K^ .-s 6/^(2/ DU MEME AUTEUR PkEMIÈRES POÉSlliS Isis Elen MORGANE La Révolte l b n o c v e a u m 0 k d b 4.0ntes cruels L'ÈVEFUTtRE Akëdysséril L'Amour suprême Tribulat Bonhomet Histoires insolites i Nouveaux combs cruels Sous presse : Chez les passants Tous droits réservés Cet ouTragc a été déposé au Ministère de l'Intiriaur en décembre 1889. AXEL IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE Vingt exejnplaires numérotés SUR PAPIER DE HOLLANDE COMTE DE VILLiERS DE L'ISLE-ADAM • • AXEL PARIS MAISON QUANTIN COMPAGNIE GÉNÉRALE d'iMPRESSIOX ET d'ÉDITIOî» 7, rue Saint-Benoît 1890 AXEL PERSONNAGES Axel d'Aukrsperg. L'Archidiacre. Maître Janus. Le commandeur Kaspar d'Auërsperg. Ukko, page d'Axel d'Auërsperg. Herr Zaciiarias. gotthold. Hartwig. MlKLAUS. Le Desservant de l'office des morts. Eve Sara E.mmanuèle de Malpers. L'Abbesse. Sœur Aloyse. Sœur Laudation, tourière. Sœur Calixte, économe. Religieuses du cloître de Sainte-Apollodora. Chœur des vieux Serviteurs-militaires d'Auërsperi Chœur des Bûcherons. L'action se passe en ce siècle, vers l'an 1828. La première partie, en un monastère de Religieuses- trinitaires, le cloître de Sainte-Apollodora, situé sur les confins du littoral de l'ancienne Flandre française. Les trois autres parties, dans l'est de rAUemagne sep- tentrionale, en un très vieux château fort, le burg des margraves d'Auërsperg, isolé au milieu du Schuartz- wald. PREMIERE PARTIE LE MONDE RELIGIEUX Cœurs tendres, approclip/. : ici l'on aime encore ! Mais l'auiour, rpuré, s'allume sur l'autel : Tout ce qu'il a d'iiuraain à ce feu s'évapore, Toul ce qui reste est immortel. Lamautine. AXEL PREMIERE PARTIE LE MONDE RELIGIEUX § 1. ...et forcez-les d'entrer I Le chœur claustral dans la chapelle d'une vieille abbaye. Au fond, grande fenêtre à vitrail. — A gauche, les quatre rangs des stalles. Elles sVlèvent insensiblement, en hémicycle, contre la haute grille circulaire fermée et voilée de draperies. Au fond, près de la grille, porte basse, aux degrés de pierre, communiquant au cloître. A droite, faisant face aux stalles, les sept marches et le parvis du maître-autel invisible. — Le tapis se prolonge jusqu'au milieu du chœur, au bord des dalles tumulaires. Sur la deuxième marche, clochette et encensoirs d'or. Plus haut, corbeilles de fleurs. La 6 AXEL lampe du sanctuaire éclaire seule l'édifice, entre les grands piliers, chargés (Tex-volo, qui supportent l'abside principale: là, s'élève, sur des ailes, la chaire de marbre blanc. Une forme humaine, long voilé et les pieds nus sur des sandales, se tient debout sous la lampe. — Entrent, au fond, l'Abbesse et l'Archidiacre en habits sacer- dotaux. Le prêtre s'agenouille devant l'autel et demeure en prière : l'Abbesse s'approche de l'être voilé dont elle découvre la tête, brusquement. Un visage d'une beauté mystérieuse apparaît; c'est une femme. Elle est immobile, les bras croisés, les paupières baissées. L'Abbesse la regarde pendant quelques instants, en silence. SCÈNE PREMIERE SARA, L'ABBESSE, L'ARCHIDIACRE, puis soEiR ALOYSE. l'Abbesse Sara ! le minuit de Noël va sonner, remi)lis- sant nos âmes d'allégresse! L'autel va s'illuminer, tout à l'heure, comme une arche d'alliance! nos prières vont s'envoler sur l'aile des cantiques! Avant que cette heure })asse dans les cieux, il importe que je vous notifie la résolution sacrée que j'ai prise touchant votre avenir. LE MONDE RELIGIEUX 7 Souvenez-vous, Sara. Votre père et votre mère., aux approches de la mort, me mandèrent en leur manoir pour vous confier à moi. Depuis sept ans vous vivez en ce cloître, libre comme une enlimt dans un jardin. Cependant, les jeux des enfants vous furent toujours étrangers et je ne vous ai jamais vue sourire. Que peut signifier une nature aussi studieuse et aussi solitaire? — Est-ce de relire sans cesse tous nos vieux livres qui vous humiliera l'esprit? Ecoutez, Sara, vous êtes une âme obscure. Sur votre visage toujours pâle brille le reflet d'on ne sait quel orgueil ancien. 11 sommeille en vous... — oh! les harmonies que vous tirez de l'orgue vous ont trahie!... Elles sont tellement sombres que j'ai dû prier sœur Aloyse de le tenir à votre place. — Malgré la réserve et la simpli- cité de vos rares paroles et de tous vos actes, je vous ai méditée longtemps et attentivement. Je sens que je ne vous connais pas. Vous vous soumettez avec une sorte d'indifférence taciturne aux pratiques de notre obédience. — Prenez garde à l'endurcissement du cœur! Ma fille, vous êtes une lampe dans un tom- beau : je veux vous raviver pour l'Espérance. Vanité que la vie sans la prière ! La vingt-troisième année de vos jours s'est accomplie; ce qu'il faut, 8 AXEL pour VOUS secourir, c'est l'onction, — c'est l'onc- tion! et que vous soyez toute à Dieu, qui pacifie les cœurs inquiets. Certes, selon les hommes, je devrais admettre que vous êtes libre de nous quitter; mais, selon Dieu, moi, qui ai charge de votre âme, puis-je vous laisser rentrer dans le monde, seule, riche et aussi belle, au milieu de ces tentations (dont je n'ignore pas les séduisantes violences, non plus que le désenchantement mortel)? — Ai-je le droit, alors que vous m'avez été confiée, de ne pas agir, en cette circonstance, pour le mieux de votre bonheur réel, incapable que vous êtes de le discerner? — L'expérience des voluptés conduit au désespoir : plus tard, malgré votre volonté, vous seriez sans force pour revenir; je dois le prévoir pour vous. Quoi! le vertige vous guette au bord du gouffre et je n'aurais pas le droit de vous préserver de son attirance! Mon abstention serait une faiblesse proditoire dont vous sauriez me demander compte au dernier jour. — Ne point vous retenir quand vous voulez plonger dans les ténèbres ! sans direc- teur, ni famille! et avec l'esprit ardent que je devine sous vos paupières baissées? Non! non. Vous ne sauriez vous conduire, là-bas, selon Dieu. — Je vais donc vous offrir à Lui ce soir même. Oui cette nuit. m siicnce. LE AIONDE RELIGIEUX 9 Ma fille, lorsqu'il y a trois mois je vous fis des ouvertures à ce sujet, j'essuyai, de votre part, un refus. J'eus recours à Vin-parc, aux privations sévères, aux mortifications... Et pendant que vous subissiez, résignée d'ailleurs, votre péni- tence, je faisais prier pour vous et j'intercédais moi-même avec ferveur, offrant mes larmes à Celui qui est tout pardon. Ne me forcez donc plus à recourir à des rigueurs pour vous faire rentrer en vous-même et vous pousser, pour ainsi dire, vers le Ciel. Aujourd'hui, en ce beau soir de fête, je vous ai tirée de votre cachot; j'ai choisi cette nuit bienheureuse pour vous consacrer au Seigneur, au milieu des (leurs, des lumières et de l'encens. Vous serez la fiancée amère de ce soir nuptial. Ainsi la grâce descendra sur vous; l'oubli vous rendra l'esprit moins inquiet; vous sentirez bientôt le poids de l'amour divin ; et, un jour (il n'est pas loin, peut-être!) tressaillant au souvenir de cette heure sainte, vous m'embrasserez, les joues baignées de pleurs d'extase et de joie. — Et ce sera le touchant, l'édifiant spectacle, réservé aux vierges qui demeurent à l'ombre de cet autel. Et vous comprendrez, alors, ce que j'ai osé faire, ce que j'ai pris sur moi d'accomplir. — Allons, soyez en paix. Elle se détourae. 10 AXEL — Sœur Laudalion, allumez les cierges. L'autel s'illumine peu ù peu durant la fin de la scène. Maintenant, ma sœur et ma fille, je vous l'ai dit : — vous êtes une riche de ce monde. Ici l'on entre en se dépouillant de tout orgueil et de toute richesse. Nous sommes pauvres; mais ce qae nous avons, nous le donnons, la pauvreté ne s'ennoblissant que par la charité. On vous a légué châteaux, i)alais, forêts et plaines. Voici le par- chemin dans lequel vous faites abandon de tous vos biens à la communauté. Voici une plume. Signez. Sara décroise les bras, prend la plume et signe impassi- blement. Bien. C'est cela même. Elle regarde Sara qui est rentrée dans son immobilité. Merci. A clle-mcmc en se dirigo.int vers rArcliidiacre ; QUÔ Dieu me voie — et me juge! Arrivée auprès du vieux prêtre, elle lui touclie l'épaule et, inclinée, chuchote quelques paroles. l'Archidiacre, se levant et à voix basse Le jeûne, le cachot et le silence font de la lumière en ces âmes orgueilleuses : il fallait cela! LE MONDK RELIGIEUX II il faut cela. Ilaut, s'approchant <\o Sara : Sara, SœilP Emmanuèle en Dieu ! les quelques doutes se sont dissipés qui nous faisaient appréhender autour de vous la présence du malin esprit. Bien est-il vrai qu'en un tel jour nous eussions écarté de nos pensées, à votre sujet, toute supposition inquiète : mais l'aumône que Dieu vous a donné de pouvoir nous faire achève de vous purifier, à nos yeux, de tout soupçon de tiédeur. Elle militera pour vous dans les abandonnements et dans les déré- lictions. Je vais vous recevoir dans un instant parmi celles qui, dorénavant, sont vos sœurs. Dès longtemps vous fûtes considérée par elles, et par nous, comme une appelée et comme une élue. Votre noviciat est fini, l'Abbesse Ma fille, nous allons vous revêtir de la robe nuptiale et ceindre ce front de la couronne des vierges sacrées, en symbole des noces futures. Puis, vous viendrez ici, à cette place, au milieu des cantiques. Là, vous vous étendrez, en signe de mort : et sur vous sera jeté le drap de nos trépassées. Sous cette dalle, repose la Bienheu- reuse qui fonda ce monastère, et que vous prierez particulièrement avant l'ofiertoire. Une fois les vœux prononcés, votre chevelure mondjiine tom- 12 AXEL bera sous le ciseau de notre règle. Puis, on vous revêtira du saint habit que vous garderez, jusqu'à la fin de vos jours d'épreuve, ici-bas. Une jeune religieuse, une enfant, d'une figure char- mante, en vêtements blancs et bleus, apparaît derrière l'autel. Elle semble un peu pâlie. Elle regarde Sara. Moi, je partirai bientôt pour mon éternité; vous hériterez de ma crosse d'ivoire et vous ferez, à votre tour... ce que je fais. se détournant: Venez, sœur Aloyse! La religieuse s'approche. SCENE II LES MÊMES, SŒUR ALOYSE. l'AbBESSE, continuant Sccur Aloyse, voici la compagne, la sœur pré- férée que vous aimez avec tendresse et qui est notre fille chérie. Votre voix lui sera plus douce que la mienne et je compte sur vos bonnes paroles pour dissiper les tentations qui pourraient s'éle- ver en son cœur à cette heure suprême, un siienae. — Vous l'aimez beaucoup, n'est-ce pas? LE MONDE RELIGIEUX 13 SœUR AlOYSE, grave Oui, ma mère. l' Abbesse Je la confie à votre dilection. Vous veillerez et prierez avec elle, dans l'oratoire, jusqu'à l' avant- quart de minuit. L'Abbesse remonte vers le soubassement de la chaire où se tient rArchidiacre. Le prêtre parcourt, main- tenant, des parchemins et des papiers, auprès d'une lampe que vient de poser, sur l'un des bras d'une stalle, sœur Laudation. SOEUR AlOYSE, à part, s'approchaiit de Sara Mon Dieu! joignant les mains sur l'épaale de Sara, et d'une vois très basse, presque indistincte : bara, SOUVienS— toi de nos roses, dans l'allée des sépultures ! ïu m'es apparue comme une sœur inespérée. Après Dieu, c'est toi. Si tu veux que je meure, je mourrai. Rappelle-toi mon front appuyé sur tes mains pâles, le soir, au tomber du soleil. Je suis inconsolable de t' avoir vue. Hélas! tu es la bien- aiméel... J'ai la mélancolie de toi. Je n'ai de force que vers toi. un silence. Cède ; deviens comme nous, sous un voile! Partage l'épreuve d'un ins- tant. Tu sais bien que nous ne pouvons pas vivre! — Si vite nous serions ensemble, au même 14 AXEL Ciel, avec une seule âme!... Sara, vois le ciel étoile au fond de mes yeux : — là, s'éloignent des cieux toujours étoiles ! — Laisse-toi venir ! Je veux te parer moi-même comme une fiancée divine, une épouse ineffable, un être céleste. La douleur m'a rendue charmante et tu ne me repousseras plus avec tristesse, si tu me regardes. Quelles paroles trouver pour te fléchir? Sara, Sara! Taciturne, Sara décroise les bras : son front s'incline sur celui de la novice. Celle-ci lui prend la main. Toutes deux traversent le sanctuaire. D'une vois oppressée, plus basse encore et soudaine : Un ! n'appuie pas ton front!... mes genoux chan- cellent ! Sara s'est redressée et, soutenant, d'une main, sœur Aloyse devenue blanche comme son voile, toutes deux sortent, lentement, par l'abside latérale. L AbBESSE, debout, adossée à un pilier, pensive et les suivant des yeux C'en est fait! l'enfant éprouve déjà les ravis- sements et les enivrances de l'Enfer! Séduction des anges de ténèbres! L'excessive, la dangereuse beauté de Sara trouble et inquiète de son scan- dale ce cœur élu. Réfléciùssani : Sœur Aloyse lui coupera les cheveux cette nuit ; elle restera sans voile, et ainsi dénudée, jusqu'à l'Epiphanie. LE MONDE RELIGIEUX iô l'Archidiacre, venant vers ciic Ma sœur, voici les titres patrimoniaux de Sara de Maupers et les actes qui la concernent; ils vont devenir la propriété du couvent ; les richesses qu'ils représentent suppléeront à la modicité de notre mense; recevez-les; vous les enverrez demain à l'économat. SCENE III L'ABBESSE, L'ARCHIDIACRE, puis setuR LAUDxVTION. L ABBESSE, prenant les parcliemius, iudilTcrommont Je vous rends grâces, mon père. Au moment de les rouler et de les lier ensemble, son regard devient plus attentif: Ces armoiries!... Je les ai vues, déjà? — L'écus- son oriental, que supportent ces insolites sphinx d'or ... Et ce cimier ducal... Elle se penche, près de la lampe, sur les titres: D\izur, — à la TCte-de-Mort ailée, d'argent; 16 AXEL sur un septénaire d'étoiles de même, en abyme^ avec la devise courant sur les lettres du noni : Macte Ammo! Ultiua PERfulget Sola. Paroles prophétiques, si Dieu le permet : Sara n'est-elle pas la dernière fille des princes de Maupers?... — Mais... ces pierreries, ou gemmes, d'émaux divers, encerclant, au chef, la Tctc-cle- Mort, sont illisibles, en héraldique : et je ne puis comprendre... l'Archidiacre, se rapprochant Vous voulez déchiffrer le blason plus qu'é- trange, en effet, mais sept fois séculaire, de cette maison? J'en parcourais précisément la légende tout à l'heure. Ceci est bien l'écusson de Maupers, — qui le partage, même, de la façon la plus sur- prenante, avec certaine branche allemand'^ d'une haute maison austro-hongroise, les comtes d'Auërs- perg, — une souche illustre, aux rameaux nom- breux ! L ABBESSE, après un mouvement Auërsperg!... Et... rien, dans cette histoire, ne peut devenir important au sujet du patrimoine de Sara? l'Archidiacre, souriant Point ne le suppose : il s'agit simplement d'un LE MONDE RELIGIEUX 17 récit de chevalerie et de croisades où le merveil- leux l'emporte sur le réel. Voici : les chefs de ces deux familles furent, en même temps, paraît- il, ambassadeurs, l'un de France, l'autre d'Alle- magne, près d'un Soudan (le Soudan El Kalab, dit la chronique de l'époque). — Or, un « mage », qui assistait le conseil secret du prince égyptien, sut convaincre les deux chevaliers de substituer ces mystérieux sphinx d'or aux deux lions qui supportaient leur écusson commun. La devise d'Auërsperg est plus incompréhensible : AltiUs rEsubgeRe SPERo Gemmatus! Laissons Là ces traditions vaines. — La réci- piendaire doit s'apprêter pour la prise du voile, n'est-ce pas? Vous l'avez bien mise au fait du rituel de notre liturgie, pour sa consécration? L AbEëSSE, soucieuse, rinterrompant Mademoiselle de Maupers se prépare pour la cérémonie, oui, mon père, un silence; puis, comme cédant, tout à coup, à une obsession intérieure: Avaut l OlUCe divin, laissez-moi réclamer vos lumières sur un ensemble de circonstances spéciales dont le sou- \enir vient encore de me préoccuper l'esprit. — Ces circonstances m'ont suggéré une supposition... d'un ordre tellement extraordinaire... que j'hésite 2 18 AXEL à prendre ici, de mon chef, le pressentiment pour la certitude : j'ai besoin de votre avis. Il s'agit de Sara. — Mon père, cette jeune fille, haute et blanche comme un cierge pascal, nous est un cœur fermé qui sait beaucoup de choses. l'Archidiacre Je me méfie aussi de la brebis rétive. Toute- fois, je pense qu'à la longue le régime conven- tuel réduira, — nous ramènera, veux-je dire, — celte sauvage enfant: oui, j'espère qu'avec la grâce et la direction vers Dieu, tout ira bien. — Voyons, sa conduite est-elle essentiellement délictueuse? l'Abbesse Elle est trop froidement exemplaire. Je l'ai souvent punie, pour éprouver sa constance. Elle a tout accepté; mais, je vous le dis, mon père, sa soumission n'est qu'extérieure. Le châtiment s'émousse sur elle et la corrobore en son orgueil. S'intorrompant, comme à elle-même : GcttC fiUc CSt COmmC l'acier, qui se plie jusqu'à son centre, puis se détend ou se brise ; elle a (s'il est permis d'oser une telle expression) l'âme des épées. Et, plus d'une fois, sa vue m'a troublée, moi-même, d'une sorte d'angoisse occulte. le monde religieux 19 l'Archidiacre A-t-elle jamais tenté de s'enfuir du prieuré? l'AbBESSE, secouant la tèto Elle se sent observée nuit et jour avec vigilance ; une tentative d'évasion l'exposerait à une réclu- sion plus sévère. l' ArCU IDIACRE , la regardant, ot après un moment Il faut aussi prendre garde, en ces sortes de jugements, de parler soi-même sous l'empire du Diable! — Il sera bon d'informer, à titre prémo- nitoire, sœur Emmanuèle, des mesures dont elle est l'objet, voilà tout. L AbBESSE, avec un sourire vague et froid Sous l'empire du Démon?... Eh bien! mon père, jugez vous-même : voici les faits, dans leur suc- cession précise. Je les trouve... sombres. Elle s'assoit, s'accoude à une stalle, médite quelques moments; puis, lentement, et levant les yeux sur rArchidiacre, qui se tient debout en face d'elle: Vous le savez, une secte très ancienne des Rose- Croix, il y a trois siècles, occupa, durant une guerre, cette abbaye. Ils ont laissé, là- haut, divers ouvrages touchant, disent-ils, les dialectes 20 AXEL tyriens, les idiomes oubliés que l'on parlait à Ghéser ou à Taclmor, — que sais-je?... Nous avons conservé ces documents à titre de curiosités. — Tout d'abord, n'est-il pas merveilleux que j'aie souvent surpris Sara plongée dans une étude pa- tiente de ces ouvrages? — Ah! je vous prie, re- marquez bien ce point, qui pourra devenir inté- ressant tout à l'heure. L Archidiacre, souriant d'abord, puis s'assombrissant Le fait est qu'elle eût mieux agi en méditant ses Laudes. Ensuite, ces livres sont loin d'être sapieiitiaux... Il faut les anéantir, dès demain, par l'incinération... Les Rose-Croix avaient coutume, pour échapper au bûcher, de dissimuler, sous des prières apparentes, d'abominables formules... l'Abbesse Ces livres sont, à présent, — mais bien tard ! — dans ma cellule. — Or, il y a trois ans, un matin d'hiver, — c'était la veille de la Chandeleur, je m'en souviens, — je descendis d'assez bonne heure dans la bibliothèque; j'y trouvai cette étonnante jeune fille. Elle y avait passé la nuit, toute seule, et malgré le froid rigoureux. Elle ne me vit pas entrer; elle ne me vit pas l'observer!. .. Elle achevait de brûler à sa lampe le jn'emier LE MONDE RELIGIEUX 21 feuillet d'un poudreux missel, la première feuille de parchemin de ce gothique livre d'Heures, à fer- moirs d'émail, qui nous fut envoyé d'Allemagne, autrefois, par un correspondant de Sa Grandeur le patriarche Pol, notre pieux évêque. l'Archidiacre Oui.. . je me souviens. .. par un médecin de Hon- grie, que le patriarche lui-même ne connaissait pas et n'avait jamais vu : — le docteur... Janus. Les Sept-flammcs, autour de la lampe du sanctuaire, jettent une lueur très vive, puis s'éteignent, toutes à la fois. l'AbBESSF, appelant Sœur Laudation '... Vite! — La lampe! la lampe! ... D'où cela peut-il provenir? — Vous ferez la coulpo, au réfectoire! Sœur Laudation accourt en joignant les mains. SOEUR Laudation, troubioo, avec une sorte d'égarement Ma mère, j'ai oublié de la remplir^ ce soir ! C'est vrai! Et ceci ne m'est jamais arrivé depuis que j'ai les clefs à ma ceinture. Elle rallume la lampe, silencieusement; puis se retire derrière l'autel. 22 AXEL l'Archidiacre Vous disiez donc, ma sœur, que Sara détruisait ce parchemin? SCENE IV L'ARGIIIDIAGRE, LABBESSE, seuls. l'Abbesse Mon père, vous rappelez-vous quelque peu le feuillet dont je vous parle? il était couvert de ca- ractères d'une forme surprenante, auxquels nous n'accordâmes que peu d'attention, ne pouvant les traduire. l'Arcuidiacre En effet : une invocation pieuse, sans doute? L ABIÎESSE, déplus en plus pensive Ces caractères ressemblaient, très étrangement, à ceux dont la signification est donnée dans les livres des Rose-Croix! — Le parchemin était sura- jouté, dans le missel, et timbre du sceau de ces armoiries. Elle montre les titres. LE MONDE RELIGIEUX 23 l'Archidiacre, après un moment Je ne distingue pas encore i^ien votre pensée. Continuez, ma sœur. Comment cette action insi- gnifiante... et même louable, clans une certaine mesure?... L ABBESSE, les yeux fixes et comme se parlant A elle-même Les traits de Sara brillaient, en ce moment, d'une expression de joie mystérieuse ! d'une joie profonde et terrible. Non, ce qu'elle venait de lire n'était pas une prière!... Sou aspect avait quel- que chose de solennellement inconnu, d'inoublia- ble. — Je l'interrogeai, les yeux sur les siens, à l'improviste. — Le regard qu'elle leva lentement sur moi fut si atone, qu'il me causa l'impression d'un danger. Elle me répondit, après un silence et une grande pâleur, qu'elle venait d'anéantir, simplement, un vain souvenir d'orgueil... ses propres armoiries, reconnues sur cette page. — Ferveur suspecte! — Je relus la lettre du pa- triarche pour m'assurer de la vérité. Le livre pro- venait, en effet, de la défunte châtelaine d'Auërs- perg, — et ceci semblerait expliquer, aujourd'hui, les paroles de Sara... Cependant, mon père, j'ai gardé, je l'avoue, de cet instant qui a duré un éclair, oui, j'ai gardé certaine pensée... oh! une 24 AXEL pensée confuse, superstitieuse peut-être, — mais dont je ne puis me défendre!... Le soupçon que j'ai sur Sara peut, seul, nous conduire à la clef de cette nature impénétrable, grave et glaçante qui nous apparaît en elle. Ne l'avez-vous pas vue sou- vent, comme moi, marcher sous les arceaux du cloître, concentrée et comme perdue dans on ne sait quel rêve taciturne? L Archidiacre, la regardant avec attention Vous pensez que cette jeune fille?... L ABBESSE, devenue très assombrie Oui, c'e.st mon intime conviction, je pense que Sara de Maupers a déchiffré quelque avis téné- breux -. quelque étrange renseignement, — une suggestion... souveraine! un important secret, oui, mon père ! oui, vous dis-je, un secret considérable, sans doute! — enseveli dans ce feuillet détruit. L Archidiacre, après un moment Dites-moi, les portes publiques seront bien fer- mées ce soir, n'est-ce pas ? I.' Abbesse Les barres d(^ fer du portail de l'église sont fixées. La nef restera déserte. Les marins et les LE MONDE r.ELIGIEI'X 25 gens du hameau entendront à la ville la messe de minuit. l'Archidiacre Bien. Une fois les vœux prononcés, il faudra qu'on exerce une surveillance extrême sur elle. l'x\bBESSE, à demi-voix Mais, enfin !.. je croyais et devais croire que cette âme ne vous était pas aussi inconnue! Elle ne s'accuse donc pas, celle-ci, lorsqu'en votre tribunal et cà genoux... l'archidiacre, riaterrompant Ici, je ne puis répondre : parlons de ce que nous savons. Les vœux donnent des grâces spé- ciales, et nous voyons qu'elle en a grand besoin. J'ai bien peur, il est vrai, que les macérations ne lui soient, en quelque sorte, une nécessité... l'ÂBBESSE, calmo Certes, il faut la sauver ! d'elle-même! Et, si elle a dans le cœur quelque ivraie infernale, la lui déraciner pour son salut! — Et tenez, mon père, voyez jusqu'où va la séductive puissance de cette jeune fdle ! J'avais prié la plus jeune de nos con- verses, sœur Aloyse, qui est un cœur simple et une 26 AXEL âme d'ange, de rechercher sa compagnie. — J'es- pérais surprendre ainsi, tôt ou tard, quelques pa- roles échappées... touchant l'inquiétante arrière- pensée de Sara. — Qu'est-il arrivé? une chose inattendue, invraisemblable. — Le visage, l'ex- traordinaire beauté de mademoiselle de Maupers ont fasciné très profondément sœur Aloyse : elle en est devenue silencieuse et comme éblouie. L Archidiacre, après un tressaillement Prenez garde ! — Ceci tient des envoûtements anciens ! Les immondes fièvres de la Terre et du Sang dégagent de mornes fumées qui épaississent l'ajr de l'âme et cachent absolument, tout à coup, la face de Dieu. — Le jeûne, la prière, sont quel- quefois impuissants!... C'est une chose dange- reuse, une chose dangereuse ! Frissonnant : — Hor- reur ! l'AbBESSE, d'un ton glacé Mon père, j'ai conjuré d'autres périls. Pendant que cette nuit vous célébrerez sur Sara l'ofllco des Morts, sa caution, à l'Interrogatoire, sera préci- sément sœur Aloyse : je l'ai choisie pour la Péni- tente-interprète. — Quant à votre homélie, vous pourrez parler à Sara, mon père, comme s'il vous fallait frapper le cœur et l'esprit d'une sorte d'in- .LE MONDE RELIGIEUX 27 crédule... indéfiDissable ! — l'esprit surtout! Le sien, je le crois des plus abstraits, des plus pro- fonds!... Mou troupeau d'àiues blanches ne vous comprendra pas : le scandale n'est donc pas à craindre. — Elle seule vous suivra, j'en suis sûre, aisément, dans ces abîmes de l'examen mental, qui ne lui sont que trop familiers. L A RG U l DI Ad RE , trùs surpris Gt avnc un demi-sourire Comment ! Que dites-vous là ? — Rêvons-nous? l'Aiîiîesse Ah! si j'osais révéler... toute ma pensée! Si j'ajoutais que son très étendu savoir^ maintes fois transparu en ses précises et brèves réponses, m'a donné, trop tard, à entendre, — alors que je pen- sais l'avoir laissée jouer à lire, — que son enten- dement extraordinaire avait saisi, sans secours, jusqu'aux arcanes de toute cette érudition — ca- chée, là-haut, en des milliers d'ouvrages si divers! l'Arc ni DIACRE, devenu pensif Ténébreuse orpheline, en effet, que tant de livres devaient tenter et séduire ! l'Abbesse Prenez au sérieux ce que je dis : je la crois douée du don terrible, l'Intelligence. 