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REVUE
-BRITANNIQUE.
na^riis
CHOIX D'ARTICLES
TRADUITS DES MJ^ILLEURS ECRITS PERIODIQUES
SUR LA LITTÉRATURE , LES BEAUX-ARTS , LES ARTS INDUSTRIELS , l'agriculture , LA GÉOGRAPHIE , LE COMMERCE , l'ÉCONOMIE POLITIQUE, LES FINANCES, LA LEGISLATION, ETC., ETC.
Par MM. Sailnier Fils, Directeur de la Reuite Britannique ; Dondet- Ddpré Fils, de la Soci(:te Asiatitjue ; Chaules Coquerel; Ph. Chasles; Lesourd ; L. Am. Sédili.ot; Genest; West, Docteur en Médecine (pour les articles relatifs aux sciences médicales^, etc.
TROISIÈME SÉRIE.
KDoiiie -i
%/eiiu^o.
Iparb.
Au BUREAU DU JOURIVAL, Rue des Bons-Enfans, N" 21; Chez DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, imp.-lir.,
Rue Richelieu, ]N° 47 ^'•s > ou rue Saint-Louis, N'>46i ^u Marais.
4S33
iJ«PfilMEhl£ DE DOKDEÏ-DUP&E.
PREFACE.
JNous venons de clore la deuxième année de la nouvelle série de la Revue Britannique, et pen- dant le cours de cette publication , nous avons pu nous convaincre que l'ancienne faveur du public, qui avait accueilli notre première série , ne nous avait pas abandonnés. Durant les circonstances difficiles que nous avons traversées , alors que l'Europe entière mettait sur pied des armées for- midables et que l'émeute grondait sans cesse dans l'intérieur de nos cités , il était impossible à tout homme de cœur de rester étranger à la préoccu- pation de ces événemens. Mais notre mission à nous, toute de paix, toute d'ordre, était de tâ- cher d'éclairer et de rassurer les esprits. C'est ce que nous avons fait en portant successivement la lumière sur l'état intérieur des nations euro- péennes qui pouvaient nous menacer; en faisant connaître l'épuisement de leurs finances, les pas- sions politiques qui les agitaient sourdement ou à découvert, et les désavantages de leur situation topographique. Tel a été le but de nos articles sur la situation de l'Espagne, de l'Italie, de la Hollande, de l'Autriche, de la Pologne et de la Russie (i). Et lorsqu'à la suite d'un éloquent ta-
(i) Voyez lus NumérosS, 5 , fi, 7 . 9 et ai.
VI PRÉFACE.
bleaii historique où se trouvaient exposés les ré- sultats déplorables qu'ont eus les envahissemens démocratiques dans les républiques anciennes^ nous avons constaté , par des chiffres , les pertes qu'occasionaient au commerce et à l'industrie de la France, les tentatives toujours renaissantes de notre moderne démocratie, on a pu se convaincre que c'était une pensée d'ordre, de liberté, de patriotisme, qui présidait à la rédaction de notre recueil (i).
Plus tard, quand les partisans de l'école amé- ricaine, sans tenir compte de la différence qui existe entre nos mœurs, notre situation politique, et celles des habitans des États-Unis, présentaient à la tribune le système gouvernemental de l'Union comme le type de tous les gouvernemens, comme le seul qui fût à bon marché, il était de notre de- voir de porter sur cette question le flambeau de la critique et de réduire h leur juste valeur ces assertions plus que hasardées. La publication de nos articles , fruit de longues et consciencieuses recherches, a suffi pour renverser de fond en comble tout cet échafaudage d'illusions et de so- phismes. Les esprits sages et éclairés ont applaudi à nos travaux, tandis que de l'autre côté de l'At- lantique, ils provoquaient de salutaires réformes et des investigations qui doivent confirmer ce
(0 Voyez, dans les lo* et i2* Numéros, les articles sur le gou- vernement fédéral, et sur la destruction des anciens gouvernemens; et. dans le ii', celui qui a pour titre : Bilan de la Guerre et des Emeutes.
PRÉFACE. VII
f|ui n'est encore qu'hypolliétique dans nos tra- vaux (i).
Mais il ne suffisait pas de combattre des doc- trines liostiles; il fallait aussi indiquer des moyens plus directs que ceux que jusqu'alors nous avions puisés dans les Revues anglaises, pour rendre meilleure la situation de la France, pour tirer parti de toutes nos ressources, pour utiliser ces milliers de bras armés , dans lesquels les instru- mens de la destruction avaient remplacé ceux qui produisent. Si les idées nouvelles que nous avons émises sur ces divers sujets n'ont pas eu une application immédiate, tout nous fait croire que cependant elles ont été entendues, et que, dans un avenir sans doute très-prochain , elles porteront leurs fruits (2).
Toutefois il s'en faut bien, malgré l'attention que nous avons dû consacrer à ces hautes ques- tions d'intérêt public, que nous ayions négligé les autres parties de notre recueil. Le tableau des progrès de la civilisation en Europe , en Afriïjue, en Amérique et dans l'Océanie; des morceaux d'étude sur l'histoire ancienne et moderne, em- preints de vues élevées et nouvelles; les belles pages empruntées à Godwin, l'un des philoso-
{1) Voyez les Numéros 12, 16 et 17.
(2) Voyei , dans le i4* Numéro , notre article sur la nécessité et les moyens d'entreprendre des travaux publics sans ;iugraenter les charges des contribuables; et, dans le i5° , celui qui a |)our titre : De l'état militaire actuel (le la France et des moyens d'en conserver le sliiffrc, en en réduisant les charges.
VIII PRÉFACE.
phes éclectiques les plus célèbres de la Grande- Bretagne ; les recherches savantes de Herschell sur l'acoustique ; ces peintures si riches et si animées de la nature dans l'Amérique Septentrio- nale, qui n'ont pas moins d'éclat que les couleurs deBuffbn et qui sont empreintes d'une vérité plus touchante; ces esquisses curieuses de la littéra- ture allemande , Scandinave et hindoustanique; la galerie toujours attrayante des célébrités contem- poraines ; ces révélations d'un médecin philosophe cil les diverses phases de la vie de rhonime sont retracées avec une mélancolie naïve; enfin, ces mille tableaux de mœurs aux couleurs vives et piquantes , prouvent assez que nous ne nous sommes pas écartés du but r|ue nous nous som- mes toujours proposé : inslruction y variété, in- térêt. C'est aussi sans contredit à cette direction uniforme que nous devons attribuer la constante faveur dont jouit notre lecueil, et les suilVages que nous recevons de toutes les classes de lec- teurs.
Si dans la période qui vient de s'écouler, nous nous sommes peu occupés de l'industrie agricole, manufacturière et commerciale, c'est que dans cette époque de crise ^ au lieu de succès, nous n'aurions eu que des désastres à enregistrer; car il est rare que de grandes découvertes, des inven- tions importantes se réalisent au sein des orages. Il tîiut du calme pour la méditation, et ce calme n'existait pas au milieu des dissentions intestines qui durant ces dernières années ont agité la
PRÉFACE. IX
Grande-Bretagne. Du reste, nous en avons expli- qué les principales causes dans nos articles sur les élections anglaises, sur la richesse du clergé anglican et sur la détresse du peuple des cam- pagnes (i).
Dans la nouvelle carrière qui s'ouvre à nous , nous aurons à examiner les résultats de la réforme parlementaire, le renouvellement de la Charte de la Banque d'Angleterre et celui de la Compagnie des Indes. En traitant ces questions importantes , nous ferons remarquer l'esprit métliodique qu'ap- porte la Grande-Bretagne dans tout ce qui inté- resse à un haut degré sa constitution intérieure; nous analyserons ces minutieuses enquêtes qui se poursuivent de toutes parts; nous mettrons en scène ces hommes d'affaires qui réfléchissent, exa- minent, mûrissent leurs projets, pour ne pas être obligés de revenir plus tard sur leurs pas, cir- conspection bien nécessaire, et qui n'est pas assez observée en France. Libres de toute préoccupa- tion de guerre et d'envahissement, et enhardis parles encouragemens que nous avons déjà reçus, nous soumettrons au jugement du public quel- ques idées nouvelles sur l'amélioration intérieure delà France, en cherchant à éclairer les théories de l'économie politique par l'expérience qu'une position spéciale nous permet d'acquérir. Un jour peut-être nous examinerons cette grande question de la centralisation administrative , trop souvent
(i) Voyez les 2', 5', 8' et 22^ Numéros.
X PRÉFACE.
débattue par des hommes que leurs études et leurs travaux n'ont pas préparés k ce débat» et qui intéresse à un si haut point notre organisa- tion politique. et même notre organisation sociale. En même tems , nous exposerons toutes les con- quêtes que l'industrie réalisera sans doute dans l'avenir de paix et de liberté qui est devant nous ; car le dernier coup de canon tiré sur les rives de l'Escaut sera, nous nous piaisons h le croire, le signal de la paix générale en Europe.
Cette ère paisible , en se reflétant dans notre recueil , va sans doute modifier le caractère qu'il a eu dans la seconde série , publiée dans des tems difficiles oii de mauvaises passions aujour- d'hui heureusement contenues , tentaient sans cesse de flétrir la liberté de i85o, en la plongeant dans les excès de l'anarchie de g5. C'est la pensée de la modification que va, sous ce rapport, subir la Revue Britannique , qui nous a déterminés à en clore la deuxième série et à l'encadrer dans une troisième, dont à l'avenir nous publierons régu- lièrement les Numéros à la fin de chaque mois.
JANVIER i833
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RE^^UE
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ARCHITECTURE DES INSECTES.
LiA théologie , science sublime qui pénètre les profon- deurs du ciel et interroge Dieu lui-même , est devenue mesquine, vulgaire , ridicule sous la plume des casuistes. L'entomologie , la connaissance des insectes , s'agrandit et s'ennoblit sous la loupe de Linné , de Réaumur et de Leuwenkoeck. Rien n'est trivial pour un esprit vaste. Cha- pelain et notre poète puritain Hopkins (i) ont su rendre grotesque l Eternel sur son trône.
Habile dans la partie matérielle de son art , mais doué de peu de sympathie pour la nature , élevé parmi les cita- dins et prôné par les gens de cour, Pope a tourné en ridi- cule les amis de l'histoire naturelle , leurs observations minutieuses, la patience de leurs investigations, leur en-
(j) Auteur de mauvaises hymnes protestantes.
11 ARCHITECTCUE DES INSECTES.
thousiasme , leur exclusive passion , et même leurs con- quêtes :
Chasser des papillons , nourrir des chrysalides , Disséquer des fourmis , et la loupe à la main , Passer la nuit , le jour , vivre , mourir enfm , El sans avoir vécu... Bel emploi de la vie! Travail digne de 1 homme!.,.
Oui, l'observation de linsecte qui disparait à Toeil sous le brin de gazon est aussi digne de Thomme que celle de l'étoile la plus brillante du ciel. Savoir, c'est pouvoir. Non- seulement la curiosité qui nous est donnée en naissant est mère de tous les triomphes de l'esprit humain , et nous de- vons la satisfaire : mais noire sécurité, mais notre bieu-élre dépendent de ces éludes, que lami de lady Montagne raillait si étourdiment. Il nest pas vrai qu'elles rétrécis- sent rinlelligence. Quelques-uns des écrivains chez les- quels l'imagination dominait le plus impérieusement, les ont poursuivies jusqu'à la vieillesse : Rousseau, Goldsmith, Gray, Darwin , par exemple. Au lieu de frapper l'esprit de stérilité, elles le fécondent en lui ouvrant un nouvel infini, une sphère sans bornes, pleine de vie et d'immor- talité, pénétrant jusqu'aux plus imperceptibles subdivi- sions de lètre et de la matière animée. Sans doute les intelligences naturellement stériles n'y voient que dos clas- sifications à établir, des numéros à poser, des cartons à étiqueter, une nomenclature à faire. Mais sur elles seules tombent les reproches et les sarcasmes de Pope. Le vrai naturaliste est homme des champs, et non de cabinet; il vit à la belle étoile , comme disait Daines Barrington. C'est là son cabinet de travail et de repos.
Le monde des insectes, si long^tems inconnu , et dont Arislole et Pline l'ancien avaient à peine franchi le seuil,
ARCHITECTl UF, HTS INSFCTFS. l3
ne SCSI dévoilé que depuis peu de tems aux regards des naturalistes. Redi, Malpighi, Vallisnieri, Swammerdam, Leuwenkoeck,Réaumur, Linné, De Geer, Bonnet, Hubert, Ray, Willunghby, Derhani , While de Selborne, Kirby et Spence ont tour-à-tour, si je puis le dire , soulevé une des bandelettes qui enveloppaient la mystérieuse existence des insectes. Réaumur, admirable observateur, se trompait encore sur beaucoup de points. Charles Bonnet, si sagace et si persévérant , a commis p.lus d une erreur -, et je ne doute pas que les entomologistes qui nous succéderont ne corri- gent encore beaucoup d'opinions aujourd hui accréditées. Toutefois le degré de science auquel nous avons atteint tient du prodige : c'est un monde d'infiniment petits ré- vélé. Appareils d une complication extrême et dune ténuité que le microscope parvient à peine à nous faire saisir ; penchans bizarres, inclinations spéciales, instincts mer- veilleux de conservation et de reproduction -, adresse inouie dans l'application des moyens fournis aux insectes par la nature; républiques, monarchies, guerres, amours; œuvres de Tarcbitecte, du tisserand , du charpentier, du maçon, accomplis par ces êtres que notre pied écrase en passant: mécanismes étonnamment diversifiés, et dont eux seuls sont pourvus ; c'est un véritable univers , nou- veau, brillant, inconnu, qui se déroule à l œil de l'observa- teur ; et ne croyez pas qu'il soit sans influence sur le nôtre. Les insectes sont à-la-fois très-malfaisans et très-utiles. Le dommage qu'ils peuvent nous^ faire est immense. Les obstacles que nous leur opposons agf^ravenl souvent le fléau, parce que nous ignorons les lois de la nature. Tantôt nous mettons en œuvre, pour les détruire, des movens qui tour- nent à notre détriment , tantôt nous les méprisons , parce qu'ils trompent nos regards. Ils se vengent en dévastant nos récoltes , en infestant notre foyer domestique.
l4 AUCHITECTCRE DES INSECTES.
Nous avons su nous garantir des atteintes des animaux de proie , qui ne peuvent plus entrer dans nos vergers ^ mais le puceron el la chenille les dévorent : de si miséra- bles ennemis nous bravent-, et jusqu'à ce jour toute l in- dustrie, tout le savoir humains ont échoué contre leur coalition , leur persévérance , leur nombre , leur petitesse et les armes destructives qu ils portent avec eux. Sous la zone équinoxiale , une petite fourmi arrête à elle seule le progrès de la civilisation ; elle broie le papier dans ses mâ- choires imperceptibles ; elle dévore les livres et digère le parchemin. Dans plus d'une partie de rAmérlque du Sud , vous ne trouveriez pas un seul document écrit qui remonte à cent annnées. Ainsi est détruite la chaîne qui joint le présent au passé : ainsi se trouve tari de siècle en siècle le dépôt des connaissances acquises ^ la postérité ne reçoit aucun legs de sagesse et de savoir -, la civilisation , paralysée dans son développement , ne fait un pas que pour reculer aussitôt en arrière, et un peuple sans aïeux reste éternellement dans Tenfance.
Qui pourrait croire qu'une larve d'insecte, semblable à un grain de riz pour la forme et pour la grosseur, va, déposée sur la branche d'un pin de cent cinquante pieds de haut et de trois pieds de diamètre , détruire et abattre le colosse? J'ai vu des forets de pins frappées de cette mort inévitable. Elles avaient couvert des milliers d'acres de leur ombre : et l'on n'y apercevait plus que des sque- lettes d'arbres blanchissans , avec leurs rameaux secs et stériles , tout dépouillés d écorce et tombant en poussière. Dans la Caroline du Sud, une espèce de punaise très-pe- tite, noire et ailée , a mis à nu deux mille acres de terre, couronnés jadis d'arbres magnifiques. Les pins de la forêt de Hartz , en Allemagne , ont succombé à cet ennemi , dont heureusement le pivert au bec d ivoire détruit de
ARCHITECTURE OES INSECTES. l5
nombreuses populations. Un insecte s'introduit dans Tépi de blé, en extrait la farine et n'en laisse que Tenveloppe^ un autre se loge dans le centre des plantes légumineuses, dont il ronge et enlève la pulpe. Les sauterelles volent par bataillons, dont la masse opaque voile l'éclat du jour et ravage des contrées immenses. Tout une république de fourmis blancbes s'abat sur un village d'Afrique et le dé- truit ; la flamme ne serait ni plus prompte ni plus terrible. Elle s'élance sur la mer et s'empare d'un navire pour le dévorer. Nos docks , nos digues , nos travaux maritimes n'ont pas été à l'abri de ces armées , si méprisables quand on pense aux êtres qui les composent ; si dangereuses quand on réfléchit à leur masse et à leurs effets.
Comment donc , sans folie , dédaignerait-on l'étude de ces êtres qui nous causent tant de dommages ? La connais- sance de leur anatomie , des alimens dont ils se nourris- sent , de leurs habitudes et de leurs modes d'existence peut seule nous indiquer les moyens de porter remède aux maux qu'ils nous font. Toutefois, à ces maux de grands avan- tages se joignent. Un insecte nous donne la cochenille 5 un autre la soie ; un troisième le miel. Inslrumens de destruc- tion et de reproduction, les insectes balaient toute cette matière végétale dont la putréfaction répand la peste , et dont la surabondance rendrait la terre inhabitable. Aux insectes il appartient d'achever la tâche de la mort et la décomposition des cadavres-, leurs mandibules et leurs ab- domens nétoient, pour ainsi dire, la surface du sol. L'œuvre que la hiène et le vautour ont commencée, des myriades d'insectes , nés des œufs déposés dans les carcasses putres- centes, l'achèvent. Quand une espèce d'insectes dévorans pullule, vous êtes sûr qu'une tribu ennemie va sortir du sein de la terre ou du tronc des arbres pour combattre ses progrès. En 1820, les pucerons inondaient nos campagnes,
l6 ARCHITECTl :i\E DES INSECTES.
qu'ils dévastaient sans qu'on eût rien à leur opposer : des volées de ces petites mouches , que le peuple de France nomme bêtes-à-bon-Dieii . et celui d'Angleterre ladj-bird (oiseau des dames), vinrent détruire les dévastateurs. Par quelle coordination mystérieuse l'accroissement d'une espèce serègle-t-il sur le nombre et le danger d'une autre espèce ? Quand bien même les êtres auxquels se rattachent de tels phénomènes seraient d'une excessive petitesse , leur étude offrirait le plus vif intérêt.
Une variété inépuisable caractérise le monde des insectes. Depuis le i5 août jusqu'au i" juin 1829, j'ai trouvé dans un cercle de deux lieues de diamètre , aux environs de Ripley, deux mille quatre cent vingt espèces d'insectes, sans comprendre dans ce nombre les chenilles , larves et chrysalides. Parmi ces deux mille quatre cent vingt espè- ces, quatre-vingt-dix-huit étaient absolument nouvelles et ne se trouvaient dans aucune collection précédente. De perpétuelles migrations ajoutent encore à celte variété. On voit disparaître tout-à-coup des colonies d'insectes, que remplacent d'autres espèces naguère inconnues dans le pays. En i89.5 , nous ne voyions dans les environs de Lon- dres que des bataillons processionnels de la coccinella hi- pimctata (bête-à-bon-Dieu à deux taches) , et leurs petites écailles nacarat étincelaient sur toutes les plantes. En 1826 et 1 827 , on cessa de les apercevoir ^ et la coccinella sep- tempunctata (m?iTi\\iée de sept taches ou points noirs) fut aussi commune que l'autre espèce devint rare. On peut étudier les insectes dans toutes les situations : tous les coins de la terre , toutes les fentes de la pierre , toutes les ner- vures du bois , toutes les fissures du sol en sont peuplés ; dans la toile géométrique de l'araignée commune , il y a matière pour les spéculations du philosophe , du géomètre, du phvslcien pendant des années. Utiles ou funestes , ré-
Af.CHITFX.Tt RE DES INSECTES. jn
pandus dans lalmosplière, semés sous nos pas, habilans de nos malsons , nous disputant l espace, les insectes, qui à tant de litres méritent une attentive et spéciale observa- tion, sont en outre, pour la plupart, d'une beauté ou d'une sin^jularilé de formes merveilleuse. Les plus formi- dables denlre eux, la guêpe, qui nous inspire une terreur d instinct, d'ailleurs méritée; la demoiselle, qui fait tant de ravages parmi les autres insectes, se parent d'or et de pourpre, de mousseline et de diamans. On ne peut comparer la poussière éclatante qui fait resplendir les papillons et quel ques chenilles qu'au plumage des oiseaux des tropiques. aVovez, dit Linné, avec cette éloquence et cette beauté de style que l'amour de la nature inspire toujours, ces quatre ailes diaprées , que protègent deux écailles dune délicatesse infi/iie : soutenu par ces frêles appuis, linsecte-oiseau se balance dans l'air et y plane pendant une journée entière, rival du passereau et de la fauvette pour le vol , du paon et de l'oiseau-moucbe pour léclat. Si vous remontez jus- qu'à son berceau, votre admiration s'accroitra : d abord chenille verte , se traînant sur seize pattes et se nour- rissant des feuilles de l arbre qu'elle habite 5 puis es- pèce de momie lustrée , entourée; de bandelettes , suspen- due par un fil à un rameau, existant sans uourrilure, se développant sans se mouvoir; enfin insecte ailé, armé de six pieds délicats elélégans, brillant de toutes les nuan- ces de l'arc-en ciel , et vivant du pollen des fleurs ! Trans- formations miraculeuses! »
iMais si celte beauté extérieure ne vous semble pas un attrait assez puissant , obsc rvez la structure intérieure, Té- conomie anatomique de ces animaux ; elk- correspond avec des instincts variés qu'elle est destinée à satisfaire; solitaires ou sociaux , ces instincts ne ressemblent point aux instincts des quadrupèdes ou des oiseaux. Défendre
iB Ar.CHIÏKCTrnE PES INSECTES.
ieur progéniture, la mellre à Taliri des alla(iues cxlérieuros ; se procurer des alimeps par divers slralagêmes , quelque- fois singuliers , toujours admiral)les; vivre en monarchie ou en république, former une démocratie travailleuse ou se soumettre à une aristocratie prépondérante*, envoyer au loin des colonies ; émigrer par masses et par générations ; telles sont les conditions d'existence que les insectes rem- plissent. Leurs œufs, si petits, si fragiles, sont exposés à tous les dangers 5 c'est aussi vers leur conservation que se dirigent tous les efforts des insectes. L'homme , armé de machines compliquées et merveilleuses , n'a rien inventé de comparable à ce que les insectes accomplissent : [)révoyance , prudence, persévérance, labeur infatigable, ressources de toute espèce , on voit se développer dans leur vie humble et obscure , tout ce qui fait les grands empires et les grands hommes. Et la puissance de l'instinct guide les insectes : elle seule leur dicte tant d'ingénieux moyens de se sou- straire, eux et leur famille, aux périls qui les environnent. Les uns se creusent des souterrains-, les autres se bâtissent des cabanes avec des feuilles et du bois. Quelques-uns con- struisent, pour leurs quartiers d hiver, des boites artiste- ment fermées avec des charnières très-solides , ou des pots d argile qu'ils drapent avec du coton ; ou des ermitages de pierre et de chaux , qu'ils garnissent de corolles arra- chées aux fleurs, de laine et de mousse; il en est dont le corps leur fournit une matière visqueuse qui se condense à l'air, et forme des palais, des couvens, des filets à leur usage*, d'autres enfin qui sillonnent le sol ou le tronc des arbres de galeries souterraines à mille détours. Des philo- sophes patiens ont observé avec exactitude et décrit avec minutie ces mœurs , ces travaux , ces merveilles , dont la connaissance ne date que des derniers progrès de la science, et que le perfectionnement de nos inslrumens a pu seul
AncHITECTlIlE DES INSECTES. I9
découvrir à nos regards. Nous réunirons dans fjuelques pages les plus singulières de ces découvertes.
L'architecture des abeilles a été Tobjet d'observations attentives et constantes. Cette grande fabrique , où la sub- division du travail est si bien établie, ou une multitude d'individus concourent, en remplissant la tâche qui leur est imposée, au bien-être universel, sans que personne s'écarte de la limite de ses devoirs, sans qu'un seul d'entre eux empiète sur les attributions de son voisin ; cette pré- cision admirable et cette force d un invincible instinct qui ressemble à l'héroïsme de la* vertu, ont fixé l'attention des observateurs de tous les tems. Les insectes qui vivent seuls ou qui ne font usage que de leurs propres ressources 5 beaucoup moins connus parce qu ils se cachent à tous les yeux , ne méritent pas moins d attirer la curiosité. Yi^ abeille et la guêpe solitaire, font leur nid, bâtissent leur cellule, l'enduisent d'un ciment durable, soignent leurs enfans avec un amour maternel qui ne le cède en rien aux soins et à l'amour que déploient la guêpe et l'a- beille républicaines.
En septembre 1828 , je vis (i) un Odjnerus mararius (guêpe- maçonne) s'occuper très-activement à creuser un trou dans les vieilles briques d un mur. Le trou, déjà fort avancé , était à cinq pieds ou environ du sol. Au moyen de ses mandibules tranchantes et armées d'une scie aiguë , la guêpe enlevait un petit morceau de brique, gros à- peu-près comme un grain de moutarde ; et au lieu de le laisser retomber à terre ou de le lancer au loin , elle em- portait ce fragment de décombres , faisait plusieurs tours, et ne se débarrassait- de son trophée qu'à une certaine
(1) L'anleur de ces observations est John Rennie , naturaliste cé- lèbre.
ARriIlTFCTTr.F, Or.S INSFCTKS.
r!i>lance cl toujours dans (1rs directions différentes. Il est évident que la guêpe voulait dissimuler son travail ; car un de ces fragmens s'élant détaché par hasard , elle le chercha, le trouva au pied du muret l'emporta au loin. En deux jours l'excavation fut achevée. Il Hdlut deux autres jours pour enduire d'argile l'intérieur du nid, qui avait la forme d'une bouteille dont le goulot se- rait étroit et recourbé. L'insecte y déposa deux œufs , y renferma plusieurs chenilles et quelques araignées vi- vantes, provisions destinées à ses deux enfans quand ils viendraient à naitre , et finit'par boucher l'ouverture au moyen d'une couche d'argile deux fois plus épaisse que celle dont il avait fait usage pour tapisser l'intérieur. Au mois de novembre , nous détachâmes la brique , dont les habitans nous apparurent commodément enfermés dans la bouteille construite et cimentée par leur mère j c'étaient deux cocons de forme semblable , mais qui, comme on le verra , étaient de nature très-différente.
