V è. ^ . \ S ■\ ^ , ->*J • V» V., .''.:^''^^ :.-i^-- f m i: ■ t ■ 1 ï y^:- //^- ,.^: 'i |^x':| K. ^ \'! ^^ - V ^ 'V ~^^^^ m r i^ w ^ w^ ^ j'^^' ^r^- i^ É^^ R:- x^^â- HISTOIRE DE JAC QUE- AUGUSTE DE THOU TOME PREMIER. v^- V' {Ijji'/J- >6 '<^^yZ,y^//„. jiî u£ -cei^jyiar^ ^^^J^yi"^:^T^iZr^Lz^-3--— — f i:l ^^^^^^^^^^^^^^^^^^g lÉETl HISTOIRE UNIVERSELLE DE JACQUE-AUGUSTE DE THOU> Depuis 1543. jufqu'en 1607. TRADUITE SUR L'EDITION LATINE DE LONDRES. TOME PREMIER. 1543 1550, A LONDRES M. D C C. XXXIV. % ^Sfe SMt v.vr \ »f v,,v w.if v.« »,« v.» ».«? v v >,*■ ¥,« v.« v.i? v.v v «r ivvVU3 iÊiê 'à U'-^é^^' -S^l-H- ¥.i^' ¥.i¥^' -S^-l^-i? m • • ** >V • • . fS/iV *•<' *•" '*," *.'" y.v v.tf >.< v.« y.'^ V V v.f v.*r v,« ».if »,< v,« >,< V K vv v* w w v.v *jr *.< »* ».v vjv > W « vv XV *.* V.v j>, o F RE F ACE, ^^i^r'i'l* O U S donnons au Public la traduaion Fran- |t ^l T *^ çoife de l'hiftoire Univerfelle, depuis l'an 15*45 1^ J- ^ ^4? jufqu'à l'an i (5o7 inclufivement , compofée en dl^'«^:^ PREFACE, ^ ijj 6c pour la tranquillité de l'Etat, ne pouvoit manquer d'être odieux à ces hommes turbulens , qui , au préjudice du falut de leur patrie, ne refpiroient que le fchifme ôc la guerre civile. Le Préfident de Thou a toujours fait profeiïion d'une pie- té fmcere. Dans fon teftament il a déclaré qu'il avoir tou- jours vécu , & qu'il vouloit mourir dans un attachement in- violable à la Religion de fes pères. On trouve dans fes Let- tres les mêmes fentimens. Son hifcoire efr pleine de traits qui témoignent également la pureté de fa foi ôc celle de fes moeurs. Cependant un Auteur iî pieux ôc fi orthodoxe a paffé pour fufpecl ôc dangereux. On l'a traité d'ennemi déclaré de l'E- glife Romaine ; on lui a fait un crime d'avoir expofé au grand jour les deffeins pernicieux de la Ligue ; d'avoir donné de juftes louanges aux Princes de la Maifon de Bourbon , qui avoient embralTé le Calvinifme ; d'avoir rendu juftice aux hommes de mérite de cette Religion; d'avoir rapporté des faits peu honorables pour les chefs de la nôtre i d'avoir blâ^ mé la violence, le zèle pallionné , l'injuftice , l'inhumanité; d'avoir démafqué l'hypocrifie , ôc peint par tout le vice avec fes vraies couleurs. Voilà le tort qu'a eu , ôc qu'a encore en France le Préfident de Thou auprès de certaines gens qu'on ne peut appeller François que par grâce. Mais malgré leurs vaines déclamations fon ouvrage a été applaudi de tous les Sçavans , ôc de tous les gens de bien. Il a joui jufqu'ici de la plus haute réputation^ , ôc il vivra éternellement pour l'avan- tage de la Religion , de la République des Lettres , ôc de ce Royaume en particulier. Il eli: à l'ufage de toute l'Euro- pe ; mais les maximes qui y font répandues , ôc folidement appuyées, méritent qu'on fappelle le livre de la France^ ou plutôt le livre de tous les bons citoyens. * A ij iv P R E'F y^ C E. Ce fut en 1 5o4 qu'il parut pour la première fois à Paris chez la veuve de Mamert Patiflbn. Cette première édition ne contenoit que dix-huit livres , dont le premier étoit une efpe^ ce d'hiftoire abrégée des Règnes de Louis XII ôc de Frai> çois I , pour fervir d'introdu£lion au refte de l'ouvrage. Il y avoit à la tête , en forme d'Epitre dédicatoire , une Préface adrelîee à Henri IV , femblable à celle que Pline a mife au commencement de fon Hiiloire naturelle , ôc qui eftadreiTée à l'Empereur Titus. C'eft dans cette belle Préface , qui n'a été omife jufqu'ici dans aucune édition , que l'Auteur expofe fon deflein d'une manière noble ôc libre , ôc développe fQS fentimens par rapport à la Religion ôc au gouvernement du Royaume. Il y fait voir la pureté de fa foi ôc de fes inten- tions, fon zèle pour fobfervation des loix ôc des anciens ufages , pour la paix de TEglife ôc de FEtat , ôc pour la li- berté de fa patrie. Il s'étend principalement fur la néceifité iadifpenfable alors , de tolérer extérieurement la diverfité des opinions dans ce grand Royaume ; néceilité fondée fur l'im- poffibilité morale de contraindre tant d'efprits à penfer uni- formément. C'eft , félon lui , l'unique moyen d'entretenir dans l'Etat une union falutaire , dont dépend toute fa force. La tolerence politique eft un principe dont notre Auteur ne s'eft Jamais départi : toute fon hiftoire ne tend , pour ainfi di- re, qu'à l'établir. Elle offre par tout la peinture des maux qu'entraîne la fureur de fubjuguer les efprits par la force , & de dominer fur les confciences. C'eft ce qui a fait croire mal à propos que FAuteur n'étoit que foiblement attaché à la Religion Catholique , ou même qu'il penchoit vers la Re- ligion Proteftante. Comme Ci lajufcice, l'humanité, la dou- ceur , la charité , Famour de la paix étoient en certaines cir- conflances des vertus incompatibles avec la vraie Religions PREFACE. V éc comme s'il étoit permis de fouler aux pies les premiers dogmes de la Morale , dans la vue de maintenir ceux de la Foi. L'Auteur faifant profcfTion de dire librement la vérité dans Ton hiftoire, ôc de nefupprimer aucun fait important 5^ fui- vant la maxime de Ciceron , il avoir befoin d'un courage ex- traordinaire , pour fe foûtenir contre une foule d'ennemis , que fon ouvrage pouvoir lui fufciter ; fur-tout contre ces perfon- nes, qui élevées par le caprice de la Fortune aux plus hautes places 5 n'y avoient rien fait de louable , ôc qui ne dévoient pas manquer de prendre pour une injure, le récit fimple ôc fidèle de leurs aclions. Mais comme leurs mauvaifes qualités avoient été funeftes à la patrie , il auroit cru trahir fa con- fcience , ôc faire tort à fa réputation , Ci la crainte de leur dé- plaire l'avoir empêché d'inftruire la Pofterité de leurs défauts, ôc des fautes confidérables qu'ils avoient commifes. De Thou par la publication de ces dix-huit premiers li- vres de fon hifcoire , avoir prétendu fonder le goût du Pu- blic , ôc fe mettre en état de juger du fuccès du refte de fon ouvrage. Tous les exemplaires en furent enlevés en peu de tems. Le Roi voulut bien prendre ce livre fous fa protec- Recueil des ■I /> pièces totn. tion, ÔC en autorifer le débit 5 ôc même en quelque lorte xv.p. i^j. l'ordonner. « J'en ai commandé le cours ôc la vente , =^ dit ibid. ce Prince dans une lettre à M. de Bethune fon ambafladeur à la Cour de Rome. Mais ce que l'Auteur avoir prévu arriva. Les reftesde la Ligue , ôc fur-tout quelques gens d'Eglife ef- claves delà Cour de Rome , fe fouleverent contre l'ouvrage; ôc comprenant aifément par ce début, que l'Auteur ne les épar- gneroit guéres dans la fuite , ils firent tous leurs efforts pour le faire condamner à Rome, dans la viië de le faire fuppri- mer en France. Les Ultramontains en firenr d'abord des * A iij yj PREFACE. plaintes au Roi> qui y fut d'autant plus fenfible^ que la po* litique l'engageoit à éviter tout ce qui pouvoit déplaire à la Cour de Rome. « Quand le Nonce , dit-il dans la même 9> lettre , m'a parlé du livre du Préfident de Thou , il a con- » nu le déplaifir que j'en ai conçu. ». Cependant de Thou avoit envoyé un exemplaire de fon hiftoire au comte de Beaumont fon parent , qui réfidoit alors à la Cour d'Angleterre 5 en qualité d'Ambaffadeur de la Cour de France. Ce Miniflre le préfenta à Jacque I , qui venoit de monter fur le thrône , avec une lettre de l'Auteur écrite Recueil des g^ Latin. « Quelque médiocre que foit cet eflai hiftorique; pièces , tom. ^ ^ ^ ^ xv.p. zn. o> difoit-il dans falettre , j'efpere que V. M. ne le dédaignera 9' pas. Je ne fais point cette démarche fans la participation » du Roi mon maître : je puis dire même que fa Majefté me « l'a confeillée & ordonnée. Elle m'a dit qu'un ouvrage de •» cette importance i fi je ne l'avois pas dédié à elle-même, »» ne devoit l'être qu'à V. M. ^ Le Roi de la grande Bre- tagne , Prince également recommandable par fa fageffe , par fon équité , ôc par fon fçavoir , fît l'honneur à de Thou de répondre à fa lettre , ôc lui témoigna que le fujet ôc la ma- nière dont il l'avoit traité , lui avoient fait un plaifir égal. De Thou avoit auflTi envoyé fon livre à Rome aux cardinaux de Joyeufe , du Perron ôc d'Offat. Ces Cardinaux le lurent, ÔC le firent lire aux plus fçavans du Sacré Collège , fur-tout aux cardinaux Aquaviva , Vifconti , Sforze , Séraphin ' , qui en jugèrent bien autrement que n'avoient fait quelque François, qui dans les lettres qu'ils avoient écrites à Rome , s'étoient Recueil des efforcés de le dénigrer, ce Ils ne peuvent fe lafTer, dit lecar- pieces , tom. -r» //> i i t"! j XV. p. i6o. » dinal du Perron dans une lettre au Préfident de 1 hou , de » lire votre hifloire, ôc de la mettre au premier rang, après î . Il étoit fils naturel du Chancelier Olivier. 35 95 PREFACE, vij « Sallufle, Tacite, & autres anciennes lumières de ïliiftoi- 35 re Latine, » Malgré ces éloges , comme de Thou avoit parlé fort librement des Papes Jule II , Paul III ôc Jule III , ainfi que de la légation du cardinal Caraffe , il fut fort inquiet du fuccès de fon hiftoire en ce payis-là. ce Je vous ibid. p. 1 1 j. prie [écrit-il à Chriftophle du Puy ; qui étoit alors à Ro- me auprès du cardinal de Joyeufe ] de recueillir foigneu- » fement ce que vous en entendrez dire, afin que s'il y a » quelque chofe en quoi je puiffe fatisfaire ( la vérité ôc la M dignité de la France fûres ) aux efprits de delà , je m'effor^ M ce de leur donner contentement en la prochaine édition 35 qui fe commence déjà Il y en a bien d'autres , qui M pour autres refpe£i:s m'ont voulu abîmer par deçà ; mais » fa Majefté m'a défendu jufques ici , ôc l'approbation publique » qu'elle a faite de l'œuvre , a fait cefTer les clameurs de beau- » coup de malveillans. » Il écrivit en même-tems au cardinal de Joyeufe, ôc lui . ^^*^^'^'^ ^^^ j 7 ^-^ *"* pièces , tom, manda qu'il y avoit deux endroits dans fon hiftoire, aux- ^^.p. izz, quels il n'avoir point fait attention que depuis qu'elle avoit été imprimée ; l'un fur la fin du quatrième livre , ôc l'autre au commencement du cinquième. Il avoua que quoiqu'il eût tiré ces endroits de livres publiés en Italie , il auroit voulu ne les avoir point inférés dans fon hiftoire , à caufe de « la révérence du Saint Siège, en laquelle, dit-il, j'ai toû- » jours vécu ôc veux mourir , eftimant que les moeurs ne nous » doivent jamais empêcher de rendre l'obéiflance que nous » y devons pour la do£lrine ôc la difcipline. » Ces endroits lui furent en effet très-reprochés à Rome^ aulfi-bien que ce qu'il avoit dit de Charle du Moulin ce fa- meux Jurifconfulte François. Mais l'objedion qui parut i'embarafTer le plus , fut celle <^u'on lui fit par rapport aux 35 Recueil des viij P R E'F A C E. éloges qu'il avoit donnés à Melantlon , ôc à quelques au- tres Proteftans d'Allemagne , ôc fur-tout à Dryander profeC feur de Mathématique à Marpurg. Il parloit ainfi de la mort de ce Proteftant dans la première édition de fon hiftoire : Ac tandem Marburgi t ubi diu docuit , 13. Kal. Jan. ad po^ tiorem vitam migravit. C'eft-à-dire , « Après avoir enfeigné 3' long-tems à Marpurg, il y mourut le 20 de Décembre > »' ôc pafTa à une meilleure vie. >' C'étoit mettre au ciel un hérétique déclaré, Ôc paroître contredire le dogme ; Que hors de l'Eglife il a n'y point defalut. De Thou tâcha de fe jufti- fier en difant que celui dont il avoit parlé en ces termes n'é- toit point un « Se£laire manifefte , faifant profeiTion de la Théologie : :•» Qu'en parlant de fa mort, il n'avoit point pièces , tom. fait attention à la religion dont il étoit : « Que d'ailleurs la ^' 35 charité chrétienne nous obligeoit d'efperer même de ceux M qui ne font héréfiarques , ôc qui nés de pères Sedaires, « penfent en tant de lieux où ce mal a pris pie , en leur erreur =' faire leur falut. 35 C'eft-à-dire , que ceux qui erroient de bonne foi étoient unis à l'Eglife par le defir, ôc pourroient être fauvez. Il ajouta « Qu'il n'en avoit point parlé en Théo- M logien , mais en homme qui a compalTion- de l'homme > 33 ôc qui étoit obligé de vivre avec les hommes. » Cependant cet endroit fut un peu changé dans la fécon- de édition , ôc au lieu de ad pomrem vitam , l'Auteur mit aà alteram vitam. Il fupprima auffi les endroits où il avoit fi mal-^ traité les Papes Jule II , Paul III , ôc Jule IIL A l'égard de ce qu'il avoit écrit touchant le Concile de Trente , il dé- clara qu'il avoit tout tiré des a£les qu'il avoit eus de M. Bour- Ibid. p. 153. ^y^ fecretaire d'Etat , alors chargé des affaires d'Italie. La féconde édition de l'hiftoire du Préfident de Thou parut la même année que la première en deux volumes in Recueil des T RET A C E. \t in S**, chez les frères Ambroife ôc Jérôme Drouart. Elle eontenoit le même nombre de Livres que la première , ôc finiffoit pareillement à l'année i$6o» Elle eft plus correde ôc plus exa£le , ôc on y trouve des chofes qui ne font point dans l'autre. On y voit fur - tout la defcription de la Pierre des Indes , defcription néanmoins que l'Auteur mieux inllruit eut foin de retrancher dans les éditions fuivantes \ De Thou envoya auffi-tôt cette édition à Rome , décla- rant qu'il s'en tenoit à celle-là ^ ôc qu'il fouhaitoit qu'on n'eût aucun égard à la première in fol, où les Libraires avoient , dit-il , en fon abfence imprimé ce qui étoit effacé fur fon ^^ ^^^^^ M S. Comme il craignoit encore que fon Livre, quoique xv.p. laS. corrigé > ne fût eenfuré à Rome , fur-tout à caufe de la Pré- face j où il n'avoir rien changé , il écrivit à fon ami Chrifto- phle du Puy , ôc le pria de faire entendre à ceux qui vou- droient lecenfurer, que les Princes de la M aifon de Bour- bon tenoient cette hiftoire comme faite pour montrer la juf- tice de leur caufe i enforte que fi on ofoit flétrir fon ouvra- ge , ce feroit offenfer ces Princes , ôc leur donner lieu de croire qu'ils avoient moins de crédit à Rome, que les en- nemis de leur Maifon. Cependant prévoyant bien que fon Hiftoire feroit enfin condamnée , il manda à du Puy qu'il avoir pris fon parti. « Si on pafTe outre, lui écrivit -il > je 0. fuis délibéré de me foncier aufli peu de ce qui s'enfuivra , . Recueil de* f -^ _ pièces tome *» que je me fuis montré équitable pour éviter une injufte cen- xv. p. ij». f* fure. » Il envoya en même>tems au cardinal du Perron une fifpece de ProfelBon de foi. « Vous f^avez , lui écrivit-il , 1 Quoique cet endroit foitune mé- prife de l'Auteur , cependant comme ilfe trouve parmi les Rejiittaions dans la dernière édition Latine , & que joous avons voulu que notre traduc- Tome I. *B. tion lui fût parfaitement conforme • on a jugé à propos de Tinferer à la fin du premier volume parmi les coc- teaions ôc Reftitutions. Recueil de« pièces , toma XV. p. l^P^ H' PREFACE. « que je n'ai Jamais vacillé en la religion de mes pères ; c'eft- D^ à-dire , en la Catholique , en laquelle je veux vivre ôc M mourir. » En 1 606. de Thou fit imprimer chez les Drouarts une troifiéme édition de fon Hiftoire partagée en vingt-fix Livres, qui ne contenoient, à peu de chofe près , que ce qui étoic dans les dix-huit Livres de la première ôc de la féconde édi- tion. Cette troifiéme édition eft tnfol. mais avec cette diffé- rence qu'au lieu de dix-huit Livres , elle eft partagée en 26. La même année il ajouta à cette première partie une fé- conde contenant vingt-trois Livres ; ce qui compofa en tout quarante-neuf Livres. De cette forte THiftoire Rit conduite jufqu'à l'année 1572. Mais comme l'édition in 80. chez les frères Drouarts n'étoit pas complette , Ôc que plufieurs per- fonnes la préféroient aux autres pour la commodité de la forme , les Drouarts publièrent auffi cette féconde partie en deux volumes , pour les appareiller aux deux précédens, imprimés en 1 60^. Le deuxième de ces deux premiers vo- lumes finiflantau Livre dix-huitiéme , le troifiéme devoir na- turellement commencer au dix-neuviéme ; cependant il com- mence comme ïin folio par le vtagt-feptiéme. L'Auteur y ajou- ta deux paufes de plus ; enforte que le dernier Livre 5 qui de- voir être le quarante-neuvième, eft le cinquante-unième. L'an- née fuivante les mêmes Libraires imprimèrent une troifiéme partie de leur édition in folio ■, ôc fans avoir égard à la divi- fion précédente qui finiffoit au quarante-neuvième Livre , ils fe réglèrent fur celle de fédition in 8<*. ainfi cette troifiéme partie commence au Livre cinquante-deuxième, ôc finit au cinquante-feptième i ces fix Livres ne contenant que fefpa- ce de trois années 1 5*72 , 73 , ôc 74. jufqu'à la fin du règne de Charle IX. Pour rendre l'édition in 80. complette, oa F R EF 4 C E, xj împrîma en i(?o8. un cinquième volume avec la mêmedi* yifion de Livres. Enfin en idop. Jérôme Drouart publia une quatrième partie in fol. qui commençoit au cinquante-hui* tie'me Livre , ôc fînifToit au quatre - vingtième i enforte quel'Hiftoire étoit conduite jufqu'à l'année lyS^. En même tems le même Libraire réimprima le tout en onze volumes in 12. les neuf premiers volumes parurent en i<5op ,ÔL hs deux autres en i(5i4. Ceft tout ce qui parut de cet ouvra- ge du vivant de l'Auteur. Il fut enfin cenfuré à P.ome en i ^07. mais ce ne fut pro- prement qu'un projet de cenfure dreffé ôc figné par Antoine Caraccioli , Clerc Régulier , qui avoir été chargé de l'exa- miner. Ce Religieux prit la peine d'extraire du Livre une foule de Propofitions , dont le choix doit paroître aujourd'hui bien fingulier. On trouve , par exemple , au nombre des Propofitions profcrites celle-ci y Erafmus grande hujus faculi^ decus '. On peut juger par cette propofition extraite , & par plufîeurs autres de cette efpece , qu'il feroit trop long de rapporter ici , des lumières ôc du bon fens de ce Cenfeur. Le Recueil de ces Propofitions avec le jugement de Ca- raccioli a été inféré en entier dans le feptiéme volume de la nouvelle édition Latine. « La Préface ^ dit le Cenfeur j • doit être corrigée en quelques endroits 5 particulièrement «> dans ceux où il s'élève contre les juftes peines qui font r> ducs aux hérétiques , où il infmuë qu'il faut accorder aux s> errans la liberté dé confcience , ôc où il fe déclare pour «î celle qu'on leur a accordée dans fon pays. « A fégard du corps de fouvrage , le même Cenfeur décide qu'il ne peut être corrigé fans être rendu tout-à-fait inutile. Il y re- proche fur-tout à l'Auteur d'avoir témoigné de l'eftime poui/ s C'efl-à-dire , Era&ie romement de ce fiécle. ^Bij xij PREFACE. des hérétiques y d'avoir fait honneur à leur érudition 6c à leur piété , ôc d'avoir loiié le roi de Navarre * , le prince de Condé , ôc le connétable de Montmorenci , auteurs de tous les troubles de la France. Il falloir que ce Religieux fut bien ignorant de ne pas f(javoir qu'Antoine de Bourbon avoit toujours vécu , ôc étoit mort Catholique , ôc que le connétable de Montmorenci étoit un des plus grands enne- mis des Proteftans. Si de Thou avoit d'ailleurs rendu jus- tice à leurs qualités louables , malgré les troubles que leur jaloufîe avoit caufés dans le Royaume , étoit-ce là un article digne de cenfure f Caraccioli ajouta que le livre contenoic plufieurs Propofitions com2LgiQu£es,fœdè peflilentes,6c que l'Au- teur devoit être mis au nombre des hérétiques de la pre-^ miere clafTer La Cour de Rome n eut garde d*adopter ouvertement le jugement outré du Clerc Régulier , ni d'appliquer une con- damnation particulière à toutes les Propofitions qu'il avoit extraites. Elle fe contenta d'une condamnation vague & gé- nérale du Livre ; ce qui étoit le parti le plus fïir pour évi- ter les difcuflions. L'Hiftoire du Préfident de Thou fut donc condamnée ea i5op. par un décret du Maître du Sacré Palais , datte du quatorzième jour de Novembre. Parmi plu- fieurs livres profcrits ôc défendus on mit Jac. Aug, Thuani Hîftori 6c en fit de grandes plaintes. On regardoit encore alors en) France comme quelque chofe d'important ôc de fâcheux un Pecretde l'Inquifition, ôc un Auteur Catholique fe çroyoi^ I Antoine de Bouibon* F RET A C E. xiij prefque flétri , lorfqu'il avoit le malheur de voir fon ou- vrage à ïlndice. De Thou écrivit à ce fujet au Préfident Jeannin , ôc imputa cette injufte condamnation à Tenvie de fes ennemis, à la foiblefle du Roi , qui ne l'avoit point fou- Recueil des ' ^ ^ pièces tom. tenu, comme il le devoit, à la lâcheté Ôc à la baffe politique xv.p. 1^6. de fes Miniftres y à la mort des Cardinaux d'Offat ôc Séra- phin , & à la retraite du cardinal du Perron , qui n'auroient jamais fouffert qu'on eût ainfi traité fon Livre. Il prétendit que Rome avoit voulu par ce décret injurieux ,. fe venger de ce qu'il avoit procuré ôc approuvé l'Edit de Nantes , ôc de ce que dans fon ouvrage il avoit foûtenu les droits ôc les maximes du Royaume y avec une liberté contraire au goût des Théologiens d'Italie. Comme on crut dans le monde que les Jefuites , auf* quels il n'eft pas toujours favorable dans fon Hiftoire , quoi- qu'il rende juftice à leur littérature ^ , avoient beaucoup con- tribué à faire condamner fon Livre , un Jefuite François , cé- lèbre en ce tems4à > nommé Richeome > qui étoit affif- tant du Général à Rome , jugea à propos de lui écrire deux lettres pour juftifier fa Société > ôc pour l'affûrer qu'elle n'a- voit eu aucune part à la condamnation dont il fe plaignoit. Ces deux pièces méritent d'être lues. Elles font voir que les RecueiMej Jefuites ne pouvoient méconnoître le mérite de l'Auteur ; xv. p. i8i. que quelques - uns- d^entr'eux étoient de fes amis y ôc qu'en général la Société prudente ôc politique , croyoit devoir mé- nager un écrivain de fon rang ôc de fa réputation.. Cependant de Thou eut dequoi fe confoler de l'injuftice du tribunal qui avoit prétendu le flétrir , lorfque dans la fuite * le Parlement de Paris condamna le Livre du cardi- * En 1^14. 1 M. de Thou ne haïfibit point les Jefuites. Ilte'moignedans fesMemoi- ie«) Liv. YI. ^u il fuc très- fâche de leur banniffement 'en 15" 94. 6c qu'il regreta beaucoup le P. du Puy leur £rovinci«il êc fon ami. ^ B iij xîv P R E'F A C E: nal Beîlarmin fur la puifTance du Pape. Ce fut , dit-on , une efpece de reprefailles , parce que ce Cardinal avoit été un des principaux qui avoient fait condamner par l'Inquifition i'Hiftoire du Préfident de Thou '. L'Auteur qui avoit été fi mortifié de la cenfure générale que Rome avoit faite de fon Hiftoire , fut peu fenfible aux écrits que quelques particuliers publièrent contre fon ouvrage. Scioppius 5 fi décrié dans la République des Lettres par fon animofité contre les fçavans du premier or- dre , qui vivoient de fon tems ( ce qui lui avoit fait donner le nom de Canis Grammaticus ) après avoir renoncé à la Con- feflîon d'Ausbourg , ôc embraffé la religion Catholique , s'é- toit retiré à Rome , o\x il étoit devenu ami des Jefuites , contre lefquels il avoit autrefois écrit pour décrediter leur manière d'enfeigner. Ce Critique s'éleva * contre I'Hiftoire de notre Auteur dans fon Scaîiger HypobolimaHS , où blâmant la modération que de Thou avoit fait paroître à l'égard des Seâaires , ôc fon opinion fur la tolérance civile , il cita une foule de pafTages tirés de FEcriture Sainte ôc des Pères de l'Eglife , qu'il interpréta à fa manière , 6c par lefquels il pré« tendit prouver qu'on devoir févir contre les hérétiques , ôc les châtier rigoureufement. Dans un autre Livre intitulé Ecclefiafiicus auâoritati Jacobi magna Britannia Régis oppofttuSi il accula le Préfident de Thou de menfonge ôc d'erreur , ôc lui reprocha fur tout de n'avoir pas traité allez favorablement les Jefuites. Dans un autre ouvrage qui a pour titre , Judiciitm de Stilo Htjîorko , il prétendit avoir trouvé dans I'Hiftoire dont il s'agit une foule de folecifmes ôc de barbarifmes. Notre Auteur méprifa toutes ces critiques y la plupart mal 1 Voyez le Metcure François de Scioppius, dans le Recueil des Piç'=' ce t€m8-là. cesjtom, ij. p. spS. & fuiv, î Voye? l'extrait des critiques de P R E F y^ C E. XV fondées ou puériles, ôc n'y fit aucune réponfe. ce Scioppius, « dit-il dans une de fes lettres , eft un clabaud importun , pj^/ef rtom! •> il aura fa fureur pour peine. » xv.^. 166. Il ne fit pas plus de cas d'un ouvrage imprimé contre lui en Allemagne , qui étoit une critique fuivie ôc raifonnée de fon Hiftoire. L'auteur de cet écrit intitulé , In Jacobi Aag, Thuani Hifioriarum Itbros notationes autore Joanne - Bapîijîa G allô ' 5 étoit un Jefuite nommé Jean de Machaud. Il y repro- che au Préfident de Thou d'avoir avancé plufieurs fauffetés? d'avoir mal parlé de nos Rois ôc de plufieurs Papes , d'a- voir avili le S. Siège , de n'être point Théologien , de pa- roître avec affedation l'ami 6c l'admirateur des hérétiques, ôc l'ennemi des Catholiques zélés. Ce Livre étoit d'ailleurs rempli de maximes féditieufes ; aufii fut-il condamné par une fentence du Prévôt de Paris 5 du 7 Juin 1514. comme un Recueilles libelle pernicieux contenant plufieurs chofes contraires à la xv"p. 45*3."^' tranquillité publique ôc aux édits de pacification , ôc rempli de calomnies ôc d'impoftures contre les Magiftrats ôc offi- ciers du Roi. En conféquence il fut défendu de le débiter fous peine d'amende ôc de punition corporelle. Le livre de Scioppius intitulé Ecclefiajlicus , ôcc. fut auflî condamné par le Parlement, comme rempli de blafphêmes ôc d'injures attro- jj^jj <_ ces contre la mémoire de Henri IV ? ôc de propofitions ten- dantes à troubler le repos de la Chrétienté, ôc à mettre en danger la vie des Princes ; ôc il fut ordonné qu'il feroit la- céré ôc brûlé par la main du bourreau , avec défenfe de le garder, de l'imprimer , ôc de le vendre , fous peine de crime de leze-majefté. Après la mort de Henri IV , la charge de premier Pré- fident du Parlement de Paris vaqua en i di i , par la démifiion i Voyez l'extrait de cet ouvrage dans le Recueil des pièces, tom. XV. p. 4zz. & Jùiv. xv) PREFACE, d'Achille de Haday, qui avoit époufé la fœur du Préfident de Thou , & qui accablé d'années & d'infirmités , obdnt de la Reine la permiffion de fe retirer. Harlay demanda à Sa Majellé la charge pour de Thou fon beau-frere , ne croyant pas qu'on pût la lui refufer , d'autant qu'elle lui avoit été autrefois promife par cette Princefîe , 6c qu'il n'y avoit perfonne dans la Magiftrature qui en fût plus digne. On n'eut égard en cette occafion , ni à fa naiflance , ni à fa réputa- vitolTlz^' tion , ni aux fervices fignalés qu'il avoit rendus à l'Etat. Les xiénie partie .f eftes de la Ligue , qu'on appelloit le parti des Zélés , le fî- tom.p. z6i.m ^;ent rcjetter comme un homme qui avoit dépluàla Gourde Rome par fes écrits 6c par fa conduite , 6c on lui préfera Nicolas de Verdun premier Préfident du Parlement de Tou* îoufe , Magiftrat d'un mérite médiocre ^ De Thou fut très^ piqué de cette préferance ; il regarda le refus qu'il avoic efluyé , comme une injure faite , non feulement à fa perfon- Recueil des ne,mais à l'Etat. C'eft ce qu'il expofe avec autant de force pièces , tom. ^^^ j^ dignité dans fa lettre au Préfident Jeannin. Il y rap^ pelle les promeffes de la Reine , même avant la mort du Roi, les obligations que cette Princefle lui avoit , par rapport au prince de Condé qu'il avoit travaillé à réconcilier avec elle ; la générofité avec laquelle il avoit refufé d'être compris dans le traité à l'égard de la furvivance de la charge de premier Préfident y qu'il auroit pu alors forcer la Cour de lui accor^ der. Il s'y plaint de l'ingratitude de cette Cour y qui avoit prétendu le récompenfer de tous fes fervices , en lui accor- dant la place d'un des trois Confeiljers d'Etat au confeil des ^bid. p. z 10. Finances. « Pourquoi , dit-il , me confier l'adminiftration « des Finances, fi je fuis fufped pour tout autre emploi f je dans , de Thpu , Jambleville & Ver« dun. Le Pape répondit à la Reine en ces ternnes: Il primo eretico , HfecondQ cattivo ) il terzo non cognofcOs I Rome fut confultée lorfqu'jl fut queftion de donner un luccelïeur au pfemier Préfident de Harlay. On y envoya les noms des trois conten- ferai — • « ai w P R E'F y4 C E. XVI) M ferai don<; réduit à pafTer ma vie à compter del' argent/ & à s» mourir dans ce vii exercice. Auroit-on jamais crû que de »> Thou nourri dès l'enfance dans l'étude des Lettres , lui que « les courtifans appelloient par raillerie le Philofophe , nom 35 honorable , dût dans un âge avancé palTer des nobles fonc- » tions de la Magiftrature;, à un honteux maniement de deniers? » Telle eft ma fituation que ce qui eft regardé comme une re- compenfe ôc un grand honneur pour d'autres , ne fert qu'à m'humilier ôc à m'avilir. 3> De Thou accepta néanmoins cet emploi pour obéir aux ordres de la Reine , & pour ne pas donner lieu à fes ennemis de lui faire un crime de fon refus auprès de S. M. Dans cette même lettre de Thou fait bien voir quel étoit l'efprit de la Cour fous la Régence de Marie de Medicis. « La Reine, dit-il, eft prévenue contre moi par certaines ibid.p. 211, 3' gens à qui notre imprudence , ou notre lâcheté laiflent re- nouveller dans le Royaume Je nom odieux de faction , ôc refTufcitent, pour ainfi dire, les partis dangereux des Poli- w tiques ôc des Zélés. Leur-but, après avoir divifé les Ca- aï tholiques , eft d'élever aux honneurs les féditieux qui leur » font dévoilés ; de rendre fufpeds les gens de bien qui ai- M ment la paix, ôc de les obliger à mener une vie privée. y> Perfonne n'a le pouvoir qu'ils ont à la Cour ôc dans les vil- »' les ; les gouvernemens, les lieutenances de Roi, les charges w de judicature , ôc toutes les faveurs de la Cour fe donnent à M leurs feules recommandations. Perfonne à prefent , quel « que foit fon attachement à la Religion Catholique, n'eft « tranquile ôc en fureté à l'abri de fon innocence , ôc n'a » part aux emplois, s'il ne prend parti; il ne peut s'élever au- w trement que par la brigue des Zélés. « De Thou fait fentir encore dans cette lettre que le procès Tome I, * C n 3> xviij PREFACE. àiQS Jefuites contre l'Univerfité de Paris > qui avoit juf- qu'alors été fufpendu , ôc le projet de la publication du Con- cile de Trente , n'avoient pas peu contribué à l'éloigner de la place où il avoit afpiré. Ceft principalement de cette dernière circonftance qu'il conclut que l'injure qu'il a reçue eft celle de l'Etat. Malgré toutes les difgraces que fon hifloire lui avoit atti- rées , ôc les ennemis qu'elle lui avoit fufcités à Rome Ôc en France; il reprit en \6\\ la plume qu'il avoit quittée de- puis fîx ans y après avoir conduit fon hiftoire jufqu'à la naif- fance du Dauphin en i6oi y c'eft- à-dire , jufqu'à la fin du cent vingt-fixiéme livre. Il paroît par une de fes lettres pi^ceTriom! ^ Lingelsheim qu'il avoit employé douze ans ôc fix mois à XV. p. 330. (^Qnipofer ces cent vingt-fix livres. Son deflein étoit de con- tinuer fon ouvrage jufqu'à la mort de Henri IV. Ceft un malheur pour la Republique des Lettres, qu'il n'ait pu four- nir qu'une partie de cette carrière. Heureufement un de fes amis ^ y fupléa en quelque manière après fa mort. On voit à la tête du cent vingt-feptiéme livre un exorde éloquent, où il expofe les motifs qui auroient pu le dégoû- ter de condnuer fon hiftoire. Il fe plaint de l'ingradtude de fa patrie, qui avoit fi mal recompenfé fes travaux. Mais il fait céder tous ces modfs à celui de l'utilité publique , ôc il avoue qu'il n'a pu réfifter aux follicitations de fes amis des payis étrangers , qui l'ont prefTé d'achever fon ouvrage. Ce ne fut pas feulement de la part des Cours de Rome ôc de France que de Thou reçût des chagrins par rapport à fon livre j ce livre lui caufa encore de grands embarras du côté de la Cour d'Angleterre. Voici le fait. Nous avons dit que de Thou avoit fait préfenter en 1 6o± un exemplaire 1 Nie. Rigaulr, PREFACE. xlx ée la première édition de fon hilloire au roi Jacque I , par rambafTadeur de France j ôc que ce Prince avoir témoigné à i'Auteur l'eflime qu'il faifoit de fa perfonne ôc de fon ouvra- ge. Jufqu'à l'année i6'io il en avoit paru très-content; mais au mois de Mars de l'année fuivante , ayant lu l'endroit où de Thou parle des troubles d'Ecofle fous le règne de Ma- rie Stuart i il témoigna à Cafaubon , qui étoit alors à fa Cour, qu'il étoit très-mécontent de la manière dont l'Auteur avoit parlé de la Reine fa mère. Cafaubon par fon ordre fit fça- pièces , tom. voir à de Thou les fentimens du Roi , ôc l'informa que fa '^'^"^ ' Majefté avoit feit travailler à des mémoires plus fùrs ôc plus exadts, dans la vue de les lui faire tenir en France , afin qu'il pût s'en fervir pour réformer fon hiftoire. Le chevalier Ro, bert Cotton , fi célèbre par fon profond fçavoir , ôc par fa pré- cieufe Bibliothèque , dont la meilleure partie fubfifte encore, avoit fourni les matériaux compofés en Anglois , ôc le fameux Camden les avoit mis en Latin , ôc leur avoit donné la for- me hiftorique. Ces mémoires furent remis à de Thou par le comte de Northampton : mais avant de lui être remis , le Roi eut foin d'y faire encore des changemens à l'infçû ôc contre l'intention de Camden. En effet Camden écrivit à de Thou : « J'aurois voulu avoir mis la dernière main à cet j^jj p^ ^^j^ » ouvrage , avant que vous l'euffiez reçu. Dans un exemplaire M que je vis dernièrement , je trouvai beaucoup de mutila- »' tionsÔc de défeduofités , ôc certains mots effacés par l'audace » des copiftes Je vous dis ceci fous le fecret ^ » Ces dernières paroles donnent affez à entendre que c étoit le Roi lui même qui avoit fait ces changemens , ôc qui avoit jugé à propos d'altérer Fouvrage de Camden. De Thou ayant reçu ces Mémoires, en demanda la fuite I SeA hcsc îihifoîi & Sigalioni. *C ij XX PREFACE, jufqu'à l'année i^^2, & fît comprendre à Cafaubon qu'il per- fiftoit dans fes mêmes idées par rapport à la reine Marie , 6c au comte de Murray , voyant fur-tout que le rapport de Buchanan étoit confirmé par plufieurs EcofTois Catholiques réfugiés en France. Cafaubon lui écrivit alors de la part du roi de la Grande Bretagne, une lettre pleine de reproches, & lui marqua que S. M. fouhaitoit qu'il publiât inceffam- ment une autre édition de fon hiftoire , où tout ce qu'il avoit dit des troubles d'EcolTe , fous le règne de Marie y fut re- formé. De Thou demanda que S. M. eût la bonté de lui mar- quer en particulier les endroits où il s'étoit mépris , &l qu'elle voulut bien lui prefcrire ce qu'il devoir retrancher où refor- mer. Il ajouta que fes occupations ne lui permettoient pas de refaire en entier tout ce morceau de fon hifloire , ôc qu'il avoit befoin qu'on le foulageât dans ce travail : Que d'ail- leurs il reftoit encore un grand nombre d'exemplaires des différentes éditions de fon livre ; ôc qu'il n'étoit pas en fon pouvoir d'engager fon Libraire à publier fi-tôt une nou- velle édition. C'efl: ainfi que par une honnête excufe , il fçut fe défendre des follicitations d'un grand Prince, pour qui daiileurs il étoit plein d'eftime ôc de refpeft. Dans les deux derniers tomes de l'édition de Droûart, qui parurent en i(5i4, il fe contenta d'adoucir quelques ter- mes 5 ôc de faire quelques légers changemens. Alors le Roi Jacque ordonna à Camden de publier ce qu'il avoit compo- fé de fes annales jufqu'à l'année 1582. Cet ordre prelTant pro- cura la première édition du grand ouvrage de Camden ; édi- tion précipitée , comme il l'appelle lui-même dans une let- tre à de Thou , qui fut achevée en trois mois , ôc qui eft très- fautive. Dans cet ouvrage Camden parle des affaires d'Ecoffe P K E'V A C E, xx> bien différemment de notre Auteur; mais lorfque ion fait réflexion que ce fut, pour ainfi dire , un ouvrage de commaiv de , fait fous les yeux d'un Roi , qui avoit intérêt que les cho- fes fuffent racontées à l'avantage de fa mère ; on ne croira pas aifément que de Thou fe foit trompé dan&vla manière dont il a expofé les faits concernant l'Ecofle. Porté naturel- lement à complaire au roi de h. grande Bretagne , dont il avoit reçu tant de marques d'eftime ôc de bonté , il fit cé- der la reconnoiflance ôc la politique à l'amour de la vérité. Saréfiflance à tant de motifs humains qui fengageoient à chan- ger ce qu'il avoit écrit , eft une preuve qu'il étoit bien per- fuadé qu'il n'avoit rien écrit que de vrai ; ôc la perfuafion d'un homme auffi judicieux ôc aufli éclairé n'eft pas un foible ar- gument contre les défenfeurs de l'innocence de la reine Ma- rie. L'autorité de Camden contraire à celle du Préfident de Thou, indépendemment de ce que j'ai remarqué , paroîtra peu capable de la balancer , lorfqu'on verra encore dans une lettre de ce célèbre hiftorien , à notre Auteur , qu'il avoue lincerement qu'il n'avoit qu'une connoiffance fort imparfaite des affaires d'Ecoffe. Camden dans une autre lettre à de Thou s'exprime d'une manière qui fait entendre qu'il foup- çomioit le roi Jacque de quelque prévention. « Vous avez Tom.xv.p, œ écrit , dit-il , avec toute la prudence poffible les affaires » d'Ecoffe. Cependant le roi Jacque, qui hait fort Buchanan, » accufe le comte de Murray d'être la fource ôc le premier » mobile des malheurs de la Reine fa mère. On dit qu'il tient » cela de ceux qui ont été dans le fecret des affaires de ce 0) tems là Votre fidélité n'a pas ici befoin de défen- K.feurs,au contraire tout le monde admire votre candeur. » Il eft affez naturel de croire que ceux qui avoient été , dit- on ; dans le fecret des affaires de ce tems-là , ôc qui avoient * C h; xxij P R E'F A C E, raconté les chofes au roi Jacque d'une manière fi favorable à la Reine Marie, n'avoient pas manqué de modfspour dé- guifer la vérité à ce Prince. On peut juger de là fi l'Auteur des révolutions d'Angle- terre a bonite grâce de dire : « » L'autorité de l'habile Pré- 35 fident , copifte de l'impofteur Buchanan , n'a pu encore 35 faire trouver croyance aux, calomnies de cet Auteur , que M parmi ceux qui indépendemment de lui, l'auroient donnée 3' à l'écrivain qui copie. =' Comme fi le Préfident de Thou étoit de ces petits hiftoriens qui adoptent aveuglement tout ce qu'ils trouvent écrit ; comme s'il n'afîuroit pas dans plu- fleurs de fes lettres , qu'il s'étoit inftruit à fond des particu- larités de la vie de la Reine d'Ecofle , ôc de la fource de fes malheurs. S'il n'avoir fait que copier Buchanan, auroit- il pu dire qu'il s'étoit inftruit à fond des affaires de la reine d'Ecofle? Onverra dans plufieurs autres lettres de notre Au- teur les foins qu'il fe donna pour vérifier les faits par rap- port à cette matière. Ni les reproches du roi Jacque, ni l'au- torité du fçavant Robert Cotton , ôc du fameux Guillaume Camden, ne l'ébranlerent point. Reconnoît-on dans cette conduite la docilité d'un copifte crédule ? Croira-r-on aifé- ment qu'un Auteur fi impartial , fi homme de bien , fi ami de la vérité , n'ait écrit que fur la feule autorité de Buchanan , ou qu'au moins , après qu'on lui auroit ouvert les yeux , il n'au- roit pas changé de fentiment. Notre Auteur étoit d'ailleurs trop prudent pour ne fe pas défier de fes lumières , par rapport aux afiâires àcs payis étrangers. Il fçavoit douter quand les chofes lui paroifibient Toni. XV. p. douteufes. Il avoue lui-même dans une lettre à Line;elsheim que dans les affaires d'Allemagne , de Hongrie, ôc des payi^ j D'Orléans > Révolutions d'Angleterre , Livre VIII. PREFACE, xxii; du Nord , il craignoit de s'être trompé. " Je fouhalterois , «dit-il, que l'ouvrage eût pu être revu ôc examiné par les « fçavans d'Allemagne avant qu'il eut vu le jour. » Mais Cl l'Hiftoire du Préfident de Thou trouva un cer- tain nombre de contradi£leurs , les plus fçavans de fon fiécle furent les admirateurs de fon ouvrage. On peut compter parmi euxDrufius, Ubbo Emmius, Meurfius, Clu- fius ou de l'Eclufe, Vulcanius , Heinfius, Baudius , Grotius, Jofeph Scaliger, Gruter, Bongars, ôcc. fans parler de Ca- faubon, de Camden, de Lingelsheim, desDupuys, de Ri- gault , ôc des Sainte-Marthes fes amis pardculiers. Je pou- vois nommer d'abord les cardinaux de Joyeufe , Séraphin ^ d'Offat ôc du Perron. Il eft vrai que le fameux Jufte Lipfe, qui d'ailleurs étoit fon ami ôc l'eftimoit beaucoup , ne lui fut pas favorable. Ce St^avant trouva que fon hiftoire étoit im- . prudente : mais on fçait que l'efprit de Jufte Lipfe baifla beau- Tom, xv. p. coup fur la fin de fes jours, ôc qu'il mourut affez méprifé pour ^^ ' les derniers ouvrages qu'il eut la foiblefle de mettre au jour. Ce fut en quelque forte pour réfuter toutes les cenfures qu'on avoir publiées de fon hiftoire , que de Thou forma le deflein d'écrire les Mémoires de fa vie. Semblable en quel- que forte au grand Scipion, quiaccufé devant le peuple par fes ennemis, dédaigna de leur répondre, ôc conduifit ce mê- me peuple au Capitole , pour rendre grâces aux Dieux des vi£loires qu'il avoir remportées; de Thou crut que le feul récit de tout ce qu'il avoit fait pour l'Etat durant le cours de fa vie, le juftifieroit pleinement , ôc fuffiroit pour confon- dre fes accufateurs. Il entreprit donc d'écrire lui-même l'hif- toire de fa vie, ôc de donner au Public un récit fidèle, tou- chant fa naiffance , fon éducation , fes études , fes voyages > fes emplois, fes fervices à la Cour ôc dans le Parlement > ôc .^ xxîv P R F T A C E. fes différentes négociations. Il y fit voir fur-tout qu'il avoit toujours été attaché à la Religion de fes Pères , & fidèle à fon Prince; ôc qu'il s'étoit vu honoré ôc aimé de toutes les perfonnes les plus diilinguées par la naiffance, le rang, ôc le mérite. Dans cet ouvrage partagé en fix livres , il dé- ployé librement fon zèle contre les perturbateurs du Royau- me, ôc contre ces hypocrites ignorans , qui avoient ofé i'accu- fer d'héréfie ou d'irréligion. Il efl vrai que dans quelques endroits de cet ouvrage , il parle de lui-même fi avantageu' fement, qu'on efi: prefque tenté de croire que ces Mémoi- res ont été écrits par un de fes amis. A la fin du cinquième livre l'Auteur des Mémoires , après avoir loué de Thou , ôc l'avoir juflifîé en général des calomnies intentées contre lui finit ainfi : « J'ai fait voir l'innocence d'un grand homme ac- « cufé injuflement, ce qu'il n'auroit jamais fait lui-même, ôc oî ce qu'il n'auroit pas même fouffert qu'on fit. » A qui ces paroles ne feroient-elles pas croire que les Mémoires font d'une autre main que de celle du Préfident de Thou ? Cepen* dant on ne peut douter qu'il ne les ait écrits lui-même. 0\\ y reconnoît par-tout fon ftyle ôc fa manière de penfer. Il y raconte en détail plufieurs entretiens particuliers, ôc des faits tellement circonftanciés , qu'il faut abfolument, ou qu'il foit l'Auteur de l'ouvrage , ou que cet ouvrage foit un Ro- man. Mais voici une preuve fans répUque. Dans le manuf« crit de l'hifloire du Préfident de Thou, que l'on confer- ve dans la Bibliothèque du Roi, il y a quelques cayers fépa- rés écrits de fa main ainfi que les vingt-deux premiers ôc les douze derniers livres de fon hiftoire , qui font auffi de fa main: or cqs cayers contiennent des morceaux des Mémoi- res. Déplus, il y a dans la même Bibliothèque deux MSS, entiers de ces Mémoires , l'un de la main de M. de Thou , ôc PREFACE. xxi "Se l'autre des frères de Sainte- Marthe : l'un Ôc l'autre font Conformes , Ci ce n'eft que fur le dernier il y a des cor- reûions de la main de l'Auteur ; ce qui prouve que ce fe~ cond Manufcrit eft apographe. C'efI: donc M. de Thou qui a écrit ces Mémoires , ôc il n'y a aucun lieu d'en douter. A l'égard du reproche d'orgueil qu'on pourroit lui faire par rapport au bien qu'il dit de lui même dans cet ouvrage , on peut le juflifier par ces paroles de Tacite : « Il y en a M plufieurs qui ont crû pouvoir écrire leur propre vie ) non » par orgueil , mais par une jufte confiance dans leur pro- w bité, Rutilius èc Scaurus l'ont fait , fans nuire à leur ré- 9' putation. On rend aifément juflice à la vertu y dans les ^ tems où les exemples de vertu font moins rares. « J'avoue néanmoins que le déguifement de l'Auteur des Mémoires me paroît trop affedé. De Thou pouvoir y par- ler avec dignité en tierce perfonne , comme a fait Céfar dans fes Commentaires ; mais il devoir ^ ce me femble , s'ab- ftenirde faire illufion à fon le£leur , en prenant trop le ton d'un autre écrivain que lui , comme il le fait fouvent. Ça ' été fans doute pour augmenter cette illufion , ôc pour fe déguifer davantage, qu'il s'eft donné fouvent des louanges dans fes Mémoires. Je fuis perfuadé qu'elles coûtèrent beau- coup à fa modeftie ; il crut apparemment devoir la facrifier aux raifons fupérieures qu'il avoit de faire croire au Public , que cet ouvrage n'étoit pas de lui , mais d'un de fes amis, Ceft dans le cinquième Livre de cet ouvrage qu'il parle (ie fon Hiftoire , ôc qu'il avoue que c'eft principalement par rapport à elle que ces Mémoires ont été écrits. On y lit que dans la vûë de compofer l'Hiftoire de fon tems j il avoit dès fa jeunefle recueilli des matériaux de toutes parts , fo it dans fes voyages ; foit par le commerce qu'il avoit entretenu Tome I, ■*■ D xxvî P R E'F A C E. avec les perfonnes les plus iiluftres & les plus célèbres dans l'Europe : Que ceux qui avoient été employés ^ns les plus grandes ambafladesj lui avoient appris plufieurs anec- dotes des règnes des derniers Rois : Qu'il avoir examiné avec foin les Mémoires des Secrétaires d'Etat : Qu'il avoit iû tout ce qu'on avoit écrit de part ôc d'autre dans ces tems de troubles , ôc qu'il avoit fçû difcerner le vrai , en conful- tant ceux qui avoient eu part aux affaires les plus importan-, tes ôc les plus fecrettes. C'eft avec une extrême injuftice , dit-il , qu'on a reproché à de Thou qu'il s'étoit attaché à des libelles méprifables , ôc s'étoit fondé fur de mauvais bruits répandus dans le Public. Il afTûre qu'il n'a rien écrit qu'il n'eût puifé dans les fources mêmes de la vérité ; qu'il a tou- jours été ennemi du menfonge ôc de l'erreur , ôc que depuis fa vingtième année qu'il entra dans le monde , il avoit ac- quis ôc toujours confervé la réputation d'un homme plein de candeur ôc de probité : Que s'il s'eft vu dans la nécefTité de rapporter des faits odieux , il l'a fait avec toute la mode- ration poffible : Que cependant un fecret preffentiment lui avoit toujours fait appréhender que l'Hiftoire qu'il compo- Ibit j ne lui devînt flinefte ; ce qu'il craignoit moins par rap- port à fa fortune , que par rapport à l'intérêt du Public. II eft furprenant ^ ajoûte-t-il , que de Thou fi bienfaifant , mê- me à l'égard de fes ennemis , qui de fa vie n'a offenfé per- fonne , qui n'a écrit fes annales que dans la vue de la gloire de Dieu ôc de l'utilité publique, qui n'a cherché qu'à con.- noître la vérité , afin de la tranfmettre à nos defcendans , qui n'a rien avancé que fur la foi des garants les plus (urs, qui fait voir partout un efprit fans partialité, fans haine, fans ambition , fe voye néanmoins aujourd'hui l'objet de tant de . calomnies } au fujet de cet ouvrage. Ses ennemis ne fe fonç PREFACE. . xxvij pas contentés de relever avec aigreur les fautes légères , où il eft difficile qu'un Hiftorien ne tombe pas dans le cours d'un grand ouvrage : ils ont voulu encore examiner ôc cei> furer fes mœurs , afin que rien n'échapât à leur fureur. On reconnoît aifément à ces traits ces hommes orgueil- leux ôc vindicatifs ^ qui croyent toujours que leur gloire efl la gloire de Dieu ; qui ne font fouples que pour être redou- tables , & qui fe font un jeu de diffamer dans leurs difcours ; de déchirer dans leurs écrits , ôc de perdre par leurs intrigues tous ceux qui ne penfent pas comme eux fur des points con- teftés , ou qui ofent quelquefois mettre le Public en état de connoître ce qu'ils valent , ôc de juger de leurs avions ôc de leurs écrits. Nous parlons ici en général. De tout tems il y a eu des hommes de cette efpece répandus dans le monde» Le zélé religieux , quand on en abufe j met la méchanceté de l'homme dans tout fon jour. Ils ne peuvent fouffirir , continue l'Auteur des Mémoires , que de Thou dans fon Hiftoire ait défendu les droits du Royaume Ôc les libertés de l'Eglife Gallicane , qui en font comme le Palladium, Ces ufurpateurs ne cherchent qu'à s'enrichir par furprife du bien d'autrui. Ils ne demandent pas mieux que de voir la guerre ôc la révolte déchirer les Etats chrétiens pour en pouvoir détruire les Loix ôc les Libertés ^ Ôc pour établir partout leur puiflance ôc leur domination. Voilà , continue-t-il , la fource de ces libelles pleins de ve- nin publiés contre de Thou , ôc le motif de leur haine. C'eft ce qui a donné lieu à la cenfure injurieufe de Rome, fans aucuns égards pour la dignité de l'Auteur. Ils ne peuvent fur-tout lui pardonner fa Préface ' : ils ne peuvent non plus I Dès que la première Edition du Préfident de Thou parut , Henri IV donna ordre que la Préface fût tra- duite , ôc elle le fut alors pat Jean Hotman , Sieur de Villiers , fils du fa- meux Jurifconfulte François Hotman, * Dij xxviij PREFACE. foufFrir qu'un homme qui a travaille durant 1 3 ans par l'ordre de Henri le Grand , à reconcilier les efprits, parle des Pro^ teftans avec modération , &c leur rende la juftice qui eft due atout le monde. Leur zélé cruel ôc fanguinaire , neref- pire que les fupplices ;, que les conjurations , que les mafia- cres ; la prière , les bons exemples , la charité 3 les conférences paifibles leur paroilTent de foibles moyens pour ramener les efprits ; ces moyens doux Ôc pacifiques ne flattent point af^ fez leur orgueil, ils veulent plutôt fubjuguer que perfuader. Par cette raifon ils déclament contre la nécelTité des Con- ciles , ôc traitent de gens fufpeds tous ceux qui en général ofent en implorer le fecours. Voilà ceux , pourfuit-il , qui haïfTent de Thou ôc fon ou- vrage. C'efl: un crime chez eux de maintenir la dignité du Royaume contre les factions Ultramontaines , de défendre la vie de nos Rois , & de les garantir des confpirations. Un homme , auquel ils reprochent ces fentimens , auroit été au- trefois honoré comme un bon citoyen lorfque par notre union & notre courage nous défendions les droits de notre pa- trie. Mais depuis que par nos diflentions nous l'avons trahie , on regarde comme une erreur la fidélité inviolable due à nos Souverains, Ôc l'on traite d'hérétique ôc d'impie celui qui en fait dans fes écrits un dogme capital. C'efl: ainfi que de Thou , fous le perfonnage d'un ami y fit fon apologie ôc confondit fes adverfaires. Que ne dit-il pas encore dans fon poëme â la Pofierité y ôc dans fon ode de laVerhé y inférés avec plufieurs autres vers dans ces Mé- moires ? Au refte cet ouvrage n'ell que la vie du Préfident de Thou jufqu'à l'année 1^00. En \6\6, de Thou fe prépara à donner au Public une nou» yelle édition de fon Hiftoire chez Robert Etienne , Içj P R PF A C E. xxîx trolfieme Robert de cette famille fi célèbre dans la Typogra- phie. Elle fut commencée cette année : mais l'Auteur mou- rut dans le cours de l'impreffion , ôc ce ne fut qu'en i6iS^ que le premier volume parut fous ce titre : Jac. Aug. Thuani hijîoriarum fui temporis libri xxc. de cxuii. ediîto quarta auôîior & emendatior. Ce volume contient vingt-fix livres divifés de la même manière que dans la petite édition in 12. excepté que le livre feptiéme commence ailleurs. C'é- toit proprement la cinquième édition ; mais l'Auteur ne comptoit la première que comme un effai. Ce premier vo- lume n'eut point de fuite , parce que de Thou fe propofoit de conduire fon hiftoire jufqu'à la mort de Henri IV i de ne donner a£luellement au Public que les quatre- vingt pre- miers livres , ôc de referver les foixante-trois autres pour d'au- tres tems ôc d'autres mœurs , comme il s'exprime dans une Recueil des lettre à Camden. De ces foixante-trois livres il n'en a paru vv^^\.°'"^ jufqu'ici que cinquante-huit , la dernière maladie de l'Auteur ne lui ayant pas permis de faire les cinq autres. Nicolas Ri- gault y fuppléa en quelque forte par les trois livres qu'il ajouta aux cent-trente-huitlivresdeM.de Thou. Ces trois livres qui ne regardent que les affaires de France j finifTent à la mort de Henri IV ? ôc contiennent des chofes très-curieufes qu'on ne trouve point ailleurs. Nous les avons placés après le cent- trente-huitiéme livre. Cette continuation de l'hiftoire de M^ de Thou par Rigault , n'avoit point encore paru ; on avoit feulement imprimé le premier livre, dont on ne connoît que deux exemplaires , l'un que Rigault^ Garde de la Biblio- thèque du Roi , y mit lui - même , ôc l'autre qui de la Bi- bliothèque de M. de Thou avoit pafTé dans celle de M. Col- bert , vendue depuis quelques années : les deux autres livres oui fe trouvent dans la Bibliothèque du Roi en manufcrit > ^Diij XXX PREFACE, n'avoient jamais été imprimés. Il efl à croire que Rîgault compofa ces trois livres fur les mémoires que de Thou laifla après fa mort. C'eft ce Nicolas Rigault intime ami de de Thou^ qui dans la vie de Pierre du Puy , qu'il a écrite en Latin , nous a appris quelques circonftances de la mort de notre Hiftorien. Le chagrin qu'il eut de celle de fa femme Gafparde de la Châtre , ôc celui que lui cauferent les calomnies ôc la fureut de fes ennemis , hâtèrent , dit-il , la fin de fes jours. Il fut pen- dant neuf mois malade d'un fchirre dans l'eilomach , & mourut le 7 Mai kS'i 7 j âgé de 74 ans. On trouve parmi fes poëfies une * Elle ctt in- pièce de vers Latins ^ qu'il compofa dans fa dernière maladie, fciée en entier ' , ^ o • ii ■ dans le tome quclqucs hcurcs avant la mort , oc qui nnit par ce vers : XV. pag J^I. a; • • n J Nec vita tantt ejt , tamam , ut vivas , mort, c'eft - à - dire : La vie efl - elle un fi grand bien , que pour la conferver , il faille mourir fi long-tems f Il compofa auffi lui-même fon épitaphe ^ , dont voici le fens : « Ici j'attens en repos le fon de la dernière trompette; «Voyez tom. » lorfqu'cUe commandera aux âmes de fe réjoindre à leurs ' ^' ^^^' » corps , ôc qu'elle les raffemblera autour du fouverain Juge, » pour entendre leur arrêt. Dès ma tendre jeunefTe j'ai fuivi M la foi qui a été reçue en tout tems ôc en tous lieux .... J'ai » adoré la Sainte Trinité d'un cœur fincere , ôc j'ai embraffé « la Croix qui a expié les crimes des hommes. J'ai préféré » l'amour de la vérité à tous les avantages de la vie. Mesparo- « les ni mes adions n'ont jamais bleffé perfonne , ôc j'ai fouffert « patiemment les injures. PafTanî , qui que vous foyez, fi la ve- 35 rite vous eft chère, fi vous avez quelques fentimens de piété ôc 3' d'humanité, je vous conjure de m'épargner moi ôc les miens.» Je ne parle point ici de fon teftament qu'on trouvera traduit dan§ le quinzième volume , pag, 585-. P R EF y§ C E. xxxj Ainfi mourut un des plus grands hommes que la France ait jamais eus. Magiftrat intègre ôc fçavant , Politique pro- fond , Négociateur habile , verfé même dans la connoifTance des Finances ; avec ces qualités il cultiva la poëfie Latine , ies Sciences ôc les belles - lettres en tout genre \ l'antiquité n'eut rien de caché pour lui ; il s'inftruifit à fond des affai- res de France ôc de toute l'Europe , ôc en compofa la plus belle Hiftoire qui ait paru depuis celle de Tite-Live ôc de Tacite : ouvrage immortel , admiré de toute l'Europe , cité par tous les fc^avans , ôc regardé aujourd'hui comme un ri- che tréfor de vérités hiftoriques , par ceux mêmes qui ont le plus d'intérêt de le rabaiffer. Jacque-Augufte de Thou fut le Caton de fon fié cl e ; ôc il fe diftingua encore plus par fes vertus que par fes honneurs. Il allia aux vertus morales toutes les vertus chrétiennes , Ôc n'eut pas moins de religion 6c de pieté , que de probité ôc de candeur. Henri IV ^ après l'avoir chargé d'emplois honorables ôc de négociations im- portantes 5 le nomma * pour remplacer Amyotdans la char- * Eniy^3. ge de Maître de fa BibUotheque ; ce même Prince le com- mit avec le cardinal du Perron, ôc il aflifta en qualité de com- miffaire Catholique à la conférence de Fontainebleau entre Jacque Davy du Perron évêque d'Evreux depuis Cardinal > ôc Philippe du Pleffis-Mornay. Le fameux Edit deNantesfut en partie fon ouvrage : ôc ce fut lui qui , avec le cardinal du Per- ron 5 fut chargé de travailler à la réformation de l'Univer- fité de Paris , ôc d'avoir foin de la conftru£lion du collège Royal , qu'il fit commencer. Sous la Régence de Marie de Medicis , il fut un des trois confeillers d'Etat nommés pour diriger les Finances , lorfque le duc de Sully eût été dif^ gracié , ôc la charge de Sur-intendant des Finances fuppri- ^îiée. Il fut député pour aflifter à la conférence de Loudun y ^cxxij PRE T A C E, & employé dans plufieurs autres afFaires importantes. L'ait i5oi il fut ëlii père temporel ôc Protecteur de l'Ordre de S. François dans toutle Royaume, ôc ce fut lui qui lit continuer la nef des Cordeliers de Paris. Il avoir époufé en premières noces Marie de Barbançon- Cani j qui mourut en 1 5o i . Il époufa enfuite Gafparde de la Châtre , dont il eut trois fils & trois filles. François - Au- gufte de Thou qui étoit l'aîné , fut maître des Requêtes ôc Confeiller d'Etat : ce vertueux Magiflrat eut la tête tranchée à Lyon en \6à^2. pour n'avoir pas révélé ce que le comte de Cinq-Mars lui avoit confié au fujet d'une confpiratioa a^Voyez fon contre le cardinal de Richelieu ^. Le fécond fut Achille Hpoloeie à la /- -n -r> i i t) n du tome Augulte de Thou confeiller au Parlement de iJretagne j mort fans alliance en 1 53 y. Le troifiéme fut Jacque-Auguftc de Thou baron de Meflay , préfident aux Enquêtes du Par- lement de Paris , ôc ambaffadeur du Roi vers les Etats gé- néraux , qui en cette qualité foûtint avec fermeté les droits de la Couronne contre rambafiadeur d'Efpagne : c'eft le feul qui ait laifTé pofterité. Cette illuftre famille eft réduite au- jourd'hui à M, l'Abbé de Thou fon fils , qui a toutes les ver^ tus de fon ayeul , fa probité , fa candeur , fa pieté , fa mo^ deilie , fon zélé pour la patrie ôc pour le progrès des Lettres, Pierre du Puy ôc Nicolas Rigault avoient été chargés païf Le teftament du préfident de Thou de procurer au Public une édition complette des cent-trente-huit livres de fon hiA toire. Comme ils craignirent que la Cour ne leur enlevât le dépôt qui leur avoit été confié , ils jugèrent à propos de le mettre en fureté dans un payis étranger. Ils envoyèrent donc l'ouvrage à Genève , ôc ce fut en cette ville qu'on prit le parti de le faire imprimer. Pour pe point s'attirer des afifaires fâçheufes | ? RE T A C E. xxxlij fâch€ufes , ils engagèrent Michel de Lingelsheim confeiller à la chambre de Spire , à confentir qu'il paffât pour l'édi- teur , comme fi l'Auteur avant fa mort lui eût envoyé fou manufcrit ; mais une lettre de Lingelsheim à Grotius , inférée dans le Recueil des Lettres à Voflius ^^a découvert la vé- rité : « L'Hiftoire de Jacque-Augufte de Thou ^ dit Lingels- ^ ^^ w heim, avec la fuite entière , efl a6luellement fous preffe. ^irorumadf'of- « Les exécuteurs de fon teftament , pour éviter l'envie, ont p. 17. » fait comme fi le Manufcrit envoyé par l'Auteur en Alle- •» magne depuis long-tems , fût forti nouvellement des mains V du dépofitaire. On fimprime à Genève , Ôc pour plus gran^ » de précaution y on efl convenu de dilÏÏmuler le lieu de »» l'imprelïion. » Cette édition, qui parut en i<520, eft en y. vol, in fol. ôc contient les Mémoires delà vie de l'Auteur , avec quelques autres pièces. En 1626 on en fit une fécon- de à Genève , avec quelques nouvelles additions. Pour ren- dre ces deux éditions de Genève complettes , on jugea à propos de publier en Hollande le Thuanus refîitutus ^, qui ^^166^. îa eft un recueil de divers paflages , dont plufieurs avoient été ^^* fupprimés exprès dans l'édition de Genève, fuivantl'intenr tion de l'Auteur. Ce livre eft aujourd'hui inutile pour ceux qui polTedent la nouvelle édition Latine , qui vient de paroî- tre , & dont nous ne pouvons nous difpenfer de parler ici, parce qu£ c'eft l'édition que nous avons fuivie dans notre îradu6lion. Nous fommes redevables de cette magnifique édition aux foins de M. Thomas Carte Anglois connu à Paris fous le nom de M, Philips , homme recommaiulable par fon érudition , par fon zélé pour fa patrie , par fa probité & par fa candeur , digne par CCS qualités d'être l'éditeur de l'Hiftoire du préfident de Jhou , ôc de (ucç^i^Qr à Pierre du Puy ^ à Nicolas fçmç If *E xxxiv P R F F A C E. Rigault. Dans le long féjour qu'il a fait à Paris , où il a été lié avec tous les fçavans de cette ville , il a employé plufieurs années à préparer tout ce qui lui étoit néceflaire pour cette importante entreprife. Les grandes Bibliothèques & les meil- leurs cabinets de Paris fe font prêtés à fon projet. Il a trou- vé dans la Bibliothèque Royale le Manufcrit en plufieurs vo- lumes de l'hiftoire de M. de Thou , qui y a été mis par Pierre du Puy. Les deux premiers volumes, c'efl-à-dire, les vingt-deux premiers livres de l'hiftoire , font de la main mê- me de l'Auteur. Il manque enfuite cinquante-huit livres. Le troifiéme volume commence au livre quatre-vingtième , ôc les deux autres contiennent le refte jufqu'au livre cent-vingt- fixiéme inclufivement. Ces trois derniers volumes font de la main des frères Sainte- Marthe , qui firent tant de cas de cet ouvrage, qu'ils prirent eux-mêmes la peine de le copier fur l'original. Le fixiéme volume qui va jufqu'au cent-trente- huitiéme livre , eft tout entier de la main de l'Auteur ; mais ileft écrit d'un caractère fi menu, qu'à peine on le peut lire. C'eft le feul Alanufcrit où ces douze derniers livres fe trou- vent. On y remarque quelques endroits qui ne font point dans l'édition de Genève , ôc que M. Carte a eu foin d'in- férer dans fon édition Latine. C'eft dans ce fixiéme volume que font quelques cahiers féparés , écrits aufti de la main de l'Auteur, lefquels contiennent certains morceaux de fes Mé- moires, comme nous l'avons dit. M. Carte après avoir confronté exa£lement ce Manufcrit avec les deux éditions de Genève , a aufTi examiné celui qui eft dans la Bibliothèque des PP. de l'Oratoite de S, Magloire , lequel eft tout entier de la main des frères Sainte- Marthe : Abel Louis de Sainte-Marthe fils d'un des deux , général de la Congrégation de l'Oratoire , mort en i(5p7> PREFACE. XXXV îailTa en mo Ant ce Manufcrit à cette maifon. Il eft en onze volumes infoL ôc conforme pour la diftribution des livres à l'édition de Patiflbn , ôc non aux éditions de Genève , juf- qu'au livre quatre-vingtième. Pour le refte il eft divifé com- me les éditions de Genève. Il paroît avoir été copié fur l'original , avant que l'Auteur y eût mis la dernière main ; car il y manque plufieurs chofes. Ce Manufcrit ne contient que cent-vingt-fix livres. La Bibliothèque de Sainte Geneviève qui renferme celle du Chancelier le Tellier , pofTede un Manufcrit intitulé Addenda vel fitpplenda in hifioriâ Thuani , ôc l'exemplaire de l'édition de Genève qui avoit appartenu à Rigault , avec des corrections de fa main à la marge. L'exemplaire de Pierre du Puy avec de femblables corrections , eft à la Bibliothè- que du Roi. comme ils avoient été chargés l'un ôc l'autre de l'édition exécutée à Genève , leurs corrections s'accor- dent. M. l'Abbé de Thou poflede auflî un autre exemplaire qui a appartenu à Pierre du Puy , où ce fçavant homme a écrit à la marge des remarques fur quelques fautes échapées à l'Auteur , avec l'interprétation de tous les noms propres latinifés dans le texte. C'eft dommage que le deuxième vo* lume ait été perdu. C'eft fur ces précieux monumens comparés à l'édition de Genève , que M. Carte a travaillé pour nous donner une édi- tion parfaite de l'hiftoire du prèfident de Thou. Il a auili fait lui-même quelques corrections , par rapport aux affaires d'Angleterre en forme de notes , Ôc il en a orné fon édi- tion. Il a encore fait ufage des livres du Père Anfelme Ôc d'Imhoff par rapport à quelques généalogies qu'il a reCtifiées heureufement. On fçait que l'Auteur a donné aux lieux dont il parle dans * Eij xxx\î P R ^T A C E: fon hifloîre , les noms qu'ils avoient du temsi'de l'Enipire Romain , ôc une terminaifon Latine aux lieijx , dont l'ancien nom eft ignoré ; il a fait la même chofe par rapport aux char- ges modernes ;. il les a exprimées par des noms relatifs aux charges de l'Empire Romain. A l'égard des hommes il a toujours donné à leurs noms une terminaifon ancienne , ôc les a latinifés quelquefois fuivant leur étymologie. Or com- me les charges modernes n'ont fouvent aucun rapport aux anciennes charges Romaines ; que par exemple :, îe Magif- ter equitum ôc le Tribuntis equitum y qui expriment dans l'hif* toire de M. de Thou un Connétable ôc un Maréchal , n'ont pas cette fignification dans les auteurs Latins , qu'il y a d'aile leurs peu de perfonnes qui fçachent affés toutes les langues de l'Europe y pour connoître ce que fignifient tous ces noms propres de lieux ôc d'hommes y traveftis ôc habillés à la Ro- maine ; la le6lure de cette hiftoire a toujours paru jufqu'ici pénible ôc defagréable par cet endroit. C'eft dans la vue de remédier à cet inconvénient , que Pierre du Puy pour la com- modité de la famille de MefTieurs de Thou y entreprit de mettre à la marge de l'exemplaire dont j'ai parlé tous les noms des charges ôc dignités y des lieux ôc des hommes y tels qu'on les écrit ôc qu'on les prononce ordinairement. C'eft à fon exemple que Jacque du Puy frère de Pierre y compofa V Index Thuani y qu'il fit imprimer en idj^. Cependant cet Index n'eft pas en tout conforme à l'exemplaire de M*. l'Abbé de Thou , où les exportions des noms font plus julles^; quoiqu'il y ait auiïi des fautes^ Lorfque cet Index parut y il fut d'un grand fecourspour ceux qui vouloient lire l'hiûoire de M. de Thou. Mais, quelle fatigue d'être làns celle oblir gé d avoir recours à ce livre ! Tous ces noms fe trouvent ejcpliqués au bas de chaque page dans la nouvelle éditioûi>. T R ET A C n. XXX vij Pour fupplder au fécond volume de l'exemplaire de M. l'Abbé de Thou , qui , com.me je l'ai dit , a été perdu, M, Carte a eu recours à un exemplaire complet de l'édition de Genève de 1 620 , lequel a autrefois appartenu au cardinal de Retz, ôc depuis à Guillaume Lloydye évêque de'Wor- chefter. Les marges de cet exemplaire portent des correc- tions, ôc les noms propres y font expliqués. Par rapport aux noms Anglois , M. Carte a trouvé dans fa langue ôc dans fa patrie , les fecours néceflaires pour les expliquer > ÔC redifier ÏIndex en plufieurs endroits. Il a ajouté aux fix volumes qui contiennent l'Hidoire , un feptiéme qui renferme une infinité de pièces curieufes rela- tives à fouvrage ôc à la perfonne de Al. de Thou : la plus grande partie de ces pièces n'avoit point encore paru. Il y en a plufieurs en François qu'on trouvera ici en original dans le quinzième volume. Celles qui font en Latin ou en Italien nous les avons traduites \ mais nous avons crû devoir faire un choix , ôc omettre ce qui nous a femblé peu important, ôc n'avoir aucun rapport à l'hiftoire de M. de Thou. Il eft à propos que nous rendions maintenant quelque compte de la manière dont nous nous fommes conduits à l'égard de la traduélion de ce grand ouvrage. Quoique div Ryer ait autrefois entrepris de le mettre en François , ôc qu'il en ait même publié 3. vol. in fol. c'eft-à-dire , les règnes de Henri II , de François II , ôc de Charle IX , on peut dire néanmoins qu'il rie l'a point traduit. Outre qu'il y a fait beaucoup de fautes , ôc qu'en mille endroits il n'a point en- tendu fon Auteur , il l'a fait parler fi mal , qu'il l'a tout à fait- deshonoré. En effet , rien n'eft fi ennuyeux ôc fi infipide que l'hiftoire de M. de Thou dans cette mauvaife traduclion.- II elt vrai qu'un Auteur qui s'eft fait du nom dans un genre' ^ E iij. xxxviii T R E T A C E, de littérature différent ' , avoit entrepris une autre tradu6lion des Hiftoires de M. de Thou ; mais il l'a abandonnée après en avoir publié le premier tome. AufTi ne devoit-il pas raifon- nablcment fe flatter de pouvoir feul , dénué de tout fecours, dans un payis éloigné des fources où il faut continuellement puifer^conduire jufqu a la fin un Ouvrage de fi longue haleine. Nous aurions pu à fon exemple charger notre traduction d'un grand nombre de remarques ôc de citations ; mais ce n'a point été notre objet. Nous n'avons prétendu donner au Public que l'ouvrage de M. de Thou , ôc fi nous avons quelque- fois fait des notes, ce n'a été prefque toujours que dans la vue d'éclaircir ou de concilier le texte, & jamais d'étaler de l'éru- dition : ces notes fervent même fouvent à faire connoître que nous avons trouvé des fautes de datte, ôc d'autres défeduofités dans le texte , que nous avons jugé à propos de corriger dans la tradu£tion,quipar cet endroit aura un avantage fur l'original, auquel nous reconnoiffons qu'elle eft d'ailleurs fort inférieure. Nous ne diffimulons point ici que quelque foin que nous ayons pris de rendre notre traduction digne de l'approbation des connoilTeurs , elle a contre elle un préjugé répandu dans le Public , préjugé qu'elle feule pourra diffiper , pour ainft dire , par fa prefence; c'eft-à-dire , lorfque le Public aura eu le tems de la voir ôc de fexaminer. On lui a obje6lé d'a- vance qu elle n'étoit pas d'une feule main , ôc que plufieurs perfonnesy avoient travaillé. Le fait eft vrai, ôc nous en con- venons. Il eft aifé d'affoiblir l'imprelTion que cette idée a fai- te fur quelques efprits , en attendant que l'examen qu'ils fe- ront de la traduction la puifTe effacer entièrement. Le projet de la nouvelle édition Latifte , publié dans tou- te l'Europe il y a quelques années, ayant reveillé l'attention j Mémoires ÔC avantures d'un homme de qualité' , Philofophe Anglois , &c» P R E' F J C E. ' xxxlx du Public au fujet de l'hiftoire de M. de Thou , ôc toutes les perfonnes bien intentionnées ayant paru fouhaiter avec ardeur qu'elle fût traduite en François , la réfolution fut prife d'entreprendre ce pénible ôc utile travail. Comme certaines circonftances ne permettoient pas de différer l'exécution du projet , il fallut néceffairement avoir recours à plufieurs plu- mes j n'étant pas poffible qu'une feule perfonne , quelque la- borieufe qu'elle fût , fournît cette carrière en moins de dix ou douze ans. Mais voici les mefures qu'on prit pour faire enforte que la tradu£lion fût en quelque manière digne de l'original ^ ôc qu'elle fe foutînt par tout. D'abord on fe pro- pofa de ne charger de ce travail que des perfonnes capa- bles > 6c quelques-unes ayant donné des effais trop impa- faits , furent remerciées , ôc leur ouvrage mis au rebut. En- fuite une feule perfonne , en qui on a eu confiance , ôc qui a elle-même traduit une grande partie de cette hiftoire , fe chargea de revoir exadement tout ce que les autres au- roient fait, de le comparer avec le texte, d'en vérifier le rapport, ôc de n'y rien laifTer, s'il étoit pofTible, de foible, d'obfcur , ôc de négligé. Cette perfonne a pris foin de po- lir tellement la tradudion en général , que rien n'y pût dé- plaire au Lecleur, ôc qu'il n'apperçût aucune différence dan^ le flile des différens tradutleurs. Au refte le Public efl fupplié de faire une obfervation. Il n'en efl pas des tradufteurs comme des auteurs. Il efl com- me impoffible que le travail de plufieurs auteurs foit jamais à l'unilTon , parce qu'ils font tous guidés par une imagina- tion différente qui leur fait inventer ôc arranger les chofes fuivant leur génie ôc leur goût particulier. Les Tradudeurs au contraire font obligés de prendre malgré eux le ton de l'auteur fur lequel ils travaillent. S'il eft bas , ils rampent j s'il KL P R E'F A C E, eft majeflueux , ils ont de la dignité; s'il eft concis ou dilîlis, ils le font également : ils ont comme nécefTairement l'eforit de l'auteur. Il ne s'agit donc que du plus ou du moins de jugement ôc de goût pour l'exprefîion du fens , pour la ccnftrudion des penfées, pour l'ordre ôc pour le choix des termes. Mais quand une perfonne qui a une certaine capa- cité , ôc le goût formé , préfide , pour ainfi dire , à une tra- duction qui eft de plufieurs bonnes mains ^ elle peut, ce me femble i répandre fon goût particulier fur tout Fouvrage en général, ôc le rendre uniforme, ou empêcher au moins quil ne paroiffe difparat. Je pourrois citer ici certaines traduc- tions fort eftimées , où plufieurs plumes ont été employées» Une autre précaution qu'on a prife encore , a été de char- ger en particulier une perfonne de revoir ôc d'examiner en détail tout l'ouvrage par rapport à la fidélité , 6c d'y mettre, s'il étoit pofTible , la plus fcrupuleufe exactitude , non à fégard des mots (ce qui auroit fait une traduction ferviie) niais à l'égard du fens. Oï\ peut dire qu'elle s'eft acquité de cette pénible fon£tion avec tout le zèle ôc l'application poifibies, ôc qu'elle a fait attention aux plus petites chofes. On a de plus confulté , par rapport aux matières qui caufoient quel- que embarras, diverfes perfonnes, que leur profeiTion , ou leur genre d'étude , mettoient en état de donner des lumie- reSp En un mot on peut dire que dans cette traduâiion on n'a rien négligé pour témoigner le refppd également dû à l'Auteur ôc ^u Public, Malgré toutes ces précautions , nous ne doutons point qu il ne fe foit gliffé des fautes dans notre Traduction : où font les ouvrages de cecte nature qui en foient exçmts f Depuis rimpreifjon nous en avons nous-mêmes reconnu t que nous avjons marquées à la iin de chaque volume, ôc que nous avons P R E T A C E. XLJ avons inférées avec les reftitutions , les variantes , les notes , & les coneâions tirées de l'édition de Londres. Nous avons Jugé à propos d'y joindre aulTi les fautes d'impreflion. Les Reftitutions font des endroits que l'Auteur, par cer- tains égards avoit jugé à propos de taire ou de retrancher dans les différentes éditions de fon hiftoire , ôc dont plufieurs contiennent des faits importans ôc certains. On en avoit re- cueilli une partie dans un petit volume , intitulé Thuanusref- mutas ; mais c'eft peu de chofe en comparaifon des reftitu- tions que l'on trouvera à la fin de cette tradudion, qui font prifes des MSS. de FAuteur. Les corredions font^ou de FAu- teur même qui avoit mis à profit les remarques que plufieurs fçavans lui avoient envoyées fur fon ouvrage , ou de Pierre du Puy qui les a écrites fur les marges de Fexemplaire dont j'ai parlé. Les notes font du même Pierre du Puy , ôc celles qu'on trouve marquées C .font de l'Editeur Anglois M. Carte. Nous ne pouvons finir cette Préface fans faire quelques aveux au fujet du célèbre ouvrage que" nous avons entrepris de traduire. Quoique Traducteur, nous convenons de bon- ne foi que FAuteur y paroît quelquefois fuperftitieux ôc pré- venu d'opinions frivoles ; mais on lui pardonnera aifément ces foibleffes , fi l'on fait réflexion que fon fiecle n'étoit pas en- core éclairé des lumières de la vraie Philofophie , ôc qu'on y étoit fur-tout fort ignorant fur la Phyfique. Un autre défaut eft que FAuteur paroît quelquefois un peu difilis. Il femble qu'une hiftoire univerfelle ne devoir point renfermer des détails fi particuliers. Mais le Préfident de Thou a voulu écrire exaftement tout ce qui s'eft paffé de fon tems : pour cette raifon il n'a voulu omettre aucunes circonftances dans le récit de certains faits , parce que ces circonftances ne lui ont point paru indifférentes. L'utilité publique a toujours été Tome /, ~ ^ F XLij PREFACE. fon objet , 6c il a écrit pour tous les Etats.Un détail au fujet du droit public , ou par rapport à un fait qui interefle la Re- ligion , paroîtra trop long à un homme d'épée j mais il ne paroîtra pas tel à un homme de robe, ou à un Théolo- gien. Les circonftances d'un fiége ou d'un combat, & le dé- tail d'une expédition militaire , ennuira ceux-ci , tandis que l'homme de guerre y trouvera de quoi s'inftruire dans fon métier. J'avoue qu'une hiftoire générale ne doit point entrer dans les détails , ôc que cela eft réfervé aux hiftoires particu- lières ', mais celle dont il s'agit n'eft pas comme la plupart des hiftoires générales , qui ne font proprement que des abré- gés d'iiiftoire. L'Auteur a prétendu écrire l'hiftoire particu- lière de tout ce qui s'eft pafTé de fon tems , ôc cette hiftoire n'eft univerfelle ôc générale, que dans le fens qu'elle embrafle toutes les affaires de l'Europe ôc du monde entier. Au refte dans le récit de tant de faits particuliers , il ne s'eft point appuyé fur des bruits populaires , comme des cenfeurs le lui ont reproché injuftement ; mais fur les Auteurs qui ont écrit avant lui, ôc qui font cités au commencement de chaque li- vre dans l'édition Latine , ou fur des mémoires MSS , ou fur ce qu'il a vu lui-même. Car dans le cours de cette hif- toire on verra fouvent l'Auteur même y figurer , ôc avoir part à des évenemens qui méritent toute l'attention du Ledeur. Enfin nous nous flattons que M. deThou, qui par notre tradudion va déformais être encore plus connu qu'il n'étoit, confervera fa haute réputation dans ce fiécle éclairé , malgré ceux qui s'étudient à rabaiffer les Auteurs les plus accrédi- tés, ôc où l'on a VLi quelquefois la préfomption , l'ignorance, le goût dépravé combattre des fuffrages unamines, ôc ofer briguer feftime du Public par le mépris même de fes juge- mens refpectables. MEMOIRES MEMOIRES DE LA VIE D E JACQUE AUGUSTE DE T H O U n Tome L SA mmmmmmmmmmmmmm m'^. AVERTISSEMENT Pour les Mémoires de la V te de ^ hZ QJJ E S AUGUSTEDE ThOU. ON lit dans le Manufcrit de Rigault, à latêre d'une Préface pour ces Mémoires , ( laquelle fe trouve dans le Manufcrit du Roi , dans celui de Sainte Marthe , & dans l'original de l'Auteur ) ct^ paroles : Hanc Fr^fationern ISftcolaus Ri^altius Commen-' tariis de yita Jacobi Augusti Thuani, pr^- miferat , qt^am tamen^cum typis mandaretur , excudï noluit , qU(K> ex lihro manu fua fcripto excerpta eft. Voici la tra- du6tion de cette Préface, compofée par Rigault. c< Il y avoit dix ans qe THiftoire de Jacque Au- gufte de Thou avoit été imprimée pour la première fois. L'auteur de ce grand Ouvrage , à qui la haine que notre fiécle a pour la vérité , fufcita une foule d'ennemis, d'abord en France, enfuite à Rome , & en Efpagne , après avoir foùtenu avec fon coura- ge ordinaire , leurs plaintes , leurs reproches , & leurs calomnies , avoit fçû appaifer les Grands de ce Royaume , qui fans fujet s'étoient crû offenfez dans cette Hiftoire. Enfin il com.mençoit àrefpirer, &à être délivré de toute inquiétude , lors qu'il parut ^Aij ce (C ce ce ce ce ce ce ce ce ce 5j  V E RT I S S E M E N T. contre lui un écrit , compofé en France (à la honte de notre Nation ) & imprimé à Ingolllad. Un Li- braire venant de Francfort le lui apporta , lorfqu'il étoit à Sainte Menehoud , où il avoir été envoyé avec d'autres perfonnes , par le Roi Se par la Reine , « pour calmer de nouveaux troubles. De Thou fe contenta de lire le titre de ce libelle j & jugeant aifément de ce qu'il pouvoit contenir, il le rendit fur le champ au Libraire , en jurant qu'il ne le li- » roit jamais. » Tandis qu'il étoit encore en province, pour des ï> affaires d'Etat, quoiqu'il n'eût fait à qui que cefoit « aucunes plaintes au fujet de cet écrit ( ce qu'il eft î5 prêt d'affûrer avec ferment) le livre dont il s'agit î^ fut condamné & fupprimé par Sentence du Prévôt î5 de Paris. Son defTein n'efl: point de répondre à un Libelle diffamatoire, qu'il n'a jamais lu, non plus que de réfuter, fuivant l'ufage ordinaire , les calomnies pu- bliées contre fonHilloire. Mais comme les auteurs de ces indignes fuppofitions , peu contens d'atta- quer l'ouvrage , n'ont point eu honte d'attaquer auffi la perfonne de lAuteur, plufieurs amis lui ont con- feillé de faire pour lui & pour fa famille , ce qu'il avoir fait pour l'avantage du public dans fon hiftoire j c'eft-à-dire ;, de mettre , par rapport à fes intérêts , la vérité dans tout fon jour. Mais il leur a déclaré qu'il n'en feroit rien 5 qu'il étoit réfolu de n'oppo- >^ fer que le filence & la patience aux injuftices d'un 55 fiécle ingrat , & qu'il en appelloit à la pofterité , j> qui jugeroic un jour de fon Livre avec moins de 55 35 55 55 55 55 >5 55 55 55 55 35 ce ce ce ce ce ce ce ce Af^ERTISSEMENT. ii) partialité 5 qu'au refte il fe mettoit peu en peine des difcours , que certaines gens pouvoient tenir en France & ailleurs , pourvu que fa confciencene lui =« reprochât rien : Qu'il prenoit Dieu à témoin , que la vérité avoit été fon unique objet dans l'ouvrage qu'il avoit publié. Pour moi y qui connois clairement l'innocence de cet Auteur, né pour l'utilité du public , auquel il importe que l'honneur d'un tel homme ne foit pas flétri , j'ai crû devoir écrire & publier les cho- ies particulières concernant fa perfonne, qu'il m'a ^c bien voulu raconter avec candeur, & fans aucune ^<- oftentation , afin qu'elles puiflent fervir , non-feu- lement à convaincre nos contemporains de la fauf fêté de tout ce qu'on a publié contre lui , mais en- core afin que nos neveux puiiïent un jour avoir une ^' idée jufte des mœurs & du genre de vie d'un Au- « teur , dont le caractère de probité eft d'ailleurs fi- « bien peint dans ks ouvrages. On ne doit donc pas s'attendre que je réfute ici un écrit injurieux , déjà flétri par l'autorité du Ma- giftrat. Je n'ai eu en vue que d'écrire ce que j'ai pu recueillir de divers entretiens familiers, que j'ai eus plufieurs fois avec lui , lorfque nous nous prome- nions enfemble 5 & d'exécuter ce qu'il avoit pro- « mis de faire lui-mcme, fi les calomnies de fes ad- « verfaires , lui en euffent laiflela liberté : c'étoit de « mettre par écrit plufieurs chofes particulières, qu'il " avoit vues , ou qui étoient parvenues à fa connoiP -« fànee , qu'il n'avoit pu néanmoins mettre en œu- '< vre dans fa grande Hifloire ? & de les inférer dans " § A iij ce ce ce ce ce ce ce ce IV AVERTISSEMENT. " des mémoires de fa vie , qui feroient comme une " efpece de Journal de coûtes ks aâions. Comme il '^ ne l'a point fait, & qu'il ne le fera point, c'eft à " ks amis à y fuppléer, & à s'acquitter d'une chofe , » qu'il auroit bien mieux exécutée lui-même j &avec plus d'avantage pour le public. Je prie ce même Public de me pardonner la hardieife que j'ai de le remplacer en quelque forte, pour écrire ce qui le regarde , & pour fauver de l'oubli plufieurs laits curieux. Au refte quoique j'é- » crive la vie d'un ami ;, je ne dois pas être fufpedî: d'altérer la vérité 3 parce qu'il s'agit d'un homme , qui ayant écrit avec une liberté ingénue, mais pru- » dente 8c équitable , laiffe volontiers à tout le mon- de celle de juger de lui de la même manière, » On pourroit juger par cette Préface de Rigault, qu'il feroit l'auteur des Mémoires de la Vie de M, de Thou. Cependant l'opinion commune , jointe à la vraifemblance , eft que ces Mémoires ont été écrits par M. de Thou même, quoiqu'ils paroiffent écrits par un de les amis. 11 eft à croire aufîî que les va^ riantes ou apofl:illes,qui ont été nouvellement inr ferées à la marge dans l'édition de Londres , con- formément aux manufcrits autentiques, font du mê- me auteur. On a jugé à propos de traduire toutes celles qui ont paru le mériter. A l'égard des notes fur ces Mémoires qu'on trouve dans l'édition de Londres , & qui font de Pierre du Puits, comme elles ne regardent quelellyle , il auroit été inutile d'en donner la traduélion. 5} }) » J> 53 Ï3 >3 33 ^f 'râ!SSta#ÊSe' S"'^ S^A N"'^ NW^ ^"'^ Xy.^Ç J-/,>î ÎWÎ •'-»>; /V-5 //v. r .. .., N"v N"'/ ^"'-' i-"">i i-'''--^ ^^^< ^---^ ^-^ */>c.n' U :-^^,^â,#..tl;^,#«#^ri rr< ^r< >^i r^'i r^i r^ ^^i ¥ri f^i n r^i f^i f'i W >^< ^^Z 5>;^ ?v4 îv'^ ?v<: >-w^ J--*-.^ ^/.^ 5/..^ 'y'^< ?/,.-? ^/..•? ?/..•? ?■/,>' î/.^ MEMOIRES D E L A V I E DE JACOUE AUGUSTE DE T H O U. Depuis Pan i$$^ , jufquen i6oi. LIVRE PREMIER. y *yj: ^«^ î-M-^ ^>:x< ^.k4 >^â le* ^ «si J 6>lîfSfG>l® pSl^ A c Q u E Auguste de Thou naquit dans la mailon de les reres a Pans le 8 d'Odobre i<;^s ' vers les fept heures du matin. Le même jour il fut préfenté au Baptême dans l'E- [^ glife de S. André des Arcs par René Roulier évêque de Senlis , par Fran- çois Demie conreilier au Parlement, d'une famille noble du Limoufm , & par Marguerite Bourgeois époufe 1 Ce fut cette même anne'e , quelques aucune douleur de la part de fa mère » mois après ( îe jour de Sainte Luce ) que un Prince digne de vivre éternellement naquit à Pau en Bearn d'Antoine de dans la me'moire de la poftcrité. Il fut Bourbon 8c de Jeanne d'Albret , envi- nommé Henri , du nom de Henri d'Al- ron à 10. heures du foir, fans prefquc bretfon grand père maternel,quivivoit ^i^'-^'mië^ fTi ^^-i ^-'-i ^y, ^-Ti ^7i $•"' ^/-^ ?^\« T-.À ï';A w 5^'Ç ?>»^ 1 S S3 2 M E M O I R ES d'Auguftin de Thou fon oncle. Ils le nommèrent JaCQUE l le père l'avoir ainfi fouhaité pour renouveller un nom , qui ^ -^* outre le rapport avec celui de la mère , étoit comme hérédi- taire dans la famille , ôc qui avoir été porté de fuite par trois de fes ayeux , avant Auguftin de Thou grand-pere de l'enfant. Son oncle Adrien de Thou, préfent à la cérémonie , ajouta le nom d'A u c. u s t E , comme un nom heureux. Ce Magif- trat d'un génie fuperieur , & d'une probité incorruptible , étoit alors Confeiller - Clerc au Parlement de Paris. Depuis il fut pourvu d'une charge de Maître des Requêtes > avant que le nombre eût avili cette dignité. Une mort prématurée l'enleva dix-huit ans après , dans le tems que le Roi Charle IX , qui l'eftimoit beaucoup, lui deftinoit l'Ambaflade d'Efpagne. Entre fes ancêtres ' , Jacque fécond du nom avoir époufé Marie Viole , dont la famille a donné plufieurs confeillers au Parlement , ôc un Guillaume Viole évêque de Paris. Guichard, frère de ce Jacque , s'étoit marié avec Anne de Gannai fœur de Jean de Gannai depuis Chancelier de Fran- ce , dont Guichardin parle avec éloge en plufieurs endroits de fon ouvrage. On confulta fur ce mariage Nicolas Boyer. Ju- rifconfulte célèbre pour ce tems-là , comme on le peut voie dans fa quarantième Confultation. Comme la branche aînée , qui avoit toujours porté les ar- mes , étoit éteinte ou fondue dans d'autres familles , Jacque troi- fiéme du nom , defccndu de la féconde , prit le parti de la Robe. De Geneviève le Moine des Lallemans , il laifTa Au- guftin de Thou , qui fut choifi par François I , pour remplir une charge de Prèfident à Mortier au Parlement de Paris ^ 6c qui en mourut revêtu peu de tems après, au mois de Marsi5'45', Le Parlement invité à fes funérailles, répondit par la bouche de fon premier Prèfident , que l'intégrité ôc l'èminente vertu d'Auguftin de Thou , qui avoient paru durant fa vie avec tant encore alors. II a depuis monté fur le thrône de la France pour le bonheur de la Chrétienté'. ^SS. Reg. Samm, ^ Aut. I L'Auteur auroit voulu qu'on n'eût point parlé de ics ancêtres , ne regar- dant point comme à lui ^ ce qui n'a point dépendu de lui. Sa famille étoit originaire de Brie , où , dans le Comté de Sefanne , il y a un'château de fon nom , que Blanche de Thou fille dç Jacque II & de Marie Viole a porté dans la maifon d'Anglure. MSS. Reg. . Samm, & Aut, d'éclat DE J. A. DE THOU,Liv. I. 3 d'éclat dans le Parlement,méritoient que la Cour non feulement honorât fes obféqueSjComme elle avoit coutume d'honorer celles de fes Préfidens.maîs qu'elle en pleurât encore la perte aufTi long- tems que la juftice y regneroit : ce qui fut mis ilir les regiftres. Il avoir époufé Claude de Marie , arrière petite-fille de Henri de Marie chancelier de France; mafïacré à Paris avec le Con- nétable d^Armagnac l'an 141 8, fous le règne de Charle VI. Il eut de cette Dame, en l'efpace de vingt années , Chriftophle de Thou , ôc vingt ôc un autres enfans , tant de l'un que de l'au- tre fexe. De Jacqueline Tuleu , dame de Celi , proche parente du chancelier Olivier, ôc petite- fille de Denyfe de Ganay , fœuc du Chancelier de ce nom , Chriftophle de Thou eut trois fils ôc quatre filles ^ outre fix autres enfans morts en bas âge. Jean de Thou l'aîné mourut jeune , après avoir laiffé à la cour de France une grande idée de fon mérite. Il eut de Re- née Baillet René de Thou , ôc trois filles , reftes d'une famille plus nombreufe. Renée , l'aînée , époufa Jean de Bourneuf de CufTé, premier Préfident au parlement de Bretagne j Ifabelle, la féconde, fut mariée à Jean de Longueval de Manicamp , parent du comte deBuquoien Flandre? ôc JacqueHne, latroi- fiéme , époufa Frédéric d'Hangeft d'Argenlieu. Chriftophle de Thou, moins âgé de deux ans que fon aîné, pé- rit par un accident déplorable pendant les guerres de la Ligue, avec un fils du même nom , qu'il avoir eu de Françoife AUegrin. Jacqueline, l'aînée des filles, prit l'habit de Religieufe dans l'abbaye de Mallenouë: elle y mourut, défignée abbeffede ce ce monaftere. Marie fut abbeffe des Clairets au Perche , Mo- naftere peu éloigné de Nogent-le-Rotrou, Anne époufa Phi- lippe Hurault, comte de Chiverni, chanceHer de France j ôc Catherine fut mariée à Achille de Harlai , premier Préfident du parlement de Paris. Jacque Auguste de T h o u , dont on écrit ici la vie, fut le dernier des fils de Chriftophle. On eut bien de la peine à l'élever, comme il difoit lui-même l'avoir appris de fa nourrice. Des tranchées fréquentes, une infomnie,ôc des cris violens ôc prefque continuels, firentapprehender de le perdre. On ne le nourrit pendant deux ans que de lait, parce qu'il avoit pour toute forte de bouillie une averfion invincible, qu'il a Tome /, ^B I rr5. s 5 3^ 553. 4 MEMOIRE DE L A V I E . toujours eue depuis. Pour le févrer on fe fervit d'une certai- ne pâte, qui eft en ufage en Italie, faite avec delà mie de pain, delà farine de froment féchéeau four, & de l'huile d'o- live 5 ce qui le rendit fi délicat ôc fi maigre , que jufqu'à l'âge de cinq ans on défefpera de fa vie. Depuis il commença à avoir plus d'embonpomt , tel qu'on le voit peint à l'âge de fept ans par George le Vénitien , qui étoit au cardinal de Lorrai- ne , 6c qui logeoit dans le voilinage à l'hôtel de Fécamp. Cette de'licateffe fut caufe qu'on eut plus d'attention à mé- nager fa fanté^ qu'à cultiver fon efprit : aurefte lorfqu'il fe por- toit bien, ilapprenoit aifément tout ce qu'on lui montroit. En- nemi de la pareffe, il méprifoit les amufemens, & les plaifirs, qui font les principaux objets de l'enfance , & s'appliquoit fur-tout au deffein. Ce goût étoit héréditaire dans fa famille ; car Adrien fon oncle , Jean ôc Chriftophle fes frères , peignoient fort bien. Pour lui, il delTmoitdéjà corretlement avec la plume les eflam- pes d'Albert Durer : par un effet de ce talent naturel, il apprit à écrire avant que de fçavoir lire. Enfin , dès qu'il eut atteint l'âge de dix ans , on le fit étudier , & peu de tems après ^ on le mit au Collège de Bourgogne avec René Roulier neveu de révêque de Senlis -. A peine y avoit-il été un an, qu'ayan^ 1 Jean Tulen Wallon , très-fçavant dans les langues Grecque &: Latine , écoit alors à Paris. Il avoir vu Erafme dans fon enfance. On ne fçait par quel hazard il trouva le moyen de fe pro- duire à la Cour , oii , par une folie fein- te ou véritable , il difoit hautement qu'on l'avoir injuftement empêché d'ê- tre évêque de Cambrai : à cela près , il étoit raifonnable , & avoit le juge- ment (ain. Ayant obtenu du roi Char- te IX . par fes fçavantes bouffonneries, des appointemens qui montoient à un écu par jour , il commença à s'accou- tumer à la vie du monde. Il venoit fou- vent chez le premier préfident de Thou, & pour fe faire valoir , il affeétoit de témoigner beaucoup de mépris pour les méthodes de ceux qui enfeignent le Grec. Il donna une nouvelle gram- maire écrite de fa main à Jacque de Thou , qui étoit alors un enfant , & qui à peine fçavoit lire. Enforte que le Grec fut la première chofe qu'il apprit. MSS. Reg. Samm. & AiiU 2 Pierre Jumeau , ou Gemellius , Franc-Comtois ( car il faut être de ce payis là pour occuper cette place ) étoit alors principal du collège de Bourgogne. Ayant prêché pendant uiî Carême à Metz , ôc enfuite pendant un autre dans l'Eglife paroifïïale de faint André des Arcs à Paris , il fe lit beau- coup de réputation parmi le peuple, 8c gagna tellement les bonnes grâces de la famille de Thou , qu'elle con- fentit volontiers à mettre le jeune de Thou dans fon Collège. Il y fut donc mis avec René Roulier ; mais par une grande faute que firent fes parens , on ne lui donna point de précepteur. Ju- meau, qui devoir veiller fur fes études , étoit Théologal de l'églife de Cambrai; 8c pour cette raifon étoit abfent pref- que durant tout le cours de l'année. Geofroy Faye fous- principal , qui lo- geoit près de l'appartement de l'en- fant, ne prenoit de lui qu'un foin mé- diocre , n'y étant point obligé, MSS* Reg. Samm. & Aut, DE J. A. DE THOU, Liv. I. y été attaqué d'une fièvre violente i on fut obligé de le ramener chez fon père. i 5 <^i- Le Grand & le Jay fes Médecins le croyant fans efpéran- ce, l'abandonnèrent pendant trois jours j fa mère même , qui appréhenda , que s'il mouroit dans une chambre qui étoit près de celle de fon père ^ fon mari ne voulût plus rentrer dans cet appartement, le fit tranfporter dans une chambre plus éloignée. Gabrieile de Mareûil , héritière de filIuHre maifon de Mareuil enPerigord, qui venoitfouventdans la maifon pour fes affaires, prit foin de cet enfant abandonné des Médecins , ôcpour ainfi dire, de fes parens mêmes. Elle afTiftoit continuellement le ma- lade, ôc pafToit fouvent les nuits auprès delui. Monfieur&Ma- dame de Thou la priant de ne fe point fatiguer pour un enfant fans efpérance^ elle leur répondit, que loin de défefperer de fa fanté, elle croyoit, fur l'idée qu'elle avoir de fon tempéram- ment 6c de fon naturel , qu'il guériroit t ôc en auroit un jour de la reconnoiflance. Elle maria dans ce tems-là Renée , fa fille unique , née de fon mariage avec Nicolas d'Anjou marquis de Mezieres , à François de Bourbon prince Dauphin d'Auvergne. De ce ma- riage vint Henri duc de Montpenfier , l'amour ôc les délices de fon fiécle j mais qui malheureufement lui fut trop tôt enlevé. De Thou l'honora toute fa vie , ôc il en fut pareillement aimé. Il fallut Çix mois pour le rétablir d'une fi grande maladie. Lorfqu'il fut guéri on le remit au Collège. Henri Monantheùil de Rheims fut le premier qui lui donna des leçons ; il étudia cnfuitefDus Jean Martin de Paris^ ôc enfin fous Michel Maref- cot ôc Pierre du Val de Normandie > Philofophes célèbres , qui tous exercèrent depuis la médecine à Paris avec une grande réputation. Monantheùil élevé dans le collège de Prelles, ôc attaché à la dodrine de Ramus , joignit à la profeffion de la Médecine celle des Mathématiques, qu'il enfeigna dans le col- lège Royal jufqu'à fa mort. Ce fut fous ce Profefleur que de Thou apprit les èlem.ens d'Arithmétique ôc de Géométrie. Il difoit depuis qu'il avoit remarqué dès ce tems là une fau- te confidérable , où. tombent ceux qui abandonnent avec trop de confiance l'éducation de leurs enfans à des Régens i qu'il croyoit qu'ils agiroient plus prudemment, s'ils les faifoient ob- server de près par des perfonnes fûres , qui leur fifient fairç ^ B ij ^ 4 MEMOIRE DE LA VIE ■ un botl emploi de leur tems , ôc qui priflent garde que leurs ~ adions ôc leurs paroles ne s'éloignaflent jamais de la modef- ^ ^* tie ' : Qu'il croyoit devoir donner cet avis , dans un tems où cette faute étoit très-ordinaire; ôc quefi Dieu lui faifoit la grâ- ce de lui donner des enfans ( qu'il eut long-tems après en aflez grand nombre ) il feroit plus attentif à leur éducation , qu'on n'a- voit été à la Tienne : Qu'au relie il avoit étudié tard , ôc qu'il n'approuvoit point la précipitation de ceux qui font inftruire leurs enfans à peine âgez de cinq ans : Qu'il s'étonnoit que le célèbre Quintilien, par un confeil moins utile que louable, eût tant recommandé de faire étudier les enfans de bonne heure, lui qui perdit un fils d'une grande efpérance, pour l'avoir fait étudier avec excès dans un âge trop tendre : Perte heureufe pour la pofterité, puifqu'elle a donné lieu à ces admirables traits d'éloquence 3 avec lefquels ce grand" maître déplore la mort de fon fils dans le fixiéme Livre defesinftitutions. De Thou avoit plus d'inclination pour les fciences, que de force d'efprit ôc de mémoire pour les apprendre : aufli profita- t-il davantage par fon aiïiduité ôc par le commerce des gens de Lettres, que par un grand travail. La foiblefle de fon tem.- pérament ne lui permettoit pas de s'appliquer fortement : d'ail- leurs le peu de contrainte où il avoit été élevé , ayant été com- me abandonné à lui-même , l'accoiituma à une liberté qu'il con- ferva dans la fuite dans toutes les aûions de fa vie, Ôc. prin- cipalement dans fes études. Ce grand amour pour les fciences en fit naître un pareil dans fon cœur pour tous les Sçavans , dont le nom ou les écrits étoient en réputation dans TEurope. Il fe propofa de les voir ôc de les entretenir ^. Adrien Tur- nebe étant venu dans ce tems-là voir fon ami Gcofroy de la Faye, celui-ci mena chez Turnebe le jeune de Thou, qui fe l'imprima li fortement , que l'image de cet homme célèbre , imprima li lortement , qu 1 De peur que la familiarité trop grande de leurs camarades ne leur cor- rompe les mœurs , dans un âge fufcep- tible de toutes les imprefïïons. MSs. Reg. Samvi. & Attt. z Comme il arrive ordinairement, qa'on fe reprefente dans le fommeil les objets dont on ei\ le plus frappé , ôc les chofes qu'on aime avec paflîon , de Thou s'imaginoit fouvent en dormant qu'il voyageoit , tantôt en Italie &en Efpagne , 6c tantôt en Allemagne , en Flandre 6c en Angleterre ; que là il voyoit ou confultoit les hommes les plus fçavans , ôc qu'il vilîtoit les plus fameules bibliothèques. Il eut toute fa vie de ces fonges agréables , fur-tout avant qu'il eût voyagé dans ces dilFé- rens payis. Jbid. DE J. A, DE THOU, Liv. I. 7 qui mourut peu de tems après , lui demeura toujours dans l'ef- prit, même en dormant. 1 5 7 o* Cinq ans après fa fortie du Collège, il alla entendre Denys Lambin, & Jean Pellerin , profeffeur en langue Grecque au collège Royal. Ce dernier y expliquoit le Texte Grec d'A- riftore , dans le tems que l'illuftre François Jufte de Tournon, encore fort jeune , prenoit fes leçons. Jean Daurat avoit déjà ceffé d'enfeigner ' , & s'écoit retiré dans l'abbaye de S. Vidor. De Thou l'y voyoit fouvent , & lui demandoit des nouvelles de Budé , qu'on lui avoit montré dans fon enfance , de Ger- main Brice , ôc de Jacque Toufan. L'entretien de Daurat étoit pour lui très - inftru£tif. Daurat lui fit connoître Ronfard , qui avoit été fon écolier. De Thou , qui fe fentoit du talent pour la Poëlie , lia avec lui une amitié fi étroite , que Ronfard , qui fit faire alors une nouvelle édition de les Ou- vrages par Jean Galand , lui dédia fes Orphées avec un éloge magnifique. Il fut, par le même moyen, des amis de Jean- Antoine Baïf ôc de Rémi Belleau, dont depuis il cultiva l'a- mitié avec un grand foin. Sur la fin de l'année lyyo, remarquable par le quatrième édit de Pacification t & par le mariage de Charle IX avec Elizabeth , fille de lempereur Maximilien II , de Thou partit de Paris, pour aller à Orléans étudier en Droit, avec Chriflo- phîe-Augufte de Thou, fon coufin germain, fils.de l'Avocat Général, ôc avec René Roulier, fon camarade de Collège. —— — ^ Il employa l'année fuivante à prendre des leçons de Jean Ro- 1 c 7 r bèrt , de Guillaume Fournier, ôc d'Antoine le Comte , arrivé depuis peu de Bourges. Il feroit de l'intérêt public , qu'on recueillît en un feul volume , les écrits difperfez de ce dernier. Adrien de Thou fon oncle, ôc madame de Hariai fa fecur, moururent cette même année. Dans un âge Ci peu avancé, la leêlure des écrits de Jacque Cujas lui avoit donné tant d'eftime pour lui , que défirant paf- fionnémentde l'entendre, il quitta fes camarades, avec lefquels il vivoit dans une grande union , ôc s'en alla en Dauphiné. En pafiant il s'arrêta fix mois à Bourges : il y alla entendre Hu- gue Doneau ôc François Hotman , dont les grandes Queflions ont été depuis imprimées. De Bourges il fe rendit à Valence en I . Nicolas Gulonic fon gendre lui avoit fuccedé. Ibid. § B iij s MEMOIRE DE LA VIE — Dauphiiiéj où Cujas expliquoit Papinieii , & où François Roal^ 1571. dez ôc Edmond de Bonncfoi enfeignoient. C'étoit un an avant les troubles de Paris. Ce fut à Valence que commença fon amitié pour Jofeph Sca- liger , venu exprès dans cette ville avec Louis de Montjofiea ôc George du Bourg, pour voir Cujas, qui l'en avoir prié. Cette amitié, née dans la converfation , s'augmenta toujours , 6c fe conferva depuis , ou par lettres , ou par un commerce plus étroit, pendant trente -huit ans fans interruption. Ilnepouvoit cacher fa joye, quand des efprits d'un caraclere auffi violent que -malin lui reprochoient cette liaifon. Il fe faifoit honneur en public de leurs médifances. Le fouvenir d'un commerce Ci doux , fi honnête , ôc fi fçavant, lui étoit ii cher , qu'il difoit fou- vent, que fi Dieu lui en donnoit le choix, il étoit tout prct de le rachetter aux dépens des mêmes reproches , des mêmes tra^ verfes, ôc des mêmes outrages , que leur haine injufte lui avoit attirez : Que c'étoit-là toute la réponfe qu'il avoit à faire à leurs indignes calomnies K De Thou protefte avec fincerité , que tandis qu'il a pu joûii' de l'entretien de ce grand homme , jamais il ne l'a oiii traitée aucune queftion de controverfe fur les matières de Religion : jamais il ne s'eft apperçû qu'il en ait écrit à perfonne i du moins , li Scaliger en a parlé quelquefois , ce n'a été que malgré lui , ôc dans des rencontres , où étant fort prefTé , il ne pouvoir s'eri défendre. Louis feigneur d'Abin, de l'illuftreMaifon de Châ- teigner , qui s'eft acquitté avec tant d'honneur de l'ambaflade de Rome , Jean feigneur de la Rochepofai , ôc Louis Eve- que de Poitiers , fes fils , en font des témoins irréprochables. Inftruits l'un ôc l'autre dans la maifon paternelle par cet hom- me célèbre ( le dernier particulièrement ayant demeuré long- tems avec lui en Hollande) s'ils font fortis de fes mains plus fçavans , ils n'en ont pas été moins attachez à la Religion d^ leurs ancêtres. Scaliger avoit, la Religion à part , une érudition fi profonde ôc fi peu commune, qu'il n'y a point d'honnête-homme, qui ne dût fouhaiter avec autant de paffion de l'entendre &c de I Si de Thou a parlé avantageufe- ment de Scaliger dans fon hiftoire , ce n'eft point à caufe de la Religion qu'il profefibit, & qu'on accufe mal à pro- pos l'auteur de favorifer fecrettement. Ibid. ■giiii^num'iw DE J. A. DE THOU > Liv. I. p recevoir fes leçons , que d'admirer ôc de refpedter en lui les = rares talens , dont il avoit plu à Dieu de le combler. ï j 7 i. Mais on eft aflez malheureux de croire que la Religion , qui de jour en jour faifoit autrefois de nouveaux progrès , qui fe fortifioit par la foi, par la charité, & par une parfaite confian- ce en la bonté de Dieu , ne peut aujourd'hui fe maintenir que par les confeils de la chair & du fang, par la brigue, par la cabale, & par les faofles vues de la politique 3 fans faire réfle- xion, que plus nous avons de confiance aux illufions de notre efprit, ( ôc plût à Dieu qu'on n*en eût pas tant ) plus nous dimi- nuons celle que nous devons avoir en la Providence divine. De-là vient la colère de Dieu contre nos péchez 5 de-ià l'empor- tement de nos pafTions , ôc cet abandon prefque général à un fens réprouvé, qui nous aveuglant fur nos devoirs, nous fait commettre les fautes les plus efTentielles. Ne faut-il pas donc craindre qu'un mal fi dangereux ne s'augmente tous les jours , par la négligence de ceux qui devroient s'y oppofer, & qui fe confiant témérairement fur leurs propres forces & fur leurs foi- bîes lumières, décident fouvent à contre-tems de ce qui con- cerne la Religion f Ne doit-on pas craindre encore que ce qui refte de gens fages ôc équitables, qui fe font préfervez de cette corruption par leur amour pour la paix , & par leur atta- chement à l'ancienne difcipline , ne fe laiffent entraîner dans les mêmes égaremens ? Il arrivera peut-être un jour , qu'on cherchera de tous cotez inutilement le régne de Dieu , qui ne fubfiftera plus que dans un petit nombre de gens de bien, qui l'auront confervé par la douceur , ôc par un efprit d'union ôc de charité. Ce font les plaintes , dont on a fouvent oui de Thou s'en- tretenir avec Nicolas le Févre > quand ils cherchoient à fe confoler enfemble de l'état déplorable de la Chrétienté dans ces derniers tems. Ces converfations ne finifToient jamais, fans s'animer mutuellement à perfévérer dans l'exaditude de leurs devoirs, malgré la haine du public j perfuadez que les gens de bien feroient toujours expofez à la perfécution ôc à la calom- nie , ôc qu'ils les dévoient confidérer comme une marque cer- taine de la bonté de Dieu , ôc comme des gages de la récom- penfe qu'ils en doivent attendre. J'ai crû devoir en paffant faire ces réflexions , au fujet de l'amitié que de Thou conferva 10 MEMOIRE DE LA VIE ___L' toute fa vie pour l'illuflre Scaliger : amitié qui lui tut reprochée I y 7 I. par une efpéce de gens, d'un caradere aufli ennemi des let- tres que de la vertu. Son père, qui ne vouloit pas que fon fils fût Ci long-tems éloigné de lui , foit qu'il prévît nos malheurs , foit qu'il eût d'au- tres raifons , le rappella un an après qu'il fut parti pour Valence. 11 pria Charle de Lamoignon de le ramener avec lui à Paris. C'étoit un homme de bien, ôc fon parent éloigne, qui, com- me Maître des Requêtes, avoit été envoyé avec d'autres Com- milTaires, pour l'infpedion des Gabelles, dans la Provence , le Languedoc 6c le Dauphiné. Celui-ci ayant obtenu de Cujas le cangé du jeune de Thou , l'emmena premièrement à Gre- noble. Ce fut-là que de Thou vit François de Beaumont , ap- pelle communément le baron des Adrets. Lamoignon alla à l'Evêché falùer ce Baron , qui y logeoit , ôc qui étoit prêt à partir pour Saluées , avec les troupes dedinées pour les gar- nirons des Places qui font au pié des Alpes. Comme Lamoignon fe promenoir avec lui dans le jardin , de Thou qui étoit en- - core dans l'habitude de delliner, s'appliqua fi fortement à con- fidérer un homme qui avoit tant fait parler de lui , qu'après fon départ il le peignit de mémoire , de manière que tout le monde le reconnoiffoir. Des Adrets étoit alors fort vieux , mais d'une vieillefle en- core forte ôc vigoureufe , d'un regard farouche , le nez aqui- lin, le vifage maigre, décharné, ôc marqué de taches de cou- leur de fangnoir, tel que Ton nous dépeint Sylla? du reftc;» il avoit l'air d'un véritable homme de guerre. De Thou arriva enfin à Lyon avec Lamoignon ; de-là il pafTa par Moulins, Ne vers ôc Gien, où il fe mit fur la Loire ôc vint à Orléans. Il n'y féjourna que peu de jours pour voir £es amis , ôc de-là, il fe rendit à Paris auprès de fon père. Il trouva cette grande Ville occupée des préparatifs des no- ces du roi de Navarre , ôc fe rendit à l'églife de Notre-Dame pour les voir. Après la Meffe il fauta par-deffus une barrière qu'on avoit faite pour empêcher la foule , ôc entra dans le Chœur. Il y écouta avec une grande curiofité un entretien de l'amiral de Coligny , ôc de Montmorenci Danville , qu'on perfécuta fi fort depuis. L'Amiral fut blefTé quelques jours après ; ^ cette bleffure fut un coup funefte pour l'Etat , ôc pour la fûretç DE J. A. DE THOU, Liv. î. n -ûfcté&Ia tranquillité publique. Ce fut envain qu'on voulut y remédier par une paix frauduleufe , confirmée par plufieurs édits de la même nature ; le calme ne fut enfin rétabli qu'après ^ qu'on eût mis , par un dangereux exemple, plufieurs Villes ôc plufieurs fortes Places entre les mains des Proteftans , pour leur fervir de fureté , ( places qu'ils confervent encore ) ôc pour finir une guerre inteftine, qui fe renouvelloit tous les jours. Voilà ce que les troubles de Paris coûtèrent au Roi ôc à l'Etat. Si l'on jette la vûë fur les horreurs qui en ont été les funeftes fuites , on conviendra fans peine , qu'elles ne fçau- roient être ni louées ni approuvées , que par ceux qui ont ^un. intérêt particulier d'entretenir dans le Royaume une guerre perpétuelle, ôc de nous ôter toutes les voyes de la réconcilia- tion. Qui pourroit donc condamner un vrai François , ami du repos de fa patrie , qui aux dépens de fa fortune a toujours confeillé la paix, quia détefté ôc détefte encore les confeils violens , qui s'eft toujours perfuadé , que pour faire cefifer les mouvemens de l'Europe , qui ont fi fort ébranlé la Religion , il n'y a point de plus fûrs moyens , que la paix , la douceur ôc la charité ? Il eft confiant que le premier Préfident , dont l'exemple lèra toujours pour fon fils une régie de conduite par rapport à la religion ôc à l'Etat , eut tant d'horreur pour tout ce qui s'étoit paflé dans la journée de faint Barthelemi, qu'étant tombé peu detems après fur un endroit des Sylves du poète Stace, il en fit l'application à cette fatale journée , ôc l'écrivit à la marge du Hvre, de ce beau caradere qui lui étoit particulier , ôc qui eft fi connu dans les regiftres du Parlement. Ce livre , que le fils conferve dans fa Bibliothèque, eft un fidèle témoin de ce que le père avoir penfé de cette a£lion , contre les faux raports de ceux qui ont prétendu que ce Magiftrat l'avoit approuvée. De Thou a écrit dans l'hiftoire de fon tems, comme une chofe certaine , forde de la bouche de l'Amiral , ôc qu'il avoit apprife de Vilieroi , que l'Amiral ayant reçu plufieurs avis du danger ou il s'expofoic, s'il fe trouvoit aux noces du roi de Navarre , ne voulut jamais les croire» qu'il répondit toujours, qu'il aimoit mieux mourir , ôc être traîné par les rues de Paris , que de recommencer la guerre civile , ôc de donner lieu de pen- |er qu'il eût la moindre défiance du Roi, qui depuis fi peu de Tome L ^ Q L2 MEMOIRES DE LA VIE r^"^^^^^^^:^. tems l'avoit reçu dans fes bonnes grâces. 1 j 7 2. De Thou difoit encore qu'un peu auparavant , comme il alloit à Vienne en Dauphiné , un certain capitaine ^ nommé Maye , le joignit en chemin , ôc lui dit, qu'il falloit que l'Ami-- rai fut dans un étrange aveuglements pour négliger avec tant d'imprudence le confeil de les amis : Qu'à moins qu'il n'eût perdu l'efprit , il lui étoit aifé de croire , qu'après une (i prompte réconciliation , tant de marques affe£tées de faveur , & Tem- preflTement qu'on avoit de le faire venir à ces noces, n'étoient qu'un piège pour attirer avec lui de toutes les Provinces les chefs de fon parti : Que ce qu'on n'avoit pu faire pendant leur union , feroit exécuté de concert fur chaque particulier , qui étoit fans défiance au milieu de la joye publique. De Thou> pour réfuter Maye , fe fervit des meilleurs raifons qu'il put trou- ver, ôc lui repréfenta qu'on avoit grand tort de juger li mal du Roi ôc de ceux de fon Confeil. Ce Capitaine, pour toute ré- ponfe , lui dit , qu'il en appelloit à l'événement. Enfuite ils entrèrent enfemble dans Vienne, où les habitans eurent à pei- ne apperçû Maye , qu'il fe fît un foulevement : cette émeute penfa lui coûter cher , pour avoir voulu défendre un hom- me qui l'accompagnoit , mais qu'il ne connoifToit point. Le peuple fe plaignoit , que dans la dernière guerre , Maye les avoit ruinez , par les courfes , les ravages , & les meurtres , qu'il avoit faits fur leurs terres. De Thou, qui crut que le péril ou étoit ce Capitaine, touchoit fon honneur & la fureté publi- que , fit_tout fon poiïible pour appaifer cette émotion , qui finit: enfin , aux conditions que Maye fordroit de la Ville j ôc iroit loger dans un fauxbourg. De Thou marqua dans le Journal de fes Voyages l'avanture de cet homme, qu'il ne connoiflbit point , ôc qu'il ne vit jamais depuis ; car après la journée de faint Barthelemi , ce Capi- taine ayant recommencé i^Qs brigandages , fut alTommé par à^s payifans. Il en ufoit ainfi , ou dans le deflein qu'il avoit déjà pris d'é- crire l'hiftoire de fon tems , ( quoiqu'il n'y ait point parlé de cette avanture, non plus que de plufieurs autres pardcularitez qu'on n'y trou\'e point, ôc qu'on n'y doit point chercher) ou feulement pour laiffer après lui la preuve d'un fait , qui lui fut prédit avant l'événement : car on remarque que Dieu , par fa DE J. A. DE THOU, Liv. I. 15 Providence j fait fou vent connoître aux gens de bien, en ai- dant leur prudence naturelle, les chofes extraordinaires qui doivent arriver, comme Iqs méchans les prédifent par les mou- ^5 7^* vemens d'une confcience intimidée , ou les Aftrologues , par l'expérience de leur art i (fi cet art n'eft pas une chimère ) afin que les hommes avertis, fe préparent à fupporter ces accidens avec plus de patience , fans fe plaindre d'avoir été furpris : c'eft ce qu'il a fait remarquer exaàement , quand l'occafion s'en eft préfenrée. Retournons à cette terrible journée de faint Barthelemi ; cette fête arrivoit cette année-là un jour de Dimanche. De Thou fortit le matin pour entendre la Mefle. Il ne put voir fans hor- reur les corps de Jérôme Groflot baillif d'Orléans , ôc de Ca- lixte Garrault , qu'on traînoit à la rivière par la rue la plus pro- che. Il fut obligé de regarder ces objets affreux , fans ofer jetter une larme , lui , dont le tendre naturel ne lui permetroit pas de voir fans émotion la mort d'une bête innocente. La peine que cela lui fit l'obligea de ne plus fortir , de peur de rencontrer de pareils fpe£tacles. La fureur de ces maflacres étant un peu appaifée, il alla quel- ques jours après voir fon fécond frère, qui logeoit près la por- te Montmartre : celui-ci le mena fur une hauteur , d'où ils pou- voient découvrir Montfaucon. Le peuple y avoit traîné ce qui reftoit du corps de l'Amiral , & l'avoit attaché à une pièce de bois de traverfe avec une chaîne de fer. Aufii-tôt l'idée de ce Seigneur , qu'il avoit vu quelques jours auparavant dans l'églife de Notre-Dame, ôc qu'il avoit confidéré avec atten- tion, fe réveilla dans fon efprit. Il rappella dans fa mémoire ce Capitaine fameux par tant de combats , par la prife de tant de Villes , ôc fur le point de triompher des Payis-Bas : il voyoit alors fon cadavre , après mille indignités , attaché à un infâme gibet. Ces réflexions lui firent admirer la profondeur des ju- gemens de Dieu , la foiblefle de notre condition, dont les bor- nes fi étroites devroient bien nous refroidir fur nos vaftes pro- jets, ôc nous renfermer à tous momens dans la penfée de ce qui nous doit arriver un jour. Le maréchal de ?Vlontmorenci , par fa retraite , avoit évité le maflacre j ce qui fut le falut de toute fa maifon , fi u- ile à l'E- î:at. Il fit enlever de nuit ce malheureux cadavre d'un lieu il IS12. ^ ns' 14 MEMOIRES DE LA VIE infâme , le fit apporter à Chantilli , ôc cacher dans nn lieu fe- cret, enfermé dans un cercueil de plomb , défendant qu'on le mît dans la chapelle , de peur qu'on ne l'en vint tirer : on le porta depuis à Châtillon fur Loin,. dans le tombeau de fes ancêtres \ Après ces tems malheureux , de Thou quitta la maifon de fon père , ôc vint loger chez Nicolas de Thou fon oncle * confeiller au Parlement, qui en avoit une fort belle dans le cloître Notre-Dame , dont il étoit chanoine. Elle avoit été bâ- tie par Guillaume Briçonnetévêque de Meaux, fils du cardinal Briçonnet : il fut aufii chanoine de la même Eglife, ôc de- meura quatorze ans de fuite dans cette maifon. Son oncle fut pourvu quelque tems après de l'évêché de Chartres , par le décès de Charle Guillard. Ce fut dans la maifon de fon oncle, que de Thou commença fa Bibliothèque , qu'il augmentoit tous les jours , Ôc qui devint depuis fi nombreufe. Deftiné à l'état Eccléfiaftique, ôc regardé comme le fuccefleur de Ni- colas de Thou , il fe donna entièrement à l'étude du droit Ca- nonique, ôc à la le£lure des auteurs Grecs. Il apprit dans ce tems-là, que PauldeFoix, perfonnage d'un rare mérite, ôc diftingué depuis peu par fes ambaflades d'An- gleterre Ôc de Venife , étoit prêt à partir , pour aller de la part du Roi, remercier le Pape Ôc les autres Princes d'Italie, qui avoient envoyé féliciter Sa Majefté fur l'éledion de fon trere au royaume de Pologne , ôc qu'il devoit de-là pafler en Alle- magne ôc en Pologne. Comme il avoit une grande paflion de voir l'Italie , il ne voulut pas négliger une fi belle oc- cafion y ôc s'étant fait recommander à Paul de Foix par fon beau-frere de Chiverni , chancelier du roi de Pologne, il alla Je joindre à Gien avec Chriftophle-Augufte de Thou fon cou- fin germain , ôc avec Mefiieurs de Marie ôc de la Borde- Arbalefle. Il eft propos de faire connoître ici cet homme ilîuflre , à qui de Thou témoigne avoir tant d'obligation , ôc de marquer quelques particularités de fa vie. Il étoit de l'ancienne mai- fon de Foix , ou Fox , comme on le trouve dans les anciens 1 De Tfiou m'a afltiré , quMI Tavoic ©^i dire ainfi par les domefliques de Montmorenci. MSS. Reg, Samm. & Alih ï) Ë J. A. ï) È T H O Û , L I V. î. ï< titres , 6c ifili des comtes de Cannain ' 5 car cette maifon eft ~ diviiée en plufieiirs branches. Son père lui laiffa peu de bien 1^73. pour un homme de fa naifTance , 6c ce bien éroit fort embaraffe' de procès 5 ce qui fut caufe qu'on le deftina à TEglife. Comme il avoir fait fes humanités avec une merveilleufe facilité , il parloir fort bien la langue Grecque , 6c écnvoit en Latin élé- gamment : avec un efprit propre à toutes les fciences , il étu dia le Droit , qu'il apprit en peu de tems , 6c s'y attacha tou- te fa vie, préférant les fentimens de Cujas à ceux de tous les autres Jurifconfultes. Depuis il s'appliqua entièrement à la Phi- lofophie, 6c principalement à celle d'Ariilote, dont il honora toujours les fedtateurs ; entr' autres , Daniel Barbaro , noble Vé- nitien , qui difoit ordinairement ) ( fuivant de Thou ) que s'il n'étoit pas Chrétien , il fuivroit Ariftote en toutes chofes. 11 eut pour interprètes de ce Philofophe plutôt des amis que des maîtres , entr'autres , Jacque Charpentier , qui s'eft rendu célèbre dans l'école de Paris , par fes léchons publi- ques, 6c par fes querelles particulières avec Ramus. Il eut en- core Auguftin Nypho, petit-fils àe ce fameux Philofophe de Seffa , qu'il prit dans-fa maifon avec plufieurs autres Sçavans y comme Charle Utenhove , Hubert Giffen , 6c Robert Conf- tantin, qui méritèrent par leurs écrits l'ertime de leur fiécle &C de la poftérité. Depuis que de Foix eut quitté le Parlement de Paris poué' s'attacher aux négociations, il partageoitfi bien fon tems , qu'a- près avoir fini fes affaires, auiquciles il s'appliquoit avec une' grande exaditude , il employoit le reftc du jour à l'étude i de forte qu'il ne perdoitpas un moment. Il avoit chez lui un jeu- ne domeflique, qui devant quelqu'un des Sçavans de fa fuite > lui lifoit toujours quelque endroit , ou des Jurifconfultes , ou d'Ariftote, ou de Ciceron , dont il avoit prefque toujours les ouvrages entre les mains. Il en ufoit ainfi , ou pour foulagec fa vûë, ou pour exercer fa mémoire j mais il écoutoit avec tant d'application , qu'après la le£l:ure , il répétoit 6c expîiquoit ee qu'on venoit de lire. Ainfi le Leéleur , ôc ceux de fa mai- fon qui l'écoutoient , non feulement s'initruifoient par fe5 1 Les comtes de Carmain n'e'roient Foix que par femmes, ^oyez le Labou- reur, additions aux Mémoires de Cajîd- nau j e^ Mejjteurs de Sainte - MnnJwy Hijl. Gen. de la Maifon de France. Tom, z. § C iij i6 MEMOIRES DE LA VIE ^^^^^ fçavantes réflexions , mais enrichiffoient encore leur mémoire 6c fe formoient le ju2:ement. ^ ' -** Cette manière d'étudier l'avoit accoutumé à des idées fi clai- res ôc fi précifes , que tout ce qu'on lui avoir dit , 6c tout ce qu'il avoir répondu ^ lorfqu'il traitoit des plus importantes affai- res avec les Princes 6c les Miniftres des Rois, demeuroit gra- vé dans fonefprit , 6c qu'il le faifoit tranfcrire de fuite ^ fans ou- blier la moindre circonftance. Comme il ne lifoit jamais , il n'écrivoit point non plus , finon dans les cas où le fecret ne pou- voir fe confier à perfonne. On n'ajoutera rien ici de fon fouverain amour pour la vertu; de fon zélé pour l'Etat 6c pour le bien public, de fonaverfioii pour le vice 6c pour les féditieux, de l'élévation de fon génie, de fes foins , de fa candeur , 6c de fa foi inviolable pour fes amis. Toutes ces vertus étoient tellement réunies dans ce grand hom- me, elles y étoient jointes à tant denoblelTe , qu'on ne pou- voit s'empêcher de l'aimer ou de l'admirer. Ajoutez un air vé- nérable répandu fur fon vifage, un port majeftueux, un accueil obligeant, un entretien plein de douceur 6c de gravité, fans baffeire 6c fans flaterie. Avec ces qualitez , qui dévoient lui gagner tous les cœurs, il ne plaifoit pointa la Cour. Il n'eut pas de peine à s'en appercevoir , 6c ne fe fentant pas né pour relier inutile dans une vie privée, avec de fi grands talens , il fut prefque toujours occupé dans les ambaffades , comme dans un exil honorable qu'il s'étoit choifi \ De Thou difoit fouvent, que fideFoixavoitlieu d'être fatisfait de lui-même^ 6c s'ilcon- tentoit tout le monde , dans tout ce qu'on pouvoit attendre d'une vertu aufli pure 6c auiïi parfaite que la fienne , pour lui, il ne feroit jamais fatisfait des éloges qu'il lui pourroit donner, parce que tout ce qu'il en diroit feroit toujours fortau-delTous de ce qu'il en penfoit. Lorfqu'il le vint faluer à Gien, il trouva Arnaud d'Oflat aU' près de lui. De Foix prêt à partir pour l'Italie , avoit pris d'Ofiat dans fa maifon, 6c l'avoit tiré du barreau , qu'il fuivoit pour cul- tiver la fcience du droit qu'il avoit apprife de Cujas. Quel- ques années auparavant , d'Ofiat, qui avoit étudié fousRamus au collège de Prefles, avoit foûtenu fa doctrine ^ comme il I C'eft ainfî que je l'ai oiii dire à M. de Thou, qui prenoit un vrai plaifir à par- ier de ce grand homme. Ibid. %i DE J. A. DE THOU, Lîv. L ^7 paroit par quelques DifTertations de Charpentier fur lametho- de, contre les fentimens d'OfTat* ^ Cependant d'OiTat n'avoit point pris de parti dans les que- > ' ^* relies violentes ôc les injures perfonneiles de Ramus & de Char- pentier, qui ont tant fait de bruit. Comme il étoit très- judi- cieux , & qu'il n'avoit pas moins d'amour pour la vérité^ que de reconnoiflance pour fon maître, ilavoit embraffé la doctri- ne d'Ariftote^ malgré la cenfure jufte ou injufte de Ramus. Il expliquoit alors Platon à Paul de Foix : mais comme les écrits de ce divin Philofophe ; quoique pleins de fleurs & d'une agréable variété , font coupes de digrellions tirées de loin, de récits pris de la fable, d'interrogations ôc de rcponfes dans le goût des dialogues > de Foix accoutumé à la précifion d'A- riftote, qui ne s'écarte jamais de fon fujet,fe fervoit de d'Of- fat, qui lui développoit pendant le chemin les vrais fentimens de Platon j ce que de Foix répétoit enfuite. Cela ne fe paf- foit qu'entre eux 5 mais quand on étoit defcendu de cheval , il faifoit appeller de Thou , & ceux qui mangeoient à fa table* Tandis qu'on apprctoit le repas , F'rançois Choëfne , qui lui fervoit de lecteur, & qui fut depuis préfident à Chartres , luili- foit devant d'Oiïat les fommaires de Cujas fur le Digefte. Com- me ces Sommaires étoient fort concis, de Foix les exphquoit I Extrait de la vie du cardinal d^O(fat, compofée par M. Amelot de la Henjpiye. Elle Je trouve au-devant de [es Lettres de V édition de Pam,in quarto, c/î^^ Boiidot ; de l'édition de Hollande , à Amflerdam , chez Pierre Humbert 1708. En t^6^ d'OfTat fit imprimer une petite Difler- tation intitulée : Expofitio Arnaldi OJJa- tii , in difpntationem Jacobi Carpentarii de Metbodo, qui eft une dcfenfe de la Dialectique de Pierre de la Ramée, ou Ramus , contre Jacque Charpentier Docteur en médecine. Ce petit-ouvra- ge critique lui fit d'autant plus d'hon- neur , qu'il en fit beaucoup à la Ra- mée, qui avoit été fon Maître en Phi- lofophie au collège de Preile ; 8c qu'en donnant au public ce petit échantil- lon de fonefprit, il fatisfit encore plei- nement au devoir de la reconnoiflan- ce , qui eft la marque la plus certaine d'un bon coeur. Charpentier répondit à d'OfTat ; mais ce fut par des injures, comme font ordinairement ceux (juî n'ont rien de bon à dire. Il le traité de Magijîellus trium litterarum , ou fé- lon notre mot vulgaire, de fot en trois lettres. Il lui reprocne fa première con- dition de Précepteur , ÔC je ne fçai quoi qu'il ne veut pas dire encore, pour faire penfer de fon adverfaire le mal qu'il n'ofoit en dire , 8c qu'il n'en pen- foic pas lui-même. Auflî M. Baluze n'a-t-il pas manqué de relever cette impudente modération. Pour moi , dit- il, je n entends pas ce que Charpentier veut dire , en parlant ainfi d'un homme très-fage & très-fçavant , de qui il n'a jamais , que je le [cache , cotn-u aucun mauvais bruit. Il faut encore ajouter qu'il appelle d'Oflat , TheJJ'alum ,à caufe de fon nom d'Arnaud , parce que les Arnautes é- toient un peuple de ThelTalie. Turlupi- nade indigne d'un homme de Lettres, î8 MEMOIRES DE LA VIE exprès plus amplement, dans la vue, queCujas en étant averti^ s'étendît davantage fur le Code : ce que ce grand Jurifconful- ^ ' ^* te fit par un ouvrage plus étendu, qu'il dédia à de Foix. Ovi peut voir dans la Préface , combien ce grand homme , qui ne donnoit rien à la faveur, avoir d'eftime pour lui. Après le re- pas , de Foix fe faifoit lire par le même Choëfneles Commen- taires d'Alexandre Picolomini, fur \q^ fecrets de la Phyfique. C etoit ce que lui ôc d'Oflat expliquoient alternativemenr avec le plus de plaifir. Le premier des princes dltalie qu'ils vifiterent, fut Phili- bert Emanuel duc de Savoye, qu'ils trouvèrent malade d'une fièvre quarte. Ce Prince étoit venu de Nice à Turin, & laif- foit le foin de prefque toutes fes affaires à la ducheffe Mar- guerite fonépoufe, qui avoit autant d'efprit que de vertu. De Foix, connu de cette PrincefTe avant & depuis qu'elle fut ma- riée, ôc rempli pour elle d'une eftime refpedlueufe, paffa quel- ques jours à Turin. Le commerce des belles lettres fit her à de Thou dans cette Cour une amitié fort étroite avec Guy de Moulins de Rochefort , du payis Blezois j & déjà fort âgé. Après fon retour en France , il continua ce commerce par la liaifon qu'il eut avec le frère de Rochefort t & le renouvella quelques années après avec lui-même à Baie, où ce fçavant homme mourut. La connoiffance de Thiftoire naturelle , que Rochefort expliquoit avec beaucoup d'agrément , & qu'il en- xichiffoit, par la folidité de fon jugement, de plufieurs expérien- ces , l'avoit mis fort bien dans l'efprit du Duc ôc de la Du- chefle , qui le diftinguoient autrement qu'un Mededin : pro- felîion qu'il exercoit néanmoins avec alîez de fuccès. Le Duc ayant fait préparer une barque, de Foix defcendit par le Pô à Cafal^ avec toute fa fuite. Cette Ville eft la ca- pitale du Montferrat, & renommée par la force de fa citadelle. Ce fut de là que de Thou, qui prit congé de Paul de Foix^, alla avec fes amis faire une promenade de deux jours dans le Milanès. Avant que d'entrer dans Pavie , ils s'arrêtèrent dans ce lieu funefte où François I avoit combattu & avoit été fait prifonnier. Ib y allèrent voir la Chartreufe, qui pafTe dans l'Eu- rope pour la plus belle, & qui eft célèbre par les tombeaux des Vicomtes de Milan. Là il apprit du plus ancien Char- treux , qu'il interrogea curieufement Juivant fa coutume , une particularité f DE J. A. DE THOU, Liv. L 'i> panicularité digne d'être fçûë, ôc qu'il mit fur Ton journal, ne -"- ■■■""■■ croyant pas qu'elle eut été remarquée ailleurs. Ce bon Reli- . ^ -, , gieux lui Qit , que le Koi ayant ete pris proche des murs de leur Couvent que le canon avoit renverfez , fut conduit pac une brèche dans leur Eglife. Que là s'étant mis à genoux de- vant le grand Autel , dans le tems que les Religieux étoientau chœur, ôc qu'ils chantoient le Pfeauiiie iiS, après qu'ils eu- rent achevé le verfet 70 , & fait la paufe ordinaire, le Roi le pré- vint , Ôc dit par cœur à haute voix le verfet fuivant , qui feren- controit fi à propos pour fa confoîation : Seigneur y il ma été très-utile que vous m'' ayez humilié , afin que j'apprenne à ob^ ferver vos commandemens, 4 Q jand de Thou eut vu les Eglifes de Pavie , il vint à Milan; 6c de là par Lodi à Plaifance, où de Foix étoit déjà defcen- du par le Pô, ôc d'où il alla à Mantouë faluer le duc Guillau- me. Ce fut là que de Thou connut Camille de Caftiglio- ne, fils de ce comte Balthafar Caftiglione , qui s'eft rendu li fa- meux par fon fçavoir , par fes poëfies , ôc principalement pac fon Homme de Cour , qu'il a fait d'imagination , comme Cice- ron a fait fon Orateur. Camille étoit fi femblable à fon père par fa fageffe , par i^s inclinations , par fon vifage ôc fa taille, qu'il fembloit que le fils fat le père même. Entr'autres raretés qu'lfabelle d'Efte grand- mère des ducs de Mantouë, Princefie d'un excellent efprit, avoit rangées avec foin ôc avec ordre dans un cabinet magnifique, on fit voir à de Thou une chofe digne d'admiration, c'étoit un Cupidon endormi, fait d'un riche marbre de Spezzia', parMichel-An- ge Buonarotti, cet homme célèbre, qui de fes jours avoit fait revivre la Peinture, la Sculpture ôc l'Architedure , fort négli- gées depuis long-tems. De Foix, fur le rapport qu'on lui fit de ce chefd'œuvre, le voulut voir. Tous ceux de fa fuite, ôc de Thou lui-même, qui avoit un goût fort délicat pour ces for- tes d'ouvrages, après l'avoir confidéré curieufement de tous les côtés , avouèrent tous d'une voix, qu'il étoit infiniment au- deffus de toutes les louanges qu'on lui donnoit. Quand on les eut laifles quelque tems dans l'admiration > on leur fit voir un' autre Cupidon , qui étoit enveloppé d'une étoffe de foie. Ce monument antique , tel que nous le • MI Sur la côte de Genes, Tonie I, § D ^Sl 3 116 MEMOIRES DE LA VIE repréfentent tant d'ingénieufes épigrainnies, que la Grèce à l'en vi lit autrefois à fa louange jétoit encore fouillé de la terre d'où il avoit été tiré. Alors toute la compagnie comparant l'un avec l'autre , eut honte d'avoir jugé fi avantageufement du pre- mier, ôc convint que l'ancien paroilToit animé, & le nouveau un bloc de marbre fans expreflion. Quelques perfonnes delà mai- fon aflurerent alors,que Michel- Ange, qui étoit plus fincere que les grands Artiftes ne font ordinairement , avoit prié inftam- ment la comtefle Ifabelle, après qu'il lui eut fait préfent de fon Cupidon, ôc qu'il eut vu l'autre , qu'on ne montrât l'an- cien que le dernier, afin que les connoifTeurspulTcnt juger en les voyant , de combien , en ces fortes d'ouvrages , les anciens l'emportent fur les modernes. De Mantouë on fe rendit à la Mirandole , où l'Artuifie , con- nu depuis dans les guerres civiles , commandoit une gainifon de François. De Foix y fut reçu avec beaucoup de politeffe par Fulvie de Correggio, veuve & mère des Pics , Princes de la Mirandole. Il n'y féjournaque deux jours; delà paflant à Concordia, ville de certe Principauté, il fe rendit à Ferra- re. Le duc Alfonfe lui fit un accueil favorable , ôc à tous ceux de fa fuite , qui ne trouvèrent point de différence entre cette Cour ôc celle de France; tant ce Prince, allié de nos Rois, & élevé dans leur Cour, en avoit pris les manières. De Foix vou- lut avoir un entretien avec François Patrici deDalmatie ', qui y expliquoit Ariftote d'une façon finguliere ôc fort éloignée des précédentes interprétations. AufTi l'accufoit-on de vouloir in- troduire de dangereufes nouveautez , comme ilparoit par quel- ques-unes de fes Diflertations imprimées. De Thou le vitaulli, mais il ne lui parla pas. Delà, de Foix fut conduit à Venife, dans une galère que le duc de Ferrare avoit fait parer magnifiquement. Il entra de nuit dans cette ville par le grand canal , ôc par un fi beau clair de lune , que lui ôc toute fa fuite furent charmés de voir dans la mer l'image de ces beaux édifices , qui bordent ce canal des deux côtés : fpedacle qui les fit fouvenir de ce que dit Philippe de Comines feigneur d'Argenton , ambaflfadeur à Venife dutems de Charle VIII, que c'efl: le plus beau village de l'Europe. 1 ou Patricius Dalmata ; l'auteur en parle dans fon hiftoire , à l'année 1^97* DE J. A. DE T HOU, Lrv. I. ai DeFoix alla loger chez du Ferrier ambaffadeur de France; „ ceux de fa fuite fe logèrent aux environs : pour de Thou, il , ç 7 ,, prit un appartement dans l'auberge de Dona Juftina, qui lui avoir été deftiné par du Ferrier , ami particulier du premier Prcfident fon père. L'Ambafiadeur lui avoit choifi cette maifon, parce que Juftina étoit la feule femme de fa profeiïion, qui paflat pour ne point faire certain commerce. De Foix fut conduit à l'audience par du Ferrier, fuivantl'ufage, ôc fut reçu fort ho- norablement par le Sénat, tant par rapport à fa naiffance, que par rapport à l'eftime qu'il s'étoit acquife dans fon ambaflade ordinaire auprès de la République. Cependant les amis que de Foix avoit à Rome , lui man- doient qu'il auroit de la peine à être bien reçu du Pape, que le faint Peren'avoit pas oublié la mercuriale , oii l'on avoit ac- cufé de Foix, ni fa condamnation par les Commiffaires^ que quoiqu'ils l'eufTent jugé contre les formahtés ordinaires , ôc qu'il eût été depuis abibus par le Parlement aflemblé , cela n'empêcheroit pas qu'on ne l'inquiétât encore. Là deiïus il jugea à propos de s'arrêter quelque part , pour recevoir de nou- veaux ordres du Roi, & pour attendre que ceux qui s'étoient chargés de fon affaire à la Cour de Rome , lui ménageaflent un accès favorable. Pour cela il choifitPadouë, la plus forte place des Vénitiens en terre ferme , fameufe d'ailleurs par les plus célèbres Profeffeurs en toute forte de fciences. Il s'y retira avec de Thou , qui ne le quittoit guéres , 6c avec ceux de fa fuite , qui n'étoient pas allé voir le payis. Pen- dant ce féjour de Thou prit le tems.avec foncoufin germain, de voir le payis des Vénitiens , qui eft en deçà des montagnes. Il vifita Vicenze , Pefchire, le fameux Lac de Garde, Vérone, cé- lèbre par fon ancienneté , ôc par les tombeaux des Scaliger5> originaires du payis ; BrcfTe , voifine ôc alliée de Vérone, ôc la patrie de Catulle 5 Bergame , qui s'étend du côté des monta- gnes: d'où il revint par Crème, Efte ôc Crémone , à Padoue. Jérôme Mercurial , de Forli dans la Romagne, y enfeignoit encore. Il s'étoit fait un grand nom par fon fçavoir ôc par (es écrits , dont la plupart avoient été rendus publics par fes dif- ciples. De Thou lia une étroite amitié avec lui II n'y avoit pas long-tems que Mercurial étoit revenu de la Cour de l'em- pereur Maximiiien i depuis il fut appelle par le Grand-Duc à ^ D ij 22 MEMOIRES DE LA VIE ._,„,,„„^ la cour de Florence où il eut des appointemens. Il enfeigna lonff-tems la Médecine dans l'Univerlité de Pife , ôc revint en- ^ ■> ^' fin à Florence^ où il vécut jufqu'à un âge fort avancé. Nypho étoit aufll à Padouë , & y expliquoit Ariftote. Il vouloit foûtenir la réputation de fon grand-pere, & celle que lui-même s'étoit acquife à Paris ^ où il avoir enfeigné avec un grand concours d'auditeurs, dans le tems qu'il étoit à Paul de Foix. C'étoit un homme infociable^ médifant & jaloux, qui ne loùoit perfonne. II étoit piqué contre Jule-Céfar Scaliger, de ce qu'il n'avoit pas fait affez de cas de fon grand-pere Ny- pho, ôc que dans fes difcours ordinaires, il lui préferoit Pom- ponace fon maître. Comme la réputation de Jule étoit trop bien établie, pour qu'il pût médire de fon efpritni de fa doctri- ne, il fe déchaîna contre Jofeph Scaliger fon fils. Le mérite- de l'un & de l'autre étant au-deiïus de la calomnie, il les atta- qua fur leur naiflance. Ayant appris que de Thou étoit des amis particuliers du fils, il le tira à part, ôc avec un grand dif- Gours de déclamateur , il tâcha de perfuader à ce jeune hom- me , qui d'ailleurs n'étoit pas crédule , que Jule Scaliger étoit fils de Benoît Bourdon, ou Bourden, ôc qu'il avoir pris mal à propos le nom de l'Efcaic:, ou de Scaliger. Ce fut lui qui donna lieu à cette Fable , que d'autres efprits aulTi malins ap- puyèrent depuis, à leur honte , dans de grands livres dignes d'être lacérés par la main du boureau '. Quand les miniftres de France ôc les amis de Paul de Foix lui eurent mandé qu'on lerecevroit bien à Rome, il partit de Padouë fur la fin de l'hiver, ôc paffant par Buigo ôc Ligna- go,il arriva à Bologne, première ville de l'Etat Eccléfiafti- que. AlefTandro d'All-armi , accompagné de la principale No- blefle de la ville, vint au-devant de lui avec un grand cortège de caroffes, ôc lui offrit fon logis, qu'il fut enfin obligé d'ac- cepter, après s'en être défendu quelque tems. De Foix, dans le féjour qu'il y fit , fut traité avec toutes les marques de dif- tin6lion , ôc vilitépar tous les Ordres de la ville. Charle Sigonius l'y vint faluer. Ce fçavant homme avoir eu plufieurs conteftations avec Franx^ois Robortel d'Udine , qui fe font imaginé, que d'ext'crables ca- lomnies étoient propres à jullificr leurs ouvrages & à établir leur réputation. . I Tels font certains libelles infâmes publii.s de nos jours, à la honte du fié- sle , par de raiférables écrivains , qui D E j. A. D È T H O U , L I V. I 23 étolt mort alors. Fatigué de la vexation des Allemands du parti de Roborteî, il avoit quitté Padouëj où ilavoit d'abord fixé fes études , ôc s'étoit retiré à Bologne à la prière de Jac- que Buoncompagnon. Il y compofa, avec bien du jugement, Ôc une grande exactitude , VHijîotre de Rome du dernier fiée le , qu'il dédia à Buoncompagnon. Dès le tems qu'il étoit à Pa~ doue , il avoit donné au public VHiJIoire de Pvome du iiécle pré- cédent, ôc plufieurs autres ouvrages dignes de pafler à la pof- térité. Durant Ton fcjour à Bologne, de Thou ne le quitta gué- res. Comme Sigonius avoir de la peine à s'exprimer en Latin, de Thou fut obligé, pour ne fe pas priver de fa converfation^ de parler Italien le mieux qu'il put. Sigonius lui avoiia enfiri qu'il étoit l'auteur , non feulement des Xwïqs, au Sénat Romain, imprimés fous le nom de Jean Zamoïski , Palatin de Belzki, Seigneur d'une réputation fort établie, mais encore de la Po- iogne de Pierre Craffmski , ôc du Commentaire fur les loix des- Romains touchant la diftribution des terres , {Leges Agraria) donné fous le nom de Bernardin Lauretano. De Thou vit en- core les Mémoires d'UIyJfi Âldobrandm fur rHiJIoire naîu^ titre lie \ De Bologne on fe rendit à Florence par TApennin , qui étoit tout couvert déneiges. A peine Peut-on defcendu , qu'on entra dans un payis fi doux & fi agréable , qu'il fembloit que Ton fût dans un autre climat, quoiqu'il foir au pié de ces affreu- fes montagnes. Le prince François de Medicis alla au-devant de Paul de Foix , & le conduifit dans le Palais où il logeoit avec Jeanne d'Autriche fa femme. Le Grand-Duc Côme fou père vivoit encore, Ôcs'étoit retiré dans le palais Piti , qui étoit joint à l'autre par une galerie couverte j bâtie fur la rivière d'Ame. Il avoit confié les foins du Gouvernement à fon fils, & s'en étoit réfervé le titre ôc les honneurs. De Foix , avec toute fa fuite , alla le faluer. Il le trouva dans une grande falle" auprès du feu, en bonnet de nuit. Côme avoit été fort bel homme ? mais il avoit alors la couleur du vifage jaunâtre àC ggB[^S[XrtCE3âSAiïSMfr 15 7 5- 1 Cet Ouvrage a depuis e'cé augmen- té ; on n'a publie' jufqu'ici que YCrni- ihologie. On voit par l'index , qu'il y a encore beaucoup de chofesqui n'ont point paru, 8c fur -tout îa Mofcho- logie qu'il ell à fouhaiter qu'on donne au public, MSS. Reg. Samm. & Aut. § D iij 24 MEMOIRES DE LA VIE — ■ brune, ôc écoit frapé delà maladie dont il mourut peu de tems 13-73. après. Comme il entendoit avec peine ôc parloit de même , Camille Martelli , qu'il avoir épouîée après la mort d'Eleonor de Tolède fa première femme , ne Tabandonnoit point. Elle lui faifoit entendre, ce qu'on lui difoit, ôc répondoit fouvenc pour lui. Antoine-Marie Salviati évêque de Saint-Papoul , depuis Cardinal, ne quittoit point de Foix, non plus que Robert Ri- dolfi, qui s'étoit fauve depuis peu d'Angleterre , où le Pape l'a- voit envoyé pour quelques négociations fecrettes avec Marie reine d'Ecofle. Pierre Vittori S vieillard vénérable, venoit en- core fou vent lui rendre vifite, ôc quand de Foix étoit occupé; il entretenoit ordinairement de Thou. Il fe plaignoit qu'on commençoit à négliger les bellesletttes en Italieùl dit qu'il donneroit volontiers piuiieurs ouvrages au pu- blic,s'il ne craignoit qu'on ne les eftimat pas ce qu'ils vaîoient - ; il ajouta , que les Imprimeurs étoicnt ignorans ôc parefleux ; que depuis quelques années , il avoir mis fon y^fchyle corrigé éc augmenté, entre les mains d'un jeune François aflez fçavant, ( c'étoit Henri Etienne dont il parloit) qui après l'avoir fait at- tendre long-tems , s'étoit acquitté de l'imprefTion fort négli- gemment 3 qu'il avoit fait aufii plufieurs Notes tirées des An- ciens , fur les Lettres de Ciceron à fes amis , ôc principalement à Atticus 5 qu'il appréhendoit fort de perdre cet ouvrage , dans un fiécle fi malheureux. Il mena de Thou à la Bibliothèque de Saint Laurent , ôc lui fit voir un gros volume , qu'on appelle VOcean , ôc qui eft un Recueil manufcrit des Interprêtes Grecs d'Ariftote, avec un Virgile écrit en lettres capitales. Il déplora en même tems la dilTipation de la fameufe Bibliothèque de Medicis , que le malheur des féditions avoit fait tranfporter à Rome , ôc même hors d'Italie. C'eft la même que Catherine de Medicis achetta depuis, ôc qu'elle fit apporter en France malgré l'op- pofition du Grand-Duc. Elle la garda en particulier tant qu'elle vêcutjjayant un Bibliothéquaire à fes gages. Après fa mort, de i ou Vettori. 2 II ajouta que les fciences tom- boient en de'caJence , & qu'après la mort du Grand-Duc, qui nepouvoit encore vivre long-tems,IesMafes n'au- roient plus de prote(^eur. MSS. Re^^ Samm, & Aitt, D E J. A. D E T H O U , L I V. I. 2^ Thou en augmenta la Bibliothèque du Roi, qu'il enrichit de ce tréfor , acheté des créanciers de la Reine. Le Livre des Pandectes ne courut pas la même fortune. Ceux de Pife le trouvèrent autrefois à Conftantinople , ôc l'appor- tèrent d'abord à Pife , d'où on le transfera à Florence , où il fut mis dans la maifon de Ville 5 ce qui l'empêcha d'avoir le même fort que la bibliothèque de Medicis. Depuis on l'a con* fervé avec grand foin dans le Palais , avec les raretés les plus précieufes du Grand-Duc. DeThou , qui le feuilleta , remarqua par l'ancienneté des caraâ:eres & par la reliure , que c'étoit l'original de tous les exemplaires que nous en avons jcar la tranf- pofition qu'on y voit aujourd'hui fur la fin , paroît vifiblement tirée de celui-ci, fuivant la remarque d'Antoine-Auguftin : ce qui fit reffouvenir de Thou de la paflion de Cujas pour voir ce Livre. Cujas lui avoir fouvent dit, qu'il configneroit vo- lontiers deux mille écus , pour pouvoir s'en fervir durant l'efpace d'un an , afin de réformer les Pande6tes. Car quoi- que l'édition de Lélio Taurelli paroifTefort exacte , cet hom- me-fçavant ôc laborieux prétendoit avoir découvert dans l'ori- ginal , par fes propres lumières & par fon examen , beaucoup de chofes, qui avoient pu échapper à Taurelli i ôc même des fautes d'impreflions. Etant à Turin , il avoit fait fon poflible pour fe fatisfaire là-deffus; il avoit employé le crédit du duc & de la ducheffe de Savoy e , aufquels il en avoit parlé, & qui s'étoient offerts d'être fa caution envers le Grand-Duc j mais ce Prince avoit toujours répondu que le Livre ne fortiroit point du lieu où il étoit : que fi Cujas vouloit venir à Florence, il feroit content de lui , ôc le maître abfolu du Livre. Ce qui fit dire à Cujas , qu'il ne lui manquoit que cette fatisfa£lion pour perfectionner la connoilTance qu'il avoit de la Jurif- prudence , Ôc que fon regret là-deffus lui dureroit jufqu'à la mort. De Thou vit encore à Florence George Vazari d'Arezzo , excellent peintre ôc archite£le , qui le conduifit partout. Il re- marqua les portraits de Jean ôc de Garfias de Medicis , fils du Grand-Duc '. Ayant fçù leur fort funefte affez confufément, il pria Vazari en particuher de lui dire, fi ce qu'il en avoit ap- pris étoit véritable. Celui-ci ne répondit que par un filence , I Voyez le Livre xxxi i. de la grande Hiftoire. 15 73' ^â MEMOIRES DE LA VIE qui marquolt aflez la vérité de ce qu'on en difoit en fecret, 11 ajouta néanmoins , que Côme n'avoit rien fait qu'avec juC- ^ ■^* tice j mais qu'il avoit caché cet accident autant qu'il l'avoit pu, de peur que dans les commmencens de fa domination, Tes en^» nemis ne faififfent cette occafionde le rendre odieux. De Florence on vint à Sienne , où le fouvenir des Fran- çois étoit encore récent. De Thou, qui fongeoit déjà à écrire l'hiftoire de fon tems , en vifita la fituation exa£lement , pour fe former , par la connoifTance des lieux , une plus jufte idée du long fiége de cette ville. De Foix, dans le féjour qu'il y lit , alla voir Alexandre Picolomini , vénérable vieillard. Com- me il ne s'étoit point fait annoncer , ôc qu'il le furprit , il le trouva feul appuyé fur fon oreiller, retouchant fes Commen- taires fur Ariftote. Picolomini fît à de Foix de grands re- mercimens de l'honneur dé fa vifite , ôc des excufes de î'abfence de fes domeftiques. Après que de Foix fe fut afîis , ôc que Picolomini eut prié ceux de fa fuite , dont étoit de Thou , de s'afleoir aulîi ; ce vieillard leur parla long- tems de fes études. Il leur dit , que dans un âge où les diver- tiffemens même les plus innocens , ne lui étoient plus permis > il goûtoit les fruits de fes études avec beaucoup de plailir : i] ajouta , qu'il ne difoit pas cela feulement , pour faire voir la confolation qu'il avoit trouvée dans fa vieilleffe j mais pour faire connoître, par fon exemple , aux jeunes gens qui étoient préfens , combien il eft utile de ne fe pas abandonner à foi- fiveté , mais de s'appliquer à l'étude. ^^^^^rnrir^ De Sienne , de Foix prit le chemin de Lucque , chargé j c- y^. des Lettres du Roi, &c du nouveau roi de Pologne, pour la République & pour les principaux de la Noblefle , qui étoient la plupart de leurs amis. Ils le reçurent , & toute fa fuite, non feulement comme un AmbafTadeur , mais comme leur ami particulier. De-là il fe rendit à Rome en trois jours , après avoir paflc par Montefiafcone ' & par Viterbe , d'où il alla A^oir Bagnarea, que le cardinal Gambara a fort embelli, & qui (êH célèbre par l'abondance de ^qs fontaines , ôc par fes eaux artificielles. De Foix entra de nuit à Rome par Pontemolle \ ôc fut I Que les Anciens appelloient Fa- 1 z Que les Anciens appelloient Fons lijlortim montes. • Milvius. conduit DE J. A. DE THOU, Liv. I. ^7 conduit à l'audience fecrette du Pape , par l'Ambafladeur ordi- mm^mm^m^. naire. Quelques jours après il eut audience publique, oia de ^ c-y^. Thou ôc les principaux de fa fuite , furent admis à baifer les pies de Sa Sainteté. Alors par un grand abus , ôc fans égard pour l'honneur de la France & pour de Foix , fon procès de la Mercuriale, ter- miné il y avoir plus de douze ans , fut examiné de nouveau ôc renvoyé à une Congrégation de Cardinaux. On le peut ex- cufer de s'.^tre foûmis à leur jugenient , fur ce qu'ayant paffé par Avignon pour voir le cardinal d'Armagnac fon proche parent, qui lui avoit promis de lui réflgnerfes grands Bénéfices, ( comme il fit effe£livement depuis ) ce vieillard , âgé de près de quatre-vingts ans , avoit exigé de lui avant toutes chofes , qu'il finît fes affaires à la Cour de Rome. D'ailleurs des perfonnes mal - intentionnées , ôc qui ne l'aimoient pas ' , lui avoient fait efpérer malicieufement que fon affaire feroit bientôt terminée , s'il la remettoit entre les mains du Pape. Ainfi il fut la vidime de fa bonne foi, qui l'engagea dans un labyrinthe d'affaires , dont ii eut toutes les peines imaginables de fortir au bout de dix ans. Il ne fautpas oublier ici une particularité remarquable, dont de Thou , qui en avoit oublié la date , n'a point parlé dans fon Hiftoire générale > quoiqu'elle foit marquée dans fes recueils. On y trouve que de Foix , fatigué de la manière indigne dont on le traitoit dans cette Cour , ôc de fes foUicitations inutiles auprès des Cardinaux, alla trouver un jour le cardinal Profper de Sainte-Croix de la fadion de France , ôc qu'il lui demanda fon confeil , pour pouvoir fortir à fon honneur , ôc fans fe brouiller avec le Pape, d'une affaire fi honteufe pour lui , ôc ou le Roi n'avoir point de part. Au commencement de nos guerres civiles , Sainte - Croix avoit été nonce en France "", ôc nommé enfuite cardinal, à la recommandation de la Reine. Inflruit des fecretsde l'Etat , il avoit traité les intérêts du Pape ôc de cette Princeffe , avec une prudence ôc une fidélité particuUeres , ainfi que le témoigne le Duc de Ne vers, dans les Mémoires de fon ambaffade auprès I C'écoit principalement le cardinal Pelleve. z II avoit été y dit Amelot de la Houf- f(t/e, dans fes Notes fur les lettres du cardinal d'Ofiàt, Nonce en France & en Portugal , i'ok il apporta Vtifage du Ta» bac en Italie , ou cette herbe eji encçro appelles Santa-Croc2. Tome L ^ E i;7-t. 28 MEMOIRES DE LA VIE de Sixte V. Comme il avoit conferve la même afFe£lion , ÔC qu'il fçavoit que la Reine avoit une grande conlidération pour de Foix , qui lui devoit fa fortune & fes emplois , il le mena dans une grotte de fa Vigne, un jour que les chaleurs étoient déjà fort grandes , quoiqu'on ne fut qu'au commencement de Mai. Il voulut que de Thou fût du fccret , & qu'il les y ac- compagnât 5 il le confidéroit , par rapport à l'amitié qu'il avoit faite en France avec le Préfident de Thou fon père. Là , après s'être étendu fur fon fincere attachement pour le Roi & pour la Reine , & fur fon eftime particulière pour la vertu ôc pour le mérite de Paul de Foix , il lui dit : « Vous m'obligez , Monfieur , de découvrir en votre faveur i>^ des fecrets, que l'on voile ici d'un religieux lilence , ôc de » vous faire connoître l'efprit de cette Cour, 6c la févérité dont » elle ufe avec les étrangers, lorfque l'occafion s'en préfente, ^ ôc qu'elle n'a rien à craindre. Elle n'a pas de plus grande joye >j que d'embarafler , par la longueur de fes délais Ôc de fa pro- 35 cedure éternelle , quelque perfonne de diftinûion qui s'cft. 3' foûmife à fon jugement. L'éclat que cela fait dans le mon- « de , fait naître dans les efprits une crainte refpeclueufe de w fon autorité; cependant cette févérité n'a lieu qu'autant que 05 la foiblefie ou la crainte, qu'infpire la Religion, la font va- » loir : quand il fe trouve un Prince affez ferme pour s'exemp- »ter de ces bafTefles , alors on ufe d'adrefie ôc de déguifement »' avec lui , ôc toute cette rigueur dilparoît, Sçachez donc , o> que le refpedl qu'on a pour cette Cour n'eft fondé que fur •'l'opinion des hommes ôc fur leur patience: ce qui perdroit w les autres Etats , comme a fort bien remarqué un rufé Flo- « rennn , fait fubfifter celui-ci. Ce que j'ai l'honneur de vous => dire , e(l une marque de ma confiance i que ce m'en foit une wde votre difcrétion Ôc de celle de la perfonne qui vous accom- => pagne , quoiqu'elle foit encore jeune : je vous prie inftamment w que perfonne ne le fçache. Je fuis fâché que vous ne m'ayez 35 pas demandé au commencement ce que vous me deman- » dez aujourd'hui : vous auriez évité par une autre conduite , M ce que vous aurez bien de la peine à réparer par la foû- » mifTion. a Je veux cependant, pour vous inilruire , vous faire part d'un DE J. A. DE THOU, Liv. I. sp fait arrivé ici il n'y a pas long-tcms. Vous avez connu Ga- .,.«.,«.,.^ leas de Saint-Sévcrin' , comte de Cajazzo, que l'on m'a dit être mort en France depuis peu ; il avoir gagné les bonnes ^ ^ ' ^* grâces du Roi Trcs-Chrétien, ôc avoir fuplanté Adrien Ba- glioni, qui vient de mourir, ôc qui étoit frère de ce brave Aftor , qui a défendu Famagoufte en Chypre, ôc que les Turcs ont fait maflacrer inhumainement ^. Dans vos dernières guer- res le Roi fit Saint-Sévérin colonel de la Cavalerie Légère de France. Après la paix faite il y a plus de quatre ans j Saint- Sévérin vint à Bologne pour voir fes parens , recueillir le peu de bien qu'il avoir dans le payis > ôc le tranfporter ea France. Ceux qui s'en étoient emparés , appréhendèrent qu'il n'y rentrât j ôc par intérêt, ou en haine de la nouvelle Reli- gion , qu'ils l'accufoient de piofefTer , ils le déférèrent à l'In- quilition. Auffi-tôc on l'arrêta , ôc on le conduifit à Rome. « A cette nouvelle , le Roi entra dans une furieule colère ,^ 3» Ôc dépêcha fur le champ à Rome Saint-Goart ' de la Maifon « de Vivonne , homme de qualité parmi vous , ôc préfentement " ambaiTadeur en Efpagne , à ce que j'ai appris. Ce Prince le =' chargea expreiTément de redemander un homme qui étoit à « fon fervice, ôc fur qui perfonne n'avort de jurifdiéiion que lui, 5' avec ordre de le ramener , à quelque prix que ce fût. M Saint-Goart en arrivant expofa d'abord fes ordres à Sa Sainte- 3>té. Le Pape*, quiajoLitoit à la févérité de cette Cour la dureté M de fon naturel , lui répondit : Qu'il étoit furpris que le Roi » Très-Chrétien prît li fort les intérêts d'un hérétique, qu'il de- w vroit voir punir avec joye : Que cependant , puifqu'il de^ « mandoit un criminel avec tant d'inftance , il examineroit cet- » te affaire avec attention , pour marquer au Roi les égards 5' qu'il avoir pour fa demande. « Saint Goart , renvoyé avec cette réponfe pour la première 5' fois . demanda quelques jours après une nouvelle audience. « Voyant qu'on la différoit de jour en jour, ôc qu'on renvoyoit " ccLtc affaire aune Congrégation de Cardinaux, il dit : Que w c'étoit avec douleur qu'il fe voyoit forcé d'exécuter fes ordres, « ôc de garder aulTi peu de mefures qu'on en gardoit avec lui : I II y a eu fous François I. un Ga- leas de Saint-Se'vérin , grand-e'cuyer de France. Sainte Marthe , hiji. généalog. de la Maifon de Frame , tom. i. z V. riiiiloire de Chypre par Gra-^ tiani. 3 Marquis de Pifani. 4 C'eft Pie V. canonifc de nos jours. ,^Elj MiHMiimH» 50 MEIVIOIRES DE LA VIE " Que Cl dans trois jours on ne donnoit fatisfaction au Roi, &c 157^. « il l'on ne lui remettoit fon Officier , il feroit obligé de fe le 3' faire rendre : Qu'il le déclaroit à Sa Sainteté, afin de lui don- 5' ner le tems d'examiner, avec fa prudence ordinaire , s'il croit 3' plus avantageux à fa dignité, ôc à celle du faint Siège qu'il "lui objectoit toujours , d'accorder ce qu'un Roi Très-Chré- « tien , qui avoit tant mérité de l'Eglife , lui demandoit , ou de fc «brouiller avec lui, par un déni de juftice : Que le Roi fon « maître ne pouvoir refufer fa protedion à fon Officier , » qui la lui demandoit , ni s'empêcher de croire , qu'en M le retenant en prifon on ne voulût , de deffein formé , offenfer M Sa Majefté : Que c'étoit au Pape à examiner promptement »les intérêts de fa dignité, ôc ceux du Roi Très-Chrétien 5 5' parce que dans trois jours il fe préfenteroit fans demander w audience. a Au bout de trois jours , le Pape en ayant ufé avec la me- « me rigueur, il vit bien que Sa Sainteté vouloir éluder fa de- « mande par la longueur ôc l'embarras de la procédure. Ainfi y il lui déclara , qu'il ne lui étoit plus permis de refter à Rome> « que le Roi ne lui avoit donné que quinze jours pour attendre » la réfolution de Sa Sainteté ; qu'ils étoient pafTés , ôc que ce » tems avoit été fuffifant pour fe déterminer : Que puifqu'il n'a- •» voit rien obtenu, il étoit enfin obligé de déclarer que le Roi M lui avoit ordonné de retirer fon AmbaiTadeur , ôc de le ra- » mener avec lui : ( c'étoit Charle d'Angennes évêquedu Mans, » qui depuis fut cardinal) Que s'il arrivoit quelque affaire de • conféquence, le Roi envoyeroit fes Ambafladeurs i que ce- M pendant les affaires ordinaires fe traiteroient par fes Agens M ôc par fes Banquiers en cour de Rome. Après cette decla- « ration, fans attendre de réponfe, il dit, qu'au fortir de l'au- audience il alloit ordonner de la part du Roi à l'Ambaffadeur » ordinaire , déjà averti , qu'il eût à le fuivre dans deux jours. « Ces paroles prononcées par Saint-Goart, avec une grande » préfence d'efprit ôc avec une liberté digne d'un vrai Fran- » cois , mirent le Pape dans la néceffité preffantc de rejetter » ou d'acheter l'amitié du Roi : embarras femblable à celui « du Roi Antiochus, quand autrefois Popilius Lœnas lepreffa « de la part du Sénat , par la defcription d'un Cercle. Le vieux *^ Pontife , auffi lent que hautain , en fut extrêmement ému i DE J. A. DE THOU, Liv. L 51 w cependant il dit à Saint Goart , qui fe retiroit , qu'il y pen- » feroit davantage , ôc que le Roi feroit fatisfait. « Quand il fut forti, le Pape fit de grandes plaintes , s'em- M porta , demanda l'afTiftance de Dieu & des hommes , jetta « les yeux de tous côtés , & s'écria : Que c'étoit fait de la Re- 3' ligion , qu'il n'y avoit plus de liberté dans l'Eglife 3 qu'un « jeune Prmce, qui portoit le nom de Très-Chrétien , prenoit » par de mauvais confeils la défenfc des Hérétiques ; ôc ce w qui étoit de plus outrageant, lui avoit envoyé un yvrogne, 3> qui prétendoit par fon audace effrontée, lui donner la loi, « & à tout le facré Collège. Après ces plaintes & plufieurs » femblables, il confulta une féconde fois avec les plus fenfés 3» des Cardinaux qu'il avoit nommés pour cette affaire > ôc « voyant que Saint-Goart fe difpofoit fecretement à exécuter « ce qu'il avoit dit , il fut réfolu qu'avant que ces conteftations M éclataffent , on lui rendroit inceffamment Saint -Severin ', 3' mais qu'on avertiroit Saint-Goart en particulier , de ne point «parler de fes ordres, plus injurieux au faint Siège, qu'avan- « tageux à fa Majefté ; que c'étoit affés qu'il eût obtenu du » Pape ce qu'il avoit demandé. ce Comme Pie V dans fa colère l'avoir plufieurs fois appelle 3î yvrogne , cela donna lieu de rechercher la vie de S. Goart, « ôc l'on trouva que non-feulement il ne buvoit point de vin , «mais qu'à peine buvoit -il trois verres d'eau en une année. « Si vous m'euffiez demandé confeil dès le commence- « mentj ajouta Sainte-Croix, je vous aurois donné ces inftruc- 3î tions , non-feulement par rapport à votre caraûére , mais '' encore par rapport à notre amitié. Aujourd'hui que votre af- » faire a pris un autre tour , par l'artifice de ceux qui vous ont M engagé , il ne vous refte d'autre voye que celle de fortir « d'ici le plus honorableiïient que vous pourrez , à la première 5' occafion qui fe préfentera. Un plus long féjour ne vous fe- " roit pas feulement inutile , mais honteux au Roi ôc à votre 3' dignité. Quand vous ferez de retour , tâchez d'employer ■•' l'autorité du Roi, qui , comme je viens de vous dire , a réùfïï » fous un autre Pape , quoique dans une affaire bien différente. M Sans cela tous vos ménagemens ôc toutes vos foûmiiïions » feront inutiles : vous n'obtiendrez rien que par des longueurs » infuportables , ôc par une perte de tems, également defagréable ^E iij ï S'7^' 32 MEMOIRES DE LA VIE ble & ruineufe. » Après cela le cardinal de fainte Croix pria , - - . de Foix de le fouvenir du conleil, mais d'oublier celui qui le lui doniioit'. Cependant ce procès e'tant toujours entre les mains des Car- dinaux , d'Oiïat , jufqu'alors Secrétaire de Paul de Foix pour fes études , commença à s'appliquer aux affaires. Il mit cette caufe dans un H grand jour, ôcenfit un mémoire 11 net & fiexadt, dont on donna des copies aux Cardinaux, que les plus éclaires jugèrent , que s'il demeuroit long-tems à la cour de Rome , il s'y feroit connoîtreavec diftinttion , & parviendroit un jour aux plus grandes digniiés. Quelque -tems auparavant, de Thou , qui en avoit de- mandé la permilTion à Paul de Foix, étoit parti pour Naples fur la fin de Février, lorfque le Printems commence en ce payis-là. Après avoir paffe par Veletri , Terracine 6c Fondi , première ville du royaume de Naples, il y arriva par cette ca- verne pleine de pouifiere, décrite par Seneque , ôc creulée dans la montagne Paufilippe. Il y vit Jean-Baptifte Porta, con- nu par fon Htfîoire des chofes cachées de la Nature , que l'Au- teur a augmentée depuis. De là il fit une promenade jufqu'à Salecne ôc Sorrento , admirant par-tout la douceur de l'air ôc la beauté du payis. Il vit Mergolino ^ , lieu célèbre par le tombeau de Sannazar j 6c par celui de Virgile qui n'en eftpas loin : l'afpedl de la mer rend ce lieu fort agréable. Il fe hâta de venir à Rome par Pouzol & par les lieux remarquables d'a- lentour, mais fi défait 6c fi fatigué des mauvais gîtes, qu'il paroiflbit plutôt revenir d'une longue 6c fàcheufe maladie , que d'un voyage. Les affaires de Paul de Foix n'interrompoient point fes étu- des. D'Olfat pendant les chaleurs de l'après-dîné ,lifoit devant lui, 6c en préfence des Gentilshommes de fa fuite, la Sphère d'Alexandre Picclomini , 6c l'expliquoit alternativement avec de Foix , fuivant leur coutume. De Thou étoit un des plus ï Sainre Croix recommanda îa mê- me chofe à de Thou , qui cependant n'oublia pas ce qu'il lui avoit dit, ÔC le mit dans fon recueil de Remar- ques. Quoiqu'il n'en ait point parle' dans fon Hiitoire , je crois que le long ef- pace de tems qui s'eft e'coule' depuis cet entrçtien , donne aujourd'fcui la liberté d'en faire mention , cela ne pouvant plus porter de préjudice à Sainte Croix. AiSS- Reg. Samm. & Aut, z J'ai fuivi les Carres de Ho}jcl:;is : ceR la fameufe Mergilina , dont San- nazar , à qui cette maifon de plaifan^ ce appartenoit, parle fi fouvent dans fes poëCes. DE J. A. DE THOU,Liv. 1. 53 aiïîdusàles entendre. Son féjour à Rome fut de fix mois. îi ^„.^„^^^ les employa à lier amitié, fclon fa coutume , avec les plus fça- vans hommes^ principalement avec Marc-Antoine Muret , 5 7 "t- dont il avoit eniendu l'éloge de la bouche de Jofeph Scali- ger , 6c que Jule Scaliger fon père n'efîimoit pas moins qu'il en étoit eftimé. Ainfi tout le tems qu'il n'étoit point auprès de de Foix , qu'il quittoit fort peu , il le paflbit auprès de Murer, auquel il demandoit fon fentiment au fujet de tous les habiles gens qui étoient à Rome. Muret lui apprit le malheur de Scipione Tertio de Naples, homme à fon gré univerfel , mais qui accufé d'Athéïfme avoit été condamné aux galères , où peut-être il étoit mort. Il regre- toit aulTi Aonius Palearius ' de Verulo, ôc Nicolas le Franc de Benevent , dont fun , à ce qu'il difoit , avoit été brûlé pour fon indifcrete ingénuité fur les matières de Religion, & l'au- tre condamné à être pendu , fous le Pontificat de Pie V, pour avoir parlé trop librement :, au gré de la cour de Pvome. De Foix avoit été logé à Araceli, couvent de Cordeiiers> au-delïus duj Palais de Saint-Marc, où le Pape venoit ordi- nairement durant les chaleurs î Muret qui y venoit fouvent , mena plufieurs fois deThouchez Paul Manuce , qui ne quit- toit plus le lit. De Thou vit encore Latino Latini , Laurent Gambara , & Fulvio Urfini , logé au Palais Farnefe : c'eft celui qu'il fréquenta le plus après Muret. Ottaviano Pan- tagolo , homme illuftre entre les gens de Lettres , étoit déjà mort, de même qu'Onufre Panvini fon élevé , & fi cher à Scaliger, qui l'avoir connu à Rome, & qui l'aimoit par rap- port à fa patrie ôc à la grande connoifîance qu'il avoit des an- tiquités Romaines, facrées ou profanes. Ce fut à Palerme que mourut Panvini. Dans ce tems-là de Foix ennuyé de fon féjour à Rome , ôc fatigué de la longueur de fon affaire , à laquelle on avoit donné d'abord un mauvais tour, fut accablé delà nouvelle de la mort de Charle IX, qui lui fournit une occafion au fli ho- norable que funefte de fortir de Rome. Le Pape Grégoire avoit déjà dépêché le cardinal Philippe Buoncompagnon {on neveu, en qualité de Légat , pour faluer le nouveau roi de France, qu'on difoit être arrivé de Pologne fur les frontières j II a écrit unlcëme en Latin de l'immortalité deTame, j4 MEMOIRES DE LA VIE I. de l'état de Venife. De Foix ayant pris congé du Pape, fuivit aufÏÏ-tôt le Légat , ôc paflfant par Orvieto , Terni, Narni , Forli> Spolete & Urbin, il laiflaPezaro à droite, ôc traverfant le fa- meux Rubicon S arriva àRimini enpofte avec toute fa fuite. Dans le peu de féjour que de Foix fit à Urbin avec le Duc j de Thou n'eut que peu de tems pour examiner la beauté de l'Architedure du Palais ôc la belle Bibliothèque qu'on y con- ferve. Elle lui fut montrée par Frédéric Commendon , qu'il avoir plus d'envie de voir que la Bibliothèque, dont il ne re- garda que le vaifleau. Ils prirent à Ri mini une chalouppe ôc arrivèrent à Raven- ne avec un vent aflfés violent. De Thou y vit Hieronimo RolTo , excellent Hiftorien des antiquités de cette Ville , dont on a fait deux éditions , ôc qui a tâché d'imiter Sigonius , dans la profonde recherche des antiquités de fa Patrie. De Foix arri« va à Venife dans la même chalouppe , avant le Légat quicou- roit par un autre chemin. Là s'étant joints à du Ferrier , ils vinrent cnfemble par le Frioul faluer le nouveau Roi dans la Dalmatie. Bellievre ôc Pibrac étoient auprès du Prince. Pibrac venoit d'échaper d'un grand péril , qui fut le fujet d'un long entrenen. De là , on fe rendit à Venife : l'Hiiloire a pris foin d'écrire la récep- tion qu'on y fit au Roi , aulTi-bien que dans tous les lieux de fon pailage en Italie. A Venife de Thou s'occupa dans les bou- tiques des Libraires 3 il y trouva entr'autres plufieurs Livres Grecs fort rares en France > dont il enrichit fa Bibliothèque qu'il avoir déjà comencée. En quittant cette Ville , il alla prendre congé de du Ferrier, & lui demander un palTeport. Du Ferrier , ami particuher du premier Préfident fon père j depuis le jour de la mercuria- le , donna au fils des marques finceres de fon amitié. Inf- truit qu'il étoit deftiné à l'Eglife, fuivant l'ufage des familles nombreufes , ce fage ôc vertueux vieillard l'avertit de penfer ferieufement à l'état qu'il embraffoit , d'examiner fes forces avant que de s'y engager d'avantage j qu'il paroîtroit par là qu'il avoir plus d'égard pour la gloire de Dieu , ôc pour les biens incorrupnbles du Ciel , que pour ceux de la terres qu'au- tjrement ces grandes richefles; qu'on nommoit Bénéfices; dont .1 On appelle aujourd hui cette petite rivière , Il Rugone, h DE J. %. DE THOU,Liv. I. 5^ ïa plupart abufoient, ôc qu'ils n'employoient qu'à fatisfaire leur ««,«_»« cupidité > feroient un poifon auiTi mortel à fon ame qu'à fon hon- ■ neur. Paroles qui pénétrèrent de Thou, fi vivement , que de- ^ ^ 7 ^' puis il apporta toutes les précautions poffibles pour choifir un genre de vie. De Venife , toute la Cour fe rendit à Ferrare , d'où le Roi dépêcha de Foix à Rome , pour remercier le Pape de l'am- baflade honorable qu'il lui avoir envoyée. De Foix accompagné au jeune de Thou , prit fon chemin par Bologne , ôc de \k par Florence. Le Grand Duc François vint au-devant d'eux en deuil. Cômefon père étoitmort quelques mois auparavant, d'autant moins regretté , qu'étant depuis long-tems épileptique, pn ne devoit plus le compter parmi les vivans. " De Thou fe fouvint de l'empreflement extraordinaire de Muret pour voir VHtjîoire de Zozime , qui efl: un abrégé d'Eu- napius , dont Muret n'avoit jamais pii voir l'exemplaire , qui cft dans la Bibliothèque du Vatican. Il avoit prié de Foix d'obte- nir du grand Duc, qu'il pût avoir pour quelques mois celui de Florence en fa difpofition 3 ce qui lui fut d'abord accordé : mais comme on fçut que Pie V en avoit défendu la leclure à Florence , auffi-bien qu'à Rome, le grand Duc s'enexcufa depuis. L'emportement de Zozime contre les Chrétiens , dans un «ems oLi la fuperftition regnoit encore , & fes fatyres contre Theodofe ôc Conftantin, étôient toujours préfentes à l'efprit du vieux Pontife 5 ôc il craignoit encore dans le fein paifible du Chriftianifme, ôc dans un tems où les erreurs du Paganifme étoient abolies , ce que du tems d'Evagrius les Chrétiens en- icore mal affermis avoient appréhendé. Après avoir pafle à Sienne , on arriva à Rome dans le tems ique la campagne d'alentour étoit embrafée, par le feu qu'on met aux chaumes après la moiffon. De Thou fit fçavoir à Murer ce qui s'étoit paffé au fujet de Zozime , ôc l'afiura que fi-tôt qu'il feroit de retour en France, il feroit fon pofiible pour le fatisfaire , sll pou voit trouver cette Hiftoire, ou dans le Royau- me , ou en Allemagne : ce qu'il fit effe£tivemenc depuis , mais Crop tard , comme on le dira dans la fuite. De Foix s'étant acquitté de fa commifiionen peu de jours; partit de Rome pour revenir trouver le Roi, Ayant iaiffé Tome /» ^ F 36 MEMOIRES DE LA VIE _ Florence à droite & paflTé à Sienne , il vint à Lucque , où il fui reçu comme la première fois , avec de grandes marques d'ami- ^ ' ^' tié. De là paflant par Pife , Piftoye , ôc Pietra Santa , il arri- va dans l'état de Gènes. Il vit Gènes & fe rendit en Pié* mont, où le Roi étoitdéjà arrivé. Alors pour ne point embar- rafTer la Cour dans les défilés des montagnes > on ordonna à ceux qui la fuivoient de prendre le chemin de Lyon. De Thou y trouva fon frère aîné , Maître des Requêtes. II y refta quelque-tems , pour apprendre la réfolution de la Cour. On y délibéra d'abord de la guerre contre les Proteftans. De Foix , dans le Confeil , eut une difpute avec Villequier fur ce fujet 3 mais en fecret cette guerre étoit réfoluë. De Thou difoit avoir vît de Foix en foûpirer de regret, ôc foûtenir qu'on ne feroit pas îong-tems fans fe repentir d'une réfolution fi per- nicieufe , & prife avec tant de précipitation. De Thou fit à Lyon ce qu'il avoit fait à Venife j il y acheta bien des Livres de Jean de Tournes , 6c de Guillaume Rouillé, qui travailîoit à l'imprefiion de fa Botanique avec le fecours de J. Dalechamps , ôc de fa Bible fuivant la corredion de Sa- iamanque. Après un mois de féjour , l'aîné de Thou s'en retournant à Paris , alla avec fon frère trouver Paul de Foix , qu'il remer- cia, de la part de fon père ôc en fon particulier. Il le pria de trouver bon qu'il ramenât fon frère auprès du premier Préfi> dent. De Foix lui témoigna que la compagnie d'un jeune hom- me fi fage lui avoit fait un grand plaifir , ôc qu'il ne le laifix)it partir qu'à regret, dans un tems où la Cour devoir bien-tôt fe rendre à Paris. Mais comme la guerre étoit réfoluë , Ôc que le Roi devoir defcendre en Provence, ils ne voulurent pas tar- der plus îong-tems à fatisfaire leur pcre. Ils. le trouvèrent avec leur mère à Cely en Gâtinois. Ce Magillrat , qui s'y oc^ cupoit à fes vendanges pendant les vacations , les revit avec I beaucoup de joye. Au retour d'Italie , de Thou s'appliqua pendant quatre ans à la }e£lure : il n'y profita pas tant que dans la converfation de fes dodes amis. Les principaux croient Pierre ôc François Pithou frères , Antoine Loyfel , Jacque Houllier , digne fils du grand Houlher, ôc Claude du Puy. Ce dernier, reçu confeil- ler au Parlement dans ce tsras-là , cpoufa Claude Sanguia i ; 7 ; DE J. A. DE THOU,Liv. I. ^i proche parente des de Thou. Par cette alliance les liens de leur amitié , formés par le fçavoir & par la vertu , furent fer- , ^ 7 <. rés plus étroitement par ceux du fang. Sur tous les autres, Ni- colas le Févre fut l'ami qu^il cultiva davantage ôc qu'il confer- va plus long-tems. C'étoit un homme dont le rare fçavoir & la droiture , la gravité & la douceur égaloient la fagefle & la piété. On en parlera davantage dans la fuite. «__«. Au commencement de Tannée fuivante , le Roi qui croyoit avoir pacifié la Provence & le Languedoc , ôc qui après la 15 7^* mort du cardinal de Lorraine avoir reçu des affûrances de fon mariage, qu'il fouhaitoit depuis long-tems, traverfa le duché de Bourgogne; fe rendit en Champagne , & vint à Rheims, OÙ il fut facré. Le lendemain il époufa Louife de Lorraine , fille du comte de Vaudemont. Le premier Préfident, avec Jean ôc Jacque de Thou fes fils, allèrent l'y trouver. Sur la fin de la même année , le duc d'Alençon & le roi de Navarre fe fauverent de la Cour , ôc fe retirèrent en diffé- rentes Provinces. Leur départ jetta le Royaume dans de nou- veaux troubles. La Reine Mère qui vouloir regagner fon fils, fe rendit à Loches , accompagnée des maréchaux de Mont- morenci ôc de Coffé , qu'elle avoir exprès fait fortir de prifon pour ménager la paix entre les deux frères. Le maréchal de Montmorenci , qui avoir une grande autorité , oublia généreu- fement tous les mauvais traitemens qu'il avoit reçus , & fit cette reconciUation avec une fidélité qui a peu d'exemples. Peu de tems après on craignir que les broûilleries ne recommençaf- fent , ôc l'on dépêcha de Thou au maréchal de Montmorenci, auquel on donna des ordres fecrets de fe fervir de fon crédit pour les prévenir. Il y réuffit, 6c les fufpendit pour quelque- rems. L'accommodement fut fuivi d'un Edit, révoqué fi-tôt que la guerre recommença. La même année de Thou vit par occafion une partie àt% Payis-bas 3 peu s'en fallut même qu'il ne pafsât en Angleterre. Il étoit allé pendant les vacations à Beauvais ••> il y trouva Chrifto- phle de Thou fon coufin germain, Grand-Maître desEaux & Fo- rêts de France , avec Jean Longueilde Maifonsleur parent.De Beauvais ils allèrent tous trois de concert à Abbeville , à Boulo- gne ôc à Calais, ôc furent fort bien reçus par les Gouverneurs. Ayant enfuite paffé i'Aa , qui fépare la France des Payis-bas, ^Fij 58 MEMOIRES DE LA VIE 1.1, ils vinrent à Gravelines le long des Dunes ; d'où ayant lalfTé ^ Bourbourg à droite, ils arrivèrent le même jour à Dunkerque , qui brûlée dans les dernières guerres , avoir été depuis fort bien rétablie. Elle appartient auffi bien que Bourbourg 6c Gra- velines , à la maifon de Luxembourg , & eft depuis échue au roi de Navarre fon principal héritier. Après y avoir paflc la nuit, le lendemain ils allèrent à Niewport , ville fituée fur le fable de la mer , ôc fort bien bâtie i comme toutes les villes des Payis-bas. Les troubles cornmençoient déjà dans ces Provinces , par l'infolence des foldats Efpagnols , que les peuples ne pouvoient plus fouffrir , & doat les Officiers n'étoient plus les maîtres : ainli tout étoit en armes. Une troupe de François qui marchoit dans un tems fi peu convenable, ôc que le bruit de ce qui fe paffoit fembloit avoir attirée, leur devint fufpede? auffi en en- trant à Aldenbourg, onles arrêta, & on les conduifit à Bruges avec une efcorte de Flamands , dont ils n'eurent pas lieu de fe plaindre. Là le Confeil du Franc, qui eft la fouveraine Magif- trature de la Ville, les interrogea féparement , & comme il re- connut que c'étoient de jeunes gens , que la feule curiofiré de voyager amenoit , il leur fit dire par François Nanfi un des principaux capitaines de la bourgeoifie, qu'ils pouvoient voir îa ville avec liberté j mais qu'ils feroient plus lagement de re- tourner chez eux. Nanfi ,qui étoit un homme poli, demanda civilement à de Thou des nouvelles de Meiïieurs Pithou & du Puy : ce qui donna lieu à de Thou de lui en demander à fon tour de Hu- bert Goltzius, qui quoique né dans la Franconie, s'étoit venu établir à Bruges , d'oii il étoit alors abfent. Ils admirèrent la beauté des bâtimens de cette Ville , qui femblent autant de châteaux &c de palais? comme aufTi le nombre de fes canaux ôc des ponts de pierre qui les traverfent. La ville étoit affés ma! peuplée , & l'on prérendoit que l'affront qu'y reçut l'empereuc Maximiiien , il y a plus de cent ans , 6c dont il ne put fe ven-» ger que lentement , en étoit la caufe : car ce Prince accorda de grands privilèges aux marchands d'Anvers, dont le com- merce devint floriflant par la ruine de celui de Bruges ', de forte qu'il fut entièrement tranfporté dans le Brabant. De Bru- ges ils fe rendirent à _Gand , Ville célèbre par fes troubles DE J. A. DE THOU,Lïv. î. ^p domeftiques , qui ont caufé fa ruine. On peut encore juger de fa grandeur paflée par l'état où elle efl: aujourd'hui. i c 7 ^ Aprèsavoirpaffé l'Efcaut, ils vinrent à Anvers. Cette Ville efl dans une fituation avantageufe : les bâtimens en font fort beaux, & elle eft encore floriffante , malgré la citadelle qu'on y a bâtie , pour retenir les habitans dans le devoir. Frédéric Per-- renot de Champigni y commandoit. Ayant été conduits chez lui i de Thou prit la parole , ôc s'excufa fur l'envie de voya- ger il naturelle aux jeunes gens, quoique dans untemspeu pro- pre pour la fatisfaire. Ils obùnrent la liberté de voir la ville; & chacun fe difperfa fuivant fon goût. De Thou alla chez Chriftophle Plantin , ou malgré le mal- heur des tems il trouva encore dix-feptprefles d'Imprimerie. li apprit de lui l'état malheureux des Payis-bas , ôc que lî le Con- feil n'y donnoit ordre , ils étoient fur le point d'être ruinés par les Efpagnols. Après avoir féjourné quelque tems à Anvers ) ôc fait reflexion qu'il n'y avoit pas d'apparence dans un tems de confufionde pafTer en Hollande^ où ils avoient eu deiïein d'aller, ils fon- gerent à leur retour. Ils vinrent à Malines , ôc delà à Lou- vain. Ils convinrent que, tant pour la beauté , que pour le nombre des Collèges , Louvain ne cédoit en rien à Padouë. Ils vifiterent le couvent des Celeftins, que Guillaume de Croùi de Chievres, ce fage Gouverneur de Charle V , avoir fait bâ- tir, pour lui fervir de fépulture, ôc à ceux de fa Maifon. De Louvain ils revinrent par Bruxelles, qu'ils trouverene idans une grande émotion. La veille les Etats , comme de con- cert, avoient fait arrêter ceux du Confeil Royal, foupçonnés de favorifer le parti d'Efpagne. Leur Chef étoit Guillaume de Horne de Hefe. Ainfi nos voyageurs n'eurent que peu de jours, pour voir cette Cour des Gouverneurs des Payis-bas , éc ce grand nombre de Palais qu'ils ont fait bâtir fur une émi- nence. Apres que de Thou eût rendu vifite à Ulric Vigilius de Zwichem> ôc ^ût entretenu , par la permiflion de la garde bien différent de ceux qui approchent de ce lieu augufteavec une voix arrogante ôcun front d'airain, Seguier y préfidoit avec Prévôt de Morfan, & Beliievre, fait de- puis peu Préfident à la place de Baillet , ôc qui monta depuis aux plus grandes dignités. De Thou fut interrogé pendant deux- heures , en préfence d'un grand nombre de Confeiilers , fui- vant l'ufagei entr'autrespar du Puy de Saint Valerien, oncle de ce du Puy de Vatan , qui depuis eut une fin ignominieu- fe. Ce Magiftrat , fort verfé dans le droit civil ôc dans le droit- canonique, difputa contre lui très-vivement. Enfin , le Parle- ment ayant donné fon arrêt ôc pris fon ferment, Beliievre le conduisit à la première chambre des Enquêtes. On remarqua qu'il dit en le menant, comme par un efprit prophétique, qu'un jour celui qui le fuivoit, le précéderoit dans les plus grands emplois. La modeftie du jeune de Thou, ôc fa deilination à l'état Eccléfiaftique , lui firent faire alors peu d'attention à ce préfage. Voici fa conduite dans cette charge, II parîoit peu, s'appli- quoitfortement à ce qu'on difoit , avoir du refped pour fes Pré- fidens , traitoit fes confrères avec honneur, déféroit à fes an- ciens, ôc vivoit avec les jeunes avec amitié ôc pohtefTc. An- genout, doyen de fa chambre , homme qui avoit beaucoup de lumière Ôc d'expérience^ , d'ailleurs d'une, probité digne des 42 MEMOIRES DE LA VIE premiers fiéclesjdu Drac, Jourdain, Erulard de Silleri, aujouf- i ^ j 2, à'^^^ chancelier de France , ôc Marillac de Ferrieres , furent entre les autres , fes amis particuliers. Il fut deux ans fans rapporter de procès , même depuis il s'en défendit autant qu'il put. Comme un des derniers de fa chambre, quand il falloir opiner, il avoir une attention ex- traordinaire aux opinions , & fuivoit celle qui lui paroifToit la meilleure , après avoir loué celui qui l'avoir ouverte. Il n'en difoit pas davantage , à moins qu'il n'eût de nouvelles raifons pour confirmer fon avis. Quand il commençoit à parler, il ne pouvoir vaincre fon émotion j dans la fuite il élevoit fa voix, ôc pourfuivoit avec tranquilité. Cette émotion ôc fon peu de mémoire, lui faifoient fouvent perdre ce qu'il avoit mé- dité, dont il ne fe reiTouvenoit qu'après le jugement. Voulant prévenir cette incommodité , il ne trouva point d'autre expé- dient que de mettre par écrit fes raifons en abrégé : ce qu'il pratiqua depuis dans les plus importantes affaires. Il ne s'en cachoitpas, ôc l'avouoit ingénuementj mais au commence- ment cela lui donna de la confusion : car malgré fes foins pour s'approcher de celui qui parloir , ôc quoiqu'il fût prefque toujours au fait de la quefîion propofée , fa mémoire in- fidèle lui faifoit toujours oubHer une partie de ce qu'il vou- loir dire, Ôc fon avis n'étoit jamais aiïés dévelopé : fem- blable à ces Poètes , qui gênés par la rime ou par la mefure; ne peuvent exprimer leurs penfées" qu'imparfaitemenr. Auffi, quoique la Chambre fût convaincue qu'on ne pouvoit mieux entrer dans la difficulté, il n'étoit jamais content de lui-même, ôc fe plaignoit à fes amis en pardculier , qu'il lui échapoit toû-, jours plufieurs raifons. Jean Texier fils d'un autre Jean Texier , Profefleur célèbre en droit à Orléans , étoit premier Préfident de fa chambre. Ce Magiftrar vertueux Ôcfcavant, mais très-vieux, mourut peu de rems après. Philibert de Diou > confeiller clerc , étoir le fécond. Il étoit d'une Nobleiïe diftinguée del'Autunois, ôc des amis particu- liers du premier Préndenr:lorfqu'il logeoit dans fon voifinage, il mangeoit tous les jours chez lui. Il avoir beaucoup decan^ deur ôc une inrégritc parfaire. Claude Faucon , d'un efprit vif ôc plein de reffources , fut mis à la place de Texier, ôc peu de tems après Bon Broé occupa DE J. A. DE THOU, Liv. I. 4^ occupa celle de Diou , mort en fon payis. Broé étoit auffi conreiller- clerc , ôc avoir ménagé les inté- rêts particuliers de la Reine-mere à Rome ou à Florence , avec ^ S 1 ^* une grande conduite. Ce fut à la recommandation de cette PrincefTe , qu'il fut pourvu de cette charge : il ne fera pas inu- tile d'en dire quelque chofe de plus. Il étoit de Tournon dans le Vivarais , & d'une allés bon- ne famille \ Inftruit dans les belles Lettres, il apprit le droit fous André Alciat , dans le tems que ce Jurifconfulte étoit en France, & depuis il enfeigna lui-même à Touloufe. Quand fon oncle Pierre de Villars , confeiller au parlement de Paris , fut fait évêque deMirepoix, Broé lui fucceda dans fa charge de con- feiller au Parlement l'an i j(5i. Tous deux avoientété avec dif- tinclion auprès de l'illullre cardinal de Tournon , feul protec- teur des gens de lettres en ce tems-là. Il joignoit à la con- noiffance du Droit civil ôc du Droit canonique, qu'il pofle- doitparfaitemenr, une pénétration particulière ^ôc une éloquen- ce vive, mais douce 6c infinuante en même tems. El!e avoit paru avec éclat, quand il fuivoit le barreau : aulTi lorfqu'il fut Préfident , & qu'il fe trouvoit d'un avis contraire aux autres, c'étoit toujours fi poliment, ôc avec un tour li agréable qu'il réfutoit le fenriment oppofé , que jamais perfonne n'eut lieu d'être mécontent de lui. Pour les diflicultés du Droit canonique, il les démêloir avec tant de clarté ôc de grâce, qu^il s'attiroit l'attention ôc les regards de toute la Chambre charmée de fes manières. De Thou étoit un de fes principaux admirateurs , ôc difoit fouvent, que tant qu'il avoit été dans le Parlement, il n'avoit vu perfonne à qui il eût plus fouhairé de reflembler en toutes manières. A Faucon fucceda Champrond, d'une NoblefTe du payis Chartrain , homme févére, dont la capacité approchoit afes de celle de fon collègue, mais qui étoit fort éloigné de fa douceur ôc de fapoliteiïc. Ce fut avec ces Magiftrats, que de Thou pafla tout le tems qu'il fut Confeiller aux enquêtes. I II avoir un oncle Confeiller-Clerc , au Parlement de Paris, nommé Pierre Villars; c'eft à cet oncle que Broé fut redevable de fon éducation. MSS. Reg, Samm. CT Aut. Fin idu premier Livre, Tome /, § G 4^ MEMOIRES DE LA VIE «^^ «rv^L^^ c^^^ c^jvi) ^\sJ^ Liv. IL 4^ féte avec dévotion j on n'a jamais pu les lui ôter de l'efprit, 35 quelque peine qu'on ait prife pour le défabufer : celui-ci en 33 eft un. Ces gens groflTiers , qui ne font occupés que de leurs 95 intérêts, fe font mis dans la têre depuis long-tems , que s'il " «fait beau tems à pareil jour que celui-ci , leurs vendanges , M en quoi confifient toutes leurs richeffes , feront abondantes. ^5 C'ell: ainfi qu'on fête en France le jour de faint Vincent , qui 53 efl; le j d'Avril. » De-là , de Thou vint à Stugard , principale place du duché de Wirtemberg : elle eft fituée fur les bords du Neckre dans un payis agréable , avec un fort beau château. Il y alla faluer le duc Louis, qui lui fit entendre un concert , auquel il prit beau- coup de plaifir. Tout proche efl: Efling, ville Impériale fur la même rivière. Le NecKre a fa fource proche de celle du Danube ôc des montagnes d'Arbonne , & pallant par Rotweil 6c par Tubinge, prend ion cours entre des coteaux chargés de vignes des deux côtés : il fépare la Suabe par le milieu , en ferpentant jufqu'à Heidelberg , au-delà duquel il fe jette dans le Rhin. Pour ve- nir à Eflmg, de Thou pafla cette rivière fur un pont de com- munication avec Stugard. Efling efl un lieu renommé par fa fabrique d'Artillerie & par l'abondance de fes vins. Dans les celliers de l'Hôpital, on en conferve une grande quantité en des tonneaux d'une grandeur extraordinaire i le plus grand efl: placé le premier, ôc les autres , dans une longue fuite , di- minuent à proportion : le vin s'y garde très-long-tems. On en but à la fanté de M. de Thou , du Numéro 40 ) d'un vin qu'on difoit être de quarante feuilles : les princes d'Allema- gne le prennent par remède , ôc à mefure qu'on en tire du plus grand tonneau ^ on en remet autant du tonneau voihn , mais qui efl plus nouveau. D'Elling, de Thou vint à Geppinghen fur le Vils , autre place du duché de Wirtemberg. Le prince Chriftofîe , père du Duc , en a fait un château de plaifance avec des jardins trcs- agréables : fes eaux medecinalcs font en réputation. Albert de Bavière étant venu les prendre , de Thou alla le faluer. Ce Prince l'interrogea fur les affaires de France > mais fa mala- die ne permit pas à de Thou d'être long-tems avec lui : il ne § Giij 1 5 7P' 4S MEMOIRES DE LA VIE fut pas plutôt retourné dans fes Etats qu'il y mourut. Tournant enfuite du côté du Danube, de Thou vit Uîme, ' J' ^' qui eft fur les bords de ce fleuve , & reprit Ion chemin par Bur- gaw. Il avoir déjà fçû de Languet , que de tout le grand pa- trimoine de l'archiduc Ferdinand , qui s'étendoit depuis les Alpes de Carniole , jufqu'aux montagnes de Vôge i au-delï du Rhin , c'étoit le feul bien que les Princes fes neveux , fils de fon frère Maximilien, avoient laifle aux enfans que l'archi- duc Ferdinand avoir eus de Philippine Velfer, qui vivoit en- core. Exemple de la vénération qu'ont les xAllemands pour la dignité du mariage , ils ne fouffrent point que des ent fans iffus d'un mariage inégal , clandeftin & contra£lé contre la volonté des parens , paifent pour légitimes , ni qu'ils parta- gent la fuccelîion de leurs pères. Il partit de-là pour Ausbourg. Sa grandeur, & l'éclatante richeffe de fes habitans , la font pafier avec raifon , pour la plus confidérable ville d'Allemagne. Il y féjourna quelques jours pour la viliter '■> il y vit les maifons des Foukres , ôc fut furpris entr'autres de la magnificence de Marc Foukre , qui avoit fait une dépenfe prodigieufe pour les jardins de Ta maifon , fituce au bas de la ville. Il y avoit fait conduire les eaux d'un petit ruiffeau , qui eft au-delTous , par des pompes qui fourniflcnt à plulieurs jets-d'eau, ôc qui rempliffent quantité de canaux. Marc Foukre avoit de plus amaffé un nombre furprenant de médail- les de cuivre , d'argent ôc d'or ,• que de Thou examina avec foin. De Thou vit encore Jérôme WoKius, qui a traduit tant d'Auteurs Grecs , ôc contribué 11 utilement à éclaircir l'hiftoi- re Byfantinc. D'Ausbourg , ayant paiTé par Méminghen , il vint à Lindaw , ville agréablement iituée fur le bord du Lac de Conftance , que le Rhin traverfe , comme le Rhône tra- verfe celui de Genève, fans fc mêler avec l'eau du Lac; feni- blable à la fontaine d'Aréthufe, dont l'eau, comme dit Ho- mère , furnage comme de Thuile, fans fe confondre avec d'au- tre eaux. Ceux qui font le tour du Lac ne fçauroient avoir la vûë plus agréablement occupée : ce font des coteaux d'une pente douce , chargez de vignes de tous côtés, jufque fur fes bords i ôc qui forment dans l'eau une riante perfpedive. De-Ià , de Thou fe fît conduire par eau à Conftance, égale-^ meut bien iituée j à fautre bout le plus bas du Lac. Il eut I^ D E J. A. D E T H O U , L I V. II. 49 curîofité de voir le lieu 3 où il y a plus de deux cens ans que 1 s'afleiiibla ce Concile célèbre, qui non-feulement rétablit alors l'union dans l'Eglife , mais qui par une fage prévoyance, donna les moyens de l'y remettre à l'avenir. Il fit en même tems des vœux pour le retour de cet efprit de charité dans le coeur des Chrétiens '. Il femble qu'il y loit éteint aujourd'hui par Tani- mofité de leurs guerres civiles , quoiqu'il n'y puifle fubfiftec que par la paix. De-là , fuivant toujours les bords du Rhin , il pafTa par Stein > ôc par Schaffoufe , un des principaux Cantons des Suifles, par Lauffenbourg , ôc par Rhinfelds , 011 le Rhin le précipite dans fon lit de fort haut , par cafcades & avec un très-grand bruit, jufqu'à Bâie , qu'il commence à être navigable, ôc où de Thou fe rendit. Le féjour de Baie ne lui fut pas inutile : il avoit des lettres de Piîhou pour Théodore Zuingher , Ôc pour Bafile Amerbach , homme poli 6c officieux. 