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LE ROMAN
D E
Ii A ROSE.
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A PARIS, DE L'IMPRIMERIE DE DIDOT JEUNE. l'an vu. — 1799.
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LE ROMAN
D E
LA ROSE,
PAR
GUILLAUME DE LORRIS
E T
JEAN DE MEUNG, dit Clopinel.
édition &îte sur celle de Leuglet Dufresnoy, corrigée avec soin, et enrichie de la Dissertation sur les Auteurs *le l'ouvrage, de l'Analyse, des Variantes et du Glossaire publiés en 1737 par J. B. Lantin de Damerky.
Avec Figures. TOME PREMIER.
A PARIS,
{J. B. FOURNIER et Fils, libraires, rue Hautefeuiîle, n.« 27. P.N. F.DIDOT, imprimeur-libraire , quai des Augustint , n.* aa.
A H" SEPTIÈME.
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PREFACE.
Nos ancêtres ont si fort estimé le Roman de la Rose, qu'il y aurait ou trop de mépris, ou une ingratitude trop marquée de n'en pas faire aussi quelque cas. Le nombre des manuscrits, beaucoup plus grand que celui des imprimés, fait bien voir que c'était le livre de nos pères ; et si le langage de ce roman n'était pas si éloigné de nos tours et de notre délicatesse , quelquefois trop af- fectée, ce serait peut-être encore le livre de leurs enfans. Je puis dire cependant qu'il n'a jamais été tout-à-fait négligé. Les gens habiles ont bien connu qu'on ne pouvait pas entièrement savoir notre langue , si l'on ne mettait sa lecture à la tête de celles qui sont nécessaires pour en faire une exacte recherche. Je dirai plus , je le regarde non- seulement comme notre Ennius , ainsi que Ta qualifié Clément Marot ; mais encore comme notre Homère. Il a été le modèle
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& PR EFACE,
de tous nos anciens poètes; et Régnier lui- ïnème , si habile que Despréaux n'a pas mieux réussi que quand il a eu devant les jeux cet original de nos poètes satiriques ; Régnier , dis -je , n'a pas fait' difficulté 'd'i- miter de ce roman sa Mucette, la plus belle sans contredit et la plus brillante de ses sa- tires. Et ce qui est fort glorieux pour ce roman , et ne Test guères peut-être pour Ronsart, c'est que ce dernier avait toujours entré les mains cet antique Tersificateur.
Le goût de nos anciens poètes , qui s'est renouvelé depuis quelque temps , a donné Heu d'en réimprimer quelques-uns: on au- rait dû commencer par celui-ci. Ce n'est pas à la vérité le premier, mais il est comme le chef de notre ancienne poésie. Sans lui on ne peut pas exactement connaître les beau- tés ou les singularités des poètes du qua- torzième , du quinzième et même du dix- septième siècle.
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P REF A C E,
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Guillaume de Lorris continence le Roman.
Guillaume de Lorris qui le premier entre* prit ce roman , était de la petite ville de Gâtinois dont il portait le nom. Il yivait au milieu du xinc siècle , et mourut vrai- semblablement en 1260 ou 1262, comme jon le verra bientôt. Son ouvrage dont il n'a fait que les 41 5o premiers versf montre la facilité de son esprit. On n'y trouve pas seulement une versification aisée ; on y voit encore , eu égard au temps , une ima- gination belle et sagement variée ; on y voit des senti mens f des mœurs et .des rér Hélions. Il ne faut pas s'imaginer cependant qu'on y trouvera cette élévation , cet en- thousiasme , cette finesse que le xvic siècle avait tenté de rétablir à l'imitation des an- ciens dans la poésie française f et dont la perfection n'est due qu'au xvnc siècle. On y verra une élocution plus simple et plus unie : c'est même une uniformité qui ap-
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8 PRÉFACE.
proche fort de la monotonie. Mais on doit le pardonner en faveur du caractère du siècle , dont la simplicité se trouve par-là si bien peinte dans les ouvrages de nos an- cêtres*
Jean de Meung continue le Roman.
Jean de Meung, surnommé Clopinel, d'un défaut qu'il avait à une jambe , vint ensuite , et porta ce roman à sa fin, je dirai même à sa perfection. Il avait plus de vivacité que Guillaume de Lorris : il était aussi bon poète , mais il n'avait pas autant de mœurs et de sentiment que son prédécesseur. La beauté du roman qui lui tomba entre les mains, lui donna lieu de continuer un si beau commencement. Il le fit avec tant de succès qvie ce livre f l'oracle de nos pères , est encore aujourd'hui goûté par les gens d'esprit qui ont le temps de le lire et la fa- cilité de l'entendre.
Ce dernier auteur fut les délices delà cour <Ie Philippe le Bel par la gentillesse de son
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PRÉFACÉ: 9
esprit qui lui donnait entrée par-tout : et quoique satirique, et peut-être même un peu médisant , il fut aimé des dames ; sans doute parce qu'il savait les amuser par ses saillies , et par l'enjouement qu'il répandait dans ses entretiens. Car il faut au moins cela pour être bien auprès d'elles : quelque chose de plus ferait encore mieux. Oh prétend qu'il était moine; je le croirais assez, à n'en juger que par certaines libertés un peu trop poussées qu'il a quelquefois semées dans son roman. Il y a cependant des preuves dans toutes ses poésies, qui montrent bien qu'il fut toujours trop sage pour se cloîtrer.
Je ne ferai point ici la vie de ce poète in- génieux ; je m'en rapporte à celle d'André Thevet que l'on trouvera à la suite dés pré- faces de ce livre.
Temps où a été fait ce Roman.
On dit communément que Jean de Meung fit ce roman en i3cu; mais au moins y a-t-il
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io PRÉFACE.
des preuves, dans son ouvrage même, qu'il était fait avant i3o5.
L'on sait que Tordre des Templiers ne fut aboli qu'en 1 3og. On avait arrêté dès Tan i3oy plusieurs de ses membres, prévenus* disait-on, des crimes les plus horribles : on avait fait courir ces bruits vrais ou faux, au moins un an ou deux auparavant. Ainsi, dans la prévention où Ton était alors , cet ordre n'était point à citer comme un corps régulier où l'on pouvait faire son salut C'est néanmoins ce que fait Jean de Meuug, lorsqu'il dit, vers 121 32 :
SU entrait, selon le comment 1 De PEscripture , en Âbbaye Qui fust de propre bien garnie , * Comme sont ores ces blancs Moines , * Ces noirs 4 et ces riglez Chanoines , * Ceulx de FOspital , 6 ceulx du Temple » 7 Car j'en puis bien causer exemple.
» Précepte. * Chanoines Régulier*.
x Rentée. 6 S. Jean de Je ruealei».
3 Citeaux. ? Templiers.
4 Saint-Benoit. .
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PRÉFACE. ii
C'est le plus moderne des faits histori- ques par lequel on peut juger dû temps où a été fait ce roman. Tous lés autres points de Thistoire moderne semés dans cet ou- vrage, s'étendent depuis Tan 1100 jusqu'au temps que nous venons de marquer. Jean de Meung était jeune lorsqu'il fit cet ou- vrage; il nous en avertit ; lui-même , en termes généraux , au commencement de son Codicille :
J'ai fait en ma jeunesse maint dit 1 par vanité , Où maintes gens se sont maintefois délité. 1
Et comme nous trouvons ailleurs que ce fut au sortir de son enfance , nous croyons que ce pouvait (être vers sa 22e année. C'est le vrai temps de faire et de pratiquer les romans.
S'il est vrai, comme on n'en peut douter, que Jean de Meung a fini son roman avant t3o5, il n'est pas moins certain que Guil- laume de Lorris est mort vers Tan 1260 f
* Dit , ouvrage d'esprit. 2 Délité, ont pris plaisir*
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\ % P R É F A C E.
c'est-à-dire, plus de quarante ans avant que Jean de Meung en entreprît la conti- nuation, sur laquelle il n'aura pas été moins de trois ou quatre ans. Car, quelque facili- té que Ton ait, on ne saurait mettre moins de temps à faire plus de dix-huit mille vers que contient cette continuation. Voici les paroles mêmes du roman , sur lesquelles . est appuyé le raisonnement que je viens de faire. Il est bon de savoir que c'est le Dieu d'Amours que l'auteur y fait parler en pro- phète, vers 11189 et i îi58 :
Et puis viendra Jehan Clopînel , Au cueur gentil, au cueur ysnel , 1 Qui naîtra sur Loire à Meung. . • . Cil aura le roman si chier 9 Qu'il le voudra toutparfournir, * Se tems et lieu lui peut venir. Car quant Guillaume cessera* Jehan si le recommencera Au trépassé plus de quarante.
; Celui-ci n'est pas seulement un roman
i Ysncl, joyeux. a Achever.
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PRÉFACE. i3
d^mours, il est encore satirique, il est mo- ral , et peu s'en faut même qu'il ne soit aussi roman de chevalerie. Mais les exploits mili- taires, qui ny entrent qué comiïie des in- cidens, n'y sotit point assez fréquens pour lui donner ce titre; et c'en est bien assez de contenir de l'amour, de la satire et de la morale.
Examen de ce Roman , comme Roman d! Amours.
Le projet que l'amant s'est formé de jouir de la rose ou du bouton vermeil qui est le principe et le but de ses recherches, lui fait écouter et suivre tous les avis du dieu d'a- mours, toutes les consolations quelui donne son ami, et lés moyens qu'une vieille expé- rience lui fait suggérer. Il cherche à surmon- ter les obstacles et les périls que l'amour , pour éprouver la constance des amans, sème ordinairement dans leur chemin. Ni les sa-* ges conseils de là raison, ni les murmurés de la jalousie, ni les rebuts de tous les ennemis*
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14 PRÉFACE.
que le destin veut opposer à ses des 1rs, rien ne peut l'empêcher de suivre son projet. Plus il voit de difficultés, plus il fait pa- raître d'ardeur; les peines mêmes que sa maîtresse ressent pour s'être montrée trop sensible , ne lui servent pas seulement de supplices ; c'est encore un pressant motif qui lui fait implorer toutes les forces du dieu d'amours pour la tirer de la servitude, et pour se livrer mutuellement l'un à l'autre. On ne pourrait qu'admirer tant de louables efforts , s'il eût été question de cet amour de délicatesse qui fait l'accord des esprits et l'union des cœurs ; et peut-être que je m'j rendrais sensible moi-même, quelque ré- servé que je paraisse. Mais rien moins que cela : à peine est -il parvenu au but de ses désirs , qu'il abandonne cette maîtresse pour laquelle il a tant fait, et qui a tant fait pour lui. Il se souvient à la vérité des plaisirs qu'il a goûtés avec elle , il en rafraîchit même quelquefois agréablement la mémoi- re; mais il ignore quelle est sa situation de-
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PRÉFACE. i5
puis qu'il a bien voulu l'abandonner à elle- même , et j'ose dire à son mauvais sort. On ne le voit que trop par les endroits où il parle de ces plaisirs sensibles , qui sont presque toujours l'écueii des amours vifs et pétulans.
Ce n'est pas néanmoins qu'on ne trouve dans son roman les lois de cet amour tendre et délicat, la passion des belles araes, qui ne connaissent de vrai bien que celui d'aimer : il en a même répandu les maximes en plus d'un endroit ; mais, comme il peint un amant trop vif pour pouvoir être formé sur de si nobles idées , il est obligé de se rabattre sou- vent sur cet amour de sensibilité où la na- ture ne porte que trop ordinairement. C'est même ce qui fait le capital de son ouvrage f qu'il croit égayer quelquefois par des li- bertés qui n'étaient pas même permises dans un temps où notre langue, moins chaste qu'elle n'est aujourd'hui , accordait beaucoup plus à l'imagination qu'elle ne fait à présent.
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t 6 P R É F A C E.
La satire répandue dans ce Roman.
La satire ne règne pas moins dans ce ro- man que l'amour; peut-être même y est-elle plus sagement traitée que cette passion. Tantôt elle roule sur les défauts du sexe, qu'il exagère un peu trop vivement, et en des termes qui lui ont été justement reprochés : quelquefois il en veut à cette inégalité de conduite que tiennent les amans avant et après leur mariage : une autrefois il attaque la licence des cloîtres, où la chasteté même n'était pas en sûreté : et dirai-je que vivant sous la puissance royale , il se hasarde jus- qu'à faire une peinture assez hardie de la manière dont les peuples se sont donné des rois? Après donc avoir parlé de la vie simple et naturelle des premiers hommes , il fait voir les dissentions et les maux qu'ont ap- porté la propriété et le partage des biens. Voici ce qu'il en dit au vers 1 0060 :
Et la terre même partirent, '. ! Partagèrent.
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PRÉFACE, 17
Et au partyr 1 bornes y mirent :
Et quant les bornes y méttoyent ,
Maintefois s'entre-combattoyent f
Et se tolurent * ce qu'ils purent;
Les plus forts les plus grants parts eurent.
Et au vers 10070 c
Lors convint que Ton ordonnasl Aucun qui les loges gardast , Et qui les malfaiteurs tous prist , Et bon droit aux plaintifs en fist , Ne nul ne l'osast contredire. Lors s'assemblèrent pour Peslire. Ung grand villain entre-eulx eslurent, Le plus corsu de quanqu'ils 3 furent , Le plus ossu et le greigneur \ Et le firent prince et seigneur. Gl * jura que droit leur tiendrait , Se chascun en droit soi lui livre Des biens dont il se puisse vivre . . . • De là vint le commencement Aux roys et princes terriens, Selon les livres anciens.
» Dans le partage. ♦ Plus grand.
* Enlevèrent. 6 Cilj celui-là
9 De tous tant qu'ils étaient.
V B
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18 PRÊFA C E.
Il continue encore^ quelque temps sur le même ton : mais ce sont des matières ou qu'on ne traiterait pas aujourd'hui* ou que Ton traiterait au moins d'une manière plus douce et plus tempérée , quand même on le ferait dans le même sens. Dans les traits de satire qui lui échappent si naturellement contre l'amour même , dont il prétend né- anmoins donner des lois sous les auspices de l'arbitre souverain de cette passion , ou y trouve les instructions les plus singulières qu'une matrone, qui ne connaît plus les plaisirs que par un antique et triste sou- venir, puisse donner à une jeune personne qui commence à entrer dans le monde. C'est delà , comme je l'ai dit , que Régnier a tiré sa Macette ; mais il n'est que de recourir à l'original. On y trouve ces traits naïfs qui coulent de source , et qui ne laissent pas de frapper, malgré la rudesse ou la simplicité qu'on s'attend dy rencontrer. Et quoi qu'on nous dise , on voit bien que si l'aniour de délicatesse et de sentimens a quelquefois
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PRÉFACE- 19
été la belle passion de nos pères , on ne l'a que trop souvent confondu avec cet amour avide qui ne cherche que de fréqtieils re- pas, sans trop s'embarrasser du temps si agréable de la digestion. Et s'il faut que je rapporte quelques traits de ces instruc- tions , c'est là qu'on verra ces vers par lesquels cétte niatrone prétend faire croire que le sexe étant né libre , les lois nuptiales n'ont pu le renfermer équitablement dan* la contrainte où il est obligé de vivre depuis si longtemps. C'est au vers 1 46^4 :
Car nature n'est pas si sotte Qu'elle fasse naître Marotte Tant seulement pour Robichon f Se l'entendement y fichon, Ne Robichon pour Mariette , Ne pour Agnès , ne pour Perrette; Ains vous a fait beaU fils n'en doubtes, Toutes pour tous, et tous pour toutes, Cbascune pour chascun commune , . Et chascun commun pour chascune.
Ce ne spnt là que les moindres traits de
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20 PRÉFACE.
ces instructions plus utiles sans doute que louables. Mais le personnage qui figure le plus pour la satire, est Faux-semblant, Pour Sentir les traits piquans qui naissent de la conduite ou qui sortent de la bouche de ce personnage, on se souviendra qu'il n'y avait guères plus d'un demi-siècle que les deux ordres de S. Dominique et de S. François étaient établis. La sainteté , la piété j le sa- voir, le désintéressement , et peut-être mê- me l'utilité de l'église , en avaient été les pre- miers appuis. Mais, soit que naturellement l'homme fasse toujours quelques Retours vers le monde , qu'il a quitté quelquefois sans le connaître ; soit que dans ces grands corps il se fourre, sans qu'on le puisse em- pêcher, des hommes nés pour y faire fleurir le règne de l'hypocrisie , c'était déjà ce qu'on y remarquait le plus. Cest donc là le personnage que représente ici Faux-sem- blant; et comme s'il était de l'ordre public que ces gens-là se mêlassent de tout, Faux- semblant s'avisa de se trouver à l'armée
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PRÉFACE*
que le dieu d'amours avait assemblée pour assiéger le château de la Jalousie. C'est donc dans les entretiens qu'il eut avec ce dieu , qu'il fit paraître tout son savoir. Voici ce que l'auteur lui fait dire, v. 1 1 65? et îi3^6 :
Je suîs avec les orgueilleux % JLes usuriers, les artilleux1 Qui les mondains honneurs convoitent , Et les grands besongnes exploitent , Et vont querant les grans pitances , Et pourchassent les acointances Des puissans hommes et les suivent, Et se font pauvres et se vivent Des bons morceaulx délicieux , Et boivent des vins précieux ; Et la pauvreté ils vous preschent» Et les grandes richesses pescbent. .. * Et toujours pauvres nous faignons ; Mais comment que nous nous plaignons. Nous sommes et vous fait sçavoir Ceulx qui tout ont sans rien avoir.
Voici ce qui caractérise encore plus ces
* Artificieux»
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22 PRÉFACE.
sortes de gens, et fait voir précisément qne le poète en veut à ceux qui, sous les appa- rences trompeuses du bien de l'église, cher- chaient dès lors à renverser en France l'éco-* nomie ecclésiastique , comme ils ont fait ailleurs. Les papes, intéressés par l'étendue qu'ils veulent donner à un pouVôir qui n'est légitime que dans ses justes bornes , lâchè- rent dans toute l'église ces émissaires , qui ne firent que prêcher l'autorité pontificale , et quelquefois avec tant d'exagération , que les papes eux-mêmes auraient appréhendé de la proposer telle que l'ont fait ces sortes de gens, quVra est toujours en état dé désa- vouer quand il y a trop de contradicteurs , et que l'on sait vigoureusement appuyer pour peu qu'il y ait lieu de faire réussir les vues qu'ils ont proposées. Et pour animer encore plus ces nouveaux zélateurs, les papes leur accordèrent le privilège de cu- rés universels de tous les fidèles. Ainsi ces émissaires, autant pour leur intérêt propre que pour celui du pape, se voyaient enga-
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P R É F A C E.
gés à prêcher l'immense autorité de leur protecteur, jusqu'à le nommer Vice- Dieu; Comme c'était la matière du temps , c'est^ aussi là-dessus que Jean de Meung insiste le plus, et ce qu'il a même le plus judicieu- sement traité.
Il ne faut pas s'imaginer que cette con- duite de l'hypocrisie fût toujours désa- vouée p^r les grands personnages de ces deux ordres. Il suffisait que cela parût tour- ner à l'avantage de leur société, pour qu'aus- sitôt ils prissent feu comme les autres , et en entreprissent la défense. S. Thomas, l'an- gede l'école,ne put s'empêcher de faire quel- ques retours vers les sentiment un peu trop humains de ses confrères. Il écrivit donc avec un peu trop de vivacité contre Guil- laume de Saint-Amour qui avait osé repren- dre quelques vices de ces grands corps; et comme la vivacité ne peut rien contre la vérité * ils crurent trouver une voie sûre d'accabler cette lumière de l'université de Paris. Ils le firent exiler : moyen que prend
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24 PRÉFAC E.
ordinairement l'esprit d'erreur, qui n'a de ressource que dans ces voies de fait , tov> jours odieuses aux amateurs de la vérité.
Ou estre banni du royaume
A tort, com fut maistre Guillaume
De Saînt-Amour, que ypocrisie
Fit exiller par grant envie, (v. ifiaa5.)
C'est ce que dit Jean de Meung, qui nous a peint d'une manière admirable dans tout cet article de son roman , la politique des moines et des gens de communauté ; et c'est par malheur la même politique que nous voyons subsister encore aujourd'hui. Ce point a paru si important à son auteur, il regarda si peu sa censure comme une vi- vacité de jeunesse, que parvenu avec l'âge à des sentimens plus sérieux, il ne laisse pas d'insister toujours sur cet article , comme essentiel à l'ordre et à la police de l'église. Il sentait bien cependant que ni des satires piquantes , ni des censures autorisées , ni des écrits solides y ne ramènent point au
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PR ÉF A C E. 25
centre de leurs devoirs ces sortes de gens toujours avides , toujours intéressés. Il semble désespérer de les voir jamais revenir au point fixe de la vérité ; et nous-mêmes sentons , après quatre siècles et plus, com- bien il avait raison de le penser ; cependant il sait rendre justice au peu de bonnes ames qui se trouvent parmi eux.
L'en trouve bien entr'eulx upe bonne personne, Qui ne se méfierait pour riens ne pour personne; Ains prennent à bon gré tout ce que Dieu leur donne, Et leur poise et ennuyé quand nulyst hors de borne.
On commençait déjà à compter par une bonne personne, dans des corps composés peut-être chacun de vingt ou vingt-cinq mille ames.
Morale répandue dans ce Roman.
Nos pères voulaient toujours assaisonner leurs ouvrages les plus joyeux d'un ragoût de morale. Ils ne prenaient pas la peine de leur donner ces utiles et gracieuses tein-
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26: PRÉ F A C E;
tures de mœurs , que les anciens nous ont appris à semer légèrement dans nos écrits. Ils voulaient des sermons assommans par une longueur fastidieuse et par des maxi- mes triviales. On sait toujours ce qu'ils vont dire avant même que de le lire. On en voit un échantillon à la tête même de ce roman ; heureusement que cela ne vfi pas jusqu'au dégoût. L'auteur fait entrevoir ce qu'il au- rait pu faire, mais il a la discrétion de ne pas se livrer entièrement au goût de son siècle.
Il a su employer de deux manières la mo- rale qu'il a semée dans ce roman. La pre- mière, mais la plus ingénieuse , est un fond de mœurs qu'il a caché dans l'économie de son ouvrage , et qu'on ne peut bien aper- cevoir qu'à la fin de sa lecture. J'ai déjà re- marqué qu'il peint un jeune homme séduit par des grâces purement extérieures, et qui se livre tout tà- coup k l'amour le plus in- sensé. Il s'inquiète ,: il s'agite, il court, il cherche les moyens de se satisfaire : il ne
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PRÉFACE. 27
peut en Tenir à bout, mais il n'en est que plus frappé par les traits de l'amour : il se livre à cette divinité ; il en écoute les lois et les observe ; il en espère du soulagement et n'en reçoit que des chagrins. La raison se présente, qui veut le dissuader d'aimer : toute sage qu'elle est, elle ne saurait se faire écouter par une jeunesse prévenue d'un fol amour. Elle a beau venir à lui dans les temps mêmes où ses peines sont et plus vives et plus cuisantes , elle riy gagne pas plus une fois que l'autre. Il ne s'embarrasse point des refus que fait la richesse, si néces- saire en amours, de se communiquer à lui : il reut arriver au but de ses désirs : c'est de quoi il est uniquement occupé* Il y trtfuve des* difficultés insurmontables qui lui font implorer les forces du dieu d'A- mours , qui veut bien en sa faveur les ras* sembler toutes. Que de peines pour sur- monter tous ces obstacles ! mais enfin il les surmonte et arrrive au but.
Par grant jolivêtd cuëilly f
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28 PRÉ F A C E-
La fleitr du beau rosier fleury y Ainsi euz la rose vermeille , A tant fut jour et je m'esveHIe.
Tous ces embarras , toutes ces peines , tant d'avis demandés , de conseils écoutés , de chagrins reçus, de douleurs supportées , tout aboutit à ttn instant de plaisir. On s'éveille tout-à-coup de cette léthargie : à peine pense-t-on qu'on ait eu quelque mo- ment de joie, on ne se souvient que des peines qui ont été longues et fatigantes. C'est le fond de mœurs contenu dans ce ro- man , et qui n'est développé par les deux derniers vers , que pour ceux qui savent y réfléchir :
Ainsi euz la ro6e vermeille, A tant fut jour et je m'esveille.