Malgré toutes les précautions de Tinsecte , un hôte parasite avait découvert cette retraite mystérieuse -, le Ta- chinn larvarum , mouche-coucou , plus grosse que la mouche ordinaire, à laquelle elle ressemble beaucoup, était venue déposer un de ses œufs dans le domicile des guêpes maçonnes -, l'insecte , quand il vint à éclore , dévora l'un de ses voisins, laissa vivre l'autre, et filant sa toile , forma un cocon dont il s'enveloppa. L'autre larve, fille de la guêpe, et qui était restée vivante, se construisit une prison de même nature ; et , quand l'été arriva, tous deux , quittant leurs linceuls et perçant le mur qui les sé- parait du monde, s élancèrent à-la-fois sous leurs formes différentes.
Un autre architecte appartenant à la même famille d'in- sectes , mais d une espèce différente , creuse dans le sable
AUCHlTECTtUE DES IWSKCIES. 21
sa demeure souterraine; il choisit le sable le plus dur, celui qui, enlassé sur le hord des rivières, s est agglu- tiné de manière à former une masse solide. Son Irou est précisément de la longueur, de la largeur et de la forme de son corps , c'est-à-dire oblong. un peu recourbé; au-dessus de l'ouverture, les déblais que l insecte accu- mule et joint ensemble au moyen d'un liquide visqueux , prennent la forme d une petite tour dont le sommet ar- rondi penche vers la terre. Le travail une fois achevé , notre ouvrier choisit parmi ces matériaux ceux qui lui sont nécessaires pour garnir l'intérieur de sa cellule. Enfin , il forme avec des chenilles vivantes, qu'il empile et enche- vêtre de la manière la plus bizarre , une pyramide quil destine à nourrir sa progéniture. Ces chenilles sont vertes, n'ont pas de pieds , et une fois réunies par le gluten de l insecte, elles ne peuvent plus remuer; la larve les dé- vore une à une; et, ce qui est étrange, la provision se trouve toujours suffire aux besoins de la jeune guêpe.
L'abeille solitaire n'est pas moins industrieuse. Vous apercevez sur un mur une espèce de gâteau de boue , semé de petites pierres ; vous pouvez croire qu'une charrette , en passant , a éclaboussé la muraille ; mais , si vous y re- gardez de plus près , vous reconnaîtrez que ce gâteau cy- lindrique, hérissé d'aspérités, est un véritable ouvrage de maçonnerie; un petit trou rond conduit à lintérieur du nid , dans lequel se trouvent ordinairement plusieurs cel- lules , dont la forme est celle dun dé à coudre, et dont la cavité brillante, polie, jaunâtre, est maçonnée comme le plâtre que la truelle a façonné : c'est la création de \ Anthophora relusa, grosse abeille velue et qui vit seule.
Au mois de mai 1829, je me promenais sur les bords de la rivière de Ravensbourne, dans le comté de Kent ; une armée d'abeilles bourdoiinait autour d'un banc d argile
32 AllCHITECTtJRE DES INSECTES.
noire 5 je m'approchai \ elles ne manifestèrent pas celte irri- tation et cetie colère que ces insectes témoignent toujours quand on approche de leurs nids. En effet, ce n'était pas une ruche qu'elles creusaient, c'était une mine qu'elles pratiquaient pour en extraire les matériaux nécessaires à des conslrucîions isolées. Je pris un de ces insectes, et je reconnus V Osnda bicomis. qui tenait entre ses pattes une boule d'argile visqueuse et déjà pétrie. Les abeilles éco- nomisaient leur travail et la liqueur qui leur servait à hu- mecter Targile, en travaillant à une mine commune au lieu de faire chacune un trou différent : leur activité et leur adresse étaient admirables. Il ne leur fallait qu'une demi minute pour enlever et pétrir la portion d'argile qu'elles détachaient, et cinq minutes, pour l'appliquer à leur construction lointaine. Le tems qui était sec, exigeait de la part des insectes la plus grande rapidité de travail. Chacun des nids ne pouvait s'achever qu'au moyen de cinq ou six cents fragmcns de terre argileuse, et de cinq ou six cents voyages ^ en une heure , l'abeille emportait et élaborait une douzaine de ces fragmens ; elle travail- lait à-peu près quinze heures par jour . et son chef-d'œu- vre était achevé en trois journées. 11 faut faire entrer en ligne de compte quelques heures extra, consacrées aux opérations plus délicates et moins faciles, à polir et ver- nisser l'inti'rieur, à le tapisser et à l'enduire. Les abeilles- maçonnes que Réaumur a observées (Megachilermij-aria), bâtissaient avec du sable , sans doute parce que des maté- riaux plus commodes leur manquaient. Elles avaient la patience de transformer ce sable en ciment; opération qui leur coulait beaucoup de tems et de salive, mais qu'elles achevaient avec courage. Aussi leur architecture était-elle plus solide que celle des abeilles que j'avais observées dans le comté de Kent. Toujours en mouvement, et ne pou-
ARCHITECTURE DES IWSF.CTES. a3
vant souffrir le repos , celte abeille , comme lous les in- sectes garnis de quatre ailes transparentes et veinées, a un besoin d'aclivilé qui semble la tourmenter et l'agiter incessamment. Nous la vovez rarement s'arrêter; au lieu de voler en droite ligne vers le lieu où son travail l ap- pelle, elle effleure un arbre, bourdonne autour d'un toit , s'élance d'un endroit élevé vers la terre et remonte aus- sitôt : inquiétude naturelle qui trompe l observateur, et lui fait croire que l insecte , obéissant à son instinct, a des intentions cachées, intentions (jui n'existent pas^ c est déjà une assez grande merveille, que de voir une mouche construire avec les matériaux les plus rebelles , de petites bouteilles d'un pouce de long sur un demi-pouce de large , avec une ouverture arlistement fabriquée et des parois qui réunissent l'éclat et la solidité.
Architectes et maçonnes, les abeilles font aussi le mé- tier du mineur, h'^ndrena, très-petite abeille, exeave les rocs ou les terres durcies , et au bout dune longue galerie de huit ou dix pouces, prépare à ses enfans une chambre oblongue , terminée par une aicove dans laquelle se trouve le pollen entassé par la mère. Les femelles seules sont ouvrières-, seules elles bâtissent, ornent et garnissent d'ali- mens les demeures de leurs familles. Les mâles restent oisifs. L'utilité personnelle, le soin de la famille, la nécessité de proléger les œufs contre les attaques des insectes dépré- dateurs, expliqueraient jusqu'à certain point ces chefs- d'œuvre d industrie 5 mais comment expliquer le goût, le soin et l'art avec lesquels une espèce d'abeille , non-seule- ment construit sa cellule , mais rembellil de draperies éclatantes? VOsmia papaveris ^ d un tiers de pouce de longueur , noire , la tète et le dos semés de poils rougeàtres, le ventre gris et soyeux, les anneaux marqués d'une raie grise sur le dos , coupe avec ses petites dents
24 ARCHITECTLUE DES IIVSECTES,
aiguës les pétales du pavot rouge, auxquelles elle donne une forme ovale ; plusieurs de ces ovales superposés com- posent le lit de ses enfans : d'autres couvrent les murs; d'au- tres servent de cloisons et séparent les différens nids. Pourquoi ï Osmia papavei is préfère-l-elle aux pétales de toutes les autres fleurs celles du pavot rouge ? la beauté de la couleur écarlate la séduit-elle ? le sentiment du beau dans les couleurs ne lui est-il pas étranger ? un instinct poétique se méle-t-il à son instinct de conservation et d'utilité? On ne doit pas se hâter d(> résoudre ces ques- tions négativement. Si certains sons musicaux aÛ'ectent désagréablement l'ouïe du chien; si le bruit du clairon anime le cheval-, pourquoi cet insecte ne ressentirait- il pas une jouissance en arrêtant ses regards sur telle ou telle couleur? Certes, si les insectes ne travaillaient que pour leurs besoins , ils pourraient se dispenser d achever aussi curieusement leur œuvre-, la larve naîtrait et se dé- velopperait très-bien dans une cellule mal bà,tie \ les al- véoles géométriques de 1 abeille sociale ne so-nt pas abso- lument nécessaires à la prospérité de la république. C'est ainsi que, dans toute la nature, au-delà de l'utile et du nécessaire, vous trouverez l'art, le beau proprement dit, le pittoresque , l'élément poétique.
\j Anthidiuin manicatuni (Fabricius) , grosse comme l'abeille des ruches , mais plus plate et un peu plus large, le dos brun foncé , le ventre couvert de poils jaunâtres, et marquée de six taches blanches autour du corps, exerce une industrie différente; elle recueille le coton. « Je me plaisais , dit le naturaliste A\ hite de Selborne , à observer avec quelle adresse cet insecte enlève et carde tout le duvet qui couvre le coignnssiei\ le slachis lanata , le lichnus coronaria et tous les arbres pubescens. Un rasoir ne ferait pas mieux. C est ce coton que l'insecte, volant du baut en
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bas, fauche, pour ainsi dire, amasse, emporte, et qui garnit tout 1 intérieur de chaque cellule-, formée de plâtre bien poli, de dimensions régulières, elle offre aux larves un abri assuré et une couche commode. »
C'est quelque chose de plus étrange encore que l œuvre du Megachile centunculmis. Cette abeille, à -la -fois tapissière , ébéniste , ouvrière en marqueterie , forme avec les feuilles du rosier, qu'elle découpe arlistemenl, plusieurs dés à coudre, qu'elle insère les uns dans les autres : un homme adroit , qui voudrait imiter ce travail , aurait assurément beaucoup à faire pour marcher sur les traces de notre abeille. Quand elle ne trouve pas de ro- siers sur son chemin , elle emploie les feuilles d'autres ar- bres, mais toujours des feuilles dentelées. Elle n emploie pour arrondir ces dés, composés de feuilles, aucune espèce de gluten ou de liqueur visqueuse ; elle se fie à l'élasticité des feuilles, élasticité dont elle profite. Neuf à douze frag- metis de feuilles concourent à la formalion d'un de ces dés , qui s enchâssent les uns dans les autres. L'artiste a bien soin de faire en sorte que la jointure d'une cellule ne soit pas contiguë à la jointure de la cellule voisine ; au contraire, le centre d'une feuille se trouve toujours en ligne avec la jointure dont il est question. L'ensemble de l édifice acquiert ainsi toute la solidité que cette fragile structure peut recevoir de 1 architecte. Au fond des cellules, le pollen recueilli sur la fleur du chardon semble un amas de conserves de roses -, au-dessus de la dernière ouverture, trois fragmens de feuilles découpées forment un couvercle rond, que le ciseau et le compas eussent tracé et exécuté avec une exactitude moins géométrique (i).
(i) Voyez la figure i" de la planche placée en lête de ce volume; elle représente l'insecte découpant les feuilles , et les arrondissant en- suite en forme de dé.
26 ARCHITECTURE DES INSECTES.
Des insectes solitaires qui achèvent, sans autre secours que celui de leur propre industrie , leurs travaux si curieux, passons aux insectes qui forment, pour ainsi dire, des villages et des hameaux, sans toutefois sVlever jusqu'à la combinaison politique et sociale des abeilles républicaines qui vivent dans une ruche.
La fourmi, moins bien étudiée que Tabeille, dont le miel a, depuis les premiers jours de la civilisation , servi d'aliment à Thomme , n'est pas moins étonnante que celte dernière dans le développement de son instinct. Menuise- rie , maçonnerie , charpente , tapisserie , excavation des terres, architecture souterraine , les fourmis accomplissent à-peu-près tous ces prodiges d industrie. Leur petitesse et leurpeud utilité apparente, les ont soustraites pendant long- tems aux recherches des observateurs. On n a commencé à connaître leurs mœurs véritables qu'en 1747 i époque où Gould, le premier, les a étudiées avec succès. Linné, de Geer, Huber et Latreille 1 ont suivi. Ils ont prouvé quil y avait erreur dans toutes les idées populaires qui se sont répandues à ce sujet-, que les fourmis ne font pas , comme on l'a dit, des provisions de grain , et que leur prétendue république est, ainsi que celle des abeilles, le résultat spontané d'un instinct qui n'obéit qu'à lui-même, et qui est identique chez tous les individus.
Loin du bruit , de la lumière et de la chaleur , pratiquer des galeries souterraines , régulières , élever des plafonds , battre et durcir le sol, placer des piliers et des points d'ap- pui, réparer les dommages que les inondations ou la sé- cheresse peuvent causer , et vivre en paix dans ces caveaux tortueux, dus à leur industrie : tels sont les points princi- paux qui caractérisent l'histoire des fourmis. Chaque espèce différente a sa manière spéciale de bâtir. La Formica cœspitum s'abrite sous une pierre ou sous la terre durcie 5
ARCHITECTLKE DES INSECTES. 2^
elle construit ses habitations sur un plan cylindrique. La Forviica fusca bàlit des chambres plus larges, des carre- fours ovales, de vastes galeries. La Formica brunnea, très-petite, érige des étages concentriques, souvent au nombre de quarante. Quand la chaleur est forte, elle se retire dans les étages inférieurs qui lui servent de caves ; dans les lems froids et humides , elle occupe les étages su- périeurs, ha. Fourmi de Surinam (i) élève son nid de six pieds au-dessus de terre , comme si elle prévovait les ra- vages des inondations si redoutables dans ces contrées. Si , malgré cette précaution, la fourmilière est emportée par les eaux, les insectes, réunis et accrochés par les pattes, forment un radeau ol^long qui aborde sur quelque rivage. Une espèce entière de fourmis est privée de la vue. Toutes les espèces sont timides , fuient l éclat du jour, et se plai- sent dans l'obscurité. Les tems de pluie, qui détrempent la terre et leur fournissent ainsi le mortier dont elles font leurs grottes, sont favorables à leurs travaux. Ont- elles com- mencé un édifice que la sécheresse les contraint d'aban- donner? elles réduisent en poussière les colonnades ébau- chées ,
Opéra interrupta minaeque Murorum ingénies.
Au premier moment de pluie, l'ouvrage recommence. Des voûtes de deux pouces sont jetées sur des piliers d'at- tente 5 et, ce qui est étonnant, jamais ces voûtes ne sont mal calculées. Leur pesanteur et leur étendue correspon- dent exactement avec la force de leurs étais \ le soleil vient les durcir, et le palais est achevé.
Attribuera-t-on cette régularité géométrique, ces mille
(1) Stedman. Toi. 1. 160.
aB ARCHlTECXtUE DES INSECTES.
ressources , celte activité toujours la même, ces prévisions merveilleuses, à une loi mécanique? Les insectes accom- plissent-ils leurs chefs-d œuvre comme la fleur germe , comme la pierre tombe? Mais alors les obstacles devi'aient les arrêter-, un mécanisme aveugle ne résiste jamais à nn obstacle. L'abeille, au contraire, bâtit son alvéole verti- cale, si vous l'empêchez de la faire horizontale; elle se condamne à semer quelques irrégularités dans son travail , quand ces irrégularités sont exigées par les circonstances. Une fourmilière que je plaçai dans une boite de verre , et à la retraite de laquelle je donnai tout exprès une incli- naison qui menaçait de ruiner les souterrains habités par la colonie, pas^a trois jours à construire une base pyrami- dale dont elle étaya les parties croulantes et hasardées de son édifice. Mais ce travail dépassait les forces des pauvres ouvrières 5 toute la population péril de fatigue le jour sui- vant. On ne peut s'empêcher de demander si la pruder.ce et le calcul dont ma colonie faisait preuve dans celle occa- sion , ne rivalisent pas avec la prudence et les combinaisons humaines.
Les pailles , les épis , les graines que nous voyons les fourmis traîner avec tant de peine , ne leur servent pas d'aliment, ainsi qu'on le crovait autrefois : ce sont de simples matériaux. La Forniica rufa surtout emploie ces matériaux comme des poutres et des solives dont elle recouvre ses dômes. Les plus grosses de ces poutres soutiennent la toiture; la paille et les brins d'herbe ser- vent de tuiles et d'ardoises. Quand on soulève le toit, on voit , au centre , une chambre assez grande , qui commu- nique avec beaucoup d autres appartemens moins vastes et avec de nombreuses galeries. A la chambre centrale, comme à un carrefour, aboutissent tous les corridors. Enfin, au- dessous de ces corridors, se trouve une autre résidence
AnClUTKCTt KD DFS INSECTES. 0.()
souterraine dans laciuelle Ir [icuplc se rôfugie, (.1 ou les larves sont déposées.
Celte espèce de fourmis a soin de fermer ses portes le soir. Quand le jour tombe , on aperçoit une foule empres- sée , traînant de petites feuilles et des brins d herbe, qu'elles entassent au bout des avenues de leur logis. Les premiers remparts sont choisis avec soin parmi les matériaux les plus solides; ensuite on se contente de chevaux de frise moins lourds, et enfin de grains de sable. I,e matin , on enlève ces portes ; si le tems est beau , toutes les avenues sont déblayées 5 s il pleut, on ne laisse qu'une issue assez étroite-, si la pluie est forte, le domicile reste clos.
Quelques espèces de fourmis sont charpentières \ la Formica fuliginosa excelle particulièrement dans cette industrie. Quand elle choisit le tronc d'un arbre pour y étabhr son domicile, ses galeries sont plus massives et plus régulières-, se loge-t-elle dans les grosses racines qu'elle creuse .'^ il y a moins de régularité, mais plus de délicatesse et de fini dans son travail.
Tous ces corridors, toutt s ces arcades sont noirs comme de Tébène. On dirait que Ton sest plu à les noircir et à les pohr : phénomène singulier dont les naturalistes n'ont pas encore trouvé l'explication.
Les grands raonumens que notre espèce élève , passent pour des merveilles de génie. L'homme , en comparant sa stature avec la hauteur gigantesque des pyramides et des obélisques, s'enorgueillit de la tâche que ses ancêtres ont accomplie. La Formica rufa construit des villes aussi po- puleuses que nos cités, aussi vastes et aussi régulières, toute proportion'gardée. Les Termites ou fourmis blanches des tropiques, dont la taille est d'un quart de pouce, bâ- tissent des pyramides de douze pieds : c'est-à-dire que les monumens sont cinq cents fois plus grands que les archi-
3o ARCHlTECTCr.E DES INSECTES.
tectes. Où trouver des édifices qui puissent entrer en com- paraison avec ceux que je viens de citer ? Où sont les obé- lisques cinq fois plus hauts que les pvramides ?
Les Termites, qui se rapprochent un peu de nos fournais, quant à la forme et quant aux mœurs , n'appartiennent cependant pas au même ordre d insectes. Ils savent , en creusant un arbre, lui enlever toute sa sève, le cribler de trous et d'excavations qui le détruisent, mais sans lui ar- racher son écorce. Quand cette ruine a consommé la mort de Tarbre et qu il est prêt à tomber en pièces , les insectes le doublent, pour ainsi dire, d'une argile tenace et solide, au moyen de laquelle ils soutiennent l'écorce et lui conser- vent une apparence de vigueur. J'ai vu des planches qui , rongées par les Termites , n'avaient plus que deux épi- dermes ligneuses -, la main qui les frappait les réduisait en poussière.
Destructeurs de la plupart des matières animales ou vé- gétales , les Termites n'offrent aux habitans des tropiques qu'une seule compensation de tous leurs ravages. On en fait d'excellentes fritures , dont le goût ressemble à celui d'une pâte d'amandes douces et sucrées. Smeathman est le Réaumur et IHuber de ces insectes, dont il a donné, dans les Transactions Philosophiques, Vhistoire la plus détaillée.
Lorsque le printems renait, on voit les ouvrières ou larves errer à la surface du sol, et chercher les Termites qui ont pu survivre aux rigueurs de l'hiver \ une fois que l'on a découvert un mâle et une femelle , on élève autour d'eux des murailles d'argile : c'est le roi et la reine \ la nouvelle communauté les reconnaît pour ses fondateurs et ses maîtres; le devoir de propager l'espèce leur est confié. L appartement du roi et de la reine est assez grand \ mais les issues en sont si étroites que ses habitans no peuvent le quitter. Tout autour de la chambre royale, on
AnClIlTF.CTlKK DES IKSF.CTES. Si
pratique des chambres IrivgulièiLS , desllnéos à contenir les œufs et dont les plus vastes ne sont que d'un demi- pouce de diamètre. Ces nids sont de bois pilé et broyé, au- quel une matière visqueuse prête de b consistance ; la chambre royale en occupe le centre , à la surface du sol. A mesure que la population augmente, on fait de nouvelles chambres, de nouveaux magasins, qui communiquent entre eux par des galeries et forment une espèce de laby- rinthe compliqué; au-dessus de la grande cellule réservée au roi , on pratique des logemens qui atteignent à-peu- près les deux tiers de la hauteur du nid. Entre le sommet ou la pointe du cône et les derniers étages, on laisse un vide , qui rappelle à 1 esprit et à l'œil une voûte de cathé- drale gothique aperçue de Tintérieur. Autour de cet es- pace régnent des arcades élevées, qui diminuent de hauteur et de grosseur en se rapprochant des parois. La croûte ou la muraille extérieure, est très-épaisse et très-solide. Au miUeu d'un assez grand nombre d'élévations coniques et irrégulières, se trouve un cône très-pointu et qui dépasse tous les autres. Quand on veut agrandir lédifice, on réunit ensemble plusieurs de ces cônes, mais toujours en laissant subsister la coupole centrale. Les Termites sont des architectes si savans et des maçons tellement habiles , que les taureaux sauvages montent sur leurs collines fac- tices sans les détruire.
La chambre royale ou chambre centrale , qui ressemble à un four quant à la forme , s'agrandit et s'élargit à me- sure que la colonie devient plus puissante et que la reine acquiert de Tembonpoint avec les années. On donne enfin à cette chambre six à huit pouces de longueur , lorsque la reine a atteint son plus grand développement possible.
Le roi et la reine sont prisonniers dans toute l'étendue du terme. Les ouvriers peuvent seuls se frayer un passage
32 ARCHITECTURE DES INSECTES.
à travers les avenues étroites de la cité. Dans les plus pe- tites chambres on trouve les œufs, qui se changent, lors- qu'ils éclosent, en Termites d'une blancheur éclatante. Dans d'autres chambres , qui servent de magasins , on entasse non-seulement les débris du bois et des végétaux , mais surtout des gommes , de la résine et une infinité de malières visqueuses qui servent aux bâtimens en construc- tion.
Nous dépasserions de beaucoup les limites qui nous sont imposées, si nous tentions de donner ici le plan com- plet de ces galeries souterraines , de ces corridors , de ces escaliers , de ces rues qui serpentent au loin et vont quel- quefois aboutir à plus d une lieue de la cité des Termites. Leur complication si bien calculée , leurs sinuosités dis- posées par ces ouvriers admirables , de manière à leur of- frir tantôt des abris contre la chaleur, tanlôt des ressources contre l humidité •, de larges excavations, consacrées à l'écoulement des eaux, qui détruiraient la ville si elles v séjournaient 5 des escaliers elliptiques pratiqués pour faci- liter le passage des ouvriers le long des murs pyramidaux ; des pilastres d'attente , toujours prêts à recevoir les voûtes nouvelles qu'exigent l agrandissement du territoire et l'ac- croissement de la population ; tous ces détails singuliers demanderaient un voulume et ne pourraient être bien compris sans être accompagnés de figures explicatives.
Une autre espèce de Termites, le Termes mordax, érige des colonnes de terre argileuse qu'elle crible de trous pro- fonds : ces trous sont autant de nids , de chambres et de cellules; un chapiteau, semblable à la tête d'un champi- gnon, couronne la colonnade, qui a souvent deux pieds et demi ou trois pieds de hauteur. Le Ternie lucijugus de Latreille habite les arbres . aux rameaux desquels il se suspend.
ÂUCHlTECTLnE DES INSECTES.
Les espèces solitaires de Termites n'ont pas les mêmes lalens; elles ne construisent pas d'édifices, mais se réfu- gient clans des cavités de murs et de lambris. C'est une de ces espèces , la termes pulsatorium de Linné, qui produit ce tictac si redouté des femmes superstitieuses, et semblable au bruit d'une horloge. En Angleterre, le peuple s'effraie beaucoup de ce bruit et de cet insecte, d'ailleurs fort in- nocent, auquel il donne le nom di'horloge de la mort (death-M'atch).
Passons à d'autres races non moins curieuses. La cigale , leTETTtÇdes Grecs (cicada), est armée d'un instrument que Ion nomme frtnère en français par une dénomination assez inexacte, et que les naturalistes appellent avec beaucoup de justesse ovipositor , instrument pour déposer les œufs. Au centre de l'instrument, se trouve une lancette immo- bile , triangulaire et légèrement courbée vers le bout , de manière à suivre la courbe que décrit le corps de l insecte. Deux autres pièces plus recourbées et armées de dents très-aiguës , se rapprochent , s'éloignent à volonté de la pièce du milieu. Le jeu de ce mécanisme est admirable de facilité, de simplicité , et la construction de l'instru- ment microscopique si parfaite, que l'ouvrier le plus ex- pert ne pourrait Timiter qu'en augmentant considérable- ment les proportions. C'est avec cet instrument que la cigale charpentière enlève l'écorce des arbres , y creuse un lit ovale pour sa famille et y dépose une nombreuse couvée. Une autre espèce , ï ^ciida verrucwoj^a , est ar- mée d'une double pelle ou cuiller , qui remplace \ ovipo- sitor , et au moyen de laquelle elle laisse tomber ses œufs dans un trou profond. C'est cette espèce que représente la gravure qui se trouve à la tète du volume. Le Tentlircdo , que Réaumur a surnommé la mouche à scie , possède une arme plus complète encore. Comme chez la cigale, l'oviposi- 1. 3
34 ABCHITKCTUr.F. DES INSECTES.
tor du Teiithredo est renfermé dans un élui de l'abdomen. Si vous pressez le corps de l'insecte, vous en faites sorlir une scie ronde, admirablement travaillée etbien plus compliquée que celle de nos ouvriers. C'est à-la-fois une lime , une scie et une râpe \ je ne pense pas que l'on ait jamais songé à imiter ce mécanisme remarquable. C'est ordinairement dans le tronc des rosiers que le Tentliredo pratique son nid-, les œufs s'y trouvent déposés sur deux rangs, et oc- cupent chacun une excavation assez profonde.
