P. Henri DUBOIS, S. J.
CHEZ
LES BETSILËOS
IMPRESSIONS ET CROQUIS
NOUVELLE ÉDITION
EDITIONS CASTERMAN
PARIS (VIe), 66, rue Bonaparte TOURNAI (Belgique)
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Chez les Betsiléos,
Panorama de Fianarantsoa.
PRÉFACE.
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A ma Mère,
C’est à toi, c’est pour toi, tu le sais bien, que j’ai écrit ce Journal.
Malgré la distance qui nous séparait, j’éprouvais comme jadis, le besoin de venir souvent me refaire auprès de toi, et, sans effort, par conséquent sans fatigue, dans l’abandon d’un tête-à-tête maternel et filial, je me laissais aller à te dire les péripéties de ma nouvelle existence de missionnaire, les difficultés de ma vie devenue errante, les aventures de mes excursions, jusqu’aux détails intimes de mes installations rudimentaires, de mes mobiliers préhistoriques, de mes menus simplifiés.
Les grandes considérations, je ne les cherchais pas : dogmatise-t-on avec sa mère? Les études de caractère ou de mœurs, je ne m’y arrêtais qu autant que notre entretien m’y amenait naturellement : s’amuse-t-on à philosopher avec sa mère ? Pouvais-je m appesantir sur les peines nombreuses, mais nécessaires et fécondes, de l’apostolat : aurait-ce été délicat avec ma mère? Taire ce qui m’était personnel, le devais-je lorsque j’écrivais à ma mère? N’était-ce pas, au contraire, ce que tu me demandais sur tout, que je parle de moi, de mes succès, comme de mes ennuis et de ces mille riens, de ces bagatelles qui disent tant au cœur maternel, qui ont tant de prix et d’intérêt aux regards d’une mère?
Transitions, enchaînement des phrases ou liaison logique des idées, variété ou éclat du style, était-ce bien le lieu de s’en préoccuper dans une con- versation, dont tout le charme pour nous deux était de nous laisser conduire par les fantaisies, les impressions, les souvenirs ou les mouvements du cœur?
Avais-je à être complet? cherchais-je à tout dire? Autrefois une allusion, un demi mot, un sourire nous suffisaient pour nous comprendre. Et maintenant, ne t’était-il pas facile encore de « lire entre les lignes » et de deviner que ton enfant ne parvenait à renouveler sa joie, son entrain et son courage que dans la pensée de ton affection, dans la conviction qu’en travaillant pour le bon Dieu, il méritait pour toi, en union avec toi et soutenu par tes bonnes prières?
Qui chercherait donc dans ce Journal autre chose qu’une conversation familière avec toi, qui en oublierait l’origine et le but, trouverait sans doute beaucoup à retrancher, beaucoup à ajouter, beaucoup à corriger et il arriverait
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PRÉFACE.
peut-être, en le transformant tout entier, à en composer une sorte de livre sur la mission du Betsiléo à Madagascar.
Mais non, telle n’a pas été mon intention. Les fleurs que j’ai cueillies, l’ont été dans un petit coin bien restreint du champ immense de la mission Malgache : d'aucunes sont bien fluettes, d’autres paraîtront trop rustiques, ou trop com- munes, mais mon bouquet est fait, je te l’ai donné, il n’est plus temps de le reprendre; g retoucher, ce serait risquer de l’effeuiller.
Que son parfum un peu sauvage aille réjouir d’autres cœurs. Soit!
Oui, ces écrits que je traçais pour toi, tu veux bien par affection pour mes Malgaches, par délicatesse et par reconnaissance pour mes bienfaiteurs, les communiquer autour de loi, afin de faire participer à ta joie ceux qui par leurs secours, ont voulu partager avec toi, vis-à-vis de ton fils, ta tendresse et la sollicitude maternelles.
Que ces quelques pages aillent donc remercier tous ceux qui sont venus si généreusement en aide à mes grands enfants noirs de la Grande Ile Africaine.
Quelles aillent aussi consoler d'autres mères qui, bonnes et chrétiennes comme toi, ont donné leurs fils à l’apostolat des missions lointaines. Les vies des missionnaires se ressemblent beaucoup : ce Journal leur dira ce que leurs chers enfants n’ont pas eu le temps ou l’occasion de leur écrire.
Quelles aillent préparer d'autres cœurs maternels au grand sacrifice que le bon Dieu s'apprête à leur demander un jour, en leur faisant mieux comprendre, qu’à donner à Jésus ce que l’on a de plus cher, on ne perd rien ni du côté des vraies consolations de ce monde, ni du côté des affections avivées et agrandies par le sacrifice de soi au divin Maître; que se séparer de ses enfants pour en faire des apôtres, ce n’est pas perdre leur amour et leurs tendresses ici-bas, et que c’est encore le plus sûr moyen de les retrouver éternellement au Ciel.
Samedi 23 février 1907.
Henri DUBOIS, S. J.
Chez les Betsiléos
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De la côte à Fianarantsoa.
17 octobre 1902.
Tamatave! Tamatave !... Après nous être embarqués à Marseille le 25 septembre sur 1 ’Oxus, nous voici en présence de la « grande île. » il faut être prêt pour le débarquement. Chacun ramasse ses bagages, ficelle, inspecte, vérifie... Devant nous, la ville s’étale coquettement en demi cercle, on distingue facilement le clocher de la mission. A notre droite un grand bâtiment qui doit être un hôpital, puis le wharf métallique construit en vue de permettre aux navires de débarquer sans encombre leurs marchandises, mais dont il paraît qu’on ne peut pas se servir. La rade est trop agitée et en s’y amarrant on risquerait de s’y démolir. Encore quelques millions de perdus!
Nous attendons d’abord que le médecin ait passé sa visite sanitaire, ensuite que la chaloupe vienne nous recueillir.
L’embarquement sur cette petite chaloupe à vapeur, est peu banal, je vous assure. Il faut pour arriver au but sauter un ou deux grands chalands encombrés de bagages et qui dansent contre le paquebot immo- bile une sarabande de tous les diables. Quelle gymnastique ! Les poignets secourables d’un lieutenant nous raccrochent au moment plus critique. Nous y sommes! Rien de cassé qu’un verre de lorgnon.
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CHEZ LES BETSILÉOS.
Sur le quai un missionnaire nous attend. La maison des Pères n’est pas loin, la table est prête, on dîne gaîment. Nous allons pouvoir jouir en paix de trois jours de repos. Le Pernambuco, vapeur qui doit nous mener aux rivages Betsiléos, notre destination dernière, ne nous prendra que lundi.
La soirée est vraiment calmante. Il fait bon se promener en rêvant dans le petit jardin. D'un côté les enfants des Frères épèlent leurs leçons, de l’autre les fillettes des sœurs chantent en ronde la « mère Grégoire » ou le « petit navire. » Sur le fond grisaille d’un ciel légèrement mou- tonné, Phébé se lève énorme et rayonnante, la mer, à quelques mètres de nous, s’en vient battre méthodiquement le quai en détonnant chaque fois comme un coup de grand vent. Sur le chemin macadamisé qui nous sépare du rivage, des ombres passent silencieuses car les langues se tai- sent, et les pieds nus sont muets; par intervalles un pousse-pousse ou un filanjane 1 qui trottent, la petite machine qui siffle en bousculant ses wagonnets derrière elle; au fond, l’immensité de l’Océan coupée çà et là de longues bandes de sable où la vague déferle en étalant ses flocons blancs, les goélettes qui balancent régulièrement les grandes antennes de leurs mâts et enfin debout, comme une muraille, YOxus, ce cher Oxus , qui n’emportera de nous ni regrets, ni amertumes, puisqu’il n’a rien fait pour nous donner le mal de mer et guère fait pour l’empêcher. Il a été cependant l’instrument du bon Dieu pour nous mener à la conquête des âmes. Sachons-lui-en gré et prions un peu pour les pauvres diables de chauffeurs arabes qui à deux sous par jour et à seize francs par mois se tuent à fond de cale pour aller cuire peut-être plus tard dans une autre cale plus méchante encore. Nous sommes les privilégiés du ciel.
Samedi 18 octobre.
La nuit a été bonne, les moustiques nous ont épargné leur chanson et leur poinçon. Le soleil s’empresse de glisser par toutes les fentes de nos cloisons son beau bonjour doré.
Dimanche 19 octobre.
J’ai l’honneur de dire la messe de 4 heures 1/2 du matin. L’église est presque remplie, ainsi qua la messe de 8 heures. Ici les cérémonies doivent être matinales à cause de la chaleur.
A l’école des Frères nous assistons à une répétition de musique : trente instruments à vent tempêtent dans une petite salle. Il faut avoir le
(1) Chaise à porteurs en usage à Madagascar.
DE LA CÔTE A FIANARaNTSOA.
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tympan solide. L’accord et la mesure y sont. Un petit bout d’homme frappe dans un coin sur une grosse caisse plus haute que lui. C’est réjouissant.
Les Frères ont environ 3oo élèves.1 Les Sœurs de Saint- Joseph de Cluny ont une école similaire pour les petites filles.
Lundi 20 octobre.
Nous partons en excursion pour la campagne. Chemin faisant l’on traverse le bazar (marché), spectacle curieux et bariolé. Les marchands sont accroupis devant leurs victuailles. Ce sont de petits tas de salade, genre cresson, des crevettes minuscules, des fruits étrangers (pour nous) : mangues, bananes, papayes, etc., des collections de morceaux de viande découpée presque en bouchées, des bibelots de bambou ou de corail. Les acheteurs passent, regardent, s’arrêtent et palpent sans vergogne.
Le chemin nous conduit au cimetière. Sur les tombes indigènes nous remarquons des bouteilles, des chapeaux, des parapluies. Ce sont les objets qui appartenaient au mort. Nous traversons la ville malgache et nous sommes sur les bords du Mongonarèze, le fleuve de l’endroit. Des deux côtés, des arbres; nous voici dans la propriété des missionnaires. Il a fallu de la patience et du travail pour faire pousser un véritable bois sur ce sable deTamatave.
Au retour, dîner d’adieu. On nous fait goûter tous les fruits du pays. La banane ne me dit rien jusqu’ici, je lui préfère une petite noix qu’on appelle lecci. Sous une écorce rugueuse et assez mince, elle renferme une sorte de gélatine blanche un peu acide, figée autour d’un noyau central très dur qu’on n’est nullement obligé d’avaler.
Les porteurs de bagages sont raccolés, non sans peine. Nos soixante colis sont portés au quai, et nous-mêmes vers 4 heures, nous nous tenons prêts à enjamber le bastingage de la chaloupe qui nous conduira au Pernambuco.
C’est fait, et le Pernambuco ouvre ses flancs pour nous recevoir. En voilà pour deux nuits et un jour.
21 octobre.
Pour rouler et nous rouler, je ne connais pas mieux que ce bateau. Nous faisons autant de chemin à droite et à gauche qu’en avant. On souffre moins du mal de mer, mais on n’en est pas moins fatigué. La
(1) C’était en 1902. Depuis lors des mesures persécutrices ont frappé ces écoles comme celles de France.
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CHEZ LES BETSILÉ03.
mer fait pourtant tout ce qu’elle peut pour être sage. Nous stoppons une heure ou deux devant Andevorante et Mahanoro. Des chalands viennent prendre les colis. Chaque chaland porte trente à quarante nègres qui pagayent à tour de bras avec un ensemble magnifique. Nous remarquons que les costumes se simplifient à mesure que nous descendons. Du sac nous passons au pagne, du pagne à la ficelle et de la ficelle au rayon de soleil.
22 octobre.
Mananjary! Les chalands accostent. C’est à notre tour de débarquer. Il n’y a rien de banal du commencement à la fin.
Nous sommes d’abord invités à nous asseoir sur un palanquin aérien que le treuil enlève et dépose, après un court trajet, plus ou moins délicatement, sur le pont du chaland. Le point difficile est d’atteindre exactement le chaland pendant sa danse verticale. Il y a des contre-coups désagréables.
Sur le chaland on ne serait pas mal s’il y avait des sièges, un parapet et un peu plus de place. Nous sommes quatre à un des deux bouts, deux à l’autre bout. Entre ces deux groupes une trentaine de rameurs. On s’assied comme on peut et où l’on peut. Je m’accroche à mon voisin, et ce n’est pas du luxe, car il y a la fameuse barre et à certains moments la barque se couche sur le côté d’une façon plutôt désordonnée. Si l’on roule, on ne passe pas par-dessus bord, parce qu’il n’y a pas de bord, mais on tombe à l’eau, ce qui revient au même. La mer est heureu- sement fort aimable, la barre n’est pas méchante; une dernière bouscu- lade, une dernière vague à franchir; un détroit à passer, et. nous glissons légèrement sur le Mananjary. >
L’entrée dans le lac est d’un pittoresque achevé. Nos rameurs se mettent à chanter. Les voix et les rames vont en cadence. Le pilote entonne le couplet et tous reprennent un refrain monotone, langoureux et pourtant plein de charme au milieu de cette nature toute nouvelle pour nous. Sur le bord, de petits négrillons prennent leur bain, des femmes lavent le pagne de la famille, les canards barbottent et nos hommes chantent toujours. Les crocrodiles n’osent se montrer :
— Partirons-nous sans en avoir vu?
Mgr Henri de Saune, coadjuteur de Mgr Cazet, se trouve à la mission. Quelle bonté et quelle simplicité! C’est lui qui nous reçoit. Toutes les constructions sans en excepter l’église, me font l’effet de paniers : des bambous, des joncs tressés, des feuilles couchées en font tous les frais. C’est pauvre, mais en somme c’est facilement propre. On
DE LA CÔTE A FIANARANTSOA.
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nous installe dans un magasin vide, gracieusement offert par un colon. Nous y sommes grandement logés.
Mardi 28 octobre.
Notre départ est fixé à 6 heures du matin, du moins c’est à ce moment que doivent se présenter les porteurs. En réalité nous quittons Mananjary à 2 heures de l’après-midi. C’est qu’il y a des cérémonies! Et puis, ne pas croire qu’organiser une procession de soixante-six porteurs soit petite affaire. Il y a d’abord l’appel nominal. On prend tous les noms. Ensuite la distribution des paquets respectifs. C’est là le diable.
Des caisses de vingt kilos sont préparées. Parfaitement, mais nos hommes n’acceptent que vingt-cinq à trente kilogrammes au lieu de quarante annoncés. On a gâté les gens et le métier. On ne peut pourtant pas couper les caisses en deux. C’est alors un méli-mélo de combinaisons invrai- semblables. Nos hommes viennent tour à tour tâter les colis. Ils se retirent. On parlemente. Finalement on distribue ce que l’on peut aux mieux disposés et on fait mine d’envoyer promener tous les autres. C’est la comédie habituelle. Nos drôles reviennent quelque temps après et finissent par capituler. Iis acceptent même plus qu’on ne leur avait d’abord demandé. Vient alors la distribution du vatsy : sur la paye totale, (environ douze francs), on leur avance deux francs cinquante. Là encore des réclamations, des éclaircissements à demander ou à donner.
Enfin vers 2 heures, après nos dernières visites aux colons complai- sants qui nous ont hébergés ou photographiés, nous montons en filan- janes et nous défilons.
Le filanjane m’a laissé un excellent souvenir. Je l’ai supporté sans \ aucune fatigue et je lui trouve de grands avantages. Nous prenons la route de terre et je crois que nous y avons gagné.
Mardi après-midi
Nous suivons le fleuve à distance et pour commencer nous pouvons nous payer toutes les émotions du voyage. La route passe du grave au doux, du plaisant au sévère avec une facilité étrange. Elle change de niveau subitement sans dire pourquoi; nous sautons des talus, dégrin- golons des pentes presque à pic, enjambons des fossés, etc... Je trouve tout cela fort intéressant. A Tsiatosika surtout, la descente jusqu’au fleuve est pour les bourjanes (porteurs) un véritable exercice de gymnas- tique et pour nous un exercice d’équilibre.
Une grande pirogue double recueille les bagages arrivés, une autre nous dépose sur l’autre berge, où semblent nous considérer deux ou trois
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CHEZ LES BETSILÉOS.
Européens. On paye le passage à raison d’un sou par personne non chargée, de deux sous pour les autres. Le gîte n’est pas loin.
C’est une case destinée aux passagers; celle-ci (située au milieu de Tsarafatra) a deux chambres. Nous nous installons dans l’une, et, après notre premier souper de voyageurs, nous nous étendons au plus vite sur nos lits de camp.
29 octobre.
Le départ doit avoir lieu à 4 heures du matin. On se lève vers 2 heures 1/2, messe, déjeuner. En route. C’est original ce départ dans la demi obscurité. Heureusement le chemin est sûr et le soleil ne tardera guère à se montrer. Peu à peu le paysage se dégage de la pénombre et de la brume, les ombres se précisent et se découpent en arbres, en feuilles, en branches, en herbes surtout. C’est la journée des mamelons et des grandes herbes. Les uns et les autres se succèdent d’une manière plutôt monotone. Le filanjane lui-même est plus régulier dans sa course. — Peu de sauts. — Vers 9 heures arrêt à Antanambo. — Dîner.
Après-midi, nouveaux mamelons plus accentués, et mêmes herbes sèches.
Gîte à Betsakay. Au sud on voit le Vatovary. C’est un énorme rocher à pic d’un aspect fantastique que nous ne perdons pas de vue de sitôt.
Jeudi 3o.
La route est plus accidentée. Nous traversons une rivière. Mes porteurs d’arrière font deux faux pas; mais ces bourjanes sont d’une vigueur étonnante : lorsque l’un d’eux vient à céder, son compagnon retient l’équipage à force de poignets. Il n’y a rien à craindre.
A Morarano nous atteignons la route qui doit relier Fianarantsoa à Mananjary. Trois cents ouvriers sont occupés à la route. C’est certai- nement un fort beau travail.
Le soir nous couchons à Âmbongo . La case des passagers est dans un état pitoyable. Les murs se composent surtout de trous. C’est presque une cage à serins. Au-dessous les « petits messieurs » circulent.
Nous nous endormons, doucement bercés par le chant de nos voisins. Il semblerait que le soir rende la vie à tous les habitants endormis pendant le jour. De tous côtés ce sont des cris, des mélopées, du mouve- ment, des piaillements de poules ou d’enfants.
Vendredi 3i.
Le paysage devient grandiose. Nous entrons dans la forêt.
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Je vais en chasse et je tire un gros oiseau bleu qui va s’abattre sour- noisement dans un fourré inextricable.
A 5 heures, arrivée à Ranomafana ainsi nommé d’une source d’eau chaude 1 rano eau, mafana chaude). M. Besson, administrateur de Fiana- rantsoa a fait construire une petite maison dans laquelle se trouve une baignoire en pierre. Avis aux amateurs.
A Ranomafana comme partout, nous avions été en quête d’eau et d’œufs et nous préparions dans notre case notre repas du soir. Nos bour- janes étaient dispersés dans le village; la nuit commençait à tomber et notre souper était entamé, quand, pour une cause ou pour une autre, j’entr’ouvris la porte. Stupéfaction! Devant la case se tient un groupe silencieux. A mon apparition toutes les bouches s’ouvrent automati- quement pour dire : a Bonjour, mon Père. » Le bonjour est accompagné d’un profond salut. Faute de mieux, nous nous faisons réciproquement des gestes, des sourires et nous arrivons à comprendre de part et d’autre que si nous ne nous comprenons pas, nous sommes cependant bons amis. Ces braves gens finissent par se retirer en nous saluant et resaluant. Un quart d'heure après, nouvelle visite. Le plus âgé s’avance et nous pré- sente un poulet vivant. Il faut l’accepter. Un peu plus tard, trois jeunes gens viennent à leur tour voir les « mon Père.1 » Est-ce tout? Oh! non, voici mieux encore :
L’obscurité était déjà complète, à peine pouvait-on distinguer les lambas blancs qui passaient dans l’ombre; il y avait des cris, des appels, des chants, comme d’ordinaire, quand tout à coup, au bout de la rangée des cases, un chœur de voix s’élève. Il se rapproche éclatant comme une fanfare. Il s’arrête à notre seuil ; ce n’est plus un chant, c’est une tempête. Nous reconnaissons la strophe du Stabat : Sancta Mater istud agas.
Elle finit ert crescendo par un fortissimo foudroyant. A la bonne heure!... c’est très bien, merci. Nous exprimons notre reconnaissance, à la lueur d’une bougie par tous les gestes en notre pouvoir. Nos choristes reprennent bientôt de plus belle. Cette fois, c’est l 'Ave Maris Stella; en parties, s’il vous plaît. Nous unissons nos faibles voix aux tonnerres mal- gaches. On a dû nous entendre à deux lieues à la ronde.
Ma bougie s’éteint sous le souffle de la brise du soir ou plutôt de toutes ces poitrines. Nos visiteurs prennent cette extinction subite pour le signal du départ et ils nous quittent avec force bonjours. Il est temps d’aller se reposer. Quels beaux rêves nous allons faire, et comme il est
(i) Les Malgaches appellent les missionnaires catholiques « Monpera #, mon Père, expression dont ils ont fait un nom commun.
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CHEZ LES BETSILÉOS.
bon de rencontrer ces braves cœurs, ces bons chrétiens au milieu de ces pauvres peuplades abandonnées!
Le seul malheureux, ce soir-là, ce fut le poulet à qui je coupai délicatement l’artère du cou. Puis « on vous le suspendit » pour le fricot du lendemain.
Pendant la nuit, quelques grognements que je pris d’abord pour des ronflements. Mais non. Les ronfleurs étaient sous la case : et c’étaient des ronfleurs à quatre pattes.
Samedi ier novembre.
Nous voilà en plein dans le pittoresque de la forêt vierge : des cascades, des torrents, des montagnes. On monte toujours. Dans les bas- fonds, l’eau chante en bondissant sur les rochers ; le grondement s’éteint ici pour recommencer plus loin. De temps en temps, d’énormes éboulis de pierres et de troncs d’arbres, enlacés de lianes desséchées et dentelées d’immenses fougères arborescentes. La vallée se creuse de plus en plus, nous sommes dans les nuages et devant nous les arbres gigantesques nous apparaissent indécis et vaporeux comme de gros flocons de fumée. Nous avons 400, 5oo, 600 mètres de dégringolade au choix avec un tapis de cailloux pour nous recevoir au bout de la culbute, mais le chemin est large et les bourjanes ont le pied sûr. Nous croisons des bandes de 10, 20 porteurs chargés de riz, de sucre, de farine et de peaux de bœufs. Quelques-uns nous saluent, les autres regardent passer le va^aha (blanc) sans que leurs grands yeux d’agate trahissent la moindre impression. Ce sont en général de beaux hommes fortement musclés et solidement campés sur deux jarrets d’acier.
Sur la tranchée taillée dans la terre rouge, les passants ont dessiné des oiseaux et des bœufs.
Pour me distraire, j’étudie mes bourjanes. Ce qui les habille, c’est bien un sac, un vrai sac, avec trois trous. Certains de ces sacs portent encore leur extrait de naissance. Sur le dos d’un de mes porteurs, je puis lire Postes-France. Une large pocne intérieure placée par derrière ren- ferme toute la richesse du porteur. Elle peut recevoir le riz, les provisions, l’argent et prendre par suite les dimensions d’une bosse de chameau.
Au fond, ces bourjanes sont de grands enfants, rieurs, jaseurs, tou- jours contents. Ils sont très résistants; les nôtres ont fourni certaine journée de 45 kilomètres et nous n’avons pas quitté le filanjane, sauf à l’arrêt du déjeuner et aux deux petits arrêts intermédiaires. Dans les des- centes, les quatre porteurs et le porté ne font plus qu’une pièce qui se
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déplace à petits pas comme une table que l’on roulerait sur un plan incliné. Les montées les plus rapides et les plus longues ne les effraient pas.
Le soir, nous sommes à Alakamisy . Nous y trouvons le P. Murat, curé de ce lieu, qui nous accueille fraternellement.
La forêt a cessé; ce sont de nouveaux mamelons et des pics rocail- leux. Dans les vallées, les rizières arrosées ressemblent à d’immenses miroirs brisés où se reflète le soleil. 11 fait chaud. Les chrétiens nous saluent, de plus en plus nombreux. Bientôt, nous pouvons distinguer Fianarantsoa, notre capitale. Elle est là, telle que nous la connaissons par la photographie.
La route s’achève. Nous passons devant les villas qui avoisinent la ville, devant de belles constructions, casernes, hôpitaux, chapelles, temples et surtout, dominant par son élévation et son élégance, la magni- fique cathédrale, don d’une anglaise convertie. C’est l’un des plus beaux monuments de File ; les catholiques en sont fiers.
La résidence des missionnaires est tout contre l’église. Tout y est parfaitement installé. Nous trouvons au débarqué les missionnaires qui nous attendent, et parmi eux le P. Beyzim, l’apôtre des lépreux.
Dès le soir, nous allons rendre visite à ces pauvres lépreux. Ils sont une cinquantaine, nichés dans quelques abris hors de la ville. Ils nous accueillent par le chant de : Reine de France. On leur dit quelques mots par interprète; on donne un morceau de sucre à un bébé, déjà victime du mal et l’on se retire, laissant ces pauvres gens tout consolés. Nous ne l’étions pas moins. ,
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Premières visites. — Fêtes et séances.
i5 décembre.
Les boulevards de Fianarantsoa valent tous les boulevards du monde pittoresque. Nulle part en Europe on ne trouve cette féerie de couleurs et de lumière. Nos Malgaches avaient revêtu leurs plus beaux habits; le mélange des teintes roses, vertes, violettes, des vêtements unis au blanc éblouissant des lambas superbement drapés, au noir de ces têtes frisées, sur le fond sombre des cactus, des aloès, des arbres et des plantes de toutes espèces, le tout baigné dans une belle lumière d’or assez douce pour ne pas fatiguer et assez vive pour ciseler les moindres dentelures des feuillages, les moindres crevasses des roches et les moindres plis des vêtements : le silence aussi de la nature que ne trouble pas le piaillement des moineaux ni le son à peine perceptible des pieds nus glissants sur la route couleur orange ; que faut-il de plus pour reposer, pour charmer et pour élever la pensée vers le Créateur de toutes ces merveilles? Tout ce qui est nouveau est beau, dira-t-on. — Peut-être. La jouissance s’affaiblira avec le temps : profitons-en avant que nous ne soyons blasés.
