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LE COSTUME

DES

HÂBITANS DES ILES BRITANNIQUES

DECRIT

PAR MJ AMBROISE LEVATI.

y..

PRÉFACE.

J_Ja Grande-Bretagne , dont l'extrême opulence est le fruit d'une industrie qui lui a donné l'empire des mers , et l'a place'e dans le petit nombre des états qui décident du sort des empires, la Grande-Bretagne, disons-nous, présente un spectacle magnifique aux yeux du philosophe, du guerrier et du politique. L'univers voit avec e'tonnement la supériorité que l'Angleterre a acquise depuis un demi-siècle sur les autres étals , et les immenses progrès qu'elle a faits dans tous les arts qui contribuent au bonheur de la vie pri- vée, et à la grandeur des nations.

La prospérité et la puissance de l'Angleterre sont une nou- velle preuve d'une vérité incontestable consacrée par l'histoire, c'est que tous les peuples qui se sont adonnés à la marine ont joué un rôle important sur la scène du monde. Tyr, devenue la reine des mers, s'enrichit des dépouilles de l'univers, et la peupla de ses co- lonies. Athènes domina par ses flottes sur les autres états de la Grèce. Carthage disputa à Rome l'empire de l'univers, et cette dernière ré- publique ne commença à étendre ses conquêtes hors de l'Italie , que quand ses vaisseaux se furent répandus sur la Méditerranée. Venise , du sein de ses lagunes, fit trembler l'orient par sa marine, et en- richit l'occident par son industrie. Peu s'en fallut que l'Espagne ne parvînt à la monarchie universelle, dans les te m s ses flottes venaient de découvrir le nouveau monde. La Hollande, pauvre et opprimée sous la tyrannie du sombre Philippe II, trouva dans ses vaisseaux la source de ses richesses, ainsi que le germe de sa grandeur et de sa liberté (i). Enfin, du milieu de sesécueils, et malgré les agi- tations d'un gouvernement non moins orageux que les mers dont elle est entourée, l'Angleterre est arrivée au comble des richesses et de l'opulence, et a fait pencher en sa faveur la balance de l'Europe.

(i) Thomas. Elog. du Dugaay-Trouin ^ pag. 2.

8 P 11 É F A C E.

Le spectacle cfu'oiïrent la marine et le conimerce de l'Angle- terre n'a point d'exemple dans l'histoire des nations. En Europe, elle tient les clefs de l'Adriatique et de la Méditerrane'ej elle com- mande l'embouchure de la mer Noire comme celle de la Baltique, et ses flottes dominent dans l'Archipel. En Ame'rique elle oppose une barrière à la Russie vers le pôle, et aux Etats-Unis vers les régions tempérées. Sous la zone torride elle commande dans les Antilles, entoure le golfe du Mexique, et occupe, sur la route de l'Europe en Asie, le roc de Sainte-Hëlène , dont elle a fait un point de com- munication entre les deux mondes. En Afrique, du sein de l'île consacre'e autrefois, sous l'emblème de la croix, à la sûreté des pa- villons de la chrétienté (i), elle tient en respect les puissances barbaresques. Du pied des colonnes d'Hercule, elle porte la terreur jusques au fond des pays du More. Elle a eleve' sur les rivages de l'Atlantique les forts de la Côte-d'or et de la montagne de Léon (2), et c'est de qu'elle s'élance sur la proie laisse'e par la race des Nègres aux nations européennes. Sur le môme continent au delà des tropiques, et dans la partie la plus avancée vers le pôle austral, elle s'est assurée un asile sous le cap des tempêtes. A l'endroit oii l'Espagnol et le Portugais n'avaient vu qu'un lieu de relâche pour leurs vaisseaux, et le Hollandais une plantation, l'Angleterre a fondé une colonie, qui est comme une nouvelle population britannique j et joignant l'activité anglaise à la patience du Batave, elle va re- culant maintenant autour du cap de Bonne-Espérance les confins d'un établissement, qui formera dans le midi de l'Afrique, un état égal à celui qu'elle a fondé autrefois dans le nord de l'Amérique. De ce nouvel établissement elle étend ses regards sur la route des Indes, choisit et occupe les stations les plus convenables aux inté- rêts de son commerce, et domine ainsi sur les échelles de l'Afrique dans un autre hémisphère. Enfin , non moins redouté dans le golfe persique et dans la mer d'Erylrée, que sur l'océan pacifique et dans i'archipel des Indes, l'empire britannique, auquel sont désormais sou- mises les plus belles contrées de l'orient, voit régner ses Facteurs sur quatre-vingt millions de sujets. Les conquêtes de ses marchands commencent en Asie au point ont terminé celles d'Alexandre,

(i) L'ile de Malte. (2) Sierra-Leone.

I

llislorleiis anglais.

Préface. o

et n'a pu arriver le dieu Terme des Romains. Aujourd'hui, des rives de l'Indus aux frontières de la Chine, et des bouches du Gange aux sommets du Tibet, tout reçoit la loi d'une compagnie mar- chande, qui a ses comptoirs dans une rue ëlroite de la ville de Lon- dres. C'tst ainsi que d'un centre unique, au moyen d'institutions vigoureuses, et par suite de ses progrès dans tous les arts, une ile, qui serait à peine comptée parmi les iles du troisième ordre de Tarchipel océanique, fait sentir les effets de son industrie et le poids de sa puissance jusqu'aux extrémités des quatre parties du monde, en même tems qu'elle en peuple et en civilise une cinquième (i).

Une nation aussi fameuse et aussi extraordinaire ne pouvait manquer d'avoir des historiens, comme elle en a eu en effet d'ex- cellens dans les Humes, les Robertson , les Henry et les Âdams. Le premier écrivit une Histoire générale de ï Angleterre depuis ï invasion de César jusqii en i485, elle se rattache aux histoires particulières des maisons de Tudor et de Stuart. Robertson a com- posé une Histoire de ÏEcosse sous les règnes de Marie Stuard et de Jacques F, jusqu'à Vavènement de ce prince à la couronne d Angleterre, et a mis à la tête un Abrégé de ï histoire de ÏE- cosse dans les tems qui ont précédé ces époques. Adams a donné aussi un Abrégé de t histoire d'Angleterre, il a traité avec autant d'érudition que de nouveauté, de la religion, des franchises, des lois, des sciences, des lettres, des arts, du commerce, de la monnaie de la navigation, des usages et de mœurs de sa nation (2).

L'Angleterre a eu aussi d'habiles écrivains qui ont illustré ses -^«'««^ antiquités, et retracé le costume de ses habitans au moyen de plan- -'Vl^.'iL ches bien gravées et bien coloriées. Parmi le grand nombre de ses """'"" écrivains, dont il serait trop îoag de rapporter ici les noms, nous nous bornerons à citer deux des principaux, dont l'un est Strutt qui, artiste lui-même, a fait un ouvrage sur les antiquités de son pays, et sur les variations du goût et des habitudes nationales re-

(i) Dupin. Force commerciale de la Grande-Bretagne .Introduction (2) M/ Bertolotti , qui est très-versé dans la connr.issance de la lan- gue et de la littérature anglaises, a traduit l'ouvrage d'Adams , et recueilli sur les habitans de la Grande-Bretagne une foule de notions nouvelles qu'il nous a communiquées; ensorte que le public devra lui savoir gré d'une partie de la description que nous allons faire du costume de ce peuple.

Europe Fol, VI.

anglais.

10 Préface.

lativement aux arts; et l'autre est Smith, lequel a donne' dans deux ouvrages la description des mœurs des habitans des iles Britanni- ques, à partir de l'e'poque la plus ancienne jusqu'aux tems mo- dernes. Ces deux e'crivains ont cela de particulier, qu'ils procèdent toujours par ordre chronologique, et conduisent comme par la main le lecteur de siècle en siècle, et de révolution en révolution.

Dupin. Outre ses e'crivains nationaux l'Angleterre en a encore eu d'é-

trangers, parmi lesquels on distingue plus qu'aucun autre M."^ Du- pin, qui a publie' en 1B20 la relation de ses voyages dans la Grande- Bretagne, depuis 1816 jusqu'en 1819 (i). Cet écrivain a cherche à se former une juste ide'e de ce que fut la puissance britannique dans le tems de ses plus grands efforts , et à connaître ses forces phy- siques, et encore plus les élémens et les effets admirables de sou industrie. Son grand ouvrage est divise' en trois parties, dont la première traite de l'e'tat de l'arme'e sous le titre de force mili- taire de la Grande-Bretagne 'j la seconde de sa marine sous celui ÙQ force navale, et la troisième, intitulée force commerciale , ^^xé- sente le tableau merveilleux de son commerce.

Un autre Français, qui avait demeure' plus de vingt ans en

Voyage Amërîque , voulut voir l'Angleterre et y passa deux ans, libre de toute affaire d'intérêt et de tout soin. Il eut pour compagne de son voyage son épouse qui était Anglaise, et à laquelle il fut redeva- ble, entre autres avantages, de la connaissance et de l'amitié d'un grarid nombre de personnes également recommandables par leur sa- voir, par leur caractère et par les agrémens de leur esprit. Il avait fait une e'tude profonde de la langue anglaise, qu'il parlait et e'crî- vait avec facilite'; ensorte que loin de rencontrer en cela un obsta- cle à ses vues, il y trouvait au contraire un moyen facile de s'ins- truire : son journal fut môme d'abord e'crit en Anglais, puis traduit. Ayant réfléchi ensuite qu'il n'existait pas de relation de voyage en Angleterre écrite par un Français, ou au moins qu'on n'en connais- sait aucune qui méritât d'être cite'e, ce voyageur voulut supple'er à ce défaut. « Faujasde Saint-Fond ne chercha et ne décrivit que

(i) J^oya^es dans la Grande-Bretagne entrepris relativetnent, aux services publics de la guerre , de la marine , eu des ponts et chaussées en 1816^ 1817, 1818^ et 1819 /?flr Charles Dapin. Paris , 1820.

iVun l'rauqais.

P R É F A C K. II

les minéraux. Mesdames Rolland, de Genlis, et de Staël n'ont parlé qu'incidemment de ce qu'elle ont vu, et ont été plus curieuses de se faire connaître elles-mêmes que l'Angleterre. Le chevalier Hamil- ton n'a donné que la chronique scandaleuse d'une cour plus que galante, et bully ne s'est occupé que de son ambassade » (i). Ces considérations l'engagèrent donc à publier son voyage , qui fut ac- cueilli avec beaucoup de faveur comme étant e'crit sans préjugé et sans passion, et uniquement dicté par l'amour de la vérité. Lorsqu'il conçut le dessein de voyager et d'écrire, il ne s'assujétit à aucun système, ayant résolu seulement d'examiner avec toute l'attention dont il était capable les divers objets qui s'offriraient à sa vue, et de les décrire dans une indépendance absolue de toute passion et de tout préjugé national ou anli-nalional (2).

Après avoir fait un long séjour en Angleterre, le comte Ferri de Saint-Constant a publié un ouvrage considérable intitulé Lon- ^" 'or»je >er,j

_ 7 ^ 7 / o \ T ! 1 ? de s. Coiisutnt.

ares et Les Anglais [6). Il observe dans son introduction qu'il y a bien peu d'écrivains qui aient dépeint les Anglais d'une manière fidèle et impartiale: et, dans ce nombre, il ne fait mention que de l'auteur du Tableau de la Grande-Bretagne , qui, selon lui, mé- rite beaucoup d'éloges. Il cite néanmoins dans le cours de sou ouvrage d'autres écrivains, qu'il dit avoir fait d'excellentes observa- tions sur l'Angleterre et sur les Anglais, tels que l'auteur de Lon- dres Grossey, l'auteur anonime du Voyage philosophique d'Angle- terre ^ et celui de l'ouvrage qui a pour titre Mémoires de mes voya- ges en Angleterre. Ces écrivains sont en effet les seuls qui aient bien peint la nation anglaise 3 et c'est une chose bien remarquable qu'ils soient tous étrangers, et qu'aucun Anglais n'ait traité cette matière. Les nombreuses relations qu'ont publiées les Anglais sur la Grande-Bretagne en général, et sur presque toutes ses parties, se bornent ou à l'histoire naturelle du pays, ou aux particularités pu-

(i) Voyage d'un Français en Angleterre pendant les années 1810 et 181 1, avec des observations sur Vétab politique et moral , les arts , et la littérature de ce pays , et sur les mœurs et les usages de ses habi- tans. Tom. II. in 8." Paris , 1816.

(2) Ibid. Préface.

(5) Londres et les Anglais par J. L. Ferri de S/ Constant. Paris , Colnet et Debray , an XII. 1804 , 4 vol. ia 8.°

ylutres écrwains

Barctti Rezzonioo,

ï2 Préface;

rement topographiques, ou enfin à quelques descriptions pittores- ques et sentimentales (i).

Des quatre e'crivains que nous venons de citer, aucun, comme l'a observé le comte Ferri, n'a embrasse dans toutes ses parties le sujet qu'il avait à traiter; et s'attachant de préférence à quelques- unes d'elles, ils n'ont donne' sur les autres que des notions im- parfaites. L'auteur même du Tableau de la Grande-Bretagne , qui passe pour l'ouvrage le plus considérable sur l'Angleterre, a donné avec beaucoup d'exactitude, pour le tems il écrivait ( 1788), h Description de l'empire britannique^ le tableau de sa consti- tution et de ses lois, ïétat de son commerce et de ses finances, tandis qu'il passe rapidement sur tout ce qui se rapporte aux scien- ces, aux lettres, aux beaux arts, et aux opinions politiques. En s'imposant plus de concision que n'en a rais M.^ Baert dans les matières qu'il a traitées. M."" Saint-Constant s'est flatté de donner aux autres parties une étendue suffisante, et l'on peut dire qu'il a atteint son but.

Baretti a donné dans ses Lettere famigliari une description agréable de divers endroits de l'Angleterre, oii il avait séjourné près de dix ans: pays qu'il appelait la noble, la glorieuse An- gleterre, et sur lequel il priait Dieu de répandre toutes sortes de biens. Il était si versé dans la connaissance de la langue an- glaise, que son Dictionnaire est encore le plus estimé des An- glais-mêmes: ce qui l'a mis en état d'acquérir des notions exactes sur divers lieux et sur plusieurs usages de l'Angleterre, et par conséquent d'en parler savamment. Un autre Italien , le comte Rez- zonico délia Torre, a fait en 1787 un voyage en Angleterre, et en a décrit les parties principales dans uu Journal, qui commen- çait au î6 août et finissait au 21 septembre de la même année. Il a été fait des ouvrages d'une profonde érudition sur le gouver- nement, sur les richesses, sur la politique et sur les mœurs de l'Angleterre; mais nous ne connaissons pas d'autre Italien qui ait étendu, comme Rezzonico, ses recherches sur un aussi grand nom- bre d'objets dans les différentes parties de cette contrée, ni qui ait mis la même vivacité de coloris dans les descriptions qu'il fait des parcs, des édifices, des collections, des ruines de châteaux, de

(i) Bibliothèque universelle des voyages, Tom. III. pag. 226.

Préface. ï3

monastères et de temples anciens, de l'horreur des cavernes, des charmes de la campagne et de l'industrie des villes (i).

Tels sont les e'crivains que nous avons particulièrement pris pour guides dans le tableau que nous allons pre'senter du costume d'une nation, qui n'est pas moins extraordinaire sous le rapport de son gouvernement et de sa religion, que sous celui de ses usages* de ses arts, de son commerce, de sa navigation et de ses re'volutions : ce qui a donné à Thompson un juste motif d'appeler la Grande- Bretagne: la terre superhe ^ vit encore le souvenir d ancien- nes querelles qui coûtèrent tant de sang à î Angleterre, jusqiià ï heureuse époque oit la paix resserrant les liens de la concorde , ï industrie et Vahondance, qui sont les uniques lois et les fidèles gar- diennes de la liberté, assurèrent à ses en fans t empire du monde j dont elle fit elle-même ï admiration (2).

(i) Voyez les ouvrages du comte Rezzonico Jd//« Torre , publiés par Mocchetti , professeur , ainsi que son Voyage en Angleterre , imprimé dernièrement à Venise par les soins de M.' Barthélemi Gamba.

(2) Thompson. jLej Saisons traduites par M/ Leoni.

DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE

DES ILES BRITANNIQUES.

Di.isio» A-^E pays qu'on appelle à présent Royaume de la Grande-

ei confins, jj,.^^^^^^ comprcnd l'Angleterre proprement dite, l'Ecosse et la principauté de Galles, l'Irlande, les archipels des Orcades, de Shetland et des Hebudes qui appartiennent à l'Ecosse , celui des Sorlingues, les iles de Wighl, d'Anglesey et de Man apparte- nant à l'Angleterre, et sur les côtes de France les iles Guerne- sey, Jersey, Jark et Alderney (i). Que si nous ne parlions pas ici seulement de la division géographique, mais encore de di- vision politique de ce pays, nous devrions ajouter à ces posses- sions, Gibraltar en Espagne, le groupe d'HelgoIand vis-à-vis l'em- bouchure de l'Elbe et du Wëser, le groupe de Malte dans la Mé- diterranée, et les établissemens immenses qu'a cette puissance dans les deux Indes, et dont nous venons de faire mention. Mais nous ne nous proposons de donner ici que la description des iles de la Grande-Bretagne, c'est-à-dire de celles qui forment l'archipel bri- tannique qu'entoure l'océan atlantique, qu'on appelle la mer d'Al- lemagne et du nord à l'est, et la Manche au midi de l'Angleterre. Cet archipel s'étend en longitude depuis le i.^"^ degré aS' jusqu'au i3.*, et en latitude depuis le 5o.® jusqu'au 6i.^ degré. Connaissances Lcs ancicns n'curent que peu de notions sur la géographie de

^d<>?'«L/e»r ces iles. Cësar, qui le premier y arbora l'étendard de Rome , et les

sur la Grande- , Il . .

jSrewg'ie. moutra a ses successeurs sans les leur transmettre, fut aussi le pre- mier qui en donna la description. « Cette ile, dit-il, a la forme d'un triangle (2), dont un des côtés est tourné vers la Gaule: un des angles, qui est dans le lieu appelé Canzius, abordent presque tous les navires qui viennent des Gaules, regarde l'est, et l'autre le midi. Ce côté a environ cinq cents milles de longueur.

(i) Voyez V Abrégé de Géographie Universelle conformément: aux dernières transactions politiques , et contenant les plus récentes décou- vertes dAdrien Balbi , Venise tSig.

(2) Insula natura triquetra. Gœs. Cora. De Bello Gai. , chap. 12.

DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE DES ILES BRITANNIQUES. l5

L'autre regarde l'Espagne, et le soleil couchant. C'est de ce côté que se trouve l'Hibernie (i), qu'on croit être la moitié moins grande que la Bretagne, et qui est à peu près à la même distance de la Gaule que la Bretagne: entre les deux rivages se trouve Vile appelée Mona ( Man ). On prétend qu'outre cette ile il y en a plusieurs autres plus petites, où, au dire de quelques-uns, il fait nuit dans le solstice d'hi- ver trente jours de suite. Nous ëlant informe's de cette particula- rité, nous avons seulement appris que, d'après une certaine méthode qu'on y a de mesurer le tems avec l'eau (2), les nuits y sont bien moins longues, qu'elles ne le sont en terre ferme. La longueur de ce côté de l'ile est évaluée géaéraleraent à sept cent milles. En- fin son troisième côté regarde le nord, et n'a en face aucune terre, et l'angle se trouve particulièrement vers la Germanie: on présume que ce côté a huit cents lieues de longueur , ensorte que l'ile en- tière a deux mille milles de tour ».

Tacite s'est trouvé en état de décrire d'une manière plus éten- description due et plus précise la Bretagne, par le moyen d Agricola son ami Tacw. et son parent, qui s'y couvrit de gloire, et qui par conséquent avait eu le tems de la connaître. « Je parlerai, dit-il, après beaucoup d'autres, du pays et des peuples de la Bretagne, non pour montrer plus de savoir et plus d'exactitude qu'eux, mais parce que c'est pour la première fois qu'elle a été soumise; et je ferai connaître ce qu'il y a de vrai en certaines choses, dont les anciens ont ac- crédité l'idée par leur éloquence sans les savoir. La Bretagne, la plus grande ile que nous connaissions, a, au levant la Germanie, au couchant l'Espagne, au midi et presqu'en vue la Gaule, et au nord elle est baignée par une mer immense il n'y a plus de terres. Tite-Live et Fabius Rusticus, les plus élégans écrivains, le premier des anciens, et le second des modernes, la comparent pour la for- me à une hache à une longue targue: telle est en effet de ce côté la figure de la Calédonie, et c'est pour cela qu'on a cru qu'elle

(i) Nous nous sommes servis de la célèbre traduction de Baldellï , qui a mérité d'être ornée des dessins de Palladio, mais en évitant les anachronismes et les altérations de noms qu'on y trouve, n'y ayant pas de raison à mettre dans la bouche de César les noms d'Angleterre et d'Jbernia y au lieu de ceux de Britannia et à'Hibemia.

(2) Selon Vossius , la méthode de mesurer avec l'eau n'est autre chose que l'usage des clepsydres. Com. cum JSotis Dyonissii Vossii.

i6 Description géographique avait généralement cette figure. Mais l'espace immense, qui [s'ëtend de le long de la mer, va se resserrant ensuite en forme de cône: l'armée romaine en ayant doublé la pointe reconnut que la Breta- gne était une ile, et elle découvrit en même tems de nouvelles iles dites Orcades, dont elle s'empara. Tilë fut aussi aperçue au milieu des neiges et des glaces, dans lesquelles elle paraissait comme en- sevelie Il n'y a pas d'endroit sur le globe la mer soit

plus orageuse 5 elle fait remonter puis rentraîue avec elle une grande partie des rivières. Non contente de s'agiter dans ses rivages, elle les franchit, et s'étend entre les collines et les montagnes ^comme

dans son propre lit On ne trouve sur ces plages lointaines

ni oliviers, ni vignes, ni aucun des arbres qui croissent dans les pays chauds: l'humiditë de la terre fait que les moissons y crois- sent proraptement et en abondance, mais celle de l'air empêche qu'elles n'y mûrissent. Cette contrée produit de l'or, de l'argent et des métaux, qui sont le prix de sa conquête: la mer fournit aussi des perles, mais qui sont un peu ternes et livides, faute, dit- on, de savoir les détacher vives des rochers, comme cela se fait dans la Mer-Rouge, tandis qu'ici on les recueille sur les rivages (i) ». Voilà à quoi se réduisaient les notions des anciens sur la géogra- phie des iles Britanniques, dont nous avons aujourd'hui une con- naissance parfaite, fondée sur les relations d'un grand nombre de géographes et de voyageurs. Eiymoiogie Lcs Celtcs OU Ics Gauloîs, comme nous le verrons ensuite,

aéBreugne, out pcuplé Ics ilcs britanniques j et c'est de leur langue que dëri- dAugîe l'erré, vent Ics dcux mots d'Albion et de Bretagne. Le premier vient du mot Alpj qui signifie pays montueux, et le second est la même chose que beact'in, qui signifie ile peinte de diverses couleurs: dënominalion qui lui est venue, ou de l'aspect que prësente le pays, ou de l'usage ëtaient la plupart de ses habitans de se barbouiller le corps d'une couleur bleue, ou enfin de leurs vête- mens bigarrés (2). Quelques-uns font aussi dériver du Celtique le mot Angleterre, qui, selon eux, signifie pays plat '^ mais il y a plus d'apparence de véritë dans l'opinion de ceux qui dëduisent ce nom

(1) Tacite, vita dl Giulio Agricola traduite par B. Davanzati. (3) Macpherson , Discours sur les Calédoniens mis en tête des poé- sies dOssian j et traduit par l'abLé Gesarotti.

DES Iles Britanniques. 17

du mot Anglen, qui est le nom d'une province de Dannemarck , d'où sont sortis la plupart des aventuriers saxons, qui sont venus s'établir en Angleterre.

L'Angleterre avec la principauté de Galles est maintenant di- ^"J/"' vise'e en cinquante-deux corate's. Dans celui de Middlesex se trouve ^^ps^'j^re.

T- . Londres,

Londres, capitale de tout le royaume, et l'une des villes les plus considérables du monde par sa vaste étendue, par l'immensité de son commerce et de ses richesses, et par sa nombreuse population qu'on évalue à i, 160,000 habitans. Ainsi que l'ancienne Rome , elle est le centre d'un ëtat puissant et d'un grand commerce, la pro- tectrice des arts, et l'objet de l'admiration de l'Europe. Devenue comme le marché général de la nation, une foule de personnes y affluent chaque jour en voiture, ou par un nombre infini de bar- ques qui couvrent la Tamise. Au moyen de ce fleuve, Londres, qui est à environ vingt lieues de la mer, jouit de tous les avantages de la navigation, sans avoir à craindre une surprise de la part d'une flotte ennemie, ni les dëgals des marées. Cette ville s'étend le long des bords du fleuve, embrasse un vaste espace d'orient en occident, forme une espèce d'amphitéâtre vers le nord, et, à vingt milles à la ronde, est entourée de palais magnifiques, de bourgs opulens, et des maisons de plaisance des nobles et des négocians qui viennent de toutes parts pour y respirer un air plus pur (i). «Ce matin, dit le voyageur français (2), nous sommes partis de très-bonne heure pour la ville ( c'est le nom par excellence donné à Londres dans toute l'Angleterre), et nous sommes arrivés vers le midi à la barrière de Hyde-Park-Gorner. Cette entrée promet beaucoup, mais à mesure que nous avancions, les rues me parurent devenir tou- jours plus étroites, plus sales et plus enfumées. Tout l'extérieur est de la même couleur, c'est-à-dire d'un gris de fer noirâtre mais à travers les portes et les fenêtres des boutiques, on n'aperçoit que des objets qui charment la vue par leur propreté et leur beauté ainsi que par l'éclat et la variété de leurs couleurs. De chaque côté des rues il y a des marche-pieds, l'on n'a point à craindre la rencontre des voitures, qui se suivent au milieu en tenant chacune sa droite. Enfin, au sortir d'une vilaine rue, nous nous sommes

(i) Géograph. de Malte-Brun et Mentelle , Tom. III. pag. i45. (2) Voyage d'un Français en Angleterre , Tom. I. pag. 26 et suiy.