28 AXEL l'ÂBCIIIDIACRE, grave Alors, qu'elle tremble, si elle ne devient pas une sainte ! La rêverie a perdu tant d'âmes! — Surtout en une femme, ce don devient plus souvent une torche qu'un flambeaAi... Allons, qu'elle ne lise plus, jusqu'à ce que sa foi, bien raffermie, lui éclaire le néant des pages humaines. Vous eussiez dû m'expliquer plus tôt cette particularité. Je dois donc me résigner, ce soir, je le vois, à faire de l'éloquence, en mon prône d'exhortation. Les jeunes esprits assombris par de précoces médita- tions sont sensibles aux oripeaux des langages mortels. — L'éloquence ! Comme si elle n'était pas sous les pieds de ceux-là qui peuvent dire Notre Père ! Et comme si, par exemple, l'éblouis- sant mot de saint Paul : Omnh christiunus Chria- ùis est, avait besoin d'ornements ou de vaine glose, alors qu'il exprime Dieu ! — Hélas 1 je comprends le bon Chrysostome et ses larmes de pitié, de honte sans doute, en voyant ses fidèles, au Heu de se pénétrer du sens substantiel que proféraient ses paroles, en admirer plutôt, comme au théâtre, l'harmonie physique, l'écorce brillante, la sensuelle beauté, la phraséologie ! Comme il demandait, alors, pardon à Dieu, pour eux et pour lui, de ce déri- soire scandale ! Misère ! De bous coups de disci- Lli MONDE FiELIGIEUX 29 pline, de longues et humbles prières, de bonnes privations et de bons jeûnes, voilà ce qui donne de la substance à notre foi, voilà ce qui vaut quel- que chose, ce qui pèse dans la Mort, voilà ce qui crée un droit et soHdifie notre surnaturel. — Enfin 1 s"il faut de Téloquence pour persuader cette àme en péril... Dédaigneusement : j'en aurai ce soir, — oui, le cercle une fois épuisé des pédantes citations d'une scolastique sacrée, j'oserai moi-même com- battre, en rhéteur, ses indécisions peccamineuses, — mais en n'oubliant pas cette grande parole voyante du Psalmiste : Qnoniam non cognovi littcraluram, introibo in potenlias Dci. l'Abbksse Je devrais la croire bien disposée, cependant! Peut-être cherche-t-elle à prier ! — Voyez, elle vient de signer, entre mes mains, le renoncement à ses biens terrestres. l'ArCUIDIACRE, regardant Tacte de donation Ho! j'oubliais! c'est juste. Que de pauvres à nourrir ! par centaines 1 Que de pèlerins à soula- ger !... Oui, peut-être qu'une grâce efficiente l'a touchée ! peut-être sommes-nous tourmentés par une de ces suspicions sans objet, envoyées par les esprits du Mal, dans les circonstances solen- nelles, pour alarmer notre faiblesse ! 30 AXEL l'Abbesse Que de lits pour les malades ! Que de pain blanc et de vin cordial ! Que de bien à faire, avec cet or arraché à Mammon I L'Archidiacre, rêveur Les armes du Très méchant tourneront, ainsi, contre lui-même! Donc, la paix soit en nous! Tous deux s'agenouillent devant l'autel : puis, levant les bras vers les Cieux : l'Abbesse et l'Archidiacre, ensemble, à pleines voix Gloire au Dieu des affligés, qui inspira le Sama- ritain ! Gloclies. — L'autel est maintenant illuminé et ses reflets se répandent sur toute l'enceinte. CHœUR DES Religieuses, au dehors, en marche et psalmodiant 0 viryo! mater ahna! fulgida Cœli porla! Te nanc flagilant devola corda et ora, Noslra uL pura pectora siiit et eorpora! La porte claustrale s'ouvre; les religieuses, en vêtements blancs, rayonnantes et recueillies, apparaissent et entrent dans l'iiéinicycle des stalles. — Un vieillard, en surplis d'acolyte, apparaît, advenu des alentours de l'autel, et vient se p lacer debout, au coin droit de la première marche. LE MOXDE RELIGIEUX 31 SCÈNE V L'ARCHIDIACRE, L'ABBESSE, Soeur LAU- DATION, LE DESSERVANT DE L'OFFICE DES MORTS, LES RELIGIEUSES. Orgue. Les quatre rangs des stalles, sont maintenant remplis. Deux religieuses, en habits de fête, s'ap- prochent de l'autel, prennent les encensoirs et y jettent de l'encens. D'autres, debout sur les marches et des corbeilles à la main, effeuillent des lleurs, par poignées, sur le parvis; l'Abbesse, tenant la crosse blanche, s'est assise en sa chaise abbatiale. Elle vient de revêtir une chape étincelante. Un cantique s'élève. L'Archidiacre, revêtu de l'étole noire, s'approche: le Desservant s'agenouille. La clochette d'or résonne. C'est l'Introït. UNE Religieuse, seule In le, Domine, speravi : non confundar in œlernum. LE CHOEUR Amen. l'Archidiacre Judica me, Deus, et discerne causam mcam de génie non sanclà ! .. Après un instant, il monte les degrés vers le Tabernacle. Les préliminaires de la messe lucernaire se conti- nuent à voix basse, en attendant minuit. Bientôt l'of- fertoiie sonne: toutes les nonnes se lèvent. AXEL SCÈNE Vl LES MÊMES, SARA et sœur ALOVSE. L'orgue roule. Sara, vêtue d'une longue tunique de moire blanche, apparaît, le collier d'opales sacrées sur la poitrine. Elle appuie sa main sur l'épaule de sœur Aloyse, qui est pâle et souriante. Des fleurs d'orangers entrelacent ses grands cheveux dénoués qui tombent onduleusement, noirs et épars sur sa robe. Son visage est comme sculpté dans la pierre. A son aspect, des fleurs sont jetées au-devant d'elle : les encensoirs s'élèvent. Elle vient, devant l'autel, s'agenouiller sur la dalle, silen- cieusement : puis elle s'étend, le front sur ses bras croisés. Sœur Aloyse laisse tomber sur elle un vaste drap blanc, chargé de taches d'or figurant de grosses larmes, et l'en recouvre entièrement. Le cierge mystique Ijrûle au-dessus du front de Sara, sur la première marche de l'autei. l'Archidiacre, debout, sur le parvis, se détournant vers l'assistance Est-il une âme, ici, qui veuille crucifier sa vie mortelle en se liant pour jamais au divin sacrifice (]ne je vais offrir? LE MONDE RELIGIEUX 33 SOEUR Al 0 Y SE, s'avançant Ego pro defunclâ illâ ! Ego vox ejus ! Debout, près de Sara, et chantant la formule do consécration Suscipe me, Deiis ! secundum eloquium tuum, el vivam ! Le glas tinte un coup. LE Desservant de l'office des morts Si iniquilales observaveris. Domine, Domine qiiis sustinebit ! LES Religieuses, passant processionnellemcnt autour de Sara, cierges allumés à la main Requiescat, el ei luceal perpétua Lux! SœUR AlOYSE, ayant jeté do l'eau bénite sur le drap mortuaire Besurgam ! LES IÎELIGIEUSES , voix lointaines dans l'orgue In excelsis. LE CHŒUR, sur la scène Amen. Maintenant, le vieil Acolyte, sur le parvis même de l'autel, a revêtu l'Archidiacre des insignes sous les- quels les anciens grands Prieurs d'abbayes pouvaient recevoir les vœux pontificalement. La longue chape noire agrafée aux épaules, la mitre-mineure au front, et s'appuyant sur la pastorale crosse d'or, l'Archi- 3 3i AXEL diacre, sous le dais de pourpre noire brodée d'osse- ments d'or, que tiennent, long voilées, quatre des plus âgées Mères tutrices de l'Abbaye, descend vers Sara toujours prosternée. — L'orgue s'arrête. l'Archidiacre Si celle qui, déjà morte pour la terre et gisante ici, devant la face de Dieu, répudie à jamais les misérables joies que peuvent oiïrir la chair et le sang, qu'elle soit la bienvemie au pied de l'autel! SUEUR ÂLOYSE, montraut de ses deux mains Sara Ecce ancilla Dei. A ce mot, et pendant le silence qui suit, sœur Laudation, sur un signe de l'Abbesse, s'approche de sœur Alo-yse et lui remet les grands ciseaux d'argent. Sœur Aloyse les reçoit, et, glacée, ferme les yeux. L Archidiacre, s'arrêlant sur la troisième marche, à Sara Es-tu bien cette appelée d'en-Haut, qui veut vivre sous l'humble chasteté qui nous illumine? celle qui veut s'écrier vers le Trône avec Gœcilia : (( Fiai cor menm iimuaculatum ut non confun- darl » celle qui, dans peu de jours, couchée sur les belles ailes de la Mort, s'enfuira, d'une envolée très sainte, vers les esprits embrasés d'amour et de lumière, les beala Scniphim dont parle le pieux Aréopagile? 0 femme! situ viens en obla- LE MONDE RELIGIEUX 35 tion, volontaire holocauste, pour l'amour de Dieu, tu deviendras ton amour même réalisé, quand tu entreras dans ton éternité. oias. Car l'éternité, dit excellemment saint Thomas, n'est que la pleine possession de soi-même en un seul et même instant. Et: (( Mon amour, c'est mon poids! )) nous dit saint Augustin. Abime-toi donc, si lu es un cœur céleste, en Celui qui est l'amour même! Crois et tu vivras; la Foi, suivant l'expres- sion de saint Paul, étant la substance même des choses qui doircnt ôti'e espérées. oias. Par elle, tu renaîtras, transfigurée en ton propre cantique, l'âme étant une harmonie, comme ledit, avec inspiration, sainte Hildegarde. — Pulcher hymmi^ Dei lioiiio iniinorlalh ! a dit aussi Lac- tance, le très louable et disert esprit. iNe hais qu'une chose : tout obstacle à ton retour vers Dieu ! toute limite, c'est-à-dire le Mal ! Hais-le de toutes tes forces ! Car, ainsi que le précise admirable- ment saint Isidore de Damiette, les élus, en se pen- chant du haut des Cieux pour contempler les sup- plices des réprouvés, ressentiront une ineffable joie au spectacle de leurs tortures, sans quoi, la frui- tion des œuvres divines et la collaudation de leur iiifmie équité — (qui est la forme même du Paradis) — seraient incomplètes. Oh ! si tu ne comprends pas encore l'esprit de 36 AXEL nos dogmes, si ton argile en frémit, qu'il te soit permis de les approfondir, puisque Dieu t'a faite si étrangement studieuse et persévérante, comme si tu étais appelée à devenir pareille aux plus grandes saintes. — Negligeriti'œ mihi videtur d non sfudeimis qiiod o^edhnus intelligere, dit, avec un grand bonheur d'expressions, saint Anselme. Mais étudie avec humilité, et, surtout, d'un cœur toujours simple, si tu veux avancer dans la science de Dieu : — ainsi tu garderas cette dignité de l'Es- pérance, sans laquelle l'humilité même n'a point de valeur parfaite... et, bientôt, sans doute, une grâce t'enseignera que l'unique moyen de com- prendre, c'est de prier. Ne l'oublie pas, tu ne seras jamais un pur es- prit : ton âme même, ton âme impérissable, est composée, d'abord, de matière, pour pouvoir jouir ou souffrir éternellement, en restant distincte de Dieu. Matcria prima, dit l'Ange de l'École, ques- tion soixante-quinzième... Et souviens-toi que la bulle de Clément V frappe d'excommunication qui- conque osera rêver le contraire ! — Et si, en de- hors de l'obéissance mentale à l'Église, ton enten- dement se révolte — et cherche Dieu autrement, hélas ! — redis-toi, pour ton salut , cet aveu trouble d'un rhéteur païen : « Telle est la vanité, l'infir- mité de la raison de l'Homme, qu'il ne saurait con- LE MONDE RELIGIEUX 37 cevoir un Dieu auquel il coulùt ressembler ! » — Sache donc réfréner l'orgueil de ta raison déri- soire. Quelle autre preuve chercher de Dieu^ que dans la prière? La Foi n'est-elle pas l'unique preuve de toute chose? Aucune autre, fournie par les sens ou la raison, ne satisferait, tu le sais d'a- vance, ton esprit. Dès lors, à quoi bon même chercher?... Croire, n'est-ce pas se projeter en l'objet de sa croyance et s'y réaliser soi-même? Affirme comme tu es affirmée : va, c'est le plus sage!.. Ayant acquis, ensuite, par la prière, le sen- timent de la présence de Dieu, tu t'en tiendras à cette sagesse! Tu auras atteint, d'un coup d'ailes, ton espérance. — Alors que tu n'étais pas, hier enfin, Dieu crut bien en toi, puisque te voici, toute appelée hors du Nul par la Foi créatrice ! Rends- ' Lui donc l'écho de son appel! A toi de croire en , Lui! A ton tour de Le gréer en toi, de tout ïètre de ta vie! Tu es ici-bas non pour chercher des « preuves », mais pour témoigner si, par l'amour et par la foi, tu pèses le poids du salut. Glas. -. Écoute encore, pendant que la cloche des morts sonne pour toi. — Si chacun des Trois-Mystères, principes divins, n'apparaissait pas comme impos- sible et absurde à nos yeux d'argile et d'orgueil, quel mérite aurions-nous d'y croire? Et, s'ils 38 AXEL étaient possibles et raisonnables, les accepterais- tu pour divins, puisque toi, poussière, tu pourrais les mesurer d'une pensée? Si donc ils sont ab- surdes et impossibles, ils sont précisément ce qu'ils doivent être, et, comme l'enseigne Tertullien, c'est tout d'abord par cela qu'ils présentent la première garantie de leur vérité : leur absurdité humaine est le seul point lumineux qui les rende acces- sibles à notre logique d'un jour, sous condition de la Foi. Purifie donc, à jamais, ton âme de cette taie d'orgueil qui, seule, la sépare de la vue de Dieu; cesse d'être humaiue, sois divine. Le monde nous traite eu insensés qui s'illusionnent jusqu'à sacrifier leurs jours pour un puéril rêve, pour l'ombre d'un ciel iinaginé. ■ — Mais, quel homme, son heure venue, ne reconnaît avoir dépensé sa vie en rêves amers jamais atteints, en vanités qui le déçurent, en successives désillu- sions, lesquelles, même, n'eurent de réalité, sans doute, qu'en son esprit? Dès lors, de quel droit le monde le prendrait-il de si haut quand bien même il nous plairait de préférer, sciemment, le songe sublime de Dieu aux mortels mensonges de la terre?... Quoi! nos cœurs sont réchauiïôs, notre sérénité se fait profonde et sans alarmes, le Ciel, deviné, nous pénètre, dès ici, d'un bienheureux amour, la prière devient, poiu' nous, une vision, LE MONDE RELIGIEUX 39 — l'exégèse, la clef même de l'Evidence... et les enfants du siècle, au nom de l'ennui doulou- reux que leur laissent les réalités mensongères des sens, osent traiter d'imaginaire notre positif bonheur ? — Arrière ! souriant : Illusion pour illu Enfin (et c'est ceci qui importe en cette heure effrayante), nous avons un Droit dont tout autre suppose la triple essence: ainsi le Fils est engendré du Père, et l'Esprit pro- cède du Père et du Fils! Et il n'est pas d'autre pensée initiale, sur la terre comme aux Cieux. LE MONDE RELIGIEUX 53 En conséquence, Sara, puisque, par miracle, il m'est donné de pouvoir agir, ici, d'une manière efficace et salutaire, je me saisis de la Force, au nom de Dieu, contre toi, pour te sauver de ta nature affreuse. Tu retourneras au cachot! Tu y jeûneras jusqu'à ce qii la misérable chair, qui se révolte, soit matée. Ta beauté, c'est de l'enfer qui apparaît : tes cheveux te tentent ! tes regards sont dos éclairs de scandale ! Tout cela doit s'éteindre vite et en pou'.royant; car c'est une illusion des ténèbres extérieures où tout se transforme et s'ef- face... j'en prends à témoin le ver de terre. Tu ne saurais te voir telle que tu es en ce moment sans mourir. — T'imagines-tu que Madeleine n'était pas aussi belle ? Sache-le bien, dès qu'elle se fut reconnue, éclairée par un regard de Dieu, la sublime pécheresse en garda toute sa vie un trem- blement d'horreur. Prie, comme elle pria, pour obtenir ce qui nous éclaire ! Qu'elle soit ton exem- ple, jusqu'au dernier soupir! Et tu seras notre sœur, notre sainte, notre enfant ! un silence. Un jour, peut-être, si ton repentir est sincère, reviendras-tu parmi nous. J'en doute ; mais mon devoir est de l'espérer... car la Miséricorde et l'Amour divins sont sans limites. Jusque-là nous prierons pour toi, jour et nuit, dans la consterna- tion, les larmes et le jeûne ! — Moi-même, en oi AXEL prononçant la formule d'exorcisme, je revêtirai le cilice à votre intention. 11 descend, — Impénétrable, Sara n'a point tressailli une seule fois, ni relevé les yeux. Mais, — voici une inspiration qui me vient directement du Ciel ! Sous celte dalle repose, parmi les Anges, la sainte fondatrice de cette an- tique abbaye, la bienheureuse Apollodora. Ce ca- veau, le voisinage de ces reliques thaumaturges, c'est Vin-piice qui vous convient. C'est là que la très bénigne intercédera pour vous, à vos cotés, pendant la veille et le sommeil, sanctifiant votre pain et votre eau, si vous êtes en sa commémo- ration. Du bout de sa lourde crosse, il fait glisser les deux verrous de la vaste dalle funèbre, puis il le passe dans l'anneau. La pierre, cédant à l'efifort du prêtre, se soulève. Les larges degrés terreux d'une excavation sépulcrale apparaissent: la grande dalle reste ouverte sur ses arrêts, toute droite. C'est ici la porte... janua... par laquelle j'ai droit de vous contraindre à entrer dans la Vie ; car, ainsi que le dit avec profondeur saint Ignace de Loyola, « la fin justifie les moyens » : et il est écrit : « Forcez-les d'entrer !... n Venez, ma lillo chérie! ma lille bien-aiméel — Descendez ici. Soyez dans la félicité ! C'est l'aumône que vous LE MONDE RELIGIEUX 55 nous avez faite qui vous vaut, sans doute, cette dernière grâce : profitez-en. Bénissez donc votre épreuve, afin qu'elle vous soit satisfactoire, et, cà votre tour... Humblement il s'incline devant elle : — priez pour moi ! Sara lève enfin les yeux sur le prêtre. Elle regarde le sépulcre qui s'ouvre auprès d'elle. Muette, et sans que ses traits trahissent une impression quelconque, elle marche vers un pilier. Elle saisit, parmi les ex- volo suspendus par la reconnaissance des marins, une vieille hache double, une guisarme; puis revient, toujours lente et glacée. Arrivée près du trou béant, elle étend simplement le doigt vers la fosse et fait au vieux prêtre un signe vague et impératif: celui de descendre, lui-même, dans le tombeau. Interdit, l'Archidiacre recule. Sara s'avance vers lui, la hache haute, cette fois, et étincelante! Le vieillard regarde autour de lui, puis la regarde elle-même. 11 se voit seul: si sa bouche s'ouvre, l'arme redoutable, au jeune poing calme et rebelle, semble prête à s'a- battre, comme l'éclair. Il sourit avec une sorte d'a- mère pitié, hausse les épaules tristement — et, comme pour épargner un crime plus horrible, il obéit, sous les yeux froids de Sara. 11 s'enveloppe d'un grand signe de croix et descend les degrés, qu'il heurte de sa crosse et qu'il frôle de sa longue chape noire; peu à peu, sa tête, mitrée d'or, s'enfonce et disparaît. La voix de l'AiIGHIDIAGRE, sous la voûte souterraine In te, Domine, speravi : non confuncUir in œternum . 56 AXEL SCÈNE IX SARA, seule Sara jette la hache, d'un geste fait retomber la pierre, et pousse, impassiblement, du bout de sa sandale, chaque verrou. • Cela fait, elle s'approche de la fenêtre et secoue la corde du vitrail; la fenêtre s'ouvre avec violence, toute grande. Une bouffée de neige et de vent nocturne envahit l'église et éteint les cierges. Alors Sara déchire, dans l'ombre, le drap funéraire et noue solidement l'une à l'autre les deux moitiés. L'instant d'après, ayant jeté un froc de pèlerin sur ses vêtements de fête, et debout sur la chaise abba- tiale, elle atteint, d'un élan svelte et vigoureux, l'un des barreaux de fer, le saisit d'une main et se dresse d'un bond sur le bord de la fenêtre. Puis elle se glisse, entre les barreaux, sur le bord extérieur, et regarde, au dehors, en bas, dans l'espace, au loin, dans l'infini. Au dehors, la nuit apparaît, affreuse, obscure, sans une étoile. Le vent siffle et rugit. La neige tombe. Sara se retourne, attache à un barreau le drap tordu et déchiré, en éprouve le nœud d'une secousse, ra- mène sur sa tête la capucc grise de son froc, — puis elle se baisse, décroit et disparaît, au dehors, suspendue, dans la nuit pluvieuse et glacée, silen- cieusement. DEUXIEME PARTIE LE MONDE TRAGIQUE quia nominor loo. Phèdre. DEUXIEME PARTIE LE MONDE TRAGIQUE ^ j . Les veilleurs du souverain secret Une haute salle au plafond de chêne ; — un lustre de fer pend du milieu des poutres entre-croisées. — Au fond, grande porte principale s'ouvrant sur un ves- tibule. Cette porte est surmontée de l'écusson d'Auër- sperg, supporté de ses grands sphinx d'or. A gauche, grande fenêtre gothique — laissant voir, à l'horizon, d'immenses et brumeuses forêts. A droite, escalier de pierre construit dans la muraille : au sommet de Tescalicr, porte cintrée communiquant avec Tune des tours. Crépuscule déjà sombre. La salle est d'une profondeur qui donne l'impression d'une bâtisse colossale datant des premiers temps du moyen âge. — A droite, vaste cheminée où brûle un grand feu qui éclaire la scène. Sur le spacieux manteau de cet ùtre sont empilés de poudreux in- folio. — Sur de larges établis en bois noir, adja- cents, sont disposés des alambics, des sphères astrales. 60 AXEL d'antiques lampes d'argile, de démesurés ossements d'animaux d'espèces disparues; — des herbes dessé- chées. Sur les murs, des trophées d'armes anciennes, des ori- flammes orientales, — de très vieux portraits de châtelaines et de hauts barons de Germanie. Entre des armures sarrasines, d'énormes vautours et de grands aigles fauves sont cloués, les ailes étendues. Au deuxième espace, à droite et à gauclie, portes; ten- tures en tapisseries de haute lice devant les portes. Au milieu de la salle, table dressée pour un festin; des peaux de renards et d'ours noirs sont jetées aux pieds de deux sièges de forme surannée, places aux extrémités de la table, se faisant face. Un grand vieillard, assis auprès de la cheminée, exa- mine des armes qu'il achève de fourbir. Il est vêtu d'un surcôt de laine brune, serré par un ceinturon de cuir, et d'un vieux pantalon de cavalerie de môme étoff'e et nuance que le surcôt. Il porte le béret prussien sur ses rares cheveux blancs coupés en brosse. Il a la croix de Fer sur la poi- trine. SCENE PREMIÈRE MIKLAUS, soui Là! — Ces carabines, ces couteaux de chasse... tout reluit ; la gourde est pleine de kirsch : gare, les loups! LE MONDE TRAGIQUE 61 11 se lève et regarde autour do lui. Ah! le soir est venu. Il va vers la fenêtre et regarde au loin. Comme il vente là-bas, dans les sapins! Les bruyères se courbent, les chauves-souris ne volent pas; signe d'ouragan. Fermons bien le vitrail ; l'odeur des arbres, salubre le jour, est malsaine la nuit, — surtout aux approches du renouveau. SCÈNE II MIKLAUS, IIARTWIG et GOTTHOLD, entrant à gaucho Ce sont deux grands vieillards, de la stature de Miklaus, vêtus presque militairement encore et d'un assez noble aspect ; ils ont aussi la croix de Fer. GOTTUOLD Miklaus, il est temps d'allumer les flambeaux pour les deux convives. Miklaus, redescendant et se frottant les mains Et le feu aussi, car on sent les dernières bises! Il s'approche de la cheminée et ravive le feu. Ainsi, le docteur ne descendra pas encore au souper? 62 AXEL IIaRTWIG, frissonnant Non. — Bit! n'épargne pas les sarments; il faut que cela flambe! — Oh! quelle humidité tombe des pierres, ici ! — L'autre aile du château est moins rude, il me semble? Ici, l'on a froid; et, c'est singulier, dehors il fait tiède et l'air s'alour- dit, — vieil indice avant-coureur d'une grosse tourmente. uOTTHOLD, de même, regardant autour de lui C'est qu'ici le vent passe à travers les lierres du dehors qui verdissent le granit. Oui, cette pièce est glaciale. -MlKLAUS, qui empile dans l'àtre d'énormes bûches Aussi, pourquoi ne jamais l'habiter qu'aux jours de cérémonie ? Seul, maître Janus y vient, parfois ... Gotihold allume les candélabres ; Miklaus, en se rele- vant, considère les reflets des lumières sur les mu- railles et sur les boiseries, sur les croissants dédorés des étendards. — Et les bleuissements en feu des lon- gues épées, des cimeterres et des dagues, les yeux des oiseaux de proie, les angles vermeils des cadres, les tubes des arquebuses, des carabines, jettent des miroi- tements qui animent les visages des vieux portraits. Quel délabrement! Voyez donc les tableaux! LE MONDE TRAGIQUE 63 Les durs traits des rhingraves, les beaux fronts des aïeules de monseigneur Axel sont effacés ; les tapisseries sont devenues indistinctes. IIartwig Et cette armure d'airain, toute damasquinée d'or, conquise à la première croisade, par le prince Elciàs d'Auërsperg, chevalier d'Allem.agne, sur l'émir sarrasin Saharil 1", la voici toute rongée de rouille et le bois mort de la Jance s'est rompu sous la moisissure. Ml KLAUS, grave Ah! je ne tiens pas h les fourbir ; c'est hanté, ici ! Les trois vétérans, maintenant debout autour de la nappe blanche et des lumières, apparaissent, éclairés, sur le fond confus dss ombres qui tombent des vous- sures de la salle. Ce sont d'énergiques et soucieuses figures; le grand ùge et leurs occupations sédentaires dans le burg n'ont pas encore éteint la fermeté du regard. Une cicatrice terrible sillonne, du haut en bas, le visage de Gotthold; — la manche gauche du gros veston militaire de Hartwig flotte depuis l'épaule, et le poignet vide en est cousu sur sa poitrine; — vers la droite du front de Miklaus est creusé l'enfon- cement d'une balle. Et, autour d'eux, en effet, dans l'air delà salle, domine une impression de solennité extraordinaire : sans doute, ils la subissent, en évitant d'y trop songer; elle aggrave leurs paroles et leurs silences. 6i AXEL GOTTIIOLD, à Miklaus Tu sais que le commandeur va nous quitter ? — Otto, son domestique, s'est mis en route ce matin même avec le ballot de voyage de son maître... et, d'ici aux frontières de la Prusse, il y a loin! Miklaus Quoi ! ce brillant seigneur s'en retourne sans même avoir vu le docteur Janus? GoiTIIOLD Oui. Cette nuit. C'est le feslin d'adieu. — Place- moi ces jolies touffes de romarin, cette brassée de verveine, de roses des bois et de menthe entre les candélabres : les fleurs, cela donne un air de fête. Puis cette corbeille de fruits; ce sont les meilleurs : ils ont été piqués par les oiseaux. Notre visiteur s'y connaît. HARTW IG , presque à lui-même Etrange visiteur qui ne veut rien voir! uOITHOLD, d'un air soupçonneux Ilum!... et qui voit tout. LE jMONDE tragique 65 IIaRTAVIG, le regardant . Ah! c'est vrai : toi aussi... — tu... GOTTHOLD, chantonnant Diirbc rouge et noirs cheveux, Défies-eii'toi si tu veux. M I K L A U s , les regardant Vous avez l'air, Hartwig et toi, d'être enchantés de ce départ? GOTTHOLD, indifférent Un homme qui s'en va. HaRTAVIG, grommelant Homme blême, homme nuisible ! GOTTIIOLD, à voix basse Le nôtre est blafard comme l'argent ! il est couleur de Judas. Hartwig, après un moment, à Gotlliold Pareil renard ne peut donner de bonne four- rure, — comme nous disions, entre étudiants, à Heidelberg... autrefois. Tous trois s'assoient autour du feu maintenant em- brasé et flamboyant. 