Il y a une autre morale semée par ma- ximes dans le cours de cet ouvrage. Quel- ques-unes simplement expliquées, mais pensées délicatement, feraient encore hon* neur à ceux qui les exprimeraient au jour-
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PRÉ F AG E. 39
d'hui avec cette sage et noble élégance qui leur est propre. Est-il rien dans l'antique et première simplicité de notre langue de plus ingénieusement, de plus sagement pensé que ce qu'il dit de la justice que la richesse se rend à elle-même du cœur des avares, et de la vengeance qu'elle en tire ; de ce quef malgré sa nature qui est de se communi- quer à plusieurs , ils ne laissent pas de la resserrer dans une étroite et dure capti- vité ? (v. 5399.)
Aux richesses font gratis Iaidures 1 Quant ils leur ôlent leurs natures : Leur. nature est qufils doivent courre, Pour les gens aider et secourre 9 Sans estre à usures prestées; A ce les a Dieu aprestées. Si les ont en prison répostes1 ; Mais les richesses de tels hostes, Qui mieulx selon leurs destinées Deussent être après eulx traînées , S'en vengent honorablement ;
• Déshonneur, a Miw ,
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3o .PREFACE.
Car après eulx honteusement
Les traînent , déboutent et bercent
De trois glaives les cueurs leur percent :
Le premier est travail d'acquerre ;
Le second qui les cueurs leur serre,
Si est qu'aucun si ne leur emble*
Quant ils les ont mises ensemble,
Dont s'esbahissent sans cesser;
Le tiers est douleur du laisser,
Comme je t'ai dit ci-devant ,
Malement s'en vont décevant.
Ainsi pecune se revanche,
Comme dame très -noble et franche ,
Des serfs qui la tiennent enclose,;
En paix se tient et se repose f
Et fait les malheureux veiller,
Et soucier et travailler :
Sous pieds si eourt les tient et domte,
Qu'elle a honneur, et eux la honte,
Et le torment et le dommaige,
Qui en angoissent leur couraige.
Ne trpuve-t-on pas du tour et beaucoup de sens dans l'explication qu'il donne à
•Brisent. 'Enlève,
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PRÉFACE- 3i
cette maxime vulgaire , que les honneurs changent les mœurs ? maxime qu'il croit aussi fausse qu'elle était commune de son temps, et qu'elle l'a encore été depuis. Voici ce qu'il en dit, v. 65 27 :
Et se dit l'en une parole, Communément qui est moult foie ; . Et la tiennent aucuns à vraye 9 Par leur fol sens qui les devoje: Que les honneurs, les meurs remuent; ' Mais ceulx mauvaisement arguent , , Car honneurs ne sont pas muances , a Ains sont signes et démonstrances. Quels jneurs en eux devant avoyent, Quant ès petits estats estoyent * Et qu'ils ont les chemins tenus , Par quoi sont ès honneurs venus.
Enfin, si je ne craignais de charger cette préface , ou de fatiguer im lecteur par l'ex- cessive longueur de ces extraits, on verrait qu outre la morale on trouve encore dans ce roman une politesse de mœurs qui fait
* Changent» • * Changement.
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3a PRÉFACE.
honneur à notre nation , parvenue il y a plus de quatre siècles à ce point où ne sont pas encore arrivées la plupart des nations voisines. Il y a même des traits de politi- que, des caractères, des portraits , des ma- ximes , des règles de conduite , des vérités philosophiques, des sentimens : et tout cela fait bien sentir qu'on avait raison de le re- garder en son temps comme un livre essen- tiel pour l'usage de la vie civile , parce qu'il en est peu où Ton trouve en même temps une si grande variété de choses nécessaires, utiles et agréables.
Chimie dans ce Roman.
Je ne parle point ici des principes de chimie qu'on a prétendu apercevoir dans le sermon de Genius, chapelain et confes- seur de dame Nature, Il n'est pas encore bien décidé si toute l'obscurité philosophi- que qui se rencontre en cet endroit n'est pas une satire du prédicateur, qui pour se faire admirer de la populace, aurait dit de
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P R É F A C E. 33,
propos délibéré des choses inintelligibles ; le peuple dans tous les temps n'ayant jamais, estimé de;ces actions publiques que ce qu'il n'en saurait comprendre , et méprisant les plus belles choses dès qu'on s'abaisse jus- qu'à les lui rendre trop claires et trop sen- sibles. Cependant il faut avouer que l'au? teur parait ailleurs fort incliné vers la chir mie du grand-œuvre ou la transmutation <des métaux.
Économie et ordre de ce Roman.
C'est donc ici un roman, mais il n'est pas feit avec la conduite et l'ordonnance t|ue prescrivent les règles de l'art. C'est même encore un poème, mais qui ne tien{ rien de ëe que nous appelons héroïque. On lui a cependant donné le nom de poème , parce qu'on j trouve des vers mesurés; et rimé* ; il né faiit pas en poésie y chercher autre chose. Cest un roman, parce que e^est uste histoire con trouvée et imaginée» anta&fLpôiir détourner de i'axnaur que pouf 1. c
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34 PRÉFAC E.
en donner les règles. Mais cette invention nfa rien de, ce qu'on cherche aujourd'hui dans ces ouvrages, c'est- à -dire, un fond de vraisemblance qui ferait quelquefois croire ou souhaiter au moins que le tout fût véritable. Le merveilleux y est absurde; cependant l'absurde ne laisse pas d'être instructif: mais il faut le pardonner à nos pères , ils ne pouvaient pas mieux faire* U y a néanmoins un ordre dans Ce roman ; les choses y vont toujours par degrés, et avec une sorte de proportion. Ainsi la vraie conclusion n'est pas au commencement de l'ouvrage comme dans les Amadis. U y a un ordre plus naturel et mieux marqué ; car plus l'amant va en avant, plus il s'engage et fait de pas vers la conclusion réelle, qui ne vient qu'à la fin de tout l'ouvrage.
Cela se trouve chargé d'incidens dont quelques-uns sont assez ingénieusement amenés au sujet , d'autres y sont jetés sans qu'on en sache la raison : les histoires sur- tout y sont placées d'une manière si cas-
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PRÉFACE! 35
traordinaire , que tout autre endroit que celui où elles sont leur aurait également convenu.
Style de ce Roman.
Notre langue ne faisait que sortir de la barbarie qui lui était restée des langues celtique et theudesque, lorsque ce ro- man fut commencé. Ainsi on doit regarder comme une espèce de prodige , d'y voir ré- gner, avec Tordre si naturel de notre lan- gage, si peu de termes étrangers et bar- bares. Je dirai même que, contre l'ordi- naire des poètes de ces premiers temps; «m y trouve très-peu de manières de parler basses et populaires , qui sont très-souvent des marques ou du peu d'éducation de nos premiers versificateurs, ou du peu de choix qu'ils apportaient dans leurs amitiés par- ticulières. Les proverbes, qui sont ordinai-
- rement le patrimoine de la populace , sont
- employés ici d'une manière assez distin- guée et assez noble pour faire croire que leur
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36 P R É F A C E:.
auteur avait plus de fréquentation à la cou* - que parmi le peuple. Il a même écarté tou9 ceux qui partaient avec eux des idées com- munes et mécaniques; ce que, n'ont point fait la plupart de nos premiers auteurs , qui mettaient tout en œuvre, boû et mâu- vais, dans la fausse persuasion que c'était: l'unique moyen de plaire à tout le mondè% Il faut avouer cependant, que pour le fond du style il se trouve quelques diffé-- rences entre les premiers manuscrits de cet ouvrage et ceux des derniers temps : mais il y en a davantage entre les manuscrits et les imprimés ordinaires; il est bon de donner ici quelques éclaircissements sur ces différences. Comme ce Toman était Iç livre des courtisans, comme il était d'un usage ordinaire et pour ainsi dire journa- lier , on s'appliquait toujours, dans les co-» pies nouvelles qui s'en fesaient, de le ren- dre conforme au langage ordinaire de la cour , et quelquefois même au style des provinces où on le copiait; c'est ce qu'obi
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préfâgï:. 3;
serve Etienne Pasquier , au livre viij de ses Reclierche*, chap. 44. ce Pareille faute , dit- « il, trouvons-nous, aux anciens manuscrits « de notre Roman de la Rose , en chacun « desquels le langage français est tel qu'il « étoit lorsqu'ils furent copiés , hormis - la « rime des vers ausquels ils ne purent don* « ner aucun ordre. Voire y trouverez -vous «je ne sai quoi du ramage de ceux qui « en furent copistes ; je veux dire de leur « picard 9 normand , champenois, qui sont « choses ausquelles le lecteur doit avoir
• égard, premier que dj interposer son « jugement. » >
• Mais ces changements ne parurent sen- sibles qu'au commencement du xvc siècle. Notre langue ajant pris alors plus de per- fection et de politesse qu'elle n'en avait auparavant , on aperçut aisément la diffé- rence d?un ouvrage fait à la fin du xme siècle , dWec le même ouvrage écrit au commencement du XVe. Et ce fut vers ce
^ temps-là que se firent les premières cor*
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38 PRÉFACE.
récrions du Roman de la Rose, soit en éloî- gnant des termes qui commençaient à n'être plus du tel usage, soit en réfor- mant Tortographe qui tenait encore quel* que chose de la langue germanique , pour prendre celle que nous avons aujourd'hui * qui s'est maintenue avec assez d'uniformï-p té depuis trois cents ans. Tout le xve siècle apporta peu de changements à notre lan-- gue; ainsi le Roman ne souffrit dans ce temps aucune altération sensible : mais lé renouvellement des lettres , et plus que tout cela , les dames qui cômmençërent à primer à la cour sous Louis XII et Fran^ çois I, produisirent un changement mer- veilleux dans notre langue. On s'accom* moda pour le tour et l'arrangement , à là délicatesse de leurs oreilles» ; ôn exila de- rechef tout ce qui portait avec soi quelque sorte de rudesse ; on chercha même de nouveaux mots et de nouvelles façons de parler plus douces et plus gracieuses que les antiques, pour les substituer à la placé
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FRÉTA C E* 39
<fe celles que Ton mettait hors de . rang.
Ce fut vers ce temps que parurent les premières éditions du Roman de la Rpse 9 et l'impression occasionna la deuxième cor- rection que Ton s'a vis a d'y faire. Ainsi les premiers imprimés , qui sont tous en carac- tère gothique , ne diffèrent que très-peu' des derniers manuscrits du XVe siècle; mais la différence est sensible avec ceux du xive, -parce qu'il y eut de l'une à l'autre une double correction*
. Ce livre. ayant repris vigueur sous le îègne de François I , Clément Marot, qui était le bel-esprit bannal de la cour , prit la résolution de le réimprimer. Il le fit en 1527 , avec des changements si considéra- bles, que cela fut moins pris pour une cor- rection, que pour une véritable altération d'un texte qu'il aurait dû respecter. Dans la pensée donc de lui donper un tour plus français , il hasarda d'en refaire beaucoup de vers , d'en ajouter quelques-uns , d'in- sérer des gloses dans le texte , enfin d'en
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4o P R É F A C E.
faire comme de son propre ouvrage ; har- diesse que Pasquier, quoique ami de Ma- rot , ne put s'empêcher de regarder depuis comme une témérité condamnable. Cette édition parut d'abord in-folio en caractère gothique , Tan i52y9 et depuis on la réim- primée en 1529. Cette dernière édition qui ^st de Galliot du Pré , est la seule que Ton ait faite en caractères romains, ou lettres rondes. Jean Longis réimprima ee livre pour la troisième fois, mais toujours éga- lement corrompu/Cette troisième édition qui est de Tan \SZj se fit en caractères go- thiques , comme toutes celles qui avaient paru avant 1529 î e* depm$ ce temps l'avi- dité des libraires ne leur a pas même fait naître l'envie de le publier de nouveau, malgré la rareté et le prix excessif des pre^ miers exemplaires*
V ?rsification de ce Roman*
Ou je me trompe , ou c'est ici le lieu de dire un mot de la versification de ce Ro~
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PRÉFACE. '41
■man, et même de celle de nos premiers poètes. Il ne faut pas croire que Ton n'ait commencé à rimer en France que yers Tan "ia5o, comme la prétendu Pétrarque : la rime est chez nous plus ancienne au moins d'une centaine d'années. Le Roman d'Ale- xandre, commencé par Eùstace et continué par Alexandre Pâris , remonte au milieu du xne siècle. Il n'est pas même certain que ce soit le premier de nos poètes ; car il n'est pas vraisemblable que pour essai de notre versification on ait commencé par un grand poème. Cette conjecture est fondée sur ce qu'on dit de Pierre Abailard, qu'il avait fait autrefois des chansons amoureuses qui fai- saient les délices de son temps. Cette date, qui est postérieure de peu d'années à Tan 1 1 oo, fait voir que l'on a versifié, et par con- séquent rimé parmi nous au commence- ment du xne siècle. Il serait très -glorieux à la rime de tirer son origine d'un aussi grand personnage; mais je la crois beau- coup plus ancienne, et Ion se^ourmente
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ifl PRÉFACE.
inutilement pour savoir de qui nous la te- nons. Je me persuade que , comme il y 9 toujours eu -des poètes dans la nation» il y, a toujours eu. de la rime ; c'est le caractère, de toutes les anciennes langues du Nord* telle que la nôtre était dans ses commenr céments, de distinguer leurs vers non-seu* lement par la mesure , mais encore par la rime; et je m'imagine que c'est de nous que les Latins des siècles barbares ont tiré la rime qu'ils ont introduite dans la plupart des hymnes de l'église.
Ce qui nous est donc connu de, ces pre- miers temps de notre poésie sont les vers alexandrins , ç'est-à-dire, de douze syllabes pleines, qui ont pris leur nom du roman d'Alexandre, dans lequel ils furent em- ployés. Mais, comme l'harmonie de notre langue n'était pas encore assez formée pour réussir dans cette nature de vers qui en exige beaucoup, ils eurent moins de succès que les vers de huit syllabes , dont on s'esjt servi depuis dans la plupart des ouvrages.
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P R É FACE; 43
IV y a même une raison qui paraît avoir donné un grand fcotirs à ces derniers vers: notre première poésie était moins des vers que de la prose ritbée , et ribs premiers auteurs étaient "plutôt dés versificateurs que des poètes ; ainsi les vers de huit syl- labes s'accommodaient beaucoup mieux â leur rbariîère de vèrsifièr, qui demandait plus de facilité que d'élévation.
Ce sont les vers que nos anciens roman- ciers ont le plus employés; cela n'a pas néanmoins Fait négliger entièrement les Vers alexandrins. Jean de Meung lui-même , qui s'était familiarisé avec les vers de huit syllabes , s'est sérvi des autres dans son Codicille ; mais on n'y trouve pas cette cor- rection et cette aisance qu'on voit régner dans la versification de son Roman.
L'on était dans ces premiers temps si exact sur la rime , que souvent pour la satis* faire l'on estropiait oû Ton changeait les mots de notre langue. Ainsi Jean de Meung ne fait pas difficulté de mettré aduhïre pour
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^4 PRÉ F A C E.
adultère , et rèculiêr pom tèculéY;\>àtce qull ' s'agissait par l'un de rimer à dire, et par
• l'autre à séculier. Il s'est avisé même , pour plus de facilité, de couper tin mot en deux i
* c'est à la vérité la* seule fois que J'ai remar- qué cette licence. La voici pour la sin- gularité, v. 20920:
N'onc prétérit, présent n'y fuf Et aussi vous dy que le fu- Tur n'y aura jamais présence, Tant délectable est permanence.
Ces sortes de licences on négligences, comme on voudra les nommer , n'ont pas empêché que l'on n'ait autrefois estimé ce livre , et les gens d'esprit ne doivent pas aussi pour cela lui refuser la préférence qu'il mérite sur les poètes de son temps.
Critiques de ce Romdn.
Mais la considération des illustres advèr- saires qu'à eus ce roman, me déterminerait seule à lui donner plus d'estime qu'aux
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P R È F A C E- 4$
autres. Gomme il n 'y a que les gens sans mérite qui ne soient pas dignes d'avoir des ennemis , il n'y a que les ouvrages médio- cres , sans goût et sans élévation, qui n'aient pas l'honneur d'être contredits- Heureuse- ment le Roman de la Rose a eu des contra- dicteurs: Gerson, chancelier de l'église dé Paris , et la plus grande lumière de cette université , écrivit contre ce poème. Je n'ambitionnerais la gloire d'être auteur, que pour avoir d'aussi célèbres antagonis- tes. Il ne l'attaque que du côté des mœurs , mais c'est une bagatelle : peut-être n'en avait-il pas pénétré le système et l'écono- mie. Jean de Meung eut encore un illustre adversaire en la personne de Martin-Franc, sécretaire du pape Félix V. C'est contre ce roman qu'il écrivit le Champion des Dames; livre dans lequel, outre une poésie assez châtiée pour le temps , on trouve encore beaucoup de singularités, et même des lu- mières historiques pour qui sait bien les mettre en œuvre.
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46 PRÉFACE
Roman de la Rose moralisé.
Enfin on a fait l'honneur tout entier â ce roman : on l'a moralisé et mis en prose- C'était en partie le goût du temps, mais surtout c'était celui de Jean Molinet, cha- noine de Valencienne et historiographe de Maximilien I. Jean de Meung avait donné ce roman comme un livre joyeux, Jean Mo- linet en voulait faire un livre de piété
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PRÉFACE
DE
CLEMENT MAROT
Sur le Roman de la Rose, de l'édition, gothique» in-folio, Paris, 1627; in-octavo, lettres ro- maines, Paris, Galliot Dupré, 1529 ; et in-oc-
- tavo, lettres gothiques, Paris, Jean de Longis, i537.
Exposition morale du Roman de la Rose.
S'il- est ainsi que les choses dignes de mé- moire pour leur profit et utilité, soient à de- meurer perpétuellement sans être du tout as- sopies par trop longue saison et Tabileté de temps caduc et transitoire , Tesguillon et sti- mulement de juste raison et non simulée cause m'a semont et enhorté, comme tuteresse de tout bien et honneur , à réintégrer et en son entier remettre le Livre qui , par long-temps devant cette moderne saison , tant a été de tous gens
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4.8 PREFACE -
d'esprit estimé , que bien Fa daigné chascun veoir et tenir au plus haut anglet de sa librai- rie, pour les bonnes sentences, propos et dits naturels et moraux qui dedans sont mis et in- serez. C'est le plaisant livre du Rommant àe la Rose , lequel fut poétiquement composé par, deux nobles Aucteurs dignes de 1 estimation de tout bon sens et louable ; sçavoir , maistre Jehan de Meung et maistre Guillaume de Lau- ris. Cestuj livre plaisant a été auparavant, par la faute, comme je crojr, des imprimeurs, assez mal correct , ou par adventure de ceulx qui ont baillé le double pour l'imprimer; car Fung et l'autre peult être cause de son incorrection ) peur laquelle chose restituer en meilleur estât et plijs expédiente forme pour l'intelligence des lecteurs et auditeurs , nonobstant la foi-, blesse du mien petit entendement et indignité^ de rural engin, aj bien voulu relire ce présent Livre dès le commencement jusques à la fin, à laquelle chose faire fort laborieuse me suis em- ployé et Faj corrigé au moins mal que }ayt peu, y adjoustant les quottations des plus prin-*
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DE CLEMENT MAROT. 49
cipaux notables et auctoritez venant à propos sans le mien v oui un taire consentement, comme debvez entendre.
Et pour Autant qu'on pourroit dire, comme jà plusieurs ont dict f que ce Livre parlant en vain de Testât d'amours , peult estre cause de tourner les entendemens en mal, et les appli- quer à choses dissoluëè à cause de la persua- sible matière de fol amour dedans tout au long contenue, pour cause que fol appelit sensuel ou sensualité , nourrisse de tout mal et ma* rastre de vertu, est moteur d'icelui propos, tout honneur sauvé et préinis; je réponds que l'intention de l'Aucteur n'est point simplement et de soy-même mal-fondée ne mauvaise, car bien peult-êire que ledict Aucteur ne gettoit pas seullement son penser et fantaisie sur le sens littéral , ains plustost attiroit son esprit au sens allégorie et moral, comme Pung di- sant et entendant l'autre. Je ne veulx pas ce que je dis affermer , mais il me semble qu'il peult ainsi avoir fait ; et si celluj Aucteur a ainsi son sens réglé et n'est entré sous la 1. . d
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So PREFACE
moralle couverture pénétrant jusques à la mô-» ralle du nouveau sens misticq, toutes-fois Ton le peult morallement exposer et en diverses sortes.
Je dis donc premièrement, que par la Rose qui tant est appetée de l'amant, est entendu Testât de sapience , bien et justement à la Rose conforme pour les valeurs f doulceurs et odeurs qui en elle sont, laquelle moult est à avoir difficile pour les empescliemens en- treposez, ausquels arrester ne me veulx pour le présent Et en cette manière d'exposer, sera la Rose figurée par la Rose papalle qui est de trois choses composée, c'est assavoir d'or, de muscq et de basme ; car vraje sapience doibt estre d'or , signifiant l'honneur et révérence que nous devons à Dieu le Créateur; de muscq, à cause de la fidélité et justice que devons avoir à nostre prochain; et de basme quant à nous- mêmes, entant que devons tenir nos ames chè- res et précieuses , comme le basme pur et cher sur toutes les choses du monde.
Secondement , on peult entendre par la Rose
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DE CLÉMÉNT UfAROT, Si
restât de grâce , qui semblablemént est à avoir difficile ; non pas de la part de celui qui la donne, car c'est Dieu le tout -puissant; mais de la partie du pécheur, qui tousjours est em- pesché et eslongné du collateur d'icelle. Ceste manière de Rose spirituelle , tant bien spi- rant et réfragant, povons aux Roses figurer par la Vertu desquelles retourna en sa pre- mière formé le grant Apulée , selon que Ton escrîpt au Livre de FÀsne d'or , quant il eut trouvé lé Chappelet de fleurs de Rosier pen- dant au sistre de Cérès déesse des Bleds : car, tout ainsi que ledit Apulée , qui avoit été transmué en Asne, retrouva sa première figure d*liomme sensé et raisonnable , pareillement le pécheur humain; faict etconvertj en beste brute par irraisonnable similitude, reprcnfr son estât premier d'innocence par la grâce de Dieu qui lui est conférée lorsqu'il trouve le Chappelet ou couronne de Roses, c'est à sça- voir l'estra dé pénitence pendu au doulx sistre de Cérès : c'est la doulceur de la miséricorde divine.
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Si P H. E F A C U
Tiercenient , noiis povofas entendre par la Rose la glorieuse Vierge Marie , pour ses bon- tez, doulceurs et parfections de grâce , des- quelles je me tais pour le présent. Et sachez que ceste virginale Rose n'est aux herecli* ques facilie d'avoir , et n'y eust-il seullement que malle- bouche qui les e;npesche d'appro- cher de sa bonté ; car ils ont mal d elle parlé , voulans maculer et dénigrer son naturel hon- neur , en disant qu'il ne la fault saluer et ap- peller Mere de pitié et miséricorde : c'est la blanche Rose que nous trouverons en Hierico, plantée , comme dit le Saige : Quasi plantatia Rosce in Hierico.
Quarlement, nous povons par la Rose com- prendre le souverain bien infini et la gloire d'éternelle béatitude, laquelle, comme vrais amateurs de sa doulceur et aménité perpétu- elle, pourrons obtenir en évitant les vices qui nous empêchent, et ayant secours des vertus qui nous introduiront au verger d'infinie ly* esse , jusqu'au Rosier de tout bien et gloire qui est la béatifique vision de l'essence de Dieu.
