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DU MEME AUTEUR

PkEMIÈRES POÉSlliS

Isis Elen

MORGANE

La Révolte

l b n o c v e a u m 0 k d b

4.0ntes cruels

L'ÈVEFUTtRE

Akëdysséril L'Amour suprême Tribulat Bonhomet Histoires insolites i Nouveaux combs cruels

Sous presse :

Chez les passants

Tous droits réservés

Cet ouTragc a été déposé au Ministère de l'Intiriaur

en décembre 1889.

AXEL

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Vingt exejnplaires numérotés

SUR PAPIER DE HOLLANDE

COMTE DE VILLiERS DE L'ISLE-ADAM

AXEL

PARIS MAISON QUANTIN

COMPAGNIE GÉNÉRALE d'iMPRESSIOX ET d'ÉDITIOî»

7, rue Saint-Benoît

1890

AXEL

PERSONNAGES

Axel d'Aukrsperg.

L'Archidiacre.

Maître Janus.

Le commandeur Kaspar d'Auërsperg.

Ukko, page d'Axel d'Auërsperg.

Herr Zaciiarias.

gotthold.

Hartwig.

MlKLAUS.

Le Desservant de l'office des morts.

Eve Sara E.mmanuèle de Malpers.

L'Abbesse.

Sœur Aloyse.

Sœur Laudation, tourière.

Sœur Calixte, économe.

Religieuses du cloître de Sainte-Apollodora.

Chœur des vieux Serviteurs-militaires d'Auërsperi

Chœur des Bûcherons.

L'action se passe en ce siècle, vers l'an 1828.

La première partie, en un monastère de Religieuses- trinitaires, le cloître de Sainte-Apollodora, situé sur les confins du littoral de l'ancienne Flandre française.

Les trois autres parties, dans l'est de rAUemagne sep- tentrionale, en un très vieux château fort, le burg des margraves d'Auërsperg, isolé au milieu du Schuartz- wald.

PREMIERE PARTIE

LE MONDE RELIGIEUX

Cœurs tendres, approclip/. : ici l'on aime encore ! Mais l'auiour, rpuré, s'allume sur l'autel : Tout ce qu'il a d'iiuraain à ce feu s'évapore, Toul ce qui reste est immortel. Lamautine.

AXEL

PREMIERE PARTIE

LE MONDE RELIGIEUX

§ 1. ...et forcez-les d'entrer I

Le chœur claustral dans la chapelle d'une vieille abbaye.

Au fond, grande fenêtre à vitrail. A gauche, les quatre rangs des stalles. Elles sVlèvent insensiblement, en hémicycle, contre la haute grille circulaire fermée et voilée de draperies. Au fond, près de la grille, porte basse, aux degrés de pierre, communiquant au cloître.

A droite, faisant face aux stalles, les sept marches et le parvis du maître-autel invisible. Le tapis se prolonge jusqu'au milieu du chœur, au bord des dalles tumulaires. Sur la deuxième marche, clochette et encensoirs d'or. Plus haut, corbeilles de fleurs. La

6 AXEL

lampe du sanctuaire éclaire seule l'édifice, entre les grands piliers, chargés (Tex-volo, qui supportent l'abside principale: là, s'élève, sur des ailes, la chaire de marbre blanc.

Une forme humaine, long voilé et les pieds nus sur des sandales, se tient debout sous la lampe. Entrent, au fond, l'Abbesse et l'Archidiacre en habits sacer- dotaux.

Le prêtre s'agenouille devant l'autel et demeure en prière : l'Abbesse s'approche de l'être voilé dont elle découvre la tête, brusquement.

Un visage d'une beauté mystérieuse apparaît; c'est une femme. Elle est immobile, les bras croisés, les paupières baissées. L'Abbesse la regarde pendant quelques instants, en silence.

SCÈNE PREMIERE

SARA, L'ABBESSE, L'ARCHIDIACRE, puis soEiR ALOYSE.

l'Abbesse

Sara ! le minuit de Noël va sonner, remi)lis- sant nos âmes d'allégresse! L'autel va s'illuminer, tout à l'heure, comme une arche d'alliance! nos prières vont s'envoler sur l'aile des cantiques! Avant que cette heure })asse dans les cieux, il importe que je vous notifie la résolution sacrée que j'ai prise touchant votre avenir.

LE MONDE RELIGIEUX 7

Souvenez-vous, Sara. Votre père et votre mère., aux approches de la mort, me mandèrent en leur manoir pour vous confier à moi. Depuis sept ans vous vivez en ce cloître, libre comme une enlimt dans un jardin. Cependant, les jeux des enfants vous furent toujours étrangers et je ne vous ai jamais vue sourire. Que peut signifier une nature aussi studieuse et aussi solitaire? Est-ce de relire sans cesse tous nos vieux livres qui vous humiliera l'esprit?

Ecoutez, Sara, vous êtes une âme obscure. Sur votre visage toujours pâle brille le reflet d'on ne sait quel orgueil ancien. 11 sommeille en vous... oh! les harmonies que vous tirez de l'orgue vous ont trahie!... Elles sont tellement sombres que j'ai prier sœur Aloyse de le tenir à votre place. Malgré la réserve et la simpli- cité de vos rares paroles et de tous vos actes, je vous ai méditée longtemps et attentivement. Je sens que je ne vous connais pas. Vous vous soumettez avec une sorte d'indifférence taciturne aux pratiques de notre obédience. Prenez garde à l'endurcissement du cœur!

Ma fille, vous êtes une lampe dans un tom- beau : je veux vous raviver pour l'Espérance. Vanité que la vie sans la prière ! La vingt-troisième année de vos jours s'est accomplie; ce qu'il faut,

8 AXEL

pour VOUS secourir, c'est l'onction, c'est l'onc- tion! et que vous soyez toute à Dieu, qui pacifie les cœurs inquiets. Certes, selon les hommes, je devrais admettre que vous êtes libre de nous quitter; mais, selon Dieu, moi, qui ai charge de votre âme, puis-je vous laisser rentrer dans le monde, seule, riche et aussi belle, au milieu de ces tentations (dont je n'ignore pas les séduisantes violences, non plus que le désenchantement mortel)? Ai-je le droit, alors que vous m'avez été confiée, de ne pas agir, en cette circonstance, pour le mieux de votre bonheur réel, incapable que vous êtes de le discerner? L'expérience des voluptés conduit au désespoir : plus tard, malgré votre volonté, vous seriez sans force pour revenir; je dois le prévoir pour vous. Quoi! le vertige vous guette au bord du gouffre et je n'aurais pas le droit de vous préserver de son attirance! Mon abstention serait une faiblesse proditoire dont vous sauriez me demander compte au dernier jour. Ne point vous retenir quand vous voulez plonger dans les ténèbres ! sans direc- teur, ni famille! et avec l'esprit ardent que je devine sous vos paupières baissées? Non! non. Vous ne sauriez vous conduire, là-bas, selon Dieu. Je vais donc vous offrir à Lui ce soir même. Oui cette nuit. m siicnce.

LE AIONDE RELIGIEUX 9

Ma fille, lorsqu'il y a trois mois je vous fis des ouvertures à ce sujet, j'essuyai, de votre part, un refus. J'eus recours à Vin-parc, aux privations sévères, aux mortifications... Et pendant que vous subissiez, résignée d'ailleurs, votre péni- tence, je faisais prier pour vous et j'intercédais moi-même avec ferveur, offrant mes larmes à Celui qui est tout pardon.

Ne me forcez donc plus à recourir à des rigueurs pour vous faire rentrer en vous-même et vous pousser, pour ainsi dire, vers le Ciel. Aujourd'hui, en ce beau soir de fête, je vous ai tirée de votre cachot; j'ai choisi cette nuit bienheureuse pour vous consacrer au Seigneur, au milieu des (leurs, des lumières et de l'encens. Vous serez la fiancée amère de ce soir nuptial.

Ainsi la grâce descendra sur vous; l'oubli vous rendra l'esprit moins inquiet; vous sentirez bientôt le poids de l'amour divin ; et, un jour (il n'est pas loin, peut-être!) tressaillant au souvenir de cette heure sainte, vous m'embrasserez, les joues baignées de pleurs d'extase et de joie. Et ce sera le touchant, l'édifiant spectacle, réservé aux vierges qui demeurent à l'ombre de cet autel. Et vous comprendrez, alors, ce que j'ai osé faire, ce que j'ai pris sur moi d'accomplir. Allons,

soyez en paix. Elle se détourae.

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Sœur Laudalion, allumez les cierges. L'autel s'illumine peu ù peu durant la fin de la scène.

Maintenant, ma sœur et ma fille, je vous l'ai dit : vous êtes une riche de ce monde. Ici l'on entre en se dépouillant de tout orgueil et de toute richesse. Nous sommes pauvres; mais ce qae nous avons, nous le donnons, la pauvreté ne s'ennoblissant que par la charité. On vous a légué châteaux, i)alais, forêts et plaines. Voici le par- chemin dans lequel vous faites abandon de tous vos biens à la communauté. Voici une plume. Signez.

Sara décroise les bras, prend la plume et signe impassi- blement.

Bien. C'est cela même.

Elle regarde Sara qui est rentrée dans son immobilité.

Merci. A clle-mcmc en se dirigo.int vers rArcliidiacre ; QUÔ

Dieu me voie et me juge!

Arrivée auprès du vieux prêtre, elle lui touclie l'épaule et, inclinée, chuchote quelques paroles.

l'Archidiacre, se levant et à voix basse

Le jeûne, le cachot et le silence font de la lumière en ces âmes orgueilleuses : il fallait cela!

LE MONDK RELIGIEUX II

il faut cela. Ilaut, s'approchant <\o Sara : Sara, SœilP

Emmanuèle en Dieu ! les quelques doutes se sont dissipés qui nous faisaient appréhender autour de vous la présence du malin esprit. Bien est-il vrai qu'en un tel jour nous eussions écarté de nos pensées, à votre sujet, toute supposition inquiète : mais l'aumône que Dieu vous a donné de pouvoir nous faire achève de vous purifier, à nos yeux, de tout soupçon de tiédeur. Elle militera pour vous dans les abandonnements et dans les déré- lictions. Je vais vous recevoir dans un instant parmi celles qui, dorénavant, sont vos sœurs. Dès longtemps vous fûtes considérée par elles, et par nous, comme une appelée et comme une élue. Votre noviciat est fini,

l'Abbesse

Ma fille, nous allons vous revêtir de la robe nuptiale et ceindre ce front de la couronne des vierges sacrées, en symbole des noces futures. Puis, vous viendrez ici, à cette place, au milieu des cantiques. Là, vous vous étendrez, en signe de mort : et sur vous sera jeté le drap de nos trépassées. Sous cette dalle, repose la Bienheu- reuse qui fonda ce monastère, et que vous prierez particulièrement avant l'ofiertoire. Une fois les vœux prononcés, votre chevelure mondjiine tom-

12 AXEL

bera sous le ciseau de notre règle. Puis, on vous revêtira du saint habit que vous garderez, jusqu'à la fin de vos jours d'épreuve, ici-bas.

Une jeune religieuse, une enfant, d'une figure char- mante, en vêtements blancs et bleus, apparaît derrière l'autel. Elle semble un peu pâlie. Elle regarde Sara.

Moi, je partirai bientôt pour mon éternité; vous hériterez de ma crosse d'ivoire et vous ferez, à votre tour... ce que je fais. se détournant: Venez, sœur Aloyse! La religieuse s'approche.

SCENE II

LES MÊMES, SŒUR ALOYSE.

l'AbBESSE, continuant

Sccur Aloyse, voici la compagne, la sœur pré- férée que vous aimez avec tendresse et qui est notre fille chérie. Votre voix lui sera plus douce que la mienne et je compte sur vos bonnes paroles pour dissiper les tentations qui pourraient s'éle- ver en son cœur à cette heure suprême, un siienae.

Vous l'aimez beaucoup, n'est-ce pas?

LE MONDE RELIGIEUX 13

SœUR AlOYSE, grave

Oui, ma mère.

l' Abbesse

Je la confie à votre dilection. Vous veillerez et prierez avec elle, dans l'oratoire, jusqu'à l' avant- quart de minuit.

L'Abbesse remonte vers le soubassement de la chaire se tient rArchidiacre. Le prêtre parcourt, main- tenant, des parchemins et des papiers, auprès d'une lampe que vient de poser, sur l'un des bras d'une stalle, sœur Laudation.

SOEUR AlOYSE, à part, s'approchaiit de Sara

Mon Dieu! joignant les mains sur l'épaale de Sara, et d'une vois très basse, presque indistincte : bara, SOUVienS—

toi de nos roses, dans l'allée des sépultures ! ïu m'es apparue comme une sœur inespérée. Après Dieu, c'est toi. Si tu veux que je meure, je mourrai. Rappelle-toi mon front appuyé sur tes mains pâles, le soir, au tomber du soleil. Je suis inconsolable de t' avoir vue. Hélas! tu es la bien- aiméel... J'ai la mélancolie de toi. Je n'ai de force que vers toi. un silence. Cède ; deviens comme nous, sous un voile! Partage l'épreuve d'un ins- tant. Tu sais bien que nous ne pouvons pas vivre! Si vite nous serions ensemble, au même

14 AXEL

Ciel, avec une seule âme!... Sara, vois le ciel étoile au fond de mes yeux : là, s'éloignent des cieux toujours étoiles ! Laisse-toi venir ! Je veux te parer moi-même comme une fiancée divine, une épouse ineffable, un être céleste. La douleur m'a rendue charmante et tu ne me repousseras plus avec tristesse, si tu me regardes. Quelles paroles trouver pour te fléchir? Sara, Sara!

Taciturne, Sara décroise les bras : son front s'incline sur celui de la novice. Celle-ci lui prend la main. Toutes deux traversent le sanctuaire.

D'une vois oppressée, plus basse encore et soudaine : Un !

n'appuie pas ton front!... mes genoux chan- cellent !

Sara s'est redressée et, soutenant, d'une main, sœur Aloyse devenue blanche comme son voile, toutes deux sortent, lentement, par l'abside latérale.

L AbBESSE, debout, adossée à un pilier, pensive et les suivant des yeux

C'en est fait! l'enfant éprouve déjà les ravis- sements et les enivrances de l'Enfer! Séduction des anges de ténèbres! L'excessive, la dangereuse beauté de Sara trouble et inquiète de son scan- dale ce cœur élu. Réfléciùssani : Sœur Aloyse lui coupera les cheveux cette nuit ; elle restera sans voile, et ainsi dénudée, jusqu'à l'Epiphanie.

LE MONDE RELIGIEUX

l'Archidiacre, venant vers ciic

Ma sœur, voici les titres patrimoniaux de Sara de Maupers et les actes qui la concernent; ils vont devenir la propriété du couvent ; les richesses qu'ils représentent suppléeront à la modicité de notre mense; recevez-les; vous les enverrez demain à l'économat.

SCENE III

L'ABBESSE, L'ARCHIDIACRE, puis setuR LAUDxVTION.

L ABBESSE, prenant les parcliemius, iudilTcrommont

Je vous rends grâces, mon père.

Au moment de les rouler et de les lier ensemble, son regard devient plus attentif:

Ces armoiries!... Je les ai vues, déjà? L'écus- son oriental, que supportent ces insolites sphinx d'or ... Et ce cimier ducal...

Elle se penche, près de la lampe, sur les titres: D\izur, à la TCte-de-Mort ailée, d'argent;

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sur un septénaire d'étoiles de même, en abyme^ avec la devise courant sur les lettres du noni : Macte Ammo! Ultiua PERfulget Sola.

Paroles prophétiques, si Dieu le permet : Sara n'est-elle pas la dernière fille des princes de Maupers?... Mais... ces pierreries, ou gemmes, d'émaux divers, encerclant, au chef, la Tctc-cle- Mort, sont illisibles, en héraldique : et je ne puis comprendre...

l'Archidiacre, se rapprochant

Vous voulez déchiffrer le blason plus qu'é- trange, en effet, mais sept fois séculaire, de cette maison? J'en parcourais précisément la légende tout à l'heure. Ceci est bien l'écusson de Maupers, qui le partage, même, de la façon la plus sur- prenante, avec certaine branche allemand'^ d'une haute maison austro-hongroise, les comtes d'Auërs- perg, une souche illustre, aux rameaux nom- breux !

L ABBESSE, après un mouvement

Auërsperg!... Et... rien, dans cette histoire, ne peut devenir important au sujet du patrimoine de Sara?

l'Archidiacre, souriant

Point ne le suppose : il s'agit simplement d'un

LE MONDE RELIGIEUX 17

récit de chevalerie et de croisades le merveil- leux l'emporte sur le réel. Voici : les chefs de ces deux familles furent, en même temps, paraît- il, ambassadeurs, l'un de France, l'autre d'Alle- magne, près d'un Soudan (le Soudan El Kalab, dit la chronique de l'époque). Or, un « mage », qui assistait le conseil secret du prince égyptien, sut convaincre les deux chevaliers de substituer ces mystérieux sphinx d'or aux deux lions qui supportaient leur écusson commun. La devise d'Auërsperg est plus incompréhensible :

AltiUs rEsubgeRe SPERo Gemmatus!

Laissons ces traditions vaines. La réci- piendaire doit s'apprêter pour la prise du voile, n'est-ce pas? Vous l'avez bien mise au fait du rituel de notre liturgie, pour sa consécration?

L AbEëSSE, soucieuse, rinterrompant

Mademoiselle de Maupers se prépare pour la

cérémonie, oui, mon père, un silence; puis, comme cédant, tout à coup, à une obsession intérieure: Avaut l OlUCe

divin, laissez-moi réclamer vos lumières sur un ensemble de circonstances spéciales dont le sou- \enir vient encore de me préoccuper l'esprit. Ces circonstances m'ont suggéré une supposition... d'un ordre tellement extraordinaire... que j'hésite

2

18 AXEL

à prendre ici, de mon chef, le pressentiment pour la certitude : j'ai besoin de votre avis. Il s'agit de Sara. Mon père, cette jeune fille, haute et blanche comme un cierge pascal, nous est un cœur fermé qui sait beaucoup de choses.

l'Archidiacre

Je me méfie aussi de la brebis rétive. Toute- fois, je pense qu'à la longue le régime conven- tuel réduira, nous ramènera, veux-je dire, celte sauvage enfant: oui, j'espère qu'avec la grâce et la direction vers Dieu, tout ira bien. Voyons, sa conduite est-elle essentiellement délictueuse?

l'Abbesse

Elle est trop froidement exemplaire. Je l'ai souvent punie, pour éprouver sa constance. Elle a tout accepté; mais, je vous le dis, mon père, sa soumission n'est qu'extérieure. Le châtiment s'émousse sur elle et la corrobore en son orgueil.

S'intorrompant, comme à elle-même : GcttC fiUc CSt COmmC

l'acier, qui se plie jusqu'à son centre, puis se détend ou se brise ; elle a (s'il est permis d'oser une telle expression) l'âme des épées. Et, plus d'une fois, sa vue m'a troublée, moi-même, d'une sorte d'angoisse occulte.

le monde religieux 19

l'Archidiacre A-t-elle jamais tenté de s'enfuir du prieuré?

l'AbBESSE, secouant la tèto

Elle se sent observée nuit et jour avec vigilance ; une tentative d'évasion l'exposerait à une réclu- sion plus sévère.

l' ArCU IDIACRE , la regardant, ot après un moment

Il faut aussi prendre garde, en ces sortes de jugements, de parler soi-même sous l'empire du Diable! Il sera bon d'informer, à titre prémo- nitoire, sœur Emmanuèle, des mesures dont elle est l'objet, voilà tout.

L AbBESSE, avec un sourire vague et froid

Sous l'empire du Démon?... Eh bien! mon père, jugez vous-même : voici les faits, dans leur suc- cession précise. Je les trouve... sombres.

Elle s'assoit, s'accoude à une stalle, médite quelques moments; puis, lentement, et levant les yeux sur rArchidiacre, qui se tient debout en face d'elle:

Vous le savez, une secte très ancienne des Rose- Croix, il y a trois siècles, occupa, durant une guerre, cette abbaye. Ils ont laissé, là- haut, divers ouvrages touchant, disent-ils, les dialectes

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tyriens, les idiomes oubliés que l'on parlait à Ghéser ou à Taclmor, que sais-je?... Nous avons conservé ces documents à titre de curiosités. Tout d'abord, n'est-il pas merveilleux que j'aie souvent surpris Sara plongée dans une étude pa- tiente de ces ouvrages? Ah! je vous prie, re- marquez bien ce point, qui pourra devenir inté- ressant tout à l'heure.

L Archidiacre, souriant d'abord, puis s'assombrissant

Le fait est qu'elle eût mieux agi en méditant ses Laudes. Ensuite, ces livres sont loin d'être sapieiitiaux... Il faut les anéantir, dès demain, par l'incinération... Les Rose-Croix avaient coutume, pour échapper au bûcher, de dissimuler, sous des prières apparentes, d'abominables formules...

l'Abbesse

Ces livres sont, à présent, mais bien tard ! dans ma cellule. Or, il y a trois ans, un matin d'hiver, c'était la veille de la Chandeleur, je m'en souviens, je descendis d'assez bonne heure dans la bibliothèque; j'y trouvai cette étonnante jeune fille. Elle y avait passé la nuit, toute seule, et malgré le froid rigoureux. Elle ne me vit pas entrer; elle ne me vit pas l'observer!. .. Elle achevait de brûler à sa lampe le jn'emier

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feuillet d'un poudreux missel, la première feuille de parchemin de ce gothique livre d'Heures, à fer- moirs d'émail, qui nous fut envoyé d'Allemagne, autrefois, par un correspondant de Sa Grandeur le patriarche Pol, notre pieux évêque.

l'Archidiacre

Oui.. . je me souviens. .. par un médecin de Hon- grie, que le patriarche lui-même ne connaissait pas et n'avait jamais vu : le docteur... Janus.

Les Sept-flammcs, autour de la lampe du sanctuaire, jettent une lueur très vive, puis s'éteignent, toutes à la fois.

l'AbBESSF, appelant

Sœur Laudation '... Vite! La lampe! la lampe! ... D'où cela peut-il provenir? Vous ferez la coulpo, au réfectoire!

Sœur Laudation accourt en joignant les mains. SOEUR Laudation, troubioo,

avec une sorte d'égarement

Ma mère, j'ai oublié de la remplir^ ce soir ! C'est vrai! Et ceci ne m'est jamais arrivé depuis que j'ai les clefs à ma ceinture.

Elle rallume la lampe, silencieusement; puis se retire derrière l'autel.

22 AXEL

l'Archidiacre

Vous disiez donc, ma sœur, que Sara détruisait ce parchemin?

SCENE IV

L'ARGIIIDIAGRE, LABBESSE, seuls.

l'Abbesse

Mon père, vous rappelez-vous quelque peu le feuillet dont je vous parle? il était couvert de ca- ractères d'une forme surprenante, auxquels nous n'accordâmes que peu d'attention, ne pouvant les traduire.

l'Arcuidiacre

En effet : une invocation pieuse, sans doute?

L ABIÎESSE, déplus en plus pensive

Ces caractères ressemblaient, très étrangement, à ceux dont la signification est donnée dans les livres des Rose-Croix! Le parchemin était sura- jouté, dans le missel, et timbre du sceau de ces armoiries. Elle montre les titres.

LE MONDE RELIGIEUX 23

l'Archidiacre, après un moment

Je ne distingue pas encore i^ien votre pensée. Continuez, ma sœur. Comment cette action insi- gnifiante... et même louable, clans une certaine mesure?...

L ABBESSE, les yeux fixes et comme se parlant A elle-même

Les traits de Sara brillaient, en ce moment, d'une expression de joie mystérieuse ! d'une joie profonde et terrible. Non, ce qu'elle venait de lire n'était pas une prière!... Sou aspect avait quel- que chose de solennellement inconnu, d'inoublia- ble. — Je l'interrogeai, les yeux sur les siens, à l'improviste. Le regard qu'elle leva lentement sur moi fut si atone, qu'il me causa l'impression d'un danger. Elle me répondit, après un silence et une grande pâleur, qu'elle venait d'anéantir, simplement, un vain souvenir d'orgueil... ses propres armoiries, reconnues sur cette page. Ferveur suspecte! Je relus la lettre du pa- triarche pour m'assurer de la vérité. Le livre pro- venait, en effet, de la défunte châtelaine d'Auërs- perg, et ceci semblerait expliquer, aujourd'hui, les paroles de Sara... Cependant, mon père, j'ai gardé, je l'avoue, de cet instant qui a duré un éclair, oui, j'ai gardé certaine pensée... oh! une

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pensée confuse, superstitieuse peut-être, mais dont je ne puis me défendre!... Le soupçon que j'ai sur Sara peut, seul, nous conduire à la clef de cette nature impénétrable, grave et glaçante qui nous apparaît en elle. Ne l'avez-vous pas vue sou- vent, comme moi, marcher sous les arceaux du cloître, concentrée et comme perdue dans on ne sait quel rêve taciturne?

L Archidiacre, la regardant avec attention

Vous pensez que cette jeune fille?...

L ABBESSE, devenue très assombrie

Oui, c'e.st mon intime conviction, je pense que Sara de Maupers a déchiffré quelque avis téné- breux -. quelque étrange renseignement, une suggestion... souveraine! un important secret, oui, mon père ! oui, vous dis-je, un secret considérable, sans doute! enseveli dans ce feuillet détruit.

L Archidiacre, après un moment

Dites-moi, les portes publiques seront bien fer- mées ce soir, n'est-ce pas ?

I.' Abbesse

Les barres d(^ fer du portail de l'église sont fixées. La nef restera déserte. Les marins et les

LE MONDE r.ELIGIEI'X 25

gens du hameau entendront à la ville la messe de minuit.

l'Archidiacre

Bien. Une fois les vœux prononcés, il faudra qu'on exerce une surveillance extrême sur elle.

l'x\bBESSE, à demi-voix

Mais, enfin !.. je croyais et devais croire que cette âme ne vous était pas aussi inconnue! Elle ne s'accuse donc pas, celle-ci, lorsqu'en votre tribunal et genoux...

l'archidiacre, riaterrompant

Ici, je ne puis répondre : parlons de ce que nous savons. Les vœux donnent des grâces spé- ciales, et nous voyons qu'elle en a grand besoin. J'ai bien peur, il est vrai, que les macérations ne lui soient, en quelque sorte, une nécessité...

l'ÂBBESSE, calmo

Certes, il faut la sauver ! d'elle-même! Et, si elle a dans le cœur quelque ivraie infernale, la lui déraciner pour son salut! Et tenez, mon père, voyez jusqu'où va la séductive puissance de cette jeune fdle ! J'avais prié la plus jeune de nos con- verses, sœur Aloyse, qui est un cœur simple et une

26 AXEL

âme d'ange, de rechercher sa compagnie. J'es- pérais surprendre ainsi, tôt ou tard, quelques pa- roles échappées... touchant l'inquiétante arrière- pensée de Sara. Qu'est-il arrivé? une chose inattendue, invraisemblable. Le visage, l'ex- traordinaire beauté de mademoiselle de Maupers ont fasciné très profondément sœur Aloyse : elle en est devenue silencieuse et comme éblouie.

L Archidiacre, après un tressaillement

Prenez garde ! Ceci tient des envoûtements anciens ! Les immondes fièvres de la Terre et du Sang dégagent de mornes fumées qui épaississent l'ajr de l'âme et cachent absolument, tout à coup, la face de Dieu. Le jeûne, la prière, sont quel- quefois impuissants!... C'est une chose dange- reuse, une chose dangereuse ! Frissonnant : Hor- reur !

l'AbBESSE, d'un ton glacé

Mon père, j'ai conjuré d'autres périls. Pendant que cette nuit vous célébrerez sur Sara l'ofllco des Morts, sa caution, à l'Interrogatoire, sera préci- sément sœur Aloyse : je l'ai choisie pour la Péni- tente-interprète. — Quant à votre homélie, vous pourrez parler à Sara, mon père, comme s'il vous fallait frapper le cœur et l'esprit d'une sorte d'in-

.LE MONDE RELIGIEUX 27

crédule... indéfiDissable ! l'esprit surtout! Le sien, je le crois des plus abstraits, des plus pro- fonds!... Mou troupeau d'àiues blanches ne vous comprendra pas : le scandale n'est donc pas à craindre. Elle seule vous suivra, j'en suis sûre, aisément, dans ces abîmes de l'examen mental, qui ne lui sont que trop familiers.