11 ne quitta point ce dernier , qui lui fit voir chés lui, avant toutes chofes, des recueils manufcrits, des médailles anciennes , ôc quelques petits meubles qu'Eraf- me avoit laides à Amerbach fon père par fon Teilament 5 en- tr'autres un globe terreftre d'argent, bien enluminé , & gravé par un ouvrier de Zurich. Dans le tems que de Thou le re- gardoit avec attention , il s'ouvrit par le milieu : on remplit aufli-tôt de vin les deux hemifpheres , & l'on but à la fanté de M. de Thou , fuivant l'ufage du payis. De-là j on le con* duifit à la Bibliothèque publique, où l'on garde les manufcrits de plufieurs Commentateurs Grecs fur Platon & fur Ariflote, 11 vifita Félix Plater , do£leur en Médecine , logé dans une grande & agréable maifon , où il le reçût fort civilement. Pla- ter lui fit voir dans fon écurie une efpéce d'âne fnuvage ^ , de la grandeur des mulets de Tofcane ou d'Auvergne. Cec animal avoit le corps court 6c de longues jambes , la corne- du pié fendue comme celle d'une biche, quoique plus groffe ^ SK^tTHF^* 15 7P: I L'Auteur fait ici abftraelion de la \'ioIence avec laquelle le Concile en agit à regard de Jean Hus & de Jérônne de Prague, qu'il fit mourir cruellement, malgré les faufs-conduits de TEmpe- reur. a. Cei^ ainfi q^ue d'Ablancourt tra- duit le mot Alcem , dans ks Commen- taires de Céfar; d'autres le traduifent par le mot âiElan ; mais il ne convient pas ici , car VElan porte fur la tête urr bois à peu près comme un cerf , Ô£ l'Auteur n'en parle point ici» jo MEMOIRES DE LA VIE ' ■ ! le poil hérifTé 6c d'une couleur jaunâtre ôc brune. Il luî mon"' I r-yp. tra encore un rat de montagne, de la grandeur d'un chat, qu'ils appellent une Marmotte : il étoit enfermé dans une caf- fette , ôc comme il avoit pafTé Thyver fans manger , il étoit tout engourdi. Plater avoit aufîi l'étui des Fofïiles de Conrad Gef- ner: on l'avoit apporté de Zurich, tel qu'il eft décrit ôc dellmé dans un de fes Livres. Cet étui renfermoit bien des raretés différentes , entr'autres quantité d'infectes particuliers, qui fem- blent autant de jeux de la Nature. De Thou les examina à loi- fir, ôc avec une grande curiofité , aidé d'Amerbach , qui s'y, connoiflbit fort bien. Il alla voir enfuite Théodore Zuingher , dans une maifon qui appartenoit à ce fçavant homme , Ôc qu'il avoit ornée de plufieurs infcriptions , en quoi il excel- loit. Il alla voir de- là le magazin de Pierre Perne de Luc- que î ce vieillard étoit encore (i vigoureux , qu'il travalloit lui- même à fon Imprimerie. Enfin , après avoir remercié Amer- bach de fa politeflTe , il partit de Bâle pour venir le foir cou- cher à Mulhauzen , où fe tenoit une Foire , comme il y en a fouvcnt. On trouve devant ce Bourg une grande plaine , où s'af- femble durant la Foire un prodigieufe multitude de monde ,• de tout âge ôc de tout fexc j on y voit les femmes foûtenic leurs maris , ôc les filles leurs pères , chancelans fur leurs che- vaux ou fur leurs ânes : vous croyez voir une foule de Bac- chantes ôc de Corybantes. Dans les cabarets tout eft plein de buveurs : là de jeunes filles qui les fervent , leur verfent du vin adroitement d'une grande bouteille à long cou. Elles les preffent de boire , en les agaçant par mille plaifanteries ; elles boivent elles-mêmes , ôc reviennent fouvent faire la même chofe , après s'être foùlagées du vin qu'elles ont pris: cefpe- ctacle plaifant ôc nouveau pour de Thou > dura bien avant dans la nuit. Ce qu'il y a de particulier, eft que dans un fi grand concours de peuple , ôc parmi tant d'yvrognes , tout fe pafTe fans querelle ôc fans conteftation : ce fut inutilement qu'il ap- pella plufieurs fois fon hôte , trop occupé à fervir tant de mon- de ; l'hôte enfin lui fit préparer un lit ôc allumer un poêle. De Thou fortit de là de grand matin : ayant laiflé Colmar à droite, il vint dîner dans un village à la fource de la Mofelle. On y trouve quantité de grandes 6c d'excellçntçs truites, quj s'élancent DE J. A. DE THO U, Lrv. IL yi s'élancent avec impétuofité j comme l'eau efl: fort bafle , on t^— i les peut prendre avec la main. i'c'7o De là -il revint à Plombières. Il y trouva fon frère peu foû- ^ hgé par les eaux , & réfolut avec fa belle-fœur de le recon- duire chés lui. Ils revinrent par Bourbonne , où de l'avis des Médecins ils féjournerent quelques jours pour eflayer des eaux , qui ne firent pas un meilleur effet que les autres. Enfin ayant paffé à Langres ôc à Troyes , ils le ramenèrent à Paris. Son frère y mourut au bout de quelques mois j malgré les foins infatigables de fa femme, quiavoitun courage au-deffus de fon fexe, ôc après bien des remèdes inutiles. Peu de mo- mens avant fa mort il recouvra la parole , dont il avoit pref- que perdu l'ufage dans le cours d'une fi grande maladie : ii prononça diftintlement à haute-voix ce verfet du Pfeaume 5*0. Seigneur , ne me rejetiez pas de devant votre face , & ne retirez point de moi votre Saint Efprit , ôc rendit le dernier foûpir. Son père, qui malgré fa douleur lui donna dans ce moment fa bcncdidion , s'abftint pendant quelques jours d'aller au Pa- lais i & pour éviter les vifites , fe retira dans la maifon de i évc- que de Chartres fon frère , chés qui logeoit fon fils Jacque de Thou. Là, ce Prélat & l'Avocat général fon autre frère, le priè- rent avec inftance de faire reflexion fur la diminution de là fa- mille, & lui demandèrent s'il ne feroit pas plus à propos de faire changer d'état à fon fils, que de le lailTer dans celui qu'il lui avoit choifi. Le premier Préfident ne s'en éloignoit pas ; mais plus occupé des affaires publiques , que de celles de fa famille , il laiffoit couler le tems fans fe déterminer. De Thou étoit accoutumé au célibat , ôc fon ambition n'en- vifageoit que quelque ambaffade, pour continuer fes voyages : ainfi il s'excufoit auprès de fes oncles , ôc s'en remettoit entiè- rement à la volonté de fon père. Ce fut de cette manière que fe paffa le refte de cette année , qu'il employa avec la veuve de fon frère à fe confoler de leur perte commune. _™____« L'année fuivante , la pefte emporta bien du monde, ce qui ^ obligea de Thou d'aller en Touraine avec Jacque Dennet i J ^ o. Avocat au Parlement , homme d'efprit ôc ami de fa famille. Le duc d'Anjou étoit alors au Pleffis-lez-Tours j ôc fongeoit fé- rieufement à la guerre des Payis-bas, Tome I, § H 5-2 MEMOIRES DE LA VIE ,^^,,^„,,„„^ De Thou avoit pour ce Prince des lettres de récommaii- ~ ' dation de fon père, qui étoit fon Chancelier. Il fe fît préfen- ' ^ ^' ter par Jean de Simié favori du Duc , mais qui ne le fut pas long-tems. Ce Prince le reçut obligeamment , ôc le congé- dia , après lui avoir demandé des nouvelles de la Cour. De Thou fe retira à Maillé-Laval , château confidérable en Tou- raine. Là s'occupant tantôt à l'étude, tantôt à la chafle, il fie la defcription de Maillé en Vers-ïambes. Elle fut imprimée de- puis , tant pour la fatisfadion de Nicolas Perrot Confeiller au Parlement , homme d'une gravité antique , mais poli ôc qui étoit alors de la Cour du duc d'Anjou , que comme une preu- ve de fa reconnoilTance pour un lieu qui lui avoit fervi d'alile. Enfin comme il crut que c'étoit féjourner trop long-tems dans un même lieu , il en partit avec Dennet Ôc avec Gille de la Normandiere frère de cet Avocat ; ce dernier leur fer- vit de guide. Ayant paffé par Alençon , Séez , ôc Falaife , i! arriva à Caën , où il logea chés Jean de Novince d'Aubigni, qui lui fit une magnifique réception. Il alla voir l'Abbaye de Saint-Etienne , qui femble comman- der le Château. Elle avoit été ruinée au commencement des guerres civiles , aufii-bien que le tombeau de Guillaume duc de Normandie , roi d'Angleterre ; & on les avoit depuis re- parés comme on avoit pii : c'eft une Abbaye fondée autrefois par ce même Duc , avec de grands revenus. On y voit encore dans la cour l'écu des armes des Gentilshommes , qui pafle- rent avec lui à la conquête d'Angleterre. De là , on lui fit voir le château , ôc l'endroit par où l'amiral de Coîigni l'avoir atta- qué pendant la maladie du duc d Elbeuf. Il apprit de ceux qui l'accompagnoient, que la Reine mère y étant venue quel- que-tems -après , avoit dit qu'elle ne comprenoit pas comment on avoit pu iî-tôt rendre une fi bonne place, que des femmes auroient pu défendre avec leurs quenouilles : ce qu'elle ne di- foit pas fans taxer le Gouverneur de lâcheté, ou de trahifon. Il avoit envie d'aller jufqu'à Coutances j mais il fe détour- na pour pafier par l'abbaye d'Aunai du diocéfe d'Avranches> dont étoit abbé Jean Prévôt qui l'accompagnoit , frerc d'Au- guftin Prévôt Greffier au Parlement, auteur de quelques Poë- iies Latines fort élégantes. Cet abbé n'étoit pas ignorant 5 mais grand parieur, médifant, ôc fi mauvais plaifant, qu'il en DE J. A. DE THOU,Liv. II. n étoit infuportable. Il fit & dit plufieurs chofes à la honte de fes ..«1 Religieux , qui vivoient fans règle : ôc enfin montrant les mur^ i ç 8 0. de l'Abbaye , qui étoient fort en defordre j il leur dit y par une froide raillerie , & pour leur reprocher leur ignorance , que fi les murs étoient dans ce defordre-là , cela ne venoit que de ce qu'il n'y en avoit pas un d'eux qui les pût foûtenir d'un feul mot latin. MefTieurs de Sey . gentilshommes du payis , demeuroient proche de Coutance. Ils étoient parens de Meflîeurs deThou: car Jean de Marie évêque de Coutances , frère du Chance- lier ^ 3 & qui fut malTacré avec lui par le peuple de Paris ( dont les armes même fe voyent encore à la clef de la voûte de l'é- glife de Coutance ) avoit marié Hilarie fa fœur à un de Sey gentilhomme du voifinage ^ dont ces de Sey étoient défcen- dus. Il ne refta que trois jours dans cette ville , qui efl: fans murailles î de là paffant par Granville, il arriva à Avranches, où il coucha chés fEvêque. Le lendemain il alla voir une Abbaye fameufe , qu'on nomme le Mont Saint-Michel au pé^ ril de la mer. C'eft un rocher efcarpé de tous côtés , qu'on croit avoir été autrefois attaché à la terre : il en efl à prefent féparé de deux lieues , que Ton paffe à cheval , quand la mer efl baffe. Sa figure conique eft enfermée tout autour d'un mur fort élevé : on y monte par des degrés taillés dans le roc , fans aucun re- pos. Cet efcalier forme une rue bordée àç.s deux côtés de boutiques , où l'on vetid aux pèlerins des chapelets , des ima- ges de plomb , ôc d'autres chofes pareilles j il y a aufïî quel- ques hôtelleries pour les loger. Au haut du rocher qui abou- tit en cône , comme je viens de le dire ^ il y a une citadelle oia efl l'Abbaye , aufTi grande ôc auffi fpatieufe que le rocher a de tour par bas. Le bâtiment efl foûtenu par des arcbou- tans de pierre , qui fervent auUi à élever avec des poulies tou- tes les groffes provifions de la maifon. L'Eglife magnifiquement bâtie a une tour fort élevée , qui foûtient une figure de S. Michel dorée Ôc éclatante au Soleil: il y a deux Cloîtres voûtés fun fur l'autre, ôc des Réfe6loires de même •■> des Offices , des Citernes , ôc une Bibliothèque, I Le P. Anfelme prétend que Jean j tance, n'e'roit pas frère, mais fils aîné de le Corgne, dit de Marie évcque de Cou- I Henri de Marie Chancelier de France. ^4 MEMOIRES DE LA VIE ,._,,,„^_^ où il y avoit autrefois de bons manufcrits : on voit dans la ~ maifon de l'Abbé une grande galerie fort bien percée ? enfin ■' * tout eft au haut de ce roc fi grand & fi fpacieux , qu'il fem- ble qu'on fe promené en terre ferme. A côté de la maifon ab- batiale , on trouve entre le midi & le couchant un petit jar- din de terre rapportée , où -malgré le froid du climat il vient de fort bons melons. Ce lieu , qui doit faire l'admiration de toute la France ôc de toute l'Europe , fut anciennement bâti avec beaucoup de dépenfe. On doit être furpris que d'un de- * fert fterile , éloigné de tout commerce , d'ailleurs d'un abord [i difficile, que lorfqu'il eft baigné de la mer , à peine y peut- on aborder avec des chalouppes, la religion de nos ancêtres ait fait un lieu fi merveilleux , & qu'elle ait furmonté tant d'ob- ftacles ôc de difficultés. J'efpere que le Le£leur ne trouvera pas ces remarques inutiles. Au fortir de cette Abbaye , de Thou vint par fainte Hen> me ôc par Fougères , villes de la haute Bretagne, à faint Aubin du Cormier, lieu célèbre par la bataille qui s'y donna il y a quatre-vingts-onze ans ^ , entre l'armée du Roy , commandée par Louis de la Trimoûille, ôc celle de Louis duc d'Orîeans ôc du Prince d'Orange , qui furent tous deux faits prifonniers. Enfin , il revint à Rennes capitale de la Province , où le Parlement qui eft femeftre, réfide encore aujourd'hui: il étoit autrefois à Nantes , où les ducs de Bretagne avoient fait bâtiï un grand Palais. Delà il revint à Maillé, par Vitré , Laval ;, Châteaugontier j Angers , Saumur ôc Tours. A fon arrivée il reçut des lettres de fon père , qui lui man- doit d'aller trouver le maréchal de CofTé pour des affaires de conféquence. Ce Seigneur étoit allé à Poitiers, dans le defifein de joindre le duc d'Anjou , qui en étoit parti pour aller trou- ver le roi de Navarre en Perigord , ôc pour tâcher de le por- ter à la paix. De Thou fut donc obligé de prendre la pofte avec fon fidèle Dennet^ non fans courir quelque rifque 5 car les partis commençant déjà à fe mettre en campagne , com- me fi la guerre eût été déclarée , il fut arrêté , mais relâché auffi-tôt qu'on le reconnut. Il trouva encore le Maréchal à Poitiers, ôc s'acquitta des I L'an 1488, fous le tegne de Charle VIII i par conféquent ces Mémoires ©r*c ç'te écrits l'an 1^7$, DE J. A. DE THOU, Lrv. IL 5-^ ordres que fon père lui avoir donnés. Il enrretint fur le mê- :f;?!^?!?f?!= me fujet Belliévre envoyé du Roi , Ôc revint aufli-tôt à Maillé. 1580. Perrot, qui étoit refté à Tours depuis le départ du duc d'An- jou , l'y vint trouver. Ils réfolurenttous deux, contre l'ufage des Courtifans , d'aller à Bourgueûil , Abbaye fituée dans un des plus beaux payis du Royaume , pour voir Simié , que le duc d'Anjou venoit de difgracier, ôc pour lui témoigner que s'ils l'avoient honoré dans fa faveur , ils gardoient pour lui les mêmes fentimens dans fa difgrace. Simié les reçut avec de grandes marques d'amitié : l'entretien ne roula que fur fon malheur. ^ Enfuite ils fe fcparerent, après que de Thou lui eut offert - les bons offices de fon pere^ ôc le crédit qu'il pouvoir avoir ^ 5 ^ ^' auprès du duc d'Anjou. L'Hiver , qui avoir été rude , avoir beaucoup diminué une maladie qui avoir emporté tant de monde j cela obligea de Thou de revenir à Paris , y étant de plus rappelle par fon père , qui n'avoir point quitté cette gran- de Ville. On y étoit occupé à fexécution des articles de la Conférence de Fleix. Entr'autres conditions, on y étoit con- venu qu'on députeroit des confeillers du Parlement de Paris , pour rendre la juftice en Guienne 3 au lieu de la Chambre mi-partie de cette Province , où la différence de la Religion caufoit tant d'aigreur dans les efprits , qu'elle fe remarquoit jufque dans les jugemens de cette chambre : cela faifoit un tort confidérable à ceux du payis , qui fouffroient une grande vexation. Pour en arrêter le cours, on choifit douze Confeil- lers laïques ôc deux Clercs, aufquels le Roi donna pour Pré- fident Antoine Seguier, dont l'efprit adroit ôc plein d'expé- diens n'en étoit pas moins équitable. Seguier, ami particuîiei: du jeune de Thou , le fît nommer avec Coqueley Bourgui- gnon , homme d'un grand jugement ôc d'un profond fçavoir, pour remplir les deux places de Confeillers Eccléfiaftiques. Parmi les laïques on choifit entr'autres Jean de Thumery , Claude du Puy , ôc Michel Huraut de l'Hôpital , petit-fils du grand Chancelier de l'Hôpital. Ce dernier avoir été reçu Con- feiller depuis peu de tems. Il avoit époufé Olympe fille du Préfident ' de Pibrac, qui avoit fait porrer ce nom àfafilie, en mémoire de l'honnête ôc fcavant commerce qu'il avoit eu i Du Fâur de Fibrac. $ H iij 5^ MEMOIRES DE LA VIE autrefois à Ferrare avec Olympia Morata , dans le tems qu'elle j g . étoit auprès de la ducheiïe Renée de France. C'étoit un jeune homme d'un génie élevé, ôc qui écrivoit fort bien en Latin ôc en François 5 il le fit bien voir par les écrits qu'il publia au fujet des troubles de France. Comme il portoit le même nom que fon grand père , ôc qu'il étoit de la même Chambre dont avoir été ce Chancelier , de Thou , qui s'y trouvoit pareillement , fit une amitié particulière avec lui. AufTi connoifiant la palfion qu'avoit l'Hôpital pour la nou- velle Fauconnerie , Ôc fe fentant d'ailleurs du talent pour la Poëfie Latine , il compofa en fa faveur , ôc pour fon coup d'effai , un Poëme fur cette nouvelle efpece de chafTe, dont il fit imprimer depuis les deux premiers chants^. * Ccft fon -^^ voyage des députez pour la Guienne étant réfolu y les hieracnfophion ^ onclcs dc Jacquc de Thou profitèrent de cette occafion, pour ou d6 re acci' prefler encore fon père de réfléchir fur l'état de fa famille t *"'"^"' prefque éteinte , ôc de confidérer qu'il n'avoir plus qu'un fils qui la pût relever. Il s'excufa à fon ordinaire fur la nécefiité du voyage de Guienne , qui ne lui permettoit pas de fe dé- terminer. Le fils , jufqu'alors occupé de f^s études , n'y avoit pas fait une plus grande attention ; mais enfin il commença à fonder férieufement à fa vocation : les avis de du Ferrier lui revinrent dans l'efprit 5 Fétat auquel on le deftinoit , ôc oui il ne fe fentoit point porté , lui fembla un pefant fardeau ; la vie tranquille où ion penchant l'entraînoit^lui parut douce 3 l'em- barras des affaires l'effraya. Tant de raifonsle déterminèrent à juger , qu'il lui étoit plus convenable d'abandonner quelques grandeurs apparentes , remplies d'une infinité de peines , de choifir un genre de vie plus aifé , de fe marier enfin lorfque l'oc- cafion s'en préfenteroit, ôc de fe fervir en attendant , auprès de fes oncles , des mêmes excufes que fon père. Peu de tems après fon départ pour la Guienne , il paffa par Angoulême , ayant été choifi par les commiffaires du Parlement de Paris, pour aller de leur part faluer Henri prince de Condé, qui faifoit fa réfidence à faint Jean d'Angeli. Ce Prince le reçut avec toutes les marques de diftindion dues à ceux qu'il repréfentoit ,• mais en fon particulier avec beaucoup de bien- veillance , fondée fur l'eftime qu'il avoit pour le premier Préfi- dent fon père : Condé ôc les autres Proteftans n'avoient pas DE J. A. DE THOU,Liv. IL n perdu la mémoire des preuves que ce Magiftrat leur avoît tou- jours données de fon équité ; il l'entretint louvent de ce qui pouvoir contribuer au bien de l'Etat, ôc des motifs qui de- ^ ^ ° ^' voient porter les députés à rétablir, par leur équité, la tran- quillité dans la Guienne. De Thou rendit compte de fon voyage aux CommifTaires , 6c ils fe rendirent tous enfuite à Libourne , ville fituée dans un lieu commode , où la rivière d'Ifle fe jette dans la Dordo- gne : lorfque la merpouflée parle vent, monte dans cette ri- vière , elle fait enfler ôc tourner les eaux de PKle avec tant de rapidité ôc de violence , que fans l'expérience ôc l'adreffe des Pilotes , les vaifTeaux courroientrifque de s'y perdre. Ceux du payis regardent avec admiration l'effet d'un tourbillon par- ticulier à cette rivière dans cet endroit-là , ôc l'appellent en leur langue Aiafcaret. Les Commiffaires confulterent d'abord s'ils y établiroient le fiége de leur Jurifdiâion j mais la pauvreté des Procureurs ôc des Avocats , qui feroient obligés de s'y rendre de Bordeaux ôc des lieux voifins , fans compter d'au- tres difficultés qu'ils prévirent , les fit réfoudre de s'arrêter à Bordeaux , comme dans un lieu plus commode pour tour le monde. On choifit encore de Thou pour en aller conférer avec le maréchal de Matignon ' , qui avoir une grande autorité dans la province , dont il étoit Commandant fous le roi de Navarre. Il eut ordre d'aller de là, fans s'arrêter , faluer ce Prince , qu'il joignit à Caftel jaloux, où il fe divertilToit à la chaffe. Il en fut reçu avec autant de marques de diflindion ôc de bonté, qu'il l'avoit été du prince de Condé, ôc ce Prince lui ordonna de le fuivre à Nerac. De quelque côté qu'on aborde en cette ville , qui efl fituée dans un payis très-gras y on ne trouve que des fables. Com- me il neiga toute la nuit après qu'ils furent arrivés, le lende- main, fuivant Tufage du payis, le Roi alla à la trace des bêtes fauves jufqu'à l'heure du dîner. Quand de Thou fe fut acquitté de fa commifîion auprès de lui, il demeura encore deux jours à Nerac , pour y faire fa cour à la reine Marguerite ôc à la princeffe Catherine fœur unique du Roi : il étoit bien-aife I Jacque Gouïon de Matignon. * I ;8 I. 58 MEMOIPvES DE LA VIE auiïi de voir ôc d'cmretenir du Faur de Gratins , ChanCeliei! de Navarre. Gratins avoir étc élevé dans le Parlement de Paris, Ôc avoit de grandes obligations au premier Prcfident, qui l'avoir proté- gé dans l'affaire de la Mercuriale , où l'on avoit voulu le mêler : il en témoigna au fils une fincere reconnoiflance , & l'em- brafla avec bien de la tendrefle. Il lui dit, que c'étoitlui qui avoit confeillé de demander des CommilTaires du Parlement de Paris , connoiflant leur droiture ôc leur équité, ôc avec quel dedntereflement ils rendoient la juftice à tout le monde fans par- tialité : au lieu que dans la Guienne , depuis que la différence de Religion y avoit divifé les efprits , la haine ôc la faveur ditloient tous les jugemens. Après cela de Thou prit congé du roi de Navarre : ce Prince lui fit voir fes jardins qu'il en- tretenoit avec un grand foin , ôc le promena dans de belles allées paliffadées de lauriers. Après avoir paffé la Garonne ^ il reprit fon chemin par Agen; ôc y fut reçu magnifiquement par Secondât de Roques. Ce Gentilhomme avoit époufé la tante de Jofeph Scaliger du côté de fa mère , ôc il en avoit eu plufieurs enfans , dont la plupart prirent le parti des armes , entr'autres Paul Secondât qui fut tué au fiége d'Oftende. 11 avoit avec lui le frère aîné de Jofeph Scaliger, nommé Sylvius, pour qui Jule leur père avoit écrit fa Poétique. Ce Sylvius étoit un homme fort doux ôc affés fcavant: comme on s'entretint des Commentaires de fon père fur les Livres d'Ariftote , touchant l'Hiftoire naturelle des animaux , deThoule pria de les revoir, ôc de n'en priver pas plus long-tems le public. Sylvius y fatisfit en partie , ôc donna le dixième Livre , qu'il dédia à Duranti premier Préfident du Parlement de Touloufe : après fa mort, le refte tomba entre les mains de fon frère Jofeph, qui l'emporta en Hollande , ôc qu'il laiffa en mourant à Daniel Heinfius fon élevé , mais dans un fi grand defordre , comme Heinfius l'écrivit à Cafaubon , qu'on ne^oit pas efpérer d'en jouir. Après que de Thou fut de retour à Bordeaux , les Com- miffaires choifirent le couvent des Jacobins pour y tenir leurs féances 5 Loyfel ôc Pithou étoient, l'un Avocat Ôc l'autre Pro- cureur général de la commifFion ; couple d'amis illuftre par leur DE J. A. DE T H O U , Lîv. IL SP leur mérite ôc par leur probité , plus ilîuftre encore par la ^r;^^-^^-^^ conformité de leur zélé pour le bien public. L'ouverture s'en » ^ g i fît avec un concours extraordinaire de monde , que la nou- veauté du fpedlacle , ou l'averiion qu'on avoir pour les Juges du payis avoit attiré. Parmi ces occupations , de Thou n'interrompoit point fes ,_,__ études. Dans le deflein d'écrire l'Hiftoire de fon tems , il fai- ~ foit connoiflance par tout où il paiïbit , avec ceux qui pou- ^ ^ voient y contribuer 5 & comparant tout ce qu'il avoit lu ou entendu , avec ce qu'il en apprenoit par lui-même , il en ti- roit de juftes conféquences. Il fut inftruit de bien des parti- cularitez remarquables par Benoît de Largebafton premier Pré- fident de Bordeaux , vieillard vénérable , ôc par fon âge fort avancé , & par fa profonde capacité. Ce Magiftrat , qui avoit été protégé dans les mouvemens précedens par le premier Préfident de Thou , toujours prêt à fecourir les illuftres affligez , fatisfit avec une complaifance rare à fon âge , la curiofité du jeu* ne' de Thou. Il tira encore bien des lumières de Michel de Montagne alors Maire de Bordeaux , homme franc, ennemi de toute con- trainte , ôc qui n'étoit entré dans aucune cabale , d'ailleurs fort inftruit de nos affaires, principalement de celles de la Guien- îie fa patrie , qu'il connoiflbit à fonds. L'amitié que de Thou lia enfuiteavec Jean Malvin de Sefîac, doyen du Parlement, iui fut aulli d'un grand fécours. Pithou ôc lui trouvèrent beaucoup d'agrément ôc de poli- tefle , dans l'efprit éclairé d'Elie Vinet de Barbezieux. Vinet étoit Re£teur du Collège de Bordeaux , fi célèbre dans les fiécles précedens , ôc s'occupoit alors à retoucher fon Aufone. Autrefois il avoit été des amis de Turnebe , de Muret , de Gru- chy, de Guerente,ôc de George Buchanan. Tous les ans il recevoit des lettres de ce dernier , quand les marchands EcofTois venoient enlever des vins à Bordeaux. De Thou vit l'es dernières que Buchanan avoit écrites à Vinet , d'une main tremblante à la vérité , mais d'un ftyle ferme, ôc qui ne fereP- fentoit en aucune manière des foibleffes de fon grand âge j auffi Buchanan ne s'en plaignoit pas, mais plutôt de l'ennui que caufe une longue vie. Il lui mandoit , qu'il avoit quitté la Cour , ôc qu'il s'étoit retiré à Sterlin > il ajoûtoit fur la fin Tome I. §1 6o MEMOIRES DE LA VIE ^ ces dernières paroles , dont de Thou s'eft toujours fouvetiu I c 8 2 <^^P"^s : y^u rejîe y je ne fonge plus qu'à me retirer Jans bruit > & à mourir doucement : comme je me regarde comme un homme mort t le commerce des vivans ne me convient plus ^ De Thou fit voir à Vinet les deux premiers chants de fon poëme de la Fauconnerie , où il n'avoir pas mis encore la der- nière main i Vinet l'engagea à les faire imprimer à Bordeaux par Simon Millanges très habile Imprimeur. Pendant le mois de Février les Commiflaires interrompirent leur féance > & quelques-uns prirent ce tems-là pour voir le payis de Medoc. Thumeri étoit malade d'une fièvre quarte , qu'il domptoit en montant fouvent à cheval ; Loylel ôcPithou toujours prêts à marcher en fi bonne compagnie , voulurent être du voyage. Monfieur de Foix de Caudale ^ auquel ils avaient rendu de fréquentes vifites au Puy- Paulin à Bordeaux , leur avoir donné des lettres de recommandation. Quand on a quitté le payis qui efl: au-delà delà Garonne, on trouve à gauche le rivage de la mer bordé de pins très-élevez , dont on tire la poix ou la refine. Comme on enlevé lécorce de ces arbres, la nature prévoyante fait naître autour quantité d'arbuftes pour les revêtir; entr'autres des arboiliers , dont les fleurs ôc les fruits , plus agréables qu'utiles , forment un fpcda- cle, qui. joint à la vûë de la mer, plaît beaucoup aux yeux> Du tems d'Aufone on donnoit le nom de Botares ôc de Boii ^ aux habitans de ces côtes; ce Poète les nomme Picei ; fans doute par rapport à la poix qu'on tire de ces pins , dont i'écorce fournit encore de nos jours à ces peuples dequoi fe chauffer & s'éclairer. On trouve aufii le long de la côte le cap des Boiens Boiorum Promontorium , ainfi appelle autrefois & qui conferve en quelque forte fon ancien nom ; ce qui fe prouve par le nom d'une petite ville qu'on appelle encore aujourd'hui Tête de Biich , & par le nom que portoient les Sei- gneurs de la maifon de Foix ; entr'autres ce fameux Capitai- ne du tems de nos guerres contre les Anglois , duquel nos hiftoires font mention , fous le nom de Captai de Buch, I Vinet qui avoit vu autrefois fon Collège fi fioriffant , & qui le voyoit tombé par le nouveau Collège des Je- fuites e'cabli en cette ville , avoit cou- tume de diie;que d'yn bon Collège on en avoit fait deux mauvais. MSS. Reigl Samm. & Aut. i De là vient le nom de Buçh & de Tefis de Buch, DE J. A. DE THOU, Liv. II. à ramafler à Gayette ôc à Laurentio des co- quilles ôc de petits cailloux fur le rivage. La beauté de la faifon les invita à voir le refte du payis de Medoc ôc le château de M. de Candale : la maifon de Foix pofledoit autrefois tout ce payis-là. Ils le trouvèrent à Caftel- nau , ou il s'étoit rendu depuis peu ^ ôc où il avoit accoutu- mé de féjourner jufqu'à l'Automne , à moins qu'il n'allât à Cadillac ou à Bachevelle , deux châteaux qui font fur la Ga- ,ronne, où il alloit ôc d'où ilrevenoit par eau commodément. Ce Seigneur ,• f(çavant dans la Géométrie ôc dans les Mécha- niques , avoit chez lui des laboratoires, des atteliers ôc des for- ges, avec tous les inftrumens néceflaires pour fondre, ou pour I II y a à Rome une montagne qu'on nomme MoniQ tejiatîo à caufe de quan- ptQ 4ç tefls ou de pots brifez. § I i) (?2 MEMOIRES DE LA VIE «î:?;?^;^; fabriquer toutes fortes de machines. Il invita les Commiflaires l < B 2, ^ dîner : le repas fut affaifonné d'une fçavante converfation , fuivant fa coutume. De Thou tourna l'entretien fur cequeles Pyrénées pouvoicnt avoir de hauteur : il fçavoit que c'étoit faire plaifir à fon hôte que de le mettre fur ce chapitre. M. de Candale leur raconta qu'il avoit été aux eaux deBearn proche de Pau , à la fuite de Henri d'Albret roi de Navarre père de la princefTe Jeanne , dontilétoit proche parent : Que dans le féjour qu'il y fit , il réfolut de monter au fommet de la plus haute montagne, qui n'en eft pas éloignée , ôc qu'on nom- me les Jumelles , à caufe qu'elle fe fépare par le haut en for- me de fourche : Que dans le tems qu'il préparoit tout ce qu'il crut néceffaire pour fon deflein, plufieurs Gentilshommes, ôc d'autres jeunes gens , vêtus de fimples camifoles , pour être moins embaraflez, s'offrirent de l'accompagner : Qu'il les aver- tit que plus ils monteroient , plus ils fentiroienr de froid 5 ce qu'ils n'écoutèrent qu'en riant : Que pour lui il fe fit porter une robe fourée, par des payifans qui connoifibient les lieux: Que vers le milieu du mois de Mai , fur les quatre heures du matin , ils montèrent allez haut ) pour voir les nuées au-def- fous d'eux : Qu'alors le froid faifit ces gens qui s'étoient fî fort preffez 5 de manière qu'ils ne purent pafler outre : Que pour lui il prit fa robe ôc marcha avec précaution, accompa- gné de ceux qui eurent le courage de le fuivre : Qu'il monta Jufqu'à un endroit où il trouva des retraites de chèvres ôc de boucs fauvages , qu'il vit courir par troupes fur ces roches ef- carpées : Qu'ayant été plus loin ^ il remarqua quantité d'aires d'aigles ôc d'autres oifeaux de proie : Que jufque-làils avoiene rencontré des traces taillées dans le roc , par ceux qui y avoient auparavant monté j mais qu'alors onne voyoit plus de chemin; & que pour gagner le fommet il reftoit encore autant à faire qu'on en avoit fait : Que l'air froid ôcfubdl, qui les environ- noit , leur caufoit des étourdiflemens , qui les faifoient tomber en foibleiïe j ce qui les obligea de fe repofer Ôc de prendre de la nourriture : Qu'après s'être envelopé la tête , il fe fit une nouvelle route avec l'aide des payifans qu'il avoit amenés : Que quand le roc réfiftoit au travail , on fe fervoit d'échelles , de crocs j ôc de grappins : Que par ce moyen il arriva enfin juf- qu'à un lieu , oit ils ne virent plus aucune trace de bête DE J. A. DE THOU, Liv. II. 6"^ fativage ni aucun oifeau, qu'on voyoit voler plus bas^ que ce- =^^^="^ pendant on n'étoit pas encore au fommet de la montagne : 1582. Qu'enfin il le gagna , à peu de diftance près , avec l'aide de certains crochets , qu'il avoit fait faire d'une manière extraor- dinaire. Qu'alors il choifit un lieu commode, d'où il pût regarder fû- rement jufqu'en basj qu'il s'y afTitjôc qu'avec le quart de cer- cle , il commenta à prendre la hauteur 5 qu'il prit pour rez de chauffée le courant paifible, que les eaux qui fe précipitent de rocher en rocher avoient formé j que jufqu'au plus haut de la montagne, qu'il mefuroit aifément du heu où ilétoit,il trouva onze cens braffes ou toifes de notre mefure , la toife de fix pies, ' ce qui compofe treize cens vingt pas Géométriques 3 le pas de cinq pies , à la manière des Grecs. De Thou , après avoir fait là-deffus de profondes réflexions, convint que M. de Candale ne s'étoit pas fort écarté de la vé«* rite, ni du fentiment des anciens Géomètres, qui rapportent que le Mont Olympe, qu'ils ont crû le plus élevé qu'il y eût au monde, ne pouvoir pas avoir plus de dix ftades de hauteur^ non plus que la mer a de profondeur. Xenagoras trouva un demi ftade davantage dans la mefure qu'il prit de la même mon- tagne. Je dirai en paffant que ce calcul n'eft pas exa£l dans Apulée ^ ^ au Livre qu'il nous a laiffé du démon de Socra- te , ôc qu'il y faut fuppléer par Plutarque dans la vie de Paul Emile. Que fi on multiplie dix fois la ffade de 125' pas, comptant îe pas de cinq pies , à la manière des Grecs , on trouvera 1 250 pas Géométriques j ce qui, à onze toifes cinq pies près, fait le même nombre que M. de Candale avoit trouvé, mais on lait- fe un calcul plus exa6l aux gens du métier. * De Caftelnau, la compagnie fe rendit à l'Efparre, autrefois yille libre ôc joùiffant de les droits > avec un château & des I On a ajouté ces mots pour éclair- cir ce pafTage. z Apule'e dit qu'elle n'a pas dix fta- des de hauteur, & Plutarque, qu'elle en a davantage. 3 EfFeftivemeut M. de Thou s'eft trompé : il prend pour des pies les 70 pas Géométriques reftans de i zj'o qui îbnc de cinq pies. A ce compte , il y auroit une différence de jS toifes deux pies, au lieu d'onze toifes cinq pies : cependant fi vous ajoutés le demi fta- de de Xenagoras , qui fait 6i pas 8c demi Géométriques, ou 52 toifes demi pié , on trouvera , à fix toifes un pié 6c demi près , le compte de M. de Can- dale juftc, par rapport aux anciens Géomètres, -»• • • • § In; ^6*4 MEMOIRESDE LA VIE ,,,,__^^,^ Salines appartenantes à lamaifondeMontferrand.Depuis, du 7 temsde Charle VII, elle tomba par confifcation dans la maifon 1502. d'Albret, qui avoit toujours été fidèle à la France i alors elle appartenoit à Louis de Gonzague de Cleves duc de Nevers, du chef de la Duchefle fon époufe. ^ De l'Efparre on vint à Soulac , connu par fa chapelle dé- diée à la Vierge , ôc par le port de Verdon, qui cfl fort com- mode. Delà on découvre la Tour de Cordoùan, fituée entre des bancs de fable 6c des rochers , à l'embouchure de la Ga- ronne^ qui dans cet endroit eft large d'environ quatre lieues. Cette Tour, qui la nuit fert de fanal aux vaifieaux, avoit été à demi ruinée : depuis elle a été rebâtie par l'adrefTeôc le tra- vail de Louis de Foix , Parifien , qui portoit ce nom à caufe de fon père qui étoit du payis. * Ils fe rendirent delà à Blaye, par Royan ôc parTalmond; ils y découvrirent les premiers une grande quantité de capil- laires , que ceux du payis ne connoiffoient pas : ils leur ap- prirent la manière d'en faire du fyrop , afin qu'à l'avenir ces gens s'épargnaffent la peine & les frais d'en aller chercher à Montpellier. Ils en trouvèrent encore en beaucoup d'autres lieux, & principalement à Bourdeille, où il en croît de tous côtés. Bourdeille eft un des plus forts châteaux du Perigord; il eft fitué fur un rocher , baigné par la Droune ^ , ôc creufé par h nature , ou par la violence des eaux de cette rivière. Delà , ils revinrent enfin à Bordeaux. La chambre des Com- miffaires y étoit moins occupée aux affaires civiles qu'aux crimi- nelles ,de l'examen defquelles dépend la fureté du public. Corn- jne les Eccléfiaftiques ne pouvoient alTifter aux jugemens cri- minels, on chargeoit Coqueley ôcde Thou de faire les infor- mations , d'interroger les coupables , ôc de les confronter aux témoins, comme il arriva dans le procès de Roftaing. Quand il fut inftruit, Thumeri, Loyfel , Pithou ôc de Thou > firent un tour en Gafcogne pendant les vacations de Pâques. Ils paflerent d'abord à Bazas, où on les inftruifitdes véritables 1 EHe étoit de la maifon de Lon- gueville. z C'eft ce même Louis de Foix, qui travailla pour l'infortune' Dom Carlos, êc qui découvrit à Philippe II le fe- çret de la ferrure de la chambre ^e cç Prince, comme on verra dans le cours de l'hilioire de M. de Thou. 3 II y a une faute en cet endroit dans le texte Latin , ou l'Auteur die que ce rocher eft baigné par la rivière de rille. DE J. A. DE THOU,Liv. IL (f/ eaufes des malheurs de cette ville , & de la fadion des CafTes , frères. DelààAlbret, d'où l'iiluftre maifon d'Albret, ôc tout o le payis d'alentour , tirent leur nom. Ils allèrent enfuite à Tar- ^ ^ ^ tas, au Mont de Marfan , ôc à Ayrcfituée furl'Adour: cette ville a été ruinée par nos dernières guerres. Continuant leur route par le Bigorre, ils virent Tarbe^ qui en eft la capitale, & defcendirent dans un payis fort agréable, au pié des Pyrénées, où les vignes, comme dans la Lombar- die , font attachées aux ormeaux ôc aux peupliers : autrefois Tarbe étoit compofée de trois villes j-mais ce n'étoit plus alors qu'une folitude, habitée feulement par des payifans. Ils vifiterent des bains qui n'en font pas loin , ôc qui étoient autrefois fort fréquentés , comme on le remarque par de beaux bancs qu'on y voit encore 5 les eaux en font fort chargées d'a- lun. De Thou en fut guéri d'une efpece de rhumatifme au bras gauche, caufé par fes études trop affiduës, ôc par {es veilles. De-là , ils allèrent à Campan , où le beurre eft excellent ; tout proche eft la vicomte de Lavedan , qui appartient à des Sei- gneurs de la Maifon de Bourbon , ôc qui eft renommée par les beaux chevaux qu'on y élevé. En pafTant , ils examinèrent avec attention une inscription qui eft fur l'Autel d'une Chapelle^ ôc dont Scaiiger s'eft fervi fort à propos dans fa defcription de la Gafcogne. Ils remarquèrent en arrivant à Lourde, qui eft un château fur une hauteur , ôc fur les frontières du Bigorre ; que ce n'eft point-là le payis anciennement appelle Lapurda, com- me l'a crû le même ScaUger , dans la première édition de fes Commentaires fur Aufone , qui fut faite à Lyon. Lapurda eft un payis-bas proche de la mer , ôc fort éloigné de Lourde > c'eft plutôt le Bayonnois. Dans les anciens Martyrologes des cvêques de Bayonne , il n'y a que le payis (itué depuis la Ga- ronne jufqu'à l'Adour , qui foit appelle le payis ôc l'évêché de Lapurda : encore aujourd'hui ce qui eft entre l'Adour jufqu'à Fontarabie, fe nomme le payis de Labour. De Thou en avertit Scaiiger , qui dans la féconde édition qui fut faite de fon Au- fone , avec celui de Vinet , fupprima ce qu'il en avoir dit. De-là, par Pontac ils arrivèrent à Pau. Le Roi Henri , ÔC la Reine Jeanne fa mère , ont fort embelli cette Ville par un château ôc des jardins magnifiques : on y voit des berceaux de feuillage d'une hauteur furprenante. Ils trouvèrent à Pau la ^é MEMOIRES DE LA VIE "- princefTe Catherine , fœur du roi de Navarre : elle les feçut 1 j 8 2. avec toutes les marques poflibles de bienveillance. Les devoirs delà charge de Loyfel l'obligèrent de fe féparer en ce lieu de fa compagnie : Pithou avoit déjà fait la même chofe dès Ayre , & avoit regagné Bordeaux par Saint-Sever. Thumeri & de Thou , c^ui refterent feuls , furent aux bains de Bearn » qui ne font éloignés de Pau que de fept Heuës. Ce font des fources d'eaux foûphrées , qui fortent des monts Py- i'enées, & qui font très-bonnes contre la pierre, la néfretique ôc les obftruclions j elles font fi légères ôc fi fubtiles , que toute leur force fe perd dans un moment , à moins qu'on ne les prenne au fortir de la fource ; aufli l'on ne peut les tranfporter dans des bouteilles , comme nos eaux de Lux , de Spa ôc de Fougues. De Thou avoit avec lui un jeune Allemand , qui; quoique fort fobre , en bûvoit tous les jours cinquante verres en une heures pour lui , pendant fept jours, il en prit vingt- cinq verres à chaque fois , plutôt par plaifir que par nécefTité. Quoiqu'elles ne le purgeaffent point , il en reffentit un grand foulagement, avec un merveilleux appétit, un fommeil tran- quille, ôc une légèreté furprenante répandue par tout le corps. Au retour des eaux ils pafTerent par Oleron , Sauveterre ôc Ortez , oii la reine Jeanne avoit fondé un Collège célèbre , ôc vinrent à Navarreins. Henri d'Albret , roi de Navarre , avoit ainfi nommé cette dernière Ville , pour fe confoler de la perte de fon Royaume : il y avoit auffî fait bâtir un château fort ÔC bien muni , pour défendre le refte de fon payis de Bearn. Paflant enfuite par Saint-Palais ôc par Saint- Jean de pié de Porc , ils vinrent à la Baftide de Clarence. Ils y virent Jean de Licarrague miniftre de l'Eglife du lieu , qui par ordre de la reine Jeanne , avoit traduit le Cathéchifme ôc le Nouveau Teflament en langue Bafque , ôc qui l'avoit fait imprimer en beaux cara£teres à la Rochelle , par Pierre Haultin. Tout au- tre que lui n'auroit pu le faire, vu le peu de rapport que cette langue , de même que l'Irlandois ôc le Bas-Breton j a avec les autres. Ce Miniftre , qui parloir également bien Bafque ôc François; prêchoit devant ceux du payis en fa langue , dans la même Eglife oii les anciens Catholiques célébroient l'office divin , mais à des heures différentes. La diverfité de Religion ne caufoit DE J. A. DE THOU, Liv. IL ^7 caufoît entr'eux aucune querelle , & ils étoient accoutumez à ■ 1 ■■■ yivre enfemble paifiblement. 1 ;• 8 2. De Bifcaye on vint à Bayonne par le payis de Labour ^ en iaiflant à gauche Bidache, qui appartient à la Maifon de Gram- niont. L' Adour , qui pafTe par Acqs , fépare Bayonne en deux, & il n'y avoit pas long-tems qu'elle avoit failli à la fubmerger ; les eaux qui tombent des Pyrénées dans cette rivière , & cel- les qu'elle reçoit de la Gave , qui s'y jette à Peyrehourade , l'avoientli fort enflée, que ne pouvant fe rendre dans la mer par fon embouchure ordinaire , comblée par les fables , elle avoit été contrainte de prendre fon cours par le canal , qui s'étend jufqu'au cap Breton. Les habitans avoient commencé à bâtir un mur fur pilotis , pour fermer l'entrée de ce canal, afin que la rivière forcée de couler par fon lit ordinaire , en- traînât les fables , ôc rendît par ce moyen fa fortie plus libre & plus profonde ', ce que le hazard exécuta plutôt que leur travail. Les eaux fe précipitèrent avec tant de rapidité pendant une balTe marée , qu'elles écartèrent à droit Ôc à gauche les fables qui bouchoient fon lit , bien mieux que tous les pilo- tis qu'ils pouvoient faire 5 elles s'ouvrirent même un pafTage fi large , qu'elles ne fe débordoient prefque plus dans la ville. Cependant on y appréhendoit toujours l'inondation j car les grandes marées apportant continuellement des fables dans le port , la rivière qui n'avoir plus la liberté de fon cours j avoit encore depuis peu de tems emporté une grande partie de leurs piurailles. Le langage de ces peuples eft fort finguglier , Ôc les habits de leurs femmes ne le font pas moins : elles en ont pour cha- que âge , Ôc pour chaque état. Les filles , les femmes mariées , les veuves , les jeunes ôc les vieilles , portent des habits difi'é- rens , foit dans les cérémonies funèbres , foit dans celles des noces , foit aux procefTions. Leurs tailleurs ne font que pour leur ufage ôc pour celui du payis de Labour : fi l'on voyoit ail- leurs des gens vêtus à leur manière , on croiroit qu'ils fe fe- roient ainli déguifés exprès, pour faire rire fur un théâtre, ou pour aller en mafque. Jean-Denis de la Hilliére , qui avoit fuccedé au vicomte d'Horte, commandoit dans la ville i c'étoitun vieux capitaine I Ou de Lapord. Tome L ^ K -------. d'ajouter foi aux dépofitions de ce malheureux, il lui dit que c'a. 2; Salcede avoit pafle fa jeunefle avec des brigans & des fcéié- ^ rats 3 que depuis on lui avoit fait à Rouen fon procès pour cri- me de faulTe monnoyej qu'il n'avoit évité que par la fuite la peine à laquelle on l'avoit condamné ; qu'il s'étoit caché de côté & d'autre depuis ce tems-là j qu'enfin le duc de Mer- coeur , auquel il fe trouvoit alhé de fort loin par la mère de fa femme ^ l'avoit pris fous fa prote£lion 5 que tout ce qui venoit de la cour du duc d'Anjou devoir être fufpe6l y qu'elle étoit compofée de gens fans religion & fans honneur , qui fe fai- foientun jeu de jetter, parleurs calomnies > des foupçonsdans Tefprit de fa Majefté , fur ^qs plus fidèles ferviteurs ôc fur les plus Grands de l'Etat > pour y remettre la confufion. Peut-on, difoit-ih rien imaginer de plus méchant & déplus imprudent en même-tems , que de confondre dans une même eonfpiration tant de gens d'honneur , dont la probité recon- nue éloigne d'eux jufqu'au moindre foupçon ^ avec le petit nombre de ceux qui peuvent être coupables ? Qu'on recon- noît bien là les traits empoifonnés des Courtifans de ce Prin-, ce , qui ne fe font pas un fcrupule de mettre en péril aux dé- pens d'un miférable , la vie ôc l'honneur des plus gens de bien! Si vous faites reflexion fur l'accufateur ôc fur ceux qui lui ont fuggeré fes dépofitions dans fa prifon, vous jugerez aifément quels égards on doit avoir pour une accufation de cette im- portance , où le repos de l'Etat eft fi fort intereffé. . Il ajouta que malgré le bruit qu'on faifoit courir , que î© duc d'Anjou devoir envoyer Salcéde au Roi , il n'en croyoit ïien 3 qu'il ne pouvoir fe perfuader que ceux qui étoient au-" près de ce Prince , le fouffrifiîent , que certainement Salcéde fe dédiroit en France de fes prétendues accufations , & que cela ne ferviroit qu'à découvrir leurs mauvaifes intentions ôc^ leur méchanceté. Comme par le témoignage de fa confcience il éroit forte-- ment perfuadé de ce qu'il difoit, que d'ailleurs il joignoit à cine profonde fageflfe une éloquence vive & infinuante , de Thou , dont le bon naturel le portoit à juger favorablement de toutes chofes , partit fi convaincu de tout ce qu'il lui avoit dit 3 que toutes les fois qu'o^ parioit de Salcéde ( ce qp? ^Kiij -ji MEMOIRES DE LA VIE ' arrivoit fouvent )il prenoit toujours le parti de réfuter aveccha-i 1^82. leur tout ce qu'il en entendoit dire. Il partit de Bordeaux avec Thumeri & Pithou , Ôc vint à Moiflac fur le Tarn , belle ôc ancienne Abbaye, remplie au- trefois de fort bons Livres. Pithou ôc lui examinèrent ceux qui reftoient , ôc prirent leur route par Aiguillon fur le Lot 5 le lendemain ils vinrent dîner au Port Sainte Marie , lieu connu par fes bons vins. Comme tous leurs valets s'y enyvrerent , ils ne purent pardr que tard pour fe rendre à Agen , où ils n'arrivèrent que bien avant dans la nuit i quoiqu'on n'y compte que deux lieues depuis Sainte Marie. Secondât , dont on a déjà parlé , vint au-devant d*eux avec des flambeaux : com- me ils fe plaignoient de la longueur du chemin , il leur conta une hiftoire fort particulière. Adam Fumée ', autrefois Médecin de Louis XI , & employé dans les principales affaires de ce Prince , avoit lailfé un petit- fils nommé Martin , qui étoit Maître des Requêtes , grande charge en ce tems-là , ôc que le nombre n'avoir pas encore avilie: ce Maître des Requêtes étoit venu, il y avoit plus de trente ans , dîner à Sainte Marie dans le commencement de l'hiver > quand il eut dîné, il voulut venir couchera Agen 5 011 on lui dit qu'il n'y avoit plus que deux lieues. Son hôte le pria inftamment de ne fe point mettre en chemin , qu'il le trou- veroit très-mauvais , ôc que la nuit le furprendroit infaillible- ment. Lui , qui ne comptoit que fur deux lieues , ôc qui avoit envie d'avancer , monta à cheval. Il lui arriva encore pis que ce que fon hôte lui avoit prédit : non-feulement il fut furpris de la nuit , mais il tomba encore dans un bourbier , d'où fes valets eurent bien de la peine à le retirer. Les Magiftrats d' Agen , qui l'attendoient , en étoient fort en peine , lorfqu'en- ^iîn il arriva à minuit , mais fi fatigué ôc de fi mauvaife humeur ^ qu'il re^ut mal leurs complimens ôc fe retira aulli-tôt dans fon auberge. Le lendemain, comme fa mauvaife humeur n'étoit pas encore paffée , il alla tenir l'audience , ôc ordonna , avant toutes chofes qu'à l'avenir pour ne point tromper les voya- geurs , on compteroit de Sainte Marie à Agen fix lieues. I Du Tillet , & après lui les Sainte- de Garde des Sceaux de France , foua Marthe , donnent à cet Adam Fumée | Louis XI ôc fou? Charles VIIÎ. la qualité de feigneur des Roches 6e 1 DE J. A. D E T HOU, Liv. IL 79 Tout étant difpofé dans Agen pour la Séance des Commif- faires , Pithou ôc de Thou pafTerent la Garonne pour voir le 1^82. refte de la Gafcogne Ôc fe rendirent à Leidoure. Cette ville épifcopale, fituée fur une hauteur , eft la capitale de la prin- cipauté d'Armagnac. Ils coururent quelque rifque en y en- trant : comme ils n'arrivèrent qu'à la nuit , & qu'ils tournoient autour des foflez , les fentinelles qui étoient fur les remparts tirèrent fur eux quelques coups de moufquet. Le lendemain Aftrac de Fontrailles , Gouverneur du payis, les reçut fort civilement ', Ôc leur fit des excufes de ce qui s'étoit paflTé la veille : ils y relièrent tout ce jour-là pour voir la Ville ôc pour examiner la difpofition du camp de Montluc, quil'a- voit adiégée Ôc prife dans nos dernières guerres. Les Romains y avoient autrefois inftitué des facrifices de taureaux , en l'hon- neur de la mère des Dieux 5 ce qui fe remarquoit par plufieurs infcriptions qu'on voyoit encore gravées fur les pierres d'un Temple , que la barbarie de nos guerres avoir ruiné , ôc dont on ptétendoit fe fervir pour en rebâtir un autre. Ils y viliterent le châreau ,011 le comte d'Armagnac fut af- .Y" ^^'^ï?^'"i^ faffiné du tems de Louis XI , ôc , comme on croit , par fa par- g^j , ^,-. ticipation. Les murailles font encore teintes de fonfang, qu'on n'a pu effacer jufqu'aujourd'hui. Ces marques fanglantes les firent fouvenir d'une adion qui s'étoit palîée dans le même Château : elle eft affés femblable à celle du capitaine Gail- lard j mais la fuite n'en fut pas fi funefte. De Thou, qui en avoit déjà appris quelque chofeà Bordeaux de du Faur de Gratins, pria celui qui commandoit alors à Lei£loure, de l'eninftruire plus particulièrement : voici le fait. Un nommé Baleins , qui en avoit été Gouverneur avant ce- lui qui leur contoit cette avanture , étoit un homme violent qui avoit été élevé dans les guerres contre les Turcs. Il étoit des amis d'un gentilhomme du payis, des principaux Officiers de fa garnifon , qui fous prétexte de mariage ou autrement , ayant abufé d'une fœur qu'avoir Baleins, s'étoit retiré de la garnifon , ôc s'étoit marié à une autre perfonne. Cette fœur qui en fut informée , vint aulFi-tôt toute échevelée ôc toute en larmes , trouver fon frère , ôc lui conta ce qui s'étoit pafle. Ba- leins, qui^étoitjvif ôc intrépide , lui dit de fe taire , de ne faire femblant de rien, ôc de le laiffer faire. Il continue pendant 74 MEMOIRES DE LA VIE ^»^^«-^. quelque-tems de vivre avec cet Officier aufîi familièrement 1 < S 2 qu'auparavant > fans lui rien faire connoître de ce qu'il f<^avoit: un jour il l'invite à dîner dans le château avec quelques au- tres de les amis , & leur fait un repas magnifique : le dîné fini & les conviés retirés , il le prend en particulier , lui fait mettre les fers aux pieds & aux mains par des gens apoftés , fe met dans un fauteuil comme Juge , & Pinterroge. Comme ce pau- vre homme ne demeuroit d'accord de rien , il lui produit des témoins, & fait paroître tout d'un coup cette Demoifelle qui s'étoit cachée. Alors cet Officier tout effrayé lui avoua qu'iï avoir été de fes amis , mais qu'elle lui avoit fait plufieurs avan- ces j que de fon côté il ne lui avoit rien promis , ôc ne lui avoit jamais donné parole de l'époufer. Baleins continuant fon per- fonnage déjuge, fait écrire par un Secrétaire l'interrogatoire, les dépofitions des témoins , ôc leur fait figner le tout ; puis fur le ferment pri^ des témoins ôc fur la CQnfeffion de l'acçufé , le coadamne à mort. Alors le même homme, qui avoit été l'accufateur , le té- moin ôc le Juge, voulut encore être le bourreau j il poignar- da lui-même ce malheureux , qui reclamoit inutilement Dieu & les hommes, ôc qui fe plaignoit de l'infradion des droits de l'hofpitalité. Baleins renvoya le corps aux parens du mort > mais comme il jugea que fi cette exécution venoit d'ailleurs à la connoiflance du roi de Navarre , de qui il tenoit fa com- miffîon^ elle ne nianqueroit pas de prévenir ce Prince contre lui , il lui en écrivit lui-même , ôc lui manda le détail de ce qui s'étoit paffé : il dit qu'ayant un jufte fujet de fe venger d'un affront , il n'avoit cependant rien fait que dans toutes les for^ mes de la juftice ; qu'il lui envoyoit les copies du procès , ôc qu'il gardoit les originaux pour fa juftification 3 qu'il le prioit ^ de lui donner fa grâce, prêt, s'il le fouhaitoit, de remettre le château à qui il jugeroit à propos ; qu'il étoit afles content d'avoir trouvé le moyen de fe vanger par fps mains de l'ou- trage qiii'il y avoit reçu. Le roi de Navarre fut effrayé de l'audace de Baleins ôc de l'énormité de cette adion ; cependant, comme il appréhen- doit que s'il lui refufoit fa grâce , cet homme violent ne fe portât à quelque réfolution, qui pouvoit être dangereufe dans fa conjonàure préfente , il ne laiffa pas de la lui envpyer > mm DE J. A. DE THOU,Liv. IL 75- mais en même-tems il fit partir un homme de confiance pour m,hii,i.wibmw prendre polTeiïion du château. Baleins le remit fans difficulté 1 ^ g2 fur les ordres du Prince , ôc Te retira avec fa famille dans un château aiTés fort qu'il avoit dans le voifinage. De Leictoure ils vinrent à Auch , autrefois capitale de la Gafcogne. C'eft un très-riche Archevêché dans la principaux té d'Armagnac: les cardinaux Hippolyte ôc Louis d'Efte l'a- voient poffedé depuis le cardinal de Tournon , qui y avoit fon- dé un Collège. Ce dernier Prélat n'étoit pas homme de Let- tres 5 mais comme il avoit le cœur élevé , & qu'il vouloir fou- tenir fon rang, il aima toute fa vie les Sciences^ ôc ceux qui en faifoient profefllon. Le beau Collège qu'il fitbârir à Tour- non dans le Vivarés , d'où cette maifon illuftre a tiré fon nom , en eft une marque , ôc toute fa vie en fut une preuve continuelle. A la Cour , à Rome , dans fes voyages , il avoit toujours à fa fuite tout ce qu'il y avoit de gens illuftres dans les belles Lettres ; il en prenoit tant de foin , qu'Arnaud du Ferrier , qui avoit été long-tems attaché à fon fervice , difoit ordinairement qu'il n'avoit jamais étudié fi commodément dans fon cabinet, qu'il le faifoit lorfqu'il accompagnoit ce Cardinal dans fes voyages. Quand ce Prélat fuivoit la Cour, il n'étoit pas plutôt def- cendu de cheval qu'il vifitoit la chambre des Sçavans de fa fuite, pour voir fi les maies, où étoient leurs Livres, étoient en bon état : de peur qu'ils n'attendiflfent après, il les faifoit porter par fes mulets , avec fon lit & fes papiers î puis tout étant prêt , il les exhortoit à travailler, pendant qu'il alloit trou- ver le Roi , dont il étoit le principal Miniftre. Il tenoit table ouverte ; mais il en avoit une particulière pour un pedt nom- bre de fes amis : elle étoit aufiTi pour ces Sçavans , dont il écoû- toit les converfations avec plaifir. Cela fe pafibit fur la fin du règne de François I , dans le tems que Pierre Danés , du Fer- rier, Vincent Lauro, Denys Lambin & Muret, tous fi diftin- gués par leur fçavoir , étoient attachés à lui, C'eft à ceux qui pofledent aujourd'hui cet Archevêché , à voir s'ils en ufenc aufli noblement. Pe Thou ôc Pithou , fon compagnon de voyage , allèrent Tome h §^ n6 MEMOIRES DE LA VIE »«»-»^ voir la Cathédrale d'Auch , qui feroit la plus belle églife de j ^ g France ôc de toute la Chre'tienté , fi elle étoit achevée avec autant de magnificence qu'elle a été commencée. Le Chœur, avec les ftales des Chanoines, étoit dans fa perfe£lion , ôc l'on travailloit à la Nef ôc aux bas côtés. Ils virent aulTi l'éghfe de faint Oren ^ qui tomboit en ruine , de vetufté : cependant cette Eglife, où il y a une parroifle ^ appartient à un très- riche mo- naftere dépendant de l'abbaye de Cluny. On y voit plufieurs autels qui font des tombeaux de Martyrs j les Chrétiens y tenoient autrefois leurs aflemblées : les tables qui couvrent ces tombeaux ne font pas plattes comme les nôtres , mais un peu arrondies. On y voit les deux lettres Grecques qui fignifient le nom de Jefus-Chrijl , ôc qui étoient fur le Labarum des pre- miers empereurs Chrétiens : preuves de l'antiquité de cette Eglife , ôc de ces monumens. Au fortir d'Auch ils pailerent par Caumont, Sanmathan ; Lombez, Saint-Gimont, ôc vinrent à Pibrac. Guy duFaur, qui en eftSeigrieur , y étoit venu de Paris paffer les vacations, ôcles y attendoit.il reçut fes hôtes magnifiquement ôc les regala avec beaucoup de propreté ôc de déhcateffe , fur tout avec un vifage qui rehaufibit extrêmement le mérite de la bonne chère. Ils y féjournerent trois jours , pendant lefquels ils fe pro- menèrent beaucoup dans les cours ôc dans les jardins du châ^ teau. Tout cela étoit fort négligé ôc fort inculte > mais les agré- mens de l'efprit du maître rendoient tout agréable : tout y paroiflbit fort fimple , à l'exception des meubles qui étoient magnifiques. Pibrac dit peu de chofe fur l'affaire de Salcédej cependant il en parla d'une manière, qui faifoit comprendre qu'il en croyoit plus qu'il n'en témoignoit : comme il ne difoit point claire- ment ce qu'il penfoit , de Thou n'eut pas lieu de combattre ^ts fentimens. Pithou fobligea de communiquer à Pibrac ce qu'il avoit écrit fur la Fauconnerie 3 il fçavoit que leur hôte avait une grande pafiion pour toute forte de chafle , ôc qu'il fe plaî- gnoit que cette nouvelle manière de chaffer n'eût point encore été bien décrite en Latin. Pibrac lut ce Poëme en fon particu- lier , ôc comme il remarqua que fur la fin du premier livre , l'Auteur déploroit la mort d'un perfonnage confidérable,aonimé DE J. A. DE THOU,Liv. n. 77 François, qu'on pouvoit confondre avec une autre perfonne — —— du même nom , il comprit enfin que l'Auteur avoiteu en vue 1 ^ g « François de Montmorenci maréchal de France , mort depuis peu , & qui l'avoit honoré de fon amitié. 11 témoigna à de Thou le plaifir qu'il lui faifoit , d'avoir fait mention d'un Seigneur, dont toute la France , & ce qu'il y avoit de plus honnêtes gens , dévoient regreter la perte. Il l'exhorta à con- tinuer cet ouvrage, & à travailler à cette partie qui concerne ïa guerifon des oifeaux de proye,ôcque promet le commen- cement du premier chant. Après , l'on s'entretint de la liaifon de la famille de du Faur de Touloufe avec celle de de Thou : on ajouta que la géné- rofité naturelle des François s'étoit tellement corrompue, que les amitiés n'avoient de force qu'autant qu'elles étoient fon- dées fur l'intérêt : Que pour peu qu'on craignît qu'une liai- fon ne portât préjudice j non-feulement on abandonnoit fes amis avec lâcheté , mais qu'on les trahiffoit avec perfidie : Qu'il ne s'étoit trouvé que Chriftophle de Thou , qui fe confiant fur fon intégrité , avoif ofé prendre la défenfe de l'innocence per- fécutée : Que les du Faur y ayant été expofés , non-feulement à Touloufe , mais encore par toute la France , il les protégea avec autant d'habileté que de confiance, lorfqu'ils ne trouvoient plus d'appui dans le Parlement, ôc qu'ils n'avoient que de foibles amis à la Cour: Paroles que prononça Pibrac , en regardant fixe- ment de Thou , à qui elles cauferent une joye fi fenfible > que malgré toute fa prudence & fa modeftie , Pithou s'apper- çut combien l'éloge qu'un fi honnête homme venoit de faire du premier Préfident fon père , avoit fait d'imprelïion fur fon jefprit. Pibrac étoit Chancelier de Marguerite reine de Navarrei Un petit refroidifi^ement venoit de lui attirer de la part de cette Princefle une lettre , dans laquelle elle lui reprochoit fa témérité , de ce qu'il avoit ofé élever fes defirs jufqu'à elle ; ce qui donnoit beaucoup de chagrin à Pibrac : il n'étoit pas moins inquiet de la réponfe qu'il lui devoit faire. Un jour qu'il fe promenoir avec de Thou , il lui en fit confidence ? il le crut le plus propre , comme le plus jeune , à excufer fa foibîcffe j 6c par une efpéce de honte , il ne voulut pas s'en ouvrir à Pi- thou. Il lui dit la réponfe qu'il méditoitj mais avec un air fi . ^ L ij 78 MEMOIRES DE LA VIE ^,^.;,j:^ prévenu ,en des termes il étudiés, 6c d'un ftyle oùil paroiffoît ^ tant de pafïïon, que cela ne fervit qu'à convaincre de Thou ^ * de la vérité des reproches que lui faifoit cette Princefle, Pi- brac lui envoya bien-tôt après cette réponfe , qui courut de- puis dans le monde , & qui étoit écrire avec toute la déiicateiTe 6c toute la finelTe dont il étoit capable. C'étoit un homme d'une probité incorruptible , 6c d une pieté fmcere 5 il avoir un véritable zèle pour le bien public , le cœur élevé , l'ame génércufe , une extrême averfion pour Tavarice , beaucoup de douceur 6c d'agrément dans l'efprit 5 outre cela il étoit bien fait de fa perfonne , de bonne mine , ôc doué naturellement d'une éloquence douce 6c iniinuante. Il avoir appris les belles Lettres fous Pierre Burnel,6c avoit acquis fous Cujas une parfaite connoiflance du Droit : il n'a- voir jamais pu vaincre fa parefTe 6c fon indolence natu- relle , 6c il ne lui manquoit qu\in peu plus d'a£lion ôc de vi- vacité. Il écrivoit en Latin avec élégance , 6c il avoit beau- coup de talent pour la poëlie Françoife : ce qui fit naître d'a- bord un peu de jaloufie entre lui 6c Ronfard , qui le piqua vi- vement 3 mais elle fe convertit bien-tôt en une eftime 6c en une amitié mutuelle. Ses Quatrains^ traduits en toutes fortes de langues , l'ont fait connoître par tout le monde , 6c fervent par- ' mi nous à l'inftruâiion des enfans qu'on prend foin de bien éle- ver. Difons de fuite ( afin qu'il ne manque rien à l'éloge de ce grand homme) que fa famille, qui étoit de Touloufe 6c origi- naire d'Auch , étoit déjà très-noble 6c très-illuftre du rems de Charîe VII 6c de Louis XI, 6c que fon bifayeul Gratiendu Faur Préfident à Mortier au Parlement de Touloufe, avoit mé- rité par fon fçavoir 6c par fon intégrité , de tenir une des pre- mières places dans le Confeil du Roi , que nous nommons au- jourd'hui Confeil d'Etat. De Thou 6c Pithou prirent congé de leur généreux ami ; ôc ayant pr^fTé par un petit village nommé Leguévi, ils arrive- renr dans une grande plaine, d'où l'on découvre Touloufe de loin. Cette ville efl: une des plus grandes du Royaume après Paris , fi l'on confidére le nombre ôc la beauté de fesEglifes, la dignité de fon Parlement , qui eft le fécond de la France, le nombre des écoles 6c des écoliers, la richefle des habitans ôc la magnificence des édifices : On peut dire que ^ fi elle ne DEJ. A. DETHOU. Liv. IL 7^ l'égale pas , du moins elle lui eit peu inférieure , ôc qu'elle peut encore s'appellcr avec juftice , comme autrefois , la ville de 1^82 Pallas. Ils y féjournerent quelques jours , pour en voir les beautés les plus remarquables. Pithou en pafla une grande partie avec François Roaldez , fous qui il avoit appris la Jurifprudence à Valence en Dauphiné. DeThou lui rendit aulFi vifite, ôc Roal- dez leur apprit des particularités confidérables des Provinces de Guienne ôc de Languedoc j tant des villes ôc des rivières , que des autres lieux. L'Archidiacre Galand, attaché à la famille de du Faur , hom- me d'un commerce agréable , affés fçavant , & fur-tout bon Botanifte, les conduifit à la Cathédrale 1 aux principales Egli- fes , & dans tous les lieux publics. Il leur Et voir le Capitole, & le lieu célèbre oii les Echevins , qu'on appelle Ca-pitouls , rendent la juftice ; comme aufTi la ftatuë de Clémence Ifaure ' , qui fonda , il y a plus de deux cens ans , un prix pour celui qui feroit de plus beaux Vers, ôc à laquelle on va rendre tous les ans une efpéce d'hommage. Il les mena encore à Saint Jorry : ils y trouvèrent Pierre du Faur , coufin germain de Pibrac , ôc Préfident à Mortier au Parlement de Touloufe. Ce Préfident pendant les vacations s'y divertifToit à l'étude , autant que fa fanté le lui pouvoit permettre. C'étoit un homme laborieux Ôc appliqué 5 fes œu- vres données au public , ôc principalement fes Commentaires fur les règles du Droit , dédiés à Cujas fon maître ; en font une preuve. S'il étoit moins propre pour la Cour que Pibrac , il étoit plus propre que lui pour le Palais : du relie, leur humeur, leur pieté, leur probité , étoient égales. Lui ôc Pithou, qui s'étoient connus dès leur jeunefTe^ renouvellerent connoilTan- ce. Sa femme , qui étoit belle ôc vertueufe , ôc fœur de Fran- çois^ de Rieux Gouverneur de Narbonne , leur fit tout le bon accueil poffible: occupée uniquement de la fanté de fon mari, Ôc du foin de recevoir fes amis , elle les retint pendant trois jours. De là, ils allèrent à Montauban , où ils fe féparerent , après avoir vifité Claude Granger ôc Robert Confiantin. Pithou I Cette Statue efl dans la maifon de Ville. a De lajugie, feigneur de Rieux. ^L ii; 8o MEMOIRES DE LA VIE — retourna à Ageii, ôcdeThou à Touloufe, pour defcendre en ^ Q 2 Languedoc. Ce dernier en repartit dès le lendemain de fon arrivée , fans rendre vifite au premier Préfident Duranti , qui avoit envie de le voir : mais comme dès fon premier voyage avec Pithou , ils ne l'avoient point vu pour certaines confidé- rations qui regardoient leur compagnie , il ne crut pas devoir faire feul ce qu'ils n avoient pas jugé à propos de faire en- femble : cependant il en eut toujours regret depuis. Le mê-' me jour il vint par Montefquiou couchera Caftelnaudari, ôc deux jours après à Carcaffone. La rivière d'Aude & une grande efplanade , qui avoit autre- fois de chaque côté un fauxbourg très-peuplé , féparent Car- caffone en deux. La ville haute contient la Cathédrale , le pa- lais de l'Evêque , Ôc la Citadelle : le lieu où l'on tient la Ju- rifdiftion efl; dans la Ville baffe , où font auffi logés les Ma^ giftrats. Fibrac avoit donné à de Thou des lettres de recom- mandation pour Raimond le Roux , qui en étoit Juge-mage. C'étoit un homme de haute taille , qui avoit l'air férieux , gra- ve & antique. Il avoit écrit pour l'autorité du Pape contre Charledu Moulin, au fujet de l'Edit de i5'5'2. Comme il avoit été Avocat au Parlement de Paris , oii il avoit connu le pre- mier Préfident , il demanda fort de fes nouvelles à fon fils , qu'il conduifit par- tout très-poliment. Il le mena dans la Citadelle, oi^i l'on voit beaucoup d'ar- mes anciennes , qui ne font plus d'ufage depuis l'invention des moufquets ', plufieurs manufcrits Hébreux , qui paroiffent être du temsque les Juifs furent bannis de ce payis-là, com- me de tout le refte de la France ; avec quantité d'informa- tions ôc de jugemens rendus contre les Albigeois. De Carcaffone , de Thou vint à Narbonne 5 Pibrac lui avoit auffi donné des lettres pour Balifte quienétoit Syndic. Balifte le conduifit par toute la Ville , ôc lui montra d'anciennes Inf- criptions qui fe remarquoient parmi fes ruines 5 comme il en avoit fait un recueil exa6t , il en étoit fort inftruit. Il lui fit voir encore cet autel célèbre , qui eft à la porte de la principale Eglife. Elie Vinet en parle dans fes Antiquités de Narbonnej Smith, 6c après lui Jean Gruterus , en ont fait auffi mention dans ce gros volume d'infcriptions qu'ils ont donné au Public. On voit un grand nombre 0 anciçns nionumens dans cettç DE J. A. DE THOU, Liv. IL 8ï Ville , qui a autrefois donné fon nom à tout le payls 3 qui s'é- tend depuis les Alpes jufqu'à Vienne , & qui comprenoit la 1582, Provence ôc le Languedoc , avec tout l'ancien diocèfe de Touloufe. Guillaume de Joyeufe, quicommandoit en Languedoc fous le duc de Montmorenci y demeuroit à Narbonne. De Thou alla falner ce Seigneur, qui le mena avec fa famille entendre la MeflTe dans une Chapelle de la grande Eglife. On y voit cet admirable tableau de la refurredion du Lazare , peint par Frà Sebapen del Piombo : Le deffein eft de Michel-Ange , ôc c'eft un préfent du cardinal Hippolyte de Medicis. Ce beau tableau les fit reffouvenir de ce que rapporte Va- zari , du défi de Michel-Ange avec Raphaël , pour un prix pro- pofé par le cardinal de Medicis. Le tableau de Michel-An- ge, qui fut achevé le premier, fut apporté à Narbonne du vi- vant du Cardinal, ôc celui de Raphaël ) qui reprefentoit l'Af- cenfion de notre Seigneur , fut mis à Rome dans l'Eglife de Saint Pierre in Montorio i mais il ne fut fini qu'après la mort du Cardinal , qui mourut à Rome où le défi s'étoit fait. On voit dans le milieu du Chœur de la grande Eglife le tombeau de Philippe le Hardi , fils de faint Louis , Ôc père de Philippe le Bel, avec fa repréfentation en marbre. Le corps de ce Prince, qui mourut à Perpignan Tan 1285'. au retour ' du combat qui s'étoit donné en Rouffillon, entre lui Ôc Pierre d'Arragon qui y périt , fut apporté à Narbonne. Au retour de l'Eglife , Joyeufe invita de Thou à dîner. Comme de Thou le connoifToit peu , ôc que d'ailleurs il crai- gnoit de devenir par là fufped au duc de Montmorenci , / s'il venoit à le fçavoir , il s'en excufa le plus honnêtement qu'il put. Il alla trouver ce Duc à Befiers , après avoir pafle un bois plein de bruyères ôc de tamarins, ôc décrié pour les vols qui s'y commettoient : auffi quand il parle de Befiers dans quelque endroit de fes poëfies ' , il l'appelle Biterras Taman/ciferas. Le duc de Montmorenci le reçut avec beaucoup d'honnê- teté , ôc après les premières civilités , ôc les affûrances de fes bonnes intentions pour le premier Préfident fon père , ôc pour 1 Le irexte porte que c eft dans rHie- j j'ai , qui eft de l'édition de PatilTon en racofophion : cependant dans celui que j J^pp, il n'y en efl point parlé. §2 MEMOIRES DE LA VIE _,«„«. toute fa famille , il lui parla auffi-tôt de Salcéde. Il avoîtété o informé depuis peu des dépofitions de ce fcélérat, par Mathu- rin Chartier qui arrivoit des Payis-bas. De Thou fe fervit des raifons du maréchal de Matignon pour lui en faire connoîtrç la faufleté : le duc foûtint que ces dépofitions n'étoient pas fans fondement. Enfin le Duc voyant que de Thou perfiftoit vi- vement dans fon opinion, fe ralientit un peu , ôc lui dit qu'il le feroit parler le lendemain à un homme , qui étoit fort inftruit fur ce chapitre. De Thou alla fouper chez l'évêque de Befiers, qui le jour fuivant le mena à fon Eglife , ôc le fit monter fur une plate- forme 1 d'où l'on découvre tout le payis d'alentour. Ils y étoient à peine, que le Duc y arriva en bottes avec Chartier: «Voilà, a' dit-il, en s'adreflfant à de Thou , l'homme avec qui je vous » promis hier de vous mettre aux prifes 3 il a vu le premier Pré- 0' lident votre père en paiTant à Paris j faites reflexion fur ce 05 qu'il vous dira, ôc ce foir quand je ferai de retour, nous eu 3> parlerons plus à loifir. ^^ Il partit auffi-tôt pour un rendez-vous , qu'il avoir donné en- tre Befiers ôc Narbonne , à Anne fils de Guillaume de Mont- morenci. Ce Seigneur , qui avoir accompagné le Roi jufqu'à Lyon , avoir demandé permifTion à fa Ma j elle d'aller voir fon ^ père ; ôc après ctre defcendu par le Rhône ôc avoir donné avis de fa route au duc de Montmorenci, il avoir pris la mer, ôc étoit arrivé à Narbonne le jour même que de Thou en étoit parti. ' ■ L'Evêque s'étant retiré , de Thou refta feul avec Chartier > ^ qui' lui apprit ce qui s'étoit paffé à Anvers i les conje6lures Ôc les motifs qui avoient porté le prince d'Orange à faire arrêter Salcéde ôc le Comte d'Egmond , les entretiens particuliers que le premier avoir eus avec le duc de Parme , ôc de quelle ma- nière celui que le duc de Parme lui avoir affocié , s'étoit tué quand on l'arrêta : « Et afin , lui dit-il , que vous foyez con- w vaincu que je vous dis vrai , vous fçaurez que Salcéde a été « mis entre les mais de Belliévre qui l'a amené au Roi : ce que 05 le duc d'Anjou ni ceux de fon confeil n'auroient jamais per- 0» mis , s'il n'y avoir eu que des fuppofitions dans cette affaire. ^ Après plufieurs autres difcours de part ôc d'autre , comme de Thou foûtenoit toujours que ce qui rendoit les dépofitions de DE J. A. DE THOU3 Liv. ir. S^ Se Salcede fufpe£les de fauflfeté , étoit que ce méchant homme avoit accufé de cette horrible confpiration un trop grand nom- ç, bre de perfonnes d'honneur , dont l'innocence ôc la fidélité jétoient généralement reconnues. Chartier lui dit , qu'il fe pou- voit faire que Salcéde, qui cherchoit fes fûretés, en avoit peut- ^tre accufé plufieurs à tort , ou que ceux qui Pavoient porté à un fi grand crime avoient pu l'encourager, en lui nommant un plus grand nombre de complices qu'il n'y en avoit : que ce- pendant le premier Préfident fon père, qu'il avoit vu lecrette- jiient à Paris par l'ordre du duc d'Anjou , étoit d'avis de ne jrien précipiter dans une affaire d'une aulïi grande conféquen- ce •> mais de la bien approfondir , en tenant iong-tems le cou- pable en prifon j de peur de gâter l'affaire, par un jugement trop prompt : après cet entretien , ils fe féparerent. Le foir le Duc étant de retour de fon rendez-vous , fit appel- 1er de Thou , qu'il entretint d'abord fur le chapitre de M. de Joyeufe , ôc des marques d'amitié feintes ou véritables qu'ils s'é- toient données : puis paffant auflî-tôt à l'affaire de Salcéde , il lui demanda ce qu'il en penfoit , après avoir entretenu Char- tier. Comme de Thou perfifloit toujours dans fon fentiment , fans néanmoins vouloir le défendre auffi vivement qu'aupara- vant , il fe contenta de répondre que le tems , qui étoit un grand jîiaître, les en inftruiroit : qu'il falloit attendre de la prudence du Roi & de celle de fes Miniftres , ce qu'on devoit croire d'u- ne affaire d'une fi grande importance Là-deffus le Duc fe re- tira dans fa chambre, après que de Thou lui eût demandé un paffeport j il lui donna le même Chartier pour l'accompagner , & lui ordonna de paffer par Pézenas , où étoit la Ducheffe fa femme. Il arriva le lendemain uneavanture qui fut d'un mauvais pré- fage pour Chartier, ainfi que la fuite le vérifia. Comme ils mar- choient tous deux fur le foir, par un petit fentier frayé entre des hauteurs efcarpées , Chartier devant ôc de Thou derrière , un payifan armé , comme ils le font prefque tous en ce payis-là demanda à de Thou , de deffus une hauteur , fi ce n'étoit pas Chartier qui marchoit devant. De Thou voulant f(çavoir le fu- jet de cette queftion, le payifan lui répondit, qu'il feroit bien aife que ce fût Chartier , parce que le bruit couroit qu'il gvoit été pendu. Alors de Thou cria de toute fa force à Chartier Tome L § M ^4 MEMOIRES DE LA VIE ^;^^^^^^^m^ de s'arrêter , Ôc lui dit ce qu'il venoit d'apprendre du payifan, g qui cependant avoir difparu. Il l'exhorta d'être à l'avenir plus circonfpecl dans les affaires dont il fe mêloit , & d'éviter par fa conduite de donner lieu à un Ci funelte préfage \ Charrier , qui ne fe foucioit de rien , Ôc qui fe croyoit à couvert de toute mau- vaife avamure, ne reçut un avis fi fage, qu'avec un grand éclat de rire. Quand ils furent arrivés à l'hôtelletie , il continua fur le mê- me ton ôc avec la même affûrance , de l'entretenir des affaires dangereufes dont il s'étoit mêlé pour le maréchal de Bellegar- de S dans le tems qu'il étoit à fon fervice î des dernières intri^ gués aufquelles il avoir eu part avec lui ; enfin de la mort de fon maître , fin digne de la vie libertine qu'il avoit menée : il ajouta d'autresparticularités 3 qu'il eft de l'intérêt pubHc de ne pas révéler , pour ménager l'honneur de la Maifon de ce Ma^^ réchal. Il ne fut pas plus difcret fur fon propre chapitre. Il dit qu'il étoit de Dol en Bretagne ; qu'étant encore fort jeune , fon père le chaffa de fa maifon pour ks mauvaifes mœurs j qu'il s'embar- qua fur un vaiffeau qu'il trouva par hazard , & qui l'amena à Bordeaux ; qu'il s'y mit d'abord au fervice d'un Chanoine de fon payis ; que comme il fçavoit quelque peu de latin , il fe fît Notaire Apoftolique ; que fon maître , qui étoit fort âgé j avoit chez lui une femme qu'il entretenoit^ôcque lui, qui étoit dans la vigueur de fon âge, avoit gagné cette femme 5 que par fon moyen il gouvernoit l'efprit de fon maître > ôc que quand il mou- rut , ils s'emparèrent de fon bien : Qu'apréhendant les pourfui*- tes des héritiers , il s'étoit retiré à Touloufe , ôc de-là plus avant dans le bas Languedoc ; qu'il s'y étoit infinué dans la maifon de l'évêque d'Aleth , de la Maifon de Joyeufe, ôc y avoit exercé fa profefïion de Notaire Apoftolique 5 que le voifinage des mon- tagnes de Sault lui avoit donné l'occafion de faire focieté avec les Bandouliers des Pyrénées, ôc avec leur Chef, dont il avoit époufé la fille : Que comme dans cette Province il fe mêloit de 1 Ce Charrier fut pendu depuis. K le livre CXXXÎK de la grande Hiftoirç de M. de ThoK. 2 Foyez le livre LXFIII. de la gran- de Hijioire , â la fin. Brantôme Se M. de .Thou fo^c difFérensfut. le genre de fa mort. V, le Tlitiamis rejîitiitns , qui dit que ce Maréchal mourut des excès qu'il fit avec une jeune &\le , en quoi il ne s'accorde point avecBrantôme , qui die que la Reine mère le fie empoifonner. D E J. A. DE THOU, Liv.II. 8; tous les différends , qui y font fréquens , il s'étoit Ci bien fait aux manières des habitans , qu'ils le croyoient né & élevé dans le ^ r s 2, payis : Que de- là il étoit entré en qualité de Secrétaire au fer- vice du duc de Montmorenci j mais qu'après la paix faite ôc rom- pue prefque aufii-tôt avec les Proteftans, ilavoit pris parti avec le maréchal de Bellegarde, & qu'après fa mort il s'étoit attaché au duc d'Anjou : circonftances qu'il contoit comme autant de belles avions aux gens de l'efcorte , que les coufins empêchoient de dormir , non fans y mêler plufieurs avanturesfemblables aux contes d'Apulée : ce qui faifoit connoître d'un côté l'efprit fur- prenant du perfonnage , &. de l'autre , le peu de confiance qu'on pouvoit prendre en lui. Quand de Thou fut arrivé à Pézenas , il alla faluer Madame de Montmorenci qui le reçut honnêtement 5 il y iaiffa Chartier, ôc de-là fe rendit à Montpellier. Le prince de Condé y étoit venu s'y faire payer , par les Receveurs de Sa Majefté , du reik du don que le Roi lui avoir fait quand il le maria. Il fe prome- noit hors de la ville avec François de Coligni-Châtillon, qui en étoit Gouverneur , lorfque de 1 hou y arriva. Comme il vit que fi-tôt que de Thou l'avoit apperçû , il avoir mis pié à terre pour le venir faluer, il vint au-devant de lui, ôc le reçut avec l'accueil le plus gracieux j ilfe fou vint de l'entretien qu'il avoir eu avec lui l année précédente , 6c le mena dîner à Fhotel de Fi- les 014 il logeoit. On parla pendant le repas de la manie déteftable des duels, qui s'étoit répandue par tout. Ifaac de Vaudrai-Moûy ,qui s'y trouva avec d'autres gens de qualité, voulut l'excufer fur la né- ceiïité de défendre fon honneur, qu'un véritable Gentilhom- me eft obhgé de préférera fa propre vie. Là-deffus le Prince- prenant la parole, lui répondit avec un air d'autorité, qui con- venoit à fon rang , que c'étoit à tort que la Nobleffe faifoit confifter fon honneur dans ces fortes de combats i qu'ils étoient abfolument contraires aux commandemens de la Loi divine > que nous étions obliges de raporter toutes nos penfées ôc tou- tes nos a£tions à la gloire de Dieu, ôc non à la nôtre j que notre falut dépendoit uniquement de l'obfervation de fes pré- ceptes j qu'il n'étoit permis de tirer l'épée que par l'ordre du Prince , pour la défenfe de la patrie , ou pour celle de fa vie. Puis fe tournant vers le Miniftre ^ qui ctoit derrière fa chaife , il ^Mij S^ MEMOIRES DE LA VTE I. lui demanda fi ces combats étoient permis en confcience , pour I c 8 2. ^^^^^ raifon des querelles particulières i à quoi le Aliniftre ayant répondu qu'on ne le pouvoir faire fans rifquer fon falut. tr Apre- » nez de moi , leur dit-il , que vous devez vous défabufer une » bonne fois de cette erreur chimérique où vous êtes fur ce X chapitre : je vous réponds là-deffus de votre honneur, ôc je » m'offre volontiers d'en être la caution. » Après que tout le mpnde fe fut levé de table , le Prince en- tretint de Thou en particulier, de quelques affaires d'Etat, fie de ce qui regardoit les dépofidons de Salcéde , fans que de ïhou témoignât la même chaleur qu'auparavant. Ayant pris congé du Prince , qui lui fit préfent d'un beau mulet ôc de fon caparaçon , il fe mit en bateau fur le lac pour fe rendre à Aigues-mortes. Cette ville étoit autrefois célèbre par fon port, où nos Rois s'embarquoient pour leurs voyages de la Terre Sainte ; aujour- d'hui il eft comblé & ne peut plus fervir. On y voit l'ancienne tourdeConftance,oùily agarnifon, & où l'on mettoit autre^ fois des fanaux pour les vailTeaux qui y abordoient. De-Ià prenant fur la gauche , & taiflant à droite ]es Salines de Pécais> & ce qu'on appelle la Camargue ^ quieftunpayis fort gras, enfermé entre le canal d'Aigues-mortes , ou la Robine, ôc le Rhône , il vint par le bas Languedoc à Nîmes , qui , au ra- port d'Aufone , prend fon nom d'une fontaine qui efi: hors de la ville , ôc qui fort avec un grand bruit. Nîmes eft recommandable par fon amphithéâtre, ôc parles ruines de plufieurs monumens antiques, dont la magnilicence ôc lamajefté effacent encore aujourd'hui tous les bâtimens mo- dernes : c'eft le lieu de la naiflance des deux Antonins, com- me Narbonne l'efl de Carinus > ce font les Antonins qui ont' fait faire à Nîmes tous ces ouvrages , dont on voit aujourd'hui les fuperbes refies. Près de la ville font les ruines d'un temple abatu autrefois par les citoyens même dans le tems d'un fiége. La voûte, qui fublifte encore à moitié , fait regretter le refle de ce bel édifice j ajoutez à tant de raretés le pont du Gard à trois rangs d'arches les unes fur les autres: il eft bâti entre des rochers auprès de S. Privât, pour conduire l'eau dans la ville? ôc ce qui eft admirable , il paroît encore en très-bon état après tant de fiécles* D E J. A. D E T H O U , L i V. îl. gy Ayant laifTé Beaucaire à droite , de Thou vint par Monfrain èc par Aramont à Villeneuve , fur les bords du Rhône du côté \ Liv. IL pi manière que fi l'on n'avoit foin d'en creufcr tous les jours le canal, avant que l'eau s'endurcifle entièrement, elle feroit bien- "^ tôt bouchée. i ; 8 2. Il prit congé de fon beau-ftere & de Bruflard, & paflant par Montferrand, par Thiers, célèbre manufa£lure de papier, ôc •par S. Bonnet, il vint à Lyon. Il y trouva Louis Châteigner d'Abin , commiflaire du Roi pour la vifite des Provinces , ôc. qui eut la commodité 6c le loi- lir de le recevoir dans fa maifon pendant trois jours. Il en pafla la plus grande partie à vifiter les Imprimeries de Tournes & de Rouillé ' : il vit Daîechamps qui travailloit fur Pline , & qui corrigeoit la Botanique que Rouillé imprimoit. Il eft de l'intérêt des gens de lettres de fçavoir ce que Daîechamps dit Jà-defTus à de Thou. Il l'alTùra qu'il y avoir près de trente ans <]u'on travailloit à cet ouvrage, qu'on l'avoir retouché plufleurs fois, ôc que la plus grande partie en étoit imprimée, quand si y mit la dernière main ice qui étoit caufe, qu'ayant été im- primé, revu ôc corrigé tant de fois, il s'en trouvoit des exem- plaires fautifs, d'autres plus corrects, mais que les dernières éditions étoient toujours les meilleures. Le premier de Novembre , jour auquel Dieu retira du mon- de le premier Préfident, de Thou étoit encore à Lyon ; com- me il ne fçut rien de cette mort jufqu'à Paris , il paffa à Ville- franche dans le Beaujolois , à Mâcon, à la fameufe Abbaye ,de Tournus , à Chalon , toutes Places fur la Saône, qu'il laiiîa pour venir à Beaune. On y voit un bon château fur le bord d'une petite rivière qui y paffe ; mais fes vins , fi connus par tout, rendent cette ville encore plus célèbre. ^ Cîteaux n'en eft pas éloigné. Cette Abbaye, fi fameufe .dans le monde Chrétien, fut bâtie par le duc Othon l'an lopS; aujourd'hui plus de 1070 Monaftéres tant d'hommes que de femmes, en dépendent. De Thou voulut y aller, pour rendre vifite à Nicolas Boucherat, qu'il fçavoit être des amis de fon père. Boucherat , après avoir été Vicaire général de lOrdre , çn avoir été élu Général , fous le titre d'Abbé de Cîteaux. Il avoir fait plufieurs voyages en Italie , en Sicile, en Allemagne, en Pologne , en Hongrie, ôc dans les Payis-bas3 Ôc par ces voya- ges il avoir acquis beaucoup d expérience ôc d'érudition. Il j Fameux Imprimeurs de Lyon, Tome I, ^ N ^2 MEMOIRES DE LA VIE »--«--^ étoit informé de la mort du premier Préfident 5 mais comme îî 1782. ^^^ ^^^ ^^ ^^^ l'ignoroit , il ne lui en témoigna rien : il le pria feulement après le dîner de demeurer à caufe du mauvais tems : de Thou s'en excufa Ôc vint coucher à Dijon , capitale de la Bourgogne, quoi qu'il n'y ait point d'Evêché'. Le torrent de Suzon incommode fort cette ville par fes dé- bordemens5 mais elle en efl bien dédommagée par les commo- dités qu'elle reçoit de l'Ouche , ôc par fa fituation avantageufe. On y voit l'Eglife de S. Bénigne bâtie par Grégoire évêque de Langres j deffous eft une Eglife foûterraine ou une caver- ne, où l'on dit que ce faint homme fe cachoit, ou qu'on l'y mit aux fers , lorfqu'il prêchoit la connoifTance du vrai Dieu à ces peuples idolâtres. Le Parlement de Bourgogne réfide à Dijon : il y avoir alors deux citadelles : celle qui fut bâtie par Louis XII. eft peu de chofe : l'autre un peu meilleure , éloi- gnée de la ville, ôc qu'on nommoitTalan,a depuis été démo- lie. La Chartreufe , qui eft hors la ville > eft fort célébrer on y voit dans le Chœur trois tombeaux des ducs de Bourgogne de la Maifon de France. De Thou y alla rendre fes devoirs à Denis Brûlard premier Préfident du Parlement , qui fçavoit la mort de Chriftophle de Thou , mais qui pour ne pas renvoyer fon hôte affligé , ne lui en dit rien. Il s'étendit feulement fur les louanges du premier Préfident, mais avec tant de vivacité & d'effufion de cœur, que non-feulement il pouvoit faire fouf- frir la modeftie du fils , mais qu'il auroit encore pu lui faire naître quelque foupçon > car fon difcours relfembloit plutôt à une Oraifon Funèbre , qu'à l'éloge d'un homme vivant. De Thou le quitta au bout de deux jours , ôc pafTant par la fource de !a Seine , il vint à Troyes par Châtillon , patrie du fçavant Guillaume Philander , par MufTy-FEvêque , par Gyé , & par Bar-fur-Seine. Troyes eft une grande ville remplie de ri- ches Marchands : c'étoit autrefois le féjour des anciens Comtes Palatins de Champagne , ôc le lieu de leur fepulîure. De Thou n'y féjourna qu'un jour, ignorant toujours la perte qu'il venoit de faire : ceux qui le fuivoient avoient pris foin qu'il ne l'aprît qu'en arrivant à Paris. Ainfi il pafla à Méry , à Pont , 011 l'Aube fe jette dans la Sei- ne, à Nogent, ôc laifTant la rivière à gauche,il fe rendit à Provins, 1 On y en a érigé un dans ces derniers tems. DE J. A. DE T H O U . Liv. II. p^ |>etite ville aflez peuplée fur le penchant d'un coteau : on y voit un beau Couvent dédié à Saint Jacque , mais fouvent ^ inondé par les débordemens d'une petite rivière enflée par les * pluyes. De-là il vint par Nangis à Boifîî : ce fut en ce lieu , qu'après le dîné un Colonel SuifTe, qui l'avoir accompagné depuis Lyon, lui apprit la mort du premier Préfident. Il lui dit que puifque ce malheur étoit fans remède , il devoir le prendre en patience , & fe foûmettre à la volonté de Dieu , qui en avoit ainfi difpo- fé : que fes jugemens étoient adorables , & qu'il devoir être per- fuadé que fa Providence n'avoir rien fait que pour le bien de ce Magiftrat 6c pour le fien. Comme de Thou comptoit beaucoup fur la fanté de fon père, qui promettoit une plus longue vie , il fut frapé vivement d'une nouvelle li imprévue : ainfi s'abandonnant à de triftes ré- flexions , foit à fon fujet, foit par raport au bien de l'Etat, qu'il n'oublioit pas même dans (es plus grands malheurs , il monta à cheval , & fit le refte du chemin comme un homme hors de luir- même. On avoit fait la cérémonie des obfeques le jour qu'il arriva à Paris , quoi qu'il y eut déjà quinze jours que le premier Pré- fident fut mort. Comme cela étoit arrivé pendant les Vacations , le Roi avoit voulu qu'on en différât la cérémonie , afin qu'elle fe fit avec plus d'éclat. On y dépenfa quatre mille écus, qui étoit tout ce qui fe trouva chez lui après fa mort. Ce Magiflrat qui n'avoit point d'ambition j 6c qui étoit ennemi juré de l'ava- rice j négligeoit affez fouvent fes affaires j mais avant fa mort il y avoit donné fi bon ordre , qu'il ne devoir rien ; il avoit mis cette fomme en réferve , ou pour fubvenir à la néceflité des tems, ou pour la prêter au Roi , quand Sa Majefté la lui deman- deroit, ou pour en aider fes amis. Lorfque le Roi , accompagné des deux Reines , fît l'honneur à la première Préfidente de lui rendre vifitefur cette perte , on n'entendit aucune plainte fortir de la bouche de cette veuve af- fligée 5 elle ne lui marqua jamais qu'elle eut befoin de rien ; quoi qu'après cette dépenfe il ne refiât plus d'argent dans fa maifon. Cette vertueufe femme, qui méprifoir tous les fecourshumains,6c qui n'en attendoit que de la Divine Providence , dit ilmplement fans rien demander, que Dieu avoit fuflîfamment pourvu à fes ^Nij P4 MEMOIRESDELAVIE befoins ôc à ceux de fes enfans , pourvu que fa grâce ne les abaiî* donnât point. Le Roi parut confus de ces paroles, 6c futéton- ^ '^' né d'une fi grande confiance en Dieu. Ce Prince prodigue , qui ne gardoit aucunes mefures dans les bienfaits, dont il accabloit même des gens indignes , fortit aufli-tôt avec la Reine la mère, qui étoit du même caractère. Ce mépris des biens de la terre fembla humilier le Roi , qui mettoit fa gloire à les diftribuer avecprofufion'. Pierre du Val fameux Médecin , dont on a parlé au premier Livre de ces Mémoires, avoir traité le premier Préfident dans fa maladie, avec Jean le Grand , Jacque Piètre , Léonard Bo- tal, ôc d'autres. Après fa mort il avoir affifté à l'ouverture du corps , qu'il avoit falu faire pour l'embaunier. Il difoit qu'il n'en avoit jamais vu , dont toutes les parties fuffent plus faines ôc moins altérées par la vieillefTe , ôc le cerveau mieux compo- fé. Ce Médecin , qui indépendamment de fa profelTion, oii il excelloit , avoit beaucoup d'efprit ôc de jugement , ôc fe con- noiffoit en mérite , difoit encore qu'il n'avoir jamais connu deux perfonnes comparables au mari ôc à la femme : Que leur pieté étoit fans fafte, qu'on ne pouvoit rien ajouter à leur amour pour la vérité, que leurs mœurs irréprochables n'avoient aucune tache d'avarice ni d'ambition , que leur conduite étoit régulière ôc équitable en public ôc en particulier, leur humeur douce , fociable ôc bienfaifante pour tout le monde *. ♦ En arrivant à Paris , de Thou trouva cette grande ville en- core toute occupée du triftefpedacle dont elle venoit d'être témoin. Etant allé defcendre à la maifon paternelle, il y vit d'abord l'évêque de Chartres ôc l'Avocat Général , fes oncles. Après bien de larmes répandues de part ôc d'autre , ils ferendi- r-ent dans l'apartement de la première Préfidente, où après avoir permettre.Car il avoir beaucoup de pra- tique , & gagnait tant d'argent dans l'exercice de fa profeffion , que quoi- qu'il fut d'ailleurs très-économe 8c in- quiet même pour l'avenir, il étoit quel- quefois las d'en recevoiir. 11 avoir loué une maifon près de celle de la première Préfidente; ôc comme il étoit vif & en- joué, il amufoit par fes difcours plai- fans cette veuve , que la perte de foa mari avoit rendu fore triik. i^MSS» 1 Madame de Thou avoit un coura- ge mâle , Prieur n'ayant pu finir le premier plutôt , ni de Thou recevoir plus promptement les réponfes de fes amis qui travaillèrent au fécond. 11 en avoit en France , aux Payis-bas , en Allemagne , ôc en Italie. Tous s'efforcèrent à l'envi de lui donner des marques de leur eftime en cette conjondure ; il n'y eut que Ronfard, donc le génie poétique commençoit à baiffer , ôc qui étoit devenu parelfeux , qui s'en excufa , fur le prétexte de la nouvelle édi- tion de fes Orphées. Cette funefte occafion lui donna lieu de renouveîler amitié avec Muret, Pierre Angeli, de la Bargue , Gilbert Genebrard,. le Fevre de la Bodene , qui a travaillé avec d'autres à l'éditiort de la Bible de Plantin i Jean Daurat , Jean Pafferat , Germain k Vaillant, Nicolas le Sueur, Adrien du Drac, Charle Me- rard , Florent Chrétien, Scevole de Sainte Marthe qui devint fon intime ami , Sallufte du Bartas , Robert Edenne , Jean Guyon d'Autun , Henri Etienne , ôc d'autres 3 aufquels il faut ajouter fes anciens amis , Jofeph-Nicolas Audebert , Scaliger , Guillaume du Vair, Pierre Pithou, Antoine Loyfel, Auguftin Prévôt, dont j'ai déjà parlé, Nicolas Rapin, Louis Aleaume, ôc Pierre Champagne de Bordeaux : tous ceux enfin qui lui avoient témoigné le même zélé à la mort de fon frère , mort trois ans auparavant. Il choifit de tous ces ouvrages ceux qu'il jugea les plus convenables au fujet , ôc y mêla des fiens \ I Voyez la lettre d'Etienne Pafquier au fu il contient un nouveau fyftême des fonc- tions de la rate , fort différent de tout ce qu'on en avoit écrit jufqu'alors. De Thou , qui appréhendoit de fe tromper fur les noms des remèdes ôc des fimples , qu'il avoit trouvés dans plu- fieurs Auteurs barbares , ôc fouvent très ignorans fur ces matiè- res , étoit bien aife de fe fervir de l'expérience d'un (i habile homme , pour éviter les équivoques* Il fit depuis imprimer l'ouvrage entier, qu'il dédia au Garde des Sceaux. Dans les vers qu'il lui adreffe , il lui fait le plan du genre de vie qu'il fe propofe de fuivre ; ce qui donna lieu à Chi- verni de l'encourager à fe marier, Chiverni avoit été lui-même deftiné à l'Eglife j mais fon frère aîné Jacque feigneur de Vi- braye , n'ayant point eu d'enfans de fa femme , qui étoit trop âgée , lui confeiila d'époufer Anne de Thou , dont Chiverni eut une fort belle famille 5 ainfi il ne propofoit rien à de Thou qu'il n'eût fait lui-même 5 ôc il avoit tout lieu d'être content du parti qu'il avoit pris. On remit l'affaire à un autre tems j la première Préfidente étoit encore trop occupée de fa douleur pour y fon- ger, ôc fon fils différoit toujours de fe réfoudre fur ce qui le regardoit. Le Chancelier de Birague, qui avoit été très-touché de la mort du premier Préfident , fe crut obligé, par les devoirs de l'amitié qu'il avoit eue pour lui , de contribuer au foulagement \ D E J. A. DE THOU, Liv. IL P7 de la veuve & des enfans de fon ami. Les manières généreu- fes , la candeur & la noblefle des fentimens , qu'il avoit recon- q nues dans le feu premier Prélident^ôc qui avoient tant de rap- port à fes inclinations , étoient autant de motifs qui fenga- geoient à honorer fa mémoire. Il envoyoit fouvent faire des complimens & des offres de fervices à la veuve ; il ne fe paf- foit point de mois que Léonard Botal ne vint de fa part, prier le fils de l'alier voir & de manger avec lui. Ce vieux Magiftrat ne dédaignoit pas d'entretenir ce jeune homme, ôc de lui con- ter avec familiarité jufqu'aux moindres circonftances de la liaifon qu'il avoit eue avec le premier Préiident fon père; Juf- qu'à lui dire qu'ils aimoient tous deux les petits chiens de Mal- te ou de Lyon , ( qu'on a depuis nommés des Bichons. ) Il lui difoit encore, que du tems que Louis XII. ôc François I. étoient maîtres de Milan , Galeas de Birague fon père, qui étoit Patrice \ le menoit fouvent dans fa jeuneffe aux adions pu- bliques , pour entendre Jean-Baptifte Panigarola , excellent Ora- teur , qui portoit la parole pour le Roi, & dont le fils évêque d'Ath n'eft pas moins éloquent par rapporta fa profelîion : Que fon père l'exhortoit fans celfe à fe rendre capable d'imiter un fi grand exemple ; mais que comme alors il fçavoit peu la Jurif- prudence, il avoir pris le parti de fuivrefon penchant, qui le portoit du côté de la guerre , ôc à fe mettre au fervice de la France , dont l'autorité ne fe maintenoit dans le Piémont ôc dans ieMilanez , que par les armes i qu'il s'étoit également appliqué aux exercices militaires ôc aux affaires du cabinet 5 que le Rot l'ayant attaché à fon fervice par une charge de Confeiller au Parlement de Paris, S. M. l'avoir depuis envoyé en Italie, où par fesconfeils, ôc par la confidération qu'il s'y étoit acquife, il avoit ménagé plufieurs affaires de la dernière importance avec nos Gouverneurs i que trente ans durant il avoit été employé dans plufieurs négociations , ôc dans des ambaffades fort hono- rables ; que quand on fit la paix avec le Roi d'Efpagne ôc le duc de Savoye , il avoit été honoré du gouvernement du Lyonnois , ôc enfin élevé à la première dignité de la robe : Eloge qui a paru d'autant moins indigne de ces Mémoires , qu'il efl forti de la pro- pre bouche de cet homme illuftre dans une converfation parti- culière , où la vanité ni l'affectation n'avoient point de part». 1 C'eft-à-dire Sénateur de Milan. j>S MEMOIRES DE LA VIE — w» .II. Il ne laiffa qu'une fille d'une conduite très-réguliére , mais I S" 8 2. ^^^^ riiumeui: libérale alla jufqu'à l'excès. Il la maria en pre- mières noces avec Imbert de la Plat.ére-Bourdillon maréchal de France , qui la laifl'a fans enfans. Quelques années apiès , du confentement de fonpere, elleépoufaen fécondes noces Jean de Laval comrede Maillé, qui fut depuis marquis de Neileôc comte de Joigny. Ce Seigneur étant encore décédé fans en- fans , elle s'engagea, à l'infcù de fonpere , avec Jacqye d'Am- boife de la Maifon d'Aubigeoux , & l'époufafi-tôt que le Chan- celier fon père fut mort, il n'efl pas furprenant que cette fem- me , qui avoir toujours vécu avec magnificence dans une Couc -OÙ le luxe étoit au fuprême degré, s'épuifàt pour faire briller un mari jeune, qui aimoit la dépenfe j mais pauvre, ôc qui ne îiroit rien de fon père. Ainfi tout l'argent comptant, & les meubles magnifiques ^ qu'elle avoir hérités de fon père , qui vivoit fplendidement mais avec régie, furent bien-tôt diffipés. La dernière campagne que fon mari fit en Xaintonge, fous le commandement du duc de Joyeufe , où il fut tué avec lui, acheva de la ruiner. Alors fe voyant fans mari ôc fans biens, le chagrin la fit tomber dans une maladie de langueur : enfin après avoir foûtenu un long procès contre Florimond de Birague fon coufin germain, à qui fon père , qui prévoyoit la difiTipation que feroit fa fille , avoit lubfii- îué fes biens, elle mourut dans une pauvreté fi aflreufe , qu'il ne lui relia pas dequoi fe faire enterrer. Les Dames de la Cour , qu'elle avoit connues dans fa propérité, ôc dont elle s'étoit atti- rée l'affedion par fes grandes dépenfes , lui fournirent journel- lement de quoi vivre , ôc par charité dequoi l'inhumer après fa mort. * La fin malheureufe de cette Dame , qui avoit hérité des grands biens du premier Magiftrat de France, eft une grande leçon pour les veuves, ôc pour les autres Dames de qualité, qui ne mettent point de bornes à leur dépenfe, ôc qui fe choi- fiffent un mari , fans le confeil de leurs pères, ou de ceux qui en tiennent lieu. . Le Cardinal de Birague mourut fur la fin de cette année? on lui fit une fuperbe pompe funèbre i toutes les Cours en Cocps , aiïifterent à fon convoi par ordre de Sa Majefté : hon- xrieur qui n'eft du qu'aux Rois, aux fils de France, aux frères du DE J. A. DE THOU, Liv. 11.^ p^ du Roi , Ôc au Connétable. Son corps fut porté à fainte Ca- therine du Val des Ecoliers, dans une Chapelle où il avoir fait élever un tombeau pour lui & pour Valentine Balbiani fa ^ ^ ° 5* femme. II ne faut pas oublier une ancienne coutume abolie , qu'il renouvella, lorfqu'il fut Cardinal, & qui depuis lui n'a plus été pratiquée. C'étoit une ProcefTion qui fe faifoit la nuit , & qui parcouroit toute la grande ParoifTe de S. Paul ^ : on y chantoit ôc on y danfoit aux flambeaux. Le Clergé y marchoit , la Croix à la tête j on y voyoit des vieillards, des hommes faits, de jeu- nes genS; des femmes de tout âge, des enfans, de jeunes fil- les, qui marchoient en cadence, aux fons des inftrumens, avec, afles de modeftie. Il fe fit à la mort de ce Prélat une pareille cérémonie , où fe trouvèrent plus de fix mille perfonnes , qui chantoient dévotement , comme dans une Procefïion ; des do- meftiques , poftés fous des portiques élevés dans les rues & ornés des armes du Cardinal, leur offroient des rafraîchifle- mens , ôc cela fe faifoit fans confufion. Pierre du Val, dont on vient de parler, difoit qu'autrefois il avoir vu pratiquer la même chofe dans la ParoifTe de S. Benoît î que la Procellion , qui étoit parde de S. Jacque du Haut-pas , étoit venue au pedt Châtelet , ôc de-là aux Car- mes de la place Maubert ; mais que touf cela avoit plutôt l'air d'une réjoùiffance publique^ que d'une adion de pieté : que cette coutume, que la fimplicité avoit introduite, étoit dégé- nérée en débauche, ôc qu'elle avoit été abolie dans un tems fufpe6l, où elle pouvoit caufer plus de fcandale que d'édifi- cation : cependant quand ce Cardinal la renouvella , perfonne n'y trouva à redire. Tant il eft vrai qu'on interprète ces for- tes de chofes en bien ou en mal, félon la différence des tems, des lieux , ôc des perfonnes. I II y a dans le texte,qui après S. Euf- | comme cela n'eft plus aujourd'hui , on a t3.che eft la plus grande ParoifTe deParis: I modifié le fens dans la traduction. Tin du fécond Livre^ Tome 1 5 O 100 MEMOIRES DE LA VIE L I V R E r RO 1 S lE ME L'Année i5'84 fut fatale à de Thou , ôc au Chancelier fon beau-frere, qui perdit Anne de Thou fa femme' : ellet mourut en couche à la Roquette proche de Paris, après une violente maladie. La première Préfidente ne l'abandonna point, 6c lui rendit tous les foins d'une tendre mère. Le Chancelier s'abftint des devoirs de fa Charge pendant quelques jours, Ôc pour éviter les vifites de la Cour, il fe retira chez lui. Comme il cherchoit dans lafolitude, Ôcdans fa famille, quelque foula- gement à fa douleur, de Thou, à qui cette perte étoit égale- ment fenfible, ne le quitta point. Le corps, qui palTa en gran- de pompe au travers de la ville dans un chariot, fut porté au château de Chiverni proche de Blois ^ ôc enterré dans la Cha- pelle des Hurauîts.. Dans le tems que la Cour étoit à Blois > où elle étoit. allée après Pâques , on fit à cette Dame le 2y d'06tobre un fer- vice magnifique, en préfence d'un grand nombre de Prélats, de parens y ôc d'amis , qui en avoient été pries. Renaud de Beaulne archevêque de Bourges, proche parent du, Chance- lier, fît rOraifon funèbre. Elle fut imprimée cette même an- née, avec àQ^ Vers de Jean Daurat Ôc de Paul Meliffe, ôc avec un Poëme , que de Thou compofa pour fa confolation particu- lière, ôc pour celle de fon beau-frere. C'eft ici la première fois qu'on a eu occafion de parler de Renaud de Beaulne j mais ilneftpas jufte de pourfuivre , fanS' faire connoître au Ledeur ce Prélat li. célèbre de fon tems à. la Cour. Il étoit petit-fils de Jacque de Beaulne de Samblançay , au- quel on fit le procès, ôc qui fut condamné à une mort injufie ôc infâme, pour fatisfaire la haine de l'impérieufe mère de Fran^. cois L II avoir étudié les belles lettres fous Jacque Toufan, ôc fous Jacque Stracelles. Sa mémoire étoit fi fidèle ôc fon ju- gement Il folide, qu'en public ou devam fes amis, ilfe fervoit toujours à propos de ce qu'il avoir appris dès fon enfance dans j Elle mourut le 17 Juillet 1584. F. les Mémoires de Chiverny, DE J. A. DE THOU,Liv. IIL loi les Poètes Grecs & Latins, ou dans les autres bons Auteurs ^ dont il citoit les beaux endroits exadementj quand l'occafion x î 8 4. s'en préfentoit. Plufieurs perfonnes l'ont entendu réciter à quarante ans une page entière d'Homère, fans en oublier un mot, quoique les grandes affaires, où il fut employé dès fa jeunefTe, euffent dû lui en faire perdre les idées. Il étoit bien fait de fa perfonne & de bonne mine, naturellement éloquent, doux, & d'une humeur agréable ', fi modéré d'ailleurs , qu'il ne fe fâchoit jamais ^ & qu'il ne lui échappoit jamais aucune parole défobligeante con- tre perfonne : circonftance d'autant plus remarquable , qu'il avoit tous les fignes d'un homme colère ôc emporté. 11 étoit d'un tempérament fi chaud, qu'il avoit befoin d'un aliment prefque continuel pour entretenir fa fanté , qui faifoit fa plus grande attention. L'exercice ou le fommeilne lui étoient point néceflaires pour digérer j la chaleur naturelle y fuppléoit lùffifamment : à peine dormoit-il tous les jours quatre heures, au bout defqudles le befoin de mangerle réveilloit. A deux heures après minuit ou même plutôt, il fe faifoit donner à manger ',fe re- pofoitenfuitCjôc expédioitfes affaires particulières jufqu'à quatre heures, qu'il fe remettoit à table avec quelques-uns de fa maifon, qu'il faifoit lever. A huit heures on le fervoit pour la troifiéme fois; il fortoit après ce déjeiiné pour les affaires publiques, juf- qu'à midi , qu'il rentroit chés lui pour dîner, toujours en bon- ne compagnie. Il mangeoit encore à quatre heures, ôc le foir fa table n'étoit pas moins bien fervie que le matin : cela n'em- pêchoit pas qu'il ne mangeât erxore avant que de fe mettre au lit. Ces repas de Cour, qui fe font à la hâte, ne l'accommo- doient point j il difoit agréablement qu'on y mangeoit plutôt comme des chiens gourmands, que comme des hommes. L'hyver il étoit toujours une bonne heure à table , & l'Eté qu'il femble qu'on ait moins d'appétit, cinq quarts d'heure. Auffi s'étant excufé plufieurs fois au ducd'Alençon de manger chés lui, ce Prince qui en fçut la raifon , lui promit d'ordonner à fon Maître d'hôtel de laiffer toujours un tems fuffifant entre les fer- vices. I On apportoit alors une table à côté de fon lit , 8c à cette heure même il maRgeoic rarement feul , aimant extrê- mement à manger en compagnie , & à parler à table de matières fçavnntes 6c agréables. iMSS. Reg. Samm. CrAtit-l § O il 102 MEMOIRES DE LA VIE ^^__^_^_^^^^^^ Avec tout cela , on ne le vit jamais ni plus émn ni plus aflbû- pi, ni la tête plus embaraflee 5 fon efprit fut toujours auflTi pré* ' 5" ^4* fent, aufTi agréable 5 & fon vifage, malgré fes années, con- ferva la même férénité, fans aucunes de ces marques de chaleur, qui font ordinaires aux grands mangeurs. Il faifoit peu d'exercice, & ne fe fervoit d'aucuns moyens pour exciter fon appétit i mais il foulageoit la nature accablée d'alimens > par quelques purgatifs qu'il faifoit préparer chés lui ; comme il n'étoit pas ignorant dans la Médecine, il les ordonnoit lui-même : ainfi il n'étoit pref- que jamais malade, 6c fon efprit toujours a£bif ne fe reflen-; toit en aucune manière de la pefanteur du corps. Il eut une grande barbe de bonne heure, ôc fut, fort jeu^ ne encore, Confeiller au Parlement , Ôc avant l'âge, Préfident aux Enquêtes , mais toujours avec réputation > de-là , Maître des Requêtes, & prefque auiïi-tôt Evêque de Mande , par le crédit de Marguerite fa fœur , qui étoit fort bien à la Cour. Elle époufa dans ce tems-Ià Claude Gouffier marquis de Boi- fy , grand Ecuyer de France , qui à la faveur de ce mariage , fut créé duc de Roanez. Alors ce Prélat fut employé dans les grandes affaires, ôc fait Chancelier du duc d'Alençon, dans le tems que la reine Catherine fit la Maifon des Fils de France, & que de Thou le père eut la charge de Chancelier du duc d'Orléans ; mais comme ce fage Magiftrat ne pouvoit accor- der TafTiduité que demande le Palais , avec cet emploi qui at- tache à la Cour , il s'en défit en faveur de fon gendre de Chi- verny 5 ce qui depuis fervit à ce dernier, pour monter aux plus grandes dignités. Il y avoit eu de tout tems une étroite iiaifon entre la famille de Beaulne Ôc celle de Thou. Quand la première fut accablée par une affreufe difgrace, ôc qu'elle fut abandonnée de la Cour ôc de la ville, comme il arrive tous les jours, elle ne trou- va de fecours que dans la dernière. Renaud de Beaulne demeura quelque tems chés le Préfi- dent Augulïin de Thou , ôc ce fut en ce tems-là qu'on parla de marier Chriflophle de Thou, fils aîné du Préfident, à Mar- guerite de Beaulne , dont on vient de parler. Ce mariage ne fe fit point ; mais l'amitié de deux perfonnes fi vertueufes , fondée fur un fujet fi légitime , fubfifta toujours. Quand cette Dame fut en faveur auprès de la Reine raere, elle s'en fervit DE J. A. D E T HOU, Liv. ÏII. lo^ pour avancer fes frères; mais après eux, ce fut Chriftophîe de Thou, pour lequel elle s'employa davantage. Plulieurs années i ^ S ^, avant qu'elle mourut, elle avoir mis fon teftament entre les mains de fon bon ami ( c'eft ainfi qu'elle l'appelloit ) ôc l'en avoit fait exécuteur. Elle lui laifTa pour gages de fon amitié , un beau Livre de prières , orné de fleurs peintes en miniatures, qu'elle avoit eu de la reine Claude, fiile de Louis XII, femme de François I , ôc mère de Henri IL De Thou le conferva depuis avec grand foin , parmi fes plus précieux bi- joux. Ajoutons encore ici quelques marques de l'intime amitié qu'il y eut toujours entre Renaud de Beaulne & de Thou. Ils lo- geoienttous deux dans le Cloître de Nôtre-Dame , ôc de Thou loupoit tous les foirs chés de Beaulne , qui Pentretenoit fou- vent avec de grandes marques de reconnoilTance , des obliga- tions qu'il avoit à Meflieurs de Thou. Cela dura pendant trois ans, ôc jufqu'au tems que de Thou quitta la maifon de fon oncle pour aller loger chés fa mère : mais cette féparation ne diminua rien de leur amitié , qui fut renouveliée depuis, dans les occafions que le malheur des tems fit naître , comme on le dira dans la fuite. Cependant Madame de Thou prelToit fon fils de fe déter- miner, ôc de quitter fes Bénéfices, pour fe mettre en état de pouvoir difpofer de lui-même. Cela ne fe pou voit faire tant qu'il étoit Confeiller clerc 5 ce qui l'obligea de prendre une charge de Maître des Requêtes , non par ambition , ou pour paroître à la Cour, dont fon inclination étoit fort éloignée, mais pour contenter fa mère , ôc parce que les Eccléfiaftiques , auf- li bien que les autres , en pouvoient être revêtus : cela ne fe fit pourtant pas fans difficulté. Le Roi , prodigue ôc inconftant> après avoir fait des dépenfes ôc des profufions énormes, ôc avoir créé quantité de nouvelles Charges jufqu'alors inconnues dans le Royaume^ s'étoit enfin retranché, ôc avoit défendu d'en vendre aucune,fous de rigoureufes peines : que fi quelqu'une ve- noit à vaquer par mort ou par confifcarion , ou elle étoit fup- primée, ou l'on y commcttoit , ou l'on choififfoit quelque per- sonne capable de la remplir : Ordonnance avantageufe , s'il eût été permis d'exercer paifiblement des Charges, dans un fiécle rempli d'efprits fiturbulens. Il ne rcftoit plus de vove que celle § O ïlj jo4 MEMOIRES DE LA VIE „_^,,„,^ de permuter, ôc ellen'étoit accordée que par grâce. La Reine mère l'obtint pour de Thou , en confidération du premier Pré- ï S S !• fident fon père , qu'elle avoir honoré de fon eftime. Il fut donc pourvu le lo d'Avril d'une charge de Maître des Requêtes , à la place de Guillaume du Vair , qui quoique fort jeune, en avoit été jugé capable par fes bonnes qualités , & par fon fçavoir , mais qui aima mieux fe faire Confeiller clerc au Parlement, que de pafler tout d'un coup du Palais à la Cour dans un âge d peu avancé. La douleur de la mort d'un père, ôc d'une fi chère fœur, faifant chercher à de Thou quelque foulagement, ôc dans le public ôc dans le particulier, il fe remit à l'étude. Il prit chés lui Maurice BreflTieu ProfefTeur Royal de Mathématiques , qui avoit partagé avec Jean Stadius la Chaire de Ramus , vacante par la mort de ce Profefleur , fuivant le confeil de Tilluftre ôc fçavant François de Foix Caudale. Il s'attacha touter cette année ôc la fuivante , autant que fes affaires le lui purent per- mettre, à la le£lure du texte Grec d'Euclidc, avec les Notes de Proclus. Sur la fin de celle-ci, il entreprit de paraphralèr en Vers Latins le Livre de Job , comme l'ouvrage le plus propre , après les Pfeaumes, pour exercer non-feulement fon efprit, mais en- core les meilleures plumes. Ce Livre > au rapport de S. Jérôme, a été compofé en Vers hexamètres, à fexception des deux premiers Chapitres Ôc du dernier. Ces Vers , félon ce Père , qui font compofés du Da6lyle ôc du Spondée, ôc qui finilTent toujours par ce dernier, produifent, parle génie particulier de la langue dans laquelle ils font écrits , une vraye harmonie, îls font compofés auflTi d'autres pieds , qui ont plus ou moins de fyllabes j mais qui ont toujours le même tems. Quelquefois auffi ces Vers ont une rinie douce ôc agréable , avec une cadence libre ; ce qui ne peut être compris, que par ceux qui les fçavent mefurer. Chacun fent, par la verfîon un peu obfcure que nous avons de cet Ouvrage, que le ftyle en eft tout figuré. Pour mieux exécuter fon defleîn , outre l'explication de S. Jérôme , de Thou fe fervit de l'excellent Commentaire de Jean Mercier, pour pouvoir joindre les agrémens de la langue Latine j avec la vérité du Texte, ô(, lier, pgur l'utilité du Le6leur, D E J. A. DE T FI O U , L i v. II L roj* ce qui paroît féparé à la première vue. De Thou communi- qua fon projet à Pierre Pithou, qui l'approuva fort, ôc qui L'exhorta à y travailler. Ce confeil, qu'il regarda comme une approbation générale , lui lit entreprendre cet Ouvrage , qui. l'occupa pendant deux ans. En ce tems-là , Henri ' Etienne n'ayant point de caradéres propres, faifoit imprimer par un autre Imprimeur Aulugelle ai MacYobe , que Louis Carion de Bruges lui avoir promis d'é- claircirparun Commentaire j ce qui Ht naître entr'eux unegran-- de conteftation, préjudiciable au Public, ôc fomentée par l'Im- primeur dont fe fervoit Etienne, & qui n'étoit qu'un brouil- lon. De Thou & Claude duPuy tâchèrent envain de les ac- Gommoderi Carion n'ayant point voulu fe rendre à leurs prières^ • ne donna pomt fes Notes fur ces Auteurs : il fe contenta d'en faire paroître quelques-unes fur Aulugelle. 'Jean Guilleaume , qui étoit alors à Paris , propofoit aux Im- primeurs de cette ville, de faire une nouvelle édition à^s œuvres- de Ciceron, L'efpérance du gain , que ces Imprimeurs préten-; doient faire fur cette édition, les brouilla avec lui. Etienne les voulut accommoder ; mais comme il furvint d'autres dilli- cultes, ôc que Guilleaume mourut à Bourges, où il étoit allé pour entendre Cujas, la chofe ne fut point exécutée^. La mort de François duc d'Anjou, frère unique du Roi^ 15.8^, î. Henri Etienne e'tdic alors àParis.Ce fameuxImprin:ieur,foit par l'amour qu'il avoit pour une ville où il étoit né, foie par le dégoût qu'il avoit de l'endroit où fon père lui avoit ordonné de demeurer, l'embloit ne refpirer que le féjour de Pa- ris. Il venoit voir fort fouvent deThou, ôc comme il demeuroitdanslevoifina- ge, il foupoit avec lui prefquctous les jours. {MSS. Reg. Samm. & Aut. ) z Henri Etienne voyant que deThou travailloit à fon ouvrage fur Job , le prefla de mettre au netce qu'il avoit dé- jà fait. Lorfque cet Imprimeur fe vit obligé de quitter Paris , après la publi- cation de l'Edit d'Union , il emporta avec lui ce MS. 8c le montra à Théo- dore de Be2e, qui en prit occafion de faire une Paraphrafe fur ce Livre de l'Ecriture, ôc enfuite fur l'Eccléfiai^e , comme il avoit déjà fait à l'égard des Pfeaumes , dont il avoit tâché de lier- enfembie les penfées qui femblent déta- chées. Mais Beze publia trop tard fon*- Ouvrage , pour que de Thou, qui avoit déjà publié fa Paraphrafe fur Job, put en profiter. Lorfque Henri Etienne éto. s encore à Paris , où il efpéroit de faire un plus long féjour , il montra à Pierre Pithou plufieurs échantillons d'éditions nouveiïes, qu'il prétendoit faire pour la plupart de divers Auteurs Latins- Comme il le prefibit extrêmement de lui dire fon fentiment fur ces éditions , Pithou , homme profond ôc judicieux , fe contenta, pour toute léponfe , de l'exhorter de continuer à donner au Public des éditions Grecques ; lui f?i»- fant entendre par-là , qu'autant qu'il eiîimoit fes éditions Grecques , autant il méprifoit fes éditions Latines -C-^^i"^. Reg. Samm. & Aut. ) io<^ MEMOIRES DE LA VIE qui arriva cette année ^ confterna de Thou ôc tous les bons o François : elle fit efpérer aux Efpagnols de recouvrer les Payis- bas, par où, plutôt que par ailleurs , ils ont toujours attaqué la France , ôc elle caufa chés nous la guerre civile. De Thou fut auiïi très-fenfible à la mort de Paul de Foix archevêque de Touloufc^ ôc à celle de Guy-Faure de Pibrac, Préiident au Parlement de Paris, dont il eft parlé dans le fé- cond Livre de ces Mémoires. Il faut dire ici que c'eft à Pi-, brac, à de Thou, ôc aux foins de Scévole de Sainte-Marthe, que le public eft redevable des Poëfies du fameux Chancelier de l'Hôpital. Il feroit à fouhaiter que cet Ouvrage eût pu re- cevoir une plus grande perfedion j mais la maladie ôc la mort dePibrac ne permirent pas aux autres de fuppléer à ce qui y man- quoit : comme il étoit le maître de ces Poëfies , qu'il préten- doit ranger par l'ordre des dates , avant que de les faire impri- mer, ce qui leur eût donné un grand jour Ôc une grande beauté , ils ne purent pas faire la même chofe. De Thou efpéroit néanmoins qu'il pourroit en venir à bout , avec l'ai- de de Pierre Pithou ôc de Nicolas le Févre, ôc les augmenter encore d'un tiers. -„__ La guerre civile recommença l'année d'après la mort du duc g de Brabant ; ( c'eft ainfi qu'on nommoit le duc d'Anjou ) ôc elle ne fut pas moins funefte à fes Auteurs qu'au Roi ôc à l'Etat. De Thou , pour éloigner l'idée des malheurs publics , continuoit fa Paraphrafe fur Job , ôc s'occupoit aux Mathématiques avec Breffieu. L'Avocat Général fon oncle Tavoit fouvent prefTé, de fon- ger de fon vivant à fe faire pourvoir de fa charge , dont il re- connoifToit avoir l'obligation au premier Préfident fon père. Il lui repréfentoit qu'il avoit beaucoup d'amis à la Cour j qui em- ployeroient leur crédit en fa faveur, ôc qu'il fe faifoitfort d'en obtenir les provifions du Roi : Qu'il ne pouvoit voir fans dou- leur cette dignité fortir de fa famille j mais qu'il mourroit con- tent, s'il la voyoit remplie par une perionne de fon nom , puifque les inclinations oppofées de fon fils ne lui permettoient pas de îa lui laifter. De Thou le remercia de fa bonne volonté, ôc lui fit enten- dre que ce pénible emploi ne lui convenoit point ; qu'il obli- geoit à parler continuellement en public fur toutes fortes de matières , DE J. A. DE THOU, Liv. III. 107 matières , ôc que cela demandoit une perfonne accoutumée dès ^^m^mm^mm fes premières années à ces fortes d'aàions. i ç 8 ç. Peu de tems après parut l'Edit d'Union , qui non- feulement troubla la paix & la tranquilité de l'Etat j mais qui rendit en- core le commerce vénal des charges , qui avoir été fi févére- ment défendu , plus commun que jamais. L'Avocat Général fut pourvu par l'ordre du Roi de celle de Préfident , vacante par la mort de Pibrac. 11 ne l'accepta qu'en faifant promettre à fon neveu , qu'il employeroit fes amis pour en obtenir la furvivan- ce en fa faveur, puifqu'il n'avoir plus pour s'en défendre les mêmes raifons dont il s'étoit fervi pour la charge d'Avocat Gé- néral : il lui dit , quefi cette charge ne lui convenoit point, il prioit de le lui déclarer j parce que pour lui , en ne confultant que fon goût particulier , il aimoit mieux être le premier des Avocats Généraux , que le dernier des Préfidens. Ils s'accom- modèrent enfemble là-defTus , fans autres conditions que celles que de Thou voulut y mettre de fa bonne volonté , ôc fur fa pa- role. Il les exécuta depuis très-religieufement après la mort de fon oncle , qui n'avoit demandé aucun engagement par écrit. Que ces hommes qui ne parlent que de Religion , ôc qui té- moignent tant de zèle ôc de ferveur , nous faflent voir autant de candeur , autant de droiture , autant de défintereffement. Tout ce que l'Avocat Général exigea de fon neveu , fut de ne point fe comporter par rapport à cette furvivance , aufli négli- gemment qu'il avoit coutume de faire dans fes propres affai- res. Mais comme celle-ci ne paroiflbit interefler que lui , il agit avec fon indifférence ordinaire, ôc elle ne reùffit que l'année fuivante , que l'occafion fe préfenta de la terminer. On apprit en ce tems-là la mort du Pape Grégoire XIII, Le Roi, qui n'ignoroit pas que c'étoit fous fon Pontificat qu'on avoit jette les premiers fondemens de la Ligue, apréhendoit qu'on n'élût un Pape d'une humeur plus turbulente , ôc plus porté à allumer qu'à éteindre le feu qui avoit commencé fous fon pré- décefïeur. Ainfi l'on réfolut d'envoyer à Rome au prochain Conclave : pour cet effet , on jetta d'abord les yeux fur le cardinal de Bour- bon, qui avoit eu le chapeau depuis peu , ôc qu'on appella le cardinal de Vendôme, pour le diftinguer de fon oncle. On le crut plus propre qu'un autre à s'oppofer aux intrigues de la Ligue, Tome t. ^ P io8 MEMOIRES DELA VIE & à défendre les intérêts du Roi & de l'Etat , qui fe trouvoient j - g ^^ mêlés avec les Tiens : ce choix étoit fort du goût du Roi. Le Cardinal , qui aimoit les belles Lettres , avoit fait ami- tié depuis quelques années avec de Thou : on foupçonnoit mê- me ce dernier de gouverner cette Eminence , & d'avoir fait naî-» tre la conteftation, qui arriva l'année précédente à l'alTemblée de l'Abbaye de S. Germain > où Vendôme difputa la préféance au cardinal de Guife , malgré le cardinal de Bourbon fon oncle , dévoué à la Ligue -, ce qui donna lieu à de grandes contefta- tions, qui furent caufe que le cardinal de Bourbon empêcha le Roi d'envoyer Ton neveu à Rome. De Thou s'étoit offert de l'y accompagner , & d'être caution des fommes qu'il falloit em- prunter pour faire ce voyage j ce qu'il fît depuis dans une autre occafion , non-feulement avec perte , mais avec de fâchcufes traverfes. Comme ce Cardinal mourut , avant que tout l'em- prunt dont il étoit caution fût remplacé, les créanciers de ce Prélat le fatiguèrent autant qu'il leur fut pollible. C'eft ainfi que par fa générofité naturelle il fe faifoit aimec des Princes ôc des grands Seigneurs > dont il foulageoit lesdif- graces , par fes fervices ou par [qs confeils, fans en attendre d'au- tre récompenfe > que la feule fatisfaûion d'avoir fuivi fon pen- chant. Content de ce plaifir intérieur, il s'éioignoit d'eux infen- fiblement au retour de leur profpérité , ôc quittoit la place à ces faux amis ôc à cqs lâches flateurs t qui ne reviennent à eux qu'avec leur bonne fortune. Il n'ignoroit pas que fe laiffant ai- fément féduire par leurs artifices , ils oublient ôc regardent mê- me avec averfion les fervices paffés, lafranchife ôc la fidélité de leurs véritables amis. Il ft^avoit qu'ils ne fe plaifent plus alors qu'avec ceux qui les trompent , ôc qui leur déguifent la vérité ; aufli l'on peut affûter , fans prétendre leur rien reprocher, que de Thou, qui leur rendoit fouvent des fervices confidérables ^ n'a jamais reçu d'eux que de l'ingratitude : mais comme il fe fatisfaifoit lui-même , il avoit pris fon parti de ne fe rebuter point, ôc de ne changer ni de bonne volonté ni deconduite> malgré les affaires qu'il s'étoit toujours attirées, par fa candeur, incapable de fe démentir ôc de s'abaiffer à de ferviles complai- fances. Quoi qu'on fâfîe ces réflexions à l'oecafion du cardinal de Vendôme,, on ne doit pas lui en faire l'application i ce Prince DE J. A. DE THOU, Liv. III. lop eut toujours pour lui une véritable amitié jufqu'eii l'année i ;5? i , _ . : que le Tiers parti fe fortifia pendant que le Roi étoit occupé , ^ 3 ^ au fiége de Chartres. Alors des efprits mal-intentionnés lui ayant perfuadé de fe faire Chef du parti , après la mort du vieux cardi- nal de Bourbon fon oncle , lui qui étoit du Sang Royal , fe laiffa furprendre à leurs mauvais confeils , ôc ceux de fes amis qui ne pouvoient approuver ces fadions , lui devinrent fufpedls. De Thou ne fut pas long-tems fans s'en appercevoir : cette amitié fi vive ^ dont il l'avoir honoré , fe refroidir. Aufîi Paris ne fut pas plutôt rentré fous robéïlfance du Roi , que de Thou fe retira pour toujours de la Cour , ôc continua en liberté d'é- crire l'Hiftoire qu'il avoir commencée il y avoit deux ans, ôc <]u'il avoit conduite jufqu'au règne de François IL Enfin ce Cardinal étant malade à Saint Germain des Prez , de la maladie dont il mourur , envoya chercher de Thou , le vit , Ôc lui parla jufqu'au dernier moment de fa vie. Alors com- me ils tâchoient de fe confoîer l'un ôc l'autre dans ces entretiens particuliers, ils déplorèrent les funeftes fuites de nos guerres ci- viles , dont l'aveuglement fatal avoit caufé le progrès des Efpa- gnols dans les Payis-bas, ôc donné lieu aux deflfeins ambitieux du duc de Savoye. Ces triftes reflexions fournirent à de Thou le fujet de l'Ode fuivante , qu'il envoya au Cardinal. O D E AU CARDINAL DE BOURBON VENDÔME. c _ Ardinal éclatant de gloire , Ornement de la pourpre, & du Sang de nos Rois, Généreux proteâeur des filles de mémoire , Ecoute leur plaintive voix» I Comme les vers , 8c fur tout les Odes , ne fçauroientfe traduire en pro- fe que froidement, on a jugé à propos d'adopter ici la traduction en vers, qui fe trouve dans celle de fes Mémoi- res, qui a paru jufqu'ici. Telle qu'el- le eft, nous l'avons préfere'e à l'éxacli- tude languifTante d'une traduction pro- § P ij IIO MEMOIRES DE LA VIE i;8;. l^oi la Difcorde de nos Princes Allumer fin flambeau dans le fiin de PEtat -, Et voi comme elle court dans toutes nos Provinces , Pour les animer au combat. Voi la ruine de nos Villes , Nos Villages défirts , & nos Maifins en feu , Déplorables effets de nos Guerres civiles , Dont nous ne nous fatfins quun jeu, yî peine échape'x^d'un orage , Dont V horrible fureur troubloit nos Matelots , Nous bazardons encore un dangereux naufrage 3, Dans le milieu des mêmes flots. Nous ne gagnons point de ViÛoire j jQue narrofe le fang de nos Concitoyens _,* Et tous chargés de proye , on aura peine à croire Qu^elle vient de nos propres biens. Déchirant nos propres entrailles , Nous perdons un Etat conquis par nos Ayeux, Cimenté par leur fang i verfé dans les Batailles , Et redoutable en tant de lieux, Ainfi découvrant la Frontière , Nos remparts font ouverts à tous nos ennemis , Et le fier Cafltllan trouvera la matière ^ Du triomphe qu'il s'ejî promis. Helas / infenfés que mus fimmes , Nous faut-il faire encor des maffacres nouveaux. faïque , qui jamais ne rend la Poëfie. Nous en agirons delà même manière à l'égard des autres Poëfies Latines infe- re'es dans ces Mémoires. Si ces fujets croient plus modernes , ou plus interef- fans , on auroit peut - être effayé d'y mettre les grâces de la verfification Françoife, Mais ce n auroit été après tout qu'une imitation. L'ancienne tra- duction en vers des pièces contenues dans ces Mémoires , fuffira pour faire connoître à ceux qui feroient hors d'é- tat de lire ces Poëfies Latines , que no- tre auteur avoir beaucoup de génie pour la Poëfie. On trouvera ces pièces Lati- nes recueillies à la fin de ces Mémoires. DE J. A, DE T HOU ,L!v. IIIÇ. nt Et na-tHl pas ajfés péri de vaillans hommes , * ■_. Ou fur la terre , ou dans les eaux, J f 8 r. Témoin tant de Villes défertes , Témoin Paris lui-même , auteur des mouvemens , Et la Loire fanglante, ou l'on voit de nos pertes Rouler les trifies monumens. Témoin la Vienne & la Charente, Dont des Chantres fameux anoblijjbient les bords , La Garonne & le Clein, dont Ponde impatiente. Se réfufoit à tant de morts. Malgré tant de fujets de larmes , Infenfihles aux maux , qui nous ont déchirés y Nous reprenons le cafque , & nous courons aux armes » Contre nous-mêmes conjurés. Ah ! s^il nous faut tirer l'épée , Retournons à Milan , domaine de nos Rois , A Naples , où la France à fa perte occupée A de fi légitimes droits. Si la Guerre nous ejl utile , Employons mieux ailleurs d'impatiens Soldats , QuHls aillent conquérir la V ouille & la Sicile^ Par de plus glorieux combats. Enfin ,fî nous brûlons du zélé De défendre les droits de la Religion , Allons dans le Levant , vainqueurs de PInfidele , Relever les murs de Sion, Mais , non ; nous voulons nous détruire , Nous voulons ajfi)uvir notre propre fureur , Notre infâme avarice , & la rage quinfpire La haine au fonds de notre cœur, , Le premier tranjport de colère tiz MEMOIRES DE LA VIE ■a—— Quelquefois Je pardonne & fe peut excufer ; j ç g - S'il dure trop long-tems-, s'tl devient fangutnaire , Cejl cruauté d'en abufer. Comment pallier tant de crimes , Tous ces Temples détruits , jufque s aux fondemens ^ Ces peuples majjacrés ^ déplorables f^i^imes De nos cruels rejjentimens» A toute heure avides de proye , Séduits par P artifice & Por de l Etranger , ^ous reprenons le fer , pleins d'une faujp joyè ^ Toujours prêts à nous égorger. V avenir le pourra-fil croire ^ Que nous armions nos bras pour nous percer lefein ? Périment à jamais le tems & la mémoire De ce détejlable defjem. 0 gloire des François flétrie / Lefoldat violant fe s fermens & fa foi , S engage avec fEfpagne , abjure fa patrie i Et trahit lâchement fin Roi, Cependant ce ne font que Têtes Parmi nos ennemis tnjîruits de nos débats ^ Déjà nous les voyons méditer des Conquêtes Dans le milieu de nos Etats, Tel qu^un P^autour dans les campagnes > Oui flaire le Taureau qu^ont déchiré les loups , Tel^ Charle parotjfant 3 au haut de fis Montagnes ^ Se tient prêt à fondre fir nous. Il n^a pas perdu la mémoire Du fin de fis Ayeux , qui nous avoient trahis i Et fon cœur pour venger l' affront fait à leur gloire ^ Dévore nos plus beaux vayis, p Châtie Emanuel duc de Savoye, / D E J. A. DE THOU, Liv. IIL 113 Faut-il que rien ne nous fléchijfe f Ne verrons-nous jamais nos différends finir ? Du moins que la Patrie , au bord du frécipice>_ Nous porte enfin à nous unir. Regardons la Frontière ouverte , Soyons le fier Ibére armé de toutes farts , ^t Parme aux Payis-bas , ou tranquille il concerta La ruine de nos remparts» Tandis quau Port de Barcelone , Tout retentit des chants d^un Hymen fouhaité î Ep que pour faire honneur aux Fêtes qu'il ordonne » Philippe dément fa fierté. Tandis que f on gendre infidèle , Oui pouvott fiiccomber fous nos moindres efforts s Tout fier d'une Alliance éclatante & nouvelle. S'abandonne aux plus doux tranfporti. Depuis que de Thou fut pourvu de la Charge de Maître des Requêtes, ôc qu'il fe fut démis de fes Bénéfices , fa mère le preffoit continuellement de retourner dans la maifon pater- nelle. Il avoit pendant deux ans différé , fous divers prétextes, de fe rendre à fes inftances > mais enfin il réfolut de fatisfaire à des emprefTemens Ci tendres ôc Ci juftes. Il y fit porter fes meu- bles, & principalement fa Bibliothèque , qui étoit déjà très- nombreufe. L'objet de fa mère n'étoit pas feulement de l'avoir auprès d'elle, mais de le preffer de changer d'état, & de fer marier. D'un autre côté , le Préfident de Thou Ton oncle fouffroit impatiemment fa négligence >& lui repprochoit , que quoiqu'il n'eût accepté la Charge de Préfident , qu'à condition qu'il s'y feroit recevoir en furvivance , il n'y avoir pas encore fongé. Heureufement François Choefne Lieutenant général de Chartres , (c trouva alors à Paris. Il avoir été mis fort jeune au- près de Paul de Foix, ôc lui avoir fervi long-tems de Le6teuï pendant fes ambaffades. Quand de Thou iuivic de Foix dans J585. 114 MEMOIRES DE LA VIE .^ celle d'Italie, Choefne faifoit encore la même fondion auprès g de M. de Foix. Le mérite, & un zélé égal pour le bien de l'Etat, qu'ils s'étoient reconnus l'un ôc l'autre, les avoient liés d'une amitié fort étroite. Il arriva que Choefne vint un jour rendre fes devoirs au Préfident de Thou : ce Magirtrat qui fça- voit qu'il étoit des amis de fon neveu, lui en fit aufTi-tôt tes plaintes. Il le pria de le voir, ôc de lui faire entendre qu'il ne devoit pas avoir tant de parefle & d'indifférence fur fes affai- res. Choefne fe chargea volontiers de la commifïion , perfua- dé qu'elle feroit plaifir à l'oncle, qu'elle étoit utile au neveu, ôc qu'elle lui faifoit honneur. Auffi-tôt il alla trouver de Thou , ôc lui expofa le fujet de fa vifite. Celui-ci le remercia de fes foins , ôc lui dit , que cet empreffement partoit de la bonne volonté de fon oncle j mais qu'il falloit attendre un tems plus favorable : Que les follicita- tions Ôc les affiduités étoient contraires à fon humeur : Qu'à fon gré rien n'étoit fi cher, que ce qui s'achetoit par des prières: Que les chofes étoient dans une fituation , qu'il étoit impofTible de rien obtenir du Roi , fans la faveur de ceux qui difpofoient de fes grâces. Choefne, qui le vit d'humeur à s'étendre là-defTus, l'inter- rompit , ôc lui dit : « H n'y a que ceux qui négligent le tems , » qui fe plaignent de fa perte. Si vous jugez qu'il eft indigne » cie vous ôc de votre dignité d'employer des follicitations au- 3' près des favoris , ou que vous en appréhendiez le fuccès , je » m'en charge volontiers. Vous connoiffez Philippe des Portes, a» ôc vous n'ignorez pas qu'il eft de mes parens ôc de mes amis > 5' vous fçavez encore fon crédit auprès du duc de Joyeufe, qui *' pour ces fortes d'emplois eft tout puiffant auprès de Sa Ma- « jefté j je fuis perfuade que je ferai plaifir à l'un ôc à l'autre , fi 3' je m'employe à vous faire obtenir du Roi par leur moyen ce a» que vous fouhaitez. » A peine eut-il achevé ces mots, qu'il alla de ce pas chez des Portes , qu'il trouva fur le point de fortir , avec fon porte-feuille, pour aller chez le duc de Joyeufe , ôc pour l'entretenir de ce qu'il y avoit à faire ce jour-là. Il le tire à part , lui dit ce qui l'amenoit, ôc l'ayant trouvé bien difpofé , il n'eut pas de peine à lui faire mettre cette affaire fur fes tablettes. Comme ceci fe paffoit le matin , des Portes lui dit feulement de venir dîner. avec DE J. A. DE T H O U , Liv. III. uj avec lui , & qu'il lui en rendroit compte ; Choefne ne manqua pas d'y aller jôc trouva la chofe faite : aufii-tot il courut chez TT de Thou y qui furpris de fa diligence ôc de la facilité du fuccès , ^ ^ fut fâché de n'avoir fait aucune démarche de civilité auprès du duc de Joyeufe ôc de des Portes De Thou lui en témoigna fon chagrin , & lui dit ^ qu'il ne pouvoit aflfez reconnoître un Ci grand fervice. Dans le moment même ^ il alla trouver des Portes , ôc s'excufa , fur l'activité du zélé de fon ami, de ce qu'il ne lui avoit pas parlé lui-même de cette affaire. Des Portes ne fouffrit pas qu'il en dît davantage , ôc lui répondit : « Je fçai que vous êtes du nombre de ceux auf- »' quels il convient mieux de témoigner leur reconnoiffance des a> plaifirs qu'on leur a faits , que de prendre la peine de les folli- 3» citer. Quand vous m'avez employé auprès du duc de Joyeu- 9> fe, pour obtenir ce que vous fouhaitiez, comptez que vous 3j nous avez obligé l'un ôc l'autre : c'eft en pareille occafion a5]que l'on peut dire qu'on fe fait honneur , quand on rend fer- a> vice à un homme de mérite. ^^ De Thou pria des Portes de le mener furie champ chez le duc du Joyeufe : mais des Portes lui dit qu'il ne le trouveroit pas 3 qu'il lui fembloit même qu'ayant été obligé de fi bonne grâce ^ un remerciment i\ précipité pourroit importuner ce Sei- gneur dans l'embarras oh il étoit , qu'il fe chargeoit de fon com- pliment i ôc qu'il étoit fur que le Duc ne trouveroit pas mauvais s'il ne le remercioit pas auffi promptement qu'il avoit été fervi. Cependant Joyeufe partit pour fon gouvernement de Nor- mandie, comme il faifoit ordinairement tous les ans aux fêtes de Pvique : ainfi cela fut remis à fon retour. • Claude Pinart, Secrétaire d'Etat, expédia les provifions de cette charge de Préfidcnt le 22 Mars ; mais elles ne furent fcel- lées que quelque tems après : ce qui fut caufe que de Thou ne prêta ferment au Parlement que le i 5 du mois d'Août fuivant. Toute cette augufle Compagnie lui témoigna fa joye , de le voir revêtu d'une charge éminentc , que fon grand-pere, fon père , Ôc fon oncle , avoient fi dignement poffedée , ôc qui étoit comme héréditaire dans fa famille. Après que Mathieu Char- rier eut fait le rapport des provifions , la Cour ordonna^ quel- . que bien intentionnée qu'elle fut pour de Thou , qu'au cas • iju'Auguftin de Thou fon oncle mourut, avant que fon neveu* Tome L § Q ii6 MEMOIRES DE LA VIE qui n'avoit encore que trente-trois ans , eût atteint l'âge porté ., ^ par les Ordonnances , de Thou ne pourroit opiner comme Pré- ^ ' iident, qu'il ne fût entré dans fa quarantième année ^ ce qu'elle fit, pour ne pas préjudicier à fes réglemens ni à fa difcipiine. Tous fes amis s'empreflerent de le féliciter fur cette promo- tion. Pour leur en témoigner fa reconnoiflance , il compofa quelques vers à la hâte , qu'il adreffa à Pierre Pithou ôc à An- toine Loifel. Pithou y répondit par ces beaux Vers , qu'on voit dans fes Ouvrages; ce qui faifoit fouvent dire à de Thou , que Cl les Tiens étoient médiocres ^ du moins ils en avoient fait faire d'excellens. Cette affaire finie, il ne refloit plus que de marier de Thou î pour cela, il faloit lever les difficultez qui pouvoient fe ren- contrer du côté delà Cour Eccléfiaftique ; ce qui l'obligea de s'y pourvoir, Ôc de préfenter Requête à l'OiTicial de Paris , de- vant lequel il fit appeller la première Prefidente fa mère , le Chancelier ôc le premier Préfident fes deux beaux-freres, la veuve de fon frère aîné , fon autre frère Chriftofle-Augufte de Thou , qui ne comparut point 5 tous ceux enfin qui pouvoient y avoir intérêt. Il n'y en eut pas un qui ne confentît à fes de-, mandes, ou qui ne s'en rapportât à ce qui en feroit ordonné ; ainfi après toutes les informations ôc les preuves rapportées , principalement après que l'évêque de Chartres eut afTûré que quand fon neveu fut pourvu d'une charge de Confeiller-Clerc, il n'avoit pris ce qu'on appelle les quatre Moindres, que par obéïflance auxvolontez du premier Préfident 3 ôc que du vivant de fon père il avoit fouvent témoigné fa répugnance pour cet état. Après que fa mère interrogée eut répondu la même chofe , rOfficial le dégagea des obligations qu'il auroit pu contrarier , le déclara libre de tous les vœux qu'il auroit pu faire, le rétablit dans fon premier état , lui permit de fe marier, s'il le jugeoit à propos , ôc déclara légitimes les enfans qui vien- droient d'un Mariage qu'il contracteroit dans les formes. Cette Sentence fut rendue le 25) de Mars , la furveille du Dimanche des Rameaux. Sur la fin de cette même année , de Thou mit la dernière main à fa traduèlion du Livre de Job , qui fut imprimée par De- • nys du Val. On en fit depuis une féconde ôc une troifiéme édi- tion, beaucoup plus exactes , ôc augmentées de quelques éloges. B E J. A. DE THOU, Liv. III. 117 Pineda en mit une partie à la tête de ce gros Commentaire en deux volumes , qu'il donna fur le Livre de Job. La p'*e- miere fois que ce fçavant homme lut cette Paraphrafe impri- ' ^ mée i il lui appliqua ce vers : Non alto fuit hic Pelides dignus Homero, " Le changement de demeure que de Thou fut obligé de faire, 6c le voyage de Breflieu , interrompirent fes études de Mathématiques. Breffieu s'en alla à Rome pour accompagner François de Luxembourg, duc de Piney , qui fuivant Tufage, y fut envoyé par le Roi pour rendre de la part de Sa Majefté , l'obédience au nouveau Pape Sixte V 3 car Marc-Antoine Mu- ret qui s'étoit fi long-tems acquitté auprès des Papes de la niême commiffion ^ qu'on donnoit à BrefTieu , étoit déjà mort. Breflieu , après avoir fait fon difcours , refta à Rome , où il acquit une grande réputation. Depuis , pendant nos guerres i il enfeigna à Peroufe , d'où enfin , après plufieurs années , il re- vint en France. L'année fuivante vit naître plufieurs grands événemens , ï^^^^^î'!^ tantôt heureux , tantôt malheureux ; mais au jugement des i c 8 7, plus fages, toujours funeftes à la patrie. L'armée du duc de Joyeufe fut défaite en Saintonge avec l'élite de la Noblefle de France, ôc lui-même y fut tué. Les Guifes empêchèrent celle qui venoit au fecours des Proteftans , de pafl!er la Loire , ôc la défirent deux fois 3 Tune à Vimory , ôc l'autre à Auneau en Beauce. Les fuites de ces deux a£lions , qui l'année fuivante furent fi fatales au Roi ôc au repos de l'Etat , firent douter avec juftice , fi l'on dcvoit compter ces vicloires pour des avan= tages. Le public , ôc de Thou en particulier , perdirent au com-» mencement de cette année Jacque Dennet né à Paris , mais iflxi d'une noble famille de Ponthieu. 11 avoit exercé la profeffion d'Avocat au Parlement de Paris , avec autant de capacité que d'intégrité. Les fentimens nobles qu'il conferva toute fa vie dans fon emploi , lui firent toujours préférer fes amis à fes in- rerêts particuliers. Il aimoit en gentilhomme les armes ôc U I C'eft-à-dirc : Un tel Achile ne devait pas être célébré par un autre Home\-e. % Cette commiffion confirtoit à haranguer en Latin. ii8 MEMOIRES DE LA VIE «««««^;«. chafTe ; comme fa profcfTion ne lui permettoit pas de fuivre les g _ armes > il eut toujours une meute de chiens courans. Il s'attacha au père & aux oncles de M. de Thou i tant qu'ils vécurent j entr'autres à Adrien de Thou , dont on a parlé au commence- ment de ces Mémoires > & à Jean de Thou fon neveu. Après leur mort ^ il réunit en la perfonnede Jacque-Augufte de Thou , toute l'amitié qu'il avoit eue pour fa famille , Ôc vécut avec lui pendant quatorze ans , dans une étroite liaifon. Cette amitié , pourainfi dire, héréditaire, méritoit qu'on en fît men- tion dans la vie que l'on écrit. De Thou ne l'abandonna point pendant fa maladie, ôc fut prefque continuellement auprès de lui dans le cloître de Notre-Dame oùil logeoit. Lorfque Den- net mourut il reçut fes derniers fentimens , qui ordonnoient à fa famille , ôc principalement à Gille Dennet fon frère, qui s'étoit établi en Normandie , de cultiver avec la famille des de Thou une amitié fibien fondée & qu'il leur laiffoiten partage. Dennet mourut d'une pleurefie à l'âge de cinquante-huit ans , & voulut être inhumé à S. André des Arcs > oii font les tom- beaux des de Thou. Quittons ces trilles objets , pour parler de l'heureux mariage où de Thou s'engagea cette même année. Il époufa Marie de Barbanfon , fille de François de Barbanfon de Cany , tué au combat de S. Denys , & dont il eft parlé dans fon Hiftoire gé- nérale. Il étoit petit-fils de Michel de Barbanfon, lieutenant de Roi de Picardie, qui pofTédoit de grands biens dans cette Pro- vince , du tems qu'Antoine de Bourbon duc de Vendôme en ctoit gouverneur. La Maifon de Barbanfon eft originaire de Hainault , où eft fituéela principauté de Barbanfon , qui a pafTé aux comtes d'A- remberg , cadets de la Maifon de Ligne. Ils fe font fignalés fous le nom de Barbanfon , dans le commandement des ar- mées , durant les guerres des Payis-bas , ôc fous Henri II Ôc Charle V. François de Barbanfon laifla d'Antoinette de Vafiéres, riche héritière très-noble ôc très-vertueufe , Louis , Anne <5<: Marie de Barbanfon. Anne avoit époufé Antoine du Pratde Nantoùillet, petit-fils du cardinal Antoine du Prat , chancelier de France , fi connu fous le régne de François I. Dès le vivant du premier Préfident , Nantoùillct étoit fort des amis du jeun^^ de Thou DE J. A. DE THOU. Liv. III. iip fou fils : ainfi il donna volontiers les mains à ce mariage. Ce fut Charle Turcant, Maître des Requêtes, qui en fut Fentremet- 1587. tenr avec Pierre du Val , dont on a déjà parlé , ôc qui étoit con- nu de Madame de Cany par les fervices qu'il lui avoit rendus. Ce Médecin , qui étoit toujours chez Madame de Thou, l'a- voit fouvent entretenue de la mère 6c de la fille , ôc lui avoit fait naître un grand emprelTement pour ce mariage. Pour garder les bienféances , on pria le Chancelier de de- mander la Demoifelle. Ayant mené fon beau frère , accom- pagné de plufieurs perfonnes de diftindlion, chez Madame de Cany, qui logeoit au faux-bourg S. Germain à 1 hôtel de Pic- quigny , il obtint le confentement de cette Dame. Sur ces entrefaites Madame de Cany tomba dans une ma- ladie dont elle mourut ; mais fa mort n'apporta point de chan- gement à ce qu'on avoit arrêté. Au mois de Mai fuivant on convint des articles du mariage , que l'affliâion de cette mort ôc les cérémonies des funérailles firent différer jufqu'au mois d'Août , qu'il fut célébré avec toutes les formalités prefcrites par l'Eglife. L'Evêque de Chartres les fiança devant la première Préfi- dente de Thou, devant le Chancelier, ôc le premier Prcfident de Hariay ; en préfence d'Auguftin de Thou iils du Préfident , de Chriftofle-Auguftin de Thou coufin germain du fiancé , ôc de Renée Bailler, d'un côté : de Tautre , devant Louis de Barban- fon Cany, Charle de Barbanfon fon oncle, Antoine du Prat- Nantoiiillet Prévôt de Paris , Anne de Barbanfon fa femme , les frères d'Eftourmel oncles des Barbanfons , ôc devant plu- fieurs autres perfonnes de diftinftion , nommées dans l'Ade Le même Evcque célébra la Meffe dans l'Eglife de faint An- dré des Arcs , ôc pour éviter la foule , les maria après mhiuit. Quoique le père ôc la mère de la Demoifelle, qui avoient autrefois été Protefians, fuilent rentrés depuis long-tems dans le fein de l'Eglife avec leurs enfans , on voulut cependant lever jufqu'au moindre foupçon, ôc l'on fit examiner la Demoifelle en particulier par Arnaud du Mefnil archidiacre de Brie^ ôc grand Vicaire de l'évêque de Paris , qui la confefla ; ôc qui lui donna enfuite l'abfolution. Après des formalités fi exa6les , qui ne feroit indigné de l'im- pudence de ces impofteurs , qui non contens de s'être efforcés ^ Q iij I20 MEMOIRES DE LA VIE ^ de décriei: l'Hiftoire que de Thou nous a donnée , ont encore I 3* 8 7. voulu pénétrer jufque dans l'intérieur de fa famille , pour le rendre odieux fur la Religion! Qu'ils examinent ces dangereux calomniateurs , il de ce côté -là l'on a pu prendre plus de pré- cautions , pour recevoir avec refpe£l ce Sacrement , 6c fi du côté du monde on a rien oublié pour le rendre vénérable ôc autendque aux yeux du public , par le confentement ôc la pré- fence d'un fi grand nombre d'illuftres parens. Quelque tems après on reçut la nouvelle de la défaite arri- vée en Saintonge. De Thou pénétré de reconnoiffance , ôc qui comptoit les pertes publiques au nombre des fiennes particu- lières , en fut vivement frappé : fa prévoyance lui faifoit envifa- ger un enchaînement de malheurs , qui Taffligeoient; il ne pou- voit voir fans douleur la mort d'un jeune Seigneur , qui venoit de l'obliger fi généreufement, ôc périr avec lui l'élite de laNo- bleffe , c'efl'-à-dire> les forces de l'Etat. Il déteftoit la fureur des fadlions qui fe répandoient de tous côtés , il regardoit cette perte , comme le commencement d'une guerre funefte , exci- tée par des efprits entreprenans, livrés à des confeils étrangers, principalement dans un tems oli la France avoir i\ grand befoin de repos , pour fe remettre de fes maux paffés , Ôc pour rétablie la Religion. Car quand une fois on eut violé la paix , les haines ôc les vengences éclatèrent impunément : l'ambition n'eut plus de bornes , les loix furent méprifées , ôc l'honneur de la France fut prefque anéanti. Cette Religion , qui fervoit de prétexte à U prife des armes , fut bannie de la campagne : s'il en reftoit quel- que apparence dans les Villes , elle fervoit feulement de ma- tière aux déclamations des gens d'Eglife : les Chaires ôc les Confeflionnaux, loin de ranimer Pefprit de charité, n'infpiroient que la révolte, Ôc fous le voile de la Religion, on ne refpiroit que la haine, lavengence , lemalTacrc, Ôc l'incendie: Tel fut l'état de la France après la perte de la bataille de Courras. Philippe des Portes, accablé de douleur ôc fuyant la com- pagnie des hommes , fe retira chez J. Antoine Baif , à S. Victor, De Thou l'y alla voir pour le confoler , ôc pour chercher auprès d'un ami j qui l'avoir obligé de fi bonne grâce, quelque foula- gement dans des malheurs qui lui étoient communs. Pour ne manquer à aucun de fes devoirs , il ^lla falucc DE J. A. DE THOU, L i v. III. ni enfuite François cardinal de Joyeufcqui reftoit feul de la bran- che illuflre de cette grande Maiibn ; car Henri comte du Bou- j r 8 -7, chage s'étoit fait Capucin. Ce Prélat ignoroit le fervice que fon frère avoir rendu à de Thou , qui l'en infiiuifit , afin qu'a- près la mort de fon bienfaiteur il reftât quelqu'un de fa Maifon qui pût en avoir connoifTance. De Thou ne croyoit pas alors ( mais qui Fauroit pu prévoir f) qu'il deviendroitun jourfon allié j cela arriva cependant feize ans après , car après qu'il eut perdu fa première femme , dont il n'eut point d'enfans, il époufa Gafpardc de la Chaftre, fille de Gabrielle de Batarnay .tante du cardinal de Joyeufe. Cette Dame renouvella par fa fécondité , l'efpérance d'une famille prefque éteinte. La première Préfidente ne fut pas moins fenfible à ce mal- heur public , dont elle appréhendoit les fuites ? cela l'obligea de propoferà fon fils, fur qui elle avoit beaucoup de pouvoir, &c qu'elle connoifibit afiez négligent fur fes intérêts, de lui faire une donation par teilamcnt de la part qui pouvoit lui revenir de fes biens , à l'exxlufion de fes autres héritiers. Elle vouîoit lui laiiTer la maifon paternelle, au lieu de ce qui lui pourroit écheoir de fes biens en fonds de terre; , qui lui avoient été cédés par fes enfans 6c par fes gendres 5 dans la vue que fun fils, deftiné pourfuccéder aux charges de fes pères, prît le foin des monumens érigés à leur mémoire dans leur Faroifle , ôc qu'il fit exécuter les charges des fondations qu'elle y avoit faites : elle étoit bien perfuadée qu'il s'en acquitteroit ponûuellement. Cette donation fe paffa , au vu ôc au fçû de fes autres héri- tiers , aufquels de Thou fit voir qu'il avoit ménagé la bonne volonté de fa mère avec tant de modération , qu'en cas qu'il arrivât dans la fuite que fa part fe trouvât la plus forte , il offroit de leur en faire raifon, félon qu'ils le jugeroient à propos, après que les charges, que fa mère luilaifiToit , auroient été déduites. Ce fut inutilement que de Thou fit inférer cette claufe contre la volonté de fa mère : après les partages, aucun des héritiers ne fe plaignit de la donation ni des legs que fa mère lui avoit faits j ils trouvèrent tous qu'il ne s'étoit rien pafi^é qu'avec juf- tice , ôc convinrent qu'il avoit exadement obfervé la Loi , de ne faire à autrui , que ce qu'on voudrait qui nous fût fatr. Peu de tcms après ces difpofitions, cette Dame plus accablée 122 MEMOIRES DE LA VIE ^^^___,^^^^ de la douleur que lui avoit caufé la perte de fon mari , que du poids de fes années , n'ayant d'ailleurs plus rien à fouhaiter ^ '' après avoir marié fon fils , tomba dans une maladie dont elle mourut. Elle réfifta à la violence du mal durant deux mois , après lefquels ayant reçu tous fes Sacremcns , elle attendit la mort avec une entière confiance en la miféricorde de Dieu , ôc avec la même tranquillité d'efprit qu'on lui avoit toujours re- marquée ; jufques-là que peu de momens avant fa mort elle prenoit congé de {ç,s amis qui la venoient voir , ôc qu'elle fe recommandoit aux abfens avec la même politcfîe : ce qui fit dire à Pithou , lorfqu'il la vint voir, qu'elle lui avoit dit adieu avec autant de fang froid , que fi elle fe fût préparée à faire un petit voyage à fa maifbn de la Villette. ^^^^î^^!^^^^^ Elle mourut au commencement de Janvier à l'âge de 70 ans, 1588. n'ayant furvêcu fon mari que de cinq. Le Parlement fit faire fon Oraifon funèbre , & les Préfidens accompagnèrent fon cer- cueil en grande cérémonie '■> les principaux de la Cour ôc les Compagnies de la ville aflifterent au Convoi. Cette année vit naître l'amitié que de Thou conferva toute fa vie pour Gafpard de Schomberg comte de Nanteuil > colo- nel général de la cavalerie Allemande, ôc pour tous ceux qui lui appartenoient. L'alliance y donna lieu , ôc de Thou qui avoit avec lui une grande conformité de cara£lére ôc de fenti- mens, ne quitta prefque point un ami fi eftimable. Tout le tems que vécut Schomberg i il lui rendit fidèlement , à lui ôc aux fiens, tous les fervices dont il étoit capable. Paris étoit dans ce tems-là dans un tumulte ôc dans une agi- tation extraordinaire, caufèe par les mouvemens de la Ligue, Pendant que le Roi s'amufoit à délibérer fur les moyens d'ap- paifer la fèdition , prenant toujours les plus timides ôc les plus mauvais confeils , il donna le tems aux fadieux de fe raffùrer ôc d'entreprendre. Comme ils étoient infoîens ôc audacieux ^ ils pbligerent,par des inftances réitérées , le duc de Guife , qui étoit à SoifTons pour examiner de plus près ce qu'il devoir efpérer de leurs mouvemens, de venir à Paris contre les défenfes du Roi. Au lieu de punir cette defobéïflance , comme il auroit dû ôc pu le faire , par le moyen des Suifies ôc des Gardes Françoifes qu'il avoit fait entrer dans la Ville , ce Prince , par une fautQ plus grande encore que la première^ donna parfon irrèfolutipn DE J. A. DE THOU, Liv. III. n) le loifir au Duc & aux Chefs de la fedition , étonnés de Parrivée _ de ces Troupes, de reprendre leurs efprits, & de commencer ~ T" cette fameufe journée , que l'on nomma les Barricades. ^^ Ce fut alors que de Thou eut la trifte confolation de voir qu'il ne s'étoit point trompé dans le préfage qu'il avoir tiré de ces mouvemens , qui lui avoient caufé tant d'inquiétude. Il alla à pié au Louvre accompagné d'une ou de deux perfonnes fans armes , mais connues. Le filence y régnoit par-tout, la folitude y étoit affreufe , & l'étonnement , qui avoit pafTé jufque dans le cabinet du Roi , y faifant différer ou changer de réfolu- tion à chaque moment , étoit caufe qu'on n'en prenoit aucune vigoureufe. De-là il courut à l'Hôtel de Guife, qui eneftfort éloigné: il trouva le Duc quifepromenoit dans une rue qui eft derrière l'Hôtel de Montmorenci , avec Pierre d'Efpinac ar- chevêque de Lyon : elle étoit bordée de deux hayes de foldats & de peuple , qui regardoient ce Prince avec admiration. Il fe mêla parmi eux , 6c eut tout le loifir d'examiner le Duc, qui tantôt donnoit des ordres , ôc tantôt recevoir avis de ce qui fe paflbit dans les autres quartiers de la Ville. Quoiqu'il parût quelque embarras fur fon vifage , on y remarquoit néanmoins une fermeté & uneferénité, qui fembloient répondre du fuccès de fes deffeins , ôc annoncer que cette journée alloit le faire triompher de fes ennemis. Quand de Thou voulut retourner chez lui, il trouva toutes les rues embarraffées par des tonneaux ' qu'on apportoit de tous cotez. Comme il n'avoit point d'armes , ôc qu'il étoit affez connu , les fentinelles le laiflerent pafler. Etant arrivé à la tête du Pont faint Michel, dont les Ligueurs s'étoient emparez, ÔC qu'ils avoient fortifié par des barricades , il s'arrêta quelque tems à parler à Alfonfe d'Ornano , qui gardoit le Marché neuf avec les troupes du Roi : il le connoilfoit dès le tems qu'il étu- dioit fous Cujas à Valence en Dauphiné , où d'Ornano com- mandoit une garnifon de Corfes. Ce Capitaine lui dit que le tumulte augmentoit , ôc qu'il lui confeilloit de fe retirer chez lui le plus promptement qu'ii pourroit : ce qui empêcha de Thou d'aller voir d'Auxy de la Tour , parent de fa femme , qu'on avoit porté blelfé dans un cabaret. En approchant des barricades , de Thou fut fort furpris d'y 1 Ou des Barriques: d'où vient le mot de Barricades. 124 MEMOIRES DE LA VIE ___■__ I trouver des principaux de la ville mêlez avec les Ligueurs. Ils lui 1 r 8 8 <^^^£^^ depuis , qu ils n'étoient venus que pour appaifer la fédi- tion j mais la vérité étoit que la peur les y avoir amenez , fans- faire réflexion que leur préfence autoriCoit le défordre , & re- hauflbit le courage des mutins. Jean de la Rue tailleur d'habits , Pun des chefs des révoltez ^ l'arrêta lorfqu'il voulut franchir une barricade. De Thou lui dit que le Roi avoir commandé à fes troupes de fe retirer : cet in- folent lui répondit, que c'étoit la peur qui les y obligeoit, ÔC non Tordre du Roi. Il quitta le plutôt qu'il pût ce féditieux >- & gagna famaifon , qui n*^étoit pas éloignée : fa femme l'y at- tendoit avec une grande impatience , dans le tems qu'au fon de la cloche du Palais toutes celles de la ville fonnoient le tocfin- Le foir les troupes du Roi ayant abandonné leurs pofles ôc s' étant retirées , le duc de Guife fe trouva maître de la ville.. Alors de Thou retourna fur le Pont faint Michel, où comme il s'entretenoit dans la boutique d'un Boulenger avec le Préfi-* dent BrifTon colonel des Compagnies bourgeoifes de fon quar- tier ' , il reconnut à fes difcours , que ce Magiftrat entroit dans les fentimens de cette populace, ôc qu'il s'accommodoit aa tems : ce qui dans la fuite lui furtrès-funefte. Auiïi-tôt arriva fur la place de Moûy de Rifbourg, qui après avoir hautement déclamé contre le Roi ôc contre ceux qui l'enr vironnoient, qu'il appelloitdes fcélérats, fit entendre les ordres dont il étoit chargé , avec commandement de la part du Duc de les exécuter. La nuit ,. qui fuivit une journée fi pleine de troubles , ne fut pas plus tranquille j elle fe paffa dans la crainte & dans le tumulte. Le lendemain le Parlement envoya offrir au Roi là médianon , pour reconcilier le duc de Guife avec Sa Majefté. D'un autre côtelés Ligueurs crioient , que le Roiôc le Parlement agiffoient de coricert avec les Huguenots : ils com- mencèrent par le quartier de l'Univerfité y firent prendre les ar- mes aux Ecoliers qui étoient affemblez dans les écoles , ôc par ordre de Briffac,àce qu'on difoit,ils remplirent d'armes le grand convent des Cordeliers- Alors des voix s'élevèrent de tous GÔtez, qu'il falloit afiiéger le Louvre. Dans un fi grand em- barras y le Roi, deftitué de fidèles Confeillers, (car le duc d'Eper* non étoit en Normandie ) fuivit l'avis de ceux qui étoieût auprès 1 Homme qui avoit moins de mosurs que de lettres. Du Puy. DE J. A. DE THOU,Liv. IIL 12^ de lui , ôc qui fous main favorifoient la rébellion i & ayant pris «-. I : 1 .... J_ /\,...:„ J_ 1- . -11^ 'j '/ • ^ le parti honteux de fortir de la ville , accompagné du régiment 1 r- g s àç^s Gardes ôc de fes courtifans , qui le fuivirent comme ils pu- rent , il fe rendit à Trappes par le chemin de Saint Cloud , & laifTa la Reine mère à Paris , pour avoir par fon moyen une porte ouverte à quelque accommodement. Sa retraite , ou plutôt fa fuite , relevèrent entièrement les efpérances ôc le courage des conjurez. Au bout de trois Jours , Schomberg demanda un faufcon- duit au duc de Guife5 car rien ne fe faifoit que par les ordres de ce Duc , quoique la Reine fût à Paris. Il y fit comprendre de Thou , avec Albert fils de Belliévre ) qui fut depuis Archevê- que de Lyon ; tous trois fe rendirent à Chartres , oti le Roi croit déjà arrivé. Le duc d'Epernon l'y vint trouver de Normandie, dont il remit le gouvernement entre les mains du duc de Mont- penfier : il partit pour fe rendre dans la Saintonge ôc dans l'An- goumois. Cependant Villeroi fe donnoit de grands mouvemens. lî alloit tantôt chez la Reine, tantôt chez le duc de Guife, qui enflé de la journée des Barricades , cherchoit par des délais af- feûez, à maintenir fon autorité ôc à prolonger la négociation t ce qui fit réfoudre dans le Confeil , d'envoyer des Commif- faires dans les Provinces , pour fonder les fentimens des Gou- verneurs Ôc des Magiftrats , les inftruire de ce qui s'étoit pafTé , les confirmer dans leur devoir, ôc leur faire connoître l'uiten- îion où le Roi étoit d'aflembler les Etats. De Thou eut la Normandie en partage. Par k confeil de Moùy de Pierrecourt, qui étoit alors auprès de Sa Majefté, dont il quitta depuis le parti , il commença par Evreux. Il y conféra avec Claude de Sain6les , qui en étoit Evêque , ôc qui ctoit déjà fecrettement du parti de la Ligue. De-là , après avoir pafTé par Louviers , il fe rendit à Rouen , il y difpofa le Parle- ment ôc les Officiers de ville à recevoir le Roi, qui devoir s'y rendre. A Dieppe , 011 il alla enfuite , il trouva les efprits des habitans, qui étoient prcfque tous Proteftans , fort animés contre les Guifes , Ôc très bien difpofez pour le Roi : mais de même que ceux de Caën , ils cachoient leurs fentimens , appréhen- dant que le Roi n'aimât mieux chercher le repos , même aux dépens de fa dignité , que de recouvrer fon autorité avec ^R ij 126 MEMOIRES DE LA VIE vigueur ; ce qu'ils jugeoient par le caradere de ceux qu'il em- iiLii-si^' ployoit dans les affaires. Du refte ils firent connoître à de Thou 5" 8 8. qu'ils n'appréhendoient point la guerres prêts, en cas qu'elle recommençât , de facrifier leurs biens ôc leurs vies pour le fer- vice du Roi. De Dieppe ayant pafTc par S. Valeri en Caux, il fe rendit à Fécamp. Cette ville eft recommandable par une riche Ab- baye, bâtie près du Port, en forme de Citadelle; on y voit encore des relies précieux d'une riche Bibliothèque: il y con- féra avec le Gouverneur ' , ôc vint à Montivilliers. Tout y éroit enconfufion par les menaces du Gouverneur du Havre de Grâ- ce, auqud les habitans étoient forcés d'obéir. Ce Gouver- neur étoit André de Brancas-Villars, qui avoir obtenu ce Gou- vernement par le crédit du duc de Joyeufe , dont il étoit pro- che parent. De Thou avoir ordre de le voir , & de tâcher de le mettre dans les intérêts de Sa Majeftéj mais comme Vil- iars s'étoit vendu à la Ligue, aux dépens de l'argent des Pari- fiens, il reçut cette propolition, non-feulement avec raillerie, rrîais encore avec mépris. Il le quitta , & après avoir paffé la Seine, il fe rendit à Caëii par S. Pierre fur Dive. La plupart des habitans de cette ville, ôc Pelet de la Verune leur gouverneur, étoient dans des difpo- fîtions différentes : la Verune , quoique fort uni avec Viilars , ^toit un efprit doux, qui n'entroit point dans fes fentimens , & qui fembloit ne refpirer que le fervice du Roi & l'obéiffan- ce qu'4l devoir à Sa Majefté, mais la confidération des princi- paux de la ville, l'empêchoit de fe déclarer. De Thou ne vit point Longchamp , qui commandoit à Lifieux , 6c qui étoit Ligueur. Il fe rendit le plutôt qu'il put à la Mailleraye, où Pierrecourr, fuivant qu'ils en étoient convenus, l'attendoit avec fon frère , qui en étoit Seigneur. De Thou les inftruifit de ce qu'il avoit fait au Havre de Grâce ôc à Caënj mais lorf- qu'il leur fit part de la réponfe de Vilîars, ils furent extrême- ment furpris de la conduite de ce Gentilhomme, 6j lui dirent, qu'il n'y avoit qu'un coup de moufquet dans la tête, qui pût guérir Viilars de fon arrogance ôc de fa folle ambition : ce que de Thou ne manqua pas de rapporter au Roi , quand il lui ren-; dit compte de fon voyage. ^ , i II fe nommojt Bofcrozé, DE J. A. DE THOU, Liv. III. 127 Ce Prince avoit quitté Chartres pour fe rendre à Rouen , .■ 011 il paflbit le tems à de vains fpeclacles. II donna une Au- i r 8 8. dience particulière à de Thou , avec des ordres de fa propre main , d'aller fur ie champ en Picardie. Il ignoroit ce qui fe pafToit dans cette Province , parce que ceux qu'il y avoir en- voyés , n'étoient point encore de retour. De Thou prit fon che- min par Neufchâtel , ôc fe rendit à Abbeville , où il eut une conférence avec les Magiflrats & avec le Gouverneur d'une citadelle qui y étoit alors. De-là, par Pont-Dormy, il alla à Amiens, dont il trouva les habitans prévenus en faveur de la Ligue. Balagny ' , qui étoit dans leur voifinage , les affûroit d'un fecours de troupes ôc d'argent pour les défendre contre les Navarrois ennemis de la Religion ( c'eft ainfi qu'il nommoit ceux qui tenoient le parti du Roi. ) A peine de Thou put-il leur perfuader, en leur montrant fes ordres, que Sa Majefté étoit bien éloignée de ces fentimens :, ôc qu'elle n'avoitrien plus à cœur que de les protéger, ôc de prendre la défenfe de la Religion. Enfuite il traverfa la Somme, ôc fe rendit à Corbie^pour y voir Pons de Belleforiére, qui en étoit Gouverneur, mais qui étoit alors à la campagne : il l'attendit un jour entier, ce qui lui donna le loifir d'examiner les reftes d'une précieufe Biblio- thèque , qu'on avoit déjà pillée plufieurs fois , mais où il y avoit encore de fort bons manufcrits ôc des fragmens autentiques : il en mit à part plufieurs , qu'il efpéroit retrouver après la fin des troubles, ôc dont il prétendoit enrichir la République des Lettres. La fatalité des guerres civiles ne le permit pas : Corbie fut ruinée quelques années après , ôc le refped dû à l'Eglife , où l'on confervoit ces précieux monumens, n'empêcha pas la dif- fipation de ce tréfor. Quand il y retourna depuis pour les cher- cher, quoique le Gouverneur, que le Roi y avoit mis, fût des parens de fa femme, quoiqu'il l'aidât de toute fon autorité, il ne trouva plus rien dans Tes coffres, où on les avoit enfermés, ni fur les tablettes ; il en vit feulement les débris? des planches renverféesou brifées , ôc les couvertures de ces rares manufcrits difperfées de tous côtés. Voilà les fruits de nos guerres civiles, qui plaifent tant à ces dangereux efprits, qu'un zélé indifcret I Gouverneur de Cambrai , où il exerçeoit une efpece de Souveraineté : il fut depuis Maréchal de France. ^Riij ï2?? M E M O I R E S D E L A V I E . de Religion tranfporte : tels font les effets que produit unt ^~Z pieté fanatinue j qui ne refpire que maffacre & incendie. * Lorfque Bellefbriére fut revenu de la campagne , deXhou lui donna des lettres du Roi, qui le fommoit de fa parole , ôc des afTiirances qu'il lui avoit données de fa fidélité. Comme la ré- ponfe de Belleforiére fut équivoque , il écrivit auiïi-tôt à Sa Ma- jefté, ôc lui manda ce qu'il avoit fait à Abbeville & à Amiens: il ajouta qu'on devoit fe défier fur-tout de Belleforiére : de-là il fe rendit à Noyon. Varane, château bâti dans uneifle de la rivière d'Oyfe , n'en eft pas éloigné : comme il appartenoit à jLoùis de Barbanfon fon beau-frere , il s'y rendit, ôc y trouva Madame de Thou fa femme, qui étoit venue au-devant de lui> Ôc qu'il avoit laiffée à Paris. Cependant la Reine mère avoit ménagé un traité entre î« Roi ôc le duc de Guife, dont une des conditions étoit la guerre contre le roi de Navarre. Il fut fuivi de l'Edit de Juillet ' , qu'on eut bien de la peine à faire figner au duc de Nevers. Quand il eut été arrêté , le Roi partit de Rouen pour revenir à Chartres avec toute fa Cour 5 il vouloir y prendre avec le le duc de Guife , qui s'y rendit avec la Reine mère , les me- fures néceflaires pour la guerre contre les Proteftans. Ce fut dans cette dernière ville que le Roi , qui dès le voya- ge de Roiien avoit promis à de Thou de reconnoître fes fer- vices , furpaffa les efpérances qu'il lui avoit données, ôc le fît Confeiller d'Etat. De Thou en prêta le ferment le 26 d'Août La Cour étoit alors fort attentive fur le fucccs qu'auroit cette formidable flotte d'Efpagne, qu'on difoit deftinée pour faire une defcente en Angleterre. L'arrivée de Bernardin de Men- dofe redoubla l'inquiétude ôc la curiofité : il n'étoit pas venu feulement comme Ambaffadeur, mais comme émiflfaire du Roi fon maître , pour animer par fa préfence le parti de la Ligue. Là-deffus l'on afTembla le Confeil j d'un côté de la table étoient le Chancelier de Chiverni, au-deffousde lui Villequier, Clau- de Pinard , Ôc Pierre Brûlard de Crofne , ces deux derniers Secrétaires d'Etat j de l'autre côté, l'Archevêque de Bourges> au-deffous le duc de Guife ôc les Confeillers d'Etat , entr'au*- très de Thou ôc Mery de Vie. Comme les efprits étoient alors fort divifés , tout s'y pafTs ï Appelle l'Edic de Réunion, DE J. A. DE THOU, Liv. III. tip en Baffes flatteries , ou en difTimulation^. On parla beaucoup de ^ la flotte d'Efpagne , & on ne conclut rien : cela donna lieu à , r- 3 g de Thou d'envoyer cette Lettre en Vers à Claude du Puy ; elle s'eft trouvée parmi fes papiers , ôc mérite bien d'être inférée dans ces Mémoires, LA DEROUTE DE LA FLOTTE D'ESPAGNE'^ A CUude du Fuy Confeiller au Parkmenh A Chartres le 29 Août i yS 8.' AP RE'S ce jour fatal } ou la rébellion y Sous le voile trompeur de la Religion , Ofa barricader jufqu' au Palais du Prince , Le Roi quittant Paris, vint dans cette Province ^^ Depuis , pour pallier le plus grand des forfaits ^^ On convint à Rouen d'une équivoque paix / Et la Cour far fes pas revint dans cette ville. Les Guifes même en grâce auprès d^un Roifacih'^, ^pres S'être excufés d^un fait mal éclairci y De Paris depuis peu fe font rendus ici. Superbe en fes dfcours , fuperbe en équipage y V Ambajfadeur d'Efpagne efl auffi du voyage ••' Une flotte nombreufe alors couvrant nos mers ^ Fafoit t attention de cent peuples divers. Et le fier Cafttllan répandott dans le monde ,"- OtC un glorieux triomphe ail oit i offrir far Ponde j^ yantoit les militons deflinés par fon Roi En l'honneur de ÏEglife <& pour planter la Foi ^' j^uonverrott Âlbton ô" punie & fourni fe , Et la flotte dEfpagne aux bords de la Tamife^ Même far les chemins qui conduijent ici s T Ceft une Epître dans le goût d'Horace 5 ainfi le ftyle en efl familier & aifé. 8 8. i3<3 MEMOIRES DE LA VIE S^îl renconnoit un Moine , il lui parlait ainft ; Au moindre paytfan cétoit même langage y Que les My lords épars avaient perdu courage , Oue DraK étoit en fuite y & fes meilleurs vaijfeaux Difperfés y en déroute ^ ou dans le fonds des eaux ; Que dans Londres , la Reine , à bon droit allarmée , S^étoit avec frayeur dans la Tour enfermée. Mais quand un Cavalier fe trouvait fur fes pas ; Il changeait de difcours dans un grand embarras , Tantôt il étoit guai , puis tout à coup farouche , Les mots prêts àfortir s^ arrêtaient dans fa bouche y Tantôt pour éviter un menfonge odieux , // difoit du un tan grave ^ & tout myjîérieuxi La flotte a jufqu'ici trouvé le vent contraire , Adais tout va bien encore y & tout le monde efpére. On a pourtant avis y qu^aux cotes de MédoCy Un de leurs grands vaiffeaux brifé d'un rude choc, S'efl depuis quelques jours échoiiéfur le fable. On nous ajjure encor , comme un fait véritable y Ou entre Douvre & Calais , des orages nouveaux Ont difperfé la flotte y & battu fes vaijjeaux , Et proche de Boulogne 3 on a vu le rivage . Couvert de tous côtés des marques d^un naufrage , Des débris dtjférens y des voiles déchirés y D'un fuccès malheureux préfiges ajfûrés. Maintenant en fecrety il faut que je te difèl Ce qu'on penfe à la Cour touchant cette entreprije , Vefhérance <& la crainte y où font nos Courtifans y Toujours dijfimulés , <& quelquefois plaifans : Ris-en y mon cher du Puy , s^il efl permis de rire > En voyant tous les maux que la France s"* attire» Au logis de l'Evêquey ou le Roi tient fa Cour 3 Délite des Seigneurs s*affembla Pautre jour y Pour tenir le Confeily an prit une Chapelle , On agita dH abord cette grande nouvelle : Tajfiflois au Conjeil ; car la bonté du Roi Prenait de m' honorer de ce brillant emploi y Td DE J. A.DE THOU,Liv. m. 151 Tel quun homme dévot , qui veut marquer fin zélé , - Soudain on vit de Crojhe ^ ajufterfa prunelle -, « g Et dans un faint tranjport , levant les mains aux deux , S^ écrier : Quelle gloire a ce Prince pieux l Bénits fiient les projets d'un Roi fi Catholique , Et fis puijjans efforts pour vaincre une Hérétique. Périffe fion armée , & tous les Cajlillans, Lui répondit Pinard , qui dès fis jeunes ans , Prenait à tout propos plaifir à contredire ^ PérijTent fes vaijfeaux jufiquau moindre navire ^ Que Neptune en courroux puijje les abîmer > N^eft-ce pas fians notre ordre , & fians nous informer Qu^ils viennent dans nos mers avec tant d'arrogance , Pourfurprendre un Etat fi voifin de la France f V éloquent Beaulne alors nous impofant à tous. Par un ton gracieux , un air affable & doux : Que penfex^vous ^ dit-il , de cet apprêt terrible ^ Et du titre pompeux dune flotte Invincible.^ Ne voyez-vous pas bien qu^ ayant dompté l'Anglois , V Ibère prétendra nous ranger fous fies loix.^ Cefi ainfi quil s^ avance à cette Monarchie , L'objet de fes deffeins & de fa tyrannie : Il en veut à P Europe , & fin ambition Se couvre du manteau de la Religion, Jamais la pieté , le véritable zélé , N'ont été les motifs d'une guerre cruelle. Que de Pierre & de Paul on lifie les écrits , ils n^ont point apprjouvè de conquête à ce prix : Ces divins Fondateurs dune Eglife féconde , jNont donné que leur fang, pour conquérir le monde. Tous les premiers Chrétiens ont marché fur leurs pas , Et pour gagner les cœurs j ontfiuffert le trépas. ^ ces mots * Chiverni jette par tout la vue , Htm 1 V. le Livre XCII. de l'Hifloire de MrdcThou, où il parle de Pierre Brû- lard ôc de Pinard ; il conferve ici le cara Un grand , un puijfant Roi, fier a bien-tot vengé; Mon ulcère aujourd'hui coule avec abondance ^ Et je gagerois bien que la Flote s^avance, A ce dificours infâme on eut la lâcheté D'^aplaudir de concert comme à la vérité. Un Balufire du Roi nous cachant la préfience ^ Guife écoutoit chacun dans un profionàfilence ; Enfin quand il eut mis exprès fon manteau bas , Pour fiaire remarquer fia taille <& fies grands bras\ Du plus bas de la table , oùfians cérémonie Il s'étoit allé fie oir par fieinte modeftie ; Il rompt ce grand filence , <& marquant fion couroHX > Il firape rudement la table de trois coups y Il poujfie un longfioûpir , & craignant d'en trop dire , C\fi en vain , nous dit -il y c^efi en vain qtion ajpire A fiaire en Angleterre aborder des Soldats y Si l'on n a point de Ports voifins de fies Etats h Le Soldat fatigué d'un pénible voyage 1 On dit que Hçnrilll, le coniiîJécant après qu'il Teuc faittuer, dit : 0|*''^ ejîgranif D E J. A. DE THOU, Liv. III. îj^ Tombe à la fin malade , ù" n'a plus de courage ^ _ Quiconque fans péril veut pajfer dans leurs mers ; i c 8 8 Doit partir de Zélande , ou des cotes d'Anvers > A de grands Galions d^un abord difficile La Flandre n^ offre rien , qu'une rade inutile / Pour faire avec fuccez de fi puijfans efforts , Ce nefî que dans la France où l'on trouve des Ports : Seule elle peut fournir à des yaiffeaux de Guerre Les moyens les plus fûrs de dompter l'Angleterre, dtoit donc un projet prudemment concerté > D'' établir pour la Flote un lieu de fureté. Mais en vain de Bologne on tenta laftrprije, On a fait échoiier cette iujîe entreprife , Et le Chef découvert à la fuite obligé , Y perdit fon canon trop avant engagé j Laiffant à la merci d'une trifie vengeance Ses amis malheureux Jùjpeôls d'intelligence. > > Guifè fe tut alors , mais encore agité Il fe tourna vers Vie affis à fon coté , Et lui dit à l'oreille , & comme en confidence y La Flote a fait naufrage , & fen ai connoiffance ^ Des avis plus certains m'en font ici venus , j^e fi Mars l'écrivoit à fa chère Venus, On leva le Confeil , cette Hifioire finie , Ainfi fe fépara la noble Compagnie. Dans ce tems-là Schomberg , dont la Reine sctoit fervie pour l'Edit de Juillet , vint à Chartres avec plulieurs de fes amis. Il venoit d'accorder à Paris Catherine fa fille à Louis de Barbanfon de Cany , ôc c'étoit de ïhou beau-frere de Cany qui avoir propofé ce mariage. Comme cette Demoifelle avoit l'honneur d'être filleule de la Reine mère, qui l'avoir tenue fur les Fonts de Baptême , Schomberg voulut que les fiançailles fe fiffent à la Cour , & en prcfence de leurs Majeftez, L'évê- que de Chartres en fit la cérémonie avec éclat , & le foir le Roi, la Reine, ôc tous les Seigneurs afliftérent au feftin. On avoit aufli invité ï la fête Anne d'Anglure de Givry. C'étoit 5 s ij . 1,-4 MEMOIRES DE LA VIE ■^.^^»^— îe cavalier de la Cour le plus parfait? beau, bien-fait, debon«- ne mine ) agréable dans la converfation , fçavant dans les let- ^ ' très Grecques & Latines ( talent allez rare parmi la Noblefle ) fur tout brave & connu pour tel j d'ailleurs proche parent de Cany. Il s'en excufa d'abord fur une chute de cheval , donc il étoit encore incommodé j cependant pour ne pas manquer à fon parent dans une occafion fi remarquable , il trouva moyen de paroître devant la compagnie d'une manière galante & in- génieufe. Comme fa chute ne lui permettoit pas de fe tenir debout , il prit de ces forçats Turcs , dont la ville étoit rem- plie depuis le naufrage de la flote d'Efpagne , fe fit porter fur leurs épaules dans un efpéce de palanquin , ôc vêtu comme un Roi des Indes, entra à vifage découvert ^dans la fale du feftin , tandis que ces forçats , qui le portoienr , chantoient d'un ton fort plaifant des chanfons mal articulées. Ce fpeclacle divertit fort le Roi ôc toute la Cour, Les rejoûifiances de fes fiançail- les étant finies , on revint à Paris, où le mariage fut fait à l'Hô- tel Schomberg. Depuis les nouveaux mariez s'en allèrent à Varane. Ce fut dans ce château où de Thou , qui prévoyôit \ts fu- neftes fuites des Barricades ôc la révolte de Paris , fit tranfpor- tcr ce qu'il avoir de meilleurs meubles , fous le prétexte des noces de fon beau- frère '•> comme fes tapifl'eries , fes lits , fa vaif- felle d'argent , {qs pierreries , ôc tout ce que fa mère lui avoit laifTé de plus précieux. La guerre s'étant allumée depuis avec plus de violence, Schomberg les envoya, avec quantité d'au- tres qu'il avoit, dans fa maifon de Nanteûil , à la Fére en Ver- mandois , où le capitaine Guerry , fa créature , étoit en garnifon avec fa compagnie. Mais cette précaution , qui paroifToit fi fage , leur fut préju- diciable à l'un ôc à l'autre. Car l'année fuivante la Fére ayant été prife Ôc pillée par Florimond d'Halwin ; marquis de Mai- gnelay , ils perdirent tous ces meubles , à l'exception de ce ' que les deux frères Lamet purent fauver , Ôc de ce que purent détourner les concierges du château. Ils confignerent ce qu'ils avoient préfervé du pillage entre les mains de Bouchavanes , ôc ces meubles furent enfuite rendus de bonne foi à fa femme , qui pendant ces mouvemens s'étoit retirée à Couci-le-Châ^ teau , où fon frère Lamet étoit avec une garnifon. ÛE J. A. DE THOU, Lrv. ÎII. 13; Cefte perte alla feule à plus de dix mille écus pour deThou ^ t&ijaitsuiijjtAKtv^ fans compter toutes les autres qu'il fit pendant ces guerres : ce- i ç 8 8. pendant après la paix , quoique la plupart en ufafFent autre- ment , on ne lui en entendit pas faire la moindre plainte. Il n'inquicta perfonne là-deflus, foit à caufe de fon averfion na- turelle pour les procès , foit qu'il ne voulût pas donner lieu aux efprits mal-intentionnés de lui reprocher, qu'il n'avoit fuivi le parti du Roi , que dans la vue de s'exempter de la perte j ôc de s attirer des récompenfcs ; foit enfin, qu'il futperfuadé que pour fon intérêt particulier il ne devoit pas retracer l'image de ces defordres , dont il fouhaitoit que la mémoire fiVt éteinte. Cependant le tems marqué pour f ouverture des Etats 3 ap- prochoit j déjà un grand nombre de Députez s'étoit rendu à Blois, où le Roi étoit arrivé. Là , ce Prince rebuté du mi- niftere précédent ^ ôc méditant quelque fecrette entreprife , changea la face de la Cour : il relégua le Chancelier ôc Belliévre dans leurs maifons , ôc congédia Villeroi j Pinard ôc Briilard Se- crétaires d'Etat. Schomberg partit aulTi-tôt pour Blois , ôc de Thou l'y fui- vit. Mais il fe détourna d'un peu , pour rendre vifite au chan- celier de Chiverni , qui s'étoit retiré à Eclimont , dans le payis Chartrain : il demeura trois jours chez lui. Il ne s'en paffa pas un , que le Chancelier ne reçût des nouvelles de Blois, ôc qu'il n'apprît que dans tous les différends du Roi avec le duc de Gui- fe, le Dud'emportoit toujours par la fuperiorité de fon parti: ce qui in dire au Chancelier, qu'il en tiroit un mauvais augure, Ôc que toutes ces conteitations auroient une autre fin qu'on ne penfoit ; que le Duc voulant abaifler le pouvoir > ôc avilir la dignité de fon Souverain , abufoit de la patience ôc de la diffi- mulation de Sa Majefté 5 que ceux de fon parti, parleur har- dieffe ôc leur infolence, élevoient fon autorité trop haut j qu'il connoiflbit parfaitement le^ génie du Roi : que Sa M^jeffé ten- teroit toute forte de voye pour ramener les efprits par la dou- ceur j mais que s'ils perfiffoient dans leurs defleins , comme il y avoit de l'apparence , il étoit à craindre que cette modéra- tion ne fe tournât en fureur, ôc que ce Prince, aux dépens de tout ce qui en pourroir arriver, neconfultât que fon défefpoir, ôc ne prît enfin la réfolution de poignarder lui-mcmele Duc dans fon appartement, ^ S iij 1^6 MEMOIRES DE LA VIE Après cette converfation , que de Thou tint alors fort fe- o 9 crette , il alla à Blois , dans le tems que les Etats y étoient af- femblés. Il s'y pafla des particularités , qu'on ne trouve point dans l'Hiftoire qu'il nous a donnée , ôc que nous rapporterons ici , autant que la mémoire du Préfident de Thou a pu fe les rappeller. De Thou s'étoit fort attaché au cardinal de Vendôme ôc à fon frère le comte de Soiflbns : quoiqu'ils lui laiflaffent le foin de leurs affaires, il les faifoit plutôt comme leur ami , quecon> me en ayant la difpofition. Depuis la mort de fon père & de fa mère , il voyoit fouvent auflTi Anne d'Efte mère des Guifes , ôc du duc de Nemours , ôc n'oublioit rien pour réunir ces deux Maifons , moins ennemies que rivales. Avant les troubles de Paris , Michel de Montagne, dont on a déjà parlé, étoit venu à la Cour : il l'avoit fuivie à Char- tres , à Rouen , ôc étoit alors à Blois. Il étoit des amis parti- culiers du Préfident de Thou , ôc le preffoittous les jours de fon- ger férieufement à l'Ambaffade de Venife, qu'on lui deftinoit depuis le retour d'André Hurault de Meifle , parent du Chance- lier. Lui-même avoit deffein d'aller à Venife , ôc pour l'y en- gager davantage , il lui promettoit de ne le point quitter durant îout le féjour qu'il y feroit. Comme ils s'entretenoient des caufes des troubles , Monta- gne lui dit , qu'autrefois il avoit fervi de médiateur entre le Roi de Navarre ôc le duc de Guife , lors que ces deux Princes croient à la Cour ; que ce dernier avoit fait toutes les avances par fes foins , fes fervices , ôc par fes affiduités , pour gagner Ta- iiiitié du Roi de Navarre ^ mais qu'ayant reconnu qu'il le joùoit, ôc qu'après toutes fes démarches , n'ayant trouvé en lui qu'un ennemi implacable, il avoit eu recours à la guerre, comme à la dernière reflburce , qui pût défendre l'honneur de fa Maifon : Que l'aigreur de ces deux efprits étoit le principe d'une guerre , qu'on voyoit aujourd'hui fi allumée ; que la mort feule de l'un ou de l'autre pou voit la faire finir î que le Duc, ni ceux de fa mai- fon ne fe croiroient jamais en fureté , tant que le Roi de Navarre vivroit j que celui-ci de fon côté , étoit perfuadé qu'il ne pour- roit faire valoir fon droit à la fucceffion de la Couronne pen- dant la vie du Duc. « Pour la Religion , ajoûta-t'il , dont tous » les deux font parade , c'eft un beau prétexte pour fe faire DE J. A. DE THOU , Liv. 111. 