D'autres industries que nous ne pouvons pas exercer, et que la sphère d'existence dans laquelle se meuvent les insectes leur rend familières, ne sont pas moins dignes d'attirer l'attention. Un grand nombre de chenilles s'oc- cupent à rouler les feuilles des arbres et à les coudre , de manière à s'y enfermer comme dans un ermitage. L'épi- derme de la feuille intérieure sert de nourriture à l'in- secte ; l'épiderme extérieur lui sert d'abri. C'est là pour une chenille une œuvre délicate et difficile : ses outils sont imparfaits et incommodes -, dans beaucoup d'espèces d'ar- bres les feuilles sont cassantes et friables; presque toujours leur élasticité les ramène au point d'où elles sont parties. Il faut que le cornet fabriqué par la chenille conserve la position et la courbure que l'insecte lui a données; il faut que cette habitation si fragile résiste à tous les changemens de température. En été, presque tous les arbres de nos jardins portent des habitations de cette espèce , suspen- dues à leurs rameaux. Ici la Lazotœnia ribeana replie sur elle-même l'extrémité d'une feuille de lilas et lassu- jétit au moyen de cinq ou six fils verticaux , semblables aux points de l'aiguille : là , une autre chenille qui habile le même arbre, tend ses petits câbles à l'intérieur, et non, comme la précédente , à l'extérieur de la feuille ; elle la roule , non par Textréraité , mais tout entière , de manière
AUCHITECTUUE DKS INSECTES. .^D
à former une boite dont la nervure centrale est le milit u et le fond. La Tortrix 'viridana s'empare du chêne , dont elle tortille et ramasse sur elle-même les feuilles charnues et vigoureuses. La Lazotœnia rosana, léunit en faisceau toutes les feuilles du rosier doFit elle peut disposer , les entoure de ses ligamens glulineux , se nourrit des boutons et des bourgeons, et arrête la circulation de la sève, qu'elle fait servir à ses repas. Pendant des heures entières j'ai ob- servé avec un vif intérêt les travaux d'un de ces archi- tectes , dont la feuille de l'ortie était le logement. Étendu sur la nervure centrale de la feuille , il redressait son corps , portait sa tête en arrière , attachait ses câbles vis- queux aux deux bords de la feuille , en portant tour-à-tour vers la droite et vers la gauche sa tête ainsi renversée 5 ensuite , appuyant ses petites pattes sur les Hgamens , et les forçant à suivre son corps qu'il ramenait en avant , il rap- prochait ainsi les deux bouts de la feuille. Cette manœuvre, continuée, recommencée , reproduite avec obstination pen- dant une heure sur les divers points de la feuille de l'ortie que l'insecte voulait attacher ensemble , finit par en faire une boite élégante , à Fun des bouts de laquelle la chenille creusa une issue : cette issue elle-même fut drapée par l'ouvrière.
Ces insectes appartiennent tous à la clasàe des Trichop- tères, ou insectes à quatre ailes. A l'aide de ces filamens soyeux qui se dévident en tombant de leur sein , non-seu- lement ils bâtissent leurs nids, mais ils échappent aux poursuites des animaux qui leur donnent la chasse. Ce câble glutineux , qui les attache à un arbre ou à une bran- che , descend vers la terre avec rapidité -, la chenille , dès qu'elle n'est plus poursuivie, peut remonter au moyen de cette échelle , et reprendre possession de ses domaines. Un oiseau introduit-il son bec dans une de ces feuilles roulées
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que la chenille transforme en habilalion ^ l'insecte se laisse glisser de rexlrémité jusqu'à terre , et l'oiseau ne trouve plus qu'un nid vide. Les six pattes de devant de la chenille, armées de griffes crochues, saisissent le cordage, s'y cram- ponnent, et donnent à l'animal toute facilité pour rega- gner sa maison. Plus loin que ces pâlies crochues, se trou- vent de fausses pattes creuses , qui , formant un vide sur les objets, s'y attachent de manière à ce que la chenille puisse, comme la mouche , marcher sur le verre et le dos renversé. Elle est privée de cœur ; un long vaisseau dorsal , qui res- semble à un tube, et dont les pulsations sont de vingt à cent par minute, tient la place du cœur. Ses nerfs sont unis par' des ganglions. Il n'y a pas de cerveau chez elle. Dix-huit soupiraux, ouverts sur les côtés, composent son appareil respiratoire ; car l'insecle ne respire pas par la bouche. Les poches ou vaisseaux qui' renferment la soie sont plus ou moins gros , plus ou moins larges, selon les espèces ; ils dépassent presque toujours les dimensions de la chenille elle-même , et forment dans l'intérieur de son corps des anneaux et des cavités semblables à ceux que forment les intestins. Dispersés à droite et à gauche des intestins même , ces vaisseaux floltans viennent se réunir auprès de la bouche , au-dessous de laquelle ils s'unissent dans un petit tube , d'où le fil sort. Ce tube est taillé par le bout à-peu-près comme une plume à écrire , et peut se contracter ou s'élargir à volonté. Dès que le fil s'est échappé de l'orifice, il durcit et conserve de l'élasticité tout en ac- quérant de la force. Jamais la chenille ne tire de son corps un fil dont la consistance ne soit pas en proportion avec l'objet qu'il doit soutenir -, plus délicat et plus fin lorsqu'elle veut en faire un cocon ^ plus solide et plus tenace quand ce n'est pour elle qu'une échelle ou une balançoire. Placez au fond d'un verre une araignée ou une chenille : inca-
ARCHITECTLinE DES INSECTES. 3^
nables de marcher facilement sur les parois du verre , ces insectes, dont les pieds de devant (chez la chenille) et toutes les pattes (chez l'araignée) sont armées de grififes aiguës, disposeront de distance à distance des lignes de soie horizontales et parallèles, au moyen desquelles elles remonteront et s'échapperont de leur cachot.
Toutes les chenilles font de la soie, brune, blanche, jaunâtre , noire , plus ou moins visqueuse , plus ou moins solide. La seule qui , jusqu'à ce jour, ait servi aux véte- mens de l'homme appartient au Bombyx mori, ou ver de mûrier. Il file autour de lui de six cents à mille pieds de soie en un seul fil non interrompu , et qui , roulé , replié sur lui-même, forme le cocon. Ce fil est double , et équi- vaut par conséquent à douze cents pieds ou deux mille pieds de longueur : il ne pèse cependant que trois grains et demi. Si l'on réfléchit à 1 immense quantité de soie que les hom- mes ont employée, depuis l'origine de la civilisation ; si l'on veut songer que , dans nos cités et dans nos villes , à peine s€ trouve-t-il un individu qui n'ait en sa possession quel- que article de soierie, on reconnaîtra que le nombre d'in- sectes nécessaire pour produire celte masse de matériaux étonne et confond limagination. Il faut dix mille cocons pour produire cinq livres de soie -, et des millions d'élres humains doivent leur existence à ce genre de manufacture?
Les entomologistes nouveaux ne classent pas parmi les insectes , l'araignée, la plus connue de toutes les fileuses^ elle n'a ni antennes ni séparation entre la tête et les épaules : son appareil respiratoire est placé sous son abdomen et non autour de son corps : elle a huit yeux et huit pattes ^ caracr tères qui l'isolent absolument des animaux dont nous ve- nons de, nous occuper.
La liqueur qui , chez les araignées , se transforme en filets transparens, est contenue dans quatre réservoirs
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que la chenille transforme en habitation ; l'insecte se laisse glisser de rextrémité jusqu'à terre , et l'oiseau ne trouve plus qu'un nid vide. Les six pattes de devant de la chenille, armées de griffes crochues, saisissent le cordage, s'y cram- ponnent, et donnent à l'animal toute facilité pour rega- gner sa maison. Plus loin que ces pattes crochues, se trou- vent de fausses pattes creuses , qui , formant un vide sur les objets, s'y attachent de manière à ce que la chenille puisse, comme la mouche , marcher sur le verre et le dos renversé. Elle est privée de cœur ; un long vaisseau dorsal , qui res- semble à un tube, et dont les pulsations sont de vingt à cent par minute, tient la place du cœur. Ses nerfs sont unis par des ganglions. H n'y a pas de cerveau chez elle. Dix-huit soupiraux, ouverts sur les côtés, composent son appareil respiratoire : car l'insecte ne respire pas par la bouche. Les poches ou vaisseaux qui' renferment la soie sont plus ou moins gros , plus ou moins larges , selon les espèces ; ils dépassent presque toujours les dimensions de la chenille elle-même , et forment dans l'intérieur de son corps des anneaux et des cavités semblables à ceux que forment les intestins. Dispersés à droite et à gauche des intestins même , ces vaisseaux flottans viennent se réunir auprès de la bouche , au-dessous de laquelle ils s'unissent dans un petit tube, d'où le fil sort. Ce tube est taillé par le bout à-peu-près comme une plume à écrire , et peut se contracter ou s'élargir à volonté. Dès que le fil s'est échappé de l'orifice , il durcit et conserve de l'élasticité tout en ac- quérant de la force. Jamais la chenille ne tire de son corps un fil dont la consistance ne soit pas en proportion avec l'objet qu'il doit soutenir \ plus délicat et plus fin lorsqu'elle veut en faire un cocon ; plus solide et plus tenace quand ce n'est pour elle qu'une échelle ou une balançoire. Placez au fond d'un verre une araignée ou une chenille : inca-
AntHITECTCRE DES INSECTES. 3t
pables de marcher facilement sur les parois du verre , ces insectes, dont les pieds de devant (chez la chenille) et toutes les pattes (chez l'araignée) sont armées de griffes aiguës, disposeront de distance à distance des lignes de soie horizontales et parallèles, au moven desquelles elles remonteront et s'échapperont de leur cachot.
Toutes les chenilles font de la soie, brune, blanche, jaunâtre , noire , plus ou moins visqueuse , plus ou moins solide. La seule qui, jusqu'à ce jour, ait servi aux véte- mens de l'homme appartient au Bombyx rnori, ou ver de mûrier. Il file autour de lui de six cents à mille pieds de soie en un seul fil non interrompu , et qui , roulé , replié sur lui-même, forme le cocon. Ce fil est double . et équi- vaut par conséquent à douze cents pieds ou deux mille pieds de longueur : il ne pèse cependant que trois grains et demi. Si l'on réfléchit à l immense quantité de soie que les hom- mes ont employée, depuis l'origine de la civilisation ; si l'on veut songer que , dans nos cités et dans nos villes , à peine se trouve-t-il un individu qui n'ait en sa possession quel- que article de soierie, on reconnaîtra que le nombre d'in- sectes nécessaire pour produire cette masse de matériaux étonne et confond limagination. Il faut dix mille cocons pour produire cinq livres de soie -, et des millions d'êtres humains doivent leur existence à ce genre de manufacture î
Les entomologistes nouveaux ne classent pas parmi les insectes , l'araignée, la plus connue de toutes les fileuses-, elle n'a ni antennes ni séparation entre la tête et les épaules : son appareil respiratoire est placé sous son abdomen et non autour de son corps : elle a huit yeux et huit pattes ; caracT tères qui lisolent absolument des animaux dont nous ve- nons de nous occuper.
La liqueur qui , chez les araignées , se transforme en filets transparens, est contenue dans quatre réservoirs
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Louis de ce fil, dont rextrémité va s'attacher sur un autre objet. C'est ce que j'ai remarqué en plaçant dans des verres à patle, qui trempaient dans une cuvette remplie deau . \ yj ranœa ohlo.clnx et la Tetragiiatha extensa. Leurs ponts de soie ont tous été contruits de la même manière. Elles n ont pu fabriquer leur soie qu'au moment ou je favorisais leur travail en soufflant sur elles. D'autres arai- gnées , ordinairement très-fécondes , mais que j ai placées dans un bocal où ne se trouvait aucun courant d'air , n'ont pas pu produire une seule ligne de leur soie.
Les filets que tendent les araignées ne suffisent pas à la voracité de toutes les espèces. Les araignées chasseresses aperçoivent de loin leur proie , et se glissent lentement jus- qu'à un certain point de l'espace qui se trouveen ligne droite avec leur proie. Alors, si la mouche ou l'insecte que la chas- seresse convoite semble avoir deviné l'intention de son en- nemie, l'araignée s'avance par degrés si imperceptibles, que vous diriez laiguille avançant sur le cadran. Si, au con- traire, la proie est facile et ne parait rien craindre, l'arai- gnée , attachant au sol un câble élastique , s'élance sur l'a- nimalqu elle dévore. L'élana-t-il été mal calculé, oui insecte attaqué essaie-t-il de se défendre -, la chasseresse, au moyen de son cable qui peut s'étendre à volonté, descend de l'ar-» bre et échappe à son adversaire. Evelyn , qui dailleurs était un écrivain trop pittoresque pour que 1 on ajoute à sçs récits une foi^ implicite, prétend qu'il a vu ces araignées apprendre à leurs enfans comment il fallait chasser, et leur donner lexemple de cet exercice, Ce dernier fait pa- rait peu probable \ quant au reste , le Salticus scenicus. m'a souvent offert la preuve de la vérité complète de ces singulières observations.
Qui ne connaît le réseau admirable , la galerie recour-^ bée, sinueuse, à longues arcades, de W-égclcna labjnit"
AUCHITECTURE DES INSECTES. /\l
thica? Tous les buissons, toutes les haies sont tapissées de ce filet, horizontal à son entrée, vertical et aigu à son extrémité. Qui n'a pas observé avec élonnementla régula- rité géométrique du tissu formé par X Âranca domesiica? Au lieu de livrer au souffle du vent le fil qu'elle a pro- duit, elle commence par le fixer par un bout à Tun des points auxquels elle veut Tattacher^ puis, saisissant l'autre bout avec les griffes de l'une de ses pattes, elle le porte elle-même au point diamétralement opposé. Elle répèle cette manœuvre jusqu'à ce que tous ces fils, se réunissant à leur point central, forment la trame de son étoffe. En- suite elle s'occupe de fabriquer la chaîne. Pour donner de la régularité à toutes les distances , elle se sert de son corps comme d une mesure. Entre chacun des fils longitudinaux, elle laisse un espace vide de la même étendue que son corps ; et les fils concentriques du filet correspondent aux articulations de ses pattes. De tems en tems , elle attache à son réseau un fil vertical, au bout duquel elle se balance , pour s'assurer de la solidité du réseau. Elle réitère cette épreuve sur tous les points de son œuvre , sur tous les rayons de sa roue \ et elle n est satisfaite qu'au moment où la complète solidité de sa charpente aérienne lui est prouvée par de nombreux essais.
La Mygale çratiens et la Mygale nidulans, araignées dont les pattes velues et le corps arrondi se font aisément reconnaître , savent composer une soie plus forte , plus adhérente , plus visqueuse, dont elles se font des nids élas- tiques , faciles à ouvrir de Tintérieur, mais qui, à l'exté- rieur , n'offrent aucune prise à la main. Je possède un nid de la Mjgale çratiens ^ dont la charnière de soie, que j'ai ouverte et refermée plus de cent fois , a conservé toute sa solidité , tout son ressort. La Mygale cemenlaria et la Mygale sauvage sii sont douées du même instinct et des
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mêmes facultés. Rien de plus curieux que les portes de leurs galeries souterraines ; portes tapissées de soie , et re- tenues par un excellent ressort de la même matière. Une certaine espèce d'araignées réunit , au moyen de ses fila- mens , les joncs qui flottent sur l'eau des ruisseaux ; ra- deau léger qui la soutient, et d'où elle se jette sur les in- sectes qui habitent les végétaux du rivage. Une autre , ï Argyroneta aquatica, s'entoure d'un globule d'air, qui a sous les ondes l'apparence d'une boule de vif-argent. Par intervalles, elle sort de leau, élève ses mamelles au-dessus du niveau du ruisseau qui lui sert de patrie, et respire librement. Elle fait ses œufs et son nid dans cette cage sous-marine, où elle n soin d'enfermer la quantité d'air dont elle a besoin.
Quant au préjugé universel auquel les araignées sont en butte , il ne repose sur aucun fondement raisonnable. Leurs pattes, armées de griffes crochues, sont cependant occupées, dit l'abbé Pluche, à nétoyer tout leur corps; et si vous placez sous le microscope une de ces araignées , qui inspiren\ aux femmes et aux enfans un dégoût si pro- fond , vous serez étonné de la propreté qui les distingue. Une ancienne toile d'araignée a-t-elle été souillée d'im- mondices ou salie par la poussière ? l'araignée s'occupe aussitôt de ramasser en petites boules les parties flétries qu'elle rejette au loin , et qu'elle remplace par des fils nou- veaux.
Sur les feuilles d'un grand nombre d'arbres, on voit des excroissances charnues qui ressemblent à de petites pommes 5 ce sont des nids d'insectes. Au centre de ces fruits en miniature , un œuf ou une larve se tapissent ; les sucs de la feuille lui servent de nourriture , et aucun en- nemi ne peut les atteindre au fond de cette retraite. C'est au moyen de l'ovipositor ou de la tarière , que la mère
AKCHlTECTt'KE PKS INSECTES. /(3
dépose sous l'épiderme de la feuille , ses petits qu elle pro- tège ainsi contre les accidens. Le Oyjiips rosœ dépose au bout d'une branche de rosier plusieurs œufs, qui arrêtent la sève et la forcent à s'extravaser -, delà jaillissent une mul- titude de petits filamens rougeàtres , qui forment autour du nid une espèce de boule ou globe protecteur -, rempart très- convenable et très-chaud , à Tabri duquel les insectes n'ont rien à craindre des injures de l'air ni des attaques des oi- seaux. Le Cjnips quercus gemmœ perce de sa tarière le bout d'une branche de chêne j l'exsudation de la sève prend la forme d'un petit artichaut ou d'une pomme de pin , qui enveloppe les nids et qui est assez agréable à l'œil. Le Cy- nips genistœ, produit par le même moyen , fait naître sur le genêt de petites boules hérissées de feuilles inégales. Le Cynips salicis a fort embarrassé les anciens botanistes, qui, trouvant sur diverses espèces de saules, des pétales de roses concentriquement disposées , à-peu-près comme la fleur même du rosier , ont cru devoir créer une espèce spéciale et intermédiaire entre les deux arbres dont nous parlons ; mais cette prétendue rose du saule n'était que le produit de l'insecte que nous venons de nommer , et qui , pratiquant dans un rameau l'excavation nécessaire au dé- pôt et à la conservation de ses œufs , offre une issue à la sève : ainsi se forme un amas de feuilles dont la couleur est pourprée , et qui simulent , dans la forme qu'elles af- fectent , l'arrangement des pétales de la rose.
Ces gales des arbres , tantôt se couvrent de laine , tantôt forment des bulles pulpeuses, quelquefois garnissent d'une matière spongieuse ies racines du chêne , ou réunissent sous une couverture semblable à du parchemin , plusieurs branches privées de leur sève-, souvent aussi elles s'empa- rent des régimes de graines et les recouvrent d'une écorce nouvelle. On les voit pendre en longs filamens , aux ra-
44 Architecture des insectes.
meaux supérieurs des arbres , ou se cacher au centre de plusieurs feuilles. h'ErioTioma populi fait mieux encore. Elle emporte avec elle dans les airs un tissu laineux quelle emprunte aux feuilles du peuplier 5 c'est le débris de la sinf[ulière habilation à Tabri de laquelle elle a grandi : vous diriez une touffe de duvet que le vent enlève-, c'est un insecte qui vole.
Enfin, les insectes ne creusent pas seulement des ca- vernes et des palais pour eux et pour leurs petits dansl'é- corce , dans les feuilles , dans la pulpe des arbres. Quel- ques espèces introduisent leur oviposilor ou leur tarière entre le cuir et la cbair des animaux. C'est là le berceau de beaucoup d'insectes; entre aulre de Vvl^strus bo^'is , mouche à deux ailes qui ressemble beaucoup à l'abeille. Sa tarière n'est pas, comme celle du Cynips, dont les variétés font nailre les gales des feuilles, un ressort ar- rondi que l'insecte peut lancer au loin et à son gré, pour le faire rentrer ensuite dans une gaine qui suit la courbe de son corps 5 mais bien un véritable télescope, dont les tubes s'alongent et diminuent à volonté. Au bout de cet in- strument singulier, qui rentre dans labdomen de lin- secte, vous apercevez, à l'aide du microscope, deux pointes et trois petits crochets ; l'œuf tombe du corps de l'insecte dans le tube qu'il traverse-, les crochets le retiennent, et, suivant Réaumur, les pointes servent à creuser le trou dans lequel l'insecte le dépose. Bracey Clark , celui de tous les entomologistes qui a donné les détails les plus exacts sur ce genre d insectes , pense au contraire que la mouche se contente d'attacher ses œufs aux poils de la vache ou du bœuf sur lequel elle s'arrête 5 et qu'ensuite la larve , venant à éclore , se fraie elle-même , un passage sous la peau de l'animal. Un instinct singulier avertit les troupeaux de la présence de cet ennemi redoutable : à
AnCHITECTURi: DES INSECTES. ^5
peine la mouche fatale se montre-t-elle , ils fuient, ils s'é- lancent, la léle et le cou alongés, la queue droite et tendue horizontalement-, une terreur invincible les possède et les précipite. Les moutons, les chevaux, les rennes, sont pour- suivis par ces adversaires ailés, si terribles malgré leur petitesse. Les observateurs les plus modernes ont reconnu que le Gasterophilus equi, ïvEstrus ovis , YyEstrus ta- randi, le Gasterophilus liemorroïdalis, ne percent point la peau des animaux qu'ils attaquent, mais que seulement ils fixent leurs œufs sur une partie du corps de ces ani- maux. Le Gasterophilus hemorroïdalis choisit pour cette opération les lèvres du cheval \ ce qui cause une souffrance insupportable à ce dernier. Il n'y échappe qu'en se jetant dans l'eau où jamais le gasterophilus ne le pour- suit.
Soit que la mouche éclose dans l'intérieur de la ca- vité qui se forme entre cuir et chair , ou qu'elle se fraie un {)assage après être éclose et se cache dans cet asile pra- tiqué par elle , on la trouve chaudement et confortable- ment logée dans une cellule protubérante sur le dos de l'animal : j'ai vu jusqu'à trente ou quarante de ces protu- bérances sur une seule vache : chacune d elles occupée par un œuf et lui servant de retraite , de berceau, de gre- nier d'abondance.
Ce n'est encore là qu'une faible partie des merveilles offertes par le monde des insectes , monde microscopique et infini, monde dont les détails les plu< vulgaires ou les traits les plus imperceptibles portent un cachet d'ordre systématique , de précision admirable , de sagacité pré- voyante, que le doigt de Dieu peut seul imprimer.
( Lihrary of Entertaining Knowledge. )
' Mihdixu,
FEMMES GRECQUES.
ASPASIE. SAPIIO. Kni.NKA. MYRO. TELESILLA. MÏRTIS.
NOSSIS. ANYTA. PIIAXILI.A. CORINNE. AKAGALI.IÇ. ARÉta.
IIYrATHU. ELARA. — PAJirHILA. ANNE COMNIENE. ELDOCIA.
IRÈNE.
Depuis la prophétesse Miriam , jusqu'à mistress Trol- lope, voici bientôt trois mille trois cents ans que les femmes, devenues rivales de leurs maîtres , partagent avec nous les dons de l'inspiration , de l'éloquence et de la poésie. Na- guère , un savant de mes amis m'indiquait un catalogue de cent quarante et un auteurs critiques dont l'érudition galante a fait valoir ces titres du sexe faible à notre admi- ration respectueuse. Boccace est le premier en date 5 l'al- lemand Wolff , éditeur des fragmens de Sapho et de huit autres femmes poètes , termine cette longue liste , dans la- quelle vous ne trouvez qu'un seiil nom anglais. Notre ré- putation de rudesse envers les femmes est-elle donc mé- ritée -, et l'Europe qui nous regarde comme une nation peu galante , nous a-t-elle méconnus ?
Quoi qu'il en soit , examiner les productions de l'intel- ligence féminine , dans les différens âges et chez des peu- ples divers , est une étude fort curieuse : il y a , selon nous, un vif intérêt à retrouver dans les poésies de Sapho cette énergie passionnée, cette exubérance de sensibilité, qui caractérisent les œuvres de madame de Staël : à discerner dans les fragmens laissés par toutes les femmes qui ont
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écrit, le cachet spécial de leur sexe. Oui , comme Ta Irès- heureusement dit un écrivain français , le style et la pen- sée ont un sexe; la distinclion des genres , consacrée par la grammaire , sélend beaucoup au-delà de ses limites.
Que l'originalité, la rigueur de la logique, la concision, la variété , la véhémence et l'audace manquent au génie féminin ; nous l'admettrons sans peine. A peu d'exceptions près, Démosthènes, Tacilc et Shakspeare sont pour elles lettre close ^ une longue suite de raisonnemens fatigue ces imaginations féminines dont le vol se soutient dans la moyenne région, mais succombe à un élan plus audacieux. En général , la femme choisit un sujet de son goût : elle plane sur cet objet de son amour , tantôt le couvant mollement d'une aile caressante , tantôt voltigeant avec grâce autour de lui : la colombe n'a pas un vol plus doux et plus calme 5 elle revient sur la même idée : elle la développe avec bon- heur et avec grâce ; elle se joue ou elle gémit dans un es- pace étroit. Eloquente et naturellement éloquente, elle doit ce talent à la sensibilité plutôt qu'à la passion ; douée d'imagination , elle colore ses tableaux d une lumière plus égale , plus suave que brûlante et profonde -, amoureuse des ornemens et de toutes les grâces du langage, elle met dans les atours de son style , la même coquetterie qu'elle porte dans sa parure. Si nous exceptons ces femmes qui n'ont plus de sexe , êtres du genre neutre , les Dacier , les Duchâtelet , jamais femme n'échappa aux conditions de sa propre nature -, jamais on ne put se méprendre sur l'œuvre produite par elle. Considérées comme poètes , on trouve chez les femmes peu de variété et d'étendue : comme ces flûtes aux sons mélodieux et plaintifs, elles peuvent sembler monotones dans l'expression de leurs plaisirs et de leurs peines. Mais c'est une monotonie pleine de char- mes; c'est la blancheur du lis, cest sa pâleur uniforme,
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son éclat admirable et son délicieux parfum. Méléagre , poète grec , dont l'épigramnie sert de préambule à l'Antho- logie, semble avoir deviné ce symbole. Il demande à cha- que poète une fleur; des roses au chantre de Théos, des lauriers à Pindare; mais à la belle Anjta, des lis, à la jeune Mjro^ la même fleur, à Nossis . autre femme poète, un lis encore ; comme si l'emblème du génie poétique des femmes s'était offert à lui sous celte forme unique.
Le développement complet de l'intelligence des femmes n'a nu s'opérer que sous la loi chrétienne , chez les peuples septentrionaux. Leur haute influence sur la littérature et la poésie, date de cette époque où la Vierge Marie devint le symbole divin de l'amour maternel et de la charité uni- verselle. Parmi les nations antiques , nous ne trouverons que de légères traces et de rares exemples de ce génie spé'- cial, qui a marqué la carrière des femmes modernes dans la poésie et surtout dans le roman. L'éducation des femmes parvenue aujourd'hui à un degré de perfectionnement qui n'a pas atteint ses dernières limites , a été longue et pé- nible. Leur faiblesse les a , pendant des siècles, soumises à l'esclavage , et leur lente émancipation est loin d'avoir con- quis la moitié du monde.
En Grèce , la situation spéciale des femmes a subi plu- sieurs révolutions que les savans, les historiens et spéciale- ment le professeur Heeren (i) ont oublié de signaler. Avant l'époque de la démocratie athénienne , les femmes étaient les compagnes et non les esclaves de leurs maris. La femme des tems héroïques était la conseillère et la compagne, non la servante du guerrier. Voyez dans Homère, peintre fidèle de ces mœurs oubliées , Junon rivale et égale de son mari \
(i) Auteur de plusieurs excellens ouvrages sur la civilisalion. le commerce et les mœurs de rantitjuilé.
