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REVU E
BRITANNIQUE.
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CHOIX D'ARTICLES
TRADUITS DES MEILLEURS ECRITS PERIODIQUES
SUR LA LITTÉRATURE , LES BEAUX-ARTS , LES ARTS INDUSTRIELS , l'agriculture , LA GÉOGRAPHIE , LE COMMERCE , l'ÉCONOMIE POLITIQUE, LES FINANCES, LA LEGISLATION, ETC., ETC.
ParMM. Sai'lmer, Directeur de la Revue Britanaique; Dokdey-Dipré Fils, de la Société Asiatirjue ; Ph. Chasles; Lesourd ; L. Am. SÉdillot; Ge- nest;\Vest, Docteur en Médecine {pour les articles relatifs aux sciences médicales) , etc.
TROISIÈME SÉRIE.
KDouie Oecoivd.
Paviâ.
Au BUREAU DU JOURNAL, Rue des Bons-Enfans, N» 21
Chez DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, imp.-lib.,
Rue Richelieu, IN" 47 ''" > o" «""p Saint-Louis, N» 46, au Marais.
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IMPHIMERIF DE DONDEÏ-DL'PfiE
MARS i833,
REVUE
DE LA
CENTRALISATION ADMINISTRATIVE
E>" FRANCE.
J'entrepre>ds de défendre une cause désespérée. A cha- que session s'écroulent des pans tout entiers de notre édifice administratif; et ce qui en reste encore semble tous les jours plus menacé. N importe , si on ne livrait que les batailles que l'on doit gagner à coup sûr, beaucoup de luttes généreuses, et quelquefois utiles, n'auraient pas eu lieu. Je dois au gouvernement qui m'emploie, comme à mes concitoyens, le tribut de l'expérience quo- tidienne que j'acquiers dans les fonctions qui me sont con- fiées. J'avouerai que j'ai partagé , à plusieurs égards , les erreurs que je vais combattre-, car ce sont les faits qui m'ont servi de leçon. Nous avions vu tous les dangers d'un gouvernement sans contre-poids, alors même qu'il est sou- mis aux impulsions du génie d'un grand homme. A sa chute, des clameurs s'élevèrent de toutes paris contre le svstème administratif qu'il avait fondé et dont on confondait, dans une réprobation commune , les avantages et l'emploi indi-
b DE LA CEaTUALISATlON ADMINISTRATIVE
screl que Ion en avait fait. Les uns , dans leurs attaques, ne se laissaient conduire que par des idées confuses de li- berté ; les autres , avec des vues plus personnelles , cher- chaient à reconstituer à leur profit des prépondérances provinciales. Si l'on eût demandé à beaucoup d'entre eux ce que c'est que la centralisation , ils auraient sans doute été fort embarrassés de répondre. Peut-être trouverait-on même parmi ceux qui l'allaquent aujourd'hui, des hommes disposés , par la plus étrange des contradictions , à adopter plus ou moins complètement les idées de l'école de Saint- Simon , qui ne veut pas seulement centraliser les diverses parties de la puissance gouvernementale , mais qui vou- drait aussi centraliser les familles et les faire vivre d'une vie commune , comme les citoyens de la république ima-r ginaive de Platon.
On a fait de la centralisation une histoire assez étrange. Richelieu, dit-on , en avait fini avec la féodalité. Mazarin, qui lui succéda, continua son ouvrage, en abolissant les franchises des communes. Il faut s'entendre. D'abord Ri- chelieu , avec l'énergie de ses résolutions , avec ses hautes paroles qui étaient aussi une force , avait terrassé , mais n'avait pas détruit la puissance des grands , car elle se re- dressa avec une énergie nouvelle , pendant la minorité de Louis XIV. Quant à Mazarin, quelques grandes communes lui avaient suscité beaucoup d'embarras. Plusieurs , et sur- tout celles dont l'émancipation était la plus ancienne, se trouvaient constituées comme des seigneuries féodales ; elles jouissaieutde privilèges régaliens; celui, par exemple, de se garder elles-mêmes. A l'époque où ils avaient été concédés, ces privilèges étaient nécessaires. Les rois du moyen-âge , en créant des communes , n'avaient pas la puissance de les protéger contre leurs voisins 5 il fallait bien alors leur lais- ser le droit de se pi'otéger elles-mêmes. Mais dès le moment
EN FRANCK. ^
OÙ une époque plus paisible rendail ces prérogalives inu- tiles, elles étaient évidemment un principe de troubles dans Tétat, et certes le pouvoir royal ne devait pas hésiter à les abolir. Du reste, je doute fort que Mazarin ait livré au régime municipal de son tems une guerre systématique. Il n'était pas assez honnête homme pour se dévouer à une idée, au développement d'un système. Il y a toujours chez ceux qui sont susceptibles de ces dévoùmens, un fond de probité , alors même que cette probité n'est pas com- plète , et qu'à d'autres égards elle compose avec le devoir. Mazarin était un homme avisé , mais médiocre 5 il ne dé- truisait pas la guerre civile , mais il savait vivre avec elle ; ce n'était point par des mesures générales et stables qu'il gouvernait sa fortune , mais par des tempéramens et des ruses.
Il faut le dire toutefois 5 en mourant , il fit un beau legs à la France. Je ne parle pas des vingt-deux millions qu'il avait pris au peuple , et qu'il laissa à Louis XIV par un testament qui ne fut pas accepté ; mais du legs bien autre- ment précieux de l'homme qui avait administré cette grande fortune , et qui devint l'habile administrateur de celle de la France. Certes Colbert avait un sentiment d'ordre trop profond pour consentir à laisser aux communes des droits politiques. Il est évident qu'il était dans la tendance de son génie de tout ramener à l'unité. A quelques égards même , il allait beaucoup trop loin 5 il était sans doute fort en avant de son époque , mais il ne pouvait pas être aussi avancé que l'avenir. Or, il semble qu'il voulut l'enchaîner à ses institutions. C'est ainsi que , dans ses édits sur l'in- dustrie, il fixait tout, jusqu'au nombre de fils dont un tissu devait se composer. C'était sans contredit pousser un peu loin la manie réglementaire. Quoiqu'on soccu- punt des affaires publiques, il n'eût pas certes négligé
8 DE LA CE]\TRA.L1SAÏ10J\ AUMiJNlSTKATI VE
sa fortune privée, il avait cependant ce genre de pro- bité qui ne manque guère aux esprits supérieurs. A ses audiences , les courtisans se plaignaient de ce « front né- gatif » avec lequel il les recevait , et qui était l'avant- eoureur des refus qu'il allait leur faire. Il s'opposait même, autant qu'il était en lui , aux profusions de Louis XIV. Il le faisait, j'en conviens, dans un fort plat langage et avec de pitoyables flagorneries , comme on peut le voir dans sa correspondance ^ mais celte intention persévérante n'en était pas moins digne de toute estime. Du reste , rien n'in- dique que, sous son ministère, les communes aient été dépouillées de leurs franchises. A sa mort , et même bien plus lard , tout , en France , était encore anomalie , excep- tion , privilège , dans l'administration de ses provinces , comme dans celle de leurs subdivisions. On y voyait des pays d'état et qui jouissaient par conséquent des garanties du régime représentatif, entourés de provinces livrées au plus complet arbitraire; des villes gouvernées suivant des formes républicaines près de villes privées de toute espèce d'institution municipale; Avignon formait un état dans l'état , et des princes allemands exerçaient des droits souverains en Alsace , tandis que la Franche-Comté con- servait ses coutumes espagnoles, et que la Bourgogne et la Bretagne rappelaient avec orgueil leur ancienne indé- pendance. Ailleurs , des circonscriptions territoriales plus ou moins grandes étaient régies par des évêques ; ailleurs encore, par leurs délégués héréditaires, qui administraient leur temporel avec le titre de vidâmes. Quant aux fiefs qui occupaient une si grande partie du territoire, ils étaient constitués à des conditions aussi diverses qu'elles étaient souvent bizarres. A cette époque, la France ne présentait guère plus d'uniformité que l'Espagne elle-même n'en présente aujourd'hui.
EN FllANCE. 9
Un siècle pi as tard, cet état de choses n'avait éprouvé que des modificalions très-légères. Aussi que de peines n'eut point M. Turgot pour faire prévaloir ses vues administra- tives ! Ce n'est point sans admiration que l'on voit , dans le recueil de ses Mémoires et de sa Correspondance, la con- stance de ses efforts pour vaincre les obstacles que lui op- posaient de toutes parts les privilèges et les préventions des communes, des corporations, des provinces. Mais chez lui les grandes pensées venaient du cœur ^ et cette pure source de nobles inspirations lui donnait le courage et la force, si ce n'est pour vaincre, au moins pour com- battre tout ce qui s'opposait à ses vues de bien public. C'était en quelque sorte un apostolat administratif auquel il se dévouait. Il a mis de l'onction dans des Mémoires et des Rapports qui ne paraîtraient devoir présenter que de l'aridité et de la sécheresse , mais qu'animent cet amour de l'humanité, cette philantropie , passion du dernier siècle, et qui semble devoir racheter ses erreurs et ses fautes. En lisant les œuvres économiques de M. Turgot , on sent qu'il y a un cœur qui vibre sous ses chiffres. Alors, il ne fallait pas moins de courage pour faire le bien. Combien , en comparaison , notre tâche n'est-elle pas plus facile ! Concevons-nous quelque projet ? qu'avons-nous à faire? A le soumettre à un conseil-général. Ces conseils formés avec cet instinct conservateur qui ne manque guère au pouvoir, se composent en général d'hommes de mœurs douces et polies. Ils n'adoptent pas nos plans en aveugles, mais ils les discutent avec urbanité 5 et comme ils n'ont pas d'intérêt de caste ou de corporation à défendre, comme nous n'avons pas d'opposition systématique à vaincre, pres- que toujours, quand ces projets sont utiles, ils sont ac- cueillis.
L'administration de M. Neckcr n'introduisit dans le
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régime intérieur de la France que des modifications par- tielles. L'ère de notre nouvelle administration ne com- mence, pour ainsi dire, quà l'Assemblée Constituante. C'est elle qui porta son niveau sur le pays , et en fit dispa- raître les divisions des provinces et l'ancien régime muni- cipal. Ce régime était-il regrettable ? Pour répondre à cette question , il suffira , ce me semble , de voir quel était Télat de la plupart de nos villes à l'époque où il a cessé. Pres- que toutes étaient mal bâties ., mal percées, d'une malpro- preté révoltante: et surtout les quartiers qui servaient de demeure au pauvre, et qui étaient des foyers de fièvres pestilentielles ou épidémiques. Le pavé était détestable et mal entretenu ^ les marcbés immondes, et presque toujours placés dans les positions les plus incommodes et les plus insalubres. Les abattoirs y étaient inconnus -, les bouchers tuaient chez eux , dans de petites rues étroites , où le sang ruisselait avec la boue. Il semble qu'un aussi déplorable ré- gime ne devait pas être dispendieux 5 et cependant presque toutes les grandes communes avaient des dettes plus ou moins lourdes. On dira peut-être que les arts qui concou- rent à l'assainissement de nos villes n'étaient pas encore connus, ou du moins qu'on n'avait pas lente de les appli- quer. Cette réponse n'est que plausible. Dans un tems plus reculé de deux siècles , l'Espagne a fait bâtir , dans l'A- mérique du Sud , des villes superbes , bien percées , et construites sur les plans les plus réguliers. Ainsi donc, la mauvaise administration des communes tenait surtout aux imperfections de leur système municipal. Par malheur , l'Assemblée Constituante, en détruisant ces institutions vi- cieuses , ne sut rien élever à leur place , ou du moins elle se borna à construire d'une main hâtive quelques bâtisses légères , incapables de résister aux tempêtes qui se for- maient de toutes parts à l'horizon.
EN FRANCE. Il
Qui croirait qu'après ce grand pas vers Tunité admi- nistrative ou la centralisation, la France fut sur le point de voir son territoire se scinder encore , mais par des di- visions plus tranchantes que celles qui avaient existé avant les états-généraux ? Cette singulière révolution fut tentée par des hommes dont l'esprit était un peu vague , mais dont la parole avait de la force et de la séduction. Ha- bitués à des succès de province , les Girondins voulaient constituer celles où ils avaient pris naissance en états isolés, unis par un lien fédéral , afin de prolonger ces succès si chers à leur vanité , et de les prolonger sur des théâtres qui eussent plus d'éclat et d'élévation que précédemment. Ce plan leur plaisait d'autant plus, qu'en général ils étaient nés dans le midi, qui diffère à tant d'égards du centre et du nord de la France, par la nature de sou sol , le génie de ses habitans et même par son langage , car la langue française n'y est en quelque sorte qu'une importa- tion de la conquête. On a vu la même prétention se repro- duire , sous un autre drapeau, en i8i5, lorsque, dans l'ivresse des banquets royalistes, on proclamait le duc d'Angoulême roi du Midi ou de TOccitanie.
Les essais qui avaient été faits jusqu'à eux du gouver- nement fédéral avaient cependant presque toujours été fort peu satisfaisans. Les Amphictyons , qui étaient à-la- fois un corps politique et une espèce de concile religieux , à nulle époque de Ihistoire de la Grèce , ne lui avaient été d'aucun profit. Lors de l'invasion persane, ce fut un danger commun qui la rallia , et non pas le faible lien fé- déral jeté sur ses diverses parties. Quand un roi de la Thrace , qui réclamait avec elle une filiation douteuse , voulut en faire une dépendance de la Macédoine, les Am- phictyons servirent plutôt ses desseins quils ne les contra- rièrent. A sa mort, i^lexandre, à qui ils ne portaient aucun
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ombrage, les laissa subsister, ainsi que les formes politi- ques des républiques municipales qui divisaient la Grèce 5 et il exerça sur elles un pouvoir plus étendu que ne l'exercera probablement le roi Othon avec sa petite armée bavaroise.
Dans les tems modernes, l'union germanique, mieux définie dans ses droits et ses prérogatives, n'avait pas toutefois été une institution plus efficace. Jusqu'aux guerres que souleva la révolution française , dans la plu- part de celles qui divisèrent l'Europe continentale , les membres de la confédération se partagèrent entre les deux camps. C'est vainement que son chef suprême plaçait au ban de l'empire ceux qui n'épousaient pas sa querelle. Il fallut la crainte de la propagande révolutionnaire , ou les dangers communs que Napoléon leur faisait courir , pour mettre entre eux une harmonie qu'une institution sans force n'avait jamais pu établir. Si , dans le cours du dix-septième siècle , les Provinces-Unies exercèrent une grande influence sur les destinées de l'Europe, c'est plu- tôt à limportance commerciale et à la grande richesse de leurs villes maritimes, qu'au système politique qui les ré- gissait, qu'il faut attribuer ce phénomène.
L'impuissance du lien fédéral de la Grèce , comme ce- lui du corps germanique , venait surtout de ce que leurs pactes généraux n'avaient pas centralisé leurs forces mili- taires et leurs pouvoirs politiques , de manière que leur action isolée venait troubler sans cesse leur action collec- tive. Le bon sens américain, dont l'instinct est si sûr, sut éviter ce danger , en posant les bases de la fédération des États-Unis. Les divers états réglèrent leurs affaires inté- rieures avec une entière indépendance et dans toute la plénitude des droits de souveraineté. Mais le gouverne- ment central put seul entretenir une armée permanente ,
EN FRANCE. l3
avoir une marine militaire , et accréditer ou recevoir des agens diplomatiques. C'est en partie à cette sage précaution qu'ils doivent Tharmonie qui s'est si heureusement main- tenue entre eux, pendant plus de cinquante ans.
Toutefois la diversité des législatures des difFérens états, de même que celle de leur sol et de leur position géogra- phique , devaient finir par y créer des intérêts opposés , et ces oppositions commencent aujourd'hui à compro- mettre le maintien de l'union américaine. De même qu'elle n'a qu'une seule armée, une seule marine, elle n'a aussi qu'un seul impôt, celui des douanes, pour couvrir les dé- penses de son gouvernement central. Comme les états du nord sont industriels, et qu'attendu le haut prix de la main d'oeuvre, il leur faut de fort gros droits pour soutenir la concurrence des produits manufacturés de l'Europe; dans le congrès , où leur influence est prépondérante, ils ont porté les tarifs des douanes à une élévation contre la- quelle réclament avec violence les états agricoles qui cul- tivent le sucre , le café , le coton , et qui voudraient avoir au plus bas prix possible les produits industriels. Leurs ressentimens pourront être favorisés par l'état militaire de l'Union. Il n'y a sans doute que le gouvernement fédé- ral qui puisse y entretenir une armée -, mais , aux États- Unis, cette armée, composée surtout de corps spéciaux , ne constitue qu'une faible partie des moyens d'agres- sion ou de défense des divers états. La force principale se trouve dans les milices , formées de tous les citoyens vali- des ; et ces milices sont sous les ordres du pouvoir exé- cutif de chacune des vingt-quatre républiques qui consli- luent l'Union Américaine. Cet état de choses doit diminuer beaucoup son principe de cohésion. Même parmi nous, avec noire organisation actuelle, si l'armée était réduite aux corps spéciaux, et que la garde nationale devînt la
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base de noire force militaire , on verrait les liens qui unis- sent au centre les diverses sections de la France départe- mentale s'affaiblir et se détendre.
Était-ce le système américain ou les formes des anciennes fédérations que les Girondins voulaient faire prévaloir? c'est ce qu'il est impossible de reconnaître dans les écrits que nous ont laissés ces rêveurs généreux , mais remplis de vaine gloire. Peut-être ne le savaient-ils pas bien eux- mêmes. Il est douteux , au reste , que personne aujour- d'hui porte aussi loin l'antipathie contre la centralisation. De leur tems même, leurs vues n'avaient qu'un bien petit nombre de partisans. En général , on ne se ralliait à eux (lue parce qu ils étaient les adversaires des Jacobins. Après une lutte prolongée , dont leur éloquence recula la cala- strophe, la Convention les fil passer sous la hache de ses licteurs -, et inscrivit partout celte devise , qui semblait écrite avec leur sang : unité, indivisibilité, liberté,
FRATERNITÉ OU LA MORT.
Sous le Directoire , celte régence de la république , un pouvernemenl corrompu et sans force se substitua à un régime sombre et sanglant. Pendant la dictature de la Con- vention , les terreurs de l'échafaud avalent , en général, empêché les dilapidations 5 elles furent sans frein et sans pudeur sous le règne des pentarques. Le plus grand trou- ble s'était introduit dans tous les services. Au 1 8 brumaire, dans la plupart des communes , les budgets municipaux étaient restés sans règlement depuis plusieurs années. Mais , par une étrange anomalie , tandis que l'ordre ne se trouvait dans aucun service de radminislration intérieure, il semblait, en quelque sorte, s'être réfugié dans les camps. Bonaparte, qui s'essayait à l'empire, en gouvernant ses con- quêtes, s'y montrait sévère, et même impitoyable envers les spoliateurs. On sait quil était dans son génie de ne pas
EK FRANCE. 1 ^
S opiniàtrer à luUer contre la mauvaise forlune : quand elle lui était contraire sur un point, il allait ailleurs en tenter une nouvelle. Aussi, après les revers de la campagne de Syrie , se hàta-t-il de quitter l'Eigypte pour venir en Eu- rope. Un besoin impérieux d'ordre et de repos qui se fai- sait alors sentir partout, précipita la France à ses pieds, si- tôt qu'il y aborda.
Sous ce rapport , lallente de la France ne fut pas trom- pée. Si elle avait besoin d'ordre , il était aussi dans la vo- lonté du premier consul de le rétablir. Celait, en quelque sorte , sa vocation et une espèce de mandat qu il avait reçu de sa nature. Il voulait des chiffres partout : il avait même, à cet égard , une sorte de superstition ; car il accordait aux tableaux une confiance plus absolue peut-è Ire qu ils nen mé- ritent. D'babiles mesures réparèrent promptement une par- lie du dommage causé par des administrations ineptes ou corrompues. Mais le premier consul fit mieux encore : pour empêcher ces désordres à l'avenir, il fonda ce beau svstème de centralisation qui régit encore, en partie, Tadministra- lion française 5 système savamment élaboré au sein de ce Conseil-d'Etat rempli des plus hautes et des plus pures lumières-, car ses membres avaient reçu une forte et dou- bleéducation. Pendant leur jeunesse, l'éducation de la phi- losophie spéculative du dix-huitième siècle ; dans leur âge mur, l'éducation expérimentale de la révolution francaisi» qui avait rectifié ce que la première avait d'erroné. Il faut le dire, le sol, nivelé par l'Assemblée Constituante, entière- ment dégagé des entraves qui s'y trouvaient, et qui, sous l'ancienne monarchie, s'opposaient à toute réforme conçue sur une échelle un peu large, était alors parfaitement dis- posé pour recevoir la nouvelle organisation administra- tive. C'est cette organisation dont il nous reste à faire l'exa- men : nous allons commencer par en faire l'exposé.
l6 DE LA CENTRALISATION ADMINISTRATIVE
Dans ce système, l'adminislralion départementale esl di- visée en trois sections, mais rattachées ensemble par un lien commun , savoir : le département , Tarrondissenient, la commune. A la tète du département , est placé le préfet, qui l'administre sous la direction du gouvernement. Près de lui est un conseil général, qui, dans sa session annuelle, arrête , sur ses propositions , le projet du budget dé- partemental , soumis ensuite à la sanction ministérielle. L'arrondissement est administré , sous les ordres du pré- fet, par un sous- préfet. A côté de ce fonctionnaire se trouve un conseil d'arrondissement , qui , à vrai dire , est purement consultatif 5 car Tarrondissement n'a pas de bud- get spécial , et ce conseil n'a guère d'autre attribution po- sitive que de répartir, entre les diverses communes de la division administrative qu'il représente , leur contingent dans les contributions directes. Enfin, la commune est ré- gie par un maire , conjointement avec un conseil muni- cipal. Celui-ci règle, sur la proposition du maire, le projet de budget municipal, soumis ensuite, pour les com- munes qui ont moins de 100,000 fr. à dépenser, à la sanc- tion du préfet ; et pour celles qui en ont davantage , à celle du gouvernement. Ce conseil a d'ailleurs, relativement <à l'administration communale , des attributions beaucoup plus étendues que celles du conseil-général à l'égard de l'administration du département. Cette extension de pou- voir a été déterminée sans doute par la facilité qu'on a de le réunir, attendu que tous ses membres résident dans les li- mites de la même commune-, tandis que ceux du conseil- général sont dispersés sur toute la surface du département.
Nous ne parlerons pas des arrondissemens , dont l'exi- stence est, pour ainsi dire, nominale. Toute la question que nous avons à examiner est de savoir si, dans l'intérêt des administrés, il serait utile de rompre le lien qui al-
EN ^r,A^c.^.
lâche la commune à radmiriisiralion tliîparlcmonlale , cl loulcs les deux au gouvernement de letat. Nous considé- rerons en premier lieu radminislralion de la commune, car l'administration collective du département n'est, à côté, (ju'une question secondaire. Le budget d'une ville de 4o à 5o,ooo âmes est souvent, à lui seul, plus considérable que celui de tout un département.
Et d'abord, si la commune était entièrement éman- cipée , le choix de son maire serait nécessairement laissé à sa population. De celte double modification dans noire organisation municipale résulteraient les effets les plus inattendus et les plus divers. La France offrirait le spec- tacle des plus étranges anomalies. Dans TOuest, par exem- ple , les influences qui dominaient dans le moyen -âge sont celles qui dominent encore parmi les populations rurales de cette partie de la France. Les auteurs de celle révolution administrative, en la faisant, auraient eu sans doute la pensée de couvrir le pays dune multitude do municipalités républicaines, et, par le fait, ils auraient institué une série de petiîes théocraties dans la plus grande partie de la Bretagne, du Maine, de FAnjou , et dans une portion du Poitou et de la Normandie. En effet, dans 1 Ouest , le curé, le recteur, comme on dit en Bretagne , est le guide ou pUuùt le mailre de chaque paroisse , et le conseil du grand propriétaire, su- zerain dépossédé de ses prérogatives féodales. Alors même que ce propriétaire serait disposé , par ses sentimens par- ticuliers, à se soustraire à son influence, elle lui serait imposée par son entourage , par sa famille. Les femmes exercent un grand empire dans les châteaux de ces pi^o- vlnees. On y retrouverait plus d'une analogue de celle Diana Yernon , Tune des héroïnes les plus attachantes des romans écossais -, de cette belle jacobite , u<ant de toutes
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ses séductions et de tous ses arls pour pousser ceux qui se trouvent dans sa splière d'action , à des folies héroï- ques. Tandis que les hommes , le plus souvent en plein air, mènent une vie demi -chasseresse et demi-agricole , les femmes , dans les loisirs de la vie de château , cul- tivent leur esprit et deviennent bientôt supérieures à ceux à qui elles sont associées. On s'étonne souvent de voir des gentilshommes de 1 Ouest, qui se faisaient re- marquer par celte physionomie angevine , d'un caractère paisible et doux , et dont celle de Cathelineau peut être considérée comme le type , se jeter tout-à-coup dans des entreprises désespérées. C'est que ce n'est point à leurs inspirations propres qu'ils ont cédé , mais à celles de femmes d'une humeur passionnée et aventureuse. On re- trouve au surplus des dispositions à-peu-près semblables dans tous les états de société analogues. Dans cette Po- logne , tradition vivante des mœurs chevaleresques , ce sont, à proprement parler, les femmes qui diligent tout , par suite de la supériorité qu'elles ont presque toujours sur leurs époux, livrés exclusivement aux arts de la guerrer ou à ceux qui s'en rapprochent. On voit par les épopées d'Homère, que, dans les tems héroïques, les femmes prenaient la part la plus active à la vie civile et même à la vie publique. Ce ne fut que lorsque les formes répu- blicaines vinrent se substituer aux formes monarchiques des tems antérieurs-, lorsque l'agora (i) fut ouvert à l'ac- tivité des hommes , que les portes des gynécées se refer- mèrent sur les femmes. Par un contraste singulier, elles perdirent leur liberté quand la Grèce renversa ses tyrans.
(i) V Agora était le Forum des Grecs , la place publique où se dé- battaieut les intérêts de la cité. Les gy7iécées étaient les ap|iartpmens où les femmes de la Grèce vivaient dans une demi-réclusion.
F,K FRA^CE. )C)
On conçoit que. dans l'Ouest, l'empire quelles exerceul a du encore être favorable à 1 ascendant d'un clergé qui a à-ia-fois des promesses pour lavenir el des menaces -, qui anathémalise et qui pardonne; et qui, à ce double litre , doit exercer une g;rande action sur un sexe excitable et faible.
