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VOYAGES A PEKING, MANILLE

ET L'ÎLE DE FRANCE, FAITS

Dans l'intervalle des années 1784 à 1801.

Se trouve À PARIS,

Chez MM. TREUTTEL et WÜRTZ, Libraires, rue de Lille , n.° 17.

VOYAGES A PEKING, MANILLE

ET

L'ILE DE FRANCE,

FAITS

Dans l'intervalle des années 1784 à 18017,

Par M. DE GUIGNES,

iRésident de France à la Chine, attaché au Ministère des Relations extérieures, Correspondant de la première et de la troisième Classe de l’Institut,

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TOME TROISIÈME.

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AUEARIS,

DE L'IMPRIMERIE IMPÉRIALE. M. DCCC. VIIL.

OBSER V ATIONS

SUR

LES, CIN CES.

ARMÉE CHINOISE,

Fe. voyageurs sont généralement disposés à augmenter les forces , leS richesses ou ja popu- lation des pays qu'ils ont parcourus : persuadés que leurs récits en deviendront plus intéressans, ils adoptent volontiers tout ce qui peut leur donner une plus grande importance ; mais il faut peut-être s'en prendre moins encore à eux qu’à l'avidité de Ia plupart des lecteurs pour tout ce qui est extraor- dinaire. Que lon dise que les Chinois sont un peuple de sages, composé de troïs cents millions d'individus , régi par des lois douces et paternelles, dont le gouvernement jouit de deux milliars de revenu , à dix-huit cent mille soldats à ses ordres; ces récits exagérés séduiront, exciteront l’enthou- siasme : qu'au contraire, un écrivain représente simplement la Chine telle qu’elle est, surpassant, il est vrai, beaucoup d’autres États par son étendue TOME Ill, A

2 OBSERVATIONS

et par sa population, mais conservant toujours ; sous Îles mêmes rapports, une proportion à-peu- près éxacte, Fimagination des lecteurs, souvent prévenue , se refroïdira , et cet exposé véridique n'aura plus que peu d’attraits pour eux.

La vaste étendue de la Chine présente, sans doute , un aspect imposant ; maïs, si lon ne s’en tient point à un examen superficiel, on s'aperçoit facilement que ce n’est qu’un colosse dont tous les membres forment un ensemble énorme , et dont chaque partie , prise séparément , renferme de grands défauts.

C’est après avoir consulté plusieurs Chinois, c’est après avoir vu'et examiné moi-même, que j'ai cru pouvoir différer de sentiment avec M. Barrow, et me pas accorder comme Jui dix-huit cent mille soldats à la Chine. Les Angloïs , en voyant un grand nombre de soldats, ont croire que ces troupes appartenoient aux lieux elles se trou- voient ; mais ils se sont trompés : elles venoient d'ailleurs, et n’étoient placées sur la route que pour en imposer à l'ambassade. Quant aux états remis à M. Macartney, ils étorent exagérés par les man- darins, qui n’ont cherché en cela qu’à lui donner une haute idée de leur puissance. Ce n’est donc pas M. Barrow que je réfute ; cet auteur a montré trop de connoissances dans Îles divers Voyages qu'il a publiés, pour que je me persuade que c’est

SUR LES CHINOÏS. 3 Son opinion qu’il nous donne ; mais il a fidèlement publié Ja note Chinoise, et c’est cette note dont je me propose de faire voir l'exagération. Nous avons été à Peking une année après M. Barrow « nous devions donc retrouver à-peu-près le même nombre de soldats répandu dans lempire , si le compte donné aux Anglois avoit été exact ; mais ce que nous avons vu n’a sérvi qu'à nous prouver Île contraire.

Nous ne rencontrimes jamais sur les routes aucun corps troupes, soit d'infanterie , soit de cavalerie. Nous trouvämes seulement une quaran- taine de soldats à l'entrée des villes du troisième ordre, deux cents et plus dans celles du second, et mille ou deux mille dans cellés du premier rang. À Peking même, nous ne Vinmes que deux misé- rables corps-de-garde à la porte du palais, quelques gardes de lempéreur dans Îles jardins de Yuen- ming-yuen et un pétit nombre de soldats ie jour de notre dérnière audience. Une foule assez con- sidérable entouroit, il est vrai, Kien-long, lorsque nous lui fûmes présentés la première fois; mais cette foule, de quoi étoit-elle composée! de man- darins , d'officiers la cour, et d’une grande quantité de coulis, de valets et de cuisiniers du palais.

St la Chine avoit ce nombre immense de troupes qu'on [ui suppose, nous en aurions rencontré

À à

4 OBSERVATIONS

pendant notre voyage. Nous avons passé, nous avons séjourné dans les mêmes lieux que les Anglois, cette quantité de soldats placés à dessein sur {eur passage ne s’est point présentée devant nous ; chacun étoit retourné à son poste, et nous n'avons plus trouvé par-tout que le nombre qui y existe ordinairement.

M. Vanbraam, qui m'a toujours paru zélé ad- mirateur des Chinois, et dont le récit doit être nécessairement en leur faveur, confirme ce que avance. Voici ce qu'il dit /a): « Je nai jamais » vu de garde militaire auprès de Fempereur : il > ny avoit pas même de corps-de-garde à la porte » du palais ; et s’en faut bien qu’on voie une » petite armée dans ja capitale, car je nai ren- » contré dans toutes mes courses qu’un corps-de- > garde de dix soldats. Je nai pas été peu surpris » de voir aussi peu de troupes, sur-tout d’après ce que les Angloïs avoient assuré que l'armée étoit de dix-huit cent mille hommes. Jai cherché » vainement dans tout le voyage à en apercevoir »pour pouvoir admettre cette évaluation. Dans » les villes du premier et du second ordre, nous » avons trouvé jusqu’à deux cent cinquante mili- > taires ; et dans les villes du troisième, rarement » plus de fa moitié de ce nombre. Ce calcul est

(a) Tome 1.7, page 257.

SUR LES CHINOIS. S. » appuyé sur ce qu'on nous a montré toute Îa » garnison. D’après cette base, prise d’une cir- > constance fon a chercher plutôt à grossir > qu’à diminuer cette montre de forces, on ne > peut supposer tout au plus que huit cent mille » hommes. »

Les missionnaires qui donnent à [a Chine une population nombreuse, maïs cependant beaucoup plus foible que celle rapportée par M. Barrow et dont par conséquent l’opinion doit être d’un grand poïds ; les missionnaires, dis-je, ne comptent que de six à huit cent mille hommes de troupes répan- dues dans tout cet empire. Le P. Rodriguez dit qu’il n'en existe que cinq cent quatre-vingt-quatorze mille. Un missionnaire très-éclairé, le P. Visdelou, ne compte que trente-six mille hommes d'infanterie dans chaque province, encore en réduit-il le nombre à trente mille, prétendant qu'il manque presque deux cents hommes sur mille. D’après ce calcul, en ajoutant aux treize provinces les deux portions du Kiang-nan , celles du Hou-kouang /z), le Kan - sou et le Leao -tong, on aura dix - neuf provinces ; à trente mille hommes chacune , le total des soldats d'infanterie s’élevera à cinq cent soixante-dix mille. Si l'on suppose avec cela deux cent mille cavaliers, la masse totale des troupes

(a) Ces deux provinces sont chacune partagées en deux,

À 3

6 OBSERVATIONS sera alors de sept cent soixante-dix mille hommes,

En 1784, lors de laffaire du canonnier Manillois qui fat étranglé (a), les Chinois employèrent plu- sieurs jours pour rassembler six à sept mille sof- dats : ce qui prouve que Îles troupes Chinoises ne sont pas aussi nombreuses qu’on le dit, et qu’elles ne sont pas réunies dans les capitales des provinces, mais réparties dans les corps-de-garde et les autres postes militaires. |

Des Chinois m'ont assuré qu'il n’y avoit que Vingt à vingt-cinq mille hommes de troupes par province. Le P. Le Comte (b) n'en met que quinze à vingt mille : suivant lui, il n’y a en tout que cinq cent mille hommes effectifs.

Les troupes Tartares sont séparées des troupes Chinoises : les premières résident près de leur général, tandis que les secondes sont répandues dans les villes, dans les forts et dans les corps- de-garde de chaque province.

TROUPES TARTARES.

LE premier officier militaire. est le Tsiang-kiun ; Ï commande immédiatement trois mille. hommes, et a sous [ui deux Tou-tong qui commandent chacun mille soldats. Le Tou-tong de la gauche

(a) Voyez article du Commerce des Européens à la Chine. (b) Tome IT, page 65.

SUR LES CHINOIS. 7 est le premier, parce que chez les Tartares Ia gauche est ja place d'honneur.

TROUPES CHINOISES.

LE premier officier militaire et celui qui com- mande toutes les troupes de la province, est Ie Tÿ- tou; if a sous ses ordres immédiats cinq mille hom- mes, dont mille de cavalerie. Il y a de plus un Tchong-kiun ou lieutenant général qui commande trois mille hommes , et six Tsong-ping qui com- mandent aussi chacun trois mille hommes.

RÉCAPITULATION.

T'artares.

19 Tsiang-kiun, à 3000 hommes... 57,000 hom.

38 Tou-tong, à 1000............ 38,000. Chinois.

19 Ty-tou, à 4000 hommes{a).... 76,000.

19 Tchong-kiun, à 3000.......... $ 7,000.

114 Tsong-ping, à 3000............ 342,000.

A Peking...... PF EL ENS 54. 15,060.

Aux différens postes Soiree dans le Nord. ,......... see... 159000

POSTERS Pi Meme os » » + 600,000 hom. D nf

rite états tt antsntistetmtiémntéitrtnntinitinirontthtinnintnoitnnttionttionrnt

(a) Les mille cavaliers sont compris dans a répartition de cavalerie, page 72.

8 OBSERVATIONS

Répartition de ces Troupes.

19 Tsiang-kiun, à 3000 hommes... $7,000 hom.

38 Tou-tong, à 1000............. 38,000.

11 Tsong-tou, une garde de 1000.. 11,000.

1$ Fou-yuen, une garde de 1000.. 15,000. 1299 Villes du troisième ordre, une

parue de EE 64,950.

211 Villes du second ordre, une garde ME HO Lis due te PETER 84,400.

179 Villes du premier ordre ,unegarde SOOO AE LENS Pt vif: A

x000 Corps - de-garde par province, à 5 HOMMES: 8 F5 26 PO MMCE. 95,000. Pebng. sf SAR CH SAN HS 15,000. Dans différens postes militaires... 40,650.

NOMBRE PAREIL....... 600,000 hom. D net

En portant l'infanterie à six cent mille hommes, je ne prétends pas dire qu’elle ne puisse souffrir aucune augmentation ; je parle d’après ce que j'ai remarqué, et tout me porte à croire que j'approche assez du vrai nombre des soldats de la Chine, d'autant plus qu'il s'accorde avec ce que disent plusieurs missionnaires qui ont voyagé dans cet empire.

Quant aux troupes de Peking ,这 est difficile den assigner la quantité précise ; maïs ce que j'en ai vu étoit si peu de chose, que je pense qu’elles sont loin d'atteindre le nombre de cent soixante

SUR LES CHINOIS. © mille hommes certains auteurs les font monter. Le P. du Halde dit ( Particle Soldats) que l'empereur en entretient dix-sept mille cent qua- rante-cinq. Le P. Magalhens avance positivement que ja garde des portes du palais et de la ville ne consiste qu’en trois mille soldats, et que c’est par erreur et pour être mal informés, que les PP. Mar- tini et Sevedo ont avancé que la garde de chaque porte étoit de trois mille hommes, ces mission- naires ayant pris le tout pour une partie seule- ment. Le P. Le Comte assure que le nombre des soldats à Peking n’est pas aussi grand qu'il se l’étoit imaginé.

IT est vrai que ceux qui portent les troupes existant à Peking à cent soixante mille hommes, font entrer dans ce nombre les huit bannières sous lesquelles sont rangés tous les Tartares; mais n'est pas certain que ces bannières y fassent leur séjour habituel, car il est reconnu que empereur en tire souvent des soldats pour les envoyer dans différens postes au dehors.

D'ailleurs, les écrivains diffèrent sur la quantité d'hommes enrôlés dans ces huit bannières. Suivant le P. Bourgeois, chacune en a trente mille ; ce qui donneroiït deux cent quarante mille hommes : cal- cul invraisemblable, puisque tous Îles auteurs et le P. du Halde s'accordent à dire que chaque bannière est composée de cent Nurous de cent

TO OBSERVATIONS soldats chacun, ce qui ne donne que dix mille hommes. En adoptant donc ce dernier nombre, et par conséquent quatre-vingt mille pour les huit bannières, on est encore loin des cent soixante mille que lon suppose à Peking ; mais ce qui prouve encore mieux lerreur de ce compte, c'est que Kang-hy allant à la poursuite du roides Eleuths, Davoit avec lui que vingt mille soldats effectifs , outre un corps de troupes qu’il avoit envoyé d'un autre côté, et qui pouvoit porter l’armée entière à trente mille hommes. L'empereur même, avant de partir, avoit fait publier dans Peking, que tous ceux qui viendroient servir à l'armée à leurs frais, y Se- roient bien reçus. Ce passage démontre évidemment que , soit à Peking, soit dans les environs , les troupes ne sont pas aussi nombreuses qu’on le dit. Mais, sidans mon voyage j'ai vu peu d'infanterie, jai rencontré encore bien moins de cavalerie. Les Anglois conviennent eux-mêmes que rien ne les a portés à croire que ja cavalerie Chinoise pût s'élever à huit cent mille hommes : ce nombre paroît pro- digieusement exagéré, lorsque lon considère que les chevaux ne sont pas communs à la Chine ; ce qui est assez croyable, puisqu’un bon cheval à Peking se vend de cinq à six cents livres et même plus. L'empereur possède /a), suivant les

#

(a) Du Halde, rome II], page 339.

SUR LES: CHINOIS. ET missionnaires qui ont été en :Tartarie, deux cent trente haras , chacun de trois cents cavales, et poulains au-dessous de trois ans , et trente-deux haras de trois cents chevaux hongres ; ce qui ne feroit que neuf mille six cents chevaux hongres, nombre bien foible pour remonter les huit ban- nières : cependant il doit suffire et au-delà, puis- que les mêmes écrivains disent que les chevaux dont l'empereur n’a pas besoin , sont donnés au tribunal directeur des postes et des soldats.

Voïlà un état de chevaux qui diminue beaucoup la cavalerie Chinoise ; et quand même on porteroit au double le nombre de ceux qui appartiennent à l'empereur, cela: ne feroit pas une cavalerie for- midable. Il est vrai qu'on doit tirer des chevaux de l'intérieur de Ia Chine; mais ce n'est qu avec peine qu’on peut s'en procurer un certain nombre À à cause de la disette des pâturages.

Un fait-arrivé sous Kang-hy vient encore à l'appui de cette assertion. L'empereur ayant appris que ses soldats allant à la guerre ne trouvoient des chevaux qu'à un prix excessif, permit de prendre tous ceux qui seroient hors de fa ville Tartare, en payant vingt taels [ 150 liv. ] pour un cheval gras, et douze taels [ 90 liv.] pour un maigre. On. enleva tous les chevaux des particuliers, et même. ceux des mandarins , qu'on força ainsi d'aler à pied, Ils s’en plaïgnirent à Kang-hy qui défendit

T2 OBSERVATIONS de continuer, mais probablement

lorsque tous

les chevaux furent pris; car c’est-[à la méthode

Chinoise.

Etablissement et Répartition de la Cavalerie.

Pour le service de 1299 villes du troisième ordre, à 20 cavaliers par ville....... Pour le service de 211 villes du second ordre, à 100 cavaliers par ville... ... Pour le service de 179 villes du premier ordre, à 350 cavaliers par ville... .., Dix-neuf Ty-tou à 1000 cavalierschacun... Cinq cents corps-dé-garde par province, à S CAVAÏICES CHARS PMU etre e En adoptant le nombre des Tartares com- pris dans les hüit bannières, on aura 80,000 soldats, dont il faut retirer 15,000 déjà portés pour Peking ; il res- tera alors, soit dans les environs de la capitale, soit près de la grande mu- FAT. mes vue bre Me D ns Le

ToTAL...241,230, ou pour faire UN NOMDEE PONS 0h 0808 © 09 0

25,980 caval. 21,100.

62,650. 19,000.

47,500.

65,000.

-一 =

242,000 caval.

Je ne donne pas ce nombre comme absolument

exact; mais Il est certain que, dans

tous les lieux

nous avons passé , nous avons vu de linfan-

terie et jamais de cavalerie ; et cela ne nous a pas

surpris , vu le petit nombre de chevaux que nous

avons aperçus dans notre voyage.

Ces animaux

sont rares dans les provinces du sud; et s'ils le

SUR LES CHINOIS. 13 sont moins dans le nord, ils y sont cependant peu multipliés ; car en passant à Te-tcheou, ville du Chan-tong très-renommée pour ses chevaux, nous en vimes de bons, il est vrai, mais en petit nombre.

Chaque fois que nous avons demandé des che- vaux, nous avons toujours éprouvé des difficultés de ja part des mandarins, quoique ceux-ci ne soient pas embarrassés pour s'en procurer, car ils prennent ceux des particuliers. Dans le passage entre le Tchekiang et le Kiang-sy, les officiers de ja ville eurent beaucoup de peine à compléter le nombre de chevaux nécessaire, et les Anglois y avoient éprouvé les mêmes embarras.

A la montagne de Mey-lin, qui sépare le Kiang- sy du Quang-tong, on nous donna des chevaux de ja troupe : ces chevaux, qui sont entretenus par les soldats, sont fournis par le gouvernement, qui les change lorsqu'ils sont vieux. Si en temps de paix un cheval vient à mourir , le soldat est obligé de le remplacer : le seul avantage qu'il a, c'est de gagner du temps, et d’épargner sursa paye, qu’il continue de recevoir, de quoi en acheter un autre; mais cela ne peut durer que jusqu’à la revue.

Les chevaux ne sont pas beaux; ils sont de petite taïlle. Ceux même que nous vimes chez empereur, n’avoient ni grâce ni maintien. Les Chinois font grand cas d’un cheval grand et bien

4 OBSERVATIONS :

fait : il paroît que c’est une chose rare chez eux. Les mandarins de Peking qui vont ordinairement à cheval, préfèrent les mulets , comme une mon- ture plus sûre, plus facile à nourrir ét supportant mieux ja fatigue ; mais les mulets coûtent cher, et on en voit peu.

En un mot, lès chevaux ne sont pas aussi com- muns à la Chine qu'en Europe, et je pense que porter le nombre des cavaliers à deux cent qua- rante-deux mille, C'est plutôt Paugmenter que Ie diminuer. Ainsi, total des troupes Chinoïses ne s’élevera qu'a huit cent quarante-deux mille hommes, dont six cent mille de pied et deux cent quarante-deux mille de cavalerie. Je ne parle ici que des troupés réglées, et non de celles qu’on peut lever dans certains cas. En effet , s’il Sagis- soit du nombre dphommes en état de porter fes armes, il seroit bien plus considérable ; car lon trouve dans des états dressés du temps de lem- pereur Kang-hy, que lon en comptoit alors cin- quante-huit millions.

Les mandarins ont compris dans jes notes qu'ils ont remises à M. Macartney, non-seulement Îes soldats existans , mais encore ceux qui sont censés exister, et ceux qu'on peut ajouter dans certaines circonstances ; et en affectant de confondre ainsi les forces éventuelles avec les forces positives, ils ont voulu faire croire [a puissance militaire de Ja

SUR LES CHINOIS: 15 Chine plus redoutable qu’elle ne l’est en effet. Mais après avoir parlé de l'armée Chinoise, il est nécessaire de considérer l’état de soldat en jui- même.

Comme fa Chine jouit d’une paix profonde, l'état de soldat dans ce pays expose à peu de dangers ; il est même lucratif, et par conséquent recherché. Les soldats sont enrôlés dans les pro- vinces ils sont nés, et attachés aux corps qui y résident. Ces corps ne changent Jamais de gar- nison : le gouvernement pense que l'officier et le soldat vivant ainsi auprès de leurs familles, et ne les perdant pas de vue, combatiront avec plus de courage pour les défendre, si l'occasion s’en présente.

Les troupes reçoivent, chaque mois, leur paye, dans laquelle se trouvent compris leurs frais de nourriture.

Selon le P. du Halde, elle consiste, pour Île fantassin, en trois taëls [22 liv. 10 sous] ; et pour le cavalier, en six taëls [ 45 liv.];

Selon les missionnaires, elle consiste, pour le fantassin, en quatre taëls [ 30 liv. ] ; et pour le cavalier, en six taëls [ 45 liv. |;

Selon M. Staunton, elle consiste, pour Îe fan- tassin, en deux taëls | I5 liv. | ; et pour le cavalier, en quatre taëls [ 30 fiv. ] ;

Selon M. Barrow, elle consiste, pour le fantassin ,

16 OBSERVATIONS en deux taëls [15 liv. |; et pour le cavalier , est quatre taëls [ 30 iv. |.

On voit que ces auteurs l’évaluent plus ou moins haut; mais il y a lieu de croire qu’elle est modique, puisqu'elle est réglée sur l'ancien tarif. D’après ce que m'ont dit les Chinois, celle de chaque fan- tassin est de trois taëls [ 22 liv. 10 sous | par mois, et celle des cavaliers, de quatre taëls ou 30.1liv., partie en vivres et partie en argent. M. Staunton porte la paye du cavalier Tartare à 60 liv. par mois, et celle du fantassin de la même nation, à 18 Iiv., y compris les vivres ; mais M. Barrow ne fait point de distinction entre Îles Tartares et les Chinois.

Tous les soldats employés dans les corps-de- garde, sur les rivières, sur [es chemins et dans les autres lieux, ont, en outre, des terres qu’ils cul- tivent : les autres n’ont que jeur solde; mais comme ils ne sont pas toujours occupés, ils ont le temps d'exercer un métier quelconque.

Le logement des soldats est séparé des autres habitations ; chaque soldat a sa maison et un petit jardin vit avec sa famille.

En temps de guerre, outre sa paye ordinaire, il reçoit six mois d'avance , et le gouvernement donne à sa famille une partie de ja solde pour sa subsistance.

Les Tartares sont mieux partagés ; leurs en- fans naissent tous soldats, et reçoivent de bonne

heure

SUR LES CHINOIS. 7

heure la demi-paye. Enrôlés sous huit bannières, ils possèdent les terres qui y sont attachées; mais n'en étant que les usufruitiers, ils ne peuvent en disposer qu’en faveur de quelqu'un de ia même bannière. If faut observer cependant que la plus grande partie de ces terres, dont [a totalité ne s'élève qu’à un peu plus d’un million d’arpens, est possédée par les grandes familles : néanmoins les officiers Tartares ne sont pas riches, parce qu'ils dépensent beaucoup , et empruntent à de gros intérêts pour satisfaire à [eur luxe et aux frais de leurs mariages ou des enterremens des personnes de leurs familles. . Le soldat est libre à [a Chine, excepté dans le temps des exercices, qui ont lieu aux nouvelles lunes. À cette époque , les mandarins examinent les armes de chaque soldat, le font manœuvrer, et le punissent s’il manque en quelque chose. Les punitions consistent en coups de bambou si c'est un Chinois, et en coups de fouet si c'est un Tartare.

Je ne puis rien dire de positif sur ces exercices, car On ne permet pas aux étrangers d'approcher des lieux ils se font. J'ai entendu la troupe faire un feu roulant assez bien soutenu ; mais Jignore comment elle exécute cette manœuvre. On m'a dit que les soldats sont rangés sur plu- sieurs lignes assez espacées les unes des autres;

TOME ILE B

I8 OBSERVATIONS

que la première ligne, après avoir fait sa décharge, passe à la queue et recharge son fusil, et que les autres lignes font successivement Ja même opération.

Le port d'armes est défendu à fa Chine; on ne peut paroître devant l'empereur avec une épée. Les soldats ne portent des sabres que lorsqu'ils sont en faction ; ceux qui sont chargés de faire fa police ne se servent que de fouets.

Les soldats sont armés de sabres, d’épées , de piques, de fusils, d’arcs et de flèches.

M. Macartney /a) dit que le soldat Chinois porte l’épée du côté droit, la pointe en avant, et qu'il la tire du fourreau en mettant sa main droite en arrière. D’autres auteurs disent que lépée est à gauche, et que le soldat ja tire en passant sa main derrière jui : on doit concevoir combien cette opé- ration est gênante. Les Chinois portent le sabre à gauche, la pointe en avant en temps de paix, et la pointe en arrière en temps de guerre : c’est ce que j'ai vu.

L'habit du soldat (xz 20, 21, 40) varie pour ja forme et la couleur ; il consiste ordinairement dans une casaque blanche ou jaune , brune ou bleue , bordée d’un ruban large et d’une couleur qui con- traste avec celle du fond de Fhabit.

(a) Tome IV, page 64.

SUR LES CHINOIS. 19

Les soldats dans le Chan-tong et le Tchekiang portent des espèces de cuirasses ou cottes de mailles , et des casques.

Les cuirasses sont composées de plusieurs pièces, de manière à garantir le corps sans en gêner les mouvemens ; elles sont faites de toile brune en dehors , et doublées de toile blanche et bleue. IN ya entre je dessus et le dessous plusieurs doubles, et, de distance en distance, de petites pièces de tôle à travers lesquelles passe un clou de cuivre à tete ronde , qui est rivé en dessous sur un mor- ceau de cuir. Ces cuirasses peuvent résister aux flèches, mais non aux coups de fusil /r° 40).

Le casque est de fer battu et luisant, surmonté d'une houpe rouge de poil de vache, attachée au bas d'un fer de lance ; les officiers portent en place une aigrette faite avec des bandes de peaux dont la finesse et ja qualité distinguent le grade. Le casque s'attache sous je menton avec des rubans : on met par derrière une pièce faite de [a même matière que ja cuirasse, pour garantir le cou et les oreilles. Le casque des fusiliers pèse deux livres quatre onces; celui des cavaliers est un peu plus lourd. Les soldats ne portent pas habituellement leurs casques, maïs un simple bonnet.