Europe- Vol, VI, 3

iB Description cÉocRApHiQtJE trouves sans y penser au pied d'un grand édifice, que je recon- nus être Saint-Paul Je me suis mis à étudier la carte topo- graphique de cette ville, que je connais déjà assez bien pour pou- voir la parcourir sans me tromper, à l'aide de deux grandes rues, qui sont Riccadilly, Strand-Oxford-Street et Holborn , lesquelles se réunissent à Saint-Paul, d'oii, comme d'un centre commun, elles se séparent encore pour former deux autres grandes rues, qui se di- rigent vers l'est et l'ouest, et se nomment Goruhill et Bischopsgate- Street. Ces deux rues sont comme les artères de ce grand corps , et toutes les autres sont comme autant de veines qui en dérivent. Il est plus aisé de se reconnaître à Londres qu'à Paris, l'on n'a pas un point de réunion aussi marqué, .excepté cependant la Seine par qui cette dernière viile est partagée plus également, que Londres ne l'est par le Tamise. L'autre côté de ce fleuve n'est qu'un grand faubourg, tandis que des deux côtés de la Seine on

a la moitié de la ville Londres est un géant, dont on ne

peut aspirer qu'à baiser les pieds (i) ». Edifices A l'article de l'architecture nous donnerons une description des

el jardins ..,-,. ^ *■

de Londres, principaux édifices de Londres. Nous nous bornerons à dire main- tenant, qu'outre la cathédrale de Saint Paul et l'église collégiale d(^ Westminster, on y compte encore cent-deux églises paroissiales, soixante-neuf oratoires consacrés au culte dominant , vingt-une cha- pelles de Protestans français, onze à l'usage des Allemands, des Hollandais et des Danois, vingt-six assemblées d'Indépendans , trente- quatre de Presbytériens, vingt d'Anabaptistes, dix-neuf chapelles catholiques pour les ambassadeurs, et trois synagogues: d'où l'on voit qu'il n'y a pas moins de trois cent-cinq édifices destinés au culte dans l'intérieur de la ville, sans compter vingt-une églises paroissiales extra muros.On compte en outre, tant dans la ville qu'au dehors, cent maisons de charité, environ vingt hospices, trois col- lèges et dix prisons. Mais ce qui étonne et charme en même tems la vue dans cette ville immense, ce sont ses grandes places, au milieu desquelles est un espace planté d'arbres , avec des plate-formes bien

(i) La ville de Londres, dit le comte Rezzonico ^ est à environ 60 milles de la mer , avec laquelle elle communique par le moyen de la Tamise , rivière large et profonde , qui coule avec majesté à travers cette ville immense , et sur laquelle remontent d^innomhrables vaisseaux qui transportent jusques dans son sein les richesses de toute la terre.

DES Iles Britanniques. 19

fournies de gazon, et des sentiers sables. Ces espèces de jardins sont entoures d'une grille, qui les met à l'abri des dégâts que pour- rait y faire la canaille, sans en intercepter la vue: les liabitans des environs payent un tant pour leur manutention, et chacun d'eux eu a la clef. Un de ces jardins, appelé Lincolns-Jim-Fields, dit le voyageur français, m'a paru être au moins de cinq ou six arpens, et d'une étendue égale à la base de la plus grande des pyramides de l'Egypte: les maisons d'alentour sont d'une architecture fort simple, et de couleur grise (i). Le comte Ferri de S.* Constant observe, qu'à l'exception de S.* Paul, du Monument, et de quelques ponts de Londres, les édifices publics n'ont rien de bien remarquable 5 qu'hormis quelques palais tous les autres sont de mauvais goût, et les maisons des particuliers d'une triste uniformité j que, dans la nouvelle ville, les rues sont larges et droites et avec des marche- pieds, mais que dans l'ancienne ville elles sont laides et étroites; qu'en général les boutiques sont fort belles 5 que la ville est bien pour- vue d'eau ; que les ponts sont masqués de manière à n'offrir qu'une perspective difficile à voir; que les hospices des invalides sont ma- gnifiques, et surtout celui de Greenwich; que le parc de Kinsing- lon , remarquable surtout par ses belles allées de gazon, est, au printems , le rendez-vous de la plus brillante compagnie qu'on puisse voir dans aucune autre ville du monde; que le silence et la mé- lancolie régnent dans ces lieux de réunion, comme au Wauxhall et à Renelagh, dont on n'a jamais pu égaler la magnificence sur le continent, et dont les ornemens ont résisté aux changemens du goût et à l'empire de la mode (2}. La planche n.'^ % offre la vue de la ville de Londres (3).

Le comté de Norlhumberland a pris son nom de sa position Comu au nord de l'Humber. Newcastle , qui en est la capitale, est bâtie ^ww sur les bords de la Tyne, appelée autrefois Tinna, qui peut être remontée par des bâtimens de trois à quatre cents tonneaux. Cette ville, avec une population de 40,000 habitans, a des maisons pro- pres et bien ornées; et son nom, dit le voyageur français, est iden-

(i) Voyage d'un Franc, en Angleterre, Tom. I. pag. 27.

(2) Ferri de iS".' C. Londre et les Anglais, Tom. I.

(3) Cette vue de Londres, qui est prise du pont de Blackfriars^ est copiée de l'ouvrage: The Thames a PicUiresque Dellneation etc.

de Northnm-

herland et Neweastle.

20 Description géogbaphique

lifîé avec le charbon fossile, dont son territoire renferme des cou- ches immenses, et qui y est l'objet d'un grand commerce. «J'ac- ceptai avec plaisir, ajoute-t-il, la proposition qui me fut faite de descendre dans une mine de charbon fossile: opération qui ne laisse pas d'être un peu effrayante. La corde qui sert à tirer le charbon de la raine est repliée à l'un de ses bouts, de manière à former une boucle, dans laquelle on passe une jambe. Après qu'on s'est place ainsi comme à cheval sur cette corde, qu'on tient en outre fortement des deux mains, on est lancé hors de la plate-forme au- dessus d'un abîme , dont l'obscurité dérobe la profondeur. Un mineur avait passé la jambe à côté de moi, et nous commençâmes à de- scendre. Bientôt l'entrée de ce grand puits ne me parut plus que comme un point lumineux 5 je fermai les yeux dans la crainte que la tête ne me tournât, et nous ne tardâmes point à toucher le fond, qui est à 378 pieds de profondeur. Il descendit deux autres per- sonnes après nous. Après que nous eûmes endossé par dessus nos habits un vêtement de grosse laine, nous nous avançâmes, en te- nant une chandelle à la main, par une longue rue, qui avait le roc pour plancher et pour plafond , et de chaque côte un mur noir et luisant. Deux bandes de fer, assurées dans le pavé de celte rue, recevaient les roues des chars employés au transport du charbon. Ces chars occupent cinquante à soixante chevaux, qui sont gardés dans une grande écurie, et abreuvés par un filet d'eau qui coule près de là: leur poil est fin, doux et luisant comme celui d'une taupe. Quoiqu'ils vivent presque toujours dans ce souterrain, on ne laisse pas de les en tirer quelquefois et avec beaucoup de fa- cilité, en les enveloppant dans un grand sac. Les chars portent cha- cun huit grands paniers de charbon, qui sont conduits l'un après l'autre à la rue principale sur d'autres petits chars traînés par des enfans dans des rues transversales, qui coupent la principale à an- gle droit: ces rues secondaires n'ont guères que la hauteur de la couche de charbon, c'est-à-dire quatre pieds et deux pouces: ce qui fait qu'on ne peut les parcourir que le dos courbé j mais la grande a environ dix-huit pouces de plus taillés dans le roc pour le passage des chevaux. Ces rues ont vingt-quatre pieds de largeur, et sont à trente-six les unes des autres. D'autres rues parallèles à la grande traversent les premières; et comme elles ont la même largeur et le même intervalle, il s'ensuit que toute la mine est partagée en mas-

DES Iles Britanniques. 21

ses, qui ont trente-six pieds sur toutes faces. Il se dégage conti- nuellement du charbon une quantité de gaz hydrogène, avec une espèce de sifflement très -sensible, et il importe essentiellemeat que ce gaz soit emporté au dehors par un courant d'air extérieur. Pour e'tablir ce courant, on divise du haut en bas l'ouverture de la raine ou le puits par une cloison en planches : ce qui forme deux is- sues, par l'une desquelles l'air sort en même tems qu'il entre par l'autre. Cette cloison se prolonge dans les rues, jusqu'à ce qu'elle en rencontre une autre qui revienne au pied de l'ouverture: car alors la circulation s'établit d'une rue à l'autre, sans retourner par la même. Lorsqu'un autre puits est ouvert au fond de la mine, alors le courant d'air descend par l'une de ces ouvertures et remonte par l'autre. Il faut néanmoins beaucoup d'art pour établir cette cir- culation d'air dans toutes les rues sans en oublier une seule, car quelques-unes de ces mines sont plus étendues que celles de Phi- ladelphie, et la moindre erreur à cet égard peut produire quelque- fois une imflammation de gaz idrogène, et causer par conséquent les plus graves accidens. Les rues sont tracées au moyen de la boussole,' et mesurées avec une telle exactitude, qu'une nouvelle ou- verture commencée à la surface de la terre, va aboutir précisément à un point déterminé de telle rue ou de telle galerie, et à plu- sieurs centaines de pieds au dessous de cette ouverture. La mine ainsi percée dans toutes ses parties , il ne faut pas croire pour cela que les masses ou piliers de trente-six pieds carrés restent abandon- nés. En commençant par l'extrémité la plus éloignée de l'ouverture, on sape ces piliers les uns après les autres 5 et ce n'est qu'a près qu'il a été laissé un espace de 200 à 3oo pieds sans soutien, que la voûte commence à gémir horriblement et à s'affaisser peu à peu, jusqu'à ce qu'elle touche au pavé. Pendant ce tems, les ouvriers ne cessent point de saper sans inquiétude les piliers qui restent, et les terres continuent à s'affaisser, ensorte que ce dernier travail étant porté jusqu'au pied de l'ouverture, il ne reste plus de charbon dans la mine, et l'espace même qu'elle occupait a disparu ». Continuant son récit le voyageur nous apprend, que les lits de charbon sont gé- néralement un peu inclinés; que l'excavation se fait en remontant, ensorte que les rues ou galeries vont en descendant vers les puits: ce qui donne de la facilité pour le transport du charbon et pour l'enlèvement des eaux, qui se fait avec une pompe à vapeur; qu'en

et York,

2^3.- Description géographique

creusant les puits les mineurs connaissent quand ils approchent du charbon; qu'après l'ardoise noirâtre vient un lit de pierre composé de sable blanc, qui recouvre celui du charbon, au dessous duquel se trouve un autre lit de pierre blanche; que la consommation de charbon qui se fait à Londres est augmentée d'un quart depuis quelques an- nées; que l'impôt sur le charbon dans cette seule ville produit à l'état un revenu d'environ 600,000 livres sterlings; que 666 bâti- mens sont employés à ce seul commerce entre Newcastle et Lon- dres; que les roues des chars qui transportent le charbon de la mine au fleuve sont en fer, et roulent sur deux bandes aussi en fer disposées sur deux lignes parallèles; que ces ^chemins de fer s'appellent en anglais rajlwaisj enfin qu'un char chargé peut être traîné aisément par un seul cheval (i). S^::tZiTL\ ^'^ ''^''^^^ ^^ Cumberland renferme aussi plusieurs mines de

roZ ' ^^^"^°^ "^^ ^^ cuivre; mais celles de plomb sont les plus nombreuses et les plus abondantes. Sa capitale, appelée maintenant Carlisie, et anciennement Lugwallum^ ne présente rien de remarquable, et le voyageur français observe qu'on n'en peut dire ni bien ni mal. Il en est de même des deux comtés de Westmorland et de Durham ainsi que de leurs capitales qui sont, l'une Kendale sur le Kent et l'autre Durham sur la Were. Le comté d'York, plus remarqua- ble que le précédent, abonde en bétail, en beaux chevaux en poisson et en gibier, et l'on y trouve le port de Hull qui est comoïe l'entrepôt de ses marchandises; sa capitale, qui porte le même nom, et s'appelait autrefois Eboracum^ est très-ancienne, et elle était très-célèbre du tems des Romains. Elle a une forteresse qui a été bâtie par Guillaume le conquérant; mais sa grosse tour, construite sur une éminence , est encore plus ancienne. Sa cathédrale, qui porte le nom de Minster, est une des plus fameuses de l'Angleterre c'est même le plus bel édifice gothique qui y existe, et nous nous réser- vons d'en parler à l'article de l'architecture. Le voyageur français rapporte que , sur toutes les portes des villes et des bourgs de ce comté, ou lit cette épigraphe: (2) tous les gens vagabonds et sans domicile j menant une vie oisive et déréglée y (jui seront trouvés ici

(i) Voyage d'un Franc, en Angleterre, Tom. II. pag. 77 et suiv. Mines de Charbon.

(2) Voy. d'un Franc. Tom II. pag. g5.

DES Iles Britanniques. 23

^seront poursîvis avec toute la rigueur des lois. Les deux villes de Leeds, el d'Hallifax autrefois OZ/ca/zar, appartiennent au comté d'York. Le comté de Lancastre est d'une étendue assez considérable, et fait un riche commerce. Sa capitale, qui porte le même nom, est une petite mais jolie ville sur le Low, et la plupart de ses maisons et de ses ponts sont bâtis d'une belle pierre jaune veinée comme le marbre. On y voit un vieux château qui sert de prison, et oii la cour civile et criminelle lient ses séances: l'huroanilé avec la- quelle sont traités les prisonniers est le fruit de la bienfesance ac- tive de M.^ Howard, auquel nous rendrons ailleurs le tribut de louanges qu'il mérite. Manchester, située sur les deux rivières d'Irk et d'irwelle, est une ville belle, riche et peuplée, se trouvent un collège, une bibliothèque, une grande place, une école de cha- rité, un hôpital, et une belle collégiale. Il y a de l'élégance et môme de la noblesse dans la construction de ses édifices, et l'opu- lence se montre avec le luxe dans les maisons des particuliers, dont les richesses ont leur source dans les manufactures, et surtout dans la fabrication des velours de coton connus sous le nom de velours de Manchester. Liverpool est une ville belle et peuplée (i), l'on voit plusieurs édifices publics d'une bonne architecture. Ses habitans armèrent en i^SS et 1784 des corsaires, dont les riches et nombreuses prises firent le commencement de sa prospérité. Elle envoya ensuite un grand nombre de vaisseaux à la traite des nègres s'ur les côtes de Guinée et d'Angola, d'où ils fesaient voile avec leur chargement pour les colonies anglaises. Aujourd'hui cette ville est très-fréquentée par les Américains, qui ont, dit le voyageur fran- çais, plus de deux cents bâtimens dans son port. Les magasins y sont d'une hauteur prodigieuse, et ont jusqu'à onze étages; on as- sure qu'il y en a même de treize, qui sont souvent soutenus par des pilastres en fer (aj.

Le comté de Chester offre beaucoup de plaines, paissent les vaches qui font le fromage si connu sous le nom de Chester,

Lanca/tre.

Chester ,

Derby,

lYoUingham

et Lincoln,

(1) On fait monter la population de Manchester à plus de 55,ooo habitans , et celle de Liverpool à 80^000. Geograph. de Malte-Brun. Tom. III. pag. i58. Voy. d'un Franc, Tom. I. pag. 32g.

(2) Les deux chap. concernant Manchester et Liverpool , dans l'ouvrage de M.r Dupin , méritent d'être lus. For. Corn. liv. V.

^4 Description géographique

et l'on vante la salubrité de son climat. Sa capitale, qui porte le même nom, et que les anciens appelaient Dem^ a un air antique, mais, dit encore le voyageur français, d'une antiquité plus barbare que classique. Les rues y sont dans les maisons, et non les mai- sons dans les rues: car le rez-de-chaussée forme un enfoncement et ressemble à une espèce de corridor ou de galerie sombre et tor- tueuse, avec des inégalités de deux ou trois degrés qu'on n'aper- çoit pas, et oîj. l'on court risque de se casser le cou à chaque instant. L'usage, de cette singulière architecture remonte, dit-on , à l'époque les Gallois fesaient de fréquentes excursions sur le terri- toire de Ghester dont ils étaient voisins, et alors les habitans se défendaient dans leurs galeries, qui s'élèvent à quelques pieds au des- sus du sol. Ghester a en outre pour enceinte un rempart fort épais , qui forme une promenade publique, d'où la vue plane en même lenis sur la ville et sur la campagne. Les maisons modernes n^ont point de galetie intérieure, et ressemblent à celles du reste de l'An- gleterre, auxquelles elles ne le cèdent pas non plus en propreté ni en commodité. Le pays environnant est un jardin continu (i). ïl y a dans ce comté une autre ville qui est Nantwick, située sur la Veawer, rivière qui la divise en deux parties: cette ville a plusieurs forges, l'on travaille continuellement à des ouvrages en fer. Le climat du comté de Derby est froid et humide, et par conséquent d'un aspect moins gai et moins agréable; ses montagnes de l'ouest fournissent du plomb, du marbre, de l'albâtre, du fer et du char- bon : on y trouve aussi en abondance de cette espèce de terre, connue sous le nom de terre pesante, en ce qu'elle semble tenir le milieu entre la terre et les métaux. Derby, qui est la capitale de ce comté, est une ville riche, marchande, peuplée et bien bâtie; ses fabriques, et surtout celles de porcelaine, ne le cèdent à aucune autre de l'Angleterre. Le comté de Nottingham jouit d'un climat plus tempéré, et son sol est un des plus fertiles et des plus agréa- bles de la Grande-Bretagne. Nottingham, qui en est la capitale, est une fort belle ville située sur le penchant d'un rocher; elle domine la Frent, qui coule au midi, et sur le bord de laquelle on trouve Newark, qui est la seconde ville de ce comté. Lincoln, appelée par les anciens Lînditm-Colonia , et capitale du comté de ce nom^

(0 ^^J,« ^^'"'^ Franc, Tom. I. pag. SaS.

DES Iles Britanniques. 2B

est bien déchue de ce qu'elle était anciennement, a cause de son voisinage de plusieurs grandes villes plus avantageusement situées qu'elle pour le commerce.

Le comte de Shrop offre, entre autres productions, une grande ^^'-"P' quannte de charbon, qui a cela de particulier, qu'étant mis en ^^'-cestcr, poudra, et après avoir bouilli dans leau, il en sort une matière Ji^rcfoni. bitumineuse, à laquelle l'evaporation donne la consistance de la poix, et dont on se sert particulièrement pour le calfatage des vais- seaux. Schrewsbory, capitale du comte, est le principal magasin des draps qui se fabriquent dans le comté de Montgomery. Stafford , capitale du comté de ce nom, a aussi de bonnes manufactures de draps; et Litcfield, autre ville du même comté, renferme une belle cathédrale de style gothique, qui pourtant est moins grande que celle d'York. Les peintures de ses vitraux, dit le voyageur français, sont bien supérieures à tout ce que nous avons vu pour l'éclat des couleurs, et la composition du dessin. Ces fenêtres ap- partenaient à une église de Flandre, d'oii elles ont été transportées il y a deux cents ans. La cathédrale môme, commencée en 657, ne fut achevée que dans le XII.^ ou le XIIL^ siècle (i). Leicester', anciennement Ratae, qui a donné son nom au comté dont elle est capitale, souffrit beaucoup dans les guerres civiles du XVIL^ siècle , et fut prise d'assaut par Charles L" : ce qui fait qu'on n'y trouve rien de bien remarquable, pas plus que dans le petit comté de Rutland, et dans la ville d'Oakam qui en est le chef-lieu. Le comté d'Hereford est au contraire renommé pour la salubrité de son cli- mat, et pour l'abondance de ses productions en grains, en laine et en cidre. On est dans l'usage de dire en Angleterre, pain de Lei- cester, hierre de Wahhley , cidre dHereford. C'est dans ce comté que se trouve la fameuse colline ambulante appelée Marslez-hîll parce qu'en 1574 un tremblemeat de terre détacha vingt-six arpens de terrain, qui changèrent de place pendant trois jours consécu- tifs (2). La compagnie des Indes a institué dans la ville d'Hereford, appelée par les anciens Areconium et capitale de ce comté, un col- lège magnifique pour les jeunes gens destinés à son service.

(1) Voy. d'un Franc. Tom. II. pag. 122.

(2) Malte-Brun. Géogroph. Tom. III. pag. i65.

Europe. Vol. VI. f

^6 Description géographique

frat"!ch; Worcester, capitale du comte du même nom, a un beau pont,

^Hull^ÙItt: ""^ cathédrale, neuf paroisses, sept hôpitaux et trois écoles lati- ^'a%7lstr/ "^^' ^^"^ ^^^^^ ^^^ encore moins célèbre que celle de Warwich, chef-lieu de ce comte, ainsi appelée pour avoir donne' le jour à l'immortel Shakespeare, et parce qu'elle renferme un château vrai- ment remarquable. Le chemin qui y conduit , selon le voyageur français, attire encore plus particulièrement l'attention: c'est une es- pèce de fossé de i5 ou 20 pieds taillé à pic dans le roc, qui s'élève de chaque côté comme un mur. On arrive bientôt au pied d'une an- cienne muraille couverte de lierre et flanquée de tours à chacune de ses extrémités, et l'on entre dans le château par un grand vesti- bule voûté qui aboutit aune grande cour, d'un aspect majestueux . A gauche on voit une longue file d'édifices gothiques bas et irrégu- liers, et en face un terre-plein en forme d'escarpe ombragé d'ar- bres, et couronné d'une crête de murs, de tours et d'anciennes fortifications, qui semblent avoir été placés par la main da peintre pour l'effet : au milieu est une ouverture ou espèce de voûte, à travers laquelle la vue s'échappe au loin dans la campagne. Au côté droit de la cour on trouve une grosse tour avec un mur chargé de lierre, et deux ou trois énormes sapins, qui étendent de grosses branches d'une couleur noirâtre, et dont le sommet est sans feuilles. L'espace renfermé dans ce carré d'un air sombre et antique, est tapissé de gazon d'un beau vert, et peut avoir envi- ron deux arpens d'étendue. De on entre dans une grande salle de 60 pieds de long sur 35 de large, aux murs de laquelle sont sus- pendus une quantité d'armures antiques , de lances, d'épées et d'os de cerf (i). Bermingham, qui est la seconde ville de ce comté, a une population considérable, dont elle est particulièrement redeva- ble à ses fabriques d'acier. Viennent ensuite les comtés, de Nor- ihampton, qui a pour chef-lieu une ville du même nom, et dont le territoire est un des plus salubres et des plus fertiles du royau- me ; d'Hungtington , qui a donné son nom à sa ville principale est Cromwel; de Monmouth, qui a une ville et une vallée du même nom .-(celte vallée qui a environ 20 milles de longueur et autant de largeur, est cultivée comme un jardin} 5 et enfin de Gio- cester, dont la capitale, qui porte le même nom , s'appelait ancien- nement Claudia castra.

(0 ^•^JK- d'un Franc. Tom. IL pag. i35.

DES Iles Brit anniql'es. 27

Nous voici à Oxford, capitale du comté du même nom, Oxfori. se trouve la plus grande université d'Angleterre, et qui se fait en- core particulièretnent remarquer par la magnificence de ses édifices publics. « Sôs rues, dit 'le voyageur français, m'ont cependant paru silencieuses et désertes, et je n'y ai rencontré que quelques étudians qui se promenaient d'un air triste ( je crois que c'était le tems des vacances), en. robe noire et portant un bonnet de taffetas noir, avec des franges qui indiquaient leurs degrés » . Quelques historiens prétendent qu'Alfred ne fut que le restaurateur de cette université; il la fit réparer en 872, la dota de revenus, lui accorda des pri- vilèges et des immunités, et ordonna par une loi expresse à tous ceux qui possédaient deux hides de terre (i) d'y envoyer leurs en> fans (2). Supprimée par Guillaume le Conquérant, elle ne tarda pas à se relever: sous le règne de Henri ÎII, au Xlîl.® siècle , on y comptait trente mille étudians, et ce nombre était encore de quinze mille après les guerres civiles: à présent il est réduit à deux ou trois mille, répandus dans les vingt-cinq collèges que renferme cette ville. La principale bibliothèque est appelée Bodlejan , du nom d'un ^'^-'°thèqas de ses londateurs, qui employa quinze ans, c'est-à-dire de 1597 à 161 2, à recueillir par toute l'Europe un grand nombre de livres précieux; ii ne fut pourtant pas le premier à travailler à cette col- lection, car dès l'an il^l\o, Humphrey, duc de Glocester, s'en était occupé en jetant les fondemens de l'édifice. Ce bâtiment, qui a la forme d'un H. est regardé comme un chef-d'œuvre d'architecture gothique, et renferme, dit-on, plus de livres qu'aucune autre bi- bliothèque de l'Europe, excepté celle du Vatican. On y trouve une autre bibliothèque des plus modernes, appelée Radcliffës^ du nom de son fondateur, laquelle est aussi un chef-d'œuvre d'architecture grecque, comme l'autre l'est d'architecture gothique. C'est une es- pèce de rotonde, de quatre-vingts pieds de diamètre à l'intérieur, sur à peu près autant de hauteur, et décorée intérieurement de colon- nes corinthiennes. Cet édifice, dont la construction offre tout ce

(1) Deux Hfdes de terre forment environ quatre arpens.

(2) Hume Hist. d Angleterre , chap. n. Alfred. Gambden dit que la sage antiquité consacra Oxford aux muses dès les premiers siècles 5 mais quelques-uns ont observé qu'il serait ridicule de supposer que les sauvages Bretons sussent ce que c'était que les muses, avant que César oU Agricôla le leur eussent appris.

^S Description géographique

que l'on peut imaginer de magnifique, a coûte' 4o,ooo livres sfer- ling, et a été achevé en 1749; son fondateur, qui était médecin, a voulu le doter, et y a établi un hôpital, auquel il a affeclé un fond pour faire voyager les jeunes médecins à l'étranger (i). Autres comtés. La brièvclé , dont nous nous sommes fait un devoir dans cette

description géographique, ne nous permet de faire qu'une simple mention des comtés, de Buckingam et de Bedford , dont les capitales portent les mêmes nomsj de Norfolk, qui est la contrée la mieux cultivée de l'Angleterre, et se trouvent les villes de Norwich et de Yarmouth; de Suffolk, qui a pour capitale Ipswichj de Gara- bridge, dont la capitale bâtie sur la Gam, rivière dont elle a pris son nom, a une célèbre université; de Hartford; d'Essex avec les villes de Colchester, de Ghelrasford et de Harwich; de Kent avec Cantorbery, appelée anciennement Duro^ernum, dont l'archevêque est prince, premier pair du royaume et aumônier des rois qui sont couronnés par lui, avec Douvres, port de mer en face de Galais , ou abordent ordinairement ceux qui passent de France en Angle- terre, et avec Greenwich, ville recommandabîe pour l'hôpital qui y a été fondé par Guillaume IIJ pour les invalides de la marine; de Sussex, qui comprend Ghichester, et Arundell si renommée par- mi les savans pour les marbres que le comte d'Arundell y a fait transporter de Paros, et qui indiquent les époques des règnes de- puis Gécrops fondateur d'Athènes, jusqu'à TArchonte Diognète, c'est- à-dire durant un espace de i3i8 ans. Suivent les comtés de Surrey avec Guilford; de Haut ou Southampton avec Winchester, qui est le Fenta Beîgarum des anciens, et avec Portsmoulh, qui est située sur une péninsule fortifiée, et a un port commode et un grand arsenal; de Berks ou Barks avec Windsor fameuse par son château, qui est la maison de plaisance des rois d'Angleterre; et de Wilts avec Malmesbury et Salisbury qui en est la capitale. « Ayant en- tendu parler plusieurs fois avantageusement de cette ville, dit Ba- retti, je voulus la parcourir à pied d'un bout à l'autre, et j'ob- servai ainsi en courant, son marché qui est fort beau et bien ap- provisionné; je fus enchanté des canaux d'eau courante qui rasent le devant des maisons de ses rues principales, et j'admirai sa ca- thédrale qui est très-grande, d'une forme singulière et d'une cons-

(0 '^oy. d'un Franc. Tom. II. pag. 146 et suiy.

l

DES Iles Britanniques. 29

truction des plus gothiques (i)». C'est dans le territoire de Saîis- bitry qu'on trouve l'édifice appelé Stone-hènge^ dont nous parlerons

en son lieu. ^ ^ ^.^^^^^^

Le comté de Sommerset a pour capitale Bristol, qui passe pour ao Som'Lrset la seconde ville d'Angleterre sous le rapport du commerce, des ri- chesses et de la population. On y trouve aussi Bath, appelée an- ciennement Jcjuae solis, et qui a pris son nom actuel des bains chauds , qui y attirent au printems surtout et en automne une quan- tité d'étrangers (2). Ses rues sont toutes belles et neuves, et le voyageur français assure qu'elle paraît avoir été faite au moule. Le comté de Dorset a aussi une belle capitale qui est Dorchester, ville très-ancienne, il semble, d'après quelques médailles, que les Romains tenaient quelques légions campées. Excester est la capitale du comté de Devon; mais Plymouth lui est supérieure par son port, qui, après celui de Portsmouth, est le meilleur de l'Angleterre.