137 » fuivre par ceux de leur parti j mais la Religion ne les touche « ni l'un ni l'autre : la craint# d'être abandonné des Proteftans 1 r g s. :» empêche feule le Roi de Navarre de rentrer dans la Reli- » gion de fes pères , ôc le Duc ne s'éloigneroit point de la Con- 0' fefïion d'Aufbourg, que fon oncle Charle cardinal de Lor- « raine lui a fait goûter , s'il pouvoir la fuivre fans préjudicier 05 à fes intérêts : Que c'étoient-là les fentimens qu'il avoir re- » connus dans ces Princes , Icrfqu'il fe mêloit de leurs affai- w res. » Durant ces intrigues de Blois, le duc de Guife n'oublioit rien pour fortifier fon parti 3 il prenoit la défenfe de ceux qui lui étoient attachés, gagnoit les autres par des carefTes, fe ren- doit affable à chaque particulier, promettoit des emplois, des dignités , des Charges ôc des Gouvernemens aux plus intereffcs, comme s'il en eût été déjà le maître i il mettoit enfin tout en ufage pour s'attirer l'amitié de tout le monde. Le bruit fe répandit alors qu'Anne de Barbanfon femme de Nantoùillet avoir été poignardée. Le Duc demanda à de Thou, quelles nouvelles il en avoit , & lui offrit , auffi-bien qu'à fon beau-frere , fes fervices & fon crédit. De Thou , qui fuyoit toute forte d'engagemens, ne répondit à ce Prince qu'en peu de paroles : malgré les complimens & les careffes du Duc , il le quitta le plutôt qu'il put. Le Duc s'en plaignit à Schomberg^ ôc quand celui ci en parla à de Thou, ce dernier lui répondit que les bonnes grâces d'un fi grand Prince ne lui feroient pas feulement honorables, mais encore très-utiles ôc très-nécefîai- res dans la conjondure préfente j mais qu'il lui avoûoit natu- rellement qu'il ne pouvoit approuver les différends continuels que le Duc avoit avec Sa Majefté : Qu'au refte , on ne voyoit autour du duc de Guife, que tout ce qu'il y avoit de gens rui- nés , Ôc de plus corrompus dans le Royaume, & prefque pas un honnête- homme j que cette raifon l'avoir obligé d'en ufer comme il avoit fait y que de l'humeur dont il étoit , il aimoit mieux vieillir dans une retraite honorable, que d'acheter un peu d'éclat par de fi indignes liaifons. Quand le duc de Guife apprit cette réponfe , il dit qu'il avoir toujours fait fon poffible par fes foins ôc par fes bons offices ^ pour gagner l'amitié des honnêtes gens i que toutes {es démar- ches ayant été inutiles ( puifque plus il leur failoit d'avances ^ i3â MEMOIRES DE LA VIE 11^ plus ils fembloient s'éloigner de lui ) il avoit été obligé dans un g ,, tems où il avoit befoin d'amis ^ ëe recevoir ceux qui venoient ^ * s'offrir à lui de fi bonne grâce. Le Clergé avoit fait choix de Renauld de Bauîne archevê- que de Bourges , pour porter la parole dans les Etats : c'étoit un Prélat qui n'étoit entré dans aucune fa£lion , ôc dontl'efprit étoit oppofé aux confeils violens. Comme on s'entretenoit fur la réforme qu'on devoit aportcr au luxe , qui s'étoit répandu par tout avec tant de profufion , ôc qui depuis a été porté bien plus loin, il difoit que c'étoit à Paris que l'ancienne fimplicité de nos pères avoit commencé à dégénérer. Il donnoit pour mo- dèle d'une modération, qu'on ne pouvoittrop recommander; la première Préfidente de Thou S qui en qualité de femme du premier Magiftrat du Parlement , auroit pu fe fervir , comme les principales Dames de la Cour , d'une litière ou d'un caroffe, dont l'ufage étoit encore fort rare en ce tems-là : que cepen- dant cette Dame n'alloit jamais par la ville qu'en croupe der- rière un domeftique , poui fervir par fa modeftie de règle ôc d'exemple aux autres femmes. Lorfque dans fa harangue il rappella en public , devant le Roi, Ôc devant toute la Cour ^ le fouvenir d'une frugalité fi eftimable, il fe fervit du même exemple , qu'on retrancha tout ender de fon difcours , lorf- qu'il fut imprimé avec les autres qu.i avoient été prononcés dans les Etats. Il étoit vrai qu'il n'y avoit pas fort long-tems que cette mo- de s'étoit introduite dans Paris. Jean de Laval-Boifdauphin , homme de qualité , a été le premier fur la fin du régne de Fran- çois I. quifefoit fervi d'un carofl'e à caufe de fon embonpoint, qui ne lui permettoit pas de monter à cheval. Il n'y en avoit alors à la Cour que deux, dont l'ufage étoit venu d'Italie d'un pour la Reine , l'autre pour Diane , fille naturelle de Henri IL Dans la ville , Chriftophle de Thou fut le premier qui en eut un , après qu'il eut été nommé premier Préfidente cependant il ne s'en fervoit jamais , ni pour aller au Palais , ni pour aller au Louvre , quand le Roi l'y mandoit 5 car les Magiftrats gardoient encore religieufement cette louable coutume de n'aller jamais à la Cour , que par ordre du Roi. Sa femme en ufoit de mê- me, ôc comme on le vient de dire, n'alloit qu'en croupe quand i Elle s'appelloit Tuellea, elle DE J. A. DE THOU, Liv. m. i^p elle rendoit i^es vifites à fes parentes,ou à fes amies ; l'un & Pau- ,_,.,,..«^ tre ne fe fervoient de leur carofTe que pour aller à la campa- gne : ce qui fut caufe qu'on fut long-tems fans en voir à Pa- i 5 «> ^« ris. Le nombre s'en efttellemeut multiplié depuis, qu'on peut dire qu'il eft auffi grand que celui des gondoles à Venife , ôc cela fans diftindion ni de qualité, ni de rang. On voit aujour- d'hui les perfonnes du plus bas étage s*en fervir indifféremment comme les plus relevées. De Thou , qui voyoit avec douleur que la patience de Sa Majeftéj ne produifoit que du mépris pour l'autorité Royale, à mefure que la fin des Etats approchoit^ réfolut de retournera Paris , pour donner ordre, le mieux qu'ilpourroit j aux affaires générales ôc aux (lennes propres. Dans cette vue il alla pren- dre congé du Roi , 6c l'attendit dans un paffage obfcur , qui conduiCoit de la falic où il mangeoit , dans un cabinet. Là ce Prince lui tint la main pendant un tcms confidcrable fans lui parler ; cela fit croire à tout le monde qu'il lui avoit confié plufieurs fecrets : cependant il le renvoya, fans lui rien dire au- tre chofe, finon qu'il le chargeoit de voir le premier Préfident fon beau-frere , ôc de le prier de fa part de veiller à fes inté- rêts. Schomberg , qui étoit derrière , demanda à de Thou, en fortant , dequoi le Roi l'avoit entretenu fi long-tems ? De Thou lui répondit, qu'à l'exception de quelques ordres obli- geans dont Sa Majefté l'avoit chargé pour le premier Préfi- dent , le refte s'étoit paffé dans un fort grand filence. Schom- berg en fut étonné , ôc foupçonna que le deffcin du Roi avoit été d'abord de lui donner d'autres ordres ; mais que les refle- xions , que ce Prince avoit faites dans le tems qu'il lui tenoit la main , lui avoient fait changer d'avis. De Thou crut la mê- me chofe après ce qui arriva à Blois, ôc que le Roi, remph de Ion projet, avoit eu d'abord envie de le charger d'inftrudions plus fecrettes pour le premier Préfident, mais qu'y faifant réfle- xion pendant ce profond filence , il avoit jugé plus fûrôc plus à propos de renfermer fon fecret. Il y avoit déjà long-tems que le duc de Guife tâchoit, parle moyen de fes émiffaires, ôc de Roffieux , de gagner les habi- tans d'Orléans, pour fe rendre maître de la citadelle. Dans cet- te vûë il y avoit dépêché fecrettement Trémont, pour être prêt à tout événement 3 Chérie de Balfac de Dunes qui y commandait Tome L § T, 140 MEMOIRES DE LA VIE en l'abfence de François d'Entragues fon frère , qui en étoit ^ o Q Gouverneur , appréhendoit qu'on ne leur enlevâc ce pofte. Il ^ * y avoit plus d'un mois qu'il s'etoit apperçû des intrigues du duc de Guife > mais comme iln'efpéroit pas de grands fecours du côté du Roi , dont i'efprit paroliroit afFoibli , il cherchoit de l'argent de tous les côtés, comme il pouvoir, pour fe défen- dre des entreprifes deshabitans, ôc des intelligences du Duc j car le duc de Guife avoit prétendu dans le traité honteux que le Roi fit avec lui, qu'Orléans lui avoit été cédé pour fa fureté ôc pour celle de fon parti. De Dunes faifoit fur cela diverfes réflexions, dont ils'étcit ouvert plu fleurs fois à de Thou , dans le tems qu'il étoit à Blois. Il étoit de fes amis ; il le connoiffoit ennemi de toute fadion , ôc uniquement attaché au parti du Roi 5 ce qui l'obligea de lui faire part de l'embarras où il fe trouvoit. 11 lui dit qu'il voyoic toutes chofes difpofées pour l'afTiéger dans fa citadelle ; que la patience imprudente ôc exceffive de Sa Majefté , ôc fa fécurité à contre-tems , ne permettoient ni à fon frère ni à lui, d'en at- tendre aucun fecours ', que les affaires étoient réduites à une telle extrémité , qu'il ne lui reftoit d'autre reffource que fes pro- pres forces , pour fe défendre des entreprifes du Duc 3 qu'il ne nianquoit ni de courage ni d'amis; qu'il n'ignoroit pas non plus que tout l'avantage confiftoit à prévenir fon ennemi; mais qu'il appréhendoit en prenant cette réfolution , d'expofer au pilla- ge une ville riche , que fon frère ôc lui vouloient conferver t Que dans cette vue ils avoient trouvé un expédient ôc meilleur Ôc plus fur , qui étoit d'agrandir la citadelle , qui dans l'état oii elle étoit , ne pouvoit pas réflfter long-tems ; que s'ils pouvoient y réufTir , ils fe rendroient maîtres de la ville , ôc affûreroienc une retraite à tous les bons François, aux ferviteurs de Sa Ma- jefté , ôc à tous les vrais Catholiques. Qu'il arriveroit encore que le Roi fe voyant fortifié de leur fecours , reprendroit fa première vigueur , au lieu de fe laifTer abattre à fa mauvaife for- tune , comme tous fes ferviteurs le voyoient avec douleur 5 mais que pour cela il avoit befoin d'argent, pour maintenir la difcipiine parmi les foldats , Ôc pour aflembler un nombre fuf- fifant de pionniers, afin d'achever l'ouvrage en peu de jours, fans craindre d'être infulté par les bourgeois ; qu'il avoit des perles d'un grand prix , qu'il engageroit volontiers pour avoir asassasgwo DEJ. A. DETHOU, Liv. ÏIL 141 de l'argent ; que c'étoit l'affaire commune de tous les bons «„ Citoyens, qu'ainfi il le prioit inftamment de les exhorter en ^n particulier à lui ouvrir leurs bourfes dans une fi jufte occa- ^ ^ fion. De Thou goûta ce projet, &c comme il étoit aimé du car- dinal de Vendôme , ainfi qu'on Fa déjà remarqué , & qu'il le trouva alors fort piqué du peu de cas que les Guifes & le car- dinal de Bourbon fon oncle, qui leur étoit dévoué, faifoient de lui, il n'eut pas de peine à lui perfuader d'avoir toujours une fomme d'argent prête, pour s'en fervir à tout événement, con- tre les fuites dangereuses , que pourroit avoir ce mépris : ainfî le Cardinal lui donna pouvoir d'emprunter pour lui , lorfqu'il feroit à Paris, jufqu'à vingt mille écus, ôc lui promit d'em- ployer cette fomme aux fortifications de la citadelle d'Orléans, après que de Thou lui en eut fait confidence , fuivant qu'il en étoit convenu avec Dunes. Le lendemain que de Thou prit congé du Roi, il partit en pofte avec Dunes pour Orléans, où ils arrivèrent le 18 Dé- cembre. Jl y trouva Jean de Bourneuf de Cucé, qui avoir époufé Renée de Thou fa nièce. Il vint à Paris avec lui , 6c y chercha de l'argent de tous côtés j mais la nouvelle de la mort du duc de Guifc fit évanouir fon deffein & celui de Dunes. Sur ces entrefaites, le Roi envoya à Orléans le Maréchal d'Aumont & d'Entragues, avec des troupes réglées , pour^ s'af- fiirer de la citadelle , 6c pour fe rendre maître de la ville , s'il étoit pofîible. Dès que les Parifiens fçurent cette nouvelle, ils y firent marcher du fecours. Cucé, qui fut averti du jour que devoit partir ce fecours, 6c de la route qu'il devoir pren- dre , dépêcha en diligence au Maréchal qui étoit dans la ci- tadelle, ôc qui devoit affiéger la ville, à ce qu'on croyoit , pour l'informer de ce qui fe paffoit. Le valet qui portoit fa- vis, étoit le même qui avoit cherché, en préfence de Dunes, des gands que Cucé avoit perdus dans la citadelle, 6c qu'on n'avoit pu retrouver: il eut ordre, fi fon ne le croyoit pas, d'en faire reffouvenir Dunes. Ce valet s'acquitta de fa com- mifiion exaiStement ; Dunes, qui s'en dcfioit d'abord, fut per- fuadé de la vérité de f avis par la circonftance des gands. Là-deffus le Maréchal fit marcher Philippe d'Angennes de ^ 1 1; , 142 MEMOIRES DE LA VIE "-'""—" FargiSj de la Maifon de Rambouillet, connu par Ton efprit y 588. par fa valeur, & par fa capacité, avec François de la Grange- Montigni. Comme ils avoient dçs troupes réglées , ayant ren- contré cette nouvelle milice proche de Nemours , ils la mi- rent aifément en fuite, en défarmerent plufieurs , ôc prirent leur poudre & leur bagage : une grande partie néanmoins ga- gna Orléans ; car ils étoient plus de quinze cens hommes , qui diminuant leur perte, & faifant efpérer aux habitans de plus grands fecours, les portèrent par leur arrivée à continuer le liège de la citadelle. Il n'y avoit pas plus de trois jours que de Thou étoit de retour de Blois à Paris. La veille de Noël, comme il fe re- tiroit fur le foir dans fa maifon , il apprit la mort du duc de Guife, par le bruit qui s'en répandit dans toute la ville, ôc par l'émotion qu'y caiifa cette nouvelle. Comme il craignoit tout pour la vie de Sa Majefté, il crut d'abord que le Roi avoit été tué par les conjurés, ôc que c'étoit un faux bruit qu'on fai- foit courir exprès, pour couvrir ce crime du fpécieux prétexte d'une jufte défenfe, à laquelle ceux du parti du Roi auroient donné lieu. La nuit ne fut pas plus tranquille j tout étoit plein dans les ïuës de gens qui alloient à la Melîe de minuit , ôc d'autres qui couroient en armes par la ville. Le matin comme de Thoi:^ fut revenu de l'Eglife, ôc qu il s'approcha d'un feu qui n étoit pas encore bien allumé , il fortit un ferpent d'un fagot mouillé, qu'on avoit tiré d'un lieu expofé à la pluye, ou d'une cave. On le confidéra long-tems , ôc l'on trouva qu'il avoit fept oa Luit pouces de longueur ; qu'il étoit d'une couleur brune ôc tannée 5 qu'il étoit marqueté de taches par tout le <:orps j qu'il avoit deux têtes, l'une à la place où elle devoit être naturel- lement, ôc l'autre à la place de la queue j qu'il fe traînoic en rond également parles deux bouts 5 enfin qu'il étoit tel que So- lin décrit ^ l'Amphifbéne. On l'examina avec attention : quand il avoit fait un certain chemin , on lui préfentoit du feu pour lui faire changer de route, alors il fe fervoit pour fe traîner de Tautre extrémité où devoit être fa queue, ôc où il y avoit une tête. De très-fçavans hommes n'ont pu comprendre comment cela fe pouvoit faire, ôc les Naturalises ont obfcrvé, quileft î. Serpenc à deux têtes- DE J. A. DE THOÙ. Liv. lïî. 145 toït rare de voir en France & dans les payis Occidentaux, des ferpens de cette efpéce , qui ne font communs qu'en Grece^ 1588, dans rifle de Lemnos, dans l'Afle mineure & dans l'Afrique. C'eft à eux de juger Ci ce que je viens de dire efi: naturel : on fe contente de rapporter le fait. De Thou n'en parla alors à perfonne, de peur de donner matière à des efprits fi fort por- tés à la fuperftition dans ce tems-là, de tirer de cette efpecc de prodige de dangereufes conje6lures. * Son arrivée à Paris, fi fubite & fi imprévue, fit foupçonner aux Ligueurs , qu'il avoir connoifiance de ce qui devoir fe pafîer à Blois, & qu'il n'étoir venu que pour fortifier le parti du Roi, & préparer ceux qui le fuivoient à un fi étrange évé- nement. Ils délibérèrent fouvent de quelle manière ils en ufe-» roient avec lui. Le nommé la Ruë^ dont on a déjà parlé, qui étoir attaché à la Maifon de Cany , mais qui étoit un fcé-- lérat, vint pîufieurs fois chés lui, pour voir infolemment qui y étoit , ôc s'il n'y avoir ni armes ni chevaux. De Thou fut fort tenté de le faire arrêter ; mais il fuivit le confeil de fes amis, ôc évita par fa patience, 6c en dilïîmulant malgré lui, le péril qui lui en pouvoit arriver. Les Fadieux arrêtèrent en ce tems-là , contre toute appa- rence d'équité, Jean Obfopeius, qui avoit contribué fi utile- ment avec Nicolas le Févre , à la féconde édition des Com- mentaires de Muret fur Senéque. Il s'occupoir alors à une Golleûion des Oracles des Sybilles, ôc des prédictions de Zo- roaftre, ou plutôt des pieux Chrétiens qui fe font fervis de leur nom. De Thou, qui avoit encore quelque crédit auprès des Magiftrats , lui procura la liberté, à condition qu'il fortiroit de la ville. Comme il le vit réfolu de pafier en Allemagne, il lui confia un exemplaire de Zozime , qu'il avoit fait copier par Ulric Otlinger de LaufFembourg , jeune Allemand d'un beau jiaturel, qu'il entretenoit dans fa maifon, ôc qui écrivoit cor- redement le Grec ôc le Latin. Cette copie fut faite fur le ma- nufcrit que Jean Levenclau avoit apporté de Conftantinople, dans le tenis qu'il y étoit à la fuite de rAmbafiadeur de l'Em- pereur. Lewenclau ^'cn étoit fervi quelques années aupara- vant, pour le traduire en Latin : il l'avoit publié dans cette Langue, avec les Hiftoires de Procope ÔC d'Agathias , corri- gées fur la tradudion de Cliriflonhlc Perfonne. § T iij iMtjmufji/iS'jam t44 MEMOIRES DE LA VIE Depuis Lewenclaa remit ce manufcrit en original à Fran- çois Pithou, dans le tems qu'il ctoit à Baie, à condition que f y ^ o. piji^Qy lie le feroit point imprimer fans l'en avertir. De ïhou, à qui Pithou l'avoit confié, le rcflbuvint de la promelTe qu'il avoit faite à Muret ^ quoique IVIurct fût déjà mort; & fçachant avec quel empreflement un monument lî rare étoit fouhaité du public, il crut qu'il lui étoit permis de fe fervir de quelque iiétour honnête , pour en enrichir la République des Lettres. Il rendit à Pithou fon manufcrit , & chargea Obfopeius de délivrer la copie qu'il en avoit tirée, à Frédéric Syiburge, qui le fit imprimer deux ans après à Francfort par Véchel , avec d'autres Auteurs Grecs qui ont écrit THiftoire Romaine 5 com- me le dit Syiburge dans fa Préface. De Thou eut bien de la peine à fe conferver pour lui-même la liberté qu'il avoit pro- curée à Obfopeius. La Rue , dont on a parlé , ne l'ayant point trouvé chés lui, arrêta Madame de Thou, & la conduifit à la Baflille. Elle y refta toute la journée, ôc bien avant dans la nuit î mais le Duc d'Aumale l'en fit fortir , à la recommanda- tion de BafTompierre : pour lui , il fe cachoit 6c changeoit de logis toutes les nuits i enfin il fe retira chés les Cordeliers, à la prière de fes amis, qui appréhendoient pour fa hberté. Il fut caché dans ce Couvent, par le Père Robert ChefTé, Pré- dicateur célèbre parmi le peuple, ôc qui étoit au commence- ment dans les intérêts du Roi ; mais qui peu de tems après changea malheureufement de parti, ôc à la prife de Vendôme fut pendu la même année , à caufe de fes Prédications fédi- tieufes. Alors tous les bons François fongerent à fe retirer de Paris, malgré la garde exa£le que l'on faifoit aux portes. Les amis du Fréfident de Thou,qui fçavoient que fa vie & fes biens lui étoient moins chers que fa liberté, lui propoferent plufieurs moyens de le tirer de cette efpéce de captivité oii il étoit i il ne pouvoit fe réfoudre d'abandonner fa femme nouvellement fortie de prifonôc qui lui étoit fi chère y mais cette Dame, déguifée en bourgeoife , fe fauva fur une hacquenée, Ôc fe retira à Che- vreufe chez Pierre Brunet , qui avoit été Maitre-d'hôtel du pre- mier Préfident de Thou. Pour lui, on réfolut de le faire fortir en habit de Cordelier, lorfque ces Pères iroient en proceffion à Saint Jacque du Haut- DEJ. A. DETHOU, Liv. III. i4j Pas : mais comme il eroir à craindre que s'il croit reconnu , ii ._'__ ne fût expofé à la rifce publique , & que cela ne fit tort au cou- i c b 8- vent, on jugea plus à propos de le déguifer en foldar^ pour trom- per la garde. Un nommé FefTon , qui éroit connu pour un bon Joueur de Paume, & qu'à caufe de ce talent le cardinal de Guife avoit pris pour valet de chambre , le conduifit dans un fauxbourg : de Thouy trouva des chevaux qui l'attendoient. La deflince du pauvre FefTon fut aufli funefte que celle du P. Chefle : deux ans après, comme il fortit de la ville dans le tems qu'elle étoit preffée par la famine , on l'arrêta au premier retranchement : il fut accufé d'avoir maltraité ceux qui tenoient le parti du Roi : le Marécfeal d'Aumont prévenu , 6c qui ne le connoifToit point, le fit pendre fur le champ. De Thou, qui étoit malade alors d'une fièvre violente au château de Nantoùillet , fut fenfible- ment touché de n'avoir pu fauver un homme , qui lui avoit ren- du un fervice fi important. Fin du troifiéme Livre. î4 pnechofe qui paroifToit fi incertaine. Comme l'abbelTe des Clairets , le Préfident Ôc la Préfidente de Thou virent que la fête delà Purification approchoit, ils pri- rent cette occafion pour fe rendre à Chartres auprès de l'E- vcque leur oncle : ce Prélat les reçut chez lui avec autant de joye qu'avoit fait le Chancelier. Pendant le féjour qu'ils y fi- rent, Içs affaires changèrent bien de face i le duc de Mayenne prit DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 147 prît la citadelle d'Orléans ^ la ville s'étantdéjà déclarée en fa faveur: il marchoità Paris d'un air de vainqueur, tandis que 1 j 8 Q. les Royaliftes étoient maltraités en tous lieux. Théodore de Ligneri, qui pour piufieurs raifons ctoit des amis particuliers de M. de Thou, l'avertit que Chartres étoit fur le point de fe déclarer pour la Ligue : ce qui obligea de Thou de prendre fon parti fur le champ pour fe mettre en fu- reté. Schomberg , par fa prévoyance , lui fut d'un grand fe- cours en cette occafion i pour tirer fon ami du danger , où il le croyoit expofé, il lui envoya une lettre écrite de la propre main de Chriftine de Lorraine , qui étoit prête à partir pour l'I- talie , afin de fe rendre auprès de Ferdinand de Medicis grand Duc de Tofcanc , auquel elle étoit fiancée. Cette Princefle lui mandoit de fe trouver fur fa roure pour l'accompagner en Ita- lie. En effet , comme les Ligueurs prefToient le duc de Mayen- ne de le faire arrêter , de Thou lui rit voir cette lettre fort à propos pour fe garantir de la prifon. Le colonel Dominique de Vie , brave ôc fidèle ferviteur du Roi, étoit alors à Chartres fort incommodé d'une bleflure à la ^ambe , qu'il avoir reçue à Chorges en Provence , où com- mandoit le duc d'Epernon. Il avoit iong-tems gardé le lit dans l'efpérance de fe conferver la jambe^ ôc à peine alors pouvoit- il monter fur une mule : comme les humeurs fe jettoient fur cette partie , & de-là fe répandoient dans toute la malTe du corps j il fouffroit des douleurs continuelles, qui le mettoient de plus en plus hors d'état de fervir: ce qui fut beaucoup plus fenfible , que fa bleflure même j à un homme de fon courage > dans un tems où la guerre étoit fi fort allumée, & où le Roi -avoir befoin de lui. De Thou jugea qu'il ne guériroit jamais -qu'en fe la faifant couper. De Vie y confentit à fa perfuafion > recouvra (qs forces & fa fanté , & rendit depuis de grands fer- vices à Henry IIL & de plus grands encore à fon fuccefleur. De Thou i qui s'étoir préfervé de la prifon, envoya fa fem- ine en Picardie prendre foin de leurs affaires domefliques, avec Henri d'Efcoubleau évêque de Maillezais , Prélat de grand mérite ôc attaché au bon parti. Pour lui, il s'en alla par Mar- -chénoir , ôc par Fréteval à Blois , avec un pafleport du Duc de Mayenne. A peine y fut -il arrivé , que le Roi malade & prefque Tomel. . § V ,4S MEMOIRES DE LA VIE -——-—- abandonné de tout le monde, lui fit dire de fe rendre auprès de g lui. Ce Prince ne pouvoit fe réfoudre d'appeller le Roi de Na- varre à fon fecours ', en vain Château-vieux , Schomberg , d'O, Clermont , Balzac , du PlefTis-Liancourt , Grimonville-Lar- chant , qui étoient avec lui dans le château , l'en avoient inftam- ment follicité : cela les obligea de prier de Thou défaire bien comprendre au Roi la néceflité preflante de fe déterminer , né- cefTité qui augmentoit de jour en jour. Ils efpéroient que les confeiis d'un homme nouvellement arrivé à la Cour , feroient une plus forte imprelTion fur l'efprit de Sa Majefté. De Thou fit connoître au Roi , par plufieurs raifons , que la fituation déplorable où étoient les affaires ne permettoit plus à SaMajeflé dechoifir : Que tout le monde aprouveroit que dans une conjondure fi fâcheufe , il eût pris le meilleur parti , puif- que c'étoit le plus fur 3 qu'il falloir qu'il affemblât des troupes de tous côtés , & que fa caufe feroit toujours bonne quand il feroit vidorieux : Que la NobleOTe, occupée chez elle à fe dé- fendre des infultes des Villes voifmes , fe rendroit auprès de lui , dès qu'elle le verroit à la tête d'une puilfante armée î qu'elle n'étoir retenue que pas l'abbattement 011 elle le voyoit j qu'elle avoit autant de zélé que jamais pour fon fervice j qu'elle en feroit toujours animée , pourvu qu'il ne s'abandonnât pas lui-même , ôc ne refufât pas un fecours néceffaire , que le Roi de Navarre lui offroit fi à propos. Le Roi fut ébranlé par ces rai- fons i ainfi Schomberg ôc de Thou ayant fait venir fecrete- ment du FlefTis-Mornay , firent un traité avec lui pour le Roi de Navarre fon maître. Le cardinal François Morofini Légat du Pape , Prélat d'un efprit équitable ôc très-bien intentionné pour le Roi , auquel il avoit obligation du Chapeau , étoit encore à la Cour. Il n'ou- bhoit rien pour ménager quelque accommodement : dans cette vue , il avoit envoyé au duc de Mayenne , lorfque ce Prince ctoit à Châteaudun , pour lui demander une entrevue où il pût traiter avec lui. Il n'ignoroit pas ce qui fe paffoit avec du Plef- - fis-Mornay , ôc lorfque Schomberg ôc de Thou l'allerent trou- ver de la part de Sa Majefté , il ne put defapprouver en par- ticulier une chofe où la néceffité forçoit le Roi. Son ca- ractère ne lui permettoit pas d'employer fa médiation avec d'autres qu avec le duc de Mayenne i mais comme il n'en put DE J. A. DE THOU,Liv. IV. i^p rien obtenir, il fe retira de la Cour contre fon inclination ^re- pafla en Italie ^ Ôc laifTale Royaume dans un grand déibrdre. Pendant l'afTemblée des Etats , de Thou l'avoit vu familiè- rement y 6c avoir lié avec lui une amitié fort étroite. Ce Pré- lat l'avoit informé de plufieurs circonftances de fa dernière Ambaiïade à Conftantinople , où la République de Venife l'a- voit envoyéài lui avoit appris l'horrible méchanceté du Gouver- neur de Corfou , qui avoittraverfé fa négociation j 6c avec quelle conduire & quels ménagemens il avoit ramené les efprits desBa- chas. De Thou en a parlé dans fon Hiftoire : il lui dédia depuis, comme à un homme défintérelTé & capable de calmer les trou- bles du Royaume, la ' Paraphrafe en Vers Latins des Lamenta- tions de Jérémie qu'il fit en ce teras-là. Il cherchoit en tra- vaillant fur ce Prophète, quelque confolation dans la calamité publique , dont ce Prélat étoit témoin. Il eft certain que les funeftes divifions, qui depuis dix ans ont défolé ce Royaume fi floriffant, ôc qui l'ont réduit à la dernière extrémité , auroient pu être terminées par le tour d'efprit de ce Cardinal , par l'af- fe£lion qu'il portoit à la France , ôc par l'autorité qu'il s'étoit acquife dans les deux partis , s'ils euftent été capables de con- noître leurs véritables intérêts : mais Dieu ne permit pas qu'on employât un remède fi favorable pour la guérifon de nos maux. Les efprits étoient fi échauffés , tant au dedans qu'au dehors du Royaume, qu'à fon retour à Rome on condamna fa mo- dération , ôc qu'on le blâma de n'avoir pas plutôt allumé le feu de la révolte. On regardoit alors la douceur ôc la prudence, comme des qualités hors de faifon ; ôc ceux qui par des talens a précieux auroient pu contribuer à l'union ôc à la paix , com- me des gens dignes de la haine publique. Après la funefte exécution de Blois , Henri de Bourbon Prin- ce de Dombes , vint à la Cour , où fon père l'envoya : c'é- toit un jeune Prince parfaitement bien élevé, ôc fort inftruit dans les belles lettres. De Thou lui fit fa cour, ôc lui pré- fenta rEccléfiafte de Salomon , qu'il avoit traduit en Vers La- tins , comme un gage de fon affedion refpedueufe pour cet- te Maifon Royale : ce Prince l'en remercia par un billet écrit de fa main , que de Thou fit imprimer depuis à la tête de fa I V. TEpître dédicatoirc de cette Paraphrafe , dans les Poëfies facrces de M. d« Thou, I j 8 p . lyo MEMOIRES DE LA VIE I ■ Tradu6lion. Ce fut-ià l'origine de cette généreufe amitié don? j j g o, c^ Prince l'honora jufqu'au dernier moment de fa vie : jamais il n'entreprit , ou ne fit rien d'important dans fes affaires de la plus grande conféquence, qu'il ne le communiquât auparavant à de Thou , Ôc qu'il ne lui en demandât fon avis. Comme on eût perdu toute efpérance d'accommodement; le Roi quitta Blois , & fe rendit à Tours j en chemin , il ti- ra d'Amboife ceux qu'il avoit fait arrêter , pour les mettre dans un lieu plus fur. On réfolut d'étabHr un Parlement à Tours, pour l'oppofer à celui de la Ligue i on vouloir, fuivant l'an- cien ufage , y faire approuver les intentions de Sa Majefté , pour les faire fçavoir dans les Provinces. Cet établiflement n'étoit pas fans difficulté î il fe trouvoit un nombre fuffifant de Confeillers ôc de Maîtres des Requêtes : on avoit un Avocat général, qui étoit Jacque Faye d'Efpeffes, très-zélé défenfcur dQS droits du Roi ; mais on n'avoit point de Préfidens : quel- ques-uns étoient demeurés à Paris, d'autres avoient été mis ers prifonj le reite, pour fe mettre en fureté, s'étoit retiré dans des châteaux de leurs amis , en attendant qu'ils priflfent con- feil des évenemens. 11 n'y avoit pas long-tems que lePréfident Jean de la Guefle ctoit mort au Laureau en Beauce , & fa Charge n'étoit pas- remplie. On aiïembla le Confeil, où afïifterent le Cardinal de Vendôme Ôc François de Montholon, à qui le Roi venoit de donner les Sceaux. D'Efpeffes qui s'y trouva , fit connoître publiquement qu'il y avoit long-tems qu'il étoit réfolu de ne plus faire les fonctions de fa Charge : il ajouta qu'il étoit néan- moins prêt de les continuer, pourvu qu'on mit à leur tête un Préiident, qui, par fon exemple, animât les Confeillers à foû- teniravec fermeté l'honneur de leur emploi. Lui, ôctous ceux du Confeil convenoient que perfonne n'y étoit plus propre que de Thou. Ils dirent qu'il étoit d'une famille qui avoit don- né des Magiflrats diftingués & plufieurs Confeillers au Parle- ^ ment •■> que fon père ôc fon grand-pere avoient été Préfidens > qu'il étoit allié à plufieurs maifons illuflres; ôc ce qui méritoit le plus d'attention, qu'il avoit toujours fuivi conftamment le- parti du Roi; qu'enfin cette dignité fembloit déjà lui appar- tenir, puifqu'il avoit eu l'agrément de celle de fon oncle. Comme cela fe palToit en fon abfençe ôc à fon infcû , un DE X A. DE THOU, Liv. IV. lyi Huifîîer vint auffi-tôt l'avertir de la part du Roi, de fe ren- , dre au Confeil. De Thou n'y fut pas plutôt entré, que le Gar- , ç. g g de des Sceaux lui fit entendre les intentions de Sa Majefté , que le Cardinal de Vendôme appuya de très-vives exhortations. Il fe défendit conftamment d'accepter l'honneur qu'on lui pro- pofoit , & après avoir témoigné les fentimens de fa reconnoif- fance pour le Roi ôc pour ceux de fon Confeil , qui avoient letté les yeux fur lui pour remplir une place fi honorable , il dit : Qu'il étoit vrai que la Charge de Préfident à Mortier lui etcit deflinée ; mais que par un penchant naturel il avoir tou- jours fuï les grands emplois : Que foit qu'il y eût de la timidité, ou quelque chofe de fingulier dans fon efprit , il avoir toujours regardé avec frayeur ces places que les hommes recherchent avec tant d'ambition : Qu'il s'étoit attendu de n'être que le dernier des Préfîdens , lorfqu'il feroit revêtu de cette dignité : Qu'il n'y avoit qu'une longue expérience qui pût donner à un premier Préfident les qualités néceffaires j que tout homme de bien devoir plutôt fouhaiter ces qualités que cette Charge : Que fi on lui faifoit l'honneur de l'en croire digne, il étoit de fon intérêt de ne pas tromper mal à propos la bonne opinion qu'on avoit de lui. Comme dans un tems fi fâcheux, lui, ni d'Efpeffes ne vou- îoient point abandonner la patrie, il fe fit alors entr'eux un. combat honorable de zélé & de modeftie > l'un déféroit à l'au- ti'e, & quoique le Parlement eût befoin d'un Chef pour y mettre Tordre, il fembloit qu'après eux perfonne n'eût plus ofé accepter une dignité, dont, par une modération Ci glorieufe, ils fe jugeoient mcapables. Enfin de Thou l'emporta par fes prières, &c par le pouvoir qu'il avoit fur l'efprit de fon ami , qui fut fait Préfident à la place de la Guefle. La charge d'A- vocat général qu'avoit d'Efpelfes, fut donnée, à la recomman- dation du Cardinal de Vendôme , à Louis Servin , jeune hom- me fort fçavant, ôc fort attaché aux intérêts de Sa Majefté. Après une diftin6lion ii marquée de la part du Roi , de Thou pouvoit rcfter en France en fûrcté ôc avec honneur ; cependant il aima mieux accompagner Schomberg en Alle- magne, & partager avec fon ami les périls & les incommo- dités du voyage. Schomberg avoit eu ordre d'y lever dix mil- le chevaux ôc vingt mille hommes de pie. Dans l'embarras § V 11) 7)2 MEMOIRESDELAVIE -.r OÙ il étoit de choifir fon monde , pour raffifter dans cet em- I c 8 g P^<^^^ ^^ avoit jette les yeux fur de Thou, ôc l'avoit demandé pour l'envoyer négocier auprès de l'Empereur ôc des autres ÎPrinces d'Allemagne , principalement auprès de nos Alliés , qui dévoient l'appuyer de leur crédit , ôc fournir de l'argent pour la levée de ces troupes. Mais l'exécution de ce voyage étoit difficile ; comme il fut fçu par tout le Royaume, les Ligueurs drefferent de tous cô- tés des embufcades , pour l'empccher ou pour le retarder. Ils vouloient fermer toutes les avenues du fecours qu'attendoit le Roi, &: ils fe vantoient par-tout, que s'il n'en recevoit point des payis étrangers , il faudroit qu'il quittât honteufement le Royaume avant quatre mois. En effet , Schomberg accompagné de Philibert de la Gui- che grand Maître de l'artillerie, ôc de Montigny, qui venoit d'être fait Gouverneur de Berry , prit d'abord le chemin le plus court par Romorentin, par le Comté de Charolois ôc par Langres, pour gagner les frontières: mais il eut avis qu'il y avoit plus avant un gros corps de troupes qui fattendoit j ce qui l'obligea de revenir fur fes pas à Blois. De-Ià, il dépêcha de Thou au Roi, qui étoit à Châtelle- raud, avec ordre de rendre compte à Sa Majefté du fujet de fon retour , ôc de lui repréfenter : Que la feule voye qui lui étoit ouverte, étoient les places du roi de Navarre : Qu'il fal- loir changer d'avis félon les occurences, ôc qu'en cette occa- fion le chemin le plus court étoit celui qui étoit le plus fur : Quç Dom Antoine, cet infortuné roi de Portugal, voulant fe re- tirer en France, avoit failli d'être arrêté dans l'ifle de Sufinio^ fur les côtes de Bretagne, par les partifans de Philippe II : Que ce Prince n'avoit été en fureté qu'à la Rochelle : Que de-là il avoit écrit à Sa Majefté, qu'il n'avoit trouvé nulle part plus de fidélité , que parmi les infidèles ( c'eft ainfi qu'il nommoit nos Proteftans) Que s'ils étoient autrefois à craindre, il n'y avoit plus préfentement que leurs places , où le Roi ôc fes fidèles fu- mets pûffent paffer fans péril , puifque tout le refte étoit prefque au pouvoir des féditieux. Le Roi , qui venoit de recevoir les nouvelles de la défaite - I Ou Soc'mio , ainfi que la nomme d' Aubignç , ôc après lui le fçavant Mt le DU' chat, dans fes Notes fur le Cacholicon, DE J. A. DE THOU, Liv. ÎV. i^ du duc d'Aumale près de Seniis 5 que Saveufe avoit été battu ôc tué par Coligny î que les SuifTes , que Harlai de Sancy ame- 1 r s 9 noit en France par le Lac de Genève » marchoient par tout vidorieux , confentit aifément que Schomberg , qui s^étoit char- gé de la conduite d'un fi puiffant fecours, prît le chemin le plus long , puifque c'éioit le plus fur. Ainfi Schomberg pafla par Saumur, par Loudun , par Thoiiars , & par Niort, & gagna S.Jean d'Angely ,oiiil arriva heureufement avec quelques ca- pitaines Suifles. On y avoit arrêté la PrincefTe de Condé , après la mort du Prince fon mari, de laquelle on parloir fort diverfement. Com- me Schomberg ni de Thou n'eurent pas la liberté de la voir^ elle leur envoya la PrincefTe Eleonor ' fa fille, ôc le fils pofthu- me, dont elle venoit d'accoucher 5 & elle leur recommanda vi- vement les intérêts de ces illuftres orphelins. Les prières de cette mère captive ne lui furent pas inutiles •■> ils lui rendirent depuis ôc à Tes enfans , tous les fervices dont ils étoient capa- bles , perfuadés qu'il étoit abfolument de l'intérêt du Roi d'en ufer ainfi : ce qui ne les empêcha pas d'effuyer bien des traver- fes , tant de la part des oncles de ces deux enfans , que de la part du Roi lui-même. Il avoit été réfolu d'engager Elizabeth reine d'Angleterre , à appuyer auprès des Princes d'Allemagne les intérêts du Roi, de fon argent ôc de fon crédit : cette commiffion faifoit une partie de l'ambaffade de Schomberg. Comme il ne pouvoir s'en acquitter en perfonne , il réfolut d'abord d'y envoyer de Thou : depuis j le jugeant plus nécefîaire auprès de lui, il choi- fit en fa place Pierre de Mornay-Buhy , frère de du PlefTis. Buhy vint prendre de Schomberg fes dernières inftrudions à S. Jean d'Angely, d'oùil partit pour la Rochelle, ôc de-là pour l'Angleterre. Pour Schomberg t il continua fa route par Jonzac ôc par Coutras , d'où après avoir examiné le lieu où la dernière ba- taille s'étoit donnée, il vint à Montagne en Perigord : c'eft de là que iMichel de Montagne ôc fa famille tirent leur nom. Mon- tagne étoit alors à Bordeaux : fa femme , fœur de PrefTac qui accompagnoir Schomberg , les reçût très-bien : Caflillon fur la Dordogne n'en eft pas loin. Cette ville foûtint un long ficge 1 Elle époufa depuis Philippe de Naflau Prince d'Orange élevé en Efpagne. i;4 MExAlOIRES DE LA VIE pendant ces dernières guerres , contre le duc de Mayenne» P qui s'en rendit enfin le maître j mais Henri de la. Tour vi- ^* comte de Turenne la reprit aufTi-tôt fans beaucoup de peine ,, Ôc s'en afTûra par une bonne garnifon. C'eft un lieu fameux dans toute la Gafcogne par la défaite de Talbot, arrivée l'an I-^J3. & c'étoit alors un pafTage fur pour les Royaliftes. De Montagne on alla à Bergerac, ôc de-là à Sainte-Foy; qui étoit gardé par Pierre de Chouppes Gentilhomme Poite- vin, Officier brave & expérimenté. Chouppes entretint la com- pagnie de la bataille de Coutras, où il s'étoit trouvé dans l'ar- mée du Roi de Navarre, & où il avoir fort bien fervi. Il leur fit voir la dirpolition du camp, ôc l'ordre de bataille des deux armées pendant le combatiil en avoit fait faire un plan qu'il avoir chez lui j des drapeaux déchirés & en aflez mauvais ordre * lui fervoient de tapifferie dans fa falle à manger. Schomberg, pour qui il avoit de la confidération , obtint de lui fans beau- coup de peine :, de faire ôter les marques d'un fi funefte com- bat. Schomberg pafTa de-îà à Monflanquin en Agenois , & tra- verfant la rivière à Nerac, puis à Ley toute, il vint à Mauvezin & à Montfort dans l'Armagnac. Guillaume de Salufte du Bar- tas , encore fort jeune , & auteur des deux Semaines , les y vint trouver en armes avec fes vaïïaux , ôc leur offrit fes fervices. Il étoit furprenant qu'à fon âge ôc dans fon payis , fans autre fe- cours que celui de la nature , qui lui avoit donné un talent par- ticulier pour la Poëde^ ôc un efprit fort jufte , il eût compofé lin fi bel Ouvrage. AuflTi il fouhaitoit avec paffion de voir la j(in de nos guerres civiles, pour le corriger, ôc pour venir à Paris le faire réimprimer , principalement fa première Semai- ne , qui avoit été reçue avec tant d'applaudiffemens. Ce fut ce qu'il confirma plusieurs fois à de Thou pendant trois jours jqu'il les accompagna ; ce qu'on remarque exprès , afin que les critiques , comme il s'en trouve toujours , fçachent qu'il n'i- gnoroit pas qu'il n'y eût des fautes dans fon poëme •■> mais qu'il étoit dans le deffem de les corriger par l'avis de fes amis. Sa mort ne lui permit ni de voir la fin de nos malacureufes guerres , ni de mettre la dernière main à ce merveilleux Ou- .vrage. On vint enfuite à l'IUe- Jourdain , ôc de-Ià au Mas de Verdun, CE J. A. DE THOU, Liv. IV. i;; oîi Ton pafla la Garonne, pour éviter le voifinage de Touîou- fc j puis on prit par le Querci , d'où Schomberg fe rendit à t r s o Montauban fur le Tarn. Ce fut là que Prégent de la Fin , vi- dame de Chartres , jeune Seigneur également brave ôc bien- fait , le vint joindre avec un corps de troupes choifies , ôc le conduifit par Negrepélifle à Saint- Antonin , à l'entrée du Rouer- gue: alors, comme on eut efpérance de marcher plus commo- dément ôc plus vite par les plaines, on pafla le Tarn pour fe rendre à Viliemur. Dans cet endroit on prit confeil de Louis û'Amboife comte d'Aubigeoux, qui avoit fon château de Grof- lé dans le voifinage : de-là , l'on vint à Millac j château qui ap- partient à François de Cafillac de SefTac, qui y reçût Schom- berg avec de grandes marques d'amitié. SefTac avoit été bon Courtifan ôc bon Officier : dans fa jeu- neffe il s'étoit attaché à Mefïieurs de Guife , ôc leur avoit rendu de grands fervices ; mais depuis qu'on l'eut fait Chevalier de l'Ordre , il ne s'étoit engagé dans aucune fatlion. Toute la «^ Nobleiïe du payis lui faifoit la Cour : il l'avertifloit librement de fe rendre fage par fon exemple ; qu'il n'avoir rien négligé pour s'attirer l'amitié de plufieurs Princes j qu'il n'en avoit ja^ mais trouvé de plus fûre ni de plus avantagcufe que celle du Jloi j que s'il lui envoyoit un chien galeux, il lui cédéroit fon propre lit : ce qu'il difoit exprès , fçachant que quelques-uns de ceux qui le venoient voir , trouvoient mauvais en particu- lier , qu'il reçût 11 bien chez lui ceux qui fuivoient le parti de Sa Majefté, Il y avoit dans fon voifinage un jeune Gentilhomme nom- mé Louis de Voifins d'Ambres , d'une Nobîefie diftinguée du payis : il étoit fort proche parent du comte d'Aubigeoux ôc le fien. Comme jufqu'alors il avoit fait une rude guerre auxPro- teftans , il étoit à craindre que la caufe du Roi fe trouvant confondue avec la leur , il ne les traita»- également -, d'autant plus qu'il étoit maître de Lavaur, de Saint-Papoul, ôc d'Albi, d'oi^i il faifoit continuellement des courfes de tous cotez. Sef- fac n'en pouvoit répondre , ôc dit à Schomberg, que puifqu'il ctoit venu fi avant , il lui confeilloit de laifier à droite les plai- nes de Languedoc , ôc de prendre à gauche par les monta- gnes 3 que ce chemin étoit le plus rude , mais que c'étoit iç plur fur. Tome I, $ X is6 MEMOIRES DE LA VIE „»,^,„.».,^ Quand ils l'eurent quitté , le premier lieu qu'ils trouvèrent g fuit Villefranche de Rouergue , où Bournazel gouverneur de la Province attendoit Schomberg. On y arriva fort avant dans la nuit , parce qu'on fut Couvent obligé de s'arrêter pour faire ferrer les chevaux. De-là , en rebrouiïant chemin , on vint par le château de Bournazel à Figeac , ôc de là à Calvinet , la feule place d'Auvergne qui fût occupée par les Proteftans. Mefillac comte de Reftignac y vint trouver Schomberg avec de bonnes troupes , ôc le conduifit le lendemain à Mur de Barres. Les Ccvennes, qui commencent dans le Périgord , bornent, par une longue chaîne de montagnes , le Limoufin au Nord , le Quercy ôc le Rouergue au Sud 5 plus loin , l'Auvergne ôc le Velay , d'où defcendant du côté du Midi vers le Rhône, el- les comprennent le Gevaudan au couchant, & le Vivarais au ievant j là , elles font les plus hautes ôc les plus impraticables : elles continuent de porter leur nom , ôc defcendent par une plus douce pente jufqu'à Alais. De Mur de Barres le comte de Reftignac conduifit les En- voyez de Sa Majefté jufqu'à la vue de Marùéje , qui eflie lieu feul où il y ait Juilice Royale dans le Gevaudan. Si-tôt qu'il crut les avoir mis en fureté , il les quitta. Ma- rùéje avoit éié depuis peu ruinée par les troupes du Roi , ou plutôt par l'animofité particulière d'Antoine de laTour de Saint- Vidal, li n'y étoit demeuré d'entier j du côté du Levant , qu'une Fontaine avec fon baflin & fon pié d'eftal, & de celui du cou- chanc une feule rue ; le refte n'étoit qu'une folitude & qu'un amas confus de maifons renverfées. Cette rue n'étoit pas mal peuplée, 6c ce flu là qu'on fit rafraîchir les chevaux : laPeite qui eftà droite fur une hauteur, & qui fut ruinée dans l'expé- dition du duc de Joyeufe , n'en eft pas loin. On jugea à pro- pos de pouffer de-là jufqu'à Chanac , qui efl un bourg fort peu- plé , comme le font tous ceux de ce payis-là : on y voit le Palais de î'évêque de Mcnde , avec le cabinet de Durand furnommé le Spéculateur. On coucha dans ce bourg , ôc le lendemain on fe rendit à Mende j Adam Heurteloup évêque 6c comte de Gevaudan, avoit eu cet Evêché depuis Renaud deBeaulne, dont nous avons parlé. Il reçût Schomberg, de Thou , 6c tou- te leur fuite , avec autant de cordialité que de magnificence. Ce Prélat étoit d'une grande exactitude , pour tout ce qui N^ DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 157 regardoit fon miniftére î d'ailleurs d'une fidélité inviolable pour ^ le fervice du Roi, ôc pour tous ceux qui fuivoient le parti de Sa Majefté. Dans le premier repas qu'il leur donna , on re- marqua avec quelque furprife , qu'on ne fervoit aucune pièce de gibier ou de volaille, à qui il ne manquât, ou la tête , ou l'aîle , ou la cuifle , ou quelqu'autre partie : ce qui lui fit dire agréablement, qu'il falloir le pardonner à la gourmandife de fon pourvoyeur, qui goûtoit toujours le premier de ce qu'il apportoit. Comme fes hôtes lui demandèrent qui ctoit ce pour» voyeur , il leur dit: « Dans ce payis de montagnes , qui font des plus riches du 9' Royaume par leur fertilité , les Aigles ont coutume de fai- « re leur aire dans le creux de quelque roche inacceiïible,oti « l'on peut à peine atteindre avec des écheles ou des grappins, 3' Si-tôt que les Bergers s'en font apperçûs ^ ils bâtiffentau pié « de la roche une petite loge, qui les met à couvert de la fu- 5' rie de ces dangereux oifcaux , lorfqu'ils apportent leur proye 35 à leurs petits. Le mâle ne les abandonne point pendant trois « mois, non plus que la femelle, tant que l'Aiglon n'a pas 95 la force de voler : la femelle ne s'accouple point alors avec 3> le mâle. Pendant ce tems-là ils vont tous deux à la petite 95 guerre dans tout le payis d'alentour : ils enlèvent des cha- 3> pons , des poules, des canards , ôc tout ce qu'ils, trouvent 3î dans les baftes- courts , quelquefois même des agneaux , des 9> chevreaux, jufqu'à des cochons de lait, qu'ils portent à leurs « petits. Mais leur meilleure chafle fe fait à la campagne , « où ils prennent des faifans , des perdrix , des gelinotes de 95 bois , des canards fauvages, des lièvres ôc des chevreuils. » « Dans le moment que les Bergers voyent que le père ôcla 95 mère font fortis , ils grimpent vite fur la roche , ôc en ap- 95 portent ce que ces Aigles ont apporté à leurs petits, ilslaif- 05 fent à la place les entrailles de quelques, animaux : mais com- 95 me ils ne le peuvent faire fi promptement , que les Aiglons » n'en ayent déjà niangé une partie , cela eft caufe que vous 35 voyez ce qu'on vous fert ainfi mutilé ; mais en récompenfe , M d'un goût beaucoup au-defius de tout ce qui fe vend au 95 marché. 11 ajouta , que lors que l'Aiglon eft aflez fort pour 35 s'envoler , ce qui n'arrive que tard , parce qu'on l'a privé de » fa nourriture , les Bergers fenchaînent , afin que le père ôc la 5 X ij 158p. i;8 MEMOIRES DE LA VIE ■■■■■- .■■.■■■■ => mère continuent à lui apportei* de leur chafTe, jufqu'à ee que 1 c 8 0 " ^^ P^^^ ^^ premier ôc la mère enluite s'ctant accouplés, l'ou- 09 blient entièrement y alors les Bergers leiaiflent-là , ou l'appor- 35 tent chez eux par pitié. » Effectivement la table de l'Evcque étoit fournie par de pa- reils pourvoyeurs , même par des Vautours , qui font des oi-~ ft^aux carnaciers plus grands que les Aigles , mais qui ont la tê- te de côté , ôc qui ne vivent que de cadavres ôc de carnage. De Thou eut la curiofité de voir ces Aigles de près, il monta par un chemin très- difficile auprès d'une aire, dont l'Aiglon étoit enchaîné. La mère ne tarda pas d'y arriver , les ailes (i étendues, qu'elle leur déroba prefque la lumière : elle appor- toit un faifan à fon petite ôc retourna auffi-tôt à la chafTe. Dq Thou , ôc ceux qui l'accompagnoient , s'étoient cachés dan^ une petite loge pour éviter fa furie j lespayifans Favoient averti que faute de prendre cette précaution , ces dangereux animaux avoient déchiré de jeunes gens qui cherchoient des aires. L'E- vêque les affCira qu'il ne falloir prefque que trois ou quatre de ces aires, pour entretenir fa table fplendidement pendant toute l'année. Ils féjournérçnt chez lui pendant trois jours, Ôc de-là ils al» lerent à Villefort par le plus rude chemin des Cévennes^d'oiî ayant laifle Florac ôc Andufe à droite , ils defcendirent par une plaine à Alais , lieu très-agréable , mais un peu ruiné par la guerre. Enfin ils gagnèrent Ufez , où Schomberg fur obligé de ■garder le lit pendant quelque tems j comme il étoit fort replet, il étoit fatigué du chemin qu'il avoit été contraint de faire à pie , contre fa coutume , dans les chemins rudes Ôc dangereux de ces montagnes. A Ufez , de Thou fut informé dts rava- ges qu'un nommé Matthieu Merle , fils d'un cardeur de lai- ne, ht pendant nos guerres civiles dans l'évêché de Mende, ôc dans tout le Gevaudan : comme il les apprit de la propre bouche du frère de ce Matthieu Merle , qui venoit fouvent voir Schomberg, il en a fait mention dans i'Hiiloire qu'il nous a donnée. Pendant que Schomberg étoit au Ht , il envoya demander à Henri de Montmorenci gouverneur de la Province , quelle route il devoit prendre > mais dans le même tems il reçut de nou- veaux ordres du Roi. Ce Prince lui mandoit, que puifque les DE 3*. A. DE THOU, Liv. IV. lyp ttoupes étrangères, que Sanci lui avoir amenées , lui étoientfi — ^^ utiles , il éroit nécefiaire d'en lever davantage j que pour cet ef- ^ ^ 3 ^^ fet , comme il ne pouvoir tirer de l'argent que de l'Italie , il lui ordonnoit d'y pafler , puifqu'il en étoit Ci proche > que de^ vant que d'aller en Allemagne, il tirât de Florence ôc de Ve- nife tout l'argent qu'il pourroir* Les Officiers Suifies , qui accompagnoient Schomberg ^ aYoient envie de retourner chez eux par la Savoye & par la Brelle , qui étoit leur plus court chemin. Pour les contenter Ôc les payer , Schomberg dépêcha de Thou avec Antoine Mo-' j^et des Reaux , qui étoit avec eux , de la part du Roi de Na- varre, pour aller emprunter de l'argent à François Bonne de Lefdiguieres. Des Reaux ôc de Thou prirent leur route par Montelimar , par Crète , par Die , Ôc arrivèrent à Puymore. Ils y trouvèrent Lefdiguieres, occupé au fiégede Gap, qui lui fut enfin rendu par le vicomte de Pafgniéres. Lefdiguieres lui prêta deux mille écus d'or 5 de Thou les ayant reçus , prit une autre route -, il paiïa par Saint-Paul-Trois-Châteaux , par Moirs , par Grignan , ôc laiflant Suze à gauche , il fe rendit au Pont Saint-Efprit , ainfi nommé à caufe de fon pont admirable fur le Rhône. Schomberg, qui étoit remis de fes fatigues, les y at" tendoit. S'étant tous rejoints , ils pafTerent le Rhône , ôc vinrent à Orange , où ils furent reçus magnifiquement par He£lor de la Forêt de Blacons gouverneur delà citadelle. Schomberg y congédia les Officiers SuifTes ôc les paya : de-là pafTant près d'Avignon , il vint à Barbantanes , ôc logea dans le château de Mondragon , dont le Seigneur les reçut fort poliment , ôc lui donna à fouper avec Bernard Nogaret de la Valette, La Valette avoit fommé Château-regnard , qui eft dans le voifinage i fur le refus que la place fit de fe rendre, il fit ame- ner du canon , la prit le lendemain , ôc en fit pendre le Gou- verneur. Après cette expédition , il accompagna Schomberg jufqu'à Cavaillon, ville du comtat Venaiflin fur la Durance. L'Evêque du lieu les y reçur avec de grandes marques d'ami- tié , ôc les régala : alors la Valette les quitta, ÔC leur donna le mar- quis d'Oraifon pour les efcorter. Ils aller ent dîner à Merindol , où d'abord , comme leur avoit dit d'Oraifon^ils ne trouvèrent perfonne, A rafpeâ: de gens § X iij r6o MEMOIRES DE LA VIE en armes , tous les habitans s'enfuirent dans des cavernes; maïs comme ils fçûrent que c'étoit d'Oraiion , dont ils n'avoient ^ S ^^' rien à craindre , ils revinrent fur leurs pas dans le moment. D'Oraifon leur dit de ces peuples à peu près ce qu'en rappor- te J. Sleidan , qui avoit été au fervice de Guillaume du Bellai- Langei, ou plutôt de Jean cardinal du Bellai fon frère : Que c'étoient des gens fimples , fidèles dans leur négoce , foûmis aux Magiûrats , bienfaifans à tout le monde ^ & fans aucune ma- lice : Qu'ils payoient exa£lement les tributs qu'ils dévoient au Roi , ou à leurs Seigneurs particuliers : Que pour conferver leur Religion , ils ne fe marioient jamais que parmi eux : Qu'ils obfervoient religieufement les mêmes coutumes qu'ils avoient reçues des Vaudois ôc des Albigeois , qu'on avoit fi fort per- fécutés : Que c'étoient-là les relies de ces peuples, qui fe con- fervoient encore à Leurmarin, à Cabriéres, ôc dans les vallées des Alpes : Que ceux-ci étoient du Diocéfe de i'évêque de Marfcillc , auquel ils payoient fes droits régulièrement. Tou- tes chofes que d'Oraifon n'avoit point apprifes de Sleidan , qu'il n'avoit jamiais lu î mais du bruit commun de toute la Pro- vince. Le même jour d'Oraifon les mena coucher à fon château de Cadenet, où il faifoit fa principale demeure. Le lendemain ils allèrent à Manofque , qui eft une Commanderie de l'Or- dre de Malthe : de-là ils traverferent la Durancej & vinrent à Riez. Faufte j qui en fut Evêque dans le quatrième fiécle , a rendu cette ville célèbre, L'Eglife eft hors la ville , ôc fur une hauteur qui la commande : les troupes Ôc les munitions qu'on y mit dans nos dernières guerres, i'avoient profanée. La plu- part de la NoblelTe du payis fait fon féjour dans cette ville , entre autres Tournon de Caftelane , père d'une belle ôc nom- breufe famille, ôc qui reçut Schomberg dans fa maifon. Enfin après avoir paffé par Draguignan , qui étoit occupé par le Baron des Arcs, on arriva en deux jours à Frèjus, ou il fallut en attendre trois pour mettre les Tartanes en état. Tout étant prêt, Schomberg fe rendit à Saint-Rapheau-.l'on y voit encore une moitié d'Amphithéâtre prefque ruiné , ÔC c'eft en ce lieu qu'abordent ordinairement les vaiffeaux. Là, Schomberg fe défit de fes chevaux, ôc fur le foir du premier jour d'Août , il fit voile avec toute fa fuite. Il eut le vent Ci DE J. A. DE TKOU, Liv. ÎV. i6j favorable , qu'ayant pafTé l'ille de Lérins ôc Antibe, le matin il découvrit Nice à l'embouchure du Var , & fans aucune incom- , moditc, il arriva à Monaco fur le midi. i 5 t> P* 11 n'en fut pas de même de Jacque de Thou : toute la nuit il eut une furieufe naufée, qui après lui avoir fait faire des ef- forts extraordinaires , lui lailfaune fi grande altération , qu'ayant bu de l'eau pour l'appaifer, il fe fit beaucoup de mai à i'eflo- mach. Du vin de Corfe , qu'il prit, le foulagea , & lui donna ailés de force ôc de vigueur pour fuivre Schomberg, & pour gagner avec lui la ville de Gènes, ou ils arrivèrent tous deux en bonne fanté. La République les reçut avec une grande diflinûion ^ ma!* gré les plaintes des Efpagnols. Des députés du Sénat vinrent au-devant d'eux les complimenter fur leur heureufe arrivée , ôc leur témoigner les difpofitions favorables qu'ils avoient dans le cœur pour le fervice du Roi , & pour tous ceux qui venoient de fa part. Toute la ville étoit dans les mêmes fentimens, ôc faifoit des vœux pour Sa Majefté au préjudice des rebelles. II arriva même qu'une galère de Marfeiile, qui quelque tems au- paravant étoit venue dans le Port fans la bannière de France, penfa être coulée à fonds par le peuple. Les Marfeillois, pour éviter leur perte , ne trouvèrent point d'autre rellource que de réclamer le nom du Roi : ce qui feul appaifa la fédition. De Thou vifita Gènes pendant quatre jours avec beaucoup plus d'attention , qu'il n'avoit fait dans le tems qu'il y vint la première fois avec Paul de Foix 5 mais comme durant les gran- des chaleurs du payis, il voulut boire à la neige > fans en trop examiner les conféquences, il affoiblit fon eftomach, qui n'é- toit pas bien remis des fatigues de la mer, & fut pris d'une fièvre lente, accompagnée de laffitudes ôc d'inquiétudes par ^ tout le corps. Dans ce tems-là Schomberg le quitta , Ôc voulut aller à Flo- rence incognito, pour s'affûrer de l'argent qu'on lui avoit pro- mis , ôc en tirer davantage s'il pouvoit. Il chargea de Thou d'aller droit à Venife, ôc de prendre de certaines mefures avec André Hurault de Meiffe, ambaffadeur de Sa Majcfté ; il lui donna enfuite rendez-vous, dans un lieu qu'il lui marqua, ôc où il devoir l'attendre. On ne fçavoit point encore en Italie le déteftable parricide commis en la perfonne du Roi Henri IIL 162 MEMOIRES DE LA VIE ^^^^^^^^^^^^^^^^^ De Thou>qui l'ignoroit auflTi, paiTa l'Apennin, & vint àTor-- \ ~ tone : il vit Chriftine de Dannemarck mère de Charle duc ^ S ^ 9' (Je Lorraine, qui avoit eu cette ville pour fon doiiaire. Il en partit auiïi-tôt, 6c fe rendit à Plaifance , pouvant à peine fe tenir à cheval : il y féjourna un jour pour fe repofer. Heureufe- nient j comme il ne pouvoit plus fuppouter la fatigue du cheval, il eut la commodité de defcendre le Pô , ôc de fe rendre par eau à Venife. Il y arriva le 14 d'Août, le jour même qu'un Courrier parti de Milan , avoit répandu dans la ville la nouvelle de la mort du ^ Roi. Comme il venoit d'un lieu fufpe£l, on n'y ajouta pas beau- coup de foi. Trois jours après il en arriva un autre, qui con- firma cette fâcheufe nouvelle ? mais qui convertit la concerna- tion générale en une joye inefpérée : il fit fçavoir en même tems que l'armée de France 6c toute la Noblefle avoit reconnu le roi de Navarre, Sur cette nouvelle, Marc- Antoine Barbaro , Procurateur de S. Marc, fe rendit au Sénat , 6c y propofa d'envoyer au nou- veau Roi une célèbre Ambaffade, pour le féliciter fur fon ave^ nement à la Couronne. Voici les principales raifons de fon avis : ce Que la République avoit un fort grand intérêt, qu'il y w eût en France un Roi reconnu 6c certain , qui par fa puiffan- •» ce confervât entre les Princes Chrétiens cet équilibre néceC- w faire, qui fert de régie à la prudence de fes confeils : Qu'il ne »' pouvoit y en avoir d'autre , que celui qu'une fuccefTion lé- aj gitime appelloit à la Couronne : Que fi fon droit à la fuccef- » fion recevoir quelque difficulté , 6c fi elle dépendoit du fuf- »? frage de ^Qs peuples ^ les Grands ôc cette brave 6c nombreu- ?> fe Noblefle , qui en font la force 6c l'appui , avoient feuls ?5 le droit de fe choifirun Roi : Que le Sénat étoit informé que w le roi de Navarre avoit pour lui 6c le droit à la fuccefiion, w ôc le confentement de la Nobleffe, qui malgré les foupçons e> qu'on avoit toujours eus de fon trop de confiance 6c de fa lé- » géreté , avoit donné des marques admirables de fa fagelTe ea M cette occafion. Qu'au refte le Sénat ne pouvoit rien efpérer &> que d'avantageux d'un fi grand Prince, dont la vertu mérite- ?? roit une Couronne, quand fa naiffance la lui refuferoit. 3> C'el|; ^infi que ce fage Sénat délibéra dans cette conjonclure, ]L.e ç^rdii>al de Joyeufç étoit alofs à Venife , ôc logeoit au Palaj^ DE J. A. DE THOU, Liv. ÎV. iS^ Palais S. George, qui lui avoitété affigné par la République : ■^«.— --^ il avoir auprès de lui Arnaud d'Oiïat, ami parriculier de M. « de Thou. Le Cardinal avoir choifi cette retraite après la Bulle ^ ^ précipitée de Sixte V contre Henri III, Ôc vouloir au moins par fon abfence défendre l'honneur de fon Souverain, 6c la Ma- jefté de nos Rois flétrie par cette Bulle. Par-là il donnoit aufTi des marques publiques de fa reconnoiffance^pour un Prince li- béral qui Tavoit comblé de tant de bienfaits. De Thou ne le quittoit guéres , & ils entendoient prefque tous les jours en- femble laMefle du Père Ange de Joyeufe fon frère , au cou- vent des Capucins de faint Roch , où ce Père étoit en ce tems-là. Le Cardinal ne doutoit point que le roi de Navarre , jufte- ment irrité du déteftable parricide du Roi , ne marchât droit à Paris, & qu'il ne s'en rendît le maître j ce qui lui paroifToit d'au- tant plus aifé, que ce terrible coup devoir avoir étourdi ceux qui en étoient complices , Ôc divifé les efprits de cette gran- de ville; que la Noblefle étoit animée dudéfirdela vengence, 6c le foldat de l'efpérance du pillage. Rempli de cette idée, il s'imaginoit déjà entendre les cris des enfans , les plaintes des vieillards ôc les gémiffemens des femmes ; ilcroyoit déjà voir le foldat furieux courir de tous côtés l'épée à la main, mettre tout à feu 6c à fang , commettre en un mot, toutes les cruautés qu'on exerce dans une ville prife d'aflaut. Comme les troubles de fa patrie l'empcchoient d'y demeu- rer, il fe plaignoit d'être contraint par la fortune de retourner dans un payis , d'où il avoir été obligé de fortir du vivant du Roi fon maître. Il difoit cependant qu'il ne pouvoit de- meurer ailleurs j que puifqu'il ne vouloir pas retourner en Fran- ce , ôc qu'il n'avoir aucun engagement avec Henri IV , qui n'étoit pas reconnu à Rome ôc dans une grande partie de l'Eu- rope, il fe tiendroit à Rome comme dans un port aflùré, où il pourroit attendre la fin de la tempête ôc le calme des efprits : que là il fe détermineroit plus fûrement fur le parti qu'il devoir prendre. Ce Prélat n'étoit engagé dans aucune faction , ôc ne s'y en- gagea jamais. On peut dire que la conduite qu'il tint depuis, fut plutôt un effet de la dignité qu'il avoit à foùtenir, que de fon inclination. Comme il s'étoit fervi de fa prudence pout: Tome I, §Y 1(^4 MEMOIRES DE LA VIE ' ' s'accommoder au tems , il fe fervit auiïi de fou équité, dès 1 c 8 p. 9^^ l'occafion s'en préfenta. Il quitta tout engagement, & s'at- tacha uniquement aux intérêts du Roi ôc de fa patrie ; ce qu'il fît il à propos ôc avec tant de zélé , que lorfqu'il revint à la Cour, il n'y eut point d'affaires de confcquence que le Roi ne lui communiquât : même depuis la mort déplorable de ce Prince , il s'employa avec tant de défintereffement à reconci- lier les grands Seigneurs , qui étoient prefque tous fes parens, qu'il devint le médiateur de leur réunion , & l'arbitre de leurs différends. Il retourna doiic à Rome avec d'Ofiat. Avant leur départ, d'Offat étoit venu plufieurs fois voir de Thou , ôc s'étoit en- tretenu familièrement avec lui fur les affaires de France : ce fut au fujet de ces entretiens que de Thou lui dédia le Poëme fuivant , qu'il acheva le 24 de Septembre, ôc qui fut impri- mé depuis à Tours avec la même date i mais fans le nom de -celui auquel il étoit addreffé. Il eût peut-être été à propos de le rapporter ici tout entier , parce qu'il eft devenu fort rare , ôc qu'il contient des faits de conféquence pour l'Hiftoire de cetems-là: mais la jufte dou- leur des troubles paffés, qui pouvoir alors en faire excufer Ja liberté , même dans l'efprit des plus mal intentionnés , pourroit irriter aujourd'hui certaines p€rfonnes,que l'intérêt public , plus que celui de J. de Thou , porte à ménager, à caufe du long intervalle qui s'eft écoulé depuis les troubles. On n'en mettra donc ici que le commencement ôc la fin. A MONSIEUR D'OSSAT. CIecle infâme, & rempli de monfires exécrables f' ^ As-tu pu mettre au jour des François fi coupables f Que peut-il donc rejîer pour combler leur fureur , Pour être â PUnivers des Jpeâfacles d^ horreur , Si ces féditieux font gloire de leur crime ^ Apres le fang verfé de leur Roi légitime , Prévenus d'une erreur contraire à tous les droits , Ou^on peut empotfonner & poignarder les Rois f ' DE J. A. DE THOU,Liv. IV. kT; D'^OJJati mon clier d'OjJat 3 ami tendre & fidèle i _ Nous , qui pour la patrie avons le même zélé , i c 8 9. Nous y dont le cœur efipurj & fatne la raifonj Parlons en liberté de cette tralnfin ; Nous voici dans Venife y où loin dujot vulgaire , On peut s'entretenir y fans peur de lui déplaire : Oui Peut jamais penfé de notre Nation > UiCun peuple fi connu par fin affeâlion , Par fia fidélité 3 pour fies Rois fi certaine , Ait immolé fion Prince à fia cruelle haine ^ ^ue cette haine encor dure après [on trépas > Après tant de fiurcur que ne croira-ton pas i* François dénaturés ^ s'il efl permis encore , De vous donner un nom que PUnivers honore-^ De quoi vous afiervi cet horrible attentat , Q^u^à rallumer la guerre û^ r enver fier T Etat \ Ces troubles que permet la Jufiice divine > Ne fie termineront que par votre ruine y Et vous reconnoîtrez aux plus rudes fléaux , Que la rébellion efi le plus grand des maux. Quoi ! fit vous aviex, peur du joug de V Hérétique , Pourquoi ne pas aimer un Roi fi Catholique^, Un Roi dont la vertu digne défies Ayeuls > Dont le zélé & la Foi , &c. Il y avoit de fuite environ deux cens Vers , dont l'Auteur eft bien aife qu'on ne fe fouvienne plus. Puis s adrefTant à Henri IV, il ajoute: Prince y envoyé du Ciel à l'Etat abattu , Qui pourroit dignement célébrer ta vertu f La prudente Venifie admire ton courage , Et déjà le Sénat fa donné fin fitfjrage y Malgré tes ennemis & leurs lâches complots . La Brème en ta fiaveur fiait murmurer fis flots ; *" Et fiur le lac de Garde y on voit les Dieux de Ponde T'appeller par ton nom à P Empire du monde, fYij -V<^6 MEMOIRES DE LA VIE ,_^__^ C^efi en vain que Milan redouble Ces efforts > '' £w vain le fier Ibére épuife fes tréfors , y ^* Pour armer contre toi le rejie de la terre. Ta valeur va fixer le defitn de la Guerre ; Tel efi l'arrêt du Ciel , <& ce qu^a dit de toi, VOracle de Venife après la mort du Roi, Voyant de ton parti tout ce Conjeil defages , Les François abattus relèvent leurs courages ; Un lâche ajjajfinat les avoit confiernez : Ils cour oient dans Venife éperdus , étonnez , Déplorant Us malheurs de leur chère Patrie , Et P opprobre éternel dont elle s'ejl flétrie. Pour nous , mon cher d^OJJat , pleins du plus doux ejpoir, La -piété du Prince a dû nous faire voir , Que le Ciel foûtenant les droits de fa naijfiance. Il nous rendra la paix i ù" ï honneur à la France. Tu veux aller à Rome , ou hâtant ton retour. Tu verras le parti que prendra cette Cour. Ce digne Cardinal , qui veille à nos affaira 3 Veut toujours écouter tes avis falut aires. •iMoi je vais traverfer par des payis affreux , Pour revoir ma Patrie & nos champs malheureux y Où triomphe à grand bruit la Difcorde cruelle , Même après fon trépas , au Roi toujours fidèle. Je veux de mille pleurs arrofer fon tombeau ; En "vain un peuple ingrat , & qui fut fon bourreau, Menace Pinnocence & répand des blafphêmes î En vain ces fiers Titans attaquent les Dieux-mêmes > Recommencent la Guerre à leur confufiom Je crains peu leur menace & leur vaine union, Quiconque a comme moi la confidence pure , Se fie en fa vertu i quelques maux qu il endure y Son honneur le conduit au milieu des hazards, ^ Et fa fidélité P armant de routes parts , DE J. A. DE THOU , L i v. IV. 1^7 Il foujfre avec plaifir et une Troupe rebelle ^ S'il peut donner au moins quelques marques de :i;Jle, i c 8 o Après le départ du cardinal de Joyeufe ôc de d'OfTat, de Thou voulut voir Padouë ,& jouir pendant quelques jours des charmes de la converfation de Jean Vincent Pinelli , qu'il n'a- voit point VÎT depuis feize ans. Durant fon féjour tranquille en cette ville, il vifita fouvent la belle Bibliothèque , que cet hom- me de lettres avoit formée pendant tant d'années ôc avec tant de foins. Il trouva dans la maifon de Pinelli , Aicardo de Gènes, homme poli, très-bon Juge fur les matières de litterature,& qu'il n'avoit pas moins d'envie de voir que Pinelli. Aicardo faifoit grand cas de la verfion de S. Bafile, & des autres Pères Grecs, qui ont écrit de la fainte Trinité , & qu'on a donnez au PubHc avec Phœbade évêque d'Agen. Il fit préfent à de Thou d'un beau manufctit du livre de l'héréfiarqueEunomius, dans la vue qu'en l'examinant fur ce qu'on avoit déjà imprimé de S. Bafile , ôc fur ce qu'on devoit imprimer de S. Grégoire de Nyfle , on pût donner plus de lumière ôc de corre£lion à la nouvel' le édition qu'on en préparoit. De ïhou s'informoit exaiStement à Pinelli de tous les hom- mes illuftres dans les Sciences , qui avoient paru en Italie , ôc dont la mémoire commençoit à vieillir : il vouloir la faire revi- vre dans fes Annales , comme en effet il le fit depuis fans aucu- ne paffion: il n'oublia pas non plus les fçavans Efpagnols, ôc l'on peut dire avec confiance , qu'il rendit également juftice , par-tout ou il trouva de la dodrine & de la vertu. Un procédé il équitable lui faifoit efpérer quelque reconnoiffance de la part des Italiens ôc des Efpagnols: cependant il ne fut jamais plus trompé dans fes efpérances : ce font les deux Nations qui lui ont témoigné plus d'ingratitude '. I Pour fe confoler , il s'appliqùoic ces pafTages des Pfeaumes. Quiretri- huunt mala pro bonis deîrahebant mihi , qiioniamfeqi'.ebarbonhatem. Pf. 37. To- îa die exprobrabant mihi inimici mei ù" qui laudabant me, adverjum mejurabant. Pf. loi. Ego autem tanqiiam Jurdits non audiebam & fient mutus non aferiens os fuuin , ù'non habens in orefiio redargutis- îtei. ibid. In meworia aterna eritjufim, ab ûtidiùone mala non îimebït. Pf, 1 1 i . Edu- miht , quomam tu es pYotefîor meus. Pf. jo. Enfin il repetoit fouvent ces paro- les qu'il faut dire à Tarticle de la mort ; In nianiis tuas ^ Domine, commendo fpi- ritum meum : redemijîi me , Domine , Deus veritatis. Lorfqu'il recite ces pa- roles dans fes prières ordinaires , il y tfouve toujours de quoi fe confoler ; il fe fent fortifié par le fecours de Dieu , & plus difpofé à foufTrir paticinraent, Mjj. Reg. Samm. & Ant. ces me de laqueo hoc quem abfi;ondmmt l § Y iï} i6S MEMOIRES DE LA VIE ,_,.,,,„„.^ Revenons à Schomberg , qui étoit toujours refté à Floren- I ce. Dès qu'il eut appris la mort de Henri III. il iit revenir Gui- ^ ^* chardin fon écuyer > qu'il avoir envoyé avec de l'argent pour lever des troupes. Il partit enfuite pour Mantouë, où il vouloit conférer avec de Meifle AmbafTadeur de France à Venife. Il n'y fut pas plutôt arrivé, qu'il en repartit avec deThou , qui l'y étoit venu trouver pour fe rendre à Vérone, où de Meifle les attendoit. Tous enfemble retournèrent encore à Mantouë pour quelques fecrettes conférences avec le Duc Vincent , ôc revinrent à Vérone. De Meifle les quitta là , pour reprendre le chemin de Venife. Schomberg ôc de Thou , qui s'arrêtèrent à Vérone , alloient fouvent chez le comte Bevilaqua , dont la maifon étoit ornée des plus belles ftatuës de l'antiquité ôc des tableaux des meil- leurs Peintres. Ce Comte n'aimoitpas feulement tous les beaqx Arts ; mais avoit encore un goût merveilleux pour la mufique. Il y avoit chez lui trois fois la femaine un concert compofé de plus de trente des plus belles voix ôc des plus excellens joueurs d'inftrumens. De Thou s'y trouvoit fouvent, ôc s'entretenoit avec lui fur des matières indifférentes fans fe découvrir. Bevi- laqua ne s'étoit jamais marié : il étoit déjà avancé en âge, fé- rieux, mais poli, ôc fongeoit à aller finir fes jours à Rome. Aufli le foupçonnoit-on de n'être pas dans les intérêts du Roi Henri IV, quoique tous les peuples de l'Etat de Venife fe fuf- fent ouvertement déclarés en faveur de Sa Majefté. Après un féjour de quelques jours, Schomberg ôc de Thou fe féparerent encore. Le premier prit la route d'Allemagne par le Trentin, ôc de Thou pafla par Brefle ôc par le lac d'Ifchia, En laiflant à gauche Bergame ôc Chiavenne , il defcendit chez les Grifons , après avoir traverfé la Valteline. Ce payis , qui eft enfermé par les Alpes, produit des vins excellens. Il dîna à Tirano , ôc de-là vint à Pofchiavo : il lui fallut enfuite traverfer d'affreufes montagnes , ôc principalement celle d'Arbone, d'où le Rhin fe précipite avec un bruit horrible , pour gagner Coire. Cette Ville étoit autrefois un Evêché : on y voit encore à quelque diftance la Cathédrale, mais fort en défordre ; ceux qui jouiflent de l'Evêché fe contentant du titre de Prince , ôc d'en recevoir les revenus. A l'égard des cérémonies Romai- nes , elles n'y font plus d'ufage , parce que les Ligues-Grifes D E J. A. D E T H O U , L I V. IV. 169 ont prefque toutes embraffé la dodrine des Proteftans. Ce fut ' à Coire que de Thou fut informé plus fûrement de ce qui fe 158p. fe paflbit en France > & qu'il apprit que le Roi étoit prefque par-tout fuivi de la vidoire. Faifant alors réflexion fur la pré- di£lion du cardinal de Joyeufe, ôc s'échauffant du même feu qui lui avoit infpiré le Poëme adrelTé à d'Offar, il compofa rOde fuivante , de l'Oracle de la Seine. L-ORACLE DE LA SEINE- ODE- QU ELLE ejî cette barbarie Qui règne dans les ejprits ! Je voi Clément en furie Sortir des murs de Paris. Dès qu^ilparott dans la plaine , Je voi le Dieu de la Seine Sujpendre aujfi^totfon cours , Et de larmes tout humide , MreJJer à ce perfide Ce prophétique difcours. Arrête , méchant , arrête , Quel Démon conduit tes pas f Je voi fondre fur ta tête Un infaillible trépaSi l^as-tu, pouffé d'un faux xéle ; D^ un peuple autrefois fidèle Contenter la paffton ? f^eux-tu qu'une Injufîe haine Te fafje porter la peine , D^une exécrable a^ion ? Quelle peut être la caufe Qui t'arme contre ton Roi f Eft'Ce là ce que t'impofe 170 MEMOIRES DE LA VIE __jj^55«, V ordre dont tu fuis la Loi^ o Conftdére au moins les fuites ^ "^ Du crime que tu médites , Et tes devoirs les plusfaints ; Songe , tjue tous tesfemblables Seront fuis comme coupables > Et traités comme afjajfms. Je voi la pâle famine i Avec toutes fes rigueurs : Qui lentement extermine Ces defefpérez Ligueurs, Alors toutes défilées , Les mères échevelées , Meurtrijfent leur fein de coups: Et les vieillards , dans l'Eglife , Iront d'une voix fiûmife Demander grâce à genoux. Tu méprifes cet Augure , Tu ne veux rien écouter ; Opprobre de la Nature , Va^ cours te précipiter» Tour fui ton dejfein perfide y Exécute un parricide ; Trouble , renverfe l'Etat : Bien -tôt la Guerre civile ^ Sur une coupable faille , Vengera cet attentat, 0 toi ! qu'un climat fertile Enrichit de toutes parts ^ ' Toi y qui fus jadis Pazile Des Mufes & des beaux Arts : Amour de chaque Province ^ Séjour chéri de ton Prince » Paris , fuperbe Cité , De quel nom i appellerai- je ^ Si tu perds ce privilège Tat DE J. A. DE THOU. Liv. ÎV. 171 Par ton infidélité f Tu n^es qi^un vajîe repaire De monjlres , qui font horreur , Un antre affreux , que Mégère A rempli de fa fureur. EJl-il Nation barbare , A laquelle on ne compare Tes Ligueurs enorgueillis .<* J^eux - tu conjurer la France Contre un Roi , dont la naiffance Uappelle au Trône des Lys, Plus tu lui feras la guerre , Plus brillera fa vertu ; Son nom fait trembler la terre ^ Quand on le croit abittu. S'' il forme quelque entreprifè , Soudain Mars la favorife , A la honte des mutins. Il confond leur médifance , Qiii nie avec arrogance Sesfàccès les plus certains. Ce Prince par fin courage Accable ces faâlieux ^ Et tourne afin avantage Leurs complots pernicieux. Je le voi , qui fur leurs têtes , Parfis rapides Conquêtes ^ Fait retomber tous leurs traits : Ainft périt le rebelle , Dont l'audace criminelle > En vain soppofe à la paix. Ce n\fl pas que la vengence Soit l'objet de ce /Vainqueur 3 Son héroïque clémence Ne demande que km cœur. Tome L $7it 1 ; 8 p. 172 MEMOIPvES DE LA VIE — — ^ Le moindre retour fmcere g Défarmeroit fa colère j Mais leur cœur eft un rocker : Et la Juftice divine Les poujfam à leur ruine , Rien neft propre à les toucher, Lorfqu entr'' autres avantages Le Ciel leur donnoit la paix » N'ont -ils pas par mille outrages Ahiifé de [es bienfaits ? Accoutumés aux grands crimes , A d innocentes viêîimes ^ N'ont - ils pas ravi le jour /* Nont- ils pas , ces Polyphemes , Du fang de leurs Hôtes mêmes , Rougi leurs mains tour â tourr^ La voix de ce fang qui crie i Devroit les faire tremblera Une implacable Furie Vient encore les troubler. Loin de craindre un Dieu terrible , Par un crime plus horrible , Ils vont poignarder leur Roi ; Et pour comble d'mfolence f Aux ennemis de la France Us ont engagé leur foi. Mais en vain Plbere en joye Les amufe de difcours 5 En vain des monts de Savoye , Ils attendent du fecours. Déjà Bourbon à leurs portes , Suivi de mille cohortes, Va foudroyer leurs ramparts j Déjà pour venger fon frère. Les torrens de fa colère S'' étendent de toutes parts. D E J. A. DE THOU ,Liv. IV, 175 Au fortir de Goire , de Thou alla s'embarquer avant le le- ^^««--;-« ver du Soleil , fur le lac le plus prochain , avec toute fa fuite. j. Ce Lac eft entouré de tous côtés de montagnes fort élevées , ^ & expofé, comme le lac de Garde, à des vents furieux. De Thou, de même que ceux qui l'accompagnoient, penfa l'é- prouver à fes dépens. Le tems étoit pluvieux ^ la barque où ils étoient, n'étoit que de bois de fapin, 6c celui qui la condui- foit, y avoit imprudemment reçu un Allemand avec fon che- val 5 cet animal effrayé des vagues , fe laiffoit fouvent tomber ôc mettoit à toute heure la barque en rifque de tourner. Com- me la pluye 6c le vent augmentoient toujours , ôc que la rive la plus proche de la terre étoit bordée d'un rocher continu, il n'y avoit pas d'apparence de pouvoir y aborder 5 ce qui jettoit tout le monde dans une grande confternation : elle re- doubla, quand on vit le Pilote abandonner le gouvernail , 6c qu'on l'entendit crier, que chacun fongeit à fe fauver comme il pourroit. Nicolas Rapin , fils d'un autre Nicolas , qui s'eft diftingué dans nos guerres par fon efprit 6c par fa valeur, étoit auprès de M. de Thou : c'étoit un jeune homme plein de courage , 6c qui fçavoit fort bien nager. Il mit bas fa cuiraffe 6c fon pour- point , fe tint prêt à fauter dans le Lac , 6c dit à de Thou de le prendre par la ceinture , de s'y tenir ferme , 6c de fe jetter avec lui; qu'il le mettroità terre fi-tôt qu'il pourroit y aborder, ou qu'il périroit le premier. Dans cette extrémité, 6c n'efpérant plus qu'en la bonté divine, ils apperçûrent une caverne crcu- fée dans le roc. Au(Ii-tôt ils commandèrent au patron de tour- ner de ce côté-là , 6c mettant tous la main à la rame , pour forcer le vent , qui faifoit entrer l'eau de tous cotez dans la barque , ils gagnèrent le bord , 6c fautèrent à terre tout percés de la pluye. Ils n'emportèrent que ce qui fe trouva fous leur main , ne croyant pas qu'il y eût pour eux un plus grand dan- ger , que celui d'être fur le Lac pendant la tempête. Heureufement il fe trouva qu'il y avoit des efpéces de mar- ches taillées dans le roc de diftance en diftance 5 ainfi quoiqu'ils fuflent prefquc tous bottés 6c en manteau , 6c que le chemin fût très-rude 6c très-difficile , ils ne laifferent pas , malgré le vent 6c la pluye , dont ils étoient fort incommodés, de monter avec plailir plu5 de mille pas pour gagner la hauteur , fort § Z ij 174 MEMOIRES DE LA VIE '" """" -^ furpris de rencontrer (ur leur route un charriot attelé de bœufs; I j" 8 p. qui defcendoit par ce précipice. Une auberge , qui étoit à quelque diftance du fommet , leur fut d'un grand fecours j les poêles fervirent à fécher promp- tement leurs habits, ôc leur joye fut aulîi grande qu'inefpérée; de pouvoir s'y remettre de leur frayeur , 6c de s'y rafraîchir. Ils y dînèrent , & comme ils n'avoient point de chevaux , il fallut marcher à pic par un chemin très-fangeux ôc très-gliffant pour gagner la couchée , qui étoit éloignée de deux milles , ôc à la tête du lac de Zurich. Perfonne cependant ne fe plaignit de cette fatigue , tant leur efprit étoit encore rempli de l'idée du dan-; ger qu'ils avoient couru. Enfin , le tems étant devenu beau , en deux jours ils vin- rem à Zurich par le Lac. Il fallut vifiter cette ville , de tout tems la première des Cantons , ôc féconde en hommes illuftres dans les fciences : c'eft où Conrad Gefner , Gafpard Volfius j ôc Jofias Simler ont pris naiflance. On montra à de Thou leurs maifons, qui étoient fort peu de chofe. Jean-Guillaume Stu- kius , homme officieux ôc attaché à la France , fit voir à ds Thou ce qu'il y avoir de plus remarquable , ôc l'accompagna par toute la ville. Delàj de Thou fe rendit à Soleure. Commeiî yarrivoit, il trouva , à plus de cinq cens pas en deçà de la ville , Nicolas Brùlard de Sillery, ambafladeur de Sa Majefté, qui étoit aflis fous un tilleul : il ne penfoit guère à lui dans ce moment. II le reconnut , ôc mettant auffi-tôtpiéà terre avec toute fa fui- te , il courut l'embrafTer comme fon intime ami , ÔC demeu- ra avec lui pendant quelques jours. C'étcit dans le tems qu'on travailloit avec chaleur à con- clure un traité, commencé entre le duc deSavoyeôcle canton de Berne. Il étoit à craindre qu'il ne portât préjudice aux in- térêts du Roi , s'il étoit ratifié par le ferment des Baillages af- femblés , fuivant l'ufage de ces peuples. Les cinq petits Can- tons , gagnés par l'or d'Efpagne , en preffoient la Cjpnclufionj la Ligue , pour veiller à fes intérêts , leur avoir envoyé Léon Lefcot de Ciermont , confeiller au Parlement de Paris. Com^ me il étoit des amis de Jacque de Thou , Sillery jugea à propos que celui-ci lui demandât une conférence , pour tâcher par fon moyen de retarder cette affaire , ou d'y faire naître des D E J. A. D E T H O U, L i v. ï V. 17; difficultés ', mais il n'en fur pas befoin. Les Miniftres , qui défa- . prouvoient ce traité , prêchèrent avec tant de force, & ani- c q q merent fi bien les peuples du Bailliage de Valais, que fans ^* que de Thou s'en mêlât , ils obligèrent non - feulement les Députez , qui étoient venus à Berne pour y accéder , de fe re- tirer fans rien conclure , mais les contraignirent encore de fe mettre en fureté par la fuite : il fut même réfolu d'informer contre eux , comme contre des traîtres ôc des criminels d'Etat j ce qui délivra Sillery d'une grande inquiétude. De Thou prit congé de lui, paffa le mont Jura, ôc vint à Baie, avec les officiers Suifles, qui avoient quitté Schomberg à Orange, 6c qui ayant achevé leurs affaires dans leur payis , retournoient à l'armée du Roi ; car après la mort de Henri III. Sanci avoit été renvoyé en Suifle par fon fucceffeur, pour faire de nouvelles levées. De Thou apprit à Baie que Théodore Zuinger ôc Bafile Amerbach , qu'il y avoit connus, dix ans auparavant , étoient morts durant nos guerres. Il y fut quel- quefois entendre Jacque Grinay , parent du fameux Simon, qui y enfeignoit publiquement l'hiftoire de Sleidan. Comme Grinay avoit fréquenté les cours d'Allemagne , il y avoit ap- pris beaucoup de particularités , qui n'étoient point venues à la connoifTance de cet Auteur , qu'ii expliquoit avec beaucoup de clarté ôc d'élégance. De-là, ils traverferent avec précaudon la Franche-Comté, 5s arrivèrent tous à Langres , qui s'étoit déclarée pour le Roi. Pierre Rouflard, de la même famille que ce Louis , à qui, fé- lon Duaren, les Jurifconfultes ont tant d'obligation pour avoir donné plus de lumière qu'aucun autre aux obfervations du Droit, en étoit Lieutenant Général, ôc n'avoitrien oublié pour en bannir l'efprit delà Ligue. Au fortir de Langres , ils pairerent à Arc en Barrois , ôc vin» rent à Châteauvilain , dont les habitans ayant été affiégés par les ennemis depuis peu de tems, les avoient repouffez avec per- te. Ils y trouvèrent le Comte Louis' Diacette, qui s'occupoit à réparer cette place, très -importante pour le paffage des troupes du Roi , ôc à la munir d'une bonne garnifon. Il y avoit une amitié de père en hls entre Diacette ôc de .Thou : auffi le Comte le rennt , ôc lui découvrit en fecret. I- Il s'appelloit Dighiaceti. $ Z iij 117^ MEMOIRES DE LA VIE Il plufieurs chofes , dont il crut que le Roi devoit être iiifor- . ^ o mé. Il étoit perfuadé qu'à la fin tout fe tourneroit de manie- re , que le fuccefleur légitime , c'eft-à-dire le Roi de Na- varre, demeureroit le maître du Royaume; que les ennemis de ce Prince n'avoient de reflburce que dans le fecours étran- ger & dans la faveur inconftante des peuples ; que les Chefs de la Ligue ôc la NoblefTe s'ennuyeroient infailliblement de la guerre , fe reconcilieroient avec fa Majeflé , ôc fe retire- roient. Comme il faifoit la revûë des Officiers de fa garnifon , il fe défendit long-tems d'y recevoir un nommé Pierre Choefel de laMeufe , quoique cet Officier eût fort bien fait fon devoir dans la dernière occafion. Ayant cependant été comme forcé de le recevoir, par les inftantes prières de fes amis, qu'il ne crut pas devoir refufcr , il leur dit; qu'on verroit quelque jour qu'il avoit eu fes raifons pour les avoir fi long-tems refufez ; qu'un homme aufÏÏ querelleur que celui-là , lui attireroit infaillible- ment quelque malheur confidérable. Ce fut en effet ce même la Meufe, qui quatre ans après prit querelle avec Diacettefur quelques paroles , ôc le tua. Lorfqu'un officier de la garnifon de Châteauvilain vint en apporter la nouvelle à la Cour, de Thou qui s'y trouva, n'at- tendit pas qu'il nommât le meurtrier, ôc fe reffouvenant fur le champ de cette funefte prédidion , il dit que c'étoic la Meufe. Comme la chofe fut auffi-tôt confirmée , on lui demanda com- ment il avoit pu la deviner f II raconta alors ce qu'il avoit en- tendu dire à Diacette, il y avoit quatre ans ; ôc tout le monde demeura furpris du preffenriment que ce Gentilhomme avoir eu d'un malheur fi éloigné. Diacette avoit époufé Anne Aquaviva , fille du duc d'A- tri , dans le Royaume de Naples , Dame d'un grand mérite , qui avoit du courage ôc de la vertu. ' Elle avoit eu de fon ma- riage un fils ôc une fille t avec lefquels elle s'étoit retirée à Langres, où fon mari avoit eu foin de faire tranfporter des meubles très-précieux : ils furent vendus dans la fuite , ôc l'argent provenant de cette vente fut prêté au Roi , pour foû- tenirles frais de la guerre. Diacette avoit plus de foixante ans quand il fut tuéj mais comme il s'étoit abftenu dès fa jeunçfTe I Cela d esruit ce qui en cft dit dans la Confefllon deSancy, DE J. A. DE TKOU, Liv. IV. 177 des plaifirs des jeunes gens, il etoit encore d'une fantéfi vi" . '. goureufe, qu'à fon âge il couchoit en hiver dans une cham- i ^ 8p. bre fort expofée aux injures de l'air , fans ciel de lit ôc fans rideaux : il n'étoit incommodé ni du froit , ni du ferein , ni des brouillards , comme fi Dieu lui eût confervé ÛQS forces ( com- me il le difoit) pour rcfifter dans des tems fi difficiles. Ce n'é- toit ni par impatience ni par chagrin d'avoir facrifié fon bien pour le fervice du Roi , qu'il parloir ainfi : il faifoit voir en toutes occafions que le repos de l'Etat lui étoit plus cher que le fien, & que pour le procurer, il étoit toujours prêt d'ex- pofer fa perfonne, ôc d'engager le refte de fon bien. Enfin de Thou partit de Châteauvilain avec les Capitaines Sulfites , & prit fon chemin par Vandeuve ôc par Pougi , qui appartient à la Maifon de Luxembourg. Il y rencontra Fran- çois duc de Piney , qui s'en alloit à Rome. Il lui rendit com- pte de tout ce qui s'étoit paflTé à Florence , à Venife , à Man- touë , ôc en Suiffe. En arrivant à Pougi , Henri , fils du Duc, qui n'étoit âgé que de dix ans , l'y reçût honorablement avec toute fa fuite. De Pougi , de Thou fe rendit à Châlons. Il y avoit eu près delà un combat qui avoit duré trois jours ; Robert de Joyeu- fe, comte de Grand-pré, avoit combattu avec beaucoup de valeur contre Saint-Paul 3 mais fa vi£loire lui avoit coûté la vie. L'Epitaphe fuivante fait voir les regrets de J. de Thou fur la mort de ce jeune Seigneur. E P I T A P H E DU COMTE DE GRAND-PRÉ P Euples y ornez de fleurs fans nombre , Le Tombeau que vous élevfz, f^ous devex.ce tnbut à F Ombre , Du Héros qui vous a fauve:^ Grand-pré y qu enferma cette bière , Trois jours entiers a combanu, ft7â MEMOIRES DE LA VîE ^^««^^^M Pdur chajjer de votre frantiere . - g - Un ennemi qui cède à fa vertu. Il meurt après cette yiâoirel Et meurt percé de mille coups » Clidlons y dormes en paix à T abri de fa gloire^ Habitans réjoUiJfez-vous, Si par une attaque foudaine , Dans vos remparts on ofoit pénétrer > Les Mânes de ce Capitaine Suffiroient pour vous délivrer. Ce fut à Châlons que de Thou fut informé de la perte qu'il avoit faite à la Fere de tous fes meubles , qui y avoient été tranfportez , comme on l'a dit ci-deflus. Il la fupporta bien plus patiemment que celle de deux jeunes Seigneurs de fes amis dont on va parler. De Châlons , il vint à Château-Thierri fitué fur la Marne : cette rivière fe rend dans la Seine y & apporte une partie des vivres qui font fubfifter Paris. Comme il entroit la nuit dans la ville, dans le tems qu'on fonnoit la cloche pour la garde, il rencontra dans une rue Pierre Picherel , qui l'arrêta parla bri- de de fon cheval. Cet homme étoit de la Ferté au Coulph ; qui n'en eft pas loin , ôc avoit été Moine dans l'abbaye d'ElTo- ne. Il avoit l'efprit vif, 6c fçavoit fort bien les trois langues, ayant étudié fous Vatable , avec Jean de Salignac & Jean Mercier. De Thou le reconnut après l'avoir examiné, & lui demanda ce qu'il faifoit là, parmi le bruit éclatant des armes & des trompettes. Picherel lui répondit, en lui montrant fou logis qui n^étoit pas loin , que malgré ce tumulte il n'avoit pas laiflé de travailler quatorze heures ce jour là, qui étoit le dernier de fa foixante & dix-neuviémc année , qu'il venoit d'achever fon Commentaire fur faint Paul , & de mettre la dernière main à l'Epître à Philemon : Qu'il n'attendoit que la fin de la guer- re, qu'il fouhaitoit avec pafTion, pour le faire imprimer : Qu'à fon âge il n'avoit aucune incommodité confidérable : Qu'il avoit la vûë ôc l'oùie aulTi bonnes que jamais > 6c l'efprit auffi net : il ajouta que fi les jeunes gens font expofésàune infinité de DE l À. DE THOU, Liv. IV. 179 de dangers , qui' ne leur permettent pas d'efpérer de vieil- ï^;;;;^^? lir, ceux qui font fort âgés font fûrs de ne pouvoir pas vivre j ^ g Q. long-rems. C'étoit à la confidération de M. de Thou , qu'il avoit e'crit fur faint Paul , après avoir travaillé fur faint Luc & fur faint Mathieu , ôc il avoit entrepris ce Commentaire d'autant plus volontiers , qu'il étoit perfuadé que peu de perfonnes juf- qu'alors y avoient réuffi. La Religion à part , il loùoit fort l'exactitude de Beze i mais il difoit qu'après avoir moif- fonné dans un champ fi fertile, Beze avoit encore laifTé, ôc à lui ôc aux autres, beaucoup à recueillir. Malheureufement Pi- cherel étant mort peu de tems après , ce précieux effeî de fa fucceffion tomba entre les mains de fes héritiers, qui fe rui- nant en procès les uns contre les autres , le diiïiperent ou l'a- bandonnèrent à des mains étrangères , dont il n^ a pas d'ap- parence de le pouvoir retirer, ni que le public en profite. Le vicomte de Comblify , fils de Pinard , commandoitdans Château- Thierry. Il donna à fouper à de Thou , & lui ap- prit que le Roi s'étoit rendu maître des fauxbourgs de Paris. Ils convinrent que fi le fiége tiroit en longueur, lanéceffité ÔC le défaut de vivres obligeroient la ville à fe rendre i que fa Pla- ce pourroit beaucoup contribuer à en avancer la prife, puif- que c'étoit par là que Paris recevoir la plus grande partie de fesprovifions ; qu'à la vérité Meaux , dont les J^igueurs étoient les maîtres , abondoit en bleds ; mais qu'il n'y en auroit pas affés , quand on priveroit cette grande ville du commerce des Pla- ces qui font au-deffus j que par conféquent la fienne ôc celle de Châlons étoient d'une grande importance pour le Roir qu'on ne pouvoir trop erre fur fes gardes , ni trop recomman- der aux Gouverneurs, de ne rienlaifler pafler qui pût defcen- dre à Meaux. Il chargea de Thou de repréfenter à Sa Majeflé , qu'il étoit à propos de renforcer fa garnifon, De Thou le quitta le lende- main dans ces bons fentimens S ôc prit fa route par Lagny , où I Cen'eftpasfansraifonquedeThou s'exprime ainfi ; car Pinard , après quel- que réfîllance , vendit fa place au duc de Mayenne peu de rems après. Le Par- lement fiantà Chdlons , lui fît (on pro- cès & à fon père , ôc confifqua leurs Tome L biens. Depuis Henri IV. les re'tablit dans leurs biens,& dans leurs honneurs. ^. les rewarqucs fiir Ddvila , par M. de Eeauvais-Nangis y & M. de 'Thon lui' même dans l'HiJîoire générale. § Aa i8o MEMOIRES DE LA VIE ,,„^„^,^,^, commandoit pour le Roi Jacque la Fin , dont l'hiftoire de ce tems-là parle en plufieurs endroits. ï J o p. Ayant pafTé au-deflus de Paris , il prit fon chemin par Mont- fort-Lamaurri , dans le tems que le Roi, après la prife d'Eftam- pes , étoit defcendu dans le payis Chartrain. De Montfort, il falut marcher par Nogent-le-Roi, par Houdan, & entrer dans le Perche , pour éviter Chartres , qui tenoit pour la L igue , ôc fe rendre à Frazé. Le lendemain comme ils marchoient de nuit , parce qu'il n'étoit pas fur de marcher le jour , ils enten- dirent crier aux armes deux fois de fuite , proche de Château- neuf en Thimerais. Chacun alors fe prépara comme fi les en- nemis euffent été en préfence : on reconnut que c'étoient des troupes de Sa Majefté, qui conduifoient fur des chariots les corps de deux jeunes Seigneurs à leurs parens. Celui de Louis de Rohan duc de Alontbazon étoit dans le premier chariot : ce trifte fpedacle fit cefler la crainte, mais il n'en caufa pas moins de douleur. Celle du Préfident deThou fut fi vive , qu'il ne put retenir fes larmes : les Vers fuivans ne font fentir qu'une partie de fes regrets. SUR LA MORT DE LOUIS DE ROHAN, * DUC DE MONTBAZON- SI le Dieu des Combats ne verfe -point de larmes , Il nejî pas infenfible à la mort des Guerriers , On dit quil foûpira , quand le dejîin des armes Accabla Montbazon fous fes propres Lauriers. Aux débris de fon cafque , aux éclats de fa lance , On crut que fa douleur le rendroit furieux : JV'eJl-il pas jufte que les Dieux > A la mort des Héros de celefie naijfance , RempliJJent de regrets & la terre & les deux f Il y avoit une parfaite union d'amitié , & une grande con- formité d'humeur ôc d'inclination entre le duc de Montbazon DE J. A. DE T HOU, Liv. IV. i8i ôc le Préfident deThou. Ilavoit trouvé dans ce jeune Seigneur --^-i;^;?^ des fentimens de Religion fi purs , une paffion fi folide pour l'é- o ^ quité, ôc pour tous les devoirs de l'honnête homme, un zélé fi ardent pour la Patrie, & pour l'honneur de la France, que ce n'étoit pas fans raifon qu'il regrettoit avec des expreiïions fi tendres , la perte de tant d'excellentes qualités , qu'il avoit cherchées jufqu'alors inutilement parmi les plus grands Sei- gneurs : aufii n'en parloit-on jamais devant lui, que ce triftefou- venir ne lui arrachât des larmes. Environ une heure après , ils rencontrèrent le fécond cha- riot : il portoit le corps de Jofias de la Rochefoucault comte de Roucy , tué au combat d'Arqués le 24- de Septembre. Ce Sei- gneur étoit proche parent des enfans du prince de Condé , for- tis d'Eleonor de Roye , fœur de Charlotte fa mère. Cette pa- renté lui avoit donné une grande familiarité avec le cardinal de Vendôme : Par ce moyen de Thou , attaché au Cardinal > avoit fait amitié avec lui : il en donna des marques dans les Vers fuivans , qu'il compofa pendant le chemin. SUR LA MORT DUCOMTE DE ROUCY- A La mort de Roucy , les jeux , les ris , les Grâces , Par mille pleurs marquèrent leur douleur y On les vit même éclater en menaces Contre le Dieu jaloux qui caufa ce malheur. Dieu cruel , dirent-ils , Dieu de fang , de carnage , Barbare , impitoyable Mars , jQui voudra déformais Juivre tes étendartsf Si tu n'as rejpeâîé ni la beauté ni F âge De ce jeune Héros , qui charmoit nos regards ; Ce port fi plein d'attraits , cette noble éloquence , Rien n a pute fléchir y ni prières ni vœux: Ah 1 fans doute , pour fuir l'éclat de fa préfence Tu détournas P oreille <& tu fermas les yeux y Qu plutôt , inhumain , ta jaloufie extrême ^Aa ij i82 MEMOIRESDELAVIE .i.,,,,.,^^ T'arma feule contre fe s jours ^ ^ ' Tu craignois fa valeur ^ ou fes charmans difcours] ^ "-* Qinj auroient défarmé toi-même. L'enjouement de ce jeune Comte égaloit fa valeur : Quali- tés héréditaires dans la maifon de la Rochefoucault , ôc qui avoient rendu le comte François fon père , tué dix-fept ans auparavant au maflacre de la faintBarthelemi, fi cher & fi agréa- ble à Charle IX. Le fils parloir bien Latin ôc encore mieux Italien 5 il avoit fi bien attrapé les manières , le ton , & les dif- férences de cette dernière langue, félon les perfonnages qu'il vouloir repréfenter , que dans les heures de loifir , qu'il paflbit en particulier avec le Cardinal fon coufin, où deThoufe trou- voit fouvent, perfonne ne pouvoir s'empêcher d'éclater de ri- re , principalement en voyant fon grand férieux. Après avoir traverfé la France » ils arrivèrent enfin à Château- dun dans le Dunois, domaine de la maifon deLongueville jle Roi s^ étoit rendu , après avoir mis garnifon dans la petite ville de Patai, en Beaufi^e. De Thou l'y alla faluer aufii-tôt , ôc en fut reçu fort obligeamment : il lui rendit un compte exa£t de tout ce qu'il avoit fait en Italie, en Allemagne, ôc en Suifle : il lui fit connoître , dans une longue converfation qu'il eut avec lui i l'envie qu'il avoit remarquée dans Ferdinand de Medicis, Grand Duc de Tofcane , de lui propofer Marie de Medicis fa nièce, que Sa Majefté époufa dix ans après. Il lui dit, que ie Sénat de Venife , ôc tous les Princes d'Italie , aufquels la trop grande puiflance d'Efpagne étoit fufpedle , auroient fort fou- haité que Sa Majefté rentrât dans la Religion de fes pères , mais qu'il ne croyoit pas que l'état de fes affaires permît qu'il ie fît alors , ni même qu'il fut à propos qu'il témoignât en avoir le defiein : que ne pouvant l'alfifter ouvertement , ils l'aflifte- roient en fecret de quelques fecours d'argent : qu'ils ^'exhor- toient néanmoins d'exécuter, le plutôt qu'il pourroit, ce qu'il paroiflbit refolu de faire , lorfqu'il trouveroit des conditions fu- ies ôc raifonnables. Le Roi, qui l'écoutoit attentivement, lui répondit : « Que » contre fon attente, ôc contre toute apparence, la providence a> divine l'avoit élevé à ce haut degré de grandeur^ où lesau- » très le hâtent de monter par le défordre ôc par le renverfement D E J. A. DE THOU , Liv. IV. i$5 " des Loix : Qu'il avoit vu devant lui quatre Princes dans la i »' famille Royale , dont trois avoient régné fans laiiTer depofté- j r g o, =' rite : Que Dieu avoit fait la grâce au quatrième de le mettre »' dans une fituation égale à celle des Rois; mais que cePrin- =' ce n'ayant pas reconnu ce que meritoient de il grands bien- ~ faits J au contraire en ayant abufé , étoit mort avant que de »' parvenir à la Couronne : Que c'étoit à lui de prendre bien » garde de tomber dans le même crime d'ingratitude , de peur w d'éprouver le même châtiment , & d'être privé d'enfans 5 ce »» qui lui feroit aufTi fenfible que préjudiciable à la France. =' Que l'affaire de la Religion lui faifoit d'autant plus de » peine, qu'on y agiflbit avec plus d'aigreur que de charité : 35 Que ce n'étoit ni entêtement , ni obftination ^ qui le faifoient 35 perfévérer dans une croyance où il avoit été élevé 3 & qu'il sî croyoit jufqu'à préfent la plus orthodoxe j mais qu'il ne re- 3ï fufoit pas d'en embraifer une meilleure , lorfqu'on la lui fe- a> roit connoître : Que ce n'étoit ni par contrainte, ni par vio- M lence , qu'il vouloir qu'on l'y amenât , mais de fon bon gré , 35 ôc comme par la main , ainfi que la Providence l'avoir con- 35 duit fur le trône : Qu'il fouhaitoit que fa converfion ne lui 35 fût pas particulière y mais qu'à fon exemple plufieurs autres , 3> s'il îe pouvoit , fe filfent inftruirCj tant au dedans qu'au dehors 35 du Royaume. =' Que fuivant la coutume reçue dans PEglife ; cela fe pour- 35 roit faire par l'aflemblée d'un Concile i ou fi le tems ne per- 35 mettoit pas d'en tenir un général , par un National , ou du 35 moins par une Conférence : Qu'il étoit prêt de facrifier fa 3» vie pour faire cefler une guerre , qui faifoit répandre tant de 35 fang innocent : Qu'on devoit avoir afTés d'égards pour un 35 Prince tel que lui , qui comptoit tant de Rois au nombre de 35 fes Ayeux , & dont la caufe étoit commune avec de puif- 05 fantes Nations , pour faire en fa faveur ce que l'Eglife avoit 35 accordé fi fouvent avec tant de fruit. Mon falut, ajoûtoit-il, 35 eft-il fi peu confidérable , & celui de tant d'ames répandues » dans toute l'Europe , eft-il de fi peu d'importance, qu'il faille 35 pour les réunir, préférer une voye incertaine & ruineufe, à 95 une voye douce & raifonnable ? En voyant les périls dont 35 Dieu me garantit tous les jours , qui fçait, s'il ne m'a point V fait naître pour procurer la réunion de l'Eghfe f Je le préfume 5 A a iij i§4 MEMOIRES DE LA VIE ■ =» & je le fouhaite : mais quoiqu'il en puiiïe arriver , Je ^ g >' me fuis engagé par ferment de ne faire violence à perfon- « ne j de même que je ne veux pas qu'on m'en fafie. J'ai juré 5' de bonne foi en montant fur le trône , de défendre la Re- w ligion Catholique , Apoftolique ôc Romaine ; je le ferai exac- » tement. J'en prendrai les Evêques ôc les principaux auprès ^ de moi > je mettrai les autres fous ma proteèlion '■> ôc puifqu'il »> efl: de mon devoir ôc de l'intérêt de l'Etat , que je veille 9ï également à la confervation de tous mes Sujets , je veux « qu'on fçache ôc qu'on foit perfuadé , que l'ambition ne me w met point les armes à la main , mais la juftice des droits d'une « légitime fucceiïion. Il eft de mon devoir d'afTùrer le repos ôc « la tranquillité des peuples, qui ne pouvant fouffrir une domina- « tion étrangère, m'ont appelle à leur fecours. Si je ne prenois pas »• leur defenfe , j'aurois à efluyer de juftes reproches , ôc la hon- » te dans les tems à venir , d'avoir laiHe périr , par ma lâcheté :»> ôc par ma foibleffe , ceux qui attendoient leur falut de mon 05 courage, s» Il tint encore fijr le même fujet plufieurs autres difcours ; avec cette éloquence vive ôc infmuante , qui lui étoit natu- relle. Il ne put même s'empêcher de laiffer échapper quel- ques larmes : marques certaines que ces paroles étoient con- formes à fes intentions , ôc qu'il ne difoit rien qui ne partît du cœur. Cependant l'armée s'approcha de Vendôme ', le Gouver- neur ^ qui y avoir été mis auparavant par fa Majefté , avoit trahi le feu Roi, ôc avoit manqué de parole au comte de Soif- fons , qui en avoit répondu. Il avoit fort maltraité le Grand Confeil , dans le tems qu'il y tenoit fa Jurifdi£lion durant les Etats j mais alors n'ayant ni le courage de fe défendre , ni l'a- dreffe de faire fa compofition , lorfqu'on le fomma, il fut pris avec la Ville , ôc eut fur le champ la tête tranchée. On pen- dit Robert ChefTé Cordelier. De Thou qui avoit obliga- tion à ce Religieux , fît tout ce qu'il put pour le fauver : mais comme le Roi étoit hors la ville , ôc que c'étoit Biron qui y commandoit abfolument en fon abfence , on eut peu d'égards dans la chaleur de l'adionaux foUicitations qu'on fai- foit pour un homme d'une condition vile ( à ce qu'on croyoit) I De Mailli. D E J. A. DE THOU, Liv. IV. iS; dans le tems qu'on menoit au fupplice le gouverneur de la ■_ Vilie , qui éroit d'une maifon illuftre 5 d'autant plus que ceux i ç 8 o. qui intercedoient pour ce Gentilhomme , imputoient fa trahi- fon au Cordelier. Après la prife de Vendôme le Roi fe rendit à Tours , où il fut reçu aux acclamations de toute la ville. 11 y fit efpérer de remettre dans la première dignité de la Robe Achille de Harlai premier Préfident , qui s'étant peu de teras auparavant fauve de la Baftille, étoit arrivé à Tours. De là il fut réjoindre fon ar- mée , qui étoit entrée dans le Maine , après avoir palTé par l'Anjou ôc par le Château-du-Loir. Elle avoit afliégé le Mans capitale de la Province , qui fe rendit à la honte des aiïîégés , après que fes Fauxbourgs eurent été brûlés j ce qui donna beau- coup de chagrin à Sa Majefté. Ce Prince s'entretint avec de Thou fur le même fujet , dont on a parlé ci-defTus , ôc de Thou prit cette occafion pour lui parler des conférences qu'il avoit eues avec Vincent duc de Mantouë , qui recommandoit inftamment à fa Majefté les in- térêts du duc de Nevers fon oncle. Là-deflus le Roi écrivit au duc de Nevers ; ôc lui dépêcha de Thou , qui fit fur le chemin de grandes reflexions fur les entretiens qu'il avoit eu l'honneur d'avoir avec fa Majefté , ôc fur les heureux fuccès de fon nouveau règne : ce qui lui fournit le fujet de l'Ode fuivante , qu'il compofa fur la route. On y peut juger du ca- radere de fon efprit , ôc avec quelle modération il ménageoit la réputation de tout le monde , dans un tems où l'aigreur des efprits fembloit donner la liberté de faire ôc de dire toutes chofes impunément : ainfi l'on doit avoir égard au tems qu'elle a été écrite , afin qu'on ne lui puifTe rien reprocher. ODE A HENRI IV. HE N RI , l'amour du Ctel , délices de la France y Appui des bons fujet s, leur plus douce efpérance ^ F rince y fur qui P Europe a maintenant les yeux ^ Vien recevoir le prix que ta vertu te donne , Vten porter la Couronne , Que portoient tes Aveux, iS6 MEMOIRES DE LA VIE Dîeu t'appelle à venger le meurtre de ton frère ; „ Son trépas te prefcrh une Loi nécejfaire De foûtemr le poids d'un Sceptre abandonné y Dans les plus grands périls , ta valeur quon admire Peut relever l'Empire ^ui te fut defîiné. Celui qui comme toi , fur V Eternel s'ajfure , Oui rinvoque luifeul dans les maux quil endure ; Et qui croit que c^eft Dieu , qui fait régner les Rois , Se verra fout enu par une main puijjante j ^ui félon fin attente Couronnera fe s droits. Il sexpofe au milieu des feux & du carnage % Il force , fans trembler , le plus affreux pajjage , Certain que l'Eternel fer a fin bouclier ; Son bras aux ennemis arrache la Vi^oire > Et des mains de la Gloire En reçoit le Laurier, JSPen a-tu pas, grand Prince, une preuve éclatantes] ) Le Ciel qui te protège , a rempli d^épouvente Ton fiperbe ennemi de fa fuite étonné y Lorfque de tous cotés fa redoutable Armée ^ Devant Dieppe allarmée > Tavoit environné. Ses nombreux Bataillons inondoient la campagne, D^un coté l'on voyoit le rebut de l'Efpagne , De l'autre un tas confus de ÎP^allons, d'Allemans l D^ Italiens profcrits , acharnés au pillage > Et qu'avec eux en<^age La peur des châtimens. Tels qtt^on voit en Bearn ,fur les monts Pyrénées ^ Ou dans un bois épais , rejpeàé des années , Les pins paffer de loin les arbres les plus hauts / Telles on vit alors mille enfeignes flottantes Brilln DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 187 Briller parmi les tentes «--«--i. De tes fameux rivaux, , ^ o n. j^uand le bras du Seigneur , armé pour ta défenje > . ^ Dtffipa dans f infiant cette grande Puijfance , Dont les premiers efforts avoient rompu tes rangs ; Il força la Vi6loire à marcher à ta fuite ^ Et fit prendre la fuite A ces fiers Conquerans. Plus une caufe efl jufte , & fin droit légitime ^ Plus pour lafoûtenir un bon fujet s'anime ; Alais ceux que rinjuflice arme contre PEtat Sontfaifis de frayeur , qui femblable au tonnerre'. Les frappe <& les atterre Au milieu du combat. Déjà les ennemis publiaient ta défaite , Ilsfè vantoient déjà de couper ta retraite y Qu'ils i avoient enfermé ^fam efpoir de fortir ^ Si tu ne hazardois ta vie <& ta fortune Sur les flots de Neptune , Qui dévoient ^engloutir* Saifis d^une terreur prodigieufe ù" prompte ^ Ils décampent alors <& fe couvrent de honte ; Dans leur déroute même , ils marquent tant d''éfroiy jQu'd l'ajpecl de Sotjfons ,fuivi d'un petit nombre j Us ont peur de fon ombre 3 Et penfent que c''efi toi. Vante ce faux triomphe , <& tes Héros rebelles , Tiére Ligue en cent lieux fais voler ces nouvelles , Des femmes , des ofans emprunte ici la voix , Çu plutôt voi Bourbon , avec mille cohortes j» Qui va paroître aux portes De Pans aux abois. Déjà de tous cotezhnnemi s'' ép cuvent e > Tom.L §Bh i88 MEMOIRES DE LA' VIE Il craint d'un Dieu vengeur , la foudre menaçante , j -. g g Tout reconnoît les-.Loix d'un Rot vaillant <& doux , Les ailles, les Châteaux , fe rendent à fa vû'é » Et la Ligue abattue, Embraffe fes genoux, Confidére les fruits que produit ta clémence , Sans répandre de fang , fans tirer de vengence , Tu fais offrir ta grâce aux fu jet s repentans , j^infi dans peu dejourstufoûmets tout le Maine , Dont ta bonté fans peine Gagne les Iiabitans, ^ Si déjà tant de gloire en tous lieux ejî femée j Dirai- je que Vendôme , er prife & defarmée N^a point interrompu le cours de tes exploits f Dirai-je que le Loir , & fidèle & tranquille > N''arrofe plus de Ville Qui ne foit fous tes Loix t Les dehors de Paris , dont tu t'es rendu maîtrC) A la Ville tremblante , ont déjà fait connoitre Quenvain pour fa défenfe elle attend F Etranger / Et que pour prévenir les feux de ta vengence , Ce nejl que ta clémence Qui la peut protéger. ^ Je voi la France un jour , par tes foins réparée > LoUir de PJgc d'or j de Saturne j & de Rhée , Après unfiécle affreux de trouble & de combats y Ej la Religion , la Pudeur , la Jujlice , ^ A la place du Vice , Régner dans tes Etats. Tu ff ai s i comme à propos on conjure un orage Comme on tient fous le joug tout un peuple volage Comme on peut ramener de faÛieux Sujets ; Effet de cette vive , & haute intelligence , Qui par fa prévoyance > j DE J. A. DETHOU, Liv. IV. iSj? Confond tous leurs projets, Aufjï y quand des mutins la fureur inutile Recommençant fans cejfe une guerre civile , Te contraint de t^armer , €^ de les prévenir , La f^i^oire te fuit, & fis faveurs nouvelles Font voir à ces rebelles Que tu /fais les punir. Pourfiis,grandRoi,pourJùis,diJfipe tant deLigues^ Confonds le fier Ibère , épuife fis intrigues ; Du beau-pere & dit gendre arrête les efforts , Rétablis les Autels , fais trembler le profane , Que ta voîx le condamne A de jujîes remords. Mais après que ton bras , fur un parti rebelle^ Aura vengé ton frère Ù* ta propre querelle , Couronne tes exploits , par une heureufe paix > L'Etat te la demande , & fans impatience , V attend de ta prudence > Réponds à fes fouhaits. Fin du quatrième Livre. §'Bh \] ipo MEMOIRES DE LA VIE ■i S 90. LIVRE C I N QJU I E M E. QUand de Thou fe fut acquitté de fa commiiïîon au- ^ près du duc de Nevers , il revint trouver le Roi , qui après la pnle du Mans, s'étoit rendu maître avec la même facilité, de Laval, de Chateau-Gontier , d'Alençon . ôc d'Argentan. Le château de Falaife s'étoit aufTi fournis aux forces ôc à la clémence de fa Majefté , Ôc Lifieux avoit pris le même parti. Ce fut dans cette dernière Ville , que de Thou lui rendit compte de ce qu'il avoit fait à Nevers. Le Roi alla enfuiteaf- fiéger Honfleur , qui l'arrêta quelque tems , ôc où il courut quelque danger. Après avoir réduit cette place ôc tous les châ- teaux des environs, il marcha auiïi-tôt pour fecourir Meulant, ôc renvoya de Thou à Tours , avec des Lettres pour le car- dinal de Vendôme. Il étoit inftruit que ce Prélat avoit auprès de lui des perfonnes mal intentionnées j qui lui débitoient des nouvelles contraires aux intérêts de fa Majefté ^ ôc qui les fai- foient paffer dans les villes de fon parti. Comme fa pénétration lui en lit envifager les conféquences , il chargea de Thou ex- prefTement , de ne point quitter le Cardinal , ni le comte de Solfions fon frère, fur, que tandis que de Thou feroit auprès de ces Princes , ils ne fe laifieroient pas féduire par ces dan- gereux efprits. Après qu'il eut fait lever le fiége de Meulant à fes ennemis , il vint fe préfenter devant Dreux, ôc le 14 de Mars il donna la bataille d'Yvry. Le comte de Soifibns , de retour à Tours avant le combat , eut un grand chagrin de ne s'y être point trouvé. La douleur qu'il en reflfentit fut fi vive 3 qu'il fut pris Recouvrent leurs drapeaux ai^ec la liberté. i B b ii; I 5 P o. i;po. :IP2 MEMOIRES DE LA VIE Regardez mordre la poujjiére A tant de Cajîillans , à tant d Italiens ; D^Egmont , qui par orgueil vous forgeoit des liens , Dans un parti fatal voit Jînir fa carrière. Chantez } peuples , chantez Iç plus grand de vos Rois > Célébrez fa valeur Jur la terre <& fur V onde y Cette fut e de grands exploits ^ Lui promet l Empire du monde. De Thou voulut encore féliciter fur cette Vidioire la ville de Tours t qu'on regaudoit alors comme la vraie capitale du Royaume '. A LA VILLE DE TOURS- H Eu REU SE Tour s y heureux azile Du peuple fidèle à fis Rois , Doux féjour i agréable faille ^ Capitale des bons François, Rendez grâce au Dieu des armées , Le Roi vainqueur ejî de retour , Far des fleurs far fes pas femées , Solemnifez un fi grand jour. Montrez-lui par votre allégrefie Qjfil vous efi cher & précieux / EmbraJJez fa brave Nobleffe , ^À vient de vaincre fous fes yeux, Céléhrex^ à jamais la gloire D'un fuccès qui vous rend heureux » Faites-en durer la mémoire Par des fêtes & par des jeux. I II y avoit dans cette pièce quel- ques endroits hardis , capables de bief fer certaines perfonnes , abfent de fa femme depuis un an , la vint voir à Senlis par la permiiTion de Sa Majefté \ Pendant le fiege de Paris , le Roi voulut furprendre Sens ; comme il y trouva plus deréfiftance qu'il n'avoir crû , il revint dans fon premier pofte : audi difoit-on alors , qu'il n'avoit quitté Dreux que pour vaincre àYvry, & abandonné Sens que pour prendre Paris. Que fi le fiége de cette dernière ville n'eut pas lefuccès qu'il en efpéroit , on peut dire que fa bonté feule en fut la caufe. Ce généreux Prince qui ne pouvoit fe réfoudre à emporter de force , & à expofer au pillage la capitale de fou Royaume , voulut bien en différer la prife , en écoutant des propofitions d'accommodement : il aima mieux l'abandonner entière, que de la prendre ruinée î ce qui' parut bien qua- tre ans après, lorfqu'il la prit fans la ruiner. Vrai Roi, qui plus attentif à la confervation de fon royaume , qu'avide de con- quêtes , ne fépare point fes intérêts de ceux de fon peuple. Comme le fiége de Paris tiroir en longueur , le Roi voulut remettre l'ordre dans lès Finances , que la guerre , & fes fréquentes courfes avoient fort dérangées. Pour cet effet, il jcttales yeux fur le chancelier de Chiverni, ôc pour le faire venir à la Cour , il lui dépêcha de Thou au château d'Efcli- mont, où ce Magiftrat s'étoit retiré. De Thou y fit plulieurs voyages par des chaleurs fi exceflives , qu'il courut rifque de fa vie. Les vers fuivans , qu'il compofa fur le chemin , font voir quelle étoit la chaleur de la faifon ôc des efprits, I Pendant le chemin de Thou fit une pièce de vers Saphiques qu'on ne rap- porte point ici , parce que Sccvole de Sainte Marthe l'a traduite en François, & que fa traduftion a eiFacé l'original. Cette petite pièce a eu le fort des vers Scazons que Jofeph Scaliger adrefia à I4enri III. à la tête de la première édi- tion de (on Manilius. Le môme de Ste. i-,acm parut une traauction au Marthe les craduifit fi heureufcinent , » cois. Mî'. Keg. Saviit. & A-ut. STANCES que Scaliger dit, que ce n'étoit point Sainte Marthe , mais lui , qui étoit le tradudeur. Cela arriva encore à des vers Seazons que de Thovi avoir faits dix ans auparavant fur le château de Maillé. Nicolas Rapin les traduifit fi élégamment en vers François , qu'il furpafla l'original , 8c que l'ouvrage Latin parut une traduélion du Fran- DE J. A. DE THOU, tiv. V. isf STANCES IRREGULIERES- '^^°' AUX ZEPHIRS- DOux Zéphirs , qui par vas haleines Modérez fi fouvent les plus vives chaleurs^ Soyezfenjibles à mes peines y Hâtez-vous d'appaijer mes mortelles douleurs ; ♦ ■ Tout languit dans nos champs , la pouffiére brûlante N^ exhale que des feux , en épais tourbillons j Volez y Zéphirs y volez y- fécondez mon attente ^ Et pour me ranimer devenez Aquilons* Flore dans nos jardins ne rejpire qu^à peine ^ Le vent n^ agite plus les feuilles des forets y Les troupeaux étendus au milieu de la plaine Cherchent en vain l'herbe & le frais , Et mon cheval recrû me laijfant far l'arène , Je ne puis m' acquitter de mes ordres fecrets ; Volez y Zéphirs , que Flore vous ramenée Et toi y flambeau du jour y & toi , De tes ardens rayons , fa/pends la violence ; Ne te fouvient'il plus qu^au fortir de l'enfance > Entraîné par F amour y éprouvant fa puiffance^ Je montois au Parnajfe , ou tu donne la loi ; Je fiis ton nourrifjon , Phœbus y épargne-moi» As-tu vu fur notre Hémifphere De Roi plus grand y que celui que je fers? Lance tes feux dans ta colère Contre fes ennemis cachez ou découverts : Conferve ce Monarque , & détruis les Rebelles , Confume-les de toutes parts _,• Alais daigne garantir tous fes fujet s fidèles / Et les favorifer de tes plus doux regards. Tome L §Cç i(p^ MEMOIRES DE LA VIE Otù peut troubler toute la terre , ^ - * Ou!une rébellion , fi digne de tes traits f Elle en bannit la douceur de la paix, Et porte impunément la flambeau de la guerre / Eclaireras-tu donc tant de lâches projets y Tant d^affreux attentats , contre un Roi légitime .^ Prêtes-tu ta lumière au cr. me / Et vois- tu fans horreur de perfides fujet s f Si nous en croyons tes Oracles ^ Bien-tot le Roi vtôîorieux^ Forçant les plus puifians obftacles, Accablera les faBieux , Et montant fur une trône , ou regnoientjes ayeux . Fera fleurir la paix en France, Alors fuccederont aux triomphes de Mars Les Mufes avec les beaux Arts y Les Poètes alors , qui font fous ta pui /fiance 3 Verront leur front couronné lauriers : Illufire <& noble recompenfè Des Chantres du Parnaffie & de s fameux Guerriers» Le lendemain du retour du Chancelier, le Roi fe rendit maître de faint Denis. Cette expédition réduifit les Parifiens à l'extrémité > mais les délais de fa clémence , dont on vient de parler, donnèrent le loifîr au duc de Parme de venir à leur fecours , ôc il falut lever le fiége. Danscetems là, de Thou fut attaqué d'une fièvre violente au château de Nantoùillet, dont le Roi lui avoit confié lagar- de avec une bonne garnifon. Il y apprit la mort de l'abbé d'EI- bene. Il entrenoit un commerce journalier de lettres avec ce cher ami. Dans l'abattement que lui cauferent cette perte ôc fa fièvre, il compofa les vers fuivans. DE J. A. DE THOU, Liv. V. ipy i'URLAMORT '^^°- DE PIERRE D'ELBENE, ABBÉ DE BELLOZANE- QUe le monde a de vains attraits ^ Et que la mort efl incertaine , Elle ravit mon cher d'Elbene , Et me laijje vivant en proye à mes regrets, D'Elbene y en qui femhloient infufes Les qualités des hommes excellens , J[)uifut le favori des Mujès , Et dont la Cour admira les talens. Ce doâie Abbé , dont l éloquence Et fejhrit propre aux grands emplois , Gagnoient avec tant d'ajfûrance Le cœur des Princes & des Rois, La perte d^un homme fi rare Ne peut jamais fe réparer: yihl faut-il que la mort barbare Vienne aujourd'hui nous féparer. Mon ame attachée à la tienne Ne pouvoir y cher ami 3 rejpirer qu'avec toi ; Ne trouvant rien qui la foûtienne ^ Je ne vis plus que malgré moi. D'une amitié fi fidèle , fit tendre Le cours ne devoit point finir : Ah ! fi la mort vient te furprendre, Devoit-elle pas nous unir. ^^ • • 5Cc ij i;)S MEMOIRES DE LA VIE 9BP5 St le nai pu , par mon ahfence , ^ ^ Recevoir tes derniers joupirs y Je veux du moins que ma reconnoijjance ] Fajfe vivre à jamais en France Tes vertus & mes déplaifirs» Je veux graver au Temple de mémoire Ton amitié confiante , <& tes emplois divers', ^Jfûré que ton nom paroijjant dans mes Vers , J"* aurai quelque part à ta gloire. Au même château de Nantoûillet, de Thou mit la dernière main à fa Paraphafe en vers Latins des fix petits Prophètes. Comme Schomberg étoit abfent^il la dédia au fils de ce Sei- gneur , qui fe nommoit le comte de Nanteùil , jeune Gen- tilhomme qui donnoit déjà de grandes efpérances, qu'il a bien remplies depuis :, ôc qui efl: préfentement l'honneur de fa Maifon. Nous le voyons à la Cour avec de grandes al- liances ôc de grands biens, il en a dans l'Anjou , dans la Bre- tagne & la Xaintonge^, outre ceux qui lui font venus de lafuc-« ceffion de fon père , dont il foûtient noblement la grande ré- putation. Après la levée du fiége de Paris , on rappella la garnifon de Nantoùillet, ôcde Thou fe retira à SenHs avec fa femme. Là:,' il réfolut de s'aller établir à Tours , avec ce qu'il avoit pu fau- ver du débris de la Fere. Comme ils alloient à Meru fur le loir, un parti de la garnifon de Beauvais leur enleva ces ref- teSj & fit Madame de Thou prifdnniere avec tout fon équi- page. Le mari ne pouvoit fe réfoudre à abandonner une épou- fe qui lui étoit fi chère j mais ^qs domeftiques lui ayant re- prefenté , que vu l'aigreur qui regnoit entre les partis , il avoir à craindre quelque chofe de plus fâcheux que la prifon,il fe fauva fur un cheval vigoureux , & gagna Chaumont en Vexin^ fuivi tout au plus de deux valets. Jean de Chaumont Guitry, ami intime de M. de Thou, commandoit dans le Château. Il envoya fur le champ un Trompette à Beauvais reclamer cette Dame, ôc tout ce qu'on lui avoit enlevé. Comme il ne put rien obtenir^ on dépêcha DE J. A. DE THOU , Liv. VJ ipp à Gifors où étoitle Roi. Biron en écrivit à SefTeval, qui lui , renvoya Madame de Thou avec tous fes gens ôc fon équipa- ~ ge : ainfi elle vint retrouver fon mari avec fes mêmes che- vaux qu'elle avoit rachetez à Beauvais de l'argent qu'elle avoit emprunté de fes amis. Dans ce tems-là on réfolut à la Cour d'envoyer en Alle- magne Henri de la Tour vicomte de Turenne, pour lever des troupes j on lui voulut aflocier de Thou pour négocier auprès des Princes d'Allemagne, tandis que Turenne agiroit de fon côté j mais dans la fuite , on aima mieux le laifler auprès du Chancelier fon beau-frere pour le foulager dans l'expédition des affaires. Depuis le Roi le jugea plus utile à Tours auprès du cardinal de Bourbon- Vendôme , connoiffant le pouvoir qu'il avoit fur fon efprit & la fageffe de fes confeils , qui retien- droient ce Prélat dans fon devoir. On avoit averti fa Ma- jeftéquele tiers parti , compofé d'efprits ambitieux , qui cher« choient à s'élever à la faveur des troubles , vouloir profiter de la divifiondela maifonRoyale. Effetlivement quand de Thou fut arrivé à Tours , il s'apperc^ût que l'avis n'étoit pas fans fon- dement. Cependant par les confeils & par les foins du Chancelier lypo. on difpofa toutes chofes pour le fiége de Chartres ; il fut plus i 5 p i long qu'on ne i'avoit cru. Pendant ce tems-là les Ligueurs fe rendirent maîtres de Château-Thierry , ôc firent venir à Paris des vivres en abondance par la Champagne ôc par la Brie. On efpéroit pourtant que la prife de Chartres incommoderoir plus Paris , que cette ville ne recevroit de commodités de Château- .Thierry. Comme on doutolt de la prife de Chartres , même dans Tar- mée du Roi , on commença à s'appercevoir de la mauvaife difpofition des habitans de Tours. On y fit d'abord quelques affemblées particulières :pn dit hautement depuis , que le Roi, qui avoit fait efpérer de fe réconcilier à l'Eglife , avoit oublié toutes fes promeffes depuis la bataille d'Yvry j qu'il ne fe fou- cioit plus de répondre aux vœux de fes peuples : Qu'il fondoit toutes fes efpérances fur la force de fes armes : Qu'on fçavoit néanmoins combien le fort en étoit incertain : Que le fiége, qui l'occupoit depuis fi long-tems^ en étoit une preuve: Que fi une pareille place avoit pu interrompre le cours de fe* § Ce iij 1 S9 I 200 MEMOIRES DE LA VIE m vidtoires, que ne devoiton pas craindre de tant de villes confi-i dérables & de fortes citadelles , qui lui réfifteroient dans toute l'étendue du Royaume f Qu'on fe trompoit de compter fur fa bonne foi , tandis qu'il fe rendoit maître des villes les unes après les autres: Qu'il le falloir prelTer de fonger à lui, fans différée davantage : Qu'autrement ils prendroient les mefures qui leur conviendroient le mieux. Dans le tems qu'ils faifoient répandre ces plaintes , Chartres fe rendit contre leur attente ; mais leurs murmures ne ceffe- rentpas. Ce parti s'étoit déjà fortifié , non-feulement parmi ceux qui tenoient celui du Roi ; mais il s'étoit infenfiblement au- gmenté au dedans & au dehors du Royaume , par de fecret- tes pratiques ôc de fourdes menaces : déjà les broùilleries écla- toient à Tours , ôc les foupçons qu'on avoir jettes dans l'efprit du peuple , y caufoient du mouvement. Là-defTus de Thou ôc Gille de Souvré gouverneur de la ville pour le Roi> ôc dont le tiers Parti ne put jamais ébranler l'incorruptible fidélité , fu- rent d'avis de faire venir à la Cour ceux qui étoient à Tours , d'autant plus que le jeune duc de Guife venoit de fe fauver de fa prifon. Le Roi après la furprife de Louviers, étoit à Mantes, ou fon armée fe rétabliffoit , ôc oti il attendoit les fecours qui lui venoient des payis étrangers. Il fortit de la ville , pour aller au-devant du cardinal de Vendôme, ôc le combla de carref- fes 5 il en ufa de même envers ceux de la fuite de ce Prince, qu'il fçavoit être les principaux Auteurs de ces cabales. Il ef- péroit qu'en leur faifant voir de plus grands avantages de fon côté que de celui du Cardinal, il les mettroit dans les inté- rêts, ôc qu'ils lui ferviroient de furveillans auprès de lui i ce qui ne manqua pas d'arriver. Depuis ce tems-Ià , il ne fe paffoit rien entr'eux dont Sa Majefté ne fût incontinent avertie j cepen- dant ce parti fe fortifiant de jour en jour, penfa réùfîîr dans une entreprife qu'il avoir formée pour furprendre Mantes , oii le Roi étoit alors en perfonne. Après l'arrivée du Cardinal ôc de quelques autres Prélats; qui s'étoient rendus auprès de lui, mais qui n'entroient point dans fa fadlion, on fit afiembler le Confeil, oui l'on propofa diverfes affaires. Par-là on vouloir leur faire connoître , que ce n'étoit pas par défiance qu'on les avoit mandés , mais pour DE J. A. DE THOU. L i v. V. 201 prendre leurs avis. On y propofa d'abord la révocation des "'"- Edits , que la Ligue avoit extorqués du feu Roi, ôc de faire une 1 5 p i Déclaration en faveur en faveur des Proteftans , pour confir- mer les Edits de pacification , ôc pour afî'ermir la paix du Royau- me. Le Cardinal s'y oppofa^ 6c crut rompre la délibération en fe retirant j mais aucun des Prélats qui affiftoient au Con- feil, ne Payant fuivi, fa démarche fut inutile, ôc la Déclara- tion fut dreffée. Le Roi , qui fçavoitque de Thou n'avoit que de bonnes intentions pour le repos de l'Etat, ôc qui connoif- foit l'averfion qu'avoir ce Magiftratpour toutes les fadions qui déchiroient le Royaume, le chargea de faire vérifier cette Dé- claration au Parlement, avec ordre de propofer aux Compa- gnies, d'alTifter Sa Majefté de quelque argent , ou de lui en prêter. Il lui donna auffi des lettres pour le comte de SoilTons, qui étoit refté à Tours, quand fon frère le Cardinal en partit pour la Cour. Ce Comte, qui avoit la fièvre, étoit allé pren- dre l'air au château de Maillé. Avant que le Roi partit de Mantes , il y reçut la nouvelle de la mort de Jacque Amiot évêque d'Auxerre, grand Aumô- nier de France, ôc Garde de la Bibliothèque du Roi. Amiot avoit été précepteur de Charle IX ôc de Henri III, ôc com- blé de grands bienfaits ôc de riches Bénéfices , par fes magni- fiques élevés. Sa dépoiiille fut aufîi-tôt partagée entre ceux aufquels on l'avoit déjà dcfrinée j car pendant ces guerres on en ufoit de cette manière, du vivant même de ceux qui pof- fedoient des Charges. Renauld deBeaulne archevêque de Bour- ges fut fait grand Aumônier, ôc de Thou garde de la Biblio- thèque. Il efl de l'intérêt des gens de Lettres de fçavoir qu'A- miot avoit traduit de Grec en François les Pœmeniques de Longus , quelques Livres de la Bibliothèque hiftorique de Dio- dore de Sicile , i'hiftoire Ethiopique d'Heliodore , ôc enfin les Œuvres de Plutarque. Véritablement il a traduit ce dernier Au- teur avec plus d'élégance que de fidélité, ôc il s'efl moins atta- ché à la vérité du texte, qu'à la beauté de la didion > cepen- dant ces traductions lui ont fait une grande réputation. La Charge de grand Aumônier qu' avoit eue Jean le Veneur de Carrouges évêque d'Evreux , ôc celle de Provifeur du Col- lège Royal , dont les cardinaux de Lorraine ôc de Châriilon avoient été pourvus , ayant vaqué dans le même tems , elles 505 MEMOIRES DE LA VIE .,.^ furent données conjointement à Amiot. Abus de grande COîi- ~~ féquence pour l'avenir , ôc qui obligea de Thou d'en avertir ^ ^ ' l'Archevêque de Bourges, ôc Jacque Davy du Perron, qui lui fuccéda : car Ci le hazard avoit voulu que ceux qui les avoient jufqu'alors poflédées conjointement, en fuflent très-capables, tant par eux-mêmes, que par l'inclination qu'ils avoient pour les belles Lettres, ôc pour ceux qui en faifoient profeflTion, il pou- voit fort bien arriver dans un tems, ôc dans une Cour oii tout fe donnoit à la brigue Ôc à la faveur , que l'une de ces Char- ges, ôc peut-être toutes les deux enfemble , pafleroient dans les mains de quelque ignorant , qui difpoferoit à fa faintaifie ôc des Sciences ôc des Profeffeurs. Il engagea donc l'un ôc l'autre à prendre des provifions par-; tlculieres de deux Charges fi différentes , afin que ceux qui bri- gueroient à l'avenir la première , comme la plus lucrative ôc la plus honorable, fçuflTent que l'autre ne devoir être remplie que par des perfonnes qui puffent juger du mérite des gens de Lettres , ôc que la porte des Mufes doit être fermée à des igno- rans qui les deshonorent. Ces deux Prélats convenoient de cette vérité ; mais ni l'Archevêque ni le Cardinal , n'y donnè- rent aucun ordre ; de forte qu'on doit appréhender , comme l'ont bien prévu des perfonnes très-habiles, que l'abus ne foit encore plus dangereux à l'avenir. Dès que de Thou fut arrivé à Tours , il fe rendit auprès du comte de Soiffons, ôc lui préfenta les Lettres de Sa Majefté. II i'inftruifit des motifs qui avoient obligé le Roi d'accorder un Edit en faveur des Proteftans, ôc de révoquer ceux que la Li- gue avoit extorqués de Henri III, ôc qui l'excluoient lui-mê- me delà fuccelîion à la Couronne. Il lui dit que SaMajefté le prioit, ôc qu'il étoit de fon intérêt de fe trouver au Parlement, îorfqu'il s'y agiroit de la vérification de l'Edit, pour faire con- noître à toute la France qu'il ne s'étoit rien fait que du confen- tement de la Maifon Royale. Le Comte ne s'en éloigna pas d'abord , mais il s'aigrit depuis pour quelques raifons pardcu- lieresi ôc lorfque de l'avis de Souvré, de Thou retourna chés lui de la part du Roi , pour le preffer de venir au Parlement, le Comte le reçut avec des paroles fort désobligeantes, ôc ne voulut pas s'y trouver. Il eft vrai que quelques jours après il lui fit quelques excufes de cette dureté , ôc lui dit qu'il avoit DE J. A. D E T H O U , L I V. V. 20^ avoit de la confidération Ôc de la bonne volonté pour lui ', que ,., c'étoit plutôt par rapport à certaines perfonnes, qu'il ctoit inu- •1 j ^ VI- 'i -^ r' j I î 9 I. îiie de nommer , que par rapport a lui , qu 11 en avoit ule de ^ '^ cette manière. Cependant après la prife de Noyon, le Roi s'en alla fur les frontières du Vermandois, au-devant de l'armée qui lui venoit d'Allemagne, & qui étoit conduite par Chriftophle prince d'An- halt , & par le vicomte de Turenne. Il fe rendit après au fiége de Rouen le jour de S. Martin. Il manda au premier Prélident de Harlay , de l'y venir trou- ver avec des députés du Parlement, qui furent Jean de Thu- mery, Jacque Gillot, & Jean de Villemereau : de Thou les y accompagna. En paflant au Mans, ils apprirent qu'en l'abfen- ce du duc de Mayenne il y avoir eu une fédition à Paris 5 que le Préfident Barnabe Briflbii , qui tâchoit de modérer l'em- portement des efprits , y avoir péri ignominieufement avec Claude Larcher & Jean Tardif, & que le duc de Mayenne avoir aufTi-tôt puni les auteurs de cet attentat. La plupart furent touchés de la fin malheureufe de ces Ma- giftrats î quelques-uns cependant crurent que la République des Lettres y avoit plus perdu que l'Etat ; peu furpris de voit périr le Préfident , puifqu'aux dépens de fon honneur & de fa vie il avoit mieux aimé vivre avec les Ligueurs ôc occuper parmi eux une première Charge , qui ne lui appartenoit pas, que de fuivre le parti de fon Roi, Ôc de fe contenter de la place qu'il pouvoir occuper en fureté parmi fes confrères. ______ Le premier Préfident , les députés jôc de Thou arrivèrent à -^ Dernetal au commencement de Février. Le jour précédent le ^ S 9 ^i Roi avoit été bleffé légèrement à Aumale par les troupes du duc de Parme , qui vinrent fondre fur lui. Cette nouvelle fit trembler non-feulement l'armée, mais encore tous les bons François qui l'apprirent : chacun fit reflexion fur l'affreux chan- gement qu'auroit apporté la perte d'un fi grand Prince , dont la vie faifoit la fureté de l'Etat , principalement dans un tems où fes fucceffeurs étoient trop foibles pour réfifter aux confeils 6c aux forces des Etrangers , qui étoient fi puiffans dans le Royaume : d'ailleurs fa perte auroit entraîné la leur , puifqu'ils ne fe foûtenoient que par fa conduite ôc par fon courage. Le Roi , qui appréhenda que l'approche imprévue de fes Tom, I, §T)à 204 MEMOIRES DE LA VIE -« ennemis ne mît quelque defordre dans fon armée , jctta Givii I cp2. ^^"^ Neufchâtel avec une bonne garnifon , pour les arrêter pendant quelque tems i bien afTùré qu'ils ne voudroient pas îaiiTer derrière eux une fi bonne Place. Il y envoya aufii quel- ques troupes Allemandes fous les ordres de Fabien Rebours , dont l'Hiftoire parle avec éloge en bien des endroits : cepen- dant la Place fut bien-tôt obligée de fe rendre à des condi- tions honorables. Le duc de Parme prétendoit que Rebours ; qui commandoit des Etrangers j n'ayant point été nommé dans la Capitulation , ne devoit point y être compris fous le nom général de la garnifon j Rebours prétendoit le contraire :ce- ^^ pendant le Duc le rednt prifonnier pendant quelques jours, ôc le renvoya au Roi , qu'il appelloitle prince de Bearn , ôc qu'il fit juge de ce différend. Le Roi prononça en faveur de Re* bours. Si-tôt que Rebours fut arrivé au camp , le Roi lui demaa-* da , avant de lui parler de fon affaire , ce que le duc de Par- me difoit de la dernière aûion de guerre de fa Majefté. Re- bours voulut d'abord s'en excufer î mais comme le Roi lui ordonna de parler , il lui dit que le Duc étoit furpris qu'un grand Prince ^ comme lui, fe fût expofé fans néceffité dans un auflj grand péril , où il hazardoit fa perfonne & tout fon parti. Le Roi qui ne s'attendoit pas au fentiment du Duc , quin'é- toit que trop véritable, répondit avec indignation ôc avec cha- leur , qu'il n'étoit pas étonnant que le duc de Parme , qui fai- foit la guerre fous les ordres , avec des foldats ôc aux dépens d'autrui , fans rien rifquer du fien , parlât de cette manière > mais que pour lui , qui foûtenoit par fon courage ôc par fes fatigues le poids d'une guerre , dont toutes les fuites fembloient principalement le regarder , on ne devoit pas être furpris , fi accablé de chagrins ôc environné de mille périls , il cherchoic aux dépens d'une vie pleine de traverfes à finir la guerre. Dans ce tems-là, les afliégés firent une furieufe forne , tuè- rent ôc renverferent tout ce qui fe trouva dans la tranchée , avec une fanglante perte des afliégeans. Le maréchal de Bi- ron en rejettoit la faute fur Louis Breton de Grillon colonel du régiment des Gardes : il prétendoit que les fréquentes al- lées ôc venues que Grillon avoir fait faire pour négocier avec André de Brancas de Viilars^ qui défen doit la Ville ôc le Fort DE J. A. DE THOU.Liv. V. sof Sainte Catherine ^ avoient donné les moyens auxaflicges , àc ■.^«■.i— . fourni l'occafion à Villars d'entreprendre cette fortie. Un jour que Grillon vint dans le cabinet du Roi, pour s'ex- ^ cufer là-defTus , il pafTa des excufes aux conteftations , ôc des conteftations aux emportemens & aux blafphêmes. Le Roi irrité de ce qu'il continuoit filong-tems fur le même ton, lui commanda de fortir ; mais comme Grillon revenoit à tous mo- mens delà porte, Ôc qu'on s'apperçût que le Roi paliflbitdc colère & d'impatience , on eut peur que ce Prince ne fe faisît de l'épée de quelqu'un , ôc qu'il n'en frapât un homme aufTi in- folent. Enfin s'étanc remis , après que Grillon fut forti , ôc fe tournant du côté des Seigneurs qui l'accompagnoient , ôc qui avec de Thou avoient admiré fa patience après une brutalité fi criminelle , il leur dit : « La Nature m'a formé colère i mais s> depuis que je me connois, je me fuis toujours tenu engar- »> de contre une pafïïon qu'il eft dangereux d'écouter; je fçai »î par expérience , que c'eft une mauvaife confeillere , ôc je ?» fuis bien-aife d'avoir de fi bons témoins de ma modération. » Il eft certain que fon tempérament, fes fatigues continuelles, ôc les différentes fituations de fa vie , lui avoient rendu l'ame fi ferme, qu'il étoit beaucoup plus le maître de fa colère que de fa pafTion pour la volupté. On remarqua que durant la conteftation de Grillon, le ma- réchal de Biron , qui fe trouva chés le Roi, ôc qui étoit afiis fur un coffre , faifoit femblant de dormir j que plus elle s'é- chauffoit , ôc que les voix s'élevoient , plus il affecloit de dor- mir profondément. Quoique Grillon fe fût d'abord approché de lui pour l'injurier, ôc qu'il lui criât aigrement aux oreilles, qu'il n'étoit qu'un chien galeux ôc hargneux , la compagnie fut perfuadée qu'il n'avoit affe£lé ce profond fommeil , qu'afin de ne fe point commettre avec un emporté ôc un furieux ; ce qu'il eût été contraint de faire , pour peu qu'il eût paru éveillé : on crut encore qu'il avoir voulu laiffer au Roi toute la fatigue de la conteftation. Avant cette fanglante fortie des alîîégés , fa Majefté s'étoit fait un plaifir, pendant le fiége, de mener fouvent le premier Préfident ôc les députés , que de Thou accompagnoit , vifiter fes travaux ôc fes tranchées i il les entretint au fujet des Bulles d'excommunication du Pape, ôcleur dit: Qu'il étoit prefTépar ^ D d ij 2. zo6 MEMOIRES DE LA VIE . les Prélats de fon parti , qui lui demandoient la permiiïîon I f 0 2. d'envoyer leurs députés à Rome , conformément au réfuitat de leur aflemblée , tenue à Chartres au fujet de ces Bulles , contre lefquclles fes Parlemens de Tours ôc de Châlons eiî Champagne avoient donné leurs Arrêts. Le premier Préfident 6c les Confeillers , qui n'étoient venus au camp que pour cette affaire , s'oppoferent long-tems à cette députation. Ils lui re- préfenterent qu'elle avoit été défendue par l'arrêt du Parle- ment ; que fuivant l'ufage étabh par leurs prédécefTeurs , cet Arrêt devoit avoir la même force pendant ces démêlés , que s'il l'avoit prononcé lui-même? que s'il vouloit maintenir l'au- torité Royale , il ne devoit point fouffrir qu'aucun de ceux qui fuivoient fon parti , fe mêlât de donner atteinte à fes Décla- rations ni aux Arrêts de fon Parlement : ainfi de l'avis des dé- putés ôc de celui des Cardinaux ôc des Prélats qu'on affembla fur cette affaire, on dreffa une efpece de nouvelle pragma- tique , ôc l'on fit quelques reglemens fur la conduite que l'on devoit tenir dans ces tems de divifion , pour faire venir de Rome les provifions, les difpenfes , ôc les autres chofes pouc lefquelles on a coutume d'y recourir j que cependant les Parlemens en connoîtroient conformément à ces reglemens»^ Ceci eft expliqué plus au long dans l'Hiftoire générale. Mais comme cette délibération fut tenue fecrette , cela n'em- pêcha pas que les Prélats n^obtinffent la permiiïîon d'envoyer à Rome. Cette affaire étant terminée, le Roi congédia hono- rablement le premier Préfident ôc les députés. Il renvoya auiïi à Tours de Thou , qui lui avoir apporté trente mille écus d'or qu'il avoit ramaffés de tous côtés. Il le chargea de travailler encore à lui en envoyer davantage , avec un pouvoir particu- lier de fe fervir de cet argent, comme il le jugeroit à propos^ lui donnant même des gens pour exécuter ce qu'il leur com- manderoit , ôc qui dévoient lui obéir comme à lui-même. De Thou ne s'en fervit qu'avec modération , ôc tant qu'il put , ne fit violence à perfonne, à l'exception de quelques-uns , qui fe croyant plus fins que les autres, s'attirèrent detrès-fâcheufes affaires en croyant les éviter. Sur le chemin de Chartres à Tours , il tomba dangereufe- ment malade ? cependant il fouffrit fon mal le plus patiemment jqu'il put jufqu à Tours : tantôt allant à cheval , tantôt en DE J. A. DE THOU. Liv. V. ^07 eafrofTe , quelquefois en litière ; peu s'en fallut qu'il ne mourut en chemin la dernière journée. Si-tôt qu'il fut arrivé, CharleFa- 1 ç 9 2, laizeau ôc François * Lavau Médecins célèbres, ôc tous deux de fesamis, le vinrent voir. Diane d'Angoulênie, qui Tatou- jours conftamment honoré de fon amitié , ôc dont la vertu hé- roïque rc-pondoit à fa haute naiffance, lui envoya auiïîfon Mé- decin nommé Jaunai. Son mal venoit du féjour de quatre mois, qu'il avoit fait au camp devant Rouen , où l'air corrom- pu par la longueur du fiége avoir caufé la pefte. En effet , au bout de trois jours on apperçut autour de fej reins ces efpéces de charbons , qui font les marques certaines de cette maladie , ôc l'on defefpéra abfolument de fa guérifon» On ne négligea rien contre un mal fi dangereux , jufqu'au qua- torzième jour, que de l'avis de Falaizeau, qui difoit s'être quelque-fois fervi de ce remède avec (uccès , on lui fit prendre dans de l'eau cordiale , une infufion d'une pierre de Bézoar^ que la duchefle d'Angoulême avoir donnée à Jaunai, Ce re- mède lui caufa de fréquentes défaillances j mais les charbons fe difiiperent , fes forces fe rétablirent à mefure que la fièvre di- minua ôc fa fanté revint entièrement quelque tems après > avec autant de joye de tous les honnêtes gens de la ville , que fa inaladie leur avoir caufé d'inquiétude. Ses premiers foins après fa guérifon furent de donner à Dieu des marques publiques de fa reconnoiffance , pour toutes les grâces qu'il avoir reçues de fa bonté i il mit au jour un Poëme latin ^ , qu'il compofa à l'imitation du Promethée du Poëte iEfchyle , ôc le dédia à Jean du Thumery ôc à Claude du Puy fes intimes amis , qui s'étoient intereffez particulièrement à ù/ fanté. Sur la fin de l'année il partit de Tours pour aller à Char- tres, où la Cour s'étoit rendue. Quelque tems auparavant le cardinal de Gondi Ôc le marquis de Pifani , fur le refus du duc de Luxembourg , en étoient partis pour l'Italie. Ils avoient or*- dre d'y négocier la reconciliation du Roi avec le Pape; le Sé- nat de Venife devoit y employer fa médiation , ôc le grand Du^ avoir promis de l'appuyer de tout fon crédit. 1 Aliàs Vertunia. z C'eft fa Tragédie intitulée Parobaîa vwBtiSf ow h Démon enchaîné t qui fî trouve dans fes Poëfies facrées. 2oS MEMOIRES DE LA VIE «;«««««« Dans ce tems-là, la PrinceiTe Catherine, qui pendant ces ^ guerres avoit toujours demeuré à Pau, vint trouver le Roi fon frère. Ce Prince alla au devant d'elle , 6c la reçut à Tours com- nie elle y arrivoit. Pendant fon abfence les ennemis aflicge- rent ôc prirent Noyon. Sur la nouvelle de ce ficge le Roi re- vint à Chartres, & courut dans le Vermandois pour tâcher de fecourir la Place , s'il étoitpolTible ; mais lesafficgez, qui avoient fait leur capitulation fous la condition de fe rendre , s'ils n'é- toient recourus dans un tems marqué, ne reçurent aucunes nou- velles du Roi , & quand ce tems fut expiré, rendirent la Place, Sofrede de Calignon , fait Chancelier de Navarre après la mort de Michel Hurault de l'Hôpital , vint auffi à la Cour dans le même tems. C'étoit un homme diftingué par fa probité & par fon érudition , par fon expérience , ôc par une fagacité admira- bles dans les affaires les plus difficiles , qu'il avoit le talent d'applanir. Il avoit étudié au collège de Bourgogne, ôc com- me il étoit plus âgé de quatre ans que de Thou , il lui avoit ap- pris la manière de faire des vers ? ce que de Thou marque en quelque endroit de fes Ouvrages. De Thou renouvella avec lui une ancienne amitié, que le malheur des guerres précédentes avoit interrompue , ôc la conferva depuis chèrement tout le tems de fa vie. On fçut que fur la fin de Tannée dernière le duc de Mayen- ne avoit publié un manifeiîe à Paris. Schomberg ôc de Thou , du confenrement du Roi , furent d'avis d'y répondre au nom des Princes, des Prélats ôc des Seigneurs qui fuivoient Sa Ma- jefté : cela donna lieu de propofer une conférence entre les deux partis, qui ne pouvant la refufer honnêtement, convin- rent d'un rendez-vous, ôc du tems qu'ils s'affembleroicnt. Après plulieurs entrevues ôa conclut une trêve , ôc l'on efpéra que pendant qu'elle dureroit les efprits échauffez par la chaleur Ôc la violence des troubles , qui leur avoient donné tant d'aver- fion pour la paix, pourroient enfin revenir de leur emporte- ment , ôc la fouhaiter avec autant de pafïïon qn'ils y avoient témoigné de répugnance. Ce fut encore dans ce tems-là que de Thou fe mit à tra- vailler à ce corps d'hiftoire que nous avons de lui , ôc c'eft prin- cipalement par rapport à cet ouvrage que l'on écrit fa vie 5 il y avoit plus de quinze ans qu'il en avoit formé le deffein. Dans DE J. A. DE THOU, Liv. V. nc^ cette vue il avoit depuis long-tems amafie de tous cotez les m^^^m^m^^m^ mémoires néceffaires , foit dans fes voyages , foit par le com- merce de lettres ôc d'amitié qu'il avoit entretenu dès fa jeunef- '^° fe, avec tout ce qu'il y avoit de gens illuftres dans l'Europe ôc principalement en France. Il avoit appris ce qui s'étoit pafle de plus particulier fous le règne de nos derniers Rois, de ceux qui avoient été employez dans les grandes Ambaïïades : il avoit examiné avec application les mémoires ôc les inftrudions des Secrétaires d'Etat : il n'avoir pas même négligé ( on l'avoue na- turellement ) tout ce qu'on avoit écrit de part & d'autre dans c^s tems de troubles 5 mais avec la fage précaution de diftin- guer la vérité du menfonge , par le moyen 6c par les avis ds ceux qui avoient eu part eux-mêmes aux affaires les plus im- portantes. Ainfi , c'eft avec une extrême injuftice que fes envieux lui ont reproché qu'il s'étoit attaché à de méchans libelles , ôc à de mauvais bruits répandus dans le public '■> on peut aflurer qu'il n'a rien écrit qu'il n'ait puifé dans les fources mêmes de la vérité. On remarqué dans fa narration ce rare cara£lere de can- deur, également éloigné de la haine ôc de la flatterie : aulTi l'on voit à la tête de fon ouvrage une Ode intitulée la f^ertté\ qui lui fert d*introdu61ion. Ceux qui font connu & qui ont été té- moins de fa conduite , peuvent lui rendre ce témoignage , que il par modeftie il fe jugeoit inférieur à bien des gens , en d'au- tres qualitez , il leur a toujours difputé le premier rang à l'égard de la fmcerité. Le menfonge lui fut toujours fi odieux ^ qu'à l'exemple de cet Ancien *dont parle Cornelius-Nepos, il ne mentait pas même dans fes difcours les moins férieux. On fçait encore que depuis fa vingtième année qu'il entra dans le monde , Ôc qu'il vécut parmi les plus grands hommes de l'Etat, il y acquit la réputation d'avoir beaucoup de can- deur ôc de probité ; qu'il conferva cette réputation entière dans le maniement des grandes affaires oia il fut, ôc où il efl: encore employé. S'il s'eft trouvé contraint de rapporter quelques faits odieux, du moins, pour peu qu'on veuille lui rendre juftice^ on peut juger par la comparaifon de ceux qui ont traité le mê- me fujet, avec quelle modération fon penchant à interprétée I On trouva cette Ode traduite à la fiu de ces Màuoires^ a Epaminondas, ^ sîo MEMOIRES DE LA VIE M———, favorablement toutes chofes , lui a fourni les termes les plus mefurez , pour tâcher d'en diminuer la honte & le reproche : ■^ - * auffi fes amis lui ont fouvent oui dire , que tous les matins , ou- tre les prières que chaque fidèle eft obligé de faire au Seigneur, il lui adrelToit fes vœux en particulier, pour le prier de purifier fon cœur , d'en bannir la hain«> & la flatterie , d'éclairer fon : efprit, & de lui faire connoître, au travers de tant de paffions ; la vérité^ que des intérêts fort oppofez avoient prefque enfe^ velie. Il difoit qu'avec un fi grand fecours , & le témoignage de fa confcience , il ne doutoit pas qu'il n'eût rempli une grande partie des devoirs d'un Hiftorien , à moins que le jugement , qui eft la partie la plus néceffaire , ne lui eût manqué : que là-defTus il efperoit que les fiécles à venir lui rendroient une juftice, qu'il n'attendoit peut-être pas du fien. C'eft pourquoi , dans la confiance où il.étoit que fon ouvrage pafferoit à la poftérité , ii foufFrit qu'un de fes amis compofât fous fon nom le Poëme fui- vant , pour fervir comme d'apologie à ce qu'il avoir appris qu'on n'approuvoit pas , foit à Rome foit à la Cour de France. Il ne fera pas hors de propos de le rapporter ici ? quoiqu'il ait été fait bien depuis le tems dont nous parlons. A LA POSTERITE- FONDEMENT de PHîfîoire j exa5ie P^erité , As-tu donc parmi nous perdu la liberté ^^ Quoi ! pour avoir fuivi tes fidèles maximes y Exalté les vertus tfait dé te fier les crimes y A Rome , en France même , on traite d'attentat Ce que fai compofé pour l'honneur de l'Etat, A qui donc me plaindrai- je f où fera mon refuge .<* Rome ejî PAccufatrice & veut être mon Juge, Toi quon ne peut corrompre , équitable Avenir ,, jQuand on m'attaquera , daigne me foûtenir ; J'ai travaillé pour toi , f attends ma récompenfè De ton jugement feul t & de ma confcience» Si mon travail te plaît ,jujîe Pojlerité , DE J. A. DE THOU, Liv. V. 211 ^le pourra contre moi le Vulgaire entêté ? Sajaloufe critique , & Je s faux témoignages Ne flétriront jamais mon nom , ni mes Ouvrages, ^ S ^ S* Un jour viendra, fans doute , ou l'envie & l'erreur Ne lançant plus les traits d'une injufte fureur , Ce qu^on blâme aujourd'hui trouvera lieu déplaire ^ Et Von rendra jujlice à ma plume ftncére. Cependant fans aigreur <& dans de fimples Vers , Je veux me dijculper aux yeux de l'Univers j Je dois cette définje à ma gloire offenfee , JVla plume na jamais déguifé ma penfée ; J^rai dans tous mesdifcours , libre en mesfentimens, J^ai toujours de mon cœurfuivi les mouvemcns : Eh ! que n'eut-on pas dit fi ma plume fervile , ^u gré de mes Cenfeurs eût corrompu monfiyle l yîccufé d'impudence & de mauvaife foi , Je leur eujje fourni des armes contre moi. jQuiconque a le cœur pur , le jugement folide » Aime la vérité comme un fidèle guide y Si dans P ennemi même il la faut refpeôlcr > On doit dans fes amis les vices détejîer, Que chacun à fin gré me condamne ou m'approuve^ J'honore la vertu par tout ou je la trouve , Sans difimguer ni rang, ni payis , ni parti ^ Ain fi vtôlorieux du monde âjfujetti , Alexandre à Porus accorda fin efiime ; J'eus toujours pour objet cette jufle maxime. Je ne m'en repens point , que ces adulateurs Du ?77enfinge fardé j lâches admirateurs ; QiHun tas de parejfieux , d'ignorans , d'hipocrites , J^ils efclaves des Grands , infâmes parajites , Perturbateurs fecrets du repos des Etats , Blâment ces fentimens , ou ne les blâment pas ; Pour moi quifuis fans fiel , mais qui hais P artifice p Je rends aux bonnes mœurs une entière jufiice. J'ai toujours regardé comme un bon Citoyen , Celui que Pon voit même aux dépens de fin bien , Aux dépens de fin fan»^ y garder la foi prcmife , jOiîi dcîefîe la fraude & Pwjufie Jurprifi^ 1 orne L ^ E e i;i>3- 212 MEMOIRES DE LA VIE One Por m les grandeurs ne tentèrent jamais ; Util plus que tous les biens ,Jçait ejîtmer la paix s- Et qiCon trouve en dedans, quand on le veut connoître Modejîe & vertueux :, [ans le vouloir p)aroitre ; Une trop longue barbe , un air [ombre y ajfeâé ^ Témoignent plus d'orgueil , que defincénté : Dieu [eul [onde les cœurs ,■ démafque les vt/agês > £t montre dans leur jour tous les [aux perfonnages^ Ici l'on me reproche , avec mille dédains , jy épargner mon encens aux Ponti[es Romains 3 Lors qu'à ceux que Perreur de l'Egli[e jépare , On me voit [ans [crupule en être moins avare y Et qu!au lieu du[ilence, ou d'un jufie mépris »> On voit que leur loUange in[eBe mes écrits, "Téméraire critique as-tu lu m.es Hijloires f N'ai-je pas exalté les Marcels j les Gregoires>- Ceux qui fi jujiement fe font nommez Pieux / Ou^ai-je dit de Caraffe 3 <& des dons précieux > Dont le Ciel le combla comme un rare modèle t] Ai-je tu leurs vertus f ai- je oublié leur xéle ? Mais fi Von doit louer de fi dignes Pafieurs y Tous ont-ils mérité P éloge des Auteurs / Combien en a-Pon vu de moins [aints que les autres, Occuper à leur tour la Chaire des Apôtres f C^efî le fort des humains d'être tous imparfaits ,- Et le Seigneur me[ure à [on gré [es bien-faits. Quoi ! pouvois-je approuver le profane Alexandre > Dont Pinfame avarice o[a tout entreprendre f Pour élever fis fils j enrichir [a Maifon, N'ufa'Pil pas dufir , & même du poifon? Si je monte plus haut y excu[erois-je Jule , j^i du pouvoir des Cle[s , abufant fansferupule , Les jetta dans le Tybre , <& les armes en main Adit en [eu P Italie û" le peuple Romain f Comment jufiifier un autre Jale encore , Ou'une lâche indolence à jamais deshonore 3, Et qui dans le réduit dhtn Jardin enchanté ^ Oublia [es devoirs , ternit [a dignité t* Pourquoi, _ me dira-ton , d'un fîyle pathétique ^ DE J. A. DE THOU, Liv. V. ^i^ Expofer ces défauts à la haine -publique / ,„„^,^,,_,_^ Ne valoit-il pas mieux les taire ou les cacher f Cenfeur , ff ai s -tu pourquoi l'on doit les reprocher ^ i > j* Rien n empêche les Grands defuivre leur caprice , jQue le fom de leur gloire & la honte du vice ; Ce frein feul les arrête & retient leur penchant » Chacun fuit le reproche & le nom de méchant ^ Tous craignent qiHenfecret la Renommée inflruite Ne découvre au grand jour leur injujîe conduite ^ Et quun Hijîorien ne montre à FUnivers Des crimes qu'ils croy oient de ténèbres couverts, f^ous donc , 0 Souverains ! qui gouvernez la terre , Vous êtes au Théâtre , & le peuple au R art erre ; On vous voit d' autant plus, que vous êtes plus haut / On aperçoit de vous jufqu'au moindre défaut. On veut vous pénétrer , d^ même le Vulgaire Péfe vos aâions au poids du San^uaire, Si donc de la vertu vous fuivez les fentiers] Aux yeux de vos fu jet s montrex^^vous toute entiers , Leur louange fincére , <& votre confcience , Feront votre bonheur plus que votre puijfance ; Sans craindre alors le peuple y &fes regards malins. Vous régnerez en paix , & parmi vos fefins , Vous ne tremblere-x^plus en jettant votre vue. Sur une épée en l air ,par un fil fiifpendue ; Tel le premier Confil , que Rome eût autrefois , Se fit aimer du peuple , en obfervant les Loix. On voit dans Rome même une place publique ^ Ou régnent la Satyre , & Pajfreufe Critique ; Là , triomphe Pafquin , qui raille impunément Des foiblejjes des Grands & du Gouvernement ; Il rî épargne perfonne i & fon voifin Marphore hui répond par des traits plus déchirans encore / Souvent de leurs bons mots , les termes cfrontés Révoltent la pudeur par leurs impuretés : Les Poètes ,Jur tout , dont la Mufe afiamée Par le mépris des Grands , de rage efl animée , Sans craindre le retour , y verfent en tous lieux De leurs Vers pleins de fiel , le poifon odieux ; ^Eeij 2T4 MEMOIRES DE LA VIE ^^^^^ En vain pour réprimer cette ouverte licence , Q^ jT^jj. armer des Loix la fttprême puijjance ; * 5 i^ 3* La Garde vainement veille autour de Pafquin ,,,. On n^a jamais furpris ni lui ni fin voifin j. Et l' Auteur inconnu de leur aigre Satyre , Toujours en liberté y peut & pourra médire. Mais de tous ces brocards les traits fi redoutés y. Donnent -ils quelque atteinte aux Jaintes vérités i A cetteFoi fi pure , aux Chrétiens révélée , Que jadis t terre & Paul de leur fiing cm fie liée : Qui fut toujours la même j à qui les Nations Portent unfiaint refpeâ dans fis décifions , Et qui de fiée le en fiée le à nos ayeuls tranfmifi y Réunit PUnivers dans le feinde PEglfi. Qu^â Rome oncejfe donc de noircir un Auteur^», Qui ne veut impofir ni paroitre fiâteur ; S'îlprife la vertu , j'?7 détefle le crime , Sa liberté r^a rien , qui ne foit légitime :> Et n'a point de rapport à la Religion.. Pour îv.oi y quoiqu ennemi de tcuîe pafion- ^ Si contre les médians ma haine naturelle ^ Ou fi des vertueux la peinture fidèle y M'ont fourni des traits vifs & pleins de liberté^). Je fuis né Catholique y & l'ai toujours été. Dans rEglifi élevé , des ma plus tendre enfance j. Je rî! ai point démenti cette heureufe naifjance ^ J'ai marqué mon horreur en tous lieux y en tous tems^, Contre un Schifme fuivi de Ion» s foulcvemens ; Jamais on ne m'a va du parti des rébelles , J^ai blâmé leurs fureurs & leurs Ligues cruelles ^. Et déte fiant la guerre & les féditieux , Tai fuivi ccnfiamment la foi de mes ayeux.. lihtfire Cardinal y à qui des ma je une fie , Je fus Hé des nœuds d'une étroite tendreffe y D'Offat ) qui m^as connu dans mes divers emplois y l^iens aux yeux du Public jufiifier ton choix; . Mon cœur te fut ouvert tout le tems de ma vie y. Si la lumière y helas ! ne tétoit point ravie , Tufermeroîs la bouche à mes Accufateurs ^ D E J. A. DE THOU, LiY. V. ^215? Et la faible innocence auroit des proteÛeurs. Favori des neuf fœurs , & l'honneur de notre âge y .Du Vtïïon joins aufien xon glorieux fuffr âge _,* Et toi ^ témoin fi fur de mes foins pour l'Etat ^ Gloire de ta Patrie & du facré Sénat , Morofm , qui m'aima d'une amitié fi tendre y Dépofè en ma faveur y & daigne me défendre / JN'as^-tu pas reconnu ma foi , ma probité f Sois mon garand fidèle à la Pofiérité Je viens aux Protefians , dont la moindre loiiangc Aux yeux de mes cenfeursparoît un monfire étrange^ L'Hîftoire , difent-ils y doit les vendre odieux > Pouvois-je refufer aux talens précieux De Pefprit , du ff avoir , de P adroite éloquence , D'exercer les beaux Arts, d'en donner connoiffance^ Un éloge fincere > ù' qu'on doit aux vertus , Dont ceux que j'ai loUez^ont été revêtus. C'eft ainfi qu^ autrefois un ''^ Auteur de Sicile Dans fa Bibliothèque , à tous fçav ans utile y Fit paffer jufqu^à nous & les dits & les faits Des grands hommes fameux dans lagueïre& îapaixy U éloquent Sozomene a fait la même chofe , Et rendit de fa plume hommage à Theodofe,. .4 Je croi) qu'à leur exemple , on doit me pardonner De louer Leonclave , & Fabrice y & Gefner j Et Camerarius , & le doâle Xyîandre,- Tant d'autres qu'en ces f'^ers on ne ff auroit comprendre ^ Afcham & Bucanan , Votton, & Junius ,, Ces Eftiennes ,ffavans au monde fi connus , Dont les foins d'imprimer en dje beaux caraôîéres , De tant d'anciens Auteurs , les rares exemplaireSy Rendront le nom illuflre à nos derniers Neveux ^ Tai joint le o-r<3w^Erafnie à ces hommes fameux :, Et n'ai pu me réfoudre à ternir dans l'Hifloire y Defes rares talens , l honorable mémoire y 5V/ eut quelques erreurs y on dut les excufèr :, Puifqu'EraCmç étoit homrm' y ilpouvoit s^abufer: Dans un efprit de paix i on a dû le reprendre y Et ne le forcer pas à vouloir fe défendre. ^ E c iij yS9 5- * Dfodorc ^S 9 3' ii6 MEMOIRES DE LA VIE One de fes ennemis , dans la même rigueur > On éclaire la vie , on pénétre le cœur : Que ri y verroit-on pas i* de véritables crimes , Et des erreurs peut-être , ou d'horribles maximes^ Chaque âge a fis défauts , je fçai que jeune encore ^ yî fil plume mordante il donna trop l'ejjor; Mais fians attention aux traits de fia critique j Cofifidérons fia mort Chrétienne <& Catholique , Et jugeons de fion ame ^ ô" de fies fientimens Par fia dernière Epître adreffée aux Flamans, Dois-je ici repoujfier un reproche honorable , T)e montrer pour nos loix un zélé inébranlable ^ D'en fioûtenir par tout la jujle autorité ^ Et de blâmer tous ceux qui leur ont réfijlé f Ces Loix qui de PEtatfiont les fermes colomnes , Sont dans Pordre du Ciel , qui donne les Couronnes. En formant les Etats , Dieu leur donna des Loix , Quiconque les viole efi rébele à fia voix. De tout tems on a vu la jujlice Divine ' Des faôlieux publics permettre la ruine ; Tel Sejan autrefiois dans le Tybre entraîné , Eprouva lafiureur d^un peuple fiorcené j Tel de Catilina Cethegus le complice Fut puni jujîement par le dernier fiupplice. Vous Y^ arracherez point , dit le Texte fiacre ^ Les limites du champ entre vous fiép are. Ceux donc j qui par la brigue , ou defourdes cabales^ Sapent dans un Etat les Loix fondamentales , Sont des ferpens cachés , qui déchirent fionfiein , Prêts à faire éclater un dangereux dejjein. Peut-on penfier y o de II à la fuite du crime De quiconque renverfè un pouvoir légitime s* Combien de maux affreux traîne infiailiiblement Un changement de Loix, & de gouvernement ^ Des efiprits firupuleux , fiacheç^iquon les infiruife , S^offencent du récit du Concile de Pifie , Convoqué par ï^ouis j le plus doux de nos Rois, Prince dont la mémoire efl chère aux bons François^ Pour le bien de la paix , il tenta cette voye DE J. A. DE THOU, Liv. V, r^iy De féparer enfin le bon grain de l'yvroye , Et de parer les traits, qu^un Pontife hautain l S 9 i' J^lloit lancer fur lui les armes à la main. Qjioi donc! pouvois-je taire une Hifîoire publique ^ Vous louex^i diront-ils , cette audace authentique » Même indireâement le faint Siège efi noté ^ Jevoice qui les bleffe j un trait de liberté. Oferoient-ils blâmer un Roi rempli de zélé , T)e foûmettre au Concile une jufîe querelle , D'affemblerjes Prélats y afin de prévenir Des abus que le Schifme alloit entretenir f Cette précaution n^efî-elle pas permife Dans un Roi Très-Chrétien ,fils aîné de PEglife ? Ne devoit-il donc pas en cette qualité Ufer defon pouvoir & de fa fermeté f Soutenir tous fes droits y & ceux de fa Couronne ^ Supprimer pour jamais le nom de Babylone ^ Empêcher P avenir de troiPi'er aucun lieu Aux défauts prétendus de FEpoufe de Dieu ^ Déraciner enfin ces femences fatales De plainte , de difcorde , & de honteux fc and aies ^ Q^ue nous ferions heureux , fi les évenemens yîvoient jufîifié de fi beaux fentimens ! Quun Concile fijufie eût été nécefjaire [ Jamais Jule oubliant fon facré caraBere , N'eût rempli l'Italie & de feux <& de fang, Léon qui le fuivit dans cet Augufie rang. Profanant , vendant tout , jufques aux Indulgences^^ Pour fournir à fon luxe } à fes folles dépenfès , N eût jamais fait revivre un feu mal appaifé , Dont le monde Chrétien fut bien-tot embrafé ; le Nord , la Germanie , <& toute P Angleterre Reconnoitr oient encor le Siège de Saint Pierre, Autre nouveau reproche , effet de paffion , Pourquoi , dit-on, parler de cette Sanâion> Que vos groffiers Ayeux appelloient Pragmatique t Na-Pon pas fuppnmé ce Règlement antique^ Cependant établi par un grand Empereur , Deux Rots J deuxfages RoiSj fant remis en vigueur. jiS MEMOIRES DE LA VIE Tout le tems qu'il eut cours , la France fut heureufey j ^ ç VEgUfe dans la paix ,fans S eât^ danger eufe 5 Si le Schifme eftfatal y au Germain y à l'Ânglois» Nous obliger a-fon à relâcher nos droits !" Taudra-t-il oublier un fi confiant ufagc ? Noferons-nous du moins en informer notre âge^ Une me refie plus y qu'à me jufiifier D^un crime atroce , affreux, qu'on ne peut expier, A quoi bon dctefier cette heur eufe journée , Ou dans un piége adroit l'Héréfie amenée yit fes plus grands Juppot s de toutes parts meurtris; Enfanglanter la France & les murs de Paris i* Ignorez-vous , dit- on y qu'une aB ion fi faim e , jbans Rome efi approuvée, au Vatican cfi peinte. Et que de tous les coups portés à l'ennemi , Aucun n'i'mle encor la Saint-Barthelemii* Romains ydevot S Romains yqui brûlés d'un faux zélc j Me ferez-yous fans ceffe une injufte querelle ? Pourquoi confondez-vous & les tems & les lieux l Chante:K^à haute voix un jour fi glorieux , Célébreçs^tous les ansfonillufire wJmoire , Et que le Vatican conferve cette Hifioire : Vous le poupjez dans Rome , &^ar de -là les monts $ Les Mufes de Sicile , ou plutôt les Démons Peuvent auffi chanter^ au milieu de leur Ifie > Sur un femhlahle ton » les Vêpres de Sicile, Ces applaudiffemens ne conviennent qu'à vous ^ Et nous trouvons amer ce qui vous par oît doux. Nous fommes différens de payis , de langage. Qjm! faurois approuvé ^et horrible carnage ^ Défavoiié cent fois ave-c confufi.on) L'Eternel deshonneur de notre Nation. Taurois loiié ce jour y qui nous remplit d'allarmes ^ Autorifa la haine & lui fournit des armes ; Jour affreux qui vit naître un efprit de fureur , Qui vit verfi'r le fang ,fans remords fans horreur > Non, la fidélité que f on doit à l'Hfioire , Manquant pour ce Tableau de couleur ajfés noire ^ /f n'ai pu trop marquer mon exécration ^ Cfi \ DE J. A. DE THOU , L i v. V. 219 Ce ne fut que défordre t effroi yCombufiion ; On renverja les Loix^ appui de la Patrie ,* L'Etat fut ébranlé , la Juftice flétrie y On viola la Paix , ce Trefor précieux , Le bienfait le plus grand quon reçoive des Cieux$ Le falut des Etats , pour qui l'Eglife entière , Tous les jours au Seigneur adreffe fa prière. f^ous , qui dans la molejfe & dans Poifivetéy Engourdis de langueur & de fécurité , ^ Pajfés vos jours heureux dans une paix profonde ^ Digne pojîérité de ces Maîtres du monde ! f^ous vous trompés , Romains y fi vous ne croyez pas Que rien puijjè troubler vos tranquilles Etats, ylh , fi comme autrefois on voyoït à vos portes Bourbon accompagné de nombreufes cohortes , Efcalader vos murs » mourir viBorieux , Livrant à votre Ville un affaut furieux : Si le fuperbe d'kXhQ, & P Armée Efpagnole > Venoient encor de nuit au pié du Capitole , Prêts à bouleverfer vos tours <& vos ramparti , y^lors y certes alors , fuyant de toutes parts. Par vos propres périls rendus plus pitoyables , Vous pourriez compatir à des malheurs femblables , Vous chercheriez la paix y dont le fruit précieux , Ailleurs quen vos Etats y vous devient odieux , Votre tour peut venir aujjî-bien que le notre : Aujourd'hui c^eft à /'««, & demain c'^efl à l'autre ; Un orage fatal , dont nousfentons les coups , Quoiqu'il foit éloigné peut pajfer jufqu' à vous. Ne voit-on pas auffi dans votre propre terre , De triftes monumens des fureurs de la guerre /* Le Comtat embrafé fe fouviendra long-tems y D'un ravage f une fie à tous fis habit ans. ^uand le fier des Adrets vengea la barbarie ^ ^ue dans Orange en feu Serbellon en furie 'jxerfa contre un peuple indignement traité j Que vous payâtes cher cette inhumanité l Qu Avignon efl â plaindre ! & qu Orange efl voifinel Si parmi vous un pur ce même efprit domine y Tome L ^Ff i;p5« I 5P 3' 120 MEMOIRES DE LA VIE Et fi las de la paix , qui vous rend tous heureux > l^ous écoutez encor des confeils dangereux _,* Si tous cesfainéam y vain fardeau de la terre ^ Aux dépens de vos biens rallument cette guerre , Sans craindre des ryialheurs qu'' ils ont déjàcaujcs. Sans prévoir les périls ou vous vous expofés , Helas ! combien de maux vous fer ez-vous vous-mêmes .^ Fourrez-vous regarder fans des frayeurs extrêmes Vos Sujets dans les fers, vos champs fans Laboureur ^ Lefang couler partout , vratfpeôlacle d"" horreur ! Vos Prêtres dîfperfés , fuyant de Ville en Ville y Mêm,e au pied des Autels ne trouver point d'aziie ; Ou fi quelqu'un échappe aux fureurs du Soldat ^ Le peuple l'accu fer des malheurs de PEtat f Mais fans pouffer plus loin un odieux préfage y Difons la venté y rendons-lui témoignage , Chïifi a-t-il quelque part dans tous ces mouvemens ,^ E/î-ce-là pratiquer fès faims Commandemens f* Qtie devient dans le cours d'une guerre cruelle Cette union des cœurs , cette amour mutuelle f Que devient le lien de la focieté ,. Lafûurce des vertus , T ardente charité, Qui toujours du Chrétien fut la marque autentiquer' A ne confidérer que l'ordre politique , Re/peâe-t-on des loix lajufe autorité » Vinnocente pudeur efi-elle en fûretè ? La guerre eft en un mot le triomphe du vice , Et ton n^y voit ni foi , ni piété , nijuftice. ^^evousfervez donc plus du glaive temporel ^ Romains , votre partage eft lefpirituel ; Le fer détruit de Dieu les images vivantes , N'élevé?:^ vers le Ciel que des mains innocentes Dont le fang n^ ait jamais terni l a pur été ^ Et déf armez un Dieu juftem.ent irrité. Envers les feparés devenez charitables » Four être dans l'erreur ils ne font point coupables j Si par foiblejfe humaine ils ont étéfurpris , Ce neft point par le fer qu'on guérit les efj)rits. Quelle efi donc la maxime ^ ou plutôt l'injuftice ^ D E J. A. D E T H O U , L I V. V. 221 hi prétend les forcer même par leJuppUce r' hiiîtez ce fentiment indigne de Chrétiens , îï eflpour les gagner de plus juftes moyens , V innocence des mœurs ^ une pure Do&rine ^ Des raijons que fournit la parole divine. Des argumens tirez de la tradition , La pitié , la douceur , la converfation ; Voila pour les dompter les armes qu il faut prendre : La rigueur les aigrit » les force àfe défendre ; Les prifins , les gibets augmentent leur fureur ^ Eh ! qui pourroit , helas ! raconter fans horreur Les troubles de PEurope & lafunefie fiîite De cette dangcreufe & févére conduite f Tétoisprêt de finir, & je touchois au Port, Flatté que mesCenfcurs ne feroient plus d'effort , Et qu'il ne refl oit plus de traits à l'impo/lure, Oitand tout à coup s''éleve im odieux murmure : De mon Père , dit-on, je trouble le repos , fimpofe à fa mémoire , & dis mal à propos > Que contre fon avis & par obéiffance , Il excufa ce jour , la home de la France , Ce majjacre inhumain , dont comme Magifîrat Il loUa la juftice au milieu du Sénat. Nom pour moi fi facrél cendres que je révère t Ici je vous attefie , 0 mânes de mon Père , T appelle devant vous de ma fincérité ! Vous n^êtes point blejjez de cette vérité ! Jour ù* nuit devant moi vient s'offrir votre image » Elle éclaire mes pas , obferve mon langage , Et fi dans mon chemin je venois â broncher j Je la voi toute prête à me le reprocher ; C'efl elle , comme un Juge , éclatant de lumière , Qtti me montre le prix , au bout de la carrière , Et qui pour m\inimer me met devant les yeux Les grandes qualités de tnes nobles Ayeux ; Je les voi fignalant leur valeur & leur zélé , Au fiége d'Orléans ' répandre un fang fidèle ; Je voi deux noms fameux dans les ftècles pajjes , 1 Genabwn , fe prend ici pour Orléans. Ff ij î 5 5> 5, ^ s 93* :l2z MEMOIRES de LA VIE Au comble des honneurs T un <& l'autre placés , De Marie & d'Armagnac mourans pour la Patrie , Du peuple par leur fang appaifer la furie y Chef des confcils de paix & digne Chancelier De Ganay y je ne puis ni ne veux f oublier y Oejl à deft grands noms , que je dois ma naiffance > Tous font de ma famille , ou dans mon alliance : Non y la Pojîerité ne m^accufèra pas De mètre indignement écarté de leurs ûas ; Jamais on ne rr^a vu par d'infâmes bajfefjes > Mandier à la Cour les honneurs , les richejfes : Content dans mon état , dans ma condition, Tai vécu fans intrigue <&fans ambition. Refjource auprès des Rois aujourd'hui nécejfaire > Ombres de mes Ayeux , mémoire de mon Père , Oui de tes longs travaux délivré pour jamais > Foffedes dans le Ciel une éternelle paix. Vous fç avez que toujours fidèle à ma naijfance , Tidéle aux grands emplois dont ni honora la France , Je n ai fait en fervant ma Patrie & mon Roi, . Rien d'indigne de vous , rien d'indigne de moi. Que n^ ayant refufé ni mes foins ni ma peine , Mon zélé dégagé de faveur & de haine Meriteroit peut-être un peu d! attention , Si l'on aimoit la paix & fejprit d'union. Lorfquejejubirai la loi de la Nature, Mon ame auprès de vousfe rendra toute pure ; Je mourrai fans reproche <& fans être infe6lé Des maximes d'un fiécle ingrat , fans charité. Mais puifque Dieu permet dans fajufie colère , Que l'on n'écoute plus de confeil falutaire , Qu'on Je laijfe entraîner par les plus violens . ( Ce que j'av ois prévit dès mes plus jeunes ans y Quand des Faucons légers je chamois le courage ) Maintenant que je touche au déclin de mon âge Je laijfe le champ libre à tous mes envieux , Et quitte des emplois qui leur bleffent les yeux. On a déjà dit que cette Apologie fut faite fous fon nom ; D E J. A. D E T H ou , Liv. V. 223 par un defes amis. Depuis long tems un fecrer prefTentlment _ lui faifoit appréhender, que l'Hiftoire qu'il nous a donnée ne 1 ç g :?, lui attirât des affaires , ( ce qu'il craignoit moins par rapport à fa fortune, que par rapport à l'utilité publique ) cela le fit fou- venir defon Poëme de la Fauconnerie , qu'il avoit compofé , il y avoit plus de vingt- fept ans, ôc qui finit par une efpece de préfage de ce qui lui devoit arriver. Il l'avoit fait voir à fon ami , &: afin qu'on puifle juger de fa prévoyance , il faut infé- rer ici les propres vers de ce Poëme. Ceux qui paffant un jour près de mon Monument , f^erront qu^un ^azonfimple en fera P ornement y Diront i tout étonnés d'une telle av amure , Celui qui dans ces lieux choifit fafépulture , Des plus grands Magiftrats avoit reçu le jour ; Il fut déjà famille & Pejpoir & P amour ; De grandes qualités , une jujle opulence , Tout pouvoit foûtenir Phonneur de fa naiffance. Four régler fes devoirs 3 il eut devant les yeux V exemple <& les vertus d'un grand nombre d^ayeux. D^un père illujire encor P honorable mémoire , Se joignoit dans fon cœur à P amour de la gloire. Il préféra pourtant aux plus brillans emplois Une douce retraite <& le calme des bois; Il préfera Pétude & le repos des Mufes Aux faveurs de la Cour fi vaines , fi confufes ; Aima t mieux fans éclat vivre & mourir en paix , Le front ceint d'un laurier qui ne ficirit jamais , Qu'aux dépens des vrais biens que donne la retraite. Jouir dans le public d'une gloire inquiète. Il eft furprenant que de Thou, qui a toujours fait profeiTion d'impartialité ôc de Philofophie ; qui n'a écrit fes annales que dans lavûë de la gloire de Dieu, ôc de l'utilité du public , à qui il importe que la vérité foit tranfmife à la pofteritéi qui n'a rien avancé que fur la foi des garans les plus fîirs i qui fait voir par-tout un efprit fi dégage de complaifance,de haine & d'am- bition , ait été cependant attaqué par tant de calomniateu|i5 au fujet de fon Hiftoire. Ffiij i;p 12^, MEMOIRES DE LA VIE II efl plus étonnant encore , que leur malignité ne fe foit pas contentée de relever avec aigreur les fautes légères , où il eft difficile à tout liiftorien de ne pas tomber dans le cours d'un Il long ouvrage , mais qu'elle ait encore cherché par les plus mauvais artifices à décrier l'Auteur : jufque-là que paflant de l'examen de fes écrits à celui de fes mœurs , ils ont voulu péné- trer jufque dans l'intérieur de fon domeftique, afin que rien n'échapât à la fureur de leur animofité ^ Ne pouvant comprendre la fource de cette haine , pour en -connoître les motifs , je m'adreffai un jour à lui-même , & lui demandai ce qu'il penfoit là-deffus. Il me répondit qu'il n'en fçavoit point d'autre raifon, fmon qu'il y avoir dans fes écrits certaines chofes , que fes cenfeurs n'ofoient relever. Je voulus alors deviner ce que c'étoit , ôc je m'imaginai que c'étoit l'a- verfion & l'horreur qu'il témoigne dans tout le corps de Çqs Annales, contre nos guerres de Religion. Effeâivement il y tâche de détourner fes Lecteurs d'une voye Ci violente , com- me il s'en efl expliqué plus librement dans fa Préface , dans la- quelle il déclare que la violence n'eft pas un moyen légitime de réparer les brèches qui ont été faites à la Religion. Il y infinuë en plufieurs endroits , qu'il efî néceffaire de rétablir l'ancienne difcipline de TEglife, & que conformément aux Décrets du Concile (Ecuménique de Confiance j on devroit affembler des Conciles tous les dix ans, fi la néceffité n'oblige de le faire plus fouvent S Ce qui les irrite le plus , c'efl qu'il y défend nos Loix , les prérogatives du Royaume, les libertés ôc les privilèges de l'E- glife GaUicane, ôc qu'il y donne des éloges à la Pragmatique ; 1 Je n'en dis pas davantage , de peur de paroître plus fenfible que l'Au- teur auxinjuftices qu'il a effuyées. Non feulement il a toujours dédaigné de répondre nu libelle publié contre lui , quoique plufieurs perfonnes le lui con- feillafTent ; mais il a prié inftamment fes amis de ne le point faire : & ce que j'écris aujourd'hui (après avoir eu bien de la peine à obtenir fon confentement) n'eft point pour repouffer des injures par des in jures, comme font aujourd'hui plulîeurs mauvais Ecrivains , même des perfonnes pieufes ; mais unique- ment pour donner une idée juûe du caraftére 8c de toute la conduite de l'Auteur, qui a toujours été ennemi de la fupercherie 8c déroute efpece de dif- fîmuhtion, 8c pour rendre compte à tout le monde de ce qui regarde fon hiftoire. Mjf. Samm. & Aiit. 2 Que ceux qui s'opofent à cet- te loi fi falutaire 8c fi eftimable inter- rogent leur confcience , 8c voyent fi depuis 5 1 ans que le Concile de Trente eft fini, il ne feroit pas auiourd'hui très à propos d'obferver le décret du Concile de Conftance. M^', Reg. Samm. & Aut. DE J. A. DE THOU. Liv. V. 22; qu'il nomme notre Palladium. Comme ce font des ufurpateurs qui ne cherchent qu'à s'enrichir par furprife du bien d'autrui, aux dépens même du fchifme & de la ruine de l'Eglife, ils ne ^ ^ ^ demandent pas mieux que de voir la guerre & la révolte dé- chirer les Royaumes de la Chrétienté 3 pour en pouvoir détruire les libertés ^ ôc pour établir leur puiffance demefurée fur le mé- pris de la majeité des Souverains. Voilà ce qui leur tient fi fort au cœur; voilà la fource véri- table de cette furieufe averfion , ôc le motif fecret de ces libel- les répandus par-tout, ôc remplis de tant de venin: il efi: inutile d'en chercher d'autres. C'efI: ce qui a donné lieu à la cenfure qu'on a faite à Rome de YHijioire de Jacque-Augujle de Thon :, fans aucuns égards pour l'Auteur & fans écouter fes raifons : alors il n'en paroilîoit encore qu'une partie imprimée j mais avec cette Préface qui leur eft fi fenfible , quoiqu'ils fe gardent bien d'avouer qu'elle foit le motif de leur haine. Cependant lorfque le cardinal Bellarmin l'eut lue & qu'on lui en eut demandé fon fentiment , il répondit qu'il n'y trou- voit rien digne de cenfure. Il eft vrai qu'il ajouta que le règne de Henri II , ayant plutôt été troublé par les guerres étrangè- res que par les guerres de Religion , il y avoir eu de la préci- pitation d'en rejetter les caufes fur elle : mais cette Préface regarde l'Hiftoire entière , qui comprend toutes nos guerres civiles : d'ailleurs elle a voit été imprimée avec le règne de Fran- çois II , fous lequel elles avoient commencé. Cela n'empêche pas que ces cenfeurs importuns ne conti- nuent de déclamer depuis dix ans. Ils ne fcauroient fouffrir que nous joûifîions d'une paix conclue ôc exécutée de bonne foi : ils reprochent comme un crime à un homme , qui a tra/- vaillé depuis treize ans par l'ordre de Henri le Grand à récon- cilier les efprits , de parler des Protcftans avec modération , ôc de leur rendre la juftice qui eft dûë à tout le monde. Imbus d'une nouvelle dodrine , ôc fe flatant que la Providence divi- ne favorifera leurs entreprifes, ils croyent procurer la gloire de Dieu, par des cabales ôc des conjurations , par la guerre ôc par les maffacres. La contrition , les prières , les larmes, les con.