La casaque des fusiliers diffère de celle des cava- liers ; elle est moins longue et n’a pas de cuissards. Les selles sont garnies de drap et fort élevées; les

Ba

20 OBSERVATIONS étriers sont très-courts. Les Chinois ont mauvaise grâce à cheval.

Le fusil est de fer battu, monté sur un fût de bois ; la crosse est petite et presque pointue ; ja baguette est en fer ainsi que le bassinet, qui est. recouvert avec un morceau de cuivre. J’ai vu beau- coup de fusils auxquels cette plaque étoit brisée , ce qui arrive souvent, parce quelle ne retombe pas sur le bassinet, mais tourne de côté et horizonta- lement. Chaque fois que le soldat veut tirer , ïl est obligé d'ouvrir auparavant le bassinet avec ja main ; ainsi, dans Îles mauvais temps, il doit fui être impossible de se servir de son fusil, puisque le bassinet reste découvert, et que par conséquent la poudre y est exposée au vent ou à la pluie. La mèche qui sert à mettre le feu au bassinet , est insérée dans un morceau de fer garni d’un petit manche pour lélever ou Fabaïsser; chaque soldat a plusieurs de ces mèches dans un petit sac de cuir attaché à son arme. A fa plupart de ces-fusils sont adaptés deux crocs sur lesquels on [es appuie pour tirer. La giberne est une espêce de poche de toile noire, peinte à l'huile, et qui sert à, contenir les balles : les Chinoïs ont en outre un grand cornet de corne pour mettre leur poudre, et un autre petit pour celle qui sert à amorcer, et qui est ordinai- rement plus fine.

Le bouclier des soldats qui sont armés de sabres,

SUR LES CHINOIS. YT est fait de rotin; il peut avoir deux bons pieds de diamètre, et pèse de quatre à cinq livres : ïl y en a qui sont tout unis , d’autres ont des figures de tigres , d’autres encore ont une forme conique et sont garnis d’une houppe rouge au milieu. |

Le carquois contient plusieurs rangs de flèches toutes de formes différentes ; les plus singulières sont celles dont le fer est armé de petits hameçons, et celles dont le fer est percé : cette dernière espèce sert à lancer des lettres chez l'ennemi, et à entre- tenir par ce moyen une correspondance avec les gens qu'on a gagnés.

La force de Farc s’estime par le poids ; on dit un arc de soixante ou de soixante-dix livres, c’est- a-dire, qu’il faut, pour le tendre , a même force qu'il faudroit pour lever un Pareil poids. Les arcs les plus foibles pour l'armée , sont de cinquante livres ;. le poids ordinaire est de quatre-vingts et même de cent livres ; il y en a fort peu au-dessus. L’arc, avant d'être tendu, fait le demi-cercle ; on Île retourne dans Île sens opposé pour le tendre: ja corde est retenue dans deux entailles, et s'appuie à chaque bout sur un morceau dos ou d'ivoire ; le milieu la main tient l'arc, est plus gros et garni de cuir. Les Chinoïs, lorsqu'ils tirent de Farc, se penchent en avant et tendent le dos, ce qui leur donne très- mauvaise grâce : cette position, dans Jaquelle le corps n’est pas d’aplomb, doit leur

B 3

22 OBSERVATIONS

ôter de la force ; cependant ils tirent bien. Les sol- dats portent au pouce un anneau de corne qui leur sert à retenir la corde de Farc lorsqu'ils ajustent. Les officiers Tartares ont cet anneau en agate ; ils le conservent dans une boîte ronde qu’ils por- tent toujours suspendue à leur ceinture.

Tous les soldats sont rangés par compagnies de vingt-cinq hommes; il y a un étendard triangulaire par chaque compagnie , outre un petit guidon de Ia même forme par cinq hommes , et un autre petit pavillon long et carré qui est à la queue de la compagnie ; le guidon et le petit pavillon s at- tachent au dos des soldats qui sont chargés de les porter /n.* 20 et21). Ces pavillons et létendard sont de différentes couleurs.

Les Tartares sont distingués par des bannières jaunes, blanches, rouges et bleues, ou jaunes à franges rouges, blanches à franges rouges , rouges à franges blanches, et bleues à franges rouges ; Ja couleur verte est celle des troupes Chinoises. L’6- tendard peut avoir près de six pieds de longueur : je me rappelle en avoir vu un en passant un jour devant un corps-de-garde ; il étoit vert et avoit au milieu le monde peint suivant la manière des Chi- nois. Outre ces étendards qui distinguent chaque compagnie, tous les officiers et soldats ont une petite bande de soie attachée au dos de la cuirasse ; cette bande est de la couleur de la compagnie à

SUR LES CHINOIS. 23 laquelle le militaire appartient, et porte écrits le nom du soldat, celui de sa compagnie, et, si c’est un officier, sa qualité ainsi que son grade.

Les tentes des soldats sont faites de grosse toile blanche doublée de toile bleue ; elles ont cinq pieds et demi de hauteur , sur quatorze de lon- gueur ; les deux extrémités s'ouvrent et se replient comme les battans d’une porte. Ces tentes repo- sent sur un châssis de boïs, et sont retenues tout autour par des cordes et des piquets. Chacune sert.pour loger cinq soldats et les deux hommes qui sont chargés de Îa dresser et de l'emballer (n° 42).

Les tentes que nous avons vues à Peking, ont une autre construction; elles sont rondes et cou- vertes d’un gros feûtre gris / 42); mais ces tentes, bonnes pour les Tartares, sont fort incom- modes pour des Européens ; ïl y fait très-chaud, la poussière y est très-considérable, et ïl n'y a aucun siége pour s'asseoir.

Les provinces du Nord sont celles qui fournis- sent le plus de soldats. Pour être reçu, il faut donner des preuves d'adresse et de force. On croira peut-être, d’après cela, que les troupes sont excel- lentes; maïs lorsqu'on les a vues de près, on change bientôt d'opinion. J'avouerai cependant que j'ai rencontré dans ja province de Chan-tong, et en plusieurs endroits, de très - beaux hommes ; Is

B 4

24 OBSERVATIONS

avoient bonne mine, un air courageux, et je suis persuadé qu’on en pourroit faire de très-bons soldats.

L’accoutrement des troupes Chinoises n’est pas propre à leur donner un air martial. Que penser, en effet, de soldats qui, comme le dit avec raison M. Barrow , se servent deventails ! J'ai vu moi- même des soldats en faction et rangés en ligne, tenir leur fusil d’une main et un parapluie de l'autre. D'ailleurs l'usage qui les oblige à se mettre à genoux devant les mandarins , ne doit pas leur inspirer des sentimens très-élevés {n° 21), I est vrai que cet usage est si ancien et si général, qu’il devient moins répugnant pour je soldat; ce- pendant il établit une trop grande différence entre un homme et un autre, et cette différence avilit. La subordination est nécessaire, maïs elle ne de- mande pas la dégradation.

Les troupes Chinoises sont bonnes dans une revue, mais peu propres dans une affaire ; elles ont prouvé dans leurs guerres avec les Tartares : ceux-ci en font si peu de cas, qu'ils disent en pro- verbe , que /Le hennissement d'un cheval Tartare met en fuite toute la cavalerie Chinoise,

Les Tartares ne se servent ordinairement que darcs et de flèches : leur cavalerie est prompte et légère ; elle donne vivement au premier choc, mais elle n’est pas en état de soutenir long-temps

lee once mn à

SUR-LES CHINOIS. 25 quand elle est chargée en bon ordre et poussée vigoureusement.

En général, si les troupes Chinoises et Tartares ont réussi dans les guerres qu’elles ont eues avec leurs voisins , c’est qu’elles n’avoient à se battre que contre des gens peu aguerris et beaucoup moins nombreux qu’elles ; encore ont-elles été souvent vaincues. En un mot, des soldats de cette nation opposés à des soldats Européens, ne tien-

droient pas Jong-temps.

FORTIFICATION,

LES Chinois imitent les peuples de Pantiquité dans la manière de fortifier les villes ; ils les en- tourent de murailles le plus souvent unies mais quelquefois flanquées de tours carrées et entourées de fossés /a). N'ayant pas à craindre des ennemis plus habiles qu'eux dans l'art de la défense et de l'attaque des places, ils se contentent de simples remparts, et ne se doutent nullement qu'ils seroient insu sans contre des forces plus redoutables. Peu versés dans l'emploi de Partillerie, quoiqu’ils aient depuis long-temps la connoïssance du canon, ils en font peu d'usage pour la défense des places; et s'ils s’en servoient dans certaines forteresses , les murs en sont si mal construits, qu’ils s’écroulerotent

(a) Je nai vu qu’une seule ville sans murailles.

26 OBSERVATIONS d'eux-mêmes par la seule commotion, après quel- ques décharges.

L’enceinte des villes est tantôt ronde et tantôt carrée ; elle suit les inégalités du sol et s'étend fort loin. La plus grande partie de l’espace compris entre jes murs, est occupée non par des maisons, mais par des jardins et des champs. Le but que lon s'est proposé en donnant ainsi une grande extension aux remparts, paroît avoir été non-seu- lement de mettre les habitans à Fabri du danger, mais encore de renfermer le terrain nécessaire pour produire de quoi les nourrir pendant un siége. Je dois cependant observer que les voyageurs n'ayant pas toujours Je temps suffisant pour examiner, sont exposés à se tromper dans le jugement qu’ils por- tent, d’après un premier coup d'œil, sur Pétendue des villes qu’ils ont vues ou traversées ; souvent ils la supposent plus considérable qu’elle ne Fest en effet : c’est ce qui nous est arrivé, par exemple, à Yang-tcheou-fou, ville qui nous avoit d’abord paru très-grande, parce que nous avions mis beau- coup de temps à prolonger Ja moitié de son en- ceinte en suivant le canal, tandis qu’elle n’a pas une demi-lieue de large prise en tout sens. C’est, sans doute, par une erreur semblable que les mis- sionnaires ont dit que fa ville de Sou-tcheou-fou occupoit un vaste emplacement, puisqu'elle est plus petite que Yang-tcheou-fou.

SUR LES CHINOIS. 27

Dans Ja fortification Chinoise, les remparts do- minent toutes les maisons; ils sont faits avec ja terre qu’on a retirée en creusant le fossé, et sont revêtus de pierres ou de briques : dans ce dernier cas , les Priques ont pour fondement deux ou trois assises de pierres. La hauteur ordinaire des murs est de vingt-cinq à trente pieds ; jeur épaisseur est de vingt à vingt-cinq pieds par en bas, sur dix à douze par en haut; ifs vont en talus, mais fa pente est plus rapide en dedans que du côté de la campagne. Du côté de Ia place, les briques rentrent à chaque rangée, au lieu qu’en dehors elles sont placées les unes sur les autres sans saillie apparente des rangées inférieures. If arrive sou- vent que ce revêtement s'écroule , et qu'il ne reste plus que le mur en terre : c'est ce que j'ai vu à Sin-tching-hien. On monte sur les remparts par des rampes prolongées et assez douces pour que les mandarins puissent y arriver à cheval.

La partie à laquelle les Chinois ont donné je plus d’attention , est la porte; on en peut distin- guer de troïs espèces, la porte simple, la porte double et Ia porte triple {n° 44, 45). Dans la porte simple, l'ouverture ou entrée est droite et pratiquée directement dans le mur principal. Dans ia porte double, l'ouverture est Ja même, mais Il y a en avant un grand terrain environné d'une muraille faisant le demi - cercle, et dans

28 OBSERVATIONS

laquelle on a pratiqué une autre ouverture. Cet espace réservé entre jes deux portes, sert à ras- sembler fa troupe; on y voit ordinairement un massif de pierres sur lequel sont placées à plat de petites pièces de canon : cette seconde porte est de deux espèces : dans la première , ouverture extérieure n’est pas en face de fautre, mais sur de côté ; et dans ja seconde, les deux ouvertures sont directement vis-à-vis l’une de Tautre : la porte appelée Kouang-ning-men dela ville Chinoise à Peking , et la porte septentrionale de Hang-tcheou- fou , sont de fa seconde espèce. La porte triple est très-rare, et nous n’en avons vu qu'une seule à Kin-tcheou , ville du Chan-tong. Dans cette cons- truction , la première et la seconde ouverture sont placées comme dans la porte double de première espèce ; mais après avoir passé la seconde ou- verture , il faut suivre pendant quelque temps Îe rempart extérieur avant d'arriver à la troisième , qui se trouve placée dans l'alignement de la pre- mière {n° 45). L’esplanade à Kin-tcheou n'est pas vide comme dans les autres villes mais elle est remplie par des casernes.

Les portes des villes n’ont point d’ornemens ; elles sont terminées en voûtes et pratiquées dans l'épaisseur des murs. Les vantaux en sont de bois ; on les tient fermés depuis le soleil couchant jus- qu'au matin. On bâtit assez généralement des

SUR LES CHINOIS. 29 pavillons au-dessus de ces portes: ceux qu’on voit à Peking sont très-beaux et font un bel effet (n° get10).

Le haut des muraïlles des villes est terminé par des créneaux dans lesquels on a pratiqué des meur- trières. Je ne puis assurer si les remparts sont garnis d'artillerie; mais dans les places jai pu y monter, je n’en ai pas aperçu une seule pièce : j'ai vu seulement, dans certaines villes, quelques canons placés au-dessus des portes ou dans len- ceinte qui les précède ; et je me rappelle qu'à Quanton, étant une fois monté dans une maison située auprès des murailles, je distinguai dans un petit pavillon un canon sans affût, jeté par terre et abandonné : j'avois déjà franchi les créneaux pour lexaminer , lorsqu'un soldat vint m'en empêcher, et me força de me retirer. :

Outre les fortifications ordinaires des villes , on construit en dehors de petites forteresses ou sur des hauteurs, ou dans de petites îles, ou au confluent des fleuves, On les garnit de canons montés sur des massifs de pierres placés non sur le haut des murailles, maïs en bas sur le terre-plein , en avant d'embrasures pratiquées dans Fépaisseur du mur, et qu'on tient fermées avec des portes de bois sur lesquelles sont peintes des figures de tigres, Les mandarins visitent de temps en temps ces forte-

resses : tous les soldats sont alors à leur poste et

30 OBSERVATIONS

font une décharge générale. Les forts bâtis à fa Bouche du Tigre, sur la rivière de Quanton, ne Pourroient soutenir le feu d’une moyenne frégate : en un mot, les forts et les remparts des villes Chi- noises ne sont nullement en état de résister à l’ar- tillerie Européenne.

Nous avons rencontré dans notre voyage des places purement militaires ; elles ne diffèrent en rien des villes fortifiées , et servent de défense au pays ou de garnison. Les Chinois ont élevé pareil- lement de petits forts sur le haut des montagnes et construit des murs dans certains passages dan- gereux : nous en avons vu en quittant le Tche- kiang pour entrer dans Île Kiang-sy; mais ces forts et ces murs, quoique garnis de soldats, ne sont bons, quant à leur construction , que pour arrêter les voleurs. On en peut dire autant des corps-de- garde placés de distance en distance le long des chemins ou des grandes rivières /a), et dont l'éta- blissement , quoique sans contredit une des meïl- leures institutions des Chinois, doit cependant être plutôt rapporté à {a seule police des routes, qu'envisagé sous je point de vue militaire.

(a) Voyez au chapitre qui traite des chemins l'article des corps- de-garde, rome 11, page 217.

SUR LES CHINOIS. 31

ARTILLERIE; POUDRE À CANON.

LEs Chinois connoissoient ja poudre à canon long-temps avant qu'elle fût connue des Euro- péens ; mais ils n'en peuvent nommer Tinven- teur /a). Les missionnaires disent (b) que, depuis l'ère Chrétienne jusqu’au seizième siècle , il y eut peu de guerriers à [a Chine qui entendissent l'usage des armes à feu, et que ong -ming est presque le seul qui s’en soit servi, vers lan 200 de J.C. Cependant cette assertion est contredite par Top- servation d'un Chinois que lon doit supposer au fait de cette matière. On rapporte que empereur Hoay-tsong ayant fait assembler son conseil en 1640 , un mandarin proposa de s'adresser au P. Adam Schaal pour fondre des canons, mais

que Leou-tcheou s’y opposa, en disant:« Avant les

(a) On a dit que l'invention de la poudre à canon n'eut lieu en Europe qu’en 1354, cinquante-neuf ans après je retour de Marco Polo, et on l’attribue généralement à Schwartz, moine Allemand. Cependant Bacon avoit parlé de la poudre soixante ans auparavant; et en 1342, les Mores ou Arabes assiégés dans Algésiras par Alphonse XI, roi de Castille, s'étoient servis d'espèces de canons pour se défendre , ce qui indique que l'usage de {a poudre a été apporté de l'Asie , et qu'il y étoit déjà si ancien dans le X1V.° siècle, que les Asiatiques même n’en con- noissoient pas l’origine. En 1346, les Anplois se servirent de ganons à la bataille de Crécy, perdue par Philippe VI,

(b) Tome VIII, page 271.

32 OBSERVATIONS

> Tang et les Song (a) on navoit jamais entendu » parler d'armes à feu, etdepuis qu’on s’en sert cela » va mal». L'observation de cetofficier prouve qu'on ne connoissoit pas à la Chine lusage des armes à feu avant les années 619 et 960 de 3. C., et qu’elles ne furent inventées que postérieurement à cette époque. Les armes à feu, dans l’ancien temps, se réduisoient à des lances de feu, dont les Tun- quinois et les Cochinchinoiïs font encore usage.

Dans lannée 1000 de J. C. /b), Tang-fou offrit à l'empereur Tchin-tsong des flèches, des globes et des chausses-trapes à feu.

Dans la même année, Leou-yeou présenta des Pao de main.

En 1161, sous l’empereur Kao-tsong, la flotte des Kin partit de Tsien-tsin-ouey, à trente lieues à l'est de Peking pour se diriger vers ja ville de Lin-ngan (/c), actuellement Hang-tcheou-fou. Les Chinois employèrent dans cette occasion des Pao à feu, et détruisirent une centaine des vais- seaux des Tartares.

L’historien des Kin, en parlant de ce combat, appelle Ho-pao / Pao à feu ] les machines dont se servirent les Chinois, tandis que ceux-ci disent

攻克 (a) Les Tang ont commencé à régner en 619, €t les Song en 960. (b) Le P. Visdelou. (c) C'est la même que Marco Polo nomme Kin-tsay.

positivement

SUR LES CHINOIS. 33 positivement que cetoient des flèches à feu. Il résulte donc que Pao ne veut pas dire des canons, mais signifie une baliste ou machine à lancer des pierres, explication conforme à la composition du mot Pao, qui porte à ja clef le caractère Che [ pierre ], joint à celui de Pao /envelopper ].

En 1232, Kay-fong-fou, capitale des Kin dans le Honan, étant assiégée par les Mongoux et les Chinois , les Kin se servirent de canons appelés Tchin-tien-louy /tonnerre faisant trembler le ciel de, et consistant dans un tube de fer creux qu'on rem- plissoit de poudre. Ces tubes en éclatant imitoient le bruit du tonnerre, et le feu qu'ils jetoient rem- plissoit un demi-journal de terre.

En 1273, les Mongoux forcèrent la ville de Siang-yang-fou avec des canons. L'ouvrage Chi- nois intitulé Hoang-tchao-ly-ky-tou -che / Des- cription de tout ce qui est à l'usage de l'empereur ], s'explique en ces termes à l’article des canons :

« En examinant avec soin l'histoire, on convient » unanimement que ce qu'on appeloit autrefois » Pao, n’étoit qu'une machine à lancer des pierres. » On se servit pour la première fois de Sy-yo- > pao lorsqu'on assiégea les Kin dans [a ville de

» Tsay-tcheou / 4); mais depuis on fes employa rarement ».

(a) Le siége de Tsay-tcheou est de l’année 1233 à 1234; le TOME III C

34 OBSERVATIONS

L'auteur Chinois dont je viens de rapporter fe passage, en parlant du siége de Tsay-tcheou , dit qu'on s’y servit de Sy-yo-pao, ou Pao de la partie de l’ouest, Par les mots Sy-yo, cet écrivain veut-il faire entendre que les Pao venoient de l'ouest, ou avoient été inventés dans louest, ou bien qu’ils res- sembloient à ceux des Européens ! C’est ce qu'il est impossible d’éclaircir , car il ne s'explique pas davantage, et ne désigne aucune époque. Cela est d'autant plus ficheux , que cet ouvrage a été fait pour Kien-long et imprimé par ses ordres.

Le P. de Mailla, en parlant du siége de Kay- fong-fou en 1232, dit que les Mongoux se ser- virent de tubes pour lancer des flèches, de Pao pour lancer des pierres, et de Ho-pao pour incen- dier ; mais le mot Pao étant employé indifférem- ment par les Chinois, on ne peut en fixer la vraie signification , ni dire s'il exprime positivement un canon. II paroît qu’à la même époque les Mongoux avoient une espèce de canon formé de côtes de bambou réunies ensemble et attachées fortement

roi des Kin, appelé Noay-ty ou Ninkiassou, y périt. Les Kin ou Tartares Niutche qui avoient commencé à régner en 1118, sont les ancètres des empereurs Tartares Mantcheoux, actuellement régnant à la Chine, Ces Kin habitoient les pays situés au nord de la Corée avant qu'ils se fussent emparés de plusieurs pro- vinces de l'empire Chinois, dont ils furent chassés par les Mon- goux ou Mogols, qui détruisirent ensuite les Song, et fon- dérent, en 1160, la dynastie des Yuen.

SUR LES CHINOÏS. 35 avec des cordes. Cette machine, qui s’appeloit Tsuan-tchou, dut nécessairement donner l'idée aux Chinois den faire sur ce modèle, en employant, à la place du bambou , des barres de fer qu’ils réu- nirent avec des cercles du même métal : aussi tels furent leurs premiers canons. Il est à croire que par la suite ïls en fabriquèrent de plus solides ; mais quelle que soit la forme qu’ils adoptèrent, il est certain, ainsi que le dit historien Chinois, qu'on en abandonna fusage, faute de bien con- noitre les règles propres à leur construction.

Le P. Heralde, Espagnol, qui entra à la Chine en 1577, y trouva de lartillerie, mais petite, maf faite et fort ancienne. Les missionnaires qui le suivirent , conviennent d’avoir vu quelques bom- bardes à Nanking ; mais ils ajoutent que les Chinois ne savoient pas s’en servir. Une preuve convain- cante de cette inexpérience , c’est que les Portu- gais, lorsqu'ils présentèrent en 1621 des canons à l'empereur, eurent [a précaution d'envoyer en même temps des gens en état de les manœuvrer. Ces canons, après avoir été essayés à Peking furent envoyés à la frontière pour être placés sur la grande muraïlle.

Une grande partie des canons qui existent à ia Chine, ont été fondus par les PP. Adam Schaal et Verbiest en 1636 et 1681, ou d’après leurs instructions ; mais ces savans missionnaires n’ont

C'a

36 OBSERVATIONS pu, malgré Îles peines qu'ils se sont données, parvenir à faire des Chinois d’habiles artilleurs.

Tous les canons que j'ai vus à la Chine étoient sans affûts et posés sur des blocs de pierre. Je n'ai vu qu'à Hang-tcheou-fou deux canons montés sur des affûts; mais ces affûts paroissoient peu solides. Les canons qui sont au bas de la tour du Lion , en descendant la rivière de Quanton, ont une Jumière fort large ; les boulets sont de terre durcie et séchée.

II est démontré que les Chinois ont connu très-anciennement les armes à feu, et sur-tout ja poudre à canon; mais , soit qu'ils aient inventé cette dernière composition , soit qu’ils en aient reçu finvention d’ailleurs, il paroît qu'ils s’en servent plus habilement dans Îles feux d'artifice que dans la guerre, car leur poudre à canon est d’une qua- lité très-inférieure. Ils font entrer dans sa fabrica- tion jes mêmes matières que nous employons en Europe ; le salpêtre , le soufre et le charbon. Ce dernier est fait de béringène , de calebasse, ou indifféremment de tout autre bois, pourvu qu'il ne soit ni huileux ni résineux.

Les missionnaires donnent deux recettes em- ployées par les Chinois pour faire la poudre à canon. Dans la première, ils font entrer trois livres de charbon et autant de soufre sur huit livres de salpêtre ; dans la seconde, ce n'est plus qu’une

SUR LES CHINOIS. 37 livre de charbon et autant de soufre sur cinq livres de salpêtre. M. Barrow dit que l'on met une livre de charbon et autant de soufre sur deux livres de nitre.

Les Chinois, pour réduire Ia pâte en grains, la battent avec des bâtonnets. Au reste , ïl ny a pas à fa Chine de manufacture de poudre à canon ; chaque particulier peut en fabriquer.

PEKING.

KUBLAY-KHAN , fils de Tuly, et petit-fils de Genghiz-khan , fondateur , sous le nom de Chy- tsou , de la dynastie des Yuen, fit jeter, en 1267 après J. C., les fondemens de la ville de Peking, à deux lieues au nord-est de l'ancienne ville de Yen-king, bâtie en 1111 avant J.C., et qui venoit d’être entièrement ruinée. EF donna à Ta nouvelle ville fe nom de Ta-tou / srande cour ] : son véritable nom est Chun-tien-fou , maïs elle est plus connue sous celui de Peking, qui signifie / cour du nord].

Les Yuen continuèrent d’habiter Peking jusqu’à ja destruction de leur dynastie ,en 1368, par Hong- vou, fondateur des Ming. Cet empereur établit sa cour à Nanking; mais sonfils Yong-lo ja reporta, en 1403, dans la première de ces villes, d’où elle n’est plus sortie depuis. Peking n’étoit d'abord com- posé que d’une seule ville; maïs Kia-tsing,en1$44,

C3

38 IOBSERVATIONS

en fit bâtir une seconde , qui est appeléé mainte- nant ville Chinoise, la première étant plus parti- culièrement affectée aux Tartares , qui depuis 1644 se sont emparés du trône.

Peking est situé par les 39° 54" 30" de latitude nord , et par les 114° 8 4$" de longitude à l'est de Paris ; ainsi la différence en heures est de 36' 23"; c'est-à-dire, qu'il est à Peking 7" 36° 23” du soir, lorsqu'il est midi à Paris.