La nature a placé à l'entrée du port de Plymouth une petite ^ P^on^^^^^ ile, dite de S.* Nicolas. « Après en avoir visité les fortifications, dit Baretti (3), ce qui fut fait en moins d'une demi-heure, ce lieu étant moins une ile qu'un écueil, on tourna de nouveau la proue vers la terre ferme, c'est-à-dire vers la citadelle, qui est vraiment très-forte et garnie de batteries en bon ordre Ce fut Char- les II qui fit bâtir cette citadelle ; pour tenir en respect les habi- tans de Plymouth, qui, dans les guerres civiles, s'étaient révoltés contre son malheureux père , et jetés dans le parti de Cromwel. Il y a quelques années qu'on a ajouté à ces fortifications de nou- veaux ouvrages du côté de la mer, pour la défense du port et de l'arsenal 5 ensorte que si celte citadelle incommode d'un côté les habitans, de l'autre elle les rassure contre toute entreprise de dé-

(1) Baretti. Leùt. Fam. Lett. II.

(2) Le comte Rezzonico nous a donné une bonne description de Bath , et ses bains ont été illustrés par Franck dans son voyage médical en An- gleterre , par Lucas , Gharlton , Falconer et surtout par Gibbes , qui a dé- montré que la température de l'eau s'y élève quelquefois de go à 114 de- grés , et qu'elle contient beaucoup de vertus médicales en diverses propor- tions. Note du docteur Mocchetti au 'voyage en Angleterre de Rezzonico.

(3) Ayant comparé la description de Plymouth faite par Baretti avec celle du voyageur français , nous avons préféré la première , comme réu- nissant à Vexactitude plus de vivacité dans le style.

3o Description géographique

barquement. M'ëtanl rembarque après diner avec le même ingénieur,' nous nous dirigeâmes vers une colline appelée Mont Edgecumbe, qui, du côté de la mer, présente une forme arrondie, et qu'on devrait par conséquent nommer promontoire. C'est la propriété de lord Edgecumbe, qui a, à mi-côte, une maison de peu d'appa- rence, avec un jardin médiocre et un parc, les daims ne sont pas en grand nombre. Nous fîmes le tour de ce promontoire par un sentier assez large, de chaque côté duquel on a une des plus bel- les perspectives qu'il y ait au monde: car à droite on a la vue de la mer, et d'un phare qui est à dix ou douze milles de la terre ferme, et s'élève sur un roc appelé Eddy-Stone; et à gauche les regards planent sur un vaste espace qui renferme le port de Ply- mouth avec l'ile de S.^ Nicolas, ainsi que la ville et la citadelle, une quantité de vaisseaux, dont les uns sont à l'ancre et les autres dans le môle, un grand nombre de barques grandes et petites, et plus loin des plaines et des collines: ce qui forme le plus magnifique tableau qu'on puisse imaginer. Enchanté de la beauté de ce site, l'amiral qui commandait la fameuse expédition navale de Philippe II contre la Reine Elisabeth, plein d'une confiance présomptueuse dans le succès de cette entreprise, demanda au monarque espagnol la propriété du mont Edgecumbe; mais les vents contraires, et les navires incendiaires appelés aujourd'hui brûlots par les Français qui furent inventés alors par l'amiral Drak commandant la flotte an- glaise, firent échouer cette expédition .... Le phare est construit sur uri roc absolument nu, contre lequel viennent se briser les va- gues d'une mer souvent orageuse. Pour prévenir les dégradations que les flots y pourraient faire, et en assurer encore davantage la soli- dité, on a fait venir de Rome de cette espèce de sable, qui y est connue sous le nom de pozzolana, laquelle s'incorpore avec la chaux et s'attache tellement à la pierre, surtout sous l'eau, qu'elle en contracte bientôt toute la dureté. Les hommes chargés d'allumer ce phare, pour éclairer les vaisseaux pendant la nuit, y montent par une échelle, et il y a au sommet de petits réduits , qui doivent toujours être remplis de provisions pour ces hommes de garde , qui sont quelquefois obligés de rester six mois en hiver, n'y ayant pas moyen de leur porter des secours pendant tout ce tems (i)».

(i) Baretti, Letù. Fam. Lett, IIL

DES Iles Britanniques. 3i

Le comté de Cornouailles ou Cornwall, se trouve Laun- <^''«««'

de

ceston qui en est la capitale, et Falmouth qui a un bon port dé- Comouaiiiei. fendu par deux châteaux, possède des mines d'étain surtout, et offre une vue singulière. Ayant laissé Falmouth derrière nous, dit le voyageur français, nous traversâmes uoe contrée, qui est une espèce de désert hérissé de buissons épineux toujours verts, avec des fleurs jaunes que broutent quelques chèvres et quelques mou- tons. Dans le pays fermé, mis en culture, il n'y en a pas un quart l'on voie des arbres. Cette étrange nudité ne laisse pas cepen- dant d'offrir quelque chose de grand dans un horison de collines, qui fuient et se perdent les unes derrière les autres , en passant par toutes les nuances du brun, du vert et du céleste (i).

Le pays de Galles était autrefois plus étendu qu'à présent, et dTcSs. avait pour confins la Saverne et la Dee; mais quand les Saxous s'emparèrent des plaines, les Gallois ou les anciens Bretons furent contraints de se retirer dans la partie occidentale. On y trouve à présent, selon le voyageur français, plus de villages qu'en aucune autre partie de l'Angleterre. Les maisons y sont d'une blancheur éblouissante; souvent même la cheminée, le toit et le pavé des rues le long" des maisons y sont blanchis. L'île d'Anglesey, qui forme le comté le plus occidental de cette principauté, était célèbre chez les anciens sous le nom de Mona-, et c'est surtout que les Druides célébraient leurs mystères redoutables , comme l'attestent les monumens qu'on y voit encore: le chef-lieu de cette i!e est Beaumaris, qui fut embellie par Edouard L^' Viennent ensuite les comtés de Caernarvon , de Denbigh, de Flint, de Montgomery, de Cardigan, de Radnor, de Brecknok, de Pembroke , de Carmarthen , dont les capitales portent les mêmes noms. Le comté de Mérîonet à pour ville principale Harlech, et celui de Clamorgan Gardiff. Parmi les curiosités naturelles qu'on y trouve on cite les fameux puits, dits de S** Vénéfride, où, au rapport des légendes, se sont opé- rées des guérisons miraculeuses. L'eau s'y précipite d'un roc à gros bouillons, et va se jeter dans un puits ayant la forme d'un poly- gone soutenu par des colonnes, et surmonté d'une voûle taillée dans le roc. Au dessus il y a une chapelle presque ruinée, mais d'une architecture gothique du meilleur goût (2).

( i) P^oy. d'un Franc. Tom. I. pag. 7.

(2) Géograph. de Malte-Brun et Men telle , Tom. III. pag, 248.

^2 Description géographique

^nL'p:i^:f ^es pays dont nous venons de donner la description offreot

un aspect singulier. Dans toute l'Angleterre, les couvées et les an- ciens châteaux sont pour la plupart dégrades à l'extérieur: ce qui a fait dire ingénieusement, que deux célèbres architectes, Crom- wel et Henri FUI y avaient rempli de belles ruines l'intérieur de la Bretagne, îun en détruisant les habitations des moines, Vautre en atterrant les tours des seigneurs. On voit quelquefois ces rui- nes au milieu de campagnes magniEques, et dans des lieux embel- lis par l'art au défaut de la nature. Rezzonico dit, en parlant du comte de Kent, que la vue de l'Angleterre lui a beaucoup plu. Des tapis de verdure entrecoupes de bandes purpurines, de champs di- versement cultivés, de jardins, de laiteries, de maisons rustiques et de bosquets, y forment un paysage des plus riches et des plus animés, et j'étais enchanié surtout de l'air d'aisance qu'offraient les maisons des agriculteurs, l'on ne voit rien de cette malpropre- té, qui n'annonce que trop la misère en d'autres lieux. Tout ici est propre et riant: les champs sont ombragés de beaux d'arbres, et entourés de charmilles ou de haies de rosiers et d'aube-pine , et parsemés d'herbes qui embaument les environs (i). de ubZye Dans le nombre des ruines dont le pinceau du comte Rezzo-

nico nous a laissé une peinture si animée, nous ne pouvons nous dispenser de faire mention de celles de l'abbaye de Tiolero. Après avoir passé la Saverne, il alla à Chepstow, et de à Piercefields, le roc taillé à pic sur la rivière offre de dessus une terrasse des jardins de M."" Smith, un précipice de 3oo pieds de hauteur. On donne à ce précipice le nom de Levers' s Leap , qui signifie le saut de l'amante, peut-être à l'imitation des Grecs, qui avaient à Leu- cade un roc semblable, d'où se précipita la malheureuse Sapho. « Da toutes les ruines que j'ai vues dans mes longs voyages, continue le même auteur, aucunes ne m'ont plu autant que celles de l'abbaye de Tintern, qui est à six milles de Chepstow et de Piercefields. J'y allai exprès, quoique le chemin soit très-mauvais et flanqué des deux côtés d'une taillis épais, qui souvent en dérobe la vue. Les moines de Cistello, auquel appartient cette abbaye, ont pour règle de passer leur vie dans la solitude; et en effet, ce n'est qu'après avoir fait de longs tours dans une vallée silencieuse et inhabitée

(i) Rezzonico, Lett, sulVInghiltQrra. La province de Kenè.

DES Iles Britanniques. 33

qu'on aperçoit les murs de cet ancien temple. Il n'y reste plus rien du toit: quelques arceaux, des piliers, de hautes et larges fenêtres partagées par de colonnes gothiques minces portent dans l'âme un charme austère. L'ceil étonné erre librement au milieu des sou- tiens chancelans de ces voûtes, qui jadis se courbaient majestueu- sement sur une forêt de petites colonnes réunies sur d'énormes pi- liers. Un vert tapis de lierre recouvre les murs, et ses branches s y suspendent en festons, s'entrelacent dans les rosons en pierre qui décoraient les fenêtres, et montent jusqu'à la pointe des arcs en ogive, qui, n'ayant plus de contreforts, menacent à chaque instant de s'écrouler. Des pièces de sculpture détachées de la voûte gissent éparses ça et là, ainsi que des chapiteaux gothiques, avec les frag- mens de la statue d'un guerrier, qu'on dit avoir été un comte de Pembrocke surnommé Strongbow ou de l'arc fort, avec des pierres sépulcrales et des urnes renversées et ouvertes. Le tems qui a dé- truit ce grand édifice, est, selon l'expression des poètes, assis et triomphant sur son sommet , et la majesté de ses ruines en embellit même l'horreur. La longueur du temple, d'orient en occident, est de 23 1 pieds, et sa largeur de i55 du nord au midi. Il a vingt- quatre piliers et dix-huit fenêtres. On voit môme encore une par- lie du monastère} mais il est tellement ruiné et encombré de terre, qu'on le prendrait pour une retraite de bêtes fauves (i) ». Cette abbaye fut fondée en ii3i.

Le pays, auquel on donne maintenant le nom d'Ecosse, était ^' 1 ancienne Caledonie, que les poésies d Ossian ont rendue si célè- bre. Les habitans de cette partie de la Grande-Bretagne, furent c'onnus des Romains sous le nom de Maïats et de Calédoniens. Ils se trouvaient dans la partie la plus méridionale de l'Ecosse, et dans l'espace de territoire qui est à l'est, et qu'on appelle maintenant Terre-Basse, à cause de ses plaines fertiles; tandis que les autres plus au nord fesaient leur séjour sur la côte à l'ouest, dite la Terre- Haute, attendu qu'elle est hérissée de montagnes stériles et en- trecoupée d'un grand nombre de bras de mer. Macpherson a fait dériver la signification du mot Calédoniens du pays montueux qu'habitait ce peuple, et qui voulait dire, selon lui. Celtes de la montagne. Celle étymologie semble plus raisonnable que celle donnée

(i) Rezzonico. Ibld.

Eruope. Fol. VI. K

,cosse ou Caledonie.

Division de l'Ecosse.

34 Description géoghaphique

par Bucanan, qui sachant que le pays des Calédoniens était couvert de noyers , appelés en langue celtique Calden, a cru que de ce nom la nation, ainsi que sa ville capitale, avait pris son nom. Le lieu l'on croit que se trouvait cette ville portait encore du tems de cet écrivain le nom de Dun calden j ou colline des noyers (i).

Ainsi que l'Angleterre l'Ecosse est divisée en comtés, qui y sont au nombre de 33 : ceux qui sont au midi du Firth ou Forth ont pour capitale Edimbourg, qui l'est aussi de tout le royaume; et les autres, situés au nord de cette rivière, ont pour ville prin- cipale Aberdeen. Voilà, dit Malte-Brun, comment l'Ecosse était autrefois divisée par les géographes; mais quelques modernes peu scrupuleux en matière de géographie l'ont partagée en pays de mon- tagnes, et en pays de plaines, à cause de la différence que présen- tent les usages et les mœurs de ses habitans (2). Edimbourg. Après avoir traversé, dit le voyageur français, plusieurs riviè-

res qu'ont illustrées le poète Calédonien, et le célèbre Walter Scott le romancier moderne de l'Ecosse, nous arrivâmes à Edimbourg, dont la population est de quatre-vingt-dix à cent raille habitans. Cette ville comprend trois parties entièrement distinctes l'une de l'autre, savoir; la vieille ville et la nouvelle, qui sont jointes par un pont long et très-élevé, jeté sur un large fossé semblable au lit d'un grand fleuve desséché; et la troisième, qui est le port, lequel se trouve à un mille sur le Frith of Forih. Les artisans, les bou- tiquiers et le bas-peuple habitent la vieille ville, dont les maisons noirâtres et mal conservées sont disposées eu amphithéâtre, et ont l'air de tours de huit à dix étages. La nouvelle ville est située au aii- lieu d'une belle campagne, n'a point de faubourg, et a été pour ainsi dire formée d'un seul jet, il n'y a pas encore cinquante-ans: le pont qui joint ces deux villes n'a été achevé qu'en 1769. Outre ce pont il y a encore un autre moyen de communication, qui est un énorme boulevard de cents pieds de haut, sur environ deux cents de large à son sommet, qui a été fait avec la terre enlevée pour la cons- truction de la nouvelle ville. Le château d'Edimbourg, taillé dans le roc et très-élevé, s'appelait anciennement Alatum Casîrum ^ et n'offre rien d'intéressant que sa position, d'où l'on a une vue pit-

(i) Màcpherson , Discours sur les Calédoniens. Gesarotti. Not. sur le 2x7 V. de la guerre d'Inistone d'Ossian. (2) Géograph. Tom. IIL pag. 276.

DES Iles Britanniques. 35

toresque et très-étendue. D'un côté les regards plongent dans la difformité vénérable de l'ancienne ville, et se perdent dans le la- byriule obscur et tortueux de ses petites rues appelées close ^ qui ressemblent plutôt à des tranchées ouvertes pour les approches du château 5 de l'autre on aperçoit un vaste et profond précipice, et les maisons avec leurs toits en tortue pr(^sentent un front uui- forrae et impe'netrable, à l'exception des intervalles qui en mar- quent les divisions. On voit à une certaine distance les montagnes du comté de Fife , et le Firth of Forth ^ qui est un bras de mer de six à sept milles de largeur formé par l'embouchure de cette rivière. Une longue rue en pente conduit de ce château à un autre appelé HolyrooclHouse , qui est un édifice triste, moitié cloître et moitié château, ^les monarques de l'Ecosse fesaient autre- fois leur demeure. On y entre par une façade flanquée de qua- tre tours dans une cour, autour de laquelle se trouvent les ap- parteraens, dans le nombre desquels on remarque celui qu'habita l'infortunée Marie Stuart, ainsi que le cabinet oii entrèrent les as- sassins pour tuer Rizio qui soupait avec elle. L'archive est un bel édifice d'une construction récente j les précautions qui ont été pri- ses pour le préserver de l'incendie lui ont fait donner le nom d'in- combustible (i). La chapelle de ce palais actuellement ruinée, la cathédrale, l'hôpital et le collège fondé par [Jacques IV, sont les monumens les plus renommés de celte ville. Elle a aussi une célè- bre université, qui est supérieure à celles de S.» André, de Glascow et d'Aberdeen que possède encore l'Ecosse. Parmi les autres villes que nous passons sous silence dans la même contrée, nous devons cependant faire mention , d'Inverness , capitale d'un comté du môme nom; d'Hamillon, qui a un aspect riant et un joli château avec un beau parc appartenant au duc d'Hamilton , premier pair de l'Ecosse, et de Glascov^, qui est très-marchande et au bord de la Clyde.

L'Irlande est située à l'ouest de l'Angleterre , entre le 7.^ degré i^iaude 55 minutes, et le 12.^ degré 55 minutes de longitude occidentale et entre le 5i.^ et le 55.'^ degrés 3o minutes de latitude septenlr-o- nale; cette contrée était connue des anciens sous le nons à'Hiber- nia, et des Calédoniens sous celui d'Erin. L'Irlande semble avoir été originairement peuplée par deux nations différentes, savoir ; par

(0 ^^y- ^'"'^ Franc. Tom I pag. SSg et suiv.

Dublin.

Chaussée des géans

36 Description géographique

les Firbolgs ou Belges, habilans de la partie de la Bretagne qui est ^ en face de cette ile , dont la sépare le canal de S.* Georges, et par les Caels ou Celtes, qui de la Calëdonie et des Hébrides passèrent dans rUlster (i). Elle est divisée en quatre provinces , qui sont le Leinster, VUhter^ le Connaugt, le Munster, lesquelles comprennent trente-deux comtés. La capitale de toute l'ile est Dublin, qui, au rapport du voyageur français, est une des plus belles villes de l'Eu- rope} sa population est de 3oo,ooo habitans, et s'augmente rapide- ment; le commerce et les manufactures s'y accroissent également à vue d'œil (2). Il y avait à Dublin un palais raa.gnifique, s'as- semblait autrefois le parlement, et dont l'architecture était d'ordre dorique} ce palais était décoré d'un beau portique, et éclairé inté- rieurement d'une manière admirable, c'était enfin un des plus beaux monumens d'architecture qu'il y eût en Europe} mais le 27 février 1792, il fut réduit en cendres.

La curiosité la plus remarquable de l'Irlande est la Chaussée des Géans, qui se trouve à environ trois lieues de Coleraine dans le comté d'Antrira. Cette chaussée est composée de pilastres angu- laires, avec cette différence que les uns ont trois côtés et les au- tres huit. La pointe orientale, à l'endroit elle rejoint le roc, se termine par une pente presque perpendiculaire , que forment les côtés des pilastres, dont quelques-uns ont jusqu'à 33 pieds et 4 pouces de hauteur: chaque pilier est construit de plusieurs blocs de pierres posés- les uns sur les autres , qui ont de six pouces à un pied d'é- paisseur} et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il y en a quelques- uns de convexes, qui forment presqu'un quart de sphère, autour du- quel il y a un rebord par lequel ils se trouvent fortement liés ensem- ble. Chaque bloc est concave du côté opposé, et s'adapte parfaite- ment à la partie convexe du bloc correspondant. Les piliers ont depuis un jusqu'à deux pieds de diamètre, et sont généralement composés de quarante blocs, dont plusieurs peuvent être aisément séparés des autres} et l'on peut se promener sur le sommet de ces pilastres jusqu'au bord. Mais les différens lits de pierre, qui compo- sent cette chaussée, sont ce qu'il y a de plus curieux et de plus extraordinaire. Depuis la base de cette construction, qui est d'une pierre noire, jusqu'à la hauteur d'environ soixante pieds, les blocs

(t) Introduction historique au poème de Temora d'Ossian. (2) Voyage d'un Franc. Tom. II. pag. 43 1^

DES Iles Britanniques. 87

de pierre sont sépares les uns des autres, à des distances e'gales, par des couches légères d'une espèce de ciment rouge, d'environ quatre pouces d'épaisseur. Sur cette première couche il règne un autre lit de pierres noires, surmonte' de même d'un lit de pierres rouges de cinq pouces d'e'paisseur, au dessus duquel s'ëtend un au- tre de l'épaisseur de dix pieds, et partagé de la même manière: en- fin au dessus est un autre lit de pierres rouges, de vingt pieds d'épais- seur, sur lequel les pilastres s'élèvent perpendiculairement. Au des- sus de ces mêmes pilastres s'étend un autre lit de pierres noires, de vingt pieds d'épaisseur, lequel est enfin surmonté d'une file d'au- tres pilastres également perpendiculaires, dont les uns arrivent jus- qu'au sommet du roc, et les autres restent au dessous: plusieurs mêmes s'élèvent au dessus et sont appelés chemin. Cet amas de pierres a environ une lieue de longueur (i): voy. la planche 2.

Nous avons dit que, dans le royaume de la Grande-Bretagne Ues de Man sont compris les archipels des Orcades, de Schetlîand et des Hébudes ^ ^ '^ ' appartenant à l'Ecosse 5 celui des Sorlingues et les iles de Wight , d'Anglesey et de Man, dépendant de l'Angleterre, et celui des iles voisines des côtes de France. Man est une ile bien différente de celle à laquelle Tacite donne le nom de Mona , et que les Anglais appellent Anglesey. Quelques-uns ont cru que son nom lui vient de Mangy mot saxon, qui signifie entre, à cause de la position de cette i!e dans le canal de S.' Georges, à une distance à peu près égale de l'Angleterre , de l'Ecosse et de l'Irlande. Castle-Town en est la capitale et le siège du gouvernement. Peeîe et Douglas font le meil- leur commerce de l'ile, et la seconde est redevable de l'accroisse- ment de sa population et de sa richesse à la sûreté de son port, et à la beauté de son môle qui s'avance beaucoup dans la mer. L'ile de Wight, qui se trouve en face de la côte de l'Hampshire, fait partie du comté de Southampton, et dépend, pour le spirituel, de l'évêché de Winchester. La pureté de son air, la fertilité de son sol et la beauté de ses sites l'ont fait appeler le jardin de l'Angleterre. La ville de Newport, qu'on en regarde comme la capitale, est au centre de l'Ile j et le château de Carisbrook est devenu célèbre, par la détention de Charles î." et de sa famille.

(i) Cette description est du savant Pococke , et a été insérée dans la Géogr, de Malùe-Brun, Tom. III. pag. 356.

38 Description géographique

Sorih^nes, Lcs îles Sorlingucs, appelées Silures par les anciens , sont un

'^'orcldef/' ^^^^ d'écueils dangereux au nombre de i4o, à environ dix lieues Hébrides' de l'extrëmitë du comté de Gornouailles. L'Angleterre a encore dans la Manche, comme nous l'avons déjà dit, quatre autres iles qui sont, Jersey, Guernesey, Âlderney et Sark; elles forment une es- pèce de groupe dans la baie du mont S.' Michel, entre le cap de Ja Hogue en Normandie, et celui de Frebelle en Bretagne. Jersey, connue des Romains sous le non de Cœsarea, a des vallées fertiles et de nombreux troupeaux; mais l'abondance du cidre qui y est un grand objet d'exportation, et quelques manufactures, y ont fait négliger l'agriculture. Sa capitale, dit de S} Hilaire, a environ 4oo maisons, un bon port et un beau château: c'est que demeuraient les Carterets, famille de Normandie, connue par son attachement au parti du roi. Le climat en est si sain, que, du tenis de Cam- deu , on disait quim médecin y serait mort de faim. Les iles de Setland situées au nord-est des Orcades,sont au nombre de qua- lante-six, et pour la plupart inhabitées. Mainland, qui est la plus grande^ a vingt lieues de longueur sur six de largeur. Les Orcades sont au nombre de trente, et se trouvent au nord du cap Dungby : Pomone est la plus considérable: les autres passent pour être pres- qu'entièrement désertes. lona , une des Hébrides, connue des an- ciens sous le nom d'Hébudes , était autrefois le sanctuaire des sciences dans ces iles, et le tombeau des rois de l'Ecosse, de la Norvège et de l'Irlande: ces iles ont sans doute souffert une grande re'volu- tion. Elles furent d'abord habite'es par les Druides , et l'on voit encore dans la plupart des restes de leurs temples. Ces e'difices étaient entourés de bois épais, dont il reste à peine aujourd'hui quelques vestiges : on y voit cependant encore quelques troncs de vieux arbres, ainsi que des restes d'édifices postérieurs a l'établis- sement du christianisme dans ces contrées. La cathe'drale de Rirk- wall, capitale des Orcades, est un bel édifice gothique dédié à S.' Magne. iieetccK'crne La uature 3 enfante' des merveilles dans ces iles, et surtout

ds Staff. ^^^^ ^g|j^ ^j^ Staff, qui a un mille de longueur et un demi de lar- geur. « A notre arrivée, dit sir Joseph Banks (i), nous fûmes frap- pés d'un spectacle, dont la magnificence surpassa notre attente.

(i) Voyez la relation du voyage qu'il a fait dans les Hébrides en 1772.

DES Iles B ri ta]M niques. 39

Toute rexlrémîle de cette ile est soutenue par des rangées de co- lonnes naturelles, dont la plupart ont plus de cinquante pieds de hauteur, et sont disposées en colonnades qui suivent la direction des baies et des côtes. Sur ces colonnades s'élève une couche de roc informe et solide, sur laquelle repose le sol de l'ile, dans une épais- seur qui varie nécessairement selon la suite alternative des coteaux et des valle'es. Chaque colline s'élève comme un large frontispice sur les colonnes qui lui servent de support. Chacun de ces frontispices a plus de soixante pieds de hauteur de la base au sommet, et les espèces de cannelures que la nature y a tracées, leur donne une cer- taine ressemblance avec celles qui sont usitées en architecture. Mais l'objet le plus extraordinaire qu'offre ce théâtre de merveilles est la caserne de Fingah «Nous nous avançâmes, continue Banks, le long du rivage sur une autre chaussée du Géant, dont chaque pierre est taille'e en polygone re'gulier, et bientôt nous arrivâmes à l'entrée de la caverne la plus magnifique, qui ait jamais été décrite par au- cun voyageur. Il est difficile de pouvoir se former l'idée d'une perspective plus majestueuse que celle de cette immense cavité, dont la voûte est soutenue par des rangs de colonnes, et qui a pour toit les fragraens de celles qui se sont brisées. Entre les angles des colonnes il s'est formé un mastic jaune, qui sert à les faire dis- tinguer, en même tems qu'il en varie la couleur d'une manière très- e'ie'gante. Pour ajouter encore au charme de ce tableau, la caverne reçoit la lumière du dehors, de manière que de l'entrée on en voit parfaitement le fond: le mouvement continuel du flux et reflux de la mer fait que l'air intérieur en est pur et sain , et exempt des va- peurs que renferment toutes les cavernes creusées par la nature (i) ».

Après avoir donné la description des sauvages et sublimes ta- Vne

11 , I Ti •! ^■> de Richemond-

Dleaux que présentent les lies Britanniques , il est juste d en repre- J^m. senter aussi les beautés; et pour en donner un essai, nous croyons à propos d'offrir ici à nos lecteurs la peinture de Richmond-Hill ^ lieu des plus célèbres au rapport du voyageur français. De dessus une émiuence de aSo à 3oo pieds de hauteur, on d^'couvre une vaste plaine, à travers laquelle serpente la Tamise, dont les bords sont couverts de prairies, et oii les troupeaux errent en liberté. De

(i) Les notions qu'a données sir Banks, ont été confirmées par Pen- nant , qui a fait la même année un voyage dans les Hébrides.