18 décembre.
Nous avons assisté à un kabary spécial.1 Vingt-cinq jeunes filles ou femmes catholiques qui vont travailler tous les jeudis chez les Sœurs à des travaux de tapisserie ou de couture sont venues recevoir le prix de leurs
(i) Un kabary est une réunion où se tiennent des discours.
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
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chefs-d’œuvre. On vend en effet leur ouvrage et elles arrivent ainsi à se former un petit magot. Plusieurs ont reçu 7, 8 francs, ce qui est une somme dans le pays. La séance a revêtu un certain caractère de solennité. On entre dans la salle, on s’assied et les discours commencent. Les Malgaches ont autant de dispositions pour la parole que pour la musique. Priez en France un jeune homme quelconque de s’avancer en public et de faire un petit pathos sur un sujet facile, il rougira, balbutiera, pataugera, et finalement, s’il ne commence pas par là, se tiendra coi. Le Malgache, lui, n’a qu’à ouvrir le robinet et cela coule de source pendant une demi-heure ou une heure à volonté. « L’oratrice » du jour, après quelques tâtonnements au début, est bientôt partie pour la gloire. Les phrases se sont suivies avec une rapidité merveilleuse. Pendant vingt minutes, le flot n’a cessé de jaillir.
Monseigneur de Saune, qui termine en ce moment sa visite du Betsiléo, s’est déclaré émerveillé des résultats obtenus avec si peu d’hommes et si peu de ressources. Il a donné près de quatre mille con- firmations dans sa tournée. On gagne du terrain en beaucoup d’endroits, on voudrait en gagner bien davantage.
La mission, en effet, qui s’étend fort en longueur du nord au sud, a une largeur relativement médiocre. A l’ouest, les Bares, les Sakalaves, n’ont pas été entamés; à l’est entre la côte et le Betsiléo, il y aurait à entreprendre la contrée des Tanales. Un de nos amis, qui connaît bien le pays, ne cesse de nous y pousser. « Envoyez là- un missionnaire, dit-il, vous aurez vite des écoles très fréquentées et 20.000 habitants à civiliser et à convertir. » Ces pauvres gens ne demandent qu’à nous recevoir. Ils ont été jusqu’à envoyer ici une députation pour obtenir un missionnaire. On leur répond : « Savez-vous ce que vous demandez? Savez-vous que si le Père vient, il faudra abandonner vos superstitions, supprimer la polygamie? — Nous ferons tout ce que le Père voudra », répondent-ils. 11 est à espérer que d’ici à peu de temps, si nous recevons du renfort, la mission pourra détacher quelqu’un pour demeurer à poste fixe parmi ce peuple si bien disposé.
19 décembre.
La léproserie catholique est située à Marana, près de Fianaranîsoa. Il n’y a encore qu’un embryon d’établissement, mais le P. Beyzim est en train de tout transformer et agrandir.
Cette léproserie est située sur le versant d’une montagne, avec des plantations au-dessus et au-dessous, eau suffisante, ce qui est un point capital pour le lavage des plaies et la propreté des malades.
CHU'* LES BETSILÉOS.
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CHEZ LES BETSILÉOS.
20 décembre.
Les anges du bon Dieu sont fort occupés à ce moment à jouer aux boules au-dessus de nos têtes sur le plancher d’un gros nuage. Le malheur est que les boules sortent de temps en temps du jeu et viennent s’abattre, avec un bruit épouvantable sur quelque coin de Fianarantsoa.
Les orages n’ont pas encore été bien terribles. Gela ne fait que de commencer. L’on s’y résigne, parce qu’ils sont la condition sine qua non du beau temps. Si la matinée est belle, le soleil brille, si le soleil brille, l’atmosphère s’échauffe, si l’atmosphère s’échauffe, elle se charge d’élec- tricité et de pluie; et là où il y a de l’électricité et de la pluie, il y a de la foudre, c’est clair et irréfutable. Généralement, la bousculade a lieu dans l’après-midi vers les 4 ou 5 heures.
4 21 décembre.
Ma première chevauchée fut solennelle à tout point de vue. Elle eut un prologue, elle se fit avec Monseigneur, à l’occasion de la confirmation et de la première communion d’un prince. Le R. P. Supérieur ayant aperçu que je tripotais dans les objectifs et les bains de virage, eut une idée heureuse. Il m’invita à la cérémonie comme photographe. Le prince serait flatté de recevoir un artiste et je rapporterais des clichés. Ceci devait se passer à deux heures de la ville, sur la route d’Alakamisy.
Entendu, mais de crainte de compromettre la dignité de la caravane épiscopale, je résolus de me préparer sérieusement au grand évènement, et, la veille après-midi, je me fis mettre en présence d’une monture. C’était un mulet... On m’adjoignit trois compagnons pour me ramasser au besoin.
J’enfourche l’animal avec la légéreté d’un éléphant qui grimpe à un noisetier, et nous partons. J’avoue que je trouvais, pour commencer, le siège extrêmement mobile, et l’association que je venais de fonder avec ma bête trop facile à dissoudre. Enfin, je tâchais de me rendre compte de la direction qu’on devait suivre et de m’y maintenir simultanément avec mon âne.
Les premiers chemins, ironie du sort, furent des casse-cou. L’hori- zontale faisait totalement défaut. A droite, des cactus pour fouetter le sang, à gauche, une pente qui dévale jusqu’à de gros rochers narquois qui semblent nous attendre ; au centre, des trous cousus par dame nature à la suite d’autres trous. Nous parvenons cependant sans casse et sans dégâts visibles à la campagne. On se repose un peu, on visite la vigne, on rencontre un nuage de criquets et une nuée d’indigènes qui les
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récoltent pour le dîner, on boit un verre d’eau pour se rafraîchir et, derechef, on repart à l’aventure.
C’est alors que je fus ému ! Le cheval d’un de mes compagnons ne s’imagine-t-il pas de faire le fringant et de partir au galop, et mon serin de mulet, piqué d’émulation, de le suivre item au galop, sans me prévenir... Les colis à la gare, les bagages au treuil du navire, les œufs dans une omelette, sont moins secoués que je ne le fus alors. Je sentais les côtes de la bête à travers la selle, et surtout je prenais de plus en plus des positions désordonnées, dont l’ensemble tendait à une entière circon- férence. Heureusement le cheval s’arrête, le baudet se calme. Je con- tinuai seul à tempêter en jurant par tous les dieux de l’Olympe que je renonçais au galop pour jamais.
Ces serments-là n’engagent pas l’avenir. Le lendemain, rasséréné par une bonne nuit et par la constatation en me réveillant que je vivais encore, je me hâtai de me mettre à la disposition de Monseigneur, et à six heures je me hissai presque élégamment sur mon dada.
Au bout de deux heures, nous débouchons près de la chapelle du
village. Monseigneur salue ces braves gens çt va revêtir ses ornements
pontificaux. Une procession chantante le conduit au sanctuaire. Hommes
et femmes s’accroupissent sur le parvis et la messe commence. Le prince
Ramaharo et sa femme ont seuls des chaises. Ils reçoivent la confirma-
*
tion; une nouvelle procession reconduit Monseigneur au « château » du prince et l’on se dispose au dîner.
On s’y est disposé pendant plus d’une heure. Les Malgaches ne sont jamais pressés. On finit malgré tout par se trouver assis en face d’une table copieusement chargée, y compris vin de Bordeaux et de Champagne.
N’oublions pas que nous sommes chez un prince : le service se fait à l’européenne. Les plats sont européens. Ecrevisses, dindes, pommes de terre, etc. Ce qui l’est moins, c’est la foule de ces braves noirs qui entrent ici comme chez eux et nous observent par toutes les ouvertures dispo- nibles. Ce qui ne l’est pas davantage, c’est la simplicité de tenue de notre hôte. Il eut bientôt sur ses genoux deux des plus petits de ses enfants (il en a douze) et les fit manger et boire presque à la manière des petits serins. Comme on parlait malgache, j’avais des loisirs, et rien ne m’amusait comme cette petite scène intime se passant auprès d'un évêque et comme les efforts désespérés des fillettes pour se servir utilement des couteaux et des fourchettes. A l’arrivée, le bon prince nous avait offert des rafraîchissements, et il avait un grand soin de laver et de rincer lui- même les verres « parce que autrement on les casse ».
A la fin du dîner, on photographia. Le portrait du prince fut une de
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CHEZ LES BETSILÉOS.
mes mésaventures. La famille gigota tellement que j’eus un Ramaharo à trois têtes, une princesse percée à jour au travers de laquelle on voit la porte, des enfants en nuage et une fillette passée complètement à l’état de tourbillon.
La séance finie, il fallut se quitter. Notre excellent premier commu- niant, tout ému, ne savait comment témoigner sa reconnaissance à Monseigneur. Il se glissa à deux genoux pour recevoir sa bénédiction et lui remit son offrande.
En fait d’offrande : un poulet fut offert l’autre jour à un Père qui était allé dire la messe. Mais l’on n’ose le déranger tant qu’il a le dos tourné. Enfin, voici l’instant, Orate fratres. Le Père tend les mains, on lui glisse délicatement l’animal...
22 décembre.
L’église est, pour les enfants surtout, la maison du bon Dieu. Nos mamans n’ont pas de nounous. Si l’on va à la messe, il faut emporter le petit. On le campe sur le dos, dans le lamba, et l’on vient. Si le benjamin est assez grand pour se tenir debout, on le lâche, et alors vive la liberté ! Le petit drôle court d’un bout à l’autre du banc, va rendre visite à ses amis perchés comme lui, et ce sont des petits cris, des disputes ou des exubérances de gaieté, qui d’ailleurs ne dérangent personne. Ces courses, ces visites, ces exercices se font entre deux rangées de chrétiennes pieuse- ment recueillies qui ne se troublent pas pour si peu. On ne se dérange que si le bambin s’en va audacieusement, les deux bras étendus et en trottant, jusqu’au sanctuaire.
Mêmes scènes au confessionnal et même à la sainte Table. La maman s’accuse, et le bébé pleure; contrition partagée.
23 décembre
Comment se croire raisonnablement au mois de décembre, lorsqu’en arrivant à l’autel de la Sainte Vierge, on trouve un beau bouquet de roses, de géraniums et de marguerites au pied de la statue? Il n’en faut pas plus pour dérouter l’imagination la plus complaisante.
On s’y fera peu à peu, et, après tout, je ne vois pas que nous ayons trop à nous plaindre jusqu’ici : les chaleurs sont fort modérées, les orages très pacifiques, les matinées sont presques fraîches, les soirées délicieuses, les arbres fleurissent continuellement, les rizières verdoient à plaisir, le soleil se lève dans le rose et se couche dans le bleu ou la pourpre, les montagnes passent par toutes les nuances de l’arc-en-ciel; c’est à croire que nous habitons le plus beau pays du monde. Les habi-
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FÊTES ET SÉANCES.
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tants eux-mêmes, n’étaient leur teint un peu trop foncé et leurs lèvres un peu trop saillantes, seraient les plus beaux hommes de la terre !
Ce qui est certain, c’est que leur costume est autrement esthétique que le tuyau de poêle européen et les deux fourreaux de parapluie où le blanc, soi-disant civilisé, glisse tous les matins ses deux jambes. Il y en a parmi ces Malgaches, grands ou petits, qui vous ont une manière de se draper dans leur lamba à faire pâmer d’admiration un statuaire de l’antiquité. Des moutards presque microscopiques vous prennent des poses et des allures de Platon devisant sous les portiques. Le lamba disparu, il est vrai, c’est autre chose, il ne reste plus que des guenilles ou une chemise sale, quelquefois moins encore.
24 décembre.
La mission possède, à une vingtaine de kilomètres d’ici, du côté de l’ouest, un immense terrain quelle essaie de défricher. Là, sous la direc- tion d’un frère, un certain nombre de Malgaches et de Malgachines s’occupent des bœufs, des arbres, des rizières, de tout ce qui peut pousser ou courir dans ce coin perdu. Dire que la propriété a rapporté quelque chose jusqu’ici serait risqué. C’est à l’avenir et à l’expérience de décider ce point fort controversé. Les dépenses sont encore plus claires que les revenus. Rien d étonnant d’ailleurs, puisque tout est à faire.
Donc, pour distraire un peu le bon frère dans sa solitude et lui dire la sainte messe le dimanche, je me mis en route samedi matin, vers huit heures.
Le chemin ne manque pas de charmes et d’imprévus. On descend à travers la ville, on passe la rivière et l’on se trouve tout d’abord en face d’un immense rocher presque à pic, qu’il s’agit d’escalader. Mon mulet, qui s’y connaît, ne se fait pas prier, et nous voilà tous les deux inclinés l’un sur l’autre à 45 degrés, grimpant de caillou en caillou, de roc en roc, d’escalier en escalier, de talus en talus, jusqu’au sommet, terme de nos premiers efforts.
La vue est splendide, Fianarantsoa s’étale sur sa colline avec ses maisons rouge doré perdues dans des bouquets de verdure ou entassées par groupes irréguliers, sur toutes les pentes, dans toutes les directions. Par derrière, la grande ligne de montagnes bleuâtres que viennent caresser de légers nuages gris ou rosés; au fond, tout au fond, les rizières vert foncé, disposées en étage ou découpées en mosaïque; de tous côtés, des rochers couleur cendre qui percent çà et là le tapis roux des grandes herbes brûlées par le soleil; et à mes pieds, en haut de cette espèce de falaise, un joli petit étang encadré de roseaux et de nénuphars.
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CHEZ LES BETSILÉOS.
Lorsque je parvins à destination, il était plus de midi, le Frère commençait à désespérer, car il faut savoir que dans ce pays on déjeune à" onze heures; le sakafo (dîner) fut vite expédié, et nous partîmes en chasse et en visite dans la propriété. Visite aux plantations et chasse aux hérons, canards et autres gibiers qui foisonnent. Je m’en vais donc fier comme Artaban, avec un joli fusil. Nos compagnons nous signalent une bande de canards sauvages dans un des étangs. Nous y courons, ils sont bien une vingtaine, pas du tout effarouchés par notre présence. Malgré la distance je lâche le coup. Gris de joie d’un côté, battements d’ailes de l’autre. Deux des volatiles sont atteints. Les moutards se jettent à l’eau et se précipitent sur les victimes. Excellent pour le déjeuner de demain.
La nuit venue, « chacun s’en fut coucher ». Je commençais à m’abandonner paisiblement aux douceurs du sommeil malgré les roule- ments lointains de l’orage, lorsque, patatras, à quelque cent mètres de la maison, la foudre s’abat en pétaradant de la belle manière. C’est comme cela par ici. Mais le nuage soulagé s’en alla et le sommeil rentra au logis pour jusqu’au lendemain.
Le lendemain de ce samedi était, comme de juste un dimanche. On prévint le plus possible de chrétiens des environs, Pendant que je me promenais en attendant l’heure de la messe, j’entendis la trompe qui résonnait dans la montagne. C’était le signal qui annonçait aux catho- liques la réuninn pour la prière. J’en eus une quarantaine environ. S’ils avaient été avertis plus tôt, ils seraient accourus, à plusieurs centaines, de deux et trois lieues à la ronde.
Je célébrai le saint Sacrifice dans une des petites salles de la ferme, sur une pauvre table soutenue par deux X en bois. Les chrétiens m’en- touraient accroupis ou à genoux. Quelle consolation de prier au milieu de ces braves gens!
La messe terminée, nous partons de nouveau en chasse. Résultat médiocre. Un canard, deux kitsikitsika. Nos canards devenaient de plus en plus sauvages. Pour les approcher, il aurait fallu ôter son grand chapeau blanc, mais comme je ne me souciais en aucune façon d’attra- per simultanément une volaille et un coup soleil, je dus me résigner à voir mes amis s’envoler à deux cents mètres devant moi. Je m’en con- solai facilement en prenant de l’air et de l’appétit. Le déjeuner fut un festin. Grâce à mes prouesses, grâce aussi aux chrétiens, la table fut royaletnent servie : l’excellent Frère voulait me faire goûter non seule- ment de toutes les bêtes, mais aussi de toutes les herbes, salades ou soi- disant légumes, qui croissent dans son royaume. L’un de ces légumes
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
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ressemblait à un grand nénuphar. La feuille était mise en purée, la tige devenait une sorte d’asperge, très appréciée de tel et tel. Malgré les auto- rités invoquées, j’éprouvai en le goûtant l’impression de gazon cuit. Je crois que le principe ici, en fait de légumes ou de salades, c’est que tout est bon, qui n’est pas mauvais, c’est-à-dire trop coriace, trop empoisonné, trop couvert de poils ou de picots. Mais assez sur ces détails culinaires.
25 décembre.
La fête de Noël a eu naturellement son contre-coup dans les écoles. C’est ainsi que nous sommes allés organiser une loterie chez nos bons normaliens. Rappelez-vous que ces « normaliens » sont pour la plupart des hommes mariés et pères de famille. Mais ils sont encore si simples qu’on peut les contenter à peu de frais.
Toutes les richesses de la loterie et de l’arbre de Noël consistaient en de pauvres images, de vieux chapelets, des scapulaires, quelques menus jouets d’un sou, des babioles, des riens, des moins que rien. Il faut sans doute au missionnaire autre chose que des bibelots, mais quelles bonnes aubaines pour nos fêtes scolaires, pour nos distributions de récompenses, si l’on glisse dans les recoins de quelques envois sérieux des nichées de ces bagatelles! Une remarque cependant : ces natures simples ne compren- nent pas certaines de nos plaisanteries, et de petits chromos représentant des chats malades ou des caniches en goguette les ont laissés absolument indifférents. Ils n’y ont pas touché et ont préféré de vieilles gravures de piété : n’ont-ils pas raison?
Le lendemain, toujours pour fêter Noël, nous avons organisé des jeux parmi ces grands enfants. On a commencé par tirer sur une grosse corde en deux camps, successivement divisés jusqu’à extinction des com- battants. Ensuite, course à la chandelle. Les dames y ont pris part ! Puis colin-maillard à la poursuite d’un vieux chaudron : voilà pour le matin.
Le soir, nouvelle édition de colin-maillard avec la variante des deux aveugles qui se poursuivent et dont l’un agite une sonnette. Nos artistes étaient d’une audace incroyable, couraient à l’aveuglette absolument comme s’ils y voyaient clair et finissaient par se rencontrer, dans une bousculade et des rires homériques. Course à la grenouille, jeux de cache- cache, tout à eu un succès prodigieux. On les aurait laissés à eux-mêmes, nos hommes se seraient assis et auraient « mipatraqué » (traduisez : fait le lézard) toute la sainte journée, au détriment peut-être du bon esprit et de bien d’autres choses.
Mercredi 3i décembre 1902.
Ce matin, récompense spéciale et extraordinaire pour les tout à fait
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CHEZ LES BETSILÉOS.
bons élèves de l’Ecole normale : sept ou huit. Le Père directeur de l’école m’avait invité à leur donner une séance de tir. Mon excellent mousqueton ne demandait qu’à lancer des pruneaux ; je fus enchanté de la propo- sition. On agrémenterait la séance par des distributions de crêpes, de raisins et d’eau fraîche assaisonnée de coco. Je bourre mes cartouches, je dégraisse mon fusil, je graisse ma poêle, je bats mes œufs et nous partons vers une jolie petite vallée où nous serons à l’abri des curieux et où les curieux seront à l’abri des projectiles maladroits. Les provisions sont accumulées dans un arbuste, les cartouches tirées de la sacoche et la pétarade commence.
Le but se composait d'une vieille boîte en fer blanc devant laquelle 1 on fichait une vieille copie; chacun devait compter ses plombs.
Premier tir à une vingtaine de mètres : deuxième à 40 ; troisième à 5o ou 60.
Les résultats ont varié de o à 70.
Quand le fusil s’échauffait, on le laissait refroidir en réchauffant la poêle. Nos Malgaches n’ont pas fait la grimace et n’ont eu nullement l’air de dédaigner la cuisine va\aha (étrangère).
Au retour, je décrochai un joli petit fody ou menamena, oiseau rouge de la grosseur d’un moineau, perché sur un charmant arbuste vert ; faites-en autant en France à pareille époque!
Les chrétiens de la ville ont eu aussi leurs distractions.
Dans la grande salle de l’Ecole normale, à sept heures du soir, une multitude d’assistants s’étalent entassés pour une séance de projections. Un missionnaire passait les vues dans le cadre, un autre soufflait l’explication au Malgache chargé du boniment; pour moi, à cheval sur une grande table et penché sur quatre becs de pétrole, je rôtissais en dirigeant la lumière et en modérant la flamme. D’ailleurs tout le monde rôtissait aussi bien que moi. « Serrés comme des harengs dans une coque, » n’est plus une exagération quand il s’agit de nos Malgaches. Ils se mettent dix là où ne tiendraient pas quatre Européens et encore moins deux Européennes.
Les projections comprenaient des mystères de la vie de Notre-Sei- gneur, quelques sujets de voyage, des monuments et quelques drôleries qui ont eu grand succès. On a lieu de croire que les spectateurs ont été pleinement satisfaits.
ier janvier 1903.
De séance en séance, pour le jour de l’an cette fois. En grande pompe nous nous rendons d’abord chez les chers Frères. Leurs trois
2 Chez les Betsiléos.
Eglise de Fianarantsoa et résidence des Missionnaires.
Le Père Henri Dubois, sur son cheval Trésor ,
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
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cents élèves sont dans la grande salle. L’orchestre nous accueille à grands coups de piston et de grosse caisse, dirigé par un Frère Malgache fort occupé pour le moment à souffler dans un gros instrument en cuivre et à battre simultanément la mesure : les compliments se succèdent, les pôésies, les fables, les chants.
Un point à noter, qui donne une idée du caractère sérieux de nos Malgaches. 11 faut à toute histoire, à toute comédie, à toute fable, une morale. Sans la morale ils n’y comprennent rien, et bon gré mal gré, si on leur donne quelque récit à faire, ils voudront en extraire une conclu- sion, quand ils devraient la tirer par les cheveux.
Des Frères nous passons aux Sœurs. Au fond du local, une crèche très passable en papier découpé. C’est devant elle, sur un demi-cercle de chaises que nous nous installons gravement.
Bientôt défilent devant nous un tas de petites bambinettes, qui nous chantent toutes sortes de chansonnettes. Nous voyons apparaître la Foi, l’Espérance et la Charité, Papa Noël et toute sa cour, la Cigale et la Fourmi etc., etc. Rien de plus réjouissant et de plus folichon que cer- taines de ces petites mines enfumées, rayées de blanc par l’émail de leurs gros yeux et de leur grandes dents. Quel dommage que je ne puisse vous envoyer un exemplaire vivant de nos petites négresses! c’est à croquer.
En général, d’ailleurs, et je ne suis pas seul à l’avoir constaté, ces visages qu’on dirait vulgaires prennent une expression tout à fait vivante lorsqu’ils parlent ou qu’ils rient. Iis ne sont plus les mêmes et il n’est pas rare de rencontrer des types qui semblent, comme on dit, pétris de malice et d’intelligence.
2 janvier.
Les séances continuent; cette fois c’est du sérieux. En très grande pompe les missionnaires présents se sont rendus hier chez M. l’adminis- trateur. Les Ministres protestants nous précédaient sur le chemin, vêtus de leur longue redingote noire. Nous sommes introduits. Ces Messieurs, luthériens, angélicans, quakers, calvinistes ou autres, se rangent à gauche, nous passons à droite. En face se tiennent quelques colons. Des miliciens distribuent des verres de champagne. M. l’Administrateur s’avance et y va de son petit discours.
Toast d’abord aux autorités de France et de Madagascar;
Toast aux colons;
Toast enfin à ces Messieurs des Missions Françaises (salut de notre côté) et étrangères (salut du côté des ministres). Sans le chercher, M. l’Administrateur a jeté une bien grosse pierre sur le dos de notre nou- veau pasteur calviniste, en le mêlant sans distinction aux étrangers. Le
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CHEZ LES BETSILÉOS.
toast porté, l’Administrateur parcourt les rangs de l’assistance, très aimable pour tous comme il convient.
Le soir, il réciproquait la visite. On a causé beaucoup d’agriculture, terrain tout à fait neutre. Notre Administrateur est un homme de valeur, un travailleur, connaissant à fond la langue et le pays. Il se met au courant de tout et ne recule pas devant les explorations pour étudier et connaître sa province.
Malheureusement, dans cette réunion, il nous a été trop facile de nous apercevoir à combien peu de choses se réduit l’élément colon. Les derniers accidents survenus à la route ne sont pas faits pour faciliter le mouvement commercial. Dans les plantations, il n’y a guère que le missionnaire qui puisse arriver à un résultat. Le missionnaire a le temps, il n’est pas pressé de faire fortune, et quand il disparaît, il est remplacé. Le colon vient chercher, lui, une fortune rapide. Pour cela, ce n’est pas ici qu’il faut venir. Le soir, je suis sorti sur nos boulevards, histoire de jouir du coup d’œil que je vous ai déjà décrit, je n’y reviens pas. Prenez toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, faites-en un semis artistique sur un fond éblouissant de lumière dorée et vous aurez une petite idée de ce que nous admirons ici. Nous sommes entrés dans une sorte de jardin public. Verdures et fleurs, marguerites, géraniums, verveines ou roses, les allées ne sont faites que de cela, et je songeais qu’en France vous êtes dans la neige et dans, la boue, sur la même boule qui s’appelle la terre.