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DE CLÉMENT M A R O T. $3
Ce rosier peult être figuré non pas aux Rose» tle Peslum en Italie qui florissent deux fois Tan , car c'est peu souvent ; mais à la Rose que présenta au saige roj Salomon la noble reyne de Sabba Ethiopienne, comme nous li- sons et appert au Livre de ses Probleumes, et des questions qu'elle lui demanda pour éprouver sa sapience , dont tant fut esmerveil- lée que son sens défaiiloit en elle , selon qu'il est escript au Livre des Rojs. Elle prit deux Roses desquelles lune venoit de l'arbre natu- rellement, et l'autre procédoit par simulation : -car elle l'avoit faicte «opbisticquement et par art bien ressemblant à la Rose naturelle*, tant estoitrSubtilement ouvrée. Voilà, dit-elle, deux Roses devant vostre pacifique majesté présen- tes ; dont Tune vrajement est naturelle , mais l'autre non. Pourtant dites-moj, Sire , qui est ♦la naturelle Rose , montrez-lcMnoy avecqùes le doj. Salomon ce voyant feit apporter au- cunes mouches à miel, pensant et considérant par la science qu'il avoit de toutes choses ua- <turellcs , que lesdictes mouches , selon leur
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;$4 PRÉ F A C E
propriété , iroyent incontinent à la rose natur relie, non pas à la sophistiçquée : car tels oyse? Jets célestes , plaisans et mellificques , désirent et appétent les doulces fleurs sur toutes choses, Parquoi il monstra à la rejne la vraje Rose , Ja décernant de l'autre qui estoit faicte de sen-: teurs contrefaisans nature.
Celle Rose naturelle peult donc signifier le bieu infini et vraye gloire céleste * qui point n'est sophisticque ne decepvable , comme 1^ gloire du monde présent qui nous déçoit en*- tant que nous cuydons qu'elle soit vraye, mais non est. Doncques, qui ainsi vouldroit intejv prêter le Rommant de la Rose , je dis qu'il y trouverait grant bien , profit et utilité cachez sous Tescorce du texte qui pas n'est à despri- ser; car il y a double gaing, récréation d'esprit et plaisir délectable quant au sens littéral , et utilité quant à l'intelligence moralle; fables sont faictes et inventées pour les exposer au sensmysticque , parquoj on ne les doibt cour temue.
Si les, grant Aigle, duquel parla Ezéchiel,
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DE CLEMENT MAROT. 5$
quant il dit Atjuila grandis magnarum àllarum plena j plutnis et varie tate ^ venit ad Libanum et iulit tnedullam cedri j qui tant avôit estendii son volatif pluniaige se fust seullement arresté sur l'escorce du cèdre quant il voila au mont du Liban , point n'eust trouvé la mouelle de Farbre, mais s'en fust envain retourné eteust perdu son vol. Semblablement si nous ne creu- sions plus avant que l'escorce du sens littéral , nous n'aurions que le plaisir des fables et histoires , sans obtenir le .singulier proffit de la mouelle neupmaticque , c'est assavoir, ve- nant par l'inspiration du Saint-Esperit c[uant à l'intelligence moralle. Qui ne penseroit si- non au sens littéral, encores y a-t-il grant pfroffit pour les doctrines et diverses sciences dedans contenuës : car néantraoins que le prin- cipal soit ung train d'amours : toutesfois il est confit de bons incidens qui dedans sont corn- prins et alléguez , causans maintes bonnes dis- ciplines. Les philosophes naturels et moraux j peuvent apprendre ; les théologiens, les as- trologues , les géomélriens , les archimistcs f
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$6 PREFACE DE CLEM ENT MA ROT,
faiseurs de mirouers , pain 1res et autres gero nais sous la constellation et influence des bons astres , ayans leur aspect sur les ingénieux et autres qui désirent sçavoir toutes manières d'arts et de sciences*
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VIE
D E
JEAN CLOPINEL,
DIT
D F, M E U N G;
Par André T h è v e t.
Encores que l'ancienne rimaille, dont autres-foîs s'est servi celui dont je fais la vie , semble avoir ef- facé le reste de la mémoire qui nous pouvoît rester de son ouvrage : si suis-je bien contant de retirer de la prison d'oubly la louange que plusieurs gens blessés du cerveau, malicieusement ont voulu par calomnies altérer dans les Chartres de mesdisance : ne recognoissans pas ce qui a esté fort bien remar- qué par les chroniqueurs d'Aquitaine , qu'il a été docteur en1 théologie; et véritablement aussi font tort à tout le corps de sa compaignie, quant ils veu- lent le mettre non pas entre la menue populace seu-
1 On a raison de douter si Jean de Meuog a étd docteur en théologie.
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lement, mais parmi les plus des -espérés ennemis d'honesteté. Je les prîerois volontiers de me dire pourquoi le prieur de Saloin le représente bien vestu d'une robe ou chappe fourrée de menu vair ; il faut bien qu'il letinst pour un homme de remarqué, que ceux qui voudroyent volontiers nous faire croire , qu'à cause de son nom de Clopinel il a esté pîetre et misérable. Mais d'autant que (selon le commun proverbe) l'habit ne fait pas le moyne , par ses dicts et escripts je veux faire entendre à un chacun , qu'il n'alloit point tant traînant sa jambe , qu'il ne sceust bien s'avancer devant ses compaignohs.Quand nous n'aurions que le Roman de la Rose, encore faudroi t-il recognoître en lui une merveilleuse adresse, quoi- qu'il n'aistesté le premier qui y ait donné le premier coup ; ains Guillaume de Lorfis, qui n'ayant pu con- duire à sa fin son discours , quarante ans après sa mort fut secondé par Jean Clopinel, comme on voit par ces vers que j'ai insérés ici :
Et puis viendra Jean Clopinel , Au cueur joly , au cueur ysnel , Qui naistra sus Loire à Meun.
Et peu après encore ,
Il aura le Rommant si chier, Qu'il le voudra tout parfournir, Se temps et lieu lui peut venir j
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DE JEAN DE MEUNG.
Car quant Guillaume cessera , Jean si le recommencera Après sa mort, que je ne mente, Au très-passé plus de quarante.
Plusieurs ont voulu imiter ce Roman de la Rose , et entre autres Geofroy Chaucer anglois, qui en a composé un qu'il intitule The Romani qf the Roses lequel , au rapport de Balaeus, a esté tiré du livre de Part d'aimer de Jean Mone, qu'il il faict anglois. Je conjecture qu'il entend notre Jean de Meung, encores qu'il le face anglois, d'autant que n'est aisé à croire qu'un anglois osa se hazarder à une tellç ceuvre: quoique les termes ne semblent que trop rudes maintenant , si estoyent-ils bien riches pour; lors. Et quoy qu'on considère les traicts qui sont ro? raancés par Clopinel, je ne puis estimer que ceuç qui les contempleront , n'admirent l'adresse de c£ poëte, qui souz des termes envelopez et couverts, ? assez clairement exprimé la vérité à qui la vouloiç entendre. Je sais bien qu'il y a eu quelques lecteurs chagrins et importuns qui ont voulu se formaliser' de la licence qu'ils trouvent dans ce roman , de mar nièrequc par des écrits publics ils ont voulu blasmer et le livre et Pautlieur : il s'en est même trouvé un entre les autres qui s'est tellement abandonné à sa colère, qu'il a dit que plutost il croiroit que Judap
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fut sauvé que le pauvre Jean Clopinel. L'occasion surlaquellese fondoyentces rech ignés contrôleurs, est qu'ils voyoyent que ce livre trottoit par les maios de la Noblesse et principalement des Courtisans, et en estoit mieux reçeu que les advertissemens de dé- votion , pieté et amour divin. Cela fit que pour les en dégouster , ils s'armèrent contre la rose, jetterent plusieurs exécrations, qui quant tout sera bien es- pluché seront plus ineptes que nécessaires. Aussi reffectabien monstré qu'ils nesçavoient quelles es- toyent les vertus et propriétés de la Rose , telles qu'encores que par le dehors elle pique , elle a néan- moins au dedans une fort singulière et souveraine odeur. De fait, jepasseray volontiers condemnation que Clopinel, s'émancipant souz le passe-droit que la poésie se veut attribuer, s'est peut-être plus sou- vent que besoin n'eust esté laissé esgarer en vains et ridicules discours; qu'il a quelques-fois trop piqué quelques-uns; et finalement qu'il n'a gardé la mo- destie qui eust esté bien requise : mais que pour cela il ait falu d'unplain saut le prendre au collet pour le terrasser, il n'y a point aparence. Pourquoi n'ont-ils foudroyé sur les lasci vetés d'un Martial , d'un Ovide, et d'autres poètes tant grecs que latins, lesquels ont bien autrement gazouillé de l'amour que n'a fard eu de Lorris ou Clopinel ? Ce qui donne couleur
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Dt JE AIT DË MEUNG. 6î
à ceste censure, estquedesja Q opine], pour avoir esté trop libre en ses paroles, faillit à avoir le fouet des dames de la cour, contre lesquelles il avoit es- cript ces vers :
Toutes estes , serés ^ ou fustes De faict , ou de volonté , putes ; Et qui très-bien vous chercherait, Toutes putes vous trouverait.
Premièrement, j e pourrais alléguer l'incapacité du jugement, qui quelque ignominieux qu'il eut sçeu estre , ne pouvoit emporter aucune note d'infamie contre ce pauvre criminel , qui à, tout événement pouvoit demander son déclinatoire devant juges qui eussent esté receuz et admis au siège de justice par les loix. Or il est tout notoire que Testât de ju- dicature, aussi bien que la prestrise, est viril; et partant que les dames en sont forbannies. En après la condemnation n'estoit pas d'avoir le fouet des mains de l'exécuteur de justice. Cela seroit contre tout droict, que les parties plaintives chastiassent elles-mêmes ceulx qui lesauroyent intéressées. Et en outre seroit blesser la grandeur, honeur et dignité des dames , qui eussent esté bien marries d'avoir voulu empoigner le foiiet pour servir en tel office. Mais qu'est -il besoin de disputer sur l'exécution, puisqu'il en obtint la* surséance par une ruse, la-
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quelle estant gaillarde et gentille, je suis bien con- tant de la proposer icy. Doncques maistre Jean de Meung ayant esté amené à la cour par quelques Gentils-hommes, lesquels, pour gratifier aux dames, avoyent promis le leur livrer , et n'empêcher qu'il ne leur fist réparation de Tin jure qu'elles alléguoyent leur avoir esté faite , fut resserré dans une chambre. Après fut présenté aux damës ; la plus hardie des- quelles commence à lui rertionstrer qu'au Roman de la Rose il avoit introduit un jaloux qui dit tout le mal qu'il est possible des femmes, et trop témérai- rement avoit fasçhé sa plume pour escrire les vers que j'ai cy-dessus recités. De maniéré qu'à son dire il n'y a dame qui ne soit putain, ne Tait été, ou ne veuille l'estre; qui est trop ouvertement deschirer Phoneur, pudicité et chaste Intégrité des dames. Encores que telle insolence méritast très-griefVe peine, et qui ne pourroit pourtant ésgaler à ce qu'il a mérité , il estoit dict et arresté qu'il setoit fouetté des dames, qui là assistoyent tenant chacune une poignée de verges. Clopinel , encores qu'il ne fust de bas or , si craignoit-il la touche; et partant, après avoir quelque tems pensé en soi-même , voyant que' son aage ne pouvoit esmouvoir les dames à miséri-' corde , et d'autre costé le nombre si grand de poi- gnées pour descharger sur son dos, pressé qu'il se
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vît de se dépouiller, humblement les requit lui vou- loir octroyer un don , jurant qu'il ne demanderait
rémission du chastiment qu'elles entendoyent (à tort) prendre de luy , ains l'avancement. Ce qui luy fut accordé, non sans grande difficulté; et, n'eust esté respect des Gentils-hommes qui intercédèrent pour luy, il est oit frustré de son espoir. Alors, dit-il, je vous prie, Mesdames, puisque j'ai trouvé tant de grâces envers vous que ma demande est intérinée , que la plus forte putain de votre eompaignie com- mence la première et me donne le premier coup. Ma requeste est juridique, d'autant que je n'ai parlé que des méchantes, folles et mal advisées. Par ce moyen lia les mains à toute la compaignie : elles se regardoyent l'une l'autre pour sçavoir qui auroit l'honeur de commencer; mais n'y en eut pas une, quoiqu'elles eussent toutes bonne envie de PestriJ- ler, qui se liazardast de le toucher. Clopinel, joyeux de ce nouveau incident, eschapa , et après ta matière aux Gentils-hommes de se gaber (ou moquer) des dames, lesquelles au lieu de luy porter honeur et révérence , vouloyent trop rudement l'outrager. C'étoit bien -loin de faire comme Marguerite, fille de Jaques premier du nom, roy d'Ecosse, et fem- me du Dauphin qui fut depuis le roy Louis un- zième du nom , laquelle comme elle panoit par une
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sale ou estait endormy Alain Charretier, secre- , taire du roy Charles septième , homme docte , poëte et orateur élégant en la langue francoise, l'alla bai- ser en la bouche, en présence de ceux de sa suite. Et comme quelqu'un de ceux de la compaignie lui eut répondu , qu'on trouvoit estrange qu'elle eust baisé un homme si laid , elle respondit : Je n'ay pas baisé l'homme, mais la bouche de laquelle sont issus tant et excellens propos , matières graves et sentences dorées. Ce n'est pas qu'il se laissast emmu- seler (comme ses escrits le justifient) non plus que Clopinel ; mais ceste vertueuse princesse chérissoit et admiroit ceux qui doctement déchifïroient la vé- rité.
Quant au tems auquel vivoit notre Jean deMeung, n'est pas aisé de pouvoir le vérifier précisément ; * toutefois est loisible de conjecturer par PEpistre li- minaire qu'il a mise au commencement du livre de Boëce de la Consolation , à peu-près en quel tems il a vescu. «A ta Royale Majesté, dit-il, très « noble Prince par la grâce de Dieu roy des Fran- « cois, Philippes le Quart; je Jean de Meung, qui « jadis au Romans de la Rose , puisque jalousies ont « mis en prison Bel-accueil , enseigné la manière du 4* chastel prendre et de la rose cueillir ; et trans- ie laté de latin en françois le livre de Vegece de
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fr chevalerie et le Livre des merveilles de Hirlande : * et le Livre des Epistres de Pierre Abeillard et «r Helois sa femme: et le Livre d'Aelred, de spiri* « tuelle amitié: envoie ores Boëce de Consolation, « que j'ai translaté en françois, jaçoit ce qu'entendes te bien latin. » Or ce Philippes le Quart commença à régner l'an douze cens quatre-vingt et six , et régna vingt-huit ans. Et du depuis il présenta son livre intitulé le Dodecaedron au roy Charles cin- quiesmedu nom, lequel commença son règne l'an mil trois cens soixante et quatre ; de manière que j'infere qu'il a esté aagé d'environ quatre-vingt tant d'années, et a esté contemporain de Dante, poëte italien qui vivoit l'an mil deux cens soixante cinq. Ce qui donne de la peine en ce calcul est, qu'il n'est pas croyable que le Roman de la Rose ait esté buriné par quelque jeune cerveau , de manière que si Clo- pine! a esté d'aage meur et rassis quand il reprint l'œuvre délaissé par de Lorris , il s ensuit qu'il n?ait pas atteint jusqu'au règne de Charles : autre- ment auroit-il atteint pour le moins six vingt tant d'années. Pour ceste occasion aucuns ont desavoué l'œuvre du Dodecaedron , qui ne peuvent se persua- der qu'un homme consommé en prudence et abbatu par la longueur d'une vieillesse, ait voulu sur ses derniers jours s'amuser à tels jouets. Quant à moi 1. E
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je ne veux tenir un party ny l'autre, ne pouvant au vray asseurer ce qui en peut estre ; néantmoins oserai-je bien dire qu'il n'est point inconvénient que Clopinely ait mis la main, puisque la gentillesse de l'œuvre ne gist qu'en une promptitude et certaineté des secrets de l'arithmétique, pour si bien asseoir les renvoys et responses, afin de se rapporter aux poincts des dez. Qu'aux mathématiques Jean de Meung ait esté bien versé, appert par son Testa- ment, duquel je veux toucher un mot pour quel- ques singularités qui y sont remarquables. Ce bon Ciopinel estant près de sa fin advisa de testamenter; et par sa disposition dernière , laissa aux Jacobins de Paris un coffre qu'il avoit avec tout ce qui es- toit dedans, commandant ne l'ouvrir qu'il ne fust mis en terre, à charge que les frères presclieurs le feroyent enterrer dans leur église : lesquels il avoit desja par le passé fort harassés pour la haine com- mune qu'en ce tems ceux de l'université portoyent aux mendiens. Les pauvres Jacobins , soit qu'ils pensassent que Jean de Meung sur ses vieux jours se repentoit des algarades qu'il leur avoit aidé à faire , soit pour l'opinion qu'ils avoyent que ce laiz enfleroit de beaucoup leurs bouges , ensevelirent Ciopinel avec toutes les solemnités au mieux qu'ils peurcnt , et parachevèrent son service mortuaire.
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A peine eurent-ils finy l'office , qu'incontinent ils viennent pour enlever ce coffre beau, diapré , fer* mé à plusieurs serrures et fort pesant. Ils faisoyent estât d'avoir des escus à milliers : mais quant ils forent venus à l'ouverture , ils se trouvèrent par la reveuë déçeus d'autre moitié de juste prix ; car au lieu d'or et d'argent, n'y trouvèrent que des pierres d'ardoise sur lesquelles il tiroit des figures, tant d'arithmétique que de géométrie, Tellemen en furent irrités ces bons moines, qu'après avoir long- tems délibéré, enfin s'hasardèrent de le déterrer, alléguans qu'il estoit indigne d'estre enterré en leur maison, puisqué vif et mourant il se moquoit d'eux. Mais la cour de parlement, advertie de telle inhu- manité , par son arrest le fit remettre en sépulture honorable dans le cloistre du couvent. Je ne doute pas qu'il ne leur ait voulu bailler quelque cassade, ne plus ne moins que Me François Rabelais, homme rare en doctrine , auquel on fit coucher en laiz ar- ticles qui excedoient son pouvoir ; et quant on lui demandent où on puiseroit tout ce qu'il donnoit , Faites, dit-il, comme le barbet, cherchez; et après avoir dit , Tirez le rideau, la farce est jouée , décé- da. Toutesfois pour ne détracter des morts, et combien que ce ne soit mon intention de contre- roler cest arrest , sçachant très-bien que la Cour à
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eu très- juste occasion d'ainsi décerner, je veux biert proposer deux raisons qui peuvent l'avoir induicte à le donner. La première est que par les ordon- nances des empereurs romains est défendu de re- fuser d'inhumer un corps sous prétexte de la pau- vreté du défunt ; pour cet effet lisons -nous aux nouvelles Constitutions de Jus ti m'en , qu'à Cons- tantinople ont esté établis certains lieux et person- nages destinez à ensépulturer les corps morts , de manière que cette seule raison rendoit condemna- bles les Jacobins. Mais puisque sans chenevis les chardonnerets ne chantent pas volontiers, comme, l'on dit, voyons s'ils n'ont rien eu et si le laiz a été frustratoire, fraudulent et captieux. Clopinel leur lègue son coffre tel qu'il est, avec ce qui est dedans: il sçavoit bien ce qui y estoit. De le vouloir con- traindre à exprimer la chose qu'il donne, c'est bri- der sa volonté. Mais on dira que les Jacobins pré- sumoyent qu'il fiist garny d'esCus. Et pour ce donc que le légataire estime qu'un plat d'estain , qui lui a esté laissé par le testateur, soit d'or ou d'argent, il s'ensuivra que l'héritier sera tenu de lui en donner ou faire forger un chez l'orfèvre ! Mais à vostre advis , qui valoit davantage ou un escu , ou bien une figure d'arithmétique ? Je sais bien que ceux. qui ne pensent qu'à la réparation de la cuisine , diront
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que les escus eussent esté beaucoup plus profitables à ces pauvres frères que l'ardoise géométriquée , et qu'autant pesant <l'or ou d'argent comme il y avoit d'ardoîses eut faict un gros tas d'escus; mais ceux qui ont le cœur généreux priseront davantage les gentillesses que il avoit tiré sur les ardoises , que tout l'or de Gygès, Craesus ou Midas; que les sciences Jibéralles , telles que sont les mathématiques , sont à préférer aux méchaniques et principalement à la cuisine. Bien est vrai que quant elle est froide on ne peut aisément continuer de philosopher; mais Testât, condition et qualité dont ils avôyent fait profession, leur ostoyent tous moyens de s'aider de telles allégations, qui sont plutost contes de mon- dains , qu'opinions seulement de ceux qui tiennent un degré beaucoup plus eslevé. Finalement je veux que toute sa vie il leur ait fait du pis qu'il ait pu», qu'il se soit mocqué d'eux en leur legant des lopins d'ardoise au lieu d'escus, pour cela falloit-il le des- enterrer ? Cela est contre le commandement, de Dieu , qui nous commande d'aimer nos ennemis. Que s'ils qe se sentoyent assez régénérés pour sa- vourer ce saint précepte, au moins devoyent ils avoir horreur de se venger sur un mort: il n'étoit pas hé- rétique, partant ne pouvoyentle tirer hors dusépul- chre en desdain du tort qu'il leur pouvpit avoir faict*
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Né sçavoyent-ils pas bien qu'il est défendu de mes- parlèr d'un trespassé, non pas seulement de paroles, mais d'eiïèct ? Vouloyent-ils deschirer la renommée de ce pauvre Clopinel , lequel a esté en telle es- time, que (comme j'ay dit) l'anglois Baiaeus Ta voulu transporter en Angleterre ? dont n'est mer- veilles ; il est assez coustumier de choisir les plus belles roses qu'il peut, soit en France, Allemaigne ou Espaigne , pour en reparer sa patrie. Mais aussi le plus souvent trouve-t-il qui s'y opose , et par lé* gitimes moyens les revendique. Quoique ce soit en- cores, est-il contraint de confesser que son Chaucer a pillé (il appelle cela illustrer le livre de Jean de Meung) les plus beaux boutons qu'il a peu du ro- man de la Rose, pour en embellir et enrichir le sien. Ce que j'ai bien voulu ajouster , tant pour monstrer ' en quoi se mesprennent les Angloîs , qui veulent ravir à nostre France le Roman de la Rose, que pour faire entendre à tin chascun , que , en ce que nous avons mis cy-dessus touchant Clopinel, nous n'entendons le mettre au rang et roole des affron- teurs, encore moins taxer les religieux de saint Do- minique d'autre que de ce qu'ils se pourroyent avoir laissé commander par quelques escervelez, qui les auroyent poussez à sè formaliser d'une chose qu'ils seroyent , autrement , je m'en assure , faschez de
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contrerooler, attenda qu'ils sçavent très -bien que Je devoir de pieté les induit à une oeuvre accompa- gnée d'une telle et si grande humanité. De ma part je prise et honore leur compaignie ; mais impos- sible est que parmy un si grand nombre qu'ils es- toyent,il n'y en ait toujours quelqu'un qui fasse des fautes , et par quelques fois donne un mauvais branslç. Or, pour revenir à notre Clopinel, on l'eut peu attaquer d'affronterie , si on eut trouvé qu'après ^a mort il eust estégarny de meubles précieux ou d'escus: le plus précieux joyau qu'il avoit estoyent ces exercices qu'il avoit prins après ces ardoises or- biculaires : il en fait un laiz à ceux lesquels il sup- plioit entomber son corps, mesurant un chascun à son aulne ; et présumant que tout ainsi qu'il avoit prins plaisir à philosopher , aussi ils se baigneroyent à veoir les belles figures mathématiques qu'il avoit là tracées. J'insiste principalement sur ce point f d'autant que je ne sufe tenu de respondre pour la liberté de parler où il s'est licencié: non pas que je craigne de tomber au même inconvénient auquel il pensa être engagé ; mais parce que la ruse ac- corte qui le garentit de la punition exemplaire dont il devoit estre justicié et réparer la faute, l'a desgaigé de toute crainte , puisque sur l'exécution de l'arrest donné à l'encontre de luy , il y a eu une
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modification accordée du consentement des juge* et parties, au grand contentement du pauvre sen- tencié. Mais quand j'aurois à porter parole pour Jean de Meung, je ne m'en donneroye pas si gran- de peine que Ton pourroit penser, d'autant que, sans me mettre en charge d'entrer en preuve, je je ne voudroye faire targue que de la face du livre, qui portant sur son frontispice la Rose , devoit ap-. prendre à toutes ces mescontentes que la Rose n'est point seulement accompagnée d'une souefve odeur, couleur vermeille , blanche et délicate ; ains aussi des piquerons qui arment la rose, et souvent poi- gnent ceux ou celles qui ou trop près ou mal à-pro- pos l'approchent de leur nés.