4o Description géographique

grandes masses d'arbres s'avaucent kregulièreraent sur cette terre tapissée d'un gazon épais, leurs ombres noirâtres forment des espèces de baies et de promontoires, et se détachent en beaux grou- pes, comme des iles pressées les unes contre les autres sur une mer de verdure. On voit çà et quelques grands chênes isolés, dont les branches vigoureuses s'élancent du tronc à angle droit: plus souvent c'est un orme qui élève en étages ses rondes masses. Quel- ques maisons à demi cachés par les branchages des arbres, quel- ques sentiers légèrement tracés sur la verdure pour aller à ces mai- sons, sont les seuls vestiges humains qu'on y aperçoit: on n'y voit point de fossés, point de haies, point d'enclos, point de chemins, et rien n'y est aligné. Aussi loin que la vue peut s'étendre sur l'im- mense demi-cercle qu'on a devant soi, c'est toujours la même dé- coration, mais variée. A mesure que tous ces objets échappent aux yeux, le moindre changement de niveau dessine le plus proche sur le fond sombre et azuré du plus éloigné, jusqu'au point un horizon de collines, d'une teinte encore plus belle et aussi un peu azurée, termine la perspective. Sans prétendre à une grande subli* mité, cette vue présente un genre de beauté orné, doux et aima- ble. Ce n'est point une forêt, car on n'y voit rien de rustique, de grossier ni de négligé. Ce n'est point un jardin, car il n'y a aucune apparence d'art: la simplicité et l'unité du dessin et des moyens, qui consistent toujours en arbres et en gazons/ ainsi que sa vaste étendue , lui impriment le caractère de la nature. Ce n'est pas non plus un paysage, car on n'y découvre aucune culture: c'est un ob- jet unique. Cet effet magique vient en grande partie de ce que deux riches propriétaires, lord Dysart et M.*" Cambridge, auxquels ap- partient tout le territoire qui est au pied des colline, ont formé avec leurs parcs, appelés en anglais grounds , la scène antérieure du tableau: le reste de la campagne est assez garni d'arbres pour faire continuation. Les arbres du parc de Richmond sur le pen- chant de la colline font comme la corniche du tableau: nous re- marquerons que les arbres des parcs en Angleterre ont un carac- tère de magnificence qu'on ne voit nulle part ailleurs , et forment seuls un paysage. Il est bien dommage que cette belle vue, si ge- lîéialement admirée, se trouve si près de Londres, dont elle n'est éloignée que de huit à dix milles, à cause des maisons qui vont s'ac- cumulant chaque jour sur le sommet de Richmoud-Hill^ elles

DES Iles Britanniques. 4^

forment une rue ou plutôt un ordre de construction en forme de terrasses, qui masquent un peu la perspective (i). Voy. la planche 3.

On n'a eu iusqu'à présent, disait il n'y a pas long-teras Malte- Population

■n 1 .11 1 /' 1 ^ -77 ,. . de la Grande-

Jorun, que des calculs hypothétiques ou de vieilLes traditions pour Bruai^ae. fixer les idées sur l'e'tat de la population des iles Britanniques. Persuadés avec raison qu'il y avait eu en cela un accroissement considérable, les Anglais évaluaient la population de leur pays, y compris la principauté de Galles, à onze millions d'habilans. Traitant l'Irlande et l'Ecosse avec moins de faveur, ils trouvaient un total de dix-sept raillions d'habitans dans tout l'empire bri- tannique. Les Français opposaient à ces opinions des raisonne- mens encore plus faibles et plus vagues. On prétendait d'abord que la population de l'Angleterre proprement dite était demeure'e sta- tionnaire depuis un siècle, et qu'elle était, en i8oo, de sept à huit millions comme en 1700. On déclamait ensuite sur les émigrations en Amérique; et de déclamation en déclamation, on en était venu jusqu'à imaginer que, dans toutes les iles britanniques, il n'y avait pas plus de dix à onze millions d'habitans. Enfin les tableaux of- ficiels présentés au parlement le 2 juillet 1801, ont mis fin à tou- tes ces discussions, et l'on sait qu'à cette époque la population était savoir;

HabiCans. En Angleterre avec la principauté de Galles, de . . 8,923, i65 En Ecosse et dans les iles, dont pourtant le cens n'était

pas encore terminé, de 1,600,000

En Irlande, de ..:... 3,197,920

Les individus de l'armée , de la marine , les marins ins- crits et les autres classes non comprises dans le cens, avec les habitans des Iles de Man, de Guer- nesey. Jersey et autres donnent 582, cno

Total i4,3o3,o85 Il faut se rappeler en outre, que l'Angleterre possède un grand nombre de colonies très-peuplées; que les habitans de ces colonies sont au nombre de 24 à 25, 000,000, et que, de ce nombre, en-

(0 Voyage d'un Franc. Tom. I. pag. 200 et suiv. La planche est prise de l'ouvrage. The Thames a Pic tares que Delineatione etc.

EruGpe- Vol. VI> Q

42 Description géographique

vîron un million et demi sont Anglais (i). Mais cette population s'est encore augmentée de beaucoup depuis 1801 , et quelques géo- graphes la fesaient monter à 17,300,000, en comprenant dans ce cal- cul toutes les possessions Européennes, excepté le royaume de Ha- novre (2). Que si l'on réfléchit à la rapidité de cet accroissement , on sera étonné que, maigre les discordes civiles, les incendies et les pestes, il ait pu être aussi considérable. Sir William Petty, écrivain très-renomnaé en aritJimétique politicjue , a observé que la population de l'Angleterre ne s'élevait qu'à deux millions d'habitans du tems de la conquête en 1066: or en comparant ce nombre avec celui des habitans actuels, on voit que la population a double tous les trois siècles (3).

ch1r"^ofuion ^ ^"^^^ remarqué que la principale cause de l'état florîs-

tourlamarTne ^^"^ ^^ ^^ marine anglaise, est dans la situation physique de l'An- gleterre même, et de ses principales villes. Londres se trouve sur le plus grand fleuve du royaume, et l'on voit flotter les pavil- lons de toutes les natious: Edimbourg est au bord du plus beau golfe de FEcosse, et Dublin s'élève en face de l'Angleterre, et sur l'endroit de la côte le plus favorable à la célérité des communica- tions entre Londres et l'Irlande. Les capitales des trois royaumes ne sont pas les seules qui jouissent de cet avantage, et plusieurs villes de premier ordre sont bâties de même sur le rivage de la mer, ou au bord de grandes rivières navigables comme Bristol, Hull, Liverpool, Dundee, Aberdeen et Glascow. Belfast, Cork et Wal- terford sont liées par le commerce avec toutes les villes manufactu- rières de l'ijQtérieur , et les intérêts des villes maritimes sont en même tems les intérêts de tout le territoire. Par une combinaison des plus heureuses, les mêmes circonstances favorisent le commerce et la navigation dans les autres établissemens anglais. Québec est située sur le fleuve S.' Laurent, qui est la Tamise du Canada; Cal- cutta se trouve sur les bords du Gange, Hallifax sur la côte sep-

(i) Voyez sur la population de l'Angleterre : Malte-Brun, Recherches sur les accroissemens de la population dans la Grande-Bretagne et dans Virlande , et premier tableau pour la statistique ou la géographie politique de la Grande-Bretagne. Pitts-Caper ^ statistical account , ainsi que l'ouvrage de Sinclair sur l'Ecosse.

(2) Balbi_, Compendio di geografia univers aie , pag. io5.

(3) Petty. Political. Arithmetic.

DES Iles Britanniques. 43

lénlrionale de l'Amérique, et la ville du Cap sur la côte me'ridio- na-Ie de l'Afrique. En un mol, dans toutes les parties du monde les points centraux de la puissance britannique participent aux bien- faits du commerce maritime, et contribuent ainsi à l'opulence, à la prospérité et à la splendeur de cet ëtat (i).

L'Angleterre a la forme d'un triangle alongé, dont la petite base est au midi et le sommet au nord. Une grande chaîne de mon- tagnes est parallèle au côte du couchant, et une chaîne secondaire est également parallèle à la base méridionale, dont elle est très- proche: ce qui fait que les eaux du midi n'ont qu'une pente peu considérable: les plus grands bassins tels que ceux de la Tamise, du Wash, de l'Humber , du Forlh et du Tay ont leur direction vers le nord. Les eaux qui viennent de l'ouest sont très-rapides vers le midi, et plus profondes au nord, comme celles de la Mersey et de la Clyde: le bassin de la Saverne présente seul une exception à cette règle. Tels sont les moyens que la nature a préparés pour la navigation intérieure de la Grande-Bretagne, et dont les Anglais ont encore considérablement augmenté les avantages par la cons- truction d'une foule de canaux, dont nous parlerons à l'article de l'architecture. L'extrême longueur de cette ile du nord au midi comparativement à sa largeur , a faire sentir de bonne heure l'utilité qu'il y aurait eue à ouvrir de distance en distance , dans le sens de cette largeur, une navigation artificielle, pour communiquer des côtes du levant qui regardent l'Europe, avec celles du cou- chant qui sont en face de l'Irlande et du nord de l'Amérique. xAinsi les canaux les plus împortans de l'Angleterre devaient se diriger d'orient en occident, pour faciliter les communications d'un port à l'autre à travers cette ile ^2J.

Kifièrcs ,

canaux

et navigation

inwrieure.

(i) Dupin. For. navale, Tom. II. liv. I. chap. i.

(2) Dupin. For. Corn. Tom. I. liv. IV. chap. i. Les Anglais ont dépensé des sommes immenses pour ouvrir au commerce toutes les voies hydrauli- ques dont il pouvait avoir besoin, et le porter ainsi au plus haut degré de prospérité. Selon Sutcliffe , auteur du traité sur les canaux et sur les réservoirs , il a été dépensé , depuis 1790 jusqu'en i8i5, plus de 700,000,000 de francs en construcduns de canaux. M.^ Dupin assure en outre que la partie qu'il appelle canalisée en Angleterre, surpasse en étendue la moi- tié du territoire, et qu'en proportion ds la grandeur du sien, la France na pas la vingtième partie des canaux de sa rivale. En Angleterre , sous

44 Description géographique

deflnittre ^^ P^^^^^ ^^ P^^^ ^^^^'^^ ^^ l'Écosse Orientale, qui comprend

a^ecPÈcosse. les bassins du Forth et du Tay, n'arrive cependant pas, pour la population, au terme moyen de celle de la partie la plus stérile de l'Angleterre orientale. La contrée la plus pauvre de l'Ecosse est, à surface égale, cinq fois moins peuplée que le Norlhumberland , et dix-neuf fois moins que le bassin de la Tamise. Pour donner rai- son de cette étonnante disproportion, il faut observer d'abord, qu'à l'exception d'une seule province voisine de l'Ecosse, la côte orien- tale de l'Angleterre est généralement fertile, tandis qu'au contraire la plus grande partie du sol de l'Ecosse est perdue pour l'Angle- terre, et ne présente que des rocs dépouilles de toute végétation par la main du tems , ou des landes dont le sol est une tourbe stérile. D'ailleurs, ce pays se trouvant plus voisin du pôle, son climat est encore bien moins favorable à la vége'tation que celui de l'Angleterre. Il y a même, dans l'intérieur de l'Ecosse méridionale certains cantons, il faut attendre les mois d'octobre et de no- vembre pour y recueillir le froment, et souvent chercher sous la neige des moissons flétries par les gelées avant d'être parvenues à leur maturité. Mais dans les cantons mêmes, la nature moins avare a préparé le germe de quelque fertilité, avec quelle constance et avec quel travail les habitans n'ont-il pas cherche à en augmenter les productions? Les chevaux et les moutons étaient en petit nom- bre et de mauvaise race en Ecosse, à pre'sent ils y sont nombreux et de si bonne qualité, que leur exportation y est devenue l'objet d'un commerce considérable, et fait la richesse de la Haute-Ecosse. Enfin la nature a fait beaucoup pour faire de l'Ecosse un état ma- ritime important. Ses côtes, qui sont coupe'es avec une certaine ir- régularité, offrent des golfes magnifiques, des baies spacieuses et d'ex- cellens ports. Ces côtes, d'autant plus étendues qu'elles ont plus de sinuosités, et les rivages de près de trois cents iles dispersées autour de la terre ferme, forment un immense littoral. Des familles isolées et des bourgades entières y vivent de cabotage et de pê- che. Les mers dangereuses se font cette pêche et ce cabotage, et surtout la navigation à travers les Orcades, forment des marins in-

un ciel moins pur, avec un climat moins chaud et un sol moins fertile, la terre alimente, terme moyen, 8107 habitans par myriamétre carré, tandis que sur le même espace de terrein , la France n'en a que 568o.

DES Iles Britanniques. 4^

'trépides à l'épreuve des fatigues et de tous les périls de la mer, de la même manière que les rocs escarpes, la stërililë du sol, et le ciel orageux de l'Ecosse , forment les meilleures troupes de l'An- gleterre (i).

GOUVEBNEMENTET LOIS.

Bretons du tant

Les anciens auteurs s'accordent tous à nous représenter les premiers habitans de la Bretagne comme une colonie de Gaulois ou ^^ ^^''"■' de Celtes, qui passa du continent dans cette ile. Cësar nous a tra- cé l'état et les mœurs de cette colonie au tems il pénétra dans cette ile, non pas tant par l'appât du butin, que dans le désir de porter les armes romaines dans un monde encore nouveau, et jus- qu'alors totalement inconnu. «De tous les peuples de cette ile, dit-il , ceux qui habitent Canzium surpassent tous les autres en hu- manité ; et, quant aux mœurs, ils ne diffèrent guères des Gaulois: cette province est tout près de la mer. Les habitans plus avancés dans l'intérieur, ne s'occupent nullement, pour la plupart , du soin d'ensemencer les terres 5 ils vivent de viande et de lait, et s'habil- lent de peaux. En général, les peuples de la Bretagne sont dans l'usage de se teindre la peau avec une herbe dite glassum (2), dont le suc leur imprime une couleur brune: ce qui leur donne un air effrayant et horrible dans les combats. Ils portent les cheveux longs, et se rasent tous les poils sur le corps, à l'exception des cheveux et de la barbe à la lèvre supérieure. Il y a en outre dans chaque famille des femmes au nombre de dix ou douze, qui sont commu- nes, surtout entre les frères, et entre les pères et les enfans; mais les enfans qui en naissent sont toujours censés appartenir à celui d'entre eux qui a cohabité le premier avec la mère (3) » . Le n.° i de la planche 4 offre l'image d'un Breton vêtu et armé à la ma- nière dont nous l'apprend César, et tel qu'on le trouve représenté dans l'ouvrage de Smith (4).

(i) Dupin. For. Com. Tom. IL liv. III. chap, i.

(2) Le texte dit: omnes se Britanni vitro injiciimt , quod caeruleum efjiciù colorent. De Bell. Gai. Liy. V.

(3) Cœs. De Bell Gai. Liv. V. chap. 14. Trad. de Baldelli.

(4) Planche I.

Anciens Calédoniens^

Gouvernement des Bretons.

La Brcta^na

subjuguée

par

les lioinains.

catait me de cer

46 Gouvernement ET LOIS

Les anciens Calédoniens allaient presque nus, et ils portaient des colliers de fer à mailles, qu'ils regardaient comme un orne- ment aussi précieux que s'il eût été d'or ou d'argent. Ils avaient le corps peint de couleurs imprimées dans la peau: ce qui s'exé- it à l'aide d'incisions faites dans la chair avec une aiguille com- nous l'apprend Isidore, et en exprimant sur ces incisions le jus :erlaines plantes. Le deux Calédoniens qu'on voit aux n.°* 2 et 3 de la même planche (i), peuvent donner une idée de cet usage en même tems qu'ils montrent les armes dont se servait ce peuple. L'un tient une massue qui se lançait, et que le guerrier retirait en- suite à l'aide d'une corde au bout de laquelle elle était attachée- l'autre brandit une lance, à laquelle est fixée, du côté oii elle ne peut blesser, une boule de cuivre creuse, dans laquelle sont renfermés quelques morceaux de métal, que les guerriers fesaient resonner dans les combats contre la cavalerie.

Les Bretons étaient divisés en petites peuplades ou tribus. Ces peuples naturellement guerriers, et qui ne possédaient que leurs armes et leurs troupeaux , aimaient trop les douceurs de la liberté pour que leurs chefs pussent les assujélir. Leur gouvernement quoi- que monarchique, était libre comme chez toutes les nations celtiques: le peuple semble même avoir joui chez eux de plus de liberté qu« chez les Gaulois dont ils descendaient. Chaque état était divisé pac des factions, et troublé sans c«sse par la jalousie que lui inspiraient les états voisins; ensorte que dans la profonde ignorance oh. ils étaient des arts de la paix, les habitans de la Bretagne ne con- naissaient pour ainsi dire d'autre occupation que la guerre, et l'hon- neur de se signaler dans les combats qui formait le principal objet de leur ambition (2).

Après avoir reçu les otages des Bretons dans sa première ex- pédition. César ramena ses troupes dans les Gaules; mais avant su qu'ils n'exécutaient pas les conditions du traité , il se proposa de les en punir l'été suivant. Ayant df^barqué dans l'ile avec une ar- mée plus considérable, il battit en plusieurs rencontres Cassive- launus un de leurs princes, donna la souveraineté des Trinobaates à son allié Mandubrazius, et s'en revint dans la Gaule après avoir soumis la Bretagne à la domination de Rome plus en apparence

(i) Smith. Planche III.

(^2) Hume. Hisù. d'Anglet. chap. i.

D E s B R E T O N s. 47

cependant qu'en effet (i). Les guerres civiles des Romains sauvèrent la Bretagne du joug réel, que ces maîtres du monde voulaient lui im- poser. » Le divin Jules, dit Tacite, le premier Romain qui pénétra en Bretagne avec une arme'e, non sans avoir en venir aux mains, jeta l'épouvante parmi les habitans, et ne fit que montrer cette ile à ses successeurs sans la leur remettre. Durant les guerres civiles qui e'cîalèrent ensuite à Rome, les grands prirent les armes contre la ré- publique, et après le rétablissement de la paix, la Bretagne fut encore long-teras oublie'e. Ce qu'Auguste appelait prudence, Tibère s'en fit une loi, et ce dernier empereur ayant cherché à pénétrer dans celte contrée, il s'y jeta en quelque sorte dans sa fureur aveugle, après avoir reconnu l'inutilité de ses efforts contre les Germains. Claude tenta d'y faire une expédition, et y envoya des légions et autres secours. Ves- pasîen y soumit des nations, prit des rois et s'illustra par des vic- toires qui furent le commencement de sa grandeur. Le premier gou- verneur qui y fut envoyé fut Aulus Plautius, et après lui Ostorius Scapula , tous deux vaillans guerriers. Peu à peu la partie de deçà de la Bretagne fut assujélje: on y envoya une colonie de vétérans, et l'on donna quelques villes au roi Cogidunus, qui est demeuré fidèle jusqu'à nos jours (2)» Mais de tous les généraux romains, celui qui se distingua le plus fut Svetonius Paulinus , qui attaqua l'ile de Mona qu'habitait une tribu puissante, et les rebelles trouvaient un asile. Tandis qu'il cherchait à y débarquer sur des bateaux plats, on voyait les Bretons armés sur le rivage, et leurs femmes échevelées et habillées de noir, courir au milieu d'eux avec des torches à la main comme des furies, en môme tems que les Drui- des ou prêtres, les mains levées au ciel, fesaient d'horribles impré- cation contre les Romains qui venaient les attaquer et les défirent La Bretagne ne fut cependant point réduite à l'obéissance par cette victoire, car Baodicée, reine des Icènes , leva l'étendard de la ré- volte pour se venger des infâmes traitemens qu'elle avait reçus des tribuns romains. Dans cette guerre, Londres, qui était déjà une colonie florissante par son commerce fut mise en cendres, et ses habitans furent tous massacrés. Svetonius étant accouru pour punir cet acte de cruauté, présenta la bataille à Baodicée, qui montée

(i) Csesar. De Bell. Civ, liv. V. chap. 14 et suiv.

(2) Tacite. Viùa di Agricola , i3 et suiv. Trad. de Davanzati.

en Breiasne.

4^ G0UVER]\EMENTETL0IS

sur son char avec ses filles devant elle, exhortait ses soldats à com- battre vaillamment; mais ses efforts furent inutiles: huit mille Bre- tons restèrent sur le champ de bataille, et Baodicée s'empoisonna pour ne point survivre à son malheur (i). On voit au n.^ 4 de la planche 4 celte reine portant un manteau agrafé sur sa poitrine, et une espèce de jupe à raies appelée par les latins gaunacum ; avec un collier et des bracelets en or. Elle parle à ses troupes de dessus un tertre, et derrière elle est son char sur lequel sont ses filles, avec quelques Bretons occupes de divers soins militaires (2). Le nom de Baodicée signifiait dans le langage du pays la victorieuse. yigricoia Celui qui soumit vraiment cette ile à la domination romaine

fat Agricola, qui la gouverna avec beaucoup de sagesse et de gloire sous les règnes de Vespasien, de Titus et de Domilien. Il porta ses armes triomphantes dans les parties septentrionales de l'ile; péné- tra dans les forets et dans les montagnes les plus inaccessibles de la Galédonie; en chassa les habilans, qui préféraient la guerre et la mort au joug d'un conquérant; les défit dans une bataille ran- gée où ils étaient commandés par Galcacus,- fit bâtir une muraille pour couper toute communication entre les parties les plus sauva- ges de l'ile et les provinces romaines (3) , et mit garnison entre les détroits de la Clyde et du Forth. Malgré ses entreprises militaires, il ne laissa pas cependant de s'occuper des arts de la paix; il ci- vilisa les Bretons, leur donna des lois, leur apprit à se procurer toutes les commodités de la vie, introduisit chez eux la langue et les usages des Romains, et n'oublia rien pour leur faire trouver moins pesantes les chaînes qu'il leur avait données (4). Le n.° i de la planche 5 représente un Breton vêtu à la romaine, avec un manteau à diverses couleurs et quadrillé, comme le portent encore à présent les Ecossais, et avec la sagutn de couleur rouge à la manière des Gaulois; et sous les n.°^ 2 et 3 on voit deux Bretonnes avec la jupe et le gaunacum, jaune à l'une, et bleu céleste à l'autre (5).

(i) Tacite. Annall , iiv. XIV. chap, 29 jusqu'au 38.

(2) Smith. The costume. Planche XII.

(3) Ossian appelle , par dérision , la muraille d'Agricola , son tas amoncelé. Les Calédoniens regardaient ces murailles comme des monu- mens publics de la peur des Romains, et comme un aveu de leur fai- blesse. Voy, le poème de la guerre de Garos.

(4) Tacite. P'ita di Agricola.

(5) Smith. The costume._ Planche XIII, et XIY.

^

Calédoniens

Tésistent aux Romains.

desBretons. 4n

Après le départ d'AgricoIa, les Calédoniens recouvrèrent une Les grande partie des pays qu'ils avaient perdus. Adrien ayant passé en ''rlî/éL'' Bretagne, et désespérant de subjuguer la nation féroce des Calé- doniens, ne pensa qu'à s'assurer de la partie méridionale de l'ile et, dans cette fin, il fit élever une muraille ou- espèce de retran- chement de quatre- vingt milles de long, depuis l'embouchure de la Tine près de Newcastle, jusqu'au golfe de Solwai. Cette muraille traversait l'ile dans toute sa largeur, et divisait la Bretagne romaine de celle qui était encore barbare. Les Calédoniens l'ayant franchie, Lollius Urbicus, général d'Antonin le Pieux, après les avoir défaits et étendu les frontières de l'empire romain dans l'île, bâtit une nouvelle muraille, qui, à ce qu'on croit, s'étendait obliquement depuis la rivière d'Esk jusqu'à l'embouchure de la Twede. Celte muraille fut encore franchie par les Calédoniens sous Commode, qui envoya Ulpius Marcellus pour les réduire. Enfin , sous Septime Sévère, tandis que cet empereur fesait la guerre aux Parthes les Calédoniens, réunis aux Maïats, attaquèrent de nouveau la Bretagne romaine, et obligèrent Lupus à acheter d'eux la paix. Malgré son âge avancé et ses infirmités, Sévère résolut de se rendre en personne dans l'ile pour les soumettre ; après plusieurs échecs, il parvint enfin à les repousser, et obtint d'eux, par un traité, l'espace de terreîa compris entre la muraille d'Antonin et les golfes de la Clyde et du Forth. Pour les tenir renfermés dans ces limites, il fit construire près de ces deux golfes une muraille, dont ou voit encore les res- tes, et qui servait plutôt de borne aux conquêtes des Romains, que de fortification contre les invasions des Calédoniens. En effet , les Romains ne s'avancèrent jamais au delà de cette limite (i); mais bientôt après, profitant de la maladie dont Sévère mourut à York et de la faiblesse de son fils Caracalla, qui n'avait rien de plus près-

(i) On cite avec éloge les vers suivans de Bucanan sur le Garron , qui se jette dans le Forth , et qui formait la limite de la domination romaine.

Genùesque alias cum pelleret armis

Sedcbus, aub vicias vilem servareù in, usum Serviùli, hic contenta suos defendere fines Roma secuîigeris praetendit maenia scotis. Hic spe progressas posita Carronis ad undam , Terminus Ausonii signât dinortia regni.

Europe. Vol, Viy

5o GOUVERNEMENTETLOIS

sant que de s'en retourner à Ronoe, les Calédoniens forcèrent ce dernier empereur à leur abandonner toutes les conquêtes de son père et à faire ensuite avec eux une paix honteuse (i). L'intervalle de tems compris entre les dernières années de l'empereur Sévère et les premières du règne de Diocletien , embrasse l'histoire qui fait le sujet des poésies d'Ossian. coufeniemetn A considércr la forme du gouvernement des Calédoniens, on

Calédoniens, trouvc quc c'était une espèce de théocratie, les Druides exer- çaient l'autorité principale, et avaient la faculté d'élire un roi tem- poraire, appelé dans la langue du pays Fergobret^ ou l'homme du jugement, lequel quittait le commandement à la fin de la guerre. Mais l'autorité de ces prêtres commença à décliner dans les pre- miers tems du second siècle, et un des ancêtres d'Ossian , élu Ver- gobret sans le consentement des Druides, excita une guerre civile, qui finit par la destruction presque totale de cet ordre. Le petit nombre de ceux qui survécurent se retirèrent dans les forêts , et se renfermèrent dans des enceintes dites cercles de pierre, oii ils se livraient à leurs méditations, et célébraient leurs rites. Celui des ancêtres d'Ossian qui opéra cette révolution, et qui battit les Bre- tons de la province romaine, obtint pour prix de sa valeur, que l'autorité suprême devînt héréditaire dans sa famille. Il semble néan- moins que ses descendans étaient les chefs honoraires du peuple, plu- tôt que ses souverains et ses maîtres absolus: au moins leur gou- vernement avait-il de la ressemblance avec celui de la féodalité. La nation était partagée en tribus, qui étaient composées de familles issues d'une même souche, et qui obéissaient à un chef. Quelques vallées entourées de collines, et divisées par de grandes boulaies, près desquelles coulait un ruisseau ou un torrent, formaient une espèce de petite principauté, les chefs des tribus fesaient leur résidence. Tout l'hommage qu'ils prêtaient au roi était de lui offrir leurs services et celui de leurs gens (2). La guerre était Lcs Calédonicus fesaicut de la guerre leur principale occupa-

la principale . ,( , . . m i « m x d- l

occupation tion j iis étaient si sensibles a l honneur et a 1 ignominie , que la CaUdoniens. pcinc la plus gravc pour eux était de ne point être admis aux com-

(i) Cesarotti. Piagionamento intorno ai Caledonj , en tête des poé- sies d'Ossian.