L A RG U l DI Ad RE , trùs surpris Gt avnc un demi-sourire

Comment ! Que dites-vous ? Rêvons-nous?

l'Aiîiîesse

Ah! si j'osais révéler... toute ma pensée! Si j'ajoutais que son très étendu savoir^ maintes fois transparu en ses précises et brèves réponses, m'a donné, trop tard, à entendre, alors que je pen- sais l'avoir laissée jouer à lire, que son enten- dement extraordinaire avait saisi, sans secours, jusqu'aux arcanes de toute cette érudition ca- chée, là-haut, en des milliers d'ouvrages si divers!

l'Arc ni DIACRE, devenu pensif

Ténébreuse orpheline, en effet, que tant de livres devaient tenter et séduire !

l'Abbesse

Prenez au sérieux ce que je dis : je la crois douée du don terrible, l'Intelligence.

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l'ÂBCIIIDIACRE, grave

Alors, qu'elle tremble, si elle ne devient pas une sainte ! La rêverie a perdu tant d'âmes! Surtout en une femme, ce don devient plus souvent une torche qu'un flambeaAi... Allons, qu'elle ne lise plus, jusqu'à ce que sa foi, bien raffermie, lui éclaire le néant des pages humaines. Vous eussiez m'expliquer plus tôt cette particularité. Je dois donc me résigner, ce soir, je le vois, à faire de l'éloquence, en mon prône d'exhortation. Les jeunes esprits assombris par de précoces médita- tions sont sensibles aux oripeaux des langages mortels. L'éloquence ! Comme si elle n'était pas sous les pieds de ceux-là qui peuvent dire Notre Père ! Et comme si, par exemple, l'éblouis- sant mot de saint Paul : Omnh christiunus Chria- ùis est, avait besoin d'ornements ou de vaine glose, alors qu'il exprime Dieu ! Hélas 1 je comprends le bon Chrysostome et ses larmes de pitié, de honte sans doute, en voyant ses fidèles, au Heu de se pénétrer du sens substantiel que proféraient ses paroles, en admirer plutôt, comme au théâtre, l'harmonie physique, l'écorce brillante, la sensuelle beauté, la phraséologie ! Comme il demandait, alors, pardon à Dieu, pour eux et pour lui, de ce déri- soire scandale ! Misère ! De bous coups de disci-

Lli MONDE FiELIGIEUX 29

pline, de longues et humbles prières, de bonnes privations et de bons jeûnes, voilà ce qui donne de la substance à notre foi, voilà ce qui vaut quel- que chose, ce qui pèse dans la Mort, voilà ce qui crée un droit et soHdifie notre surnaturel. Enfin 1 s"il faut de Téloquence pour persuader cette àme en péril... Dédaigneusement : j'en aurai ce soir, oui, le cercle une fois épuisé des pédantes citations d'une scolastique sacrée, j'oserai moi-même com- battre, en rhéteur, ses indécisions peccamineuses, mais en n'oubliant pas cette grande parole voyante du Psalmiste : Qnoniam non cognovi littcraluram, introibo in potenlias Dci.

l'Abbksse Je devrais la croire bien disposée, cependant! Peut-être cherche-t-elle à prier ! Voyez, elle vient de signer, entre mes mains, le renoncement à ses biens terrestres.

l'ArCUIDIACRE, regardant Tacte de donation

Ho! j'oubliais! c'est juste. Que de pauvres à nourrir ! par centaines 1 Que de pèlerins à soula- ger !... Oui, peut-être qu'une grâce efficiente l'a touchée ! peut-être sommes-nous tourmentés par une de ces suspicions sans objet, envoyées par les esprits du Mal, dans les circonstances solen- nelles, pour alarmer notre faiblesse !

30 AXEL

l'Abbesse

Que de lits pour les malades ! Que de pain blanc et de vin cordial ! Que de bien à faire, avec cet or arraché à Mammon I

L'Archidiacre, rêveur

Les armes du Très méchant tourneront, ainsi, contre lui-même! Donc, la paix soit en nous!

Tous deux s'agenouillent devant l'autel : puis, levant les bras vers les Cieux :

l'Abbesse et l'Archidiacre,

ensemble, à pleines voix

Gloire au Dieu des affligés, qui inspira le Sama- ritain !

Gloclies. L'autel est maintenant illuminé et ses reflets se répandent sur toute l'enceinte.

CHœUR DES Religieuses, au dehors, en marche et psalmodiant

0 viryo! mater ahna! fulgida Cœli porla! Te nanc flagilant devola corda et ora, Noslra uL pura pectora siiit et eorpora!

La porte claustrale s'ouvre; les religieuses, en vêtements blancs, rayonnantes et recueillies, apparaissent et entrent dans l'iiéinicycle des stalles. Un vieillard, en surplis d'acolyte, apparaît, advenu des alentours de l'autel, et vient se p lacer debout, au coin droit de la première marche.

LE MOXDE RELIGIEUX 31

SCÈNE V

L'ARCHIDIACRE, L'ABBESSE, Soeur LAU- DATION, LE DESSERVANT DE L'OFFICE DES MORTS, LES RELIGIEUSES.

Orgue. Les quatre rangs des stalles, sont maintenant remplis. Deux religieuses, en habits de fête, s'ap- prochent de l'autel, prennent les encensoirs et y jettent de l'encens. D'autres, debout sur les marches et des corbeilles à la main, effeuillent des lleurs, par poignées, sur le parvis; l'Abbesse, tenant la crosse blanche, s'est assise en sa chaise abbatiale. Elle vient de revêtir une chape étincelante. Un cantique s'élève. L'Archidiacre, revêtu de l'étole noire, s'approche: le Desservant s'agenouille. La clochette d'or résonne. C'est l'Introït.

UNE Religieuse, seule In le, Domine, speravi : non confundar in œlernum.

LE CHOEUR Amen.

l'Archidiacre

Judica me, Deus, et discerne causam mcam de génie non sanclà ! ..

Après un instant, il monte les degrés vers le Tabernacle. Les préliminaires de la messe lucernaire se conti- nuent à voix basse, en attendant minuit. Bientôt l'of- fertoiie sonne: toutes les nonnes se lèvent.

AXEL

SCÈNE Vl

LES MÊMES, SARA et sœur ALOVSE.

L'orgue roule. Sara, vêtue d'une longue tunique de moire blanche, apparaît, le collier d'opales sacrées sur la poitrine. Elle appuie sa main sur l'épaule de sœur Aloyse, qui est pâle et souriante. Des fleurs d'orangers entrelacent ses grands cheveux dénoués qui tombent onduleusement, noirs et épars sur sa robe. Son visage est comme sculpté dans la pierre.

A son aspect, des fleurs sont jetées au-devant d'elle : les encensoirs s'élèvent.

Elle vient, devant l'autel, s'agenouiller sur la dalle, silen- cieusement : puis elle s'étend, le front sur ses bras croisés.

Sœur Aloyse laisse tomber sur elle un vaste drap blanc, chargé de taches d'or figurant de grosses larmes, et l'en recouvre entièrement.

Le cierge mystique Ijrûle au-dessus du front de Sara, sur la première marche de l'autei.

l'Archidiacre, debout, sur le parvis,

se détournant vers l'assistance

Est-il une âme, ici, qui veuille crucifier sa vie mortelle en se liant pour jamais au divin sacrifice (]ne je vais offrir?

LE MONDE RELIGIEUX 33

SOEUR Al 0 Y SE, s'avançant

Ego pro defunclâ illâ ! Ego vox ejus !

Debout, près de Sara, et chantant la formule do consécration

Suscipe me, Deiis ! secundum eloquium tuum, el vivam ! Le glas tinte un coup.

LE Desservant de l'office des morts

Si iniquilales observaveris. Domine, Domine qiiis sustinebit !

LES Religieuses, passant processionnellemcnt autour de Sara, cierges allumés à la main

Requiescat, el ei luceal perpétua Lux!

SœUR AlOYSE, ayant jeté do l'eau bénite sur le drap mortuaire

Besurgam !

LES IÎELIGIEUSES , voix lointaines dans l'orgue

In excelsis.

LE CHŒUR, sur la scène

Amen.

Maintenant, le vieil Acolyte, sur le parvis même de l'autel, a revêtu l'Archidiacre des insignes sous les- quels les anciens grands Prieurs d'abbayes pouvaient recevoir les vœux pontificalement. La longue chape noire agrafée aux épaules, la mitre-mineure au front, et s'appuyant sur la pastorale crosse d'or, l'Archi-

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3i AXEL

diacre, sous le dais de pourpre noire brodée d'osse- ments d'or, que tiennent, long voilées, quatre des plus âgées Mères tutrices de l'Abbaye, descend vers Sara toujours prosternée. L'orgue s'arrête.

l'Archidiacre

Si celle qui, déjà morte pour la terre et gisante ici, devant la face de Dieu, répudie à jamais les misérables joies que peuvent oiïrir la chair et le sang, qu'elle soit la bienvemie au pied de l'autel!

SUEUR ÂLOYSE, montraut de ses deux mains Sara

Ecce ancilla Dei.

A ce mot, et pendant le silence qui suit, sœur Laudation, sur un signe de l'Abbesse, s'approche de sœur Alo-yse et lui remet les grands ciseaux d'argent. Sœur Aloyse les reçoit, et, glacée, ferme les yeux.

L Archidiacre, s'arrêlant sur la troisième marche, à Sara

Es-tu bien cette appelée d'en-Haut, qui veut vivre sous l'humble chasteté qui nous illumine? celle qui veut s'écrier vers le Trône avec Gœcilia : (( Fiai cor menm iimuaculatum ut non confun- darl » celle qui, dans peu de jours, couchée sur les belles ailes de la Mort, s'enfuira, d'une envolée très sainte, vers les esprits embrasés d'amour et de lumière, les beala Scniphim dont parle le pieux Aréopagile? 0 femme! situ viens en obla-

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tion, volontaire holocauste, pour l'amour de Dieu, tu deviendras ton amour même réalisé, quand tu entreras dans ton éternité. oias.

Car l'éternité, dit excellemment saint Thomas, n'est que la pleine possession de soi-même en un seul et même instant. Et: (( Mon amour, c'est mon poids! )) nous dit saint Augustin. Abime-toi donc, si lu es un cœur céleste, en Celui qui est l'amour même! Crois et tu vivras; la Foi, suivant l'expres- sion de saint Paul, étant la substance même des choses qui doircnt ôti'e espérées. oias.

Par elle, tu renaîtras, transfigurée en ton propre cantique, l'âme étant une harmonie, comme ledit, avec inspiration, sainte Hildegarde. Pulcher hymmi^ Dei lioiiio iniinorlalh ! a dit aussi Lac- tance, le très louable et disert esprit. iNe hais qu'une chose : tout obstacle à ton retour vers Dieu ! toute limite, c'est-à-dire le Mal ! Hais-le de toutes tes forces ! Car, ainsi que le précise admirable- ment saint Isidore de Damiette, les élus, en se pen- chant du haut des Cieux pour contempler les sup- plices des réprouvés, ressentiront une ineffable joie au spectacle de leurs tortures, sans quoi, la frui- tion des œuvres divines et la collaudation de leur iiifmie équité (qui est la forme même du Paradis) seraient incomplètes.

Oh ! si tu ne comprends pas encore l'esprit de

36 AXEL

nos dogmes, si ton argile en frémit, qu'il te soit permis de les approfondir, puisque Dieu t'a faite si étrangement studieuse et persévérante, comme si tu étais appelée à devenir pareille aux plus grandes saintes. Negligeriti'œ mihi videtur d non sfudeimis qiiod o^edhnus intelligere, dit, avec un grand bonheur d'expressions, saint Anselme. Mais étudie avec humilité, et, surtout, d'un cœur toujours simple, si tu veux avancer dans la science de Dieu : ainsi tu garderas cette dignité de l'Es- pérance, sans laquelle l'humilité même n'a point de valeur parfaite... et, bientôt, sans doute, une grâce t'enseignera que l'unique moyen de com- prendre, c'est de prier.

Ne l'oublie pas, tu ne seras jamais un pur es- prit : ton âme même, ton âme impérissable, est composée, d'abord, de matière, pour pouvoir jouir ou souffrir éternellement, en restant distincte de Dieu. Matcria prima, dit l'Ange de l'École, ques- tion soixante-quinzième... Et souviens-toi que la bulle de Clément V frappe d'excommunication qui- conque osera rêver le contraire ! Et si, en de- hors de l'obéissance mentale à l'Église, ton enten- dement se révolte et cherche Dieu autrement, hélas ! redis-toi, pour ton salut , cet aveu trouble d'un rhéteur païen : « Telle est la vanité, l'infir- mité de la raison de l'Homme, qu'il ne saurait con-

LE MONDE RELIGIEUX 37

cevoir un Dieu auquel il coulùt ressembler ! » Sache donc réfréner l'orgueil de ta raison déri- soire. Quelle autre preuve chercher de Dieu^ que dans la prière? La Foi n'est-elle pas l'unique preuve de toute chose? Aucune autre, fournie par les sens ou la raison, ne satisferait, tu le sais d'a- vance, ton esprit. Dès lors, à quoi bon même chercher?... Croire, n'est-ce pas se projeter en l'objet de sa croyance et s'y réaliser soi-même? Affirme comme tu es affirmée : va, c'est le plus sage!.. Ayant acquis, ensuite, par la prière, le sen- timent de la présence de Dieu, tu t'en tiendras à cette sagesse! Tu auras atteint, d'un coup d'ailes, ton espérance. Alors que tu n'étais pas, hier enfin, Dieu crut bien en toi, puisque te voici, toute appelée hors du Nul par la Foi créatrice ! Rends- ' Lui donc l'écho de son appel! A toi de croire en , Lui! A ton tour de Le gréer en toi, de tout ïètre de ta vie! Tu es ici-bas non pour chercher des « preuves », mais pour témoigner si, par l'amour et par la foi, tu pèses le poids du salut.

Glas. -.

Écoute encore, pendant que la cloche des morts sonne pour toi. Si chacun des Trois-Mystères, principes divins, n'apparaissait pas comme impos- sible et absurde à nos yeux d'argile et d'orgueil, quel mérite aurions-nous d'y croire? Et, s'ils

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étaient possibles et raisonnables, les accepterais- tu pour divins, puisque toi, poussière, tu pourrais les mesurer d'une pensée? Si donc ils sont ab- surdes et impossibles, ils sont précisément ce qu'ils doivent être, et, comme l'enseigne Tertullien, c'est tout d'abord par cela qu'ils présentent la première garantie de leur vérité : leur absurdité humaine est le seul point lumineux qui les rende acces- sibles à notre logique d'un jour, sous condition de la Foi. Purifie donc, à jamais, ton âme de cette taie d'orgueil qui, seule, la sépare de la vue de Dieu; cesse d'être humaiue, sois divine. Le monde nous traite eu insensés qui s'illusionnent jusqu'à sacrifier leurs jours pour un puéril rêve, pour l'ombre d'un ciel iinaginé. Mais, quel homme, son heure venue, ne reconnaît avoir dépensé sa vie en rêves amers jamais atteints, en vanités qui le déçurent, en successives désillu- sions, lesquelles, même, n'eurent de réalité, sans doute, qu'en son esprit? Dès lors, de quel droit le monde le prendrait-il de si haut quand bien même il nous plairait de préférer, sciemment, le songe sublime de Dieu aux mortels mensonges de la terre?... Quoi! nos cœurs sont réchauiïôs, notre sérénité se fait profonde et sans alarmes, le Ciel, deviné, nous pénètre, dès ici, d'un bienheureux amour, la prière devient, poiu' nous, une vision,

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l'exégèse, la clef même de l'Evidence... et les enfants du siècle, au nom de l'ennui doulou- reux que leur laissent les réalités mensongères des sens, osent traiter d'imaginaire notre positif bonheur ? Arrière ! souriant :

Illusion pour illu<!ion, nous gardons celle de Dieu, qui donne, seule, à ses éternels éblouis, la joie, la lumière, la force et la paix. Nulle créature, nulle vitalité n'échappe à la Foi. L'homme préfère une croyance à une autre, et, pour celui qui doute, même à l'indéfini de sa pensée, le doute, qu'il ad- met librement en son esprit, n'est encore qu'une forme de la Foi, puisque, en principe, il est aussi mystérieux que nos mystères. Seulement, l'indécis demeure avec son irrésolution, qui devient la somme nulle de sa vie. II croit « analyser », il creuse la fosse de son âme et retourne vers un néant qui ne peut plus s'appeler que l'Enfer, car il est à jamais trop tard pour n'être plus. Nous sommes irrévocables. oias.

Oui, la Foi nous enveloppe ! L'univers n'est que son symbole. 11 fdut penser. Il faut agir. Nous sommes contraints à cet esclavage : penser. En douter, c'est encore y obéir. Pas un acte qui ne soit créé d'une instinctive pensée ! pas une pensée qui ne soit aveugle en sa notion primor- diale! Hé bien, puisque nous ne pouvons devenir

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que notre pensée unie à la chair occulte de nos actes, pensons et agissons de manière à ce qu'un Dieu puisse devenir en nous ! et cela tout d'abord! si nous voulons acquérir la croyance, c'est-à-dire mériter de croire.

Toutes songeries contraires à l'augmentation de notre âme en Dieu, sont du temjjs perdu, que le Sauveur seul peut racheter. Tout S'EF- FORCE autour de nous! Le grain de blé, qui pourrit dans la terre et dans la nuit, voit-il donc le soleil? Non, mais il a la foi. C'est pourquoi il monte, par et à travers la mort, vers la lumière. Ainsi des germes élus, de toute chose, excepté des germes incrédules, dorment le Doute, ses impuretés et ses scandales, et qui meurent, indif- férents, tout entiers. Nous, nous sommes le blé de Dieu : nous sentons que nous ressusciterons en Lui, qui est, suivant la parole éclairée et ma- gnifique d'un théologien, le lieu des esprits, comme l'espace est celui des corps.

Glas.

Croire, dans l'attente et la prière ! et le cœur plein d'amour! telle est notre doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en pré- vient le Concile, un ange du Ciel viendrait nous en enseigner une autre, nous persisterions, fermes et inébranlables, en notre foi. un silence.

LE MONDE RELIGIEUX 41

Maintenant, Lve-Sara-Emmanuèle, princesse deMaupers, rappelez-vous la puissance des paroles jurées devant ceux qui représentent le Seigneur, ceux à l'injonction desquels le Verbe devient chair. Prononcez donc, librement, les vœux su- prêmes qui engagent votre âme,

CHOEUR DES RELIGIEUSES

Ecce inviolala soror cœleslis!

L Archidiacre, continuant et allemant avec lo chœur

...votre sang, votre être, en ce monde et dans l'autre,

CHOEUR DES RELIGIEUSES

Ecce conjiix!

l'Archidiacre ... votre espoir unique et infini.

CHOEUR DES RELIGIEUSES

Sacra esto !

l'Archidiacre

Sara ! ton anneau de fiancée brille sur cet autel. J'aime Dieu, cela signifie « Dieu m'aime » , te dis-je ! . . . Aime donc, et fais ce que tu voudras, ensuite! s'est écrié saint Augustin. Sara, les en-

42 AXEL

tends-tu, ces voix, déjà célestes, qui l'appellent?... Ene parole, et je lèverai ma droite sur ton front pour t'absoudre, et, consacrée pour jamais à la Lumière, tu seras liée dans les Cieux ! Alors, devant la ressuscitée, l'office de deuil, se transfi- gurant, soudain, en messe de gloire, aux vête- ments d'or et de fête, s'achèvera dans la joie du minuit de la Bonne Nouvelle ! Et le lis de tes vœux sera jeté par les Anges dans la crèche de l'Enfant.

Le glas sonne trois coups plus rapprochés, puis s'arrête.

Mais... le vingt-troisième coup de cette cloche, qui compte les années des morts, m'avertit de te laisser seule avec ton âme durant le suprême instant tu ne dois plus songer qu'au Jugement- irrévocable.

Ayant confié sa crosse pastorale au Desservant age- nouillé à sa droite, il monte vers le tabernacle pour prendre le saint-Chrême.

LE Desservant de l'office des morts,

récitant, d'une voix monotone, lo texte de saint Bernard pour la Prepa- ration au Jugement dernier :

Attende, homo, quid fuisti antè orlum el quod eris usgue ad occasum. Profeclo fait quod non eras. Posleà, de vili maleriâ faclus, in utero matris de sanguine menstruali nutritus, tunica tua fait pellis secundina. Deindè, in vilissimo panno involaluSj proyressas es ad noSj ~ sic indatus et ornatus! Et non memor es qaœ sil orhjo taa. Nihil est aliud homo qaam sperma faHi-

LK MONDE RELIGIEUX 43

dum, sarms stercorurn,cihm vermium. Scienlia, sapien- lia, ratio, sine Deo Chrii^lo, sicKt nubes tmnscunt.

Post hominem vcrmis : post vermem fœtor et horror; Sic, in non hominem, vertitur omnis homo.

Cur cartiem luam adonuis el impingua?^, quam, post pnucos dies, vernies devoraturi sunt in sepulchro, ani- mant, verù, tuani non adornas, quœ Deo et angelis ejus prœsenlenda est in Cœlisl

Silence. SOEUR AlOYSE et LES RELIGIEUSES, à l'unisson

Tuis auleni fidelibus, vila mulatur, non lollitur ! El, dissolutâ terreslri domo, cœlestis dormis comparalur!

Son de la clochette d'or.

Sara se découvre le visage, se soulève sous le candé- labre et s'accoude sur la première marche de Tautel. Les opales du collier mystique scintillent parmi les fumées de l'encens ; une pluie de feuilles de lis par- sème le tapis autour d'elle.

Elle s'est dressée, au milieu des encensoirs et des cierges, devant l'Archidiacre; elle se tient maintenant debout, immobile, les bras croisés, les paupières baissées. Sur ses épaules brillent les pleurs d'or du drap fu- nèbre, dont les grands plis tombent derrière elle et se prolongent sur les dalles.

AXEL

§ 2. La rcuoociati'icc

L Archidiacre redescendant vers ellc en tenant lo grâl d'ur

En cette nuit sublime, elle se lève aussi, pour toi, l'Étoile des rois-Mages et des bergei's !

Il découvre le saint-Chrême; les nonnes s'agenouillent. Réponds! acceptes-tu la Lumière, l'Espérance et la Vie?

uARA, d'une voix grave, très distincte et très douce

Non.

L Archidiacre, avec un frémissement, et laissant choir le vase sacré sur les marches de l'autel, se répand l'iiuile sainte

Seigneur Dieu !

Il recule: sa main convulsive ressaisit le bâton d'or de sa crosse; il s'y appuie. Les religieuses s'éloignent précipitamment, terrifiées, soufflant leurs cierges, en désordre; les bréviaires tombent çà et là. Bruit des stalles désertées brusquement. Toutes les nonnes, frissonnantes ets'enveloppant de leurs grands voiles, à la hâte, entourent l'Abbesse, qui s'est levée

LE MONDE RELIGIEUX 45

et qui regarde la renonciatrice. Stupeur. Silence. Sœur Aloyse est tombée, comme évanouie, aux pieds de Sara. Les corbeilles de fleurs, les encensoirs encore fumants sont abandonnés autour d'elles.

SOEUR L AU DATION, à olle-même, et se signant

Je comprends, à présent! le mauvais présage de la nuit : la lampe de Dieu s'est éteinte... celles des Vierges-folles s'éteignaient aussi devant l'Époux !

L ABBESSE, pâlissante et comme suffoquée

0 nuit d'effroi!

Minuit sonne. Cloches joyeuses, en tumulte, au lointain. Carillons.

LE CHOEUR DES PiE LIGI EU SES, invisible dans l'orgue, éclatant

Noël! Noël! Alléluia!

llodiè conlrilum est, pede virgineo,

Capul serpenlis anliqui!

L ABBESSE, frappant les dalles de sa crosse

Cessez! cessez les chants !

LE CHOEUR, dans l'orgue, en même temps, couvrant sa voix

Noël! Alléluia! Noël!

Les religieuses, dans la tribune des orgues, n'ont pas vu l'acte qui s'est passé devant l'autel : et les chœurs,

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au son des cloches, exaltent la gloire de la Nativité. Puis, sans enfants! ces filles élues, à la nouvelle d'un petit enfant roi des Anges venant de naître pour apaiser leur mystique tendresse, que pourraient- elles entendre de la terre?... Oh! ces douces âmes, pour toujours vierges, ne se conaaissent plus!

CllOEUUj dans l'urguo, aux sous des cluclics anuoucialrices

AdeslCj fidèles! Lœlij Iriumphanles ! Veiiile m Bclhleeni!

L AbJjES SL', avec un grand cri, pendant que les chants continuent et au milieu des Alléluia

Silence ! . . . Oh ! c'est horrible !

Le vieux Desservant s'enfuit, épouvanté, hors du sanctuaire.

LE CHOEUR, éperdu en cantiques d'allégresse, au son de l'orgue et des cloches

Nalum videle, rcgeia Angeloriuii;

Deum infanlem, pannis involuium!

Venite_, adore/nus Dominum!

Sœur Laudation frappe de sa coirre avec violence : les cantiques cessent tout-à-coup ; les grandes draperies de serge s'écartent, laissant voir l'église déserte, et, sous les lueurs des lampes-pensiles, entre les piliers, les chaises, les bancs, le portail fermé. Au fond, dans la tribune illuminée des orgues, les Sœurs-cantatrices, interdites, maintenant silencieuses.

LE MONDE RELIGIEUX 47

L iVliBESSE, criant, hors d'elle-même

Taisez-vous ! Taisez-vous. Les cloches, Torgue et les chants ont cesse.

1. Archidiacre, avec un effrayant soupir

Enfin !

L ABRESSE, étendant si croix, avec un geste d'horreur, vers la porte des stalles

Fuyez ! fuyez toutes, mes filles ! Retirez-vous chacune en votre cellule, et là, prosternées en oraisons ferventes, implorez la clémence de Dieu ! Vous n'entendrez point la messe, cette nuit. Sœur Calixte, qu'avons-nous dans le trésor?

SOEUR (jALIXTE, balbutiant, après uo silence

Trois, cent vingt-trois pièces d'or, douze écus, plus douze sols de la quête d'aujourd'hui.

l'Abbesse

Vous distribuerez tout cela demain aux pauvres.

La porte des cloîtres s'ouvre : les nonnes s'enfuient et disparaissent comme des ombres.

Les sœurs de la maîtrise ont déjà quitté leurs bancs étages autour des orgues : à présent, deux ou trois formes noires, des postulantes sans doute, vont et viennent dans les tribunes abandonnées : elles étei-

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gnent les cierges el ferment les antiphonaires. Bien- tôt, Tobscurité faite, elles se retirent aussi. Toutes, maintenant, sont descendues dans le monastère.

SCENE VU

SARA, L'ABBESSE, L'ARCHIDIACRE, Soeur LAUDATION, Sokur ALOYSE

L'Abbesse descend et s'approche de l'Archidiacre; puis, debout près de lui sur les degrés de l'autel, elle continue, d'une voix sourde et entrecoupée par une émotion terrible, en montrant du doigt Sara :

Mon père, ceci est l'acte d'une possédée. Il faudra purifier l'église demain avec du feu ! Je vous laisse. Je me sens glacée et interdite. Le sa- crilège... oh ! le sacrilège est tellement grand que la Miséricorde infinie, seule, peut l'effacer. Ce que vous ordonnerez sur cette fille funeste, noire an- cienne compagne, sera exécuté.