Sur l’une des feuilles, je cueillis au passage une vraie fleur vivante, un caméléon multicolore. Il semblait couvert de rangées parallèles de jolies perles violettes et rosées. Je le rapportai suspendu à l’extrémité de mon parasol. Hélas! il a vécu ce que vivent les rats... Le chat l’a massacré !
3 janvier.
Autre cueillette, celle d’une légende tanale à la foi naïve et spirituelle. La voici telle qu’elle nous a été contée :
Au commencement. Dieu créa la Va\aha (blanc), puis le Tanale, (puis sans doute le Betsiléo). Il leur fit à l’un et à l’autre cette double proposition :
« Voulez-vous être immortels... ou bien voulez-vous comme le bana- nier, grandir, produire des rejetons et mourir? »
Le Blanc demanda à Dieu du temps pour réfléchir.
Le Tanale, sans hésiter, s’enfuit à toutes jambes et vint habiter
îa forêt.
Le Tanale était immortel!
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
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Un jour, le fils de Dieu s’adressant à son Père lui tint ce discours :
« Voulez-vous que je descende sur la terre, que j’aille chez les Tanales et si vous me le permettez, j’en tuerai un, pour voir ce qu’ils diront. »
Le Père répondit à son fils :
« Je t’y autorise, je voudrais aussi voir l’effet que cette mort produira. »
Le fils descendit donc et tua un Tanale.
Ce fut une explosion de cris, de larmes, des désolations sans fin et sans nombre.
Le fils de Dieu eut pitié d’eux.
« Je vais, se dit-il, remonter chez mon Père et lui demander l’autori- sation de ressusciter ce mort. Ces gens-là sont trop affligés. »
Ï1 repartit pour le ciel, et obtint l’autorisation désirée; mais le voyage avait duré un certain temps. Quand le fils de Dieu fut de retour chez les Tanales, il les trouva riant, chantant et buvant comme autrefois.
« Je vois, s’écria-t-il, que ces gens-là n’étaient que des hypocrites, leur douleur n’était pas sincère. A quoi bon ressusciter ma victime? Laissons les choses aller leur train. »
Il remonta près de son Père.
Et depuis ce temps-là, les Tanales autrefois immortels, meurent comme les Vazaha et comme tous les autres hommes.
Et maintenant veut-on savoir pourquoi les blancs sont plus intelli- gents que les Tanales? C’est que, ayant demandé du temps pour réfléchir, ils sont restés plus longtemps auprès de Dieu.
Le dernier trait est d’une profondeur étonnante.
Voici maintenant l’origine des montagnes :
« Un jour, la terre se mit dans l’idée d’atteindre le ciel, le soleil et les étoiles.
» Pour y arriver, elle s’enfla, se tuméfia tant qu’elle put.
» Elle n’atteignit pas le ciel, mais elle forma ainsi les montagnes. »
4 janvier.
Tout le pays est en remue-ménage, c’est aujourd’hui la grande foire.
Fianarantsoa a deux marchés : c’est au marché extérieur du bas de la ville que se tient cette foire. Toutes les industries du pays y sont repré- sentées. Une armée d’hommes se tenant debout porte dressées d’im- menses perches qui rappellent la forêt marchante de Macbeth. D’autres ont d’énormes planches amenées de la forêt. Ici des corbeilles et des nattes, là des cruches, des vases de terre pour porter l’eau. Plus loin, des régiments de poules et dindons, des escadrons de canards ; sur une émi-
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CHEZ LES BETSILÉOS.
nence, quelques représentants de la race bovine à bosse et de la race chevaline sans bosse, etc.
5 janvier.
J’avais été invité à une excursion jusqu’à la campagne des Chers Frères. Je devais cet honneur à mon titre de professeur à l’Ecole indus- trielle ! Saluez !
J’enfourche donc ma monture, mais mon cheval s’est mis dans la tête de ne pas marcher et de faire des bêtises. Pour comble d’infortune, nous devons passer dans le quartier de son ancien maître. Aussi, en face de son premier domicile, je dus engager une lutte homérique avec les caprices de mon animal. Lui, veut entrer dans la maison, moi, je veux poursuivre ma route : il tourne, il danse, je pressens que d’un moment à l’autre, un mouvement d’arrière terminera la bataille; en attendant, la selle va tourner aussi, le mors est déjà passé aux oreilles ; pas d’éperons, la situation devenait critique; tout se termina heureusement par l’appa- rition d’un ange sauveur sous la forme humaine du fils de l’inspecteur. Il prit mon dada par la bride et le força à franchir le Rubicon.
Les Chers Frères ont sur les flancs de la montagne une magnifique propriété plantée presque entièrement, avec jardin potager, sources et étangs où les élèves peuvent laver leurs lambas et prendre des bains, et maison d’habitation suffisante pour loger quelques Frères.
Tous les samedis, leurs pensionnaires s’y rendent pour les nettoyages précités. Quand nous arrivons, les lambas blancs sèchent sur les buis- sons, la toilette est terminée, on joue ou l’on « mipétraque. » Quelques enfants ont construit en branchages une petite crèche, garnie d’images de toutes sortes, que nous nous empressons d’admirer.
Puis on organise un steeple-chase . On n’a pas un cheval et une mule pour le roi de Prusse. Quelques audacieux ont la permission de grimper sur le dos des bêtes, et celles-ci prennent la liberté de les mettre rapide- ment par terre.
La séance s’achève par un concours de vitesse entre mule et cheval montés cette fois par des cavaliers plus sérieux.
Mais tandis que les enfants s’amusent, le Frère Directeur m’entraîne du côté de ses plantations.
Tout le monde en convient, c’est le missionnaire et ce n’est guère que lui qui arrive à un résultat dans l’exploitation agricole. Le colon n’a pas le temps d’attendre et n’a souvent personne pour lui succéder.
Ainsi, tandis que d’autres propriétés sont abandonnées, Ambohima - la{a commence à donner de sérieuses espérances. Sept ou huit bœufs
PREMIÈRES VISITES. — FETES ET SÉANCES.
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sont dressés à tirer la charme. Plusieurs hectares ont déjà été labourés et le bon Frère qui dirige le travail, a ensemencé le sol de toutes espèces de graines qui lèvent et fleurissent à merveille. Il est vrai qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Les fleurs ne sont pas synonymes de fruits, ni en Europe, ni encore moins à Madagascar. Les pommes de terre en particu- lier ont souvent à l’extérieur une végétation éblouissante ; en terre, rien ou presque rien : des noisettes. C’est que le terrain est trop fort et ces dames ne pouvant grossir par la base se rattrapent par le haut, c’est tout naturel. On en obtient cependant de fort respectables lorsqu’on a su choisir une terre plus légère. L’idéal, c’est de s’établir sur l’emplacement d’un ancien village. On profite alors des dépôts de fumiers variés déposés par des centaines de générations.
Derrière la campagne des Frères, la Mission possède une autre pro- priété appelée Marana. Là aussi tout est planté, défriché et embelli. C'est le séjour de nos quelques lépreux. Le P. Beyzim qui s’est constitué leur aumônier vient d’obtenir l’autorisation de construire une nouvelle lépro- serie beaucoup plus considérable, et capable de recevoir 200 malades. Les plans se font, l’argent se recueille depuis plusieurs années à cette intention. On va procéder au nivellement afin de commencer les constructions après la saison des pluies.
Justement, un malencontreux orage, qui venait de notre côté au triple galop, éclata lorsque j’étais à cent mètres de la maison. Mais en une minute, on a le temps d’être trempé. Si la foudre n’est pas méchante depuis un mois, et si nous n’avons pas fait grande collection de coups de tonnerre, nous n’avons pas perdu du côté de la pluie, ça nous tombe droit du ciel comme des baïonnettes et chaque goutte est un véritable jet d’eau. Les toits ainsi bombardés, pleurent à l’intérieur des maisons, les murs suent par tous les pores, les talus s’en vont à la dérive, les routes se creu- sent en ravins, et les beaux chemins carrossables, tirés au cordeau et tout frais de leur jeunesse, se rident en un jour comme de pauvres vieux, en attendant que la prochaine averse les coule doucement dans le tombeau tout préparé de la vallée voisine. Avec ce régime-là, je ne comprends vraiment pas comment il peut y avoir encore de la terre en haut des montagnes.
6 janvier.
Les bébés malgaches sont vraiment comiques. Il y en a deux ou trois surtout, à l’Ecole normale, qui sont absolument impayables. L’un d’eux rencontre un vieux soulier tout éculé. Sa petite tête d’un an et demi est en travail, et le voilà qui se met en devoir d’insinuer son pied dans cet
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CHEZ LES BETSILÉOS.
étrange instrument. Où donc en a-t-il appris l’usage? Ni lui, ni papa, ni maman, ni les voisins n’usent de cet ustensile. Est-ce de l’instinct?
Une seconde fois, notre bout d’homme se trouve en présence d’une chaussure, mais cette fois la chaussure est plus délicate, il parvient à s’y maintenir et le voilà parti triomphalement un pied chaussé et l’autre nu vers la classe où enseigne son papa. Entrée bruyante, le soulier traîne un peu fort, lui ne s’émeut pas : grave, impassible, il s’en va jusqu’à la chaire faire admirer son exploit. Fou rire général. Le père le prend par les épaules et lui fait faire demi-tour, et le bébé s’en va comme il était venu!
Un autre a trouvé un singulier divertissement. Ne s’avise-t-il pas de prendre le pied d’un petit ami assis sur les genoux de sa mère et d’en sucer les orteils! Shocking!
C’est celui-là, si je ne me trompe, qui pendant un discours du Père imitait sérieusement tous ses gestes. Petit singe! Il a vu aussi comment faisaient les mamans pour calmer les moutards. Le voilà en tournée passant dans les rangs, prenant tour à tour l’un ou l’autre mioche, le posant sur ses genoux et le faisant valser comme les nounous.
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7 janvier.
Pour nous, le croissant de la lune est à l’envers, l’hiver est en été, l’été en hiver, l’ouest est le bon côté pour les portes et fenêtres, la vigne doit être abritée pour donner du raisin : toutes choses au rebours des choses de France, de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si l’on rencontre des corbeaux blancs, puisque les habitants se permettent bien d’être tout noirs.
« Tout noirs » n’est pas exact. On pourrait composer une véritable gamme de couleurs, une échelle chromatique, comme disent les savants avec les différents teints de nos compatriotes malgaches.
Nous allons du blanc presque Européen, jusqu’à la teinte ébène la plus obscure. A côté des bébés jaunâtres, capables de produire en pleine nuit des effets de neige, il y en a de si parfaitement noirs qu’on pourrait les rencontrer en plein jour sans les apercevoir s’il n’y avait au sommet de ce petit pot de cirage ambulant une paire de boules blanches qui roulent toujours. Heureusement tout ce monde s’habille de rose tendre et de vert pomme et les bains de soleil suppléent pour la propreté appa- rente aux bains de rivière qui font trop souvent défaut...
20 janvier.
J’aime beaucoup le soir à me promener sur la terrasse et à con-
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templer îa maison voisine, dont le toit n’arrive même pas à hauteur de notre parapet. Je cueille là, tout en admirant les dernières teintes du coucher du soleil, ou les dernières lueurs de l’orage qui s’endort, toute une collection de fleurettes malgaches. Les bébés sont revenus de l’école maternelle des sœurs, les plus grands même ont quitté la classe : ce sont des jeux, des cris, des chants alternés suivant la méthode sauvage. Quel- quefois le coup d’œil est d’un pittoresque parfait. La maman pile du riz avec sa petite fille : c’est le dîner qui se prépare; la grande demoiselle vanne le riz pilé : c’est le dîner qui avance vers la perfection ; deux ou trois gamins jouent au dada, plusieurs autres grimpent sur la rampe de l’escalier et contre un arbre un écolier plus studieux repasse sa leçon.
Vous me direz : ça se voit partout. — Oui, mais d’abord chez vous la maîtresse de la maison ne pile pas le riz, ce qui vous représente une danse violente de quelque dix minutes autour d’une grosse bûche, avec un gros bâton comme cavalier; et puis vos moutards ne sont pas en chemise, pans et bannières volants, et votre maison ne fume pas comme un linge qui sort tout bouillant de la lessive.
La maison fume mais ne brûle pas. Elle fume parce qu’à l’intérieur on a allumé le kitay pour le sakafo, (ce qui se traduit : le bois pour le dîner), et parce que les cheminées faisant défaut, la fumée sort par les trous et entre chaque tuile. Et voyez comme tout se tient : les gens font la cuisine accroupis ou même étendus à terre, parce que la fumée monte et que c’est le seul moyen pour eux de ne pas être asphyxiés. Aussi, vous aurez beau faire, vous pourrez dresser dans votre cuisine tous les tabou- rets de la création, ériger toutes les tables du monde, planter toutes les cuisinières et tous les fourneaux. Vos marmitons feront la popote sur leur base, on relavera les assiettes par terre, on épluchera les salades par terre. La méthode a au moins cela de bon que les assiettes et les plats ont des chances de ne pas se casser en tombant.
25 janvier.
Je suis entré dernièrement dans une case et j’y ai trouvé dans plusieurs corbeilles, des vers à soie qui mangeaient ou filaient. Déjà quantité de cocons étaient accrochés dans un fouillis de feuilles de fougère desséchées. La matrone du lieu en avait dévidé quelques-uns. La soie est d’un beau jaune d’or, mais semble un peu raide. On se demande quelles occupations lucratives on pourrait fournir à toutes ces bonnes ménagères malgaches, qui ont tant de temps à perdre et si peu d’argent à gagner. L’idéal serait peut-être d’introduire ici le métier à tisser, l’ancien métier à main naturellement, mais... il y a bien des mais. Cependant, si la chose
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était pratique il ne serait pas mauvais que l’initiative vînt des catholiques.
Les Malgaches (et en particulier les femmes malgaches) sont très imitateurs et certains fort adroits. Vous ne vous imaginez pas ce que nos ferblantiers arrivent à fabriquer avec les vieilles caisses d’expéditions. Gouttières, cruches, pots de toutes formes, arrosoirs, rien ne les arrête. Notre vaisselle de chambre sort de leurs ateliers. Nos menuisiers sont assez débrouillards pour construire de toutes pièces les grandes cuves à vin. Ils viennent de « créer » deux brouettes; dans deux ou trois géné- rations ce seront des artistes.
Dans deux ou trois générations, il y aura aussi bien d’autres progrès moraux, intellectuels et religieux. A certains jours les administrateurs ou les missionnaires sont tentés de se demander s’ils ne travaillent pas en pure perte et si ce peuple est civilisable. Il l’est, et les changements opérés depuis vingt ans sont extraordinaires. C’est ce que me disait la Supérieure des Sœurs, une ancienne de la mission où elle a passé quinze ans : « Si vous aviez vu nos enfants au commencement, raconte-t-elle, quel cos- tume! quelle tenue! quel caractère! On ne savait comment les prendre. Pas d’observation, sinon la gamine vous répondait : Puisque c’est ainsi, je vais chez les Anglais. — Et elle s’en allait. Pour les décider à écrire, on leur faisait dessiner des bonshommes. »> Et maintenant toutes ces fillettes travaillent fort bien, prient de même et chantent comme des rossignols. Que de patience il a fallu! On arrivera peut-être un jour à leur persuader qu’elles peuvent raccommoder leurs habits. Jusqu’à présent toute déchi- rure est sacrée, et je vois une petite dont les deux avant-manches sont complètement séparées de l’habit, ce qui ne l’empêche pas de les enfiler à ses poignets très religieusement. Pour cela encore elles sont excusables en partie, puisque pour raccommoder il faut des aiguilles.
3 février.
Le bon Dieu, qui fait des merveilles un peu partout, les prodigue ici peut-être plus qu’ailleurs. Il n’y a pas à protester, vous n’avez en Europe ni notre lumière si transparente et si chaude, ni le calme de ces paysages tropicaux qui, au crépuscule, semblent s’endormir si paisiblement dans un bain de lumière rose et de vapeurs tièdes.
Le soleil a disparu depuis longtemps derrière le grand écran de nos montagnes que ses rayons dorent encore le firmament. Au ciel les nuages violets, frangés de clartés multicolores, prennent des teintes de plus en plus foncées et dessinent, sur la voûte cristalline aux mille nuances, comme d’immenses continents fantastiques coupés de golfes et sillonnés de vallées. Les rochers, aux reliefs si énergiques et si bizarres, s’estompent
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peu à peu, se ramassent sur un même plan et tracent sur l’horizon une gigantesque barrière noirâtre, irrégulière et dentelée. Plus près, la colline moutonnée de verdure s’efface dans un fond de velours sombre avec des effets de moire, produits par les sommets des arbres encore légèrement éclairés des dernières lueurs du jour. Au fond de la vallée, le petit lac de Manrija, brillant comme un miroir, glisse doucement, à travers la den- telle des mimosas, ses rayons d’argent. Les étoiles, au clair scintillement d’acier, brillent de plus en plus de tous côtés, tandis que ça et là, dans les cases enveloppées d’une buée de fumée bleuâtre, s’allument les feux aux reflets rouges. Quelques lambas blancs disparaissent dans l’ombre et la vie s’éteint peu à peu avec le jour. Tout se fond dans la grisaille uniforme de la nuit.
Pourtant de ces ténèbres s’échappent encore quelques cris d’enfants qui jouent en attendant le repas, ou qui chantent en alternant, à la manière malgache. Derrière les murs, l’aboiement solitaire d’un chien qui vient de prendre la garde; le bêlement d’un mouton qui rêve déjà sans doute d’herbe fraîche; le dernier cliquetis de bec d’un oisillon qui se blottit sous les branches; un dernier courant de brise à travers la feuillée ; les derniers grondements d’un orage lointain qui s’enfuit, et, dominant tous les autres bruits, le trémolo métallique, le grelot, aigu et sonore à la fois, de centaines de grillons dont la sérénade infatigable et fatigante rappelle assez bien le bruissement des fils télégraphiques secoués par le grand vent.
> Rien du fracas de nos villes, pas de roulements sur le pavé (les voitures sont choses trop rares pour circuler à cette heure) ; rien même du martèlement sourd et confus du passant qui bat le trottoir de nos rues (les pieds noirs sont nus et silencieux sur la terre amollie par les pluies de l’après-midi) ; rien surtout de ces vilains ronflements de machines et de métiers qui roulent sans cesse leurs engrenages et leurs volants. Bientôt même les foyers s’éteignent tour à tour; pas de gaz, pas d’acéty- lène, pas d’électricité pour contrarier la nature endormie, plus de souffle, plus de mouvement, plus de lumière, c’est le calme absolu de tout un monde animal et végétal qui s’endort, épuisé sans doute par la vie intense et ardente de la journée.
On dit qu’il faut profiter des premières impressions, que l’on s’habitue à tout, et qu’il faut se hâter de décrire ce que l’on voit et ce que l’on ressent, car bientôt l’on ne verra plus rien et l’on ne ressentira plus grand’ chose. Pour mon compte, je ne m’aperçois nullement que je me blase sur le pays et sur ses curiosités.
Au contraire. Les habitants me paraissent de moins en moins noirs,
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les enfants de plus en plus intelligents, les rochers de plus en plus pitto- resques, le climat de plus en plus supportable, et la lumière qui enveloppe tout cela, de plus en plus belle.
Les Grecs n’avaient vraiment pas tort quand ils considéraient comme le plus grand de tous les maux d’être privé de la lumière du jour. Ils disaient cela en grec que j’ai eu soin d’oublier. Ici la lumière nous fait fête tous les matins. Voilà qui me console facilement de l’absence de tous les lampions, de tous les becs de gaz, de tous les arcs électriques de France et de Navarre.
Et je me disais intérieurement que les clartés du Paradis seront encore bien plus rayonnantes, plus douces et plus variées.
5 février.
Je viens de visiter l’établissement des chers Frères. Si grand que soit le bâtiment il est bien misérable... pour tant de monde. Songez qu’il y a plus de cent pensionnaires.
Les dortoirs sont fort curieux. Une série de piquets supportent des cadres auxquels sont fixées les nattes. C’est peu encombrant. Le lamba qui sert de tout, sert de couverture pendant la nuit. Décidément ce lamba est pour le malgache ce que la coquille est pour l’escargot.
Chez les petits les nattes sont même posées directement sur le plancher. Pas d’oreiller ou de traversin. Il paraît que l’horizontale absolue ne gêne pas nos moutards. Tout ce monde dort à poings fermés malgré l’entassement, malgré la chaleur, maigre les parasites. Les moins heureux, naturellement parlant, sont les bons Frères qui passent la nuit dans d’étroites cellules ressemblant plus à une boîte disloquée qu’à une chambrette. Comment respirent-ils là-dedans? je ne sais. Si encore le plafond se tenait à une distance raisonnable. Mais il suffit de lever le bras pour le toucher. A tout point de vue ce bâtiment est devenu insuffi- sant. On y loge tout ce qu’on peut et l’on a dû refuser dans le courant de l’année plus de cent pensionnaires.
i5 février.
Cette fois j’ai à vous parler d’autre chose que de négrillons, de cuisine, ou de photographies.
On causait en conversation, de certaine chapelle des environs dédiée à Notre-Dame de Lourdes. Et tout d’un coup : Pourquoi n’iriez- vous pas y dire la Sainte Messe un de ces dimanches? me dit le P. Supérieur. Je saisis la balle au fond, tout heureux de commencer mon ministère par un acte de dévotion à la Sainte Vierge.
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Vous croyez peut-être que pour pareille expédition il n’y a qu’à enfourcher un bidet quelconque, et à pousser sa bête dans la direction, quitte à l’arrêter à la distance voulue. C’est plus compliqué. Les petites chapelles des campagnes ne recevant que de temps en temps la visite du missionnaire ne sont guère pourvues de ce qui est nécessaire pour célébrer la Sainte Messe. Un autel en briques, quelquefois des chandeliers, plus rarement encore des bouquets de fleurs en papier défraichi, voilà ce qui vous attend !
Donc, il faut emporter ses ornements, ses cierges, son missel, etc... Total : un homme qui chargera le tout sur le sommet de sa tête et qui vous suivra, s’il le faut, jusqu’au bout du monde. C’est le déca.
Outre la messe, il faut prévoir les baptêmes. Encore quelques petits objets à réunir et à loger sur le dos de plus en plus complaisant du premier acolyte.
Je dis premier, souvent ce premier n’a pas de second quelquefois il a un second et un troisième. C’était le cas pour moi. Le second a son utilité lorsqu’on doit emporter, indépendamment de la nourriture spiri- tuelle, quelques modestes provisions de bouche.
Le troisième, vous avez pu le deviner, c’était mon interprète. Ah ! celui-là, il était d’une indispensabilité absolue. Je commence seulement à étudier la langue malgache. Il s’en suit que pour le moment je patauge d’une façon désespérée dans les flots oratoires de ce bel idiome. Quand j’ai pu réunir deux mots, je triomphe, ni plus ni moins que Démosthène après ses beaux succès d’éloquence.
Pour en finir avec la question des dêcas , je vous dirai qu’ils ont des fouies de qualités. La première, c’est d’être Infatigables. Jarrets minces, nerveux, n’ayant rien de nos jarrets d’Europe, plus ou moins flasques et bouffis. Ils peuvent fournir des trottes invraisemblables ; des bambins vous enfilent les kilomètres les uns au bout des autres tout aussi facilement que d’autres enfilent les perles. Huit à dix lieues ne leur coûtent rien. Bref, j’ai beau faire comprendre à mon suivant qu’il peut aller son petit bonhomme de chemin et se contenter de me rejoindre pacifiquement au but, il s’obstine à trotter, si je trotte, à galoper, si je galope et à me déclarer au bout du compte qu’il n’est pas fatigué.
La seconde qualité du déca, c’est la sobriété. Elle lui est commune avec le reste des Malgaches. Une bonne assiette de riz bien campée dans le creux de l’estomac avant le départ, c’est tout ce qu'il faut pour alimenter la machine pendant un jour. Voilà des gens qui ne perdent pas leur temps à table.
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J’ai assisté dernièrement à un déjeûner chez les chers Frères. Sous un grand hangar cent vingt enfants se pressent munis chacun d’une écuelle et d’une cuiller. L’écuelle est bien garnie de riz et le riz surmonté d’un modeste chaperon de viande pêché à la fortune du pot dans une marmite. Nos bonshommes en présence de leur écuelle, de leur riz et de leur morceau charnif engagent le combat classique des « Voraces » et des « Coriaces. » La bataille ne dure pas longtemps car on n’y va pas de main morte. Les cuillers prennent des charges pyramidales qui s’enfour- nent dans des bouches gargantuesques. Les petites bouchées ne sont pas encore entrées dans leur éducation. Lorsque tout a disparu, l’écuelle et la cueiller font une plongée extrêmement rapide dans une cuvette pleine d’eau... qui ne change pas(!) jusqu’à la fin de l’opération. Un point c’est tout.
La troisième qualité du déca , c’est la bonne humeur qu’il partage encore avec la plupart de ses compatriotes. Je n’ai encore aperçu qu’une dispute publique (je ne parle pas des querelles de ménage). Le plus curieux de la dispute, c’est qu’elle provoquait chez tous les assistants un rire inextinguible. Le Malgache a vraiment un heureux caractère. Si on ne le voit presque jamais en colère, on l’entend continuellement plai- santer. Un rien l’amuse. Grand enfant, mais bon enfant, d’humeur joyeuse, il ne comprend pas qu’on se fâche, et tout son mécontentement s’exhale dans une sorte de petit grognement significatif, sans que d’ailleurs sa figure fasse plus de grimaces ou que son regard soit plus vivant. Expressifs et vivants, figure et regards le sont quand il rit. Par bonheur, c’est l’ordinaire.
Le déca par-dessus le marché est cuisinier à condition que l’on ne soit pas trop difficile en fait de cuisine.