FEMMES GUECQLES. 4^^
Vénus , Pallas cl Thélls marcher de pair avec les autres dieux; Agamèdc, femme qui exerçait la médecine, placée sur le même rang que les héros ; Hélène même, toute cou- pable qu'elle fût, exeixer l'empire de la beauté, sur les sol- dats, sur les prêtres, sur les vieillards.
Toute constitution héroïque de la société semble entraî- ner le respect et la déférence pour les femmes. Vous re- trouvez ces caractères chez les Germains, dans la chevalerie du moyen-àge, parmi les anciens Kchatryas ou guerriers de rinde. Damayanti est une héroïne comme Geneviève de Bra- banl. Pénélope est une femme magnanime et respectée. Le guerrier , que les chances des combats menaçaient d'une mort violente et imprévue, confie à sa femme l'empire de sa famille; elle occupe dans la maison une place impor- tante. Ce n'est pas cette vile .et obéissante esclave, à la- quelle le chasseur, le nomade, l'agriculteur, le pêcheur demandent des alimens. mais non des conseils, des soins assidus , mais non l'activité ou la force de l'ame. Long- tems les Doriens , qui conservèrent obstinément la trace et les débris de la constitution héroïque , donnèrent à la femme une liberté d action , une élévation de rang et de pensée, que les nouvelles formes sociales empruntées à l'Asie leur refusèrent ensuite avec dureté. Pindare parle des femmes avec une sorte de vénération \ poète dorique , dernière expression des idées et des mœurs de ce peuple , il croit à la majesté de la beauté, à la noblesse de la femme. La Thessalie, lÉolie, tout le nord de la Grèce, beaucoup moins immédiatement soumis à l influence des Ioniens que r Attique . accordaient aux femmes des droits , limités sans doute , mais qui assuraient leur indépendance. A Sparte , elles furent maîtresses, Asfr-oîvat, dans le sens le plus absolu de ce mot ; on essaya même d'y effacer l'inégalité naturelle qui sépare le sexe faible du sexe fort, et de transformer eu
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athlètes et en héros les Lacédémoniennes. La Pologne , qui a conservé des mœurs héroïques et chevaleresques au sein de notre nouvelle civilisation , place encore les femmes au plus haut rang de l'échelle sociale. Même dans ses in- térêts politiques, elles exercent une influence prépondé- rante. « Surtout , monsieur l'archevêque , soignez les fem- mes , » disait Napoléon à M. de Pradt , en l'envoyant en ambassade à Varsovie.
Quand les vieilles coutumes pélasgiques s'effacèrent de- vant la prépondérance ionienne , quand l'esclavage asiati- que se confondit avec la démocratie d'Athènes, et produisit cette société bizarre , où tous les hommes étaient rois , ri- vaux, ennemis, et toutes les femmes asservies, le sort et le génie du sexe faible changèrent complètement. Elles se replongèrent alors dans la vie privée , d'où elles ne sor- tirent plus.
Chez les Spartiates , elles avaient perdu leur caractère féminin -, avec leur souplesse et leur grâce , avec leur be- soin de protection et d appui, elles virent nécessairement s'évanouir leur puissance. Chez les Athéniens, on les re- garda comme les premières des esclaves , comme chargées des soins administratifs, et forcées de rendre un compte exact à leurs maîtres. Aristophane les insulta publique- ment; Euripide fit de leurs vices le texte habituel de ses déclamations. Plus on leur imposait de devoirs, plus on les reléguait dans l'obscurité, plus aussi leur capacité in- tellectuelle et leur influence morale diminuaient.
Alors s'éleva au sein de la société athénienne une bizarre anomalie : les Hétaïres , ou esclaves affranchies , courti- sanes de bon ton, s'emparèrent du sceptre de l'élégance, ([ue les femmes honnêtes avaient laissé tomber; à elles seules appartint la culture des arts ; seules elles eurent le droit de faire des vers , de charmer les loisirs des hommes
FEMMES GUECQX;ES. 5i
d état , et de mêler aux graves discours des philosophes , les vives saillies de l'imagination, les prestiges de la poésie, de la musique et de la peinture. Classe singulière , qui se rapproche beaucoup des prêtresses de la volu[)lê, connues dans rinde sous le nom de hayadères. Klles laissaient aux chastes matrones la rigidité des mœurs , l'ignorance et les ennuis de la vie domestique ^ il leur suffisait de régner par le génie et la grâce. Symboles de la beauté intellectuelle comme de la beauté physique , les Hétaïres , que tous les auteurs anciens représentent sous les traits les plus inté- ressans , et dont Aspasie est le modèle , ne nous ont pas laisïé un seul fragment authentique que les savans puis- sent leur attribuer sans controverse. Athénée a recueilli quelques vers (i) qui portent le nom d Aspasie; mais rien ne prouve qu elle en soit lauteur. Cicéron a conservé un petit dialogue en prose, que Ion dit lui appartenir (2). Plutarquc affirme que les harangues de Périclès renferment plus dune phrase dictée par elle. Le Ménexène de Platon lui assigne un rôle très-brillant ; et Plutarque , tout en di- sant que Platon seul a embelli ce traité de la magie de son style, avoue que le fond de la pensée et le système philo- sophique du Ménexène , sont précisément les théories mo- rales et esthétiques que cette femme célèbre se plaisait à répandre.
Mais comment, d après ces légers vestiges, traces à demi effacées , juger le talent de celte femme, qui devint un pouvoir au milieu de la démocratie athénienne? Que ne donnerait-on pas pour retrouver dans un manuscrit antique la révélation de cette intelligence rare et merveil- leuse , qui brilla entre Socrate et Périclès et les inspira Tun et l'autre ? Maîtresse du maître de l'Altique , régnant en
(1) L. V. pag. 219. — (2) De Inventione. fj. i. c. 3i.
5^ FEMMES GUECQUES.
souveraine sur l'homme qui avait dompté le peuple sou- verain de l'Agora , quelle femme , quel prodige que la courtisane de Milet! Une femme pour qui Périclès eût ré- pudié avec joie sa femme légitime, du même sang que lui, au risque de ruiner sa fortune -, celle qui donnait à cet am- bitieux des leçons de politique , a Socrale des leçons d'élo- quence -, celle aux dangers de laquelle son mari philosophe donnait des larmes qu'il ne versa jamais dans ses propres périls 5 dont le sourire était un bienfait ; qui faisait la paix ou la guerre; dont les traits et la beauté servaient de type à tous les artistes , dans la patrie même de la beauté; chez qui le poète venait chercher le secret du succès , et la ma- trone vertubuse le secret de plaire -, la femme qui , déjà sur le retour , s'empara de Lysiclès , homme sans éducation et sans talent , le frappa de sa baguette de fée , le força de suivre son char, et transforma ce marchand de bœufs en orateur, cette ignoble et brutale conquête en puissance politique ; Aspasiequi étendit la sphère des jouissances déli- cates et desraffinemens voluptueux chez le peuple le plus recherché clans ses jouissances et le plus raffiné dans ses voluptés : que n'eût-elle pas accompli ; née à Sparte, elle eût asservi les rois, soumis les sénateurs, séduit les épho- res , et détruit la constitution draconienne.
De toutes les femmes d'Athènes , la seule qui ail acquis une célébrité intellectuelle, dont la postérité ait gardé la mémoire; c'est Aspasie, Le tems a effacé les noms des Hétaïres, qui brillèrent avant et après elle. Aucune femme de ciloven n'a prétendu à la gloire littéraire. Un scoliaste ancien attribue, on ne sait pourquoi, le huitième livre des Annales de Thucydide à sa fille : conte ridicule que nous ne daignons pas même réfuter.
Le catalogue des femmes poètes de la Grèce serait très- long . >i nous voulions adopter sans examen toutes les
FEMMES GRECQLES. 53
assertions des commentateurs. Mais si vous appliquez à ces célébrités équivoques les règles d'une critique un peu sé- vère , vous êtes fort étonné de voir ces prétendues poètes disparaître et s évanouir. Giraldi de Ferrare , Tiraquelli et ceux qui les ont copiés, font 1 éloge d'une certaine -dga- clè , poète célèbre de son époque. Cette Agaclé n'est qu'un accusatif et une épitliète -, on a pris pour un nom pro- pre l'adjectif AyaxL-a (à l'accusatif), épithète qui apparte- nait à quelque personnage moins chimérique que celui-ci. Un seul nom propre {^Nôssis^^ accentué et orthographié de diverses manières , est devenu père de plusieurs célé- brités différentes : Nyssis, Nôsis , Noùssis, etc. La seule Nôssis a droit à nos hommages. C'est ainsi que la légende catholique, si sévèrement épurée par Baillet, présente une foule de doubles emplois ; des saints qui n'ont jamais existé ailleurs que dans le calendrier, des saintes qui doivent leur naissance à des fautes d'orthographe, et d'autres qui ne sont que des noms de villes ou de provinces ^ idoles ancien- nes , rivières ou forets, métamorphosées en hommes. Que de déceptions de ce genre au milieu de nos souvenirs classiques! Que de faux saints parmi les gloires les plus révérées! Que de fau.\ grands hommes parmi nos grands Iiommes !
Un de ces Grecs du siècle d'Auguste , qui rédigeaient en vers pentamètres et hexamètres tout ce qui frappait leur esprit, souvenirs, images, épigrammesetcalembourgs, Antipaler de Thessalie , a scandé, en vers assez élégans, non le catalogue complet des soixante-seize prétendantes à la palme poétique , mais une liste beaucoup plus succincte, et qui contient les noms des neuf plus illustres entre elles. Yoici ces vers (i) :
(l) Taî^£ Ôtov/ojjffo-j; É/.sxùï J^6p£\i'£ •/■varxa;
Tfjivoîç, xal Maxc^uv H'.tpfa; axoiïE/o:, K. T. A.
54 FEMMES GRECOLES.
Vieux boîs de l'Hélicon , sous vos ombres sacrées ,
Neuf femmes ont reçu le jour, Des mortels et des dieux ces muses révérées
Ont consacré leurs lyres inspirées Au\ combats , à la gloire , aux regrets , à l'amour:
C'est l'astre de Lesbos, phare de poésie.
L'énergique et tendre hapLo ; C'est Erinna la belle et la belle Myro :
Telesilla, qui chanta la pairie: Myrlis aux doux accens, Kôssis dont la langueur Se répand de ses vers au fond de votre creur ;
Anyta , rivale d'Homère . La vive Praxilla , Corinne la guerrière , Celle qui célébra l'égide dont Pallas Couvre son sein de vierge au milieu des combats ; Toutes sublimes ouvrières De plaisirs éternels , de voluptés sévères (i). De chants qui ne périront pas.
De Sapho à Myro, cesl-à-dire de rannée 610 avant Tère chrétienne , jusqu'à Tannée 280 avant cette ère, trois cent trente années se sont écoulées : beaucoup de femmes ont écrit pendant ce laps de tems-, à peine quelques pages nous restent-elles de toute cette gloire. La première en date est aussi la plus digne d'admiration : c'est Sapho. Arrêtons-nous devant ce portrait curieux , que les siècles ont effacé sans ternir l'éclat singulier qui en jaillissait, Comme femme, comme poète , comme victime de l'amour^ elle mérite toute notre attention.
Commençons par dégager ce nom célèbre de toutes les fictions dont on l'environne. L'amour d'Anacréon pour elle , est une de ces légendes dont on voit les nuages co- lorés s accumuler, pour ainsi dire, autour de toutes les
(l) nacra; àivy.<aj tpyaTtôaî stÀiàiov.
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célébrilés : légendes qui prouvent lu gloire el qui l'obscur- cissent^ rêves qui ne manquent pas de grâce et qui ont du charme pour l'imagination , mais qui donnent aux per- sonnages célèbres je ne sais quelle teinte mythologique , fatale à l'intérêt que nous leur portons. Tels sont le combat d'Hésiode avec Homère , et les amours de Sapho et d'A- nacréon. Hésiode est né long-tems après Homère ^ et le texte du dialogue qui leur est attribué , tissu d'énigmes , de logogryphes et de pauvretés , est l'ouvrage de quelque rhéteur d'Alexandrie, né mille ans après Hésiode 5 puéri- lité misérable , qui ne méritait pas la critique dont on l'a jugée digne. Telle est la lettre de Jésus-Christ à la Vierge Marie : tel est l'Évangile de Marie mère du Christ , œu- vres apocrvphes émanées d'une loi enfantine, aveugle et fort pardonnable, mais nulle sous le rapport de l'art.
Une fantaisie romanesque , un caprice de gracieuse ima- gination ontsuppoïédes rapportsqui n'ont jamais pu exister entre Anacréon et Sapho. Hermesianax , poète qui nous a laissé des fragmens remarquables , s'est plu à repré- senter le vieillard de Théos , entouré des filles lesbiennes , couronné de fleurs par l'amante de Phaon , et mêlant aux accens passionnés de la fille de l'Eolie , ses chants légers et nonchalans. Cette fiction, qu'il a résument- en peu de vers, rapportés par Athénée (1), est devenue la base de tout un roman. On n'a pas voulu reléguer dans le domaine des chimères un tableau heureusement inventé 5 la création d'Hermesianax s'est perpétuée. On a toujours vu sur la plage de Lesbos, aux vignes pourprées, Anacréon se promener avec Sapho. Un autre poète, Caméléon d'Héraclée, a donné la continuation du roman-, il a fabri- qué des vers agréables dont il a composé un petit dialogue,
(1) L. I. c. 10.
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attribué aux deux prétendus amans. La plupart des édi- tions d'Anacréon contiennent le premier de ces deux mor- ceaux, évidemment apocryphe, et la réponse tout aussi peu authentique de la Lesbienne. On ne cherchera pas dans l'imitation suivante , la magie , la mélodie , le coloris , la moelleuse suavité de l'idiome hellénique , le plus volup- tueux de tous les idiomes connus.
L'enfnut Eros , dans les aiis balancé. Plane sur le front du poète : I^c globe aérien que sa main a lancé. Jouet de pourpre et d'cr, esl tombé sur ma téleî
« Anacréon , viens aTec moi ; » Aux rives de Lesbos SapLo n'attend que toi.»
J'ai suivi de l'enfant la route aérienne : Hélas! la jeune Lesbienne, Sur mes clieveux que le tems a blanchis. Laisse tomber un coup-d'œil de mépris:
« Vieillard , que me veux-tu? je garde mon sourire » Et les caresses de ma lyre , » Pour de plus jrunes favoris (i) ! »
Il faut lire dans l'original celle petite ode. La réponse attribuée à Sapho est tout aussi gracieuse. Sapho re- mercie la muse lyrique, maîtresse et inspiratrice du barde de Théos et qui a dicté au vieillard illustre Tode qui doit immortaliser le nom de Sapho. Malheureusement , à l'é- poque où l'on suppose que ce commerce de complimens poétiques eut lieu entre Anacréon et Sapho, Anacréon avait trois ans, et Sapho un peu moins de cinquante, comme nous allons le démontrer.
[i] Zfcnîp'fi StZte p£ TToptpvpv;. K. '1". A.
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Adressons-nous aux dates : ce sont d'excellens com- menlateurs. D'après Strabon , Athénée, Suidas et les marbres de Parcs , Sapbo jouissait de toute sa gloire en l'an 6io avant Jésus-Christ 5 elle alla en Sicile, Tan 692 avant J.-C. , peu de tems avant de mourir. Ce fut trente années au moins après ce voyage de Sicile qu'Anacréon devint célèbre ( 559 ^^^ avant J.-C. ). L'an 5^5 avant J.-C. , il vint habiter Athènes, où il eut pour protecteur et pour patron Hipparque, qui mourut l'an 5i4 avant J.-C. L'an 592 avant J.-C, Anacréon avait donc à-peu-près trois ans -, et la Lesbienne Sapho quarante-huit ans sonnés. Réconciliez ces deux dates comme il vous plaira. Herme- sianax et Caméléon , nés tous deux trois siècles après leur héroïne , se sont joués de notre crédulité-, les poètes grecs n'en faisaient pas d'autres. Tout leur était permis pourvu que leurs vers fussent agréables. Le poète comique Di- philus , contemporain de Ménandre , osa bien amener sur la scène Sapho, environnée de prétendus amans, d'Ar- chiloque, qui avait fleuri quatre-vingts ans plus tôt, et d'Hipponax , né un demi-siècle après elle. Voyez un peu dans quelle perplexité se trouverait un commentateur qui prendrait à la lettre les fictions de l'auteur comique !
On ne peut pas douter que le poète Alcée, ce transfuge et ce traître qui a si bien chanté l'héroïsme et le patrio- tisme , n'ait été contemporain de Sapho. Aristote rapporte un petit quatrain dont il atteste l'authenticité et qui prou- verait même que les avances du poète lyrique ont été re- poussées par sa rivale en poésie. Alcée dit à Sapho qu il tremble, soupire et n'ose parler devant elle 5 Sapho lui répond fièrement que s'il n'a rien de mal à dire , cette crainte est puérile. On voit que la pensée de ce dialogue n'est pas très-forte , et que les deux poètes ne se sont pas mis en frais d'imagination. Tout le mérite de cette baga-
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telle est dans Texpresslon , dans le souvenir qu'elle con- serve et dans les noms qui s'y trouvent attachés.
Saplîû , qui s'avisa d aimer à cinquante ans , et qui , si elle dédaigna le célèbre Alcée , fut dédaignée par Phaon , était-elle jolie ? La question est controversée. Selon Alcée, Platon, Julien, Plutarque, Athénée, Thémistius , Anne Comnène , Damocharis l'épigrammatiste , et Galien le mé- decin , elle était belle : y.a.ln. Horace fait d'elle une virago; Ovide lui refuse la beauté de la taille et du teint. Maxime de Tyr la représente vieille, laide, et, ce qui est pis, amoureuse. Pope a suivi ces données et a consacré chez les lecteurs modernes, l'idée et l'image dune Sapho pleine de génie, brûlante d'amour, mais affreuse à voir. Ainsi le témoin le plus complètement défavorable, le plus nui- sible à la réputation de Sapho , c'est un Anglais , séparé par deux mille quatre cents années de la femme dont il parle! Ovide est né six siècles après Sapho , et Maxime de Tyr ^ un siècle plus tard. Comment ajouter foi à de telles asser- tions ? Deux vers de Sapho , rapportés par Galien , sont le seul témoignage indirect dont on pourrait s'armer contre elle avec quelque vraisemblance \ et nul commentateur ne s'en est avisé. Sapho , dans ce distique , déprécie la beauté extérieure, cl sacrifie cette grâce et ce charme physique à la beauté morale, à la vertu. Lieu-commun qui peut se traduire par ces mots connus de toutes les mères : « On est toujours beau , mon cher enfant , quand on est bien sage. » Quel indice au surplus peut-on tirer de ce distique contre la beauté de Sapho ? M"* de Staël , que la nature avait peu favorisée , était enthousiaste de la beauté : Char- lotte Corday , belle comme un ange , pensait comme Sapho.
Qu'elle ail été grosse, courte cl très-noire , comme le prétend Ovide -, ou que son sourire ait été divin comme le
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veut Alcée son amant , et sa chevelure brillante comme Tébène , ainsi que ce dernier Taffirme : nous ne saurions le décider. Il paraît indubitable qu'elle était très- brune et petite de taille. Damocharis s'adresse en ces termes au por- trait de Sapho. Nous traduisons en prose ses vers grecs , dont nous respectons le sens littéral :
« Qu'elle est belle! et quel Teu d'imagination étincelle » dans son regard ! Quelles proportions exactes et quelle » beauté de caractère ! Tant de flamme et de douceur » confondues et mêlées par la nature , modèle de l'artiste , » font , de la nymphe de Lesbos , Vénus et une Muse à-la- » fois. »
Ce n'est pas ainsi que Ton parle d'une femme sans beauté. Parmi les nombreux camées , pierres gravées , bustes et médailles, qui représentent Sapho, et qui tous diffèrent l'un de l'autre, une seule médaille répond à l'idée que nous nous faisons d'elle. C'est celle que Wolff a em- pruntée au trésor de Gronovius. Ce contour mâle, hardi, la saillie audacieuse de ce front qui exprime tant de pas- sion et de véhémence dans la pensée , ces lèvres un peu épaisses , mais bien dessinées , et prêtes à lancer le trait de l'éloquence -, cet œil ardent et ouvert , à fleur de tête , animé d'une inexprimable énergie : voilà Sapho ; c'est bien cette femme douée d une ame virile et de sens impétueux , vouée au génie et au malheur , aux désastres et à l'éclat , à une gloire fatale qui survit à ses œuvres. Devant ce por- trait on est tenté de s'écrier avec Plutarque , dont les paroles sont d'ailleurs un peu emphatiques. « Je reconnais le volcan d'où se sont échappés des pensées de flamme et des hymnes ardens. »
S'il était même vrai qu'elle ait eu les vices odieux dont on la gratifie -, s'il fallait croire sur parole Maxime de Tyr, qui lui attribue des travers semblables à ceux que l'anti-
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quité impudique attribuait à Socrate , et lui pardonnait aisément ; nous ne nous en étonnerions pas. Il y a dans la physionomie que nous examinons plus d élan et d'ar- deur, une énergie plus sensuelle, plus de virilité auda- cieuse et d'abandon aux voluptés que de moralité , de re- tenue et de chasteté. Comme Burns, Bvron, Lucain, Tasse et Rousseau , elle a trouvé son génie dans la puissance de ses émotions , et Ton n'ignore pas que ces émotions sont de funestes guides. Aussi répudions-nous comme apocryphes tous les portraits de Sapho , excepté le portrait admirable que nous venons de citer. Il conviendrait aussi bien à l'une des criminelles héroïnes de Bvron ou d'Eschyle , qu'à 1 amante de Phaon. Il porte le caractère ineffaçable de nette organisation qui dévore la vie , et qui livre une femme à toute la fureur des passions , à tous les remords , à toutes les douleurs qu'elles entraînent.
Pensive et ardente fille de Lesbos , à quoi se réduit ta gloire ? Sur neuf livres d'odes et une grande quantité d'au- tres poésies, hymnes, élégies, épithalames, que les anciens admiraient, il ne nous reste que des débris mutiles-, à peine cent soixante vers en tout. Pas un de ces fragmens qui ne révèle son origine. La saveur de la poésie saphi- qiïe imprègne encore ces ruines ; dans un vers isolé , dans un distique, vous retrouvez l'ardeur d'enthousiasme, la soif des voluptés dont s enivrait Sapho.
Vous la voyez , assise au banquet des philosophes , lors- que l'étoile du soir brille et ramène la joie du festin -, par- tageant leur ivresse , se mêlant à leurs bacchanales, et de- venue, pour quelques momens , une Thyade échevelée. Mais l'ivresse causée par Bacchus ne lui suffit pas ; elle appelle Vénus 5 elle montre à la déesse la coupe d'or rem- plie de nectar^ elle la prie d'y semer les rosis qui la cou- ronnent ^ elle admire ces feuilles pourpres , nageant dans
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les flots plus rouges encore de la liqueur qui pétille 5 elle chante alors sa joie , son bonheur, son délire : trouvez une chanson à boire comparable à celle-là.
Un autre jour, les yeux fixés sur le soleil qui se cou- che à l'horizon, elle pense aux délices de la nuit, aux amoureuses veilles , aux longues orgies qu'elle ne dédai- gnait pas d'embellir de sa présence , et sa joie éclate en accens lyriques : « Salut, belle étoile ! salut le plus brillant des astres! tu donnes tout aux mortels 5 tu ramènes la paix chez l'homme, la brebis dans le bercail, la bergère au lo- gis et les heures du plaisir. Salut! salut! »
Telle est la vraie poésie lyrique, toute d'impulsion ^ d'instinct, de passion ; une simplicité véhémente, un élan vif et naïf en constituent la beauté. Burns et Béranger ont réuni ces caractères. Le peu qui nous reste de Sapho est admirablement lyrique. Témoin cette ode si mal traduite par Boileau en français , et en anglais par Phillips , pein- ture éloquente , mais précise , l'analyse la plus complète- ment exacte des symptômes extérieurs de l'amour. Je ne m étonne pas qu'un médecin, comme le rapporte Plu- tarque, ail copié les vers de Sapho pour les classer parmi ses diagnostics. Jamais poésie ne fut aussi positive-, jamais vigueur plus intense et plus concentrée n'a respiré dans une page de prose ou de vers. Le rhéteur qui a écrit le Traité du Sublime , et que l'on connaît sous le pseudo- nyme deLongin, a rendu un service éminent àl'histoire lit- téraire, en conservant ce fragment unique, résumé de tous les romans et de tous les traités auxquels la passion de l'amour a servi de base. Que de pages affectées, que de froides images, que de plaintes vagues, que de descrip- tions sans caractère ont été prodiguées par les écrivains qui se sont occupés de ce sujet fécond! Êtes-vous las de ces affectations et de ces folies , de ces couleurs indécises
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et de ces traits effacés ? Relisez Saplio. Ce n esl pas , comme le dit Blair assez ridiculement, une poésie seulement élé- gante que la sienne ; c'est la plus énergique de toutes les poésies. Le rhythme lui-même palpite j il tremlile. il chan- celé , il frissonne. Le vers se brise de moment en moment ^ pas une épilhèle , pas une métaphore , pas un ornement : c'est la passion succombant à sa violence. Vous ne trouvez là ni les doux transports et les douces langueurs de M. Boileau Despréaux, ni lame éperdue , ni le voile sur la vue , introduits par ce traducteur incapable de com- prendre et de reproduire l'original . Vous n y trouvez pas davantage la mollesse mélancolique du traducteur anglais, John Phillips. Tous deux ont fait plusieurs contre-sens, ou du moins plusieurs extra-sens , ce qui est absolument la même chose. Sapho ne dit pas , comme Boileau et Phil- lips :
Heureux l'amant qui prêt de toi soupire!
Êva-jTioç 7ot veut dire en face de toi; face à face avec toi! Quant aux soupirs, ce sont des inventions toutes mo- dernes. Catulle est le seul qui ait rendu avec talent et fidé- lité le tableau peint par la ieune Grecque. Il est vrai que la langue dont il se servait, la langue latine, fille de l'idiome employé par Sapho , se prêle merveilleusement à cette imitation, et reproduit avec exactitude l'énergie et la simplicité expressive du dialecte éolien :
<i II est rival des dieux , le jeune homme qui , assis de- vant toi, contemplant ton visage, entend ta douce voix résonner à son oreille !
w Tu souris , et mon sein se soulève , et mon cœur dé- faille , et la force me manque. Je te regarde , et mes lèvres qui frémissent, restent muettes.
FF.MMKS GUECQl'ES. 63
» Ma langue s'allache à mon palais. Une subite flamme vibre à travers tout mon corps ému. Mes yeux fixes se cou- vrent d'un nuage. Des bruits confus murmurent et bour- donnent autour de moi.