La ville Tartare a une lieue du nord au sud, et autant de l’est à l’ouest. La ville Chinoiïse n’a qu'une demi-lieue du nord au sud, et un peu plus d’une lieue de l'est à l’ouest.

‘La ville Tartare a neuf portes; aussi le gouver- neur de Peking prend-il le titre de gouverneur des neuf portes. La ville Chinoise n’en a que sept. On donne douze faubourgs à Peking; je n’en par- lerai pas, parce que je n’en ai traversé que deux, Tun situé à l’ouest de Ia ville Chinoise , en avant de ja porte Kuang-nmg-men (a), et l’autre à la sortie de la ville Tartare, du côté des jardins de lempereur, en dehors de la porte nommée Sy- tching-men.

M. Staunton dit que ce dernier faubourg est considérable , et qu'il a employé vingt minutes pour le traverser ; il y a erreur, nous n'avons mis

(a) M. Vanbraam l'appelle, par erreur, Tsay-ping.

SUR LES CHINOIS. 39 que trois minutes , car ce faubourg est petit, et M. Barrow en convient.

M. Staunton prétend que les remparts de Pe- king ont quarante pieds de hauteur; je les ai jugés d'environ trente pieds, sur vingt à vingt-cinq de- paisseur par le bas : M. Barrow ne leur donne que de vingt-cinq à trente pieds. R

Les murs de ja ville Chinoise ne sont pas aussi hauts que ceux de la ville Tartare. Les portes des

* deux villes sont chargées de gros pavillons ; maïs ceux de fa ville Tartare sont plus beaux et plus élevés. Ces pavillons sont percés de trois rangs d’embrasures /n.° 4) ; maïs on ne pourroit y mettre qu'une très-foible artillerie. L'esplanade qui se trouve entre les deux portes, est vaste et sert à faire manœuvrer les soldats.

Un fossé règne en avant des murs, et lon passe un petit pont avant d'arriver à la porte. Ce fossé est arrosé, car on ne peut dire rempli » par une petite rivière qui, prenant sa source dans des mon- tagnes situées à trois lieues nord-ouest de Peking, entre dans Îa vilie par le côté septentrional , envi- ronne le palais, forme plusieurs lacs; et, après avoir réuni ses diverses branches en dehors de ja ville Chinoise, va se jeter près de ja ville de Tong- tcheou , à quatre lieues à l’est de Peking, dans Ia rivière Pay-ho.

D’après plusieurs missionnaires, les rues de

C4

4o OBSERVATIONS Peking ont cent vingt pieds de large ; Îles Anglois leur donnent la même mesure. D’autres mission- naires disent que les rues de Peking sont un peu plus larges que la rue de Tournon à Paris : celle-ci peut avoir de soixante-dix à quatre-vingts pieds ; ainsi les rues de Peking auroient de quatre-vingts à quatre-vingt-dix pieds. On lit dans le Voyage du Père Bouvet /4), que les rues n’ont que qua- rante-cinq à cinquante pieds : cette mesure diffère beaucoup de celles rapportées par les autres mis= sionnaires ; mais cela peut s'expliquer, puisque les rues ne sont pas également larges. Le P. le Comte dit que la rue de ja ville Tartare, la même que nous avons traversée, a près de cent pieds, et que d’autres ont cent vingt pieds. J’estime que [a rue par laquelle nous sommes entrés dans la ville Chi- noise , peut avoir de soixante-dix à quatre-vingts pieds de largeur , et que celle de la ville Tartare en a un peu plus. En général, les rues principales sont larges ; mais celles de traverse le sont beau- coup moins, et elles ont des barrières que lon ferme Ja nuit /n.° 11), usage qui est ordinaire à la Chine. Le coup d'œil des rues de Peking n'est pas beau /n* 4 et 11) ; les maïsons sont basses et sans alignement ; certaines boutiques avancent, d’au- tres sont en arrière; les unes sont belles et les

qq or

{a) Le P. Duhalde, some J, page 61.

SUR LES CHINOIS. 41 autres misérables. Les piliers qui sont placés en avant des boutiques , quoique bien dorés et vernis, ne font pas un bel effet, parce qu’ils sont plus ou moins élevés , et que d’ailleurs ïl n’y en a pas par-tout /a). L'ancienne rue de la Porcelaine à Quanton, est beaucoup mieux, et les piliers sont d’une forme plus égale.

Dans lenceinte extérieure du palais, les mai- sons sont uniformes et je coup d’œil plus agréable; cette enceinte, dans laquelle nous avions noire lo- gement , est appelée Hoang-tching. Ses murs ont de quinze à dix-huit pieds de hauteur; is sont rouges et couverts avec un petit toit en tuiles jaunes /n° 9). L'empereur Yong-lo, en formant cette enceinte, à laquelle on donne près de deux lieues de tour , Pavoit destinée pour y bâtir uni- quement son palais; mais ses successeurs en ont concédé différens emplacemens à des particuliers, et plusieurs marchands sont venus s’y établir. C’est- à qu’on trouve le iac Van-yeou-tien, et l’île est la pagode Pe-ta / 2), Les missionnaires François demeurent dans ce quartier.

Après avoir traversé l'enceinte extérieure, on arrive au pied du Kong-tching ou enceinte inté- rieure du palais : il est formé par un rempart haut

(a) Une inscription mise sur ces piliers, annonce ce que vend je marchand, ct prévient qu’il ne trompera pas l'acheteur.

42 OBSERVATIONS

de vingt-cinq à trente pieds ; un fossé avec de l'eau entoure Îles murailles , et lon passe sur un pont avant d'entrer sous les portes, qui sont au nombre de quatre, composées chacune de trois ouver- tures , et surmontées de très-beaux pavillons. L’épaisseur des murs, sous ces édifices , est con- sidérable et peut avoir jusqu’à quarante-cinq pieds (n° 10).

Le Kong-tching a dix-sept cents toises de circuit : cet emplacement renferme le palais. J’a- vouerai que ja vue du palais fait impression; ia grandeur et étendue des bâtimens en imposent, et leur symétrie plait. Cette multitude de pièces de boïs qui entrent dans ja construction des toits, la contournure relevée de leurs extrémités , Îles dorures, les peintures, forment un très-bel effet ; enfin les tuiles vernissées d’un beau jaune, et les boules dorées placées sur le haut des pavillons, ont quelque chose d’agréable.

L'étranger qui, des extrémités de l'univers, se trouve transporté dans les vastes cours du palais de Peking, lorsqu'il jette les yeux sur cette quan- tité de galeries , de portiques et de salles immenses, rangées dans un ordre suivi et régulier; lorsqu'il traverse ces murailles épaisses , qu'il considère ces portes qui constamment fermées ne s’ouvrent que pour l’empereur ; létranger, dis-je, ne peut se défendre d’une certaine admiration , sur-tout s’il

SUR LES CHINOIS. 43 vient à réfléchir que tout ce qu'il a devant les yeux ne ressemble en rien à tout ce qu’il a vu, à tout ce qu'il a admiré jusqu'alors.

Mais , si l'extérieur du palais impérial plaît et séduit, l'intérieur cause une surprise bien diffé- rente , le charme disparoît entièrement : autant les murailles et les bois sont chargés en dehors de peintures, de vernis et de dorures , autant l’inté- rieur est simple et privé d’ornemens. Des papiers blancs ; quelquefois, maïs très-rarement, des pa- piers à fleur, en font toute la tenture : en un mot, l'architecture du palais suit le caractère de Ia na- tion , tout est à l'extérieur et rien à l’intérieur.

La cour qui précède Ia salle impériale, est belle ; elle est traversée par un ruisseau sur lequel ïl y à cinq petits ponts en marbre blanc.

La cour les Hollandois firent leur dernier salut, est vaste, et l'entrée en est magnifique. Cette entrée appelée Ou-men, est formée de trois portes surmontées d'un beau pavillon placé entre deux galeries. Auprès de la porte Ou-men, ilya des magasins , au-dessus desquels sont de superbes pavillons, dont les toits portent à leurs sommets de grosses boules dorées.

C'est dans cette cour que les princes du sang vont tous les mois prendre Îles ordres de lem- pereur , et que les princes tributaires font hom-

mage au souverain , soit en personne , Soit par

44 OBSERVATIONS leurs envoyés , en remplissant les cérémonies du- sage. Voici en quoi consiste cet hommage :

Le maître des cérémonies, qui est un des pre- miers mandarins du Ly-pou, ou tribunal des Rites, s'étant placé près de ja porte Ou-men, crie d'une voix haute et perçante :

Pay-pan /mettez-vous en ordre];

Tchouen-chin / tournez-vous] ;

Kouey /mettez-vous à genoux ];

Ko-teou / frappez la tête contre terre];

Tsay-ko-teou /frappez encore];

Yeou-ko-teou / frappez de nouveau];

Ky-lay //evez-vous ].

On se remet encore à genoux, et Ton recom- mence deux fois le salut ; ainsi Fhommage consiste à faire trois fois trois saluts. Après le dernier, le mandarin crie :

Ky-lay //evez-vous ];

Tchouen-chin /tournez-vous);

Pay-pan /mettez-vous en ordre]; puis il se met à genoux lui-même devant la porte et dit :

Chao-y-py / Seigneur, les cérémonies sont terminées J.

L'empereur loge dans la partie septentrionale du palais , avec l’impératrice appelée Hoang-heou. La seconde reine habite le côté de Fest, et en prend la dénomination de Tong-tsong / song l’est ]. La troisième demeure à ouest, etse nomme

Sy-tsong / Tsong de l'ouest ].

SUR LES CHINOIS. 45

Les concubines de l’empereur s'appellent Kong- nuu , et celles que lempereur préfère prennent le nom de Fey.

Outre les appartemens du palais, on trouve dans l’espace qui existe entre ces appartemens et l'enceinte nommée Kong-tching, des édifices con- sidérables et d’autres moins étendus ; il y en 3 même de très-mesquins. Les ministres ont aussi leur résidence dans cette enceinte, mais ce n’est que pour le temps ils sont à la cour.

Après le palais, la belle disposition des temples fixe l'attention. Je ne parlerai pas de ceux qui sont dans Ja ville Chinoise, car il nous a été impossible de les voir. Le premier est celui du Tien-tan / éminence du ciel ] : Pempereur y fait un sacrifice au solstice d'hiver ; cependant il paroît qu'il visite cette pagode dans d’autres circons- tances.

Le second temple est celui du Ty-tan /éminence de la terre] : Yempereur y sacrifie à la terre au sols- tice d'été. Ie P. Magalhens soutient, au contraire, que l'empereur fait ce sacrifice dans le Miao , ap- pelé Pe-tien-tan ; il prétend aussi que c'est dans le Ty-tang que l’empereur est couronné et qu'il laboure une portion de terre, tandis que les missionnaires disent que cette dernière cérémonie a lieu dans un temple appelé Sien-nong-tang. Cette différence d'opinion vient sans doute de ce

46 OBSERVATIONS

que, dans la pagode Ty-tan, l'endroit laboure l'empereur se nomme Sien-nong-tan /éminence des anciens laboureurs ], et non Sien-nong-tang ; car il est essentiel de ne pas confondre les mots Chinois Tan et Tang. Tan veut dire éminence, et Tang salle, Le Tang renferme ordinairement le Tan, l'éminence ou le lieu l’on fait le sacrifice, et qui est toujours plus élevé. Au reste, cette expression prouve bien que les premiers Chinois, à l'exemple des peuples de lantiquité, ont toujours fait leurs oblations sur Îles hauteurs.

Les temples dont je viens de parler et plusieurs autres particuliers, contribuent à embellir la capi- tale ; mais si Peking pris en général, étonne par son immense étendue, par la grandeur de ses édi- fices et par la largeur de ses rues, le contraste qu'il présente est encore plus surprenant. « Le dedans des maisons des grands, dit le P. Souciet, est propre et bien ordonné , mais l’intérieur des de- meures ordinaires est peu de chose. Le train des princes et des grands est magnifique ; mais , à l'exception des personnes qui leur sont attachées et des madarins, on peut dire que Peking n’est rempli que de gueux. » Le rapport de ce mis- sionnaire , quoique sévère , est exact ; car dans le palais même les appartemens ne sont tapissés qu’en papier blanc , à exception de deux ou trois pièces lon voit du papier à fleurs. Lorsque nous

SUR LES CHINOIS. 47 accompagnâmes l'empereur le jour de notre pre- mière audience , les mandarins et les gens de ja cour étoient bien vêtus, mais la majeure partie de ceux qui nous entouroient étoit bien loin de leur ressembler. En un mot, la capitale de lem- pire Chinois n'offre point l'ensemble auquel on doit s'attendre , d’après ja relation de certains auteurs. JI en est de même de sa population : suivant les différens écrivains qui ont parlé de Peking cette ville contient vingt, quinze, dix, huit, enfin quatre millions d'habitans. « C'est, » dit le P. Gaubil, une grande exagération ; car, > outre les vastes enclos du Sien-nong-tan et du > Ty-tan, la moitié de ja ville Chinoise est déserte, »ou renferme des champs, des jardins et des » sépultures. Le palais impérial, les jardins, les » lacs , les maisons des grands et les pagodes, » occupent plus de la moitié de fa ville Tartare ; > enfin , il n'y a pas autant de logement dans » Peking que dans Paris. »

« Si l'on fait réflexion, avance je P. Le Comte, » que les maisons Chinoises ne sont ordinairement » que d’un étage, on verra que Peking ne con- > tiendra pas plus de logement que Paris, et même » moins, parce que les rues en sont incompara- » blement plus larges, que le palais immense de > l'empereur est peu habité, qu'il y a de vastes

» magasins et de très-orands espaces remplis par

48 OBSERVATIONS

» des huttes ou petites maisons destinées pour fes » Chinois qui viennent dans la capitale se faire » recevoir docteurs ; d’où lon peut fixer la popu- » lation de Peking à deux millions. » C’est à ce nombre que M. Staunton s’est arrêté.

Lorsque je quittai notre maison à Peking, je par- courus une portion de ia ville Tartare, en suivant des rues de traverse, et je n’y rencontrai personne. Je traversai la ville Chinoise par une diagonale, depuis la porte Tartare jusqu’à la porte Chinoise, et je ne vis que des fondrières et des terrains arides ; enfin, je croyois être en pleine campagne lorsque la voiture rentra dans ia rue principale, auprès de la porte.

Je sais bien que la ville Tartare est mieux bâtie que la ville Chinoise ; mais jy ai aperçu aussi de grands emplacemens absolument vides ou remplis de petites baraques.

La foule étoit considérable lorsque nous entrâmes dans Peking ; mais cetoit le moment l’on venoit d'ouvrir les portes. Un grand nombre de paysans apportoient des provisions ; quantité de charrettes, de chariots , de chameaux et d’autres bêtes de somme, entroient à-la-fois pour se répandre ensuite par toute la ville. Cette foule, qui continua tout le temps que nous fûmes dans la première rue, diminua beaucoup dès que nous eûmes pris par la seconde ; et ce que nous Vimes de monde dans

Ia

SUR LES CHINOIS. 49 la ville Tartare n’étoit pas considérable ; dans ie quartier même de empereur il n’y en avoit que médiocrement. Enfin, lorsque nous quittâmes Ia capitale, quoique le soir et à l'instant de fermer les portes , il s’en faut de beaucoup que nous ayons trouvé la route aussi fréquentée qu’à notre arrivée. On ne peut donc juger de ia vraie popu- lation de Peking par celle qui se montre dans certaines circonstances.

En allant à Yuen-ming-yuen, et sur-tout en revenant, nous rencontriämes du monde sur fa route, et nous en vimes beaucoup de rassemblé dans plusieurs carrefours de la ville ; mais on ne peut en rien conclure, parce que les rues que nous suivimes sont les plus passantes, et que d’ailleurs l'empereur étant alors dans ses jardins, toutes les personnes qui avoient affaire à la cour étoient forcées den prendre le chemin.

IL est d'usage à la Chine que certains ouvriers travaillent plutôt chez les particuliers que chez eux; aussi en voit-on continuellement dans les rues, soit pour se rendre chez leurs pratiques, soit pour en chercher de nouvelles. Les barbiers sur- tout, dont je nombre est considérable , n’ont pas de boutiques fixes comme en Europe ; Is rasent dans ja rue ou dans les maisons. Les forgerons même portent avec eux leurs outils les plus néces- saires, et raccommodent sur [a place les poêles ou

TOME III. D

59 OBSERVATIONS

autres ustensiles de fer qui sont cassés. Enfin, tous ces gens qui, dans nos cités, sont ordi- nairement sédentaires la Chine , au contraire, vont et viennent sans cesse, et augmentent par conséquent ja foule. If faut ajouter que l'usage ne permettant pas aux personnes du bon ton d'aller à pied dans les rues de Peking , toutes celles qui sont un peu aisées ou qui remplissent des places, sont obligées d'aller en voiture ou à cheval, suivies d'un ou de deux domestiques. Les mandarins en ont un plus grand nombre , et les grands seigneurs ne paroissent pas en public sans être accompagnés d'une trentaine d'hommes à cheval ou à pied. Si la même coutume avoit lieu dans les villes d'Europe, les rues y seroïent pour je moins aussi embarras- sées que celles de Ia Chine , sans que pour cela on pût croire à une population extraordinaire. Lorsqu'on a dit qu'il y avoit plusieurs millions d’ha- bitans à Peking , on a jugé sur les apparences, et c'est ce qui a trompé. Il en est de même pour Quanton : suivant certains auteurs, la population de cette ville est énôrme. Maïs pourquoi ces écri- vains ont-tfs parlé de cette manière! C'est qu'ils ont vu Quanton dans le temps Îles vaisseaux étrangers y viennent faire le commerce. S'ils y étoient restés après le départ des navires, ils au- roient trouvé que ces mêmes quartiers , naguère remplis de coulis, de porte-faix et d’une foule

SUR LES CHINOIS. Sr d’autres personnes, n'offroient plus alors que de vastes solitudes.

Nous avons fait voir que les usages des Chinois font paroître la population de Ia capitale plus nombreuse qu’elle ne l'est réellement ; examinons maintenant, d’après la manière de construire, si cette ville est plus peuplée que Paris.

Les maisons et les boutiques des Chinoïs sont toujours bâties le long des rues les plus fré- quentées : or, les rues dans leurs villes étant assez ordinairement placées d’équerre, il reste dans Ie milieu de grands terrains vides ou occupés par des maïsons chétives et de peu d'apparence ; c’est ce qui a lieu à Peking.

Les habitations du peuple mexigent pas à Ia Chine un grand espace, il faut en convenir ; maïs celles des marchands un peu aisés sont considé- rables : souvent même ils ne couchent pas dans les maisons sont leurs boutiques ; ils vont le soir dans un autre quartier demeurent leurs feimes et leurs enfans ; et si ces marchands sont riches, ils ont quelquefois un logis séparé pour chacune de leurs concubines.

Je ne parle pas des palais des grands, des tem- ples et des autres édifices qui existent dans Peking ; on a vu plus haut ce que les missionnaires en disent. Je borne mes observations aux maisons

des particuliers, qui proportionnellement doivent: mp2

92 OBSERVATIONS toujours contenir beaucoup plus de monde que celles des mandarins et des marchands.

Si fon suppose que je logement d’une famille Chinoise ne demande pas autant d'espace que jie logement d’une famille Européenne, on a raison; mais il faut considérer qu’une surface donnée de terrain sur laquelle logeroit à Peking un nombre assez limité d’habitans , en reçoit bien davantage à Paris, puisque dans ja première de ces villes les maisons n’ont qu’un rez-de-chaussée , tandis que dans ja seconde elles ont cinq, six étages, et quel- quefois plus ; et que par conséquent une seule habitation occupe là, en superficie, autant d’em- placement que cinq ou six ict : de sorte que si Fon applique ce calcul aux logemens des pauvres, toute ja famille vit pêle-mêle , dans l’un comme dans l’autre pays, on conviendra qu’en France les maisons sont peuplées cinq et six fois autant que celles de ja Chine ; et quoique ja proportion ne soit pas tout-à-fait ja même pour les demeures des gens plus aisés, elle est toujours en faveur de mon opinion , puisque les Chinois de cette classe ne sont pas logés , comme je fai dit plus haut, aussi à létroit qu'on se limagine commu- nément.

Je n’ai pas été assez long-temps à Peking pour pouvoir calculer avec précision sa population : je ne réfute donc aucun des auteurs qui en ont parlé ;

SUBRPLES! CHINOIS. 53 mais en supposant que cette ville soit plus peuplée ; comme je le crois, que la plus grande ville d'Eu- rope, je ne pense pas que ses habitans excèdent de beaucoup un million, et certes ce nombre pa- roîtra déjà assez considérable ,sur -tout si lon pense aux approvisionnemens nécessaires à sa sub- sistance. Que seroit-ce si Peking contenoit vingt, dix, et même quatre millions d'individus ! Les auteurs qui lui ont supposé une telle population, n’ont pas fait la réflexion qu’il seroit impossible de la nourrir.

Aprèsavoir donné une idée de la capitale de Tem- pire Chinois, et de ses habitans, on me permettra quelques remarques sur fentree des Anglois à Peking et de relever certaines erreurs dans Îes- quelles est tombé M. Staunton.

Les Anglois ont entrer par la porte de Ja ville Tartare, appelée Tchao-yang-men, et suivre en- suite une large rue qui continue presque jusqu’au mur de lenceinte extérieure du palais. En regar- dant à gauche, dit M. Staunton, « on aperçoit un. > bâtiment qu'on dit être un observatoire érigé » par l'empereur Yong-lo. > a être difficile à M. Staunton, de voir cet observatoire qui est à um tiers de lieue au-dessous de ja porte par laquelle il est entré dans la ville. Cet édifice d’ailleurs n’a pas été bâti par Yong-lo, qui régnoit en 1404, et qui est mort en 1425; mais. par Kia-tsing,

D: 3

s4 OBSERVATIONS onzième empereur des Ming, en 1522, c'est-à- dire, cent dix-huit ans plus tard.

Arrivé à la porte septentrionale de lenceinte extérieure du palais, le voyageur Anglois s'arrête pour décrire une partie des jardins de lempe- reur. H n’est pas aisé de comprendre comment M. Staunton a pu voir, par une porte, derrière laquelle il y a des bâtimens, les jardins qui sont un peu plus à ouest.

« En avançant vers ouest on nous montra, > ajoute M. Staunton , la maison demeuroïent » quelques Russes ; et, ce qui étoit plus singu- » lier, une bibliothèque composée de manuscrits » étrangers , parmi lesquels existoit , disoit-on, » une copie du Koran en Arabe. » L'auteur a bien raison de dire que tout cela étoit singulier; car comment a-t-il pu voir la maison des Russes, qui est située au-delà du palais, le long de Ja muraille méridionale , près de lenceinte extérieure , et à plus d’une lieue de Fendroit se trouvoient les Anglois !

If existe encore , il est vrai, une maison Russe dans Île nord-est de Peking , auprès des murs ; mais il ne faut pas la confondre avec [a maison Russe est la chapelle qui sert au culte des per- sonnes de Îa caravane ; la première a été bâtie du temps de Kang-hy , par des Russes qui vinrent s'établir à Peking. Les Chinois appellent ceux qui

SUR LES CHINOIS. s5 Phabitent, Lo-tcha ; et leur chapelle, Lo-tcha- miao. Il ne reste de ces émigrés que deux ou trois familles qui ont été incorporées dans les ban- nières Tartares; mais leur maison, quoique un peu plus rapprochée que Pautre, étoit trop éloignée de M. Staunton et séparée de lui par un trop grand nombre d'habitations pour qu'il pût en découvrir même fa position.

Nous avons traversé Peking plusieurs fois, et certes les Chinois ne nous auroïent pas permis de nous arrêter , encore moins de visiter une biblio- thèque. M. Barrow , qui paroît être un observateur attentif, ne dit point qu’il se soit arrêté en route. On remarque d’ailleurs que ces deux voyageurs ne sont pas toujours d'accord , tant il est vrai que les hommes les plus éclairés voient diversement jies mêmes choses , et que le plus simple événement rapporté par deux historiens, varie quelquefois, et souvent paroît totalement différent.

POPULATION.

PLUSIEURS personnes ont écrit sur la popula- tion de la Chine; les missionnaires principalement nous ont donné des notions intéressantes sur cette matière; mais la plupart, séduits par limmense étendue de cet empire; ou calculant le nombre des habitans d'après celui qu'ils ont vu dans cer- tains cantons, en ont déduit des conséquences

D 4

OBSERVATIONS

un peu trop fortes. D’autres voyageurs, trompés par le rapport des Chinois, ont adopté aveuglé- ment les notes qu’ils en ont reçues, et nous ont présenté [a population de cet État comme beau- coup plus considérable que nous ne lavions crue jusqu'alors.

J'ai consulté moi-même Îles Chinoïs ; mais les ayant trouvés en contradiction les uns avec les au- tres, j'ai jugé qu’il n’étoit pas prudent de les croire sur parole ; car nul peuple au monde n’est plus dis- posé à exagérer tout ce qui regarde sa nation. Ils se font peu de scrupule de tromper un étranger, d'autant plus que leur vanité se trouve récompensée par l'importance qu’ils croient se donner à eux- mêmes en augmentant la force et la puissance de leur pays.

Tout en suivant les états qu'ils m'ont fournis, Jexaminerai moi-même si le sol des provinces peut subvenir à la nourriture de ses habitans ; si Ia Chine, dans les cas de disette, peut trouver des secours étrangers, et si le nombre d'hommes est propor- tionné à l'étendue de chaque province; enfin, je tâcherai de faire voir que sa population n’est pas plus considérable que celle des autres pays à terri- toire égal.

Les réflexions que je me permets de hasarder, sont le résultat d’un voyage que j'ai fait dans Tin- térieur; non que j'aie la prétention de dire que

SUR LES CHINOIS. $7 j'ai tout examiné, cela étoit impossible ; maïs ce que j'avance est fondé sur des rapports et sur des observations pesées avec [a plus stricte impartia- lité.