Le déca enfin a le précieux avantage de ne pas demander grand’chose pour son habillement. Un lamba de 2 fr. 5o renouvelé de temps en temps fait tous les frais de sa toilette. A vrai dire, ce dernier point est plutôt défectueux et je me souviens d’avoir été une fois accompagné par un pauvre diable littéralement vêtu de dentelles. Je n’en étais pas plus fier pour cela.
Tout ceci soit dit pour la mise en scène de mon expédition matinale.
A sept heures, fièrement juché sur mon Bucéphale et suivi à distance de ma nombreuse escorte, je franchissais le seuil de la résidence, traver- sant les groupes nombreux de nos bons chrétiens, accourus pour la pre- mière messe. Des « bonzours mon Père » me bombardaient continuelle-
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ment. Je ripostais de mon mieux tâchant de rendre coup pour coup, salut pour salut. Quelquefois, une bande moins sympathique passait silencieuse en me lorgnant avec curiosité.
J’enveloppe ma figure d’un masque d’indifférence, mais je plains au fond du cœur ces pauvres adeptes de l’anglicanisme, du norwégianisme, du quakérisme ou du calvinisme, moins heureux dans leurs beaux lambas bariolés que les braves campagnards qui m’attendent là-bas pour la Sainte Messe. Souvent aussi, je croise quelque bonne vieille païenne reconnaissable à l’amulette ronde et blanche piquée d’un point rouge quelle porte sur la poitrine. Pour celle-là aussi, une petite prière, qui lui obtienne la grâce de la vraie foi.
Tant que je reste dans la ville, la route est superbe, récemment empierrée par les soins d’une administration aussi... que... Cent mètres après l’octroi (s’il y en avait un), c’est une autre chanson; les cailloux et les rochers sortent de terre, les routes se gondolent, les collines se tortillent en escaliers invraisemblables, les ruisseaux se jettent à la tra- verse sans dire gare, les descentes ou les montées passent subitement de l’angle aigu à des inclinaisons qui se rapprochent de plus en plus de l'angle droit. Impossible de maintenir la verticale sur le dos de ma bête. Je me résigne à déserter la selle. Nous piquons une tête dans une sorte de vallée où coule un modeste ruisseau. Un ruisseau dans un paysage n’a rien de choquant ; sur une route, cela a des inconvénients quand le pont qui le traverse ne se compose que de deux poutres dont l’une se cache dans la vase et l’autre se fend par le milieu sans arriver à rejoindre les deux rives. Mais ces surprises-lâ ne surprennent plus surtout depuis la grande tempête d’il y a deux mois qui a fait une rafle complète de toutes les piles et pilotis de la contrée.
A ce propos, les Va^ahas feraient bien d’apprendre des indigènes qu’il n’est pas toujours bon d’établir des bacs, des pirogues ou des ponts sur n’importe quelle rivière sans avoir consulté les anciens. D’après ceux-ci, il y aurait un traité conclu de temps immémorial entre les habi- tants et messieurs les crocodiles. Ces derniers s’engagent à respecter la viande humaine noire ou blanche à une condition : c’est qu’on respec- tera leur domaine et qu’on ne viendra pas les troubler dans leur domicile par des constructions insolites. On viole le traité, pourquoi les caïmans se gêneraient-ils de leur côté? Tant pis pour les victimes.
Le passage du deuxième ruisseau fut un événement de même impor- tance que les précédents.
Ici, c’est plus franc. Il n’y a même plus de simili-pont. Les deux
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talus qui se donnaient autrefois la main, se regardent maintenant par- dessus l’eau qui leur a joué le vilain tour de les séparer et qui se contente de chuchoter sournoisement à leurs pieds. Ma force en équitation ne me permettant pas un saut de plusieurs mètres, j’enfile un petit sentier pointu qui émerge tant bien que mal du marécage et qui doit me con- duire au gué.
C'est le moment de songer à toutes les hypothèses possibles, car les gués de ce pays en admettent de toutes les sortes. Il y a l’hypothèse du crocodile... grâce à Dieu ce n’est pas le cas. Il y a l’hypothèse du gué qui ne l’est plus, parce qu’il est tombé une pluie torrentielle la veille au soir ou pendant la nuit, ce n’est pas le cas aujourd’hui, mais c’est le cas fré- quent et trop fréquent. Il y a plusieurs autres hypothèses possibles comme celle du trou où l’on s’enfonce, de gros rochers sur lesquels le cheval se bute ou s’étale, mais il y a surtout l’hypothèse classique, et trop connue du cavalier novice, qui peut se résumer ainsi : le dada entre dans l’eau jusqu’au poitrail, s’arrête paisiblement au milieu du passage, penche gracieusement la tête jusqu’à l’onde limpide ou bourbeuse, tire la langue et pompe. Votre bon cœur le laisse faire. La pauvre bête, il fait si chaud! Malheureusement, en trouvant l’opération un peu longue, on donne le signal du départ. Le signal n’est pas compris. La bête renifle, relève un instant le naseau et se tient coi. On s'indigne, on réitère l’injonction. Mutisme, immobilité, à moins que ce ne soit hennissement et demi-tour. Quelquefois, c’est encore pis. Bucéphale a son idée à lui : il frappe le sol à coups redoublés, c’est sa manière de faire son lit et lors- qu’il juge l’opération suffisamment avancée, une, deux, il se couche tout joyeux dans l’eau, oubliant totalement qu’il a sur le dos une proéminence intelligente et raisonnable qui n’a nulle envie de prendre un bain.
Vous voyez d’ici la position du cavalier et du cheval pataugeant à qui mieux mieux au milieu de la mare et dans quel état ils pourront se pré- senter tout à l’heure aux populations empressées et ébahies.
N’avais-je pas raison de vous annoncer cette seconde traversée comme un évènement de grande importance? César n’était pas plus ému au passage du Rubicon. Dans la circonstance présente tout se fit correcte- ment. Mon cheval but, mais ne me fit pas boire. Il s’arrêta bien au milieu du gué, mais le devoir l’emporta sur la tentation et il continua pédestrement son petit bonhomme de chemin.
De là, j’aperçois le but de mon pèlerinage : un gracieux bouquet d’arbres sur une légère éminence au milieu de la plaine ; dans le bosquet, un petit clocher qui campe modestement sur une tour de terre rouge sa pyramide de tuiles surmontée d’une croix : à droite et à gauche de
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l’église, quelques cases enfouies dans la verdure, et çà et là des lambas blancs qui se détachent sur les buissons au vert foncé comme les premières pâquerettes du printemps sur nos gazons de France !
Vous allez dire que je suis parti encore pour la poésie et pour la gloire. Avrai dire, je trouve tout beau ici, la lumière est si belle ; le bon roi Midas de mythologique mémoire était certainement moins habile que notre soleil à transformer tout en or.
En avançant, je constate de plus en plus que les pâquerettes ou lambas se multiplient d’une façon extraordinaire. C’est tout un peuple qui attend le Père ou plutôt l’envoyé du bon Dieu. Ils sont là i5o, 200, peut-être plus, formant la haie devant la porte de l’église des deux côtés du chemin.
Je salue tous ces braves gens de mon meilleur sourire, je descends de ma monture aussi dignement qu’il est possible et je pénètre dans la chapelle suivi de tout mon monde.
L’édifice est suffisamment propre, mais aussi magnifiquement pauvre. L’autel, comme presque partout, est en briques revêtues d'un crépi plus ou moins badigeonné. Tout le luxe est dans la statue de Notre-Dame de Lourdes qui domine l’autel.
Pendant qu’aidé d’un de mes décas, je prépare les ornements pour la Sainte Messe, les gens continuent à s’entasser. La chapelle a beau être petite, tout le monde arrivera à se caser. Il est vrai que les sièges ne tiennent pas de place, que les jambes des uns et des autres se croisent dans un fouillis invraisemblable (j’en suis à me demander comment à la fin, ils retrouveront celles qui leur appartiennent), et que les bébés n’occupent même pas demi-place, puisqu’ils logent sur les genoux de la maman ou dans son dos.
La messe commence, les cantiques s’entonnent coupés de prières. Il n’y a guère d’arrêt durant tout le Saint-Sacrifice et c’est vraiment le seul moyen d’occuper pieusement ces bons chrétiens, qui pour la plupart ne savent pas lire et encore moins méditer. La messe dite, je fais demander s’il y a des baptêmes.
C’est là que je reçus, pour ma part, mon premier baptême de patience apostolique.
Y a-t-il des baptêmes? Première réponse : non. C’est bien! je range mes affaires.
Tout à coup : « Si, il y a un baptême », et pour preuve, un gros bébé qui piaille à tour de gorge s’approche, gigotant comme un vrai diable dans les bras de sa maman.
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Pas de doute, celui-là a encore le diable au corps. Par précaution, je réitère ma question en la modifiant légèrement ; y a-t-il d'autres baptêmes?
Réponse : non.
Je donne le baptême à mon négrillon qui me fait une vie durant toute la cérémonie, une vie... infernale. Quand je l’approche pour les onctions, ce sont des hurlements. Enfin, j’arrive au bout non sans avoir les oreilles écorchées.
J’allais me retourner vers l’autel :
« Mon Père, encore un baptême! »
Je fronce les sourcils, de manière à montrer que je ne suis pas con- tent et reprenant mon calme :
« Est-ce bien sûr, dis-je, qu’il n’y en a plus d’autres? »
Réponse : c’est sûr !
Nouvelle cérémonie tout au long.
Vita (fini), pensais-je en achevant. Pas du tout! Un troisième se présente. Un premier exercice de patience m’ayant fortifié dans cette vertu, je ne bronche pas et je me dispose à aller ainsi jusqu’à la fin du jour. Après tout, je n’aurai pas perdu mon temps quand j’aurai chassé, même un par un, une trentaine de diablotins de chez ces petits Malgaches.
Le quatrième baptême cependant ne vint pas. Ma tâche est accom- plie, je n’ai plus qu’à rentrer.
On vient me prévenir alors que l’on a préparé pour le Père un sakafo (repas). Dans une chambrette, on m’installe avec mon inter- prète et on nous met tête-à-tète, l’un et l’autre, avec une assiettée formi- dable de riz agrémentée d’une cuisse formidable de poulet et d’un vase rempli d’eau. Une autre fois, j’emporterai une fourchette, car ce n’est pas pratique de décarcasser, armé d’une simple cuiller en bois. Après tout, la poule au riz ce n’est pas mauvais, pourvu qu’elle ne revienne pas invariablement tous les jours.
i5 février.
Une pauvre petite fille que je rencontre, est fort absorbée dans l’extraction d’une chique logée malencontreusement à l’extrémité sud du gros orteil de son pied ouest.
Il faut savoir que dans ce pays, on ne dit pas gauche ou droite, devant ou derrière, mais sud , nord, est, ouest. Quelle dent vous fait mal? — La dent de l’est. — Où sont les surplis? demandait-on à notre Frère sacristain. — Au sud. Et le plus fort, c’est que personne ne s’y trompe. Le
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malgache a une orientation instructive, quelque chose comme de l’aimantation au bout du nez.
26 février.
Le travail abonde. Il est tel missionnaire qui a baptisé dans une journée plus de cent enfants. La fréquentation des sacrements est extraor- dinaire. On ne revient pas de la moindre tournée sans avoir recueilli des heures et des heures de confessions. Voilà la partie écrasante de la besogne que ne connaissent pas ministres et ministresses.
A ce propos, ne vous étonnez pas trop de voir souvent revenir les allusions à ces messieurs et à ces dames. Ici, le protestantisme fait partie de l’air qu’on respire. On le trouve partout, on le combat partout et grâce à Dieu, on le démolit partout. Il est pour nous ce que la politique est pour vous en France.
D’ailleurs, j’avoue qu’il est pour moi un sujet fort curieux d’étude et d’observations. Nos bons apôtres n’ont-ils pas l’idée en certains endroits de distribuer les Gendres tout comme les catholiques? Expliquez ce méli- mélo de doctrines et de pratiques contradictoires. Le premier lundi de chaque mois, ils tiennent leur grande réunion de la manducation du pain. Le manioc et le jus d’ananas remplacent le pain et le vin pour ces fidèles et scrupuleux imitateurs de la première Cène. Ce serait risible si ce n’était si triste. Je n’ai point entendu dire qu’ils se soient mis à confesser. Il est douteux qu’ils s’y mettent, c’est un peu trop absorbant.
Mais laissons les Anglais pour revenir à nos chrétiens. Le sujet est bien plus consolant.
Le jour des Gendres, notre église était trop petite pour la foule qui cherchait à s’y introduire. C’est que les païens ont ce jour-ià l’occasion unique de s’approcher du chœur et de recevoir quelque chose de la main du Prêtre. Pour rien au monde, ces pauvres gens ne voudraient manquer la cérémonie. Quel sens y attachent-ils au juste? je ne sais. Donc, pendant quarante minutes, le prêtre a distribué les cendres et je vous assure qu’il passait rapidement. C’est là surtout qu’il y a eu floraison de bébés noirs dans le dos et explosions multipliées de cris de tout calibre. Entre autres, certain petit négrillon voyant approcher le prêtre le regardait d’abord curieusement par-dessus l’épaule sud de sa maman. Lorsque le Père voulut avancer la main de son côté, ce fut une volte-face instantanée, le bambin se rejeta sur l’épaule nord avec une telle rapidité et une telle grimace quil fallut tout le sérieux de l’endroit pour m’empêcher d’éclater.
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CHEZ LES BETSILÉOS.
i5 mars.
En attendant que j’aie à vous envoyer un morceau de style malgache, voici une lettre créole :
Ma bonne Sœur, t
Ah! bonjour donc ma vieille! Comment ça va hein!
Ah! mi (moi) dis à vous, donne à nous souplet (s. v. p.) in gros poignet de main.
Lé ti longtemps que moné l'a vè lenvi causé avec vous hein!
Ah! mon zamie, la ti longtemps aussi que moué mazine (pense) à vous va!
Quoi ça vous n’ana (avez) hein ?
Vous l’a fini mort (Etes-vous morte), que depi beaucoup banane (d’années), vous n’a pas sourment (seulement) crire in ptit mot, l’a pas vrir (ouvrir) in ptit brin vot li bec pour dire là à vot viée zamie que vous lé pas mort, que vous repose toujours en paix bien tranquille à Tamatave! ... Ah! bon Dié... Sainte Vierge Marie! Mon patron Saint Joseph!... ça lé pas ben ça, mon zamie, parce qué moué la fini loin de vot li zié (vos yeux), vot cœur n’a pi mazine (pensé) à moué. Pa faire ça, mon zamie; moué pourtant il aime à vous touzours, vous li camarade à moué, vous li touzours la parcelle de mon l’àme. Oui, mi aime à vous bien, gros comme tout le ciel de la carte de Madagascar. Crire souplé (s. v. p.) à vot zamie pour faire revenir son li car dans son assiette, son l’estomac.
Ma santé lé bien.
Vot zamie qui lé bien attassée à vous, fort comme le sien dent (chiendent).
X.
En somme, le créole est une espèce de français simplifié à la mal- gache, qui ne manque pas de charmes.
20 mars.
Une curieuse scène de tribunal s’est passée à Fianarantsoa. Le plai- gnant était chinois, le témoin français, le juge malgache et un ami du plaignant savait un peu de latin. Le plaignant s’expliquait en chinois à son ami qui traduisait tant bien que mal en latin au témoin qui tradui- sait en français et qui aurait dû traduire en malgache si le juge n’avait été capable de comprendre notre belle langue.
21 mars.
J’ai donné pour la fête de saint Joseph, mon premier sermon malgache dont je suis très fier. C’est à Ilalazana que ce premier-né a vu le jour.
Je m’étais embarqué sur le dos du vieux Mouton. C’est un vétéran, une vénérable et antique bête qui a les dents tout usées par quatre ou
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES.
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cinq lustres de service et qui cependant conserve quelques caprices de la première enfance, avec une dureté de trot qui ne l’a jamais quittée. Peu importe, d’ailleurs les routes sont belles de ce côté, il n’y a qu’un gué très ordinaire, le pays n’est pas loin, le soleil brille, les alouettes chantent, tout est bien, inutile de courir.
Au sortir de la ville je côtoie des champs de bananiers, de manioc, de maïs et des rizières vertes de toute nuance, les unes en herbe à la teinte foncée, les autres déjà presque mûres et jaunissantes. La récolte du riz ne se fait pas à époque fixe, comme chez nous celle du seigle, de l’avoine ou du blé ; on plante et par suite on moissonne durant plusieurs mois.
Nous croisons continuellement de braves noirs écrasés et enfouis sous leur énorme botte de kitay (bois à brûler ou herbe sèche). Plus loin des porteurs sakaiaves chargés de lourds paquets enfermés dans des nattes, par ci, par là, une cruche qui revient de la rivière en équilibre sur une tête rieuse qui jase, remue, tourne et se retourne sans avoir l’air de se préoccuper de ce quelle porte. Les chrétiens me saluent profondément, les autres me regardent sans sourciller et je parviens presque sans m’en douter en vue de la petite église où je dois dire la messe.
On m’a vu : vite, tout le monde se range sur le côté droit de la route. Un vrai bataillon bien aligné. Gomme à un signal donné, les bouches se déclanchent, les poitrines s’abaissent et avec la précision d’un chœur allant en mesure, l’assemblée me salue d’un formidable : Bonjour , mon Père. Dès lors je puis me décider et répondre à mon tour, ce que je fais, vous pensez bien, avec l’amabilité qui me caractérise !
Dans l’église mes gens s’accroupissent et s’entassent comme toujours.
Ce fut alors!... que... je sortis... mon papier et mon premier discours . Ai-je été compris? C’est ce qu’on saura au jugement dernier lorsqu’il n’y aura plus de formules obligatoires de politesse. Evidemment, si j’avais posé la question à mes auditeurs, ils se seraient exclamé, et n’auraient su comment dépeindre la clarté éblouissante de mon sermon.
Lorsque je sors, tous sont en cercle pour me présenter leurs hom- mages. Ces hommages se traduisent de trois façons : i° des saluts jusqu’à terre; 2° une formule malgache qui veut dire qu’on vous fait ses com- pliments... Bien! je déclare à ma façon que je suis très, très content. Tous les adverbes superlatifs y passent; 3° trois superbes oies que l’insti- tuteur vient déposer humblement à mes pieds, sans les lâcher, car elles sont vivantes.
J’eus un frisson. Trois oies, c’est bon. Merci! mais que vais- je en faire? Voilà une compagnie pour rentrer en ville! Heureusement, un
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CHEZ LES BETSILÉOS.
excellent jeune homme, ancien élève de la normale, s’en empare et s’offre à les porter à domicile. Enchanté. Mes oies le sont moins peut-être car elles ont l’air de protester. Malgré leurs cris et leurs gesticulations déses- pérées nous partons tous.
24 mars.
Voici deux jours que la tempête fait rage. Un vent à décorner les bœufs. Les toits s’en vont, les arbres se couchent, les paratonnerres dégringolent pour se ficher en terre; nos chambres s’inondent malgré fenêtres et volets, la maison tremble sur ses bases et au moment où je vous écris, ma table elle-même semble saisie d’un trémolo perpétuel.
Que de ruines encore pour ces pauvres Betsiléos! Nous saurons peut-être plus tard le nombre des ponts emportés et la quantité de kilo- mètres de routes anéanties par le cyclone. Ruines aussi pour la mission, car il y aura des chapelles à relever, des réparations à faire de tout côté.
On relèvera ce qui sera tombé, et l’on continuera avec la grâce de Dieu.
28 mars.
Je vous avais laissés en pleine tempête, ou plutôt c’est vous qui m’y aviez laissé.
Le cyclone ne s’est vraiment calmé qu’après deux jours et deux nuits. Quel vent! Les maisons en tremblaient sur leurs fondements. Quant aux arbres! quant aux toits! quant aux tuiles! c’était bien autre chose. L’un des trois arbres qui composent notre parc s’est couché de tout son long, rompu net à ras du sol. On a découronné ses deux com- pagnons pour leur éviter le même sort. Certains toits en zinc se sont tout simplement envolés à quelque cent mètres de leur domicile habituel. Un des auvents de nos clochers est venu tracer sa parabole à quelques pas du professeur de menuiserie lorsque celui-ci se rendait pacifiquement à sa classe. Un des paratonnerres a fait flèche au milieu de la place. Pendant ce temps les tuiles prenaient leur essor à tour de rôle, les gouttières dégringolaient le long de la charpente et la pluie chassée par le vent trouvait moyen de pénétrer, malgré volets et fenêtres coalisés, jusqu’au milieu des chambres. Chez les Chers Frères le dortoir était transformé en pomme d’arrosoir. Et dire que ni le sifflement de la tem- pête, ni la chute des tuiles et les douches multipliées ne parvenaient à troubler le sommeil de nos bons enfants malgaches. Oh! les belles âmes et les bonnes consciences!
Mais je ne vais pas prolonger outre mesure la description de cette
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V
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES.
nouvelle tempête. Les mêmes causes produisent les mêmes effets et vous pouvez vous faire une idée des dégâts occasionnés de tous côtés, aux ponts, aux routes, aux chapelles, aux plantations. Voilà des journées qui coûtent cher et qui creusent de fameux trous dans la caisse déjà fort transpercée de la mission. Pauvre caisse ! elle ressemble fort à une écumoire dont le métal se ronge jusqu’à ce que les petits trous réunis n’en fassent bientôt plus qu’un grand qu’il est bien difficile de boucher. Si la bonne Providence ne s’en mêlait ce ne serait pas toujours gai.
Une autre conséquence a été l’inondation des rizières. Tant que les tiges sont en herbe les plantations ne souffrent pas beaucoup d’un séjour plus ou moins prolongé sous l’eau. A l’époque de la maturité il y a plus d’inconvénients, car la moisson risque de pourrir dans la boue. Nos pauvres Betsiiéos n’avaient pas besoin de la ruine de leurs récoltes pour être dans la misère. Tout le monde s’accorde à penser (le gouvernement en tête) que la rentrée des impôts se fera très difficilement. Où trouver les 4 piastres demandées? (20 francs par an).
Et par-dessus tout, la fièvre se promène dans tous les villages. C’est l’époque sans doute, ce n’en est pas moins triste. D’autant plus que nos noirs ignorent totalement les moindres pratiques de la plus simple hygiène et en sont encore, en fait de soins à donner aux moribonds, à se tenir le plus nombreux possible autour de lui, de manière à l’étouffer. Lui offrir du lait, des œufs, de la tisane, ou ils n’en ont pas, ou ils n’y pensent pas. Tout au plus le bourreront-ils d’un riz indigeste qui hâtera le départ du malheureux pour l’autre monde.
Il y aurait certainement quelque chose à faire de ce côté. Ce ne serait pas du temps perdu que d’insinuer aux maîtres d’école actuels ou futurs quelques principes élémentaires de médecine pratique.
3 avril.
Qui ne verrait que la ville avec ses lambas roses et ses habits pimpants, se tromperait beaucoup sur la situation générale du Betsiléo. Ici tout comme en France on trouve moyen de s’amuser. Nous avons eu hier la Grande Fête des Enfants.
Dès le Dimanche précédent, l’école officielle s’y préparait en défilant dans les rues, tambour et trompette en tête. C’était d’ailleurs assez modeste. Quelques garçons, quelques grandes filles et une douzaine de petits drapeaux voltigeant au-dessus du groupe.
La fête elle-même heureusement comprenait d’autres éléments. En somme, comme spectacle curieux, c’est assez réussi.
Ne vous étonnez pas de voir des missionnaires au milieu de cette
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CHEZ LES EETSILÉOS.
fête profane. Autre pays, autres mœurs. En notre qualité de « père et mère » de ces grands enfanfè noirs, il convient que nous montrions de l’intérêt à leurs plaisirs tout comme à leurs misères. Ces messieurs les Pasteurs, pour la même raison étaient là au complet avec leur frac, leurs dames et leurs enfants.
Voici le programme de la fête :
FÊTE DES ENFANTS.
Jeudi 2 avril igo3.
Grand défilé des enfants de la ville et des cantons. Départ place du Roua.
A 2 heures de l’après-midi.
Fête enfantine au Zoma (marché) avec le concours de la musique et de la police régionale.
Première partie.
Mât de cocagne.
Jeu de ciseaux.
Jeu de la pièce enfarinée.
Courses d’enfants.
Courses en sac.
Jeu de l’ogre.
Prix divers.
Distribution de livrets aux familles indigentes ayant le plus grand nombre d’enfants.
Deuxième partie.
Jeu de la plus belle et de la plus laide grimace.
Concours de danses.
Concours de chant.
Jeu de soldat.
Noce enfantine malgache.
Prix divers.
Kabary (discours) du Gouverneur Principal Ratovonany.
Distribution de vêtements aux enfants nécessiteux.
Ascension de Montgolfières.
Retraite.
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES. 5l
La queue du cortège était plutôt lamentable. Après les jolis groupes bien habillés qui venaient de passer, le spectacle d’une troupe de pauvres gens portant de pauvres bébés en haillons n’offrait pas un contraste des plus réjouissants. Ceux-là étaient venus pour les distributions finales et avaient d’ailleurs intérêt à se montrer dans l’état le plus déguenillé possible. A vrai dire beaucoup n’avaient rien à changer à leur ordinaire.
Les jeux se sont succédé ou plutôt mêlés. Il eut été difficile de faire passer à leur tour toutes les bandes d’enfants. Quelques-uns sont grimpés au mât, quelques-uns ont couru, d’autres ont fait les grimaces, d’autres se sont blanchi le nez, les joues et les oreilles, d’autres, etc., etc. Tous ont été enchantés, espérons-le. Le jeu de la grimace a eu apparemment un certain succès. Mais allez traverser des rangées de spectateurs de plus en plus pressées et de plus en plus condensées. Les pauvres barrières en bambou avaient été depuis longtemps enjambées par le peuple. C'est à peine si à coups de police et à grand renfort de gestes le directeur de la séance a pu dégager assez d’espace pour les couseurs de courses et les danses.