66 AXEL MlKLAUS Cependant le jeune maître parait aimer sa com- pagnie : — n'est-ce point son parent? Feu le comte d'Auërsperg l'a présenté au roi jadis... GOTTHOLD, tisonnant Oui, le père l'a tiré d'obscurité, et vingt ans se sontpassés sans que l'obligé s'inquiétât de l'eufant. — 11 a fallu cette circonstance d'héritage, d'inté- rêts, pour lui rappeler, là-bas, à la cour de Prusse, que son cousin, le comte Axel d'Auërsperg, prince germain — et, de plus, chef de la branche ainée, — vivait seul, avec de très vieux serviteurs, dans un château fort en ruines perdu au milieu de l'im- mense Forèt-^Noire. Connue il a su trouver des guides, alors! et dormir dans les chaumines! — et chevaucher, bien des jours, à travers les che- mins abrupts, les nouvelles clairières, les routes montueuses ! llAUTW IG, soucieux Oui, tu as raison, Gotthold : cet homme n'est pas un ami. J'aurai toujours en mémoire le jour de son arrivée, la semaine passée ; — n'était-ce pas la veille des Rameaux ? — Lorsqu'après avoir traversé les salles désertes du château, conduit par herr Zacharias, il s'est trouvé, subitement — LE MONDE TRAGIQUE 67 lui, tout chamarré d'ordres et de croix — devant le jeune comte, — eh bien, au lieu des deux mains odertes, il est demeuré comme interdit pendant un instant ! — Nous autres, grands barbons, cui- rasses rouillées, soldats des vieilles guerres, ser- viteurs aujourd'hui voués à l'éxil, mais qui, je pense, avons gagné, chacun, notre croix de Fer un peu plus malaisément que lui ses grands cor- dons (sans offense), — il ne nous avait même pas reconnus. GOTTUOLD, pensif Le comte, en ce deuil qui va si bien à sa puissante taille, se levant et l'accueillant avec sa simplicité grave, avait l'air d'un jeune lion qui porte sa race dans ses yeux. J'en étais lier, moi! connue le jour où j'eus l'honneur de lui mettre un fleuret au poing pour la première fois. — Et j'ose croire qu'aujourd'hui monseigneur est, certes, l'une des plus dangereuses épées de l'Alle- magne, sinon la plus redoutable. H XRTWIG, rLlcvant la lèto, et souriant Par exemple, Ukko n'a pas été meilleur courti- san vis-à-vis de ce voyageur, en ce moment-là. — L'ingénu démon! Vous rappelez-vous qu'il tenait -d'une main la laisse de ses trois féroces lévriers, 68 AXEL — qui grondaient à la vue de l'élranger, — et qu'il souriait en s'inclinant? Et qu'il a demandé tout bas au maître s'il devait les lâcher sur ce parent inattendu? GOTTUOLD Ha! ha! l'espiègle! IIart"\a'ig C'est la gaieté du vieux burg, ce page d'autre- fois : de plus, c'est un esprit déjà ferme, subtil, et qui étonne. — 1! a l'air d'une longue étincelle! GOTTUOLD Et il est leste comme une ombre. MiRLAUS, avec une moue de vieillard C'est un mauvais petit charmeur qui me joue trop de tours. GOTTHOLD, souriant Ce bon Miklausl.. Va, réchauffons nos dernières songeries à sa belle jeunesse, comme nous chauf- fons nos trois barbes blanches à ce bon feu clair. Laissons-le jouer, — même avec nous ; son sou- rire malin nous ranime et sa vue est bonne. MlKLAUS Allons, allons, soit ! Tisonnant : — Muis, pour LE MONDE TIîA(iIQUE 69 en revenir à nos loups, vous me surprenez, tous les deux, quand vous me donnez à entendre que mon- seigneur n'a pas grande amitié pour son cousin. Dès le premier repas, cependant, l'antique vais- selle d'argent a été exhumée et les meilleurs coins de la cave ont été explorés. GOTTIIOLD Que prouve ceci? Le comte remplit son devoir d'hospitalité, voikà tout. J\I I K L A U s Cependant, herr Zacharias... HARTAVIG, so détournant vers lui Au fait, qu'en dit le vieil intendant? C'est un furet ; — et c'est un financier digne de ces temps où chaque grand seigneur avait son orfèvre. Je ne pense pas que le commandeur Kaspar lui en ait imposé dans les comptes d'héritage. M 1 K L A u s Justement! Herr Zacharias le tient en très haute et très favorable opinion ! HaRTWIG, étonne, à Gotlhold L'âge aurait-il affaibli sa raison, à la longue? 70 AXEL (iOTTHOLD, pensif Ce que dit Mikiaus ne me surprend pas : j'ai remarqué que depuis la venue de notre person- nage, herr Zacharias est soucieux, taciturne... je ne sais pas... il rôde; — il est inquiet. Hartwig 11 a quelque chose dans l'esprit. CjOTTUOLD^ plus bas Et puis, il sait de séculaires secrets de la famille, lui..., sans compter... le tkrrieli:. MlKLAUS et HaRTWIG, ensemble Chut, Gotthold ! Les trois vieillards regardent autour d'eux avec une sorte de mystérieuse in(juiétude. Gotthold tressaille et, de sa grosse chaussure ferrée, donne un véhément coup de pied dans les bûches rou- geoyantes : celles-ci, soudain, jettent une énorme lueur de flammes et d'étincelles dans la salle. MlKLAUSj après un instant, reprenant la conversation Moi, pour conclure, — je tiens que le comte Axel ne s'ennuie nullement de son convive. — Comment! mais il boit, avec lui, en un souper, plus de vin qu'il n'en buvait auparavant en douze LE MONDE TRAC I QUE 71 repas ; je crois même qu'il y prend goût — et m'en réjouis ! GOTTUOLD, relevant la tète Bon Miklaus, tu devrais connaître un peu mieux le jeune maître. H ARTWI G Lui, sobre jusqu'à jeûner des jours entiers! GOTTIIOLD Lui, qui se prive de toutes les joies de son cage ! qui use ses meilleures années à veiller, là, dans la tour, — et tant de nuits ! — sous les lampes d'étude, penché sur de vieux manuscrits, en com- pagnie du docteur ! HaRTAVIC, à Miklaus Ne comprends-tu pas que c'est seulement par courtoisie qu'il porte des santés ? Le châtelain doit faire honneur à son hôte et lui fait raison. Miklaus Là, là! — Tant ce qu'il vous plaira... Moi, je vous dis qu'il prend de la distraction depuis ces huit grands jours. — Tenez, ces parties de chasse avec le commandeur... Tl AXEL IIartwig Laisse donc! C'est un moyen pour lui d'être seul. Oublies-tu qu'il n'aime que le silence ! — S'il accepte, parfois, Lkko pour compagnon, c'est que l'enfant devient, à ses côtés, plus muet que son ombre et qu'il se sait aimé jusqu'à la mort par ce vigilant veilleur aux yeux de faucon ! — Avec tout autre, un temps de galop sur son étalon Wunder et le voilà hors de vue, franchissant ravins et halliers. Gunthcr et Job, ses deux moins vieux piqueurs, ont renoncé à le suivre depuis longtemps, — et le commandeur d'Auërsperg s'en revient au château presque toujours une demi- heure après le départ. MlKLAUS, rêveur Vraiment? Ah? ... c'est différent ! Je croyais que son cousin l'aidait un peu, ces jours-ci, dans ces dangereuses battues sous bois... II ART AVI G, souriant Axel d'Auërsperg n'a que faire d'être aidé de personne lorsqu'il veut détruire des sangliers ou des ours, ou des aigles : montrant Ics muralUcs : regarde. — Les dangers!... Par saint Wilhelm! Tu sais fort bien que notre jeune seigneur est LE MONDE TRA(;iQUE 73 d'une vigueur telle qu'il étoulFe les loups, d'une seule étreinte à la gorge, sans daigner tirer son couteau de chasse, pius bas : Quant à ce qui le menacerait du lointain, les vingt mille forestiers du Schwartzwald, mineurs, sabotiers, bûcherons, an- ciens soldats, tous ! lui sont plus dévoués qu'au roi ! Mi KLAUS, rénéchissant Au fait, — au fait, vous pourriez avoir raison! — D'ailleurs, il est assez surprenant qu'il n'ait même pas demandé, je crois, à maître Janus de quitter, un moment, ses travaux et sa solitude pour venir examiner un peu le visiteur. (ïOTTnOLD, après un silence Oh ! le docteur n'a que faire de voir les gens pour les connaître. MIK.LAUS, le regardant Hein? GOTTHOLD Il les aperçoit, il les devine dans le son de voix de ceux qui lui en parlent. IIAIITWIG, mettant la main sur l'épaule do Gotthold, en riant Voyons! — Maître Janus n'est pas un sorcier, cependant, Gotthold? 74 AXEL GOTTllOLD, grave Je m'entends. Si le docteur n'a point paru, c'est que le commandeur n'est qu'un indifférent qui ne vaut guère le regard et ne signifie, en somme, que peu de chose. Un silence. A propos... observes-tu que maître Janus ne vieillit pas, HartAvig? — VoiLà bien des années, pourtant, qu'il est ici! H A R r A\ I G C'est vrai, ceci, par exemple! Riant : Il faut croire que le culte des astres empêche de vieillir. Un silence. On n'entend que le crépitement du feu dans la haute salle. GOTTlIOLD, d'un ton singulier Moi, je trouve que ses yeux ne semblent pas être ceux d'un homme de ce siècle. hlARTU'IG, avec un rire forcé Le bon Gotlhold veut nous faire peur, à présent ! MlKLAUS, baissant la voix et d'un ton confidentiel J'avoue qu'il a quelque chose en lui, ce maître Janus, qui retient l'affection. Sa manière de faire le bien glace ses obligés. — (iolthold, il nous a guéris souvent, nous et les paysans de l'orée LE MONDE TRAGIQUE 75 dos Graiids-Bûis : rien n'y fait. On ne se sent jamais à l'aise devant lui ! Depuis bientôt douze ans que je le sers tous les jours, c'est bizarre... mais je ne peux pas m'habituer — même à croire qu'il me voit. IlAUÏW IG, rêveur, et aussi à voix basse Nous-mêmes, l'avons-nous jamais bien regardé ? Quand il apparaît, il nous surprend comme un inconnu. Lorsqu'il parle, événement rare, ce qu'il dit, ]}ien que toujours simple, semble comme le reflet d'entre deux miroirs : on s'y perdrait à l'infini. — Tenez! le mieux est de ne pas trop réfléchir sur le docteur, — si nous tenons à con- server un peu de bon sens jusqu'à la mort. (jOTTUOLD, grave, sur le même ton C'est un homme naturellement impénétrable. Cette impression qu'il donne résiste, dans l'esprit, même à tous les heurts de la vie quotidienne. — Lorsqu'il arriva seul, à cheval, le jour même de la mort si imprévue du comte Ghérard d'Auërs- perg-, à la fin des guerres contre le mystérieux Napoléon, — ce fut au crépuscule du matin. Quand on lui montra le testament par lequel le comte (qui avait, paraît -il, connu maître Janus sur les champs de bataille) lui léguait le soin d'éle- 76 AXEL ver son fils, — je l'observais; il avait l'air d'être au fait, déjà, du décès et de la dernière volonté. Depuis quelques moments le temps s'est couvert au dehors, et des rafales annoncent une prochaine tem- pête. — Cinq heures sonnent. IIartwk; Écoute : voici l'heure où notre belle et vénérée châtelaine Lisvia d'Auërsperg, pareille à celles de jadis, descendait, pensive, et si grave, toujours! à l'orgue de la chapelle, il y a vingt ans. GOTÏHOLD, à Miklaus Tu sais bien, cette croisée de la grande galerie, où le soleil vient mourir, le soir? Elle s'y attardait souvent, de longues heures, accoudée, pâlie, en vêtements de deuil, fair d'un ange, et son livre d'heures aux fermoirs d'émail sur les genoux, Miklaus, Gottuold et Hartwig, se levant et se découvrant En Dieu soient les âmes des morts de la maison ! Ils se rassoient. Un silence; on entend bruire la pluie au dehors. Il A R T W I (1 Allons, jette des pommes de pin dans le foyer et laissons là les souvenirs. Les années, ce sont LE MONDE TRAGIQUE 77 des souffles, et nous sommes les feuilles qu'elles emportent. G O T T H 0 L D C'est égal : lorsque Axel d'Auërsperg rompra le silence dans quelque solennel moment, cela son- nera, je crois, le son rude. MlKLAUS, hochant la tète Aux grands vents battent les grandes portes! GOTTUOLD, presque orbeutlidie îfjiituîteit bie flciftitic unb mo» roliictjc (ïntiuicfclunsi Utu3avn5 iit oroBcn» îîîaBe fbrbcrit çicl)olfcii, fcicrt im Çctbft biejcâ 3nl)rc§ ba?- iiinfsiiijaljvine Subi» Iduin feiiicv îdjviftftcncvijcbcu !i.'inifbabii. TOauruS 3ôtai untrbc im %\l)xe 1825 in Komoni flcboveu. £eiu S3atcv iimr bo= îclbft îlbUffat unb cntBerttc irtjoii friif)- jeitig bic tiiitftletiid)e ÎScranUiçiung jcineS ®ol)itcS, beii er bcnn niid) luid; bcftcm fionncn unterriditen mib nut-bilSen licç ; eê lual)Vte inbffjcii lange, bis fflîauruè 36tin bic l'eirtcm ffierufe unb ®eniuè entiprcdjenbcu ^>fabe fanb. îlnfonglid) lUQVC cr geru î)!n(cr gctuorbcu. Sobann \uenbete er ftd) ber ^ocnc ju, aber oud) Dl)ne fonbevlidjcn (ïrfotg. Sein Srûma „®er Subentunbe", baS er aie ©tubent ber Wcdjte ticïfnëtc, luurbc von ber "Hta» beniie biird) lobenbc Çnoabnung ouêgc» •,eid)net, unb Don ba nu blicb ï)ÎQuru& 36tai bcm 58crufe al?- SdjriitîteUer trcu. i 3n)ei 3nl)ve iljater, im 3iil)re 18-16, cr» idjien jein iRonuiu „SBod)entagc", roetdjer in titternrijdjen fircijcn jo grofeeS 2luf= îcljcn errtgte , bag ein jebcv bie griJBten .fpoTfniuigcu nn ben 9lamen Sôtai îniipfte. %iè ^citungircbiittcur fnnb cr bann eine jcincr iBcgabung juiagcnbc îteUung. 3n ®emcinid)aft mit $cti3fi, îomlm unb ?IU bert *45àttfi vebigiertc er bie „i!eben5bilber* «on 1846 bi§ 181'*. S)er îlnteil, ben 36{ai am (yrcit)citBtami.if genommen, ber (ïifer unb èrfolg , mit benen er fiir bic lireûfreibcit, fiir ^artamentariêmuë unb 9i;beircil)cit gcïiimpft, bieic SBcrbieufte bc§ *4Jatriotcn lunîtartten nid)t luenig Çeine littcrtuiidic StcUung. Sein iyntcrer Sîubm, l'eine niictjmaiige ©riJÊe luuvjcln im grb» reid) ber Sieuoiution. âcine idjriftftede» riid)e 3ubiinbun(itiit crîtnr!tc unb Hjud)5 I)eran gtcid) ber Gidje im ÏOiitbe , bie nid)t burd) ben marmen Sommcrrcgen, ionberu buvd) ben Stiirm gcftiifjtt unb gctviiftigt mirb. SSiiljrenb ber 3îc»otutioti Unnbe er mit ber grofeen ïrago^- bin Sîoja Siiborfalpi bcfannt, bie . fid) bamalë bcà SinfcS erfreute,)! bafe fie am fdjbnften ungariid' jyredje. ©r beiratttc bie àiinft^g Icrin, unb ein jeber freute fidi' bcè idjonen a^unbcg, ba inrtu_ aUgcmein fagte, bafj eine (ïf)e jiuijdjen ber g-rau, bie am îd)bn=„ ften ungarijd) fljridit, unb bem'^ ÎJfanne, ber am fdjiinften uuga-- • lijd) fdjreibt, iiur jum ®uten I fiibren miitie. Sics mnr tl)at= fddjlid) ber 2fjn. 36!aiS fônttin'Z brad)te bem Siditcr unb Sd)rift= ftctler notleS 58crftanbniâ cnt^^t gegcn, unb obgleidj fie nad) i()rc; iyeriKiratung ber iMiline nodig ïange trcu blicb unb bort Siège auf Siège crfod)t, tuufttc fie il]ni x ein ungemein bcljngli^el §einr'' JU fd)affen. Son bii an crfdjiencn in un= - itnterbrod)(ncr 9ieil)cnfolge fcinc iKomatic, 'Oîcuetlcn unb S)ramen,Ll luetdjc teljtercn inbcffen ben l)i)l)e= ren bramatifdjcn îlnforberuugen- nid)t cntfpredjcn. S)cnnod) id)rieb cr iseren jicmlic^ Diele; mand)e_ crjielten nud) cinegroÈcSSirfnng auf ber 33iil)uc, fo ba-j nad) fei=^ ucr (Srjiiijlung „5ie a>avd)oniten' bearbeitcte Srama ,2)atma", ,îie î)Kirtt)rcr non Sjigetnâr" -^ unb „®eorg ^îojfa". £er grëfete oft^lcr feincr SBiiljnenftiidc be= ftcbt barin , bag cr bie inner» lidje unb aufserlidie ^tanblung ju Icincm I)armoniid)cu ©anjen }u tifrcinigcn, bic (il^araftcre mit bc; ftaiibluug, bi.' .s^anbluiig mitn feu lïtjaraficrcn nid)t in ilcber= cinftimmung ju britijitn nermag. îlnberS Bcrijiitt c-5fid) mit fti-- ' ncn Diomaneu. .Çi.»r ift cr ein • *)Jhiftcr in ber Giitmidetung ber ^ ©reigniîfc, im P-rrumen intcrcf» fantcr Situationcn, fionflifte unb % Sufamntcnftofje. Seine ©rfin» bungsaabe ift unerjdii^bftid) unb icine î^îjantafic fo tcidi , bag cr Iiierin non teincm 9îomanfd)rift= ffcfler ber îl'clt iibcrtroffen loir'.'. îlOctbingè ift biefc 'iMiantafie »ou ciner ganj anbcrn a?cfd)affenf)eit, r.tê jum SBcifvicI bie br cngliidjciS î^ie Icljtcrcn l'erjcnEtu fid) mit ,v in bic Singe ber 20ivtlid)fcit "D- Î3al)r5citcn. 3ùtiii-j ^l-ïjanfafie b. loê burd) SanScr unb (Sebictc, i niemalê gcgcbcntjat. £ie êrcignif iKomiDicn fd)ilbcrt, cntbe[)reu fcl)! lidjh'it unb eutfcrncn fidi -ftarf uo Sebenê unb ber realcn ÎBelt. îlnbi ©rcigniffe bod) ftets fo aufecrorbc intereffant, io un'nnf'iiv nnvphm. Bîaarue 3oIiai. Dcrbefîerlcc I^aiisraf. — Dcr gelîitiite Rimmel iin fcplembcc. I El;;;;: Derbeffcrtct fjausrat. — Dcr gcftirutc fjimmcl im Scptemî ICO ils loi Lkk( guis prei sem I J( plus et a etq COÏT, soil fin, eu s soin 0 dis, en ! Tréi et ( SJomnnidjriftîtcrier. ilfe ifjrer îpijantorte pon'i'b ent!)iiûen renie gcgcn idjiueift 3iigcl= ie Ci in a!3irflic{)fcit je, lucldjc cr iii jcincn oft bcr Sii}iil)tid)cin= i bciicn bcë tëfllidjcn iricitê- abcr fiub bicfc 'illidi ipauiienb iinb fiittcvQtuï. ^licr fmb bie ghnrnftcre Weiiîd)cu auS glciid) tinb Slut, i()rc £eibcn)d)nftcu loaljr, i^re ïiiraiicii, SrBiinîdjc, ftcincn giuiftiafeiteit unb luftiflcn ginfdUc bem >uirt(id)eii 2cben cnfiiommeii. 9!od) mel)r tritt icine aSirtuontiit obcr in jciiien îîoDeUcn 3U 2age, in luclrijcn es 36tai mit jcbcm 9îoiiencn= bid)ter bcr 2Biit nufnct)nien fnnn ioioot)! bc^iiglid) bcr viiid)en entividclung unb il)ûnncM^cn Wrîtaltung bcr a3cgcbcn!)citcn ois oud) bcr trciflidjeii, id)atf um= rificneu Gljnraltcrjcidjiumg. 3» bicicu ^Jlouctlen inûdft LE MONDE TRAGIQUE 161 valeurs dont vous parlez seraient, depuis long- temps, en mains légales. On oublie qu'ici, moi seul ai le droit d'accuser! — Or, l'État — si ces personnages en furent les mandataires — est soli- daire de cette action. Par suite, sa Probité (qu'ils représentaient) gît, morte, parjure et vaine ! annulée, enfin! à mon seuil... 11 est donc assez légitime que les liens de mes devoirs envers cet être de raison, — limités à ce calomnieux homicide dont il ne saurait me dédommager, — se soient quelque peu détendus. — C'est pourquoi la recon- naissance que prétendrait encore m'inspirer ou m'imposer l'engeance des meurtriers ne con- traint guère ma conscience, je trouve, de con- sacrer... ne fût-ce qu'un instant de loisir... à rédiger des u avis » de nature à réparer, pour la joie des consorts, la maladresse du crime. LE Commandeur, tranquille Quoi 1 ne serait-ce pas une haute occasion pour vous, au contraire, d'actionner l'État lui-même, en lui signifiant la très spécieuse éventualité qui se présente? Cette occasion, pour quel motif la laissez-vous échapper? Axel, toujours d'un ton bref et glacé L'État, — qui m'a donné, ici, de déconcertants exemples, — s'étant permis, toujours à mon 11 1G2' AXEL détriment, de clore définitivement cette affaire par un arbitraire décret qui abroge, sans appel, jusqu'à mes droits d'accusateur, — je n'aurais dé- sormais, en aucun cas, à lui faire jmrt de plus ou moins chimériques hypothèses... qu'il n'a plus qualité pour entendre, qu'il s'est interdit lui-même d'écouter. LE Commandeur Vous héritez, envers tous, d'un devoir inaccom- pli! Axel Allons donc ! L'intégrité vous égare ! Au soldat mort pour son devoir — aucun Etat — et le mien, ici, moins que tout autre, il me semble ! — n'a rien à réclamer de plus. Accomplie ou non, la tâche est terminée : et l'enfant de ce soldat n'hérita jamais des aflaires de service militaire du défunt. LE LoMMAXDEL'R, entre de lourds bruits de tonnerre 11 est des cas exceptionnels, imprévus, où tuut gentilhomme est tenu, par sa seule noblesse, d'en déférer à son roi, dont le jugement est, seul, sans appel. Axel, d'une voix lente, grave et amôre On oublie qu'il a prononcé. Oui suis-je, au dire même du rui? « Le rejeton de celui dont Véquivo- LE MONDE THAGIQUE 163 que Cl trouble incapacité perdit sans retour la plus riche épargne de l'Allemagne. » Verdict proféré sur des semblances et sans enquête — (pour causes, d'ailleurs !) — devant un nom qui résume sept siècles de hauts faits. — En supposant que cette étiquette, inscrite, sur ce nom, par le roi, ne me dégage pas de toute déférence envers la té- méraire majesté de celui qui n'hésita pas à m'en offenser, je prétends qu'elle ne me permet plus, en toute dignité, de lui notifier... ce qui ne sau- rait jamais être qu'une officieuse et secrète confi- dence. Car celle-ci prendrait, aujourd'hui, l'impli- cite caractère d'un démenti formel au jugement dont il osa ternir, à l'étourdie, l'auguste mé- moire de mon père. Or, mr quoi serait fondé ce démenti ? Sur des suppositions, d'une autorité aussi contestable que celle de mon très vieil inten- dant, herr Zacharias?... Ah ! je dis que la loyauté la plus ombrageuse ne m'oblige nullement h ris- quer de me couvrir d'un aussi stérile ridicule. J'ai d'autre emploi de mon temps. LE Commandeur, lentement Ainsi, j'en prends acte, pouvant éclairer votre roi, d'une parole mesurée et sérieuse — qui dissi- perait, peut-être, l'ombre que laissera, dans l'His- toire, le nom de votre père, — vous vous y refusez ? 164 AXEL A X E L Semblances de misons étrangères dont une réflexion de la plus légitime prudence met à jour la vanité!... Voici, en effet, non pas en songes, mais en fait, l'alternative, quant à mon devoir fdial. En supposant qu'après des recherches — ten- tées, à grands frais, sur la foi d'une sorte de douteuse légende, — ces problématiques richesses demeurent introuvées, il ne rejaillirait de ceci, sur le nom paternel, que sarcasmes irrités, propos de cupidités déçues, arrière-pensées se faisant plus calomnieuses à l'égard de mon père, étant donné, surtout, le jour nouveau sous lequel apparaîtiait sa mort, — l'universelle erreur ne pouvant que s'en aggraver. En supposant les richesses brusquement recou- vrées, comme leur découverte entraînerait des flétrissures inévitables — et du plus « fâcheux » scandale — en ce qu'elles atteindraient sûrement la sécurité, la confiance et l'honneur publics en leurs plus (( officiels )) représentants, voici, à peu près, la teneur de ce que — au témoignage du Passé tout entier — la Raison d'État, qui prime toute équité dans les causes de cet ordre, et que vous passez sous silence, dicterait, insensiblement, cà l'Histoire : voici ce que pourrait a^tprendre la postérité : LE MO.NDE TRAGIQUE 165 On ne sait encore à quelle fin le général d'Axërsperg, peu de Jours (ivunt de tomber à l'ennemi, prit sur lui, — s' entourant de pré- cautions qui confondent et déconcertent, — d'en- .sevelir, au plus secret de l'un de ses plus reculés domaines, les immenses valeurs dont il s'agit. L'Histoire ne scmrait être fixée sur les mobiles qui le déterminèrent à cette occultation des de- niers de l'Allemagne. — Toutefois, son fils, Axel d'Auërsperg, par sa noble restitution, sut faire oublier ce que l'inconséquence paternelle offre, ici, d'irrégulier et même d'étrange, — et qui avait, lin moment, obscurci le blason, jusque-là sans ombre, de cette illustre fannlle. Oui : tel serait le radieux surcroît de renom dont j'aurais su rénover la mémoire do mon hé- roïque père. Or, ma piété filiale, plus sagace que vos conseils, m'avertit qu'en de telles circonstan- ces, il ne serait MÈMb: pas de mon intérêt familial d'exhumer cette cause. LE Commandeur Et, vous persuadant de ces paradoxales subti- Ihés, vous acquiescez, par une abstention singu- lière, à ce fait accompli do l'erreur qui pèse sur cette cendre ? alors, dis-je, qu'une conmiunication toute simple au conseil des ministres pourrait, malgré 166 AXEL VOS inconsistantes prévisions, rendre à votre nom, qui est aussi le mien, tout l'honneur passé! Axel Oh! chez les miens, monsieur, l'on n'eut jamais que faire de personne pour décréter notre honneur, attendu que la patrie, fondée, à travers les siècles, par nos actes et ceux de nos pairs en seigneurie militaire, nous doit le plus pur du sien... — Nul, donc, ne saurait avoir qualité pour contrôler l'honneur de ceux-là dont la fonction vive est de pénétrer d'un sens réel celui des autres hommes, et nous nous soucions assez peu de l'estime sans valeur de ces passants (si nombreux qu'on les suppose) qui se permettent une seule fois de le discuter. Je n'ai donc pas à tenir compte de vos derniers propos. Je suis ici dans mon héréditaire maison, foyer d'exil en un lieu d'exil, la patrie n'étant plus, pour moi, qu'un emplacement. Je n'ai pas à m'inquiéter de ce qui peut être enterré aux environs de cette demeure, mon père ne m'ayant pas laissé d'avis à ce sujet. Aucune loi ne m'im- posant de m'en préoccuper, nul ne saurait me contester le droit d'en récuser le souci. LE COiniAXDELR Votre père vous légua moins encore le devoir LE MONDE TRAGIQUE 1G7 de confisquer ainsi le bien-être de plusieurs mil- lions d'innocents. Au nom d'un grief que vous croyez avoir contre quelques-uns, vous vous cou- vrez d'une omission de la Loi pour faire peser sur tous un ressentiment aussi exalté qu'injuste. Axel, souriant En vérité, le moins disert des financiers du plus minime des États de l'Occident se bornerait, en ce moment, à vous regarder en silence : car il est surprenant d'entendre un homme de cour faii'e preuve d'une ignorance aussi profonde. Si vos notions sur la nature de l'Or se limitent à celle de le dépenser, elles sont insuffisantes pour qu'il soit permis de vous répondre. LE Commandeur, impassible, sans comprendre Une défaite gravement débitée n'atteint guère qui défend l'intérêt de tous. Axel L'intérêt de tous ! But généreux, dont, au cri des siècles, les princiers spoliateurs sanctionnè- rent, par tous pays, les exactions de leur bon plaisir et qui permet encore d'extorquer la béné- diction des plèbes en les dépouillant froidement au nom même de leurs intérêts. — Non, je n'ai 168 AXEL pas à convier au pillage, ici, les champions ordi- naires des (( intéréls de tous » . LE Commandeur, froidement Ehbien! si, pour ces spécieux motifs, il ne vous plaît pas de prendre sur vous l'initiative d'un avertissement aux États intéressés, laissez à d'autres le soin d'en assumer les responsabilités, et l'on viendra bientôt vous libérer de cet or — dont vous n'avez que faire et qui vous est étran- ger. Axel, calme et hautain Pourquoi permettrais-je, pouvant m'y opposer, qu'un ou deux milliers de brutes humaines, à votre solde, apparus soudainement ici, profanent, longtemps et de vive force, du gros rire de leurs présences, le seul lieu d'exil où je doive ensevelir la dignité de ma vie? Je sais qu'il peut sembler tout simple, à des gens de loi, qu'au nom de cet « intérêt général » dont le vil mensonge vient d'apparaître, — sous prétexte, enfin, de recon- quérir de l'or peut-être imaginaire, — il soit licite à des colonnes de déterreurs de \enir défigurer cette terre, prix du sang glorieux de toute une race que je résume, — et saccager ce sol que les miens foulèrent filialement depuis des LE MONDE TRAGIQUE 169 siècles : qu'importeraient ces allégations senti- mentales! On me dédommagerait, n'est-ce pas, une fois abattus et déracinés, de ces milliers de vieux arbres qui sont pour moi d'anciens amis? — Non. Le silence de la grande Forêt — marche dont je suis le margrave — n'est pas à vendre : il m'est plus cher que toutes paroles : c'est un bien sacré, dont je n'entends pas qu'on m'exproprie et dont l'or de vos banques ne m'indemniserait pas. Et quand même le prétendu surcroît de « bien- être » d'un million d'indifférents devrait s'ensui- vre, je dis que, dans une même balance, le poids des cailloux l'emporterait vainement sur celui d'une pierre précieuse, — et que ce bien-être n'équili- brerait pas, euÉQuiTK réelle, le dol que je subirais. LE Commandeur A qui ferez -vous croire que de telles richesses ne valent pas d'être recherchées, fût-ce au prix de tous les silences? Axel, dédaigneux A moi seul : ce qui suffit. Je crois même avoir prouvé, depuis longtemps, que cette tâche ne m'é- tait pas diflicile. — Par exemple, il est fort conce- vable que vous préfériez l'Or (dùt-il n'être que fictif) à tous les silences, — puisque le Silence ne repré- 170 AXEL sente rien pour vous, qu'un bâillement. En effet, ce mot, vide quand vous usurpez le droit de le pro- noncer, n'a pas (bien que de mêmes syllabes) l'ombre d'une parenté avec celui que j'ai proféré tout à l'heure. C'est en vain que vous essayez de les confondre en une même valeur... souriant: acte de faussaire ou de perroquet. LE Commandeur, impassible Enfin, grâce à telle indication paternelle tout à coup retrouvée, s'il vous advenait de découvrir ces grandes richesses, quel serait donc, à vos yeux, le devoir? Axel, tranquillement De les enfoncer encore plus sous terre, s'il m'était possible, pour l'honneur des Pauvre?. LE Commandeur, après un sUence Espièglerie, dont la durée serait brève, l'àgedes réflexions une fois sonné ! AXE[, grave Je doute que cet âge-là sonne jamais pour vous. LE Commandeur Bien. Vous vous estimez libre, paraît-il, de dénaturer, sciemment, l'acte de celui qui ne déposa LE MONDE TRAGIQUE 171 céans et pour mieux assurer leur temporaire sécu- rité, ces nationales valeurs — qu'afiii de les remettre intégralement aux fondés de pouvoir de l'Allemagne, l'heure venue! Axel Et c'est son heure, à lui, que les fondés de pou- voir de l'Allemagne ont fait venir. Doue, où qu'elles puissent être, ici ou non, que m'importe! Qu'elles dorment! C'est bien le moins que je par- tage avec tous le droit de les ignorer. Grâce à la meurtrière duplicité de vos mandataires, on ne sait ce que votre Or est devenu : l'Allemagne a prescrit mes légitimes droits d'enquête sur l'évé- nement qui explique et motive cette disparition : le temps s'est appesanti sur cette déjà vieille his- toire... — ainsi soit-il. LE Commandeur, impassible En conclusion, vous connaissez la provenance des richesses enfouies, — sans aucun doute, pour moi, désormais, — sous votre terre! Les annuler ainsi, c'est encore en disposer; or, quel droit pouvez-vous invoquer sur elles? Axel Celui d'en sauvegarder l'oubli. 