- férences paifibles avec nos frères féparés , leur paroiftbicnt de-s moyens trop doux , contre un mal qui fait de jour en jour de nouveaux progrès. Ils fe déchaînent contre ceux qui implorent lefecours des Conciles j ils les traitent ck fchifmatiques , dn 226 MEMOIRES DE LA VIE moins de gens fufpecls ôc peu affe£tionnés à la Religion. Qc^ ^ < c) -,^ hommes dangereux , qui en abandonnant le foin des brebis égarées , fe font dépouillés de l'efprit de charité de nos an- cêtres, aiment mieux, fous le prétexte de la liberté Eccléfiafti' que, traiter avec une dureté hors de faifon, ceux qui tâchent de conferver le lien de la paix ôc de la concorde. Ils préfè- rent la pompe , le fafte , l'ambition , le défit de dominer fur les confciences , fource de fchifme , à la fimplicité , à la frugalité de nos pères , à la douceur , à la charité : enfin , comme \q$ Sages du monde , ils fe préparent à la guerre dans le fein de la paix. Les mauvais fuccès ne les rebutent point j ils fe font un jeu de por- ter le fer , le feu, Ôc la défolation de tous cotés, pourvu qu'ils fe vengent , pourvu qu'ils ruinent 6c faffent périr ceux qui n'ont pas approuvé leurs mauvais deffeins , ou qui ont ofé s'y oppofer. Voilà ces gens qui crient fi haut contre l'Auteur de l'hiftoire dont il s'agit. Voilà les caufes de cette haine violente , d'au- tant plus dangereufe que c'eft un feu couvert, que rien ne peut éteindre > car c'eit un crime chez eux , mais un crime de léze- Majefté divine , de défendre aujourd'hui les droits du Royaume, fes Libertés , fa Dignité 5 de fe précautionner à l'exemple de nos généreux ancêtres , centre les enrreprifes & les ufurpations des Etrangers , de maintenir la juftice de nos Loix , les libertés ôc les prérogatives de l'Eglife Gallicane , de défendre la vie de nos Rois, 6c de les garantir des confpirations ôc de l'aflaffinat. Celui à qui ils reprochent ces fentimens , auroit été honoré de la Couronne civique Ôc du triomphe , lorfque par notre union ôc par notre courage nous défendions autrefois les pri- vilèges de notre patrie. Mais depuis que par nos diffenrions ôc par notre lâcheté, nous avons trahi l'Etat, en permettant à nos ennemis jurés d'en pénétrer les fecrets , on a renverfé cette barrière , ôc on a traité de chimère la fidélité que nous devons à nos Souverains : on regarde aujourd'hui ce même homme avec horreur , comme un monftre exécrable ôc frapé de la foudre. ' Il faut en demeurer là , ôc prier le Lecteur d'excufer la longueur , ôc la vivacité de ce difcours. On y fait voir l'inno- cence d'un illuftre accuféi mais on le fait contre fon intention, ôc lui-même ne l'auroit jamais fait. 1 Ces quatre dernières lignes qui fe trouvent dans Tédition de Gene've 1 6zo. ne font foincdans les e'ditions de Genève i6i6. & i6jo. En effet cétoit vouloir trop fe niafquer. fpri dit cinquième Livre, Llf^RE D E J. A. DE THOU; Liv. VI. 227 LIVRE SIXIEME. '^^^' * W '"^ E Thou , qui s'étoit établi à Tours avec fa femme , & \^J qui y avoit apporté de Paris , pendant la Trêve , les Li- vres ôc les Mémoires néceffaires , qu'il avoir tirés de fa biblio^ théque nombreufe & choifie , travailla à écrire l'Hiftoire pen- dant le refte de cette année. Au commencement de la fuivante, on réfolut de facrer le '"' ' Roi, qui avoiî été reconcilié à l'Eglife , quoique non-abfous i ; p 4. par le Pape. La cérémonie du Sacre fe fit à Chartres par \qs mains de Nicolas de Thou évcque de cette ville. Le premier Préfident ôc les Confeillers du Parlement, que le Roi y avoit jnandés , s'y trouvèrent avec Monfieur Ôc Madame de Thou, On délibéra dans la fuite fur les négociations fecrettes qu'on entretenoit avec BriiTac , pour la réduttion de Paris. Anne d'Efte ducheile de Nemours , ôc mère du duc de Mayenne , en avoit été avertie par les EmifTaires qu'elle entretenoit à la Cour. Elle îe fit fçavoir au Duc fon fils , comme elle le dit depuis à de Thou , pour qui elle avoit confervé la même amitié qu'elle avoit eue pour le premier Préfident fon père. Le Duc négli- gea ces avis , ôc ayant laifié la ville au pouvoir de Brififac , dont il fe croyoit très-affuré, il alla rejoindre fon armée. BrifTac ayant déjà fait fon traité avec le Roi , remit quelque tems après à Sa Majefté la ville de Paris. Après le Sacre , de Thou s'en étoit retourné à Tours avec le premier Préfident de Harlai. Au mois de Mars fuivant le Roi entra dans Paris. Les Officiers du Parlement de Tours , qui depuis cinq ans y avoient rendu la Juftice , ôc qui étoient tou- jours reftés fidèles à Sa Majefté y efpéroicnt qu'on ne rétabli- roit point le Parlement de Paris fans attendre leur retour > mais François d'O y qui avoit eu le gouvernement de cette grande ville, ôc qui ne cherchoit que les occafions de diminuer i'hon- peur de cette Compagnie j voulut gagner les bonnes grâces du peuple , ôc la faveur des Officiers du Parlement , qui venoicnt I Après avoir donné une idce de rili- | qu'il a commencé à la compofcr , juf- flcire de M. de Thou , il ell tcms de con- 1 qu'en l'année qu'il l'a finie. ( MSS. Reg, pinuer la vie de l'Auteur , depuis i p s > | Samm. O" Aut. ) Tome h §G^ 228 MEMOIRE S DELAVIE ^__,___„^ de faire leur paix ; dans cette vûë il follicita inftammentle Roi ~" " de les rétablir , fans attendre le retour du premier Préfident. ^ S ^ û* Ce Magiftrat en eut un fenfible dcplaifir : il ne pouvoir fe con- foler qu'on lui eût fait perdre une fi belle occafion , d'ar- racher toutes les femences d'une fadion dangereufe , ôc de voir que la grâce , qu'on venoit d'accorder , lailToit aux Re- belles l'efpérance de pouvoir un jour fe révolter impuné- ment. La mort imprévue de d'O , qui arriva peu de tems après , adoucit un peu fa peine : on diminua & on partagea l'autorité du Gouverneur , ôc il ne crut pas qu'après lui il s'en trouvât un autre allés puiflant , pour rallumer les étincelles d'une fadion prefque éteinte. Sur la fin de cette année on bannit les Jefuites de France; Cet Arrêt fit de la peine à de Thou : d'un côté , il connoiffoit la néceiïité indifpenfable où l'on étoit d'afl'ûrer la tranquillité publique , après un aufli grand péril que celui qu'on venoit d'é- viter ; de l'autre , il étoit très-fâché de perdre Clément du Puy leur Provincial , qui étoit fort de fes amis. Ce Père venoit fou- vent lui rendre vifite avec Pierre Pithou & Nicolas le Févre : il avoir beaucoup d'éloquence , un jugement très-folide, & une profonde érudition : d'ailleurs il témoignoit en toutes rencon- tres, qu'il n'avoir que de bonnes intentions pour le repos de l'Etat. Charle de Lorraine duc de Guife fit dans ce tems-là fa paix avec le Roi : on choifit de Thou ôc Maximilien de Bethune marquis de Rony , pour régler les conditions de fon traité : après qu'il fut arrêté , de Thou , dans l'Ode fuivante , rendit compte au public des motifs qui, contre fon inclination, l'a- voient obligé de fuivre la Cour , où les malheurs de la guerre l'avoient entraîné : il étoit bien-aife aufii de faire voir de quelle manière il s'en étoit retiré i fi-tôt qu'il en avoit trouvé i'oc- cafion. DE J. A. DE THOU, Liv. VL ù,i^ ADIEU A LA COUR. "'* ODE- Ç^ ou Ry ou les Mufes mêprijees y ^^ Sont fans honneur & fans appui ^ Où les âmes défabufées Trouvent tant dejujets d'ennui. Cour y ou des Miniftres indignes î Aux bajfeffes les plus infignes Accordent les plus grands bienfaits , Cejl ajfés languir dans vos chaînes ^ Toutes vos promejfesfont vaines > Je vous dis adieu pour jamais. Je ne voi chés vous quUnjujîice , Impojîure i irréligion ; V intérêt , la baffe avarice , Yfoûtiennent l'ambition, jy voi triompher finfolence l De vrais amis en apparence , Dont le cœur eft double & jaloux ; Chacun à Penvi s^ détruire , V envieux , toujours prêt à nuire > Porter d^inévitables coups, Donnerois-je un encens coupable Atant de fcélérats heureux.^ D^un Poète infâme , exécrable , Y loiierois-je les y ers affreux i' Potirrois-je y vivre en Hypocrite , Ou devenir le parafite , D\m Grand , de flatteurs obfédé î Ou traiter de galanterie , Les crimes & l'effronterie , D^une Lais au teint fardé ^ 5 Ggij 2jo MEMOIRES DE LA VIE " 0 ! que la retraite a de charmes > ^ ^ "*' Ty -pourrai vivre en liberté ^ Sans être (iîjet aux allarmes De Pambitieux agité. J'y garderai mon innocence j, Et les loix de ma confcience Y régleront tous mes défirs ; 'jy pourrai) fins inquiétude» D'aune utile <& fç aidante étude > Goûter les tranquiles plaijirs. Non y ce ne fut ni P avarice , - Ni la voix de P ambition , Qui m'appellerent aufervice D^un Prince dans l'opprejfwn. Ce fut pour m' épargner un crime , Pourfervir mon Roi légitime , Qu'à la Cour je fuivis Je s pas y Une rébellion fatale Le chajfoit de fa Capitale , Par le plus noir des attentats, Schomberg , ce fut par tes fujfrages , Qu'on rn honora dP emplois divers y Je te fuivis dans tes voyages y Avec toijepajfai les mers. Tous deux zélés pour notre Prince , Allans de Province en Province , Nous y rétablîmes fis loix y En Italie , en Allemagne , Malgré les intrigues d Efpagnc , Nous fimes refpeSlerfes droits. Apres que par la main d'un traître La brance eut perdu fon appui y Ny fimes-nous pas reconnoître Le Prince qui règne aujourd'hui. Enfin fournis parfapuijjance j DE J. A. DE THOU, Liv. VI. iji Par fa valeur , par fa clémence , Tout rend hommage à ce grand Roi , Oui peut donc blâmer mon envie , D'achever doucement ma vie Dans les devoirs de mon emploi ? Tu jugeras de ma conduite. Equitable Poftérité ! Ma retraite n'eft que la fuite > De ma contante aBivité. Depuis quatre ans ifuivant l'armée , Ma fidélité confirmée A mon Roi même pour tém.oinj Mufes ) à vos douceurs fenfib le, Je cherche un axjle paifible , Pour ne voir la Cour que de loin. Sur la fin de cette année, les Ambafladeurs de Venife , après avoir été long-tems en chemin , arrivèrent à Paris ; fuivis d'un îrain magnifique. On les y reçut avec des honneurs extraordi- naires i de Thou , nommé à l'Ambaflade de Venife , eut ordre du Roi d'aller au-devant d'eux avec André Huraultde MeifTc;, qui étoit de retour de cette Ambaflade : il eut ordre encore de leur tenir compagnie pendant leur féjour. Dans la mcme année mourut AuguHin de Thou fon oncle, Préfident à Mortier. Il y avoir déjà long-tems que de Thou étoit reçu en furvivance de cette Charge , il ne lui reftoit plus que d'en prendre pofleflion. Il le fit avec fi peu d'emprefle- ment j que quand les Ligueurs mirent fon oncle à la Baftille , avec le premier Préfident de Harlai , il refufa d'en occuper la place dans le Parlement féant à Tours, comme on l'a rapporté ci-devant. Après fa mort , il ne voulut point aller au Palais , que la cérémonie de fes funérailles ne fût achevée , 6c qu'il ne fc fût acquitté de tout ce qu'il devoit à fa mémoire. Il avoir rendu des fervices confidérables au jeune prince de Condé, & à la Princefle fa mère, lorfqu'elle avoir été inquié- tée pour la mort équivoque de fon mari. Cette même année il s'employa pour eux avec le même zèle j ôc quand le Roi les fit venir à Paris, il n'oublia rien, foit à la Cour, foit dans le i;P4 ^ $95' $ G g»; r352 MExMOIRES DE LA VIE "M Parlement , pour leur faire rendre ce que leur naiflance exigeoît; i ^ Q^^ perfuadé qu'il éroit de l'intérêt du Roi, & qu'il importoit au bien de l'Etat d'en ufer ainfi : cependant fes ennemis , par le mauvais tour qu'ils donnèrent à fes fèrvices , efTayerent de ren- dre fa fidélité fufpedeà la Cour Ôc au Parlement; ce qui lui at- tira des reproches des deux côtés. Il reffentit les effets de leur malignité, long- tcms depuis > mais comme il étoit accoutumé à la perte de fes biens , qu'il faifoit peu de cas de la faveur que les Courtifans recherchent avec avidité, ôc qu'il n'arten- doit que du témoignage de fa confcience> la récompenfe de tant de travaux & de tant de contraditlions , il n'eut pas de peine à s'en confoler. Afin de faciliter le fuccès de cette affaire , le Roi avant d'envoyer en Poitou le marquis de Pifani, pour amener le jeu- ne Prince, dont il favoit fait Gouverneur , fuivit l'avis du duc de Nevers , ôc donna à S. Germain en Laye un Edit en faveur des Proteffans, pour éloigner les obflacles qu'ils pourroient ap- porter fur ce fujet. De Thou le fit vérifier au Parlement fans modification. Cet Edit expîiquoit plus amplement l'article XIX de celui de 1 5 77 , qui les admettoit aux Charges indifféremment avec les Catholiques. Le Procureur général , qui vouloir faire connoître qu'il s'y étoit oppofé , fît mettre dans l'enregiflire- ment de l'Edit, OUi ù* non es requérant le Procureur général : ce qui allarma les Protefl:anSj qui crurent qu'on avoit prétendu les priver du bénéfice des Edits précédens : ainfi ils obligèrent le Roi de leur en accorder un autre l'année fuivante. ^^^_^_^ Ils prirent le tems que ce Prince étoit occupé au fiége de - la Fere- ôc fous prétexte delà fureté de leur Religion, ils lui ^ S 9 ^' prcfenterent une requête , dans la fituation la plus fâcheufe de fesaliaires. Les fuites en étoient dangereufes : pour les préve- nir, ce fage Prince crut qu'il falloit y donner ordre de bonne heure, ne point congédier leur affembîée , ôc y envoyer un Commiifaire fidèle , qui traitât avec eux des articles qu'ils pro- pofoient. De Thou fut choifi pour cette commiffion, dans le tems qu'il y penfoit le moins : il travailloit dans fa maifon à écrire fon Hiftoire , ôc à réparer les pertes qu'il avoit fouffertes dans fes biens depuis cinq ans. Les ordres qu'il reçut portoient : que fans prendre congé du Roi , il partît inceffamment pour DE J. A. DE THOU,Liv. VI. 255 fe rendre à Loudun. Comme jufqu'alors il n'avoit reçu que ^^^^^ de l'ingratitude de la part de ceux dont il en devoir le moins i S 9 ^* attendre , il s'excufa auprès de fa Majefté , & auprès de Vil- leroy fecretaire d'Etat , qui avoir ligné les ordres. Il prévoyoit que la négociation de cette affaire , qui étoit de la dernière importance, lui attireroit lindignation de Rome, & la dif- grace de la Cour, par les intrigues de fcs ennemis. Pour s'en défendre.ilfefervitjufqu'à deux fois du crédit de Schombergfon bon ami, qui étoit malade à Paris ; maisVilleroy s'y oppofa avec chaleur , ôc prefla Schomberg de le faire partir incefiamment,al- leguant pour toutes raifons , que le fervice du Roi demandoit que ce fût lui qui ménageât cette affaire, puifqu'il s'en étoit déjà mêlé. De Thou voyant que les remontrances de Schomberg croient inutiles, alla trouver Nicolas de Harlai de Sanci, Sur- intendant des finances, fon ancien ami 6c allié, qui obtint du Roi, que de Vie ôcCalignon feroient chargés en fa place de cette facheufe commiffion j mais en même de Thou reçut or- dre d'aller à Tours avec Schomberg, pour la paix du duc de Mercœur, qu'on devoir traiter avec les députés de ce Prince, Ôc en préfence de la Reine Loiiife fa fœur, qui étoit veuve de Henri III. Après quelques jours employés à cette négocia^ tion^ ils fe rendirent à Angers. Ce fur dans cette dernière ville que de Thou fut accablé de la nouvelle de la mort de Pierre Pithou , fçavant homme, qui partageoit fes foins , qui étoit fon confeil dans fes affaires ôc dans fes études, ôc qui le premier lui avoir infpiré le def- fein d'écrire i'Hiftoire de fon tems. Cette mort luifutfifenfi- ble, que privé d'un auffi grand fecours, il fut prêr de déchi- rer ce qu'il en avoir déjà compofé , ôc d'abandonner abfolu- ment l'ouvrage. Il fe retira quelques jours , ôc perdit beaucoup de fa gayetc ordinaire, jettanr les yeux de tous côtés, ôc ne trouvant perfonne qui remplaçât fon ami , ni qui le pût con- duire dans fon entreprife i car en toutes chofes il ne conful- toit que Pithou, qui étoit doué d'un difcernemenr admirable, -ôc d'un amour défmtereffé pour la juftice ôc pour la vérité. Il avoir fait examiner ôc corriger par un ami fi judicieux tour ce qu'il avoir écrit jufqu'à la fin du règne de Henri IL Son m.^nufcrit même étoit encore entre les mains de Pithou , quand 254 MEMOIRES DE LA VIE ce fçavant homme mourut > pour le refte , il fe fervit des lu* i ^ ^ fiblement^que ne m'y étant point attendu , je n'avois pcrfon- aj ne ici qui fît aflez d'attendon fur une fi grande perte , & qui 33 pût partager ma douleur. Auffi je vous avoue que j'en fus *» accablé , je m'oubliai moi-même , ôc l'emploi que j'avois à 3> foLUenir. Je ne prétends point m'en défendre > cette perte »^ eft de la nature de celles qui peuvent ébranler les efprits les 3> plus fermes. « « Quoique vous n'ayez jamais vu Pithou , vous connoifTez a» allez tout fon mérite , ôc Peftime qu'il s'étoit acquife dans les a» payis les plus éloignés , qui, comme vous , ne le connoifi!biene » que de réputation. Ainfi vous ne devez pas être furpris , fi 33 ceux qui le voyoient tous les jours, qui étoient liés avec lui M par une affedion mutuelle , & par un long commerce , ont » été confternés de fa mort. Car qu'y a-t'il au monde de plua ,, précieux que l'amitié d'un homme de bien, fage , & rempli de toutes les connoiflances dont l'efprit eft capable? d'un homme dont les mœurs ôc la vertu étoient pures ôc fans ambition , qu^ I £Ue eft crciduite du Latin. 5î f(^avoi| M DE J. A. DE THOU, Liv. VI. 25^ ?î fçavoit parfaitement l'antiquité facrée & profane , nos Loix , 3î notre Droit , & nos Coutumes , qui avoit une prévoyance ad- i <; o 6. » mirable, ôc une expérience confommée , un jugement foli- »> de , & une grande capacité par rapport à nos affaires ? ^> » Quoique fimple particulier , il fembloit qu'il eût la con- » duite du publics ceux qui gouvernoient l'Etat le confultoient M comme un Oracle, ôc ne fortoient jamais d'auprès de lui que 5» pénétrés de fes lumières & de la fageffe de fes confeils. Aufîi »> les plus vertueux de nos Miniftres n'entreprenoient rien d'im- « portant , ou pour le dedans ou pour le dehors de l'Etat > « qu'ils ne le lui euflent auparavant communiqué , & qu'ils M n'en eufTent examiné toutes les conféquences avec lui. 3» « Voilà ce que ceux qui ne le connoifTent que de nom, & 9» qui ne l'ont jamais vu , ne fçavent pas. Pour moi, qui ai été « aflez heureux pour être de fes amis , la perte m'en a été fi 9» fcnfible , que me voyant privé de fon confeil ôc de fon fe- »> cours , j'ai été fur le point d'abandonner mes études , ôc le »j foin des affaires publiques , aufquelles j'ai lieu de croire que :p Dieu m'a appelle ; le refpe6t que je dois à fa mémoire ôc le M fouvenir de fes confeils , m'en ont feuls empêché. Je n'ou- 3J blierai jamais qu'il m'a fouvent dit , lorfqu'il me voyoit ac- 05 câblé du mauvais état de nos affaires , dont il n' avoit pas M meilleure opinion que moi ; qu'il efpéroit qu'elles fe réta- M bliroient un jour ', ôc qu'enfin il n'étoit point permis à un bon w Citoyen, ni à un brave foldat, de quitter le polie oùlaPro- o> vidence les avoit placés, en quelque mauvais état où les cho- » fes fuffent réduites. « « En un mot, c'étoit un homme né pour l'utilité publique; 35 la fertilité de fon efprit ôc la vafle étendue de fon génie, 35 avoient réiini dans fa perfonne tout ce qu'on peut fçavoir: » il fçavoit plus que perfonne n'a jamais f(^û. Jamais on ne l'a M trouvé fans occupation, toujours appliqué à feuilleter les an- V ciennes Bibliothèques, à revoir ôc remettre en meilleur état « les écrits des Anciens , dont il a donné une infinité au pu- » blic 3 à fortifier de fes confeils ôc de fon expérience ceux qui fe 9> trouvoient dans la peine , ou enfin à aider Ôc exciter ceux dont w les talens pouvoient être utiles. Il eft jufle que ceux qui en ont « reçu de Dieu , imitent un exemple Ci eftimable, ôc tâchent de ç> faire paffer à la poftérité la mémoire d'un fi grand homme. »? Tome h $ H\i fi3<^ MEMOIRES DE LA VIE « Je fuis témoin , illuftre Cafaubon , de l'amitié qu'il a con- _^ , « fervée pour vous toute fa vie , ôc de la joie que je lui don- ^ =» nois quand je lui montrois les Lettres de notre Scaliger , » qui vois y nomme le plus fçavant homme de notre rems. :»> 11 me difoit que Dieu vous avoit fait naître , pour vous op- « poferà l'ignorance qui nous menaçoit, & qu'il vous regac- w doit comme le feul homme, quipûtrappeller les Belles-Let- s» très, que nos guerres civiles avoient bannies. ^ « Ce fut lui qui m'engagea à vous prier de venir en Fran* » ce , ôc je croi qu'il vous en a écrit aulîi plufieurs fois. Com- » me il n'avoit d'autre plaifir que celui de procurer l'utilité ■> publique , il étoit perfuadé qu'elle ne recevroit pas un mé- » diocre avantage de vos Conférences ; ôc il fe flattoit que »' vous ne vous repentiriez pas non plus de celles que vous au- ^5 riez avec lui. Il avoit commencé plufieurs ouvrages , que » fon âge avancé ôc fes grandes occupations , ne lui permettoient S' pas d'achever , il efpéroit qu'étant jeune , ôc moins occupé que =' lui, vous vous en chargeriez volontiers. Sa mort nous a en a> ravi une partie, Ôc l'autre eft fi peu en ordre, quefi Nicolas M le Févre , fon ami intime , Ôc le compagnon inféparable de =' fes études , n'y donne fes foins , nous courons rifque d'en w être privés entièrement i il n'y a que lui qui fçache fes inten- se tions , ôc qui puiife mettre ces pièces informes en état depa- « roître. Je ferai mon poffible par mes prières pour l'obliger à 35 y travailler. « ce Cependant j'efpére de votre bon cœur , que vous prendrez » part à ma peine, dont je vous entretiens peut-être trop long' »• tems 5 perfuadé que dans vos écrits vous voudrez bien ren- 3î dre témoignage à la poftérité du mérite de cet excellent hom- « me. On peut dire que fi quelqu'un s'efi: rendu digne d'avoir » part aux éloges des hommes iiluflres de notre tems , celui- » ci l'a mieux mérité que perfonne , par la réputation qu'il s'ell » aquife. Je vous prie inftamment d'y travailler, ôc d'animer 05 par votre exemple ceux qui font capables de le faire. Adieu. 35 Obligez -moi de me donner fouvent des nouvelles de vos 05 études , ôc de tout ce qui vous regarde. Comptez que dans «c l'agitation des affaires qui m'occupent, rien ne fçauroitmç 35 donner plus de çonfolation que vos Lettres. Encore une fois, =• Adieu. » ^ Tours le 25 Nouembre ijpCT. DE J. A, DE THOU, Liv. VI. 257 Tout l'Hyver Te paiTa inutilement à traiter avec le duc de Mercœur : cependant de Vie ôc Calignon ^ qui n'avoient pas r.iieux réufii auprès des Protcftans, arrivèrent de Rouen à Tours, ^ S 91- avec des ordres du Roi pour Schomberg ôc de Thou, de les ai- der dans cette négociation. Schomberg s'y portoit afTez volontiers ; mais de Thou, qui la regardoit toujours comme une affaire fâcheufe pour lui, au- loit bien voulu s'en excufer , comme il avoit fait la première fois j cependant comme il n'avoit jamais pu rien refufer à Schom- berg, il s'engagea dans cette négociation^ dont il n'y eut que Calignon ôc lui qui demeuraffent chargés dans la fuite. Avant la conclufion de cette affaire, le Roi dépêcha de Vie à Lyon, ôc Schomberg en Bretagne, pour difpofer toutes chofes à la guerre contre le duc de Mercœur , qui tous les jours affedoit de nouveaux délais. luç-s Proteftans tenoient alors leurs Aiïemblées à Saumur ôc à Chaftelîerault , tandis que \ts Commiflaires de Sa Majefté étoient à Tours, pour être plus proche de la Reine Louife , qui étoit à Chenonceaux, ôc qui recevoit de tems en temsdes nouvelles du duc de Mercœur. Schomberg apprit affez confufément à Tours îafurprife d'A- miens : la nouvelle lui en fut aufli-tôt confirmée par un Cour- rier du Roi. Elle fut reçue avec une confternation générale, ôc chacun croyant le Royaume à deux doigts de fa perte , fon- geoit à fes propres intérêts. Les Proteftans ôc leurs principaux Chefs s'afTcmblerent , moins pour les affaires de leur Religion , que pour prendre leurs mefures dans une conjoncture Ci nialheu- reufe:ils n'attendirent point les ordres de Sa Majeflé , ôc n'y appelierent ni Schomberg ni de Thou, quelque inftance que ce dernier pût faire pour s'y oppofer. , La perte d'Amiens, que le Roi avoit réfolu de reprendre i partagea diverfement les efprits : ceux qui ne regardoient que leurs intérêts particuliers , fondoient là-deffus de grandes efpé- rances îles autres en étoient véritablement touchés. La valeur du Roi vint à bout de tout : il reprit Amiens , ôc raffùra les fron- tières i ce qui confondit i^QS ennemis , ôc obligea les Proteflans , qui dans cette conjoncture s'imaginoient qu'il étoit permis à chaque particulier de pourvoir à la fureté , de recevoir d'ua Roi victorieux les conditions qu'il leur offrit , jugeant bien que la 5 H h ij èsS MEMOIRES DE LA VIE __^^_^^^^^^____ tranquillité publique fe rétabliroit aifément fous un fi grand ' Prince. ^ S 91' Durant la longueur 6c l'incertitude de ce fiége , de Thou avoir fouvent preiTé les ducs de Bouillon ôc de la Trimouille de lever des troupes , ôc de les mener au camp devant Amiens. Il leur avoir remontré, que s'ils nelefaifoient , ils s'attireroient la haine du public, ôc trouveroient les Parlemens moins dif- pofés à vérifier un Edit , qu'ils s'efForçoient d'étendre par de nouvelles conditions i mais le défordre étoit fi grand, ôclesef- prits fi préoccupés , qu'ils n'étoient capables ni d'aucune réfo- lution convenable à leurs intérêts , ni d'écouter ceux qui leur donnoient de bons confeils. Ainfi le duc de Bouillon , avec des troupes qu'il avoir le- vées dans le Limoufin , aux dépens du Roi , s'en alla dans l'Au- vergne, ôc dans le Gevaudan,oii Montmorenci-Fofleufe avoir recommencé la guerre j ôc le duc de la Trimouille, avec des troupes levées fur le même pié dans le Poitou , y refta inutile- ment , fans que ni l'un ni l'autre donnafl^ent de fecours au Roi. ^ Ce Prince ne put jamais l'oublier , ôc lorfque de Thou , qui leur avoir fait des inftanccs fi vives ôc fi réitérées , voulut par fes Lettres les excufer auprès de Sa Majefté , le Roi reçur fort mal ces excufes, ôc on le regarda de mauvais œil , dans le tems qu'on vérifia l'Edit. I^^Cependant s'il parloit ouvertement en leur faveur , ôc dans le public ôc auprès du Roi , tandis qu'il les blâmoit fi libre- ment dans le particulier , ce n' étoit pas pour s'attirer leurs bonnes grâces , mais pour empêcher qu'une faute particulière ne retardât la conclufion d'une affaire générale , d'où dépen- doit le repos de l'Etat, ôc que le Roi lui-même jugeoit fi né- ceflaire. Car ceux qui entretenoient encore des intelligences fecret- tes avec les reftes de la Ligue , faififlbienr cette occafion , comme fi le hazard la leur eûr offerte. Pour irriter les efprits des Proteftans , ils feignoient d'un côté d'entrer dans leurs in- térêts , afin de les rendre odieux au Roi , ôc la conduite de fes Commiffaires fufpede 5 de l'autre > ils fe plaignoient fans cefie au cardinal de Florence Légat en France , qui étoit alors à Pa- ris. Il eft confiant que par l'intrigue de cesTadieux, la difcuffion des Articles de l'Edit des Proteftans donna moins de peine à DE J. A. DE THOU>Liv. VL 25^ de Thou , qu'il n'en eut à le faire approuver du peuple ÔC de la Cour , & à le faire recevoir au Parlement. ^ ^ „ ICO/ Auiïi ne pouvoit-il trop fe louer de la modération 6c de Té- * quité du Légat. Toutes les fois qu'il falloit fe rendre au lieu de rAflemblée , il l'alloit trouver de la part du Roi , pour lui rendre compte des difficultés qui fe rencontroient fur certains 'Articles , & cela arrivoit fouvent. Il trouva toujours dans le Cardinal beaucoup de droiture & de defintéreflement : ce Pré- lat, attentif à foûtenir fon caractère , étoit perfuadé qu'on de- voir lailTer à ceux , que le Roi avoir charges de cette commif- fion & de fes intérêts, le foin d^en ufer avec prudence & avec liberté. 11 ne fe fépara jamais du Préfident de Thou , fans lui donner des marques de fa bonne volonté & de fa confiance. Il lui témoigna feulement qu'il efpéroit que dans cette négo- ciation , on ne pourroit imputer au Roi ni à fes Miniftres au- cune partialité , ôc qu'il ne s'y pafferoit rien que ce qu'exigeoient le bien des affaires , Ôc le repos de l'Etat. Dans le tems de la reprife d' A miens > de Vie Ôc de Thou s'y rendirent en pofte , pour faire voir au Roi les Articles conve- nus avec les Proteflans : mais ce Prince qui étoit allé faire une courfe dans l'Artois , n'y répondit qu'à fon retour à Dourlans. Cefutaufïi dans ce tems-là que Villeroy ôc le Préiident Richar- dot convinrent d'un tems ôc d un rendez-vous , pour traiter de la paix entre les deux Couronnes. Le Légat fe rendit quelque tems après à Vervins , où Pom- pone de Belliévre ôc Nicolas Brûlard de Silleri , l'alierent trou- ver de la part du Roi , pour négocier la paix avec les Députez du Roi d'Efpagne j mais cette affaire ne fut terminée que l'an- née fuivante. Le Roi qui avoit pourvu à la fureté de nos Frontières , laifTa - dans Amiens le connétable de Montmorenci , ôc vint cette an- i 5* ^ 8. née dans l'Anjou avec peu de troupes. Il voulut bien recevoir obligeamment , comme on en étoit convenu^ les ducs de Bouil- lon ôc de la Trimouille , qui le vinrent faluer à Saumur , d'où Sa Majeflé fe rendit à Angers. Il mit dans cette ville la dernière main à l'Edit des Proteftans , qui pour quelques nouvelles diffi- cultés ne fut abfolument achevé qu'à Nantes ; ce qui le fit appel- 1er VEdit de Nantes, Avant que le Roi vînt dans l'Anjou , Calignon ôc de Thou^ i Hh iij 240 MEMOIRES DE LA VÎE qui s'étoient rendus à Saumur ôc à Chinon , eurent quelques pe- tites avantures , peu confidcrables à la vérité , mais qu'on ne ^ J ^ ' doit pas pafler fous filcnce dans la vie d'un particulier. Ils étoient logés à Chinon dans une grande mailon, qui au- trefois avoit appartenu à François Rabelais, Médecin célèbre, fçavant dans les Langues Grecque ôc Latine , & fort hab le dans fa profeffion. Il avoit ahfolumcnt abandonné fes études fur la (in de (^qs jours, ôc s'étoit jette dans le libertinage & dans îa bonne chère. 11 foûtenoit que la plaifanterie étoit le propte de l'homme, & fur ce pié-là, s'abandonnant à fon génie, il avoit compofé un Livre très-ingenieux , où avec une liberté de Dé- mocrite, & une plaifanterie fouvent bôufonne ôc baffe , il di- vertit fes Le£leurs fous des noms empruntés , par le ridicule qu'il donne à tous les états de la vie , ôc à toutes les conditions du Royaume'. La mémoire de cet Auteur enjoué , qui avoit employé tou- te fa vie ôc toutes fes études à infpirer la joye , donna lieu au Préfident de Thou ôc à Calignon, de plaifanter avec fes Mâ- nes, fur ce que fa maifon étoit devenue une hôtellerie, où l'on faifoit une débauche continuelle, fon jardin étoit le ren- dez-vous des habitans les jours de Fêtes , ôc le cabinet de ks Livres avoit été transformé en celier. A la prière de Cali- gnon , de Thou fit fur ce fujet les Vers fuivans. 1 On raconte de lui plufieurs traits flaifans. Il portoit quelque fois une grande e'critoire pendue à fa ceinture , avec un cornet proportionné. Lorf- qu on lui dcmandoit , à quoi une fi grande e'critoire lui étoit propre , il l'ouvroit auflî-tôt, & faifoit rire tout le monde. Car l'écritoire renfermoit un -bout de boudin de cochon , ôc dans le , cornet il y avoit de la moutarde. C'é- toit avec cela , difoit-il , qu'il écrivoit. Charle Faleze , habile 8c célèbre I\Iéde- cin, affùroit qu'il avoit eu autrefois cette e'critoire en fa pofTeffion. On ra- i^ontc encore de Rabelais , que ne pou- vant foufFrir l'orgueil du cardinal du Prat, il s'habilla un jour en homme de la lie du peuple , avec une écharpe verte, 8c fe mit à fe promener fur le quay des Auguftins, devant l'hôtel du Cardinal , qui l'ayant aperçu , fut étonné de cet habillement , 8c lui envoya un dome- ilique pour lui demander qui il étoit. Rai)elais répondit qu'il étoit écorcheut de veaux , 8c que n lui ou fon maître vôuloienc , il exerceroit fon métier fut eux. Cette réponfe fut rapportée au Cardinal , qui étoit alors en grande compagnie ; on ne put s'empêcher d'é- cîater de iife. ( MSS, Reg. & Samm. ) *'■" DE J. A. DE THOU, Liv, VI. 241 L'OMBRE DE PvABELAIS. ''' J'Ai pajje tout mon tems à rire ^ Mes écrits libres en font foi , llsfontfiplaifans , qu'à les lire On rira même malgré foi. La raifonférieufe ennuyé ; £f rend amer s nos -plus beaux jours: J^ie peut-on faire de la vie , Sans rire & plaifanter toujours f y^uJJiBacclmS) Dieu de lajoye, jQui régla toujours mon de(lin , Jufquen P autre mande m'envoya De quoi dijfiper mon chagrin. Car de ma maifon paternelle Il vient défaire un cabaret , Ou le plaifirfe renouvelle Entre le blanc & le clairet. Les jours de Tête on s^ régale , On y rit dufoirau matin , Dans le jardin & dans la fale , Tout Chinonfe trouve enfejlin. Là , chacun dit fa chanfbnnette»- Là , leplusfageejl le plu s fou , Et danfe aufon de la mufette Les plus gay s branles du Poitou y La cave s'y trouve placée , Où fut jadis mon cabinet , On ny porte plus fapenfée jQuaux douceurs d'unvin frais & net. i^i MEMOIRES DE LA VIE o Oue fi Fîuton, me n'en ne tente, ^ youlottje payer de raijon^ Et permettre à mon ombre errante , Défaire un tour à ma maifon; Quelque -prix que'] en pûjje attendre ; Cejeroit mon premier fouhait , De la louer ou de la vendre , Pour l'ujage que Pon en fait, L'avanture fuivante mérite une attention plus férieufe. Les Juges d' Angoulême avoient condamné pour crime de Magie un nommé Beaumont, qui fe difoit gentilhomme. Comme il en avoit appelle au Parlement, & qu'on le conduifoit à Paris , il fut arrêté à Chinon par une Dame de la première qualité , mais un peu trop curieufe fur ces matières : il y féjourna prefque pendant deux ans avec affés de liberté. Le bruit fe répandit auflî-tôt qu'il y avoit dit ôcfait des chofes furprenantesi Gille de Souvré gouverneur de Tours, qui fe trouva à Chinon, eut envie de le voir ôc de le queftionner. 11 l'obtint du Préfident de Thou 5 mais comme il le prefToit de l'interroger lui-même, de Thou s'en excufa , fur ce qu'étant Préfident de la Tournel- le , il feroit peut-être obligé de le faire à Paris : ainfi ce fut Ca- lignon qui s'en chargea, Calignon y étoit très-propre ; outre les Belles-Lettres j il fça- voit fort bien la Philofophie , les Mathématiques , & la Jurif- prudence. Après les queftions ordinaires , il l'interrogea exac- tement fur les principes de la Magie, fur fes effets^ fur fon ex- cellence , fur ceux qui en faifoient profeflion , & fur tout ce qu'il avoit fait devant ôc après fa condamnation. Souvré & le Préfident de Thou étoient cependant cachés dans Pembrazure d'une fenêtre, pour n'être point découverts. Calignon fçut Ci bien s'infinuer dans l'efprit du criminel , qui fe crut déjà en liberté, que ce malheureux prenant confiance en lui, lui avoua plufieurs chofes, qu'il nia depuis confl:amment,lorfque contre îbn efpérance , on lui fit fon procès à Paris. Voici ce qu'on peut recueillir de plus certain de cet interro- gatoire ; ou plutôt de cette conférence, Beaumont prétendoit DE J. A. DE THOU, Liv. VI. 24? que la Magie, dont il faifoit profeflion, étoit l'art de converfer «_ avec ces Génies , qui font une portion de la Divinités bien dif- 1 ç n g, férent de celui dont fe fervent ceux que nous appelions Sorciers, qui ne font que de vils efclaves du Démon, grands ignorans, ôc dont les mauvais efprits abufent, pour nuire aux hommes paï le poifon , ôc par des charmes abominables : au lieu que les Sa- ges, qui ne s'appliquent qu'à faire le bien, commandent aux Génies, connoilTent par leur commerce les fecrets delà na- ture les plus cachés , ignorés du refte des hommes , ôc dont per- fonne n'a jamais écrit ; apprennent aux hommes à connoître l'avenir , les moyens d'éviter les périls , de recouvrer ce qu'ils ont perdu , de pafler en un moment d'un lieu dans un autre , entretiennent l'amitié entre les pères ôc les enfans , les maris^ ôc les femmes , entre tous ceux enfin aufquels on la doit. Il ajouta , qu'il converfoit avec ces Efprits céleftes , habi- tans de l'air, qui bien-faifans de leur nature, ne font capables que de faire du bien; que ceux qui font au centre delà terre, ôc qui commandent aux Sorciers, font des Efprits mahns , qui ne font capables que de faire le mal j que le monde étoit rem- pli de Sages, quifaifoient profeflion de cette fublime Philofo- phie 5 qu'il y en avoit en Efpagne , à Tolède y à Cordouë , à Grenade, ôc en beaucoup d'autres lieux ; qu'autrefois elle étoit célèbre en Allemagne, mais que depuis i'héréfie de Luther, l'exercice y en avoit prefque ceffé 5 qu'en France ôc en Angle- terre elle s'y confervoit par tradition dans de certaines familles iiluftres j qu'on n'admettoit à la connoiflance de ces myftéres que des gens choifis , de peur que par le commerce des pro- _ fanes , l'intelligence de ces grands fecrets ne paffât à de la ca- naille ôc à des gens indignes. Il fe mit à difcourir enfuite de toutes les merveilles qu'il avoit faites, pour l'avantage de ceux qui avoienteu recours à lui ', ôc cela avec un air fi affùré , qu'au lieu d'une extravagan- ce in-^pie ôc criminelle, il fembloit parler d'une vérité certaine Ôc reconnue. Après cet interrogatoire, on le reconduifit au château. De Thou l'y fit garder exattement, ôc Souvrè, qui avoit écouté, ne put s'empêcher d'admirer l'entêtement de ce malheureux : il obtint de cette Dame, qui l'avoit gardé fi long- tems, qu'on le feroit conduire à Paris inceffamment ; il y arri- va avant que de Thou y fut de retour, Beaumont n'y avoù;^ Tome I, ^ li 244 MEMOIRES DE LA VIE j,^ rien de tout ce qu'il avoit dit à Calignon. On l'y condamna ' fur les informations d'Angoulcme , ôc on le punit d'une mort * 5 ^ ®' digne de fa vie '. Comme le Roi ctoit encore à Nantes > Jean Valet , ôc Jean Talhouet gentilhomme Breton, auparavant Meftre de camp dans les troupes du duc de Mercœur, lui donnèrent avis qu'un prêtre nommé Côme Ruggieri, vouloit attenter à la vie de Sa I II arriva en ce tems-Ià à de Thou une avanture fort fîngulicre. Dans le tems des conférences avec les de'putés du duc de Mercœur , lorfque Scnom- berg 6c de Thou étoient à Saumur , il s'y rendoit tous les jours une grande quantité de Seigneurs ôc de Nobleffe. L'un ôc l'autre etoient loge's dans la Maifon de ville; de Thou pour faire place aux nouveaux hôtes , s'étoit re- tiré dans un appartement d'en haut,que du PiefTis-Mornai gouverneur de la vil- le 8c du château , avoit fait lambrifTer de bois de fapin. Il y avoit alors dans la ville une folle, que de Thou n'avoit jamais vue, Ôc dont il n'avoit pas mê- me entendu parler. Cette folle n'étant point gardée par fa famille, couroit çà ôc là , ôc étoit le joiiet des valets ôc àts goujats. Cherchant la nuit un lieu où elle pût fer epofer, elle entra par hazard dans la chambre duPréfîdentdeThou, qui dormoir alors , ôc qui n'avoit fer- mé fa porte ni à la clef ni aux verroiiils, fes domeitiques couchant dans des chambres à côté de la fienne. La folle qui connoiflbit la maifon, entra fans faire de bruit dans la chambre du Pré- lident , ôc fe mit à fe deshabiller auprès dufeu;elle plaça fes habits fur des chai- fes autour de la cheminée pour les fé- cher , parce qu'on lui avoit jette de l'eau. Lorfqu'elle eut un peu féché fa chemifc , elle fe coucha fur les pies du lit , qui étoit fort étroit , comme le font les lits de camp , ôc commença à dormir profondément. De 1 hou s'étant quel- que tems après tourné dans fon lit, fen- rit un poids extraordinaire fur fes pies , & voulut le fecoiier ; la folle tomba, ôc par fa chute , réveilla de Thou , qui ne içachant ce que ce pouvoir être, douta pendant quelque terns s'il ne revoit poir^t. Enfin entendant marcher dans fa chambre , il ouvrit les rideaux de fon lit , ôc commeles volets de fes fenêtres n'étoient point fermés , ôc qu'il faifoit un peu clair de lune , il vit une figure blanche marchant dans fa chambre.Ap- percevant en même tems les haillons qui étoient près de la cheminée, il s'ima- gina que c'éroient des gueux qui étoient entrés pour le voler. La folle s'étant alors un peu approchée de fon lit, il lui demanda qui elle écoit : elle lui répon- dit qu'elle étoit la Reine du ciel. Il connut alors à fa voix que c'étoit une femme , ÔC que les habits qui étoient auprès du feu , n'étoient point des ha- bits d'homme. Il fe leva , ôc ayant é- veiiléfes domefiiques, il fitmettre cet- te femme dehors, puis fe recoucha. Le matin il raconta ce qui lui étoit arrivé à Schombcrg , qui quoiqu'il fut un homme très-courageux, lui avoiia qu'en pareil casiîauroit eu beaucoup de peur. i:chomberg le conta à Angers au Roi , qui dit la même chofe. Cette hiftoire fe répandit à la Cour , Ôc fit beaucoup rire tous les Courtifans. Quelque tems après, le Roi étant à Vêpres dans lE- glife des Jacobins , le jour de Pâques , lorfqu'on vint à entonner XcRegina caîi latare , &c. il fe leva , ôc fe fouvenant de l'avanture du Préfîdent de Thou , il le chercha des yeux dans l'Eglife. Après l'Office , fe promenant dans le Cloître avec le duc de Mercœur , qui avoit fait fa paix depuis peu, il appellade Thou, ôc lui fit encore raconter fon avanture. Le roi ôc le duc de Mercœur admirè- rent l'intrépidité du Préfident , qui eût bien voulu néanmoins que cette hifioi- re n'eût point été divulguée. Schom- berg prenoit plaifîr à la conter à tout le monde , ôc y ajoûtoit même fouvenc des circonfiances pour la rendre plus plaifante. ( MSS, Reg. & Samm. ) D E J. A. D E T H O U, L I V. VI. 24; Majefté par les voyes déteftables de la Magie 5 que fous pré- — -^--«— texte qu'il fçavoit peindre, on lui avoir donné une chambre i ^ g g. dans le Château j qu'il y avoir fait une figure de cire reffem- blant au Roi , qu'il perçoir tous les jours , en prononçant de certaines paroles barbares , pour le faire mourir de langueur. Les accufateurs donnèrent leur mémoire ilgné de leur main. Le Roi commit le Préfident de Thou & Charle Turcant , pour en informer. Ce Côme Ruggieri éroit le même qu'on avoir mis à la queftion, il y avoir vingt-cinq ans , pour de pareils maléfices , un peu avant la mort de Charle IX. De Thou l'in- terrogeant là-deffus , il répondit que c'étoit une calomnie de Tes ennemis 5 que fes Juges avoient reconnu fon innocence , & l'avoient élargi d'une manière honorable j qu'il étoit vrai qu'il avoir une connoifTance particulière de l'Aftrologie , & que peu de gens pouvoient , aulTi bien que lui prendre le point de la nativité: que par ce moyen il avoit prédit plufieursévéne- mens à quantité de perfonnesj que cela avoir donné lieu de l'accufer d'avoir commerce avec les mauvais EfJDrits , mais qu'en tout cela il n'y avoit rien que de naturel : que s'il avoit ïéùîîî dans fes prédictions , on n'en devoir pas conclure qu'il fût coupable j queTaffedion qu'il avoit confervée pour Sa Ma- jefté depuis tant d'années, étoit une preuve de fon innocence & de fon averfion pour le crime donr on l'accufcit. Il ajouta, qu'après la journée de S. Barthelemi, le Roi de Navarre & Je prince de Condé étant au pouvoir du Roi, la Rei- ne mère, qui avoit beaucoup de créance en lui, lui demanda la nativité de ces Princes ; qu'il lui répondit qu'il l'avoit prife exactement , ôc que fuivant les principes de fon Art , l'Etat n'avoit rien à craindre de leur part > que cette afîlirance les fau- va & les garantit des deïïeins qu'on avoit formés contre leurs vies 5 qu'il s'en étoit ouvert à François de la Noue , qui vint à la Cour dans ce tems-là j qu'il l'engagea à le faire fçavoir adroi- tement à ces Princes 5 ôc à les avertir de fa part , que s'ils vou- loient éviter le péril qui les menaçoit , ils juftinalTent par leur conduite ce qu'il avoit répondu à la Reine 5 que la feule affec- tion qu'il leur portoit , lui avoit diCté cette réponfe , ôc non l'expérience de fon Art , puifque l'affaire étoit de fa nature impénétrable à l'Aflrologie j qu'il croyoir que Sa Majeftc n'a- voit pas oublié un fi grand fervice, perfuadé qu'après des preuves ^liij 24<^ MEMOIRESDE LA VIE - ■ fi certaines de fon affe£tion , la générofité du Roi ne lui per- g mettroit pas de le voir tous les jours expofé à de pareilles ca- lomnies. De Thou rapporta cette réponfe à Sa Majefté. Ce Prince après avoir fait quelques tours dans fa chambre , lui dit qu'il s'en fouvenoit , &. qu'il étoit vrai que la Noue lui en avoir par- lé i mais qu'il ne mettoit fa confiance qu'en Dieu , ôc qu'il ne craignoit rien de ces fortes de charmes , qui n'ont de pouvoir que fur ceux qui fe défient de la divine Providence. Ainfi ceflerent les pourfuites contre Ruggieri , que Ton mit en liberté. 11 s'étoit adroitement infinué dans l'efprit des Da- mes de la Cour, & parleur moyen le Roi lui avoir promis fa grâce fecrerement. On a crû devoir s'étendre fur cette affaire, d'autant plus que cet homme a eu l'infolence de publier , que ce que de Thou a rapporté de lui fur des preuves certaines ( ce qui fe trouve à l'an- née i;73^ dans l'Hiftoire générale, qui dans ce tems-là n'étoit pas encore imprimée ) ne le regardoit point i que de Thou avoit été abufé par la conformité du nom d'un certain Jardinier , qui étoit alors accufé du même crime. Il eut même l'éfronterie de folliciter une penfion , qui lui fut accordée pour écrire l'Hiftoi- re. Mais pour prouver le contraire de ce qu'il avance , on n'a qu'à lire fa confefTion fignée de lui , qui eft encore entre les mains de Charle Turcant Magiftrat incorruptible j il y demeu- re d'accord que c'eft lui-même, accufé injuftementà la vérité > mais renvoyé honorablement , comme on l'a dit ci-defTus. En quoi il ment encore avec impudence j car par les regiftres du Parlement , il eft conftant qu'après la queftion on l'envoya aux Galères, dont il ne s'exempta que par le crédit des Courtifans , qui fort portés pour ces fortes de Devins , le retirèrent de la chaîne , comme on le conduifoit à Marfeille , ôc le ramenèrent à la Cour. Ceux qui fe font obftinés à noircir la réputation du Préfident de Thou, par toute forte de calomnies, n'ont ofé nier que ce Côme Ruggieri , qui fous le régne de Charle IX fut mis à la queftion pour crime de Magie, ne fut le même qui fut inter- rogé à Nantes du tems de Henri IV. Ils ne le connoiftbiert que trop. Mais pour ne laifler paffer aucune occafion de dé- crier cet Auteur , ils ont dit qu'il avoit malicieufement affedé ^^ DE J. A. DE THOU , L i v. V. 247 de charger un Prêtre d'un crime fi déteftable. Qu'ils fça- ' chent donc, ces impudens calomniateurs, que Ruggieri n'é- i r o 8. toit point dans les Ordres quand on l'appliqua à la queftion : Que quand de Thou, en l'interrogeant là-defTus, lui reprocha fon Aftrologie Judiciaire, comme une impieté défendue atout Chrétien, & bien davantage à un Prêtre, il s'en excufa com- me il put , ôc protefta avec ferment que depuis qu'il avoit pris les Ordres ( ce qui ne fut que long-tems après ] il n'avoit tiré l'ho- rofcope de perîbnne, comme on le voit dans fesréponfes que garde M. Turcanr. Sa fin déplorable fuffit pour faire connoître , fi c'étoit à tort que de Thou avoit fi mauvaife opinion de lui. Ce malheureux, qui avoit vécu dans une profonde diflimulanon , fit connoître à fa mort fon éloignement pour le Chriftianifme : comme il ne voulut recevoir aucun des Sacremens que l'Eglife donne aux Fidèles , on inhuma fon corps dans un lieu profane , au grand fcandale du public, ôc à la honte de ceux qui protégeoient à la (Dour un impofteur fi abominable. Tout le tems que de Thou pouvoit dérober aux affaires, il l'employoit à écrire l'Hiftoire. Quand l'Edit de Nantes fut en- fin fcellé après plufieurs difficultés , que des intérêts particu- liers y faifoient naître , il demanda au Roi , avant que ce Prin- ce quittât la Bretagne , la permiffion de revenir à Paris , où. il arriva fur la fin de Mai , avec Calignon fon compagnon infé- parable. La plupart y étoient d^avis qu'on devoit prefTer la vérifica- ■" ■"""" " tion de l'Edit au Parlement , avant que les Ligueurs , qui dans 15pp. l'ame n'en étoient pas contens , quoi qu'abaifi^^'s par tant de profpérités , fiflent quelque cabale ou excitaflJent quelque mou- vement. C'étoit le ientiment du Préfident de Thou , qui vou- loir qu'on terminât abfolument cette aflfaire , fans donner aux factieux le tems de remuer, perfuadés que tout le monde fefoû- mettroit fans peine aux volontés de Sa Majefté , après une paix procurée par un Prince fi bon ôc fi fage. Mais le Légat, à qui l'Etat avoit tant d'obligation, deman- da du tems , ôc on obtint la furféance jufqu'après fon départ. Le duc de Bouillon fe chargea de l'agrément des Proteflans, & d'empêcher qu'ils ne le prifient en mauvaife part j ainfi cet- te affaire fut; remife à l'année fuivante. Enfin après plufieurs ^ I i iij iS 99» 2 4g M E M O I R E S D E LA VIE . difficultés ôc plufieurs délais, TEdit fut vérifié au commence- ment du Carême. On avoir prévu qu'il s'y trouveroit de grandes oppofitions, & que pour les lever , la préfence du Préfident de 1 hou , char- gé de cette négociation , y feroit nécefiaire. Mais comme il ne Ibrtoit plus de chez lui^ depuis qu'on l'avoit nommé à l'am- baflade de Venife, on y envoya en fa place le Préfident Antoi- ne Seguier. Tout ce qui regarde le refte de la vérification de ce fameux Edit, eft rapporté plus au long dans le 122 Livre de THiftoire générale. Cette même année fut trifle pour lui , par la perte qu'il fit de trois hommes illuftres , qui étoient ou fes alliés ou fes meilleurs amis. C'étoient le comte de Schomberg , le chancelier de Chi- verni , & le marquis de Pifany , qui moururent tous trois dans ce tems-Ià. Ici , fuivant les Recueils du Préfident de Thou , on doit ex- pliquer un peu plus amplement ce qui fe pafia fur le fujet du Concile de Trente , parce que comme l'affaire ne réiiflit poinr, il n'en a touché qu'un mot dans l'Hiftoire générale. Après la vérification de l'Edit de Nantes en faveur des Pro* teftansj plufieurs autres chofes faifoient encore de la peine à Sa Majefté : il fembloit que pour apaifer les Catholiques, dont le mécontentement étoit fomenté par l'animofité des Ligueurs, il étoit néceffaire de faire quelque coup d'éclat, capable de compenfer la perte qu'ils prétendoient avoir fouiferte par les grâces qu'on venoit d'accorder aux Proteftans. Le Pape , en- tr'autres conditions , avoir impofé au Roi celle de recevoir le Concile deTrenre, & l'on en demandoir l'exécurion , tanr de fois tenrée & toujours refufée. Villeroy, qui prétendoit que ç'avoit été l'intention du feu Roi, étoit un des plus zélés fur cet article '. Ses amis l'appuyoient avec chaleur dans cette pourfuite , ôc tous de concert avoient perfuadé à Sa Majefte , que puifqu'ii avoit promis au Pape de faire recevoir le Concile, il ne pouvoir trouver de conjondu- re plus favorable pour contenter les Catholiques , chagrins de la publication de f Edit de Nantes : ils afluroient que les Proteftans I Bellievre intime ami de Villeroy , 1 pofTible pour faire recevoir le Concile, à qui Ton avoit fait cfpérer le chapeau 1 ( MSS. Reg. ^ Summ. ) de Cardinal pour fon fils > faifoit Ton ) DE J. A. DE THOU, Liv. VI. 24^ n'en prendroient aucun ombrage : ils alieguerent le propre témoignage des principaux demr'eux -, c'eft-à-dire du duc i c o o. de Bouillon & du marquis de Rôni ^ qui étoient à la Cour, ôc qui avoient eux-mêmes fait entendre à ceux de leur parti , qu'ils n'avoient aucun intérêt à la publication du Concile : Que TE- dit du Roi, qui l'ordonneroir, auroit foin qu'elle ne pût pré- judicier en aucune manière à fes droits ni à ceux de fa Cou- ronne, aux Libertés de l'Eglife Gallicane , ni à aucun des Ar- ticles accordés par les Edits de Pacification : Que par ces conditions l'honneur de la France , les Libertés de l'Eglife Gallicane, & les intérêts des Proteftans fe trouvoient à cou- vert : Qu'ainli il n'étoit point néceffaire que le Parlement , qui devoir vérifier l'Edit , examinât fcrupuleufement ôc en déti *l les articles du Concile, ni qu'il apportât des délais à fa pub'*- cation. De cette tnaniere, après avoir, comme il leur paroiflbit; difpofé la Cour en leur faveur , il ne reftoit plus qu'à gagner lès membres du Parlement, chacun en particulier , plus difficiles , le premier Préfident ' fûr-tour, qu'ils s'attendoient de trouver plus contraire qu'aucun autre. Comme il étoit alors malade au lit , ils firent avertir de la part du Roi les principaux Confeil- 1ers d'Etat de fe rendre dans la maifon du premier Préfident , ôc en même tems le font fçavoir à ce Magifhat , fans lui marquer les intentions de Sa Majefté. D'abord il s'excufa fur fa mala- die, de Thonneur que le Roi lui vouîoit faire 5 & ajouta enfin :, qu'ayant pris médecine ce jour-là , il n'étoit pas en état de s'ap- pliquer à aucune affaire férieufe. L'objet de ceux qui preffoient cette publication avec tant de chaleur & d'artifice , étoit d'étourdir le premier Préfident par la vifite imprévue de Sa Majefté , de le mettre hors d'état de pouvoir répondre enfapréfence & par de folides raifons, fur une matière à laquelle il n'étoit point préparé j du moins de l'engager par cette délibération à ne pas opiner enfuite dans le Parlement , aufli fortement qu'il auroit pu faire. Le Roi déjà en caroffe pour aller chez le premier Préfident.. reçut en chemin les excufes de ceMagiflratj ce qui l'obli^a de fe rendre chez Zamet. Il fit avertir le Préfident de Thou de fe trouver au Confeil 5 ainfi ce Préfident , fans fçavoir dç i Achille de Harlay, 2^0 MEMOIRES DE LA VIE I quoi il étoit queftion , s^y trouva avec la Guefle , procureni: 1 Ç 3> 9. Général. Surpris de fe voir feul de Préfidens, il vit bien que c'étoit un piège que lui tendoientceux qui vouloient le rendre fufpe£l perfonnellement : il jugea donc qu'il devoit fe conduire avec précaution, pour ne pas donner prife à fes ennemis , prin- cipalement après que de Meifle l'eût fecretement averti du fu- jet qui les aflembloit. Il ne fut pas plutôt entré , que le Roi l'entretint quelque tems de la conférence propofée entre du Perron ôc du Pleflis- Mornai. Il lui dit enfuite qu'il étoit réiblu de fatisfaire le Pape , au fujet de la publication du Concile de Trente. Alors de Thou prit la liberté de lui en repréfenter les conféquences. Il dit : Que depuis trente-fept ans elle avoit été propofée plu- fieurs fois inutilement, premièrement fous Charle IX, puis fous Henri III , prince zélé pour la religion Catholique & en- nemi déclaré des Proteftans j d'où Sa Majefté pouvoit connoî- tre , combien dès ce tems -là il y avoit de difficultés , qui fubiiftoient encore : qu'ainfi cette affaire méritoit bien qu'on l'examinât à loifir , ôc que tout intérêt à part, on en pesât mû- rement tous les articles , premièrement dans fon Confeil ) ôc après dans le Parlement : Qu'il fupplioit Sa Majefté de ne le pas obliger de dire fur le champ fon avis fur une matière fi im- portante , qu'il n'avoitpû prévoir, ÔC fur laquelle il devoit opi- ner à fon tour dans le Parlement. S'çtant excufé à peu près de cette manière, le Roi, avec fes principaux Miniftresj palfa d'une antichambre où il étoit, dans un cabinet. Là> après avoir ordonné à la compagnie de s'aifeoir, il fe mit fur un lit , ôc leur dit : Qu'il avoit pris la ré- folution de s'acquitter de la promeffe que fes Procureurs à Rome avoient donnée , de faire publier le Concile de Trente : Que fes Prédécefleurs en avoient été détournés , moins par le danger de cette publication , qqe par la mauvaife volonté de ceux qu'on avoit chargés de cette affaire : Que cependant on n'en devoit rien appréhender , ôc qu'il fçauroit bien main- tenir fes droits i Ôc les libertés de l'Eglife Gallicane > contre les prétentions de ceux qui n'ont pour toutes armes que les intrigues ôc l'artifice : Que les Proteflans de leur côté ne dé- voient point s'en allarmer j puifqu'ils trouvoient leur fureté dans îçs articles des Edits de paciiicarion qu'il leur avoit accordés : Que n l DE J. A. DE THOU> Liv. VI. syi Que le duc de Bouillon Ôc Rony :, qu'il avoit amenez, con- venoient que cette publication ne les préjudicioit en rien : Que cen'étoit plus un cardinal de Lorraine qui la leur demandoit, mais un Roi auiîi éloigné de toute mauvaife intention, que ca- pable de maintenir fes Sujets dans la paix qu'il leur venoit de procurer par fa prudence , par fon afïe£tion pour eux , ôc pac le fuccès de ^es armes : Qu'il fouhaitoit donc qu'on donnât cette farisfatlion au Pape fans délai , ôc à qui il avoit obligation , fans rappeller à contre-tems les horreurs du paiïë : Que pour cet effet le Parlement devoit s'abftenir de fes conteftations ordi- naires en pareil cas : Que fans entrer dans un examen trop ri- goureux des articles particuliers du Concile, il devoit con« fentir à la publication , en y ajoutant feulement quelques clau- fes pour le maintien de nos libertez. Ces paroles furent reçues avec un grand applaudiffement ar le chancelier de Belliévre ôc par Villeroy , qui dirent que es Lettres Patentes étoient déjà lignées ôc fcelîées avec ces mêmes claufes j qu'il ne reftoit plus qu'à les envoyer au Parle- ment pour confommer cette affaire fans bruit ôc fans autres conditions. Après cela , chacun fe regarda ôc demeura dans un profond filence : enfin de Thou reçut ordre du Roi de parler. Il s'en excufa une féconde fois j fur ce qu'ayant, à dire fon avis au Parlement , ce feroit lui en ôrerla liberté par une demande an- ticipée. Mais le Roi le preffa de lui déclarer fes fentimens, avec la même confiance qu'il le pourroit faire dans le Parle- ment. Comme il s'y vit abfolument contraint , il dit : Qu'il connoiffoit bien par le difcours de Sa Majefté ôc par celui de fes Miniftres, que l'intention du Roi étoit que non-feulement on reçût le Concile, mais qu'on le pubUât fans une plus grande difcuflion ; ni fans d'autres conditions que celles qu'il y avoit mifes : Que cependant , purfque le Roi , en lui commandant de parler, lui faifoit la grâce de lui permettre de dire librement fon avis, il fe croyoit obligé de déclarer à Sa Majefté, qu'elle trouveroit dans le Parlement des diflicultez fur cette publica- tion , qui feroient fort oppofées à ce qu'on avoit votla luiper- fuader, ôc peu conformes à fes intentions. Que cette Compagnie voudroit s'inftruire exa6i:ement 6t examiner tous hs articles : Que depuis fétabliffement de notre Tome I. ^ K k 252 MEMOIRES DE LA VIE __,.^_„,„,^ Monarchie , la pluspuifTante de la Chrétienté , on ne trouve- roit aucun exemple d'un Concile reçu de cette manière: Que ^ S 9 9' les Rois les plus jaloux de la religion ôc du maintien de la dif- cipline Eccléiiaftique , n'avoient jamais porté leurs mains au Santtuaire : Qu'ils avoient laifle ce foin aux Prélats , qui ré- gloient en leur nom la pratique de cette difcipline , conformé- ment aux Conftitutions & aux faints Décrets des Conciles : Que les Empereurs 6c les Rois de la féconde race en avoient ufé de même pour le bien de l'Etat , ôc qu'ils s'en étoient tou- jours bien trouvez : Qu'on en voyoit des preuves dans les Ca- pitulaires de Charlemagne^ de Louis le Débonnaire, de Lo- thaire, Ôc des autres Rois? que c'étoit un exemple à fuivre : Qu'il n'y avoit pas deux cens ans que nos Théologiens de re- tour des Conciles de Confiance ôc de Bâle , oli ils avoient af- fifté , avoient propofé ôc infifté vivement qu'on en reçût les dé- cifions en France , tant pour l'avantage de l'Eglife univerfelle , que pour celui de la notre en particulier : Qu'à ce fujet il s'é- toit tenu la célèbre alTemblée de Bourges , où par ordre du Roi en préfence des Prélats, des Grands du Royaume ôc des Députez des Parlemens , on avoit examiné avec attention tous les articles de ces Conciles l'un après l'autre : Que fur ceux qui recevoient quelque difficulté , on avoit confulté le Pape , ôc qu'on lui avoit fur cela dépêché des couriers. Qu'enfin , au nom de Charle VII , on avoit arrêté ce qu'on appelle la Pragmatique - San^ion : Qu'elle fut reçue par tous les Ordres de l'Etat , ôc publiée dans tous les Parlemens , com- me une loi confiante ôc facrée , qui paffe encore aujourd'hui pour inviolable dans la dodrine de nos plus folides Théolo- giens :Qu'il n'y avoit en France que ce feul exemple de la publi- cation d'un Concile , ôc qu'on s'en fouviendroit toutes les fois qu'on parleroit de recevoir celui deTrente : Que tous les Parle- mens , ôc principalement celui de Paris , dont la prééminence ôc l'autorité fervent de régie aux autres, demanderoient dans l'e- xamen ôc la publication du Concile, qu'on gardât les mêmes formalitez qu'on avoit obfervées du tems de la Pragmatique de Charle VIL La plupart des alTiftans , après avoir entendu ce difcours ; convinrent , que puifqu'on ne pouvoit propofer cette publi- cation fans rappeller la Pragmatique, qui avoit été faite après le DE J. A. DE THOU,Liv. VL 25-^ Concile de Baie, il valoit mieux s'en défifter ; que ce feroit . bleflerle Pape dans une partie trop fenfible, & qu'au lieu du- ^ ne grâce qu il attendoit de la part du Roi , il en recevroit une ^ ^ ^' injure très-fenfible. « Ainfi, reprit le Préfidentde Thou, c'eftimpofer bienhar- M diment au Roi, de vouloir lui perfuader qu'on peut délibérer » fur cette madère fans parler de la Pragmatique. Je puis af- » fùrer fur ma tête , que de cent Confeillers qui opineront =» fur ce fujer, il y en aura quatre-vingt-dix 6c davantage qui « feront d'avis de fuivre l'exemple de l'AlTemblée de Bour- " gQS. î> Le Roi, qui par fagefle ne vouloit pas rompre le Confeil fans caufe, qui d'ailleurs reconnut l'imprudence de ceux qui prefToient cette publication fi mal à propos , prit la parole : « Ne croyez pas, dit-il, que je vous aye ici aflemblés, pour 9> décider de la publication du Concile , ni pour réfoudre li a» j'envoyerois mes Lettres-patentes au Parlement; ce n'a été » que pour examiner avec vous^comment on pourroit terminer M une affaire d'une auffi grande importance ^ à la fatisfadion du 3> Pape, du confentement de mes Parlemensj & fans préjudi- sj cier à l'intérêt de mon Royaume. J'en veux parler féparément âj aux autres Préfidens 6c à mes Avocats généraux , avant que » d'envoyer mes Lettres , 6c avant qu'on opine fur cette af- M faire. " Après cela, tout le monde s'étant levé, de MeifTe fit voir à Beliiévre 6c à Villcroy le danger de cette publication , 6c leur repréfenta qu'il n'y avoit perfonne affés hardi, pour fe charger du péril où elle expoferoit le Roi 6c TEtat. Ils lui ré- pondirent, qu'immédiatement après la conclufion du Conci- le de Trente , on avoit propofé dans le Confeil à Fontaine- bleau de le recevoir: Qu'il étoit vrai qu'on y avoit appelle les Préfidens du Parlement : Que Chriftophle de Thou , chef de cette Compagnie, homme ferme 6c parfaitement inftruit de nos droits , s'y étoit oppofé , 6c avoit parlé long-tems 6c avec chaleur contre ce Concile, jufqu'à entrer en de rudes contef- tations avec le cardinal de Lorraine , qui en preffoit la récep- tion j mais que le fécond Préfident, Pierre Seguier, avoit été d'une opinion contraire , 6c avoit montré par plufieurs raifons aulfi fortes , qu'on pouvoit le recevoir, en y apportant quelque ^ K k ij V4 MEMOIRES DE LA VIE •«-»-^i«. modification 3 ôc que ces deux avis avoient alors partagé le I ç n g. Parlement: ce qu'ils difoient exprès pour y faire naître le mê- me partage par la fuppofition de ces dilTcrentes opinions : mais leur artifice ne fervit de rien. Car le Préfident de Thou, ami de Seguier, qui avoir fuc- cédé à la Charge du Prélident Seguier fon père , ôc qu'on ii'avoit point exprès appelle à cette délibération, lui demanda aufTi-tôt ce qui s'étoit palTé au Confeil de Fontainebleau, ôc s'il étoit vrai que leurs Pères eufTent été d'avis oppofés. Seguier lui foûtint que rien n'étoit plus faux, Ôc qu'ils avoient toujours été d'un même fentiment fur la publication du Concile : il af- fûta la même chofe à tous i^es amis , tant en général qu'en particulier. Cela ferma la bauche à ceux qui infiftoient 11 fort fur la publication , ôc qui furent informés de cet éclairciflement. Ils virent bien qu'ils ne dévoient plus compter fur ce prétendu partage qu'ils vouloient faire croire, ôc qu'il falloir ceffer une pourfuite commencée avec chaleur, ôc foûtenuc avec arti- ' Peu de tems après fe tint à Fontainebleau cette célèbre Con- 1^00. f^rence entre l'Evêque d'Evreux ' ôc du Pîeffis. Quand elle fut finie , le Roi partit pour l'expédition de la Savoy e. On peut voir plus au long les particularités de ces deux affaires ^ fur la fin des Annales du Préfident de Thou. Comme ceMagiftrat s'étoit utilement appliqué pendant deux ans avec Renaud de Beaulne archevêque de Sens, à la réfor- mation de rUniveriité de Paris, dont le Parlement avoit ho- mologué \qs articles , cette Compagnie le députa cette année avec deux des plus grandes lumières de fon Corps , Lazare Coqueley ôc Edouard Mole, pour les faire recevoir dans des Affemblées générales de l'Univerfité qu'on tint exprès. Cela lui attira encore des reproches de la part de fes ennemis j car parmi ces articles , la conjontlure des tems y en avoir fait infé- rer plufieurs pour la fureté du Roi ôc de l'Etat , contre cette pernicieufe clo£lrine introduite depuis quelques années par les étrangers, qu'il eft permis de déthrôner les Rois ôc de leur ôter la vie. Nouveau fujet de plainte pour ces efprits brouillons,. ôc pour ces reftes cachés de la Ligue, dont les têtes , comme i Du Perron. D E J. A. DE THOU, Liv. VI. fi^^ celles de l'Hydre, fe renouvelloient de tems en tems, par la s:?;?!!?^??^? lâche indolence des Courtifans, ou par leur indigne prévari- , /c^^ cation. Cette erreur avoit lait de nouveaux progrès pendant les troubles de la dernière guerre, & avoir un fi grand cours, que ceux qui penfoient autrement , fuivant la do£lrine confiante de nos pères, étoient regardés comme gens fufpeâis^ qu'on éloi- gnoit des emplois publics, & qu'on privoit des grâces de la Cour, abufée par de fauflès maximes. La perte de Madame de Thou ' , qui mourut l'année fuivan- ' te après une longue ôc fâcheufe maladie, confternalePréfident i 5 o i. fon époux , qui l'aimoit tendrement. îl témoigna Tes regrets dans 1 Elégie qui finit fes Mémoires , & qu'il compofa dans les triftes momens de fa douleur ^. ELEGIE CHRETIENNE DU PRESIDENTDE THOU = Sur la mort de Marie de Barbanfon , fa première Femme. VO I c I le même jour , où par un heureux choix t Un doux & chajîe Hymen m^ engagea fousfes loix } Le cours de quatorze ans n'éteignit point fis fiâmes , Jamais tant d'' amitié n^avoit uni deux âmes. .Jour malheureux , hélas l veux-tu de ton flambeau y De ma jidéle Epoufe , éclairer le tombeau / Jour fatal ! qui jadis , tn^jzs enlevé mon frère y A mes biens , à mes maux , prêtes-tu ta lumière f* Et toi , qui fus f objet de mes tendres amours , jQue la mort ravit j^une , ù" dans tes plus beaux jours ^^ yeux-tu que pour jamais ^ privé de tapréfence , J'' éprouve tous les maux d\me éternelle abfence f Laijfes-tu ton Epoux en proye àfes douleurs f' 1 Marie de Barbanfon-Cani. | Henri IV, fi l'iniquire' du fîe'cle îe lui 2 II cefia alors d'écrire fon Hifloi- peut permettre : ce que ni lui ni tous TCi dans le dcfTcin néanmoins de la les gens de bien ne peuvent gucres ef- continucr, conformément aux defirs pérer. M^l". Reg. & Samm. de les amis , jufcj^u'à la fin du rcgne de I i K k ii; 2s6 M E M O I RE S D E L A V I E Crois-tu tjH^il puiffe vivre accablé de malheurs ? \ 6o\* Encor fi de nos feux , il me reftoit un gage , Je me confolerois en voyant ton image. Mais je me plains en vain y mes pleurs ni mes regrets Ne peuvent point changer de fouverains décrets. Pardonnez-moi , Seigneur , cette indijcrete plainte , Cefî à moi de fubir votre volonté fainte ; Tavois reçu de vous un bien que vous rnotez > A vos ordres fournis , f adore vos bornez , Tétoufje de mon cœur le coupable murmure î Tefpérois que fuivant le cours de la nature , Une fi chère main me fermeroit les yeux : yous voulez retirer un don fi précieux. Je bénis votre Nom , & la raifon m'éclaire ; Je nen étois , Seigneur , que le dépofttatre : Ce que vous ni* ordonne:!:^ y eft le foin d^ imiter L'exemple des vertus quelle fit éclater. Son ame dès long-tems à la mort préparée Envifageottfes traits d'une vue ajfûrée y Ses innocentes mœurs ,fa pure piété , Le mépris de ce monde & de fa vanité > Dans la Croix de Jésus ,fon unique efpérance y Lui montroient le trépas y comme fa délivrance y Comme un pa/fage heureux y pourfe joindre au Sauveur : La longueur de fes maux redoublait fa ferveur ^ Et fa voix s"* éteignant y articuloit encore Le faim Nom ^f J e s U s que PUnivers adore ^ Ainfi dés fin enfance infiruit dans la vertu , Le jufie meurt en paix comme il avoit vécu , Tous fes jours commençoient , à l'exemple des Anges ^ Par bénir l'Eternel y & chanter fes louanges ; Et trois fois chaque jour , en tout tems , en tout lieu , Par une régie exaële , elle invoquoit fin Dieu. A fes Commandemens y & foumife <& fenfible y Sans ceffe file penfoit à ce moment terrible Qui furprend les mortels dans leur fecurité i Et le vit approcher avec tranquillité , S'' occupant le matin d'une leâlure utile > Elle la commenfoit par le faim Evangile, DE J. A. DE THOU. Liv. VI. 257 De ce divin Oracle en fin dme écouté Elle apprit jeune encore àfenxir la beauté ^ Far une mère [âge injlruite dès l'enfance A 'préférer ce livre à toute autre fcience. Que fin ejprit fut doux y & qu^ilfut cultivée Quels nobles fintimens ! quel courage élevé! Dirai-je que fin ame , aux pauvres fecourable , Et prompte àfoulager F innocent qu^on accable ^ Et u h fans avarice & fans ambition f Dirai-je que contente en fa condition , Elle ffut tempérer l'éclat de fa naijfance , Et méprifer la Cour &fafauffe apparence. <* Toujours humble & modefte en fa profperité » Et n^afpirant jamais qu'à ^immortalité. Tant de dons réiinis dans la même perfonne Sont le comble des biens que le Seigneur nous donne y Celui qui la pojjede a droit defe vanter D'' avoir ce quun mortel peut jamais fiuhaiter: Ce font ces qualitez , ce font ces avantages , jQui pour me confier me font autant de gages. PuiJJent durer toujours ces refies précieux , Et puifjent ces vertus , prefentes à mes yeux , Pour régler mes devoirs <& fournir ma carrière , Jufquà mon dernier jour , mefervir de lumière. Que pourrois-je ajouter à ces ardens fouhaits f Fini/Jons cette plainte , & les vœux que je fais y Confacrons ces momens qui me rejlent à vivre , A ni! élever aux deux ù" tâcher de l'y fitivre 5 On allume déjà fin funèbre jïamb eau i Il faut lui préparer les honneurs du tombeau ; J^^il foit digne de mot , s'il n'ejl pas digne d^elle , Et gravons fis vertus fur un marbre fidèle. Pardonne , chère Epoufe , au déf ordre ou je fuis , Soupirer & me plaindre eft tout ce que je puis j Je m^ exprime avec peine , & ma Mufe tremblante , Que l'on vit autrefois ft forte & fi touchante t Se glace par mon âge & par mes déplaifirs , Les l^ers ne coulent point au milieu des fiupirs. Tel quun homme frappé d'une foudre imprévue , \ 60 i. 2;S MEMOIRES DE LA VIE I I Je cherche maintenant la voix que f ai perdue ^ *** l () Q i^ Au moment que j écris , un torrent de mes pleurs patent mouiller ce tableau , témoin de mes douleurs / Je le laijje imparfait , & ma langue muéte Ne peut plus de mes maux devenir r interprète. Veuille le Ctel , plus doux & prompt à les finir ^ A ma chère moitié hten-tot me réunir y Puijfent ces trijîes Vers , voilés à ta Mémoire , Parvenir jufquà toi dans le fein de la Gloire, On voit à Saint André des Arcs, dans la Chapelle de la famille des de Thou , une Statue du plus beau marbre , ouvrage de B. Prieur. Le Prélident la fit élever pour une Epoufe fi chère. On y lit fur les faces du piedeftal l'Ëpitaphe de cette Dame en Latia , avec une autre en vers Grecs , compofée par Cafaubon. Fin dufixiéme & dernier Livre. LA DE J. A. DE THOU. 2;^ LA VERITE ODE. TO î, que r envie & Pimpofturf En vain s'efforcent de flêwr / Ftile du Ciel , Vérité pure , Que la terre nepeutfouffrir ; Doux repos de la confaence , Solide appui de Pinnocence , Nous as-tu quittés pour jamais ^ En quels lieux f es-tu retirée <* Et quelle eft l'heureufe contrée jQui te pojjéde avec la paix ? Alpes de neiges couronnées , En quels climats ejl fonféjour? Monts de Rodope y Pyrénées , Où découvrirai-je fa Cour f Eft-elle aux rives de l'Euphrate , Chez r Arabe » ou chex^ le Sarmate f Ejî-elle au milieu des déferts / ha trouve-ton dans cette plaine , Ouï Afrique ne nous promène Que parmi des monjîres divers,^ Ah ! c'ejl en vain que fur la terre Je jette d'avides regards , Tous les peuples lui font la guerre 3 On la bannit de toutes parts. Soins perdus ! recherche inutile ! Je ne puis trouver fon a':^îe , Elle abandonne des ingrats ; Et les nuages les plus fombres Ne leur prefentent que des ombres Qui les égarent fur fe s pas * T orne L " 5 L 1 i^66 MEMOIRES DE LA VIE Pourquoi fuis-tu chère Déejje .^ Exauce au moins des vœuxjecrets , Oeftà toi feule que sadrêjfe J[4on cœur charmé de tes attraits y Rafjure mon ejprit timide , Que ta voix meferve de guide j yiens dtjfiper mes préjugés , Viens m' éclairer de tes lumières , Et confonds les erreurs groffieres Pu tant dépeuples font plongés. Tu nous donnes la connoiffance Du Dieu qui forma F univers , Et tu convaincs d'extravagance Les libertins & les pervers. înfenfh:^^ quel efl ce blafphêmef Vous déniez au Dieu fuprême Ce que vous donneç^ au hazard. Vérité y fais leur rendre hommage y Et confeffer qu''en cet ouvrage La fortune n^ a point départ, La calomnie en ta préfence Se tait avec confufton y Ni la crainte ) ni Fefpérance > Ne te font point d'impreffion: Faveur , haine .fecrette injure , Ne font jamais lafource impure De tes jugemens refpeâlés y La vertu feule , qui te touche y Peut f obliger d'ouvrir la houchs Pour des éloges mérités, A tes yeux vainqueurs des nuagss Le vice en vain veut fe celer ; Par d infaillible s témoignages > Tufçais bientôt le dévoiler y Dans tes annales immortelles , DE J. A. DE THOU. ' zCi Les faits certains que tu révèles , Paffem à nos neveux furpris : Vîvans & morts , tous font en vue i Chacun de ta bouche ingénue Reçoit Pefime ou le mépris. Heureux lefage , ton élève ^ llfertfon Dieu félon tes Loix x Une longue habitude achève De le convaincre de tes droits* Tout ce que la grandeur étale , L'argent, l'or ^ la pourpre Roy ah Ne Jéduifent jamais fin cœur y // rend également jufltce , Et quelque part quefiit le vice > // en découvre la noirceur. Des Princes la faveur brillante N'efi point l'objet de fes deftrs , De fin état il fi contente , Son devoir fait tous fes plaifirs ; Par une lâche complaifance. Une vend point fin éloquence y^ux fiippots de la vanité; IJfu de vertueux Ancêtres , Il n'ajèrvit point a des Maîtres Sa précieufe liberté. Il méprife la raillerie Des efprits vendus à la Cour > Pour fis amis , pour fa patrie y Toujours prêt à perdre le jour, Vhorreur d'une aâion infâme S aifit plus fortement fin ame Oite le plusfinfible malheur, ^ue dis-je / une mort infaillible Eft à fis yeux bien moins terrible , ^ue ce qui peut blejfer P honneur. Reviens , Vérité fugitive > 5 L I ij 2€z MEMOIRES DE LA VIE Dejcends du célejle féjour , Notre bouche ici bas captive , Pour s'ouvrir attend ton retour» Que la pudeur naïve & pure , La /implicite, la droiture , Suivent ton char avec Thémis ; Mais, Ciel ! quelles fint mes allarmes- Prépare tes plus fortes armes- Contre une foule d^ ennemis. Déjà furieux , te menace Le menfonge aux fecrets replis , De la difcorde- & de P audace T entends lesferpens & les cris ^ Vinconfiance & l incertitude , Monftres nez d'une vame étude ,, j^ttaquent la Religion ; Oue ma fr ay eur eft légitime! Sans tonfecours P erreur P opprime- Sous le joug de P opinion. Un fchifme dangereux partage Nos Autels prefque défertés , La guerre civile êr la rage Se répandent de tous côtés y A leur injujle tyrannie Du cœur la charité bannie- Noppofe plus fes doux attraits y Son feu cèle fie va s'' éteindre , Eh ! que n* avons-nous pas à craindra De tant de zélés ludifcrets. Répare ce défordre extrême i- Protège tes plus chers Sujets ô De Phypocrifte au teint blême Détruis les odieux projets y Fais connoitre aux Rois de la terre Oue la difcorde , que la guerre , Ne forment point les vrais Héros 5 DE J, A. D E THOU; 2^3 Dis-leur que la plus jujle gloire Confifîe moins dans la f^iâioire , Ou à maintenir un doux repos. Reviens : à tapréfence augufîe » Nous verrons refleurir la paix ; Sers de rempart au cœur du jujle Et ne P abandonne jamais / Conduis-nous par de fûres routes y Eclairas jufqu^aux moindres doutes Dont notre efprit eft agité, 0 Dieu y règne , & que ta puiffanct Affermiffe nôtre confiance Dans l^ amour de la Vérité. LETTRE D'£STIENNE PASQUIER CONSEILLER ET AVOCAT GENERAL DU ROI; A M. DE LA BITE, JUGE GE'NE'RAL DE MAYENNE. VO U S me demandez quelle a efté la vie & la fin de feu- ^.^^ ^^ p.. Monfieur le premier Prélident de Thou:je vous réponds, didon de ?a- belle, heureufe, ôc honorable : tant en particulier que public, ^J^ isj.?. *«8. depuis le bers jufques au tombeau, ôt telle que malaifément ^-^^^ pourrés vous trouver fa femblable. Il eftoitfils de Maiftre Au- guftin de Thou , qui eftoit Tun des quatre Préfidents de la Cour, lequel vefquit dans noftre Palais en très-grande réputation de- preud'hommie. Et combien que la couftume des plus riches ^milles de Patis , foit de ne donner le loilir à leurs enfans de fe cognoiflre, mais dès leur premier retour des Univerfitez^ les promouvoir par argent aux Offices, fpécialement de judica- îîure ) toutes-fois ceft homme de bien ne permit que ceftuy iSen fils ni fon fécond ( qui tient aujourd'hui lieu de premier § L 1 iij ra6^ MEMOIRES DE LA VIE A dvocat du Roi entre nous ) parvinflent par cefte voye, ains par les degrez de vertu, qui font fondez fur une longue patience: & voulut que Tun 6c l'autre fuyvift le Barreau 5 6c lignamment fon fils aifné y arriva fi jeune, qu'à peine avoit-ilpaffé i'aage de dix ôc huit ans , lorfque comme un autre Jurifconfulte Nerva, il refpondit du droit , 6c plaida l'a première Caufe. Auquel eftat il continua par plufieurs années chéry 6c honore grandement de tousj mefme de Monfieur Lifet lors premier Préiident, lequel en propos communs l'appelloit ordinairement fon fils , pour une amitié fpéciale qu'il avoit en luy entre tous les autres Advocats: qui ne luy donna pas petite vogue au Palais , outre ce que de foy-mefmes il eftoit alîez difpofé à fe faire grand. D'Advocat il fut fait Prcvofi: des Marchands de Paris, auquel e(lat il don- na le premier advis 6c deflein des fortifications de la ville, 6c encores embellit le port de la Tournelle fainâ: Bernard d'un Cjuay, afin que l'orée de la rivière de 'Seine fuft de toute part femblable. Quelque tems après la Coar de Parlement prenant nouvelle forme par Fintroduclion du Semeftre qui fut fait vers l'an 1 5* j 5 , il fut créé par le Roy Henri fécond lors régnant Vun des huicl Préfidents de la grand' Chambre J car il y en avoit quatre à chafque Semellre. Ce temps-là avoit porté quatre fa- meux Advocats, Maiftres Pierre Seguier, Chriftofle de Thou, Jacques Aubery , Denis Riant; lefquels en moins de trois ans furent diverfement appeliez aux grands Eftats. Seguier ôc Riant faits Advocats du Roi, puis Préfidents; Aubery Lieutenant civil de cette ville : mais fur tout eft chofe digne d'eftre remar- quée que de Thou , de l'eftat d'Advocat privé, fut de plein fault fait Préfident de la Chambre : ce qui n'eftoit encores advenu à nul autre que luy. Vous diriez que la Fortune fuft lors grofile de toutes ces dignitez, pour en faire une fi ample 6c féconde portée, que depuis ( comme Ci elle en euft efté recreuë ) le pafi'age en a efté prefque clos aux autres. L'on introduifit vers l'an i ^y 5 le Semeftre en noftre Parlement. L'efpritdeceftuyqueje vous pourtrais maintenant, eftoit tellement né 6c duit à Tadion, que voyant qu'il y avoit fix mois de Tannée qui le confinoyent à fa maifon, il s'advifa d'un beau fu;e£l , pour ne demeurer oifeux au public, qui fut de réformer les Couftumes, dont il obtint conv miffion , ôc avec deux notables Confeillers , Faye ÔcViole , qu'il aggrégea avec fo y , il entreprit la réformation de la plus grande DE J. A. DE THOU, 26^ partie d'icelles, aufquelles il fit inférer plufieurs articles nouveaux, extraits du Droicl commun des Romains j mefmes la repréfen- tation en ligne collatérale jufques aux enfans des frères 6c (œursw Ceux qui reformèrent les Couftumes en l'an cinq cens & fept, ' ôc autres années enfuivantes, bannirent de la France ceft arti- cle barbare, qui vouloir que reprefentation n'euiî point de liea en ligne direâe. Ceftuy-cy apporta police en la collatérale fort à propos. Et au regard du temps deftiné à l'exercice de fou cftat , il eftoit dernier Préfidentde fon Semeftre, ôc pour cefte caufe dédié au jugement du criminel. En quoy il apporta tant de diligence en la vuidange des procez , que dès lors du pre- mier Semeftre, les prifons de la conciergerie fe trouvèrent vuides de prifonniers : qui fut caufe que le Geôlier fut con- traint de demander provifion à la Cour de Parlement, pour nourrir fes ferviteurs & payer leurs gages, parceque fes penlion- naires luyfailloient. L'Ediâdu Semeftre eftant rompu ôc ani- chilé, ôc \qs deux Compagnies réunies en une, pendant les troubles premiers mourut Monfieur le premier Préfident le Maif. tre. Ceft eftat eft conféré à Aïonlieur de ïhou. De vous en ra- conter les moyens , je ne l'ay ici entrepris. Bien vous diray-je qu'il eftoit fi nouveau ôc efcolier à faire des brigues Ôc menées ( je me difpenferay de ce mot ) qu'il ne s'en mefla que bien, peuj ains un fien ferviteur domeftique^ qui depuis eft parve- nu à grands biens , tant en fpirituel que temporel , fçeut i\ dex- trement ôc fidellement conduire cefte orne , qu'il emporta le delTus de tous les autres prétendans. Quand il fut pourveu de ceft eftat, les troubles eftoyent lors grands partout le B-oyaume de France y ôc par efpecial dans Paris ; aufqueis l'on n'apportoit pas tant de police, que peut eftre l'on euft dedré, contre ceux que l'on appelloit Huguenots, pour un zélé chaud ôc ardent que les Chefs portoyent à la Religion Catholique : ôc combien que celuy dont je parle ne l'euft pas moindre, fi y mella-il dès fon advenement je ne fçay quoy de modeftie ôc attrempan- ce i par laquelle les mafifacres commencèrent de s'affoupir. Chofe qu'il exécuta fort aifément , car s'il eftoit favorifé du Pvoy , de la Royne fa mère , Ôc des Princes qui luy afîif- toyent , encores avoit-il meilleure part en la bonne grâce du peuple. Qui fut par avanture l'une des premières raifons pGurquoy l'eftat de premier Président fe trouvant adonc vacquer. z66 MEMOIRES DE LA VIE il y fut appelle plus facilement, peur la néceiïité que l'on avoit d'un homme qui maniaft le cœur du peuple. Ainfi dès fon ar- rivée, fous cefte belle créance, il ofta doucement des mains de la populace cefte licence effrénée , dont elle abufoit impu- nément contie la vie d'uns Ôc autres, rejettant le tout fagement à l'authorité & difcretion du Magiftrat , pour en prendre tel fup- plice qu'il trouveroit bon de faire: voilà pour le regard du dehors. Quant à ce qui appartient à l'enclos du Palais , la première cho- fe qu'il eut en recommandation , fut d'y apporter réformation tant au chef que membres* Au chef, parce qu'il s'impofa une loy à luy-mefme, de n'appcllcr caufes extraordinairement aux Lundis & Mardis j voulant que les rolles ordinaires cufTent lors leur jours fans aucun deftourbier ou empefchement : réfervant les placets que l'on appelle caufes des parties prefentes , aux Jeu- dis : loy qu'il obferva inviolablement. Aux membres , d'autant qu'il ofta les excufes de maladies des Advocats, fi elles ne fe trouvoyent fort bien atteftées. La liberté du temps avoit appor- té qu'un Advocat trouvant fa caufe mauvaife , fe faifoit excufer de maladie pour gaigner le tour du roole : c'eftoit la caufe qui eftoit malade , ôc non luy. Ce Préfident fe roidit ôc rendit Ci rigoureux contre ces excufes affedées, qu'en peu de temps il en fit perdre la couftume. Au moyen de quoy faifant tenir un cha- cun fur pieds, par l'expédition des caufes^ dont les unes ef- toyent pîaidées, ôc les autres jugées rigoureufement par defaux encontre les contumax , nous commençafmes de voir plus de caufes vuidées ôc terminées en un an, qu'auparavant en deux ny trois. Il fit encores un trai6t hardy ôc notable : car eftant au précédent ioifible à l'Advocat après avoir faiâ fa première propofidon, d'entrer en Répliques ôc Dupliques, par lefquel- les il confommoit une bonne partie de l'heure , à la retarda- tion de la juftice; il les bannit ôc extermina, voulant que l'Ad- vocat ordonnaft de telle façon fon premier plaidoyer , qu'il fe fift entendre tout au long en fon faicl : eftimant que s'il oublioit quelque chofe du droi£t, il feroit facilement îuppléé par les Juges. Cefte façon de faire du commencement ne fe pouvoit bonnement digérer, ôc de fai£l l'Advocat du Roy du Alefnil à quelques ouvertures du Parlement en ayant fait remonftran- ces, il n'y peut rien gaigner, fmon pour les caufes de poix. Enfin le long ufage en fit oublier le mal talent. Et parce qu'il eftoit D E J. A. D E T H O U. n^^ cftoit homme nourry non feulement en la Loy, ains aux bonnes lettres, efquelles il prenoit grand plaifir , aulTi l'on commença fous luy à entremefler les playdoyeries de l'un & de l'autre : ce qui ne fefaifoit auparavant , demeurant la commune des Advo- cats dedans les bornes du Droit efcrit. Pour le regard des Procu- reurs , il n'exerça jamais une grande fcverité encontre eux , mais au lieu de ce les fit aflembler par certains jours du mois , 6c que là chacun proposafi: les furprifes des uns ôc des autres, pour eftre ufé d'une forme de mercuriale & cenfure encontre celui qui en auroit abufé , & en un befoin en eftre fait rapport ôc plainte à la Cour. Quant à fes mœurs ^ il eftoit homme qui commençoit la première entrée du Palais par les prières à Dieu : car au lieu que tous i^QS prédecefTeurs Préfidens fe réfervoient à la MefTe géné- rale de dix heures j lui, par une couftume qui lui fut propre & péculiere, foudain qu'il entroit au Palais oyoit fa MefTe j qui eft la vraye MefTe des Préfidens , ôc ainfi appellée par nos an- ceftres. Et de-là accommodoit le refte du jour à l'expédition des affaires. Il eftoit homme qui ne fceut oncq' faire defplaifir à fon efcient , très-prompt à faire plaifir à ceux qu'il voyoit que l'on vouloit affliger induëment. Colère de fa nature ^ mais qui ne vouloit point que fa colère nuifift qu'à foy-mefme : car s'il s'eftoit cafuellement courroucé contre un A dvocat , à la pre- mière audience d'après , s'il fe prefentoit pour plaider , tout fon foing ôc eftude eftoit de faire paroiftre par quelque douce contenance qu'il ne nourrifToit aucune amertume contre lui. Et à ce propos vous veux-je raconter en pafTant une chofe qui m'advint autrefois en l'an mil cinq cens foixante-fix. Ma bel- le-mere eftant decedée , ôc m'eftant tranfporté vers la Pente- cofte à Amboife pour recueillir fa fuccefTion, le Jeudy d'a- près les feftes (que nous appellions le Jeudy des defconfitures, parce que lors la plufpart des Advocats n'eftant retournez des champs , il ne laifToit toutes fois de tenir l'audience > fans par- donner aifement aux abfens j) ce Jeudy dy-je une caufeeflant appellée , dont j'eftois chargé , l'on m'excufa de maladie : il prit lors , contre fa couftume , cefte excufe en payement. Les autres Procureurs voyant que cefte excufe eftoit , ce leur fem- bloit , pour ce coup pafTée en forme de chofe jugée , commen- cent tous à me reclamer pour leur Advocat ( je dy ceux qui n'^voyent point le leur. ) Cela le feit courroucer de telle forte, Tome L ^ M m 26o MEMOIRES D E ' L A V I E qu'il enjoignit publiquement ôc par exprès au premier Huif^ fier de fçavoir en ma maifon fi j'eftois malade > & d'en faire fon rapport à la Cour. L'Huiffier n'y faut , & trouva que je n'eftois vrayemcnt malade , mais que j'eftois abfent de cefte ville pour jufte caufej ce qu'il rapporta à la Cour. Le Lundy enfuivant on appelle une autre caufe dont j'eftois encores char- gé. Le Procureur n'eut pas fi-toft ouvert la bouche pour dire que j'eftois i'Advocat, que ce bon perfonnage lui couppa la parole tout court, ôc dift tout haut qu'il fçavoit bien que j'e- ftois malade , & à tant luy mefme m'excufa. Je vous pourrois réciter une infinité d'autres exemples de mefme eftoffe , mais ma plume me femond à plus haut fujet , pour vous dire que comme il étoit naturellement humain, & qu'il accompagnoit en fa maifon toutes Tes a£lions d'une fi grande douceur ôc hu- manité, que nul ne s'en alloit jamais mal content de luy , aufti eftoit-il prompt à fe reconcilier à ceux qui l'avoycnt offenfé quand ils le venoyent reblandir j ôc de ce en puis-je porter fîdeile tefmoignage pour l'avoir veu. J'adjoufteray que je penfe mefprendre quand je dis reconcilier : car il ne fçavoit que c'eftoit de haïr , eftant ( fi ainli voulez que je le die ) (ans fiel. Au commencement qu il arriva à ceft eftat , il y avoit deux grands hommes, qui luifembloyent faire tefte, ôc luy à eux 5 parce qu'en une volonté commune que tous trois appor- toyent au bien ôc au repos du public > fi ne fymbolifoient-iîs en propofitions. L'on peut dire que cela eftoit tout ainfi que dans Athènes de Themiftocle ôc Ariftide. Or de vous dire quels eftoient les plus faincls advis , cela n'eft de ma jurifdic- tion ni cognoift"ance : il y avoit à difcourir pour ôc contre de chaque cofté. Les deux dont je parle eftoient Meftieurs le chan- celier de l'Hofpital ôc marefchal de Montmorency. Chacun eftimoit que Monfieur le premier Prefident nourriffoit quel- ques rancunes fourdes en fon cœur encontre eux : toutesfois foudain qu'il les vit deflfavorifez , jamais homme ne leur fit de meilleurs offices que luyi eftimant que leurs affli£tions prove- noyent, à l'un delà mifere des troubles , à l'autre de la colère d'un Roy à laquelle tout homme doit caller la voile, quand il tombe en un tel orage. Homme au demeurant ftudieux le pof* fible : car eftant en fa maifon il fe donnoit tous les jours certai- nes heures pour fon eftude particulière , fans exception, s'il n'ea DE J. A. DE THOU. s/fi toit diftrait par les Princes ôc les grands Seigneurs ^ qui luy venoyent recommander quelques affaires. Un an auparavant Ton decez , comme j'eftois, de fa grâce, veu de bon œil par luy, je lefurpris lifant ententivement les Oraifons de Ciceron con- tre Verres , ayant d'un cofté le livre, ôc de l'autre fes brouillas, dans lefquels il recueilloitfommairement les paffages dont il fe vouloir aider. Une autre-fois il me pria de luy donner les trois tomes des adverfaires de Turnebus , parce qu'il nefçavoit qu'e- ftoyent devenus ceux que je luy avois fait aurrefoi-? prefenter parles enfans de l'autheur, qui lui avoyent , à mon inftigation, dédié le troiiiéme, ce que je fis. Mais il ne les eut pas fi-toft, qu'il les leut tous ( comme s'il n'eufl: eu que vingt & cinq ans ) eh moins de trois femaines ou un mois. Choie certainement très efmerveillable, qu'au milieu de tant d'affaires publiques, il: fe peuft defrober ce Icifir. Et combien que cefte cftude do- nieftique lui fufl: très-agreable , fi n'avoit-il rien tant en recom- mandation que le Palais. Il y entroit le premier , ôc en fortoit des derniers , tousjours auffi frais à l'iffuë des audiences ', com- me à l'entrée. Cela faifoit qu'il aimoit grandement ceux qu'il voyoit exercer avecques quelque dignité leurs eftats , tant d'Advocats qnede Procureurs 5 ôc commeileftoit du tout bon, auffi fit-il plulieurs Clercs , Procureurs , trouvant mauvais qu'a- près avoir ufé leurs jeuneffes avecques leurs maiftres , & paffé p-ar tous les degrez de Clercs , on leur vouluft fermer la porte à Teftat de Procureur. Finalement il eut deux chofes en quoy il fe rendit admirable: l'une à bien dreffer ôc prononcer fur le champ un Arreftj ne s'eflant trouvé Prefident devant lui qui euft un plus beau formulaire d'Arrefts: l'autre en fes opinions. J'ay autrefois appris de feu M. le Prefident de Pibrac, perfonnage qui fe cognoiffoit fort bien en hommes^que combien qu'il n'euft pas une éloquence fi perfuafive comme quelques-uns , qui le fecondoyent ôc le tierçoyoieht , toutesfois il eftoit accompa- gné *de tel heur, ou bien de telle facilité d'efprit pour fortir d'un mauvais paffage, qu'aux affaires de conféquence il eftoit ordi- nairement fuivy. Jufques icy vous avez peu entendre quels ont efté fes avancemens , progrez , ôc deportemens au public : entendez maintenant ce qui concerne fon particulier. Il ef- poufa une Demoifelle nommée JaquelineTulleu, fille unique, qui lui apporta de grands biens : femme qui fe difpofa fagemcnt § M m ij ^62 MEMOIRES DE LA VIE aux volontez de fon mary , leCquelles elle fceut avec telle dou- ceur reboucher j qu'elle gagna par une longue obéiilance ce poind fur lui qu'il ne croyoic tant en autre qu'à elle, ôc non fans caufe. Car comme ainli fuft qu'il euft feulement le cœur , ou au Palais, ou à fes livres , cède bonne Dame prit tout le fait du mefnage en main ^ mais avec une telle bonté qu'elle ne changea jamais de fermiers, ny ne leur aprétia grain j eftans par ce moyen tous devenus riches avec eliC. Lefquels aux obfeques du defund monftroyent aiïez combien ils regrettoient fa mort > d'autant qu'ils fe prefenterent tous devant le corps habillez en deuil avec les ferviteurs domeftiques. Sa table & converfation ordinaire eftoit de gens médiocres, avec lefquels il rioit fami- lièrement, dépouillant foudain qu'il étoit dans fa maifon avec eux tout ce qui eftoit de la grandeur de fon ettat, ayant tant qu'il a vefcu apporté celle règle de ne point fouper hors fa mai- fon , ôc de fe coucher à neuf heures , ôc fe lever ailez matin , !e plus du temsfans ferviteur ,ains n'ayant autre homme de cham- bre que foy-même , ain(î que j'ai appris de fa bonne partie. Ce qui n'eft pas malaifé de croire > car il eftoit fi peu faftueux , que je l'ai veu quelquefois retourner feulen fa maifon, quand il fortoit du Palais devant l'heure. Il ne fut jamais convié de nopces oa de funérailles de fes amis , encore qu'ils ne fuffent de condition grande, que luy ou fa femme n'y aîlaflTent, pour n'ellre veu les defdaigner ou défaillir à fon devoir. De fon ma- riage il eutfix: enfans : le Seigneur de Bonneil fils aifné Alaif- tre des Requeftes , le fieur de S. Germain , l'un des grands Maiftres & Reformateurs généraux des eaux ôc forefts delà France , & puis Bailly de Melun j le Seigneur d'Emery Con- feiller en nolire Cour de Parlement. Des filles trois j dont i'aif- néefut mariée avec Monfieur le vicomte de Chiverny Chan- celier de France j la féconde à Monfieur de Harlay à prefent Premier Prefident j & la troifiéme qui fut rendue Nonnaiii voilée , à laquelle il devoir une veuc tous les ans par forme de vœu , le jour ôc fefte Sain£l Louys , patron du monaiiere de Poifly où elle refide. Il a veu en mefme temps deux (iens gen- dres,i'un Chancelier de France, l'autre troificme Prefident 5 l'un de fes frères Advocat Général du Roy, l'autre Evêque de Char- tres, ôc l'autre Maiftre des Requeftes, ôc fes deux derniers maHes promeus aux dignicez que j'ai dit : car quant à fon aifhé il DE J. A. DE THOU. 2^^ deceda devant le père , & néanmoins il mourut Maiftre des Re- quêtes. Et combien qu'il ne fuft brigueur , ii eft-ce que les di- gnitez le fuivoyent fans qu'il les enviaft. Car laiflant à part tou- tes autres particularitez , je me contenterai de vous dire que cinq ans auparavant que décéder , Monfieur le duc d'Alençon, fécond Prince de France , le pourveut de l'eflat de chancelier de fa maifon , auquel il eft mort. Ceux qui lui eftoyent plus feurs amis, euffent fouhaité qu'il n'euft accepté cette charge. Il a vefcu foixante & quinze ans fans ufer de lunettes, végète de corps & d'efprit, homme qui apprehendoit de telle façon les affaires, qu'il ne fe heurtoit point contre les torrens , ce qui lui a augmenté fes jours. Son mariage fut fon premier & der- nier, auquel il vefquit refpace de 45? ans ^25? ans Préfident, dont il y en a vingt complets en l'eftat de premier ; fans que jamais ceft entrejet de tems nous l'ayons veu malade quatre jours , qu'il ait volontairement difcontinué le Palais trois jours. Enfin ii mourut le premier jour de Novembre mil cinq cens quatre-vingt Ôc deux, jour que je veux annombrer à une par- tie de fon heur; parce que c'efcoit le jour de la ToufTaint, dont une partie de faprèsdinée eftoit dédiée à la commemoratiora folennelle des morts. Regretté généralement de tous, ôc par fpecial de fon Roy , lequel voulant faire paroiftre combien il l'avoit aimé en fa vie , lui ordonna des obieques les plus célè- bres qui oncques euffent été veuës à un homme de robbe lon- gue: dont luy-mefme à face ouverte, fe voulut rendre fpe- ôateur , avec la Royne fa mère & autres grands Princes ôc PrincefTes en l'hoftel du Prevoft de Paris. L'on prit le chemin des Cordeliers , & de là de la rue de la Harpe on defcendit fur le quay jufques en la rue des Auguftins , pour rendre le corps à l'Eglife de fain£l André des Arcs , où cil: le fépulchre an- cien de fes anceflres. La fuitte & proceiïion fut telle , qu'il y en avoit encores prefque en la maifon quand les autres entroyent en l'Eglife j ôc jamais ne vit-on les feneftres & boutiques des maifons tapiifées de tant de peuple tout efploré. Le ciel mef- me fembla lamenter fon decez par plufieurs pluyes qui furent lors , ôc le Palais avoir célébré fes funérailles. Car comme (i avec luy le Parlement fuft mort , lehazard du temps voulut qu'il: y eut intermiiïion des audiences quatre mois entiers , pour la diirlicuké que la Cour faifoit de publier quelques Ordonnances:. § Mm iij 2(^4 MEMOIRES DE LA VIE & davantage une belle lifte de gens de nom tant de la Fran- ce , qu'Italie, pour dernière clofture, voulurent rendre Ton tom- beau immortel par plufieors Vers François, Latins, 6c Grecs. Une chofe me plaift-il remarquer de luy quicft digne d'eftre re- citée:c'eft que tout ainfi que de tous les grands Advocats de ia vo- lée, dont j'ai parlé au commencement de ma lettre, qui tous mon- tèrent aux honneurs, il attaignit au premier degré, aulli par un pri- vilège fpecial de fa fortune demeura-ii le dernier, les ayans tous furvefcu. Repaffez toutes les fortunes des hommes illuftres, vous n'en trouverez point une autre qui ait eftéaccompaignée de tant de bénédictions de Dieu comme cefte-cy t ne qui lui ait faiCt Ç\ longue & fidelle compagnie. Les uns montent par leur ver- tu aux grands honneurs , mais ils font extraits de bas lieux , qui • eft une tare en l'opinion de ceux qui ne balancent nos a£tions au poix de la feule vertu : comme les Romains veircnt un Ci- ceron, auquel fes ennemis objecloyent à chafque bout de champ , qu'il eftoit un homme nouveau , encores qu'il s'en fçeut fort bien défendre. Les autres parviennent, mais c'eft par mef- chanceté, comme en la Sicile Agathocle. Autres qui ont bel advenement ôc progrès, mais qui fe tourne par fuccès de temps en une mort honteufe & tragique, comme fut celle de Po- ly.crates Samien , qui fe difoit l'heureux des heureux j 6c d'Anguerrand de Marigny entre nous : autres qui ont eu une fin belle, mais le commencement très-honteux, comme en Tur- quie autrefois Barbe-rouiTe 6c depuis Dragut-Reis , qui de la cadene^ où il paffa tout le temps de fa jeunefle au milieu des forçats , devint General des galères du grand Seigneur. Au- tres qui eurent beau commencement 6c pareille fin y mais le mi- lieu de leur fortune fut traverfé , comme les Romains veirent un Furius Camillus, 6c nous un Anne de Montmorency Con- neftable de France. Autres qui pour avoir été heureux , ne re- - ceurent jamais fi grand heur que d'eftre morts jeunes, pour ne donner le loifir à Fortune par ce moyen de leur tourner le vi- fage, comme Alexandre: aufiTi ne fentirent jamais plus grand malheur, ôc Annibal 6c Scipion l'Africain 6c Pompée ( tous trois très-grands 6c heureux Capitaines en leur jeunefie) que par la longueur de leur vie. Autres au maniemenr des affaires publiques eurent des fuccès très-heureux, mais en leurs domeftiques, un ver qui leur rongeoit intérieurement iapoitrine,çomme ce grand DE J. A. DE THOU. 26^ empereur Auguile. Bref il n'y a eu honime fi grand & heureux ait-il efté, qui ait eu prix pour prix une fortune fi accomplie en fon tout comme ceftuy-cy. Eftre extrait d'une noble famille, parvenir par les degrez honorables aux honneurs premièrement populaires , puis Royaux , aimé fuccefllvement de tous les Roys qu'il fervit, honoré de tout le peuple , s'eftre maintenu en fon eftat au milieu des troubles aigus qui ont couru par la France, fans avoir receu aucune algarade des uns ny des autres : avec tout cela avoir en fa maifon une femme fage & honnefte , mi- rouër de chafteté à routes les matrones , une poftérité fi grande ôc illuftre , un aage fi long fans maladie , unes funérailles telles que j'ay recitées pour cataftrophe de cefte heureufe comédie : He vrayement je le dis encor un coup, il n'y eut jamais une fi heureufe vie tant en public que privé, ne qui fe trouvaft ac- complie , fuivie d'une fi heureufe mort. Je lui dediay deux ans devant qu'il mouruft mes Epigrammes^ Latins 5 maintenant qu'il a pieu à Dieu défaire fa volonté de lui, je lui confacre d'abondant à fa m -moire entre vos do£les mains ceft éloge , au bout duquel je veux que l'on appende ce beau vers du Poète Aufone > Talis vita illi , qualia vota tibi. Ceux qui detra£lent à {qs louanges , lui imputent les fortifica* tions de Paris, qui fe font depuis tournées en une forme de taille : mais c'eft inconfiderement juger des affaires du monde par les evenemens, & non par les confeils. Quelques autres pour ne demeurer muets , dient que fa diligence eftoit plus nui* ilble que profitable au Palais > comme celui qui vuidoit les roo- les non les caufes. Il vuidoit &: les rooles, ôc les caufes en- femble. Alais on ne peut apporter fi bonne police au public * que les bons n'en patiffent de fois à autre avec les mauvais. Et le médecin donnant air à la veine du malade pour le guarir , ne peut tirer du mauvais fang , qu'il n'y en pafie aufii du bon. La rigueur qu'il apporta en ce faid-cy , feit de telles opérations contre les tergiverfations des fuyards, qui eft une très-dange- reufe maladie en juftice, que nous apprilmes à faire plus dili- gemment raifon aux pauvres parties languifi^antes que l'on n'a- voit jamais fait par le paffé. Autres arguent en la facilité de fes moeurs la multitude efirenée de Procureurs à laquelle il ouvrit ^6^ ME M. DE LA VIE DE J. A. DE THOU. îa porte. A quoi je paiTe condamnation fort volontaire : car je feray tousjours du parti du peu contre le trop en telles matières, auffi bien que l'Empereur de Rome, qui mourant difoit que la multitude des médecins qu'il avoit appeliez pour fa guarifon, l'avoir mis au licl de la mort. La trop grande multiplicité pro- duit la confufion 6c défordre , qu'il efi: malaifé de policerpuis après ; mefmes en ceft eftat de Procureur. Toutes-fois quand je confidere fur quel fondement fut appuyé ce défaut , je le compare à ces erreurs dont fut autrefois cenfuré Tertullian , que j'appelle belles erreurs. Car il n'y eut autre chofe qu'un zèle ardent envers Dieu 6c fon Eglife qui l'y conduifit. Aufïï veux-je nommer cette faute au milieu des vertus de noftre Pré- fident, une belle faute, qui ne prenoit fon origine que d'une humanité née avec luy, qui l'induifoit d'avoir compaflion de tout ce petit peuple. Les derniers jettans leurs penfées plus haut lui improperent, que cefte mefme facilité le feit tomber en un acceffoire de plus dangereufe confequence. Parce qu'il promettoit aifement ( comme ils dient ) plufieurs chofes au Roy, dont fe trouvant puis après mauvais garant, il vouloit aucune- ment violenter les opinions de fa Compagnie , pour ne faillir de promefle. Si cela eft vray ou non , ce me font lettres cîofes ; bien diray-je qu'il n'y a que ceux qui font appeliez en tel ef- tat que le lien, qui fe trouvent empefchez en la diverfité des proportions qui font au mefnagement de la République entre Seigneurs de la Cour du Roy 6c de la Cour de Parlement, Car pendant que les uns femblent eftre un peu tropfouples, les autres trop roides , ce fage Seigneur , qui par un long ufage co- gnoiflbit où les chofes pouvoyent tomber félon la neceiïité du temps , tafchoit entre les deux extrémités d'y apporter une voye moyenne. Sçachant bien que quelque-fois en voulant confer- ver le ciel par opiniaftreté, nous perdons cnfemblement le ciel & la terre. Somme le fruit que je rapporte de ces objections eft, que je tourne ma penfée fur la mifere de noftre vie , qui eft de telle condition qu'il n'y a fi homme de bien , qui ne foit fujet au contrôle, j'ai cuidé dire à la calomnie des langues. Cela fera que pour m'eftancher d'un long difcours ôc mettre fin à la prefen- te , vous célébrant ce grand perfonnage , je ne le vous pleuviray pas pour le plus parfai6t ( car ce bas eftre n'eft capable d'aucune perfection) ainspour le moins imparfait de tous ceux que nous ayons veu de noftre aage. A Dieu. POESIES POESIES LAT INES^ DE JACQUE AUGUSTE DE THOU CARDINALI VINDOCINO, S I DU S comfcum Borbonia domus , Voyez la Et magna ftirpis gloria regiœ , Ocelle mufarum , & togata , Car oie , grande decus Minerves i Vides ut armis omnia perjîrepant , Totamquc verfis in fe animis furens Committat Europen Enyo Gorgonio metuenda flagro: Tôt cladtbus jam totque domejlicis FraÛi procellis , tôt redeuntium In fe malorum ajîu madentes Trijlibus & toties procellis , Fraedaque onufii civica , ad ultimum Vincendo viâi , feilicet invidi Hoc egimiis , virtute avita Finitimis populis tremendum Formidolofiimque tmperium exteris Everti ut ejjet nunc facile hoflibus , Et marte jam dejlruâla noftro Mœnia vicîor Iber feibiret, Ignara recii pe^ara conflit ! Parumne nofiri fanguims heu fitper Campifque Neptunoque utroque , Bella per infidiajque fufum eji f Tejîes tôt urbes , mater & urbium , * On n'a pas prétendu recueillir ici ( il eft fait mention dans les Mémoire* toutes les Poëfies Latines du Préfident de fa vie, ^eTbou, mais feulement celles donc Tome J, $ N n tradudion page io^ y 275 POESIES LATINES Pars ipfa motus maxima civici , Et fortiiim volvens acervos yîmne Liger rapido virarum :■ Vigenna teflis , îotque Carantonus Nuper canons cinâus oloribus , Claniqtte vorticojiis amnis , Tejîis & (equoreus Garumna^ At y c€H nihîl nos jam toties mala Experta tangant , protinus horrida- Ad arma conjmati , ad arma Currimus immemores pericli /" Dotale non ut rurfus in Infubrum Kegnum inferamus figna , nec alite Ut aujpicatiore fumptis Parthenopen repetamus armis ^: Mon ut feracis rurfus Apulide Vertamus uncis arva ligonibus >■ Ter raque viâlores marique Per Siculas equitemus undas ; Non claujîra ut inter Cafpia Thracium Nojîer tyrannum miles agat , née ut Tandem rejùrgenteis Sionis Pronus humi veneretur arces : Stat cunâta ferro perdere , dum fitim Diram expleamus y dumfatis ambiîûs Defiderantis ufque plura Fiat avariti^que voîo. Jujlus quidem ira principio impetus y Cceco fimultas atque odio flagrans- , Tôt bella patratafque cadeis ,- Sedibus atque revidfa ab imis Delubra Divum , excufet : at , heu nefas ! Mercede conduÔîi arma refumimus ; Auroque decepti exterifque Fraudîbus y ecce iterum retujum In nojhra cœci vifcera condimus Ferrum : negabunt pojlerafcilicet Hoc fcecla ) nec credent nepotes Tantum odiis licmjje nojîns^ D E J. A. D E T H O U. 277 In caflra Gallus tranfit Iberica Turpis reliBo transfuga principe : At ecce feriantur hojîes Interea , memorique avitum Sub corde ce l ans de de eus Allobrox Vigil nivofts excubat Alpibus ; ^ j^alefque prarupta fedentes Vulturii in fpecula jacentum Frocul Jagaci nare cadaverum Ducum odorem , fie vafer imminet Pïdedo rapincje ^ feque tanta Spe recréât tacitus ruince. Nec heu furoris nec fcelerum piget f Saltem jacenteis nos pudor erigat : Impune nunc portis refraàis > ^ Excubitore & aperta nullo Patent Iberi limitis oftta ; Impune lentus Belgium obambulat Parmenjts , e^ late incruento Milite cunôîa tenet fuperbus, Tunfus marinis Barcino fluBibus Nunc nuptiaii Icetitia frémit ^ Thalajfionis Stans Iberus Injolitum bibit ore mur mur ; Nuperque nojlris heu genibus minor Ludos Sabaudus nunc agit , <& novfff Securus armorum maritae Ofcula dat fine cade vi6ior, AD CL. PUTEANUM SEN. PARIS, CLASSIS HISPANiE PROFLIGATIO. POftquam legitimi pertafa Lutetia régis Voyc'shtra; Intra Eidus Maias fe fediticne nefanda duaion page. Polluit y in Luparam verfis qua fumpferat armis^ "^' Mentit aque ream fe relligione peregit ; JVlox & ^uintili pax non bene^ tuta fèquenti îiotoma^i coiit , Carnmum acçedit ad urbem 27$ POESIES LATINES • Rex iterum Henricus y magna comitante caterva, Leêîontm procerum i nuperque reconciliatts Principibus y venit <& gilvo aflurcone fuperbm ^ JErea clarifonis eut tintinnabula bullis Circum armojque jubafque crêpant , orator Iberus : Tempore quo tôt clajjèm annorum totque virorum > Et bijjenarum , nam fie aiebat larbas i Auri myriaàoùH , mandaverat ire Philippus Oeeanum in magnum , & fineis penetrare Britannos» Dum venit , ambiguas per diverforia voees Perque vias mints fingendi feminat au6for. Nam fi quos fratres , fi quos de fieee pope lit IVaâus erat , prenfos vanis rumoribus tmplet, Cantat lo latos vifo nondum hofie triumphos / Anglos disjeâos paffim Drakumque fugatum , ~ Hue illuc /parfis proeeres , aulaque relira In Londinenft régi nam turre latentem. Obvius huie aliquis de nobilitate fuijjet > Ne pi anus & mendax , ut erat , videatur agyrta , Compofito mox lata inter , & trifiia vultu Luâlantem narrât fajpenfi rémige clajfem Ex/peÛare auras facileis ^ nondumque triremeis Appui fas y certa jed Jpe tamen omnia plena» Ingens interea Boiatum ad littora navis y enta pulfa gravi fulvis illtfit arenis. J^ajor ad aquoreum elades aceepta Caletttm > jQua brevis ad Dover am traâius patet , Iccius ohm ; Aut Gejfijriaci diÛus cognomine pagi , Implevit totos numerofi rémige vieos , Augurioque fidem feett prdefaga ftmftro. Nunc de fuceejfit nofira quis fenfus in aula , Qude vota atque metus , quaque exJpe6iatio claffîs , Accipe yfilemnemque unâ , Puteane y mémento t jQuantum fas inter turbas y ridere cachtnnum. Forte eohors procerum contraria ad pr^efidis adeis , In quibus hofpitium rex pacis amator hahebat , Venerat , angufio confultatura facello. Concilio ipfe adcram , ( tanto rex Jponte benignm Indignum me nuper erat dignatus honore. ) D E J. A. D E T H O U. 27^ Primum heic pupillis intra fua clauftra retraits ^ Cornea ut exterius tantum appareret imago , Stahat adorami Jimilis y cœloque levabat Lumina , <& adduêîas jungebat ad ofcula palmas Petreius , digne faâum jujîe atque décore , Quodque vehat pajjtm Jiiblimi gloria curru > Jugiter exclamans , & laudans régis îberi Conatus , magnos aufis , forteifque tribunos. Ex adverfo infit Pinarius indole natus Diverfa , cunâïis ut contradicere ludum Duceret ; ut mérita ejî , pereat quoque clajfis oportet , Obrtitaque infana vento rejîante procella Pifcibus efcam avidis ludibria debeat undis , ^ce nojîros aufa ejî venia fine tangere portus » Injufle fatagens alienum invadere regnum, Excipit hune miti teretes Reginaldus inefcans Et blando fermone aures j quo tanta profatus j^gmina <& ingentes belli immanefque paratus , Hinc nifi déviais Hijpania ut arma Britannis Protinus in fegneis vertat viâfricia Gallos y Parturiens illam lacerato ex orbe coronam , jQuam ftbi jam multis fpe credula Jpondet ab annis f_ Nam nullam in turbis pietas fibi vindicat ijlis j NuUam relligio divinaque gloria partem : Ambitione furit. Non hoc feptempltcis urbis Pnecipit antijîes , non hoc Tarfenfis <& ipfe / ' Non hac doÛrin^ fimdamina jecit mer que , Cum peterent mortem y non hac per tempora prijca Simplicitas grajjata via efi interrita patrum , Infula profufo décorât quos tinâa cruore Et fidei tefleis veracibus inferit aSïis. H^c àum folicita dubius bibit aure Philippus ContraBis humeris oculos hue volvit & illuc y Et pavîtantis heri vultus ex tempore Jumens Nunc tacitus mujjat , nunc percontatur ab omni Quifquis adejî focio , quid garrula famafufurret ,- Smcerive crepet , quas (ejlifer JEolus auras Fluâiibus immittat , caeco quas carcere claitdat f Poft ilhtm fucco turgens cathedraque Je débat ^Nniij »8q POESIES LATINES Tlena ipjb dirum monftmm p^ftifque Renatus , Obfequtis femper gaudentts turpibus aula Fœdus adulator , corrumpendtque magifler StrenuHS : ( huic tetro crus ulcère lave fluebat Ex intempérie nimia crapulaque frequenti ) Qui fcurra digno fie eji fermone locutus. Callaico proveâîus ovat Sidonius Aufiro , Et pofita Boreas rabie defavit & Eurus. Sentio : nam rnihi pus lachrimofo crure refudat Plemus , €7* Janie mariante ligamina fœdat. Scurra valet , pelagoque volât pratorta viôlrix, Gmftada hac coram ; rege intra fepta latente > Fabula agebatur ; cui pulchri utnnque patebant , Nam decet hoc illum , diducia vefie lacerti : Qui comem fimulans omneis ajjederat infra, Is ter percujja pofi longa fdentia mcnfa , Pauca refert , imo Jufpiria peâîore ducens , Nemo nifi e portu folvens cum claffe propinquo Speret in Anglorum fine damno cxfcendere litus , Saxonicoque jfolo îitubantem ponere grejfum. Longinquo ftquidem jaâatus ab aquore miles Naufeat , abjeâis ad munia debilis armis. Atqui à Scaldi & Aiattiacis aftuaria ad Ata Belgica vix pandas admittit terra carinas : Sola tenet portus armatis navibus aptos y Sola , nec ambigitur , conatus G allia tantes Sufcipere , optatumque potefi prcebere triumphum. Nec temere hoc fiquidem tentata Bononia nuper | Ante diu clajfi ftatio provifa juvanda / Gnaviter obfejfis fed dcfendentibus urbem Ne quicquam amiffos dux fa6îi mœret amicos Pro vallo i turpique fuga t or ment a reltâa, Hcec ubi Guifiades corde erucîavit anhelo , p^ici 3 qui prope erat , fubito converjiis ad aurem jr Jam de naufragio confiât mihi certius } inquam , Quam fit rem t^eneri denarret epifiola Martis, fJis in concilio diâfis furreximus omnes, AutL-ici Carnutum iv Kal Sept, m dlxxxviiî; D E J. A. D E T H O U. aSi OSSATO>CARMEN. MOnjhisfœta atas ! quid ad omnem infamiacuîpam Voyés la tra- Noftrafibi reliquumfeat Jt ocadere reges , f ^^|'°"' ^'^' Légitimas reges, longaque ah origine duùlos , Pyxide , vel firiâo nunc Indus acinace paffim DuctîiîY f' 0 mi inter cunâos dulcijfime amicos , Paulum audt y & qnoniam Venetum convenimus amho Urbe boni , nulla îIUus contage veneni yijperfi , quod nunc per Gallica peâoraferpit , De rébus nojîris prtvatim OJJate loquamur ,. Compofitis animis vulgo procul. Omma quid ni Credamus y fi credibile ejl fidijfirna quondam PeBora corruptis nunc regem moribus aufos OccidiJJe faum prohrofo vulnere Galles i* Quid tamen , o cives , fi vos hoc nomine digni y Quid patrato , inquam , profe^lum crimine tanto- / Principium vos nempe malis caufamque dedifiis > Et qua nunc infiant , e^ qUi;e ventura trahumuK Idne bono patrice quondam potiujve ruina y Nofirarum tandem decernet claufula rerum f Nam fil venturo , nec mirum ^ à rege timetisy Charior hoc vobis prafens rex debuit ejfie Moribus antiquis & relligione probata Cognitus , &c, Faîalis princeps , quas te laudare merentern Carmina digna queant } laudefque aequare canendaf Refpice nunc Venetum ad plaufus fcfioque fonanteis Murmure Medoaci ripas 3 totoque vocantem , jEquore te Benaci amnem : licet Âufonis ora Conjurata fremat contra , fufcaque tyrannus Hefperiae Javo clam mifi:eat omnia bcllo y Cdcca in te nullum pofl hac fors numen habebit. Decretum fiic namque polo ejl , Venetiquc fcnatm Calculus augurium de te , rex optime /firmat, Mifuper amijfio fermone s principe (& hujuT Aufpicîis j longava néant cui fiamina Parca y> »S2 POESIES LATINES Inter nos Veneta confetti nuper m urbe. Dtim perculfa gravi mens aftuat inde dolore > Amhigit inde metu , aedem qui deinde fitturi Excipient cafus , quantique infamia Gallis Et Chrifii Europen per totam hacflabit ovili ; Tandem pro juflo fidticia certa dolore Ultima fuccedit , qua plenus uterque fècundos Eventus pofl tôt fievi dtfcrimina belli Speramus , firmamque piofub rege quietem. Tu Romam interea feptemgeminofque revifis , ylnxius evadet qmrfum res Galltca , montes , y^d latus adfidue Jouifce hœfurus & aurem. Per Rhcetos ego & Helvetios mediofque per igneis Bellorum patriam repeto miferofque penateis , Henrico properans macarita folvere jufta Fidus hero domino que etiam pofi fata minijîer ; Cetera ficurus , vulgi quid inane frementis Dira paret rabies , quid iniqua mente tyranni Secum agitent cœlo certantes more Gigantum : Ottippe animo fixum fedet immotumque tenaci Propofiti quojvis confîanter ferre labores , Ouîcquid <& adverft patientibus imminet extra , Dum ne intra ulUus fibi mens maie confia culpa Ingenuum occulto fugillet tejle pudorem, VATICINIUM SECUJAN^. Voyés la tra» ''^^ T Uper cum furiis aÛus & impio duftion , page J.^^ Mentis propofito trijlia confiai ^''^' Urbis mœnia Clemens Infaujîo pede linqueretj Feraleis gemitus corde ciens , caput Turbatum medio fuftuht alveo , Incumbenjque jacenti Urna Sequana transfugam His urget monitis : Ouo properas mifev Tantum aufme nef as , nomine Gallico Indignum atque fideli lièges obfequio in fuos f \Qualem D E J. A. D E T H O U. ^85 jQualem hoc prmcipmm ducat ad exitum. Si certes objicias vile caput neci, Indutumque cucullum Et te quid deceat , vide : Aut ft hac ml antmum Jolicitant tuum , At faltem focios refpice ad ordtnes , Omneis crimine tecum Quos uno peragis reos. Vulgi quantus amor feditionibus Olim , tantum odium fitrget , & improhos Suajbres inopinus Damnabit populi fttror , Cumfpem prêter atrox civibm ingruet Secum dira trahens fata necejfitas , Et penuria remm Ignavos premet omnium. Tune iBi fapient , fero fed heu ! Phryges , Et parfis nimium credula vocibus P langent pedlora maires , Circum templa fenes gement, Sedfruflra moneo : fraude nef aria Mandatum mifero fiât fcelus exe qui , Occifoque fuperbam Urbem evertere principe. 0 quas frugifero terra capit finu ; Prmceps atque parens & domina urbium, Mujarumque tribunal , Quondam chara , Lutetia , Nunc fpelunca Cyclopum, arx Polyphemia, Antai latehme , Antiphata teges , Et Lceftrigonis antrum , Bebrycifque Amyci Jpecus , Qtt Ignofcatque Ubenter Vîcîor Jupplicibus rets ; Objîant fat a tamen , ne refiptfcere , Cum tdedere furorum utile fit , queas y Reâîfque objèrat aures Iratus monitis Deus. Largis quippe bonis undique dijf?uenî Pravis dona Dei 77ioribus inquinas , Ar^o teque piaculo Patratum fi-elus obligat , MaEiatis toties hojpittbus ream ; Quorum nunc animas jure fuo Deus Ejfufumque repofcit Per perjuria fanguinem, Nil régi & patria debitam Iberico' Obfirinxifie fidemfœdere proderit / Frufira miles ab altis Exjpeâîabitur Alpibus Alendax : infiat enim t^afco fuburbiis Captis rurfus , <& ultricia fpargere Late incendia gaudet , Régis morte ferocior. DE J. A. DE T H O U, sSy; ÎPITAPHIUM COMITIS GRANPRAT!. Mljîa ligujîra rofts & liliafpargiîe cives ^ ^^y^, I^ ^^^■ Ad tumulum : tumulo huic débita ve^rafalus. dmftion, page }^er iridHum extracîo certamine Granpratenfis *77.' AJJeruit patrios viclor ah hojle lares , Non propriam afferuh vitam , quam vulnere muîîô Projech vejîrts Jaucius in gremiis. At vos i 0 cives y tucjue urbs Catalatmia gaude , Manibus inviéîi faâa beat a dacis : Nunc tutelan illius requiefce fub timbra y Cujus te toties texit arnica manus* ÏN OBITUM LUDOVICI ROANI-, DUCIS MONBAZONII. FLere tuum non efî , Arête : fed folvere crineis Voyés la tra- le modo & attntas ungiie rigare gênas jg^^ ^ ^ l^tdimus , & curvis contundere pe5îora palmis y In Monba;::^nii funere , Dtvay tui. Scilicet tlle Deus , Dtis certe proximus héros : Et decet keroum morte dolere Deos, m OBITUM JOSI^ RUPIFULCAUDII , COMITIS RUSSII. RUffms ut cecidit flevere lepoCque jocufatîe , Y^^^^ ^^ ^'■^" In Lreticum audtti dicere mnlta Ueum. iSi. ImpYohe Mars , nojiriim potuifti perdere ahtmnum ? Pro juvene <& blandae ml vaincre preces ^ Cuifejîivam htlaris folvebat gratia frontem , Attica cui lïnguam melle rïgabat apis. Cernere eum coram vel certe audire ttdtjjes _,* Imbelli haerebant irrita tela manu, Sed tu luminibus fub caffide torva tuentem , ^ Spirantemque avido pecîore & ore minas , ^Oo ij 1Î6 POESIES LATINES Oppre/fiftî ideo juvenem,tYux belliger , iram '' FleÛere ne pojfet fronte vel ore tuam. HENRICO IV. CARMEN- Voyés la tra- "^^ T Utu regentis cun6la Dei genus , ànttion y page | ^u ^^ NRicE) £imicum cœlittbus capttt BelloqHe civili menus Pr^fidium columenque regni r Succède fafci vinbus integris , Ouemfiatre adempto per fceîus hojîmm» Deus patratae ccedis ultor Impofuit tibi Jujlinendum, Tu par ferendo jam toties De ce yenentis imis fumma vices tuo Periculo expertus, rotaqm Fracipitem variantis axem. Oui fceptra magni conjilio Dei > Regenda crédit , totus & in Deum ; Incumbit i adverftfque ab uno Rébus opem auxiliumque pofcit ; Haud ille cajjus fie cadet irrita , Nec vota fur dis jupplicia auribus CommiJJa delujus queretur : Mille licet die inerme furtim y Incogitantis telapeîant latus , lllafus iâus negliget impios j Teâufque loricâ fupremi Numinis i intrepidus cohortes Salvum expUcabit per médias capuî , Et Jigna viÛor mœnibus hofticis Vellet j relucenteifque ferro , Late acies domitor fugabit. Prajentis in te rarum opifer Deus Benignitatis jam fpecimen dédit , Cum nuper hojleis ad marinam Terruit innumeros Dieppam, Paffîm per agros denfa equtîum feges Vndabat : Iieic pars faecis îbericae » DE J. A, DE THOU. 287 "Et Belga Germano remifius > Judîcis & fugiens tribunal Heic Tranfpadanus ; qualis & abietum Faftigiato Jylva cacumine Salms per umbrofos Pyrenes, Montibus aut Benearni acutis , Pinetajurgunt ; fie equitum arduis Se turbo plis honidus intulit ; Campis ftiperfufus diremit Tandem aciem , dubiumqiie pugnes Dextro refolvit principium exim Sequejîra vtrtus , tôt fine fanguine ù* Sudore turpiter coaôfis F'erfa ptga dare terga turmis. Ut jufta vireis rmlitis erigit , Injufia frangit caufa , potentior Igni corufco , fulgetraque Artifici quatiente muros, Jniquitaîis confi;ia peÛora Mens , tefiis atrox , &pudor arguum » Nulloque terrorem infequente Cordibus incutiunt protervis, Hinc efl m hofiis plus nimio tumens , ClaufiJJe cum fe indagine copias Ipjùmque jaâfaret Navanum , Nec mifero ) nifi nave rapt a, Pater e régi crederet exitus , Paana diôîum nec bene creditum Turpi recantarit camœna , Milite moxque minorem ù* pacem. D E J. A. D E T H O U. s'Ss DE PUGNA EURIACA. EUriaci in eampîs fuperato foniter hojîe Voyez la na- Debetur , princeps , gloria magna tibi, dudion page jf u libertatem mifens & normna Gallis Afferis , o r^gni cura falufque tut. Nam ciim ïrancorum nomen delere pararet î ^ Liber aque tnvifo fubdere colla jugo, Dirus Iber validis fubnixus vinbtis ; & jam Si<^na viderent'M cedere nofîra rétro , Frimus in adverfos pénétras , Henrice , maniplos > Inqtie fugam vertis qui modo vielor erat. Aufpicits vulgo peraguntur prœlia regum. > Fer que duces illis gloria multa venir ; Tu vincis virtute tua y nec militis hœc ejî , IJîa tibi proprid laurea parta manu. DE EADEM PUGNA. Dîcite lo y dextra Henri ci viâforia parta ejl ^ Voyez îatra- Oua magis illujlris non fuit ulla prius. du uonpage 7 eutones amijfis tranfiiarunt flumina carris ; Noflriîm ejl y Helvetits quodfua vit a man^t; Traditaque & régis mox munere reddita figna Dedecus exprobrant perfidiamque viris. Hijpaniatque Itali cafi i flolidufque fuperbi Vile Lamoraîli Belga cadaver habet. Nulla ducis tanti jam non videt or a triumpbos, Sparfaque virtutis tôt monumenta fuce, Oua trepidum miles tant a de jîrage fitperfies Terre pedem nequiit , nuncia fama volât : Ac y nift divini me fallit opinio gnarum Confilii , magnum hac omnia pondus habçnt > Unaque per cunâas viôloria. dédit a terras Uni terrarum dejîinatimperium. 2J0 POESIES LATINES AD URBEM TURONUM C A P U T. Voyez la tra- ^^m^ ..... dition page f\ f^^ relltqmas pto i9i-' \^J ^^ dileâaftnu p ignora GalHci Urbs computer e nomints y Urbs quondam Turonum per viridaria Fr inceps , nunc caput & parens , Francorum ditio maxima qnàpatetj Grateis reddere numini Pro pana tibi ntmc tempus adorea : Fulvinaria cœlimm Injlaurare , vias Jlernere foribus , Uinis excipere obviis Evantets focios , lataque tempora Bacca cingere laurea , CeJJas f 0 tibi quam pulcha dies adejî ; Faftos per memores dtes CreJ]a digna nota , qua trepido anxios Exfolvit proceres metu , Laeto moejîa beans peBora nuncio. Hojîis j qui modo laureas Spondebat fibi , qui , pratumido truces Iras peâore dum coquit, Exultabat amans credulam inanibus Ment empafc ère fomniis y Nunc verfa trepidus vice Rébus perfugium quarit inops fuis : Tôt nuperque cohortibus Succinâus y tôt opum prafidio rumens, Paucis vix bene caculis , Vix cingente latus teÛus amictflo Unofugit & altéra: Exemplo eximio poft venientibus , Quam ntmquam popularibus Auris, ingenits , atque opibus ^fapit Çuifquis fidere debeat , Nunquam D E J. A. D E ^ H O U. ^^i Nunquam Jpes nimias credere lubrico Fortune inftabilis trocho, Scepîrorum & dominandi arbitriam pênes Unum fcilicet ejî Deum > Regnantum Dominum , cujus ô" in fide Keges regnaque funt , graveis Taflus terribîlisfrangere principum , Injani & populi minas. Hinc fceptra & trabeas , hinc titulos pete, JSfonfujfragia turbidae PlebiSy nonfcelemm confcia fa6îio Tantum conciliant decus j Nec fucata juvat relligio impios : Mendax quippe fequacium Spes &. votafuomm ambitus inito Tandem deciptt exitu , Umbra & jomnium uti lumina tranjvolat, At tu , trijlibus haSlenus Curis folicitoque agra filentio y Confianti 6 celebris fide Urbs , partam meritis /ùme Jïiperhiam j Annis & redeunîibus Solemnem renova more pio diem , jQuo fejjce fua dignitas Libertafque prior reddita G allia* Sic nunquam rapidis Làger Undis oppofitos àiruat aggeres ^ Sic prima fab himndine , Cum nix aériis Jolvitur in jugis , Nunquam Iceîafupernatans Obducat Jîerilt pajcua jîumine. Tome I. 5 P P api P O E S T E S L A T I N E S POET^ DE NIMIO JEST Q U E K E L JE- Voyex la tra- ■ m tt • » • / t ■ r, ? dudionpage ^ \ URA ventilent mulcens araentta flabro ^^^* .XjL Spicula 3 dum fervet Seirius , Aura veni : Squalent arva fiti , riguos nec ut anteper hortos Lôeta coronato vertice Flora viret : Non tr émula ludunt nutante cacumine frondes , Nec movet inftabileis populus alba comas. Tejfa arment a jacent y canefcunt gramina campis ^ Strataque per dumos ilia ducit ovis : Taucibus &jiccis languet fub foie viator ^ Et non inventa pallet anhetus aqua. Aura veni i rapidojque leva gratijjïma files, Dum mandata fera princtpis , Aura veni. Igné ardens Bore as ut Eriâhidos Orithyiœ ^ Aâceam volucri fyrmate verrit humum , Talis & Aura veni , nojîroque medere labori , Dum jubeor tritas ire redire vias. Nulla heic qua trepidet fiijpe6îa adnomina Procris ^ Nec qualis Cephalo noxia dextra mihi ejî. Ouid loquor incajfum ? rofeo non Eurus ab ortu , Non Gaditanojpirat ab Oceano DileÛus Veneri Zephyrus , nec plena per undas Impellunt anima Itntea Threiciœ ; Non madidis Aujîer cœlum diverberat aîis. Vana queror : nojiras non capit Aura preces, "lUe miferum tnterea torret Phœbeïa lampas y Aère & immoto feffus anhelat equus. At te per tenera falfos Peneïdos tgneis y Dulce per <& Clymenne quod Chionefque fuit j, Parce i oro , urentetjque manu depone fagittas , Et phareîram ex humeris excute Phœbe tuis j Hoc ajius immitis (& exitiale venenum^ Ars cui Paonia nulla medetur ope , Excute. ^iid merui f petulantis pramia lingu DE J. A. DE THOU, 2.9^ Dum pra Latonafelix fibi forte videtur , Heu tôt natomm proie Juperba parens ! Ad Sipylum namque ex illo flupet horrida faxum , Fletque udo raptam marmore progeniem. Parce pater Thymbrae y tuis ego thurea templis Dona tuli , nec nos nomen inane fumus : Et juvénile tuo caluit mihi peâus ab œjîrô y Cum fequerer caecum cacus <& ipje Deum. Contra hojlem potius , Deus , ignea Jpicula verte j Et flammis meritos ultima perde tuis, Faâlio nulla magis placidce invidiofa quieti Emerfit Stygiis in mala nojîra vadis , Incarnas non ulla potentior icere mentes Turbida Gallorum mifcuit ingénia, Illam Tifiphone praegnans enixa forores Prafto habuit , nec opem Juno vocata tulit^ Gorgoneis tremulum Ale6îo caput hirta colubris Objîetricis obit officioja vices _; yejîibuloque fedens accinôîa Megcsra flagella Admovit piceam torvafub orafacem: Protinus & preflit citnasfiirialis Enyo , Martis <& audhus favus ubique fragor. Hoc monflrum , horrendum monflrum 3 terraque marique Ultor pejUfera perge abolere lue ; Sterne duces i bellique moras <& fœta latronum Injeâo pajfim disjice caftra metu. Hac noceant tua tela tenus j fis cetera mitis 3 Et concepta pio peâfore vota cape. Militibus noftns aflum défende nocentem y Dum propero , radios Phœbe reconde tuos. Magnantmum Henri cum dura inter prœliaferva. Oui mea dévot a fedulitate fides Servit y ab hac anima tôt vitamflamina ducunt Vnius abrupta mox peritura colo, ^ Scis huic deberi per leges ordine fceptra , Controverfa facit qu nul la per armajalus, IN OBIT U M PETRI DELBENII. ECq^u îD in humanis non vanum & futile rébus f Delbenitis vixit > vivo ego mentis inops, diidion page Deibenius vixit jludiofa cura Minervae , Phœbi , Mufarumijue ajjecla Delbenius : Cratia apud regem cui pollens , mellea fandi Copia > par Jummts rébus & ingenium. Ut nos qui in vit a hac tanquamjlatione locavip Fur veluti mediis opprimit in tenebris ! Hos fero ad Jeje , maturius evocat illos , Spargit & arbîtrio cunâa metitquefuo. Cur tamen o flenteis , macarita , relinquis amicos r Quidfugis y & fupero te fugiente mijer .? Tarn cito amicitiae dtjjolvi vincula nojlra f jEquane lanificis res ea vtfa Deis ? JEquane res vifa efl , ut vix JupereJJe per unum » Cum tu ageres animam , crederer ipfe diem. Ne lu5lantem imis pojjem prohibere labellis Spiriîum y & extremum dïcere y amice , vale ? Sahem pr^ejenti quodfors negat , exjequar abfens , Et cinerem exequiîs officiijque colam. Dicam natura dotes y & rara per artes Atque animi cultum tôt cumulât a bona ^ i97: DE J. A. DE T H O U. ^2^/ Totûue intra atque extra curara negotia regnum y Mille per tnjidias , mille pericla vite : Dicam tn amie tiis conjîans tibt peâÎHS , & hujus In panem vemamforfitan elogii. Ut , dum vit a fuit , quàm tu officiofis amicis , Tarn non mgratusfoft tua bujla ferar. POSTERITATL LIbertatis ego nimiay verique quod acer Vovez l AJJertorfuerim , vittorumque horridus ofor > du^ion page Et Komo' y & noflra pajfim traducor in aula. a^o- Otîîd faciam f* quo me vertam f quo jttdice caufam Defendam f Judex enim accujator & index. Tu modo , Pofievitas , ades incorrupta rogami , Et patrocinium defertce fufcipe caujœ : Scripfimus ijla tibi : ntl nos ingrata moramur Judicia , & vili plaufus mercede redemptos Nil admirantts , prater prafentia , vulgi. Tempus erit , quo nunc quae non itagrara placebunt S Cumque odio fuent fatis invidiaeque litatum » FramiapYO meritis confiabunt jufîa labori, Interea liceat mihi fimpltce crimtna z erfu Diluere objecîa, & nofiro, jus prater ^inufias y Cum venia autorum , detergere nomine labeis. Libéra lingua mihi ejî : quid fi fervilts ^ an is qui Me nunc accufat , non & reprehenderet idem. Tanquam vaniloquum , tanquam candoris inanemf Primus amor veri reâiis in mentibus ejje Débet i ut in charis etiam execremur amicis Omne animi vitium , contra admiremur in hojîe Virtutes y Graius , PeJlao judice i necne Barbarus ille fuat , nullo dijcrimine habentes. Hoc toto exaBt decurfu fecimus avi : Nec fecijje piget. Laudent culpentque yfufurris Pruritum ad teneras quod mollibus excitet aures , Ala^natum circumvolitantes atria muCcae , Etfuci, ¶fiti, & nigra nomine ficus ^ P p iij 2.9S POESIES LATINES Indigitanda cohors , noftra infidiofa quieti, Ille boni dignum miht civis habetur honore , Quifervare fidem , vel cum difcrimine vit a > JaBurâve Juâ didicit , qmfpernit honores » Deteflatur avaritiam , fraudefqiie nefandas ; întm & ejfephis ynavttlt , quam fronte videri. Nulla fides hodie barbai , impexoque capillo > Nulla fiîpercilio rugifque fevera profeffis : Impommt externa oculis : Deus abdha novit Solus y (& arcanos rimatur peâove fenfus. Arguit ecce altus , quod amore odioque procul firn , Perpétua quod non ufque adfajlidia laude Patidiis hos onerem , non illos ajper acuto Dente fecem , plenifque vomam convicia buccis. Atqui Gregorios laudavimits & Marcellos , Atque Pios , illumque inprimis Hadria nomen Cm dedtt , & Paulum privata laude merentem Adjcribi antiquis : habuit nam Roma probatos Pontifices y altos minus his 3& Jèmper habebit. Sic funt res hominum j nihil omni ex parte beatum j Cunâa ad menjuram fiperi Regnator Olympi > Menfurae ipfe expers , tribuit mortalibus agris. ^ Nam quid Alexandrofietf' qui facra profanis Mifcuit y & gladïo ml non & pyxide fecit ? In char os quid avo nimium indulgente ne pot es l' Altitis ut repetam, quid Julius 'ipva cl^m^ Italide cun&os qui non errante fubegit Clave duces f contra , quid Julius alter ab illo , Allia qui vacuo dum grandia mordet in horto j Pojlhabuit levibus fe digna negotia nugis? Multa tegi fed enim , qua m ejferri in luminis aura: . Expedit. 0 Corydon y Corydon ! arcana potemum Ulla putas .'' ut ftnt , minime illos credere par ejî, Laudanda utfaciant , audere ut turpia cejjent , Semper adejjc putent qui crimina teÛa revelet , Et fi quid peccent nunquam finat effejepultum, Sola libidinibus lex efi hac diâa potentûm. Ut metuant de fe coram quidfamafufurret Publica ) quid veniens ohm pronunciet cetas. DE J, Ao DE THOU. 2^7 In medio quifquis rerum moliris habenas , Sic pofitas adeis te crede habit are theatro , Liber uti partem pateat profpeâus in omnem y Perque gradus fedeant tanquam adjpeâîacula cives Sic fins atque domi ,ftc corpore tutus apsno , Publicola alter eris , ipfo te tefie beatus y Invida necmetues plèbe i^e verbera lingue, JVec Siculas inter menfas lautofque paratus , Difiriâum cervice fuper trepidabis ob enfem, Ouid quodfcribendi petulantius atque loquendi in procerum mores , ipfa fnos natus in urbe /* Fefcennina quis ignorât f quis ovata jocofis Inter cornicines nejcit di6îeria pompis / Pafqmlli cui Jùntignota fophijmata f cui fmn E medio refponfa firo qua reddit amicus , Vix pïdetextatis , vix & refirenda cimedis f Annum Sylvefler claudit : vis caetera dicam f Efiriunt vates : nojli quid deindefequatur. Haâenus & nullis lafciva protervia pœnis Fnenari potuit yfruftra cujîodia mutas Excubat adfiatuas , vigilique fatellite fervat: Pafquillus nufquamfurto deprenfus in ipfo ejl ; Marfirius femper loquitur , femperque loquet ur. Doârinam atfanam nihil hcec dicîeria tangunt, JEternamque ftdem , quam Pçtrusin urbe cruore Et Pattlus fanxere fuo , quamque ordine lango Semper eandem , & ubique & ab omni gente frobatam, Inde ad nos fer tes de duel a oftendit avortum. Non fi quis liber , fi verum dicere gaudet , Laudat orque boni vittis fiparcere nejcit i Continuo niger efî tibi vely Romane , cavendus y Non pietati adeo libertas pugnat avita. Ingenuâ fi quidjùm ftmplicitate locutus , Liberius fi quid fjubitove quid excidit afiu Non ego propterea laâlantis ab ubere matris Abfcejfi è gremio y defertis non ego cafiris Mlles in adverfum migrarui transfuga vallum : Non ego Smalcaldicise juravi fœdera pacis , Namnetumve dedi dextram inconfultus tn urbe ^ 2p8 POESIES LATINES Ambofia tuYïis fruftra tentare paratus : Sed procul à turbts omnique cupidine vitam , Alajorum conjlans in relltgione peregiy Semper <& abflinm rébus per bella novandis, OJJatum fit fas pojl temporafumma citare y Ojfatum tejhm , qui me juvenemque virumque > Inque toga , & trabea , qui me intus & in cute norat. yiveret ! haud trtjlis vexet cenfura columbas , Cunôlave permittat laxata licentia corvis. Jllumne appellem j qui nunc Juperatque vigetque 3 Penonum i Aonidumfpem pr^efidiumque fororum ^ Unus pro cunâlis magm pars magna fenatûs , Tu y Francifce i mihi es j rerum 0 tutela me arum ! Tu mecum , tanto tu me complexus amore , Parttri fuetus curas fcis Jîrenuus in me J^uidfolidum crepety aut mendofo tinniat are » Candoremque meum qui fit , re Japè probafii : Sponjorem te proinde acpruedem hue denique fijio y Ne , Francifce , bona vadimonia défère caujce. At 3 Proteftanteis laudas j quos nempe Vatini Debueras odîjje odiOy <& cane pejus <& angue. Eloquium qmdni laudem , ingemumque colendis Arttbus 3 & fi quid calamo voce valebant f Nam Sîculi exemplo Diodori infiruÛa paratur Bibliotheca viris , quos Mars amat atque Minerva i ^os Clarius , Clarii quos dtlexere Jorores, Hermias hocfecit idem , Humane & carpi voluit , pi acide que moneri. Hem DE J. A. DE THO U. ap^ Hem ! quis homo es , qui ferre alium nequis improbe îapfu Peccantem humano , cum tu deterrima pecces Interea > inque homines divofque injurias ipfis * Obfcœnafque cavo luâîantis peâoris antro Admota doleasface perlucere latebras!* Sunt hominum atates varia : juveniliter illum Exultajfe jlylo fateor; verum ultima femper Diftraôîa jîudtis fpeôlanda ejl claufula vita , Qua pulchra in Batavo fuit irreprelienfaque cycno » yïd Belgas tejîis quam fcripfit eptjîolafratres. Hinc alii atque alii infurgunt , quibus altéra leges Numina quod patrias dixi morefque receptoS, Difplicet y ignarisfundata crepidine qua Jlet Publica res , quantoque tôt ufurpata per annos , Legitimo in regno mutentur jurapenclo. Imper i or um auBor Deus , imperitfque regendis Confiituit leges / quas qui violaverit oUm Ultricemfciat il le parât am Numinis iram ; Jn Ttberim Sejanus ut alter fcilicet unco Ducendus , meritaque adfeÛus morte Cethegus^ Nunc & facra vide quid in hanc rem pagina dicat > Ne tu limitem agro pqfitum metafque revelle : Frigidus ecce rubos inter latet anguis acutos / Si f api s , 0 mediam pajîor ne dirue fepem. OJfendit Jynodi Pifana & mentio quofdam , ^uampius & memori recolendus pérore G allis Indixit LodoicuSy ut importuna minacis Arma coerceret Juli , cœtufque fidelis Tune pulchro harenteis (zboleret corpore Jordeis. JVarravi hijîoriara totum qua nota per orbem; An narrajje nef as , & erit narratio fraudi /* Propofitumfed enim laudati principis ipje Laudajli , & fedem obliquo fermone notafi. Tu y qui me arcejfis , vitam non ante peracîam Arguis aut mores , fed verba jacentia tollis, Emendari ô" quafieri meliora neeeffe Tune erat , & penitus Babylonis nomina perdi » Jd non in tantofumme laudabile Rege Procurare fuit , totafque impendere vireis , Tome I, SQ,^ 50b POESIES LATINES Sponfa Dei ne qua vilefceret obfna ruga , UlHus ojfenfave querel^s aut eau fa fubeffet ? yîtque,utinam optatuyn potius fortitafuijjent Confilia eventum , qiiam pojîquam Jultus omnem Mifcuit Italiamfeno grajfatus & ignij Haud meliore via Léo grajfaretur & ipfe > Cunâafuisfibique indu/gens acfacraprofanans ) Accenfa cinerh conclujo è fomite ftamma , Qua totum ferpens invaftt protinus orbem. Non reliquo avulfinunc corporeTeutones errent s ■ ylnglia non Iaxis impulfa feratur habenis , Anglia abori Jurefuo Gallos prohibent <&• legibus uti , Etjcripîis mandare quod ufu & more receptum , Tempore quod rébus tantofuit utile nojlris. Idne aquum , cives , aut a qua mente fer endum f* Poftremo mihi crimen atrox ér morte piandum Objicitur , verbis quod fum infeBatus amaris UrbeParifiaca lanienam mane patratam , In Conjîantini qua nunc & vifitur au! a , Pracipuos inter Roma depiâfa triumphos. Tempora nil opus heic , locafed difltnguere. Montes Plane citra vobis liceat , pia turba Qiiirites , llluflrem laudare diem & celebrare quotannis, Per f^aticanas alternis dieite cellas , Eumenides Sicula facra vejpertina canamus. Non eadem Gallis , Italis qua lata videntur / Qui/que Jïîo gaudet fen/ù : tu mellea ère dis y Âlterius quafunt abfinthia tetra palato. Laudem ego , tantorum quod apud nos eauja malorum Ex£iîit 3 & porro Jadis erit ujquefmuris l DE J. A. DE THOU. 501 jQtiod cunâf as genres inter populofque propinquos ^ Gallomm infami deturpat crimine nomen , jQuodque tôt edicîts damnavimus .'* hoc ego laudem Implevit trépidas qmdjujpiaombus urbes > Ltbertatem odtis dedn , immanique cruoris Per C(£deis populos fundendi accendtt amore f Non exécrer ego potins ) dirafque nefando Iniicamfceleri , legum quod vincla rejolvit , jQiiodpaccm turbat , regni quapublica confiât ^Ima falus :, fummo quampaffim Ecclefta tôt a A rerum Domino concepta voce precatur 3 Temporibufque fais optât contingerefapplex s* l^os quoque j Dardanius fanguis y qmbus otia Manda, Et pluma molles y & corda oblita laborum , ^ecuram /pondent aterna in pace quietem > Damna aliéna ad vos qui niljpeùareputatis ^ Ex improvifofi Martius ingruat horror , Hijpamfque ferox opibus poft funera viâîor Carolus in média ponat vextlla Suburra , No6lurniJve dolis Albanus mœniapulfet. Sera licet tandem capiet miferatio noftri» Invijœque adeopacispia curafabibit. Quodmihi, quod cuiquamve y potefi contingere cuivis, Sunt exempla domi. Sctt dives Avenio qnondam Qua Serbelloni luerit mercede furorem Roma potens , quantifque laboribus atque perichs Conjîiteritfaevas expertus Araufio flammas. Vce nimium vejîris vicinus Araufio terris t Qtùdfi animis idem redeatfuror , & , quod ubique Multi urgent laris expertes ac jura gravati Exlegejque , domi nafcens lachrimabile ùellum Invadatplacidas turbatofœdere gentes j Naufragaft tottenspuppis non horreat undas ^ Necfœdis pelagi tôt confliÛata procellis Illifam trepidetjcopulis affigere rojîrum ,* 0 quanti ex illo motus errore fequentur i* Qtice tantas-inter fat erunt folatia cladeis , Lymphatus cum vajla dabit Mars om.ma circum > Sangîiis ubique fluet , dejerto nullus in agro , SOI POESIES LATINES ^ j^allatararm vifeîur in mbe facerdos , Si qui s erit , diris probrifque à plcbe petetur .^ Fons quafi tamorum ,fomefqtte capmque malorum» Et fane , utfuco verum quaramus omijjo , Ouam parte m in turbis ChrjfÎHsfibi vtndtcat ijîisf, Cognât as focialis amor qui jungere mentes Débet , ubi ejî ,fine quo virtutum cetera turba Friget f ubi innocuus pudor & reverentia legum > jQueis fervire bono hbertas maxima civi i^ Ut verbo expediam , belli civilis in ajfe , Si totum excutias y non ejî femuncia re£îi y Nonfidei y aut prifci€ pietatisfcrupulus unus, Ponitejam gladios igitur , qui corpora Icedunî > Trojugence ,ferrumque 3 animas quod dtvidtt anceps Sumite j ftderea ferrumfornace reco6ium , Et lachrimis precibttfque Deum placate potentem, Hcec vos arma décent. Alultisjecîaria pejîis , Non culpa efi , cuJpafed débita pœna putatur. J^uo minus in tali licet excandejcere cafù , Si vitio humano lapfs , non crimine > mentes Do6irin(S cujufque levés agitantur ab aura, His blandi affatus monftrts manjttetaque corda , , Hts opponenda efl melior doâîrina piorum E prijfco deprompta penu cellaque parentum / Non tela atque cruces , quibus irritabile turb<£ Segregis ingenium tantos ciet orbe tumultus. Jamque mihi oppofitos cajjeis livoris iniqui > Retiaque & nodos pius evafijfe videbar > Cum fubito a Iceva purgatam vellicat aurem ^ Ingeminatque patris monitor venerabile nomcn f. Cujus ego cineres & mânes rite fepultos SoUicitavi amens conturbavique quietem > Invitum excufaffe diem cum diximus illam ^ Obligat infando qua Gallicafceptrapiaclo. Patris ego cineres placidos manefque revelli f Patris ego nomen lafi f pro numine nomen 'Ouod mthi fempcr erit , cujus fpiranfque recenfqm (Jfque magis no^em atque dtem obverjatur imago. Quicquid ago :, quicquid medttor vel mente revoîvo. CE I A* DE TH OU. 505 Semper adejl , culpa tanquam objurgator acerbus > Si quid deliqui , fi quid laudabile conor » Inflat agens , jlimulofque animis properantibus addit: Il le mihi anie oculos majorum exempla meorums DiâaqMepraclare ^ gencrofe &faâa reponit: llle rejen proavos ad mœnia celfa Genahi Fortiter occubuiffe focos arafque menteis ; llle refert Marlam bis centum circiter ante Falat^ Quaftorem annos ^ equitumque magijîmm s Amhos devotos , ambos pro Rege tuenteis 3 Immanem pie bis rabida fatiajje furorem. Jam Deganaium quid ego t pacalis olivae Heroem quid ego memorem de nomme dî6lum , Officio atque ar^la confanguinitate propinquos f JVec me degenerem ventura redarguet aï as , Plura habttis cupidum non incufabit habendi^ Prcefocante animos non ambitione furentem , Non fimulatricis grajfantemfraudibits anis , Infepas qua nunc virtutibus obfidet aidas , Et caligantum perjîringit lumina Regum. ' Vos 0 Majorum cineres , teque optime longis SoUciti geniîor defuncîe laboribus avi, Teflor ) pro patrta nullas regnique Jalute VttaviJJe vices y vejlra vinute meaque Indignum nilfectjje , & > fifata tultffent > Prodejfem ut patria , patriafuccurrere ( livor ylbfiflat)pietate me a meruijje petenti. Pur a ad vos anima atque hodiernae nefcia culp^e Defcendam > quandoque noviffima venertt hora» Nojîraquefub tacitos tbitfama intégra maneis. Nunc quia fat a obfiant , manifcfia & perctttts ira ConfiUis placidas fants Deus obftrmt aures , Oiîodpuer auguriumprafago pecforefeci , Cum canerem a'érias acies pugnafque volantum . în flexu dstatis feniique in limine firmo ,1 Invîdia ce do & fafcets trabeamque refigno. 5' Q q iij 35i POESIES LATINES D E S E I P S O. Sbn,page A ^^^^ aliquis , longo cineres pofl îempore mfim 22 j. ' J^^^Miratusviridt tumulatos cejpite i dicet > Hutc quanquam in plumis fortunaque infitper amûla Contigerit nafci 3 & Juperarent gratia ope/que Ouas teneris hodie cunBi mtrantur ab annis ; Majorum quamvis répètent em exempla fuorum GentishonoSy & laudis amor , clarique parenîi$ Fama recens , majora etiam fperare juberet ; Otia Mufarum tamen tgnotofque rece/Jks Maluit illefequi » fcopulofque aulaeque procellas Ejfugere , & vanos liominum contemnere fumos : JUaluit ille ederas & lauros Jponte virenteis , Quam fpolia & macra pingueis de p ace triumphos» E L E G I A. Voyésia tra- A ^^^ "^^^^ Mufis ininnica > aulaque minijîriy duéiion page JljL Qtios coluijjè pudet , quos memorare pigetc %z$ Res tamen ut memorem ,fumus y ftmulatio j fucus , Fluxaque menttta relligione fides ^ Et vox peiîoribus , fions <& contraria menti» Speque lucri fœda conciliatus amor , Rébus û" alterim macrefcens livor opimis , Plufque fua femper fors aliéna placens 3 Et Ubertatts fpecie qui fallit apertos y Ipfe palam laudans , clamque inimicus atrox ^ CunBaque monjîra adeo Stygio qua Ditis ab antro Extudit in pœnas ingenioja fuas Gens humana t doli , techna , fraude/que > valetc , Non ego vos poiîhac , turba profana colam, Utne tegam fpurco vilis latus afjecla Lydo f Carmina f^irronis flagttioja legam s' Turacis raenfas fcéler parafitus Amillif Sujlin.'am fUjQus , dtves y^pellay tuos ^ Vipereos patiar morfus tmpunf Cerafla !* Thaidos aut frontem nequitiajqueferam f D E J. A. D E T H O U. ^oy Fafquè habeam atque nef as uno ordine , fitqae vel hujus Aut Inijus potior quam mihi juris amor s^ Jngenua illatam non vim virtute repellam .<' Aut niillo ojfenjas murmure ferre queam .^ 0 pGtius valeant felicts commoda vita , Quicquid & hac redtmi conditione potejî 3 Ouam mea libertas turpi labefacîa lucello , Aut intentata vique metuque tninor ^ In leges peccet patrias , tritumque reliâlo Dévia virtutis calle fequatur iter. Sed bene habet y cura nonfolicitatus avara ; Non acri fervens ambitione j larem Deferui , tefior fuperos , aut ilUcis aulœ Infoveam prudens me laqueofque dedi / Invitus colloque obtorto raptus m aulam Vos liqui cafta numina chara Deas, Tempère quo pojitis regina Lutetia caftris Ad Luparam rabte fujîulit iÛa caput , Conata Henricum regnis detrudere aviîis , Exemploque urbes traxit ad arma Juo : Tune qui vitandos fapienttbus effe tumultus Tutius <& procul hinc rebar abejje mihi y Me turbde eripui > teque y 0 Schomberge , fecutus » Aulicus hinc cœpi protinus effe cliens. JSfec mora , legatus Borealeis mittor in oras , Armoricique procul litus ad Oceani : Scilicet ut caufam regni caufamque bonorum Unus apud multos nomine régis agam , Spe t'repidos animem , tttubantia peâorafirmem^ Grajjanttfque premam femina dira mali, Heic primum arriftt tanto fortuna labori , Rotomagum nofîra rexque receptus ope eft. Inde mihi invidmm , fcio , magnam odiumque creavi : jQuidfacerem ^ res eft imperio/a fides, Ordine commijfi mandatus muneris hic eft , Emendicatus non mihi venit honos, Jamque videbatur callum duxtjfte cicatrix , f^ulnus & in fo H dam jam coiîjje cutem : Acrior infurgit violato fcedere pruedo , Regnandique modinn nefctt habers furor. 1^0^ POESIES LATINES Ergo conjurât a iterttm mifer exulo ah urbe ; AuUctiS <& fieri cogor , ut ante , cliens. Cum fugerem quoties oculis pofi terga reflexis Exctdenmt mœjio talia verba mihi f Principium atque morce fcelerata Lutetia belli > Alite non dextro te/a retu/à rapts : ' Jidagna quidem erga te generofœ gratia gentis ^ Multa y nec inficior , gloria , multus honos : Sed quando infaujîi conftabunt fangmne amores > Tanti pane ttbi gente carere fuit. Sic ego, Sed venti jùjîas rapuere querelas In mare ô" averjus Sequana ferre dédit, Ouid referam tnterea terra quot adiré labores Contigerit , favo quotque pericla mari , Ad latus haererem dum Gajparts •' utile régi Hoc fervate, oro j Dti patries que caput, Tejîis Âquitanae luftratus circulus orœ , Quam rapido médius amne Garumna fecat / Tefles Marologi mânes & triftia bujla , Et facer exufla qui fluit urbe liquor ; ■ Rex Gabali & Mimate jugi Oltceque fluenta Mutatis toties pratereunda vadis > Atque Utica cunis Merceri urnaque receyiti Urbs quam tergemina mole fuperha magis, Jnde Forum Juli dejcendimus & rate curva Verrimus aquorei cœrula terga fali : A'ùiafque procul Nicaea abfcondimus arce s, Radimus & muros , alta Saona > tuos. [Marmorea tandem Genuoe flatîone recepta Subjîitit in tuta piâïa phafelus aqua. Moxque per Eridanum prono delabimur amne In Venetum terras Hadriacofque lacus. Heic ego dum Pragam meditor ^quojujfa trahebant y VixiJJe Henricum fama molejîa refert. Ut mihî vis animi menfque omnis corde recejft , Brachia ut ex humeris tune cecidere mea ! Publica tu moriensfiegifli commoda princeps i G allia te cum un a tctafepultajacet, Ergo complexu Schombergi avellor , iterque Hin§ mihi ver Rhcetos Helvetiofque fuit : la î) E J. A. D E T H O U. 50^ In patriam àonec redii miferabilis hojpes , Exul , inops ) ipja nec bene mente valem , Et pYocul a ftudîts , quod re mihi durius omni ejl y / Hi£c poterat tamis cjfe me de la malts. Kurjus at in turbas aejîu véhémente reforbens Torta Palatini me tulit tmda freti. Ex illo jam nunc hyemes per quatuor aulam , Atque novus miles regia cajîra fequor. Quo Jpes ante alios & amor maie fidus habendi Ducebant trita per fcelus omne via , Nojîrarum hue rapiunt me dejperatio rerum , Atque alibi nufquam tut a reperta quies , Damnojufque mihi patria pudor utilis uni. Et nullofoYtis turbine lœfa fides. Caufa pérorât a ejl :fujfragia libéra de me Pojleritas } prafens nam vetat aura ,feretl Tollite fi merui , veniam a me deprecor omnem^ Invitus pleâîar fi modo Jponte péri : Non ego Jponte péri y magnum folamen in hoc efi ^ Cum pereas , culpa non periijje tua, Sed non omnino perii yfperare falutem Rébus & integris ^œnitmjje lie et, Jamque adeo ad Mufas atque otia blanda relabor i Sera licet certa efi: qu^ venit indç falus. DE RABELiESIO. Ipfe Rabelaefeus '^iXcùT07ro)oç loquîtur. Sic vixi , utvixifîe mihi iocus , ataue le^enti Voyésîatra« j^uos vivus Jcripjt fit jocus ujque pcos, j^,. ° Per rifum atque jocos homini datavitafruenda Inter amare/cit feria felle magis. Et nunc ne placidos lardant quo que feria maneis Cavit Echionii provida cura Dei. Nam qu(£ à pâtre domus fuerat Chinone reliâla, jQua vttrco Lemovix amne l^igenna fluit , Poflquam abii communis in ufitm verfa, tabemaç Latifico jîrepitu no^e dieque fonat, 3oS POESIES LATINES Ridet in hac hofies pernox , ridetur in hortOa Cum populus fefîo ceffat in urbe die > Ttbiaque inflato Jaltenteis incitât utre , Tibia Ptâfonicos doâla ciere modos. Et qu(£ mufcsum domino y qua cella libellis > Neâareo fpumat nunc apotheca métro. Si mihi pofi mimum vita tamjïtaviter a6îum. Dent hodie ad prifcos fat a redire jocos > IVon alia patrias ades mercede locare > Vendere non alia conditione velim, IN OBITUM UXORIS- Voyex la tra- ¥3 Is feptem exa5iis nunc ecce revolvitur annis u ion page fj Lux eadem y tdedis quae prima jugalibus arfiî » iunereafque faces genialibus tdtima le5îis Intulit : hac eadem fratri vitam abjluUt olim , Setjjper acerba dies j fummo mihi femper honore Et femper lachrimis ^ voluit fie numen , habenda* At tu 3 latitia quondam nunc caufa doloris , Barbanfona anima atque oculis mihi charior ipfis > Erepta ante annos primoque in flore juventce j jQuofugis f atque virum in luôlu &' Jqualore relinquis Heu folum atque orbum ! faltem mihi fi quafupremum Ante diem de te proies fujcepta fuiffet , Oua matrem fpecie & ver a pietate referret > Effe aliquod potuit tanti fortajfe doloris Solamen. Sed vana queror ,frufiraque laboro , Heu démens ! fiât fixa Dei confianfque volontas Voto adverfa meo j cm me parère neceffe efî : Hanc veneror 3 tefiorque animo , quod voce vovere ^iifque folet , fiât pater 0 tua fumme voluntas In cœlo & terra : ttxorem mihi nempe dedifii Dileâlam atque à qua optajfiem mihi lumina condi y Hanc repetis , mijerumque jubés fuperejje maritum. Ordine natura pracedere debuit ille > Vifum aliter tibi fumme par ens y natura répugnât , Haud ego diffiteor 3 primique in perfore motus Adverfus mentem pugna luâantur iniqua^ DE J. A. DE THOTJ, 50^ Sed mens àivina vincat ratione fubaâa , *^ y^tque Dei jujîa moderantis cttnâia bilance Imperiis difcant captivi cedere fenfm, Tu potins fanBum verœ pietatis amorem Mortis & impavidum pe6lus , vitoinque pudicis ]\4oribus exaciam , memori comple6iere mente , Certaque ah his jufto folatia quare dolori. 0 anime Jicsc tua funt : qu Humani exfuperant longe fafltgia captus > Hidic fublimis apex virtutum contigit uni. Ijîa y Thuane , tibi conjux in morte reliquit F ignora) qua memori gratus fiib peôiore ferves ^ Atque animo recolas tanti folatia lu5lus : Jlla tibi chara Jpirantem uxoris ubique Ame oculos fiflent Jpeciem , exemploque praibunt Fortiter ad mortem , cum venerit hora , ferendam, Ouid majora petis f jam contrahe plena vaganti > A/e fpatio excurrat plus jujlo , vêla dolori. Spes Jiipero vita melioris in axe repojla ejl : Hue nos rejpicere j hue par ejl intendere curfim ^ Te que Jequi : cui me mijerum perfilvere jujla ^uando Deus voluit , mer iti s fi forte minora • Inferiora tuis utfunt me a cun6îa , rependo y Ignojce , 0 dileôîa mihi , dileBa marito Quantum nul la fuit : jam pridem exaruit in me , St qua olim puris Mufarum è fontibus haufla l^enafuit ; lauri atque hedera vis marcida languet ^ Et dudum vita portum qua refptcit cet as , Obrutus & curis , tanto accedente dolore , Jpfe animus veluti de cœlo taôlus hebefcit. Ignofce , 0 conjux , fideique extrema jugalis Àdfeâufque probi cape triftia munera , qua nunc , Singultu fauces intercipiente c an or as , p^ix ego vocali fujpiria peâore mitto. His te fupremum affari , dulcijfima conjux ; Meque fimul folari & curas àemere diBis Ut liceat , feltx- cœlo patiare recepta , Atque boni officium pietatis confule nojlra. Jamque vale , me a lux nuper , mea fanBa voluptas ^ Nunc tenebra & gemitus defideriumque perenne ^ Donec honorata decurfi flamme vita , Foft exantlatas in publica commoda curas ; Mors arumnofo tandem me corpore folvat ^ Et patriis , quo nunc pramitteris , inférât ajlris. 511 P R É F A C E^ DE ]. AUGUSTE DE THOU, A HENRI IV. S I RE Lorfque je commençai l'Hiftoîre de notre tems , je n'igno- rois pas que cette entreprife m'attireroit des Cenfeurs de quel- que manière que je m'en acquittafle : mais comme je ne me propofois que de dire vrai , fans aucun motif de vaine gloire, le témoignage de ma confcience me rafTûroit. J'efpérois d'ail- leurs , que les haines venant à fe calmer avec le tems , nous ver- rions renaître un jour l'amour de la Vérité parmi nous , princi- palement fous un Roi, qui par une protection vifible du Ciel, ayant étouffé le monftre de la Rébellion ôc éteint les fa£tions , a rendu la paix à l'Etat , & dans cette paix a fçû concilier deux chofes , qu'on jugeoit incompatibles 5 la liberté ôc la fouverai- ne puilfance. Outre cela , j'ai travaillé dans un tems où je voyois avec (douleur que l'ambition des pardculiers entretenoit la guerre civile , & que l'efprit du gouvernement nous ôtoit toute ef- pérance de paix. Je croyois alors qu'il m'étoit permis de dire librement ce qui s'étoit paffé , fans deffein cependant d'offen» fer perfonne. Mais après avoir conduit jufqu'au tems préfent , parmi l'em- barras du Palais, des voyages ôc des affaires , un Ouvrage com- mencé au milieu des armées ôc des a6tions de la guerre, conti- nué depuis à la Cour de V o T R E M a j e s t e' , je me fuis trou- vé dansd es fentimens différens de ceux que j'avois eus d'abord. 1 II parut dans le commencement du liécle paffé deux Traduétions Françoi- fes de cette Préface : toutes deux avec Privilège du Roi. La première , par M. de Villiers Hotteman , imprimée en J 604, chez Matthieu Guillemot i ôc l'autre, fans nom d'auteur, împrime'e en 1614. Colomiés dit dans fa Biblio- thèque choifie, que Rapin, Grand Pré- vôt de la Connêtablie de Franae , eft auteur de la dernière. ^ R r iij 312 P R B T'A C E lors qu'ayant l'efprlt attaché à la grandeur des chofes que j'a- vois à raconter , ôc cherchant du foulagement à la douleur que me caufoient les malheurs publics, j'étois entièrement oc- cupé à méditer ôc à écrire. J'ai fait réHexion que je devois craindre que ce que j'avois écrit pendant le tumulte des armes , ôc qui pour lors étoit peut- être capable de plaire, ou du moins d être excufé, non-feule- ment ne plût moins aujourd'hui, que nos troubles font appaifés, mais qu'il ne vînt encore à blefier les oreilles délicates de quel- ques perfonnes difficiles ôc chagrines '•> car c'eft le défaut de tous les hommes , d'être plus portés à faire le mal qu'à vouloir écou- ter le récit des mauvaifes adiions. Mais cette reflexion n'a pu m'arrêter, ôc puifque la premiè- re Loi de l'Hiftoire eft de ne rien publier de faux, ôc de dire hardiment la vérité , je n'ai point épargné mes peines pour la tirer des obfcurités qui la cachent y ôc où l'aigreur qui règne entre les partis , la tient fouvent comme captive. Après l'a- voir reconnue , je l'ai tranfmife à la Pofterité le plus fidèlement que j'ai pu , perfuadé que fi je trahifibis fa caufe par unefaufle politique , je ferois tort au rare bonheur de votre Règne, qui donne à chacun la liberté de penfer ce qu'il veut, ôc de dire ce qu'il penfe. Ceux qui me connoiflent bien , fçavent que je fuis incapa- ble de déguifer mes fentimens y je n'ai pas mené une vie fi obf- cure , que l'innocence de ma conduite n'ait pu paroître par à^s a£t'ions publiques , même aux yeux des perfonnes les moins équitables. Depuis que votre valeur ôc votre clémence ont pa- cifié nos différends > j'ai tellement oublié les injures perfonnel- les, j'y fuis préfentement fi peu fenfible, tant en public qu'en particulier , que je puis dire avec confiance , qu'en ce qui re- garde le fouvenir de ce qui s'eft pafTé, on n'aura pas fujet de me reprocher, que je manque de modéradon ôc d'équité. J'en appelle même à témoins ceux que je nomme fouvent dans cet Ouvrage , qui , s''ils ont eu befoin de moi , dans l'emploi dont Votre Majesté' m'a honoré , m'ont toujours trouvé prêt à leur rendre fervice dans les chofes juftes , avec toute l'inté- grité pofiible. Ce que les bons Juges doivent donc faire , lorfqu'ils délibè- rent fur la vie ôc fur les biens des particuliers , je l'ai fait en D E J, A, D E T H 0 U. 513 écrivant cette Hiftoire. J'ai confulté ma confcience ; j'ai exa- miné avec attention fi quelque refte de reiïentiment m'écartoit du droit chemin ; j'ai adouci autant que j'ai pu les faits odieux par mes expreflions -, j'ai été retenu dans mes jugemens 5 j'ai évité les digreflions , 6c me fuis fervi d'un flyle fmiple ôc dé- nué d'ornemens ? pour me montrer aufli dégagé de haine ôc de faveur, que de déguifement ôc de vanité. J'exige à mon tour, tant de nos François que des Etrangers, qui liront cet Ouvrage, de n'apporter aucuns préjugés à cette îedure, Ôc de n'en donner leur jugement qu'après qu'ils l'au- ront achevée. J'avoue que ce que j'ai entrepris étoit au-deflus de mes forces, ôc je ne nie pas que pour le bien exécuter, il n'eût fallu avoir des qualités qui me manquent^ mais l'utilité publique, ôc l'ardent defir de rendre fervice à mon fiécle ôcà Ja Poftérité, l'ont emporté fur toutes les autres confidérations. Dans cette vûë , j'ai mieux aimé qu'on m'accufât de témérité que d'ingratitude. Au refte je fuis moins en peine de ce qu'on penfera de ma fîncérité, fur laquelle je n'ai rien à me reprocher ; ni de ce qu'on pourra juger de ma manière d'écrire, dont j'efpére que vôtre bonté , SIRE, ôc l'équité de mes Lecteurs , excuferont les défauts, que je ne le fuis du chagrin, que je pourrai caufer en plufieurs endroits à la plupart de ceux qui fe croyant hors de tout danger, ne jugent des malheurs d'autrui, que par paflion, ou fe foucient peu d'y remédier. Outre tous les maux qui affligent ce fiécle ennemi de la ver- tu , il eft encore troublé par les différends de la Religion , qui depuis près de cent ans ont agité le monde Chrétien par des guerres continuelles. Ces différends ne cefferont point d'y cau- fer de nouveaux défordres , fi ceux qui ont le principal intérêt à les appaifer , n'y apportent des remèdes convenables ôc plus propres , que ceux dont ils fe font fervis jufqu'ici. L'expérience nous apprend affès que le fer , les fiâmes , l'exil, ôc les profcriprions, font plus capables d'irriter, que de guérir un mal, qui ayant fa fource dans l'efprit, ne fe peut foulager par des remèdes qui n'agiffent que fur le corps. Il n'en efî: point pour cela de plus utiles qu'une faine dodtine ôc une inflruc- tionaffiduë, qui s'impriment aifèment dans l'âme, quand el- les y font verfées par la douceur. Tout fe foumet à l'autorité 314 PREFACE Touveraine des Magiftrats ôc du Prince : la Religion feule tte fe commande point j elle n'entre dans les efprits que lorfqu'ils y font bien préparés par l'amour de la Vérité , foûtenuë par la grâ- ce de Dieu : les fupplices n'y fervent de rien 5 loin de perfua- der le cœur ^ ou de le fléchir, ils ne font que l'aigrir, & le ren- dre plus opiniâtre. Ce que les Stoïciens ont dit de leur fagefle avec tant de fafte , nous le pouvons dire à meilleur titre de la Religion. Les tourmens paroiflent légers à ceux que fon zélé anime ; la conf- tance que cette prévention leur infpire^ étouffe en eux le fen- timent delà douleurs rien de ce qu'il faut fouffrir pour elle, ne les étonne ; tout ce qui peut arriver de mal aux hommes, ne leur fait point de peines la connoiffance qu'ils ont de leurs forces , les rend capables de tout fupporter, pendant qu'ils fe perfuadent que la grâce de Dieu les foûtient. Que le bourreau (bit devant eux, qu'il expofe à leurs yeux le fer & les flâmes, ils n'en feront point ébranlés i ôc fans s'inquiéter de ce qu'ils auront à fouffrir , ils ne fongeront qu'à ce qu'ils doivent faire > tout leur bonheur eft dans eux-mêmes , & ce qui vient du dehors ne fait fur eux qu'une légère impreflion. Si Epicure , dont la Philofophie eft d'ailleurs fi décriée chés les autres Philofophes , a dit du Sage , que quand il feroit dans le taureau ardent de Phalaris, il ne laifferoit pas de s'écrier : Ce feu ne m^ eft point fenftble , ce n^eft pas moi qu'il brûle ; croit- on avoir trouvé moins de courage dans ceux qu'on a fait mou- rir pour la Religion depuis près de cent ans , par diverfes fortes de fupplices, ou croit-on en trouver moins à l'avenir, fi l'on continue la perfccution ? Ceft une chofe digne de remarque , que ce que dit ôc que fit l'un d'eux , lorfqu'on le lioit à un po^ teau pour être brûlé. Etant à genoux , il commença à enton- ner un Pfeaume , qu'à peine la fumée ôc la flâme purent inter- rompre 5 Ôc comme le bourreau mettoit le feu par derrière, de peur de l'effrayer : Ftens y lui dit-il, & rallume par-devant , fi favois craint k feu , je ne fer ois pas ici y il n^a tenu qu^à moi de l'éviter. Ceft donc en vain qu on prétend étouffer dans les tourmens i'ardeur de ceux qui veulent introduire des nouveautés dans la Religion. Cela ne fert qu'à leur infpirer la conftance , ôc les i:endre capables de faire de plus grands efforts. Quand des cendres D E J. yl, D E T H 0 U. ^i; cendres de ceux qu'on a fait mourir, il en renaît de nouveaux^ quand leur nombre s'augmente , leur patience fe change en fureur j de fupplians, ils deviennent preflans & hardis? ôc (1 d'abord ils ont fui les fupplices , ils ne fe font plus de fcru- pule de prendre les armes. C'eft ce que nous voyons en France depuis quarante ans t & ce qu'on a vît depuis dans lesPayis-bas. Tout y efl enfin îéduit à de fi grandes extrémités, qu'on efpéreroit en vain d'ar- *ïêter le cours du mal par le fupplice d'un petit nombre , com- me peut-être on auroit pu le faire dans le commencement: déformais qu'il eft répandu fur des peuples & fur des Nations entières , qui compofent la plus grande partie de l'Europe , il ii'eft plus tems d'employer l'épée du Magiftrat ; on ne fe doit fervir que du glaive de la parole de Dieu j il faut par des con- verfations modérées ôc par des conférences pacifiques , tâcher d'attirer doucement ceux qu'on ne peut plus contraindre. C'efl ce que fit faint Auguftin en écrivant à Proculien Eve- que du parti Donatifte. Il pria même Donat, Proconful d'A- frique , qu'on ne fît point mourir ceux de cette fe£le , perfuadé qu'il convenoit à des Orthodoxes de demeurer fermes dans ■leur réfolution de furmonter le mal parle bien. C'eftdans cet ^fprit qu'il écrit au gouverneur Cécilien , qu'il vaut mieux gué- rien ne les arrête, que leur propre ruine. Mais la vertu, félon la penfée de Simonide, reflemble à un cube ; elle réfifte, par la fermeté de fa baze, à toutes les révo- lutions du monde ôc de|la Fortune. Comme elle s'accommo- de aux difFérens états de la vie, elle tient l'efprit de l'homme dans une incorruptible liberté; elle eft contente d'elle-même, propre à tout par elle-même. Puifqu'eile eft donc d'un fi grand ufage , fi dans un état on la confidere , fi on lui donne le rang qu'elle mérite, on trouvera, fans furcharger l'Epargne, ôc mê- me en foulageant les peuples, dequoi faire des libéralités à ceux qui s'en rendront dignes. Pour le gouvernement de TEglife, quoiqu'il ne regarde VÔ- TRE Majesté' qu'indire£lement , il eft pourtant digne de fes foins. Qu'elle prie , qu'elle prefife, qu'elle interpofe même fon autorité envers ceux qui y préfident , afin qu'on s'y conduife de la même manière. Que Vôtre Majesté', SIRE , afpire à cette nouvelle gloire 3 qu'elle penfe continuellement que cet heureux loifir, dont nous joùifibns , ne peut durer, fi l'on ne l'employé à avancer la gloire de Dieu , qui nous l'a donné 5 Jfi l'on ne s'applique fortement à terminer les difl^érends de la Religion. Il femble que c'eft un grand deffein que je vous propofe j plufieurs perfonnes même, contentes de la douceur préfente de leur condition, ôc peu touchées d^s confeils qui DE J, A, DE T no U, 527 peuvent être falutaires à l'avenir^ jugeront qu'il ne doit pas être formé témérairement dans le tems où nous fommes. Mais fi l'entreprife eft grande , la récompenfe y fera propor- tionnée. Un grand génie , tel qu'eft celui que Dieu vous a donné, ne peut ni ne doit s'attacher à rien de médiocre. Et certes , après avoir reprimé les dépenles fuperfluës 6c l'impu- nité des brigandages , après avoir appris aux particuliers à régler leur entretien , fuivant leurs moyens ( obligation que la France vous a ôc vous doit avoir éternellement ) rien n'eft plus digne de l'élévation où vous êtes , que de rétablir l'ordre ôc la difci- pline dans les Loix divin.es & humaines , où les guerres pré- cédentes ont jette tant de confufion. Vôtre Majesté' y trou- vera cet avantage , que la colère de Dieu étant appaifée , & tant les Prélats que les Juges, s'acquittant dignement de leurs devoirs , la vérité triomphera du menfonge , la candeur & la charité fincére détruiront l'artifice ôc la difhmulation , les Loix enfin réprimeront à la fin l'avarice ôc le luxe , vices qui , tout oppofés qu'ils font , ne laiflent pas de fe trouver enfemble dans ce fiécle corrompu. Les bonnes moeurs feront cultivées i la pudeur ôc la modeftie > dont on fe moquoit ouvertement, re- viendront en eftimej la vertu reprendra fon prix i ôc l'or, au contraire , perdra le crédit ôc l'autorité excelîive, que la cor-; ruption des cœurs lui avoir acquife. Ce font-là vos vœux , SIRE 5 j'ai fouvent oui dire à Vôtre Majesté' qu'elle voudroit avoir acheté ce bonheur par la perte d'un de fesbras. Ce font les vœux de tous vos Sujets: ôc c'eft aufiTi ) fi je l'ofe dire , mon fentiment touchant le bien pubHc. Si je m'y fuis étendu j fi j'en ai parlé trop librement, jefupplie Vôtre Majesté' d'excufer la franchife d'un homme, qui éle- vé dans la liberté que votre Règne à rendue à la Patrie, s'eft crû obligé, pour prévenir l'envie ôc la médifance, d'abufer de votre tems par une fi' longue Préface. Je devrois la finir ici , après tout ce que ie viens d'établir ; pour défendre ou pour excufer mon Ouvrage 5 mais quelques- uns de mes amis m'ont averti qu'on ne manqueroit pas de dire, que j'aurois pu me difpenfer d'entrer fi-tôt dans le détail de ce qui concerne nos Libertés , nos Lnmunités, nos Loix ôc nos Pri- vilèges : qu'on jugera même que ce que j'en ai dit contribue moins à votre gloire ôc à celle de l'Etat; qu'il n'eft propre à chagriner ^ T t iij 323 PREFACE quelques étrangers. Quoique je pûfle re'pondre bien des cho- fes à cette obje61:ion , je craindrois , en m'y étendant , d'être re- gardé comme un homme qui prend plaiiir à fe former des phan- tômes pour les combattre. D'un autre côté je crains , en ne difant rien, de donner lieu àlacenfurede mes ennemis. Voici donc en peu de mots ce que je penfe fur ce fujet. C'efl: une maxime que j'ai reçue par une tradition hérédi- taire , non-feulement de mon père , qui étoit d'une probité généralement reconnue ôcfort attaché à l'ancienne Religion, mais auffi de mon grand père Ôc de mon bifayeul , qu'après ce que je dois à Dieu , rien ne me devoir être plus cher & plus facré que l'amour ôc le refpect du à ma Patrie , ôc que je de- vois faire céder toutes les autres confidérations à celle-là. J'ai apporté cet efprit à l'adminiftration des affaires , perfuadé , félon la penfée des anciens, que la Patrie eftune féconde Di^ vinité , que les Loix viennent de Dieu , ôc que ceux qui les violent , de quelque prétexte fpécieux de Religion qu'ils fe couvrent , font des facriléges ôc des parricides. Si donc il fe trouve parmi nous des efprits dangereux (plût à Dieu qu'il n'y en eût point) qui ne pouvant ruiner le Royau- me à force ouverte i tâchent par des voyes fourdes ôc obli- ques , de l'ébranler , en violant les Loix qui en font l'appui , ôc qui l'ont élevé jufqu'à ce degré de puiffanceôc de grandeur où nous le voyons , en vérité nous ferions indignes de porter le nom de François, ôc de paffer pour de bons citoyens, fi , principalement fous votre règne , nous ne nous oppofions de toutes nos forces à un mal qui fe gliffe infenfiblement. Nos ancêtres , qui étoient fi pénétrés de la Religion ôc de la piété , ont toujours regardé ces Loix comme le gage facré de la confervation publique , ôc comme le Palladium de notre France. Ils ont crû que tant que nous le garderions , nous n'aurions rien à craindre des étrangers î que fi nous le laifiions perdre , nous n'aurions rien qui fût en fureté contre leurs en- treprifes î que s'il nous eft ravi par notre lâcheté ou par notre négligence , nous devons craindre que l'UlyfTe , qui nous l'aura volé par fes artifices , ne fuborne quelque Sinon , qui intro- duife dans l'Etat un cheval fatal , pour détruire le plus beau payis de l'Europe, par un embrafement aufii funefle que celui de Troye : mais un fi grand mal ne peut noqs arriver 3 tandis D E J, A D E T H 0 U, 329 qu'il plaira à Dieu de nous conferver votre Perfonne facrée , 6c celle de Monfeigneur le Dauphin. Ce feroit ici le lieu de m'étendre fur les louanges ôc fur les glorieux exploits de Vôtre Majesté* , à qui nous fommes re- devables de notre vie, de notre patrie, & de nos biens. C'eft ce qu'attendent de moi ceux qui font plus d'attention à la gran- deur de vos a£^ions ôc à l'abondante matière de vos louanges, qu'à la médiocrité de mon génie : mais outre que mon deflein n'a point été défaire ici un Panégyrique,, jefçai d'ailleurs que VÔTRE Majesté' prend plus de plaifir à mériter les louanges qu'à les entendre. Vôtre Majesté* eft defcenduë de la plus illuftre 6c de la plus ancienne Maifon qui ait jamais porté le Sceptre. Né dans les monts Pyrénées , vous vous êtes avancé au milieu des dif- ficultés ôc des guerres j vous avez heureufement évité tous les pièges dreifés contre vôtre berceau. Dans votre adolefcence ôc dans votre âge parfait , vous avés , par votre vertu, repouffé les efforts de vos ennemis j vous avés été conduit comme par la main de Dieu du fond de l'Aquitaine , Ôc appelle auprès du feu Roi dans un tems de difcorde ôc de confufion , afin que nul autre que le fucceifeur légitime , ne pût s'emparer du Thrô- ne qui devoir bien-tôt demeurer vacant. Parvenu à la Couronne , vous avez tempère l'autorité fou- veraine par la douceur , aimant mieux par vos bienfaits ga- gner les cœurs aliénés, que de les ramener au devoir par la crainte : aulîî vos ennemis ont pris une telle confiance en vous, qu'ils ont crû trouver plus de fureté dans votre clémence, que dans la force de leurs armes 5 moins fâchés en quelque forte d'être vaincus, que ravis devons reconnoître pour leur vain- queur. De fupplians devenus tout d'un coup vos amis, ils ont été reçus dans votre maifon où on les voit plus pénétrés du fouvenir de leurs fautes, q,ue vous n'y aviés été fenfible : la facilité que vous avez à pardonner , les a fait repentir de ne vous avoir pas plutôt demandé pardon. Mais voyant la rapidité de vos vidtoires , ôc que rien ne vous réfiftoit , le meilleur parti pour eux , a été de fe foûmet- tre ôc de recourir à votre clémence , plutôt que d'hazardcr des combats contre un Monarque , qui a porté la valeur à un fi haut point ^ que le fort de la guerre ne fe déclaroit plus qu'en 5^0 PREFACE fa faveur , 6c que la Vi£loire fembloit avoir oublié fa légèreté pour ne s'attacher qu'à fuivre fes étendarts. Ce bonheur inféparable de vos armes s'ell: foûtenu d'ailleurs par votre vigilance , par vos travaux infatigables , par votre confiance à fupporter les rigueurs des faifons , & par votre ha- bitude à vous contenter de la nourriture la plus limple. Vous expofant le premier à la tranchée , n'interrompant point hs fa- tigues du jour par le repos de la nuit, marchant à routeheure par les pluyes ôc furies glaces, ne dormant que légèrement ôc par reprifes, fans altérer votre fanté, tantôt fur un cheval, tantôt fur la terre, enveloppé d'un fimple manteau. Ainfipar l'exemple, qui eft la meilleure manière de commander, vous établifliez parmi vos troupes une exa£le difcipline , que d'au- tres Chefs ont peine à faire obferver par l'autorité du com- mandement. Ces avantages vous rendoient fi redoutable à vos Ennemis, qu'ils n'ofoient paroître devant vous. Souvent fupérieurs par le nombre de leurs troupes & de leurs munitions , ils fe tenoient à couvert dans des places fortes, perfuadés qu'il leur étoit aulïï glorieux de fe défendre , qu'il vous eft glorieux de les vaincre. Il n'eft donc pas étonnant qu'après tant d'attentats fur Votre autorité, ils ayent faifi avec tant d'empreffement l'occafion de faire leur paix , voyant d'un côté leur grâce aflurée en recou- rant à votre clémence , ôc n'ofant efpérer de l'autre un retour favorable de la Vi£loire qui vousaccompagnoit toujours. Si la guerre vous rend fi terrible à vos ennemis , le repos ne vous rend pas moins cher à vos Sujets. Vous avez encou- ragé tout le monde à cultiver les beaux Arts , qui font les fruits de la paix , par les grâces ôc les récompenfes que vous -leur avez attachées. C'eft ce que témoignent hautement ces fomp- tueux ôc durables édifices , qu'on a vu s'élever de tous côtés en fi peu de tems ; ces Statues d'un ouvrage admirable , ces excellentes peintures , ces riches tapifleries travaillées avec tant d'art, qui feront autant de monumens pour la poftérité , de l'é- tendue de votre génie ôc de votre amour pour la paix : mais ce qui eft plus confidérable , ôc dont nous devons vous féli- citer, c'eft le rétabliflement des Belles-Lettres, dans les lieux d'où les fureurs de la guerre les avoient bannies. L'Univerfité de Paris a repris fon premier luftre fous votre protedion j vous l'avez T> E J. A, DE T HOU. 551 l'avez même embellie d'un rare ornement , en y appellant l'illuftre Cafaubon , l'une des grandes lumières qu'ait aujour- d'hui la République des Lettres i vous avez confié à jufte titre à cefça vanthomme la garde de votre magnifique Bibliothèque. Tant d'adions fi mémorables, tant de lauriers que vous avez cueillis, loin de vous animer à étendre vos conquêtes > n'ont fervi qu'à vous faire entretenir plus fidèlement la paix avec vos voifins , ôc à faire goûter la douceur du repos à vos Sujets fa- tigués des guerres précédentes. Perfévérés, S-IRE, dans vos généreux defleins 5 rendes aux Loix leur jufte autorité , comme vous avés commencé de le faire fi heureufement. Confervés à vos peuples cette paix que vous leur avés acquife au prix de tant de travaux. N'oubliés jamais cette maxime^ que la force & l'appui d'un Etat , ce font les Loix j ôc que comme dans le corps humain, les parties qui le compofent ne peuvent agir jque par l'efprit qui les anime, ainfi dans le corps politique il n'y a que les Loix , qui en font famé , qui le puiflent faire agir & fubfifter : les Magiftrats & les Juges n'en font que les Miniftres & les Interprètes , ôc nous devons tous leur obcïc avec foûmifiion , fi nous fommes véxitablement jaloux de no- tre liberté. Dans la confiance du retour de cette liberté , fous votre rè- gne , ôc dans les premiers avantages que j'en ai déjà refi^entis, j'ai compofé l'Hiftoire de notre tems , dont je mets préfente- iiient la première partie en lumière. J'ofe la dédier à Votre Majesté' pour des raifons qui me regardent, autant que l'ouvrage même. Je ne pourrois oublier, fans une noire ingra- titude , qu'ayant commencé à entrer dans les charges fous le Roi votre prédécefi'eur ,VotreMajeste' m'a encore élevé plus haut ; Ôc comme mes emplois m'ont obligé d'être conti- nuellement dans vos Armées ôc à la Cour , que même Votre Majesté' m'a confié plufieurs importantes négociations , j'ai acquis dans leur maniement les connoiflances riéceflaires à l'ouvrage que j'entreprens. Par le commerce des perfonnes illuftres, qui ont vieilli à la Cour, j'ai examiné avec attention; ôc fur la règle de la vérité , ce qui fe trouvoit répandu touchant nos affaires, dans les écrits de quelques-uns de nos Auteurs inconnus. A la fuite de Votre Majesté', ôc dans le rems de mes Tome L §V u -é. 532 PREFACE. emplois, j'ai toujours culeivé ces connoifianccs, jufqu'à ce qu'eniiii le devoir de ma Charge m'a attaché au Palais. J'ai l'honneur , SIRE, d'être connu de Votre MajesteV, depuis long-tems. 11 y a vingt-deux ans, que le feu Roi m'ayant envoyé vers vous en Guyenne, avec quelques-autres Députés du Parlement , le bon accueil de VoTREJVlAJESTE'mefit efpérer dès-lors, que vous agrériez un jour les fruits de mon efprlt, s'il étoit capable d'en produire. Une autre raifon m'oblige encore à vous dédier mon ou- vrage j c'eft que comme mon entreprife eft fort délicate , ôc qu'elle peut m'expofer à la calomnie , il me faut un puilTant appui contre la médifance 5c la malignité. J'ai befoin , prin- cipalement pour examiner la vérité des chofes paflees , de cette vive pénétration deVoTREMAJESTE', qui fçait fi bien or- donner celles qu'il faut faire. C'eft à fes lumières que j'ai réfolu de me foumettre, foit que vous m'autorifiés à mettre le refte au jour, foit que vous jugiés qu'il faille fupprimer cette première partie. Je la donne moins préfentement au Public, que je ne vous la préfente à examiner comme un eflai de tout l'Ouvrage; prêt à déférer, comme à un Oracle, à ce qu'il vous plaira d'en ordonner ^ ôc fur de i'ap^ probation publique, fi je puis mériter la vôtre. Que fi malgré votre agrément il fe trouve encore des Cri- tiques, ce feront fans doute ces perfonnes, qui élevées dans un degré éminent par le caprice de la Fortune , Ôc dans cette élévation n'ayant rien fait qui ne foit digne de mémoire , prendront comme un affront , un récit fimple ôc exa£t de la vérité : mais puifque leurs mauvaifes qualités ont prefque tou- jours été funeftes à la Patrie , je trahirois ma confcience ôc je ferois tort à ma réputation, fi la crainte de leur déplaire m'em- pêchoit d'en inftruire la poftérité. Il eft tems de finir cette Préface par des vœux ardens. Grand Dieu, auteur de tous les biens, qui avec votre Fils unique, Ôc ie Saint-Efprit , êtes Dieu en trois perfonnes , mais un feul Dieu en bonté, en fagefie , en miféricorde ôc en puifiance j qui étiez avant les liécles , qui êtes , ôc qui ferez toujours tout en tou- tes chofes , qui par votre fagelîe préfidez aux Empires légiti- mes ) fans quoi , ni les familles , ni les Etats , ni les peuples , nï le genre humain, ni la Nature même, que vous avez tirée D E J, A. D E T H 0 U, 55 j du néant ,^ ne peuvent fubfifter : je vous fupplie , au nom de toute la Nation , qu'il vous plaife de nous confeuver , comme le plus grand des biens , ce que vous avez donné à la France , ôc même à toute la Chrétienté, que vous le mainteniés par vo- tre grâce , ôc qu'un bienfait fi précieux pour nous ne fînifle jamais. AccomplilTés Ce fouhait fi fimple : tous nos autres vœux y font compris. Confervés le Roi , confervés le Dauphin; de-là dépend notre paix , notre union , notre fureté , notre bien , tout notre bonheur. Infpirés au Roi de falutaires confeils pour bien régir cet Empire ^ qu'il a fauve d'une ruine évidente. Que le Dauphin cependant croifTe comme un arbre heureux ôc de bon augure , planté fur les bords d'un fleuve agréable ; qu'il puifTe un jour , après une longue fuite d'années , fervir d'om- bre à notre poftérité, & qu'il la fafie jouir d'un loifir tranquille , pour favorifer le progrès des beaux Arts y des Belles - Lettres , 6c de la pieté. LaifTés régner long-tems l'un ôc l'autre fur les François ^ dans l'ordre le plus agréable aux gens de bien. Que fous leur règne l'ancienne Foi ôc Religion , les anciennes mœurs, les Coutumes de nos Ancêtres , les Loix de l'Etat , foient ré- tablies : Que les Monftres des nouvelles Sedes, les Religions inventées depuis peu > toutes les produ£lions de l'oifiveté, pour faire illufion à l'efprit , foient abolies : ôc qu'ainfi le Schifme ôc les divillons cefiant, la paix foit dans la Maifon de Dieu , le repos dans les confciences , ôc la fureté dans lEtat. Enfin , grand Dieu , je vous prie ôc vous conjure , par la grâce de vo- tre Saint Efprit , fans laquelle nous ne fommes ni ne pouvons rien, que tous ceux , qui maintenant, ôc à l'avenir, liront l'Hiftoire que je leur prélente, foient perfuadés d'y trouver la vérité 5 qu'ils y découvrent ma liberté 9 ma bonne foi ; Ôc com- me je n'écris point par contrainte , qu'ils ne puifient jamais foup^onner mon Ouvrage de partialité ni de flâtene. 'BOUMAIKES m mm mm mmm m ^m m mm ^^m @ g3;^< -i^ 4« 4« 4^ 4^ -î^ ^^ ^ ^^ ^ ^ 5^ -î^ ^^ *^!:Ct S fs fs ^o$>j ^ ^ fs fê fs f$ ^ ft- fs fi f^ i$ mi SOMMAIRES DES LIVRES CONTENUS DANS CE PREMIER VOLUME. SOMMAIRE DU LIVRE PREMIER. E^pojïtion de tkat des affaires de ï Europe, Forces ey projets de la France * Plaifance font aliénées par le Pape Paul III 5 en fa'\>eur de fes petits- fils, U Empereur refufe de conjentir k ce démembrement. Sienne Ville de la Tojcane , reçoit Diego de Mendofe ayec une garnifon. Haine du peu» pie contre le duc Pierre Louis Farnefe s conjuration formée contre lui s fin fort lui eft prédit par un Magicien, ^pres Vajfajfinat du Duc y les Impériaux s'emparent de Plaifance , dJT l Empereur redemande Parme , co?nme fief de ! Empire. Conte ftations entre fes Amhajfadeurs (y le Pape fur la ré^ yocatiofi du Concile à Trente. SOMMAIRE DU LIVRE V. IEttres du Pape aux Eyèques d'Allemagne fur la . - . g jtranjïation du Concile. Mendofe protefe à Rome en prefence des Amhaffadeurs des Princes , de la nullité du Concde. Mêmes proteftations faites à Boulogne par François de Vargas , iy Martin de Velafco. Réponfe du Pape. Men- dofe retourne à Sienne , d'où il ya à Piomhino. Origine de la mai fin des Apiani feigneurs de Piomhino. h e Concile étant interrompu ^ leyèque de ISIaumhourg y ^y ^^ns la Diette d'Ausbourg. Laxftre Schyyendi ^ ' arrke par ordre de l'Empereur y le Colonel Vogelsbergern. On fait trancher la tête à ce Colonel ^ isr a deux de Jes capi^. t aines. Le comte de Beuchlinghen , is* les Colonels ScherteL le RhingraVe , Heydeck, Reckrod tercede pour la liberté du Landgrave de Heffe, La Suete ou Sueur d'Angleterre, Mort dUlric duc de Wittembero, Mort de Jean Vafeus y de Jean-Pierre yaleriano y<(T de George TriJ/înOç Fin des Sommaires de ce premier volume. HISTOIRE IST D E JACQUES AUGU STE DE T H O U LIVRE T RE MI E R. 