Y a-t-iî eu concours de danses? Je crois qu’à la fin des fins on est arrivé à faire défiler les rangées de fillettes qui piétinaient sur place depuis deux heures. Je suppose que tout le monde a eu des prix, car on n’a eu ni le temps, ni l’espace nécessaire pour juger et comparer.
Ces danses betsiléotes sont tout à fait spéciales. Ne vous figurez pas des mouvements, des entrecroisements, des allées et venues à la façon des danses européennes. C’est beaucoup plus calme et pourtant, à mon avis, fort joli. Les enfants sont rangées sur deux files, habillées de blanc et couronnées de roses (en papier). Devant elle un chorège (comme disaient les Grecs) marque le mouvement et la mesure. Entre les files, ou sur le côté, un violon, un tambourin accompagne de quelques notes cadencées indéfiniment répétées; et gracieusement, sans heurt, sans un instant d’arrêt, sans qu’on puisse percevoir où l’ondulation commence et où elle finit, les deux rangs de fillettes s’élèvent, s’abaissent, se penchent à droite, à gauche, avec un ensemble étonnant, avec un sentiment de la mesure absolument prodigieux chez des petites de 5 ou 6 ans qui par derrière imitent leurs grandes sœurs. Il m’a semblé que pour arriver à ce « glissement » du corps, il fallait ou un exercice ou des dispositions 'extraordinaires et que dans sa simplicité la danse betsiléote était au moins aussi difficile que toutes les valses et toutes les polkas européennes.
Le concours de chant a été réduit à sa plus simple expression. Les bambins ont entonné tant bien que mal un chant patriotique où l’on
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CHEZ LES BETSILÉOS.
parlait de mourir pour la France et auquel les pauvres mioches ne com- prenaient rien..
La noce enfantine se composait d’un petit homme sur palanquin et en gibus suivi de « plusieurs » fillettes en palanquins aussi avec voile ou couronne. On les a « apportés » du centre, ils se sont assis à une petite table où ils ont grignoté je ne sais trop quoi et sont repartis après avoir figuré, je sais encore moins quoi.
Quand? comment? où? par qui et à qui les prix furent distribués, je le sais de moins en moins. La police devenait de plus en plus indulgente, l’autorité fermait les yeux sur tous les envahissements progressifs et la distribution des récompenses fut, dit-on, quelque peu aveugle comme l’autorité. L’organisateur principal a avoué lui-même ce manque d’ordre. Il faut être indulgent car il y a certainement des difficultés spéciales, et sauf ce point-ci que je cite ici l’ensemble de la fête a été plutôt réussi.
Ratovonany, gouverneur principal de Fianarantsoa et, entre paren- thèses, fort bon catholique, fit le kabary ou grand discours final. Il a une voix superbe, articule à se démonter la mâchoire, prononce à s’arracher le gosier, parle lentement mais... parle un bon malgache qui ne ressemble pas au malgache triplement nègre dont je me sers jusqu’ici.
Son discours fini, je lâchai pied et pris mon vol vers la maison, sans attendre que les montgolfières prissent le leur vers les régions de l’azur.
Elles s’y sont d’ailleurs formellement refusé, à ce qu’on m’a dit, et cet échec n’a pas pu donner aux malgaches une haute idée de la hauteur à laquelle peut s'élever un ballon.
L’écho de la fête s’est prolongé et se prolonge encore. Voilà plusieurs soirs que je vois ou entends défiler quelques groupes de garçons armés de sabres de bois et de fillettes en blanc couronnées de roses. C’est abusif. Que les moutards en liesse aillent encore le lendemain glaner quelques récompenses ou reliefs de festin, passe; mais continuer à exhiber ces pauvres petits pendant une semaine, ce n’est guère les former au sérieux de la vie.
5 avril.
Dimanche des Rameaux. Je sors d’une cérémonie autrement belle et autrement empoignante dans sa simplicité qüe tout le tam-tam et tout le clinquant de jeudi dernier.
La nef de l’église était bondée : écoliers, paroissiens de tout âge et de toute taille se pressaient comme savent si bien le faire nos Malgaches. Après la bénédiction des palmes (figurées ici en général par de grands roseaux, car nous ne sommes pas au pays des palmiers) la foule se met
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Chez les Betsiléos.
Jeunes gens catholiques de Fianarantsoa.
A l’Ecole normale. Procession du T. S. Sacrement.
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PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
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en branle. La seule sortie du parvis dure un quart d’heure. Enfin le clergé peut sortir à son tour suivi encore des autorités catholiques en grande tenue (prince Ramaharo) et d’un chœur formé par les Normaliens.
Sur la place, à peine quelques curieux, pour deux raisons : c’est qu’une bonne partie de la population était dans le cortège et que les pauvres protestants avaient été soigneusement mis sous cloche dans leurs temples respectifs, leurs excellents pasteurs prévoient trop bien le « déplorable » effet que produirait sur leurs ouailles la vue de cette foule immense défilant à perte de vue, chantant des cantiques et priant comme on ne doit guère prier chez eux.
De fait, le spectacle, tout restreint qu’il soit, est encore magnifique. Le trajet est relativement court. Jardin de la Normale, cour de la Normale, boulevard. Les deux extrémités de la procession se rejoi- gnent presque. Mais dans cette lumière limpide du matin, au milieu de cette verdure encore toute vivace des dernières pluies de la saison, ce blanc défilé, rayé de toutes nuances et de toutes couleurs, ondulant len- tement en suivant les sinuosités du chemin, se projetant tantôt sur un fond d’épines sombres, tantôt sur la tranchée rouge du talus de la route, apparaissant et disparaissant le long des taillis, se laissant çà et là deviner derrière la dentelle transparente des arbustes, ces chants qui semblent se répondre, voix d’hommes, d’enfants, de jeunes filles se croisant dans un désordre charmant, tout un ensemble de prière et de recueillement qui élève presque malgré elle l’âme vers le bon Dieu, voilà bien de quoi produire une impression plus forte, plus saisissante que n’en produisent le tapage, le tohu-bohu, les cris et les coups de grosse caisse des fêtes laïques et obligatoires.
En cheminant avec ce bon peuple, une pensée attristante me vient naturellement à l’esprit. Combien de temps encore aurons-nous la liberté de parcourir ainsi les rues, et ne viendra-t-il pas un moment où certains yeux plus ou moins malades s’offusqueront d’un spectacle qu’ils ne com- prennent pas? On ne pourra certes pas ici invoquer le beau prétexte de l’empêchement apporté par les processions à la libre circulation des voitures. Si Fianarantsoa en possède quatre, c’est bien tout le bout du monde.
Le défilé fut suivi de la messe. Curieux coup d’œil que tous ces fidèles tenant en main leur grand roseau. Dire que toutes les palmes sont arrivées intactes au domicile serait téméraire et je vois d’ici certains petits bonhommes s’amuser à « effilocher » la leur et à la transformer en longues ficelles. Tel autre, sans doute, pour accentuer sa profession de foi, l’avait coupée et changée en croix de procession.
CHEZ LES BETSILÉOS.
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CHEZ LES BETSILÉOS.
i5 avril.
Je vous dois le récit de certaine séance organisée par la jeunesse catholique et donnée le jour de Pâques dans la grande salle de l’Ecole Normale.
Cette séance avait pour but de lancer ce que nous appelons ici le Vokatra ou contribution volontaire des chrétiens en faveur des œuvres de la mission. Le Vokatra est déjà parfaitement établi dans l’Imérina. Mais il faut essayer de l’introduire dans le Betsiléo. La. grosse difficulté, c’est la pauvreté générale des habitants, pauvreté accrue depuis quelque temps par la perception des impôts, l’insuffisance du commerce, les cyclones et les fièvres. Cependant on a pensé, malgré les circonstances, devoir marcher de l’avant tant, pour initier nos catholiques à la pratique nécessaire de la charité, que pour venir en aide au budget de cette partie de la mission, écrasée par toutes sortes de charges.
11 convenait que Fianarantsoa donnât le branle. Donc nos bons leunes gens se sont rais à l’œuvre et n’ont rien trouvé de mieux, pour annoncer la chose, que de transformer en séance les appels à la générosité. Ils y ont mis beaucoup de cœur. La pièce, si l’on peut appeler pièce une série de dialogues plus ou moins rattachés, se composait de trois actes et avait pour nœud la conversion d’un protestant. A la fin, les jeunes gens sont venus sur la scène déposer leur offrande. L’un d’eux appelé Michel, élevé par les Pères, et parvenu, grâce à ses études, à une jolie position, a fait une belle protestation de foi et de reconnaissance.
Autre scène édifiante qui s’est passée chez le prince Ramaharo. Son petit-fils vint à mourir. A l’enterrement, Ramaharo prit la parole. Voici en résumé son kabary : « Joseph est mort, mais j’ai l’espérance de le revoir un jour. Autrefois je n’avais pas cette confiance comme je l’ai aujourd’hui. Il faut que plus tard nous tous qui sommes ici, nous soyons de nouveau réunis. Mais si vous voulez que nous soyons ensemble, il faut que vous preniez le chemin qui conduit au Ciel, que vous receviez le baptême sans lequel on ne peut y aller. »
L’impression produite par ce discours fut telle que le Père s’étant écrié : « Qui veut se faire inscrire pour le baptême ? » une trentaine de personnes donnèrent aussitôt leur nom.
ier mai.
La pensée qui s’impose, hélas! trop vite au nouveau venu, lorsqu’il a pris un premier contact avec les œuvres de ce pays, est que la charge est écrasante, le travail immense, et que nous n’y suffisons pas! Les
PREMIÈRES VISITES. — FETES ET SÉANCES.
5?
missionnaires se multiplient, dépensent sans compter leur temps et leur énergie, suppléent de toutes façons à ce qui leur manque de ressources, et, malgré leurs efforts, ils sont obligés d’avouer qu’il leur est impossible de récolter tout ce qu’ils voudraient, tout ce qu’ils pourraient mois- sonner si...
Ah ! ce si en dit long. Ce qui manque, ce ne sont pas tant les bras qui doivent travailler que les instruments nécessaires à ce travail. Pour trancher le mot et parler franc, les ressources pécuniaires sont par trop au-dessous, non seulement de1 besogne possible et à espérer, mais de la besogne nécessaire et à accomplir dès aujourd’hui.
Si l’empressement des Malgaches à devenir catholiques console d’un côté le missionnaire, d’un autre côté que peut-il y avoir pour lui de plus navrant que de ne pouvoir y répondre efficacement?
Le grand moyen d’assurer l’avenir, ce sont les écoles.
Or, pour les écoles comme pour bien des choses, le zèle, le dévoû- ment, l’activité ne peuvent suppléer au manque de ressources! C’est que pour une école il faut un local, il faut un instituteur, il faut quelques frais d’installation et d’entretien.
Sans doute, nos huttes indigènes n’ont rien de commun avec les palais scolaires de France, nos maîtres d’école se contentent pour la plu- part de 5 francs par mois. Avec 200 francs par an on peut fonder et entretenir dans un village une école qui fera un bien immense, mais multipliez ce chiffre par nos 1.400 écoles et vous verrez quel gouffre se creuse dans notre maigre budget !
Et de temps en temps des cyclones viennent, comme je l’ai déjà vu deux fois en six mois, démolir les chapelles, enlever nos toits, détruire les récoltes et accumuler les ruines !
Outre les écoles de campagne, nous avons les écoles régionales, plus coûteuses. Les cinq cents élèves de Fianarantsoa ne vivent pas d’air pur et d’eau claire : si quelques parents paient une minime pension, prati- quement la mission doit se charger de presque tous les frais. Il y a de plus les écoles professionnelles, indispensables, et les écoles normales absolument nécessaires pour former les instituteurs chrétiens. Ajoutez, chez les Sœurs, une école maternelle, un ouvroir, des ateliers de couture, de lavage, de repassage, etc. Additionnez, multipliez, comptez 25 francs par tête d’enfant, de 60 à 100 francs par tête d’instituteur, quelques sous par tête de chrétien, et vous serez comme moi effrayés du total.
Aussi voudrais-je voir nos petits blancs d’Europe adopter en masse leurs petites sœurs et leurs petits frères noirs. Si 25 francs par an dépas- sent les ressources de la tirelire, qu’on s’unisse, qu’on se partage le
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CHEZ LES BETSILÉOS.
négrillon à adopter. A quatre ou cinq on finira bien par en attrapper un tout entier.
ier juin.1
Les baptêmes d’adultes in extremis sont consolants, mais que l’on serait plus heureux encore de baptiser tous ces païens qui nous entourent! Il n'y a pas à se faire d’illusions. Grâce aux fausses manœuvres du parti qui travaille en France, la conversion du peuple malgache a été forte- ment enrayée. Beaucoup qui ne demandaient qu’à se faire inscrire se sont retirés et sont retournés à leurs superstitions. Sur le chemin de Fianarantsoa, tant que je suis à une certaine distance de la ville, je ne croise guère que des hommes et des femmes munis de leurs amulettes. Aux approches de la ville, les Bonjour, mon Père et les médailles se multiplient, mais si je fais le total des uns et des autres le paganisme a encore la majorité. Il est vrai que de ces païens un grand nombre encore se convertiraient si l’on pouvait s’occuper d’eux. Il est vrai aussi que la plupart de ceux qui sont à portée du missionnaire font baptiser leurs enfants. Somme toute, le travail ne manque pas, et la première impres- sion est toujours la vraie : ce n’est pas la moisson qui manque, mais les moissonneurs et les instruments.
ier juillet.
Je suis dans un charmant poste en construction, fondé l’année dernière par le P. du Coëtlosquet et destiné à devenir Notre-Dame de Boulogne de Talata. Ce sont les Anciens Elèves du Collège de Boulogne qui en font et en feront tous les frais.
Essaierai-je de vous dépeindre ma nouvelle vie? Cette vie, ce n’est pas un tableau, c’est une mosaïque. Il y a de toutes les couleurs : du bleu, du rouge, du rose et même du noir, lequel n’est là que pour faire ressortir le reste.
Actuellement, je fais la visite de mon petit district, petit encore, puisqu’il ne compte qu’une douzaine de postes. Le matin j’enfourche mon trésor de petit cheval, qui s’appelle Trésor, et nous trottons vers un village. Visite des écoles, examen des élèves, baptêmes... Vers midi, nous réintégrons notre domicile, consolés et affamés. Là les occupations ne manquent pas. Quand on a des maçons, on n’a pas le temps de dormir. Et que dire des maçons malgaches! Les inspections réitérées sont néces- saires, car les lignes droites étant fort rares en ce pays, il faut à chaque instant aider ses hommes à retrouver celles qu’ils ont perdues.
Allez expliquer à vos artistes, dans une langue qu’on ne manie encore que difficilement, qu’ils doivent pour rejoindre deux murs les
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
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faire entrer l’un dans l’autre en dents de scie! que leurs lignes ne sont pas parallèles, perpendiculaires! etc... On s’en tire comme on peut, par les gestes, le dessin, les grimaces quand on n’est pas content, le sourire quand on est satisfait ou qu’on doit faire semblant de l’être.
Enfin, grâce à la générosité boulonnaise qui ne se dément pas, nous j allons finir la deuxième maison du poste. Si les courriers continuent à nous apporter le secours attendu, on attaquera aussitôt l’école et, dès que l’on pourra, l’église de Notre-Dame.
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III
Talata. — Entrée en ménage.
Talata, i3 mai 1903.
Regardez bien sur la photographie, au fond de la vallée1; vous ne verrez rien : iQ parce qu’il y a du brouillard ; 20 parce que la photographie est ratée ; 3° parce que de fait il n’y a rien.
Rien , c’est beaucoup dire. Il y a un pays qu’on appelle Talata ; à côté de ce pays il y a une colline; en haut de la colline, un bois d’euca- lyptus et un superbe emplacement, et sur l’emplacement, une maison- nette debout et une autre maisonnette par terre. Voilà ! tel est mon chef- lieu, ma capitale, mon avenir, mes espérances, ou pour parler plus simplement, le pays que je dois cultiver pour le bon Dieu, et qu’avec la grâce du ciel et le secours de Notre-Dame, je dois transformer en un district nouveau et florissant.
La Sainte Vierge devra bien s’en mêler pour que cela marche ; mais n’y est-elle pas obligée par simple et légitime amour-propre? car (c’est le beau côté de l’affaire), ce Talata , c’est Notre-Dame de Boulogne, com- mencée par le P. du Coëtlosquet, et qui va rappeler à deux mille lieues de distance, notre pèlerinage si aimé.2
Mais comme tout n’est pas rose dans ce bas monde, même à Mada-
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(1) Nous n’avons pas cru devoir reproduire cette photographie : le texte expli- quera suffisamment pourquoi.
(2) L’auteur, avant d’être missionnaire à Madagascar, avait été professeur au Collège Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer, et le P. du Coëtlosquet, dont il est ici question, avait été recteur du même collège.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
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gascar, il faut bien que j’avoue les modestes desiderata de mon diocèse. La cathédrale fait totalement défaut. Le P. du Coëtlosquet a déjà réuni quel- ques fonds, mais cela ne me dispensera pas de battre le rappel de la cha- rité. La case du Père est debout, non sans avoir été déjà renversée pendant un ouragan; la maison du maître d’école s’est raplatie à son tour pendant le dernier cyclone. L’école ressemble pour le moment, à s’y méprendre, à l’église; elle est toute en espérance. A côté de ces bâtiments réels ou possibles, on entrevoit — par l’imagination — une série de magni- fiques cases confortables où logeront les chrétiens. En attendant, je vivrai en compagnie des eucalyptus et de la belle nature.
Pour ne pas tarder à faire connaissance avec mon nouveau compa- gnon (mon cheval Trésor ) et mon nouveau domicile, je suis parti hier en expédition préliminaire. Juste l’aller et le retour. A vol d’oiseau la distance doit être d’une dizaine de kilomètres. Le terre à terre d’une route presque carrossable qui serpente sur le flanc de la colline et en « épouse » toutes les sinuosités, nous vaut deux ou trois kilomètres de supplément.
A mesure qu’on avance, la contrée devient de plus en plus fanîas- tisque. Les rochers se détachent en masses gigantesques et' monstrueuses. Le pic d’Ialamalaza se dresse comme une immense muraille de granit grisâtre. Derrière lui, un autre bloc bizarre, droit d’un côté, s’incline de l’autre en pente presque douce, sorte de tremplin énorme d’où les géants de l'âge préhistorique se lançaient sans doute pour piquer des têtes verti- gineuses dans le Mandranofotsy, qui se tortille désespéré au milieu de tout ce chaos.
Enfin, après cinq ou six tours et détours, nous apercevons, sur une colline arrondie, un bouquet d’eucalyptus, et derrière, une maison et une ruine. 11 n’y a pas à s’y tromper, c’est Talata.
J’y restai jusqu’au soir et rentrai en ville « au clair de la lune. »
Or, voici le bilan de ce qui est fait et de ce qui reste à faire. Ce qui est fait, vraiment fait, c’est la maison du missionnaire : deux salles en bas, deux chambres en haut; une véranda permettant de goûter la fraîcheur des belles soirées ou d’atténuer les atteintes du soleil du midi.
Ce qui n’est pas fait : une maison vis-à-vis pour nos maîtres d’école ; — l’école elle-même; — l’église. /
Le mobilier viendra un jour ou l’autre. L’indispensable m’est bien fourni ; mais pour tout le reste, débrouille-toi, mon ami, fabrique un autel avec deux tréteaux, bricole quelques rayons et quelques étagères, garnis ta chapelle de quelques fleurs en papier, utilise ton intelligence et tes dix doigts, arrange ton pot-au-feu à ta guise et fais comme les oiseaux du bon
CHEZ LES BETSILÉOS.
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Dieu qui picorent par-ci par-là, qui recueillent un brin de mousse ou un flocon de duvet, et qui chantent toute la journée. Je vais planter quelques poules pour avoir des œufs, quelques herbes pour avoir de la salade. Fianarantsoa me donnera du vin, le Mandranofotsy ou ses affluents l’allongeront; les bœufs ne sont pas loin, on leur taillera quel- ques morceaux de chair; les rizières s’étendent à perte de vue/on leur demandera quelques grains de riz : bref, c’est un avenir tout plein de charmes, d’imprévus, d’improvisations culinaires, administratives et linguistiques.
Pour nos braves chrétiens en effet, le missionnaire est tout et fait tout. Administration spirituelle et matérielle, direction des écoles, forma- tion des instituteurs, construction ou réparation de bâtiments, surveillance des plantations, consultations pour les cas les plus simples ou les plus pressants : prêtre, médecin, maçon, architecte, jardinier, professeur, viti- culteur, distillateur, etc.... en voilà des titres pour mes cartes de visite quand on s’en servira ici !
i5 mai.
L’impression que l’on ressent en passant subitement de la vie d’étude à la vie nomade, du silence de la chambre au brouhaha des kabary de toute espèce, est très complexe.
| Représentez-vous un homme collé il y a une semaine à son pupitre, maintenant chevauchant les deux tiers de la journée; un homme hier habitant la grand’place de la capitale, ayant pour chapelle une cathédrale, pour voisins le Résident, le service topographique, les gendarmes et toute l’administration(!), et maintenant perdu, comme le chameau de la chan- son, « dans un désert immense », ayant pour vis-à-vis un tas de briques en déconfiture, pour église rien du tout et pour voisins les rochers muets de la montagne. N’importe! je ne suis pas trop à plaindre. Un bon matelas vient de m’arriver. On me soigne comme une chétive santé. Les autres missionnaires ne se paient pas tous un pareil luxe. A quoi servirait sans cela le lit de camp? Je vais donc, ce soir, dormir prosaïquement comme en Europe.
Comme menu, j’oscillerai perpétuellement du poulet aux œufs, des œufs au poulet. On pourrait plus mal.
Les œufs sont au prix de deux pour un sou; une marmite vaut quatre sous! mais mon pétrole! mes cuillers! mes casseroles! et autres objets d’Europe. Voilà qui fait filer prestement mes maigres revenus !
Vous ririez de me voir installant mon ménage. Il me faut penser
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
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aux allumettes, au pétrole, au sel, au sucre, aux balais, aux chandelles, au riz, au pain, à l’eau, aux casserolles, aux assiettes, à mes constructions, à mes plantations, à ma future basse-cour, à mon futur jardin, etc... moi que la vie de famille, de collège ou de commu- nauté avait habitué à recevoir tout cela à point nommé, comme des alouettes toutes rôties !
18 mai.
Je rentre tout fourbu, mais c’est bien de ma faute. Personne ne me forçait d’aller poursuivre les hérons au fin fond des rizières. Avouons cependant que les circonstances m’y ont poussé. Voici comment. Ce matin dix heures sonnant au cadran de ma montre, j’enfourchais Pégase (mon Trésor ) pour me rendre à Andakana où je devais célébrer la Messe. Je trouve mes gens en nombre. La cérémonie terminée, je convoque mon monde devant la maison et je montre quelques vieilles photographies. Extase! Or, voilà que sur Je toit en espérance de la maison en ruines, vient se poser un gros oiseau. Mes succès m’éblouissent; la poudre que je viens de jeter aux yeux des bons Malgaches me grise comme de la poudre de guerre. Je ne sais comment mon fusil fut décroché, chargé, mis en joue et déchargé sur le malheureux volatile, qui tomba pesamment derrière le mur. ,
Mes gens de trépigner, de bondir de joie, ce que voyant, je ne pus résister à la tentation de provoquer leur bonheur par de nouveaux exploits, et, suivi d’une petite caravane, nous partîmes à la poursuite des hérons. Le malheur est que ces oiseaux ont, comme le loup du Chaperon rouge , de grands yeux qui voient fort loin, un grand nez qui renifle le danger à une distance prodigieuse, de grandes pattes qui leur servent d’observatoire, et même de grandes ailes qui se déploient au moment cri- tique et font voile vers des régions inexplorables.
Lorsque je rentrai, je m’aperçus que les kabary netaient pas finis. Je dus y couper court. Après m’être assuré que mes gens n’avaient rien à me dire, je les priai poliment de passer la porte.
19 mai.
A un moment libre, je m’étais mis à feuilleter le livre de cuisine que j’ai emporté : histoire d’apprendre à varier mes menus quotidiens. Mais le refrain perpétuel de chacune de ces pages ne tarda pas à exciter mon hilarité :
« Vous prenez un demi-litre de lait. » — Où?
« Faites frire des oignons. » — Et quand on n’en a pas?
« D’une main prenez une bouteille d huile... jusqu’à concurrence
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CHEZ LES BETSILÉOS.
de... Mettez indifféremment du vinaigre ou du citron. » — Or, ici la bou- teille d’huile, la concurrence et l’indifférence n’existent pas.
« Mettez un demi-kilogramme de farine. » — Suffit. Me voilà renseigné.
J’ai fermé le livre en disant à l’auteur, comme V Avare à feu Maître Jacques : « C’est bien malin de faire quelque chose avec du lait, de la farine, de l’huile, etc... mais ce qu’il fallait m’apprendre, c’est à faire un bon dîner avec rien. »
22 mai.
On m’avait parlé d’un bébé malade à baptiser; j’en trouve ni plus ni moins que vingt-sept et pas malades du gosier, je vous assure. Deux ou trois de ces petits diables ont fait une véritable vie d’enfer. Leurs cris et leurs vociférations ne m’ont pas empêché de les bien et dûment baptiser. Mais quelle séance! dans une minuscule chapelle de cinq à six mètres de long sur trois de large. Pour y voir plus clair, il fallut faire deux four- nées. Avantage qui eut le désavantage de prolonger sérieusement la céré- monie. Or, après le baptême, il fallait inscrire tous les bambins, le nom de leur père, de leur mère, se débrouiller au milieu des marraines, noter l’âge, enfin remplir tous les paragraphes de leur état-civil. Au bout d’une heure ce n’était pas fini. Mais quelle bonne besogne! et comme les bons anges de ces petites créatures ont dû être contents! A la sortie, je suis envahi. Qu’y a-t-il? Ce sont des fiévreux qui réclament des remèdes, de la quinine. Distribution générale. Oh! les médailles, les scapulaires, la quinine, voilà le bagage indispensable du missionnaire en ce pays. Où trouverai-je de bons cœurs qui consentent à m’en assurer une petite rente annuelle?