Sœur Laudation, qui est demeurée à genoux auprès d'un pilier, se redresse et, soudainement, s'approche de Sara.

SOEUR Laudation, en courroux et la regardant

Pestiférée ! . . . Elle va pour la frapper au visage; sa main, déjà haute,

LE MONDE RELIGIEUX 49

s'arrête soudain, comme secrètement immobilisée. Sara n'a pas même relevé les paupières, ni tressailli.

l'Abbksse

Tourière, éloignez-vous de cette iDfortunée et contenez vos indignations dans le saint lieu!

SOEUR L AU DATION, à elle-même, pensive et se retirant vers la porte des cloîtres

Quel trouble subit m'a donc retenu le bras? Pourquoi u'ai-je pas frappé ?

l'A F) RE s SE, très bas, à l'Arcliidiacre

Rappelez-vous, surtout, ce dont je vous ai pré- venu tont à l'heure : sondez ce cœur sombre. Le secret, mon père ! le secret !

Elle descend, et relève, entre ses bras, sœur Aloyse, qui revient à elle-même.

SŒUR Aloyse, d'une voix éteinte, pendant que l'Abbcsse l'entraîne tout éperdue

Adieu, adieu, Sara 1

L'Abbesse, chancelante, l'a emmenée vers la porte claus- trale. Elles sortent. Sœur Laudation les suit, après un dernier et sinistre regard jeté sur Sara.

L'instant d'après, on entend le bruit de la lourde ser- rure qui se ferme au dehors.

Sara et rArchidiacrc sont seuls.

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SCÈNE YIII

L'ARCHIDIACRE, SARA.

l'Archidiacre, tembie

Femme, tu as été lâche. Tu as rougi de Gelai... qui rougira de toi. Tu as effrayé des âmes aussi pures que l'Étoile du matin ! Tu as bravé la divine colère, outragé le Dieu qui t'a tirée du néant et qui t'offrait son royaume. Tu t'appelles Lazare, et tu as résisté à la voix souveraine qui te criait de sortir. Tu as refusé ta place au banquet, et cela devant moi, qui ai mission de te contraindre à t'y asseoir. Car, de même que les lois inclinent ou obligent les hommes au devoir, de même Dieu, principe et fm de toute loi, de tout devoir et de toute force, peut plier et violenter miraculeuse- ment — les consciences et les libertés, un siienco.

Au nom de ton salut, pour lequel, sur la mon- tagne éternellement mystérieuse, il rendit l'esprit sur l'inévitable Croix, je ne veux voir en toi qu'une victime affolée par les princes de l'Enfer. Qu'es- dères-tu? L'éviction de ce monastère? 'Sou, insen- sée, tu ne sortiras pas ! L'autorité des hommes

LE MONDE RELIGIEUX 51

protégerait, aujourd'hui, ton évasion, je le sais : tu ne t'évaderas pas. Si, au fond de ton cœur, quelque secret solitaire se cache, comme un serpent dans un rocher, oublie-le, car il te sera stérile : et il te sera stérile parce que tu es pauvre, ayant abandonné tes biens à la cause de la Foi... comme par un dernier mouvement de l'Inspiration divine et de la Grâce! INon, tu n'iras point par les chemins, comme une errante, jeter à tous les vents, pareille aux humains, le peu qui te reste de ton àme! Nous répondons, entends-tu, de cette âme-là. Te penses-tu libre, devant nous, qui avons appris aux hommes à mo- rigéner la Force et qui savons, seuls, en quoi consiste le Droit? Qu'était ce donc, une femme, ici-bas, avant les Chrétiens? C'était l'esclave. Nous l'avons aflranchie et délivrée... et tu prononce- rais, devant nous, le mot de liberté, comme si nous n'étions pas la Liberté même ! Écoute, et pèse bien mes paro'es : notre Justice et notre Droit ne relèvent point de ceux des hommes. C'est nous qui, dans leur intelligence, essentiellement fratricide, avons fondé et allumé, pour leur salut, ces idées dominatrices. Ils l'ont oublié, je le sais : aussi en parlent-ils, à cette heure, comme ils parlaient dans la tour de Babel, sans pouvoir s'en- tendre les uns les autres sur le sens du verbe

52 AXEL

détourné ; c'est le châtiment de leur vieil or- gueil. Notre suprématie sur la terre est l'unique sanction d'une loi quelconque. Nul ne peut la con- trôler, — car une conséquence ne peut révoquer son principe en doute ou en examen, sous peine de cesser d'être, elle-même, une certitude; et tout homme, esclave ou prince, ne peut nous reprocher notre nourriture qu'avec notre pain dans la bouche. Nous avons l'Autorité : nous la tenons de Dieu, et nous la garderons, entre nos mains profondes, jusqu'à la consommation des siècles. Et cela, malgré les menaces de l'avenir, les illu- sions de la Science, et toute l'infecte fumée du cerveau mortel, afin que la parole soit accom- plie : Slat Crur diim volvitur orbis. Qu'on nous frappe, qu'on nous délaisse, qu'on nous oublie, qu'on nous haïsse, qu'on nous méprise, qu'on nous torture, qu'on nous tue, qu'importe ! Vanités que tout cela! Rébellions stériles. Forts de notre con- science à jamais solide et introublée, nous serons de ceux que saint Ambroise appelle: « Candidatus martyrum e.rcrrilus ! )> Enfin (et c'est ceci qui importe en cette heure effrayante), nous avons un Droit dont tout autre suppose la triple essence: ainsi le Fils est engendré du Père, et l'Esprit pro- cède du Père et du Fils! Et il n'est pas d'autre pensée initiale, sur la terre comme aux Cieux.

LE MONDE RELIGIEUX 53

En conséquence, Sara, puisque, par miracle, il m'est donné de pouvoir agir, ici, d'une manière efficace et salutaire, je me saisis de la Force, au nom de Dieu, contre toi, pour te sauver de ta nature affreuse. Tu retourneras au cachot! Tu y jeûneras jusqu'à ce qii la misérable chair, qui se révolte, soit matée. Ta beauté, c'est de l'enfer qui apparaît : tes cheveux te tentent ! tes regards sont dos éclairs de scandale ! Tout cela doit s'éteindre vite et en pou'.royant; car c'est une illusion des ténèbres extérieures tout se transforme et s'ef- face... j'en prends à témoin le ver de terre. Tu ne saurais te voir telle que tu es en ce moment sans mourir. T'imagines-tu que Madeleine n'était pas aussi belle ? Sache-le bien, dès qu'elle se fut reconnue, éclairée par un regard de Dieu, la sublime pécheresse en garda toute sa vie un trem- blement d'horreur. Prie, comme elle pria, pour obtenir ce qui nous éclaire ! Qu'elle soit ton exem- ple, jusqu'au dernier soupir! Et tu seras notre sœur, notre sainte, notre enfant ! un silence.

Un jour, peut-être, si ton repentir est sincère, reviendras-tu parmi nous. J'en doute ; mais mon devoir est de l'espérer... car la Miséricorde et l'Amour divins sont sans limites. Jusque-là nous prierons pour toi, jour et nuit, dans la consterna- tion, les larmes et le jeûne ! Moi-même, en

oi AXEL

prononçant la formule d'exorcisme, je revêtirai le cilice à votre intention.

11 descend, Impénétrable, Sara n'a point tressailli une seule fois, ni relevé les yeux.

Mais, voici une inspiration qui me vient directement du Ciel ! Sous celte dalle repose, parmi les Anges, la sainte fondatrice de cette an- tique abbaye, la bienheureuse Apollodora. Ce ca- veau, le voisinage de ces reliques thaumaturges, c'est Vin-piice qui vous convient. C'est que la très bénigne intercédera pour vous, à vos cotés, pendant la veille et le sommeil, sanctifiant votre pain et votre eau, si vous êtes en sa commémo- ration.

Du bout de sa lourde crosse, il fait glisser les deux verrous de la vaste dalle funèbre, puis il le passe dans l'anneau. La pierre, cédant à l'efifort du prêtre, se soulève. Les larges degrés terreux d'une excavation sépulcrale apparaissent: la grande dalle reste ouverte sur ses arrêts, toute droite.

C'est ici la porte... janua... par laquelle j'ai droit de vous contraindre à entrer dans la Vie ; car, ainsi que le dit avec profondeur saint Ignace de Loyola, « la fin justifie les moyens » : et il est écrit : « Forcez-les d'entrer !... n Venez, ma lillo chérie! ma lille bien-aiméel Descendez ici. Soyez dans la félicité ! C'est l'aumône que vous

LE MONDE RELIGIEUX 55

nous avez faite qui vous vaut, sans doute, cette dernière grâce : profitez-en. Bénissez donc votre épreuve, afin qu'elle vous soit satisfactoire, et,

votre tour... Humblement il s'incline devant elle :

priez pour moi !

Sara lève enfin les yeux sur le prêtre. Elle regarde le sépulcre qui s'ouvre auprès d'elle. Muette, et sans que ses traits trahissent une impression quelconque, elle marche vers un pilier. Elle saisit, parmi les ex- volo suspendus par la reconnaissance des marins, une vieille hache double, une guisarme; puis revient, toujours lente et glacée. Arrivée près du trou béant, elle étend simplement le doigt vers la fosse et fait au vieux prêtre un signe vague et impératif: celui de descendre, lui-même, dans le tombeau.

Interdit, l'Archidiacre recule. Sara s'avance vers lui, la hache haute, cette fois, et étincelante! Le vieillard regarde autour de lui, puis la regarde elle-même. 11 se voit seul: si sa bouche s'ouvre, l'arme redoutable, au jeune poing calme et rebelle, semble prête à s'a- battre, comme l'éclair. Il sourit avec une sorte d'a- mère pitié, hausse les épaules tristement et, comme pour épargner un crime plus horrible, il obéit, sous les yeux froids de Sara.

11 s'enveloppe d'un grand signe de croix et descend les degrés, qu'il heurte de sa crosse et qu'il frôle de sa longue chape noire; peu à peu, sa tête, mitrée d'or, s'enfonce et disparaît.

La voix de l'AiIGHIDIAGRE, sous la voûte

souterraine

In te, Domine, speravi : non confuncUir in œternum .

56 AXEL

SCÈNE IX

SARA, seule

Sara jette la hache, d'un geste fait retomber la pierre, et pousse, impassiblement, du bout de sa sandale, chaque verrou.

Cela fait, elle s'approche de la fenêtre et secoue la corde du vitrail; la fenêtre s'ouvre avec violence, toute grande. Une bouffée de neige et de vent nocturne envahit l'église et éteint les cierges.

Alors Sara déchire, dans l'ombre, le drap funéraire et noue solidement l'une à l'autre les deux moitiés. L'instant d'après, ayant jeté un froc de pèlerin sur ses vêtements de fête, et debout sur la chaise abba- tiale, elle atteint, d'un élan svelte et vigoureux, l'un des barreaux de fer, le saisit d'une main et se dresse d'un bond sur le bord de la fenêtre.

Puis elle se glisse, entre les barreaux, sur le bord extérieur, et regarde, au dehors, en bas, dans l'espace, au loin, dans l'infini.

Au dehors, la nuit apparaît, affreuse, obscure, sans une étoile. Le vent siffle et rugit. La neige tombe.

Sara se retourne, attache à un barreau le drap tordu et déchiré, en éprouve le nœud d'une secousse, ra- mène sur sa tête la capucc grise de son froc, puis elle se baisse, décroit et disparaît, au dehors, suspendue, dans la nuit pluvieuse et glacée, silen- cieusement.

DEUXIEME PARTIE

LE MONDE TRAGIQUE

quia nominor loo. Phèdre.

DEUXIEME PARTIE

LE MONDE TRAGIQUE

^ j . Les veilleurs du souverain secret

Une haute salle au plafond de chêne ; un lustre de fer pend du milieu des poutres entre-croisées. Au fond, grande porte principale s'ouvrant sur un ves- tibule. Cette porte est surmontée de l'écusson d'Auër- sperg, supporté de ses grands sphinx d'or.

A gauche, grande fenêtre gothique laissant voir, à l'horizon, d'immenses et brumeuses forêts.

A droite, escalier de pierre construit dans la muraille : au sommet de Tescalicr, porte cintrée communiquant avec Tune des tours.

Crépuscule déjà sombre.

La salle est d'une profondeur qui donne l'impression d'une bâtisse colossale datant des premiers temps du moyen âge. A droite, vaste cheminée brûle un grand feu qui éclaire la scène. Sur le spacieux manteau de cet ùtre sont empilés de poudreux in- folio. — Sur de larges établis en bois noir, adja- cents, sont disposés des alambics, des sphères astrales.

60 AXEL

d'antiques lampes d'argile, de démesurés ossements d'animaux d'espèces disparues; des herbes dessé- chées.

Sur les murs, des trophées d'armes anciennes, des ori- flammes orientales, de très vieux portraits de châtelaines et de hauts barons de Germanie. Entre des armures sarrasines, d'énormes vautours et de grands aigles fauves sont cloués, les ailes étendues.

Au deuxième espace, à droite et à gauclie, portes; ten- tures en tapisseries de haute lice devant les portes.

Au milieu de la salle, table dressée pour un festin; des peaux de renards et d'ours noirs sont jetées aux pieds de deux sièges de forme surannée, places aux extrémités de la table, se faisant face.

Un grand vieillard, assis auprès de la cheminée, exa- mine des armes qu'il achève de fourbir. Il est vêtu d'un surcôt de laine brune, serré par un ceinturon de cuir, et d'un vieux pantalon de cavalerie de môme étoff'e et nuance que le surcôt. Il porte le béret prussien sur ses rares cheveux blancs coupés en brosse. Il a la croix de Fer sur la poi- trine.

SCENE PREMIÈRE

MIKLAUS, soui

Là! Ces carabines, ces couteaux de chasse... tout reluit ; la gourde est pleine de kirsch : gare, les loups!

LE MONDE TRAGIQUE 61

11 se lève et regarde autour do lui.

Ah! le soir est venu.

Il va vers la fenêtre et regarde au loin.

Comme il vente là-bas, dans les sapins! Les bruyères se courbent, les chauves-souris ne volent pas; signe d'ouragan. Fermons bien le vitrail ; l'odeur des arbres, salubre le jour, est malsaine la nuit, surtout aux approches du renouveau.

SCÈNE II

MIKLAUS, IIARTWIG et GOTTHOLD, entrant

à gaucho

Ce sont deux grands vieillards, de la stature de Miklaus, vêtus presque militairement encore et d'un assez noble aspect ; ils ont aussi la croix de Fer.

GOTTUOLD

Miklaus, il est temps d'allumer les flambeaux pour les deux convives.

Miklaus, redescendant et se frottant les mains

Et le feu aussi, car on sent les dernières bises!

Il s'approche de la cheminée et ravive le feu.

Ainsi, le docteur ne descendra pas encore au souper?

62 AXEL

IIaRTWIG, frissonnant

Non. Bit! n'épargne pas les sarments; il faut que cela flambe! Oh! quelle humidité tombe des pierres, ici ! L'autre aile du château est moins rude, il me semble? Ici, l'on a froid; et, c'est singulier, dehors il fait tiède et l'air s'alour- dit, — vieil indice avant-coureur d'une grosse tourmente.

uOTTHOLD, de même, regardant autour de lui

C'est qu'ici le vent passe à travers les lierres du dehors qui verdissent le granit. Oui, cette pièce est glaciale.

-MlKLAUS, qui empile dans l'àtre d'énormes bûches

Aussi, pourquoi ne jamais l'habiter qu'aux jours de cérémonie ? Seul, maître Janus y vient, parfois ...

Gotihold allume les candélabres ; Miklaus, en se rele- vant, considère les reflets des lumières sur les mu- railles et sur les boiseries, sur les croissants dédorés des étendards. Et les bleuissements en feu des lon- gues épées, des cimeterres et des dagues, les yeux des oiseaux de proie, les angles vermeils des cadres, les tubes des arquebuses, des carabines, jettent des miroi- tements qui animent les visages des vieux portraits.

Quel délabrement! Voyez donc les tableaux!

LE MONDE TRAGIQUE 63

Les durs traits des rhingraves, les beaux fronts des aïeules de monseigneur Axel sont effacés ; les tapisseries sont devenues indistinctes.

IIartwig

Et cette armure d'airain, toute damasquinée d'or, conquise à la première croisade, par le prince Elciàs d'Auërsperg, chevalier d'Allem.agne, sur l'émir sarrasin Saharil 1", la voici toute rongée de rouille et le bois mort de la Jance s'est rompu sous la moisissure.

Ml KLAUS, grave

Ah! je ne tiens pas h les fourbir ; c'est hanté, ici !

Les trois vétérans, maintenant debout autour de la nappe blanche et des lumières, apparaissent, éclairés, sur le fond confus dss ombres qui tombent des vous- sures de la salle. Ce sont d'énergiques et soucieuses figures; le grand ùge et leurs occupations sédentaires dans le burg n'ont pas encore éteint la fermeté du regard. Une cicatrice terrible sillonne, du haut en bas, le visage de Gotthold; la manche gauche du gros veston militaire de Hartwig flotte depuis l'épaule, et le poignet vide en est cousu sur sa poitrine; vers la droite du front de Miklaus est creusé l'enfon- cement d'une balle.

Et, autour d'eux, en effet, dans l'air delà salle, domine une impression de solennité extraordinaire : sans doute, ils la subissent, en évitant d'y trop songer; elle aggrave leurs paroles et leurs silences.

6i AXEL

GOTTIIOLD, à Miklaus

Tu sais que le commandeur va nous quitter ? Otto, son domestique, s'est mis en route ce matin même avec le ballot de voyage de son maître... et, d'ici aux frontières de la Prusse, il y a loin!

Miklaus

Quoi ! ce brillant seigneur s'en retourne sans même avoir vu le docteur Janus?

GoiTIIOLD

Oui. Cette nuit. C'est le feslin d'adieu. Place- moi ces jolies touffes de romarin, cette brassée de verveine, de roses des bois et de menthe entre les candélabres : les fleurs, cela donne un air de fête. Puis cette corbeille de fruits; ce sont les meilleurs : ils ont été piqués par les oiseaux. Notre visiteur s'y connaît.

HARTW IG , presque à lui-même

Etrange visiteur qui ne veut rien voir!

uOITHOLD, d'un air soupçonneux

Ilum!... et qui voit tout.

LE jMONDE tragique 65

IIaRTAVIG, le regardant

. Ah! c'est vrai : toi aussi... tu...

GOTTHOLD, chantonnant

Diirbc rouge et noirs cheveux, Défies-eii'toi si tu veux.

M I K L A U s , les regardant

Vous avez l'air, Hartwig et toi, d'être enchantés de ce départ?

GOTTHOLD, indifférent

Un homme qui s'en va.

HaRTAVIG, grommelant

Homme blême, homme nuisible !

GOTTIIOLD, à voix basse

Le nôtre est blafard comme l'argent ! il est couleur de Judas.

Hartwig, après un moment, à Gotlliold

Pareil renard ne peut donner de bonne four- rure, — comme nous disions, entre étudiants, à Heidelberg... autrefois.

Tous trois s'assoient autour du feu maintenant em- brasé et flamboyant.

66 AXEL

MlKLAUS

Cependant le jeune maître parait aimer sa com- pagnie : n'est-ce point son parent? Feu le comte d'Auërsperg l'a présenté au roi jadis...

GOTTHOLD, tisonnant

Oui, le père l'a tiré d'obscurité, et vingt ans se sontpassés sans que l'obligé s'inquiétât de l'eufant.

11 a fallu cette circonstance d'héritage, d'inté- rêts, pour lui rappeler, là-bas, à la cour de Prusse, que son cousin, le comte Axel d'Auërsperg, prince germain et, de plus, chef de la branche ainée,

vivait seul, avec de très vieux serviteurs, dans un château fort en ruines perdu au milieu de l'im- mense Forèt-^Noire. Connue il a su trouver des guides, alors! et dormir dans les chaumines! et chevaucher, bien des jours, à travers les che- mins abrupts, les nouvelles clairières, les routes montueuses !

llAUTW IG, soucieux

Oui, tu as raison, Gotthold : cet homme n'est pas un ami. J'aurai toujours en mémoire le jour de son arrivée, la semaine passée ; n'était-ce pas la veille des Rameaux ? Lorsqu'après avoir traversé les salles désertes du château, conduit par herr Zacharias, il s'est trouvé, subitement

LE MONDE TRAGIQUE 67

lui, tout chamarré d'ordres et de croix devant le jeune comte, eh bien, au lieu des deux mains odertes, il est demeuré comme interdit pendant un instant ! Nous autres, grands barbons, cui- rasses rouillées, soldats des vieilles guerres, ser- viteurs aujourd'hui voués à l'éxil, mais qui, je pense, avons gagné, chacun, notre croix de Fer un peu plus malaisément que lui ses grands cor- dons (sans offense), il ne nous avait même pas reconnus.

GOTTUOLD, pensif

Le comte, en ce deuil qui va si bien à sa puissante taille, se levant et l'accueillant avec sa simplicité grave, avait l'air d'un jeune lion qui porte sa race dans ses yeux. J'en étais lier, moi! connue le jour j'eus l'honneur de lui mettre un fleuret au poing pour la première fois. Et j'ose croire qu'aujourd'hui monseigneur est, certes, l'une des plus dangereuses épées de l'Alle- magne, sinon la plus redoutable.

H XRTWIG, rLlcvant la lèto, et souriant

Par exemple, Ukko n'a pas été meilleur courti- san vis-à-vis de ce voyageur, en ce moment-là. L'ingénu démon! Vous rappelez-vous qu'il tenait -d'une main la laisse de ses trois féroces lévriers,

68 AXEL

qui grondaient à la vue de l'élranger, et qu'il souriait en s'inclinant? Et qu'il a demandé tout bas au maître s'il devait les lâcher sur ce parent inattendu?

GOTTUOLD

Ha! ha! l'espiègle!

IIart"\a'ig

C'est la gaieté du vieux burg, ce page d'autre- fois : de plus, c'est un esprit déjà ferme, subtil, et qui étonne. 1! a l'air d'une longue étincelle!

GOTTUOLD

Et il est leste comme une ombre.

MiRLAUS, avec une moue de vieillard

C'est un mauvais petit charmeur qui me joue trop de tours.

GOTTHOLD, souriant

Ce bon Miklausl.. Va, réchauffons nos dernières songeries à sa belle jeunesse, comme nous chauf- fons nos trois barbes blanches à ce bon feu clair. Laissons-le jouer, même avec nous ; son sou- rire malin nous ranime et sa vue est bonne.

MlKLAUS

Allons, allons, soit ! Tisonnant : Muis, pour

LE MONDE TIîA(iIQUE 69

en revenir à nos loups, vous me surprenez, tous les deux, quand vous me donnez à entendre que mon- seigneur n'a pas grande amitié pour son cousin. Dès le premier repas, cependant, l'antique vais- selle d'argent a été exhumée et les meilleurs coins de la cave ont été explorés.

GOTTIIOLD

Que prouve ceci? Le comte remplit son devoir d'hospitalité, voikà tout.

J\I I K L A U s

Cependant, herr Zacharias...

HARTAVIG, so détournant vers lui

Au fait, qu'en dit le vieil intendant? C'est un furet ; et c'est un financier digne de ces temps chaque grand seigneur avait son orfèvre. Je ne pense pas que le commandeur Kaspar lui en ait imposé dans les comptes d'héritage.

M 1 K L A u s

Justement! Herr Zacharias le tient en très haute et très favorable opinion !

HaRTWIG, étonne, à Gotlhold

L'âge aurait-il affaibli sa raison, à la longue?

70 AXEL

(iOTTHOLD, pensif

Ce que dit Mikiaus ne me surprend pas : j'ai remarqué que depuis la venue de notre person- nage, herr Zacharias est soucieux, taciturne... je ne sais pas... il rôde; il est inquiet.

Hartwig 11 a quelque chose dans l'esprit.

CjOTTUOLD^ plus bas

Et puis, il sait de séculaires secrets de la famille, lui..., sans compter... le tkrrieli:.

MlKLAUS et HaRTWIG, ensemble

Chut, Gotthold !

Les trois vieillards regardent autour d'eux avec une sorte de mystérieuse in(juiétude.

Gotthold tressaille et, de sa grosse chaussure ferrée, donne un véhément coup de pied dans les bûches rou- geoyantes : celles-ci, soudain, jettent une énorme lueur de flammes et d'étincelles dans la salle.

MlKLAUSj après un instant, reprenant la conversation

Moi, pour conclure, je tiens que le comte Axel ne s'ennuie nullement de son convive. Comment! mais il boit, avec lui, en un souper, plus de vin qu'il n'en buvait auparavant en douze

LE MONDE TRAC I QUE 71

repas ; je crois même qu'il y prend goût et m'en réjouis !

GOTTUOLD, relevant la tète

Bon Miklaus, tu devrais connaître un peu mieux le jeune maître.

H ARTWI G

Lui, sobre jusqu'à jeûner des jours entiers!

GOTTIIOLD

Lui, qui se prive de toutes les joies de son cage ! qui use ses meilleures années à veiller, là, dans la tour, et tant de nuits ! sous les lampes d'étude, penché sur de vieux manuscrits, en com- pagnie du docteur !

HaRTAVIC, à Miklaus

Ne comprends-tu pas que c'est seulement par courtoisie qu'il porte des santés ? Le châtelain doit faire honneur à son hôte et lui fait raison.

Miklaus

Là, là! Tant ce qu'il vous plaira... Moi, je vous dis qu'il prend de la distraction depuis ces huit grands jours. Tenez, ces parties de chasse avec le commandeur...

Tl AXEL

IIartwig

Laisse donc! C'est un moyen pour lui d'être seul. Oublies-tu qu'il n'aime que le silence ! S'il accepte, parfois, Lkko pour compagnon, c'est que l'enfant devient, à ses côtés, plus muet que son ombre et qu'il se sait aimé jusqu'à la mort par ce vigilant veilleur aux yeux de faucon ! Avec tout autre, un temps de galop sur son étalon Wunder et le voilà hors de vue, franchissant ravins et halliers. Gunthcr et Job, ses deux moins vieux piqueurs, ont renoncé à le suivre depuis longtemps, et le commandeur d'Auërsperg s'en revient au château presque toujours une demi- heure après le départ.

MlKLAUS, rêveur

Vraiment? Ah? ... c'est différent ! Je croyais que son cousin l'aidait un peu, ces jours-ci, dans ces dangereuses battues sous bois...

II ART AVI G, souriant

Axel d'Auërsperg n'a que faire d'être aidé de personne lorsqu'il veut détruire des sangliers ou

des ours, ou des aigles : montrant Ics muralUcs :

regarde. Les dangers!... Par saint Wilhelm! Tu sais fort bien que notre jeune seigneur est

LE MONDE TRA(;iQUE 73

d'une vigueur telle qu'il étoulFe les loups, d'une seule étreinte à la gorge, sans daigner tirer son couteau de chasse, pius bas : Quant à ce qui le menacerait du lointain, les vingt mille forestiers du Schwartzwald, mineurs, sabotiers, bûcherons, an- ciens soldats, tous ! lui sont plus dévoués qu'au roi !

Mi KLAUS, rénéchissant

Au fait, au fait, vous pourriez avoir raison! D'ailleurs, il est assez surprenant qu'il n'ait même pas demandé, je crois, à maître Janus de quitter, un moment, ses travaux et sa solitude pour venir examiner un peu le visiteur.

(ïOTTnOLD, après un silence

Oh ! le docteur n'a que faire de voir les gens pour les connaître.

MIK.LAUS, le regardant

Hein?

GOTTHOLD

Il les aperçoit, il les devine dans le son de voix de ceux qui lui en parlent.

IIAIITWIG, mettant la main sur l'épaule do Gotthold, en riant

Voyons! Maître Janus n'est pas un sorcier, cependant, Gotthold?