(2) Macpherson. Discours préliminaire aux poésies d'Ossian.

DESB RETONS. 5l

bats^ et par d'être coodanuës à passer leurs jours dans un repos honteux, et de ne point être invite's aux chasses et aux banquets (i); aussi Fingal voulant punir Hidallan, lui dit: on ne te verra plus prendre part à mes banquets , ni poiirsawre avec moi les bêles fau- ves, et mes ennemis ne tomberont plus sous ton glaive (2). Dans sa douleur profonde Hidallan annonce lui-même à Lamor que Fin- gal l'a exclus de l'honneur des combats (3).

Les déclarations de euerre se fesaieat par le moyen d'un he'- , ^y^^^'^'^

'J *■ -J de ladeeiarer,

raut, et l'on trouve dans Ossian un exemple curieux de la manière dont elles se fesaient. Un barde attachait à la pointe d'une lance un flambeau allumé, et, après l'avoir agite, il enfonçait en terre cette lance, et accompagnait cet acte de paroles de défi. Un étranger abordant sur le rivage tenait-il la pointe de sa lance tournée vers le pays, c'était un signal de guerre: portait-il au contraire le man- che de sa lance en avant, c'était une démonstration de paix et d'amitié. Si le héraut offrait la paix, il jetait sa lance aux pieds de celui à qui il était envoyé; et le môme acte entre guerriers était un témoignage de bienveillance et de réconciliation, ou indi- quait que le guerrier se déclarait vaincu. Les infortunés et les op- primés se présentaient tenant d*une main un bouclier teint de sang, et de l'autre une lance rompue: le bouclier annonçait la mort de leurs amis, et la lance leur infortune et le désespoir. Lorsque le chef se décidait à les secourir, il leur présentait une coquille, en signe d'hospitalité et d'amitié. Si l'infortuné qui avait besoin de secours

(i) Nous citerons souvent^ à l'appui des mœurs des Calédoniens, des vers d'Ossian , de qui on peut dire ce qu'on a dit d'Homère par rapport aux Grecs , qu'il était le premier peintre des mémoires des Calédoniens, Les odes et les poèmes, dit Blair , sont les premières histoires des nations, et nous offrent le portrait le plus authentique de leurs mœurs. Cette es- pèce d'histoire doit intéresser également les philosophes et les poètes 3 Blair^ Dissertation critique sur les poèmes d'Ossian.

(2) Ossian. Poème de Comala.

(5) Tu le sais Lamor , je ne connais pas la crainte, affligé de la mort de Comala , Fingal m'a banni du champ de bataille, Mal- heuj'eux ^ in a-t-il dit, retournes au fleuve qui ta va naître: retournes- y pour t'y consumer , comme le chêne renversé par les -vents sur le Balva languit dépouillé de son feuillage pour ne se relever jamais. La- mor se tue pour ne pas survivre au déshoneur de son his. Ossiaii ^ la guerre de Caros.

^2 Gouvernement et tois

était éloigné, celui qui embrassait sa défense lui envoyait sa pro- pre epëe (i). Macpherson rapporte une autre cérémonie qui se pra- tiquait encore en pareil cas chez les montagnards de l'Ecosse, dans des tems très-rapprochés de nous, et dont l'origine pourrait bien remonter jusqu'au siècle d'Ossian. Lorsqu'on apportait à la rési- dence du chef la nouvelle de l'approche de l'ennemi, ce chef tuait aussitôt avec son glaive une chèvre, dans le sang de laquelle il trempait le bout d'un morceau de bois à demi-brûlé, qu'il don- nait à un des siens pour le porter à l'habitation la plus proche. Ce tison était ainsi porté avec la plus grande célérité d'une ha- bitation à l'autre, et en peu d'heures le clan ou la tribu était tout en armes, et se réunissait dans un lieu indiqué, dont le nom était le seul mot qui accompagnait la remise du tison Si la guerre n'était point inopinée, un barde se rendait dans le milieu de la nuit à la salle les tribus s'assemblaient pour les fêtes, et y entonnait le chant de guerre, en invitant par trois fois les ombres des anciens guerriers à venir sur leurs nuages contempler les ex- ploits de leurs enfans. Avant le combat, les rois étaient dans l'usage de se retirer sur une colline pendant trois nuits consécutives, ou au moins la nuit qui devait le précéder, pour s'y entretenir avec les ombres de leurs pères. Pendant ce tems ils frappaient par intervalles avec la pointe émoussée d'une lance sur un bouclier, qui était celui du plus renommé de leurs ancêtres, et qui reposait sur deux lances pour inspirer aux troupes une espèce d'enthousiasme religieux (2). Char, Dans leurs guerres les Calédoniens ne fesaient point usaee de

des guerriers. i < i i t i O

chevaux, a cause de la rareté de ces animaux dans leur pays mon- tueuxj c'est pourquoi ils désignaient ceux qu'ils avaient par les mots de chevaux de ï étranger ^ attendu qu'ils leur venaient de la Scan- dinavie ou de la Bretagne. Cependant les chefs montaient souvent sur un char, soit pour montrer la dignité de leur rang, soit pour être mieux aperçus de leurs guerriers: motif pour lequel ces mots de fils du char, ou de au char, avaient chez ce peuple la même

(1) Dans le petit poème d'Oinamora , Ossian venu au secours de Malorcol roi de Furféda , lui envoie son épée par ordre de Fingal. Le roi des braves envoie l'éclair mortel de mon épée au secours de Malor- col , dans le danger pressant qui le menace. Trad. de G. Torti.

(2) Macpherson. Discours cité.

t) E s B R E T O N s. 53

signification que ceux de ne' pour le trône parmi nous (i). On trouve dans le premier chant du poème de Fingal une description détail- le'e du char de Cuchunin, que nous croyons à propos de rappor- ter ici. Paraît, comme un astre de mort, le char rapide et reten- tissant de Cuchullin fils de Semo. Derrière il a la forme d'un arc, semblable à la vague qui embrasse le roc , ou au nuage doré qui revêt la colline. Ses flancs sont incrustés de pierres de di- verses couleurs, dont ï éclat imite celui des ondes blanchissantes sous la rame pendant la nuit. Le timon est d if poli, et le siège a T éclat de î ivoire. Ce char est hérissé de lances, et le fond est foulé par les pieds des héros .... Mille courroies le tiennent sus- pendu. Les mors de ses fougueux coursiers étincellent dans des flots d'écume, et les rênes parsemées de pierres précieuses flottent sur leurs cous majestueux .... sur le char s'élève le chef le terrible fils de Tépée, le vaillant Cuchullin. Oa voit par cette description que lea chars des chefs Calédoniens e'taient arme's de faux, et qu'ils devaient être traine's avec beaucoup de vitesse , pour faire plus de mal à l'en- nemi: ce qui est d'autant plus probable, que les guerriers se battaient à outrance et sans discipline. La nuit seule pouvait se'parer les cora- battans^ et c'e'tait une lâcheté' que d'attaquer l'ennemi dans les ténèbres. Après la guerre , la chasse était l'exercice favori des Calédo- niens, pour qui, à défaut d'agriculture, c'était l'unique moyen de chasse, Cham

r . ^ rp 1 . . . ,, -1 , T «' Bardes,

suDsistance. xous les guerriers se piquaient dy montrer de la bra- voure; mais s'ils en manquaient à la guerre, ils n'en passaient pas moins pour des lâches, qui n'inspiraient que du mépris (2). Cepen- dant, le goût le plus remarquable des Calédoniens était celui du chant; et, selon Cesarolti , on ne pouvait pousser plus loin qu'eux l'eathousiasme pour la musique et la poésie. Les guerres commen- çaient et se terminaient par des chants (3. Le chant était le prin-

(i) Voyez le lâchant de Fingal^ Cuchullin est appelé le fa- meux conducteur du char d^Erin.

(2) Après avoir vaincu Svaran , Fingal invite ses guerriers à la chasse : allons , dit Fingal , quon appelle les leojriers , les rapides enfans de la

chasse Que les cris joyeux de la chasse éclatent de toutes parts '.

que les chevreuils et les cerfs du Cromla en soient effrayés , et qu'ils s élancent du fond de leurs retraites. Fingal Vl.e chant.

(3) Fingal invite un barde à réjouir par ses chants Svaran qu'il a vaincu : Ullin , entonne le chant de la paix ; calme les esprits agités du héros , et fais-lui oublier le bruit des armes. Fingal Yl.e chant.

54 Gouvernement et lois

cipal agrément de leurs banquets (i). Les honneurs funèbres se rendaient aux morts en chantant (2). Les guerriers s'endormaient aux chants ou aux sons de la harpe (3) des bardes. On allait à la rencontre des hôtes pour lesquels on avait le plus de conbidëration ou d'amitié, en fesant entendre des chants. Enfin la musique entrait dans toutes les affaires serieures ou d'agrément chez les Calédo- niens, et l'on pouvait dire en quelque sorte que la vie de celte nation était toute musicale. Dès les tems les plus reculés, elle avait des bardes chargés de mettre en vers ses faits les plus édatans, de célébrer les exploits des héros, et de chanter leur hymne funè- bre après leur mort (4). Chaque chef avait près de lui un barde suivi de plusieurs autres d'un ordre inférieur, qui l'accompagnaient de leurs harpes dans les chants solennels. Ces bardes fesaient l'office de hérauts et d'ambassadeurs 5 ils animaient sur le champ de bataille même les guerriers par des chants, qui ne respiraient que la bravoure militaire (5), et y chantaient les louanges de ceux qui avaient péri en combattant vaillamment. Leur caractère inspi- rait le respect, et était sacré pour l'ennemi même; et leurs chants étaient la plus douce récompense des héros, la consolation des

(^i) La joie éclate sur le •visage des chefs \ ils s'' asseyent sur la bruyère: on prépare le banquet; , et les bardes entonnent à V envi des chants de gloire. Temora \.^^ chant.

(2) Guchullin prés de mourir se console en disant: il<fa/j ma renom- mée est grande^ et mon nom est célébré dans les chants des Bardes. La mort de Guchullin.

(3) Ils se couchèrent alors sur la bruyère de Mora. Les vents sif- flaient à travers les chevelures des héros , et l'on entendait par intervalles les sons des voix et des harpes. Fingal VI. ^ chant.

(4) Nous nous assîmes pleins de joie sur les bords verdoyans du, Lubar pour entendre les sons mélodieux de la harpe, yissis du côté de l'ennemi Fingal prêtait V oreille aux chants du barde., dans lesquels étaient célébrés les noms de ses illustres ancêtres. Fingal chant III '^

(5) Fingal voyant Gaul pressé par Svaran dit à Ullin : P^a trouver Qaul , et rappelle-lui les exploits de ses pères : soutiens-le par tes chants dans ce combat inégal : que tes accens prennent un nouvel essor , et ranime le courage du héros. Macpherson observe que l'usage d'animer les guerriers au combat par des chants improvisés s'est presque conservé jusqu'à nos jours, et qu'il existe plusieurs de ces chants belliqueux , qui ne sont qu'un assemblage d'épithétes sans aucun mérite poétique.

renommée.

D E S B R E T O N S. 55

Tïîourans, et la condition indispensable pour le bonbeur d'une autre vie. Nous observerons que les plus estimes de ces chants s'ensei- gnaient aux jeunes gens pour être transmis à la postérité, et que leur suite formait l'histoire traditionnelle des Calédoniens. On voit re- présente' au n.° 4 ^6 la planche 5 un barde avec le vêtement dis- linctif de son ordre: ce vêlement était de couleur céleste, et offrait dans l'uniformité de sa couleur l'emblème de la paix et de la fidé- lité. Sa harpe a douze cordes formées de crins tressés (i).

Outre les chants des bardes destine's à perpétuer le souvenir Pi^-rm dUe$

. , , '^" souTeair

des faits les plus mémorables de leur nation , il était encore élevé' , "" ''^ à cet effet des monumens en pierre, dits du souvenir et de la renommée. Un guerrier, suivi d'un ou de plusieurs bardes, se ren- dait sur le lieu était arrivé le fait, dont on voulait conserver la me'moire. il posait un flambeau sur un tronc de chêne, com- me pour inviter les ombres de ses ancêtres à regarder d'un œil favorable ce trophée de la gloire de leurs descendans. On plaçait sous la pierre une e'pe'e avec quelques cercles des boucliers des en- nemis , et on amoncelait la terre autour de cette pierre, tandis que le barde continuait à célébrer le fait pour lequel on élevait le mo- nument. Macpherson assure qu'il existe encore dans le nord de l'Ecosse plusieurs de ces pierres du souvenir. Les monumens de la renommée étaient consacrés à honorer la mémoire des guerriers morts à la guerre, et ils consistaient en quatre pierres grises, qui servaient à indiquer la grandeur de la sépulture (2).

L'hospitalité était pour les Calédoniens un devoir si sacré, Hospitalité qu ils 1 exerçaient même envers leurs ennemis: ainsi Lucnullin et Fingal invitèrent Svaran à leur banquet. Ils buvaient dans des co- quilles, comme le font encore les montagnards de nos jours; c'est pourquoi on trouve souvent, dans les poésies d'Ossian, le mot de

(i) Smith. The costume etc. planche VIL Les bardes étaient déjà re- nommés du tems de Lucain , comme l'attestent les vers suivans. Phar. Liv. I,"

T^os quoque qui fortes animas helloque peremptas Laudibus in longum vates dimittitis aevum Pluriutn securi fudistis carmina Bardi.

(2) Fergus , pour annoncer à Cuchullin la mort de Cathar , lui dit: maintenant quatre pierres s^élèuent sur la tombe de Catbar. Fingal , chant I.er

56 GOUVERNEMEN TET LOIS

coquille employé pour celui de banquet, et l'on donnait au roi dans les banquets le nom de roi des coquilles, qui signifiait roi humain et hospitalier. Les hôtes, en se quittant, échangeaient l'un contre l'autre leur bouclier, qu'ils gardaient ensuite dans leurs sal- les, pour que ces gage d'amitié fût toujours présent à la mémoire de leurs fils. Si, dans la chaleur même du combat, deux guerriers venaient à apprendre qu'il y eût eu quelque relation d'hospitalité entre leurs pères, ils baissaient aussitôt les armes, et renouvel- laient entre eux cette ancienne alliance. C'était une lâcheté de la part d'un guerrier, et une sorte de prétexte pour éviter le combat, que de demander à l'ennemi son nom, ou de lui dire le sien, et l'expression d'homme qui dit son nom à l'ennemi était une injure passée en proverbe. Quant aux banquets qui se fesaient après la chasse, M.^ Macpherson nous assure que la manière dont ils se pré- paraient nous a été conservée par la tradition. On creusait une espèce de puits, dont les parois étaient en pierres unies, et l'on for- mait alentour un amas d'autres pierres unies et plates de la na- ture des pierres à feu, qu'on fesait chauffer ainsi que le four avec des bouleaux. On déposait ensuite au fond du puits une partie du gibier qu'on recouvrait aussitôt d'un lit de pierres, et ainsi de suite jusqu'à ce que ce puits fût rempli. Après cela le tout était re- couvert de bouleaux pour empêcher la fumée. Je ne puis assurer, ajoute Macpherson, que cela fût ainsi, mais je sais qu'on montre encore à présent quelques puits, que le vulgaire dit avoir servi à cet usage (i). eSe.. Vers la fin du III.^ et au commencement du IV.* siècle, on

n'entend plus parler des Calédoniens, et l'on trouve les Scottes éta- blis dans le nord de la Bretagne. Porphyrius est le premier qui en fait mention à cette époque. Les Scottes tiraient leur origine des Celtes; d'abord ils s'étaient arrêtés en Irlande; ayant passé de dans la Calédonie, ils domptèrent les Pietés, et donnèrent le nom d'Ecosse au pays qu'ils avaient conquis. Les Pietés semblent avoir été des descendans d'une colonie de Bretons, qui, repoussés dans le nord par Agricola, s'y étaient mêlés avec les anciens habi- tans. L'usage de se peindre le corps à la manière de certains Bre- tons, apporté par eux en Ecosse, leur fit donner par les Romains

(i) Macpherson , note au chant 1»^' de Fingal.

det Saxons.

desBretons. 5t

le nom de Pietés. Cette nation, ainsi que les Scotes, fut soumise par une légion romaine 5 mais après les guerres intestines qui dé- solèrent l'empire, les Romains durent abandonner pour toujours, en 448, les iles britanniques, dans la plupart desquelles ils avaient com- mande pendant plus de quatre siècles. Les Pietés et les Scotes re- gardèrent alors ces iles comme une propriété assurée, et ayant at- taqué les Bretons, ils les obligèrent enfin à leur abandonner le terrein et à se retirer dans les forets et sur les montagnes, d'où ces derniers peuples sortaient ensuite pour les attaquer à leur tour. Tel fut l'état de guerre, d'anarchie et de désordre fut plongée la Bretagne depuis le départ des Romains jusqu'à l'invasion des Saxons (i).

En proie aux discordes civiles, et menacés par les ennemis Jn.aùon extérieurs, les Bretons suivirent les conseils de Vortigern, prince " ' de Dumnonium, et engagèrent les Saxons à venir à leurs secours. Cette nation était une des tribus les plus belliqueuses de la Ger- manie, laquelle s'était répandue dans la partie septentrionale de cette contrée et de la Chersonnèse Ciœbrique, et qui avait occupé toutes les côtes de la mer, depuis l'embouchure du Rhin jusque dans le Jutland. Engiste et Horsa, deux frères et chefs Saxons, qui se van- taient d'être issus du dieu Woden môme, accueillirent avec empres- sement le projet d'invasion, qui leur fut proposé par les Bretons. En 449 ou 45o ils embarquèrent leurs troupes sur trois navires et débarquèrent sur la côte mille six cents hommes, avec lesquels ils vainquirent les Pietés et les Scotes j puis quittant le masque, ils se déclarèrent les ennemis de ceux dont ils s'étaient dits les défenseurs. Les Bretons alors coururent aux armes pour se défendre à leur tour: il se donna plusieurs batailles, dont le succès fut va- rié, et dans l'une desquelles Horsa fut tué, en suite de quoi le commandement resta à Engiste seul, qui mit le pays à feu et à sang, sans aucune distinction de rang, d'âge ni de sexe. Dans cet affreux état parut un héros breton et chrétien, qui fut Artur , prince des Silures, lequel ranima la valeur presqu'éteinte de ses compatriotes, et défit les Saxons dans plusieurs combats. Mais après une longue suite de batailles, ces derniers s'emparèrent de tout le territoire au midi de la Ciyde et du Forth,à l'exception du pays

(i) Hume. Hist chap. i.

Europe. Fol. FL

Portrait d'Engisle,

y

Hepiarchle Saxonne,

SS Gouvernement ET LOIS

de Galles et de Cornouailles, les infortunés Bretons trouvèrent un asile (i).

Le n,° I de la planche 6 représente le féroce Eogisle, foulant aux pieds un ennemi vaincu. La chose qui se fait le plus remar- quer dans son armure est son casque à quatre pointes ; sa cuirasse ressemble à la lorica des Romains; il a une longue et pesante lance et le milieu de son bouclier qui est convexe, se termine en pointe. La coupe qu'il tient en main a l'air d'un crâne humain, et atteste sa férocité (2). Ce guerrier s'établit dans la partie méridionale de l'ile, il fonda le royaume de Kent; il fixa sa résidence à Gan- torbery, et y mourut vers l'an 488, laissant ses états à son fils Escus.

Durant leurs guerres avec les Bretons , les Saxons fondèrent les sept royaumes de Kent, de Sussex , de Wessex, de Mercia , de l'Anglia orientale, de Northumberland et d'Essex , qui formèrent ce qu'on appelle communément l'Heptarchie Saxonne. Toute la par- tie méridionale de l'ile, excepté les pays de Galles et de Cor- nouailles, changea d'habitans, de langage, d'institutions et de mœurs. Les Bretons civilisés disparurent, ou furent réduits au plus vil es- clavage, et les Anglo-Saxons firent prendre à ce pays un tout au- tre aspect. Leur gouvernement dut présenter quelques variétés dans les différens règnes de l'Heptarchie: cependant nous savons que, sous tous ces règnes, il y eut une assemblée nationale dite Fittena- gemoty ou assemblée de sages, par laquelle les lois étaient sanction- nées, et qui se composait de la noblesse, des dignitaires, du clergé et de tous les seigneurs qui possédaient une certaine quantité de terres. Les Anglo-Saxons formaient trois ordres, qui étaient les no- bles, les hommes libres et les esclaves. Les nobles, appelés Tani ou barons, étaient les représentans de la nation chez les anciens Germains, et les compagnons d'armes de leurs princes: c'était eu tems de guerre l'élite des troupes. Les hommes libres se nommaient Céorîes, et les travaux de la campagne fesaient leur principale oc- cupation. Celui d'entre eux qui parvenait à avoir en propriété cinq arpens de terre, sur lesquels il y eût une église avec un clocher, une cuisine et une grande porte, obtenait un sceau et un emploi

(i) Adams. Storia délia Gran Bretagna traduite par David Bertolotti j Liv. II. chap. I.

(2.) Smith. The costume etc. pi. XXIII.

desBretons. 59

à la cour du roi, et était répute noble ou Tane. Le Céorle qui s'adonnait à l'étude, ou qui parvenait à se faire ordonner prêtre, à s'enrichir par le commerce, ou à se distinguer à la guerre, était élevé au même rang. De cette manière, dit Adams , le temple de l'honneur était ouvert aux Céorles, soit qu'ils se livrassent à l'agri- culture ou au commerce, à l'e'tude des lettres ou à la profession des armes, qui étaient les seules conditions dignes d'un homme li- bre. Tant que les Saxons demeurèrent attachés au paganisme, et encore quelque tems après qu'ils eurent embrassé le christianisme, les esclaves formèrent une classe nombreuse, et se divisèrent en deux espèces, l'une des esclaves domesliques , et l'autre des villa- geois ou vilains, qui se vendaient comme le bétail avec le fond (i).

On voit au n.'^ 2 de la plaache 6 un roi Anglo-Saxon du VIII.® Ponra'i

La d/un roi de

siècle avec son écuyer, armés l'un et l'autre pour le combat. Le t'Hepuitchie. roi a une cotte de maille en cuir couverte d'anneaux de fer à maille, un glaive à deux tranchans, et la tête ceinte d'une couronne, qui consiste en un cercle surmonté de trois fleurs de lys (1).

Après biens des révolutions les sept royaumes furent réunis deToanll en un seul par Egbert, roi de Wesse, en 827 , et ne formèrent plus qu'une grande monarchie, qui comprenait à peu près ce qu'on ap- pelle proprement aujourd'hui Angleterre. Mais les Danois la rava- gèrent bientôt par leurs incursions. C'était des payens Saxons, qui s'étaient réfugiés vers le nord du Jutland, pour se soustraire à l'in- tolérance religieuse de Charlemagne. Ayant trouvé dans cette con- trée un peuple avec les mêmes mœurs, ils en furent bien accueil- lis, et il ne se passa pas iong-tems qu'ils n'entraînassent avec eux les naturels dans des entreprises, qui devaient améliorer leur sort. II firent une irruption sur les côtes de France, ils furent con- nus sous le nom de Normans, qui leur fut donné par allusion à la position géographique du pays d'où ils venaient. Leurs petits navires les mettaient en état de suivre toutes les sinuosités des côtes, et de remonter le cours des fleuves; et, à peine débarqués il se répandaient par petits détachemens dans tout le pays^ d'où ils enlevaient tout ce qu'ils pouvaient. Enflés de leurs succès, ils

(i) Adnis. Histoire, Liv. IL chap. 4.

(2) Smith. Sélections of tlie ancient costume an. 760. Cet ouvrage , n'est incliqué ni le nombre des pages ni celui des planches, est divisé par siècles et par années.

^0 Gouvernement ET LOIS

débarquèrent en si grand nombre, de l'ile de Thanet ils s'étaient établis, dans la Bretagne, qu'ils mirent cette contrée à feu et à sang, et ils seraient venus certainement à bout de la soumettre tout entière, si Alfred le grand ne les avait entièrement défaits (i). d'Ti^-lk . . ■^^^^^^' surnommé par Thompson prodige dans la guerre, et etd^Edgard. divinité tutélaire dans la paix, est un des plus grands princes dont l'histoire fasse mention. On lui ëieva à Slhourhead un monument avec une inscription, sont rappelées toutes ses grandes entreprises. Lan du Christ 879, Alfred le grand déploya, sur cette éminence, son étendard contre les Danois. Cest à lui que nous sommes re- devables de t institution des Jurys, de l'organisation de la milice et de la création dune force navale. Flambeau dun âge ténébreux Alfred fut philosophe et chrétien , le père de son peuple , et le fon- dateur de la liberté et de la monarchie anglaise (2). On voit au n. I de la planche 7 le portrait de ce prince, copié de l'original qui se trouve dans la bibliothèque Boldejan d'Oxford. Il a la cou- ronne en tête, et une fourrure d'hermine qui lui couvre la poitrine et les épaules. Pour donner une idée plus précise du costume des rois de cette époque, nous avons encore retracé à la même planche, n.° 2, le portrait d'Edgard, à côlé duquel est un jeune gentilhom- me Angîo-Saxon. Il a la tête ceinte d'une simple couronne d'or, et porte une tunique de pourpre, qui laisse voir ses genoux à nu: son manteau est bordé en or, et attaché sur l'épaule avec une agrafe du même métal, et le sceptre qu'il tient en main est d'une forme bizarre. Danois Après avoir été plusieurs fois repoussés par les Anglo-Saxons,

taiiil'dTns ^es Danois parvinrent enfin à s'établir en Angleterre sous Canut le laBrctasn.. g^and , quî oblîgca Edmond, surnommé Cote de fer a cause de sa force extraordinaire, à partager le royaume avec lui. Edmond ayant été assassiné. Canut demeura seul maître du royaume, il régna en paix jusqu'à sa mort, qui arriva en io35, et fut aussi le terme de la gloire des Danois en Angleterre. Mais peu de tems après, c'est-à-dire en 1066, les Normans s'emparèrent de la Bretagne sous Guillaume le Conquérant, qui vainquit Arold dans la fameuse ba- taille d'Haslings, et renversa la dynastie des Anglo-Saxons après une

(i) Hume. Hlsù. chap. 2.

(2) Voyez la description du monument d'Alfred dans le Viaggio du comte Rezzonico.

K

D E s B 1\ E T O N s. 6l

existence d'environ six cents ans. Nous avons repre'serité à la plan- che 8 la flotte de Guillaume fesanl voile pour l'Angleterre : on y remarque le vaisseau du commandant, avec un autre vaisseau, et un troisième qui transporte les chevaux. Le dessin en est pris des célèbres tapisseries de Bayeux, qui ont e'té faites bien sûrement aussitôt après la conquête (i).