Maintenant, voyons quel usage ferait le prêtre de sou influence. D'abord, le maire, le conseil municipal, seraient nommés sur son indication -, et plus on abaisserait le cens , plus ce résultat serait infaillible. Il arriverait, en un mot, ce qui est arrivé en Belgique , où , sous un roi protestant , les curés sont cependant les maîtres suprêmes de leurs pa- roisses , qui n'envoient aux chambres que les hommes dé- voués au parti catholique. Mais, dites-vous , les progrès de l'enseignement élémentaire ne tarderaient pas à réduire l'ascendant du clergé de l'Ouest. Plus loin je ferai voir que cet enseignement ne peut faire de véritables progrès que par la centralisation, et qu'autrement on n'obtiendra jamais que des succès partiels et isolés. En second lieu , quand les ré- sultats obtenus pourraient-ils se faire sentir ? dans vingt ans , dans vingt-cinq -, portion considérable de la vie hu- maine, comme dit Tacite, avenir éloigné, que la plupart d entre nous ne sommes pas destinés à voir. Observons, en passant, une singularité de notre époque. Il en est peu où l on poursuive les biens matériels avec un désir plus im- patient de les obtenir ; l'àprelé de nos formes qui a suc- cédé à cette douceur , à cette élégance de manières et de langage, l'un des plus beaux luxes de notre ancienne société, semble accuser la sécheresse des âmes; et cepen- dant nous parlons d'un avenir éloigné , comme si, par une abnégation sublime , exclusivement préoccupés du bien- être de notre postérité , nous n'avions aucun soin de nos intérêts actuels. D'ailleurs, peut-on supposer un instant
20 DE LA CENTRALISATION ADMINISTRATIVE
que le curé, maître du conseil municipal qu'il aurait faiî élire par une population soumise ; disposant également du maire qui serait aussi de son choix, irait favoriser, dans sa petite communauté théocratique , l'introduction d'une méthode que l'on voudrait y répandre , avec Tintention avouée d'y détruire son ascendant? Non-, il s'y oppose- rait de toute sa puissance , et nous avons vu que , par le fait , celte puissance serait irrésistible. En même tenis qu'il entraverait , par des obstacles que vous ne pourriez pas vaincre, les progrès d'une instruction que vous voulez propager, il ferait construire aux frais de la commune un presbytère d'une élégance relative ; il élèverait un temple trop dispendieux pour les villageois qui devraient en paver les frais ^ il parerait son autel avec une somptuosité inu- tile -, et la main de l'autorité supérieure ne serait plus là pour réprimer ces écarts, et ménager les deniers du con- tribuable , puisqu'on l'aurait désarmée.
Sous le rajjport politique , cette double mesure aurait encore des inconvéniens bien plus graves. Alors même que la commune serait entièrement libre en ce qui concerne ses intérêts de localité , il faudrait que le maire restât le subordonné du pouvoir supérieur, pour tout ce qui se rat- tacherait aux intérêts gouvernementaux : pour la levée de l'impôt, pour les opérations préparatoires du recrutement, autrement la France ne serait pas même une fédération 5 ce ne serait plus qu une agrégation confuse de petites communautés sans cohésion , sans sutures ; ce que les ad- versaires les plus décidément hostiles de la centralisation ne voudraient pas sans doute , car ce serait demander à la société de se dissoudre.
Quand des mains imprudentes auraient brisé tous les liens qui rattachent encore les extrémités au centre, il ne faudrait plus pensera recruter l'armée dans les campagnes
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de celle portion de la France. Le paysan n y est pas moins attaché aux genêts de ses bruyères, aux clairières du Bocage, que le Suisse à ses montagnes et à ses cascades -, ou plutôt il i'est bien davantage, car, malgré son intrépidité naturelle, lorsque, comme Antée, il touche la terrre sur laquelle il a pris naissance, non-seulement il ne voudrait pas vendre son sang à des gouvernemens étrangers , mais il refuse même de le répandre pour la patrie. Quand une fois ces malheureux ont été arrachés au clocher de leur village , centre de toutes leurs affections , on sait avec quelle rapi- dité la nostalgie (i) les dévore. Ce serait incontestablement à la condition de s'opposer, au moins par la force d'inertie , au recrutement de l'armée , que le maire de chaque com- mune serait élu. Les chefs spirituels de ces petites com- munautés leur en feraient une obligation impérieuse; car ils craindraient par-dessus tout que leurs jeunes ouailles, si on les laissait partir, ne rapportassent ensuite dans leur troupeau les impiétés et la licence de la caserne. Sans doute la loi investirait le chef de l'état du droit de contrain- dre les maires insoumis. Mais comme il faudrait les pour- suivre tous ou à-peu-près , ces poursuites deviendraient ira- praticables. Les populations s'armeraient pour défendre ceux qui ne se seraient compromis qu'afin de les affranchir d'un service qu'elles détestent. Dans cette lutte , il serait assu- rément impossible de compter sur les gardes nationaux , car ce ne seraient au fond que des chouans portés sur un contrôle. Avec ce qui reste encore de ces institutions puissantes empreintes de la vigueur du génie qui les a conçues , on a besoin , dans TOuest, d'une armée d'occu-.
(i) Le mal du pays. On a remarqué au Val-de-Giâce que lorsque la garnison de Paris reçoit des recrues de la Bretagne , le nombre des nostalgiques est très-considérable.
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palion de 5o,ooo hommes; mais du moins on parvient à V faire des recrues qui compensent le chiffre des soldats qu'on y cantonne; ce qui fait une situation à-peu-près négative. Lorsqu'une fois les institutions de l'empire se- raient abolies, il faudrait. plus de 100,000 hommes pour maintenir l'Ouest et tenter de le soumettre à ia loi com- mune ; même avec ces forces , je doute qu'on parvint à y lever des recrues. Il y aurait donc , en cas de guerre , re- lativement à ce qui existe aujourd'hui, une différence de 100,000 hommes dans la force disponible de notre armée ^ savoir : 5o,ooo hommes dont la levée serait devenue im- possible dans ces départemens. et 5o,ooo hommes de plus qu'il faudrait y entretenir. En résumé , la décentra- lisation y serait une contre-révolution tout entière. D'a- près cela il est facile de s'expliquer pourquoi les partisans du gouvernement déchu désirent si vivement l'obtenir.
Les mêmes principes détermineraient des résultats sem- blables dans une partie des campagnes et même dans quel- ques villes du Midi , mais cependant avec des modifica- tions plus ou moins fortes; car le Midi donne à tout l'empreinte de ses passions. Mais dans l'Est de la France , les suites de la décentralisation seront bien différentes : là , le clergé n'exercerait pas d'influence prépondérante ; privé de l appui du gouvernement , il pourrait même, dans beaucoup de communes , être livré à d'ignobles persécu- tions. Au lieu d'employer , comme dans l'Ouest , les de- niers communaux à augmenter outre mesure la solennité du culte , on les emploierait, probablement avec aussi peu de réserve , à rehausser l'éclat des pompes militaires de la garde nationale; à acheter des tambours, des uniformes, des armes. Les dernières élections ont exclu des con- seils municipaux des campagnes delEst, non-seulement la grande proprléié, mais la moyenne et la bourgeoisie
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des villes. Dans beaucoup de conseils émancipés, un sen- timent hostile se manifesterait contre le pouvoir suprême ; non certes par attachement pour le pouvoir déchu ^ mais par une affection haineuse contre toutes les supériorités.
Comment un gouvernement, affaibli par des lois si im- prévoyantes, parviendrait-il à imprimer une direction uniforme à des élémens si peu homogènes ? Il est évideiit que la France serait divisée en trois ou quatre parties , et peut-être en un bien plus grand nombre, ayant chacune une allure propre, et opposant une résistance invincible aux efforts que Ton tenterait pour la faire changer. On aurait voulu seulement faire une réforme administrative^ et, par le fait, on aurait consommé une grande révolution poli- tique ^ révolution plus importante par l'étendue de ses conséquences nécessaires que ne le serait un changement de dynastie. L'union fait la force , dit-on ^ aussi la France perdrait la sienne dès qu'on aurait brisé le faisceau national. Sous l'empire, elle défiait l'Europe , à-peu-près tous les deux ans , et, jusqu'à la dernière catastrophe , elle sortit victorieuse de ces luttes. Faut-il attribuer exclusivement ces succès au courage de ses soldats et au génie de ses ca- pitaines? Non, certes; sa puissante administration y avait aussi une grande part. La rapidité de ses mouvemens sur- prenait toujours l'ennemi , pris au dépourvu , alors même qu'il avait préparé Tagression. Cette pesante Autriche , si lente dans tous ses actes , ne pouvait comprendre la faci- lité avec laquelle la France réparait ses échecs, remplis- sait les vides que le canon avait faits dans ses cadres , levait les impôts nécessaires pour payer d'innombrables soldats. Vous avez vu, dans les usines, de grands leviers se soulever tout-à-coup ; des soufflets monstrueux se gonfler et dégager tour-à-tour Toxigène dont ils sont remplis-, des ressorts divers s'agiter dans tous les sens. Un peu de feu
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placé Sous uiio chaudière , sur un poinl de l'édifice , suffil pour déterminer tous ces mouvemens. Il en était de même de l'administration française. Une impulsion , par- tie du centre, ébranlait sur-le-champ d'innombrables ressorts ; et ce qu'il y a de plus admirable , c'est que tout s'exécutait sans efforts, sans frottemens, presque sans qu'on s'en aperçût , tant était grande la perfection de ce méca- nisme administratif. Lorsque Napoléon arrivait à son ar- mée , il tenait déjà dans sa main tous les élémens de la victoire 5 c'était la centralisation qui les lui avait remis. Un sentiment confus avertissait Tennemi de son péril j l'in- certitude, riiésitation remplaçaient la jactance. Le tigre d'argent du cimier de Clorinde ne jetait pas plus d épou- vante sur les champs de bataille , que le bruit de la pré- sence de l'empereur. Ses adversaires se sentaient vaincus , avant même d'être attaqués.
La vieille Europe n'a accepté la révolution de juillet que parce qu'elle n'a pas cru pouvoir la réprimer, de même qu'elle n'avait pas su la prévenir. Elle craignait le dangereux auxiliaire que la France eût trouvé dans la pro- pagande; et la sagesse du gouvernement du roi devait re- culer aussi devant le péril d'allumer à-la-fois tant de vol- cans, de faire gronder tant d'orages, d'ébranler le sol européen par tant de secousses dont nous eussions ressenti les contre-coups. Il est probable qu'à l'aide de ces expê- diens , le territoire de la France eût été sauvé 5 mais la so- ciété aurait peut-être été perdue. Que si , en détruisant la centralisation , nous brisions le principe de notre force , les gouvernemens continentaux , avec leurs rancunes, leurs terreurs pour l'avenir, ne manqueraient pas sans doute de lâcher de profiter de notre faute. Certes l'occasion serait belle. Que ferions-nous, dans cette crise, avec une admi- nistration dont nous aurions détruit l'admirable unité ,
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pour l;i scinder en d'innombrables divisions. Les plus sim- ples upôralionsdeviendraient compliquées, difficiles. Jamais lu promptitude des mesures n'aurait été plus nécessaire , et tout serait lenteurs, tiraillemens. Les préfets, misérables podestats italiens , sans force , sans appui , se trouveraient à-la-fois aux prises, dans leurs départemens respectifs, avec trois ou quatre cents républiques municipales. Au lieu d'agir, ils porteraient leurs plaintes, exposeraient leurs embarras au gouvernement , qui ne pourrait rien faire pour les terminer. Pendant ce tems , l'Europe viendrait surprendre la France avec onze ou douze cent mille hom- mes 5 croisade dispendieuse sans doute , mais dont elle se réserverait de nous faire payer les frais. Revenons main- tenant à des considérations purement administratives.
Sous ce rapport, les disparates, les contradictions de tout genre, seraient encore plus multipliés que sous le rapport politique. L'administration perdrait entièrement ce caractère d'uniformité, non moins utile à l'administré quà l'administrateur. Les mêmes questions, les mêmes affaires seraient jugées de cent manières différentes, dans les diverses localités. Quand ces questions se reprodui- raient dans les mêmes communes, il est probable aussi qu'elles y recevraient très-souvent une solution nouvelle. Plus ces communes seraient petites, plus il serait difficile d'y établir une jurisprudence administrative. Pour s'en convaincre, il suffit de voir comment, dans un grand nombre de cantons ruraux, les juris de révision décident les questions qui leur sont soumises , sans tenir aucun compte de la loi de i83i , qu'ils sont chargés d'appliquer^ d'où résultent les décisions les plus contradictoires dans les mêmes espèces. Les questions de choses , dans ces mu- nicipalités souveraines, ne seraient le plus souvent que des questions de personnes, que l'esprit de coterie iran-
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cherait arbitrairement. Qu'on se représente combien Tin- certitude de cette jurisprudence aurait d'inconvéniens pour les intérêts privés , par exemple , en matière de pe- tite voirie, pour la police des alignemens, pour celle des établissemens incommodes ou insalubres et pour beaucoup d'autres encore.
Comme les intérêts du peuple ne peuvent jamais être mieux garantis que par la loi, on en conclut qu'il est nécessairement l'ami de la légalité. C'est une erreur; son éducation n'est pas encore assez avancée pour qu'il en comprenne bien les avantages. C'est une idée com- plexe , et par conséquent peu accessible à son esprit , que celle d'un double pouvoir , dont l'un supérieur fait la loi , et dont l'autre subordonné 1 applique. En général , quand les hommes nés dans les rangs inférieurs et incultes de la société sont investis de fonctions publiques , la loi est pour eux une lettre morte. Ce qu'ils désirent, c'est de faire du pouvoir , de suivre leur volonté et de l'imposer aux autres. C'est pour eux une espèce de saturnale politi- que ; une compensation qu'ils se donnent pour ce qu'ils trouvent de trop humble dans leur condition sociale. Aussi les économistes du dernier siècle prétendaient-ils qu'il fal- lait tout faire pour le peuple et rien par lui. Ce serait vai- nement qu'on tenterait de remettre quelque ordre, quel- que ensemble dans ce chaos administratif, par des lois ou des réglemens généraux ; comme il n'existerait pas d'au- torité supérieure pour en prescrire l'exécution ou pour la surveiller, ces rcglemens , ces lois, resteraient sans exé- cution dans une grande partie de la France. A beaucoup d'égards , nous vivrions , par le fait , sous un régime extra- légal , et cependant on ne l'aurait fondé que pour arriver h une légalité plus rigoureuse. En vérité, plus on creuse cette (juestion , plus on est épouvanté des conséquences
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que pourrait avoir et qu'aurait inévitablement la destruc- lion de notre système administratif.
Mais , dit-on , les électeurs placeront les plus dignes à la tète de la commune. Cela est il bien sûr? esl-il constant que les chances électorales soient constamment pour le mérite ? Très- souvent le mérite a une fierté timide -, il con- naît sa valeur-, il voudrait que les autres la sentissent éga- lement ; mais sans pour cela qu'il fût obligé d'employer des arts indignes de lui. Il lui répugne d'abaisser son intelligence , en descendant au niveau d'intelligences vul- gaires , en caressant leurs passions ou leurs préjugés. Di- sons-le aussi -, dans un grand nombre de localités, des por- tions seulement des électeurs institués par la loi se présentent aux collèges, et ce ne sont pas toujours les plus éclairés. Certes , il est très-fàclieux que des hommes honorables en refusant d'exercer un droit qu'ils n'exerceraient que d'une manière utile au pays, laissent le champ libre aux passions turbulentes et irréfléchies. La fierté de nos mœurs bour- geoises croirait se commettre en paraissant dans des collèges dont on a trop réduit le cens. C'est un tort, sans doute, mais c'est aussi un fait qu'il faut prendre en considération sé- rieuse. Au surplus il serait très-difficile , dans beaucoup de communes , de trouver des hommes capables de gérer souverainement les intérêts dont ils ne s'occupent aujour- d'hui qu'en premier ressort. Leurs conseils municipaux sont remplis de cultivateurs à peine au-dessus de l'indi- gence. Dans ces communes , qui sont les plus nombreuses, les cinq centimes additionnels qui composent exclusive- ment leur revenu , ne produisent que loo à 200 fr. La loi suppose toujours la fraude 5 sa prévoyance a soumis la comptabilité des deniers publics aux formalités les plus sé- vères et même les plus minutieuses. De plus , (juoique les complabks présentent , en général , des garanties par leur
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forlune, elle en exige de forts cautionnemens. Serait-Il bien prudent de s'écarter de toutes ces règles , pour laisser sans contrôle le maniement des deniers communaux à des hommes qui deviendraient , en quelque sorte, ordonna- teurs et comptables, ou plutôt qui n'auraient de comptes à rendre qu'à eux-mêmes, et dont la plupart se trouveraient dans une condition fort au-dessous de la médiocre. On pourrait craindre au moins qu'ils n'eussent trop de pen- chant à égayer les solennités publiques par des banquets dont tous les contribuables paieraient les frais , et où vien- draient seuls s'asseoir les municipaux. De là , deux ou trois fois l'an , une dépense de 3o à ^o fr. , somme considérable pour des communes qui ont i oo ou 200 fr. de revenu absor- bés par des dépenses nécessaires , et que l'on ne pourrait se procurer qu'en la prélevant en partie sur le pain du pauvre. On observera peut-être qu'un élu du peuple ne saurait faillir 5 que ses lumières comme son intégrité sont garanties par le fait seul de son élection. Tous ces plats lieux-communs, tout ce patriotisme d'anti-chambre, ne méritent pas qu'on y réponde.
Que si on propose de réduire le nombre des communes , afin d'en étendre la circonscription , et de donner plus de latitude aux choix des électeurs, nous remarquerons d'abord que cette mesure froisserait un très-grand nombre d'habitans , qui se trouveraient ainsi obligés d'aller faire formuler leurs actes civils souvent à deux ou trois lieues de leur domicile. En second lieu, on n arriverait pas au but que l'on voudrait atteindre, parce que les membres du corps municipal , trop éloignés du siège de la mairie , ne se rendraient que bien rarement au conseil de la commune, qui se trouverait par conséquent livré à une petite oligar- chie viUageoi>e fort circonsciile.
Sans doute, dans les villes dont la population est consi-
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dérable, il est beaucoup plus aisé de trouver les capacilés nécessaires pour former avec succès les conseils munici- paux. Toutefois , malgré cette condition plus favorable , j(^ ne pense pas que leurs délibérations puissent se passer da- vantage de Texamen de l'autorité supérieure. Aujourd bui celle-ci exerce déjà, à cet égard, une surveillance bien moins active. D'abord, elle se repose sur les lumières de Tautorité municipale; puis elle n'a pas toujours le courage de ses devoirs. En les remplissant dans toute leur étendue, en discutant les dépenses qui ne lui paraissent pas suffi- samment motivées , elle craindrait de soulever contre elle la mauvaise humeur d hommes honorables , justement en- vironnés de la coniiance de leurs concitoyens, mais qui peuvent aussi avoir leurs entétemens et leurs préjugés. Elle serait plus circonspecte encore , si c'était elle qui ré- glât définitivement les budgets de ces communes. Aussi est-ce dans une prévoyance toute judicieuse que le règle- ment définitif en a été attribué au ministre. Cependant cette précaution n'a pas sufi& encore à des fonctionnaires timides, plus préoccupés du soin de leur repos ou de se conserver une popularité mal acquise , que de satisfaire à leurs obli- gations. Qu'en est-il résulté ? c'est que , tandis que les communes rurales ou les petites villes, sur lesquelles l'ad- ministration départementale ne craignait pas d'exercer une tutelle active , satisfaisaient à toutes leurs dépenses , avec les plus modestes revenus, les grandes villes s'obéraient de plus en plus , en contractant , chaque année , de nou- veaux emprunts dont elles ne peuvent paver les intérêts qu'en imposant des fardeaux additionnels à la contribution directe ou en élevant encore le tarif des octrois. La condi- tion du pauvre, de Thomme qui ne vit que du labeur de ses bras , devient intolérable dans ces malheureuses com- munes. S'il s'en éloigne . le poids des subsides communaux
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retombe sur un nombre plus circonscrit de contribua- bles, et devient d'autant plus lourd. S'il y reste, dans la crainte de ne pas trouver ailleurs des moyens d'existence , il se coalise, comme à Lyon, avec tous ses compagnons d infortune , et tient constamment la propriété en alerte. Pour la défendre de dangers trop réels, le gouvernement est obligé de faire occuper ces villes par des corps d'armée de 10 à 12,000 liommes-, conséquences déplorables des prodigalités de l'administration communale, d'une part, et des molesses de l'administration supérieure, de l'autre. Si au lieu de fortifier un contrôle insuffisant , on le dé- truit , il est clair que les communes seront entraînées plus rapidement encore à des dépenses irréflécbies. C'est une conséquence inévitable de leur constitution , une pente irrésistible sur laquelle il faudra qu'elles inclinent. Bien peu de départemens ont des dettes. Cela vient surtout de ce qu'à part quelques circonstances exceptionnelles et très- rares , les conseils-g'^néraux qui les représentent , ne font de votes financiers qu'une fois l'an , lorsqu'ils arrêtent en même tems la recette et la dépense du budget départemen- tal. Il n'en est pas de même des conseils municipaux, qui peuvent prendre des délibérations à toutes les époques de l'année, quand ils sont autorisés à se réunir par le préfet; autorisation que celui-ci ne refuse jamais. Des propositions diverses sont faites à ces réunions 5 propositions qui , en général, déterminent des dépenses plus ou moins fortes. Comme le plus souvent ceux qui en sont les auteurs ne sont pas chargés de la gestion des affaires , ils n'examinent point si déjà les ressources disponibles ne sont pas épuisées. Ces propositions ayant presque toujours un côté plus ou moins utile , il est rare qu'elles ne soient pas accueillies. N'avons-nous pas vu, il y a peu de tems, une ville qui succombait déjà sous le faix de ses dettes , emprunter
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encore deux millions pour achever la construction d'un théâtre. Ce n'est que lorsqu'on s'occupe ensuite de la rédaction du budget de l'exercice prochain , que l'on re- connaît tous les inconvéniens de ces votes isolés. Pour les mettre à exécution, il faut ou imposer encore de nouvelles charges aux contribuables, ou bien ajourner des dépenses nécessaires et même indispensables. Tous ces inconvéniens croîtront dans une progression effrayante, quand les com- munes auront perdu la tutelle qui les modère.
C'est alors que leurs embarras pourront encore réagir sur la situation politique de la France. Supposons qu'elle soit menacée d'une agression ennemie. Pour la repousser, il faudra qu'elle se crée des ressources extraordinaires par l'emprunt ou par l'impôt. Que si elle fait un appel au cré- dit, il sera peut-être épuisé, en partie , par les emprunts des communes qui dévoreront l'avenir avec une hâte fu- neste. Si, au contraire, elle tente d'augmenter l'impôt, elle trouvera assurément , dans le plus grand nombre des communes, la cote du contribuable déjà toute surchargée de centimes additionnels prélevés par l'administration lo- cale. Ne serait-il pas possible que le contribuable irrité cherchât à repousser par la force un nouveau fardeau, et, sans le vouloir, ne devînt, de cette manière , un auxiliaire de l'ennemi. Ce qu'il y a d'admirable dans le principe de la centralisation , c'est que le pouvoir , placé au faîte de la hiérarchie administrative , peut à-la-fois prendre en con- sidération les charges nationales , départementales et mu- nicipales qui pèsent sur chaque commune, et ajourner les dépenses les moins nécessaires de ces trois catégories, pour satisfaire aux plus urgentes. Détruisez ce principe , et cet arbitrage devient impossible.
Mais parmi les adversaires de la centralisation , il en est qui voudraient la modérer et non pas la détruire. Ils se
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bornent à demander, dune part, qu'on laisse plus de latitude aux communes dans la gestion de leurs întérêls , (luon ne défère que les plus importans à Texamen do Tautorité départementale : et , de Tautre, que celle-ci puisse juger en dernier ressort des questions qu'elle est aujour- d'hui obligée de soumettre aux ministres. En faisant ces demandes, dont nous allons examiner le mérite, le but qu'ils se proposent , c'est surtout d'obtenir une expédition plus prompte des affaires.
En ce qui concerne la commune rurale , je ne vais pas en quoi on pourrait lui donner plus de latitude qu'elle n'en a aujourd'hui , sans les plus graves inconvéniens. Les dispositions qui la régissent lui imposent l'obligation de pourvoir, dans son budget, à un certain nombre de dé- penses , sans lesquelles elle n'aurait plus d'existence admi- nistrative. Ce sont le lover ou l'entretien de la mairie , les frais de bureau du maire , etc. , etc. Ce n'est qu avec beau- coup de peine , et presque toujours bien imparfaitement , qu'elle satisfait à ces obligations impérieuses. Or, comment pourra-t-on s'assurer qu'elle les remplit, si son budget n'est pas contrôlé par 1 autorité supérieure et soumis à .'^a sanction? Il est vrai qu'elle ne peut s'imposer exlraordi- nairement ou contracter d'emprunts, non-seulement sans l'autorisation du préfet , mais même sans celle du ministre. Est-ce contre cette précaution que l'on serait tenté de n'*- clamer ? Quoi ! c'est sérieusement que l'on voudrait qu'une ou deux douzaines de villageois dont la plupart ne sauraient même pas lire, pussent, avec une majorité d'une voix , taxer à merci et à volonté une commune, pour exécuter des pro- jets dont ils auraient seuls reconnu la convenance ! En vérité, une pareille opinion n'est pas soulenable; et il suffit de l'exposer pour faire voir tout ce qu'elle a d'ab- surde Ce ne sont pas seulement les intérêts collectifs do
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la commune qui seraient compromis par cetle laliludc ac- cordée à Tauloritë locale ^ ce serait la propriété tout en- tière, qui pourrait ainsi se trouver grevée de centimes extraordinaires, souvent pendant plusieurs années consé- cutives. De l;i un nouveau principe d'inégalité dans la valeur de la terre, et qui serait indépendant de la fertilité relative du sol, puisqu'il résulterait exclusivement de la somme plus ou moins forte de^ponlributions municipales dont elle aurait à supporter le poids. Certes il taudraildu courage pour consentir à livrer à d'aussi grands périls la propriété rurale , l'un des premiers intérêts de la France. Les villes dont le budget s'élève à plus de 100,000 fr. ne peuvent contracter de dettes , ou percevoir des cen- times extraordinaires , sans que les deux chambres les y autorisent par une loi. Ces communes doivent cepen- dant présenter bien plus de garanties par les lumières de leur corps municipal. Mais , dira-t-on peut-être , quand une grande ville s'impose ou emprunte , c'est presque toujours une somme considérable. Qu'importe! Croit-on que , dans le plus grand nombre des communes qui divi- sent le territoire de la France, une imposition de 4 ^ 5oo fr. ne soit pas une charge aussi lourde qu'une im- position de 20,000 fr. , par exemple, dans une ville de trente ou quarante mille âmes? Dans la plupart des cas , elle le sera même bien davantage. En effet, les villes possèdent une richesse mobilière plus ou moins consi- dérable, dont les communes rurales sont presque entiè- rement dépourvues. Cette richesse , qui échappe à la con- tribution directe , leur permet cependant de supporter avec bien plus d'aisance le poids des charges imposées à la propriété foncière.