La rareté ou ja disette des vivres , est le plus grand obstacle au progrès de la population ; or, si l’on suppose un accroissement dans celle-cr, ïl faut en supposer un pareil dans les subsistances : mais comme il est reconnu que les hommes pro- duisent plus promptement que la terre ne Sa- méliore , il résulte donc en définitif un manque d’alimens : de à naissent ja misère, la pauvreté, les maladies et les mortalités, fléaux destructeurs qui absorbent la surabondance de [a population, et l'entretiennent dans un juste niveau ; or, nul peuple n’est peut-être autant exposé que les Chi- nois , à ces fatales conséquences.

Les terres labourables, dit le père du Halde/a), sont en général assez fertiles, et rapportent deux fois chaque année en certains endroits; mais comme elles ne sont pas en quantité suffisante dans plu- sieurs provinces, la plupart remplies de montagnes, il s’ensuit que ce qui se récolte dans l'empire, suffit à peine à la nourriture des habitans.

L’Yunnan , le Koey-tcheou , le Setchuen, le Fo-kien , sont montueux : je Tchekiang est fertile

(a) Tome L.7, page 14.

58 OBSERVATIONS à l’est; mais il y a des montagnes affreuses dans ouest.

Les terres du Quang-tong et du Quang-sy, fertiles le Iong de ja mer, deviennent presque stériles dans Fintérieur.

Le Kiang-nan, une des provinces les plus peu- plées , a plusieurs districts presque inhabités, et pleins de montagnes : il y en a encore davantage dans le Chen-sy et le Chan-sy.

Le P. Bourgeois /4) se rendant à Peking, fut étonné de ne voir que des montagnes en entrant dans je Kiang-sy. « J’aperçus, dit-il, à perte de » vue des montagnes; arides, et au bas , peu ou » presque point de terrain propre à la culture ; > Jen témoignai ma surprise aux mandarins, en > leur disant que, d’après les relations que j'avois » lues de Ia Chine, je croyois que les montagnes » étoient coupées en terrasses, et cultivées depuis > je bas jusqu’en haut. Is se mirent à rire. Vous » pouvez compter encore, lui répondirent-ils, sur » cent lieues de pays à-peu-près dans le goût de » celui-ci : que diriez-vous du Quang-sy, sur > dix parties, il y en a huit en montagnes stériles ; » du Yunnan, du Setchuen, d’une grande partie du » Fo-kien et du Petchely, qui sont presque tout » couverts de montagnes ! »

{a) Mission. , tome VIII, page 295.

SUR LES CHINOIS. s9

« I] ne faut pas juger de la Chine, dit le P. du > Halde /a) , par certaines contrées ; on en trouve > d’autres d’une étendue de vingt lieues presque » incultes et inhabitées. Le Honan et le Hou- » kouang sont fertiles; mais le Honan a, du côté » de l’ouest, de vastes terrains incultes et aban- » donnés ; le Houkouang a des déserts encore plus » considérables. »

Le Petchely, dont le terrain est sec, a besoin des autres provinces pour sa subsistance ; tout ce qui est au nord du Hoang-ho produit peu de riz, et ne donne que du blé et du millet.

A partir du Yunnan /b), par le Kouey-tcheou, le Setchuen, le Chen-sy, jusqu’à la grande mu- raille, il n’y a que des montagnes affreuses et rem- plies de sauvages. « La Chine, dit le P. de Pre- > mare /c), quoique très-florissante et riche , est > le pays le plus misérable, en ce qu'il ne suffit » pas à la nourriture de ses habitans. »

J'ai tracé ce tableau d’après les récits des mis- sionnaires , qui ont eu ja facilité de parcourir ja Chine ; car si javois parlé d’après moi-même, on m'auroit objecté, avec raison , que je n'ai pas tout vu, et que ce que je dis n’est que pour sou- tenir l'opinion je suis, que la population de ja

(a) Tome Ir, page 15. (b) Lettres édifiantes , nouvelle édition , rome XXII, page 177. {c) Tome II, page 157.

69 OBSERVATIONS Chine n'excède pas de beaucoup celle des autres pays.

On vient de voir que la Chine par elle-même suffit à peine à nourrir ses habitans ; il faut exa- miner actuellement si elle peut être alimentée par ses voisins.

Dans les temps de disette, disent les Lettres édifrantes /a), la Chine ne tire aucun secours des étrangers. On trouve bien au nord, dit le P. du Halde / 4), les terres du Leaotong ; elles sont bonnes et fertiles en millet et froment; elles nour- rissent de grands troupeaux de bœufs et de mou- tons, ce qu'on ne voit presque point dans les provinces de ja Chine ; mais le Leaotong est peu considérable , et sa partie orientale est déserte et marécageuse.

Le Kirin-oula-hotun, qui s'étend jusqu’à la mer de Fest, et qui comprend douze degrés en latitude et vingt en longitude, est un pays froïd , rempli de forêts et de montagnes, et si peu habité que lempereur, pour en peupler Îles campagnes, y _ envoie les Tartares et les Chinois condamnés à lexil. Le terrain y produit du millet et de Favoine dont on nourrit les chevaux , ce qui ne se fait pas à la Chine, ainsi que je lai remarqué pendant

(a) Tome XXII, page 175. (5) Tome IV, pages ÿ et suiv.

SUR LES CHINOIS. 6r mon voyage. Le riz et le froment sont rares dans cette contrée.

Le pays de Tcitcicar qui confine avec les Mos- covites , est médiocrement bon , et ja terre y est sablonneuse.

Dans la partie du nord-ouest, les terres des Mongoux occupent une étendue de près de troïs cents lieues de Fest à l’ouest et de deux cents du nord au sud. Sous le nom général de Mongoux, on comprend les Éleuths , les Kaïlkas et les Mon- goux proprement dits. Tous ces peuples habitent sous des tentes, vivent de leurs troupeaux et de leur chasse ; ennemis du travail, ils aiment mieux ce genre de vie que cultiver la terre.

Les Éleuths habitent les pays situés entre ia mer Caspienne et les monts Altaï ; ils ont au nord les Moscovites et au sud jes Tartares Yusbeks. Ces pays, par leur éloignement et par la manière de vivre des habitans, ne peuvent rien fournir aux Chinois.

. Les Kalkas sont plus rapprochés : Jeur pays s'étend de lest à l’ouest, depuis la province de Solon jusqu'aux monts Altaï, c’est-à-dire, dans une longueur de plus de deux cents lieues ; et du nord au sud, depuis les cinquante et cinquante etunième degrés jusqu’à la fin du désert de Cobi ou Chamo, qui comprend un espace de près de cent lieues, et s'étend ensuite par ramifications de différens

62 OBSERVATIONS

côtés. Toute cette région est sèche , sablonneuse et ja plus stérile de ja Tartarie : on y trouve seu lement en quelques endroits des étangs et des pâturages les habitans mènent ieurs troupeaux. La meïlleure partie du terrain des Kalkas est celle qui est proche du Kerson-pira, de 'Ourson-pira qui se jettent dans le [ac Coulon-nor, et forment ensuite ja rivière Ergoné, qui se rend dans je Saghalien-oula ou fleuve Amour. Tous les peuples qui habitent ces pays ne s'appliquent, comme les autres Tartares , qu'à élever des troupeaux, et lon ne peut rien voir de plus misérable que ces Kalkas.

Les Mongoux habitent au-delà de Ia grande muraïlle ; leur pays, qui s'étend de l’est à l’ouest, depuis je Leaotong jusque vers Ning-hia, Ia ville ja plus septentrionale du Chen-sy, est peu propre à la culture, le terrain étant trop sablonneux. Le Cariching est meilleur, mais n’a tout au plus que quarante-deux lieues du nord au sud sur une largeur plus considérable ; c'est que l'empereur fait ses chasses. Les Mongoux vivent sous des tentes, ét mènent la même vie que jes autres Tartares.

Des montagnes escarpées séparent Je Chen-sy du Kokonor, et Ile commerce des Chinois avec ces Tartares est très-médiocre.

Au-dela des montagnes inaccessibles situées à

SUR LES CHINOIS. 63 ouest du Setchuen ; on rencontre les Toufan peuple civilisé qui habite un pays généralement montueux. Les Sifan ou Toufan vivent sous des tentes et nourrissént des troupeaux ; {a rhubarbe est la seule chose que ce pays fournisse aux “Chinois.

L’Yunnan confine avec des peuples sauvages et avec les royaumes d’Ava et du Pegou ; des mon- tagnes défendent fentree de cette province , et son commerce est foible.

Du côté du midi, des montagnes séparent ja Chine des royaumes de Laos et de Tunquin. Ces pays sont mal-sains , incultes , sauvages et remplis de rivières et de torrens dangereux ; le commerce est très-borné. La Chine ne communique avec le Tunquin que par une partie de ja province du Yunnan. Ce royaume produit du riz, du maïs, du millet; mais les secours que les Chinoïs peuvent en tirer sont médiocres.

Le royaume de Corée, situé à Test du Leao- tong , est fertile, quoique montagneux ; mais son commerce avec ia Chine n’a jamais consisté en grains.

Tout le reste de l'empire est borné au sud et à iest par la mer. Il peut recevoir quelques secours de Manille ; maïs ils sont insuffisans, et néanmoins si recherchés, que, dans les cas de disette, j'ai vu exempter de tous droits de douane les vaisseaux

64 OBSERVATIONS Espagnols qui apportoient des cargaisons de riz à Macao ou à Quanton.

Il résulte donc de tout ce que nous venons de dire, que la Chine, entourée de montagnes impraticables ou de peuples errans , vivant sous des tentes, et ne s’occupant que de leurs trou-. peaux et fort peu d'agriculture, ne peut attendre aucun secours alimentaire des pays qui lenvi- ronnent, et qu'elle est obligée de tirer d'elle-même sa subsistance et de vivre de ses propres ressources. Le gouvernement en est tellement persuadé, qu'il a fait construire de grands magasins pour con- server les grains. On en voit de considérables à Peking et à Tong-tcheou pour subvenir aux be- soins de la capitale. I] y en a aussi dans chaque province; mais ces magasins sont mal administrés : les préposés , sous prétexte de prévenir la dété- rioration du riz que lon y tient en réserve, sollt- citent et obtiennent presque toujours Ja permis- sion de le vendre , avec l’injonction seulement de le remplacer par du nouveau après [a moisson. Mais, s’il arrive que la récolte ne soit pas bonne, car le riz est sujet à manquer, il n’est plus possible de remplir les magasins; Us se trouvent vides alors, et dans les temps de disette le peuple n’en peut tirer aucun secours. Cependant , quand même on supposeroit ces magasins bien administrés ,

comme ils ne doïvent contenir que le dixième de Ja

SUR LES CHINOIS. 6$ la récolte, et comme on prélève sur ce dixième fa paye des mandarins et des soldats, le surplus ne pourroit nullement suffire aux besoins des habi- tans : par conséquent les vues du gouvernement ne sont pas remplies, et ses précautions deviennent insuffisantes. Quant aux secours que les provinces peuvent se donner les unes aux autres, c’est fort peu de chose. Les Chinois ne cultivent ordinaire- ment que ce qui est indispensable pour leur propre consommation , et non pour se procurer un excé- dant qu'ils puissent mettre en réserve, et vendre ensuite dans certaines circonstances : ainsi chaque canton n’a que son nécessaire , et ne peut rien donner à ses voisins.

Ce qui contribue encore à enlever à Ia nour- riture des hommes une portion considérable de grains, c’est ja grande consommation qu’on en fait dans la fabrication des eaux-de-vie ; car, malgré les ordonnances réitérées de ja cour pour prohiber cette fabrication, on ne cesse de distiller des grains.

Toutes ces causes réunies occasionnent quelque- fois de terribles famines, qui dépeuplent Ja moitié des provinces : les pères exposent alors, vendent ou tuent leurs enfans ; des milliers d'hommes périssent, et se mangent même les uns les autres, ainsi que cela est arrivé dans le Chan-tong en 1786 / a),

(a) Lettre de M. Raux, missionnaire à Peking. TOME III. E

66 OBSERVATIONS

A ces fléaux il faut ajouter les massacres qui sui- vent ordinairement les révoltes. En 1783 et 1784, les Mahométans , au nombre de cent mille, s'étant révoltés, l’empereur les fit tous massacrer, ex- cepté les enfans au-dessous de quinze ans. Si on réfléchit ensuite que les troupes Chinoïses ne réta- blissent pas toujours lordre dans les provinces sans éprouver des pertes, comme en 1768, l'empereur perdit quarante mille soldats dans une révolte du Yunnan, et peut-être bien davantage dans les derniers troubles de File de Formose, on aura une idée du nombre d'hommes qui doivent périr dans certaines circonstances. Chez un peuple concentré dans le pays qu’il habite, et qui ne fait pas de colonies, ces sortes d’évènemens , extrème- ment nuisibles à la population, en rétablissent néanmoins l'équilibre et rendent moins sensible ie manque de subsistances : C’est ce que cherche je gouvernement Chinois; les moyens qu'il emploie sont sans doute violens et barbares, mais ïl les regarde comme nécessaires.

La Chine étant donc un pays mal partagé du côté des vivres, n'ayant rien à attendre de ses voi- sins, suffisant à peine à la nourriture de ses habi- tans, porte en elle-même je germe de [a destruc- tion , et elle est loin de prendre dans sa population les accroïssemens considérables que certains au- teurs ont voulu lui accorder, sans réfléchir que ces

SUR LES CHINOIS. 67 accroissemens eux-mêmes deviennent une source de destruction alimentée par Îles famines , suites inévitables d’une trop grande multiplication.

Considérons actuellement ia population des provinces, d’après les états de différentes années, et examinons si le nombre d'hommes assigné à chacune est en proportion avec sa grandeur et avec celle des provinces voisines.

Tableau de la Population de la Chine.

Dénombremens d’après ©

les Missionnaires,

le P. Allerstain,

les Anglois ,

Noms des provinces, en 1743. en 1761. en 1794. Petchely. .... 16,702,765... 15,222,940... 38 millions, Kiang-nan.... 26,766,36$... 4$,922,439... 32. Kiang-sy..... 6,681,350... 11,006,640... 19. Tchekiang... 15,623,990... 15,429,690... 21. Po-kien si: 7164310353 %01008,06 3,67 ED Hou-kouang.. 4,264,850... 16,909,923... 27» Honan. ee 12,637;280... 16,332,507... 25. Chan-tong... 12,159,680... 25,180,734... 24. Chan-sp. 655117186969 47s . : 9,768,189 4077 27. Chen-sy..... 14,804,035... 14,699,457... 30. Setchuen.... ;15,181,710...:: 2,782,976... 27. Quang-tong... 6,006,600... 6,797:597... 21. Quang-sy. ... 1,1435450... 3:947,414... 10. Yunnans: 92 2 Koey-tcheou. . aus AS het 4 HAOMRMAS.L à 170. Leaotong. ... 235,620... 668,852... 1/ 150,265,475. 198,214,552. 333 millions.

Il est difficile, ainsi que je lai dit plus haut , d'établir avec précision ja population de Ia Chine; Le

63 OBSERVATIONS

mais il ne faut qu’un instant pour voir combien ces états sont peu en proportion jes uns avec les autres,

La population du Petchely, suivant les Anglois, est plus grande que celle du Kiang-nan, tandis que, selon les états de 1743 et de 1761, elle est ‘plus petite ; je m’en rapporterois de préférence à ces derniers, puisque le Petchely est moitié moins grand que le Kiang-nan , que le terrain d'ailleurs y est mauvais, au lieu que la seconde province est plus fertile et qu’elle a beaucoup de manufactures : ainsi la note d’après laquelle on a assigné trente- huit millions au Petchely et seulement trente-deux au Kiang-nan , ne peut être que fautive. Maïs si le P. Allerstain a suivi une proportion plus juste dans leur population respective, est-il possible de supposer, comme il le fait, quarante-cinq millions dhabitans dans une province aussi petite que le Kiang -nan, et dont Îa partie méridionale est | remplie de montagnes ! Le Kiang-nan contient dix mille lieues carrées, et la France /4) trente mille. * Si lon regarde que ja population étoit considé- rable en France en 1789, comment pourra-t-on accorder à un pays trois fois plus petit, un nombre d’habitans presque double !

Je ne m’arrêterai pas à discuter je dénombrement

EE EEC

{a) Avant la révolution.

SUR LES CHINOIS. 69 de chaque province en particulier ; ce qu’il est essentiel de prouver, c’est que ces dénombremens sont exagérés.

Les missionnaires, dans leurs calculs sur ia population , se sont servis du nombre cinq pour multiplier les familles. Ce terme est trop fort, et il eût fallu en prendre un moyen, pour éviter de tomber dans des erreurs inévitables avec une telle base.

D’après d'Expilly et Mésance, le produit moyen des mariages en France est de trois et quatre enfans, quoique la durée du mariage en puisse donner quatre ou cinq fois davantage. Un auteur plus récent établit $ + -= pour terme moyen, en multipliant le rapport des naissances avec les morts, par le rapport des naïssances avec les ma- riages. Mais si lon multiplie les mariages par cinq, le résultat surpassera le nombre des naissances : ainsi ce terme est trop fort. En balançant le nombre des morts avec celui des naïssances, on trouvera que le rapport des naissances aux mariages est de 4 + 7; mais ce terme, quoique plus modéré, ne peut être exact, puisque les naissances n’appar- tiennent pas toutes aux mariages contractés dans Pannée, et que les morts proviennent, en outre, tant de ja naissance de l’année que des naïssances des années antérieures : en un mot, pour tout ce: qui regarde la population, un simple relevé est

E 3

#0 OBSERVATIONS préférable à une multiplication, et toute suppo- sition en ce genre ne peut donner qu’une erreur.

Un dénombrement de l’année 1122, sous Hoey- tsong des Song, donne vingt-huit millions huit cent quatre-vingt-deux mille deux cent cinquante- huit familles , comprenant quarante-six millions sept cent trente-quatre mille sept cent quatre- vingt-quatre bouches, ce qui ne fait pas deux per- sonnes par famille. Un autre dénombrement de Yan 1290, sous Chy-tsou des Yuen, porte à treize millions cent quatre-vingt-seize mille deux cent six le nombre des familles, et à cinquante-huit millions huit cent trente-quatre mille sept cent onze celui des personnes , ce qui est un peu plus de quatre têtes par famille : ainsi, d’après les Chinois eux- mêmes, le nombre cinq, employé comme multi- plicateur , seroit souvent trop fort.

J'ai vécu long-temps à la Chine, et je nai pas remarqué que les familles de ce pays eussent un plus grand nombre d’enfans que celles d'Europe. Si le climat rend les femmes plus précoces en Asie, elles cessent aussi beaucoup plutôt d’être mères. D'ailleurs , on ne peut supposer qu’à la Chine ces mariages soient plus productifs qu’en Europe; car il est reconnu que chez les peuples qui n’ad- mettent pas la polygamie , la population est égale et même plus forte que chez ceux la pluralité des femmes est permise. Ajoutons qu’un vice

SUR LES CHINOIS. 7E anti-physique, généralement répandu chez ces der- niers , nuit prodigieusement à laccroïssement de Pespèce humaine. Il est vrai que ja dépravation des mœurs et la polygamie étant beaucoup moins communes chez les habitans de la campagne que chez les gens aisés et dans les villes, ces causes y- influent moins sur Ja population; maïs la pauvreté la misère et les maladies, qui marchent toujours. ensemble, doivent enlever un grand nombre den- fans de cette classe, principalement dans des con- trées les secours nécessaires à leur conservation sont rares ou manquent entièrement. Toutes ces considérations font assez voir , ainsi que je lai déjà dit, que le nombre cinq employé comme multi- plicateur des familles est trop fort ; je l'emploieraï cependant dans les états que je vais rapporter, parce qu’en adopter un nouveau, ce seroit jeter de ja confusion dans les calculs déjà faits; mon but, d’ailleurs, est de prouver uniquement que iaccroissement marqué dans ces états n’est pas exact.

États de Population,

Années. Contribuables, Personnes. (a) 1736..23,593,549 x 5 = 117:967:745 ] : Exempts d’après 125,046,245. À.

le. RP. Amiot..… 7,078, 00. {

(a) Mission., some VI, page 290,

E 4

72 : OBSERVATIONS

Années. Contribuables.

(a) 1743.:30:043,09$ x $ = 1$0,265,47$. Lxempéss: 7:078,500. Contribuables.

(6) 1743..28,450,846 x 142,254,230.

ÉXEMPES. : 2 Ur 7,078,500. 196,8 37;977. Excrapts:4,.... 7:078,500. (dh Vars. Es si 198,214,553« ÉXCIDDIS - ec 7,078, 500. | CT RTE TR TR de PL cn dd

Personnes.

| 157,3437975。 -

149,3 327 30. CC

203,916,477. D.

20$,293,0$3. E.

. 333:000,000.

Différence entre les diverses années.

Personnes.

Différence d'un an pour 7 ans, de AàB... 4,613,961. Différence d'un an pour 7 ans, de Aa C... 3,469,498. Différence d’un an pour 17 ans, de D... 2,739,559.

Différence d'un an pour 17 ans, de C à Différence d'un an pour un an, de P

,. 3:210,808. Eu 13370907

: Différence d’un an pour 33 ans, de E à F... 3,869,907.

D'après ce tableau , la population a été en croïs-

sant de cinq huitièmes, et un peu plus depuis 1736

jusqu’en 1761, c’est-à-dire, dans espace de vingt-

cinq ans. En suivant la même proportion pour les

vingt-cinq années suivantes, elle auroit être en

1786, de trois cent trente-trois millions six cent

un mille deux cent huit individus ; et pour les huit

(a) Mission., tom. VI, page 279. (b) Ibid. , page 291.

{e) lbid., page 292.

(d) Ibid. , page 374.

fc) Anglois.

SUR LES CHINOMIS. 73 années depuis 1786 jusqu’en 1794 de quatre cents millions cent soixante -un mille quatre cent qua- rante-huit individus ; tandis qu’au contraire elle ne suit plus la même progression depuis 1761 à 1794; et qu’au lieu de croître de cinq huitièmes, elle n’aug- mente plus que de trois huitièmes et un peu plus, sans que pourtant il ait existé de raison pour occa- sionner une semblable diminution. La vérité est que ces états sont inexacts, et que si la popula- tion y est représentée comme toujours croissante, cela provient de l'intérêt que les mandarins ont à faire croire que ieurs provinces s’améliorent parce que ce seroit déplaire à l'empereur , et nuire à leur avancement , que de lui montrer une dimi- nution quelconque.

Pour se convaincre du peu de vraisemblance de ces états, il suffit dy jeter les yeux. Pourquoi, par exemple , les résultats de l’année 1743, rap- portés deux fois, présentent-ils entre eux une différence de huit millions onze mille deux cent quarante - cinq !

Comment ja province de Setchuen a-t-elle en 1743 (a), quinze millions cent quatre-vingt-un mille sept cent dix personnes, tandis que dix-huit ans après, en 1761, un état Chinois très-détaillé ne lui en donne plus que deux millions sept cent

(a) Mission. , tome VI, page 291.

OBSERVATIONS quatre-vingt-deux mille neuf cent soiïxante-seize , c'est-à-dire, douze millions trois cent quatre-vingt- dix-huit mille sept cent trente-quatre individus de moins /a) !

Pourquoi faugmentation moyenne dans fa po- pulation depuis 1736 jusqu’à 1760, et depuis 1761 jusqu’en 1794, est-elle de plus de trois millions par an , tandis que dans une année, c’est-à-dire, de 1760 à1761, elle n’est que d’un million trois cent soixante-seize mille cinq cent quatre-vingt-un! Comment expliquer une différence aussi extraordi- naire ? I faut nécessairement l’attribuer ou au vice de ja méthode que lon suit en dressant les états, ou à la mauvaise foi de ceux qui en sont chargés; c'est ce dont le lecteur va se convaincre.

Suivant les missionnaires /b), durant Fespace de quatre-vingts ans, depuis 1680 jusqu’à 1760, la population a augmenté de quatre-vingts millions: ce passage est d’autant plus remarquable, que com- prenant les années énoncées ci-dessus, il détruit ja prétendue augmentation de plus de trois millions par an dans la population, puisqu'il ne la porte qu’à un million , quantité égale à celle annoncée par les états de 1760 à 1761. I prouve donc clairement combien ces états sont faux , et combien il faut être circonspect avant de les adopter.

(a) Mission. , tome VI, page 374. (b) Xbid, rome XT, page 112.

SUR LES CHINOIS. AS

Une remarque à faire encore, et à laquelle les différens auteurs qui ont écrit sur la population n'ont pas eu assez égard, c’est qu’un accroissement considérable dans ja population n’est pas toujours possible, parce que plus le nombre des hommes est excessif, moins il doit augmenter. Franklin observe que ja faculté productive dans les animaux n’est pas d’elle-même limitée, mais que les hommes en se multipliant diminuent leurs moyens de sub- sistance, et que jes privations qu'ils éprouvent, réduisent nécessairement la population à un terme moyen. Il y a long-temps qu’on a reconnu qu'une des causes principales qui restrergnent laccrotïsse- ment, étoit la difficulté de se procurer des vivres. Si les années abondantes arrivoient plus fréquem- ment, je genre humain, suivant sir James Steward, seroït beaucoup plus nombreux. Naturellement, dit Smith, les animaux multiplient en raison de leur subsistance.