172 AXRL LE Commandeur A quel litre? Axel, se levant, calme et sombre Au titre signé du sang qui les couvre — et les paya. Après un assez long instant : J'ajouterai, cependant, une chose sur laquelle vous ne me questionnez pas. 11 est, en Allemagne, tant d'infortunés, dont l'aiïamée détresse — votre œuvre, à vous autres! — écœure ceux qui vous regardent, — qu'il serait un peu vil de s'exclure tout à fait du droit de les secourir, — au cas où, par exemple, l'Or, dont nous parlons, s'offrirait, ABSOLUMENT, commo uuo trouvaillc. En effet, rayé des mémoires, prescrit par d'offi- ciels décrets, renoncé de ses indemnisés titulaires, cent ans auraient, en vérité, passé sur lui sans l'affranchir davantage. Qu'eu reste-t-il? une lé- gende. — S'il est encore, ses effigies en font une sorte de mine armoriée, — gisante, on ne sait où, sous la Forêt. Cette vacante merveille est donc à la merci de qui en sera le prédestiné, s'il est conduit vers elle par un décret de cette Nécessité qui veille aux fortunes des humains. Oui, son légal héritier sera le premier voyageur qui — le sol ayant manqué sous ses pas — s'engagera, chan- LE MONDE TRAGIQUE 173 celant et à l'aveugle, dans les allées où flamboient ces richesses mortes. Pourquoi? Parce qu'il n'en recevra l'investiture que du Hasard, leur unique propriêliiire , auj o u rd' h u i . Eh bien ! nul écrit ne me livra le secret du lieu sourd, voûté de terre et d'ombre, où dort l'impérial trésor germain. Mon père ne m'est pas apparu pour me le révéler. Si donc il s'oflTrait à moi-même, tout à coup, sans que je me sois rendu coupable d'une seule recherche, — c'est-à-dire ayant gagné, moi aussi, de n'être pour lui qu'un passant, — au nom de quels emphatiques remords ou de quels mensongers scrupules me soustrairais- je au royal devoir de défendre sa valeur contre les bas usages où tant de vivants ne manqueraient follement pas de le profaner? Pourquoi rejetteraip- je au Destin — dont j'ai bien accepté la vie ! — le lourd présent nouveau qu'il semblerait m'en- joindre, alors, de dispenser? Encore une fois, n'ayant rien tenté pour conquérir cet héritage, le sachant ici, je me sentirais sacré pour m'en saisir, s'il venait à moi du fond de l'Inconnu. Tout im- mense qu'il pût alors m'apparaître, en sa rayon- nante horreur, je tiens qu'il serait pour moi... comme la bourse perdue, qu'un pèlerin heurte du pied, le soir, sur la route, — alors que ses yeux n'étaient cependant fixés que sur les étoiles! 174 AXEL LE Commandeur Je songe, simplement, à ceci, moi, — que le sous-terre appartient à l'Etat : — si donc, ayant eu vent de ce grave secret, l'on envoyait ici quel- ques compagnies de mineurs et de pionniers mili- taires, vous seriez bien obligé de laisser l'État reprendre son bien, car leurs escouades seraient peu sensibles à la superbe de vos propos. MlKLAUS, HaRTWIG ET GOTTHOLD, avec un rire bref, assuré et sonore Oh, hô ! LKRO, avec un léger haussement d'épaules C'est à regretter de n'a^■oir pas envie de rire. Axel, au commanrleur Illusion! — Pas un coup do pioche ne tomberait ici, pas un de ces infortunés ne sortirait des alen- tom's. Et... ce n'est que pour éviter les émana- tions pestiférées qui pourraient se dégager de leur oiseux carnage, que je préfère, précisément, vous tuer seul. LE Commandeur Ah çà, je rêve ! Vous essayeriez une rébellion contre la Loi? contre les Etats? contre le roi? LE MONDE TRAGIQUE 175 Axel, avec un dédain grave Seul, je sais quels vastes dangers_, quelles embû- ches mortelles, recèle et peut, soudain, accuser cette Forêt militaire où, depuis trois siècles, nous com- mandons! Quatre ou cinq cents soldats, dépêchés contre ce sol, ne feraient pas vingt lieues, sous bois, vers ce donjon, sans que, par une simple catastrophe accidentelle, le terrain qu'ils couvriraient ne se retourucât sur leur disparition, les rendant pareils à l'Or qu'ils seraient venus chercher. — Résultat ; lorsque de telles incidences entravent les débuts d'une entreprise déjà vague et douteuse, on diffère de se risquer en de nouvelles menées pour d'aussi hasardeux bénéfices ; le temps passe en indécisions, en enquêtes vaines, en commentaires : le soucieux oubli vient... — bref, les choses resteraient en l'état, selon mon occulte volonté. LE Commandeur Supposé que vous n'ignoriez pas ce que peuvent, partout, quelques centaines d'hommes, disciplinés, un millier, au besoin, sagement conduits, — ce serait donc à cette criminelle folie que se résou- drait, froidement, votre conscience ? Axel, souriant Ici, je n'ai plus de comptes à rendre ; sur ce 176 AXEL point je ne puis admetti-e de juge. Assentiments, blâmes, stupeurs, me trouveraient également in- sensible ; — en ma « conscience », j'ai, seul, qualité pour délibérer, je décide : — et tout est dit. LE Commandeur Ces éhontées convictions ne sont que surhu- maines, monsieur, ce qui est peu de chose. AXET, se levant Libre à vous d'essayer en vain do le croire. — Mais, la valeur de vos motifs étant réduite à néant, les débals sont clos — et nous ne serrons pas le fer, en nos poings, pour discuter davantage. Voyant le Commandeur d'Auërsperg sourire à cette parole, il reprend, brusquement, et — redevenu farouche: Ah! l'on voit que, fort de notre parole jurée, tu te fies aveuglément à ta science en cette arme. Mon serment devrait te prouver quelle foi con- traire je dois aussi nourrir pourvouloir consacrer, par le mystérieux sang d'un loyal combat, mes droits au silence et à l'oubli, — surtout alors qu'il me serait si loisible de t'annuler sans péril. — Eh bien, je te le prédis : tu ne sortiras pas de mon épée. Ya, c'est comme si tu avais rencon- tré le tonnerre. Je vais te sui)primer sans colère, LE MONDE TRAGIQUE 177 comme on écarte une pierre de son chemin, — sans que ta mort interrompe, en mon esprit, le cours d'une seule de ces pensées — plus hautes que ce qui nous occupe — et qui te sont incon- nues. Tu es néant et je te nie, sans craindre un seul remords. Je ne l'en veux pas, je ne te vois pas. Pour moi, tu es inanimé : tu es l'éternel phalène qui, de lui-même, est accouru se détruire à l'éternel flambeau. — Sur ce, vous voici pré- venu. J'ai dit. LE COM.MANDELK, à lui-même Oh! je veux en apprendre encore, avant de le tuer! — Haut, froidement. — Tu ui'as distrait, tu t'es fatigué ; c'est le plus clair de ta harangue. Résu- mons. Tu veux soustraire à différents Etats de l'Allemagne des sommes absolument démesurées et — je te gène. Bien. En ces conjonctures, comte... il laisse tomber son épée dédaigneusement, je 116 me bats plus. Je n'ai vraiment pas à faire cet hon- neur à des larrons, — fussent-ils de ma famille. Axel, tranquille et grave, à haute voix Si mon trop secourablo père ne vous eût ac- cordé, par fatigue, jadis, l'iionneur de toucher sa main — et de vous apparenter (en son indulgence distraite, qui, depuis deux heures, vous protégea), 12 178 AXEL — j'eusse fait justice plus tôt de cette mauvaise foi, de cette forfanterie, do cette creuse impu- dence : — fuiissons-en. Paisiblement, et comme notifiant une chose laute simple : ^lon burg fut la clef militaire d'une marche de TAllemagne. Un rescrit impérial investit le suze- rain de ce lieu du droit de justice basse et haute, même en temps de paix, a Ukko, lui indiquant une ca- rabine: — Donc, au nom de ce mandat héréditaire, prends cette arme : ajuste cet homme au cœur et, — s'il ne relève, à l'instant, son épée, — feu! Uk'ko s'est précipité vers la muraii-le, asaisi l"arme, ena fait jouer la batterie, est revenu se placer à trois pas du CoiniiKuideur et 1;; met brusquement en joue. LE CoMM AN DEU P., suriiris et devenu plus pâle Là-bas, en Prusse, on sait que je suis ici. Vous aurez donc à rendre compte de vos actes et de vos dires. Pour couvrir un assassinat, vous ar- guez, sciemment, d'un droit mort, d'un grade féodal que la désuétude abrogea. Vous feignez d'ignorer en quel siècle nous vivons. Axel, IndilTérent Oh! faites-vous dater de demain, si bon vous semble. Moi, je suis. LE MONDE TRAGIQUE 179 LE (jO M.M AN DEU K , avct; une crispatiou de froide colère Laissez-clone! C'est vous qui ne parlez que d'hier, étant l'imprévoyant de demain. Je me contente, moi, monsieur, d'être un homme doué de quelque raison, de ne dater que du siècle où j'existe, — d'être, seulement, un homme d'uu- jourd'hni. Axel Alors, prenez garde : il est tard. LE Commandeur, se contenant encore, mais frémissant, presque à lui-même Me voir contraint de coucher, moi-même, sur le carreau, cet exalté solennel,- alors que, sur ses paroles rapportées au roi, quelque bonne poignée de gardes-policiers, sur simple licence d'extradi- tion, s'en viendrait, incontinent, le garrotter en cette masure et l'emporter, muselé, dans une forteresse ! UKKO, à demi-voix Un signe, et je fais feu, monseigneur. LE Commandeur, se croisant audacieusement les bras Eh bien, assassinez! — ou, selon votre parole engagée, répondez, nettement, à cette suprême 180 AXEL question : Où suis-je et qui c/es-vous ? — Seu- lement, cette fois, soyez précis, exact et clair, je vous prie. Dans le monde, nous n'estimons guère les faiseurs de phrases. Axel, après un mouvement d'impatience On ne leur préfère pas, ici, les diseurs de riens. Ah! tu oses me braver jusqu'à me sommer de te- nir, envers ta curiosité, plus que ma parole! Sombre : Eh Lieu, — sois satisfait, a rkko : Relève ton arme, un instant. Trois fois ce chambellan nous menaça de ses rois, de ses gens d'armes et de ses pareils, — la roue de ce paon se réduisant, paraît-il, à faire montre, ainsi, des clefs brodées au dos de son paisible uniforme : — vraiment, ceci, à la fin, mérite le vertige! Qu'il apprenne donc où il est et qui Je suis : — je jure qu'il n'aura pas le temps de l'oublier. 11 prend son épée par le centre, s'approche du Com- mandeur, qui, bras croisés, le regarde — et, de la poi- gnée, lui touche l'épaule : — Vous êtes en cette unique Forêt dont la nuit couvre cent lieues. Elle est peuplée de vingt mille forestiers, aux dangereuses carabines, — anciens soldats nés d'un sang qui m'est héréditairement fidèle. — J'y veille, central, en un très vieux logis de pierre, qui repoussa trois sièges, déjà. LE MONDE TRAGIQUE 181 Des bords de mon fossé jusqu'aux lisières les plus reculées, villages et hameaux se commandent ; — à peine cinq jours suffiraient pour que tous, cà la fois, fussent au courant d'un ordre émis de cette muraille, — d'un avis, plutôt ! car, pour peu que l'on soit aimé, un avis revient cà mieux qu'un ordre, et, dans ces bois, les cœurs sont redevenus à ce point sauvages que vous-même n'y trouveriez pas un traître. Qu'importerait, d'ailleurs ! Toute sur- venue, rcrs Dwi, d'un ou de plusieurs, m'est bien- tôt signalée : — selon le nombre, l'on se prémunit et l'on se tient sur ses gardes, à tontes approches. Une fois entré dans les successives étendues de la Forêt, comment vivre, s'orienter, s'abriter de nuit, avancer enfin, sans être aperçu? Dénmni de mon secours direct, — seriez-vous arrivé jusqu'à moi? Non. Plusieurs jours avant votre présence ici, le vent m'avait appris, en effet, que deux cavaliers... S'arrêtant soudain et le regardant de ses j-eux clairs : et, même, une — femme... Un instant de silence : — puis, à lui-même — et comme ayant, défini- tivement, statué sur un doute, à la vue de l'impassibilité attentive du Commandeur : — (Ils ne se connaissent pas\ Reprenant, avec froideur, la phrase interrompue : ... cheminaient vers ma demeure. Us étaient suivis, 182 AXEL épiés, écoutés. — Je vous ai donc adressé les gui- des qui vous ont amenés à mon seuil en moins de six journées. — Vous avez parlé, tout à l'heure, d'un (( piquet de policiers », dépêchés vers ce don- jon, pour s'y saisir de ma personne?... Qu'en res- terait-il, bientôt, sous les rainées, à mon bon plaisir. — si, au contraire, je ne les faisais guider, h leur tour, jusqu'à mon pont-levis — abaissé, devant eux, au nom du roi? — Tenez! ils entreraient, — et d'un air de commandement, sans doute I — dans la cour militaire de ce château. . . — Alors, sans même déranger un seul de mes serviteurs... 11 marche vers une croisée, Touvre — et, d'un coup de son sifflet de chasse, perce les bruits de l'averse et de Tombre. D'horribles aboiements, mêlés d'un fracas de chaînes, retentissent; on distingue de nombreux chocs de masses lourdes se ruant contre une porte massive. ... oui, j'ai là, vous entendez? une trentaine de dogues d'TJlm, de la grande race fauve, des chiens de guerre. Cette meute féroce, n'obéissant qu'à moi, m'est utile pour les chasses de nuit : elle bat, sans cesse, mes alentours, en Forêt. En peu d'in- stants, elle ne laisserait, de vos hommes, sur l'herbe et le pavé, que des os sanglants. — Certes, je sau- rais déplorer, très haut, cet événement, — d'une si imprévue soudaineté... que je me serais vu LE MO.NDE THAGIQUE 183 privé du temps de le conjurer, — de, même, savoir V objet de cette députation ! — Et j'en gourmande- rais, officiellement, mes chiens, devant tout le per- sonnel de ce château, car je ne veux point passer pour un rebelle!... Seulement je pense qu'après deux ou trois de ces contre-temps, l'on cesserait de m'adresser ce genre de visiteurs. — Laissez donc là de puériles menaces, qui font sourire ces vieux soldats et cet enfant. Au plus léger indice, au seul pressentir de meurtriers envoyés contre moi, — lesquels, ai-je dit, périraient, sans doute, en quelque ravin, dès les premières étapes, — je prendrais l'ofTensive, ne devant plus, dès lors, considérer les Princes qui en agiraient de cette sorte, envers moi, que comme simples agresseurs en un duel où l'arme choisie par eux serait l'assassinat. — Non, je n'aurais pas à décliner l'arme préférée de tels rois. Ne seraient-ils pas^ d'ailleurs, les fils de ceux-là, chefs de toutes dynasties, qui se révoltèrent, un jour, au fond du Passé, contre, aussi, leurs souverains et les supplantèrent? — Je m'efforcerais, leur prouvant la parité de ma nature avec celle de leurs aïeux, (sur ce point-là, du moins) — de me rendre digne, ainsi, de Y honneur qu'ils me feraient, inconsciemment ou non. En vérité, je dispose, ici, de quelques surs coups ISi AXEL de feu. J'ai, sous la main, de par la Forêt, bon nombre de mineurs, — bras fermes, faces rudes, — qui se souviennent de la sujétion que subirent^ aux armées, leur jeunesse, et dont leurs épaules gardent encore les sillons mal cicatrisés par le temps. Nul, hors moi seul, ne peut se rendre compte du vieux ressentiment, tout à fait glacé, qui s'endurcit, en leurs veines, alors que, le poing crispé sur leur pic, ils se perdent, au pro- fond des souterraines galeries, en songeant à vos aimables Princes. — litre envoyés, en exécuteurs, en telle capitale, pour y guetter, entre les journa- lières occasions, celle oii, d'une balle vive et bien ajustée, l'on peut frapper, à coup sûr, un roi, serait pour eux une ivresse ardente, la seule dont ils aient une soif telle — qu'ils l'étancheraient, volontiers, au prix convenu avec vos bourreaux. Vous admettrez bien qu'il me reste assez d'or poui" les défrayer en ces entreprises, — et que l'en- semble d'un « régicide », comme on dit dans les villes, serait même assez subtilement conçu par moi pour que leur bon retour fût pins que présumable. .l'ai donc tout lieu de croire encore qu'après deux ou trois de ces avertissements et coïnci- dences, les augustes successeurs de mes antago- nistes à couronne ne troubleraient plus ma soli- tude .. ceci d'autant mieux qu'en mon impitoyable LE MONDE TRAGIQUE iSo persévérance, je ne me fatiguerais pas le pre- mier. Supposons, maintenant — (ne faut-il pas tout prévoir?) — que, sur des suggestions de conseillers tels que vous, tel chef de l'une des « patries » de l'Allemagne, irrité, à la longue, de plusieurs insuc- cès coûteux et menaçants, — ne pouvant tolérer la constante humiliation de ses ordres formels, — sur quelques soupçons, aussi, peut-être, de ces faits « révoltants » et commençant à se défier, d'une fa- çon plus réfléchie, non seulement de moi mais de mon taciturne entourage, — supposons, dis-je, — puisqu'enfiii l'on ne saurait imaginer jusqu'à quelles résolutions Y « indignation » d'un Prince peut le conduire I — que ce roi légal envoyât brusquement des forces un peu sérieuses, — huit ou dix mille honmies, par exemple, — avec mission d'occuper militairement la Forêt-Noire, de raser ma muraille et de m'amener mort ou vif! Ceci, uniquement, afin que « Force reste à la Loi ». Au nom du Droit humain, je déclare que guer- royer un exilé solitaire, à peine coupable de légi- time défense, de silence et de liberté, — bien dé- cidé, en tout cas, à sauvegarder son isolement jusqu'à se faire sauter plutôt que de se rendre, - oui, je prétends que guerroyer cet homme sprait un acte digne des risées de 1 Histoire, du mépris 186 AXEL des nations, — et sans honneur pour le pays. N'importe!... Grâce à ceux des miens, qui, — à force d'années, avec cette héréditaire patience dont je fais preuve en ce moment, — ont armé mon donjon, jesuisprèt à défier ces belliqueuses fantai- sies. Etant d'une race de soldats et connaissant l'exacte étendue de sol qu'un corps de dix mille hommes, divisé en colonnes d'assaut, d'attaque et de soutien, peut occuper ici. mes dispositions sont prises depuis longtemps. Le comte Axel d'Auërsperg revient s'asseoir, — en sa précédente attitude, accoudé auprès des lumières de la table. — Le fracas du tonnerre, les circonvolutions du diluvial orage, depuis quelques instants, semblent s'être rapprochés, resserrant les hauteurs du burg comme pour une suprême étreinte. Tout d'abord, vous apprendrez qu'autour de moi le pays montueux et boisé s'oppose à toutes avancées d'artillerie : ce sont, en effet, de tous côtés, aux lointains, de circulaires et larges vallées, de torrentielles rivières, des myriades de roches, — et d'énormes arbres si pressés entre eux que, sciés à leurs bases, ils s'étayent les uns les autres sans pouvoir tomber : leur chute, d'ailleurs, entraverait la marche d'une armée. — Engager des canons au milieu d'une pareille con- trée, en vue de me battre en brèche, exigerait. LE MONDE TRAGIQUE 187 en vérité, de bien lourds — et bien stériles — sacrifices de sang, de temps et d'or... même pour subir d'être repoussé. Aucune cavalerie ne pourrait se mouvoir en cette région, — dont les cartes militaires, d'âge en âge rectifiées selon les usages nouveau.x, sont entre mes seules mains; j'ajouterai que je n'aurais pas attendu l'ir- ruption soudaine de régiments cimeniis, pour en connaître. Il faudrait donc d'autres éléments pour m'âttaquer. — De grosses troupes de pied, aven- turées dans l'e.xceptionelle Forêt, sembleraient, seules, pouvoir parvenir, bien que malaisément et en désordre, aux approches de mes douves, là- bas. — c'est-à-dire sous mon perpétuel feu direct, avant tous ouvrages. Car les créneaux oubliés de ce château-fort furent pourvus, en d'autres temps, de quarante-huit piè- ces de siège, oh! toujours bien luisantes, et, sur un appel, elles seraient desservies, fût-ce demain, par une garnison de rudes vétérans, — leurs fami- liers. — De la hauteur que domine ce burg, leur puissant feu plongeant couvre plus de deux lieues de zone, et le terreau de cette zone est tenu con- stamment en état de fournir, en deçà des tranchées, de très suffisantes ressources de pain, de vivres, d'eau, de munitions même. Quant à mes casema- tes, leurs soutes demeurent, comme par le passé, 188 AXEL approvisionnées pour une longue résistance. De là, même, cette relative pauvreté dont je suis fier. C'est pourquoi nul acte d'autorité, révélant ma réelle puissance, ne me déclarerait ouvertement en révolte, aux approches hostiles. — Rien. Les interminables étendues d'arbres, de fondrières, de précipices et de fossés, garderaient leur aspect d'abord champêtre, puis sauvage, — et les pre- mières lignes d'infanterie, en y pénétrant, n'y entendraient, de village en village, que la roue des cordiers, la cognée des bûcherons, le paisible marteau des sabotiers, le murmure des sources, la chanson des berceuses. Rien ne décèlerait une ré- sistance, un danger. A peine, selon les chemins choi- sis, prendrais-je quelques mesures nouvelles, moi, dans ce manoir, sur un rayon de cinq à six lieues de mes tranchées. — En elfet, pourquoi mettre sur pied ceux que je pourrais appeler mon peuple, avant l'instant précis où, forcément attaqués eux- mêmes, la Forêt deviendrait un peu plus sombre? Au premier bourg molesié parles troupes surve- nues, tous se replieraient, d'eux-mêmes, ici! Pour la défense en Forêt, nous avons une formation tout à fait ignorée de vos soldats, et qui leur serait accablante, — foudroyante, même, je crois en être bien assuré! — De sorte que, soudain, par quel- que nuit noire, pendant le sommeil alourdi de vos LE MONDE TRAGIQUE 189 milliers d'hommes, voici que les clairières devien- draient des fournaises, et que^ dans l'étoufTement des bois embrasés, les éclats de mine se compli- queraient des crépitements de milliers de cara- bines, et que l'aurore éclairerait une simple tuerie continue. L'hiver, ce serait encore plus bref, plus terrible : car, en ces terrains, travaillés depuis d'an- ciennes années, je détiens de vastes moyens d'en- sevelissement — et pouvant utiliser ces millions de combattants qui ne reculent pas et qu'on appelle des arbres, je sais comment on affame, comment on émiette, comment on neutralise des forces... qui, d'ailleurs, seraient bien loin d'être, à tous égards, équivalentes à celles dont j'aurais pris le commandement. — En simulant, même, une dé- faite, il est deux sentiers qui pourraient conduire des colonnes d'assaut jusqu'à mes plateaux verdoyants et mon fossé : je puis, non seulement, de leur, sommet, y pousser de colossales roches arron- dies, dont l'effet d'écrasement serait inévitable, mais, en quelques coups de mines, grâce aux anciens caveaux de guerre qui les longent, je puis en effondrer le sol jusqu'à donner à ces sentiers une inclinaison telle... qu'elle rendrait tout à fait inexpugnable ce vieux donjon, — dont le feu, dès lors, serait un achèvement. Je trouverais chimérique de vouloir fixer le chiffre des fuyards, 190 AXEL qui — sans abris, ni guides, ni vivres, égarés dans les ])ois, — traqués à mort par les miens, essayeraient de gagner les lisières, pour aller por- ter à leur pays la nouvelle de l'inquiétant dé- sastre. — Celui-ci, bientôt, serait suivi de la sur- prise de telle prochaine ville forte, d'un appel aux seigneuries mécontentes, el, sans nul doute, de la guerre civile, en Allemagne. A l'issue d'un ou deux combats livrés d'après un plan d'hostilités déjà bien mûri, je sais quel coupable je ferais dispai'aitre. — Mon droit demeurerait intact; — car... serait-ce moi-même f|ui me serais mis hors la loi? C'est là V endroit où vous êtes, monsieur le cham- bellan. Quant à « moi », je suis, tout simplement, un songeur assez peu commode, qu'il serait peut- être sage, à vos rois, de ne point braver. Sur ce, — (pour en finir avec les paroles, cette fois, n'est-ce pas, entre nous), — vous avez, j'imagine, entendu parler... d'un jeune homme des jours de jadis, qui, du fond de son château d'Alaniont, bâti sur ce plateau syrien surnommé le Toit du monde, contraignait les rois lointains à lui payer tribut? — On l'appelait, je crois, le Vieux de la Mon- tagne? — Eh bien... Sur un signe, Gollhold et Miklaus ont repris leurs tor- ches; — Axel se lève, i>uis, éclairé des rouges reflets LE MONDE TRAGIQUE 191 de toute la salle, regardant son adversaire, et d'une voix tranquille : ... eh bien, je suis, moi, le Vieux de la Forêt. LE GoMil A NDEU R, un peu hagard, mais devenu grave, le toisant des pieds à La tète, comme par contenance Rebelle! Vous osez prendre — de tels droits!.. A.\LL, une flamme aux yeux Nul, jamais, n'eut d'autres droits que ceux qu'il prit — et sut garder. — Et, sachez-le, je compte les prendre tous! à la première menée de. . vos maîtres. LE L^OM.^J A?s DEUR, l'observant, et à demi-voix Pouvant être roi, pourquoi ne pas le devenir? Axel, montrant, de son épée, l'épée étendue à terre J'ai d'autres soucis. Un profond silence. f.E Cl 03IM ANDE UR, avec un sourire glacé et pâle, et comme en prenant son parti Décidément, vous faites de moi ce que vous voulez! Allons! coupons-nous la gorge : soit. 11 se baisse et reprend son épée : puis, d'un ton bizarre: — 11 serait plus régulier d'ôter nos habits, je trouve. 