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LE ROMAN
D E
LA ROSE
Cy est le Rommant de la Rose, Où tout Fart d'Amours est enclose. '
Maintes gens dient que en songes Ne sont que fables et mensonges ; Mais on peut telz songes songier, Qui ne sont mie mensongier ; Ains sont après bien apparant : Si en puis bien trouver garant Ung acteur dénommé Macrobes * Qui ne tient pas songes à lobes Ainçoys escript la vision Qui advint au roy Cipiom Quiconque cuide ne qui die, Que ce soit une musardie
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LE ROMAN (v#lj
De croire que songe adviengne , Et qui voudra pour fol m'en ttengne
Car en droit raoj ai -je fiance, Que songe soit sîgnifiance Des biens aux gens et des ennuyz Que les plusieurs songent par nuytz, Moult de choses couvertement, Que on voit puis appertement.
Au vingtiesme an de mon aage , Au point qu'amours prend le péage Des jeunes gens , couchié m'estoje Une nujt comme je souloye , Et me dormoye moult formant, Si vy un songe en mon dormant , Qui moult fut bel à adviser Comme vous orrez deviser : Car en advisant moult me pleut , Mais en songes onques riens n'eut Qui advenu du tout ne soit , Comme Tistoire le reçoit. Or veuil ce songe rimojer , Pour vpz cueurs plus fort esgayer ; Amours le me prye et commande ,
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. jb ondiié in * e ai oye
Une imvi y comme je scmloye f Eii me cLormoye moult formant , Sî \y mi songe en mon dormant ■ jg ^ ^ je J^mS
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(vas.) DE LA ROSE.
Et se nulz ou nulle demande.- Comment je vueil que ce Rommans Soit appelé , que je commans , Que c'est le Rommant de la Rose Ou l'art d'amours est toute enclose. La matière en est bonne et briefve ; Or doint Dieu qu'en gré la reçoivfe. Celle pour qui je l'ay empris, C'est une dame de hault pris ; Et tant est digne d'être amée , Qu'elle doit Rose être clamée.
Advis m'estoit à ceste fois Bien y a cinq ans et cinq moys , Que ou moys de may je songoye Ou temps amoureux plein de joye, Qu'il n'y a ne buissons ne haye Qui en celluj temps ne s'esgaje , Et en may parer ne se vueille Et couvrir de nouvelle fueille. Les boys recouvrent leur verdure Qui sont secz tant que l'iver dure, La terre mesmes s'en orgouille Pour la rousée qui la mouille ,
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76 tÉ ROMAN (T.i>t4
Et oublie la povreté Où elle a tout l'iver esté. Lors devient la terre si gobe , Qu'elle veult avoir neufve robe ; Si sçet si cointe robe faire , Que de couleurs y a cent paire D'erbes et de fleurs autenticques : Parée de couleurs très -riches Est la robe que je devise , Pourquoy la terre mieulx se prise. Les qyseaulx qui tant se sont teuz Pour Tiver qu'ils ont tous sentuz Et pour le frôit et diverses temps , Sont en may et par le printemps Si joyeulx qu'ils montent en chant ; Car leur cueur a de joie tant , Qu'il leur convient chanter par force. Le rossignol adonc s'efforce De chanter et de faire joye ; Lors s'esvertuë et resjoye Le papegault et la calendre : Si convient jeunes gens entendre A estre beaulx et amoureulx
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DE LA ROSE.
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Pour le temps bel et doulcereux. Moult a dur cueur qui en maj u'ame, Quant il oit chanter sur la rame Aux oiseaulx les doulx chantz joyeulx En celluj temps délicieux. Où toute riens d'amer s esjoye. Songeay une nuyt que j'estoye Me fut advis en mon dormant Qu'il estoit matin proprement : De mon lit tantost me levaj, Me vesty et mes mains lavaj ; Lors prins une aisguille d'argent D'ung aisguiiler mignot et gent, Et cuydant l'aisguille enfiler, Hors de ville euz talent d'aller, Pour qyr des oyseaulx les sons , Qui chantoient par les buissons En ladite saison nouvelle; Cousant mes manches à Vindelle- Alay tout seul en m'esbatant , Et les qysi lions escoutant Qui de chanter moult s engoissoicnt Par les jardins qui fleurissoient
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78 L E R O M A V.
Jolis et gaiz pleins de lyesse , Vers une rivière m'adresse , Que je ouys près d'illecques bruire ; Et ne me sçeuz ailleurs déduire , Fors que dessus ceste rivière Qui d'ung tertre près et derrière Descendant Feau courant à roide , Fresche , bruyant, et aussi froide Comme puis ou comme fontaine , Si estoit peu moindre que saine , Mais elle estoit plus espanduë Qu'onques mais je ne lavoye veuë : Celle eaue qui si bien seoit, Si m'embellissoit et seoit, En regardant le lieu plaisant De Feaue belle et reluisant. Mon vis rafreschj et lavé , Si vej tout couvert et pavé Le fond de Teaue de gravelle , Et la prarie grande et belle Au pié de ce tertre batoit ; Clere , série et belle estoit La matinée et tempérée.
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u) DE LA ROSE, 79
Lors m'en allaj parmi la prée Tout contre val esbanojant Ce beau rivage costoyant ;
Quant je feuz peu avant alé , Si vey ung vergier grand et lé Enclos cTung haut mur bastillié, Pourtrait dehors et entaillié De maintes riches empraintures. Les jmages et les paintures Du mur voulentiers rimeraj , Comme maintenant vous diray De ces jmages la semblance, Ainsi que j'en ay remembrance.
H A If N É.
Au milieu j'aperceu Hayne 9
Qui de grant courroux et d'ataine
Sembloit bien estre tenceresse ,
Plaine de yre et jangleresse,
Et femme de maulvais courage
Sembloit bien estre cest y mage ;
Si nestoit pas bien aornée ,
Mais sembloit estre forcenée , I
80 LÊftOMAtf (T.is..)
Rechignée estoit , et froncé Avoit le nez et reboursé. Hydeuse estoit et souillée, Et sa teste entortillée Très-ordement d'une touaille; Qui moult estoit d'orrible taille.
FELONNYE.
Une autre image estoit assise Pourtraite d'une palle guise, Et estoit au senestre d'elle Son nom qui trop estoit rebelle : Appellée estoit Felonnje ; Et de ceste pas je ne nye , Que bien ne fust à sa droiture Pourtraite selon sa nature , Car felonnement estoit faicte , Bien sembloit jmage deffaicte.
VILENYE.
L'autre y mage après Felonnye Si fut nommée Vilenje ; Ceste-cy estoit devers dextre.
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DE L A ROSE.
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Et estoit presque de telle estre ; Comme l'autre et telle figure; Bien sembloit maie créature,
Et mesdisante et ramponneuse ,
Si sembloit femme oultrageuse ;
Moult sçavoit bien paindre et pourtraire
Cil qui tel jmage sçeut faire;
Car sembloit bien chose vilaine ,
De despit et de douleur plaine ,
Et femme qui bien petit sçeust
Honneur , et tout ce quelle deust.
COUVOYTISE.
Tout auprès estoit Couvojtise : C'est elle qui les gens atise De prendre et de riens donner , * Et des grans avoirs amener : C'est celle qui baille à usure , Et preste par la grant ardure D'avoir, conquerre et arrabler, Rober , tollir et barater , Et par faulseté mescompter : C'est celle aussi qui les tricheurs 1. F
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8* LI ROMAN* (v „
Fait, et cause les barateurs, Qui mainteffois par leurs flavelles Ont aux varletz et aux pucelles Leurs droits et héritez tolluës ; Car moult courtes et moult crossuës ' Avoit les mains ycelie ymage. 11 est droit que tousiours enrage Couvojtise de Fautruy prendre; Couvoytise ne sçait entendre Fors que Fautruy trop acrochier, Couvojtise à Fautruy trop chien
AVARICE.
Une autre ymage y eut assise Coste à coste de Couvoytise f Avarice estoit appellée : Laide estoit , sale et soillée^ Et si estoit maisgre et chetive; Et aussi verde comme chive^ Tant estoit fort descoulourée ; Si apparoit alangourée , Chose sembloit morte de fain ,
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H E h A RDS. E.
Qui vesquist seulement de pain En lessive pestrie trop aigre ; Et avec ce qu'elle estoit maisgre , Elle estoit povrement vestuë, Cotte avait vieille et derompué* , Comme s'elle fust demourée Aux chiens qui l'eussent dessirée, Mais plaine estoit de palleteaulx. Près d'elle pendoit ungmanteaulx A une perche moult greslette, Et une cotte de brunette ; Au manteau n'avoit penne vaire : Trop fut vieil et de poyre affaire , Mais d'aigneaufc noirs plus pesants. Bien avoit sa robe sept ans. Mais Avarice sans mentir Celle robe n'osoit vestir, Carsachie? que moult luj pgsoit Quant celle yiejU* robe usoit ; S'elle fust usée f % mauvaise , Avarice en eus* eu mesdise : De robe neufve eust grant disette Avent qu'elle en eust aujtrç feicte.
84 X. E ROMAN
Avarice en sa main tenoit
Sa bourse , et ta soubstenoit,
Et la noiioit si fermement ,
Qu'on demourast trop longuement
Avant que on en peust riens traire,
Car elle n'en avoit que faire.
E N V Y E»
Après y £nt pourtraite Envie f Qui ne rist oncques en sa vie ^ , N'oncques de riens ne s'esjoit S'elle. ne veist ou s'elle n oy t : Aucun grant dommage retraire.: Nulle riens ne iuj peut tant plaire Comme mal et mesadvanture , Quant elle voit desconfiture Sur aucun preud'homme cheoir : Cela luy plais moult à veoir ; Et si joyeuse en son courage Quant elle voit aucun lignage Decheoir et aller à honte ; Et quant aucun à honneur monte
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jj DE LA R O S £. 85
Par son sens et par sa prouesse , C'est chose qui trop fort la blesse. Car sachiés que moult la convient Estre jrée quând bien advient
A nulle personne du monde :
Car pechié en elle trop habonde,
Et est de telle cruaulté
Qu'elle ne porte lojaulté
A compaignon , ne à compaigne ,
Ne n'a parent, tant luy attaigne
Qu'elle ne soit leur ennenrye.
Certes elle ne vouldroit raje
Que bien vinst à son propre pere ;
Tel n'en peut mais , qui trop compère
Sa malice moult asprement.
Elle est en ung très-grant tonnent ,
Et a tel dueil quant gens bien font ,
Que par ung pou qu'elle ne fond
Par félon cueur qui la detrenche ;
Entière n'a coste ne hanche y
Car Envye ne fault nulle heure
A aucun blasme mettre seure
Au plus preud'homme qu'elle cude
86 LE ROMAN (T.
Qui à bien faire met estude. Je crqy que s'elle congnoissoit Tout le plus preud'homme qui soit , Ne de çà mer, ne de là mer, Si le vouldroit-elle blasmer ; Et s'il estoit si bien apris , Qu'elle ne peust du tout son pris Abattre ne luy despriser, Si vouldroit-elle amenuyser Sa prouesse, ou son honneur Par parole faire myneur. Lors veis Envye en sa painture Avoir trop laide regardure ; Car celle ne regardast néant Que de travers en lorgnojant : Elle avoit trop mauvais usage , Car ne povoit de son visage Regarder tout de plain à plain , Mais clooit ung œuil par desdain, Et fondoit d jre et si ardoit , Quant aucun qu'elle- regardoit Estoit ou preux, ou bel, ou gent , Ou ajmé , ou loué de gent.
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DE LA ROSE.
8?
TRISTESSE.
Près d'Enyye estoit Tristesse
Painte et^garnye d'angoissé ;
Car bien paroit à sa couleur
Qu'elle avoit au cueur grant douleur ,
Et sembloit avoir la jaunice*
Là n'j faisoit riens avarice
De palisseur ne de maisgraisse ,
Car le travail et la destresse *
Et la pensée et les ennuytz
Qu'elle avoit ès jours et ès nuytz ,
L'avoient faicte ainsi jaunir ,
Pale et maisgre devenir.
Gncques nul n'eut aintel ihartjre,
Ne fut garny de si grant jre ,
Comme il sembloit qu'elle fust ;
Et si cuydoit que nul ne sçeust
Faire riens qu'à elle peust plaire :
Et si ne vouloit soj retraire ,
Ne réconforter nullement
Du dueil qu'elle avoit follement.
Trop avoit son cueur courroucé.
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88 LE ROMAN <v.
Et son dueil parfond commencé : Moult sembloit bien estre dolente , Car elle n'avoit pas esté lente D'esgratignier toute sa chiere : Sa robe ne lujr estoit chiere ; En mains lieux l'avoit dessirée Comme celle qui fut yrée : Ses cheveulx dérompus estoient , Qui autour de son col pendoient , Et les avoit tous desroux De maltalent et de courroux. Si sachés bien certainement Qu'elle plouroit moult tendrement : Nul n'est si joyeux ne haityé S'il la veist qu'il n'en eust pitié. Elle se rompoit et batoit, Et ses mains ensemble hurtoit ; Moult estoit au dueil ententive La douloureuse , la chetive ; De joje en riens ne luj chaloit, Ne jamais iyre ne vouloit ; Car elle a le cueur si dolent , Qu'elle n'a désir ne talent
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^ D £ LA ROSE. 89
De danser, ne de jolier,
Ne se peut amolier,
Que dueil elle peust et joje faire ,
Car joje et dueil sont en contraire.
VIEILLESSE.
Vieillesse fut après pourtraite , Qui estoit bien ung pied retraite De celle qu'elle souloit estre ; Et à paine se povait paistre , Tant estoit vieille radotée. Sa beau lté fut toute gastée : Moult estoit laide devenuë , Toute sa tête estoit chenuë , Et blanche, et toute fleurie ; Ce ne fut pas trop grant morie S'elle morust en grant pechié, Car tout son corps estoit sechié De vieillesse et anéanty : Moult estoit jà son vis flaitry, Qui jadis fut souef et plains ; Si n'avoit point de chair aux mains.
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90 LE ROMAN
Les oreilles avoit moussues , Et toutes lea dents si perduës, Qu'à grant paine deux en avoit, Et tant que mangier ne sçavoit : Et n'allast mje la montance De quatre toises sans potance. Le temps qui s'en va nuyt et jour Sans repos prendre , sans séjour, \ Et qui de nous se part et emble Si celéement, qu'il nous semble Qu'il nous soit tousiours en uqg point, Et il ne s'y arreste point ; Ains ne fine de trespasser , Si que on ne ppurroit penser Lequel temps c'est qui est présent, Se le demande au Clerc lysant , Ainçois qu'il eust ce pourpensez, Seroit-il jà trois ans passez : Le temps si ne peut retourner, Mais va tousiours sans séjourner , Comme l'eaue qui s'avale toute , Qui n'en retourne arrière goûte : Le temps s'en va et rien ne dure ,
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f/3nr.> Dï "LA ROSE. 91
Ne ferme chose tant soit dure ,
Car il gaste tout et transmue;
C'est celiuj qui les choses mue ,
Qui tout fait croistre et tout mourir,
Et qui tout use et fait pourrir.
Le temps est par trop rigoureux
D'en vieillir rojs et empereux,
Et qui tous nous en vieillira ,
Ou la mort jeune nous prendra.
Le temps qui toute a enviellie
Nature humaine , et renvieillie
Si durement, qu'à mon cuider
Elle ne se peut plus ayder,
Mais retournoit jà en enfance,
Perdu avoit toute puissance ,
Et si n'eust ne force ne sens
Ne plus que l'enfant de deux ans ;
Non pourtant, comme peuz congnoistre,
Avoit esté très -sage maistre
Quant elle fut en son droit aage ,
Mais croy qu'elle n'estoit pas sage ,
Ains estoit toute radotée ;
Elle eust d'une chappe fourrée,
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92 LE ROMAN (*.4io.y
Se bien de ce je me recors f Affublé et vestu son corps : Bien fut vestue chauldement , Car elle eust eu froit autrement. Les vieilles gens ont tost froidure ; Vous sçavez que c'est leur nature.
PAPELARDIE.
Une autre après estoit escripte ,
Qui bien sembloit estre jpocrite j
Papelardie est appellée :
Cest celle qui en retellée,
Quant nul ne s'en peut prendre garde 9
De nul mal faire ne se tarde,
Et fait dehors le marmiteux -9
Si a le vis palle et piteux,
Et semble doulce créature >
Mais dessoubs n'a maie adventure
Qu'elle ne pense en son courage :
Moult la ressemble bien l'jmage
Qui faicte fut à sa semblance ,
Qui fut de simple contenance ;
Et si fut chaussée et vestue
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Jt., DELA ROSE»
Ainsi comme femme rendue. En sa main ung psaoltier tenoit , Et sachés que moult se penoit De faire à Dieu prières sainctes , Et appeler et saincts et sainctes; Point ne fut gaye ne jolive , Mais estoit comme ententive A toutes bonnes œuvres faire f Et avoit vestue la haire. Sachez qu'elle n'estoit pas grasse Mais estoit descharnée et lasse, Et avoit couleur palle et morte. A elle et aux siens est la porte Dénjée de Paradis ; Car telles gens si font leurs vis Amaisgryr , ce dit l'Evangile f Pour avoir loz parmy la ville , Et pour un pou de gloire vaine Ont-ils perdu Dieu et son règne.
P O V R E T É.
Bien eussiez veu au dernier Povreté qui ung seul denier
LE ROMAN (ir.45v)
Ne voit pas s'elle se deust pendre , Tant sçeust-elle sa robe vendre ; Et estoit nuë comme vers : Se le temps fust ung pou divers, Elle eust enduré bien grant froit , Et n'avoit que ung vieil sac estroit. Tout plain de menus paiieteaulx; Estoit sa cotte et ses manteaulx , Et si n'avoit pus que affubler, Bonne estoit à veoir trembler : Des autres fut un pou loingnet >• Comme povre chose en quignet S'acroupoit et se tapissoit , Que povre chose paroissoit* Et tousiours honteuse et despite. L'heure puisse estre ramildicte , Qu'oncques povre homs fut conçeu ! Il ne sera jà bien reçeu , Ne bien vestu ne bien chaussé , Ne n'est prisé ne avancé.
Les jmages qu'ay advisé f Comme je vous aj devisé f Furent en or et en azur
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7M DE LA ROSE. 9^
De toutes pars painctes au mur , Et si y eut planté d'argent "Qui à veoir fut bel et gent : Hault fut le mur et tout quarré , Et si estoit clos et barré En lieu de hayes ung vergier , Où oneques n'eust entré bergier. Ce vergier en moult beau lieu sist Qui dedans mener me voulsist Ou par eschelle ou par degré , Je lui en eusse sçeu bon gré , Car tel joye ne tel déduyt Ne veit nul homme jour ne nuy t Comme il estoit en ce vergier : Car les lieux d'oyseaulx hebergier N'estoit ne dangereux ne chiche , Mais n'estoit lieu qui fust si riche D'arbres et d'ojsillons chantans, Car il y eust d'oyseaulx trestans , Qu'en tout le rqyaulme de France* Moult fut belle leur ordonnance » De leurs très^-joyeux chans ouyr Tout chascun s'en deust resjouyr*
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LE ROMAN (* .^u
Je endroit moj m'en esjouj Par tel façon quand les ouj, Que je n'en prinsse pas cent livres , Se le passage fust délivres Que n'entrasse leans et veisse L'assemblée , que Dieu beneisse ! Des oyseaulx qui leans estoient, Qui en leurs chans s'esjoujssoient , Et chantoient d'amours les notes Plaisans , courtoises et mignotes.
Quant je oy les ojseaulx chanter, Forment me prins à guermenter Par quel art et par quel engin Je peusse entrer en ce jardin , Car fort je mis en mon courage Ou pourroje trouver passage; Et sachez que je ne sçavoje Se partujs y avait ou haje , Ne lieu par où on y entrast , Ne nuliuj qui me le monstrast. Illec endroit estoje tieulx, Moult destroit et fort angoisseux ; Tant qu'au dernier il me souvint
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DE LA ROSE. 97
Q'oncques en nul temps il n'advint Qu'en si beau verger n eust ung huys f Eschielle ou quelque partujs.
Lors m'en allaj à grant alleure Tout à Tentour de la closture , De la cloaison du mur quarré , Tant que ung huys illec bien barré Trouvaj moult petit et estroit; Par autre lieu nulluj n'entroit* A l'huys commença^ à ferir , Sans plus à nulluj enquérir*
Comment dame Oyseuse feit tant Qu'elle ouvrît la porte à l'amant.
Assez j ferj et heurtajr , Et maintefoys je escoutay Si je orroje leans nulle ame.' Le guyschet, qui estoit de charme , Me ouvrit une pucellette Qui assez estoit cointe et nette : Cheveulx eut blons comme ung bassin, La chair plus tendre que ung poussin , Front reluisant , sourcils voultis ; 1. G
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98 LE ROMAN
L'entr'œuil si n'estoit pas pctis, Ains fut assez grans par mesure ; Le nés eut bien fait à droicture; Les jeulx eut vers comme faulcons , Pour faire envie à tous honis ; Doulce alaine eut et savourée , La face blanche et coulourée, La bouche petite et grossette , Et au menton une fossette ; Le col fut de bonne mojson , Gros assez et long par raison , Si n'avoit tache ne malan : N'y eut jusqu'en Hierusalem Femme qui si beau col portast , Polj estoit semblant au tast ; La gorge avoit aussi blanche Comme est la noif dessus la branche Quant il a freschement neigé : Si eut le corps bel et rengé ; Ne convenoit en nulle terre Nul plus beau corps de femme querre. D'orfraiz eut un chappel mignot Qu'oncques nulle pucelle not :
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DELA ROSE. gg
Plus cointe ne plus desguysée Ne Pauroye jà demandée. Ung chappel de roses tout frais Eut dessus le chappel d'orfrais: En sa main tenoit ung miroir ; Et si fut d'ung riche tressoir Son chief paré moult richement , Bel et bien et estroictement : ~
De fil d'or eut cousues ses manches,
Et pour mieulx garder ses mains blanches
De haller, elle eut ungs gans blancs :
Cotte eut d'ung riche vers luj sans ,
Cousue à soje tout autour.
II paroit bien à son atour
Qu elle estoit pou embesongnée ;
Quand elle s'estoit bien pignée ,
Et bien parée et aornée ,
Si estoit faite sa journée.
Moult avoit bon temps et bon may ,
Quant n'avoit soucy ne estnay
De nulle riens, fors seulement
Penser à son aornement.