Les intérêts de la production industrielle , et en général ceux des diverses branches de commerce, ne seraient guère II. 3
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moins compromis par celle lalilude donnée aux petites communes. On verrait infailliblement le territoire de la France se couvrir de tous côtés de péages et de bar- rières, comme on en voit en Espagne et en Angleterre. Aujourd hui on ne peut établir de bureaux d'octroi qu'aux portes des villes qui ont au moins une population de 4,000 âmes , on en établirait à l'entrée des plus misérables villages , ({ui useraient aussi de cette ressource pour sortir de leurs embarras. Ce ne serait que très-péniblemént que les produits industriels ou agricoles circuleraient à travers toutes ces entraves. Quand ils arriveraient au consomma- teur, grevés de tous les droits qu'ils auraient acquittés en roule, ils ne pourraient lui être livrés qu'à 20 ou 25 p. "/o, et souvent davantage, au-dessus de leur valeur actuelle. De là un double inconvénient pour le pauvre , dont les intérêts sont les plus sacrés de tous , puisque ce sont ceux du plus grand nombre ; d'une part , des produits qui ne sont pas maintenant au-dessus de ses moyens , pourraient le devenir; de l'autre, comme , par celle rai- son, la consommation en serait réduite, on en produirait une moins grande quantité, ce qui ferait baisser le taux des salaires. En un mot, le pauvre laborieux verrait à-la- fois hausser le prix des objets qu'il consomme, et réduire les moyens qu'il aurait de les acquérir.
Des adversaires plus modérés encore que ceux auxquels je viens de répondre , se borneront peut- être à demander qu'afin d'abréger des lenteurs superflues , le droit de juger en dernier ressort la convenance de ces contributions ex- traordinaires soit attribué à l'autorité départementale. Je ne puis pas partager davantage cette manière de voir. Les préfets sont trop en butte aux influences locales : quand ils sont forts, ils y résistent; mais quand ils sont faibles, ils y ttèdent. Au risque de retarder d'un mois ou six se-
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maincs la décision de ces affaires , il vaut donc mieux qu elle ait lieu dans une sphère où ces influences ne sau- raient atteindre. C'est Tunique moyen d'avoir, pour toute la France , une jurisprudence uniforme ; autrement l'admi- nistration se modifierait, dans chaque déparlemeul, avec le caractère personnel de l'administrateur.
Mais quand bien même on attribuerait à l'administra- tion départementale le droit de prononcer en dernier res- sort sur les projets d'en:.prunts ou de contributions extraor- dinaires des petites communes , il faudrait par les raisons que j'indiquais rapidement tout-à-1 heure , continuer à le lui refuser à l'égard des grandes. En effet , il est clair que, lorsqu'il s'agirait de celles-ci, elle serait encore beaucoup plus exposée à être circonvenue , car les influences qui agi- raient sur elle seraient bien plus puissantes. Les concessions qu'elle ferait pourraient même ne pas être toujours des actes de faiblesse -, mais des nécessités qu'elle devrait subir. Le préfet n'est pas seulement un administrateur ; c'est aussi un chef politique, pour parler le langage de la constitu- tion des cortès. Ce qu'il doit avant tout au gouvernement qui l'a choisi , comme au département qu'il administre, c'est la paix de la cité. Or , dans plusieurs déparlemens de l'ouest, du midi et même de l'est , il ne parvient à contenir la violence des partis extrêmes, toujours prête à faire explo- sion, que par des ménageraens habiles. Par le fait, il'est au- jourd'hui obligé de faire plus de diplomatie qu'un ministre accrédité près d une cour étrangère. Si , à cause des bornes circonscrites de sa sphère d'action , il a des intérêts moins importans à conduire, il en a de plus compliqués^ et il se trouve en contact avec un bien plus grand nombre de per- sonnes. Dès-lors serait-il prudent de sa part de s'aliéner, dans le conseil municipal ou dans la cité, des influences pré- pondérantes, pour des questions administratives d'un in-
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lérèt secondaire. Non sans doute-, l inlérèt adininislralil devrait être sacrifié à Tintérêt politique. Ce qui vaut mieux encore, c'est de faire en sorte qu'ils puissent se concilier^ en conservant au ministre l'examen de ces questions, au risque de quelques lenteurs qui , au surplus , sont des garanties additionnelles pour les administrés; car, pendant ces délais , les affaires déférées à l'autorité supérieure sont examinées de nouveau par les habiles collaborateurs qu'elle s'est choisis.
Il y a aussi justice ; car les entreprises que projette une commune , tout en lui étant fort utiles , peuvent porter préjudice aux communes voisines du même département ou des departemens limitrophes. Il convient donc que ces projets soient soumis à un arbitre suprême qui balance les intérêts de toutes les parties, et qui statue ensuite. Il le fera avec équité , parce qu'il sera placé trop haut pour être par- tial, et que son jugement se sera formé par des comparai- sons nombreuses. Ainsi donc , on le voit , à mesure que nous poursuivons l'examen de cette grande question , le besoin de l'accord , de l'unité se fait toujours plus for- tement sentir.
Mais, dira-t-on, quand une fois il est reconnu qu'une entreprise conçue par une commune, ne peut porter aucun préjudice à des tiers , et qu'en même tems son état finan- cier lui permet d'en supporter la dépense , on devrait du moins lui laisser le soin de l'exécution , et ne point appor- ter de modifications impérieuses aux plans qu'elle a arrêtés. Voyons ce que vaut celle récrimination contre le conseil des bàlimens civils, car c'est surtout contre lui qu'elle est dirigée. Ce conseil est un des grands ressorts du mécanisme de la cenlralisation administrative; il est formé des hom- mes les plus disti-ngués dans les arts de la construction. Tous les plans d'édifices communaux ou départementaux
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lui sont soumis, quand la dépense doit s'en élever à plus de 20,000 fV. Il les modifie , s'il y a lieu , sous le rap- port de Tari ou sous celui de la construction et des distri- butions, tout en conservant les dispositions principales des projets. Ces modifications deviennent obligatoires quand elles ont été approuvées par le ministre.
Les services que le conseil des bàtimens civils a rendus sont innombrables. Que d'économies n'a-t-il pas fait faire ! que d'aben^ations de goût qui auraient déshonoré le sol de k France n'a-t-il pas réprimées ! Le plus grand nombre des localités , même de celles qui ont à faire des construc- tions dont la dépense s'élèverait à plus de 20,000 fr., sont privées d'architectes habiles ^ mais alors même qu'elles en possèdent, comme les édifices publics dont ils peuvent être chargés de dresser les plans sortent du genre de tra- vaux qui leur sont ordinairement confiés 5 que d ailleurs ils ont peu ou point de modèles sous les yeux 5 ils man- quent d'expérience, et en acquerraient aux dépens des com- munes qui les emploient, sans le conseil desbâtiraens qui les redresse quand ils s'égarent. S agil-il de construire une mairie, un hospice, une prison, une halle, ce conseil a cent modèles sous la main 5 avec ce secours, et mieux encore avec celui des lumières de ses membres, il reconnaît bien vite ce que les plans qu'on lui soumet ont de défectueux. Grâce à son utile intervention , si les constructions publiques enti^e- prises en France, depuis une vingtaine d'années, ne se font pas toutes remarquer par un très-haut degré d'élé- gance , du moins elles ne blessent pas le goût par des im- perfections trop graves. Mais il n'en est pas de même de celles d'un ordre secondaire, dont, par cette raison, le conseil n'a pas eu lieu de s'occuper, et qui souvent offen- sent à-la-fois toutes les règles de l'art. Aussi je pense que
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les préfets feraient bien d'instituer près d'eux un conseil consultatif, pour examiner les plans de ces constructions subalternes. Dans chaque département, le génie des Ponts- et-Chaussées devrait nécessairement former un des élémens de ce conseil. Cela serait à-la-fois conforme aux intérêts du goût et à ceux de l'économie ; car presque toujours le bon goût est moins dispendieux que le mauvais, puis- que c'est surtout par la simplicité des lignes qu'il se re- commande.
Catherine U , qui a eu plus d'une grande vue adminis- trative, avait prescrit qu'en Russie, tous les édifices pu- blics : les églises , les prisons, les maisons de poste , etc. , fussent construits sur les plus beaux modèles de l'archi- tecture antique. Dans les villages , c'est avec du bois qu'ils sont élevés. Cependant, lorsque je traversais quelques- unes de ses provinces , saisi par la beauté des formes , par la grâce et la pureté des lignes , je m'arrêtais involontai- rement devant ces élégans édifices , sans m'occuper de la grossièreté des matériaux qui avaient servi à les construire. Que si Catherine eût laissé faire les localités , ces édifices auraient tous porté l'empreinte de la barbarie de son peuple.
Mais ce qui est surtout admirable dans le beau système que je défends , c'est que , dans les cas dont je viens de parler, comme dans tous les autres, l'autorité supérieure ne peut jamais imposer à la commune une dépense qui n'a pas été prévue par la loi ou consentie par son conseil municipal. Ses prérogatives sont tout aussi restreintes à l'égard du déparlement. Son droit comme son devoir, c'est de modérer les dépenses et non de les augmenter 5 de protéger la propriété du contribuable contre les taxes exagérées qu'on voudrait lui imposer et qui en réduiraient
EN FRANCE. OQ
la valeur. Ciux ([ui attaquent légéremenl la centralisation ignorent sans doute cette utile barrière mise à l'intervention du gouvernement dans les affaires de la cité.
Une des attaques les plus souvent reproduites contre elle, ce sont les lenteurs qui en résultent. Mais, en con- science , croit-on que si la plus grande partie des affaires de la France était administrée par le peuple des campa- gnes , sans surveillance d'aucune espèce , l'expédition en serait beaucoup plus prompte ? Il suffit de poser cette ques- tion pour la résoudre. Alors même que les intérêts collec- tifs des communes seraient gérés par des mains babiles , que de lenteurs quand un projet en intéresserait plusieurs à-la-fois -, que de difficultés pour mettre d'accord la volonté de leurs mandataires! Le Valais est, comme on sait, un des cantons les plus démocratiques de la Suisse 5 car les com- munes qui divisent son territoire n'y sont unies par aucun lien. Chaque année, le Rhône, à l'époque de ses crues, en inonde une partie. Les autres cantons exposés aux mêmes désastres , mais qui sont pourvus de centres admi- nistratifs, ont su de bonne heure les prévenir, en construi- sant des digues qui contiennent le fleuve. Mais dans le Valais, les communes n'ont jamais pu se mettre d'accord , et rien n'a été tenté pour s'opposer à cette calamité presque périodique. Il faut le dire aussi : parmi les communes in- téressées , il y en avait de trop pauvres pour participer à des travaux nécessairement dispendieux. Ainsi donc , à tous égards , c'est le défaut de centralisation qui a empêché qu'on ne les entreprit.
Certes , je ne nierai pas que des affaires importantes éprouvent des retards préjudiciables aux intérêts publics ou privés; mais ces retards proviennent souvent de la né- gligence des autorités locales ; ils proviennent également de ce qu'elles ne se sont pas conformées aux instructions
/|o DE LA CEi\TrvALlSATIOK ADMINISTRATIVE
qu'elles reçoivent de l'autorité supérieure 5 ou bien encore de l'irrégularilé des actes déjà accomplis. On ne saurait imaginer combien il est difticile de faire rentrer dans la règle les affaires qui en étaient sorties dès l'origine. Mais, il faut le dire , la cause principale de ces lenteurs, c'est l'encombrement qui croît sans cesse dans les bureaux des préfectures. A cet égard , je me contenterai de repro- duire les observations qui m'ont été faites par un homme tr^-exercé.
« Depuis l'introduction du régime constitutionnel en France, écrivait-il, les travaux de toutes les administra- tions ont pres(jue doublé , et cependant leurs frais de ser- vices sont toujours les mêmes , ou plutôt ils ont élé consi- dérablement réduits (i). On se récrie, dans les journaux, à la tribune, contre la bureaucratie, sans voir que ce sont les lois nouvelles votées par les chambres , et les documens qu'elles réclament de l'administration , qui multiplient dans une proportion si forte les travaux et les écritures des bureaux. On n'imagine pas sans doute que le système élec- toral introduit dans presque toutes les branches du pouvoir et de l'administration ait simplifié les rouages adminislra-
(1) Les frais d'administraliou de la préfecture tlu Loiret se soûl élevés , jusquen i8i5 iuclusivemenl , à 45»ooo li:
A cette somme il faut ajouter celle qui était allouée pour la sous-préfecture du chef-lieu dont le travail est aujourd'hui attribué à la préfecture 4»ooo
Total 49i<}oo
De 1816 au mois de juin 1822 , ils out été réduits à. . 4o,ooo El depuis cette époque ils ont éprouvé une nouvelle ré- duction , et ne sont plas que de 58,oou
Ajoutons ([ue les préfets ne reçoivent plus ni Irais de tournée, ni frais de pi'cmier établissement ; et qu'ils doivent satisfaire à ces dé- penses avec leur traitement personnel.
EN FRANCE. 4'
lifs ? ce serait une grave erreur, l/orgauisation de la garde nationale à elle seule a créé un surcroît de trarail fort con- sidérable. Les projets de lois présentés dans le cours de cette session par le ministre du commerce et par celui de l'instruction publique, vont aussi augmenter les em- barras et les soins de l'administration départementale. En outre , les ministres , pour être en mesure de répondre à une question qui peut leur être faite aux chambres , sont dans la nécessité de demander des travaux de longue haleine , de faire tenir des écritures très-détaillées pour rassembler des matériaux qui , le plus souvent, sont sans objet, lors- que la question à laquelle ils s'étaient préparés à répondre ne leur est point adressée. »
On observera probablement que , tandis que les plus pe- tites préfectures emploient maintenant quinze à vingt com- mis , les anciennes intendances , qui comprenaient dans leur circonscription trois ou quatre déparlcmens, n'avaient que cinq ou six secrétaires, souvent assez inoccupés. Mais, en premier lieu , il faudrait voir comment le pays était administré à cette époque ; car on ne voudrait pas , sans doute, faire de l'administration au rabais. Ce serait, en effet , une manière bien étroite de la considérer, que de s'occuper uniquement de l'économie de ses procédés ou de ses rouages. Ce qu'il convient d'envisager avant tout , ce sont les résultats. Des actes administratifs à fort bon marcbé, en apparence , pourraient souvent revenir fort cher, dans la réalité. Supposons , par exemple , que , pour avoir des routes économiques, au lieu de donner aux encaissemens les profondeurs voulues par les réglemens des Ponts-el- Chaussées , on nejetàtqu une épidémie légère de matériaux à lasurface du sol , et (jue l'on en réduisit la largeur , de ma nière que , lorsque deux voitures y circuleraient de front, les roues extrêmes porteraient sur les accollemens; certes, la
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construction de pareilles routes serait, sans doute , fort peu dispendieuse , et cependant elles coûteraient fort cher pour les services qu on en retirerait -, puisqu'après quelques an- nées, elles n'existeraient plus. Pour que les préfets pus- sent réduire à quatre ou cinq le nombre de leurs commis, il faudrait reconstituer l'ancien régime tout entier 5 c'est- à-dire dégager la commune de toute espèce de tutèle , et Ton a vu ce qui en résulterait 5 rétablir les seigneurs hauts et bas justiciers , avec leurs officiers et leurs attributions ; donner au clergé une dotation territoriale , et la lui laisser régir comme il l'entendrait 5 supprimer tous les établisse- mens de création nouvelle. Mais entendons-nous , ces commis , congédiés des bureaux des préfectures , vous les retrouveriez , et en bien plus grand nombre, dans les mai- ries rurales , dont on fait aujourd'hui la moitié de la be- sogne 5 vous les retrouveriez près du clergé , dans les bail- liages des fiefs , etc., etc. Au fond , en économie publique, comme dans l'économie privée , les grands ménages , les grandes gestions sont , toute proportion gardée , les moins dispendieux. Là aucune force n est perdue -, tout est utile- ment employé. Ce n'est que lorsque l'industrie a quitté la demeure de l'artisan pour venir se fixer dans les ateliers des grandes fabriques , qu'elle a pu réduire ses prix et mettre ses produits à la portée des fortunes les plus mé- diocres , et souvent même à la portée du pauvre.
D'ailleurs peut-on , de bonne foi, comparer le mouve- ment de la société , tel qu'il existe aujourd'hui , avec ce qu'il était sous l'ancienne monarchie , et même sous l'em- pire ? Que de soins pour l'administration qu'elle n'avait pas jadis ! Examinez ce qui se passe : ce sont des ponts suspendus dont on jette sur des fleuves les arceaux ren- versés ^ des canaux que l'on creuse ; des routes départe- mentales que Ion ouvre de toutes parts, et dont on pro-
EN FUAKCE. 4"^
longe le parcours ; des chemins à rainures que Ton projette ou dont on pose les sillons de fer. Et c'est au milieu de ce {^rand mouvement que , par les plus misérables et les plus inutiles économies , on a réduit les ressources de Tadmi- nistration ; on la désarme , on la mutile , et on accuse ses lenteurs; on lui impose chaque jour de nouveaux far- deaux , et on lui retire une part des forces nécessaires pour les porter. Qu'on laisse le traitement des préfets tel qu il est aujourd'hui , qu'on le diminue encore , soit ; mais que, du moins , uniquement dans l'intérêt du pays, on leur donne les moyens de satisfaire aux devoirs nouveaux qu on leur impose.
Et cependant , avec ses forces réduites et ses occupations croissantes, voyez ce que l'administration départementale fait encore ! C'est elle qui arrête , chaque année , les bud- gets de toutes les communes et qui en règle les comptes. Chose admirable et dont on ne retrouverait léquivalent chez aucune autre nation ! Les comptes des plus petites communes , de celles qu'administrent des paysans qui sa- vent à peine écrire , sont tenus avec la même clarté, avec le même ordre, que ceux des villes qui sont le mieux ad- ministrées. L'insuffisance des hommes est compensée par la force de l'institution qui les met en œuvre. Or, c'est là le plus haut degré de perfection que puissent atteindre les institutions d'un gouvernement. C'est ce que Machiavel admire avec raison dans celles de Venise. Aucun état mo- derne n'a eu une plus longue existence , depuis lépoque où il fut fondé dans de la boue , par les débris du patriciat romain qui fuyaient devant la fortune d'Attila, jusqu'au moment où il expira sous celle de Bonaparte 5 et , malgré celte longue existence , nul autre n'a fourni moins de noms propres à l'histoire. L'institution y était tout , et les hommes rien ; c'étaient des ressorts , jamais des moteurs. Les indi-
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vidualités , les caractères disparaissent derrière l'être col- lectif; on n'apercevait que Venise avec sa bizarre et double physionomie ; avec ses mœurs légères et son gouvernement terrible. Certes il faut la plaindre de n'avoir su organiser des institutions si puissantes que pour établir l'oppression de toutes les classes, par une classe unique qui leur avait ravi toutes leurs libertés , hors celle des plaisirs -, mais heu- reusement de si grands exemples sont susceptibles d'être imités avec des vues plus légitimes et plus droites. Au fond,^ des lois politiques ou administratives ne peuvent être con- sidérées comme j)arfaites que lorsque l'application en est , en quelque sorte , indépendante de la diversité des carac- tères et même des lalens de ceux qui en sont chargés.
Tandis qu'en France, dans le plus misérable de nos villages, on peut suivre la trace du dernier centime com- munal, voyez au contraire les états qui constituent l'Union Américaine ne présenter que les comptes les plus informes et les plus obscurs de leurs recettes et de leurs dépenses, dans lesquels se trouvent bizarrement entassés des capitaux et des revenus. Et ce sont-là les exemples que ion nous donne, lorsqu'avec une affection plus éclairée pour les États-Unis, on devrait les presser de se conformer aux nôtres !
Un esprit net et juste, M. Say, mais qui, comme la plu- part de ceux qui n'ont rien appliqué, et qui, par cette raison, ont eu pou de frottement avec les hommes, était disj)osé à les croire meilleurs et plus raisonnables qu'ils ne le sont en général , s étonne que des fonctionnaires placés à distance imaginent qu'ils peuvent mieux savoir ce qui convient à une localité que ses habitans eux-mêmes. Cette objection , assez plausible contre la centralision , a été sou- vent l'eproduile. Observons d'abord que 1 injtiatlve est toujours laissée à l'autorité locale. Or, quand elle propose
EN FRANCE. /\5
quelque projet utile, pourquoi ladniinislnilion supéiieure les repousserait-elle! N'est il pas. au conlrairc, dans la pensée secrète de Tadministrateur, et souvent plus qu'il ne conviendrait, d'encourager des travaux qui peuvent jeter du lustre sur son administration? Est-il bien sûr d'ail- leurs que lautorité locale sache mieux que celle dont elle relève, ce qu'il convient de faire dans sa petite circon- scription. Celle-ci se trouve le plus souvent confiée à des hommes qui ne se sont occupés d'affaires publiques qu'oc casionellement et dans les loisirs que leur laissaient leurs affaires privées. Ceux, au contraire, qui en ont fait une industrie spéciale , et l'objet constant de leurs études , se sont éclairés par l'expérience et par de nombreuses com- paraisons. Ils connaissent la législation administrative , que le plus souvent les autres ignorent; ils voient si les projets qu'on leur présente sont conformes à ses disposi- tions. Ajoutons qu'il est bien rare qu'une commune en pro- pose qui n'aient pas déjà été essayés ailleurs ; et l'autorité supérieure, qui sait si les résultats en ont été satisfaisans, esta même de voir s'il convient, dans l'intérêt des admi- nistrés, de les repousser ou de les accueillir. N'oublions ja- mais, en faisant des lois, combien les autorités locales ont peu de lumières sur beaucoup de points de la France ; et en même tems gardons-nous de leur faire un reproche de ce qui n'est qu un malheur, puisque leur ignorance ré- sulte surtout de l'inefficacité des mesures prises pour les progrès de l'instruction élémentaire.
Sans doute 1 on voudra profiter de l'aveu que je viens de faire. On me demandera comment, si le système que je défends réunit tous les avantages que je lui attribue, un intérêt aussi grand que celui de l'instruction élémentaire est resté dans un tel abandon. On pourrait demander également pourquoi la viabilité vicinale, qui importe h un
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si haut degré à la prospérité de ragriculture , est encore si imparfaite ; car , il faut le dire , dans la plus grande partie de la France , à certaines époques de l'année , les communications communales avec la trace des chars qui y circulent, ressemblent moins à des chemins qu'à des champs labourés par la charrue 5 mais ces faits-là même, qui sont incontestables , confirment ma théorie au lieu de la détruire. Je prendrai mes preuves dans le département que j'administre, puisque c'est nécessairement celui qui m'est le plus connu.
Dans ce département , les receltes ordinaires des com- munes, au nombre de 348, s'élèvent à 8o3,ooo fr. ; sur cette somme plus des trois quarts, 662,000 fr. apparlien- nent à celles dont les noms suivent :
Fr. G.
Orléans 55o,567 »
Beaugency i5,88i 60
Meang 9i484 85
Neuville 8,47.5 35
Pithiviers 25,289 »
Monlargis 52,33i 89
Gien - 20,2 13 76
Total 662,241 44
Sur 3 12 communes dont la population est au-dessous de i,5oo âmes, 43 n'ont qu'un revenu ordinaire qui
n'excède pas 1 00 fr.
106 un revenu de 100 à 200
[77 un de 200 à 3oo
33 un de 3oo à 4oo
20 un de 4oo à 5oo
33 dont le revenu excède 5oo
Plusieurs communes , parmi celles qui sont le plus imposées , ne peuvent pas même satisfaire à leurs dé-
EN FUAKCE. 47
penses ordinaires avec leur revenu annuel j et chaque an- née , pour solder ces dépenses , elles sont obligées de s'im- poser extraordinairement.
Comment veut-on que des communes , dont les cinq centimes qui composent le revenu ordinaire ne pro- duisent que loo ou 200 fr., entretiennent un instituteur qui en coûterait 5 ou 600? Il faudrait pour cela que les premières s'imposassent, chaque année, aS ou 3o cent, extraordinaires, c'est-à-dire près du tiers de la contri- bution directe , somme qui paraîtrait d autant plus forte , qu'elle serait prélevée sur la cote des plus pauvres com- munes. Il est évident que Ton ne pourra y avoir d'é- coles que lorsqu'on aura constitué un fond commun , au moins par département. En présentant son dernier projet de loi, M. le Ministre de l'Instruction Publique a fait pour se rapprocher de ce but , qu'il eût été à dé- sirer qu'on atteignit par des voies plus directes et par- tant plus promptes, tout ce que l'état des esprits et les circonstances permettent de faire. Ainsi donc , si l'éduca- tion des classes inférieures n"a fait, jusqu'à présent, que des progrès partiels et beaucoup trop bornés , ce n'est pas à la centralisation qu'il faut s'en prendre ; c'est au con- traire parce quelle n'était pas assez complète. Voilà sans doute des idées fort opposées aux idées reçues , mais qui reposent sur des faits incontestables qu'on n'avait pas jugé à-propos de prendre en considération.