Le portrait de Richard I.", que son grand courage a fait sur- cœuJ^dTLn, nommer Cœu7' de lion, nous donne aussi une idée du costume des dVlan^ulur. rois Anglo-Normans. Il est pris d'un des sceaux , que ce monarque fit exécuter durant son règne. Son casque a la forme d'une ellipse, et est attaché à son cou et sous son menton avec un morceau d'étoffe: son corps et ses jambes sont entièrement couverts d'un ouvrage à mailles , et Ton aperçoit deux figures de lion sur son bouclier: voy. le n.° i de la planche 9. On a l'image d'un autre costume singulier dans celui du comte Thomas de Lancaster, qui vécut long-tems après Richard L^'', c'est-à-dire vers l'an i3i4. Ce prince nous offre un des plus anciens exemples de l'usage des ar- moiries sur la sarcotte; il porte un voile derrière son casque, qui est surmonté d'un dragon, lequel est répété sur la tête du che- val entre deux cornes droites: voy. le n.° 2 de la même planche. La reine d'Angleterre, qu'on voit à côté de lui sur la môme plan- che, est Philippine de Hainaultj elle porte une couronne d'orj sa chevelure est ornée de perles, et son manteau est attaché sur son épaule avec un cordon d'or: voy. le n.° 3. Enfin le n.° 4 repré- sente Richard II, et Janne Planlagenet princesse de Galles, sur- nommée la Belle enfant , avec son mari Edouard dit \e Prince noir. Ce dernier est armé de toutes pièces; il a un haume pointu, une gorgerette de maille et une sarcoite oh. sont les armes de France et d'Angleterre. Une simple couronne de perles distingue Jeanne; et Richard II a son habit parsemé de fleurs de lys (2).

Mais il convient que nous suspendions ici pour quelques ins- Ongme

j. 1 1 .' 1 1 T5 . t ^ de la srande

tans la description du costume des rois d Angleterre, pour faire '''""«'• mention d'un grand événement, qui a servi de base au gouverne- ment de ce pays. Le roi Jean s'était rendu odieux à la nation an- glaise et surtout aux barons, pour avoir teint ses mains dans le

(i) Smith. Selecùions of the ancient costume an. 1060.

(2) Ces figures sont prises des ouvrages de Smith et de Strutt.

02 Gouvernement et lois

sang du prince Artur son neveu, et pour s'être déshonoré par des actes d'imprudence et de lâcheté, qui lui firent perdre presque tou- tes ses possessions en France. Bien loin de chercher à appaiser les barons, Jean porta le déshonneur dans leur famille par ses liaisons licencieuses. Il leur défendit par une loi la chasse de toutes sortes de volatiles, dont ils fesaient leur plus doux passe-tems j il ordonna d'arracher toutes les haies et autres clôtures champêtres dans le voisinage de ses forêts, pour que ses daims pussent aller paître plus facilement dans les campagnes. Après avoir accablé la nation d'impôts et de taxes arbitraires, et se voyant haï de tous les ba- rons, il exigea d'eux des otages pour gage de leur fidélité, et les contraignit à lui livrer à ce titre leurs enfans, leurs neveux, et leurs plus proches parens. Une vive altercation s'étant éleve'e entre ce monarque et le pape Innocent III, ce pontife lança contre lui l'ana- ihême, et lui suscita en même tems un ennemi dans le roi de France. Mais Jean chercha trop bassement à se faire absoudre de son ex- communication, en publiant un ban par lequel il déclarait que, pour la rémission de ses péchés et de ceux de sa famille , il avait cédé ï Angleterre et V Irlande à Dieu, à S.' Pierre et à S.* Paul, au pape Innocent et à ses successeurs. A tant de bassesse les ba- rons anglais coururent aux armes, et obligèrent le roi à signer le fameux acte connu sous le nom de grande charte. Il ne fallut riea moins que ce trait de fermeté' de leur part, pour l'amener à cette mémorable transaction, qui fut conclue le 19 juin 121 5 à Runy- mode, entre Windsor et Staynes. jriieies II uQ scra pas hors de propos d'examiner ici les articles prîn-

^ ihans'! ^ cipaux de cette grande charte, par laquelle d'importaus privilèges et autres immunités ont été accorde's à tous les ordres du royaume, c'est-à-dire au clergé, à la noblesse et au peuple. Le gouvernement féodal, dit Hume, introduit en Angleterre par Guillaume le Con- quérant, avait restreint considérablement les libertés imparfaites, dont les Anglo-Saxons jouissaient sous leurs anciens souverains. Le peu- ple entier se trouvait réduit à l'état de servitude sous le roi ou sous les barons, et même en grande partie à celui d'esclavage. La né- cessité de confier un pouvoir étendu à un prince obligé de main- tenir un gouvernement militaire sur une nation vaincue, obligea aussi les barons uormans à se soumettre alors à une autorité plus abso- lue et plus rigoureuse, que celle qui était communément établie sur

desBretons. 63

la noblesse dans les autres gouvernemens fe'odaux. Les prérogatives de la couronne une fois portées à un aussi haut degré ne purent plus être limitées, et durant cent cinquante ans la nation eut à gémir sous une tyrannie inconnue dans les e'tats fondés par tous les conquérans du nord. Henri I." donna aux x\nglais une charte des plus favorables à leurs libertés, pour obtenir d'eux la préfé- rence sur son frère Robert. Etienne l'avait renouvelée, |et Henri II la confirma; mais les concessions de ces princes étaient toujours restées sans effet, et leurs successeurs continuèrent à exercer la même autorité illimitée, ou au moins une autorité irrégulière. Le roi Jean, qui refusa d'abord de confirmer la charte de Henri, dont l'archevêque de Cantorbery, confédéré avec les barons , disait avoir trouvé une copie dans un ^monastère, fut ensuite obligé de signer la grande charte contenant les décisions suivantes, savoir; que le clergé procéderait librement à ses élections, et qu'elles n'auraient pas besoin d'être confirmées par l'autorité royale; qu'il serait per- mis à tout citoyen de sortir du royaume quand il lui plairait; que les barons jouiraient de certains privilèges tendant à diminuer la rigueur de la loi féodale, et à déterminer les articles qui y avaient été omis, ou qui étaient devenus arbitraires et ambigus dans la pratique; que la redevance à payer par les héritiers d'un fief mili- taire pour en prendre possession, serait de cent marcs pour un comte et pour un baron, et de cent schellins pour un chevalier; que si l'héritier était mineur, il entrerait en possession de son pa- trimoine sans payer aucun droit aussitôt qu'il aurait atteint sa ma- jorité; que le roi ne pourrait vendre le droit de tutelle, ni frapper les biens des pupilles de contributions préjudiciables à la propriété; enfin qu'il s'obligerait à l'entretien des châteaux, des moulins, des parcs et des réservoirs d'eau, avec promesse que, dans le cas oij il y aurait lieu à confier l'administration du patrimoine à un sché- rif ou autre fonctionnaire public, celui-ci serait tenu de donner cau- tion. Ces dispositions étaient suivies de plusieurs autres sur la tu- telle portant; que la grande assemblée du royaume avait le droit d'imposer les scutages ou subsides , excepté dans les trois cas spécifiés par la loi féodale, et qui étaient la prison du prince, l'élévation de son fils aîné au rang de chevalier, et le mariage de sa fille aînée; que les prélats, les comtes et les barons seraient appelés à ressemblée par un ordre spécial, et les barons inférieurs

64 Gouvernement et lois

sur la simple iavitation du scherif; que le roi ne pourrait s'empa- rer des terres d'aucuo baron pour cause de dettes envers la cou- ronne, dans le cas le débiteur aurait assez de propriele's en biens fonds pour éteindre sa dette; que personne ne serait obligé pour son fief à un service plus onéreux que ne l'exigeait le rriôme fief; qu'aucun châtelain ou gouverneur d'un château ne pourrait exiger d'un cavalier aucune taxe pour la garde de ce château, lors- que ce dernier s'offrait à en faire le service personneliement, ou à s'y faire reraplacer par une personne convenable; que le che- valier se trouvant en campagne par ordre , il serait exempt de tout autre service du même genre; et qu'il ne serait permis à au- cun vassal d'aliéner une partie de ses fonds telle, qu'elle le mît dans l'impuissance de prêter à son seigneur le service qu'il lui devait. Telles furent les dispositions qui furent prises dans l'intérêt des barons; et voici celles qui furent adoptées en faveur du peuple, pour le mettre à portée de contribuer avec les premiers à la prospérité nationale. Ces dernières portaient, que les franchises et les préro- gatives des barons seraient étendues par eux à leurs vassaux infé- rieurs, à l'effet de quoi le roi promit de n'autoriser aucun baron à lever des subsides sur ses vassaux, excepté dans les cas spéci- fiés par la loi féodale; qu'il serait établi dans le royaume un sys- tème uniforme de poids et mesures; que les marchands auraient la faculté d'entreprendre toute espèce de commerce, sans avoir à crain- dre aucune taxe ou imposition arbitraire; que tout citoyen aurait le droit de sortir du royaume et d'y rentrer à sa volonté; que Lon- dres, ainsi que les autres villes et bourgades, conserveraient leurs anciennes libertés et leurs franchises; qu'on n'exigerait d'elles aucun subside sans l'assentiment de la grande assemblée; qu'aucune ville m aucun individu ne serait obligé à l'entretien des ponts que con- formément aux usages établis ; que tout homme libre pourrait dis- poser de ses biens comme bon lui semblerait; que l'individu mort sans avoir fait testament aurait pour successeurs ses héritiers na- turels; qu'aucun officier de la couronne ne serait autorisé à faire des réquisitions de chevaux, de chars ni de voitures quelconques sans le consentement du propriétaire; que les cours de justice du roi seraient stationnaires , au lieu d'être à sa suite comme aupara- vant ; que l'accès en serait ouvert à tout le monde, et que la jus- tice n'y serait plus vendue ou refusée, ni même différée; que les

D E s B R E T 0 N s. 65

tribunaux de justice subalternes, la cour du comte, le schërif de tour et la cour fondiaire se réuniraient à une époque et dans un lieu détermine; que les sche'rifs ne pourraient plus prendre la dé- fense des intérêts de la couronne , ni citer quelqu'un en jugement sur un simple soupçon ou sur un bruit vague, mais seulement d'a- près la déposition de témoins avoues par la loi; qu'aucun homme libre ne pourrait être arrêté, incarcéré, prive de ses biens on de ses franchises, proscrit ou relègue, offense ou le'sé d'une manière quelconque , qu'en vertu d'un jugement légal rendu par ses pairs, ou d'après une disposition de la loi territoriale-, que quiconque aurait souffert quelque dommage sous les deux règnes précédens, en obtiendrait la pleine et entière réparation; que l'amende à in- fliger à un homme libre serait proportionnée au délit, et jamais de nature à pouvoir le ruiner; enfin qu'aucun esclave ou colon ne pourrait être privé de ses chars, de ses charrues ou autres instru- mens d'agriculture (i).

Les barons obligèrent le roi à laisser la ville de Londres en Consru. leur pouvoir, et à remettre au primat la garde de la tour jusqu'à 'conicrwauûrs. la moitié du rnois d'août suivant, en exécution de divers articles de la grande charte. Pour s'assurer de leur accomplissement ils élu- rent vingt-cinq d'entre eux, comme conservateurs des libertés pu- bliques, avec des pouvoirs illimités dans leur nature et dans leur durée. En cas d'accusation en contravention portée contre le roi dans la personne des ministres de la justice, des schérifs ou autres officiers, quatre barons pouvaient inviter le monarque même à re- médier à l'abus dénoncé; et s'il n'était pas fait droit à leurs instan- ces, ils avaient la faculté de convoquer le conseil des vingt-cinq, qui, de coocert avec la grande assemblée, pouvait l'obliger à l'exé- cution de la charte, et en cas de refus prendre les armes contre lui, attaquer ses châteaux, et user de tous les moyens coactifs né- cessaires, excepté contre sa personne, et contre celles de la reine et de ses enfans. Les habitans du royaume furent obligés, sous peine de confiscation de leurs biens, de prêter serment d'obéissance aux barons, et les propriétaires libres dans chaque comté, d'élire douze

(i) Hume. Hist. cVAng. Jean I.« Nous avons cité ici les principaux articles de la grande charte , comme formant la base du gouvernement anglais.

Europe. Vol. VI.

66 Gouvernement et lois

chevaliers , charge's de leur dénoncer les abus , qui , d'après la grande charte, re'clamaient une reforme (i). Origine Lcs de'pcHSes e'cormes qu'avaient entraînées les guerres fréquen-

tes où Edouard ï." s'était trouvé engagé, avaient souvent mis ce prince dans la ne'cessilé de recourir à l'assemblée des barons pour en avoir des subsides. Pour les augmenter il imagina un expédient, qui fut de réunir au parlement les repre'sentans des bourgs, du con- sentement desquels il préféra obtenir ces subsides , plutôt que de leur en imposer l'obligalion. Pour éviter les diffîcuUës et les lon- gueurs qu'il aurait rencontrées à traiter avec chaque bourg en par- ticulier, Edouard vit que le moyen le plus prompt pour arriver à son but, était d'assembler les députés de chaque bourg, de leur exposer les besoins de l'état, d'en discuter les motifs en leur pré- sence, et de les engager à acce'der à ses demandes. Il donna donc l'ordre aux schérifs d'envoyer au parlement, avec deux chevaliers de Ja province, deux députés de chacun des bourgs de leur comté,/ munis par leurs communes de pouvoirs suffîsans pour adhérer, au nom de leurs commettans, à toutes les demandes qui leur seraient faites par le roi, et par son conseil; et cela, disait le roi dans le préambule de son ordre, « parce qu'il est souverainement juste, que ce qui est de l'intérêt de tous, soit approuvé par tous ceux que cet intérêt touche, et que les dangers communs soient écartés par tous les efforts réunis ». Après leur élection, qui se fesait par les Aldermans et par le conseil communal, ces dépuiés devaient s'en- gager sous caution à se présenter au roi et au parlement, dont ils ne fesaient pas alors une partie essentielle. Ils y siégeaient à part des barons et des chevaliers; et, après avoir consenti les impositions qu'on leur demandait, ils s'en retournaient chez eux, encore que le parlement dût prolonger la durée de sa session. Mais la réunion de ces représentans donna insensiblement plus d'importance à l'or- dre entier; et, en reconnaissance de leur complaisance à accorder les subsides, il leur fat permis de pre'senter au trône des pétitions pour demander la réparation de quelqu'abus particulier, dont ils avaient eu sujet de se plaindre. Plus les demandes du prince deve- naient fréquentes, plus ces instances se multipliaient et acquéraient

(i) On peut hre dans Hume les noms des vingt-cinq premiers con- servateurs.

desBretons. 67

de poids: ce qui mit le roi dans l'impossibilité de rien refuser à des hommes qui s'étaient prêtes à ses vœux pour le soutien du trône, et à l'assistance desquels il pouvait se trouver encore bien- tôt dans le cas d'avoir recours. Les communes ne laissaient pas cependant d'être encore loin du pouvoir de la législature 5 et leur pétitions, quoique appuyées de la saticlion verbale du monarque, n'étaient, pour ainsi dire, que des projets de loi. Les juges re- çurent dans la suite la faculté' de donner aux lois une certaine forme; et, en les revêtant de sa sanction, quelquefois sans la par- ticipation des nobles^ le roi leur donna de la validité. On recon- nut par la suite, qu'il ne pouvait être établi de loi pour une classe de personnes, sans que toutes les autres n'y fussent aussi intéressées. On s'attendait à voir l'assentiment de la chambre des pairs, qui était l'ordre le plus puissant de l'état, devenir exclusivement nécessaire pour la sanction des ordonnances; mais, sous le règne de Henri V, les communes s'opposèrent à ce qu'il fût fait aucune loi à l'instance des pairs seuls, à moins que les statuts n'en eussent été rédigés par les communes mêmes, et n'eussent passé dans leur chambre en forme de bill ou de proposition (i).

Pendant que le gouvernement de l'Angleterre se raffermissait sur ses bases, cette contrée était déchirée par les deux factions d'Yorck et de Lancaster, qui devaient entrainer l'anéantissement de la dynastie des Plantagenètes. La première avait pris le nom de rose blanclwy et la seconde celui de rose rouge. La couronne avait été ravie à la maison de Mortimer par le duc de Lancaster, qui régna sous le nom de Henri VI. Richard, duc d'Yorck, héritier de cette maison, tenta de faire valoir ses droits contre le faible Henri, qu'il fit prisonnier en i455, et se contenta, en lui laissant le titre de roi, de prendre celui de protecteur. La reine Marguerite, femme d'un rare courage, et comparable aux plus grandes héroïnes de l'an- tiquité, s'efforce envaiu de venger les droits de son mari ; après quelques heureux succès elle perd la couronne et la liberté. Ce- pendant le parti de Lancaster se ranime: Henri , comte de Richmond et neveu d'Owen Tudor, s'empare du trône, et, à la maison des Plantagenètes, succède ceile de Tudor. Le n.° i de la planche 10 représente Henri VI avec un bonnet de velours cramoisi, un man-

de la rose

blanchs

et de la rose

rouge.

(i) Hume. Hist. d'Angl. Edouard //'•

68 Gouvernement et lois

teau bleu bordé en or , et une chaîne d'un travail grossier et d'un poids énorme autour du cou 5 sa couronne, qui est sur la table, est la première de ce genre qui ait été portée par les rois d'Angleterre. Marguerite d'Anjou sa femme, n.® 2, porte un voile riche, élégant et parsemé de perles; sa robe est d'une étoffe d'or avec de larges manches doublées d'hermine. La fig. 3, qui représente un homme de cour, a un vêtement d'une étoffe d'or avec des franges d'argent; et elle a une bourse de couleur bleue brode'e en or et pendante à son côté (i). fclZrine ^ ^^ dynastic qui succéda aux Plantagenètes sur le trône d'An-

d'Arragon. gletcrrc appartient le fameux Henri VIII, dont les amours avec Anne Bolena ont eu des suites qui leur ont donné tant de céle'- britë. Pour lever tout obstacle à la répudiation qu'il voulait faire de Catherine d'Arragon son épouse, et mettre Anne à sa place, il se sépara ainsi que son royaume de l'église catholique, s'arrogea la suprématie ecclésiastique, fit couler le sang de ceux qui ne vou- laient pas le reconnaître, supprima les monastères, et fit dire à Charles-Quint qiiil avait tué la poule ^ qui lui pondait des œufs dor, parce qu'en effet il s'était privé des taxes énormes, qu'on imposait aux couvens et aux églises. On le voit à la planche i r avec un simple bonnet de velours noir orné de plumes blanches : sa femme Catherine d'Arragon s'est jetée à ses pieds en présence des légats du pape, devant qui devait se traiter la cause du divorce; elle est vêtue en noir, et n'a qu'un simple ornement de perles au- tour de la tête et du cou, et elle porte sur la tête un voile blanc (2). Eihaheih. Le nom de la fille de Henri VIII et d'Anne Bolena, de la

fameuse Elisabeth, réveille encore aujourd'hui dans le cœur des Anglais le plus vif enthousiasme pour la liberté de leur pays. Celte princesse mérite -le titre de restauratrice de la gloire nationale dans la marine, et de reine des mers du nord-, elle eut pour prin- cipe de se concilier l'affection de ses sujets protestans, et d'occu- per ses ennemis dans ses propres états. Elle disait souvent que l'argent se trouvait mieux placé dans la poche de ses sujets, que dans son échiquier (3). On voit à la planche 12 cette reine à che-

(i) Smith. Sélections of the ancienb costume an, i45o. (2) A séries of one Hunfred etc. N.° 92.

(5) La cour de l'échiquier est chargée de la conservation des reve- nus de la couronne.

D E s B R E T O N s. 6g

val, à la journée de Tilbury, annonçant à ses troupes l'intention de les mener elle-même au combat. Elle a un costume de guerre, et tient le sceptre en main. Les historiens parlent de la vanité pué- rile qui la portait, même dans les dernières années de sa vie, à vouloir passer pour la plus belle femme de l'Europe, et ils impu- tent à un sentiment de jalousie la cruelle perse'culion qu'elle exerça envers sa cousine", la belle, la vertueuse et infortune'e Marie Stuard. Elisabeth refusa constamment,^ de se marier, et Lally-Tollendal , qui nous a donné sa biographie, fait à ce sujet les questions sui- vantes. « Sa répugnance pour le mariage ne venait-elle pas de la crainte de se donner un maître, ou de partager avec un e'poux l'autorité royale ? Quelque vice de conformation ne lui fesail-il pas du célibat une loi impérieuse, qu'elle ne pouvait violer sans danger pour sa vie? Voilà des questions qu'il est difficile de ré- soudre maintenant, s'il est vrai qu'on ait strictement exécuté l'ordre donné, dit-on, par elle, de ne point ouvrir ni môme d'examiner son corps après sa mort (i) »,

Malgré la liberté de conscience accordée par Elisabeth, et îa ^'««

, . , '^ de fAnglelerre

sévérité avec laquelle elle réprima les Catholiques et les Puritains, sou, Ehsubeih. il ne laissa pas d'y avoir des guerres civiles pendant son long rè- gne, qui dura quarante-quatre ans. Le parlement fut toujours docile à ses volontés, et les tribunaux connus sous les ï\oms àe chambre étoilée et de haute commission, n'étaient également que des ins- trumens de despotisme, comme l'était aussi la loi martiale, qui formait pour les troupes un code judiciaire plus rigoureux, dont l'application était plus prompte, et qui, dans plusieurs cas , s'éten- dait encore à des personnes étrangères à la milice. Toutefois Eli- sabeth n'en mérita pas moins les respects et l'affection de ses sujets.

Jacques VI roi d'Ecosse et le premier de ce nom en Angle- Maison terre, succéda à Elisabeth, dont il était le plus proche parent, ^'"^'"'"^^'• et réunit ainsi sur sa tête les couronnes des trois royaumes, aux- quels on donne maintenant le nom de Grande-Bretagne. L'Ecosse avait eu une longue suite de rois, dont l'histoire peut êlre divisée en quatre périodes, qui s'étendent; la première, depuis l'origine delà monarchie jusqu'au règne de Kennelh II; la seconde , depuis la conquête de Kenneth sur les Pietés jusqu'à la mort d'Alexandre

(i) Biographie Universelle. Artic. EHsab.

70 Gouvernement ET LOIS

III î la troisième, qui va jusqu'à la mort de Jacques V, et la qua- trième qui se prolonge jusqu'à reiëvation de Jacques VI au trône d'Angleterre. La première période n'offre que des fables et des conjectures; dans la seconde, quelques rayons de lumière commen- cent à percer à travers les ténèbres; la troisième forme l'époque la plus importante et la plus authentique de l'histoire d'Ecosse, comme il conste des monumens qui se sont conserve's en Angle- terre ; la quatrième se lie si étroitement aux histoires des autres nations, qu'elle n'intéresse pas moins les étrangers que les Anglais mêmes. Les anciens monarques de l'Ecosse furent presque toujours dans la dépendance de ceux de l'Angleterre, surtout depuis l'épo- que ou Bruce et Baliol se disputèrent le trône. La féodalité' régna dans ce pays comme dans les contrées voisines; et, selon Robert- son, la puissance des barons fut plus grande en Ecosse qu'en au- cun autre lieu: ce qui peut être attribué; i." à la nature niéme du pays, qui offrait aux nobles des asiles inexpugnables dans les mon- tagnes; 2.° au petit nombre de grandes villes , oii il règne toujours plus d'ordre , et l'administration marche toujours avec plus de régularité; 3.^ a la division de la population en clans ou tribus la noblesse avait toujours beaucoup de crédit; 4-° aux alliances formées entre les barons, et qui s'appelaient ligues de défense mu- tuelle, ou entre les barons et le peuple, et qui se nommaient li- gues de servitude ou de vasselage, et enfin aux minorités des sou- verains, qui étaient fréquentes en Ecosse. Mais le parlement écos- sais déclara ces ligues illégitimes sous Jacques I.", lequel ayant fait condanner plusieurs barons et confisqué leurs biens, jeta les fon« démens d'un pouvoir plus étendu, qui, après le renversement de la famille de Douglas, ne trouva plus d'opposition , et devint pres- que absolu sous les derniers Stuards (i). Charles I. L'histoire des dernières années du règne des Stuards est écrite

en lettres de sang, et nous apprend que le trône est souvent l'asile du malheur. Tout le monde connaît la fin tragique de Marie Stuard, qui, après avoir long-temps gJ^mi dans une prison obscure, périt par la main du bourreau. Charles I.", son neveu, fut victime des sec- tes des Presbytériens en Ecosse, et des Puritaius en Angleterre,

(i) Robertson. Hist:. d'Ecosse. Liv. I Abrégé de l'Hist, d'Ecosse avant la mort de Jacques V^.

et Croinwel.

desBretons. 71

auxquels se joignirent les Indépendans. Sous prétexte de se tenir à la lettre de l'Evangile, ces sectaires se livrèrent à tous les ex- cès du fanatisme et de la superstition. Partout ils voyaient l'abo- inînalion, l'œuvre de salan, le règne de l'anléchrist. Les lodëpen- dans, qui se pre'tendaient inspires du Saint-Esprit, et professaient la doctrine d'une parfaite e'galité entre tous les hommes, ne vou- laient point de prêtres, d'ëvêques , de cérémonies religieuses, ni de la dignité royale, dont les Puritains se contentaient de restrein- dre les prérogatives. Ces sectaires trouvèrent un chef dans Oiivier Cromwel , qui, l'ëpe'e d'une main et l'Evangile de l'autre , montra, sous le masque de la religion, les qualités les plus brillantes alliées aux vues ambitieuses d'un usurpateur (i). Le malheureux Charles L^*" succomba dans cette crise funeste de troubles et de fanatisme: condanné par un jugement injuste, il perdit la tête sur un échaf- faud dressé devant son palais en 1649. Et pourtant la nation ne laissa pas ensuite de se soumettre au joug de Cromwel, qui abolit le parlement eu reprochant à ses rmembres, d avoir négligé le bien public y de s être montrés les fauteurs des bas intérêts des Presby- tériens y qui étaient les suppôts de la tyrannie des légistes , da^>oir voulu perpétuer le pouvoir, et d'être devenus, aux yeux du Sei- gneur, par plusieurs autres indignités , un instrument abominable , quil fallait faire disparaître (2). Le conseil militaire lui conféra ensuite le titre de Protecteur , qui était usile' durant la minorilé des souverains, et de cette manière l'Angleterre se vit assujëtie à

(i) Il est certains traits qui caractérisent Tesprit d'un grand homme, mieux que ne pourrait le faire l'historien le plus habile. C'est pour cela que plusieurs de ceux qui ont lu l'histoire de Cromwel faite par plusieurs écrivains, ont douté si ce célèbre usurpateur n'était pas un hypocrite ou un fanatique de bonne foi , jusqu'au moment une circonstance fort simple est venue les éclairer. Un jour qu'il était à diner avec ses amis, et au moment tenant une bouteille d'une main , il cherchait de l'autre quelque chose sous la table , il entra un de ses confidens pour lui an- noncer que des ambassadeurs demandaient à lui être présentés. Dites-leur , répondit Cromwel^ dans le langage mystérieux dont il usait souvent, que nous sommes ici à chercher le Seigneur. Puis se retournant vers ses amis, il leur dit : ces imbécilles croient que je cherche le Seigneur , et cest le bouchon que je cherche, C. Ferri , Spett. Ital. Tom. IV, pag. i55.

(2) Le lendemain on vit écrit sur la porte de la chambre : maison 'vide à louer. Hist. de Cromwel. Liv. VI.