» Une froide sueur tombe de mes membres et couvre mon front pâlissant 5 ils frissonnent, agités d'une convul- sion subite ; et pâle et inanimé , sans couleur , sans souf- fle , sans vie , je tombe , je me meurs ! »
Que la femme qui a écrit ce modèle de Tode erotique , ait gravi le promontoire de Leucade, et terminé sa vie pour trouver dans la mort un asile contre Tégaremenl de son cœur : c'est ce qui! est facile de croire. Athénée , utile conservateur d'une multitude de trésors anciens , a inséré dans ses Deipnosophistes , une autre ode beaucoup moins connue que la précédente , mais digne d'être étudiée. Sapho la composa lorsque Phaon , moins sensible aux prestiges de la poésie qu'aux charmes d'une jeune beauté, eut aban- donné la Lesbienne. Byron et Burns ont trouvé dans le même sujet des inspirations remarquables.
Ne livre pas mon cœur à d'éternels supplices,
lleine des amoureux caprices , Immortelle Vénus, fille du roi des dieux, Vénus, épargne- moi! tes cruels artifices Ont fait couler trop de pleurs de mes veux !
Tu sais quelles douleurs cuisantes , Que de crwels dégoûts, de peines dévorantes. Ont déchiré ce cœur brûlé de trop de feux. Jadis tu m'écoutais! A ma voix suppliante Tu quittais un instant, déesse bien^'aisante ,
Les parvis d'or du roi des dieux :
Et tu me demandais quel était le barbare Prodigue de froideurs et de tendresse avare ,
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(Jiii trompait mon jeune désir ! Ah ! combien j'aimais à t'enteudre , Quand tu me promettais que d'un amour trop tendre Bientôt je saurais me guérir.
Tu me disais : « 11 fuit : cl ta douleur amère , D Sans attendrir ton cœur, irrite sa colère. » Sèche tes pleurs; bientôt il reviendra. 1. Ces baisers qu'il dédaigne , il les demandera. 0 Tu le verras briguer un regard , un sourire ,
» Un chant émané de ta lyre ;
» Ton mépris les refusera. » Tu fermeras l'oreille à son humble prière ;
B Arrogante, insensible, altière , >. Tu le verras, soumis, suppliant : à ton tour « Tu le dédaigneras , Sapho !... tel est l'amour. »
Ah ! reviens, ah ! reviens, à ma vois qui t'implore Verser l'espoir dans un cœur malheureux ; Vénus ! fais plus encore ; Uends-moile mortel que j'adore Celui qui me dédaigne et qu'appellent mes vœux!
Certes, Horace avait raison de dire que lame ardente de Sapho respire encore et jaillit des cordes de sa lyre :
Vivunt commissi calores
Eoliac fidibus pueilaî.
La fin de cette vie , sacrifiée sur Fautel de la déesse que la femme poète invoquait , fut le dénoûment naturel d'un drame si passionné. Qui ne connaît pas Thisloire de l'in- fidèle et fugitif Phaon et du promontoire de Leucade? C'est un rocher blanc et décharné, l un des rochers les plus affreux de l'Acarnanie. Il fait la pointe de l'ile Sainte- Maure -, et quand on navigue sur la mer Ionienne , on l'aperçoit de fort loin à l'horizon. Ce promontoire des amans ( a).ua twv epwvrwv ) a donné lieu à une foule d'histo-
FEMMES GUECQUES. 65
riettes que Photius a recueillies, et qui sont aussi romanes- ques qu'amusantes. Les flots de Leucade ont, s'il faut en croire les historiens , englouti beaucoup plus d'hommes que de femmes^ Sapho est la première qui ait usé de ce violent remède contre l'amour.
Sapho eut une amie : cette amie était sa rivale. Erinna, célèbre par ses vers héroïques et par le laconisme de sa poésie , ne nous a laissé que deux ou trois fragmens , ou plutôt quelques mois épars dans les œuvres des gram- mairiens et des scholiastes. On la surnommait nauposTrjjç, avare de paroles. Elle était de Lesbos comme Sapho. On lui attribue une mauvaise ode intitulée Rome , dont Gro- tins a voulu faire une ode au Courage. Le style et la poésie de ce morceau appartiennent à une époque tout-à-fait postérieure. L'Anthologie, quia conservé quelques épi- grammes de celte femme poète , la compare à Homère et à Pindare. Suidas lui prodigue les éloges. A dix-huit ans elle était célèbre. Tels sont les souvenirs et les faibles do- cumens que l'histoire nous donne sur son compte. C'est un nom ^ ce n'est rien de plus pour nous.
Un siècle plus tard , la fameuse Telesilla naquit dans Argos. C'est là que Pausanias a contemplé sa statue , qu'il décrit avec talent. Il la montre debout, le casque à la main prête à couvrir sa tète du casque , et les yeux fixés sur les volumes de ses poésies épars à ses pieds. Cette femme émule de Tyrlée, n'était pas seulement une oui^rière de poésie, mais une héroïne guerrière et religieuse, la Jeanne d'Arc de son tems. MuUer, Milford, ont beau révoquer en doute ses exploits; nous les aimons, et nous nous atta- chons à une croyance qui nous plait. Lorsque le féroce Cléomène, à la tète de ses bourreaux lacédémoniens eut répandu le sang des citoyens d'Argos dans les rues de la ville , Telesilla . dit-on , anima les femmes à la vengeance i- 5
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de la patrie, et l'on vit les meurtriers fuir devant celle foule d'esclaves, de faibles femmes, de vieillards. Les peuples ne doivent jamais abroger 1 autorité de ces belles tradi- tions. Quant à deux ou trois auteurs allemands qui ont attaqué rauthenticité de cette narration , leur critique n a rien qui nous efifraie. Les Allemands ont pour règle gé- nérale de ne penser comme personne et d'établir un scep- ticisme universel. Ils cherchent la vérité au fond du puits ([ui la renferme ; mais ils la cherchent si loin , ils creusent avec tant d'obstination et de persévérance ces profondeurs ténébreuses, qu'elle leur échappe presque toujours. Dans leur dédain pour les opinions vulgaires, ils embrassent des idées bizarres , insolites, extravagantes , qu'ils appuient de toute l'autorité de la métaphysique, conjurée avec l'éru- dition. Leur refuser tout mérite serait injuste j s'aban- donner implicitement à leurs théories , serait dangereux.
Liées intimement à l'histoire de Pindare, Mjrtis , qui lui enseigna l'art des vers, et Corinne, rivale victorieuse du chantre thébain, n'ont laissé toutes deux que leur gloire après elles- La célébrité de Pindare déplut àMyrtis, dont la jalousie contre un élève qui la surpassait éclata dans quelques satires aujourd'hui perdues.
Corinne , grâce à son dialecte éolien, à sa beauté, à son style (telles sont les paroles de Pausanias) , remporta sept fois la victoire sur Pindare, qui ne lui pardonna jamais ces triomphes répétés. Ce Dorien rustique , dit Elien , s'é- cria : sûv hilu. Corinne avait de lembonpoint. Dans sa sixième Olympique, Pindare récidive, et s emporte en invectives contre sa rivale. Les commentateurs ont tort de s'étonner de ces outrages , et de déclamer contre l'impoli- tesse qui régnait à Tlïèbes. L'amour-propre des poètes , impitoyable dans tous les tems, a dicté à lélégant Voltaire , au poète des cours, au favori des palais, au type du dix-
FEMMES GKECQUES. 6^
huitième siècle, au représentant de la France, précisément la même invective , qui ne s'adressait pas alors à une ri- vale, mais bien à une femme aimée (i). Pindare aurait dû se rappeler cependant que Corinne avait , de concert avec Myrlis, guidé ses premiers pas dans la carrière poétique. Elle lui avait, selon Athénée et Plutarque, recommandé spécialement de ne pas oublier Vepyov , la fable, Taclion , la pensée principale du poème : il paraît qu elle ne se con- tentait pas de mots sonores et de déclamations dithyram- biques.
Trois vers et un proverbe composent le bagage poétique de Praxilla, fille de Sicyone. Ces légers fragmens sem- blent attester une imagination riante ; en les lisant , on n'est pas surpris que la Sicyonienne ait composé, comme nous l apprend Athénée, des rondes, des chansons à boire, et ce que les Grecs nommaient des scolies. C'était l'ampli- fication badine d'une pensée déjà employée par un autre poète. Les Orientaux, les Italiens modernes et les Espa- gnols ont connu ce genre de poésie 5 on pourrait remplir plusieurs volumes des Gloses espagnoles , qui ne sont que des scolies grecques.
Nous descendons le cours des âges. La sève poétique s'affaiblit : on n'écrit plus que des épigrammes et des dis- tiques. Anyta et Nôssis brillent au nombre de ces poètes secondaires, qui, trois siècles avant Jésus-Christ , jouaient en Grèce à-peu-près le même rôle que les rimeurs de son- nets ont joué en Italie. Nous possédons plus de vingt com- positions d'Anyta. Elles ne se distinguent pas, comme le prétend son contemporain Antipaler, par la force homé- rique, mais par une douce et charmante naïveté. Une in- scription gravée à Ventrée d'une grotte , et composée par
(1) M»' Duchâtelct.
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Anyta , en quatre vers pentamètres et hexamètres, nous semble un modèle de ce genre.
(i Etranger , que tes membres fatigués s'étendent ici. De doux murmures agitent les feuillages : une source vive bruit à tes pieds pendant 1 ardeur du jour. Etanche ta soif, 6 voyageur , et goûte le repos jusqu au coucher du soleil. »
Nôssis , la Locrienne, excellait, s'il faut en croire les éloges de Méléagre , dans le genre élégiaque et erotique. Nous ne pouvons la juger que sur quelques mauvaises épi- grammes privées de sel, d'éclat et de force, que l'Antho- logie a confondues avec une multitude d'autres billevesées élégantes ou niaises.
Myro , née à Byzance , et qui termine ce catalogue de célébrités , est auteur d'un certain nombre dépigrammes , et d'un poème héroïque intitulé Mnèmos^ ne ou la Mé- moire. Il ne nous en reste que le souvenir. Elle a joui , pendant sa vie , d'une portion de gloire -, et son fils , Ho- mère-le- Jeune , un des membres de cette pléiade tragique, dont la constellation nébuleuse éclaira le trône des Ptolé- mées, continua la renommée maternelle. Astres obscurs qui se lèvent dans les littératures en décadence, que l'on entoure d'une factice et passagère auréole , que l'on adore et qui s'évanouissent.
La poésie féminine des Grecs, que les ravages du tems ont respectée , se réduit à peu de chose -, les fragmens de prose écrits par les femmes auteurs de la Grèce ne sont guère plus considérables. L Allemand Christian Wolff, qui a recueilli toute cette prose, et qui, armé de la pa- tience laborieuse qui dislingue sa nation, a fait entrer dans son recueil jusqu'aux testamens et donations faites aux couvens et aux moines par les dames romaiques , n'a pas pu composer, avec ces faibles débris, un petit in-quarto,
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garni de notes, chargé de commentaires , enflé de notices et bardé de variantes. Be<iucoup de femmes grecques avaient cependant écrit en prose : Athénée et Suidas van- tent Anagallis de Corcyre, la commentatrice, la M"" Dacier de l'antiquité. Aréta de Cyrène, fille d'Aristippe, continua l'école de philosophie, instituée par son père, écrivit qua- rante volumes et forma cent dix élèves : armée considérable de philosophes , mais dont le nombre n'a rien de merveil- leux , comparé à la vie d' Aréta, qui mourut à soixante-dix- huit ans.
Hypatia, née dans Alexandrie, et qui s'entoura d'une célébrité semblable à celle dont M"^ de Staël a joui parmi nous , inspire un intérêt plus vif que ces femmes savantes. Non-seulement elle était astronome , géomètre , érudite , poète et théologienne, mais elle était jeune, belle, aima- ble et courageuse. Elle a péri victime de son Iplent, de sa gloire et de la haine ecclésiasiique, la plus cruelle de toutes les haines. Le clergé d'Alexandrie, guidé par Cyrille, que Ton a nommé Saint, et qui était un fort beau génie et un très-méchant homme , souleva contre elle la populace fanatique^ Hypathia fut mise en lambeaux dans l'église, au moment où elle prêchait la vertu et la philosophie. Les débris de son cadavre furent traînés dans les rues de la ville , par cette foule de bétes féroces à figure humaine. De toutes les canailles, la plus sanguinaire est celle des capitales, où les sophistes régnent, où la volupté est en honneur, et où une civilisation élégante se modèle sur les préceptes des rhéteurs.
Les écrits d'Hypatia furent brûlés par l inquisition de son époque. Le peu qui nous reste des autres écrivains en prose du même sexe , est même assez peu authentique. Quelques femmes , disciples de Pythagore , de Platon et de Photius , ont rédigé et analysé les principes de leurs
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mailles. Nous avons un fragment très-aride sur la Nature humaine, par Elara, pythagoricienne, qui se servait du dialecte dorique dans toute sa sévérité 5 un petit chapitre de Péiyctione, intitulé la Femme., un sermon sur la né- cessité de la modération chez les femmes , par Phjntis ; les Lettres de Tliéano^ lettres apocryphes; et l'Epitre adressée à Phyllis, par Mjia, sur l'allaitement des enfans. Le style de ces compositions a de la douceur, de la grâce , et ne déshonore point les auteurs auxquels on les attribue 5 mais leur authenticité n'est pas bien prouvée. Benstlej, qui faisait la chasse aux réputations, et découvrait partout des apocryphes , n'a pas épargné ces pauvres femmes auteurs. Il a déshérité Péiyctione de sa gloire , et détruit les pré- tentions de Mya.
Une prétendue lettre d'Hypatia à Cyrille , a été aussi reconnue apocryphe. Trois siècles avant elle , une Epidau- rienne nommée Pampldla, femme du célèbre Socratides , un des érudits de son époque, recueillit en trente-trois livres tous les fragmens littéraires et poétiques qui lui tom- bèrent sous la main. Son goût n'était pas bien pur; ou plutôt on doit croire qu'elle s'embarrassait peu du choix des morceaux et de leur valeur. Il lui suffisait de com- piler au hasard et de placer dans sa collection tout ce qui se présentait. Le patriarche Photius trouve dis charme dans cetie confusion. Diogène Laërce nous a conservé des énigmes, des logogryphes et des devises que l'Epidaurienne avait entassés dans son Encyclopédie : c'était un véritable Chiffonnier littéraire , le modèle de tous les albums.
Onze siècles après Jésus-Christ , une femme Byzantine, née dans la pourpre et fière de son rang , de son savoir, de sa beauté , prétendit à la palme historique. V ^ lexiade d Anne Comnène , est le seul ouvrage complet , écrit par uuefemmegrecquequisoitparvenu jusqu'à nous. « L'His-
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toireRvzHiitinea son défaul, dit Vigneul Marville(i), et un défaut très-incommode au lecteur; lequel consiste en ce que plus de la moitié des auteurs de ce vaste recueil ne méritent pas d' être lus . L'excessive médiocrité de Zonaras, de Socrate et des autres , prête du relief à la prose d'Anne Comnène, Mais lisez ses pages à côté de celles de Platon ou de Thucvdide ; leur laborieuse affectation , leur pédan- tisme raffiné, ne peuvent que vous déplaire. Jamais de simplicité , aucune narration sans faste ; tout est sacrifié aux apprêts du discours , à la longue évolution des mé- taphores, x^nne Comnène savait cependant , quand la cir- constance l'exigeait , s exprimer avec une franchise brutale. Ou sait que mécontente de la froideur et de la lâcheté fé- minine de son mari, INicéphore Bryennius , elle lui re- procha ce défaut d'énergie en termes si naifs et si nets , que nous rougirions de les rapporter (2).
La seule partie remarquable du dernier roman que Walter Scott a écrit (3), cestle portrait d'Anne Comnène : vaniteuse, prétentieuse , élevée à l école des rhéteurs asiati- tiques, et mêlant à la subtilité des théologiens grecs, la pompeuse et métaphorique éloquence des Asiatiques. C'est le vrai symbole de Byzance , de cette Byzance parleuse et stérile, oisive et occupée de riens. Pour exprimer la moi- tié d'une idée , Anne Comnène déroule en plus de trois pages ses incommensurables périodes. Il est curieux de (Comparer les fragmens de Sapho, tout mutilés qu'ils soient, avec les annales verbeuses tracées par la princesse Byzan- tine ; annales que le tems , dans sa clémence étourdie , a respectées tout entières. Quelle différence entre la posi-
(1) Mélanges d'Histoire et de Littérature, m, 56. (a) Annales de Nicétas. L. m. (3) Le Comte de Paris.
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tion , les mœurs, les idées, le slyle de ces deux femmes, qui parlaient le même langage ? Vous vous représentez , en les lisant, Tune, à demi nue, couronnée de fleurs, la tunique flottante , ses longs cheveux noirs épars . entourée de jeunes gens et de jeunes filles ivres de sa gloire et qui répètent ses chants : l'autre , au fond d'un palais oriental, mollement étendue sur des coussins de pourpre , entourée d'eunuques, d esclaves et de servantes , dictant ses phrases d'amplification à un secrétaire qui les recueille à genoux. Le même contraste se trouve dans leur style. L'une a pour muse la passion ; l'autre , la rhétorique et l'amour- propre. Chez l'une , la phrase est toujours l'expression d une pensée vive et claire 5 chez l'autre, la tyrannie des mots sur les idées est telle, que ces dernières disparais^ sent sous les longs repiis des autres. L'une enfin , marque le point culminant de la littérature grecque , son tems d'é- clat et de grandeur-, l'autre , son dernier période et son extrême décrépitude.
Deux autres femmes de Byzance , Eudocia , femme de Théodore , et Eudocia la jeune mariée à Constantin- Ducas, puisa Romain-Diogène en secondes noces, ont écrit l'une , des poésies chrétiennes d'une insipidité remarqua- ble , l'autre un recueil bizarre , intitulé la Plate-bande de Violettes- Cette plate-bande contient 1028 sujets, om, chapitres; Villoison les a publiés et le monde littéraire n'y a rien gagné. Les éditeurs de glossaires ont pu y glaner quelques mots du Bas-Empire, quelques fragmens de coutumes oubliées •, mais le lecteur appréciera le mé- rite et l'utilité de louvrage, en lisant les titres de quel- ques uns de ces chapitres :
Comment Minerve a enfanté le Dragon. Bacchus était-il androgyne ou hermaphrodite ? Homère était Egyptien. De sa mort en Arcadie.^ elc.
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Tel était le degré de puérilité où les occupations de l'esprit étaient tombées.
Enfin , sous le règne d'Audronic , la fille de Théodoros , grand logothète de Tempire, s'est occupée de poésie, de métaphysique et de philosophie. Nicéphore-Gregoros , qui a conservé ou plutôt enseveli dans son histoire, un frag- ment des élucubrations d Irène (elle se nommait ainsi), la compare à Platon et à Pythagore. « Son génie, dit Gre- goros, versait des flots de lumière sur les questions les plus obscures. Son style était chaste et altique comme celui des matrones même d'Athènes. » Le lecteur va juger de celte chasteté et de cet atticisme ; il conviendra que Nice- phore a été pour son élève un critique très-indulgent, et que sans doute il s'est laissé éblouir par le titre de Pnn- hjpej^sebasta qu'elle portait, et qui la rendait digne d'une vénération entière et exaltée , si du moins ce beau mot grec signifie quelque chose. La Panhjper'sebasta s'a- dresse à son père, qui rentre chez lui pensif et affligé.
« Peut-être sera-ce à vos yeux une marque d'audace déplacée et d'inconvenance juvénile, j'oserais même dire de témérité enfantine , ô mon père, si une fille adolescente parle avec liberté à l'auteur de ses jours, si celle dont la langue est à peine déliée, fixe un regard impudent sur l'Olympe de votre sagesse. Mais le trouble de votre physio- nomie, la paralysie de votre discours et la fixité de vos yeux, dénotent que le zénith de la douleur est dans votre ame ; que l acropole de votre cœur est en proie au cha- grin ( 1 ). . . ^) Ainsi de suite , pendant trois pages chargées des métaphores les plus longuement dévidées, les plus absur- dement contournées. Si les beautés byzantines avaient cou- tume d'employer ce mode d'éloquence dans la vie privée ,
(.0 Annales Byzant. Niceph. Gregor. 1. u.
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nous ne pouvons que plaindre leurs pères , leurs fifs et leurs époux.
Quoi qu'il en soil , ces fragmens , ridicules ou dénués de valeur intrinsèque et apparente , sont caractéristi- ques des tems qui les ont vu naître. Il est à regretter qu à toutes les époques, chez tous les peuples, les fenimes n aient pas consigné leurs souvenirs et leurs observations, ou écrit leurs Mémoires. Mille nuances , mille délicatesses de pensée qui nous échappent, eussent été saisies et éter- nisées par elles. L'histoire ne s'est complétée, les annales humaines n'ont acquis leur entier développement que de- puis l'émancipation des femmes parle christianisme. Avant l'ère chrétienne , elles n'osaient pas se montrer sur la scène et proclamer leur génie, à moins d'ahandonner toute retenue et de proclamer en même tems , comme Sapho et Aspasie , le dédain de la pudeur et Tidolàtrie des voluptés. Au lieu de lancer dans l'avenir quelques accens sublimes de délire et d'amour, que le naufrage des siècles a dispersés et perdus; Sapho, soumise à la civilisation moderne, nous eût donné l'histoire intime et détaillée de cette vie pas- sionnée qui animait son cœur. Elle eût peint dans un ta- bleau vaste ses contemporains et elle-même : et qui ne conserverait précieusement de telles révélations, si Ton pouvait les arracher à 1 abime de l'antiquité ? qui ne don- nerait en échange toutes les scolies et tous les commen- taires, toutes les anthologies et les recueils d épigrammes ? Si nous pouvions retrouver les confessions d' Aspasie, ou le journal tenu par Corinne , faudrait-il regretter la perte des oraisons sophistiques d'Isocrate ou des rêveries d'He- raclite sur la formation du globe ?
( Edinburgh Review. )
No V. JOHN FLAXMAN.
Quatre frères du nom de Flaxman combattaient, si l on en croit une tradition de famille, à Naseby, dans les rangs des parlementaires. Jacques eut les deux bras cassés à la poursuite du roi ^ François mourut sur le champ de ba- taille. Le troisième, dont le nom n'a pas été conservé , arriva en Irlande avec l'armée victorieuse. Jean , le plus jeune des quatre, renonça au métier des armes, el s'éta- blit comme fermier, d'autres disent comme voiturier, dans le Buckiughamshire ; ce fut le bisaïeul du grand sculpteur dont nous voulons faire connaître la vie et les ouvrages. Le père de cet illustre artiste, qui portait comme lui et comme son bisaïeul le nom de Jean , était un pauvre mou- leur de figures, qui manquant de ressources à Londres , avait coutume de courir le pays , avec sa femme , pour y trouver le débit de sa marchandise. Ce fut pendant le cours d'un de ces pèlerinages que Jean Flaxman naquit à York, le 6 juillet 17 55. Il vint au monde si chétif et si faible qu'on désespéra de sa vie. A six mois , son père l'amena à Londres avec un frère aîné du nom de William , qui devait se distinguer comme graveur sur bois. Le vieux Flaxman , indépendamment du travail qu'il faisait pour les
(1) Voyez les Numéros 18 , 19 , 22 et 24 <ie la seconde série.
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sculpteurs, avait établi clans Ncw-Streel, pour la venle des figures de plâtre, une petite boutique, qu'il transporta plus tard dans le Strand. C'est dans cette écboppe que se développa le goût du jeune Flaxman pour les beaux-arts. Dès son enfance Flaxman annonça un tempérament calme et une ame enthousiaste. Comme la faiblesse de son corps l'cmpècliait de se livrer aux jeux animés de l'en- fance , il sut se créer des arausemens solitaires. Assis dans un petit fauteuil assez élevé pour qu'il put jouir de la vue du dehors^ en face d'une petite table couverte de li- vres , de papiers et de pinceaux , il passait sa journée entre la lecture et l'esquisse de quelques dessins de fantaisie. On voyait souvent, dans la boutique, le père et la mère de ce frêle enfant occupés de sa santé et de son éducation. La gravité et pourtant la grâce de son maintien, la passion qu'il manifestait pour l'étude et son goût pour le dessin , attirèrent bientôt l'attention des chalans^ et comme les amateurs qui fréquentent les magasins de bosses ne man^ quent en général ni d'instruction ni de goût , ils s aperçu- rent que le pauvre petit invalide n'était pas un enfant vul-; gaire. Ils prenaient plaisir h examiner les produits de sa jeune imagination , à l'entendre rendre compte de ses lec- tures , et surtout à voir de quel air il écoutait leurs récits lorsqu'ils venaient à lui parler de poètes , de sculpteurs et de héros célèbres. On a remarqué dans ces premiers essais de l artiste enfant quelques scènes tirées d'Homère , qui fu^ rent comme un prélude à 1 un de ses chefs-d'œuvre. Il parait cependant que ces esquisses ne décelaient pas encore un génie supérieur , s'il est vrai , comme on le répète dans les ateliers, que le sculpteur Roubiliac, qui lui donna, dit- on , les premières leçons de son art , déclara tout net qu'il ne voyait en lui aucun des symptômes du talent. Au reste, crtli' anecdote est fort suspecte , puisque Flaxman avait
JOHM FLAXMAK. 'j'J
à peine sepl ans lorsque Roubiliac mourut, el que la fai- blesse de sa constitution le confinait clans la boutique de son père. Ce ne serait d'ailleurs qu'une de ces prophéties malheureuses , assez familières aux vieux artistes comme aux vieux poètes , qui semblent vouloir fermer la carrière à ceux qui doivent s'y |)ousser plus avant.
Parmi ces connaisseurs bienveillans qui devinèrent le génie du jeune Flaxman , il faut citer en première ligne le ministre jVIathew, homme de goût, doué au plus haut degré du sentiment des arts. Un jour qu il se trouvait dans la boutique du vieux Flaxman , auquel il venait apporter un buste à restaurer, il remarqua un jeune enfant assis sur une petite chaise, et lisant avec beaucoup d'attention un livre placé devaut lui sur une chaise plus élevée qui lui ser- vait de table. Frappé de 1 heureuse physionomie de cet enfant , il lui demanda quel livre il lisait. Le jeune Flax- man se levant alors sur ses crosses , le salua en rougissant avec modestie , et lui répondit que c'était un livre latin qu'il s'étudiait à comprendre. « C'est à merveille, reprit JMathew ; vous êtes un aimable enfant , mais ce livre ne vous convient pas; demain , je vous en apporterai un au- tre. )) Mathew tint parole , et le jeune élève se soumit avec empressement à la nouvelle direction donnée à ses études. Cette rencontre fortuite fut le principe d'une inaltérable amitié. Dans cette entrevue, Flaxman montrait déjà le caractère qui l'a distingué pendant sa longue carrière 5 car l'enfance contient en germe toutes les qualités qui se déve- loppent dans la virilité. L'extrême courtoisie et la défé- rence de ce grand artiste aux avis des hommes de goût . n'étaient pas des qualités d'emprunt, mais l'expression naïve d'un cœur bienveillant et d'un esprit docile dans sa supériorité. Aussi, quoique guidé par l'instinct de son génie, il obéit, dans presque tous ses travaux, à Timpul-
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sion que lui donnaient les amateurs qui lui servaient de conseils ou de patrons.