74 AXEL

GOTTllOLD, grave

Je m'entends. Si le docteur n'a point paru, c'est que le commandeur n'est qu'un indifférent qui ne vaut guère le regard et ne signifie, en somme, que

peu de chose. Un silence.

A propos... observes-tu que maître Janus ne vieillit pas, HartAvig? VoiLà bien des années, pourtant, qu'il est ici!

H A R r A\ I G

C'est vrai, ceci, par exemple! Riant : Il faut croire que le culte des astres empêche de vieillir.

Un silence. On n'entend que le crépitement du feu dans la haute salle.

GOTTlIOLD, d'un ton singulier

Moi, je trouve que ses yeux ne semblent pas être ceux d'un homme de ce siècle.

hlARTU'IG, avec un rire forcé

Le bon Gotlhold veut nous faire peur, à présent !

MlKLAUS, baissant la voix et d'un ton confidentiel

J'avoue qu'il a quelque chose en lui, ce maître Janus, qui retient l'affection. Sa manière de faire le bien glace ses obligés. (iolthold, il nous a guéris souvent, nous et les paysans de l'orée

LE MONDE TRAGIQUE 75

dos Graiids-Bûis : rien n'y fait. On ne se sent jamais à l'aise devant lui ! Depuis bientôt douze ans que je le sers tous les jours, c'est bizarre... mais je ne peux pas m'habituer même à croire qu'il me voit.

IlAUÏW IG, rêveur, et aussi à voix basse

Nous-mêmes, l'avons-nous jamais bien regardé ? Quand il apparaît, il nous surprend comme un inconnu. Lorsqu'il parle, événement rare, ce qu'il dit, ]}ien que toujours simple, semble comme le reflet d'entre deux miroirs : on s'y perdrait à l'infini. Tenez! le mieux est de ne pas trop réfléchir sur le docteur, si nous tenons à con- server un peu de bon sens jusqu'à la mort.

(jOTTUOLD, grave, sur le même ton

C'est un homme naturellement impénétrable. Cette impression qu'il donne résiste, dans l'esprit, même à tous les heurts de la vie quotidienne. Lorsqu'il arriva seul, à cheval, le jour même de la mort si imprévue du comte Ghérard d'Auërs- perg-, à la fin des guerres contre le mystérieux Napoléon, ce fut au crépuscule du matin. Quand on lui montra le testament par lequel le comte (qui avait, paraît -il, connu maître Janus sur les champs de bataille) lui léguait le soin d'éle-

76 AXEL

ver son fils, je l'observais; il avait l'air d'être au fait, déjà, du décès et de la dernière volonté.

Depuis quelques moments le temps s'est couvert au dehors, et des rafales annoncent une prochaine tem- pête. — Cinq heures sonnent.

IIartwk;

Écoute : voici l'heure notre belle et vénérée châtelaine Lisvia d'Auërsperg, pareille à celles de jadis, descendait, pensive, et si grave, toujours! à l'orgue de la chapelle, il y a vingt ans.

GOTÏHOLD, à Miklaus

Tu sais bien, cette croisée de la grande galerie, le soleil vient mourir, le soir? Elle s'y attardait souvent, de longues heures, accoudée, pâlie, en vêtements de deuil, fair d'un ange, et son livre d'heures aux fermoirs d'émail sur les genoux,

Miklaus, Gottuold et Hartwig, se levant

et se découvrant

En Dieu soient les âmes des morts de la maison !

Ils se rassoient. Un silence; on entend bruire la pluie au dehors.

Il A R T W I (1

Allons, jette des pommes de pin dans le foyer et laissons les souvenirs. Les années, ce sont

LE MONDE TRAGIQUE 77

des souffles, et nous sommes les feuilles qu'elles emportent.

G O T T H 0 L D

C'est égal : lorsque Axel d'Auërsperg rompra le silence dans quelque solennel moment, cela son- nera, je crois, le son rude.

MlKLAUS, hochant la tète

Aux grands vents battent les grandes portes!

GOTTUOLD, presque <i lui-même

Ah ! c'est qu'il fat toujours, en sa nature, de devenir un homme... surhumain.

Bruits de tonnerre ; lueurs d'orage ; lointaines rumeurs des bois. MlKLAUS, so levant et allant à une fenêtre

Mais, quel temps ! ... Le ciel a changé, pendant nos ressouvenances! La tourmente secoue la mon- tagne. Heureusement, le donjon est encore solide.

GOTTHOLD, debout et regardant aussi au lointain

C'est vrai. Déjà les éclairs bleuissent l'horizon. Voyez donc les sapins : comme la foudre en illu- mine les profondeurs!

Ils écoutent la tempête.

78 AXEL

Hartavig

Et l'ou entend d'ici le craquement des branches. Quelle averse! Heureusement, les canons sont à couvert et bien huilés, entre les créneaux.

M I K L A u s

Comme les rafales fouettent nos vieilles croi- sées! Cela redou])le. On n'aura pas de lune cette nuit. .Maudit temps! Pas de doute que le com- mandeur ne puisse se décider à repartir aujour- d'hui.

GOTTUOLD, inquiet

Les Ilots de pluie traversent la feuillée. Et monseigneur qui n'est pas rentré de lâchasse! Pourvu qu'il ait pris son justaucorps de cuir!

Luc vaste lueur, d'un bleu violet, sillonne les ombres de la salle.

MlKLAUS

Ah ! le coup va sonner !

GOTTUOLD

Un triste et hideux éclair, c'est vrai.

MlKLAUS

J'ai cru voir un regard de l'Enfer!

LE MONDE TRAGIQUE 79

IlxVHTWIG, après le lourd coup de tonnerre

Et c'est la veille de Pâques! SCÈNE III

LES MÊMES, UKKO.

Ukko entre, ù gauche, essoufflé, un cor de chasse à répaule, en sayon de drap noir à large ceinture de cuir annelée de fer, deux plumes d'aigle à son bon- net de fourrure, un épieu à la main.

UlvKO

Bonsoir, les ancêtres !

11 appuie son épieu contre un angle de la muraille et s'approche.

GoTTiioLD, MiKLAUs et IIartwig,

se retournant

Ukko!

U RRO , joyeux

Vous songez, tous trois, à l'ordre admirable des saisons?

GOTTHOLI)

Tu as quitté la chasse? as-tu laissé monseigneur ?

/:

80 AXEL

Ukko

Dans une caverne, à trois milles d'ici, regar- dant, de temps à autre, l'orage s'approcher.

Hartwig Et la journée?

Ukko

Un gros loup-cervier, une louve et sa portée_, deux renards et un vautour. Le vautour était perdu dans les nuées noires, dans le tonnerre, quand la balle du maître s'en est allée l'y sur- prendre. C'est moi qui ai tué les deux renards. Mais... il s'agit d'autre chose... et je veux. .

MlKLAUS

Bois ce verre de vin du Rhin, et viens te chauf- fer, vilain gnome.

Ukko, buvant

Merci. Je n'ai pas froid. Il faut que je vous dise...

IIaRTWIG, lui tâtant la manclie

Quoi ! rien dessous ? 11 avait oublié son surcôt ! . . . 11 est mouillé comme l'herbe.

le monde tragique 81

Ukko

Ce n'est rien. Vous saurez donc.

M I K L A u s

Allons, mets-toi : tu seras malade ; chauffe- toi.

Ukko

Me faites pas attention, vous dis-je î Figurez- vous...

HaRTWIG, inquiet

Est-ce qu'il serait arrivé quelque choseau comte?

U KKO

Non ! puisque je suis icil Ah ! si vous sa- viez...

MlKLAUS, à Gûtthold

11 est tout changé depuis hier, je trouve, l'en- fant? — Tu es tout pâle, Ikko? Ukko se croise les bras et les regarde.

H A R T W I G

Parle vite. Tu nous inquiètes.

LKKO, frappant du pied avec impatience

Par les cent dieux!

82 AXEL

IIaRTWIG et MlKLAUS, à Gotawld, qui, silencieux, s'est assis auprès du foyer

Tais-toi, Gotthold. a ukko : Nous t'écoutons.

UKKO, commeinjant son récit

Hier au soir...

MlKLAUS, à demi-voix

Comme il tonne, entendez-vous, hein?

U KlvO , furieux

Ah! Vous ne voulez pas m'écouter, à la fin?... C'est bien. Je m'en vais! Les séculaires bavards, sans seconds sous le ciel !

Gotthold Silence! la parole est aux enfants!

Ukko, de môme

Gomment! vous avez tantôt trois siècles, à vous trois, vous avez entendu des milliers d'orages, de foudres, d'aquilons et de batailles épouvan- tables, et vous faites attention à une méchante bourrasque... alors que je veux vous raconter une histoire?

LE MONDE TRAGIQUE 83

GOTTIIOLD

Là! là, lète folle!

Hartwig

Tuut doux !

U KK G , de mùrne

Mais moi, qui ai dix-sept ans à moi tout seul, mais je m'en soucie comme de cela, moi, des éclairs et du vent, et de la pluie, et de tous les tremblements !

MlKI AUS

C'est bon. Raconte-nous, avec suite...

Ukko

Non. J'aime mieux m'en aller. Vous ne saurez rien. Voilà.

GOTTUOLD

Veux-tu parler à ton tour, mauvais diable'^ Que se passe- t-il?

UlvIvO

Miklaus et lïartwig vont encore m'interrom- pre... et puis... D'ailleurs, non : vous ne m'ai- mez pas ...

84 AXEL

HaRTWIG, souriant

Méchant lutin !

Ukko

Vous ne vous intéressez pas à ce qui m'ar- rive.

MlKLAUS

Dis-nous posément . . .

Ukko Adieu.

Lkko a fait quelques pas pour sortir ; les trois vieillards se précipitent et le ramènent, moitié souriant, moitié fâché.

Alors, debout entre les fleurs de la table, éclairé par les candélabres, par les lueurs, aussi, du foyer et des épars violets, il médite, noir et brillant, tandis que les trois serviteurs, assis autour de lui, Técoutent avec une vague anxiété.

Il parle, en souriant, comme perdu en un rêve, tan- dis que des harpes semblent, en des lointains, l'ac- compagner, au fond de l'orage :

Hier, dans la Forêt, à la première étoile, j'ai rencontré une petite fée, oh! mille fois plus jolie que toutes celles du Ilarzl ... une jeune fille. Elle chantait d'une voi.x aussi fraîche que le murunu-e des sources, et, balançant d'une main un petit

LE MONDE TRAGIQUE 85

panier de cerises sauvages, elle marchait sous les sapins. Elle avait noué, de primevères, sur son dos, les deux nattes brunes de ses cheveux à la taille de son corselet de velours. De temps à autre elle caressait un grand épagneul tout blanc qui sau- tait autour d'elle, joyeux! Oh! comme elle était jolie ! Ses yeux étaient doux comme le soir!

MlKLAUS, souriant

Ah! ha! déjà le jeune Ukko... Gottliold lui clùt la bouche avec la main.

Ukko

Pendant quelque temps, je la suivis, caché dans la longue clairière. Soudain, j'écartai les ronces et je vins à elle. A peine nos regards se furent-ils rencontrés que nous échangeâmes un sourire ami. Cependant, nous ne nous étions jamais vus. Nous nous tendîmes la main sans y penser. Son blanc compagnon me regarda fixe- ment; il eut l'air, aussi, de me reconnaître : l'ins- tant d'après, lui et Ho if, mon grand lévrier, étaient de vieux amis. En silence, elle et moi, l'un auprès de l'autre, nous fîmes le chemin qni conduit à ce torrent commencent les chênes. Là, c'est la maisonnette de son père, Hans Glïick, le garde forestier. J'entrai. Celui-ci leva les yeux;

86 AXEL

puis, nous ayant bien regardés, il m'oiïrit la main et m'accueillit à son foyer. Luïsa mit deux verres sur la nappe blanche. Ah! ce bon kirsch si clair, qu'elle sait préparer si bien ! Elle nous versa, pendant la causerie, avec sa douce main... La nuit étant venue tout à fait, comme elle me disait au revoir sur le seuil, je lui mis au doigt ce fami- lial anneau qui m'était sacré. Silencieuse, elle m'embrassa au front: ses yeux étaient graves, et deux belles larmes tombèrent de ses cils sur mes paupières. Je m'enfuis! J'étais si heu- reux que je me mis à pleurer dans les bois. J'étouffais! Holf aboyait et me tirait joyeusement vers la maisonnette. Ah! Luïsa Gluck! C'est du ciel, et c'est du feu que son baiser : j'ai dans l'âme un désir si délicieux d'elle, que je ne peux pas respirer, tant j'en suis amoureux, et tant je l'aime ! Nous nous épouserons à l'automne : au plus lard! Je suis... je suis heureux! Seulement, si l'un de vous trois se permettait de mourir avant les noces, ah !... je me fâche!

( I G T T H 0 L D

Je serai ton garçon d'honneur, Ukko.

LKKO, riant et tirant l;i longue barbe de GottholJ

Merci, mille et mille fois !

LE MONDE TRAGIQUE 87

Montrant Miklaus et Ilartwig :

Voici quelques parrains...

Hartwig

Comment! mais je l'ai vue naître... avant- hier, ta petite Luïsa !

L KKO, rêveur et le regardant

Avant-hier? En elTet, c'est juste. Cela fait, pour les gens ordinaires, seize ans et demi.

HaRTAVIG, à demi-voix

Déjcà!

Ukko

L'un dit : « Déjà! » l'autre : « Enfin! » Je commence à croire que c'est le même mot re- tourné.

Miklaus, riant

Je trouve bizarre que le père Gluck un brave soldat saxon, d'ailleurs te donne sa fille, mon ami.

Ukko, lui mettant la main sur l'épaule

Tu es bien heureux de trouver encore des choses bizarres, à ton â2;e.

88 AXEL

IIartavig

Miklcius n'a point tort, cette fois : tu es joli, mais tu es une ombre.

Ukko

Mon bon Hartwig, est-ce que tu ne souffres pas à l'ombre de ton bras gauche quand le temps change?

Hartwig

Si. Pourquoi cela, mon fils?

L K R 0, rieur

Ah! demande-le au boulet qui t'emporta sa réalité à Lutzen. Je voulais seulement te faire constater qu'une ombre est quelque chose.

GoTTUOLD

L'enfant a bien raison d'être heureux, et le plus tôt possible! Vous êtes des esprits chagrins. -— Mais, attention! J'entends... hein? Ces pas...

MlKLAUS

Oui : dans la galerie des Chevaliers.

ITartwig

C'est notre hôte, je pense. Vite, encore des bûches dans le feu, Miklaus !

LE MONDE TRAGIQUE S9

l K Iv ()

Et, comme je ne sache pas qu"il y ait lieu de manifester une joie respectueuse à sa vue, un salut et quittons-le.

G 0 T T II O L D

Cl st lui, en eflet.

LKKO, les rassemblant tous trois, mystérieusement

Écoutez : le futur grand-père de vos filleuls m'a f;ut présent, ce matin, d'une jarre de kirsch rose, plus précieux que celui du roi. Mes amis, je vous invite à venir le goûter un peu avec moi, dans la salle d'armes. Là, nous serons chez nous. Et. en attendant le maître, notre bon Axel, gentil- homme des bois, prince de sa montagne et sei- gneur des torrents, oh! je veux boire, avec vous, à Luïsa Gliick, ma fiancée!

MlRT.AUS, GoTTUOLD et IIaRTWIG, un doigt

sur les lèvres

Chut.

Kaspar d'Auërsperg entre à droite. Air de très grand seigneur. Vers quarante-trois ans. Costume de voyage, à pèlerine courte, en drap noir. Tenue d'une grande élégance. Haute taille. Insignes d'ordres sur la poitrine.

90 AXEL

SCENE IV

LES MÊMES, Li5 commandeur KASPAR D'AUERSPERG.

LE Commandeur à hu-mêmp, les regardant

Non. Pas ceux-là. Ce sont des pierres, et l'enfant est l'âme damnée de son maître. L'autre, le majordome, ce herr Zacharias, voilà celui qu'il faut attaquer.

Ukko

Si le commandeur d'Auërsperg désire attendre ici monseigneur, voici du vin du Cap, du canastre, du feu et des livres.

LE Commandeur Le comte doit-il rentrer bientôt?

Ukko Dans une heure, au plus tard.

tkko et les trois vieux soldats saluent et sortent.

Depuis quelques minutes, l'ouragan paraît s'être apaise: il ne tonne plus qu'à de longs intervalles, et, au lointain, la pluie a presque cessé ; néanmoins, à tra- vers les vitraux, le ciel demeure couvert et menaçant.

LE MONDE TRAGIQUE 91

SCÈNE V

Ln CoMMANDEiR KASPAR D'AUERSPERG,

seul

Voilà de magnifiques vieillards! Cela rappelle un beau champ do bataille, un bel hiver et une

belle mort. Regardant autour de lui :

Quel nid de hiboux! Des livres, dit-il. L'His- toire ancienne, sans doute? Voyons.

Il ouvre un in-folio.

Le vin, passe encore; il est presque aussi vieux que ceux qui l'ont mis en bouteilles, et son cru merveilleux supporte cependant cet âge sans fai- blir. Lisant :

Traité des Causes secondes. ii rit.

lia! ah! l'excellent titre !... Traité des Causes secondes! Ce jargon me paraît d'une clarté!... Ah! ah! Continuons, un peu. Lisant derechef -. Procul à dcluhro mulier semperl

Cette épigraphe n'est pas, il faut en convenir,

du dernier galant. Lisant encore :

Chapitre premier : Les Silentiaires. Diable! « Tout verbe, dans le cercle de son. action,

9-2 AXEL

crée ce qu'il exprime. Mcmre donc ce que tu accordes de volonté aux fictions de ton esjtrit.

Fermant le livre et le jetant sur les autres :

Chansons!

11 bâille. Puis, rêveur, aprùs un coup d'd'il sur les objets autour de lui :

C'en est fait ; je ne doute plus. Mon jeune châtelain donne, en toute réalité, dans l'Hermé- tique, la kabbale et les histoires de sabbat! C'est, à coup sûr, ce maître Janus qui lui insuffle et lui instille dans la tête ces superstitions épaisses... qui seront, longtemps encore, le vice de l'Allemague. Leurs entretiens doivent rouler sur la Sainte-Yehnie et sur ... les Rose-Croix? Au fait, il y en eut, dans notre famille : mais... quand c'était de mode. Je m'explique fort bien que ce morue insensé n'ait point jugé à propos, jusqu'à ce jour, de se montrer à mes yeux profanes. Je l'eusse exécuté, en deux ou trois brocards, de la belle manière.

Un silence. H s'assoit auprès de la table et se verse à boire.

Je l'avoue : ce manoir, y compris ses habitants, me semble improbable. Je m'y trouve paradoxal. Ici, l'on est en retard de trois cents ans, montre eu main. Je croyais exister à l'aurore du siècle xix? Erreur!,.. En franchissant ce seuil, je me suis aperçu que je vivais sous l'empereur Henri, au temps des guerres d'investiture.

LE MONDE TRAGIQUE 9^

Soit. A la santé dudit empereur!

11 boit.

Or çà, je voudrais bien voir clair dans cette exis- tence anormale que l'on mène céans. Quant à mon noble cousin, je ne me sens qu'une sympathie assez modérée pour ce jeune héros d'un autre âge. Il est, vraiment, d'un caractère... des plus indéfi- nissables. — D'ailleurs, tout homme qui, vers la quarantaine, s'intéresse à d'autres qu'à soi-même, n'est pas digne de vivre. rn silence.

Maintenant, voyons : c'est un gentilhomme des mieux tournés, je dois en convenir, quoique de mine un peu fatale. 11 est même d'un superbe aspect, en sa haute taille, et ne manque pas d'une sorte de distinction sauvage... qui serait du meil- heur effet à la cour, l'on raffole du nouveau. Je vois d'ici les musiciennes delà reine, le soir de sa présentation, la princesse de Sabelsberg, la com- tesse de Walstein, ahl ha! Succès d'incendie à première vue! ou je m'abuse étrangement. 11 a su m'accueillir avec une courtoisie parfaite et se montrer grand seigneur en m' abandonnant sa part d'héritage, malgré sa fortune perdue... Je suis sûr que, bien dirigé, le comte Axel d'Auër.sperg pourrait me conquérir, auprès du roi, certaines influences. . . d'une utilité fort appréciable; cette vieille affaire de son père et des Trésors est si oubliée !

94 A\ !•: L

Après un silence : Oh! ma vieille ambition, tou- jours déçue jusqu'à présent ! sombre et regardant

autour de lui : G'cst Une sorcièi'e aussi, celle-là.

Son regard s'arrèto sur la table '■

Voici le souper de mon départ. Une table qui réjouit l'œil! Ces jolies fleurs forestières... c'est au mieux et de fort bon goût. silence.

Le singulier air qu'on respire ici! Je ressens une impression d'inconnu dans cette vieille de- meure. — Voyons; je crois avoir pris, sur mon jeune cousin, quelque ascendant : ces sortes de natures sont d'une faiblesse d'enfant, en vérité. Je suis en avance sur lui d'une vingtaine d'années, ce qui, joint à ma parenté, m'a permis une certaine aisance devenue vite familière, un tour protecteur en nos causeries, bref une de ces apparentes insou- ciances de propos, dont la bien calculée rondeur finirait, pour peu qu'on la graduât, par faire tolé- rer, insensiblement, jusqu'à l'impertinence... II faut que j'essaye, ce soir, de combattre l'influence de ce maître Janus. Je veux lui démontrer, au des- sert, que le Grand-œuvre est de faire son chemin dans le monde et d'y prendre, de gré ou de force, laplaceenlaquelleon désire s'asseoir. Pensif: Gomme si toutes les fantasmagories de la terre et toutes les sentences des philosophes valaient, en réalité, le regard d'une jolie femme ! Et la jeunesse, hélas I

LE MONDE TRAGIQUE 95

la belle jeunesse ! Voilà la vraie magie ! Une belle créature, voilà qui se comprend tout de suite! sans elïort!... Voilà qui est clair!

U mire le cristal ilc son verre aux lueurs des llambeaux.

Je croirais volontiers que tout ce sombre voisi- nage de bois, de torrents, de ^ allées, renforcé de la solitude, a nourri dans son esprit ces idéesabsurdes. Bah! le mal se guérirait en huit jours, là-bas... et je suis sûr qu'entre mes mains ce jeune homme deviendrait un instrument des plus utiles.

Il se lève et fait les cent pas.

C'est égal : je suis soucieux. Il n'est pas naturel qu'un garçon, qui n'est certes pas un es- prit vulgaire, accepte délibérément l'existence d'ours que mène ici le comte Axel d'Auërsperg! Tout l'amour des sciences occultes ne légitimerait pas une telle réclusion, un si long, si lointain, si volontaire exil. H y a autre chose. rius bas et

d'un ton singulièrement rêveur, après un coup d'œil taciturne autour de la salle : H V a qUClqUC cllOSe, ici. Réfléchissant, en regardant distraitement dos lueurs d'éclairs :

Voici huit longs jours que je passe en ce repaire oublié, crénelé, suranné, dont l'architecture, les alentours et le silence ne sauraient intéresser dé- sormais que de vains idéologues; certes, je ne m'y fusse pas aussi longtemps ennuyé sans cette con- fuse et tenace impression d'on ne sait quoi d'in-

90 AXEL

connu! Puisqu'elle ne s'est pas encore dissi- pée, c'est qu'elle est sérieuse, et... je n'aime pas à faire buisson creux. Je désirerais beaucoup tirer au clair cette énigme. Mettre à la ques- tion le lierr Zacharias eût été assez imprudent, avant cette heure-ci; mais, puisque je quitte au- jourd'hui, et sans regrets, cette inquiétante bâ- tisse, je puis, tout à l'heure, quand le vieil inten- dant...

Voyant entrer licrr Zacharias :

Le voici.

SCENE VI

Le Commandeur KASPAR D'AUERSPERG, Heuh zacharias

HERR Z A en AU I A S, sur le seuil, regardant le commandeur

L'heure est venue. Le devoir est de parler.

Il referme les portes avec précaution. LE Commandeur, le regardant, a lui-même

Si c'est un sorcier aussi, celui-là, il faut con- venir que le Diable met du temps à l'emporter?

Le lorgnant de la tûtc aux pieds ;

Ah çà ! mais... il a cent ans, ce garçon 1 Étu- dions un peu ces vestiges : œil couvert, diplo-

LK MONDE TRAGIQUE 97

matique, lèvres fines... oui, mais nez sans péné- tration. Bien. Haut: Bonsoir, herr Zacharias! Qu'avez-vous donc? Par mon drageoir! vous paraissez ému.

IIERR ZACnARIAS, grave, s'approchant du commandeur

Monseigneur, j'ai, plus d'une fois, eu l'honneur de vous rencontrer, il y a quelque vingt ans. Vous étiez l'ami du défunt comte; vous devez aimer son fils.

LE Commandeur, à lui-mème

Le dévouement est son cùté faible. Haut : C'est un jeune homme d'avenir, et je ferais tous les sacrifices pour le voir prendre son rang dans le monde.

Il E R R Zacharias

J'ai réfléchi nuit et jour depuis votre arrivée, monseigneur. Les instants de la vie me sont comptés ; votre présence est une occasion tout à fait inespérée que je dois saisir.

LE Commandeur Ma présence?

HERR Zacharias, préoccupé Oui. Je voudrais vous révéler quelque chose de

7

98 AXEL

prodigieux. Une chose... Olil la plus étiange de toutes. les choses! Si vous voulez l'entendre, je dois me hâter : elle est d'un récit difficile... l'heure passe et vous partez cette nuit.

LE Commandeur

Vous êtes bien solennel pour être sérieux, herr Zacharias !

HERR Zacharias

Monseigneur, je ne parle jamais qu'en pesant bien tous les termes dont je me sers. Or il est vraiment impossible d'en trouver d'exacts pour qualifier les faits que je désire vous exposer. Bref, s'il est, sur la terre, un secret méritant le titre de... SUBLIME... certes, on peut dire que c'est celui-là. Y penser, seulement... me donne le vertige... Vous le voyez : je suis inquiet d'en parler!

Bruissement de la tempête. Il regarde autour de lui. LE Commandeur, après un instant

Ce secret nous intéresse, le comte et moi ?

herr Zacharias

Tout d'abord. Puis, l'Allemagne. Puis... le monde entier.

LE iMOxNDE TUAGIQUE 99

LE Commandeur, a lui-même

Ce vieux homme! Ilum! Franchise inat- tendue, et qui me gêne. Quel air choisir? L'iii- difîérence ou l'attention? L'indifférence est préférable : il va s'efforcer de me convaincre.

Haut : Parlez. Mais te voilà grave comme un ambassadeur d'Orient. Tu m'effrayes. Sera-ce bien long, ton histoire?

HERR ZaCHARIAS

Je crois être en mesure de vous assurer que vous n'aurez point regret si vous l'écoutez jus- qu'au bout. Avant une demi-heure, sans doute, le comte sera de retour : j'ai donc strictement le temps de tout dire, et le silence m'oppresse depuis oh! depuis tant d'années!

Le Commandeur se verse à boire, en souriant, les jambes croisées, accoudé à la table et éclairé par les flambeaux. Herr Zacharias est debout devant le feu ; sa main s'appuie au dossier de l'autre siège.

Baissant un peu La vuix :

Monseigneur ne se souvient-il pas d'un événe- ment extraordinaire qui s'est passé en Allemagne et qui eut son contre- coup dans le monde, à l'époque de la mort du comte GhérarJ d'Auërs- perg?

100 AXEL

LE Commandeur, sounam D'un événement... extraordinaire?

HERR ZaCH ARIAS

Oui.

LE Commandeur

Je n'ai jamais rien vu d'extraordinaire sous le soleil, herr Zacharias! Excepté...

Soudain, comme frappé d'un lointain souvenir, il tressaille, regarde fixement le vieil intendant et demeure un instant sans parler. Puis, d'une voix changée et grave :

Commence.