Les écoles normales élémentaires établies depuis un petit nombre d'années seulement , sont sans contredit une excel- lente institution ; mais, là où elles existent, elles ont été con- stituées en grande partie du moins par les fonds départe- mentaux, et non par ceux des communes. C'est donc aussi un bienfait de la centralisation. Ce bienfait peut être très- grand , si on fait de ces écoles l'usage convenable. Leurdesti-
^8 DE LA CENTPv.VLISATIOA' ADMINISTRATIVE.
nation est, comme on sait, déformer des instituteurs^ ainsi, par ce moyen, on peut parvenir à imprimer une direction uniforme à l'éducation de toutes les classes populaires. Il ne suffit pas de donner de l instruction à la société -, on doit aussi lui apprendre à en faire un sage emploi. Autrement ce don pourrait lui être plus fatal qu'utile. Il faut craindre surtout d'exciter ces ambitions ardentes qui brûlent les âmes et qui les dessèchent. Ce sont elles qui encombrent incessamment les professions libérales d'une multitude de sujets qu'elles ne peuvent pas faire vivre *, car il y aura bientôt plus de mé- decins que de malades , et d'avocats que de procès. De là une classe nombreuse d'individus qui ne sont pas dé- pourvus de talens , en hostilité habituelle contre la société qu'ils accusent de leur imprudence et dojit ils désirent la destruction, pour la reconstituer à leur profit. Quelle misérable vie que celle qui se consume , dans ces efforts , rjuand ils sont stériles ^ et quels dangers , s'ils pouvaient réussir ! L'instruction élémentaire , bien dirigée , au lieu d'encourager ces émulations funestes, d'allumer ces feux qui, comme les corrosifs, brûlent sans éclairer, devrait mettre tous ses soins à les modérer et à les contenir dans l'intérêt des individus , comme dans celui des masses. Son devoir, c'est d'apprendre au pauvre à améliorer sa condi- tion et non pas de le pousser à en sortir.
Mais, dira-t-on, cette marche trop timide n'aurait-elle pas pour résultat de décourager de hautes intelligences, destinées, si on en favorisait le développement , à exercer une influence puissante sur les progrès des sciences ou des arts industriels et par suite de la fortune publique. Je répondrai que le génie a, en général, des vocations trop impérieuses pour se laisser abattre si facilement. Le feu intime qui l'échauffé , le fait surgir à travers tous les ob- stacles. D'ailleurs, comme j ai déjà eu l'occasion de lob-
EN FRANCE. 49
server , les vérités appartiennent encore plus aux époques qui les ont vu découvrir, qu'à ceux qui les ont proclamées les premiers. Newton avait été préparé par Galilée et surtout par Kepler. La plupart des vérités qu'il a re- connues, Tétaient en même tems par Hooke, son contem- porain ; mais comme Hooke était un calculateur beaucoup moins habile , il ne pouvait pas les établir par des procédés aussi rigoureux, et ses découvertes n'étaient en quelque sorte que les pressentimens d'un homme de génie. Croit- on qu'il n'en fallût pas autant pour achever l'œuvre de Newton que pour la commencer ? Non certes , quoique ces travaux eussent moins d'éclat. Si donc les lois du système solaire n'avaient pas été découvertes par ce grand homme , et par Hooke , son émule, elles l'auraient été probablement un siècle plus tard par l'illustre auteur de la Mécanique Céleste. Le monde se détraque , avait dit Newton ; Dieu sera obligé d'y remettre la main. Laplace prouva que ces irrégularités apparentes n'étaient au contraire que des ap- plications rigoureuses des lois qui le régissent. Veut- on encore une autre preuve de la manière dont se font les grandes découvertes. Young et ChampoUion retrouvaient presque en même tems, l'un en Angleterre et 1 autre en France, la clé des écritures égyptiennes. Ainsi donc, qu'on se rassure-, malgré la direction modeste que je vou- drais qu'on donnât au premier degré de l'instruction pu- blique , il se trouvera toujours des hommes pour annoncer au monde les vérités qui doivent un jour en être connues. Mais poursuivons.
Je disais tout-à-l'heure que les adversaires de notre ré- gime administratif lui attribuaient aussi le mauvais état des communications vicinales. Dans presque toutes les parties de la France, elles présentent des lacunes, des solutions de continuité qui nuisent essentiellement à la circulation des
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5o DE LA CE^TRALISATION ADMINISTRATIVE
produits agricoles, et qui, par conséquent, en font haus- ser le prix. Ces lacunes s expliquent , comme la rareté de nos écoles élémentaires , par la pauvreté de la plupart des communes. Elles sont toutes autorisées à s'imposer 5 cent. pour l'entretien de leurs chemins. Mais comment cette imposition pourrait-elle suffire dans les localités qui , comme on la au, sont les plus nombreuses, où 5 c. ne produisent que loo ou 200 fr. ? Celles du voisinage, quand elles sont plus riches, découragées par ces tristes exemples , laissent souvent leurs chemins dans le même état, parce quelles calculent que dans le cas où elles les entretiendraient convenablement , ils ne les conduiraient qu à des amas de boue.
A la vérité, les communes ont aussi, pour l'entretien de leur viabilité vicinale, les ressources de la prestation en nature , en d'autres termes , de la corvée. D'après la loi de 1824, qui règle cette prestation, elle consiste en deux journées de travail de tous les hommes valides de la com- mune , ainsi que des chevaux et des autres bétes de somme ou de trait. Au premier aperçu , cette ressource semble devoir être beaucoup plus considérable que celle des 5 cen- times. En effet, il n y a guère de commune , quelque pe- tite qu'elle soit, qui ne puisse au moins fournir sSo tra- vailleurs à la prestation. Or, en n'évaluant le prix moyen de la journée qu'à i fr., leur travail, sans compter celui des bêtes de somme ou de trait, représenterait pour deux jours , 5oo fr. ; mais celui que l'on obtient de cette ma- nière est tellement imparfait , il s'exécute avec tant de ré- pugnance et de mollesse , que quoique les corvéables puissent le racheter en argent , aux conditions les plus modérées , ces conditions sont encore , à tout prendre , favorables à l'administration communale. Par le fait , la pre>tation est aujourd'hui tout aussi impuissante f|ue l'é-
EN FRA^CE. 5£
lait la corvée, quand M. Turgot, il y a plus de soixante ans, l'abolissait dans son intendance de Limofjes , et certes elle n'est pas moins inj uste. Quelle contribution que celle qui prend deux journées de travail au plus pauvre cultivateur, tandis qu'une femme, qui posséderait la plus grande partie du territoire de la commune , ne serait point soumise à la même obligation î Observons en outre que la prestation est facultative , et que les conseils municipaux peuvent se dispenser de l imposer.
Que faire pour changer un état do choses aussi peu satisfaisant ? Précisément ce que nous avons proposé pour l'instruction élémentaire ; prélever tous les ans un certain nombre de centimes di'parlementaux dont on for- merait un fonds commun ; pu d autres termes, appliquer à ce service le principe puissant de la centralisation. Toute autre marche ne produira jamais que des résultats incomplets , parce qu'elle ne pourra qu atténuer sans la détruire , la cause première du mauvais état de nos che- mins. Quel avantage n'y aurait-il pas aussi à faire exé- cuter ces travaux , d'après des règles uniformes et sta- bles, sous la direction de voyers intelligens , au lieu de les abandonner à linexpérience des maires de campagne, comme ils le sont aujourd'hui. Sans doute parmi eux il s'en trouve quelques-uns de fort éclairés 5 mais ce sont là d'heureuses exceptions sur lesquelles l'administration ne doit jamais compter. Au fond, un maire n est pas obligé d'être ingénieur; de savoir calculer des nivellemens et des pentes -, c'est là un art difl&cile qui exige des études particulières et beaucoup d'expérience. Aujourd hui , la viabilité communale est à-la-fois compromise par l insuf- fisance des ressources et par le mauvais emploi qu'on en fait. En remédiant , comme je lai indiqué, au premier de ces inconvéniens, on aura aussi remédié au second.
5a DE LA CENTRALISATION ADMINISTRATIVE
En cessant de nous occuper de la commune, pour reporter notre attention sur le département , il serait facile de faire voir par de nouvelles preuves , que ce que Ton peut reprocher à juste titre à Tadministration française , c'est de ne pas être assez centralisée , et non pas de l'être trop. Je citerai , par exemple , la distinction établie entre les routes royales qui sont à la charge de l'état, et les routes départementales à la charge des dé- parlemens, comme leur nom l'indique ; car c'est le dé- partement qui en arrête la construction et qui en paie la dépense, de même que celle des frais d'entretien. Qu'en résulte-t-il ? c'est que le plus souvent ces routes n'aboutis- sent qu'à des impasses, parce que les départemens limi- trophes de celui qui les a fait construire n'ont pas jugé à- propos d'en prolonger le parcours sur leur territoire. Si ces routes eussent formé une quatrième et dernière sub- division des routes royales , la direction des Ponts-et- Chaussées, qui en eût alors été chargée, ne les aurait en- treprises qu'avec l'intention de les prolonger jusqu'aux points extrêmes où elles doivent naturellement aboutir. Ainsi, c'est uniquement à l'absence d'unité et d'accord qu'il faut aussi attribuer ce qu'il y a d'imparfait dans le système de ces voies secondaires.
A d'autres égards , je crois qu'on laisse encore trop do latitude à l'administration départementale j ici la faute n'est pas dans l'institution , mais dans ceux qui l'appli- quent. Je voudrais . par exemple , que , chaque année, le ministre adressât aux préfets des instructions sur la ré- daction du budget départemental. Ce sont, comme je l'ai (lit plus haut , ces fonctionnaires qui en arrêtent le projet , et qui le soumettent ensuite à l'examen du conseil-général. Lorsque celui-ci l'a approuvé , il est transmis au ministre pour recevoir sa sanction. Dans ces instructions, le mi-
KN FRANCE. 6i
nislre rappellerait les véritables principes de Tadministra- tion ; il annoncerait , par exemple, qu'il refuserait son ap- probation aux travaux neufs que l'on voudrait entreprendre, quand on n'aurait pas pourru au prompt achèvement de ceux déjà commencés ; qu'il ne la donnerait pas davantage à l'ouverture de nouvelles routes, si le budget n'avait pas une allocation suffisante pour l'entretien des ancien- nes, etc. De cette manière, l'administration aurait une homogénéité qu'elle n'a pas encore, et dépendrait beau- coup moins des dispositions spéciales des fonctionnaires qui en seraient chargés. De très-grands avantages résul- teraient de cette direction uniforme et rationnelle imprimée aux départemens.
Veut-on encore un exemple des résultats utiles que Ton obtient quand on fait des applications nouvelles du même principe? On a institué récemment un inspecteur-gé- néral des prisons, près du ministère du Commerce et des Travaux- Publics. Ces belles fonctions ont été confiées à un homme animé d'une philantropie aussi éclairée qu'elle est sincère. Il visite successivement toutes les prisons de la France, qui ne sont pas seulement la demeure du cou- pable , mais aussi de l'innocence en prévention. Il recon- riait ce qui leur manque pour se rapprocher du régime normal-, il constate les améliorations qui y ont été faites. Il indique ensuite ces améliorations aux hommes honora- bles placés dans les commissions des prisons où elles n'ont pas encore été introduites. Grâces à l'utile influence qu il exerce , les maisons de détention seront un jour , en France , soumises à un régime à-peu-près uniforme. A cette époque , les négligences de Tadministration n'impo- seront plus une aggravation de peine aux malheureux détenus dans des lieux , dont linsalubrité donne souvent la mort à ceux qui n étaient condamnés qu'à une simple»
54 UE LA CEÎSTRALISATION A DAUMSTRÀTIVE
réclusion ; abus monstrueux contre lequel l humanité ne saurait réclamer avec trop de force. Toutefois le phil- antrope, dont je parle, me disait qu'en dépit de son zèle, ses efforts ne pourraient avoir un succès complet, que lorsqu'on aurait centralisé, pour ce service, un ou plusieurs centimes, dont le produit serait employé à venir au secours des localités trop pauvres pour pouvoir, avec leurs seules ressources , introduire dans leurs maisons de détention les améliorations indispensables.
Si nous cessons de nous occuper des administrations locales , pour nous élever dans une sphère plus haute et diriger notre attention sur 1 administration de létat , nous verrons que , sans la centralisation , il sera à-peu- près impossible d'en répartir également les charges. Quand le gouvernement aurait quelques mesures financières à prendre , il considérerait nécessairement les résistances plus ou moins fortes que pourraient lui opposer cer- taines localités qu'il chercherait à ménager, afin de ne pas multiplier ses embarras. De là des déterminations adminislralives qui n'auraient pas 1 équité pour base , mais seulement lintérét politique. Si la contribution fon- cière pèse encore assez inégalement sur le sol de la France, c'est son ancien morcellement qui en est cause. L'héritage des comtes de Paris, patrimoine de Hugues -Cape-t, se trouvait naturellement dans l'Ile-de-France et dans les pro- vinces qui en étaient les plus voisines. Il en résultait que , dans cette partie de la France , les rois de la troisième race étaient à-la-fois investis des droits de la souveraineté et des prérogatives ou privilèges de la suzeraineté féodale. Ils ne pouvaient y rencontrer d'autre opposition que celle de simples gentilshommes , par exemple des Montmo- rency, qui n'obtinrent une véritable importance politique que dans les troubles du seizième siècle , après la ruine
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de la grande féodalilé. Il n'en élall pas de même de la Normandie , de la Guienne , qui avaient des rois étrangers pour suzerains ; de la Bourgogne , de la Champagne , de la Provence , du Languedoc , de la Bretagne , gouvernées par des grands vassaux , qui n'étaient guère moins puis- sans que des rois. Aussi , dans leurs embarras , les fils de Hugues-Capet cherchaient surtout leurs ressources dans les fiefs de leur patrimoine 5 et ils ménageaient beaucoup les provinces dont ils craignaient les hostilités. Même lors- qu'ils se furent successivement approprié , par des guerres ou des alliances , le territoire des grands vassaux , ces provinces , qui étaient en partie protégées par des états , continuèrent à être mieux traitées dans la répartition des impôts que le reste de la France. Ces inégalités dans les charges publiques existaient encore au moment de la ré- volution ; elles furent trop négligées par l'Assemblée Con- stituante. Depuis , sous la restauration , les chambres ont fait d'heureux efforts pour les faire disparaître.
Et c'est le beau système , dont je viens de faire l'ex- posé, que nous voulons détruire 5 svstème qui a doublé tous nos moyens d'agression et de défense, en multipliant la force par la vitesse , et qui , malgré les antécédens qui le gênent , tend sans cesse à l'équitable partage des charges publiques. Sans doute il s'v trouve des ressorts défectueux ; il y manque quelques rouages. Il suffirait d y introduire ces rouages , de redresser ces ressorts ; mais non , enfans capricieux , nous aimons mieux tout détruire. Allons , met- tons-nous à l'œuvre; hàtons-nous de briser cet admirable mécanisme , sans savoir comment nous le remplacerons. Il a fallu une révolution radicale, une révolution san- glante pour le créer ^ on n'aurait pu y parvenir par toute autre voie ; n'importe , ne tenons aucun compte de nos ef- forts, de nos sacrifices, de nos malheurs passés. Et pourquoi
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cette haine si vive contre la centralisation ? parce que qui- conque écrit avec quelque habileté dans les journaux , parle avec quelque faconde à la tribune , a le pouvoir de nous passionner pour des mots-, et que ces mois nous pas- sionnent d'autant plus que les idées qu'ils rappellent sont vagues ou confuses. Encore si ceux qui écrivent contre notre organisation administrative avaient quelque autorité, mais non 5 ce sont des hommes presque tous étrangers aux matières dont ils s occupent, qu'ils n'ont eu ni la volonté ni le loisir d'étudier.
Le plus beau mécanisme de la nature , c'est sans contre^ dit celui du corps humain , avec ses nerfs , ses mille atta- ches, ses tubes innombrables. Rien de superflu, rien qui y manque 5 tout y est accord , harmonie , unité. Assuré-^ ment, c'était une grande pensée que de vouloir aussi faire converger toutes les forces du corps politique vers un centre commun ^ d'en combiner toutes les parties 5 de faire en sorte qu'elles secondassent réciproquement leur action ; d'imprimer à tout un état la vie d'un seul homme. Cette pensée ne pouvait venir que dans un siècle éminemment éclairé 5 car la barbarie divise : c'est la civilisation qui rapproche et qui combine. On a vu que , dans mon opi- nion , la centralisation loin d être exagérée en France , n'y était pas assez complète ^ et c'est, je crois , ce que j'ai établi plus haut, par des preuves sans réplique. Si, ce- pendant, on pouvait transiger avec ses adversaires-, si en sacrifiant une partie de ce système, on parvenait à sauver le reste , il ne faudrait pas certes hésiter à le faire dans Tin- lérêt du pays.
Remarquons toutefois ce qu'il y aurait de bizarre et d'inopportun dans ces transactions. Quoi ! nous consenti- rions à modifier ce que l'Europe envie et ce qu elle cher- che à imiter! Le royaume de Wurtemberg, qui prend
EN FUAINCE. 57
presque toujours l'initiative , en Allemagne , pour toutes les mesures utiles , se l'est approprié presque entièrement; car Tédit de 1822 n'est guère que la codification de nos lois, de nos décrets, de nos ordonnances sur l'administra- tion départementale et communale. La Prusse l'a conservé avec notre législation civile , dans ses provinces rhénanes ; et leurs habitans considèrent le maintien du régime fran- çais comme une sorte de compensation des charges dont elle les accable. En Angleterre , les tètes puissantes qui se trouvent dans les rangs des radicaux , ne cessent de pré- coniser ce beau système , et de demander qu'on substitue nos fonctionnaires salariés à cette aristocratie bourgeoise et hautaine, qui y ont constitué partout les fonctions gra- tuites. Ils le demandent dans l'intérêt de l'égalité et même dans celui de lintégrité de la gestion des deniers commu- naux et de ceux des comtés. Ou je me trompe fort, ou, dans un avenir prochain, ces réclamations seront entendues. Aujourd'hui que la Grande-Bretagne a réformé sa loi élec- torale , elle ne peut pas tarder à modifier ses lois admini- stratives. Si la réforme de cette loi ne devait pas avoir de conséquence , il eût sans contredit été inutile de l'entre- prendre. Presque toujours les lois politiques ne sont que des moyens pour arriver à un but, et non pas le but lui- même.
Sans contester les avantages du principe de la centra- lisation d une manière spéculative , on observera peut-être que plus le pouvoir quelle crée est étendu, plus il est dangereux , s'il est confié à des mains incapables ou mal in- tentionnées, et qu'aujourd'hui il n'existe pas assez de garan- ties qu'il sera toujours remis à des mains habiles et pures. Cette objection viendra sans doute de ceux qui ont une foi implicite dans les produits de l'élection. Je répondrai qu'à toute force il serait possible de maintenir le principe de la
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centralisation, alors même que tout serait constitué par des assemblées électorales : la commune , le département , les maires , les préfets. Un régime analogue avait été créé par la constitution de Tan ÏII. 11 existait alors , dans chaque dé- partement, des districts formés par l'élection populaire , et placés cependant sous les ordres de l'administration centrale qui était aussi le résultat de Télection. Seulement les attri- butions étaient mal réparties entre ces divers corps , comme l'atteste la détestable administration de cette époque. Ce ne fut que sous le consulat qu'on comprit la hiérarchie qui devait exister entre les divers pouvoirs administratifs.
Au surplus que craint-on ? Peut-on supposer qu'il fût loisible au pouvoir suprême de conserver long-tems des fonctionnaires infidèles ou inhabiles? Ces fonctionnaires ne sont-ils pas d'ailleurs sous la surveillance de corps in- dépendans formés par l'élection ou qui vont l'être ? ne sont- ils pas également sous celle d'une opposition tracas- sière et hostile? Certes, je crois peu à la sincérité de nos ombrages républicains. En général, on n'attaque le pouvoir confié à autrui que par dépit de ne pas l'avoir soi-même ; mais un public malin ou indifférent ne cherche pas à se rendre un compte fort exact du principe des hostilités di- rigées contre l'administration ; et très-souvent il s'en amuse d'abord , sauf à les réprouver ensuite, quand il en a cal- culé la gravité. Si donc la diffamation peut quelquefois ébranler l'autorité dans les mains les plus droites , com- ment des récriminations légitimes ne la feraient-elles pas tomber de mains impures ou incapables ?
Cette espèce de malveillance contre elle est devenue si générale, qu'elle se retrouve quelquefois jusque dans la majorité de la chambre des députés, cette majorité ani- mée cependant d'un sentiment si conservateur ; que la ])rcsencc de rOmeule ferait Irémir tout entière, non pas de
En FiiAwcK. Sy
crainte, mais d'indignation. On a pu apercevoir des traces de cette disposition hostile, dans la discussion de la loi sur l'organisation départementale. C'est elle sans doute qui a fait décider que les préfets ne seraient pas présens aux dé- libérations des conseils-généraux. Que pourrait-il résul- ter de cet amendement s'il recevait la sanction des deux autres pouvoirs? Sur beaucoup de points de la France, il déterminerait infailliblement les plus grands embarras administratifs. Comment des hommes , quelque éclairés qu'on les suppose , mais qui ne s'occuperaient de ladmi- nistration départementale que sept ou huit jours par an, sauraient-ils en rédigeant leurs délibérations , si elles sont d'accord avec les immenses archives de notre législation. Souvent il suffirait d un mot pour les rendre nulles, et ajourner d'une ou de plusieurs années l'exécution des pro- jets les plus utiles. D'ailleurs, la présence d'un préfet, dans le sein d'un conseil-général , est le meilleur moyen de vé- rifier sa valeur, de le jauger , si je puis ra'exprimer ainsi. Dans l'intervalle des sessions départementales, il peut, jus- qu'à un certain point , masquer son insuffisance avec l'ha- bileté de ses bureaux ; mais il n'aura pas cette ressource devant un conseil-général. Celui-ci constatera sa nullité 5 et dès qu'une fois elle sera reconnue , le pouvoir suprême n'aura plus ni le désir ni la volonté de le maintenir.
Et c'est une autorité si affaiblie dont on craint les écarts ! Par la plus étrange des exceptions , aujourd'hui le pou- voir est , en quelque sorte , placé hors du droit des gens 5 car il y a à-peu-près impunité pour quiconque le brave. Voudrait-il répondre aux diatribes imprimées dirigées contre lui ? Mais ce serait se commettre dans des luttes sans dignité, et d'ailleurs, en rédigeant des factum person- nels, il consumerait le tems qu'il doit à des intérêts gé- néraux; Que s'il provoque les répressions de la justice.
DO DE LA CEKTRALISATIOJV ADMINISTRATIVE
comme une magistrature accidentelle, telle que le juri, ne peut établir de jurisprudence , quelque fondée que soit sa plainte , il y a nécessairement la plus grande incerlitude sur le succès qu'elle doit avoir. Il peut également se trou- ver en présence d'un juri dont la majorité participe aux passions qui se seront soulevées contre lui ^ ou , plus pro- bablement encore, devant un juri intimidé par la violence de ces passions qui pourraient poursuivre ses membres jusque dans le foyer domestique, quand ils y seraient re- venus.
Avant de finir, répondons encore à une dernière ob- jection , l'une de celles qu'on reproduit le plus, et que sa bannalité même fait admettre , sans examen , par de bons esprits, comme chose jugée. Notre système administratif a fait, dit-on, de Paris, une espèce d'abime où vient s'en- gouffrer toute la richesse du pays , et qui en dévore la plus pure substance. De là, pour me servir de la phrase en circulation , une tète monstrueuse plus forte que le corps auquel elle est attachée. Examinons le mérite de cette objection avec des chififres.
Le budget ordinaire de l'état peut être évalué en nom- bres ronds à 1,000,000,000 fr. Sur cette somme, /\S ou 5o millions sont payés par les produits du domaine et par quelques autres branches de revenu. Le reste, 960 mil- lions , est acquitté par l'impôt. Si les trente-trois millions d'habitans qui forment la population de la France, partici- paient également aux charges de son budget, chacun verse- fait environ 28 fr. dans les caisses du Trésor, ce qui ferait une moyenne de 2,800,000 fr. par groupe de 100,000 in- dividus. Voyons maintenant ce que paie le département de la Seine, et si sa cote contributive est au-dessus ou au- dessous de cette moyenne. Nous sommes forcés d'opérer ainsi, parce que le budget se résume par départemens , et
EN FRANCE. 6l
non par villes. C'est au reste le mode le moins favorable à notre argumentation ; car quoique la population de Paris représente les 7/9*' de la population totale du département de la Seine, la moyenne de la contribution que paie la capi- tale se trouve amoindrie par les 200,000 habitans qui occu- pent le reste du département et qui paient une cote bien moins forte que les habitans de Paris.
Francs.
Contribution directe 26,45o,ooo
Contribution indirecte 28,654,000
Produit de l'enregistrement sans le domaine 24>ooo»ooo
Postes. 8,565,000
Loterie 3,4o2,ooo
Total. . ." 91,071 ,000
La population du département de la Seine étant de 935,108 amcs, la moyenne de la contribution que paie chaque habitant y est par conséquent de 97 fr. environ , c'est-à-dire 69 fr. de plus que la moyenne des contribua- bles de la France. Mais, à ces 91 millions, il faut ajouter encore sa part dans les perceptions des douanes. Ceci est sans doute fort difficile à évaluer, et l'on ne peut guère , à cet égard, raisonner que par analogie. Il serait inutile d'obser- ver qu'on commettrait la plus grave des erreurs en suppo- sant que ce sont les ports ou les points des frontières de terre où s'acquittent les droits de douane qui les paient ; car ils n'en font que l'avance. Ces droits ne sont payés dans 1.1 réalité que dans les lieux où l'on consomme les articles qui les ont supportés ou qui produisent ceux sur lesquels sont prélevés des droits d'exportation. Je ne puis, à cet égard, donner aucun chiffre précis; mais supposons que la part du départen\ent de la Seine dans les perceptions des douanes , soit dans le même rapport que celle qu'il prend
Gl DE LA. CENTRALISATION ADMINISTUATIVE
à l'ensemble des autres contributions , c'est-à-dire du lo', et celle conjecture ne doit pas être éloignée de la vérité , le produit total des douanes étant de i5i,8oo,ooo fr. , les contribuables parisiens verseraient dans les caisses de cette administration une somme de 1 5, 180,000 fr. , qui, jointeàcelleci-dessus, donneraitunlolalde 106,000,000 f. Il en résulterait qu'à Paris ou dans le département de la Seine, la moyenne de la cote contributive d'un gi^oupe de 100,000 individus, serait de 10,600,000 fr. , c'est-à- dire cinq fois plus élevée que la cote moyenne du reste de la France. Cela posé , on voit que la capitale, loin de dé- vorer la substance du pays , lui donne au contraire une part de la sienne.