Ces pauvres gens m’offrent quelques fruits et je les quitte ravis de ma visite. Le maître d’école semble zélé. Les enfants sont nombreux et savent bien leur catéchisme; j’en ai trouvé sept qui savaient lire. Sept, c’est peu et c’est beaucoup, car nous sommes en plein pays perdu.
26 mai.
Voici une liste de mes petites dépenses : histoire de vous distraire.
|
27 œufs |
. o,65 |
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3 nattes |
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2 porteurs ........ |
. 0,80 |
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1 corbeille de petits pois .... |
1,00 |
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2 kilos de viande |
. 1,00 |
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4 savons malgaches ..... |
. 0,40 |
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1 paquet de sucre de i5o morceaux |
. 1,00 |
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
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Admirez et exclamez-vous que tout est bon marché! Je vous attends ià. Il est vrai que j’ai déjà répondu à l’objection. Quand j’aurai l’air de vous dire des choses absolument contradictoires, ne vous récriez pas trop vite. J’ai lu dans certain livre que Madagascar était la terre classique des contradictions. Rien n’est plus vrai. Ainsi, notre cathédrale de Fiana- rantsoa est un bijou, elle a des verrières, un autel en cuivre doré, des orne- ments magnifiques; cela n’empêche pas nos églises de campagne d’être d’une pauvreté complète. La raison, c’est que la cathédrale et toutcequ’elle renferme sont un don princier d’une généreuse chrétienne qui y a mis toutes ses ressources et tout son cœur. Et elle a fait une œuvre vraiment apostolique. Son église fait figure de reine au milieu des autres édifices et domine tous les temples protestants. En pays noir, cette prédication par les yeux n’est pas inutile.
Lorsque je vous raconte ma visite dans lin bazar, j’ai l’air de croire qu’on y trouve tout. Oui! tout et rien, tout à des prix fabuleux et rien à bon marché.
Quand on vous décrit les beautés du paysage, dites-vous bien qu’il y a du subjectif, et que ces beautés sont surtout sauvages. Les rochers sont beaux, à condition qu’on ne les compare pas à autre chose. Si vous voyez dans les livres que le pays Betsiléo est absolument dénudé, affreux, hideux, c’est vrai, et si je vous parle de soirées fantastiques, de couchers ou de levers de soleil à rêver tout éveillé, c’est encore vrai. Encore une fois, cela dépend du point de vue.
27 mai.
Ayant besoin de consulter mon vénéré doyen pour certaines ques- tions, je prends le train Trésor n° 1 et unique, lequel me dépose sans accident et sans rencontre malheureuse à Vohimarina, où est située la belle et intéressante installation du P. Geneaud.
Je trouvai le propriétaire encombré du sous-gouverneur, de ses adjoints, de ses scribes et de sa caisse; ce monde-là est venu recevoir l’impôt; et de plus, c’est jour d’examen pour les cent et quelques enfants de l’école. Je tombe par conséquent au milieu d’une foule. Faisons cependant une rapide visite aux travaux déjà exécutés à Vohimarina. Le P. Geneaud n’a pas perdu son temps, et « pour un homme industrieux, c’est un homme industrieux! » Il n’a pas attendu le général Galliéni et les fonds du gouvernement pour avoir son chemin de fer. Chemin de fer est un terme impropre puisque les rails sont en bois et fabriqués avec des manches de bêches mis les uns au bout des autres. Les wagonnets, fort bien conditionnés, ont des roues en bois cannelées très fortement « pour
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CHEZ LES BETSILÉOS.
maintenir les rails dans le devoir. » Les essieux sont en manches de bêche comme les rails, et l’ensemble est assez fort pour enlever la charge d’une trentaine d’hommes. Les roues méritent une mention spéciale. Elles sont formées d’un noyau central assez épais et de deux couvercles en bois suffisamment résistants pour ne pas lâcher prise, au moins du premier coup.
28 mai.
Séance des plus amusantes avec mes décas. Deux d’entre eux sont déjà presque des savants. Ceux-là savent lire, écrire et compter.
Le troisième est un type d’une espèce très divertissante. Jules, c’est son nom, n’a pas inventé la poudre, en quoi il n’a pas eu tort; il n’inven- tera rien, en quoi il aura raison. Notre ami Jules est venu prendre sa leçon de lecture. A genoux près de ma table, sa bonne frimousse à hauteur du syllabaire ouvert à l’endroit ou à l’envers, peu lui importe, il s’escrime de son mieux à démêler les différentes voyelles a, e, i, o, u. Je les lui nomme dix fois, vingt fois. Je les lui fais crier, je les lui fais chanter : a, e, i, o, u. Plus fort, encore plus fort! Il pousse des hurlements. Bien. 11 n’y a pas de mal, nous ne dérangeons pas les voisins. Il reprend, il rehurle, il rechante. Laissons-le aller seul. Hélas! tout s’embrouille : a, ou, iê.
J’invente des moyens mnémotechniques à sa portée. Regarde bien : cet i est maigre ; l 'a a un petit bedon en bas ; Yo est tout rond. Système des assonances, rythme musical, tout est mis en jeu. Ses deux amis se tordent de rire. Je me paie pour ma part une tranche de jubilation qui fait digérer tous les menus tracas de ma nouvelle existence.
29 mai.
J’ai vingt-quatre ouvriers sur les bras à qui je dois distribuer la besogne. Facile, pensez-vous; pas toujours lorsqu’il s’agit de tracer au grand soleil de midi d’immenses lignes à perte de vue. — Pour quoi faire? — Dame, pour y faire des trous. — Pourquoi des trous? — Pour y mettre des arbres. — Pourquoi des arbres? — Pour qu’ils poussent. — - Oui, mais pourquoi des arbres qui poussent? — Tout simplement pour garder mon domicile : i° contre la foudre ; 20 contre le vent ; 3° contre l’administration. Cette dernière surtout est à prévoir. Le terrain a été concédé provisoirement pour trois ans à condition quil soit cultivé et exploité. Déjà un an de passé. Il est temps de s’y mettre, sinon un beau jour je serai mis à la porte sous le prétexte plausible que je n y fais rien. Telle est la raison majeure qui m’oblige à faire des trous de o m. 70 de
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
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côté dans une terre dure comme le roc, au prix modique de o,o5 par trou fait. Ah! s’il n’y avait que ces dépenses-là!
La semaine prochaine, j’aurai les maçons. Avoir les maçons chez soi c’est presque aussi grave qu’un incendie ou une inondation. On sait quand ils viennent, on ne sait jamais quand ils s’en iront, pas plus ici qu’ailleurs.
3 1 mai.
Trésor, de plus en plus civilisé, m’accueille d’un regard et d’un dos bienveillant. Il a totalement perdu l’habitude de lever les pattes de der- rière. Je l’enfourche et me dirige vers Andakana, escorté d’un essaim joyeux de bambins et bambines, que les allures de mon « coursier » mettent en jubilation. Par prudence, je recommande de ne pas se tenir trop près derrière du idem de l’animal, et comme le sentier peut avoir au grand maximum o m. 25 de large, voilà mes moutards obligés, s’ils veulent m’accompagner, de bondir à travers les hautes herbes, de sauter les fossés, de se dépêtrer au milieu des tiges de manioc qui leur fouettent vigoureusement bras et jambes nus. N’importe. Ils passent au-dessus de tout comme les sauterelles, leurs compatriotes. C’est charmant à voir courir, et délicieux à entendre piailler, ni plus ni moins qu’une troupe de poussins qui suit Maman Poule. Et puis quel plaisir de passer la rivière! Pas de bottines à enlever, pas de vêtements à relever. Quelle jolie flottille de petits crapauds! La berge est escarpée : nos crapauds deviennent de petits rats. Ensuite la prairie : les petits rats deviennent des lapins! Exprès, je lance Trésor au trot, presque au galop; les lapins deviennent des moineaux qui volettent, et tous ensemble, eux soufflant à faire tourner les moulins, le cavalier, lui, droit comme un I et fier comme Artaban, nous nous abattons sur la grande place de l’église.
Après la messe, je regagne Talata avec mes négrillons. Arrêt d’un ipstant pour y cueillir mon mousqueton, et aussitôt dégringolade vers les rizières. Trois victimes : deux kitsikitsilca et un grand diable de héron noir. Dire l’entrain de ma petite meute (ce sont des toutous maintenant) serait difficile : ça vous saute les rizières malgré les trous, malgré la boue, malgré les buissons, malgré tout.
Au fond, ce que je désire, c’est de gagner ces pauvres petits. Ceux qui me suivent aujourd’hui sont des nôtres, mais il y en a tant à côté, à Talata en particulier, qu’il faut attirer pour les donner au bon Dieu! Je ferai l’impossible pour cela et j’espère bien que la Sainte Vierge m’aidera. Ce Talata n’a ni plus ni moins que quatre écoles : officielle, anglaise, norvégienne et catholique. C’est beaucoup trop. Bien des projets
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CHEZ LES BETSILÉOS.
me trottent en tête, mais ce qu’il faut, c’est la grâce de Dieu : aidez-moi à l’obtenir.
2 juin.
Hier un cheval blanc s’échappa de Talata parce que son maître était gris. Dans son ivresse, celui-ci promet une piastre (5 fr.) à qui lui ramè- nera la bête. Mes gens saisissent l’occasion par les cheveux et, après une course folle, le cheval par la crinière. Le propriétaire refuse de se dessaisir de sa piastre, mais pas sots, nos Malgaches! Ils tiennent le fugitif et le lâcheront si le maître ne lâche pas sa piastre. Finalement, on a l’idée de m’appeler comme arbitre. Réunion des intéressés et de nombreux curieux sur la colline. On commence par me faire un kabary des plus éloquents, auquel je coupe court en répondant que je n’y comprends rien, que ce Rossinante n’est pas mon Bucéphale, que tout ce que je désire, c’est la paix et la corde qui a servi de lazzo pour attraper le délinquant. En désespoir de cause, nos plaideurs convoquent un interprète, et à ce moment, je vois déboucher le maître en personne... et en goguette. Pas fier cependant, puisque sans dire un mot il me tend la piastre. Voilà une piastre qui va servir d’auréole à mon autorité. Il a eu peur, disent les gens. De quoi? de ma barbe? je ne sais. Le cheval blanc est rendu au maître gris; et je procède à la distribution exacte et scrupuleuse du salaire qui revient à chacun des six poursuivants.
îoo sous divisés par 6 donnent 16 + 4 de reste; ce sera pour l’inter- prète. Or, 16 sous pour un Malgache, c’est une fortune. Quand on pense que la journée d’un pauvre diable qui peine de 6 heures du matin à 6 heures du soir se paie o fr. 40 !
3 juin.
Avec nos Malgaches, il faut entrer absolument dans les détails les plus infimes. Si Ton ne fait pas sa tournée tous les mois (chose impossible lorsqu’on a soixante ou quatre-vingts postes) les maîtres d’école se laissent aller à une bonne petite routine qui ne donne pas grand résultat. Au con- traire, surveillés de près, ils peuvent beaucoup et sont vraiment les aides et les suppléants du missionnaire. C’est une des contradictions de Madagascar. Les Malgaches sont-ils paresseux? Oui, laissés à eux- mêmes. Sous l’impression de la crainte ou de la surveillance, ils travaillent « comme des nègres », c’est le cas de dire. Abandonnez-les à leur inspiration, ils passeront la journée à « lézarder » sur le gazon. Un signe, et ils vous suivent pendant 40 ou 5o kilomètres sans témoigner ni humeur ni fatigue.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
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4 juin.
Dernière nouvelle du jour : Jules est arrivé à distinguer Va, ïi et l’o. Ce qu’il triomphe ! Du coup, son syllabaire ne le quitte pas et j’entends de temps en temps dans la journée le refrain a, i, o qui devient réellement de plus en plus distinct. Nous mettrons six mois pour l’alphabet. Enfin, si l’on arrive.
5 juin.
En attendant que le lait pousse dans ce pays inondé de vaches, je compose généralement mon déjeuner du matin d’une omelette aux œufs de poule ou de canard. A midi :
Lundi. — Soupe à la poule, sauce grand air.
Mard .. — Friture à la poule, sauce appétit.
Mercredi. — Fin de la poule, sauce estomac creux.
Jeudi. — Deux sous de bœuf, sauce ventre affamé.
Vendredi. — Œufs sur toute la ligne, sauce vide absolu.
Samedi. — Re-poule ou re-bœuf, sauce faim canine.
Et quand c’est fini, on recommence.
Avec un peu de café et le grand vent que nous avons ici, Jous ces fes- tins passent comme une lettre à la poste.
‘ Apprenez entre parenthèses que le café qui, jadis, de l’avis de tous les médecins, était regardé comme un poison lent, est devenu, de par la docte et infaillible Faculté, un fébrifuge et un fortifiant. Nous sommes tombés au bon moment : de fait, le café est indispensable ici. Nous buvons d’ailleurs notre café, ce qui est une économie et une satisfaction d’amour-propre et d’estomac. v
Dans quelque temps, je vous enverrai un tas de recettes culinaires merveilleuses. Avez-vous déjà mangé de l’omelette au citron, à l’eau et au sucre? C’est inédit, mais délicieux.
Et dire qu’il ne me reste que trois œufs! En viendrai-je à la triste extrémité des vieux grognards de la retraite de Russie, et me faudra-t-il manger mon cher Trésor ?
9 juin.
Quel est le maire du village qui n’a pas rêvé de doter sa commune d’une fontaine publique pour remplacer « l’eau impropre à tous les usages », comme on lit dans une ruelle d’E***?
Je ne suis pas maire de village, et pourtant j’ai voulu doter mon Talata , sinon d’une fontaine puisqu’elle existait déjà, du moins des faci- lités et commodités pour y aborder. Voilà pourquoi, ce matin, suivi de
7°
CHEZ LES BETSILÉOS.
deux acolytes armés d’outils de terrassiers, je dévalais sur le flanc de la colline jusqu’à la petite mare où jusqu’alors venaient patauger toutes les dames du pays.
Le travail fut plutôt sale, mais combien utile! Des pierres, un peu de terre glaise, ont fait tous les frais de la construction, un bambou sert de tuyau, et maintenant les ménagères pourront remplir leurs grandes cruches sans s’embourber comme autrefois.
Tout était fini, quand mes gens m’interpellent : « Il y a beaucoup de protestants qui viennent ici, » avec un air de dire que cela ne convenait pas puisque c’était sur un terrain catholique. A quoi je répondis que c’était justement parce qu’il venait beaucoup de monde à cette fontaine, et en particulier des protestants, que je m’étais empressé d’arranger la fontaine. Et sur ce, un petit sermon en quatre mots sur la charité et sur le zèle : « Je ne suis pas venu, ajoutai-je, pour les chasser, mais pour les attirer et les convertir. »
Tout cela aura-t-il quelque écho dans le pays et Notre-Seigneur fera- t il couler sa grâce par le trou de ma fontaine? C’est son secret. Pourtant à moins de provocations et de chicanes injustes, nous aurons bien soin d’éviter toute querelle. C’est la tactique du bon Dieu et de ses mission- naires, quoi qu’en disent les feuilles et les récits de l’autre bord.
On vient de m’acheter un syllabaire (o fr. 10) en m’offrant quatre œufs. Nous voilà revenus à l’époque primitive des échanges en nature,
17 juin.
Fini le tour de mon petit diocèse, mais fini pour recommencer et rerecommencer à perpétuité, si les événements ne viennent pas troubler le cours de nos tournées pastorales.
L’horizon est bien noir en France, mais hélas! les gros nuages com- mencent à franchir l’équateuF et à nous arriver jusqu’ici. L’avenir n’est pas rassurant. Les gens intelligents voient bien que la disparition de nos écoles et de nos œuvres serait un appoint formidable apporté à l’influence anglaise encore trop grande en ce pays. S’arrêtera-t-on devant pareille considération?
19 juin.
Je ne vous aï pas encore appris la grands nouvelle. J’ai fini par dénicher une vache qui donne du lait! Elle m’en sert un bon litre tous les jours. Grâce au lait, je puis me mettre au riz, et grâce au riz je puis me dispenser d’autres légumes plus chers.
Mais voici que mon homme au lait, ou plutôt l’homme de la vache
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
7*
au lait, m’arrive un matin aveç la bienheureuse bouteille paternellement abritée sous son lamba. Le liquide transvasé, mon Malgache attend, quoi? « S’il vous plaît, prononce-t-il alors, je vous apporterai encore du lait. — Eh! oui. — Mais à trois sous le litre. — Ah! non. » En Europe, on céderait ou on enverrait promener son marchand. ïci, c’est différent. 11 faut subir le kabary ou discours du vendeur. On y répond par un non plus accentué. Gela peut durer longtemps, mais je « kabarise » à mon tour : « Voyons est-ce que ta vache mange plus depuis deux jours? — Non. — Si elle ne mange pas plus, je ne vois pas pourquoi je paierai son lait plus cher. » Que répondre à pareil argument? Or couper la réponse à un Malgache c’est l’avoir dompté. — « Soit; pour deux sous comme auparavant. — Bien; comme cela nous sommes bons amis. >» — Et il s’en va en riant, tout aussi satisfait apparemment que s’il avait eu gain de cause.
Ce n’est pas toujours aussi facile. Mon principal maçon avec qui j’ai commencé à avoir des démêlés, trouvait moyen d’échapper continuelle- ment à mes syllogismes. Je l’acculais dans une impasse : il enjambait les raisons. Aujourd’hui il veut être payé au mille, le lendemain à la journée suivant ses fantaisies du moment ou les rêves de la nuit passée. Je l’attaque à coups de dilemmes plantés devant lui comme les cornes d’un bœuf prêt à embrocher sa victime, il trouve moyen de filer entre les pattes et de filer si bien qu’il disparaît. Dans ces circonstances-là il faut avec nos noirs prendre la contenance d’un homme absolument désinté- ressé. Si l’on laissait voir le moindre regret, le moindre dépit, on serait à leur merci. — Mais non : * Tu ne veux pas travailler, tant pis pour toi, moi ça ne me gêne pas du tout » (au contraire).
Autre exemple : Vous êtes très pressé de partir, les porteurs arrivent, tâtent les caisses, se plaignent : Trop lourdes. — Fâchez-vous. Ils vous plantent là. — Dites : « Ah! les caisses sont trop lourdes, je partirai plus tard, avec d’autres. Rien ne presse » et l’on dit son bréviaire. Cinq minutes se passent, les gens vous observent, bientôt ils s’interpellent, vous inter- pellent et tout est réglé selon vos désirs.
23 juin.
Hier soir tandis que j’étais absolument submergé d’occupations, on vient me chercher pour une pauvre malade qui désire Je baptême. Evidemment l’on plante là tout le reste et on court à cette pauvre âme en détresse.
On n’a pas idée de ces visites avant de les avoir faites. Après maint et maint détour dans les misérables ruelles qui séparent chaque maison- nette, on se trouve en face d’une sorte de trou carré percé dans le mur
5
CH); Z LES BETSILEOS.
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CHEZ LES BETSILÉOS.
à une cinquantaine de centimètres du sol. C’est la porte, paraît-il. Le grand chapeau colonial dans ces occurrences doit baisser pavillon. Je me glisse par l’ouverture. L’intérieur de la case est noir comme une cave. Quantité de gens l’encombrent accroupis sur des nattes. Quantité d’autres pénétrent à ma suite. Nous sommes plus qu’il n’en faut pour nous asphyxier réciproquement et achever la moribonde. Les yeux finissent par se faire à l’obscurité, je distingue dans un coin une pauvre vieille toute décharnée. Je m’accroupis auprès d’elle assisté de mon maître d’école. Courte exhortation. L’essentiel en fait d’instruction, quelques actes de foi et de contrition; voyant la bonne disposition du sujet, je n’hésite pas à lui conférer le baptême et je me retire, non sans avoir donné quelques centigrammes de quinine à la plupart des assistants. L’un d eux veut à toute force que je lui arrache une dent qui branle. J'échappe à grand’peine à ses instances. Si j’avais mes tenailles!
5 juillet.
Nouvelle visite à ma vieille moribonde récemment baptisée. Comme toujours, grands et petits me suivent et s’entassent dans la case, histoire de regarder ce que va faire le Père, et de lui extorquer quelques centi- grammes de quinine.
Ma bonne vieille allait un peu mieux. La consultation est vite ter- minée. Au tour des bébés. En voici un qui a un abdomen trop proémi- nent, un autre est couvert de petites plaies, un autre a la fièvre, un autre tousse, etc. On a heureusement appris les rubriques nécessaires pour les cas ordinaires. Le calomel, la santonine, l’émétique et la quinine composent le fond de ma petite pharmacie.
Je constatai dans ma visite que tous les enfants étaient baptisés (ce qui se voit ici à la médaille), mais par contre que presque tous les adultes portaient l’amulette traditionnelle, je me permis donc un petit kabary : « Si le baptême est bon pour les enfants, pourquoi serait-il mauvais pour les grandes personnes? Si l’on n’est pas baptisé on n’est pas enfant du bon Dieu. » Une bonne femme répondit qu’ils désiraient le baptême.
Quand pourrai-je m’occuper entièrement de tout ce monde? Pour le moment je suis dans le mortier et je n’ai pas le droit d’en sortir... toute une journée. Quand je rentre, tout est à refaire, témoin le carrelage de la salle fait en dépit du bon sens et avec des carreaux pas cuits.
8 juillet.
Une course à Ranomena doit me faire revoir un vieux païen baptisé
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TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
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qui se meurt tous les trois jours, mais ressuscite dans l’intervalle ; et aussi un autre qui demande le baptême parce qu’il est tourmenté par le démon. Le démon lui colle les bras et les jambes ensemble, dit-il.
Le fait est qu’il y a par ici quelquefois des diableries. Le P. Geneaud m’a raconté une histoire arrivée à Andakana même à ses décas.
Près de la maison il y a dans un pli de terrain une sorte de marais maudit. Personne ne veut y travailler. Le Père veut essayer de rompre le charme. Or il arriva qu’après ces essais, ses malheureux décas se virent poursuivis la nuit par une grêle de pierres et de terre. On surveille, on examine, c’était pour le moins insolite et étrange. La persécution ne cessa que lorsque le Père eut fait partir un de ces décas qui était la cause ou la victime de tout ce tapage.
9 juille*:.
J’en reviens... de Ranomena.
Je n’ai pas vu le diable. Mon pauvre malade a l’air disposé à recevoir le baptême. Le maître d’école me dit qu’il y a beaucoup de personnes tourmentées le soir. Est-ce vrai? C’est fort possible, vu le nombre d’amulettes et de superstitions.
10 juillet.
Voici que je tourne au Robinson suisse. Pas encore d’autruche apprivoisée, mais les bêtes de la création commencent à se donner rendez-vous sur mon plateau. Je me suis payé un beau coq avec quatre poules qui logent et chantent maintenant dans le palais préparé pour eux. Se lever au chant du coq, quelle jouissance ! Le mien a une voix passable. Les envieux l’accuseraient peut-être d'enrouement. J’aime mieux voir dans son râclement de gosier final, un jeu d’orgue supplémentaire appelé généralement trémolo. J’arriverai à découvrir un jour ou l’autre dans son kokoriko un peu de voix céleste.
20 juillet.
N’ayant pas de réunion dimanche, je jugeai à propos de me mettre à la disposition de mon doyen, le P. Geneaud, et celui-ci, homme aimable, jugea opportun de m’offrir une journée de délassement à Vohimarina...
Pour aller à Vohimarina, Trésor met, sans courir, à peu près quatre heures. A quoi pense-t-il pendant ces quatre heures? Je ne sais. Au fond je crois qu’il ne pense à rien. Son cavalier fait de même, à moins qu’il ne prie ou qu’il ne rêve.
De fait cela m’arrive. Il me vient, lorsque mon gentil Bucéphale
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m’emporte légèrement de son petit trot sur les grandes routes rocailleuses de la vallée, et que le soleil levant ou couchant accroche d’immenses ombres au flanc déchiqueté des montagnes, de ces pensées poétiques dont je voudrais vous envoyer la primeur. Rien ne me repose du tran-tran prosaïque de la vie d’entrepreneur en bâtiments, comme ces chevauchées à la recherche de mes malades ou de mes élèves. Sur la route, tout me parle, jusqu’aux énormes boeufs bossus qui me regardent passer en fixant sur moi leur œil méditatif, jusqu’aux grands oiseaux de proie qui planent au-dessus des rizières, jusqu’aux oisillons qui criaillent au milieu des hautes herbes, jusqu’aux petits rats effarouchés qui se réfugient à mon approche derrière la haie de cactus épineux, jusqu’aux tout petits insectes qui travaillent silencieusement sur le bord du sentier pour bâtir leurs fourmilières pyramidales. Tout cela me parle à la fois et du pays que j’habite maintenant et de celui que j’ai laissé; de Madagascar et de la France, par ce simple phénomène de comparaison ou d’association d’idées, qui fait instinctivement rapporter ce qu’on voit à ce qu’on a vu.
Et derrière le buisson de roses, derrière les grandes plaines au-delà des horizons où le soleil descend pour aller vous éclairer à votre tour, je vous revois les uns et les autres, chers amis, et je me laisse entraîner à remonter une autre route parcourue, déjà longue et toute semée des bienfaits du bon Dieu. Loin de se serrer, alors, le cœur se dilate et se retrempe dans la confiance. Pourquoi douter de l’avenir, lorsque la main de Dieu a si bien conduit le passé? Les épreuves ont toujours leur terme dans la vraie consolation; notre rosier commence ordinairement par donner des épines ou un feuillage un peu sombre, mais toutes les branches finissent par s’épanouir en boutons et en fleurs.