A ce mot, herr Zacharias extrait de sa houppelande une carte militaire et divers papiers qu'il déplie silen- cieusement, puis étale sur la table, aux regards du commandeur dAuërsperg.

LE MOADE TRAGIQUE 101

§ 2. Le récit de hci*i* Zacharias

IlERR ZaCIIARIAS, du ton d'un homme qui, d'abord, dé- bite un discours écrit et appris depuis longtemps, puis, peu à peu, s'anime et improvise

Voici des pièces et des documents ; ils repor- tent à ce moment précis de notre Histoire l'é- vénement dont je parle se produisit. Alors nous étions sous le coup de cette invasion, qui, aujour- d'hui, nous semble une sorte de rêve fatal.

Aux successives nouvelles des dèfoites subies par nos armes dans l'Allemagne centrale, se mê- lèrent bientôt des bruits, semi-oiïiciels, que l'en- nemi préparait un soudain mouvement d'oiïen- sive retraite vers divers États situés en arrière de sa marche apparente. Aussitôt, les villes de la zone qui se crut menacée (l'électorale et financière cité de Francfort en particulier) commencèrent à trembler au pressentiment des exactions et des violences que la soldatesque française allait sans doute exercer, la recrue, surtout, s'étant signalée par tant de duretés, là-bas, dans les provinces en- vahies! — Napoléon semblait se dresser, à la fois, de tous côtés ; car, avec cet étrange capitaine

102 AXEL

qui, en trois jours, se trouvait brusquement à trente lieues du point le supposaient nos calculs, on devait s'attendre aux sombres surprises. Ce fut une épouvante : on ne se croyait même pas le temps d'utiliser l'emprunt de guerre, depuis peu réalisé. Rappelez-vous, monseigneur, l'aspect des villes centrales, ces maisons fermées, ce deuil, cette fusillade lointaine, et ces perpétuelles ru- meurs du canon, le tocsin dispersé par le vent sur toutes les routes...

LE Commandeur

Passons.

IIERR ZaCUARIAS

Cependant, même en ces États qui s'alarmaient ainsi, l'on ignorait l'étendue réelle du péril dont, en ce moment précis, une circonstance financière des plus insolites eût encore majoré la calamité. En effet, depuis près de cinq semaines avant ces bruits funestes, un alllux de numéraire d'or, pro- venu, de toutes parts, d'une sorte de panique et d'un courant de confiance irraisonnés, (ces phénomènes ne sont point rares en temps de guerre), avait fait irruption dans les caves de la Banque nationale de Francfort.

Dépliant un papier d'aspect jauni et ancien :

En vain, pour essayer d'endiguer ce torrent, la

LE MONDE TRAGIQUE 103

Banque avait-elle, dès longtemps, notifié que ses contenances ne lui permettaient plus l'encaisse qu'en espèces d'or. Voici le détail des valeurs qui s'y trouvaient alors, entonnelées, à tout événe- ment, sous les voûtes basses de la grande Tréso- rerie, — en... près de quatre cents barils de fer, scellés des sceaux de la Confédération :

Actif, or monnayé, de l'épargne publique, ga- rantie de papier fiduciaire, immobilisés par l'inter- ruption subite des afi^iires et du négoce normal de l'Allemagne : l\'2 millions de thalers. Actif prove- nant des récentes émissions de l'emprunt de guerre : 76 millions de thalers; numéraire en or. Sacs de dépôts précieux confiés à la ville custode, diamants taillés, joyaux de grand prix, gemmes diverses réunies en colliers et rivières, perles fines, œuvres d'orfèvrerie, montures d'art, lingots et saumons d'or pur, d'une estimation totale de 78 millions de thalers. Envois, en espèces d'or, des banques particulières du Wurtemberg, de la Bavière, de la Saxe et des Grands-Duchés, à titre de sommes placées sans intérêts sous la sauvegarde de la cité d'Etat, 75 millions de thalers. Dépôts divers des hautes seigneuries et bourgeoisies, 26 millions de thalers, toujours en or liquide. Etc., etc. Total de l'encaisse ainsi amoncelée dans les retraits souterrains et caveaux subsidiaires du

104 AXEL

Trésor : environ 350 millions de thalers : soit, avec l'excédent des appoints omis, l'actif invrai- semblable, démesuré, de plus de onze cents mil- lions de francs de France, représentant la circu- lation tout d'un coup suspendue de plus des deux tiers des monnaies d'or, tant d'effigies étrangères qu'allemandes.

LE Commandeur, préoccupé, l'observant attentivement

Oui, je sais. Poursuis.

H E R R Z A C II A R I A s

C'est pourquoi la nouvelle d'un mouvement d'invasion vers ce point de l'Allemagne s'étant décidément accréditée, la Commission supérieure des finances de la Confédération dut adresser aux régents de la Trésorerie l'avis suivant: (( Étant reconnu officiel qu'une notable partie de ces valeurs est, nommément, d'une destination toute miUtaire,. l'impérial vainqueur, s'il se dirigeait sur Franc- fort et venait à l'occuper, pourrait, en toute léga- lité, — se couvrant d'une préventive et défensive mesure de guerre, frapper d'un séquestre la totalité de cet énorme actif. Or, tous recouvrements ultérieurs pouvant présenter diflicultés ou contes- tations, quelle que fût l'issue de la campagne, il y avait lieu, suivant l'usage en ces exception-

LE MONDE TllAGIQUE lOo

nelles circonstances, de prendre, à l'instant même, des dispositions d'urgence pour que fussent diri- gées, sans retard, ces valeurs, sur tel point du teiritoire éloigné de l'action des belligérants et situé, le plus possible, au delà des atteintes suppo- sables de l'ennemi. » Donc, au reçu de cet arrêté, le Conseil financier de la Banque nationale, s'étant réuni en séance secrète, choisit, pour la direction de cette grave et périlleuse entreprise, trois des plus estimés parmi les orficiers-génèraux présents sur des points militaires voisins de la ville ; ce furent le général prince de MutliAvild, le général comte de Thungern, et enfin le gé- néral comte Ghôrard d'Auërsperg, qui accepta le commandement. un siionre.

LE Commandeur, pensif, à lui-mùmo

Oui. C'est un fait de l'histoire d'Allemagne qui est resté, positivement, énigmatique.

UEKIl Zacuarias

A son estime, deux mille cavaliers saxons et quatre-vingts chariots-prolonges des trains d'arlil- lerie suffisaient. Différents ordres, pour l'inter- ception de toutes immédiates atteintes ennemies, furent adressés, sur l'heure, aux commandants des divisions environnantes. On allait s'enfoncer

108 AXEL

vers le quart-sud-ouest; on suivrait des chemins intraversés, le comte d'Auërsperg en tète du détachement, le comte de Thungern au centre, le prince de Muthwild à l'arrière-garde, et, par un large circuit, l'on atteindrait la cité forte connue, seulement, des trois chefs de l'expédition.

Le soir même de cette décision, les quatre cents précieux barils de fer, sous l'étiquette col- lective d'engins, de munitions de guerre et de lourds projectiles, furent hissés, chargés, puis assujettis de chaînes et de cordages, sur les qua- tre-vingts prolonges, ceci dans la cour principale de la Banque. Désertée, sur ordre supérieur, de tous les employés du service, elle était cernée, durant cette opération, par 'les escadrons d'escorte, et ceux-ci défilèrent devant le porche, recevant deux attelages par gros de cinquante cavaliers.

Sur le minuit, l'on quitta la ville aux réverbères éteints et tenue dans une complète obscurité.

Vers quelle citadelle, convenue entre les trois commandants et les régents du Trésor, dut-on d'abord se porter?... Sans doute, ceci fut révélé en hauts lieux, plus tard. Toujours est-il que, sur des avis réitérés d'éclaireurs, après deux jours de marche vers le sud-ouest le plus central, le comte d'Auërsperg, ayant lieu de redouter peut-être quelque survenue étrange au-devant

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de lui, changea spontanément d'itinéraire et, de son propre chef, au nom de l'effrayante respon- sabilité qui pesait sur son honneur militaire, se réserva, ne se fiant plus à personne, de ne prévenir qui de droit qu'après l'accomplissement essentiel de la lourde tâche acceptée,

L1-: Commandeur, paie et souriant

Assieds-toi, Zacharias : tu es vieux ; ce récit fatigue ta voix. Bois un doigt de ce vin ruti- lant et vermeil comme tout cet or, dont tu parles !

Cela te remettra.

IIERR Zacharias, qui a refusé d'un geste, en s'inclinant, et qui semble, peu à peu, se plonger en une sorte de songerie visionnaire

Sans doute, alors, au fond de sa mémoire,

se dressa le souvenir d'un impénétrable burg, oublié endecalmeset terribles forêts, longuesd'une centaine de lieues, et dont les sentiers, familiers à son enfance, lui parurent praticables à ces étroits chariots qui le suivaient, portant une par- tie de la fortune de l'Allemagne ! Sans doute se souvint-il aussi que là, dans ces mêmes forêts, un réceptacle inviolable, exfodié depuis des siècles,

un lieu de ténèbres, aux accès connus de lui seul, pouvait, au moins jusqu'cà la paix pro-

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chaîne, garder fidèlement! ce qui serait confié à ses profondes entrailles. Ce fut donc vers ce lieu qu'il se résolut à guider par des routes à coup sûr isolées do toutes éventualités d'hostiles rencontres hommes et trésors dont il répondait devant la patrie... Et ceci, monsei- gneur, — tenez ! Jusqu'en cette région perdue, nous sommes.

Le Commandeur a tressailli et le regarde avec une grande stupeur.

Certes, sous l'interminable Forêt, aux environs de ce burg, sous quelque bloc rocheux recouvert aujourd'hui d'arbres et d'herbées, doit être ca- chée l'issue de l'un de ces vallonncux souterrains creusés dès avant le moyen âge, aux secrets connus des seuls aînés de la grande seigneurie militaire dont ils dépendaient, et qui, jadis, en cas de blocus, servaient au ravitaillement du burg et aux sorties nocturnes... Et, se remémo- rant, sans efforts, le chemin de cette inoubliable issue qui, en ces parties montueuses des Grands Bois, doit s'ouvrir, à l'intérieur, sur une pente rapide...

LE C O -M M A N D K IJ R , l'interrompant

Ici, je ne t'écoute plus. Si l'on peut, en (■net, supposer que le comte d'Auërsperg, en cette

LE MONDE TRAGIQUE 100

fantastique résolution que tu lui prêtes, ait pensé pouvoir enfouir, en son propre terroir domanial et sans éveiller de soupçons, ces importantes «munitions de guerre », comment croire qu'il eût osé s'en remettre à la discrétion de deux mille hommes qui, demain, certes, reparleraient, d'a- bord entre eux, de leur singulière besogne de la veille? En admettant même que telle fut, un instant, sa pensée troublée par de trop graves alarmes, - comment croire que des officiers-géné- raux, tels que le prince de Muthwild et le comte de Thungern, ne l'en eussent pas dissuadé, re- fusant de lui prêter concours ? Tu rêves, Zacharias.

UliRR Zacharias, commo perdu en ses pensées ut n'ayant mùmc pas entendu Tinterruption

Oui ! ce dut êire à travers quelque pluvieux crépuscule encore assombri par les hautes feuil- lées et par les épaisseurs des halliers qu'il con- duisit, à travers les larges sentes de la Forêt, à quelque cent pas seulement du lieu précis cet antre, encore invisible, devait, au heurter du maître héréditaire, s'entr'ouvrir oui,

qu'il conduisit... Relevant la tête et regardant fixement

le commandeur : un siuiple détacheuient, oh ! de deux cents hommes, peut-être ! le nécessaire, enfin,

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des attelages ! ayant abandonné, à distance d'une ou deux lieues des lisières, le reste de son escorte désormais inutile, Parvenu en cette contrée inhabitée et si constamment solitaire, le cercle des dangers était franchi.

Comme regardant uno liallucination

Au soudain cri de halte proféré par le comte d'Auërsperg, la sinueuse colonne de chariots et de cavaliers s'est arrêtée, et le comte de Thungern, quittant le centre, vient se placer devant le premier attelage. Auërsperg, ayant mis pied à terre, s'est avancé seul, assez loin, recon- naissant ses lignes d'arbres, et, au détour de quelque antique haie de ramée et de hautes ver- dures, il a, tout à coup, disparu. Personne autour de lui. S'avançant au milieu des ombres tom- bées, il considère certains rocs voilés de mousse et d'herbes, que son premier regard a discernés des autres pierres chenues de leurs alentours. 11 s'est allongé entre leurs joints, dont le secret lui fut un jour transmis, étant seuls, par son père qui le tenait de l'aïeul. Et, d'une pesée spé- ciale, faisant crier, sous la terre, la rouille des puissants leviers de jadis, voici que deux de ces énormes roches se sont écartées, laissant à décou- vert l'entrée séculaire. Se redressant alors, d'un appel il amène vers lui, l'un après l'autre, sous

LE MONDE TRAGIQUE 111

SOS ordies rapides, chacun des chariots, qui défile, à son tour, devant h béante ouverture.

Aux lueurs des grosses lanternes sourdes subi- tement allumées, les trois hommes de chaque atte- lage, habitués aux manœuvres des canons, ont très vite accroché aux arrière-trains de leurs prolonges l'incliné plan de fer sur lequel toutes amarres tranchées à coups de hache glissent les barils de métal, latéralement maintenus par les montants, lis roulent, précipités, sur la pente souterraine, et, d'eux-mêmes ainsi entraînés, vont s'engouffrer violemment jusqu'aux limites perdues de la longue caverne. Et le chariot s'éloigne, continuant la route forestière, bientôt rejoint par le suivant, et ainsi jusqu'au dernier.

Deux heures ont suffi. Les deux autres chefs ont repris en silence les extrémités du détache- ment— auquel viendra, sur un point convenu, se rallier le comte d'Auërsperg. Lui, demeuré seul dans la nuit noire, a bientôt fait retomber sur l'entrée délendue, les mouvants rochers terreux qui s'en étaient écartés ou soulevés. C'en est fait! Le vertigineux trésor est bien enfoui en d'impé- nétrables ténèbres.

Maintenant, monseigneur, étant donnée, d'a- bord, cette persuasion profonde et toute naturelle que les quatre cents tonneaux de fer ne conte-

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naient, comme il est d'habitude en artillerie, que des engins de plomb, de poudre ou d'acier, que des munitions de guerre ({uelconques, enfin,

(comment, d'ailleurs, imaginer la vérité devant leur nombre !^ les hommes de ce détachement spécial, choisis originaires de pays saxons les plus distants du Schwartzwald, dévoyés, dans les bois, à travers les mille tortueux chemins où, seul, le comte d'Auërsperg pouvait se reconnaître,

harassés de la longue route, inquiets d'une rencontre ennemie aux environs d'une forteresse imaginaire dont ils pensaient ravitailler les case- mates, — les yeux pour ainsi dire bandés, à leur soudaine arrivée, par la pluie et le crépuscule et, à leur retraite, par la nuit, rejoints, bientôt, par le comte lui-même, au cours de leur marche hasardeuse, et devant être dirigés demain sur des points éloignés, au plus fort de l'action mili- taire, — comment tel ou tel obscur soupçon, chez un seul d'entre eux, n'eùt-il pas été de toute impuissance? Et, la paix s' annonçant d'ailleurs comme prochaine, quelle spoliation pouvait être à redouter désormais ici?

LE Co.M -M AN D E UR , trôs calme, obsorvaut lierr Zacliarias

Quel ingénieux récit tu imagines là, mon cher Zacliarias!.. L'Histoire, hélas! est toute différente.

LE MONDE TRAGIQUE 113

Elle nous apprend que les trois officiers-généraux, dont tu parles, avaient effectivement été chargés, par le haut Conseil des finances de la Confédéra- tion, de transférer, dans une citadelle de l'ouest allemand, d'immenses richesses nationales. Con- traints, par l'irradiation des troupes françaises, à des détours imprévus, les convoyeurs durent lon- ger la frontière bavaroise, puis s'avancer vers le centre : ceci d'après une marche pointée sur des cartes de guerre.

II E R R Z A C II A R I A s

Sur celle que vous avez sous les yeux.

LE Commandeur

Or, ce fut à plus de vingt-cinq lieues de toutes approches de cette Forêt-Noire, que, par suite, il est vrai, d'une circonstance demeurée inexpli- quée, — le général d'Auërsperg, ainsi que ses deux lieutenants, se trouvèrent ensemble, un certain jour, quelque peu en avant du convoi, qui fut, sans nul doute, capturé par l'ennemi. Du faîte de hauteurs gardées, ils furent aperçus par une bri- gade, en reconnaissance, de tirailleurs français...

IIERR ZaCIIARIAS, posant un doigt sur la carte

Voici l'endroit précis !

114 AXEL

LE Commandeur

L'ennemi, ne pouvant ainsi les faire prison- niers, ouvrit sur eux un l^rusque feu, continu et meurtrier, qui, sans laisser même un vivant, paraît-il , les extermina en moins d'un quart d'heure. Le comte d'Auërsperg fut trouvé frappé de plusieurs balles à la tête et à la poitrine ; et ce fut à peu près le sort de ses deux seconds. En présence de cette plus qu'équivoque fatalité, je ne puis que convenir, avec tous, que celte inci- dence de guerre, jointe à la ruineuse capture ou à l'inconcevable disparition des colossales ri- chesses... égarées... sera toujours l'une des plus extraordinaires énigmes de l'Histoire.

HERR ZaCIIARIAS

Monseigneur, il est avéré, pour moi, qu'une perfidie préméditée, qu'une traîtrise, d'une explo- sion tardive pour les Grands qui la conçurent, fut cachée sous l'apparente u fatalité» de cet assas- sinat miUtaire. Ah! que de fois je me suis senti sur leurs traces, au cours de l'enquête profonde que j'ai si patiemment élaborée!.. A quoi bon même, vous révéler que le livre des souches, con- trôle des reçus délivrés aux noms des dépositaires, a été détruit, brûlé ! j'en ai la preuve! Sachez,

LE MONDE TRAGIQUE 115

seulement, que l'ennemi ne captura que des prolonges, recouvert es encore, mais vides! que le comte Ghérard d'Auërsperg, avant d'en- trer en Forêt, avait expédié à destination de combats, vers les frontières des principautés du centre, le reste de ses deux mille hommes, aux- quels il n'avait plus que faire de se rallier, au contraire! De là, ce peu de cavaliers autour de lui durant l'événement mortel qui arriva... juste deux jours après les faits que j'ai recon- struits tout à l'heure.

LE Commandeur après un instant

Sur quoi te fondes-tu pour les supposer?

HERR ZaGHARIAS, baissant la vois

La surveille de ce même jour il devait être tué, le comte d'Auërsperg est venu ici, au château, vers minuit.

LE Commandeur, très pllo, se levant brusquement

Tu en es sûr?

HERR ZaCHARIAS, avec tranquillité

Je me trouvais eu veillée dans la salle basse du donjon, lorsque, d'abord, j'entendis le galop de son cheval qui franchissait la grande poterne,

116 AXEL

et que, tout àcoup, je vis entrer le comte Ghérard cachant son uniforme sous un manteau de cava- lerie.

LE Commandeur

Ici? Lui!.. ~ Pourquoi?

HERR ZaCHARIAS, un peu étonné

Mais, je suppose, pour embrasser dans un adieu de tendresse, qui fut suprême, celle qui devait, en des jours si prochains, lui donner un fils ! La comtesse Lisvia d'Auërsperg, alors en- ceinte de monseigneur Axel, s'était retirée ici, pendant cette guerre, et toujours alitée, faible et malade; elle eut ainsi, du moins, la joie de revoir son époux avant que la mort les réunît. La fatale nouvelle du surlendemain soir lui demeura cachée jusqu'à la fin. Peut-être, en cette visite précipitée, et si brève, le comte d'Auërsperg lui laissa-t-il quelque écrit inconnu, destiné à son fils, au cas les périls, qu'il pressentait peut- être, laisseraient son fils orphelin. Qu'est devenu cet écrit? A-t-il môme existé? Je l'ignore.

LE LOJIMAXDEUR, qui s'est remis et qui a songé un instant

Horr Zacharias, je doute, malgré moi, quelque

LE MONDE TRAGIQUE 117

peu, de la réalité de tout ce rêve !... Mais pour- quoi m'avez-vous fait part d'un tel secret?

HERR ZaCIIARIAS

Hélas ! parce que je suis très vieux, monseigneur ! et que je vais mourir. Parce que l'inaction prend ici les proportions d'un crime, et que je n'ai pas osé emporter avec moi le remords d'avoir gardé le silence! Parce que, d'insignifiantes in- demnités ayant été votées autrefois, les reçus, rachetés ainsi, à bas prix, par les Etats, sont ac- tuellement anéantis et qu'en réalité ces trésors prodigieux n appartiennent plus, aujourdlmi, à personne!... parce que mon maître, auquel j'ai tout révélé, en détails qui rendent mes suppositions mieux fondées encore, non seulement n'a jamais rien tenté ni projeté, que je sache, pour recouvrer ces incalculables ri- chesses, mais a formellement interdit qu'on lui en reparlât jamais ! Parce qu'il nous a fait jurer, à moi quatrième, de n'y plus foire allusion, fût-ce entre nous seuls, même à voix basse. Au- jourd'hui, voici trois années d'enfuies depuis ce lourd serment... et jamais une parole! Je ne sais quelle science insolite et terrible lui ensei- gne maître Janus.. mais ce serait, en vérité, à croire... quil a oublié! Nul ne m'écouterait

118 AXEL

en haut lieu, moi, vieillard perdu en ces dis- tantes forêts! Vous, monseigneur, vous êtes puissant. Vous êtes écouté des rois ! J'ai donc cru pouvoir enfreindre un serment, d'ailleurs coupable, afin que vous agissiez au nom de mon trop indif- férent maître. Ainsi la gloire, la puissance et la fortune lui arriveront-elles malgré lui!... Et j'ai voulu m'acquitter de ce devoir envers la mémoire de son noble père, qui fut votre parent et votre ami. On cntond l'appel d'un cor lointain dan?; Tavonue.

Voici monseigneur Axel ! Prononcez, main- tenant.

Il enroule en toute hâte ses papiers et les cache sous sa houppelande.

LE Commandeur, qui ra profondàment regardé

Herr Zacharias, vous êtes un sage et loyal ser- viteur. Tout ce que je puis vous répondre, c'est que je pars cette nuit, et qu'avant trois mois on aura de mes nouvelles en ce château.

Mouvement de joie de herr Zacharias. A lui-même, réfléchissant '•

Ça, nous disons : ma chambre est prête, à moins d'une heure de chevauchée d'ici, par les Sentes- basses, à l'hôtellerie des Troii^-Cigorines, au carrefour du Wald-Kreutz ; Otto, mon valet do

LE MONDE TRAGIQUE 119

chambre, et les deux premiers guides m'y atten- dent... j'y puis être vers les onze heures et demie, ce soir. Ainsi serai-je reposé pour les six pre- mières lieuos d'étape. Demain, donc, dès l'aurore, achevai! Et, sous quelques jours, hors de Forêt! Et... en chaise de poste jusqu'à Berlin! Là, mes débris de fortune une fois réalisés, si je m'y prends avec prudence... pourquoi ne pas tenter, seul et en secret, la conquête de cette fantas- tique Toison d'Or?.. 0 surprenante révélation!.. Si c'était vrai, ])ourtant!

Des pas sonnent dans le vestibule.

Plus bas, un doigt sur les lèvres :

Silence.

Paraît, au fond de la salle, Axel d'Auërsperc:. Il semble âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans. 11 est d'une très haute taille et d'une admirable beauté virile. L'élégance musculeuse et les proportions de sa personne annoncent une puissante force corporelle. Son visage, d'une pâleur presque radieuse, ressortant sous de longs et ondulés cheveux bruns, est d'une expression raj'stérieuse à force d'être pensive.

Il est vêtu d'un costume de cuir noir, aux boutons d'acier. Il porte un bonnet de loutre, à plume d'aigle. Carabine à l'épaule, hache à la ceinture.

Il demeure un moment immobile, au seuil de la salle.

120 AXEL

§ 3. L'exteriuinatem*

SCÈNE VIII

LES MÊMES, AXEL D'AUERSPERG.

Axel Mon cousin, je vous salue.

LE CO-MMAXDEUR

Bonsoir, Axel. As-tu fait bonne chasse ?

Axel, souriant

Toujours.

LE Commandeur

Par ce temps d'enfer ? Tu es donc le Chasseur ^^o^r ! Entends-tu?.. . Gageons que l'avenue est encombrée par les démons !

Axel, allant accrocher sa lourde carabine entre deux des aigles du mur

En avril, le gros temps s'éclaircit vite. Vous persistez à nous quitter ce soir ?

LE MO^DE TRAGIQUE 121

LE Commandeur, après un bref regard à herr Zacharias

Il le faut bien ; le roi n'attend pas. Sur ce mot, herr Zacharias, ravi, quitte la salie.

Axel, souriant Vive donc le roi ! D'un ton de gracieuse courtoisie : et

...à table?

LE Commandeur

Excellente idée ; je suis en appétit.

Us s'assoient. La pluie a cessé : roragc paraît s'être enfoncé dans les ijois.

SCENE IX

AXEL, LE COMMANDEUR, UKKO, puis GOTTIIOLD, MIKLAUS et IIARTWIG.

L'kko entre par le fond, suivi de Hartwig; celui-ci tient, au bout de son unique bras, un lourd panier de vins ; Gotthold et Miklaus, venus de droite, por- tent des vaisselles d'argent chargées de mets ; Ukko prend deux des bouteilles poudreuses et les débouche.

LE Commandeur à lui-mcme, pensif

C'est à croire quil a oublie!... m'a dit ce herr Zacharias. 11 faut quejo m'assure, tout d'abord, de ce point-là.

122 AXEL

UKKO, remplissant A demi les hanaps de cristal

Du vin de Bourgogne.

Axel, dépliant sa serviette

Ainsi, vous ne boirez pas avec nous le may- trnnk. C'est dommage; vous l'eussiez trouvé, je crois, d'un frais goût de printemps, ici.

LE Commandeur, de même, insoucieusemont

Qu'y faire ! A ta santé.

Il boit ; puis, considérant une venaison que découpe Gotthold :

Eh! c'est un quartier de ragot! J'imagine l'a- voir compris, au passage, à son fumet capiteux ! Mais, j'y songe : le gâte-sauces aurait-il omis le poivre rouge et la vanille, en la cuisson? (n déguste.) Non pas : c'est providentiel.

Axel , à Mikiaus Un peu d'eau, je te prie.

LE Commandeur, en riant et d'un ton très dégagé

En fait de sanglier, j'en ai savouré d'excellent chez le conseiller aulique Johannes Ilernor, le jour où, de la part de Sa Majesté le roi, je reçus les clefs de chambellan. La préparation, toute^'ois,

LE ^lONDE TRAGIQUE 123

différait, si ma mémoire est fidèlo. Oui. Le soli- taire avait exigé, ce jour-là, les truffes de France, les épices d'Angleterre et le laurier de Sicile. Festonné d'une claire gelée de coings, il nous fut délivré, tout rêveur, sur un lit de plantes aro- matiques. — Axel, je recommande la recette à ton mattre-queux : un gentilhomme ne saurait trop prendre souci de sa table.

Axel

Dites-moi, mon cousin : vous avez tourné bride vers le château, cet après-midi ; la chasse vous ennuie-t-ello, ou pensiez-vous devoir ménager vos forces pour les deux cents lieues que vous allez fournir ?

LE Commandeur, mangeant et buvant

J'ai voulu dormir délicieusement aux sons loin- tains de ton cor infatigable, voilà tout.

Ax EL , de mime

Et avez-vous fait de beaux songes ? Ukko, silencieux, verse à boire aux deux convives.