A dix ans une heureuse révolution s'opéra dans la santé du jeune Flaxman. Jusqu'à cette époque , son tempéra- ment faible et maladif l'avait souvent forcé d'interrompre ses études , et la nécessité de soutenir sur des crosses son corps languissant, ne lui avait point permis de prendre part aux divertissemens de son âge. Mais bientôt la force lui vint avec la santé ; il rejeta pour ne plus les reprendre ses tristes béquilles : un esprit nouveau s'empara de son être; et cet enfant, qui naguère ne sortait de son fauteuil que pour passer dans un lit , où le retenaient souvent de longues douleurs , ne songeait à rien moins qu'à marcher sur les traces des héros de roman , et cherchait partout un théâtre pour y déployer sa générosité, son courage et ses forces. La lecture du Don Quichotte avait jeté son imagi- nation dans la carrière des aventures ; pénétré des devoirs de la chevalerie errante , il se mit en mesure d entrer en campagne et d'aller, sur les traces du chevalier de la Man- che, redresser les torts à travers champs. En conséquence, il partit un jour de grand malin , sans faire part à personne de son héroïque entreprise, seul et sans écuyer, ayant pour toute armure une petite épée française , qui devait faire merveille en ses mains contre la félonie , et assurer le triomphe de l'innocence opprimée. Ainsi équipé , il erra tout le jour dans les environs de Hyde-Park , mais son hé- roïsme ne trouva pas à s'exercer^ désespéré de n'avoir trouvé ni enchanteur à combattre, ni demoiselle à déli- vrer, pressé d'ailleurs par la faim, il rentra chez lui un peu confus de sa mésaventure. C est ainsi que Bernardin de Saint-Pierre, la tête exaltée par la lecture de la Fie des Saints , échappa un matin à la surveillance de ses pa- reus , et chorcba dan? le? environs du Havre un ermitage
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OÙ il piil se morliûer à son aise el devenir le rival des saints anachorèles donl il était l'admirateur ; mais la faim mit ordre à sa sainteté comme à l héroïsme de Flaxman. Cependant le ciievalier de Hyde-Park conserva toujours pour le modèle de son enfance une vive admiration. C'est qu en réalité les vrais artistes sont tous de la famille de Don Quichotte, amans désintéressés du vrai et du beau, et partant quelque peu déplacés dans une société prosaïque où les principes de Sancho comptent en leur faveur une imposante majorité. Celte légende de famille donne quel- que vraisemblance à une autre anecdote qu on raconte ici sans la garantir. Flaxman , dit-on , décrivait un jour une statue remarquable par la vérité des proportions, et sur- tout par un caractère de beauté héroïque , qu'il avait vue quelque part en Italie 5 comme la parole ne suffisait pas pour rendre clairement sa pensée , il prit la pose du chef- d œuvre qu'il décrivait, leva la main et tendit le bras droit en disant à ses auditeurs : « regardez-moi. » Dans son exaltation d'artiste, le bon Flaxman oubliait l'exiguité de sa stature et les inégalités de sa taille , comme autre- fois il s'était fait illusion sur la vigueur de son bras et l'intrépidité de son cœur. C'est, comme dit Montaigne, une grande piperesse que l'imagination, mais elle est la mère des beaux-arts.
Flaxman , rendu à la santé, poursuivit ses études avec une nouvelle activité. La boutique de son père était son atelier et son académie. Les modèles antiques qu'il avait sous les yeux répondaient, par leur noblesse et leur sérénité, à l'élévation et à la pureté de son imagination \ il ne se lassait pas de les contempler et de les reproduire , tantôt avec le crayon, tantôt avec la cire, qui prenait toutes les formes sous ses doigts intelligens. S il est vrai que Roubiliac ne reconnut aucune trace de génie dans les essais de sa première en-
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fance , il ne fut pas mieux traité alors par un autre artiste auquel il présentait Tesquisse d'un œil humain : « NVst-ce pas une huitre , » demanda Mortimer, Cette méchante plaisanterie fit sur l ame sensible de Flaxman une pro- fonde impression , mais elle ne le découragea point , seu- lement il résolut de ne pas livrer à l'avenir ses essais aux railleries des pédans qui pensent faire preuve d'habileté en humiliant Tenfance. La conscience de son talent était à l'épreuve de quelques mots piquans ; elle le soutenait dans ses travaux , et l'ironie indiscrète d'un mauvais plaisant n'ébranla pas l'espoir d'immortalité qu'il avait conçu lors- que , jeune enfant , il passait son tems à la lecture des poètes , en présence des héros dont il admirait les exploits et les nobles images.
La maison de M. Mathew était ouverte au jeune Flax- man, et la femme de ce respectable ministre se plaisait elle-même à s'entretenir d'objets propres à éveiller l'ima- gination du jeune artiste. On raconte que , pendant que mislress Mathew lisait Homère , en commentant les beautés pittoresques du père de la poésie , Flaxman se tenait près d'elle , réalisant par des traits rapides les scènes qui le frappaient le plus vivement. Ces essais de sa jeunesse ont été conservés-, ils sont empreints de ce charme tranquille et de cette énergie calme qui caractérisent les lignes cé- lèbres qu'il tira plus tard du même poète. Le goût qu'il déploya dans ces premiers travaux engagea M. Crutchely de Sunning-Hill-Park à lui demander une suite de des- sins au crayon noir, d'une hauteur de vingt-quatre pouces, sur des sujets empruntés à l'antiquité. C'est un OEdipe aveugle conduit par sa fille Antigone au temple des Furies , Diomède et Uljsse surprenant l'espion Dolon ; les Troyennes gémissant sur le corps d Hector ; Alexart- dre prenant la coupe des mains de son médecin Philippe j
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yilceste quittant ses enfans et sacir^ant sa vie pour sauver celle de son époux ,• enfin , Hercule ramenant Alccste des enjers. Les éloges accordés à ces essais encore imparfaits encouragèrent kur auteur ; des amis plus bien- veillans et plus sages dans leurs critiques que le railleur Mortimer annonçaient dès-lors sa grandeur future \ mais ils eurent soin de lui faire comprendre que la renommée est au prix d'études sérieuses , et qu'il lui fallait diriger ses études dans la voie que lui traçait son gwiie, méditer long-tems les modèles d'hérelsme et de grâce , pour im- primer à ses œuvres ce caractère de beauté absolue qui frappe tous les peuples et tous les siècles.
A quinze ans , Flaxman entra comme élève à l'Académie Royale. Ce fut en 1770 qu'il exposa une figure de iVe/;- fMTzeencire, et, en 1827, il exposa la statue de John Kemhle en marbre, son premier et son dernier ouvrages. Entre les deux , il s'écoula une période de cinquante-sept années consacrées entièrement à l'étude de la sculpture. A vingt ans , il n'avait encore envoyé que dix ouvrages à l'Académie 5 mais, à celte époque, le dessin faisait sa prin- cipale étude. On n'accorde pas de grands éloges à ses pre- miers travaux de sculpteur , cependant ils sont loin d'être sans valeur; car son propre buste, demi-nature, qu'il exécuta à vingt-trois ans, est un chef-d'œuvre de force et de naturel. Une de ces figures représentait la Comédie grecque , une autre une T^estale , le reste se composait de bustes d'amis.
11 se fit bientôt remarquer à 1 Académie par son ardeur enthousiaste et son assiduité. Sa petite taille élancée , ses regards graves et pensifs , son invariable application , ia rapidité de ses progrès, lui gagnèrent les cœurs de ses maitres , et l'on commença à parler de lui comme de quel- qu'un de qui on pouvait attendre beaucoup. Ses princi- I. 6
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paux camarades furent Rlackc; el Slolhard. Dans les com- positions sauvages du premier , il vit plus d'élévation poétique ; et , dans celles du second , celle grâce féminine et cette simplicité qui lui donnent une place si élevée parmi les maîtres de l'art. Avec Blacke , surtout , il aimait à penser el à méditer \ et ils se plaisaient ensemble à donner la forme et quelquefois la couleur aux rapides créations de leur fantaisie. J'ai parlé de couleur, car pendant cette période de ses études, il fit quelques essais de peinture à l'huile si heureux , qu'un de ses tableaux , OEdipe et Antigone , fut échangé contre un Bélisaire du Domini- quin. On sait que beaucoup de peintres ont l'habitude de modeler leurs figures avant de les peindre , et il n'est pas étonnant que Flaxraan ait voulu peindre ses esquisses avant de les modeler , selon la tradition des artistes grecs. « Il me semble , dit Wilkie dans une lettre écrite durant son dernier voyage à Rome, que les artistes de l'anti- quité apprenaient d'abord à peindre et ensuite à sculpter. L'art parait en effet si libre dans le travail du marbre , que l'aspect de ces sculptures me rappelle ce que nous appelons surface en peinture, et l'on y retrouve une si grande en- tente de la lumière et des ombres, qu'il semble que le pinceau du Corrége lui-même ne les aurait pas distribuées avec plus d'habileté. De nos jours la sculpture et la pein- ture sont moins étroitement liées qu'elles ne l'étaient chez les Grecs, alors que les statues et les bas-reliefs étaient peints ou exécutés en marbre de plusieurs couleurs, et que les peintures privées de perspective n'étaient guère que des bas-reliefs colorés. y> Personne ne comprenait mieux que Flaxman la vérité de celte théorie, mais il ne porta jamais son admiration pour lantique au point d'exécuter ses statues en marbre de plusieurs couleurs , ou de les peindre et de les dorer à limllation des Grecs el des ar-
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listes du moven-iige. Il voulait que le marbre s'expliquât lui-mèrae, et il riait des artifices de Canova, qui donnait une teinte jaune à ses statues pour imiter les effets du tems, et colorait de rose les joues de son Hébé.
Flaxman qui, à quinze ans, avait obtenu à TAcadémie la médaille d'argent, concourut pour la médaille d'or, lors- qu il eut atteint 1 âge fixé pour ce nouveau concours. Flax- man avait pour concurrent Engleheart , artiste laborieux mais sans originalité, ce qui n'est jamais un titre de dé- faveur auprès des académies. Lorsque l Académie se réunit pour proclamer le vainqueur, tous les élèves que l'œuvre de Flaxman avait frappés d'admiration lui décernaient d avance le prix par des acclamations bruyantes 5 son nom retentissait dans toute la salle , lorsque Josué Reynolds proclama celui de son rival. Cet échec affligea vivement Flaxman , mais larrét des académiciens était cassé d'a- vance par le suffrage unanime dt s élèves. Engleheart de- vait son succès aux préjugés si naturels aux vieux artistes qui n'ont d'admiration que pour leurs imitateurs. Cette malheureuse disposition de l'esprit humain détourne les corps savans du but de leur institution , puisque fondés pour assurer le progrès des arts et des sciences , ils en re- tardent au moins la marche , quand ils ne l'arrêtent pas. On impute souvent ces décisions qui scandalisent les gens de goût , à la faveur ou à l'envie ; mais ces sentimens y sont presque toujours étrangers, leur principe est dans Tesprit de routine qui nait naturellement de la paresse et de l'amour-propre. Il est si commode d'avoir dans l'esprit un type invariable , un critérium de beauté, qui sert de base à tous les jugemens, et si doux de le trouver dans ses propres œuvres!
La mortification que Flaxman avait éprouvée , loin d'a- battre son courage , fut un nouvel aiguillon pour son
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génie -, mais les ressources de son père étant trop modi- ques pour le soutenir pendant le long noviciat qui ouvre la carrière des arts, il fut obligé, pour vivre , de se livrer à des travaux d'un ordre inférieur. Les hommes de génie qui ne meurent pas à la peine pendant ces épreuves aux- quelles la misère les condamne , sont heureux de les avoir subies. Leur ame en sort merveilleusement trempée. Ben Johnson fut ouvrier en briques , Burns conduisit la char- rue , Gifford fit des souliers -, et pas un d'eux n'y perdit son génie. Au reste ces métiers grossiers étaient bien au- trement étrangers à la poésie que ne Tétaient à la sculp- ture les modèles que Flaxman composa pour la fabrique des Wedgwoods. Les travaux qu il exécuta pour cette fa- brique de poterie , le laissaient dans la voie de ses pre- mières études. C'était pour la plupart des petits groupes en relief de peu de saillie sur des sujets empruntés à l'his- toire et à la poésie. Flaxman, qui respectait son génie, même dans des travaux mercenaires , imprima à ses com- positions un caractère de beauté et de simplicité qui les plaça très-haut dans l'estime des coivnaisseurs. Après sa mort ces modèles de poterie furent très-recherchés et payés fort cher.
C est ainsi que Flaxman passa une dixaine d années , pendant lesquelles il exposa néanmoins un certain nom- bre d'ouvrages à l'Académie royale. On cite parmi ses œu- vres le modèle d'un monument à l'infortuné Chatterton , cette victime du génie et de la protection dédaigneuse d'un Mécène ignorant. La plupart de ces travaux étaient exé- cutés en terre cuite ou en plâtre de Paris, et dans de pe- tites dimensions , ce qui prouve que les débuts de notre artiste furent peu encouragés ^ car s il eût trouvé de riches protecteurs, il aurait sculpté en marbre quelques-uns de «es modèles. Au reste , les difficultés de sa position ne l'ar-
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Fêlèrent point dans sa carrière; il sut, à force de travail et de tempérance , se rendre indépendant. En 1782, il quitta la demeure de son père pour prendre , dans War- dour-Street, une petite maison et un atelier. A la même époque, il épousa Anne Denman, qu'il aimait depuis long-tems , et qui semblait créée pour s unir à lui. Outre les qualités du cœur, elle avait du goût et de l'instruction ; elle parlait l'italien et le français , et , comme son mari , elle n'était pas étrangère à la langue d'Homère. Ce qui va- lait mieux encore , c'est qu'elle était remplie d enthousiasme pour le génie de Flaxman , dont elle raffermissait le cœur dans ses heures de découragement, et qu elle soulageait de tous ces soins domestiques que les artistes ne savent pas prendre , et qu'ils ne négligent pas impunément. Ces deux époux étaient bien la même chair et le même sang, suivant une expression plus biblique que parlementaire. Flaxman goûtait avec délices ce bonheur domestique , sans y sacri- fier ses espérances de gloire, quand il rencontra par hasard, sir Josué Reynolds. « J'entends dire que vous êtes marié, lui dit brusquement le président de l'Académie ; si cela est vrai, vous êtes coulé comme artiste. » Flaxman, de retour chez lui , s'asseyant auprès de sa femme et lui prenant la main : « Je suis coulé comme artiste , lui dit-il avec un sourire mêlé de tristesse et d'enjouement. — Comment cela s'est-il fait, et quelle en est la cause? — Cela s'est fait à léglise , par l'entremise d'Anne Denman ; je le tiens de sir Josué Reynolds , qui vient de me l'apprendre. »
Cet arrêt brutal troubla un peu Flaxman , et lui donna à penser sur son avenir d'artiste. Pour donner plus sûre- ment un démenti à la sinistre prédiction de Revnolds, il se décida dès-lors à faire un voyage en Italie ; mais afin de réaliser ce projet , qu'il voulut exécuter sans recourir aux largesses de l'Académie , il thésaurisa secrètement pendant
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cinq longues années. Cet intervalle ne fut pas perdu pour sa gloire. Ce fut à cette époque qu'il composa , pour la cathédrale de Chichester , le monument de Collins , qu il représente assis et lisant la Bible , le seul livre que ce poète eût ouvert pendant sa vie. Sa lyre et ses œuvres poétiques gisent à terre , confusément éparses , en signe de mépris. Un autre monument , d'un style plus élevé , est celui de mistress Morley , dans la cathédrale de Glocester. Cette malheureuse mère, qui avait péri avec sa fille dans un nau- frage , est représentée s'élevant au-dessus des vagues , et répondant à l'appel des anges qui lui montrent sa place dans le ciel. Ces deux compositions sont empreintes de cette sérénité simple et majestueuse qui s'accorde avec la sainteté des pensées. On ne sait pas pourquoi Flaxman préférait à ces deux monumens un groupe de Vénus et de Cupidon , qu'il composa à la même époque pour son ami M. Knight de Portland-Place. Lorsque Flaxman se vit en possession du petit trésor qui devait assurer son existence, pendant son séjour en Italie , il s'empressa de s'acheminer vers cette terre classique des beaux-arts. Les journaux du tems annoncent ainsi son départ. « Nous apprenons que Flaxman , le sculpteur , va quitter son modeste atelier do Wardour-Street pour se rendre à Rome. »
Dans cette capitale du monde chrétien , Flaxman fut comme ébloui par les restes magnifiques de l'art antique et par la splendeur de l'art moderne. Il reconnut que les grands artistes de l'Italie étaient de véritables poètes qui se servaient du marbre et de la couleur pour exprimer les plus hautes pensées. La critique ne les forçait point à re- plier les ailes de leur génie -, le goût et la nature étaient leurs seuls maîtres ^ et leur inspiration , échauffée par les suffrages d'un peuple qui juge par le sentiment les œuvres de l'imagination , enfantait sans efforts les mei veilles de
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sculpture cl de peinture qui décorent les murs et les cou- poles de toutes les églises. La condition des artistes, en Angleterre et en France, est mortelle à l inspiration. L'es- prit critique qui tourmente les prétendus connaisseurs , au-delà et en-deçà de la Manche, impose aux artistes un long travail de réflexion qui glace 1 imagination, et répand sa froideur sur les œuvres savantes des plus beaux génies. Aussi, pendant que l'Italie se couvie de chefs-d'œuvre ra- pidement conçus et plus rapidement exécutés, ks artistes Irauçais et anglais consument de longues années dans ce double travail. C'est qu ils savent que les œuvres vont tomber aux mains de la critique , monstre sans en- trailles, parce qu'il est impuissant. Depuis cette époque, la race de ces jugeurs de profession a pris sur la direc- tion des beaux -arts un emjrtre vraiment désastreux ; et si les artistes ne savent pas se liguer pour secouer un joug qui leur pèse et qui les humilie , l'art ne survivra pas long-tems à l'indépendance du génie. C'est vraiment pitié de voir que de nos jours le renom des artistes soit à la merci de quelques fats, auxquels on ne confierait ni une brosse ni un ciseau-, et cela, parce que, de leur autorité privée, ces nouveaux Winkelman se sont donné des di- plômes d'hommes de goût. Le malheur est que ce pédan- tisme impertinent devienne pour quelques-uns un métier lucratif, dans notre siècle d industrie et de fausse science. Flaxman contempla les chefs-dœuvre quil avait sous les yeux en sculpteur et en chrétien. Il vit que les artistes de l'Italie avaient mis leur génie au service de l'église ; qu'ils en étaient les véritables prêtres, et que leurs travaux popularisaient , plus sûrement que les reliques et les ima- ges, les traditions qui entretiennent les erreurs et la su- perstition du vulgaire. En voyant ainsi l'art servir d'auxi- liaire à Terreur , il conçut la pensée de l'appeler au secours
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de la vérité , et de rendre sensibles par la sculpture toutes les beautés poétiques et morales des Saintes-Écritures. Les innombrables dessins qu'il a laissés sur des sujets religieux, et un grand nombre de mûnumens de sculpture sacrée , ne permettent pas de douter qu'il n'ait donné à ses travaux une direction religieuse. Mais c'était une œuvre surhu- maine que de pousser le protestantisme à la poésie.
Ces compositions bibliques n'empêchèrent pas Flaxman de se livrer à d'autres travaux. Ce fut à Rome qu'il exécuta ses Illustrations d Homère , d'Eschyle et de Dante. Il parait que pour ses premiers dessins homériques, il em- prunta aux vases grecs la plupart de ses figures ; mais bien- tôt, moins défiant envers son génie, il osa créer, au lieu de se borner modestement au rôle de copiste. Au reste, il admirait beaucoup les bas-reliefs des vases et des sarco- phages antiques, et il pensait que l'artiste moderne ne pouvait pas puiser à meilleure source la science et linspi- ration. d La contemplation de ces modèles, dit-il dans ses Leçons sur la Sculpture , en donnant à Tame de nobles habitudes de pensée , la porte naturellement à saisir en toutes choses la beauté, Télégance et la grandeur, et lui inspire le dégoût de tout ce qui est bas et vulgaire. » C'est dans cet esprit de libre imitation qu'il composa son Ho- mère. U Iliade contient trente-neuf dessins, qui offrent tous, à l'exception de deux, des figures de femme. Il a jeté beaucoup de variété et d'harmonie dans ces compo- sitions, qui se distinguent par un caractère de beauté grave, sévère et simple. La forme y est subordonnée et ïiou sacrifiée à l'expression -, la vigueur des héros n'y dégé- nère pas en brutalité , ni la grâce des femmes en mollesse. L' Odyssée , qui ne comprend que trente-quatre illustra- tions , se fait remarquer par les mêmes qualités, et plus spé- cialement par une sorte de dignité domestique, en harmonie
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parfaite avec le caractère de noble simplicité du second chef-d'œuvre d'Homère. I! est fâcheux que dans quelques- uns de ces dessins si purs , Flaxman ait cru devoir intro- duire certaines figures colossales, telles que Briarée, Olus et Éphialte, Polyphème, le roi et la reine des Lestrigons, hors de proportion avec les personnages qui les entourent. Il n'y a d'ailleurs rien de plus repoussant que le laid déve- loppé sur une grande échelle ; la beauté la plus régulière peut à peine supporter celte expansion démesurée. Ces colosses difformes ne peuvent pas être mis en rapport avec Ihomme. Poussin , dans un sujet de même nature , a fait preuve d'un sens exquis. Son Poljpïième aueugle n'a d'autre mesure que la montagne à laquelle il s'appuie et les vastes plaines qui s'étendent à ses pieds. Son troupeau et tous les petits objets sont dans l'éloignement. Grâce à cet artifice , ce grand peintre n'a pas manqué à l'analogie , qui est la suprême loi des beaux-arts.
Ces dessins furent faits pour mistress HareNayler au prix de quinze schelings la pièce. Ce faible salaire suffisait au désintéressement et à la modestie de Flaxman , mais le succès le paya au-delà de ses vœux. La célébrité lui attira de nouveaux patrons plus généreux. A cette époque il exécuta en marbre , pour Thomas Hope , un groupe de Céphale et ï Aurore , qui est un des plus beaux morceaux de la magnifique collection de ce riche amateur. La com- tesse Spencer le chargea d'illustrer Eschyle après Homère , et il entra avec autant de bonheur dans l'esprit de ce grand poète aussi majestueux et plus énergique que le chantre d'Achille. Un patronage moins heureux pour notre artiste fut celui de l'excentrique Frédéric, quatrième comte de Bristol, évéque de Derry. Il s'engagea à représenter dans un groupe de quatre figures héroïques, la Fureur d^A-^ ïA«ma5 d'après les Métamorphoses dX)vide, moyennant six
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cents liv. st. Un pareil ouvrage valait deux mille livres. Flaxman y mit du sien, sans compter le tems que lui coula ce grand morceau de sculpture , qui orne aujourd'hui le château du Comte-Èvêque , à Ickworlh , dans le comté de Sufifolk.
Flaxman entreprit alors de restaurer le magnifique torse du Vatican , que l'on considère généralement comme le fragment d'un Hercule. Il se livra à ce travail ingrat et difficile avec son ardeur accoutumée. Loi'squ il ouvrit son atelier il ofifrit aux connaisseurs deux figures au lieu d'une seule, Hercule et Omphale. On ne pouvait pas nier que le jeu des muscles et la pose du torse ne se prélassent à celle combinaison , mais ils convenaient aussi à beaucoup d'au- tres, et comme chaque spectateur apportait avec lui une théorie de restauration toute faite , il arriva que l'œuvre de Flaxman, qui ne répondait à aucune de ces préoccupations , rallia peu de suffrages, quoiqu'elle décelât l'ame d'un poète et le vrai sentiment de l'antiquité. Il faut cependant avouer que dans ce groupe , les formes plus que viriles d'Hercule formaient uncontraste un peu heurté avec la grâce féminine de la reine de Lydie. Quelque tems avans sa mort, Flax- man fit détruire ce plâtre qui lui rappelait une grande témérité et un médiocre succès 5 nous ne cacherons pas que les connaisseurs gémissent peu de ce sacrifice.
C'est au patronage de l'auteur à'Athanase^i) que nous devons la troisième grande série des dessins ou lignes de Flaxman , les Illustrations de Dante. Dans celles d'Ho-
(1) Note dc Tb. M. TLooias Hope , amalcur passionné et fort riche des produclions des arts du dessin. Sa collection d'antiquités est une des plus belles de l'Europe. Aihanase est un voyage dans la Grèce moderne et dans les autres parties de l'empire ottoman , fait sur la première donnée du Jeune Anacharsis ; mais dont l'exécution est bien plus vive et bien plus spirituelle.
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mère , l'artiste avait pour guide , outre les vers du poète , les monumens de l'antiquité. Pour Dante, il n'avait point les mêmes ressources ; le marbre n'avait ni arrêté ni popu- larisé le Ivpe de ses héros , cl le modèle antique ne pou- vait pas s'appliquer convenablement aux princes , aux poètes et aux guerriers du moyen-âge. Malgré ces diffi- cultés, Flaxman a montré dans son Dante une plus grande originalité que dans Homère , et si celte œuvre a moins de célébrité , on doit s'en prendre à linfériorité relative du poème, dont les beautés ne sont goûtées que par un petit nombre d'esprits excellens, et non au crayon de l'artiste, car lesjugescompétens en matière d'antiquité et de moyen- âge reconnaissent que, dans celte double lutte du dessin et de la poésie , Flaxman a atteint de plus près le poète du Florence.