72 G 0 U V E R N E M E N T E T L 0 I s

un maître bien plus redoutable que les précëdens. La planche i5 représente Cromwel au moment il dissout le parlement, et en donne la masse à un soldat. ^ts^6^rd^! Cromwel mourut paisiblement après avoir nommé pour son

successeur son fils Richard, qui, bien différent de son père, ab- diqua le pouvoir pour passer sa vie dans les loisirs d'une retraite obscure: exemple que suivit son frère, qui était gouverneur de l'ir-? lande. Le conseil militaire, qui demeura en possession du pouvoir,| rassembla les restes épars du parlement qu'avait licencié Cromwel; mais celte assemblée, composée d'environ 4^ membres, devint si méprisable qu'on lui donna le nom de rump , c'est-à-dire de der- rière. Enfin Georges Monck, gouverneur de l'Ecosse , convoqua un parlement libre, qui releva la monarchie des Stuards , et reconnut Charles II, lequel au milieu des acclamations et de la joie univer- selle, s'assit, dans le mois de mai i66o, sur le trône teint du sang de son père. La maison Cct évèncmeut semblait devoir rendre la paix et la liberté à

7l"^'' l'Angleterre; mais de nouveaux troubles ne tardèrent point à écla- te Brunswick , 'il 1' t -r\ ^>^

occupe le trône tcr par suite de la conjuration dite des Papistes, d ou a tiré sou origine le lest ou serment du parlement, qui taxait le papisme d'idolâtrie. Un second parlement veut exclure de la couronne le duc d'Yorck, et propose le fameux acte de XHaheas corpus, portant que tout détenu doit être présenté, sur sa demande, devant une cour de justice, accusé et jugé dans le délai prescrit par la loi; et s'il est renvoyé absous par les juges, il ne peut plus être arrêté pour le môme motif. Le bill est approuvé, et celte loi devient un des principes fondamentaux de la liberté anglaise. A cette époque la nation se divise en deux sectes, l'une des FTighs ou partisans du système républicain, et l'autre des Tory ou partisans du sys- tème monarchique (i). Les sectes se déch.ùnent plus que jamais sous Jacques II, qui est contraint de prendre la fuite. Les communes déclarent alors, « que Jacques ayant fait tous ses efforts pour ren- verser la constitution du royaume, en rompant le pacte originaire- ment établi entre le roi et le peuple ; après avoir violé les lois fon- damentales par le conseil des Jésuites et autres esprits dangereux,

(i) Botta appelle les Wighs libéraux , et les Tory royalistes. Storia delta guerra americana, Liv. VI.

D E s B R E T O N s. 78

et s'être enfui du royaume, il est conside're' comme ayant abdiqué, et par conséquent le tiône est déclaré vacant ». Jacques avait deux filles, Marie et Anne : la première avait épouse' Guillaume prince d'Orange, et la seconde le prince Georges de Dannemarck. 11 fut donc décide', que la couronne serait possédée par Marie, et par Guillaume d'Orange qui devait avoir seulement l'administration du royaume, et qu'après leur mort la succession serait dévolue à Anne, princesse de Danuemarck, et à sa postérité après celle de Marie. En effet Anne monta sur le trône en 1702, et la réunion de l'Ecosse à l'Angleterre eut lieu quatre ans après. Il fut encore décidé, que le royaume uni de la Grande-Bretagne serait représenté par un seul et même parlement ; que l'Ecosse aurait pour repré- sentans seize pairs, et quarante-cinq membres des communes; que tous les pairs de l'Ecosse le seraient aussi de la Grande-Bretagne, et siégeraient immédiatement après les pairs anglais , selon leur rang et leur condition. Dans le même tems Anne, dernier rejeton ré- gnant de la malheureuse famille des Sluards , se trouva dans la né- cessité de proscrire sa propre famille, et de décréter qu'en cas qu'elle mourût sans enfans, la couronne d'Angleterre passerait â la ligne protestante de la race des Stuards , c'est-à-dire à la veuve princesse Sopîiie, électrice de Hanovre et nièce de Jacques I.". Après la mort de la reine, Georges, fils d'Ernest Auguste, électeur de Ha- novre et de Sopbie, fut proclamé roi (i).

D'après l'aperçu rapide que nous venons de donner des di- JS'Mure verses époques de l'histoire politique de l'Angleterre , il ne sera gouJrrLnent pas difficile à nos lecteurs de se former une idée exacte du gou- ""»""' vernement de cet état. C'est une monarchie tempérée , l'autorité du roi est balancée par celle de deux assemblées. La première, dite la chambre haute, est composée de pairs héréditaires: ses mem- bres, depuis l'union de l'Irlande en 1801 , sont au nombre de 35o. ' La seconde, dite la chambre basse, est composée des représentans ou députés élus par le peuple, qui, depuis la même époque , sont au nombre de 658. Selon les maximes de Chamber, de Delolme et de Blarkslon, le roi a le droit de faire la guerre et la paix, de con- clure des traités d'alliance et autres, et de lever des troupes de terre et de mer: les munitions, les forteresses, les ports, les vais- seaux de guerre et les monnaies sont du domaine de son autorité.

(i) Adams. Histoire d'Anglsùerre , Liv, VIII. chap. i.

Europe Vol. Vï. 10

74 Gouvernement et lois

îl a de même le droit de convoquer, d'ajourner, de proroger, de dissoudre le parlement, et de le transporter ailleurs. Il nomme à tous les emplois civils et militaires, et aux dignités ecclésiastiques. Il peut faire grâce et commuer les peines inflige'es aux condannés, et nul acte du parlement n'est valide s'il n'est revêtu de la sanc- tion royale. Comme chef de l'ëglise^ le roi peut convoquer un sy- node provincial ou même national, et faire des canons du consente- ment de cette assemblée; mais il ne peut faire de nouvelles lois ni imposer de nouvelles taxes, sans l'approbation des deux chambres (i). Usage Les ministres sont dans la dépendance du roi, et ils peuvent

de changer ai_/i5\

h minisière. efrc chaugés d après un usage, dont Botta a traite' avec beau- coup de discernement dans sa Storia délia guerra delVindipen- denza degli Stati-Uniti d' America: voici comment il s'exprime à ce sujet. « Il y a cela de bon dans la constitution anglaise, que quand il a ëtë présente' sur quelqu'affaire importante une adresse, dont on vient ensuite à reconnaître qu'il pourrait résulter un grand préjudice pour l'état, n'y ayant plus moyen de la retirer sans bles- ser la dignité du gouvernement, on cherche aussitôt, et l'on ne tarde pas à trouver un motif tout-à-fait éloigné du véritable, pour servir de pre'texte au renvoi des ministres, ce qui a lieu immédia- tement. De cette manière, ils diviennent seuls repréhensibies de la faute qui a e'té faite, et alors l'affaire est mise de nouveau en dé- libération, mais sous un autre forme: d'où l'on voit que, par le seul changement des ministres, on obtient en Angleterre, ce qui, dans d'autres gouvernemens oii le roi est absolu, ne pourrait se faire sans l'abdication du roi même, autrement l'ëtat courrait les plus grands risques. Par on donne au peuple une satisfaction, qui ne compromet nullement le respect au gouvernement, ni la sûreté de l'état. Mais il y a pourtant en cela un inconvénient, ( eh! qu'y a-t-il de parfait dans les choses humaines), c'est que les nouveaux ministres se trouvent d'abord très-embarrassés: car, s'ils prennent en tout le contre-pied de leurs prédécesseurs, ils flattent et favorisent ainsi les passions et les entreprises des factieux et des ennemis de l'état; et s'ils marchent sur leurs traces, ils main- tiennent le mal qu'on veut éviter; c'est pourquoi ils sont obligés de tenir une conduite ambiguë, qui a rarement un bon eifet (2) ».

(i) Voyez dans Blackston et dans Malte-Brun la formule du serment que prêtent les rois d'Angleterre.

(2) Botta. Storia délia guerra deirindipend. degll Stati'Uniti d' Amer.

desBretons. <j5

Avant d'en finir sur ce qui concerne le gouvernement de l'An- VicUsUudes

... -11 . 1 , , ,. ^e l'Irlande.

glelerre, il importe aussi de' donner un précis des evenemens poli- tiques qui se sont passés en Irlande. Cette ile, divisée entre plu- sieurs petites princîpaule's ennemies, fut conquise sans beaucoup de peine par les Anglaise sous le règne de Henri II vers l'an 1172. Ses habilans furent laisse's on possession de leurs biens, et quelques Anglais s'établirent parmi eux, en nombre trop peu conside'rable sans doute pour identifier les deux nations, mais suffisant pour rappeler aux Irlandais leur assujétissement. La haine et les vengean- ces mutuelles perpétuèrent parmi eux les divisions et les distinc- tions nationales, et, après quatre siècles de troubles et d'anarchie, celte ile fut enfin soumise vers la fin du règne d'Elisabeth en i6o3. Quarante-ans environ après cette époque ( i64i ), les Irlandais, dans un transport de vengeance dont on ne trouve d'exemples qu& chez les sauvages de l'Amérique , renouvelèrent les horreurs de la S.* Barthélémy , en massacrant tous les Anglais, et même jus- qu'aux enfans, auxquels ils firent souffrir les plus cruels tourraens. Loin de songer à les punir, Charles I.^', qui était déjà en querelle avec le parlement, dut en venir à un arrangement avec eux, et donna ainsi motif à ses ennemis de dire, que le catholicisme for- mait une espèce de lien naturel entre eux et lui. Crorawel et Ire- lon les soumirent; et Petty, auteur contemporain , assure qu'il pe'- rit en onze ans 604,000 Irlandais, et 112,000 Anglais par le fer et le feu, ou par les effets de la peste et de la famine. Après le re'- tablissement de la monarchie, les Irlandais protestans et les Anglais qui avaient tout perdu dans le soulèvement de 1641 , avaient de justes droits au recouvrement de leurs biens, et il en était de mê- me de ceux qui avaient ëtë dépouillés par Cromv^el; mais ils n'ob- tinrent rien ni les uns ni les autres, et si ce dernier persécuta les Catholiques, Jacques II poursuivit les Protestans. Ainsi l'Irlande pre'- sente un spectacle à la fois unique et affreux; sous Charles II, elle lutta pour la liberté et fut ravagée; sous Cromwel, elle défendit l'autorité royale, et fut en proie aux déprédations; elle combattit pour Jacques H, et fut dépouillée. De cette manière sa population fut divisée en Anglais, en Irlandais, en Protestans et en Catholi- ques; mais la distinction qui y subsiste réelement est celle des //?- vestis et des désitwestis des terres des rebelles de 1641 ; et, selon Petty, le principal sujet de la haine du clergé catholique contre le clergé prolestant, c'est que ce dernier possède les bé.iëfices. Du

^^ Gouvernement ET LOIS

tems de cet écrivain , qui était médecin de l'armée anglaise en Ir- lande vers le milieu du XVII.« siècle, les Protestans, les Anglais et l'Eglise étaient en possession des trois quarts des terres et de toutes les places fortes. On comptait dans l'ile 3oo,ooo Anglais et 800,000 papistes ( c'est le nom qu'on donnait aux Catholiques), dont 660,000 vivaient comme des brutes dans de misérables huttes. Sous Guillaume d'Orange le joug s'appesantit sur les catholiques irlan- dais: leur sort fut adouci en 17825 mais il devint plus déplorable encore en 1798, par suite d'une révolution qui y avait éclaté et qui fut étouffée par le général Hurabert. Et pourtant , depuis 1678, la population de cette ile s'est prodigieusement accrue: car à pré- sent on n'y compte pas moins de 4,000,000 de Catholiques, et de 1,000,000 de Protestans, dont la moitié sont Anglicans et les au- tres Presbytériens (i). Lois et jurys. D'après ce que nous avons dit de la grande charte, de VHa-

heas corpus et autres actes publics, nos lecteurs ont déjà pu se former une idée de l'esprit des lois anglaises. Nous observerons seulement avec Robertson , que les Normans tentèrent vainement de plier à leurs institutions les Anglo-Saxons, qui, quoique vaincus, étaient encore plus nombreux que leurs vainqueurs. Les lois nor- mandes étaient tyranniques et odieuses au peuple: motif pour le- quel elles tombèrent pour la plupart en désuétude; et l'on remar- que encore de nos jours, tant dans la constitution politique que dans la langue des Anglais, plusieurs points essentiels, qui sont évidemment d'origine saxonne et non normande (2). Tel est l'ins- titution des jurys, attribuée par Hume à Alfred, et que d'autres prétendent lui être antérieure. Nul ne peut être condanné en An- gleterre, sans avoir auparavant été déclaré coupable par douze ci- toyens qui soient de la même condition que lui, ou ses égaux. Il peut récuser un certain nombre de ses jurés, sans en alléguer le motif; mais dans les récusations ultérieures qu'il lui est encore permis de faire, il est obligé d'en exprimer la raison , et l'on continue à pro- céder ainsi jusqu'à ce qu'il se trouve douze jurés qu'il ne puisse plus récuser, et qui soient ses voisins, ou qui aietJt au moins leur domicile dans le lieu 011 a été commis le délit. Ces jurés prêtent serment de juger avec vérité et loyauté, de prononcer entre le roi

(1) Voy. le Voyage d'un Français en Angleterre. Vol. II. , art. Irlande^

(2) Robertson. Inùroduzione alla Storia di Carlo V. Sez. L, note 4;

desBretons. nrj

et V accusé soumis à leur eocamen d après T évidence, et selon les lumières de leur conscience. Les lémoins entendus, et l'accusé ayant e'te interrogé, le juge fait un résume' du procès aux jure's, qui de'- clarent ensuite si Taccuse' est coupable ou non. En cas de disparité' de suffrages, ils se retirent dans une salle avec une copie de l'acte d'accusation, et y demeurent renferme's jusqu'à ce qu'ils soient tous de la même opinion: si quelqu'un d'eux venait à mourir dans cet intervalle, l'accusé serait absous: lorsqu'il est condanné, le schécif est chargé de l'exe'cution de la sentence. Dès les tems d'Etelrède il fut statué, que si le pre'venu était étranger, le jury serait composé la moitié d'étrangers, et l'autre moitié de nationaux. Beretti ayant été traduit en jugement pour avoir tué un Anglais à son corps défen- dant, refusa de faire usage de ce privilège, s'en rapportant pleine- ment à l'intégrité du jury anglais (i) « A Rome, dit Montesquieu , les juges déclaraient seulement que l'accusé était coupable de tel délit, et la peine se trouvait dans la loi. De même en Angleterre, les jurés déclarent si l'accusé est coupable ou non du fait sur le- quel ils sont appelés à prononcer: s'il est déclaré coupable, le juge lui applique la peine portée par la loi: chose pour laquelle il ne faut que des yeux (2) k .

Il n'est guères possible de parler des lois criminelles de l'An- PhUa,itropic

1 , £> .1 TT T i . ^^ Howard.

gleterre sans taire mention de Howard, anglais, qui a parcouru toute l'Europe pour s'y instruire de tout ce qui pouvait tendre à amé- liorer le sort des détenus, et qui, de retour dans sa patrie, établit dans les prisons et dans les hôpitaux un régime, qui alliait les droits de la justice avec les sentimens de l'humanité. « Que ta mémoire soit toujours en honneur, ô vertueux Howard, s'écrie le comte Ferri. Tu a parcouru toute l'Europe , non pour admirer la magnificence des palais et des temples, ni pour contempler les raonumens des grandeurs passées, ni pour recueillir des médailles ou des manus- crits, mais pour pénétrer dans l'obscurité des cachots, pour res- pirer l'air souvent infect des hôpitaux, dans la vue de comparer entre elles les misères de l'homme dans chaque pays. Tes voyages philantropiques ont été couronnés d'un heureux succès , puis qu'ils ont fait rougir de leur coupable négligence les princes et les mi- nistres, et ont apporté quelque soulagement au funeste état de tant de victimes de la corruption et de l'indigence (3)».

(i) Voy. la r^ita del BareUi écrite par P. Gustodi.

(2) Esprit des loix. Liv. VI, cap. 3. (3) Spettab, Ital. Tom. III. pag, 172

Rcfenris de PyJugieterre

7^ Gouvernement ET LOIS

Les revenus de l'Angleterre forment une masse de

^ _ , . fonds qui

za tÇe'.e ^1''""^' '^ ^"' ^'^ ^" "'^™« ^^^s un sujet de méditation pour l'homme 6/o"^r'/V. ^^^^^^' ^^ (Courrier, journal anglais, nous en a présenté cette année même l'état, d'après des documens consignés dans les archives du gouvernement (i). Il résulte de cet état, que l'Angleterre, qui n'avait sous Gudlaume le Conquérant que 4oo,ooo livres sterling de re- venu, en a en 1826, sous le règne de Georges IV, 58,ooo,ooo mê- me valeur. On y trouve en outre, qu'en i8i5, sous le règne de Georges lïl, les frais de la guerre montèrent à 7i,i5o,i42 livres sterling. Voici le tableau de ce revenu donné par le môme jour- nal, et répété par les journaux français.

V lanière de voinbatlre dm Jjretous.

Année. Liv. sterl. Guillaume le Con- quérant 1066 . . 4oO;Ooo

Guillaume le

Houge 1087 . . 35o,ooo

Henri L^r . . . . iioo . . 3oo,ooo

Etienne ii35 . . 200,000

Henri II ii54 . . 200,000

Richard I." dit

Cœur de Lion. 1189 . . i5o,ooo

Jean S ans- Terre 1199 . . 100,000

Henri III 1216 . . 80,000

Edouard I.^"^ . . .1271 . . i5o,ooo

Edouard II. ... 1807 . . 100,000

Edouard III .. . 1827 . . i54,i4o

Richard II 1^77 . . i3o,ooo

Henri IV 1^99 . . 100,000

Henri V i4i3 . . ^jQ^G^^

Henri VL .... 1422 . . 64,976

Edouard IV. . . . 1460 . . 100,000

Edouard V. . . . i473 . . 100,000

Richard III. . Henri VII. . . Henri VH! . Edouard VI. .

Marie

Elisaheth. . . Jacques I. . .

Jnnée. Liv. ster.

^^^"^ 100,000

' ^485 400,000

1^07 800,000

ï5o9 400,000

i555 ...... 45o,ooo

^5->o 5oo,ooo

^,-, ^, ,. 1602 600,000

Charles I . . 1625 895,000

La république. 1643 1,517,247

Charles II dem 1,800,000

P T'' " ;r; '^^^ 2,001,855

Guillaume IH. 1688 3,8q5 2o5

La reine Anne

{union) ... 1706 5,691,803

Georges I ... 17 14 6,752,643

Georges II . .1727 8,522,54o

GeorgesIiï.(i778)i76o 15,872,971

ft''' '^°° 50,720,00a

Idem. . . . i8i5(g-^^erre^)7r,r5o,r42 Georges IV. . . 1826 58,ooo,ooo

ART MILITAIRE.

XA.PRÈS les dessins que nous avons donnés à la planche n.*^ i d'un Breton et de deux Calédoniens en habit militaire, il ne nous resté ici qu'à faire naention de leur manière de combattre. César nous apprend que les Bretons combattaient le plus souvent sur des chars- qu'ils n'en venaient jamais aux mains en troupes considérables* que dans le combat ils se tenaient toujours à une assez grande distance les uns des autres, et que leurs corps de troupe étaient disposés de manière, qu'une partie des combattans étaient successivement rele-

(i) Voy. le Courrier du 16 octobre 1826.

■*^*^.T,W

D E s B R E T O N s. 79

\és par d'autres qui n'étaient point fatigues. Arrivé au bord de la Tamise, le général romain vit la rive opposée défendue par des pieux aigus enfoncés en terre. Il y avait également d'autres pieux enfoncés dans le lit du fleuve, et qui étaient cachés sous l'eau. Mais les légions romaines surmontèrent tous ces obstacles. Déses- pérant de pouvoir leur résister, Cassivelannus , chef des Bretons, fit débander ses soldats, et n'en gardant avec lui qu'environ qua- tre mille qui coudDaltaient sur des chars, il observa avec eux les mouvemens des Romains, en ayant soin toutefois de marcher hors des routes et par des lieux sauvages et remplis d'obstacles; et, dans tout les pays il savait que devait passer l'armée romaine, il or- donnait que les hommes et les animanx se retirassent dans les fo- rêts. Tous ces moyens lui furent inutiles; et il dut se soumettre à César, qui, en parlant de cette guerre, dit que les Bretons appe- laient terre ou château certaines forêts défendues par des retranche- mens et des fossés, et qu'ils s'y reliraient pour se soustraire aux poursuites des ennemis (i).

Après avoir été subjugués par les Romains, les Bretons adop- ^''l-fj^^Z''*' tèrent, ainsi que les autres peuples, leurs usages et même leur ha- ^%^lf^' billement, et combattirent sous leurs aigles. Mais les Saxons qui et ./e' Angio-

' ° ... Danois.

s'étaient établis en Bretagne conservèrent leur costume militaire: le n.° I de la planche i4 représente un chef des troupes Anglo-Sa- xonnes, portant un bouclier convexe avec une pointe au milieu, et ayant pour coiffure un casque en forme de cône dont le bord est doré, et pour vêtement un sagum. Les deux guerriers Anglo- Danois sont couverts au contraire d'une espèce de jaque de mailles en fer: leur casque est plus sphérique que celui des Saxons, et la partie antérieure se rabat sur le visage et se joint à l'armure du buste : voy. la fig. 2.

Les Anslo-Normans formaient une nation non moins belliqueuse ^e* Angio-

1 I 1 Ml Normans.

que les Saxons, et leur armure était leur habillement ordinaire comme leur plus belle parure. L'esprit de chevalerie , qui fut porté par les Normans en Angleterre au onzième siècle, changea l'éduca- tion de la jeune noblesse, et fit naître en elle le plus vif désir de se rendre digue des honneurs de la chevalerie, qui formaient alors l'objet de l'ambition universelle. Les jeunes gens destinés à la pro- fession des armes et à être chevaliers , étaient ôlés de bonne heure des mains des femmes, pour être placés dans la maison de

(i) Cœsar. De Bell. Gai Liv. V.

Tournois.

80 A R T M î L I T A î R E

quelque prince ou de quelque baron. Leur premier emploi dans ces écoles de chevalerie était celui de page ou de donzel , qui n'avait rien de servil, et dans lequel on voyait souvent les frères et les en- fans mêmes des rois. L'éducation qu'ils y recevaient avait pour ob- jet de leur apprendre les lois de la courtoisie et de la loyauté, ainsi que l'art de monter à cheval et autres exercices militaires, pour les mettre en état de paraître avec honneur dans les cours, dans les tournois et sur le champ de bataille. Après avoir été pages pen- dant quelque tems, ils étaient élevés au rang d'écuyer, qui les rap- prochait davantage des chevaliers et des dames de la cour; et leur étude alors consistait à se perfectionner dans la danse, dans Téqui- taiion, dans la chasse aux chiens et au faucon, et dans tout ce qui tenait au métier des armes. Enfin les cours des rois, des princes et des grands barons étaient des espèces de collèges de chevale- rie (i). On voit au 3 de la planche i4 le chevalier sire Hugues Bardolf, qui vivait au commencement du treizième siècle; il est en costume militaire, l'épée au côté et la lance en main; ion habille- ment consiste en un sagum rouge, et en un vêtement de dessus cra- moisi à fleurs jaunes , et ses genoux ainsi que ses jambes et ses bras sont couverts de plaques en fer. La fig. 4 représente un che- valier écossais, ou un chef des iles, qu'on croit être un descendant des anciens rois de Man. On distingue sur son bouclier l'image d'un navire avec ses voiles: ce qui indique que sa race tirait son ori- gine de nord, et le lion rampant est une des armes de l'Ecosse. Il porte suspendue derrière lui la trompette guerrière, dont il se ser- vait pour appeler les tribus aux armes; son casque ressemble à celui des Anglo-Saxons du onzième siècle, et son vêlement de des- sus est d'une étoffe quadrillée, comme on le porte encore à pré- sent en Ecosse [2).

A cette époque les joutes appelées tournois formaient Tamu- sement le plus agréable. Lorsqu'un prince voulait donner un tour- nois, il envoyait dans les cours et dans les pays voisins des hé- rauts pour l'annoncer, et pour engager tous les braves et loyaux chevaliers à l'honorer de leur présence. Cette invitation était reçue avec joie , et un grand nombre de gentilshommes et de dames s'empressaient ordinairement à s'y rendre. Les chevaliers qui vou-

(1) Adms. Histoire d'Angleterre, Liv. III. chap. 8.

(2) Toutes les figures de cette planche sont prises de l'ouvrage de Smith

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desBretons. 8i

laient se présenîer en lice , suspendaient auparavant leurs boucliers dans un cloître, ils étaient passe's en revue par les dames et par les chevaliers. Si une dame touchait à l'un de ces boucliers, cet acte était regarde' comme une accusation contre celui auquel appartenait le bouclier, et aussitôt il était cite devant les juges du tournois et solennellement jugé: s'il était trouvé coupable d'avoir outragé une dame, ou d'avoir commis quelqu'action indigne du ca- ractère d'un loyal et courtois chevalier, il était dégradé et chassé de l'ordre avec opprobre. L'enceinte se donnait le tournois était coœpose'e de tours et d'échaffauds en bois, se plaçaient les princes et les princesses, les dames, les barons, les chevaliers, les juges, les maréchaux et les ménestrels, espèces de poètes ou de troubadours, chacun selon son rang, et dans ses plus beaux atours. Les cornbaltans, montés sur un beau coursier et armés de toutes pièces, étaient conduits dans l'enceinte chacun par la dame en l'hon- neur de laquelle il devait combattre, et une musique belliqueuse accompagnait les acclamations de la foule des spectateurs. Toutes les actions de guerre étaient représentées dans ces exercices, de- puis le combat singulier jusqu'à un engagement général, et avec toutes les espèces d'armes usitées alors, telles que la lance , l'épée, la hache d'armes et le poignard. Chaque jour, à la fin du tournois, les juges proclamaient les vainqueurs, et leur décernaient les prix, que leur présentaient les dames les plus distinguées de l'assemblée par leur noblesse et leur beauté; après quoi ils étaient accompagnés en triomphe jusqu'à la cour, ils étaient dépouillés de leur armure par les dames , et admis à la table du souverain. En un mot ils de- venaient les favoris des belles, et l'objet de l'admiration universelle. Le plus magnifique tournois qu'on vit dans ces tems fut celui qui fut donné par Heuri II roi d'Angleterre dans la plaine de Beucaire et auquel il ne vint pas moins de dix mille chevaliers, outre les dames et les spectateurs (i). Le tournois représenté à la planche i5 fut donné vers l'année i45o. On voit au milieu de l'arène un cham- pion, la lance enfoncée dans le bouclier de son adversaire, qui est renversé à l'autre côté de la barrière avec sa lance brisée. Ils ont l'un et l'autre avec eux leurs écuyers , dont l'office était de fournir à leurs chevaliers de nouvelles lances, et de les remettre en selle lorsqu'il étaient désarçonnés. On voit au fond les pavillons

(0 Adams. Histoire cV Angleterre , Liy. III. chap. 8.

Europe. Fol. FI,

Milice des Anglaise

82 Abt MILITAIRE

rouges des deux chevaliers, avec leurs boucliers de guerre et de paix qui y sont suspendus (i). c/;.Swe L'invention de l'artillerie fit, comme on le sait, changer de

da XV. siècle, facc à l'art militaire, et ne diminua pas peu l'honneur attaché à la bravoure personnelle. Bientôt parurent en Angleterre les bombardes, qu'on voit représentées au côté gauche de la planche i6, et dont une est au milieu. Un soldat porte un énorme pavois ou grand bouclier, pour servir de défense aux artilleurs. Au milieu sont deux soldats avec l'arbalète, et un troisième avec l'arc. Au fond à droite on voit le capitaine avec le porte-étendard et l'écuyer. Les tours avec leurs crenaux nous offrent une idée des fortifications de ce tems-là, l'art d'ouvrir une tranchée n'était pas encore connu (2).