LE (jOMMANDEUR, négligemment, avec une intention lointaine, presque indistincte

Des songes d'or. J'ai rêvé de cet ancien roi

124 AXEL

de Lydie qui n'avait qu'à jeter le filet dans son fleuve du Pactole pour le retirer empli d'un fretin d'or massif. Le beau rêve !

Axel, le regardant fixement, et, après un silence, élevant son gothique verre allemand

A sa réalité!

LE Commandeur, à lui-mèmc, incertain Hunh!... Haut, et se renversant, en souriant, contre le

dossier de son siège : Axël, je suis OU passo dc mé- lancolie, ce soir, et ce n'est pas seulement de vous quitter. Certes, la table est radieuse, la nappe et ces vieux cristaux de Bohême sont beaux à voir! Mais... nous sommes seuls, et, là-bas, aux soupers de la cour, l'or se mêle si bien, sous les candélabres, au teint blanc des femmes! Leurs yeux et leurs malicieuses petites dents blanches, leurs sourires, si absurdes et si ensorceleurs, se fondent si bien avec les lumières ! Les fleurs rouges, les roses surtout, vont si noblement aux noires chevelures! Et, jusqu'à la soie, baignée de leurs parfums, tout, de leur présence, enchante, d'une si invincible magie, le délire d'un beau souper! Ah! mon cher, si tu quittais l'exil et daignais me suivre en ce monde de fêtes, de luxe et

d'amours... Baissant un pou la voix et d'un ton dc fatuité

LE MONDE TRAGIQUE 125

enjouée : ticiis, si tu voyais, ne fût-ce qu'une fois, la jolie princesse de Muthwild, par exemple?

Axel, après un imperceptible frémissement à ce nom

Eh bien, qu'en serait-il, commandeur?

LE Commandeur, ù lui-même, indécis

Hunh! (Haut.) Mais tu ne dormirais plus! Songe : une enfant veuve, spirituelle au point d'avoir attendu, les yeux baissés, la mort de son mari... avec une patience d'ange! Le cher prince!.. D'après une légende, son père, un général estimé, aurait subi le même sort que ton noble père, s' étant trouvé surpris par un corps de tirailleurs ennemis pendant l'invasion. Race éteinte, un silence;

Axel est demeuré impassible. Eu SOrtC qUC, SaUS pluS

se remarier, la princesse Karola peut, à souhait, se divertir, en son palais de Berlin, à couvert sous ses armoiries en deuil. Et, te dis-je, si elle te lais- sait, une fois, à toi, le désiré d'avance de ses festins de nuit! si elle te laissait entrevoir le scintillement de ses yeux bleus, et ses belles lèvres ! entre le cristal de ton verre et le flam- boiement des bougies... tu en perdrais le sommeil.

Axel, souriant

Vous pensez?

126 AXEL

LE Commandeur, en riant

Il doute!.. Ah! ne le calomnie pas; ne réduis pas tes amis futurs à l'oisiveté.

Axel

Sont-elles donc à ce point séduisantes, les femmes, là-bas, dans la vie?

LE Commandeur

Pour la plupart. Et puis... D'un ton confidentiel

tiens, cette ivresse de les ravir à des époux ineffables triple, en vérité, la joie de les conqué- rir. Tout homme, après trois amours mondaines, ne désire presque jamais plus Proserpine que si la saveur de celle-ci se pimente de la jalousie cour- roucée du sombre Pluton! Je lis, dans tes yeux, une surprise qui est de ton âge ; mais, pour nous, en bien des circonstances galantes, le cuisant supplice de qui elle est ardemment aimée constitue parfois l'attrait capital de celle qui nous préfère. Ce condiment, que toutes comprennent et qui souvent nous décide, assaisonne si bien cet amu- sement de haut goût qu'on appelle l'amour!

Axel

Vraiment ? Je croyais qu'il se trouvait encore des femmes d'un cœur plus grave.

LE MONDE TRAGIQUE 127

LE Commandeur

Va, toutes sont d'une chanté souveraine; seu- lement, elles ont leurs pauvres. C'est ce qu'on nomme la vertu, dans le monde. Quant à leurs

sentiments... (Il respire longuementunctoutredeneurs de forêts placée entre ses différents verres) qu'iuipOrte qUO CCS

fleurs, au si voluptueux parfum, soient d'un cœur grave ou frivole?

Axel

Vous ne revenez pas à ce pâté de faisans, mon cousin?

LE Commandeur, acceptant

Austère tueur de loups, je vous dirai que, d'or- dinaire, le pâté me semble le plus lourd des mé- taux, mais que celui-ci, conçu par une tête inspirée, justilie l'imprudence je m'aventure!

Un silence. Et VOUS , Axël ? JO VOUS trOUVC peU

mangeur et... soucieux!

Axel

Je songe que l'averse a creuser des fon- drières, sur la route. Ukko, tu détacheras deux des molosses, pour battre les hautes herbes devant nous. Tu selleras les chevaux vers dix heures, avec la lanterne sourde aux arçons. Je monterai Wunder.

128 AXEL

LE Commandeur

Au fait, quelle est cette heure bizarre qui sonne?

Axel, souriant

Ce n'est pas l'heure : l'ouragan, qui s'en- gouffre clans la tour, heurte le battant contre le beffroi. Mais voici neuf heures, je pense.

LE Commandeur, observant Axëi

Ha! ah! C'est l'heure le marchand va dormir, u la conscience tranquille » : les bons aïeux ne sont plus là, pour détrousser un peu sur les chemins. Oui, jadis nous allégions parfois de leur butin, c'est vrai! les a honnêtes» bourgeois, les H honnêtes » marchands, les « honnêtes » juifs, la fine fleur de la flore humaine, enfin! et cela sans même nous enquérir de quelles rapines, de quelles usures et de quelles ruses leurs hon- nêtes économies étaient le fruit trop légitime. En vérité, je ne blâme pas outre mesure ces façons d'agir, chez les devanciers ! De tout temps, ne fut-ce pas le droit du chasseur d'ôter le gibier d'entre les crocs de ses chiens? En réalité, même, le droit dont se couvraient alors les sei- gneurs n'était pas celui du plus fort, mais du plus hardi ! ... Ils étaient un contre mille : on leur obéis-

LE MONDE TRAGIQUE 129

sait.Pourqiloi? Parce que la force vient au courage, seule pierre de touche des hommes de race! Je ne saurais confondre l'honneur avec l'honnêteté.

Axel,

comme sans avoir écoute

Nous vous tiendrons compagnie, L'kko et moi, jusqu'au carrefour du Wald Kreutz, car on peut s'égarer entre les lisières, ou rencontrer des loups.

MlKLAUS

Les carabines sont en état, monseigneur, ainsi que les épieux et les couteaux de chasse.

LE LO.M M AXDE U R, à lui-même, brusquement froid et sombre, considérant Axel

Allons! c'est inimaginable! mais notre herr Za- charias a raison, je crois; c'est un insouciant qui a oublié, Qoi sait? A l'occasion, j'aurais pour moi l'obscurité, les torrents!... Les accidents nocturnes, en Forêt-iNoire, sont choses naturelles : oser en finir, tout de suite, en deux coups de feu, nettifierait la situation. Ne suis je pas l'héritier? Et... de quel héritage, peut être!

Axel

donc est Walter Schwert?

130 AXEL

GOTTHOLD

Monseigneur, il est allé au village renouveler des provisions pour le château.

H A R T \\ I G

11 sera bien mouillé, certes, et des loups-cer- viers, en eiïet, par ces mauvaises nuits, rôdent...

M I K L A U s

Oh ! Franz fait route avec le majordome : ils ont pris, avec eux, leurs armes, trois des chiens fauves, et Rasch, le chien qui n'aboie pas.

Axel

Pauvre bon vieillard! a jiikiaus : Tu feras chauffer pour lui du vieux vin de France. Âh!.. je ne veux plus qu'il sorte si tard, à l'avenir.

LE Commandeur, a demi-voix, distraitement, reposant sa serviette sur la table

Gomme tu les soignes!

Axel, apr^s un coup d'œil vers les vitraux

Mais le ciel s'est éclairci ; voici les étoiles. Nous reviendrez-vous, mon cousin?

LE CU-MMA N DE CR, relevant les yeux et le regardant

Bientôt, je l'espère.

LK MONDE Xr.AGIQL'E 131

A X L I.

A votre prochain retour! Us boivent, puis se lèvent.

LE Commandeur, souriant et avec le soudain laisser-aller d'une effusion cordiale

Axel, vous êtes décidément une heureuse nature et, tenez ! je me décide à vous adresser, avant de partir, une question toute particulière. J'ai quelque chose à vous dire, seul à seul.

Sur un signe du comte d'Auërsperg, Miklaus et Got- thold ont transporté la table, illuminée encore, sous la voûte formée par l'escalier de pierre. Lkko pose deux verres et un broc sur une crédence placée sous le manteau de Tàtre ; puis, aidé de Ilartwig, rappro- che du feu les deux sièges.

La salle est, maintenant, un vaste espace libre, cau- sent, en faisant les cent pas, Axel et le Commandeur.

Les trois serviteurs et Ukko sortent par le fond de la salle.

SCÈNE X

LE COMMANDEUR, AXEL, seuls.

LE Commandeur, à lui-même, l'examinant

Non, cet enfant ne songe même pas à ce royal SBTet dont il pourrait peut-être m'éclaircir le mys- tère définhif. Comment lui arracher quelque

132 AXEL

indice dont l'importance lui a échappé! Certes, il doit savoir quelque chose, à son insu ! Il fau- drait... gagner son entière confiance, avant toute décision,

Axel

Commandeur, je vous écoute.

LE CoilMAXDEUR, toujours à lui-même

Soyons donc paternel, protecteur, bon conseiller ! Rien ne saurait valoir les vieilles maximes de sa- gesse et de morale convenues pour éblouir les inex- périmentés et faciliter de prendre sur eux un •ascendant mortel. Le reste, quant à cette nuit même, est résolu.

Axel, souriant

Eh bien?

LE CoMMAXDEUn, haut

Ah çà ! je parle, cette fois, tout à fait sérieu- sement, — que diable faites-vous ici, comte, en cette bâtisse ancienne, en ce burg oublié, reclus au centre de paradoxales forêts, alors qu'auprès de n'importe lequel de nos rois vous attend un ave- nir magnifique? Vous avez le savoir, l'audace, l'intelligence : il est coupable à vous de vous croiser les bras entre quatre murs en ruines. En

LE MOxNDE TRAGIQUE 133

avant! Je vous somme de faire votre chemm. Vous êtes Auërsperg : l'heure a sonné de vous en sou- venir.

Axel, insoucleusement

Causons d'autre chose.

LE Commandeur

Axel, j'ai beaucoup aimé votre père ; je dois parler en notre vieux nom. Que signiHe cette aveugle amitié pour votre invisible commensal, ce soi-disant « maître Janus »? Votre précepteur, soit ! Voilà pas un compagnon dédommageant, et qui doit être gai, les soirs d'hiver, si j'en crois la renommée ! Est-ce qu'on a le droit de sacrifier ainsi l'éclat de toute une race en je ne sais quelles études...

Axel, grave et simple

Je dois vous prévenir que j'ai transporté mon respect filial sur l'homme dont vous parlez. Mon père a connu aux armées ce compagnon de guerre, qui lui a sauvé deux fois la vie.

le Commandeur Encore si c'était un homme vraiment capable...

13i AXEL

AXEL} d'un toQ naïf

Capable de quoi?

LK Commandeur

Enfin, toi, jeune esprit, tu prodigues tes plus claires années en ces creuses investigations de la prétendue Science-hermétique ! J'ai parcouru les titres des tomes malsains de ta bibliothèque ; tu t'enivres de cette poussière humide? Tu te laisses endoctriner par un halluciné qui vit chez toi ! Tu t'imagines qu'il y a encore des « sciences occultes » ?

Mais c'est d'une candeur tellement superlative qu'elle confine au ridicule, mon pauvre cousin !

Que tu joues au moyen âge, soit ! Ici, c'est fait exp: es ; la chose est innocents, et non, même, sans quelque grandeur. Mais pousser le travestis- sement jusqu'à rénover les souffleurs du Grand- OEuvre ! à grand renfort de cornues et de matras à tubulures I rêver falliage du mercure et du soufre. . . ah ! je ne puis y croire encore. Connais- tu l'or potable qui reste au fond du creuset?... Ta jeunesse. Allons! Au diable cette défroque usée, qui, d'ailleurs, va mal à un gentilhomme! Imite-moi, Saisis-toi de la vie, telle qu'elle est, sans illusions et sans faiblesse. Fais ton chemin ! Fournis ta course! et laisse les fous à leur folie.

le monde tragique 135

Axel

Mon cousin, je rends justice à tout ce que vous dites. Un verre de vin de Hongrie? Il remplit le verre du Commandeur.

LE G O .Al M A N D E V R

Concluons. Je m'appelle la vie réelle, entends- tu? Est-ce donc en se montant l'imagination (et ceci dans des manoirs à créneaux qui n'ont plus le sens commun et ne représentent, désormais, que des curiosités historiques tolérées pour la distrac- tion des voyageurs), qu'on peut arriver à quelque chose de tangible et de stable? Sors de ce tombeau suranné 1 Ton intelligence a besoin d'air. Viens avec moi! Je te guiderai, là-bas, à la cour, l'intelli- gence même n'est rien sans l'esprit de conduite. Laisse ici les chimères ! l^arche sur la terre, o comme il sied à un homme. Fais-toi craindre. Re- deviens puissant. Main basse ! Il faut réussir ! Et jette aux orties et aux torrents tout ce bagage de fictions dont tu rirais aux larmes avant trois se- maines, si tu me suivais dans le monde royal. Une dernière fois, je t'en adjure : viens faire ton che- min. Qui peut te retenir ici ? Tu n'as pas de secrets, je pense, ni de raisons d'argent, ni de passions ! Dès lors, pourquoi cet absurde exil?

136 AXEL

Axel, tranquillement et s'assoyant près de la crédence

Mon cher et cordial cousin, je suis touché jusques aux larmes, en effet de l'intérêt que me témoignent vos paroles. Vos conseils sont d'un homme des plus diserts, et nul doute que je n'en tire profit en temps et lieu.

LE Go.MMANDKUH, à lui-même

Par les démons, l'indéchiffrable enfant!... Ah çà ! que croire? A-t-il réellement oublié? Veut- il se taire par instinctive défiance? Et cette légende, même, est-elle quelque peu fondée, enfin? Que risqué-je de l'interroger d'une façon catégorique, en ce moment? Qu'il se taise ou qu'il parle, je serai du moins fixé?... Voyons, tâtons au cœur.

Haut: Laisseras-tu donc échapper toutes les occasions de réveiller la gloire de la famille, toi, notre branche aînée? Et ce, pour le plaisir d'ensevelir ton esprit en de nébuleuses médita- tions? Ton indifférence nie stupéfie. Positivement.

Un silence.

Je vois qu'il en est de mes offres, liens..., comme de ces prétendus trésors, tu sais bien, de ces richesses e.xtraordinaires que mon vieil ami, le comte d'Auërsperg, ton père, eut mission de sau- vegarder, lors de l'invasion française, après nos

t.E :\IO-\DE THAGIQUE 137

revers : trésors en espèces sonnantes, dûment entonnelées, de plus de trois Ltats de la Confé- dération ! Bref, si je ne suis pas dupe, à ce sujet, d'une légende à dormir debout, brodée à plaisir, comme tant d'autres, sur un trouble mais incon- testable fait historique, il paraîtrait, hein?... que tout cela... n'est peut-être pas absolument perdu ? que les quatre-vingts chariots de la Banque nationale de Francfort étaient vides lorsque deux ou trois brigades ennemies s'en saisirent, au fort de cette meurtrière escarmouche ton père laissa la vie ; enfin, que les quatre cents barils d'or et de lingots, sans parler des caissons de pierres précieuses, ne seraient pas très loin d'ici? dans les environs de ce domaine, que sais-je ! Voyons, Auërsperg, il me semble que même une demi- certitude à cet égard méritait, au moins, d'être approfondie. Eh bien, qu'as-tu essayé, tenté, cherché, imaginé? Rien, paraîl-il!... Cependant, je l'avoue, en fait de rêves, celui-là n'était pas indigne d'un peu d'attention, car le fait historique, dis-je, lui constituait un fond de réalité ; et, sur cette base, reposait une affaire qui, mâne incer- taine, mais bien conduite, pouvait et peut en- core — devenir plus qu'avantageuse pour nous. Ecoute ! je suis ton parent, ton ahié, ton ami ; notre cause est la même ; tu peux donc t'en

138 AXEL

ouvrir à moi? J'ai appris cette histoire, ma foi, par hasard, aujourd'hui même. Pour Dieu, ras- semble bien tes souvenirs, avant que je ne parte! Qu'y a-t-il de strictement vrai, dans tout cela ?

Pendant ce discours, Axel a regardé le Commandeur avec une grande fixité. Il se lève et se dirige vers la porte du fond de la salle.

Axel, tranquiUe

Un instant, commandeur, je vous prie. Appe- lant : Herr Zacharias!

Le commandeur d'Auërsperg, redescendu vers i'àtre dont les hautes flammes l'empourprent soudain d'une grande lueur, se verse à boire.

Herr Zacharias paraît, au fond de la salle, suivi de Ukko.

SCENE XI

LES MÊMES; HERR ZACHARIAS el UKKO.

LKRO, à part, souriant, après un coup d'œil sur Axel

Tiens, le tonnerre va tomber, ici.

iiERR Zacharias Monseigneur m'appelle ?

LE MONDE TRAGIQUE 139

Axel, à demi-voix

Viens auprès de moi.

Herr Zacharias s'approche ; Axel le regarde en si- lence : puis, à voix basse :

Tu as parlé !

HERR Zacharias, après un iLStant

Au nom de votre race, que je sers depuis quatre- vingts ans, monseigneur, j'ai osé vouloir sauver de l'oubli, avant de mourir, l'énorme trésor î

Axel, avec ua e(Traj-ant regard, et sourdemont

Paix !.. A Lkko, très bas: Dcux épées. Et que, dans un instant, Gotthold, Miklaus et Hartwig soient ici, en leurs anciens uniformes, avec des flam- beaux, — et aussi leurs vieilles épées. Silence.

Herr Zacharias sort, en chancelant, par le fond de la salle. Ukko disparaît, à droite, après un signe d'in- telligence au comte d'Auërsperg.

La fin de cette scène s'est passée auprès du seuil, inen- tendue de Kaspar d'Auërsperg, Depuis quelques instants, l'orage du dehors, après l'accalmie, a repris son intensité. La pluie recommence à bruire aux vitraux et il éclaire.

140 AXEL

SCÈNE XII

AXEL, LE COMMANDEUU, puis UKKO et les TROIS SERVITEURS MILITAIRES.

LE Commandeur, assis, le dos tourné, et se chauffant

Comte, soyons positifs, soyons sur la terre. Je piends sur moi d'appeler utilement l'attention des souverains du Wurtemberg, de la Bavière et de la Saxe, sur l'éventualité d'un recouvrement de ces invraisemblables richesses disparues. Et si, comme je le veux admettre, il y a quelque chose d'effectivement sérieux au fond de toute cette spé- cieuse histoire, je me fais fort, entendez-moi bien, d'en tirer une fortune plus que princière pour nous deux. Aubaine qui serait deux fois miracu- leuse, d'ailleurs : car je suis ruiné, mon cher, et les quelques milliers de florins que tu consens à ne point me disputer dans l'héritage de notre der- nier cousin, Wilferld' Auërsperg, représentent, pour moi, la fumée que produiraient quelques gouttes de ce vin doré sur cette pelle rouge. Voyons! Ne te souviens-tu pas de quelque renseignement, apparu, comme une lueur, en des causeries avec tes fo- restiers, — touchant, par exemple, les issues pos- sibles des antiques souterrains de cette partie mon-

LE MONDE TRAGIQUE 141

tueuse de la Forêt-Noire? Quoi! ce détachement, d'environ deux cents hommes, circulant dans les bois, n'a laissé, dans les vieilles mémoires du pays, aucune trace d'un temps d'arrêt quelconque, telles précautions que l'on se soit avisé de prendre? N 'as- tu jamais rien entendu dire, même de vague, à ce sujet? rien relevé dans les papiers paternels... dans les titres secrets des ancêtres? C'est inouï, enfin ! Songe qu'étant donnés : 1" la certitude de la persistance de ces fabuleuses valeurs, et '2" un ou deux points de repère, établis d'après des tra- ditions particulières ou locales, il est hors de doute qu'en les appuyant de certains calculs familiers à tous les ingénieurs militaires, un crédit, fùt-il de cinq ou six millions de thalers,* serait obtenu sous quelques jours. Et je dis qu'avant deux mois, au plus, trois, quatre même, si tu veux, de travaux et de fouilles sérieuses aux environs de ce burg, en employant, s'il était nécessaire, jour et nuit, un millier de nos mineurs... Songe au glo- rieux et lucratif résultat de cette exceptionnelle aventure ! Ce serait un cii dans toute l'Allemagne! Parle.

11 se détourne et voit le comte d'Auërsperg debout, sombre, les bras croisés, au fond de la salle.

Eh bien, qu'est-ce? qu'y a-t-il donc?

\i<i AXEL

Rentre Ukko. Le jeune page montre silencieusement à son maître deux épées de combat, qu'il tient par le milieu. Gotthold et Miklaus, en leurs anciens uni- formes de cuirassiers blancs, apparaissent, au fond de la salle, élevant chacun une torche en leurs poings gauches et tenant une épée nue de la main droite. Hartwig tient une épée de sa seule main. Les cri- nières jaunies des casques se mêlent aux poils des moustaches blanches.

En silence, ils viennent se placer, debout, chacun devant Tune des trois portes et demeurent immobiles. Le Commandeur, un peu surpris, les regarde.

Or çà. mais s'agira't-il d'une cérémonie fan- tastique?... Est-ce que, par hasard, ton a maître Janus» va nous faire voir quelque heau sortilège? Ce serait une attention charmante.

Il se lève.

SCENE XIII

AXEL, LE COMMANDEUR, GOTTHOLD.

HARTWIG, xMIKLAUS, UKKO, pui-=, à la fui,

MAITRE JANUS.

Axel, s'approchant du commandeur et le sa'uant

Mon cousin, vous avez tenu, tout à l'heure, des propos familiers qui m'ont offensé. Vous allez m'en donner, sur-le-champ, réparation. Vous cessez d'être mon hôte. Gomme terrain de combat, cette salle est excellente, surtout par ce mauvais temps.

LE MONDE TRAGIQUE 143

LE Commandeur, après un silence

Écervelé, tu as la fièvre !

Axel, continuant

Vous vous êtes acquis, en Allemagne, un renom de magistrale habileté à l'épée, monsieur ; elle sera donc notre arme. Nous nous battons sans merci ni trêve...

LE Commandeur, l'interrompant

Quoi! l'on se prête de la sorte au subit accès de démence dont vient d'être atteint le comte d'Auërsperg ?

Axel, achevant paisiblement sa phrase

... à outrance : à mort.

LE Commandeur bref et hautain A quel propos ?

Axel

Oh! fort souvent, par aventures de voyage, on se trouve obligé de mettre l'épée à la main, soit au détour d'une grande route, soit au fond de la venelle d'un bourg de hasard... à propos d'une querelle sans cause bien précise, d'une simple

14i AXEL

agression. Je n'ai donc pas à motiver outre me- sure la ])rusquerie de ma provocation, surtout vous oflrant un duel parfaitement régulier d'ail- leurs.

LE Commandeur

Bah!

Axel

Jugez-en. Moi debout, vous ne sortirez pas de cette salle; mais il vous suffira, n'étant prisonnier que de ma seule présence, de me toucher griève- ment pour que passage vous soit livré sans autre obstacle. L'avantage vous restant, je suppose, mais vous ayant coûté quelque blessure, les mêmes soins qu'à moi-même vous seraient prodi- gués sous mon toit. Sitôt valide, vous seriez accompagné jusqu'aux limites de cette terre, sans qu'aucune marque de ressentiment vous fût témoi- gnée par les miens. Vous ne pouvez récuser les seconds ici présents : ils sont chevaliers de la Croix de Fer ; ni mon page : je me porte garant qu'il est de race aussi loyale que valeureuse. Ces témoins, donc, tiendront, sur l'honneur et sur leur foi, sans l'éluder ni l'altérer d'aucun artifice, la parole que je vous donne... et qui est celle de leur seigneur et ami.

Se détournant ; Faites Serment.

LE MONDE TRAGIQUE 145

Les lueurs des lames et des torches, qui frémissent aux poings des vieux soldats font étinceler l'acier des cui- rasses. Enfin, tous les trois étendent silencieusement leurs épées. Ukko, sur un regard impérieux d'Axel, lève sa main droite après une sorte d'hésitation farouche .

C'est juré.

Ukko, simplement, mais d'un ton grave

A contre cœur.

LE Commandeur

Suis-je assez bien entouré? Ah çà ! mais... c'est un coupe-gorge que votre bâtisse, mon cou- sin? L'on met, du moins, un écriteau pour pré- venir les voyageurs, que diable!.. Certes, je ne saurais décliner, jamais, une rencontre, même en des conditions pareilles : cependant, le moyen de prendre au sérieux ce tragique apparat, d'un suranné des plus choquants? Vraiment, cela vise à certain effet d'épouvantail dont ne s'émeuvent guère les gens d'épée. Pour ma part, je ne puis me défendre d'en sourire quelque peu. Croyez- moi, cessez, au plus vite, une parade qui vous serait déjà devenue funeste .. si j'étais un pour- fendeur d'enfants.

Axel, impassible

Au cas j'aurais la main malheureuse, vous

10

J46 AXEL

O prendriez place en bas, dans l'enfeii de la famille. Toutefois, sur l'acte qui serait bientôt notifié de votre imprévu décès à votre roi, vous seriez porté, je dois vous en prévenir, comme disparu dans quelque gave de ces longues forêts.

Indiquant une plume, de l'encre et un parchemin sur l'un des noirs établis encombrés, à la droite de l'âtre :

Si donc vous avez quelques dispositions à pren- dre, hâtez-vous de les écrire, s'il vous plaît.

Le Commandeur hausse les épaules, se croise les bras et le regarde.

Non? C'est au mieux.

Il marche vers Ukko ; le page lui remet les deux épées. Revenu en face du Commandeur, il les lui présente par la poignée :

Choisissez.

LE G<JMMANDEUR, avec une impatience irritée et hautaine

Faites-moi place !

Axel, froidement

Faites-vous place.

le Co.MM AX' DEUR, ayant saisi, à tout hasard, l'une des épées, sourdement

Prends garde!

En garde.

LE MONDE TRAGIQUE AXELj tranquille

L i: C 0 M M A N D E U R

Une deniière fois, par le nom que tous deux nous portons, je vous somme de formuler vos griefs contre moi.

AXEL, à demi- vois

Haut, les torches !

LE Commandeur

Vous vous taisez?

Axel, qui, l'épée à la main, s'est éloigné, pour prendre champ, ne répond que d'un léger signe de tète affir- matif.

Lâcheté !

Les éclairs, à travers le fenestrage, se mêlent, dans la haute salle, aux lueurs des torches et des épées. Lointains grondements de la foudre. A\ël, après un tressaillement, s'approche du Commandeur.

Axel, calme et terrible

Regarde-moi bien, les yeux dans les yeux. Quel autre sincère contact fut jamais possible, entre nous, que celui des épées? Pensais- tu me toucher, quand tu me serrais la main? Voir mon vrai visage,

148 AXEL

quand je te souriais? Tes inconvenantes et indi- gentes paroles, je devais les tolérer d'un hôte assis à mon foyer... mais, en moi-même, j'écoutais d'autres voix que la tienne.

Je t'ai entendu, cependant, comme on entend les cris vagues des animaux, au loin, dans les bois. Oh ! ne tressaille pas : ne tourmente pas cette épée : inutiles simagrées devant nous.