On me répliquera peut-être que Paris ne paie des con- tributions aussi fortes qu'à cause des dépenses énormes qu'y fait le gouvernement, et de l aisance qui en résulte pour un grand nombre de personnes qui ont part à ces libéralités. \ érifions encore cette assertion avec des cbif- fres. Comme me le disait dernièrement une personne non moins élevée par la supériorité de ses lumières qu'elle l'est par celle de son rang, quoique l'on prétende que l'on dispose des chiffres comme l on veut , c'est encore le meil- leur moyen de vérifier les faits. Voici en nombres ronds, les fractions seraient inutiles, les dépenses que détermine à Paris le siège du gouvernement.
1' raucs.
FJsle civile 1 5, 000, 000
Chambres des Pairs et fies Députés 1,168,000
Conseil d'Ktaf 483, 000
Cour (les Comptes 1 , 1 24,000
Cour de Cassation 791,000
Institut de l'iaiice 492.000
 reporter i 7,o58,ooo
KN FRAKCTÏ. (î/î
Francs.
Report 1 7,o58,ooo
Chancellerie de la Légioii-d'IIoiineur 225, ooo
Ministères de la Justice et des Cultes 710,000
— Affaires étrangères 726,000
— Instruction publique 1 i5,oot)
— Intérieur 586, ooo
— Travaux publics 1,775,000
— G uerre 2,101 ,000
— Marine 969,000
— Finances 6, 564, 000
— Subvention des Tliéâtres 1,000,000
Total 5i,g5o,OQO
Il est possible sans doute que , dans cette évaluation sommaire , j'aie omis quelques articles de dépense que notre régime administratif fait faire à Paris. Mais ils doivent être peu considérables, et n'élèveraient que d'une manière insignifiante le chiffre que je viens de poser ; on conçoit que je n'ai pas dû y comprendre les dépenses qui auraient lieu à Paris, alors même qu il ne serait pas la capitale du royaume.
On ne suppose pas sans doute que cette somme de 35>,ooo,ooo fr. rentre tout entière au trésor par l'impôl. Suivant une estimation à laquelle on accorde quelque cré- dit , le budget de l'état absorberait le quart environ du revenu total de la France. Si cette évaluation -^st exacte , ceux qui participent à la distribution de cette somme , ne doivent guère verser, dans les caisses de Tétat, que huit millions. Ainsi donc notre système administratif ne con- tribuerait que d'une manière bien faible à l'élévation du produit des divers genres d'impôts dans la capitale.
Au surplus le chiffre des dépenses gouverncmenlaks qui s'y font n'éprouverait qu'une réduction très- légère, (juand bien même notre système administratif serait mo-
64 HE LA CENTRALISATION ADMINISTRATIVE
difié. Assurément, on ne voudrait pas que le gouverne- ment allât tenir ses étals, comme les rois du quinzième et du seizième siècles, à Tours, à Blois , à Bourges, etc. Ainsi donc, les dépenses que les deux chambres occa- sionent, auraient toujours lieu à Paris. Il en serait de même de celles du conseil d'état, de la cour de cassation, de la cour des comptes, de l'institut, de la chancellerie de la Légion-dHonneur, etc. Les bureaux de la guerre, de la marine , des affaires étrangères , du trésor . devraient toujours se trouver réunis dans la capitale. Ce sont , si je puis m'exprimer ainsi , des ministères politiques que tous les gouvernemens centralisent, quelle que soit la va- riété de leurs formes, les Etats-Unis , la Grande-Bretagne comme la France. Il n'y aurait donc de réduction possible que dans les ministères de l'intérieur, du commerce , de l'instruction publique et peut-être de la justice. Leurs dépenses réunies s'élèvent à 3, 000,000. Supposons quon les diminue de moitié , par suite des modifications qu'on ferait subir à notre organisation administrative, alors il y aurait i,5oo,ooo fr. de moins dépensés, chaque année , à Paris ; et c'est pour arriver à un si mince résultat que l'on courrait la chance de bouleverser tout le pays, en 1 exposant aux éventualités d'une si scabreuse expérience ! Si on demande à quelles sources Paris va puiser les sommes qu'il verse en si grande quantité dans les caisses de l'état; par quelles voies il se les procure ? Je répondrai par l'activité de son commerce, par les richesses que crée sa puissante industrie. Ici nouvelles plaintes sans doute de gens qui abordent étourdiment les plus hautes questions admini- stratives , sans avoir les premières notions de l'économie politique. Ils s'écrieront que c'est aux dépens de l'indu- strie des provinces que celle de Paris s'est formée. Quoi ! aimerait -on mieux que cette population laborieuse qui
KM FRANCE. 65
habite maintenant nos faubourgs , ressemblai à cette plèbe romaine, à laquelle il fallait donner du pain et des spectacles pour qu'elle laissât la paix au monde. Ignore-t-on que la production sur un point, quand elle est intelligente , la détermine toujours sur d'autres ? Mois- sonne-t-on le froment dans les rues de Paris ? y cullive- t-on la vigne ? Ces valeurs que crée sans cesse son in- dustrie , ne vont-elles pas en partie payer les produits des villes et des campagnes de nos provinces? Cela est si vrai que la population de beaucoup de ces villes s'est augmentée dans une proportion bien plus forte que celle delà capitale. Dans un petit nombre d'années, la popula- tion de Lyon a grandi de 5o p. o/o ; cependant , en même tems et à ses portes , un village devenait , par l'industrie cotonnière , une ville florissante , et en quelque sorte le Manchester de la France -, et, un peu plus loin, sur les dé- bris d une bourgade inconnue , s'en élevait le Birmin- gham, Saint-Etienne, qui associe les industries les plus diverses, qui façonne le fer et la soie, et qui fait également des rubans et des câbles. Au surplus il serait facile de prou- ver que Paris, loin d'être, comme on le prétend, une tète monstrueuse pour un corps qu'il affaiblit, est au con- traire relativement, au chiffre de la population de la France, une des capitales les moins considérables de l'Europe. En effet, Londres, qui a maintenant plus de 1,600,000 âmes , n'est plus une ville ; c'est une province couverte de maisons. Sa population est , à l'égard de la population to- tale des trois royaumes, comme i est à i5
Celle de Rome — i — 10
— de Constantinople — i — 11
— de Lisbonne .... — i — i3
— d'Amsterdam .,.. — ..., i — i8
— de Copenhague, . — i — 20
n. 5
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— de Bruxelles — i — 3o
— de Stockholm. ... — i — 39
— et de Paris, seulement — i — 44
Berlin se trouve à-peu-près dans le même rapport que la capitale de la France. Il n'y a guère , dans toute l'Eu- rope, que les capitales de 1 Autriche, de la Russie et de l'Espagne , dont la population soit dans un rapport plus faible que celle de Paris , avec la population totale des pays auxquels elles appartiennent. Observons en passant que la Russie et l'Espagne, placées aux deux points extrêmes de l'Europe , en sont à tout prendre les pays les plus pau- vres. Quant à l'empire d'Autriche , il est formé d une nombreuse agrégation de principautés et de royaumes qui ont tous des capitales particulières ^ ce qui explique le chiffre assez faible de la population de Vienne.
Il résulte de ces observations et de ces chiffres, qu'il faut encore, bon gré mal gré, renoncer à celte asser- tion étourdie que Paris vit aux dépens de la France dé- partementale , comme on a renoncé , l'an dernier , à la phrase des gouvernemens à bon marché. C'est une phrase faite de moins, ce qui est sans doute une perte pour ceux qui ne sont pas dans l'usage d'en faire eux-mêmes; mais sans doute on en trouvera d'autres qui pourront de nouveau mettre Terreur en circulation, jusqu'au moment où on voudra prendre la peine de s'en rendre un compte sérieux. Au fond , les grandes villes sont un des principes les plus actifs de la richesse des nations, comme elles en sont la garantie et la preuve. Je crois même que Ion pour- rait juger du degré de prospérité d'un pays par le rapport plus ou moins fort de sa population urbaine à sa popula- tion rurale. C'est en Angleterre , c'est en Hollande que ce rapport est le plus élevé; et, relativement à leur popula-
EN FRANCE. 6^
lion , ce sont sans conlrcdit les deux pays les plus riclies du monde. Ce n'est guère qu au sein des grandes villes ou dans leur voisinage immédiat , que se développent les pro- diges de l'industrie manufacturière. Or, je ne crois pas que l'industrie agricole , si on excepte celle des tropiques, qui est à part , ait jamais suffi pour fonder la prospérité d'une nation. Voyez plutôt la Pologne ! Ses plaines im- menses sont couvertes d'une riche couche de terre végé- tale. Un habile observateur anglais , M. Jacobs , affirme que les procédés agricoles y sont , à tout prendre , plus avancés qu'en France. Mais, à part Varsovie et Wilna, elle n'a pas de grands centres de consommation et de produc- tion 5 et sa population révolte tous les sens par sa misère et sa malpropreté, au sein des moissons les plus florissantes.
Je m'arrête ici; car je ne dois pas oublier que j ai voulu faire un mémoire et non pas un livre. J'ai dit au reste toutes les raisons que j'avais à faire valoir en faveur du système que je défends. Je le répèle , ce n'était pas un parti pris de me rallier à ce système -, je n'en ai reconnu les avantages que par des épreuves journalières. J'ai cru devoir en mettre les résultats sous les yeux du public , comme précédemment j'avais aussi publié, dans un mé- moire spécial , les idées que m'avait suggérées la part que j ai prise, pendant quelque tems , à l'administration de Paris. D'ailleurs j'ai également signalé les avantages et les imperfections de notre organisation administrative ; et loin de me laisser dominer par des préoccupations de mé- tier, on a vu que je ne pensais pas qu'on dût donner aux fonctions que je remplis, des pouvoirs plus étendus que ceux qui leur sont déjà attribués.
Je crois qu'en général , les hommes chargés des hauts emplois de ladministration , feraient bien de constater de la même manière les phénomènes qu'ils observent ou
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les réflexions que ces phénomènes leur font faire. En procédant ainsi , leur expérience ne serait pas perdue pour Tavenir, et ils contribueraient à donner une impulsion plus forte aux progrès de la science adminislraîive. Que de grandes vues , que de projets utiles sommeillent dans les cartons des bureaux ! sommeil dont rien ne poura dé- sormais les sortir; la publicité les eût empêché d'être perdus pour le pays. Si on fait quelques objections plau- sibles aux vues que je viens d'exposer , et aux considéra- tions que j'y ai jointes , jy répondrai, comme naguère je répondais à des hommes diversement célèbres , qui contestaient l'exactitude de mes calculs sur les finances des États-Unis. C'étaient là de nobles adversaires; des com- bats à armes courtoises qui honorent, quelle qu'en soit l'issue. Quant à ceux qui attaquent par l'injure ce qu'ils ne peuvent détruire par la raison , 11 n'y a à leur opposer que le silence.
INFLUENCE EXERCÉE PAR WALTER SCOTT
>L'R LA KICUESSE,
LA MORALITE ET LE BONHEUR DE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE.
Ce n'est point sous le rapport littéraire qu'il me semble utile aujourd'hui d'analyser le génie de Walter Scott. Nous abandonnons celte tâche à de plus habiles que nous. Il nous suffira d'observer quels ont été les efifets positifs de ses créations brillantes sur la société au milieu de laquelle il a vécu , et jusquà quel point on peut le regarder non plus seulement comme un homme de génie, mais comme un bienfaiteur de l'humanité.
Cette question a été rarement soulevée. La critique s'est attachée à l'observation des arts en eux-mêmes j et en les rapportant à un type idéal et convenu , elle s'est rarement occupée des modifications qu'ils font subir à la société , des richesses nouvelles mises en circulation par les pro- duits de l'intelligence , réalisés , soit sous la forme poé- tique, soit sous la forme pittoresque et musicale. Il est résulté de cet oubli , que certains économistes politiques , gens frivoles et qui se croient profonds , ont, en général, considéré ce talent comme une brillante et passagère au- réole, comme une excroissance agréable, mais inulile, comme un objet d'amusement sans valeur philosophique.
Eji effet, Cervantes, Molière et Shakspeare n'ont- pas élevé de manufactures dont les produits aient alimenté de
^o i>Fi ^r,^CE exercée par wai.ter scott
populations tout entières; et dans le budget des finances d'un peuple , il est difficile de porter en ligne de compte, comme capital reproductif, le génie de Scott ou celui de Byron. D'après le même système, les admirables recher- cbes de Locke , les traités de morale de Franklin , et tout ce qui a éclairé ou élevé les intelligences , ne se trans- formant pas matériellement , et sous les yeux de lobserva- t&ur, en lingots, en guinées, en schellings et en pences, on devrait bannir rigoureusement des états bien administrés ces oisifs qui écrivent et qui pensent pour nous. Cepen- dant il nous semble que le sacerdoce de la pensée est , de toutes les professions, la plus puissante en richesse, la plus féconde en résultats qui accroissent le bien-être de tous. Il est vrai que cette supputation n'est point facile; mais toutes les sciences expérimenlales qui s'occupent de l'homme ont le même inconvénient; les bases sur lesquelles elles reposent semblent vagues , alors même qu'elles sont fixes et certaines. Pour calculer avec exacti- tude l'influence économique des hommes de génie sur la ci- vilisation , il serait nécessaire de porter en ligne de compte, d'abord la richesse positive que la vente de leurs ouvrages met en circulation , puis la reproduction de cette richesse (jue les imitateurs de leur génie doublent et triplent en- core; le mouvement social qu ils impriment, les nouvelles richesses créées par l'amour du travail et Tactivité intellec- tuelle qu'ils répandent. Sous ce rapport, le pouvoir d'un grand écrivain est si vaste , qu il échappe, on peut le dire, à tous les calculs. Si l'on prend Shakspearepour exemple, on verra jusqu où s étend cette influence, qui embrasse l'horizon d'un immense avenir.
Shakspeare soutenait un petit théâtre , qui lui rap- portait de quoi vivre, et dont les profils le mirent à même d'acheter, sur ses vieux jours, quelques acres de terre et
SUR LE BONHEUR DE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. "] l
une pelile maison dans son pays nalal. Après sa morl, lors- que son inlelligence, méconnue de ses contemporains , commença à se faille comprendre et sentir, non-seulement le théâtre de son pays fut alimenté constamment par le fruit de ses travaux, mais une foule d'autres branches d'industrie lui durent une prospérité nouvelle. Que l'on compte, s il est possible, les acteurs qu'il fit vivre, les hommes attachés au matériel de la scène, les peintres qui traduisirent en décorations les pensées du poète, les gra- veurs occupés à reproduire ses œuvres, les imprimeurs et les libraires qui consacrèrent à un seul écrivain de nom- breuses et lucratives éditions, les artistes de tout genre qui métamorphosèrent la même pensée philosophique en tableaux, en opéras, en romans, en dissertations criti- ques , en recherches savantes et minutieuses sur l'époque où vivait Shakspeare, sur les sujets de ses drames, les per- sonnages de ses pièces, ses contemporains, ses amis, sa vie privée , ses goûts , les modèles qu'il étudia et les au- teurs qui l'imitèrent.
Le calcul ne serait même point exact, si l'on oubliait de suivre dans les contrées étrangères l'influence de ce grand homme. La même impulsion qu'il a donnée à la Grande-Bretagne s'est propagée en Amérique , en France , en Italie et jusqu'en Espagne ; elle a surtout été puissante en Allemagne, où tout une bibliothèque d'œuvres, dont quelques-unes sont remarquables , a été consacrée au seul Shakspeare. Comme créateur de richesses , l'homme de génie l'emporte sur le plus riche manufacturier , sur le banquier le piuj habile. On ne peut le comparer qu'à l'inventeur d'une machine , telle que la machine à va- peur ou celle d'Arkwright pour filer le coton ; encore est-il vrai de dire que la richesse produite par un nou- veau mécanisme est nécessairement plus restreinte dans
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ses effets éloignés que celle dont un homme tel que Shaks- peare est le créateur et le père. Où s' arrêtera cette pensée ? Quelle borne trouvera sa fécondité? Elle redevient fertile après deux siècles écoulés 5 car, il ne faut pas s'y tromper, c'est la pensée de Shakspeare qui a fait Walter Scott.
Que les écrivains consciencieux et sévères, livrés aux études positives , respectent donc , non-seulement comme de brillans phénomènes, mais comme d'utiles travailleurs, ces hommes dont la haute intelligence semble n'avoir au- cun rapport avec la sphère des intérêts matériels. Mécon- naître leur influence sur la richesse sociale , c'est ignorer que la pluie est féconde parce qu'elle tombe de haut. Non- seulement ils créent la richesse , mais encore ils entretien- nent les ressorts sans lesquels nulle richesse ne serait utile. Les grandes idées morales qui émanent de tous les bons écrits contribuent à l'activité qui fait l'aisance sociale , et à l'industrie qui l'entretient dans une proportion difficile à supputer, mais impossible à ne pas reconnaître. Entre toutes les causes qui ont poussé dans leurs voies d'amélio- ration et d'agrandissement si rapide les républiques de l'Amérique du Nord, qui ne conviendrait que les écrits de Franklin occupent une place importante? L'eau qui tombe de l'arrosoir du jardinier fait germer et fleurir la plante qu'elle humecte^ mais la rosée du ciel, impercep- tible et impalpable dans sa chute , n'est pas moins néces- saire aux progrès de la végétation.
Revenons à Walter Scott. Les services positifs et maté- riels qu'il a rendus à la société de notre tems, d'une ma- nière directe ou indirecte, sont en grand nombre. C est lui qui, le premier, découvrant et mettant en œuvre la Ijeauté poétique de nos premiers tems , des âges héroïques de l'Europe, s'est lancé dans cette carrière de recherches et d'éludés. Ce ne serait point tomber dans l'exagération que
Stn LE BOMIELR DE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. J 3
d attribuer à Waller Scott , et à lui seul , le grand mou- vement des arts vers l'étude plus approfondie du moyen- âge. Les formes grecques, qui n'ont aucun rapport avec nos mœurs septentrionales et nos idées chrétiennes , avaient, depuis le dix -septième siècle, insensiblement usurpé une place et un rang qui ne leur appartenaient pas. A la voix de Tenchanteur, à l'apparition du génie féodal évoqué par Walter Scott , un renouvellement inat- tendu s'opéra dans toutes les branches de lart : non-seule- ment des imitateurs nombreux firent gémir la presse , mais les costumes, mais la décoration intérieure des apparte- mens, mais le style d'architecture, mais la fabrication des meubles et celle des porcelaines et des tapisseries séloi- gnèr€nt des types grecs pour retourner au style gothique , ou à son imitation plus ou moins heureuse. Des colonnes de chiffres, armées de milliards , ne suffiraient pas à don- ner le total de celte richesse industrielle mise en mouve- ment par un seul esprit.
Que l'on ne dis'f pas que nous raisonnons sur une hypothèse, et que ce goût nouveau pour le moyen-âge résulte de causes étrangères au génie de Walter Scott. Avant lui , et même de son tems , des antiquaires fort instruits , des poètes assez habiles , des écrivains qui ne manquaient ni d'instruction, ni d'élégance, essayaient de remettre en honneur les vieilles coutumes de lEurope moderne. On peut citer entre autres le piquant Horace Walpole , le savant Striitt, et en France, MM. de Châ- teaubriant et Marchangj. Nul d'entre eux n'avait pu dé- terminer ce mouvement , que la publication des poèmes et des romans écossais décida en Europe.
Ne voit-on pas que la naissance et le développement du génie n'est pas seulement un événement littéraire, mais bien un événement social.^ Peut-être même est-ce
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lui seul qui remue dans ses dernières profondeurs toute la masse des institutions et des idées. Il est singulier que les œuvres de Tesprit n'aient été considérées jusqu'ici que comme de frivoles amusernens, et que l'on n'ait calculé ni leur influence sociale , ni l'action qu'elles ont exercée sur la richesse des nations. Un économiste moderne vous dira que la civilisation de la Grèce antique était tout entière dans l'invention de la charrue ; un critique vous appren- dra comment Homère a décidé de toute la civilisation in- tellectuelle de la Grèce ^ mais l'un et l'autre oublieront de vous dire que l'industrie matérielle , les arts plastiques , l'architecture hellénique , doivent plus à Homère , à sa gloire et à ses écrits , qu'à tous les hommes dont les noms remplissent les annales grecques. Comme cette in- fluence de l'esprit sur la civilisation , sur le commerce et l'industrie, n'agit pas d'une manière directe, une frivolité trop commune la néglige et l'oublie. On sépare en deux classes les célébrités et les talens. L'homme d'intelligence est porté à mépriser l'homme d indus l/ie, et l'homme d'in- dustrie à dédaigner l'homme d intelligence. Il est tems d efTacer cette distinction , qui n'a rien de vrai et qui est devenue fatale à plus d'un peuple.
A la moralité est attaché le travail , et au travail , la ri- chesse. Le moraliste, non celui qui, renfermé dans une abstraction froide, n'embrasse et n'enlraine aucune masse de lecteurs, mais celui qui a ses auditeurs, son cercle, ses amis , son assemblée européenne ^ celui-là fait de la ri- chesse, car il fait du travail. L'homme qui refuserait à P'énélon sa place parmi les bienfaiteurs de la France , qui ne reconnaîtrait pas quels germes d'idées fécondes ce grand écrivain a jetés au hasard, et comme sur une terre stérile, au milieu du grand siècle de Louis XIV-, celui qui ne verrait pas que les idées économiques du dix-huitième
SL'll LE BOJNHEtll HE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. ^5
slt'clo, mères des changemens opérés pendant la révolu- lion, datent de ses écrits et de ceux de Vauban, ne lui rendrait pas justice. Jugez Waltcr Scott comme moraliste utile et actif, comme producteur de moralité et de vertus , c'est-à-dire de travail et de richesses. Comparez son in- fluence pratique avec celle des moralistes systématiques, même avec celle des professeurs de morale , qui ont le rôle le plus beau et le plus facile à jouer, et qui , du haut de la chaire , donnent à leurs auditeurs des leçons que Tautorité de Dieu consacre. Cette leçon, placée dans un discours écrit ou parlé, n'a qu'une puissance secondaire 5 mais qu'on la jette dans le drame , mais qu'elle vire dans des person- nages , mais qu'elle se réalise dans les scènes animées que le génie éternise, vous verrez quel sera son pouvoir!
Sont-ce nos universités , est-ce notre clergé qui , depuis un demi-siècle, ont modifié la moralité populaire? Non -, ce sceptre, cette baguette magique ne leur appartiennent plus. Au seizième siècle , et jusqu'à la fin du dix-septième, du tems de Luther , de Knox , de Bossuet , cette royauté in- tellectuelle , affermie par la puissance de l'idée religieuse , n'était pas tombée des mains sacerdotales. D'autres l'ont saisie -, aujourd'hui , le sacerdoce véritable est ailleurs : la valeur réelle des prédications a perdu une partie de son poids dans toute l'Europe , grâce aux abus qu'en a fait le clergé, et à lidée généralement répandue que 1 antique apostolat est devenu un métier et une branche de com- merce. D'ailleurs , la gravité de la forme , répulsive pour tant d'intelligences frivoles et amoureuses de plaisir, ne permet ni aux sermons de Blair, ni à ceux de IMassillon, ni aux théories froidement développées par Locke, de saisir toutes les intelligences, de s'emparer de tous les es- prits , de s'insinuer dans tous les fondemens de la société
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el de planer sur son faite. A la voix du magicien écos- sais , cent mille familles réunies et attentives quittent leurs occupations de chaque jour, et boivent à longs traits les préceptes cachés de moralité douce, de justice et d impar- tialité contenus dans ses pages. Ces pages toutes puissantes pénètrent dans la boutique, dans l'atelier, dans le salon du palais , dans le boudoir de la jeune femme , sous l'o- reiller de l'étudiant, et jusque dans la demeure du vice, où elles vont répandre à son insu quelques influences salu- taires. Que les collèges et les universités épurent les mœurs des générations, c'est ce dont on peut douter. Mais ce grand collège des hommes de génie, dont "W aller Scott a été le chef pendant quarante années ; cette grande école du monde, qui a pour professeurs tous les lalens et pour élèves toutes les nations , l'emporte sans doute en influence bienfaisante sur les universités répandues à la surface du globe.
Clergé orthodoxe et clergé dissident, moralistes systé- matiques et philosophes déclamateuFS , hommes politiques et philantropes, que tous ces missionnaires de 1 humanité se réunissent et tentent un efFort commun :, ils verront que Walter Scott les a précédés , el qu'avant eux il a répandu les principes d'une moralité simple et sévère ; qu'avant eux il a prêché la vérité , la bienveillance , le pardon et la jus- tice sous les tamarins de Ceylan , sous les vérandahs de l'Inde, dans les solitudes des Alpes , dans les savannes du monde occidental , dans les cités bourgeoises de TAlle- magne et dans les chaumières de France. Il a fait le monde entier tributaire de ses idées bienveillantes , charitables et philantropiques ; sans parler de son action sur son pays natal , dont il a amélioré le goût , calmé l'irritation poli- tique, exercé lintelligence et activé l'imagination. Un es-
SUR I.E BONHELR DE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. ^^
pace (le dix-huit années lui a suffi pour cela; moins d'un quart de siècle pour une influence qui s étendra jusque dans un avenir bien éloigné.
Mais c'est surtout en Ecosse que cette puissante in- fluence s'est fait sentir. Que n a-t-il pas fait pour nous et sous le rapport moral et' sous celui de notre prospérité matérielle; non-seulement nos retraites montagneuses ont répété l'écho mélodieux de la civilisation , non-seulement les classes les plus sauvages de ses concitoyens se sont ani- mées à ses accens d'une vie plus poétique et d'un nouvel enthousiasme ; non-seulement il a créé de nouvelles ri- chesses et excité l'activité industrielle de ses concitoyens : mais les hommes qui tiennent entre leurs mains nos destinées, les maîtres de notre liberté, ceux qui peu- vent à leur gré nous donner la pauvreté et l'opulence, ont senti leurs préjugés s'éteindre, un intérêt plus vif en notre faveur éclore dans leurs âmes , une sympathie plus puissante les attacher à nous. Depuis quand les yeux de lEurope sont-ils fixés sur nous ? quel est celui qui a fait de l'Ecosse le pays poétique par excellence? A ne considérer l'apparition de Walter Scott que sous le rapport écono- mique , l'or et l'argent n'ont-ils pas coulé à flots chez nous ? Nos manufactures ne se sont-elles pas ranimées ? Les voya- geurs n'ont-ils pas parcouru dans tous les sens notre pays ? Les noms de Wallace , de Bruce, de la Calédonie , retentis- sant sur tous les théâtres, n'ont-ils pas attiré l'attention universelle sur nos costumes, sur nos mœurs, sur nos traditions? Calculez, si vous pouvez, l'impulsion donnée par un seul homme. Quand une nation se voit ainsi le point de mire des nations, une vanité naturelle l'engage à se surveiller, à redoubler d'activité et d'énergie, à aug- menter sa propre valeur. Elle est fière d'elle-même et ne tarde pas à être digne de l'auréole qui la pare. Mal-
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heureusement ces considéralions importantes et vraies sont généralement ignorées. Waller Scott, un des sou- verains intellectuels du monde moderne , est mort accablé des travaux qu'il s'était imposés pour réparer la ruine de sa fortune. Ce peuple, dont il était le bienfaiteur, a laissé le vieillard relever lui-même , de ses mains trem- blantes et débiles, l'édifice de son patrimoine. Certes, quand l'étoile de l'adversité s'est levée sur les tourelles d'Abbotsford , c'était à nous de les garantir et de les pro- téger, à nous de lui rendre , non pas seulement les plaisirs quil nous adonnés, mais une faible partie de l'opulence qu'il a versée sur sa patrie.