'En treprens d'écrire (Inceremenr , ôc fans partialité , l'hiftoire de tout ce qui s'eft pafté-dans le monde ^ depuis les der- nières années du règne de François I. jus- qu'à nos jours. Mais avant que d'entrer en matière , je crois devoir remonter à la four- ce des événemens, ôc reprcfenter en peu de mots la lituation des affaires , les forces ôc les projets des Princes, 6c les pallions qui agitoient les efprits. Je commen- ce par la France ôc l'Efpagne , qui croient alors les deux prin- cipales Puiflances de l'Europe , ôc qui tenoient , pour ainlî dire , en leurs mains la deftiaée des autres, Tom. L " A 2 KISTOIRE Idée ^éné- L'expédlt'ioii de Charles VIII. en Italie , quoique vaine raie desaftai- ^ infrutlucufe , avoit eu néanmoins des fuites funeftespour ce ^Vn^rpa^one^ pays , qui joùiflbit auparavant d'une paix profonde : elle avoit fous les re- fait naître à plufieurs Souverains Fenvie de s'emparer de ces pro- fe"viii^de vinces: & le nom François, qui peu de tems auparavant , faifoit Louis xu. trembler l'Europe , en étoit devenu moins redoutable. Alfonfe IL roi de Naples , pour effacer l'horreur de fes cruautez , avoit abdiqué la Couronne ^ j & Ferdinand fon fils, qui lui avoit fuccedé, s'étoit en très-peu de tems remis enpof- feiTion de tout ce qui avoit été conquis dans ce royaume. II y avoit lieu de craindre ( comme le bruit s'en étoit répandu ) que Charle ne repalBt les Alpes. Alais la réunion des Princes d'Italie , auparavant divifez ; la défection du duc Ludovic Sforce , qui après avoir confeillé la guerre d'Italie , & en avoic facilité l'entrée aux François , venoit d'abandonner lâchement leur parti; le fuccès douteux de la bataille du Val de Tare en Lombardie , dont les vaincus s'attribuoient l'avantage ; tout cela raffùroit beaucoup les efprits. La mort du roi Ferdinand fuivie de celle de Charle V 1 1 1. contribua encore à entretenir quel- que-tems la paix. Cependant la France follicitce par le Pape Alexandre V I. & engagée par un traité conclu avec Ferdi- '150 3*. nand V. roi d'Efpagne , fe détermina à reprendre les armes pour la conquête du royaume de Naples. Ferdinand V. qui fept ans auparavant étoit rentré en poiTef- fion du comté de Roulîillon & de la ville de Perpignan , par le traité qu'il avoit fait avec Charle VIII, lorfque ce Prince étoit prêt de pafler en Italie , s'étoit mis peu en peine de rem- plir fes engagemens. Il envoya dans le Royaume de Naples à fes coulins les Princes d'Arragon , un fecours confidérable , commandé par Ferdinand Gonzalez de Cordouë , qui pour fes fameux exploits fut depuis furnommé le Grand-Capitaine j & contre la foi du traité , il entra lui - même à la têre d'une armée dans le Languedoc. Mais bien -tôt les progrès de Gon- zalez dans la Calabre & dans la Poùille le firent changer de îéfolution. Comptant fur l'affedion des peuples de ces deux 1 Alfonfe II. après avoir régné un an, abdiqua laCouronne l'an 1495. en fa^'eur de Ferdinand II. fon fils; il prit enfuite l'habit de moine , ik mourut dans le monaiisre des Olivecans de ^/lefîîne. Il e'roit fils de Ferdinand le 'îâtard roi de Naples , qui commença^ a régner en 1458. & mourut d'apo- plexie à l'âge de foixante-onze ans en DE J. A, DE THOU, Liv. L 5 provinces , il rompit tout à coup avec fes coufins , 6c conclut un traité fecret avec Louis XII. fucceffeur de CharleV III. Les "^conditions du traité étoient^ que Louis 6c Ferdinand par- tageroient entre-eux le royaume deNaples 5 que Louis auroit la ville de Naples, l'Abruzze 6c la Terre de Labour , 6c que la Fouille 6c la Calabre feroient à Ferdinand. La bonne foi de Frédéric, oncle 6c héritier du dernier Roi de Naples , lendoit extrêmement odieux le procédé de Fer- dinand. Frédéric qui ne redoutoit que la France , avoir reçu avec joie Gonzalez , à Ton arrivée en Sicile , 6c avoir fait tranf- porter en Calabre les troupes que ce Général avoir amenées d'Efpagne , les regardant comme un fecours contre les Fran- çois. Le bruit s'étoit répandu que les Rois de France 6c d'Ef- pagne étoient d'intelligence , 6c déjà leur traité avoit été ren- du public à Rome : Gonzalez néanmoins afluroit encore qu'il avoit reçu ordre de fon maître de fecourir Frédéric 6c le roïaume de Naples. Ce malheureux Prince , qui croïoit n'a- voir rien à craindre du côté de l'Efpagne , vit tout à coup 6c €n même-tems les armes des deux plus puiflans Rois de l'Eu- rope tournées contre lui. Contraint de céder, 6c dépouillé de fes Etats par la perfidie de fon coufin , il fe redra en France, ôc laifla feulement en Italie Ferdinand fon fils, duc de Cala- bre , avec ordre de fe renfermer dans Tarente , dont il avoit confié le commandement au Duc de Potenza ; de s'y défen- dre jufqu'à la dernière extrémité '■> 6c en cas qu'il fallût rendre la place , d'obtenir la liberté de fe retirer où il voudroit. Frédé- ric avoit tranfporté en France tous fes effets, 6c avoit ordonné à fon fils de l'y venir trouver, s'il étoit forcé de quitter l'Italie. Gonzalez , après s'être rendu maître de Manfredonia , prit Ta- rente, qui ne fe rendit qu'à condition que le Duc de Calabre pourroit fe retirer où il lui plairoit. Gonzalez le promit avec les fermens les plus folemnels : mais il ne fe vit pas plutôt en poiTel- fion de la Place, que prétextant un nouvel ordrede fon maître , auquel , difoit-il , il ne pouvoit fe difpenfer d'obéïr , il viola la 'foi qu'il avoir jurée au Duc, 6c l'envoya prifonnier en Efpagne. Les deux Rois alliés ne furent pas long-tems unis. Il furvint une conteftation entre les François 6c les Efpagnols , au fujet de la perception d'un droit fur les troupeaux qui paffoient dç la Fouille dans l'Abruzze : ce qui donna lieu à, Aij 4 HISTOIRE plufieurs négotiatlons inutiles , & enfin à une rupture ouvertd Le Roi d'Elpagne , qui en craignit les fuites, s'adrefTa à Phi- lippe d'Autriche fon gendre ôc ion héritier préfomptif , fils de l'empereur Maximilien , & engagea ce Prince , qui aimoit na- turellement la paix ôc le repos, à pafler en France avec un fauf^ conduit, Ôc aménager un accommodement, mais fon voïage fut inutile. Tandis qu'il traitoit avec Louis X 1 1. le comte de Meleto fut tué à Terranova dans la Bafle-Calabre ; Hugue de Cardone vint joindre l'armée des Efpagnols , & il leur arriva encore d'Efpagne un renfort, conduit par Emmanuel de Be- ■navida , & Antoine de Levé. L'armée Françoife au contraire fe voïoit alors extrêmement affoiblie par le long & malheureux fiége de Barlette. Gonzalez réfolu de profiter des conjondu- res , refufa de fe conformer aux articles du traité déjà figné entre Louis XII. & Philippe d'Autriche, & il eut quelque lieu de s'en applaudir. Car peu de tems après il remporta deux victoires; l'une en Calabre^ près de Seminara, où il défit far- mée de d' Aubigny , ôc le fit lui-même prifonnier avec fes prin- cipaux Officiers 5 l'autre dans la Poùille , près de Perignola, où Louis d'Armagnac duc de Nemours fut tué. Naples ouvrit alors fes portes au vainqueur , qui après avoir encore battu fur les bords du Garillan, les miférables reftes de notre" armée , reprit Gaïette , chafla enfin les François de tout le roïaume de Naples, ôc y établit folidement la domination Efpagnole. Tel fur le fujcès de la perfidie du Roi d'Efpagne : il difiimula long -tems le deffein qu'il avoit formé de dépouiller injufte- ment fes confins , ôc une nouvelle couronne fut le fruit de fon indigne politique. Louis Xll. accablé de honte ôc de chagrin après ces mau-< vais fuccès , ôc ne voïant aucun moïen de traiter honorable- ment ôc fnrement de la paix avec Ferdinand , fans en avoir auparavant tiré raifon , jugea à propos de conclure avec lui une trêve d'un an, dans fefperance que, pendant qu'elle dure- roit , la Fortune pourroit faire naître quelque événement favo- rable. Cette fufpenfion d'armes lui fournit un moïen de trai- ter de la paix, moïen qui a toujours paffé pour honnête parmi les Princes : ce fut la propofition du mariage de Germaine de Foix , fille de fa fœur , avec le Roy d'Efpagne. Ifabelle fa fem- me reiiie de Caftiile , qui venoit de mourir , avoit laifle à ce DE J. A. DE TH O U,Liv. î. "ç Prince radminiftration de fes Etats , par fon teftament , don^ Philippe d'Autriche difputoit la validité à fon beau-pcre. Fer" dinand , dans le dellein d'affermir fa puiflance en Italie , & de fe fortifier contre les prétentions de fon gendre , accepta vo- lontiers les conditions de ce mariage , qui furent , que Louis cederoit à fa nièce le droit qu'il prétendoit avoir fur la moitié du royaume de Naples , en verru de fon traité avec Ferdi- nand, & que cette ceifion tiendroit lieu de dot à Germaine î que fi elle mouroit avant fon mari, fans en avoir eu d'enfans, la partie du royaume de Naples dont il s'agiflbit , demeureroit à Ferdinand ; mais qu'elle retourneroit à Louis , fi Ferdinand mouroit avant elle , & fans laifler d'enfans nés de ce mariage. Ferdinand ne fut pas plus fidèle à ce traité qu'aux autres. Car fans avoir égard aux articles du contrat , il déclara , dès qu'il fut marié , que le royaume de Naples lui appartenoit tout entier, du chef d'Alphonfe L père de Ferdinand le Bâtard, & que fa femme n'y avoir aucun droit. Cependant la paix , qui regnoit alors entre les deux Couronnes , lui donna occafion de faire un voïage à Naples, pour en retirer Gonzalez , que fa va- leur & fes libéralités lui av oient rendu fufped. Ce fut alors qu'il apprit la mort de fon. gendre l'Archiduc Philippe, & cette nou^ vclle l'obligea de repafler promptement en Efpagnc. En paC- fant par Savone , il y trouva Louis XIL qui venoit de hcen- cier fes troupes , & qui le reçut avec beaucoup de politefle ôc de cordialité. Ces deux Princes , les plus puifians de l'Europe , après divcrfes conférences , qui roulèrent principalement fur les affaires de Gènes èc de Pife , fe retirèrent dans leurs EtatS; Ferdinand , qui par la mort de l'Archiduc , fe voïoit délivré de toute crainte , & maître de prefque toute l'Efpagne , forma bien-tôt de nouveaux projets. Comme la puiflance de la Fran- ce lui donnoit de l'inquiétude , il fit folliciter fous main Henri VIII. fon gendre , roi d'Angleterre , jeune prince, ardent &c courageux, qui venoit de fucceder à Henri VIL fon père, de prendre les armes contre la France j lui alléguant l'autorité du Pape, qui l'obligeoit de regarder comme fes ennemis ceux qui l'étoient du S. Siège. Il fut donc arrêté entre-eux, qu'ils joindroient leurs forces pour entrer en même-tems dans la Guienne , fur laquelle Henri avoir quelques prétentions. Mais comme pour cette expédition il falloir qne Ferdinand traversât Tome I, A iij * € HISTOIRE la Navarre , îl fît demander au roi Jean d' Albret le partage pour fes troupes j ce que ce prince allie de la France lui refufa. Ferdinand profita de cette occafion pour s'emparer d'un royau- me quil déliroit depuis long-tems d'unir à fes Etats. L'ar- mée de fon gendre , & la fecurité du Roi de Navarre , attaqué lorfqu'il s'y attendoit le moins, rendirent cette conquête facile. Le roi Jean d' Albret, après avoir inutilement attendu le fe- cours de Louis, voïant d'ailleurs (on Etat divifé par les fadions des Maifons de Grammont & de Beaumont, abandonna enfin tout ce qu'il pofîedoit au-delà des Pyrénées, & fe retira dans le Bearn. Après cette conquête , Ferdinand parut fe mettre aufll peu en peine de l'expédition de Guienne , que des plaintes de fon gendre , & s'en retourna en Efpagne. La Fortune , qui avoir été fî contraire à Louis , par les fuccès de Ferdinand , le trahit encore dans le Milan-ez. Dès le com- mencement de fon règne, il avoir fait prifonnier à Novarre Ludovic Sforce abandonné des Suifles , & fon frère le cardi- nal Afcagne j & il s'étoit rendu maître de Milan & de Gènes. De (i heureux commencemens faifoient préfumer que non-feu- îement il conferveroit fes conquêtes, mais qu'il y ajoûteroit en- core celles qui avoient été enlevées à fon prédécefTeur. Mais trois ans après il fut chaffé du royaume de Naples, & il recon- nut alors qu'en s'aflbciant avec le Roi d'Efpagne pour le parta- ge de ce royaume , il s'étoit alîocié avec le Lion, Il conferva néanmoins ce qu'il avoir conquis dans le Milanez , & il foûmit même les Génois, qui profitant de fes malheurs, s'étoient foufr traits à fon obéïflànce. Enfuite s'étant uni , par la ligue de Cam- brai , avec le Pape , l'Empereur & le Roi d'Efpagne , contre les Vénitiens , il tailla en pièces leur armée fur les bords de l'Adda, fit prifonnier leur Général Barthelemi d'Aviano , & fe rendit par là formidable à toute l'Italie. Jule II. allarmé de ces exploits, malgré fa qualité de père commun, malgré fa vieil- leile & fa caducité , malgré les obligations qu'il avoir à la Fran- ce , ne longea qu'à alkmier par-tout le feu de la guerre ; & fe croïant afifez vengé des Vénitiens , il tourna toute fon indigna- tion contre les François. Il commença donc par fe réconci- lier avec la Republique de Venife , qu'il avoir excommuniée j puis il déclara la guerre au Duc de Ferrare , & excommunia à leur tour les François , qui foûtenoient fon parti. Non contem D E J. A. D E T H O U , L I V. L ^ de nous avoir rendus odieux en Italie , pour une conduite qui devoit nous y procurer des avantages &: des amis , ce vieillard ingrat fuborna TEmpereur Maximilien ^ à qui Louis, après la bataille de Ghiaradadda , avoir fait rendre par les Vénitiens toutes les Places que ceux-ci retenoienr à la Maifon d'Autri- che '■> ôc il engagea encore dans fa querelle Ferdinand, qui n'a- voit jamais manqué une occafion de nuire à la France, même contre la foi des traitez , ôc qui venoit de cimenter la paix par une nouvelle alliance. Ces Princes armèrent à frais communs , ôc choifirent pour GénéraHlPime Raimond de Cardone Efpagnol. Louis de foii côté fe prépara à tirer raifon de cette perfidie. Apres avoir af- femblé une nombreufe armée, il en donna le commandement à Gafton de Foix fon neveu. Gafton fignalant également fa va- leur ôc fon aÛivité, en moins de quinze jours délivre Bologne, que le Roi d'Efpagne & le Pape tenoienr affiégée? défait en che- inin les Vénitiens; reprend les villes de Brelîeôc deBergame, qui s'étoient foulevées , ôcle jour même de Pdque, l'an 15* 12. 15x2, il gagne fur les troupes Efpagnoles jointes à celles du Pape , la fameufe bataille de Ravenne. Alais ayant voulu pouffer avec trop d'ardeur un bataillon Efpagnol, qui fe retiroit après la dé- faite de toute l'armée, il perdit la vie au milieu de fa victoire,. éc nous en fit perdre en même- tems tout le fruit. Peu de tems après , les alliés aïant reçu un renfort de Suifles, chafferent entièrement de l'Etat de Milan les François, qui en avoient été les maîtres durant treize ans ; ôc l'Evêque de Sioii aïant remis les clefs de la Capitale à Maximilien Sîbrce fils de Ludovic, il fut reconnu duc de Milan par les alliés. Louis XIL qui avoir été excommunié par le Pape , dont il étoit ex- trêmement haï , fit paffer de nouvelles troupes en Italie , fous îa conduite de Louis de la Trimoùille , dans le deflfein de re- conquérir le Milanez. Mais, les Suiiïes gagnèrent fur ce Géné- ral la finglante bataille de Novarre, & les François fe virent forcés d'abandonner prefque toute l'Italie. C'eft ainfi que le nom Efpagnol , à peine connu auparavant Digre/noir dans les pays voifins , commença alors à s'illuflrer par les armes , 5'5 ^*^ "^f^^^- & a devenir formidable a tout l Univers. Il eft vrai qu environ fur les pnnci- s de trois fiécles auparavant , Pierre d'Arragon s'étoit emparé de la l!^"''^".^. Sicile j ôc en avoit chalfé les François j mais ce fut moins l'efies "" ^ ^"^^ 8 HISTOIRE de la valeur des Efpagnols , que de la trahifon 6c de la révolte des Siciliens. Ce Prince avoit un prétexte ôc un droit apparent d'envahir ce royaume , parce qu'il avoit époufé Confiance fille de Mainfroi , à qui Charle d'Anjou avoit injuftement , félon lui, enlevé la couronne. Pour ce qui eft d'Alfonfe, qui a le premier établi la Maifon d'Arragon en Italie ( aïant été adopté par Jeanne 1 1. reine de Naples , qui avoit fuccedé à fon frère Ladiflas ) il fut deshérité pour fon ingratitude , ôc Louis III. duc d'Anjou fut adopté en fa place. 11 fe maintint toutefois dans la poffeirion duroïaume, & le transfera même à fes fucceffeurs, jufqu'à Frédéric dont j'ai parlé, moins parle fecours des Efpagnols , que par la faclion des Grands de l'Etat^ ôc en vertu de fon prétendu droit héréditaire. Mais fi depuis Pierre d'Arragon, qui vivoit plus de cent ans avant Alfonfe; nous remontons jufqu'à l'origine de la nation Efpagnole , nous^ trouverons que leur gloire a toujours été bornée par l'Océan, par la mer Méditerranée , 6c par les Monts-Pyrenées , ôc que loin d'avoir fait aucunes conquêtes hors de leurs pays , ils ont été eux-mêmes expofez aux invafions des nations étrangères. Car quoique d'anciens Auteurs ayent écrit que l'Efpagne a été le premier pays attaqué , ôc le dernier conquis par les Ro- mains , elle a néanmoins toujours été affervie à des peuples étrangers , ou elle a pris les armes pour eux. Les Carthaginois la fubjuguerent les premiers ; ôc on fcait qu'au commencement de la féconde guerre Punique, leshabitans de Sagunte ' , après avoic extrêmement fouffert> furent fidèles jufqu'à la lin à la Républi-r que Romaine , 6c ne purent être domptés que par la faim. Elle fut enfuite réduite en partie fous l'obéiffance des Romains, par le courage 6c la douceur de P. Corn. Scipion , ôc le refte fe rendit à lui volontairement, quatorze ans après le commence- ment de cette guerre, ôc cinq ans après que ce grand homme eût été envoyé en Efpagne. Le roi Indibihs ayant alors été vain^ eu , ôc étant devenu enfuite l'allié du Peuple Romain, l'Efpa- gne demeura paiiible fous la domination Romaine , ôc cette I Cette Ville grande & ancienne fut affie'gée par Annibal Tan de Rome $1^. Les Saguntins, preflez de la fami- ne & des mifëres qu'ils foufFroient de- puis huit ou neuf mois , allumèrent un |,tand feu , cians lequel ils fe jetterent avec leurs femmes , leurs enfans , 8c tous leurs eifets. Ce fut un des fujets de la féconde guerre Punique. Sagunte futrafe'c.Morvédre, quifubfifie aujour- d'hui , a été bâtie au mêmç endroit. tranquillité t) E J. A. D E T H O U , L I V. î. ^ tfanquillité ne fut troublée que par îa révolte d'un berger de Lufitanie nommé Viriatus, qui s'étant rendu chef de Brigands, fut aflafTiné par ces Brigands mêmes , qui enfuite furent entiè- rement défaits par Q. Cepion. La ville de Numance fit auffi des efforts pour défendre la liberté de l'Efpagne^ ôc fecoûer le joug Romain : mais Scipion l'Africain après avoir rétabli la difcipline parmi les foldats , vint affiéger cette ville , la rédui- fît par la famine , la rafa , ôc reçut enfuite en fon obéïffance tout le refte de TEfpagne, l'an 620, de la fondation de Rome. Cin- quante ans après , Q. Sertorius qui fuivoit le parti de Marins , quitta l'Italie après la victoire de Sylla , paffa jufqu'aux Ifles Fortunées ^ , ôc foûleva dans la fuite les Efpagnols , dont le cou- rage fut aifément excité par celui de ce grand Capitaine. Rome crut devoir lui en oppofer deux , ôc pour cela elle joignit Cn. Pompeïus à Metellus fils de Metellus le Numidien. Sertorius fuccomba moins à la valeur de ces deux Généraux, qu'à lamé- chancetédeceux qu'il commandoit. Ainfi finit cette guerre cau- sée par la Profcription de Sylla. Les Cantabres ^ , qui n'avoient encore pu être domptés , le furent enfin fous Augufte , ôc alors toute l'Efpagne devint tributaire. Elle a toujours été depuis_ Ibumife à l'Empire Romain, ôc lui a même donné trois Empe- reurs , Trajan, Adrien, ôc Theodofe. Mais fur le déclin de l'Empire , les Vandales , les Sueves , ôc les Alains , attirez dans la Gaule par Stilieon , ôc chaffez enfuite par Ataulfe ôc Vallia rois des Gots à la foUicitation de l'Empereur Honorius , fe retirèrent au-delà des Monts-Pyrenées l'an 410^ ôc fe rendirent maîtres de l'Efpagne , qu'ils enlevèrent aux Romains. Ils enfu- r^ent enfuite chaffez par les Gots , qui avoient été chafix^z eux- mêmes de la Gaule par les François , ôc tous les Sueves furent alors exterminez. L'Efpagne fut long-tems pofTedée par les Gots , dont elle reçut la Foi chrétienne , qui y avoit déjà été prêchée en quelques endroits , ôc fcelléc du fang de quel- ques martyrs i mais elle adopta en même-tems l'Arianifme , dont les Gots faifoient proferfion. C'efl de ces Gots dont la plus grande partie de la Nobleffe Efpagnole tire aujourd'hui ton origine. Enfin l'an 720, les Sarrafins ' ayant traverfé le Détroit de I Les Ifles Canaries, I 5 Peuples originaires d'Arabie , qui p, Les Bifcayens. | comjnenccrent à le faire connoitrc Tom, /, B t<ô HISTOIRE Gibraltar, entrèrent dans l'Efpagne , la ravagèrent , éc s'en reiî^ dirent les maîtres par la trahifon de Julien , qui leur livra l' An- daloufie ^ dont il étoit Gouverneur , pour fe vanger du roi Ro- deric qui avoir abufé de fa fille. Les Gots qui purent cchaper îileur fureur , s'étant retirez fur les montagnes des Afturies , de Bifcaye ôc de Galice , commencèrent peu à peu à reconqué- rir les Provinces, les Villes , ôc les Places qu'ils avoient per- dues : jufqu'à ce qu'enfin Ferdinand V. fils de Jean d'Arragon , & frère d'Alfonfe, que Jeanne reine de Naples avoir adopté, contraignit les Sarrafms ou Maures de fe redrer dans l'Anda- loufie , ôc vint à bout de les chafTer enderement de l'Efpagne l'an 1492, ôc 774 ans après l'invafîon de ces barbares. Cette année n'eft pas moins célèbre dans l'Hifloire par la navigation de Chriftophie Colomb , qui le premier ouvrit aux Efpagnols le chemin d'un nouveau monde , dans la mer At- lantique ^ Il efl jufle néanmoins que les François partagent un peu cette gloire avec les Efpagnols. Car il eft certain , ôc ceux-ci même en conviennent , que Bethencourt Gentilhom- me Normand ^ s'étant faifi des Ifles , ' Açoresainfi appellées du nom des Autours qui y font en abondance, les vendit aux Ef- pagnols , ôc qu'à fon retour , il répandit l'idée d'un nouveau continent du côté du couchant. La découverte de Colomb fît beaucoup d'honneur à Ferdinand 6c à Ifabelle : ce fut fous leurs ordres qu'Americ Vefpuce Florentin découvrit ^ au-delà de la ligne équinoxiale un vafte pays , auquel il donna fon nom. Emmanuel roi de Portugal, frapé de cet exemple , ôc piqué d'émulation , réfolut aufTi d'envoyer à la découverte des nouvelles terres , du côté de l'Inde Orientale , ôc y envoya en dans le cinquième fie'cle ; ils avoient embrafle le Chriftianifme, Se fuivirent enfuite la Religion de Mahomet: ils fe répandirent dans l'Afrique , 6c de là dans l'Efpagne. 1 Appellée aujourd'hui mer du Nord. 2 M. de Thou l'appelle Belga ou par erreur , ou parce qu'il éroit Caletus , du pays de Caux , autrefois partie de la Gaule Belgique. Cette noble famille y fubfifte encore aujourd'hui. 3 M. de Thou fe trompe en cet en- droit. Jean de Bethencourt Baron de S. Martin le Caillaid, dans le Comté d'Eu , Seigneur de Bethencourt 8c de Grainville-Ia-Teinturiere dans le pays de Caux, découvrit les Canaries , ëc non les Açores , en 1402. Il s'empara de quelques-unes 8c en fit hommage à Henri III. roi de Caflille. Il prit le titre de Roi , qui paffa à fon neveu 9 8c à d'autres. Le roi d'Efpagne s'eft enfuite empare' de ces Ifles. 4 En 14pp. Voyez l'hiftoire de S. Domingue par le P. de Charlevoix, 8c ce qu'il dit d'Americ Vefpuce , qui , félon lui, n'eut- qu'une médiocre part à cette découverte. DE J. A. DE THOU, Liv. L rr •iDfret la même amiée une flote commandée par Vafquez de Gama. Mais de peur qu'il ne femblât que ces Princes fufTent uni^' quement guidez dans ces conquêtes éloignées ôc difficiles , par l'intérêt ou par l'amour de la gloire, ôc négligeaflent d'autres conquêtes plus aifées & plus avantageufes au Chriftianifme , Ferdinand prit en Afrique la ville d'Oran avec une armée com- mandée par Pierre de Navarre , ôc levée par l'ordre du Roi> aux dépens de François Ximenez archevêque de Tolède ; pour diminuer l'envie qu'on lui portoit à caufe de fes richefles immenfes. Emmanuel fortifia aufli Ceuta fur le rivage d'Afri- que, pour la mettre en état de réfifter aux Maures. Au relie tant d'Etats , qui ont été réunis ôc confondus par le mariage de Fer- dinand d'Arragon ôc d'Ifabelle de Caftille, ôc les vaftes Pro- vinces que Philippe Archiduc d'Autriche héritier des Pays- Bas ' a détachées de l'Allemagne ôc de la France , aufquelles. elles étoient anciennement unies, pour les accumuler fous la couronne d'Efpagne, ont beaucoup contribué à l'accroiiTement énorme de la puifTance de cette vafte Monarchie. AulTi Char- le fils de Philippe , héritier des Pays-Bas, du chef de fon père , de l'Efpagne ôc d'une grande partie de l'Italie , du chef de fa mère ^ , ôc d'un grand don^iaine en Allemagne , par l'empereur Maximilien fon ayeul , auquel il étoit vraifembla- ble qu'il fuccederoit , fembloit par fa deftinée , par fa puifTan- ce ôc par fes grands projets , appelle à la Monarchie univer- felle. Mais quoiqu'il régnât fur tant de nations éloignées les unes des autres , ôc fi différentes de mœurs ôc de langage ; quoi- qu'il fut originaire d'Allemagne , né ôc élevé en Flandre , il choifit néanmoins l'Efpagne pour fon féjour ordinaire , ôc y réfida , lorfque la guerre ne l'appella point ailleurs. Il confia prefque toujours le commandement de fes armées à des Géné- raux Efpagnols , qui remportèrent de grandes viftoires ; Ôc ayant enfin abdiqué l'Empire ôc renoncé à toutes fes Cou- ronnes , il fe retira en Efpagne ôc y vécut jufqu'à fa mort I Par le mariage de fon père l'em- paeur Maximilien avec Marie de j3ourgogne. z Jeanne furnommee la Folle , fille de Ferdinand & d'Ifabelle, &fœurde Catherine d'Arragon femme de Henri VIII, roi d'Angleterre. Bii rens ext Ti2 HISTOIRE comme un particulier \ Philippe fon fils fut plus attaché encore à fon Royaume d'Efpagne , où il fe retira après la paix de Se?- camp. Depuis ce tems-là, foit dans la paix , foit dans la guerre, il ne confia les emplois importans prefque qu'aux Efpagnols, ôc ne revêtit qu'eux de ces grandes dignitez , que l'empereur Charle conferoit également aux Allemands y aux Flamandsj ôc aux Italiens , comme leur Prince commun. DigrefTion Mais c'eft affez parler de l'origine ôc des progrès de la nation FrancoifejAir Efpaguolc. Pour le parallèle , parlons auffi de notre Nation, fon originc,& qui Jg tout tcms célébrc dans l'Univers parfes vertus ôc par fes "xplôits' exploits, a conquis ôc peuplé des pays voiîins ôc d'autres très-éloi- gnez, ôc dont la générofité a fou vent été l'azi'e des Princes mal- heureux , qui ont imploré fon appui. On fçait que les Romains.; félon le témoignage de leurs Hiftoriens/aifoient la guerre contre les autres nations pour la gloire , ôc ne la faifoient contre les Gaulois que pour leur défenfe ôc leur ^ fureté. Si l'on en croit Appien, l'âge de 60, ans, qui difpenfoit les Romains du fervice militaire , ne les exemptoit point de porter les armes dans la guerre contre les Gaulois, ôc les Prêtres mêmes étoient alors obligez de s'enrôler. Que de colonies Gauloifes répandues fux la terre ! La plus grande Ôc la plus fertile partie de l'Italie a porté le nom de Gaule Cifalpine. Nous rejettons l'origine fa- buleufe des Romains , qui fe font vantez de defcendre des Troyensj mais nous ne pouvons douter que les Vénitiens ne tirent leur origine de ceux du pays de Vannes en Bretagne , comme Strabon l'alTùre, ôc non des Hénetes en Paphlagonie., comme ^ Céfar l'a écrit fans aucune vrai-femblance. D'où vien- nent en Italie les noms Gaulois de plufieurs Peuples qui l'ha- bitent, 4 il ce n'eft , parce que les Gaulois fe font autrefois rendus les maîtres de ces contrées ? Mais tournons les yeux vers l'Allemagne : Tacite ne dit-il pas que les Bavarois ' tirent leur origine des Boïens peuple de la Gaule f Céfar aiTùre qu'il y a eu un tems , que les Gaulois étoient plus belliqueux que hs Germains. Les Celtiberiens , qui en Efpagne ont i\ long-tems 1 Dans le Monaftere de St. Juft de l'Ordre des Jeronymires, dans la Pro- vince d'Eftramadure , où il mourut trois ans après, âge' de 58. ans en J558. 2 Romani cum ctsteris Gent'tbus de gîoriaj cum Gallis profaluîe certabant. 3 M de Thou s'eft trompe'. Ce n'eft pas Cefar , mais Tite-Live , Quinte- Curce 8c Juftin, qui donnent cette ori- gine aux Vénitiens. 4 Senones , Boii , Cenomani , InfuhreSf. 5 BaioarL Dï J. A. D E T H O U , L I V. I. 15 ïéCiûé aux Romains, étoient Gaulois d'origine, comme l'étoient auffi ceux qui ont occupé la Lufitanie, appellce depuis le Por- tugal. Que dirai-je de i'expedidon du célèbre Brennus , qui après avoir réduit Rome aux dernières extrêmitez, marcha con- tre les Dardaniens , & après avoir ravagé la Grèce , s'empara de la Thrace, & pafTa enfuite en A fie ? De là vinrent les Gau- lois de ' Grèce, les Trocmes qui habitoient le rivage de l'HeK lefpont ; les Toliftoboges qui s'ètoient emparez de r^Solide & de rionie ; & les Tectofages qui fe retirèrent dans le milieu des terres de l'Afie. Mais quoique les peuples les plus belli- queux &c les plus féroces fe laiffent d'ordinaire amollir , lors- qu'ils font tranfplantez dans des pays délicieux , où les plaifirs les environnent , les Gaulois étoient tellement nez pour les armes, que rien ne put les faire dégénérer dans le voluptueux féjour de l'Afie 5 ôc ce ne fut que 300. ans après que Brennus les y eût établis , qu'ils furent enfin défaits par Cn. Manlius. ^ Mais pour nous borner aux Gaulois qui ont refté dans leur pays, il fallut à Jule-Cèfar dix années pour les foumettre , foit par la douceur , foit par la force. Les Héduens ^ &l les Séquaniens * étoient appeliez amis du Peuple Romain : la République don- noit même le titre de Frères aux Auvergnats , ôc fous ces noms ., la Gaule , comme indépendente, confervoit au milieu de l'Em- pire Romain une efpece de liberté. Mais après la mort de Theodofe, l'Empire d'Occident ayant été déchiré d'abord par Gildon ôc Rufin 5 ôc enfuite par Stjlicon , les Vifigots , les Francs, ou François , s'emparèrent de la Gaule. Honorius ayant fait la paix avec Vallia , elle fut entièrement réunie à l'Empire Romain , à l'exception d'Aquilée. Attila roi des Huns fur enfuite défait dans les campagnes de Châlons par Aëtius, fé- condé des Vifigots ôc des François. Mais ce Général , qui en étoit confideré ôc aimé , ayant été tué par Tordre de l'empe- reur Valentinien, la Gaule fe lafTa du joug des Romains j les Gots furent chafTez de l'Aquitaine, dont ils s'ètoient emparez ; 6c alors commença, fous Childeric ôc fon fils Clovis, la jMo- narchiedes Gallo-Francs , ou François , vers l'an 480 de l'Ere I Gallo - Gnsci. z Ce furent les Gallo-Grecs , les plus braves de tous les Gaulois d'Afie, i Ceux d'Autun, 4 Ceux qui habitent aujourd'hui la Franche - Comté ôc une partie de la Bourgogne. Biij T4 HISTOIRE chrétienne ; Monarchie illuftre Se toujours florifTante , établie fur les débris de l'Empire Romain, environ 30 ans .après la mort de Pharamond roi des François. Que de grands Princes ont gouverné cette Nation dans les trois races de fes Rois 1 Dans la deuxième , on a vu un Charle Martel qui tailla en pièces les Sarrafms , & remporta fur eux cette vi£loire fi mémorable ; un Pépin , qui chafla les Lombards d'Italie? un Charlemagne, fondateur de l'Empire d'Occident, qui affermit le Royaume que fon père avoir commencé d'établir en Italie. Je ne dois pas oublier la Sicile conquife fous latroifiéme race , par de bra- ves Avanturiers Normands j dont la pofterité a régné fur cette ifle depuis Tancrede jufqu'à Henri VI fils de Frideric Barbe- rouffe , qui par fon mariage avec Conftance, fille de Rogen dernier Prince Normand , fucceda à cette Couronne. De lui etoient fortis Mainfroi le Bâtard, ôc Conradin petit-fils de l'em- pereur Frideric 1 1. Après leur mort Charle comte de Pro- vence , frère du roi Louis IX s'empara du royaume de Naples, fondé fur une efpece de droit héréditaire à cette Cou- ronne , dévolu aux Princes François. Nous avons auffi plufieurs fois donné des Rois à l'Angleterre : Guillaume le Bâtard , duc de Normandie , ayant paffé dans cette iile , fuivi de plufieurs feigneurs Normands , défit ôc tua Harald fon compétiteur , ôc fe rendit maître de toute l'Angle- terre l'an 1066. Ses enfans Guillaume le Roux Ôc Henri L régnèrent après lui fucceffivement. La Couronne paffa enfuite à Etienne de Blois , qui avoit époufé leur fœur Adèle : mais il fut obligé de la céder à Mathilde , fille de Henri I. ôc fem- me de l'empereur Henri V. Après la mort de l'Empereur > comme fi la petite-fille d'un Prince François n'eût du prendre un mari qu'en France , elle époufa Geoffroi Plantagenet com- te d'Anjou, de qui font fords un grand nombre de Rois d'An- gleterre , qui ont régné fuccefïîvement fans interrupuon juf- qu'à Jean Plantagenet fils d'Edouard III chef de la Maifon ae Lancaftre, ôc auteur de la fadion de la Rofe -rouge, com- battue Cl long-tems par la fa£lion de la Rofe-blanche , dont i'auteur fut le duc d'York. Edmond Plantagenet fécond lils d'Edouard ÏII. Ces fa£lions n'empêchèrent point que la Cou- ronne ne demeurât toiijours dans la Maifon des Plantagenets > mais elles produifirent des troubles également pernicieux DE J. A. DE THOU, L i v. î. tf, âtix deux partis. Car Richard duc de Gloceftre , qui avoit oté la vie à fon frère George ' , fit encore mourir en prifon fes deux neveux Edouard V. ôc Richard 5 mais il ne furvêcut pas long - tems à ces horribles parricides j Henri Teuder , père du Roy Henri VHI. & ayeul d'Elifabeth qui règne aujourd'hui, lui fit perdre bien-tôt ôc la couronne & la vie. Ce Prince qui fut depuis Henri VIL étoit petit- fils d'Owen Thierry , ou Teuder, qui étant d'une naifl'ance fort inégale, fut redevable à fon mérite ôc à fa figure du bonheur qu'il eut d'époufer Ca- therine , fille de Charles VI. roi de France, & veuve de Henri V. roi d'Angleterre, dont il eut Edmond qui époufa Marguerite Plantagenet , la dernière héritière de la branche delà Rofe-rouge. Henri époufa depuis Elifabeth Plantagenet, dernière héritière de la branche de la Rofe-blanche. Ainfl finirent les deux branches des Plantagenets , qui avoient été fur le Trône d'Angleterre pendant l'efpace de 400 ans , par une fuccefiion mafculine continuée depuis Geofïroi. Il faut avouer encore qu'en remontant jufqu'à l'origine des Rois de Navarre , de Caftille ôc d' Arragon , on la trouve dans une illuftre Famille de Bigorre 5 ôc ce fut par le fecours des François que ces Princes fe fignalerent dans leurs guerres con- tre les Sarrafins , comme on le peut prouver par les plus an- ciens monumens de leur pays. Pour ce qui regarde les Rois de Portugal^ que l'on fait defcendre d'un certain Henri de Limbourg , de qui font fords , dit-on, Jean I. Alfonfe V. Emma- nuel , Ôc Jean III. dont les conquêtes ôc la gloire fe font éten- dues jufqu es dans l'Afrique, l'Afie, ôc les Indes Orientales 5 on fçait maintenant par des preuves certaines , que ces Rois tirent leur origine de Henri, le plus jeune des fils de Robert duc de Bourgogne , fils de Robert roi de France, ôc petit- fils de Hugue Capet 3 chef de la dernière race de nos Rois. Que ne pourrois-je pas dire de l'expédition de la Paleftine commencée fous Philippe I, de Godeiroi de Bouillon, ôc de fes frères Euftache ôc Baudouin 5 de Hugue comte de Paris , frère de Philippe I , de Robert comte de Flandres , de Bau- douin de Mons , d'Etienne de Blois , de Raimond de Tou- loufe ; de Robert duc de Normandie , de Boëmond de la I Ce ne fut pas Richard qui fit mourir fon ûere George i mais Edouard IV leur frère aîné'. i6î HISTOIRE Poùille , de la Maifon des Princes Normans , qui a donné tant de Rois à la Syrie, à l'Ifle de Chypre & à la Grèce ? Enfin, que ne dirois-je pas de l'Empire de Conftantinople long-tems poiledé par des Princes François f Je ne parle point de nos guerres avec les Anglois , dont les fuccès ont toujours été Ci balancez, qu'on peut leur appliquer ce que Tite-Live dit des guerres de Rome Ôc de Carthage, que le vainqueur étoit fou- vent plus en danger que le vaincu. Mais je ne puis pafTer fous filence ce qui arriva fous le règne de Charle V. Ce Prince après avoir procuré la paix Ôc la tranquillité à la France , trou- blée Cl long-tems par les guerres des Anglois , qui avoient dé- fait Ôc pris prifonnier fon père, envoya en Efpagne le Conné- table Bertrand du Guefclin avec une armée , fous prétexte de faire la guerre aux Sarrafins, mais en effet pour occuper hors de fes Etats les gens de guerre, qui y avoient caufé jufqu'alors de grands defordres , ôc pour mettre à la raifon Pierre roi de Caf- tille. Ce Prince ayant époufé Blanche de Bourbon, fœur delà femme de Charle V. fe comportoit indignement à fon égard , enivré des charmes féduifans de Marie de Padille fa maîtrelTe. Blanche étant morte fur ces entrefaites , foit naturellement ,' foit par l'effet de la méchanceté de Marie de Padille , du Guef- clin entra en armes dans la Caftille^ déthrôna Pierre, ôc mit en fa place fon frère Henri le Bâtard , que Pierre avoir dépouillé de toutes les terres que leur père commun lui avoir données, du confentement de Pierre même. Celui- ci foutenu par les Anglois , chafTa Henri à fon tour ôc remonta fur le thrône 5 mais la France ayant fourni enfuite des troupes à Henri , Pierre fut vaincu ôc tué , ôc fon frère devint paifible pofTefTeur de la Couronne. Sa poflerité a toujours régné depuis fur la Caftille jufqu'à Ifabelle , qui époufa Ferdinand V. roi d'Arragon ; ayeul des empereurs Charle V. Ôc Ferdinand I. Alors la gloire du nom François commença à être éclipfée par la gran- deur ôc les profpéritez de l'Efpagne j enforte qu'on peut dire que cette Monarchie n'a commencé à être puinante , que lorf- que la France a commencé à l'être moins. Au refl:e , ce n'efl ni un amour aveugle de ma patrie , ni une haine injufte pour les Efpagnols , qui me fait parler de la forte. Il ne conviendroit pas à un écrivain , qui fait profeflîon de candeur ôc de fincé- ?îté , de vouloir rien ôter à une nadon auffi fage ôc aufli pelliqueufe DE J. A. DE THOU,Liv. L 17 Belliqueufe que la nation Efpagnole. Mais comme j'aurai fou- vent à parier de fa grandeur & de fa puiflance , j'ai crû devoir expofer ici fon origine & fes progrès , fans avoir deffein ni de la flater, ni de la rabaiHèr. Il eft certain que les Empires , ainfi que les hommes , ont leur Kaîrom pour commencement , leur accroilTement , leur décadence & leur l^(M"cii« ^ fin ; & que la Providence a fixé certaines bornes , que ni la force l'accroiffe- nila prudence ne peuvent franchir. Cependant, lorfque je ^^;"^ ^^ ^^ ^ rj -A/i l'T-r \ -j j puiflance des conlidere ce qui a pu élever 1 Elpagne a ce ponit de grandeur Efpagnols, où nous la voyons aujourd'hui , voici les principales caufes auf- quelles je l'attribue. Comme la vraie Rehgion , e'eft-à-dire la Chrétienne , devoit être annoncée par toute la terre avant la con- fommation des ficelés, Dieu femble avoir voulu qu'il y eût dans le monde une nation, qui , appuyée de fes feules forces , entre- prîtfurmer des voyages longs & difficiles , & fe tranfportât dans des pays éloignez , parmi des peuples barbares , que la lumière de la vérité n'avoit point encore éclairés ; ce qui n'eut pas été facile aux François , ni aux autres nations du Septentrion ou de l'Occident, & ce qui étoit bien plus aifé aux Efpagnols; les peuples les plus occidentaux du continent de l'Europe, ôc les moins éloignez de l'Amérique. D'ailleurs cette nation fup- porte plus aifément que les autres la chaleur , le travail & ix faim j elle a plus de patience & de prévoyance , & penfe plus profondément ; tout cela eft nécefîaire , quand il s'agit d'entre- prifes perilleufes, & d'expéditions dans des pays reculez & in^ connus. Quoique tout le monde fçache que les Efpagnols ont plutôt été guidez dans ces voyages par la cupidité , que par le zélé de la Religion , on doit néanmoins regarder comme un grand avantage que le nom de Jefus-Chrift ait été annoncé, quoi-» qu'affez maUdans des climats où l'antiquité ne croyoit pas feu- lement qu'il y eût des terres. Car dans la plupart des chofes hu- maines , ôc fur-tout dans celles qui peuvent intereffer la Reli- gion , Dieu fait fervir à fa gloire & à l'utihté des hommes , nos palTions corrompues , & les dcréglemens de nos volontez. Mais pour revenir aux affaires qui regardent la France, s'il eft permis à un homme de parler des fecrets divins, je crois que lafeule caufe pour laquelle Louis XII , ce roi fage ôc coura- geux , fi zélé pour le falut & la gloire de la France , fi rccom- niandable par fes vertus , ôcfi digne d'une meilleure fortune. Tome L C ^ 1? HISTOIRE a été néanmoins fi malheureux, eft qu'il s'étoit trop étroiternent lié avec le pape Alexandre V I. & qu'il avoit en quelque forte fomenté la cruauté , l'impudicité & la perfidie de l'abominable jfîls d'un fi détedable père. Car fi les François enflent été heu- reux en Italie , nos profperitez enflent produit fans doute l'élé- vation de la Maifon de Borgia , & alors que ne devoit pas crain- dre toute l'Italie , ou plutôt toute la Chrétienté l Mais nos mau- vais fuccès dans le Dauphiné , & la mort inopinée d'Alexandre y I. ayant ruiné toutes les efperances du duc de Valentinois, ïl perdit d'abord tout ce qu'il pofledoit dans la Romagne & dans le duché de Spolete j & enfin cet homme , qui n'avoit été fidèle à perfonne , s'étant trop légèrement confié à la foi de Gonzalez de Cordouë,fut par une louable & heureufe trahifon, envoyé en Efpagne & mis en prifon , d'où s'étant fauve quelque rems après , il finit Ces jours miferablement , & d'une manière peu digne de l'éclat où il avoit vécu. Il s'en faut bien que Louis entretînt les mêmes îiaifons avec îe pape Jule 1 1. qui au lieu d'être fon ami , comme il le devoit parreconnoiflance,fut au contraire fon ennemi irréconciliable, Leuranimofité éclata même de manière , que ce Pontife l'ayant excommunié témérairement & fans fujet , le P que pour arrêter le cours fcandaleux de la limonie , 6c la vente publique des Bénéfices , le feul moyen étoit de les remettre au pouvoir ôc à la difcretion du Roi Très-Chrétien ôc du Sou- verain Pontife , qu'on ne pourroit efperer de corrompre. Cet accord fe fit entre-eux par un traité public , qui parut fi odieux à tous les Ordres du Royaume , que le Parlement de Paris , à qui, félon un ancien ufage , il appartient de délibérer fur ces matières , ôc dont le fuffrage efi: necelTaire, confentit avec pei- ne, après des juffions réitérées, à enregiiîrer cet a6l:e, ôc le fit fans l'approuver. Plufieurs ont crû que ce même aête avoir été funefte à François , à fa race , ôc à du Prat même, ôc qu'il avoir caufé tous leurs malheurs. Il a paru à ce fujet plufieurs écrits où la mémoire du Roi ôc de fon Chanceher a été déchirée. Mais dans ce tems-là on rejetta tout le bldnie de cette adion fur le Pape. Ondifoit que ce n'étoit pas unechofe nouvelle ôc fans exemple que les Rois de France euflent le pouvoir de dif- pofer des Bénéfices, fur tout dans la première ôc dans la fécon- de race; de nommer des Evêques , ôcmême de les dépofer, du confentement de ceux de la Province : mais que c'étoit une chofe inoùie ôc déraifonnable , que le Pape , qui étoit lui-même élu par fes confrères t voulût ravir le droit d'élire les Evêques ôcles autres Prélats à ceux qui le tenoient de Dieu ôc des faints décrets de UEglife , ôc que la trahifiTant il indignement par cette injufie prévarication , il ofât vendre à un Prince Chrétien un droit facré qu'il n'avoit jamais eu. Publication ]\|a:g ^ette faute du pape Léon , par rapport à la difpenfa- ces de Léon tion dcs dignitcz eccklialtiques , lut luivie dune autre bien X. Origine du pJus grande ôc bien plus dangereufe dans fes conféquences. Comme ce rontire le croioit naturellement tout permis , il fe laiffa aifément entraîner aux confeils du Cardinal Laurent Puc- ci ^ , homme vif ôc broiiillon , qui avoit beaucoup de crédit I Appelle ordinairement le Cardinal de Santiquatro. D E J. A. D E T H O U , L I V. I. 23 fur fon efprit , &c qui lui perfuada, que pour fubvenir à fç? dé- penfesexcefîivesj il devoir propofer par une Bulle, des Indul- gences à toute la Chrétienté , ôc promettre à tous les fidèles la remiffion de leurs péchez & la vie éternellcj qui ne leur cou- teroit qu'une certaine fomme d'argent , mefurée fur le nom- bre & la grandeur des péchez. On marqua dans chaque pays les lieux, où l'argent qui proviendroit de cet étrange com- merce , feroit porté ôc remis à des Receveurs établis à cet effet. On choifit en même-tems d'habiles Ecrivains , des Prédica- teurs éloquens, qui furent chargez dépeindre aux yeux du peu- ple les grands avantages de cette libéralité du S. Siège, 6c d'en exagérer l'utile efficacité par de pompeux difcours. Or les Mi- niftres du Pape fe comportèrent dans leurs emplois d'une ma- nière fcandaleufe , & particuUerement en Allemagne, où cette efpece d'impôt avoir été mis en parti , ôc où les Traittans con- fumoient dans le jeu ôc dans le libertinage le produit des Indulgences , ôc par un facrilege abus faifoientfervir aux plus infâmes débauches le pouvoir de délivrer les âmes du Purga- toire. Alors parut le célèbre Martin Luther, de l'Ordre des Au- guftins , Profelfeur en Théologie dans FUniverfité de Vittem- berg en Saxe , qui ayant d'abord refuté les difcours des Prédi- cateurs, traita enfuite de fuperftition le fyftême des Indulgen- ces > ôc attaqua l'autorité que le Pape dans fa Bulle s'attribuoit en cette matière : fur quoi les efprits s'étant échauffez dans l'ar- deur des difputes , Luther en vint jufqu'à examiner la doctrine: établie dans l'Eglife , ôc altérée , félon lui , par l'ignorance ôc Ferreur. Mais nous en parlerons plus au long dans la fuite. En ce tems - là mourut Ferdinand roi d'Efpagne , prince ^ 5* ^ ^' également prudent ôc heureux, à qui il femble qu'on ne peut Mortde Fer- rien reprocher que la mauvaife foi, qu'il colora fouventdupré- ^ijr"'^^^" ^^^ texte fpecieux de la Religion , ôc qu'il employa avec beaucoup ^'^2"^- d'adrefle pour fatisfaire fon ambition demefurée, ôc la paUion qu'il avoit de faire des conquêtes. Toutes fes couronnes étant echûës par fa mort à Charle d'Autriche fon petit-fils , la paix fut confirmée entre François ôc lui par le traité de Noyoa , contre l'avis du pape Léon ôc de fempereur Maximiiien , ayeul de Charle. On fongea alors à marier ce jeune Prince avec Madame Renée fille du feu-roi Louis XII, quand elle îeroit en âge , ôc on fit efperer par cette alliance la reftitutioiî^ 24 HISTOIRE de la Navarre. L'Empereur fit enfuite la paix avec la France ôc les Vénitiens , à qui le Roi remit Vérone, qui s'ctoit enfin rendue à Lautrec , après une longue guerre qui avoir beaucoup coûté. Car dans les huit années qui s'écoulèrent depuis la paix de Cambrai jufqu'à l'année ijiy.on dépenfa cinq millions d'écus d'or, comme les comptes rendus le firent voir dans la fuite. Le traité des François avec lesSuifTes fut confirmécette même année; ôc Galeas Vifconti nous fervit en cette occafion avec autant de zélé , qu'il nous avoir jufque - là témoigné de haine. Alors l'Italie étant délivrée de tous les Princes étrangers qui y avoient porté la guerre , Léon attaqua le duché d'Ur- bin. Ce Pape qui brûloit du défir d'agrandir fa maifon, après avoir excommunié François r Marie duc d'Urbin , lui fit la guerre , & obligea l'Empereur ôc le Roi , qui avoient taché vainement de le détourner de cette entreprife , de lui fournir quelques troupes. Mais Julien ' fon frère n'ayant pas réiifii , le S. Père s'accorda avec le Duc , par l'entremife de Hugue de Moncade viceroi de Sicile. Exploit de Cependant Luther commençoit à faire beaucoup de bruit peieur des ^^^ Allemagne, & un grand nombre de Princes , de Seigneurs Turcs. ôc de perfonnes du premier mérite fe de.claroient ouvertement pour lui contre le Pape , qui au lieu de châtier l'audace & l'ef- fronterie des Commis de fa ferme des Indulgences , n'y ap- portoit pour tout remède que des menaces & des cenfures con- tre ceux qui les décreditoient; enforre qu'il irrita le mal au lieu de le guérir. Se mettant même affez peu en peine de ce qui fe paiïoit en Allemagne , il ne parut allarmé que des menaces des Turcs. Selim II. leur empereur, après avoir empoifon- né fon père , fait mourir fes frères & fes neveux , tué le Roi des Amulites en Arménie , ôc vaincu Ifmaël fophi de Perfe , s'étoit emparé de la ville de Tauris , avoir battu Campfon fultan de Syrie, fur les bords du fleuve Singa, & avoir réduit tout fon Royaume fous fa puiffance ; il avoit enfin pris le grand Caire capitale d'Egypte ôc aboh l'Empire des Mamelus , dont il avoit fait pendre le roi Tonombei. Après de fi grands ex- ploits en Orient , il étoit vraifemblable que ce conquérant 1 Ce fut Laurent de Medicis neveu de Julien , 6c fils de Pierre , qui fit la guerre au duc d'Urbin , pour le pape Léon X. fon frère. Julien étoit mort avant cette entreprife qu'il avoit defa- prouve'e. Voyez Gukiard. 1. iz, & i j, alloit DE J. A. DE THOU>Liv. I. '^f alloit tourner fes armes du côté de l'Europe. On employa donc i j i 8< toute l'année 15'! 8. à lever des troupes pour s'oppofer aux Turcs j 6c tous les Princes chrétiens parurent s'y interefler. Mais la mort de Selim arrivée alors , 6c le cara£lere de Soli- man 1 1. fon (ils 6c fort fuccefleur , qui fembloit moins féroce ôc moins belliqueux , calma un peu les allarmes du Pape 6c de la Chrétienté. Le S. Père reprit donc fes premiers defîeins , ôc fe lia plus étroitement avec le Roi de France , qui procura le mariage de Laurent de Medicis neveu de fa Sainteté , avec Magdelaine de la Tour , comtefTe de Boulogne 6c d'Auver- gne , dont naquit Catherine de Medicis , mariée à Henri duc d'Orléans j qui fut depuis le roi Henri IL Laurent vint en France , 6c par reconnoiffance de l'honneur qu'il recevoir :, il y apporta un bref de fon oncle , qui fe montrant libéral du bien d'autrui, permettoit au Roi de faire l'ufage qui lui plai- roit,de l'argent qu'on avoit levé fur les revenus Eccléfiaftiques pour la guerre contre les Turcs. Cependant l'empereur Maximilien accablé de vieillefle ; i y i p.- voulant fe donner un fuccefleur , tint pour la dernière fois la j^^^^^ ^^ diète à Aufbourg ; il y recommanda aux Eledeurs , Charlefon l'Empereur pedt-filsj6c les pria inftamment de l'élire roi des Romains. Maximiiien. Vt • M ' '-rr o ' A • 1 -1 Eleâion de Mais il ne put y reullir , 6c s en retournant en Autriche , il charle v. mourut en chemin à Lintz, le 12. de Janvier de l'année i j ip. François , 6c Charle qui depuis la mort de Ferdinand portoit le nom de Roi Catholique , devinrent rivaux pour l'Empire. L'Archevêque de Mayence foûtenoit le parti de Charle , 6c le Marquis de Brandebourg , fécondé de lArchevêque de Trê- ves , foûtenoit celui de François. Charle l'emporta, 6c fut élu roi de Romains , parce qu'il étoit né Allemand , 6c qu'il fai- foit fon féjour en Allemagne ^ L'archevêque de Trêves fe îécria en vain, 6c prédit inutilement les maux que cettte fu- nefte éle£lion cauferoit un jouj: au corps Germanique. L'événe- ment a juftifié fa prédiction. Il pafla alors pour confiant que les fuffrages avoient été achetez ; 6c on reprocha beaucoup aux fept Ele£leurs d'avoir reçu des fommes confidérables delà part des deux concurrens , fur- tout des miniftres de François , 6c 1 Charle V. étoit né à Gand , 8c étoit proprement Flamand. Mais la Flandre , qui a fait long-tçms partie de la Gaule fous le nom de BeJg'mm , a été depuis appellée Inferior Germania » d'oii lui vient le nom de Pays-Bas^ Tom, /. jD £^ HISTOIRE de n avok pas plutôt élu quelqu'un de leur Collège. Car Tiiî- tention de François étoit moins d'attirer à lui les fuffrages , que de les enlever à Charle , dont on redoutoit avec raifon la puif- fance , ôc de faire élire quelque Electeur ou quelqu'autre prin- ce d'Allemagne. Ayant delîein de reconquérir le royaume de Naples , 6c de rétablir Henri d'Albret dans celui de Navarre, il prévoyoit que le Pape ^ dont l'autorité &lefecours lui étoienc néceflaires pour cette entreprife , au lieu de le féconder, fui- vroit la légèreté de fon efprit ôc la baflefle de fon cœur, qui l'entrainoient d'ordinaire dans le parti que la fortune favorifoit d'avantage. D'ailleurs il ne doutoit pas que Charle , jeune prince de grande efperance , fe voyant dans un fi haut point de puiflance 6c de force , ne voulût recouvrer la Bourgogne, qu'il fe plaignoit depuis long-tems , que Louis XI. eût enle- vé à Marie fon ayeule , Ôc qu'il ne fit tous fes efforts pour chaffer les François duMiianez , où il prétendoit que le Roi, à qui il n'en avoit point donné l'inveiliture , n'avoit d'autre droit que celui qu'il avoit acquis par le fuccès de fes armes. De plus , la haine ancienne ôc implacable de la maifon de Bourgogne à l'égard du duc de Gueidres , qui étoit alors Charle d'Egmond , protégé par le Roi en dépit de Charle , faifoit juger que ces deux jeunes Monarques, jaloux l'un de l'autre, ôc ayant plufieurs fujets particuliers de fe haïr, fe feroient bien- tôt la guerre. I y 2 0. François ne fut point trompé dans fon opinion. Car Léon Affaires ^' ^Y^^^^ cxcommunié Luther , ôc approuvé réle£lion de Char- d'iulic. le , contraire aune claufe de l'acte d'inveftiture du royaume de Naples, ce Prince ne manqua pas , pour complaire au Pape, de fe déclarer contre la doctrine de Luther, dans la diète qui fut tenue l'année fuivante à Vormes , ôc de fe liguer en même- tems avec ce Pontife , pour chaffer les François de 1 Etat de Milan ôc de toute l'Italie. Laurent de Medicis , qui fembloit être le lien de l'union du Pape ôc du Roi , étoit mort. Déjà Lautrec gouverneur du Milanez pour le Roi , informé des deffeins de Léon , avoit tellement réglé le gouvernement Ec- clefiafùque dans cet Etat, que tout fe rapportoit àl'Evcquede Tarbes , fans avoir aucunement recours à l'autorité du faint liege. Léon en fut fi irrité , que quoiqu'il fouhaitât avec ardeur de recouvrer Parme ôc Plai&nce , dont les François étoient D E J. A. D E T H O U , L I V. I. 27 les maîtres, ôc de dépofleder du Duché de Ferrare Alfonfe d'Eft , à qui il avoit même tâché d'ôter la vie par trahifon , il n'omit rien pour allumer la guerre en Italie, fansfe fouvenic que peu de tems auparavant il avoit exhorté tous les Prin- ces chrétiens à l'union ôc à la paix. On marcha d'abord à Milan , parce que Léon haïfibit extrêmement Lautrec, & que Charle avoit bien envie d'être maître de cette place. Les Suif- fes , alliez de la France , auxquels il étoit dû des fommes con- fidérables qu'on ne leur payoit point , ayant été fubornez par l'Empereur , abandonnèrent les François 5 ce qui rendit l'en- treprife des ennemis très facile. On en attribua lafaute àLouife de Savoye mère du Roi ; car comme elle haïflbit Lautrec ; dont elle fe croyoit méprifée , & qu'elle ne vouloir pas qu'il pût acquérir de la gloire , elle facrifia tout à fa vengeance > félon la coutume des femmes , & divertit les fommes deftinées au payement des Suiffes 5 ce qui coûta la vie à Jacques de Beaul- ne de Samblançai , Surinre'ndant des Finances , bon citoyen; ôc bon ferviteur du Roi. François , qui ne pouvoir faire fentir à fa mère la colère ou il étoit de la perte de Milan , s'en ven- gea fur un miniftre innocent ôc vertueux. Milan pris par l'Empereur fut mis entre les mains de Fran- ^ Mort de • c^r r JTi/r--r ^ • Léon X. Elec- çois ororce trere de Maximilien , comme on en etoit conve- tion du Car- nu > le Pape s'empara auffi de Parme ôc de Flaifance ; mais dans dinal Adriea, îe tems qu'il fembloit méditer les plus grandes entreprifes , il mourut fubirement , à l'âge de 47. ans, empoifonné, comme on l'a crû , par Barnabe Malefpine fon camerier. Jamais le ciel ne parut fe déclarer avec plus d'éclat pour l'agrandifle- nient de l'Empereur , que lorfque les Cardinaux affemblez pour réle£lion d'un nouveau Pape , fe réunirent tous , après avoir été partagés , dans le choix du Cardinal Adrien , Hollandois de nation , précepteur de Charle , ôc qui étoit alors en Ef- pagne avec Chievres , où l'un ôc l'autre avoient été laiffez pour gouverner le Royaume. Car que pouvoit - il arriver de plus heureux à ce Prince, qui venoit de chafTer les François de l'Etat de Milan , ôc d'affermir fa puifiance en Italie , que l'éledion d'un nouveau Pape , qui dégagé de toute affec- tion particulière , dont un Italien eft peu exempt , n'eût en vûë que la tranquillité publique ( à laquelle le portoit natu- rellement fon peu d'élévation dans l'efprit ) ôc qui fût ea Dij 28 HISTOIRE état de favorlfei* les intérêts d'un difciple fi reconnollTant ? Cet événement fit tellement pancher tous les efprits du côté de l'Empereur , qu'après que le Roi eut eflayé vainement de re- prendre Parme & Pavie 3 que les Suifles eurent été taillés en pièces près delà Bicoque j que le marquis de Pefcaire eut pris Lodi, ôc du Guaft fon coulin eut pris Ôc mis au pillage la ville de Gènes : les Vénitiens , qui avoient au Roi des obligations toutes récentes , renoncèrent à fon alliance , ôc fe liguèrent avec l'Empereur , le Pape, ôc François Sforce,par les confeils de George Cornaro , dont l'avis fut combattu par AndréGritti, fenateur d'un grand crédit , qui depuis fut élu Doge , après la mort d'Antoine Grimani. Révolte du Mais la révolte du connétable Charle de Bourbon fut en- coiinetable de ^ore bien plus fenfiblc au Roi. Charle prince fier ôc coura- Bourbon. * ^ , - t -r 5 c 1 • j-r geux , voyant avec chagrm que Louile de oavoye lui dilpu- toit la fuccelFion aux biens de la maifon de Bourbon , ôc que cette femme également imperieufe ôc liberdne abufoit de fon autorité excellive fur l'efprit indulgent de fon fils, qu'elle avoit îndifpofé contre lui , traita fecretement avec l'Empereur ôc le Roi d'Angleterre, par le moyen de Maximilien comte de Bu- ren , pour leur livrer la France ôc la partager entre eux. Or voici l'origine du différend qui s'éleva entre la mère du Roi ôc le Connétable. Jean I. duc de Bourbon , arriere-petit-fils de Ro- bert de Clairmont fils de faint Louis ôc de Beatrix de Bour- bon , avoit eu deux enfans de Marie fille de Jean duc de Ber- ri, fçavoir , Charle, ôc Louis duc de Montpenfier. De Char- le naquirent Jean , ôc Marguerite mariée à Philippe comte de BrefTe , devenu enfuite duc de Savoye j ôc de ce mariage naquit Louife de Savoye mère du roi. Charles eut encore un autre fils nommé Pierre , père d'une fille nommée Sufanne. Le Connétable, qui étoit fils de Gilbert de Montpenfier, ôc petit-fils de Louis nommé ci-dcfTus , prétendoit recueillir la fuc- ceffion de Pierre , qui avoit hérité de fon frère aîné Jean , mort fans enfans, Ôc il fondoit fon droit fur une efpece de fubftitu- tion tacite de mâle en mâle , en ufage dans la maifon de Bour- bon j enforte qu^il avoit même prétendu exclure de la fuccef- fion de Pierre , Sufanne la propre fille de ce dernier, ôc que pour terminer le différend il l'avoir époufée, à condition que fi jSufannemouroitla première fenslairiejc d'enfaas , tous les bien^ D E J. A. D E T H ou , L I V. I. 2^ de la maifon de Bourbon appardendroient au Connétable, à titre même de donation , s'il en étoit befoinj pour fortifier fon droit. Or Sufanne étant morte fans enfans , Louife de Savoye petite-fille de Charles I. parles confeils, à ce qu'on croit, du cardinal du Prat , voulut faire valoir le droit qu'elle préten- doit avoir par la mort de Sufanne, fur la fucceflion aux biens de la branche aînée de la maifon de Bourbon. Elle prit cette affaire trop à cœur , ôc on ne put jamais la détourner d'intenter à contre-tems un procès fâcheux à un homme, qui par fon mérite, par l'éminence de fa charge , & par fa qualité de premier prin- ce du fang, méritoit toute forte d'égards. C'eft ainfi que la même femme qui avoir caufé la perte du Milanez , penfa eau- fer auiïi la ruine totale de la monarchie Françoife. La conjuration du duc de Bourbon ayant été découverte, il s'enfuit en Italie , dans le deffein de paffer bien-tôt en Ef- pagne, pour y époufer la princelTe Eleonore fœur de l'Em- pereur , conformément à un des articles de fon traite. Mais Charle V. voyant que le Duc étoit hors d'état d'exécuter ce qu'il lui avoir promis touchant la Bourgogne, jugea à propos de fufpendre le mariage de fa fœur avec ce prince ; à pour avoir un prétexte de différer fon voyage en Efpagne , il le fit Généraliflime de fes armées en Italie , à la place de Profper Colonne qui venoit de mourir. Déjà l'Empereur étoit retourné d'Allemagne en Efpagne, pour appaifer quelques troubles ex- citez par fon abfence, ôc dont le Roi s'étoit prévalu depuis deux ans pour reconquérir prefque tout le Royaume de Na- varre , ôc reprendre Pampelune , que l'Efparre frère de Lautrec affiegea ôc contraigiut de fe rendre. Ayant donc affemblé la plus forte armée qu'il put , il s'approcha de Pampelune , dans le deffein d'aller attaquer la Guienne. Mais la difiiculté des che- mins , la rigueur de l'hy ver , ôc l'impoffibilité où il fe trouva de fournir à fes troupes la folde que les Etats d'Efpagne s'étoient engagez de payer, le réduifirent à fe contenter de prendre Fon- tarabie, qui fe rendit par la lâcheté du commandante ôc après cette expédition il prit le parti de s'en retourner. Le premier exploit du duc de Bourbon contre fa patrie fut dans la Pro- vence, où ayant pris Aix, Toulon, ôc quelques autres petites places qui fe rendirent , il voulut attaquer Marfeille. Mais 1^24' cette ville étant bien fordfiée , ôc d'ailleurs fort ennemie des Diij 50 HISTOIRE Efpagnols , il ne pût réuflTu" dans fon. entreprife , Se fut obligé dé repaiTer en Italie à la hâte & en defordre. Il fembloit que le Roi accablé de tant de revers devoitpeu fonger à porter la guerre en Italie. Alaisla retraite précipitée des Impériaux, qui avoit eu l'air d'une fuite, infpira à ce prin- - ce plein d'ardeur ôc de courage , ôc brûlant du jufce délir de fe venger, laréfolution depafTer au plutôt les Alpes avec une piîifiante armée. La Fortune lui fut d'abord favorable : dès qu'il fut entré en Italie , François Sforce abandonna la ville de Mi- lan , qui fe rendit à nous , à la perfuafion de Moron. Le Roi forma enfuite le fiege de Pavie, ou il ne fe tint pas aflez fur fes gardes , & manqua de vigilance ôc de précaution. Le pape Clément VIL qui venoit de fucceder à Adrien , par la fadlioii de Pompée Colonne auparavant fon ennemi déclaré, lui ayant confeillé de partager fes troupes , il envoya un détachement Bataille de Jans le royaume de Naples fous la conduite de Jean duc d'Aï- coiVi°ert'fàit banie coulin du roi d'Ecoffe. Alors il fut attaqué par Bour- prifonmcr.' bou ôc Lannoi, qui lui ayant livré bataille près de Pavie, tail- lèrent fon armée en pièces, ôc le firent lui-même prifonnier. I 5" 2 y. Cette bataille fanglante & mémorable fe donna le 2^. de Fé- vrier, jour de la nailTance de Charle V. Un Cl grand malheur paroifToit devoir être la ruine entière delà France; le Roi néanmoins , dans fa déplorable fituation, fit ce qu'il n'auroit ofé efperer de pouvoir faire dans la plus brillante profperité , ôc il montra par fon exemple que le fort des rois humiliez ôc abattus touche toujours les cœurs, ôc nous porte naturellement à la compallion ; comme fi la chute de ces Souverains infortunez nous avertiflbit de celle dont nous fom- mes peut-être nous-mêmes menacez , ôc nous faifoit mieux fen- tir la foibleffe ôc la mifere de l'humanité. En effet quoique l'Empereur eût témoigné beaucoup de modération au fujet de cet événement, il ne laiffa pas de s'attirer la haine de toutes les Puifiances de l'Italie j qui allarmées des fuccez de ce Monarque , ôc craignant pour elles-mêmes , déhbérerent en- femble , fans en être follicitées , ôc réfolurent unanimement de donner du fecours au Roi prifonnier , autant qu'il leur feroit pofiible , ôc de rabaiffer la gloire de fon vainqueur. Le Pape ^ qui avoit été incertain jufqu'alors fur le parti qu'il devoit pren- dre, follicité d'un côté par Nic.de Schomberg, homme fage D E X A. D E T H O U , L I V. I. 5 j êc d'un grand poids , qui , comme il convenoit à un Allemand, ctoit pour l'Empereur i ôc de l'autre par Jean Matthieu Gibert, qui haïfToit extrêmement les Efpagnols , forma enfin la réfolu- tion de faire tous fes efforts pour abattre la puiffance de l'Em- pereur en Italie. Il chargea donc Jérôme Moron chancelier du duc Sforce , de fonder le marquis de Pefcaire , qui paroif- foit alors mécontent de l'Empereur ^ & de fçavoir s'il voudroit s'employer pour la délivrance de l'Italie : il lui fit dire, qu'en cas qu'il voulût entrer dans ce projet , il feroir déclaré Gêné- ralilfime de toutes les troupes des princes conféderez , ôc que s'il réuflilfoit à chalfer les Efpagnols du royaume de Naples, il en feroit reconnu roi^ moyennant l'hommage qu'il en feroit au Saint Siège , comme d'un Fief mouvant de f Eglife. D'une autre part le Roi d'Angleterre, qui avoit toiijours été fi enne- mi de la France , commença à devenir jaloux de la grandeur & des profperitez de l'Empereur 5 ôc quoiqu'il eût eu avec François des différends conudérables , il témoigna publique- ment la part fenfible qu'il prenoit à fon malheur. L'Empereuc craignant donc qu'un ennemi abattu ne lui en fufcitât plufieurs autres, voulut afîbiblir la haine 6c la jaloufie de 1 Europe dont il étoit l'objet , ôc réfolut de rendre la liberté au Roi de Fran- ce. Mercuce de Gatinare grand chancelier d'Efpagne , ÔC Charle deLannoi vice-roi de Naples ne furent pas de même avis fur cefujet; mais l'Empereur fuivit celui de Lannoi, ôc ^^ mis^enU- ayant reçu en otages les deux fils de François , il lui permit berté. de retourner en France , aux conditions ftipulées dans le traité de Madrid. Alais ni ce traité ni la délivrance du Roi ne pu- rent raflurer les efprits des princes d'Italie : car le marquis de Pefcaire , qui mourut bien-tôt après , ayant découvert , mais trop tard ( pour fe julHfier de la trahifon dont il étoit foupçon- né ) tout ce que Moron avoit tramé avec lui, le Pape ôc la Re- publique de Venife fe liguèrent ouvertement avec le Roi. Ce- pendant les Efpagnols ayant pris Milan , exercèrent lonp--tems tous les defordres ôc toutes les cruautez , où fe porte la licence qui n'eft retenue par aucun frein : ôc le duc Sforce nefe voyant point fecouru pai; les alliez , rendit la citadelle au Duc de Bourbon. Cependant l'Empereur pourfe vanger du Pape ^ j qui s'étoit I C'étoic Clément VII. de la maifon de Medicis, 52 HISTOIRE Rome eft déclare coiitre lui, défendit que dans toute l'Efpaghe on fe« prife & facca- connût fon autorité ; ôc cet exemple fit voir qu'on peut j fans eceparlesor- • i ^ r j î dres de l'Em- avoir aucun commerce avec le pape , conlerver pendant quei- pereur. Le que tcms toute la forme de la difcipline ecclefiaftique. En Connétable a i/^î r r ' l. vxt r eft tué. même tems , les Colonnes lulcitez par 1 nmpereur le ren- dent les maîtres de la ville de Rome ) 6l afiiegent le Pape dans ^ S ^7* le château faint Ange ^ Quelque tems après les troupes Im- périales marcheiit à Rome , conduites par Bourbon : la Ville eft prife ôc faccagée , (:/8o. ans après qu'elle eût encore éprouvé le même traitement de la part de ïotila. Telle fut la vengean- ce que Charle V. tira de Clément VIL La ville de Gènes fut encore une fois remife fous la puif- fance du Roi, ôc Lautrec , à qui , de l'avis du Roi d'Angleterre, on avoit donné la conduite de la guerre en Italie , ayant pris plufieurs Villes dans le Milanez , fit entrer enfin fon armée dans le royaume de Naples , à la foUicitation du Pape. Pierre Navarre ôc Renzo de Ceri , qui étoit très-aimé du roi pour avoir défendu Marfeille avec beaucoup décourage, avoient déjà, fait de grands progrès dans l'Abruzze ôc dans la Poùille. Le Prince d'Orange qui après la mort de Lannoi avoit été fait vice-roi de ce royaume , s'enferma dans Naples , ôc en fou- tint le fiege avec beaucoup d'habileté ôc de courage. Mais Hu- gue de Moncade, vice-roi de Sicile ôc Général de l'armée de mer^ ayant été défait Ôc tué dans un combat naval par Phi- lippin Doria, les François fe ffetterent d'être bien-tot les maî- tres de la ville. Cependant cette viftoire nous fut défavanta^ geufe : car aufîi-tôt après j Doria, foit par caprice ^ foit par mé- contentement , quitta le parti de la France 5 le marquis du Guaft fut mis en liberté , la maladie fe mit dans notre armée ôc la ruina , ôc Lautrec mourut de chagrin. Alors Michel Antoine marquis de Salufles, qui après la mort de ce Général avoit été éiû chef de l'armée par nos troupes , leva le fiege , ôc les conduifit à Averfe. Mais dans fa marche il fut attaqué ôc blefle à mort par les Impériaux, ôc ayant été contraint de leur ren- dre la Place , il fut tranfporté à Naples , où il mourut de ia blefîure. Nos affaires n'allèrent pas mieux dans le Milahez ni à Gènes. Car André Doria ayant repoulTé Chadede la Ro- chefoucauld Seigneur de Barbefieux , Général des galères; i M. de Thou l'appelle Md^ifolçumAdrianu .entra DE J. A. D E TH O U, Liv. T. 3J entra dans la ville de Gènes , dont il fe rendit maître, ainfi que du château, & bien-tôt après il chafla les François de Savone. François de Bourbon comte de Saint Paul marchant à Pavie , où il avoit envoyé devant lui le comte Gui Rangone , fut dé- fait & pris auprès de Landriano , par Antoine de Levé. Tous ces évenemens firent penfer à la paix. Le Pape fe ren- j r- 2 o, dit à Barcelone , ^ ôc conclut en fon particulier un traité d'aUiance avec l'Empereur. Enfuite François en perfonne fit la même chofe à Cambrai , & traita avec Marguerite tante de l'Empereur , fans la participation des alliez : & iorfqu'ils fe plaignirent à lui de ce procédé , il s'excufa fur le défie ardent qu'il avoit de voir fes enfans en liberté. Enfin les Vé- nitiens & les autres confederez traitèrent auffi à certaines conditions, dont la principale fut de rendre toutes les villes dont ils s'étoient emparez dans l'Abruzze , dans la Marche d'Ancone & dans la Fouille. Les François ayant abandonné toute l'Italie , l'Empereur ju- gea à propos de s'y rendre 5 mais y ayant trouvé la paix bien établie , & n'ayant plus à craindre aucuns troubles dans fes Etats, il repafla en Autriche, où il s'oppofa vivement & avec un très-grand courage aux efforts de Soliman , qui afilegeoit * Vienne. L'année fuivante Charle reçut à Boulogne des mains 1^50. du Pape la couronne impériale , & cette cérémonie fe fit le jour de fa nailfance. Enfuite il alla tenir la diète à Ausbourg, où l'on agita , mais fans aucun fruit , les difputes de la Reli- gion. Enfin voyant que tout lui réufillfoit , & ne voulant laif- fer échapper aucune occafion d'augmenter fa puifïance , il fit élire roi des Romains Ferdinand fon frère , dans la vue de perpétuer l'empire dans fa maifon. La ville de Florence , cette même année , fe rendit à l'Empereur après un long fiége , où le prince d'Orange fut tué. Ferdinand de Gonzague eut le commandement de l'armée ^n fa place , & Alexandre de Me- dicis , fils naturel de Laurent , fut fait duc de Florence , fui- vant le traité conclu entre l'Empereur & le Pape , qui , ^ 1 Le Pape n'alla pas à Barcelone; geoit Vienne. Ce fut fon frère Ferdi- il fe contenta d'y envoyer l'Evcque nand qui s'oppofa aux armes du Turc, de Vaifon , qui traita avec l'Empereur. L'année fuivante il fut couronné à Bou» 2 L'Empereur Charle V. croit à logne le 24. Février , par le Pape Clc Boulogne aux mois de Septembre & ment VIL d'Odobre 1519 , lorfque Soliman affié- Tome I. 54 HISTOIRE quoique paftenr imiverfel des Chrétiens, employoit contre eux les armes des plus puiflans princes, pour les opprimer , & faris- faire fon ambition particulière ôc celle de fa maifon. Le prince , d'Orange dès le commencement avoir témoigna hautement qu'il dcteftoit cette entreprife , & il ne craignit point de dire à l'Empereur que c'étoit malgré lui qu'il alloit à cette expédition , comme l'a écrit Guichardin, qui eft à mon gré l'un des meil- leurs hiftoriens modernes. L'Empereur fe voyant enfuite me- nacé d'une guerre de la part des Turcs , fit la paix avec les Proteftans , par la médiation d'Albert électeur de Mayence & de Louis électeur Palatin , & étant allé à Vienne à la tête d'une nombreufe armée, dont les foldats mal payez fe mutinèrent, il s'en retourna en Italie & enfuite en Efpagne. Le Pape, qui par fon alliance avec l'Empereur avoir ruiné la liberté de fa patrie , c'eft-à-dire , de Florence, voulant avoir, comme on dit vulgairement, deux cordes à fon arc, s'allia aufli avec François ï. & ayant indiqué cette année un Concile à Mantouë i , il vint fi Marfeille , & y maria Catherine fille de Laurent de Medicis & de Magdelaine de la Tour d'Auvergne à Fleuri , fécond fils du Roi. ^ S S 3' ^^^^ ^^ ^^^ ^^ l'année fui vante Clément VII. mourut le 25". de Septembre, & eut pour fuccefieur Alexandre Farnefe, fils de Mort de Pierre-Louis Farnefe élu le 1 1 . de Novembre , qui voulut d'a- F 'Tr"^l/^ bord prendre le nom d'Honoré V. & qui enfuite prit celui de fuccede fous Paul III. Sa fobrieté, fon air modefte, fon goût pour l'étude , le nom de ^ ^j-^g ç^j^^^ délicate qu'il affeftoit, fervirent à voiler fon am- bition , & lui frayèrent le chemin à la papauté. L'année fui- vante fijt fignalée par la prife de Tunis , expédition glorieufe à l'Empereur & avantageufe à la Chrétienté 5 car le château qui fut alors bâti à l'entrée du lac, contint les Corfaires , & rendit la navigation plus fûre. î 5" 3 ^» Depuis que les enfans du Roi avoient été mis en liberté par le traité de Cambrai , la France n'avoir point fait la guerre : niais elle prit les armes l'année fuivante , à l'occafion que je vais dire. François Sforce , qui venoit de faire fa paix avec l'Em- pereur , avoir prié le Roi de lui envoyer pour réfident l'é- cuyer Merveilles, gentilhomme Milanois, qui avoir toujours I Le Iklantouè Concile fut bien propofc à 1 que par Paul III. fuccciieur de Ck-^ i mais rinditflion ne s'en fît 1 ment VII. DE J. A. DE THOU , L i v. I. 5; été très-confideré à la cour de Louis XIL ôc à celle de Fran- çois. Mais craignant que cela ne donnât quelque défiance à TEmpereur , il fouhaita que fbn miniftere fût tenu fecret. Mer- veilles à la follicitation de François Taverne fon neveu, qui avoir beaucoup de crédit auprès du Duc , fe rendit à Mi- lan ^ comme pour des affaires particulières Ôc perfonnelles; mais réellement en qualité de réfident pour le Roi. Cepen- dant l'Empereur qui prenoit aifément ombrage , eut quelques foupçons fur l'emploi de Merveilles , ôc s'en plaignit plufieurs fois à Sforce , qui le nia toujours. Enfin ce Duc voyant que l'Empereur qu'il craignoit , ôc dont il efperoit beaucoup , le prefToit fur cet article, ôc y ajoûtoit même des menaces, il voulut fe difculper par l'adion la plus injufte ôc la plus noire. Jl fit arrêter Merveilles , comme coupable d'un meurtre com- mis en la perfonne d'un gentilhomme de la maifon de Ca- ftiglione , ôc lui ayant fait faire fon procès en trois jours , fans obferver les formes ordinaires de la juftice , il lui fit couper la tête pendant la nuit. Par cette adion il fît fi bien fa cour à l'Empereur, ôc mérita tellement fes bonnes grâces, que fans différer , ce Prince lui fit cpoufer Chriftine, fille du Roi de Dannemarc ôc de fa fœur Ifabelle ; à quoi il avoir juf- qu'alors différé de confentir. Le Roi juftement indigné que le droit des gens eût été ainfi violé en la perfonne de fon mi- niftre , s'en plaignit à tous les princes chrétiens , ôc prétendit que le duc de Milan étoit obligé de lui en faire fatisfadion. Mais l'Empereur prit le parti du Duc , ôc foutint qu'il avoit bien fait. Sforce de fon côté répondit qu'il n'avoir pas jugé que la conduite qu'on avoit tenue à l'égard de Merveilles dût interefler le Roi , à qui il fçavoit bien qu'il devoir toute forte d'égards ôc de refpeâs. Taverne même vint en France pour juftifier fon maître fur cette action , devant le Confeil du Roi. Mais ayant été vérifié par fes écrits ôc par fon aveu mê- me, que le Duc avoit fçû ce qu'il feignoit d'ignorer, ôc que Taverne lui-même avoit follicité le Roi d'envoyer Merveilles à Milan , on le renvoya chargé de honte ôc de confufion. Le Roi ne pouvant tirer du Duc aucune fatisfadion fur cette in- jure, réfolut enfin d'en avoir raifon par la voye des armes, ôc fans croire violer en cela le traité de Cambrai , il leva une armée. Eij 3(? HISTOIRE Mais prévoyant qu'il lui faudroit mener fes troupes en Italie par la Savoye , il envoya des AmbafTadeurs au Duc , pour lui demander pafTage , ôc le prier en même tems de lui faire raifon y au fujet de la fucceflion de Louife fa mère , dont il lui avoit déjà fait parler , mais inutilement. Le Duc refufa abfolument le premier article j ôc quant au fécond y il répondit d'une ma- nière fubtile ôc artificieufe : ce qui fit réfoudre le Roi à faire marcher contre lui l'armée deftinée à aller attaquer le Duc de Milan , dont la mort arrivée en ce tems- là éteignit tout defir de vengeance^ ôc tint lieu de fatisfadion. Antoine de Levé fe faifit de Milan au nom de l'Empereur y qui à fon retour d'Afrique pafTa par Naples. Veli, qui l'avoir toujours accom- pagné dans cette expedidon^ lui avoit fait part du deflein du- Roi. L'Empereur , qui vouloit , ou le détourner de cette guerre ^ ou du moins la lui faire différer, fit dire à Veli par Granvelle^ qu'il fouhaitoit s'allier plus étroitement avec fon Maître , ôc lui laifTa concevoir quelque efpérance de la reftitution du Mi- lanez. Veli ne manqua pas de mander au Roi les intentions de. l'Empereur ? mais François pénétrant fes artifices , jugea à pro- pos de ne point abandonner fon entreprife , pour laquelle il avoit fait tous les préparatifs néceffaires. Il envoya donc con- tre la Savoye le comte de Saint Paul > ôc Philippe Chabofc comte de Brion , amiral de France , qui s'emparèrent de ce. pays 3 ôc même de la plupart des autres terres de la dépen- dence du Duc au-delà des Alpes Mais le Roi ne voulut pas- que fon armée entrât dans le Milanez. Cependant l'Empereur ^ S 3 7' ^ui vint à Rome , irrité de ce qui s'étoit paffé , prononça en préfence du Pape, des Cardinaux ôc des AmbafTadeurs de France , un long difcours qu'il avoit préparé , où apr£s avoir beaucoup déclamé contre la France , il mit fur le compte da Roi les guerres qui avoient jufqu'alors troublé la tranquillité des royaumes Chrétiens : il ajouta, qu'il n'avoit jamais te- nu, ôc qu'il ne tenoit pas encore à lui , «qu'on ne terminât tous les différends parles voyes de la douceur ôc de la négociation. Mais comme dans ce difcours il dit quelque chofe qui avoir un fens oblique ôc injurieux pour le Roi , les AmbafFadeurs de France le fupplierent de vouloir bien expliquer certains termes dont il s'étoit fervi. Le lendemain il parla avec plus de modération j ôc adoucit ce qu'il avoit dit la veille avec trop DE J. A. DE THOU, Liv. I. 57 cTaigreur. Ce difcours de l'Empereur , ôc la réponfe par écrit que le Roi jugea à propos d'y faire , ont été inferez dans les Livres qui nous reftent d'un grand corps d'hiftoire générale , compofée par Guillaume du Bellai , feigneur de Langey , homme également recommandable par fon illuflre naiflance , par fon rare fçavoir , par fa prudence , & par fon courage à la guerre. Le cardinal de Lorraine s'étant vainement employé pouc ménager un accommodement ^ ôc l'Empereur ayant retiré la parole qu'il avoir donnée de reftituer le Milanez au Roi, iî Êillut en venir aux armes. La première place qui fut attaquée, le fut par Antoine de Levé qui la prit. Vers le même tems , le marquis de Salufles , que le Roi avoir comblé de bienfaits , quitta le parti de la France , & s'attacha par une politique fri- vole à celui de l'Empereur , parce que des devins lui avoient dit que Charles V. fe rendroit maître de toute la Chrétienté > ôc détrôneroit même le Roi de France. L'expédition malheu- reufe de l'Empereur en Provence , qui s'engagea dans cette entreprife contre le fentiment du marquis du Guafl: ôc de Fer- dinand de Gonfague, fut pour nous un avantage confiderable ;, mais contre-balancé en même tems par la mort du Dauphin François , prince de grande efperance , qui , comme on l'a fçû dans la fuite , mourut empoifonné. On en accufa les Mi- nières de l'Empereur , qui en avoient d'avance répandu la nouvelle à Venife : cependant on n'a jamais pu découvrir certainement le véritable auteur de cette aclion : ôc quoique le Roi eût été extrêmement fenfible à la perte de fon fils aîné, il ne put ou ne voulut pas approfondir cette affaire. Celui qui fut convaincu d'avoir donné le poifon , avoua qu'il avoir fait part de fon delTein aux gens de l'Empereur, mais pour détour- ner les foupçons , il chargea d'autres perfonnes. La conduite ôc la valeur d'Anne de Montmorenci ayant fait perdre à l'Empereur Fefperance de s'emparer de la Pro- vence , ce prince qui voyoit fes forces affoiblies , repaffa en Italie , ôc de là en Elpagne, après la mort d'Antoine de Levé , qui avoit été le principal auteur de cette entreprife, ôc qui avoit garanti à fon maître une vidoire certaine , s'il attaquoit les François dans leur pays , où ils ne s'attendoient pas de voir .entrer l'ennemi. Cet Antoine de. Levé , qui n'avoit été d'abord E iij S^ HISTOIRE que fimple foldat^ avoit paflc par tous les dégrés de la milice, & étoit enfin parvenu au comble des honneurs de la guerre : enflé du progrès rapide de fa fortune, ôc de tous fes heureux fuccès , il étoit devenu fi audacieux ôc fi infolent, qu'il publioit hautement, avec une orgueil vraiment Efpagnol, fondé fur certaines prédirions qui lui avoient été faites , que Charle fon maître feroit roi de France, ôc que pour lui^ félon fes defirs, il mourroit glorieufement à Paris dans le fein de la vidoire. Sur ces entrefaites , le comte Henri de Nalfau ayant formé fans fuccès le fiege de Peronne fur la Somme, avec les troupes qu'il avoit levées dans les Pays-bas , ôc pris Guife par la lâ- cheté des Bourgeois , fe retira en Flandre. Le Roi vint alors Arrêt du à Paris , ôc s'étant rendu au Parlement , il fit de grandes plaintes Paris'con"tre ^ ^^ ^'^ conduitc de l'Empcreur à fon égard 5 ce qui détermina J'£mpcrcur. cet augufle Corps à prononcer un Arrêt contre lui. Le Roi alla enfuite à Amiens , à la tète d'une armée , ôc ce fut là qu'Anne de Montmorenci fit paroître la même conduite ôc la même valeur , dont il avoit donné des preuves en Provence. Il prit Hédin , forte place de l'Artois , ôc fit entrer dans Te- roùenne des foldats ôc des vivres. Mais le comte de Buren ayant pris Saint Paul ôc Monftreùil , on conclut pour trois mois une trêve qui regardoit les frontières des Pays-bas ôc de la Picardie. Cependant le marquis du Guaft, Lieutenant gé- néral de l'Empereur en Italie , s'étoit emparé de plufieurs vil- les , Ôc avoit formé le fiege de Pignerol : le Dauphin accom- pagné d'Anne de Montmorenci paffa en Italie, par l'ordre du Roi fon père , ôc défit d'abord Céfar Magi, capitaine Napo- litain d'une grande réputation , qui avoit entrepris avec des / troupes d'élite , de difputer le palfage des Alpes à l'armée de France. Cette victoire, à laquelle on ne s'attendoit pas, fut ï 5 3 ^' complette. Le Roi ne tarda pas à venir aufTi en Italie, oi^i l'on convint d'une trêve, jufqu'au mois de Février, pareille à celle qui avoit été faite pour la Flandre ôc la Picardie. Alors le cardinal de Lorraine ôc Anne de Montmorenci fe rendirent à Leucate , ou l'on ne put convenir des conditions de la paix, ôc où l'on prolongea la trêve pour fix mois. De là , Mon- morenci étant venu à Moulins , capitale du Bourbonnois , le Roi lui donna l'épée de Connétable , pour récompenfer fes fervicôs Ôc fes belles aêtions ? ce qui fut généralement approuvé^ D E J. A. D E T H O U , L I V. L 30 Cette même année le Pape Ôc le Roi eurent une entrevue à Nice, où la trêve entre l'Empereur ôcle Roi fut confirmée pour dix ans , afin que dans cet efpace de tems on pût tran- quillement tenir le Concile , Ôc fe préparer à la guerre contre le Turc. Peu de tems après , ces deux Princes conférèrent en- femble à Aigues-Mortes, ôc fe donnèrent mutuellement quel- ques fignes d'une amitié fraternelle. L'Empereur fit efperer au Roi , qu'à certaines conditions ils pourroient établir entre eux une paix folide ôc durable. Mais ce qui les devoit unir étroitement , fut prefque la caufe d'une rupture entière. Car l'année fuivante il arriva que les habitans de Gand , foit par iegereté, foit à caufe des impôts , dont la princeffe Marie leur Gouvernante les accabloit ^ fe révoltèrent , ôc envoyèrent à François des députez pour le prier de vouloir bien les pren- dre fous fa protedion , comme anciens fujets de la couronne de France. Le Roi fidèle à la trêve ôc à l'amitié nouvelle qui étoit entre l'Empereur ôc lui , ne voulut point accepter la propofition des Gantois. L'Empereur informé de leur révolte ôc de leur démarche;, réfolut alors de fe rendre dans les Pays- bas pour arrêter le progrès d'un i\ dangereux exemple. Mais voyant qu'il ne pouvoit pafTcr ailleurs que par la France , fans être obligé de lever une nombreufe armée , qu'il ne pourroit mettre fur pié auiïi promptement qu'il étoit néceffaire , il envoya des Ambafîadeurs au Roi, pour lui demander la per- niilïion de pafTer par fes Etats. Il regardoit ce pafiage par la France d'autant plus avantageux pour lui , que cela feroit juger ■qu'il y avoit une liaifon étroite entre le Roi ôc lui , ôc que îes Gantois n'ayant rien à efpérer du côté de la France qui les abandonnoit , rentreroicnt plus aifément dans leur devoir. Pour obtenir cette permifiion avec plus de facilité , il avoit fait efpérer à George de Selve , evêque de Lavaur , ambaf- fadeur du Roi auprès de lui, la reftitution du Milanez. Il fou^ haita néanmoins qu'on ne traitât point alors de cette affaire , de peur qu'il ne femblât qu'il eût fait cette reftitution malgré lui , ôc non librement ôc de fon plein gré. Mais il promit de fatisfaire le Roi , dès qu'il feroit arrivé dans les Pays-bas. Il fut reçu en France avec les plus grands honneurs. Les L'EmpercM? enfans du Roi allèrent au-devant de lui furies frontières du '^^^^^^ Parisç Royaume, ôc il entra dans Paris avec une pompe magnifique , 40 HISTOIRE étant accompagné par le Roi même. Il eft difficile de décider lequel de ces deux Princes montra plus de grandeur en cette occafion j ou Charle » qui venoit librement ôc fans crainte fe mettre au pouvoir d'un roi qu'il avoir fi fouvent irrité , & qu'il avoit traité avec fi peu d'égards dans fa prifon 5 ou François , qui généreux & magnifique en cette occafion , eut îa délicatefîe de ne lui faire aucune demande, quelque jufle qu'elle pût être , ôc de ne lui parler d'aucune affaire pen- dant le féjour qu'il fit dans fes Etats. Cependant l'Empereur promit expreffément au Connétable de rendre le Milanez j I c 4 o. jufques-là, que ce feigneur en répondit au Roi. Mais lorfque l'Empereur fut arrivé à Valenciennes, & qu'il vit qu'il n'avoit plus rien à craindre de la révolte de Gand , l'Evêque de La- vaur l'ayant vivement prelfé d'exécuter fa promeffe , il com- mença à tergiverfer, ôc enfuite déclara nettement qu'il n'en feroit rien. Le Roi juftement irrité du procédé Ôc de la mau- vaife foi de l'Empereur, difgracia le Connétable , qu'il aimoit beaucoup auparavant, ôc lui ordonna de s'éloigner de la Courj ôc renonçant dès- lors aux vues qu'il avoit pour la paix, il ne fon- gea plus qu à recommencer la guerre Il avoit envoyé à Venife l'année précédente , avec le mar- quis du Guaft ambaffadeur de l'Empereur , Claude d'Anne- baut , fait maréchal de France après la mort de Montejan : on les avoit joints enfemble y pour faire connoître à la Repu- blique l'union des deux Monarques, ôc lui perfuader de per- févérer confl:amment dans fa confédération avec rEmpereur contre le Turc, de laquelle elle paroifToit vouloir fe départir. Cependant les plus fages crurent que cette jondion des deux Ambaflfadeurs avoit été un trait de la politique de l'Empereur, dans le deffein d'indifpofer Soliman contre le Roi , ôc de rendre auffi ce prince fufpeâ: au Roi d'Angleterre devenu fon ennemi, pour avoir répudié Catherine fa tante qui venoit de mourir, il comptoit que par ce moyen il pourroit l'aliéner de la France , ôc fe le rendre favorable. Mais François, après tant de fourberies de la part de Charle , fit fçavoir aux Vénitiens l'état de fes affaires, ôc réfolut de renouveller fon alliance avec Soliman. Il ordonna donc à Céfar Fregofe Génois , ôc à Antoi- ne Rincon Efpagnol , de fe rendre enfemble à Venife , ôc à Jlincon d'aller de -là à Conltantinople. IVlais le marquis du Guaft DE J. A. DE THOU3 Liv. L 41 Guaft leur drefla des embûches fur le chemin ; & dans le tems qu'ils defcendoient le Tefin , ils furent tuez y à trois milles au- defTus de l'endroit où cette rivière fe décharge dans le Pô. Le Roi fe plaignit encore de ce procédé indigne à tous les Princes Chrétiens , furtout au Pape , ôc aux Princes d'Alle- magne , & voyant que Charle ne lui enfaifoit aucune raifora^ il lui déclara la guerre. Mais afin de la faire avec plus de judice ôc de fuccès , ôc d'affoiblir fon ennemi en l'attaquant par dif- férens endroits , il envoya une armée dans le Luxembourg , commandée par fon fils le duc d'Orléans > ôc une autre dans le RoufTilIon, fous la conduite du Dauphin. Il prétendoit que le Luxembourg lui appartenoit, du chef de Louis d'Orléans fon bifayeul, ôc frère du roi Charle VI. ôc que ce pays avoit été ufurpé par Philippe duc de Bourgogne , ôc par Charle fon fils. Pour ce qui eft du comté de Rouiïîllon, il alléguoit qu'on fe fouvenoit encore que la cefTion que Charle VIII. en avoit faite au Roi Ferdinand , fous certaines conditions que ce dernier n'avoir point remplies , ôc au préjudice de la CoU" ronne de France, étoit nulle, j d'autant plus que Charle VIII.- n'avoit confenti à cette celTion qu'à la perfuafion d'Olivier' Maillard, qui étoit un traître ôc un fcelerat. L'entreprife du Dauphin contre Perpignan ne réùffit point : mais le duc d'Or- léans fut plus heureux. Cette mcme année , les habitans de la Rochelle , qui s'é- toient révoltez , éprouvèrent la clémence du Roi. Sa conduite louable en cette occafion fembla condamner celle de l'Empe- reur , qui s'étoit montré fi cruel dans la punition des rebelles de Gand , dont il avoit fait mourir un grand nombre. L'an- i r 4 4; née fuivante fut employée à réparer les fortifications des vil- les ôc des citadelles d'Italie ôc des Pays -bas. Antoine de Bourbon duc de Vendôme, gouverneur de Picardie i rendit celle qui fuivit, très -remarquable par un grand nombre d'ex- ploits, par la prife de plufieurs villes , ôc furtout par la défenfe de Landreci affiegée par les Impériaux , qui étoient comman-> dez par les plus vaiilans Capitaines. Cependant le Roi ayant en même tems fur les bras , d'un côté les forces des Anglois , qui avoient fait une defcente en France , ôc de l'autre celles de l'Em- pereur , qui étoit à la tête d'une armée nombreufc , qu'il avoit levée en Allemagne , ne fe trouvoit guéres en état de réfifter à Jom. I, JE " 42 HISTOIRE ces deux pullTans princes liguez contre lui, &q ui robllgeoînt de Î)artager fes troupes. Il avoir gagné quelques mois auparavant a fameufe bataille de Carignan ' , où notre armée étoit com- mandée par François de Bourbon duc d'Anguien, frère du - duc de Vendôme : mais le Roi avoir perdu plufieurs villes fur la frontière de Champagne ; ce qui le porta à figner à Crcpy le 24. de Septembre un traité de paix avec l'Empereur, à des conditions honorables pour la France. Le Roi d'Angleterre, qui aiïiegeoit depuis longtems Boulogne , dont il efpéroit fe rendre bien-tôt le maître , ne voulut point être compris dans ce traité. Il la prit en effet peu de tems après , moins par la trahifon que par la lâcheté de Vervins qui la défendoit. J'ai cru devoir expofer fuccin£tement tout ce qui s'eft pafTé entre le roi François I. ôc l'empereur Charles V. c'eft-à-dire, entre la France & l'Efpagne^ pendant l'efpace de $0. ans. Il eft vrai que j'ai repris les chofes d'un peu loin ; mais ce que j'ai à raconter dans la fuite eft tellement lié avec ces événemens , que ceux qui les ontfuivis , ne fçauroient être bien entendus , fans la connoiffance de tout ce que j'ai rapporté. Il me refte maintenant à parler , fuivant mon deffein , des autres Puiffances de l'Eu- rope. Pour ce qui regarde l'Angleterre , ôc la guerre qu'elle eut alors avec nous , j'en ai dit aifez : mais il faut raconter l'ori- o r\''S*j^. gine de laféparation des Anslois d'avec FEHife Romaine ? évé- ^chllmedAn- o . r „, ,^ J^ , i i . glecene. iiement qui a eau le tant de mouvemens & de troubles parmi eux , ôc qui a enfin produit le changement de leur religion. Henri VII. qui fut un grand roi, ayant éteint les factions de fon royaume, & voulant par l'alliance des princes étrangers afîermir fa puiffance , avoit marié Artus fon (ils aîné , âgé de rj. ans, avec Catherine , l'une des deux filles de Ferdinand & d'ifabelle. Mais ce jeune Prince étant mort quelque tems après , de la maladie appellée confomption , le Roi fon pere^ dont la politique ne vouloit pas laiffer échapper une alliance fi- avantageufe , réfolut de faire époufer Catherine à Henri frère d' Artus : ôc comme un pareil mariage étoit contraire aux loix du Chriftianifme , on eut recours à l'autorité du Pape Jule II. qui en accorda la difpenfe. Ainfi Henri VIII. époufaia Princeife 1 On l'appelle la bataille de Ceri- foles , lieu au-delà du Pô , où le Mar- quis du Guait fut défait, lorfqu il vou- loit venir au fecours de Carignan afïïe- gç par les François, ÔC qui eft iitué endeça du Vo, DE J. A. DE THO U, L i v. T. n^ Catherine, après la mort du Roi fon père , ôc en eut plufieurs enfans, qui ne vécurent pas long-tems ; excepté Marie , née à Grenwich le i8. Février de l'année lyiy. qui furvêcut à fon père ôc à fa mère. Comme elle n'avoit point de frères, elle por- ta le nom de princefle de Galles 5 c'eft-à-dire, qu'elle fut defti- néc par fon père pour être l'héritière de la couronne. De- puis elle époufa le Dauphin François ' , qui mourut à Tour- non. Henri ôc Catherine fon époufe vécurent enfemble pen- dant 20. années en bonne inteUigence. Mais ce Prince , qui malgré l'élévation de fon efpritj avoit beaucoup de penchant à l'amour , ôc de foiblefTe pour les femmes , commença à fe dégoûter de la Tienne, dont les mœurs étoient aufteres , 6c qui ne prenoit aucun foin de fa parure. Il fongea donc alors à faire cafTer fon mariage. Il donnoit toute fa confiance à un homme de balTe extraction , nommé Woifey , que fon orgueil ôc fon ambition, qui l'avoient rendu odieux aux feigneurs du royaume ôc à toute la noblefle, firent périr dans la fuite. Cet homme, par la faveur de fon maître , étoit parvenu aux plus grandes dignitez 5 il pofiedoit l'évéché de Winceftre , ôc l'archevêché d'Yorck , ôc avoit obtenu le chapeau de cardinal > il s' étoit vu employé dans une très-importante ambaffade , ôc il avoit alors i'adminiftration de toutes les affaires de l'Etat. L'Empereur, per- fuadé qu'il étoit de fon intérêt de conferver toujours l'union que les princes de la maifon de Bourgogne avoient formée entre-eux ôc les rois d'Angleterre , mettoit tout en ufage , fans épargner même lesrefpe£ls, pourfe concilier l'amitié de Wolfey jjuf- que-là, que dans les lettres qu'il lui écrivoit , ôc qui étoient toujours de fa main , il fignoit : votre fils ôc votre coufin Charle. Pour flatter encore plus fon orgueil , il lui faifoit efpérer qu'a- près la mort de Léon X. il le feroit élire pape. Cependant Adrien ayant fuccedé à Léon , ôc ayant été élii contre toute apparence , Wolfey , au défefpoir de voir fon ef- pérance trompée , tourna contre l'Empereur la haine qu'en fa confidération il avoit jufqu'alors témoign>ée contre les Fançois. Ayant donc fçii le deffein de fon maître , il voulut profiter de cette occafion pour lui faire fa cour, ôc pour fe venger en même tems de Charle V. Il ne fit part de fon projet qu'à un petit nombre de perfonnes î puis il engagea i'evêque de Tarbes , .1 Le fils aîné de François I, Fij 4^ HISTOIRE ambafTadeur de France à la cour d'Angleterre , à propofer à Henri, dans fon Confeil, une alliance avec François I.ôc à foute- nir que fon mariage avec Catherine d' Arragon étoit nul de droit divin , comme contracté contre les loix politives de Dieu ÔC de l'Eglife. Marguerite , fœur de François , princefle d'une gran- de beauté , ôc veuve de Charle duc d' Alençon mort depuis peu , fut donc alors deftinée pour époufer Henri , ôc le cardinal Wol- fey fut envoyé en France avec l'évêque de Tarbes , pour y traiter de la didolution du mariage de ce Prince. Mais à peine Wolfey fut-il arrivé à Calais , qu'il reçut une défenfe du Roi fon maître , de parler de fon mariage avec Marguerite. Il apprit en même tems par les lettres de ks amis , que Henri fongeoit bien moins à s'allier au fang de France , qu'à fatis- faire l'amour aveugle dont il brûloir pour Anne Boulen , fille du chevalier Thomas Boulen , qu'il vouloir époufer contre fon honneur ôc contre fes intérêts. Le Cardinal , qui , comme tout le monde le croyoit , avoit confeillé au Roi fon maître de ré- pudier la reine Catherine , afin d'époufer la princefle Aîar- guerite , fut d'autant plus mortifié du contr'ordre de Henri , qu'il avoit compté fur l'appui de la cour de France, pour fc foutenir contre la haine & la jaloufie des Anglois, que fon crédit & fon trop grand pouvoir lui avoient attirées , comme il le fçavoit bien. Mais voyant qu'il ne dépendoit plus de lui de changer le deflein qui avoit été pris touchant le divorce , il jugea à propos de diffimuler. Cela arriva au tems de la prife de Rome, Ôc lorfque Clé- ment VIL étoitretenu comme prifonnier dans le château Saint- Ange. Henri perfuada à François d'envoyer une armée en Ita- lie fous la conduite de Lautrec , afin de délivrer le Pape qui étoit au pouvoir des Impériaux; il fe flatta que le faint père, touché de ce bon oflice qu'il lui auroit rendu , feroit porté à lui accorder la difpenfe qu'il demandoit. On envoya donc à Rome, par le confeil deWolfey, Etienne Gardiner , ôc Fran- çois Briand , pour folliciter cette grâce du faint fiege. Clé- ment, qui d'un côté craignoit de prononcer fur une affaire de cette conféquence , où il s'agiflx)it de répudier une grande princeflfe , ôc qui de l'autre ne vouloir pas déplaire à un mo- narque, à qui il avoit des obhgations , ôc qui avoit mérité le titre de défenfeur de la foi , par jjn ouvrage qu'il avoit DE J. A. DE THOU , Liv. ï. "4>- publié contre Luther , trouva un expédient qu'il crut capable de ie tirer de cet embarras. Il envoya en Angleterre le cardinal Campeggio , en qualité de Légat du faint fiege , afin de ju- ger cette affaire conjointement avec le cardinal Wolfey. Mais ie Légat , fuivant les ordres qu'il avoir reçus , tira l'affaire en longueur 5 6c ayant été informé de la défaite de Lautrec , par les lettres du pape , qui crut ne devoir pas dans cette conjon- èlure déplaire à l'Empereur , il partit d'Angleterre après beau- coup de fubterfuges ôc de délais , fans avoir rien terminé j ce - qui mécontenta ôc irrita extrêmement Henri. Wolfey , qui dans cette occafion n'avoit pas témoigné affez de chaleur , au gré du Roi, perdit peu à peu les bonnes grâces de ce prince > 6c ayant été quelque tems après arrêté par Thomas Howard duc de Nortfolc , il fut obligé de fe démettre de l'évêché de Winceftre. Enfuite ayant été mandé à la cour pour compa- roître devant le roi , il mourut de chagrin dans le voyage. Thomas Morus, homme recommandable par fa probité ôc par fon fçavoir , fut fait chanceUer d'Angleterre en fa place, quoi- qu'il ne fut pas plus difpofé que Wolfey , à favorifer le divorce du Roi. Cependant ce prince éperdument amoureux, ôc dont les défirs ardens ne pouvoient plus fouffrir de retardement, don- na l'archevêché de Cantorberi à Thomas Crammer , après la mort de l'archevêque Guillaume Warrham , dans l'idée que ce prélat rendroit un jugement favorable aufujetdefon divor- ce. Il déclara en même-tems criminels de haute trahifon ceux du clergé, qui auroient, au mépris des droits de facouronncj trop déféré à l'autorité du Pape ^ ôc lui auroient payé un tribut qui ne lui étoit point du. Cependant le Pape jugea le 16. de Mars de cette année i y ^4. en faveur de la reine Catherine , pour com- plaire àl'Empereur neveu de cette princeffe. Henri , qui depuis i y j 4. un an avoir répudié Catherine Ôc époufé fecrettement Anne Boulen , ôc qui avoit confulté fur cette affaire un grand nombre de théologiens, ôc fur-tout ceux de la faculté de Paris (qui, à ce qu'on prétendit, s'étoient laiffé corrompre par argent ôc avoient vendu leur avis ) vit bien qu'il n'avoit plus rien à efpe- rer du Pape 5 ôc il abolit dans fes Etats l'autorité du faint iiege par un acte folemnel du Parlement , défendit de lui payer le tribut ordinaire qu'on lui payoit depuis long-tems , décerna la F iij -c^ ^ HISTOIRE peine de mort contre quiconque reconnoîtroit dans le Pape aucun pouvoir fouverain fur l'Angleterre, ôc obligea le clergé de ce royaume ôc celui d'Irlande, de prêter le ferment de fupré- niatie, par lequel ils regarderoient le Roi comme le chef im- médiat de l'églife Anglicane après Jefus-Chrift. Ce change- ment de la difcipline ecclefiaftique n'en caufa alors aucun dans la do£lrine. Cardans le fynode qui fut tenu à Londres le 8. jde Juin , Henri confirma la do£trine ancienne , qui avoir été reçîië de tout tems dans l'Eglife univerfelle , 6c il fir enfuite mourir également ceux qui l'avoient abandonnée, pour fuivre les opinions de Luther ôc de Zuingle , ôc ceux qui foùtenoient l'autorité du Pape. Par cette conduite il fe rendit également odieux , ôc aux Proteftans ôc aux Catholiques , qui condam- noient tous , quoique par differens motifs, le changement qu'il avoir introduit dans la difcipline ecclefiaftique. En effet Cal- vin , en applaudi/Tant à l'abolition de l'autorité papale en An- gleterre , témoigne dans un endroit de fes écrits , qu'il ne pou- voit voir fans douleur , que Henri fe donnât le titre de chef de l'EgUfe. Au refte ce monarque fe comporta de telle forte dans tout le refte de fa vie , qu'il eft à croire que , s'il eût trou- vé des Papes plus judicieux ôc plus indulgens , il fe feroit vo- lontiers foumis à leur autorité. Anne Boulen étant accouchée d'Elifabeth , à qui l'on don- na le nom de princefTe de Galles , qui fut alors ôté à Marie , ne conferva pas long-tems les bonnes grâces du Roi. Car bien- tôt après ayant été accufée d'adultère , elle eut la tête coupée , ôc le Roi époufa Jeanne Semer, qui mourut en accouchant d'E- douard. Depuis il répudia encore Anne de Cleves , qu'il ve- noit d'époufer. Enfin Henri confiderant qu'il lui étoit déformais impofTible de fe réconcilier avec le Pape , à quelque prix que ce fut, commença à fe refroidir pour le Roi de France , dont il avoit jufqu'alors cultivé l'amitié , afin qu'il le fervît à Rome, ôc à qui même il avoit rendu de très-bons ofïices pour la dé- livrance de fes enfans. L'Empereur l'ayant alors follicité de renouveller fon alliance avec lui , Henri s'attacha au parti de ce prince , d'autant plus que Charle , après la mort de fa tante Catherine , avoir dit hautement que fa querelle avec le Roi d'Angleterre étoit éteinte. Ce qui fit encore pancher alors Henri du coté de Charle , fut le mariage de Jaque V. roi DE X A. DE THOU, Liv. I. 47 d^Ecoiïe avec Magdelaine fille de François I. Jaque étant venu inopinément en France , l'avoit obtenue du Roi , qui ne la lui accorda qu'à regret. Cette princelTe étant morte peu de tems après, ilépoufa^, par procureur, Marie fille de Claude de Lorraine duc de Guife , ôc veuve du duc de Longueville, fur laquelle il avoir jette les yeux , pendant le féjour qu'il avoit fait à la Cour de France , dans l'incertitude s'il pourroit épou- fer la fille du Roi. Ces deux mariages déplurent beaucoup au Roi d'Angleterre. Les Anglois ôc les Ecoflbis étoient fouvent en guerre au Suite des fujet des limites des deux royaumes. Pour faire ceffcr ces dif- ^j^-*"^'' '^'■^"- ferends^ le Roi d'Angleterre avoir fait prier le Roi d'EcofTe de fe rendre à Yorck , pour y conférer avec lui, & lui avoit mê- me donné quelque efperance de la fucceffion à la couronne d'Angleterre. Mais les fadieux d'EcofTe ayant empêché leur roi d'accepter cette conférence , Henri fe trouva très piqué de ce refus offenfant. Pour s'en venger , il fit marcher une nom- breufe armée du côté d'Yorck : &: après avoir défait les Ecof- fois , que leurs diflentions civiles avoient déjà mis en defordre, ôc avoir fait prifonniere la plus grande partie de leur nobleffe,- il fe retira. La nouvelle de cette défaite fit mourir de chagrin le roi Jaque , qui laiffa pour héritière de fon royaume , une fille au berceau âgée feulement de huit jours , que Henri fon- gea alors à marier un jour avec Edouard fon fils. Il crut pou- voir conclure dès-lors ce mariage , par le moyen des feigneur^ Ecoffois qu'il tenoitprifonniers, ôc qu'il traitoit avec beaucoup d'humanité. Mais la Reine mère & le Cardinal de Saint- André, qui étoient attachez à la France , firent échouer fon projet. Le Roi de France envoya d'abord en Ecoffe Matthieu Stuart comte deLenox, chef de la faftion Ecoiïbife. Mais la Reine mère fayant rendu aifément fufpecl, on y envoya enfuite Jaque de Mongomery feigneur de Lorges , homme de probité ôc de courage , & ennemi mortel du Comte de Lenox , afin qu'il pût foûtenir la Reine mère ôc la jeune Reine fa fille , contre la violence des Anglois, ôc contre la faction EcofToife. Henri , fans différer , envoya par un héraut déclarer la L'Empereur guerre à François, ô: l'année fuivante l'Empereur partit d'AlIc- &ieroiti'An. niagne , ÔC Henri partit d Angleterre , comme ils en etoicnt guent connc convenus , pour faire en même-tems une irruption en France, la France. ^ 4S HISTOIRE L'Empereur attaqua auflTi le duché de Gueldres , à caufe de Falliance que le Duc avoit depuis peu contractée. Charle duc de Gueldres , que l'Empereur haïfToit extrêmement , comme je l'ai déjà dit, étoit mort fans lailTer d'enfans , dans le tems qu'on traitoit de la trêve à Nice. Comme ce Prince s'étoit attaché à la France , il faifoit fouvent des courfes fur les terres de l'Em- pereur ; ce qui l'avoir rendu odieux , non-feulement aux peu- ples voifins , mais à Çqs fujets mêmes , qui par reprefailles étoient tans ceffe inquiétez parles Impériaux. Charle fut enfin dépouil- lé prefque entièrement de fon duché. Le peuple de cette provin- ce voulut alors reconnoître pour fouverain Guillaume duc de Cleves parent de Charle 5 ce qui ne plut pas à l'Empereur , qui prétendoit que ce duché lui appartenoit. Le Roi de France céda volontiers , après la mort de Charle , à Guillaume de Cle- ves le droit que le feu Duc lui avoit légué fur fon duché : ÔC pour s'allier plus étroitement avec lui , il lui fit époufer Jeanne d'Albret , fille de Henri d'Albret roi de Navarre , ôc de Mar- guerite fa fœur , dans la penfée, que fécondé de ce prince dont les Etats étoient fituez au milieu des Pays - bas , il y pourroit porter la guerre à fon gré. Pour s'oppoferà ce deflein , l'Empereur entra avec unepuif- fante armée dans le duché de Gueldres , quoique le Pape fut auparavant venu jufqu'à Bufleto dans la Lombardie endeça du Pô , pour le détourner de cette guerre. S'étant rendu maître de la plus grande partie du duché, il contraignit le malheu- reux Duc de Cleves , qu'il avoit mis au ban de l'Empire , com- me fon feudataire , à venir lui demander pardon 5 & après l'a- voir dépouillé du duché de Gueldres ôc du comté de Zutphen , il le réduifit au point de regarder comme une grâce , d'être ré- tabli dans fon duché de Cleves , qui étoit fon patrimoine , à condition qu'il renonceroit à l'alliance & à l'amitié du Roi de France. Il obtint cette compofition par l'entremife de Herman archevêque de Cologne, ôc de Henri duc de Brunfwic.Ces prin- ces mandèrent aufil à l'Empereur la grâce du capitaine Martin Van-RofTem , qui Tannée précédente avoit ravagé le Brabant , ôc avoit prefque furpris la ville d'Anvers. Charle lui pardonna , en confidéradon de fon rare talent pour la guerre. Affaires de Lcs armcs de l'Empereur n'eurent pas un femblable fuccès &^dc Suéde. ^^^^5 ^^ Damiemark , appelle par les anciens , la Cherfonefe Cimbriquç, DE J. A. DE THOU, Liv. I. 4p Cimbrlque. On pourroit dire que la guerre qu'il y avoit portée , pour rétablir fon beau -frère fur le trône, avoit quelque ap- parence de juftice , Ci on mefuroit d'ordinaire la juftice d'une guerre fur des règles d'équité &L de raifon , ôc non fur des VLiës de politique ôc d'intérêt. Le Roi de Dannemarc dont je parle, étoit Chriftierne IL fils de Jean , ôc petit-fils de Chrif- tierne I. qui après l'extindion de la race des anciens rois, de fimple comte d'Oldembourg qu'il étoit , fut élu roi par les fenateurs du royaume , aidé de la recommandation de fon oncle Adolfe d'Holface, à qui le trône avoit été d'abord of- fert, ôc qui l'avoir refufé par modeftie. Vers le même tems les Suédois s'étant foulevez contre Charle Canut roi de Suéde , ôc l'ayant chafTé du royaume , Chriftierne I. roi de Danne- marc fut élu roi de Suéde en fa place , par la faction de Jean Benoît archevêque d'Uplal: c'eil fur cela feul que les rois de Dannemarc fondent leur prétention à la couronne de Suéde. Jean régna 32. ans en Dannemarc , après la mort de fon père Chriftierne , ôc fut élu roi de Suéde par les peuples de la Go- thie , qui fe fouleverent ôc chafferent le vieux Stenon , qui avoit fuccedé à fon oncle Charle. Mais Jean fut auffi bien-tôt chafTé lui-même , ôc fe vit contraint de fe retirer dans fon royaume de Dannemarc , après avoir été vaincu en plufieurs combats par Suanton , qui foutenu du crédit d'Hemminge Gad, évê- que de Lincopen , avoit été élu roi par les Etats du royau- me. Suanton, un des plus vertueux ôc des plus grands princes quiayent jamais paru^ étant mort à Arofen, Stenon Stura le plus jeune de fes fils , après de grandes conteftations , fut élevé fur le trône par les fenateurs du royaume , ôc malgré la fac- tion Danoife qui vouloir couronner Henri Troll, il l'emporta, par la vénération qu'on avoit pour la mémoire de fon père. Deux ans après la mort de Suanton, Chriftierne II. fucceda à Jean fon père , dont il avoit en partie caufé les malheurs , ôc voulut faire valoir par les armes le droit qu'il prétendoit avoir fur le royaume de Suéde, comme ayant fuccedé à tous les droits de fon père ôc de fon ayeul. Stenon, qui fe croyoit folidement affermi fur fon trône , s'étant laifTé corrompre par les confeils des flatteurs , dont les cours des princes font tou- jours remplies , fit beaucoup de fautes , s'attira la haine des Grands , ôc perdit l'affection du peuple. Le Roi de Danne- Tom. I. G 50 HISTOIRE marcj informé de cette difpofition des Suédois, voulut en profiter 5 6c pour cela il leva une armée compofée de Saxons, de Frifons, d'Ecoflbis & de François, ôc s'étant mis à la tête de fes troupes, vint mettre le fiege devant Stockolm capitale de la Suéde. Mais Stenon étant accouru le contraignit bien- tôt de le lever , ôc réduifit à Textrêmité fon ennemi , qui pen- dant trois mois attendit inutilement un vent favorable pour retourner dans fes Etats. Cependant Stenon y qui avoit fes rai- fons pour lui faire plaifir & gagner fon amitié, lui fournit tout ce qui lui étoit neceflaire pour fon retour, & engagea fa parole, qu'il le laifTeroit tranquillement embarquer fes troupes , fans l'attaquer. Mais quatre ans après , Chriftierne paya de la plus noire perfidie un procédé fi généreux. Car ayant fouhaitté d'a- voir une entre-vùc avec Stenon , il voulut alors fe rendre maî- tre de la perfonne de ce prince , qui croyant n'avoir rien à craindre , étoit prefque entré dans fon vaifleau : ÔC il s'en fallut peu qu'il ne réûflfit dans cette déteftable entreprife. Fruftré de fon efpérance , il emmena avec lui en Dannemarc , contre la parole qu'il avoit donnée, les ambafTadeurs du Roi de Suéde, Hemminge Gad, ôc Guftave fils de Henri Ericfon. Cette in- fâme trahifon fut peu de chofe , en comparaifon de l'horrible a£tion qu'il commit l'année fuivante. Les Danois étant en- trez dans la "Weftgothie avec une armée plus forte qu'aupara- vant , il fe donna une bataille fur les glaces de la mer , où Stenon reçut dans la cuifTe un coup de feu, dont il mourut peu de tems après. Les Suédois ayant perdu leur Roi,fe trou- blèrent ôc furent aifément mis en déroute. Chriftierne fut en- fuite éiù roi de Suéde par les Grands de lafa£lion Danoife, ôc couronné à Stockolm. Mais le même jour , ce prince craignant que pendant fon abfence quelqu'un des enfans de Stenon ne fût mis fur le trône par les Chefs de la fa£l:ion contraire , fit fermer les portes de la ville : ôc ayant afiemblé les plus confi- derables de cette fadion de différens états , comme pour leur donner un repas magnifique, il les fit tous maflacrer au nombre de 74. aux yeux du peuple effrayé de ce fpe£tacle , ôc laifi!a en- fuite leurs corps fanglans expofez plufieurs jours à la vue de tout le monde , pour imprimer mieux la terreur dans tous les efprits. On exhuma auiïi par l'ordre du nouveau Tyran le corps de l'infortuné Stenon , ôc on le brûla publiquement, avec ceux D E J. A. D E T H O U , L I V. L p des autres. Chriftierne en même tems dépouilla de tous leurs biens les veuves ôc les enfans de ceux qui avoient été traitez (i cruellement. Après cette barbare exécution , il partit de Stoc- kolm tout couvert du fang de fes nouveaux fujets , ôc reprit le chemin de Dannemarc. Mais à peine avoit-ii fait trente milles , que les Suédois indignez de fa barbarie prirent les armes ôc vinrent l'attaquer dans fa marche. Il fut obligé de prendre des chemins détournez, ne marchant que la nuit ôc paflantle jour dans les bois,ôc ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il échapa à leur pourfuite. De retour en Dannemarc , le Tyran trempa fans horreur dans le fang des Danois fes mains, que dans la Suéde il avoir accoutumées au carnage. Mais comme rien ne pouvoir affouvir fa barbarie ôc fa cruauté, fon oncle Frédéric, prince d'Hoîface , ôc la ville de Lubec lui déclarèrent la guerre , ôc leurs armes jointes aux affreux reproches de fa confcience le forcèrent de s'enfuir , ôc de fe retirer dans la Zé- ïande, avec fa femme Ifabelle fœur de l'Empereur, ôc avec fes enfans , trois années après le maffacre de Stockoim , c'eft-a-dire, i'an 15*25. Cependant Guflave, fils d'Eric, qui avoir échappé à la fu- reur de Chriftierne , ôc qui fous prétexte d'avoir foin des affaires de Chriftine , veuve de S tenon , avoit époufé la Princeffe fa fille , fut mis fur le trône de Suéde par les Grands de l'Etat ôc par le fecours de la ville de Lubec. C'eft ce prince , qui en- fuite abolit dans la Suéde l'ancienne rehgion , ôc y intro- duifit celle de Luther. Pour ce qui regarde la couronne de Dannemarc , dont Chriftierne étoit déchu, on la mit fur la tête de fon oncle Frédéric , prince d'une grande fagefie , qui fut élu par tous les Ordres du royaume afTemblez. Alors le Roi fugitif écrivit à TEmpereur pour lui faire des plaintes de la ré- volte de fes Sujets , ôc de l'injure qu'on lui avoit faite. Mais le Roi Frédéric , Ôc la ville de Lubec qui eft très-puiffante , & qui a beaucoup d'autorité dans le Nord , publièrent conjointe- ment un Manifefte pour réfuter la lettre de Chriftierne, ôc y ex- poferent au Pape ôc aux Princes de l'Empire le détail de fes crimes énormes. Corneille Scepper y répondit au nom de Chriftierne, par un écrit qui nous refte, où il eft dit entre-autres chofes , que Léon X. ayant envoyé le cardinal de Porenza , pour faire des informations fur le maffacre de Stockoim , cç Gij 52 H I S T O î P. E Légat avoit déclaré, après un mur examen, que Chriftiernc n'avoit rien fait en cette occafion qui fut contre le droit. Ce- pendant comme les écrits qu'on publia alors des deux côtea furent inutiles, il fallut avoir recours à la voye des armes j mais ce fut fans aucun fuccès de la part du Roi banni , parce qu3 l'Empereur étoit alors occupé à faire la guerre à la France. Enfin ce prince féroce , ennuyé de fon exil , ôc las de fon re- pos, équippa une flotte au bout de neuf ans , par le fecours de l'Empereur , &: voulut tenter la fortune des armes. Mais la colère de Dieu ôc les vents contraires firent périr ou échouer la plus grande partie de fes vaifTeaux, ôc le firent tomber lui- même entre les mains de fon oncle. Afin qu'il ne reftât rien de ce tyran, ôc que la crainte de voir jamais reparoître un pa- reil monftre pût s'éteindre avec fa race , la Providence permit que fon fils , qui étoit à la cour de l'Empereur , mourût dans le même tems. Quatre années après , Frédéric étant mort , fon fils Chriftierne III. monta fur le thrône. Il prit Coppenhague, ôc craignant les intrigues de fon coufin, qu'il tenoit en prifon, il renouvella les anciennes alliances avec les PuifTances voifines. Le Roi dépofé avoit deux filles de fa femme Ifabelle, Dorothée Ôc Chriftine : la première avoit été mariée à Frédéric, comte Palatin, ôc la féconde , premièrement à François Sforce , ôc enfuite à Fran- çois duc de Lorraine. Chriftierne III. fçachant que le Palatin preflbit l'Empereur d'entreprendre la guerre pour délivrer fon beau-pere ôc le remettre fur le thrône , jugea alors qu'une al- liance avec le Roi de France lui étoit neceflaire > c'eft pour- quoi il pria le Duc de Cleves de propofer à ce monarque fon acceflîon au traité de hgue , qui fe faifoit contre l'Empereur. 1557. Il y avoit alors de grands troubles en Allemagne par l'op- Affaires pofition dcs fentimens , ÔC l'aigtcur dcs cfprits. Les uns étoient tT Allemagne, animez par le zélé de la religion j les autres par la pafTion ôc par des vues particulières. D'un côté l'Empereur cherchoit à profiter des conjondures , pour étendre fon autorité ; ôc de l'au- tre le Pape voyoit avec douleur la fienne fort ébranlée , ôc qu'on ofoit douter de fa puiffance. Car, lorfque Luther pouffé à bout par la févérité outrée de Léon X. fe fut féparé de i'eglife Romaine , la plupart de Çqs fedateurs , qui étoient perfuadez que les prêtres avoient introduit plufieurs chofeg D E J. A. D E T H O U , L I V. I. s 3 rrouvelles dans la religion , foit par rapport à la drfcipline ^ foit par rapport à la do£lrine, par des motifs d'ambition, ou d'in- térêt, comme le difoit leur maître , fuivirent bien- tôt fon exemple > & plafieurs princes furent de ce nombre. On compte entre les plus confidérables Frédéric 111. EIe£leur de Saxe , qui mérita le furnom de Sage ; le prince Jean fon frère , qui préfenta en l'année 1730. à l'Empereur , lorfqu'il étoit à Aus- bourg , cette fameufe confeflion de foi ; un autre prince de la mêmemaifon appelle Jean Frédéric ; George de Brandebourg» Erneft Ôc François princes de Lunebourg ; Philippe Langra- ve de Hefle 5 Volfang prince d'Anhalt 5 Philippe prince de Poméranie? Ulric de Wittemberg, & Albert de Mansfeld. Ils avoient tous protefté, un an avant que de préfenter leur con- felTion de foi , contre les décrets faits à Ratisbone ' , & enfuite à Spire , fur le fait de la Religion; alléguant qu'ils étoient con- traires à la liberté de confcience , autorifée par une diète pré- cédente. C'eft de là qu'eft venu le nom de Proteftans , qu'on leur donna d'abord , ôc qu'on a donné enfuite à tous ceux qui ont voulu reformer ce qu'ils ont crû s'être gliffé mal à propos dans la religion , ôc qui fe font à cette occafion féparez de î'eglife Romaine. Plulieurs villes libres avoient fuivi l'exemple de ces princes ; non-feulement en Saxe, mais même dans la haute Allema- gne ;■ comme Strasbourg , Nuremberg , Ulm , Conftance 5 Rodingen, Winfeini , Memingen , Lindaw , Kempten , & quelques autres. Elles avoient envoyé des députez à Smal- ealde , ville fur les confins de la Turinge , où l'on avoir conclu) un traité d'union , par lequel elles s'engageoient pour le tems» de cinq années, de fe fecourir mutuellement, il onvenoità* îes inquietter au fujct de la religion. La ville d'Ausbourg même profeffa peu de tems après la dodrine de Luther ; & ceux qu'en Bohême on appelloit Picards , avoient préfenté une requête à Ferdinand , frère de l'Empereur , ( qui avoit hérité du royaume par la mort de Louis fon beau-frere ) lorfqu'il te- noitles Etats affemblez à Prague. Ils demandoient, qu'ils pufTent jouir de la liberté de confcience autorifée par le décret d'une dernière Diète. Quelques feigneurs d'Autriche , la ville même- I SIeidan liv, 6. dit qu'il y eut une 1 Mai lyi/. mais il prétend qu'il nes'7 Pieté convoque'e à Ratisbone au 18. | fit rien. Giii Ç4 HISTOIRE de Vienne capitale de ce duché , enfin les peuples de la Car- niole, de la Carinthie ôc de la Stirie avoientaufïi préfenté de femblables requêtes. D'un autre côté , Albert élei3:eur archevêque de Mayence ; George prince de Saxe ôc coulln de Jean , Guillaume duc de Bavière , ôc le prince Louis fon frère, perfécutoicnt vivement Luther ôc fes fectateurs , à l'inftigation fur tout de Henri de Brunfwic , que les Proteftans avoient accufé auprès de l'Em- pereur, comme auteur de tous les maux qui avoient défolé la Saxe. Guillaume de Brunfwic frère de Henri , qui lui avoir fait foufîrir les rigueurs d'une longue ôc dure prifon , s'étoit joint aulîi à ces princes zelez Catholiques. Il eft vrai que les Princes de Bavière , irritez de ce que FEmpereur avoit de fa propre autorité déclaré Ferdinand fon frère roi des Romains, avoient fait une alliance fecrete avec la France , l'Eledeur de Saxe , ôc le Landgrave de Kefle , contre l'Empereur, ôc avoient lailTé rallentir leur haine envers les Proteftans. Alais Louis éle£leur Palatin, ôc Joachim éleèleur de Brandebourg, princes tranquilles, ôc toujours ennemis des tablions ôc des troubles, fuivoient le parti de l'Empereur , quoique le dernier profef* fat la doclrine de Luther, ôc qu'il l'eût déclaré par un écrit rendu public. Pour Herman archevêque éleîleur de Cologne, prélat de l'illuftre maifon des Comtes de Weda , il y avoit déjà long-tems qu'il marquoit de Téloignement pour la religion Ro- maine , ôc il rejertoit lui-même les décrets d'un Concile qu'il avoit aflèmblé; ce qui le rendit odieux à TEmpereur, ôc attira enfin fur lui les foudres du Vatican. Enfin Richard archevê- que de Trêves , qui s'étoit fonement oppofé à l'éledlion de Charle V. ôc qui par fa fageffe ôc fa longue expérience, pou- voir tout auprès des autres Electeurs fes collègues, étoit mort vers ce tems-là , ôc l'on croyoit qu'il avoit été empoifonné. Au milieu de tant de haines , d'intérêts , ôc de fentimens contraires , on vit pourtant les deux partis contribuer à appai- 1er les rroubles nailîans. On difïipa des troupes de païfans , qui ayant été défaits en plufieurs pays de l'Allemagne , s'étoient raflemblez de nouveau fous la conduite d'un certain Thomas Muncer, prédicant féditieux , qui étant également ennemi du Pape ôc de Luther, portoit les efprits fimples ôc crédules à la révolte. Enfin ils furent entièrement détruits , fur tout par la D E J. A. D E T H O U , L I V. I. j^ valeur du Landgrave de Hefle. Dix ans après , on efiuya de plus grands périls au fiége de Munfter enWeftphalie , dont les Ana- baptiftes s'étoient emparés î ils en avoient chalTé i'Evêque &c les Bourguemeftres , & établi une Religion fingulierej ôc même une forme de gouvernement inoùie. Ils avoient élu pour Roi un certain Flamand tailleur d'habits , nommé Jean de Leyden , qui enfeignoit , que tous les biens dévoient être en commun , ôc même les femmes j ôc qui fe vantant que cette do£lrine lui avoit été révélée y abufoit ainfi un peuple crédule ôcgrof- fier : ainfi ce fut une guerre contre une populace vile & in- fenfce. Pour ce qui eft de la guerre , que fe firent I'Evêque d'Hildef- heim ôc Henri de BrunlVic, après la mort de l'Empereur Ma- i y i p, ximilien , elle fut heureufement terminée par les foins de Fré- déric éle£teur de Saxe, qui étoit alors Vicaire de l'Empire dans toute la Saxe. Il en vint affez facilement à bout, parce qu'on étoit perfuadé qu'elle avoit été fufcitée par Henri de Lune- bourg dévoué à François I. pour empêcher que Charle d'Au- triche ne fût élu Empereur. On vit encore en ce même tems s'allumer une autre guerre moins grande à la vérité , mais qui pouvoit avoir d'aufli facheufes fuites , à l'occafion d'Ulric de Wittemberg , que les Princes & les Villes alliées par le traité de Souabe attaquèrent. Ce prince, qui avoit pris les armes contre fesfujets foulevez à l'occafion de quelques impôts, les avoit châtiez avec une extrême févérité. Enfuite il avoit fait marcher, fes troupes contre fes voifins , ôc entre-autres contre la ville de Rotlingen 5 ce qui avoit obligé les Alliez, pour vanger les in» jures communes , de joindre leurs troupes , d'attaquer Ulric , ôc de le dépouiller de tous les pays qu'il poiTedoit au-delà du Rhein. Or , comme les princes de la maifon d'Autriche pré- tendoient avoir un droit légitime fur ces pays , Ulric voyant que l'Empire étoit échu à un.de ces princes , ôc que Ferdinand avoit eu en partage tous les biens fituez en Allemagne , il fut contraint de céder au tems , ôc de fe retirer dans fa ville de Montbelliard fituée en deçà du Rhein : il y demeura tranquille pendant quelque tems. Mais voyant qu'on negligeoit le traité de Souabe , ôc que le roi Ferdinand étoit occupé en Hon- grie à des préparatifs de guerre contre les Turcs , il appclla à fon fecours le Landgrave , ôc les deux Princes de Bavière , S6 HISTOIRE dontilavoit époufé lafœur, & ayant gagné la batailIe"deLaufFen,- il reconquit fes Etats. François I. favorifoit en fecret le Duc de Witteinbergj mais comme il ne pouvoit^ fuivant le traité de Cambrai , l'aider ni d'hommes , ni d'argent, on trouva un ex- pédient , qui fut que le Duc engageât au Roi fa ville de Mont- belliard pour foixante mille écus d'or , dont il fe fervit pour fubvenir aux frais de la guerre , ôc qu'il rendit, quand elle fut terminée. Enfin , il fe fit un traité par Tentremife de l'Eledeuc de Saxe , entre le roi Ferdinand , le Landgrave , & le Duc de Wittemberg , à des conditions qui parurent bien dures à ce dernier , dans la fituation oii étoient fes aflaires. Il s'alluma une autre guerre plus importante 5 je parle de celle que firent à Henri duc de Brunfwic les PuifTances delà ligue de Smalcalde. Elle fut comme le malheureux prélude de cette grande guerre , que l'Empereur fit enfin lui-même avec toutes fes forces aux Proteflans d'Allemagne. Afin de prévenir de fi grands maux , on avoit ftatué dans la Diète de Nuremberg, qu'on prieroit le fouverain Pontife, avec l'agré- ment de l'Empereur, d'indiquer inceifamment un Concile li- bre en un lieu convenable de l'Allemagne, pour terminer avec un efprit de paix & de charité les différends fur les matières de religion. On fit peu après un pareil décret dans la Diète de Spire, pour fatisfaireles Proteftans. Clément VIL qui occu- poit alors le faint Siège, ne craignoit rien davantage quel'af- femblée d'un Concile , perfuadé que fi la réforme de la dif- cipline donnoit de l'éclat ôc de l'autorité à l'Eglife , ce ne pour- roit être qu'aux dépens de fa grandeur , ôc de fa puifTance. Enfin il fe vit obligé d'y confentir malgré lui , ôc il ne put avec bienféance refufer l'Empereur, qui venoit de fe rendre maître de la ville de Florence , ôc d'y établir la domination des Médicis fes parens. Cependant tant que ce Pontife vé- cut , il fçut éluder fa promefTe par des prétextes fpécieux ôc Affaires d'habiles détours, ôc laifla à fon fuccefleur cette affaire à dé- lies SmlTcs. niêler. Paul III. qui remplit fa place , indiqua d'abord le Concile à Mantouë, puis à Vicence , lorfque les Proteftans eurent donné i'exclufion à la première de ces deux villes. Enfin les princes de l'Allemagne ne voulant point la ville de Vicence , il fut prdonné, qu'on s'afTembleroit à Trente, quieft furies confins de DE J. A. DE THOU. L i v. I. ^^7 de l'Allemagne ôc de l'Italie. Mais pendant qu'on fe conduit dans cette affaire par des vues d'ambition , ôc les rufes de la po- litique , & que dans une caufe qui regarde la gloire de Dieu , on compte plus fur des reflburces humaines , que fur la grâce du Tout-puifTant > le fchifme gagne, ôc le remède vient trop tard. Déjà la plupart des Suifles s'étoient féparez de l'Eglife Ro- maine, à la perfuafion d'Ulric Zuingle , qui avoir pris les mê- mes prétextes que Luther. Car dans le tems que ceux de Lu-. cerne reconnurent folemnellement l'autorité du Pape , par la vigilance Ôc les foins de TEvêque de Conftance , prélat zélé contre les nouveautez , ôc contre les changemens que l'on vouloir introduire dans l'ancienne religion ; ceux de Zurich, quoique foumis au même evêque ôc du même diocefe , abo- lirent dans leurs eglifes le culte des images par un décret pu- blic, ôc enfin le facrifice folemnel de la Mefle par un autre du 15. Avril ipy. D'abord les douze Cantons prirent les voies de la douceur , ôc l'on établit à Bade des conférences pacifiques , où fe trouvèrent les députez des Evêques de Con- ftance, de Bâle , de Coire , ôc de Laufanne. Eccius, Faber, ôc Murner , docteurs Catholiques , difputérent contre Zuingle ôc Jean (Ecolampade , qui ne voulurent répondre que par écrit , alléguant que dans le lieu où l'on s'étoit aiTembléj ils ne voyoient pas pour eux une afl'ez grande fureté. Deux ans après , les SuifTes du Canton de Berne font com- me un défi aux Evêques , les appellent à de nouvelles confé- rences : ôc après avoir publié quelques édits fur le fait de la reli- gion, ils aboliflent entièrement le culte catholique dans leur pays 5 ils fuivent les confeils ôc l'exemple de ceux de Zurich, ôc renoncent à toute alliance avec la France. D'un autre côté les cinq petits Cantons animez par Ferdinand , ôc par le Pape , étoient dans des fentimens fort oppofez , ôc aigriiîbient les dif- putes par des paroles injurieufes ôc améres. Le Roi de Fran- ce, qui croyoit avec raifon que l'union entre les Suides étoit très avantageufe à fes affaires, fit inutilement tous fes efforts pour les accorder, par l'entremife de ceux de Soleure, de Glaris, d' Appencel , de Mulhaufen , ôc de Saint Gai. Enfin on prit les armes , ôc il fe donna une bataille dans un lieu fort ferré le onzième jour d'Oclobrede l'année i^i. où ceux de Zurich furent défaits , ôc où Zuingle lui même combattant courageu- 58 HISTOIRE fement dans les premiers rangs demeura fur la place. Les enne- mis ayant livré fon corps aux flammes , elles ne purent agir furfoncœurj ce que ceux de Zurich, Ôc leurs alliez regardè- rent comme une marque viiible de la protedion du ciel fur l'auteur de leur fe£te. Il eft certain néanmoins , qu'il y a quel- ques hommes, qui ont une partie du corps , fur laquelle le feu n'a point d'aftion : ôc nous lifons dans l'hiftoire , au fujet de Pyrrhus roi des Epirotes , que l'orteil de fon pie droit ne put ^ être confumé fur le bûcher qui brûla fon corps. Mais lorf- que les efprits font une fois prévenus d'incHnation ou de haine , comme il arrive fur tout dans les différends qui naif- fent au fujet de la reHgion , chacun guidé par un fuperfti- tieux intérêt interprète toutes chofes en fa faveur. Ceux de Zurich , que leur défaite n'avoit point abattus , reçurent du fecours des Cantons de Berne , de Baie , ôc de Scaffoufe , ôc donnèrent un fécond combat , où , s'ils furent vaincus , ils ven- dirent chèrement la vi£loire. Enfin ces peuples ennuyez de leurs mutuelles fureurs , ôc fe tournant à un repentir falutaire , firent bien-tot la paix aux conditions fuivantes : Que ceux de Zurich , ôc leurs conféderez , renonceroient à l'alliance contrac- tée depuis peu avec le Landgrave, ôcavec ceux de Strafbourgj ôc que de leur côté les cinq petits Cantons romproient avec Ferdinand. Depuis ce tems là ces peuples fenfez n'eurent plus de guerres domeftiques ^ ôc malgré leurs oppofitions au fujet de la foi , qui s'accrurent encore , ils font toujours demeu- rez paifibles. prufTe. Il s'étoit fait aufîî en Prufle un changement dans la reli- gion , dont voici f origine. Ce pays , qui s'étend depuis la Viftule jufqu'à la mer Baltique , fut foumis autrefois aux Che- valiers Teutoniques , dont l'ordre militaire avoir été inftitué par Henri VI. fils de Frédéric Barberoufie. Les rois de Pologne prétendant que cette grande province relevoit d'eux, comme étant fituée dans laSarmatie de 1 Europe , ôc au-delà des bornes de TEmpire Germanique , ôc les Empereurs foûtenant le con- traire , il y eut de grandes ôc de longues guerres à ce fujet. En- fin les Chevaliers Teutoniques , après avoir perdu une fanglante bataille, prêtèrent ferment de fidélité au roi Cafimir père de Sigifmond I. Mais quelque tems après, Albert de Brandebourg neveu de Sigifmond j ôc grand Maître de l'Ordre, reclamanî DE J. A. D E T H O U , L I V. I. s 9 contre les engagemens de fes prédécefleurs , eut auffi une gran- de guerre à foûtenir. Ayant long-rems attendu des fecours de l'Empereur ôc de l'Empire, dont il défendoitles droits; après avoir figné quelques trêves pour prolonger le tems; enfin fe voyant abandonné, il fit la paix avec fon oncle, ôc profita de l'occafion de cette guerre, pour fon avantage particulier. Car de grand Maître qu'il étoit, il fut créé par le Roi de Pologne, fous la protedion duquel il fe mit, duc de Prufle; & aufTi- tôt ayant changé de Religion , ôc renoncé à fes vœux , il épou- fa Dorothée fille de Frédéric I. roi de Dannemarc , ôc tranfmit à fes héritiers, à titre de propriété, une province qu'il ne pof- fédoit que par ufufruit. Sigifmond roi de Pologne régnoit dans une profonde paix, p ^^'-'"'^s de Après avoir perdu , par la perfidie de la garnifon , Smoîensko, Hong'dc ,'&c. ville fituée fur les confins de fes Etats au-delà du Borifthene, il s'étoit avancé jufqu'à Vifna , pour repouffer Bafile grand duc ^ 5* ^ i.« de Alofcovie, dont cette conquête avoit enflé le courage, ôc î'avoit vaincu près d'Orfla. Ce Roi , qui avoit tant de fois battu les Tartares , ôc que redoutoient fes voilins, ôc même- Soliman Sultan des Turcs, aimoit la paix, ôc étoit fort éloi- gné de toute ambition ôc du défir de faire des conquêtes , eiv s'emparant des Etats qui ne lui appartenoient point. Il refu- fa même la couronne de Dannemarc , que les feigneurs Da- nois lui offroient, après l'expulfion de Chriftierne , ôc ilfe dé- fendit avec modeftie d'accepter celle de Hongrie , après la mort du roi Louis fon neveu , malgré les vœux unanimes des Hongrois. Ces derniers peuples n'étoient pas fi tranquilles. Car Louis fils de Ladiilas, ôc petit-fils de Cafimir étant parve- nu à la couronne fort jeune encore , en un tems où fon royaume étoit agité par les faétions des Grands , il eut la douleur de fe voir enlever par \qs Turcs la ville de Belgrade place très forte, fituée à l'endroit où la Save, fe décharge dans le Danube, par- ce que la garnifon fe défendit mal. Sohman fier de ce fuccès, ôc voyant que les Princes Chrétiens, oubliant l'intérêt com- mun , ne fongeoient qu'à fe faire la guerre , entra en Hon- grie avec une armée formidable , ôc ayant gagné la bataille de Mohacz, où le roi Louis, âgé de vingt-deux ans feulement, périt par la témérité des fiens , il prit Bude capitale du royaiî- me ôc plufieurs autres places, avec allez de facilité. Oi\ dit Hij 60 HISTOIRE que le Sultan voyant le portrait du roi Louis tué peu de jours auparavant , 6c celui de la reine Marie fon époufe , ne put s'em- pêcher de verfer des larmes , tout barbare qu'il étoit , ôc de faire au milieu de cette grande victoire , de triftes réflexions fur la mifére de la condition humaine. Il parut vivement touché ^ qu'un roi à la fleur de fon âge eut couru à fa perte, guidé par de mauvais confeilsj il dit qu'il n'étoit pas venu pour le dépouiller de fes Etats , mais pour humilier l'orgueil des Hongrois , ôc les rendre tributaires de l'Empire Ottoman. Jean Sépufe ' , prince ou "Waivode de Tranfilvanie , ve- noit au fecours du Roi de Hongrie. Maisil arriva après la batail- le perdue : en apprennant la mort du Roi, ôc celle du prince George fon frère, il fongea àfe mettre cette couronne fur la tête. Ayant gagné les grands du royaume , il fut déclaré roi par les Etats affemblez à Albe-Royale. Après la cérémonie de fon couronnement, il combla de grâces les feigneurs Hongrois , Ôc fur tout Jean Emeric Cibacco , qu'il fit Evêque de Wara- din , ôc Waivode de Tranfilvanie. Mais d'autres Seigneurs mécontens du nouveau roi , engagèrent Ferdinand par les plus vives prières , ôc par les promefTes d'un heureux fuccès , à prendre les armes, ôc à venir fe mettre en pofi!eflîon d'un Etat , qu'il prétendoit lui appartenir à de juftes titres , mais fur tout , parce qu'il avoir époufé la fœur du dernier Roi. L'en- treprife réûfiir. Sépufe fut obligé de s'enfuir chez les Polonois avec qui il avoir d'anciennes liaifons, après la malheureufe jour- née de Tokai , ôc après qu'il eut perdu tous fes Etats. Ferdinand afl^embla à fon tour les Barons du royaume à Albe-Royale , ôc y fut déclaré roi ôc enfuite couronné. Sépufe , ne voulant rien négliger pour remonter fur le thrône , envoya à Conftantino- ple Jérôme Alaski, feigneur d'une haute naiffance ôc fort con- fideré , pour porter fes plaintes à Soliman , lui demander du fecours , ôc lui offrir de rendre la couronne de Hongrie dé- pendante de l'Empire des Turcs. Le Sultan faifit volontiers cette occafion d'augmenter fa gloire , ôc d'étendre fon em- pire. Il vient pour la troifiéme fois en Hongrie, ôc ayant ré- tabli Sépufe , il porte fes armes viftorieufes en Autriche ôc afllege Vienne. Mais après de vains eflx)rts , il fe vit obligé de lever le fiege, par la valeur de TEledeur Palatin qui défendoit I Autrement Jean Zapoli , Comte de Scepus. DE J. A. DE THOU, L I V. I. 61 la place. Alors , voyant la faifon avancée , il laifTa Aloifio Gritti en Hongrie avec une pleine autorité, & retourna à Conftanti- nople , oii il entra avec toute la pompe d'un vainqueur. Quoique Sépufe eût été remis fur le thrône par le Sultan , redoutant néanmoins la puiflance de l'Empereur, il crut que, pour s'y affermir , il devoir faire la paix avec Ferdinand. Mais il fut prévenu par la mort, ôc laiffa un fils encore enfant, d'I- fabelie fille de Sigifmond roi de Pologne. Il donna l'admi- niftration du royaume , ôc la tutelle de fon fils à la reine Ifa- 1 5 2 Ôc que le Pape étoit alîiegé dans le château Saint-Ange , fe rendit maître de Modene , qu'il avoit effayé de furprendre plus d'une fois , ôc qui craignoit un fiege dans les formes. Al- fonfe ayant ainfi recouvré fes Etats par la prote£tion de l'Em- pereur , il ne lui reftoit plus qu'à chercher les moyens de fe réconcilier avec le faint Siège. II accéda donc avec joye au traité qui fut fait entre François I. le Marquis de Mantout , & plufieurs Princes d'Italie , pour la délivrance du Pape , y étant encore engagé par Lautrec , qui le fiatta d'une alliance illuftre : cette alliance fut dans la fuite heureufement conclue. Enfin la ligue ayant été rompue , il fut compris dans le traité de paix que le Pape fit avec TEmpereur. On convint qu' Al- fonfe recevroit du Pontife l'inveftiturc du duché de Ferrare, que fes ancêtres avoient pofTedé fi long tems, en qualité de Vi- caires du faint Siège , ôc qu'il garderoit Modene ôc Reggio , que Charle déclara fiefs de l'Empire. On lui laiffa auffi la ville jde Carpi , qui avoit été injuftement enlevée aux feigneurs de 6t HISTOIRE la maîfan de Pio. Il demeura pareillement poJfTeiïenr de la viiîe de Novi , que l'Empereur avoir donnée à Hercule d'Eft fon fils i qui devoit époufer la princefle fa fille h & comme ce ma- riage ne s'étoit pas fait , il fut arrêté qu'Alfonfe garderoit cette place ^ en payant une fomme de foixante mille écus. Au refte, Frédéric marquis de Mantouë, qui étoit entré dans la ligue des Princes d'Italie contre l'Empereur , comme nous l'avons ditj avoit peu après renoncé à fes engagemens , ôc s'étoit ' ^ ' reconcilié avec Charle, avant même que ce Prince eût fait la paix avec le Pape. Ce fut environ en ce tems-là que l'Empe- reur revenant de Hongrie s'arrêta à Mantouë , oti Frédéric le reçut avec de grands honneurs , ôc avec une magnificence digne d'un hôte aufli illuftre , qui en récompenfe lui donna le titre de Duc , ôc le combla encore de nouveaux bien-faits, Cai* George Paléologue , qui avoit fuccedé à Boniface marquis de Monferrat fon neveu , étant mort fans enfans , Frédéric, qui avoit époufé la fœur de Boniface , prétendit avoir cette prin- cipauté. Mais le Duc de Savoye, ôc le Prince de Saluées fou- tenant au contraire qu'elle leur étoit dévolue , l'Empereur mit en fequeftre ces pays litigieux , fit entrer des garnifons dans les places, ôc prononça enfuite en faveur du Duc de ?vlantouë. Pour ce qui eft de la famille de la Rovére , elle étoit origi- naire de Savône , ôc avoit eu des commencemens affez obf- curs. Sixte IV. la fit d'abord connoître , Jule IL l'éleva , mais les Pontifes fes fucceffeurs n'omirent rien pour la détruire. Car François Marie , fils de Jean Marie , ôc petit-fils de Raphaël frère du Pape Sixte IV. étant devenu duc d'Urbin , à caufe de fa mère , qui étoit fœur de Jean Guido-Baldo de Feltro, feigneur de cette principauté , il eut à efluyer de grandes perfécutions de la part de Léon X. qui fut fon pins cruel en- nemi. Il vécut un peu plus tranquille fous Adrien ôc fous Clément VIL ôc fut même fous le pontificat de ce dernier déclaré Général de l'armée des Alliez en Italie. Il crut alors devoir profiter de cette occafion- qui fe préfentoit d'elle-mê- me , pour joindre au duché d'Urbin , Camerino qui étoit à fa bienféance. Jean Marie , le dernier de la famille des Varano^ ne laiffa en mourant qu'une fille de Catherine Cibo fon époufe. François Marie de la Rovere la fit époufer à fon fils Guido- Baldo ^ ÔC n'eut pas de peine à l'obtenir de fa mère j qui DE J. A. DE THOU . Liv. I. 69 craîgnoit poui fa fille & pour elle-même :, ôc avoit de la peine à défendre fon petit Etat contre la puiflance de Sciarra Colonna , beau- père de Matthias Varano ' bâtard de cette maifon. Ceft ainfi que le Duc d'Urbin acquit un droit légitime fur Camerino. Il jouit paifiblement de cette principauté^ jufqu'à ce que Paul, 1^26^^ m. qui avoit une pafTion extraordinaire d'élever fa famille , ôc d'agrandir fes enfans , la lui redemanda , comme relevant du S. Siège ^ ôc comme ayant été ulurpée. On étoit prêt d'en venir à une guerre ouverte : le Duc d'Urbin , qui s'étoit fi long- tems fignalé dans les guerres , ôc qui avoit bien ofé réfifter à toute la puiiTance de Léon X. n'étoit pas d'humeur à céder cette place à un vieillard foible ôc mourant : mais ce Prince étant mort , Guido-Baldo fon fils , qui n'avoit ni la valeur , ni la fermeté de fon père , voyant que ni les Vénitiens , ni Côme nouveau duc de Florence , ne lui envoyoient point les fecours qu'ils lui avoient promis , abandonna Camerino , pour confer- ver fes autres Etats. Auffi-tôt Paul III. père tendre ôc ambi- bitieux , fit don de cette principauté à Ottavio Farnefe fon petit-fils, ôc tournant fes armes contre Afcagne Colonne, il lui ota la ville de Palliano , ôc toutes les autres places qu'il avoit en Italie. Il eft maintenant à propos de parler de ce qui fe pafTa dans Affaires du les Indes. Deux ans après les voyages de Chriftophle Colomb, "o"veauMon-' ôc d'Americ Vefpuce aux Indes occidentales S Alvares Ca- brai j Commandant de la flotte Portugaife , qui alloit fur ces mers pour la féconde fois , ayant été battu par une furieufe tempête , arriva le quinzième de May au Brefil , grande provin- ce du nouveau Monde. Douze ans après , Jean Ponce de Léon découvrit la Floride , le jour même que fe donna la fameufe bataille de Ravenne '. Huit autres années après, ôc la féconde de l'empire de Charle V. Ferdinand Magellan ^ Portugais , ayant eu quelque mécontentement du roi Emanuël > fe mit au fervice de l'Empereur, ôc navigeant vers les Moluques , du côté du couchant , pafTa un détroit qui fut depuis appelle de 1 II s'appeîloit Rodolphe , félon Guicciardin , 1. i8. z Le premier voyage de Colon-^b aux ifles Occidentales tut en 1494. ou 1497. félon d'autres , ôc celui d'Ame- ric Vefpuce fut en 14^5?, 3 Ce fut le jour du Dimanche des Rameaux de cette année ; ce qui fit qu'on donna à ce pays le nom de Floride. 4 Hernando Magellanès. liij 70 HISTOIRE fon nom. II périt en ce voyage avec toute fa flotte , excepté un feul vaifleau , qui ayant fait le tour du monde , arriva en- fin à Seville ad bout de deux ans , le huitième jour d'0£lobre. Or , parce que ceux qui accompagnoient Magellan , avoient remarqué vers le couchant plufieurs terres , où l'on voyoit des feux allumez, cela a donné lieu aux géographes de pla- cer fur les cartes une fuite de pays , qu'ils appellent la Terre de Feu. Cette même année eft mémorable par les premières vidoires de Fernand Cortez , qui prit durant l'efpace de 20.' ans une infinité de villes , découvrit des pays immenfes , ôc fournit la fameufe ville de Mexico , après avoir fait mourir le roi Motezuma. Dans ce même tems , le royaume du Pérou fut fubjugué par Guttierès de Vargas Evêque de Placentia en Efpagne , ôc par François Pizarro. La ville la plus confidérable de ce royaume eft Cufco , réfidence des anciens Incas , ou Princes du pays , qui avoient forcé les armes à la main toutes les provinces voifines de reconnoître leur puiffance. Le Roi Atabalipa , chef des Incas , étant tombé entre les mains de Pizarro , il pilla fes tréfors , ôc fit cruellement mourir ce Prince infortuné, contre la parole qu'il lui avoir donnée. Mais Dieu ne permit pas qu'un crime fi énorme demeurât impuni. Car Ferdinand frère de Pizarro ayant con- damné à mort Almagro fon prifonnier , Diego fils de ce der- nier excita une fédition, où François Pizarro périt. Mais Charle V. ayant depuis envoyé aux Indes Vaca de Caftro , ce Gouver- neur fit couper la tête à Diego. Peu après Vaca fut tué par Gonfalo Pizarro frère de François. Enfuite Blafco Nugnez ayant été envoyé dans les Indes en qualité de Vice-roi , Gonfalo lui fit la guerre , le prit dans un combat , ôc le fit mourir. Cependant les anciens habitans de ces vaftes pays , aflervis à des maîtres impitoyables , étoient employez com- me des bêtes à porter de lourds fardeaux , à creufer la terre pour en tirer les métaux 3 ou à pêcher des perles au fond de la mer. L'Empereur ayant appris ces indignes traitemens, envoya aux Indes Barthclemi de las Cafas, pour s'informer de l'état de toutes chofes , 6c fit enfuite par fon confeil des loix très-févéres ^ pour réprimer la cruauté des Efpagnols, pour en- joindre aux Gouverneurs de protéger les Indiens , ôc leur faire efpérer une fervitude plus douce à l'avenir. Peu après Gonfalo DE J. A. DE THOU , Liv. I 71 Pizarro s' étant encore révolté , ôc ayant excité de grands trou- bles , le Jurifconfulte Pedro de la Gafca fut envoyé en ce pays là , avec le titre modefte de Prefident. Cet homme fit , par fon adrefife ôc fa fage conduite , ce que les autres n'avoient pu faire les armes à la main , ôc revêtus du titre éminent de Vîce-roi. Ayant promis aux chefs une amniftie du pafTé, il les fit prefque tous rentrer dans le devoir , ôc fçut fe les attacher. Cependant Gonfalo ayant perdu une bataille dans la vallée de Xaquixaguana , où combattoient fous lui François Car- javal, homme détefté pour fes cruautez,ôc Jean Acofta, fes principaux chefs , il fut abandonné de tous fes foldats, pris ôc livré au Prefident avec tous fes officiers , qui feuls ne l'abandon- nèrent point dans fa défaite , ôc ils furent tous condamnez au dernier fupplice. Après avoir publié les ordonnances de l'Empereur, ôc éta- bli de fages reglemens pour le foulagement des Indiens ; Pe- dro de la Gafca quitta l'Amérique , ôc apporta en Efpagne une grande quantité d'or ôc d'argent. Du refle , il ne fe réferva rien pour lui. Son train fut le même qu'il avoit avant que d'aller aux Indes ; il en rapporta le même manteau , mais que le voyage avoit un peu ufé. On ne pouvoit voir fans admira- tion cet homme , qui ayant fait de fi grandes chofes en fi peu de tems , ôc mis tant de richeifes dans le tréfor royal , n'avoit rien changé dans fa manière de vivre , ôc confervoit la modeftie ôc la limpHcité de fon premier état. C'efi: ainfi que Gafca fçut éteindre en quelque forte dans le fang des Efpagnols cette foif de l'or j dont ils étoient fi fort altérez. Tandis que ces cruels ty- rans s'égorgeoient les uns les autres durant l'efpace de vingt an- nées , les malheureux Indiens étoient en proye à l'avarice , ou à la débauche de ces nouveaux maîtres , ôc payoient de leur or Ôc de leur fang la connoiffance de la religion qu'on leur annon- coit. Quoique je fois perfuadé qu'on ne peut acheter trop cher le véritable culte , Ôc que la vie même n'eft pas d'un trop grand prix pour cette fainte acquifition , il y a néanmoins tout lieu de croire , que cette manière d'annoncer la parole de Dieu eft contraire à fes loix puifqu'il a voulu que fon Evangile s'é- tablît non par la violence j ôc le fer à la main, mais par la cha- rité , ôc la douce perfuafion. On doit craindre qu'une prédi- cation fi étrange , qui n'a point eu dans fon commencement 72 HISTOIRE Ja gloiue de J. C. pour objet, ne tienne toujours de fon prin- cipe , 6c ne tourne un jour à la honte du Chriftianifme. Les Portugais ne firent pas de moindres progrès dans les In- des orientales. Leur entreprife même me paroit plus grande, puifque leur navigation fut bien plus longue , & bien plus dilHcile. Mais la valeur ôc l'intrcpidité de leurs Généraux fur- monta tous les obftacles. François Almeida détit la flotte de Campfon fultan d'Egypte. Alfonfe d'Albuquerque prit Goa, ôc y établit la réfidence des Vice-rois des Indes ; puis ayant pris Alalaca, capitale de la Peninfule d'or, il bâtit un fort à Calécut. Il eut pour fuccefleurs Lopez Suarel, Jaque Lopez de Sigueyra 5 qui avoir auparavant parcouru l'ifle de Ceylan S 6c Edouard Menefez, fous le roi Emanuel. Après la mort de Menefez , Vafquez Gama fut vice-roi des Indes fous Jean III. 6c fut le premier qui doubla le Cap de Bonne Efpérance. Après lui Henri de Menefez , Lopez de Sampaio , Nugno de Cugna , ôc Gratien de Norogna gouvernèrent ces pays con- quis. Enfuite Jean de Caftro fe fignala au fiége de la citadelle de Diou , qu'il défendit contre les Turcs j 6c par la victoire qu'il remporta contre le Roi de Cambaye , il affermit la puiffance des Portugais dans l'Orient. Depuis ce fiége qui fe fit en l'an- née 15" 2p. les Portugais navigérent librement dans ces pays; quoiqu'il fe fut élevé quelque tems auparavant entre le roi Jean ôc l'Empereur , au fujet des Moluques j un différend , qui n'a- voit pas été décidé. Au refte le gouvernement des Portugais en Orient fut doux 6c humain , ôc toujours exempt de rapines, de brigandages , ôc de guerres domeftiques. Ce qu'on peut attribuer à la fage vigilance des Rois de Portugal , qui don- noient tous leurs foins au gouvernement de ces pays conquis. Ils n'avoient de guerres à foCitenir qu'en Afrique , ôc ils y atta- quoient plutôt leurs ennemis , qu'ils n'en étoient attaquez. Au contraire les Vice -rois des Indes occidentales, voyant l'Em- pereur engagé en Europe dans de grandes guerres , ne recon- noiffoient plus de maître en ces pays éloignez , 6c fe livroient à une ambition fans bornes, ôc à de continuelles difcordes; qui ne pouvoient s'éteindre, tant qu'ils avoient devant leurs I Cette grande ifle , qui eft vis-à- vis la prefqu ifle Occidentale des In- des , a été connue des anciens fous le nom de Taprohana , & c'eft le nom que M. de Thou lui donne. yeux D E J. A. D E T H O U , L I V. I. 75 yeux une riche proye , objet éternel de leurs difTentlons. Tel étoit l'état de toutes chofes dans l'univers entier > tels étoient les defleins ôc les forces des princes , lorfque la paix: fut conclue à Crépi entre François I. ôc Charle V. qui fe préparoit déjà à la guerre d'Allemagne. Toute l'Europe enref- fentit une grande joye. Les conditions de cette paix furent, qu'on obferveroit religieufement de part ôc d'autre les traitez de Madrid , ôc de Cambrai , ôc que , comme le Milanez , que le Roi difoit appartenir à fes enfans, ôcne pouvoir céder, avoit occafionné la guerre , l'Empereur donneroit dans deux ans au Duc d'Orléans fa fille en mariage, ôc pour dot l'Etat de Mi- lan j mais, que il cette alliance ne fe pouvoit faire, il donne- roit au fils du Roi fa nièce fille de Ferdinand , avec les Pays- bas. On rendit de part ôc d'autre toutes les villes prifes depuis le commencement de la guerre 5 entre autres Stenay , qui fut reflitué au Duc de Lorraine , après qu'on en eut démoli les for- tifications. Cet article du traité fut très-defavantageux à la Fran- ce par raport aux conquêtes d'Italie. Car on ne nous rendit que la feule ville de Montdevis , que le Marquis du Guaft nous avoit prife ; ôc nous fumes obligez de reftituer Alba, Quieras, Antignan , Saint Damien, ôc plufieurs autres places, & pays , dont nous étions les maîtres avant la bataille de Ce- rifoles. Cependant les Anglois preflbient vivement la ville de Bou- Guerre ccn- logne , que défendoit courageufement Philippe Corfe , fous les g'j^-j ' ordres de Jcique de Coucy - Vervins , gendre du Alaréchal deBiez. Mais Corfe ayant été tué d'un coup de canon , Ver- vins , qui avoit peu d'expérience à la guerre , ôc qui n'avoit ni aflez de courage , ni affez d'habileté pour foiitenir un fiége fi confidérable , commença à parler de fe rendre. Les bourgeois s'oppofoient à une propolition aulTi honteufe , Ôc déclarèrent, que fi Vervins vouloit fortir de la place, ils fe croyoient en état de la pouvoir défendre. Ce qui encoura- geoit ces malheureux citoyens , qui voyoient qu'une capi- tulation alloit livrer tous leurs biens à l'ennemi , c'efl qu'on avoit appris que le Dauphin étoit fur le point de venir au fe- cours de la ville , ôc que d'Albon Saint- André, jeune fei- gneur pafTionné pour la gloire , ôc favori du Dauphin , les avoit aflurez qu'il jetteroit par mer du fecours dans leur ville. Mais Tom. I. K 74 HISTOIRE les vents contraires empêchant Saint André de pouvoir appro- cher, & le Dauphin n'arrivant point, Vervins rendit la place aux Anglois malgré les habitans , 6c contre l'avis de tous les officiers de la garnifon. Cette lâcheté penfa dans la fuite lui- coûter la vie. La ville de Montreuil étoit affiegée dans le même tems par- le capitaine Talbot , qui étoit foûtenu de l'armée Angloife' commandée par Thomas de Norfolc. Ce Général voyant que l'armée de France s'approchoit ; que campant entre Boulo- gne ôc Montreuil elle eût pu s'oppofer à (a retraite , ôc que les troupes de l'Empereur avoient été rappellées , fe retira vers Calais. D'autre côté, les François ayant tenté vainement de furprendre Boulogne, renvoyèrent les Suifles , ôc fe retirèrent en quartier d'hiver, redoutant cette faifon,qui eft fort rigou- reufe en ce pays là. Le Roi d'Angleterre repafîk la mer , laif- fant pour fon lieutenant général en France Edouard Semer comte de Sommerfetjfon beau-frere,ôc oncle du prince Edouard fon fils. Cependant le Maréchal de Biez gouverneur du Bou- lonnois s'approcha de Portet à la tête d'une armée. Ce lieun'elt éloigné que d'environ unelieuë de Boulogne, ôcen eftféparé par une rivière , où remonte le flux de la mer , ôc où il y a un pont de brique. Comme le Maréchal fe préparoit à bâtir au-delà de cette rivière un Fort, qui pût commander le port de Boulogne , ôc en défendre l'entrée aux vaiffeaux Anglois , il fut attaqué plutôt qu'il ne penfoit , par le Comte de Surrey fils du Duc de Norfolc , ôc fe vit contraint de fe retirer en deçà' de la rivière, ôc d'abandonner fon ouvrage , après avoir couru un grand daiTger. Le Roi lui avoir commandé de bâtir auflî un château auprès d'une tour appellée la tour d'Ordre, qui do- mine Boulogne , pour empêcher les vaiffeaux Anglois d'en- trer dans le port , ôc pour s'oppofer aux fecours qui pourroient venir par terre de Calais. Le Maréchal s'étoit fait fort, de bâtir ce château avant le mois d'Août j ce qui avoit fait prendre au Roi le deffein de porter l'année fuivante la guerre en Angleterre , afin que les ennemis , affez occupez chez eux , donnaffentle tems à Biez de perfcclionner fon ouvrage. Ce Prince devoir aufTi afïîéger en perfonne la ville de Guines dans le même tems, pour ferrer de près la ville de Boulogne j lui couper les fecours j ôc i'o-* D E J. A. 13 E T H O U , L I V. I. 75» blîger enfin à fe rendre. Dans ces vues ayant équippé une flotte, dont il donna le commandement à l'Amiral d'Annebauf, qui gouvernoit alors avec le cardinal de Tournon les affaires de l'Erat, depuis la retraite du Connétable de Montniorenci, il partit de Romorantin en Berri , où il avoir pafle l'hiver , _vint par Argentan ôc fe rendit à Touques en Normandie. Ce bourg eft bâti près de la mer fur une des rives de I^ ri- vière de Seine , & n'eft éloigné de Honfleur que d'environ trois lieues. Il étoit arrivé à Honfleur vingt-cinq galères com- mandées par le capitaine Poulin baron de la Garde. Le Roi les avoit fait venir de Provence, ôc leur avoir fait pafler le détroit de Gibraltar. Elles étoient plus capables de donner de i'étonnement & de la terreur^ que de fervir avec utilité fur rOcean,OLileur conflrudion platte ne pouvoir réiifter aux tem- pêtes 6c aux vents qui agitent cette mer, La flotte du Roi étoit en tout de cent trois navires, qui portoienthuit mille foldats. Boutieres,qui avoit acquis tant de gloire dans les guerres d'I- talie , commandoit la droite , ôc Curton commandoit la gau- che. Annebaut étoit au centre , monté fur l'Amiral , avec trente navires de front. Le baron de la Garde prit le devant avec fes galères, pour inquiéter les ennemis. Les François prirent d'abord l'ifle de Wigth , qui eft vis-à-vis Porthmouth ville confidérable d'Angleterre. C'étoit à la hauteur de cette ville qu'étoit la flotte Angloife, qui ne penfoit qu'à fe défendre j & à empêcher la defcente. Après quelques légères attaques , les François defcendi- ^ j 1 T* rent , par ordre de l'Amiral , en trois lieux difFérens , pour di- vifer les forces de l'ennemi , ayant à leur tête Strozzi , de Tais , Triftan de Moneins , ôc le capitaine Poulin. Aiarfay & Pierre Bon, ofliciers de galère , débarquèrent les derniers. Ces hoftilitez ne pouvant engager les Anglois à donner le combat , on mit en délibération fi on pouvoit les attaquer avec avantage, dans cette Manche qui eft entre Porthmouth Ôc l'ifle de Wigth. Nos officiers pleins d'ardeur prefibient l'A- miral d'attaquer î mais les plus fenfez ôc les plus habiles dans la marine foutinrcnt, qu'on ne pouvoit livrer le combat fans s'expofer à un péril évident , le vent ôc la marée nous étant contraires. Enfin on prit le parti de fortifier l'ifle de \v^"igrh, & d'y bdtir trois Forts , fans quoi on n'eût pu la conferver. Kij -^6 HISTOIRE Mais l'Amiral voyant bien qu'il falloit un tems confidérablè pour exécuter ce deflein , reconnut toute la côte , depuis la pointe de Sainte Hélcne jufqu'à Douvre , ôc feretira à Portet près Boulogne. Les ennemis avoient paru vouloir l'attaquer, lorfqu'il failbit voile vers les côtes de France ; ce qui l'obli- gea d'avancer vers eux en pleine mer , ôc de fe préparer au conibat. Mais voyant que les Anglois reculoient, il fe retira au Havre de Grâce , d'où il étoit forti 3 Ôc y ramena fa flotte fans perte ôc fans avantage. Le tems approchoit , où le Fort près de Boulogne devoit être achevé. Mais Biez avoir changé de deflein , fans en avoir averti le Roi , 6c l'avoit bâti en un lieu au-deflbus de celui qui lui avoit été prefcrit. Il l'avoit même commencé trop tard , pour pouvoir finir l'ouvrage avant la fin du mois d'Août. Ce contre - tems fit que le Roi ne penfa plus au fiege de Guines , ôc qu'il fit marcher fes troupes fur les frontières de Flandres, pour difputer le paffage aux troupes auxiUaires , qui venoient d'Allemagne j Ôc les empêcher de tenter quelque en- treprife dans leur marche. Cependant il y avoit tous les jours de légers combats entre nos troupes, ôc la garnifon de Bou- logne. François de Lorraine duc d'Aumale , fils de Claude duc de Guife, y fut confidérablement bleflTé d'un coup de pique , qui lui perça la mâchoire au - deflTous de l'œuil droit. La pique s'étant rompue ,1a pointe demeura dans laplaye, avec le tronçon de la longueur d'un demi pied. Une atteinte aufli violente ne le renverfa point de defîlis fon cheval. Ayant été porté dans une maifon , il fe fit arracher ce fer , qui tenoit au tronçon , fans donner le moindre figne de douleur , Ôc guérit enfin d'une fi grande bleflure contre l'efpérance des Chirur- giens. Ce grand homnie , qui donna dans la fuite tant de preu- ves de fa valeur , parut avoir été confervé par le Génie de la France qui fembloit être fur fon déclin , pour s'attacher par fa vertu héroïque le cœur des Peuples dégoûtez de leurs Prin- ces légitimes , ôc pour ouvrir à fes enfans un chemin , où cou- rant à la gloire ils priflent les armes , ôc ne les miflent bas qu'a- près avoir reconnu trop tard leur erreur. Le maréchal de Biez alla enfuitedans la Terre d'Oye^ pour faire le dégât dans les pays d'alentour, ôc ôter aux Allemands qu'on attendoit de jour en jour , tout moyen de fubfiiler. - * DE J. A. DE THOU, Liv. I. ^7 Charle de Cofie Briffac tailla en pièces dans cette expédition deux mille Anglois. Lorfque le Roi étoit à Forêt - Moîi- tier près d' Abbeville , Charle duc d'Orléans fon fils , qui de- voir être le gendre ou de l'Empereur ou de Ferdinand , y fut attaqué de la pefte , dont il mourut malgré tout l'art des Médecins. Le Roi fut extrêmement fenfible à cette perte. Non -feulement il perdoit un fils qu'il aimoit tendrement ; mais le mariage projette ne pouvant plus avoir lieu , il fe voyoit fans efpérance de recouvrer le Milanez, qui avoir occafionné jufques-là de fi longues guerres. Il jugea alors à propos d'en- voyer le chancelier Olivier , ôc l'amiral d'Annebaut à Bru- ges ôc à Anvers j pour découvrir dans quelles difpofitions étoit l'Empereur, depuis la mort du duc d'Orléans. Ces Minières fu- rent long-tems à la fuite de ce Prince j fans pouvoir appren- dre rien de précis fur l'affaire dont ils étoient chargez. Enfin on leur fit cette courte ôc vague réponfe > Que l'Empereur fe- roit enforte d'entretenir avec le Roi la bonne intelligence établie par le dernier traité de paix , ôc qu'il n'y donneroit jamais d'atteinte , à moins qu'on ne lui fit la guerre. Aurefte, Charle mit avec raifon cette mort imprévue au nombre de fes profpéritez. Elle le déchargeoit de l'obligation od il étoit de rendre FEtat de Milan ; ôc la Fortune le délioit d'une promeffe ou téméraire ou forcée. Ce Prince uniquement occupé du projet de la guerre d'Aï- i r 4 c. lemagne , employa le refte de Tannée à amaffer de l'argent. Le Roi de fon côté , qui prévoyoit que ces préparatifs de guerre pourroient être tournez contre lui , ordonna à tous les Gouverneurs de fortifier les places frontières, ôc d'y mettre de bonnes garnifons. Suivant ces ordres , on fortifia Bourg en BrefTe , Maubert-Fontaine , Mezieres , Moufon î ôc au lieu de Stenay , qui avoit été rendu au Duc de Lorraine, comme nous l'avons dit , le Roi iit faire plufieurs ouvrages à Ville- Franche , qui eft fituée fur la Meufe près de Saumoré. Il rap- pella aufTi d'ItaUe le duc d'Enguien^ envoya Caraccioli prince deMelfe , qu'il avoit fait depuis peu Colonel général de la Cava- lerie , pour commander dans le Dauphiné , ôc donna au duc d'Anguien le gouvernement de Languedoc , qu'avoir Carac- cioli. Enfin, depuis qu'il eut appris que les Allemands s'é- toient difiipez près de Liège , faute de payement , il ne fon- K ii; 7« HISTOIRE DE J, A. DE THOU, &^. gea plus qu'à conftruire des forts près de Boulogne. Nous voici arrivez à la fin de cette année , qui fera auflî la fin de ce premier Livre , où nous avons raconté les chofes paffées , autant qu'elles avoient rapport à notre deflein. Nous traiterons dans la fuite les matières un peu plus exadement ôc plus au long , fans rien déguifer , ôc fans nous laifler entrai^ ner par la flatterie ou par la haine , comme nous l'avons de-^ claré en commençant cet ouvrage. Je prie Dieu , fource de tout bien, qu'il m'accorde cette grâce ; ôc je l'en conjure par Jefus-Chrift le médiateur des hommes , qui règne étct^ nellement avec l'Efprit confolateur. Fin du premier Livre» 7^ |?i|É OOO0OG0ÔOÔ0O âi|2| 1^ ëooooi|?ioooo^l^oooi^§ioooC§ioooiliiooo#Pooo^léoooog ^ HI STOIRE D E JACQUES AUGUSTE DE T H O U. L I V R E^ J E C O N D. f Oeeeeeâeee^ e commencerai par la guerre d'Aile-- |ij ^ * ^ ^ ^ 4« J#| magne , que l'Empereur eut à foutenir i ^ WmMMm 5^ S contre les Puifî^nces unies de la confbf^ ^ l¥ ¥ pi ^ M ^'*^" d'Ausbourg : entreprife très-dif- J ?i Ai 8 I S' :^ ?^5 ficile , dont néanmoins dans l'efpa- ^-^' ^ t^l^v/.,./^w/^v,/c<^5 jj. 1^5 ce d une année il vint heureulement a <^)^ ^ ^ ^ ^ jvr^ avant tout , je crois que par rapport à '^^ {^^l^'^/' ^^^>j^^,. des confequences dangereufes qu'entraînoit cet article de la bulle d'or. Il vit que le Pape , fous prétexte de confirmer ôc de couronner les Empereurs , fe mcttoit en droit , pour prix de cette inveftiture, d'impofer des loix à un Souverain , duquel il en eiit dû recevoir. En eifet , Innocent Vï. ne lui envoya la couronne impériale par fes ambafladeurs , qu'après que Charle eût juré qu'il ne de- meureroitàRome , ni dans toute l'Italie, qu'autant qu'il plai- roitaufaint Père. Ce n'eft donc pas fans raifon que Pétrarque, qui vivoit en ce tems-là, ne parle qu'avec étonnement ôc in- dignation de cette hauteur , qui donnoit comme des entra- ves au prote£leur de la liberté pubhque , Ôc qui ôtoit à un. prince fouverain le droit de demeurer dans fes propres Etats;. Ce font les termes dont fe fert cet auteur , homme de bien , 6c le plus favant perfonnage de fon tenis , en écrivant à FEmpe» reur. On croit communément que ce fut Othon III. qui , pour empêcher les fadions ôc les brigues , remit à llx Electeurs le droit de choifir l'Empereur, ôc qui honora de cette éminente prérogative les archevêques de Mayence , de Cologne , ôc de Trêves , le comte Palatin duRhin ^ le duc de Saxe , ôc le mar- quis de Brandebourg. On dit auffi qu'il ajouta à ces éledleurs le duc de Bohême , qui porte aujourd'hui le titre de Roy , ôc qui n'a droit de fufirage , que lorfque les voix des fix autres font partagées. Mais les plus fçavans rejettent ces fuppofitions, ôc foutiennent que les Rois ôc les Empereurs d'Allemagne , fui- vant l'ancien ufa.ge , ont été élus par les peuples, ôc par les prin- ces de l'Empire , long-tems encore après Othon III. ôc avant le règne de Frédéric II. qui mourut en i25'o. Ils ajoutent qu'en parcourant l'hifloire, on ne trouve aucun auteur quifaffemen- tion des fept Electeurs , avant Frédéric IL qu'au contraire tous les hiftoriens s'accordent à dire que les diètes convoquées pour le choix d'un Empereur étoient compofées de tous les princes de l'Empire , ecclefiaftiques , ôc fecuHers. On doit conclure de-là que les fept Electeurs ont été inftituez entre 1250, ôc DE J. A. DE THO U, L I V. IL ^,- 1280. ^ H y a même lieu de conjedlurer que cette inflitutioa commença vers le tems de cette fameufe diète de l'Empire , ou Rodolphe comte d'Afpurg , tige de Faugufte maifon d'Au- triche , fut créé Empereur , après un long interrègne. Onuphre Panvini croit que le droit des fept Electeurs fut confirmé dans le fécond Concile de Lyon tenu fous le pontificat de Grégoire X. né à Plaifance. D'un autre côté , Nicolas Cilherus grand jurifconfulte , fort verfé d'ailleurs dans l'hiftoire ancienne de l'Allemagne , femble dire le contraire , dans un dilcours qu'il fait fur l'empereur Othon , & fur rérabliffement des Confeils généraux de l'Empire. Au refte , ce qu'on dit communément , que le roy de Bohême ne peut donner fa voix que quand les fix autres électeurs font partagez entre eux , paroît lufpecl: à plufieurs 5 puifque fuivant la teneur de la bulle d'or, il doit dire fon avis le troifiéme. Mais cette prérogative que Charle IV. qui étoit en même tems empereur ôc roi de Bohême j fe donna à lui-même par la bulle , n'a point paffé aux rois de Bohême fes fuccelTeurs. ^ Ce qu'on appelle l'Empire eft comme partagé en trois mem^ bres. L'Empereur eft le chef, & le premier de tous les princes. Après lui viennent les Eleâeurs dont nous venons de parler , l'archevêque de Magdebourg primat de Germanie ^ ôc ceux de Salzbourg , de Brème > 6c de Riga , qui ont fous eux & pouç fuffragans environ 45" Evêques. Il faut ajoutera ces Princes ecclefiaftiques les évêqnes de Mifne , de Bamberg , ôc de Ra- tisbonne , qui ne reconnoiflent point de métropolitain. On compte aufli parmi les princes ecclefiaftiques plufieurs Abbez, ^ Abbefies. Outre le comte Palatin , le duc de Saxe , ôc le mar- quis de Brandebourg 5 le collège des Princes eft compofé en- core de plufieurs Palatins, Ducs , Marquis , Landgraves , Bur- graves , Comtes, Seigneurs ) ôc Barons : dans chacune de cqs difi^erentes clafles quatre Seigneurs principaux tiennent le pre- mier rang. Au refte le nombre de tous ces princes n'cft pas confirmez par le Pape , non comme Eleclcurs , mais comme Evoques. 2 II y a aujourd'hui neuf Elccleurs. En 1642. on créa nn huitième E!cdo- rat , avec la charge de grand ThreTo- rier. En. \6ç>z. on en créa un neuviè- me, en faveur du duc d'Hanover delà niaiTon de Brunfwik. Lij 1 La fucceffionà î'EIeclorat fuit l'or- dre du fang , Ôc dépend de la proxi- mité des branches. La dignité d'Elec- teur, & les terres qui y font attachées , ne peuvent être divifces par un par- tage. Les Eledeurs ecclefuiiliques s'é- tat>lifrent par éleftion , comme les au- tres évoques d'Allemagne , Se font S4 HISTOIRE fixe ôc limité , parce qu'il dcpend de l'Empereur de Faugmen- ter ou de le diminuer à fon gré , ôc fuivant la conjon ôc s'ils venoientà defobéïr aux Man- demens impériaux , ou qu'ils entrepriflent une guerre contre les loix ôc les conftitutions de l'Allemagne , ils feroient mis au ban de l'Empire , ôc privez de leurs Etats. Quand ils meurent fans héritiers maies j prefque tous leurs biens reviennent de droit au chef de l'Empire. hes villes libres conftituent le troifiéme membre du corps Germanique. On en comptoit autrefois plus de quatre-vingt dix j au lieu qu'ils n'y en a aujourd'hui qu'environ foixante. Telle eft la forme de cette grande République. On peut à bon droit l'appeller ainfi : car quoique l'Empereur , les autres priir- ces , ôc les villes libres ayent chacun leur territoire , leurs cou- tumes , ôc des fujets fur lefquels ils ont droit de vie ôc de mort , comme néanmoins ces fouvcrainetez font foumifes au corps de l'Empire , Ôc que l'Empereur lui-même , qui en eft le chef, eft tenu d'obéir à fes loix , toutes ces Puilfances confiderées en- femble, reprefentent comme un gouvernement républicain. Mais comme tant de domaines voifins font quelquefois fi mêlez ôc confondus , qu'il eft impolTible qu'il ne naiiTe fouvent entre eux de grands différends fur leurs droits ôc leurs limites j on a fagement établi un Confeil commun dans chacun des dix Cercles de l'Empire. Ce fut en l'année i5'22. que toutes les provinces de l'Allemagne furent ainfidiftribuées j au lieu qu'on n'en comptoit que fix avant ce tems. On rapporte quelques autres raifons de l'établiffementdeces dixConfeils. On prétend que ce fut pour former dans ces tribunaux differens , des fujets qui devinflent capables de remplir les places vacantes dans la chambre Impériale , qui avoit alors une fouveraine autorité. On ajoute encore que ces dix Confeils furent créez pour main- tenir la tranquillité pubHque, ôc pour faire exécuter les loix ôc les jugemens defEmpire. Car ces Confeils , à proprement par- ier , n'ont aucune véritable jurifdidion. Leur pouvoir ne s'étend qu'à délibérer fur les moyens d'exécuter ce qu'on a établi , à donner les ordres neceflaires pour aifembler les troupes , ôc à faire fournir à chaque Puiflànce fon contingent, en cas de guerre. DE J. A. DE THOU, Liv. IL Sy Le premier Cercle contient la Franconie , où font trois évêchez : Le fécond, TArchevêché de Salzbourg , 6c la Ba- vière, où font fix Evêchez : Le troifiéme , l'Autriche, ôc le comté deXirol , où il y a fix Evêchez : Le quatrième, la Soua- be , où l'on compte trois Evêchez , le duché de Vittemberg , & plufieurs villes libres. Le cinquième Cercle renferme la baffe Alilice, où font onze Evêchez. Les duchez de Savoye, & de Lorraine font au fTi compris en ce Cercle 5 caria haute Alface dépend de l'Autriche. Le fixiéme comprend le Palatinat du Rhin , où font les trois Eledeurs ecclefiaftiques. On a mis dans le feptiéme la Veftphalie , où font huit Evêchez , la Frife orientale, les duchez de Juliers, ôc de Cleves . ôc le comté de Valdec. Le huitième Cercle eft compofé du duché ou éleêlorat de Saxe ^ du duché de Pomeranie, du marquifat ou électorat de Brandebourg , de la principauté d'Anhalt , de la ville de Dantzic, ôc de quelques autres citez. Le neuvième contient la baiïe Saxe, où font les archevêchez de Brème, ôc de Magde- bourg, Ôc cinq Evêchez. Le Roy de Dannemarc eft compris en ce Cercle , à caufe des terres qu'il y poifede , ôc du duché do Holftein j les ducs de Brunfwic , de Meckelbourg^ ôc de Lune- bourg y font aufli comptez. Enfin le dixième cercle renferme le comté de Bourgogne, où eft l'archevêché de Befançon. Ce dernier Cercle a été depuis peu ajouté aux autres parles Empe- reurs de la maifon d'Autriche , à qui la Franche-Comté appar- tenoit. Les plus grands feigneurs des Pays -bas ont aufli voulu être compris dans l'Empire. C'eft toujours un prince ou un fei- gneur d'une haute naiffance , qui prèfide au confeil de chacun de ces Cercles , ôc on lui donne quatre confeillers ou afiTeffeurs. Au refte pour terminer les différends qui s'élèvent entre les princes, ôc les villes de l'Allemagne, on a jugé à propos de créer une chambre Impériale h Spire. Un Prince, un Baron, ou un Comte en font les préfidens. Aujourd'hui fEmpereur donne à ce chef cinq affeifeurs , dont il y a toujours trois qui font Comtes , ou Barons , ôc qui préfident. Les fept Electeurs ont droit d'envoyer auffi à cette chambre dix confeillers. l'Autriche y en nomme un, le comté de Bourgogne un aufîi > Les i\x anciens cercles , dix-huit , ôc les quatre autres cercles , fix. C'eft l'Empereur qui nomme le chef de ces quarante ôc un afleffeurs , ôc on le nomme le juge de la chambre impériale. L iij 8^ HISTOIRE Ce fuprême tribunal , 6c les dix autres confeils des Cercles ont été formez pour rendre la juftice aux princes, & aux villes. Mais pour ce qui regarde la majeflé de l'Empire , le corps entier de cette grande république ^ ôc l'ordre général , on aflemble les Etats qu'on nomme Diètes. C'eft là qu'on délibère de la paix 6c de la guerre, des dépenfes communes 6c necef- iaires , 6c de leur repartition 5 des traitez 6c des alliances. C'eft là qu'on établit de nouvelles loix j qu'on abroge ou qu'on in- terptete les anciennes, 6c qu'on fait des reglemens fur la mon- noyé 6c fur d'autres chofes de pareille nature. Il n'appartient qu'à l'Empereur de convoquer ces diètes , d'en indiquer le tems , 6c de marquer le lieu où elles doivent fe tenir. L'Em- pereur , les Princes , ou leurs miniftres , ainll que ceux des vil- les , peuvent aiîifter à ces Etats généraux , y prefenter leurs requêtes , faire leurs oppofitions , y avoir féance 6c y parler fuivant le rang que leur donnent les conftitutions de l'Em- pire. Au refte, je ne vois aucun Etat dans toute l'antiquité la plus reculée, que l'on puiffe comparer à la republique Ger- manique , compofée de tant de princes au dedans 6c au de- hors de l'Allemagne , de tant de villes, 6c de tant de puifTan- ces qui lui font alliées 5 fi ce n'eft peut-être l'afTemblée des Amphi(£tions, qui fut établie d'abord auprès des Thermopiles par Amphiclion roi des Athéniens, fils de Deucalion , 6c pe- tit-fils de Promethée. Strabon qui rapporte ce fait , ajoute qu'un pareil confeil fut établi par Acrifius auprès de Delphes , ôc que quinze peuples de la Grèce lui étoient foumis. On pourroit citer auiïi le célèbre fenat des Achéens , qui fleurif- foit fur-tout au tems d'Aratus le Sicyonien. Mais de telles comparaifons ne peuvent être ^ juftes. Ce feroit , comme on dit, comparer une mouche à un éléphant. Rien n'étoit plus natu- rel que de voir des peuples voifins toujours en butte aux entre- prifes des étrangers , 6c qui avoient befoin les uns des au- tres, fe lier enfemble, 6c prendre un même efprit pour leur commune confervation. D'ailleurs ces établiffcmens 6c ces unions furent de courte durée , ayant été ruinez par les forces I M. de Thou auroit pu comparer àplus juftc titre le gouvernement Ger- rnanique avec l'ancien gouvernement àis Gaulois > qui avcienc leurs com- t'ia , 8c leurs Conventtis , c'eft-à-dire t des Confeils particuliers ôç des Qon-*. feils géne'raux, D E J. A. D fî T H O U , L I V. II. S7 étrangères , ou par les diffentions domeftiques ; quoiqu'il eu reftât encore quelques légères traces fous les Empereurs Ro- mains. Mais ce qu'on ne peut aflez admirer , c'eft que tant de peu- ples puiiTans , fans y être engagez ni par la crainte ni par la necellité, fe foient tous réunis j pour confentir à cette forme de gouvernement , qu'ils ont retenue depuis tant de fiecles î de forte qu'il n'y a point aujourd hui , ôc qu'il n'y a jamais eu de corps plus ferme ôc plus folide, quoique eompofé de mem- bres la plupart aflez foibles. Ce qui eft encore de plus furpre- *nant , c'eft que tous ces Etats particuliers , qui ont la plupart des gouvernemens differens , ayent toujours été très-unis entre eux. Il eft arrivé néanmoins, qu'on a jette quelquefois des fe- mences de diviiion dans ce vafte Etat •> les Papes ont fecoué le joug des Empereurs en Italie 5 ils y ont affermi leur puiflanc€ , & leur nom s'eft rendu redoutable dans toute l'Europe , & en Allemagne même, fans bleflfer cependant la majefté de l'Em- pire , qui s'eft toujours foutenuë jufqu'ici dans fon ancienne fplendeur. Mais Luther ayant prêché fes dogmes , les Princes ôc les peuples s'étant à ce fujet defunis , ôc le zèle de la reli- gion ayant enfanté des faûions ôc des partis , Charle V, que de grands fuccès encourageoient à tout entreprendre , faifit cette occafion que lui prefentoit la Fortune ^ d'affujettir un Empire , dont il étoit le premier membre , ôc de le rendre héréditaire dans fa maifon. Il fe perfuadoit que fes victoires paflees lui promettoient pour l'avenir un fuccès afTuré , ôc du en quelque forte à fa fagefle ôc à fa valeur 5 ôc qu'après tout , il étoit glorieux j ôc même necefl^aire d'eflfayer un fi grand projet. Il y avoit quelques années, que pour perpétuer la dignité Guerre coj> d iimpereur dans la mailon, il avoit déclare , étant a Cologne, taas, Ferdinand fon frère roi des Romains. Les Elefteurs , ôc les autres princes de l'Allemagne s'étoient fort recriez contre cette entreprife. Ils foutenoient cette nomination nulle , comme faite fans le confentement du collège eledoral , ôc contre la teneur de la bulle d'or. C'étoit pour foutenir la liberté oppri- mée , que l'Eletteur de Saxe, le Landgrave de Hefle , Guillau- me ôc Louis de Bavière frères , avoient fait fecretement une ligue avec François I. qui avoit confié cent mille écus d'or aux 88 HISTOIRE princes de Bavière , pour s'en fervir dans l'occafion. Apres que Luther eut été excommunié, on fit dans l'Empire plu^ lieurs décrets pour le maintien de l'ancienne religion , & l'on impofa de grandes peines à ceux qui oferoient entreprendre quelque chofe à fon préjudice. Mais dans le tems que les Fran- çois attaquoient l'Empire de toutes parts , on tint à Spire en l'année 15" 44. une diète générale , où après de grandes con- 1^44. teftations , il fut enfin arrêté , que l'Empereur aflembleroit des perfonnages pieux ôc fçavans , pour convenir avec eux des moyens de reformer l'Eglife , ôc pour en dreiïer un projet. On ftatua auiïi , que les autres princes de l'Empire feroient de leur côté la même chofe , ôc qu'à la prochaine diète on re- préfenteroit ces différents moyens , aiin de faire un règlement unanime qui tournât à la gloire de Dieu. On ajouta, que cet Edit feroit obfervé jufqu'à ce qu'on pût affembler en Allema- gne un Concile, foit général , foit national. On exhortoit les princes & les peuples à entretenir cependant l'union entr'eux, ôc à n'exciter aucuns troubles au fujet de la religion. On ar- rêta aufTi que lescommunautez ecclefiaftiques , de quelque re- ligion qu'elles fuffent, joûiroient tranquillement de leurs biens, à condition d'en faire une part convenable aux miniftres des autels , aux pauvres 6c aux maîtres des écoles. Les Proteftans avoient fouvent fait des plaintes de la cham- bre Impériale établie à Spire. Ils difoient , qu'ils étoient mal- traitez en toute occafion par les juges de ce tribunal, qui en haine de leur Religion , leur refuloient toute juftice. Pour faire celfer ces plaintes , on ordonna que les magiflrats de Spire acheveroient le tems de leur adminiftration , après quoi on ad- mettroit indifféremment ceux qui feroient nommez par les Cercles, fans aucun égard à leur Religion. Les Luthériens ayant obtenu ce fameux edit, fournirent avec joye à TEmpe- reur les fecours qu'il leur demanda contre la France 6c con- tre le Turc î 6c ils fe flattoient de jouir à l'avenir d'une lon- gue tranquillité. Mais après que Charle eût fait la paix avec la France, il crut n'avoir plus rien à craindre du côté de la Porte, avec qui il étoitprêtà négocier une trêve, parl'entre- mife de François I. qui avoir envoyé à ce fujet Jean de Mou- lue à Conftantinople. Alors il tourna toutes fes vues du côté de la guerre d'Allemagne. Après avoir mis ordre à fes affaires dans D E J. A. D E T H O U , L I V. 1 1. 