192 AXEL Axel, sans même remarquer le sens bas et soup<;onneux de ces paroles Accordé. Tous les deux, à la hâte, ayant piqué leurs épées dans le plancher, se sont dévêtus jusqu'à la ceinture, jetant leurs habits sur les deux sièges. Les musculatures ap- paraissent : celle du comte d'Auërsperg, svelte, athlétique, onduleuse; celle du Commandeur, ro- buste, agile, résistante. Ressaisissant leurs armes, ils se sont éloignés, de cinq à six pas, l'un de l'autre, au centre de la salle. LE Commandeur, d'une voix ferme et brève Soldats qui portez la croix de Fer, moi, Her- manii Kaspar d'Auërsperg, ])aron de Sa Majesté notre roi, commandeur de l'ordre de notre Aigle- rouge, je vous prends à témoin que j'aurai pro- testé contre l'arbitraire, conduite du comte Axel d'Auërsperg, mon cousin, lequel, ayant dépassé, envers moi, toutes mesures en menaces, en fan- faronnades et en outrages, me met en l'urgente et absolue nécessité... d'attenter à sa vie. D'un coup d'œil, il examine, autour de lui, le terrain de la salle. Axel, ù demi-voix et souriant Altières paroles: à quand l'action? LE MONDE TRAGIQUE 193 LE Commandeur, répée haute Cette fois, c'est moi qui vous attends, monsieur. Axel, tranquille, tombant en garde Me voici. Les deux adversaires, se rapprochant avec rapidité, ont engagé seulement les avant-pointes de leurs lames. Les attaques du commandeur d'Auërsperg se succèdent, pressées, avec une vitesse de détente aux allures supérieures. Axel, hautain, en a froissé, autant de fois, le fer en de si dures parades que des étincelles ont jailli. Quelques instants ainsi se passent. Maintenant, les épées, averties, et s'étant comme éva- luées, ne se rencontrent plus. Se trompant Tune l'autre, en feintes serrées, elles se devinent et s'évi- tent. Elles semblent deux lueurs frémissantes, se rejoignant sans cesse et miroitantes, sous les torches, en des enlacements sans contact visible, presque sans bruit. — Spontanément, deux coups, d'aspect mortel, mais rencontrés, en leur même éclair, par la garde sévère du jeune comte, lui sont portés à toute vitesse. — Axel, depuis les quelques minutes où les lames se sont croisées, n'a pas encore tendu le bras une seule fois. — Au dehors, à chaque instant, éclats de tonnerre. LE Commandeur, \ luI-même, rompant d'un pas, et comme saisi d'une surprise sombre Eh! mais... je sens — que je suis perdu. Les yeux de Gotthold, jusque-là soucieux, ont suivi le 13 J94 AXEL duel et lu dans les replis des feintes. Ils s'éclairent en voyant le comte d'Auërsperg avancer vivement d'un pas, sur la rupture du Commandeur, et s'efifacer d'une manière sans doute significative pour le vieux soldat. — Ekko, les bras croisés, très pâle, auprès de Miklaus, dont la torche tremble, regarde ; — au fond de la salle, Ilartwig, le poing crispé sur son épée, a fermé les yeux, car une larme d'angoisse vient d'en bondir et de rouler sur sa moustache. Cependant les attaques adverses se multiplient sur Axel, savantes, précises, d'un dessin de pointe à peine vi- sible, menaçantes lueurs, en ligne haute et basse : il demeure comme de pierre à l'abri de son poignet mouvant, s'enfermant en son impénétrable épée. Tout à coup, sur un battement évité — dont une ombre de fatigue irritée a exagéré, un instant, le jour, — Axel, en un foudroyant allongement de fauve, se détend, avec une opposition de garde, le bras et le fer hori- zontalement droits : soudain, entre les combattants, des gouttes de sang sautent dans l'air. Le comman- deur Kaspar d'Auërsperg pousse un cri bref et rauque, et qui s'étouffe très sourdement ; — il tourne sur lui-même, bat l'air de ses deux bras en laissant échapper son arme, puis chancelle : ses genoux flé- chissent ; il tombe, en avant, sur ses deux mains étendues : — bientôt, face contre terre, après une convulsion, il demeure sans mouvement; en trois secondes, une large plaque rouge se forme et s'aug- mente à son côté gauche. UKKO, qui s'est précipité, l'a soulevé, puis retourné, palpe la blessure Le cœur est traversé. Tout est fini. Un silence. LE MONDE TRAGIQUE 195 Axel, à lul-même, pensif, et considérant son adversaire déjà inerte Passant, — tu es passé. Te voici, l'abîmant clans l'Impensable. En ton étroite suffisance ne s'affi- nèrent, durant tes jours, que les instincts d'une animalité réfractaire à toute sélection divine ! Rien ne X' appela, jamais, de l'Au-delà du monde ! Et tu t'es accompli. Tu tombes au profond de la xMort comme une pierre dans le vide, — sans attirance et sans but. La vitesse d'une telle chute, multi- pliée par le seul poids idéal, est à ce point... sans mesure... que cette pierre, en réalité, n'a^l plus nulle part. — Disparais donc ! même d'entre mes deux sourcils. Haut, se détournant vers les trois vieux soldats : Approchez. (iotthold et Miklaus se rapprochent : — ils regardent, penchés sous leurs torches, le corps étendu sur le plancher. Ukko, les mains ensanglantées, soutient la face livide sur son genou. — Ilartwig est accouru, du fond de la salle, et regarde aussi. Les longues épées nues brillent autour du mort. — -Merci, mes vieux amis, pour l'anxiété qu'a subie votre tendresse ! — Que l'on rassure herr Zacharias. 196 AXEL Montrant le corps du commandeur d'Auërsperg : — Aux caveaux, près des sépultures, — cette nuit même ! GOTTHOLD, à l'oreille d'Axel, et protégeant, d'une main, ses paroles, à cause des assourdissants coups de tonnerre, qui, sans doute, frappent, maintenant, le sommet du donjon Une fosse est prête, monseigneur : c'était la vôtre, — creusée d'après votre formel désir, autrefois... Axel, impassible Soit : cendre pour cendre. Il laisse tomber son épée à demi ruugic. Depuis un moment, la porte cintrée, au sommet de l'es- calier de pierre, s'est silencieusement ouverte au- devant d'un personnage inconnu. Le survenant est d'une stature élevée et de proportions admirables. Sa physionomie, aux traits purs, ne semble pas celle d'un homme de nos siècles ni de nos contrées; elle rappelle, étrangement, ces effigies hié- ratiques ou royales en relief sur les très anciennes médailles des Mèdes. Il paraît être en sa cinquan- tième année, bien que le rayonnement de ses yeux graves atteste une sorte de puissante, d'éternelle jeu- nesse corporelle. L'austère beauté de toute sa per- sonne, la lumineuse pâleur de sa face, l'expression magnifique de son regard, semblent devoir opprimer à jamais la m.émoire de ceux mêmes qui ne le con- templeraient qu'une seule fois. LE MONDE TRAC.IQUE 197 Ses cheveux bruns, ondulés, dont quelques-uns, à peine, sont d'argent, se partagent — un peu plus longs, seulement, qu'il n'est d'usage aux armées — sur un front mystérieux dont les plénitudes imposent le recueillement. Sa barbe brune rappelle celle des figures que l'on retrouve burinées sur les airains ninivites. Les éclairs l'illuminent. Son costume, presque un uniforme noir, sans épée, paraît être, tout d'abord, celui des médecins mili- taires de la Hongrie; mais plusieurs détails, d'une simplicité tout à fait sévère, indiqueraient plutôt que c'est le vêtement d'un cavalier toujours prêt à de longs voyages; — vêtement qu'un feutre à bords larges et qu'un manteau suffisent à compléter. Au moment où il descend vers la salle, Gotthold et Miklaus, aidés de Ukko, ont soulevé le corps inanimé du commandeur d'Auërsperg, et, précédés de Ilartwig, dont la torche les éclaire, ils se dirigent vers la porte centrale. — Le comte d'Auërsperg vient de reprendre ses vêtements, et, comme il achève de ceinturer son justaucorps de cuir bruni, l'inconnu, maintenant sur les premières marches, lui apparaît. Axel, à lui-mêmo Maître Janus ! Un silence. Puis, avec un profond soupir: Ah! je me sens redevenir seulement un homme, en présence de ce vivant. TROISIÈME PARTIE LE MONDE OCCULTE Accueille tos pensées comme des hôtes, et tes désirs comme des enfants. Lao Tseu. TROISIÈME PARTIE LE MONDE OCCU LIE § 1. — \n seuil La môme salle. SCÈNE PREMIÈRE AXEL, MAITRE JANUS Axel, préoccupé et sombre Maître, c'est un homme que j'ai tué. Maître JaNUS, allumant une des antiques lampes d'arglle Soit. Axel, à demi-voix, presque à lui-même Pour un secret... que je ne connais pas, — qu'hier j'oubliais, — et qui, depuis une heure, m'obsède, — m'envahit d'un intérêt, dont je croyais avoir brisé la servitude. n ouvre un in-folio, sur l'un des établis. — Ayant essayé de lire — J'ai l'âme distraite jusqu'à trouver étran- 202 AXEL gères ces paroles dont les lueurs, tant de fois, m'ont ébloui. — C'en est fait! Quelque chose s'est passé qui m'a rappelé sur la terre. Je le sens en moi, je veux vivre!... Maître J anus, à lui-même, regardant Axel à la lueur de la lampe Te voici donc mûr pour l'Épreuve suprême. La vapeur du Sang versé pour de l'Or vient de t'amoindrir l'être : ses fatals effluves l'enve- loppent, te pénétrant le cœur — et, sous leur influence pestilente, tu n'es plus qu'un enfant, sachant des paroles. Héritier des instincts de l'homme que tu as tué, les vieilles soifs de voluptés, de puissance et d'orgueil, respirées et résorbées en ton organisme, s'allument au plus rouge de tes veines. 0 redescendu des seuils sacrés, l'ancien mortel va ressusciter dans les mé- connaissables yeux de l'Initié coupable! C'est bien l'Heure. — Elle aussi va venir, celle qui renonça l'idéal Divin pour le secret de l'Or, comme tu vas renoncer, tout à l'heure, à tes sublimes finalités, pour ce méprisable secret. Voici donc en présence la dualité finale des deux races, élues par moi, du fond des âges, pour que soit vaincue, par la simple et virginale Ilumunitc^ la double illusion de l'Or et de V Amour, — c'est-à-dire pour que soit fondée, LE MONDE OCCULTE 203 en un point de Devenir, la vertu d'un Signe nou- veau. Axel, à lui-môme, à demi- vois Il me semble que je m'éveille d'un songe chaste et pâle, rêvé en des éthers couleur de diamant — et dont le souvenir va s'effacer. Jusqu'ici, j'avais seulement vu la lumière de ce monde de prestiges que cet homme m'a dévoilé : en ce moment toute l'ombre m'en apparaît. Un doute immense me saisit... La Vie appelle ma jeunesse, plus forte que ces pensées trop pures pour l'âge de feu qui me domine! Ce mort m'a scandalisé,... le sang peut-être... N'importe! Je veux rompre cette chaîne et goûter à la vie ! .. . Il rêve Ainsi, j'aurai passé ma jeunesse en ce donjon perdu, au milieu de ces contrées dont j'ai pris le caractère sauvage, — un sage aussi merveilleux que Janus m'aura élevé plus magnifiquement que les rois, revêtu d'un pouvoir terrible, mais seulement défensif, — je commande en cette épouvantable Forêt; — je sens, à présent, mon cœur bondir vers ces pays, jardins du monde, aux rivages reflétés par les mers orientales, vers ces palais aux chambres de marbre où s'éven- 204 AXEL tent de blanches princesses enchantées, — et, sei- gneur des contes hindous, ne sachant où sont ses trésors, je me verrais condamné à languir entre ces murailles, à traquer les bêtes des bois pour distraire mon désespoir! INon! Dussé-je avoir recours à ces opérations d'enfer qui, du moins, brisent les obstacles et déchirent les secrets téné- breux, je découvrirai cet or foudroyant!... En demeurer plus longtemps l'étranger... serait de quoi s'aller briser dans un précipice. Maître JaNL'S, qui a lu dans la pensée d'AxGl Ce n'était pas la peine de naître. Axel, comme SG décidant, après l'avoir regardé Maître, je sais que, selon la doctrine ancienne, pour devenir tout-puissant il faut vaincre, en soi, toute passion, oublier toute convoitise, détruire toute trace humaine, — assujettir par le détache- ment. — Homme, si tu cesses de limiter une chose en toi, c'est-à-dire de la désirer, si, par là, tu te retires d'elle, elle t'arrivera, féminine, comme l'eau vient remplir la place qu'on lui offre dans le creux de la main. Car tu possèdes l'être réel de toutes choses en ta pure volonté, et tu es le dieu que tu peux devenir. — Oui, tel est le dogme et l'arcane premier du réel Savoir. LE MONDE OCCULTE 205 — Eh bien, c'est acheter trop cher le néant : je suis homme; je ne veux pas devenir une statue de pierre. Maître Janus Libre à toi : seulement, l'univers ne se pro- sterne que devant les statues. Axel De quelle valeur serait la puissance, alors, pour moi? Maître Janus Tu tiens donc bien à toi? Axel, sombre Ah! n'ayant pas encore franchi les portes sombres, je commence à redouter un monde visionnaire — où toutes mes pensées peuvent rouler dans une vaine démence. M A I T R E J A N U s Le fleuve craint de devenir la mer — en s'y perdant. Axel Non. Le but ne vaut pas le chemin. Quoi! l'ab- solu sacrifice pour trouver dans la Mort, peut- 206 AXEL être, le Sommeil-sans-rêves? le Nul?... — Ah! je doute bien — des dieux ! Maître Janus Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais. Échappe-toi, comme eux, par la foi, dans l'Incréé. Accomplis-toi dans ta lumière astrale! Surgis! Moissonne! Monte! Deviens ta propre fleur! Tu n'es que ce que tu penses : pense-toi donc éter- nel. Ne perds pas l'heure à douter de la porte qui s'ouvre, des instants que tu t'es dévolus eu ton germe, et qui te sont laissés. — Ne sens-tu pas ton être impérissable briller au delà des doutes, au delà de toutes les nuits! Axel Et si la Mort abolit en moi toute mémoire? M A rr R E J a >■ u s Toute mémoire? — Et, dès ici, te souviens-tu d'hier? Ce qui passe, ou change, vaut-il qu'on se le rappelle? — De quoi voudrais-tu donc te sou- venir? Axel Les tendances, résultat d'un douteux passé sont, peut-être une mémoire : cependant, qui me LE MONDE OCCULTE 207 garantit de persister, conscient de moi-même, dans le suprême océan des nombres, des espèces, des formes ? Maître Jaxus Sache acquérir, dès ici, de pouvoir devenir ce qui, dans l'Au-deLà, te menace: — fais-toi comme l'avalanche qui n'est que ce qu'elle entraîne. Axel Et quelle impulsion cé'r/^en^ centraliserait, selon tai, dans mon être, — celui même de ces forces adverses?... Maître Janus Spiritualise ton corps : sublime-toi. Soudaine, en un fracas horrible, la foudre brisant une des croisées, tombe en gouttes de feu dans la salle, avec un vaste éclair. Elle erre sur les armures et les objets des murailles, puis se rue vers l'àtre, le sil- lonne, y disparaît. Axel, après un instant Vois, maître ! comment prendre au sérieux une pensée — que ce misérable éclair de hasard pou- vait à jamais interrompre en anéantissant mon être. 208 AXEL Maître Janus impossible Ton être, non : ton devenir, cette besace ! Un grain de sable suffirait à cette œuvre. Et tu hésites à secouer cette dépendance, à t'en délivrer? En parlant, maître Janus s'est détourné vers la fenêtre effondrée; il a regardé l'atmosphère noire et sombre. A présent, il se trouve que l'air s'est bleui, éclairci, illuminé : la pluie a cessé; les rumeurs lointaines s'a- paisent, l'orage s'étant comme résolu en ce dernier coup de tonnerre. La nuit est devenue sereine : c'est un calme enchantement sur les bois. Axel regarde avec étonnement le pacifique aspect si soudain du dehors nocturne. Puis, il descend, en si- lence, vers l'àtre, s'assoit et son regard tombe sur la lueur de la lampe allumée par Maître Janus. AXEl. Quelles étranges lueurs jette cette lampe! C'est la vieille lampe isaïque, trouvée, en Palestine, par les Rose-Croix? pensif : Cette flamme qui me regarde a peut-être éclairé Salomon. 11 médite quelques instants. Salomon! — Ce nom éveille, en moi, des mondes de songes! — Ah! qui me donnera de découvrir l'Anneau ! tel que, dans le sépulcre inconnu du Prince-des-Mages, il resplendit, quel- que part, sous l'Orient! LE MONDE OCCULTE 209 Maître Janus Le tombeau de Salomon, c'est la poitrine même de celui qui peut concevoir la Lumière-incréée. Axel La Lumière-incréée, tout homme l'appelle sim- plement Dieu. M A [ T u E Janus Si tu n'entends pas le sens de certaines paroles, tu périras, simplement, dans l'air qui m'entoure : tes poumons ne supporteront pas son poids étouffant. — Je n'instruis pas : j'éveille. — Alors que tu va- gissais dans tes langes, si tu n'eus pas, sous tes paupières fermées, le regard tout empreint de cette Lumière qui pénètre, reconnaît et réfléchit l'Es- prit substantiel des choses, l'esprit d'universalité entre les choses, je' ne puis te donner ce regard. Si tes yeux sont vivants, si tes pieds sont libres, observe et avance. Nul n'est initié que par lui- même. Axel accoudé, — et souriant avec mélancolie Et... deviendrai-je, alors, pareil à ces magiciens des veillées, dont les génies, en secouant des tor- ches sous terre, éclairent de confuses pierreries ? n 210 AXEL Pourrai-je transmuer les métaux, comme Hermès? disposer les aimants, comme Paracelse? — res- susciter les morts, comme Apollonius de Tyane? Trouverai-je, moi aussi, les panlacles contre les Circonstances-fatales et contre les Terreurs-de-Ia Nuit? les électuaires qui contraignent ou détrui- sent l'amour? le Magistère du soleil, par qui l'on gouverne les éléments? l'Elixir de longue-vie? comme Raymond Lulle, la Poudre de projection? comme le Cosmopolite, — la Pierre philosophale ! Serai-je pareil aux mages de la grande légende? Maître JaNUS, impassible, le pied contre la flaque de sang Les « Mages » réels ne laissent point de nom dans la mémoire des passants et leur sont à jamais inconnus. Leur nombre, depuis les temps, est le même nombre : mais ils forment un seul esprit. Les songeurs que tu viens de nommer furent d'utiles, de sages mortels. — Ce ne furent pas des Délivrés. Les Mages réels, s'ils dédaignent de vivre, — se dispensent aussi de mourir. AXEL, tressaillant Que serait donc un mage? LE MONDE OCCULTE 211 Maître JaNUS, avec un vague sourire familier Si tu tiens à savoir — même ce que tu demandes — pèse, d'abord, cette question simple et secrète : Comment se fait-il que Vidée même ne te soit pas vernie de nie croire menacé, moi aussi, en ce danger qui vient de passer tout à V heure autour de nous? Axel, surpris et pensif C'est vrai!... — Serais-tu?... Maître Janus, bref Je suis un homme qui est devant toi. — Quant à ces mots, exhumés du vieux langage hermé- tique, et que tu prends plaisir à réciter, ils sédui- sent la jeunesse de ton intelligence par le brillant de leurs sons beaucoup plus que par ce qu'ils signifient. Ils ne te suggèrent que de cérébrales sensualités. Tu es dans l'âge où le scintillement des astres dérobe, à chaque instant, le sentiment du Ciel. — Oublie plutôt des expressions qui, sur tes lèvres, sont purement verbales et dont tu ne saurais encore entendre le sens vivant. Ne joue pas avec elles. Chacune de tes paroles flotte autour de toi quelques instants, puis... te quitte. 212 AXEL Il marche vers la^ienùtre brisée, et l'ouvre d'un mouvement d"homme qui écarte un voile, puis montrant les airs calmés et les étoiles. — Regarde plutôt les cieux ! Où point de deux, point d'ailes ! — Transfigure-toi dans leur silen- cieuse lumière : songe à développer dans la médi- tation, à purifier, au feu des épreuves et des sacrifices, l'influx infini de ta volonté ! à devenir un adepte dans la Science des forts ! à n'être plus qu'une intelligence affranchie des vœux et des liens de l'instant, en vue de la Loi suré- ternelle. Axel, avec une sorte d'intime découragement Qui peut connaître la Loi? Maître J a ^ u s Qui peut rien connaître, sinon ce qu'il recon- naît? Tu crois apprendre, tu te retrouves : l'uni- vers n'est qu'un prétexte à ce développement de toute conscience. La Loi, c'est l'énergie des êtres ! c'est la Notion vive, libre, substantielle, qui. dans le Sensible et l'Invisible, émeut, anime, immobilise ou transforme la totalité des devenirs. — Tout en palpite! — Exister, c'est l'aflaiblir ou la renforcer en soi-même et se réaliser, en chaque pulsation, dans le résultat du choix accompli. — LE MONDE OCCULTE 213 Tu sors de l'Immémonal. Te voici, incarné, sous des voiles d'organismp, dans une prison de rap- ports. — Attiré par les aimants du Désir, attract originel, si tu leur cèdes, tu épaissis les liens pénétrants qui t'enveloppent. La Sensation que ton esprit caresse va changer tes nerfs en chaînes de plomb ! Et toute cette vieille Extériorité, ma- ligne, compliquée, inflexible — qui te guette pour se nourrir de la volition-vive de ton entilé — te sèmera bientôt, poussière précieuse et consciente, en ses chimismes et ses contingences, avec la main décisive de la Mort. La Mort, c'est avoir choisi. C'est l'Impersonnel, c'est le Devenu. Silence. Quelque tendance confuse te presse-t-elle encore de ressaisir la vérité de ton origine? Épouse, en toi, la destruction de la Nature. Résiste à ses aimants mortels. Sois la privation ! Renonce ! Déli- vre-toi. Sois ta propre victime ! Consacre-toi sur les brasiers d'amour de la Science-auguste pour y mourir, en ascète, de la mort des phénix. — Ainsi, réfléchissant l'essentielle valeur de tes jours sur la Loi, tous leurs moments, pénétrés de sa réfraction, participeront de sa pérennité. Ainsi, tu annuleras en toi, autour de toi, toute limite! Et, oublieux à jamais de ce qui fut l'illusion de toi- même, ayant conquis l'idée, — libre enfin, — de 214 AXEL ton être, tu redeviendras, dans l'Intemporel, — esprit purifié, distincte essence en l'Esprit Absolu, — le consort même de ce que tu appelles Déité. Axel, à lui-même, sans parler Je suis un roi pauvre. Si la->plendeur du paternel trésor m'était dévoilée, je pourrais choisir en liberté : — mais quoi ! je n'ai même pas le mé- rite du sacrifice : le Destin me force à vivre de rêves. -Maître JA?sUS, qui a lu dans la pensée d'Axel Et de quoi voudrais-tu vivre? — De quoi vivent les vivants, sinon de mirages, — d'espoirs vils, toujours déçus ? Est-ce donc celui qui peut choi- sir qui est libre? Non, celui-là seul est libre qui, ayant pour Jamais opté, c'est-à-dire ne pouvant plus faillir, n'est plus contraint d'hésiter. — La liberté n'est, en vérité, que la délivrance. Se plaindre de l'absence du danger, c'est constater la possibilité d'un esclavage : c'est donc appeler la tentation : — daigner cela, c'est déjà succom- ber. Tu viens d'avoir une pensée terrestre. Axel, brusquement Et quand je serais homme, un instant? La terre est belle ! Mes jeunes veines roulent un sang de LE MONDE OCCULTE 215 flamme. Le grand crime d'aimer et de vivre! Et toi, qui me crois perdu, souviens-toi : tout retourne à sa cause natale ! De tel côté que j'inclinerai la torche, la flamme, en sa mémoire naturelle, ten- dra vers les Cieux. Maître Janls Chaque fois que tu « aimes », tu meurs d'autant. Si tu ne dépouilles à jamais, d'un seul coup, toute miséricorde pour les attirances de l'argile, ton esprit, plus lourd de chaque rêve accompli, sera pénétré par l'Instinct, s'enchaînera dans la Pesan- teur, et ton heure une fois révolue, jouet, dans l'Impersonnel, de tous les vents delà Limite, dissé- miné, conscience éparse en tes anciens désirs, vaines étincelles, tu es strictement perdu. Ne projette donc jamais plus que surl'Incréée-Lumière la somme de tes actes et de tes pensées. Axel Je veux l'instant d'oubli : — j'ai droit... Maître Jaxus Révoqueras-tu mieux un instant qu'un siècle, en l'éternel? A quoi les distinguer l'un de l'autre? — Chacun des moments de ton actualité mouvante 21G AXEL est projeté, par toi, circulaircment et à jamais. Tu le retrouveras orl3iculaire, infinisé en toi-même. Ta persomialité n'est qu'une dette que tu dois ac- quitter jusqu'à la dernière fibre, jusqu'à la der- nière sensation, si tu veux te gagner sur l'immense misère du Devenir. Axel Ah! le sage peut lùen se distraire de la Sagesse! Maître Janus L'insensé, seul, pgut rêver de fuir ce qu'il aime. Axel Enfin, j'ai "conquis le droit de respirer sur la montagne avant de poursuivre plus haut ! Laisse- moi regarder, au moins comme un adieu, ce que j'abandonne. Maitue Jaxus Un esprit réellement élové, c'est-à-dire fendant d'intellectuels élhers de son assomption divine, en demandant la faveur d'un arrêt, d'une chute, serait-il intelligible pour lui-même ? Il est, essen- tiellement, trop tard, en toi, pour ces ombres de concepts irréels, enveloppées de limbes d'incon- science, en qui se contredit la vitalité du verbe. LE MO-XDIi OCCULTE 217 Celui qui s'arrête sur le seuil et se détourne, or- gueilleux des marches gravies, entre et redescend dans son propre regard, quelque vague qu'ait été ce regard, et il a — pour mesure de sa chute — l'orgueil même qu'il a éprouvé de sa dès lors fic- tive élévation. Axel Je puis me laisser aller au courant de mes passions sans être entraîné par elles, comme un nageur dans un fleuve. Maître Janus Un torrent que nul ne remonte : ne te mens pas, cœur tenté ! un Délivré seul peut s'attarder, en effleurant la terre, sans cesser pour cela d'être également aux Gieux, — comme le rayon d'un soleil peut errer ici-bas, et \ivifier de sa chaleur bienfaisante, la terre — sans, pour cela, quitter son céleste foyer natal. Deviens un être de lu- mière, avant de braver... avec un léger sourire, nos crépuscules. Axel Je suis enveloppé, dis-je, du manteau d'Apol- lonius ! J'ai la Lampe — et, aussi, le Bâton sacré 218 AXEL pour affermir la longue marche ! — A quoi m'au- raient servi tant de veilles, d'études, — tant de pensées, hélas! si j'étais sans avoir même acquis le pouvoir de refouler... Maître Janus Ici tu es l'hypocrite de ton propre espoir. Autour d'un corps sensuel, le Manteau s'effrange, s'élime et se troue, laissant passer le vent des sépulcres; dans la main gauche de l'Impudique, la Lampe vacille et décroît, prête à s'éteindre : en la droite de l'Initié qui s'éloigne, le Eâton d'appui s'allège, devenant une branche de bois mort. S'au- toriser de l'immunité d'un mérite pour tenter, impunément, des actions inférieures, est-ce donc avoir mérité? — Si ton esprit est investi d'une force et d'une lueur saintes, cesse à jamais d'ad- mettre, avec complaisance, en lui, la présence de telles pensées. — A chacune de tes idées, même ainsi oiseuses, tu infuses de ton être, et cette idée, par cela même, devient l'un des virtuels moments de l'Apparaître-futur que ta vie enfante et que la Mort te contraindra d'incorporer. Car les entités vibrent en l'infinie gestation de ce qui les totalise, et la Mort met au monde-absolu. Ton existence n'est que l'agitation de ton être en l'occulte uté- rus où s'élabore ton futur définitif, — ta concep- LE MONDE OCCULTE 219 tion décisive, — le devoir de te reconquérir sur le monde. Axel Lourd devoir? Maître Janus Si tu le veux alléger, lu le pervertis : tu l'en- freins. Espères-tu transiger avec ce qui est sans bornes, et flotter, incertain, dans l'obligation, sans te définir en ta propre angoisse? Que seraient donc les pratiques disciplinaires de l'ascète, sinon les degrés même de l'affranchissement d'un esprit qui se libère et se retrouve, se récupère et s'élargit en son incommensurable entité ? L'attrait de toute dissipation temporelle n'est qu'un obstacle — aussi dangereux que misérable. Axel Et — si la parole des fils d'une femme ne por- tait pas au delà de... ce mensonge d'espace qui enveloppe la terre? — Non! non! Si toute cette menaçante doctrine c'était la grande Vérité, ce serait à la maudire : l'univers ne serait qu'un piège éternel tendu à l'humanité. Maître Jaxus Sache une fois pour toujours, qu'il n'est d'autre 220 AXEL univers pour toi que la conceplion même qui s'en réfléchit au fond de tes pensées; — car tu ne peux le voir pleinement, ni le connaître, en dis- tinguer même un seul point tel que ce mystérieux point doit être en sa réalité. Si. par impossible, tu pouvais, un moment, embrasser l'oninivision du monde, ce serait encore une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change — comme tu changes toi-même — à chaque battement de tes veines, — et qu'ainsi son Apparaître, quel qu'il puisse être, n'est, en principe, que ficlif. mobile, illusoire, insaisissable. Et tu en fais partie ! — Où ta limite, en lui? Où la sienne, en toi?... C'est toi qu'il appellerait r (( univers » s'il n'était aveugle et sans parole ! Il s'agit donc de t'en isoler ! de t'en affranchir ! de vaincre, en toi, ses fictions, ses mobilités, son illusoire, — son caractère l Telle est la vérité, selon l'absolu que tu peux pressentir, car la Vérité n'est, elle-même, qu'une