Différens auteurs ont cru que fa population pouvoit être doublée en quinze ans, Petty pense même qu’elle peut l'être en dix; cependant, le plus grand nombre s'accorde à dire que ja population double tous les vingt-cinq ans : mais en prenant ce terme on auroit dire si lon avoit en vue un pays déterminé, ou si lon rendoit l'application générale ; car, dans ce dernier cas, on trouvera peu de contrées, soit en Europe, soit ailleurs,

76 OBSERVATIONS Ja population ait reçu un pareil accroissement. Aux États-Unis d'Amérique, les vivres sont en abondance, les mœurs pures, les mariages fa- ciles , la population s’accroit considérablement dans les villes, et encore plus dans les campagnes , dont les habitans, sans cesse occupés des travaux de Pagriculture , ignorent les vices qui enlèvent un grand nombre de personnes dans les cités ; aussi les États-Unis nous offrentils une population plus que doublée en vingt-cinq ans. Elle étoit, en i774, de deux millions quatre cent quatre-vingt- six mille ames, et en 1799, de cinq millions cent vingt-sept mille sept cent cinquante-six. Mais en prenant cet exemple, a-ton bien examiné com- ment fa population de l'Amérique est composée ; et de quelle manière elle s’est accrue! Combien d'individus , de familles même ont quitté l'Europe pour aller s'établir en Amérique, soit après la guerre avec l'Angleterre , soit pendant ja révolu- tion de la France! Cette augmentation, qui sort du cours ordinaire de la nature et tient à des cir- constances particulières, ne peut entrer en ligne de compte pour un véritable calculateur. ii ne doit considérer que la population indigène s'accrois- sant par son propre produit et non par des causes étrangères : ainsi lon ne doit pas conclure de ce que la population a doublé aux États-Unis depuis son indépendance , qu’elle puisse suivre le même

SUR LES CHINOIS. 77 cours chez les autres nations. D'ailleurs , les États- Unis se trouvent dans le cas des pays qui sont susceptibles d’un grand accroissement , par fa fa- cilité de s’y procurer des vivres, par l'étendue de leur territoire et par le petit nombre de leurs ha- bitans. IL n’est donc pas surprenant que la popu- lation y ait augmenté et qu’elle augmente encore ; mais lorsqu'elle sera parvenue au point son accroissement apportera les mêmes causes de des- truction qui existent dans les grandes nations, alors elle naugmentera que fort peu, et se mettra en équilibre avec ses moyens de subsistance. C’est ce que nous voyons à [a Chine, la population est loin de prendre l'accroissement accordé ordinai- rement aux autres nations; effet produit par fa trop grande quantité d’habitans réunis en une seule masse, quantité cependant qui est fort au- dessous des trois cent trente-trois millions d’indi- vidus que les voyageurs Anglois assignent à cet empire.

Nienhoff compte en 1650, après la conquête de ja Chine par les Tartares, cent cinq millions huit cent soixante-onze mille quatre cent trente quatre individus. Sous Kang -hy le nombre de per- sonnes Sejevoit à cent quinze millions cinquante- deux mille sept cent vingt-quatre. En prenant un milieu entre sept dénombremens, on trouve une Population de cent douze millions quatre cent

7 OBSERVATIONS

soixante-sept mille neuf cent quatre-vingt-treize , et en y ajoutant les sujets exempts de contribu- tion, que le P. Amiot estime être de sept millions soixante-dix-huit mille cinq cents, on aura alors une population moyenne de cent vingt-neuf mil- lions cinq cent quarante-six mille quatre cent quatre-vingt-treize. Si lon compare la Chine avec la France, uniquement sous je rapport de leur surface , la première étant presque six fois aussi grande que lautre, et la population de cette der- nière étant, en 1789, de vingt-cinq millions, celle de la Chine sera de près de cent cinquante mil- lions ; mais si lon a égard à ja quantité de terres cultivables dans les deux empires, et que lon mette en rapport la population avec fagriculture , on n'aura plus pour fa Chine que cent trente-sept millions d'individus : ainsi, pour peu qu’on ajoute quelque chose, on parviendra au terme de cent cinquante millions, adopté par plusieurs auteurs , terme déjà assez fort et qu’il est impossible d'élever au-delh sans admettre des hypothèses invraisem- blables ou des ressources surnaturelles. En effet, avant de donner une immense population à Ja Chine , il auroit fallu examiner SI elle étoit pos- sible d’après la quantité des terres cultivées : cette quantité s'élevoit en 1745 à cinq cent quarante-cinq millions d’arpens, et même on en peut admettre actuellement six cents millions , parce qu’on doit

SUR LES CHINOIS. 79 croire qu’elles se sont améliorées. Si fon accorde donc à la Chine une population de cent quarante à cent cinquante millions, cet empire se trouvera, proportion gardée , un peu plus peuplé que ja France , et chaque individu y vivra sur quatre ar- pens. Donner à la Chine deux cents millions de personnes, c'est trois arpens par tête , Ce qui sup- pose une population égale à celle des Provinces- Unies. En mettant trois cent trente-trois millions, ce n’est pas tout-à-fait deux arpens par tête , et c’est établir une population beaucoup plus forte que celle des Pays-Bas. Or, est-il possible de croire qu'un empire contenant neuf cents millions d’arpens de terre, dont six cents millions en culture, soit par- tout aussi peuplé que la Hollande, qui n’en a que douze à treize millions , ou plus que les Pays-Bas, qui n’en ont que dix à onze ? On conviendra sans peine que , Pagriculture étant plus susceptible d'être perfectionnée dans un pays d’une médiocre étendue , et les vivres pouvant s'y multiplier plus facilement , [a population doit y prendre un ac- croissement beaucoup plus grand et beaucoup plus rapide que dans un pays d'une étendue soixante fois plus considérable.

Toutes ces raisons démontrent assez clairement que la population de fa Chine ne peut excéder celle des autres pays ; et pour prouver définitive- ment que ceux qui pensent le contraire sont dans

80 OBSERVATIONS l'erreur, je vais rapporter ce que j'ai vu dans Îes différentes provinces que j'ai traversées pendant mon voyage. ù

Dans notre route pour nous rendre à Peking en remontant la rivière depuis Quanton jusqu’à Nan-hiong-fou, dernière ville de Ia province, nous n’avons rencontré dans cet espace, qui est de cent cinq lieues, que cinq villes éloignées Îles unes des autres de dix-sept, dix-neuf, vingt-quatre et vingt-huit lieues. La population dans les cam- pagnes étoit très - ordinaire ; elle nous a paru un peu plus forte dans les villes; maïs fa circonstance de notre passage avoit amené du monde sur fa route; et lorsqu’à notre retour nous avons visité à notre aise les mêmes lieux, Îes habitans ne se sont pas montrés plus nombreux que par-tout ailleurs. Il en fut de même dans le Kiang-sy. Ex- cepté en deux ou trois villes notre arrivée avoit attiré les habitans d’alentour , le nombre des in- dividus n’avoit rien de surprenant. En parcourant par eau la plus grande partie de cette province, nous trouvâmes les villes à ja distance de douze, quinze et vingt-cinq lieues, et ensuite à onze, neuf et sept lieues : il n’y en a qu’une seule à cinq et une à trois lieues ; enfin, nous ne vimes que douze villes dans l'espace de cent seize lieues. Lorsque nous eûmes quitté nos bateaux, et que

nous voyageämes par terre dans le Kiano-sy, et | dans

SUR LES CHINOIS. ST dans le Hou-kouang , dans un intervalle de qua- rante lieues nous traversâmes quatre villes : comme ja route passe au milieu des campagnes, des vil- lages et des villes , il nous auroit été facile de nous convaincre si les habitans y étoïent en grand nom- bre; mais rien ne nous la prouvé,

Dans le Kiang-nan , en cent dix-huit lieues nous rencontrâmes huit villes à onze, douze, qua- torze , dix-huit et vingt-une lieues de distance l'une de l’autre; et deux à cinq et à quatre lieues. À l'égard de cette partie occidentale du Kian g-nan, on ne peut être en doute un instant sur sa popu- lation : elle est très-ordinaire.

Le Chan-tong ne nous a présenté successive- ment, dans l'espace de quatre-vingts lieues, que dix villes à des distances de vingt-deux, onze, neuf, huit, six et cinq lieues et demie. Dans le Petchely nous en trouvames autant, un peu plus rapprochées cependant, puisque nous n’y fimes que soixante - trois lieues ; mais quelles villes ! et sur-tout quels villages ! fa plupart offroient laffi- geant spectacle du dénuement le plus absolu ; tandis que Peking, au milieu de tant d'objets misé- rables , entouré de vastes muraïlles, orné de su- perbes pavillons et de magnifiques palais, sembloit à lui seul, si Pon peut s'exprimer ainsi, avoir pompé et absorbé tous les pays d’alentour.

En quittant la capitale , nous suivimes, dans le

TOME III. F

82 OBSERVATIONS

retour , la même route jusqu’à la ville de T'e-tcheou, nous changeämes de direction pour prendre du côté de l’est. Dans ce nouveau trajet nous fimes _quatre-vingt-treize lieues dans le Chan-tong, et nous passämes huit villes dont les trois premières les plus voisines du Petchely, sont à huit et à quatre lieues de distance , et les dernières à treize , quatorze, dix-huit et vingt lieues , et une seule à sept lieues. Le terrain de cette partie du Chan- tong n'est pas aussi mauvais que dans fa partie occidentale de ja même province, aussi présente- t-il une population plus nombreuse , sans néan- moins être très-forte.

Parvenus dans Îa partie orientale du Kiang- nan , portion la méilleure de la Chine , et que les Chinois montrent de préférence aux étrangers, nous trouvämes dans Îles environs de la digue qui est élevée le Iong du fleuve Jaune, des bourgs qui nous parurent très-peuplés : c’est d’après cette population que les Anglois ont jugé, et c’est ce qui les a induits en erreur.

En passant par les mêmes lieux que ces voya- geurs, j'aurois pu croire comme eux que le nombre des habitans étoit considérable ; maïs jai reconnu que je me serois trompé si je m'en étois rapporté à un premier coup d'œil. L'avantage que nous avions de partir suivant notre volonté, nous a mis à même de vérifier que cette population

SUR LES CHINOIS. 83 n’appartenoit pas toute entière aux endroits nous nous trouvions, mais qu’une bonne partie y étoit venue des lieux circonvoisins. Ces bourgs si peu- plés lors de notre arrivée , n'offroient presque qu'un désert au moment nous partions, et nous apercevions dans ja campagne des bandes nom- breuses d’habitans qui s’en retournoiïent dans leurs villages.

Quoique ja partie du iang - nan, avant le Hoang-ho, soit bonne, cependant nous ne vimes dans l’espace de quarante lieues, que deux villes à Ja distance de vingt-quatre et quinze lieues ; ensuite trois autres après avoir traversé ce fleuve, et avant d’être à Tsin-kiang-fou au-delà du Kiang, c'est-à- dire, dans Tintervajle de vingt-huit lieues. Cette portion du Kiang-nan , après le fleuve Kiang, est belle et bien peuplée; les bourgs sont plus rap- prochés, et dans l'espace de quarante-deux lieues on trouve cinq villes à quatre, cinq, sept, huit et neuf lieues les unes des autres.

Entrés dans la province de Tchekiang , nous parcourûmes vingt-deux lieues avant de voir une ville ; mais comme les canaux font des dé- tours , nous laissâmes sur Île côté une ville du premier ordre et une du troisieme ; néanmoins en comptant ces deux villes, nous n’en passâmes que douze pendant les quatre-vinot-quinze lieues que nous fimes dans cette province, c’est-à-dire,

F2

84 OBSERVATIONS

une ville à la distance de quatre lieues, deux à cinq, deux à sept, une à huit, une à neuf, deux à dix, deux à onze, et une à douze lieuès,

Les cantons du Tchekiang qui confinent avec le Kiang-nan, et ceux qui environnent la ville de Hang -tcheou -fou , sont bien peuplés ; mais en remontant le fleuve jusqu’à l'extrémité de Ia pro- vince , la population est médiocre , et les villes n’ont rien d’extraordinaire, quoique sur Îles huit villes que nous vimes dans cette partie du Tche- kiang, et qui sont à onze, dix, neuf, huit, sept et quatre lieues de distance les unes des autres, ïl y en ait deux du premier rang.

On rencontre peu de monde dans le passage par terre qui sépare le Tchekiang , du Kiang-sy. Yu-chan-hien, la première ville de cette dernière province, et que nous eûmes tout Île temps d’exa- miner , n'avoit qu'une population proportionnée à son peu d’étendue. En descendant le fleuve pour nous rendre à Nan-tchang-fou, capitale du Kiang-sy, ce qui fait une route de soïxante-qua- torze lieues , nous passimes devant six villes, dont deux à huit lieues de distance, une à dix, une à douze, une à seize , et Nan-tchang-fou qui est à vingt lieues. Cette capitale, nous nous arrêtames , est grande, maïs sa population ne nous parut point extraordinaire. Nous avons donc été pendant un voyage de près de seize cents lieues,

UR LES CHINOIS. 85. à portée de juger si les provinces étoient aussi peuplées que les Anglois l'ont avancé. Jai fait en allant à Peking, des courses assez longues sans rencontrer personne ; et si, dans mon re- tour , j'ai vu plus de monde dans certains endroits, il n'y avoit cependant pas lieu d’être étonné : en un mot, rien ne m'a porté à croire que la popu- lation en général fût prodigieuse. Je ne dirai plus qu'un mot : c’est une erreur que de croire qu'il existe à la Chine une seconde population sur les rivières ; excepté les villes principales et commer- çantes , auprès desquelles on rencontre un assez grand nombre de bateaux, on n’en voit sur les fleuves que le nombre convenable à un pays vaste et étendu , dont tout le commerce se fait par eau. Les habitations sont assez généralement bâties à une certaine distance des rivières , et si les villes en sont souvent plus rapprochées , on en voit plusieurs qui en sont éloignées. Le passage sui- vant d’une lettre d’un missionnaire, se rendant à Peking en 1793 , confirme ce que j'avance. «Ce n’est pas le long des fleuves, dit M. Lamiot, » que le grand nombre des habitans se fait le plus » remarquer ; car les bords en sont totalement » négligés et abandonnés. On rendroit de grands » services au commerce , si lon faisoit usage à fa » Chine, des moyens qu’on emploie en Europe » pour fentretien des fleuves ; mais comme on

F3

86 OBSERVATIONS |

» n’en prend pas de soin, ils s'étendent très-loin dans les terrains plats, et il reste même encore » beaucoup de terre qu’on ne cultive pas, crainte » des inondations. » #

REVENUS.

LES Chinois sont très-inexacts dans les états qu'ils donnent des revenus de leur pays, et cela doit être ; car, intimement persuadés de sa richesse et de sa puissance, ils sont encore plus portés à les exagérer. Un étranger doit donc s'attendre à recevoir autant de comptes différens qu'il consul- tera de personnes; et c'est-[à ja vraie cause pour laquelle Îles auteurs qui ont traité cette matière sont si peu d'accord dans leurs rapports.

Le P. Trigault dit que les revenus sous Chin- tsong , en 1587, surpassoient annuellement Ja somme de cent cinquante millions.

Nieuhoff, en 1655, les porte à huit cent trente- deux millions. Aa

Le P. Magalhens avance que, d’après le relevé des livres Chinois, ïl entroit, en 1688 , dans Îles trésors de lempereur, vingt millions quatre cent vingt-trois mille neuf cent soixante-deux écus dar- gent. En supposant que ja valeur d’un écu fût de quatre francs, suivant l'estime des Portugais à cette époque , les vingt millions donneroïent quaire- vingt-un millions six-cent quatre-vingt-quinze mille

SUR LES CHINOIS. 87 huiït-cent quarante-huit livres ; et en y ajoutant deux cents millions pour limpôt sur le riz, le sel, Ja soie, &c., les revenus serojent alors de deux cent quatre-vingt-un millions six cent quatre-vingt- quinze mille huit cent quarante-huit livres.

Le P. Le Comte, qui écrivoit presque dans le même temps , dit que les revenus en argent s'élevoient à vingt-deux millions d’écus de quatre francs, ce qui fait quatre-vingt-huit millions : or, en y joignant les deux cents millions sur le riz , la soie , &c., le total des revenus seroit de deux cent quatre-vingt-huit millions, somme presque égale à celle énoncée par le P. Magalhens.

Les Anglois qui étoient à la Chine en 1794, font monter le revenu , sur l'autorité de notes Chinoises, jusqu’à quatorze cent quatre-vingt-cinq millions. Cette somme est bien différente de celle de deux cent quatre-vingt-huit millions ; maïs si les Anglois et Nieuhoff ne sont pas d'accord avec les missionnaires , c’est que les premiers s’en sont rapportés aux comptes donnés par les Chinois, qui, par amour-propre ou pour toute autre raison, ont jugé à propos de les exagérer, au lieu que les derniers les ont vérifiés dans les livres.

Il est à propos cependant d'observer que Pétat des revenus à l’époque dont les missionnaires ont parlé, ne doit plus être le même pour le temps actuel, le mode de perception ayant été.

F4

88 _ OBSERVATIONS changé sous l'empereur Yon g-tching qui fit subs- tituer la taille ou impôt sur les terres à [a capitation, pour éviter l'incertitude et les variations du pro- duit, ou plutôt pour retirer un impôt plus consi- dérable, puisque a capitation de deux mas par personne, prélevée, sous jle règne de Kang-hy et de ses prédécesseurs , sur cinquante-huit millions de contribuables , depuis lâge de vingt jusqu'à soixante ans, ne procuroit qu’un revenu de quatre- vingt - sept millions. Néanmoins , on ne peut supposer que Île gouvernement, en changeant ancienne manière de percevoir les impôts, ait pu prendre des moyens capables d'élever subitement les revenus de l'empire, de la somme de deux cent quatre-vingt-huit millions à celle de quatorze cent quatre-vingt-cinq millions. Cette dernière évalua- tion est trop forte, et ce que rapporte M. Barrow le confirme /a).

< L'empereur actuel Kia-king, dit-il, quoiqu'il > se füt emparé des immenses trésors du premier > ministre de son père, et qu’il eût levé d’autres » sommes, fut obligé d'accepter trois millions » sept cent cinquante mille livres des marchands de » sel de Quanton, et d'envoyer vendre dans cette » ville des perles , des agates et différens effets pré- » Cieux, afin de subvenir aux frais nécessaires pour

fa) Barrow, édition Angloise, page 407.

SUR LES CHINOIS. 89 » soumettre les rebelles d’une province de l’ouest. »

Comment croire, d’après ce passage , aux énor- mes revenus de Fempereur , puisque , malgré ses richesses prétendues, il se trouve embarrassé, même avec l'addition des biens confisqués sur le Ho-tchong-tang ! H y a lieu de penser que les mandarins qui voyoient les Anglois avec inquié- tude et jalousie, et qui connoissoïient leurs éta- blissemens dans l'Inde, leur ont fourni des états exagérés, dans l'intention de représenter la Chine comme un pays riche , peuplé et capable de se défendre. D'ailleurs, les Chinois ayant fait monter je nombre des soldats à dix-huit cent mille, ont été obligés de forcer proportionnellement les revenus pour trouver fa somme de onze cents millions nécessaire à l'entretien d’une telle armée. Je vais proposer un compte un peu différent, mais plus approchant de la vérité.

Un édit de l'empereur, publié en 1777, recon- noît que le tribut en argent levé sur tout l'empire monte à deux cent six millions neufcent cinquante- cinq mille livres ; mais comme il est d'usage à la Chine de payer les impôts moitié en argent et moitié en nature, cette somme de deux cent six millions neuf cent cinquante-cinq mille livres ne sera donc que ja moitié de limpôt , dont le total s’élevera à quatre cent treize millions neuf cent dix mille livres,

90 OBSERVATIONS L'impôt est le dixième de l'évaluation des terres; mais on doit croire que cette évaluation ne peut être que modérée, puisqu'il faut en déduire tous les frais que nécessitent la culture en général. En effet, si on calculoit x quelle somme peut s'élever le dixième du produit brut de près de six cents millions d’arpens de terres labourables, on trou- Veroit sans doute que cette somme seroit beaucoup plus considérable que celle qui est indiquée dans l'édit de 1777 : mais cette évaluation n'étant fixée que d’après le produit net, le revenu rentre alors dans une somme moyenne, qui est, comme je fai dit plus haut, de quatre cent treize millions neuf cent dix mille livres. | Tous ceux qui ont parlé des revenus de ja Chine, disent positivement qu'on prélève un se- cond dixième sur la récolte du riz, dans fa pro- vince de Quang-tong; mais quoiqu’ils n’aient point fait mention du Quang-sy , Fon fait cependant deux récoltes , il est à propos de comprendre cette province. En supposant donc un degré et demi en latitude, donnant trente-sept lieues , sur un peu plus de neuf degrés en longitude , à vingt - trois lieues au degré sous le parallèle des provinces de Quang-tong et de Quang-sy, faisant deux cent dix - huit lieues, on aura huit mille soixante - six lieues carrés , ou quarante. millions trois cent trente mille arpens, qui, à quatre pics chacun,

SUR LES CHINOIS. 9I produiront cent soixante -un millions trois cent vingt mille pics, dont le dixième, seize millions cent trente-deux mille pics, est envoyé en partie à Peking.

Récapitulation.

On aura donc pour fa moitié de lPimpôt perçu

en argent, suivant lédit de 1777. . 206,95 5,000f Pour ja seconde moitié levée en

NAtUTé 4 M ME 200 0 MODO Pour le second dixième prélevé

en nature dans Île sud, donnant

seize millions cent trente-deux mille

pics , ACIE francs. 2 Da TOR 20000 Pour ies douanes sur le sel, le

charbon See A O7 T0 EL Pour les droits sur le commerce |

des étrangers à Quanton /4)..... 6,000,600.

629,277,670.

IT faut ajouter à cette somme le tribut qu’on lève sur ia soie et les étoffes d’autres matières. Le P. Kir- cher, dans sa China illustrata, donne un relevé de ce que paie chaque province, et ne porte le tribut sur la soie qu’à cent quatre-vingt-onze

(a) Ces droits sont pour l'Empereur.

92 OBSERVATIONS OF 0.

mille cinq cent trente livres pe- sant de cette matière. Le P. du Halde met la même quantité, mais il en ajoute une autre de quatre cent neuf mille huit cent quatre- ving-seize livres de soie travaillée. En général les états des tributs de chaque province, varient suivant les différens auteurs qui en ont parlé. IT en est qui les ont portés très-haut sans entrer dans aucun détail, tandis que d’autres qui en ont fait lénumération, les ont éva- jues beaucoup plus bas. Le P. du Halde fixe à trente-deux millions: de taëls , ou deux cent quarante millions de livres : le tribut seul du Kiang-nan, sans spécifier sur quoi il est prélevé, pendant que plu- sieurs écrivains ne l’estiment qu’à cinquante millions, en y compre- nant l'argent et le riz. L’impôt pré- levé sur ja soie dans le Tchekrang , est plus fort que dans le Kiang-nan ; mais au total le tribut de ja première

629,277,670.

SUR LES CHINOIS. 93

Chibi its: MST

province, est plus foible que celui de la seconde, parce que celle-ci est plus grande. En prenant donc un milieu entre tous ces différens rapports ,on peutévaluer à quarante millions l'impôt sur les soïes et les cotons; et si l'on y joint celui sur les vernis, le musc , la porcelaine et les autres objets, le total s’éle- vera à cinquante millions et plus. SUPPOSONS . TAN MES RTE,

629,277,670.

$0,722,330

Le TOTAL desrevenus sera de..

J'ai dit plus hautqu’on payoit au- trefois une capitation qui fut chan- gée en taille sous Yong-tching ; cependant cette capitation existe encore en partie; car outre qu’il en est fait mention dans certains au- teurs , je lai vu moi-même exiger des marchands, des artisans et des domestiques. Une preuve d’ailleurs que cette capitation a lieu, c’est que dans le nombre des mandarins ap- partenant aux villes , il y en a un

qui est désigné comme receveur

6$0,000,000.

680,080,000.

94 OBSERVATIONS d'entre part... 50: 0686, 68083000

des boutiques. Quoiqu’on lise dans

les Mémoires sur la Chine, que les

impôts pèsent seulement sur lagri-

culture n’est pas croyable que

les marchands et les artisans ne

paient rien ; car il en résulteroit

qu'un grand nombre de personnes

abandonneroïent l'état d'agricul-

teur. En portant donc l'impôt sur

les marchands , à trente millions

qu’on ajoutera aux revenus de l’em-

pire, c’eux-ci s’éleveront à...... 710,000,000f CAUSE EURE RE Re

De cette somme de sept cent dix millions, il n’est prélevé pour l’empereur que ce qu'il faut pour ses besoins en riz, en provisions, en soie et autres objets ; le reste entre dans les trésors des pro- vinces , sert à payer les mandarins et les troupes, et est destiné à subvenir à toutes les dépenses de l'État.

L'empereur possède beaucoup de terres le long de ja partie de jla grande muraille la plus voisine de Peking ; elles lui appartiennent en propre et à sa famille , et sont Joukes à des fermiers qui en paient le fermage , soit en denrées, soit en argent. Outre ces terres, empereur entretient au-delà de la grande muraille, de grands troupeaux et des

SUR:LES CHINOIS. 95 haras, dont le produit en argent est versé dans jes coffres du palais : l'empereur s’en sert pour son en- tretien, car ce prince ne vit que sur le produit de ses domaines , et laisse en grande partie dans je trésor public les sommes qui proviennent des re- venus de Etat.

I! est difficile d'estimer le produit des domaines de l'empereur : on peut le supposer très-considé- rable, puisqu'il suffit à ses dépenses personnelles ; mais quel qu’en soit le montant, si l’on y ajoute le produit du Ginseng, les confiscations, les sai- sies des biens, et les riches présens que l’empereur reçoit des mandarins , on pourra évaluer le tout à environ cent millions , qui, ajoutés aux revenus de l'État, fixés ci-dessus à sept cent dix millions, formeront un total de huït cent dix millions. Cette somme n’atteint pas encore les quatorze cent quatre- vingt-cinq millions dont parlent les Anglois ; mais ces voyageurs ont été induits en erreur par les Chi- nois qu’ils ont consultés ; et pour prouver combien il est facile de se tromper en suivant aveuglément les rapports de ceux-ci , je vais faire voir les fautes de calcul qu'ont commises , d’après eux, certains missionnaires.