Quand elle m'eut Yhuys deffermé
10O LE. ROMAK ir.n+y
La pucelle au beau corps formé , Je l'en merciaj humblement , Et si lui demanday comment Nom avoit , et qui elle estoit ? Encontre moi fierté n'avoit De respondre , ne dangereuse; Je me fais appeiler Oyseuse , Dist-elle, à tous mes congnoisssans; Je suis riche dame puissans , Et d'une chose j'aj bon temps, Car en nulle riens je ne tends Qu'à moi jouer et soulacer , Et mon chief pigner et tresser ; Privée suis et moult acointe De Dédujt le mignot et cointe ; C'est cil à qui est le jardin , Qui de la terre Alexandrin Fist cy les arbres apporter, Qu'il fist en ce vergier planter. Quant les arbres furent tous creuz, Les murs que cy vous avez yeuz Fist lors Dédujt tout autour faire f Et si fist au dehors pourtraire
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5l? , DE LA ROSE. loi
Les jmages qui y sont painctes , Qui ne sont ne belles ne cointes; Mais sont douloureuses et tristes , Ainsi comme ores les veistes: Maintefois pour esbanojer , Se vient en ce lieu umbrojer Déduyt et ses gens qui le suyvent , Qui en joje et en soulas vivent ; Encores est-il leans sans doubte , Là où il entend et escoute Chanter ces doulx rossignoletz , Ces mauvis et autre oyseletz ; Il s'esbat iilec et soulace Avec ses gens emmy la place : Ne plus beau lieu pour soy jouer Ne pourroit-il mye trouver, Ne plus belles gens ce je saches , Que jamais en nul lieu charches; Et tous ses compaîgnons Déduyt Avecques luj maine et conduvt
Quant Oyseuse m'eust tout compté, Et ce qu'elle dist escouté , Je luy dis adonc : Dame Oyseuse ,
102 LE ROMAN
Jà de ce né soyes doubteuse , Puis que Déduyt le bel et gent Est orendroit avec sa gent En ce vergier, ceste assemblée Ne me doit pas estre nyée , Que ne la voje encor ennuyt ; Si vous pry ne soye esconduyt De veoir icelle compaignée Tant courtoise et bien enseignée. Lors entraj ens .sans dire mot , Après que Oyseuse ouvert m'ot Le vergier. Et quant je le vey, Je fuz de joye tout ravy ; Et sachiez que je cuydoye esffre De vray en Paradis terréstréi ' Tant estoit le lieu délectable, Que c'estoit chose mervéilîàble. Car, comme lors mé fut àdvis, Il rie fait en nul Paradis Si bon estre, comme il faisoit Au vergier qui tant me plaisoit. Oyseaulx chantans y eut assez Par tout le vergier amassez ;
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F-6M-> DE LA HOSE. 103
En ung lieu rossignaulx, Et puis en l'autre papegaulx; Si avoit ailleurs grans flavelles , D'estourneaulx et torterelles, , De chardonnereaulx, d'arondelles, D'alloettes-et de lardelles, De pinçons, d'autres ojsi lions Faisans d'arbres leurs pavillons. . Calendres y eut amassées En ung autre lieu , qui lassées M estoient de chanter à devis : Merles y avoit et mauvis Qui tendoient à surmonter Les autres oyseaulx de chanter : Maints autres oyseaulxy estaient, Qui à chanter se déportaient» Et se délectaient ès bois De leurs mélodieuses voix. Ces oyseaulx que je vous devise Chantans en moult diverses gujse , Leur chant estoit tant doulx et l>el Comme s'il fust espirituel. Sachiez de vraj quant je Fouj ,
104 LE ROM AK (v#étK,
Tres-grandement m'en resjouy ;
Nulle si doulce mélodie
Ne fut oncques d'homme ouye :
Leurs chans estoient si doulx et beaulx,
Qu'ils ne sembloient estre d'oyseaulx,
Mais les povoit-on estimer
A chant de seraines de mer;
Car par les voix qu'elles ont saines , .
Et séries ont nom seraines ,
Si en déçoivent bien souvent
Ceulx qui en mer courent par vent.
A chanter furent ententis
Les oyseaulx , non comme aprentis,
Ne aussi comme non sachans;
Et sachiés quant j'ouy leurs chans f
Et je veis le lieu verdoyer ,
Je commençay à m'esgayer :
Car je n'avoye esté oncques
Si gay comme je feuz adoneques,
Pour la grant délectableté
Que je euz de la nouvelleté ;
Et lors cogne u-je bien et vey
Que Oyseuse m'avoit bien seryjr
♦
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U E LÀ ROSE. loS
Qui m'avoit en tel déduyt mjs : Bien devoye estre ses amys , Quant elle m'avoit defFermé Le guychet du vergier ramé.
Mais ores comme je sçauray f Je vous compteray et diraj Premier dequoj Dédujt servoit , Et quelle compaignie avoit Sans longue fable vous vueil dire , Et le vergier du tout descrire ; La façon vous en compteray , De riens ne vous en mentiraj, Mais le reciteray par ordre , Que nul n'y sçache que remordre. Hault chant délectable et plaisant Chascun oyseau alloit faisant, Laiz d amours et sons très-courtois Chantoit chascun en son patois f Les ungs en bas, les autres hault f Par ordre sans aucun deffault : Les ungs hault et les autres bas , Ainsi menoient leurs esbas. La doulceur et la mélodie
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!0& LE ROMAN (v.
Me mist au cueur tel musardie , Quand je ouy leur contenir , Je ne me peuz oncques tenir Que leur déduyt veoir n'allasse , Et du lieu le long et Tespasse , Son contenement et son estre : Lors m'en allay tout droit à destre , Parmj une petite sente Plaine de fenoul et de mente ; Mais illec près trouvaj Dédujt Tout cojëment en ung réduj t. Si entraj là où il estoit, Où joyeusement s'esbatoit ; 11 avoit en sa eompaignie < Gens de toute beaulté garnie* Je m'esbays dont ils povoient Estre venuz; tant beaulx estoient , Anges sembloient empennez , Si beaulx n avoje veu homme nez.
Cj parle l'Acteur sans frivolle De Dédujt et de. sa carolle.
Ceste gent dont je vous parolla -
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r49 > DELA ROSE. 107
S'estoient prins à la carolle ; Et une dame leur chantoit , Oui Lyesse appellée estoit : Bien sçeut chanter et plaisamment Plus que nulle et mignotement.
Son bel refrein moult bien lui sist, Car de chanter merveilles fist ; Elle avoit la voix clere et saine , Laquelle n'estoit pas villaine ; Très-bien se sçavoit débriser, Ferir du pied et renvoîser : Les gens la tenoient moult chiere, Pource qu'elle estoit la première De belle face et planiere : Courtoise estoit et non pas fiere , De jojeuseté fut garnie , Et aussi de soulas fournie.
Lors veissiez carolles aller , Et gens danccr et caroller , Et faire mainte belle tresche Et maint beau tour sur Verbe fresche* Là estoient herpeu^s , fleuteurs , Et de moult dmstruniens jongleurs.
loR LE ROMAN ti.jp
Les uns disoient chansons faictes t Les autres nottes nouvellettes : Damoiselles y eust mignottes Qui estoient en pures cottes , Et tressées à menue tresse t Faisant déduyt par grant noblesse, Et parmj la dance baler ; Mais de ce ne fait à parler Comment venoient cointement : L'une venoit tout bellement Contre l'autre, et quand ils estoient , Puis après si s'entregettoient Les bouches , et vous fust advis Qu'ilz s'entrebaisoient es vis ; Très-bien sçavoient diviser , Et leurs corps en dansant briser» Mais à nul jour ne me queisse Remuer tant , que les veisse Chascun de sa part efforcer De caroller et de danser;
Ainsi par long-temps bien joyeubc Regardaj qui dansoit le mieulx; Mais chascun endroit sqy fist tant
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DE LA ROSE. i<
Que de plus dancer fust content.
Adonc vint vers moy Courtoisie ,
Qui ma personne avoit choisie.
Celle dame si m'appella ,
Et me dist : Que faictes-vous la?
Je vous prie que cy venez
Et avecques nous vous prenez ,
Et venez danser s'il vous plaist;
A nul de nous il ne desplaist.
Adonc à la danse me prins
Sans estre de honte surprins ,
Car adonc moult me aggrea
Quant Courtoisie me pria ,
En moi disant que je dansasse :
Plus tost l'eusse fait se j'osasse ;
Mais j'estoje meu et surpris
A veoir ces dames de hault pris ,
Leur corps , leur façon et leur chiere ,
Leur semblance et leur manière :
Et tous ceulx qui illec dansoient ,
Je vous diraj qui ilz estoient.
Déduyt fut bel et long et droit, Et compassé très- bien à droit
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ÎO LE R O M A H (v*si«.>
Plus que jamais on né veit homme :
La face avoit comme une pomme ;
Blanche et vermeille tout entour ;
Certes il fut de bel atour :
Les yeulx eut vers , la bouche gente ,
Le nez fut fait par grant entente ,
Cheveulx eut blons et crespelez,
Et n estoit pas son chief pelez ;
Des espaules fut bien formé ,
De cela suis bien informé ;
Gresle estoit par le faulx du corps
Et très-bien fait, dont me recors ;
Moult legiér fut jsnel et vistes :
Plus habile homme vous ne veistes ;
Et si n avoit barbe au menton ,
Si non petit poil folleton ;
Il estoit jeune damoiseaulx ;
Son bauldrier fut pourtrait d'oyseaulx
Qui tout estoit à or batu )
Très- richement estoit vestu
D'une robe moult desguysée ,
Qui fut en maint lieu incisée
Et découpée par cointise ;
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^v) PI LA ROS E.
Et fut chaussé par mignotise D'ungs souliers découppés à las , Par joyeuseté et soulas ; Et sa mye luy fist chappeau De roses gracieulx et beau. Et sçavez»-vous qui fut . sa mye ? Ly esse qu'il ne hayoit mye , La joyeuse , la bien chantans, Et en son aage de dix ans, De son amour luy fist ottroy : Déduyt la tenoit par le doy ; A la danse sont elle et luy : Empeschement n'ont de nulluy. Il estoit beau , et elle belle : Bien reseipbloit rose nouvelle De la couleur , et sa chair tendre On la lui peut trencher et fendre Avec une petite ronce.» Le front eut bel , poly sans fronce f Les sourcilz blons et bien tretiz, Et les yeulx doulcetz et faictiz , Qui ry oient tousiours avant Que la bouche le plus souvent.
2 LE R O M À 2T (v.M
Je ne vous sçai du nez que dire ; On ne Feust pas mieulx fait de cire. Elle eut la bouche très-doulcette f Plaisante , mignote et bien faicte : Le chief eut blont et reluysant. Que vous irois-je devisant? Belle fut et bien atournée; D'ung fil d'or estoit galonnée , Et ung cbappeau d'orfrais eut neuf, Le plus beau fut de dix et neuf : Jamais nul jour veu je n'avqye Chapeau si bien ouvré de sqye. D'une sainture moult dorée Fut -elle sur son corps parée f Et son amy eut la pareille , Qui riche fut à grant merveille.
A luy se tint de l'autre part Le Dieu d'Amours , cil qui départ Amourettes , tant est propice , Et fait des amoureux justice , Et qui abat l'orgueil des gens , Et fait des grans seigneurs sergens. Et les dames moult fort rabaisse .
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„.) SI LA ROSE. 11
Quant il les trouve trop en gresse.
Le Dieu d'Amours de sa façon ,
Ne resèmbloit pas un garçon :
De beaulté fut moult à priser,
Mais de sa robe deviser
Crains malement qu'encombré soje.
Il n'a voit pas robe de soje ,
Ains avoit robe de fleurettes
Faictes par fines amourettes ,
A losenges et à ojseaulx ,
Et à beaux petits leonceaulx,
A autres bestes et lyepars ;
Eut la robe de toutes pars
Pourtraite, couverte de fleurs
Par diversité de couleurs ;
Fleurs y avoit de mainte guise
Illecques mises par devise ;
Nulle fleur en esté il n'est
Qui ny soit , ne fleur de genest ,
Ne viollette , ne parvanche ,
Ne fleur jnde , jaune ne blanche :
Par lieux y eut entremeslées
Fueilles de roses grans et lées.
H^. LE. ROM AU (?.çi9.j
Il eut au chief ung chappelet De roses bel et nettelet. Les rossignols entour chantoient , Qui doulcement se delictoient ; Il estoit tout couvert d'ojseaulx Reluisans , très-plaisans et beaulx : Mau vis y. eut f aussi mésange ; 11 sembloit que ce fust ung ange Qui venist droictement du ciel. Amours avoit ung jouvencel . Qu'il faisoit estre iliec delez : Doulx Regard estoit appeliez; Et ce bachelier regardoit Les oyseaulx, et aussi gardoit Au Dieu d'Amours deux arcs turquois ; Et l'ung des arcs estoit de bois Tout cornu et mal aplané , Tout plain de neudz et mal tourné , Et estoit dessoubz et desseure 9 Comme je veis vplus noir que meure: L'autre des arcs fut d'ung planson Longuet et de gente façon : Si fut bien fait et bien dolé f
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DE LA ROSE. n£
Et aussi fut bien piolé.
Des dames y eut toutes paintes , Et jeunes filz mignotz et cointes , Et ces deux arcs tint doulx Regard : Après il tenoit d'autre part Jusqu'à dix des flèches son maistre , Il en tint cinq en sa main dextre ; Mais moult eurent celles cinq flesches Les pennons bien fais , et les coches Bien faictes furent, à or paintes, Fors et trenchans furent les pointes Et aguës pour bien pércier; Mais il n'y eut ne fer n'acier, Ny autres riens qui d'or ne fust , Fors que les pennons et le fust : Les pointes furent appellées Sajettesd'or embarbelées.
La meilleure et la plus jsnelle De ces flesches et la plus belle , Celle qui eut meilleur pennon , Et de toute Beaulté eut nom. Une de celles qui moins blesse Eut nom , ce m'est advis , Simplesse.
I l6 L E R O M A W (v/#
Une autre j eut appellée Franchise , qui fut empennée De Valeur et de Courtqysie. La quarte eut à nom Compaignie : - En celle eut trop pesant feste , Elle n'estoit d'aller loing preste ; Mais qui de près en voulsist traire , Il en peust assez de mal faire. La quinte eut à nom Beau -semblant, Qui fut toute la moins grevant, Non pourtant fait- elle grant plaje A celluj qui son coup essaye : Qui de ceste flesche est playé, Il en doit estre moins esmajré ; Car il peut tost santé attendre f Sa-douleur en doit estre mendre.
Les autres cinq flesches sont laides , Mal rabotées et mal faictes : Le fust estoient et le fer Plus noirs que les diables d enfer. Orgueil avoit nom la première , Des autres portoit la baniere: Là seconde fut Vilenie f
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«▼•9790 DE I- A ROSE.
Plaine de grande felonnie : La tierce fut Honte nommée , Entre gens souvent renommée ;
Et la quarte fut Couvoytise , Qui les gens à mal faire atise ; La quinte fut Désespérance , Pour mal faire fut sans doubtance Appellée ainsi la dernière. Ces cinq flesches d'une manière Furent , et toutes ressemblables , Et moult leur estoit convenables, L'ung des deux arcs qui fut boiteux Bossu , tortu et plain de neux, Telles flesches dévoient bien traire Qui des autres sont au contraire. Je ne vous diraj pas leur force, Car à présent ne m'en efforce; Vous aurez la signi fiance, Sans y obmettre diligence , Et vous diraj que tout ce monte , Aincois que je fine mon compte.
Si reviendra^ à ma parolle : Des nobles gens de la carolle
Il8 L E RO M A W (^IDak|
Me fault dire les contenances ,
Et les façons et les semblances.
Le Dieu d'Amours si s'estoit pris
A une dame de hault pris,
Près se tenoit de son costé :
Celle dame eut nom Beaulté.
Ainsi comme une des cinq flesches ,
En elle eut toutes bonnes taicbes :
Point ne fut obscure ne brune ,
Mais fut clere comme la lune >
Envers que les autres estoilles
Qui semblent petites chandelles :
Tendre eut la chair comme rousée f
Simple fut comme une espousée ,
Et blanche comme fleur de lis ;
Visaige eut bel , douht et alis :
Elle estoit gresle et alignée ,
N'estoit fardée ne pignée ;
Car elle n'avoit pas mestier
De soi farder et affaictier :
Les cheveulx eut blons et si longs
Qu'ilz luy bat oient aux talons ;
Elle eut bien fait nez , yeulx et bouche.
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icau DE' LA ROSE. 119
Moult grant douleur au cueur me touche Quant de sa beauté me remembre , De la façon de cbascun membre ; Si belle femme n'a au monde 9 Jeune fut et de grant faconde, Sage, plaisant , joyeuse et cointe, Grcsle , gente , frisque et acointe.
Près de Beaulté se tint Richesse , Une dame de grant haultesse , De grant pris et de grant affaire : Qui à \uy et aux siens meffaire Osast 9 ne par faitz , ne par ditz , Il fust réputé pour hardis , Qui luy peust nujre ou ayder. Ce n'est mye ne d'huj ne d'hier Que riches gens ont grant puissance De faire ayde et grevance. Tous les plus grans et les mineurs Portoient à Richesse honneurs ; Chascun si Tappelloit sa dame, Et craignoit comme riche femme ; Tous se mectent en son dangjer, Et la veult chascun calengier.
120 LE ROMAN (v.io*.»
Maint traître et maint envieux
Souventesfoys sont bien joyeux
De despriser ou de blasmer
Tous ceulx qui soni^nieulx à amer
Par devant comme mocquerie ,
Louant les gens en flaterie ,
Et par doulces paroles oygnent ;
Mais après de leurs flesches poignent
Par derrière jusques à loz.
Et abaissent des bons les loz f
Et desloent les aloez :
Maint preud'homme ont desaloez ,
Les losengeurs par leurs losenges ,
Et fait tenir de court estranges
Ceulx qui dûssent estre privez.
Mal puissent-ilz estre arrivez
Telz losengeurs tous plains d'envie !
Car nulz preud'homs n'ajment leur vie.
De pourpre fut le vestement À Richesse , si noblement Qu'en tout le monde n'eust plus bel , Mieulx fait , ne aussi plus nouvel : Pourtraictesj furent d'orfrojs
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(t.*».) DE LA ROSE. 12 1
Hystoyres d'empereurs et de rojs. Et encores y avoit-il Ung ouvrage noble et soubtil; A nojaulx d or au col fermoit , Et à bendes d'azur tenoit : Noblement eut le chief paré, De riches pierres décoré, Qui jettoient moult grant clarté ; Tout y estoit bien assorté : Puis eut une riche sainture Sainte par dessus sa vesture ; La boucle d'dne pierre fu Grosse et de moult grant vertu : Celluy qui sur sojr la portoit, De tous venins gardé estoit ; De richesses valoit grant somme , Car si belle n'avoit veu homme. D'autre pierre fut le mordans , Qui guérissoit du mal de dens : Ceste pierre portoit bon eur; Qui Tavoit pouvoit estre asseçr De sa santé et de sa veuë, Quant à jeun il Ta voit veuë.
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22 LE ROMAN <t.io**.>
Les cloux furent d'un or épuré ,
Par dessus le tissu dpré ,
Qui estaient grans et pesans ;
En chascun avoit deux besans.
Si eut aveeques ce Richesse ,
Ung cadre d'or mis sur sa tresse
Si riche, si plaisant , si bel ,
Qu'oncques on ne veit le pareil :
De pierres estoit fort garny ,
Précieuses et aplanj ;
Qui bien en vouldroit deviser,
On ne les pourroit pas priser :
Rubis y eut, saphirs, jagonces,
Esmeraudes plus de cent onces.
Mais devant eux par grant maistrise f
Une escarboucle bien assise ,
Et la pierre si clere estoit ,
Que cil qui devant la mettoit ,
Si en povoit veoir au besoing
À soy conduire une lieue loing:
Telle clarté si en yssoit ,
Que Richesse en resplandissoit
Par tout le çorps et par sa fèce ,
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t7j DE LA ROSE. 1 23
Aussi d'autour d'elle la place* Richesse tint parmy la main Ung jouvencel de beaulté plaia; Cest son amy Joliveté , Ung homme qui au temps d'esté Maintenant moult se délictoit: Il se chaussoit bien et vestoit : Si avoit des chevaulx de pris ; Bien eust cuidé estre repris De meurtre et de larrecin , S'en «son estable n'eust roucin; Pour ce avoit- il l'acointance De Richesse et la bien vueillance , Et avoit tousiours en pourpens De maintenir les grands despens: Il les povoit bien maintenir , Puis qu'il j povoit bien fournir; Richesse luj livroit deniers A mesures et à sestiers.
Après si fut Largesse assise , Qui fut bien duite et bien aprise De faire honneur et tout despendre : Du lignage fut d'Alexandre;
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124 LE ROMAN (fïll
Si n'avoit-el plaisir de rien Que quant elle donnoit du sien. Mais Avarice la chétive N'est pas songneuse n'ententive Comme Largesse de donner; Pour ce luj fist Dieu foisonner Tous ses biens > qu'elle ne sçavoit Tant donner, que plus n'en avoit. Moult eut Largesse pris et loz; Elle eut les sages et les folz Communément à son bandon : Tant avoit fait por son beau don , Que s'aulcun fust qui la hayst , Elle tantost de ceulx-là feist Ses amis par son beau service, Et pour ce luy estoit propice L'amour des povres et des riches, Folz sont les avers et les chiches : Riche ne peut pas avoir vice , Tant le grevant comme avarice. Tant homme avers ne peut conquerre • Ne seigneurie , ne grant terre Dont il face sa voulenté ,
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DE LA ROSE. 12$
Car il n'a pas d'amys planté ; Mais qui amis vouldra avoir , Si n'ait mye chier son avoir , Ains par beaulx dons amys acquière : Car c'est tout en telle manière Comme la pierre d'ayment Le fer attrait soubtivement , Ainsi attrait le cueur des gens Qui à donner est diligens.
Largesse eut robe bonne et belle D'une couleur toute nouvelle ; Visage eut bel et bien formé ; Nul membre n'avoit difformé. Largesse la vaillante et sage Tint ung chevalier du lignage Au bon roj Artus de Bretaigne : Ce fut cil qui porta l'enseigne De Valeur et le gonfanon. Celluy acquist moult grant renom ; Encores tient- on de lui conte Et devant roy et devant conte. Ce chevalier nouvellement Fut venu d'ung tournoyexnent ,
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126 LE ROMAN (r.lri
Où il avoit fait pour sa mye Mainte jouste et chevalerie , Et prins par force et abatu Maint chevalier et combatu.
Après tous ceulx estoit Franchise, Qui ne fut ne brune ne bise , Ains fut comme la neige blanche. Courtojse estoit , joyeuse et franche ; Le nez avoit long et tretis , Yeulx vers rians, sourcilz faitis, Les cheveulx eut très-blons et longs ; Simple fut comme les coulons ; Le cueur eut doulx et débonnaire : Elle n'osas t dire ne faire Nulle riens que faire ne deust , Et se elle ung homme congneust Qui soufFrist pour son amitié , Tantost en eust-elle pitié ; Car elle eut le cueur piteable, Très-franc, très-doulx et amiable. Son habit fut en surquanye , Honneste et sans vilenye ; Mais elle ne ftit de bourras :
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o^, DE LA ROSE. 127
Si belle n'eut jusques Arras,
Et fut si bien cueillie et jointe ,
Qu'il n'y eut une seule pointe
Qui à son droit ne fust assise.
Moult fut bien vestue Franchise ;
Car nulle robe n'eust si belle
A dame ne à damoyselle.
Femme est plus cointe et plus mignote
En surquanye que en cotte :
La surquanye qui fut blanche
La signifioit doulce et franche ;
Et près d'elle si la vestoit
Ung jouvencel qui là estoit ,
Qui moult fort estoit renommé.
Ne sçay comme il estoit nommé :
Bel fut i gent et de bel arroj ;
Il sembloit estre filz de roj.
Après ce tenoit Courtoisie, Qui moult estoit de tous prisie. Ne fut orgueilleuse ne folle; C'est celle qui à la carolle La sienne merey m'appella : Oncques ne sçeust quant je vins là.
128 L £ ROMAN fTal
Elle ne fut nice ne timbrage , Mais saige et sans nul oultrage. Les beaux respons et les beaulx ditz Furent souvent par elle ditz , A nulluj ne porta rancune ; Elle fiit clere comme lune ; Le visaige eut bel et luysant : Je ne sçai femme si plaisant. Elle est en toutes cours bien digne , Soit d'empereurs , rqys ou royne. A luj. se tint ung jouvencel Acointable, très-gent et bel : Bien fist honneur à toute gent f De ce faire estoit diligent, Et en armes estoit instruit. Très bien aprins et très-bien duit : De sa mye fut bien ajmé , Comme très-bel et bien formé , Qui d'assez près si le suivoit, Et voulentiers le poursuyvoik De celle vous ay dit sans faille Toute la façon et la taille ; Jà plus ne vous sera compté :
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ton») DE LA ROSE. 12g
Car c'est celle qui la bonté Me fist quant m'ouvrit le vergier, . Combien que je fusse estrangier. Après fut comme bien séant,
Jeunesse au visaige riant , Qui n'a voit encores d'assez , Comme je croy , douze ans passez. Nicette fut, et ne pensoit A nul mal engin quel qu'il soit, Mais moult estoit jojeuse et gaye , Car jeune chose ne s'esmaye Fors de jouer, comme sçavez. Son amy fut de luy privez En manière qui luy plaisoit, Et tout service luy faisoit Devant tous ceulx de la carole ; Et mesmes qui tenist parole , D'eulx ilz ne fussent jà honteux, Mais les apperceussiez tous deux Baiser comme deux columbeaulx. Le jouvencel fut jeune et beaulx, Et si estoit de tout bel aage Comme sa mye, et de couraige :
1. r
j3o Ll R Q M A W
Ainsi caroloient illecques Tous ces gens, et d'autres avecques Qui estoient de leur mesgnée , Bonne gent et bien enseignée r Et gens de bel gouvernement Estoient tous communément.