8p dans les Pays-bas y il convoqua à Vormes les Etats de TEm- pire. Sa fantcnelui permettant pas defe trouver à cette airem- blée, il chargea Ferdinand fon frère d'y préiideren fonnom. Ce Prince fe rendit à la diète le 24.. de Mars ^ & y trouva Othon Trufches cardinal d'Aufbourg^ 6c Frédéric de Fuftenl- berg, que l'Empereur y avoir envoyez, avec le titre d'Am- bafladeurs. Ferdinand expofa d'abord aux Etats le fujet pour lequel ils étoient convoquez. Il leur dit , qu'il s'agifToit fur tout de terminer les différends en matière de Religion , ôc de finir des queftions fi long-tems agitées 5 il ajouta qu'il étoit à pro- pos de former la Chambre impériale, d'affermir la paix, ôc de prendre des mefures fur la guerre contre les Turcs. Il fit en- fuite des excufes au nom de l'Empereur, de ce qu'il ne s'étoit pas trouvé à la diète, ôc il afTura que ce Prince s'y rendroit dans peu de tems. Il pria les Princes , qu'en attendant on dé- libérât des affaires communes, afin qu'on pût décider quelque chofe , lorfque FEmpereur feroit arrivé. Il dit encore qu'il îA- loit commencer par le culte de Dieu, ôc affoupir-les troubles de la Religion, pour être plus en état de s'oppofer aux entreprifes defjnfidelles j que FEmpereur venoit de faire la paix avec la France à des conditions dèfavantageufes , dans la feule vue, que le Roi l'aideroit dans la guerre contre les Turcs , ou que du moins n'ayant plus rien à démêler avec ce Prince^ il put tour- ner fûrement fes armes contre l'ennemi du nom Chrétien : Qu'au refle il avoir engagé le Roi à foufcrire aux décifions du concile convoqué à Trente 5 qu'il les prioit de s'y foùmettre aufTis après quoi, toutes inimitiez ceffant, la paix feroit ren- due à FEglife , ôc la tranquillité à FAllemagne , ôc à toute la Chrétienté. Ferdinand ajouta encore que FEmpereur n'avoir pas oublié ce qui avoit été réfolu à la dernière diète de Spire> que ce Prince avoit chargé des hommes dodes ôc pieux de faire un projet de réforme, ôc qu'ils le lui avoient mis entre les mains j qu'au refte cette affaire étoit trop importante , ôc dune trop grande difcuffion, pour pouvoir être terminée à la veille d'une guerre contre les Turcs; qu'il paroiffoit donc plus à propos de différer Fexamen des articles delà réforme ; d'at- tendre ce que décideroit le concile , qu'on alloit tenir i ôc que comme il étoit évident que cette diète finiroit avant jcjue les prélats du concile fe fuffent affcaiblez , il en falloir Tom, /p JVl 5)0 HISTOIRE indiquer une autre, où l'on agiteroit lesqueûions furie fait de la Religion. Ferdinand parla enfuite de la Chambre impériale de Spire j établie pour maintenir l'union dans l'Empire, & em- pêcher qu'on ne fit tort aux particuliers. Il pria les Princes de la diète , Ôc les autres feigneurs de nommer au plutôt les juges de ce tribunal , & d'établir un fond pour leur entretien jaioù- tant, que fuppofé qu'ils euflent peine à s'accorder là deflus, ils pouvoient s'en rapporter à l'Empereur. Il finit en difant qu'il ne reftoit plus qu'à délibérer de la guerre contre les Turcs 5 s'il falloir les attaquer, ou fe tenir fur la défend ve, ôc fe contenter de fortifier les places frontières , Ôc d'y mettre de fortes garnifons : Qu'on avoit appris de toutes parts , que les Infidelles étoient prêts d'entrer en Hongrie avec une puifTante armée , ôc qu'au point oh étoient les chofes , on ne pouvoir différer un moment de faire marcher des troupes dans ce royaume , après avoir fait un fond pour leur fubfiftance. Les Proteftans ayant à leur tête l'archevêque de Cologne ôc le comte Palatin , répondirent à ce difcours par un écrit du trois Avril , qui contenoit en fubflance : Qu'ils ne pouvoient affez s'étonner, qu'on remît au concile de Trente la déiJ||on des difputes fur le fait de la religion , lorfqu'ils étoient affem- blez à Vomies, uniquement pour agiter ces matières, fuivant le réfultat de la diète de Spire, ôc quoiqu'ils euffent plufieurs fois déclaré qu'ils ne regardoient ce concile ni comme libre, ni comme légitime ; qu'avant de parler de la guerre des Turcs, il falloit chercher les moyens de cimenter l'union entre les membres de l'Empire ; qu'en vain délibereroit-on fur les moyens de foûtenir une guerre étrangère à frais communs, tant que les efprits feroient aigris au fujet des matières de la foi. Pourquoi, difoient-ils , entreprendre une guerre , lorfque l'Empire efl: agité au dedans par les plus grands troubles? Pourquoi affoiblir fans aucun profit les forces de l'Allemagne ôc de l'Italie f Les Prin- ces doivent mettre la paix dans leurs Etats , au lieu de porter la guerre au dehors. On doits'affurer, ajoûtoient-ils, que lorf- que les troubles feront pacifiez , ôc les conférences calmées , les peuples attaqueront avec plus d'ardeur Fennemi commun du nom Chrétien : alors Dieu béniffant nos armes j nous pou- rions efperer la vidoire. En attendant, il faut s'en tenir au ïéfultat de la diète de Spire i ôc n'inquiéter perfonne au fujet D E J. A. D E T H O U , L î V. II. 91 de la religion. Ils concluoient qu'on devoir compoferla cham- bre de Spire de juges qui ne fufientfufpeds à aucun parti, ôc qui rendirent une exaâe juftice à tous. Cependant malgré roppofition des Proteftans , tous les au- tres Princes foutinrent qu'on devoir s'en rapporter au concile convoqué à Trente au fujet des difputes de Religion , ôc qu'à l'égard de la chambre Impériale, il falloir la former fuivant les loix anciennes de l'Empire > ôc que les juges fuiviflTent dans leurs jugemens le Droit écrit. Ces Princes demandèrent aufli qu'on nommât des commiflaires > pour conférer enfemble fur la guerre des Turcs. Après de grandes conteftations , qui du- y rerent jufqu'au feptiéme du mois de May , on ceffa de dé- libérer, à caufe des avis qu'on eut que l'Empereur étoit en chemin. Il arriva en effet le feiziéme du même mois. Le len- demain on vit auiïi venir à Vormes le cardinal Alexandre Farnefe , neveu de Paul III. Ce Pontife étoit fort piqué du réfultat de la diète de Spire touchant ia réformation j ôc plu- (leurs crurent avec affez de fondement , qu'il avoit envoyé à Vormes le Cardinal, pour faire révoquer cet article. Cepen- dant on ne propofa rien en public à ce fujet. On fît rapport à l'Empereur des chofes dont on étoit convenu, qui fe rédui- foient en fubilance, à ne point agiter quant àpréfent les quef^ tions de religion ; à ne point obliger les Proteftans à recon- noître le Concile indiqué à Trente , qu'ils regardoient com- me peu légitime j ôc à former la Chambre impériale , fuivant la décifion de la diète tenue à Spire 5 qu'à ces conditions on délibereroit fur le champ des moyens d'entreprendre la guerre contre les Turcs. L'Empereur répondit par la bouche de Granvelle ôc de Naves fes miniftres, qu'il ne pouvoir confenrir à ces propo- iirions. Que penferonr les Princes Chrériens , difoir-il , fi les Proreftans refufenr d'obéir à^ un concile affemblé en leur fa- veur ? Il ajoura, qu'il n'empêchoir poinr qu'ils ne propofaffent leurs morifs de fufpicion devanr les Pères du concile , ôc qu'ils leur repréfenraffenr leurs raifons j pourvu qu'ils y envoyaffent des dépurez , fans vouloir fe fouftraire à Ion auroriré , avanr que de fçavoir quelle feroir la conduire ôc la décifion des Eve- ques convoquez. Louis Adhemar comre de Grignan, miniftre jde François I. étoit préfeiit à la diète. Il appuya \qs raifons M ij \ S2 HISTOIRE de Ferdinand , 6c conjura les Princes par l'étroite union qui étoit entre l'Empire, ôc le Roi fon maître, de travailler lé- rieufement à appaifer les troubles de la religion , d'envoyer des députez au concile , qui n'étoit convoqué que dans la VLië de réunir les efprits ; Ôc de promettre enfin qu'ils fe fou- mettroient à fes décifions. Grignan étoit un feigneur peu verfé dans lesLettres, ôc qui avoir été envoyé à Vomies, à la recom- mandation du cardinal de Tournon fon parent , fort attaché à ia cour de Rome. On vouloir jetter de la terreur dans l'efprit des Proteftans, ôc les obliger à reconnoître l'autorité du con- cile, en leur faifant voir que l'Empereur ôc le Roi de France \e favorifoient également. Enfin, après de longues contefta- tions fur la religion , fur la Chambre impériale, ôc fur la guerre des Infidelles , l'Empereur congédia la diète le 4. Août , fur ce prétexte , que tous les Princes n'avoient pas envoyé des députez à l'AlTemblée j ôc il en indiqua une autre à Ratif- bonne pour le mois de Janvier fuivanr , aflurant qu'il s'y trou- veroit en perfonne , fi fa fanté le lui permettoit. Il exhorta tous les Princes à s'y rendre 5 ôc pour terminer les différends de religion , il établit un Confeil de Théologiens, dont quatre de chaque parti agiteroient les queftions ôc parleroient , ôc deux feroient comme juges ôc modérateurs. Il ordonna à ces Doc- teurs Catholiques ôc Luthériens , de fe trouver à Raîifbonne "vers le commencement de Décembre , ôc de commencer leurs conférences , avant les féances de la diète générale. Lorfque tout étoit en confufion dans l'Empire , la conduite téméraire de Henri de Brunfwic donna comme le fignal de la guerre. Ce Prince d'un efprit inquiet^ brouillon, ôc fans moeurs j étoit venu en France, oi^i il avoir trouvé moyen d'ob- tenir du Roy de grandes fommes d'argent, pour lever, à ce qu'ils difoit , des troupes en Allemagne contre le Roi d'An- gleterre, qui faifoit de fon côté des levées de foldats en Saxe, par l'entremife de Frédéric de Riffemberg. Mais Brunfwic ayant affemblé beaucoup de foldats , le plus fecrettement qu'il lui fut poffible , tourna fes forces contre fa patrie. Il af- fiégea Rottembourg , ville du territoire de Brème , quoique l'Empereur lui commandât de mettre bas les armes , ôc de pourfuivre fes droits par les voyes de la juftice. Son entreprife n'ayant pas réùffi , il entre dans la baiTe Saxe , ravage le DE J. A. DE THOU, Liv. IL 93 pays^ ôc menace les villes maritimes déporter les chofes aux dernières extrêmitez , fi elles ne renoncent à l'union de Smal- calde. Les Proteftans foupçonnerent que ces hoftilitez fe fai- foient du confentement de l'Empereur , qui n'écoit pas fâché que Brunfwic fit quelques progrès , afin d'avoir occafion lui- même d'allumer la guerre. C'eft pourquoi , ayant juge' à pro- pos de le prévenir ^ ils mirent fur pied une armée , dont le prince Philippe de Hefle eut le commandement. Maurice de Brunfwic fils de Henri, ôc Erneft de Brunfwic joignirent leurs troupes à celles de ce Prince > ôc marchèrent contre Henrij qui aiïiégeoit alors Volfembutel , la plus forte place du y duché de Brunfwic. Cette guerre finit par la prifon de Henri y^ de Brunfwic , qui fut enfin obligé de fe rendre au prince de Hefie , lui ôc le prince Vi£lor fon fils , après qu'on eut amufé long-tems par de vaines promefles Maurice de Brunfwic, qui employa inutilement fes bons offices en faveur de fon père. Charle V. qui étoit alors à Bruges y apprit l'emprifonne- ment du prince de Brunfwic, par les lettres du Landgrave de HefTe , qui le prioit de le déclarer criminel , lui ôc fes com- plices , Ôc de les mettre au ban de l'Empire. L'Empereur en- voya au Landgrave Nicolas Conitz avec une lettre , par la- quelle il tâchoit de diminuer le crime de Brunfwic , ôc l'ex- hortoit d'ufer de fa vicloirb avec modération , ôc de traiter fon prifonnier avec honneur, comme cela fe pratique entre les princes. Enfin il le prioit de congédier fes troupes , n'ayant plus rien à craindre de Henri ni de fes alliez y ôc de demander juftice, fuivant les loix,de ceux qui avoicnt eu des liaifons avec lui , Ôc qui lui avoient fourni des troupes ôc de l'argent. On ne douta prefque plus de Tintelligence qui étoit entre l'Em- pereur ôc Henri de Brunfwic , quand on vit qu'il refufoit de punir un Prince , qui avoir ofé violer avec fes alliez la paix de l'Empire , ôc qu'il faifoit lui - même de grands prépa- ratifs de guerre , ôc levoit des troupes de toutes parts , fous prétexte de la guerre contre les Turcs. Plufieurs fe perfua- derent néanmoins , que Charle n'eut d'abord en vue que d'at- taquer les Infidelles , Ôc d'entreprendre une guerre qui lui eût été plus utile, plus honorable ôc moins odieufe : mais qu'ayant eu plufieurs conférences avec le Pape à Gènes , à Nice > à Luques , Ôc à Bufleto , il avoit changé de réfolution , ôc Miij P4 HISTOIRE s'étoit dctermlné à tourner fes armes contre l'Allemagne. Les Proteftans n'attribuoient qu'à la Cour de Rome la guerre qu'on alloit leur faire. Ils publioient que les Papes avoient toujours eu une haine plus implacable contre ceux des Chrétiens qui avoient voulu s'oppofer à leur puiflance énorme , que contre les ennemis même du nom Chrétien. L'Empereur fe voyant donc prefifé par le Pape , qui lui pro- mettoit de grands fecours , ôc pouffé peut-être par fa propre ambition , ôc par les autres raifons que j'ai rapportées , envoya àConftantinople fur la fin de l'année Gérard Feldwig, homme docle, ôc qui fçavoit les langues, pour négocier une trêve avec les Turcs au nom de Ferdinand. Cet Agent y trouva Mon- luc , qui y étoit déjà de la part du Roi de France , comme je l'ai dit. Au refte , les Théologiens des deux partis s'étant affemblez à Ratisbonne , fuivant les ordres qu'ils avoient reçus, ^^^^^^'^^^^ l'Empereur envoya Maurice évêque d'Eychtad , ôc Frédéric 1 5* ^ (5 comte de Fuilemberg pour préfider en fon nom. On difputa de part ôc d'autre y depuis le 27. de Janvier jufqu'au trentième de Mars, fans pouvoir s'accorder fur aucun point, parce que l'on ne convenoit pas même de l'ordre qu'il falloir tenir dans la difcuffion des matières conteftées. La feule queftion de la Juftiiication fut agitée entre Pierre de Malvende , Evrard Billic, ôc Martin Bucer. Enfin les Proteftans fe retirèrent les pre- miers '■> ce qui irrita extrêmement l'Empereur. Il voyoit que les peuples, après la rupture des conférences , feroient plus at- tentifs à fes démarches , dont il leur vouloir dérober la con- noiffance. Déjà le bruit d'une guerre en Allemagne s'étoit ré- . pandu partout. Les Proteftans s'étoient affemblez à Francfort fur le Mein , pour prendre des mefures fur leurs intérêts com- muns^ fuivant l'union de Smalcalde , 'ôc pour fe défendre, en fourniffant chacun leur contingent d'hommes ôc d'argent, fi on les attaquoit au fujet de la religion. On y parla du con- cile de Trente , qui devoit tenir cette année fes premières féan- ces 5 de prolonger les traitez d'union , ôc de répartir \qs frais qui avoient été faits à l'occafion de la guerre de Brunfwic. On convint de ne point abandonner l'archevêque de Cologne , cité à comparoître devant le Pape. Enfin on réfolut de preffer l'Em- pereur par les plus vives inftances , de confirmer le réfultat de la diète de Spire au fujet de la religion , ôc d'y établir la D E J. A. D E T H O U , L I V. IL p; Chambre impériale , comme il l'avoit fi fouvent promis. ■■ Ce fut alors que l'Eledeur Palatin déclara qu'il vouloit écou- i c 4 (5". ter enfin les vœux unanimes de fes peuples j qu'il avoit efperé envain depuis tant d'années , que l'on regleroit quelque chofe fur la reformation demandée , & qu'il craignoit qu'un plus long retardement ne fût préjudiciable. En même tems il défendit de reconnoître l'autorité du Pape dans fes Etats 5 il reçut la do£lrine de Luther , Ôc fit venir à Heidelberg Paul Fagius né à Reinzabern dans le Palannat. Ce fçavant homme avoit appris la langue Hébraïque fous Wolfang Capiton , Ôc y étoit deve- nu très habile. Il fe mit à enfeigner à Ifne ^ où dans fa pauvre- té il reçut de grands fecours de Pierre Bufler^ riche magiftrat de la même ville. Ce fut Fagius qui y ayant fait venir Hélie, Juif très fçavant, y établit une imprimerie ^ qui a beaucoup con- tribué à l'intelligence parfaite de la langue fainte '. L'Eletleur Palatin fit auflTi de grandes inftances auprès des archevêques de Mayence ôc de Trêves , pour les engager à députera l'Em- pereur en faveur de l'archevêque de Cologne > mais ces Pré- lats s'en excuferent dans la crainte de déplaire à l'Empereur. Cependant le Landgrave de Heiïe écrivit à Granvelle, qu'il étoit averti de toutes parts, que l'Empereur ôc le Pape fepré- paroient à la guerre ; qu'on fçavoitque du côté du Brabant on devoir attaquer le pays de Cologne , ôc la haute Allemagne du côté de l'Italie , ôc qu'il y avoit des troupes fur pié à ce delfein. A quoi bon, ajoiuoit-il , tous ces préparatifs, lorfqu'on eft en paix avec la France , ôc qu'on affure qu'il y a une trêve lignée avec les Turcs ? Il lui difoit encore , que ces hoflilitez ne fe pouvant commettre qu'au préjudice des actes confirmez à Nu- remberg, à Ratisbonne , ôc à Spire, il ne pouvoir fe perfuader que l'Empereur eût de mauvais deffeins contre des princes , qui lui avoient rendu tant de bons -offices , ôc luiavoicnt déféré en toutes chofes : Qu'au refte il avoit cru, comme étant fon ami, lui devoir confier les motifs de fes foupçons. Sebaftien Scher- tel officier d'armée fort expérimenté , fe rendit alors en fecret au- près de TEleêteur Palatin , ôc du Landgrave de Helfe , ôc leur 1 Les Juifs font les premiers qui ont imprime en Heljreu. Moyfe fils de Rab- bi Ifraël Nathan , né à Spire en Alle- magne , commença dans la ville de Soncino en Italie , à publier des édi- tions hébraïques , avec un applaudif- fement univerfcl, l'an 1484. Plufieurs Juifs de fa famille encouragez par ce fuccès embraflerent la même profef- fion. P(^ HISTOIRE . confirma la nouvelle des mefures que prenoit l'Empereur. Grari- i <; 4 1$. velle au contraire répondit au Landgrave , que fes foupçons étoient mal fondez j qu'on n'en vouloir point aux Proteîlans > que (i l'Empereur levoit quelques troupes , cela ne les regar- doit pas , ôc qu'il pouvoir l'afifurer ^ que ce Prince vouloir entre- tenir la paix. Charle fut averti de l'aflemblce tenue à Francfort par Chrif- tophle Carlowitz , que le prince Maurice de Saxe y avoit envoyé , quoique ce prince ne fût pas encore entré dans la ligue des Luthériens. Ce Monarque craignant que ceux-ci allarmez par de juftes foupçons ne le prévinffent *, envoya Naves à Sebaftien d'Hufenfteim archevêque de Mayence, qui avoit été depuis peu élevé à cette dignité , après la mort d'Albert de Brandebourg. Il eut ordre auffi de fe rendre auprès de l'archevêque de Cologne ôc du comte Palatin i pour confirmer de vive voix aux trois Eleveurs les mêmes chofes, que Granvelle avoit écrites au Landgrave. Mais ils n'ajoutèrent aucune foi aux paroles de Naves , voyant que l'Empereur n'avoir eu nul égard aux inftances qu'ils lui avoient faites, conjointement avec l'eledleur de Brandebourg, en faveur de l'archevêque de Cologne* Ils fçavoient d'ailleurs que le Pape le preffoit d'engager les princes d'Allemagne à fe foû- mettre aux décifions que donneroit le concile de Trente, qui avoit tenu fa première féancele feptiéme Janvier de cette an- • née. Naves s'étoit arrêté en chemin chez Rinhald comte de Solms î ôc fur ce que celui-ci lui avoit parlé de ces préparatifs de guerre qui faifoient tant de bruit , il lui avoit dit qu'il croyoit que le Landgrave ne pouvoir mieux faire que d'aller trouver l'Empereur , que ce feroit le feul moyen de mettre fin aux défiances ôc aux foupçons fondez fur de vains rapports de part ôc d'autre. Le Landgrave , à qui le comte de Solms fit part de cette converfation , prit un fauf-conduit de l'Empe^ reur , ôc fe rendit à Spire auprès de ce Prince , qui s'y étoit arrêté pour aller enfuite à Ratisbonne. L'éledeur Palatin , ôc Guillaume Maffembach , envoyé du duc de "Wittemberg, vinrent auiïi en cette ville trouver l'Empereur. Le Land- grave eut le premier une audience particulière. Il eifaya de juftifier ce qui venoit de fe paffer à Francfort. Il parla enfuite des bruits répandus par-tout , de la guerre d'Allemagne , quç l'Empereur D E J. A. DE T H O U , L î V. IL P7 l'Empereur étoit fur le point d'entreprendre à la follicitaticn du Pape. Il conjura fa majefté Impériale d'exécuter enfin ce i^ a. 6. qu'on s'étoit toujours promis de fa clémence , en termi- nant les diffentions, fur le fait de la Religion, par un concile national légitimement affemblé 5 & qu'en attendant > on n'ir- quietât aucun Protellant de la Confeffion d'Aufbourg , fuivant le décret de la diète de Spire. L'Empereur tacha de difîiper les foupçons qu'on avoit de lui j il parla enfuite du concile de Trente, qu'il n'avoir , difoit- il , procuré, qu'à la prière, ôc en faveur des Proteftans, ôc au- quel ils dévoient fe foumettre. Mais le Landgrave répondit aue cette aflemblée ne pouvoit être regardée que comme illé- gitime , puifque les parties intereffées étoient privées de la liberté d'y difcuter les matières en difpute, ôc qu'il n'y auroit aucune fureté d'y parler contre le Pape. Il cita à ce fujet l'e- xemple de Jean Hus , ôc la mort toute récente de Jean Diaz ^ Efpagnol } qu'on prétendoit juftifier par des motifs de religion j qu'ainfi les Proteftans ne pouvoient efperer que le Pape ou fes miniftres leur rendiffent juflice. Charle interrompit le Land- grave en lui difant, qu'il étoit bien éloigné d'avoir procuré la tenue du concile pour faire violence aux confederez de la Confefîîon d'Aufbourg , quand même les Evêques afTemblez porteroient les chofes à de grandes extrêmitez : mais que com- me il s'agiflbit des affaires de l'Eglife , il n'avoir eu d'autre deffein, que de faire enforte que les Pères du concile réfor- malfent les erreurs ôc les abus qui avoient pu fe gliffer dans la doctrine ôc dans la diicipline , ôc fe fiffent à eux-mêmes une exaiSte juftice fur le relâchement des mœurs. Au refle, l'Em- pereur ne parla point au Prince de Heffe des oppofitions que les Puiffances confédérées avoient formées fur le titre de Roi des Romains , qu'il avoit donne à Ferdinand fon frère , ni du rétabliiTement du prince Ulrlc de Wittemberg, ni de la prife de Henry de Brunfwic , qu'on avoit dépoiiiilé de fes Etats. De femblables plaintes euffent pu faire naître des foupçons de guerre. Charle demanda feulement, que les Théologiens, qui s'étoient feparez fans avoir rien conclu , fe rafTemblaffent une 1 Jean Diaz fut miniftre à Stras- bourg avec Martin Bucer. II avoit à Rome un frcre nommé Alfonfe , zélé catholique , qui le vint trouver à Ka- tisbone , 8c l'attira dans un village pro- chain , ou après avoir long-tcms &c vainement difputé contre lui , il le tua. Y. Iç^AnnaUs de Sleidan. 'Tom, h N S,^ . HISTOIRE H — ' — "^'i féconde fois à Ratifbonne , priant le Landgrave de vouloii* I y ^ «5. aiïifter à ces conférences , ou du moins de s'y trouver avant qu'elles finifTent. Il en ufoit ainfi pour cacher fes defleinsy amufer les confederez , ôc les accabler avec plus de facilité. L'Empereur tint à peu près les mêmes difcours dans l'audience qu'il donna à l'éledeur Palatin , en prefence du Landgrave ; 6c comme ce dernier faifoit de fortes infiances afin qu'on s'en tînt au réfultat de Spire j Granvelle dit ingénuëment , que l'Em- pereur y avoit confenti pour s'accommoder à la conjondure des tems , pour obtenir en Allemagne des fecours contre les François , ôc pour empêcher que ceux-ci n'y fiffent des levées de foldats 5 que du refte les chofes étoient en tel état , qu'on pouvoit examiner encore les décifions de la Diète de Spire. Enfin après de grandes conteftations ^ on demeura d'accord > du confentement du comte Palatin , de remettre l'examen de ces matières au tems de la diète qu'on alloit incelTamment tenir à Ratifbonne. Cependant on fulmina à Rome le quinzième du mois d'A- vril la fentence d'excommunication contre l'Archevêque de Cologne. On défendoit à fes fujets de toute condition de lui obéir , ôc on les délioit du ferment de fidélité. Ce fut environ en ce tems4à que mourut Martin Luther auteur des troubles Mort de Je l'Allemagne au fujet de l'autorité du Pape. Ce fut le 1 8 Février , à l'âge de foixante ôc trois ans , dans la ville d'Eif- iebe fa patrie , qui efl: dans le comté de Mansfeld. Les Sei- gneurs de ce territoire l'y avoient fait venir de Wittemberg où il étoit profelTeur , afin de terminer des différends qu'ils avoient pour des droits héréditaires , ôc pour des limites. Ses amis lui ayant demandé, après le fouper qui précéda la nuit de fa mort , fi les hommes fe connoîtroient les uns les autres en l'autre vie î il répondit qu'il n'en doutoit nullement , ôc le prouva par des pafîages de l'Ecriture. Au refte comme plu- {ieurs avoient été fortement attachez à lui durant fa vie , ils l'aimèrent encore après fa mort. Les comtes de Mansfeld vou- loient que fon corps fut enterré dans leur pays , qui étoit le lieu de fa naiffance. Mais ils déférèrent enfin à l'autorité de Jean Fré- déric éledeur de Saxe, qui obtint qu'on le portât à ^)v^ittemberg, où on lui fit de très magnifiques obfeques. Jufle Jonas , natif de Nordhaufen en la haute Saxe , afïifta Luther à la mort. DE J. A. D E T H O U , L I V. IL s)9 L'éle£leur de Saxe avoit quelques années auparavant confie l'éducation des princes fes fils à Jonas , qui s'en étoit digne- i 5 1 <î» ment acquitté , ôc qui ne voulut jamais les abandonner dans leur mauvaife fortune. Il s'attacha à Luther , ôc le vit mourir. Pour lui, il finit fes jours à Eisfeld où il étoit profeffeur , dix ans après la mort de fon ami » ôc dans fon année climateri- que. L'Empereur fe rendit au mois de Juin à Ratisbonne , où les députez des Proteflans vinrent aufTi. Les Archevêques de Mayence ôc de Trêves refu(erent d'y communiquer avec l'ar- chevêque de Cologne, que Rome avoit profcrit, ôc avec les envoyez des éleêleurs de Saxe, de Brandebourg ôc du comte Palatin. Pour complaire aufli à l'Empereur , ils approuvèrent le concile de Trente , exhortèrent ce Prince à le foutenir de toute fon autorité , ôc demandèrent que les Proteftans eufifent à s'y rendre ôc à fe fou mettre à fes Canons. On parloir beau- coup dans l'affemblée , de la trêve faite avec les Turcs. Charle qui craignoit d'augmenter les défiances, en diflimulant plus long-tems la vérité , avoua qu'il avoit obtenu une trêve d'une année , par la médiation du Roi de France. Il ajouta que ce traité ne l'empêchoit pas de fe préparer à la guerre , la trêve devant expirer au mois d'Oêlobre prochain. C'étoit-là le pré- texte dont il fe fervoit pour calmer les inquiétudes des Princes , à l'occafion des bruits qui venoient de tous cotez , des prêpa^ ratifs de guerre qu'il faifoit en Italie ôc dans les Pays - bas. Il ne convenoit pas encore à fes deffeins de faire éclater une guerre, qu'il méditoit depuis long-tems. Enfin , comme les Proteftans foutenoient fortement qu'on ^-^ guerre s'en devoit tenir au réfultat de la diète de Spire , ôc que emrcrEmpe- l'Empereur infifloit au contraire , que le concile de Trente reur&lespro- devoit être feul l'arbitre ôc le juge des différends fur les ma-' ^^ ^"*' tieres de la foi , la guerre fut déclarée ; ôc deux jours après , Charle fit donner cle fargent aux colonels Aliprand Madru- ce^ ôc George Rcgefbourg , à Jacom.o Medicis, marquis de MarignanMilanois, qui avoit de grandes alliances, ôc beaucoup de crédit en Allemagne, ôc à George comte de Scaumbourg, pour lever des troupes. Il donna ordre en même tems à Aia- ximilien d'Eamond comte de Buren , de prendre les plus jufles melùres pouriaire venir au plutôt en Allemagne finfanterie N i j 100 HISTOIRE ML,mmm^«m^ ôc k cavalcne qu'i! avoir dans les Pays-bas. Le cardinal ChrI- i ^ A< ftophle Madruce fut auffi envoyé à Rome , pour hâter le fe- cours que le Pape lui avoif promis, dans l'opinion où il étoit, que la religion avoir part à cette guerre. Or comme dès l'année précédente le bruit s'étoit répandu en Italie , qu'on alloit former une nombreufe armée , les Généraux ôc les Ca- pitaines étoient déjà nommez , ôc les enrôlemens fe firent prefqu'en un moment. Mais parce que la plupart des Princes d'Allemagne , qui étoient dévouez à l'Empereur , fuivoient la do£lrine de Luther, on n'eut garde de leur alléguer pout: motif de la guerre la défenfe de la religion. On leur diioit que la majeftc de l'Empire tomboit peu à peu dans le mé- pris ôc l'avilifTement , par la témérité d'un petit nombre > dont les pernicieux exemples féduifoient les autres. Charle leur répétoit fouvent , qu'il n'entreprenoit pas la guerre à l'occafion des difputes fur les queftions de la foi , mais pour maintenir le droit ôc l'équité, pour foutenir les prérogatives de la dignité impériale dont on vouloir diminuer l'éclat, ôc pour conferver la liberté Germanique , que des hommes inquiets ôc fadieux vouloient opprimer , au grand déplaifir des gens de bien : qu'il avoir crû devoir employer toute fa puiffance à défendre la majefté de l'Empire , n'ayant d'autre but que d'afTurer la con- fervation de toute Px^llemagne par le châtiment de quelques- uns. Il écrivit les mêmes chofes à l'archevêque de Cologne ôc au comte Palatin, ôc enfuite aux Villes libres de l'Empire, %L fur-tout à celles d'Aufbourg, de Nuremberg , de Sttafbourg , ôc d'Ulm. Granvelles ôc Naves , miniftres de Charle , avertirent aufli les députez, qui étoient à la diète de la part de ces Villes, de faire enforte qu'elles fe continffent dans le devoir, fans entrer dans les defl'eins de quelques efprits hardis ôc fadieux , qui fous le voile fpécieux de la religion vouloient s'emparer des biens qui ne leur appartenoient pas , ôc violer les droits divins ôc humains. Ils publioient que l'Empereur n'en vouloir point aux Villes libres, qu'il aimoit îincerement, mais à quelques chefs féditieux , qui ne cefleroient d'exciter des troubles , s'il ne les mettoit à la raifon ; que c'étoit à eux feuls qu'il faifoit la guerre , ôc qu'enfin ilregardcroit comme amis ceux qui^^'aideroient de leurs troupes , ou qui du moins ne donneroient pas de fecours DEJ. A. DETHOU, Liv. IL loi aux confederez. Les députez de Strafbourg répondirent au nom de tous i & après s'être juftifiez des reproches qu'on faifoit i r a. 6 aux alliez de la ConfelHon d'Aufbourg , ils eflayerent de dé- tourner l'Empereur d'une guerre qui ne pouvoir qu'être fafale à la maifon d'Autriche , ôc à toute l'Allemagne j &c ils en dirent afleZj pour faire entendre qu'ils prendroient les armes, fi Charle attaquoit les confederez. Ce Prince étoit encore dans de gran- des incertitudes : mais ce qui acheva de le déterminer, ce fut les reflources qu'il fe flatta de trouver en Allemagne. Il fçavoit qu'on ne pouvoir affujettir ces vaftes Etats , qu'en foulevant les Puiflances de l'Empire les unes contre les autres, ôc que ce grand corps ne feroit jamais abbatu , que par fes propres forces. • Jean de Brunfwic neveu de Henri , que le Landgrave tenoit prifonnier, avoir propofé à Jean de Brandebourg , qui avoit époufé la fille de ce même Henri , de joindre fes forces aux Tiennes , ôc à celles d'Albert de Brandebourg fon coudn , pour attaquer tous enfemble le Landgrave , trop fier, difoit-il, de fes heureux fuccès , ôc pour lui enlever fon prifonnier. Jean de Brandebourg écouta avec joye des proportions, qu'il ne pou- voir même refufer avec honneur , en faveur d'un beau-pere qu'il aimoit. Mais Albert parla ainfi à ces princes, le jour qu'on avoit choifi pour conférer fur ce fujet, =^ Princes , vous avez M un defïein généreux , ôc digne de vous. Vous voulez " rendre la liberté , vous, Jean de Brunfwic , à votre oncle , ôc w vous , Jean de Brandebourg, à votre beau-pere. Mais je » crains bien que vous ne foyez trop foibles contre les enne- « mis que vous avez à combattre. Je veux parler de i'Ele- 30 £leur de Saxe , ôc du Landgrave de HefTe. Vous avez de « juftes motifs de leur faire la guerre , ôc leur procédé «paroît odieuxà tout l'Empire; cependant comme leur que- w relie eft liée à des démêlez fur la religion , ne faites nul doute M que plufieurs fe joindront à eux, par un efprit de parti, ôc o> qu'aucun ne s'unira à vous par la haine des perfonnes. Je M crois donc qu'il eft plus à propos ôc plus fur, d'attendre quel- » que occafîon favorable , qui , comme je crois , fe prefentera «bien-tôt d'elle-même , que de ha2arder un bon droit par •» une conduire peu mefurée. Je ne parle point ainfi , pour M arrêter vos deffeins. Si vous croyez qu il faille agir fans délai , » je fuis prêt à partager avec vous la bonne ou la mauvaife Niij loi HISTOIRE — *— — » fortune. Je vous engage ma foi ; vidorieux 3 ou vaincus , i 5 4; (S*. '' VOUS me trouverez toujours fidèle. , Jean de Brunfwic ayant répliqué, que toutes chofes étoient préparées , ôc que rien n'étoit plus dangereux que de furfeoic un pareil deffein à la veille de l'exécution j ils firent enfin un traité d'alliance contre l'Electeur de Saxe , ôc contre le Land- grave.Ils dévoient mettre fur pied vingt-cinq mille hommes d'in- fanterie 3 & huit mille chevaux, qui feroient entretenus durant fix mois à frais communs. Jean de Brunfwic devoir fournir l'artillerie , ôc les autres munitions de guerre , qu'il avoir dans une citadelle voifine. Albert qui fut choili pout Général de cette expédition , de l'avis des deux autres^ devoir, avant que de tien entreprendre , aller trouver l'Empereur dont il étoit fort aimé , ôc l'avertir des réfolutions prifes. Charle , ni le prince Albert n'avoient point encore pénétré leurs projets récipro- ques. Lorfqu'ils fe les furent communiquez^ ils s'affermirent dans leurs deffeins , qu'ils jugèrent cependant à propos de ne pas faire encore éclatter. Quelques courtifans confeilloient à l'Empereur de demeu- rer neutre , ôc d'attendre l'événement de cette guerre domef- tique. n Pourquoi, difoient-ils, votre Majefté hazarderoit-elle 3:> inutilement fes forces ? En demeurant iimple fpeâateur de la ce guerre , quand le parti que vous protégez feroit abbatu , » vous feriez toujours en état avec des troupes toutes fraîches de » tailler en pièces une armée vi£lorieufe ^ aflbiblie par fes avan- 9' tages. îî Mais Charle rejetta cet avis. Comme il croyoit fes forces beaucoup fupérieurres à celles du Landgrave , ôc des princes fes alliez , ôc qu'il craignoit d'ailleurs que l'ardeur ôc le courage des fiens ne fe rallentiffent , Ci les troupes de Brunfwic ôc de Brandebourg étoient battues , il approuva enfin le deffein des trois princes unis , ôc s'offrit de joindre fes trou- pes aux leurs , ôc de commander l'armée. D'un autre côté, Ulric duc de Wittemberg , ôc les villes libres de la haute Allemagne avoient pris les armes , lorfque Naves leur eut fait fçavoir la réfolution de l'Empereur. Une partie des trou- pes, où étoient vingt-quatre enfeignes ôc grand nombre de feigneurs Ôc de gentilshommes , devoit ctre commandée par les Généraux d'Ulric5 l'autre partie , que les Villes avoient levée, devoit ctre aux ordres des chefs qu'elles nommeroient. Toutes tHiaiti'^lSJéNKiMt DE J. A. DE THOU. Li V. IL 103 ces troupes s'afifemblerent à Ulm , ôc ayant traverfé le Da- nube, vinrent camper à Gunfperg le 23 Juillet , ôc paflerent 1 ^ ^6» en revûë. Elles avoient pour colonels Jean HeideK , Sebaftien Schertel , Balthazar Gultlingen , Sebaftien Beflerer , Rofem- berg , Jean Harder, ôc ?*lathieu Langemantel. Les foldats des iVilles libres prêtèrent le ferment accoutume , ôc jurèrent de reconnoître Schertel pour Général, jufqu'à l'arrivée des Princes conféderez. Les troupes de Wittemberg prêtèrent aufli fer- ment. Elles étoient commandées par le colonel Heidek. On dit que Gultlins^en, homme ardent ôc impétueux , que le , Harangue duc de v/ittemberg avoir envoyé vers 1 armée, parla amii aux troupes pour les animer. « Mes compagnons , s'il ne s'agifToit en « cette guerre, que d'acquérir de la gloire, je m'alfûre qu'à 3> l'exemple de vos ancêtres, qui ont rendu leur nom recomman- » dable par toute la terre , vous foûtiendriez par votre courage » cette haute réputation qu'ils fe font faite depuis tant de fiécles. » Mais aujourd'hui qu'il ne s'agit pas feulement de vos vies ôc » de vos biens, que l'on veut vous ravir, mais encore de votre » liberté ôc de votre religion , qui vous doivent être des objets » bien plus chers , je me perfuade que vous fignalerez d'autant »plus votre valeur, que vous n'aurez pas feulement pour té- « moins de vos aêlions , votre patrie , ôc vos citoyens , à qui » vous devez beaucoup , mais Dieu même , qui nous a tout 3^ donné , ôc à qui vous rendrez compte de votre courage , ôc 30 de vos deffeins. La vie ôc les chofes néceflaires à fa confer- » vation ne font rien, en comparaifon de l'honneur j la privation M de ces biens elt beaucoup plus fupportable que Finfamie , par- « ce que les commoditez de la vieôc la vie même, expofées à une " infinité d'accidens, font comme hors de nous, ôc en quelque « forte ne nous appattiennent pas. D'ailleurs , des hommes qui a' attendent après la mort une vie plus heureufe , ne doivent » pas beaucoup s'inquietter de celle-ci. Mais tant que nous vi- =5 vous, nous devons travailler uniquement pour une immortelle :" félicité , ôc ufer de telle forte d'une vie de peu de durée, que » nous ne perdions pas les biens qui n'auront point de fin. C'efl » pour cela, mes compagnons , que nous nousfommes liguez Ôc => que nous avons pris les armes. Voilà le but de nos deffeins. Les w ennemis de Dieu , qui nont pu jufqu'ici vous ravir, par leurs » artificieufes intrigues, une liberté que vous ne devez qu'à votre 104 HISTOIRE ^j^««^;^^ 3> valeur , veulent aujourd'hui vous l'oter les armes à la main; ^3' Celui qui fe dit le pafteur des Chrétiens, ôc le vicaire de TA- ' " gneau de paix , pourfuit avec le fer & le feu ceux qu'il auroit M dû nourrir du pain de la parole dans le fein du repos. Je veux 3> parler du Pontife Romain , feul auteur de tant de troubles. => C'eft lui quia engagé l'Empereur^ prince fage ôc naturellement « bon, à prendre les armes contre nous.C'eft lui qui veut venger =-y aujourd'hui fur des innocens l'injure qu'il a reçue à Rome , 3' lorfque cette grande ville fut faccagéeparCharle de Bourbon => Général de l'Empereur, ôc qui employé aujourd'hui pour mini- =■> ftre de fa vengeance le même prince qui l'a outragé. Malgré » l'injuftice de ce procédé , comme nos ennemis répandent 05 par tout que nous profeflons une faufie dodrine, leur animo- « fité pourroit avoir quelque prétexte en d'autres conjon£lures. « Mais une guerre bien plus néceflaire ôc bien plus jufte 35 les menace eux-mêmes , ôc tous les Chrétiens. On apprend o> de toutes parts, que les Turcs defcendent en Hongrie avec •■^■> une formidable armée , ôc que les Bâchas de Pelle ôc de ^' Bude font de grandes levées. Dans quelles difpofitions croi- sa rons-nous que foit fur cet événement celui qui le glorifie 05 d'être le pafteur des Chrétiens ? 11 ne néglige de détourner 35 une il funefte guerre , qu'afin que le troupeau foit à la merci 35 des loups , ôc que lui-même déchire les brebis , qui allarmées 35 de ces differens ennemis ne fçauront lefquels éviter. Mais 35 enfin quel eft notre crime, ôc que peut-on nous reprocher? 95 Eft-ce de nous être liguez , pour maintenir notre liberté ôc 35 notre religion opprimées depuis tant d'années ? Eft-ce pour " avoir employé tous nos foins, afin que perfonne ne fut in- ^5 qnieté fur une religion , dont nous avons fait une profellion 35 publique , ôc que nous pulîions nous conformer à la formule =5 de réformation reçue dans toutes les Eghfes de Saxe^ jufqu'à 35 ce que les différends fur les matières de la foi fuffent déci- 5' dez par un concile national hbre , ôc légitime f Peut-on dire 35 que dans ce que nous avons fait , nous ayons blelTé la ma- =5 jefté de l'Empire , ou manqué au refpe6t ôc à la fidélité que =5 nous devons à l'Empereur ? Peut-on nous faire un crime de " demander ce qui nous a été promis, ôc de vouloir nous en X tenir au refultat de la diète de Spire , émané de toutes les X Puiffançes , ôc agréé de l'Empereur f En fuppofant même quft 35 nos D E J. A. D E T H O U 3 L I V. IL 105* « nos demandes ne fufient pas juftes , on n'a pu néanmoins ^r^^^r^^^^^ » nous les reflifer , après que l'Empereur nous les a accordées , 1^4.^ » ôc que l'autorité d'une diète y a mis comme le Iceau. Ce- « pendant on nous traite d'impies & de rebelles 5 ôc l'on croit ^ par-là étouffer nos juftes plaintes fur la perfidie ôc la cruauté » du Pontife de Rome. Son procédé plein d'artifices ne peut » être que l'ouvrage de l'efprit de ténèbres , dont il devroit 3' bien plutôt fe dire le miniftre. C'eft cet efprir , qui a femé » parmi nous les calomnies ôc les diffentions , pour renverfer 33 le royaume de Jefus - Chrift , qui efl: un royaume de paix. 33 C'eft le Pape , qui a irrité contre nous l'Empereur , ôc qui 3' par fes mauvais confeils a éteint en lui cet amour de père , » qu'il eut toujours pour l'Allemagne. Mais puifque ce Prince » a refufé d'entendre nos vœux ôc nos humbles prières , que » nous refte-t-il , finon de repouffer la violence ôc l'injuftice » par les armes ? Au refte, je compterois peu fur nos forces ai ôc fur les grands fecours qui nous font affûtez , fi je n'ef- » pérois que Dieu favorifera des hommes qui combattent pour . « la religion ôc pour la patrie, dont le zélé tient le premier rang 3' après celui du culte divin. Voici nos forces affemblées , ôc » bien-tôt vous les verrez plus confidérables , lorfque les au- » très Puiffances , qui favorifent la bonne caufe, fe feront join- » tes à nous. Quelle eft au contraire la fituation de notre en- » nemi ? Quoiqu'il médite la guerre depuis tant d'années 3 que 33 par des réponfes ambiguës , il ait tâché de cacher jufqu'ici » fon projet, ôc qu'il ne rougiffe point de diffimuler encore , 35 il attend depuis long-tems, ôc peut-être envain , les fecours 33 dont il s'eft flatté ^ ôc celui qui penfoit nous furprendre eft 33 lui-même à la veille d'être furpris. Quand il n'y auroit que 33 cette feule circonftance , qui peut ne pas penfer que Dieu 33 nous favorife y ôc qu'il prend en main notre défenfe f L'in- » nocence Ôc la vérité ont toujours eu Ôc auront toujours des 33 ennemis. Faut-il s'étonner que Dieu le permette ainfi , puif- » que nous fçavons que la vertu s'affoiblit dans la profpéritç, » ôc qu'elle fe foûtient au contraire par la mauvaife fortune ? » Mais il y a eu dans tous les tems des hommes courageux , qui 33 aidez des fecours du ciel, ou appuyez des fecours humains > 33 ontconfervé leur innocence ôc défendu la vérité j ôc il y en 93 aura toujours. Prenez courage , mes compagnons. L'Eletteuc Tome L O ic6 HISTOIRE -—?;;;?^f!?^ 3. de Saxe & le Landgrave , illuflres par leur pieté ôc leur cou- j ç 4 (5 " ^^S^» vont fe mettre à votre tête, auiîi bien que le duc de M Wittemberg. Commandez par ces Princes vous ferez en » état de vous défendre, & d'attaquer même, s'il en eft be- » foin. Le duc de Wittemberg , en attendant fon arrivée, vous » a donné pour Général , Heidek, fi diftingué par fanaiflance» w ôc par fon grand courage j il maintiendra la difcipline mili- X taire, ôc otera à l'ennemi les moyens de vous furprendre. 3J Du relie, abandonnez -vous à la divine providence. C'eft » avec raifon que nous croyons qu'elle favorife notre caufe. 3> Sous la protedion d'un Dieu qui punit févérement les per- 3' fîdes , qui venge la Religion violée, ôc qui combat lui-même 3' pour les défenfeurs de la juftice , vous n'avez rien à craindre. » Toute l'armée applaudit à ce difcours par de grands cris de joye, imputant cette guerre plutôt au Pape^ qu'à l'Empereur, pour qui ils confervoient encore un refte de vénération. Au refte , le cardinal de Trente étoit arrivé à Rome, pour hâter . le fecours que le Pape avoit promis. Il y fît au nom de l'Em- pereur un traité avec ce Pontife, qui portoit que l'Empereur s'engageoit de mettre inceifamment une armée fur pied ', de faire rentrer , par la force des armes , dans le fein de l'an- cienne religion , ôc dans robéilTance due au Pape, les Al- lemands^ qui refufoient de reconnoître le Concile affemblé pour terminer les différends en matières de foi , ôc qui pro- îeffoient les erreurs nouvelles ? que cependant l'Empereur prendroit auparavant les voyes de la douceur , ôc n'en ou- blieroit aucune , pour les faire revenir au bon parti ; qu'il ne pourroit faire aucun traité avec eux , qui fût contraire à l'E- glife , ôc à l'autorité du Pape ; que de fon côté le S. Père dé- poferoit à Venife cent mille écus d'or pour les frais de la guer- re , outre une fomme pareille qu'il avoit déjà donnée , dont après la paix il lui reviendroit ce qui n'auroit point été dé- penfé 5 qu'il fourniroit de plus dix mille hommes de pied , ôc cinq cens chevaux , qui feroient aux ordres de l'Empereur du- rant fîx mois , ôc dont le Pape nommeroit les Généraux, Le Pontife confentit encore que Charle prît cette année en Efpa- gne , la moitié du revenu des biens ecclefiaftiques , ôc qu'il en vendît jufqu'à la concurrence de quinze cens mille écus d'or, à la charge d'aliéner autant de fon domaine. Ce traité qui DE J. A. DE THOU, Liv. IL 107 avoît été entamé dès l'année précédente , fut enfin publié le 28 Juillet de celle-ci. Dès que les députez des Alliez aOemblez à Ulm eurent connoilTance de ce traité , ils écrivirent fans délai au Sénat de Venife , faifant de grandes plaintes du Pape , à qui l'Em- pereur s'étoit, difoient'ils , uni pour les opprimer, ôc priant la Seigneurie de ne point donner paiTage fur fes terres aux trou- pes qu'on faifoit venir d'Italie en Allemagne. Ils ajoùtoient, que le Sénat étoit trop éclairé pour ne pas s'appercevoir de ce qui arriveroit de cette union du Pape ôc de l'Empereur , ôc que Cl leurs defTeins réùlîiflbient , l'Italie n'avoit pas moins à craindre que l'Allemagne. Les députez mandèrent aux SuifTes à peu près les mêmes chofes : Ôc les faifant fouvenir des an- ciens démêlez qu'ils avoiem eus avec la maifon d'Autriche , ils difoient que cette guerre menaçoit auffi le corps Helvéti- que. Ils exhortèrent en même tems par lettres les Ligues Gri- fes ôc ceux du Tirol , qui n'étoient pas tranquilles fur la mar- che des troupes d'Italie ^ de leur fermer l'entrée de leurs Etats. Cependant Schertel , qui commandoit les troupes des villes alliées , reçut ordre d'attaquer les milices qu'on avoir levées au pied des Alpes , avant qu'elles euffent joint l'armée. Avant îa publication du traité , le Pape avoir aulfi écrit aux Cantons Suiffes le cinquième de Juin , pour leur faire part des defTeins de l'Empereur. Le Pontife après avoir loiié la pieté, la fidélité, ôc l'union du corps Helvétique , ajoûtoit qu'il étoit fort dif- pofé à fe joindre à ce Prince, pour foûtenir de tout fon pou- voir la religion violée, ôc la majefté de TEmpire , deux grands objets, qui ne lui pouvoientêtreindiiîérens, ôc qu'il les prioit de perfévérer toujours dans l'amitié ôc la bonne intelligen- ce , qui avoientfubfiftéjufqu'ici entre les fouverains Pontifes, les Empereurs , ôc eux, en fourniffant des troupes pour une fi jufte guerre. • Cependant l'Elecleur Palatin fit de grandes infiances au- près de l'Empereur , par le ChevaUer VoKius d'Afîenfleyn fon envoyé à Ratifbone , pour fçavoir de ce Prince où tendoient ces préparatifs de guerre , ôc il le fupplia qu'il pût être médiateur en cette occafion. Granvelle ôc Naves firent réponfe , que Charle vouloit mettre à la raifon des hommes inquiets ôc per- turbateurs du repos publics que ce qui s'ctoit paflé depuis peu O i) 1 ; 4 5. ic8 HISTOIRE s=ï— î—nf; faifoit aflez comprendre qui étoient ceux qu'on vouloit dé- I 5*4 5, figt^ierj que les conjurez ne s'étoient pas contentez d'attaquer Henri de Brunfwic fans le confentement de l'Empereur, ôc de le contraindre à fe rendre? qu'ils avoient trouvé encore moyen d'attirer dans leur parti plufieurs villes libres? que les peu- ple deBrunfwic, d'Hanovre, de Goflar ôc d'Hildesheim en- traînez par la même fureur avoient pris Volfenbutel capitale des Etats de Henri de Brunfwic , & l'avoient rafce, afin de ci- menter, pour ainfidire , leur alliance ou plutôt leur conjuration par un crime commun ; que l'Empereur ne pouvoir fouffrir plus long-tems ces maux domeftiques fans avilir la majefté de l'Empire qui lui étoit confiée. Qu'on avoit jufqu'ici méprifé fes remontrances j ce qui l'avoit forcé de prendre les armes , qu'il quitteroit avec plaiiir , fi les conjurez vouloient fe ren- dre à la juflice ôc le fatisfaire. Le comte Palatin fir part de cette réponfe à l'Electeur de Saxe ôc au Landgrave 5 ôc leur fai- fant voir les périls où ils alloient fe jetter eux ôc toute l'Alle- magne , il effaya de les porter à la paix par des avis falutaires , mais qui leur parurent peu dignes d'un homme de courage. Il ajoûtoit qu'il ne défefperoit pas , s'ils vouloient fatisfaire l'Em- pereur, d'obtenir de ce Prince des conditions raifonnables , ôc il leur offroit en ce cas fa médiation. Il leur indiquoit de plus les moyens d'appaifer fa colère , en le priant d'oublier leurs fautes paffées^ en offrant de réparer le tort qui avoit pu être fait, ôc enfin en fe foumettant de s'en rapporter au juge- ment de l'Empereur, ou de quiconque il voudroit choifir, s'ils avoient ufurpé des domaines qui ne leur appartinffent pas. L'Electeur de Saxe ôc le Landgrave avoient jugé depuis long- tems^ que Charle fe préparoit à porter la guerre en Allemagne à la follicitation du Pape. Cependant la conférence que le Landgrave avoit eue depuis peu à Spire avec ce Monarque, lui fallbit croire qu'il peftchoit allez vers la paixjôc il ne pen- foit pas , non plus querEle6leur de Saxe^ que les chofes duf- fent être portées Ci loin. Mais fur les lettres du Comte Pala- tin , ils ne doutèrent plus que la guerre ne fut réfoluë. Aufîî- tôt ils mandent à leurs alliez d'affembler promptement leurs troupes , ôc d'être en garde contre les artificieufes intrigues de leurs ennemis , qui feruicnt tous leurs efforts pour les dé- funir. Ils écrivirent aulli à l'Empereur pour fe juflifier des DE J. A. DE THOU. Li V. IL lop crimes qu'on leur imputoit, ôc pour le détourner d'une guerre, — »-.— .>u.,i— «■ qu'ils difoient injufte ôc ruineufe pour toute l'Allemagne. Ils fai- i (- 4. <^ foient fouvenir ce Prince du décret folemnel de la diète de Spire , qu'on vouloir enfraindre les armes à la main , ôc du ferment qu'il avoitfait, lorfqu'on l'avoit revêtu des ornemens de l'Empire. Enfin le preflant par des motifs de confcience Ôc de religion , ils le conjuroient de maintenir la tranquillité publique, de ne point obliger des peuples innocens à repouf- fer la force parla force, fuivant le droit naturel, mais d'éprou- ver plutôt leur obéïflance ôc leur fidélité , en remettant des confeils peu falutaires. Ils députèrent en même tems vers les Rois de France ôc d'Angleterre , avec qui l'Empereur étoit de- puis peu en paix, pour leur demander du fecours. Ces Princes voyant que la plupart des Proteftans fe réfroi- diiïoient peu à peu à leur égard , dans la crainte d'être regardez comme complices de la rébellion que l'Empereur leur repro- choit, ôc qu'ils prenoient le partie ou de demeurer neutres; ou s'ils ne le pouvoient, de fe joindre au chef de TEmpirej ces Princes , dis- je , publièrent par un Manifefte , qu'on n'en vouloir qu'à la Religion ôc aux conféderez de la Confeflion M^nife/lea'e d'Aufbourgj que le crime de rébellion qu'on leur imputoit l'E'cftcur de 5 /^ • P * . , p-_ i , , y Saxe & du n etoit qu un vain prétexte , ca que 1 Empereur n etoit pas LanJ^rave de fondé , lorfqu'il publioit qu'il s'agifToit en cette guerre de ^^^'^■' maintenir la conftitution de l'Empire, qui au contraire étoit fur le point d'être détruit ôc de perdre fa liberté, fi ce Prince venoit à bout de fes deffeins. « Car enfin, difoient-ils, fi on » abolit le fer à lamain des décrets folemneîs, rendus par des fuf- « frages unanimes ôc fuivant les loix de l'Etat ; {\ les fenti- 35 mens de tant de princes Ôc de tant de villes libres doivent » céder à la volonté d'un feul , fi le falut de l'Empire eft le 3'jouet de la pafiion d'un petit nombre , que deviendra la forme « de la république Germanique ôc fa tranquillité ? On ne peut « attribuer tous ces maux , ajoûtoient-ils, qu'au feul Pontife 3' Romain , qui a fafciné les yeux de tous les princes Chré- « tiens , qui pouficfon autorité fans bornes jufqu'à attaquer un 3' Empire indépendant, Ôc qui employé les armes ôc les fac- '> tions , pour décider des matières de foi , qui ne fe devroient S' traiter que dans le fein de la paix ôc de la liberté. Son but *^ principal eft que les queftions foient jugées à fon gré, ou O iij munijiiii] iio HISTOIRE — ^' demeurent indécifes. Pour ce qui eft d'un Concile , difoietit ^ " encore ces Princes , nous en fouhaitons un très-lincérement, « quoiqu'on publie le contraire ; pourvu que ce concile joûifle « d'une pleine liberté , ôc qu'on le tienne en Allemagne. Nos « lettres ôc tant d'e'crits que nous avons publiez , prouvent affez « que nous n'avons jamais demandé autre chofe , à condition 3' qu'une telle aflemblée fût libre, ôc ne put être fufpetle de 3> crainte, d'cfpérance, ni d'adulation. Perfonne n'ignore que 3> la foi publique fut violée par le Concile de Conftance. Les 3>funeftes exemples de Jean Hus ôc de Jérôme de Prague, ÔC =' fur-tout le meurtre tout récent de Jean Diaz infpirent une 3' jufle crainte. Les plaintes faites à l'Empereur dans les diètes 8' fur ce dernier crime n'ont point été écoutées > les créatures " du Pape ont tant fait par leurs brigues, qu'à la honte de l'Al- 3' lemagne cette mort eft demeurée impunie. Après cela les " Proteftans ont-ils tort de tout appréhender ? En vain prend- « on pour prétexte de cette guerre le refus qu'ils font de re- 35 connoître le Concile de Trente. On n'en veut qu'à leur M religion qu'ils défendent, comme ils y font autorifez par le 3' réfultatdela diète de Spire. C'eft encore en vain qu'on nous 35 reproche d'anciens démêlez affoupis il y a long-tems. Car « pour ce qui regarde l'Eledeur de Saxe, dont l'oncle ôc le frère w ont rendu de fi grands fervices à l'Empereur, les différends M qu'il a eus avec Ferdinand ont été terminez il y a deux ans « à la diète de Spire > ôc pour affermir cette union , on lui » promit pour le Prince fon fils,Eleonor fille de Ferdinand, a à condition que les parties puffent s'accorder fur le fait de 3' la religion. Depuis ce tems-là il n'a rien fait qui ait dû le 3' rendre odieux à l'Empereur , jufqu'à lui déclarer la guerre. «> Si ce Prince trouve mauvais que TEleiSteur de Saxe ait chaffé a^ Jule Pfîug de l'évêché de Naumbourg, il eft prêt là-delfus de !» s'en rapporter à àcs juges équitables,Ôc à l'Empereur lui même. « On parloir enfuite de ce qui concernoit en particu- » lier le Landgrave. Les reproches , difoient-iîs , qu'on fait à » ce Prince ne font pas mieux fondez. Si on lui a fçû mau- » vais gré d'avoir pris les armes contre quelques hommes in- 3> quiets, ôc d'avoir rétabli le Duc de Wirtemberg dans lapof- :>•> feffion de fes Etats , il y a déjà cinq ans que Charle étant » à Ratiibonne lui a pardonne cette efpece de déht. Depuis D E J. A. D E T H O U , L I V. IL m 95 ce tems là il a efTayé de conferver les bonnes grâces de 35 ce Prince par des égards conftans , ôc par toute forte de i r 4 (>. M fervices. Il a refufé tout fecours à Guillaume Duc de Cle- oî ves i à qui l'Empereur faifoit la guerre conformément à » ce que ce Monarque avoit exigé de lui. Quant aux re- o> proches qu'on lui fait de la guerre portée dans le Duché » de Brunfwic , il s'eft juftifié tant de fois de ce crime préten- ^ du , qu'il eft inutile d'en parler davantage. Il a repoulTé la » force par la force , ôc a fait triompher le bon droit de l'in- » juftice. Quoiqu'il ait fouvent réitéré fes plaintes dans les » diètes fur les entreprifes de Henry de Brunfwic , on ne lui a » donné que des paroles 5 ôc dans le tems même que Ferdinand « mandoit à Henry , par des lettres qu'on avoit foin de rendre » publiques , qu'il eût à faire cefTer les hoftiHtez , il lui en » écrivoitde particulières, pour l'exhortera continuer la guerre. » Il étoitdoncdu devoir du Landgrave de pourfuivre les armes 0' à la main un homme qui ravageoit les terres de fes alliez , ôc y portoit le fer ôc le feu. Il falloit rendre aux villes leur tranquillité , ôc foùtenir la dignité de l'Empire , en s'aflurant de l'auteur de tant d'incendies , ôc de Tartifan de tant de » troubles. Il eft même à remarquer , ajoûtoit le Manifefte, » que dans la conférence que le Landgrave a eue à Spire avec » l'Empereur il y a quelques mois , ce Monarque ne lui a fait » aucuns reproches là-delîus , ôc ne lui a pas dit un feul mot à » ce fujet. Pour ce qui eft de ce qu'on objede au Landgrave » ôc à fes alliez , qu'ils retardent le cours de la juftice , en » s'oppofant à l'établiffement de la Chambre impériale > y a-t-il 30 rien de plus injufte que cette allégation ? Eft-ce retarder Je » cours de la juftice , que de demander des juges équitables ôc » éloignez de toute partialité ? Qu'y a-t-il au contraire de plus » oppofé à la raifon ôc à l'humanité, que de vouloir obliger » des peuples à difcuter leur droit devant des juges fufpeds ? 3> Quoiqu'on ait fouvent parlé d'établir une chambre my-par- X tie , on a trouvé moyen d'éluder une propoiition fi raifon- » nable par des délais fans fin , tandis que ce tribunal eft oc- » cupé par des magiftrats mal intentionnez envers les Puifiances 30 unies , qu'ils les fatiguent par d'éternelles procédures , ôc les » oppriment par l'iniquité de leurs jugemens. Ce chef d'accu- » fation eft donc fans fondement. » 39 iS^^' 112 HISTOIRE o> C'eft auffi à tort , continuoit l'auteur du Manifefte des Princes , qu'on nous fait un crime d'avoir écrit à nos alliez de la ligue de Smalcalde ; puifque nous ne les avons fol- licite d'agir , ni contre les loix ni contre le chef de l'Em- pire j mais feulement de concourir avec nous au maintien des libertez de l'Allemagne , de fes décrets , & de la foi pu- blique. On les a priez de penfer férieufement , s'ils pouvoient en même tems fervir l'Empereur dans une guerre de reli- gion , ôc demeurer fidèles à leurs alliez ôc à leurs fermens. Au reftcj ajoûtoient-ils ^nous ne pouvons comprendre com- ment Albert , ôc Jean de Brandebourg , princes que nous honorons, ont abandonné leurs conféderez. Quelques in- jures particulières n'étoient pas aflez confidérables , pour leur faire oublier leurs fermens & le foin de leur propre con- fervation , & les engager à porter les armes contre leurs alliez. Il eft vrai que dans les traitez publics ôc particuliers on excepte d'abord l'Empereur j mais cette exception fup- pofe que ce Prince n'entreprendra rien contre la liberté , ni que contre la reHgion. Enfin l'Eledeur de Saxe , ôc le Landgrave difoient , que lorf- que l'Empire avoir fourni de Ci grands fecours à l'Empereur contre la France, c'étoit dans la feule vue } qu'après la fin de cette guerre , on attaqueroit les Turcs , qui font les véritables ennemis du nom Chrétien j, au lieu qu'aujourd'hui on voyoit avec douleur que la guerre de France fi heureufement ter- minée par les forces de toute l'Allemagne , étoit fuivie d'une guerre contre l'Allemagne même, à quiCharle devoir fes heu- reux fuccès ; mais que ce qui les foûtenoit au milieu de tant de calamitezôcde troubles , c'ell qu'ils avoient Dieu pour témoin de leur innocence , ce Dieu qui aime la paix ôc la concorde ^ ce Dieu , le Dieu des armées ôc farbitre des combats , fous les aufpices duquel ils auroient l'avantage de combattre pour fa ufe , Ôc de s'expofer aux périls de la guerre , puifqu'ils n'a- cau voient pu obtenir une jufte paix. L'Electeur de Saxe, ôc le Landgrave écrivirent en même tems au marquis de Brandebourg , pour le faire fouvenir de la foi qu'il leur avoir donnée , favertiffant qu'il ne pouvoit y man- quer , fans fe deshonorer aux yeux de toute l'Europe par un honteux parjure. D'un autre coté , le Pape ordonna des proceflions DE J. A. DE THOU, Lrv. IL n^ proceiîîons par une bulle du quinzième dejuillet; exhortant tous '^f^^^^!^!^ les fidelles d'y affifter , 6c d'y prier avec ferveur & avec humi- i 5 1 comme je l'ai dit ci-defTus , à fes liaifons avec la France. Il croyoit qu'il convenoit à fes intérêts de s'attacher par les liens les plus forts les deux plus puifTans princes de la haute ôc de la baffe Allemagne ; afin qu'ils donnafTent un pafTage libre dans leurs Etats aux troupes qu'il attendoit de jour en jour d'Italie & des Pays-bas. Aurefte, quoique ce Prince eût tout prévCi avec beaucoup de prudence, ôc qu'il eût joint à la difTimula- tion une diligence incroyable dans les préparatifs de guerre qu'il faifoit, il ne put empêcher que les Puifîances alliées n'af- femblaflent leurs forces avant les Tiennes ; parce que , pour mieux cacher fon deffein , il étoit venu h la diète avec peu de troupes , Ôc que fes armées venoient de fort loin î au lieu que celles des confederez fe formoient au dedans de l'Allemagne. Déjà les forces du duc de Wittemberg ôc des villes libres s'étoient jointes à Ulm > ôc dès le feiziéme de Juillet le Land- grave étoit en campagne: ce qui lui fut affez aifé , parce que les foldats Allemands, qui fervoient en France contre le Roi d'Angleterre 5 ayant eu leur congé, avoient pafTé à fon fervice fous le commandement de Robert comte de Beichlingen , ôc ôc du colonel George Récrod fon vafTal ôc fa créature. Scher- tel étoit aufTi arrivé au pied des Alpes, où il avoit été envoyé, comme nous l'avons dit , pour s'oppofer aux recrues qu'on y fai- foit , ôc pour difputer le pafTage aux troupes qui venoient d'Italie. Il n'y a que deux chemins pour venir d'Italie en Allemagne par le territoire de Trente. Car fuivant l'itinéraire d'Antonin , de Trente on va à Brixen , qui eft un Evêché j de-là pafTant par Sterzinghen près du mont Preiner , on vient à Infpruk , qui étoit de Tappanage de Ferdinand roi des Romains. Puis on entfie en Bavière par deux chemins j ou en defcendant par Tom. I, P. ti4 HISTOIRE la rivière d'In jufqu'à Kophftein , où les Alpes forment corn- I 5" ^ <^. me une gorge j ou bien prenant à main gauche , par les mon- tagnes voifines des Grifons , par Partan fur la rivière de Loife , ôc par FiefTen. Le General Schertel fçavoit que les SuifTes & les Grifons avoient déclaré, qu'ils ne donneroient point de paiTage fur leurs terres aux troupes étrangères. Ainfi il jugea à propos de garder feulement les deux entrées, dont nous venons de par- ler. On voit à Textrêmité des Alpes de la Bavière une forte cita- delle nommée Ernberg , bâtie fur un rocher efcarpé de tous cotez , qui domine fur un chemin fort étroit par où il faut néceflairement paffer. Ce château eft fitué Ci avantageufement , qu'un feul homme pourroit avec des pierres en empêcher mille de paffer. Schertel s'étant rendu près de-là avec quelques fol- dats , s'empara du château , après avoir pris auparavant la ville de Fielfen , qui étoit fur fon chemin. Enfuite il paifa les Alpes avec une extrême diligence , dans le deflein de prendre la ville d'Infpruk , de s'emparer des deux paffages , ôc de fermer l'en- trée aux troupes ôc aux convois , qui venoient d'Italie. Sa marche donna Fallarme dans le comté de Tirol. Les foldats de l'Empereur s'affemblerent à la hâte à Lifpruk au nombre de huit mille , fous les ordres de François Cailello gouverneur de Trente, qui laifla dans la ville une garnifon fuffifante pour la défendre. Le refle des troupes fut diftribué dans les détroits , les chemins & les fentiers , pour en fermer l'entrée à Scher- tel. Ce Général fe voyant ainfi prévenu , ôc apprenant que le marquis de Marignan ^ & le colonel Madrucci s'avançoient déjà en Allemagne , fe retira à Ernberg ôc à FiefTen 5 & après avoir laiffé de bonnes garnifons dans ces deux places, il rejoi- gnit l'armée. Cependant le comte de Heidek^ qui la commandoit^ vint à Dillingen,qui eft du territoire de l'évêque d'Aufbourgj ôc obligea le 22 de Juillet le château & la ville à fe rendre. Il épargna les terres de févêque d'Aichftat, parce qu'il promit de donner paffage à fes troupes j & de leur fournir des vivres. Enfuite étant allé camper près de Donavert fur le Danube , il fomma la ville de fe rendre j ce qu'elle refufa > quoiqu'elle fût du nombre des villes alliées. On croit qu'elle voulut être atta- quée dans les formes, afin d'avoir ce prétexte pour fe juflifier quelque jour auprès de l'Empereur. On y envoya donc des DE J. A. DE THOU , Liv. II. irf troupes , ôc après une légère rcfiftance, elle fe rendit. D'un autre - coté l'Eleûeur de Saxe Ôc le Landgrave, après avoir traverfé la ^ S 1c ^\ Franconie , ôc engagé Tévêque de Virtzbourg à laiiïer pafTei: leurs convois , joignirent leurs troupes à celles des Alliez. On comptoir entre les princes, & les feigneurs qui compofoient cette armée, Jean Erneft frère de l'EledeurdeSaxeîJean Frédé- ric fils de ce même Electeur ; Philippe de Brunfwic avec quatre princes fes fils, Erneft , Albert , Jean ôc Volfang •■> François duc de Lunebourg ; Volfang prince d' Anhalt 3 Chriilophle Henné- berg; George de Wittemberg frère du duc Ulric ; le comte de Mansfeld avec deux de fes fils , Jean ôc Volrade 5 le comte Louis d'Oetinghen avec fon fils de même nom j le comte Guillaume de Furftemberg 5 le comte Chriftophle d'Oldem- bourg , & les comtes de Beichlingen ôc de Heidek. Il y avoit auiîi dans l'armée fept régimens Suifles. L'Ele£l:eur de Saxe ôc le Landgrave avoient le commandement général j de forte néan- moins, que les troupes de la haute Allemagne recevoient les ordres du Landgrave , & que les autres qui faifoient comme deux corps , obéïflbient à l'EleiEleur , fous le commandement de Henry deSchomberg, ôc deXheodoric Tauben. Schertel étoit à la tête des troupes d'Ausbourg, d'Ulm , ôc de Nortlingue> ôc Furftemberg conduifoit celles de la ville de Strasbourg. Recrod, qui avoit long-tems fervi en France fous François J. étoit colonel général de la cavalerie du Landgrave. On nom- ma deux meftres de camp généraux ,. Chriftophe Stimberg ôc Guillaume Schachten , officiers d'une grande réputation. Les écrivains du parti de l'Empereur difent que cette ar- mée étoit de foixante ôc dix mille hommes de pied ôc de quinze mille de cavalerie > qu'elle avoit cent vingt pièces d'ar- tillerie de toutes grandeurs , fix mille pionniers , trois CQns pontons , huit cens chariots pour porter les boulets, la pou- dre , ôc les autres munitions de guerre , huit mille chevaux ; ôc que le nombre des ouvriers , des mineurs ôc des boulangers entretenus aux dépens des Alliez , alloit à plus de mille. Le Landgrave après une revue générale, harangua les chefs. Il fe juftifiadu crime de rébellion, que les partifans de l'Em- pereur reproch oient àl'Eledeur de Saxe ôc àlui, ôc leur fit voir qu'ils s'agifToit en cette guerre de la religion , ôc de la liberté. Leur ayant demandé fur la fin de fon difcours, s'ils n'étoient Pi; ii' de la juftice j & méprifent la majefté de l'Empire ^ pour fa- 3' tisfaire leur haine ôc leur caprice. Ces Princes fi zelez en » apparence pour lareligion^réfiftent au premier Souverain^con- 3> tre l'autorité de l'Ecriture ôc des Pères 5 eux qui n'ignorent 3> pas que dans les premiers tems de l'Eglife , les Chrétiens qui « ont combattu pour la vérité, ôc fcellé leur foi par leurfang, i» n*ont dû leurs faints progrez qu'aux prières, aux larmes , à la »' patience , ôc non aux armes , ôc que ces hommes toujours 3' îbumis ôc fidèles ont obéi conftamment aux Empereurs,même »> idolâtres. ^^ Charle difoit encore par cet Edit , qu'il paroiiToit que ces hommes fi religieux n'avoient pris les armes que pour lui oter le fceptre ôc la couronne > détruire tou^e liberté, ôc opprimer cette même religion , dont ils parloient fans ceiTe î que jufqu'ici il avoit pris les voies de la douceur ôc de la condefcendance , mais en vain? ôc que ces efprits audacieux, devenus encore plus téméraires par fes bontez , avoient ofé l'outrager par des paroles injurieufes , ôc une conduite crimi- nelle. Après cet expofé l'Empereur les mettoit au ban de l'Empire, ôcles profcrivoit, comme perfides, rebelles, fédi- tieux, criminels de Leze Majefté , Ôc auteurs des troubles de l'Empire ; déclarant qu'il les puniroit comme l'exigeoient leurs crimes , le bien du gouvernement , ôc la dignité impériale. Il défendoit en même tems à tous les Princes , à toutes les villes , ôc à tous les membres de l'Empire, de leur donner aucun fe- cours , ni de s'unir à eux fous peine de la vie ôc de confifcadon de biens. Il ordonnoit à ceux qui avoient fuivi les rebelles,de les abandonner au-plutôt, ôc de revenir dans leurs maifons, ôc il les P U) ii8 HISTOIRE exhortoit à fe joindre à lui, ôc à le fecourir, fans avoir égard I 5" ^ d, aux traitez d'alliance publics ou particuliers , qu'il déclaroit nuls. Enfin il délioit la Noblefle ôc le peuple du ferment de fidélité qui les uniflbit à ces Puiffances rebelles , leur donnant fa foi , qu'il les garantiflbit de tout événement j ôc les mena- <;ant , s'ils n'obéïffoient pas à fon édit, des mêmes peines que les Princes rebelles. Quoique la diète fût finie , l'Empereur demeura à Ratifbon- ne avec peu de troupes : car il n'avoir que trois mille hom- mes d'infanterie Efpagnole , qu'il avoit fait venir de Hongrie, cinq mille Allemands Ôc fept cens chevaux ; le refte n'étant pas encore arrivé. Craignant donc, s'il y féjournoit plus long-tems, que les Confederez n'attaquaflent cette ville peu fortifiée , il réfolut d'aller camper près de Landzhut , que les ennemis feni- bloient menacer, dans le deflein d'attendre là fon armée d'Ita- lie. Ainfi ayant laiffédansRatifbonne Pirro Colonne, avec deux mille hommes des troupes de Madrucci ôc trois cens Efpa- gnols, il arriva le troifiéme Août, après deux jours démarche, à Landzhut ville de la Bavière fituée fur la rivière d'Ife^ Les Alliez en ayant eu avis , ne fongérent plus à affieger Ra- tifbonne, ôc tinrent confeil pour délibérer s'il étoit à propos de fuivre l'Empereur. Les avis furent partagez. Le Land- grave trouvoit qu'il n'étoit pas jufte de faire entrer une fi grande armée dans les Etats du duc de Bavière leur ami ; mais rEleâeur de Saxe foutenoit au contraire , qu il étoit à propos d'y attaquer l'Empereur avec toutes les forces de l'armée, avant qu'il eût reçu du renfort, puifqu'il s'agiffoit du falut de toute l'Allemagne , ôc de celui du Duc même ? qu'ils ne lui fe- roient pas plus à charge que l'Empeceur , fur-tout lorfque tou- tes fes troupes feroient arrivées j que ce qui feroit regardé comme un aéle d'hoftilité en tems de paix, étoit fupportable en tems de guerre j ôc qu'après tout, le dommage que fouffri- roient les peuples de la Bavière feroit compenfé par l'avan- tage de fe voir délivrez dès à préfent des armées de l'Empe- reur, ôc de la fervitude à l'avenir. Comme le Landgrave perfiftoit toujours dans fon fentiment, ôc qu'il repréfentoit com- bien il étoit à craindre d'irriter un Prince fi bien intentionné pour la liberté publique , on arrêta qu'on lui écriroit , pour lui faire part du deffein des Aliici , ôc pour le faire fouvenir de h DE J. A. DE THOU, Liv. IL n^ « ce qu'il devoir à l'Empire , afin qu'il ne pût fe plaindre avec • raifon , qu'on l'eût méprifé en cette importante occafion. i 5 4 ^« Ainfi f le même jour que Charle arriva à Landzhut , les Alliez écrivirent au Duc de Bavière. Après lui avoir parlé de la con- duite injufte de l'Empereur à leur égard , ôc de fes defleins ambitieux , ils le prioient de faire fortir au plutôt de fes villes d'Ingolftad ôc de Rain les garnifons de ce Prince , ou qu'il leur fût permis auffi d'y en mettre. Il lui demandoient de plus un pafTage dans fes Etats, des vivres pour leurs troupes, des aflurances fur tout cela par écrit , ôc une réponfe dans cinq jours. Ce fut dans le tems que Charle étoit campé près de Land- , V^^^'^^',"' zhut,que l'Eledeurde Saxe & le Landgrave lui déclarèrent la Landgrave guerre par un écrit public, où parlant de tout ce qui s'étoit déclarent palIé , & fe juftifiant des crimes prérendus qu'on leur impu- pei'^èur/ toit, ils faifoient voir par plulieurs raifons leur bon droit, ôc la juflice de leurs armes. Ils difoient enfuite, que la Religion & la liberté étant en péril , ils étoient en droit de rompre les nœuds ôc de renoncer à la fidélité qui les attachoicnt à fEm- pereur : qu'ils fe croyoient obligez de faire cette déclara- tion publique , & de protefter en même-tems que rien ne pou- voir jamais ébranler leur zélé pour la majefté de l'Emoire. La lettre étant écrite, il y eut différens avis fur les termes del'a- drefle. L'Ele£leur ne vouloir poinr qu'on y donnâr à Charle le titre d'Empereur. Car enfin, difoit-il, c'eft nous dire rebelles, que de déclarer la guerre à un Prince, dans un écrit ou nous le qualifions d'Empereur. Le Landgrave fourenoir au conrraire qu'ils n'artaquoienr poinr certe première magiftrature de l'Em- pire^ toujours refpectable^mais celui quirempliffoit cette digni- té , & qu'à caufe de cela on nommoit Empereur. Enfin on trou- va un tempérament, qui fut de mettre : yî celui qui fe dn Em- pereur. La lettre fur portée par un jeune Gentilhomme ac- compagné d'un trompette , Tuivant l'ufage. Charle ne la vou- lut pas recevoir , ôc fit dire au gentilhomme par Ferdinand Alvarez de Tolède, qu'il eût à la reporter fous peine de la vie î le menaçant lui ôc tous ceux qui viendroient de la part des rebelles, de leur faire préfent d'une corde, au heu d'un collier d'or. Il fut ordonné en même tems au jeune homme de fe charger de l'édit de profcription , dont nous avons parlé , pour 120 HISTOIRE :r=: le remettre à ceux qui l'avoient envoyé. L'Ele£leur & le i ff A.^. Landgrave y répondirent par un autre , datte de Dona>5f^ert le 4. de Septembre. Cependant au bout de cinq jours le duc de Bavière écrivit aux Alliez, qu'il ne fe croyoit pas aiïez fort pour pouvoir re- fufer à l'Empereur l'entrée de fes Etats , qu'il les prioir toute- fois de ne le pas regarder comme l'ennemi des Alliez de l'union de Smalcalde , ni comme le leur. Une réponfe auiïi équivoque les embarafîa : d'ailleurs ils ne fçavoient quel che- min ils feroient prendre à l'armée. L'Eledeur de Saxe qui s'en- nuyoit de confumer le tems inutilement , vouloit qu'on allât droit à Landzhut. Mais quelques-uns repréfenterent dans le Confeil , qu'ils avoient fçû par des gens qui connoiiToient le pays , qu'on trouveroit fur la route des lieux marécageux , ôc des chemins fi étroits^que leurs cavaliers n'y pourroient paiTer qu'un à un, dans l'efpace de près de deux lieues. De plus on difoit que l'armée du Pape avoit pafTé les Alpes ^ & s'approchoit, & que l'Empereur avoit écrit a Jean-Baptifte Savelli Général de la cavalerie ItaUenne , de le venir trouver au plutôt à Landzhut. C'efI: pourquoi les Alliez jugèrent à propos de changer de deffein , ôc de marcher vers Ratifbonne , où ils fe flattoient de camper avantageufement y d'afTieger la ville , & fur-tout de pouvoir combattre l'Empereur , s'il vouloit la fecourir. On n'agiflbit que lentement dans leur armée. Les Généraux n'é- toient prefque jamais d'accord , ôc l'autorité égale de tant de chefs caufoit le trouble , l'incertitude ôc Finadion. Tout cela étoit avantageux à l'Empereur, qui ne cherchoit qu'à traînei* les chofes en longueur, ôc à amuferles ennemis, pour donner le tems à fes troupes de s'aflembler. Enfin l'armée du Pape arriva le 1 5*. d'Août à Landzhut. Elle étoit compofée de dix mille hommes de pied commandez par Alexandre Vitelli , ôc de cinq cens cavaliers armez à la légère, qui avoient à leur tête , comme nous l'avons dit , Jean-Baptifte Savelh. Ottavio Farnefe, duc de Camerino, petit-fils du Pape, avoit le commandement général. Le Pontife lui avoit donné pour confeil le Cardinal Alexandre fon frère aîné, qu'il avoit chargé d'obferver l'Empereur , dont les démarches lui étoient fufpecles. On comptoit entre les principaux feigneurs de cette armée , Sforce Palavicini , Federic Savelli , Paul VitelH , Jule des DE J. A. DE THOU , Li V. IL 1^4 desUrfins , Alexis Lafcaris, Jérôme de Pife , Jean - Marie de Padouë , Nicolas de Piombino , ôc Nicolas des Urfins comte de t ^ 4. 5 Pertigliano. Cofme duc de Florence envoya aufTi deux cens Gendarmes commandes par Rodolphe Baglionij ôc Hercule d'Eft duc de Ferrare , cent autres que conduifoit Alfonfe fon frère naturel. Deux jours après arrivèrent encore flx mille Ef- pagnols tirez des vieux regimens de l'Etat de Milan, & du royaume de Naples. Alvare de Sandi , Alonfo Vivas, ôc Ja- que Arcé étoient à la tête de l'Infanterie. Philippe de Lannoy prince de Sulmone étoit Colonel de la Cavalerie; mais ce Général ayant été attaqué de la fièvre dans la ville de Trente, pria Cefar Maggi Napolitain , que l'Empereur avoit fait ve- nir du Milanez, de lui fervir de Lieutenant , ôc de comman- der à fa place. Il y avoit dans l'armée de Charle beaucoup de Princes ôc de Seigneurs. Le prince Maximilien fils de Ferdi- nand roi des Romains ; Emanuel Philibert fils de Charle duc de Savoye 5 Eric de Brunfwic ; Philippe ôc George de Brunf- wic , l'un fils ôc l'autre frère de Henri , qui étoit prifonnier ; George djic de Mekelbourg ; Féderic de Furftemberg ; Re- nard comte de Solms , ôc plufieurs officiers d'une haute naif- fance. L'Empereur donna le commandement de cette puif- fante armée à Ferdinand Alvarez de Tolède duc d'Albe , très expérimenté dans les armes , ôc en qui il avoit une confiance entière. Othon Trufche cardinal d'Aufbourg eut l'intendance des vivres , ôc François Doardi Efpagnol celle des finances. Jcan-Baptifte Caftaldo grand Capitaine , qui avoit long-tems fervi fous Ferdinand d'Avalos marquis de Pefcaire , fut fait Meftre de Camp général , ôc on lui donna pour Aides de Camp François de Landriano , ôc Cefar Maggi. Cefar Fran- çois d'Efte marquis de la Padule , ôc Pirro Colonne aidoient l'Empereur de leurs confeils. Des troupes Efpagnoles pafiTant par Weiiïenbourg , qui efl: un bourg en Bavière , où logeoiènt quelques compagnies de ca- valerie Italienne, eurent un démêlé ^ qui fut fuivi d'un grand défordre. Un Gendarme Efpagnol faifant ferrer fon cheval , prit querelle avec le maréchal fur le prix des fers ; des injures on en vint aux coups. L'Efpagnol fut dangereufement bleffé par un nommé Alfonfe frerc du maréchal , qui étoit foidat dans k compagnie du marquis de laPadule. Guy de Bentivoglio,' Tom, L Q 122 HISTOIRE «.«^«— — lieutenant du Marquis , ayant appris cet accident, alla trou- ^ ver Jean Guévara , capitaine du blefle , pour le prier d'em- * pêcher que la chofe n'eût de fâcheufes fuites. Guévara aiTù- rant que tout étoit tranquille, chacun fe retira chez foi. Mais les Efpagnols, nation plus accoutumée à faire des infultes qu'à les foufFrir , prennent les armes au nombre de quinze cens , & vont droit à la maifon où Bentivoglio étoit logé. Celui-ci , qui n'étoit point fur fes gardes, va au-devant d'eux , accompa- gné feulement de quinze foldats, ôc défend quelque tems l'en- trée d'un pafTage étroit, qui conduifoit au lieu où il demeuroit. Alors les Italiens jettent leurs piques , prennent leurs armes à feu , ôc fe mettent à lancer des pierres , dont une atteignit Bentivoglio ôc lerenverfa par terre. Ses gens le croyant mort, Ôc fe voyant les plus foibles, prennent la fuite. Au bruit de cet- te infulte , tous les Italiens qui logeoient aux environs cou- rent aux armes. Cela eut été fort loin , fi le marquis de la Paduîe n'eût engagé les fiens par prières ôc par menaces à mettre bas les armes. Il y a apparence que toute l'autorité du Marquis n'eût pas appaifé ces hommes animez , fi le bruit, aie s'étoic répandu au même tems , que le Landgrave approchoit avec fon armée , foit que cette nouvelle fût véritable , foit qu'on l'eût femée à propos , afin que chacun oubliant fes injures par- ticulières ne fongeât plus qu'à fon devoir, ôc au falutdc tous. On fe prépara donc à marcher aux ennemis. Les Efpagnols j que commandoit Vives , arrivèrent les der- niers. L'Empereur leur donna trois jours pour fe rafraîchir , après quoi il alla de Landzhut à Ratifbonne. Il mit une garnifon de quatre cens hommes en cette dernière ville? ôc en ayant tiré 37 pièces de canon, tant de celles qu'il y avoit laiflees, que de celles qui appartenoient aux Bourgeois, il marcha vers Neuftat avec Ion armée. Elle confiftoit en cinquante bataillons Alle- mands, compofantfeize mille hommes, huit mille Efpagnols, dix mille Italiens ôc trois mille chevaux. Voici quel étoit Tordre , ôc la difpofition de ces troupes. On avoit fait deux corps fépa- rez de l'infanterie Allemande, dont l'un fut placé à l'aile droite qui étoit foutenuë de toute la gendarmerie : l'autre étoit à l'aile gauche avec les troupes d'Italie ôc d'Efpagne. Mille hom- mes Efpagnols ôc Italiens , étoient derrière l'infanterie Alle- mande, ôcla couvroient, ôc un pareil nombre environnoit h DE J. A. DE THOU, L I V. IL 125 gendarmerie commande'e par le prince Albert de Brandebourg. La cavalerie légère étoit de même partagée en deux corps, ôc 1^45. marchoit à la tête de l'armée. Le Landgrave jugea à propos d'oppofer aux rufes Efpagnoles des exploits de guerre , ôc ce grand courage Ci naturel aux Al- lemands. Il crut que s'il afTiégeoit Ratifbonne, ville peu for- tifiée , où l'on n'avoit laiflfé qu'une petite garnifon avec quel- ques courtifans mal aguerris ôc fort odieux aux Allemands j les bourgeois prendroient fon parti , ôc qu'il fe rendroit bien- tôt maître de la place 5 ou que fi ce deflein ne réùlTifibit pas , il pourroit brûler tous les moulins qui font fur le Danube , ôc ravager la campagne , pour ôter la fubfiftance à l'ennemi. Tel étoit le projet frivole du Landgrave , qui avoir penfé que Charle , le plus fage prince de ion tems , ne pénétreroit pas fes defieins. Mais ce Monarque ayant tout prévu , avoir déjà envoyé Horatio Brancadori de Fermo , pour dire à Colonne gouverneur de la place, que s'il ne fe croyoit pas affez fort pour la défendre , il fit retirer fa garnifon fur un baftion du côté du couchant , où l'on tranfporteroit auiïi tous les canons ôc toutes les munitions de guerre 5 que là ils foutinffent l'atta- que des ennemis , ôc qu'il ne manqueroit pas de lui envoyer la nuit fuivante fix cens hommes Italiens , Efpagnols , ou Al- lemands , pour le fecourir. Le Landgrave étant arrivé près de Ratifbonne un peu tard , apprit qu'il y étoit entré du fecours. Il campa à cinq lieues de là; mais fur la nouvelle que lEm- pereur le fuivoit , il craignit d'être attaqué d'un côte par une grande armée , ôc de l'autre par les troupes de la garnifon. Ainfi il marcha vers Ingolftad. Cette ville, qui appartient au duc de Bavière, eft furie Da- nube au-delfus de Ratifbonne. Pierre de Gufman y comman- doit avec deux cens hommes d'infanterie , ôc autant de cavale- rie.Quoique le Landgrave trouvât des chemins difficiles , étroits ôc marécageux , cependant il fit une fi grande dihgence qu'il arriva heureufement près d'Ingolftad , malgré toutes les embû- ches de l'ennemi. L'Empereur qui craignoit pour cette ville ^ ôc qui fe defioit auffi des habitans 3 ne voulut pas fe fervir du pont de pierre, qui tient à la ville; mais il en fit conftruire deux au- tres de batteaux joints enfemble ôc couverts de planches , où deux chariots pouvoient paffer de front. Son defTein fut de 124 HISTOIRE contenir par là les bourgeois î d'avoir des vivres en abondance; ^ ^ étant maître des deux rives , ôc de conduire fes troupes où il jugeroit à propos. Ayant paflc ces ponts en moins d'un jour avec toute fon armée , il donna par là beaucoup de confiance aux (iens , & épouvanta les ennemis , qui publioient qu il évi- toit le combat. Mais lorfqu'il eut fait un peu plus de trois lieues , il s'arrêta , fur le rapport qu'on lui fit, que les Alliez n'étoient éloignez que d'environ deux lieues. Il envoya Lannoy , qui étoit guéri , ôc Pierre de Tolède , avec deux efcadrons de Ca- valerie légère, 6c quelques moufquetaires , pour reconnoître l'ennemi. Il fe donna alors quelques petits combats , dans l'un defquels le marquis Malafpini meftre de camp de cavalerie fut dangereufement blefle. Comme les Alliez étoient les plus forts , ôc qu'ils connoifToient mieux le pays , Lannoy ôc Tolè- de coururent un grand danger. Alors le Landgrave le croyant beaucoup fuperieur , envoya Furftemberg avec Recrod ôc Marcel pour renouveller le combat , ôc peu s'en falut qu'on n'en vînt à une bataille générale : mais la nuit venant fort à propos , l'Empereur en profita pour raffurer fes troupes , ôc changer la difpofition de fon camp. Il couvrit fon infanterie d'un grand marais > qui ell à la droite d'Ingolftad, ôc appuya fa Cavalerie contre un bois qui eft à gauche ôc près du Danu- be. Les Italiens ôc les Allemands travaillèrent toute la nuit à fortifier le camp j ôc malgré la fatigue ils avancèrent l'ouvra- ge autant que les pionniers même. Au refte l'armée de l'Empereur étoit perfuadée que fi les Alliez avoient ofé l'attaquer cette nuit, avant qu'elle fe fût re- tranchée, ils l'auroient aifément défaite. Mais le bonheur de Charle , ou plutôt la lâcheté de fes ennemis , fut fon falut. Dès que le jour parut , ce prince envoya Ottavio avec deux cens chevaux , pour les attirer au combat, ôcpour connoître lafitua- tion de leur camp. L'Eledeur de Saxe avec le Colonel Scher- tel étoit au pied d'une colline avec l'artillerie , ôc ayant le Da- nube à fa droite , qui le couvroit d'un côté en forme de croif- fant. Le Landgrave avoir fon quartier au-delà d'un marais y qui étoit commandé par un château. Le refte de l'armée étoiî derrière la colline. La nuit fuivante l'Empereur envoya quinze cens Moufquetaires Efpagnols , pour attaquer le quartier du comte Heidek derrière cette colline. Ils firent un grand carnage DE J. A. DE THOU , Liv. IL 12; îles ennemis ) ôc tuèrent même plufieurs des leurs, l'obfcu- ■ rite les empêchant de fe reconnoître. Les Alliez paiTerent le 1 les étendirent en forme de croiffant, pour inquiéter l'en- nemi à la vue de leurs forces , que ces évolutions faifoienc paroître plus grandes qu'elles nel'étoient en effet. L'aîle droi- te de leur armée étoit commandée par le Prince Erncft fils de Philippe de Brunfwic, ôc foutenuc de deux mille chevaux, Qiij 126 HISTOIRE . qui avoient à leur tête Tomberg ôc Henri de Schomberg. Po- i ^ ^ ^ nicaw 6c Eifelinghen conduifoient l'aîle gauche , qui étoit aufli couverte de deux mille chevaux. Le colonel Recrod fuivoit avec un pareil corps de cavalerie. L'infanterie étoit partagée en deux corps commandez par Pefurd ôc Marcel. L'artillerie étoit au centre. Ce fut dans cet ordre de bataille qu'ils s'avancèrent environ à mille pas du camp de l'Empe- reur , & qu'ils s'approchèrent d'une mafure , que défendoit ChifTadi avec quelques moufquetaires Efpagnoîs. Il fut obli- gé de l'abandonner , ôc de fe retirer vers l'armée. Les Alliez ayant canoné le camp , ôc ne pouvant obliger l'Empereur d'en fortir , le Landgrave lit dreiler quatre batteries , comme pour l'alfieger dans fes retranchemens. Alors Charle rangea fon ar- mée en bataille, ôc exhorta lui-même fes foldats de ne s'épou- vanter ni du nombre , ni des cris tumultueux des ennemis ; ajoutant qu'ils n'étoient à craindre qu'au premier choc , ôc que s'ils le pouvoient foutenir , la victoire étoit à eux ; que lorfqu'oii les recevroit de bonne grâce :, ils lâcheroient bien-tôt pied avec honte 3 ôc que (i une fois ils fe voyoient courageufement Te- pouffez, ils n'oferoient plus rien entreprendre ; que cette mul~ titude , qui comptoir plutôt fur le nombre que fur la valeur, n'auroit pas plutôt vît la vitloire lui échaper , qu'elle fedécou- rageroit , ôc qu'alors l'orgueil ôc la férocité feroient place à la foibleffe ôc à la lâcheté. Après cette courte harangue , il défendit à l'infanterie de faire de décharge, ni de mettre l'épée à la main , qu'on ne fut proche l'ennemi. Enfuite il fit élever fes retranchemens avec des troncs d'arbre chargez de terre , ôc placer deffus des ga- bions , pour fe garantir du feu du canon. Les loldats s'employè- rent à ce travail avec autant de bonne volonté que de dili- gence. On mit les chariots ôc le bagage dans le quartier d'Ali- prando Madrucci : ôc comme c'étoit l'endroit du camp le plus foible , on jugea à propos de le foutenir par quatre efcadrons de cavalerie. L'Empereur avoit difpofé fon camp de telle for- te , que quoiqu niférieur en nombre aux alliez , ils ne pou- voient l'attaquer dans un lieu fi avantageux , fans rifquer la perte de la bataille. D'un autre côté le Landgrave fort fatis- fait d'avoir chaffé les ennemis des mafures qu'ils occupoient, pafFa le refte du jour à canoner le camp ennemi. Ce vain D E J. A. D E T H O U , L I V. IL 127 fracas n'épouvanta point les troupes de l'Empereur , dont la . . plupart avoient déjà vu le feu^ ôc vieilli à la guerre. Ce fut alors que Vitelli colonel de l'infanterie Italienne, accompagné 15 4^* de Borghefe , fortit de lui-mcmc du camp , ôc s'avança jufqu'aux premiers rangs des ennemis. L'éle£teur de Saxe voyant une a£lion (i hardie , ne pût s'empêcher de s'écrier en foupirant > que fi l'Empereur avoir beaucoup de foldats auffi courageux, non-feulement l'Allemagne feroit bien -tôt vaincue , mais que l'Europe même , en unifiant fes forces , ne lui pourroit réfifler. Les Alliez , qui entendirent ces paroles, en furent pi- quez , & crurent que par là on leur reprochoit leur lâcheté. Alors Conrad Kraffter voyant quelques ennemis hors l'encein- te du camp , courut à eux fuivi de dix cavaliers , combattit vail- lamment , ôc reçut plufieurs bleflures 5 puis fon cheval étant tombé mort fous lui , il défia encore les ennemis , ôc offrit de fe battre feul à feul contre quiconque voudroit l'entreprendre; faifant voir une force de corps extraordinaire, ôc un courage- invincible. Le Landgrave voyant que le canon avoit tiré huit heures fans effet 5 que fes foldats étoient fatiguez , ôc que la nuit appro- choit , fe retira au camp , après avoir fait conflruire une levée le long du Danube pour couvrir l'artillerie. Le lendemain il mar- cha vers les ennemis , ôc fit faire un grand feu , mais encore fans effet, à caufe des retranchemens qui mettoientle camp à cou- vert du canon , ôc rafTuroient les foldats. Ce même jour Lancini de Pcroufe fe fignala par une adion très-vigoureufe. Etant forti du camp avec huit gendarmes feulement , il attaqua un gros des ennemis avec tant de furie , qu'en ayant tué plufieurs , il l'obligea de quitter fon pofle ôc de reculer. Cet avantage en- couragea beaucoup les Impériaux; mais Lancini ayant été tué, les Alliez reprirent le terrain qu'ils avoient perdu. Cependant l'Empereur ne jugea pas à propos de donner la bataille^ par- ce que fes forces étoient inégales , ôc qu'il fçavoit d'ailleurs que les ennemis venoient de recevoir de nouveaux renforts ; que l'Eletleur Palatin leur avoit envoyé trois cens gendarmes, ôc que les villes de Strafbourg ôc de Confiance leur avoient nouvellement fourni trois mille Suiffes , avec douze greffes pie- ces de canon. Il nes'occupoitdonc qu'à mettre fon camp hors d'infulte par de nouvelles fortifications ; à faire venir des convois 128 HISTOIRE pour la fubfiftance de fes troupes y &c à encourager fes foldats> i r A.^ lur-tout les Italiens ôc les Efpagnols. Il avoit fçii fi bien fe les attacher en leur donnant des louanges , en les appellant chacun par leurnom,Ôcen leur faifant d'autres femblables carefles, qu'il les avoit difpofez à tout foufFrir 6c à tout entreprendre. Son exemple animoit encore les fiens ; car il logea toujours' fous fa tente , quoiqu'elle eût été plufieurs fois percée & en- fuite renverfée par le canon des ennemis. D'un autre côté , les Alliez avoient conçu de grandes efperances , depuis qu'ils avoient reçu de nouveaux fecours 5 & perfuadez qu'ils com- battoient pour la liberté , un motif fi jufte les animoit extraor- dinairement. Leurs chefs avoient réfolu de ne plus différer le combat, pour ne pas laifler rallentir l'ardeur des foldats. Ils penfoient que, quoique Ton combatte pour une bonne caufe> elle celfe bien-tôt de paroitre telle , fi elle n'eft foutenuë par la fortune , ôc que rarement les hommes font afiez équitables, pour féparer le bon droit du fuccès ôc de la puiflance. Au contraire la fage lenteur du Chef de TEmpire animoit les fiens , qui attendoient un grand renfort des Pays-bas. Le Landgrave voyant qu'il n'avoit pu entamer le camp de l'enne- mi, jugea à propos qu'on fe retirât^ contre l'avis de TEledeur de Saxe ôc du Général Schertel , qui vouloient qu'on forçât les retranchemens , difant que fi cette entreprife étoit périlleufe , il y avoit encore de plus grands inconveniens dans une honteu- fe inadion, qui décréditeroitles Généraux ôc décourageroit les foldats. Voilà ce qu'ont écrit les hiftoriens du parti de l'Em- pereur. Sleidan , qui me paroit très-exad: ôc très-fidele à rap- porter tous les projets des Alliez , dit que le Landgrave ne - fut nullement d'avis qu'on fe retirât , ôc qu'il opina dans le Confeil que l'Eledeur de Saxe avoit afiemblé , qu'il falloit for- cer le camp , ôc que s'il étoit le maître , comme il l'avoit été dans la guerre de Virtemberg, il nevoudroit que des pionniers pour abbattre les retranchemens , ôc quelques regimens pour faire les attaques. Quoi qu'il en foit, ce fut là une faute très- çonfidérable ôc qui porta un grand préjudice aux affaires des Alliez , puifque ceux qui fçavent la guerre ont jugé que rien ne leur étoit plus facile que de défaire TEmpereur près de Landzhut ou de Ratifbonne, ou enfin près d'Ingolftad. Il y eut environ deux cens hommes de tuez dans les pedts combats, dont DE J. A. DE THOU, Liv. II. 129 dont nous avons parlée ôc la perte des Alliez fut plus grande, 1 que celle des Impériaux. Il y eût auiïi quatre-vingt bleflez de t r- a 5 part ôc d'autre. L'Empereur prit trois pièces de canon aux enne- mis , ôc les fit enclouer 5 mais Schertel les reprit peu après. Cependant on avoit envoyé le comte d'Oldembourg , ôc Reiffemberg avec trente-cinq bataillons d'infanterie , ôc mille chevaux, pour difputer le paflage du Rhin au comte de Bu- ren. Mais ce Général qui conduifoit dix mille hommes d'in- fanterie, & quelques bataillons Efpagnols ôc Italiens , qui s'é- toient joints à lui, après avoir fait la guerre en France pour le Roi d'Angleterre , pafTa ce fleuve au deflbus , & au defTus de Mayence , fur les barques que l'Archevêque de cette ville lui fournit. Comme le détachement des Alliez étoit inférieur en cavalerie, 6c que les troupes de Maximilien roi de Bohème, ôc d'Albert ôc de Jean de Brandebourg , auflTi-bien que celles de Volfang Melchin grand Maître de l'Ordre ïeutonique, avoient accouru fur le Rhin pour favorifer le pafTage , on ne put l'empêcher. Les troupes des conféderez ayant manqué leur projet , pafTercnt encore trois jours fur les bords de ce fleuve. Enfuite ayant traverfé le Danube le 6 de Septembre, elles fe rendirent en deux jours de marche près deNeubourg, puis à Donaverd , pour s'oppofer à la jonèlion de l'armée de Buren avec celle de TEmpereur. Ce fut aufli pour ce même deflein , que le Landgrave vint à Vendinghen , ville fur les confins de la Bavière, qui appartient au comte d'Oethinghen. L'Empereur , qui attendoit impatiemment l'armée de Buren, fur laquelle il comptoit beaucoup , ôc fur-tout fur la cavalerie dont elle étoit compofée,craignoitque les ennemis ne l'inful- taflent dans fa marche. Dès qu'il fçut qu'elle étoit proche de Nuremberg, il envoya Cefar Maggi , que le marquis de Mari- gnan lui nomma comme un officier de grande expérience, qui avoit eu fous lui la charge de meftre de camp général, pour le rendre au plutôt avec des guides fùrs auprès de Buren , ôc l'aver- tir du deflein des ennemis. Alaggi s'étant raféla barbe à la mo- de des Allemands ôc ayant changé d'habit, marcha toute la nuit par des chemins détournez, ôc arriva le matin au camp de Bu- ren. Barbançon , fécond officier de cette armée , l'ayant in- troduit dans la tente de Buren qui dormoit encore, Maggi lui iCxpofa les ordres de l'Empereur, Il lui dit qu'il lui amenoit, Tome I. R 130 HISTOIRE m^^mm des guides habiles ôc fidèles pour le conduire à Ratisbonne, I c 4- (5" ^^^" P^^ ^^ chemin le plus court , qui eft à la droite , près duquet les ennemis ctoient campez , mais par un autre qui tourne un peu fur la gauche , que par cette route fon armée joindroit aifé- ment celle de l'Empereur , fans expofer la vie de fes foldats , êc rifquer l'argent qu'il apportoit, montant à cent quatre-vingt mille écus d'or : mais qu'il falloit que l'armée marchât à la hâte , ôc fans faire alte. D'Egmont comte de Buren lui ayant répondu que cela lui paroilfoit impoiïible , fes foldats étant fatiguez , 6c traînant après lui tant de chariots ôc de bagage ;• Maggi lui dit : J'ai trouvé un moyen pour éviter le péril dont nous fommes menacez du coté des ennemis , fi nous nous arrêtons , ôc pour remédier aux inconvéniens que vous allé- guez. Il faut que dans la marche votre cavalerie tienne la droite , ôc que finfanterie avec l'argent fuive la gauche. Lorf- que vous ferez arrivé où vos foldats comptent de fe repofer, vous ferez fonner l'allarme > comme fi l'ennemi étoit proche , ôc avancer vos troupes. De cette manière, oubliant la longueur du chemin , elles ne penferont qu'à leur fureté , ôc arriveront heureufemcnt. Ce fut par cet utile expédient que l'armée de- 5uren fit fans murmurer une très-longue traitte , ôc arriva fû- rement au camp de l'Empereur, la nuit étant fort avancée. Ce Prince avoit commandé qu'on allumât de grands feux dans fon camp, pour faire croire aux ennemis qu'il avoit dé- campé. Ces jours-là le prince de Sulmone, Savelli, laPadule ôc Baglioni firent des forties très-vigoureufes fur les troupes du Landgrave, qui apprit, mais trop tard, que Buren lui avoit échappé. Alors ce Général des Alliez jugea à propos de re- tourner avec fes troupes à Donaverd. Ce fut-là que Chrifto- phle d'Oldenbourg le joignit avec dix mille hommes qu'il conduifoit,ainfi qu'Hubert Biclingen avec cinq bataillons d'in- fanterie. Quand on vit que l'armée de Charle étoit augmen- tée par de fi puiflans fecours, on comprit alors que cette len- teur ôc cette timidité , qu'on lui reprochoit , étoient l'effet d'une fageife confommée 5 qu'un grand capitaine ne doit rien entre- prendre qu^avec fes forces réunies, ôc qu'il y a autant d'habi- leté à fçavoir éviter le combat , qu'à remporter la viftoire^ Alors on agita dans le Confeil de l'Empereur , s'il étoit à pjropos d'alîieger la ville deNeubourg, qui eft à trois lieues DE J. A. DE THOU. Liv. IL 131 d'Ingolftad. Les avis furent difFerens. Ceux qui confeilîoient le fiege , difoient que par la prife de cette place on fe pro- 1 c ^ c; curei'oit la facilité des convois , qu'on auroit du bois & de ^ * l'eau en abondance , ôc qu'on feroit maître d'un grand pays jufqu'à Munich , capitale de la Bavière : mais d'autres foû- tenoient que fî ce fiege étoit malheureux , on s'expoferoit à de grands dangers. Charle qui fe conhoit en fon bonheur ôc qui vouloir enfin tenter une entreprife , rcfolut de s'approcher de la ville, pour en obferver la fituation, ôc en lever le plan, avant que de fe déterminer. Il y alla donc contre l'avis du duc d'Albe, accompagné de la Padule, de Colonne ôc de Caftal- do. Les bourgeois étonnez de la préfence de l'Empereur, qu'ils n'attehdoient pas , lui députèrent leurs bourgmeftres , pour lui ofirir de fe rendre à certaines conditions. La garni- fon fuivit bien-tôt leur exemple , ôc craignant d'être affommce par les habitans, fit un capitulanon honteufe. Le marquis de Marignan reçut le ferment de la ville , ôc lui pardonna au nom de l'Empereur. Mais on ne put empêcher le foldat de piller le château appartenant à Othon Henry, prince de la maifon de Bavière , qui s'étoit depuis peu joint aux Alliez. On laifia Madrucci dans la ville avec une garnifon de huit cens hommes. Après la reddition de Neubourg , qui eft à main droite en defcendant le Danube, le bruit s'étoit répandu <^ue l'Empereur alloit à Ausbourg 5 ce qui avoit engagé les ÀUiez à pafler ce fleuve. Mais lorfqu'ils fçurent qu'il s'étoit rendu près de Marxhein , ils revinrent fur leurs pas, ôc retour- nèrent au camp qu'ils avoient abandonné. L'Empereur s'ap- procha enfuite de Donaverd j mais n'ayant pas trouvé là de terrein propre pour former fon camp , il alla le cinq d'Oclobre à Moheim , d'où il détacha Colonne , Vitelli , des Urlins Caftal- do , Maggi , ôc Gennari avec fix cens Moufquetaires Efpa- gnols ôc Italiens , pour obferver la contenance de l'ennemi. On leur avoit donné foixante Chevaux-legers tirez des com- pagnies de Coccapani , de Nizzeti , de Benevenuti , ôc de Na- tale de Crema , pour les efcorter. Il y avoit entre les deux camps un couvent fitué avantageufe- ment , dont l'Eleêleur de Saxe s'étoit emparé , ôc qu'il avoit fait fortifier. Comme les troupes que l'Empereur avoit détachées > niarchoient en mauvais ordre dans une forêt voifine de ce lieu , Ri; 152 HISTOIRE ■ Il elles tombèrent dans une embufcade des ennemis , & eurent I Ç45. beaucoup de peine à fe fauver, après une affez grande perte. Colonne voulant enlever Coccapani aux ennemis , qui le te- noient déjà en fut pris lui-mcme. Mais peu après Coccapani lui rendit le même fervice, ôc le dégagea. Alors on parla dans le confeil de guerre de l'Empereur d'attaquer ce couvent, qui arrêtoit les partis : mais on jugea cetre entreprife plus péril- leufe qu'utile; on marcha à Nortlingue ville de la Souabe , ôc on laifTa derrière Wendinghen. L'Empereur ayant envoyé un trompette à Nortlingue , pour fommer cette ville de fe rendre , 6c de lui fournir des vivres , les habitans demandè- rent deux jours pour délibérer fur cette propofition: du refte, ils répondirent qu'ils ne pouvoient fournir les munitions qu'on dcmandoit , parce que l'armée ennemie avoit épuifé leurs ma- gafins. Les Alliez ayant appris la réfolution de ces habitans, laiiïerent leur bagage, & une garnifon à Donaverd,ôc cru- rent qu'il falloit les aller fecourir. Cependanr ils ignoroient encore quelle route avoit prife l'armée de l'Empereur : mais Oetingen leur manda qu'elle avoit paffé la rivière de Wer-' nitz , qui fe jette dans le Danube auprès de Donaverd. Il fai- foit ces jours-là un brouillard fort épais , de forte que les Al- liez fe trouvèrent, fans le fçavoir , en préfence des ennemis. L'Ele£leur de Saxe étoit à l'avantgarde , le Landgrave au centre, ôc Marfpurg avec Rilïenberg conduifoient les der- niers rangs. L'Eledeur de Saxe s'étant avancé avec vingt- cinq mille hommes de pied , ôc quelques efcadrons , fe mit en devoir d'attaquer l'ennemi. L'Empereur qui vit, après que le brouillard fe fut difTipé , l'avantgarde des Alliez s'avancer par le chemin qui conduit à Nortlingue , 6c qui crut que c'étoit là toutes les forces qu'il avoit à combattre , fe difpofa à donner bataille. Il étoit dans l'aîle droite compofée de l'in- fanterie , ôc de la cavalerie Italienne , des régimens de Ma- drucci , de la nobleffe de fa cour , de deux cens gendarmes Flamans , & de la cavalerie de Maximilien roi de Bohême , 6c du marquis de Brandebourg. Il avoit mis les Efpagnols à l'aîle gauche , 6c les Allemands au centre. Trois mille cava- liers couvroient les flancs 6c la queue de l'armée. Le centre 6c l'arrieregarde marchoient enfemble. Enfin , après quelques efcarmouches , le prince Ottavio chargea les troupes que DE J. A. DE THOU, Liv. IL 153 conduifoit Scherteh ôc l'on ne douta plus alors qu'on n'en vînt — .i». à une affaire générale. Le Landgrave fuivoit les troupes que » ^ 4, 5. conduifoit l'Eledeur de Saxe , mais d'affez loin. Comme on vit que l'Empereur alloit donner fur l'avanrgarde où étoit l'Elec- teur , on délibéra fi le Landgrave iroit à fon fecours , ôc aban- donneroit l'arrieregarde qui étoit fort éloignée. Cela fit qu'on détacha des Aides de camp pour avertir l'Eledeur de Saxe de reculer ; ôc d'autres pour faire avancer les troupes de l'arriere- garde que commandoit Marfpurg 5 pour le Landgrave , il de- meura fur les hauteurs dont il s'étoit emparé. Déjà le comte de Buren avoit paffé avec une partie de fes troupes la rivière d'Egra i qui féparoit les deux armées , pour donner fur les troupes du Landgrave , lorfque l'Empereur voyant qiul ne pourroit combattre que dans un lieu defavantageux, lui envoya ordre de revenir fur fes pas. Les Efpagnols murmurèrent con- tre un commandement qui leur arrachoit , difoient-ils , une vicloire certaine , ôc qui eut mis fin à cette guerre. Buren lui-même recevant cet ordre , jetta de dépit fon cafque par terre. Il y en eut même plufieurs, qui, malgré ladéfenfe du Général , joignirent les ennemis. On cite entr'autres un Tho- mas Lagevivoli Albanois, qui en tua plufieurs de fa main , ôt fit quelques prifonniers. Enfin la nuit approchant , les deux armées fe retirèrent dans leur camp : mais Charle voyant qu'on avoit jette du fecours dans Nortlingue , décampa , attendant l'occafion de combattre en un lieu plus avantageux. Le lendemain , lorfqu'il étoit en marche, il vit un gros de cavalerie ennemie , qui n'étoit pas loin. Il fit faire aire juf- qu'à ce que ces efcadrons fe fuffent éloignez 5 ôc en même tems le duc d'Albe fit un détachement de chevaux , pour les charger en queue. Mais ceux-ci ayant fait tête à l'ennemi , ôc tiré un coup de canon , pour fervir de fignal aux troupes qui marchoient devant , ôc les avertir de s'arrêter , fe difpoferent au combat. L'Empereur fe mit aufii fous les armes. Alors les fol- dats de Brandebourg , de la Padule , ôc de Lannoi chargèrent celles d'Erneft de Brunfc^ic, ôc de Schemeclofen. Apres une attaque affez opiniâtre , on fe fépara fans avantage de part ni d'autre. Ce ne fur qu'un combat ôc non une affaire géné- rale , que les Chefs des deux armées craignirent d'engager , l'égalité des forces ne répondant pas affez du fuccès. Les Alliez R iij 154 HISTOIRE ■_ perdirent en cette action Albert de Brunfwic, fîls de Philippe. ^ Ce prince , qui étoit cchaufle par le vin , s'étant jette dans la * mêlée fans précaution , fut blefle au vifage , ôc mourut peu après de fes bleflures. André de Forli , capitaine d'infanterie dans l'armée de l'Empereur , y fut auiïi tué. Charle s'étant re- * tiré dans fon ancien camp , les Alliez reprirent le pofte qu'ils occupoient fur les hauteurs de Nortlingue. Cependant le duc d'Albe , qui connoiffoit le caractère impétueux du Landgrave, lui envoya demander , s'il habiteroit toujours des montagnes, ôc s'il ne defcendroit point dans la plaine pour combattre ? Celui-ci ht réponfe au Duc , qu'il avoir été cinq jours devant Nortlingue dans une vafte campagne ; qu'il y avoit fait fon pod^le pour l'attirer au combat , mais inutilement , ôc que ces derniers jours même , il avoit été un jour entier devant Nort- lingue , fans qu'on eût ofé l'attaquer. Charle voyant qu'il ne pouvoir attirer au combat les Alliez, qui étant maîtres des deux rives du Danube , avoient des vivres en abondance, eut deffein d'aiïiéger Ulm j mais faifant réflexion , que cette ville étoit affez éloignée, ôc qu'il y avoit dans l'intervalle pluheurs places occupées par les ennemis , il changea de réfolution. D'ailleurs , le Landgrave qui craignoit pour la Souabe , avoit bâti un Fort près de Rain , ville fituée fur le Lech qui pafle à Aufbourg , ôc s'étant ménagé par là une hbre communication entre le Lech Ôc le Danube, il avoit fermé à l'Empereur l'entrée de cette grande province. Toutes ces raifons déterminèrent ce Prince à afîîéger Donaverd , ville voifine de celle de Neubourg , dont il s'étoit rendu maître depuis peu. Il envoya le capitaine Pozzio , officier très-expé- rimenté dans les ficges , pour obferver la fituation de la place ôc fes dehors. Pozzio ayant rapporté que. la prife n'en feroit pas difficile, l'Empereur chargea Ottavio de cette expédidon. Ce jeune Prince , après avoir conféré de fes deffeins avec Pettighano , ViteUi, ôc Scaniwbourg , marcha à ia tête de quelque infanterie Allemande ôc Itahenne^ Ôc de quelques efcadrons , ôc arriva à Donaverd fort avant dans la nuit. Alors ayant fait une courte harangue à fes foldats pour les encoura- ger , ils defcendent dans le foffé , s'approchent du mûr , Ôc dreflent des échelles aux endroits les plus éloignez des mai- fons.Ceux qui étoient commandez montent aufli-tôt: Ôc comme DE J. A. DE THOU , Liv. IL i^r il faifoit un grand vent , les habitans ne pouvoient entendre le bruit des armes. Mais un foldat fe tenant attaché à un des j ^ a. 6, crénaux du mur , ce mur s'écroula , brifa des échelles , & éveil- la la fentinelle. Sans cet accident, ils auroient été maîtres de la ville , avant que les bourgeois eufîent pii rien foupçonner. Cependant ceux-ci voyant qu'on avoit égorgé ceux qui fai- foient la garde , & que les gens d'Oitavio s'étoient déjà em- parez de la meilleure partie de la ville , confeillerent à la gar- iiifon de fonger à fa fiireté , & de fe retirer par l'autre extré- mité de la place. Ce fuccès lit croire à l'Empereur , qu'il pourroit foûmettre les autres villes , qui font le long du Da- nube. Il fe flattoit furtout qu'en prenant Ulm , il feroit maî- tre des deux rives du Danube, de la Souabe, ôc de toute la Bavière. Dans cette vue il vint à Donaverd l'onzième de Sep- tembre. Il y fçùt par fes efpions , que les Alliez avoient eu deffein de l'attaquer dans f3n camp. Mais cette réfolution n'eût aucune fuite , parce qu'ils apprirent trop tard que l'Empereur avoir décampé. Le lendemain il alla de Donaverd à Dillingen. Cette ville qui dépend de févêque d'Aufbourg , étoit défendue par une garnifon de trois cens hommes, qui, apprenant l'arrivée des ennemis , fe retirèrent à Lawingen , ville fur le Danube. Dil- lingen ouvrit fes portes à l'Empereur. Les Alliez craignant de perdre aufîi Lawingen , députèrent aux bourgeois quelques- uns des leurs , pour les encourager à fe bien défendre , les affûrant qu'ils ne tarderoient pas à les fecourir. Ce qui fît que ces bourgeois répondirent alfez fièrement au trompette , en- voyé par l'Empereur , pour les fommer de fe rendre. Cepen- dant les confédérez perdirent un jour entier à délibérer fur ce qu'ils avoient à faire. Ils ne fçavoient , fi l'armée de l'Empereur s'étoit avancée j ils craignoient que s'ils alloient à Lawingen de nuit, comme ils favoient réfolu, ils ne laiffalTent Nortlin- gue derrière eux expofée aux troupes de Charle , qui la pren- droit fans peine , & qui delà ne manqueroit pas d'entrer dans le pays de Wittemberg , par la vallée de Remferthal. Le co- lonel Schertel rebuté de la lenteur, ôc de l'incertitude éter- nelle des Alliez , fuivies de tant de mauvais fucccs , & n'é- tant pas exemt d'autres dégoûts , alla à Lawingen ^ en tira la garnifon de douze cens hommes , ôc l'emmena avec lui à 1^6 HISTOIRE ^mmmmmmmm Ausboufg , d'où 11 ctolt patti poui' Id. gucrrc, Savelll , à la tété de i r A. < ^^ cavalerie du Pape , 6c de cent cinquante Moufquetaires , le pourfuivit en queue. Alors Schertel, vaillant capitaine, fe pofta fur un lieu élevé, fit face à l'ennemi , le repoufla vive- ment , Ôc continua fa marche. Saveili , honteux d'avoir été battu par des troupes inférieures aux Tiennes , revint à la char- ge fur les foldats de Schertel , qui n'étant pas le plus fort, fe ' retira fort à propos dans une forêt voifine. Il perdit trois pièces de canon , 6c fon bagage. Saveili eût plufieurs cavaliers tuez dans cette adion. . Sleidan , auteur bien inftruit de tout ce qui s'eft palTé dans cette guerre , dit , que de ce jour-là Schertel abandonna le camp des Alliez. Mais d'autres écrivains , favorables à Charle V. rap- portent au contraire , que ce Général fe rendit à Aultourg , dans la vue d'obferver les démarches de l'Empereur ^ ôc d'être à por- tée de fecourir la place , il ce Prince l'alTiégeoit , ou la ville d'Ulm , s'il tournoit fes armes de ce c6té-là. Ces Hiftoriens ajoutent , que Schertel reconnoiflant , que Charle n'en vou- loir à aucune de ces villes , avoit pris le parti de retourner au camp des Alliez , 6c qu'il s'étoit mis en chemin avec trois mille hommes de pied, 6c cinquante mille écus d'or , que lui avoient fourni, pour fubvenir aux frais de la guerre, Ausbourg, ôc les autres villes alliées j que l'Empereur , en ayant été averti par le cardinal d'Ausbourg, avoit envoyé le marquis de la Padule avec quatre mille hommes d'infanterie , ôc deux mille che- vaux , pour lui couper le chemin j mais que Schertel avoit trouvé moyen de dérober fa marche , en prenant des rou- tes difficiles ôc détournées , ôc qu'il étoit heureufement ar- rivé au camp des Alliez ? que du refle , la Padule qui avoit manqué les ennemis , ne voulut pas revenir fans s'être fignalé par quelqu'entreprife, Ôc qu'il s'étoit rendu maître de Frickten , ville fans garnifon, ôc qui n'étoit gardée que par les Bour- geois. La ville de Lawingen fe voyant fans défenfe , fe rendit à î Empereur, après lui avoir envoyé des députez, pour le prier de lui pardonner la réponfe trop fiere qu'elle avoit faite. Ce Prince y mit une garnifon de fix cens Allemands 5 foumit en- fuite la ville de Gundelfingen , fituée fur la rivière de Brentz, la pafTa, ^ campa le long de fes rives auprès de Suntheim, dans DE J. A. DE THO U, L i v. II. 137 'dans le deflein d'aller à Ulm , qui n'en eft éloigne que de trois ______ lieues. Les Alliez le voulant prévenir, & jetter du fecours dans i ^ 4 (j cette dernière ville, la plus confidérable de toute la Souabe , décampent, ôc viennent à Gienghem , place au-delà du Brentz , de forte que cette rivière féparoit les deux armées. L'Empe- reur ayant entendu le bruit des tambours , monta fur une hau- teur avec le duc d'Albe , pour mieux voir la marche des en- nemis , ôc examiner leurs forces. On convient que ce Prince , ôc ceux de fa fuite furent expofez ce jour-là à un grand dan- ger. Car l'Eledeur de Saxe , qui étoit à la tête de l'armée , ayant vil l'ennemi, marcha vers cette hauteur au plus vite , Ôc envoya dire au Landgrave de le fuivre. Mais celui-ci n'arrivant point, il s'arrêta , donna le tems à l'Empereur de fe retirer , ôc vit échapper cette belle occafion de fe fignaler. Car il n'y avoit îà aucun gué , ou le Monarque pût traverfer la rivière ; ôc quand il fe feroit fauve , en pafiant un pont , qui fe trouvoit en cet endroit , plufieurs Généraux qui l'accompagnoient , auroient été expofez à la difcretion du vainqueur. Les écri- vains du parti de l'Empereur difent, qu'il auroit pu ce jour- là forcer les Alliez à un combat général. Cependant on a peine à croire 3 que ce Prince qui rencontra les ennemis où il ne les attendoit pas , eût pu avoir le tems néceffaire pour développer fes troupes , les ranger en bataille , & placer fon canon. A quoi il faut ajouter, que les deux armées étoient réparées par le Brentz, qu'on n'auroit pu paffer, que fur des ponts , ou avec de grandes barques. Les plus fenfez penfent, que l'Empereur fe conduifit avec une grande fageffe, lorfqu'il ne voulut pas abandonner fa fortune à l'événement douteux d'une bataille. Il voyoit fes forces ôc fa puiflance s'augmen- ter de jour en jour. Une grande difcipline regnoit dans fon armée , par l'obéiflance des foldats , ôc par l'union des Chefs , qui tous reconnoiffoient un feul Prince pour leur maître , ôc pour leur premier Général. Il n'en étoit pas ainfi à^s Alliez. Ils ne décidoicnt qu'avec lenteur ôc après de longues incer- titudes. Lesfentimens étoient prefque toujours oppofez, ôc fou- tenus opiniâtrement , ôc l'égalité de tant de Chefs faifoit qu'ils n'étoient ni craints , ni obéis. Ainfi on juge avec raifon , que Charle ne pouvoit mieux faire que de temporifer ; peifuadé qu'il étoit , que le tems ou la mérintelligeijce dilTiperoieut Tome I, S Ï5S HISTOIRE roient enfin cette multitude d'Alliez , ôc qu'il fe pi'éfenterolt i r A< bientôt quelque occafion , dont il fçauroit profiter. Cependant les Proteftans , qui n'avoient pas fçû faifir ces momens dccififs pour combattre , fe fortifièrent dans leur camp à Géenghcn , & firent entrer un renfort de trois mille quatre cens Suifies dans Ulm. Sur ces nouvelles, l'Empereur ne pen- fa plus à afiîéger cette ville, parce qu'il y voyoit de grandes difficultez 5 qu'il avoit fes" ennemis derrière lui î d'un coté les peuples de Wittemberg , & de l'autre le Danube , ôc ceux d'Aufbourg, qui favorifoient les Alliez, Il demeura donc dans fon camp de Suntheim en deçà du Brentz , ôc s'y fortifia. II y eût encore quelques petits combats entre les deux armées, & peu s'en fallut qu'on n'en vînt à une bataille générale. Le prince deSulmone, la Padule ôc Baglioni avoient drefle une embufcade dans un bois , où Recrod ôc Hombruck sétoient aufli poftez avec trois cens chevaux. Sulmone ofa bien s'avan- cer jufqu'aux retranchemens des ennemis pour les attirer au combat, ôc défit les premiers rangs. Mais les Alliez venant au fecours des leurs , ôc Sulmone étant en danger , des troupes du camp de l'Empereur fortirent pour le dégager. L'éleâ;eur de Saxe demeura dans le camp , pour y donner les ordres né- ceflaires , fi on venoit l'attaquer. Ceux qui combattoient con- tre Sulmone le laififerent échapper , croyant qu'il étoit quef- tion d'une affaire générale , ôc fe retirèrent au camp. Tout ce jour fe paffa vainement en diverfes efcarmouches de la cava- lerie des deux partis, qui fe chargeoient, puis revenoient au camp. L'Empereur ayant long-tems regardé avec plaifir ces petits combats , fit enfin fonner la retraite. Le lendemain il réfolut d'attaquer le camp ennemi durant la nuit. Il choifit pour cette expédition le prince Albert de Brandebourg, ôc ie grand Maître de l'Ordre Teutonique avec leurs régimens de cavalerie, ôc Aliprando Madrucci avec les bataillons qu'il commandoit. Tous partent au commencement de la nuit , ayant des chemifes blanches par deflus leurs habits , ôc obser- vent un grand filence. Le duc d'Albe les fuivoit avec le refte de l'armée. Mais les AUiez ayant été avertis de ce deffein par leurs efpions , le rendirent prefque inutile ^ de forte que les troupes de l'Empereur remarquant qu'on avoit augmenté les corps-de-gardes, & que le camp étoit fous les armes j jugèrent DE J. A. DE THOU; Liv. IL 13^ à propos de fe retirer. Mais Lannoi ôc Barbançoii furent plus ■■ heureux j car ayant attaqué le camp par derrière , à la tête de 1 <; 4. {$ la cavalerie légère , ôc de quelques compagnies des gendar- mes du comte de Buren , ils trouvèrent des endroits peu for- tifiez , tuèrent , ou firent prifonniers plufieurs des ennemis , ôc après avoir enlevé un étendard , ôc fait un grand butin , ils vinrent rejoindre les leurs. L'Empereur les combla de louan- ges, ôc d'honneurs militaires. L'armée de ce Prince manquoit de vivres , ôc de fourages î ôc des pluyes continuelles ayant corrompu l'air , une maladie contagieufe faifoit périr un grand nombre de foldats. De plus, les troupes n'étant ni payées , ni foulagées dans leurs travaux par de nouvelles qui les relevaflent , elles envioient le bon- heur des ennemis , à qui il venoit d'arriver trente bataillons du pays de "Wirtemberg. Ce fut pour remédier à une par- tie de ces maux , ôc donner le tems à fon armée de fe ra- fraîchir, que l'Empereur quitta fon camp de Suntheim , où il avoit féjourné fix femaines, ôc retourna à celui de Lawing- hen. Dans ce même tems le cardinal Farnefe fut rappelle à Rome par le Pape î après avoir pris congé de l'Empereur , il partit avec quelques régimens Italiens. Comme Ernberg avoit été enlevé depuis peu aux Alliez, ce Prélat pouvoit s'ap- procher des Alpes fans nulle crainte. Cafteli'alto gouverneur du Tirol, voyant que les Alliez avoient paflé le Danube , qu'ils étoient occupez d'une grande guerre , Ôc trop éloignez pour foutenir la garnifon qu'ils avoient mife dans la citadelle d'Ern- berg nouvellement conquife , il ramaffa ce qu'il put de trou- pes à Infpruk , ôc arriva à Ernberg, lorfqu'on s'y attendoit le moins. Ayant fait tranfporter trois pièces de canon fur la mon- tagne qui commande la ville du côté du Nord , il épouvanta tellement la garnifon , qu'ayant planté fur le haut des murs un étendart , pour donner le change à l'ennemi , elle s'enfuit la nuit par des chemins impraticables. Dans le tems que Charle étoit campé près de Lawinghen, il fe donna entre les deux armées plufieurs petits combats , où les Italiens ôcles Efpagnols furent fou vent battus par les Alliez. Pour les Allemans de l'armée de l'Empereur, ils firent voir un courage égal à la valeur de ces nations étrangères , mais moins d'adrefle ôc de rufes de guerre. Cependant ils furent Sij 140 HISTOIRE »»,.,..^— ^ plusfouvent vainqueurs que vaincus. Durant vingt-deux Jours . ^ ^ ^ il ne fe pafla rien de part ôc d'autre de mémorable. Les Al- ' liez voyant que l'ennemi avoit quitté Suntheim , & qu'il fai- foit rarement des forties de fon ancien camp , où il fe tenoit renfermé, s'imaginèrent que l'Empereur vouloir congédier fon armée. Ils avoient conçu là-deflus de grandes efpérances , ôc écrivoient aux villes confédérées , que pourvu que l'argent ne manquât pas , il n'y avoit rien qu'ils ne pufTent entreprendre. Au refte leurs conjedures n'étoient pas fans fondement 5 car cette matière fut mife en délibération dans le Confeil de guer- re de l'Empereur. Caftaldo fut d'avis qu'on envoyât les trou- pes dans les quartiers d'hiver , ôc qu'elles ne fe raflemblafient qu'au printems 5 ajoutant , que s'étant repofées durant une rigou- reufe faifon , elles feroient la campagne fui vante avec plus d'ar- deur, ôc feroient foulagéesparde nouvelles recrues 5 qu'alors on feroit en état de terminer heureufement cette guerre , fup- pofé^que contre toute apparence, les Princes liguez & les vil- les alliées ne rentraffent pas dans leur devoir , & ne s'humi- liafTent pas devant le chef de l'Empire. Le duc d'Albe ôc le marquis de Marignan étoient de même avis. Mais l'Empereur, après avoir loué le fentiment deCaftaldo, dit qu'il ne pouvoit néanmoins le fuivre 5 qu'on ne devoir pomt laiffer rallentir les bons fuccèsj que cette union de tant de peuples liguez étoit femblable à ces machines énormes , dont toutes les pièces ne font jamais bien liées ; qu'ils n'avoient qu'un premier feu , qui peu à peu s'éteindroit par la longueur du tems ; que fi on leur donnoit occafion de fe feparer , ils fe raffembleroient fans pei- ne, qu'il falloitles pourfuivre vivement^ lorfqu'ils étoient déjà rebutez , ôc ne leur pas donner le tems de reprendre de nou- velles forces , ôc d'attirer de nouveaux peuples dans leur parti, ni perdre ainfi le fruit des travaux paflez. Tout le Confeil re- vint au fentiment de l'Empereur d'autant plus volontiers , qu'on venoit d'apprendre les progrès que faifoient en Saxe le Duc Maurice ôc les Bohémiens. Mais avant que de parler de cet événement, je crois qu'ils eft à propos de reprendre les cho- fes d'un peu plus loin , ôc d'expliquer le fu;et des troubles de la baffe Allemagne. Troubles Frédéric II. Ele£leur de Saxe, qui mérita le furnom de Pa- laiiagne.^ "' çifique , laifla deux fils , Erneft qui fut Eledeur , ôc qui mourut D E J. A. DE T H O U , L I V. IL 141 en Tannée 1487 , ôc Albert mort quatorze ans après. Er- — neft eut pour fuccefleur Frédéric troifiéme qui ne fut point ^ r- ^ ^. marié , ôc laiiTa par fa mort FEle^lorat à fon frère Jean , prin- ce que fes peuples furnommérent le Bon & le Conftant , & qui laiffa un fils appelle Jean Frédéric, dont il s'agit ici. Al- bert IL fils de Frédéric le Pacifique eut deux fils de Zedene fille de George Boggiebrak roi de Bohême , à fçavoir Geor- ge Ôc Henri. Or , le Prince George y qui fe montra le plus grand ennemi des fe6lateurs de Luther, fe voyant fans enfans, inftitua fon héritier par fon teftament Henri fon frère , ôc après lui Maurice ôc Augufte fils de Henri , à condition qu'ils fe- roient inviolablement attachez à la Religion ancienne de leurs pères ; ajoutant cette claufe , que s'ils fuivoient les nouvelles erreurs, il donnoitfes Etats à l'Empereur ôc au Roi Ferdinand fon frère , dont ils joûiroient , jufqu'à ce que Henri fon frère , ou fes enfans, ou un plus proche parent de lamaifon de Saxe euf- fent fatisfait à la condition prefcrite par fon teftament. Le Prince George étant mort , Henri fon frère , qui avoir figné l'union de Smalcalde , fe mit en poiTelTion de fes Etats contre la teneur du teft:ament. Il alla à Drefde , Ôc dans les autres villes, ôc y reçût le ferment defideHté de fes nouveaux fujet?, foLitenu de la puififance de Jean Frédéric Electeur de Saxe fon coufin. En même tems il fit venir Luther à Leipfic, poui: enfeigner fes dogmes. Après la mort de ce Prince proteftant, Maurice ôc Augufte, qu'il avoir eus de Catherine fille de Ma- gnus duc de Mekelbourg, demeurèrent fous la tutelle de l'E- le£teur Jean Frédéric, qui les aima tendrement, ôc gouverna leurs biens ôc leur états avec une grande fidélité. Maurice dans la fuite ayant époufé Agnès fille du Landgrave de Hefle, vou- lut être compris dans le traité de Smalcalde , ôc publia tou- chant la réformation de l'Eglife, ôc l'inftitution des Ecoles en Mifnie de nouvelles loix, qui étoient en tout conformes aux articles de la Confefiion d' Ausbourg. Ce Prince qui poftfedoit au plus haut point l'art de fein- dre ôc de difiimuler, ôc qui fous des dehors agréables , ôc un air plein de douceur ôc de bonté , cachoit une ambition dé- mefurée , n'avoir pas eu de peine à fe faire aimer de l'Empe- reur , par un caradere qui avoir affez de rapport au fien. Il avoit eu fur la fin du mois de Mai une conférence à Ratisbonne S iij 141 HISTOIRE _ avec lui , ôc Charle lui avoit donné plufieurs marques de j - . ^ confiance 6c d'amitié. On croit même , qu'il lui laiffa entre- * voir, que s'il vouloir fe joindre à lui , il lui donneroit les Etats ôc la dignité d'eletleur du duc de Saxe fon coufm. Mauri- ce étant retourné en Saxe , fe rendit peu après à Prague au- près de Ferdinand roi des Romains ) pour prendre enfemble des mefures fur la guerre. On rapporte quelques raifons de la haine que Maurice avoit contre le Duc fon coufin. On dit que jouant un jour aux dez contre lui j il perdit tout fon argent, Ôc que preflfant l'Eledeur de continuer le jeu , il perdit con- tre lui une petite ville de fes Etats 5 ôc que l'Eledeur le blâma de fon ardeur pour le jeu , Ôc lui confeilla d'être à l'avenir plus modéré. On ajoute que Maurice fut fi piqué de ces re- proches , qu'il fit dès lors au Duc une guerre , que le Landgra- ve fon beau-pere eut bien de la peine à terminer. C'eft Slei- dan qui rapporte ce fait , ôc d'autres démêlez de même natu- re. Mais il n'en eft rien dit dans les Manifeftes que ces deux Princes publièrent l'un contre l'autre: d'où l'on peut inférer, ou que ces chofes font peu vraies , ou que Maurice ne pou- voir en parler avec bienféance. Ce Prince jugeant qu'il ne pouvoit prendre les armes con- tre fon coufin ôc contre fon beau-pere, fans fe rendre coupa- ble de perfidie, ôc de la plus noire ingratitude, voulut paroî- tre comme forcé par un refcrit Impérial , à faire ce qu'il dé- firoit avec ardeur d'entreprendre. Ainfi l'Empereur lui écrivis comme ils en étoient convenus , une lettre de Ratisbonne datée du premier Août , tant pour lui que pour le Prince Au- gufte fon frère , ôc il y joignit un exemplaire de PEdit gé- néral de profcription , dont j'ai parlé ci-deffus. Cette lettre con- tenoit enfubftance, que Alaurice étant uni à des Princes rebel- les par les nœuds du fang ôc par ceux de l'alliance, il avoit à l'excluflon de tout autre un droit légitime fur leurs biens ; que l'Empereur l'exhortoit à joindre fans délai fes armes aux fien- nes , pour s'emparer de leurs Etats , qui lui étoient juftement dévolus j ôc que s'il ne le faifoit , ces domaines appartien- droient à quiconque voudroit s'en mettre en polTefTion , enfin l'Empereur menaçoit Maurice , s'il n'obéiffoit à fes ordres , de la même peine qu'avoient encourue les Princes rebelles. Alors Maurice croyant que cette lettre le mettoit à couvert de DE J. A. DE T HOU. L IV. IL 145 tout reproche , & qu'il pouvoir fans honte attaquer l'EIeéleur «—■■■»»■■ fon parent , aflenible le 8 d'Oûobre, d'abord àKemnitz, en- i <; a. ^^ fuite à Friberg , les Etats des pays qui lui étoient fournis , ôc prend leur avis fur ce qu'il doit faire en cette conjondure. Il Içur expofa que l'Empereur lui avoit donné toutes les affu- rances que l'on pouvoit défirer fur le fait de la Religion , feul objet de l'union de Smalcalde; & il n'eût pas de peine à leur perfuader, que pour éviter déplus grands maux j il étoit avantageux à toute la Saxe qu'il s'emparât des Etats de TE- le£leur Ôc de ceux du Landgrave. En même tems il écrivit de Drefde à l'Eledeurde Saxe le 26 Odobre, que pour fatisfai- re l'Empereur, à qui il devoit obéïffance en toutes chofes,fi l'on excepte la Religion , ôc pour conferver fes droits , il avoit trouvé un jufte tempérament, du confentcment de fes peuples, qui feroit avantageux à l'un 6c à l'autre, afin que fes provin- ces ne paflafTent point en des mains étrangères II ajoûtoit, qu'il confentoit au refte, comme il en étoit convenu avec l'Empereur & le Roi Ferdinand , que les diètes de leurs pays terminaflent les difiérends qui étoient entre eux. Il joignit une lettre femblable pour Jean Guillaume fils de FEleéleur de Saxe, le priant de faire tenir furement celle qui étoit pour l'E- ledeur fon père. Enfin il engagea fes Etats à écrire à l'Eledeur ôc au Landgrave fur le même fujct , & à prefler celui-ci de faire confentir l'Eledeur à un expédient fi falutaire ôc fi raifonnablc. Le Landgrave fitréponfe peu après à ces lettres , & écrivit -aux Seigneurs ôc aux Etats de Maurice. Dans la lettre qui étoit pour ce prince , il lui reprochoit tant de bienfaits qu'il avoit reçus de l'Eletleur ôc de lui. Il lui faifoit voir , qu'il n'étoit queftion aujourd'hui que de la Religion h que lui ( Maurice ) n'en pouvoit difconvenir , étant informé du traité fait entre l'Empereur ôc le Pape ôc rendu depuis peu public par les mi- iiiftres de ce Pontife ; qu'il étoit évident que l'Empereur n'a- voit d'autre but dans cette guerre , que de détruire l'Empire par les forces même de l'Empire , en femant partout des dif- fentions domeftiques , ôc de leur impofer le pug odieux de l'autorité Romaine , qu'ils avoient heureufcment fécoué. Enfin il lui difoit , qu'il ne devoit s'épouvanter ni des profcriptions de l'Empereur , ni des foudres impuififans du Vatican, puifque tous ces traits étoient lancés contre la Religion , qu'ils avoient Ï44 HISTOIRE ■ . tous juré de défendre , ôc que s'il trahiflbit lâchement fa foî ,* I r 4 5. ^^ s'expofoit aux châtimens du ciel vengeur des parjures. Les Alliez écrivirent audi le 20 Novembre aux villes mari- times de Magdebourg > de Brunfwic, de Brémen , de Ham- bourg , de Goftar , d'Hildesheim 3 de Gottinghen , d'Hanovre, d'Embden , ôc de Minden , 6c aux Ducs de Poméranie , de Lunebourg, ôc d'Anhalt. Ils faifoient voir à ces princes ôc aux villes le péril qui menaçoit l'Electeur de Saxe ôc toute la Saxe , ôc qui les menaçoit eux-mêmes j ajoutant que le roi Ferdinand avoir déjà pris les armes^ ôc que Maurice s'étoit joint à lui^ ébran- lé, à ce qu'il difoit , par la déclaration de l'Empereur 5 qu'ils avoient écrit à ce prince parjure de mettre bas les armes qu'il avoit prifes contre l'Eleâeurj qui ne feroit pas fans doute aban- donné 5 que comme Maurice n'avoir pas déféré à leurconfeil , ils avoient réfolu de s'oppofer à fa témérité j qu'ils avoient jugé d'abord , que le duc de Saxe devoit aller avec une partie de l'ar- mée dans fes états ; mais que leurs troupes étant en préfence de celles de l'Empereur, ôc à la veille d'une action décifive , ou avoit cru qu'il n'étoit pas à propos , qu'il quittât li-tôt l'armée , qui demeureroit afFoiblie par fon éloignement j ils ajoûtoient que l'unique deffein de l'Empereur étoit de divifer leurs for- ces prêtes à l'accabler étant réunies ; ôc qu'ils les conjuroient enfin de fe reveiller fur le péril qui les menaçoit , de mettre au plutôt de bonnes garnifons dans Weinmar , ôc dans "^ittem- berg , ôc de payer au prince Jean Guillaume de Saxe ce qu'ils dévoient de leur contingent , pour fubvenir aux frais de cette nouvelle guerre. Les Alliez avoient déjà écrit aux peuples de Bohême , avec qui ils avoient depuis long-tems de grandes liaifons , ôc les avoient avertis de ne pas ajouter foi aux difcours artificieux du roi Ferdinand , qui les leur reprefenteroit comme coupables de bien des crimes. Environ en ce tems-là les Pro^ teftans publièrent un écrit datte de la fin du mois d'Août , où après s'être emportés contre le Pape en des termes injurieux ôc outrés, ils le difoient auteur de l'incendie qui embrafoit toute l'Allemagne , ôc ajoûtoient qu'ils étoient certains y qu'il avoit envoyé des hommes en Saxe pour empoifonner les eaux , afin que le poifon n'épargnât pas ceux qui auroient échappé à la fureur des armes. Le prince Jean Guillaume fils de l'Elecr teur de Saxe autorifa ces bruits , en pubhant des lettres , qui portoient D E J. A. D E T H O U , L I V. IL 14/ portoient , qu'on avoit depuis peu arrêté un Italien à Weinmar r!!;^;:^^!^^^^ en Thuringe j que cet homme avoit confefle à la queftion . . ^ ^ ^ qu étant a Kome , on lui avoit donne , & a quelques autres , de î'argent de la part du Pape , pour faire en Allemagne les plus grands maux , par les incendies , & par les poifons. Une fi étrange nouvelle anima beaucoup ces peuples, qui ne fe pré- parèrent cependant à la guerre qu'avec une extrême lenteur. Caries fecours , que fournirent les princes ôc les villes Vanda- îiques fituées près la mer Baltique , arrivèrent trop tard j ôc quoique le roi de Dannemarc eût entré dans la ligue de Smal- calde, cependant il n'envoya aux Alliez ni argent , ni foldats. Ferdinand ayant levé en Bohême ôc en Silefie , des troupes que les peuples ne lui avoient accordées , qu'avec une extrême répugnance , ôc ayant fait venir de Hongrie quelques regi- mens de HoufTars , hommes cruels ôc avides de butin , mar- cha vers les provinces de la Saxe. Il avoit donné à Sebaftien Wertmulh le commandement de fon armée. Ce général pu- blia unManifefte le vingt d'Odobre, par lequel il declaroit la guerre à tous les fujets de l'Elcdeur de Saxe. Il fe fondoit dans cet écrit fur ce que leur Souverain s'étoit emparé du collège de Dobrilugh , ôc avoit violé l'alliance, qui étoit en- tre la maifon de Saxe ôc la Bohême, en fe déclarant contre l'Empereur ôc contre Ferdinand. Il ajoûtoit , que quoiqu'il fut affés inutile de dénoncer la guerre à un prince mis au ban de l'Empire , cependant il n'avoir rien voulu oublier , pour fatis- faire aux devoirs de l'emploi qui lui étoit confié. Les Bohe- miens , ôc les Houflars fe répandirent d'abord dans le Voit- land , province frontière. Ces derniers égorgèrent ou brûlèrent tout ce qui fe prefenta à eux , enfonçant les maifons pour les pil- ler , ôc ravir l'honneur des femmes. Rien n'échapoit à l'avidité ôc à la brutalité du foldat inhumain. Les Bohémiens qui étoient venus à cette guerre malgré eux , deteftant la fureur de ces bar- bares, abandonnèrent leurs drapeaux le douzième de Novem- bre, Ôc retournèrent dans leurs maiibns. Ce quirefta de Hon- grois , craignant d'être afibmmè par les païfans , alla joindre l'ar- mée du prince Maurice , qui confiftoit en huit mille hommes d'infanterie, ôc en trois cens chevaux. Maurice étant entré dans les états de l'Eledeur , ôc ayant donné deux combats , i'un près d'Altorif , ôc Fajjtre près de Zuickaw , défit trois Tome L T 4 J 14.6 HISTOIRE -^^a^--- mille hommes de pied & trois mille chevaux , 6c prit en quinze - 4 (5 jours Zuickaw, Schnecberg, Aldenbourg, & prefque toutes ^ * les villes de rEle£lorat. Les feules villes de Wittemberg,Ei- fenach ôc Gotha, qui étoient aflés bien fortifiées , lui refifte- rent. Sibille , femme de l'Eledleur , manda à fon mari cet événe- ment , dont Maurice de fon côté fit part à l'Empereur. La nouvelle en fut reçue avec des fentimens bien oppofés. L'Em- pereur voulant marquer publiquement la joye que lui donnoit un fi heureux fuccès, fit faire une décharge générale déroute Tartillerie de fon camp. Depuis cette expédition Maurice fut odieux à toute l'Allemagne. On le déchira par les plus fan- glans libelles , ôc le Manifeile qu'il publia ne put le juftifier dans l'efprit des gens équitables. Il y foûtenoit qu'il n'étoit point queftion en cette guerre des intérêts de la Religion 5 ôc ce- pendant l'événement fit voir que l'Empereur l'avoir pour objet, puifqu'on reconnut dans la fuite , qu'en accordant la paix aux Proteftans qu'il avoit vaincus , il exigea d'eux, que fans avoir égard au refultat de la diète de Spire , ils reconnoîtroient le Concile de Trente. Plufieurs croyent avec raifon que Maurice connoiflbit les defleins de l'Empereur 5 mais qu'il feignit de les ignorer , pour avoir un prétexte fpecieux de fatisfaire fon ambition ôc fon injufte avidité , au préjudice de fes proches ôc de fes anciens amis. Quoiqu'il en foit , il eft certain que cette expédition foûtint les affaires de l'Empereur jufqu'alors affez chancelantes? qu'elle lui fit efperer de pouvoir enfin fubjuguer l'Allemagne, ôc qu'elle l'affermit dans le fentiment oii il étoit de pourfuivre les ennemis contre l'avis de fes Généraux. Au refte, comme le pays étoit marécageux, Ôc queles pluyes continuelles incommodoient extrêmement les foldats , il dé- campa, ôc s'établit en un autre endroit , où l'air étoit fain , ôc où l'on pouvoit aifément amener des convois. D'un autre côté, la nouvelle de la guerre de Saxe répandit une grande confier- nation dans le camp des Alliez. Tout étoit dans l'incertitude ôc le trouble. L'Eledeur vouloir retourner dans fes états. Mais le Landgrave reprefentant au contraire , que ce feroit la perte de tous , fi les forces étoient divifées , on convint de s'en rap- porter au fentiment des députez des villes, qui s'étoient affem- blez à Ulm fur la fin du mois d'Otlobre. L'Eledeur les preffa DE J. A. DE THOU, Liv. IL 147 de confentir , qu'il lui fût permis d'aller défendre fon pays avec ra-^^^irr^^rr' une partie de fes troupes. Ils répondirent, qu'ils auroient égard x r a/- à une 11 jufte demande j enfuite ils décidèrent qu'il feroit plus à propos qu'il ne quittât point encore le camp. Mais ayant appris les progrès furprenans que faifoit en Saxe le prince Maurice , ils fe rendirent au camp de Giengen, pour conférer avec les Généraux fur une affaire aulîi délicate. On tint un Confeil général , où l'on convint des difficultez de continuer ïa guerre. On reprefenta, que les Alliés laiffoient les provin- ces de Saxe fans fecours ; que les ducs de Poméranie ôc de Lunebourg n'y avoient envoyé ni troupes , ni argent ; que les Saxons même contribuoient peu pour foùtenir l'intérêt com- mun î que les rois de France ôc d'Angleterre ne tenoient point ce qu'ils avoient promis , ôc que cependant l'armée s'affoiblif- foit de jour en jour par la defertion des foldats. Enfin tous conclurent, ou qu'il falloit livrer inceffamment le combat, ou feparer l'armée ôc lui donner des quartiers d'hiver , ou en- fin traiter avec l'ennemi , foit de la paix , foit d'une trêve. Comme le plus grand nombre opina à faire des propofi- tions de paix ^ on envoya Adam Trott, qui étoit fort confideré du marquis de Brandebourg ôc de toute fa maifon , au prince Jean frère du Marquis , pour engager ce Prince à preffentir dans quelles difpofitions feroit l'Empereur. Trott ayant écrit aux Alliez , que Charle vouloir avant toutes chofes , que l'Eledeur de Saxe demeurât à fa difcrétion , lui ôc fes Etats ; on ne put convenir de rien. L'Empereur n'avoir impofé des conditions de paix auffi dures ^ que parce qu'il étoit inftruit de la fituation des affaires des Alliez , ôc de la difpofition des efprits. Alors les Proteftans, qui peu auparavant parloient de chaffer l'Empereur de toute l'Allemagne , commencèrent à fonger à leur propre fureté. Ils confentirent que rEle£leur de Saxe allât dans les Etats avec toute l'armée, à l'exception de huit mille hommes de pied, ôc de mille chevaux, qui iroient en quartier d'hiver, ôc feroient entretenus par le duc de Wir- temberg, ôc par les villes alhées de la haute Allemagne. Ce fut ainfi que deux armées fi nombreufes , fi puiffantes , ôc il animées l'une contre l'autre , fe férarerent, fans avoir prefque fait rien de confidérable , après avoir eu 11 long-tems leurs camps voifins, ôc avoir été plufieurs fois comme en préfence. Tij 148 HISTOIRE »«;;;^» En parcourant l'hiftoire des tems les plus reculez ] on remar- ^ A < quera que prefque jamais il n'eft arrivé rien de pareil. Ce fut le 23. Novembre que les Alliez quittèrent le camp , après avoir déterminé qu'on envoyeroit une féconde ambaffade en France, ôc en Angleterre. Les Hiftoriens partifans de TEm- pereur dilent , que Schertel s'oppofa fortement à cette re- traite précipitée , & qu'il conjura avec les plus fortes inftan- ces les députez des villes de l'empêcher. Ce qui ne s'accorde pas avec le témoignage de Sleidan , qui , comme je l'ai rap- porté ci-deflfus , affùre que ce Général ne revint plus au camp des Alliez , depuis qu'il amena à Ausbourg la garnifon qui ctoit à Lawingen. On fe mit donc en marche ce jour-là. L'in- fanterie marchoit la première, & étoit fuivie de toute la Cava- lerie avec quarante pièces de campagne. Le duc d'Albe eut ordre de pourfuivre les ennemis , qu'il atteignit auprès d'une vallée environnée de collines au Nord ôc au Midi. AulTi-tot il rangea fon armée en bataille, partagea fon infanterie en trois corps, qu'il appuya contre une foret du côté du couchant, ÔC mit à la droite fa cavalerie , dont il fit dix efcadrons. Les Al- liez de leur côté ayant ferré les rangs , montèrent fur une hau- teur, d'où ils firent un grand feu de leur artillerie , comme pour donner le fignal du combat. L'Empereur voyant que l'armée des ennemis n'étoit pas 11 nombreufe qu'il l'avoir cru, retourna dans fon camp , ôc lailfa le duc d'Albe avec la cava- lerie ôc mille Efpagnols , pour inquietter les Alliez par de fréquentes efcarmouches , jufqu'à ce qu'il vînt fondre fur eux avec toutes fes forces. Mais la nuit même ils palferent à gué la rivière de Brentz , Ôc le lendemain ils s'arrêtèrent à Heidenf- heim dans le pays de Wirtemberg : ainfî ils évitèrent une dé- faite prefque afTurée j Ôc l'Empereur , trompé par des guides- infidèles , regretta d'avoir laiffé échapper une fi belle occa- fion de terminer la guerre , ôc fit la même faute qu'il avoir blâmée depuis peu dans fes ennemis. Alors la faifon devenant fàcheufe , les maladies faifant de grands ravages dans le camp > ôc les pluyes ayant gâté les chemins , il fut obligé de retour- ner à Suntheim, traînant un grand nombre de malades de fon armée , ôc même plufieurs foldats infirmes ôc prefque mou- rans , que les Alliez avoient laiffés dans les chemins. Là il fit: repofer trois jours fon armée. D E J. A. DE T H O U , L I V. IL 149 Comme il fe perfuadoit que les Alliez prendroieiit leur ■« quartier d'hiver en Franconie , riche province , abondante en 1^4^. vivres & en fourages , il voulut les prévenir. Ayant envoyé trois cens cavaliers Flamans à Bolfingen , il obligea cette ville à fe rendre. Ceux de Nortlingue , qui avoient une garnifon ^ craignoient en même tems l'Empereur qui s'approchoit , ôc les troupes dont elles étoient gardées. Heureufement pour eux cette garnifon pareillement allarmée s'enfuit la nuit, fans en rien dire aux habitans , & fe retira à Groppen place forte du comte d'Oetinghen. Le lendemain les bourgeois fe ren- dirent i & payèrent une contribution de trente-fix mille écus. Charle laiffa à Nortlingue le cardinal d'Ausbourg avec mille Allemands , & envoya à "Weiflenbourg le comte de Buren. Pour lui , il marcha avec fon armée vers Dinklfpuheî. Ces deux villes fe rendirent à ceux qu'il envoya pour recevoir leur ferment. Dans le même temps , après avoir laifTé à Dinklf- puheî deux bataillons Allemans , il fit une marche forcée , ôc le rendit en diligence à Rotenbourg. Cette ville , qui eft fur la rivière de Dauber , étoit fort peuplée , ôc tenoit pour les Alliez. Cependant elle n'attendit pas qu'on la fommât, ôc envoya fes députez à l'Empereur, avec les clefs de la place. Alors l'Eledeur de Saxe , ôi le Landgrave voyant qu'ils per- doient toutes leurs villes, ôc que bien-tôt ils n'auroient plus où fe retirer , jugèrent à propos de divifer leurs troupes. Le Landgrave 4:ournant fur la droite , laifla fon gros canon à Kir- cheim , ôc à SchorndorfF, les plus fortes places du pays de Wirtemberg , ôc retourna dans fes Etats ^ dans la vue de faire quelques propofitions au prince Maurice fon gendre. Pour ce qui eft de l'EÎedeur de Saxe , il fembla que le départ du Land- grave lui eût donné plus de courage à entreprendre. Car quoiqu'il hâtât fa marche , il ne laiffa pas , ayant le colonel ïlecrod avec lui , de prendre Gémunde ville de la Souabe, après qu'elle eut effuyé le feu du canon. Lui ayant fait payer une fomme d'argent , qu'il diftribua à fes foldats , il vint à Francfort fur le Mein le douzième de Décembre. Là il reçut neuf mille écus, que cette ville devoit encore de fon contin- gent. Il obligea l'Electeur de Mayence de lui payer quarante mille écus , ôc il taxa à de groffes fommes la riche Abbaye de Fulde, ôc mit à contribution tous les Catholiques de ce pays, T lij l:5'0 HISTOIRE i;4(5. Difcoursdc PEIefteiir Pa- hiin à l'Em- pereur. Cependant le Landgrave ne voyant pas de fureté aflez grande pour aller traiter lui-même avec Maurice , lui envoya des députez. Maurice répondit qu'il nepouvoit rien conclure, que de l'agrément de l'Empereur : l'Eledeur de Saxe , qui avoir une armée toute prête à combattre ne voulut pas furfeoir les aiSles d'hoftilité : ainfi l'on ne put alors convenir de rien. Le mois de Décembre de cette année fut très beau ôc très tempéré. Les partifans de l'Empereur difoient que le Ciel , par un tems fi favorable ôc 11 contraire aux loix ordinaires de la nature , fembloit féconder fes deffeins : mais l'Elec- teur de Saxe , qui étoit alors en marche vers fes Etats , les plus feptentrionaux de toute l'Allemagne , profita réellement d'un tems fi convenable. Charle ordonna au Comte de Bu- ren de quitter Rotenbourg , ôc de marcher avec fes Fia- mans vers Francfort , pour eflayer de s'en rendre le maître. Il vint enfuite à Hall , ville fituée fur le Kocher , laquelle venoit de fe rendre au duc d'Albe. Déjà ceux d'Ulm voyant que les Alliez ne tenoient plus la campagne , ôc qu'eux avoient tout à craindre , avoient envoyé des députez à l'Empereur , qu'ils trouvèrent à Rotenbourg. On ne leur y donna point d'au- dience , ôc on leur ordonna de fuivre la Cour jufqu'à Hall. Ce fut-là que l'Eledeur Palatin , frappé de la reddition des habitans d'Ulm , demanda ôc obtint une audience de l'Empe- reur, parles bons offices du Chancelier de Granvelle, ôc que s'étant jette à fes pieds , il lui parla de cette forte :- =' Sire , je m'humilie devant votre Majefté Impériale, moins allarmé de la grandeur de votre puifTance, que comptant fur votre bonté : plus je vous ai irrité , plus j'efpere trouver en vous de générofité ôc de clémence. Quoique je puifle jufti- fier ma faute , j'aime mieux en convenir , que de vous don- ner lieu de croire que j'aye douté de votre penchant à par- donner. Voyant avec quelle indulgence vous en ufez envers les plus criminels, je facrifie à votre gloire la juftice de mes raifons , ôc ne veux rien tenir que de votre bonté. Pardon- nez donc à un rebelle , à un coupable , qui fe reconnoît tel , à un fuppliant , qui a manqué par imprudence , ôc recevez les hommages ôc la foi inviolable d'un Prince , que nuls événemens ne pourront jamais détacher de vous. L'Empereur prenant d'abord un vifage févére j mais enfuite DE J. A. DE THOU , L I V. IL i^t un air plus doux , lui répondit ainfi : =3 Je fouhaiterois qu'en 0' cette guerre tout autre que vous fit l'effaide ma clémence. 3' Il ne convenoit pas , qu'avec ces cheveux blancs qui cou- 33 vrent votre fronts en un âge où les fautes deshonorent, un => Prince qui m'eft uni par les liens du fang , qu'il n'a pu rom- w pre fans crime > me fît la guerre 3 ôc affiMt de fes forces ôc 3' de fes confeils les ennemis déclarez d'un Empire , dont je 3' foûtiens la majefté les armes à la main. Du relie, ces ex- 35 cufes ôc ces prétextes dont vous parlez y vous condamnent a' plutôt qu'ils ne vous juftifient : mais puifque la Fortune a 3' voulu que mes proches même contribuaffent à ma gloire, 3' en devenant l'objet de ma clémence > je confens que vous « trouviez en moi un maître indulgent , un parent débonnaire , o' ôc fur-tout un vainqueur qui fçait ufer avec modération de 33 fa vitloire envers les vaincus humiUez ôc foumis. Maisfou- 33 venez-vous que vous devez faire tous vos efforts à l'avenir, 03 pour effacer la grandeur de votre faute , par une obéïffance « ôc une fidélité à toute épreuve. L'Empereur embraffa enfuite ce vénérable vieillard , le fît relever ôc le rétablit dans fes biens , ôc dans fa dignité. On dit, que l'électeur de Bavière , parent du comte Palatin , n'eût pas été fâché qu'on l'eût poufîé à bout j ôc l'on croyoit même qu'il n'avoit pris les armes pour l'Empereur, que dans la vûë d'obtenir l'Eledorat de fon coufin. Mais Charle crut qu'il étoit de fon intérêt, ôc même avantageux à l'Empire, de par- donner à un Prince fi puilfant , qui avoir rendu autrefois de grands fervices à toute l'Allemagne. Il jugea qu'il le détache- roitparlà de la Ligue où il étoit entré , ôc queles villes ou tou- chées de fon exemple, ou craignant pour un parti qu'il avoit quitté , rentreroient plus vite en leur devoir. Les députez de la ville d'Ulm eurent enfuite audience. Ils excuferent la con- duite qu'ils avoient tenue, fur ce qu'on les avoit forcez d'en- trer dans le parti des Alliez, ôc enfin obtinrent leur grâce par i'entremife du comte Palatin , qui venoit d'avoir la fienne î mais ce fut à condition qu'ils payeroient cent mille écus , qu'ils livreroient douze pièces de canon , ôc qu'ils recevroient une garnifon de dix compagnies de gens de pied. Après cela l'Em- pereur vint à Eringhen; enfuite à Newenftad furie Kocher , ôc enfin à Hailbron fur le Néker 3 pays , qu'ont habité autre-fois \ ^ ^6, 1^2 HISTOIRE ■ des peuples appeliez Charitins : de là il envoya le duc d'Albe j - . ^ dans le pays de Wirtemberg , pour le mettre à contribution. D'un autre côté le comte de Buren defcendant en Hefle , pays des anciens Cattes ^ j prit la ville de Darmftad , qui fc rendit , après avoir fait une vigoureufe réliftance avec fes forces ôc celles de quelques habitans de la campagne. La citadelle fut brûlce , mais on pardonna aux Bourgeois. Delà ce Général étant venu près de Francfort , fît pafler le Rhin à une partie de l'armée, ôc lui ordonna de s'arrêter à Mayence, parce qu'il crut la faifon trop avancée , pour pouvoir efpérer de prendre Francfort , ôc qu'il voyoit d'ailleurs fes foldats nié- contens, ôc mal intentionnez. Lorfqu'il marchoit vers Mayen- ce , des députez de la part de ceux de Francfort vinrent le • trouver , lorfqu'il s'y attendoit le moins , ôc lui offrirent de fe rendre, à telles conditions qu'on voudroit leur impofer. Il elî certain, que l'exemple de rEle6leur Palatin , ôc de ceux d'Ulm, ôc la trifte fituation du pays de Wirtemberg abandonné par les Alliez , les engagèrent à fe foumettre. D'ailleurs , ils apprêt hendoient qu'on ne leur fit payer de groffes amendes , s'ils attendoient plus long-tems à reconnoître le vainqueur, ôc ils ne pouvoient ignorer , que ceux de Vormes ôc de Mayence foUicitoient vivement l'Empereur de leur ôter le privilège de cette Foire célèbre , à qui leur ville devoir fa richeffe ôc fa puifTance , pour le leur tranfporter. Auffi-tôt le Comte entre dans la ville à la tête de fes trou- pes , reçoit le ferment des habitans , ôc y établit une garnifon de trois mille hommes de pied , ôc de quatre cens chevaux. Ces peuples ayant envoyé des députez à l'Empereur , qui étoit à Hailbron, obtinrent leur pardon , à la prière de Buren qui intercéda pour eux , Ôc furent néanmoins condamnez à payer une fomme de quatre - vingt mille écus. On rapporte que Buren , feigneur d'un caradere franc ôc fîncere > étant à un feftin que lui faifoient les Bourgmeftres , leur demanda , pourquoi leur ville fi forte ôc fi peuplée , s'étoit fi lâchement rendue , fans faire la moindre réfiftance , lorfque celle de Darm- ftad , qui n'étoit qu'un méchant bourg, en comparaifon de I On croit que les Cattes ont depuis paffé dans riflc des Bataves , c'eft-à- dire , ia Hollande , & ont donné le nom à deux villes , fçavoir Catvk^ 02 Zés 8c Caîwick^op dm Khe'm. leur DE J. A. DE THOU, Liv. IL in leur place , s'étoit défendue avec tant de courage ? On ajoû- ■ te, que la honte, ou la crainte empêchant ces Magiftrats de i r a < répondre, il leur dit en plaifantant j Qu'il confeilleroit volon- tiers à l'Empereur , de tranfporter les habitans de Francfort à Darmftad , & de faire venir ceux de Darmftad à Francfort.Voilà ce qui fe pafTa cette année déplus confidérable en Allemagne. Enfin le Roi d'Angleterre voyant que fes finances étoient Paix con- épuifées , qu'il avoit perdu quelques batailles , ôc que fes affai- p^'^^^çç''^^f ^^ res empiroient de jour en jour , ennuyé de la guerre , écouta l'Angleterre. des propofitions de paix, que les Princes d'Allemagne lui avoient faites de la part de la France , 6c qu'il avoit toujours jufques-là rebutées. Il s'engagea donc de nous rendre Boulo- gne , & les citadelles voifines , avec tout le canon ôc toutes les munitions de guerre qui y étoient. Le Roi promit de fon côté de payer à l' Anglois quatre-vingt mille écus en huit paye- niens. Ce traité fut conclu entre l'amiral d'Annebaut , ôc Jean Dudlé, depuis duc de Nortumberiand, par la médiation de Francifco Bernardi ambaffadeur de la République de Ve- nife^ ôc ratifié enfuite par les deux Rois. Alors François L étoit à la Rocheguyon fur les bords de la Seine. Comme c'étoit la faifon de i'hyver , ôc qu'il étoit tombé beaucoup de neige , les jeunes Seigneurs de la Cour élevèrent une efpece de Fort, que les uns attaquèrent ôc les autres dé- Mort fune- fendirent. Dans cette image d'un fiege, oii les pelotes de neige d'Enguienr étoient toutes les armes des combattansj les aliiégeans avoient à leur tête le Dauphin, le duc d'Aumale^ ôc Saint- André. Les afliégez défendoient la place fous la conduite de François de Bourbon duc d'Enguien. Mais il s'éleva je ne fçai quel différend entre les Chefs , à l'occafion de ce jeu , ôc ce diffé- rend le rendit malheureufement un fujet de deuil ôc de trifteffe. Le duc d'Enguien fatigué du combat ôc ne penfant à rien , s'étoit afiis dans la cour du château , près de la muraille , pour fe repofer j alors on jetta par les fenêtres un coffre fur la tête du Duc, qui en fut écrafé^ ôc expira auffi-tor. Cela fe fit pac l'ordre de ceux qui étoient avec le Dauphin ■> du moins on l'a cruainfi , mais le Dauphin n'y eût aucune part. Ainfi périt ^ pour le malheur de la France , à la fleur de fon âge > un Prince dont on avoit conçu de hautes efpérances , ôc qui s'étoit déjà rendu célèbre par la vidoire de Cerifoles. Sa mort fut d'autant Tom. L V 15*4 HISTOIRE DE J. A. DE THOU, &c. ^____ plus déplorable , qu'on ne put faire des informations juridi- , - . /c ques, ni tirer vengeance de ce meurtre félon les loix : un Prin- ce en cette occalion ne put jouir des droits d un particulier. C'eft ainfi que la Fortune fe jouant de la France , & peu fa- tisfaite de nous avoir accablez de fes revers^ dans tant de com- bats férieux où nous avions été défaits, nous pourfuivit en- core, dans le lems que nous étions à couvert des fureurs de la guerre , Ôc au milieu d'un divertilfement nous porta un coup funefte. Le Roi reflentit cette perte, comme il auroit pii ref- fentir celle d'un fesenfans ; il didimula néanmoins , ainfi qu'il avoit fait , par rapport à la mort de François Dauphin fou fils , ôc le meurtre de l'un ôc de l'autre demeura également impuni. Cependant le Roi inquiet du fuccès de la guerre d'Alle- magne , crut devoir fortifier les frontières que l'ennemi mé- naçoit d'attaquer. Il fe rendit donc à Bourg-en-Erefle , ôc de- là à Châlons fur Saône, ôc à Seure en Bourgogne , qu'il avoit depuis peu fait fortifier. Il paffa enfuite par Baûne ôc par- Dijon , entra dans la Champagne ^ alla à Langres , d'oii il envoya le maréchal d'Annebaut pour vifiter les villes de Coifi, ôc de Montigni 5 ôc delà il fe rendit à Chaumont en Bafîîgni, Il voulut voir lui-même Ligny en Barrois , ôc fe tranfporta juf- qu'à Bar , capitale du pays , où il rendit une vifite de po- litefTe à la princeife Chiiftierne , veuve de François de Lor- raine , dont elle avoit un enfant âgé de quatre ans. Puis il vint à Joinville ôc à Vitri-le-François fur la Marne , qu'il fit forti- fier , parce que la fituation de Vitri le-Partois , furnommé le Brûlé , à trois lieues de l'autre , ne lui plut point. Delà ,, s'étant détourné par Sainte-Menehoult, il alla à Ville-franche fur la Meufe , à Aloufon , à Sedan , à Mezieres , à Maubert- Fontaine, ôc à Montcornet dans la forêt des Ardennes. Enfin voyant l'hyver s'approcher , il fe rendit au commencement de Novembre à Folembrai , qui efl: un pays de chafTe > ôc après y avoir féjourné quelque tems , comme fa fanté étoit déjà en mauvais état, il vint par Compiegne à S. Germain fur la fin de l'année. Fin du fécond Livre, ^jPlË. "^^ "^^^^ *^^^^ *^^^^ "^^ *^'^^ S^^^ ■•^ '^* '\> '^ '^» tij 'Tsj "Tij 'TN5 <^ ns) Tsj '^Nj ^V 'Vj "V "V "^^ 'V 'V' ""V 'V' 'V' 'V' '"'^ ""^^ "Xi.» HISTOIRE D E JACQUE AUGUSTE DE T H O U. ~i— g— I ■IIMi«»™MMM»»MMiMMMMiM»a«BM»a»M»gMMiM«««M— a— — 111 lllll ■■MWBf— LIVRE TROISIEME. ^^it^^-i^^r^^ik U commencement de l'année i;47. , % 0=Z^-m=0 il ^n ^^^^'^"\^"^^^^ ^^ ^? g"^»-^^ ^^i^ François ^ \\ Q/ii^iZ^^ Y ^3 allumée en Allemagne furent un peu j. S II ?$ ^- „ Sc/î(i/3j/?c^ Il 5^ juration de Jean -Louis de Fiefque Sj 0=^. 2)^3^=0 ^ découverte à Gènes , ôc le bruit des ^^^'^*ï&''^'*i&^^^^ ^^^^^^^^^^^'^"^ ^^ Naplcs arrivés vers le t^i-i^j^ l^ •V'-v^-?^ même tems , fufpendirent la vidtoire f où l'Empereur , fécondé de la valeur de fes troupes ôc de la For- tune , fembloit toucher : ces troubles ne purent néanmoins l'arrêter , ni lui enlever la gloire ôcle fruit d une fi grande en- treprife. La fédition de Naples,qui avoir éclaté la première, fut appaifée la dernière, par l'opiniâtreté du Viceroi î la conju- ration de Gènes au contraire, tramée la dernière , fut prefque V.j is6 HISTOIRE ■ étouffée dans fa naiflance , par la mort inopinée de fon cheE François Voici ce qui donna lieu à cette conjuration. j ' 0£tavien Frégofe, après avoir :, par un rare exemple d'amour j - . _ pour fa patrie j démoli la citadelle que Louis XII. avoir fait conftruire à Gènes , pour contenir cette ville dans robéïfTance, quoiqu'il ne tînt qu'à lui de s'en fervir pour accroître fon au- torité, & après avoir diffipé toutes les fatlions qui déchiroient la République , y avoir établi un fi bon ordre, & s'étoit con- duit avec tant d'équité & de défintereffement , qu'il fembloit avoir plutôt facriiié fes reflentimens particuliers au bien public, que s'être vengé de fes ennemis. Mais la ville ayant été prife enfuite par les Impériaux , ôc ce digne citoyen en ayant été banni , le parti des Adornes reprit le deflus. Comme on dé- liberoit furies moyens de pacifier toutes chofes, ôc que le thré- for fe trouvant épuifé , on fong'eoit pour cet effet à implorer le fecours de quelque Fuiffance étrangère , on s'adreffa d'abord> mais inutilement, au Pape Clément VIL Les François fur ces entrefaites fe remirent en poffeffion de cette ville. Ce fut fous eux, & avec le confentement de Théodore Trivulce qui commandoit au nom du Roi^ que fon établit à Gènes une nouvelle forme de gouvernement. Peu après André Doria , par un fâcheux contre-tems a> quitta le parti du Roi , & délivra fa patrie d'un joug étran- ger , en chaffant Trivulce, & en s'emparant de Savone que les François avoient bien fortifiée. Il établit en même tems une nouvelle forme de gouvernement , félon laquelle il admit les Nobles à la fouveraine magiftrature , dont par la loi ils croient auparavant exclus. Ainfi par l'abaiffement du peuple, il releva extraordinairement l'autorité de la Nobleffe 5 mais cette con- duite réveilla ôc augmenta la haine qui avoit régné depuis long- tems entre les familles nobles ôc les familles populaires , ôc qui n'étoit pas encore entièrement éteinte. * Les efprits étant ainfi difpofez , il y avoit toute apparence que les troubles naîtroient bien-tôt dans cette ville , s'il s'y trouvoit quelque citoyen entreprenant , ôc propre à changer l'état du gouvernement. Tel fe montra Jean-Louis de Fief- que comte de Lavagna , jeune homme d'un fang illuftre ôc d'un grand courage. La caufe de fon mécontentement fut la jaloufie qu'il conçût contre la maifon de Doria j à laquelle il DE J. A. DE T>ÏOU, L i v. III. 1^7 Croyolt que la Tienne ne cédoit en rien. Il voyoit avec cha- "~^ grin cette niaifon , comblée d'une nouvelle gloire parles fer- François vices d'André Doria, s'élever à un fi haut point de grandeur, I. que le peuple en concevoit de juftes ombrages ^ & que la li- 1 ^ ^7, berté publique s'allarmoit avec raifon d'une puifTance , qui étoit particulièrement infuportable à Fiefque. Peut-être auroit-il pu néanmoins fe refoudre à foufFrirla gloire de cerefpedable vieil- lard comblé de tant d'honneurs , ôc à qui la République étoit fi redevable , ( comme il étoit obligé d'en convenir , ) ôc à avoir des égards pour fon âge & pour l'affection des citoyens, dont il n'avoit jamais abufé ■■> mais il lui étoit impoflible de fouffrir le fafte ôc l'orgueil de Jannetin Doria. Ce dernier étoit fils de Thomas Doria : fa fortune fut d'a- bord fi médiocre , qu'il s'étoit vu réduit à travailler aux manu- factures de foye 5 ce qui chez eux n'eft pt>int incompatible avec la nobleiîe. Mais comme André Doria ^ coufin de Tho- mas, n'avoit point d'enfans, il avoit dès lors deftiné celui-ci,comA me fon plus proche parent, àfucceder non-feulement à tous fes biens, mais en quelque forte à fa puiffance ôc à fa grandeur. Dans ces vues il lui avoit donné le commandement de vingt galères î emploi diftingué , qui acquit à Jannetin beaucoup de crédit parmi la jeune nobleffe , mais qui lui attira la haine du peuple. Fiefque prit une route oppofée : il s'efforça de gagner l'af- Conjuration fe£tion du peuple par fa douceur, par fon affabilité > Ôc parles ^ Ficfquc ^ agremens naturels de la perlonne, accompagnez d une extrê- me modeftie. Il faifoit mille careffes aux jeunes gens des pre- mières familles populaires , ôc fe trouvoit volontiers dans leurs affemblées , où il fe familiarifoit avec eux. Dès qu'il fe fut apperçû qu'il avoit gagné l'affedion du peuple , il ré- folut d'en profiter. Perfuadé que dans une ville maritime les forces navales donnent plus de relief ôc de crédit que cel- les de terre , il jugea à pfopos de fe procurer desvaiffeaux, & il en trouva bien-tôt une occafion favorable. André Do- ria ayant fait entrer dans le port de Gènes quatre galères en- levées de force à Pierre-Louis Farnefe duc de Parme ôc de Plaifance , il s'éleva entre le Pape Ôc lui une grande inimitié. dont voici l'origine. Vii; François i;3 HISTOIRE Impérial Doria évêque de ' Sagone avoit acheté des biens dans le territoire de Naples , avec l'argent qu'il avoit amalTc par le crédit ôc la faveur d'André Doria fon parent. En mourant il l'inftitua fon héritier , à condition qu'il auroic foin de fa fa- mille qui étoit aflez pauvre : mais Doria ne put recueillir le fruit de cette fucceffion : les miniftres du Pape prétendirent que les biens dont il s'agiffoit , étoient dévolus au faint ^ Siège. C'eft pourquoi l'affaire ayant été plaidée à Rome , le Car- dinal Farnefe petit-fils de Paul III. gagna fon procès , ôc en con- féquence fe faifit des biens que Doria prétendoit lui apparte- nir, fuivant l'avis unanime de tous les Jurifconfultes , ôc il en fit prendre poffelïion au nom de la Chambre apoftolique : il offrit cependant de les céder à André Doria , pourvu qu'il re- connût les tenir de la liberaUté des Farnefes. Doria rejetta cette condition deshonorante , ôc vivement piqué de ce pro- cédé également injurieux ôc injufle , il fit conduire à Gènes , pour s'en vanger , les galères du Pape , que Jannetin Doria avoit prifes. Telle fut l'occafion que faifit avec avidité le jeune Fief- que attentif à tous les évenemens. Il gagna d'abord les bon- nes grâces du Pape irrité contre les Impériaux ôc les Doria î mais après l'accommodement il acheta des Farnefes à un prix modique ces galères , pour s'en fervir fous les ordres du Pape, couvrant fes deffeins d'un fi beau prétexte , ôc faifant fi bien fa cour à André , qu'on ne pouvoir en concevoir le moindre ombrage ^ André Doria lui même , quoiqu'il eût été informé par le Marquis Duguaft, que parmi les papiers de CéfarFré- gofe, qui avoit été tué fur le Pô, il s'étoit trouvé un mémoire concernant les affaires de Gènes , ou il promettoit au Roi que Fiefque feroit toujours prêt à former des partis en fa faveur : quoique d'ailleurs il fût inftruit des propofidons avantageufes I Ville de rifle de Corfe. z Les Papes prérendent fans aucun fondement que les biens des Evêques d'Italie , lorfqu ils meurent , leur ap- partiennent. 3 Fiefque vouloir fe rendre maître de Gènes. Il avoit déjà gagné le peu- ple mécontenf de ce que les Doria avoient trop élevé la noblelTe. Pour profiter de cette amitié du peuple , il avoit acheté les quatre galères des Far- nef':;^. Mais pour ôter tout foupçon qu il fongeât à fe rendre rnaitre de la République , il déclara qu'il ne vou- loir commander ces galères que fous l'autorité du Pape : ainfî il évita fans peine le foupçon du grand deflein qu'il tramoit. 15 4 7- DE J. A. DE T H O U, Liv. III. 15-5? que Pierre-Luc de Fiefque lui avoit faites de la part de Guil- , îaume du Bellay gouverneur du Piémont ; malgré tous ces avis, p„ v^cois André Doria ne pouvoir foupçonner rien de finiftre de la can- ' j ' deur ôc du beau naturel du jeune Fiefque? il le difculpoit non feulement auprès des Nobles, fur tous les mauvais rapports , qu'il traitoit de faux ou d'équivoques j mais même il avoit en- trepris de le juftifier auprès de l'Empereur. Fiefque , tout jeune qu'il étoit , excelloit dans l'art de difîî- muler. Un air d'enjouement & de modeftie répandu fur fon vifage impofoit en fa faveur. Il avoit un fort beau teint , les yeux vifs & rians, la démarche noble ôc aifée; il parcouroit ibuvent la ville monté fur un beau cheval , pour fe donner au peuple en fpe£lacle 5 il confervoit alors le même air & la même grâce, ôc dans toutes fes actions différentes il fe reffembloic toujours à lui même. Par un effet de la foupleffe extraordinai- re de fon efprit , il avoit fçû cacher dans les plus fecrets replis de fon coeur la haine qu'il nournffoit depuis long tems con- tre Jannetin, ôc dont il avoit laiffé remarquer autrefois quel- que impreffion fur fon vifage 5 mais fous le mafque d'une fauffe amitié il étoit venu à bout d'effacer entièrement tous les pré- jugez de fon rival j il le faluoit le premier avec une extrê- me politeffe ; il lui rendoit des vifites affiduës , quelquefois il s'ouvroit à lui confidemment 5 d'autrefois enfin il careffoit fes enfans , en préfence de leur père, de qui, par ces manières adroi- tes, il fçût gagner entièrement la confiance. Sur ces entrefaites le Cardinal Auguftin Trivulce j quigou- vernoit en chef les affaires de France en Italie, dépura à Gè- nes Nicolas Foderat gentilhomme de Savone , ôc allié de Fiefque, pour le fonder, ôc l'engager , s'il étoit poffible, par des propofitions avantageufes , à féconder les François dans le recouvrement de Gènes. Fiefque s'engagea trop inconfidéré- ment , ôc renvoya Foderat avec une réponfe favorable '■> mais il s'en repentit auiïi-tôt , fur les avis ôi les remontrances de Jean B. Verrina , qui lui fit comprendre qu'il étoit d'un ef- prit rampant ôc borné, de favorifer les François dans cette entreprife , tandis qu'il pouvoit s'emparer lui - même de la fouveraine autorité. Fiefque fit donc rappeller Foderat , Ôc s'étant fait rendre les lettres qu'il lui avoit données pour le Cardinal ïrivulce , il lui déclara nettement qu'il avoit changé 1^0 HISTOIRE m de penfée. S'ctant enfuite retire dansfon cabinet, avec Vetri- Fp \Ncois ^^^* Raphaël Sacco Jurifconfulte de Savone, & Vincent Cal- j * cagne de Varefe fon ami, il leur expofa de nouveau les con- . - ^ ditions que le Cardinal Trivulce lui avoir fait propofer. Les ' fentimens furent partagez i Calcagne foûtint que le projet de Verrina étoit téméraire ôc périlleux ; Verrina aifura au con- traire, que ce projet étoit noble, grand ^néceflaire, ôc fans au- cun danger. 35 Quoi de plus noble, (difoit-il, en s'adreflant à Fiefque) »•> que de ruiner le pouvoir de ces mauvais citoyens, qui s'étant 3> emparé de l'autorité , abufent du fpécieux prétexte de la li- o> berté publique , pour fatisfaire leurs défirs injuftes î ôc que w de vous revêtir courageufement de cette même autorité, « dont vous uferez avec modération , pour réformer les abus 00 fuivant les loix ? Dans l'état où font ïcs chofes, il faut vous 3^ réfoudre à être le maître dans Gènes , ou à y languir dans ua « honteux efclavage. Le courage eft d'un côté , la lâcheté eft w de l'autre ; choififlfez. Mais Ci ce motif vous touche peu , 5> ôc fi vous refufez de vous élever au deffus de la condition 35 de Sinibalde votre père , fongez du moins au péril qui vous ~ * menace , ôc à la fituation où vous êtes. Vous voyez les dif*. « pofitions de Jannetin , à qui vous êtes devenu odieux de- 35 puis l'acquifition des galères ; car il prévoit fans doute qu'il » fera obligé de partager avec vous le commandement des 35 vaifleaux , auquel il afpire depuis long-rems. Vous n'igno- * rez pas quelle répugnance ont tous les hommes à partager «l'autorité, même avec leurs plus proches parens : ôc ce fe- " roit vous abufer, fi vous préfumiez que Jannetin vous mé- M nageroit fur un article , qui met fouvent aux mains les en- » fans avec leurs pères. Il ne fe contentera pas d'éclatter en w de vaines menaces i fon vif relfentiment le portera enfin à « tramer votre perte : ainli une égale néceffité vous preffe tous î> deux^ ôc le falut de l'un dépend abfolument de la perte de 35 l'autre. Celui-là fera le plus judicieux , à mon avis , qui pré- »5 viendra fon indolent adverfaire ^ ôc qui fortant d'une irréfo-* S5 iution périlleufe , lui donnera le coup fatal. Mais ce fera » peu d'avoir abbatu votre rival , ou plutôt votre capital enne- w mi , fi vous lui laifTez furvivre des vengeurs , dont les efforts , s:> après fa mort , feront encore plus redoutables pour vous. » Vous D E J. A. D E T H O U , L I V. IIL i?r « Vous devez faire périr André lui-même , Adam Centurione S5 beau-pere de Jannetin , ôc tous les autres chefs de la fanion François . o> des nobles. Si vous vous rendez à cette néceffité , qui vous \ « donne à peine le loifir de délibérer , j'ofe vous promettre 1^47» M que vous réûfTirez , ôc que vous ferez bien-tôt le maître de » la République : fi vous balancez , vous ne pouvez éviter de » périr honteufement. Verrina, pour montrer que le parti qu'il propofoit étoit fur de toutes manières, ajouta qu'André Doria ôc Jannetin, exemts d'allarmes , vivoient dans une fécurité profonde > que leur mai- fon étoit prefque déferre ; qu'il ne s'y faifoit aucune garde; qu'on n'y voyoit ni cliens , ni amis prêts à leur donner du fecours i qu'eux-mêmes paroiflbient en public ôc en particulier , fans fuite ôc fans précaution 5 qu'enfin les galères abandonnées , comme elles le font toujours en hyver , n'avoient prefque pour dé- fenfe que leur chiourme , ôc fembloient inviter à s'en faifir. Le fentiment de Verrina l'emporta dans l'efprit d'un jeune homme né pour les allions extraordinaires ôc périlîeufes , qui d'ailleurs avoir beaucoup d'eftime ôc d'inclination pour cet homme qu'il avoir comblé de bienfaits. Au refte Verrina étoit également brave ôc éloquent , audacieux , rufé , ôc propre aux grandes entreprifes '■> il avoir une haine implacable contre les nobles ; accablé de dettes , il ne cherchoit de remède à fes propres playes que dans celles de la RépubUque. Avec ces difpofitions il ne lui fut pas difficile de féduire ôc de porter aux crimes les plus énormes un jeune homme vif ôc ambitieux , enflé d'ailleurs de l'éclat de fa maifon , ôc de la gloire de fes ancêtres. Il ne fut donc plus queftion de la négociation avec les Fran- c^ois , ôc on ne penfa qu'à faire réùflir le nouveau projet. On réfolut d'abord de faire célébrer une première Meffe dans l'E- glife de S.André, ôc d'y inviter André Doria, ôc Jannetin > avec la plupart des nobles ^ dans le defi^ein de les mafiacrec tous dans cette Eglife. Mais , fur ce qu'on repréfenta à Fiefque que le grand âge d'André Doria l'empêcheroit peut-être d'y venir , ôc que fuivant fa coutume il envoyeroit à fa place un de fes amis , avec un préfent de fa part , il changea d'avis , mal- gré les inftances de Verrina, qui promettoit, au cas qu'An- dré ne vînt pas lui-même > d'aller chez lui dans le tems de Tom. I, X François ^^ î?^^^"*"' 162 HISTOIRE rexécution, comme pour lui rendue vifite j ôc de raiïaiïîner dans I. 1547. Quand une fois ons'eft dépouillé de l'amour de la patrie, on renonce aifément à la foi ôc à l'humanité. Après avoir abandonné ce premier deflein , on en propofa un autre en- core plus v^iolent & plus afreux. Ce fut que Fiefque inviteroit à un feftin André , Jannetin , ôc les principaux de la noblefle, qui paroiiToient le plus contraires à fes defleins ; ôc qu'au mi- lieu du repas on les egorgeroit tous: Qu'après cette attion, Fiefque fe montreroit dans la ville , ôc inviteroit le peuple à concourir au recouvrement de la liberté : Qu'aufli-tôt après Fiefque s'étant faifi du palais à l'improvifte , Verrina le cou- ronneroit Duc ou Doge de Gènes ^ , ôc contraindroit le peu- ple à le reconnoître, ôc à lui prêter ferment. Le jour du feflin fut fixé au deux de Janvier , Jour , où pour l'éle^lion d'un Doge devoir fe tenir Taffemblée, que les ci- toyens renfermés dans le palais ont coutume de faire durer bien avant dans la nuit 3 mais une fièvre caufée par la goûte , dont André Doria fut alors attaqué , enleva tout efpoir aux conjurez de le pouvoir aflaffiner hors de fa maifon , ôc fit prendre à l'impatient Fiefque une autre réfolution. Il apprit que Jannetin j ( on ne fçait pour quelle raifon ) devoir fortir de Gènes avant le jour marqué. Dans la crainte qu'un plus long délai ne trahît fes deffeins , il en hâta l'exécution , ôc l'indiqua pour la nuit du premier au fécond de Janvier. Sous couleur d'armer une galère , ôc de l'envoyer en courfe ( par- ce que le Pape ne lui fournilToit aucuns appointemens ) il raf- fembla des gens que lui avoir fecretement envoyés Pierre* Louis Farnefe, avec un grand nombre d'autres, choifis dans les villes de fa dépendance , ôc qui Fétoient déjà venu trou- ver. Il avoir fait ces préparatifs à l'infçu d'André Doria 3 ôc pour éloigner tous les foupçons , il s'étoit contenté de prévenir Jannetin, à qui il avoit adroitement infinué qu'il craignoit quel- que obftacle de la part de fon oncle , s'il venoit à fçavoir fon delTein , à caufe de la trêve conclue entre l'Empereur ôc So- liman. 1 Le nom de Doge à Venife & à Gènes , lignifie Duc. Les chefs de ces Républiques ont le nom de Souverains, fans l'être. Ils font à la République 9 ôc la République n'ell point à eux. DE J. A. D E T H O U , L I V. IIL i6^ Non content de ces fecretes levées , Fiefque voulut encore ■ débaucher des foldats de la garde du palais , qui étoient fes François vafTaux , ou qui par fon crédit avoient été mis dans ce corps î j^ mais Gigante Corfo leur Colonel faifant un foir la revue de fes foldats , s'apperçut que quelques-uns manquoient , ôc ayant ^ 5" 1 7» appris qu'ils étoient avec Fiefque, il en donna auffi-tôt avis aux Gouverneurs de la ville , & à André Doria. Mais ce bon vieillard informé par fon neveu du delTein que Fiefque lui avoir communiqué , loin d'en prendre aucun ombrage , ne vou- lut pas empêcher les foldats d'aller en courfe , fuivant la pré- tendue réfolution qui avoit été prife , ôc Jannetin lui-même l'engagea à y confentir. Déjà la nuit deftinée pour l'exécution du projet étoit arrivée; c'étoit celle d'entre le premier ôc le fécond jour de Janvier. A l'entrée de cette nuit , Fiefque introduifit fecretement dans fon Palais fitué fur une colline , ôc entièrement feparé des au- tres maifons , les troupes qu'il avoit ramaffées. Cette colline fe trouve renfermée dans l'enceinte des murs , à l'orient de la ville 5 elle eft d'une ailés grande étendue , ôc ornée de plu- fieurs belles maifons , dont la vue règne d'un côté fur la mer, 6c de l'autre fur le fauxbourg d'Albaro S ôc fur ces contrées délicieufes qu'arrofe le Bifagno. On donne le nom de Cari- gnan à ce beau coteau , où dameuroit Fiefque, dans un grand ôc magnifique Palais , qui dominant fur toute la ville , fem- bloit la menacer d'une prochaine fervitude. Ce fut là qu'il reçut fes amis ; il donna la garde de fa porte aux foldats les plus réfolus ôc les plus dévoués à fon fervice , avec ordre de lailTer l'entrée de fa maifon libre à tout le mon- de , mais la fortie abfolument interdite à d'autres qu'aux conf- pirateurs. Verrina de fon côté invita à fouper les citoyens qu'il ^ugea à propos , ôc les introduifit dans* l'endroit le plus fecret du Palais. Comme ils étoient étonnés de le voir rempli d'ar- mes ôc de foldats , Fiefque leur dit : Qu'ils ne dévoient point s'épouvanter de l'appareil qu'ils voyoient j étant moins invités à un repas , qu'à prendre part à une courageufe entreprife , dont dépendoient le falut ôc la gloire de la Republique , ôc ou il s'agiflbit de détruire le pouvoir tyrannique de Jannetin , qui par la faveur de l'Empereur croirfbit chaque jour. Que I M. de Thou l'appelle Aîbmum au lieu d'AWarum. Xij ï54 HISTOIRE pour arrêter ces funeftes progrès , il avoir réfolu d'exterminer le chef ôc toute la noblefîe de ce parti , ôc d'affermir la liberté de la République, heureufement recouvrée par le fecours des François j dont la protection leur avoir toujours été plus avan- tageufe que celle des Impériaux : Qu'il avoir donné ordre à tout , ôc que le fuccès étoit infaillible , pourvu qu'ils vouluffent féconder fon projet , en fefaifant avec lui voir au peuple, Ôc en le fuivant dans toute la Ville, pour lui prêter main forte; fervice qu'il attendoit de leur valeur éprouvée , ôc de leur zélé pour la patrie. Il finit fon difcours en menaçant de punir comme des iraitres ceux qui abandonneroient le chef d'une lî noble entreprife , dont le bien public étoit l'objet. Les plus timides femblerent approuver ce delTein par leur jfilence > les autres , pour paroître courageux , lui donnè- rent de grands éloges , ôc s'écrièrent qu'ils étoient prêts de fuivre partout leur chef II ne s'en trouva que deux , Baptifte Juftiniano , ôc Bava , qui ayant une fecrete horreur de cette entreprife, ôc ne pouvant fe tirer autrement de l'embarras où. ils étoient , aimèrent mieux montrer peu de courage , que de fe noircir d'un grand crime : ils furent aufTi-tôt enfermés dans une chambre. Le fouper fut fervi j peu mangèrent, ôc le firent de- bout ôc à la hâte. Pour Fiefque , il quitta hs conviés ôc fe ren- dit à l'appartement de fa femme , qui s'entretenoit avec Paul Panfa , homme de mérite , fçavant , ôc lié d'une ancienne ami- tié avec la maifon de Fiefque. Il leur apprit à l'un ôc à l'au- tre le deffein qu'il leur avoir foigneufement caché jufqu'alors , ôc ce que fignifioit ce bruit d'armes , qui peu de tems aupa- ravant leur avoir donné tant d'inquiétude. Confternés à cette fatale nouvelle , ils le conjurèrent de fe défifter d'une fi peril- leufe ôc fi horrible entreprife j fa femme fe jetta à fes genoux baignée de larmes ( préfage d'un malheureux fuccès) ôc s'ef- força vainement de le retenir. Infenfibleaux pleurs d'une épou- fe , ôc peu ébranlé des fages remontrances d'un ami , qui fai- foit envain les derniers efforts pour le détourner de ce deffein , ilfe contenta de donner à l'un ôc à l'autre Pefpérance d'un heu- reux fuccès , fur tout à fa femme ^ à qui il promit qu'elle fe ver- roit bien-tôt la première dame de Gènes. Ou vous ne me ver- res plus , lui dit-il j ou demain vous verres toute la République à vos pies. DE J. A. DE THOU, Liv. lîl. i^y Après ces paroles , Sacco bravant tous les prefages qui an- » nonçoient une funefte ifluë , fortit en armes avec les autres François confpirateurs. Fiefque divifa fa troupe de telle forte , qu'il j ' étoit précédé par l'élite des foldats y ôc accompagné de fes amis ^ ^ . -^ & des principaux citoyens. Enfuite il chargea fon frère Cor- nelio de fe faifir de la porte de l'Arc , Ôc cela lui ayant réùiïi, il fe rendit au pont de Catani , où étoit à l'ancre la Galère qu'il armoit : mais ayant voulu qu'on la menât à fembouchu- re de la rivière de Darfena , elle fut arrêtée par les fables j ce qui caufa un retardement de plus d'une demi heure. Il ordon- na enfuite à fon frère Ottobon de s'emparer de la porte de faint Thomas , autrement dite Fafciolane , ôc à Thomas Affe- reto de Verza , de fe rendre maître de la porte de Darfena , qui conduifoità la rade où étoient les galères. Ottobon, quiavoit eu foin de corrompre auparavant la fentinelle, après avoir tué ou mis en fuite le refte des gardes qui étoient en petit nom- bre , s'empara facilement de ce pofte. Pour Verza qui étoit au fervice de Jannetin , il fut aifément introduit par les gardes > mais s' étant prelfé de donner le lignai , on lui ferma la porte. Fiefque en ayant été informé , donna fur le champ des foldats à Scipion Borgognino , ôc lui prefcrivant la manière de s'y pren- dre J il lui ordonna d'exécuter à force ouverte ce que Verza n'avoir pu faire par adrefle : Borgognino fut plus heureux. Après l'ouverture de la porte, Fiefque s'appercevant t au bruit que les forçats faifoient , qu'ils rompoient leurs chaînes , ac- courut fur le champ aux galères qui étoient toutes équipées > il défiroit de s'en failir , ôc c'étoit principalement fur elles qu'il fondoit fes efpérances. Mais l'heureux deftin de la Répu- blique voulut que la planche fur laquelle il montoit pour en* trer dans une galère y glifsât ôc qu'il tombât tout armé , ôc trois foldats après lui , dans la mer, où ils furent fubmergés j l'obfcu- rité de la nuit fit qu'on ne s'en apperçut point alors. Cependant le bruit d'un fi grand défordre étant parvenu jus- qu'au fauxbourg où étoit la maifon d'André Doria , Jannetin fut reveillé par fa femme , ôc croyant que ce n'étoit qu'une (impie querelle furvenuë parmi les gens de marine , il fortit en habit de matelot , à deffein de l'appaifer , précédé d'un fim- ple page qui l'éclairoit , ôc fe rendit à la porte Fafciolane gar- dée par Ottobon , ôc par fa troupe. S'étant nommé t on le X iij i66 HISTOIRE ,.«»„.