Le P. du Halde, et plusieurs auteurs avec lui, disent que l'empereur a neuf mille neuf cent quatre- vingt dix-neuf barques, appelées Leang-tchouen { barques des vivres ], qui portent tous les ans à

96 : OBSERVATIONS Peking, quarante millions cent cinquante -cinq mille quatre cent quatre-vingt-dix sacs de riz de cent vingt livres chacun, ce qui fait quatre milliars huit cent dix-neuf millions de livres de riz : or, pour conduire cette quantité , il faudroit quarante- huit mille cent quatre-vingt-six barques , puis- qu'elles ne portent chacune que huit cents pics [98,400 livres |, et ne font qu'un seul voyage. Les Chinois parlent bien de neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf barques; maïs les man- darins nous ont assuré qu'ils n’en avoient jamais vu ou compté au-delà de quatre à cinq mille. M. Van- braam , qui a adopté le même nombre de neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf barques, en con- clut qu'on envoie des provinces à Peking sept cent cinquante millions de livres de riz; maïs pour les porter il faudroit au moins sept mille six cents barques , et il est reconnu qu’elles n'existent pas. La vérité est que l'empereur ne fait venir à Peking, ni cette dernière quantité de riz, ni celle men- tionnée par le P. du Halde; elle y seroit inutile , et je m'en vais en donner fa preuve : si lon sup- pose un million d'habitans dans cette capitale, il ne leur faudra pour une année, à deux livres de riz par jour pour chaque individu, que sept cent trente millions de livres ; et certainement lempe- reur ne nourrit pas toute la ville. On voit claire- ment que le P. du Halde et M. Vanbraam se sont trompés

SUR LES CHINOIS: : 97 trompés dans leurs calculs : ce dernier ajoute de plus, que cette quantité de riz sert à payer la plus grande partie des troupes Chinoises et celles qui sont attachées à [a cour; mais il ne fait pas réflexion que l'armée est répandue dans tout l'empire, et qu’elle y reçoit sa nourriture ; n’est donc pas nécessaire d'envoyer à Peking les sept cent cinquante millions de Jivres de riz, puisque: ceux qui doivent les consommer ny demeurent pas.

L'empereur entretient à Peking cinq mille man- darins, auxquels fait délivrer du riz, de l'argent et du sel; en y ajoutant les T'artares des huit ban- nières, qui sont au nombre de quatre-vingt mille, les eunuques et les gens du palais , le total des personnes entretenues par l'empereur, sera de cent mille, pour lesquelles il faudra par année, à deux livres de riz chacune par jour, [a quantité de soixante -treize millions de livres pesant de riz, dont le transport exigera seulement neuf cent douze barques. Maïs, quand on supposeroit que l'empereur donne des vivres au double de per- sonnes, et même au quadruple, ce qui n’est pas probable, cela ne demanderoiït encore que trois mille six cent quarante-huit barques , nombre fort au dessous de celui de neuf mille neuf cent quatre- vingt-dix-neuf. Il est facile de se convaincre, par ce calcul, que les Chinois, en parlant des richesses

TOME III. G

98 OBSERVATIONS

de leur pays , et principalement de celles de f'em- pereur, emploient toujours des termes emphati- ques; ils ont pensé, par exemple , que ie nombre neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, rendu très-longuement dans leur langue, exprimeroit beaucoup mieux ja richesse du souverain, que Vénumération plus simple de quelques milliers. Hs ont également exagéré la quantité des barques appelées Long-y-tchouen, occupées à transporter les pièces de soie destinées pour lusage de ja cour. Il y en a, disent-ils , trois cent soixante- cinq; mais en adoptant ce nombre , et évaluant la charge de chaque barque à cinq cent mille francs, elles porteroient en soie, en coton et autres objets, une valeur de plus de cent quatre- vingt-deux millions, somme qui surpasse de beau- coup je terme assigné par plusieurs auteurs, au tribut des provinces , en soie, coton et autres productions.

IL résulte donc qu'il ne faut pas adopter sans examen tout ce que les Chinoïs racontent de leur pays, ou du moins qu’il est nécessaire de le ré- duire à sa juste valeur. Le P. du Halde , dans ce qu'il dit de lenvoi à Peking de quarante millions de sacs de riz, a fixé trop haut le poids du sac, L'usage à la Chine est qu’il faut quatre boisseaux pour former un sac; or, le poids du boisseau n’é- tant que de dix livres chinoises , le sac ne pèse

SUR LES. CHINOIS. 99 que quarante livres /4), et non cent vingt: D’a- près cela, les quarante millions de sacs du P. du Halde, au lieu de donner quatre milliars de livres pesant de riz, n’en donnent plus qu'un milliar neuf cent soixante et quinze millions , ou seize millions soïxante- deux mille cent quatre-vingt- seize pics, qui, à dix francs le pic , font cent soixante millions en argent, somme égale à celle que j'ai assignée pour le produit du second di- xième de fa seconde récolte des provinces mé- ridionales.

On se persuadera aisément, d’après ce que je viens de dire, que les revenus de l'empire Chi- nois sont considérables, maïs bien au-dessous du montant de Îa note remise par jes mandarins aux Anglois; et pour s’en convaincre encore, il suffit de considérer le produit des douanes. Les droits détaillés, province par province , dans Fouvrage des missionnaires , ne donnent, selon eux, que quarante-huit millions. Si, dans un pays aussi vaste que Ja Chine, le commerce intérieur est très-actif, les douanes ne rendent que quarante- huit millions, on doit en conclure que les autres revenus suivent la même proportion , et qu'ils sont loin par conséquent d'atteindre quatorze cent quatre-vingt-cinq millions.

La) Mission., tome VII, page 66; et tome IX, page 458, G'2

IOO OBSERVATIONS

Les douanes d'Écosse et d'An gleterre ont rendu, en 1796 , une somme de cent quarante - trois millions cinq cent quatre -vingt-douze mille sept cent quatre - vingt - quinze livres /a), c’est -à- dire, trois fois autant que le produit des douanes dans toute la Chine. D'après le compte de 1796, le rapport des douanes aux revenus de la Grande- Bretagne , est comme un à quatre. On conçoit sans peine que les Chinois n'ayant pas autant d'expérience que les Anglois dans la manière de lever les droits, on ne peut établir à la Chine fa même proportion qu'en Angleterre ; cependant le rapport des douanes Chinoïses aux revenus de iempire en supposant ceux-ci de quatorze cent quatre-vingt-cinq millions , n'étant que comme un à trente, ce rapport est trop disproportionné pour ne pas démontrer visiblement que ce pré- tendu revenu est extrêmement exagéré et invrai- semblable.

DÉPENSES.

LE dixième de l'impôt sur les terres suffit pour payer tous les officiers ; je suis en cela d'accord avec les Anglois : ainsi il faut poser pour [a paye des mandarins supérieurs , soit civils, soit mili- taires, et pour celle des sous-officiers, la somme

(a) Tableau de la Grande-Bretagne, rome III, page 435.

SURPÉCES" CHINOIS: TOI MR en iles 2 0 SNA MERDE"

Pour sixcentmille soldats de pied,

à trois taëls par mois, moitié en

argent et moitié en vivres...... 162,000,000. Pour deux cent quarante-deux

mille cavaliers , à quatre taëls par

mois , moitié en argent et moitié

Pour ia remonte des chevaux,

estimée être l'équivalent du dixième

de ja valeur de deux cent qua-

rante mille chevaux, à vingt taëls

chacun, faisant quatre millions huit

cent quarante-quatre mille taëls ,

ou trente - six millions trois cent

Les uniformes , pour huit cent

quarante - deux mille soldats, à

quatre taëls chacun............ 25,260,000. Les armes, &c. pour huit cent

quarante - deux mille soldats , à un

AO En set ies ou 6,315,000. La marine , les bateaux. ..... 100,000,000. Se nes ee s ons o se | OO eee. Lesforts ; lariliéries ..", .,. 205179,000

f ToTaL des dépenses... $00,000,000 J'ai dit précédemment que les revenus peuvent

G 3

102 OBSERVATIONS être évalués à. ............... 710,000,000! Lés dépenses soût de. .…. .... : #00,009,900.

Excétant. 000, VENUS Le OL IN EIRE DO Ne

Cet excédant, ,Presque égal à celui de deux cent soixante-dix millions, fixé par les Anglois et par les missionnaires, rentre dans le trésor de l'État à lexception de ce que se réserve l'empereur, et dont il est difficile d'estimer avec précision ia quantité; mais on peut supposer qu'ayant la toute- puissance en main, ce prince fait verser dans son trésor particulier ia somme qu'il lui plaît ; par conséquent, quel qu’en puisse être le montant, si on je joint au produit des domaines impériaux, et aux autres rentrées, Il est hors de doute que ce qui forme le revenu proprement dit de l'empereur est d’une grande valeur.

Lorsque javance que, sur les deux cent dix mif- lions qui excèdent les dépenses du gouvernement, il n’en entre qu’une portion dans je trésor du pa- lais, je suis du même sentiment que ja plupart des écrivains instruits qui ont traité cette matière : ils disent, avec raison, qu’on réserve dans chaque ville un fonds proportionnel à ses besoins, et que lexcédant seul est envoyé à Peking.

Il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'avoir des notions exactes sur les revenus de lem- pire de fa Chine : premièrement , parce que jes

SUR LES CHINOIS. 103 Ghinois se contredisent; secondement, parce que ia plupart de leurs comptes sont exagérés ; en troi- sième lieu , parce que personne à la Chine n’ose- roit écrire des choses qui pourroïent devenir pré- judiciables aux intérêts des mandarins , dont ja sûreté personnelle dépend du bon état réel ou pré- tendu des provinces.

Les écrivains Chinois qui font ja description des provinces , parlent donc toujours en faveur des mandarins ; et ceux-ci, pourvu que ces rap- ports plaisent à l’empereur et leur attirent ses bonnes grâces, s’embarrassent peu qu'ils soient vrais Ou supposés.

POLICE DES VILLES.

LES portes des villes Chinoiïises s'ouvrent au soleil levant et se ferment à la nuit, et des soldats y sont toujours postés en sentinelle pendant le jour, pour veiller sur ceux qui entrent et qui sortent. Les villes sont divisées par quartiers, dont chacun est sous l'inspection d’un chef, chargé de maintenir l'ordre et d'informer le mandarin dès qu'il ÿ survient quelque chose d’extraordinaire. Malgré cette surveillance établie, malgré le soin qu’on a de fermer à la nuit, par des barrières, les rues de traverse, et quoique Îles ordonnances pres- crivent à tous les citoyens de se secourir récipro- quement en cas d'accident , les voleurs trouvent

G 4

104 OBSERVATIONS cependant les moyens d'exercer leur adresse, sur- tout lorsque le feu prend quelque part. Dans ce dernier cas, toutes les barrières s'ouvrent, les Chi- nois accourent de tous côtés, les uns pour re- garder, peu pour porter du secours, et le plus grand nombre pour piller ceux qui se sauvent avec leurs effets. Ces malheureux , ïl est vrai, s’arment, dans leur fuite, de sabres ou d'épées pour se défendre ; mais leur air effrayé enhardit les voleurs, qui les attaquent et leur enlèvent leur dernière ressource. À Quanton ; aussitôt qu’un in- cendie s’est déclaré, les mandarins et les soldats se transportent sur les lieux, mais ils ne font rien pour Tarreter ; le feu ne s'éteint que de lui-même, Lors- qu'il ny a plus rien à brûler, ou lorsque les Eu- ropéens parviennent à s'opposer à ses progrès. Dans une de ces occasions j'ai traversé seul une grande partie des faubourgs de cette ville , sans que personne sy soit opposé ; car les Chinois voient alors avec plaisir les étrangers et les laissent pénétrer par-tout. Mais, si c’est dans la ville que le feu prend, la méfrance des mandarins lemporie sur le danger ; ils n’appellent aucun secours , et l'incendie ne cesse qu'avec la destruction totale des maisons.

Une des ordonnances de la police Chinoise dé- fend à toute personne quelconque de sortir le soir sans lumière ; cette précaution paroît, au premier

CN RSR 7

SUR LES CHINOIS. 105 coup d'œil, sagement établie; mais elle donne lieu à des accidens très -ficheux. Les Chinoïs ne se servent pas toujours de lanternes ; ils emploient souvent des torches faites de bois tortillé et rési- neux, qui brûle facilement. On ne s'imagineroit pas avec quelle négligence ils les portent : j'ai vu plusieurs fois à Quanton la rue pleine de flam- mèches , soit qu’elles fussent emportées naturel- lement par le vent, soient qu’elles fussent déta- chées par l'agitation que Ton donne de temps en temps à ces espèces de flambeaux pour les tenir allumés. Si la police étoit aussi bien faite qu'on le dit, on les défendroit sévèrement ; mais les Chinois sont des gens d'habitude ; la coutume est tout pour eux, et quels que soïent les inconvé- niens qui en résultent, ils la suivent toujours. Heureusement qu'on sort peu Île soir dans Îles villes, à moins qu'on n'ait des affaires pressées : on rentre de bonne heure, et lorsque la nuit est un peu avancée, on ne rencontre plus per- sonne , d'autant plus que les treillis de bois pla- cés à l'entrée des rues de traverse sont fermés CR

Les soldats marquent les veïlles de Ia nuit en frappant sur une cloche ou sur un tambour. Tout particulier qui possède quelque chose capable: de tenter les voleurs, a soin de. faire monter. ja garde chez lui par ses domestiques : ceux - ci

106 OBSERVATIONS

frappent sur de petits bâtons, pour indiquer qu'ils ne sont pas endormis , et par-là ïls écartent les floux, qui vont chercher ailleurs des personnes moins vigilantes. Cette surveillance dure jusqu’au jour ; car aussitôt qu’il paroît, les rues se rem- plissent de monde et jes voleurs sont moins à craindre.

La police se fait assez bien à la Chine, parce qu'il est facile à quinze ou vingt personnes réunies d'en arrêter une; j'ai vu néanmoins des occasions où, malgré les ordres exprès du gouvernement, les soldats n'ont pu parvenir à s'emparer de lin- dividu qu’ils cherchoïent. Les missionnaires ont un peu exagéré , lorsqu’en parlant de Ia pokice en général, ils ont avancé que Îles signaux se ré- pandent dans tout l'empire aussi rapidement que dans un camp, et que dans un instant un coupable y est poursuivi et arrêté /a). Cette assertion est hors de vraisemblance, attendu que les corps-de- garde ne sont pas tous placés à une distance égale, et que leur position respective les empêche très- souvent de se voir ou de distinguer les signaux. Nonobstant les précautions prises contre les vo- leurs, ïl s’en trouve un assez grand nombre, et les soldats qui sont chargés de la police des villes, ne réussissent pas toujours à s’en rendre maîtres. Ces

{a) Mission. , tome VIIT, page 185.

SURYLES: CHINMONS. 107 soldats n’ont que des fouets , le :port d'armes n'étant . permis qu'aux gens de guerre en fonction : aussi voit-on peu de scènes sanglantes dans Îes rues ; et si les gens du peuple , après s’être injuriés, en viennent aux coups , ils ont grand soin d'éviter leffusion du sang.

Les Anglois ont écrit dans leur relation, que les disputes entre les Chinoïs se terminent par ie dé- chirement des habits ou par la perte du Penzé /a) : c'est une erreur; car à [a Chine, le plus grand affront qu’on puisse faire à quelqu'un, est de lui couper son Penzé ; et, dans un cas pareil, lof- fensé pourroit se porter à des voies de fait.

Lorsque les Chinois se battent, ils ont la pré- caution doter leurs habits et de rouler leur Penzé autour de [a tête; mais ils n’en viennent à cette extrémité qu'après s'être dit beaucoup d'injures. En général, les gens du peuple sont plus portés à crier qu'à se battre; et je ne me rappelle pas avoir vu, dans tout le cours de mon voyage, qui que ce soit en venir aux mains.

Je ne sais comment le P. de Fontaney, en par- jant des habitudes Chinoises , a pu dire que, se trouvant dans un endroit étroit et rempli de porte- faix qui s'embarrassoient réciproquement dans leur

(a) Espèce de queue formée des cheveux que les Chinois ne laissent croître que sur le derrière de la tête,

108 OBSERVATIONS

marche, il s’attendoit à les voir passer des injures aux coups, comme font ceux d'Europe en pareille circonstance , mais que , tout au contraire, ils se saluèrent , se parlèrent très-raisonnablement , et qu'après s'être aidés mutuellement, ils se quit- tèrent avec beaucoup de politesse. Ce récit n’est pas plus exact que ce qu’on rapporte sur la police de Peking.

Les rues de cette capitale sont beaucoup plus larges que celles des villes de province ; mais si elles ont cet avantage, elles ont le défaut, n'étant point pavées , d’être remplies de poussière ou de boue. On y rencontre un grand nombre d'hommes dans certains endroits. Les femmes y vont plus librement qu'ailleurs , et nous en vimes plusieurs: mais parmi cette quantité de personnes qui vont et viennent dans Peking , il ne faut pas croire, d’après certains missionnaires, que c’est à ceux qui sont à cheval ou en voiture à prendre garde de toucher les passans, et non à ceux-ci à se dé- ranger, et que les grands même craindroient de heurter un vendeur d’allumettes. Tandis que nous marchions dans les rues de Peking, nous fûmes témoins que les passans laïssoient la voie libre aux charrettes, et sur-tout aux grands; nous remar- quâmes que ceux qui étoient en voiture ou à cheval, non-seulement cédoient le chemin à ces derniers, mais encore qu’ils mettoient pied à terre,

SURELES: CHENOIS. 109 Comme nous revenions de chez l'empereur, les soldats qui nous accompagnoïent, poussoient ru- dement et coudoyoient indistinctement tous ceux qui obstruoient le chemin. I y a loin de à lat- tention dont parlent jes missionnaires , et [es pas- sans qui se dérangeoient pour nous, étoient bien forcés de le faire pour leur propre sûreté. Cette politesse qu’on a tant vantée dans les Chinois, ne s'exerce pas toujours librement, et souvent elle est exigée d’une manière si absolue, qu'il est impos- sible qu’elle n'ait pas lieu. Le motif qui fait faire certaines choses dans ce pays, n’est pas toujours tel qu’il paroït au premier coup d'œil. Les filles publiques, par exemple, suivant plusieurs auteurs, n’habitent pas Pintérieur des villes, et cela, disent- ils, par décence. Il est certain que ces femmes vivent dans les faubourgs ou sur les rivières ; mais croire que ce soit par un motif de décénce , c’est se tromper. Les bateaux occupés par des filles pu- bliques / a), soit à Quanton, soit dans les autres lieux jen ai rencontré , sont rangés à côté les uns des autres : tout je monde les voit, ainsi que les hommes qui les fréquentent. Les gens riches font des parties de plaisir sur {a rivière, dans des barques faites exprès, et y appellent autant de filles

_ {a) Ces femmes vivent plusieurs ensemble, sous la direction d’un homme qui répond de teur conduite,

110 OBSERVATIONS

qu'ils en veulent : c’est une chose reconnue et qu'on a journellement sous les yeux. Je ne crois pas, d’après cela, qu'on puisse dire que c’est par décence que les filles publiques ne vivent pas dans Fenceinte des villes ; il s’en faut de beaucoup.

JUSTICE,

LES Chinois ont un corps de lois relatives aux délits et aux peines. Quant aux affaires civiles et à tout ce qui concerne ja propriété, ils ont des ordonnances rendues par différens empereurs. C’est au souverain seul qu’appartient le droit de changer les lois ou d'en créer de nouvelles, La famille régnante qui a expulsé du trône la dynastie Chinoise, a fait rassembler tous les édits de Chun- chy et de Kang-hy, et en a formé un recueil ap- pelé Ta-tsing-hoeï-tien, qui contient les régle- mens pour'chacun des grands tribunaux de Peking, c’est-à-dire, pour la famille impériale, pour les mandarins, les finances, les cérémonies, la guerre, les crimes et les travaux publics. Les Tartares ont en outre composé un traité particulier pour Îles crimes. Ce livre, intitulé Ta-tsing-lu-ly, parle des cinq supplices actuellement en usage à fa Chine ; il spécifie les fautes et les crimes, et détermine ja manière dont les gens en place doivent se con- duire. Les décrets de l’empereur et de ses prédé- cesseurs , ainsi réunis, forment une espèce de code

SUR LES: CHINOIS. TITI qui sert de guide aux mandarins et d’après je- quel is rendent leurs jugemens.

La justice est gratuite; les mandarins sont payés par le gouvernement ; il leur est défendu de voir les plaideurs dans le particulier, ni d’en recevoir aucun présent; ils doivent être à jeun, ou du moins n'avoir pas bu de vin lorsqu'ils vont à leur tribunal /a). Les affaires se traitent publiquement; chacun plaide sa cause de vive voix, ou lexpose par écrit. La profession d’avocat est inconnue dans ce pays; elle n’y est même pas permise, et un tiers qui s’immisceroit dans une cause quelconque pour lui donner un tour plus favorable ou contraire à la vérité, s'exposeroit à fa bastonnade s'il s’agissoit d'une affaire civile, et à une peine plus grave et analogue à celle du coupable, s'il s’agissoit d’une affaire criminelle; car chez les Chinois la vio- lence et homicide sont punis avec la plus grande rigueur.

Les procès en matière de police se terminent rapidement, sur-tout si le mandarin a été témoin du délit; if n’attend pas qu’on lui rende une plainte ; il n’envoie pas le prévenu.en prison pour compa- roître au bout d’un fong terme devant un tribunal composé de plusieurs juges : il Pinterroge ; Le

(a) Chaque magistrat a ses assesseurs, ses grefficrs, ses huis- ger$, qui composent son tribunal, appelé en chinois Ya-men.

ERA OBSERVATIONS

juge à l'instant, et le fait punir par les bourreaux qui marchent toujours à sa suite. On étend par terre le coupable , on lui applique un certain nombre de coups de bambou, suivant la déci- sion du mandarin , et on je relâche aussitôt, en lui laissant la liberté d’aller bon lui semble , si toutefois la manière dont il vient d’être fustigé le lui permet. II faut avouer qu’une justice aussi prompte conviendroit dans plusieurs endroits, et qu’elle diminueroit de beaucoup le nombre des fri- pons et des voleurs.

Lorsqu'un particulier a éprouvé quelque vio- lence ou quelque injustice , il porte sa plainte au mandarin du lieu qu'il habite, et si c’est dans une ville , il s'adresse au gouverneur. IT faut observer que lorsque les villes sont grandes, elles sont divi- sées en deux villes du troisième ordre, qui ont chacune leur Tchy-hien ou gouverneur, dont les juridictions ressortissent au ‘Tchy-fou, ou gouver- neur des villes du premier ordre. Les appels des sentences des Tchy-fou vont devant les Tao-ye, ou gouverneurs de districts, et de là, suivant les di- vers cas , ils passent sous Îles yeux du Pou-tchin- sse, ou du Ngoan-cha-sse ; ils sont ensuite revisés par le Tsong-tou , et même-renvoyés après, selon l'exigence des affaires , pardevant une des six cours souveraines de Peking. Une sentence ne peut être définitive que lorsque les preuves sont complètes.

Une

SUR'LES CHINOIS: II? Une fois examinée par fun des grands tribunaux de la capitale, et approuvée par l'empereur, elle est irrévocable. Dans toute affaire on peut s'adresser directement au vice-roi, sans passer par les juges intermédiaires, qui, dans cette circonstance, ne peuvent plus s’en mêler, à moins que Faffaire ne leur soit renvoyée, ce qui arrive ordinairement. Si le mandarin approuve la requête, il y met un point rouge ; elle reçoit alors son exécution. Dans les affaires compliquées, on procède par écrit, on en- tend les témoins , et le juge motive sa sentence. Dans les causes criminelles , on fait venir les té- moins, on les confronte, on les interroge séparé- ment, on tire la vérité par toutes sortes de moyens, et l'on écrit toute [a procédure. En affaire civile, le pouvoir du magistrat supérieur est absolu et sans appel, à moins que je cas ne soit assez majeur pour être porté à Peking, ce qui est rare ; mais en affaire criminelle, la sentence et le procès sont envoyés à ja capitale, les pièces passent par plu- sieurs tribunaux subordonnés les uns aux autres, et qui ont le droit de revoir le procès avant qu'il soit jugé définitivement.

Cette manière de rendre la justice est bien en- tendue, et lon voit que le législateur , en linsti- tuant, a cherché à prévenir la corruption des juges; mais malheureusement tous les magistrats ne sont

pas intègres , et les plaideurs trouvent les moyens TOME III. H

114 OBSERVATIONS de leur faire remettre de largent; car dans ce pays, comme dans bien d’autres, les présens font beau- coup, et ce n'est pas toujours au bon droit que Yon doit le gain d’un procès.

Les Chinois, du temps de Confucius , avoïent

o

cinq sortes de supplices ; 1.° une marque noire imprimée sur le front, 2.° lamputation du bout du nez, 3.” celle du pied ou du nerf du jarret, 4.° {a castration , $.” la mort. Le Code des lois de la dynastie régnante ne parle pas de ces supplices. Les condamnations en usage, sont [a bastonnade, la cangue, l'exil, je tirage des barques, et la mort.

La peine de Ia bastonnade est très -fréquente ; on ja donne pour la moindre faute ; maïs elle ne peut être infligée à un mandarin ou à tout homme décoré d’un bouton. H est rare qu’un Chinois ap- pelé en justice pour quelque affaire, puisse éviter la bastonnade ; maïs ïl est deux moyens de s’y soustraire : le premier est de se faire remplacer ; car, dit le P. Lecomte /a), il y a des gens tout prêts à recevoir des coups pour les autres. Cette assertion , qu'on aura de la peine à croire, est ce- | pendant très-vraie : en effet, les personnes aisées, même celles de la classe ordinaire du peuple, qui n'ont pas reçu de Ja nature des cuisses ca-

pables de supporter cette punition, trouvent des

(a) Tome 11, page 70.

SUR LES CHINOIS. TI15 hommes qui, dans les affaires épineuses , se pré- sentent à leur place et s’exposent à tous les in- convéniens qui peuvent en arriver; il est vrai que ceux-ci étant largement payés dans une pareïlle cir- constance , usent du second moyen pour éluder ja bastonnade , et que voici : lorsque le patient est étendu paf terre, et que les bourreaux sont près de frapper , il lève les doigts, dont chacun exprime une dixaine de deniers ; les soïdats, qui com- prennent très-bien ces signes, semblent frapper de toute leur force, mais ils font toucher à terre extrémité du bambou, et Îa cuisse n’est que lé- sèrement efHeurée : pendant ce temps le patient pousse de grands cris, et se retire ensuite sans avoir beaucoup souffert. On peut donc dire qu’à la Chine ïl y a des gens qui vivent de coups de bâton ; mais, si dans ces occasions ils n’avoient pas les moyens de les esquiver en partie, ïls ne résisteroient pas long-temps à ce métier, car on donne ja bastonnade depuis cinq coups jusqu’à cinquante, et même au-delà : est rare, dans ces derniers cas, qu’un homme survive à cette exécution. La manière dont j'ai vu, pendant mon voyage, appliquer ja bastonnade, est cruelle. Les bamboux ont de cinq à six pieds de long sur quatre doigts de largeur , et sont arrondis sur les côtes. Lorsque le mandarin est dans son tribunal, et qu'il fait punir un coupable, if a devant lui un

H2

116 OBSERVATIONS

étui rempli de petits bâtons Jongs de six pouces et larges d’un pouce, et autant qu’il en jette sur la table, autant de fois cinq coups les bourreaux doivent appliquer au patient.