Comment le Dieu d'Amours suiramt , Va au Jardin en espiant L'Amant , tant qu'il soit bien apoint , Que de ses cinq flesches soit point.
Quant feus regardé la semhlance De cilz qui menoient la dance , Ainsi comme f ai dit devant, Xeuz désir d'aler plus avant» Et voulenté de moy bouger ♦ Pour visiter ce bel vergier , Les pins , les cèdres qui y furent r Et les beaulx arbres qui y creurent. Les caroles jà deffailloient , Et plusieurs des gens s'en alloient Avec leur amye umbroyer , Soubz les arbres sans forvoyer.
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Là menoient joyèùse vie , De tous délices assouvie : Qui telle vîè avoir pourroit , De meilleure se souffteroitj Il n'est nul moindre paradis Qu'avoir amye à son devis. D'illecques me partv à tant , Si m'én allav seul escoutant Parmv le vergier çà et là. Et le Dieu d'Amours appella , Tout par devant luy doulx Regart i A nul n'avoit- il plus regart. Son arc d'or , sans plus attendre, Luy a lors commandé à tendre , Et celluy tantost le tendit , Et trestout tandu luy rendit ; Et si luy bailla cinq sajectes Fortes, grandes, d'alerloing prestes: Le Dieu d'Amours tantost de loing Se print à suyvir , l'arc au poing. Or me gard Dieu de martel playe ! S'il poursuit tant que à moy tràye # Il me greveroit malement ,
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j3i s L E R O M A !f jt.iw
Qui nè m'en doubte nullement : Par le vergier allay délivre , Et celluy pensa de moy suivre; Mais en nul lieu n'ay arresté , Tant que f euz par tous lieux esté. Ce bel vergier par compasseur, Si estoit tout d'une quarreur : Il fut autant long comme large , De fruict fut tout plain le ramage, Se n'est au moins ou ung ou deux, Ou quelque mal arbre hydeux.
Des pommiers y eut au vergier , Bien m'en souvient pour abregier, Qui portoient pommes grenades , Prouffitans au cas des malades; De noyers y eut grant foison , Qui portoient en la saison Tel fruict comme les noys muscades Qui ne sont ameres ne fades ; Des amandiers y eut plantez , Et aussi au vergier antez ; Et maint figier et maint datier On trouvast qui en eust mestier :
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30.) 1> E LA ROSE.
Si y eut mainte bonne espice , Cloux de girofle et reclice , . Graine de paradis nouvelle , Cerfueil , anys , aussi canelle,
Et mainte espice délictable. Moult fut celluy lieu délicable : Au vergier eut arbres non seiches, Qui porto ient et coings et pesches , Châtaines , des pommes et poyres , Neffles , prunes blanches et nojres, Serises fresches nouvellettes , Cormes , alises et nojsettes ; De haultz loriers et de haultz pins Estoit tout peuplé ce jardins, Et d'oliviers et de ci prés , Dont il n'en a gueres cy prés : Ormes y eut gros et branchuz, Et avec ce chesnes fourchuz. Que vous iroy-je plus contant ? De divers arbres y eut tant , Ce me seroit bien grant encombre De les vous déclairer par nombre ; Mais sachiés que les arbres furent
l34 LE ROMAN iw.xn
Si loing à loing comme estre deurent
L'ung fut de l'autre loing assis
De cinq toises , vo^re de six :
Mais moult furent feuillu z et haulx ,
Pour garder de Testé les chaulx ;
Et si espés par dessus furent,
Que chaleurs percer ne les peurent,
Ne ne po voient pas descendre,
Ne faire mal à Terbe tendre.
Au vergier eut daims et chevreulx, Et aussi beaucoup d'eseureulx Qui par dessus arbres sailloient : Connins y avôit qui jssoient Bien souvent hors de leurs tanières , En moult de diverses manières. Par lieux y eut cleres fontaines, Sans barbelotes et sans raines , Qui des arbres estaient umbrez ; Par moj ne vous seront nombrez : Et petis ruisseaulx , que Déduit Avoit là trouvés par conduit ; L eaue aloit aval , faisant Son mélodieux et plaisant*
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I> K LA ROSE. l$S
Aux bortz des ruisseaulx et des rives
Des fontaines cleres et vives ,
Poignoit Terbe drue et plaisant ,
Grant soulas et plaisir faisant;
Amy povoit avec sa mye
Soj déporter, n'en doubtez mje;
Et par les ruisseietz venoit
Tant d'eaue comme il con venoit.
En très-beau lieu et délictable ,
Plaisant , joyeux et aggréable ,
Estoient tousiours à planté
Des fleurs en jver et esté :
Violette y fut moult belle f
Et aussi parvenche nouvelle ;
Fleurs y eut blanches et vermeilles ,
On ne poturoit trouver pareilles f
De toutes diverses couleurs ,
De haulx pris et de grans valeurs ;
Si estoient soef flairans
Et reflagrans et odorans.
Ne vous feraj pas longue fable
Du lieu plaisant et délictable ;
Mais m'en convient de présent taire ,
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> . LE ROMAN*
Et de vous dire et retraite Du vergier toute la beaulté Et la grant délectableté : Ma langue ne pourroit souffire A le vous reciter ne dire, Tant allay à dextre et senestre Que je vey tout l'affaire et Testre De. ce bel vergier assouvy ; Mais le Dieu d'Amours m'a suivj , Et de loing m'estoit costoiant, Me regardant et espiant Comme le veneur fait la beste , Pour me ferir de sa sajecte.
En ung très-beau lieu arrivay , Où au dernier je me trouvay : Fontaine y avoit soubz ung pin ; Mais puis le temps du roy Pépin, N'avoit esté tel arbre veu ; Il estoit moult hault et parcreu. En ce vergier avoit tel arbre , Dedans une pierre de marbre Eut nature par grant maistrise Soubz le pija la fontaine mise ;
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I438l, DE LA ROSE. 187
Si eut dedans la pierre escriptz, Au bout d'amont lettres petitz , Et disoient que illec dessus Si mourut le beau Narcisus.
Narcisus fut ung damoiseau Qu'Amours tindrent en leur roseau ; Et tant le fist Amours destraindre , Et tant plourer et tant complaindre, Qu'il luy convint rendre son ame : Car Echo, une haulte dame, L'avoit plus aimé que riens née; Et sAraour luy avoit donnée , Et luy dist qu'il luy donneroit Son amour , ou elle mourroit. Mais il fut par sa grant beaulté Plain de desdain et de fierté, Et ne luy voulut octroyer, Tant l'en sçeust-elle bien prier. Quant elle veyt soj escondire , Si en eut tel dueil et tel jre , Qu'il luy convint , par ce despit , En souffrir mort sans nul respit; Mais au devant qu elle mourust,
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l38 LE ROMAN (r.M«t4
Pria à Dieu qu'encore» fust
Narcisus au félon couraige,
Qui au cueur lui donna la raige
Dont elle mourut villainement ,
Que de brief et maulvaisement
Fust Narcisus sans nul séjour
Eschauffé d'une telle amour
Et dont il ne peust jqye attendre ,
Si pourrait sçavoir et entendre.
Quel dueil seuffrent les amoureux
Par refus dur et rigoureux !
La prière fut recevable
De Dieu, et par luy acceptable;
Car Narcisus par adventure ,
A la fontaine necte et pure
S'en vint soubz le pin umbroier ,
Ung jour qu'il venoit de chasser,
Où il eut souffert grant travail
De courir amont et aval ,
Tant qu'il eut souef par grant oppresse
Du chault : aussi par sa lassesse
Il eut presque perdu l'alayne ,
Quant arriva en la. fontaine
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T**4M & F LA ROSL
Que le pin de rame couvrait : Il pensa lors qu'il buveroit A la fontaine , tout à dens ; Se raist lors pour boire dedans.
Comment Narcîsus se mira A la fontaine, et soupira Par amour , tant qu'il fist partir Sa me du corp , sans départir.
Il veit en l'eaue clere et necte Son vis, son nez et sa bouchette, Et il maintenant s'esbahit; Car son umbre si le trahit , Car il cuida veoir la figure D'ung enfant bel à démesure. Adonc se voult Amours vengier Du grant orgueil et du dangier Que Narcisus luj eust mené : Lors il luj fut bien guerdonné; Car tant musa à la fontaine , Que trop ajma son umbre vaine f Et en mourut en la parfin. De ceste amour en fut la fin ;
Et quand il veit qu'il ne pou voit Acomplir ce qu'il dësiroit, Et qu'il estoit si prins par sort Qu'il ne pouvoit avoir confort En nulle heure ne en nul temps f Yré fut et si mal contens f Que de grant dueil après mourut; Par ce, la dame vengée fut De luj qui l'avoit escondite, Et réçeut illec son mérite.
Amans , cest exemple aprenez, Qui vers vos amyes mesprenez; Car se vous les laissés mourir , Dieu le vous sçaura bien merir. Quant l'escript si m'eut fait sçavoir Que c'estoit en ce lieu pour voir La fontaine au beau Narcisus , Je me tiraj ung peu en sus , Quant de Narcisus me souvint > A qui mallement mesadvint : Sj commençay à couarder, Ne dedans n'osay; regarder; Et puis je me pensay que asseur *
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Mil « I* A ROSE, 141
" Sans point de paour ne de mal eur , A la fontaine aller povoje » Par folye m'en eslongnoye ; Si m'aprouchay de la fontaine - Pour veoir l'eaue trés-clere et saine , Et la gravelle belle et necte Qui au fons estoit très-parfaicte , Et plus lujsante que argent fin. De la fontaine c'est la fin , . Qu'en tout le monde n'eust si belle; L'eaue fut trës-fresche et nouvelle , Qui nujt et jour sault à grans undes Par deux fosses creuses parfondes , Dont entour croist Ferbe menue Qui par leaue vint fresche et drue f Et en iver ne peult tarir, Ne aussi en esté faillir. Au fons de la fontaine aval 9 Avoit deux pierres de cristal Que je regard ay à merveilles ; Veu n'avoje oncques les pareilles. De ces pierres je vous yueil dire , Par bon vouloir, sans courroux nyre.
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Quant le soleil qui tout aguette 9 Ses rays en la fontaine gecte , Et sa clarté du ciel descend , Lors prend de couleurs plus de cent Du cristal , qui par le soleil Devient inde , jaune et vermeil : Ces cristaulx sont très - merveilleux # Et tel force ont chascun d'eux , Arbres , fleurs et toute verdure , Appert à cil qui y tfaet cure ; Et pour faire la chose entendre f Une raison vous vueil aprendre. Ainsi comme ung miroir montre Les choses qui sont à rencontre* Et qu'on y voit sans couverture Et la façon et la figure : Tout ainsi vous dis -je pour voir, Que le cristal sans décevoir Tout l'estre du vergier accuse A celluy qui dedans l'eaue muse ; Car tousiours quelque part qu'il soitf L'une moitié du vergier voit, Et s'il se torne maintenant ,
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m D« LA ROSE. 143
Peut- H tout veoir le remenant. Sî n'y a si petite chr*e f
Tant mussée ne tant enclose , Dont démonstrance ne soit faicte Comme elle est au vergier pourtraicte.
C'est cj le miroir périlleux , Où Narcisus très -orgueilleux Mira sa face et ses jeulx vers , Dont il cheut puis mort tout envers. Qui en ce mirouer se mire , Ne peut avoir besoing de mire : Nul n'est qui de sesyeulx le voye, Qui d amer ne soit mys en voye ; Maint vaillant homme y a mis gaige Ou mirouer, car le plus saige , Le plus preux et plus affecté , Y a esté prins et guetté : Illec sur très-maulvaise rage , Car trop tost change le courage , N'y ont besoing, sens ne mesure, Car dame y a voulenté pure ; Là ne se scait conseiller nulz, Car Cupido fils de Venus,
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144 L E ROMAN CT,t59t)
Sema illec d'amours la graine
Qui toute encombre la fontaine f
Et fist ses latz environ tendre ,
Et ses engins y mist , pour prendre
Damoyselles et Damoyseaulx :
Amours ne veult autres oyseaulx.
Pour la graine qui fut semée
Fut ceste fontaine nommée
La Fontaine d'Amours par droit ,
Dont plusieurs ont en maint endroit
Parlé, en rommant et en livre ;
Mais jamais n orrez mieulx descrivrc
La vérité de la matière ,
Quant dit vous auraj la manière.
Maintenant me plaist demourer
A la fontaine , et remirer
Les cristaulx qui là démonstrotent
Mille choses qui là estoient.
De maie heure m'j suis miré f
J'en ay depuis moult souspiré :
Ce bel miroir ma fort deçeu ;
Mais, se j'eusse au devant conneu
De sa force et de sa vertu f
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x > H R 1 i^ A. ROSE. 145
Ne m y fusse pas embatu ; Car fort me trouvaj esbahj- , Quant malement ès latz chey.
Au miroir entré mille choses , Choisy rosiers chargiés de roses, Qui estoient en ung détour Clos d'une haye tout entour : Lors me print-ii très-grant envye , Que ne laissasse pour Pavye , Ne pour Paris, que nj allasse, Où je choisj la plus grant masse , Quant celle rose m'eut surprins, Dont maint autre a esté esprins. Vers le rosier tantost me tretz ; Et bien sachiés quand je Tu prés , L'oudeur de la plus savourée Rose m'entra en la pensée , Si ne cuidasse estre blasmé , Vitupéré ou diffamé , Très-voulentiers d'elles cueillisse , Au moins une que je ten isse En ma main , pour Toudeur sentir ; Mais paour euz du repentir : 1. K
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l$6 LE. ROMAN (vt6
Car il en eust pçu de kgier Peser au seigneur du vergier. De roses y eut à monceaulx : Rosiers ne veiz oncques si beaulx; Boutons y eut petis et clos, D'autres furent ung pou plus gros ; Si en y eut d'autre mojson Qui tendaient à leur saison , Et s'aprestoient d'espanyr Et à perfection venir. Les roses ouvertes et lées * Sont en ung jour toutes allées , Mais les boutons durent tous frais A tout le moins deux jours ou trois. Iceulx boutons très-fort me pleurent f Car oncques plus beaulx veuz ne furent : Qui en pourroit ung acrochier , Il le devroit tenir moult .chier; S ung chappelet en peusse avoir , Mieulx Tamasse que nul avoir. Entre tous ces boutons j'en vey Ung si très- bel, *que envers celiuy Nul des autres rieij ne prisay ,
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M DE X A ROSE, 1 4.7
Quant sa grant beaulté advisay ;
Car une couleur l'enlumine
Qui est si vermeille et si fine ,
Comme Nature le sçeut faire ;
Des fueilles y eut quatre paire,
Que Nature par ses maistrises
Y avoit mises et assises.
La queue droite comme ung jon ,
Et par dessus siet le bouton,
Si ne s'encline ne ne pend ,
L'oudeur de luj par tout s'estend;
La souefveté qui en jstf
Toute la place en resplanist.
Quand je Teuz sentu au flairer r
Ailleurs ne voulu repairer ;
Si g'j osasse la main tendre ,
Et moj approucher pour le prendre ,
Le feisse; mais chardons poignans
M'en faisoient moult eslongnans :
Espines trenchans et aguës ,
Orties et ronces crossuës ,
Ne me laissoient avant traire ,
Car je craignoje à moj mal faire.
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LE RO M i K1
(▼.1690*)
Comment Amours au bel jardin Traicta PAmant, qui de cueur fia Ama le bouton tellement , Que puis en eut empeschement.
Le Dieu d'Amours qui , Tare tendu* A voit toXite jour attendu A moy poursuyvrÇ et espier , Si s'arresta soubz ung figuier ; Et quant il eut bien apperçeu Que j'avoye si bien esleu Le bouton qui plus me plaisoit Que nul des autres ne faisoit ^ Il a tantost prins une flesche , En la corde la mist en coiebe , . Si l'entesa jusqu'à l'oreille L'arc qui estoit fort à merveille f « Et tira à moy par telle guyse, Qu'à Toujç m'a la flesche mise Jusques au cueur par grant roideur; Et lors me print une froideur , Dont ^e dessoubz chault pelisson Sentj au cueur mainte frisson.
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IX>. DE LA ROSE. 149
Quant j'euz esté ainsi bersé , A terre fuz tantost versé ; Cueur me faillit, sueur me vint, Pasmer par force me copvint : Et quant je vins de pasmoison , Et j'eiïz mon sens et ma raison , Je fuz moult vain , et ai cuidé Beaucoup de sang avoir vuidé ; Mais la sajette qui m'eut point , De mon sang si ne tira point, Ains fiit la plaie toute seiche. Je prins lors à deux mains la-fiesche, Et lacommençay à tirer , Et en la tirant souspirer ; Et tant tiraj * qu'ay amené A moy le fust tout empenné : Mais la sajette barbelée, Qui Beaulté estoit appellée, Fut dedans mon cueur si fichée, Qu'elle n'en peut estre arrachée, Mais demoura en mon corps toute, Sans en saillir de mon sang goûte. Angoisseux fuz et moult troublé *
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ïvSo IE ROMAN* t».ir3Ç.)
Pour le péril qui fut doublé ; Ne sçeuz que faire ne que dire, ' Ne pour ma playe trouver mire , Ne par erbe , ne par racine , Je ne peuz trouver médicine. Vers le bouton se flecbissoit Mon cueur qui ailleurs ne pensait : Se je l'eusse eu à mon plaisir, Santé m'eust rendu à plaisir; Le veoir sans plus et Fondeur f Si m' alegeoient ma douleur : Je me commençay à retraire Vers le bouton à mon contraire. Amours avôit jà recouvrée Une autre flesche à or ouvrée ; Simplesse eut nom : c'est la seconde Que maint homme parmy le monde Et mainte femme fist aymer, Quant Amours me veit opprimer : Il trait à moy sans menacier , La flesche, où n'est fer ne acier; Si que par l'œil au corps m'entra , La sajette qui n'en ystra
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\t.Y7&?:> I> * L JL ROSE,
Jamais ce croj par homme né ; Car au tirer en ay mené Le fiist avec moj sans contens Le feF est demouré dedans. Or sachiés bien de vérité , Que se j'avoje devant esté Du bouton bien entalenté , Plus grande fut ma voulenté ; Et quant le mal m'engoissoit» Tant plus nia voulenté croissoit D'aller tousiours à la rosette Qui mieuk sentait que violette : Bien je m'en voulisse excuser , Mais je ne le puis reffuser ; Car tousiours mon cueur si tendoit A la chose qu'il demandoit, Aller m'y convenoit par force. Et d'autre part l'Archier s'efforce r Et à moy grever moult se paine Ne me lairra aller sans paine ; Si m'a fait pour mieulx m'affbler r La tierce flesche au corps voler > Qui Courtoisie est appellée*
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l$2 L E R O M A W
La plaje fut parfonde et lée, Si me convint cheoir pasmé Dessoubz ung olivier ramé : Grant pièce y fuz sans remuer ; Quant je me peuz esvertuer* Je pri ns la flesche et la osté , . Tantost le fust de mon.costé; Mais je ne peuz pas le fer traire, Pqur chose que je peusse foire;
En mon séant me suis rassis , Moult angoisseux et moult pensis î Moult me destraint jcelle plaje , Et me semont que je me traje Vers le bouton qui m* atalente. Et PArchier si me représente La quarte fleschç au pennon d'or , Qui le cueur m'environna d'or: Ycelle flesche eut nom Franchise , Il la me tira à sa guise. Or me doit bien^espouventer; Eschauldé doit chaleur doubter ; Mais je ne sçavoje pour voir , Car se je veisse illec plouvoir
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(f.ll0f) DE LA ROSE. 1^3
Quarreaulx et pierres par meslée Aussi espés comme greslée , Si convenoit que g'y allasse; Amours qui toutes choses passe * Me donnoit cueur et hardement De faire son commandement. Je me suis lors du pied drecé i Foible f vain et comme blecé : Si m'eschaufFay moult de marchier ; Ne diffêraj pas pour TArchier $ Vers le rosier où mon cueur tend ; Mais des espines avoit tant , Des ronces et chardons aguz ; Mais pourtant ne fuz- je confuz , Qu'au rosier ne voulsisse atteindre * Et les espines tost enfreindre Qui le rosier environnoient , Et de toutes pars me poignoient; Mais si bien me vint que j'estoje Si près du bouton, que sentoje La doulce oudeur qui en jssoit, Qui tout mon mal adoulcissoit, Et que le veojre à bandon ,
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1^4 LE ROMAN tv.isxj.y
De ce me venoit tel^guerdon , Que tous mes maux entroubiioye * Pour le délit où meveoye. Adonc fuzgueiy et bien ajse * Car riens n'estoit qui tant me plaise Comme d'estre illec; à séjour ; . Partir n'en voulaje nul jour.
Quant iliec ay esté grant pièce* Le Dieu d'Amours qui tout despieee , A mon cueur dont il fist bersault f Bailla nouvel et fier assault^ Et me tira pour mon meschief La quinte flesche derechief , Jusques au cueur soubz la mamelle , Dont la grant: douleur renouvelle De mes plajes en ung. tenant. Me pasmaj trois fois maintenant : Au revenir plains et souspire^ Car ma douleur croist et empire Si fort, que je n'ay espérance De guerison ne d'alegeançe ; Mieylx vouldroje estre mort que vife > Car en la fin par mon adviz
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so.) UE LA RDSL l55
Fera Amours de moy martir: Par autre lieu n'en puis partir. La sixième flesche il a prise , C'est délie que très-fort je prise ; Et si la tiens à moult pesant : C'est Beau -semblant, qui en usant A nul Amant qui se repente De bien servir , quel mal qu'il sente. Elle est aguë à bien percier, Trehcharis comme rasoir d'acier ; Mais Amours moult bien l'a pointé D'ung précieux oignement oingté , Afin qu'elle lié me peust nuyre : Amours né veult pas que je mujre > Mais veult que j'aye allégement Par la force de Toignement , Qui tout est de réconfort plain ; Et j'en fuz dedans le corps sain : C'est pour amans reconforter , Et pour leurs maulx mieulx suporter. Celle flesche fut à moy traicte , Qui m'a au cueur grant playe faicte ; Mais l'oîgnement si s'espandit
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lS6 LE ROMAN (v.lW
Par mes plajes , et me rendit Le cueur qui m'estoit tout failly ; La mort m'eust de brief accueiilj , Se le doulx oignement ne fust. Je tiray hors à moj le fust, Mais le fer dedans demoura , Mon cueur par chaleur dévora. Six flesches y furent crochées, Qui jà n'en seront arrachées , Et Toignemënt moult me valut; Toutesvoyes moult me dolut • Ma playe , si que ma douleur Me faisoit muer la couleur. Et ceste flesche par coustume, Estoit doulceur et amertuihe ; Tay bien congneu par sa puisssance Son ayde , aussi sa nujsance. Grant trou y eut par la pointure ; Mais moult massouaga l'oingture : D'une part moingt , d'autre me cujst, Ainsi m'aide , ainsi me nûyst*
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JD.E h A B O S E,
Comment Amours sans plus attendre, Alla tost courant l'Amant prendre , En luy disant qu'il se rendist Alay , et que plus n'attendist.
Le Dieu d'Amours est descendu >
Et est incontinent venu A moj , puis tantost m'escria : Vassal , prins estes ; riens n'y a De l'efforcer ne du défendre Ne faj pas dangier de toi rendre ; Tant plus voulentiers te rendras , Et plus tost à mercy viendras. Il est fol qui maine dangier Vers celluj qu'il doit calengier, Et qu'il luy convient supplier; Tu ne pourras mieulx employer Ta paine pour toy avancer, Tu ne te peuz vers moy forcer , Ta force te seroit contraire, Et te nujroit en ton affaire ; Et si te vueil bien enseigner Que tu ne pourras rien gaigner
l58 LE ROMAN î9m99ll
En folie nj en orgueil ;
Mais rendz- toi prins , car je le vueil ,
En paix et débonnairement.