Walter Scott , souvent considéré comme un partisan de l'aristocratie, est dans le fait le démocrate le plus influent de notre époque 5 il a fait connaître Ibomme à l'homme : grâce à lui, les sentimeus nobles qui germaient dans le cœur de Jeanie Deans ont frappé le cœur de la princesse ; grâce à lui, l'homme du peuple a su qu'un roi était un homme. La grande vérité morale de la fraternité humaine, cette vérité banale, mais méconnue, n'a pas trouvé de pré- dicateur plus habile ni plus heureux. Dans une époque telle que la nôtre, c'est là un service sans égal. L'amertume profonde qui se mêle aux sentimens aristocratiques, la haine du riche contre le pauvre , l'animosité du pauvre contre le riche, n'ont jamais eu de conciliateur plus habile. Où légalité universelle des hommes est-elle professée avec une conviction plus entière et rendue plus palpable que dans les romans de 'NValter Scott , si ce n'est peut-être dans les drames de Shakspeare ? Sous toutes les latitudes . mêmes intérêts, mêmes passions, mêmes idées, mêmes droits, quelle que soit la distance qui sépare l'une de fautre toutes ces individualités. Etrange résultat ! Walter Scott n'a pas même eu la conscience du service immense qu'il rendait.
Stn I.E BONHEUr. DE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. ^()
Homme du peuple, personne mieux que lui ne connaissait le fond des idées populaires. Tory et savant , il loucluill aux classes privilégiées de la société, dont il semblait partager, sous quelques rapports, les préjugés et les ha- bitudes-, c'était, si l'on peut le dire, un trucheman né- cessaire entre les deux camps opposés , un interprète bienveillant, un homme candide, expliquant avec une égale bonhomie les mobiles des faiblesses royales et ceux des folles émotions populaires. Par ses habitudes rus- tiques, par la sagacité pratique de son esprit, vrai paysan d'Ecosse , fin et madré comme un paysan normand , il s'associait par son goût poétique à la chevalerie du passé , aux souvenirs de royauté et d'aristocratie, aux couronnes à demi brisées de la féodalité, aux vieux trophées des croisades. Grâce à lui donc , et à lui seul dans les tems modernes , un point de communication s'est établi entre le passé et le présent, laristocratie et le peuple, la répu- blique et la monarchie , la réalité et la poésie. Qu'est- ce que le génie si ce n'est le talent de tout comprendre ? quelle est la stupidité des factions et la niaiserie du fana- tisme? c'est de ne comprendre qu'une moitié ou une faible partie des choses.
Plus d'une princesse en Europe a dû s'attendrir au ré- cit des infortunes de la pauvre Jeanie Deans -, plus d'une femme appartenant aux classes inférieures a dû verser des larmes sur le sort de Marie d'Ecosse , telle que nous la montrée le grand homme. Voyez quel génie de charité universelle plane sur ses belles compositions , et quels droits réels a leur auteur de se placer, non parmi les amu- seurs d'ujie société élégante , mais parmi les véritables bienfaiteurs de notre époque.
Walter Scott n'est pas un de ces philantropes qui bâtis- sent , pour Tamélioration de la société , de grands édlfic( s
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chimériques ; il fait bien plus et bien mieux pour elle. Il en réunit les élémens les plus disparates par un lien d'amour et de bienveillance réelle. L'esclave Gurlh et Cœur-de-Lion se donnent la main et se comprennent. Dans les tableaux d'esclavage tracés par Waller Scott, l'esprit de liberté règne en dépit de l'auteur lui-même. Dans ses ta- bleaux populaires jamais d'aigreur ni de violence démocra- tique 5 tous ces sentimens faux et odieux , il les efface, il les dédaigne. Il ne s amuse pas à prêcher la fondation d'éta- blissemens de charité , mais il verse la charité au fond des âmes ^ il adoucit les mouvemens d'irritation que ces classes hostiles nourrissent les unes contre les autres -, il répand de l'éclat et de la chaleur sur l'obscurité de la pauvre chau- mière, sur le lit de la pauvre Elspeth. Je le répète , à l'é- poque de déchirement où nous sommes, celte impartia- lité est sublime.
Les femmes surtout lui doivent une reconnaissance par- ticulière 5 il les a montrées dans les situations les plus humbles , quelquefois frappées de folie , souvent criminel- les, et toujours intéressantes. On a reproché à Walter Scott d avoir donné peu de vie et d individualité à beaucoup de ses héroïnes ; mais jetez un coup-d'œil sur la société, lisez l'histoire, interrogez les chroniques, pensez à ce que les institutions font de ce sexe faible , comptez le petit nom- bre de femmes remarquables qui se développent sous leur influence , et vous reconnaîtrez que Walter Scott avait raison. Les trois quarts des femmes que vous rencontrez ne sont-elles pas de cette nature, passives, délicates, souffrantes , empruntant à ceux qui les entourent leurs qualités et leurs défauts , mais nulles et insigniHantes par elles-mêmes. Pour une Flora Mac Ivor , pour une Diana Vernon, pour une Rebecca, pour une Jeanie Deans, ne verrcz-vous pas dans le monde mille femmes semblables
SUR LE BOKIIEUU DE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE. S(
aux héroïnes douces el pùles que le pinceau fidèle do Walter Scott a reproduites dans ses romans, sans leur en- lever leur charme naif, mais sans leur prêter les qua- lités qu'elles n'ont pas.
Certes , Flora Mac Ivor ne sera plus une individualité isolée lorsque les droits politiques des femmes seront mieux connus , et le dévoûment de Jeanie Deans, et les ressources personnelles et le courage de Diana Vcrnon de- viendront plus communs, lorsque cette réforme, que tous les bons esprits invoquent , aura changé le système d'éduca- tion des femmes , et développé leurs capacités intellectuelle et morale. Comparées à ces femmes, les héroïnes de Richard- sonetdeFieldingont quelque chose de plus inactif, déplus pâle el de moins naturel. Clarisse Harlowe est une puri- taine d assez mauvaise humeur, qui se fie trop à sa vertu, et qui tombe dans une faute grave, cruellement punie. La jeune fille qui occupe le premier rang dans Toni-Jones , a de la douceur et de la grâce. Mais combien les traits ca- ractéristiques de Rebecca et de ces autres femmes que nous avons citées, sont plus curieusement, plus soigneusement approfondis • comme leur existence est plus réelle ! On croit à elles d'une manière bien plus entière et bien plus com- plète.
L'écrivain dont nous parlons ignorait lui-même , non pas la hauteur de sa mission , mais les services qu il ren- dait. Il ne se regardait ni comme un homme politique ni comme un moraliste, mais comme un inventeur de fic- tions, et se classait modestement au dei^nicr rang parmi les hommes qui peuvent se vanter de quelque utilité so- ciale. Cette erreur est commune aux intelligences les plus puissantes, aux hommes les plus réellement distingués. Cervantes n'a pas cru que son beau roman de Don u. 6
82 îNFUEKeE EXERCÉE PAR WALTER SCOÏX
Quichotte augmenterait d une obole la richesse maté- rielle de son pays. Walter Scott a écrit et pensé que les fictions dont il s'occupait , bonnes tout au plus à amuser quelques loisirs, ne pouvaient prétendre à aucune in- fluence morale et sociale. Considérez cependant TEcosse telle qu'elle était à la naissance de Scott , et l'Ecosse telle qu'il l'a faite -, le génie même de Burns n'avait jeté qu'un éclat limité qui n'avait point dépassé les trois royaumes : dépendance de l Angleterre , pays naguère peu connu, qui n'avait qu'une ville et un port , l'Ecosse partage aujour- d'hui avec le pays voisin l attention et l'admiration de l'Eu- rope. Ce n'est pas Walter Scott qui a creusé ce» canaux , élevé ces manufactures , tracé ces routes -, mais c est à lui que remonte en grande partie le mouvement social auquel il faut les attribuer.
Si un calcul de chiffres était nécessaire , on montrerait d abord comme influence directe la valeur commerciale jetée dans la circulation par les romans de Scott, valeur doublée parle luxe des éditions et les embellissemens pro- gressifs dont elles se sont ornées -, accrue par les traductions faites dans toutes les langues de f Europe ; augmentée encore par le nombre des imitations que ces romans ont fait naî- tre , par les pièces de théâtre qui se sont modelées sur ses ouvrages , par le goût nouveau qu ils ont répandu dans les modes, dans les tableaux , dans les ameublemens. Le plus grand mouvement qui se soit fait dans le commerce de la librairie depuis trente années , c'est-à-dire depuis l'époque de Voltaire, est dû assurément à Walter Scott (i).
(i) Quinze volumes de poésie, quatre-Tiagt-dix volumes de prose , forment son bagage litléraire ; ses lettres , si elles eussent été recueil- lies, rempliraient plus de vingt volumes. — Le buste de Walter Scott, par Chantrey , ejrécuté en marbre et en pierre , ou moulé en plaire ,
Sim LE BONHEUR DE L\ SOCIÉTÉ ACTUELLE. 83
Nous avons dit plus haut que le renouvellement des arls et leur tendance vers le moyen âge , n'avaient pas d'au- tre source que ses œuvres; nous les avons considérées comme ayant fait naître l'amour du travail et la moralité dans les classes inférieures et supérieures ; comme ayant fait tomber ou du moins affaibli la barrière dangereuse qui sépare les classes pauvres des classes riches. Bienfai- teur et créateur de richesses , à tous ces titres , sous ces divers rapports , nul n'a plus de droits que Walter Scott à la reconnaissance publique. Nous nous estimerions heu- reux si ces considérations , jetées presque au hasard, en- gageaient les esprits sérieux à s'occuper de ces recherches, à ne plus regarder le génie et le talent comme des mé- téores qui brillent et qui passent , à compter enfin leurs œuvres pour quelque chose parmi les trésors réels de l'hu- manité.
( Tait' s Magazine. )
se trouve dans toutes les parties du monde. En i83o , un contreban- dier en a fait passer deux mille eu Amérique et quinze cents dans les Indes-Orienlales.
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N° VI. PEINTRES ANGLAIS (i).
BARRY. FDSELI. NORTHCOTE. WEST. STOTHART.
HOPPNER. OHE. MARTIN. TURNER. WILKIE.
LIVERSEEGE. RAEBURN. MORLAND. BONINGTON. — ■
GIRTIN. "VVESTALL. HAMILTON. LANDSEER . ETTV.
SHARP. HARLOW.
La civilisation anglaise , en suivant cette marche de dé- veloppement rapide qui Ta distinguée dans ces derniers tems , a fait naître une école remarquable de peinture , de sculpture et de gravure. Les noms de Lawrence , de Wil- kie, de Turner , de Martin, sont assez connus. Ainsi se trouve détruite la vieille fiction des philosophes, qui attri- buait au climat une influence directe sur les productions des arts, et ne voulait pas qu'un peuple exposé à une
(i) Note de l'Èd. Dans un moment où les critiques du Salon de a833 attirent en France l'attention du public, on ne lira pas sans intérêt cet article, qui est une galerie curieuse et piquante des artistes les plus distingués de l'Angleterre dans les divers genres de peinture. L'appréciation qu'on y fait de leurs talens pourra être rapprochée avec fruit des jugemens portés sur les peintres de l'école française. Cet article fait suite à ceux que nous avons déjà publiés sur Th. Lawrence, Bewick, Georges Ronincy et Flaxman , Numéros 18, 22, 24, a" sé- rie , et Numéro i" , 3" série.
PEINTRES AAGLAIS. 85
atmosphère rigoureuse pût manier le pinceau, le ciseau ou le burin. L'école anglaise se fait remarquer par des ca- ractères spéciaux , mêlés de fautes graves , sans doute , mais aussi de qualités rares. Si on lui reproche quelquefois peu de respect pour le dessin et une manière vague d'ar- rêter ses contours , on ne peut, d'un autre côté , disconve- nir qu'elle n'ait saisi avec profondeur mille traits de la société et de lame. Chez Wilkie et quelques autres , vous trouvez une poésie intime très-remarquable ^ chez Law- rence, une idéalisation des classes élégantes de la société, non moins digne d'être remarquée 5 chez Martin, une gran- deur épique qui semble inspirée par le Dante et par Mil- ton. Flaxman a invoqué les grandes ombres du paganisme et de la mythologie chrétienne. L'Europe a rendu justice à ces talens de genres divers. Si le pays qui les a produits ne doit pas compter parmi les régions artistes, quel peuple moderne , nous le demandons , pourra prétendre à cet honneur ?
Au-dessous et à côté des noms que nous venons de citer, se placent beaucoup d'autres noms moins connus, et dont la réunion forme ce que l'on peut nommer lécole anglaise. Essayons de retracer les caractères qui distinguent ces artistes. Quelques-uns d'entre eux sont vivans , d'autres n'existent plus , mais les résultats de leurs travaux vivent dans nos musées.
James Bany , un des hommes les plus singuliers de son teras, et maintenant presque oublié, artiste d'un génie incomplet , mais puissant , ouvrira cette liste. Comme tant d autres, il s'est égaré sur les traces du génie antique. Epris de la forme et de la beauté, telle que les Grecs l'ont conçue et reproduite , il ne sentit pas le désaccord qui sfe trouve entre cette forme et les mœurs modernes. Il poussa cet enthousiasme jusqu'au ridicule , lorsque , dans son ta-
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bleau de la Mort de Wolte, il déshabilb les guerriers an-^ glaiset les soldats américains, et transforma les combattans de Québec et de Montréal en pugilistes grecs. Pour le dire en passant, les combats de l'antiquité même étaient loin d'admettre cette nudité totale dont les peintres classiques modernes se sont avisés. Les héros de Thèbes et ceux de la Bactriane étaient bien couverts. Ils portaient de bonnes armures ; et certes , comme il y allait pour eux de la victoire ou de la défaite , de la mort ou de la vie , ils se gardaient bien de s'exposer sans défense aux javelots en- nemis. Mais James Barry poursuivait jusqu'à l idolâtrie cet amour du nu. Méprisant le goût du public et les pen- chans particuliers de sa nation , il marcha bravement dans la route épineuse qu'il s'était frayée, et ne s'arrêta qu'à la fin de sa vie.
Avouons qu'il déploya un courage héroïque dans cette ^âche. Nul secours, nul appui; autour de lui le ridicule ou l'abandon. Il demanda comme une grâce la permission de peindre à ses frais, sur les murs des salles de la Société des Arts, plusieurs fresques représentant le progrès de la ci- vilisation humaine. A cette œuvre , il consacra son tems , sa fortune, sa vie. La gloire ne le récompensa pas-, et cette grande entreprise une fois achevée, il eut à subir toutes les douleurs d'une vieillesse pauvre.
Les six fresques exécutées par Barry , d'après ses pro- pres dessins, fourmillent de fautes, sous le rapport de la composition , du dessin et surtout de la couleur. On voit que l'artiste se propose d'atteindre un but très-élevé , mais que la force lui manque; c'est une pensée grandiose, qui ne peut pas se traduire ni se réaliser; c'est un effort im- mense, qui est souvent un effort perdu. De là une fatigue singulière pour le spectateur : aucune facilité de pinceau , nul charme, nulle grâce, nul attrait 5 quelque chose de
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cojitourné et d'obscur, d'âpre et de dur. qui produit \v. même effet que la poésie mystérieuse et oraculaire de Perse ou de Lycophron. Malgré ces défauts , si vous étudiez attentivement ces pages , vous y trouverez de belles poses, un grand caractère , un sentiment majestueux de Tart.
La vie de Barry a été une lutte continuelle. L'origina- lité de son caractère lui fit beaucoup d'ennemis , et son cynisme misantropique aggrava encore les chagrins de sa vie. Un logement que le dernier mendiant n'eût pas voulu habiter, une malpropreté extrême, un mépris profond pour toutes les convenances sociales , isolaient Barry des artistes ses contemporains. S'il faut en croire les mé- moires scandaleux de son époque , pendant cinq années entières , il coucha sur le même matelas , sans l'intermé- diaire d'aucune toile, et, pendant le même espace de tems, il dina tous les jours pour trois pences (six sous de France), dans une taverne de la rue Wardour, où les ouvriers du voisinage venaient prendre leur repas.
Ainsi tourna au détriment , non-seulement de son bon- heur matériel , mais de son talent et de sa gloire , la lutte qui s'établit entre les opinions de son tems et ses idées personnelles. Le dédain qu'on lui témoigna, il le rendit avec usure ; et s'animant ainsi h la haine et au mépris , non-seulement des institutions et des idées , mais des hommes et des choses, il se priva de l'avantage qu'offrent toujours les rapports sociaux à Ihomme isolé. Ses défauts s'aggravèrent ^ il ne tira aucun parti de ses qualités ; et son talent incontestable , et les dons naturels qu'il avait reçus de Dieu, ne tournèrent ni à sa gloire ni à celle de son pays. Soyons plus justes cependant que le vulgaire, et que sa mémoire soit honorée. On trouvera difficilement un autre exemple semblable de dévoûment à l art, et d oubli de tout égoisme et de toutes vues intéressées.
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Rival de Barry pour l'ori^jinalité du caractère, et son antagoniste, quant à la pensée et à l'exécution, Henri Fa- seli, dont le nom véritable était Fuessli, n'est pas non ])lus un artiste complet, bien que ce fût un artiste doué de génie. Barry avait adopté, comme type unique , le gran- diose de la forme, tel que la mythologie ancienne lavait rêvé; Fuseli s'empara du grandiose du moyen-âge, tel que les tems gothiques le créèrent, tel que i\)ichel-Ange le réalisa : c'était une double et différente manière d'errer. Puiser ses inspirations dans un siècle mort , au sein de mœurs éteintes , c'est se condamner soi-même à une imi- tation et à une recherche savante, toujours fatales à la naï- veté de la conception , à la beauté de l'exécution.
L'invention et l'imagination distinguaient spécialement Fuseli; le dessin et la couleur lui manquaient. Toujours, dans le sujet qu il choisit , c'est l'idée mère , c'est le point fondamental dont il s empare. Le moment qu'il reproduit est toujours celui de l'intérêt et du drame pittoresque; mais la pensée la plus juste, il l'exagère; mais le groupe le mieux inventé , il le contourne ; mais la situation la mieux comprise , il la développe avec une sorte de fougue et d'ex- travagance qui en détruit la vérité. Dans la plupart de ses œuvres, vous trouvez un caractère d idéalité sauvage et furibonde qui ne manque pas de poésie , mais qui répugne à 1 observateur , et qui semble moins 1 effet d'une imitation attentive que d un effort violent et prémédité vers des effets nouveaux.
Sans doute le même reproche peut s'adresser à plus d'un artiste , et les gloires les mieux méritées n'y échappe- raient pas toujours. Les hommes de Rubens, dont le système musculeux et rexcessive obésité sont si frappans ; les per- sonnages de Michel- Ange avec leur force surnaturelle et leur caractère athlétique ; ceux même de Jules Romain ^
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tloiil les mcmlrt'S ont quelque chose de [)lus solide et de plus massif que nature , sembleraient justifier Texa- gération de formes que Fuscli s'est permise. Mais dans les compositions de ces difFérens peintres , l'harmonie existe : une pensée complète s"y reproduit avec exactitude ^ chez Fuseli, il y a disproportion presque constante : ce sorit des jambes trop grandes pour les corps qu'elles por- tent: ce sont des torses gigantesques supportant de petites tètes. Il bravait toutes les lois du dessin pour arriver à l'expression de son idée. Il attachait un sens mvstique à chacune des fautes grossières qu'il commettait : Guillaume Tell repoussant du pied la barque de Gessler , n'est pas un homme doué des mêmes proportions que la nature nous a données, mais un colosse de sept pieds-, tandis que Gessler et ses compagnons n en ont que cinq, et le pied qui repousse la barque , licaucoup plus long que celui (jui touche la rive , est emprunté à un colosse d'une taille encore plus gigantesque; ainsi procède Fuseli. Outré dans l'expression , faux dans le dessin , mais grand par la pensée, il aurait laissé une trace bien plus profonde s'il avait moins visé à l effet grandiose et terrible. Son génie n'était point sans rapport avec celui de Milton et de Dante. Personne mieux que lui n'a réalisé le Satan du grand contemporain de Cromwell. Auteur et artiste, Fu- seli a prononcé ii l'i^cadémie royale de Londres une série de leçons remarquables par léncrgie, mais aussi par l'oh- scurité du style. Dans sa prose comme dans sa peinture , il tend à exprimer plus qu'il n'est donné à la parole et au pinceau d'exprimer : défaut plus commun qu'on ne pense et qui a flétri , du moins rabaissé , plus d'une œiivre de l'intelligence et de l art.
James Northcote occupe, non- seulement parmi les peintres . mais parmi les beaux esprits de l'Angleterre, une
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place remarquable. Son faire ne ressemble en rien à celui de Fuseli. Peut-être lui reprocherait-on à juste titre le défaut d'invention et de fécondité. L'agencement de ses composi- tions est heureux j l'expression de ses figures est juste -, il y a de la grâce, mais peu de nouveauté , dans son talent. Elève de Reynolds , il est comme l'anneau intermédiaire qui unit cette école à celle des peintres vivans. Tous les hommes célèbres de l'Angleterre l'ont vu , pendant cin- quante années consécutives , assis tous les matins au fond d'une petite chambre de neuf pieds carrés, enveloppé de sa grande robe-de-chambre de futaine , le front couvert du bonnet de coton le plus trivialement populaire , dictant les arrêts de la gloire contemporaine , dont personne ne révo- quait en doute l'authenticité , criblant d épigrammes naïves auteurs, peintres, sculpteurs et gens à la mode : quel- quefois entamant une discussion métaphvsique , et fécon- dant la pensée de Canning et de Burdett; quelquefois se contentant de résumer ses jugemens par des saillies légères qui se propageaient au loin, et auxquelles tous les jour- naux de l'Angleterre servaient d'écho. Ses conversations, qui n'étaient qu'un monologue, sont pleines de verve et d'esprit j le célèbre Hazlitt , qui vient de mourir, les a re- cueillies en deux volumes in-octavo , et cet ouvrage n'est pas le moins piquant ni le moins varié de tous ceux que cet auteur a publiés.
Livré d'abord à la peinture du portrait , Northcote s'a- perçut trop tard qu'il s'était trompé , et que la route dans laquelle il s'engageait convenait peu à son talent. Un voyage en Itahe lui révéla ses véritables facultés. A son retour en Angleterre , il composa pour la galerie de Shak- speare , monument colossal érigé par l'alderman Boydell à la mémoire du grand homme , plusieurs tableaux qui le classèrent. On rcniarcjuc parlitullèrement , dans ce nom-
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bre, Les deux fils d Edouard éloujjtis dans La Tour de Londres ; — leurs funérailles secrètes à la lueur des torches, dans un caveau de la Tour; — le Jeune Ar- thur sur les genoux du geôlier ILubert, qui va crever ses pauvres jeunes yeux. Telle fut la véritable base de la réputation dont Northeote a joui. Plus tard , il essaya de rivaliser avec Hogarth , et n'eut aucun succès ; il tenta de fondre le style allégorique de Rubens avec le style intime et familier de Wilkie , mais cette expérience, dictée par une fausse entente de l'art, échoua complètement.
Mais les noms que nous venons de citer, auxquels on peut ajouter ceux de fVest et de Stothard, ne sont pas les seuls dont l'Angleterre puisse se glorifier aujour- d'hui. Reynolds, peintre remarquable , fut le chef d'une grande école qui ne s'occupa guère que de portraits. Parmi ses disciples , on peut distinguer Hoppner. Les défauts de Reynolds s'exagérèrent sous son pinceau : il fit lutter plus violemment encore la lumière et l'ombre 5 il arrêta moins nettement les contours de ses figures , il se plut à les environner d'une obscurité plus mystérieuse. Le désir du lucre l'enchaina comme un esclave à cette vie de peintre de portraits, qui fut bientôt pour lui un métier purement mécanique. L'habileté de son exécution et le prestige de sa couleur voilaient, aux veux des gens du monde, ce que sa peinture avait de faux et de stérile. Aussi gagna-t-il, en esquissant rapidement et en colorant presqu'à l'aventure la niaise importance des figures aristo- cratiques, alors en vogue , cinquante mille livres sterling de revenu.
Jean Opie, tout au contraire, fit de la peinture solide et large , sans sécheresse , sans prétention, mais sans charme, sans finesse et sans agrément. La truelle du maçon n'ap- plique pas le plâtre dont elle dispose , avec plus d'insou-
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ciance, de négligence, mais aussi de vigueur, que ce peinlre n'en mit en jetant ses couleurs sur la toile. C'est un artiste grossier, mais énergique, mais plein de puissance. Les personnages qui vivent dans les cadres de Hoppner ressemblent à des héros de Crébillon fils ; ceux de Jean Opie, à des héros de cabaret. A voir cette aristocratie mas- sive et élégante que Jean Opie nous a faite , on croirait qu'il a pris tous ses modèles dans les tavernes de troisième ordre. John Bull y respire : on y trouve la caricature du génie anglais. Du moins son pinceau n'est- il pas effé- miné -, du moins , un faux sentimentalisme n'a-t-il pas énervé les produits de son talent. Après Hoppner et Opie, il faut citer Romnej , Gainsboî'oiigh , Harlowe , Dowe , Jackson, Shee, Beechey, Phillips et Pikersgill. Parmi les noms dont l'école anglaise s'honore, on peut encore citer, pour le genre épique et historique, Milton, Etty, Howards , Dalbj, Briggs, et surtout Martin. Ce dernier a peut-être surpassé tous les peintres , quant à la grandeur des fabriques, quant à la manière de rendre l'im- mensité, la profondeur et l'élévation. Il lui faut des foules d'hommes , des masses d'édifices , de longues lignes d'ar- chitecture, des peuples, des armées, les siècles écoulés, le monde antédiluvien , la mer et ses abimes , les hautes cimes et les plaines sans bornes. Tout ce qui est sublime est de son ressort : la terreur, le gigantesque, le tumul- tueux, la magnificence, les flots émus d'une multitude agitée, la main de Dieu arrêtant le cours naturel des choses et suspendant Tordre du monde 5 les abimes de l'enfer, les sommités des Alpes. Il se rapproche d'Homère et non d'Eu- ripide , de Milton et non de Shakspeare , de Dante et non d'Alfieri. Que l'on jette les yeux sur ses principaux ou- vrages, le même caractère s'y fait remar(|uer. Tout y est vaste , surnaturel , magnifique.