Tout en songeant ainsi, les kilomètres passent les uns après les autres. Nous descendons pendant près de deux heures la vallée du Mandranofotsy. A Andranovorivato, l’on abandonne la route du Sud pour prendre franchement la direction de l’Ouest. On grimpe indé- finiment. Nous quittons les basses régions pour entrer dans cette espèce de tohu-bohu rocheux qui ressemble à un restant de chaos. C’est beau, parce que ce n’est pas ordinaire; c’est beau, parce que la définition du beau étant prodigieusement élastique, on peut y faire rentrer même d’immenses tas de cailloux. L’esthétique ici doit modifier ses principes. Adieu la symétrie, l’ordre, la proportion. Plus c’est entassé, plus c’est bousculé, plus c’est renversé et renversant, plus ça ne ressemble à rien, plus c’est admirable; du moins plus l’effet produit est saisissant.
Lorsqu’on a bien serpenté à travers l’avant-garde des mamelons dénudés et les torrents remplis de casse-cous, quand on a sauté ou franchi
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deux ou trois ponts en déconfiture, on vient se heurter à la première ligne des vieux rocs, grenadiers antédiluviens dont le bonnet à poils est à peine hérissé de quelques brousses. Ils ont tous un air de parenté, ces énormes blocs. Ronds ou carrés, ils ne varient guère de couleur; tous sont sillonnés de longues traînées blanches et noires, car les larmes du temps coulent depuis des siècles sur leurs fronts chenus. Cependant, jeux de lumière ou lignes d’ombre, détails au premier abord inaperçus, aspect bizarre de telle ou telle crevasse, villages perchés de ci de là dans des positions ravissantes, que sais-je? il n’en faut pas plus pour donner à chacun d’eux sa physionomie particulière. Et puis, îournez-les, examinez- les aux quatre points cardinaux; ils s’allongent, se rétrécissent, s’élèvent ou s’abaissent de façons surprenantes, au point de perdre leur identité. On ne les reconnaît plus.
Regardez Ambatovory. Que dites-vous du rocher, du hameau perché à mi-hauteur? Là le sentier devient horriblement dur. A Trésor de s’en soucier. Pour moi, je contemple, j’admire, je dévore des yeux, jusqu’au moment où je suis rappelé au prosaïsme de l’existence par un soubresaut involontaire de mon dada qui vient de glisser dans quelque ornière.
Entre ce rocher et le massif de Vohimarina qu’il me reste à con- tourner, le paysage est d’un sauvage parfait. A droite, à gauche, des éboulements de roches. On comprend qu’un de nos missionnaires, ramené à la côte par les ennemis pendant la guerre, ait eu quelques frissons en traversant ce désert. Le roc de Vohimarina, quand on arrive de ce côté, a quelque peu l’air d’une forteresse avec tours et murailles. -
Bientôt cette forteresse devient une porte monumentale. Le chemin se contourne en désespéré pour éviter les blocs monstrueux. On devine là-bas, derrière un de ces blocs, quelques modestes toits de chaume et une maison en construction. Déjà à droite et à gauche se manifestent quelques signes de civilisation européenne sous forme de conduites d’eau recouvertes de grosses pierres unies avec de la boue. Un dernier détour et nous sommes au but. Tout est prêt pour nous recevoir, les gens, la maison et surtout le cœur du missionnaire.
Admirons son installation :
Grâce à d’ingénieux travaux d’irrigation, le P. Geneaud est arrivé à capter deux ou trois sources et à amener l’eau jusque près de sa maison. Que de soupirs j’ai poussés en face de cette fontaine ! Voilà, hélas! qui ne sera pas possible à Talata.
Notre après-midi est consacrée à une excursion dans l’ancienne ville. Il faut savoir qu’avant la conquête française (cela ne remonte pas fort loin) nos Betsiléos avaient la curieuse et nécessaire habitude d’aller se
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nicher à des hauteurs invraisemblables, sur les cimes des montagnes. Ici le rocher étant un peu exagéré, on s’était arrêté à moitié route. D’en bas c’est à peine si l’on devine une crevasse. Lorsqu’on est là-haut, on trouve que l’endroit est très suffisamment spacieux et que la place ne manque pas, même pour une petite ville.
La raison de ce « perchement » c’était tout simplement la crainte des Bares, honnêtes brigands qui avaient pour unique métier de venir détrousser, rançonner ou piller les Betsiléos, pour pourvoir aux besoins de leur propre existence. Par conséquent, toujours en chasse, ils étaient le cauchemar de leurs paisibles voisins. De là la nécessité de se mettre hors de portée. Vohimarina leur a toujours échappé. L’on ne s’en étonne pas quand on a grimpé l’étroit sentier rocailleux et tortu qui y donne accès.
Cet ancien emplacement de Vohimarina est actuellement envahi par les ronces et les arbustes de toute espèce. Il faut se défier, en y circulant, de certaines grandes feuilles, qui sont les orties de ce pays, mais des orties qui piquent comme il convient aux tropiques, à rendre enragé si l’on s’y fait mordre. (Histoire d’un Anglais qui crut bon de s’en servir après une opération intime!) En fait d’habitants nous ne rencontrons que des boeufs et leurs gardiens. Encore bienheureuses, ces bonnes bêtes, de n’être plus obligées comme autrefois de descendre et de remonter régulièrement matin et soir.
Pour en finir avec nos Bares barbares, leurs incursions étaient telle- ment incessantes et imprévues que lorsque nos gens se risquaient dans la plaine, ils avaient bien soin de laisser des vedettes chargées d’inspecter continuellement le voisinage. A la moindre alerte, bœufs et gens n’avaient qu’à se précipiter au plus vite du côté de leur retraite. Un jour, après une visite de leurs gênants voisins, nos Betsiléos s’aperçoivent que trente Bares se sont égarés dans la vallée et ne peuvent facilement rejoindre le gros de la troupe. La résolution est bientôt prise et l’exécution suit de près. Les trente Bares n’ont jamais revu leur pays.
La confiance et la sécurité sont venues avec l’occupation française, et la ville, descendant de son perchoir, est allée se morceler en une multitude de hameaux. L’un d’eux est blotti entre deux grosses pierres. La plate-forme sert de pâturage. C’est là, comme je l’ai dit plus haut, que l’on conduit les troupeaux ; c’est là aussi que l’on conduit des chiens qui infestent la contrée et dont on veut se débarrasser sûrement. On les pousse en haut de la montagne et on les force à se précipiter dans le vide : le résultat est immanquable.
Sur la route, à mi-hauteur de la première partie de l’ascension, j’ai
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rencontré les sources, les digues et les wagonnets du P. Geneaud, dont j’ai déjà parlé.
Au retour de cette charmante excursion, je plante là mon escorte pour rentrer au plus vite. Il est bon de se figurer, lorsqu’on revient chez soi, suivant le conseil de Molière, qu’on y trouvera tout bouleversé, tout démoli, tout perdu. Cela permet de regarder comme un gain tout ce qu’on retrouve. A part la disette de briques qui va nous causer un ou deux jours d’arrêt, rien à regretter à Talata. L’école pousse à vue d’œil.
25 juillet.
A ma messe il est venu deux mariages. J’en attendais quatre, mais l’un est arrivé trop tard et l’autre n’est pas venu du tout.
Un Père a fait cette année i5oo baptêmes d’enfants. Je suis arrivé pour ma part, en deux mois, à no ou 120, et je ne viens qu’en dernière ligne, les autres missionnaires ayant presque tous des districts plus consi- dérables que le mien.
Je n’exagérais donc pas en disant que la moisson est sur pied, et que ce qui manque ici, ce sont les instruments nécessaires pour la recueillir. Ne font baptiser leurs enfants que ceux qui sont avec nous. Or, combien seraient avec nous, ou pour mieux dire avec le bon Dieu, si l’on pouvait s’occuper sérieusement d’eux et les détacher de leurs superstitions! mais cela suppose des hommes, du temps, de l’argent, des écoles, des chapelles, le tout avec quelques centimes de liberté. Hélas! il est fort à craindre que sur ce dernier point, on ne nous ruine complètement ici... tout comme dans la mère-patrie.
4 août.
Je comptais vous faire le portrait de Jules. Eh bien ! je suis volé, car mon ami Jules s’est envolé! Nous avons fini par nous brouiller sur le chapitre du travail-, lui, voulant mettre le point final au bout de chaque phrase, et moi, prétendant, arbitrairement peut-être, aller jusqu’au bout du sujet, c’est-à-dire de la besogne quotidienne.
Le divorce d’ailleurs a été prononcé sans éclat. Il arrive : « Mon Père, donnez-moi de l’argent s’il vous plaît. — Soit, je te dois encore o fr. 5o, les voilà. — Je voudrais bien 5 francs. — Hein! Pourquoi? Mon habitude n’est pas de payer d’avance. Je ne paye pas quand je ne dois rien. C’est clair. — Alors je m’en vais. — Va-t’en, cependant examine bien, demain il sera trop tard et si tu me quittes tu ne rentreras jamais. »
Mais je m’aperçois que j’ai oublié de vous raconter la petite scène
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qui servit de prélude à cette entrevue solennelle. Vous ne seriez pas au courant des mœurs du pays si je la passais sous silence.
Jules donc était venu une première fois me tâter dans la matinée, histoire de prendre la poudre d’escampette sans dire gare. « Mon Père, je voudrais aller chez moi, mon père est très malade. — Qu’est-ce qu’il a? — La fièvre. — La fièvre, tout le monde l’a en ce moment. — Oui, mais je voudrais aller le visiter. — Soyons raisonnable, est-ce que tu es médecin? — Non. — Alors qu’est-ce que tu feras à ton père? — Il est très malade. — Ce n’est pas vrai, et la preuve c’est que ta mère est venue ici aujourd’hui. Est-ce qu’une femme abandonne son mari lorsqu’il est très malade? » Silence.
Mon homme avait piteusement battu en retraite. Il ne pouvait plus cacher la véritable raison de ses instances et il avait pris son parti de dire carrément son intention. Je l’invite à bien réfléchir avant de se décider. Hélas! il n’a guère de quoi réfléchir; en tout cas il n’en prend pas le temps, et s’en va illico.
Pauvre diable qui, lorsqu’il aura usé les vêtements que je lui ai donnés, aura à peine un lambeau d’étoffe pour se couvrir, et qui sera bientôt réduit à la condition de l’Enfant prodigue.
Au fond, ce départ me jette au cœur un grain de mélancolie, non pour moi qui ne suis nullement embarrassé d’avoir un remp>açant, mais pour cet infortuné Jules. Il n’a pas su apprécier son bonheur!
O fortunatum nimium sua si bona norit !
De plus j'y perds une étude de mœurs parfois très divertissante. La leçon de lecture avec lui n’avait rien de banal ; les exhortations sur la propreté avaient des conséquences inattendues. Il m’époussetait avec une vraie délicatesse de plumeau et avec des doigts sales. Ces jours-là je n’avais plus le droit d’avoir un brin de paille dans la chambre ou un bout de fil sur les habits. Il s’approchait respectueusement et extirpait subtilement le corps du délit. Les marmites, la poêle, les casseroles étaient explorées avec des soins méticuleux. C'était à qui serait le plus luisant du Père ou de la batterie de cuisine.
Ce zèle, il est vrai, durait ce que durent les roses, et même un peu moins. La propreté s’en allait à la dérive dans des flots de poussière ou s’ensevelissait sous une couche de crasse et de suie. La coquetterie seule surnageait ou survivait.
Eh! oui, Jules était coquet. Sa raie du milieu, d’une rectitude irré- prochable, divisant en deux forêts parfaitement égales ses cheveux crépus fut plus d’une fois l’objet de nos plaisanteries. Avec le plus grand sérieux
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Chez les Betsiléos.
Fanfare des Frères.
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Une représentation chez les Frères.
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je lui demandais ce que signifiait cette grand’route. Et ses compagnons de renchérir. Jules ne s’émouvait pas et gardait ses avantages. Un jour je jette au fumier je ne sais quel bout de lustrine rouge plus que malpropre. La bonne fortune de Jules voulut qu’il en fût témoin. Depuis lors le ruban au rebut constitue l’un de ses plus beaux ornements et devint sa ceinture obligatoire et quotidienne.
Mais où Jules fut sublime, ce fut à certain jour où par suite de circonstances imprévues j’en fus réduit à lui faire servir la messe. De répons, point n’en lut question évidemment, mais par contre les Amen tombèrent dru comme grêle. Pas moyen de respirer : Y Amen inexorable prit la place de tous les points et même de toutes les virgules. La sonnette eut entre ses mains des fantaisies et des inspirations inimaginables. Jules savait en principe qu’il fallait sonner... mais quand? L’Elévation était finie et j’en étais au Pater , lorsqu’il se souvint du principe et, pris de remords, se crut obligé de restituer tous les coups de sonnette dont il s’était dispensé. Peu importe, la bonne volonté y était et jamais enfant de choeur n’apporta plus d’attention pour produire en moins de temps plus de bévues.
Maintenant Jules ne sonnera plus de travers, Jules ne trouvera plus de ruban rouge dans les débris de coquilles d’œufs, Jules ne recevra plus de beaux bérets multicolores comme celui que j’avais rapporté pour lui de Fianarantsoa, Jules n’aura plus de quoi se payer « une culotte » comme celle que lui avaient fabriquée ces dames de l’école normale, bientôt Jules n’aura plus de chemise ni de lamba ; il retournera à la malpropreté et à la disette. Lui si fier, le dimanche matin, de la blan- cheur éclatante de ses habits redevenus propres grâce au savon du Père, devra se contenter de quelques haillons d’un gris de plus en plus accentué.
Pauvre Jules! J’ai fait ton oraison funèbre, alors que je ne voulais faire que ton éloge. Et malgré tous mes serments, qui sait? S’il y a place, si tu me le demandes, je suis capable de me laisser attendrir par ta misère et tes promesses. Qui sait si je ne te reprendrai pas?
6 août.
Je commence à mieux connaître les qualités et les défauts de nos bons Betsiléos.
Docilité, facilité d’assimilation, civilisation relative, endurance, gaîté habituelle, le Betsiléo a toutes ces qualités en proportions différentes sui- vant les individus. Mais il a au plus haut degré le don d’inertie, de résis- tance passive, qui caractérise les peuples faibles. S’il ne veut pas quelque chose, ce n’est pas qu’il veuille autre chose, mais il ne veut pas et cela
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suffit pour que vous n'en puissiez venir à bout. Le missionnaire s’y bute en mainte circonstance. Pour moi, je viens d'être battu, archi-battu dans la question du lait.
Je triomphais d’être parvenu à me faire apporter un litre de lait chaque jour. Mon estomac jubilait, mon amour-propre, au fond, exultait. Là où mes prédécesseurs avaient échoué, j’arrivais du premier coup à la victoire. La modestie allait bientôt prendre sa revanche. Le litre de lait devint vite intermittent et la source finit par se tarir tout à fait. Investi- gations, examens : d’où provient cette sécheresse? Après maint interro- gatoire où mon fournisseur rejetait la faute continuellement sur le dos des veaux qui avaient trop soif, je découvris que la vraie raison était qu’il ne voulait plus m’en donner. La raison de cette raison, on ne la saura jamais, pas même au jugement dernier, car je crois qu’elle n’existe pas. Mais le fait était là. Pour ne pas me laisser vaincre sans combat, je déclare que vu sa mauvaise volonté j’interdis à tous ses bœufs et vaches de venir paître sur mes terrains, et pour affirmer ma résolution, j’enfourche Trésor , je descends dans la prairie et j’expulse sur-le-champ les bêtes et leurs gardiens. Puis j’envoie notifier l’ukase au propriétaire. Croyez-vous que celui-ci se soit rendu? Nenni. Ses bœufs n’auront que du bo\aka (herbe sèche) à grignoter et le Père tâchera de digérer sa bouteille vide. Quant au lait, il restera pour les veaux.
Solution finale : je vais acheter une ou deux vaches auxquelles je réserve toute mon herbe et qui me donneront du fumier et... peut-être... du lait, si elles veulent.
Ne croyez pas que ces disputes altèrent en rien les bonnes relations. Nullement. Il est convenu que sur tel ou tel point l’on n’est pas d’accord. On continue à dire oui d’un côté, non de l’autre, tout aussi contents de garder intacte son opinion personnelle que si l’on était parvenu à s’entendre.
Quand mes vaches seront ici, Talata aura tout l’air d’une ferme.
Mon rêve qui, espérons-le, deviendra réalité, ce serait de créer autour de la future église un village chrétien. Pour le moment, le grand travail se fait en bas, dans le marais qu’il s’agit de dessécher, d’assainir et de transformer en superbe jardin.
Pour sortir de la vase (à certains endroits elle a i mètre 20) j’ai fait creuser deux immenses canaux longeant une future allée centrale exhaussée de tout ce que l’on a extrait des deux canaux. On peut déjà y circuler à pieds nus sans enfoncer jusqu’aux genoux.
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7 août.
Le maître decole de Salonjo accourt précipitamment et m’avertit qu’un enfant est très gravement malade... Très gravement malade ne veut pas dire ici « à la mort », car nos Malgaches n’ont guère en fait de maladies la notion des nuances. « Très gravement malade, » cela veut dire quelquefois être enrhumé. Mais ce sont choses qu’on ne peut débrouiller à distance. Interroger mon homme, c’est inutile. Lorsque je leur demande si le malade est près de mourir, ils me regardent avec un air eiïaré et me répondent invariablement : « A sa : Je n’en sais rien. » Comme si on pouvait deviner qu’un homme va mourir. Oh! ces blancs!
Bref je file grande vitesse vers Salonjo, traverse la foule assemblée pour le paiement de l’impôt, jette en passant quelques saluts et quelques mots, franchis la rivière sans permettre à Trésor déconcerté d’y plonger le bout du nez suivant son habitude, bondis faute de chemin à travers un fourré d’arbustes enchevêtrés en diable et parviens ainsi rapidement au vala (hameau) indiqué. Mon petit malade a une fièvre carabinée, c’est clair, mais il est loin d'être mort. N’importe, je lui administre de la quinine pour le corps et une absolution pour l’âme.
Là-dessus accourent foule de quémandeurs de remèdes. C’est une scène que j’ai déjà racontée.
Le maître d’école m’entraîne dans d’autres maisons. Je trouve un bon vieux que mon arrivée semble toucher profondément. Il veut se mettre à genoux pour me recevoir et me prend la main pour me la serrer. Que me raconte-t-il? je ne sais trop : les vieux Betsiléos ont une manière de parler qui déroute même d’anciens missionnaires : il y a sans doute un peu .d’auvergnat dans leur idiome. Je propose à mon homme de purifier son cœ ir. Il accepte. Les gens se retirent, inutilement, car mon pénitent se dispense absolument de parler à voix basse. Lorsque je le quitte, il me serre de nouveau la main.
Je sors pour courir à d’autres malades. On me prévient qu’il y a une personne qui se meurt. Cette fois c’était clair. Chemin faisant, j’interroge. « Est-elle baptisée? — Non. » Introduit dans la case, je trouve sur une natte un paquet de chiffons. On me découvre un coin du paquet et je finis par deviner une tête. Est-ce un enfant, un homme, une femme? Que faire? Le moribond n’a plus guère de connaissance. On essaie de lui parler et l’on n’obtient qu’un grognement inarticulé. Comment trancher le cas? « Avait-il sa connaissance ce matin ? — Oui. — A-t-il demandé le baptême? — On le lui a proposé et il a consenti. — Ah! nous sommes
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CHEZ LES BETSILÉOS.
sauvés. » Il n’y pas de temps à perdre. Le mourant a une respiration qui ressemble déjà au râle. Je m’apprête à le baptiser. « Quel nom? dis-je au maître d’école. Il hésite. Je propose Paul. — Hein, hein... c’est une femme! — Marie. — Marie je te baptise. » Le soir même, la pauvre femme expirait. Le bon Dieu semble l’avoir envoyée près de moi pour lui donner le ciel. Elle habitait ordinairement un autre village où personne n’aurait songé à lui donner le baptême. *
Dans cette seule journée, j’ai récolté au passage 20 baptêmes.
8 août.
J’étais roulé par mon ami Jules... depuis hier soir je suis... déroulé. L’enfant prodigue est revenu. Il paraît que l’aspect par trop austère du clocher paternel comparé aux riante sperspectives de Talata a suffi pour l’amener à une contrition sincère. Hier donc, tandis que je développais des clichés en essayant de virer une légère migraine, j’entends près de la maison un galop forcené. Est-ce une visite? Je sors le nez par la fenêtre. Qu’aperçois-je? Trésor qui gambadait en narguant mes décas , et, spec- tacle plus merveilleux encore : Jules! Jules ! ! lui-même!!! appuyé contre la muraille dans une posture suppliante et humiliée.
Je fis semblant de ne pas l’apercevoir. Le soir, même mutisme de ma part à sa seconde apparition. Au fond de mon être, lutte violente entre la miséricorde et la justice. Finalement toutes les deux ont triomphé. Voici comment :
Jules, ce matin, bien convaincu qu’il était rentré en grâce, vient pour me servir au déjeuner. Ce fut l’heure de la justice : « Va-t-en! » Le malheureux se retire penaud. Lorsque le déjeuner fut fini, je le fais revenir : l’heure de la miséricorde! « Si tu veux rester avec moi, lui dis-je, voici mes conditions : Tu n’es plus déca pour deux raisons i° parce que j’ai juré (?) de ne plus te recevoir si tu te sauvais; 20 parce que j’en ai pris un autre et que je n’en ai pas besoin de quatre (voix de la justice ). Cependant (voix de la miséricorde) tu peux demeurer avec les décas, je te donnerai du riz... pas un sou pour ce mois-ci (pour la bonne raison que sans y prendre garde, je l’avais payé d’avance) mais tu seras mpiasa, c’est-à-dire ouvrier à la journée. » En somme la justice a gardé sa part encore belle. Il le faut, non tant pour Jules que pour les autres, afin de leur enlever ces fantaisies d’école buissonnière qui leur prennent un beau matin et dont ils sont les premiers à se repentir.
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9 août.
Hier soir, petite variété dans l’existence.
Nous finissions la prière en commun, lorsque dare-dare arrivent deux estafettes d’Antetinampano, le poste le plus éloigné de mon district :
« Père, on vous appelle là-bas, le maître d’école est « très gravement malade, » sa femme nous a dit de venir vous chercher. » ,
A cette heure-là, vu l’obscurité et vu aussi les exagérations malgaches, on est tenté de se donner le temps de la réflexion. Cependant je remets l’examen au lendemain. Puisqu’on me demande rapidement, je file rapidement. C’était ma première sortie nocturne. Plus de charmes d’ailleurs que de désagréments. La lune semble glisser légèrement derrière des flocons de nuages mousseux, tantôt voilée, tantôt brillante comme un plat d’argent. Elle s’amuse malicieusement à découper nos silhouettes mouvantes sur le talus du chemin. Les grands rochers se dressent à droite et à gauche plus fantastiques dans cette demi-lumière qu’en plein jour. Les arbres prennent des allures de géants bizarres attardés dans leurs promenades. Çà et là dans un pli de terrain, derrière un bouquet de cactus, deux ou trois chaumières encore éclairées des dernières lueurs du foyer et le grand silence troublé seulement par les plaintes de quelque hibou effarouché, par le bruissement du vent à travers les herbes dessé- chées et par le rythme cadencé des sabots de nos chevaux.
La route n’a guère d’accidents, heureusement. Un gentil saut-de-loup, puis la rivière, puis un sentier fort convenable qui grimpe en désespéré au flanc d’un massif de montagnes. Nous montons et nous montons. Il est près de huit heures quand nous sommes au but. La case est petite, une vraie taupinière, les portes sont de simples trous de poulailler. Je me glisse, et dans le fond de la cabane, contre le mur, je trouve mon malade fort en peine de s’habiller à peu près, pour recevoir son visiteur. Les efforts dont il est encore capable me prouvent que je ne suis pas en présence d’un agonisant. Je commence donc par le rassurer, par lui administrer une bonne dose de quinine, puis les gens s’étant retirés, nous faisons nos petites affaires. Une simple mèche trempée dans la graisse éclaire la chambre. Voyez-vous cette scène : le malade étendu sur une natte, moi à genoux près de lui, autour de moi sept ou huit Malgaches noirs en haillons noirs et un misérable lumignon faisant danser des ombres plus noires encore sur le mur strié de larges crevasses.
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16 août.
Nous l’avons eue, malgré tous les diables et tous les vents du diable, notre fête du i5 août.
Dès la veille, sur l’emplacement bien déblayé, les perches avaient été dressées, sur les perches les oriflammes étaient fixées et aux pignons de nos deux maisons flottaient deux immenses drapeaux tricolores.
Comme nous dominons ici les quatre points cardinaux du voisinage, cela se voyait à plusieurs lieues à la ronde. On en parlait dans tout Landerneau.
Mais le jour même, ce fut bien pis. Ma petite cloche à force de s’égo- siller et de se battre les flancs, faillit attraper une extinction de voix et une fêlure de crâne. Faute de canon, mon fusil tempêta pour la circons- tance. Les gens et les échos se réveillèrent en sursaut et tout le monde bientôt dût s’apercevoir que nous faisions du tapage, en vertu du fameux principe, formulé, dit-on, par Napoléon, à savoir : qu’un seul homme qui crie fait plus de bruit que mille hommes qui se taisent.
Le rendez-vous général pour la messe était à 1 1 heures.
Du haut de la colline ensoleillée et s’émaillant de plus en plus de lambas verts, blancs ou roses, se pointillant deci delà de têtes noires et rieuses, je puis voir de tous côtés se profiler les longues bandes de nos paroissiens, traînées éclatantes qui semblent glisser le long des ondula- tions de la plaine rousse ou dans les sentiers de la montagne grise. Près de moi, les conversations et les rires battent leur plein, tandis qu’au loin retentit gravement, profond comme la vallée, le son de la trompe qui appelle les fidèles à la prière.