Et je respondy simplement :
Sire , voulentiers me rendray > Jà vers vous ne me deffendraj : A Dieu ne plaise que je pense Faire contre vostre deffense ! Car ce n'est pas raison ne droit : Aussi mon cueur ne le vouldroit ; Vous me povez prendre et tuer , Bien sçaj que ne vous puis muer f Car ma vie est en vostre main ; Ne puis vivre jusques à demain Se n'est pas vostre voulenté : ? :? v-i J'attendz par vous joye et santé ; ; Ç> Car jà par autre ne l'autféy rm ^ 'a G Se vostre main qui m'a navré Me me donne la guérison , Et se de moj vostre prison Voulez faire ; ne ne daignez , Je ne me tiens pas engygnez; Et sachiés que je n'ay point d'jre ,
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939.? DELA ROSE. 1«!>9
Tant ay de vous ouy bien dyre , Que mettre me vueil par devise, Cueur et corps à votre servise ; Car se je fais vostre vouloir , Ne me puis pas de riens douloir* Et espère qu'en aucun tempz Aurajr la mercj que j'attendz. Adonc me suis agenoillé 9 Et vouloje baisier son pie ; Mais il m'a la dextre main prise , Et dit : Je te ajme bien et prise , Quant tu m'as jrespondu ainsi ; Oncques telle response n'yssi D'homme villain mal enseigné , Et par ce point tu as gagné Que je vueil pour ton advantaige Qu'à présent cy me face hommaige : Si me baiseras en la bouche , A qui nul villain homs ne touche : . Je ne laisse mye attouchier Chascun villain , chascun bouchier ; Mais doit estre courtois et frans Celluj duquel Fhommage prens.
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l6o l E ROM A N (^l9i
Mais touteffois celluy à paine, Qui à moi bien servir se paine , Honneur en aura, si doit estre Joyeux de servir si bon maistre ; Et si hault seigneur de renom , D'Amours porte le gonfanon , De Courtqysie la baniere ; Et si est de telle manière , Si doulx, si franc et si gentil, Que qui est si sage et subtil , De le servir et honnourer , Dedans lujr ne peut demourer Vilienje ne mesprison , Ne faulseté , ne trahison.
Comment , après ce bel langage , L'Amant humblement fiât hommage. Par Jeunesse qui le déçoit , Au Dieu d'Amours qui le reçoit.
Bon homme fuz-je les mains jointes, Et sàchiés que moult me fiz cointes , Quant sa bouche toucha la moje, Ce fut dont j'euz au cueur jqye , Il m'a lors demandé ostages.
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C».i*t) DE LA ROSE. \6l
Amours parle,
Amys , dist-il , j'ay mains hommages Et d'ungs et d'autres gens reçeu ,
Dont j'ay esté moult tost deçeu : Les félons plains de faulseté M'ont par mainteffois baraté , Par eulx ay souffert mainte noise ; Mais ils sçauront comme il m'en poise. Se je les puis à mon droit prendre, Je leur vouldray chierement vendre; Et pource que suis ton maistre , Vueil-je bien de toy certain estre , Et te vueil si à moy lyer , Que tu ne me puisses njer, De faire riens doresnavant, Tien-moy donc loyal convenant; Pechié seroit se tu trichoyes, Moult me semble que loyal soyes.
L'Amant respond.
• * ' .»
Sire , fis -je , or m'entendez :
Ne sçay pourquoy vous demandez
Pleiges de moy ne seureté ; - Vous sçavez bien la vérité, Que, mon cueur si talu m'avez, Et si prin* comme le sçavez* Qu'il ne peut riens faire pour moy, S'il ne venoit de vostre ottroy. Le cueur est vostre, non pas mien; Car il convient , soit mal ou bien , Qu'il face tout vostre plaisir : Nul ne vous eti peut dessaisir. La garnison y avefz mise, Qui le guerroyé à Vostre guise ; Et se de cela vous doubtez , Faictes -y clef et l'emportez, Et la clef soit en lieu d'ostage.
Amours.
Par mon chief ! ce n'est mye oultrage , Respond Amours , je m'y accords ; Il est assez seigneur du corps , Qui a le cueur en sa commande; Ou Itrageux est qui plus demande*
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D E LA ROSE.
i63
Comment Amours très -bien souef, Ferma cTanc Jietite clef Lé cuettr de FAmàtit , par tel guise , ' r Qull nVntama poittt la cbemiw?.
Lors a de l'aumoniere traicte Une petite clef bien faicte , Qui fut de fin or esmeré , Soubz elle demourra serré, Ton cueur qui sera seurement , Contraint ne sera autrement : Plus est de mon petit dqy mendre, A mes amys la vueil bien tendre , Elle est de moult grant poesté.
U Amant parle.
Lors la m'attacha au costé,
Et ferma mon cueur si souef,
Qu'à grant paine senty la clef ;
Ainsi fist sa vou lente toute ,
Et quant je Teuz mjs hors de doub((\
Luy dis : Je suis entalenté
De faire vostre voulenté; ,
|&|. L € ROM A*NV u.ioo.)
Mais mon service recevez En gré, et ne me décevez ; Ne le àj connue recréant , De vous servir suis aggreanfc * Mais celluy en vain se travaille De foire service qui vaille , Quant le service n'ataiente , A cil à qui l'en le présente.
Amours parle*
Amours respond : Ne t'espouvente*
Quant.tu consens à mon entente ,
Ton service prendray en gré,
Et te mettray au hault degré ,
Se maulvaistié ne t'en retrait :
Mais si tost ne peut estre fait ;
Grant bien ne vient pas en pou d'heure,
Il y convient paine et demeure ,
Attendz et seuffre la destresse >
Qui or endroit te nuyst et blesse,
Car je sçày par quelle raison
Tu seras mis à guérison t, "
Je te donneray Feaulté, .
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^ I>E LA ROSE. #65
Se tu te tiens à lojaulté , Qui tes playes te guérira 4 Quant je sçauray et m'apperra, Se tu de bon eueur serviras * Et comment tu exploiteras Nuyt et jour mes commandement f Que je commande aux fins amans.
I? Amant parte.
Sire , fis-je , pour Dieu merçy ; Avarié que vous partez d'icy , Vos commandemehs m'en cfaargîés ; Je suis de faire enèoiiragtés ; Car j'espoir , sé ne les sçavoye , Tost pourroje jssir de sa voye , Pource je les désire âprendre , Affin qtie ne puisse mesprendre^
Amours*.
Amours respond : Tu dis moult bien >
Si les entendz et les retien ;
Le maistre perd sa paine toute »,
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Quant le disciple qu i ëscoitfe : Ne met te\ soing à retenir * ' Qu'il luy en puisse souvenir.
U Amant.
Le Dieu d'Amours lors m'ëncnàrja , Tout amsi que vous orrez jà Mot à mot ses commandemens, Comment le diènt les rommans : Qui aymer veult,'si entende ' Ainsi comme Amours le commande ; Car il lès fait bon escôuter , Qui son entente y veult bouter , Pource que la fin en est belle , Et que c'est matière nouvelle. Qui du songe la fin orra , Je vous dis bien qu*ily pourra Des jeux d'amours assez aprendre , Pourveu que bien y vueille entendre Et bien concevoir la substance , Du songe la signifiante. La vérité qui est couverte , , Vous en sera lors toute appertè ,
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Dï LA ROSI 1^7
Quant déclarer m orrez le , songe , Où n'j a fable ne mensonge.
Comment le Dieu d'Amours enseigne
L'Amant, et dit qu'il face et tiengne Les reigles qu'il baille à l'Amant; , Escriptes en ce bel Rommant.
Zr ftTl ^ '.Cri
Villenje premièrement,
Ce dist Amours, vueil et commant
Que tu délaisses sans reprendre ,
Se tu ne veux vers moj mesprendre ;
Si mauldis et excommunie
Tous ceulx qui ayment villenje.
Villenye le villain fait ;
Je ne Fayme n'en dit , n'en fait.
Villain est fel et sans pitié ,
Sans service et sans amytié.
Après , te garde de retraire
Chose des gens qui face à taire :
N'est pas prouesse de mesdire ;
En Keulx le seneschal te mire,
Qui fut par mesdire jadis
Mal renommé , de tous mauldis.
l68 LE ROMAN (Tins.)
Comme tant Gauvain eut le pris : Comme courtois et bien apris : Autant eut fceulx de villenje, Par mesdire et de felonnie; Des mocquçurs l'estandart portoit , En mocquer tant se délictoit. Sojres sage et raisonnable , En parler doulx et convenable Aux grans personnes et menues ; Et quant tu iras par les rues, Garde que sojes coustumier De saluer les gens premiers ; £t s'aucun avant te s?due * Si n'ayes pas la langue mue ; Ain§ te paine de salut rendre Sans demaurer et sans attendre*
Après , garde que tu ne djes Cçs ors motz et ces ribaudies Jà pour nommer villaine chose Ne doit ta bouche estre desclose : Je ne tiens pas à courtois homme y Qui orde chose et laide nomme. Toutes femmes sers et honnoure >
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^ D t X À ROSE. 169
A eufct aider pairie et labouré ;
Et se tu ojs nul mesdisant Qui les femmes soit desprisant , Blasme-le et fais qu'il se taise. Fay , se tu peux , chose qui plaise Aux dames et aux damoiselles , Si qu'ils ayent bonnes nouvelles De toy dire et de racompter ; Par ce pourras en pris monter.
Après tout ce, d'orgueil te garde, Car se l'orgueilleux se regarde, Orgueil est folie et pechié ; Et qui d'orgueil est entachié, Il ne peut son cueur employer A servir ne à supployer. Orgueilleux fait tout le contraire De ce que fin amant doit faire ; Mais qui d'amours se veult pener# Il se doit cointement mener; Car qui est coint n'a pas orgueil ; Mais en moult plaisant à l'œil , Quant il n'est pas oultrecuidé , De ce doit-il estre vuidé.
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170 1E1 ROMAH <v.ai72^
De vestement et de chaussure* .
Selon ta rente, ta mesure.
Bien te dy que bel vestcœeBfc
A l'homme siet honnestement ^.
Et si dois ton habit bailli er
A tel qui le saiche taillier , n
Et faire bien séans les pointes ,
Et les manches drodotes et cointes*
Souliers à latz. , aussi houseauls , ;
Ayes souvent frès etjiouvsaulx*-
Et qu'ils soient beaidxet fetis * :
Ne trop larges , ne trop petis.
De gans et de bourse de soje ,
Et de saincture ;te oointojre ~
Et si tu as si grant richesse
Que faire ne puisse largesse,
Tout au plus bel te^dois conduirez
Que tu pourras saus toj destruire*
Chappel de fleurs qus moult peu conste ,
Ôu de roses de Pentheseouste r
Peux -tu bien sur ton ahief avoir ;
Il n'y convient pas grant avoir.
Ne seufFre sur toy nulle ordure :
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fj5) DE "LA- R'O'S E. 171
Lave tes mains et tes dens cure : S'en tes ongles a point de noir , Ne lui laisse pas remanoir.
Tien s - toy bi en ne t , tes cheveul x p i gn e ; Mais ne te farde ne te guigne : Telles choses ne font si non Gens folz et de maulvais renom , Qui amours par maie advanture Ont trouvé encontre nature. Après te doit -il souvenir De jojeuseté maintenir, A joye et ft déduyt t'atournc : Amours n'a cure d'homme mou r ne , La mélodie est moult courtoise, Où siet jojeuseté sans noise ; Amans sentent les maulx d'aymer Une fois doulx, et l'autre amer. Mal d'aymer est moult oultrageux; Tantost est l'amant en ses jeux , Tost se complaint , tost se guermente, Une heure pleure , et l'autre chante. Se tu sçés nul beau déduyt faire, Par quoy tu puisses aux gens plaire ,
1J2 LE ROMAK
Je t'ordonne que tu le faces r
Chascun doit faire en toutes places.
Ce qu'il sçet qui mieulx luy advient 9
Car loz et pris et grâce en vient.
Se tu te sens juste et legier,
Ne fault pas d'assaillir dangier;
Et se tu es bien à cheval ,
Tu dois prendre amont et aval ;
Et se tu sçés lancés briser j
Tu t'en peuz moult faire priser :
Si aux armes es asseuré ,
De tant plus sera honhouré :
Se tu as clere et saine voix *
Tu ne dois pas quérir forvois,.
De chanter se Ten t'en semoult ;
Car beau chanter embellit moult :
Aussi d'instrumens de musique
Te fault avoir quelque pratique >
Et pareillement de dancer ;
Ce te pourra moult avancer.
. Ne te faitz tenir pour a ver,
Car ce te pourrait moult grever ;
Car c'est bien raison que l'Amant
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41.) P E LA ROSE. 173
Donne du sien plus largement Que les villains plains d'avarice, Ausquelz Amours n'est jà propice , A qui il ne plaist de donner :
D'avoir amours ne doit peuer; Mais qui en veult avoir la grâce , D'avarice tost se defface : Car cil qui par regart plaisant , Ou par doulce chiere faisant A luy , ou par ung ris serin Donne son cueur tout enterin , Doit bien après si riche don, Donner l'avoir tout à bandon.
Maintenant te vueil recorder ; A mes ditz te dois accorder , Car la parole est tant moins griefve A retenir quant elle est briefve ; Qui d'Amours veult faire son niaistre, Saige et sans orgueil il doit estre , De cointise soit bien garny , Baillart de largesse fouruy. Après t'enj oings par pénitence , Que jour et nuyt sans repentence
4 LE ROMAN <v.ia64.)
En bien aymer soit ton penser ;
Tousiours y pense sans cesser ,
Et te pense de la douîce heure
Dont la joje tant te demeure.
Et pour ce que fin Amans sojes f
Je te commande qué tu ajes
En ung seul lieu ton cueur assis,
Ferme , constant et bien rassis f
Sans barat ne sans tricherie ,
Fraulde ne nulle tromperie.
Qui en maints lieux son cueur départ,
Par tout en a petite part ;
Mais de celluj pas ne me doubte ,
Qui tient en ung lieu samour toute :
Pour ce vueil qu'en ung lieu la mettes ,
Et qu'en autre lieu ne la prestes ;
Car se tu Tavojes prestéey
Elle seroit tost degastée :
Mais donne-la en don tout quitte;
Tu en auras plus grant mérite ;
Car bonté de chose prestèe
Est tost rendue et acquitée ;
Mais de chose donnée en don , 1
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l7) DE LA ROSE.
Doit cstre moult grant le guerdon.
Donne -la donc tout quittement , Et le faiz débonnairement : Car on a- la chose plus chiere Qui donnée est à belle chiere ; Peu doit estre ou néant guerdon née La chose par regret donnée. Quant tu auras ton cueur donné. Ainsi que je t'ay sermonné, Lors te viendront les ad van turcs Qui aux Amans sont treffort dures. Souvent , quant il te souviendra De tes amours, te conviendra Partir des veux faisant devoir, Que nul ne puisse apparcevoir Le mal que seuffres et l'angoisse , A une par tout seul t'adresse ; En plusieurs manières seras Travaillé , grant mal sentiras , Une heure chault et l'autre froit : Passer te fault par ce destroit, Vermeil une heure, l'autre palle, Tu n'euz oneques fièvre si malle ,
176 LE ROMAN <*.*ia>
Ne quotidianes, ne quartes ;
Et bien auras , ains que tu partes,
Les douleurs d'amours essayées :
Tes forces y seront employées,
Tant qu'en pensant t'en troubleras,
JEt une grant pièce seras ,
Ainsi comme une jmage muë f
Qui ne se croslene remuë ,
Sans piedz, sans mains, sans dois c rosier,
Sans yeulx mouvoir, ne sans baler :
Puis après, quant tu reviendras ,
En ta mémoire tressauldras,
Frayeur auras au revenir,
De paour ne te pourras tenir ,
Souspirs auras de cueur parfont ;
Et saiches bien que ainsi le font
Ceulx qui les maulx ont essayez
Dont tu seras lors esmayez :
Après est droit qu'il te souvienne
De ta mye s'elie est loingtaine ;
Lors malheureux te jugeras
Quant près d'elle tu ne seras ;
Et conviendra que t<?n cueur soit ,
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$3-.) DE LA ROSE, 177
En ce que ton œil n'apperçoit , Disant : Mes jeulx vueil envoyer Après pour le cueur convoyer.
Doivent -ils icy arrester ? Nenny, mais voisent visiter Ce dont le cueur a tel talent, Lors me puis bien tenir allant: Quant de mon cueur si loingtain suis , Pour fol bien tenir je me puis; Si itâf, plus ne laisseray, N a mon cueur ayse ne seray, Devant qu'aucune enseigne n'avc. Adonc te mettras en la voye, Et y ras soubz tel convenant, Qu'à ton esrae faulclras souvent, Et gasteras en vain tes pas ; Ce* que tu quiers ne verras pas , Si conviendra que tu retournes Sans riens faire , pensif et mournes. Lors seras en moult graut meschief, Et te viendront tost derecliief Soupirs et plaintes et frissons , Plus poignantes que hérissons.
U > M
LE ROMAN (V.135C-.)
Qui ne le sçet , si le deinant A cil qui est loyal Amant. Ton cueur ne pourras appaiser ; Mais vouldras encores viser Se tu verras par advanture Ce dont tu es en si grant dure i Et se tu te peuz tant pener , Que veoir puisse et assener , Tu vouldras très-ententif estre A tes yeulx saouler et repaistre , Grant joje en ton cueur demouras , De la beaulté que tu verras ; Et saiches que du regarder Feras ton cueur frire et larder, Et tout adés en regardant , Aviveras le feu ardant : Car cil qui aj me et plus regarde , Plus enflame son cueur et Tarde ; Cil art , alume et fait flamer , Le feu qui fait les gens aimer.
Chascun Amant sujt par coustume Le feu qui l'art et qui l'alume : Quant le feu de plus près il sent,
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(v.i379.)
DE LA ROSE.
Et il s'en va plus oppressant. Le feu art cetluy qui regarde Sa mye , s'il ne si prent garde ; Car de tant plus près il s'en tient * En ajmer plus fort se maintient. Ce sçavent bien saige et musart , Qui plus est près du feu , plus art , Tant que aymes ainsi le verras , Jamais partir ne t en pourras ; Et quant partir te conviendra , Par tout le jour te souviendra De celle que tu auras veu ; Et si te tiendras à deceu D'une chose trop malement., C'est que couraige et ardement N'auras eu d'elle arrajsonner; Ains as esté sans mot sonner Près d'elle, confuz et empris. Bien cuidoyes avoir mespris, Que tu n'as la belle appellée Avant qu'elle s'en fust allée , Tourner te doit à grant contraire; Car se tu n'en eusses peu traire
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1 80 LE R O ivr A N
Fors seulement ung beau salut, Plus de cent marcs d'or te valut : Lors te prendras à dévaler f Et querras achoison d'aler Tout derechief hôrs en la rue , Où tu avoyes celle veue Que tu n'osas mettre à raison; Moult jrojes en sa maison > Voulentiers s'achoison avoyes. Il est droit que toutes tes voyes f Et tes allées et ton tour', S'en reviennent par- là en tour : Devers les gens très -bien te cele , Et quiers autre chose que cele Qui celle part té fait aller ; Car c'est grant sens de soy celer; Et s'il est chose que tu v*>yes Ta mje à point, que tu la doyes Arraisonner ne saluer , Lors te Convient couleur muer; Et tout le sang te frémira , Parole et sens tout te fauldra» Quant tu cuideras commencer;
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A) DELA. ROSE. il
Et se tant te veulx avancer , Que ta raison commencer oses, Quant tu dévoras dire trojs choses , Tu n'en diras mie ks deux* . Tant seras doooques vergongneux. Il n'y a nul si appemez Qui en ce point n'oublie assez, S'il n est tel que de guiile serve ; Car faulx Amans comptent leur verve Sans paour, ainsi comme ils wullent Carde mentir point ne se deullent : Hz disent Tung et l'autre pensent; En riant il semble qu'ils tensent. Quant ta raison sera finie , Sans luj avoir dit villenie , Moult desplaisant au eueur seras , Se riens oublié tu auras Qui te fust advenant à dire : Adonc seras en gisant martyre. C'est la bataille * c'est l'ardjare , C'est le cQntemps qui tousiours dure Jà fin ne prendras ceste guerre , Tant que j'^n vueille la paix querre.
l82 LE R.O M A il (1
Quant les nuys venuës seront, Mille desplaisirs te vendront : Tu te coucheras en ton lict, Où tu auras peu de délit ; Car quant tu cuideras dormir, Tu commenceras à frémir , A tressaillir et démener., D'ung costé sur l'autre tourner, Une heure enveJrs et l'autre adens, Comme cil qui a mal aux dens : Lors te viendra à remembrance Et sa façon et sa semblance A qui nulluy ne s'appareille. Si te diraj moult grant merveille : Telle fojs te sera advis Que tu tiendras celle au clere vis Entre tes bras et toute nue , Comme celle fust devenue Du tout ta mye ettaccompaigne; Lors feras chasteaulx en Espaigne ; : Et si auras joje de néant , Pour le temps que seras béant En ta pensée délectable ,
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7K) DE LA ROSE. l83
Où n'est fors que mensonge et fable ;
Mais peu y pourras demourer.
Lors commenceras à plourer,
Et diras : Dieu! ay-je songié?
Suis*- je remué ou bougié ?
Ceste pensée dont me vint
Certes le jour dix fois ou vingt ;
Vouldroye qu'elle revenist :
Toute me plaist et replenist
De joye et de bonne advanture ;
Mais ceste façon peu me dure.
Dieu î verray- je point que je soye
En tel point comme je songeoye ?
La mort ne me greveroit mye,
Se je mouroye es bras ma mye.
Moult me griefve amours et tormentc ;
Souvent me plaings et me guermcntc ;
Mais se tant fait amours que j'aye
De ma mye enterin joye ,
Bien seroit mon mal rachaptc.
Las ! chose vueil de errant chierté: Je ne me tiens mye pour sage , -Quant je demande tel oultrage;
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184 L R Q M A N (v 2;H.
Car qui demande musardie ,
C'est bien droit que on l'escondje.
Ne sçaj comme je l'xisajr dire ;
Plus fort que moj et plus grant sire
De moj auroit très-grant honneur
En ung loyer assez myneur :
Mais sans plus se d ung doulx baisier
La belle me vouloit aisier ,
Moult auroje riche desserte ,
De la paiue que faj soufferte;
Mais forte ehose ert à venir.
Je me puis bien pour fol tenir ,
Quant j'ay en tel lieu mon cueur mjs,
Dont à nul preu ne suis submys,
Si dj comme fol envieux ;
Car un regard d'elle vault mieuk
Que d'autres les dedujs entiers:
Je la veisse moult voulentiers
Tout à cest heure, se Dieu m'aist;
Guery* seroit cil qui la veist.
Dieu ! quant sera -il adjourné ?
J'ay en ce lieu trop séjourné;
.Je n!ayme mye tel désir ,
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timu DE LA ROSE. iBS
Quant je u aj ce dont j'ay gésir. Désir est ennuyeuse chose Quant on ne dort ne ne repose : Moult m'ennuye certes et griefve , Quant maintenant l'aube ne crieve, Et que la nujt tost ne trespasse ; Car, s'il fust jour, je m'en allasse.
Ha soleil ! pour Dieu haste-toy, Ne fay séjour, apreste-toy , Faj départir la nujt obscure, Et son ennuy qui trop me dure. La nujt ainsi te contendras f Et de repos point ne prendras , Tant seras de désir garnj ; Et quant tu ne pourras Pemiuy Souffrir en ton lict de veiller, Lors te fauldra appareiller , Vestir , chausser et atourner , . Ains que tu voyes adjourner; Lors t'enyras en recelée, Soit par pluye, soit par gelée, Tout droit vers l'hostel de ta myc , Qui sera très -bien endormye,
l86 LE 'ROMAN
Et à toy ne pensera guiere ;
Une heure jras à l'huys derrière
Sçavoir s'il est en riens ouvert,
Et là seras à descouvert ,
Tout seul à la pluye et au vent ;
Et puis yras à Miuys devant
Sçavoir s'il y a ouverture;
Et se tu j treuves faulture,
Oreiileras parmy la fente ,
Se de lever nul se démente ,
Et se la belle sans plus veille.