Pendant un séjour de sept années à Rome, Flaxman se familiarisa avec tous les procédés de son art, et mit à profit la complaisance des modèles qui ne cachent pas aux artistes la vue des trésors dont la nature a été si pro- digue en Italie. La pruderie anglaise met chez nous un obstacle insurmontable à l'étude de la nature vivante, comme les scrupules religieux en opposent à celle de la nature morte. En Italie, les femmes, grâce à la chaleur du soleil, n'ont pas même le seul souci qui occupât la princesse Pauline, lorsqu'elle posait devant Canova (i). Cette facilité , qui ne dépose pas contre les mœurs du pays, est singulièrement favorable à l'art. Avant son départ , Flaxman avait été reçu membre des Académies de Florence et de Carrare. L'homme du destin venait de frapper cn-
(i) Ou connaît le mot de la princesse Pauline , sœur de Bouaparlc. Une Anglaise lui demandait comment elle avait pu rester nue devant le sculpteur. » Oh ! ma chère , répondit-elle , il y avait bon feu. »
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deçà des Alpes quelques-uns de ces terribles coups qui faisaient trembler les rois sur leurs trônes. Flaxman , quoi- que tranquille dans son atelier, ne voulut pas attendre à Rome le vainqueur d'Arcole et de Lodi. Dans sa vieillesse il se plaisait à raconter que , deux ou trois jours avant son départ, dans une soirée diplomatique, 1 ambassadeur de France montrait avec orgueil une médaille de Bonaparte : « Voilà , disait-il , le héros qui ébranle les trônes de la terre et qui consolide la république. » Alors , jetant les yeux sur la médaille : « Votre citoyen Bonaparte , dit-il , ressemble fort à César-Auguste (i). — A un tyran! s'é- cria le Français , n'en crovez-rien ^ je vous dis que c'est un tout autre homme ; c'est un jeune héros enthousiaste qui ne songe qu'à la liberté et à l'égalité ! » Prophète candide 1 A son retour en Angleterre , Flaxman trouva Banks , Bacon et Nollekens , en possession de la faveur publique. Toutefois, pendant son absence, sa réputation avait grandi, et il y mit le sceau par le monument du comte de Mans- field , qui lui avait été commandé à Rome. Dans cette magni- fique composition , le sculpteur a représenté le juge assis en costume avec la Sagesse d'un côté et la Justice de l'autre , à ses pieds est étendu le corps d'un jeune homme qui passe dans quelques descriptions pour une image de la mort , mais qui n'est réellement qu'un coupable livré par la Sa- gesse aux mains de la Justice. Mansfield est calme, simple et sévère -, il est assis , solitaire , sans pompe , sans passion et sans orgueil , son regard , calme et pénétrant , rassure l'innocence et jette l'effroi dans le cœur du criminel. La figure du condamné est une heureuse conception; l'espé-
(i) Note du Tb. La figure de Bonaparte est réelleineot dans le tjpe romain. On peut voir au cabinet des médailles un Tibère et surtout un Germanicus , qu'on serait tenté de prendre pour des portraits de. Napoléon.
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rance l'a quitté , et ses oreilles sont remplies du bruit de la multitude qui se presse pour le voir lancer dans Téternité. Ce monument fut payé î>,,5oo liv. st. (62,600 fr. ). A la vue de ce chef-d'œuvre , le sculpteur Banks s'écria : « Ce petit homme nous dépasse tous de la tète. »
Pendant que Flaxman travaillait à ce grand ouvrage, il s'occupait aussi d'un travail de fantaisie destiné à témoigner à la compagne de sa vie la reconnaissance que lui inspirait son dévoûment et sa tendresse. Il fit faire un album in- quarto dont il remplit les feuilles avec des dessins à la plume et au pinceau. Le frontispice offre , sous une allé- gorie ingénieuse , l'image de son bonheur domestique 5 les dessins qui suivent, au nombre de quarante, représentent dans les Apentures d'un Chevalier errant , les Epreuves de la Vertu et les Combats que le Vice livre à lame de l'homme , et se terminent par le Triomphe du héros quis^unit à la Foi, à V Espérance et à la Charité. Il y a beaucoup de dignité poétique dans l'invention et surtout dans l'exécution de ce petit poème pittoresque. Ce serait rendre aux arts un service important que de publier cette belle allégorie.
Les succès de Flaxman firent comprendre à l'Académie que le rival malheureux d'Engleheart , déclaré mort poé- tiquement pour fait de mariage par Reynolds, pourrait bien , malgré ces antécédens, répandre quelque éclat sur l'illustre compagnie. Il fallut quelques démarches assez actives pour déterminer Flaxman à s'inscrire sur la liste des candidats au titre de membre associé -, mais l'empres- sement avec lequel il fut nommé prouva combien on lui sut gré d'avoir oublié l'échec qu'il avait éprouvé. Ceci se passait en 1797 , dans l'année même où il exposa trois projets de bas-reliefs , tirés du Nouveau-Testament , en même tems que le monument de WiUiam Jones, qui figure
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maintenant dans la chapelle du colléf;e d Oxford. C'est un bas- relief dans lequel ce grand orientaliste est représenté avec quelques vénérables brahmines occupé à mettre en ordre le Code hindou. Flaxman était loin d'exceller dans les ouvrages de ce genre \ son ciseau ne savait donner de grâce ni aux costumes ni à la physionomie modernes. Flaxman était âgé de quarante-cinq ans lorsqu'il fut nommé membre titulaire de l'Académie royale. Les lois de ce corps obligent tout récipiendaire à offrir à la collection quelque morceau sorti de ses mains. Cet usage contribue à enri- chir la galerie de tableaux et de statues qui appartient à l'Académie. Flaxman fit hommage d'un groupe représen- tant Apollon et Marpesse , dont la disposition est fort heu- reuse ; quant à l'exécution matérielle , Flaxman n'excella jamais à manier le ciseau.
L'idéal était la véritable vocation du génie de Flaxman. Lorsqu'il fut question d'élever une colonne navale à l'occasion des victoires de Nelson , Flaxman mit en avant le projet d'une statue de la Grande-Bretagne, de deux cents pieds de haut , qui devait être placée sur la hauteur de Greenwich. Il publia même , à l'appui de son projet, un mémoire dans lequel il prouvait par des exemples em- pruntés à l'antiquité et à l'histoire moderne , l'importance nationale d'un pareil monument 5 il y joignait l'esquisse du colosse qu il méditait. Mais tous les travaux qui ne pré- sentent pas quelque avantage matériel, quelque profil bien clair, sont accueillis parmi nous comme des rêves de visionnaire. Le comité s'assembla pour délibérer sur la proposition de Flaxman , fit un diner copieux selon l'usage des comités, et rejeta le plan de l'artiste, tout en re- connaissant combien l'exécution en serait honorable au sculpteur et au pays. Flaxman essuya à cette occasion beau- coup de plaisanteries qui l'affectèrent peu , d'autant qu'elles
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roulaient en général sur rcxi{Tuité do sa taille, à laquelle il ne pouvait rien , et que d'ailleurs il ne voyait pas bien clairement pourquoi il serait défendu à un petit homme d avoir de grandes idées. Au reste, ce projet, dans son exa- gération de grandeur, est beaucoup moins plaisant que celui de cet utilitaire qui proposait chez nos voisins une tonte petite colonne de mille liv. st. environ , pour perpé- tuer le souvenir d'un des plus grandsévénemens de l'histoire moderne. Celle motion burlesque d'un homme de bien , indique ce que deviendraient les beaux-arts sous l'empire de l'intérêt bien entendu.
Lorsque la paix d'Amiens ouvrit la France à tous les voyageurs , Flaxman visita Paris et parcourut avec la foule de ses concitoyens l'immense galerie du Louvre , qui ren- fermait alors les plus riches trésors de la sculpture et de la peinture. Flaxman , qui voyait dans le consul Bonaparte l'irréconciliable ennemi de l'Angleterre , tout en répondant avec courtoisie aux avances qui lui furent faites , refusa d'élre présenté au futur empereur. Les politesses du pein- tre David l'embarrassèrent davantage. Régicide et athée, à ce double titre l'artiste jacobin devait inspirer une vive an- tipathie au sculpteur. Flaxman, religieux jusqu'au mysti- cisme, sensible jusqu'à la mollesse, voyait avec une sorte d'effroi le peintre pour qui la mort de Marat (i) fut l'occa- sion d'un chef-d'œuvre. La vue de Paris, à cette époque de gloire, d'incrédulité et de mauvaises mœurs, blessa notre voyageur dans ses sentimens de patriotisme, de religion
(i) Note du Tr. Ce tableau , qui est pout-êlre le plus bel ouvrage du pinceau de l)a\id , ne figure point au Louvre où on pourrait l'ex- poser aujourd'liui saus crainte de paraître rendre hommage à un homme qui inspire un dégoût universel. On dit qu'il est devenu la propriété d'un lieutenant-colonel de notre armée, M. Ilusson , ama- teur éclairé des beaux-arts.
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et de pureté morale. Il emporta à Londres une impression peu favorable, et la conviction qu'il ne s'était pas trompé en comparant Bonaparte au premier despote romain.
Le mysticisme religieux engendre souvent la mélan- colie et pousse au mépris de la vie ceux qui s'enivrent de ses visions décevantes. Flaxman , quoique porté par la tendresse de son ame à se ranger parmi les partisans de Swedenborg, ne se laissa pas aller à dédaigner la terre par amour du ciel. Il était gai et plaisant dans le commerce de sa vie. Ses soirées d hiver se passaient en famille à com- poser, pour le plaisir de sa femme, de petites histoires en prose ou en vers , avec des dessins au trait, sérieux ou bur- lesques. Ces bagatelles donnaient carrière à son imagina- tion , et c'était plaisir de voir avec quelle verve de gaité et de bouffonnerie il se délassait des travaux sérieux et des hautes pensées de la journée. La plupart de ces plaisan- teries ne survivaient pas aux circonstances qui les avaient fait naître -^ mais l'une d'elles , the Casket , s'est conservée et donne une idée de ces curieuses compositions. C'est une épopée badine composée à l'occasion d'une boite chinoise que Flaxman avait achetée pour sa femme et sa sœur. Ce petit poème héroi-comique se compose d'une dixaine de dessins , où sont représentés la généalogie et les aventures de cette boite merveilleuse qui émeut toutes les puissances du ciel et de l'enfer, avant d'arriver en Angleterre où le génie de la Grande-Bretagne l'accueille avec un sourire. Flaxman disait avec Horace :
Dulce est desipere in loco.
A cette époque , Flaxman composa un grand nombre d'ouvrages qui augmentèrent sa réputation et sa fortune. Les sujets qu'il traitait avec le plus de plaisir étaient em- pruntés à la Bible , et il ne manquait aucune occasion
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de travailler pour les églises , qui payaient peu généreuse- ment ses chefs-d'œuvre 5 nuiis l'argent n'était pas son but. Toutefois la lorlune lui vint sans i^u'il l'eût recherchée. L'Inde , 1 Italie , l'Ecosse , 1 Irlande et les deux Amériques , lui demandèrent des statues et des bas-reliefs. Le royaume de Tanjore rendit hommage à son génie. Le rajah lui fit faire sa statue et un monument en l'honneur du mission- naire Schwartz (1). Ces deux morceaux sont arrivés à leur destination , et l'évéque HéLer en parle avec éloge dans ses intéressans Mémoires. Il fit aussi }X)ur la Compagnie des Indes deux monumens en l'honneur de lord Cornwallis, un buste de AVarren Hastings et une statue du marquis Haslings. Il paraît que ces travaux ne tombèrent pas à la charge de l'artiste comme la Fureur d'^thamaSjCar Flax- man aimait à parler des nobles .procédés de la Compagnie , et à reconnaître la libéralité et la courtoisie de ces mar- chands-législateurs et conquérans. On doit rapporter à cette époque les statues de Reynolds , de Sir John Moore et de Pitt.
En 18 10, l'Académie royale institua, après y avoir iong- tems pensé, et non sans opposition, un cours de sculpture dont elle chargea Flaxman. Elle affecta une somme peu considérable pour six leçons par an ; le professeur n'en mit pas moins de zèle à s'acquitter de son devoir. Sa première leçon, qui eut lieu en 1811, attira en masse les académi- ciens, les élèves et les amateurs des beaux-arts. A son en- trée , il fut salué par de nombreux applaudissemens. Ses ouvrages et sa réputation de savoir et de conscience com- mandaient une attention respectueuse, pendant que la
(1^ Voyez , dans la première série de noire ncueil , uue uotico cu- rieuse sur le rajah de Taujore , qui couiiaîl les arls et une partie des ].( ligues de l'Europe.
qS JOHIS FI.AXMAiS.
simplicité de son débit, la gravité de ses manières et la douceur de sa voix, exerçaient une sorte de séduction sur son nombreux auditoire. 11 parait cependant, par une plai- santerie de Fuseli, que ce célèbre artiste comptait peu sur le succès de son collègue. On raconte qu'à un diner damis, il se leva brusquement, après s'être recueilli un instant, et que, d'une voix gravement comique, il s'écria : « Adieu, amis -, adieu, bons vins ; adieu, saillies spirituelles ^ je vous quitte pour aller entendre le premier sermon prêché par le révérend John Flaxman. » Ces leçons, au nombre de dix , traitent les sujets suivans : sculpture anglaise \ sculpture égyptienne \ sculpture grecque ; science -, beauté ; composition \ style ; draperie j art antique ; art moderne. Comme compositions littéraires , ces leçons contiennent un exposé clair et complet de l'histoire et des procédés de l'art chez les anciens et chez les modernes ; elles abondent en idées saines, en remarques judicieuses et en préceptes que la pratique de l'art peut seule faire découvrir. Le style en est un peu lourd , et on ne peut pas dissimuler qu'on y chercherait en vain de l éloquence et du mouvement ; mais elles étaient plutôt destinées à instruire qu'à échauffer ceux qui venaient les entendre. Le poète Campbell loue fort la sobriété du style de Flaxman , et le trouve parfai- tement approjirié aux sujets didactiques. Il ajoute que , pour les ouvrages légués par les grands hommes, l'imagi- nation est déçue comme une héritière avide, parce que le legs est toujours au-dessous des espérances dont elle s'est bercée. Flaxman a laissé, outre ces leçons, un assez grand nombre d'écrits, la plupart anonymes, qui portent tous l'empreinte de son talent simple, facile et consciencieux. On lui doit une appréciation des ouvrages deRomney, in- sérée dans la Vie de ce peintre , par Hayley ; les articles Armure, Bas-relief, Beauté, Bronze, Buste, Composition,
TOHN FI.AXMAN. 99
Jet et Cérès, dans VFnnclopêdie de Rees. L'élude appro- fondie de la sculpture gothique lui fut fort utile pour traiter avec supériorité la question de l'armure. D'autres critiques l'ont surpassé par la richesse du langage , la cha- leur et l'éclat de lexpresslon , mais nul n'a porté aussi loin que lui le sentiment de la dignité austère et chaste de l'art.
Si on peut reprocher quelque froideur à la plume de Flaxman , on ne peut pas en dire autant de son pinceau ni de son ciseau. Toutes ses esquisses et ses dessins témoi- gnent d'une richesse et d une activité d'imagination pro- digieuses. L'énumération de ces dessins remplirait plu- sieurs pages , et il ne faudrait pas moins d'un volume pour en offrir une description fort succincte. Parmi ses Illus- trations (lu Pilgrim s Progress , il y en a quelques-unes qui égalent en simplicité les plus nobles pages de ce roman religieux, et qui les surpassent de beaucoup par la grâce. On peut dire la même chose des dessins qu'il composa pour la traduction d Obéron par Solheby -, mais c'est sur- tout dans son Hésiode qu'il a déployé toutes les ressources de son imagination. Il aimait à vivre par la pensée dans ces jours d'innocence où les philosophes , si philosophes il y avait , mai chaient pieds nus , où les rois guidaient la charrue , les princesses lavaient leur linge , et les poètes , comme les ménestrels du Nord , chantaient pour obtenir un morceau de pain. Cet œuvre se compose de trente-six vignettes qui , pour la simplicité , le charme et la grâce , le disputent à tous ses autres dessins. Elles représentent l'Histoire de Pandore et les effets de sa présence sur la terre. L'une d elles avait une telle valeur aux yeux de l'ar- tiste , qu'il l'a modelée en relief : c'est Mercure conduisant Pandore du ciel sur la terre , et traversant les airs avec son gracieux fardeau.
Flaxman avait alors soixante-six ans. et jouissait d'une
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réputation plus qu'européenne. I^es commandes lui arri- vaient de toutes parts , et son activité ne pouvait y suffire. Les plus importantes furent un saint Michel vainqueur de Satan et un Bouclier cT Achille. La première fut faite par lord Egremofit, zélé prolecteur des beaux-arts, et la seconde par Rundell et Bridge, orfèvres distingués : ce dernier ouvrage passe pour l'un des chefs-d'œuvre de Flaxman. L'intention du poète n'était rien moins que de représenter Tunivers sur la surface de ce bouclier. Il com- mence par nous montrer le système général du monde j les cieux qui s'étendent , les astres suspendus à la voûte des cieux; la terre immobile au-dessous, et les mers qui l'entourent comme une ceinture. Ensuite il fait voir la terre sous un point de vue spécial; les villes heureuses dans la paix ou terribles dans la guerre ; les travaux des champs, et le résultat de ces travaux dans la moisson et la vendange ; la vie pastorale avec ses douceurs et ses dan- gers-, en un mot, tous les travaux qui occupent et toutes les ambitions qui divisent le monde. Pope, dans la distri- bution de ces différentes scènes et la mesure probable du bouclier, a suivi le plan de M. Boivin (i), qui a classé tous les élémens donnés par le poète avec une précision mathématique. Mais dans sa passion pour les lignes droites, le savant académicien a fait du poétique bouclier d'Homère une roue de chariot , dont les rayons encadrent symétri- quement douze scènes de grandeur uniforme , coupées en outre par neuf cercles ou même davantage , qui détruisent toute rharmonie de l'ouvrage par d'innombrables inter- sections. Flaxman a sagemerit réduit de moitié le nombre de ces cercles , et il a remplacé les ligues droites par des
(i) Voir la collection des Mémoires de rAcadémie de? iiiscriplions «l Bellps-Lcttros.
JOH^ FLAXMA^. loi
courbes ouduleuses qui séparent les ditVérens groupes sans otïenser la vue.
Sur la lisière du bouclier , l'artiste a représenté l'Océan, dont les flots doucement agités se soulèvent comme les loi- sons d'un troupeau. Au centre, Apollon ou le soleil, monté sur son char, verse la lumière sur le monde. Ce cercle central n'a guère qu'un pied de diamètre (tout le bouclier en a trois) -, et cependant, dans cet espace élroil , l artiste a représenté :
La terre et la mer el les cieux. Le soleil qui reparu! il'infatigahles leux, La luue tout entière el la vaste couronne Des astres éclaians dont l'Olympe rayonne , Les Pléiades en chœur . le paissant Orion . Et l'Ourse , qui du Cliar accejiianl le suruon» , Fidèle au tour jirescnt , vers Orion penchée, Seule dans l'Océan ne s'esl jamais couchée (i)
Dans les douze tableaux qui remplissent l intervalle qui sépare la bordure du cercle central que nous venons de décrire, Flaxman a montré toute la science d'un érudit et Tinspiralion d un poète. Les figures ont environ six pouces de hauteur, et quelquefois un demi-pouce de relief. Le fover de la surface convexe nest pas placé à plus de six pouces au-dessus du plan du bouclier , et cependant plus de cent figures d'hommes se détachent de ce fond si peu étendu. Flaxman s'enorgueillissait à juste titre de ce ma- gnifique ouvrage; les dessins et le modèle furent pavés 620 liv. st. (i 5,000 fr.). La première épreuve en argent
(1) Ces vers sont tirés d'une traduction d'Homère par M. Bignan , ouvrage fort remarquable qui aurait donné une célébrité méritée à ce poète, auprès d'une génération moins distraite par les graves in- térêts de la politique.
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doré, au prix de 2,000 guinées (48,000 fr.), fut placée par le roi sur son buffet; une seconde, du même métal et du même prix , fut offerte par le roi au duc d'York. Lord Lonsdale et le duc de ÏNorthumberland en firent tirer cha- cun une de la même valeur. Les propriétaires du moule en firent couh r deux en bronze pour eux-mêmes , et trois en plâtre pour 1 Académie rovale, pour Thomas Lawrence et pour Flaxman.
Quelques-uns des plus beaux ouvrais de Flaxman ap- partiennent à cette dernière époque de sa vie , entre autres sa Psjché, son j^pollon Berger, et les statues de Ra- phaël ^\ de Michel-^ nge , ainsi que le groupe de saint Michel et de Satan. La Psyché et Y Apollon Pasteur annoncent bien le génie de l'illustrateur d'Homère. Le Michel- Ange et le Raphaël sont poétiques, et pourtant réels, héroïques et familiers; leur costume est pittores- que sans cesser d'être historique. Les statues de Bums et de Kemble ne méritent pas les mêmes éloges. L'acteur , qui est représenté dans le rôle de Coriolan, est un peu lourd, et la mise du poète qui médite, une marguerite à la main , est par trop négligée. Le groupe de V Archange Michel et de Satan est un morceau du premier ordre ; la conception en est vraiment épique , la disposition gran- diose et faction divine. L'archange triomphant foule aux pieds son ennemi , et l'agonie résignée du vaincu montre bien qu'il a été touché par la lance d'un demi-dieu. Les artistes qui veulent se faire un nom dans le genre histori- (lue ou poétique devraient bien étudier ce chef-d'œuvre , où tout est marqué d'un caractère de grandeur sans exa- gération, qui jette l'effroi et non le dégoût dans Tame. Qu'on le compare avec le Prométhée de Salvator Piosa. Dans ce tableau , la victime est étendue sur le flanc \ le
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vautour lui déchire le foie; et ses ailes, violemment agi- tées, font y)leuvoir le sang autour de lui : c'est une scène de carnage et non de terreur.
Les ouvrages de Flaxman se divisent naturellement en quatre classes, selon la nature des sujets qu'il a traités : religieux, poétiques, classiques et historiques. 11 a laissé dans ces genres divers des morceaux d'un mérite distin- gué-, mais il n'a pas atteint dans tous la même supério- rité. Dans le genre historique, il triomphe rarement des difficultés du costume , et dans le genre classique , son gé- nie est asservi à la forme antique ; mais dans les sujets poétiques et religieux , il s'est placé au-dessus de tous les sculpteurs modernes par la pureté et la simplicité du stvle. Ses compositions religieuses sont des groupes ou des figu- res, dans lesquels il réalise poétiquement les plus beaux passages de l'Ecriture. Ce sont en général des morceaux de petite dimension , sculptés en marbre ou coulés en plâ- tre , sans parler des dessins qui ornent un grand nombre d'albums. Ces dessins au pinceau sont conservés par sa sœur , et les murs de son atelier sont encore couverts d'un grand nombre de bas-reliefs de cette espèce. Presque toutes les églises possèdent en outre quelque sculpture de ce grand artiste ; il est fâcheux que ces compositions r;'aient pas été faites sur une plus grande échelle, elles auraient produit un effet plus imposant , quoiqu'elles n'v eussent rien gagné en vigueur de sentiment.
Flaxman était, comme on l'a déjà dit, d'v\ne petite sta- ture-, sa démarche était sans grâce et sa figure un peu commune. Mais lorsqu'il parlait , sa physionomie révélait aussitôt la supériorité de son esprit. Ses grands yeux s'ani- maient , et jetaient un vif éclat -, la douceur inexprimable de son sourire tempérait ce qu'il y avait de fier dans l'e^r
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pression habituelle de sa bouche ; son Iront élevé, emblème du génie, se perdait sous ses cheveux longs el noirs, qui retombaient négligemment des deux côtés de sa tête. Sa mise était simple , mais assez soignée. Devenu riche , il ne prit ni voiture, ni laquais , ni livrée. Il se considérait plutôt comme le compagnon que comme le maître des ouvriers qu'il employait. Deux fois l'an, il les conduisait à la campagne, et présidait gaîmcnt au repas qu'il leur donnait. Dans les circonstances extraordinaires, par exem- ple, dans les diners d Académie, il faisait placer à sa droite John Burgc , son polisseur de marbre. Il traitait comme des membres de sa famille les douze ou quinze ouvriers qu'il occupait dans son atelier -, il les faisait soi- gner et les payait pendant leurs maladies-, et s'il leur arri- vait de tomber dans la gêne, il savait les tirer d'embarras sans les humilier. Aussi était-il généralement aimé; et sa bonté était tellement connue, que les hommes du peuple qu'on interrogeait sur son compte répondaient aussitôt dans leur langage naïf: « C'est le meilleur maître que Dieu ait jamais fait. » Son genre de vie était sobre et régulier \ renfermé dans le cercle étroit de ses affections, il se tenait prudemment loin d'un monde dont il ne voulait être ni le courtisan ni le détracteur. Il mettait ainsi en sûreté sa di- gnité et son génie. L'auteur de cet essai interrogeait un académicien pour en obtenir quelques rcnseignemens sur son illustre collègue. « Je ne puis rien vous dire , répondit celui-ci-, Flaxman vivait comme s'il n'eût pas été de ce monde \ ses allures ne ressemblaient pas aux nôtres : c'était un homme de l'ancien tems. Il s'habillait vous savez com- ment; il dinait à une heure, travaillait après diner : ce que nous nous gardons bien de faire ; il prenait le thé à six heures; le soir, on ne le rencontrait jamais dans les
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cercles des riches ni des nobles : il élait heureux chez lui , el il V rcsliiit. De tous les membres de l Académie, celui que je connaissais le moins, c'est Flaxman. m
Dans les dernières années de sa vie , Flaxman. au mi- lieu de sa gloire et de sa prospérité . reçut plusieurs coups qui allérèreut son bonheur. En 1820, il perdit sa compa- gne , et cette séparation répandit l'amertume et !e deuil sur le rtste de ses jours. Il ne lui restait plus qu un pclil nombre damis. Havley , qu'il estimait comme homme, avait cessé de vivre, ainsi que Banks, son ami et son rival , et Romney, le seul des peintres anglais dont il fut vraiment épris. Il avait conservé Thomas Hope et Samuel Rogers , qu il chérissait pour leur génie et la beauté de leur ame ; il avait aussi de l'estime pour le peintre Howard et de l a- mitié pour Holhard. Le commerce de ces hommes distin- gués et les soins de deux femmes , sa sœur et celle d Anne Denman , répandaient encore du charme sur ses derniers jours. Sa santé , quoique affaiblie , était loin de faire crain- dre une catastrophe procbaine, lorsqu au commencement de l'hiver de 1826, il reçut un matin la visite d'un étran- ger qui vint le surprendre au moment de son lever. « Mon- sieur , lui dit le visiteur, en présentant un livre , voici un ouvrage que l'auteur , artiste italien , m'a envové pour vous l offrir, et en même tems pour en justifier l'étrange dédicace. Le bruit de votre mort s était répandu dans toute l'Italie. Mon ami voulant montrer au monde l estime qu il faisait de votre génie , n a pas hésité à placer louvragc qu'il allait publier sous votre invocation. C est pourquoi il a écrit en tète de son livre .«Al Ombre de Flaxman. » Le livre était à peine publié que la nouvelle de votre mort fut démentie. L'auteur se félicite de sa méprise, et il espère que vous voudrez bien accueillir son ouvrage ci son apo- logie. 1) P^axman sourit . n çul le volume avec sa modestie
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accoutumée 5 et le soir, d'un air indifférent, il raconta le fait à ses amis et à sa famille comme une curieuse aventure. Cette scène se passait le samedi matin , 2 décembre. Tout le jour , Flaxman fut de belle liumeur et de bonne santé ; le lendemain , il alla , selon son usage , à l'église. Il y gagna un refroidissement subit, qui le força de se mettre au lit en rentrant chez lui. Il ne voulut pas cependant qu'on appelât son médecin. Le lundi, il se leva en disant à sa sœur qu'il se trouvait assez bien pour recevoir quel- ques amis qu'il avait invités. Ses convives , en arrivant , furent frappés de l'altération de ses traits ; mais renjoû- ment de leur hôte, pendant le repas, les rassura complè- tement. Le lendemain , le rhume dégénéra en inflamma- tion du poumon. Le mal fit de rapides progrès; tous les efforts de l'art ne parvinrent pas à l'arrêter ^ et le jeudi matin , 7 décembre 1 826 , le plus grand sculpteur de l'An- gleterre rendit son ame à Dieu. Le i5 du même mois, le président et le conseil de l'Académie rovale conduisirent , à la tête d'un nombreux cortège, sa dépouille mortelle au cimetière de Saint-Giles-des-Champs , et on plaça sur sa tombe l'inscription suivante : « John Flaxman, R. A. P. S., dont la vie mortelle fut une préparation constante à Tim- raortalité des saints; son ame angélique est retournée à son divin auteur, le 7 décembre 1826, après avoir sé- journé soixante-douze ans sur la terre. »
( Repository of Ans. )
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TROIS JOURS A L'ILE D'ELBE.