indécise concep- tion de l'espèce où tu passes et qui prête à la Totalité les formes de son esprit. Si tu veux la pos- séder, crée-la ! comme tout le reste ! Tu n'em- porteras, tu ne seras que ta création. Le monde n'aura jamais, pouj' toi, d'autre sens que celui que tu lui attribueras. Grandis-toi donc, sous ses voiles, en lui conférant le sens sublime de t'en LE MOiNDE OCCULTE 221 délivrer ! ne l'amoindris pas en l'asservissant aux sens d'esclave par lesquels il t'enserre et t'en- chaîne. Puisque tu ne sortiras pas de l'illusion que tu te feras de l'univers, choisis la plus divine. Ne perds pas le temps à tressaillir, ni à somnoler dans une indolence incrédule ou indécise, ni à disputer avec le langage changeant de la poudre et de la vermine. Tu es ton futur créateur. Tu es un Dieu qui ne feint d'oublier sa toute-essence qu'afin d'en réaliser le rayonnement. Ce que tu nommes l'univers n'est que le résultat de celte feintise dont tu contiens le secret. Reconnais-toi! Profère-toi dans l'Être ! Extrais-toi de la geùle du monde, enfant des prisonniers. Evade-toi du De- venir! Ta (( Yérité » sera ce que tu l'auras conçue: son essence n'est-elle pas infinie, comme toi ! Ose donc l'enfanter la plus radieuse, c'est-à-dire la choisir telle... car elle aura, déjà, précédé de son être tes pensées, devant s'y appeler sous cette forme où tu l'y reconnaîtras I... — Conclus, enfin, qu'il est difficile de redevenir un Dieu — et passe outre : car cette pensée, même, si tu t'y arrêtes, devient inférieure : elle contient une hésitation stérile. Ceci est la Loi de l'Espérable : c'est l'évidence unique, attestée par notre infini intérieur. Le devoir est donc d'essayer, si l'on est appelé par 222 AXEL le dieu que l'on porte ! Et voici que ceux-là qui ont osé, qui ont voulu, qui ont, en confiance natale, embrassé la loi du radical détachement des choses et conformé leur vie, tous leurs actes, et leurs plus intimes pensées, à la sublimité de cette doctrine, aiïranchissant leur être dans l'ascétisme, — voici que, tout à coup, ces élus de l'Esprit sentent ellluer d'eux-mêmes où leur provenir, de toutes parts, dans la vastitude, mille et mille invisibles fils vibrants en lesquels court leur Volonté sur les événements du monde, sur les phases des destins, des empires, sur l'influente lueur des astres, sur les forces déchaînées des éléments? Et, déplus en plus, ils grandissent en cette puissance, à chaque degré de pureté conquise ! C'est la sanction de l'Espérable. C'est là le seuil du monde occulte. Axel, qui écoute à peine, en une distraction profonde, comme ne pouvant déjà plus croire ni comprendre Oh ! ces torrentielles richesses radieuses ! — ce ne sont même plus des richesses ! non : c'est un talisman. Maître Jaxls Quelles puériles paroles, filles de l'Instinct, fu- mée de la terre, as-tu encore prononcées? Tu te juges '( pauvre », toi, qui d'un regard peux pos- LE MONDE OCCLLTE 223 séder le monde ! Tu veux aussi « acheter » comme les humains, et passer des contrats, agiter des papiers — pour être sûr que tu possèdes une chose ! Ainsi, tu ne te croirais le maître d'un palais par toi contemplé, que si tu devenais, par un traité, le prisonnier de ses pierres, l'esclave de ses valets, l'envie de ses hôtes roulant vers toi des yeux vides! Alors que tu devrais pouvoir y entrer et que, devant ta seule présence, et ton souverain regard, tous les serviteurs viendraient t' obéir — et que le prétendu « maître » de ce même palais, leur dirait en balbutiant, et incliné devant la lu- mière de ta face : — « Adressez- vous à lui. » — La maladie de la Jeunesse te trouble-t-elle au point de l'avoir oublié? — Eh bien, si c'est son ivresse qui te dirige, certes, il est aussi salubre, pour toi, de posséder de sonnantes pièces d'or que des sentences d'illuminé. Si tu peux porter une bourse, il faut la remplir. Mais, voici qu'il faut te décider, puisque te voici déchu jusqu'à pouvoir choisir : détermine-toi. Dis si tu es libre seule- ment d'exclure de ta pensée la vaine obsession de cet or? — Tu hésites? tu vois bien que tu n'es pas libre, n'étant pas délivré. Axel Les rameaux sont froids de l'Arbre de la Science : 22i AXEL quels sont les fruits, enfin, que produisent leurs (leurs glaciales? Maître J a .\ u s Comprendre, c'est le reflet de créer. — Si lu désires d'autres paroles... N'essayais-tu pas de lire, tout à l'heure? Reprends ta lecture. Peut- être ce livre te répondra-t-il mieux que moi : — je n'offre que ce qui suffit. AXELj s'approchant de l'in-folio resté ouvert, et lisant à haute vois « A toi, si lu le veux, l'Accomplissement! la Vo- lonté-vibrante, qui brise et transforme les forces de la Nature! l'empire des forces cachées! l'auxi- liatrice possession de la Vertu, la délivrance des tentations proscrites! l'amour du Bien pour sa pure sublimité ; la communion avec la Raison- d'êlre, la Toute-puissance, enfin, sur l'apparent univers — ion ombre ! — vaincu et redevenu TOI-MÊ-ME. « Alors, génie, emporté par l'Instinct céleste, tu fouleras de tes pieds intrépides les cimes de ces empyrées, parvis de l'Esprit du monde. Pénétré de ton Idéal, passé toi-même en lui, trempé dans les flammes-astrales, rénové par les épreuves, tu seras l'essentiel contemplateur de ion irradia- LE MONDE OCCULTE 225 tion. Inaccessible aux appels de la Mort et de la Vie, — c'est-à-dire à ce qui est encore toi-même — tu seras devenu, dans la Lumière, une liberté pensante, infaillible, dominatrice. » Il rêve un instant, puis, avec mélancolie : 0 promesses fondées sur la bénévole complicité des hasards, — et qui me sont offertes en des expressions d'une impersuasive et téméraire solen- nité! Qui me garantit de durei^ moi m'efforçant vers lui, jusqu'à cet état de gloire? Si je m'exa- mine, roseau d'un jour, sujet de l'heure qui passe, quesuis-je? un peu d'humanité... et qu'est-ce que l'Humanité! Il sourit dédaigneusement. Maître Janls Elle t'a donné le sourire avec lequel tu viens, au mépris de ta conscience, d'attenter à sa di- gnité maternelle. Axel, s'assombrissant Suis-je donc un esprit de rebut, un fétu de paille, un enfant? Maître Janus Révolte-toi. La montagne aussi est une colère. 15 226 AXEL Voyons la hauteur de la tienne ! — Mais non ; ton âme s'est alourdie du poids mental de cet or ; tu crois te révolter, et tu ne fais qu'obéir aux ins- tincts d'en bas qui déjà bouillonnent en toi, de sorte que ta rébellion n'est, déjà, que la forme même de ton châtiment. Axel Maître Janus ! Maître Jaxls Ah ! choisis. J'attends. — Ton seul silence me suffira. Une seule parole d'indifférence ou de courroux, et je t'aurai pour jamais quitté. LE MONDE OCCULTE 227 §2. — Le reuouciateiir -; / Axel, après un moment, à lui-même Je ne connais pas cet homme qui m'a élevé. Il s'assoit et rêve. Forces-vives qui assemblez les lois de la Sub- stance, Êtres occultes en qui se conçoivent les gé- nérations des éléments, des hasards, des phéno- mènes, — oh ! si vous n'étiez pas impersonnels ! Si les termes abstraits, les creux exposants, dont nous voilons vos présences, n'étaient que de vaines syllabes humaines ! Et, dans la chaîne des contacts infinis, s'il était un point où l'Esprit de l'homme, affranchi de toute médiation, pouvait se trouver en un rapport avec votre essence et s'agréger votre énergie ! Pourquoi, pourquoi ne serait-ce donc pas? Que serait un Infini tronqué de cette possibilité — si probable, si naturelle? Comme perdu en des pensées : Au nom de quelle vérité l'Homme pourrait-il condamner une doctrine, si ce n'est au nom d'une 228 AXEL autre doctrine, de principes aussi discutables que ceux de la première ? Et, autre âge, autres principes. La Science constate, mais n'explique pas : c'est la fille aînée des chimères; toutes les chimères sont donc, au même titre que le monde — la plus ancienne ! — quelque chose de plus que le INéant... Brusquement: Ah! que m'importc ! c'est trop sombre ! je veux vivre ! Je veux ?ie jjliis siivoir ! — L'or est le hasard, voilà le mot de la Terre. — Sphères de l'Élection sacrée, puisque vous aussi n'êtes jamais que iJOssibles, adieu ! Maître Janus C'est à toi de rendre réel ce qui, sans ton vouloir, n'est que possible. Acceptes-tu la Lumière, l'Espérance et la Vie? Axel, après un grand silence et relevant la tête. iSon. Maître Janus Sois donc ton propre apostat. — - Baigne de ton esprit la chair. Revêts de tes désirs les lignes des créatures, leur nudité : dissémine-toi! Multi- plie les mailles de tes chaînes ! Deviens-les ! Deviens encore des entrailles ! Goûte aux fruits de répro- LE MONDE OCCULTE 229 bation et d'angoisse ; tu en cracheras bientôt la cendre, car ils sont pareils à ceux de la Mer Morte. Enrichis d'une entité de plus le monde noir où souffrent les volontés éteintes qui ne se sont pas éperdunient élancées, au dédain de toutes choses, vers rincréèe -Lumière! Plus d'espérances hautes, d'épreuves rédemptrices, de surnaturelle gloire; plus de quiétude intérieure. Tu l'as voulu. Tu es devenu ton justicier et tu te seras précipité toi- même. Adieu. Axel s'est croisé les bras et demeure les yeux fixes, sans parler. Maître Janus s'est approché de l'escalier de pierre : il fait un signe en étendant la main : — coup de cloche au loin dans la nuit. SCENE II MAITRE JAXUS, AXEL, GOTTHOLD GOTTHOLD, entrant Monseigneur, il arrive ceci que Walter Schwert et le majordome ont rencontré, en chemin, un car- rosse. Ils ont dii guider les chevaux jusqu'ici. — C'est une voyageuse en deuil ; elle demande l'hos- pitalité. 230 AXEL Axel, distraitement, à lui-même Ah! cette femme qui, dès son entrée en Forêt, a demandé le chemin du burg, et à qui j'ai en- voyé des guides... GOTTIIOLD Elle a levé son voile un moment, devant le feu, dans la salle basse; — c'est une jeune femme d'une grande beauté : mais je n'ai jamais vu de visage aussi pâle. Axel, se détournant Eh bien, regarde! Gotthold recule d'un pas, avec stupeur, devant la pâleur terrible d'Axel. Réveille une des filles du château ; qu'on allume des lampes et du feu dans la chambre la moins délabrée. Préviens cette visiteuse que le comte d'Auërsperg la salue. Gotthold C'est fait, monseigneur, et je précède cette dame inconnue qui va passer, conduite par Eli- sabeth, vers la chambre de votre aïeule. le monde occulte. 231 Axel Bien. — Pourquoi n'entends-je pas Lkko? — Ce serait à lui... GOTTHOLD, haïssant la vois Il est dans l'obituaire, avec Miklaus, Hartvvig et herr Zacharias, pour l'ensevelissement. Je dois aller les aider tout à l'heure. Il est bon que cette besogne soit accomplie par nous seuls. Axel Ah! c'est juste, — j'avais oublié. Il se détourne, se laisse tomber sur l'un des sièges et s'y accoude, comme sans plus prêter d'attention aux choses environnantes. SCENE III LES MÊMES, SARA Au fond, au delà du seuil de la salle, paraît Sara, vêtue de noir, un voile de deuil autour du visage; elle est précédée d'une jeune fille portant le costume des paj'sannes du Schwartzwald : celle-ci élève au- devant d'elle un candélabre allumé. En passant au dehors, dans le vestibule, devant la 232 AXEL vaste porte ouverte, Sara se détourne à demi vers a salle et aperçoit Axel, qui, accoudé près du foyer, ne la voit pas. Elle le regarde un instant, — puis, continuant de passer, disparaît. Maître JaNUS, à lui-mêmo, au sommet de l'esralier de pierre Le Voile et le Manteau, tous deux renonciateurs, se sont croisés : l'OEuM'e s'accomplit. QUATRIEME PARTIE LE MONDE PASSIONNEL QUATRIEiME PARTIE LE MONDE PASSIONNEL § 1. — L'épreuve par Vov et par ramotir La galerie des sépultures sous les crj-ptes du burg d'Auërsperg. Au fond, dominant les tombeaux, l'écusson familial, sculpté sur le granit de la muraille. A droite et à gauche, dans toute la longueur de la salle, des mausolées de marbre blanc. — Statues de che- valiers et de châtelaines, les premiers debout ou agenouillés sur leurs tombes; les femmes, dans les costumes des siècles où elles vécurent, sont étendues, les mains jointes, au long des pierres de leurs sépulcres; — lévriers de marbre sculptés à leurs pieds. Une lampe funéraire, suspendue à la voûte centrale, éclaire confusément l'obituaire. — Auprès d'un béni- tier de porphyre, un grand prie-dieu, en ébène, à coussins de velours d'Utrecht violet, usé, à glands d'un or terni. A gauche, au lointain de l'allée, dans l'angle de la muraille, un soupirail élevé, à vitraux, au dehors rosacé de fer; — une draperie noire le voile à moitié. Vers le centre, de ce côté, porte basse, creusée dans l'épaisseur du mur. 236 AXEL A droite, au fond de la galerie, et de face, porte de fer ogivale, à deux battants, massive, au-dessus de trois degrés et s'ouvrant sur la spirale de marches d'un haut escalier de pierre. Au milieu, entre les tombes, sur un trépied, brùle- parfums de bronze, d'où sort une flamme. A gauche, auprès de la muraille, Gotthold et Miklaus, appuyés chacun sur une bêche, regardent herr Za- charias, occupé à écrire, au pinceau d'argent, sur une croix d'ébène, le nom du défunt qu'ils viennent d'ensevelir. — A droite, Hartwig classe différents objets sur un support de pierre. — Ukko se tient debout, souriant, accoudé au prie-Dieu, regardant aussi herr Zacliarias. SCENE PREMIÈRE UKKO, GOTTHOLD. herr ZACHARIAS, HARTWIG, xMIKLAUS Ukko L'épitaphe? la voici : — Ce fut un seigneur insoucieux, qui prisa fort la bonne clière et les belles femmes. Que cette excellente lame, d'ailleurs, intercède pour nous dans la lumière divine! Gotthold Moins de bruit, tapageur ! Ce mort a droit au silence. LE MONDE PASSIONNEL 237 Urko Je ne donne pas, à l'étourdie, le titre de mort à qui mérita trop peu celui de vivant. Ci repose un brillant misérable, un tas d'assouvissements, qui n'aima ni ne pria jamais. Dès lors, apparu, disparu, rieur ou grave, que nous est-il ? Il s'est moqué de tout : tout se moque de lui. Une der- nière pelletée, et bonsoir! GOTTHOLD Taisons-nous, Ukko ! MlKLAUS C'est un specti-e comme un autre, à la fin des fins! Ukko Çà ? je vous défie de tirer, fût-ce à vous deux, un spectre, — de ce sac à vin mis en perce et vidé. GoTTHOLD Colères d'enfant! folles colères d'entêté... U KKO , souriant L'indignation, bien natale, ne s'use pas; elle 238 AXEL croît avec la vie; elle ne se laisse pas travestir du nom de colère. — Va, lions et chacals, s'ils sem- blent égaux, en tant qu'animaux, savent, de toute éternité, qu'ils ne sont pas de même nature. JVllKLAUS, joignant les mains sur sa bêche Tu nous effrayes, mon garçon. Ukko Vous pensez ce que moi j'ose dire. GOTTUOLD Gommes tu juges vite les trépassés, toi — qui as encore du lait dans le nez! Ukko Lequel de vous, mort, se soucierait de parta- ger cette fosse?... un silence. Vous voyez. Mi KL A us, pensif Après tout, ce fut un gentilhomme d'un sang brave. Ukko Son sang le faisait brave, non pas son cœur — et ce fut un gentilhomme — comme un ducat LE MONDE PASSIONiXEL 239 de cuivre, bien frotté, est une pièce d'or. Que vaut la fausse monnaie? moins que son métal. GOTTHOLD Chut! Ukko Qui peut nous entendre? Une fois ces massives portes de fer refermées, le tonnerre tomberait ici qu'on ne^l'entendrait pas, tant ces voûtes sont épaisses; — le fond se perd dans la montagne. GoTTHOLD Je veux dire que ces pierres couvrent des voi- sins du même nom que lui. Ukko, giadai Honorer celui-ci, c'est manquer à ceux-là. HeRR ZaCHARIAS, se levant, appuyé sur la grande croix noire Enfant, son être a coûté, comme le tien, le sang d'un dieu. Tu es dans l'âge de la vigueur ; va, cela passe vite — et, alors, la voix ne s'élève plus si rude contre des mânes. — Aide-moi, plutôt, à planter solidement cette croix dans cette terre fraîche. 240 AXEL UkKO, murmurant Une croix là-dessus? C'est offrir beaucoup à qui s'en soucierait peu. GOTTHOLD ET MiKL A US , scandalisés et sévères Ukko! nous allons nous fâcher. Ukko Soit : mais je tiens que c' est vous qu'il prie- rait de se taire, s'il vous entendait. Brisons là, je dois vénérer vos... coutumes, a lui-même: - Et, au fait! un rayon de soleil ou d'étoile peut faire étinceler même le fumier. Enfonçant la croix sur la fosse : — Donc, à tout hasard ! HARTWIG, arrivant et jetant une poudre dans le brûle-parfums Voici de l'encens. Ukko Oh! rien ne pressait encore. LE MO.\DE PASSIONNEL 241 SCÈNE II LES MÊMES, AXEL, entrant par la porte basse, en habit de voyage et en manteau noir. Axel 11 est bientôt minuit : demain, à pareille heure, je serai loin... Je viens vous dire adieu. HERR ZAGHARIAS, tressaillant douloureusement Oh ! vous partez, mon cher maître? GOTTHOLD, balbutiant Monseigneur, nous sommes très âgés : nous eussions bien voulu que votre main nous fermât les yeux, dans quelques jours. Axel, los regardant, et apri'S un profond silence Amis, — amis ! mes vieux enfants ! — il le faut. Pardonnez! a (ukko:) Tu commanderas ici, en mon absence — excepté à ceux-ci, que tu aimes et qui t'aiment. 16 242 AXEL LkKO, doconcerté, balbutiant Quoi ! tu ne m'emmènes pas ? Tu ne m'emmènes pas? Axel, tout bas, avec un sourire triste Et ta fiancée, enftint ! et ta patrie ! — Je dois partir, sans vous revoir, au lever du soleil, en ce jour de Pâques. Si vous voulez me faire fête, eh bien, que Ton sonne, dès l'aurore, nos plus belles et anciennes fanfares ; je les entendrai de loin ; cela me rappellera l'autrefois superbe. Cette nuit, si vous n'avez pas sommeil, buvez et chantez! Enterrez au fond du verre les souvenirs d'an- cienne gloire et de ferraille! — Embrassez-moi. Hartwig, Miklaus, Herr Zacharias et gottuold Adieu, Auërsperg ! Axel, ajrès les avoir serrés dans ses bras l'un après l'autre, — à Ukko: J'ai réveillé le maître forestier, le bon père Hans Gluck, tout à l'heure, dans la forêt. Tu sais qu'il t'attendra demain, dès l'aube, pour tes fiançailles? Ukko 0 mon maître ! LE MONDE PASSIONNEL 243 AXEL, l'embrassant Mon fils ! Il ouvi*e les bras; Ukko s'y précipite et, tout en larmes, l'embrasse. Tu trouveras, sur ma table, un parchemin signé d'Axel : à toi ce château, si je n'y reviens plus. Ukko, sanglotant Hélas! Axel "Vos mains, — et adieu. Laissez-moi seul, à présent; et voici mon dernier ordre : que per- sonne, à l'avenir, ne descende ici. Les quatre vieillards s'inclinent, les j^eux en pleurs. GOTTHOLD, à demi-voix C'est la dernière fois que nous le voyons. MlKLAUS, s'essu^-ant les paupières d'un revers de main Lui, dont le regard nous nourrissait ! HeRR ZACHARIAS, à lui-même un peu hagard 0 consternation ! le grand trésor, perdu, perdu ! J'ai vécu trop de jours, moi, depuis ce matin. 244 AXEL Ils marchent vers la porte basse. Ukko, le front dans les mains, hésite un instant, — puis revient et se jette sur la main d'Axel, qu'il baise avec une désolation muette. Axel Adieu ! Le page, en chancelant, rejoint les quatre vieillards et sort avec eux en sanglotant. La porte se referme. Axel jette son manteau sur le prie-Dieu. SCENE III AXEL, seul, — regardant autour de lui Cendres, je suis la veille de ce que vous êtes. Un silence. Icî, l'adieu retombe, vide, en son propre écho. — Contempler des ossenaents, c'est se regarder au miroir. — A quoi bon parler, ici ? Il s'assoit sur une tombe et, joignant ses mains pen- dantes, les yeux fixes, il s'abandonne au cours d'une méditation mystérieuse. Au bout de longs instants, relevant la tête : — 0 dormeurs, ô rose-croix, mes devanciers! S'il est des paroles qui troubleraient vos sommeils, je les oublie, n'ayant pas à fatiguer vos ombres de puériles obsécrations — et l'objet de ma songe- LE MONDE PASSIONNEL 245 rie n'étant, devant la Mort, qu'une vanité. Regardant le grand écusson sculpté dans la muraille et sur lequel tombe une effusion de lumière de la lampe : Mais VOUS, grauitiqueS sphinx aux faces d'or, qui semblez supporter le secret de la Toute- richesse, soyez évoqués, êtres de rêve ! — ô figures d'au delà, je vous adjure, — par la plus effroyable des choses, par l'indiffé- rence du Destin! Je vous ordonne de relever de son normal silence la solitaire Tête de mort qui aggrave, d'un symbole, le signe d'une race que je résume, afin que cette Tète me donne à entendre, — soit d'une lueur de ses orbites, soit de tel acte mi- raculeux, d'une parole, — l'énigme de ces pierres radieuses qui ornent son bandeau, — afin qu'elle me révèle ce que signifie, enfin, l'aui'éole de ces mots sacrés : Altius resurgere spero gemmatus. A peine a-t-il prononcé les paroles de cette devise, qu'il tressaille, comme écoutant un bruissement de pas qui se rapprochent, invisibles. Relevant la tète, il semble oublieux, tout à coup, de ces mêmes paroles, — et comme en proie à quelque humaine distraction, provenue de ce bruit de pas inattendu. Qu'est-ce donc? Est-ce le cri du vent? Depuis un instant, je crois entendre... oui... l'escalier est sonore et quelqu'un marche très doucement. — Ukko, sans doute?... Non! J'ai défendu tout à l'heure que personne revînt ici. 246 AXEL Il regarde à travers les battants de la grande porte de l'escalier de pierre ; puis avec un mouvement de surprise : Une femme! — J'ai bien vu. C'est une femme. — Ah! sans doute, celle de cette nuit! Qu'est-ce donc? Son flambeau, qu'elle tient au-dessus de sa tête, m'empêche de voir son visage. Elle descend vers ces caveaux perdus... et sans hésiter, comme si elle les connaissait ! — Quelque chose brille et reluit, par instants, dans sa main : — c'est un poignard, je crois. Que signifie ceci?... Mais, en vérité, son insomnie ressemble à la mienne ! Sa démarche est bien assurée... n regarde autour de lui. Quelle mystérieuse curiosité s'éveille en moi? Elle approche... Ah! je veux savoir!... 11 se cache dans un angle des murailles. SCÈNE IV AXEL, SARA Sara, dans ses vêtements noirs et demi-voilée, — éle- vant, d'une main, le flambeau, serrant, de l'autre, un solide poignard, pousse les deux battants de la lourde porte de fer ; ceux-ci roulent silencieusement ; elle apparaît, alors, debout, sur les marches de pierre. Taciturne , elle observe avec une attention profonde l'intérieur de la salle. D'un regard errant, elle sonde LE MONDE PASSIONNEL 247 les intervalles des tombes. Puis, elle descend les dernières marches, entre, referme la porte sur elle et assujettit la barre des battants. Elle marche vers la porte de droite et pousse éga- lement, dans les écrous des murs, les verrous de fer. Cela fait, elle pose le flambeau sur un socle funèbre, puis se dirige vers la massive muraille du fond de l'obituaire. Là, s'étant détournée encore une fois vers Tensemble de la salle et le séculaire silence des statues, elle demeure pensive quelques instants, puis regarde fixement les étranges armoiries sur la muraille. Bientôt, posant le pied sur l'exhaussement d'une dalle, elle s'approche de l'Écusson, qu'elle semble contem- pler avec une attention mystérieuse. Enfin, joignant les mains sur le pommeau de son poi- gnard, elle paraît rassembler toute sa juvénile force, et appuie la pointe de la lame entre les yeux de l'héraldique Tête de mort. Sara MaCTE AMMO ! ULTIMA... Soudain toute l'épaisseur du pan de mur, se scindant en une large ouverture voûtée, glisse et s'abîme, lentement, sous terre, au-devant de Sara, laissant entrevoir de sombres galeries, aux spacieux arceaux, qui s'étendent au plus profond du souterrain. Et voici que, du sommet de la fissure cintrée de l'ou- verture, — à mesure que celle-ci s'élargit plus béante, — s'échappe, d'abord, une scintillante averse de pierreries, une bruissante pluie de diamants et, l'instant d'après, un écroulement de gemmes de '2i8 AXEL toutes couleurs, mouillées de lumières, une myriade de brillants aux facettes d'éclairs, de lourds colliers de diamants encore, sans nombre, de bijoux en feu, de perles. — Ce torrentiel ruissellement de lueurs semble inonder, brusquement, les épaules, les cheveux et les vêtements de Sara : les pierres pré- cieuses et les perles bondissent autour d'elle de toutes parts, tintant sur le marbre des tombes et rejaillis- sant, en gerbes d'éblouissantes étincelles, jusque sur les blanches statues, avec le crépitement d'un incendie. Et, comme ce pan de la muraille s'est, maintenant, enfoncé plus d'à moitié sous terre, voici que, des deux côtés de la vaste embrasure, de tonnantes et sonnantes cataractes d'or liquide se protluent aux pieds de la ténébreuse advenue. Ainsi que, tout à l'heure les pierreries, de roulants flots de pièces d'or tombent formidablement de l'intérieur de barils défoncés, brisés par la rouille et par la pression de leur nombre. Les premiers, leurs propres richesses en ont tassé et calé, dans l'immense caverne, les entrecroisements ; les autres, accumulés, derrière eux, en désordre, se superposent et s'allongent en centaines massives. Çà et là, dans les lointains intervalles, des reflets du flambeau laissent distinguer, sur le fond de l'obscu- rité, quelque bande jaunie d'un parchemin, que scelle encore, en des moisissures, une large empreinte de cire rouge. Les dunes d'or les plus proches, amoncelées contre cette paroi disparue du mur — qui s'est arrêtée au ras du sol — roulent, à profusion, bruissent, bour- donnent, et se répandent, follement — irruption vermeille — à travers les allées sépulcrales. Alors, s'appuyant d'une main contre l'épaule d'une LE MONDE PASSIONNEL 249 très ancienne statue de chevalier, Sara s'est redressée, au centre de tout ce rayonnement où se multiplie, en mille et mille réfractions, la double flamme funé- raire de la lampe et du vacillant flambeau ; — puis, toujours pâle, grave et les paupières abaissées, appa- raissant, ainsi, vêtue de deuil, en cette effusion de splendeurs, elle achève de murmurer sa familiale devise que cette éruption terrible de trésors vient d'interrompre : ... PERFULGET SOLA ! Étendant, ensuite, la main devant elle, elle soulève, au hasard, une poignée de grands colliers de diamants et semble mirer, un moment, son visage et ses yeux dans leur onde radieuse. Cependant, au vague pressentir, sans doute, d'une présence dans la salle, elle détourne les yeux vers les statues et aperçoit, dans l'ombre, Axel qui se tient debout contre un sépulcre et la considère en silence. Rapide, elle a laissé tomber les pierreries : elle rejette, d'un mouvement, sur son épaule, le pli de sa mante de soie noire : — à sa ceinture luisent deux fins pistolets d'acier. Saisissant l'un deux, elle ajuste, prompte, le comte d'Auërsperg, fait feu — et lance, au loin, son arme fumante. Axel, blessé, se précipite vers elle ; mais, déjà, de son autre arme, elle le vise attentivement : second coup de feu. Encore atteint, mais toujours du seul effleurement des balles qui lui ont sillonné la poitrine, Axel a rejoint Sara; la jeune fille, le poignard bien au poing, l'attend, prête à bondir, svelte et mortelle, cette fois, en l'élan même qu'il va prendre. 