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Comme peintres de paysage, nos artistes sont peut-être au-dessus de tout ceux dont le continent peut se glorifier. Ils ont saisi les nuances locales, la couleur des sites et des lieux, je ne dirai pas avec bonheur, ce bonheur n'est que le talent, mais avec cette puissance caractéristique née d'une observation attentive. Quels noms pourrait-on oppo- ser à ceux de Turner , Calcott , JVilson , Gainsborough, Constable , J. Chalon , Collîns , Hoffland , TFitliering- ton , Stanfield , Robert s , Lînlon , Nasmith , Lee , Ewbank ?
Dans le genre du tableau de chevalet , après Jf'ilkie et Hogarth , vous trouvez Chalon , Newton , Lcske, Mul~ ready, Frazer, Good, Clint , dont la réputation est éta- blie. Mais parmi ces derniers se place au premier rang Henri Liverseege ; ses compositions sont peu étendues ; il n'est ni paysagiste, ni peintre d'histoire^ mais, dans le cadre borné où il se renferme , personne ne sait , avec plus d'esprit , grouper et disposer deux ou trois figures. Ses ta- bleaux d'intérieur sont recherchés à juste titre. Son Don Quicïiotte méditant dans soji cabinet, son Falstaff, qu'on emporte dans un panier rempli de linge sale , l'esquisse de ce Matelot, qui se demande à lui-même s'il se permettra une seconde bouteille de vin , sont des morceaux dignes du bon tems de l'école flamande-, une couleur vive et solide et d'un effet délicieux caractérise ses productions. L'auteur de cet article se souvient d'avoir été témoin d'une scène fort comique entre Liverseege et l'un de ses modèles. Cet artiste ne voulait peindre que d'après nature , et peut- être a-t-il dû la meilleure partie de son talent à son dédain profond pour les maquettes d atelier. Il cherchait toujours soit parmi ses amis , soit dans le peuple , les types carac- téristiques qu'il se plaisait à reproduire. A l'époque où il s'occupait d'un tableau dont le sujet était emprunté à
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Shakspeare, et où un cordonnier ivre devait occuper Une place importante, son bon génie lui fit rencontrer, dans le faubourg de Southwark , un savetier dont la figure lui parut être le type réel de Christophe Slv, cet honorable artisan que le caprice de Shakspeare a plongé dans une si belle ivresse. Notre peintre n'eut rien de plus pressé que de séduire le savetier, de lui promettre une hospitalité généreuse et de l'entraîner chez lui. Cinq ou six bouteilles dexcellent vin de Champagne , qui ornaient latelier , étaient destinées à griser notre homme. Les six bouteilles disparurent. Le savetier resta debout. On doubla la dose, mais sans procurer à 1 artiste la satisfaction qu'il s'était promise et au buveur livresse quon lui demandait. Le domestique chargé de renouveler la provision apporta douze autres bouteilles ; à mesure qu elles se vidaient , la colère de Liverseege s accroissait , et quand l'impassible ivrogne fut parvenu à la douzième bouteille ; l'artiste , ir- rité de son mauvais succès , le mit à la porte l accablant d'injures , tandis que le savetier, surpris lui-même de cette conduite étrange , lui faisait de profondes révérences en s écriant :
« Mais il me semble , monsieur , que je ne suis pas ivre et que je me conduis très-bien. »
Raerbum, artiste à-peu-près du même ordre, adonné beaucoup de preuves , si ce n'est de génie , au moins de talent-, son pinceau est vigoureux et large. Le caractère de ses figures est généralement fin et bien senti. On peut lui reprocher quelque monotonie; mais quoi de plus rare au monde que la variété du talent ? Tous ses personnages sont des philosophes sans doute ; mais tous les personnages de Lawrence sont des courtisans. Il y a peu de peintres qui aient tiré meilleur parti du contraste de 1 ombre et de la lumière ; il v on a pou qui aient rendu avec un effet
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plus magique la transilion de l'ombre à la demi-teinte, et de la demi-teinte à la lumière.
Georges Moiland ,\e Téniers de l'Angleterre, dont la vie et le talent furent flétris par des habitudes de débauche vulgaire, avait reçu de la nature les plus rares facultés. Jamais il ne peignit rien avec choix, avec goût 5 jamais le besoin de la gloire ou le désir de faire avancer l'art n'eurent aucune influence sur lui. Morland retraçait à l'aventure la porte de la taverne où il buvait , un porc dans une éta- ble, un bœuf au milieu d un pâturage, un vieux chien galeux caressé par un mendiant-, jamais de pensée, nulle méditation , nul désir d'arriver à la perfection de l'art -, et cependant , grâce à la force et à la beauté naturelle de son exécution , tout cela venait bien , le tableau se faisait de lui-même , et souvent c'était un chef-d œuvre.
La forme et la couleur naissaient d'elles-mêmes sous ce pinceau créateur. Les rayons d'un soleil brillant animaient la chaumière et l'étable qu'il avait esquissées rapidement. Dans son ciel il y avait de la vie ; sur la figure de ses paysans de la santé et de la joie. L'animal sans grâce et sans élé- gance, le basset aux jambes torses et souillé de fange, sem- blent, créés par lui, bondir et jouir de lexistence qui leur est prêtée par l'artiste. Jusqu'au porc immonde, tout en gardant les caractères ineffaçables de sa race et de sa laideur, devient modèle et type ; on l'aime; il y a de la gaité et du bonheur dans sa gastronomie de tous les mo- mens, de l'éclat dans les jeux de lumière qui courent, se croisent et se jouent sur les soies qui le couvrent. Ce n'est pas une représentation prosaïque, ce n est pas un mensonge poétique , c'est la vérité dans ce qu'elle a de pi- quant et même d'idéal ; car, il ne faut pas s v tromper, l'idéal est partout. Le plus grossier et le plus nonchalant des peintres, en est aussi le plus remarquablement idéal
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dans le fait : en se rendant maître de ce qu'il y a de ca- ractéristique dans la nature, on arrive naturellement à la poésie de l'art. Certes, vous ne découvrirez pas une pensée morale dans toute l'œuvre de Morland^ sans doute il ne dit rien à lame -, et il est difficile qu une seule idée philo- sophique vous traverse lesprit à l'aspect de ses ta])leaux-, mais c'est une insouciance , une nonchalance , un lais- ser-aller merveilleux. Quand vous avez contemplé ses œuvres , vous avez envie de ne plus songer à rien , de vous livrer naïvement à celte jouissance matérielle d'une vie, dont aucune réflexion triste ou sévère ne vient nuancer la teinte monotone, mais douce. On est tenté de se faire mendiant espagnol, sans soin, sans souci , et de préférer le honheur des gueux à tous les honheurs imaginahles. Les œuvres de Morland respirent en général cette com- plète insouciance ; c'est un vieux mendiant couvert de rides et de haillons , étendu sous un arhre tortu et dessé- ché comme lui. C'est un marais verdàtre sur lequel s'en- dorment les rayons pourpres d'un heau soleil du soir. C'est une charrette eml)ourbée , qu'un vieux charretier, à demi ivre et la pipe à la bouche , dirige de son mieux ou plutôt ne dirige pas. Il aime surtout les formes baroques et l'irrégularité pittoresques : un vieux toit de chaume que le tems a rougi; une pauvre vieille femme, boiteuse et éclopée , et dont le tablier antique est criblé de trous. C'est la magie de la couleur et l'extrême vérité du pin- ceau , qui font valoir ces détails minimes ; grâce à eux Morland est un grand peintre.
Quoique Boninglon ait passé la plus grande partie do sa vie en France , et que sa moisson de gloire ait été re- cueillie dans ce pays , il est Anglais , et nous le réclamons comme tel. Il étudia long-lems dans l'atelier de M. le baron Gros , qui , mécontent de son dessin et de son ardeur à
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chercher de nouveaux effets hors de la ligne classique et convenue , lui ferma , qui le croirait ? la porte de son ate- lier. Cependant , quelque lems après , il crut pouvoir le relever de cet anathéme , sous la condition expresse que Boninglon , qui n'aimait que le paysage et les effets d'ar- chitecture , dessinerait avec patience et avec soin la figure académique. Après avoir voyagé en Italie et étudié le style des principaux maîtres des différentes écoles , il fonda un nouveau style qui lui était propre , et dont Tori- ginalité trouva bientôt, comme il arrive malheureuse- ment , une foule d'imitateurs serviles. C était un mélange habile et adroit des qualités principales qui distinguent les maîtres de l'école dite classique , et de cette faciUlé , de celte grâce d'exécution que recherche avec tant de zèle , et une ferveur si souvent malheureuse , l'école opposée. Si l'on excepte le genre historique , dont il ne s'est jamais occupé, Bonington a essayé tous les autres. Son but était de réunir et de fondre , pour ainsi dire , le prestige de pinceau, que ses compatriotes recherchent, le fini de l'é- cole hollandaise et la vigueur de coloris de l'école véni- tienne. Il n'y a pas un de ces fragmens qui ne soit pré- cieux, tant il y avait de force, d'originalité et de simplicité à-la-fois dans son talent.
Comme peintres d'aquarelles, les Anglais ont aussi atteint un degré , si ce n'est de perfection , du moins d'éclat et de vigueur, bien remarquable. C'est un genre à part, qui demande une grande sûreté d'exécution et une rare finesse de touche. Sans contredit, c'est Thomas Girtin qui a fait faire le plus de progrès à cette branche de l'art ; de tous nos peintres d'aquarelles , c'est celui qui s'est le plus rapproché de la vigueur et de la finesse qui caractérisent ordinai- rement la peinture à l'huile. Avant Girtin et Turner, ce genre de peinture, aujourd hui devenu populaire, II. 7
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«'tait à peine pratiqué ; ce sont eux qui l'ont élevé à la dignité d'art. Pendant toute sa jeunesse, Girlin erra dans les faubourgs de Londres , cherchant des ruines pittoresques, des accidens singuliers à reproduire, des aspects nouveaux à saisir. Le premier, il fil l'aquarelle d'une manière large ^ et, au lieu de se contenter d'indi- quer seulement les efïels de la nature , au lieu d'un lavis insignifiant et fade, il prit la résolution de parvenir à une imitation complète, et y réusssit. Quand le public s aper- çut de leflét produit par ces grands coups de pinceau, jetés avec tant de hardiesse et de négligence apparente, il s'enthousiasma pour un genre qui lui semblait facile. L aquarelle à la Girtin devint une mode , une fureur. Le plus mince amateur se crut capable de faire aussi ces belles ébauches , si chaudes et si vigoureuses : la terre de Cologne et la terre de Sienne furent mises en réquisition chez tous les marchands de couleurs. Jeunes filles dans les pensions , jeunes lords dans leurs boudoirs, s'y essayèrent. On a gravé , d après lui , beaucoup de vues remarquables ; mais ce sont principalement ses aquarelles qui protègent encore aujourd'hui sa réputation. Loin de travailler rapidement et avec négligence , il donnait un soin extrême à toutes ses productions ^ il revenait souvent sur la même teinte pour donner plus d'éclat et de solidité à sa couleur, et la per- sévérance avec laquelle il retravaillait les œuvres mêmes qui eussent pu sembler achevés à un artiste moins con- sciencieux, effraierait nos peintres modernes , <jui se con- tentent d'ébauches frivoles et d'esquisses lâchées.
IFestali porta ce genre à un degré de séduction inoui : on peut l'accuser d avoir paré la nature d'ornemens lac- tices, et d'avoir cherché des effets superficiellement agréa- bles plutôt que solides et bien observés. Abusant des res- sources et de la magie du clair-obscur, cherchant à captiver
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le regard par le contraste et le jeu des nuances chatoyantes , il n'eut pas de peine à devenir populaire. Comme lui, Ha- milton tomba dans ce défaut , que le goût du public favo- risait. La mode encourageait Westall et Hamilton dans leurs conceptions brillantes ; et , comme pour servir d'é- quilibre à cette mauvaise tendance , la folie antique de Barry et le délire gothique de Fuseli envahissaient d im- menses canevas. C'est ainsi que^ dans les arts, un excès conduit infailliblement à l'excès contraire ; les extrêmes se touchent et toutes les exagérations sont sœurs : à côté des amours nus , des bergers couverts de rubans , et des fades dessus-de-cheminée dont Boucher inonda le dix- huitième siècle, vous trouvez les essais effrénés de Diderot et de Ducis, le comte Ugolin de Fuseli , et autres preuves d'un effort violent vers un goût diamétralement contraire à celui qui régnait.
Nous nous arrêtons là 5 il faudrait , pour donner une idée complète et exacte de l'école anglaise actuelle , passer en revue une foule d'autres noms, entre autres, Landseer, Etty , imitateur de Martin, Shary , et surtout le jeune Harlow, mort de bonne heure , et qui avait fait preuve d'un talent suave, original et gracieux.
{^thenœum.)
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ASPECT DE LA NATURE
DANS LE BAS-CANADA (l).
L'Amérique , avec, ses forets vierges , ses hautes monta- gnes et ses fleuves au Ut immense et au cours majestueux, offre aux Européens un spectacle imposant qui accable l'i- magination. Nos paysages, dont l'œil embrasse facilement l'ensemble , excitent dans l'ame , par Iharmonie des lignes, la suavité des contours , un sentiment de sympathie qui associe l'homme à la nature , et semble lui révéler leur commune origine. Le spectateur mesure la scène , il jouit de la puissance de son ame ^ mais lorsqu'un horizon sans limites s'étend devant lui, lorsque tout ce qui s'offre à ses yeux est empreint de ce caractère d'immensité et d'infini , lorsqu'il désespère d'embrasser l'ensemble du tableau qui se déroule à ses pieds , son esprit s'humilie dans le senti- ment de sa faiblesse , et l'effroi vient le saisir en présence de ces forces si supérieures à la sienne. Mais cet effroi sans péril , puisque ces forces supérieures ne sont pas en- nemies, se tempère par l'admiration , et développe en son
(i) Note de i,'Ed. La brillante description que l'on -va lire justifiera la préférence que nos aïeux donnèrent à ces rayons pour y fixer le siège de leurs colonnics. Après avoir lu cet article et les documeus statistiques que nous avons publiés sur cette contrée dans le 22* Nu- méro de la 2'" série, on ne pourra s'empêcher de reconnaître qu'il était absurde de ne voir dans les Deux-Canadas que quelques arpens de neige et des babitans sauvages et sans industrie.
ASPECT DE LA NATURE DANS LE BAS-CANADA. lOl
cœur le sentiment du sublime, ce merveilleux témoin de la grandeur et de la misère de l'homme. Ce sentiment res- pire partout dans la description qui va suivre , et que nous empruntons à la correspondance d'un Anglais. Elle est da- tée des bords du Saint-Laurent , ce roi des fleuves , qui se présente comme un rival devant 1 Océan, lorsqu'il vient y perdre ses eaux et son nom. Voici cette lettre :
« Je vous écris de Sainte-Anne , bourg assez considéra- ble situé sur la rive gauche du Saint- Laurent, à trente milles environ de Québec , dans le Bas-Canada. Je formai il y a quelques jours , de concert avec un de mes amis , le projet d'explorer ce pays , que les voyageurs ont rarement visité , et qui est demeuré presque inconnu. C'était pour nous un voyage de découvertes. Munis d'un attirail de chasse et de pêche , nous montâmes dans une voiture du pays, traînée par un petit poney canadien , animal infati- gable et plein d'ardeur. Nous nous mimes en roule par un de ces beaux jours d'été qui sont le privilège de cet heu- reux climat. Désormais le ciel brumeux de l'Angleterre et ses vertes campagnes sont désenchantés à mes yeux 5 le spectacle dont j'ai été témoin m'a rendu infidèle au sou- venir de la patrie. Celte boutade de voyageur vous fera sourire -, mais si vous aviez été auprès de moi , vous par- tageriez mon enthousiasme et mes dédains , et votre cœur battrait à l'unisson du mien.
» Noire voyage commença avec le jour, et au moment ou nous descendîmes des hauteurs escarpées de l'imprenable forteresse de Québec , le soleil s'élevait au-dessus des mon- tagnes bleues du cap Tourment, qui formaient un demi- cercle devant nous. A nos pieds coulait l'eau claire et pro- fonde du Saint-Laurent, partagé en deux bras par l'île Montmorency, parsemée de cabanes blanches qui se déta- chent sur la sombre verdure des bois. A gauche, une
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longue chaîne de montagnes baignées d'une lumière éblouissante qui se décomposait en reflets de mille cou- leurs, offrait aux regards un horizon fantastique-, à droite, la vue se perdait sur une immense étendue de forêts, et s arrêtait au loin sur des hauteurs d'un gris perlé , dont les teintes délicates se fondaient avec l'azur du eiel. Voire ame insulaire et glacée essaierait en vain de se représenter ce spectacle de magnificence orientale. Notre soleil anglais, luttant à son lever contre les brouillards, et perçant à grand peine une atmosphère brumeuse pour nous envoyer quelques rayons décolorés, n'a rien de commun avec ce géant de lumière, qui , du premier jet de ses feux, tei- gnait de pourpre ces immenses campagnes. Je comprends maintenant les doigts de rose que les poètes de la Grèce donnaient à l'Aurore , et que les nôtres lui ont conservés par respect pour la tradition classique.
» Ce paysage majestueux nous aurait arrêtés long-tems, si nous avions voulu céder à notre a,dmiration 5 mais nous avions plusieurs milles à parcourir, et l'air frais du ma- tin devait bientôt faire place à la brûlante ardeur du midi. Après avoir franchi les derniers ouvrages de fortification qui entourent la ville , nous nous trouvâmes en face d'uiv pont de bois de curieuse structure, jeté sur la petite rivière de Saint-Charles, qui traverse une vallée déli- cieuse. Au-delà du pont , le premier monument qui frappe les yeux est un séminaire tenu par des prêtres catholiques. On a souvent remarqué le goût du clergé dans le choi)^ des sites où s'élèvent les édifices religieux. En Angleterre , les ruines des monastères et des églises catholiques se font admirer surtout par leur situation pittoresque. La même observation s'applique aux monumens que les prêtres ont élevés en Amérique. Ce bâtiment, situé près du village de Beauport, quoique d'une architecture fort simple, se
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distingue par I élégance des formes et l'heureux choix du site , de toutes les autres constructions , qui portent , dans cette contrée, un caractère de vulgarité en contraste avec l'aspect sublime de la nature. Laissant derrière nous le paisible et pittoresque asile des prêtres et de leurs jeunes disciples, nous gravîmes bientôt les hauteurs qui s'élèvent sur la rive nord du Saint-Laurent. Comme nous traver- sions rapidement le hameau de Beauport, les paysans se rendaient à leurs travaux, et nous saluaient avec une pré- venance et une politesse qui me surprirent agréablement. C'était sans doute un reste de cette éducation féodale que les genlilhommes français avaient donnée à leurs pre- miers vassaux. Nous aurions voulu pouvoir nous arrêter sur les bords de la rivière de Montmorency, que nous traversâmes un peu au-dessus de ses chutes, chutes gi- gantesques dont quelques-unes n'ont pas moins de deux cent quarante pieds; mais il fallait arriver au but de notre voyage, et nous continuâmes , à notre grand regret, de nous avancer, sous un soleil brûlant, jusqu'à la rivière Sainte- Anne, terme de notre course.
» Avant d'arriver à la description de cette rivière , je- tons un regard en arrière sur la route (jue nous avions parcourue. Nous étions alors à trente milles environ de Québec. Le promontoire d'où nous avions joui d'un spec- tacle si majestueux était alors le point saillant de cette nouvelle perspective. S'abaissant par une pente hardie et gracieuse dans les eaux qui coulaient à ses pieds, il dominait sur tous les objets environnans , et enchaînait lattention par la beauté et la singularité de ses contours. L'atmosphère était si pure et si transparente , que , même à cette distance, nous distinguions sans peine les maisons qui couvraient ses flancs, et les tours des deux églises de la \ille-Haute qui étincelaient au soleil comme des palais
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magiques. La plupart des maisons sont , comme les églises, recouvertes de lames d'étain , de sorte que , par le soleil , la ville se couronne d une auréole lumineuse , et semble réaliser les merveilles de la féerie. Au sommet de la mon- tagne et sur le revers, se dessinaient les lignes de défense et les nombreuses batteries que les Anglais ont établies à si grands frais , comme pour s'assurer de n'être jamais for- cés dans ce dernier retranchement de leur puissance. Le fleuve , dont nos filets d'eau européens ne sauraient don- ner la plus faible idée , déroulait dans la plaine ses im- menses replis. Plusieurs milles séparent ses deux rives 5 et lorsqu'au-delà de l'île Montmorency, ses deux bras se re- joignent , ce n'est plus par milles , mais par lieues qu'il faut le mesurer. L'Angleterre avec ses vertes cc^lines , ses champs divisés comme les cases d un damier, ses chau- jTiières , ses petites plaines et ses forêts pygmées , perd toute puissance sur l'imagination en regard de ce paysage immense et magnifique. Ici les fleuves ressemblent à des mers^ les forêts défient la vue par leur immensité^ les montagnes, échelonnées les unes au-dessus des autres, présentent une infinie variété de formes et de couleurs, et tous ces élémens pittoresques forment un ensemble qui confond Timagination et la mémoire. Ces scènes gigantes- (jues semblent trop vastes pour les facultés ordinaires^ et lorsqu'elles ne sont plus sous les yeux , le souvenir est im- puissant à reproduire la réalité. Il reste bien dans lame limage confuse d'un immense tableau , riche de couleurs ol de formes colossales , mais le spectacle est si nouveau et bi démesuré, que l'émotion exclut lobservation , et que, pour rallier ses souvenirs et raviver ses sensations , il faut se replacer sur le lieu de la scène , tant la nature est ici su- périeure àl'esjjrit de l homme= Rarement dans la vie j'ai éprouvé à ce point le senlinieut de l'inlériorilé , et ce n'est
DAKS LE BAS-CV>'AUA. 1o5
pas une des moindres merveilles de l'Amérique, qu'un de ses paysages m'ait ainsi contraint à reconnaître et à bénir la puissance de Dieu. Mais je dois poursuivre le récit de mon pèlerinage.
» La prudence nous commandait, avant de pousser plus loin , de laisser notre équipage et de nous mettre à la dis- crétion d'un guide , autrement nous aurions pu manquer de gite pour la nuit et nous épuiser à chercher notre route à travers les bois. A mesure que nous nous élevions dans les montagnes, la scène que je vous ai déjà décrite deve- nait plus distincte et plus imposante , au point que nous découvrions à l horizon une chaîne de montagnes situées dansl'état de Vermont. Poursuivant toujours notre pénible ascension, nous Iressaillimes lout-à-coup au bruit d'un fort coup de canon. Il était alors midi, et, nous tournant vers Québec, nous pdmes voir distinctement une blanche colonne de fumée s'élever de la citadelle. A cette distance de plus de trente milles , le canon de la méridienne , qui avait souvent éclaté à mon insu pendant mon séjour à Québec , résonnait très-clairement à nos oreilles , et les échos de la montagne en répercutaient le son avec violence. Arrivés à la maison qu'on nous avait indiquée , nous y fîmes une courte halte et un maigre repas. Heureusement notre voyage n'avait pas été entrepris dans une intention gastronomique , et si notre estomac eut à souffrir, nos veux avaient été charmés au-delà de nos espérances. Notre hôte, (jue nous fîmes appeler, s empressa de comparaître, es- corté de sa femme et d'une demi-douzaine d'enfans. Après une conférence soutenue, d une part en français canadien, et de l'autre en anglais francisé, nous parvînmes, au mi- lieu de la confusion de cinq ou six voix qui se disputaient la parole et dont les tons élevés ajoutaient encore à l'ob- scurité des deux jargons rivaux , à leur faire comprendre
106 ASPECT DE LA NATURE
le sens de nos questions. On nous donna un guide selon nos désirs. Nous laissâmes à Thôte canadien noire voilure et noire cheval , qui ne demandait pas mieux que de se reposer, et nous nous dirigeâmes à travers bois jusqu'aux chutes de la rivière Sainte-Anne.
M La chaleur, qui était devenue insupportable, ne nous découragea point. Une fois engagés dans l'épaisseur du bois, nous étions en sûreté contre les rayons du soleil. Toutefois, l'air était lourd et étouffant ^ on ne sentait point la moindre brise ^ les mousquites même se taisaient. Un silence de mort régnait dans toute cette foret vierge ^ et quelle forêt , grand Dieu ! Le sol est en général peu fer- tile dans cette contrée , aussi les arbres y sont-ils moins vigoureux que dans d'autres pays que j'ai visités. Néan- moins ils étonnèrent encore mes yeux européens , peu fa- miliarisés avec la puissante végétation des pays transatlan- tiques. Ce qui caractérise les forêts de cette partie de l'Amérique, ce n'est pas la beauté individuelle des arbres pris isolément, ce sont des troncs élevés, peu garnis de branche, et d'un aspect peu vivant; mais pénétrez dans le cœur de la forêt, et vos impressions prendront un tout autre caractère. Vous êtes entrés dans un sanctuaire. Au- cun jour venant de droite ou de gauche, de l'avant ou de l'arrière, ne vous avertit de l'existence d'un monde exté- rieur. Transportez - vous dans la forêt du Hampsbire, cherchez-en les parties les plus sombres , les plus secrètes profondeurs, vous espérerez en vain d'y éprouver le même sentiment. Je n'ai jamais désiré voir de plus beaux hêtres que ceux du Hampsbire, et cependant ces arbres gigan- tesques qui ne donnent à travers leur feuillage qu'une lu- mière aussi douce que celle de la lune, ne peuvent vous faire croire que vous soyiez au sein d'une forêt sans limites. Des rayons y pénètrent par quelijue clairière. A chaque
DA>S LE BAS-CAJNAUA. 1 C'y
pas vous entrevoyez une hauteur, une route, une chau- mière , un clocher qui vous rappellent le voisinage de l'homme. Ici , au contraire , la nature règne sans partage. Vous marchez sur un sol où la lumière du jour n'a jamais pénétré \ les feuilles que vous foulez tapissent celte terre depuis des siècles , et se couvrent chaque année de cou- ches nouvelles. La forêt elle-même s'est renouvelée-, mais le sol a toujours eu le même ombrage , et le même lit de feuilles l'a toujours recouvert. Dans les profondeurs des forêts de pins l'effet est encore plus profond-, la scène se développe dans des proportions plus vigoureuses. L'om- bre qui s'épaissit sous leur voûte obscure est d'une teinte plus sombre encore , et lorsque le vent agite leurs cimes et trouble par des bruits sublimes le silence solennel de la forêt , notre ame comprend et parlage la pieuse supersti- tion des premiers hommes , qui faisaient de ces retraites profondes le séjour de la divinité. Le murmure des arbres est bien une voix divine qui prend l'accent de la colère , de l'amour, au gré des terreurs ou des espérances du cœur.