LE Commandeur, faisant siffler la longue lame

Insensé! je...

Axel, impassible

Tout à l'heure. Par trois fois tu m'as défié de répondre. Ne m'écoute pas, si tu veux : est-ce donc pour toi seul que je parle!.. Pourquoi m'in- quiéterais-je de ton inattention, alors, surtout, que tu ne saurais me comprendre!.. Mais tiens-toi pour prévenu : ton inconsidérée jactance vient de te faire perdre le droit de m'interrompre, et l'usurper, désormais, ne serait que faire preuve, à nouveau, d'un goût téméraire qui pourrait finir, par consé- quent, par fatiguer ma générosité. Donc, moins de bruit: et voyons, un peu, qui nous sommes, puisque tu l'as voulu.

L'n silence, que troublent seulement les bruits de Ta-

LE MONDE TRAGIQUE 149

verse et du tonnerre. Le Commandeur se croise les bras, comme se résolvant, en curieux, à Timpassibilité.

Toi, qui décrètes si volontiers la « démence » d'autrui, quelles preuves de bon sens nous as-tu données ! Tu m'exhortais à « chercher fortune », t'ofTrant comme exemple à suivre : or, l'instant d'après, tu m'avouais ta ruine!... Avant de le prendre de si haut, que ne commences-tu par guérir ton entendement d'une prétendue sagesse qui ne sut te conduire qu'à de tels résultats?

Mais non ; tu t'estimes un esprit trempé d' « ex- périence », clairvoyant et fort, n'est-ce pas? et tu penses pouvoir toujours mesurer, victorieuse- ment, d'un sarcasme, l'efïort des conceptions qui te sont inaccessibles, des sciences qui te sont in- terdites, des entreliens dont la beauté sereine et sévère, ne pouvant te sembler que stérile, te de- meure à jamais ennuyeuse, c'est à-dire défendue.

Cependant, par quels si avantageux sujets de causeries remplaces-tu, si souvent, l'intérêt que comportent, peut-être, ces choses? Par le grave exa- men des épices d'une sauce ou par des cantiques sur la saveur d'un pâté! Vraiment, pour insigni- fiant que puisse être, à ton juger, l'objet de mes études favorites, l'on ne voit guère en quoi j'ai dû, ce soir, tant gagner au change en t'écoutanl.

Continuons. Lorgnant on ne sait quels fan-

i:,0 AXEL

tomes à travers le verre d'uu souper, tu raillais la salubre illusion de ma foi dans le seul amour con- jugal, — oui, le seul qui mérite le nom d'amour.

Cependant, qu'exaltais-tu donc, au mépris de ce juvénile, virginal etsi légitime rêve, qui s'imposait bien, tout d'abord, sinon à ton « respect » , (tu me semblés peu digne d'en éprouver devant quoi que ce soit au monde) au moins à ton silence?

Ah ! d'écœurantes joies : celles du vil adultère. En sorte que, sous le toit sacré de ma mère, tu me faisais rougir, et qu'à ce moment je me suis senti comme honteux, devant ces chastes fleurs, de la hideuse façon dont tu les as respirèes.

Par exemple, tu faisais sonner, sur un mode altier, le titre de gentilhomme; tu prononçais même ce mot presque à tout propos, comme un bourgeois. Cependant, par quelle preuve d'ori- gine généreuse ou d'intime seigneurie sanctionnas- tu, sur l'heure, cette infatuation, oiseuse ici ?. . . Tu t'es étonné de me voir soucieux d'un l)on servi- teur, vieilli dans ma maison, et qui marche encore, à cette heure, perdu, sous l'orage, au milieu des dangers de la nuit, pour mon service.

Enfin, dans cette demeure, dont tu ne daignas que persifler le deuil, l'âge et la gloire, alors que tu dois au seul héroïsme des aïeux dont les pré- sences l'ont bénie d'être le peu que tu semblés,

LE MONDE TRAGIQUE 151

tu me proposais, si j'ai bonne mémoire, d'as- servir, à ta suite, l'intégrité de mon intelligence et de mes jours dans le néant de mille intrigues risibles, d'aller bâiller, à tes côtés, en la diversité de princières antichambres, et lu nommais cela «faire son chemin». Pour toi, c'est possible. Ta suis les goûts de ta nature. Elle n'est pas la mienne, voilà tout. Passons! Mon chemin? voici des siècles qu'il est tracé. Gomment prétendrais m'en faire dévier par tes conseils, alors que (fùt-il de ceux auxquels tu songes !) zéro, d'après tes aveux mêmes, se trouve être, à peu prés, la somme ronde et le résultat ((positif» t'ont conduit, en fait de situation dans l'État, d'influence, de consi- dération réelle, de ranommée illustre et de foriuno, tes sagaces et sceptiques maximes, creuses comme des coquilles de noix rejetées par des singes ? Moins d'arrogance, et ne traite, ici, d'insensé que toi- même. Si tu ne fus pas à la hauteur... même de tes mesquines ambitions, n'en accuse pas le h; - sard : il est innocent de ta suffisante incapacité... à moins que tu ne veuilles lui faire un crime de ton existence.

Le commandeur d'Auërsperg le considère avec le sou- rire d'une indifférence dédaigneuse. Tous deux appa- raissent, miroitant comme au milieu d'une forge, au centre des incessants reflets du foyer, des torches et des éclairs.

Î52 AXEL

Va, je sais qu'aux yeux de la plupart des humains, rien ne semblerait justifier la soudaine et brisante dureté de mes paroles, Avec un sourire singulier : Car, eufiu, u'est-cc pas? prendre plaisir au festin d'accueil et le dire, de belle humeur, à son hôte, en élevant un verre joyeux, parler avec amour des douces femmes lointaines, se délecter, avec une sensuelle ivresse, de ces aro- males fleurs de forêts, laisser, une fois ou deux, vibrer, en l'envolée d'une parole amie, la fierté d'un noble sang, s'avouer, même sans modestie ! peu soucieux des conceptions ardues et des vastes pensées, rappeler, avec la courtoisie mesurée qu'une sympathie toujours inspire, quels destins semblent oubliés par celui dont la jeunesse déjà s'exile... sont-ce des crimes de lèse-hospitalité ? Pourquoi donc ces su- jets de causerie, si aimables et si attrayants en eux-mêmes, sont ils devenus, entre nous deux, tout à coup, quelque chose de si... sombre?

Tu m'assurais d'une « familiale amitié », d'une «entente sincère», d'un «dévouement à l'é- preuve )) , d'une « aide cordiale », d'une « expérience de milieux souverains dont tu me laissais disposer » , que sais-je encore ! de joies, d'amours brillantes, et de lumières ! et de femmes rieuses dans les festins!... Tous ces mots, si captivants à cause

LE MONDE TRAGIQUE 153.

des intrinsèques images qu'ils sont censés conte- nir et magnétiquement effluer, oui, c'est vrai ! tu les as prononcés! les enveloppant même des élégances d'emprunt de ta manière, acquise au frôler des courtisans.

Ici le comte d'Auërsperg est obligé d'élever la voix pour dominer l'effroyable et croissant fracas de la tour- mente.

Mais, sous le voile de ce dont il parle, nul ne traduit, n'évoque et n'exprime jamais que lui- même .

Or, conçues par toi, imbues de ton être, péné- trées de ta voix, par ton esprit icflétées,les choses de ces paroles, à leur ressortir de ta nature et de toi proférées, ne m'arrivaient, incarnées en l'intime de ta présence, que comme autant d'effigies de toi-même frappées en des sons neutres d'une vibration toujours étrangère à leur sens, et le démentant.

Car ces choses, fictivement incluses en des mots qui, par eux-mêmes, ne peuvent être, jamais, que virtuels, ne me semblaient plus, songées par toi, que d'une iJrètendue identité avec celles, du même nom, dont la vivante illusion verbale m'eût peut-être charmé. Comment, en effet, les reconnaître l Sèches, répulsives, inquiétantes, gla-

164 AXEL

cées, hostiles, dès lors, à ces noms mêmes qu'elles avaient l'air d'usurper sur ta langue pour m'abuser, je ne ressentais d'elles, en tes dires dénués de leurs images réelles, qu'une odeur de cœur desséché, qu'une impression de cada- vérique impudeur d'âme, que le sourd averiisse- ment d'une constante arrière-pensée de perfidie. Et. ce triple élément, constituant, à mes yeux, l'air interne, exclusivement pour toi respirable, de ton hybride, ambiguë, éteinte et tortueuse entité, tes paroles ne résonnaient qu'^... comme des vocables troubles, ne traduisant que l'atrophie innée en toi, des choses mêmes dont ils préten- daient me suggérer le désir. En sorte que, sous les captieux voiles de ta causerie ainsi brodée de ces beaux mots-spectres, sache que toi seul ,

morne et chatoyant convive! m'es apparu.

Kaspar tVAuërsperg, les sourcils à peine froncés, mais le visage très blême, continue de regarder Axel, sans décroiser les bras, en silence.

Cependant, que m'importait ! Etais-je donc ton juge! Avais-je à te condamner? à t'absoudre?

Vuici, d'ailleurs, que l'heure sonnait, pour le clianibellan, d'aller reprendre sa cliahie, de s'en retourner vers ses... plaisirs, de délivrer ma solitude, en un mot, de son ombre insignifiante.

LE MONDE TRAGIQUE 15.j

Mon devoir, légué par les miens, n'était donc plus que de lui cacher tout à faille grave désen nui que me causait son adieu. C'est pourquoi j'allais te conduire à mon seuil, avec bienveillance et bons souhaits de voyage. Tu n'étais pour moi qu'un passant comme les autres, ayant droit à la déférence due à la forme humaine. Enfin, on salue bien les morts !

Soudain, je m'aper^^ois que lu as utilisé tes loisirs, ici ! et que tu as surpris l'un des plus importants secrets de ma maison.

Le Commandeur, à ces mots, a tressailli, puis regardé avec stupeur le comte d'Auërsperg : il demeure comme un peu éperdu, la bouche à demi béante.

LE Commandeur, à lui-même, en frémissant

Ah! c'est à cause de cela !.. Quoi, c'est donc vrai!

Axel, d'une voix si rude et si sourde, qu'eUe semble, par instants, comme un rauquement de lion

Vraiment, tu as remué une cendre brûlante. Tu ne devais ni l'enquérir ni écouter! C'est un malheur pour toi d'avoir cédé à ces tentations. Tu t'es attardé en espion, dans ce logis. Mon lourd secret, je m'oppose à ce que tu l'ébruités, étant le dragon qui le garde. Ayant lu, d'ail-

156 A X li L

leurs, en tes yeux, le dessin de ni'assassiner, tiens! cette nuit, (afin déplus librement pou- voir atrophier encore tout ce grand rêve en quel- que louche entreprise) je me riais, siir de t'y prendre, de ton « départ » Oui, deux fois, à table, j'ai discerné ce beau projet dans ta voix de malfaiteur brillant et j'épiais tes basses pensées sous mon masque distrait.

LE CiOMJIANDEUR crispant le poing sur le pommeau de son arme, et presque à lui-même

Quoi ! ce hâbleur-ci forme le dessein de s'ar- roger, en totalité, cette éblouissante montagne d'or!.. Inquiétons, d'abord, ces soldats.

Se remettant, puis, sans transition, avec une intonation sèche et rigide

D'aussi emphatiques injures ne sauraient me trouver qu'indifférent. Je tiens une épée et, tout à l'heure... Toutefois, je dois raisonner, d'abord, d'un peu moins haut, s'il vous plaît, m'apercevant, à vos propos, que vous êtes hors la loi. Vous recelez, ici, par héritage, un dépôt de considérables valeurs nationales. Déjà crimi- nel, envers l'État, de les avoir aussi longtemps immobilisées, le premier Allemand venu peut vous sommer de restituer ces trésors à votre pays, comte d'Auërsperg! Détenir, ici, c'est dérober.

LE MO.NDt; TRAGIQIE 157

Axel, après un instant de vague surprise

Ilein! . . D'où sort ce juge austère? A table, il nous vantait, avec feu, ces traditionnels seigneurs de grands chemins qu'il était lier d'appeler les M aïeux » et dont il exaltait les brigandages. A présent, voici qu'il tient des discours d'homme de robe et nous prodigue des leçons do probité. Que peut signifier ce noble changement de front ?

LE Commandeur, avec un froid sourire

Mes paroles furent une épreuve bien fondée, semble-t-il. Ainsi, vous méditez le rapt de ce dépôt confié k votre honneur filial ?

Axel

Et, tout à l'heure, ce probe conseiller m'incri- minait de ne jamais avoir tenté rien pour l'ac- complir. Mais, c'était encore une épreuve, n'est- ce pas?

le Commandeur

Osez donc prouver que je vous calomnie en restituant, dis-je, à rAllemagne...

11 s'arrête. Axel, souriant

Ose donc, toi-même, achever !

158 AXEL

LE Commandeur, se mordant un peu les lèvres

Oh ! vous n'êtes seulement tenu qu'à rôvéler olTicielIement...

Axel, après un haussement d'épaules

Tout à l'heure, mon devoir était de restituer non seulement ce que je ne possèJe pas, mais ce dont l'existence même est incerlaine ! A présent, que, simplement, je ?'évèle et je suis absous.

Le comte d'Auërsperg, avant de forcer, d'un outrage direct, l'immédiat engagement des épées, s'est dé- tourné vers les trois vétérans, sans doute pour quelque ordre définitif.

Soudain, les ayant regardés, il tressaille...

Certes, aux accents de l'éruptif réquisitoire du jeune seigneur, ils ont frémi d'une commotion sacrée et, dans le trouble de leurs entendements, ils ont, même, confondu, parfois, les sons de bronze de ce verbe avec les éclats de la foudre. Le redoutable adversaire, aux yeux froids, au ton de spadassin, comme ils le haïssent! Ah! si forcené que puisse être le combat, tout à l'heure, ils sont pleins d'une aveugle foi dans la bonne issue victorieuse!... Cependant, aux der- nières paroles du commandeur, une ombre est tombée sur les loyales figures : une inquiétude, qu'ils n'osaient s'avouer depuis des anné.s, vient de s'attester en leurs consciences demeurées droites et simples.

En effet, ce qui vient d'être dit, étant plus à la portée de l'humble rudesse de leurs jugements, leur paraît, quand même, cacher une vérité grave, à laquelle, par respect pour l'infaillible et inviolable honneur du

LE MONDE TRAGIQUE 159

jeune maître, ils se sont toujours abstenus de penser. Ilss'entre-regardent : ils donneraient leur sang pour qu'il daignât répondre.

C'est pourquoi le comte d'Auërsperg, qui a surpris ce coup d'œil, vient de comprendre l'obscure intention de son adversaire, qu'il considère, maintenant, avec une fixité terrible.

Et, pendant un long moment, le cyclone s'étant éloigné, l'on n'entend, dans la haute salle, que le bruit de la pluie, torrentielle et continue, qui s'écrase, par bour- rasques, sur les vitraux.

Après une violente lutte intérieure :

Soit!...

Montrant, de l'épée, les vieux soldats :

C'est à cause d'eux, à cause d'eux seuls! entendez vous ! que je condescends à répondre sur ce respectable ter. ain c légal » d'où vous m'adres- sez, en vue de scandaliser ces hommes, des ar- guties de tabellion lorrain. Je ne redoute guère l'ombre de ces battements d'ailes de chauve-sou- ris, moi.

Soldats qui êtes nos témoins, encerclez vos torches aux porte-lampes des murailles et soyez juges.

Il se dirige vers l'un des sièges, s'y assoit et s'accoude, de droite, à la table encore en lumières : il tient, allongée, son épée nue entre ses jambes croisées, ap- puyant la main gauche sur le pommeau.

Gotthold, Miklaus et Hartwig ont obéi, Maintenant

IGO AXEL

ils sont immobiles, la main droite appuyée sur leurs longues épées. Lkko vient s'accouder au dossier du siège d'Axel.

Je prétends être en droit d'en user à ma guise, ici, quant aux faits que l'on vient de re- prendre en ma conduite et j'accepte, si bon semble, l'interrogatoire.

LE Co.M.M A NDEUR, impassible, l'épée au poing, demeuré debout au fond de la salle

Je disais, monsieur, qu'il serait, pour vous, du plus élémentaire devoir d'aviser, à l'instant même et avant toute rencontre, l'Etat dont vous relevez et qui, protégeant, ici, votre hérédité, vous permet d'y parler en maître. Vous êtes son sujet et, comme tel, vous devez saisir, d'un avertissement, soit ses hauts trésoriers, soit ses princes, soit, en- fin, ceux de ses représentants qui, sanctionnant, en son nom, la Probité de tous, le formulent et en sont les mandataires.

Axel, détaillant très froidement ses paroles

Oh! si leurs pareils se fussent dispensés, ja- dis, de faire massacrer mon père, afin de ressaisir, en sous-œuvre et à leur tout personnel profit, le Trésor ofriciellement confié par eux à son épée, et dont leur traîtrise laissait, quand même, res- ponsable sa mémoire militaire, les insignes

(fiir ^einfdjtnecf'er.

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ÎKaurue ^oUa'x.

luruS (TOoïilj) Sotni, ber betiîbtcfte un^ ifte itUflarijdjc SdjrirtftcHcr , ber bcïeitS ieit . fiintàia 3al)ieii im Sîieiifte ber iingariidien Sitteratur ftcljt iinb biird) fciiie auÊct=> orbeutlidie îfjiituîteit bie flciftitic unb mo» roliictjc (ïntiuicfclunsi Utu3avn5 iit oroBcn» îîîaBe fbrbcrit çicl)olfcii, fcicrt im Çctbft biejcâ 3nl)rc§ ba?- iiinfsiiijaljvine Subi» Iduin feiiicv îdjviftftcncvijcbcu !i.'inifbabii. TOauruS 3ôtai untrbc im %\l)xe 1825 in Komoni flcboveu. £eiu S3atcv iimr bo= îclbft îlbUffat unb cntBerttc irtjoii friif)- jeitig bic tiiitftletiid)e ÎScranUiçiung jcineS ®ol)itcS, beii er bcnn niid) luid; bcftcm fionncn unterriditen mib nut-bilSen licç ; lual)Vte inbffjcii lange, bis fflîauruè 36tin bic l'eirtcm ffierufe unb ®eniuè entiprcdjenbcu ^>fabe fanb. îlnfonglid) lUQVC cr geru î)!n(cr gctuorbcu. Sobann \uenbete er ftd) ber ^ocnc ju, aber oud) Dl)ne fonbevlidjcn (ïrfotg. Sein Srûma „®er Subentunbe", baS er aie ©tubent ber Wcdjte ticïfnëtc, luurbc von ber "Hta» beniie biird) lobenbc Çnoabnung ouêgc» •,eid)net, unb Don ba nu blicb ï)ÎQuru& 36tai bcm 58crufe al?- SdjriitîteUer trcu. i 3n)ei 3nl)ve iljater, im 3iil)re 18-16, cr» idjien jein iRonuiu „SBod)entagc", roetdjer in titternrijdjen fircijcn jo grofeeS 2luf= îcljcn errtgte , bag ein jebcv bie griJBten .fpoTfniuigcu nn ben 9lamen Sôtai îniipfte. %iè ^citungircbiittcur fnnb cr bann eine jcincr iBcgabung juiagcnbc îteUung. 3n ®emcinid)aft mit $cti3fi, îomlm unb ?IU bert *45àttfi vebigiertc er bie „i!eben5bilber* «on 1846 bi§ 181'*. S)er îlnteil, ben 36{ai am (yrcit)citBtami.if genommen, ber (ïifer unb èrfolg , mit benen er fiir bic lireûfreibcit, fiir ^artamentariêmuë unb 9i;beircil)cit gcïiimpft, bieic SBcrbieufte bc§ *4Jatriotcn lunîtartten nid)t luenig Çeine littcrtuiidic StcUung. Sein iyntcrer Sîubm, l'eine niictjmaiige ©riJÊe luuvjcln im grb» reid) ber Sieuoiution. âcine idjriftftede» riid)e 3ubiinbun(itiit crîtnr!tc unb Hjud)5 I)eran gtcid) ber Gidje im ÏOiitbe , bie nid)t burd) ben marmen Sommcrrcgen, ionberu buvd) ben Stiirm gcftiifjtt unb gctviiftigt mirb.

SSiiljrenb ber 3îc»otutioti

Unnbe er mit ber grofeen ïrago^- bin Sîoja Siiborfalpi bcfannt, bie . fid) bamalë bcà SinfcS erfreute,)! bafe fie am fdjbnften ungariid' jyredje. ©r beiratttc bie àiinft^g Icrin, unb ein jeber freute fidi' bcè idjonen a^unbcg, ba inrtu_ aUgcmein fagte, bafj eine (ïf)e jiuijdjen ber g-rau, bie am îd)bn=„ ften ungarijd) fljridit, unb bem'^ ÎJfanne, ber am fdjiinften uuga-- lijd) fdjreibt, iiur jum ®uten I fiibren miitie. Sics mnr tl)at= fddjlid) ber 2fjn. 36!aiS fônttin'Z brad)te bem Siditcr unb Sd)rift= ftctler notleS 58crftanbniâ cnt^^t gegcn, unb obgleidj fie nad) i()rc; iyeriKiratung ber iMiline nodig ïange trcu blicb unb bort Siège auf Siège crfod)t, tuufttc fie il]ni x ein ungemein bcljngli^el §einr'' JU fd)affen.

Son bii an crfdjiencn in un= - itnterbrod)(ncr 9ieil)cnfolge fcinc iKomatic, 'Oîcuetlcn unb S)ramen,Ll luetdjc teljtercn inbcffen ben l)i)l)e= ren bramatifdjcn îlnforberuugen- nid)t cntfpredjcn. S)cnnod) id)rieb cr iseren jicmlic^ Diele; mand)e_ crjielten nud) cinegroÈcSSirfnng auf ber 33iil)uc, fo ba-j nad) fei=^ ucr (Srjiiijlung „5ie a>avd)oniten' bearbeitcte Srama ,2)atma", ,îie î)Kirtt)rcr non Sjigetnâr" -^ unb „®eorg ^îojfa". £er grëfete oft^lcr feincr SBiiljnenftiidc be= ftcbt barin , bag cr bie inner» lidje unb aufserlidie ^tanblung ju Icincm I)armoniid)cu ©anjen }u tifrcinigcn, bic (il^araftcre mit bc; ftaiibluug, bi.' .s^anbluiig mitn feu lïtjaraficrcn nid)t in ilcber= cinftimmung ju britijitn nermag.

îlnberS Bcrijiitt c-5fid) mit fti-- ' ncn Diomaneu. .Çi.»r ift cr ein *)Jhiftcr in ber Giitmidetung ber ^ ©reigniîfc, im P-rrumen intcrcf» fantcr Situationcn, fionflifte unb % Sufamntcnftofje. Seine ©rfin» bungsaabe ift unerjdii^bftid) unb icine î^îjantafic fo tcidi , bag cr Iiierin non teincm 9îomanfd)rift= ffcfler ber îl'clt iibcrtroffen loir'.'. îlOctbingè ift biefc 'iMiantafie »ou ciner ganj anbcrn a?cfd)affenf)eit, r.tê jum SBcifvicI bie br cngliidjciS î^ie Icljtcrcn l'erjcnEtu fid) mit ,v in bic Singe ber 20ivtlid)fcit "D- Î3al)r5citcn. 3ùtiii-j ^l-ïjanfafie b. loê burd) SanScr unb (Sebictc, i niemalê gcgcbcntjat. £ie êrcignif iKomiDicn fd)ilbcrt, cntbe[)reu fcl)! lidjh'it unb eutfcrncn fidi -ftarf uo Sebenê unb ber realcn ÎBelt. îlnbi ©rcigniffe bod) ftets fo aufecrorbc intereffant, io un'nnf'iiv nnvphm.

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LE MONDE TRAGIQUE 161

valeurs dont vous parlez seraient, depuis long- temps, en mains légales. On oublie qu'ici, moi seul ai le droit d'accuser! Or, l'État si ces personnages en furent les mandataires est soli- daire de cette action. Par suite, sa Probité (qu'ils représentaient) gît, morte, parjure et vaine ! annulée, enfin! à mon seuil... 11 est donc assez légitime que les liens de mes devoirs envers cet être de raison, limités à ce calomnieux homicide dont il ne saurait me dédommager, se soient quelque peu détendus. C'est pourquoi la recon- naissance que prétendrait encore m'inspirer ou m'imposer l'engeance des meurtriers ne con- traint guère ma conscience, je trouve, de con- sacrer... ne fût-ce qu'un instant de loisir... à rédiger des u avis » de nature à réparer, pour la joie des consorts, la maladresse du crime.

LE Commandeur, tranquille Quoi 1 ne serait-ce pas une haute occasion pour vous, au contraire, d'actionner l'État lui-même, en lui signifiant la très spécieuse éventualité qui se présente? Cette occasion, pour quel motif la laissez-vous échapper?

Axel, toujours d'un ton bref et glacé

L'État, qui m'a donné, ici, de déconcertants exemples, s'étant permis, toujours à mon

11

1G2' AXEL

détriment, de clore définitivement cette affaire par un arbitraire décret qui abroge, sans appel, jusqu'à mes droits d'accusateur, je n'aurais dé- sormais, en aucun cas, à lui faire jmrt de plus ou moins chimériques hypothèses... qu'il n'a plus qualité pour entendre, qu'il s'est interdit lui-même d'écouter.

LE Commandeur

Vous héritez, envers tous, d'un devoir inaccom- pli!

Axel

Allons donc ! L'intégrité vous égare ! Au soldat mort pour son devoir aucun Etat et le mien, ici, moins que tout autre, il me semble ! n'a rien à réclamer de plus. Accomplie ou non, la tâche est terminée : et l'enfant de ce soldat n'hérita jamais des aflaires de service militaire du défunt.

LE LoMMAXDEL'R, entre de lourds bruits de tonnerre

11 est des cas exceptionnels, imprévus, tuut gentilhomme est tenu, par sa seule noblesse, d'en déférer à son roi, dont le jugement est, seul, sans appel.

Axel, d'une voix lente, grave et amôre

On oublie qu'il a prononcé. Oui suis-je, au dire même du rui? « Le rejeton de celui dont Véquivo-

LE MONDE THAGIQUE 163

que Cl trouble incapacité perdit sans retour la plus riche épargne de l'Allemagne. » Verdict proféré sur des semblances et sans enquête (pour causes, d'ailleurs !) devant un nom qui résume sept siècles de hauts faits. En supposant que cette étiquette, inscrite, sur ce nom, par le roi, ne me dégage pas de toute déférence envers la té- méraire majesté de celui qui n'hésita pas à m'en offenser, je prétends qu'elle ne me permet plus, en toute dignité, de lui notifier... ce qui ne sau- rait jamais être qu'une officieuse et secrète confi- dence. Car celle-ci prendrait, aujourd'hui, l'impli- cite caractère d'un démenti formel au jugement dont il osa ternir, à l'étourdie, l'auguste mé- moire de mon père. Or, mr quoi serait fondé ce démenti ? Sur des suppositions, d'une autorité aussi contestable que celle de mon très vieil inten- dant, herr Zacharias?... Ah ! je dis que la loyauté la plus ombrageuse ne m'oblige nullement h ris- quer de me couvrir d'un aussi stérile ridicule. J'ai d'autre emploi de mon temps.

LE Commandeur, lentement

Ainsi, j'en prends acte, pouvant éclairer votre roi, d'une parole mesurée et sérieuse qui dissi- perait, peut-être, l'ombre que laissera, dans l'His- toire, le nom de votre père, vous vous y refusez ?

164 AXEL

A X E L

Semblances de misons étrangères dont une réflexion de la plus légitime prudence met à jour la vanité!... Voici, en effet, non pas en songes, mais en fait, l'alternative, quant à mon devoir fdial.