250 AXEL Axel, s'effaçant sous la feinte d'un retrait, a saisi puissamment, malgré la vitesse, l'habile et fulgurant poignet de Sara. L'instant d'après, irrésistible, — bien que surpris de l'extraordinaire résistance de cette féminine enne- mie, — le comte d'Auërsperg. d'une étreinte de fer, la tient, désarmée, paralysée et renversée sur son bras. Axel, ternblo, le poignard levé Toi, je veux voir la couleur de loa sang ! Au moment de frapper, il s'arrête à l'aspect du sublime visage de la jeune fille. oARA, ressaisissant le poignet d'Axel et le ramenant avec violence contre elle-même. Eh bien, regarde ! La pointe de l'arme atteint son épaule; quelques gouttes de sang jaillissent seules, le comte d'Auërsperg ayant paru retenir l'impulsion du mouvement de Sara. Axel, à lui-môme, comme ébloui, la considérant épordùment 0 beauté d'une forêt sous la foudre! o A R A , sjmbre Frappe et oublie ! Axel, dénouant son étreinte A toi la plus précieuse part — et la vie sauve. LE MONDE PASSIONNEL 251 Sara va se placer, debout, près du brûle- parfums. oARA, méprisiate, après un momeat de silence Suis-je donc une complice ? Axel Ton orgueil a la fièvre. La moitié de telles richesses ne diffère pas de leur totalité, Sara A l'Allemagne, cet or, si c'est de l'or. Axel A l'Allemagne ! Non pas. somiant : Au monde! Sara, dédaigneuse Propos subtil, digne des larrons de nuit. Axel, farouche Oublie moins que je t'ai laissée vivre. oARA. simplement L'ai-je demandé? Axel Va ! c'est assez de richesses pour acheter beau- coup d'âmes. 252 AXEL Sara Pas assez pour troubler la mienne. Axel Enfin, qui parle, ici, d'anciennes consciences? — ^' 'as-tu pas reconnu, par un double attentat, l'hos- pitalité? Où m'es-tu donc apparue? Sous ces lampes et tenant ces pierreries. Était-ce aussi pour les restituer à l'Allemagne? Sara Non, puisque, de ma part, ce n'eût jamais été que les lui abandonner. Après un instant : Margrave, ceci n'est chez personne — et je ne suis venue en ce lieu que pour m'y saisir d'un sceptre perdu, car l'excessive quantité de cet or en transfigure le nom. — Quel passant n'a droit, par tous pays, de s'arroger un royal pouvoir, si quelque hasard divin lui en jette l'insigne au-devant des pas? Sous condition, cependant, qu'il élève le sceptre et com- mande, attendu qu'alors c'est bien un roi ; s'il en remarque le métal jusqu'à vouloir le diviser, il se crée, tu l'as dit, l'unique devoir d'une humble restitution. — Partager?... Gomment rompre un rayon de lumière? — Survivre?... Gomment élu- der, ici, moi vaincue, d'attester par la mort qu'il LE MONDE PASSIONNEL 253 m'était, en effet, légitime de tenter cette conquête, puisque, la seule forme en laquelle mon esprit la pouvait concevoir étant réellement souveraine, je ne relevais plus des vulgaires justices ? Axel, la regardant fixement A vous donc le sceptre intact et tout entier, oARA, grave, après un moment de silence Soit. Qui donc es-tu? Axel, pensif Qu'importe! — Adieu. Sa.ra Oh !.. . Demeure. Pensive et d'une vois amère : Me fuSSé- je dessaisie, moi victorieuse? iNon. La visiteuse d'un soir de hasard fût rentrée dans l'orage. J'eusse rejoint mes équipages et mes piqueurs qui m'at- tendent sur la Usière de votre forêt. — Plus tard, une fois la légende oubliée, j'eusse fait acquérir, par des mandataires lointains, ce manoir qui m'est désormais familier!... Ta générosité ne saurait donc jamais être, à mes yeux, qu'une aumône imméritée, dont le méprisant souvenir avilirait sans cesse les joies et les fiertés futures... Non! — 254 AXEL C'est à moi seule de... disparaître, a eiie-même : Avant une heure, j'aurai bu le suc de cet anneau mortel et nous serons délivrés l'un de l'autre. Elle le regarde. Mais, vous chancelez — et je vous vois devenir, d'instants en instants, plus pâle. Tout à l'heure, avec ces armes, j'ai dû vous blesser : je le regrette. Je ne voulais que vous tuer. 11 faut que l'un des deux survive. — Attendez. Elle ôte son voile et marche vers le bénitier funèbre. Axel Rien. Vos balles m'ont eHleuré la poitrine... à peine. — Laissez! Saba Ces dentelles mouillées de cette eau glaciale... — l'eau froide empêche le sang de couler. — Appli- quez cela, — tenez! Ayant ramassé le poignard, elle s'approche, puis elle coupe les boutons de fer du vêtement d'Axel, en silence. Ensuite, rejetant l'arme au loin, elle applique, impassible, sur la poitrine du comte d'Auërsperg, le grand voile noir tout trempé de l'eau funéraire. Axel, à lui-môme, la regardant A travers ces vitraux, les astres la couvrent de LE MONDE PASSIONNEL 255 rayons mystérieux. La Terre me défie et me tente par son apparition. Haut, frémissant tout à coup: Jeune fille, ce grand trésor — que nous venons de tant dédaigner après l'avoir tant rêvé — ne vaut pas que l'on meure à propos du nom qu'on lui donne. — C'est une circonstance plus vague et plus sombre qui vient, en effet, de te condam- ner. Pendant que tu parlais, le reflet de ton être m'entrait dans l'âme ; tu t'emparais des batte- ments de mon cœur... et j'ai, déjà, ton ombre sur toutes les pensées. Or, si je porte en moi mon propre exil, je tiens à y rester solitaire. — Je suis celui qui ne veut pas aimer... Mes rêves connaissent une autre lumière! — Malheur cà toi, puisque tu fus la tentatrice qui troublas, par la magie de ta présence, leurs vieux espoirs. — Désormais, je le sens, te savoir au monde m'em- pêcherait de vivre ! C'est pourquoi j'ai soif de te contempler inanimée... et — que tu puisses ou non le comprendre — c'est pour t'oublier que je vais devenir ton bourreau ! O A R A , comme éblouie, à elle-même et le regardant avec stupeur 0 paroles inouïes ! Un silence; puis, presque à elle-même, sourdement: S'il était vrai que toi seul, entre les fils d'une 256 AXEL femme, saurais résister au Dieu qui le saisit — jusqu'à lui préférer la destruction de ton propre ciel... Elle tressaille. Axel, arrachant une lourde chaîne de fer à l'un des tombeaux Je jure... que je vais fermer tes yeux de para- dis! SaR a , souriante Oh! l'instant sublime!... Eh bien! non! Il est trop tard. Tu aurais dû frapper sans me laisser entrevoir ton âme aux flamboiements de ces mots surhumains 1 Le comte d'Auërsperg fait siffler et tournoyer, autour de lui, les chaînes, en s'avançant, effroyable, vers Sara. Sara, évitant, d'un élan svelte, le choc terrible, et lui jetant les bras à l'.entour du cou jN'on. Voici des chaînes plus lourdes — et... tu es bien mon prisonnier, cette fois. Essaye donc de te délivrer! — Ah! tu vois? Tu ne peux plus : c'est impossible. Elle se suspend languissamment, la tète renversée et le regardant, avec des yeux de lumière entre ses cils ; ses cheveux se dénouent, roulent et Tenve- LE MO.NDE l'ASSIO.WEL 257 loppent. Elle parle d'une voix pure, très sourde, très douce, presque basse, oppressée. — Parfois elle ferme les yeux tout à fait et son éclatante beauté grave resplendit sous les lueurs du tlambeau, de la lampe et des pierreries. — Haletante, les narines frémissantes, les bras languides : Sois indulgent pour toi-même, enfant! Est-ce donc pour moi que je veux vivre ! Ne me tue pas. A quoi bon? je suis inoubliable. Sais-tu ce que tu refuses ! Toutes les faveurs des autres femmes ne valent pas mes cruautés ! Je suis la plus sombre des vierges. Je crois me sou- venir d'avoir fait tomber des anges. Hélas ! des fleurs et des enfants sont morts de mon ombre. Laisse-toi séduire ! — Je t'apprendrai les syl- labes merveilleuses qui enivrent comme les vins de l'Orient ! Je puis t'endormir en des caresses qui font mourir : je sais le secret des plaisirs infinis et des cris délicieux, des voluptés où toute espé- rance défaille. Oh ! t'ensevelir en ma blancheur, où tu laisserais ton âme comme une fleur perdue sous la neige ! îe voiler de mes cheveux où tu res- pirerais l'esprit des roses mortes!... Cède. Je te ferai pâlir sous les joies amères ; j'aurai de la clémence pour toi, lorsque tu seras dans ces sup- plices!... Mon baiser, c'est comme si tu buvais le ciel. Les premiers souilles du printemps sur les savanes sont moins tièdes que mon souille, — 17 258 AXEL plus pénétrant que la fumée des cassolettes qui brûlaient dans les sérails de Cordoue, plus chargé d'oubli que les senteurs des lames de cèdre clouées, par les magiciens, aux arbres des jardins de Bagdad pour humilier les fleurs divines. Reconnais, dans mes yeux, l'âme des belles nuits, lorsque tu mar- chais dans les vallées et que tu regardais les cieux : je suis cet exil, aux inconnues étoiles, que tu cher- chais ! — Je donnerais tous les trésors pour être le tien éternel. Oh! quitter la vie sans avoir bai- gné de larmes tes yeux, ces fiers astres bleus, tes yeux d'espérance! oh! sanst'avoir fait frémir sous les profondes musiques de ma voix d'amour ! — Oh ! songe, — ce serait affreux : ce serait impossible. Renoncer à ceci passe mon courage. Abandonne- toi, dis, Axel, — Axel !... Et je te forcerai de bal- butier sur mes lèvres les aveux qui font le plus souffrir, — et tous les rêves de tes désirs passe- ront dans mes yeux pour multiplier ton baiser... Un silence. Axel, sourdement, les ;-eus fermés Ton nom, s'il doit brûler les lèvres, que je le redise!... Sara, tout bas, la tôto inclinée sur Topaule d'Axel Sara. LE MO-NDE PASSIONNEL 259 Axel, laissant tomber les chaînes Sara, je ne suis plus solitaire. Un morne silence. b A R A j sans relever la tète Ainsi, tu me laisses vivre? Axel l'enlace de son bras désarmé et la conduit vers le prie-Dieu d'ébène aux coussins de velours violet. AX£L, avec un sourire triouipliaut et un peu d'emphase juvénile Quel serait, parmi les rois, l'insensé qui, de toutes ces astrales pierreries, n'incendierait pas la nuit de tes cheveux ! — A toi seule, à toi, cet amoncellement radieux, ces splendeurs que tu as ressuscitées ! . . . Laisse-moi contempler, seulement, ta pâleur mortelle. — Je veux m' asseoir à tes pieds et souiïrir, à mon tour, du mal des hu- mains. — Aimer, c'est cela, sans doute! N'est-ce pas... Sara? Elle s'est assise : des rayons, à travers le vitrail, font étinceler la noire soierie de ses vêtements. Sara 0 jeune homme charmant, qui, malgré l'immo- 260 AXEL destie de mes paroles, a pressenti sa sœur sa- crée ! — Tu es un être inespéré !... Je ne veux d'autre parure que ton regard d'enfant où je suis si belle — et c'est de me voir condamnée à subir tant d'amour que je suis si pâle. — Quant à nos grandes richesses, laissons-nous vivre, avec nos songes étoiles ! 11 s'est assis, sur un coussin, aux pieds de Sara — croisant ses bras sur les genoux de la belle fille; il la regarde pendant quelque tepips, comme perdu dans un abîme de joie silencieuse. Axel Oui, pareille à la statue de l'Adieu, tu devais m'apparaître, en ce deuil, souriante et couverte de pierreries, au milieu des tombeaux. Sous ta che- velure nocturne, tu es comme un lis idéal, tout en fleurs dans les ténèbres. Quels frémissements ta vue suscite en moi! Mon amour? Mes désirs?... Tu te perds en eux, comme si tu te baignais dans l'Océan. Si tu veux fuir, c'est on eux que tu fuis. Ils te pressent et te pénètrent, ô bien-aimée ! ils te soulèvent et meu- rent en toi... pour revivre en ta beauté! Sara, souriante, respirant les cheveux d'Axel Tu sens l'odeur des feuilles dans les clairs au- LE MONDE PASSIONNEL 261 tomnes, ô mon chasseur! Tu as mêlé ton être sau- vage à toute l'àme des forêts... Chère joie... Elle le contemple comme enivrée et fière. Axel, coramc au plus profond d'un rêve Sara, mon amievirginale, mon éternelle sœur, je n'entends plus ce que tu dis, mais ta voix seule... L'enlaçant de ses bras, en un transport : Oh ! la lleiir de ton être, ta bouche divine! En un baiser, devenir... oh! la lumière de ce sourire, — boire ce souITle du ciel, ton haleine ! ton âme ! bARA, attirant sur son sein le front d'Axel, — puis, grave, et appuj-ant doucement ses lèvres sur les siennes Mon âme? la voici, mon bien-aimé ! Ils restent éperdus, comme inanimés et sans paroles. AXLL, rouvrant les yeux Tu as frissonné : — le froid de ces pierres, sans doute. Il s'est doucement dégagé. En haut, de vieilles salles — où des feux, nuit et jour, brûlent... oARA, souri antî Non; c'est de nous seuls que je frissonne. 262 AXEL Ne préfères-tu pas attendre ici notre premier soleil? Axel, éperdument, tout à coup 0 vision dont je voudrais mourir ! Mais tu m'apparais inconcevable ! D'où viens-tu ? Quel fut ton être humain jusqu'à... nous? DAR a , souriante Cela t'intéresse? Oh! se peut-il! Elle écarte ses cheveux sin' son front. C'est qu'en vérité, ce que tu demandes, je l'ai oublié. Depuis que je suis comme une impératrice d'Orient, je ne sais plus que toi. Je date d'une heure: ce qui précéda celte heure n'est plus. — Redescendre dans la mémoire de la vie ! tu le veux ? AXLL En quelles inflexions d'amour se joue ta voix de colombe! Non, — laisse les souvenirs ! — ne disparais pas dans les vaines évidences de la terre; demeure-moi, plutôt, toujours inconnue!... Que sommes-nous, même dans le passé? tel rêve de notre désir. LE MONDE PASSIONNEL 263 S ARA^ Mon cher époux, voici l'anneau donné à mes aïeules pour gage des nuits nuptiales : regarde ce qui est gravé sur son antique émeraude. Elle élève un peu sa main droite : une ba'j;ue familiale, ouvrée d'armoiries, étincelle à l'un de ses doigts, Axel, un instant, considère le fatidique joyau; puis, après une songerie muette et devenue taciturne, il la regarde. Axel, avec un grave sourire Oui, ce serait à penser... qu'il est un destin ! Sara, di! môme Certes, et si l'illusion t'en semble belle, va, je l'imagine aussi. Axel, Jcbout, profondément soucieux Puisque, mystérieuse, elle paraît s'efforcer, autour de nous, de se réaliser, aidons-la d'une croyance ; elle nous laissera comprendre que nos êtres s'attendaient. un siience. DARA, regardant autour d'elle, et comme pour dissiper leurs pensées J'ai aussi une famille de marbre, dans un manoir, 264 AXEL au nord de France. Là dorment mon père Yvain de Manpers, noble paysan, — ainsi que ma mère, une auguste rappelée du Ciel ! Se tenant par la main, tous deux marchent vers un mausolée; une féminine statue aux mains jointes est étendue sur la pierre, un lévrier sculpté à ses pieds. — C'est ta jeune mère, n'est-ce pas? — Oui, tu as ce noble front... et, vois, que de mélancolie! Oh ! que de fuis n'ai-je pas ressenti que sa douce main s'appuyait, invisible, sur la mienne, lorsque j'entrouvrais son livre d'Heures, au monastère! EHe s'incline: puis à demi-voix. — Madame, vous le voyez : je donne à votre enfant tout ce que je suis. AXEr. , reltvant la téta Au monastère? oARA, s'éloignanl, la main appuyée à l'épaule d'Axel Je parle d'une abbaye où toute ma jeune vie fut détenue... Je crois me souvenir, même, d'y avoir souffert. Axel, tressaillant, — et d'une voix basse, contrariée, saccadée Ah! le mendiant s'assoira dem:iin sur quelque LE MONDE PASSIONNEL 205 pierre dispersée de cette bâtisse ! Elle n'est plus. — Le nom de cette ab])aye? b A R A , d'une voix douce et en repoussant doucement, du pied, d'importunes pierreries sur le sable 0 mon frère Axel ! Il est si difficile aux offenses de m'atteindre que la clémence envers elles ne m'est d'aucune gloire. Songe! Des cœurs condam- nés à ce supplice de ne pas m'aimer doivent-ils être encore punis d'un tel malheur ! Et, s'ils furent coupables, en quelque passé plus lointain que la vie, au point de s'être créé cet actuel tourment, ne sont-ils pas assez infortunés d'être d'une telle nature? Nous ne devons que les plaindre. — Me haïr? Tu ne saurais excéder, pour eux, ce châti- ment. Pensive, — pendant qu'ils semblent oublieux du grand trésor : Certes, en ce cloître, j'ai vu des yeux cruels où la Foi ne brûlait qu'e:i renvoyant la lueur d'une torche de bourreau. A. ces yeux, le ciel ne semble pas assez sombre ; ils trouvent utile que la fumée des bûchers s'ajoute à ses nuages. J'ai entendu bittre des cœurs menaçants, — où la Crainte, éperdue, d'un Dieu... — de l'idée, n'est-ce pas, qu'ils se font de Dieu ! — s'aveugle, elle-mènne, jusqu'à se croire l'Amour, — où le « Commencement de la 266 AXEL sagesse» se prend, orgueilleux, oubliant sa limite, pour la Sagesse-infinie. — N'espèrent-ils pas que la vengeance, prochaine, de leur blanche évadée, légitimera les prières qu'à celte heure, sans doute, ils adressent pour mon salut? Souriante, puis, peu à peu, tristement: Qu'ils me plaignent donc, ou me condamnent... par contenance ! Je leur laisse, en ma redou- table miséricorde, l'indigne pensée qu'ils conçoi- vent de leur délivrée ! En vérité, de quoi m'accu- seraient-elles devant un Dieu, ces consciences faites d'une rigueur défendue, qui ne surent jamais que scandaliser mon espérance? Mon âme redoute peu ces juges méchants, qui osent affronter, ainsi, la terrible colère de la Colombe. — Ces cœurs voilés ont l'innocence des gouffres, je le sais ! Les gouffres disent aussi : (t Je reflète la Lumière ! » Tout reflète la lumière : ils ont donc un vrai tel qu'un autre; mais... à chacun son infini ! — Va, laisse à leurs propres âmes le soin de se punir! Moi, je ne daigne punir les gouffres — qu'avec mes ailes. AxiiL, dont la voix tremble, sourdement Le nom de cette abbaye ! Sara Ta regarde : — voici qu'elle vient de reconnaître à quel inexorable degré ses paroles ont allumé l'indi- LK MONDE PASSIONNEL 2G7 gnation de son jeune élu. Des représailles de sang et de feu flambent dans les j-eux d'Axel^ — qui, certes, exécutera ses rêves d'extermination, dès ses premiers jours de toute-puissance. Elle tressaille en l'enveloppement de ce vaste amourven- geur. Après un long silence, elle se laisse tomber aux genoux de son jeune amant. Tout illuminée, eu ses noirs vêtements, par la lampe, les scintillations des pierres précieuses éparses autour d'elle et le voisin éclat du flambeau, elle appuie ses pâles mains sur la poitrine haletante du jeune homme ; — celui-ci recule, saisi de trouble et comme ébloui ; — mais elle le suit, agenouillée, sur le sable de l'allée mortuaire. oARA, d'une voix étrange et grave — Axel ! fais grâce à cette prison sainte, — au nom des vitraux où la lumière du soir me semblait si belle ! au nom des orgues, qui, sous mes doigts, ont pleuré de si lourds sanglots ! au nom de ces froids jardins, où s'est assise, tant de fois, ma mé- lancolie !... Je t'inlercède encore au nom d'une toute jeune fille, aussi pâle que nous, mais pareille aux séra- phins de l'exil — et dont le cœur, consumé de l'amour natal, était si épris de sacrifices... qu'il me donna la fleur de ses rêves candides, préférant se perdre à se garder ! Grâce ! au nom de cette enfant que j'ai désolée ! Oh ! par ses yeux purs, encore troublés de ma 268 AXEL pensée, hélas ! et que son Dieu délivrera, certes, de mon ornière, — par sa tendresse céleste et soli- taire, — c'est moi qui te supplie ! AXEL, après un frisson, sourdement Je ne fais grâce à cette demeure et à ses hôtes — qu'en mémoire de cette nuit où je t'ai vue. Il s'arrête, les yeux fixes, les poings crispés. oARA, debout, radieuse, renlai;aQt et le baisant au front Axel ! mon jeune roi ! Axel, s'éloigmnt avec elle vers le prie-Dieu et regardant, comme pour la première fois, le sombre miroitement des vêtements de Sara — Mais, pourquoi ce deuil, en cette nuit de joie, Sara?... oARA, très simplement Je porte le deuil non d'une créature humaine, — je n'en ai pas connue qui méritât ce signe de tris- tesse, — mais d'une amie plus obscure — oh! si humble! si perdue parmi les choses!... Vois, — toi, qui seul peux me comprendre! Elle ôte de sa poitrine une (leur fanée. Regarde, comme si nous étions seuls sur la terre, LE .MONDE PASSIONNEL 269 perdus entre le rêve et la vie, cette mystérieuse fleur, Axel ! Harpes redisant dans Tonibre le cliant des Rose-Croix. — Vois l'inconsolable rose ! — Elle m'apparut dans un enclos désert, par une aui'ore de dangers : je m'enfuyais! C'était au sortir du cloître de Sainte ApoUodora. Mes vêtements Lianes, arrachés de la fête mystique, se confondaient avec la neige dont les lourds flocons, au tomber des branches de la forêt protectrice, efïïiçaient les traces de mes pas. Armée, de ce ferme poignard, contre nos sem- blables et aussi contre les bêtes des bois, et toute frémissante encore de la lumière des cierges, j'écoutais, dans la nuit, les cloches perdues qui rappelaient au.\ échos du monde la naissance de l'enfant Enmianuël, hélas ! pour qui j'aui'ais voulu mourir. — Soudain, aux clartés des dernières étoiles, le prodige de cette fleur, victorieuse de l'Hiver à mon exemple, attira mes regards et sa vision me sembla dégagée de moi-même! L'har- monie entre les choses et les êtres n'est-elle pas infinie?... Celte royale rose, symbole de mon destin, correspondance familiale et divine, ne devais-je point la rencontrer, dès mes premiers pas? Son clair miracle saluait mon premier matin de liberté ! C'était comme un avertissement mer- 270 AXEL veilleux, image peut-être fixîe iVune $,eidc parole ou je )n étais incarnée l'heure précédente. Elle me fit tressaillir, cette fleur, qui me semblait éclose de mon âme ! Sans doute elle reconnut mes lèvres, Axel, lorsqu'au dédain de tous les périls, je lui dis, en un long baiser, mes grands espoirs ! — Muette, sous ma bouche maternelle, je sentis, en mon cœur, qu'elle me suppliait de la cueillir. Dou- cement, donc, j'arrachai toute sa tige, à travers les dures épines, sur l'arbuste mort d'où elle s'était élancée et qui la supportait. Puis, je réchauffai, sous mon haleine, le souflle de son parfum entre mes mains, — entre mes mains qui tenaient encore cette arme secrète, forgée en de vieux jours. Elle montre le poignard cruciforme, tombé à terre. — Ecoute! Des esprits, — que sais-je... des génies, étaient, certes, enfermés en sa beauté!... Aussitôt, des passages de l'Histoire humaine, jusque-là voilés à mon esprit, s'illuminèrent, en ma mémoire, de significations augustes et surna- turelles. Ainsi, je compris, sans pouvoir m'expli- quer même l'intérêt que je prenais à le com- prendre, pourquoi cette fleur, ainsi placée, par hasard, entre mes mains, sur la croix de mon poi- gnard, formait un Signe qui avait dissipé, autrefois, comme du sable, les plus fiers et les plus solides LE MONDE PASSIONNEL 271 empires. Ce Signe, je l'ai bien vu, tout à Theure, étinceler sur chacun de ces tombeaux, montrant les pistolets jetés à terre, au feu de CCS amics traîtres, — lorsque, sur toi... Elle enlace Axel de ses bras, passionnément. AXLL — Elle t'inspirait, dis-tu, Sara? Sara. Oh! mille pensées!... Je me souvenais, par exemple, que l'un des voyants de l'Humanité s'en était tenu à la forme de cette fleur pour exprimer, en ses vers, les cercles sacrés et vermeils des paradis de la nouvelle Espérance ! — Puis, songeant aux hommes moqueurs, je ne pouvais, malgré le froid indicible, résister à sourire — en me rappelant que le plus grave, oh ! le plus indus- trieux des peuples s'était entre-immolé lui-même, pendant un siècle, pour des roses. — un silence. Oui, ce fut ma seule compagne et ma mystérieuse amie pendant la longue route; alors que, vêtue en pèlerin, je marchais, les yeux fixés sur l'étoile qui brille sur tes forêts, pendant que le passant m'ou- trageait dans le crépuscule ! Et le cher parfum de celte fleur auxiliatrice me ranimait, lorsque avant la •272 AXEL première grande ville rencontrée où je vendis à des Juifs mon collier de perles et d'opales, — la faim, les veilles et le sommeil épuisaient mes pieds soli- taires. Axel, à genoux auprès d'elle et lui baisant les pieds Oh ! que je brûle mes lèvres sur tes pieds pâles, gloire des marbres futurs ! DARA, les yeux sur la fleur morte Au lever des soleils, j'éprouvais en elle qu'il lui semblait plus doux de mourir en ma poitrine que d'en renaître exilée. Yoilà pourquoi je porte le deuil de son enchantement, à présent que ses esprits se sont envolés d'elle vers la plus haute essence de sa lumière. Elle a voulu mourir de mon ombre, en m'aimant ! — Laisse, que j'en essuie tes douces paupières ! . . . Vois ! . . . Elle semble revivre! — Elle prend tes jeunes larmes pour de la rosée! — Mais plutôt... Non, — non! je veux l'effeuiller cruellement sur toi, mon chevalier, en présage de tous les abandons que mon amour trou- vera pour te ravir ! Elle effeuille, en silence, la fleur sur le front et les cheveux d'Axel ; puis, devenue étrange et grave, tout à coup : — Comme je suis heureuse de voir que lu LE MONDE PASSIONNEL 273 t'intéresses ainsi, pour peu que je l'en parle, au fantôme d'une fleur effacée !... AXEL, lui couvrant les mains de baisers et la contemplant délicieusement Je t'aime. Sara, debout, près d'Axel, et appuj'ée au prio-Dieu, parlant comme si elle suivait, en un songe, une succession de mi- rages entre ses paupières A demi fermées. Dis, cher aimé ! Veux- tu venir vers ces pays où passent les caravanes, à l'ombre des palmiers de Kachmyr ou de Mysore ? Veux-tu venir au Bengale choisir, dans les bazars, des roses, des étoffes et des filles d'Arménie, blanches comme le pelage des hermines? Veux-tu lever des armées — et soulever le nord de l'Iran, comme un jeune Cyaxare? — On, plutôt, si nous appareillions pour Ceylan, où sont les blancs éléphants aux tours vermeilles, les arasde feu dans les feuillages, et d'en- soleillées demeures où tombent les pluies des jets d'eau dans les cours de marbre? — Veux-tu vivre, durant quelques jours, d'une existence étrange et lointaine, en ces habitations de porcelaine, à Yeddo, où sont les lacs japonais? Là s'épanouissent, sous la lune, des touffes de (leurs barbares pareilles à des faisceaux de poignards parfumés. Le soir, il 18 274 A X L; L nous plairait, peut-être, de revenir, en fumant l'opium dans les tuyaux d'or et de jade, au berce- ment des palanquins. — Aimes-tu mieux que je me baigne dans les vagues où se mira la grande Carlhage, près d'une maison de basalte où brûlent, sur des trépieds d'argent, des parfums? — Ou si nous visitions les rouges Espagues ! Oh ! ce doit être triste etmerveilleux, les palais de Grenade, le Géné- ralife, les lauriers-roses de Cadix l'Andalouse, les bois de Pampelune, où les citronniers sont si nom- breux que les étoiles, à travers les feuillages, en sem- blent les (leurs d'or! Et les vestiges des temples sar- rasins, l'Art disparu, les villes moroses! — Et, plus loin, les îles Fortunées, où l'hiver, tout en fleurs, humilie le printemps des autres contrées ! Là, ce sont des rochers que l'aube transfigure en saphirs immenses, et le Ilot vient y mourir, dans une brume d'or et d'opale, doux comme un dernier baiser. — Si tu le préfères, nous réaliserons des rêves de gloire, nous accomplirons des tâches su- blimes ! nous nous ferons bénir par des peuples ! — Mais, si tu