L'île d'Elbe , veuve , depuis dix-huil uns , du grand homme qui Ta rendue célèbre dans les fastes des révolu- tions humaines, conserve encore un intérêt qui grandit sans cesse , à mesure que la gloire de Napoléon se dégage , plus imposante et plus pure, des ténèbres épaissies au- tour d'elle, par les rivalités nationales et les haines des partis. En i8i4, on ne s'y rendait que pour voir le mo- narque déchu, assister à sa lutte contre l'infortune, re- cueillir , quand on était assez heureux pour fapprocher , ces paroles grandes comme son génie, ces jugemens rapides sur les hommes et les choses , qui ne sont pas les maté- riaux les moins précieux de son histoire (i). Depuis que les cendres de Napoléon reposent sous les saules de Sainte- Hélène , et que sa grande ombre semble planer partout où le bonheur éprouva sa modération , et fadversité son cou- rage , l'intérêt public s'est partagé entre sa dernière prison et les derniers états que lui abandonna la dérisoire modéra- tion des puissances coalisées. L importance de l'ile d'Elbe s'accroît des souvenirs que Napoléon y a laissés \ et souvent, après l'avoir visitée pour ces souvenirs, comme les monu- mens en ruines de Rome et d'Athènes, on se surprend à
(i) Voyez , dans le iS* Numéro de la première géric , les Conversa- tions dt l'ile d'Elbe, par lord Ebringlon.
Io8 TROIS JOURS A L ILE D ELBE.
laitiier pour elle-même , cl on Texplore avec une avide curiosité.
Il ne sera donc pas sans intérêt, pour les Français sur- tout , de visiter l'ile dElbe , sur les traces , non d'un touriste de profession , mais de trois Anglais échappes de Florence , à Tépoque où Varrière-saison laisse désertes les rives de TArno , interrompt ses fêtes et les délassemens de son Casino.
Nous laisserons parler l'un de nos voyageurs.
« Arrivés à Livourne , notre premier soin fut de nous recommander à notre hôte et à Notre-Dame de Montenera, patrone du port, afin d obtenir passage sur une felou(juc dont le capitaine consentirait à prendre, moyennant une modeste rétribution, une cargaison d'hérétiques. Notre homme fit choix de la Bella-Rosa , capitaine Pietro. Nous n'avions pour compagnons de traversée que deux Juifs qui se rendaient à l'île d'Elbe pour je ne sais quel objet. Nous doublâmes d'abord l'ile de la Gorgone , où Ton pêche les meilleurs anchois de la Méditerranée 5 et bientôt la Corse, l ile deCajnaia, lile d'Elbe et le cap de Piom- bino , se dessinèrent à Ihorizon. Dès que la nuit eut jeté ses ombres sur ce délicieux tableau , je me couchai dans une vieille toile à voile , tandis que mes compagnons cher- chèrent le repos sur devix matelas détestables dont noire hôte les avait pourvus. La brise qui suivit le coucher du soleil poussa rapidement notre felouque vers Porto-Fer- raïo , où nous arrivâmes à deux heures et demie du matin, après quatorze heures d'une traversée qui, par un bon vent , n'en exige que six.
» La lune prodiguait les reflets de son disque argenté sur les fortifications de la ville, pour se jouer sans doute de la lumière vacillante de qucbjues misérables chandelles juchées au sommet d'une tourelle décorée du nom. de
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pliare , et bùlie en face cl un récif dangereux pour les pelils navires. A la poinle du jour, la ville se déploya à nos re- gards. Elle est située à la gorge et sur les flancs de deux monticules couronnés par deux forts , qui se lient aux re- doutes bastionnées dont la mer baigne le pied. Dans le fond, et sur un plateau assez élevé, on aperçoit la rési- dence d'iiiver de Napoléon. Le capitaine, en nous la fai- sant remarquer , s'extasiait sur les bienfaits dont ce grand bomme avait comblé l ile d Elbe. On sait qu'autrefois Porto- Ferraïo et ses environs appartenaient à la Toscane, et le reste de l ile à la principauté de Piombino qui n en est éloignée que de dix-sept milles ; que maintenant elle appar- tient tout entière à la Toscane. Mailre Pietronous donnait gravement cette leçon d'histoire, et il nous menaçait d'une statistique complète du pays, lorsqu'un mandat de com- parution au bureau sanitaire mit fin à son bavardage. Nous nous Y présentâmes, après avoir abandonné la lélouque à des myriades de moucherons. On exam.ina notre bulletin de santé , nos passeports , et on prit nos sigualemens dans un gros registre tenu à cet effet. Pour donner une idée de leur exactitude , il me sufiSra de citer celui qu on prêta fort gratuitement à mon compagnon de voyage, M. S***, et que voici : Grand, gros , œil noir, che^^eux idem. D'abord , M. S*** n"a jamais été surpris en flagrant délit d'obésité; il en a une telle horreur, qu'il vivrait déponges et de vinaigre plutôt que de ne pas rester à l'aise dans sa veste de chasse. Quant au reste de son signalement, qu'on se représente deux joues vermeilles, ombragées de boucle:- de cheveux gris de lin: au-dessous, deux petits veux d'un bleu tendre. Peut-on défigurer à ce point un honnête homme? Après tout, notre pauvre garde-notes du bureau sanitaire était excusable ; opérant à cinq heures du matin , il faut croire qu'il n'était pas bien éveillé.
1 lO TROIS JOL'TIS A l. ILE D ELBE.
» Nous primes gite à rhôlrl des Quatre-Nation^ ; et après avoir donné quelques minutes à une toilette indispensa- ble, et une heure à un excellent déjeûner, nous courûmes, sans perdre un instant , aux mines de fer , comme si nous n'avions eu que quelques heures à passer à Porto-Fer raïo. Notre hôte nous avait conseillé, pour abréger notre route, d'aller tout droit , en traversant la baie , au village de Saint Jean; mais nous préférâmes faire un détour, et cheminer à pied. Nous y gagnâmes , avec un peu plus de fatigue , Tavantage de parcourir une partie de la ville, La rue principale, bien pavée, conduit, par une mon- tée assez rude , à une ligne de fortifications redoutables , qui lie entre eux deux fortins, dont Tun est baigné par la mer et l'autre assis sur la crête de l'un des monti- cules (le troisième est silué sur le mamelon opposé). L'un d'eux a été construit par l'ordre et sur les plans de Napo- léon : il porte le nom de Saint-Cloud; l'autre a été bâti par les Anglais , ainsi que l'indique son nom. Après avoir longé une partie des remparts, nous passâmes auprès d'une saline dont les travaux employaient beaucoup d'ouvriers , et dont les produits sont une des principales branches du commerce de Porto-Ferraïo.
» La maison de plaisance de l'empereur , située à mi- côte et dans un site riant , fixa ensuite notre attention. Elle a deux étages , six croisées de face à contrevents rouges, et une toiture en tuiles. Elle est bâtie sur une ter- rasse tapissée de vignes et d espaliers. A côté, l'on aper- çoit un bâtiment détaché qui servait de théâtre. Ce fut le seul où nous entrâmes 5 l'absence du gouverneur de l'île , dont l'autorisation nous était nécessaire, nous empêcha de pénétrer dans les appartemens. Nous arrivâmes enfin à Saint Jean , où nous primes un guide. Tandis qu'il nous cherchait des chevaux, nous interrogeâmes un vieillard, à
TROIS JOl US A L ILE U ELBE. 1 1 I
qui le souvenir de Napoléon arrachait encore des larmes. Il nous raconta longuement tout le bien que Tempereur avait fait^ les magnifiques routes qu'il avait tracées au sein de montagnes jusque-là inaccessibles , et dont plusieurs , depuis son départ, sont restées inachevées. Sa femme nous fit remarquer, à quelques pas du village, la meilleure source de l'ile. Elle n'abreuve, à Porto-Ferraio , que les gens riches-, le reste de la ville ne consomme que leau de mauvaises citernes , recueillie dans des tonneaux , et dont la disette se fait souvent sentir.
» Notre guide arriva bientôt avec trois chevaux à longs poils , assez semblables aux poneys de la Haute-Ecosse , et nous nous mimes en marche vers les mines de fer, situées aux environs de Rio, à six milles de Saint-Jean, sur la côte occidentale. La route que nous suivîmes , ouverte par 1 ordre de Napoléon , est fort belle, quoique plus longue que l'ancienne : elle nous servit, sur quelques points , de chemin de traverse. Elle offre, le long de la côte, d'ad- mirables points de vue. Le sol de l'ile est partout mon- tueux , à l'exception de la ])laine du Campo, dont l'étendue n'est que d'un raille carré. Les pics les plus hauts s'élèvent à l'ouest et surtout à Test, où le Monte-Capanne , la Mon- tagne et le Monte-Giove, dominent majestueusement le reste de la chaîne.
» L'ile a soixante milles de tour (20 lieues environ), et environ trois milles de large -, la pointe où elle est le plus res- serrée s'étend de Porto-Ferraio à Porto-Longone. Le long de la côte règne une succession de golfes défendus par des pro- montoires escarpés qui, vus des hauteurs , offrent un coup- d'œil magnifique. Nous eûmes l'occasion d en juger en gra- vissant lentement une montagne dont la crête est couronnée d'un vieux château qui servait de forteresse dans les guerres du moyen-âge, et de vigie durant les guerres plus récentes.
I 12 TKOIS JOURS A 1. ILE D ELBE.
C'eût élé un séjour digne d'une des héroïnes de Mrs. Rad- cliffe , à cela près que la belle opprimée y aurait trouvé une consolation fort peu romantique, dans l aspect de quelques vignobles et champs de blé , que j ai remarqués dans ces gorges pompeusement appelées vallons. Partout ailleurs le sol reste inculte. Il n'a point de forêts ; mais le versant des montagnes offre une collection d'arbustes verts et un luxe de floraison que je n'ai rencontré nulle part. On V distingue de belles variétés de lauriers roses (Lau- rustina phillerea)^ quelques lièges, des bruyères odo- rantes, des cactus roses, blancs et jaunes, des giroflées annuelles, des lis blancs, des étoiles de Bethléem, des squilles blanches, des campanules, des orchis de mille nuances, des vesoerons à fleurs bleues, jaunes et panachées, des roses blanches , du jasmin sauvage, du chèvre-feuille, du serpolet, de la pimprenelle, des baguenaudiers , de superbes aloës , surtout des poiriers épineux. Ignorant les noms que la botanique donne à la plupart de ces plantes , je ne les désigne ici que sous leur dénomination vulgaire , pour donner une idée des teintes variées qui émaillaient sur notre route la pente des montagnes. Quel trésor se- raient pour nos parcs les plus pittoresques , pour ceux de Lee et de Kennedy , par exemple, quelques acres de ce tapis de verdure et de fleurs , transportés en Angleterre tel qu il s'offrait à nos veux. Sans doute il aurait trouvé à file d'Elbe un tableau digne de fixer son attention , ce ci- toyen de Genève qui se plaignait un jour devant moi de la monotonie des voyages, en disant : « Toutes les villes sont M les mêmes. ^ ous avez des maisons à droite, des maisons « à gauche et la rue au milieu : c'est toujours la même » chose. »
» Napoléon chercha à utiliser laloës , croyant que les fdïres soyeuses qui entrent dans la contexlure de ses feuilles
TROIS JOURS A l'île d'eLBE. 1i3
pourraient remplacer la soie 5 il en fit recueillir une assez grande quantité pour en fabriquer une paire de bas; mais ce travail fut si difficile et si coûteux, qu il renonça à pous- ser plus loin Texpérience. S il avait de préférence fait arra- cher tous les poiriers épineux dont le sol est hérissé, il aurait épargné au pauvre M. S*** une épreuve fort dou- loureuse. Pour explorer de plus près cette plante, notre ami grimpa sur un rocher où il y en avait plusieurs , et porta une main téméraire sur son fruit. A l'instant, malgré l'épaisseur de ses gants de chamois, il se sentit déchiré par les mille aiguilles presque imperceptibles dont il est enveloppé. Ce funeste contact produisit les mêmes svmp- tômes que celui des orties ; inflammation , cloches , sup- puration , etc. Les Elbois , qui connaissent parfaitement les propriétés offensives de cet arbuste , en forment des haies pour défendre leurs champs de l'approche des bestiaux.
)) De l'un des points les plus élevés de la route, nous découvrîmes les îles de Palmajola et de Corboli, que ren- daient plus apparentes leurs montagnes de craie , s'élevant du sein d'une mer d'azur, sur laquelle glissaient , dans le calme d'une belle journée , d'innombrables felouques , dont une brise légère gonflait la gracieuse et coquette voi- lure. Nous distinguâmes aussi la ville de Piombino et la côte bleuâtre de l'Italie. Bientôt nous aperçûmes le sol rougeâtre des mines, non loin des ruines d'un vieux fort. Nous touchions au village de Rio , situé à quelque dis- tance de la marina de ce nom. On appelle à lile d'Elbe marina une sorte de faubourg ou de poste avancé qui touche à la mer, et sert de port aux felouques, bateaux pécheurs, etc., qui est parfois éloigné d'un ou deux milles du bourg principal, ce qui désappointe le voyageur, dont les guides ne tiennent jamais compte de ce supplément de distance.
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Il4 TROIS JOUKS A LILE d'eLBE.
» Arrivés à Rio, comme rien ne nous invitait à visiter sa marina, nous fîmes un repas frugal, arrosé d un petit vin doux du pays, et nous montâmes vers la hauteur où sont situées les mines. Au moment où nous mettions pied à terre, les deux cent neuf mineurs , et les soixante ma- nœuvres qu'on y emploie , finissaient leur journée. Le nombre de ces ouvriers est toujours le même , et ils ex- traient une quantité incroyable de minerai. Le sol en était couvert , et, à l'éclat de leurs facettes, on eût dit uu champ de diamans créés comme dans les contes arabes, par la magique puissance d'un génie. Ce minerai est de très- bonne qualité, et il fournit des cristallisations magnifiques, dont les échantillons les plus précieux décorent les cabi- nets de minéralogie européens. Nous chargeâmes nos po- ches de tous ceux qui, pris, laissés et repris, tentèrent définitivement notre curiosité.
La mine , située presque à fleur de terre , est exploitée à l'aide de la poudre , et ses produits bruts s'exportent par la marine de Rio ^ le grand-duc de Toscane la concédée à une compagnie , composée d'un Anglais , d'un Français et d'un Italien, et s'en est réservé le cinquième. L'absence des directeurs ne nous permit pas de savoir quel était le prix annuel de la concession. Au reste , les mineurs ont un air honnête et prévenant -, la couleur des terrains qu ils fouillent donne à leurs vétemens une teinte rouge uni- forme. La nature du sol est partout la même, sauf sur un espace étroit où l'aspect blanchâtre du terrain , mêlé de sable et de marne , repose doucement la vue. On y voit un pavillon que Napoléon y fit construire, et où il venait souvent déjeûner. A quelques pas de là , on a découvert , il y a trente-cinq ans , une grande excavation , ouvrage des Romains , et qui sert de dépôt au minerai à mesure qu'on l'extrait.
Tuois Jotrns A i/ilf, d'cf-be. Il5
Pour retourner ;"i S:iiiU-Jcan , nous suivîmes m partie un cliemin de traverse , le long duquel nous enrichîmes notre collection minéralogique de quelques agathes d'une belle qualité , détachées de roches de même nature. Joseph, enchanté de notre ardeur à ramasser ces précieux frag- mens, nous dit que les pécheurs recueillaient sur la côte des cailloutages très-curieux , mais très-peu de coquillages et point de coraux.
En tournant un petit cap , nous traversâmes des ruines que les paysans nomment les Grottes ,• ce sont quelques salles voûtées , construites dans le système de l'architec- ture romaine , ce qui ferait supposer qu'elles remontent à une haute antiquité ; ce sont , m'a t-on dit, les seuls mo- numens qui attestent l'occupation de Tile par les Romains.
Nous laissâmes nos chevaux à Saint Jean, et nous pri- mes un bateau et deux rameurs pour traverser la baie jus- qu'à Porlo-Ferraio \ nous stimulions vivement leur zèle , dans la crainte d'arriver après la fermeture des portes , qui a lieu à neuf heures du soir; mais , avec leur aide et celui de Saint- Antoine , à qui notre guide nous avait spé- cialement recommandés, nous arrivâmes assez à tems pour entrer sans difficulté , et nous trouvâmes à l'hôtel un fort bon souper.
C'est là que nous apprîmes qu'on avait découvert tout récemment un complot tendant à révolutionner l'île d'Elbe et à en faire une république indépendante. On devait égor- ger le gouverneur et mettre en liberté tous les prisonniers ; les troupes étaient gagnées à la cause de l'insurrection. Heu- reusement pour k grand-duc , la veille de l'exéculion , le frère d'un garçon restaurateur de Livourne , qui comptait parmi ses amis un des soldats de la garnison , arriva à Porto- Ferraïo. Dès sa première visite , ce militaire , ne doutant pas qu'il ne prit part au complot, le mit dans la confidence ;
tl6 TROIS .TOURS A l'iLE d'eLBE.
celui-ci la révéla à son tour à un de ses amis d'un autre régiment , qui se hdta de le dénoncer au gouvernement. Les troupes furent à l instant envoyées en garnison dans les marais pestilentiels de Grosseto , dont les habitans ne vi- vent pas au-delà de trente-cinq ans , et où tout étranger succombe au bout de trois années de séjour : quant au dénonciateur, il fut promu au grade d'officier.
Notre seconde journée à l'ile d'Elbe commença sous les auspices d'un ciel sans nuages. Munis d'un premier dé- jeûner, nous descendîmes au rivage, où nous attendait le bateau que nous avions pris la veille , et nous revînmes à Saint-Jean rejoindre notre guide et nos cbevaux. Pour la première fois , la résidence d'hiver de l'empereur , vue de la baie , fixa notre attention. C'est lui qui la fit bâtir 5 avant 1814, l'emplacement était occupé par deux moulins à vent , qui figurent à la place de cette jolie habitation sur une vieille gravure décorant la salle à manger de l'hôtel des Quatre-Nations.
Joseph , notre guide , était à son poste avec ses poneys , suivi d'un jeune homme , qui sollicita par son organe l hon- neur de braver en noire compagnie une chaleur de 3o de- grés. Après avoir accueilli sa demande , nous primes la route mon tueuse de Porto -Longone, moins pittoresque que celle de Rio , mais plus agréable pour nos bétes qui , déchargées du poids de notre collection mlnéralogique , nous menèrent cette fois grand train. La distance de Saint- Jean à Porto-Longone est de cinq milles ou lieues du pays. On rencontre de ce côté quelques maigres oliviers , des aloës et des poiriers épineux à foison. Au moment où la route nous paraissait la moins intéressante, une échap- pée de vue étala à nos yeux l'île de Monte-Cristo 5 c'est une masse de rochers en pain de sucre, jadis occupée par les Turcs , et qui n'a aujourd hui pour habitans que des
iKOlS JOtRS A L ILE U ELBE. J \J
troupeaux de chèvres. Plus loin, à quelque dislance de la roule , sur une haute montagne , est perché le village de Capoliveri, ou Capoline. C'élail autrefois une colonie corse dépendante de Bastia. Ses hahitans se distinguent du reste de Tile par leur humeur sauvage et leur haine contre les Français. Lorsque ces derniers occupaient Tilc d'Elbe , ils égorgèrent un détachement envoyé pour tenir garnison dans le village. Ccttç anecdote nous fut racontée par un vieillard du voisinage. Joseph ajouta sérieusement qu'au-dessous de Capoliveri se trouve une grotle dont les sinuosités renferment d'immenses trésors en or , en argent et en pierres précieuses , sous la garde d'un dragon terrible qui en défend l'approche. Pour nous convaincre de la réalité de ce merveilleux . dépôt , André , son jeune camarade, ajouta que si l'on tentait dy pénétrer avec un flambeau , il s'éteignait à quelques pas de l'orifice. Cette circonstance nous explique la cause de la tradition popu- laire dont ils étaient les échos. Nous eûmes un instant l'i- dée , pour nous en assurer , d'essayer sur le chien de notre guide l'expérience qu'on fait tous les jours, près de Na- ples, à l'entrée de la fameuse grotte du Chien(i).
Dans les environs de la marine de Porlo-Longone, le sol est fertile en blé , en vins , et l'on y remarque quantité de • figuiers. La ville de Longone , plus petite que Porto-Fer- ralo, et située sur une montagne qui domine la marine de ce nom , a une enceinte de fortifications qui en fait une place redoutable. Le port est le plus commerçant de l'ile , et c'est là que résident les consuls d'Angleterre , de France, de Naples, de Sardaigne. Il se développe en forme de croissant autour d'une baie profonde , dont l'entrée est dé- fendue à gauche par le fort de Longone , et à droite par
(i) Voyez noire dernier JNuméro.
Il8 TROIS JOURS A l'île DELBE.
celui de Forcado. Sur le premier plan , des baleaux pé- cheurs et les rochers de la cote ; sur le second , un ilôt et l'azur des flots qui viennent mollement caresser se s pitto- resques abords ^ dans le lointain, les côtes d'Italie fuyant à riiorizon et se perdant dans les vapeurs de l'atmosphère , à travers mille nuances , depuis le pourpre jusqu'au bleu pâle ^ tel fut le sujet d'un croquis dont notre ami M. H*** enrichit son album , pendant le repas frugal que nous fîmes en plein air.
Ne voulant pas nous en retourner par le même chemin, nous primes conseil de quelques habilans qui nous enga- gèrent à passer par 1 ermitage de Notre Dame-de- la- Grâce, et à traverser ensuite le mont Serrata; mais Joseph essaya de nous en dissuader , sous le prétexte que celte route, qu il n'avait jamais suivie , était inaccessible aux chevaux. La curiosité l'emporta sur ses prières et sur notre indif- férence pour le culte de la Madone ; et après nous être assurés qu il y avait un sentier dans ces montagnes, nous partîmes emportant les bénédictions et les vœux des Lon- gonais. Jusqu'à l'ermitage le chemin fut assez bon ^ dès que l'ermite nous eut aperçus il vint à notre rencontre, nous montra l'intérieur de sa modeste chapelle, et nous con- duisit ensuite jusqu'au sentier du mont Serrata. Le pas- sage facile au début de la montée se rétrécit bientôt au milieu des rochers, au point que, nous croyant égarés, nous songeâmes un instant à revenir sur nos pas ; mais le site était trop pittoresque pour l'abandonner. Les rochers suspendus sur nos têtes , les teintes variées de la verdure et des fleurs qui se jouaient dans leurs aspérités 5 à nos pieds l'azur de l'océan , offrirent un tableau dont [aspect imposant compensait nos fatigues. Elles étaient rudes; nous suivions un sentier si escarpé et si étroit , que la Irace en disparassait par intervalles: nos cheNaux, <|ue nous le-
TROIS JOIJIIS A L il.E D ELBE. I IQ
nions en laisse et cjui s'cflaronrhaietit aisément sur un sol inconnu , rendaient le passage plus dangereux encore -, sans compter l'embarras que nous causait la pollronerie de nos guides, et leurs lamentations qui duraient encore quand la route n'offrait plus rien de périlleux. A ce sujit je me rappelai la maxime de La Rochefoucauld ; Il ny a guère de poltrons qui connaissent toujours toute leur peur. Enfin nous arrivâmes sains et saufs au sommet de la mon- tagne. De ce point on découvre Capoliveri, Porto-Lon- gone et une grande étendue de mer. En suivant les con- tours de cette crête, le point de vue est admirable. On plane, à vue d'oiseau, sur toute la partie orientale de Tile^ on a devant soi les monts Capanne , di Giore et la Mon- tagna , à droite , une partie de la Corse et 1 ile Capraïa ; plus près , l'ilot de Coglieto, et , en face , Porto-Ferraïo avec sa jolie baie que borne d'une manière très-pittoresque le cap délia Grotta-, à gauche , deux golfes qui s'avancent profondément dans les terres \ à l'horizon une partie de la Corse, et devant elle lile de Pianosa. La vue de ce ta- bleau valait bien toutes les fatigues qu'elle nous avait coûtées.
Nos guides ignoraient comme nous la route de Monte- Serrata à Saint-Jean. N'y voyant pas de fondrières , ils passèrent d un excès de terreur à un excès de confiance, et hâtèrent notre départ avant le coucher du soleil \ mais leur zèle fut inutile; car après une demi-heure de mar- che, nous nous égarâmes au milieu de broussailles qui nous masquaient complètement la vue. Heureus(^ment une voix humaine retentit près de nous, et en jetant les yeux du côté d'où elle semblait partir , nous aperçûmes , juché au haut d'un rocher, un jeune homme, qu'au bruit des clochettes qui résonnaient dans le lointain , nous primes pour un chevrier. Sans se déplacer il essaya , dans son
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jargon el à grand renfort de gestes , de nous remettre sur lavoi»^ el, après nous avoir souhaité un bonne nuit, il disparut sans répondre à l'appel que nous lui fimes pour rengager à nous servir de guide et pour lui offrir un té- moignage de reconnaissance. Celte inditférence me sur- prit beaucoup, car lllalie esl la terre classique de la men- dicité. Tout le monde s'en mêle, depuis le pauvre aveugle du Monte-Pincio , à Rome , et les hardis solliciteurs qui j sur la route de Naples , tendent la main à la portière des diligences , jusqu'au poète qui vient le lendemain de votre arrivée à Florence, déposer à votre hôtel, un joli volume dans un étui de satin moiré , recouvert de papier bleu ou noir , à fleurs d'argent , accompagné de la pièce suivante : « Hommages et félicitations au très-distingué et très-illustre )> seigneur *** Anglais , et cowpagnie , sur son heui'euse » arrivée à Florence. L'académicien et poète , Angel Scian- » tarelli, en témoignage des respects qui vous sont dus, » vous présente, monsieur (ou monseigneur) , ses com- » positions poétiques , espérant , monsieur ( ou monsei- )) gneur), que vous daignerez les placer sous votre puis- » sanle protection , et il ose espéi'er que cet essai de ses )) modestes lalens ,