Les enfants, comme de juste, sont les premiers arrivés. Les uns folâ- trent dans les hautes herbes, les autres sont accrochés par grappes aux moindres saillies des murs en construction.
Bientôt. les derniers groupes sont signalés. L’assemblée est vrai- ment imposante. Les confessions sont finies, la messe commence. Chants fournis et bien enlevés.
Après la messe devait avoir lieu le grand concours de chant annoncé depuis un mois.
Chaque village s’installe sur des nattes, bien séparé des autres. Coup d’œil curieux et charmant que ces tas de lambas blancs entassés irréguliè- rement, d’où émergent à peine les joyeux minois de mes amis foncés, Quand ils mivetraka (terme qui veut dire s’asseoir et surtout flâner), ils s’enfouissent dans leur grand drap, jusqu’à la tête inclusivement, pour
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peu qu’il fasse de vent, comme aujourd’hui. Et je préside gravement, mon mpiadidy (inspecteur) à droite, mon « chef de mille » à gauche, dominant de toute la hauteur de ma chaise et de ma dignité la foule accroupie et silencieuse.
C’est que l’instant solennel est venu. Talata engage la lutte. Pas nom- breux, les chanteurs, mais chants en somme fort bien exécutés. J’aurais déjà félicité mon excellent maître d’école, si je ne savais que les compli- ments donnent le vertige aux plus fortes têtes.
Après Talata, Ampano. On sent un chœur de premier choix. Des murmures d’approbation circulent dans les groupes pourtant un peu jaloux. C’est franc comme attaque, net comme mesure, nourri comme voix. Au moins trois parties, alternances réussies... un triomphe!
Andakana, avec son vieux et original maître d’école enfoncé jusqu’au cou dans son grand Panama, avec ses garçons tout gaillards qui chantent en balançant la tête et crient d’autant plus fort qu’ils ont la voix plus ferrailleuse, mérite sur ce point comme sur tous les autres le premier prix de bonne volonté. L’ensemble n’est pas mal, mais je ne puis m’em- pêcher de me baisser vers mon voisin et de lui insinuer qu’il y a un peu trop de fumée dans les gosiers. Je n’avais pas trouvé d’autre expression pour lui faire comprendre que les voix n’étaient pas claires. J’ai constaté que l’idée était saisie, car mon brave homme est entré à ce simple propos dans une jubilation extraordinaire.
Inutile de vous faire passer en revue toutes les chorales. Plusieurs ont déraillé majestueusement. Je vois d’ici certain maître d’école pas malin, bonne tête de paysan, chapeau en loques, s’agiter et se démener avec la conviction la plus admirable au milieu de son chœur en pleine débâcle. On rit, il ne s’émeut pas. Et il a raison, car il se rattrape par ailleurs : c’est un de ceux qui savent le mieux conduire leurs chrétiens.
Certains donnent, sans doute à mon intention, des chants européens. J’ai voulu savoir de mon mpiadidy s’il trouvait belle la musique euro- péenne. Impossible d’obtenir d’autre réponse que celle-ci : « C’est tout different de la musique malgache. »
Un premier tour est suivi d’un second et aurait été suivi de plusieurs troisièmes si le temps l’avait permis. Mais il y avait un ballon à lancer.
Oh! ce ballon, il était d’un tempérament essentiellement narquois et farceur. Jugez-en vous-même. La veille (le 14), nous décidons sagement que pour garantir le succès certain du lancement, il est bon d'essayer l’opération et d’étudier les moyens les plus pratiques de la conduire à bon terme. Comme de juste, plusieurs tentatives infructueuses : les braises ne
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suffisent pas, l’alcool est trop capricieux, etc., nous revenons tout simple- ment au feu de paille. On chauffe, premier départ. Mon gros bêta s’en va sottement s’aplatir à quelques mètres du foyer. On rechauffe. Enfin, il monte, passe au-dessus de l’école et s’échappe dans la plaine. Je dis en riant à mes décas de ne pas laisser mon citoyen divaguer trop longtemps, et eux de courir en gambadant à sa poursuite. Mais Dame Montgolfière mise en appétit de promenade prend de plus en plus son rôle au sérieux. Elle monte, elle monte et poussée par un bon vent, file, file, file. La rivière est franchie, va-t-elle s’abattre sur la montagne voisine? Turlututu, je ne vois bientôt plus qu’un point blanc dans le ciel... puis plus rien... Le ballon, les décas tout a disparu dans le lointain. Pour vexé, je l’étais. Et mon exhibition de demain!
Une demi-heure après, revient un des poursuivants, puis un second. Je n’ai plus d’espoir que dans le troisième, qui, de fait, est un excellent coureur. Ce n’est qu’après une heure d’attente que nous le voyons rentrer suivi, il est vrai, d’une troupe de joyeux compères : « Mort le ballon? — Non, le voici, » et se tournant, il me montre une énorme proéminence sur son dos. Le fugitif n’était pas même blessé. Brave Paul, il mérite une médaille de sauvetage! A demain.
Le lendemain, au moment où nous avait amené mon récit de la fête, maître aérostat est préparé, chauffé, gonflé dans les mêmes conditions. J’escompte un triomphe. Il peut aller s’abattre comme hier à 6 ou 7 kilo- mètres d’ici, aujourd’hui pas d’inconvénient. Ce fut bien d’une autre affaire. Pas fier aujourd’hui, mon drôle. Il s’élève, c’est vrai, et c’est déjà suffisant pour convaincre la foule de la possibilité de son ascension, mais quant à courir la campagne, il n’en est pas question. A peine a-t-il dépassé la zone protégée par les murailles, que le vent l’empoigne, vous le retourne et vous le raplatit comme une vulgaire crêpe. Tous les essais pour arriver à mieux restent infructueux et mon triomphateur d’hier rentre au domicile dans un état plutôt lamentable.
28 août.
Ma première vache. — Elle m’a coûté exactement 35 fr. avec son veau. Ce n’est pas moi qui l’ai achetée, d’abord parce que je n’y connais rien et ensuite parce que si j’avais commis l’imprudence d’aller moi-même au marché on m’aurait fait payer en proportion de ma dignité d’Euro- péen. J’ai donc, comme pour toutes les grandes circonstances, dépêché mon homme de confiance. Je venais à peine de lui lâcher les piastres que je me mettais en route à mon tour pour voir de loin le marché. Or,
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
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qu’aperçois-je du haut de mon observatoire? une belle dame cornue à robe grise qui paissait paisiblement le gazon de mon marécage. L’achat était terminé et je me trouvais en moins de quelques minutes père et mère d’une nouvelle variété de citoyens.
Ah! cette vache, c’était une revanche! c’était une victoire! J’allais donc avoir du lait, malgré tous les entêtements et tous les têtements. Cette vache, c’était l’aurore de la fertilité pour mon plateau dénudé quelle allait féconder de son fumier; cette vache, c’était le noyau d’un immense troupeau futur, c’était la santé! l’espérance! la fortune! et le bonheur parfait! Aussi, dès que je l’aperçus, je l’enveloppai d’un regard affectueux et je me hâtai de songer à son avenir.
Il fut donc convenu que Madame logerait provisoirement chez un voisin et que son bébé élirait domicile dans un des compartiments inoc- cupés de ma seconde maison. Ainsi fut fait. Lorsque le soir vint, et tandis que mes nouveaux protégés ruminaient leur foin, je m’endormais de mon côté en ruminant mille projets de félicité lactée : crèmes, riz au lait, cho- colat du matin, café... que sais-je?
Je fus tiré subitement de ces beaux rêves par de longs mugissements attristés. Lugubres comme la plainte du vent dans les grands arbres, puissants comme les appels de la sirène un jour de brouillard, pério- diques et réguliers comme les coups de piston d’une machine à vapeur, les accents désespérés de mon jeune pensionnaire, désolé de sa réclusion, se suivaient sans interruption, sans variété et sans miséricorde.
Mais, chose merveilleuse et incompréhensible, voilà tout à coup que ces accents se multiplient. Ils résonnent au nord, au sud, à l’est et à l’ouest. Est-ce que je rêve? Je n’ai acheté qu’un veau et j’en entends trente-six de tous les côtés à la fois. Je repasse instinctivement les théories de l’hallucination, de l’acoustique, de l’écho en particulier. Pas d’expli- cation adéquate au phénomène. Les principes de la transmission simul- tanée de plusieurs dépêches sur un même fil ne suffisent pas à m’expliquer comment et pourquoi mon veau, mon unique veau, gémit au même moment aux quatre angles de ma maison. Force m’est de remettre le sommeil à la nuit suivante et la solution du problème au retour de l’aurore. Dès que la clarté naissante d’un jour brumeux me permet de distinguer entre un arbre et un animal, je cours aux informations.
O dieux hospitaliers! Ils sont là debout, couchés, groupés par bataillons, non pas un, mais sept, huit, dix, non pas veaux, mais bœufs et vaches de taille respectable qui entourent mon domicile d’une ligne de circonvallation vivante, hérissée de cornes? Que nous veulent-ils? Est-ce un siège? est-ce une famille qui réclame un de ses membres enlevé de
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force? Non, c’est tout simplement un voisin qui a laissé échapper son troupeau. Décidément rien n’est prosaïque comme l’explication des choses les plus merveilleuses. Moi qui commençais à croire que mon veau était endiablé ou ventriloque. J’en suis pour mes frais d’imagination nocturne et d’insomnie passagère.
Mais j’ai une vache... qui me donnera du lait??? Heu! Elle est du complot. Donner du lait à l’Européen! Tout ce que j’ai pu en tirer jus- qu’ici, c’est un gros tiers de litre tous les matins après objurgations, menaces, sommations, ultimatums de toute espèce, avec prodigalité d’herbe, de manioc, de délicates attentions de tous genres. O Madagascar, tu n’es pas encore la terre où coulent le lait et le miel !
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Installations et progrès.
ier septembre 1903.
Qu’est-ce que Talata?
A deux heures de Fianarantsoa, vers le sud, s’élève dans la vallée du Mandranofotsy (1 rivière blanche ) un village auquel ses maisons en briques rouges, entourées de vérandas, donnent un aspect peu banal. C’est Talata.
La petite ville est sillonnée presque continuellement de caravanes de porteurs. Les Rares aux cheveux disposés en macarons y passent de plus en plus nombreux. Sur le pas de leur porte se tiennent accroupis les mar- chands de savon, de sel, d’allumettes et de bibelots. Plus graves, les ven- deurs d’étoffes et de lambas attendent la pratique derrière leurs comptoirs. Les vendeurs de viande s’abritent sous de minuscules cases en terre et débitent à trois ou quatre sous la part, le porc tué la veille ou le matin. Les morceaux sont taillés d’avance avec une exactitude scrupuleuse et souvent enfilés bout à bout à de longues herbes, prêts à être emportés.
C’est devant l’étal de ces boucheries en miniature que se tient l’assemblée perpétuelle des sages, des oisifs du pays. Là se rédige la gazette vivante de la ville et des environs. On y parle de tout, voire même de religion. Aussi presque tous les soirs vais-je leur rédiger à ma laçon un petit article supplémentaire. Au milieu de causeries indifférentes ou de plaisanteries à gros calibre, je leur glisse quelques réflexions sur la prière ou les vérités religieuses. Manière de prêcher qui nous ramène quelque peu aux usages de l’ancien temps; manière fort pratiqué et même unique moyen de faire parvenir la vérité à certaines oreilles.
Hors de la ville proprement dite, la mission est située au nord, un
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peu à l’écart de la route, à quelques mètres d’un petit bois d’eucalyptus.
Les bâtiments ont été commencés en l’année 1902.
En quelques mois la première maison, celle du Père, était terminée, mais les pluies qui survinrent surprirent la seconde, celle des auxiliaires, sans son toit. On peut encore résister sans toit même à nos ondées : un peu de chaume au-dessus de murs inachevés et un peu de bonne volonté suffisent... quelquefois, mais que faire contre un cyclone qui trouve moyen de renverser des maisons parfaitement finies et entièrement couvertes et surtout s’avise d’appeler à la rescousse pour achever son œuvre de destruction un second cyclone encore plus humide et par con- séquent plus perfide que lui? Lorsque la deuxième trombe se retira, Talata-ville comptait six maisons par terre et Talata-Notre-Dame ne se composait plus que d’une bâtisse et d’une ruine.
Il ne s’agissait pas de se décourager. L’hiver amena la sécheresse, et dès le mois de mai l’on reprenait en sous-œuvre les travaux détruits ou endommagés avec la ferme intention de les conduire à terme.
Dire que nous arrivâmes au faîte sans encombre, serait inexact. Malgré tout, nos grands toits semi-chaume semi-tuiles font triomphante figure, et il n’est pas de Malgache qui ne se soit arrêté devant les maisons sans s’exclamer : « Tsar a loatra. Que c’est beau ! »
Après la maison des auxiliaires on attaqua l'école : 12 mètres de long, 4 mètres de large.
On la crépit, on la blanchît; en même temps qu’école elle devint chapelle. Les murs se garnirent de tableaux et d’images. Quelques brim- borions de clinquant, quelques bouts de lustrine garnirent l’autel, l’une des fenêtres vitrées devint niche lumineuse pour une jolie statuette du Sacré-Cœur. C’est là que se font les deux classes quotidiennes, là que je célèbre la sainte messe en semaine.
L’école finie, on passera à un quatrième bâtiment devenu indispen- sable par la création d’une école régionale.
C’est le moyen surtout de préparer à chaque poste des chefs de famille plus instruits et par suite plus influents, des recrues pour l’école normale et le professorat.
De 3 à 400 enfants examinés, on prit la « fine fleur » et de cette fine fleur on forma le noyau de la nouvelle école supérieure.
Pour cette école comme pour toute bonne œuvre, il y eut des moments difficiles. J’ai cru un instant que ma petite école en formation allait fondre comme un morceau de glace au soleil. Je m’absente deux jours; résultat : deux fuyards. Pourquoi? Pas de raison. L’un d’eux a rêvé que son père était malade. Les autres oiseaux ont des airs d’avoir
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INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
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une patte levée. Il faut couper les ailes aux fugitifs et couper court aux velléités de fuite. Injonction est faite aux déserteurs de réintégrer sinon... Suivait un chapitre de menaces abracadabrantes destinées à frapper les imaginations les plus récalcitrantes. De fait on s'exécute, mais une demi- journée ne s’écoule pas qu’un de mes moineaux récidive!... Qu’on selle le cheval! Nous piquons en ligne directe vers le hameau du fugitif. On me l’amène et de force plutôt que de gré il reprend avec nous le chemin de Talata. Premier kilomètre : pleurs et grincements de dents. Deuxième kilomètre : les yeux se sèchent. Troisième kilomètre : calme absolu. Quatrième kilomètre : gaieté relative. Au retour, l’oiseau est de toute la volière le plus joyeux, le plus babillard et le plus chanteur. Le lende- main il s’offrait (merveille d’initiative en ce pays) à se charger d’un petit sac dont j’étais embarrassé. O reconnaissance!
Aussi, plus de fuite, régularité d’un collège européen : classes, jeux, travaux se suivent ponctuellement, sauf le samedi, jour où on lave le lamba et le dimanche où l’on passe la journée à prier et à chanter.
La présence de ce petit monde nous a obligés à construire un mur de clôture. Grâce à ce mur, mes écoliers sont à l’abri des invasions étran- gères de toutes sortes et des visiteurs plus ou moins bien intentionnés.
10 septembre.
Personnellement, je ne suis pas encore mort. J’ai couru toute la semaine, mais c’est mon cheval qui est fatigué. Pauvre Trésor! Tous les jours, sans arrêter, il a fait plusieurs heures « de cheval. » Dans ces visites, j’ai fait une bonne récolte de petits anges. J’en suis au deux cent dixième pour le moment.
i5 septembre.
Ces feuilles de mon journal devraient être encadrées de noir. La terrible fièvre qui décime depuis six mois les districts de l’Est gagne peu à peu mon territoire. On m’appelle ici ou là pour de pauvres petits enfants que je trouve affolés, et comme écrasés entre les bras de leur maman. Ils font pitié à voir, avec leurs grands yeux brillants et leur air de souffrance angoissée. On dirait qu’ils cherchent à se raccrocher à la vie en étreignant tant qu’ils peuvent les mains de leur père ou de leur mère. Quelquefois ils sont encore capables de comprendre et de parler. J’en profite pour leur administrer les remèdes de l’âme avec ceux du corps.
Assez sur ce chapitre funèbre. Les beaux jours vont revenir qui ramèneront la santé en chassant la maudite fièvre.
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19 septembre.
Le soir, comme cela devient de plus en plus mon habitude, je vais faire mon petit tour de boulevard. Histoire d’apprivoiser ma paroisse. Il y avait une sorte d’ostrogoth qui s’était permis à mon égard une attitude peu civile. Il est sur son balcon. Attends un peu, je démasque une pièce d'artillerie, mon vérascope; je le braque sur l’individu agreste et je fais mine de prendre son portrait. C’est ainsi que sera puni tout individu insolent ou malappris. Si je ne me trompe, mon bonhomme m’a salué profondément ce matin. A-t-il entendu répéter que j’allais faire paraître son minois dans les journaux illustrés d’Europe sous la rubrique : « Dernier sauvage de Madagascar? »
20 septembre.
Je n’ai pas été content des premiers arrangements de ma fontaine publique. Je l’ai transformée, embellie, encadrée. Une immense marmite en terre et enterrée, sert de réservoir supérieur; cinquante briques cuites font un cadre qui serait monumental si les proportions étaient agrandies; un canal souterrain évite aux gens un barbotage exagéré; le tout, avec quatre journées d’ouvriers, a coûté 3 francs et quelques sous; mais en revanche j’ai pour 200 francs de popularité.
Le sentier qui conduisait à la source était trop raide ; il a été trans- formé en escalier. Du coup toutes les cruches qui y passent, jusque-là indifférentes ou hostiles, s’abaissent dans un profond enclin tout pétri de reconnaissance.
Je médite un pont-passerelle. Eh! pourquoi?... parce que, en réflé- chissant, j’ai constaté que toute ma paroisse, sans exception, était de l’autre côté de l’eau, ce qui ne gêne pas quand il n’y a pas d’eau, mais gênera beaucoup quand la saison des pluies sera venue. Voyez d’ici les ouailles et le pasteur se regardant béats et désolés d’une rive à l’autre sans pouvoir communiquer! En outre, je cherche de l’eau au sommet de ma colline. Un puits à cet endroit rendrait service à tout le monde; et comme ce sont mes aides qui le creusent au lieu de flâner, c’est déjà un puits de moralité.
J’ai bâti là un autel en briques de terre, style « briques sèches, » qui sera un chef-d’œuvre, avec lucarnes, effet de jour, statue du Sacré-Cœur dans les reflets rouges, ni plus ni moins qu’à Saint-Sulpice de Paris. J’ai taillé ma vigne, je surveille mon veau, je soigne ma vache, j’ai coupé la crinière de Trésor , j’ai semé les graines envoyées de France et bouturé des sarments. La prospérité matérielle s’est élevée au niveau de la tasse de café au lait quotidienne. J’ai tous les éléments du bonheur parfait, à
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condition de savoir me passer de ceux qui me manquent, ce à quoi vous pourvoirez par vos bonnes prières.
27 septembre.
On donne un coup de collier formidable à tous les travaux. Tout marche de front : les toits, le chaume, les tuiles, le crépissage, les charpentes.
Remarquez simplement le génie de mes couvreurs qui commencent leur toit de tuiles par le haut! Jugez quelle rapidité de travail, lorsqu’il faut soulever chaque tuile pour y insinuer la suivante. Pour le chaume, c’est autre chose, ils y sont passés maîtres. Aussi n’ai-je garde d’aller mettre mon nez dans leur travail, si ce n’est pour constater qu’ils ne dorment pas tous ensemble.
Ce chaume du toit m’amène à vous parler des grands feux qui com- mencent à illuminer la campagne chaque soir et qui promettent des spectacles merveilleux pour un nouveau venu. A part les rizières et quelques maigres plantations, tout le pays n’est pouvert que de ce chaume, actuellement passé à l’état de grande herbe jaunâtre, malpropre et parfaitement desséchée. Chaque année au mois de septembre, nos indigènes ont l’habitude de brûler tout ce qu’ont épargné les troupeaux de bœufs. Quand ils ont la bonne idée d’attendre la nuit pour mettre le leu, c’est tout simplement superbe. Il semble que leur méthode soit d’allumer simultanément deux lignes parallèles, à moins que ce ne soit simplement une conséquence de la flamme se propageant dans les deux sens. Si le feu est assez rapproché, on a absolument l’illusion de l’éclai- rage d'une rue de grande ville prolongé indéfiniment. Mais les plus beaux effets sont produits surtout par les feux plus éloignés ou caché ; derrière les grands rochers. Ceux-ci alors se détachent en masses noires monstrueuses et fantastiques sur un ciel embrasé de lueurs rouges. Il y a incendie de différents côtés : toute la campagne s’éclaire plus ou moins, et l’ensemble est un mélange étrange d’ombres heurtées et de lumières vives. Avec un peu d’imagination on peut y voir du sinistre ou du grandiose.
Pour hâter la fécondité du jardin, j’ai envoyé une douzaine d’hommes chercher des bananiers en certains pays voisins, où, m’a-t-on dit, il y en a toute une collection, vacante de propriétaire. Il faut prendre les occasions par les cheveux dès que ceux-ci commencent à pousser. Mes porteurs m’ont ramené plus de cinquante bananiers que nous nous sommes empressés de dresser le long d’une grande allée. Transfor- mation à vue.
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10 octobre.
Le bon Dieu veut y mettre du sien dans la fondation de Talata. L’épreuve y tombe drue comme grêle depuis un mois. Voici la plus terrible. Mon pauvre inspecteur perd ses deux bébés, à deux heures d’intervalle, de diarrhée infantile.
Depuis assez longtemps l’excellent homme se plaignait de la santé de ses enfants. Ils ont toujours la fièvre, me répétait-il. Et moi de lui répondre en lui fournissant la quinine et autres remèdes nécessaires. De visiter mes petits voisins, je n’avais cure, les rencontrant ici ou là dans le lamba maternel. Gela m’empêchait de m’apercevoir de leur dépéris- sement. Or, il y a quelques jours, mon bon Florent m’avoue que son benjamin souffre de diarrhée perpétuelle. Je visite le malade. Je fus littéralement épouvanté. En écartant les nattes et les lambas qui les couvraient, j’aperçus deux squelettes. Les os faisaient saillie d’une façon effrayante. Dès ce moment, je pensai qu’à moins d’un miracle les deux enfants étaient perdus. Cependant je résolus d’employer tous les moyens pour les sauver : courrier sur courrier au docteur pour avoir des remèdes; achat d’une seconde vache pour avoir du lait en abondance, etc.
Sur ce je fus appelé à Fianarantsoa. Je ne partis qu’en faisant promettre à Florent de m’envoyer des nouvelles quotidiennes. Le premier bulletin m’inquiéta, et le lendemain, sans attendre mon cheval, je pris, après la messe, la route de Talata. Chemin faisant, je rencontre l’un de mes aides avec ma monture. Je compris : c’était l’annonce de la mort. Je continuai ma route. Je venais de traverser la rivière, lorsque m’aborde le maître d’école d’un village voisin : « Mort », me répète-t-il. « Oui, je le sais, mais comment va Joseph, l’aîné? » car dans ma pensée, la victime, c’était le plus jeune, Jean- Baptiste, que j’avais trouvé plus atteint. Silence! Je répète ma question. « Morts tous les deux », fut la réponse. Je reprends mon chemin écrasé par ce double malheur, et je gagne l’habitation où sont couchés les deux petits cadavres. Beaucoup de monde aux alentours. La nouvelle a déjà couru tout le pays. C’est à peine si je puis pénétrer dans la case. Là, quelle scène navrante! Ce ne sont que gémissements, mélopées plaintives et cadencées, sorte de poésie lugubre, qui jaillit naturellement de ces cœurs brisés. Le père fait peine à voir. Suffoqué de larmes, il gémit, appelant ses enfants et redisant sa tristesse. Mon arrivée provoque un redoublement de plaintes lamentables. Je laisse mes pauvres gens se soulager et glisse, tout érnu moi-même, quelques mots de consolation. Florent se calme un peu, nous commençons le chapelet. Il faut l’interrompre bientôt au
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milieu des sanglots. Je reste un certain temps dans la case et me retire tout bouleversé par ce spectacle de désolation...
Il me semble que le bon Dieu veut bâtir grand et solide, puisqu’il jette dans les fondations de si belles pierres et de si terribles épreuves. Lorsque tout va mal, c’est alors qu’il faut surtout espérer pour l’avenir.
1 1 octobre.
Nous avons enterré les deux petits. J’ai prononcé quelques mots avant la messe au milieu des larmes de toute l'assistance. Les deux enfants reposaient sur une sorte d’estrade que j’avais ornée de mon mieux et encadrée de roses. Au pied se tenait le pauvre père en habits de deuil (vêtement violet) et les parents, leurs cheveux en désordre.
Après la messe, un chrétien de Talata prend la parole. Un vrai discours, et un discours de vrai Malgache. D’ailleurs fort juste, comme pensée dominante : « Dieu est le maître. » Vous n’avez peut-être jamais vu deux enfants frappés du même coup, ne cherchez pas d’autre expli- cation : Dieu est le maître. Suivait un rapprochement qui nous fait sourire, mais qui n’en est pas moins vrai. Notre-Seigneur ayant besoin d’un ânon dit simplement à ses apôtres : « Allez à la ville, vous trou- verez un ânon, déliez-le. Et si quelqu’un vous demande : que faites-vous? dites que le Seigneur en a