le veux aussi, toi l'espingole à l'épaule et moi la harpe à la ceinture, vêtus de riches haillons diaprés, nous irons, en nomades, chanter sur les routes et dans les carrefours des villes de Bohème, comme les tziganes basanés; je dirai l'avenir aux l)elles filles, et l'on nous jettera des LE MONDE PASSIONNEL 275 pièces d'argent dans une sébile, pour notre repas du soir à l'hôtellerie ! Ainsi nous pourrons chemi- ner, en chantant, depuis le sud du pays des Bul- gares jusqu'au détroit deBab-el-Mandeb. — Veux- tu que nous laissions étinceler, sous nos attelages, les dalles des quais de la Neva, ou du Danube? — Peut-être il te plairait de voir les danses des fem- mes de Pologne et de Hongrie, avec des festins et des musiques, au fond des palais? — Yeux-tu, aventuriers hasardeux, sur notre brick aux canons d'acier, en touchant aux archipels, explorer depuis les côtes de Guinée jusqu'aux bords silencieux de l'Hudson? Ensuite remonter le Nil? Illuminer l'in- térieur des pyramides de Chephrem et d'Osyman- dias dont nous pouvons doubler le cercle d'or! jNe pouvons-nous également venir, aux bords du Gange, fonder, nous aussi, quelque religion divine? Va ! nous ferons des miracles, nous élèverons des temples, et, sans aucun doute, le Ciel même nous obéira. — Si nous allions, quelque jour, cueillir des poisons délicieux en Mélanésie ec nous pro- mener à Sumatra, sous les mancenilliers ? — Yeux- tu laisser voir mon visage aux rivières qui coulent près de Golconde, de Vishapour ou d'Ophir? Ou voyager en Nubie sur les bords du Zaijr, la rivière ténébreuse où le soir tombe sans crépuscule? — Veux-tu venir voir Séleucie, où de saints apôtres 276 AXEL ont piis la mer, allant à la conquête du monde? — Veux-tu vivre à Antioche, parmi les ruines ? — Là, des lierres suppliants arrêtent au passage le pèlerin ! — Mais, plutôt, envolons-nous, comme les alcyons, vers des horizons toujours bleus et calmes, à Corinthe, à Palerme, sous les portiques deSilistria! — Viens! nous passerons, en trirèmes, au-dessus de l'Atlantide! — A moins que nous n'allions contempler, plutôt, les clartés nocturnes, sur la terre d'Idumée ? — Puis, aussi, le septen- trion ! — Quel plaisir d'attacher nos patins d'acier sur les routes de la pâle Suède ! ou vers Christiania, dans les sentiers et les fjords éclatants des monts de la Norvège! — Ne pouvons-nous, encore, aller vivre, perdus en un cottage couvert de neige, dans quelque village du Nord ? — Veux-tu voir les landes désolées du pays de Galles? les parcs de Windsor, et de la brumeuse Londres? P»oine, la ville sombre des splendeurs? — le frivole Paris illuminé? — Comme il doit sembler étrange d'errer dans les rues bariolées de Nuremberg, la patiente ville de minuit ! — Veux-tu troubler le reflet des étoiles dans le golfe de Naples, ou dans les lagunes de Venise, en laissant aller au sillage de la gondole quelque étoffe merveilleuse de Smyrne ou de Bassora? — Veux-tu voir, heureux en- semble en quelque helvétien clialet, l'aurore briller LE MONDE PASSIONNEL 277 sur les neiges du Mont-Rose? — Préfères- lu le hamac des Antilles aux tentes de la Bessarabie ? ou la volupté de l'espace? Nous laisser emporter tous les deux sur la glace par les rennes, ou sur le sable par les autruches, ou voir, autour d'une tente, dans une oasis de l'ancienne Ileptanomide, les dro- madaires paisibles et agenouillés? — Veux-tu nous ensevelir àPompeia, dans une existence latine, comme si les Césars vivaient encore? Ou, plus loin, vers le plus sombre Orient? Viens. J'appuierai mon bras sur le tien, au milieu des pierres qui furent les jardins suspendus de jNinive ! et des ruines qui furent Tlièbes, Sardes, Héliopolis, Ancyre, Sicyone, Eleusis — et la ville des mages, Ecbatane! — Aimes-tu mieux une tour de marbre près de l'Eu- phrate, ou sous les sycomores de Solyme, ou sur les hauteurs de l'Horeb? — Veux-tu rêver le rêve oriental et joyeux? nous établir marchands à Sa- marcande, et trafiquer ? Tu te feras l'ambassadeur de quelque reine lointaine et tu me rendras visite à Saba. Nous verrons, en rois soucieux, le soleil, le soir, incendier les eaux de la Mer Rouge! — Mais, si tu le veux, aussi, nous serons simplement amoureux l'un de l'autre et nous irons, dans quel- que hutte des Florides, écouter les colibris ! . . . Vois- tu, puisque nous sommes tout-puissants, puisque, maintenant, nous sommes pareils à des rois 278 AXEL inconnus, que nous importe de préférer tel rêve entre les rêves? Et, quant au pays de notre exil, toutes les contrées de la terre ne seront-elles pas, pour nous, l'île de Thulé ? iVXEL , avec un grave sourire Enfant! — Enfant radieuse ! SCENE V AXEL, SARA, puis h CHŒUR DES VIEUX SERVITEURS MILITAIRES, puis dans l'éloignc- raent, le CHŒUR DES RÛCHERONS, - puis la voix de UKKO. Sara — La mer, ô mon bien-aimé, je veux la mer sublime! Laissons-nous, d'abord, aller vers l'Ita- lie! vers ses ruines de marbre et de flamme, vers ses golfes illuminés! INous épuiserons vite son clair exil. — 0 nuits d'amour dans les palais!... Nous achèterons le plus sombre entre ceux de Flo- rence; — veux-tu? Florence doit être aussi belle que le fut Palmyre ! En ce moment, les accents lointains d'une chanson, — LE MONDK PASSIONNEL 279 UQ cliœur d(3 voix rudes qu'étoiitte l'épaisseur des murailles souterraines, — leur parvient, à cause du profond silence de Tenfeu. Chokur des vieux Serviteurs militaires Le maître s'en va du biirg en décombres, Adieu, soifs d'amours, d'or et de combats! Nous sommes très vieux et, bientôt, là-bas, Nous serons des ombres. A X E L Mes servileurs veillent cette nuit. — C'est à ma prière qu'ils boivent et chantent; ils saluent le départ... d'un étranger. Sara Aussitôt que le petit jour frappera ces vitraux, ent'uyons-nous au pays de l'Espérance! commo oppressée à l'idée de joies futures, ot fermant les yeus, elle appuie sa main contre le marbre d'une tombe : U VOluptè de vivre! Le LilIOEUR» assourdi par le lointain Adieu l'orgueil noir du Passé de fer : Avec nous s'éteint sa lueur profonde! Ptireil au coucher d'un soleil d'hiver, Tu meurs, ancien monde. Soudainement, au dehors, le ciel se bleuit; un rayon de l'aube traverse les franges des draperies du sou- 280 AXEL pirail. — Au rouvrir de ses yeux, Sara raperçoit et tressaille. o A R A , s'écriant — Le jour! l'aurore! Axel!... — Regarde! Quel avenir levant ! Elle marche vers le soupirail, écarte la draperie : le bleuissement du matin apparaît dans l'obituaire. Le L II OE U II , dans les profondeurs du burg Va! tu nous suivras dans le grand sommeil, Avenir! — Buvons, puisqu'ainsi tout change I — Et que sonne, enfin, le clairon de l'Ange... .S'il est un réveil I oARA, joyeuse, avec un sourire triomphant, après avoir montré d'un geste l'immense trésor et les confuses pierreries — Partons! c'est l'heure; enveloppons-nous de nos manteaux. — Là-bas^ sous le feuillage violet, des rayons font étinceler, déjà, nos fourrures, nos armes; — l'attelage frappe du pied dans la rosée. 0 mon jeune amant! comme il va nous emporter sous les branches embaumées d'orage! Nous voici, fuyant dans une brume radieuse : — bientôt c'est une chaumière qui nous apparaît, au chant des oiseaux, avec son toit de mousse et baignée de mille perles. — Quel bonheur de boire ensemble, en nous souriant, debout, dans l'herbe parsemée LE MONDE PASSIONNEL 281 de feuilles tombées, le lait matinal ! — Et nous fuyons! Bientôt voici des humains, sur les routes! puis un village!.., puis une ville!... des villes! puis le soleil! puis le monde! Un grand silence. Axel, d'une voix étrange, très calme, — et la regardant Sara! je te remercie — de t'avoir vue. L'attirant entre ses bras : Je suis lieurcux, ô ma Hliale épousée ! ma maîtresse! ma vierge! ma vie! je suis heureux que nous soyons ici, ensemble, pleins de jeunesse et d'espérance, pénétrés d'un sentiment vraiment immortel, seuls, dominateurs inconnus, et tout rayonnauts de cet or mystérieux, — perdus, au fond de ce manoir, pendant cette effrayante nuit. Sara Là-bas, tout nous appelle, Axel, mon unique maître, mon amour! La jeunesse, la liberté! le vertige de notre puissance ! Et — qui sait, de grandes causes à défendre... tous les rêves à réaliser! Elle va vers les lueurs de l'aurore et tient la draperie soulevée. 282 AXEL g 2. — L."optîon suprême Axel, grave et impénétrable A quoi bon les réaliser?... ils sont si beaux ! Sara, surprise un peu — se retourne vers lui en le regardant Mon bien-aimé, que veux-tu dire? Axel, toujours tranquille et grave Laisse tomber ces draperies, Sara : j'ai assez vu le soleil. Un sllence. Sara, anxieuse, à elle-même et l'observant encore Pâle, — et les yeux fixés à terre, — il médite quelque projet. Axel, à demi-voix, pensif, et comme à lui-même Sans doute, un dieu me jalouse en cet instant, moi qui peux mourir. Sara Axel, Axel, m'oublies-tu déjà, pour des pensées divines?... Viens, voici la terre! viens vivre! LE MONDE PASSIONNEL 283 AXELj froid, souriant et scandant nettement ses paroles Vivre? Non. — Notre existence est remplie, — el sa coupe déborde! — Quel sablier comptera les heures de cette nuit! L'avenir?... Sara, crois en cette parole : nous venons de l'épuiser. Toutes les réalités, demain, que seraient-elles, en comparai- son des mirages que nous venons do vivre? A quoi bon monnayer, à l'exemple des lâches humains, nos anciens frères, cette drachme d'or à l'elTigie du rêve, — obole du Styx — qui scintille entre nos mains triomphales! La qualité de notre espoir ne nous permet plus la terre. Que demander, sinon de pâles reflets de tels instants, à cette misérable étoile, où s'attarde notre mélancolie? La Terre, dis-tu? Qu'a-t-elle donc jamais réalisé, cette goutte de fange glacée, dont l'Heure ne sait que mentir au milieu du ciel? C'est elle, ne le vois-tu pas, qui est devenue l'Illusion ! Reconnais-le, Sara : nous avons détruit, dans nos étranges cœurs, l'amour de la vie — et c'est bien en REALITE que nous sommes devenus nos âmes ! Accepter, désormais, de vivre ne serait plus qu'un sacrilège envers nous-mêmes. Vivre? les servi- teurs feront cela pour nous. Rassasiés pour une éternité, levons-nous de table et, en toute justice, laissons aux malheu- 2S4 AXEL reuxdont la nature est de ne pouvoir mesurer qu'à la Sensation la valeur des réalités, le soin de ra- masser les miettes du festin. — J'ai trop pensé pour daigner agir ! h ARA, troublée et inquiète Ce sont là des paroles surhumaines : comment oser les comprendre ! — Axel, ton front doit brû- ler; tu as la fièvre : laisse ma douce voix te guérir! Axel, avec une impassibilité souveraine Mon front ne brûle pas; je ne parle pas vaine- ment — et la seule fièvre dont il faille, en effet, nous guérir est celle d'exister. — Chère pensée, écoute! et, toi-même décideras, ensuite. — Pour- quoi chercher à ressusciter une à une des ivresses dont nous venons d'éprouver la somme idéale et vouloir plier nos si augustes désirs à des conces- sions de tous les instants où leur essence même, amoindrie, s'annulerait demain sans doute? Veux- tu donc accepter, avec nos semblables, toutes les pitiés que Demain nous réserve, les satiétés, les maladies, les déceptions constantes, la vieillesse et donner le jour encore à des êtres voaés à l'ennui de continuer?... Nous, dont un Océan n'apaiserait pas la soif, allons-nous consentir à nous satisfaire de quelques gouttes d'eau, parce que tels insensés ont LE MOiNDE PASSIONNEL 285 prétendu, avec d'insignifiants sourires, qu'après tout c'était la sagesse? Pourquoi daigner répondre amen à toutes ces litanies d'esclaves? — Fatigues bien stériles, Sara ! et peu dignes de succéder à cette miraculeuse nuit nuptiale où, vierges encore, nous nous sommes cependant à jamais possédés! DARA, d'une voix oppressée Ah I c'est presque divin ! Tu veux mourir. Axel Tu vois le monde extérieur à travers ton âme : il t' éblouit! mais il ne peut nous donner une seule heure comparable, en intensité d'existence, à une seconde de celles que nous venons de vivre. L'ac- complissement réel, absolu, parfait, c'est le mo- ment intérieur que nous avons éprouvé l'un de l'autre, dans la splendeur funèbre de ce caveau. Ce moment idéal, nous l'avons subi : le voici donc irrévocable, de quelque nom que tu le nommes! Essayer de le revivre, en modelant, chaque jour, à son image, une poussière, toujours décevante, d'apparences extérieures, ne serait que risquer de le dénaturer, d'en amoindrir l'impression divine, de l'anéantir au plus pur de nous-mêmes. Prenons garde de ne pas savoir mourir pendant qu'il en est temps encore. 286 AXKL Oh! le monde extérieur! Pse soyons pas dupes du vieil esclave, enchaîné à nos pieds, dans la lumière, et qui nous promet les clefs d'un palais d'enchantements, alors qu'il ne cache, en sa noire main fermée, qu'une poignée de cendres! Tout cà l'heure, tu parlais de Bagdad, de Palmyre, que sais-je? de Jérusalem. Si tu sa^ais quel amas de pierres inhabitables, quel sol stérile et brûlant, quels nids de bêtes inuiiondes sont, en réalité, ces pauvres bourgades, qui t'apparaissent, resplendis- santes de souvenirs, au fond de cet Orient que tu portes en loi-même! Et quelle tristesse ennuyée te causerait leur seul aspect!... Va, tu les as pen- sées? il suffit : ne les regai'de pas. La terre, te dis-je, est gonflée comme une bulle brillante, de misère et de mensonges, et, fdle du néant originel, crève au moindre souille, Sara, de ceux qui s'en approchent! Éloignons-nous d'elle, tout à fait ! brusquement ! dans un sursaut sacré !... Le veux- tu? Ce n'est pas une folie : tous les dieux qu'a- dora l'Humanité l'ont accompli a\ant nous, sûrs d'un Ciel, du ciel de leurs êtres!,.. Et je trouve, à leur exemple, que nous n'a\ ons plus rien h. faire ici. S A R A Non! c'est impossible!... Ce n'est plus vérl- LE MO.NDb; PASSIOiNXKL 287 table! — C'est inhumain plutôt même que surhu- main! Mon amant! pardonne! j'ai peur! Tu me donnes le vertige. — Oh ! je défendrai la vie ! Songe ! mourir — ainsi? Nous, jeunes et pleins d'amour, maîtres d'une souveraine opulence I beaux et intré- pides! lout radieux d'intelligence, de noblesse et d'espoirs! Quoi! tout de suite? Sans voir le soleil, une fois encore — et lui dire adieu ! Songe! C'est si terrible!... Veux-tu — demain? Peut-être, demain, serai-je plus forte, n'étant plus à moi- même ! Axti, 0 ma bien-aimée ! 0 Sara! Demain, je serais le prisonnier de ton corps splendide ! Ses délices auront enchaîné la chaste énergie qui m'anime en cet instant! Mais bientôt, puisque c'est une loi des êtres, si nos transports allaient s'éteindre, et si quelque heure maudite devait sonner, où notre amour pâlissant, dissipé en ses propres llammes... Oh! n'attendons pas cette heure triste. — Notre résolution n'est-elle pas si sublime qu'il ne faut pas laisser à nos esprits le temps de s'en réveiller. Un profond silence. Sara, pensive Je tremble : — mais c'est peut-être d'orgueil, 288 AXEL aussi!... Certes, si tu persistes, je t'obéirai! je te suivrai clans la nuit inconnue. — Pourtant, sou- viens-toi de la race humaine! Axel L'exemple que je lui laisse vaut bien ceux qu'elle m'a donnés. Sara Ceux qui luttent pour la Justice disent que — se tuer, c'est déserter. Axel Sentence de mendiants, pour qui Dieu n'est qu'un gagne-pain. • Sara Peut-être serait-il plus beau de songer au bien de tous! Axel L'univers s'enlre-dévore ; à ce prix est le bien de... tous. Sara, un peu éperdue Quoi! renoncer à tant de joies?... Abandonner ce trésor à ces ténèbres ! n'est-ce pas cruel ! le monde passionnel 28y Axel L'homme n'emporte clans la mort que ce qu'il renonça de posséder dans la vie. En vérité — nous ne laissons ici qu'une écorce vide. Ce qui fait la valeur de ce trésor est en nous-mêmes. oARA, d'une voix plus sourde Nous savons ce que nous quittons : non pas ce que nous allons trouver! Axel Nous retournons, purs et forts, vers ce qui nous inspire l'héroïsme vertigineux de l'affronter. Sara Entends-tu le rire du genre humain, s'il appre- nait jamais la ténébreuse histoire, la folie surhu- maine de notre mort? Axel Laissons les apôtres du Rire dans l'épaisseur. La vie, tous les jours, se charge de les bâtonner de son châtiment. Les premiers rayons de l'aurore traversent le vitraiL 19 290 AXEL oARAj pensive, après un silence Mourir ! Axel, souriant 0 bien-aimée ! je ne te propose pas de me sur- vivre, tant je suis persuadé que tu ne te soucies déjà plus, en ta conscience, de ce leurre misérable qu'on appelle « vivre d. Il regarde autour de lui, comme cherchaat des yeux le poignard. Sara, relevant la tête, maintenant d'une pâleur do cierge Non. J'ai, dans cet anneau, sous cette émeraude, un foudi'oyant poison : cherchons une coupe entie les plus belles, parmi ces orfèvreries... et qu'il en soit fait selon ta volonté. Axel, l'enlaçant dans ses bras et la considérant dans une extase sombre 0 fleur du monde ! Après un moment, il la quitte et se dirige vers les mon- ceaux étiucelants du souterrain. — Sara, pendant qu'il remue les joyaux et les objets d'or, a repris, sur les tombes, les grands colliers de diamants et s'est parée en silence. LE MONDE PASSIONNEL 291 oARA, doucomeut, vers les vitraux Quel beau soleil ! Axel, revenant et tenant à la main une coupe magnifique incrustée de pierreries, regarde Sara , puis l'observant, et d'une voix douce Veux-tu nous promener dans la plaine, en cueillant des (leurs de ce printemps? Quelle joie de sentir le vent du matin dans nos cheveux! Viens! nos lèvres se toucheront sur la même pri- mevère !... oARA, qui a deviné la mélancolique pensée d'Axel Non. Je t'aime plus que la vue du soleil : nos lèvres toucheront leurs empreintes sur le bord radieux de cette coupe! — Voici mon anneau... de fiancée, aussi ! Elle ôte son anneau familial, presse le ressort de Térae- raude et répand au fond de la coupe d'Axel les quel- ques grains de poudre brune qui se trouvent dans le chaton d'or. Axel La rosée tombe encore ; quelques-unes de ses claires larmes suffiront pour dissoudre ce poison dans ce calice sacré! 292 AXEL Il monte sur un sépulcre, près du soupirail; et tandis que Sara caresse, distraitement, un lévrier de marbre, élevant sa main droite où rayonne son hanap tragique, il passe le bras au dehors, à travers les barreaux, Ainsi, le ciel sera de complicité avec notre sui- cide! Au loin, des voix, dans les forêts, chantent un chant du matin : ils écoutent. Chœur des Bûcherons, dans l'éioignement En joie! en joie ! Sus aux grands arbres dont la mort nous donne le pain! Aux approches matinales, sous les ombrages d'or, Bûcheron, réveilleur des oiseaux, écoute! Le vent, les voix, les feuilles, les ailes! Tout chante, au fond des bois : Gloire à Dieu ! Sara Les entends-tu? Dieu? disent-ils! — Eux aussi, les tueurs de forêts ! Axel Laisse une belle syllabe tomber en paix dans l'âme des derniers bois ! uARA, pensive, comme à elle-même. J'ai tenu la hache, aussi ! mais — je n'ai pas frappé. Dans les plaines, appels, fanfares. LE MONDE PASSIONNEL 293 URK-O, dans lo lointain Sur le versant des monts fleuris Voici la fiancée! La rosée, au bas de sa robe blanche, Jette une broderie de perles ; Salut à mon jeune amour ! — Ils se baissent devant les vierges, Les yeux d'un enfant germain I C'est pourquoi ses pas sonneront sur la terre. Axel Ce sont des enfants qui s'épousent ! Prononce, vers eux, une parole de bonheur : quelque pensée leur venant de toi, Sara, les rendra, sans douter plus charmants encore l'un pour l'autre ! oARA, souriante, se détournant vers lo soupirail Ovous, les insoucieux, qui chantez, là-bas, sur la colline... soyez bénis! Axel, redescendant vers elle Les lueurs de cetto lampe nuptiale pâlissent devant les rayons du jour! Elle va s'éteindre. Nous aussi. Élevant sa coupe : Vieille terre, je ne bâtirai pas les palais de mes 594 AXEL rêves sur ton sol ingrat : je ne porterai pas de flambeau, je ne frapperai pas d'ennemis. Puisse la race humaine, désabusée de ses vaines chimères, de ses vains dés'^spoirs, et de tous les mensonges qui éblouissent les yeux faits pour s'éteindre — ne consentant plus au jeu de cette morne énigme, — oui, puisse-t-elle finir, en s'enfuyant indifférente, à notre exemple, sans t' adresser même un adieu. Sara, toute étîncclanto de diamants, inclinant la tête sur répaule d'AxOl et comme perdue en un ravissement mystérieux Maintenant, puisque l'infini seul n'est pas un mensonge, enlevons-nous, oublieux des autres paroles humaines, en notre même Infini! Axel porte à ses lèvres la coupe mortelle, — boit, — tressaille et chancelle ; Sara prend la coupe, achève de boire le reste du poison. — puis ferme les yeux. — Axel tombe ; Sara s'incline vers lui, frémit, et les voici gisant, entrelacés, sur le sable de l'allée funé- raire, échangeant sur leurs lèvres le souffle su- prême. Puis, ils demeurent immobiles, inanimés. A présent, le soleil jaunit les marbres, les statues; le grésillement de la lampe et du flambeau se résout en fumée dans le rais lumineux qui flue obliquement du soupirail. — Lne pièce d'or tombe, roule et sonne comme l'heure contre un sépulcre. — Et — troublant le silence du lieu terrible où deux êtres humains LE MONDE PASSIONNEL 295 viennent ainsi de vouer eux-mêmes leurs âmes à l'exil du Ciel — on entend, du dehors, les murmures éloi- gnés du vent dans le vaste des forêts, les vibi'ations d'éveil de l'espace, la houle des plaines, le bourdon- nement de la Vie. APPENDICE Cent quatre-vingt douze pages de ce livre étaient imprimées, lorsque Villiers de VIsle-Adam mourut. Il avait encore corrige deux feuilles, remanié la partie d'Axel comprise entre la page 193 et la page 225, mais il ne s'était pas décidé pourtant à donner le bon à tirer aux éditeurs. Enfin les soixante-dix dernières pages ont été retrouvées telles quelles en épreuves, à peine relues, composées sur le texte autrefois inséré dans une revue, « la Jeune France ». Il convient de spécifier maintenant qu'à diverses reprises Villiers notifia sa ferme résolution de modifier toute la fin d'Axel. A sa probité de parfait artiste, des scrupules de conscience s'ajoutaient; il jugeait qu'au point de vue catholique, son livre n'était pas suffisam- ment orthodoxe, et il voulait que la croix intervînt dans la scène qui dénoue le drame. Il était dès lors forcé de reprendre Axel en sous- œuvre. L'on peut découvrir les traces de ce travail in- 298 AXEL terrompu, dans ce fragment de manuscrit, retrouvé après sa mort. Cette scène non terminée devait s'intercaler à la page 225, après cette réplique de maître Janus : « Elle fa donné le sourire avec lequel tu viens d'attenter à sa dignité maternelle ». Axel Également, elle me donna de la pitié que m'inspire sa misère. Maître Janus L'homme se mesure à ce qu'il admire. Cette race que tu traverses n'accède qu'au songer de ses grandeurs, de ses inquiétudes mystérieuses, de ses aspirations infinies, de ses hautes soufiFrances. Captive de l'aveugle univers ivre de la Force, la race humaine ressent la soif de justice; elle inventa la compassion, la chasteté, la clémence... peut-être même a-t-elle deviné Dieu!... Cesse de plaindre : admire. Ainsi se pressentira dans ton être une plus excellente sélection future : et ta pensée de plus lard ne s'assombrira pas à ce ressou- venir : quand j'étais un homme. Axel, montrant le livre resté entr'ouvert Cependant ceci n'est qu'une religion moins Dieu, réclamant une foi gratuite et robuste, en offrant moins que des incertitudes. Maître Jands Nulle incertitude pour l'Homme, en dehors d'une foi dans le but qu'il se choisit. — Et quel but proposer à APPENDICE 299 ta vie plus digne d'elle que d'atteindre de telles fina- lités! Axel Mon esprit se détourne aujourd'hui de ce genre de mirages. Un ciel d'orgueil à jamais vide et à l'abandon, situé entre la prunelle et la paupière, ne suffit pas à l'envergure d'une âme assoiffée de l'immense, à mon humanité. Moi aussi, j'ai rêvé de Dieu; vraiment, c'était plus beau. Foi pour foi, s'il faut choisir, il me paraît plus sage de garder une croyance natale, qui a fait ses preuves devant toutes les sagesses, dont les vieux mages, sous une étoile, adorèrent le Révélateur enfant et qui porte l'empreinte de Dieu. Cette foi court dans mes veines. Je choisis de rester chrétien. Maître J a n u s Lorsque la Vérité te presse, ne te réfugie pas en une doctrine qui te condamne. Le Verbe défend l'homicide et prescrit la Pauvreté. Pour protéger des ombres de richesses, tu viens de mettre à mort ton semblable, ton prochain, que l'on t'enjoignit d'aimer comme toi- même. Ne te vante pas d'être chrétien, pour te dis- penser d'être un homme. Axel Je n'ai tué que pour sauvegarder ma solitude ! — C'est depuis cet instant que le rêve de ce trésor Maître Janus Au fond de tes pensées, l'idée qu'il pouvait, un jour, t'être conféré par un sort merveilleux, que tu te pro- posais d'aider par certaines pratiques ténébreuses, se mêlait au désir de défendre cette solitude. Sans cela, 300 AXEL les pores de ton être ne boiraient pas. en une absorp- tion si soudaine, les impurs miasmes passionnels du sang versé. Ta chair d'adepte avait gagné déjà des transparences. C'est ce désir seul qui a créé le chemin de cette attirance entre ton être et ces miasmes fu- mants et hantés. Leurs larves prennent ce chemin vers ce qui peut les recevoir. Sans quoi, tu leur serais im- pénétrable. — Le fait seul qu'à travers tant d'obstacles, l'ensemble de cette aventure tentatrice se soit présenté ici — prouve que tu songeais obscurément à cet or de- puis longtemps. N'oublie pas qu'il n'arrive à l'Initié que ce qu'il s'attire. Et que plus il augmente en pureté, plus des volontés néfastes s'efforcent de la troubler. En immolant un homme à propos d'une même convoitise entre lui et toi, tu as commis un acte d'imprudence des plus insalubres Axel Pouvais-je donc le laisser partir, emportant le scan- dale de ce secret? TABLE Pages, PREMIÈRE PARTIE. — Le Monde religieux. . 3 § 1. — ... et forcez-les d'entrer 5 § •!. — La renoiiciatrice 44 DEUXIÈME PARTIE. — Le Monde tragique . , 57 § 1. — Les veilleurs du souverain secret 59 § 2. — Le récit de Herr Zacharias 101 § 3. — L'Exterminateur 120 TROISIÈME PARTIE. — Le Monde occulte. . . 199 § 1. — Au seuil '201 § 2. — Le renoncialeur 227 QUATRIÈME PARTIE. — Le Monde passionnel. 233 § 1. — L'épreuve par l'or et par l'amour 235 § 2. — L'option suprême 282 Appendice 297 o**^ lu., .' '':' <^,. /C (/-ayéut^Y tifytyÙ^ Xjl, Uji/&y^&<^ • v. ^'v^ ut^^^ju^AAA. P^i^-Cr^^^ vIJ^*4Z^-<^/'\ CVi ai > « I «O H H •• A t « IHi c •cl « «i S 4 University of Toronto Lifcrary DO NOT REMOVE THE GARD FROM THIS POCKET Acme Library Gard Pocket f ly/V ^^W (f»^î'y i^zi^ <^ , ^ * ''''^- '-r^^ "^W^^^^^iSi ' -j,A '^'., -îy'i .. ^.■ ' / ti^V £cUAs^, ->