^i^.y.i— fit entrer, & audi-tot on le poignarda. D'un autre côté, les François ^'^'^^^^s délivrés de leurs chaînes commencèrent à courir dans j ' toute la ville , ôc à femer partout l'effroi , afin de mieux afTu- j - . _ rer leur liberté dans le trouble ôc la confufion , tandis que les conjurés épars répandoient aufli l'allarme dans tous les quar- tiers de la ville. André voyant que la porte Fafciolane étoit déjà faifie par les rebelles, ôc craignant qu'ils ne vinfTent bien- tôt adîéger fa maifon , monta à cheval 6c s'enfuit à Mazone , qui n'eft éloignée de Gènes que de quinze milles. Les Gouverneurs de la ville , à la perfuafion de Gomez Sua- rez de Figueroa Ambaffadeur de l'Empereur , accompagnés • du Cardinal Doria , de Chriftophle Pallavicini , ôc d'Antoine Calvo , s'étoient déjà avancés avec une troupe armée juf- qu'à la porte Fafciolane ; mais il en furent vivement repouf- fés par Jérôme frère de Fiefque. Voyant que la force étoit inutile , ils députèrent Hedor de Fiefque , Auguftin Lomelli- no , ôc Anfaldo Jufliniano , à Jérôme de Fiefque , pour fça- voir quelles étoient les prétentions du comte de Lavagna fon frère , ôc pour les fommer de fe retirer de la Ville , avec leurs gens î parce que l'on pourroit par ce moyen plus aifément remédier, au défordre. A peine les Députez échap- perent-ils des mains de Verza ôc de Mariglian; mais Jérôme; qui étoit inftruit de la mort de fon frère , ôc qui vouloir fe rendre Souverain de Gènes , fe tournant vers ceux qui ac- compagnoient les Députez , leur ordonna de dire aux Gou- verneurs , qu'il n étoit plus queftion que de lui ^ ôc qu'il étoit réf^lu de ne point fortir de la ville , qu'on ne lui eût ouvert ■ le Palais. Cette réponfe imprudente ayant fait juger que Jean- Louis Fiefque avoir péri , ( ce qu'on ignoroit jufqu'alors ) ra- nima le courage des citoyens , Ôc abbatit celui des rebelles , qui n'ayant pas une haute idée de Jérôme , perdirent tout ef- poir de réûfîir dans leur entreprife. Jérôme lui-même , après avoir tenté vainement de fe ren- dre maître du Palais , qu'il voyoit bien défendu ^ fe fauva prom- tement de la ville par la porte de l'Arc. Verrina de fon côté s'embarqua fur une galère avec Sacco, ôc fît voile vers Mar- feille , emmenant avec lui Mainfroy Centurione , Sebaftien Lercaro , ôc Vincent Vacaro , qu'ils avoient faits prifonniers à la porte intérieure , dans le premier tumulte j mais enfuite il DE J. A. DE THOU , Liv. m. i6'j leur fit orer leurs chaînes à l'embouchure du Var, ôc les mit ■ ■ ■ ■ en liberté. Ottobon chaffé par les amis d'André Doria , de François la porte dont il s'étoit faifi , fortit auiïî promtement de la ville. j * Jamais rebelles dans aucune conjuration n'avoient faitécla- 1^47 ter plus d'allegreiTe & de confiance > & il n'y a point de doute , que fi leur chef n'eut péri d'abord, le fuccès n'eût répondu à leur attente. Ils pouvoient compter fur le fecret de la confpiration, dont peu d'entre les conjurez avoient été d'abord informez : car fous le prétexte de l'armement d'une galère , on avoittout préparé, ôc on n'avoit fait éclater l'entreprife que fur le point de l'exécuter , de peur que le tems ne fit naître des réflexions facheufes , qui auroient engagé la plupart à fe repentir. Ce- pendant, au jugement de tout le monde, quand même Fief- que auroit furvêcu , ce n'auroit pas été fans d'extrêmes diffi- cultez qu'il fe fut rendu maître de Gènes par fes propres for- ces, comme Verrina avoir voulu le lui perfuader , ôc autre- ment qu'avec le fecours , ôc au nom des François. Car d'un côté, il auroit eu contre lui toute la côte de Gènes entièrement dévouée à André Doria 3 Ôc d'une autre part, il auroit eu fur les bras les troupes du Milanez , toujours prêtes à marcher au bruit du moindre mouvement ; de forte qu'il eût beaucoup mieux fait d'accepter les conditions de Trivulce, fuivant l'avis de Calcagno ôc de Sacco > ce qu'il pouvoit faire avec beaucoup moins de rifque. Les conjurez étant fortisde la ville, on rappella André, vers lequel on députa Benedetto Centurione ôc Dominique Doria. La nuit du lendemain , Benedetto Gentile , homme d'un ef- prit pacifique ôc d'une prudence confommée^ fut créé chef de la République, du confentement unanime des citoyens; chofe admirable au milieu d'un fi grand trouble : car jufqu'alors la République n'avoit point eu de chef, ôc Nicolao Franco Doyen du Sénat y avoit préfidé dans le tems de l'interrègne. Enfuite on députa François Grimaldi vers l'Empereur , qui pour lors étoit occupé de la guerre d'Allemagne , pour l'in- former de tout ce qui s'étoit pafijé. L'Empereur envoya Ro- deric Mendofe , qui après avoir fait au nom de fon maître les complimens à André fur la mort de Jannetin , eut ordre d'engager les Génois à faire le fiége de la citadelle de Mon- tobbio , où Jérôme de Fiefque s'étoit retiré d'abord , ôc où 1^7 HISTOIRE «-————» Veruina & Sacco Pétoient enfuite venu trouver de Marfeîiîe? François Cependant Ferdinand de Gonzague , qui venoit de fucceder j^ * dans le gouvernement du Milanez au Marquis Duguaft mort I ç 4 y depuis peu , fe faiiit au nom de l'Empereur des places qui appartenoient aux Fiefques dans cet état. Le Duc de Parme fuivit fon exemple ; ôc afin de montrer qu'il n'avoit aucune part à la conjuration, il profita du défaftre de fon ami, pour s'emparer des châteaux de Valtirano ôc de Caleftrano fituez dans le Plaifantin. Dans la fuite, comme on déliberoit fur la punition des conjurez ôc de leurs complices , il fut réfolu par ■ l'avis d'André Doria , que ceux qui étoient entrés dans le fecret de la conjuration feroient condamnez à un bannifle- ment perpétuel , ôc les autres à une peine moins rigoureufc. On eut beaucoup de peine à trouver le corps de Fiefque^qui par l'ordre d'André Doria fut dépouillé de fes armes , ôc re- jette dans la mer. Ainli cette monftrueufe entreprife formée avec tant de peine ôc éclofe dans une nuit , ou elle étoit fur le point de renverfer la République , fe dillipa en un moment par un coup de la main du Tout-puiflant , ôc fut , pour ainfi dire , avec fon chef ^ engloutie dans les eaux. Enfin après avoir inutilement député Panfa vers Jérôme, pour l'engager à fe re- tirer de la citadelle de Montobbio , à des conditions honêtes, au mois de Mars fuivant cette citadelle fut vivement attaquée, ôc Jérôme n'ayant point d'efperance d'être fecouru , fe rendit avec fes infortunez compagnons ^ à la difcretion des Gé- nois. De là s'élevèrent de grandes conteftations : bien des gens favorifoient fecretement la maifon de Fiefque , ôc par une inr dulgence mal placée défendoient la caufe du jeune Jérôme, qui n'étoit tombé dans une fi grande faute j que par l'audace Ôc le crime d'autrui j mais l'avis contraire prévalut , ôc les cri- minels ayant été mis à la queftion , furent condamnez au der- nier fupplice. La forterefle de Montobbio fut rafée , ôc pour perpétuer le fouvenir de cette conjuration étouffée, l'ancien Ôc fuperbe palais , que les Fiefques avoient fait conftruire à Gènes avec des frais immenfes , fut démoli de fond en com- ble. Depuis ce tems on regarda la confervation d'André Do- ria fi étroitement liée avec celle de laRépubUque, qu'il fem- bloit impolTible de renverfer l'une fans abattre l'autre j ce qui parut DE J. A. DE THOU, Liv. IIL 1^9 parut manifeftement dans la conjuration de Jule Cibo , qui lui- ■«■«■m ■ vit de près celle de Fiefque. François Jule Cibo étoit fils de Ricarda Malafpini. On difoit que par j' i'inftigation des François il avoir indignement ufurpé les terres j ,. . _^ de Mafla ôc de Carrera appartenantes à fa mère , qui les te- c noitde fonpere Alberic Malafpini. Mais Ferdinand de Gon- de Cibo! zague étant venu bien-tôt après à la tête d'une armée , pour recouvrer ces places, Jule, àla follicitation du cardinal Cibo fon oncle , qui depuis long - tems étoit dans les intérêts de l'Empereur, fut arrêté dans Pife, lorfqu'ilpafloit par cette ville, ôc y fut retenu par Corne de Medicis , autant de tems qu'il fallut à Gonzague pour exécuter fon deffein. Les places fu- rent rendues à Ricarda , 6c Jule fe reconcilia avec fa mère , qu'il alla trouver à Rome. C'étoit dans cette ville qu'Ottobon Ôc Corneille de Fiefque, exilez de Gènes depuis la difgrace de leurs frères , s'étoient réfugiez. Ils réfolurent , fur-tout Scipion leur frère qui logeoit chez Ricarda avec Jule Cibo fon fils ^ de profiter du noir chagrin ôc du vif reflentiment de ce dernier, pour Tengager à mettre la ville de Gènes dans le parti des François j entre- prife qu'ils lui dépeignirent très aifée , s'il venoit à bout de faire périr André Doria, ôc de s'emparer de la ville, à la faveur des troubles que la mort de ce vieillard ne manqueroit pas d'ex- citer s ils lui dirent que les François qui étoient en Piémont ôc à la Mirandole feroient prêts d'accourir à fon fecours au pre- mier fignal. Comme Cibo goûta leur propofition , malgré fon alliance avec André Doria ( car il avoit époufé Perette fœur de Jannetin) ils le mirent dans une étroite liaifon avec lesmi- niftres du roi de France , qui étoient alors à Rome. Pour faire réufiir cette affaire , ils vont enfemble à Veni- nife , ôc de Venife les Fiefques partent pour la Mirandole, Mais comme Cibo paffoit par le Milanez, pour aller à Gènes faire des levées , il fut trahi par fa propre mère , qui informa Ferdinand Gonzague des fecrettes négociations tle fon fils avec les François ôc les Fiefques. Gonzague auffi-tôt ordon- na à Pierre Durrera , Gouverneur de Pontremoli , de l'arrê- ter. Appliqué fur le champ à la queftion , Cibo avoua qu'il avoit conféré fecrettement avec les François ôc avec les Fief- ques , ôc qu'il leur avoit même promis de les fervir j mais qu'il Tom. I, Y 17(5 HISTOIRE — ™^^— t-" avoit toujours eu defTein de n'agir que pour les intérêts de François l'^i'^'^peteur. llfut tranfporté depuis à Milan, où il fouffrit une j^ queftion fi rigoureufe, qu'il avoua dans les tourmens tout le j ç^ ^^ fecrer de la confpiration , ôc fur fon aveu il fut condamne par l'ordre de l'Empereur à perdre la tête. Ainfi le mauvais na- turel du fils fut puni par celui de la mère , qui n'eut point horreur de livrer à un fupplice infâme celui qui , quoique cou- pable ^ écoit fon fils. Des conjurations fi fréquentes donnèrent enfin lieu de fon- ger férieufement à la conlervation de la République , ôc fur- tout à celle d'André Doria , qui étoit en butte à tant de traits. On délibéra pour cet effet de conftruire à Gènes une cita- delle , ôc d'y mettre une garnifon j mais André Doria parut aufil confiant à défendre en cette occafion la liberté , qu'il s'étoit autrefois montré zélé pour la rétablir. Il repréfenta vi- vement que le falut de la patrie confiftoit moins dans les rem- parts ôc les foldats , que dans l'union ôc la bonne intelligen- ce des citoyens 5 ôc quant à fa propre confervation , dont la providence fembloit prendre un foin particulier, ( comme elle venoit de le faire voir par une efpece de prodige ) qu'il n'en faifoit pas lui-même aiïez de cas, pour vouloir en fa faveur impofer un joug à fes compatriotes. Ces remontrances" firent qu'on ne fongea plus à bâtir une citadelle. L'Etat de Gènes ôc le Milanez n'étoient pas feuls agitez. Les troubles de Naples , excitez quelques tems auparavant ^ avoient déjà mis tout en feu. Pierre Alvare de Tolède , qui en étoit alors Viceroi , homme altier ôc violent , s'étoit rendu^ odieux à la noblefi!e , à caufe de fon extrême févérité. Cette haine le fit accufer auprès de l'Empereur. Sanfeverin prince de Salerne , ôc le marquis Duguaft , deux des principaux de la^ noblefle , aufquels fe joignit André Doria , firent les dernières inftances auprès de lEmpereur , qui étoit venu pafl^er l'hyver à Naples après la guerre de Tunis , pour l'engager à révoquer ce Viceroi.' Ils le lui dépeignirent comme l'ennemi déclaré de tous les gens de bien , comme un lâche , ôc un homme déré- glé^ capable de perdre dans la guerre, ôc de ruiner dans la paix ce floriffant Royaume. Mais TEmpereur, fe croyant engagé par honneur, à foutenir contre les accufations de fes ennemis un homme qu'il avoit tant élevé. ^ conferva dans fa charge [q DE J. A. DE THOU , Liv. lîL 171 Viceroi , qui fe voyant appuyé de la faveur de fon maître , fit à m fon tour fentir aux Nobles tout le poids de fa puiiïance ôc de t r rr ' ti j ' • j • r' rRANC0I5 lonreilentiment.il decernoit contre eux des jugemens ievereSj t ' ôc puniObit leurs moindres fautes avec la dernière rigueur , ôc ' avec Cl peu de ménagement , qu'à la vue même du peuple ^ il ■> ^ * les faifoit prendre 6c traîner en prifon. Cette conduite , qui d'un côté lui attira la haine de la Nobleflb, lui gagna le cœur du peuple , qui s'applaudiffoit de la protedion du Viceroi con- tre les violences ôc les vexations des Nobles. En effet , l'indo- lence des Vicerois précedens avoir rendu cette Nobleffe in- folente ôc inique , jufqu'à traiter le peuple en efclave , ôc à braver toutes les règles de l'équité. AuOi Alvare de Tolède-, jugeant les voyes ordinaires trop foibles , s'avifa d'un moyen, par lequel il fe flattoit y fans fe compromettre ni lui ni TEmpe- reur , de ranger la Nobleffe à fon devoir. Le bruit couroit alors en Italie cju'un grand nombre de per- On veut é- fonnes embraffoient fecrettement la dodrine de Luther , ôc "^'''' ^'f"i"^- , i*-j r ^ • iiA iition dans que le mal jettoit de trop prorondes racines , pour qu on dut le Royaume le tolérer plus long-tems. Le Viceroi difoit qu'il n'y avoit d'au- ^^ . tapies. tre moyen d'en arrêter le progrès , que d'ériger dans le royau- tnbunai. me de Naples un tribunal fagement établi par l'Eglife , fous Troubk-sexci- le nom d'Inquilition. On l'appelle ainfi ^ , parce qu'il fait une ^^^ ^^^ "^'^'* rigoureufe recherche de ceux qui ont de mauvais fentimens fur la religion , ôc fur les loix de l'Eglife^ ôc qu'il les punit féverement dans leurs biens ôc dans leurs perfonnes. Ce tri- bunal étoit en horreur, depuis que le roi Ferdinand , ayant pris le nom de Catholique , pour avoir chafle les Maures de î'Andaloufie, fit cruellement exercer cette jurifdi£lion parles Religieux de l'Ordre de faint Dominique, afin d'exterminer en Efpagne les rcftes des feues Juive ôc Mahometane. Cette horreur étoit encore augmentée, par la forme bizarre ôc inique que ce tribunal employé, contre l'ordre, la raifon, ôc l'équité naturelle , ôc furtout par les tourmens horribles , dont la vio- lence oblige fouvent d'innocentes ôc malheureufes vidlimes à déclarer , contre la vérité , tout ce que des Juges barbares veulent qu'on avoue. Une pareille jurifdidion fembloit donc moins imaginée pour conferver la vraye religion , ( ce c|ui pouvoir fe faire par des voyes plus douces , fuivant l'ancienne J Du mot Latin inquirere rechercher. ï7^ H I S T O I R E I M difcipline de TEglife , ) que comme un fatal moyen d'enlever ■pTDATv^^rMc les biens , ôc d'ôter la vie aux plus honnêtes e:ens. Aufli j rerdmand lui-même , qui pour lors vnit a JNapies , ne put I c 4 7 ^'y établir , Ôc les Inquifiteurs qu'on y envoya , furent non feulement mal reçus , mais encore chaffez du Royaume. Maigre cet exemple peu favorable, deux Inquifiteurs Do- minicains y furent envoyez dans le même deffein par le car- dinal Jean Pacéco de Compoftel. A peine ces deux Moines eurent-ils préfenté leurs Lettres patentes au Viceroi , pour ■être vérifiées fuivant la coutume , qu'il s'éleva tout à coup un grand tumulte. Le Viceroi étonné délibéra long-tems fur le parti qu'il devoit prendre. Cet homme prudent ôc politique , mais haut ôc impérieux, craignoit d'un côté, s'il prefToit cette affaire, que la Noblelfe ne profitât d'une fi belle occafion pour fe reconcilier avec le peuple, ôc que réûniflfant leurs forces > ils ne les tournaflent contre lui , pour fe vanger des injures qu'ils en avoient reçues. Au contraire , en cédant au tems , ii craignoit avec raifon que la Noblefle enflée de ce fuccès , ôc flattée d'avoir cet avantage fur lui , ne reprit fon ancienne fierté. Ainfi , avant que d'employer ouvertement la force ôc l'autorité , il fit fecrettement fonder par fes émifi^aires les ef- prits des Napolitains; mais comme le murmure augmentoit de plus en plus , ôc que tous d'un commun accord déteftoient le tribunal qu'on vouloir établir, fans excepter ceux même qui avoient une plus grande réputation de pieté , l'afl^aire , après avoir été tumultueufement agitée par le peuple , fut enfin dé- férée au Confeil public de la ville. Ce Confeil efl compofé de fix Députez, dont il y en a cinq du corps de la Noblefife, Ôc un de celui du peuple. Le corps de la Noblefle efi: partagé en cinq compagnies , ôc chaque compagnie a fon député au Confeil. Ces députez réunis ont un pouvoir abfolu de délibérer fur les affaires publiques. S'il furvient quelque difficulté de conféquence , les députez de îa Noblefle en font le rapport chacun à fa compagnie ; Ôc le député du peuple en fait aufiR le rapport au peuple. L'afl^aire de l'Inquifition fut généralement rejettée par le Confeil , ôc les Magiftrats allèrent trouver le Viceroi , pour lui repréfenter que l'unique moyen d'appaifer le tumulte » étoit de ne parler plus de cet ctabliflement. DE J. A. DE THOU.Lïv. III. 173 Cependant un des plus notables Bourgeois 3 nommé Pierre- " , Antoine Sapone , à la perfuafion de Dominique Terracine ^ François qui étoit député du peuple dans le Confeil , Ôc qu'on fçavoit j/ être partifan déclaré du Viceroi , parla dans une aflemblée 1^47. générale en faveur de Pierre de Tolède , ôc finit fon difcours par des reproches qu'il fit aux Napolitains fur leur ingratitude, fur leur imprudence , ôc fur le tort qu'ils avoient de s'oppo- fer aux volontez d'un homme qui les avoit comblez de bien- faits , à qui ils étoient redevables de leur liberté même , &c qui les avoit fi fouvent protégez contre la tyrannie de la No- blelTe , à laquelle ils vouloient néanmoins fe réunir , fous le prétexte d'une terreur imaginaire. Jean de Sefla lui répondit : après avoir en peu de mots découvert les artifices de Sapone, qui trahifloit la caufe publique, il parla vivement ôc hardiment contre l'Inquifition , ôc exhorta les NapoHtains à défendre cou- rageufement leur liberté. Le Viceroi qui étoit préfent, ne put foutenir ce difcours, ni diflimuler fon refientiment 5 il déclara hautement que rien ne pourroit l'empêcher d'ériger , quand il voudroit , au mi- lieu de la place publique le Tribunal du Saint Office. Des pa- roles fi fieres furent comme un tocfin : elles irritèrent étran» gement le peuple , qui après bien des délibérations , s'afiembla dans le couvent des Auguftins, ôc déclara folemnellement que la ville perfiftoit dans la réfolution de ne point recevoir l'In- quifition. Pour ce fujet, il ordonna ( ce qui ne fe pratique qu'à l'extrémité ôc dans des conjondures fàcheufes ) que les offi- ciers de fa création s'uniroient de fentimens ôc d'intérêts avec la Nobleffe. Ainfi les Députez du peuple s'étant aflemblez avec la Noblefi^e dans l'églife de faint Laurent , ils conclurent l'union , qui fut publiée dans la ville avec un applaudifi^ement tiniverfel. Comme tout menaçoit d'une fédition prochaine , ôc d'une révolte générale, le Viceroi réfolut enfin de ne s'opiniâtrer pas mal à propos 5 ainfi expliquant dans un fens moins odieux ce qu'il avoit dit , il alÏÏira les Magiftrats qu'on ne parleroit plus (l'Inquifition. Ces paroles qui furent d'abord reçues avec joye, ne furent pas fuivies des efi^ets qu'on en devoir efpérer. Les habitans reconnurent que le Viceroi confervoit un fecret ref- fentiment contre ceux qui avoient montre trop d'ardeur ôc de Y ii; 174 HISTOIRE zélé dans cette affaire , ôc que fi on ne les accufoit pas tous à François ^^ ^^^^ ' ^^^ tâchoit au moins de les perdre les uns après les j * autres pour des crimes fuppofez h ce qui fit que les broiiille- j -4_ ries recommencèrent, & que l'on renouvella l'union. Afin* de la mieux affermir , Céfar Mormile , qui étoit du corps de la Nobleffe , ôc fort agréable au peuple, fe déclara pour lui. Par une efpece d'émulation, Jean-François Caraccioli, jeurre homme plein de courage Ôc d'ambition , voyant Mormile à la tête du peuple, s'offrit pour chef à la Nobleffe. Cependant le Vice-roi fit informer contre les féditieux, qui de leur coté ne l'épargnoient pas, ôc mettoient tout en oeuvre pour faire foulever le peuple contre lui. Sur ces entrefaites le grand Vicaire de l'Archevêque s'avifa de publier un man- dement, qui portoit que pour s'acquitter de fon devoir, il avoir réfolu de vifiter le Diocefe , ôc de faire une exade perquifinon de la vie ôc des mœurs des ecclefiailiques 5 mais il prit mal fon tems : car le mot Latin inqmrere dont il fe fer- vit, acheva tellement de porter les efprits à la révolte, que le peuple en fureur courut de tous cotez. Pour augmenter la confufion , Thomas Anello , homme de baffe naiffance j qui dans ces conteftations avoit fait paroître un zèle ôc un cou- rage au-deffus de fa condition, fut cité en juftice, ôc ayant comparu , il fut arrêté , ôc mis en prifon. Le peuple alors de- vint furieux 5 de forte que le Vice-roi après avoir fait d'inuti- les efforts pour ne point rendre le prifonnier, fut enfin obli- gé, afin d'appaifer le tumulte, de le mettre en liberté. On vit bien-tôt après arriver la même chofe , au fujet de Céfar Mormile qu'un Magiftrat avoit fait arrêter. Il s'affem- bla tant de monde , que jamais l'affaire d'un parnculier n'a- voit paru tant intereffer le public. Cette dernière circonfian- ce rendit le Viceroi plus traitable 5 il voulut regagner la bien- veillance du peuple par l'entremife de Terracine , ôc manda les chefs des ving-neuf quartiers de la Ville , qu'il traita avec beaucoup d'honnêteté ôc de politeffe, ôc il promit par un écrit figné de fa main qu'on ne parleroit plus de l'Inquifition. La joye du peuple en fut extrême j elle éclata durant trois jours par des illuminations ôc des feux , ôc l'on dépêcha en même tems à l'Empereur le prince de Salerne avec Placide de San- grio : ce qui mortifia le Viceroi , ennemi déclaré du prince de Salerne» DE J. A. DE THOU, Liv. IIL 17; Mais comme fi les troubles eufîent dû être étemels en cette ville ^ ou qu'il ne dût point y avoir d'âge exemt de la François fédition , ou qu'enfin les enfans mêmes s'intereflaflent à la que- j/ relie commune ; deux jeunes garçons ayant rencontré dans une i 5 4. 7, rue Terracine ôc quelques-autres pardfans du Viceroi , gens univerfellement déteftez comme des traîtres , ils leur dirent d'abord des injures , puis leur jetterent des pierres ; enfin leur troupe s'accrut tellement , qu'ils s'afTemblerent jufqu'au nom- bre de trois mille autour d'eux. Ceux-ci couroient grand rif- que de leur vie ( le Magiftrat fe trouvant trop foible pour ar« rêter le défordre ) ôc ils y auroient infailliblement fuccom- bé , fi Céfar Mormile ne les eût tirez de ce mauvais pas , ôc n'eût par de douces remontrances calmé la fiireur de ces jeunes gens. Ils ne laiflerent pas de fondre fur la maifon de Terracine : mais la trouvant fermée, ils déchargèrent par une grêle de pierres , qu'ils jetterent contre les fenêtres ôc contre la porte , la haine qu'ils ne pouvoient aflbuvir contre le maître de la maifon. Le Viceroi fenfible à ce dernier trait ne put difiîmuler fon chagrin j il voyoit que le mépris qu'on avoit pour lui étoit pafié jufqu'aux enfans 5 jugeant alors la févérité necefiaire pour mettre les révoltés à la raifon , il voulut faire fentir fon auto- rité par un exemple terrible. Trois jeunes gentilshommes fu- rent les vidimes de fa barbare politique 5 ils avoientété arrê- tés par le Magilirat, pour avoir dégagé des mains des archers un homme de la He du peuple, qu'on menoit en prifon pour dettes , ôc qui s'étoit mis à crier , que c'étoit pour i'afiaire de rinquifinon. Le Viceroi les fit transférer de nuit à l'infçû de leurs parens , des prifons publiques où ils étoient , au Château > ôc le lendemain au mafin il les fit étrangler par un Maure«l|bi ctoit fon domeftiquc. Un procédé fi violent , loin d'innmider les efprits, comme il auroit pu faire dans un autre tems, ache- va d'ulcérer les coeurs , ôc y porta la fureur ôc la rage. Les boutiques furent fermées fur le champ , ôc l'on cria par tout , aux armes. Le Viceroi , pour braver le peuple , réfolut de fe montrer dans la ville à cheval , accompagné de fes gardes : mais il ne tarda pas à fe repentir de cette témérité , car le peu- ple qui l'adoroit avant cette révolte , par une étrange révolu- tion des efprits , penfa lui faire violence ôc fe jctter fur luL i7<5 HISTOIRE , Le lendemain vingt-cinquième jour de May , la fédltiorî TTdaxt^^to éclata; l'union fut renouvellée ; les corps de sfarde furent mis FRANÇOIS , , -, \ rr i-ri r^ I dans les rues , & le peuple palla toute la nuit tous les armes. C^e- I r 4 7 pendant les citoyens avertirent le grand juge Jérôme Fonféca ; d'ouvrir le lendemain le palais , ôc de faire fes fonctions à r.or- dinaire ; car la ville de Naples ne demandoit que la liberté , fans vouloir fe fouftraire à l'obéilTance de l'Empereur : mais le dé- fordre fut encore plus grand ce jour-là que le précédent , ôc il y en eut plufieurs de tués par le canon qui fut tiré du château. Enfin par rentremife de Pierre- Antoine Sanfeverin , prince de Bifignano , ôc de Fabio Arcella , évêque de la même ville , il fe fit un accommodement, par lequel on convint de ne faire aucune recherche , de n'inquiéter perfonne au fujet de la fédition , ôc de ne rien faire , jufqu'à ce que les députez de la Ville j ôc le Gouverneur du Château envoyé de la part du Viceroi à la Cour de l'Empereur, fuflent de retour, ôc euflent apporté fes ordres , aufquels on fe foumettroit. Le tumulte fut appaifé quelque tems ; mais tout refpiroit la fédition ôc la guerre civile, fi ce n'efl: qu'on ne répandoit point de fang. Car le Viceroi de fon côté faifoit les mêmes apprêts que s'il eût été queftion d'une guerre ouverte '■> ôc les Napo- litains femoient du leur quantité de libelles anonymes contre la domination Efpagnole , ôc fembloient appeller les François à leur fecours. Le Viceroi écrivit à ce fujet une lettre aux Ma- giftrats, où fans parler du palTé, qu'il fçavoit bien pouvoir lui être imputé , il fe plaignoit de la publication des libelles , com- me d'un crime de Leze-Majeflé : mais il arriva heureufement pour lui, que comme les autres villes du Royaume, qu'il avoit inutilement tâché d'attirer à fon parti, refuferent de fe féparer den intérêts de la Capitale, les galères fle l'Empereur envoyées de Gènes par André Doria, fous la conduite de Marc Centu- rione fils d'Adam , qui en étoit chargé jufqu'à ce que le fils de feu Jannetin fût en âge de les commander; il arriva , dis-je, heureufement pour lui , que les galères de Gènes abordèrent au port de Naples vers ce tems - là : ayant mis à terre un nombre confidérable d'Efpagnols , elles relevèrent le courage du Viceroi. Ainfi le trouble ôc le carnage recommencèrent , ôc les Napolitains ayant levé trois mille hommes , il y eut dans la ville des combats continuels depuis le 22 de Juillet juf qu'au 5 d'Août DE J. A. DE THOU, Liv. III. 177 5 d'Août. Outre ces malheurs y une multitude de bannis ar- . ■■ rivèrent de tous cotez , fous prétexte de défendre la ville , ôc po a vrois ne fe rendirent pas moins formidables aux habitans que les Ef- y pagnols mêmes. 1 ^ 1 t Tandis que la défolation regnoit dans Naples , où l'on voyoit chaque jour des maifons mifes au pillage , quantité de gens tués , ôc un grand nombre de citoyens frappés d'horreur fuir loin de leur patrie , Gonzalés, que le Viceroi avoir envoyé, devança les députez de la ville & fe rendit le premier à la Cour de l'Empereur. Il fçut fi bien le prévenir fur la fideUté de Pierre de Tolède , & le difculper de l'avarice ôc de la cruauté dont il étoit accufé 5 enfin il trouva fi bien l'art d'inte- refler l'Empereur dans fa caufe , en lui repréfentant que Sa^ Majefté même étoit ofTenfée dans la perfonne du Viceroi ^ que les députez de Naples ne trouvèrent aucun accès. A peine pûrent-ils obtenir la permiflîon d'expofer leurs griefs à An- toine de Granvelle évêque d'Arras, Ôc à Figuéroa , qui furent commis pour les entendre. L'Empereur avoir déjà donné les ordres fuivans : Que les Napolitains miflent fans délai les armes bas , ôc rendilTent l'obéiffance qu'ils dévoient au Vi- ceroi y qui leur feroit fçavoir les intentions de Sa Majefté Im- périale. Que le prince de Salerne demeureroit à la fuite de la Cour , ( ce qui fe fit par les fecrets avis de Pierre de To- lède , qui étoit bien-aife d'enlever à ceux ^ qui oferoient fe foulever , un chef qui avoir tant de crédit ôc d'autorité '■> ) ôc que Sangrio avec Gonzalés s'en retourneroient en diligence à Naples. Sangrio s'obftinant à ne point partir qu'il n'eût eu au- dience de l'Empereur , il obdnt enfin ce qu'il défiroit •■> mais l'Empereur l'ayant interrompu dès le commencement de Ton difcours y il fut obligé de donner par écrit aux miniftres de ce Prince tout ce qu'il avoit à dire. Lorfqu'à fon retour Sangrio eut expofé les ordres de l'Em- pereur, dans l'Eglife de S. Laurent , où fe trouvèrent les Aîa- giftrats , on ne fçauroit exprimer le trouble ôc la confterna- tion dont les efprits furent faifis. Les uns accufoient laNo- bleffe de les avoir lâchement trahis ôc abandonnés , après \cs avoir engagés à prendre les armes j les autres s'emportoient contre l'excefïïve févérité de l'Empereur, qui déféroit trop à fes miniftres , ôc rendok leur pouvoir trop abfolu. Enfin le^ Tome L Z 178 HISTOIRE I 1 efprits s'aigrirent de telle forte , qu'on auroit fans doute pris François les armes contre laNoblefTe, fiCaracciolo n'avoit employé fon j^ ' crédit & fon autorité fur le peuple , ôc ne s'étoit expoîe lui- 2 ^ ^ y^ même au péril , pour calmer leur fureur. En effet fortant de l'Eglife, fuivi d'une troupe de gens armés, il harangua le peu- ple , ôc fe mit à leur conter la fable d'Efope , du Loup ôc des Brebis ^ Apologue dont s'étoit autrefois fervi Demoftene en pareille occafion , pour calmer la fureur du peuple d'Athè- nes : mais voyant que le peuple étoit toujours animé contre la Nobleffe, il eut le courage de s'offrir lui-même à fes premiers coups , ôc de le conjurer d'épuifer fur lui toute fa colère. Ce héroïfme triompha de leur emportement î on mit les armes bas , à l'exemple de Caracciolo ; on obéit à l'Empereur , ôc chacun fe retira paifiblement dans fa maifon. Pour achever d'exécuter les ordres de la Cour , on rapporta les armes chez le Viceroi, qui de fon côté fit publier i'amniftie , dont il n'y eut que cent perfonnes d'exceptées î leur nombre fut depuis réduit à vingr-quatre , qui ne dtïmeurerent pas long-tems à être réta- blis dans leurs biens. Il n'y eut que Caracciolo , Mormile, ôc Seffa , qui n'eurent aucune part à toutes ces grâces. L'Empe- reur voulut bien auffi remettre à la ville l'amende de cent mille écus d'or à laquelle il l'avoir condamnée ; car ce prince alors vi£lorieux en Allemagne ne pouvoir fouffrir que l'on dît qu'il prenoit la loi de fes fujets , lorfqu'il la donnoità tous fes enne- mis. Ainfi quoique les Napolitains fuffent bien fondés dans la plupart de leurs plaintes contre Pierre de Tolède , cependant dans la perfuafion où étoit l'Empereur , que les peuples en- treprenoient fur fa propre autorité , quand ils s'élevoient con- tre celle de fes miniftres , quelque mauvaife que fût leur coîi- duite y il voulut dans ces conjonctures foûtenir le Viceroi avec la dernière fermeté. Mort d'Hen- Henry VIII. Roi d'Angleterre étoit mort le vingt-huitième caraftere^ ^^ Janvier de cette année. Ce Prince eut toutes fortes "de belles qualités : on auroit pu même le croire fans défaut , s'il avoit été moins emporté dans fes plaifirs. Après fon di- vorce, il ne fit d'autre changement dans la religion, comme nous l'avons déjà dit , que de fe conftituer chef de l'Eglife Anglicane i ce qu'il fit pour fecouër le joug de la Cour de Rome, qu'il avoit en horreur. Durant les quatorze ans qu'il DE J. A. DE THOU, Liv. III. i^j vécut après fa réparation d'avec le faint Siège , il eut foin de ne placer dans l'épifcopat que des gens pleins de fcience 6c p de vertu, ôc il fe déclara toujours le zélé proteûeur des fça- j^ vans , ôc de tous les gens de lettres. Sur la fin de fes jours , trop d'embonpoint le rendit Ci pefant ôc fi gros , qu'à peine ^ "^ - pouvoit'il entrer par les portes, ôc monter les efcaliers defon palais 5 enforte qu'affis dans un fauteiiil il fe faifoit enlever par des poulies. Enfin il fut emporté par une fièvre , que lui caufa l'inflammation d'un cancer qu'il avoit à la cuifie , après avoir vécu cinquante-fept ans, dont il avoit régné trente-fept , neuf mois ôc fix jours. Par fon teftament il déclara héritier du Royau* me fon fils Edouard, qu'il avoit eu de Jeanne Seimer , ôc qui n'avoir alors que neuf ans. Le Roi fon père lui avoit donné feize tuteurs. Le plus confidérable de tous fut Edouard Herford, oncle maternel du jeune Roi, qu'Henry avoit créé depuis peu duc de Sommerfet. Son mérite Ôc fa probité re- connue portèrent les autres tuteurs à lui déférer unanimement l'autorité 5 deforte qu'il eut la gloire d'être appelle le Protec- teur du Roi ôc du Royaume. Comme il avoit embraffé la doctrine de Luther , il engagea le Roi à changer la religion en Angleterre, ôc fe fervit pour cette entreprife du miniftere deThomas Crammer , que le feu Roi avoit fait archevêque de Cantorbery. Henry , qui avoit d'abord exclus de la fuccef- llon à la couronne Marie fille de Catherine d'Arragon , or- donna par fon codicile qu'elle fuccéderoit à Edouard , ôc qu'Elizabeth fille d'Anne Boulen fuccéderoit à Marie. Avant de mourir, foit à la perfuafion de fes miniftres , foit par la dé- fiance ôc le chagrin, ordinaires dans un âge avancé, il con- damna à une prifbn perpétuelle Thomas duc de NorfolK , dont il s'étoit fervi dans fes différends avec le Pape , ôc fit trancher la tête au comte de Surrey , fils de ce Duc infortuné , malgré lesfervices fignalezque lui avoit rendus ce jeune feigneur dans les dernières guerres contre la France. Cette cruauté ternit la fin de fon régne ôc de fes jours. François I. étoit à S. Germain , où il pafToit l'hiver , lorfqu'il reçut la nouvelle de la mort du Roi d'Angleterre j plufieurs raifons le rendirent fenfible à cette mort. Le bien du Royau- me l'engageoit à fouhaiter d'affermir l'amitié qu'ils avoient depuis peu contradée enfemble, ôc d'ailleurs comme François Zij ï8o HISTOIRE , . n'étoit guère moins âgé qu'Henry, la mort de ce dernier fem- Francois ^^^^^ ^^^ annoncer la iicnne. Outre ces motifs , une fecrete j ' fympathie , ôc une parfaite reffemblance d humeur uniffoient , ^ , „ étroitement ces deux Princes :, qui malgré la différence de leur fortune , avoient tant de rapport entr eux ^ qu il ne s en vit peut-être jamais de femblable. AuflTi entretenoient-ils l'un à l'égard de l'autre, fans préjudice de leur gloire & de l'intérêt de leurs Etats , une liaifon fecrete , qui devoit ncceffairement rendre la mort de Pun trcs-fenfible à l'autre. Au moins eft-il vrai que depuis ce tems-là les favoris du Roi s'apperçurent que fa gayeté naturelle avoir dégénéré en une fombre ôc noire mélancolie , dans laquelle il parut plongé jufqu'à fa mort. Quoiqu'Henry fe fût féparé de l'Eglife Romaine , François voulut néanmoins qu'on lui fit un fervice magnifique dans l'E- glife Cathédrale de Paris, fuivant Fufage établi entre les Rois. Cependant les fuccez éclatans de l'Empereur , dont la gloire s'augmentoit chaque jour, donnèrent de l'inquiétude au Roi , qui craignoit avec raifon que cette tempête ne fondît enfin fur la France. Pour s'en garantir, il donna tous fes foins à for- tifier la frontière de Champagne , où le péril lui fembloit plus prefTant : & pour être mieux informé de fétat des chofes ^ il y envoya Martin du Bellay , feigneur de Langeay , qu'il avoit chargé de cette commifTion l'année précédente. Le Roi fe fentoit extrêmement tourmenté d'un ulcère incurable qui lui étoit venu vers le fondement , dès le tems que l'Empereur paffa par la France pour aller en Brabant , ôc qui s'étoit peu à peu étendu jufqu'à la velTie. Cet ulcère invétéré lui ayant enfin caufè la fièvre , il voulut aller difliper fa mélancolie dans une magnifique maifon de plaifance , qu'il avoit fait depuis peu bâtir au bout de la forêt de S. Germain. De-là il alla à Dam- pierre près de Chevreufe , enfuite à Limours & à Rochefort, qui font des pays de chaffe. Mais comme il s'en retournoit à S. Germain, la fièvre qui d'intermittente étoit dégénérée ea Mort de continue, l'obligea de s'arrêtera Rambouillet , oi^i il mourut " ""S°^5 . jg dernier jour du mois de Alars, après avoir vécu cinquante- deux ans , fix mois & dix-neuf jours , ôc régné trente-deux ans ^ trois mois moins un jour. Son cloge Parmi les éloges que mérite ce grand Prince , éloges qui répondent à toutes les belles adions que nous en avons DE J. A. DE THOU. Liv. III. i8i rapportées , l'amour qu'il portoit aux lettres ôc aux fçavans , le rend fur-tout recommandable. Il en donna une marque dès le François commencement de fon régne ^ en la perfonnc de Guillaume j/ Eudé, qu'Erafme j l'ornement de ce fiécle , ne fait point diflfi- i c 4 7. culte d'appeller le prodige de la France , à caufe de fon rare fçavoir. Il tira ce beau génie de la pouffiere de l'école , où il étoit enfeveli, pour le faire briller au grand jour, en le com- blant d'honneurs , & l'envoyant même en ambafiade à la Cour de Léon X. qui fe déclaroit auiïi le protecteur des gens de lettres. Ce fut par les confeils de ce fçavant homme , que le Roi établit des Profefieurs en langues Hébraïque , Grecque , ôc Latine , auffi-bien qu'en Philofophie, en Médecine, & en Ma- thématique, ôc qu'il leur afîigna des appointemens confidéra- bles pour ce tems-là , afin de faire des leçons publiques au collège de Cambray. Par eux les ténèbres de l'ignorance fu- rent dilFipées , ôc la vérité triompha avec les lettres , qui la firent briller , non feulement en France , mais encore dans toute l'Europe. Ainfi laiffant aux autres Princes l'ambition des vains titres, ôc d'une gloire frivole, François mérita avec juftice le glorieux nom de Reftaurateur , Ôc de Père des lettres. Il eut toujours auprès de fa perfonne des fçavans , qui avoient foin de l'entretenir durant fes repas de chofes curieufes , qu'il écoutoit avec une extrême attention. Il prenoit fur-tout un finguHer plaifir à entendre parler de l'hiftoire naturelle j ôc quoiqu'il n'eût point été élevé dans l'étude des lettres, il avoit fi bien fçu profiter de la converfation de ceux qui les cultivoient, qu'il polledoit parfaitement tout ce que les Auteurs tant an- ciens que modernes ont écrit fur les animaux , les plantes , les métaux ôc les pierres précieufes , ôc qu'il en parloir avec juf- tefle. Il avoit acquis ces connoifTances , principalement par le fecours de Jaque Cholin , ôc enfuite de Pierre Chaftelain , homme recommandable par fon érudition, par fa probité ôc par fa fagefle. Son mérite ne fut pas fans réccmpenfe ; car le Roi lui donna d'abord l'evcché de Mâcon , ôc la charge de grand Aumôniers enfuite il le fit, après la mort de Budé , in- tendant de fa magnifique bibliothèque de Fontainebleau, pour laquelle il n'avoit rien épargné , jufqu'à envoyer en Italie , en Grèce , ôc en Afie , pour y recueillir ôc copier les livres cu- rieux qui s'y pourroient trouver. Il eft conftant que peu de Z iij iS2 HISTOIRE ■'■ ■■■.■■■■« temps avant de mourir , il avoit formé le projet d'augmenté»^ François ^^ nombre des Profefleurs qu'il avoit déjà inftitucs, & de fon- j ' der avec une magnificence royale un grand Collège, pour y j - ^ _ faire des leçons , & y entretenir fix cens Ecoliers , avec des Profefleurs ôc des Maîtres i Ôc il avoit deftiné pour cet établifTe- ment un fond de cinquante mille ccus d'or. Il eft certain que fa grandeur ôc fa magnificence effacèrent celle de tous les Rois fes précecefleurs : car , ou il jetta les fondeniens de la plupart des maifons Royales qui font en France, ou il répara, ôc embellit celles qui étoient déjà bâties. La plus confidérable ôc la plus fuperbe de ces maifons , après le château de Fontainebleau , fut celui de Chanibor , à trois lieues de Blois. Il l'avoir commencé peu de tems avant fa mort j ôc quoiqu'un 11 bel édifice foit demeuré imparfait , il eft livafte, que tous Tes Rois de fEurope y pourroient commodé- ment loger enfemble. Nos Rois font aufli redevables à fes foins ôc à fon goût , de tout ce qu'ils ont de curieux en fta- tuës , en tableaux , en tapifleries , en meubles rares ôc en pier- res précieufes , qui parent leurs appartemens ôc enrichiflent leurs cabinets. C'eft encore une chofe digne de remarque , que ce Prince , qui fut toujours magnifique , ôc qui eut tant de guerres à foûtenir , ait pu bâtir tant de palais , ôc ramafler tant de chofes précieufes ; Ôc que , toutes fes dettes payées ; on ait trouvé dans fes cofres après fa mort quatre cent mille écus d'or, outre la quatrième partie de fes revenus, dont le recou- vrement n'avoit point encore été fait. Mais ce qui paroît plus digne encore d'admiration , c'eft que les impôts étant bien moindres , ôc les dépenfes néceflaires bien plus grandes qu'au- jourd'hui i tout le Royaume néanmoins étoit alors dans l'opu- lence ; au lieu qu'à préfent, que l'on a augmenté les anciens impôts ôc qu'on en a créé de nouveaux , nos Rois font réduits à emprunter tous les jours. On eft forcé , en louant la modé- ration ôc l'intégrité des miniftres de cetems-là, de blâmer par contrecoup favidité ôc les rapines de ceux qui gouvernent fous le régne préfent. La vie de François fut un mélange de malheurs , ôc de prof- péritez : mais fes profpéritez n'égalèrent pas fes malheurs. Il fut fait prifonnier devant Pavie î quelque tems après l'élite de fes troupes périt devant Naples. Il perdit deux de fes enfans , dont DE J. A. DE THOU,Liv. m. i8^ Tun ' mourut onze ans avant lui , l'autre ^ étoit mort depuis s deux ans j & avec le dernier, il perdit tout efpoir de recou- François vrer le duché de Milan. Malheureux dans la guerre , il ne put I. jouir tranquillement de la paix qu'il avoit faite avec l'Empc- i $ ±1* reur. En mourant, il eut foin de recommander à Henri , le feul de fes trois fils qui lui furvêcut, de décharger le peuple des im- pôts qu'il avoit été obligé de lever, pour fournir aux frais de la guerre j il lui fit de grands éloges de la valeur & de la fidélité de l'amiral d'Annebaud , dont il loua la probité, qui le portoit à facrifier fes propres intérêts au bien du Royaume. AufTi lui donna-t'il par fon teftament cent mille livres , don confidéra- ble en ce tems-là,mais qui fut ineftimable, fi l'on confidére la main qui le fit & le motif qui le fit faire. Enfin le dernier avis de Franc^ois à fon fils, fut, qu'il fe défiât de l'ambition des Guifes , prévoyant , fans doute , que s'ils entroient jamais dans le miniftere , ils dépoùilleroient fes propres cnfans , ôc ruïneroient la France fans rellburce. On eut foin d'abord de ne pas publier ce dernier avis , qui flattoit peu les inclinations du nouveau Roi, & qui fut d'ailleurs étouffé par la faveur naiflante des Guifes. On le fit valoir dans la fuite 5 mais la haine & la partialité furent caufe qu'on n'y ajouta point de foi. Pour moi, j'ai fçu de gens neutres, & qui n'étoient nul- lement oppofez à la maifon de Guife , qu'ils fe fouvenoient que l'on avoit parlé tout bas de cette prédiâ:ion du Roi ; & l'on ne peut nier d'ailleurs que la Reine Catherine de Medicis n'en ait elle-même fouvent parlé 5 foit que ce fecret lui foit échappé dans un mouvement de colère ; ou, (ce qui eft plus vrai-femblable , ) qu'elle ait été bien-aife d'effacer par cet aveu l'idée qu'on avoit qu'elle étoit amie des princes Lorrains. Ainfi, non-feulement elle afluroit que la chofe étoit vraie, mais elle en prenoit même à témoin Marguerite de Modon fa confidente , qui fe trouva préfente avec elle , lorfque François parla ainfi au lit de la mort. Il feroit inutile de répréfenter ici fes obféques, qui furent célébrées félon la coutume 5 il fut mis le vingt-îept de Mai dans le tombeau de fes ancêtres à S. De- nis , avec François & Charle fes enfans , dont les corps n'é- toient pas encore inhumez. Pierre Chaflelainévêque de Mâcon fit fon Oraifon funèbre : avec fon éloquence ordinaire il I François, Dauphin , frère aîné d'Henri II. mort en i^^f. 1. Charle de France , duc d'Orlcaris, défigné duc de Milnn , mort en iî45« Tom. L Z ïn')'^ \ i«4 - HISTOIRE retraça ks adions du feu Roi , & célébra dignement fes ver* tus. H B N R I IL ________ Le Roi Henri avoit déjà rappelle à la Cour le connétable Henri II. ^^ Montmorency, que le feu Roi avoit exilé, comme nous i î 47» l'^^'ons déjà dit^ parce que le <:onnêtable , abufé par l'Empe- reur, avoit trop légèrement fait efperer au Roi la reftitution de Change- Milan. Sa charge lui donna le premier rang à la Cour. Fran- mens à la ^ois de Lorraine comte d'Aumale, ôc Charle fon frère ar- ' * chevêque de Reims , partagèrent le fécond , avec Jaque d' Al- bon de S. André , que le Roi fit fon grand chambellan. Mais l'amiral d' Annebaud Ôc le cardinal de Tournon , qui fous le règne précèdent s'étoient vus à la tête des affaires, furent ban- nis de la Cour , contre l'ordre exprès que le Roi en avoit reçu de fon père. Leur difgrace fut fuivie de celle de Gilbert Bayard fecretaire d'Etat , à qui fes bons mots & fes railleries coûtèrent la liberté & la vie : car fous ce prétexte il fut mis en prifon , où il mourut bien-tôt de chagrin. Jean du Thicr ôc ÇomQ Claufle lui fuccederent dans fon emploi. Peu s'en fallut auffi qu'il n'en coûtât la vie à Nicolas de Bofliit fieur de LonguevaU vaillant homme, ôc qui avoit été fort aimé de Fran- çois I. On lui fit fon procès, ôc à peine put-il fauver fa vie, en abandonnant par une vente fimulée fa belle maifon de Mar^» chez auprès de Laon à l'archevêque de Reims. On dit que Nicolas de Pelle vé, fils de la fœur de Longue val , fut l'indigne entremetteur d'un fi honteux marché , ôc qu'il ne rougit point de trahir fon oncle , pour gagner la faveur des princes de Lorr raine par un miniftere fi lâche Ôc fi plein.de perfidie. La perfécution ôc l'envie n'épargnèrent pas à la Cour ceux même que leur éloignement ôc leur retraite fembloicnt devoir mettre à couvert. Pierre Chafteîain évêque de Mâcon fe vit attaqué par les Dodeurs de Sorbonnc , qui ne pouvoient lui pardonner d'avoir autrefois protégé contre eux Robert Etien- ne, fameux Imprimeur , ôc des plus habiles de fa profefiion. Ils Plainte ri- lui firent un crime d'avoir dit à la fin de l'éloge funèbre du Roi aïeule de Pi;anc ois : Om^H étoit perfuadéj qu'après une (tfainte vie, fon ame en quelques Do- ' j >- ^ '' ■ , ,^ C > -^ ''r- t r m ftcurs de Sor- Jortant clejon corps , avoit ete trarijportee au Ltel) Jans pa/Jer par bonne contre ks flammes du Purgatoire. Ils fuppoferent mahgnement qu'il jvîIcoiT ^ doutoit de ce tioifiéme lieu de l'autre monde , au fujet duquel DE J. A. DE THOU,Liv. III. 18; les Proteftans avoient excité tant de troubles. Ils députèrent donc à la Cour quelques-uns de leur corps , pour faire leur Henri II. plaintes au Roi. Les députez furent reçus par Jean de Men- 1^47. dofe premier maître d'Hôtel ^ Ôc qui avoit perdu lui-même le grand crédit qu'il avoit du vivant de François. Mendofe fçût les railler finement ôcà propos par ce plaifant difcours : « Mef- 3> fleurs , dit-il aux Députez , je fçai le fujetqui vous amène à la 3' Cour. Vous regardez Monfieur de Mâcon comme un héré- =' tique, & vous êtes en conteftarion avec lui , au fujet du lieu M où eft maintenant l'ame du feu Roi mon bon maître 5 vous de- 3> vez vous en fiera moi, qui le connoifTois mieux que per- 35 fonne , ôc je puis bien vous répondre qu'il n'étoit pas d'hu- 3' meut à s'arrêter nulle part , quelque charmant & agréable que 3' fut l'endroit où il fe trouvoit ; ainfi, croyez moi, s'il a fait un 3' tour en Purgatoire 3 ce n'eft pas pour y demeurer long-tems^ 35 mais feulement pour y goûter le vin en paflant. ^^ Cette raillerie déconcerta les Dodeurs ,qui virent que le crédit de l'Evêque de Mâcon étoit encore trop puiffant ^ pour rien entre- prendre contre lui j ainfi ils s'en retournèrent couverts de con- fufion. Les commencemens fi durs 6c fi violens de ce règne fu- rent moins attribuez au Prince^ qui étoit d'une humeur natu- rellement douce ôc modérée, qu'à lapafiion des miniflres qui Crédit cîc îe gouvernoient à leur gré; mais fur-tout à Diane de Poitiers J^tr^makai^ duchefle de Valentinois, femme fuperbe ôc hautaine, qui don- fe du Koi. noit toute fa faveur aux deux Princes de Lorraine , ôc au Ma- réchal de Saint André. Elle étoit d'un fang illuflrcj ôc defcen- doit des anciens comtes de Poitiers. Perfonne ne lui difpu- toit fa naifiancc : fon père fut Jean de Poitiers feigneur de Saint Vaiier, qui s'étant accufé en confeffion d'avoir eu part à la conjuration de Charle duc de Bourbon, fut dénonce par fon Confefleur, ôc condamné à mort. Comme ^n le conduifoit au fupplice, la peur lui caufi une fièvre fi violente, qu'il fut impoflible de le foulager ni de calmer fon tranfport , quoiqu'on lui tirât beaucoup de fang ; ainfi il ne put profiter de la grâce que le Roi lui accorda, à la prière des grands de fa Cour, dont les charmes de fa fille avoient gagné le cœur. C'eft de là qu'eit venue cette exprefiion vulgaire : La fièvre Saint f'^a- /i>r. Diane , après la mort de fon mari Louis de Brezé , grand Tom. /. • A a i^6 HISTOIRE ■ Sénéchal de Normandie j n'étoitplus jeune 5 on prétend qu'elle T-Tc-MOT TT eut recours aux charmes & aux enchantemens , i^our fe faire j - . _ aimer du rvoi,qui en erret 1 aima conltamenr juiqu a la mort. Le Royaume étoit gouverné au gré de cette femme j le Con- nétable même , pour conferver fa puifTance ôc fon crédit auprès du Roi j recherchoit avec empreflement les bonnes grâces de Diane , ôc mettoit fa politique à lui faire honteufement la cour. Rien ne pouvoir être d'un fi pernicieux exemple , que de voir l'autorité fouveraine livrée aux caprices d'une femme ambitieu- fe , qui peu contente du pouvoir qu'elle avoir ufurpé fur le cœur des hommes, voulut encore l'ufurper fur for ôc fur l'argent, dont l'empire eft fi puilTant. Elle ôta pour cet effet à Jean Du- val la charge de Tréforier de l'épargne , dont elle gratifia Blon- det de Rochecourt fa créature. Outre cela , comme à l'ave- nement des Rois, on levé de groffes fommes , pour la con- firmation des charges vénales , des immunitez , ôc des autres privilèges , le Roi lui fit préfent de tout cet argent. A fa re- commandation, Henri fit une autre libéralité au Duc d'Auma- le, qui ne fut pas moins odieufe que la première? car il lui abandonna toutes les terres vacantes qui appartiennent au pre- mier occupant; mais le Duc d'Aumale en fit part à Jean de Bourbon duc d'Enguien ; foit afin de diminuer l'envie , en par- tageant ce qui la caufoit ; foit pour appaifer par cette grati- fication le reflentiment du Duc d'Enguien , que la mort de fon frère avoir juftement irrité contre lui. Eloge des ^^ ^^^ ^^ ^^^^ largeffe mieux placée à Marnn du Bellay, deux Sci- pour payer les dettes confidérables que fon frère avoir con- gneurs du traftécs en Piémont, dont il étoit gouverneur, afin d'y dimi- nuer la cherté des vivres. Cette générofité du Roi difTipa la haine ôc la honte que lui avoient attirées fes autres prodiga- litez , ôc réveilla l'émulation de la Nobleffe , c]ui vit avec plai- lir la reconnoiflaïKre du Roi à l'égard des bons ferviteurs de fon père, ôc à l'égard des fiens. En effet les deux frères, dont il re- connut fi bien le mérite , n'étoient pas de ces flateurs indignes , ôc de ces vils efclaves de la fortune , qui ne s'élèvent qu'à for- ce de ramper 5 leur valeur feule , ôc leurs vertus les avoient con- duits aux honneurs j ôc loin d'imiter la conduite de la plupart des hommes, dont l'ambition tend à accumuler desrichefîesj eux , au contraire , mirent leur gloire à engager leur patrimoine DE J. A. DE T H O U , L ir. III. 187 pour le fervice de l'Etat. Mais les dettes particulières qu'ils .. îaifferent en mourant , ne peuvent être comparées à ce que la Henri IL France doit à leur mémoire. Au refte , comme par une loi j ,. ^ ^^ du Royaume le Clergé ne peut faire de nouveaux acquêts, ni les roturiers pofTeder des terres nobles , Ôc que pour em~ pêcher la prefcription ^ on impofe à ce fujet des taxes tous les quarante ans 5 le Roi donna la meilleure partie du produit de cette impofition à du Bellay , fur Téioge que lui en fit le Con- nétable. Le refle fut diftribué à des officiers , dont on con- noilToit le mérite à la guerre. La Cour étoit alors pleine de Cardinaux ; Louis de Bour- Cardinaux bon, Jean de Lorraine, Odet de Coligny deCMtillon, Clau- c^^f"'^^^^ dedeGivry, Jean du Bellay, Philippe de Boulogne, Jean le Veneur , Antoine Sanguin-Meudon , Robert de Lenoncourt, Jaque Dannebaud , George d'Amboife ôc George d'Arma- gnac. Afin d'avoir plus de liberté, ôc de n'être point gênez dans le gouvernement , les nouveaux miniftres jugèrent à pro- pos de les envoyer à Rome j mais comme il falloir un pré- texte honnête pour les éloigner ; ils n'en trouvèrent pas de meilleur, que d'envoyer les Cardinaux auprès du Saint Père afin que leur préfence l'entretînt dans fes bons fentimens pour la France , ôc afin que , s'il venoit à mourir ( car il avoit près de quatre-vingts ans) ils donnaflent tous leurs foins à Té- le£l:ion d'un autre, qui n'eût pas moins d'inclination pour le parti François. Sept Cardinaux allèrent donc à Rome , entre autres , le Cardinal de Tournon , qui s'étoit déjà retiré de la Cour, ôc que l'Archevêque de Reims frère du Ducd'Aumale avoit dépouillé de fa qualité de Chancelier de l'ordre de Saint Michel. Avant le retour du Connétable, les deux Princes de Lor- raine avoient obtenu du Roi , que , pour partager les honneurs, ôc afin que les charges publiques fulTent mieux exercées , ceux qui pofTedoient plulieurs dignités , auroient la liberté d'opter celle qu'ils voudroient garder , ôc feroient obligés de fe défaire des autres. Le Duc d' Aumale avoit tendu ce piège au Con- nétable , qui étoit auffi Grand-Maître de la maifon du Roi , efpe- rant que s'il quittoit l'une de ces deux charges, le Roi l'en grati- fieroitî mais il ne réulTit pas dans fon deffein : car leRoi, qui avoit une amitié fincere pour Anne de Monmorency , le reçût lî A ai; iS8 HISTOIRE ■ ' bien à fon arrivée ôc avec tant de diftin6lion ^ que le Ducd'Au- Henri il ^^^^^^ ^'^^^ augura rien de favorable à fes intentions. En effet i r A.J, ^6 ï^oi qui appelloit Montmorency fon compère , le confirma dans toutes fes dignitez 5 mais d'Annebaud ' qui étoit Ami- ral ôc Maréchal de France, n'ayant pas la même prote£lion, fut contraint de fe défaire de la dernière de ces charges , en fa- veur de Saint André , qui fut auffi-tôt fait Maréchal. Il n'y avoit alors que quatre Maréchaux de France, dont deux étoient des Princes étrangers, Odard de Biez, Jean Caracioli Prince de Melfe, Robert de laMarck Prince de Sedan ( celui-ci avoit époufé Françoife deBrezé fille de laDucheffe de Valentinois , ) ôc le Maréchal de Saint André , dont nous venons de parler, îl n'y eut cependant que trois de ces Maréchaux à qui Ton deftina des Provinces , pour y exercer leur charge. Le Piémont échut au Prince de Melfe, qui en étoit déjà Gouverneur, avec la Savoye , la Breffe ôc le Dauphiné. Le Prince de Sedan eut la Bourgogne , la Champagne ôc la Brie. Le Maréchal de Saint André le Lyonnois, le Beaujolois, Dombes,le Forêts l'Auvergne, le Bourbonois, ôc le Berry : mais il ne fut fait au- cune mention du Maréchal de Biez, comme fi le Roi dès lors eût prémédité fa difgrace. Eloge du II nereftoitde Fancienne Cour que François Olivier, chan- Chancelier ccUer de France^ , dont le mérite égaloit la dignité. En effet, malgré la chute de tous les autres miniftres du feu Roi , fon intégrité , fon grand génie , fa prudence , ôc fon érudition confommée le foûtinrent auprès d'Henry , tant qu'il fut fans I Claude d'Annebaud Baron de Rets 8c de la Hunaudaye , avoit été fait pri- fonnier à la bataille dePa vie. En 1536. il prit plufieurs places dans le Piémont ; il fe. ourut Therouane 6c y acquit beaucoup de gloire. Il fut néanmoins fait prifonnier près de cette place. En J54J. il battit trois fois les Anglois fur mer. François I. lui confia l'adminif- tration des finances 8c le fit fon prin- cipal miniftre. 11 fut difgracié fous le règne de Henri II. 8c on lui ôta mê- me le bâton de Maréchal , faitfingulier que M. deThou rapporte ici. Il mou- rut à la FereenVermandois l'an ly^z. ôc fut enterré à Annebaut en Nor- mandie. Il avoit époufé Marie Tour- nemine, dont il eut Jean d' Annebaut tué à la bataille de Dreux en ij'ôz.No' tre auteur parlera fouvent dans la fui- te de l'Amiral d' Annebaut , qu'il efti- moit beaucoup. Voyez les Livres ir. I «5. 20. 3? 8c 34. Voyez auffi les Mé- moires de Cafielnau. 2 II étoit fils de Jacque Olivier pre- mier Préfident au Parlement de Paris, homme d'un grand mérite. On lui ôta les Sceaux dans la fuite, mais on les lui rendit fous le règne de François II. II mourut à Amboife en 1560. 8c fut enterré à Paris dans l'Eglife de S. Ger- main l'Auxerrois. Cette Famille fut éteinte en 1671. par la mort de Louis Olivier , Comète des Chevaux -Légers de la garde. DE J. A. DE THOU , Liv. m. iSp compétiteur. Ce grand magiftrat veilloit fcul à la gloire du ». royaume , 6c à l'utilité du public , en procurant des Edits fa- Henri IL lutaires dans les conjonctures , tandis que les autres courti- i c 4 7. fans n'étoient occupez que de leurs intérêts propres , ôc de leur fortune particulière. Il voulut commencer par ce qui concer- ne la Religion. On publia le cinq d'Avril un Edit féverecon- . ^p^J-J"^*^^ tre les blasphémateurs, & plufieurs Edits rigoureux contre les aflalTins ôc les meurtriers de guet-à-pan ; on y atrribuoitla con- noiflance de ces crimes en premier àc dernier reflbrt aux Pré- vôts des maréchaux. Il lit aufli renouveller les reglemens fur les habits , dont le luxe fut menacé de peines proportionnées. Enfin comme les Parifiens , pour fe délivrer de fimportunité des pauvres, s'étoient volontairemenr cotdfez pour les entre- tenir , il arrivoit de - là qu'une infinité de faîneans vendent en foule dans cette ville, comme ii l'on y eût deftiné un prix à leur oifiveté. Le Roi , pour y mettre ordre , commanda aux Echevins de la ville d'employer les plus robuftes de ces men- dians aux ouvrages publics , & de faire entretenir aux dépens des hôpitaux les malades & les ellropiez , fans qu'il leur fût permis de fe rendre vagabonds , fous prétexte de demander l'aumône. Pour les familles honteufes, il voulut que leur quar- tier fournît à leur fubfiftance j mais comme les couvens ôc les communautez étoient obligés de faire à certains jours mar- quez des aumônes publiques d'argent ou de vivres, il arrivoit de-là que bien des pauvres artifans , atdrez par ces pieufes libe- raUtez , abandonnoient leur ouvrage. Les Marguilliers ôc les Curez voifms de ces communautez , eurent ordre d'en diftri- buer les aumônes aux malades ôc aux impotens. Mais un rè- glement fi pieux ôc fi fage fut mal obfervé , ôc enfin entière- ment aboU , par le défordre des affaires , ôc la négligence des citoyens. On fit aulTi divers reglemens pour le Parlement. On y ré- Règlement duifit à l'ancien nombre les Confeillers , qui s'étoient fort mul- \Q^^lat. ' tipliez fous le règne précèdent. Il fut ordonné qu'on n'en re- cevroit plus avant l'âge de trente ans i qu'ils n'y feroient ad- mis, qu'après une exatte perquifition de vie ôc de mœurs, ôc après qu'ils auroient donné des preuves fi autentiques de leus capacité devant le Parlement alfemblé , que de cinq fufîra- ges ils en euffent quatre en leur faveur. En même tems on A a iij ipo HISTOIRE m I II... prefcrivit aux Magiftrats des Provinces de fixer le nombre des Henri II Notaires Apoftoliques , ôc de le régler à proportion de l'étendue j . . „ * de leur jurifdidion j car auparavant le Pape en créoit autant qu'il vouloit 5 ce qui facilitoit une infinité de firaudes & de faufletez. Le Chancelier jugea encore à propos d'interdire les charges d'Echevin aux Avocats , aux Procureurs , ôc à tous les gens de Pratique , plus verfez dans les procédures ôc le ftile du barreau , que dans le Commerce ôc dans les comptes , où les Nép"ocians ôc les Fabriquans s'entendent beaucoup mieux. Cette ordonnance , quoique bonne dans le tems où elle fut faite, parut dans la fuite pernicieufe , lorfque les fadions eu- rent troublé la ville , ôc que le peuple crédule fe fut laifle préoccuper par de vaines fuperftitions j mais il n'y a eu que ceux , qui n'ont point d'égard aux circonftances , qui ayent en cela taxé d'imprudence un fi grand Magiftrat. Il crut en- fin qu'on ne pouvoit trop fe précautionner contre les erreurs du tems. Il défendit pour cet efiet de vendre ou de réimpri- mer les livres venus d'Allemagne, ôc des autres lieux fufpeds; à moins qu'ils n'eufient été approuvez par la Sprbonne. Vers ce même tems , Eleonor fœur de l'Empereur, qui après la mort d'Emanuel Roi de Portugal , fon premier mari , avoit époufé le Roi François I. en fécondes noces , pafia dans les Pays-bas avec un train magnifique 5 elle avoit pour douaire l'ufufruit du domaine du Roi en Touraine Ôc en Poitou, Sur la fin de l'année, la France efiuya des pluyes continuelles, qui cauferent de grands dégâts dans les campagnes par le débor- demens des rivières. La Seine s'enfla fi extraordinairement à Paris , que le Pont faint Michel fut rompu la nuit de l'on- zième de Décembre ; toute la partie du Pont ^ du côté du petit Châteler, s'abîma dans la rivière, avec lesmaifons qui étoient bâties deflus 5 heureufement il ne périt perfonne en cette oc- cafion, parce qu'on s'apperçût du danger, au bruit que caufoit la ruine du Pont. Mais revenons à l'hifloire générale. Le Roi commença de régner le premier d'Avril. Il alla d'a- bord à Saint-Germain, où il reçut les Ambafifadeurs , qui vin- rent en deuil le complimenter fuivant la coutume. Entr'au- tres Jérôme Capiferri , cardinal du titre de Saint George au -^ voile d'or , ôc légat du pape Paul III. lui fit des rcmerci- mens au nom de fon maître , de l'honneur que le Roi faifoit à DE J. A. DE THOU. L I V. m. ipi Horace Farnefe , petit-fils de fa Sainteté , de lui promettre en ■ mariage Diane fa fille âgée de neuf ans. Le Légat s'étendit Hct^ri U fort au long j comme il en avoit ordre ^ fur la fatisiiiclion qu'en reffentiroit le Pape , ôc fur le défir qu'avoir fa Sainteté de ref- ferrer par des nœuds encore plus étroits l'union qu'elle con- tradoit avec la France. Le Roi , fans refufer , ni fans paroître défirer cette alliance, (foit que l'âge très avancé du S. Père l'en dégoûtât , foit que la fidélité àes Farnefes lui fut fufpe^te ) ren- voya la conclufion de cette affaire après fon retour à Paris 5 car il ne pouvoir fans témérité fe broiiiller avec l'Empereur , que fa puiffance ôc fes victoires rendoient formidable j fur- tout dans un tems , 011 il nefaifoit que de monter fur le trône , ôc où il n'avoir pu fonder encore ni les difpofitions de fes ennemis , ni les intentions de fes Alliez. Cependant le Parlement vérifia par ordre du Roi les pou- ^^ Parle- voirs du Légat s mais ce fut avec les mêmes modifications ^^^imite'ic^ avec lefquelles on avoit autrefois vérifié ceux des cardinaux pouvoirs du Alexandre "Farnefe , ôc Jacque Sadolet. Ces modifications ^"2^'^' étoient : Qu'il ne feroit permis au Légat d'exercer aucune jurifditlion fur les fujets du Roi, même de leur confentement. Que fa puiffance ne s'étendroit pas même fur les Ecclefiafti- ques, qui font exemts de la jurifdidion ordinaire, ôc qui dé- pendent immédiatement du Saint Siège j mais que s'il en étoit befoin , il leur nomngieroit des Juges de la nation , pour con- noître de leurs appels , Ôc terminer leurs différends. Qu'il n'au- roit droit de légitimer perfonne , fi ce n'étoit pour être admis dans les ordres facrez , ôc pour pouvoir obtenir des Bénéfices 5 fans déroger néanmoins aux privilèges , aux immunitez , ôc aux Statuts des Eglifes qui n'admettent aucun bâtard j mais que ceux qui n'étoient pas légitimes , ne pourroient faire valoir cette grâce , pour prétendre aux fucceffions, aux magiftratures , ôc à toutes fortes de charges publiques. Qu'il ne pourroit réu- nir aucuns Bénéfices ^ mais qu'il délegueroit feulement des Ju- ges , fuivant le décret du Concile de Confiance. Qu'il n'ac- corderoit aucune difpenfe , qui pîit préjudicier au droit que les graduez ont aux Bénéfices. Qu'il ne chargeioit point les Bénéfices de penfions , quand même les Bénéficiers y don- neroient leur confentement , à moins que ce ne fût pour l'u- tilité de ceux qui réfigneroient , ou pour accommoder quelques A92 HISTOIRE — ^. I procès ; qu'il ne foufFriroit pas cependant 3 que les Refi- Henri II g^"^^^"^^ retinflent pour leur penfion tous les fruits du Bénéfice, j ç, . _ ni que ceux qui pofTedoient ces Bénéfices , en aliénaffent le fond , pour quelque raifon , ou par quelque traité que ce pût être. Au cas même que ces Bénéfices ne dépendifTent d'au- cune jurifditlion de ce Royaume , ôc dépendiffent immé- diatement du Saint Siège j qu'il feroit obligé de nommer des Juges du Royaume , qui après avoir examiné le fait , fui- vant les règles du droit , prononceroient définitivement. Qu'il ne pourroit conférer aucune Abbaye, ni aucun Prieuré de l'un, ôc &i l'autre fexe , ni en titre , ni en commende , foit à vie, foit à tems, fans la nomination du Roi, fuivantles conventions fai- tes avec le Pape Léon X. Qu'il ne pourroit non plus nommer aux bénéfices vacans, au préjudice de l'induit accordé aux membres du Parlement de Paris. Qu'il n'exerceroit aucune ju- rifdi£lion fur les fujets du Roi , pour les crimes de faux , pour les ufures y ou les féparations de mari ôc de femme , pour les répéti- tions de dot , ôc pour la reftitution des biens ufurpez-par de faux contrats. Qu'il ne connoîtroit point du crime de la nouvelle fe£te , en cas qu'elle troublât le repos public , quand il ne s'agi- roit que du fait ( puifque la connoifTance en appartient au Roi , & à fes officiers ) ôc qu'il n'auroit aucun pouvoir d'abfoudre de ces fortes de crimes , fi ce n'eft pour le fore intérieur ôc péniten- tiel. Qu'il n'accorderoit point aux Religieux , ôc aux Abbez ôc Prieurs réguliers, la permifîion de teîler , contre les coutumes , les droits du Royaume , ôc les Arrêts du Parlement. Qu'il ne dérogeroit point au droit des Ordinaires ou des Patrons , qui nomment aux Bénéfices. Que les difpenfes qu'il donneroit, ne porteroient aucun préjudice aux ufages ôc aux privilè- ges des Eglifes Cathédrales ôc Collégiales , que les Papes avoient accordez à la prière des Rois. Qu'il ne pourroit don- ner à une feule perfonne plus d'un bénéfice dans la même Eglife. Qu'il n'auroit point la liberté de prolonger aux exé- cuteurs d'un teftament le tems fixé par la loi. Qu'il ne pour- roit convertir les legs pieux en d'autres ufages , que ceux que la volonté du tePcateur auroit prefcrits 5 à moins qu'on ne pût exécu- ter abfoîument fes volqntez , ou qu'on fît de ces legs un échange équivalent qui répondît aux intentions du teitareur. Qu'il ne pourroit déroger à la règle De verefimilt notitia & -public andis rejigna- DE J. A. DE T HOU, L IV. m. ip- reftgnationibus. Qu'il ne pourroit traiter pour les fruits des bé- néfices avec ceux qui s'en feroient emparez , ni les leur aban- Henri II. donner entièrement, parce que ces fruits doivent retourner t r 4.7 au profit des Eglifes dont ils font provenus. Que dans les bulles de la collation des bénéfices qui auroient été réilgnez , il n'ordonneroit point qu'on leur ajoutât foi , indépendemmenc de la procuration de celui qui auroit réfigné. Qu'il n'uferoit point dans fes bulles de la ciaufe anteferri , ou autre fenibla- ble, au préjudice du droit acquis à un autre. Qu'il n'évoque- roit point à foi les caufes ecclefiaftiques , ôc qu'il n'en con- noîtroit point j contre le chapitre de C au fis h qu'il n'auroit pas même le pouvoir de mettre la chofe en fequeftre : Que dans les crimes , qui ne font point vraimenr eccléfiaftiques , quoi- que mixtes , il n'auroit droit d'informer que contre les ecclé- fiaftiques , & nullement contre les laïcs : Que pour des cri- mes purement eccléfiaftiques , il ne pourroit condamner les laïcs , mais feulement les eccléfiaftiques à une amende pécu- niaire ; pourvu qu'il ne s'éloignât point des règles de FEglife , ôc des Maints Décrets des Conciles, compris dans la cenfure Canonique: Qu'il ne pourroit accorder la réhabilitation, ni la réfcifion des contrats paffés entre les laïcs : Qu'il ne pourroit non plus connoître des écrits qui donnent droit d'aétion , quand même les contraftans feroient eccléfiaftiques j ni d'au- cun contrat paffé entre des laïcs ou des eccléfiaftiques , fi le contrat portoit une obligation perfonnelle , ôc s'il avoir été fait pardevant Notaire : Qu'il ne pourroit relever d'infamie les per- fonnes qui en feroient notées , excepté les eccléfiaftiques , pour ce qui concerne les ordres , ôc les dignités de fEgîife : Qu'il ne fouffriroit point que ceux qui auroient réfigné leur bénéfice fous penfion , pûflTent la transférer à d'autres: Qu'en fortant du royaume il ne joûiroit plus de la collation des bénéfices , dont le droit étoit attaché à fa réfidence 5 ôc qu'avant de fortir, il feroit tenu de remettre les aéles de fa légation entre les mains de quelque perfonne d'un rang diftingué, ôc d'un mérite reconnu. Enfin , qu'il fe conformeroit en tout aux faints Décrets , aux conventions faites entre les Rois ôc les Papes , aux Conciles œcuméniques , aux droits , aux immunités, ôc aux libertés de l'églife Gallicane , aux ufages des Univerfités ôc des éco- les publiques , ôc qu'il en figncroit de fa main la promeffe Tome I. B b / iP4 HISTOIRE autentique. Fait au Parlement le vingt-troifiéme de Juin. Hekri IL -^^ -^"^^ étoità Anet (maifon fuperbe qu'il avoit fait bâtîr I c 4 7 * P^^^ ^^ duchefle de Valentinois ) lorfque la reine d'Ecofle le fit foUiciter par l'évêque de Roflen , de lui envoyer en diligen- ce une armée , pour foûtenir les Ecoflbis fidèles , abattre les chefs de la fa£tion qui lui étoit contraire, ôc vanger le meur- tre de David de Béton cardinal de faint André. Le Roi fur le champ dépêcha Charle d'Humieres fieur de Contay ,, & Philippe de Maillé- Brezé , Gentilshommes de la chambre , à Guillaume StrofTi , avec une inftrudion très ample , ôc un ordre défaire voile au plutôt en EcofTe. Ce fut aufïi à Anet que l'on traita de l'alliance avec le Pape. On écrivit fur ce fujet à François de Rohan fieur de Gié , ambaffadeur de Fran- ce à la Cour de Rome. On dépêcha en même-tems à Rome- Lancelot Caries évêque de Riez , pour y conférer avec l'Am- baffadeur , ôc avec André Guillard du Mortier , que le Roi peu de tems auparavant avoit aulTi envoyé à Rome. Ils eurent ordre , au cas que les conditions fuffent agréées du Pape , d'al- ler en diligence à Venife en faire part au Sénat? après en avoic communiqué avec Jean de MorvilUers ambafiadeur de France- en cette République. Ambaffade Cependant les ambafladeurs d'Angleterre eurent audience»^ rrançois de briand^qui portojt la parole^ après avoir fait au Roi le compUment ordinaire fur fon avènement à la Couron- ne j lui fit deux propofitions j la première d'acquitter le paye- ment^ dont il étoit convenu fept ans auparavant ^ par le traité d' Ardres 5 & la féconde , de déclarer s'il vouloir ratifier le traité fait à Londres peu de tems avant la mort du feu Roi par An- toine IfcaUn d'Adhemar , dit le capitaine Poulin. Par les con- ventions de ce traité , les Anglois avoient la liberté de forti- fier Boulogne , ôc toutes les places du Boulenois , fans qu'il fût permis aux François de s'oppofer ou de nuire en aucune manière à ces fortifications. A ces deux propofitions, l'Am- baffadeur ajouta des plaintes contre la mauvaife foi des Ecof- fois , qui fans avoir aucun égard aux traités, refufoient de don- ner en mariage à Edoiiard roi d'Angleterre , Marie héritière d'Ecofle , qui lui avoit été folemnellement promife avant la I Ce traite fut fait le 7. de Juin 1546. fur les limites d' Ardres 8c deGuines» Y^ du Tillet p. 405. de l'édition de Paris 1618. 40, njfciuiMaviiitj DE J. A. DE THO U, L I V. IIL ip; mort d'Henri , du confentement de tous les états généraux du Royaume. Il exagéra leur perfidie ^ qui les engageoit à fomenter j^en^j^] JJ. de cruelles diviiions entre deux nations voifines , plutôt que 1^47 de s'unir par une paix folide ^ en gardant leur parole , ôc en accomplifTant un mariage fi convenable , qui feroit entr'eux le nœud d'une étroite alliance. LesAnglois conclurent enfin, enfuppliant le Roi de ne point époufer les intérêts de fes alliés dans une caufe ii injufte. On leur répondit en premier lieu ; Que le Roi ne vouloit point ratifier le traité de paix fait par le capitaine Poulin, par- ce qu'il contenoit plufieurs articles peu conformes à l'équité , & très contraires aux intérêts de la France : ôc qu'il refufoit d'approuver ce traité avec d'autant plus de raifon , que le Roi fon père ne l'avoir jamais voulu ratifier. En fécond lieu. Que îe Roi ne s'éloignoit point de faire le payement dont on étoit convenu , pourvu qu'en le faifant on eût égard à l'équi- té : que cette équité vouloit , qu'avant d'entrer en payement , on convînt de quelle manière, en quel tems , ôc par qui l'on remettroit à la France la ville de Boulogne , pour laquelle on s'étoit engagé à ce payement. A l'égard des plaintes qu'ils faifoient des Ecoflbis 5 on répondit que les EcofTois avoient aufll leurs fujets de plainte contre les Anglois , ôc que les vœux du Roi étoient de voir ces deux nations s'accorder. Qu'au refte , il ne refuferoit point de fecourir fes alliez ôc fes amis dans le befoin •■> puifque ce n'étoit point contrevenir à la trêve conclue entre la France ôc l'Angleterre. Il s'éleva dans ce même tems une difpute fur les limites du Boulonois. On étoit convenu que la marée de la pleine lune ferviroit de borne du côté de nos fortifications ; ôc qu'une ligne tirée depuis la fource de la rivière , qui arrofe le pays ôc qui a fon embouchure environ trois cens pas au deiïbus de la ville de Boulogne , termineroit le territoire de l'autre part. Mais les Anglois prétendans que la fource de la rivière étoit au-delà du mont Hulin , ôc les nôtres foûtenant le contraire , lespremiers fe faifirent de tous les bourgs ôc villages fur lefquels on n'étoit point d'accord. Le Roi qui craignoit que cet a6le d'hoftilité ne fut le commencement d'une guerre ouverte, dans un tems où il avoir fes raifons pour obferver la trêve ^ ôc qui d'ailleurs ne pouvoir diflimuler cette injure , réfolut d'ufer fimplement de réprefailles , Bbij ïi? avantage qu'on ne pouvoit retirer des autres Forts bâtis par le roi François, à caufe de leur trop grand éloignement. Le Roi fe tranfporta de-là fur le mont S. Etien- ne, pour y confiderer les fortifications du mont S. Lambert. Après avoir difpofé quelques troupes Allemandes dans ces portes j il fe rendit le même jour à Saumery , de Saumery à JDeures , de Deures à Ardres , où il s'arrêta quelque tems à examiner le Fort commencé au mont Hulin , ôc la fource de la rivière de Liene, qui avoit donné lieu à tous ces différends. Enfuite il continua fa route par Terrouënne, Hedin, Auxi, Dourlens , ôc Corbie, marchant fouvent fur les terres des en- nemis , ôc fe rendit enfin à Montdidier, (ïoix il repaffa à XDom- piegne , pour y prendre la Reine, ôc s'en retourner à S. Ger- main par Lifie-Adam. jamac^Vde I^^^i'^i^^ le féjour que le Roi fit à S. Germain , il s'éleva une la Chateigne- grande querelle entre deux jeunes feigneurs de la Cour, dont ^*yC' l'un fe nommoit Guy Chabot de Jarnac , ôc l'autre François de Vivonne de la Chateigneraye. Jarnac vivement offenfé par la Chateigneraye lui avoit donné un démenti , affront ^ qui. DE J. A. DE T H O U , L I V. III. ip^ feîon notre manière de penfer , exige un combat ôc ne peut fe laver que par le fang. Ils en vinrent donc à un duel , avec Ugvp r jj la permifîîon du Roi , qui fe déclaroit ouvertement pour la r ^ -7 ' Châteigneraye : ce qui engagea le duc d'Aumale à fe ranger ■> ^ ^ de fon côté , pour mieux faire fa cour. Le Connétable au con- traire favorifoit fecrettement Jarnac ; mais craignant de s'atti- rer l'indignation du Prince > il fe contenta d'engager Claude Gouffier, fieur de Boilîi, grand Ecuyer de France ^ à fervir de fécond à fon ami 5 pour lui il demeura neutre ^ ôc comme juge du combat. Ces deux Gentilshommes combattirent d'une manière folemnelle , ôc comme fur un théâtre , en prefence du Roi ôc de toute la Cour. Le fuccès de ce combat fit voir mani- feftement que la victoire ne dépendni de la force^ ni de l'adref- fe du corps , ni de la faveur des Princes , mais uniquement de la volonté de Dieu. Car la Châteigneraye , que tout le monde connoiffoit pour avoir été l'agrefTeur , ôc que fon orgueil pré- fomptueux flattoit de l'efperance d'une vitloire certaine , fut vaincu par fon ennemi , qui fe confiant moins dans fes forces , que dans la juflice de fa caufe, avoir humblement imploré le fecours du Ciel. La Châteigneraye fut bleflé dans la jointure du genoûil, ôc mourut bien- tôt après de fa bleffurCj ou du dégoût qu'il conçut pour la vie 5 car il ne voulut jamais foufFrir qu'on arrêtât le fang de fa playe. Le Roi fut fi fenfible à cet événement j auquel il ne s'attendoit pas , qu'il fit ferment de ne jamais permettre aucun duel à l'avenir. Bien des gens ont obfervé que la fin tragique de ce règne répondit aux funefles préfages fous lefquels il avoir commencé j car le Roi ^ qui contre les loix de fon devoir , avoit permis un combat férieux ôc fanglant , fut tué dans un combat de plaifir , au milieu des réjouiffances publiques. Le Roi partit de Saint Germain pour aller à Saint Maur ^ lailTant à fa main droite Paris , où il n'avoit pas encore fait fon entrée.' De Saint Maur , it fe rendit le feize de Septembre à Fontainebleau pour y pafTer l'hyver. Bien-tôt après on y ratifia la trêve entre la France ôc l'Angleterre. Vers ce même tems la Reine Catherine accoucha d'une fille le douze de No- vembre. Quatre ans auparavant elle avoit mis au monde le 27 de Janvier François Dauphin , ôc l'année , d'après EHfabeth ^ née l'onze d'Avril. Le Roi fit prier par fon AmbafTadeur los 200 HISTOIRE ■ cantons Suifîes de vouloir être îes parrains de fa fille. Pour ré- Henri II po^^^^^^ ^ l'honneur que le Roi leur faifoit, ils envoyèrent des * Ambafladeurs , qui donnèrent à la jeune Princefle le nom de * Claude. Elle eût pour maraines Marguerite fa tante , qui fut depuis mariée à Emanuel Philibert duc de Savoye , ôc Jeanne fille d'Henri Roi de Navarre. Affaiies Comme nous avons promis de parler de la mort du cardi- d'Ecofle. j^^i ^g Saint-André , ôc de l'expédition de Léon StrofTi en Ecoffe, il efl: à propos d'entrer dans le détail de ces grands évenemens. L'Ecofle , après la mort de Jacque V. fe trouva divifée en deux fadions contraires î l'une des EcofTois qui favorifoient le parti d'Angleterre , l'autre de la Reine doiiairiere, Ôc du cardinal de Saint-André. Jaque Hamilton fut déclaré Viceroi j mais fon peu de capacité ne répondant pas à la place éminente qu'il occupoit , ôc faifant craindre un entier boule- verfement de l'Etat » la Reine ôc le Cardinal de concert , firent venir de France Matthieu Stuart , comte de Lénox , qui fut chargé par le Roi François I. de veiller fur les intérêts , ôc la tranquillité du Royaume. Stuart à fon arrivée fe mit à la tête du parti EcofTois , ôc fe rendit par là fufpe£t à k Reine ôc au Cardinal , qui avoient eu l'adreffe d'attirer le Viceroi dans le leur, ôc qui eurent aufTi l'habileté d'amufer long-tems Stuart par l'efpérance d'époufer la Reine; mais en même tems ils tra- vailloient à le perdre par leurs calomnies dans l'efprit du Roi très-Chrétien. Le comte de Lénox ne voyant plus aucun jour pour fe juflifier à la Cour de France des crimes qu'on lui im- putoit, après avoir eu un entretien fans fuccès avec le Viceroi , prit le parti de fe retirer en Angleterre auprès d'Henri VIII. qui le reçut avec honneur ^ ôc lui donna même en mariage Marguerite Duglas, fœur de Jaque dernier Roi d'EcolTe, ôc fille du comte d'Angus , ôc de la fœur d'Henri. Après la re- traite du comte de Lénox , la Reine doiiairiere , qui fe défioit de la légèreté du Viceroi, ôc qui craignoit avec raifon qu'il ne fit ufage de la pleine autorité que lui laiffoit la fuite de fon rival , réfolut de fe réconcilier avec les chefs de la faction EcofToife. De fon côté le Roi d'Angleterre profitoit de ces troubles domefliques^ pour faire chaque jour de nouveaux progrès, ôc abaiffer la nation Ecofïoife.ArchambauldDuglas comte d'Angus ranima DEJ. A. DETHOU>Liv. IIL 201 ranima le courage du Viceroi , qui avoit lâchement pris » îa fuite deux fois, pourfe dérober au péril. Il le fit réfoudre à Henri II faire tête aux Anglois, ôc lui répondit de la fidélité dé la No- i ?• a 7 * bleffe , par qui le Viceroi fe plaignoit d'avoir été trahi. A ^ ^ * fa perfuafion , il reprit courage , & dans le combat fui- vant ;, qui fe donna près d'ildbourg , il remporta la vi6loire , tailla les Anglois en pièces , & rendit à fa nation une partie de la gloire qu'elle avoit perdue par les défaites précédentes. On fut furtout redevable de l'heureux fuccès de cette bataille à la valeur du comte d'Angus , de Norman de Lefley, fils du comte de Rotheffe , & de Walter Scot , qui fe fignalerent par des prodiges de bravoure. On ne fçauroit aufii louer aflez la conduite de Montgomeri, que le Roi de France vers ce même tems avoit envoyé en Ecoffe, OLi il arriva le trois de Juillet 15*4-5:. Il étoit> comme je l'ai déjà dit , ennemi mortel de Lénox. Après s'être exacte- ment informé des calomnies que le cardinal de Saint- André avoit inventées pour perdre ce Comte 5 il ne fe contenta pas de faire de féveres réprimandes au Cardinal , qui par une fi noire perfidie avoit privé le Roi d'un homme de cette confideration, & avoit réduit un innocent à chercher un azile chez les ennemis> mais de retour en France , au commencement de Fhyver , où il rendit compte au Roi de fon voyage , il fit encore mettre en liberté Jean Stuart d'Aubigny frère du comte de Lénox , qu'on avoit arrêté fans être entendu : exemple rare d'une gé- nérofité vraiment héroïque, ôc d'une probité parfaite, qui por- tèrent Montgomeri à facrifier fa haine & fa vengeance à l'é- quité, ôc à la défenfe d'un ennemi malheureux. Cependant le Cardinal , qui s'étoit rendu maître du Gou- vernement , s'étoit entièrement afiujetti le Viceroi , dont il retenoit le fils en otage au château de Saint- André, n'ofant fe fier à l'inconftance du père. Après avoir fi bien pris fes mefures, il parcouroit le Royaume avec toute forte de li- berté, faifoit informer contre les Se£i:ateurs de Luther, dont le nombre fe multipUoit en Ecofle , ôc donnoit cette commif- fion à des ecclc(iaftiques. Il fit furtout éclater fon animofité contre le miniftre Claude Wishart , que le peuple afl^etlion- noit , ôc qui logeoit chez Jean Cocborn , à quatre lieues d'Edimbourg. Malgré les vives folliçitations du Cardinal , Tom, /, Ce :îo2 histoire m^ 1 Cocbom ne pouvant fe réfoudre à lui livrer fon hôte, qu'il Henri II ^^^^^^^ ^^ fauver par- de longs délais ; le Cardinal enfin vint ' ^^ ^^^^ ^YQC le Viceroi invertir la maifon. Tous fes efforts fu- ^ rent néanmoins inutiles, jufqu'à ce qu'il eût envoyé chercher Jaque Hepburne, comte de Bothwell, qui étoit dans fa Terre peu éloignée de là. Celui-ci fe fit rendre le Minillre, après avoir engagé fa parole , qu'il ne lui feroit fait aucun mal. Ceci fe paiïa au mois de Janvier de l'année fuivante. Cependant con- tre la foi des paroles données , finfortuné Wishart fut aufîi-tôt livré entre les mains des Eccléfiaftiques , ôc transféré d'Edim- bourg à Saint-André. Supplice de Sur les remontrances que David Hamilton de Prefton fit "^ir^^p . '"ri ^^ Viceroi , qu'il fomma de faire garder la parole donnée au tant. miniftre prifonnier, ôc de le retirer des mains de fes ennemis, le Viceroi écrivit au Cardinal ^ pour le prier de ne rien pré- cipiter , ôc de fufpendre le jugement de cette affaire jufqu'à fon arrivée. Le Cardinal jugeant bien par cette lettre, qu'un plus long délai ne ferviroit qu'à fauver un homme , dont le fort intereffoit le peuple , il fe hâta de lui faire faire fon procès , ôc de le faire condamner à mort. Après fa condamnation , Jean "Wignram pria le Cardinal , au nom du criminel , de lui per- mettre de communier, avant que d'aller à la mort j mais le Car- dinal ayant pris favis de quelques évêques, répondit qu'un hé- rétique obftiné , ôc condamné par PEglife, ne devoir avoir au- cune part à fes grâces. Wishart informé d'une fi dure réponfe, ôc fe voyant quelque-tems après invité à déjeuner parles do- melliques du Gouverneur t qui s'étoient pour cet effet affem- blez fur les neuf heures , profita de cette occafion. Les voyant difpofés à récouter,il leur fit, fuivant la dotlrine de Luther, une courte inftruâiion fur l'ufage de la cène , ôc prenant le premier du pain ôc du vin , il leur en donna j puis il prit congé de l'affemblée. Il fut de là conduit au fupplice , ôc lié fur le bûcher à un poteau , vis-à-vis du Cardinal , qui repaif- foit fes yeux de ce cruel fpedacle , à une fenêtre parée de couffins ôc de tapis de velours. Lorfque la fiâme du bûcher commença à s'élever , le Gouverneur voulant exhorter le pa- tient à fouffrir courageufement j Ces fiâmes, r:é^ohdiit-û., font à la vérité i biendouloureufes au corps y qu^ elles rédmfent en cendres ^ mais elles ne ffauroient donner aucune atteinte à famé. Au refie^ DE J. A. DE THOU, Li v. III. 20} ajoûtat-il , ce fier Jpeâateur ) qui d'un lieu élevé femhle infulterà ■ • notre Jupplice avec tant d'arrogance , périra dans peu de jours avec Yii^KKi II. une ignominie égale à fin orgueil. A peine eut-il prononcé ces i ç 4 7. paroles qu'on l'étrangla. L'événement juftifia fa prédidion. Le Cardinal, qui étoit LeCardi- autant haï du peuple & de la NoblefTe , que confideré des "^^5^^ ^t^lc. Eccléfiafliques , eut par hazard quelque démêlé fur un fujet iafiné, léger avec Norman Lefley , dont nous avons déjà fait men- tion , & qui lui avoit rendu de grands fervices. Lefley ne céda qu'avec peine au Cardinal , qui de fon côté prit avec lui de certains engagemens. Lefley en demanda l'exécution au Cardinal , quelques mois après ; ils s'échauffèrent infenfible- ment dans leur entretien , qui dégénéra en conteftation , puis en ' querelle, enfin en une rupture ouverte. Outré de fe voir joué par le Cardinal, Lefley fit part de fonrefl!entiment àfes amis, ôc les engagea fans peine à conjurer la mort de fon ennemi. Il alla donc à faint André vers le 7 de Mai , fuivi feulement de cinq hommes , de peur de donner quelqu'ombrage j mais il avoit eu la précaution de fe faire prévenir par dix autres , qui d'intelligence avec lui fe logèrent en differens quartiers. Le Cardinal étoit alors occupé à faire fortifier le château , & pref* foit fi fort cet ouvrage , qu'il y faifoit travailler jour Ôc nuit. Comme on ouvrit la porte à la pointe du jour, pour faire en- trer les ouvriers i deux des conjurés , qui s'étoient embufqués dans une petite maifon voifine , fe faifirent du portier. Au fi- gnal dont ils étoient convenus , leurs compagnons accouru- rent à eux ôc entrèrent tous fans bruit. Alors quatre fe déta- chèrent de la troupe , pour aller garder la porte de la chambre du Cardinal j les autres fe faifirent des domeftiques , & de tous les gens de la maifon , qu'ils furprirent encore dans le fommeil, & les menaçant de ne leur faire aucun quartier , s'ils faifoient le moindre bruit, ils les mirent hors du château, fans leur faire d'autre mal. Ils allèrent enfuite à la chambre du Cardinal , frappèrent à la porte, fe nommèrent, ôc promirent de ne lui faire aucune infulte. Mais à peine furent-ils introduits j qu'ils fe jetterent fur lui , ôc le percèrent de plufieurs coups. Com- me fes amis , reveillés au bruit de cet accident, femoient i'allar* me de tous côtés, Lefley , pour appaifer le tumulte ,fit expo- fer le corps fanglant du Cardinal à cette même fenêtre -/oii C c i j âo4 HISTOIRE peu de jours auparavant on l'avoir vu jouir inhumainement Henri II. du fupplice de Wishart. Ainfi fut accomplie la prédidion de I 5* ^7. l'infortuné miniftre. Après que le premier tumulte eut été appaifé , on ajourna les meurtriers , pour venir rendre compte de leur a£lion -■> mais ils refuferent de comparoître. On les condamna par contu- mace, ôc le Viceroi fut chargé de les pourfuivre par la voye des armes j mais il ne put les forcer dans la forterefle où ils s'étoient retranchés, ôc il fut bien-tôt contraint d'en lever le fiége. Les Rebelles ravagèrent tous les environs , malgré les remon- trances de Jean Cnox , qui les menaqoit de la vengeance di' vine. Les Anglois d'un autre côté paflerent la rivière de Sol- way , qui fépare l'Angleterre de rÊcofle , pillèrent ôc brûlè- rent le pays ennemi , où ils répandirent une confternation gé- nérale, ôc mirent dans un étrange embarras le Viceroi, qui ne fçavoit où il devoit le plutôt porter fes armes. Enfin à la .follicitation de Robert Maxwell , dont les terres étoient les plus expofées, il mena fes troupes vers la frontière , ôc campa fur la rivière de Megalland. Il fut d'abord afles heureux pour chalTer les Anglois du château de Lage. Il apprit en même- tems l'arrivée de la flote de France , compofée de vingt-une galères , qui avoit abordé à la pointe de S. Ebbes. Cette nou- velle le fit retourner fur fes pas. Après avoir conféré avec Léon StrofH , qui commandoit la flote , il alla tout à coup inveftir la Citadelle de S. André, ôc avec tant de diligence , que bien àts gens de la garnifon qui fe trouvèrent dehors , ne purent y ren- trer, ôc que plufieurs perfonnes que leurs affaires particulières y avoient conduites , y furent renfermées avec les rebelles. Une attaque fi imprévue déconcerta étrangement les alîîe- gez , qui fe virent bien-tôt ferrez de près , ôc réduits aux der- nières extrêmitez , par le canon qui avoit déjà fait une large brèche à la muraille. Un péril fi preflant, ôc la colère du Vice- roi ^ dont ils avoient tout à craindre, les portèrent enfin à fe rendre à Léon Strolïï , le trentième de Juillet , après qua- torze jours de fiége , à condition d'avoir la vie fauve. Strofïï fît entrer fes troupes dans le château qu'elles pillèrent , ôc qui bien-tôt après fut démoli par l'avis du Confeih il y fit un ri- che butin , de l'argent ôc des meubles du Cardinal , que \ts con- jurez n'avoient point encore enlevez. Enfuite il fit voile vers DEJ. A. DETHOU,Liv. IIL so^ la Fratice , emmenant avec lui ceux qui s'étoient rendus , & dont une partie fut mife aux fers. Les Anglois porte- Henri IL rent leurs plaintes au Roi , au fujet de leurs prifonniers que i c 4 7. l'on retenoit en France dans les prifons 5 mais on leur fît ré- ponfe , que s'il avoir été permis au Roi d'envoyer des trou- • pes en Ecofle pour la confervation de ce Royaume, fans con- trevenir à la trêve y il lui étoit auffi permis d'ufer du droit de la guerrô fur les prifonniers , de quelque nation qu'ils fufifent. Cependant on apprit que les Anglois faifoient de grands pré- paratifs ôc fe difpofoient à entrer en EcoflCjôc à demander au Vi- ce-roi l'exécution du traité, par lequel il s'étoit engagé à donner l'héritière du Royaume en mariage à Edouard fils d'Henri iVlII. Les EcofTois eurent ordre aufli-tôt de prendre les ar- mes , ôc s'afTemblerent en grand nombre fur les bords de la rivière d'Esk, qui traverfe la Province de Lothen , oii ils fe poflerent pour attendre l'ennemi. Ils eurent d'abord quelque avantage dans de fîmples efcarmouches , ôc ce foible fuccès leur infpira tant de préfomption , qu'ils alloient impunément braver les ennemis jufqu'à la tête de leur camp. Les Anglois après avoir long-tems (ouffert ces infultes, détachèrent enfin un gros de cavalerie commandé par Milord Grey , ôc fondi- rent brufquement fur les EcofTois, qui ne s'attendant pas à un fi rude choc, furent ai fément défaits, par le déforde Ôc la confiance où les entretenoit leur témérité. Huit cens reflerent fur la place ou furent pris , ôc la viûoire des Anglois auroit été complète , Ci quelques-uns de leurs principaux chefs , pourfui- vant les fuyards avec trop de chaleur, n'eufïent été faits prifon- niers. La cavalerie EcolToife fut fi maltraitée en cette rencon- tre , que depuis elle ne s'efl diftinguée en aucune occafion. Avant d'en venir à un combat décilif , les Anglois qui étoient campez à Prefîon , efTayerent de gagner, s'il étoit pofTible , les EcofTois par la douceur , ôc leur firent par écrit les propofi- tions fuivantes : Qu'ils les prioient d'abord de fe fouvenir que les deux armées croient Chrédennes , ôc que ce n'étoit ni l'in- térêt , ni la haine , jni la jaloufie , qui avoient excité cette guerre , mais le feul motif d'établir une paix folide entre deux peuples, qui malgré leur proximité, n'avoient encore pu s'accorder, & dont le mariage , que l'on fouhaitoit , feroit le lien in- diiToluble. Qu'on ne pouvoir s'étonner affez ; que ce mariage C c ii; 20(^ HISTOIRE ■ I promis & appi'ouvé par leurs propres chefs , les engageât à Henri II. P'^^^'^*^^^ ^^s armes, dont le fuccès efi ordinairement funefte aux j ç ^ _ vainqueurs mêmes, plutôt que de garder la foi d'un traité Ci favorable aux deux nations. Qu'ils n'ignoroient pas combien d'inconveniens entraîne une alliance étrangère j ôc qu'il étoit de leur intérêt de s'inftruire par l'exemple d'autrui. Que les An.orjois malgré l'équité de leurs prétentions, en relâcheroient volontiers quelque chofe, fi les Ecoflbis étoient aflez fages pour incliner à la paix, ôc qu'ils fe contenteroient de laiflerla jeune Reine entre les mains de ceux qui l'élevoient , jufqu'à ce qu'elle fl'it en âge de pouvoir , avec le confentement des Seigneurs , fe choifir elle-même un mari. Que cependant toute hoftilité cefleroit de part ôc d'autre , ôc que, fans tranfporter la Reine dans les pays étrangers , on ne feroit aucun traité de ma- riage avec le Roi de France , ou avec quelqu'autre Prince que ce fût. Les Anglois ajoûtoient, que fi les EcofTois leur don- noient desalTùrances folemnelles de ne point contrevenir à ces articles, ils fe retireroient fur le champ del'EcofTe , fans coup ferir,Ôc que fuivant l'avis des arbitres intégres que l'on choifi- roit, ils répareroient tous les dommages qu'ils avoient pu faire. Ces conditions étoient trop raifonnables peur ne pas entraî- ner les fufîrages du plus grand nombre î mais afin d'éloigner la paix , à laquelle tout fembloit fe difpofer , Jean frère du Vice- roi ( par le moyen duquel il avoir obtenu l'archevêché de Saint André depuis la mort du Cardinal ) ayant entendu la le6lure de cet écrit , jugea à propos de le fupprimer , ôc fit adroitement in- finuer par fes partifans le même avis à fon frère. Ainfile Vice- roi, homme d'un génie borné, confentit non feulement à là fuppreflTion de cet écrit , mais permit encore qu'il fe répandît un bruit tout contraire à ce qu'il contenoit , ôc que l'on pu- bliât que les Anglois étoient venus dans le deflein d'enlever la Reine , ôc de fubjuguer tout le Royaume. Ces faux bruits fu- rent autorifez par la perfidie des principaux miniftres , qui fe jouant de la vaine crédulité du Viceroi , le flattoient de l'ef- perance d'une victoire certaine , ôc le rendoient infenfible aux îages remontrances de ceux qui lui donnoient les meilleurs confeils. b ^tus^^°ar°^^ Quoique ces nouvelles fuflent fans fondement, elles infpî* les Anglois. terent néanmoins aux foldats une efpece de fureur , qui les fit DE J. A. DE THOU, Liv. KL 207 voler au combat. Archambauld Duglas commandoit l'avant- . garde , George Gourdon l'arriere-garde , & le Viceroi le Henri II corps de l'armée. Comme on vint lui dire que les Anglois prenoient la fuite, il envoya ordre à Duglas de faire avancer ^ les troupes , ôc un fécond ordre d'en hâter la marche. L'avis étoit jufte 5 car après le premier choc , la cavalerie Angloife ne pouvant rompre les bataillojis Ecoffois , commençoit à lâ- cher pied, ôc abandonnoit déjà l'infanterie j mais les cavaliers s'encourageant en partie les uns les autres , en partie animez par leurs capitaines, ôc ralTurez par l'avantage de leur pofte, retournèrent à leurs rangs. Les Ecoffois pUerent bien-tôt à leur tours car ayant vu par hazard le capitaine Jamboa, à la tête de fes moufquetaires Efpagnols , defcendre au détour de la montagne , comme pour les prendre en flanc , au lieu de mon- ter tout droit, comme ils dévoient faire , ils fe détournèrent tant foit peu. Ce feul mouvement fit croire à ceux qui étoient au corps de bataille, que les premiers fuyoient, ôc les enga- gea eux-mêmes à rompre leurs lignes , ôc à prendre la fuite, qui néanmoins ne les fauva pas ; car l'armée navale des An- glois qui les battoit en flanc , en Ht périr un grand nombre dans leur déroute. L'armée des Ecoffois étoit de trente mille hommes j celle des Anglois étoit beaucoup moins confidéra- ble. Ces derniers perdirent au premier feu près de deux cens hommes 5 mais les Ecoffois y laiflTerent toute la fleur de leur nobleffe , avec un grand nombre de ceux qui les avoient fui- vis. Il n'y eut d'une fi belle armée que les vieilles troupes Ecoffoifes qui fe retirèrent en bon ordre. Cette bataille fi fu- nefte à PEcoffe fe donna le dix de Septembre. Après cette victoire inefperée , les Anglois ravagèrent en- viron trois lieues de pays, ôc fortifièrent les ifles défertes de Keith ôc d' Aymonde , au détroit de Fyrth. Ils s'emparèrent aufîi du fort de Brogthy au détroit du Tay , ôc jetterent l'épouvan- te dans les châteaux de Faftcaftle ôc de Humes , qui fe ren- dirent à leur difcretion. Ce fut moins par la force des armes que par une efpece d'inhumanité , qu'ils obligèrent la femme du feigneur de flumes de leur livrer cette place 5 en efiet voyant que cette héroïne bravoit tous leurs efîbrts, ôc n'étoit pasmê»- me ébranlée par les menaces qu'ils lui faifoient de faire mou- rir fon fils , qui étoit leur prifonnier , ils le conduifirent , aux 2o3 HISTOIRE ■■■— ■■■i—i» yeux de fa mère , fous les murs du château , 6c y dreflfe- Henri II ^^^^ "^ gibet, où ils s'aprêterent aie pendre. A ce fpedacle, j -^_ * la merefaifie d'horreur fe rendit auffi-tôt aux Anglois, qui fe * voyant maîtres de cette place , fortifièrent encore Lauder, ôc Rofbourg château ruiné : enfuite comme s'ils eulfent été las de leurs exploits, ils retournèrent en Angleterre. Ce départ fi précipité donna quelque relâche auxEcofTois, qui convoquèrent une affemblée àSterlin^oLi étoient les deux !Reines. On lifoit ailement fur le vifage de l'Archevêque & du Vice-roi fon frère , la honte ôc le défefpoir que leur caufoit cette défaite j Ôc malgré la tranquillité apparente qu'afFedoit la Reine douairière , dont on connoiflbit la grandeur d'ame > fes difcours trahiffoient fouvent fa douleur : mais au milieu du dueûil public , on étoit perfuadé qu'elle goûtoit en fecret la con- folation de voir le fafte ôc l'orgueil infuportable des Hamil- tons humilié. Le Confeil fut d'avis que les Reines fe retire- roient à Dunbriton , en attendant qu'on mît ordre aux affai" res dans l'affemblée des Etats. Cependant on envoya des Ambafladeurs au Roi de Fran- ce, pour lui demander, fuivant le traité , du fecours contre le Roi d'Angleterre , l'ennemi commun des François ôc des Ecoffois, ôc pour le fiatter de l'efperance qu'on envoyeroit en France la jeune Reine, pour y époufer le Dauphin. Les Anglois informez de l'intention de leurs ennemis, entrèrent en Ecoffe par deux endroits. Le Comte de Lénox même , comptant fur les fecours que lui avoient promis le comte d'Angus fon beau-pere , ôc le comte de Glencarn fon ancien ami y fe ren- dit à Dunfreys fur la fin de Décembre. Quoique les pro- meffes de fes amis n'euffent point été fuivies de leur efl^et, ii N ne laiffa pas de faire marcher un détachement vers Drumlan- rig, pour efilayer d'attirer dans une embufcade Jaque Dou- glas feigneur de cette ville. Celui-ci découvrit l'artifice, ôc ne laiffa pas néanmoins de s'engager à la pourfuite des fuyards avec tant d'imprudence, qu'ayant paflfé la rivière de Nerith, il fe vit fur le point d'être envelopé par un gros d'ennemis , ôc perdit en fe fauvant quantité des liens. Ce petit échec fut d'une grande conféquence j car une terreur panique s'étant emparée de la meilleure partie de la Province de Galloway, tous fes habitans fe rendirent aux Anglois , à l'envi les uns DE J. A. DE THOU, Liv. m. 209 ides autres. Au milieu de tant de troubles , le Viceroi , pour ^^^ —- ne point paroitre oifif , alTiegea le château de Brogthy j mais il Henri IL fut contraint de lever le fiége au bout de trois mois , fans y ^ ^ . -^ avoir fait rien de confidérable. Il y laifTa feulement , en fe reti- rant. Jaque Haliburton avec cent chevaux^ pour ravager les en- virons ) ôc empêcher que cette place, ôc la garnifon que les Anglois y avoient,laiflee ne pufl'ent être fecourus parterre. Ce fut environ en ce ten\s-là qu'arriva le grand changement Changement de la Religion en Angleterre. Thomas Crammer , archevê- enAngfeterîc" <]ue de Cantorberi, fît venir Pierre Martyr VermiUo Floren- tin, qui depuis fon exil d'Italie, exerçoit avec beaucoup de diftin£lion l'emploi de ProfefTeur à Strafbourg. Après avoir pafTé fa première jeunefie dans un monaftere de Chanoines Réguliers de faint Auguftin à Ficfole près de Florence , il alla d'abord à Padouë fe perfedionner dans la langue Grecque > & dans la Philofophie : il paiTa enfuite à Bologne i où il s'ap- pliqua fèrieufement à l'étude de la langue Hébraïque , ôc de la Théologie. Son érudition qui lui acquit une grande répu- tation dans fon Ordre , l'expofa en même tems à l'envie , ôc à la haine de fes confrères , qui ne purent fouffrir la févérité avec laquelle il les reprenoit. Ainfi , pour fe dérober à leurs mauvaifes intentions, il fit un voyage à Naples, 011 par le con- feil de Jean de Valdes Efpagnoh & le confident de tous Çqs deffeins , il forma fecrettement une focieté compofée des dames , ôc des hommes les plus diftinguez de la NoblefTe , au nombre defquels on compte Vittoria Colonna, veuve de Ferdinand d'Avalos , marquis de Pefcaire ,dame d'une pieté, d'un mérite, ôc d'une modeftie finguliere. Mais cette aiîo da- tion ayant été découverte , ôc ne trouvant plus à Naples de Xù- reté , il vint à Luques , où continuant le même projet , il s'af- focia EmanuclTremellio de Ferrare, qui enfeignoit l'Hébreu, ôc qui étant Juif d'origine , étoit Chrétien de profeflion. Il y joignit Celfe Martinengo, ôc Paul Lafitio de Vérone, dont l'un étoit profcffeur en Grec , ôc l'autre en Latin , avec Jérôme Zanchio de Bergame. Il n'eût pas à Luques une deftinée plus tranquille. Afin d'éviter la rencontre du pape Paul III. qui devoit pafTer par cette ville , à fon retour de Boiïe- to , il fe vit obligé d'abandonner entièrement l'Italie , pour fe retirer à Zurick en SuifTe, ayant pour compagnon de voyage Tome L D d 210 HISTOIRE Bernardin Ochin , Siennois , excellent Prédicateur. De Zu« Henri IL ^^^^ ^^ ^^^'^ ^ -^^^^ ' ^ ^^ ^^"^ Martin Bucer le fit partir pour i î 4 7. Strafbourg, d'où il pafTa en Angleterre , pour y expliquer pu- bliquement les faintes Ecritures à Oxford , par l'ordre du Roi , qui cafla bien-tôt après les édits du feu Roi fon père au fujet de la Religion , & lit enlever toutes les ftatues ôc toutes les images des églifes. Mort &elo- Xels furent à peu près les évenemens remarquables de cette hom'înès ^de''' année > trifte d'ailleurs par la perte de deux grands Princes , Lettres. qui s'éroient déclarez les protecteurs des Lettres , ôc par celle de quantité de Sçavans , ôc d'hommes célèbres. De ce nom- Vatable, bre fut François Vatable natif d'Amiens , qui mourut le fei- ziéme de Mars à Paris , où il avoit enfeigné la langue Hébraï- que avec un grand fuccès, ôc avec l'applaudifTement des Juifs mêmes > qui venoient fouvent écouter fes leçons , ôc l'admirer. Il n'étoit pas moins habile dans le Grec que dans l'Hébreu , Comme il l'a fait voir par les traductions Latines qu'il nous a données de plufieurs ouvrages d'Ariftote. Depuis il quitta Té- tude de la Philofophie, pour ne s'appliquer qu'à celle de l'E- criture Sainte. On trouve encore plufieurs écrits fur cette ma- tière qui portent fon nom^ entr'autres des remarques fur l'ancien Teftament, que fes auditeurs ont eu foin de mettre par écrit, iorfqu'il en faifoit des explications publiques : car foit qu'il fe laiflTat dominer par une efpece de parefTe ôc d'indolence , qu'on lui a reprochée , foit que la mort ait prévenu fes defleins , il n'a laiffé aucun écrit de fa main. Satisfait de fa haute réputadon ^^ ôc des applaudiflemens qu'on lui prodiguoit^ il borna tous fes foins à perfectionner les plus ftudieux de fes difciples , auf- quels il fe fit un plaifir de découvrir les fecrets les plus cachez de la langue facrée. Ceux aufquels il s'attacha le plus , furent Jean de Salignac ^ gentilhomme de Perigord , ôc Jean Mer- cier d'Uzez , qui de tous les Chrétiens a été celui qui a le mieux fçû l'Hébreu. Parmi les éloges que fa reconnoifTance l'a engagé de donner à fon maître 3 il afTure que Vatable avoit Une connoiffance parfaite de la nature des vers Hébraïques , qu'on avoit ignorée jufqu'alors , ôc que le delTein de ce fça- vant homme étoit d'en donner quelque jour la méthode au public. TusANUS, Jaque Toufan de Reims > illuftre profefTeur en Grec , mourut t- DE J. A. DE THOU , Liv. III. 21 1 auffi à Paris le même jour que Vatable ; comme s'il n'eût pu fe fcparer en mourant de celui qu'il avoir eu toute fa vie U£j^rt tt pour collègue êc pour émule. Ayant été nommez l'un ôc Tau- r 47 * îre ProfelTeurs Royaux dans le même jour , ils terminèrent en- femble une carrière , où ils avoient partagé les travaux ôc la gloire. Beatus-Renanus de Schleftat ne leur (urvêcut gueres. -n t>^,,. Ce rut a btralbourg ou u mourut le 20 Mai , en revenant des ^,^g bains , dans la foixante & deuxième année de fon âge. Sa pro- fonde érudition s'étendoit également furies belles Lettres ,fur i'Hiftoire ancienne & fur la Théologie. Son efprit étoit fi doux, qu'il employa la plus grande partie de fa vie, à trouver les moyens de concilier les elprits fur tous les points de la Reli- gion. Audi eut-il toujours une grande vénération pour Eraf- me, qui fuivit la même route dans ces fortes de difputes. La mort enleva audi vers le commencement de cette même an- née Jean Schoner deCarlftat, qui mourut le 16 de Janvier , ç^Tr/^xiro dans la ioixante oc dixième année de ion age^a JNuremberg, où il s'étoit retiré. Il fe rendit célèbre par les fçavantes tables Aftfonomiques , qu'il publia d'après celles de Regio-Montanusi, mais il excella furtout dans l'art de tirer les horofcopes , ôc de découvrir les plus fecrets évenemens de la vie ' par la dif- pofition des aftres : fcience , qu'il enrichit par quantité de bel- les remarques. Sur la fin de l'année Conrard Peutingher ter- Peutin- mina à Aufbourg une vie , dont fon extrême vieilleffe lui avoir C. her. ravi depuis long-tems l'ufage 5 car il étoit âgé de quatre-vingt deux ans. Son mérite ôc fa naiffance le rendirent également recommandable : il fembla revivre parmi les Sçavans par la fameufe table qui porte fon nom , ô-c que Velfer a publiée. Rome perdit vers le même tems Pierre Bembo gentilhom- B E M B o me Vénitien , ôc Jaque Sadolet de Modene évêque de Car- e t pentras, tous deux excellens Ecrivains ^ en vers ôc en profe. Sadolet. Mais les ouvrages du premier fe relfentent du libertinage de 1 II eft étonnant qu'un homme d'un efprit auffi folide que M. de Thou donne des éloges à un Aftrologue , 8c appelle l'aîtrologie une fcience ; mais !e préjuge' de ce fiécle étoit favorable à cette fcience chimérique. z Les ouvrages de Bembo , foit La- tins , foit Italiens , ne font eftimables que par la pureté ôc la délicatelfe du ftile ; on y trouve peu de génie. Ses poëfies font quelquefois liccncieufes. Après avoir été Secrétaire de LeonX. durant 8. ans, il fe retira dans fa pa- trie , pour y cultiver les lettres. Paul III. le fit Cardinal en 155p. On dit qu'il fut fur le point de refufer cette dignité. On trouve ces paroles dans une de fes lettres écrite à un de fes. Ddij 512 HISTOIRE I ion tems , ôc des mœurs dépravées de fon maître Léon X," Henri II ^^^ ^^^^ ^^^ ^^ fécond n'a rien écrit qui ne fût fcrieux , & di- j - . _ gne du rang qu'il occupoit. Malgré la différence de leurs mœurs> il y eut une cfpecc de conformité dans leur fortune '■> car le Pape Léon X. à fon avènement au fouverain Pontificat , les choifit tous deux en même-tems pour être fes fecretaires. Ils furent auiïi créés enfemble Cardinaux par le Pape Paul III. fous le Pontificat duquel ils moururent : Bembo âgé de foi- xante ôc dix-fept ans mourut d'une bleffure qu'il fe fit au côté, contre une muraille qu'il heurta étant à cheval 5 Sadolet mourut en automne , moins âgé que Bembo de fept ans. Jé- rôme Querini fils d'Ifmerio, qui du vivant de Bembo, luiavoit marqué beaucoup d'attachement ôc d'amitié, pour lui rendre les derniers devoirs , prit foin après fa mort de lui faire ériger àPadouë, dans la célèbre Eglife defaint Antoine, un magni- fique maufolée de marbre. Jean Pierre Carrafe évêque de la Sabine fit l'éloge funèbre de Sadolet ^ en préfence du Pape au premier Confiftoire qui fut tenu après fa mort. Peu de tems après Jaque Gallo Romain le loua aulfi publiquement dans Té- glife de faint Laurent 5 il fut cependant enterré fans aucune pompe dans l'églife de faint Pierre m Efqmliis y comme ill'a- voit exprefifément ordonné par fon teftament. Mort du fa- 5yj- ]^ f}j^ ^^ ^^^^jg jg jyj^j ^ fuivant les annales Turques,- meux Baibe- , . ., . , . v /^ /i • rouiTe. le cmquieme jour du mois Zemaliellut , mourut a Lonitanti- nople Hariaden furnommé Barberoufi^e. Il avoir fuccedé dans le Royaume d'Alger à fon frère Horuc , qui s'étoit rendu maître du Royaume de Tremecen , après l'extindion de la race des Rois de ce pays^ ôc qui fut tué dans la fuite par quelques cavaliers Efpagnols , qui l'attaquèrent , lorfqu'il fuyoit de la amis : 5^ fiy^i ordonné Prêtre dam ces fêtes de Noël y enfiiiteje m^inftrnirai à cé- lébrer la Mefje : admirez le changement que Dieu a fait en moi par fa miféricor- de. Le Pape lui donna l'évêchè d'Eu- gubio , 8c enfuite celui de Bergame : il mourut en 1547. de la manière dont M. de Thou le dit. On voit à Padouë dans Teglife de S. Antoine le Maufole'e dont parle l'auteur. Ce monument eft regardé comme un chef d'oeuvre par les connoifTeurs. Jean de la Cafa a pu- blie' la vie de Bembo en latin. Les ou- vrages de cet écrivain confident en 1 6 livres de Lettres écrites pour Leotr X , 6 livres de Lettres à fes amis : la vie deGuiUbaldo deMontefeltroduc d'Urbin ; plufieurs Harangues ; enfin rhiftoire de Venife en douze livres ,. qui n'efl pas fort eftimée. I Les ouvrages de Sadolet font 1 6 livres de Lettres , des Harangues, des Poèmes ; un Commentaire fur les. Pfeaumes 8c fur les Epîtres de S. Paul^ De liheris re£îè inftituendis , 8cc. Nous avons fa vie écrite par Antoine Flo~ rebeau. / DEJ. A. DETHOU^Liv. III. 215 citadelle de Tromecen qu'il avoit abandonnée. L'expérience ■ queBarberouiïe acquit dans la marine, par le commerce qu'il eût Henri IL avec les plus braves Pirates,le fit choifirenfuite par Soliman pour j ^ .-^ ctre à la tête de fon armée Navale. Il trouva bien-tôt occa- fion de rendre à Soliman un fervice fignalé, en s'emparant du Royaume de Tunis, dont il chaflaMuley-HafTen, qu'il avoit adroitement fait femblant de fecourir contre fon frère , qui lui difputoit ce Royaume. II efl: vrai qu'il ne jouit pas long-tems de fa conquête 5 car il fut bien-tôt chalTé à fon tour par l'Em- pereur Charle-Quint; mais cet échec ne diminua rien de fa faveur auprès de Soliman , qui le mit au rang des Bâchas, & lui donna le commandement général de la mer. Alors s'éle- vèrent entre les Princes Chrétiens ces cruelles guerres , où l'An- gloisnous attaquant d'un côté par mer,ôc les Impériaux avec toutes leurs forces par terre , le Roi François I. qui ne pouvoit réfifterlui feul aux efforts de deux ennemis fi puiffans, accepta le malheureux appui de Barberoulfe , à qui Soliman ordonna de nous fecourir. Les horribles ravages qu'il fit fur la côte de Gènes ôc de Tofcane^ Ôc dans les illes d'Elbe ^ de Giglio , d'Ifchia & de Lipari , où il porta la terreur ôc la défolation , fu- rent prefque l'unique fruit que nous retirâmes de fes exploits i car il mit à la voile prefque aufTi-tôt, & s'en retourna. Quelque tems auparavant il avoit mis en fuite les flottes Impériale ôc (Vénitienne vers le Cap Figalo , ôc par la force de fes ar- mes il avoit reconquis fur les Impériaux , dans le Golfe de Ca- taro , la fortereffe de Caftronovo. Quatre mille hommes des vieilles troupes Efpagnoles périrent en cette occalion ; ce qui fut regardé comme un jufte châtiment du ciel j car ces mêmes foldats s'étant mutinez , parce qu'on avoit refufé de les payer , avoient les années précédentes ruiné la Sicile, ôc la Calabre par leurs rapines ôc leurs brigandages. Barberoulfe à l'âge de quatre-vingts ans s'occupoit encore à Conftantinoble à met- tre fa flotte en état , ôc à faire conftruire de nouvelles galè- res , fans que fon âge , la groffeur de fon ventre , ôc la pefan- teur de fon corps , eulfent pu le guérir de l'amour des femmes. Il fe fentit attaqué d'une légère diarée, qui refroidit infenfible- ment les parties inférieures de fon corps. Par le confeil d'un Médecin Juif ^ on appliqua de petits enfans fur les parties mala- des 5 remède qui par fa chaleur fembla rappeller d'abord les D d iij 214 HISTOIRE ■M» efpritsdlfïîpez, 6c ranimer les forces cpuifées; il fallut fuccom-* Henri II ^^^ enfin à la foibleffe de la nature ôc à la force de la fièvre. i <; Aj^ Son corps fut enfeveli dans fa maifon de Bififtach , à deux lieues de Conftantinople. Son fils Haffen, qu'il avoit déjà fait roi d'Alger , hérita de fa flotte ôc de tous fes biens , fous le bon plaifir de Soliman. Mort de Fernand Cortez, deMedellin en Eftramadure, d'une illuflre Fcrnand Cor- naiflance du côté de fon père ôc de fa mère , mourut cette an- née le 2. de Décembre à Caftilleja de la Cuefta , près de Seville. Il fut le premier fondateur de la nouvelle Efpagne dans les Indes occidentales , ôc laiflfa de grands biens à fes fuccefleurs , connus fous le nom des Marquis D'el-valle^ qui ^ en joLiiiïent encore aujourd'hui dans les Indes. On rapporte de lui une chofe digne d'être tranfmife à la pofterité. Les grandes largeffes qu'il avoit faites aux foldats , fayant, dit-on, épuifé d'argent dans fa vieilleffe , il en empruntoit à gros inté- rêt des ufuriers, pour le diftribuer aux pauvres : difant que pair cette pieufe profufion il effaçoit fes péchez ,ôc achetoit îe ciel. Ceux qui voudront s'inflruire en détail de ce qui concerne les actions ôc les moeurs de cet homme illuftre , trouveront dequoi fe fatisfaire dans le livre de Lopez de Gomora. * I Lopes de Gomora prêtre Efpagnol acompofé Thilloire ge'ne'rale des Indes. Bernard Dias del Cailillo qui a écrit ççlle de la nouvelle Efpagne , pré- tend que celle de Gomora eft peu exade , 8c la réfute en plufieurs en- droits. L'ouvrage de Gomora a été traduit en François, Fin du troifiéme Livre», ^ HI STOIRE D E JACQUE AUGUSTE DE T H O U. LIVRE OVATRI EME. ^ ^ ^ ^ Q> ^i €> L 'Armée des Confédérés étant diflîpée en Allemagne , ôc l'électeur Palatin Henri II ayant embraffé de lui-même le parti i ^4,7 de l'Empereur, enfin les villes d'Dlme Ôc de Francfort s'étans rendues , le duc de Wirtemberg fembloit feul être Affaires d'Allemagne, l'objet de la guerre , ôc tout le péril <î) (J) é> (^ ($> (î> ^ paroifToit menacer fa perfonne ôc fes états. Mais l'Empereur, qui n'ignoroit pas laliaifonfecrete que ce Duc avoir avec les François , aufquels il devoit en partie fon rétabliiïe- ment, craignit que le chagrin de fe voir abandonné par fes amis , ne le portât à rechercher le fecours de la France ; ce qui auroit attiré à l'Empereur deux guerres à la fois , l'une en France, ôc l'autre en Allemagne. Il prit donc fagement le parti d'écrire de Rottembourg le 15. de Décembre une lettre ^ ce Duc infortuné , ou après s'être étendu en reproches fur 2i(? HISTOIRE ■Il ■ fou ingratitude , ôc lui avoir rappelle les anciennes caufes de Henri II ^^"^ querelle, qu'il vouloit bien facririer à la tranquillité pu- . - . _ ' blique , il lui exageroit en dernier lieu la grandeur de fa nou- * velle offenfe. Il lui ordonnoiten même-tems , qu'en faveur du peuple, qu'il fouhaitoit épargner , il eût , auflî-tôt qu'il auroit reçu fa lettre , à remettre à fa difcretion , fans referve , fa per- fonne avec tous fes biens j enfin il le menaçoit , en cas de re- fus, des plus terribles effets de fa colère. Il adreffa auiïi une copie de cette lettre à tous les fujets du Duc , aufquels il re- prefenta leur devoir , en réitérant les mêmes menaces. Ces for- malités étoient dues à la majefté de l'Empire ; mais en parti- culier on fit efperer au Duc des conditions moins dures , s'il les meritoit par une prompte obéïffance. De peur cependant que ce Prince au defefpoir ne profitât d'un trop grand loifir , pour avoir recours aux derniers remèdes , le duc d'Albe , qui avoit déjà fait une defcente dans les états de Wirtemberg à la tête d'une armée , mit au pillage les villes de Bertaw ôc de Weding, qui avoient eu l'audace de lui refifter , ôc reçut à compofition les places de Pforsheim ôc de Canftat fur la ri- vière du Neker. D'un même coup il réduifit fous fa puiffance Stutgard capitale du pays , avec les autres villes ôc places for- tes, excepté Kirchen fur le Neker, Scorndorfffur le Rembs, ôc Afchperg, places imprenables. Le malheureux duc s'étoit déjà retiré hors de fes états ; dans le château de Hohenwiel , fitué dans la province d'He- goya> lorfqu'il reçut les ordres de TEmpereur. Comme tous fes fujets lui confeillerent de pourvoir à fa fureté , ôc à celle du pays ; il fit enfin réponfe à l'Empereur le 20. de Décembre, dans les termes les plus humbles ôc les plus foûmis, implorant fa miféricorde , ôc le fuppliant d'avoir quelque pitié d'un Prince affligé, ôc de tous ceux qui fe trouvoient intereffez dans foa trille fort. Enfin par l'entremife de l'électeur Palatin , on con- vmt, que puifque la fanté du Duc ne lui permettoit pasdefe rendre auprès de l'Empereur, il envoiroit à la Cour des per- fonnes de fa part demander pardon de fa faute , ôc que dans l'efpace de quarante jours il feroit obligé de s'y rendre lui- même en perfonne : Qu'il obferveroit à la lettre les Ordon- nances de l'empereur fur les affaires de l'Empire : Qu'il renon^- ceroit àfon alliance avçcréle(i^eur de Saxe , ôc le Landgrave dp Hede, DE J. A. D E THOU, Li V. IV. 217 HefTe , ôc qu'il prêteroit même fonfecours à l'Empereur^ pour ■ faire exécuter contr'eux fes Edits î Qu'il ne permettroit aux Henri IL ennemis de l'Empereur aucun commerce dans fes états ; Qu'il i c 4 7. ne feroit aucune grâce à tous ceux de fes fujets qui porte- roient les armes contre l'Empereur , contre le roi Ferdinand fon frère , ôc en général contre la maifon d'Autriche 5 Qu'il cxigeroit de la NoblefTe un ferment de ne point porter les ar- mes 5 Qu'il ne feroit point de traités avec les princes étran- gers, oi^i fa majefté Impériale , le roi Ferdinand ôc toute la maifon d'Autriche ne fuffent compris ; Qu'il donneroit à l'Em- pereur paffage fur fes terres , &c lui fourniroit fon contingent des convois , ôc des munitions néceflaires pour la guerre > Qu'il livreroit fans délai les pièces d'artillerie , ôc toutes les ar- mes , dont fes alliez l'avoient rendu dépofitaire 5 Qu'il s'obli- geroit de payer pour les frais de la guerre trois cens mille écus d'or , la moitié de cette fomme comptant, ôc le refle en vingt- cinq jours 5 ôc que pour fureté de ce payement , il livreroit Schordorff, Kircheim , ôc Afperg, uniques places qui lui ref- toient, entre les mains de TEmpereur, qui pourroit y mettre telle garnifon qu'il lui plairoit ■> Que fon fils Chriftophle , ôc fes fujets ratilieroient ce traité dans quarante jours , avec cette claufe expreffe , que George fon frète n'auroit aucune part au bénéfice de cet accord. Les Envoyez du Duc arrivèrent le huitième de Janvier à Heylbrun , ôc firent à FEmpereur des foûmiffions de la part de leur maître 5 mais cette première démarche ne le difpenfa pas de venir lui-même au mois de Mars fuivant. Comme il Soûinfilîon étoit encore malade , il fe fit porter dans une chaife devant ^. ^"^j^*^^^^ l'Empereur , au milieu d'une foule de monde que ce fpe£tacle avoir attirée î il promit par l'organe de fes miniftres une fîdelle obéïfTance à l'avenir , ôc on lui accorda fur le champ le pardon de toutes fes fautes. Les Envoyez de Wirtemberg furent fuivis de ceux de la Souabe , qui avoient été députés par les villes de Memingen , de Bibrach , de Ravenfpurg , d'Yfna , ôc de Kempten. On leur accorda leur grâce , moyennant les mêmes foùmifîîons. Cependant ceux de Memingen furent condamnés à cinquante mille écus d'or 5 ceux-ci avant d'être préfentés , a^•oicnt fait fup- plicr l'Empereur de leur vouloir donner des (iiretés , par rapport Tome L E e 2i8 HISTOIRE - à la Religion 5 car un trait de politique de Charle V. étoit Henri II ^'^^'^^'^^ 4^^ ^^ Religion n'étoit point intereflee dans cette guerre. On leur fît rcponfe, par Naves principal miniftre de * l'Empereur^ qu'ils étoient afles informes de fa volonté fur cet ■article, ôc que s'ils perfiftoient à faire des inftances, onlesat- tribueroit peut-être à une défiance , qui ne ferviroit qu'à aigrir l'efprit de celui dont ils venoient implorer la clémence. l'Em- Î)ereurufa de cette réponfe artificieufe , de peur qu'en refufant eur demande , il ne parût manifeftement contrevenir à la promefTe qu'il avoir fignée de fa main 5 ôc qu'en l'accordant au contraire, il ne mécontentât le Pape, qui faifoit publier de tous côtés par fes minières , que cette guerre n'écoit entreprife que pour la défenfe de la Re igion. De là s'en retournant à Ulme , l'Empereur pafTa par Mor- bach ôc par Ellingen , ôc mit garnifon Efpagnole dans les trois villes qu'on lui avoir données pour fureté. Ceux d'Ellingen ôc de Landaw obtinrent alors grâce, & cent des principaux ha- bitans delà ville d'Ulme allèrent au-devant de lui, pour le fé- liciter de la vidoire qu'il avoir remportée fur le duc de Wir- temberg. Il fit le 25'. de Janvier une entrée triomphante dans la Ville , où il reçut les prefens , fuivant la coutume j mais ce qui acheva de gagner fon cœur fier de tant de fuccès , fut l'offre que les habitans lui firent de payer fur le champ la fom- meà laquelle ils avoient été condamnés. Ce procédé fut telle- ment de fon goût , qu'il changea la réfolution qu'il avoit prife de convoquer la Diète à Spire , ôc qu'il réfolut de s'arrêter à Ulme , pour donner ordre aux affaires de TEmpire. L'Eledeur de Saxe à la tête de fon armée , étoit déjà par- venu jufques fur les frontières de fes Et^ts > de là il écrivit le vingt-deuxième de Décembre des lettres pleines d'aigreur à ceux du parti du duc Maurice , qui lui avoient les premiers écrit une lettre dattée du 1 3 d'Odobre , à laquelle il avoit jufques-là négligé de faire réponfe. Les Lettres de l'Eledeur contenoient un long récit des grâces ôc des bienfaits dont iî avoit comblé le duc Maurice Ôc fes partifans, ôc de vifs re- . proches fur leur ingratitude ôc leur mauvais cœur , qui n'avoit payé tant d'obligations que par des trahifons ôc d'indignes procédés, llprotefloit enfin, qu'il fe voyoit avec regret dans la cruelle nécefFité de vexer leur commune patrie , pour tirer DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 21^ une jufle vengeance; mais que tous les malheurs de la guerre . dévoient être rejettez fur ceux, dont l'ambition ôc l'infatiable Henri II cupidité les auroient caufez. L'Ele£teur commença enfuite la guerre par le liège de Lipfic , qu'il commença le dix-huitiéme de Janvier ; mais il fe trouva prévenu par le duc Maurice , qui après avoir brûlé tous \qs fauxbourgs de cette ville , l'avoit extrê- - mement fortifiée. Maurice avoir auiïi donné tous les avis necef- faires à l'Empereur, qui lui envoya un renfort de deux mille hommes de pied , & de dix-huit cens chevaux , fous la con- duite du duc Albert de Brandebourg , ôc du Landgrave de Leuchtemberg , avec ordre à Marignan & à Sandes de les fui- vre, à la tête de quelques troupes Italiennes ôc Efpagnoles. L'Empereur cependant ne voulut point s'écarter du Danube, quelques inftances que lui fit fon frère Ferdinand ; car il igno- roit encore les fuites de la conjuration de Gènes , qui pour lors étoit éteinte ; ôc il n'étoit pas fans inquiétude au fujet des troubles de Naples j qui duroient toujours, il avoir d'ailleurs des motifs de crainte de la part des François ôc des Suifles , qu'il n'ignoroit pas être fortement follicitez par les Députez de Strafbourg, ôc de Confiance, de lui faire la guerre. Le Roi Ferdinand avoir quelque tems auparavant envoyé à l'Empe- reur fon frère des troupes auxiliaires de Bohême t qui firent à leur Roi l'affront de fe retirer, fans attendre fes ordres. Ceux de Prague furent les auteurs de cette retraite; ils alléguoient, pour fe juflifier , l'alliance qu'ils avoient avec l'Electeur de Saxe; la caufe de la Religion qui leur étoit commune avec lui ; enfin les belles aêlions de FElccleur , ôc les grands fervices qu'il avoir rendus à fEmpire dans la dernière guerre contre le Turc. Tous ces motifs leur donnoient pour cette guerre une averfion , qu'ils tâchoient même d'infpirer aux autres. Fer- dinand de fon côté foûtenoit , que cette guerre n'étoit point entreprife pour la Religion ^ mais feulement pour réprimer ôc punir des rebelles : Que les fervices prétendus de FEleêteur dans la guerre contre les Turcs , étoient faux ôc fuppofez ; puif- qu'il étoit certain au contraire, qu'il avoir quelques mois au- paravant follicité le Grand Seigneur à porter fes armes dans la Bohême , ôc la Hongrie y Ôc qu'il l'avoir preffé de rompre la trêve j en engageant fa parole, qu'à l'arrivée àQs troupes Ot- tomanes, il ne manqucroit pas de faire une irruption de foai E e ij 2:20 HISTOIRE côté , pour caufer une diverfion favorable , 6c par ce nioyen ■H"r^.T,T TT affoiblir les forces de l'Empire. Vers ce même tems mourut à ilENRI 11. ^r- 4-11 ^ • • J r- • A , r Vienne en Autriche le premier pur de revrier , Anne ' lœur du Roi de Hongrie ^ femme du roi Ferdinand^ & mère d'une nombreufe famille. L'Empereur lui fit faire à Ulme de fu- perbes funérailles. Durant le fiege de Lipfic , comme le duc Maurice parut d'abord avoir quelqu'inclination à la paix, l'Eleûeur de Bran- debourg, naturellement pacifique, pria les deux partis de l'a- gréer pour médiateur, ôc fit toutes fortes d'inftances auprès de l'Eledleur de Saxe , 6c du Landgrave , pour les engager à faire des réflexions fur leurs intérêts , & fur ceux de leur parti , ôc pour leur faire éviter le péril qui s'augmentoit tous les jours par la défedion de leurs Alliez. Il leur mit devant les yeux , mais envain , l'exemple encore tout récent de ceux d'Auf- bourg, fur lefquels ils avoient inutilement fondé leurs plus belles efpérances. Par l'entremife d'un de leurs citoyens , nommé Antoine Fouchre, ils avoient depuis peu de jours né- gocié leur paix avec l'Empereur j qui la leur avoit accordée à ces conditions : Qu'ils lui payeroient cent cinquante mille écus d'on qu'ils lui donneroient douze canons avec leurs affûts ; ôc qu'ils recevroient dans leur ville dix compagnies de fes troupes. 11 eft vrai qu'ils firent d'inutiles efi^brts , pour obtenir la grâce du colonel Schertel , qui avoit été plufieurs années à leur folde. Ils ne purent le faire comprendre dans leur traité, parce que l'Empereur ôc le roi Ferdinand fon frère étoient trop irritez contre cet officier , qui leur avoit cauféla perte d'Eremberg j ainfi le Colonel difgracié fut obligé de fe réfugier à Confian- ce, avec toute fa famille. L'Eledeur de Brandebourg n'ayant pu réùllir dans fa mé- diation, l'Elecleur de Saxe, après avoir long-tems battu Lip- fic avec le canon , & prefque démantelé cette place , fut néanmoins contraint d'en lever le fiege. Dans la fuite , il re- couvra non feulement toutes les places qu'il avoit perdues dans la Mifnie , ôc la Turinge , mais il eût encore le bonheur d'en- lever au duc Maurice toutes les fiennes j excepté Lipfic , Ôc Drefde : il eut auffi le fecret d'attirer à fon parti les 1 Elle étoit fîlle de Ladiflas VI. roi de Hongrie & de Bohême , ôc fœur de Louis dit le Jeune. DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 221 territoires de Magdebourg , 6c d'Alberftat, par un traité qu'il fit ■!, avec leur évêque Jean Albert. Sans perdre de tems , il écrivit Henri IL le 1 5 de Janvier à ceux de Strasbourg, pour les informer de fes heureux fuccès, & les encourager à demeurer fermes ^ fans ^ ^ "i 7» fe laifler ébranler par le mauvais exemple du duc de Wirtem- berg , ôc des autres villes , que la crainte feule avoit contre leur gré forcez de fe rendre. Il leur faifoit en même tems efpérer un prompt fecours des Suifles, ôc de la France, & leur promettoit de venir fe joindre à eux en perfonne , dès qu'il auroit achevé de terminer la guerre domeftique qui le retenoitj enfin il leur donnoit avis que les villes de Saxe lui avoient envoyé leurs Députés à Magdebourg , ville avec laquel- le il avoit fait alliance , ôc qu'il traitoit avec eux des mêmes af- faires, pour lefquelles on avoit déjà convoqué une aflemblée à Francfort? qu'il efpéroit renouveller le traité , ôc qu'il ofoit fe flatter que ce traité feroit inviolablement obfervé. Jean de Mendofe , dont nous avons déjà dit quelque cho- fe , étoit aufli venu à Strafbourg de la part du Roi François , qui l'y envoya peu de tems avant fli mort. Il fit aux habitans les plus belles promefTes du monde au nom du Roi fon maître 5 mais FElecleur ôc lui s'y prirent trop tard 5 car ceux de Strafbourg avoient déjà envoyé des députés à l'Empereur, à la tête defquels étoit Jacque Sturmius , pour demander la paix à des conditions raifonnables. Ces députez conférèrent à Ulmeavec Antoine Perrenot évêque d'Arras > parce queGran- velle fon père étoit allé à Befançon fa patrie j ôc que Naves venoit de mourir. Le Sénat de Strafbourg ayant acquiefcé aux conditions qui lui furent prefcrites , renvoya fes députez, qui trouvèrent à NortUngue l'Empereur attaqué de la goûte 5 ils conclurent la paix avec lui le 21 de Mars , à condition qu'ils ne feroient point obligés de recevoir de garnifon dans leur ville j, qu'ils payeroient à Sa Majefté Impériale trente mille écus d'or ^ ôc lui donneroient douze canons. Quelque tems auparavant Groeninghen , gouverneur de Ze- lande, avoit reçu ordre de l'Empereur de lever des troupes, ôc de porter fes armes fur les frontières de Saxe , afin de met- tre le duc Maurice à couvert des irruptions de l'Electeur de Saxe. Pour obéïr , il entra dans la Saxe avec vingt &c une compagnies d'infanterie , ôc douze cens chevaux. Il obligea E e iij 222 HISTOIRE d'abord les comtes de Teckelnburg ôc de Lippe _. Ôc les villes Henpi II ^^'Ofiiaburg ôc de Minden de fe foumettre à l'Empereur. En- ^ * fuite après avoir pris ôc fordfié la citadelle deRitberg, il alla droit à Brème. Il eut à peine le loifir de fe glorifier de ces heu- reux fuccez î car ceux de Brème ayant fait fur la fin de Février une forde vigoureufe , il y fut tué avec un grand nombre de fes gens. Le colonel Wrifberger lui fucceda dans le comman- dement 5 celui-ci voyant que la ville étoit en état de réfifter aifément , par le fecours qui lui étoit arrivé d'Hambourg , réfo- lut de décamper , ôc après un alfez long circuit , qu'il fut obli- gé de faire , pour éviter les marais , il revint attaquer la ville par amitié pour lui, déclaré fon coadjuteur. Le Pape prefTant l'Empereur de faire exécuter fa fentence 5 ce dernier , qui n'avoit prefque plus d'ennemis fur les bras , envoya à Cologne Philippe de Lalain j gouverneur de Gueldres , ôc Ulric Viglius Swichem , dodeur en Droit , qui ayant convo- qué les états de la Province , leur ordonnèrent au nom de leur maître , d'abandonner l'ancien Archevêque , ôc d'obéir au nouveau , à qui ils euffent à prêter ferment , ôc rendre hom- mage , comme à leur feigneur légitime. Les eccléfiaftiques fe foumirent fans peine à cet ordre : mais les laïcs s'en excu- ferent , en difant qu'il étoit contre l'équité d'abandonner un Prélat qui les avoit Ci long-tems Ôc fi bien gouvernés , ôc auquel ils s'étoient dévoués par un ferment folemnel. L'affaire auroit peut-être été poulTée plus loin , fi le duc de Cleves, qui à caufe du voifinage appréhenda les fuites de ces troubles , n'eût envoyé quelques-uns de fes miniftres , pour tâcher d'y mettre ordre. A peine purent- ils obtenir des eccléfiafliques , qu'ils ne feroient aucun mouvement , en attendant qu'on ménageât un accommodement avec le Pape ôc l'Empereur. Les comtes Theodoric de Manderfcheit ôc de Newenar , qui font les D E J. A. D E T H O U , L i V. IV. 22^ chefs de la nobleUe de Weftphalie foumife h Féledeur de <■ Cologne, portèrent aifement le vieil Archevêque.quiétoitd'un Henri IL naturel bon ôc facile j à renoncer à fes droits en faveur du 1547. peuple :, qui feul feroit la vidinie de ces troubles , & l'engagè- rent enfin à remettre à fes fujets leur ferment de fidélité. Mais l'animofité qu'on avoir conçue contre ce Prélat , ne fut point encore fatisfaite 5 Frideric fon frère , évêque de Munfter, àc Prévôt de l'Eglife de Bonne fut , comme lui , privé de fa di- gnité, ôc Jean Gropper mis à fa place. Le comte de Stolberg doyen de Cologne éprouva le même fort , ôc fut aufii chaffé de la ville , parce qu'il étoit demeuré conftamment fidèle au vieil Eledeur. Cela fe pafTa le vingt-cinquième de Janvier. Cependant le Marquis Albert , que nous avons iaifie en Saxe^ où l'Empereur lui avoir ordonné de conduire fes trou^ pes, ayant reçu des mains du duc Maurice la ville de Rochlitz, dontElizabeth fœur du Landgrave , ôc belle-fille du duc Geor- ge de Saxe avoir l'ufufruit , partit de Chemnitz , pour fe rendre en cette ville avec fes troupes. Son deflein étoit de s'y pofteravantageufement,pour être en état d'arrêter les convois qui arrivoient de Wittemberg dans l'armée de rEle6leur , ôc de lui ôter par-là tous les moyens d'aflieger Freiberg ôc Zuic- Kaw. On ne fit aucune part de cette réfolution à Pirro Co- lonne , quoique l'Empereur eût exprelTément ordonné au duc Maurice , ôc au marquis Albert , de ne rien faire fans fa parti- cipation. Le fuccès coûta peu î car à la feule approche de l'armée , les habitans fe rendirent fans réfiftance , ôc dès la première fommation qui leur en fut faite. L'éledeur de Saxe > qui étoit alors à Aldenbourg , à trois lieues de Rochlitz , apprit cette nouvelle , le premier de Mars. Il fe fît aulfi - tôt devancer par Ernefl: duc de Lunebourg , ôc par le comte Vol- rad de Mansfeld, avec quelques troupes de cavalerie. La nuit fuivante il fit auffi partir le colonel Recrod à la tête de fon régiment, ôc fui vit bien-tôt lui-même avec lerefte de fon ar- mée , compofée de trois mille hommes de pied , ôc de deux mille chevanx. Le lendemain avant la pointe du jour, le pre- mier détachement de cavalerie força les fentinelles, dont une partie fut taillée en pièces , ôc l'autre fe fauva dans la ville» Quatre compagnies d'infanterie qui étoientdansle fauxbourgî- s'étant jointes avec quelques gros de cavalerie qui fortirent de 224 HISTOIRE . la ville, s'avancèrent avec audace dans la campagne j mais ils Henri II. ^"^^ refterent pas long-tems à s'en repentira car l'électeur de 1^4 7' ^^^^ ^^^"^ furvenu tout à coup , Ôc ayant fait pointer fes bat- teries de canon contre le fauxbourg fur une éminence voilî- ne , les gens du marquis Albert furent repouiïez : la cava- lerie qui fe trou voit engagée parmi les ennemis ne fongea qu'à fuïr , en paflant à la nage la rivière de Mulda '■> l'infanterie de fon côté prit la fuite. Les ennemis qu'ils avoient à dos, les ferrèrent de fi près , qu^après avoir brûlé le fauxbourg , ils entrèrent pèle mêle avec les fuyards dans la ville , où après une foible réfiftance , Albert de Brandebourg , ôc le Landgrave de Leuchtenberg, qui tachèrent en vain de fe fauver , furent Le Marquis faits prifonniers , ôc la ville abandonnée au pillage. Louis Albert de ^'Avila Efpamiol , qui a écrit cette guerre , oii il s'étoit trou- &ieLandgra- vc Cil perlonnc , rapporte que le marquis Albert ne tut lur- vc de Leuch- pj.|g ^ Rochlitz par l'éleèleur de Saxe , que pour s'être lailfé tenberg lont r . r T-r u i ' r J T J faits prifon- Vainement amuier par Llizabeth , jeune veuve ^ lœur du JLancl- nicrs pai l'c- grave de Hefie, auprès de laquelle il paffoit le tems à fe di- ledeur de «^ . ,, . ^ ^ vil /^ ' ' î j' ' Saxe, vertir d une manière peu convenable a un Cjencral a armce. Le marquis Albert vivement offenfé de ces bruits qui couroient , en porta fes plaintes à l'Empereur, comme nous le dirons dans fon lieu. Le combat, qui fut long & opiniâtre , dura depuis la pointe du jour jufqu'à midi. Le vainqueur enleva dix étendards , 6c douze canons , avec quantité de vivres & de munitions , ôc lit un fi riche butin , que s'il faut s'en rapporter aux hiftoriens Im- périaux , il put fuffire pour entretenir toute l'armée un mois en- tier. Il y eut environ mille hommes de tués dans la ville ; ôc trois cens périrent dans la campagne , ou furent noyez dans le fleuve. On défarma le refte, ôc on les renvoya, après leur avoir fait promettre que de fix mois ils ne portcroient les armes con- tre l'életteur de Saxe ôc fes Alliez. Pour ce qui eft des quatre compagnies de cavalerie qui s'étoient fauvées par le pont, ôc qui croient prefque toutes compofées d'Italiens ôc d'Efpagnols , elles furent prefque entièrement taillées en pièces par la cava- lerie de l'éieèleur de Saxe. Il périt de fon côté fort peu de monde: le plus confiderable fut le brave \^"olf Thierry P*irt de Ferrete, tué d'un coup de canon. Albert fut préfeiité par le marquis d'Eriieft, qui favoit pris, à l'éleèteur de Saxe, qui le fit D E J. A. DE T H O U , L I V. IV. 22^ le fit conduire avec lui à Aldenbourg , d'où il fut transféré à , Gothen place des plus fortes de la Turinge. tt , jj Maurice, qui étoit en chemin pour fe joindre à Albert, ne put d'abord ajouter foi à la nouvelle de fa défaites il ne pou- ^ * -* voit s'imaginer qu'une ville (i forte par fa fituation , ôc d'ail- leurs fi bien munie de troupes , eût pu être fi-tôt prife : ainfi il continua toujours fon chemin j mais enfin ne pouvant plus douter de la vérité de ce trifte événement, il s'arrêta pour dé- . libérer s'il pourfuivroit fa route jufqu'à Roclitz ; il fe flattoit de furprendre aifément les ennemis enyvrés de leur premier fuccès^ & endormis par la faufie fccurité qu'infpire ordinaire- ment la vidloirc. Mais fon confeil lui repréfenta qu'il y auroit de la témérité , de s'expofer avec des troupes que le relie du chemin acheveroit d'épuifer : il prit donc le parti de retourner fur fes pas avec fon armée , ôc avec les reftes échappés à la dé- faite de Rochlitz 5 il fe retira d'abord à Kemniz d'où il étoit parti, puis le lendemain à Freiberg. Le bruit de cette vi£loire , qui s'étoit déjà répandu, & qui fut encore augmenté "par les lettres que l'éledeur de Saxe écrivit en Bohême, produifit une grande révolution dans les efprits de ce Royaume. Le Roi Ferdinand s'étoit rendu dès le fixiéme de Février à Leitmerirz fur la frontière de Bohême , accompagné de Ferdinand fon fils , ôc y avoit attendu deux jours les Grands de l'Etat. Il leur fit une longue harangue , pour les exhorter à donner un promt fecours au duc Maurice» il leur repréfenta pour cet effet Failiance qu'ils a voient faite avec ce Duc , ôc allégua l'autorité de l'Empereur, dont le royaume de Bohême relevoit. On lui répondit que laffaire dont il s'a- giffoit étoit d'une afifez grande importance , pour n'être déci- dée que du confentement unanime de tous les états du Royau- me, ôc qu'ils le fupplioient de les faire aflembler au plutôt , afin que l'on pût prendre une réfolution conforme aux loix ôc aux coutumes de la nation. On parla aufifi, comme en paflant, de fancienne alliance qui étoit entre la Bohême ôc la maifon de Saxe. Le plus grand nombre objeda que cette alliance ne leur permettoit pas de prendre les armes contre l'Eledteur \ dans une guerre ov\ les^ droits ôc les limites du Royaume n'é- toient point intcreflez^ ôc oii la dignité Impériale n'éroit au- cunement blefiTée 5 ils ajoûterçnç. qu'eixce cas ils fcroient obligés, Tom, I. Ff SL2<$ HISTOIRE H de fecouni* l'Empereur. Mais d'autres plus politiques 6c Henri IJ ^ plus timides^ tels que les gouverneurs des places, ne fon- , 1 « * fîfeantqu'à ménager leur faveur ôc à faire leur cour, s'empref- lerent, comme a lenvi , de le conformer aux voiontez de Ferdinand^ auquel ils promirent un fecours d'argent, au cas qu'ils nepufTentpas fervir eux-mêmes dans cette guerre. Fer- dinand avoir fouhaité, dans la fituation fàcheufe oii étoient les affaires, qu'on ne parlât de la convocation des Etats, qu'a- près la fin de la guerre j cependant la Noblefle du royaume & les habitans mêmes de Prague le conjurèrent par leurs let- tres de convoquer les Etats à Prague le vingtième de Mars, ôc de trouver bon qu'en fon abfence ils puffent y régler les articles qui y feroient propofez. Ferdinand voulut s'en tenir à ce qui avoit été refolu à Leitmeritz , ôc ne voulut point permettre de faire de nouvelles délibérations : cependant pour ne paroître pas inexorable , il convoqua une affemblée des Etats à Prague pour le dix-huitiéme d'Avril 5 mais les Bohé- miens perfuadés qu'on les joùoit , firent de leur côté le dix- huitiéme de Mars une ligue générale pour défendre leur liberté. Après avoir fait des reglemens par rapport à la guerre , ils élurent pour chef de la ligue Gafpard Flug , qu'ils mirent à la tête d'un corps d'armée de trente mille fantaflins , ôc de douze mille chevaux , levez dans tout le Royaume. Cependant le roi Ferdinand , qui étoit à Drefde avec le duc Maurice, écrivit aux Bohémiens , que l'Eleêleur de Saxe fongeoit à lesfurprendre: qu'ils fe tinHent fur leurs gardes , ôc qu'ils obéïlfent en fon ab- fence à Winditmulhen fon lieutenant général. Sur ces entrefaites l'Eleéleurde Brandebourg continuant fes foins pour procurer la paix de l'Empire , avoit tout mis en oeuvre , afin de reconcilier le Landgrave de Heffc avec l'Em- pereur ôc le roi Ferdinand 5 mais ils propoferent des condi- tions fi peu raifonnables ôc fi injuftes , que le Landgrave qui avoit beaucoup d'honneur ^ ôc qui étoit très-eftimé dans fon partie ne pouvant fe réfoudre à y foufcrire, aima mieux s'ex- pofer à tout , que de ternir fa gloire ôc celle du corps Germa- nique. Ainfi il fe contenta, pour fa juftification , d'écrire à fes amis des lettres , où il réfutoit au long les calomnies de fes enne- mis, qui lui imputoient d'entretenir feul la guerre en Allemagne^ 6c de s'obftiner à éloigner la paix. DE J. A. DE THOU, L I V. IV. 227 Cependant l'Empereur laifla à Aufbourgune garnifon de » trois mille hommes , fous les ordres du comte George de Henri IL Schawmbourg ; une autre pareille à Ulme :, fous ceux de Jean j ç 4 7. de NafTau fils du comte Guillaume de Naflau^ auquel il avoit donné le Régiment du comte George de Regensbourg mort depuis peu 5 ôc enfin une autre de trois mille fantafîins à Neu- bourg. Il réfolutenfuite de partir de Norlingue pour aller à Nu- remberg, & il s'y détermina le même jour qu'il conclut le traité avec la ville de Strasbourg : il fe fit précéder par le marquis de Marignan avec trois mille hommes d'infanterie PrufTienne , & par D. Alvaro de Sandes ^ avec les troupes Efpagnoles qu'il avoit retirées de Hongrie dès le commencement de la guerre. Mais étant inftruit par fon frère de l'état des affaires de BohêmCj il envoya au marquis de Marignan ôc à Alvaro de Sandes or- dre de s'arrêter ; en même-tems il chargea Nicolas Madruce, qui venoit de fucceder à Aliprand mort à Ulme depuis peu , ôc le colonel Anfuald de Souabe , de faire de nouvelles recrues. Après avoir pris toutes ces précautions , il écrivit aux Etats du duc Maurice, pour leur communiquer fes intentions ,& leur enjoindre de pourvoir à tout ce qui feroit néceffaire pour le paflage de fon armée j il donna les mêmes ordres aux Gou- verneurs , ôc aux Confeillers de Prague. Cependant le roi Ferdinand , ôc avec lui le duc Maurice & Augufte fon frère, s'étoient avancez avec une armée jufqu'à Brux, fur la frontière de Bohême. Les Bohémiens irritez de cette conduite en portèrent leurs plaintes au Roi , ôc firent même écla- ter leur reffentiment , en fommant le duc Maurice ôc fon frè- re de fortir au plutôt du pays , fans y caufer aucun domma- ge , ôc ajoutant en cas de refus qu'ils verroient ce qu'ils au- roient à faire. Quelque fenfible que fut au Roi cette démar- che de fes fujets , il jugea cependant à propos de diflimuler dans les circonftances ovi il fe trouvoit , ôc leur fit réponfe.le 2(5 de Mars , qu'ils s'allarmoient fans fondement de l'arrivée des étrangers dans la Bohême ; qu'il n'y avoit rien de dangereux , ni de fufpe£l dans leur conduite : puifqu'ils venoient fimplement dans l'intention de fe joindre plus facilement à l'Empereur , qui étoit aulTi fur le point d'arriver. Comme s'il eût ignoré le deffein de ceux de Prague dans les levées qu'ils a voient fai- tes , il leur prefcrivoit par fa lettre de ne point charger F f i j 228 HISTOIRE ■ . l'Etat & le peuple par des frais inutiles , puifque l'Eîec- HenriIî ^^^^ ^^ Sdixe s'ctoit retire. Mais l'Elecleur profitant de fon j - ^ _ côté des heureufes difpofitions ou il voyoit ceux de Prague , avoir déjà envoyé en Bohême un agent nommé Nicolas Min- quitz , afin d'y renouveller l'alliance. Minquitz étant tombé malade en chemin, écrivit aux Etats du royaume , pour les prier de lui envoyer quelques perfonnes de leurs corps avec qui il pût traiter. Deux jours après il reçut la réponfe des Etats, par laquelle ils l'afluroient qu'ils renouvelleroient l'alliance, &leprioient en même-tems de leur envoyer du fecours con- tre le duc .Maurice ôc fon frère Augufle , qui appeliez par le Roi, étoient entrés à main armée fur leurs terres , dans le def- fein de les faire repentir de n'avoir pas voulu rompre l'allian- ce, & trahir les intérêts delà maifon de Saxe. Ils députèrent aulîi le trentième de Mars aux principaux Seigneurs de Mo- ravie , pour les exciter à réunir leurs forces en faveur du falut commun de la patrie , contre des impies ôc des Sodomites (tels étoient les noms qu'ils donnoient aux Italiens, aux Ef- pagnols ôc aux Hongrois,) que l'Empereur ôc le Roi Ferdi- nand , difoient-ils , avoient fait venir pour ruiner l'Allemagne. / La patience du roi Ferdinand fut épuifée parce dernier trait, ôc fon indignation éclata par des lettres fulminantes qu'il écri- vit à ceux de Prague, à qui il ordonna de mettre fur le champ les armes bas. Les Etats du Royaume informez par les habi- tans de Prague de ce que ces lettres contenoient , firent au Roi le quatrième d'Avril de très-humbles excufes de ce que fans fa participation ils avoient pris les armes , colorant leur faute du fpecieux prétexte de fe défendre en fon abfence , ôc de repoutter la violence des injuftes agreffeurs qui auroient voulu leur nuire, ou faire quelque dégât dans le Royaume : ils le conjuroient en même-tems de s'employer auprès de l'Em- pereur , afin qu'il cefsât de faire la guerre à l'Eledeur de Saxe, quifouhaitoit paflfionnément terminer à l'amiable fes diflTérends avec lui) enfin ils infiftoient toujours fur la convocation des Etats. D'un autre côté ceux de Turinge enflez de leurs heureux fuccès, ôc voulant fe rendre agréables à leur Prince, entrèrent à main armée dans les Etats du marquis Albert de Brande- bourg , qui étoit prifonnier , ôc fe feroient fans doute rendus DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 22^, maîtres du château de Blaflembourg , place forte fur le Mein , ■ s'ils n'euflent été devancez par le marquis de Alarignan , qui j^e^ri II eut foin de la munir d'un nouveau renfort de troupes. Cette 1 c- 4 7 précaution du marquis de Marignan rendant vaines les efperan- ces de ceux de Turinge, ils tournèrent à gauche vers Neuftat ôc Rauhenculm 3 places qui étoient aufli des Etats du mar- quis Albert. Comme l'Empereur étoit arrêté par la goûte , fa maladie ordinaire , il envoya devant lui le Duc d'Albe à Nurem- berg , ville qui étoit de la ligue de Smalcalde, mais qui étoit néanmoins demeurée neutre, ufant à l'égard de l'Empereur d'une politique moins honorable que prudente. Il y furvint tout à coup une querelle, à l'arrivée du duc d'Albe, caufée où par l'a- verfion naturelle des Allemands pour les Italiens ôc les Efpa- gnols, ou parla licence des foldats. Cette querelle s'alluma au fu- jet deladiilribution deslogemensj il y eut quelques foldats de tués, ôc lesMagiftrats de la ville eurent bien de la peine à y mettre une efpece d'ordre 5 la plus grande partie des troupes fut obli- gée de loger dans les auberges : mais enfin de quelque façon que ces troupes fetrouvaifent dans la ville, elles fervirent tou- jours àlafùretéde l'Empereur , qui devoir y arriver dans peu de jours. Le trouble ôc le défordre régnèrent d'abord dans la ville, en Fabfence de TEmpereur 5 parce que les efpions du roi Ferdinand ôc du duc Maurice, gens peu fidèles ôc peu fûrs, ne faifoient que des rapports ou incertains , ou abfolument faux. Pour être mieux informé de l'état des ennemis, ôc fçavoir au jufteleurfituation, l'Empereur dépêcha le comte Sigifmond de Lodrone , qui eut ordre d'y employer tous fes foins ôc toute fa diligence. Il partit enfin lui-même de Norlingue , efcorté du Régiment du colonel Madruce , ôc d'un détachement de la cavalerie de Pruffe 5 ôc paflant par (Etingen ôc Sch^^^abach, il arriva quatre jours après à Nuremberg, olt il fut reçii des habitans avec une pompe magnifique. Ils le félicitèrent fur fes heureux fuccès, lui firent mille proteftations de fervices, ôc lui offrirent plufieurs préfens , dont la plupart conflftoient dans un grand nombre de chariots chargez de vin ôc d'avoine , dans une grande quantité de poifTons , ôc d'autres provifions de bou- che. Le duc d'Albe y fut aufTi gratifié d'un riche préfent de vaiffelle d'argent, où les Orfèvres de cette ville, qui font des Ffiij 230 HISTOIRE __ plus habiles, avoient fi bien employé leur artj que le prix de Henri II ^'ouvrage furpaflbit celui de la matière. * L'Eie6leur de Brandebourg étoit jufqu'alors demeuré neu- tre j mais foit qu'il £ù.t offenfé par la prifon du marquis Al- de^Brande'-*^ bert fon parent , ou , comme le prétendent les Impériaux , qu'il bourg fe de- eût conçû quclqu'ombrage de la grandeur de TEleûeur de YEm cr^""^ ^^^^ ^ ^" Lantgrave de Hefle fes voifins j ou , ce qui a plus de vrai-femblance, qu'il prévît de loin le fuccès de cette guerre , il fe déclara cfuvertcment pour l'Empereur. La pre- mière démarche qu'il fit à ce fujet, fut d'envoyer au roi Fer- dinand fon fils aîné Jean-George, avec quatre cens hommes; îiprès quoi il fe retira dans fes Etats. Les Députez de Bam- berg fe rendirent en même tems auprès de l'Empereur, qu'ils fupplierent d'avoir égard à leur foibleile , qui ne pouvoit tenir contre ceux de Bohême ôc de Saxe , leurs puilfans voifins , ôc leurs ennemis redoutables j ajoutant qu'il étoit de l'intérêt, ôc de l'équité de l'Empereur , de ne point foufFrir que leur obéïflance , ôc leur fidélité fufient la caufe de leur perte. Ils préfenterent en même tems deux cens chariots chargez de vivres à ce Monarque , qui les accepta , ôt leur envoya fur le champ le comte François de Landriano , pour avoir l'œil fup leurs ennemis, ôc veiller à la fureté de leur ville. Le roi Ferdinand partit de Drefde le vingt -quatrième de Mars , accompagné du duc Maurice » qui étoit à la tête de douze cens chevaux, ôc du fils del'Eleêleur de Brandebourg, qui étoit aulTi à la tête des troupes que fon père lui avoir don- nées. Ils prirent leur route par Freiberg , pour fe rendre à Leit- meritz , ôc de là à Eger, où l'Empereur étoit arrivé depuis un jour. Comme ce Prince n'ignoroit pas que le pays étoit pref- qu'entierement ingrat , ôc ftérile ; avant de fe mettre en marche , il avoir eu la précaution d'ordonner au duc d'Albe de con- duire l'armée fur la droite , par Campet , Neuflat , ôc Rauhen- culm , lieux abondans , ôc fertiles. Four lui , s'étant fait ac- compagner d'un feul régiment d'Efpagnols tirez du Royau- me de Naples, il fc rendit droit à Eger , ville d'une fituation agréable j dans le pays que pofledoient autrefois les Narifces, ôc fur les confins de la Bohême , quoiqu'elle ne foit pas de la dépendance de ce royaume , à qui elle fut néanmoins au- trefois engagée par l'Evêque de Wirtzbourg , ou , comme le DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 231 prétendent quelques-autres, par l'empereur Louis de Bavie- ■■ ■ ■■ re en i^iy. Autli cette ville s'eft toujours confervée dans Henri IL l'ancienne Religion , ôc n'a jamais entré dans les fadions de 154-7. la Bohême. Elle tire fon nom de la rivière Egra , qui pre- nant fa fource fur une ' montagne chargée de pins , a fon cours vers l'orient. De la même montagne naiffent trois autres ri- vières , le Sael , le Nab , ôc le Mein , qui coulent vers l'occi- dent , le feptentrion ôc le midi. Ce fut de là que l'Empe- reur , après avoir tenu confeil avec le Roi fon frère , ôc le duc Maurice , écrivit le huitième d'Avril aux Etats de Bohê- me , pour leur déclarer qu'il n'en vouloit qu'à l'Eledeur de Saxe dans cette guerre , nullement entreprife au fujet de la Religion , mais feulement pour dompter les rebelles : ainfi qu'ils euffent à préparer des convois ôc à fournir des vivres à fon armée ■> qu'ils quittalTent aufïi les armes, ôc que chacun fe contînt paifiblement dans fon devoir. Aux lettres de l'Em- pereur , le roi Ferdinand en joignit d'autres quatre jours après ; elles étoient conçues dans les mêmes termes, ôc il y donnoit avis à fes fujers , que s'ils ne fe rendoient à fes ordres en met- tant bas les armes , ils auroient à faire à l'Empereur, ôc à lui, Ôc qu'on ne laifferoit pas leur témérité impunie : qu'au refte> il les trouvoit bien hardis de s'interefTer pour l'Eledeur de Saxe, qui n'avoir pas rendu des fervices affez importans à l'Empe- reur , ou à lui-même, ou enfin au royaume, pour mériter qu'on foutint fes intérêts avec tant de chaleur, qu'enfin ils dé- voient fonger que leur zélé pour ce Prince , ne pouvoit être que fufpect , ôc les rendoit odieux. Quant à l'affemblée des Etats , qu'ils lui demandoient, il leur promettoit une promte fatisfaftion fur cet article. Les Députez qui fe trouvèrent à Prague , lorfqu'on y reçut les Lettres de l'Empereur ôc du Roi , firent fur le champ femer Tallarme dans tout le royaume , ôc prefferent le peuple de pren- dre les armes pour la défenfe de la liberté publique. Ils écrivi- rent enfuite une Lettre au K.oi le treizième d'Avril , par laquel- le ils le fupplioient, de ne point trouver mauvais qu'ils enflent pris les armes, Ôc d'excufer leur conduite auprès de l'Empe- reur, les conjurant l'un ôc l'autre, de ne rien entreprendre con- tre l'Eledeur de Saxe, dont ils ne pouvoient abandonner les 1 Ce Mont s'appelle ordinairement le mont Fichcelbcrge. 132 HISTOIRE ■ intérêts dans un pcril fi preflant , à caufe de l'ancienne alliance Henri IL ^^^^ Bohême avec la Maifon de Saxe. Avant de recevoir cette j ç 4 -^ Lettre , le Roi venoit d'envoyer à Prague , ou l'aflemblée des Etats étoit convoquée pour le dix-huitiéme d'Avril^ Jean Du- bravius , évêque d'Olmuntz , ôc quelques-autres de fes Minières, pour faire fes excufes aux Etats , de ce qu'il n'avoit pii s'y trouver en perfonne , ôc pour demander qu'on mît abfolument les armes bas , ôc qu'on renonçât à l'alliance de TEledeur de Saxe. Les Aliniftres déclarèrent aufii de la part du Roi ^ que fi l'on n'acquiefçoit à leurs propofitions, ils s'oppoferoient formellement aux Etats , dont l'aflemblée feroit déclarée nulle , faute d'être libre. Au contraire, fi l'on avoir la docilité due aux ordres du Souverain , ils promettoient de la part de leur maître de laifl^er une entière liberté d'agir , fuivant la coutu- me, à condidon néanmoins qu'il ne fe termineroit rien dans l'aflemblée , qui n'eût été communiqué au Roi. ^ Sur CQS entrefaites, Sybille, femme de l'Electeur de Saxe, Ôc fœur du duc de Cleves , écrivit une Lettre preflante à fon frère, pour l'engager à fe rendre au camp de l'Empereur, ôc à foUiciter auprès de lui la grâce de fon mari. Le duc ravi d'obliger fa fœur , fit les dernières inftances auprès de l'Em- pereur, ôc n'oublia ni raifons, ni prières j pour le porter à ufer de clémence envers l'Electeur, à oublier le pafle, ôc àcefl!erde le pourfuivre par la voye des armes. Mais il n'obtint que cette réponfe dure, à laquelle il ne s'étoit pas attendu : Que l'Elec- teur de Saxe n'avoit aucune grâce à efpérer , qu'il ne fut venu auparavant fe remettre, lui ôc tous fes Etats , à la difcretion de l'Empereur. Le duc de Cleves bien mortifié de n'avoir pas de meilleures nouvelles à donner à fa focur, fe retira dans fon duché. Mais l'Eleêleur , que fa femme avoir informé de la mau- vaife volonté de l'Empereur, voyant qu'il n'y avoir rien à ef- pérer, ôc craignant que la retraite ôc l'exemple de l'Eleêleur de Brandebourg n'excitaflent des troubles fdcheux dans les terres de fa dépendance , qui étoient au-delà de l'Elbe, jugea à pro- pos de pafl^er ce fleuve en diligence. Mais avant de le faire , il voulut diftribucr dans plufieurs bourgs ÔC châteaux , en deçà du fleuve , la milice des payfans ôc des autres gens du pays, qu'il avoit levée , pour repoufler les troupes de l'Empereur , qui s'avançoient en diligence. Ainfi de toute cette armée, qui confidoit D E J. A. DE T H O U , L I V. IV. 235 confiftoit en vingt-huit mille hommes d'infanterie , il mit dans Adorf fur i'Elfter trois compagnies, avec cent chevaux. A Henri II Olfnitz aufli fur I'Elfter deux compagnies? à Schncberg huit; j ^ . - ' à Aldembourg, fur le Pleifs, quatre ; à Rochlitz deux j à Leif- nik, fur le fleuve Mulda, trois, à Torgaw , fur l'Elbe, quatre > à Sehnebal , ôc à Heldrunghen , places très - fortes dans le comté de Alansfeld , quatre 3 à Hall , fur le Saal , fix ; & entre les villes de Saalfed , Nawmbourg , & Gothen . fituces dans la Turinge, fix avec cinq cens cl\|vaux. Il coniia le comman- dement du refte de l'armée, qui pouvoir monter à dix -huit mille hommes d'infanterie , à Guillaume Tomshern , Ôc au comte Albert de Mansfeld t deux principaux chefs des con- deférez , qui s'étoient poftez , l'un dans la vallée de Joa- chimftat , avec un corps de cinq mille hommes d'infanterie , mille chevaux ; ôc l'autre dans la baffe Saxe , fur le bord de l'Elbe , avec les troupes qu'il commandoit. Le deffein de ces Généraux en fe féparant ainfi, étoit ,avec le fecours des -villes Vandaliques d'un côté, ôc celui de ceux de Bohême de l'autre , de couper les vivres à l'Empereur , lorfqu'il feroit entré dans la Saxe , ôc de harceler fon armée , que la leur environneroit. Après avoir ainfi difpofé fes troupes , l'EletSlcur marcha vers l'Elbe, ôc prit en chemin Freiberg, ville confiderable par fes mines d'argent, & qui étoit alors occupée par ceux du parti de Maurice : il prit auffi Mifne en Mifnie fituée fur l'Elbe ; mais les habitans de Drefde , qu'il voulut auiïi attaquer , lui oppofant une trop forte réfiftance , il s'en retourna à Mifne. L'Empereur voyoit l'armée de l'Eletleur , qui faifoit la guerre dans fes propres Etats , s'accroître de jour en jour , & la lienne au contraire diminuer au milieu d'un pays ennemi j il faifoit réflexion aux malheureufes circonftances oi^i il fe trou- voit , à la ftcrilité de la faifon , au manque de vivres , ôc aux allarmes continuelles qu'il recevoir, par les troubles que pou- voient exciter en Italie durant ion abfence les bannis de Gè- nes ôc de Florence. Preiïé par tous ces motifs , il réfolut de fe hâter , ôc de livrer bataille dès qu'il auroit atteint l'ennemi. Immédiatement après les fêtes de Pâques il fe mit en marche. En partant il laifla dans Egra une garnifon de quatre cens hommes d'infanterie, ôc prit fa route vers Olfnitz ôc A Itorlf, quoique ce fut des places ennemies : il eft vrai que le chemin Tom, L G g 254 HISTOIRE _ de Turinge , qui étoit à fa gauche, auroit été le plus fur ;mals xJt.xt„tTt les montagnes, ôc les marais le rendoient tellement imprati- cable , qu on n auroit pu lans d extrêmes ûilticultez y conduire les chariots , ôc le canon. Un autre chemin plus aifé étoit de paf- fer par la Bohême , le long du fleuve Egra 5 mais toutes les ave- nues en ctoient bien défendues par le général Gafpard Pflug , ôc Guillaume Tomshern. Ainfi l'Empereur fut obhgé de paffer par la vallée d'AltorfF , ôc de prendre le plus court chemin. Ce ne fut pas un défaut de^onfiance , qui lui fit éviter les . obftacles qui s'oppofoient à fon pafTage : il étoit perfuadé du fuccès de fes armes ^ Ôc de la facilité avec laquelle il auroit foûmis ceux qui auroient eflayé de lui réfifter ; mais comme il portoit fes vues plus loin , ôc qu'il en vouloit principalement au chef de la ligue, il jugea fagement, que s'il s'arrêtoit en che- min à combattre les ennemis , il ne remporteroit qu'une vic- toire ftérile , puifque l'éleéteur de Saxe lui échapperoit : car le bruit couroit déjà qu'il fe retiroit du côté de Wittemberg. Cette importante raifon lui fit hâter fa marche j il fit partir de- vant lui Antoine de Tolède avec mille hommes de pied Ef- pagnols , ôc trois cens chevaux, prefque tous Italiens j il fuivic ce détachement de près avec toute fon armée. • Altorff eft prefque la dernière ville de Saxe au midi. Cette place eft fituée dans une étroite vallée que forme un cercle de montagnes 5 ce qui fut caufe que la garnifon vit fennemi fondre fur les murs de la ville, avant d'avoir pu être informée de fa route 5 une terreur panique ayant faifi les foldats , ils pri- rent la fuite, ôc les habitans hvrerent la ville. Ceux d'Olsnitz en uferent de même 5 car à l'arrivée d'Antoine de Tolède , fe voyant inveftis de toutes parts , ôc confiderant qu'il ne leur reftoit plus aucun moyen de fuïr , après quelques légers com- bats, ils fe rendirent la vie fauve, au nombre de fept cens hom- mes. Cependant l'Empereur avoir partagé fon armée entre le duc d'Albe ôc lui , pour ne pas s'embaraffer dans des défilés fort étroits ôc fort difficiles où il falloit paffer. Il fe rendit à Werdhem , après fix jours de marche, ôc après avoir paffépar Altorff, Olsnitz , Plawen , Gutenberg , ôc Reichenbach , pla- ces qui étoient autrefois fous la puiffance de f électeur de Saxe,, mais qui depuis la prife d'Altorff ôc d'Olsnitz , à l'exemple de ces villes ^ avoient ouvert leurs portes au vainqueur. La DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 23; garnlfon de Schneberg , qui confiftoit en 2000 hommes d'in- fanterie & environ 100 hommes de cavalerie , fut tellement é- J^enrî 11. pouvantée du bruit de ces fuccès , qu'elle délibéra fur le champ i r ^n d'abandonner la ville , & de fe rendre à l'armée par Stolberg. Mais les habitans confternez à cette nouvelle , conjurèrent les foldats, en fe jettantà leurs pieds, de ne point les livrer à la merci des ennemis '■> ou que , s'ils avoient abfolument pris la réfolution de les quitter , ils leur accordaffent du moins un foi- ble délai, pour députer vers l'Empereur, & obtenir de lui une compofition favorable. Les foldats qui n'ignoroient pas de quelle conféquence étoit pour eux le moindre retardement , fufpendirent cependant leur départ , moins par pitié pour les malheureux qui les en prioient, que dans la crainte d'être tra- his parles habitans mêmes j ôc enfuite taillés en pièces par la cavalerie ennemie répandue aux environs. L'Empereur , qui fur ces entrefaites étoit arrivé jufqu'à Crimitz au deflbus de Werdhem , & qui n'étoit éloigné que d'environ une lieuë de Schneberg , ne voulant pas lailfer derrière lui une fi importan- te Place, chargea Spachen ôc Aldana d'attaquer brufquement cette ville, avec trois cens hommes de cavalerie Italienne ôc Efpagnole , ôc deux mille hommes d'infanterie Allemande, dont on avoit tiré une bonne partie de la garnifon de Zwic- kaw. Schneberg eft une ville fituée au pied d'une colline qui la couvre au couchant ôc au feptentrion , de la longueur d'envi- ron deux cens pas ; elle eft défendue du côté du levant ôc du midi par une plaine fpacieufe Ôc fort étendue, dont \es marais rendent la place inaccefiible. Les Généraux de l'Empereur commencèrent par fe faifir à l'improvifte de la colline qui com- mandoit la ville , ôc ils y drelferent leur batterie. Les foldats de la garnifon , qui peu de tems auparavant déliberoient de quitter la ville , ne fongerent plus alors qu'aux moyens d'affu- rer leur fuite ; mais fe voya'nt environnés de toutes parts , ils uferent d'un ftratagême qui ne leur reiiiTit pas. Ils fe prefente- rent tous en armes vers le côté de la place qui regardoit la collines efperant que les troupes Impériales amufées par leur contenance , leur donnetoient le loifir de s'évader infenfible- ment par un autre endroit : mais ils virent bien-tôt qu'ils s'é- toient eux-mêmes abufés j car ils apperçurent la cavalerie légère Gg ij 23(5 HISTOIRE ^^ qui gai'doit tous les paiïages. Alors fans fonger ni à fuir ni à Henri II, défendre la ville , ils ne furent plus attentifs qu'àfauver leur vie 5 j - ^-^ On leur accorda la vie fauve , avec la liberté de fe retirer en mettant bas les armes , Ôc en faifant ferment qu'ils ne fervi- roient de huit mois l'électeur de Saxe. Les Habitans de la ville n'éprouvèrent pas moins que les foldats de la garnifon , les effets de la clémence de l'Empereur , qui leur (auva non feulement la vie , mais encore les préferva du pillage. Cet exemple de générofité ne fut pas infrudueux : les habitans d'Al- dembourg en furent il touchés , qu'après avoir congédié la garnifon de mille hommes que l'élefteur de Saxe avoit lailfée dan^ cette place , ils envoyèrent d'Anguillara au duc d'Albe , pour l'affurer de leur obéïffance 5 ôc comptant fur le traitement favorable qu'on avoit fait à leurs voifins , ils ouvrirent fans ré- fiftance leurs portes aux troupes de l'Empereur. Les habitans de cette dernière Place informèrent l'Empe- reur des deffeins de l'éledeur de Saxe^ qui depuis peu s'étoit rendu à Mifne , pour s'embarquer fur l'Elbe , & defcendre le long de ce fleuve jufqu'à Wittemberg. L'Empereur crut qu'il n'y avoit point de tems à perdre pour le prévenir : Ainfî rappellant en diligence fes troupes, que lafituation des lieux ôc la difficulté des vivres l'avoient obligé de difperfer , il ralfeni- bla toute fon armée à l'entrée d'une plaine , ôc vint camper le dix-feptiéme d'Avril au-de(fous du Glauchem fur la rivière de Muda. Ce fut là qu'il partagea en deux corps fon armée , qui n'étoit pas affez confiderable pour être divifée en trois , car l'infanterie montoit à peine à feize mille hommes. Le due d'Albe étoit à la tête du premier corps 3 qui étoit rangé ainfi : le front de la bataille étoit compofé de mille cinquante Mouf- quetaires marchant fur cinq lignes , ôc accompagnez de deux rangs de hallebardiers 5 chaque ligne étoit de vingt hommes. L'armée s'élargiffoit enfuite , ôc l'on voyoit marcher trente- cinq compagnies 5 ces compagnies étoientfuivies de deux mille deux cens piquiers armés de cafques ôc de cuiraiTes qui for- moient foixante ôc trois lignes , chacune de trente-cinq hom- mes. Ces piquiers formoient comme le corps de bataille , ôt mille moufquetaires placés fur les ailes tenoient lieu d'avant- garde ôc d'arriere-garde. Cette première partie de l'armée étoit précédée par les Chevaux-legers Italiens ôi par les Houffarts , ôc DE J. A. DE THOU>Liv. IV. 237 elle étoit terminée par les gens-d'armes Napolitains , Ôc par ceux , du duc Maurice. L'Empereur étoit à la tête delà féconde par- Tj-r^^m tt tie de 1 armée , compolee du régiment de Madruce , de la ca- valerie du roîFerdmand & de Maximilien fon fils , ôc de celle de Jean-George de Brandebourg, fans compter fa garde or- dinaire. Il y avoir un intervalle entre l'armée ôc les quatre compagnies qu'il avoir tirées de Zwickaw , parce qu'on appré- hendoit que les foldats de ces compagnies ne fuiîent infectés de la pefte , qui avoit fait cette année de grands ravages dans 1-es cantons dont on les avoit tirés. Toutes les autres maladies dégéneroient alors en pefte , deforte que prefque tous les ma- lades en furent attaqués : les fymptomes en étoient affreux. D'abord on fe fentoit faifi d'un grand mal de tête ; les yeux devenoient ardens ôc enflez , la langue paroiffoit fanglante , la refpiration étoit étouffée, ôc d'une mauvaife odeur. Lesvo- ïiiiflemens étoient continuels , ôc fon vomiffoit une bile de toute forte de couleurs 5 les vifages étoient moins pâles que livides, ôc les corps étoient tout couvers de puftules. Les ma- lades en mouroient le fécond ou le troifiéme jour , ôc fouvent, ou ils périifoient faute de fecours ( car le danger extrême éloi- gnoit d'eux tout le monde, ) ou s'il fe trouvoit des perfonnes aifez charitables, ôc des amis affez généreux, pour leur rendre les fervices néceflaires , il leur en coûtoit la vie , par la conta- gion qui fe communiquoit avec une étrange rapidité. Ces xaifons obligèrent fEmpereur à faire marcher féparément les foldats de Zwickaw, ôcàleur donner un quartier à part. Le canon marchoit entre les deux armées. On arriva le premier jour à Gnaftein, château fort , fitué fur une colline au bord de la rivière de Mulda. Delà on dé- tacha le Prince de Sulmone avec fa cavalerie légère , pour aller à Waldenbourg fitué fur la même rivière : on s'en ren- dit maître fans aucune réfiftance , parce que la garnifon qui étoit de douze cens hommes, s'étoit déjà retirée des le jour pré- cèdent. On fit aulTi fommer Rochlitz par des hérauts 5 cette place fe rendit avec la même facilité , parce que la garnifon, dont la plus grande partie n'étoit compofée que de payfans, s'étoit aulfi retirée. Le chef de ces payfans fe voyant abandon- né de fes gens , fe jctta dans Leilnick, place , que d'abord Ton croyoit devoir réfilter5 mais aux feules approches de l'armec Ggiij # 258 -HISTOIRE M Impériale , les habitans intimidez communiquèrent à la gar- Henri II ^^^^'^^^ une partie de leur frayeur, ce qui rut caufe que la ville ' fe rendit à ces conditions : Que les habitans feroient exemts du pillage, & que la garnifon fortiroit fans armes. On condui- lit le chef des payfans , qui s'étoit réfugié de Rochlitz dans cette place, prifonnier au camp de TEmpereur. Ce Prince pour rafraîchir fes troupes féjourna deux jours à Rochlitz. Après avoir fait camper fon armée fur les deux bords de la rivière, il détacha la cavalerie Italienne ôc Hongroife pour reconnoî- tre les ennemis. Ce détachement s'étant avancé jufqu'à l'Elbe, rencontra un autre détachement de l'Elecleur de Saxe , qui venoit auffi à deffein de reconnoître la difpofition de l'armée Impériale. Mais comme les Saxons étoienc bien inférieurs en nombre , ils prirent au(Ii-tôt la fuite. On fît cependant trois prifonniers , ôc l'Empereur inftruit par eux de la fituation des ennemis fe remit en marche , fe faifant toujours précéder , fui- vant fa coutume ordinaire, par les cavaliers Italiens ôc Hon- grois. Ceux-ci , trop avides de pillage , fe jetterent imprudem- ment ôc en confufion dans un village auprès d'un bois , où les payfans s'étoient cachez j pour fe dérober à la violence des ibldats ; leur défordre ôc leur petit nombre enhardit ces payfans à fondre fur eux, lorfqu'ils y penfoient le moins. Ils en éren- tendirent huit fur la place , ôc fans doute ils en euffent fait un plus grand carnage ,fi lesfoldats ne fe fuffent promtement ral- liez. Les payfans peu faits au métier de la guerre , prirent à leur tour l'épouvante , ôc jettant leurs armes ne fongerent qu'à fuir , lorfqu'ils virent les Hongrois fondre fur eux tête baiffée. Cette foldatefque naturellement cruelle ôc vindicative , fit un horrible carnage de ces malheureux , égorgeant fans pitié les enfans ôc les vieillards , ôc n'épargnant pas même les femmes. Un petit nombre de ces miferables échappez à leur fureur s'enfonça dans la forêt voifmej, ôc quelques autres fe réfugiè- rent au camp de l'Eledeur j qui les reçût avec beaucoup de bonté : il s'efîbrça de les confoler dans leur difgrace , en leur repréfentant les vicifîîtudes du fort , les périls de la guerre, ôc la part qu'il prenoit à leur malheur ; enfin il les encouragea par l'efperance d'une prochaine vi£loire , qui les vengeroit plei- • nement de la barbarie de leurs meurtriers. Comme il ne doutoit plus de l'arrivée de l'Empereur , il D E J. A. D E T H O U , L I V. IV. 239 prit la réfolution de pafTei: l'Elbe pour fe rendre dans la bafle m .n Saxe , afin d'augmenter fon armée par le fecours de fes alliez , Henri IL & d'être en état de faire face à l'Empereur. Il fe flattoit d'exé- 1^47. cuter fon deflein fans danger , & avec facilité , parce qu'il étoit maître des deux bords de la rivière , &c il préfumoit qu'à me- fure que FEmpereur fuivroit le cours du fleuve j il le trouve- roit toujours plus large & plus profond , àc que cependant il auroit alfez de loifir pour gagner Wittemberg , place très-forte par elle-même y & qui étoit encore défendue par une bonne forterelTe. Au refte il étoit perfuadé, que s'il étoit affez heu- reux pour y arriver , l'Empereur ne pourroit en aucune ma- nière le forcer au combat, fans lui abandonner la victoire. Il quitta donc Mifne , ôc après avoir fait brûler un pont de bois fur lequel il avoir fait paffer fon armée , ôc avoir pofté quel- ques troupes fur l'autre bord du fleuve, aux endroits 011 il fça- voit qu'il étoit gueable? il fe rendit àMulberg. L'Empereur , qui avoir fait en dix jours le trajet d'Egra à Mifne , n'étoit plus éloigné que d'environ une lieuë de cette dernière place , lorfqu'on lui vint annoncer que le colonel Tomshern venoit pour joindre fes troupes à celles de l'Elec- teur ; le roi Ferdinand ôc le duc Maurice foutenoient ce fait avec autant de certitude que s'ils feuflent vu de leurs pro- pres yeux. Chacun allarmé de cette nouvelle courut aux ar- mes , ôc fut toute la nuit fur fes gardes. L'Empereur feul ne perdit rien de fon fang froid ôc de fa tranquillité ordinaire , il fe contenta feulement d'envoyer , fuivant fa coutume , quatre cens cavahers Italiens ôc Hongrois à la découverte. Aiïuré de la faufleté du bruit qui venoit de fe répandre , il mena fur le champ une partie de fes troupes à Mifne :, ôc envoya l'autre obferver la difpofition des ennemis. Il rencontra fur la route les députez de Mifiie qui venoient l'aflurer de leur obéilTan- ce. Etant entré dans la ville, il y apprit du colonel Aldana que l'Electeur alloit à Mulberg, afin de le prévenir. Il com- muniqua fes intentions au Duc d'Albe , ôc lui dit qu'il étoit réfolu d'en venir aux mains avec les ennemis, de quelque ma- nière que ce ftit. Ainfi quoique le jour fut déjà fur fon déclin ^ il fit avancer les batteries de canon, ôc des batteaux plats pour dreffer un pont. Sur le minuit l'infanterie Efpagnolc avec les Regimens Allemands , ôc toute la cavalerie fuivirent j ôc le 240 HISTOIRE ■Il III lendemain au matin toute l'armée fe rendit à Schirmitz , bourg Henri II ^^^^^^'^ ^^^ l'autre bord de la rivière de l'Elbe, ôc vis-à-vis de i r A.J Mulberg. L'Elbe , fleuve fameux par le pafiage de l'Empereur, ôc par la vi£loire qu'il remporta alors , fervoit autrefois de bor- nes à l'Empire Romain 5 il tire fa fource de la montagne qu'on appelle ' des Géants dans la forêt ^ d'Hercinie. Delà prenant fon cours au travers de la forêt , il defcend du feptentrion au midi dans le royaume de Bohême, puis formant une efpece de coude il fe détourne à l'occident, vers Cuttenberg, lieu confidérable par fes mines d'argent^ ôc retourne enlliite vers le feptentrion. Prés de Melnich , il reçoit la Molda qui arrofe Prague, ville capitale du royaume de Bohême. Un peu au- deffous il fe joint à la rivière d'Egra^ avant de paffer à Leit- meritz. A Kalben il reçoit le Sael , ôc enfin l'Havel un peu au- deflusd'Havelberg; ôc il a fon embouchure dans la mer Bal- tique auprès de Hambourg , ville célèbre pour fon grand corn-* merce. L'Ele£leur de Saxe , informé de l'arrivée de l'Empereur , de- vina fans peine fon deffein ; ôc fortant de Mulberg, après avoir fait quelques pas , il s'arrêta pour tenir confeil avec fes Capi- taines. Un grand nombre opina , qu'il falloir refter à Mulberg avec l'armée 5 parce que ce lieu étoit très-avantageux pour em- pêcher les ennemis de paffer la Rivière. Outre le château dont il étoit défendu , ce rivage bien plus élevé que celui d'où venoient les ennemis , donnoit un grand avantage aux fol- dats, qui pouvoient combattre à couvert , ôc accabler les en- nemis de la hauteur, oii ils étoient 5 enforte qu'ils fe voioient en état de s'oppofer au palfage d'une armée , qui auroit été plus nombreufe encore que celle de l'Empereur. D'autres au contraire foùtenoient que le parti de refter à Mulberg j ne pouvoir être que dangereux , ôc qu'il étoit à propos de s'en éloigner au plus vite > » Car enfin ( difoient ceux-cy ) quel- »le reffource nous reftera-t'il, dès qu'une fois les ennemis au- M ront pa(fé le Fleuve ? Réduits à nous enfermer dans de foi- w blés remparts , bientôt nôtre petit nombre y fera forcé par » le grand nombre des ennemis. Nous expoferons nous à un » départ précipité , qui donnera lieu à l'ennemi de nous I En Allemand Rifenbergen. z En Allemand Schuvartzuvald. contraindre D E J. A. D E T H O U , L I V. IV. 241 « contraindre à livrer un combat inégal ? abandonnerons-nous , — — «■ » par une lâcheté plus horrible que la mort , l'infanterie , pour Henri IL 35 fuir honteqfement avec la cavalerie ? Trilles expediens !» i ç 4 7, Ils concluoient enfin à palier ^ PElfter , 6c à fe retirer dans Schweinitz , afin d'oppoier encore cette rivière aux ennemis , dont l'ardeur fe rallentiroit 3 que par ce moien ils auroient peut- être aflez de tems , pour recevoir le fecours des villes Vandali- ques j quifoutiendroient au moins la queue de leur armée, avec les troupes du Comte de Mansfeld ôc du colonel Tomshern attendues de jour en jour. L'Ele£leur jugea le parti propofé parles premiers plus hardi que fage > 6c l'autre moins hono- rable que prudent : véritablement il y avoit un danger ma- nifefte à refter à Mulberg , mais aufii l'on ne pouvoir fans beau- coup de honte , 6c même fans quelque rifque paflfer l'Elfter qui eft guéable en plus d'un endroit, L'Eledeur crut avoir trouvé un tempérament , par lequel , fans tout à fait abandon- ner Alulberg , il ne s'expofoit pas non plus à un péril qu'il croyoit évident. Il laififadonc à Mulberg deux cens fantaffins^ ôc cent cavaliers , 6c fit border la rivière de petites coulevrines pour défendre le Pont , fait de barques , 6c de batteaux , 6c au cas qu'ils ne puffent pas le défendre , il leur donna ordre de le divifer en trois parties, 6c de le faire defcendre le long du Fleuve jufqu'à Wittemberg. Enfuite il alla fe pofter avec fon armée un peu plus loin de la rivière , refolu de prendre confeil de l'événement. L'Empereur, qui perfiftoit toujours dans la réfolution qu'il avoit prife de faire paffer dans ce jour la rivière à fon armée, de quelque manière que ce pût être , 6c d'atteindre l'ennemi, s'il étoit poffible , aima mieux fe fier à fa prudence , ou à fon bonheur, qu'aux confeils du duc d'Albe , qui connoif- fant à fond le défavantage des lieux , où ils auroient à com- battre , 6c le péril manifefte où ils s'expofoient , fit inutilement tous fes efl?brts , avec les autres Généraux de l'armée , pour l'en détourner. Ce Prince donna fur le champ ordre au duc d'Albe, de faire fonder le gué par les habitans du pais , 6c dif- pofa fon infanterie de telle forte , que la cavalerie ne pût être incommodée par les lignes des ennemis qui étoient fur l'autre rivage j il pofta en même tems des moufquetaires Efpagnols au I B-iviere qui fe décharge dans TEIbc. Tome I, H h. 242 HISTOIRE ^ bord du Fleuve , au milieu des brouïïailles , avec fîx petits ca- HnxiD T TT nons qu il y fit placer 5 ceux-ci etoient foutenus par des cuiraffiers 1^47 ^"^ avoit fait cacher a 1 entrée d un bois nouvellement cou- pé. L'infanterie Allemande divifée en deux gros bataillons oc- cupoit une plaine d'environ fix cens pas , entre un village ôc la rivière. JVIais tandis qu'on s'occupoit à fonder le gué , quel- ques Efpagnols ôc quelques Napolitains, emportés par une ar- deur guerrière , fe jetterent dans le Fleuve , qui n'avoit qu'un peu plus de quatre pieds dans fa plus grande profondeur , ôc environ trois cens pas dans toute fa largeur. Ils furent bien- tôt repoulfés, ôc contraints de retourner fans fuccès vers le ri- vage^ d'où ils étoient partis. A l'inftant les moufquetaires Efpa- gnols abandonnant une petite hauteur qui les mettoit à cou- vert , entrèrent auffi dans le fleuve , où ils firent feu fur les lignes des ennemis , pour favorifer ceux qui fondoientlegué. Cette a6lion fit reprendre cœur aux premiers , qui s'avancèrent une féconde fois dans le fleuve, environ foixante pas, Ôc quoi- qu'ils fuflent dans l'eau jufqu'aux aifl!elles , ils ne laifferent pas de parvenir jufqu'aux barques î les ennemis ne pouvant plus les défendre , les abandonnèrent au courant du fleuve , après en avoir coupé les cordages , ôc y avoir mis le feu. A cette vûë dix Efpagnols animés d'une nouvelle ardeur , fe dépouil- lèrent de leurs habits ôc fe mirent à la nage , malgré le feu du canon ôc la grêle que faifoit pleuvoir fur eux l'artillerie enne- mie. Ils tenoient leurs épées avec les dents , ôc en cet état ils fe faifirent des barques , qu'ils emmenèrent à l'autre rivage , après avoir tué dans cette a£tion trente-cinq hommes des enne- mis. Ces barques furent d'une utilité bien grande à l'Empereur, qui les fit joindre aufli-tôt à des batteaux qu'il avoit fait tranf- porter fur des chariots , ôc dont il fit drefler un pont, pour faci- liter le paffage de l'infanterie ôc du canon. a(fa^^^"de ^"^ ^^^ entrefaites arriva le duc d'Albe avec un jeune gar- l'Eibe pai- çon , qu'on appelloit communément le Guide , à caufe de la Charle V. parfaite connoiflance qu'il avoit des guez ôc des chemins. Celui-ci ravi de trouver une fi belle occafion de fe vanger du tort que lui avoient fait les Saxons , qui le jour précédent lui avoient enlevé deux chevaux , montra volontiers le gué , ôc s'offirit pour guide à l'armée de l'Empereur. Par cet important fervice ce prince fe vit en état de faire pafîer ce jour-là toute D E J. A. D E T H O U , L I V. IV. ^ j fon armée de l'autre côté de la rivière j eiitreprife qui n'auroit ■ pu réûfTir autrement : ôc fans doute que faute d'un tel fecours Henri IL l'électeur de Saxe auroit eu le tems d'arriver fans danger à Tor- i r 4. 7 gaw , & même à Wittemberg avec toutes fes troupes. La ca- valerie légère , commandée par le Prince de Sulmone pafTa la première , avec les cavaliers Hongrois , dont chacun avoit en croupe un arquebufier. Le duc d'Albe les fuivit à la tête de la cavalerie Napolitaine , & de celle du duc Maurice. L'Empereur parut enfuite , monté fur un genêt d'Efpagne bay-brun fuperbement enharnaché , & couvert d'une felle ôc d'une houlTe de velours cramoifi bordé d'une frange d'or : fon armure étoit toute éclatante d'or 5 il portoit une écharpe rouge croifée fur l'eftomach , & telle que la portoient autrefois les ducs de Bourgogne : il tenoit en la main une javeline dont le fer étoit large ôc brillant. Dans ce triomphant appareil on r eut pris pour le grand Céfar , qui palfant autrefois le Rubi- con, rejettoit toute condition de paix, ôcnevouloit que vain- cre. Enfin l'arriere-garde étoit conduite par Ferdinand , avec fes deux fils Maximilien ôc Ferdinand^ ôc Philibert Emanuel duc de Savoye. Le pont que l'Empereur avoit ordonné de conffruire fut gardé par neuf compagnies d'infanterie Alle- mande , tirées des troupes du marquis de Marignan , de Jean de Waldes , ôc de Madruce. On y ajouta deux cens cin- quante chevaux de l'armée du marquis Albert de Brande- bourg, qui s'étoient retirés auprès du roi Ferdinand , après la défaite de Rochlitz , ôc deux cens cinquante autres chevaux que Jean de Brandebourg avoit emmenez avec lui. L'Empereur ôc toute fon armée pafferent heureufement le fleuve. On récompenfa libéralement le guide , à qui l'on fit donner deux chevaux avec cent écus d'or , ôc l'on fe rendit fans peine maître de fautre rivage. Les avant-coureurs de l'ar- mée Impériale avoient déjà chaffé la garnifon de Mulberg , ôc elle s'étoit retirée pour fe joindre à l'armée de l'Eledeur. Ainlî quand les Hongrois eurent mis à terre les arqucbufiers qu'ils portoient en croupe, ôc que l'Empereur avoit eu deffein d'em- ployer contre la garnifon de Mulberg , leur fecours fut inutile à cet égard, Ôc il n'y eut que les coureurs Hongrois qui don- nèrent encore quelques légères efcarmouches à l'arriere-gar- de des ennemis dans le tems de leur retraite. Cependant la Hhij 244 HISTOIRE garnifon de Mulbergmife en fuite vint donner l'allarme à Féle- Henri II ^^^^^ » 9^i pour lors étoit tranquillement au Prêche 5 il lui j - . annoncèrent que l'Empereur venoit avec toute fon armée de pafTer le fleuve , ôc qu'il étoit enfin maître des deux riva- ges. Un fi rude coup le furprit , mais ne l'abbatit point : il fit ufage de fa grandeur d'ame , ôc de la force de fon efprit , ôc donna à fes aflaires l'ordre que de li cruelles extrêmitez lui pu- rent permettre. Après avoir débaraflc fon armée de tout le bagage , il la rangea dans cet ordre de bataille. L'infanterie fut divifée en deux bataillons , au milieu defquels étoient pla- cées les batteries de canon. La cavalerie , divifée de même en deux parties j foûtenoit les ailes de l'infanterie , ôc avec le refte de la cavalerie il fermoir lui-même le corps de bataille. Il mar- cha quelque tems dans cet ordre^ malgré les fréquentes efcar- mouches des Hongrois ôc des Chevaux-legers , fon defiein , comme l'écrit Sleidan , étoit d'aller à Wittemberg, ou com- me l'écrivent les Impériaux, à Schweinitz j quoiqu'il eût d'a- bord refufé de prendre ce parti. Tant d'heureux fuccès pafifoient l'efperance même des Im« periaux , ôc leur fembloient autant de gages afliirez de la vic- toire. Leurs heureux preflfentimens femblerent encore être au- torifés par differens prodiges , que la confiance du foldat , ani- mée parles fuccez , fçait toujours interpréter en fa faveur. On vit, dit-on , durant une heure entière une Aigle planer dans les airs au defius de Tarmée Impériale , dont elle fit le tour, ôc elle prit enfuite fon vol vers le Septentrion. Dans ces mêmes quartiers un loup affamé fe jetta lur quelques Napolitains, qui le tuèrent fur le champ à coups d'épées. Le ciel avoir été juf- qu'à midi fombre ôc couvert , enforte qu'un brouillard épais avoir entièrement dérobé aux Saxons la vûë des Impériaux. Dès que FEmpereur eut paflé le fleuve, le ciel commença à s'éclaircir , tous les nuages fe diiïiperent ôc le Soleil parut. Cette dernière circonftance fit une imprefilon bien différente fur les deux armées. Celle des ennemis abbatuë ôc confternée ne cherchoit qu'à éloigner la bataille : au contraire celle des Im- périaux réjouie ôc encouragée ne refpiroit que le combat ôc la victoire. L'Empereur étoit trop habile pour ne pas profiter d'une difpofition fi favorable , ôc quoique ni le canon , ni. i'infâuterie ne fuflent pas encore arrivés » il ne laiffa pas de. D E J. A. DE T H O U , L I V. IV. 24; s'avancer en diligence avec la feule cavalerie vers l'ennemi , ■■■■n ■■■■■' qu'il atteignit au bout d'une lieuë près de la forêt de Locha- Henri IL \^er. ^ j ^ ^ -^^ ■ Toute l'armée de l'Empereur ne confiftoit alors qu'en cinq mille hommes d'infanterie ôc deux mille cinq cens de cavale- rie. Barthélémy, officier Croate , livra la première attaque: il partageoit avec Pierre Bakyth le commandement de cette ca- valerie , que le Roi Ferdinand avoit amenée l'année précé- dente des frontières de Hongrie , de Croatie ôc de Pologne , pour fervir dans la guerre de Saxe 5 réunie en un corps , on i'appelloit la cavalerie Hongroife. Ces cavaliers portent des Defcàpûort lances, mais beaucoup plus légères que les nôtres, parce qu'el- de la cavaicnc les font creufes j ils fe fervent auffi de boucliers faits en forme ^"^"^^^ ^' d'aîlerons , plus larges par le bas que par le haut, oi^i ils fe termi- nent en pointe 3 ils n'ont prefque point de cuiraiTes , ils n'ufent guéresnon plus de corfelets ôc de cottes de maille 5 ils font iimplement vêtus de fayes longues ôc flottantes \ Au lieu de vi- fieres à leurs cafques , ils font ufage d'une lame de fer avancée , qui défend leurs vifages , lorfqu'ils combattent de près le fabre à la main. Ils marchent fouvent armés dé marteaux ôc demaf- fuës de fer. Ils font terribles dans leur premier feu 5 mais ils ne gardent aucun rang ôc aucun ordre dans le combat , ôc ils fe retirent fouvent en confufion j car parmi eux ce n'eft point une honte que de fuir ^ pourvu qu'ils retournent à la charge avec une nouvelle ardeur. Ce fut cette façon fmguliere de combattre qui trompa les Saxons ; ils reçurent d'abord en braves gens les Hongrois ôc ils s'applaudiffoient déjà de les avoir mis en fuite ; ils virent enfuite s'élever à quelque diftanceun épais nuage depoufïîere, qui leur fit conjeâurer que l'avant-garde de l'armée ennemie s'avançoit î ils réfolurent de l'attaquer de toutes leurs forces avant que l'Empereur eût le tems de la joindre avec le refte des troupes. Mais l'Empereur , pour éviter l'incommodité de la poufliere qui donnoit dans les yeux , autant que pour em- pêcher , au cas que l'avantgarde fût repoulfée , que le corps de bataille ôc l'arrieregarde ne fulTent' ébranlés , fit marcher de front fon bataillon fur la même ligne que celui du duc d'Albe^ vers la droite , ôc donna à fon armée toute l'étendue que lat I Des Hongreline». Hhiii. 