La milice est la seule force armée qui soit vraiment nationale en Angleterre, et son origine remonte jusqu'à Alfred qui s'en servit pour délivrer sa patrie du joug des Danois. Et en effet cette force est essentiellement défensive: la crainte d'une invasion la fit renou- veler en 1756, et son organisation fut successivement améliorée sous les règnes de Georges II et de Georges III. Sous le premier de ces princes la force de la milice fut fixée à 87,740 hommes, mais ensuite elle a été considérablement augmentée, et, depuis l'acte 26 de Georges III, la durée du service, qui n'était auparavant que de trois ans, a été portée à cinq. Dans l'origine, les milices de l'Ir- lande et de la Grande-Bretagne ne pouvaient être appelées, sous aucun prétexte, hors de leurs pays respectifs; mais en 181 1 on a écarté pour toujours cet obstacle aux services de la milice hors de certaines parties des trois royaumes. La loi constitutive de ce corps militaire mérite d'être connue, et le préambule mis en tête des statuts de 1802 décèle l'intention du législateur. Considérant-^ i.^ qu une force militaire respectable sous le commandement d'officiers qui possèdent une propriété sur le sol de la patrie^ est essentielle à la constitu- tion'^ 2.° que la milice^ telle quelle est instituée par la loi, tou- jours prête à rendre un service effectif et avec la plus grande cé- lérité, a été jugée de la plus grande importance pour la défense intérieure du royaume, le roi etc. (3).

Dans l'armée Anglaise, le cordon sur l'épaule droite est la marque distinctive des officiers généraux: les officiers supérieurs

(i) Smith. Sélection etc. an. i45o.

(2) Ibidem depuis iSyô jusqu'en i425

(5) Dupin. Force milicaire de la Grande Bretagne , Liv. III. chap. 5.

Uaijormo des troupes aualaises'

D E s B R E T O N s. 83

portent deux épaulettes, et les autres une seule. Les sous-officiers se reconnaissent à des ornemens en or ou en argent sur la manche droite, et à une ceinture avec des franges au dessus du ceinturon de leur sabre. Le soldat porte en éle' des pentalons et des cu- lottes courtes, et en hiver il est en guêtres; il a pour coiffure un chacot avec un rebord en avant pour parer le visage des rayons du soleil, et un autre rebord en arrière pour mettre le cou à l'abri de la pluie. 11 porte un sac carré, large, plat, léger et fait d'une toile impe'nëtrable à l'eau. L'infanterie, à l'exception d'un seul régiment , est habillée en rouge, et chaque régiment se dislingue à lu couleur et aux ornemens du collet et des paremens de son uniforme. Le i

montagnard écossais avec sa petite jacque , ses cuisses nues, son brodequin, son bonnet de peau d'ours et sa bande de toile à l'ou- verture de la chemise, est le seul qui se distingue des autres sol- dats par son vêtement. Dans la crainte que lui inspirait l'attache- ment de ces montagnards pour les Sluards, ainsi que l'esprit na- tional de cette race d'hommes belliqueux, le gouvernement anglais aurait voulu leur faire quitter une forme d'habillement qui leur rap- pelait l'indépendance des clans ou tribus militaires de la Haute- Ecosse 5 mais il s'est contenté de diminuer le nombre de leurs ré- gimeus (i^.

Dans le nombre des châlimens militaires en usage dans les Chdumem troupes anglaises, celui du triangle mente d être remarqué. Lors- . «Zu uiaugie. qu'un soldat est condanné au fouet, on prend trois hallebardes de sergent, et, en ayant enfoncé le bout en terre, on en joint les hampes avec une corde", à laquelle on attache les mains du condanné réunies sur sa tête. Ces trois hallebardes disposées ainsi forment une espèce de triangle: une quatrième est attachée horizontalement à deux des premières à la hauteur du ventre du condanné, dont chacun des pieds est fixé au bas des hallebardes. Dans cette situa- tion pénible il est frappé à nu sur les épaules, sur les reins et même plus bas, selon la nature du délit, avec un fouet à neuf cordes, dont chacune a autant de nœuds. Les tambours du régi- ment donnent l'un après l'autre chacun vingt-cinq coups au con- danné, en présence de l'adjudant-major, qui veille à ce que le nombre de coups porté par la sentence soit strictement donné. Le chirurgien major ou son aide doit aussi être présent à l'exécution pour juger jusqu'à quel point le condanné peut être frappé sans

(2) Ihid. Liv. IV. chap. 5.

84 A R T M r L I ï A I E E

danger pour sa vie. Si ce danger se manifeste avant que le patient ait reçu le nombre de coups prescrit, on suspend l'exécution, et on lave les blessures avec de l'eau et du sel, et lorsquelles com- mencent à se cicatriser, l'exécution recommence pour être acheve'e de la même manière (i). Voy. le n.*' i de la planche 17. Fmèes dits Lcs IndicHs ont ete les premiers à faire usage des fusées à la

Congrève, dont ce général a donne connaissance, comme d'une chose de son invention. Les Indiens forment leurs fusées avec une espèce de tube en fer attaché à un bambou. Tippo-Saïb s'en servit avec succès contre les Anglais, durant le siège de Seringapatam en ^799- ^^ ^'^st qu'en i8o5 que Congrève, qui n'était alors que lieutenant-colonel, fit, en présence des ministres, l'expérience de ces machines incendiaires. L'essai en fut fait ensuite plus en grand aux bombardemens de Boulogne, de Copenhague et de Flessingue. Jusque on ne s'en était servi que sur les vaisseaux, et l'on a fini par en introduire l'usage dans les armées de terre. Vers la fia de la dernière guerre il fut créé un corps de razzistes (du mot an- glais rackets) à l'instar d'une compagnie d'artillerie à cheval. Voici comment sont ces fusées, dont la composition a été perfectionnée par Congrève même. La tête de fer BC , ou le chapiteau, a i65 millimètres de diamètre à sa base, et le tube ou cartouche en a ii4 à son extrémité La carcasse est remplie d'une composition très- compacte et très-dure: la flèche ou la queue FG a cinq mètres et demi de longueur, et pour la tenir fortement et instantanément en action, il ne faut que la passer d'abord dans les deux manches creux IK, et en fixer les bouts avec des vis dans l'anneau /, qui la rend inséparable de la fusée. Voy. le n.'^ 2 de la planche 17 (2). Caserne La brièvcté dont nous nous sommes fait une loi dans cet ou-

dv. sénie , / i -i i>

« chatam. vragc, nc nous permet pas de nous étendre davantage sur 1 art mi- litaire des Anglais. Ceux qui voudraient avoir des notions plus particulières à cet égard pourront consulter l'ouvrage de Dupin , qui a traité au long des autorités royale et législative et de leurs relations avec l'armée, du commandement des forces et des armées en tems de paix et en tems de guerre, de la force morale des

(i) Ibid. Tora. II. Liv. I. chap. 4-

(2) Pour ce qui est de l'emploi des fusées à la Congrève dans les bombardemens, il faut lire un mémoire important publié dans \q Diction- naire de Falconer édit. de Burney ) , et Dupin Force militaire. 'Tom. II. Liv. III. chap. g.

V

.D E s B R E T O N s. 85

troupes, des écoles militaires, des exercices et des armes, des ar- senaux, des parcs d'artillerie, et des constructions appartenant au génie militaire. Nous nous bornerons à faire mention ici de la ca- serne du génie à Chatam , qui mérite d'être citée comme un modèle d'ordre, de noblesse, de propreté et en même tems de simplicité. Le n.° 3 de la planche 17 en offre la perspective, prise d'une hau- teur qui est devant la grande cour. On y voit les logemens des officiers et des troupes, les cuisines qui sont isolées, les écuries et les remises, et l'arsenal est gardée l'artillerie de campagne. On y remarque encore les grilles de l'entrée du côté de la cour, et les grandes grilles du côté des fortifications.

RELIGION, MARIAGES ET FUNERAILLES.

D.

'e toutes les religions de l'antiquité, la plus redoutable a été Druide» et leur

t -vi •!•;' If religion.

sans contredit celle des Druides; et quoiquil en ait déjà ete parle dans le Costume des Gaulois, nous croyons devoir en faire ici une mention particulière, en réfléchissant que l'Archi-Druide fesait sa ré- sidence dans les iles Britanniques. Ces Druides n'étaient pas seule- ment les ministres et les régulateurs du culte, ils étaient encore chargés de l'instruction delà jeunesse, traitaient les affaires civiles et criminelles, décidaient souverainement de toutes les contesta- tions qui s'élevaient entre les états comme entre les particuliers, et ils étaient exempts de tout service militaire et de toute es- pèce de taxes. César nous a donné des renseignemens sur les pri- vilèges et l'autorité des Druides, tant dans les Gaules que dans la Bretagne. « Il y a dans les Gaules, dit-il, deux classes d'hommes qui jouissent de quelque considération, car pour le peuple il est à peu-près esclave, et n'est capable de rien entreprendre ni ad- mis à aucun conseil Ces deux classes sont, l'une celle des

Druides, et l'autre celle des chevaliers. Les premiers président aux choses sacrées, aux sacrifices publics et privés, et enseignent la re- ligion; ils sont chargés aussi de l'instruction de la jeunesse, et le droit qu'ils ont de juger presque tous les différends en matière d'intérêts publics et privés , les met en grande vénération. En cas d'homicide ou autre délit quelconque, de môme que dans les contesta- tions pour héritage ou pour fixation de limites, ce sont eux qui pro- noncent les peines ou les réparations civiles, et qui décident du droit. S'il arrive qu'un particulier, ou même une population entière, se mon-

86 Religion, mariages, et funérailles tre méconlent de leur jugement, ils le privent des sacrifices. Cette sorte de peine est des plus graves: car ceux qui l'encourent sont regardés comme des êtres coupables et malfaisans: tout le monde les fuit et croirait se compromettre de la manière la plus dange- reuse en s'enlretenant avec eux: il n'est fait aucun droit à leurs demandes, et ils ne parcipent à aucun honneur. Ces Druides ont un chef qui jouit d'une grande autorité parmi eux (i). Lorsque ce chef vient à mourir, celui d'entre eux qui est supérieur aux autres en dignité est élu à sa place, et s'ils sont plusieurs égaux en grade, leur élection est mise au scrutin parmi les autres Druides : quel- quefois aussi ils disputent de la souveraineté les armes à la main, A certains tems de l'année, ils viennent sur les confins du pays des Carnutes, qu'on croit être au milieu de toute la Gaule, et se réunissent dans un lieu consacré à cet objet. Tous ceux des pays d*alenlour qui ont quelque contestation se rendent à ce lieu, pour y réclamer un jugement auquel ils se soumettent entièrement. On croit que cette manière de juger les affaires litigieuses a éié d'abord établie en Bretagne, d'où ensuite elle a été transportée dans les Gau- les , et c'est encore que vont souvent aujourd'hui ceux qui veu- lent s'instruire à fond dans cette matière. Les Druides ne sont point obligés d'aller à la guerre, et ne sont sujets à aucune imposition. Ils sont de même exempts de la milice et de tous les frais qu'elle entraîne. Tant de prérogatives engagent un grand nombre de Gau- lois à entrer dans cet ordre ; plusieurs même y sont mis par leurs parens. Ils y sont exercés, dit-on, à apprendre un grand nombre de vers, et il eu est quelques-uns qui passent vingt ans à cet exercice: il ne leur est pas permis d'écrire ces vers, quoique pourtant ils fassent usage de l'écriture grecque dans toutes les au- tres affaires publiques et privées. J'imagine que cette disposition a deux motifs, l'un qui est d'empêcher que la connaissance de leur discipline ne se répande parmi le peuple, et l'autre qui est de pré- venir dans ceux qui doivent apprendre ces vers un relâchement d'ap- plication s'ils avaient à les étudier par écrit Un de leurs

principaux dogmes c'est que nos âmes ne sont point mortelles, et qu'après la mort elles passent successivement dans d'autres corps; ils regardent ce dogme comme un moyen des plus efficaces pour

(i) C'est l'Archidruide , qui fesait sa résidence, non dans les Gaules, mais en Bretagne, et dans les bois sacrés qui, sous Néron, furent coupés par ordre de Svetonias.

D E s B R E T 0 N s. 87

exciter les hommes à la vertu et pour leur faire me'prîser la mort. Ils instruisent encore la jeunesse sur la matière des étoiles et sur leurs mouvemens, sur l'étendue de la terre et du monde, sur la nature des choses, ainsi que sur la force et la puissance des dieux immortels (i) »,

Les Druides adoraient Jupiter, Apollon et Minerve; mais ils Dhinités

!• HT >•! 1 m *' sacrifices

rendaient un culte particulier à Mercure qu ils appelaient Teutatès, des Druides. et à Mars auquel ils donnaient le nom d'Esus. Ils étaient dans l'usage barbare d'appaiser ces divioile's par des sacrifices humains, comme nous l'apprennent Ce'sar, Tacite, Lucain et Lactance (2). Leur opinion était que, pour la vie d'un homme, leurs idoles ne pouvaient être appaisées que par le sacrifice d'un autre homme ; et ce sacrifice se fesait publiquement. Les victimes étaient renfer- mées dans des espèces de grandes statues faites en osier, auxquel- les on mettait le feu 5 et, à défaut de voleurs ou d'assassins, on pre- nait des innocens qu'on fesait périr ainsi. Tout le butin fait à la guerre était offert à Mars, et l'on en voyait dans beaucoup de vil- les des tas amoncelés aux endroits consacrés à cet effet, c'est-à- dire dans les bosquets les Druides célébraient leurs rites cruels. On lit dans Tacite qu'après avoir subjugué les habitans de l'ile de Man, Svetonius fit couper les bois qui y étaient consacrés à ces horribles cérémonies; luci saevis superstitionibus sacri, les au- tels fumaient du sang des prisonniers, et l'on cherchait la con- naissance de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines (3). Lucain parle des croyances et des rites religieux des Druides dans son livre I."

Selon César, le premier des Druides en dignité et en pouvoir, Jiahuhment

des Druides.

s'appalait archidruide. La planche 18 nous offre le portrait de ce personnage; il porte une couronne de rayons, un collier à plusieurs files jointes ensemble, et une ceinture rouge avec une agrafe sur la poitrine. Son manteau déployé par derrière lui sert comme de pa- villon: le serpent qui boit à côté de lui, l'instrument qu'il tient en main, les vases et la figure peinte sur le voile sont autant d'objets mystérieux. L'habillement des Druides qui sont à ses côtés consiste en une longue robe passée par dessus un manteau attaché

(i) Cœsar. De Bell. Gai. Liv. VI. chap. i5.

(2) Csesar. Ibld. Luc. Phar. I. 446.

(3) Tacit. An. Liv. XIV. chap. 3o. Voy. Lucain Liv. I.

88 Religion, mariages et funérailles

sur l'ëpaule: l'ua d'eux tient eu main un croissant et l'autre une espèce de sceptre (i). Le vêtement de l'archidruide et des deux Druides est blanc, et Pline nous apprend qu'il était toujours de cette couleur, ainsi que les taureaux que ces prêtres étaient dans l'usage de sacrifier en certaines occasions (2). ^ol^TeÏT ^^ temple circulaire des Druides, dont on voit encore les rui-

deTDruides ^^^ ^^^^ ^^ Salîsbourg, ct appelé en anglais Stone-Henge est une chose qui étonne. Imaginez, dit Barelli, une campagne unie ayant plusieurs milles d'étendue en tous sens, et garnie d'une herbe d'un si beau vert, qu'on croirait qu'elle est couverte d'un tapis. Dans toute cette étendue de terrein on n'aperçoit pas une seule pierre même de la grosseur d'un pois, et il est bien reconnu qu'il n'y en a d'aucune sorte. Et pourtant on trouve au milieu de cette vaste plaine des pierres d'une grandeur énorme, que le peuple croit, à son ordinaire, avoir été transportées par le diable, ne pouvant imaginer que cela puisse avoir été exécuté par aucune force hu- maine. Ces masses ont la forme de parallélogrames: un homme, les bras étendus, ne peut point en embrasser la largeur, et leur épais- seur excède la hauteur de deux hommes d'une taille élevée. Elles sont disposées en cercle, et accouplées deux à deux. Ces pierres sont surmontées d'une troisième placée en travers, et qui a l'air d'un architrave; ensorte que ces trois pierres forment une espèce de porte d'une dimension au dessus de l'ordinaire. H y a deux de ces cercles de portes, enclavés l'un dans l'autre. Autour de ce cer- cle extérieur on aperçoit encore des traces évidentes d'un massif, qui entourait tout cet édifice circulaire, si l'on peut appeler édifice une quantité de pierres ainsi disposées deux à deux, et surmon- tées d'une autre mise en travers. Quelques-unes de ces pierres ont été renversées par le tems, et le hazard a voulu qu'une d'elles tombât en travers sur une autre, et y prît un équilibre si par- fait, que la moindre pression suffit pour la faire mouvoir mal- gré sa grosseur énorme (3). Le transport de ces masses suppose des connaissances mécaniques supérieures à celles qu'on a de nos jours, et encore est il à remarquer qu'elles ont être conduites de bien loin, car on n'en a point encore découvert de sembla- bles dans aucune partie de l'ile. Pour expliquer ce prodige, on a

("i) Smith. The costume, planche IV. et X.

(2) Plin. Hist. Natur. Liv. XVI. vers la fin.

(3) Baretti. Lett, Fum. IL

D E s B R E T 0 Tv s. 89

imagine que ces pierres n'étaient point une production naturelle, mais une composition artificielle. Si cela e'tait prouve' , ajoute Ba- retti, il n'y aurait pins rien de merveilleux dans l'édifice de Stone- Henge , et l'on n'aurait plus à se mettre l'esprit à la torture, pour savoir d'où ont été tirées et comment ont pu être transportées les masses qui le composent. Mais aussi il n'est pas aise' de prouver qu'elles soient l'effet d'une combinaison de pierres communes pulve'- risëes, et liées ensemble par une espèce de ciment dont le secret s'est perdu. D'autres pre'tendent que ce monument est un ouvrage des Romains; mais il a ëte' trouvé un autre Stone-Henge dans les Orca- des les Romains n'ont jamais pénétré. Voy. la planche 19 (i).

Les autres monumens des Druides ont tous le même air de l'y-ramides

... . de Bourough-

grandeur et inspirent une religieuse terreur. Les pyramides, dites /»'gde, Dewls arrows , ou les /lèches du diable , se composent de trois ^" Brimham. ' e'normes rocs à obélisque, avec des cannelures irréguîières à leur sommet: ces rocs sont à quelque distance les uns des autres, et ranges sur la même ligne du nord au midi. Il me semble voir ici, à n'en pas douter, dit le comte Rezzonico , les anciens Betiles érigés par les Druides comme des simulacres à la divinité. On retrouve les mêmes objets dans les rochers de Brimham , et dans les mer- veilleuses cavernes les Druides exerçaient leurs impostures sa- cerdotales. De grands obe'lisques, continue Rezzonico, des tours de diverses formes, des pyramides tronquées, des murs, des cré- naux et des arcs s'offrirent à ma vue par groupes, et la désolation s'étendait au loin sur les campagnes voisines, qui sont absolument nues, solitaires et incultes. En approchant je découvris ces rocs figurés, qui ont moins l'air d'une ville tombée en ruine, qu'un amas confus des débris du monde. Leur grandeur menaçante, leurs form.es imposantes, leurs flancs enlr'ouverts , et les vastes ombres qu'ils projetaient au loin sur la terre, me tinrent long-tems suspendu entre l'étonneraeat et l'effroi. Curieux d'aller épier les secrets de la nature et scruter l'art des anciens Druides, je pris un jeune homme pour me servir de guide dans cet espèce de labyrinthe. Parmi les masses énormes éparses ça et là, on en recherche particulièrement deux qui se meuvent en se promenant dessus, ou en les touchant simplement avec la main. L'une peut être du poids de 5o tonneaux, et l'autre n'en pèsera pas moins de loo. La première, qui est à

(x) Smith. The cosUime etc. y pi. XL

JLarope. Vol, VI, , J2

9^ Religion, mariages et funérailles

demi enfouîe en terre, se meut quand on met le pied dessus,^ comme si l'on était sur une trappe mal assurée; la seconde, qui a la forme d'une grande barque, repose sur une autre pierre un peu arquée, et y est tellement en équilibre, qu'elle se meut à la moin- dre pression qu'on exerce à l'une ou à l'autre de ses extrémite's. On rapporte que les Druides fesaient accroire au peuple que ces pierres se mouvaient par miracle, et que d'après leur mouvement ils jugeaient de l'innocence ou de la culpabilité' des accuses. Outre ces pierres mobiles je remarquai encore une ouverture, qu'on appelle canon , à cause de sa ressemblance avec cet instrument de guerre ; elle a dix- huit pieds de long, sur un et peut-être plus de diamètre. Cette ouverture est voisine, d'un côte', de deux autres masses, entre les- quelles un homme pouvait se cacher aisément et parler ou lancer par cette cavité des flammes, sans qu'on pût l'apercevoir du côté opposé à cause de l'élévation du sol, et de l'artifice de cette ouver- ture. De je fus conduit à un groupe de pierres encore plus sur- prenantes, et qu'on nomme tlie Needles, ou les aiguilles. C'est un lieu qu'on dirait avoir été disposé à dessein pour servir à la fraude et à l'imposture. On ne peut y entrer c[ue difficilement par une fente très-longue, qui va en s'élargissant jusqu'au haut et laisse voir le ciel: en continuant à s'avancer on sort de l'autre côté, d'oii l'on peut descendre dans la vallée sans être vu. En suivant un autre roc qui se joint au premier, on arrive par un passage trés-étroit à une caverne qui s'enfonce dans le roc même, oià l'on trouve une fenêtre ou espèce de porte, par l'on peut descendre en sautant, sans beaucoup de peine, d'un roc à l'autre. C'est dans ces retraites solitaires qu'habitaient les Druides, qu'ils conduisaient leurs élèves , et qu'ils exerçaient les rites mystérieux, qui leur acquirent tant de crédit aux yeux d'un peuple ignorant et toujours avide de merveil- les, jusqu'à l'époque ils furent détruits par les Romains [i). Qnciùons L^s poèmes d'Ossian ne furent pas plutôt publiés, que plu-

"" ''«^^^^'S'°« sieurs personnes crurent voir dans les Calédoniens ua peuple d'a- vaiêdnnicns. jjj^^g ^ q^j Qg recouuaissai t point de Dieu, n'avait aucun culte et n'admettait point la spiritualité de l'âme. On aurait cru qu'après avoir été si long-tems sous la puissance des Druides, les Calédo- niens devaient conserver encore, du tems d'Ossian, la religion de

(i) Voyez dans le Viaggio in Inghilterra du comte Rez-zonico les descriptions des pyramides de Borougbrigde et des rochers de Brimham.

desBretons. 91

kurs anciens maîtres, et avec d'autant plus de raison, que, soit par l'effet d'une longue habitude, soit par la nature même des cé- re'monies dont elle était accompagne'e , cette religion devait avoir jetë dans les esprits de profondes racines. Et pourtant, on est étonné de ne trouver dans les poésies de cet ancien barde au- cune trace, non seulement de la religion des druides, mais même d'aucune autre religion proprement dite: on n'y de'couvre aucune idée d'un ou de plusieurs êtres supérieurs, qui aient quelqu'in- fluence sur les choses humaines, et il n'y est fait aucune men- tion de culte ni de sacrifices. Ce phénomène est vraiment difficile à expliquer, et même à concevoir. Macpherson a cru en trouver la principale raison dans l'abolition de l'ordre des druides. Les guerres continuelles que les Calédoniens eurent à soutenir, dit-il, contre les Romains, ne permirent point à la noblesse de s'initier selon l'ancien usage dans les mystères de cet ordre. La connais- sance des pre'ceptes de sa religion se réduisit par conséquent à un petit nombre de personnes, et elle ne pouvait intéresser que bien faiblement un peuple accoutumé à la guerre. L'ane'antissement des druides entraîna le mépris de l'ordre, et ceux qui pouvaient avoir quelque notion de leur religion étant morts successivement, la nation entière finit par plus avoir aucune connaissance de leurs cérémonies et de leurs rites.

Malgré toutes ces considérations, on ne peut pas croire que les Loi

v-.,,-.. 11 ^^>• ^ r ^ \' ' .. Calédoniens

Calédoniens manquassent absolument d idées de religion , quoiqu on changèrent

!• lljl"il 1 > .de religion

ne puisse pas dire quelle était la leur; et, de ce qu on ne voit après lu chute pas, dans les poésies d'Ossian , les dieux se mêler des actions des hommes , on ne doit pas conclure que ce peuple fût s.'ins religion. Cela aurait re'pugne', selon Macpherson, à l'usage inve'téré des bardes calédoniens, et aux idées extraordinaires de ce peuple en fait d'hon- neur militaire. Toute assistance prêtée à un guerrier dans le com- bat, était regardée comme un atteinte portée à sa renommée, et la gloire de l'action e'tait transportée aussitôt par les bardes à celui qui avait prêté cette assistance. Si Ossian avait fait venir, comme l'a fait Homère, les dieux au secours de ses guerriers , il n'aurait point adressé ses louanges aux héros calédoniens , mais seulement aux êtres supérieures qui les auraient protégés: ainsi son silence sur les dieux, ne prouve point que les Calédoniens fussent sans religion, quoiqne celle des druides n'existât plus. Ces raisonnemens , tout in- génieux qu'ils sont, n'ont pas paru concluans à Cesarotti , qui était

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d'une opinion contraire. Le manque de druides, ( et pourtant ces prê- tres n'étaient pas encore tous e'teints du teras d'Ossian ), ne pouvait entraîner tout au plus que celui de la doctrine secrète des initiés ; mais le peuple ne va pas chercher tant de finesse dans ces sortes de choses. Il lui suffit de la moindre trace pour pousssr loin ensuite par lui-même, et plus les doctrines sont abstruses , plus il donne car- rière à son imagination. Il n'est peut-être pas impossible qu'un peu- ple soit privé pendant quelque tems de toute idée de religion; mais une fois que sa curiosité a été excitée sur cette matière, il est plus facile pour lui de passer d'extravagance en extravagance aux absur- dités les plus choquantes, que de contenir son imagination dans l'état d'une froide indifférence. C'est pourquoi, la puissance des drui- des une fois abattue, les traditions et les opinions religieuses, et le souvenir des principaux rites semblaient devoir se conserver dans le peuple, mais surtout les premières qui étaient exposées en vers. Nous voyous en effet conservées dans les poésies d'Ossian quel- ques notions, qui dérivent immédiatement de la doctrine des drui- des. Gomment se peut-il donc que ce poète ne fasse aucune men- tion de providence générale, d'influence d'esprit supérieur sur les actions et sur les évèneraens de la vie humaine, ni d'histoire my- thologique quelconque qui leur soit relative, comme l'ont fait tous les poètes des autres nations? Son silence à cet égard est encore plus étonnant, si l'on considère que la religion est la principale source du merveilleux, et le levier le plus puissant de la poésie. La raison que M."" Macpherson donne de ce silence ne me paraît guères plus convaincante. H y a dans les poésies d'Ossian plusieurs situations, où, sans qu'on eût besoin de les importuner, les dieux pouvaient figurer convenablement et avec éclat; et pourtant ie poète ne laisse échapper sur ce point aucun trait de lumière, ni aucune allusion. A bien examiner le caractère d'Ossian, le traducteur italien penchait à croire, qu'ayant trouvé les idées de la divinité défigurées par une foule de superstitions, comme cela est très-probable, choqué de leur extravagance, et ne pouvant pas changer l'opinion de la mul- titude, il jugea plus convenable de les passer sous silence,