La cangue est réservée pour les voleurs et les perturbateurs du repos public; elle est composée de deux pièces de bois plates , qui se réunissent et ne forment qu’un seul morceau percé au milieu pour passer le cou du patient. Il ÿ en a qui pèsent jusqu’à deux cents livres, et qui ont trois pieds en carré, et six pouces d'épaisseur : les cangues ordi- naires sont de soïxante-quatorze livres ; le cou- pable porte cette machine sur les épaules, de ma- nière qu'il ne peut voir ses pieds, ni porter ses mains à sa bouche, et qu’il mourroit de faim si ses amis ne venoient à SOn secours.

C'est une faute du dessinateur, dans les gra- vures du Voyage de M. Macartney,, que d’avoir représenté je patient passant sa main à travers la cangue ; cela nest pas possible, j'en parle pour avoir vu dans mon voyage plusieurs Chinois avec cette table de bois au cou : ces malheureux se te- noient accroupis, appuyés sur un des angles de fa cangue ; et paroissoient en être incomimodés d’autres , plus industrieux, se servent d'une chaise de bambou, dont les quatre pieds s'élèvent assez pour pouvoir supporter la table sans qu'elle pèse

sur leurs épaules; enfin, chacun cherche à se

SUR: LES CHINOIS. I 17 soulager de son mieux, d’un poids d'autant plus fatigant, qu'il faut le porter constamment sans pouvoir s’en délivrer , le juge ayant eu la précau- tion de sceller la machine , et de poser sur ja réunion des deux pièces une bande de papier qui contient la sentence du coupable. De plus, le patient est obligé de se tenir dans les lieux qui lui sont indiqués, etde se présenter, à Pexpiration du terme de sa punition, devant le mandarin, qui lui fait Ôter la cangue, et je renvoie après une légère bastonnade ; car à la Chine on ne sort Ja- mais d’une mauvaise affaire , sans une correction quelconque.

Il y a des crimes pour lesquels on condamne au banissement pour un, deux ou trois ans : ce bannissement est quelquefois perpétuel, sur-tout si le coupable est envoyé en ‘Fartarie ; ceux qui y sont condamnés portent un bonnet rouge. Un fils qui accuse son père ou sa mère, même avec raison, est puni par l'exil; un homme qui doit à lempe- reur , et qui ne peut payer, est exilé à Y-[y, au- delà de fa grande muraille: les fils, les petits-fils et les épouses d’un banni , peuvent le suivre dans le lieu qui lui est assigné.

La peine du tirage des barques impériales sin- fige pour deux cents, deux cent cinquante, et trois cents lieues, suivant [Ia gravité du délit.

La mort se donne de deux manières, en étran-

FE 3

118 OBSERVATIONS

glant, êt en coupant la tête : [a première est ré- putée la plus douce, et ne déshonore point ; js seconde est réservée pour les assassins ; les Chi- nois en ont une grande horreuf , parce que c’est chez eux un malheur de mourir privé de lun des membres qu’on a réçus en naissant. Ainsi le Tégis- Jateur a su profiter de Fimagination foible des hommes , pour établir des différences dans un supplice qui, quoique le même au fond, change cependant, et devient beaucoup plus aggravant d’après l'opinion de celui qui le subit. Un Chinois qui en tue un autre par accident, ou en se dé- fendant; un fils qui accuse à faux son Pere ou sa mère ; un voleur pris les armes à Ja main, sont étranglés. Le patient est lié debout contre une croix , le bourreau [ui passe une corde au cou et Ja tord fortement par derrière avec un bâton; il Ja lâche ensuite un instant, puis la serre de nou- veau et le supplice est terminé.

Selon les lois établies par la famille régnante, dans Je Code intitulé Ta-tsing-lu-ly, un mari qui bat sa femme et qui la blesse, est puni; s'il ja tue, il est mis à mort; mais les maris battent peu Jeurs épouses, car il y a de ces femmes qui se pen- dent exprès pour susciter une mauvaise affaire à leur époux. Un mari qui surprend sa femme en adultère , et qui la tue ; un fils qui dans le Pre- mier moment massacre le meurtrier de son père

SUR LES CHINOIS. TIG ou de sa mère , ne sont pas poursuivis, mais il faut qu'ils prouvent les circonstances. On coupe ja tête aux assassins, et on l’expose ensuite dans une cage suspendue au haut d’un mât élevé sur le bord d’un chemin. Pendant le cours de seize cents lieues que nous avons faites dans l'empire, nous n’avons aperçu qu'une seule de ces cages, en entrant dans le Kiang-nan.

La peine de mort ne peut s'infliger sans que le procès du coupable ait été examiné et confirmé à Peking par lPempereur lui-même. 9i le crime est grand, le prince ordonne qu'on exécute sans délai, sinon , qu'on attende jusqu’à lautomne, époque à laquelle on fait toutes les exécutions à mort. Avant de mener le patient au supplice, on lui donne un repas, et il peut se rendre sur ja place de lexécution , en chaise ou en voiture , s’i en a les moyens. On met aux condamnés à mort, un baïllon à la bouche; les juges sont présens lors- qu’on les exécute, et la fonction de bourreau n’a rien d’odieux.

Il est bon d'observer , avant de terminer cet ar- ticle, que l'homicide même involontaire étant puni rigoureusement à la Chine, il en résulte que les Chinois sont peu portés à secourir un homme qui se trouve en danger de perdre la vie , parce qu'ils ont à craindre d’être soupçonnés de lavoir tué ;

par exemple , qu’un homme soit subitement H 4

120! OBSERVATIONS

attaqué dans un chemin , d’un mal qui expose ses jours , qu'il soit blessé dangereusement par une chute ou autrement, qu’il tombe dans l’eau, per- sonne ne s’empresse de je secourir ; c’est ce dont j'ai été témoin une fois au départ d’un bateau de passage, dont la voile en virant avoit jeté un Chi- nois dans l’eau ; aucun des assistans n’alla à son secours , les matelots même s’occupèrent plutôt à retirer de l’eau le bonnet de ce malheureux, qu’à le sauver lui-même ; mais par bonheur il parvint à saisir une corde et rentra dans la barque. C’est par un mal-entendu que M. Scott, médecin du lord Macartney , raconte qu’il rencontra à Macao des Chinois portant un de leurs camarades blessé, qui lui dirent qu'ils alloient lenterrer quoique Thomme vécût encore; on n’enterre pas ainsi quelqu'un à la Chine, car on courroit le risque d’être étranglé.

Dans les circonstances importantes on fait donner ja question aux accusés, pour tirer d'eux la vérité. Il y a deux questions, celle des mains et celle des pieds ; la première se donne avec des bâtons ronds et gros d’un pouce, et de près d’un pied de long, ayant aux extrémités des trous dans lesquels on passe des cordes pour Îles rap- procher , de sorte que les jointures des doigts peuvent se disloquer. Pour la gène des pieds on

se sert de trois morceaux de bois, dont celur du

SUR LES CHINOIS. + À | milieu est fixe, les deux autres sont mobiles et joints au premier chacun par un crochet; ils ont trois pieds de long sur six pouces de largeur avec des trous à l'extrémité opposée à celle sont les crochets. On fait mettre les chevilles du patient entre ces morceaux de bois, et au moyen de cordes passées dans les trous, on serre avec tant de force que les chevilles s’aplatissent.

Ces tortures sont très-douloureuses ; mais les Chinois ont des remèdes, soit pour amortir Îa douleur , soit pour opérer fa guérison. ‘J'ai vu à Quanton un marchand qui avoit subi ja gène des pieds , il étoit très-vieux et marchoit assez bien.

PRISONS.

IL y a dans chaque ville principale des pro- vinces, des prisons environnées de hautes murailles avec des logemens pour les soldats. Les prison- niers peuvent se promener pendant ja journée dans de grandes cours , ou travailler pour s’en- tretenir et se nourrir, car ja portion de riz fournie par le gouvernement est fort petite; mais durant la nuit ils sont tous renfermés , les uns dans de: grandes chambres, et les autres dans de petites cellules lorsqu'ils ont le moyen de les payer.

Les scélérats sont dans des prisons à part, et ne peuvent sortir ni parler à personne ; ils por- tent suspendu au cou un morceau de bois , sur

r22 OBSERVATIONS

lequel sont écrits leur nom, le genre de crime qu'ils ont commis, et leur sentence. On Iles étend pendant ja nuit sur des planches en leur liant, avec de grosses chaînes de fer, les pieds, les mains et le corps. On les presse les uns contre les autres; et , pour qu'ils n'aient pas ia facilité de remuer , on place encore par-dessus eux de grosses tables de bois. On les retire de dans je jour, afin qu’ils puissent travailler et gagner de quoi vivre : aussi trouve-t-on dans les prisons des boutiques garnies de différens objets provenant du travail des prisonniers. IT y a des tavernes avec des cuisiniers pour apprêtér à manger, et dans Îes grandes prisons on en permet l'entrée aux mar- chands , aux taïlleurs et aux bouchers, pour le service des détenus. Avec de Fargent, les prison- niers coupables de fautes légères sont assez bien traités ; les criminels même peuvent obtenir quel- que adoucissement, mais non pour le temps de jia nuit, car les soldats les veïllent avec grand soin de peur qu'ils ne s’échappent.

La prison des femmes est séparée de celle des hommes ; on ne parle aux premières qu'au tra- vers d’une grille, ou par le tour qui sert à jeur passer ja nourriture.

Lorsqu'un Chinois meurt en prison, son corps ne sort pas par la porte ordinaire, mais par un trou pratiqué exprès dans la muraille ; aussi

SUR LES CHINOIS. 123 lorsqu'un homme qui a quelque fortune ; ou qui appartient à une famille distinguée, se trouve très- malade en prison, ses parens tâchent d'obtenir fa permission de fen faire sortir, pour qu'il puisse mourir dehors et éviter de passer par ce trou, ce qui est une chose si infamante, qu'un Chinois qui desire du mal à un autre, ne peut lui rien dire de plus offensant que de souhaiter que son corps passe par le trou.

DÉBITEURS; INTÉRÉT DE L ARGENT; PRÉTEURS. SURLCACGES.

LEs Chinois aiment l'argent avec passion; je desir de s’en procurer les jette dans toutes sortes d'entreprises ; et, malgré le haut intérêt de Par- gent à la Chine, ils ont recours très-souvent aux emprunts; aussi voit-on dans toutes les villes un grand nombre de boutiques avec une inscription en gros caractères, annonçant une maison de prêt appelée en chinoïs Tang-pan.

L'intérêt s'élève dépuis dix jusqu’à trente pour cent; ce dernier taux a lieu sur-tout dans les opérations de commerce; est de neuf et dix sur Îles maïsons et les biens-fonds. Les étrangers à Quanton prêtent aux Chinoïs , à douze, dix- buit et même au-delà. L'intérêt de l'argent chez les prêteurs sur gages, est de dix-huit pour cent. Fout particulier a la faculté de porter des effets

124 OBSERVATIONS

dans une maison de prêt; il donne son nom, ou le tait, si son crédit, sa place ou des raisons par- ticulières Le forcent à demeurer inconnu. Les Tang- pen même sont plus ou moins renommés, suivant leur discrétion; cependant lorsqu'ils ont quelques soupçons sur les personnes qui leur apportent des effets, ils les font suivre, ils épient leurs mouve- mens, et s’informent de leur état et de leur de- meure , pour les déclarer dans Foccasion au chef de ja police; maïs cette surveillance n’a pas tou- jours iieu , parce qu’elle peut nuire aux intérêts des prêteurs.

Le Tang-pan après avoir estimé l'objet qu'on Jui présente, et prêté dessus une somme qui est ordinairement le tiérs de Ja valeur, délivre à lem- prunteur un billet numéroté, dans lequel il spécifie l'effet mis en gage, lestimation qu'il en à faite, iargent qu'il a donné, le taux de l'intérêt :et le terme de l'engagement. Quand le porteur vient reprendre son effet, il représente le billet et paie fargent avec l'intérêt; ou bien, si cela convient aux deux parties, on balance le compte sur les- timation déjà faite de l’effet mis en dépôt. En re- cevant je billet numéroté , le prêteur sur gages n'examine pas si la personne qui le rapporte est, ou non, la même que celle à laquelle ïl Pa dé- livré, parce que souvent celle qui a fait le dépôt ne veut pas se représenter , ou bien parce qu’elle

SUR EES CHINOIS. 125 a cédé son titre à quelqu'un de ses créanciers. Si le gage n’est point retiré à l'expiration du terme fixé par la convention, l'effet reste entre les mains du Tang-pan, et le propriétaire perd tons ses droits.

On voit dans les faubourgs de Quanton une rue garnie de boutiques remplies de toutes sortes de vêtemens : ces boutiques sont des Tang-pan les Chinois vont engager ou louer des habits. Les Tang-pan renommés ne sont pas ordinaire- ment sur la rue , lensergne indique seulement la maison, dont les appartemens sont sur le der- rière, de manière que ceux qui sont obligés d’avoir recours. aux prêteurs sur gages , ne Craignent pas d'être vus ou d’être reconnus en entrant ou en sortant.

L'intérêt de l'argent étant très-élevé à la Chine, il n’est pas étonnant dy voir des particuliers qui doivent des sommes considérables ; mais il faut remarquer aussi que, par le même motif, les parties s’arrangent facilement. La Îoi empêche d’ailleurs qu’on ne confonde les intérêts avec le capital, qui reste toujours distinct. Quant aux intérêts , leur quotité ne change pas quelle que soit l'ancienneté de la dette, et le créancier qui voudroit stipuler d’autres conditions, seroit puni.

Les accusations pour dettes étant réputées infamantes , les parens et les amis offrent leur

126 OBSERVATIONS

médiation, et les parties s'accommodent sans beau- coup de difficultés. Dans le cas contraire, le man- darin ordonne ja saisie des biens , si le débiteur en a ; s'il n’en a pas, il est mis en prison et on lui accorde un délai au bout duquel, s’il ne satisfait pas, ilreçoit, suivant la lor, la bastonnade ; alors le juge accorde encore un autre délaï, après lequef, faute de paiement , on inflige une seconde bas- tonnade, et ainsi de suite. La crainte d’un Pa- reil traitement oblige les débiteurs à chercher tous Jes moyens possibles pour se libérer envers feurs créanciers , et se soustraire au châtiment. I y en a même qui se donnent pour esclaves, lorsqu'ils n'ont pas d'autre moyen de sortir d'embarras. Si la loï est sévère contre celui qui ne païe pas, elle défend absolument aux particuliers d'employer ia violence pour obtenir je remboursement d'une somme prêtée : c'est s'exposer à quatre - vingts coups de bambou, que de se payer par ses mains; cependant les mandarins tolèrent certains moyens employés par les Chinoïs pour tirer de fargent de leurs débiteurs , Iors du renouvellement de l'année. À cette époque les créanciers entrent dans les maisons de leurs débiteurs , crient de toutes leurs forces, ou s’établissent pour n’en sortir que lorsqu'ils ont été remboursés. Les Chinois redou- tent extrêmement de pareilles visites, parce que si, dans ces circonstances , il survenoit quelque

SUR LES, CHINOIS. 127 accident au créancier, ils auroient à craindre que la justice ne les soupçonnât d’avoir voulu attenter à sa vie.

Un Européen ayant à réclamer une forte somme d'un marchand de Quanton, qui le remettoit de jour en jour , l'attra chez lui, et le tint renfermé jusqu’à ce qu'il eût payé : ce moyen réussit, mais il est dangereux ; car il y a des Chinois capables de se pendre, et, dans ce cas, l'affaire devien- droit très-grave ; il faut, pour en agir de ja sorte, être bien sûr que le débiteur est attaché à Ia vie. Dans tous les cas, il n’est pas prudent d'employer ce moyen; le plus sage est de se plaindre aux mandarins, lorsque celui qui doit est du nombre des hannistes, parce qu’alors le juge ordonne aux autres marchands de se cotiser entre eux pour payer la dette.

La dernière ressource des Chinois , lorsqu'ils ne peuvent rien obtenir de leurs débiteurs par les voies dont j'ai déjà parlé, est de les menacer d’en- Lever la porte de leur maison ou de leur boutique : c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à un Chinois, de se trouver sans porte lors de ja nouvelle année; il se croit perdu ‘pour toujours, parce quajors rien ne peut plus s'opposer à l'en- trée des mauvais génies ; telles sont les idées su- perstitieuses des Chinois. On rira, sans doute , de cette puérile crédulité ; mais plût à Dieu qu'en

125 OBSERVATIONS

Europe, Îles gens qui ne rougissent pas d’'em- prunter dans le dessein de ne jamais rendre, eus- sent cette bizarre croyance! les créanciers auroïent :du moins une dernière ressource , puisqu'ils n’ont pas, comme à la Chine, celle de Ia bastonnade.

Si cependant, comme on vient de le voir, les créanciers emploient différentes manières pour tirer de l'argent de leurs débiteurs , ceux-ci, de leur coté, imaginent toutes sortes de moyens pour se dispenser de payer; mais, ne réussissant pas tou- jours dans leurs stratagèmes, ils prennent aiors pour se tirer d'embarras, le parti de mettre je feu à leur propre maison, expédient tout-à-fait étrange, et qui cependant a lieu assez souvent vers la fin du dernier mois de l'année.

Les débiteurs insolvables envers l'État ne sont pas traités moins sévèrement que les débiteurs envers des particuliers ; outre la bastonnade , qui est la correction commune aux uns et aux autres, ils sont envoyés en exil en Tartarie, et employés au service de l’empereur, dont is deviennent la propriété. Cet usage reçu de maliraïter les gens qui ne paient pas leurs dettes, rend circonspects ceux qui veulent emprunter : chacun travaille à se liquider ,et lon ne voit pas, comme ict, des hommes promenant hardiment le vol et l'infamie, rire ef- frontément aux dépens de ceux qu'ils ont dupés. Si les coutumes des Chinois ne sont pas toutes

bonnes ;

SUR LÉS CHINOïs. 129 bonnes ; si leur manière de rendre fa justice est un peu trop expéditive , on conviendra pourtant que sur l'article du prêt Is sont plus avancés que nous , puisque chez eux les débiteurs infidèles sont punis ; et qu’au contraire chez nous, on en voit souvent qui sont reçus , accueillis, fêtés même, au moins par des personnes capables de les imiter ; mais nous n’aurions pas le spectacle de cette im- pudeur scandaleuse, si en Europe ceux qui s’ap- proprient ainsi l'argent des autres, recevoient une punition telle qu'on la donne à la Chine.

VOLEURS,

LES voleurs montrent beaucoup d’adrésse dans l'exercice de leur métier ; ils joïgnent même quel- quefois la force à Fadresse, mais rarement Ia vio- lence, parce que tout voleur surpris les armes à Ia main , est condamné à être étranglé. C’est sur-tout à Quanton que lon trouve un grand nombre de filoux ; ils ont même des chefs, que les Chinois savent trouver dans l’occasion , et par le moyen desquels on peut retrouver un objet perdu , en entrant en composition avec eux : C'est ce que jai vu moi-même.

Les voleurs de Quanton s'adressent de préfé- rence aux étrangers, et parmi ceux-ci aux nou- veaux arrivés : ils sont ordinairement plusieurs ensemble , soit pour se passer de main en main

TOME II I

130 OBSERVATIONS Tobjet volé, soit pour barrer Le chemin à ceux qui veulent les poursuivre; il est d'ailleurs difficile de ies saisir , car du moment l’on met la main sur ieur habit, ils ouvrent les bras, abandonnent leur veste et s’échappent avec rapidité.

Un filou Chinoïs a soin de ne se mettre jamais du côté il veut voler ; aussi les étrangers qui arrivent nouvellement d'Europe sont-ils toujours surpris de ne trouver personne en regardant du côté ils se sont sentis toucher ; le voleur se tient du côté opposé ; il a l'air occupé de toute autre chose, et contrefait l’étonné lorsque l'étranger se retourne pour je regarder. Dans le cas cependant où, reconnoissant je filou , on se décide à courir après lui, et lon parvient à s’en saisir, le plus prudent est de le laïsser aller tranquillement, après Jui avoir repris ce qu’il avoit volé ; car les suites des voies de fait sont dangereuses à [a Chine , et Fon doit éviter avec soin jes explications avec des juges ou des mandarins qui ne veulent pas entendre le plaignant, ou qui, persuadés de leur haute sagesse, regardent comme des barbares tous les hommes qui ne sont pas gouvernés par les mêmes lois qu’eux.

Ce que je viens de dire des voleurs Chinoïs ne montre que leur adresse pour dérober légèrement un mouchoir ou quelque autre effet de peu d'impor- tance; mais voici quelques exemples des moyens

PS

SUR LES CHINOIS. 12 au'ils emploient lorsque Tadresse ne suffit pas. Des voleurs voyant un Européen monter les marches d'un petit pont qui est dams le faubourg de Quanton, et s’apercevant qu'il avoit de l'argent sur lui, fun d’eux le saisit fortement par les bras, tandis que les autres fouillèrent dans ses poches. La chose fut exécutée si lestement, que les voleurs étoient déjà bien loin avant que l'étranger et ceux qui laccompagnoient fussent revenus de leur sur- prise et eussent songé à se mettre en défense : ce- pendant le vol fut fait en plein jour, et celui qui fut volé étoit en état à lui seul de terrasser cinq ou six Chinois ; il est vrai qu’il aima mieux tire de févènement que de courir après les filoux.

Un autre moyen que les voleurs mettent en usage pour entrer dans jes maisons, c'est dy faire un trou par lequel is s’introduisent, en prenant ja précaution de mettre une petite chandelle /a) dans ouverture, pour retrouver leur chemin lorsqu'il faut sortir. Un gros papier qui conserve le feu et qui s'allume en soufflant dessus, les dirige dans les chambres et leur fait apercevoir les différens objets qui sont bons à prendre. Une personne de ma connoissance , entendant du bruit chez elle pen-

dant fa nuit, présuma qu'il étoit causé par des

(a) Ces chandelles sont faites avec de fa sciure de bois, et brülent sans jeter de lumière.

Ï 2

132 OBSERVATIONS voleurs : ayant découvert par hasard je trou par lequel les Chinois s’étoïent introduits dans la mai- son, elle s’avisa den retirer la petite chandelle, et de ja mettre un peu plus loin en face de Ja mu- raille , puis elle se plaça en embuscade avec ses domestiques , dont Fun se mit à faire du bruit ; aussitôt jes voleurs coururent tête baissée pour passer par le trou; mais s'étant frappés rudement contre je mur, ils tombèrent et furent arrêtés. Lorsque les voleurs sont assez adroits pour pé- nétrer dans les appartemens, ïls brûlent, dit-on, des drogues, pour endormir plus profondément ceux qui y sont couchés : c’est ce que je ne puis assurer; maïs je sais très-bien qu’ils entourent le lit de la personne endormie avec les chaises de Tappartement , de manière que, lorsqu’elle vient à se réveiller et qu’elle veut s’élancer de son lit, elle se trouve assez embarrassée pour que les voleurs aient je temps de s'évader. Ils se servent aussi d’é- chelles fort légères , composées de deux bamboux, avec des échelons de corde, qu’ils appuient sur les murs pour monter par Îles fenêtres lorsqu'ils les trouvent ouvertes. Un François à Macao fut ainsi volé, pendant son sommeil, de tout ce qu’il avoit : s'étant réveillé au bruit, il voulut se lever, maïs les voleurs eurent je temps de s’en aller ; ils le firent cependant avec une telle précipitation , qu'ils aban- donnèrent leur échelle.

SUR LES CHINOIS. ra

Les voleurs dont je viens de parler sont des filoux adroits mais qui ne font pas de mal; y en a d’une autre espèce, qui sont plus redou- tables, parce qu’ils volent et souvent massacrent ceux qu'ils ont dépouillés : si on en arrête quel- ques-uns , ils Sont condamnés à avoir la tête tran- chée. Lorsque j'étois à Macao , un grand nombre de ces scélérats infestoient les côtes ; ils prenoïent les bateaux qu’ils rencontroient à la mer, faisoient des descentes dans les villages et emportoient tout, après avoir tué ceux qui y étoient : ils s'emparèrent même d’un petit bâtiment Européen, et le brû- lèrent. IT paroit d'après les dernières nouvelles reçues de la Chine, que ces pirates existent encore.

PAUVRES,

ON rencontre beaucoup de pauvres dans les faubourgs de Quanton ; ils y étoient en si grand nombre , fl y a quelques années, qu’ils remplis- soient une bonne partie des rues qui avoisinoient nos demeures. Ces malheureux, dénués de tout, se rassembloïent le soir, et se pressoient les uns contre les autres pour se garantir du froid ; mais tous ne pouvant également être réchauffés, plu- sieurs mouroient, et leurs corps restoient exposés parmi les pièces de bois et les pierres qui cou- vroient le quai. Révoltés d’un pareil spectacle, les marchands hannistes les firent enfin enlever ; et

I 3

134 OBSERVATIONS

pour empêcher que notre quartier ne fût dans Ts suite assaïlli par ces mendians , ils Payerent des soldats qu'ils placèrent à l'entrée des rues pour. leur en interdire l'entrée.