» Nous eûmes peu le loisir de nous livrer à ces émo- tions religieuses , car le robuste jeune homme qui nous servait de guide , n'était pas de nature contemplative. Il allait à travers mille obstacles d'un pas si rapide et si as- suré , que nous avions peine à le suivre. Nous arrivâmes bientôt à un point extrême d'où notre vue plongeait, par une pente rapide , dans un abime dont le fond échappait à nos regards. Un bruit sourd, immense, semblable au mugissement du tonnerre, s'en exhalait à de longs in- tervalles. Nous arrêtâmes notre guide pour savoir de lui par quel moyen il prétendait nous conduire au fond de ce mystérieux abime. Nous étions à-peu-près certains que ce n'était pas là le chemin du ténébreux empire.
lo8 ASPECT DE LA NATURE
mais nous n'étions pas fâchés d'avoir nos sûretés. Il était évident, d'après le bruit que nous entendions , que la ri- vière coulait au-dessous de nos pieds, et nous voulions savoir si un faux pas ne pouvait pas nous précipiter dans ses eaux furieuses. Notre guide eut bientôt dissipé nos craintes en nous prouvant qu'il connaissait à mer- veille la topographie de ces terribles avenues. Ce n'est pas qu'il dût cette science si complète à son goût pour la musique du torrent ou pour les émotions sublimes , mais il l'avait acquise à la poursuite des vaches qui trompaient quelquefois la vigilance de leur jeune gardien. La pèche l'avait aussi attiré souvent dans les mêmes sentiers. Nous allions descendre jusqu'au pied des chutes d'où le point
de vue était, selon notre guide, le plus favorable à l'ob- servation.
» La rivière coulant entre deux bords escarpés, dans une vallée profonde et très-boisée, il nous était impossible de rien découvrir. Nous savions seulement à l'entraînement de nos pas, que nous suivions une pente très-rapide. Nous continuâmes ainsi quelque tems, sans rien voir autour de nous , avant d'atteindre le niveau de la rivière , au- dessus de ses chutes , et , arrivés à cet endroit, notre route devint réellement périlleuse : elle n'offrait plus de simples obstacles, mais de véritables dangers. Nous marchions, non plus sur une pente rapide , mais sur la crête d'un précipice où nous n'avions d'autre appui que des rochers, des racines et des bruyères. On doit bien se garder, en voyageant ainsi, de s'attacher aux branches des arbres, si Ton tient à la vie de ses compagnons , car la branche que l'on quitte va reprendre violemment sa place , en renver- sant tout ce qu'elle rencontre. Cependant, comme nous étions quelquefois réduits à recourir à ces appuis perfides, nous étions obligés de nous tenir à dislance , et de laisser
DANS LE BAS-CANAIJA. 1 O9
prendre le pas à notre guide, qui , mieux exercé à ce ma- nège, nous devançait souvent d'assez loin. Les cris que nous échangions nous empêchaient de perdre sa trace. L'écho les répétait en les redouhlant jusqu'au moment où le hruit des cascades nous imposa silence en couvrant toutes nos voix. Notre guide, qui disparaissait souvent à nos yeux, s'amusait de nos terreurs et de notre embarras, et les difficultés du terrain aggravées par le bruit des chutes qui nous étourdissait , nous préparait, par de ter- ribles épreuves , au plaisir qui nous attendait. Nous en sortîmes cependant à notre honneur 5 nos mains et nos lia- bits payèrent seuls les frais du voyage, par des accrocs et des égralignures.
)) Enfin nous arrivâmes au bord de la rivière, préci- sément au-dessous des chutes. Le magnifique spectacle qui s'offrit alors à nos yeux aurait payé largement de plus rudes fatigues. Nous étions en présence d'un vaste amphi- théâtre, dont les cô'és étaient jusques au haut couverts d'un riche feuillage; en face de nous, la rivière s'élançait en deux bonds du milieu de la montagne dans les profon- deurs de son lit ; des roches noires et des arbres au som- bre feuillage brisaient l'eau dans le cours de sa chute , et relevaient par leur contraste l'éblouissante blancheur de l'écume. Un bassin, profondément creusé , recevait le tor- rent qui s'abattait avec un bruit affreux, et formait mille tourbillons jusqu'au moment où devenu plus calme, il re- prenait un cours majestueux , et baignait de ses eaux lim- pides les contours gracieux de ses bords. Nous le suivions des yeux, dans les détours de la forêt où il allait bientôt se perdre.
M Cette esquisse, tout imparfaite qu'elle est, peut vous donner une idée de la scène qui nous plongeait dans une horreur délicieuse. Mais aucune expression ne saurait dé-
I lO ASPFXÏ DE LA NAf ORÈ
crire dans leur richesse les beautés qui nous éblouissaient. De longs rayons d une lumière qui se décomposait en filets diaprés en passant à travers Técume des flots, et se reflé- tant sur les collines opposées, donnaient à la moitié de cet amphithéâtre un éclat magique. Les ombres que projetaient les hauteurs voisines, la chute impétueuse de cette eau de cristal , le mélange de la lumière et de l'écume plus bril- lante encore , le bruit non interrompu de la chute , qui semblait un concert de mille voix , tout contribuait à don- ner à ce tableau un caractère de beauté surnaturelle. Pen- dant que mon imagination peuplait cette vallée merveil- leuse , et donnait aux voix dont les acceas frappaient mon oreille , des formes qui flottaient devant mes veux , lorsque Tenthousiasme dont jetais saisi m'avait transporté dans une sphère de poésie idéale, notre jeune guide, ras- semblant toutes les forces de ses poumons pour se faire entendre : « ^ oilà , me dit-il , un bon endroit pour la pê- che des truites. « Cette pensée prosaïque , jetée au travers de mes visions, chassa la brillante fantasmagorie que j'a- vais évoquée , comme le son du cor fait rentrer au néant les palais fantastiques. Je fus tenté un instant de pousser dans labime le mauvais génie qui m'avait ramené si brus- quement sur la terre. Ce malheureux enfant auquel man- quait sans doute le sens métaphysique qui m'avait si bien servi, venait d'apercevoir dans ma poche les instrumens de pèche que j avais apportés, et il s en empara pour faire la guerre aux truites , objet de son envie. Mon compa- gnon et moi nous primes nos crayons pour essayer de fixer sur le papier quelques-uns des points de vue qui se disputaient notre attention ^ mais nos efforts nous pa- rurent ridicules , et nous nous en vengeâmes sur nos cro- quis qui attestaient trop visiblement notre impuissance. » Cependant le soleil baissait à l'horizon , et notre Ca-
DANS LE BAS-CANADA. 1 î 1
niitlien nous avertit qu il était tems de son^jer à la retraite. Comme nous ne paraissions pas disposés à céder à ses avis, parce que nous étions curieux d'observer Teffet des om- bres sur l'ensemble du paysage, il nous donna à entendre qu'un plus long séjour devenait dangereux par l'immi- nence d'un ouragan. La pluie, qui pouvait tomber par torrens , et l'obscurité , nous auraient exposés à passer la nuit loin de notre gîte et sous les coups du tonnerre qui commençait à gronder dans le lointain. La prudence nous commandait de quitter cette scène de féerie. Le soleil dispa- rut avant que nous fussions hors des bois 5 et le crépuscule aux teintes de pourpre colorait déjà la vallée et les mon- tagnes , quand nous étions encore assez éloignés de notre asile. Dans la partie nord-ouest du ciel, on voyait s'élever l'un après l'autre dénormes nuages aux flancs noirs, qui se groupaient en colonnes menaçantes. De loin en loin de sourds mugissemens, redoublés par Técho des montagnes, justifiaient les pressentimens de notre guide. Quelque tems après notre arrivée, le ciel, entièrement voilé par les nuages, et la pesanteur de l'atmosphère, annonçaient une catastrophe prochaine. L'ouragan éclata tout à-coup avec furie , et emporta du premier choc le toit d'une vieille grange qui appartenait à notre hôte. De longs éclairs sil- lonnaient la nue sans interruption , et faisaient du ciel une voûte de feu. La vue était éblouie , et à chaque instant nous étions forcés de fermer les yeux pour ne pas être aveuglés. Ce tumulte des élémens jeta l'effroi parmi nos holes, qui ne trouvèrent rien de mieux, pour conjurer la tempête, que de se mettre en prières et d'inonder leur demeure d'eau bénite dont ils avaient heureusement une ample provision. L'ouragan s'apaisa bientôt, et la frayeur de nos Canadiens s'élant dissipée avec l orage, ils songèrent enfin à nous préparer un repas dont nos forces
112 ASPECT DE LA NATURE DANS LE BAS-CANADA.
épuisées avaient grand besoin. L'appétit assaisonna ce sou- per, plus copieux que délicat 5 et , malgré l'odeur que le bois de cèdre exhalait dans l'étroite enceinte où nous étions emprisonnés, nous nous endormîmes d'un profond som- meil, que les souvenirs de celle journée , où la nature s'é- tait montrée à nous si menaçante et si sublime, peuplè- rent de rêves fantastiques.
( Tait' s EcUjiburgh Magazine. )
STATISTIQUE
POLITIQUE ET FINANCIERE
DE
TOUS LFS ÉTATS DE L'EUROPE.
O^ a en général des idées très-fausses sur les divisions politiques de l'Europe , sur le nombre de ses états et sur la nature des divers gouvernemens qui les régissent. De mauvaises compilations décorées du liom de géograpbies , sont la source de toutes ces erreurs. Il n'y a pas un seul de ces livres qui ne décrive la petite république de Saint- Marin , et qui ne donne pour le moins le nom et la capi- tale des plus petits états de la confédération germanique , tandis qu on cbercbe en vain dans ces ouvrages la répu- blique de Berne, qui est la plus grande de toutes celles qui existent aujourd'hui en Europe , et qu'on n'y trouve pas la moindre indication sur la république d'Andorre , dont la population est plus du double de celle de Saint- Marin. Les vingt-six républiques de la Suisse sont repré- sentées par presque tous les géographes comme ne formant qu'un seul état, quoiquils les qualifient de confédéra- tion^ titre qui indique assez l'union politique de plusieurs états indépendans les uns des autres. Ceux même qui re- gardent la Suisse comme composée de plusieurs états dif- férens, n'en comptent que ving-deux, parce qu'elle est partagée en vingt-deux cantons 5 mais les cantons d'Appen- zell et d Unterwald sont divisés chacun en deux étals entiè- rement indépendans 5 le canton des Grisons est divisé en trois états différens, savoir : la ligne grise . la ligjie cadé.-i II. H
IlZf STATISTIQUE POLITIQUE ET FiNANCrÈKE
et la ligne des dix juridictions . La Norwége , depuis 1 8 1 5^ n est pas une grande province de la Suède , mais bien un royaume entièrement indépendant, qui na de commun avec cette dernière que le roi qui la régit.
Que dirons-nous des différences énormes que présentent en Ire eux les états de l'Europe considérés saus le rapport de leurs gouvernemens. On cherche en vain dans nos géographies , même les plus détaillées , une classification méthodique des nombreux états qui composent l'Europe. On se borne à les diviser vaguement en états monarchiques absolus ou constitutionnels et en républiques ; mais ces dernières offrent entre elles des différences aussi grandes que celles que présentent les états monarchiques entre eux. Les notions relatives aux grandes divisions politiques ei géographiques de l'Europe , ne sont pas moins vagues , pour ne pas dire moins inexactes. On met la Russie dans l'Europe septentrionale, lorsque, par son immense étendue , elle embrasse toute la partie orientale.
Notre recueil étant destiné non-seulement à propager les faits nouveaux dont s'enrichit la géographie, mais encore à rectifier toutes les erreurs que nous avons l'occasion de dé- couvrir , nous nous empressons de publier l'article suivant rédigé par M. Balbi, statisticien consciencieux et éclairé (i).
(i) Note de l'Ed. Durant les sept années que M. Balbi a résidé enr France , sans comprendre les nombreux articles dont il a enrichi plusieurs recueils périodiques , et spécialement la Revce BritaNxMqce, ce savant a publié treize ouvrages remarquables sur la géographie et la statistique , parmi lesquels nous signalerons son Essai statistique et politique du royaume de Portugal et des Algai-ves, son curieux Atlas Ethnographique du Globe , et son nouvel Abrégé de Géographie , mo- nument prodigieux de savoir et de recherches, qui a enfin sorti la géographie de l'ornière de la routine, et qui, à lui seul, a coulé à son auteur plus de dix annéts de travail et dVludo. Nous regrellouj»
DE TOVS LES ÉTATS PE l'evIIOI'E. 115
Non -seulement il présente la rectification de plusieurs er- reurs adoptées généralement comme des axiomes , mais il offre le résumé de tout ce qu'on peut dire de plus nouveau sur les divisions actuelles de l'Europe , sur le nombre de ses états , et sur leur classification sous le rapport géographique. et sous celui qu'ofl'rent les nuances de leurs divers gouvcr- nemeîis.
Il est impossible de tracer , dit ce géographe statisliciei^ des divisions naturelles de l'Europe qui correspondent exac- tement avec ses divisions politiques. Pour atteindre ce but , il faut autant que possible se borner à trois ou quatre grandes divisions. C'est aussi ce qu'ont fait presque tous les géographes, quoique sans, beaucoup de succès-, ils ont divisé l'Europe en trois grandes régions : méridionale , centrale et septentrionale ,• mais ce système est on ne peut plus absurde-, car l'empire russe , qu'on place dans la der- nière, pourrait tout aussi bien être rangé dans les deux autres. Dès l'année i8i5 , nous avons senti finconvé- nient de cette division , et nous avons proposé de partager l'Europe en deux parties principales : Europe occiden- tale et Europe orientale^ nous avons placé fempire russe dans cetle dernière. Nous avons subdivisé la pre- mière en septentrionale , centrale et méridionale , et nous avons classé dans ces trois subdivisions tous les au- tres états. Mais par la suite , réfléchissant mieux sur celle division, et considérant que la Turquie d'Europe et les républiques des iles Ioniennes et de Cracovie , appartien- nent incontestablement à l'Europe orientale , nous n'avons pas hésité à les classer dans cette division. En effet, le
vivement que le gouvernemenl français n'ait pas assez apprécié les travaux de ce savant étranger, et quil l'ait laissé quitter un paj» qu'il avait enrichi de tant de productions utiles.
n6 STATISTIQUE POLITIQUK ET FINAKClÈRE
centre du continent européen se trouve à une petite di- stance à l'ouest de Varsovie. En tirant par ce point une ligne droite du nord au sud , on a à l'est tout Tempire russe et les trois états que nous venons de nommer -, une seule frac- tion de l'empire ottoman dépasse la ligne de partage. Tous les autres états de l'Europe restent à son occident , à l'ex- ception delà moitié environ de l'empire d'Autriche et d'une fraction de la monarchie prussienne. On peut donc sans inconvénient adopter la division que nous proposons, comme celle qui s'accorde plus que toute autre avec les divisions politiques actuelles. La division proposée par tous les géographes allemands en diffère entièrement. Elle consiste à partager lEurope en cinq grandes régions , dont trois alpines et deux maiilimes , subdivisées en douze grandes contrées. Cette division, à laquelle d ailleurs on pourrait reprocher quelques inexactitudes . est trop en op- position avec les divisions politiques actuelles pour pouvoir leur servir de base.
D'après ce que nous venons de dire , fEurope pourrait être divisée de la manière suivante :
EUROPE OCCIDENTALE, SLBSiVISÉE E?f
Partie centrale, qui comprend l'empire d'Autriche , la monarchie Irançaise , monarchie hollandaise , royaume de Belgique et les confédérations germanique et suisse.
Partie méridionale , qui comprend les monarchies portugaise et espa- gnole et la république d'Andorre, dans la péninsule hispanique ; et les divers états de l'Italie.
Partie septentrionale , qui comprend les monarchies anglaise , norwé- gieno-suédoise et danoise.
Elbope Orientale, qui comprend les empires russe et ottoman, et les républiques des lies Ioniennes et de Cracovie , le nouvel état de la Grèce et les principautés de Servie , Valachie et Moldavie.
En considérant l'Europe sous le rapport politique, elle iToifre [)as moins de quatre-vingt-huit étais Irès-difl'ércns
DE TOUS LES ÉXAXS DE l'eLIIOPE. II7
mire eux, mais qui, à quelques exceplions près , sont tous égaux sous le rapport de rindépendance politique. Les géographes et les économistes les désignent souvent par états du premier ordre , états du second et états du troi- sième ordre ; classification basée selon eux sur les forces et les ressources de ces états. Mais toutes ces classifications sont très-vagues , pour ne pas dire inexactes, puisqu'il est impos- sible de tracer la limite de démarcation entre cbacune de ces trois grandes divisions. Il nous semble cependant qu'on peut regarder comme assez exacte !a qualification de gran- des puissances que l'on donne à la France, à l'Angleterre , à l'Autriche , à la Russie et à la Prusse , quoique celte dernière soit bien inférieure aux quatre autres sous le rap- port de la population , des revenus et des ressources.
On trouve dans les différens états de l'Europe presque toutes les formes possibles de gouvernement , depuis le despotisme le plus absolu jusqu'à la démocratie la plus prononcée. Si l'on veut classer tous ces états d'après leur gouvernement respectif, on peut les réduire aux Irois classes suivantes, dont chacune cependant offre des nuances très-variées. Il y a même des états qui se refusent à cette classification , tel que le royaume Sarde , dont le gouver- nement de la partie continentale présente les formes d'une monarchie absolue , et le gouvernement de la partie insu- laire celles des monarchies constitutionnelles. D'autres, comme la monarchie prussienne , offrent des nuances si délicates qu'on pourrait, avec autant de raison, les mettre dans la piemlère série que les classer parmi les étals de la seconde. Nous pensons cependant que l'on ne peut faire aucune objection sérieuse contre la classification suivante qui a obtenu les suffrages de plusieurs géographes et hom- mes d élat.
1» AuTOCrwVTlES ou MONAllCHIES ABSOLUES. On (11
II?, STATISTIQUE POLITIQUE ET FIJNAîsClÈKF.
compte dix-huit, savoir : l'empirp ottoman, qui forme une subdivision à part ; viennent ensuite Tempire russe et le royaume de Danemarck proprement dit -, ceux d'Es- pagne et des Deux-Siciles 5 le royaume sarde , à l'excep- tion de la Sardaigne -, l'empire d'Autriche , à l'exception de la Hongrie et de la Transylvanie -, l'état de l'Église -, les grands-duchés de Toscane et d'Oldenbourg -, l'électorat de Hesse; les duchés de Parme et de Modène en Italie-, les principautés de Schwarzbourg-Sonderhausen en Allema- gne , et celle de Monaco en Italie -, le landgraviat de Hesse- Hombourg, et la seigneurie de Kniphausen.
Q." MoNAKCHIES LIMITÉES OU CONSTITUTIONNELLES. On
en compte trente-huit, savoir ; le Royaume-Uni, ou la monarchie anglaise ; le royaume de France , ou la mo- narchie française ; le royaume des Pays-Bas , ou la mo- narchie néerlandaise; le royaume de Suède et celui de Norwége, qui forment la monarchie norvégieno-suédoise ; le royaume de Pologne , dont le souverain est en mémC' tems empereur de Russie ^ les royaumes de Bavière , de Wurtemberg-, les grands-duchés de Bade et de Hesse; le duché de Nassau et la principauté de Hohenzollern-Hc- chingen; la principauté de Neuchàtel dans la confédéra- tion suisse-, tous ces états sont de véritables monarchies constitutionnelles. Viennent ensuite la monarchie prus- sienne, les royaumes de Saxe et de Hanovre j le grand- duché de Saxe-Weimar -, les duchés de Saxe-Cobourg- Gotha , de Saxe-Meinungen-Hildbourghausen et de Saxe- Altembourg -, de Brunswick ; les principautés de Waldeck, de Lippe-Delmold , Schwarzbourg-Rudolstadt, et Lich- lenstein -, le duché de Lucques 5 les deux grands-duchés de Mecklenbourg-Schwerin et Mecklenbourg -Strelitz; les trois duchés d'Anlialt-Dessau , d'Anhalt-Bernebourg, et d'Anhall-Kœlhen; les trois julucipaulés de Rcuss-Greiz,
DE TOUS LES ÉTATS DE l'eUROPE. 1 IgP
Reuss-Schleiz et de Reuss-Lobenstein-Ebersdorf. Nous croyons qu'on pourrait ajouter à cette subdivision, non- seulement le nouvel état de la Grèce , mais aussi les trois principautés de Servie , de Valachie et de Moldavie , tri- butaires de Tempire ottoman, et sous la protection do l empire russe.
3° Républiques. On en compte trente-une. On peut les subdiviser en deux classes : i° aristocraties , dans la- quelle on doit comprendre les cantons suisses de Lu- cerne, Zurich, Berne, Fribourg, Soleure, Bàle , Scbaf- fouse et la république des Iles Ioniennes. ^"Démocraties , dans laquelle on comprend : Schwitz , Uri , Glaris , Zug , Appenzel-extérieur , Appenzel-intérieur , Bas - Unterwald , Haut-Unterwald, Saint-Gall, Argovie, Turgovie , Tes- sin , Yaud , Genève , les trois lignes des Grisons et les dé- curies du Valais, qui avec la principauté de Neuchâtel et les autres républiques suisses sus-mentionnées, forment la confédération suisse. Viennent ensuite : Andorre dans la péninsule hispanique 5 Saint-Marin en Italie ; Ciacovie en Pologne-, Lubeck, Francfort, Brème et Hambourg en Allemagne.
En résumant ce que nous venons de dire , nous trou- vons que l'Europe offre actuellement trois empires ; une monarchie élective ecclésiastique \ dix-sept royaumes-, sept grands-duchés 5 un électorat \ douze duchés 5 dLx-sept principautés^ un landgraviat ^ une seigneurie et trente - une républiques. Mais l'on doit faire observer que l'union du royaume de Pologne à l'empire de Russie , et celle du royaume de Norwége au. royaume de Suède , ne détrui- sent pas leur qualité d'états 5 que le duc d'Oldenbourg n"a pas encore accepté le titre de grand-duc que lui a accordé le congrès de Vienne, non plus que l'électeur de Hcsse-
120 STATISTIQUE POLITIQUE ET FINANClÈrvE , ETC.
Cassel , ne prend le titre de grand-duc que dans les actes relatifs au grand-duché de Fulda qu'il régit.
Nous ferons remarquer en outre que l empire ottoman est aujourd'hui le plus ancien empire de l'Europe, puis- que son origine remonte à 1 époque de la prise de Con- slantinople en i453 , tandis que lempire russe ne date que de 172 1 et celui d'Autriche de i8o4; que la France est la plus ancienne des monarchies existantes, puisqu'elle date de l'année 4^6; que l'Espagne, le Danemarck et l'Angle- terre viennent immédiatement après ; que la Toscane est le plus ancien des grands-duchés, et Brunswick le plus ancien des duchés 5 que Saint-Marin est non-seulement la plus ancienne des républiques , mais encore un des plus anciens étals de 1 Europe ; que les républiques de Schwitz , Uri et Unterwald subsistent depuis i3o8; que celle de Hambourg est la plus riche et la plus commerçante, tandis que les principautés de Lichtenstein et de Monaco , et la seigneurie de Kniphausen sont les plus petits de tous les états euro- péens.
Nous ajOut^?rons, comme appendice à cet article, le tra- vail curieux que vient de publier récemment M. le baron de Malchus , célèbre statisticien allemand, sur la situation politique et financière de l'Europe en i83o ; et dans le- quel il a suivi à très-peu de différence près le classement que nous avons déjà proposé. Nous avons conservé scru- puleusement les chiffres du savant allemand , pour laisser à ce travail l'empreinte de son originalité ; si nous lui eus- sions fait subir la moindre modification , il aurait pu per- dre de son authenticité. Nous avons même laissé subsi- ster les évaluations en florins du Rhin ; mais nos lecteurs pourront facilement en faire la conversion en francs lors- qu'ils sauront que le florin du Rhin équivaut à 2 fr. 16 c.
ETATi..
moitahc
ABSOLU
Empire russe ,000
Empire d'Auti'iche. »,ooo Turquie d'Europe.. ,000 Monarchie espagnol(>ooo Royaume des Deux, 000 Royaume sarde. . . . ,000 Monarchie danoise . ,000
État du Pape ,000
Grand-Duché de Toi,ooo Hesse Électorale. . . ,000 Duché de Parme. . . ,000 Grand-Duché d'01d(,ooo Duché de ]Modène.,ooo Princip. de Hohenz-,000 Princip. de Schw.-S,ooo Principauté de Hess, 000
CONSTITUTIOI
Monarchie française3.2 7o Royaume de Suède., 333 Royaume de Norwé,378 Monarchie anglaise.J.Sèq Monarchie prussicni^ooo Royaume de Pologn,ooo Monarchie portugais, 000 Royaume de Bavici,345 Monarchie néerlan(i,27q Royaume de Hanov,,ooo Royaume de Wurte,o83 Royaume de Saxe. .»,ooo Grand-Duché de B&,2oo Gr.-D. de Mecklenh,ooo
DETTE
EN FIOHIXS
du Khill.
que paie cli,i.|uf
individu
pour
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