Si te dy bien et te conseille
Qu'elle t'oye bien doulouser,
Pour congnoistre que reposer
Ne peuz en lict pour s'amityé :
Mieulx t'en ajmera la moitié,
Quant en ce point ouy.t'aura r
En amours se consentira.
Et aura vers toy amitjé:
Bien doit Dame aucune pitié
Avoir de celluj qui endure
Tel mal pourluj, se moult n'est dure.
Si te diraj que tu dois faire :
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53.) DE LA HO S E. 187
Pour l'amour de la débonnaire De qui tu ne peuz avoir aise, Au départir la porte baise ;
Et affin que l'en ne te vqyc Devant la maison n'en la voje, Garde que soje retourné, Ai 11s qu'il soit gueres ajourné: Yceulx venir , jceulx allers , Yceulx pensers , jceulx par lers , Font aux amans soubz leurs drapeaulx Rudement amaisgrir leurs pcaulx : Tu le pourras par toj sçavoir , Se de bien ajmer fais devoir. Et bien sachiés qu'Amours ne laisse Sur fin amant couleur ne graisse : De ce ne sont apparissant Ceuix qui dames vont trahissant , Et dient pour eulx losengier , Qu'ilz ont perdu boire et raangier; Et je les voj comme jengleurs , Plus gras qu'abbés ne que prieurs.
Encores te commande et charge, Que tenir te faces pour large
88 LE ROMAN ,T
A la servante de l'hostel Ung garnement lui donne tel, Qu'elle die que tu es vaillans. Ta mye et tous ses biën-<vueillans Dois honnorer et ehier tenir : Grant bien te peut par eulx venir; Car cil qui est d'elle privé , Lui comptera qu'il t'a trouvé Preux et courtois , bien afiaityé : Mieuk t'en prisera la moityé. Du pays gueres he t'esloigne; Et se tù as si grant besongne ■ Qu'il te conviengne t'eslongér , Garde -toi de ton cueur changer En autre qu'en la créature Où est ta pensée et ta cure; Et pense de tost retourner ; Tu ne dois gueres séjourner : fay semblant que reveoir te tarde Celle qui a ton cueur en garde. Si t'ay dit comme et en quel gujse Amant doit faire son éervise : Or le fay donc sur toute chose ,
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D 8 LA II O S E. 189
Se fruyt veulx avoir de la Rose.
L! Amant parle.
Quant Amours m'a ce commandé, Je luy ay adonc demandé : Sire , en quel guyse ne comment Peut endurer le vray amant Les maulx que vous m'avez compté? Vous m'avez tout espoventé. Comment vit homme et comment dure En telle paine , en telle ardure , En dueil , en souspirs et en larmes , Et en tous points et en tous tarmes, Et en soucj et en réveil ? Certainement moult m'en merveil Comment homme, s'il n'est de fer, Peut vivre ung moys en tel enfer. Le Dieu d'Amours sans nulle amande , Kespondit lors à ma demande,
A 1 Amours parle,
Beaulx amys, par faîne mon pere, Nul 11 a bien s'il ne le compère,
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19° L E ROMAN (t.,6ït
Si ayme l'en mieulx l'achapté , Quant on Ta plus cbier achapté ; Et en plus grant gré sont receuz Les biens qu'on a à grief reçeuz Que ceulx que l'enfa euz pour néant; Car trop les va l'en violant. Il n est homme se Dieu m'amant, Qui saiche le mal de l'Amant : Nul ne pourroit le mal d'amer * Ne qu'il pujst espuiser la mer , Compter en rommant ne en livre ; Et touteffois convient -il vivre Les amans , il en est mestier ; Chascun fuyt de mort le sentier. Cil que l'en met en chartre obscure , En la vermine et en l'ordure , Qui n'a ne pain d'orge ou d avaine , Ne se meurt mje pour la paine : Espérance confort luj livre , Qu'il se cuide trouver délivre Encor par quelque chevissance. Tout ainsi et en tel balance Est cil qu'Amours tient en pris&n :
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tT.263i.) I> E L A ROSE. 191
Il cuide avoir sa guérison ; Ceste espérance le conforte , Et cueur et talent luy apporte De son corps à martire offrir :
Espérance luj fait souffrir
Les maulx dont il ne sçait le compte,
Pour la joje qui cent ans monte :
Espérance vainct par souffrir,
Et fait l'Amant a vivre offrir.
O benoiste soit Espérance
Qui ainsi les amans avance !
Moult est Espérance courtoise ,
Qui ne lairra )li une toise ,
Nul vaillant homme jusqu'à chief,
Ne pour péril ne pour meschief;
Et au larron qu'on maine pendre ?
Luj fait -elle mercj attendre.
Espérance te gardera ,
Ne jà de toj ne partira
Qu'elle ne garde ta personne
Au besoing, et oultre te donne
Trois autres biens , qui grant soulas
Font à ceulx qui sont en mes las.
192
LE R O 31 A N
Premièrement , qui bien soûlasse Celiuj qui mai d'amer enlasse, A qui espérance s'accorde , C'est doulx penser que l'en recorde : Car quant l'amant plaint et souspire , xEt est en dueil et en martire , Doulx penser rient à chief de pièce Qui l'jre et le courroux despiece, Et à l'amant en son venir Fait de la joje souvenir , Et espérance luy promet; Et après au devant luj met Les jeuix rjans, le nez tretis Qui n'est trop grant ne trop peti>f - Et la bouchette coulourée, L'alaine souef , oudourée. Si luj plait moult quant se remembre De la beaulté de chascun membre. - Amours va ses soulas doublant , Quant d:ung rjs ou d'ung beau semblant Luj souvient , ou de belle chiere Que fait luj à sa mje chiere ; Doulx penser ainsi assouage
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„.) DSL' A ROSE. 193
Les douleurs d'amour et la rage : Cestuj vueil-je que tu ajes ; Et se toj l'autre reffusoyes , Qui n'est mje nom douloureux , Tu serojes bien dangereux.
Le second bien est doulx parler, Qui donne à main bacbeler Et à maintes dames secours ; Car chascun qui de ses amours Oyt parler, moult s'en esbaudit. Si me semble que pour ce dit Une dame qui d'amer s'ot , En sa chanson, ung courtois mot : Moult suis, dit- elle, en bonne escole, Quant de mon amy oj parole ; Se m'aist Dieu celluy m'a guérie Qui m'en parle , quoj qu'on m'en die. S'elle le doulx parler savoit, Et du penser ce qu'il estoit , En sçavoit toutes les manières; Si te dis et vueil que tu quieres Ung compaignon sage et celant, Auquel diras tout ton talent,
î- • n
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194 L E R ° M A w (T.»?» >
Et descouvreras ton couraige : Cil te fera grant avantaige , Quant tes maulx t'angoisseront fort ; Si yras à luy par confort, Et parlerez; vous deux ensemble De la belle qui ton cueur emble , De sa beaulté , de sa semblante Et de sa simple contenance , Comment tu pourras chose faire Qui à ta mje puisse plaire ; Se cil qui sera ton amys A bien amer son cueur mys, Mieulx en vauldra la compaignie. Si sera raison qu'il te die Se sa my e est pucelle ou non , Ses amys , ses parens, son nom, Si n'auras pas paour qu'il muse A ta mje , ne qu'il s'en ruse ; Mais vous entreporterez foy * Et toj à luy, et luy à toy. Sachiés que c'est moult belle chose Quant on a homme à qui l'en ose Son conseil dire et son segré :
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C¥fca743J DE LA KOSt 195
Ce déduyt prendras en bon gré ,
Et t'en tiendras à bien pajé , Puisque tu l'auras essayé.
Le tiers bien vient du regarder; C'est Doulx Regard 9 qui seul tarder A ceulx qui ont amours loingtaines: Pource, te dis que tu te tiennes Près d'elle : metz-toy en sa garde ; Son soulas aucunesfois tarde ; Mais il est aux fins amoureux Deduysant et fort savoureux ; Moult ont au matin bon encontre, Esyeulx quant dame Dieux leur monstre Le sanctuaire précieux De quoy ils sont si curieux; Et le jour que le peuvent veoir, Ne leur doit mye m'escheoir ; Ne doubtent ne pluye ne vent, Ne nulle autre chose vivant; Et quant les yeulx ont leurs déduys , Ils sont si aprins et si du) s , Que seulz ne veullcnt avoir joye , Mais fault que le cueur se repaye ,
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1()6 LE ROMAN (v.^
Et fout les maulx assouagier : Ly œils comme droit messagier , Incontinent au cueur envoyént Nouvelles de tout ce qu'ils vqyént ; Et pour la joye qui les lye , Le cueur ses douleurs entr'oublje f Et sa destresse maie et fiere : Car , tout ainsi que la lumière Les ténèbres devant soy chace, Tout ainsi doulx regard defface Les ténèbres où le cueur gyst , Qui nuyt et jour d'amours làngujst ; . Car le cueur de riens ne se deult, Quant l'œil regardé ce qu'il veult. Or t'ay-je icy tout desclaré Ce dont je te vey esgaré , Car je t*ay compté sans mentir Les biens qui peuvent garantir Les amans et garder de mort ; Si sçays qui te fera confort : Au mo ins auras - tu espérance , Doulx penser auras sans doubtance f Puis doulx parler, puis doulx regard.
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^ DE LA ROSE. 197
Je vueil que chaseun d'eulx te gard , Tant que tu puisses mieulx attendre Autre bien qui ne sera mendre , Lequel tu auras çà avant : Mais davantaige en as autant
Comment PAmant dit cy qu*Aroour« Le laissa en ses grans doulours.
Incontinent qu'Amours meut dit Son plaisir , ne fut contredit :
Mais quant il fut esvanouy, Adooc fuz-je bien esbahj , Car je ne veis près-moy nully : De mes plajes moult me doly , Et sçeuz que guérir ne pourroye, Fors par le bouton où j'avoye Tout mon cueur mys et ma seience , Et navoje en nulluj fiance , • Fors au Dieu d'Amours , de lavoir ; Car je sçavoye bien de voir , Que de l'avoir riens ne mestoit y S' Amours ne s'en entremettoit. Les Rosiers d'une claye furezit
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198 X K RO M A»
Clos à l'environ comme ilz deurent ; Mais je passasse la cloyson Moult voulentiers pour l'occasion Du bouton flairant comme basme , Se je neiâsse craintise ou blasme ; Mais assès tost eust peu sembler Que les Roses voulsîsse embler , Laquel chose ne penseray , Ne jamais nul jour ne feray. .
Comment Bel - Acueil humblement Offrit à l'Amant doulcement A passer, pour veôir les Roses Qu'il desiroit sur toutes choses.
Âipsi que je me pourpensoye Se oultre la haie passeroje^ Je vis vers moy tout droit venant Ung varlet bel et advenant , En qui il n'eut riens à blasmer : Bel- Acueil se faisoit nommer, Fik de Courtoisie la sage. Si m'abandonna le passage De la haye moult doulcement ,
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$3 > DELA ROSE. 1 99
Et me dist aimablement :
Bel -Acueil parle.
Bel amj chier , se bien vous plaist , Passez la haje sans arrcst , Pour l'odeur des Roses sentir ; Je vous y puis bien garantir , N 9J aurez mal ne vilenie: Mais que vous gardés de folie. Se de riens vous y puis aider, Je ne me quiers faire prier ; Car de faire vostre plaisir En tout honneur j'ay le désir.
L'Amant responcL
Sire, se dis- je à Bel -Acueil,
Geste promesse en gré recueil :
Si vous rens grâces et mérites
De la bonté que vous me dictes;
Car moult vous vient de grant franchise ;
Et quant vous plaist en ceste guise,
Suis prest de passer voulentiers
Par ronces et par esglantiers ,
200 ' LE ROMAN
Dont en la vqye avoit assez. Suis maintenant oultre passez. Vers le bouton m'en vois errant* Des Roses les mieulx odorant ; Et Bel-Acueii me convoja De son bien qui moult m'agréa ; Et si près aliaj sans me faindre, Que je l'eusse bien peu attaindre* Bel-Acueii moult bien rae servit, Quant le bouton de sy près vit; Mais ung villain qui riens n'avoit* Près d'illecques mussé estoit : Dangier eut nom, si fut closiers Et garde de tous les Rosiers. En ung destour fut le pervers, D'erbes et de fueilles couvers , Pour ceulx espier et deflFendre Qui vont aux Roses les mains tendre j Et fut de trois acompaignié Le villain lourt malengrongnié Deux femmes et ung langart homme. L'homme Malle-Bouche se nomme; Le fault traitre jengleur qu'il fut,
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M D E X A ROSE. 201
Avec luy Honte et Paour eut.
La mieulx vaillant d'eulx si fut Honte;
Et sachiés que qui a droit compte
Sa parenté et son lignaige.
Fille fut de Raison la saige;
Et son père eut à nom Malfait,
Qui fut si hydeux contrefait,
Quoncques avec Raison ne geut:
Mais de vcoir, Honte en conçeut,
Qui puis enfanta Chasteté,
Qui a guerre yver et esté.
Quant Dieu eut fait de Honte naistre
Chasteté, qui dame doit estre
Et des Rosiers et des boutons,
Fut assaillie des gloutons ,
Si qu'elle avoit mestiers d'aye ;
Car Venus l'avoit assaillie,
Qui nuyt et jour souvent lui cmble
Boutons et Roses tout ensemble.
Lors requist Raison comme fille,
Chasteté, que Venus exille:
Desconseillée moult estoit;
De prier Raison se hastoit.
202 L E R O M A V <*,**A)
Si luy prcsta à sa requeste , Honte qui est simple et honneste r Qui tousiours tire simplement A faire son commandement. Or sont aux Roses garder quatre Qui se lairoient avant batre Que Rose ne bouton emport. Je fusse arrivé à bon port , Se par eulx ne fusse guetté ; Carie franc, le bien apointé Bel-AcueiL, se penoit de faire Ce qu'il savoit qui me deust plaire: Souvent me semont d'aprochier Vers le bouton , et d'atouchier Au Rosier qu'il avoit chargié ; De ce me donnoit-il congié , Pour ce qu'il cuide que j'en vueiile Cueillir aucune verde fueille Près du bouton qu'il m'a donné , Pource que près a esté né.
De la ftieille me fiz moult coin te; Et quant je me sentj acointe De Belr Acueil et si privé ,
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D * LA ROSE.
2o3
Je cuidaj bien estre arrivé. Lors ai prins cueùr et hardement De dire à Bel-Acueii comment Amours m'avoit prins et navré. Sire f dy-je , jamais n'auré Aide., se n'est par une chose Que fray dedans mon cueur enclose : Cest une pesant maladie ; Ne sçay comment je la vous die, Car je vôus ôrâiiis à couroucer : Mieulx volildrojè à cousteaux d'acier Pièce à pièce estre despeeé , Que vous en fussiez couroucé.
Que jà ne me verrez douloir De chose que me vueillez dire.
Ne cuydez pas que je vous mente :
Bel-AcueiL
Dictes-moy donc vostre vouloir,
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204 L * ROMAN <T.^
Il m'a au cueur cinq playes faictes ; Jà les douleurs n'en seront traictes \ Se le bouton ne me bailliez , Qui est des autres mieulx tailliez r Ce est ma mort , ce est ma vie ; De nulle riens n'ay plus envie. Lors s'est Bel- Acueil effrayez >
Bel- jîcueil.
Et me dist : Frère, vous bayez
A ce qui ne peult advenir.
Comment me voulez-vous honnir?
Vous me auriez bien assotté,
Se le bouton m'aviez osté
Du Rosier, car ce n'est droicture
Qu'on Toste de sa norriture.
Villain estes du demander ;
Laissiez -le croistre et amander;
Ne le vouldroye estre osté
Du Rosier qui l'a rapporté
Pour nulle riens , tant le tiens chieir.
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DE LA ROSE.
L'Jlcteur.
A tant saillit villain Dangier De là où il estoit mucé. Grant fut, noir et tout héricé ; S'ot les veulx rouges comme feux, Le vis froncé , le nez hydeux, Et s'escria tout forcenez :
Dangier,
■
Bel-Àcueil , pour quoy amenez Entour ces Rosiers ce vassault ? Vous faictes mal , se Dieu me sault Il tend à vostre avillement : Mal ait-il sans vous seulement Qui en ce pourpris l'amena , Et dedans si droit l'assena.
Comment Dangier villaincmenfc Duuta hors dépiteusemenfc L'Amant d'avecqnes Bel-Acuc-il , Dont il eut en son cueur grant dueil.
Fuiez, vassal, fuiez d'icy : A peu que je ne vous occy,
2o6 LE ROMAN (**oT*~>
Bel-acueil ne vous congnoissoit, Qui de vous servir s'angoissoit. Vous le vouliez qy lier ! Maulvais se fait en vous fier ; Car très-bien est ore esprouvée La trayson qu'avez trouvée.
N'osay illec plus remanoir,
Pour le villain hydeux et noir
Qui me menasse à assaillir :
La haye m'a faite saillir
A grant paour et à grant heste ;
Et le villain crosle la teste,
Et dit se jamais y retour,
Qu'il me fera prendre mal tour.
Lors s'en est Bel-Acueil fouj.
Je demouray moult esbahy ,
Honteux et mat: si m en repens,
Qu'oncques je lui dis mon pourpens;
De ma folie me recors.
Si voy que livré est mon corps
A dueii, à paine et à martire ;
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DE I* A ROSE.
207
Et de ce ay la plus grant ire, Que je nosay passer la haje. Nul n'a mal qui amours n'essaye. Ne cuydez pas que nul congnoisse Qui n'a aymé que c'est angoisse : Amours vers moy très-bien s'acquitte De la paine qu'il m'avoit dicte ; Car cueur ne pourroit pas penser , Ne bouche d'homme recencer De ma douleur la quarte part : A peu que le cueur ne me part , Quant de la Rose me souvient, Que si eslongner me convient.
Comment Rayson de Dieu aymée , Est jus de sa tour dévalée,
Qui l'Amant ebastie et reprent De ce que fuie Amour emprent.
En ce point grant pièce arresté , Tant que me vit comme maté La dame de la haulte garde, Qui de sa tour aval regarde. Rayson fut la dame appelice :
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208 L R R O M» A lf iw.
Si est de sa tour dévalée , Et s'en est droit vers moy venue. Ne fut ne vieille ne chenue , Ne fut trop maigre ne trop grasse , Ne fut trop haulte ne trop basse. Les yeulx qui en son chief estoient , Comme deux estoiles estoient. Au chief avoit une couronne : Bien ressembloit haulte personne , Et croy que son corps et son vis Furent forgiés en paradis ; Car Nature ne sçauroit pas Œuvre faire de tel compas. Sachiez , se la lectre ne ment , Que Dieu la fist nomméémeilt A sa semblance et son jmage , Et luj donna tel avantage , Qu'elle a povoir et seigneurie De garder homme de folie , Mais qu'il soit tel que bien la croje. Ainsi comme me démentoje, A moy Rayson parler commence.
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DE LA ROSE,
209
Ray son parle à V Amant.
Beaulx amys, folie et enfance T'ont mjs en paine et en esniaj: Mal visas au bel temps de may Qui fist ton cueur trop esgajer; Mal allas oncques umbrojer Ou vergier dont Ojseuse porte La clef dont elle ouvryt la porte. Fol est qui s'acointe d'Oyseuse ; S'acoi n tance est trop périlleuse : Bien t a trahy, bien t'a dcçeu ; Car Amours ne t'eust en riens veu, Se rOjseuse ne t'eust conduyt Ou beau vergier où est Déduyt Qui d'affoler gens a l'usage : Mais folleur n'est pas vasselage. Se tu as folement ouvré, Si faiz tant qu'il soit recouvré; Cas la folie moult empire Celluj qui tost ne s'en retire. Garde donc bien que tu ne crojes Le conseil par qui tu souloves 1. o
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lO LE ROMAN (
Beau foloye qui se chastie; Et quant jeune homme fait folie, On ne s'en doit e$merveillier. Si te viens dire et conse illier Que l'amour mettes en oubly, Dont je te voy si afFoibly f Si conquis et si tormenté , Je ne voy xnie ta santé , Ne tagarison mesmement; Car moult désire malement. Dangier le fel toy guerroyer, Tu n'y as pas à essayer : Encor Dangier riens ne me monte Envers ma belle iille Honte Qui les Roses deffend et garde , Comme celle qui n'est musarde ; Et en sa compagnie a Peur : Si en dois avoir grant frayeur. Avec ces deux est Malle -bouche Qui ne seuffre que nul y touche. Avant que la chose soit faicte f Il y a en cent lieux retraicte : Moult as à faire à malle gent.
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«t.**»?.) fit. LA ROSE. 211
Regarde lequel est plus gent , Ou de laisser , ou de poursuivre Ce qui te fait en douleur vivre. C'est le mal qui Amours a nom,
Où il n'y a que foleur non ; Folye se doit chascun croire. Homs qui ayrae ne peult bien faire, N'a nul preu de ce monde entendre : S'il est clerc, il perd son aprendre; Et puis s'il fait autre mestier, Il n'en peut gueres exploiter : Ainsi à celluy plus de poine Que n'ont hermite, ne blanc moine : La paine en est desmesurée, Et la joye a courte durée. Qui joye en a, petit luy dure, Et de l'avoir est advanture; Car je voy que maints y travaillent , Qui en la fin du tout y faillent. Oncques mon conseil n'entendis, Quant au Dieu d'Amours te rendis : Le cueur que tu as trop volage, Te fist comprendre tel folage.
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212 LE ROMAN (v.3lMJ
Une folie est tost emprise ; Mais -d'en jssir est la maistrise. Si metz l'amour en nonchaloir , Qui te peult nuyre et non valoir ; Car folie est trop acourant , Quant on ne luy court au devant* Pren hardiement au dens le frain , . Et dompte ton cueur et refrain ; Tu dois mettre forte defFence Encontre ce que ton cueur pense : Qui tousipurs son couraige croit, Ne peult estre qu'il ne foloit.
Si respond l'Amant à rebours
A Rajson qui luy blasme Amours.
Quant je ouy ce chastiement , ,
Je répondis ireusement:
Dame , je vous vueil moult prier
Que me laissiez de chastier.
Vous me dictes que je refraigne
Mon cueur qu'Amours ne le retiegne ;
Cuidez-vous qu'Amours se consente
Que je refraigne et que démente
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fr.3i3o.) D E L À R O S E. 2 1
Le cueur qui est à soy tout quittes ? Ce ne peult estre que vous dictes.
Amours a si mou cucur dompte , Qu'il n'est plus à ma voulenté : Il a udç mestier si formant, Qu'il luj a faite clef fermant. Pour ce laissiez mon du tout faire , Car vous pourrîés gaster l'affaire Et perdre tout vostre françojs : Mieulx vouldroje mourir, aincoys Qu'Amours si m'eust de faulseté Ne de raison là arresté ; Il me veult louer ou blasmer, Au d erre nier des maulx damer ; Si m'ennuye qui me chastie. A tant est Raison départie, Qui voit bien que pour sermonner Ne me pourroit de ce tourner.
Je demeuraj seul d'ire plain : Souvent pleure et souvent me plain ; Car de moy ne sçeu chevjssance, Tant qu il me vient en remembrance Qu'Amours me dist lors que je qui, s se
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£14* 'LE BOMiir ■ (
Ung compaignon à qui je disse Mon conseil tout entièrement , Si m'osteroit de grant torment. Adonc pourpensaj que j'avoje Ung compaignon que je sçavoje Bon et loyal ; attys eut nom : Oncques n'euz si bon compaignon.
Comment, par le conseil d'Amours, L' Amant vint faire ses clamours À Amys â qui tout compta , ' Lequel moult le réconforta.
Je vins à Amys grant aleure, Et luj dis toute Tencloeure Dont je