En supposant qu'après des recherches ten- tées, à grands frais, sur la foi d'une sorte de douteuse légende, ces problématiques richesses demeurent introuvées, il ne rejaillirait de ceci, sur le nom paternel, que sarcasmes irrités, propos de cupidités déçues, arrière-pensées se faisant plus calomnieuses à l'égard de mon père, étant donné, surtout, le jour nouveau sous lequel apparaîtiait sa mort, l'universelle erreur ne pouvant que s'en aggraver.

En supposant les richesses brusquement recou- vrées, comme leur découverte entraînerait des flétrissures inévitables et du plus « fâcheux » scandale en ce qu'elles atteindraient sûrement la sécurité, la confiance et l'honneur publics en leurs plus (( officiels )) représentants, voici, à peu près, la teneur de ce que au témoignage du Passé tout entier la Raison d'État, qui prime toute équité dans les causes de cet ordre, et que vous passez sous silence, dicterait, insensiblement, l'Histoire : voici ce que pourrait a^tprendre la postérité :

LE MO.NDE TRAGIQUE 165

On ne sait encore à quelle fin le général d'Axërsperg, peu de Jours (ivunt de tomber à l'ennemi, prit sur lui, s' entourant de pré- cautions qui confondent et déconcertent, d'en- .sevelir, au plus secret de l'un de ses plus reculés domaines, les immenses valeurs dont il s'agit. L'Histoire ne scmrait être fixée sur les mobiles qui le déterminèrent à cette occultation des de- niers de l'Allemagne. Toutefois, son fils, Axel d'Auërsperg, par sa noble restitution, sut faire oublier ce que l'inconséquence paternelle offre, ici, d'irrégulier et même d'étrange, et qui avait, lin moment, obscurci le blason, jusque-là sans ombre, de cette illustre fannlle.

Oui : tel serait le radieux surcroît de renom dont j'aurais su rénover la mémoire do mon hé- roïque père. Or, ma piété filiale, plus sagace que vos conseils, m'avertit qu'en de telles circonstan- ces, il ne serait MÈMb: pas de mon intérêt familial d'exhumer cette cause.

LE Commandeur

Et, vous persuadant de ces paradoxales subti- Ihés, vous acquiescez, par une abstention singu- lière, à ce fait accompli do l'erreur qui pèse sur cette cendre ? alors, dis-je, qu'une conmiunication toute simple au conseil des ministres pourrait, malgré

166 AXEL

VOS inconsistantes prévisions, rendre à votre nom, qui est aussi le mien, tout l'honneur passé!

Axel

Oh! chez les miens, monsieur, l'on n'eut jamais que faire de personne pour décréter notre honneur, attendu que la patrie, fondée, à travers les siècles, par nos actes et ceux de nos pairs en seigneurie militaire, nous doit le plus pur du sien... Nul, donc, ne saurait avoir qualité pour contrôler l'honneur de ceux-là dont la fonction vive est de pénétrer d'un sens réel celui des autres hommes, et nous nous soucions assez peu de l'estime sans valeur de ces passants (si nombreux qu'on les suppose) qui se permettent une seule fois de le discuter. Je n'ai donc pas à tenir compte de vos derniers propos. Je suis ici dans mon héréditaire maison, foyer d'exil en un lieu d'exil, la patrie n'étant plus, pour moi, qu'un emplacement. Je n'ai pas à m'inquiéter de ce qui peut être enterré aux environs de cette demeure, mon père ne m'ayant pas laissé d'avis à ce sujet. Aucune loi ne m'im- posant de m'en préoccuper, nul ne saurait me contester le droit d'en récuser le souci.

LE COiniAXDELR

Votre père vous légua moins encore le devoir

LE MONDE TRAGIQUE 1G7

de confisquer ainsi le bien-être de plusieurs mil- lions d'innocents. Au nom d'un grief que vous croyez avoir contre quelques-uns, vous vous cou- vrez d'une omission de la Loi pour faire peser sur tous un ressentiment aussi exalté qu'injuste.

Axel, souriant

En vérité, le moins disert des financiers du plus minime des États de l'Occident se bornerait, en ce moment, à vous regarder en silence : car il est surprenant d'entendre un homme de cour faii'e preuve d'une ignorance aussi profonde. Si vos notions sur la nature de l'Or se limitent à celle de le dépenser, elles sont insuffisantes pour qu'il soit permis de vous répondre.

LE Commandeur, impassible, sans comprendre

Une défaite gravement débitée n'atteint guère qui défend l'intérêt de tous.

Axel

L'intérêt de tous ! But généreux, dont, au cri des siècles, les princiers spoliateurs sanctionnè- rent, par tous pays, les exactions de leur bon plaisir et qui permet encore d'extorquer la béné- diction des plèbes en les dépouillant froidement au nom même de leurs intérêts. Non, je n'ai

168 AXEL

pas à convier au pillage, ici, les champions ordi- naires des (( intéréls de tous » .

LE Commandeur, froidement

Ehbien! si, pour ces spécieux motifs, il ne vous plaît pas de prendre sur vous l'initiative d'un avertissement aux États intéressés, laissez à d'autres le soin d'en assumer les responsabilités, et l'on viendra bientôt vous libérer de cet or dont vous n'avez que faire et qui vous est étran- ger.

Axel, calme et hautain

Pourquoi permettrais-je, pouvant m'y opposer, qu'un ou deux milliers de brutes humaines, à votre solde, apparus soudainement ici, profanent, longtemps et de vive force, du gros rire de leurs présences, le seul lieu d'exil je doive ensevelir la dignité de ma vie? Je sais qu'il peut sembler tout simple, à des gens de loi, qu'au nom de cet « intérêt général » dont le vil mensonge vient d'apparaître, sous prétexte, enfin, de recon- quérir de l'or peut-être imaginaire, il soit licite à des colonnes de déterreurs de \enir défigurer cette terre, prix du sang glorieux de toute une race que je résume, et saccager ce sol que les miens foulèrent filialement depuis des

LE MONDE TRAGIQUE 169

siècles : qu'importeraient ces allégations senti- mentales! On me dédommagerait, n'est-ce pas, une fois abattus et déracinés, de ces milliers de vieux arbres qui sont pour moi d'anciens amis? Non. Le silence de la grande Forêt marche dont je suis le margrave n'est pas à vendre : il m'est plus cher que toutes paroles : c'est un bien sacré, dont je n'entends pas qu'on m'exproprie et dont l'or de vos banques ne m'indemniserait pas. Et quand même le prétendu surcroît de « bien- être » d'un million d'indifférents devrait s'ensui- vre, je dis que, dans une même balance, le poids des cailloux l'emporterait vainement sur celui d'une pierre précieuse, et que ce bien-être n'équili- brerait pas, euÉQuiTK réelle, le dol que je subirais.

LE Commandeur

A qui ferez -vous croire que de telles richesses ne valent pas d'être recherchées, fût-ce au prix de tous les silences?

Axel, dédaigneux

A moi seul : ce qui suffit. Je crois même avoir prouvé, depuis longtemps, que cette tâche ne m'é- tait pas diflicile. Par exemple, il est fort conce- vable que vous préfériez l'Or (dùt-il n'être que fictif) à tous les silences, puisque le Silence ne repré-

170 AXEL

sente rien pour vous, qu'un bâillement. En effet, ce mot, vide quand vous usurpez le droit de le pro- noncer, n'a pas (bien que de mêmes syllabes) l'ombre d'une parenté avec celui que j'ai proféré tout à l'heure. C'est en vain que vous essayez de les confondre en une même valeur... souriant: acte de faussaire ou de perroquet.

LE Commandeur, impassible

Enfin, grâce à telle indication paternelle tout à coup retrouvée, s'il vous advenait de découvrir ces grandes richesses, quel serait donc, à vos yeux, le devoir?

Axel, tranquillement

De les enfoncer encore plus sous terre, s'il m'était possible, pour l'honneur des Pauvre?.

LE Commandeur, après un sUence

Espièglerie, dont la durée serait brève, l'àgedes réflexions une fois sonné !

AXE[, grave

Je doute que cet âge-là sonne jamais pour vous.

LE Commandeur

Bien. Vous vous estimez libre, paraît-il, de dénaturer, sciemment, l'acte de celui qui ne déposa

LE MONDE TRAGIQUE 171

céans et pour mieux assurer leur temporaire sécu- rité, ces nationales valeurs qu'afiii de les remettre intégralement aux fondés de pouvoir de l'Allemagne, l'heure venue!

Axel

Et c'est son heure, à lui, que les fondés de pou- voir de l'Allemagne ont fait venir. Doue, qu'elles puissent être, ici ou non, que m'importe! Qu'elles dorment! C'est bien le moins que je par- tage avec tous le droit de les ignorer. Grâce à la meurtrière duplicité de vos mandataires, on ne sait ce que votre Or est devenu : l'Allemagne a prescrit mes légitimes droits d'enquête sur l'évé- nement qui explique et motive cette disparition : le temps s'est appesanti sur cette déjà vieille his- toire... — ainsi soit-il.

LE Commandeur, impassible

En conclusion, vous connaissez la provenance des richesses enfouies, sans aucun doute, pour moi, désormais, sous votre terre! Les annuler ainsi, c'est encore en disposer; or, quel droit pouvez-vous invoquer sur elles?

Axel Celui d'en sauvegarder l'oubli.

172 AXRL

LE Commandeur A quel litre?

Axel, se levant, calme et sombre

Au titre signé du sang qui les couvre et les paya.

Après un assez long instant :

J'ajouterai, cependant, une chose sur laquelle vous ne me questionnez pas. 11 est, en Allemagne, tant d'infortunés, dont l'aiïamée détresse votre œuvre, à vous autres! écœure ceux qui vous regardent, qu'il serait un peu vil de s'exclure tout à fait du droit de les secourir, au cas où, par exemple, l'Or, dont nous parlons, s'offrirait, ABSOLUMENT, commo uuo trouvaillc.

En effet, rayé des mémoires, prescrit par d'offi- ciels décrets, renoncé de ses indemnisés titulaires, cent ans auraient, en vérité, passé sur lui sans l'affranchir davantage. Qu'eu reste-t-il? une lé- gende. — S'il est encore, ses effigies en font une sorte de mine armoriée, gisante, on ne sait où, sous la Forêt. Cette vacante merveille est donc à la merci de qui en sera le prédestiné, s'il est conduit vers elle par un décret de cette Nécessité qui veille aux fortunes des humains. Oui, son légal héritier sera le premier voyageur qui le sol ayant manqué sous ses pas s'engagera, chan-

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celant et à l'aveugle, dans les allées flamboient ces richesses mortes. Pourquoi? Parce qu'il n'en recevra l'investiture que du Hasard, leur unique propriêliiire , auj o u rd' h u i .

Eh bien ! nul écrit ne me livra le secret du lieu sourd, voûté de terre et d'ombre, dort l'impérial trésor germain. Mon père ne m'est pas apparu pour me le révéler. Si donc il s'oflTrait à moi-même, tout à coup, sans que je me sois rendu coupable d'une seule recherche, c'est-à-dire ayant gagné, moi aussi, de n'être pour lui qu'un passant, au nom de quels emphatiques remords ou de quels mensongers scrupules me soustrairais- je au royal devoir de défendre sa valeur contre les bas usages tant de vivants ne manqueraient follement pas de le profaner? Pourquoi rejetteraip- je au Destin dont j'ai bien accepté la vie ! le lourd présent nouveau qu'il semblerait m'en- joindre, alors, de dispenser? Encore une fois, n'ayant rien tenté pour conquérir cet héritage, le sachant ici, je me sentirais sacré pour m'en saisir, s'il venait à moi du fond de l'Inconnu. Tout im- mense qu'il pût alors m'apparaître, en sa rayon- nante horreur, je tiens qu'il serait pour moi... comme la bourse perdue, qu'un pèlerin heurte du pied, le soir, sur la route, alors que ses yeux n'étaient cependant fixés que sur les étoiles!

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LE Commandeur

Je songe, simplement, à ceci, moi, que le sous-terre appartient à l'Etat : si donc, ayant eu vent de ce grave secret, l'on envoyait ici quel- ques compagnies de mineurs et de pionniers mili- taires, vous seriez bien obligé de laisser l'État reprendre son bien, car leurs escouades seraient peu sensibles à la superbe de vos propos.

MlKLAUS, HaRTWIG ET GOTTHOLD,

avec un rire bref, assuré et sonore

Oh, !

LKRO, avec un léger haussement d'épaules

C'est à regretter de n'a^■oir pas envie de rire.

Axel, au commanrleur

Illusion! Pas un coup do pioche ne tomberait ici, pas un de ces infortunés ne sortirait des alen- tom's. Et... ce n'est que pour éviter les émana- tions pestiférées qui pourraient se dégager de leur oiseux carnage, que je préfère, précisément, vous tuer seul.

LE Commandeur

Ah çà, je rêve ! Vous essayeriez une rébellion contre la Loi? contre les Etats? contre le roi?

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Axel, avec un dédain grave

Seul, je sais quels vastes dangers_, quelles embû- ches mortelles, recèle et peut, soudain, accuser cette Forêt militaire où, depuis trois siècles, nous com- mandons! Quatre ou cinq cents soldats, dépêchés contre ce sol, ne feraient pas vingt lieues, sous bois, vers ce donjon, sans que, par une simple catastrophe accidentelle, le terrain qu'ils couvriraient ne se retourucât sur leur disparition, les rendant pareils à l'Or qu'ils seraient venus chercher. Résultat ; lorsque de telles incidences entravent les débuts d'une entreprise déjà vague et douteuse, on diffère de se risquer en de nouvelles menées pour d'aussi hasardeux bénéfices ; le temps passe en indécisions, en enquêtes vaines, en commentaires : le soucieux oubli vient... bref, les choses resteraient en l'état, selon mon occulte volonté.

LE Commandeur

Supposé que vous n'ignoriez pas ce que peuvent, partout, quelques centaines d'hommes, disciplinés, un millier, au besoin, sagement conduits, ce serait donc à cette criminelle folie que se résou- drait, froidement, votre conscience ?

Axel, souriant

Ici, je n'ai plus de comptes à rendre ; sur ce

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point je ne puis admetti-e de juge. Assentiments, blâmes, stupeurs, me trouveraient également in- sensible ; en ma « conscience », j'ai, seul, qualité pour délibérer, je décide : et tout est dit.

LE Commandeur

Ces éhontées convictions ne sont que surhu- maines, monsieur, ce qui est peu de chose.

AXET, se levant

Libre à vous d'essayer en vain do le croire. Mais, la valeur de vos motifs étant réduite à néant, les débals sont clos et nous ne serrons pas le fer, en nos poings, pour discuter davantage.

Voyant le Commandeur d'Auërsperg sourire à cette parole, il reprend, brusquement, et redevenu farouche:

Ah! l'on voit que, fort de notre parole jurée, tu te fies aveuglément à ta science en cette arme. Mon serment devrait te prouver quelle foi con- traire je dois aussi nourrir pourvouloir consacrer, par le mystérieux sang d'un loyal combat, mes droits au silence et à l'oubli, surtout alors qu'il me serait si loisible de t'annuler sans péril. Eh bien, je te le prédis : tu ne sortiras pas de mon épée. Ya, c'est comme si tu avais rencon- tré le tonnerre. Je vais te sui)primer sans colère,

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comme on écarte une pierre de son chemin, sans que ta mort interrompe, en mon esprit, le cours d'une seule de ces pensées plus hautes que ce qui nous occupe et qui te sont incon- nues. Tu es néant et je te nie, sans craindre un seul remords. Je ne l'en veux pas, je ne te vois pas. Pour moi, tu es inanimé : tu es l'éternel phalène qui, de lui-même, est accouru se détruire à l'éternel flambeau. Sur ce, vous voici pré- venu. J'ai dit.

LE COM.MANDELK, à lui-même

Oh! je veux en apprendre encore, avant de le tuer! Haut, froidement. Tu ui'as distrait, tu t'es fatigué ; c'est le plus clair de ta harangue. Résu- mons. Tu veux soustraire à différents Etats de l'Allemagne des sommes absolument démesurées et je te gène. Bien. En ces conjonctures,

comte... il laisse tomber son épée dédaigneusement, je 116

me bats plus. Je n'ai vraiment pas à faire cet hon- neur à des larrons, fussent-ils de ma famille.

Axel, tranquille et grave, à haute voix

Si mon trop secourablo père ne vous eût ac- cordé, par fatigue, jadis, l'iionneur de toucher sa main et de vous apparenter (en son indulgence distraite, qui, depuis deux heures, vous protégea),

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j'eusse fait justice plus tôt de cette mauvaise foi, de cette forfanterie, do cette creuse impu- dence : fuiissons-en.

Paisiblement, et comme notifiant une chose laute simple :

^lon burg fut la clef militaire d'une marche de TAllemagne. Un rescrit impérial investit le suze- rain de ce lieu du droit de justice basse et haute,

même en temps de paix, a Ukko, lui indiquant une ca- rabine: — Donc, au nom de ce mandat héréditaire, prends cette arme : ajuste cet homme au cœur et, s'il ne relève, à l'instant, son épée, feu!

Uk'ko s'est précipité vers la muraii-le, asaisi l"arme, ena fait jouer la batterie, est revenu se placer à trois pas du CoiniiKuideur et 1;; met brusquement en joue.

LE CoMM AN DEU P., suriiris et devenu plus pâle

Là-bas, en Prusse, on sait que je suis ici. Vous aurez donc à rendre compte de vos actes et de vos dires. Pour couvrir un assassinat, vous ar- guez, sciemment, d'un droit mort, d'un grade féodal que la désuétude abrogea. Vous feignez d'ignorer en quel siècle nous vivons.

Axel, IndilTérent

Oh! faites-vous dater de demain, si bon vous semble. Moi, je suis.

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LE (jO M.M AN DEU K , avct; une crispatiou de froide colère

Laissez-clone! C'est vous qui ne parlez que d'hier, étant l'imprévoyant de demain. Je me contente, moi, monsieur, d'être un homme doué de quelque raison, de ne dater que du siècle j'existe, d'être, seulement, un homme d'uu- jourd'hni.

Axel

Alors, prenez garde : il est tard.

LE Commandeur, se contenant encore, mais frémissant, presque à lui-même

Me voir contraint de coucher, moi-même, sur le carreau, cet exalté solennel,- alors que, sur ses paroles rapportées au roi, quelque bonne poignée de gardes-policiers, sur simple licence d'extradi- tion, s'en viendrait, incontinent, le garrotter en cette masure et l'emporter, muselé, dans une forteresse !

UKKO, à demi-voix

Un signe, et je fais feu, monseigneur.

LE Commandeur, se croisant audacieusement les bras

Eh bien, assassinez! ou, selon votre parole engagée, répondez, nettement, à cette suprême

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question : suis-je et qui c/es-vous ? Seu- lement, cette fois, soyez précis, exact et clair, je vous prie. Dans le monde, nous n'estimons guère les faiseurs de phrases.

Axel, après un mouvement d'impatience

On ne leur préfère pas, ici, les diseurs de riens. Ah! tu oses me braver jusqu'à me sommer de te- nir, envers ta curiosité, plus que ma parole! Sombre : Eh Lieu, sois satisfait, a rkko : Relève ton arme, un instant. Trois fois ce chambellan nous menaça de ses rois, de ses gens d'armes et de ses pareils, la roue de ce paon se réduisant, paraît-il, à faire montre, ainsi, des clefs brodées au dos de son paisible uniforme : vraiment, ceci, à la fin, mérite le vertige! Qu'il apprenne donc il est et qui Je suis : je jure qu'il n'aura pas le temps de l'oublier.

11 prend son épée par le centre, s'approche du Com- mandeur, qui, bras croisés, le regarde et, de la poi- gnée, lui touche l'épaule :

Vous êtes en cette unique Forêt dont la nuit couvre cent lieues. Elle est peuplée de vingt mille forestiers, aux dangereuses carabines, anciens soldats nés d'un sang qui m'est héréditairement fidèle. J'y veille, central, en un très vieux logis de pierre, qui repoussa trois sièges, déjà.

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Des bords de mon fossé jusqu'aux lisières les plus reculées, villages et hameaux se commandent ; à peine cinq jours suffiraient pour que tous, la fois, fussent au courant d'un ordre émis de cette muraille, d'un avis, plutôt ! car, pour peu que l'on soit aimé, un avis revient mieux qu'un ordre, et, dans ces bois, les cœurs sont redevenus à ce point sauvages que vous-même n'y trouveriez pas un traître. Qu'importerait, d'ailleurs ! Toute sur- venue, rcrs Dwi, d'un ou de plusieurs, m'est bien- tôt signalée : selon le nombre, l'on se prémunit et l'on se tient sur ses gardes, à tontes approches. Une fois entré dans les successives étendues de la Forêt, comment vivre, s'orienter, s'abriter de nuit, avancer enfin, sans être aperçu? Dénmni de mon secours direct, seriez-vous arrivé jusqu'à moi? Non. Plusieurs jours avant votre présence ici, le vent m'avait appris, en effet, que deux cavaliers...

S'arrêtant soudain et le regardant de ses j-eux clairs : et,

même, une femme...

Un instant de silence : puis, à lui-même et comme ayant, défini- tivement, statué sur un doute, à la vue de l'impassibilité attentive du Commandeur :

(Ils ne se connaissent pas\

Reprenant, avec froideur, la phrase interrompue :

... cheminaient vers ma demeure. Us étaient suivis,

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épiés, écoutés. Je vous ai donc adressé les gui- des qui vous ont amenés à mon seuil en moins de six journées. Vous avez parlé, tout à l'heure, d'un (( piquet de policiers », dépêchés vers ce don- jon, pour s'y saisir de ma personne?... Qu'en res- terait-il, bientôt, sous les rainées, à mon bon plaisir. si, au contraire, je ne les faisais guider, h leur tour, jusqu'à mon pont-levis abaissé, devant eux, au nom du roi? Tenez! ils entreraient, et d'un air de commandement, sans doute I dans la cour militaire de ce château. . . Alors, sans même déranger un seul de mes serviteurs...

11 marche vers une croisée, Touvre et, d'un coup de son sifflet de chasse, perce les bruits de l'averse et de Tombre.

D'horribles aboiements, mêlés d'un fracas de chaînes, retentissent; on distingue de nombreux chocs de masses lourdes se ruant contre une porte massive.

... oui, j'ai là, vous entendez? une trentaine de dogues d'TJlm, de la grande race fauve, des chiens de guerre. Cette meute féroce, n'obéissant qu'à moi, m'est utile pour les chasses de nuit : elle bat, sans cesse, mes alentours, en Forêt. En peu d'in- stants, elle ne laisserait, de vos hommes, sur l'herbe et le pavé, que des os sanglants. Certes, je sau- rais déplorer, très haut, cet événement, d'une si imprévue soudaineté... que je me serais vu

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privé du temps de le conjurer, de, même, savoir V objet de cette députation ! Et j'en gourmande- rais, officiellement, mes chiens, devant tout le per- sonnel de ce château, car je ne veux point passer pour un rebelle!... Seulement je pense qu'après deux ou trois de ces contre-temps, l'on cesserait de m'adresser ce genre de visiteurs. Laissez donc de puériles menaces, qui font sourire ces vieux soldats et cet enfant.

Au plus léger indice, au seul pressentir de meurtriers envoyés contre moi, lesquels, ai-je dit, périraient, sans doute, en quelque ravin, dès les premières étapes, je prendrais l'ofTensive, ne devant plus, dès lors, considérer les Princes qui en agiraient de cette sorte, envers moi, que comme simples agresseurs en un duel l'arme choisie par eux serait l'assassinat. Non, je n'aurais pas à décliner l'arme préférée de tels rois. Ne seraient-ils pas^ d'ailleurs, les fils de ceux-là, chefs de toutes dynasties, qui se révoltèrent, un jour, au fond du Passé, contre, aussi, leurs souverains et les supplantèrent? Je m'efforcerais, leur prouvant la parité de ma nature avec celle de leurs aïeux, (sur ce point-là, du moins) de me rendre digne, ainsi, de Y honneur qu'ils me feraient, inconsciemment ou non.

En vérité, je dispose, ici, de quelques surs coups

ISi AXEL

de feu. J'ai, sous la main, de par la Forêt, bon nombre de mineurs, bras fermes, faces rudes, qui se souviennent de la sujétion que subirent^ aux armées, leur jeunesse, et dont leurs épaules gardent encore les sillons mal cicatrisés par le temps. Nul, hors moi seul, ne peut se rendre compte du vieux ressentiment, tout à fait glacé, qui s'endurcit, en leurs veines, alors que, le poing crispé sur leur pic, ils se perdent, au pro- fond des souterraines galeries, en songeant à vos aimables Princes. litre envoyés, en exécuteurs, en telle capitale, pour y guetter, entre les journa- lières occasions, celle oii, d'une balle vive et bien ajustée, l'on peut frapper, à coup sûr, un roi, serait pour eux une ivresse ardente, la seule dont ils aient une soif telle qu'ils l'étancheraient, volontiers, au prix convenu avec vos bourreaux. Vous admettrez bien qu'il me reste assez d'or poui" les défrayer en ces entreprises, et que l'en- semble d'un « régicide », comme on dit dans les villes, serait même assez subtilement conçu par moi pour que leur bon retour fût pins que présumable. .l'ai donc tout lieu de croire encore qu'après deux ou trois de ces avertissements et coïnci- dences, les augustes successeurs de mes antago- nistes à couronne ne troubleraient plus ma soli- tude .. ceci d'autant mieux qu'en mon impitoyable

LE MONDE TRAGIQUE iSo

persévérance, je ne me fatiguerais pas le pre- mier.

Supposons, maintenant (ne faut-il pas tout prévoir?) que, sur des suggestions de conseillers tels que vous, tel chef de l'une des « patries » de l'Allemagne, irrité, à la longue, de plusieurs insuc- cès coûteux et menaçants, ne pouvant tolérer la constante humiliation de ses ordres formels, sur quelques soupçons, aussi, peut-être, de ces faits « révoltants » et commençant à se défier, d'une fa- çon plus réfléchie, non seulement de moi mais de mon taciturne entourage, supposons, dis-je, puisqu'enfiii l'on ne saurait imaginer jusqu'à quelles résolutions Y « indignation » d'un Prince peut le conduire I que ce roi légal envoyât brusquement des forces un peu sérieuses, huit ou dix mille honmies, par exemple, avec mission d'occuper militairement la Forêt-Noire, de raser ma muraille et de m'amener mort ou vif! Ceci, uniquement, afin que « Force reste à la Loi ».

Au nom du Droit humain, je déclare que guer- royer un exilé solitaire, à peine coupable de légi- time défense, de silence et de liberté, bien dé- cidé, en tout cas, à sauvegarder son isolement jusqu'à se faire sauter plutôt que de se rendre, - oui, je prétends que guerroyer cet homme sprait un acte digne des risées de 1 Histoire, du mépris

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des nations, et sans honneur pour le pays. N'importe!... Grâce à ceux des miens, qui, à force d'années, avec cette héréditaire patience dont je fais preuve en ce moment, ont armé mon donjon, jesuisprèt à défier ces belliqueuses fantai- sies. Etant d'une race de soldats et connaissant l'exacte étendue de sol qu'un corps de dix mille hommes, divisé en colonnes d'assaut, d'attaque et de soutien, peut occuper ici. mes dispositions sont prises depuis longtemps.

Le comte Axel d'Auërsperg revient s'asseoir, en sa précédente attitude, accoudé auprès des lumières de la table. Le fracas du tonnerre, les circonvolutions du diluvial orage, depuis quelques instants, semblent s'être rapprochés, resserrant les hauteurs du burg comme pour une suprême étreinte.

Tout d'abord, vous apprendrez qu'autour de moi le pays montueux et boisé s'oppose à toutes avancées d'artillerie : ce sont, en effet, de tous côtés, aux lointains, de circulaires et larges vallées, de torrentielles rivières, des myriades de roches, et d'énormes arbres si pressés entre eux que, sciés à leurs bases, ils s'étayent les uns les autres sans pouvoir tomber : leur chute,