La pauvreté se montre à Ia Chine sons des dehors extrêmement hideux : on en aura idée en se représentant un mauvais petit bateau contenant une famille entière, composée du père, de la mère et de plusieurs enfans , à peine couverts de mé- chans Jambeaux, et attestant par leurs figures tristes et décharnées les besoins les plus urgens- Ces malheureux n’ont d'autre occupation à Wam- pou que de ramasser sur Ja rivière les bouts de cordes et jes bagatelles qui tombent des, navires ; et ils périroient de faim si les matelots ne se pri- voient souvent d’une portion de leur nourriture pour la partager avec eux : aussi y en a-t-il beau- coup qui rodent sans cesse autour des bâtimens en demandant l'aumône, et recevant avec ayidité tout ce qu'on leur donne.

Les mendians qu’on trouve dans les rues de Quanton font horreur à voir : quelques-uns ont perdu des doigts et même des membres , par la lèpre ou par suite de maladies. Hardis et insolens , ils vous importunent jusqu’à ce qu’ils aient obtenu quelque chose , et vont même jusqu’à vous saisir la main. Pour s’en délivrer , le mieux est d'entrer dans une boutique , d’où on leur fait donner.

SUR LES CHINOIS. 135 Faumône, l'usage étant qu'aussitôt qu’ils ont reçu la moindre bagatelle en riz ou en argent, ils doivent se retirer.

Plusieurs écrivains prétendent qu’à la Chine le gouvernement défend de mendier; cependant les Chinois de Quanton ne m'ont jamais parlé de cette défense ; ils ont même l'habitude de faire de temps en temps quelques distributions en riz ou en argent, mais malheureusement is les font trop médiocres.

J'ai rencontré des mendians dans mon voyage , soit sur les chemins, soit à approche des villes ; Huttner , dans sa relation, dit que les rues de Péking en sont remplies : cela peut être, car nous avons vu, en traversant fa capitale, bien des gens mal vêtus , et qui probablement auroïent reçu vo- lontiers quelque aumône.

Les Anglois ajoutent que dans fa Fartarie ifs ont rencontré des pauvres : il est à croire, en effet, que lon doit en trouver dans un pays les vivres ne sont pas en abondance ; cependant leur nombre ne peut être considérable , puisque je gouverne- ment ne les soulageant point et ne faisant que les tolérer, la disette et la misère doivent nécessaire- ment el détruire fa plus grande partie.

I 4

136 OBSERVATIONS

REFLEXIONS sur une Carte de la Chine, au temps de Yao, donnée par M. Barrow ; et Considérations sur l’Empire , sur Son étendue, sur sa formation

en un seul corps ; enfin, sur ses liaisons avec les autres peuples.

M. BARROW , en publiant dans son ouvrage une carte de la Chine, sous l’empereur Yao , a adopté le sentiment de M. Amiot; mais, sans m ar- rêter à prouver combien il est peu fondé, je vais donner un léger aperçu de ce qu’étoient les Chi- nois et leur empire à différentes époques, ce qui mettra le lecteur à même de prononcer sur le degré de certitude qu’on peut accorder à cette carte.

Les écrivains qui ont parlé de l'antiquité de ja Chine, s'accordent à dire que les premiers Chinois étoient établis dans le Chen-sy , la province la plus occidentale de l'empire. Selon eux, Fo-hy /a), qui régna Pan 2953 avant J. C., y ajouta le Honan et le Chan-tong. Chin-nong, qui transporta sa cour dans cette dernière province en 2822, paroît avoir été le maître d'une partie du Petchely :enfin, Hoang-ty qui lui succéda en 2698, étendit son empire depuis Pao-ting-fou, dans le Petchely, jusqu’au fleuve Kiang , et depuis les bords de la mer orientale jusque dans le Setchuen , à Fouest.

{a) Histoire de la Chine, du P. de Maïlla, rome 1,7, pages ç ex

suivantes.

SUR LES CHINOIS. 137 Cette étendue, et l'état florissant dont on suppose que [a Chine jouissoit alors, sont d'autant plus équivoques , que les Chinoïs eux-mêmes, ainsi que je lai dit dans ja première partie de cet ouvrage, regardent comme très - douteux tout ce qui pré- cède Ya0, qui monta sur je trône Pan 2357 avant J. C.; et que plusieurs écrivains soutiennent que cette contrée étoit pour lors dans un état misé- rable , et presque entièrement couverte par les eaux, qui ne s’écoulèrent que postérieurement.

If est donc difficile de croire que cet empire ait eu l'étendue que lui assigne le P. de Mailla, c’est- à-dire, quatre cents lieues de l’est x l'ouest, et six cents du nord au sud /a) ; que Yu, ministre de Yao, et qui lui succéda en 2205, ait été un ha- bile géomètre , connoïssant parfaitement Part de niveler les terres et de creuser les canaux ; enfin, que fa description de la Chine, faite par ce prince, et rapportée dans le chapitre du Chouking, intitulé Yu-kong , soit de la plus grande justesse et con- forme à celle que les missionnaires ont donnée dans les derniers temps. Comment admettre que des travaux aussi considérables que ceux dont est question dans ce chapitre, aient pu être achevés en aussi peu de temps que le-dit cet écrit! Com- ment supposer que les anciens Chinois , forcés de

(a) Cette dernière étendue est réduite à trois cents lieues par Île même auteur, Lettres” édifiantes, pages $4 et 110.

138 OBSERVATIONS

se retirer sur les montagnes pour se mettre à Fabri de linondation qui couvroit les terres depuis long- temps , aient possédé des sciences profondes , lorsque leurs descendans sont si peu versés dans la géométrie ! Enfin , comment se persuader que 2357 ans avant J. C., ils aïent eu Phabileté qu’une expérience de plusieurs siècles n’a pu donner aux . Chinois actuels !

Le chapitre Yu-kong, réputé comme composé par Yu lui-même , du temps de Yao, est regardé par les écrivains Chinois comme ?ouvrage de ja dynastie des Hia, postérieure à Yao, et même comme augmenté sous celle des Chang, qui leur succédèrent en 1766 avant J. C.

JI est donc évident que les travaux décrits dans le Yu-kong ne sont pas ceux de Yu fui-même, mais de princes postérieurs inconnus ; et que la carte publiée par M. Barrow, d’après celle de M. Amiot, n’est pas celle de la Chine sous Ya0. Cet empire, en effet, auroit-il pu avoir alors une étendue aussi considérable, puisqu’à une époque plus rapprochée, on voit que les provinces au sud du Kiang ne lui appartenoïent pas et étorent oc- cupées par des barbares, ce dont il est facile de se convaincre en jetant les yeux sur une seconde carte donnée par M. Amiot a), pour le temps des

(a) Mission. , tome Il, page 287.

SUR LES CHINOÏJS. 39 Tcheou en 1122 avant J. C., c'est-à-dire, douze cents ans plus tard! Il est vrai que M. Amiot allègue pour raison de Ia différence qui existe entre ces deux cartes, le changement de dynastie qui eut lieu alors, prétendant que les peuples ne voulurent pas reconnoître le nouveau souverain , qu'ils se déclarèrent indépendans , et qu'ils res- tèrent dans cet état jusqu’à Tsin-chy-hoang-ty, en 246 avant J. C.; maïs cette assertion n’est pas ad- wissible, puisque le P. Ko , missionnaire Chinois, soutient au contraire que je changement de dy- nastie ne produisit aucun mouvement, et n'opéra qu’une foibje révolution.

IH est donc hors de doute que lempire de a Chine étoit alors peu de chose ; que la carte de ce pays, du temps de Yao a été amplifiée , et que les travaux de Yu ont été exagérés. Pours'en persuader il suffit de lire le passage suivant :

« J'ignore, dit le P. Ko /a), plusieurs » Européens ont été chercher les fables qu'ils ont > débitées sur les levées, les digues et les autres » travaux que fit faire Yu, pour contenir les fleuves >” Hoang-ho et Kiang, travaux qui ne peuvent con- » venir qu'à un pays très-petit. Qu'on examine ce > qu’étoit la Chine à cette époque : pour pénétrer » d’un endroit à Pautre on étoit obligé de marcher

(a) Mission, eme Lier, page 213.

T4o OBSERVATIONS

» de hauteur en hauteur; nyavoit point de com- > munication, on élevoit des jalons pour se recon- > noître , et lon donnoit des noms aux lieux à » mesure qu’on alloit en avant. Comment sup- » poser qu’on ait pu parcourir ainsi les neuf pro- » vinces dont il est fait mention dans le Yu-kong, > et comment croire à la description et à la fertilité » de plusieurs provinces qui n’ont été défrichées > que long-temps après’ La carte géographique de > la Chine, telle qu’eile est rapportée dans le Yu- » kong, auroït demandé beaucoup d'années pour > être dressée, et l’on sait que Yu ne fut occupé, > pendant treize ans, qu’à abattre des bois , à don- » ne: [a chasse aux bêtes féroces , à faire défricher » les terres, enfin, à enseigner [a culture et Part » de préparer les alimens. »

Les réflexions du P. Ko ne donnent pas une haute idée de la situation de Ja Chine dans ces temps anciens ; mais ce qui confirme son jugement, c'est que les monumens gardent absolument le silence sur [a géographie de ce pays , postérieurement au règne de Yao, pendant les quatre cents ans que subsista la dynastie des Hia , et pendant les six cents ans de celle des Chang. Sans doute s’il avoit joui pendant cette période d’une certaine prospérité, il en resteroit encore quelque vestige ou quelque tradition authentique; il paroît au contraire que [a Chine étoit alors bien loin de cet état heureux que

SUR LES CHINOIS. TAX certains auteurs [ui ont gratuitement supposé, puisque les missionnaires /a) avouent eux-mêmes que les bois et les pâturages ne disparurent qu’au commencement de la troisième dynastie, après Pan 1122 avant J. C. À ces raisons on peut en ajouter d'autres.

IL n’est parlé d'aucune ville sous ŸYao, ce qui est étonnant pour un empire représenté comme florissant. La fondation de fa plupart de celles qui existent, est postérieure au temps des Tsin, vers lan 2so avant J.C.; on n’en comptoit que fort peu auparavant, et ce ne fut que 206 ans avant J.C., qu'on vit les principales étendre leurs enceintes.

La capitale , au commencement de ja troisième dynastie, en 1122 avant J. C., n’étoit composée que des gens de Pempereur, des ouvrirs néces- saires et de quelques marchands.

A la mème époque, lors de l'expédition de Vou- vang, la plupart des provinces et celle du Chen-sy elle-même , étoient en partie occupées par des bar- bares, qui, après avoir aidé ce prince dans ses con- quêtes, continuèrent leurs courses , et forcèrent même, en 770 avant J. C., lempereur Ping-vang à quitter Sÿ-gan-fou pour se retirer à Lo-ye dans le Honan. Dans une disette arrivée en 1401, c’est- à-dire, neuf cents ans après Ÿao, l'empereur et ses

(a) Mission. , tome .fr, pages 165 et suivantes,

142 OBSERVATIONS

sujets abandonnèrent les lieux ou ils déineuroïént pour se transporter ailleurs. Si la Chine, d’après cela, n’étoit que médiocrement peuplée l'an 1400 avant notre ère, et si elle étoit presque déserte en 626 avant J. C., lorsque les Scythes, sous la con- duite de Madyès, firent pour la première fois une irruption dans ja haute Asie , comment pouvoit- elle être dans un état si florissant à l’époque Fon suppose que Yao fit sa carte!

La Chine, 800 ans avant J. C., n'étoit com- posée que du Honan, du Chan-sy du Petchély, du Chan-tong et d’un Petit canton du Chen-sy; le reste étoit possédé par des barbares , ce qui ést vraisemblable , puisque béaucoup plus tard ces barbares existoient encore.

La province du Setchuen étoit occupée par des barbares qui ne furent soumis que vers fan 206 avant J. C. fa).

Le Hou-kouang , connu sous Je nom de royaume de Tsou, étoit gouverné en 891 avant notre ère, par un prince descendant des barbarés du midi. philosophe Meng-tse, qui vivoit 336 ans avant J. C. , dit positivement que Îés habitans de Tsou étoient des barbares.

Le Quang-sy étoit a demeure de hordes de sau- vages appelés Yue, et qui sont Jes ancêtres dès

ta) Mémoires de l’Académie.

SUR LES CHINOIS. 143 Miao-sse existant encore dans les montagnes. Le plat pays ne fut soumis qu’en lan 223 avant J. C,

Le Koey-tcheou et le Yunnan étoient habités par des barbares. Le Koey-tcheou fut conquis Fan 206 avant J. Ci mais le Yunnan ne passa sous fa domination Chinoïse que dans le septième et huitième siècle de Tere Chrétienne.

Le Kiang-nan étoit occupé par des peuples qui se coupoient les cheveux et se péignotent je corps. Tay-pe, fils de Tay-vang, grand-père de Vou-vang, se retira chez eux et les civilisa. Cette nation de- vint dans la suite nombreuse et puissante; elle fonda le royaume de Ou, qui fut détruit en 473 par les Yue et les peuples de Tsou, et passa enfin aux Chinois vers Fan 250 avant J.C.

Le Kiang - sy, situé entre les peuples Ou et de Tsou, et constamment le théâtre de leurs guerres, fut réuni à l'empire à la même époque.

Le Tchekiang habité par des barbares soumis aux Yue et aux peuples de Ou, fut subjugué vers le même temps.

Le Fo-kien, séparé de l'empire Chinoïs par Îe royaume de Ou, ne pouvoit fui appartenir: aussi cette province n'y fut-elle annexée que sous jes Han, 206 ans avant J. C.

Le Quang-tong, peuplé par les Yue méridio- naux, fut réuni en partie sous jes Tsin, 214 ans

avant J. C. Ces barbares, qui possédoient une

144 OBSERVATIONS

grande portion de l'empire , ne se policèrent que peu-à-peu par le commerce qu’ils entretinrent avec les Chinoïs , et ne furent subjugués que sous la dynastie des Tsin , mais non en totalité; car en 112 il en restoit encore qui ne furent soumis qu’en 109 avant J. C.

D’après cette description des provinces, qui fait voir qu'avant Chy-hoang-ty les barbares occu- poient une grande partie de ia Chine, on peut se figurer ce que pouvoit être l'empire , 2000 et même 2500 ans auparavant. Dès-lors cette situa- tion brillante , cette grandeur prétendue, dispa- roissent ; et sans émettre un jugement hasardé, on peut conclure que la carte de Ia Chine attri- buée à Yao , se rapporte à des temps beaucoup plus rapprochés.

Mais, si étendue de Fempire Chinois n’étoit pas telle qu’on a voulu ia représenter , la formation de empire, ou plutôt [a réunion de [a Chine entière sous un seul et unique empereur , ne remonte pas non plus à des temps extrêmement reculés.

Plusieurs écrivains font commencer l'empire , 3000 ans avant notre ère. Suivant eux , Fo-hy régna l'an 295 3, Chin-nong lan 2838, et Hoang-ty lan 2698; mais le commencement du règne du premier de ces princes n’est nullement constaté, et ce qu’on rapporte de lui et de ses successeurs est incertain et rempli de fables. Les auteurs ne

sont

| SUR LES CHINOIS. 145 sont pas d'accord sur la durée de la dynastie des Hia, qui commença en 2205 avant J. C., et sur celle des Chang , qui commença en 1766. Les Hia , suivant quelques-uns, subsistèrent pendant 471 ans; et selon d’autres, seulement pendant 440, et même 432 ans: de même Îles uns sup- posent que les Chang régnèrent 496 années, tandis que les autres leur donnent 600 et 64$ années d'existence.

L'empire , à ces différentes époques, , metoit com- posé que de quelques familles policées, vivant au milieu des barbares, et errant suivant les circons- tances ; une preuve évidente, c’est que Pan 140; avant J. C., c’est-à-dire, 1 500 ans après [a fonda- tion de empire, Poen-keng émigre avec tout son peuple , et donne pour raison qu'il suit en cela l'exemple de ses ancêtres. Plus tard, en 1122, Vou-vang quitte le Chen-sy, il habitoit un très- petit pays ; et à la tête de ses soldats et d’un certain nombre de barbares, il attaque l’empereur et le dé- fait entièrement. L'empire n’étoit donc que fort peu de chose, puisqu'il fut subjugué par les Tcheou, qui , d’après le propre discours de Tching-vang, successeur de Vou-vang, étoient foibles et peu re- doutables. Sous ses successeurs la Chine étoit en partie occupée par des barbares, ou par les princes auxquels Vou-vang avoit donné des apanages après sa conquête en 1122. Ces différens princes ne

TOME IITI. K

146 OBSERVATIONS reconnoissoient pas toujours l'empereur; plusieurs même d’entre eux refusèrent ensuite de le recon- noître ; tels furent les Tsin, qui, devenus les plus puissans d’entre ces vassaux, détruisirentles Tcheou, et fondèrent, l'an 255$ avant J. C., la dynastie de leur nom, dont le quatrième empereur Chy-hoang- ty, anéantit entièrement tous les princes indépen- dans , et devint le seul maître de tout l'empire.

Parvenu à ce haut degré de puissance, et ayant réuni sous sa domination ce nombre considérable de principautés, dont les habitans avoient des coutumes et des usages différens, Chy-hoang-ty ne crut pas trouver de moyen plus sûr pour Ôter à tous ces peuples le souvenir de leur première origine , et les obliger à vivre sous une même loi, que de faire brûler, Pan 213 avant J. C., les livres, et principalement tous ceux qui traitoient de PHis- toire : événement remarquable, en ce qu’il fait con- noître l'état de la Chine avant cette époque, et qu’il prouve que l'empire ne fut réuni que vers ce même temps.

Mais, si la Chine ne fit qu'un seul corps de nation sous Chy-hoang-ty , elle ne tarda pas à être divisée; les peuples se soulevèrent contre le suc- cesseur de ce prince , et élurent des rois particu- liers /a), qui subsistèrent jusqu’en 202 avantJ.C.,

(a) Histoire des Huns, some Ier

SUR LES CHINOIS. 147 que Kao-tÿ, fondateur des Han, subjugua tous ces petits États, et rétablit le calme dans l'empire.

Cette dynastie, appelée d’abord Han occiden- taux, prit ensuite le nom de Han orientaux, lors- qu’en lan 25 après J. C., Kuang-vou-ty se trans- pôrta dans le Honan elle subsista jusqu’à sa destruction , arrivée en 220 , époque à laquelle l'empire fut partagé en San-koue /srois royaumes ], gouvernés par trois dynasties différentes, celle des Han de la province de Cho , qui régna pendant quarañte-trois ans dans le Setchuen et le Chensy; celle des Oey, qui régna pendant quarante - cinq ans dans [a partie septentrionale de ja Chine; et celle des Ou, qui, après avoir passé du Honan dans le Kiang-nan, se fixa à Nanking , et régna pendant cinquante-neuf ans sur les provinces mé- ridionales.

Vou-ty ayant anéanti ces trois royaumes et Îles familles qui y régnoiïent, fonda ja dynastie des Tsin occidentaux lan 265 de J.-C. ; et Yuen-ty, en 317, celle des Tsin orientaux ; mais ces princes ne possédèrent pas fong-temps seuls toute [a Chine: sous leur règne plusieurs provinces se soulevèrent, et après la destruction des Tsin en 420, tout le pays fut rempli de troubles, qui donnèrent naïssance à : deux empires, lun du nord, et l’autre du sud.

L'empire du nord fut presque toujours occupé par les Oey ou Tartares Topa.

K 2

148 OBSERVATIONS

Les Yuen-oey / premiers Oey ] régnèrent dans le Chan-sy et le Honan, depuis lan 386 deJ.C. jusqu’en 534. Ces souverains furent puissans et partagèrent l'empire avec les Song.

Les Tong-oey /Oey orientaux] régnèrent dans le Honan depuis Fannée ; 34 jusqu’en $50, et furent remplacés par la famille des Pe-tsy, qui occupa le trône depuis Pan yyo jusqu’à l'année 578.

Les 9y-oey / Oey occidentaux] régnèrent dans le Chen-sy, depuis Pan 535 jusqu’à an 556 , et fu- rent remplacés par les Heou-tcheou / 7 cheou-posté- rieurs], descendans des Tartares Sien-py, qui existèrent depuis Fan $57 jusqu’à ian $81.

L'empire du sud fut gouverné depuis l'année 420 de J. C., jusqu’en lan 479 , par la dynastie des Song, qui fut suivie, en 479, par celle des Tsy; en $02, par celle des Leang; et en 557, par celle des Tchin , qui dura trente-deux ans : les princes de ces différentes familles tinrent leur cour à Nanking.

Ven-ty, fondateur des Souy en 581 après J. C., mit fin à l'empire du nord et à celui du midi, et n’en forma plus qu’un seul. Cette dynastie ne sub- sista que trente-huit ans, et fut remplacée par celle des Tang en Pan 618. Ces princes s’établirent à Sy-gan-fou, dans le Chen-y, et régnèrent pen- dant deux cent neuf ans; mais vers la fin de leur !

SUR LES CHINOIS. 149 gouvernement, des troubles agitèrent de nouveau la Chine, les Tartares Ky-tan ja désolèrent, tandis que plusieurs princes formèrent des souverainetés particulières dans différentes provinces ; aussi lem- pire fut - il réduit à très - peu de chose sous les Heou-ou-tay //es cinq familles postérieures] ; savoir : les Heou -leang , qui régnèrent en 907 après J. C.; les Heou-tang en 923; les Heou-tsin en 936: les Heou-han en 947; etles Heou-tcheou qui commencèrent en 951, et S'étergnirent en 959.

A cette époque Îles troubles cessent, Tay-tsou fonde la dynastie des Song en 960; mais les deux nations Tartares des Ky-tan et des Kin, ou Niu- tche , et les rois de Hia, restent maîtres de ja partie septentrionale de la Chine.

En 1127, les Kin ayant détruit les Ky-tan , et s'étant emparés d’une partie du nord de [a Chine et de Kay-fong-fou, les Song furent obligés d’a- bandonner cette ville et de transporter le siége de l'empire à Lin-gan, aujourd’hui Hang-tcheou-fou , dans le Tchekiang, ils restèrent jusqu’à leur destruction par les Yuen ou Mogols , appelés en Chmois Mong-kou.

Les Song s'étant adressés à ces conquérans , pour obtenir leur appui contre jes Kin, et l’abo- lition du tribut qu'ils leur payoient , les Mogols décfarèrent la guerre aux Kin, et, les ayant vaincus en 1235 après J. C., ils finirent par anéantir Îles

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150 OBSERVATIONS

Song eux-mêmes en 1260, ce qui rendit Kublay- khan, descendant du fameux Genghiz - khan, le maître absolu de toute la Chine,

Depuis l'établissement de la dynastie des Mo- gols, lempire n’a plus été divisé, mais le trône a passé successivement à des princes de divers pays. Lan 1368 de J. C., la dynastie Chinoise des Ming chassa les Yuen, et fut à son tour dé- possédée en 1644, par les Tartares Mantchoux descendans des Kin ou Niu-tche, qui occupent le trône présentement.

D'après l’esquisse rapide que je viens de donner des révolutions de la Chine , on voit que cette contrée, loin d’être, à une époque très-reculée, un vaste empire gouverné par un empereur, ne forma un seul corps que vers l'an 220 avant J. C.; que bientôt après , livrée aux troubles et divisée de nou- veau , elle ne fut réunie que passagèrement dans ia suite sous différens princes ; enfin, que ce n'est que depuis lan 1279 après J. C., c'est- à-dire, il y a cinq cent vingt-neuf ans qu'elle ne compose qu'une seule et unique monarchie.

C'est donc à tort qu'on a voulu représenter Ja Chine comme un pays privilégié, gouverné depuis un temps immémorial par la même constitution, exempt des troubles et des guerres qui ont ren- versé tant d’empires. La seule différence qui existe entre elle et tant d’autres États qui ont disparu de

SUR LES CHINOIS. IST dessus ja terre; c’est que, placée à Fextrémité du globe , et par conséquent peu exposée au flux et au reflux de ces nations conquérantes qui ont entrainé tout avec elles, et ont changé, si cela se peut dire, la face des peuples, elle a conservé après plusieurs révolutions ses mêmes mœurs et ses mêmes usages; mais il ne faut pas conclure de que dans les siècles les plus reculés elle ait existé telle qu’elle est aujourd'hui. Cette étendue im- mense qu'on lui suppose sous Yao , est chimé- rique , et les prétendues connoïssances attribuées à ses habitans , même dans des temps plus récens, sont d'autant plus douteuses , que le Chouking et un petit nombre d'écrivains modernes sont les seuls qui en parlent. Est-il possible en effet qu’une nation représentée comme si habile , soit demeurée inconnue au reste de l'univers, et qu'aucun histo- rien de Fantiquité n’en fasse mention !

Si les Chinois eussent été tels qu’on veut le faire croire, les Perses , dit l'Histoire universelle des Angloïs, en auroient su quelque chose avant fa destruction de leur empire par les Grecs, et ceux- ci en aurolent entendu parler antérieurement à Hérodote. Les Chinois paroissent avoir été tota- lement inconnus à Homère et à Hérodote. Cer- tains passages du neuvième livre de Quinte-Curce, font conjecturer qu’'Alexandre, lors de ses con- quêtes dans Fnde, 327 ans avant J. C. en eut

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152 | OBSERVATIONS

connoissance : il y est parlé d’un royaume appelé Sophitien, que Strabon nomme Cathea, mot qui approche du nom de Cathay, donné par les Tar- tares à ia Chine.

L'an 126 avant J. C., les Chinois parcoururent je Korasan, et entendirent parler de la Perse /a) ; ils allèrent également à cette époque dans l'Inde.

Le sentiment le plus général des savans, est que les Seres des anciens, si connus par leurs manu- factures de soie, sont les mêmes que les Chinois.

Pline parle du commerce qu’on faisoit avec les Seres /b), et des étofles de soie qu’on faisoit venir à Rome de ces pays éloignés /c).

Les Romains /d) firent Iong-temps des efforts pour aller trafiquer, par terre, dans la haute Asie et dans la Chine ;ymais les Parthes, jaloux de s’ap- proprier ce commerce , y mirent sans cesse des obstacles. Ces derniers peuples étorent connus à Ta Chine , et y étoient appelés Gan-sie; ils en- voyèrent, lan 88 de J. C., des ambassadeurs à Tempereur Han-tchang-ty.

Marc-Aurèle envoya des ambassadeurs à