2^6- "HISTOIRE ■I» plaine lui pemiettoit de prendre. L'Eletleur informé de ce Henri II i"^<^u^'*^^ ordre de bataille par WolfCraflen maréchal de camp, , - . », ne fongea plus à attaquer l'ennemi , ni à fe jetter dans Wit- i)4'7* i-ri \ n r • r -i pa temberg, maisleulement a polterlon inranterie dans une roret ^ voifine. Pour y réiifïir , il plaça fur la droite , où dévoient être les plus grands efforts des ennemis, le régiment de Beicling , fur lequel il comptoit beaucoup , ôc fit foûtenir ce régiment par deux compagnies de la cavalerie de Ponicaw ôc d'Eiflin- ghen 5 tandis que lui-même , à la tête de cent des principaux Gentilshommes de fon armée , parcouroit les rangs , pour donner fes ordres. L'avant-garde de l'Empereur étoit compofée de quatre cens Chevaux-legers , commandez par le prince de Sulmone , ôc par Antoine de Tolède 5 de quatre cens cinquante Hongrois , ( car l'Empereur en avoit envoyé la moitié , pour reconnoître la ville de Torgaw ) de cent Arquebufiers de la cavalerie Ef- pagnole ; de fix cens Piquiers; de deux cens Arquebufiers à cheval du duc Maurice 5 ôc de deux cens vingt Gendarmes Na- politains, à la tête defquels étoit le duc de Caftro- Villa , qui iur la fin de Tannée dernière , étoit venu trouver l'Empe- reur à Rottenbourg , avec cinq cens Cuirafîiers. L'arriere- garde, où étoient les principales forces, étoit divifée en deux corps. Le premier , commandé par l'Empereur en perfonne , conlifloit en quatre cens Cuirafîiers à cheval , ôc trois cens Arquebufiers. Le fécond , à la tête duquel étoit le roi Ferdi- nand, avoit fix cens Cuirafîiers, ôc trois cens Arquebufiers à cheval. Ces bataillons étoient difpofez de forte, qu'ils avoient le front plus large que les aîies , qui étoient fi étroites que l'on n'y co^mptoit que ûix-fept lignes. Au contraire les Saxons avoient, fuivant la coutume de leur nation, le front plus étroit que les ailes , afin de faciliter à l'armée la liberté d'agir , d'a- vancer, de fe retourner, ôc de fe donner enfin tous les mou- vemens neceffaires , fans troubler les rangs. Bien des gens ex- périmentez ôc habiles dans fart de la guerre, ont prétendu que cet ordre de bataille étoit moins fur , ôc moins ferme que celui des Impériaux. Louis d'Avila femble vouloir autorifer ce fenti- ment par l'événement de ce combat, ôc d'un autre qui fe don- na quatre ans auparavant contre ceux de Cleves , devant la ville de Sittart, Mais François de la Noue , l'un des plus célèbres D E J. A. D E T H O U, L I V. IV. 247 capitaines de notre fiecle , ôc dont le nom aura une place « diftinguée dans cette hiftoire, panche vers le fentiment con- xjpx^r,, ttx traire, ôc nous en donne des preuves inconteftables dans la . ^^ * bataille de Coutras en Saintonge , ôc dans celle d'Ivri. ) a /• Les Hongrois étoient déjà aux prifes avec l'ennemi, quand l'Empereur s'avançant au milieu de fon armée ^ ôc fe tournant du côté des Napolitains, leur parla ainfi : « Mes compagnons , leur dit-il , vous êtes enfin au comble de vos vœux : l'ennemi fonge moins à vous difputer la victoire qu'à s'échapper de vos mains ; c'efl: à vous d'empêcher qu'il ne fe dérobe à vo- tre bras victorieux. Pouvez-vous douter de la protection du ciel, dont nous défendons la caufe f La diligence dont vous avez ufé fi propos ? le pafi!age d'un fi grand fieuve, qu'autre- fois les Romains vainqueurs du monde fe contentèrent de voir, enfin mille fignes favorables nous annoncent une heu- reufe journée. Méritons par nos vœux la faveur divine , Ôc courons fous fes aufpices attaquer les ennemis de leur Dieu, ôc de leur Empereur. Nous fommes , comme vous voyez , les plus forts en cavalerie , qui dans la plaine a toujours l'a- vantage 5 foible avantage néanmoins , en comparaifon de celui que nous donne la juftice de notre caufe. C'eft de cette juftice feule que le foldat emprunte toutes fes forces : fans elle la honte & le remords du crime le défarment; c'eft pour cela que je vois la confternation ôc l'effroi peints fur le vifage de nos ennemis , ôc l'allégreffe au contraire bril- ler dans vos yeux. Car nous ne devons point imputer leur défordre à la lâcheté d'une nation , dont je me fais honneur d'être defcendu , ôc dont même notre armée eft principa- lement compofée. Si depuis dix jours tant de fortes Places ont ouvert leurs portes à notre feule approche , fi tant de garnifons fe font retirées fans combattre , fongez que ce font néanmoins des ennemis dignes de vous 5 loin de vous figu- rer une troupe de lâches , penfés que ce font des Allemands. Nous avons à faire à cet Electeur fi puiffant en Allemagne, qui croit avoir hérité de la valeur du grand Arminius ' , I Arminius, capitaine gênerai des Cherufques 8c autres peuples de Ger- manie , les fouleva confe les Ro- mains , 8c défit trois Légions com- mandées par Quintilius "V arus. Il fut enfuite vaincu par Gcrmanicus , 8c quelque-tems après tué par fcsfoldats, à Tage de trente-fept ans. V. Tacite liv. I . & 2. des Annales. C'étoit uri homme habile 8c très courageux. 2^8 HISTOIRE « qui l'année dernière nous déficit infolemment au combat i Henri IL " ^ 9'^^ maintenant devenu timide, cherche les bois pour s'y 1 ç 4 7. " cacher. Rappeliez donc ici toute votre valeur 5 ajoutez de î> nouveaux lauriers à ceux que vous avez déjà ceùilHs ; «lar- » chez contre un ennemi , que déjà la crainte fait chanceler , 3> ôc que les remords mettront bien-tôt en fuite. C'eft avoir »' déjà vaincu , que d'avoir mis fur la défenfive celui qui nous w bravoit avec tant d'audace. « Bataille de Qq difcours prononcé avec un air de confiance ôc de di- Mulberg en- •//- rr \ v 'J -j- r i - tre l'Einpc- giiitc, ht poulier a l armée des cris de joye , comme 11 la vie-/ i-eur & l'éie- toirc ciit déjà été remportée. Après avoir donné pour mot du axe. ^^^-^^j-j3|. ^ Saint George, Empire, Efpagne , l'Empereur fe retira dans fon quartier , & le duc d'Albe marcha auflî - tôt contre les ennemis. Comme le front de la bataille étoit trop éten- du , quelques cavaliers tombèrent dans un ruifleau maréca- geux, qui fe trouvoit entre les deux armées 5 on fe refferra , ôc les cavaliers s'étans relevez aufîi-tôt, toute l'armée pafTa le ruifieau, ôc fe remit dans fon premier ordre de bataille, fans que l'ennemi fit le moindre mouvement, ôc fongeat à profi- ter de ce défordre. Cependant la cavalerie légère , qui avoit reçu ordre de s'avancer en diligence , ôc de fe faifir d'un pofte qui étoit entre les ennemis ôc la forêt , fut d'abord vi- goureufement repouflee par les Saxons. Mais le duc d'Albe furvenant d'un autre côté , l'Electeur qui craignoit d'être en- veloppé par la cavalerie Impériale plus nombreufe que la fien- ne, fit pafler un détachement, qui couvroit l'aîle gauche de fon armée, à l'aîle droite, où le danger étoit le plus preflant. Il encourageoit fes foldats , il les prenoit par la main , les ca- felToit , comme il arrive ordinairement lorfque les affaires vont mal, ôc leur repréfentoit qu'il s'agifibit de la Religion en cette guerre , qui n'avoit été allumée que par les artifices de l'Evê- que de Rome , dont la puiffance étoit trop odieufe, ôc trop barbare , pour ne pas armer le couroux du ciel contre elle, ôc contre tous fes partifans. Il leur difoit , qu'ils avoient en mê- me tems à défendre leur liberté, leurs femmes ^ leurs enfans, ôc tous leurs biens 5 que l'image de la mort ne devoir infpi- rer aucune crainte à des gens , qui feroient livrez après leur dé- faite à une fervirude honteufe , ôc plus cruelle que la mort. h ces preflans motifs , il ajouta la gloire Ôc le nom de leurs ancêtres DE J. A. D E T H O U , L I V. IV. 2^9 ancêtres qu'ils avoient à foûtenir , ôc il leur peignit toute la , honte qu'il y auroit à dégénérer de la valeur de ceux dont ij£j^-rj jj ils fe glorifioient d'être defcendus. Pour achever de les en- t r 4. 7 * courager , il n'oublia pas de leur rappeller les avantages qu'ils avoient depuis peu remportez fur Ferdinand , ôc fur Alaurice. Il aflura enfin que l'ingratitude de ce dernier ne feroit pas im- punie , pourvu qu'ils ne fe démentiffent point dans le combat. L'éle6leur de Saxe, après avoir infpiré par ce peu de mots quelque courage à fes troupes , fe mit à la tête de l'infanterie, dont il fe défioit extrêmement , & donna au duc Erneft de Brunfwik le commandement des compagnies de cavalerie de Bernard ôc de Jean Seghers , qui étoient fur les aîles , ôc dans lefquelles il avoir beaucoup de confiance. Sur tout il ordonna exprelTément , qu'après la décharge des A rquebuliers, chacun eût à garder fon rang, ôc à foûtenir de pied ferme le choc des ennemis 5 dans l'efpérance que leur premier feu venant à fe ïallentir , il romproit plus aifément leurs rangs , ôc forceroit en- fuite leurs corps de bataille : mais un fort contraire lui fit trou- ver fa perte dans ce qui faifoit fon affurance ; car il éteignit par . ce moyen cette ardeur guerrière , qui s'entretient en comba- tant , ôc que la fureur de la mêlée accroît. Les Saxons , après la décharge des Arquebufiers , fe trouvant prefTés d'un côté par le duc d'Albe, ôc attaqués en flanc par les Hongrois , tan- dis que pour achever de les faire plier, l'Empereur fondoit fur eux avec les troupes du duc Maurice , placées à la queue de l'avant-garde , furent enfin mis en fuite. Le plusgrand carnage fe fit auprès de la forêt par les Hongrois , gens barbares ôc farouches , ôcpar les fujets du duc Maurice, qui. Défaite de quoique Saxons , étoient devenus impitoyables envers leurs saxe.^"*^ compatriotes , à caufe de la haine qui étoit entre leurs Princes. L'Empereur pourfuivit lui-même les fuyards près d'une demi lieuë, &L les Napolitains les pourfuivirent plus de trois. Ce terrible combat dura prefqué depuis midi jufqu'à la fin du jour. L'infortuné Ele£teur , après s'être acquitté de tous les de- voirs d'un grand Capitaine , abandonné des fiens , ôc ayant fon cheval hors d'haleine , étoit prêt de fejetter dans le bois, lorfqu'il fut reconnu à la groffeur de fa taille , ôc trahi par la ma- jefté de fon vifage. Jérôme Faleti dit qu'il fut pris par le comte Hippolyte Portio de Vicenze 5 mais j'aime mieux m'en Tom, L li ayo HISTOIRE ___ -■ ■ , rapporter à George Fabrice , dont l'autorité me femble en cela I-ÎENRi II P^^-^^^^' Il écrit que l'Eledeur, après avoir perdu fur le che- , - ^ _ * niin prefque toutes fes troupes , oppofoit encore une ferme rc- ^ fiiiance à ceux qui le pourîuivoient , quand il fut mis hors de combat par une blefiui e qu'il reçut à la joue gauche , ôc pris enfuite auprès de Mulbergpar le Chevalier Tielen Droten du diocéfe de Merfbourg , à qui l'Eledeur fit prefent d'un an- TI eft fait j-jeau qu'il avoit au doigt. Mais comme les Hongrois ôc les fu onnjcr. Efpagnols difputoient avec Portio , ou avec Droten , à quil'au- roit , le duc d'Albe furvint , qui l'enleva aux uns ôc aux au- tres y pour le conduire lui-même à l'Empereur. Cet illuftre captif étoit monté fur un cheval Frifon , ôc cou- vert d'une cuirafle rembrunie ornée de filets d'argent avec une cotte de maille : fa grofleur ne lui permettoit pas dépor- ter une armure plus pefante. Le fang couloit encore fur ,fon vifage , de la bleffure qu'il avoit reçue dans le combat. Dès qu'il fut devant l'Empereur , il voulut defcendre de cheval , & tirer fon gant, pour prendre la main du vainqueur ,fuivanc la coutume de la nation , mais l'Empereur ne le voulut pas fouffrir. Puiflant ôc clément Empereur , puifqu'il plaît à la Fortune , lui dit l'Elefteur , je me préfente à vous comme votre prifonnier. Quoi donc , interrompit Charle ) vous trai- tés maintenant d'Empereur celui que dans vos difcours , ôc même dans vos écrits publics , vous appelliés avec mépris , tan- tôt Charle de Gand , tantôt foi-difant Empereur ? Comme rEle£teur pourfuivoit fon difcours , ôc qu'avec le même air, fans paroître abattu de fa difgrace , il fupplioit l'Empereur de traiter un prifonnier tel que lui , félon fa dignité j Charle ne lui répondit autre chofe , fi-non qu'il le traiteroit comme il mémoit d'être traité , ôc affeâ:ant un air de mépris , il lui tourna le dos. Avec l'éledeur de Saxe on mit Erneft de Brunfwik, qui avoit aufli été pris , fous la garde d'Alonfo Vivas,Efpa- gnol j Meftre de Camp. Du côté de l'Empereur il ne demeura que quarante hommes fur la place , ôc il n'y en eut qu'envi- ron trois cens de blefles. Peu s'en fallut que le duc Maurice ne pérît lui-même , en pourfuivant les fuyards avec trop de chaleurj en effet un foldat lui appuya le piftoîet fur le côté , mais heu- reufement la poudre ne prit point feu. Ce foldat téméraire fut fur le champ maflacré par ceux qui étoient à la fuite du Duc, DE J. A. DE THOU , Liv. IV. 2^1 Du côté de rEle£leur il y eut quinze cens hommes de tués , ■■■■. 6c fix cens prifonniers. Après i'Elecleur ^ ôc le duc Erneft HENriII de Brunfwik , un des principaux prifonniers fut le comte i c 1 7 * Charle de Turinge. Un petit nombre d'autres eurent le bon- heur de fe jetter dans Wittemberg j tels furent le Prince Jean Frédéric, fils aîné de l'éleÊleur de Saxe , qui fut, comme fon père , bleffé à la tête > le comte de BecUng , ôc le Colonel Re- crod j avec quatre cens hommes qui fe fauverent. Mais le fils de l'Eleâeur , fuivant les confeils de fon oncle ôc de fa mère , fortit de Wittemberg , avant que l'Empereur s'en approchât, Ôc fe retira dans la ville de Gotha. On prit auiïi ce jour-là douze canons , ôc le lendemain fix , qui s'étoient un peu trop avan- cés avec les bagages. Tel fut le fuccès de ce grand combat de Mulbergî nom funefteàde grands Princes, fi l'on s'en rap- porte aux obfervations curieufes de quelques hiftoriens de la taation , qui ont remarqué qu'en l'an 1323. Frédéric duc d'Aur triche ôc Henri fon frère , furent pris par l'Empereur Louis IV. àMulberg en Bavière. Environ cent ans après , Bernard marquis de Bade fut auffi fait prifonnier par l'empereur Ro^ bert auprès de Mulberg , au-deflus de Spire. Après une fi grande victoire , l'Empereur fit rafraîchir fes troupes deux jours entiers à Mulberg ; enfuite il marcha vers Wittemberg avec toute fon armée. Il rencontra fur fa route les députés des habitans de Torgaw , qui épouvantez par le bruit du dernier événement, avoient chafle leur garnifon, ôc venoient fe rendre à lui. Cette Ville , qui eft la féconde de la Saxe, eft bien fortifiée , ôc décorée d'un des plus beaux Pa.- Jais de l'Allemagne : c'étoit auiïi le lieu de plaifance de l'Elec- . teur , ôc OLi il alloit prendre fouvent le divertiflement de la chaffe. L'armée fe trouvant proche de la Ville , le duc de Saxe , que l'on conduifoit dans un chariot avec Erneft de Brunf- wik , voyant entrer la garnifon Efpagnole dans la place , ne put s'empêcher de dire à Vivas avec un vifage riant : Voilà des dépouilles dont Maurice doit s'applaudir , fi fes remords le lui permettent , ôc s'il peut fe glorifier d'une vidoire dont il n'eft redevable ni à fes forces , ni à fa vertu. Par ce dis- cours il cenfuroit la conduite ôc rabaifilbit la gloire du Duc Maurice, qu'il eftimoit indigne des faveurs de la Fortune , ôc il aïontroit en même tems qu'il avoit aflez de courage pour li ij a;2 HISTOIRE a braver fes revers. Le duc de Brunfwik le reprenant Ià-deflu5j Henri II ^^ ^^ ^^'^^ fembloit infulter lui-même à fon propre malheur, ^ - . _ ' =^ Devons-nous nous affliger , reprit-il , de ce qui n'a pas dé- " pendu de nous? ne devons-nous pas le regarder plutôt d'un M œil indiffèrent , comme une chofe qui ne nous touche 30 point ? La confiance admirable de ce Prince n'étoit pas une vai- ne oflentation : s^étant apperçû que malgré ce qu'il venoit de dire , le duc de Brunfwik ne laiffoit pas de foupirer profon- dément; il lui dit d'une voix baffe, en fe tournant de fon cô- » té : ce Je fouhaiterois que vous puffiez recevoir de ma part «un excellent confeil que je prens volontiers pour moi -mé- so me. Quoique vous n'ayez pas encore acquis fur vous affez M d'empire , pour y trouver votre repos 6c votre confolation, w je fuis perfuadé cependant que ce fecours ne vous fera pas » tout à fait inutile , pour appaifer du moins les troubles de " votre ame j ôc pour fatisfaire en quelque forte la haine , le 3' reffentiment, le defir de la vengeance , l'indignation , ôc ge- w neralement toutes les paffions violentes , qui maitrifent le ^ cœur humain. C'eft d'armer votre cœur des préceptes de » la fageffe , contre les traits de nos ennemis qui nous acca- 9î blent. Si le fort des armes nous a été contraire , nous devons » nous revêtir de courage & de force, ôc fçavoir méprifer nôtre « malheur même. C'eft ainfi qu'on peut arracher la vitloire au •'Vainqueur, ôc que le vaincu peut lui donner des loix. Eft- »» il une voye plus noble ôc plus courte pour nous vanger » de notre fuperbe ennemi , jufque dans ces fers , où il nous w retient f =^ Sentimens grands , ôc bien dignes d'un Prin- ce , à qui fes ennemis mêmes n'ont pu refufer la juftice > de le mettre au rang des plus grands hommes , pour fa bonté , fa libéralité , fa prudence Ôc fon invincible grandeur d'ame> 6c qui a mérité , au jugement de tout le monde , un éloge fingulier, pour avoir fçu fe mettre au-deffus de tous fes mal- - heurs. De Mulberg , l'Empereur fe rendit en cinq jours près de 'Wittemberg , qu'il fit fommer de fe rendre 5 mais les habitans de cette Ville répondirent fièrement , qu'ils traiteroient le marquis Albert leur prifonnier, de la même manière que l'on traiteroit l'Electeur. L'Empereur irrité de cette réponfe , fît D E J. A. D E T H O U , L I V. IV. â^ venir les garnifons que le duc Maurice avoir mifes dans » Drefde , Leipfic , ôc Zwickaw , & donna fes ordres pour Henri II. tranfporter par la rivière feize gros canons. Le duc Maurice i ç 4 7, avoir promis quinze mille pioniers pour le fiege '■> mais à pei- ne s'en rrouva-r-il rrois cens , ôc quoiqu'on eûr promis des provifions pour rrois mois , il y eur une grande difette de vi- vres , par le grand nombre de rroupes qui venoient tous les jours groffir l'armée. Tous ces contretems ne purent faire changer de deflein à l'Empereur. Il réfolut de s'avancer lui- même vers la place y après en avoir fait reconnoître le plan 6c toutes les fortifications par un habile Ingénieur, nommé Pizzagni. Il s'avança en effet , ôc tint tellement les habitans ôc la garnifon en refpe£t par fa prefence , qu'ils n'oferent for- tir j ce qui donna le tems de tranfporter le canon , ôc de fai- re paffer l'armée fur un pont qu'on avoit fait conftruire au- deffous de la ville j l'Empereur paffa lui - même de l'autre côté de la rivière, Wittemberg, capitale de la Saxe, efl fîtuée dans une vaf- te plaine, environ à quatre cens pas du Fleuve, ôc n'eft pas moins fortifiée par l'art que par la nature. Elle eft toute en- vironnée d'un chemin couvert très-élevé '■> enforte que le rem- part , qui eft un terre - plein revêtu d'une muraille de brique, ne peut être aperçu de la plaine , même par un homme à che- val. Outre ces avantages j il n'y a aux environs ni monti- cule , ni colline, d'où l'on puiffe la battre avec le canon. Une fource d'eau vive inonde fes foffés larges Ôc profonds , ôc fes murailles font flanquées de cinq baftions. La nature pour achever de la fortifier , l'a environnée d'un large marais du côté du Septentrion , ôc d'un canal tiré depuis l'Elbe , du cô- té de l'Orient; enfin, excepté que fon château eft trop petit, il n'y manque rien de tout ce qui eft neceffaire pour foûte- nir un long fiége. S'il étoit dangereux d'attaquer une place de cette impor- tance , il y avoit auffi quelque lâcheté à n'ofer en entrepren- dre le fiége après une fi belle vi£loire , dont tout le fruit dé- pendoit de la prife de cette ville , qui feule étoit capable de îbûtenir les villes Vandaliques , ôc de fufciter une nouvelle guerre. D'un autre côté en tenter la prife ôc n'y pas réuffir , c'é- îoit avoir remporté une victoire fterile , ôc l'Empereur perdoit en liij 2;4 HISTOIRE même-tems cette réputation d'invincible, qui avoit fait une fi Henri H ^^^^^ impredion fur tous les efprits. Ce Prince qui concevoit la ncceflfité de cette entreprife , ôc qui en voyoit les difficultez prefque infurmontables, crut pouvoir mieux réuiïir par l'adrefTe que par la force. Il s'avifa pour cet effet de menacer de la mort l'éledcur de Saxe? non pour ébranler le courage intré- pide de fon prifonnier, dont il connoiffoit la confiance ôc la fermeté > mais dans fefperance que l'amour ôc la douleur de fa femme ôc de fes enfansle porteroient à faire ^rendre la villq où ils étoient renfermez. Il ne fe trompa point dans fon opinion : le procès de PElec- teur ayant été fait dans les formes le douzième de Mai , on vint lui prononcer l'arrêt de mort dans fa tente , où il étoit affis avec le duc de Brunfwik. En recevant cette nouvelle , On^annon- [{ j^q flt paroître aucune émotion, ôc on ne vit aucun change- fjnêt'de %^ nient fur fon vifage. Mais regardant avec un vifage ferein l'offi- mort. cier qui lui annonçoit fa deftinée : 3> A quoi ferviront tous ces n cruels artifices , lui dit-il , s'il faut que je meure , ôc que Wit- » temberg ne fe rende pas ? On n'attaque ma vie que pour « forcer cette place. Toutes ces menaces ne m'intimident point : »•> plût au ciel que ma femme , mes enfans ôc mes amis , que a> mon malheur entraînera dans de plus grandes difgraces que »» les miennes , fuflent aufli infenfibles que je le fuis. Tout ce »> qu'ils accorderont en ma faveur à l'ennemi, feyra perdu pouc 3» eux , ôc ne me fera pas d'une grande utilité. C'eft une foi- 05 ble grâce pour un vieillard, que de l'éloigner pour quelque « jours du tombeau , où il va bien-tôt defcendre. Si Ton ne 9y confultc que mon choix , il eft fait : j'aime mieux m'im- « moler aux intérêts de mes enfans par une prompte mort , 9> que de furvivre au trifte état où les réduiroit la confervation » de mes jours. Cependant je ne m'oppofe point aux fenti- M mens que leurtendrelfe pour moi peut leur infpirer, pourvu « que cette tendreffe ne foit point aveugle , ôc qu'ils ménagent •■» en même-tems leur propre falut en ménageant le mien. » Après ces mots, il invita le duc de Brunfwikà jouer une par- tie d'échets, bravant également par une fi rare confiance ôc la mort ôc fes ennemis. Le péril d'un fi grand homme allarma non feulement fa femme , fes enfans &c fon frère Erneft , qui étoient renfermez Conditions aiifquelles ou accorde la vie D E J. A. D E T H O U , L I V. IV. 2; j dans "Wittemberg , mais encore quantité d'autres Princes de fes amis , entr'autres l'Eledeur de Brandebourg ôc le duc de Cle- Henri IL ves ^ fon beau-frere, qui fe rendirent en diligence auprès de 1^47. l'Empereur 3 au premier bruit de cette fentence de mort. Le duc Maurice même, craignant avec raifon^ qu'après la mort de l'Electeur, fa femme, fes enfans ôc fon frère ne confultaf- fent que leur défefpoir , ôc que par ce moyen il ne vît ècha- per de fes mains la dignité Electorale , objet de fon avide am- bition 5 pour diminuer d'ailleurs la haine implacable des Saxons qui ne pouvoient le fouffrir , réfolut , de concert avec l'Empe- reur, de lui demander la grâce du prifonnier, quoique fon enne- mi. Enfin après bien des inftances on lui accorda la vie, à ces condidons : Que Jean Frédéric deSaxe renonceroit , tant en fon nom qu'en celui de fes enfans , à la dignité Eledorale , dont la difpofinon demeureroit au pouvoir de l'Empereur : Qu'il livre- ài'éledeur de roit Wittemberg , & Gotha qui eft la féconde place forte de Saxe en y laiflant le canon ôc la troifiéme partie des vivres , ôc qu'il auroit la liberté d'en retirer tous fes meubles ôc tout ce qu'il y pofTedoit. Que la garnifon de "Wittemberg fortiroit de îa ville fans armes. Qu'il feroit obligé de délivrer fans rançon Al- bert de Brandebourg ôc Chriftophle Landgrave de Leuchten- berg ôc de rendre tout le canon ôc les étendarts qu'il avoit pris. Qu'il reftitueroit tous les biens enlevez aux comtes de Mans- feld Ôc de Solms, ôc au Grand maître de PrufTe", enfin à tous les Eccléfiafliques. Qu'il fe foûmettroit à la chambre Impé- riale que l'Empereur vouloir établir, ôc qu'il contribueroit aux frais néceflaires pour cet établiflement. Qu'il s'en rapporteroit à l'Empereur pour les prétentions qu'il avoit fur Lubec ôc Hall. Qu'il renonceroit au traité conclu entre lui ôc ceux de Magde- boug ôc d'Alberftat^ôc atout autre traité préjudiciable à l'Em- pereur ôc à Ferdinand fon frère , ôc qu'à l'avenir il ne feroit au- cuns traitez, où ces Princes ne fuflent compris avec leurs Etats ôc 1 L'éleéleur de Saxe avoit époufé Sibile de Cleves. 2 C'eft-à-dire, au Grand-Maître de Tordre Teutonique , à qui une partie de la Prufle , qui eft aujourd'hui la Prufle Ducale , appartcnoit. Albert marquis de Brandebourg 8c Grand- maître , étant devenu Luthérien, fit un accord avec Sigifraond roi de Po- logne ; par ce traite' il lui céda pour toujours ce qu'on appelle la Prufle Royale , &: referva pour lui 8c les fiens, à titre de fouveraineté héréditaire 8c de Duché, le relie delà Prufle ; elle eft encore aujourd'hui foûmifeau mar- quis de Brandebourg, qui prend le ti- tre de roi de Prufle. 5^^ HISTOIRE mmmmm^^i^^ Icufs alllcz. Qu îl confeiitiroit à rclargiflTement d'Henri de Henri II S^-'u^^'^ik ôcde Vi£tor fonfils, fans fe réferver fur eux aucu- * ne a£lion , ôc que l'Empereur de fon côté mettroit en liberté le duc de Brunfwik. L'Empereur adjugea la confifcation de tous les biens de l'E- le6leur au duc Maurice ôc au roi Ferdinand fon frère , moyen- nant une penfion de cinquante mille écus d'or , que le duc Maurice feroit tenu de payer à Jean Frédéric , Ôc à fes enfans : on laiffoit auffi à ce dernier , avec le confentement de Maurice ôc la permifïïon de l'Empereur , la ville de Gotha , ôc toutes fes dépendances , à condition qu'on en démoliroit lafortereffe, ôc que l'on ne pourroit la rebâtir fans le confentement de l'Em- pereur. Outre cela le duc Maurice s'engagea à payer jufqu'à la îbmme de cent mille écus d'or pour acquitter les dettes que Jean Frédéric avoir faites avant la ligue de Smalcalde, ôc à liquider toutes celles qui étoient hypotequées fur les biens que l'Em- pereur lui laiffoit, afin de mettre fin par ce moyen à toutes les difputes. A ces conditions on ajouta, que fEleûeur n'en- treprendroit rien contre ceux qui fuivroient le parti du duc Maurice , ni contre le roi de Dannemark beau-frere de l'Em- pereur : qu'il obferveroit les ordonnances de l'Empereur ôc de l'Empire , ôc que comme on lui faifoit grâce delà vie, il de- meureroit fous la garde de l'Empereur , ou de Philippe Prince d'Efpagne; enfin que les enfans ôc les fujets de Jean Frédéric pourroient jouir du bénéfice de ce traité , s'ils en ratiiioient les articles. On en exclut feulement le comte Albert de Mans- feld ôc fes enfans , avec le comte de Beicling , les Rhingra- ves , Ôc les colonels Recrod ôc Thomshern 5 cependant on vou- lut bien que ce dernier fut compris dans le traité, pourvu qu'il congédiât fes troupes dans un ïnois. L'Eledleur Frédéric accepta ces conditions le dix- neuvième de May , prelTé par les vives follicitations de fa femme , de fon frère , ôc de plulieurs Princes de fes amis. On avoit voulu d'abord y inférer , qu'il approuveroit tout ce que l'Empereur ou le Concile régleroient fur la religion ; mais la crainte mê- me de la mort , dont on le menaçoit , ne put l'y faire confentir, ôc l'Empereur fit rayer volontiers cet articles fe mettant alfez peu en peine des affaires de la religion , pourvu que les autres allâffent bien. Trois jours après , Erneft frère de l'Eledeur, fes DE J. A. DE THOU. Liv. IV, '2^7 fes enfans , ôc fes minières étant fortis de Witteinberg , l'Elec- teur remit à la garnifon, qui confilloit en trois mille fantafîins, Henri II. & deux cens chevaux, leur ferment de fidélité , ôc il leur enjoi- i j 4 7. gnit de fortir de la ville dans trois jours. Les habitans redou- tant la brutalité des Hongrois ôc des Efpagnols , obtinrent qu'on ne leur donneroit point de garnifon étrangère , ôc l'on fit entrer dans la ville trois compagnies Allemandes , fous les ordres du colonel Madruce. Ce même jour , qui étoit le 9 de May, Sibille, femme de l'Eleéleur , accompagnée de Cathe- rine, femme de fon frère Erneft , ôc de leurs enfans , fe ren- dirent au camp de l'Empereur. L'Eledrice s'étant jettée d'abord à fes pieds ) ce Prince la releva fur le champ avec beaucoup de politeffe ; elle en obtint une audience favorable , ôc fut trai- tée avec toute forte de diftintlion. Elle conjura l'Empereur > en verfant un torrent de larmes , de rendre à fon mari la li- berté , mais elle n'en re^ut que cette réponfe : Que puifqu'en fa confideration on avoit fait grâce de la vie à l'Eledeur , il falloir obferver les conditions du traité j que la fituation même des affaires ne lui permettoit pas de rendre à fon mari la li- berté 5 mais qu'elle avoit celle de le fuivre ôc de demeurer auprès de lui. Par une faveur fpéciale , l'Empereur permit à i'EleiSteur de féjourner huit jours dans la ville , avec fa femme, & fes enfans. Ce Prince, lorfqu'il en fortit , fit de grandes lar- gefles à fes gardes , qui étoient Efpagnols , confervant toujours la même grandeur d'ame , malgré le changement de fa fortune. Le roi Ferdinand ôc l'éleéleur de Brandebourg ayant vifité la ville , retournèrent au camp de l'Empereur , qui fit l'après midi fon entrée dans Wittemberg. Il alla d'abord au château rendre vifite à l'Eleélrice , qu'il tâcha de confoler ôc d'encoura- ger. Cette Princefle fortit bien-tôt après de la ville , empor- tant avec elle fes meubles ôc tous fes effets , comme on en étoit convenu , Ôc fuivie d'une foule de peuple qui fondoit en larmes. Après que le marquis de Marignan eut retiré du châ- teau la nombreufe artillerie qui y étoit , ôc que l'Empereur eut aulTi retiré la garnifon qu'il y avoit mife, le duc Maurice y entra le 6 de Juin avec quatre compagnies de fes troupes. % il fut fi confus du mépris ôc dé l'horreur que lui témoignèrent tous les bourgeois, que n'ofant foiitenir leurs regards, il alla, les yeux baiffez ôc le vifage couvert de honte , droit au château ^ Tome I. K k 2^8 HISTOIRE — fans s'arrêter dans la ville. Le lendemain il fit anembler Henri II ^^^ Bourgmeftres , ôc le Confeil de la ville, aufquels il con- j -, ^ _^ firma leurs privilèges ôc leurs immunitez , & après avoir reçu leur ferment de fidélité , il s'engagea de fon côté à rétablir rUniverfité que les guerres précédentes avoient détruite. Pour adoucir enfin les elprits aigris contre lui , il fit rappeller les payfans qui avoient abandonné la campagne, promettant de fournir gratuitement aux pauvres , ôc de prêter à ceux qui fe- roient plus aifez , des matériaux pour rebâtir leurs maifons , ôc des grains pour enfemencer leurs terres. Afin de donner aufii quelque marque de fa reconoifiance à l'Empereur , il remit en pofTefiion de l'évcché de Naumburg Jule Pflug , que l'Eleéleur Jean Frédéric en avoir chafiTé iix ans aupara- vant , pour y placer Nicolas Amftorf, qui avoir été confacré par Luther. En même tems on donna Frédéric fils de l'élec- teur de Brandebourg pour coadjuteur à l'Archevêque de Mag- debourg, qui l'année précédente avoit fait alliance avec l'é- le£leur de Saxe , ôc contre le m'é de ion chapitre , lui avoit abandonné toutes fes terres. Lazare Schwendi fut en même tems envoyé pour aller prendre pofl^efiion de Gotha , au nom de l'Empereur , ôc pour en faire démolir toutes les fortifica- tions, fuivant les conventions du traité. Henry de Brunfwick , qui fur ces entrefaites étoit devant Brè- me avec Chriftophle Wrifberger ôc Philippe Eberftein, en leva le Ciege le 22 de May , ôc ayant diviféfon armée , qu'il partagea avec Wrisberger , il lui indiqua le jour ôc le lieu où ils dévoient fe rejoindre. Cependant le comte Albert de Mansfeld accom- pagné des comtes de HeideK , de Beiclingen , du Rhingrave ^ ôc des colonels Tomshern ôc Pheninghen , fe joignit aux troupes de Hambourg qui venoient au fecours de Brème , ôc ayant pafi^é l'Elbe, il atteignit le duc de Brunfwick , ôcledéfir avant l'arrivée de Wrisberger , qui furvint un moment après fa défaite. Comme Wrifberger avoit paflTé le fleuve ^ pour fe joindre au duc de Brunfwick , dont les gens étoient déjà en fuite, il tomba fur le bagage de Mansfeld, où il fit un grand butin 5 il enleva près de deux mille chevaux : &c (ce qui fut le plus fenfible à Tomshern qui pourfuivoit alors Henri de Brunfwick) il emporta à ce colonel cent mille écus d'or. Ainfi . Wrisberger mit à profit la défaite même du duc de Brunfwick. DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 2;^ Comme le jour baifToit il prit le parti de fe retirer en Frife .m* avec un fi riche butin. De fon côté , le duc Henry perdit Henri IL toutfon canon, avec quantité de foldats, ôc ne fe f^mva qu'à 1 ç 47. peine avec fa cavalerie quipaffa le Wefer. Il rejettoit fon mal- heur fur le colonel Wrisberger , qui ne s'étoit pas trouvé à pro- pos y difoit-ih au lieu , & au tems marqué. Leur difpute s'échaufa de telle forte , que s'accufant l'un & l'autre de perfidie ôc d'igno- rance , ils en feroient venus à un duel dans les formes , fi leurs amis communs ne s'étoient vivement entremis pour les récon- cilier. Après avoir terminé les affaires de Saxe > l'Empereur qui avoir envie de réprimer l'infolence des Bohémiens , tourna de ce côté-là toutes fes vues 5 mais craignant que les troupes du comte de Mansfeld , enflées du dernier avantage qu'elles venoient de remporter fur le duc de Brunfwic , ne voulurent ranimer le courage des peuples de Bohême , il prit les pré- cautions convenables i pour ne pas voir échouer toute fa gloire contre un fi foibleécueil. Il fut bien-tôt délivré de cette crainte 5 car les Alliez de l'éledeur Jean Frédéric , plus concernez de fa défaite ôc de fa difgrace y que fiers de leurs fuccès ; abbattus d'ailleurs par la prife d'un Prince qu'ils re- gardoient comme l'unique foûtien de l'Allemagne, ôc réduits enfin aune trifte extrémités par la perte de l'argent, que l'on efpéroit devoir fufiire pour quelque tems à l'entretien de l'ar- mée } n'eurent pas plutôt appris que l'Electeur, par l'entre- mife de fes amis , avoitfait fa paix avec l'Empereur , que leur ar- mée fe difiipa. Le comte de Mansfeld , avec fes troupes , fe re- tira dans le pays de Brcme : le colonel Tomshern , prefque aban- donné de tous fes foldats , s'en alla dans le duché de Brunf- wic avec les autres Chefs. L'Empereur voulut alors tourner fes armes contre Magdebourg , dont il avoit quelque fujet de fe plaindre. Pizzagri qu'il avoit envoyé fecretement dans cette ville , l'avoit aifùré qu'il s'en rendroit aifément lemaîtrc; en profitant des troubles ôc des difientions qui regnoient par- mi les bourgeois. Mais le danger commun réunit alors ceux que des intérêts particuliers avoient divifezj ce qui fut caufe que l'Empereur , fdivant le confeil de l'éledcur de Brande- bourg ôc du duc Maurice , quitta le deflein d'afiiéger Magde- bourg. Après avoir traverfé la rivière , il s'en alla par Pctterfeldt Kkij 26o HISTOIRE . en trois jours à Hall fur le Saai , pour fe rendre de là dans Henri IL ^^ HefTe , fi le Landgrave refufoit d'obéïr. i <- A.J II regnoit depuis long- tems entre les foldats Allemands ôc les Efpagnols une mefintclligence , caufe'e fur-tout par la fe- crete jaloufie que les Allemands avoient conçue ^ de ce que fans avoir égard aux grands fervices qu'ils avoient rendus dans cette guerre , l'Empereur avoir confié aux Efpagnols la garde de fon prifonnierréleûeur Jean Frédéric. Cette préférence morti- fioit fenfiblement les Allemands ^ qui la regardoient comme un affront. Le reffentiment qu'ils conçurent d'un objet fi legeir dégénéra bien-tôt en une haine ouverte. Les goujats de l'armée furent les premiers à commencer : quelques Allemands ayant enlevé le butin à des Efpagnols qui revenoientdu pillage, ces derniers diffimulerent quelque tems cette injure : ayant enfuite pris confeil des Italiens , à qui les Allemands en vouloient aufii , ( quoique dans le fond ils fuffent également ennemis des Efpa- gnols ) ils fe rendirent tous en armes vers le pont qui eft fui* le Saah ôc les Allemands de leur côté fe préparèrent au com- bat. L'Empereur étoit à la chaflfe , lorfqu'il apprit ce défordre : il accourut en diligence, ôc arriva lorfque les deux partis étoient prêts d'en venir aux mains. II fit long-tems d'inutiles eflx)rts pour calmer leur fureur 5 enfin il s'avifa d'appeller à lui les fol- dats de Madruce , dont il avoit fouvent éprouvé la fidélité , ÔC rentra avec eux dans la ville , fous prétexte de pourvoira la fu- reté de cette place. Ce détachement ayant confiderablement di- minué les forces des Allemands, qui étoient les plus échauflfés, & la cavalerie du duc Maurice balançant fur le parti qu'elle devoir prendre , on perfuada fans beaucoup de peine aux Ita- liens ÔC aux Efpagnols de mettre bas les armes ôc de retour- ner dans leurs quartiers. Ainfi fut terminé ce différend , où il ne périt des deux cotez que feize hommes , parmi lefquels il ne fe trouva aucun officier de marque. Cependant le Landgrave de Hefi^e épouvanté par l'arrivée de l'Empereur, & confiderant que l'armée de la ligue, où il avoit mis toute fa confiance > étoit dilTipée , fe voyant enfin fans reflburce , ôc deftitué de tout fecours pour faire face à un ennemi fi puiflant , s'avança jufqu'à Leipfic , où l'éledeur de Brandebourg Ôc le duc Maurice fon gendre l'avoient exhorté de fe rendre : mais on fe fepara fans rien conclure , parce D E J. A. D E T H O U , L I V. IV. 261 que l'Empereur , vouloir qu'il fe rendît à lui fans aucu- ■ ne condition , ôc qu'il lui livrât fou canon 6c toutes ^QS Henri IL places. ^ ^ 1547. Sur la route il s'entretint avec Chriftophle Eblebe des con- ditions de paix qu'on lui propofoit^ 6c de la lituation prefente de fes affaires : ^^ Si j'étois affuré, dit-il à cet officier, que l'Empe- 3> reur voulût fe laiffer fléchir^ 6c qu'il me permît de pafferle 3^ refte de mes jours en repos dans une de mes villes , qu'il me ^> laifferoit avec toutfon canon j en confideration delà paix, je 35 confentirois à laifler démolir toutes mes autres places > ôc à =5 livrer toutes les machines de guerre, ôc toutes les niunitions -« qui y font enfermées. y> Eblebe recueillit ces paroles , ôc pro- mit au Landgrave d'en faire fon rapport au duc Maurice. Peu de jours après il revint avec des lettres du duc Maurice , 6c de l'éle£leur de Brandebourg dattées du camp de Wittemberg le quatriéuie de Juin. L'un 6c l'autre mandoient au Landgrave , qu'ayant été informés de fes intentions , ils en avoient fait leur rapport à l'Empereur ; qu'il examineroit les conditions qu'ils avoient obtenues defaMajefté, ôc dont Eblebe étoit le por- teurs qu'au refte ces conditions leur paroiffoient raifonnables , 6c qu'il devroit y foufcrire : qu'ainfi leur avis étoit qu'il fe livrât fans aucune réferve à la merci de l'Empereur , dont il ne devoit craindre aucun mauvais traitement^ ni aucune entreprife fur fa liberté ; qu'ils en feroient eux-mêmes cautions, ôc que s'il arri- "Voit qu'on lui imposât des loix plus dures que celles qui étoient contenues dans le projet du traité , ou fi on vouloit farréter , ils ne feroient aucune difficulté de prendre hautement fon parti , ôc confentoient volontiers à être appeliez en juftice par fes enfans , pour lui en faire fatisfaction. Pour ce qui concerne la religion , ils lui promettoient les mêmes affurances qu'on avoir données avant la guerre à Jean frère de féledeur de Bran- debourg. Voici quelles étoient les conditions propofées au Landgrave , 6c le projet du traité. Le Landgrave étoit obligé de fe rendre à la difcretion de Condition? l'Empereur , qu'il devoit aller trouver en Suppliant, pour lui 'L'^m^or^vc de demander pardon de fa faute , 6c lui jurer à favenir une in- Heiïe. violabie fidélité. Il devoit auffi fe foûmettre à tous les décrets que l'Empereur feroit pour le bien de l'Empire '■> obéir à la Chambre Impériale qu'il érabliroit , 6c fournir , fuivant fes K k il j 262 HISTOIRE I I ■ facultés, à l'entretien de cette Chambre. On exigeoit de lui, Henri IL *^^'^^ renonçât à tous fes anciens traités, ôc fur-tout à celui de i c A.'i. i^ Ligue de Smalcalde , dont il devoit livrer tous les papiers ôc tous les titres , avec défenfe exprefle de conclure à l'avenir aucune autre alliance , où TEmpereur ôc le Roi Ferdinand ne fuffent compris. Il devoit outre cela s'engager , comme les autres princes de l'Empire , à fournir des fecours contre le Turc. Il s'obligeoit de plus à interdire l'entrée de fes Etats à tous les ennemis de l'Empereur , ôc à ne fe déclarer jamais en faveur de ceux qu'il plairoit à Sa Majefté Impériale tle punir : L'Em- pereur devoit avoir un paflage libre fur les terres du Landgra- ve , toutes les fois qu'il feroit neceffaire d'y pafler 5 ôc ce der-« nier devoit fevérement informer contre ceux qui porteroientles armes contre l'Empereur ou contre Ferdinand fon frère. Il devoit rappeller ceux^ de fes fujets qui étoient aducllement au fervice des ennemis ^ ôc leur ordonner de mettre bas les armes dans quatorze jours , fous peine de la confifcation de tous leurs biens au profit de TEmpereur. On le condamnoit à payer dans quatre mois , la fomme de cent cinquante mille écus d'or pour les frais de la guerre y à rafer toutes fes fortereffes , excepté Ziegenheim , ou CaiTel , ôc à faire prêter ferment à l'Empereur par la garnifon qu'il y mettroit. On lui défendoit en même tems de fortifier dans la fuite aucune Place fans la permiffion de FEmpereur, à qui il devoit abandonner toute fon artille- rie , dont ce monarque lui cederoit ce qu'il jugeroit être necef- faire pour la défenfe de la place qu'on lui auroit laiffée. On vouloit cju'il remît en liberté Henri de Brunfwick ôc fon fils, fans aucune rançon : qu'il leur reflituât leurs terres y ôc qu'en remettant à leurs fujets le ferment de fidélité qu'il s'étoit fait prêter , il compofàt encore fur les dommages ôc intérêts qu'Henri de BrunswicK pouvoir prétendre. Il devoit reftituer de même au grand- Maître de PrufTe tout ce qu'on lui avoit enlevé , ôc ne rien entreprendre contre le Roi de DannemarcK 6c contre les autres qui avoient refufé de le fecourir , ou qui avoient fuivi le parti de l'Empereur 5 il s'obligeoit de rendre fans rançon tous les prifonniers qu'il avoit faits fur l'Empereur, ôc à fe repréfenter en juftice toutes les fois qu'on intenteroit une aftion contre lui. Enfin fes enfans , fa NoblefTe ôc tous fes fujets , dévoient ratifier ce traité , ôc s'engager même à D E J. A. D E T H O U 3 L I V. IV. 263 livrer le Landgrave à l'Empereur, au cas qu'il refusât d'ob- , ferver ces conditions. L'éledeur de Brandebourg , le, duc Henri II. Maurice, ôc le comte de Wolfang Palatin , fes gendres , don- 1747. lièrent leur parole pour le Landgrave , 6c promirent de l'o- bliger à accepter , ôc à obferver les conditions de ce Traité. Le Landgrave les reçut de la main d'Eblebe , ôc y foufcrivit avec le confentement de fes Etats : mais il demanda un plus ample éclairciflement fur quelques articles. Cependant 1 Empereur écrivit du camp de "Wittemberg , 011 il étoit encore , à tous les Etats de TEmpire , pour faire ailem- bler une Diète àUlme, environ le 19. de Juin. Le Cardinal d'Aufbourg Othon Truchfes , Jean de Brandebourg, La Lire > ôc Hafen , fes députés, s'y rendirent, ôc firent valoir dans un long difcours le zèle de l'Empereur pour le bien de l'Empi- re. Ils y exagérèrent le crime , ôc la rébellion du Landgrave Ôc de FEledeur de Saxe , autant que les foins ôc les travaux immenfes de l'Empereur , qui s'étoit expofé aux plus grands périls pour le falut de la patrie , ôc pour rendre à l'Allema- gne la paix ôc la tranquillité. Afin d'arrêter les defordres pré- fens , ôc de prévenir ceux qui pourroient arriver à l'avenir , les députés ajoutèrent que le plus fur moyen étoit de conclure une Ligue 5 mais leur délibération fut alors inutile , parce- que la pefte , qui fe répandit dans la ville, obligea les dépu- tés de fe retirer à Aufbourg. Le Landgrave fe fiant entièrement à la parole de l'Elec- Le Land- teur de Brandebourg^ ôc du duc Maurice , oui étoient allez à gi^aji^ de Kef- la rencontre jutqu a JNaumbourg , entra dans Hall au milieu à l'Empereur d'eux, le 18 de Juin fur le foir ; le même jour arriva le duc ^^H^^l^ ^^ Henri de Brunfwick avec fon fils Victor , qui avoir été fait prifonnier, ôc Philippe fon autre fils , au devant defquels étoit allé le duc Henri , celui-là même dont nous avons rapporté la défaite fur le Wefer. Le lendemain au matin Chriftophle Carlebiz porta le traité au Landgrave , pour qu'il le fignât 5 mais il s'excufa de le faire , fur ce que les minières de l'Em- pereur y avoient ajouté quelques articles , qu'il vouloit que l'Empereur expliquât lui-même j car ces articles n'éroient point inférés dans l'exemplaire qu'Eblebe lui avoir apporté à Naumbourg : cependant l'Evêque d'Arras foiitint que ces articles n avoient été omis que parla négligence du Secrétaire. trouver. 2(^4 HISTOIRE Enfin le Landgrave y foufcrivit , à la perfuafion d'un de fes Henri IL gendres. Cette injuftice fut fuivie d'une autre: il avoir deman- i 5" 4- 7- ^^ qu'on lui donnât fur la religion les mêmes fûretés qu'on avoit accordées à Maurice y ôc aux princes de la maifon de Brandebourg j l'Evêque d'Arras éluda cette proportion, en lui demandant de ^o\\ côté des fùretés pour l'Empereur, tou- chant robéiilance qu'il devoit rendre aux décrets du Concile de Trente. Le Landgrave fe récria fur cette réponfe î il al- légua que jamais il n'avoit été fait mention de pareille chofe, & qu'il n'en étoit nullement queftion dans les articles de fon traité. Il déclara qu'il aimoit mieux n'avoir aucunes fùretés de l'Empereur, que d'être réduit à lui en donner de fembla- bles. Après une longue 6c vive conteftation , on eut recours aux menaces , ôc l'on fit entendre au Landgrave que l'Empe- reur s'impatientoit de l'attendre dans fon appartement. Enfin cédant à la violence , il promit de fe foûmettre à un Concile général ôc libre , compolé de perfonnes vertueufes , dont les intentions fuiTent pures y ôc où l'on entreprît la réformation tant du chef que des membres de l'Eglife : ajoutant à deffein, qu'il en accepteroit les décrets de la même manière que le duc Maurice ôc les princes de la maifon de Brandebourg les accepteroient : il fçavoit qu'ils avoient protedé de ne le féparer jamais de la confeiïîon d'Ausbourg. Il fut donc conduit fur les cinq heures du foir, par le duc Maurice ôc l'Eledeur de Brandebourg , à l'Empereur , devant lequel il fe mit à genoux. Alors le chancelier Gun- terot lut une requête dreffée , comme on en étoit convenu , par laquelle le Landgrave fupplioit l'Empereur de lui pardon- ner fa faute, Ôc de lui remettre la peine queméritoit fon crime. L'Empereur, fuivant la réponfe qui avoit été déjà concer- tée , lui fit dire par George Selde , que puifqu'il reconnoif- foit humblement fa faute , ôc qu'il en demandoit pardon , il lui accordoit volontiers fa grâce, ôc lui pardonnoit tout le palTéî de forte qu'il n'avoit à craindre ni le fupplice que fa trahifon avoit mérité, m la prifon perpétuelle, ni la confifcation de fes biens , ni d'autres peines enfin que celles qui étoient compri- fes dans le traité auquel il avoit foufcrit. L'archiduc M axi mi- lien fils du roi Ferdinand, le Duc de Savoye, le duc d'Albe, le Grand maître de PrulTe , les évêques d'Arras , de Naumbourg ôc DE J. A. DE THOU , Liv. IV. 26^ d'Hildesheim , Henri, Charle Vi6lor, ôc Philippe de Brunf- î=!=!îî?^!:^ wic, le Légat du Pape, les AtnbalTadeurs des rois de Bohê- Henri IL me & de Dannemarc , du duc de Cleves ôc des villes An- i j 47. fcatiques, ôc un grand nombre d'autre feigneurs fe trouvèrent préfens à cette aclion. Le Landgrave qui croyoit en être quitte, rendit grâces à l'Empereur avec un air de confiance 5 ôc com- me on le laiflbit trop long-tems à genoux , il fe releva de lui- même , fans en attendre la permiiïion de l'Empereur , vers lequel il s'avança, comme pour lui parler, 6c lui donner la main j mais l'Electeur de Brandebourg , qui s'aperçût que cette dé- marche déplaifoit à l'Empereur, fe mit adroitement entre eux deux , ôc dit au Landgrave qu'ils fouperoient enfemble chez le duc d'Albe avecle duc Maurice: il eft certain cependant que ni l'Elecieur de Brandebourg, ni le duc Maurice n'eurent alors aucun foupçon du delTein de l'Empereur. Après le fouper , le Duc Maurice ôc l'Elefteur de Brande- ^^ ^^"^: bourg s'entretinrent avec le duc d'Albe Ôc l'évêque d'Arras fur té & retenu' les affaires du Landgrave , quife divertiffoit alors à jouer aux pnronmer 1 ••! • J' 'l'TT -i r contre la foi dez 5 mais ils ne purent tirer d eux aucun eclairculement ; ils n- ^u Traité. rent enfin dire au Landgrave par Euftache Schliebon , qu'ils s'é- toient acquitez de leur parole, comme il convient à des Princes, 6c qu'ils s'étoient attendus à un femblable procédé delà part des autres : Que cependant le duc d'Albe 6c l'évêque d'Arras ve- noient de leur dire, qu'il pafTeroit la nuit avec des gardes, ôc qu'ils reffentoientj comme lui, toute l'indignité d'une telle violence; mais qu'ils efperoient qu'après avoir vu l'Empereur, fes affai- res prendroient un tour plus favorable. Le Landgrave outré de la conduite qu'on tenoit à fon égard, reclama long-tems la foi qui lui avoit été donnée , ôc fur laquelle il étoit venu trouver l'Empe- reur. Il ne ceffoit de demander à Cqs gendres la fatisfatlion qu'ils lui dévoient , ôc de leur rappeller les promeffes qu'ils avoient faites à fa femme ôc à fes cnfans. Toute la nuit s'écoula dans ces plaintes ôc ces reproches ; ôc le Landgrave la paffa avec une gar- - de commandée par Jean de Guevara capitaine Efpagnol : le duc Maurice ôc quelques miniftres de l'éledeur de Brandebourg reflerent auprès de lui , pour le confoler dans fon malheur. Le lendemain le duc Maurice ôc l'éledleur de Brandebourg por- tèrent leurs plaintes à l'Empereur , ôc lui remontrèrent vi- vement que leur gloire étoit intereffée dans la caufe du Tom. L Ll . H66 ÎI I S T O I R E I Landgrave, qu'ils n'auroient jamais engagé à venir, ôc qui ne Henri II ^^ f^roit jamais rendu lui-mcme en un lieu fufpe6t , s'ils euf- i r A.J. ^^^^^ ^^ 1^ moindre idée qu'on voulût y attentera fa liberté. Qu'eux-mêmes avoient été fes cautions, ôc qu'ils fupplioient fa majefté Impériale de dégager leur parole. L'Empereur répondit, qu'il ignoroit les promefles qu'ils pouvoient avoir faites au Landgrave 5 quant à lui , qu'il ne l'avoit pas exemté de la prifon , mais feulement d'une prifoa perpétuelle, comme le traité même en faifoit foi 5 qu'il ne s'étoit enfin engagé à rien de plus. Cette affaire ayant été enfuite agitée dans le Confeil , l'évêque d'Arras obje£la toii- jours les termes du traité à ceux qui défendoient les intérêts duLandgrave. Enfin après une difpute alTés vive , on conclut que le Landgrave auroit la liberté de fe retirer , s'il le vouloit. Mais lorfqu'il vint à demander un fauf-conduit , il lui fut re- fufé par les miniftres de l'Empereur , qui deux jours aptes lui firent fçavoir , qu'il eût à fuivre leur maître. Il refufa d'obéir à cet ordre , proteftant que la feule violence l'y pourroit obliger. Mais le duc Maurice & l'éledeur de Brandebourg gagnèrent encore fur lui , qu'il fléchît dans cette rencontre 7 ils lui donnè- rent la main, ôc FafTurerent en préfence de quantité de feigneurSy qu'ils ne s'éloigneroient point de la Cour , qu'ils n'euflent ob- tenu fa liberté. Dans cette réfolution , ils l'accompagnèrent jus- qu'à Naumbourg j où ils folliciterent de nouveau l'Empereur y qui fe trouvant enfin trop importuné , les menaça d'envoyer le Landgrave enEfpagne, s'ils parloient d'avantage en fa faveur, ôc s'ils ne fe retiroient au plutôt de fa Cour. Le Landgrave fut informé de cette trifte réponfe par Carlebitz , qui le pria delà part des Princes , de vouloir bien excufer leur départ, qu'il de- voir moins attribuer à un manque de parole, qu'à la crainte 011 ils étoient , de le jetter dans un plus grand péril , en reftant à la Cour de l'Empereur : Qu'au refte il devoir efperer de re- couvrer inceflamment fa liberté , dès qu'il auroit fatisfait aux articles du traité. Après que l'armée fut forne de Turinge, pour fe rendre à Greventhal , le Landgrave voulut parler de fes affaires au duc d'Albe. Celui-ci pour toute réponfe lui montra le traité, difant que l'Empereur ne l'avoit exemté que de la prifon perpétuelle. « Eh ! quand verrai-je donc la fin de ma captivité f Quel terme DE J. A. DE T H OU, L IV. IV. 2^7 » mertra-t-on à ma prifoii , s'écria hautement le Landgrave ? M Quand même il plairoit à Sa Majefté de vous retenir pri- j^e^^ri JJ. ^ fonnier quatorze ans, ôc d'avantage , reprit fièrement le Duc î i ç 4 7. 3' elle ne feroit rien contre la parole qu'elle vous a donnée. » Le Landgrave réduit au défefpoir , pour fortir d'une prifon où fa vivacité naturelle fouffroit extrêmement, fe hâta de rem- plir toutes les conditions de fon traité : il s'acquitta des paye- mens ftipulez, il rafa fes forterefles, & livra toute fon artille- rie. Bien des gens blâmèrent un artifice Ci indigne de l'Empe- reur , ôc fi honteux pour fes Miniflres , qui par une pareille fub- tilité rendoient imprudemment la foi d'un grand Monarque fufpe£le , ôc le rendoient lui-même odieux à des Princes dont il avoir reçu d'importans fervices. Il efl: vrai qu'on attribua une conduite fi lâche à l'Evêque d'Arras, homme fourbe ôc rufé, qui par l'altération d'une feule lettre ' avoir eu le fecret de tromper le Landgrave , ôc tous ceux qui s'interrelToient pour lui. Quoiqu'il en foit , Eblebe qui , comme nous l'avons dit , avoit ménagé la paix du Landgrave , fut fi touché du trifte fuccès de fa négociation , que peu de tems après il en mourut de déphifir. On ne peut , ce me femble , faire aucun fond fur ce qu'a écrit à ce fujet Louis d'Avila , qui dans plufieurs autres chofes s'eft montré trop zélé partifan de l'Empereur. Cet hiftorien dit , que le Landgrave n'avoit aucune raifon de fe plaindre , ni de la copie du traité , ni du Secrétaire , parce qu'il avoit lui-m-ême tranfcrit de fa propre main l'exemplaire de ce traité. Mais dans tous les écrits qui ont paru de part ôc d'autre fur ce fujet , jamais ce fait n'a été objecté au Landgrave. D'autres foutiennent avec plus de vraifemblance , que les Lnperiaux avpient voulu fe venger par cette perfidie d'une autre perfidie du Landgrave à leur égard , ôc qu'ils avoient crû qu'il leur étoit permis d'ufer de cette forte de repréfaille '. En eifet , I II s'agifîbit du changement de deux lettres. Einig en Allemand , fignifieun feul jour : Euvig veut dire perpétuelle- ment. Il y avoit dans l'exemplaire du Traité Nicht ein einig tag gefangenfein: c eft à dire , mot à mot ; non un feiil jour prifonnier être. Dans la copie que le Landgrave figna par furprife, on pré- tend qu'il y avoit : Nicht ein euvig tag gefangenfein; ce qui mot à mot veut dire ; non un perpétuel jour prifonnier être. 2 Ceux qui ont eflayé de juftifier ainfi Charle V, fe font vu forcés d'a- vouer un fait , qui malgré cette efpece d'apojogie , eft très honteux, 8c des- honorera toujours dans la pofterité la mémoire de cet Empereur. Llij 2d8 HISTOIRE ■ quelques mois auparavant, le comte de Buren qui comman- Henri IL ^^^^ P^'^^ l'Empereur à Francfort avec douze compagnies d'in- j ^ . -^ fanterie, 6c environ quatre cens hommes de cavalerie , ayant fait mourir le 12 d'Avril Guillaume Verden , &Jean Gelnhaufleii convaincus d'une confpiration 5, on publia bien-tôt un écrit, qui portoit , que les criminels avoient avoué dans la prifon , ôc fur le point de fubir le fupplice , qu'ayant trouvé moyen de faire contrefaire les clefs d'une porte de la ville , ils y avoient été en- voyez par le Landgrave pour y mettre le feu au quatre coins , encloûer tout le canon, égorger le Comte lui-même, avec fes amis , le Bourgmeftre , ôc tout le Confeil î empoifonner les puits , ôc furtout celui où l'on puifoit de Peau pour le fervice de la cuifine du Comte. Quelque foin que prît le Landgrave de fe purger de ces accufations par un Manifefte qu'il fit pu- blier, les Impériaux ne celTerent point d'y ajouter foi , parce que les criminels, félon eux, avoient perfifté conftamment dans ces dépofitions jufqu'à la mort. Mais foit que la haine eût infpiré ce mauvais confeil, ou que ]qs Efpagnols fuiviffent leur penchant naturel , en préfé- tant l'intérêt à l'honneur ; quelque motif enfin qui eût donné lieu à l'erreur, rEle£teur de Brandebourg, ôc le duc Maurice n'oferent la faire fentir ni s'en plaindre , dans la crainte de dé- plaire à l'Empereur , dont une pareille fupercherie ternilToit la réputation. Ainfi leur politique les fit defcendre à d'hum- bles prières , qu'ils joignirent à celles de Chrifline , femme du Landgrave , ôc aux follicitations des autres Princes de l'Em- pire, qui les redoublèrent encore dans la diète d'Aufbourgle z6 de Novembre. L'Empereur voulut d'abord y expofer l'état de l'affaire , ôc avancer que les cautions mêmes du Landgrave lui avoient donné le pouvoir de le retenir prifonnier. Mais le duc Maurice , au nom de tous les autres , fupplia fa majefté Impériale , que fans entrer en difcuiïion , ôc fans examiner fi l'erreur provenoit d'une faute d'écriture , ou d'un défaut de prononciation , elle voulût bien ne pas l'imputer à ceux qui avoient engagé leur foi pour le Landgrave 5 ils ajoutèrent que, fans avoir égard à ce qu'il pouvoir mériter j ils la conjuroient de vouloir bien rendre la liberté au Landgrave , au moins en confideration des grands fervices qu'ils avoient rendus dans cet- te guerre , ôc plus encore en confideration de leur honneur t qui D E J. A. DE T H O U , L I V. IV. 26c) ctoît compromis par l'emprifonnement de ce Prince. L'Empereur croyant pénétrer les raifons de Féletleur de ]-jpv.r,j tt Brandebourg ôc du duc Maurice, qui ne fe montroient fi ze- j r. . -7 ' lez partifans du prifonnier, que parce qu'ils avoient donné leur cautionnement par écrit à fa femme ôc à fes enfans , dépêcha le Seigneur de la Lire au Landgrave , qui étoit alors à Nord- lingue , ou les Efgagnols Tavoient conduit. La Lire avoit ordre de- lui demander toutes les Lettres qu'il avoit des Con- fedérez, & celles mêmes où le Duc, & TEledeur lui avoient donné leur engagement folemnel h car l'Empereur étoit per- fuadé, que s'il venoit à bout de retirer leur engagement j ils fe défifteroient aifément de leurs pourfuites. Mais le Land- grave répondit que ces Lettres étoient entre les mains de fa femme & de fes enfans , ôc qu'ils ne les rendroient pas , à moins qu'ils ne fuffent affùrez de fa liberté. L'Empereur crut pouvoir domter fon prifonnier , en le privant de la vûë de tous fes amis , ôc en ne lui laiiïant que deux domeftiques pour le fervir 5 mais cette rigueur fut fans effet de part ôc d'autre : l'un ne voulut jamais fe délîfter de fes droits j l'autre toujours inflexible , ôc fourd à toutes les remontrances , s'obftina conf- tamment à refufer la liberté du Landgrave. Cependant l'Empereur envoya le marquis de Marignan fe faifir de toute l'artillerie de fes deux prifonniers , l'éledteur de Saxe ôc le Landgrave de HefTe, ôc de celle du ducdeWir- , temberg. On dit que le nombre en monta jufqu'à cinq cens pièces, dont il envoya une partie à Milan ôc à Naples , une autre en Efpagne , ôc diftribua le refte dans les Pays-bas , comme un monument de fa vidoire fur les Allemands. Ceux- ci ne furent pas infenfibles à un affront de cette nature : ils reconnurent, mais trop tard , leur imprudence ôc la faute irré- parable qu'ils avoient faite de travailler eux-mêmes à leur ruine, ôc à la honte éternelle de leur nation , jufqu'alors fi floriffante ôc fi couverte de gloire. Ceux même qui avoient fervi dans cette guerre furent obligés d'en rembourfer les frais à l'Empe- reur, qui difoit ne l'avoir entreprife qu'à leur confideration. Pour ceux qui avoient fervi dans le parti contraire , on les ac- cabla de taxes dans toute l'Allemagne , que ce Prince épuifa par ce moyen. La fomme qui entra dans Çqs cofres monta à feize cens mille écus d'or , comme on l'a depuis vérifié pan Lliij 270 HISTOIRE -«-— — îîî???^ les regiflres publics. Sa rigueur exceflive fe fit fentir à plu- Henri il ^'ê'^^'^s particuliers , aufquels il ne voulut faire aucune grâce : j ^ ^ ^^ de ce nombre furent George frère du duc de Wirtemberg , Albert de Mansfeld , Jean Heidek , Louis d'Oetinghen , ôc fon iils auiïi du même nom j il confifqua tous leurs biens , ôc gratifia les enfans d'Oetinghen , Frédéric ôc Volfang , qui avoient fuivi fon parti y des biens de leur père infortuné , qui avec fa femme ôc le refte de fa famille erra dans le monde plufieurs années, fans biens , fans reifource , réduit enfin à fe retirer à Strasbourg , où après le changement arrivé dans les affaires de l'Empire , il eut encore bien de la peine à rentrer en grâce. Outre ces effets de la feverité de l'Empereur , l'Allema- gne eut encore à fouffrir de la dureté du Roi Ferdinand fon îrere , qui fous le prétexte des dégâts qui avoient été faits fur les frontières de fes Etats , exigea des Confederez , Ôc fur-tout des habitans d'Ulme ôc d'Ausbourg, des fommes très confide- râbles. Il voulut aufTi renouveller fes anciennes prétentions fur les Etats du duc de Wirtemberg 5 ôc malgré les conditions du- res aufquelles ce Duc avoit achetté la paix, il foûtint que fes Etats lui étoient dévolus , parce qu'il n'avoit pas affez exatle- ment obfervé le traité. Appuyés fur un fi bel exemple , les Car- dinaux d' Ausbourg ôc de Trente extorquèrent aufli chacun de leur ville beaucoup d'argent , fous differens prétextes. Le pre- mier s'avifa de dire qu'il avoit envoyé du fecours au roi Fer^ dinand pour recouvrer le Fort d'Ernberger , dont Schertel , qui étoit à la folde d' Ausbourg , s'étoit emparé au commence^ ment de la guerre. Affales de \\ ne reftoit plus que la guerre de Bohême à terminer : Elle le fut bien-tôt, après tant d'heureux fuccès > car quoique les Etats du Royaume euffent des troupes nombreufes fur pied, à la tête defquelles étoit Gafpard Pf"lug, ils ne laifferent pas , après la défaite de l'életleur de Saxe , d'envoyer à l'Empereur les comtes Minaw ôc Storemberg, pour le féliciter de fa viétoire , lui offrir des vivres ôc des rafraichil3emens , ôc le fupplier de leur rendre plus favorable le roi Ferdinand, qui, comme ils difoient, avoit contr'eux un injufte reffentiment. Ces députez étoient aufli chargés de la part des Etats d'engager l'Empereur , & le Roi fon frère, à faire palTer leur armée en Hongrie , pour s'oppofer aux armes du Turc, que l'on difoity devoir bien^tôt DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 271 arriver , & à inviter tous les Princes voifins à s'unir contre l'en- j . -, nemi commun. Mais ces députez s'en retournèrent fort affligez fj£js;Ri IJ, des réponfes ambiguës qu'ils reçurent , & des difpoiitions peu 1 c- 4 7, favorables de l'Empereur ôc du Roi Ton frère , qu'ils avoient aifément pénétrées. Quelque tems après le roi Ferdinand écri- vit le quinzième de Mars du camp de Wittemberg aux habi- tans de Prague. Par cette lettre il avoir foin de détruire ce qu'ils avoient avancé i que leur alliance avec la maifon de Saxe n'avoir rien de nouveau ^ ni rien qui fût contre les cou- tumes du H.oyaume. Ainfi rejettant leur excufe , il foiitenoic que cette conduite téméraire ôc nouvelle étoit un exemple très pernicieux, qui n^tendoit à rien moins qu'à avilir lama- jefté Royale : enfin que toutes leurs démarches, & le traité qu'ils avoient fait pendant fon abfence , étoient autant d'ades de rébellion contre l'Empereur & contre lui-même. Pour répa- ration de leur faute, ilexigeoit d'eux que ce traité fut annullé, que chacun biffât fa fignature , & qu'ils lui envoyaifent l'ori- ginal. Il les menaçoit de toute fon indignation , en cas qu'ils re- fufaffent d'obéir. L'Empereur étant à Hall , le roi Ferdinand s'avança jufqu'à Leitmeritz qui efl fur la frontière de Bohême. Il y écrivit en- core aux Etats, pour fe plaindre de leur alliance , & leur ordon- ner expreffément ôc en des termes très forts de s'en départir , ôc de lui rendre un compte exaêl de leurs intentions , cha- cun en particulier. Il n'ignoroit pas , difoit-il i que plufieurs d'entr'eux étoient tombés dans cette faute par imprudence , ôc il déclaroit que fon deffein n'étoit pas d'en ufer avec ceux-là à la rigueur : mais feulement envers ceux qui auroient, de def- fein prémédité , bleffé l'autorité Royale. Les Bohémiens reçu- rent les lettres du Roi dans le même tems que le comte Al- bert de Mansfeld ôc Tomshern remportèrent la vitSloire fur Henri de Brunfwic. Ce fuccès joint à la nouvelle qu'ils reçu- rent , que le Landgrave étoit forti de Leipfic , fans faire au- cun traité de paix avec l'Empereur , leur infpira des fentimens de fierté ôc de hauteur. Ils voulurent, mais trop tard, réparer leur faute J lorfqu'ils eurent appris que le Landgrave avoir été arrêté. En partant de Hall , pour pafTer en Turinge , l'Empereur avoit envoyé le marquis de Marignan en Bohême au fecours 27 HISTOIRE Difcoiirs des Habitans de Prague au liri Ferdinand. ■ de fon fuere , avec huit compagnies Allemandes , qui avoient Henri IL ^^^ précédées par Augufte frère du duc Maurice, à la tête de i r Aj^ cinq cens chevaux , ôc de deux mille hommes d'infanterie. Avec ce renfort le Roi fit marcher foa armée du côté de Prague, dont les malheureux habitans ayant fait en vain leurs derniers efforts , avec le fecours des villes voifnies , furent for- cés enfin par Charlc Saradin de fe rendre à la difcrétion du Roi, qui leur fit fçavoir le premier de Juillet, qu'ils eufifent à fe trouver le fixiéme du même mois au château de Prague , pour y recevoir leur jugement. Là toutes les armes furent mi- fes bas , ôc le canon qui étoit pointé contre cette fortereffe ayant été retiré, cinq cens bourgeois ffe préfenterent à genoux devant le Roi , auquel un d'eux fit , dit-on , cet humble dif- cours. o> SIRE, Comme la divine mifericorde n'éclate que par la grandeur de nos crimes , votre clémence ne peut auffi fe fignaler que par l'énormité des offenfes , qui nous ont rendu les objets de votre jufte colère. C'eft dans les rébellions ôc dans les guerres civiles que les Rois trouvent l'heureufe oc- cafion d'exercer leur bonté ôc leur douceur. Dans les autres guerres , c'eft l'inégalité du fort qui l'emporte le plus fouvent fur l'égalité du droit : ici la moindre prétention eft un crime, ôc les volontez du Prince font des raifons fuprêmes. Com- me en ce cas la juftice eft d'un côté, ôc qu'il n'y a de l'autre que fureur ôc témérité , il arrive prefque toujours que le parti léginme triomphe de l'autre. Mais plus l'audace a été por- tée loin, plus elle devient un digne objet de la clémence du vainqueur. C'eft dans ce doux efpoir , ou plutôt dans cette, fûre confiance en vos bornez. Sire, que nous nous profter- nons à vos pieds. Nous reconnoiffons notre faute , ôc nous ne prétendons nous défendre que par un humble aveu ; nous fommes plus pénétrés du regret qu'elle nous caufe , que de la crainte de votre couroux. Ufez donc , puifque vous le pouvez , non feulement du droit de la viâoire , qui eft le moindre de vos droits , c'eft-à-dire de celui qu'elle vous donne fur nous, fur nos femmes, nos enfans, hosmaifons, ôc nos biens 5 mais ufez encore du droit de Juge que vous avez acquis fur nous, comme fur des criminels convaincus par leur propre aveu : ufez de la puiffance d'un Souverain fur des 35 fujets DE J. A. DE THOU, Liv. IV. 27^ » fuj'ets rebelles, la peine que vous nousimporerezégalera-t el- «^^ M le jamais celle que nous avons méritée ? de quels attentats, Henri II » de quels forfaits ne nous fommes-nous pas rendus coupa- t r 4^ 7 * « blés envers la majefté royale f par quels infolens mépris » n'avons - nous pas excité la colère du meilleur de tous les i» Princes ? Quel moyen de nous punir f Tous les châtimens « ne peuvent égaler celui que nous méritons ; vous ne pouvez M nous punir qu'en ne nous punifTant point. Pouvez-vous mieux « confondre notre perfidie, qu'en nous accablant de votre gé- o> nérofité ? Nous avons été informés de la révolte que les Ef- « pagnols excitèrent il y a vingt ans, fous le gouvernement de " Chievi'es , ôc du dernier foulevement de Gand, fous la prin- » cefle Marie votre fœur. Nous fçavons comment vous avez M puni ces fautes. Que l'Allemagne ôc les nations étrangères 3» apprennent que pouvant nous châtier comme eux , vous nous w avez jugés indignes de votre colère , ôc qu'il vous a femblé w plus noble ôc plus grand de pardonner que de punir. C'eft s» couronner toutes vos belles adions , que de facrifier le jufte w reflentiment que vous avez conçu contre des miferables , « ôc c'eft mettre le comble à votre vi6loire que de vous vain- 3' cre vous-même. Quels plus glorieux trophées pour vous, « que la vie, l'honneur ôc les biens que vous nous laifTerez, " comme des monumens éternels de notre ingratitude , ôc de M votre clémence. En nous confervant ces biens, vous perpe- 3ï tuerez notre repentir j nos remords nous tiendront lieu des K châtimens rigoureux que vous nous aurez épargnez. Par-là, a' Sire, vous ferez alTure de notre obéilfance, ôc cette obéïf- 0' fance entretiendra la paix au dedans ôc au dehors. Par-là »' vous obtiendrez fans peine de notre confufion ôc de notre 3' humble repentir , ce qu'une fureur infenfée nous avoit juf- » qu'à prefent empêché de vous accorder. Confiderez donc » moins notre faute , Sire, que votre dignité royale , votre »' augufte Maifon , votre perfonne facrée , , vos vertus , ôc 95 les profperitcz dont le Ciel les couronne. Recevez - nous en 0» grâce , Prince magnanime, ôc accordez -nous une amnif- M tie, quelque indignes que nous foyons de ce bienfait. Puiffe 05 avec nous toute l'Allemagne foâmife fléchir fous les loix de 5>5 l'invincible Empereur votre frère ! Puiffent non fculc- •> ment vos fujets de Bohême , mais encore tous nos voifins> Tom. I, M m 274 HISTOIRE touchez de cet exemple d'humanité, s'emprefler à vous être TJpv-DT ÎT ^' aulfi fidèles Ôc auffi foCimis à l'avenir qu'ils fe font montrez ^ 33 mgrats & mdociles : conduire qui n a lervi qu a les couvrir ' o> de honte & qu'à vous combler de gloire. « Le Roi peu touche de ce difcours , rappelîa tout ce qui s'é- toit pafle, ôc fît l'énumeration des crimes qu'ils avoient com- mis 3 leur ordonnant de répondre à chaque chef d'accufation. Ces malheureux eurent de nouveau recours à de vains éloges de la clémence , fur laquelle ils fondoient tout leur efpoir > enfin ne pouvant fe juftifier du crime de rébellion qu'ils avoient avoué , ils employèrent la dernière reffource des miferables , les gémiffemens & les larmes. Loin d'en être ému , le Roi ne leur répondit que par un fouris amer', ôc branlant douce- ment la tête , » Ce font des larmes tardives , leur dit-il 5 vous » en deviez verfer , lorfque vous commenciez à vous revol- 05 ter , ôc à prendre les armes contre votre Prince. ^^ Abatus ôc defefperez par cette dure réponfe , ils eurent recours à Ferdi- nand , fécond fils du Roi , à Augufte de Saxe ôc aux autres Seigneurs de fa cour qui étoient à fes côtés, en les fuppliant d'avoir quelque pitié de leurs malheurs , ôc de foUiciter leur grâce. Le Roi voulut bien , en leur confideration , ne les pas punir tous en particulier 5 mais il n'accorda pas l'amniftie : il ordonna donc que tous ces Bourgeois fulTent gardez étroite- À , ment dans le château , jufqu'à ce qu'il eût décidé de leur fort. Ce fut quatre jours après , que leur jugement fut prononcé Jugement ,^q cette manière. Qu'à la première alîemblée des Etats, ils Us habuan? romptoieut la Ligue, ôc en déchireroient tous les ades. Qu'ils jlc Prague, livreroient au Roi toutes les Lettres patentes , ôc tous les titres de leurs privilèges ôc de leurs immunités, pour être biffez à fon gré , ou confirmez ôc rétablis de nouveau par le Roi j s'il le jugeoit à propos. Qu'ils remettroient toutes lesLettres^ oi\ étoient compris les droits de chaque quartier ôc de cha- que Communauté de la Ville, parce que ces Lettres avoient donné lieu à tous les troubles. Qu'ils rendroient toutes les Places fortes , ôc renonceroient à tous leurs droits de jurifdic- tion , ôc d'impôt j qu'ils renonceroient aufÏÏ à l'alliance qu'ils avoient faite avec f éledeur de Saxe. Que fimpôt fur la bière leroit continué, quoiqu'ils ne s'y fulfent engagés que pour trois ^lis. Qu'ils remettroient au château toute leur artillerie x ôc D E J. A. D E T H O U > L I V. IV. 27; que chaque particulier porteroit fes armes à l'arfenal. Après ■ que ce jugement eut été rendu, on fitfortir du château les cri- Henri IL minels , dont plufieurs furent condamnés à mort , & un grand 15-47. nombre d'autres à une prifon perpétuelle ; il n'y en eut que cinquante , à qui le Roi lit grâce. On cita aullî en juftice quan- tité de gentilshommes , qui n'ayant point comparu , furent tous déclarés criminels de leze-Majefté. Enfin on mit à prix la tête de Gafpard Pflug^chef de la ligue 5 ôc l'on promit cinq mille ' écus d'or à celui qui le tueroit. Les confifcations au profit du Roi lui valurent deux cens mille écus d'or, ôc les Impé- riaux afiurent que les impôts de la ville de Prague augmen- tèrent fes revenus de deux cens quinze mille écus d'or. Il eft évident, fuivant ce calcul, que cette guerre feule fut plus utile au Roi Ferdinand , que prefque toute l'Allemagne, ou fubju- guée ou mife à contribution , ne le fut à l'Empereur. En ef- fet celui-ci ne travailloit , pour ainfi dire , que pour la digni- té Impériale , ôc comme fur un fond étranger , au lieu que l'autre travailloit fur fon propre fonds , ôc pour fes intérêts. Car fi l'on en excepte l'artillerie , ôc les autres munitions de guerre , tout ce riche butin de l'Empereur fe reduiiit , ce me femble , à bien peu de chofe après la vi6loire. Tandis que la Bohême étoit plongée dans ces malheurs, ^ î'Empereur en fept jours s'étoit rendu par la Turinge de Hall à Bamberg en Franconie , oi^i il rencontra le Cardinal Sfon- drate , que le Pape lui avoit envoyé pour le féliciter de fa vic- toire. Il le reçut bien j ôc lui fit de grands honneurs î mais il ne put s'empêcher, quand le Cardinal prit fon congé , de lui mar- quer quelque mécontentement , de ce que Pierre-Louis Far- nefe fils de fa Sainteté, qu'elle venoit de créer duc de Par- me ôc de Plaifance, formoit de fecrettes ligues en Italie , Ôc avoit donné même occafion à la conjuration des Fiefques. L'Empereur fe rendit trois jours après à Nuremberg , où il ne voulut pas laifTer entrer fes prifonniers , craignant l'affedion que le peuple avoit pour eux j il les fit foigneufement garder hors de la ville par les Efpagnols. Ce fut à Nuremberg qu'il reçut les députés de Hambourg , ville fituée à. l'embouchure de l'Elbe , ôc à l'entrée du Duché de Holftein , appelle par \qs 1 C'eft par une faute d'imprc/Tion qu'il y a 15000 dans le texte Latin ; SIei- dan, liv. ip. d'où cet endroit eit entièrement tiré , marque jooo. M m i j 27^ HISTOIRE ' anciens Cherfonefe Cimbrique. Les habitans de cette ville fe vô^ Henri IL ^^^^^ ^^"^ reilource , après la défaite des Bohémiens ôc la prife des j . . _ chefs delà ligue, firent promettre par leurs députés à l'Empereur^ de renoncer à cette ligue, ôc obtinrent une amniftie, moyennant cent mille ccus d'or , qu'ils payèrent pour les frais de la guerre, La foumilîion de cette ville fut d'autant plus agréable à l'Empereur , qu'il efpera qu'elle feroit d'un bon exemple pouc Lubec , ville firuée fur le rivage oppofé , & à l'entrée de la même peninfule, & pour toutes les autres villes delà Bafle-Sa- xe , qui à l'imitation de Hambourg , viendroient fe rangée d'elles-mêmes à leur devoir. Il ne fut pas entièrement trompé dans fes efperances : car s'étant rendu le feptiéme de Juillet à Ausbourg, il y reçut les députés de Lubec ôc de Brunfwic, qui s'excuferent fur les troubles paffés , ôc firent leur paix > moyennant la fomme de deux cens mille écus d'or. Immédiate- ment après eux Philippe , 6c Barnime , princes de Pomeranie> fe réconcilièrent aufïï avec l'Empereur. Ceux de Lunebourg envoyèrent leurs députez , mais inuti» lement; car l'Empereur leur ayant donné audiance, fut cho- qué de la hardieïïe avec laquelle ils lui répondirent , ôc trou- va qu'ils ne refpe£toient pas afiez un vainqueur. En entrant à Aufbourgil fefit accompagner par l'Eleûeur fon prifonnier, ôc laiffa le Landgrave à Donavert, oii il fut traité par fes gar- des Efpagnols avec la dernière indécence j foit que ce Prin- ce eût , comme ils le difent, confervé dans les fers trop de fierté,foit que cette nation fuperbe fe foit toujours fait une gloire d'infulter aux vaincus. L'Empereur, qui n'avoir plus befoinde troupes aufîi nombreufes, paya ôc congédia la garnifon d'Auf- bourg > qui étoit fous les ordres de George Schawembourg;- il en ufa de même avec les troupes du marquis de Marignan ôc du comte de Naffaw , ôc ne retint auprès de lui que huit com- pagnies definfanterie Allemande, quoiqu'il en eut auparavant quarante à fa foldeî nouvel affmnt pour les Allemands ,qui ne voyoient que des troupes Italiennes ôc Efpagnoles répandues de tous cotez. L'Empereur avoir pris foin de diftribuer ces trou- pes dans les villes : il mit en quartier d'hiver fept cens chevaux Napolitains à Weiffenbourg en Nordgou. Il en coûta cher à ceux qui voulurent s'exempter d'avoir des troupes chez eux. Les habitans de Alemminghen ôc ceux de Kempten furent de D E J. A. DE T H O U , L I V. IV. 577 ce nombre. Les premiers payèrent trente mille écus d'or , ôc ■ ■ les autres vingt mille, pour n'être point obligez à loger des Henri II foldats. Cinq cens chevaux arrivez de Flandre furent auffi dif- 1^47' tribuez dans les villages , & douze compagnies d'infanterie Eipagnole, qui avoient féjourné quelque tems à Bibrach eu- rent ordre de fe tranfporter fur le lac de Confiance, pour l'ex- pédition à laquelle on fe difpofoit. Tel fut cette année le fuccès de la guerre d'Allemagne la plus mémorable que cette nation ait jamais faite depuis la dé- cadence de l'Empire Romain. On ne fçauroit blâmer ceux qui en attribuent toute la gloire à la valeur ôc à la prudence de l'Em- pereur. En effet , il donna , de l'aveu même de fes ennemis , une preuve flgnalée de fon courage héroïque & de fa fermeté intré- pide dans le camp d Ingolflat 5 lorfqu'environné de toutes parts> & prefque accablé par les troupes des Proteflans encore tou- .tes fraîches , non- feulement il garda une contenance affurée, mais il anima fes troupes par fon exemple, par fes difcours, & par fa vigilance infatigable à fortifier fon camp, s'expo- fant le premier à tous les dangers , & par cette noble audace infpirant au foldat la réfolution de le fuivre & de l'imiter. Quel- le courage ne montra-t-il pas, lorfqu'après qu'on eût délibéré départager farmée pour ladiflribuerendifférens quartiers d'hi- ver, il fut lui-même l'exemple du foldat, en bravant toutes les rigueurs d'une faifon qu'il paffa fous des tentes ? Il fit pendant plufieurs années des préparatifs pour cette expédition ôc fe com- porta avec tant de prudence, d'adreffe ôc de fecret , que ceux mêmes qui y étoient le plus intereffez n'en eurent aucune con- noiffance. Ce fut l'ouvrage d'une politique confommée, d'en- tretenir les Allemands dans une défiance mutuelle , ôc de pro- fiter fi bien de leur divifion , en les attirant à fon parti , les uns par la crainte, les autres par l'efperance, qu'ils furent eux- mêmes la caufe & l'inflrument de leur perte. Ajoutez à ces premiers traits Phabileté qu'il fit paroître à tourner à fon avan- tage les querelles d'Albert ôc de Jean de Brandebourg avec le Landgrave de HefTe , l'ambition du duc Maurice, ôc fa haine fecrette contre l'Eledeur de Saxe. Avec quel art ôc quel- le délicateffc fcût-il ménager les différentes partions de tant de Princes que leur fureur aveugla jufqu'au point de facrifier les intérêts de leur Religion, ôc la liberté de toute l'Allemagne ï M m iij 278 HISTOIRE Il II tourna par là contre eux-mêmes les armes qu'ils ne dévoient Henri IL employer que pour leur commune dcfenfe, ôc ouvrit enfin à i ^ A.J, ^^^ troupes étrangères l'entrée de leur pays , dont ils leur facili- tèrent la conquête. Etoit-ce l'effet d'un génie médiocre d'avoir fçù temporifer Ci à propos ? Il avoir conçu une jufte idée des affai- res des Alliez 5 ilprévoyoit que la bonne intelligence nepour- roit long-tems fubfifter parmi eux , foit par la diverfité de leurs intérêts , foit par l'égalité de la puifTance ôc de l'autorité , qui feroient fouvent avorter leurs meilleurs projets dans leur naif- fance , qui les feroient échouer par indifcretion , & les ren- droient vains , faute du courage néceffaire pour les exécuter. Rci'îcxions Tels furent les motifs d'une profonde fageffe , qui détermi- politiques fur ^grent l'Empereur à ménager les alliez dans le commence- cette guerre on i i- tii i i d'Allemagne, nient ^ & a ne pas leur livrer d abord un combat douteux, dont le tems devoit lui affurer le fucccs. D'ailleurs comme il connoiffoit l'inconftance naturelle du peuple, il faifoit exprès traîner la guerre en longueur , afin d'exciter les murmures con- tre les chefs des Alliez, dont la principale reffource con- fiftoit dans les villes , qui dévoient fournir aux frais néceffaires pour l'entretien de l'armée. Car il ne doutoit point que ce retardement > quoique néceffaire ^ ne rendît enfin les Princes liguez odieux , ôc fufpeds ou d'ambition ou de trahifon dans î'efprit des peuples, qui retireroient enfin leurs fecours, ôc fe fé- pareroient de la ligue. Mais fi l'Empereur fut redevable à fa prudence ôc à fa va- leur de fes heureux exploits , il en dut auffi une partie à la Fortune, qui le délivra de deux Rois puiffans ôc redoutables, fur le point ou ils étoient d'arrêter le cours de fes vidoires, fi la mort ne les eût prévenus. En effet on ne fçauroit contefter que le Roi François I. n'eût envoyé fecretement , peu de tems avant fa mort , cent mille écus d'or à l'éledeur de Saxe ôc au- tant au Landgrave. Quelque tems auparavant^ comme la paix l'empêchoit d'agir ouvertement contre l'Empereur , il s'étoit fervi de Pierre Stroffi,fon allié très proche par Catherine de Médicis fa belle-fille , homme très infinuant ôc très riche , pour faire tenir aux Confcdcrez trois cens mille écus d'or : ôc pour facihter à Stroffile payement de cette fomme, le Roi lui paya quelques autres fommes confidérables qu'il lui devoit. Com- me les villes d'Aufbourg , d'Ulme ôc de Strafbourg s'étoient en- D E J. A. D E T H O U , L I V. IV. 279 gagées pour une pareille fomme l'année précédente , Strolli » étoit venu avec Jean Sturm trouver leurs Chefs à Donavert , H£x,n j jT ôc s'étoit obligé à les rembourfer 5 mais lorfque le tems de le t r ^ t ' faire fut échu , on ne put jamais trouver cette fomme enFran- -> ^ '' ce. Les Froteftans ont écrit que ce fut un artifice du Cardi- nal de Tournon , alors tout-puiffant à la cour de France , ôc que la religion rendoit leur ennemi déclaré. En effet ce Car- dinal fit naître à Strolli bien des difficultés 5 il lui fit faire re- flexion aulîi que la maladie du Roi devoir faire craindre pour la fureté de ces avances. ■ Il eft certain, & on ne peut le diflîmuler, que les Confc- derez commirent de grandes fautes , ôc qu'ils livrèrent à l'Em- pereur la vidoire , qu'ils avoient eux-mêmes entre les mains ^ s'ils l'avoient attaqué les premiers , comme ils pouvoient le faire , ayant les premiers pris les armes î car furprenant ainlî l'Empereur qui étoit alors fans défenfe, ils en feroient aifément venus à bout. Cène fut pas une moindre imprudence de leur part, d'avoir négligé la prife de Ratifbonne , dont ils pouvoient ie rendre maîtres fans effort^ & par-là chaffer abfolument l'Em- pereur des bords du Danube ; au lieu de s'amufer , comme ils firent , à la prife de Rain , & de quelques autres places de peu d'importance. Les Impériaux n'ont pas manqué d'obferver auffi , que les Alliez manquèrent de prudence , en mettant une il foible garnifon dans Neubourg , place confiderable par fou alfiette & par la commodité du pont , ôc très avantageufe par l'abondance des vivres , qui leur eût facilité le moyen de con- ferver tout le pays qui s'étend depuis la rivière du Lech jus- qu'à Munchen. Mais comme ils n'avoient laifie dans cette ville que trois compagnies pour la défendre, cette imprudence fut caufe que dès que l'armée des Alliez fe fut éloignée, les bour- geois cliaflerent la garnifon ôc fe rendirent à l'Empereur, quî s'empara de la ville. Ce Prince réfolut enfuite de décamper ^ ôc de fuivre l'ennemi : mais fi dans le tems qu'il fut obligé de par- tager fes troupes, les Confederez étoient venu fondre fur fa cavalerie les Impériaux de leur propre aveu n'auroient ja- mais pu éviter d'être défaits. Après la déroute de l'armée Im- périale à Rochlitz , où réle£leiir de Saxe fit le marquis Albert prifonnier , il eut encore à fe reprocher de n'avoir pas fur le champ conduit fon armée contre le Duc Maurice, quin'auioit 2^0 HISTOIRE _ pu, fans doute , oppofer qu'une foible réfiftance , ôc qu il auroit Henri II ^'-^ moins obligé de lui abandonner entièrement la Mifnie. ^ ' Mais la dernière ôc la plue; grande de toutes les fautes oii tomba l'éledeur de Saxe , ôc celle qui caufa fa perte , fut lorfqu'il divifa fon armée, dont il envoya en Bohême une partie, fous les or- dres du colonel Tomshern , & l'autre en balle Saxe fous ceux du comte de Mansfeld 5 car par ce moyen il livra le paffage de l'Elbe à l'Empereur , ôc fembla lui céder la vi£loire , quoi- qu'il eût devant les yeux l'exemple encore récent de la défaite du roi François I. fur le Tefin , qui n'étoit arrivée que pour avoir partagé fon armée , dont il avoir imprudemment donné une partie au duc d'Albanie , pour aller dans le royaume de Naple. Il n'eût rien manqué à la gloire de l'Empereur, fi là fageffe ôc fa modération eulîent égalé fon bonheur ôc fa prudence : car comme ce n'étoit pas fon deffein , ôc que fes forces même ne lui permettoient pas de fubjuguer ôc d'aflfervir cette infinité de villes, de peuples ôc de princes, dont une fortune extraor- dinaire l'avoit fait triompher j ôc qu'enfin il lui étoit impofïî- ble de transformer la république d'Allemagne en un Royaume héréditaire ; il ne devoit , ce femble , avoir rien plus à cœuc que de foûtenir , par fa clémence ôc fa bonté , ce haut degré de gloire , de puiflance ôc de grandeur, où il fevoyoir parvenu. Mais comme le duc d'Albe ôc Caftaldo , les deux principaux de fonConfeil, fe trouvèrent fur cela de fentimens oppofez , l'Empereur enyvré de fes profperitez préfera le mauvais parti propofé par le duc d'Albe , qui foûtenoit que le fruit de la vidoire ne pouvoit fe recueiUir que par une grande feverité. Suivant ce confeil peu humain , l'Empereur traîna deux ans entiers à fa fuite , en Allemagne ôc en Flandre , deux Princes infortunez, que le fort avoit rendu l'objet des plus injurieux traitemens 5 ôc ce qui acheva d'exciter l'indignation publi- que , il en confia la garde à des Efpagnols , enforte qu'on peut dire que fa victoire lui atdra moins d'applaudiflemens , que de blâme , de haine ôc d'exécration. La haine publique fut dans la fuite fécondée par celle du duc Maurice , qui n'ayant pas obtenu ce qu'il efperoit de l'Empereur, fçut profondement difilmuler fon chagrin, en at- tendant l'occaiion favorable à fes deileins , ôc à la vangeance qu'il méditoit; pour le Landgrave fon parent ôc pour lui. Il brûloit DE J. A. DE THOU, L î V. IV. 2S1 brûloit au(îi du defir de fe décharger de la haine de tous les Allemands , qui le regardoient comme l'auteur de tous leurs Hpv-D» jj' maux , ôc de facrifier l'Empereur au relTentiment public , en i <- 4, 7 ' le chaflant de l'Allemagne , à laquelle Maurice vouloir rendre toute fa liberté. D'habiles gens en effet prévirent dès-lors la courte durée des profperkez de Charle^ Ôc tirèrent de juftes confequences d'un accident qui lui arriva dans la ville d'Auf- bourg : car comme il y entroit avec un air de triomphe , il fur- vint une émeute parmi les foldats du colonel Madruce ( ceux- là mêmes aufquels il fe fioit le plus , ) qui fe mutinèrent pour n'avoir point reçu leur preft. En cette occafion le fuperbe vain- queur de l'Allemagne courut rifque d'être la vidime d'une foldatefque infolente , ôc ne fe fauva qu'avec peine dans une maifon bourgeoife. Il y paifa trois heures dans de fâcheufes inquiétudes 5 car les habitans ayant pris les armes pour fe dé- fendre du pillage, il eut à craindre également, ôc la fureur du foldat ôc la violence du bourgeois , dont la fidélité lui étoit fort fufpecle. Enfin la fédition fut calmée par l'entremife de quelques perfonnes d'autorité , qui d'un côté tinrent en refpedl: les chefs de la bourgeoifie, ôc. de l'autre appaiferent les foldats en les affùrant d'une prompte fatisfatlion. Le premier foin de l'Empereur , après fes victoires, fut de rétablir la Religion. Pour cet effet il rendit au Cardinal d'Auf- bourg l'églife Cathédrale de cette ville : il s'empara de quel- quelques- autres églifes, ôc les ayant fait bénir de nouveau , il y rétablit le culte de la Religion Catholique. Il laifTa les autres à la difpofidon des Bourgeois^ ôc du Confeil de la Ville ^ ôc chargea du foin de cette affaire Michel Sidonius , grand Vi- caire de l'Archevêque de Mayence , ôc célèbre Prédicateur. Mais comme ces églifes Catholiques étoient déferres, quelques- uns ont prétendu qu'on engagea par argent plufieurs pauvres à les fréquenter. Tous les Electeurs fe rendirent à la diète. Parmi eux on diflinguoit les deux nouveaux Ele£leurs, Adolfe de Cologne, ôc Maurice de Saxe. Le cardinal de Trente, le duc Henri de Brunfwic, le duc de Cleves, la reine Marie d'Autriche, ôc Chriflierne, veuve de François de Lorraine, s'y trouvèrent aufli. L'archiduc Maximilien d'Autriche ouvrit l'AfTemblée le pre- mier jour de Septembre , par un petit difcours qu'il fit au nom Tome J. N n 2Î2 HISTOIRE de l'Empereur. Un des Secrétaires d'Etat lut enfuite , félon la HsNRiII coutume, un long difcours, où, après avoir rappelle tout ce iIaj ' qui s'étoit pafïé les années précédentes , ôc furtout la diète de Wormes , qui avoir été transférée depuis à Ratifbonne , l'Empereur repréfentoit la fincerité de fon affedion pour la patrie, & proteftoit qu'il s'étoit vu malgré lui réduit à prendre les armes , dont l'heureux fuccès lui donnoit une fatisfaclion d'autant plus vive , qu'il lui ouvroit une voye courte ôc facile pour calmer déformais tous le^ troubles. Il ajoùtoit que le mo- tif de la Religion ayant, de notoriété publique , fufcité cette dernière guerre, il avoir, à la prière des Princes de l'Empire, donné tous fes foins pour la tenue du Concile de Trente, qui avoit déjà commencé fes fefîions, ôc qu'il fouhaitoit que ce fût la première chofe que l'on mît en délibération 5 enfuite il parla de l'établiflement de la Chambre Impériale, dont il voulut, avec l'agrérgent de l'Affemblée , fe réferver la difpofition : difant qu'il feroit à propos d'augmenter le nombre de fes Jugesj à caufe du grand nombre des procès , 6c d'en créer dix au- tres , pour expédier plus promptement les affaires. Enfin il s'ex- pliqua fur les affemblées & les délibérations particuheres qui fe faifoient durant la diète, ôc qui ne lui étoient pas agréables, parce qu'elles ne tendoient qu'à le rendre odieux au peuple , qui s'imagineroit en apprenant ces conférences fecrettes > qu'il vouloit ôter la liberté des fuffrages en public. On atten- dit le retour du roi Ferdinand , pour traiter des affaires du Turc, ôc l'on ht d'autant moins de difficulté de remettre cette affaire , que Gérard Welwik^ ambaffadeur du Roi de Hongrie au- près du Grand-Seigneur , étoit revenu de la Porte le mois pré- cèdent , après avoir conclu une trêve pour cinq ans. Les efprits fe trouvèrent partagez fur les propofitions de l'Empereur , ôc furtout par rapport à l'article de la Religion. Car d'un côté , les Electeurs eccléfiaftiques foûtenoient qu'on devoit fans referve renvoyer cet article à la décifion du Con- cile. D'un autre côté , les électeurs Palatin ôc Maurice de Saxe , avec les envoyez de l'éledleur de Brandebourg , fans s'oppofer abfolument à l'avis des ecclefiaftiques , demandoient avec inf- tance que le Concile fût libre, Ôc que pour en mieux aflùrer la liberté^ le Pape n'y préfidât point j outre cela, qu'il remît leur ferment aux Evêques qui dévoient y afTifter. Que leurs Docteurs DE J. A. DE THOU , Liv. IV. 285 y eufTent le droit de décifion avec les autres , ôc que l'on ré- ■ voquât tous les décrets qui avoient déjà été faits. Quelques- j-[£f^i^| JX. autres enfin étoient d'avis que l'on continuât le Concile , 6c i ^ 4, 7 que les Proteftans y fuflent reçus avec un (auf-conduit du Pa- pe ôc de l'Empereur , aufquels ils s'obiigeroient réciproque- ment d'obéir. Pour trancher d'un feul coup toutes les difficul- tez 3 l'Empereur répondit le vingtième d'Oélobre , par un écrit, où il demandoit que tout le monde fe fournit générale- ment au Concile : il eut enfuite l'adreffe d'intimider par des menaces l'Eleâeur Palatin encore tout tremblant , ôc qui ve- noit depuis peu de faire fa paix. Il gagna Maurice au con- traire, en lui faifant efpérer la liberté du Landgrave, que ce Prince fouhaitoit paffionnément 5 ainfi par des voyes différen- tes , il trouva le moyen de captiver les fuffrages de ces deux E- le£leurs , qui le laifferent le maître abfolu de cette affaire > quoiqu'ils euffent auparavant publié qu'ils avoient obtenu tou- tes fortes de furetez pour la Religion. Ainfi \q 26 d'Odobre^ ils acquiefcerent tous à la volonté de l'Empereur. Il y eût plus d'obftagles à furmonrer de la part des villes Im- périales, qui preffentoient le péril que la Religion alloit cou- rir , fi l'on fe foùmettoit au Concile , ôc qui néanmoins n'o- foient s'expofer par un refus à l'indignation de l'Empereur , qui déjà faifoit éclater fes menaces. Enfin , l'Evêque d'Arras ôc Hafen , miniftres de l'Empereur , les ayant invitez à corri- ger ce qu'elles trouveroient de défectueux dans la réponfe des Princes 5 la crainte de fe rendre odieux les engagea à préfenter feulement un écrit , où étoient expofées les conditions , fous lefquelles elles fe foûmettoient au Concile, ôc à ufer en cette oc- cafion d'une fage modération, que l'Empereur feignit de pren- dre pour une aveugle obéïffance > car fupprimant leur écrit , il les fit remercier par Selden de la condeicendance à (ts vo- lontez qu'elles venoient de marquer , à l'exemple de tous les autres 5 mais les villes eurent foin dans la fuite de publier un Ecrit, où étoient détaillées les conditions aufquelles elles s'é- toient foûmifes , ôc où elles excufoient leur peu de fermeté dans cette occafion, caufé par les égards qu'elles dévoient aux fentimens des grands Princes, dont elles avoient fuivi l'e- xemple. Ceci fe paffa fur la fin du mois d'06lobre. Ce fut alors que le roi Ferdinand , après avoir fournis la Bohême , 6c N n i j 1234 HISTOIRE i'Ele£leur de Brandebourg , fe rendirent à Aufbourg. Henri II. ^^ ^^^ ^^^^ ^^ même tems que l'Empereur envoya leCar- j - ^ _ dinal de Trente à Rome , pour rendre compte au Pape de tout ce qui venoit de fe pafTer, ôc le prefler aufïi d'aflembler le Concile à Trente ; car depuis le mois d'Avril , ôc même avant que l'Empereur eût livré la bataille à l'éledeur de Saxe , la plupart des Pères du Concile avoient abandonné la ville de 7"rente , ôc s'étoient retirés à Boulogne , fous prétexte de la corruption de l'air. En quoi ils étoient autorifez par l'avis de Jérôme Fracaftor , qui avoir menacé les Pères du Concile d'une maladie contagieufe fur la fin de l'automne. Sa fcience ôc fon érudition profonde lui attiroient beaucoup de confian- ce : bon Philofophe , bon Médecin , il étoit furtout fçavant dans l'Aftrologie j on prétend cependant qu'il abufa de la confiance publique en cette occafion , gagné fecretement par- le Pape , qui ayant pour lors quelques démêlez avec l'Empe- reur , vouloir tacher de transférer le Concile en Italie dans quelque ville de fa domination. L'Empereur qui pénétra fes vues artificieufes , avoit diiïimulé , ppur avoir le loifir de terminer la guerre à peine commencée. Mais de retour à Auf- bourg , il fut le premier à propofer aux Princes de foiliciter le Pape à rappeller le Concile. Ainfi les Prélats écrivirent à fa Sainteté le ly de Septembre, pour lui expofer le danger de l'Allemagne , ôc la fupplier d'appaifer enfin les troubles qui avoient agité l'Empire durant Tefpace de 27 ans. Ils lui expo- foient, que la Religion ayant été le principal motif de ces diffentions , on ne pouvoit y apporter un remède plus conve- nable ôc plus légitime qu'un Concile , ôc conjuroient enfin le faintPere de rétablir ce Concile, prefque rompu depuis qu'il avoit été transféré '•> ils l'avertiffoient d'ailleurs , que fi elle n'a- voit aucun égard à leurs juftes demandes , on pourroit prendre d'autres mefures. Affaires Lorfque le Pape reçut ces lettres, il n'étoit point encore in- formé de la mort de Pierre - Louis Farnefe , qui arriva le 10 de Décembre , ôc dont je vais dire la caufe. Paul III. qui n'a- voit rien de plus cher que fes enfans , avoit depuis trois ans donné à fon fils Pierre - Louis Farnefe les duchez de Parme 6c de Plaifance , que les François avoient autrefois confervésà l'Eglife : le Pape avoit jugé à propos de les démembrer ôc de idltalie. B E J. A. D E T H O U, L I V. IV. ^8; leur fubftituer, à titre d'échange , la principauté de Camerino , « 6c la feigneurie de Nepi, quoiqu'il en eût gratifié fon petit- Henri IL fils Ottavio , lorfqu'il époufa Margueritte d'Autriche , pour en 1^47 jouir y eux ôc leurs enfans 5 il ajouta encore à cet échange une penfion de huit mille écus d'or au profit de la chambre Apo- ftolique. Ce ne fut pas néanmoins fans peine qu'il vint à bout de ce deffein j qui caufa de grandes conteftations dans le Con- fiftoire. Entr'autres le Cardinal Jean-Dominique de Trani s'y oppofa vigoureufement. C'étoit un homme de poids , qui n'af- feâoit cette apparence de liberté , que pour fe concilier par ce moyen la faveur des autres Cardinaux fes confrères , & fe frayer adroitement une route au fouverain Pontificat. Nicolas Ardinghello foûtenoit vivement de fon côté les intérêts de Paul m. dont il étoit la créature , ayant été depuis peu aggre- gé au facré collège î de forte qu'il fe prêtoit aveuglement aux volontés du Pape , ôc aux caprices de fes pardfans. L'Empe- reur fut outré de ce procédé du S. Père 5 car il prétendoit que les villes de Parme ôc de Plaifance , appartenoient au domaine *de Milan , ôc fon mécontentement fut caufe que Jean de Ve- ga , fon AmbafTadeur à la cour de Rome , ne fe trouva point alors au Confiftoire. D'un autre côté , Marguerite d'Autriche ne put voir tranquillement qu'on lui enlevât, à elle ôc à fon mari , la principauté de Camerino , ôc~ la feigneurie de Nepi. Elle en fit éclater fon reffentimentj dans l'incertitude où lamet- toient les diverfes prétentions de l'Empereur fon père , ôc du Pape fon beau-pere , elle aimoit mieux , en cas que l'échange eut lieu, que le droit fur ces villes appartînt à fon père qu'à fon beau-pere. L'Empereur avoir d'ailleurs tout fujet de fe défier de la fidélité de Pierre-Louis Farnefe , que Ton foup- çonnoit beaucoup , d'avoir trempé dans la conjuration des Fiefques , Ôc dans celle du Pape même , qui étoit accufé i fur à^s conjedures afTez folides , d'avoir voulu fe rendre Maître de Sienne. Cependant le Pape , après la conclufion de cette affaire , en avoir envoyé donner avis à Venife , à Florence , ôc enfin au marquis Duguaft, gouverneur de Milan; mais com- me il preffoit l'Empereur de ratifier fon traité 5 ce Prince , après bien des défaites ôc des fubterfuges, déclara nettement que le Pape n'étoit pas en droit de difpofer , comme il faifoit , de ces villes , fi elles ctoient attachées au domaine de fEglife j ^ N n iij 28^ HISTOIRE , ôc que Cl au contraire elles étoient de la dépendance de l'Em- TT Tj pire , il lui convenoit encore moins d'ufurper fes droits. Quoique le Pape eût difTimulé d'abord le chagrin que ce refus lui avoir caufé, & qu'il eût même envoyé d'excellentes troupes pour la guerre d'Allemagne j cependant , après que cette guerre fut terminée, il rappella fon petit -fils Ottavio, Ôc ne penfa qu'aux moyens de fatisfaire fon reflentiment , ^ en affoiblifiant , autant qu'il lui étoit polTiblcj l'autorité de l'Empereur en Italie. Pour cet effet, ayant follicité les Vé- nitiens , ôc fait alliance avec Henri 1 1. Roi de France , il fe déclara ouvertement contre l'Empereur. Le parti des Far- nefcs fe vit encore puiffamment fortifié par le mariage de Guidobaldo duc d'Urbin avec Vittoria Farnefe , petite-fille du Pape , qu'il époufa en fécondes noces ^ après la mort de fa femme Jeanne Marie , fille du dernier duc de Camerino. Les Farnefes avec de tels appuis fembloient ne devoir pas refter long-tems en repos , mais devoir s'occuper au contrai- re ou à vanger les injures qu'ils avoient reçues 3 ou à aug- menter leur puiffance : cette opinion fut bien - tôt confirmée par la conduite du Pape, qui n'oublia rien pour nuire à l'Em- pereur , tandis que ce Prince faifoit fes efforts pour s'affûrer de Sienne , qui lui étoit fufpe£te , ôc pour y mettre une garnifon. Le Pape qui avoir auflî fes vues fur cette Ville , ne ceffa d'intimider les Siennois , ôc de s'oppofer ouvertement à la garnifon qu'on y vouloir mettre j de forte que ce ne fut qu'a- près bien dutems, ôc bien des peines , que Diego Hurtado de Mendoze y fit entrer les troupes Impériales j encore eut-on befoin des vives follicitations de Come duc de Florence, qui trouvoit fon intérêt à ménager ceux de l'Empereur , efpérant que Sienne par ce moyen lui pourroit un jour appartenir. A ces grands démêlez de l'Empereur avec le Pape , on peut ajouter les fujets de plainte de quelques particuliers. Ferdinand de Gonzague, gouverneur duMilanez , étoit vivement piqué contre le faint Père , qui l'avoir depuis peu dépouillé du prieuré de Balette , au royaume de Naples, ôc du marquifat de So- ragne dans le Parmefan. Il n'étoit pas moins indifpofé contre fon fils P. Louis Farnefe , qui lui avoir enlevé plufieurs châteaux , dont la maifon de Gonzague étoit depuis très long-tems en poffeflion. Enfin prefque tous les Seigneurs , irrités par les D E J. A. D E T H O U , L I V. IV. 287 mauvais traitemens du nouveau duc de Parme , entretenoient avec plaifir le feu fecret qui devoit bien-tôt éclater contre ce Henri II Prince ) que fes crimes faifoient univerfellement détefter. On 1^47* ne pouvoit , fans frémir d'horreur , fe rappeller la mémoire en- core récente de ladion infâme qu'il avoit commife à l'égard de Corne Gheri évêque de Fayence. A près avoir épuifé vainement toutes les carefTes dont il put s'avifer , il attira ce jeune Prélat dans fon cabinet , où il feignit de vouloir l'entretenir en par- ticulier j ôc là malgré tous fes efforts , l'ayant fait faifir par fes domeftiques, il profana le caraûere de l'Evêque infortuné, que la honte ôc la douleur ne lailferent pas long-tems furvi- vre à cet indigne affront. Outre ces excès abominables, ôc ces débauches monftrueufes , qui le rendoient un objet d'exé- cration 5 la Noblefle étoit fur-tout indignée de la féverité qu'il exercoit contre les perfonnes de condition, fous couleur de fe concilier à leurs dépens la faveur du peuple 5 mais en effet , pour abattre impunément fous ce prétexte ceux qui lui fem- bloient le plus capables de s'oppofer à fes pernicieux deffeins : il tenoit en cela une conduite bien différente de celle qu'a- voient tenue avant lui dans cette province les gouverneurs de Milan ,ôc les légats du Pape , qui recherchoient les bonnes grâ- ces de la Nobleffe , afin de contenir le peuple dans fon devoir. Dans le tems que ce Tyran ne fongeoit qu'à établir fa do- Confpiiation mination, ôc qu'il faifoit bâtir pour cet effet une nouvelle Ci- contre le duc tadelle àPlaifance^ rempliffant l'ancienne, où il faifoit fa réfi- dence ordinaire, ôc de troupes, ôc de toutes fortes d'artillerie, Ôc travaillant à faire élever la nouvelle avec une diligence extrême j dans le tems enfin que cet ouvrage approchoit*de fa perfection , le comte Jean d'Anguifciola entreprit la délivran- ce de fa patrie , ôc par un effet de fa prudence ôc de fon cou- rage , il vint feul à bout de toutes les difficultés , qui fe rencon- trent ordinairement dans les entreprifes de cette nature. Il s'adreffa d'abord à Camille, fils de Scipion Pallavicini, qui avoit le cœur ulcéré d'une nouvelle injure , ôc qui faifit avec joye l'occafion de fe venger. Ce fut auffi avec lui que Camil- le tint confeil fur les autres Chefs que fon devoit engager dans une entreprife fi hardie, ôc fur la manière de s'y prendre j fans s'expofer au péril de fuccomber. Le comte d'Anguifciola pro- pofa d'abord Auguftin Lando , comte de Campiano ^ ôc Jcai> ime. o88 HISTOIRE Louis Confalonleri. Camille ayant approuvé ce choix, pourvu Hfkpî II ^^^^ ^^"^ qu'on choifiroit , y voulufTent confentir , le comte , ^ ] ^ ' d'Anguifciola fe char2:ea du foin de les attirer dans le oarti. ivlais comme il n etoit pas ami de L.ando > par rapport a une efpece de jaloufie qui regnoit entr'eux , il voulut s'aflïïrer de fa confiance , avant de lui découvrir fon fecret. Jérôme frère de Camille' les réconcilia par une alliance qu'il ménagea en- tre les deux familles , ôc le comte d'Anguifciola ayant fait part de fes deffeins à Jérôme , qui les approuva, Tun 6c l'autre le hâtèrent d'en inftruire Lando , qui depuis fon alliance en ufoit plus ouvertement avec le Comte 5 on l'aiguillonna par le piquant fouvenir des nouveaux affironts qu'il avoit reçus de fon maître, ôc il ne fut nullement befoin d'artifice pour animer un homme plein de cœur , dont les richelTes ôc la fortune bril- lante expofoient la tête à de continuels périls. Apres avoir applaudi au choix que les confpirateurs avoient fait de Confa- lonieri, il leur conseilla de rappeller de Turin Alexandre , frè- re de Jérôme ôc de Camille. Les conjurés voyant ainfi leur nombre s'augmenter , commencèrent à délibérer fur les moïens d'exécuter leur entreprife: mais de peur de fe rendre fufpe£ls par de trop fréquentes affemblées , le comte d'Anguifciola eut la précaution de conférer feparément avec fes affociés , qui d'ailleurs avoient conçu une li haute eftime de la prudence ôc de la probité du comte , que fans fe rien communiquer en- tr'eux , ils s'en rapportèrent entièrement à fa difcretion ôc à fa conduite. Ferdinand de Gonzague inflruit de ce complot par fon cou- fin Louis de Caftel-Guifredi , qui étoit auiïi parent du comte d'Anguifciola, ne laiffa pas échaper une fi belle occafion de fe venger. De concert avec les conjurez , il ne cefla de noircir le duc auprès de l'Empereur, en l'accufant de former de nou- velles intrigues , ôc de favorifer le parti François en Italie. D'abord TEmpereur avoit reçu ces nouvelles avec quelque forte d'indifférence 5 mais enfin allarmé par les avis réitérez qu'on lui donnoit de prévenir le danger , tandis qu'il en étoit encore tems , il approuva tous les deffeins de Gonzague. Les Impériaux ont prétendu que l'Empereur ne donna jamais fon confentement àia mort du Duc; que cependant, à la mort près, il avoit approuvé tout le refte. Mais quelle apparence que les conjurez D E J. A. DE T H O U , L î V. IV. :t%çj conjurez euflent attenté à la vie de ce Prince , fans s'ctre mu- nis du confentement de l'Empereur fon beau-pere , ou que HenPvI IL l'Empereur eût eu une fi foible idée de la prudence des conju- i ç 47. rez , que de s'imaginer qu'ils fe contenteroient de fe faifir de la perfonne du Duc, que fon alliance ôc fes grands biens rendoient îî puiflant , ôc qui , félon toutes les apparences , après avoir fait des foumiflfions à l'Empereur , auroit bien-tôt été mis en liberté ôc rétabli dans fa dignité , ôc fe feroit vu alors en état de dé- ployer fa fureur ôc fa vengence fur les auteurs de fa difgrace. Le duc de Parme recevoir cependant des avis de tous co- tez, ôc étoit même averti par de certains préfages , qu'il fe tra- moit une conjuration contre lui. Le Pape fon père lui manda qu'il prît garde au dixième de Septembre , jour auquel les aftres le menaçoient d'un grand péril : car Paul III. étoit fort entêté de Tafirologie judiciaire 7 il fit la fortune de Lucas Gau- rico natif de Gifoni dans la Marche d'Ancone > le plus habile aftrologue de fon tems , ôc le retint toute fa vie auprès de lui '■> il l'honoroit d'une amitié particulière, ôc le faifoit fouvent man- ger à fa table > enfin il le fit évêque de Civita-Caftellana. Ce- pendant le jour fatal que les conjurez avoir choifiapprochoit, quand le duc de Parme , qui jufqu'alors avoir négligé tous les avis qu'on lui avoir donnés , reçut quelques lettres de Crémo- ne, par lefquelles fes amis l'informoient du danger qui le me- naçoit, Ôc lui oflfroient même de lui nommer les conjurez, s'il vouloir leur envoyer un homme auquel ils fe pufl^ent confier. Ce dernier avis, loin de le préferver, fut caufe de fa perte. En effet le Duc 3 qui pour lors commença à fortir de la pro- fonde fécurité, où il avoit été jufques- là comme enfcveli , envoya le comte de Villachiara } pour qui il avoir beaucoup de confideration , ôc qu'il avoit fait depuis peu gouverneur de fa Principauté , ôc le chargea de recevoir le détail ^es chofes que fes amis avoient à lui ^reveler. En même rems il donna ordre à Alexandre de Terni chef de fa milice , de fe rendre à Tiffuë de fon dîné auprès de lui , pour prendre enfemble les mefures nécefiaires : cette conduite du Duc engagea les con- jurez à hâter l'exécution de leur entreprife , ôc à profiter de l'abfence d'un de fes principaux appuis. On dit ( ôc ce n'eft pas fans fondement) que le Duc informé 4e la conjuration, dont il ignoroit cependant les complices, aufii Tome I, O o *pô HISTOIRE bien que le lieu où elle devoir éclatter , avoit enfin eu recours TT TT à la magie , que fon père lui avoit apprife, comme les conjurez * le publioient , ôc dont il fe fervoit affez familièrement. Il évo- qua donc par la force de fes enchantemens un démon, auquel il demanda le nom des confpirateurs. Pour tout éclairciflement le démon lui répondit, qu'il examinât attentivement une pièce delà monnoye qu'il avoit fait battre, & qu'il y trouveroit le nom des conjurez , ôc le lieu de l'exécution. Ce fut pour lors une énigme obfcure que perfonne ne put pénétrer , ôc que- l'on prit pour une illufion de PEfprit infernal ; mais l'événement en éclaircit bien-tôt le fens , ôc en juftifia la vérité î car fur un côté de la monnoye de Parme étoient gravez ces mots : P. ALOIS. FARN. PARM. ET PLAC. DUX. Le mot de PLAC. défignoit PLAISANCE, où il fut tué, ôc comprenoit en même tems les premières lettres du nom des confpirateurs j Pallavicini , Lando , Anguifciola , ôc Con- falonieri. Exemple très remarquable des effets de la magie. Les conjurez étoient d'abord convenus entr'eux , qu'ils atta- queroient dès le matin le Duc dans la citadelle , où il faifoit fa réfidence 5 car quoiqu'il leur eût été plus aifé d'en venir à bout en l'attaquant ailleurs , ils craignoient qu'après la mort du Duc , la citadelle ne reftât toujours au pouvoir des Farnefes > ce qui auroit entièrement renverfé leur projet, dont le but principal étoit de remettre la ville en liberté par le fecours des Impériaux: cependant ils changèrent l'heure du matin qu'ils avoient prife. Le comte d'Anguifciola avoit remarqué que le Duc alloit ordinairement tous les matins à la citadelle neuve, ôc faifoir enfuite quelques tours dans la ville , d'où il ne retournoit qu'à l'heure du dîné dans l'ancienne citadelle. Comme le Duc avoit fuivi cette coutume le jour précèdent qui étoit un vendre- di , ôc quelle comte d'Anguifciola craignoit avec raifon qu'il n'en fit autant le lendemam, jour deftiné à la conjuration (ce qui ne manqua pas d'arriver, ) le Comte, afin d'éviter ce contre- tems , marqua le tems du dîné pour l'exécution. Il donna en même tems à Lando , ôc aux deux frères Camille Ôc Alexan- dre Pallavicini le foin de fe faifir de la porte de la citadelle , ôc à Confalonieri celui de fe rendre maître du dedans avec les gens de fa fuite. Pour lui , fe chargeant du refle, il s'aquitta de fes fonc- tions ordinaires, en marchant devant le Duc, c^ui fe fit porter tout D E J. A. D E T H O U , L r V. ÏV. i^i le matin en litière, & l'ayant reconduit à la citadelle > il s'ar- ■sï^*»».^^»»^» rêta dans l'antichambre avec deux de fes gens , comme s'il avoit Henri IL eu deflein d'aborder le. Duc après fon dîné. 1^47. Lorfque les Officiers du Duc fe furent retirez après le dîné , x . j t A A iriJ '• 'Le àv.c de JLando donna le lignai dont on etoit convenu , par un coup parme ea ai- de piftolet. A ce fignal , le pont fut levé , ôc les gardes furpris ^ailmé. furent tués fans peine avec leurs propres armes , dont les compagnons de Lando s'étoient faifis. De fon côté, Confa- îonieri fécondé de fa troupe fit éprouver le même fort aux gardes Allemands , qui avoient quitté leurs armes , pour s'a- mufer au jeu dans leur falle. En même tems le Comte enfon- çant la porte de la chambre , fe jetta fur le Duc ^ qui étoit fans armes , & le perça avec fon épée 5 mais à peine put-il fauver de la fureur des conjurez Camille Fogliano , & Copellati , qui s'étant trouvez par hazard auprès du Duc , avoient mis l'épéeà la main pour le défendre. Après cette a6lion, Jérôme Pallavi- • cini , le boiteux , qui étoit refté dans la ville à la tête d'une trou- pe choifie, pour mettre ordre aux troubles qui auroient put arri- ver , fe retira vers les autres conjurez dans la citadelle , dont on ferma fur le champ les portes , & d'où l'on tira trois coups de canon , pour faire hâter le fecours qu'envoyoit Ferdinand de Gonzague, qui avoit tiré pour cet effet des troupes de Mi- lan, de Crémone, ôc de Pavie. Au premier bruit, le peuple furieux étoit accouru à la cita- delle : les conjurez parurent aux fenêtres , ôc fe mirent à crier qu'ils avoient exterminé le tyran, ôc rendu la liberté à leur pa- trie. Pour en donner la preuve , ils fufpendirent à une. chaîne le corps du Duc , qu'ils montrèrent au peuple , ôc après l'a- voir branlé quelque tems par dérifion , ils le jetterent enfin dans le fofle , en reprochant au mort fes exécrables débau- ches. Ce fpedacle fit une étrange révolution dans les efprits ; la fureur du peuple fe calma en un inftant , chacun fe retira fans bruit, ôc les boutiques fe rouvrirent , comme fi tout eut été dans un calme profond. On reçut bientôt après dans la cita- delle le fecours qui étoit arrivé du Milanez fous la conduite de Rufchino. Les partifans des Farnefes virent alors que Plaifance étoit perdue pour eux fans reffource: Alexandre de Terni , chef de la milice , abandonna la nouvelle citadelle » ôc fe rerira fur le Ooij 2i)2 HISTOIRE foir à Parme , avec toutes les troupes qu'il avoit dans Plaifance; Henri II Gonzague fit d'inutiles tentatives auprès du comte Sforze de j - ^ _ Santafiore 3 qui fe trouvoit alors fur les frontières du Parme- fan , afin de l'engager à remettre Parme entre les mains de l'Empereur , à qui cette ville appartenoit , difoit-il , comme une dépendance du duché de Milan. Le Comte refufa d'ac- quiefcer à la propofition de Gonfague? il fit même entrer qua- tre mille hommes dans la ville pour la défendre. Ceux- ci fu- rent bien-tôt fuivis de fix compagnies d'infanterie , que condui- fit en diligence Angelo de Medicis ^ , Vice-Legat de Boulogne, Ainfi Parme fut confervée au Pape ôc à Ottavio fon petit-fils y qui y arriva lui-même bien-tôt après, avec Camille des Urfins a que le Pape y avoit envoyé de fa part. Le faint Père , qui étoit alors à Peroufe , ne put fans une dou- leur extrême apprendre la mort de fon fils 5 quoique, de fon aveu même , il n'en fut point furpris , & qu'il y fut préparé depuis long-tems. Mais fon grand âge fembîoit juftifier fexcès de fon aflRidion. Afin de tirer vengence de ce cruel attentât, il voulut d'abord fe liguer avec le roi de France , mais malgré les jufles motifs que pouvoit avoir le Pape, ôc les belles of- fres qui lui étoient faites de fa part, ce Prince, qui étoit fur le point d'entreprendre lui-même une guerre, ne jugea pas à propos de fe faire un ennemi auffi puiffant & auiïi heureux que l'Empereur , pour époufer le reflentiment du Pontife , 6c lui donner la fatisfaCtion qu'il fouhaitoit. Ainfi le Pape voyant avorter fes defiTeins , fut malgré lui réduit à recourir à l'Empereur , ôc à fonger aux moyens de faire fa paix. Il n'en trouva point de meilleurs, que de lui envoyer Jule des Urfins :,' pour le fupplier au nom de Marguerite fa fille , veuve du Duc de Parme , Ôc au nom de fes petit-fils , de continuer fa pro- tection aux Farnefes , qu'il avoit honorez de fon alliance , ôc de leur faire rendre Plaifance , qu'on leur avoit enlevée par le meurtre de leur père , dont ils efpéroient qu'il voudroit bien fe déclarer le vengeur. Le Nonce du Pape fut reçu de l'Empereur avec toutes fortes de démonftrations de bienveillance , mais pour ce qui regar- doit l'affaire de Plaifance, il le renvoya à Granvelle fon Mi- nière j qui reçut le Nonce d'un autre air^ ôc lui tint un difcours > Il s'appelloitMedichino, ôc portoit le nom de Medicis par vaniteV DE J. A. DE T H O U , Li V. IV. 291 Sien différent 5 car après avoir fait une odieufe peinture de tous , les crimes du feu Duc de Parme, il rappella fa noire perfidie, J-Jenri IL qui Favoit porté , malgré l'alliance dont il étoit honoré , à fol- i c- 4 7. liciter la France à faire la guerre à l'Empereur •■> il lui dit que fa majefté Impériale n'ignoroit pas les fecrettes brigues du Pa- pe , dont il voudroit vainement fe difculper , puifqu'il étoit évident que le Duc fon fils n'auroit jamais ofé former fans fon confentement une entreprife de cette importance , où le fe-^ cours du Pape lui étoit abfolument neceffaire. Le Miniflre de l'Empereur fit aufTi de vifs reproches au Nonce, de cequ'Ot- tavio , que le Pape fon ayeul avoir envoyé l'année précéden- te à la guerre d'Allemagne, à la tête d'une armée confidéra- ble, s'étant détourné du chemin , pour faliler en pafTant le Duc fon père , celui-ci voulut perfuader à fon fils , de ne point aller en Allemagne , mais de furprendre Milan qui étoit alors prefque fans défenfe , lui faifant efpérer un fuccès infaillible de cette entreprife par le promt fecours des François } Ôc par la fitua- tion des affaires de l'Empereur, qui pour lors étoit engagé dans une guerre éloignée ôc difîicile. Il ajouta qu'au refus d'Ot- tavio , le Duc de Parme j peu de tems avant fa mort tragique y avoir conféré de cette même affaire avec le Cardinal Jean du Bellay, quialloità Rome, & à qui il rendit de grands hon- neurs. Granvelle voulut enfin toucher quelque chofe de la conjuration de Gènes ; quoiqu'il n'y eût que de foibles preu- ves de la part que le Duc avoit eûë en cette affaire, ôcqu'A- poUonio même , fon premier fecretaire ôc le confident de tous les plaifirs , l'eût entièrement difculpé dans les tourmens de la queftion où il fut appliqué, & où il nia conftamment que fon maître eût eu la moindre part à la mort de Jeannetin Doria. Cet Apollonio ( comme l'a écrit Gaurico ) eut un trifte fort après la mort de fon maître : car après avoir long-tems langui dans les prifons à Milan, il fut enfin enterré tout vif. Cependant l'Empereur demanda vivement la reftiturion de Parme , ôc offrit des compenfations confiderables. N'ayant pu l'obtenir , il ne laiffa pas de renvoyer au Pape Jule des Urfins , avec des lettres pleines d'amitié. Ainfi le Pape ôc J'Empereur renouèrent entr'eux un commerce de lettres > qui depuis la mort du duc de Parme avoit été interrompu. Le S, Père renvoya encore des Urfins à l'Empereur , pour le preffec ■ O o iij / 2i?4 HISTOIRE ■ de rendre Plaifance j que ce Prince foûtenoit ne point appar- Henri II ^^^^^^ ^ l'Eglife j ôc que des Urfins au contraire afluroit être de jj - . _ l'Etat Ecciefiaftique , depuis que ces villes avoient été engagées au S. Siège par un nouveau traité. L'Empereur demanda ce trai- té j ôc témoigna qu'il auroit beaucoup de fatisfadion s'il pouvoit fans préjudicier aux droits de l'Empire, gratifier les Farncles, qu'il regardoit , dit-il , comme fes enfans. Mais comme on ne lui produilit qu'un {impie extrait de l'original, qui éroit^ diioit-on, renfermé dans le château S. Ange , où font tous les titres de l'Eglife Romaine , ôc que l'Empereur de Ton côté afTuroit n'a- voir aucune idée de cet ade , parce qu'il étoit fort jeune lorf- qu'il avoit été paffé avec Clément VII. l'afîaire fut enfin ren- voyée à Diego de Mendofe gouverneur de Sienne. Des Uriins, qui croyoit déjà l'affaire terminée à fon avantage ,alla trouver Mendofe à Sienne , ôc ils allèrent enfemble à Rome. Le titre original dont ils'agiffoit n'ayant pu fe trouver , Men- dofe, après avoir confulté quelques do£teurs en Droit, répon- dit qu'il falloit regarder comme nul un écrit qui avoit été fait à l'infçù de fEmpereur , Ôc fans la participation de fes minif- tres. Ainfi le Pape ,fruftré de fes efperances, ne fongea qu'à renouveller fes premières intrigues avec la France. Cependant Ferdinand de Gonzague , qui s'étoit arrêté quel- ue tems à Lodi , fe rendit à Plaifance , où il reçut le ferment es Citoyens au nom de fEmpereur , ôc oi^i il fit enfevelir le corps du feu Duc , qui durant quatre jours avoit donné uri horrible fpe£lacle à fes ennemis ôc à toute la ville de Plaifan- ce, expofé dans les rues aux infultes d'une populace effrénée- Il prit enfuite les places de Borgo-fan-Donino , ôc de Val-di- Faro , qui appartenoient autrefois à la maifon de Fiefque , ôc qui étoient fituées dans le territoire de Parme. D'un autre côté Jérôme Pallavicini s'étant emparé de Corte-Maggiore, en adie- geoit le château 5 plufieurs Seigneurs fuivirent cet exemple ôc s'emparèrent de quantité de places, fans qu'il y eût de guerre ouverte ôc déclarée : ils voulurent , comme il arrive ordinai- rement , profiter des troubles. Gonzague fit d'inutiles efforts pour prendre les châteaux importans de Rocca-bianca ôt de Fontanella: il fit fortifier San-Donino, ôc Cartel- Guelfo, qui n'efi: pas éloigné de Parme. Mais comme il fe préparoit à de plus grandes expéditions , à la tête de trois cens chevaux ôc DE J. A. DE THOU, Liv. IV, sp^ êe trois mille hommes d'infanterie , & qu'Ottavio de fon côte ""' m fe difpofoit à le repoufler , l'hiver qui furvint avec des pluyes Henri IL continuelles, les obligèrent l'un ôc l'autre à faire une trêve: i C47, car l'inondation ctoit fi grande dans les campagnes , ôc le dé- bordement des rivières li extraordinaire , que l'armée ne pou- voir camper en fùreré. Cette efpece de déluge fut fur-tout fatal à la Tofcane. A Florence , l'Eglife de fainte Lucie ôc quantité de maifons fituées au deiïbus du Poggio-dei-Magnoli furent renverfées par les ravines. Il étoit tombé tout-à-coup îe 12 du mois d'Août de la même année une fi grande abon- dance de pluye, quelestorrens. quife précipitèrent avec fureur des montagnes voifines , rompirent les digues & les chaufi^ées , & fondirent avec impétuofité dans la ville par la porte de la Croix , roulant avec eux des rochers ôc des arbres entiers î de- forte que la ville fut prefqu'entierement fubmergée. Un ou- ragant terrible , qui s'éleva dans le même tems , pouflbit les eaux avec tant de violence , que nul fecours humain n'y put remédier. Ces funeftes événemens furent regardez comme des fignes évidens du courroux célefte , ôc pour l'appaifer on or- donna des prières publiques La trifte fituation du Pape lui ouvrit enfin les yeux. Devenu îe jouet des promefles de l'Empereur , l'objet de la haine des Allemands , ôc de la rifée des autres Princes qui infultoient à fa vieillefle décrépite , il fit prudemment réflexion , que fi la mort le furprenoit dans ces conjonélures , fa famille courroit un grand rifque. Pour prévenir ce qui pouvoir arriver , il reprit la réfo- îution de rendre Parme à l'Eglife , ôc de remettre à fon petit- fils la Seigneurie de Camerino , avec une compenfation de , trois cens mille écus d'or : defiein dans lequel il croyoit aifé- ment réuflfir , puifque par-là il favorifoit les intérêts de l'Eglife j. & afluroit l'état de fa famille. Mais Ottavio , qui fondé fur fon alliance , ne defefperoit pas de faire un jour fa paix avec l'Empereur, refufa conftamment de rendre Parme. Cependant en attendant qu'il trouvât quelque occafion favorable , il s'étoit mis fous la prote£lion du roi de France , qui l'honora du col- lier de l'ordre de S. Michel, ôc d'une compagnie de cinquante hommes d'armes. Le Cardinal de Trente, qui étoit arrivé à Rome le dwié- lïie de Décembre , fit en préfence du Pape ôc d'une nombreufe 29<^ HISTOIRE ■ afTemblée de Cardinaux l'éloge de l'Empereur j il releva Henri IL fon zélé pour les intérêts deTEglife^ ôc les foins infinis qu'il j r- A 7. s'étoit donnez pour lui procurer la paix, en obligeantes Prin- ces d'Allemagne de fe foumettre au Concile de Trente. Il fupplioit enfuite fa Sainteté d'ordonner aux Pères du Concile, qui fans l'aveu de l'Empereur s'étoient retirez à Boulogne , de retourner à Trente^ ôc d'envoyer en même-tems des Légats en Allemagne, qui en attendant les canons du Concile puf- fent établir une réforme dans l'Eglife, & corriger les abus qui s'étoient gliffez dans le clergé. Enfin il conclut fa harangue , comme il en avoir eu un ordre fecret, par un trait bien mor- tifiant pour le faintPere, en le priant de décider^ au cas qu'il vînt à mourir durant le Concile , Ci réle£l:ion de fon fuccef- feur appartiendroit aux Pères du Concile j ou aux Cardinaux qui étoient préfens , afin d'ôter les ju{\qs fujets de crainte que la prudence infpiroit. Cinq jours après Mendofe ambafladeur de l'Empereur répéta les mêmes chofes dans le même lieu: il ajouta que fi fa Sainteté ne lui donnoit une promte fa- tisfadion , fans ufer d'aucuns délais ni d'aucuns détours , il avoir ordre de faire fes proteftations contre le Concile , ôc d'en pren* dre à témoin le confiftoire même j ôc tous les Princes ôc Ambafladeurs étrangers. Ce même jour Charle de Lorraine cardinal de Guife fut introduit dans le confiftoire. Il fit d'abord avec beaucoup d'é- loquence l'éloge du feu roi François ^ ôc releva enfuite par des louanges flateufes l'affedion d'Henri fon fils ôc fon fuccelfeur pour l'Eglife Pvomaine : il expofa avec quel pieux emprefifement il avoir 3 en montant fur le trône , rendu fes refpe£ls au S. Siè- ge , immédiatement après avoir fatisfait à ce qu'il devoit à la mémoire de fon père. Ayant de là pris occafion de faire valoir les grands fervices que les rois de France avoient rendus de tout tems à l'Eglife ôc à fon Chef, en défendant l'une , ôc en protégeant l'autre ( fervices qui leur avoient mérité le premier rang parmi les Princes Chrétiens ) il déclara enfin qu'il étoit venu de la part de ce puiffant Roi, fils aîné de l'Eglife, Ôc qui fe glorifioit du titre de Roi très-Chrétien, pour foumettre, fuivant la louable coutume de fes ancêtres , fa perfonne ôc fes Etats à l'Eglife j offrant d'employer toute fa puifiance > ôc tou- tes fes forces à la confervano.n de l'Eglife ôc du Pape. Enfin^ ajoûtoit- Dircours du Cardinal de Guife au Con- fiftoire. DE J. A. DE THOU , Liv. IV. rip? ajoàta-t'll , comme les faints canons ordonnent que les fouve- ■ rains Pontifes, aufïi-tôt après leur inftallatîon, envoyent des Non- f|£i ou du moins la compenfation qu'il avoit promife. Aind le cardinal de Trente fe vit obligé de partir fans avoir rien conclu, laiflant Mendofe en Italie , pour pro- tefter contre le Pape au nom de l'Empereur. Ce Prince ac- corda cependant , à la prière du cardinal de Trente, un délai de vingt jours en faveur du Pape, au bout duquel tems l'Em- pereur mieux inflruit pourroit donner de nouveau i^QS ordres à Mendofe. Ce minillre , afin de prévenir les troubles qui pouvoient fur- venir dans le royaume de Naples , fit avertir tous les exilez qui étoient à Rome , ôc que les Farnefes s'efforçoient de gagner , d'en fortir au plutôt , ôc de retourner dans leur patrie ; puif- qu'ils avoient tous obtenu leur grâce , à la réferve de vingt de la première conjuration 3 ôc de quinze de la féconde. A l'é- gard de ceux qui avoient été exceptez de l'amniftie , il leur lignifia qu'ils euflent à comparoître en juftice , puifqu'on leur avoit choifi trois juges, qui n'étoient point foupçonnés d'être du parti du viceroi Pierre de Tolède. Tel fut l'ordre que les pre- fentes circonftances permirent de donner aux affaires de Na- ples , ou il y avoit encore des mouvemens. Deux jours après Mendofe reçut fon audience de congé du Pape, qui écrivit aux Prélats de Boulogne, ôc au cardinal del Monte fon premier Légat. Ce Cardinal , fuivant les ordres qu'il avoit reçus , af- fembla les Prélats du Concile , ôc informa le Pontife de leurs intentions , dont ils s'étoient expliqués à peu près de cette ma- nière. En premier lieu , qu'il leur fembloit injurieux au Con- cile , qui avoit été légitimement transféré de Trente à Boulo- gne, (puifqu'on leur avoit paifiblement fignifié leur départ) qu'il leur fembloit , dis-je , injurieux au Concile , qu'ils s'en fût trouvé quelques-uns de leur corps, qui s'étoient obftinezà ref- ter à Trente j Ôc que cependant on ne pouvoit rien ftatuer au D E J. A. D E T H O U, L I V. IV. ^99 fujet de la tranflation du Concile i que tous ceux qui étoieiit » reftez à Trente ne fuiïent allez rejoindre les autres Pères à Henri IL Boulogne , ôc qu'ils ne reconnuflent abfolument l'autorité du i ç 4 7, Concile. Les Pères de Boulogne demandoient outre cela , que l'Allemagne fe foûmk à tous les décrets du Concile faits ou à faire , avec une aveugle obéïfTance. Ils vouloient que le Concile fut indépendant du lieu , que Ton y pût demeurer en fiireté quand on voudroit^ ôc en fortir de même :Que les Pères euflent la faculté , fi le plus grand nombre le fouhaitoit ainfi pour des raifons folides , de transférer ailleurs le Con- cile : Enfin , que quand on auroit fatisfaitaux articles qui avoient donné lieu à cette aflbmblée Eccléfiaftique , les Pères feroient libres de fe retirer , ôc de mettre fin au Concile. Ces lettres furent lues en préfencede Mendofe le vingt-neuvième de Dé- cembre j ôc le Pape parla en termes magnifiques de l'afl^eclion fincere que le Saint Siège ôc lui-même en particulier avoient pour l'Empereur, ôc pour l'Empire d'Allemagne '•> mais com- me Mendofe étoit fur le point de faire fes proteftations, le facré Collège l'en empêcha, ôc le fit confentir à différer jufqu'à ce que l'Empereur eût appris cette dernière réponfe. Tant de foins differens ne furent point capables d'empê- cher le Pape de fonger à fes affaires particulières. Alexandre iVitelli, qu'Ottavio fon petit-fils avoit fait gouverneur de Par- me , ne défendoit que foiblement les intérêts de fon maître : il étoit forcé , malgré fes grands engagemens avec le Pape ôc». avec les Farnefes d'ufer de ménagemens avec l'Empereur, fous la domination duquel il avoit une grande partie de fon bien. Le Pape qui ne s'accommodoit pas de ces tempera- mensj mit en fa place Camille des Urfins , homme d'une gran- de réputation. Il envoya auffi fur la frontière Jule des Urfins avec des troupes , ôc ayant appris qu'Afcagne Colonne prince de Sulmone y étoit avec des troupes, il fit foigneufement for- tifier Péroufe. Ses négociations avec la France n'étoient pas conduites avec la même vigueur. La France fe défioit de Tàge, ôc du génie du Pape , ôc le S. Père ne faifoit pas beaucoup de fond fur le fecours des François , qu'il voyoit engagés dans une guerre très-férieufe avec l'Angleterre. F/« an quatrième Livre, Ppi; 500 S^* ?V *X »•« A** ^•'i >•< V3[ >V ;*> Vs >V; V* A V* ?* ;»V jirV A V^ A A > V A A A A * * ^^S i^-i ^'*'^ ^*-^ i^*"-!: n"*-^ >"*-? ^^-^ ^'*'-^ ^''•'-< ï^T^ ^T^ J^^'i ^'^'^ ^^ i'Vi ^T•^ î-'/^ i^-'i >^< v.-.s* ?.\5 t;,(î >.,;,^ !>^M< ?•/„■$ r;,-? ?,.a-c; ?>,>■? 5/,.? J/,.< î-/,..-^ ^-,^ ^~<: /"A^S Jvv^-C x,v>*î T'-vo; /■/«x X/vX HISTOIRE D E JACQUE AUGUSTE DE T H O U. B9ita Henri IL I ^48. Affaires d'Italie. Con cile aflemblé à Boulogne. LIVRE CINOVIBME. jji s-'/. ^"'4 y'i J-7^ C.7X J-^; vyy ^^v^ ^/;-^ ^/:o^ ^/^4 hJ h:< t-;J L m ^]Ç^£^t^lÇi^W^ E premier jour de Janvier de l'an-^ ^U.^^C^^'^O-l'^-^^^^ j,^g fuivante . le Pape répondit par un Bref à la lettre qui lui avoit été adreffée le 14 du mois de Septem- bre précèdent par les Evêques d'Allemagne aflemblez à Aus- bourg. Après avoir loué la pieté de ces Prélats , le S* Père marquoit le zèle qu'il avoit toujours eu pour l'intérêt de la religion , 6c leur rap- pelloit le fouvenir de tout ce qu'il avoit fait pour la défendre. C'étoit dans cette vuë,difoit-il .qu'il avoit aflemblé un Con- cile , moyen regardé de tout tems comme le plus efficace ôc le plus canonique , pour appaifer les différends qui peuvent s'é- lever dans l'Eglife. Qu'il l'avoir convoqué d'abord à Mantouë ^ ^r^'j i^< ^'"■i 5-~4 >"*'< ^% i^i ^•"'i P^ D E J. A. D E T H O U > L I V. V. 301 enfuite à Vicenze , ôc enfin à Trente. Que fi depuis quel- - » que mois le Concile avoit été transféré à Boulogne , ce- Henri II. toit fans fa participation ôc uniquement de l'avis des Pères du 1^48. Concile , à qui ce droit appartenoit inconteftablement : qu'a- près tout Boulogne n'étoit pas fi éloignée de Trente ? qu'il lui étoit indiffèrent qu'on s'affembiât dans l'un ou dans l'autre endroit ; ôc qu'il n'empêchoit pas qu'on ne retournât à Trente, pourvu que les Pères y confentilTent, ôc que cela fe fît dans l'ordre, fans que l'autorité de l'Eglife y fut compromife : Qu'il avoit écrit au Concile à ce fujet j qu'il leur envoyoit copie de la réponfe qu'il en avoit reçue, afin qu'ils viffent par eux-mê- mes ce qui y avoit été réfolu ; Que comme il avoit entendu tout ce que le cardinal de Trente , ôc l'ambaffadeur Alendofe avoient voulu lui repréfenter fur cet article , de la part de l'Em- pereur, ôc que leur lettre contenoit la même chofe , il avoit crû qu'il étoit convenable de leur répondre à tous en même tems. Qu'il les prioit donc inftamment de faire attention à ce que demandoient les Pères du Concile , avant de mettre en dé- libération , s'il étoit à propos de le transférer une féconde fois ? ôc d'envoyer leurs députez à Boulogne , ou de s'y tranfporter eux-mêmes pour décider far cette affaire. Que l'endroit de leur lettre par où ils finiffoient , ôc où ils difoient, que fi on nerap- pelloit les Pères à Trente , on prendroit d'autres mefures en Allemagne , ne le touchoit en aucune forte î parce que fa conf- cience lui répondoit , qu'il ne tenoit point à lui que ce qu'ils fou- liaitoient ne s'exécutât : Qu'il ne croyoit pas avoir rien à craindre de la part de l'Empereur 5 ôc que par rapport à eux , il étoit trop perfuadé de leur religion , ôc de leur attachement à l'Eglife , pour les croire capables de prendre un mauvais parti. Que fi cependant il s'en trouvoit parmi eux , qui fans refpeêl pour le S, Siège j ofâffent s'oublier , il les plaignoit, fans les redouter. Enfin, qu'il les exhortoit à^ n'avoir en vue que la paix de l'E- glife , ôc à ne fouffrir jamais qu'on prît dans leurs affemblées des mefures qui puffent bleffer l'autorité du S. Siège. Quand on vit qu'il n'étoit pas poffible de faire changer de fentiment au Pape , ni aux pères de Boulogne , Mendofe de- manda audience au faint Père , Ôc le dix-huitiéme de Janvier, ayant été admis au confiftoire , il protefla publiquement con- tre le Concile j çn préfence de tous les minières des autres Ppiij 302 HISTOIRE ^^^ar^ Couronnes , qu'on avoit invités de s'y trouver. En même tems Henri IL François de Vargas ôc Martin de Velafco , ambafladeurs de 1 ^ ^ g^ l'Empereur j firent la même chofe à Boulogne. Vargas préfenta d'abord fes lettres de créance adrelTées , non au Concile , mais à l'aflemblée de Boulogne. Surquoi le cardinal dei Mon- te , qui préfidoit au nom du Pape ) ôc environ quarante , tant évêque , qu'autres prélats , qui compofoient cette aflemblée , fe récrièrent , ôc protefterent , que puifque fa commifiTon ne s'adreflbit point au Concile , s'ils lui donnoient audience / ôc répondoient à ce qu'il avoit à propofer , ils n'entendoient point que cela leur préjudiciât pour la fuite , ni pût empêcher les Pères aflemblés de continuer leurs féances , ôc de décerner con- treles réfractaires les peines portées parles SS. Canons. Vargas demanda a£le de ce qu'on Tavoit empêché de parler le pre-» mier j ôc dit que fes Lettres de créance , que le cardinal del Monte avoit vues , portoient en fubftance , que l'Empereur prioit les prélats afTemblez , de révoquer le décret qu'ils avoienc fait pour la tranflation du Concile > ôc de retourner à Trente. En cet endroit, il fut interrompu par le cardinal del Monte, qui dit que le Concile n'avoit rien fait qu'il ne fût en droit de faire : qu'on ne pouvoir en douter, fans fe montrer rebelle à l'Eglife ; ÔC qu'ils efperoient par conféquent , que l'Empereur I ne trouveroit pas mauvais qu'ils perfiflaffent dans leur premiè- re réfolution. Cependant Vargas fit la ledure de fes Lettres > enfuite Velafco lut publiquement une formule de proteftation , Protefta- g^jj pottoit j Ou'après bien des inftances faites par l'Empereur, tioa de 1 Ein- T r i^ r>^ t a j • o r>i ' ^ rr Kl pereur coime pour porter les râpes Léon, Adrien ôc Clément, a allembler Tairembiée ^ ^n Concilc , il l'avoir enfin obtenu du Pape régnant ; que d'a- Boulogne. bord on l'avoit convoqué à Mantoiie , ôc depuis à Vicenze : qu'enfuite on s'étoit déterminé à le tenir à Trente , afin que les Allemands , pour qui principalement il étoit affemblé , puf- fent s'y rendre plus facilement : qu'il avoit tout mis en œuvre, pour engager les princes ôc les villes d'Allemagne à fe foûmet- tre au Concile, qu'eux mêmes avoient demandé: que cependant certaines gens , fe difant légats du faint Siège , fans avoir , Ci on les croit , demandé l'avis du S. Père , ôc , ce qui eft certain , fans avoir confulté l'Empereur , avoient fur de vains prétextes trans- féré les féances à Boulogne , tandis que fa majefté Impériale étoit occupée à la guerre de Saxe : qu'après l'avoir terminée avec D E J. A. D E T H O U , L I V. V. 305 fuccès i ôc avoir par fes foins ôc fon autorité amené tous les ef- _ prits au point qu'il falloit, pour voir tous les différends fur la iJpxjnr tt Religion finir heureufement au gré du Concile , l'Empereur , ^ o * avoit plufieurs fois reprefenté au Pape par fes lettres, & par fes ^ ^ ' ambalfadeurs , la néceffité qu'il y avoit de recommencer les féances à Trente , qu'autrement il feroit à craindre que les prin- ces ôc les villes, qui n'avoient confenti qu'avec peine dans la dicte d'Aufbourg à fe foûmettre fans reftri£lion à tout ce qui feroit décidé par le Concile , voyant que le lieu en étoit chan- gé , ne changeaffent aufTi de réfolution : que pour ce fujet il avoit envoyé à Rome le Cardinal de Trente ôc Mendofe, avec charge de reprefenter au S. Père ôc au collège des Cardi- naux la fituation des affaires^ ôc de les prier au nom de l'Em- pereur ôc de tout TEmpire , de permettre qu'on reprît les con- férences à Trente : que le Pape avoit renvoyé l'affaire aux Pères de Boulogne : qu'on n'en avoit reçu que des réponfes captieu- fes ôc ambiguës, concertées fans doute avec la Cour de Ro- me, fur lefquellesle S. Père lui-même n'avoir pu répondre net- tement à fes Ambaffadeurs : que par fes délais ôc fes retard emens condnuels il avoit affez fait connoître , qu'il avoit fort peu à cœur l'avantage de la Religion : Que la foibleffe des prétextes allégués pour la tranflation du Concile, étoit évidente : qu'on ne doutoit point que ces maladies prétendues , caufées , difoit- on , par l'intempérie de l'air , ne fuffent autant de fables , in- ventées par des Médecins qu'on avoit eu foin de gagner ^ ôc que perfonne n'étoit affez peu éclairé pour ne pas s'apperce- voir , qu'en transférant le Concile au fein de l'Italie, ôc à Bou- logne , ville de la domination du Pape j le deffein ne fût d'em- pêcher les Allemands de s'y rendre , afin de pouvoir , ou le diffoudre, fans en demander avis à l'Empereur j quoiqu'il lui appartînt de veiller fur les Conciles généraux , ou le terminer félon les vues duPapcj ôc au gré des certaines gens, qui n'é- toient eux-mêmes au gré de perfonne en Allemagne. Qu'en conféquence , l'Empereur prioit avec inftance les Prélats af- femblés^ de ne pas rendre inutiles tant de travaux, dont la paix de l'Eglife étoit l'objet , tant de voyages qu'il n'avoit pu entreprendre fans de grands frais , fans déranger fes affaires , ôc fans altérer beaucoup fa fanté : Que tous les troubles étant pacifiés, rien n'empêchoit plus qu'on ne continuât les féances 304 HISTOIRE ________ au même lieu oii Ton avoit commencé de les tenir. Que fi Hfnri TI ^^^ pères fe refufoient à de (i juftes motifs , il déclaroit , au nom n * & par l'ordre de fon Maître , la tranflation du Concile frivole ôc ^ * illégitime, & proteftoit de nullité contre tout ce qui s'y feroit : il ajouta qu'il foùtenoit leur réponfe captieufe ôc fans aucune folidité , ôc qu'ils feroient refponfables de tout ce qui en pour- roit arriver, fans qu'on pût Timputer à l'Empereur , puifqu'ils n' avoient pas droit de transférer le Concile fans fon confente- ment. Qu'au refte , puifqu'ils abandonnoient la caufe de l'E- glife , fon Maître , comme protetleur de la religion , en pren- droit la défenfe, par tous les moyens que les droits attaches à la Couronne Impériale ôc les maximes des SS. Pères , lui permettoient d'employer , ôc qu'il jugeroit lui-même les plus convenables au bien de la chrétienté. Velafco après avoir lu cette formule demanda a£te de fa pro- teftation.Le cardinal del Monte prenant la parole, fit un difcours fort éloquent fur la difpofition préfente des Pères du Concile > il fe plaignit amèrement de l'injuftice qu'on faifoit à cette fainte afi'emblée , ôc prit Dieu à témoin qu'ils étoient tous difpofez à fouffrir tout , la mort même s'il le falloit , plutôt que de per- mettre que la puiflance feculiere difposât des Conciles félon fon caprice } ôc qu'ils ne donneroient jamais un exemple fi perni- cieux. Il ajouta que l'Empereur n'étoit ni le feigneur ni le maî- tre de l'Eglife , qu'il n'en étoit que le fils : que c'étoit à lui ôc à fes collègues, comme Légats du faint Siège , à régler la tenue du Concile ôc à le transférer , s'il en étoit befoin , fans avoir à répondre de leur conduite qu'à Dieu ôc au Pape. Que pour ce qui étoit de la proteilation j on y feroit réponfe dans quelque jours. Affaires de Pendant que cette fcene fe paflbit à Boulogne , Mendofe Piombmo. après avoir fait fa proteftation à Rome, comme nous venons de le dire , reprit le chemin de Sienne , dont l'Empereur lui avoit donné le gouvernement. Delà il pafi^a à Piombino , ôc ter- mina enfin une grande affaire. Il s'agilfoit de retirer des mains des Apiani cette place qu'ils pofledoient légitimement depuis long- tems. On n'a jamais contefté à l'Empereur le domaine dire£l de Piombino , ôc de quelque petites places qui en dépendent, com- me Buriano , Scarlino ôc Subercto , avec fifle d'Elbe , iituée fur la côte de Tofcane, ôc renommée pour fcs mines de fer, La ville DE J. A. DE THOU,Liv. V. 50; ville de Piombino , qui étoit de la dépendance de Pife j pafla «>».»u»i^ii..ii« aux Aplani 3 du temsque Pierre, furnommé Gambacorte, mar- f|£j^j>^i JJ chant fur les traces de Jean Agnolo , profita des troubles dont ^ r 4 g, Pife étoit agitée ^ pour s'en rendre le maître ôc le tyran. De fon tems , c'eft-à-dire vers l'an i jpo, un Jaque Apiani, homme d'un grand efprit :, ainfi appelle d'un village de ce nom dans le territoire de Pife, ferendit fameux. D'abord il fut fecretaire de Pierre > enfuite ils fe brouillèrent , ôc leur inimitié fut fi vive , qu'elle ne fe termina que par la mort de Pierre & de fes enfans que Jaque maffacra. Après cette adion la République de Flo- rence follicita vivement les Pifans de fe donner à elle : mais Jaque Aplani para ce coup , ôc foûtenu des Siennols ôc de Ga- leas Vlfcontl , avec qui ils avoient une llalfon fort étroite , il rendit ce dernier maître de Pife. Pour lui en marquer fa recon- noiflance, Vlfcontl lui donna la ville de Plombmo avec tout ce qui en dépendolt : telle fut l'origine de la malfon des Apia-- nl. Jaque eût pour fucceffeur Gérard fon fils, ôc fucceffivement Jaque IL Emanuel , Jaque III. Jaque IV. ôc Jaque V. Ce- lui-ci avoir époufé la fœur du cardinal Jean Salvlati , Ôc ne fe conduifolt que par les confells de fon beau-frere. Cette llal- fon déplût à Côme de Médicis duc de Florence : car quoi- qu'il fut allié lui-même à la malfon des Salvlati , il fçavolt que dans eux l'amour de la patrie l'emportolt fur toute autre confidérarlon ôc qu'ils ne l'aimolent point. Toutes fes vues tendolent à s'emparer de Plomblno ôc de fon territoire. Il y avoltdéja mis un plé, par le marché qu'il avoir fait avec Ferdi- nand Aplani pour les mines d'alun. Il ne ceffolt d'ailleurs de preP fer les mlniftres de l'Empereur de pourvoir à la fureté de Sien- ne. Il leur reprefentoit que Plomblno étoit tellement fitué, qu'il étoit important pour toute la Tofcane qu'il fût entre les mains de l'Empereur , ou de quelqu'un qui ferolt entièrement dans fes In- térêts : que l'ifle d'Elbe qui étoit proche, ôc qui jolgnolt prefque le continent^ pouvoit rendre ceux qui s'en empareroient maîtres de toutes les côtes ? Qu'on en avolt vu un exemple cinq ans au- paravant , lorfque BarberoufTe à fon retour de Marfellle s'y re- tira avec fa flote 5 que par là il apprit aux François, que c'é- tolt un port très commode , pour mettre leurs valfTeaux à l'abri : Que par conféquent il étoit à propos de la fortifier, auffi-bien que Plomblno, ôc d'y mettre une bonne garnlfon. Pour en Tome L Q q So6 HISTOIRE ■ faire la dépenfe , Corne avoit déjà avancé cent cinquante mille Henri II ^^^^ d'or,Ôc l'Empereur s'étoit engagé de rendre cette fo m- j ç . g me, ou de lui remettre Piombino , ôc. tout le territoire qui en dépend^ ôc de dédommager lui-même Jaque Apiani qui en étoit le pofTefleur légitime. Celui-ci étant mortj ôc n'ayant laiflfé qu'un fîls en bas âge qui porta le nom de Jaque VI. ôc qui étoit encore fous la tutelle de fa mère, le Duc de Florence crut cette occafion fa- vorable pour exécuter fes defleins. Il prit ce tems pour aug- menter les foupçons des Impériaux. Il leur fit entendre que Pierre Strozzi levoit des troupes dans le Piémont : que Léon fon frère prieur de Capouë venoit d'entrer dans le port de Marfeille avec fes galères 5 qu'Ottobon de la maifon de Fief- que , s'y étoit déjà rendu avant lui , ôc qu'il y auroit tout à craindre pour la Tofcane , s'ils venoient avec une flotte ten- ter une defcente dans l'ifle d'Elbe ; fur-tout s'ils éroient appuyez de Charle desUrfms comte d'Anguillara, qui depuis peu étoit de retour de France avec fix galères , après y avoir reçu tous les honneurs qu'il pouvoir fouhaiter. Par là il engagea Alen- dofe à entrer en négociation avec la veuve de Jaque V. Men- dofe tâcha de lui faire comprendre la nécelfiré de fortifier l'ifle, ôc lui remontra que fl elle n'étoit pas en état d'en faire la dé- penfe, il étoit de l'intérêt de la Tofcane qu'elle acceptât de l'Empereur un dédommagement pour la Principauté dont elle fe démettroit entre fes mains. Cette Dame n'entra pas d'abord dans fes vues j elle députa même Jérôme Apiani fon beau-frere vers l'Empereur , pour le prier de ne pas dépouiller fon fils de l'héritage de fes pères. Dans la fuite cependant pour faire plaifir à l'Empereur , elle permit à Dom Diegue de Luna de mettre garnifon Efpagnole dans Piombino. Mais elle ne fut pas long-tems à s'en repentir. Dom Diegue la chafla bien-tôt après de la citadelle , ôc l'obligea de fe retirer dans la ville avec fon fils. Cependant Côme prefl!bit les Impériaux de lui remettre les fommes qu'il avoit avancées , ou de tenir leur pa- role. Dans ces conjondures Mendofe s'aboucha à Pavie avec Gonzague, ôc ils conclurent de permettre au Duc de fortifier Portoferrato qui eft la capitale de l'ifle. L'ifle d'Elbe eft environ à dix mille de la côte , où l'on a bâti Piombino, ôc oùfe voyoit autrefois , en tirant un peu vers D E J. A. D E T H O U , L I V. V. 507 rOuëft , la ville de Populonia , appellée aujourd'hui Porto-Ba- rato. Entre cette ifle & le continent il n'y a que l'ifle de Pal- Henri II maruola , petite ifle déferte & ftérile. L'ifle d'Elbe a un port lar- t r- 4, g * ge & commode pour les vaifTeaux, défendu par deux collines, fur lefquelles Corne fit élever deux forts y par l'avis d'un habile ingénieur nommé Jean-Baptifte de Camerin. Au plus bas de ^ ces forts, dont les baftions paroiflTent comme autant de rayons, il donna le nom de l'Etoile , ôcilappella le plus élevé le Fau- con , parce qu'il commandoit entièrement le premier , com- me un faucon qui plane au-defius de fa proye. 11 en fît encore bâtir untroifiémeà l'entrée du port, ôc il le nomma Linguella, p^rce qu'il refl^embloit à une langue par fa figure allongée : mais comme ces dilférens forts étoient éloignez les uns des au- tres , il fit bâdr des murs de communication , afin que les trou- pes à couvert puffent paffer fiirement de l'un à l'autre , pour fecourir la ville ôc le port dans le befoin. Comme le Duc s'étoit pourvu de loin de bons ouvriers ôc de matériaux pour fon entreprife, les travaux furent pouffez avec une ardeur ôc une diligence incroyable. Lui-même s'étoit rendu à Livourne, d'où l'on tranfportoit dans l'ifle aufïi-bien que de Porto-Bara- to ôc de Campiglia , tour ce qui étoit néceffaire. En moins de quinze jours les ouvrages furent en état de défenfe, Ôc purent mettre le port à couvert d'infulte. Ces nouvelles fortifications donnèrent de la jaloufie aux Génois. La chofe alla même fi loin, qu'on fut fur le point de voir naître une fédition dans Gènes î le peuple SQn. prenoit aux Nobles , que leur indolence ôc leur trop grande fé- curité avoient empêché, difoit-il , de s'oppofer à une en- treprife de cette importance : il leur reprochoit leur lâcheté , d'avoir foufl?ert que fous leurs yeux , Ôc pour ainfi dire , à leur porte, on élevât une citadelle. La plupart étoient d'avis qu'on prît les armes fans différer, qu'on fît une defcente dans l'ifle, ôc qu'on rafât tous les ouvrages : ils difoient que puifTans fur mer , comme ils étoient , ils auroient après cela l'ifle Ôc le port à leur difpofition , ôc qu'il ne falloir pas fouffrir que ce nouveau Maître , qu'on voyoit s'élever dans la Tofcane , ôtât aux autres peuples la liberté de la navigation , ôc mît des bar- rières à leur commerce. Cependant ce premier mouvement fut appaifé par la prudence ôc l'autorité d'André Doria , dont 3oS HISTOIRE l'efprit naturellement doux avoit toujours en horreur les moyens Henri II ^^^^^^'^'^^s- ^^ repréfenra aux Génois , que Corne n'avoit jamais g ' prétendu difpofer de Tlile comme de fon bien , & que s'il la foitifioitj ce n'étoit que par l'ordre de l'Empereur. Par ces re- montrances les efprits fe calmèrent j on fe contenta feulement de députer à la Cour de l'Empereur pour fe plaindre? on char- gea les Députez de traitter de l'Ifle avec l'Empereur , pour le prix de trois cens mille écus d'or. En même tems on négo- cioit aufli avec la fœur de Salviati , veuve d'Apiani 5 6c on offroit de lui fournir les cent cinquante mille écus, que Men- dofe difoit être néceffaires pour fortifier Piombino , à condi- tion qu'elle fe mettroit , elle , fon fils , ôc fes Etats , fous la pro- tection de la République. La haine que cette Dame portoit au Duc de Florence , fit qu'elle ne balança pas un inftant à ac- cepter la propofition. Elle envoya fon fils à Gènes, & fit dire à l'Empereur, qu'elle avoit mieux aimé fe livrer à la foi des Gé- nois , qu'à celle de Côme. Ce Prince, à qui fes intrigues & le bruit qu'il avoit eu foin de répandre des deffeins de la France fur l'Italie , avoient juf- ques-là fi bien réiifii , trouva encore alors dans un pur efiet du hazard , un moyen fur de venir à bout de fon entreprife. Léon Strozzi étoit nouvellement forti de Marfeilie avec vingt galères, lorfqu'on apprit que les habitans d'Orbitelle ( qu'O- nufre Panvini croit être l'ancienne Cofa i ôc que d'autres > avec plus de raifon , à mon avis , regardent comme l'ancien Vetulonium ) lafifez de l'infolence des Efpagnols , s'étoient foulevez contre la garnifon , ôc avoient pris les armes. Ce rap- port de circonftances fervit de fondement à Côme, pour per- suader aux Miniftres de l'Empereur, que tout cela s'étoit fait de concert , ôc il les prévint tellement contre les François , peut-être même fçût-il Ci bien les gagner par fes préfens, que iVïendofe , de l'avis de Gonzague , ordonna qu'on remît au Duc Piombino , ôc toutes les autres places qui en dépen- dent. On lui délivra jufqu'aux ritres , qui étoient entre les mains de Jean de Luna. Après cela , Côme chargea Luc-Antoine Cupano de perfe£lionner les fortifications , ôc ne fut pas in- grat > dit Adriani , envers Mendofe , ôc Dom Diégue de Lu- na , qui commandoit la garnifon Efpagnole. Cependant Jaque Apiani , fuivant le confeil des Génois; D E J. A. D E T H O U , L I V. V. 309 fe rendit auprès de l'Empereur. Il avoir été précédé de quel- — -»-— ---- Gues jours , par Adam Centurione ' , qui avoir un grand crédit JJeis^ri JJ. dans Gènes. A leur arrivée , ils trouvèrent Charle déjà pré- i ç 4 8 venu contre le Duc de Florence, à qui l'envie & la jaloufic avoient rendu de mauvais fervices. Ils repréfenterent vive- ment à l'Empereur l'injuftice criante qu'il y avoit , de dépouil- ler de fon bien le poiïeiïeur légitime , fans même lui accorder aucun dédommagement, pour en revêtir un étranger, qui n'y avoit d'autre droit , que fon défir infatiable de tout envahir : fon Gonfefleur furtout, qui étoit un Dominiquain, lui répéta fi fouvent la même chofe, qu'il cafTa enfin le traité pafTé entre Cô- me ôc fes Miniflres , ôc ordonna que Piombino avec toutes fes dépendances feroit remis , comme auparavant , entre les mains de Mendofe , dans l'état où il fe trouvoit alors. Quelques réflexions judicieufes , que Centurione fit faire à l'Empereur , ne fervirent pas peu à le déterminer. Il lui remontra que fi le Duc de Florence demeuroit le maître de ce petit état , Doria^ qui feul foiitenoit dans Gènes le parti Impérial , alloit perdre infailliblement tout fon crédit 5 ôc qu'il pourroit bien arriver , que les exilez prendroient cette occafion du déchet de fon au- torité, pour attirer le peuple à leur parti, ôc pour caufer une révoludon dans cette ville. Charle fentit ces conféquences 5 ainfi Piombino avec l'ifle d'Elbe revint aux Impériaux. Trois ans après Corne rentra encore une fois en pofleiïion de l'un ôc de l'autre, jufqu'àce qu'enfin PhiHppe II. roi d'Efpagne les re- tira de fes mains , à certaines conditions , l'an i jj'y. ôc les remit à Jaque Apiani , qui en étoit le Seigneur légitime. Un mois cependant s'étoit écoulé depuis la proteflation que Réponfedu Alendofe avoit faite en plein confiftoire contre le Concile , lorf- ^^?^ ^ '^ P[°' , • 1 T^ / • 1 T-> / 1- / • teitarion du que le premier de février , le râpe y répondit par un écrit com- mimfire de pofé avec beaucoup d'art. Il contenoit en fubftance : Que cet l'Emperem. attentat l'avoit d'abord extrêmement furpris ôc mortifié 5 qu'un tel procédé étoit de très-mauvais exemple, ôc ne pouvoir ve- nir que de gens révoltés contre l'Eglife , ôc par confequent ennemis delà Religion : Que bien loin d'ofer croire, ou même foupçonner rien de femblable de l'Empereur , au contraire il ;étoit perfuadé qu'il feroit le premier à remettre dans le devoir 1 La noble maifon de Centurione , 1 aujourd'hui à Gènes , 8c l'une 8c l'au- ainfi que celle de Doria, fubfiHe encore | tre y eil dans une grande confidération. Q q iij 310 HISTOIRE ■ Ôc à punir avec la dernière rigueur quiconque refuferoit de (ô Henri II ^^"""^^^'^^s ^ l'autorité légitime : Qu'il en avoir donné des preu- 1 ^ A Q ' ves non équivoques dans la dernière s;uerre, qu'il venoit de ■ - terminer Ii heureulement : (^ue ce qui le lurprenoit , cetoit que les troupes du faint Siège , ayant beaucoup contribué aux fuccès de l'Empereur , ce Prince reconnût fi mal les fcrvices importans, qu'elles lui avoient rendu: que cependant fa dou- leur avoir beaucoup diminué, lorfque par la ledure des Let- tres de Sa Majefté Impériale, il avoir reconnu que la commif- fion de Mendofe, ne lui donnoit aucun pouvoir de protefter contre le Pape ôc le Sacré - Collège 5 mais que fes ambafla- deurs avoient été envoyez à Boulogne feulement pour traiter avec les Pères, qui y étoient aflemblez. Que Mendofe avoit donc fait tort à la réputation de l'Empereur, ôc avoit interprété dans un fens injurieux les fcntimens pleins de modération de fon Maître , qui entendoit feulement que fes miniftres protef- taflent contre les auteurs de la tranflation du Concile, ôc qui du refte remettoit la décifion de toute cette affaire au juge- ment du S. Siège. Que fi l'Empereur s'étoit adreffé à lui , fans que fes jufles demandes euffent été écoutées , qu'en ce cas il y auroit eu lieu de protefter contre lui; mais que rien de fem- blable n'étant arrivé, Alendofe avoit grand tort de vouloir que fans autre formalité , il cafsàt le décret de la tranfladon 3 que > par confequent , tout ce que ce miniftre avoit fait étoit abfo- lument nul , puifqu'il n avoit eu ni droit , ni pouvoir de le faire. Qu'à l'égard de ce qu'on lui imputoit, de ne s'être pas mis affez en peine de procurer le repos de l'Eglife , il n' avoit garde de vouloir ôter à l'Empereur la gloire , que fes travaux ôc fes fuccès lui avoient juftement acquife en cette affaire : mais qu'il ne pouvoir fouffrir qu'on lui ravît la part, qui lui en revenoit à lui-même : que fi l'Empereur avoit toujours eu en vûë d'affembler un Concile, lui de fon côté n'en avoit jamais été éloigné ; ôc qu'étant plus âgé que Charle , il en avoit con- çu le deifein , avant qu'il en eût eu la première idée : Que les guerres d'Allemagne avoient long-tems été un obftacle à leurs bonnes intentions , ôc qu'il laiffoit à juger , qui des deux avoit agi en cette occafion avec plus de droiture ôc de bonne foi ; ou l'Empereur , qui par fes guerres continuelles avoit long- tems empêché la célébration du Concile , ou lui , qui n avoit DE J. A. DE THOU, L i v. V. 511 Jamais pris d'autre parti que celui de l'Empereur , qui Pavoit ■ aidé de tout fon pouvoir dans cette guerre , dont le fuccès fem- Henri II. bloit devoir être un acheminement à ce qu'ils fouhaitoient 1 c 4 8. l'un ôc l'autre , & qui du jour qu'il étoit monté fur le trône de S. Pierre, n'avoir cefTé de mettre en œuvre tous les moyens imaginables , pour rendre la paix à l'Eglife. Qu'il ne failoit pas non plus fe récrier fi fort , fur ce que les Pères du Concile avoient changé le lieu de leurs féances : qu'en cela il ne s'é- toit rien pafFé que de l'avis de la plus grande ôc de la plus faine partie d'entr'eux ; & qu'on ne pouvoit leur contefter ce droit, iorfqu'ils avoient de bonnes raifons d'en agir de la forte : que pour le f « f fent , il laiffoit à examiner , s'ils avoient eu fujet de changer , ou non : mais que fi l'on mettoit cette affaire eu queftion , il s'en refervoit le jugement h ôc qu'en attendant il tenoit l'affemblée de Boulogne pour un Concile légitime. Qu'il ne s'étoit jamais oppofé à ce qu'on recommençât les confé- rences à Trente , pourvu que cela fe fit dans l'ordre , c'eft-à- dire , fans que l'autorité de l'Eglife en fouffrit , ôc fans que les autres nations s'en formalifaffent : qu'on avoit vu combien il avoit à cœur Imterêt de l'Allemagne par l'attention qu'il avoit eue de convoquer deux fois le Concile à Trente : que fes foins cependant avoient jufques-là été inutiles : que les ambalTadeurs de l'Empereur n'y étoient reftés que fort peu de jours > ôc qu'on n'y avoit vii paroître prefqu'aucun évêque Allemand , quoi- qu'il en vînt en allez grand nombre de France , d'Efpagne, ôc de plufieurs autres pays encore plus éloignez : qu'il étoit bien aife que les affaires euffent changé de face > ôc qu'il ap- prenoit avec plaifir , que les fuccès de l'Empereur l'avoient mis en état de pouvoir répondre de la foûmiiïion de l'Allemagne, fi les Pères fe déterminoient à retourner à Trente : que cepen- dant il ne pouvoit s'empêcher d'être furpris , que les Alle- mands , qu'on difoit fi bien difpofez , bornaffent à une feule ville un remède fi falutaire : qu'à la vérité c'étoit pour eux principalement , que le Concile étoit convoqué j mais qu'ils dévoient faire attention, que l'Angleterre, la Suéde, leDan- nemarc , étoient atteintes de la même maladie ; ôc que fur ce principe , on feroit obligé de tenir des Conciles differens dans tous ces differens Royaumes ; qu'au contraire , il étoit aifé de prouver par les faits , qu'on n'avoir prefque jamais 3^2 HISTOIRE ■ affemblé les Conciles dans les provinces , qui avoient don- Henri IL ^^^ naiflance à rhéréfie : Qu'il s'enfuivoit de-là, qu'on n'au- 1^48. ^^^^ P^^ ^^ ^^ hâter fi fort , ni protefter li hautement ; Que les prétentions des Pères de Boulogne n'e'toienc ni injus- tes ni nouvelles : Qu'elles étoient fondées fur les conftitutions des Papes, ôc fur les loix mêmes des Empereurs : Que Men- dofe avoir donc eu tort de traiter leur réponfe de vaine 6c de capdeufe : Que quoiqu'il n'eût rien à fe reprocher, par rapport au foin qui lui étoit confié de TEglife univerfelle , il verroit avec plaifir l'Empereur fuppléer par fa vigilance à fon défaut , fi lui même venoit jamais à oublier fon devoir j pourvu cependant qu'il ne paflat pas les bornes prefcrites , 6c qu'il ne .s'attribuât d'autre pouvoir que celui qu'il avoit , de l'aveu de tous les fidè- les , 6c félon les loix de l'Eglife 6c le fentiment des faints Pères. Qu'il ne doutoit pas que ces deux Puifiances ainfi réunies ; quelque diftinguées qu'elles fuflîent d'ailleurs, ne contribuaflent infiniment au bien de la Chrétienté : Enfin, que pour venir au point capital de la conteftation , puifque Mendofe foûtenoit que la tranflation du Concile n'étoit pas légitime, c'étoit à la perfonne même du Pape , par la place qu'il occupoit dans l'E- glife , qu'il appartenoit d'en décider > qu'il s'en réfervoit donc la connoifi^ance j qu'il avoit nommé fes frères les Cardinaux de Burgos , Parifio , Crefcentio , Ôc Polus , pour l'examiner , 6c que il après un jugement mûr 6c décifif, il paroiffoit conftai;t que i'afiemblée de Boulogne n'étoit pas légitime , il feroit le pre- mier à mettre tout en œuvre , pour rétablir le Concile à Trente.. Qu'en attendant il fouhaitoit qu'on ne prît aucune mefure de part ni d'autre : qu'il donnoit un mois pour que chacun eût le temsd'expofer fes prétentions; 6c qu'afin qu'on ne crût pas qu'il abandonnoit l'Allemagne , il y envoyeroit inceflamment fes Légats } qui prendroient des mefures convenables, pour réta- blir parmi ces peuples la paix 6c l'union , autant que l'Empe- reur 6c eux-mêmes voudroient le permettre. Tel étoit le con- tenu de cet écrit. Louis Beccatelli , Archevêque de Raguze, dit qu'il étoit de la compofition du Cardinal Polus , une des meilleures têtes du facré collège , 6c celui-là même qui fut un des Juges nommez par le Pape , pour examiner les raifons de la tranfiadon du Concile. Déplorable fituadon de ce grand homme , qui pouj: éloigner de lui le foupcon d'héréfie , dont on D E J. A. DE V H O U , L I V. V. 31 on Taccufoit à tort , fe vit obligé de prêter fon miniftere au Pape dans une affaire , où il fçavoit certainement qu'il n'agif- Henri IL foit ni avec droiture ni avec fincerité. , ^3 i' ç 4. 8. Avant que cet écrit parvînt jufqu'à l'Empereur, ce Prince' \^, . ' '. avoit deja compris par le rccit du cardnial ae 1 rente , qui etoit la Kciigioncn de retour à Aufbourg , Ôc par les lettres de Mendofe , qu'il n'y Allemagne. avoir gucres lieu d'efperer le rétabliffement du Concile à Tren- te. C'eft ce qui le détermina à porter cette affaire à la Diète.. Ce fut le quatorze de Janvier , qu'il fit part à Taffemblée 'de la commiffion qu'il avoit donnée àMendoie, de protefter contre le Concile, fi le Pape perfifioit dans fon fentiment. 11 ajouta que quoique cette démarche notât pas toute efperance, ce- pendant puifque les chofes traînoient ainfi en longueur j il ju- geoit à propos, en attendant, de prendre quelques mefurespour concilier les partis. Que jufques-là il s'étoit chargé de ce foin fur la prière qu'on lui en avoit faite : mais que dans la fituation préfente, il lui paroiffoit plus convenable que les états choifif- fent eux-mêmes , parmi les Théologiens de l'Empire j ceu:ç qu'on jugeroit les plus gens de bien , les plus habiles , ôc hs plus portez à la paix , pour travailler de concert à cette conci- liation. Ses vues ne réùffirent point : On jetta bien d'abord les yeux fur quelques-uns 5 mais on ne put s'accorder 5 ôc on fut obligé de s'en rapporter encore au choix.de l'Empereur. Il nomma doncPflug évêque de Naumbourg . ôc Michel Helding ou Sidonius , dont nous avons déjà parlé avec Jean Agricola d'Illebe qui vingt ans auparavant avoit tenu , comme Brentius ôc Alelanclon , pour la Confeffion d'Aufbourg ; ôc il les chargea de dreffer par rapport à tout FEmpire une formule de foi , ôc de difcipline pour la réformation de l'Eglife. L'Ele£leur de Brandebourg , toujours attaché au parti de l'Empereur , ôc qui ne fouhaitoit rien tant que la paix , perfua- dé qu'on y alloit de bonne foi , écrivit à ceux de Strasbourg parle confeil de Jacque Sturm^ôc leur manda de lui envoyer Martin Bucer. Il leur dit, que puifque le Pape leur refufoit un Concile , l'Empereur avoit pris d'autres mefures i ôc que les gens de bien commençoient enfin à efperer quelque réfor- mation dans l'Eglife. Bucer vint à Ausbourg ôc logea chez TElettéur , qui d'abord lui donna le formulaire, que les corn- miilaires avoient drcffé, pour l'examiner. Agricola avoit perfuadé To/n. I. Rr 514 HISTOIRE — -^ à rEIe£leur que cet ouvrage étoit très-moderé , ôc ne conte- Henri II. "^^^ ^^^^^ qu'on ne pût admettre fans (crupule. Mais Bucer en ju- I c 48 §^^ ^^^^ autrement , & refufa de l'approuver, parce qu'il éta- bliiToit nettement , difoit-il , la doctrine de i'Eglife Romaine. L'Ele6leur eut beau fe fâcher contre lui , Granvelle eut beau le folliciter , on ne put le faire changer de fentiment , ni l'en- gager à y foufcrire , ôc ce ne fut pas fans peine qu'il regagna Strasbourg, en traverfant le duché de Wirtemberg, oi:iil cou- rut plus d'une fois rifque de fa vie , à caufe des troupes Efpa* gnôles répandues dans tout le pays« Dans le fond , le formulaire ne différoit en rien de la doc- trine reçLië de tous tems , Ci ce n'eft en ce qu'il ne condam- noit pas abfolument le mariage des Prêtres ^ & la communion fous les deux elpeces. C'étoit deux points qu'on toleroit, juf- qu'à ce que le Concile en eût jugé définitivement. La diver- fité des opinions fit que le formulaire fut également attaqué par l'un Ôc l'autre parti , malgré la défenfe expreffe de l'Empe- reur. Du côté des Proteftans , Gafpard Aquila mimftre de l'églife de Salfeld en Turinge , écrivit contre le formulaire , parce qu'Agricola femoit partout le bruit que ce miniftre l'a- voit approuvé. Du côté des Catholiques , Robert Cenalis évê- que d'Avranches réfuta l'article du mariage des Prêtres , ôc de la communion fous les deux efpeces -, il fut fécondé par Ro- meo Général de l'ordre des Dominicains , qui foûtint la même chofe à Rome. Aufii le Pape condamna ces deux articles , ôc fit répondre par le Cardinal Sfondrate, qu'il étoit inoùi qu'un Prêtre pût célébrer l'office divin , étant mariée que depuis long- tems aulîi la coutume de communier fous les deux efpeces avoir été abolie , ôc que le Pape feul avoit droit de difpenfer tou- chant ces deux articles. Les éle£leurs Eccléfiaftiques en adop- tant cette cenfure , ne firent plus difficulté de recevoir le formu- laire, comme étant conforme à la dodrine de l'Eghfe j l'arche- vêque de Cologne voulut même fignaler fon zélé , en le fai- fant publier dans tout fon diocéfe , déclarant nuls en même- tems tous les mariages que les Prêtres avoient contradés, ôc les enfans qui en étoient iffus , bâtards. La crainte ou l'efpcrance obligèrent l'éledeur Maurice ôc l'cledeur de Brandebourg de diffimuler leurs véritables fen- îimens, ôc ils n'oferent réfifler en face à l'Empereur. Le DE J. A. DE T HOU, L IV. V. si; formulaire fut lu publiquement dans raflemblée, au nom de la- quelle leledeur de Mayence remercia l'Empereur, fans avoir Henri ÎI auparavant recueilli les voix. Ce remerciement pafla néan- i ^ a 8 ' moins pour Un confentement gênerai dans l'efprit de i'Empe- reur y qui ne reçut après cela plus d'excufe , ôc ordonna que ie formulaire fût imprimé fur le champ en latin , avec la tra- dudion en langage vulgaire. L'électeur Maurice partit quel- que-tems après d'Aufbourg , ôc propofa la queftion dont il s'agiiToit dans une affemblée de fes fujets , qui fe fit à Mifne. Comme ceux-ci perfiftoient toujours dans la Confeilion d'Auf- bourg , fuivant la permiflion qu'ils en avoient reçue de l'Em- pereur 3 6c de l'Elecleur même , ôc qu'ils fommoient fun 6c l'autre de leur tenir parole ■■> on tint plufieurs autres affemblées à Pega, à Celi , ôc enfin à Jutterbock , aufquelles fe trouva prefent Agricola envoyé de l'éledeur de Brandebourg. Ce fut dans ces ailemblées , que de l'avis de Mélanclon, homme d'un efprit doux , ôc qui ne refpiroit que la paix de l'Eglife , on fit un décret touchant les articles indifférens ôc les points non-fondamentaux. Les Théologiens de Leipfic ôc de Wittem- ' berg drefferent donc un nouveau formulaire , qui devoir être ob- fervé dans tous les Etats de féletteur de Saxe. Mais ceux mê- mes qui foûtenoient la Confeilion d'Aufbourg virent à ce fujet naître entr'eux bien des diffenfions ôc des difputes. Le For- mulaire d'Aufbourg fut combattu vivement par les Miniftres de Lubec , de Lunebourg ôc de Hambourg , aufqueîs fe joignirent Nicolas Ambftorfi-^ Matthias Flaccius natif d'Albone en Scla- vonie ôc ancien difciple de Mélanclon , avec Nicolas Gallus. Les Do£leurs de Magdebourg foûtenoient qu'en prenant ce mi- lieu ôc en entrant dans ces voies de conciliation , on couroit rifque de retomber dans les fuperftitions de la Religion Ro- maine y parce que les cérémonies ôc autres chofes femblables conduifoient enfin à fimpieté, Ôc dérruifoient abfolument la liberté chrétienne, dès que leur exercice étoit regardé comme néceifaire au culte divin. Alélancton fit tomber leurobjeclionj en répondant fimplement qu'il falloit tolérer une foible fervi- tude, pourvu qu'elle fût fans impiété. Mais ces chofes ne fe paiferent que Tannée fuivante. Jean de Brandebourg, frère de réle£i:eur Joachim, ne ré- \ pondit aux predantes follicitations de l'Empereur , qui le voiiloit R rij 31^ HISTOIRE I . obliger à recevoir le formulaire , qu'en faifant en prcTencedu Henri II '■^^ Ferdinand un détail modefte des fcrvices qu'il leur avoir j . o * rendus 5 ajoutant qu'il ne les avoit fervis , qu'à condition Ôc fous la promefle exprefle de l'Empereur & du Roi fon frère , qu'il feroitjibre dans fa religion. Ses difcours & fa fermeté, qui pouvoîènt être d'un dangereux exemple, firent réfoudre l'Em- pereur à lui ordonner de fe retirer de la diète. Volfang de Bavière duc des Deux-ponts, auflî inébranlable que lui dans fa Religion , eut auiïi le même fort. Comme il fe vit de nouveau preffé fur cet article par l'Empereur, il lui écrivit que fa con- fcienee feule le rendoit rebelle à fes volontez dans cette occa^ fion : mais que pour lui donner une preuve de fon obéïffance, quelque dure ôc mortifiante qu'elle lui parût, tant par rapport à lui que par rapport à fes fujets , tous les Miniflres de la Con- fefîion d'Aufbourg qui fe trouveroient fur fes terres en forti- roient, au premier ordre de fa Majefté Impériale. L'Empe- reur trouva plus de docilité dans l'Elefteur de Brandebourg, homme pacifique , & qui s'étoit fait une longue habitude d'obéir, Ôc dans l'Electeur Palatin , qui redoutoit encore le reffentiment de l'Empereur, avec lequel il s'étoit reconcilié depuis peu de tems. On vit aufTi-tôt les Miniftres chafTez de toutes parts. Woifang Mufculus fe retira d'Ausbourg à Berne. Jean Brentius qui deux ans auparavant avoit été fur le point d'être empri- fonné, lorfque l'Empereur arriva à Hall, où ce Miniflire en- feignoit la Théologie depuis vingt-fept ans , courut encore rif- que de fa vie , dans l'occaGon dont nous parlons : car Gran- velle avoit propofé aux députez de Hall, comme un fervice fignalé qu'ils rendroient à l'Empereur , de lui envoyer à Auf- bourgBrentius^ pieds ôc mains liez. Ce malheureux Miniflre , in- formé de l'ordre terrible donné contre lui, fe fauva promte- ment dans la campagne , où il vécut long-tems errant dans les forêts, fans avoir une retraite fûre : il perdit fa femme au milieu de tant d'infortunes? enfin il fe réfugia à Hornberg dans les Etats du duc de "Wirtemberg , qui le reçût, malgré les allar- mes que lui caufoient à lui-même les troupes Efpagnoles dont il étoit environné. André Ofiander profefîeur de Nureniberg ^ avec les Miniftres de Wormes & de Spire , ne reçurent pas un traitement plus favorable ; car les villes de Souabe ayant fubi le joug , ils furent obligés de chercher un azile dans la DE J. A. DE THOU, Liv. V. 517 Prufle , auprès d'Albert de Brandebourg. Guillaume comte de ■> Nafiaw & le duc de Wirtemberg ne purent auiïi fe difpenfer Hcx^rj jj de congédier chacun leur Miniftre , dont l'un s'appelloit Eraf- t ^ 4, « ' me Sarcerius , ôc l'autre Erard Schnepffen. Tous fléchirent fous les ordres de l'Empereur , excepté TEle- âeur de Saxe fon prifonnier, que ni les inftances de Granvelle ôc de l'Evêque d'Arras Ton filsj ni les efperances d'une pro- chaine liberté qu'ils lui lailToient entrevoir ^ ne purent en au- cune forte ébranler : a^ Vous fçavez bien, leur dit-il , qu'une 35 des conditions que l'Empereur voulut me prefcrire l'année « dernière^ étoitque j'obéïrois à fes décrets & à ceux du Con- 35 cile 5 ê-c vous devez vous fouvenir aulîi que l'Empereur fut 05 obligé de céder à ma confiance, ôc de faire fupprimer cet 35 article, lorfqu'il vit que rien ne pourroit m'y faire confentir. 05 Depuis ce tems l'on ne m'a point inquiété à ce fujet 5 faveur =5 qui m'a rendu ma captivité plus fupportable. Loin de me '5 trouver difpofé à changer ma religion , la lecture des livres =5 facrez achevé tous les jours de m'y confirmer, ôc je mour- 35 rois plutôt que de me jouer de Dieu ôc de l'Empereur, par 35 une malheureufe ôc indigne politique , en trahiffant mes fen- 35 timens. J'ai conçu une fi grande horreur de ce crime irrémif- 35 (ible en cette vie ôc en l'autre , parce qu'il efl contre le Saint 35 Efprit , que je ne puis qu'adreffer mes prières les plus hunv 35 bles à l'Empereur, pour le conjurer par l'infinie miféricor- 35 de du Tout-puiffant , ôc par l'immolation de fon Fils pour le •->5 fldut du.genre humain , qu'il ne m'impute point une défbbéïf- 35 fance néceffaire. Eloigné d'une vaine hypocrilie qui ne cher- 35 che quel'efiime frivole des. hommes, mes délits ne tendent J5 qu'à mériter le ciel par un culte pur ôc fans fard; ma plus 35 grande fatisfa£lion feroit de pouvoir perfuader à l'Empereur 35 la fincerité de mes intentions. Dans toute autre chofe je lui 35 obéirai, ôc je lui garderai une inviolable fidélité; je fçai com- 35 bien un honnête hommes Ôc un homme de mon rang , doit 35 ctre fcrupuleux fur fes fermens , ôc je me flatte que l'Em- 35 pereur n'aura point de reproches à me faire de ce côté-là. 35 Si mes bonnes intentions, ajoûta-t-il , peuvent m'obtenirle 35 pardon de mes fautes paffées , je fupplie l'Empereur de met- 35 tre fin à ma longue prifon , afin que je ne fois pas le pre- » mier Prince à qui il ait faitpaffer toute fa vie dans les fers. 5> R r ii j 5i8 HISTOIRE _. Une fermeté fi héroïque irrita fes ennemis, loin de lesadou- TT jT cir : on lui redoubla les mauvais traitemens : on lui retrancha o ' même l'ufage des livres de religion, ôcla compagnie d'unMi- ' niilre que l'Empereur lui avoit accordée jufqu'alors. Ce Minif- tre , pour mettre fa tête à couvert du danger qui le menaçoir, eut le bonheur des'échaper à la faveur de quelque déguifement. A l'exemple de leur père , non-feulement les enfans de l'E- le£leur prifonnier refuferent de figner le formulaire > mais ils permirent même qu'on le réfutât publiquement. L'Empereur qui s'en plaignit à fon prifonnier, n'en reçût que cette réponfe : Que fon devoir ne lui permettoit pas de commander à fes enfans ce qu'il ne fe croyoit pas permis à lui-même. Cette confian- ce de l'Electeur de Saxe ne fut point imitée par le Landgra- ve de Heffe , trifte compagnon de fa captivité 5 du moins (i l'on ajoute quelque foi à la lettre qu'il écrivit dans ce même tems à l'Empereur, ôc que les Impériaux eurent foin de pu- blier. Il y mandoit à fa femme ôc à fes miniftres d'achever de remplir tous fes engagemens , ôc de donner fatisfadion à tous ceux qui fe plaignoient au fujet de la guerre qu'il avoir faite : Qu'au refte il avoir lu un certain écrit concernant la Religion, où véritablement il avoir trouvé bien des obfcuritez , qu'il ne croyoit pas fondées fur l'Ecriture fainte : cependant qu'en fa- veur de l'antiquité ôc du témoignage des Pères , fur lequel elles étoient appuyées , il y acquiefçoit , ayant honte de vou- loir montrer plus de lumières que ces grands dodeurs : qu'ainfi toute réflexion faite , il approuvoit cet écrit , ôc qu'il feroit enforte qu'il fut reçu de tous fes fujets fans difficulté : qu'il étoit prêt de fervir l'Empereur contre le Turc , ou contre le Pape indifféremment , ou contre tous les Rois du monde 5 que tou- tes fes troupes enfin étoient au fervice de fa Majeffé Impéria- le , ôc qu'il n'avoir qu'à les employer contre les Suiffes ou con- tre les Allemands ; mais qu'il le conjuroit au nom de Dieu ôc de tous les Saints, de lui accorder fon pardon avec fa liberté, parce qu'une année de captivité lui fembloit une bien rigou- reufe punition de fes fautes , ôc que fi l'on ne fouhaitoir que des furetez de fa part , il mettroit fes deux fils en otage , ôc donneroit telle autre fatisfa£tion qu'on exigeroit de lui. Si cette Lettre n'efl pas fuppofée , ( comme Sleidan con- jc£lure cju'elle l'efl,) il n'y a félon moi que l'ennui mortel Henri IL DEJ. A. DE THOU.Liv. V. ^ip d'une longue prifon , qui ait pu la faire écrire au Landgrave, qui fe laiflbit enyvrer par laprofpérité, ôc abbatre par l'adver- fité : caradere bien différent de celui de l'Electeur de Saxe, "Tr Tg' toujours modefte dans les plus grands fuccès, ôc dont le cou- rage ne ploya jamais fous les coups de la Fortune. AufTi TEm- pereur n'eut-il pas beaucoup d'égard à la foiblefle rampante du Landgrave , qu'il fit conduire par fes gardes Efpagnols , tan- tôt dans un lieu , tantôt dans un autre; d'abord à Donawert, puis à Nordlingue , à Hailprun , ôc enfin à Hall , dans la Souabe. On dreffa aufli un formulaire pour la réformation du Clergé : il fut lu dans î'aflemblée de la diète, approuvé par les Evêques, ôc publié par les ordres de l'Empereur. Quoique les Députez qui fetrouvoient à Aufbourg , euftent demandé un délai fuffifant , pour faire leur rapport de ce qui auroit été conclu à la diète 5 on ne laififapas de les intimider chacun en particulier, ôc d'exi- ger d'eux, qu'ils attendroient à Aufbourg même la réponfe des villes , qui les avoient envoyez. Ceux de Strasbourg arrivèrent les derniers, ayant à leur tête Jaque Sturm. Granvelle fe fer- vant d'Haafen fon interprête , leur demanda quelle étoit leur intention , ôc celle de leur Confeil , au fujet du formulaire , auquel avoient foufcrit la plupart des Princes , ôc des villes Impériales ? Comme ils avoient recours aux mêmes raifons que les autres avoient apportées pour s'en défendre , ôc qu'ils alloient préfenter la Lettre de leur Confeil fur cet article , Granvelle les interrompit encore , pour leur montrer la néceffité indif- penfable o\x ils étoient de foufcrire au décret de la diète. Les Députez voulurent à leur tour lui oppofer la promeffe que l'Empereur même leur avoir faite , auffi bien qu'aux autres Dé- putez , de ne les point inquietter fur la Religion , dont on de- voir renvoyer la décifion au Concile , où les parties feroient entendues de part ôc d'autre , ôc oi;i l'on jugeroit avec connoif- fance de caufe 5 ils furent encore interrompus par Granvelle , qui les prefla de répondre nettement; fi le Confeil de leur ville étoit difpofé, ou non , à fe foumcttre au décret autentique de l'Empire : car, ajoûta-t'il , il court certain bruit en France, que les habitans de Strasbourg n'accepteront point ce décret. Les Députez ne répliquèrent autre chofe j finon que leur Con- feil étoit prêt de donner à l'Empereur toutes les marques 520 HISTOIRE !!??!?^î^ d'obéiflance qu'il voudroit exiger ^ excepté fur le fait de la Reli- Henri il S^^^^ ' ^^ ^u']QK. de laquelle ils ilipplioient fa majefté Impériale :, j ^ . g^ de vouloir bien ne pas forcer leurs confciences. Qu'ils igno- roient au refte , & qu'ils méprifoient fort les bruits qui couroient en France , pourvu que leur innocence ôc leur foûmiffion fût connue de l'Empereur , qui pourroit, quand il le voudroit , met- tre l'une ôc l'autre à l'épreuve : ils furent ainfi renvoyez , ôc on ne voulut point recevoir leur Lettre. Le Confeil de Strafbourg informé de cette circonftance , en écrivit une autre à l'Em- pereur en langue Françoife, qu'ils fçavoient lui être la plus agréa-^ ble. Ils le fupplioient encore par cette Lettre , de ne point em- ployer la violence dans une affaire i dont le jugement ne pou- voit être légitime , qu'autant qu'il feroit libre 3 ôc de permet- tre à leurs Do6leurs d'examiner avec une pleine liberté les propofitions qu'on leur faifoit , avant de les accepter. Le ju- rifconfulte Gremp qu'on avoit chargé de cette Lettre, ôc de quelques ordres ^ n'eut d'autre réponfe de l'Empereur, fi ce n'efi: , qu'il étoit inutile d'efpérer que l'on changeât rien à la conditution impériale j qu'au refle on n'avoit pas le loifir d'é- couter leurs raifons , qu'ils pourroient mieux détailler dans le prochain Concile. Les habitans de Strasbourg frappez de cette réponfe , comme d'un coup de foudre , aflemblerent leur grand Confeil j ce qui n'arrive que dans les dernières extrê- mitez. Ce grand Confeil efî compofé de trois cens Bourgeois , tirez de tous les Corps de la Ville, D'abord la plupart ne parlèrent de rien moins , que de rejetter abfolument le décret de l'Em- pereur 5 mais ayant fçû quelques jours après , qu'il s'avançoit avec fes troupes , cette première ardeur fe rallentir. Ils prirent donc un parti plus modéré : ce fut d'écrire à l'Empereur Iç feptiéme de Septembre, pour l'adurer, qu'en attendant le Con- cile y auquel on les renvoyojt pour défendre leur caufe , ils croient prêts de donner des preuves de leur obéïfTance, ôc de leur docilité , en permettant à l'Evcque de Strasbourg , de faire obferver le formulaire par les Ecclefiaftiques , ôc même en offrant de lui céder quelques églifes , où ils puffent pradguer librement les cérémonies de la religion Romaine , fans qu'on pût les troubler , ni dans le miniftere de la prédication , ni dans aucune autre fonction religieufe : la feule condition qu'ils deman- DE J. A. DE THOU . Liv. V. 321 demandoient , étoit qu'il fût permis à chacun d'embrafler à Ton , choix la religion qui lui fembleroit la meilleure. Jaque Stu- u^^n^TT xin, nomme d une grande éloquence , eut lart de faire 11 bien ^0 valoir ces propofitions qu'elles furent agréées de l'Empereur , ^ * * qui leur ordonna fur le champ de traiter avec l'Evêque , fe réfervant le droit de décider fur leurs prétentions ^ au cas qu'ils ne pufTent convenir enfemble. L'Evêque, qui étoit de la mai- fon de Limpurgj ôc qui s'appelloit Erafme , parut d'abord en agir avec hauteur envers les citoyens, qui , pour s'accorder avec lui , choifirent des arbitres , fuivant l'avis defquels le Con- feil accorda trois églifes au Prélat, reçut fous fa protedion les Ecclélîaftiques , ôc les déclara exemts de tous impôts, moyen- nant une foible contribution qu'ils payeroient tous les ans à la République. L'Evêque de fon côté , céda à la prière des Citoyens & des FrofefTeurs , le Collège de S Thomas , qui avoir été le principal motif de la conteftation , ôc toutes les autres égliies de la ville. Avant la conclufion de la Diète qui fut terminée le 30 de Juin , on fit un décret pour la continuation du Concile à Trente , & l'Empereur le chargea lui - même du foin de l'y faire rranferer. On y publia aufli de nouveau le formulai- re , avec ordre exprès de le recevoir fans interprétation ôc fans réferve , comme on l'avoit déjà prefcrit le 15- du mois de Mai. Les auteurs de ce formulaire furent magnifiquement ré- compenfés 5 entr'autres, Michel Sidonius fut gratifié de l'E- vêché de Merfenburg en Saxe : ce qui donna lieu à cette plai- fanterie des Se£laires 5 Que les Cathohques avoient raifon de maintenir l'ufage des faintes huiles, qui les engraiffoit fi bien. Au commencement de l'année , on avoit traité dans la mê- DifFerend me Diète la grande affaire de Pruffe , qui fut agitée avec beau- i^^^s de 7'o'- coup de chaleur , entre Staniflas Laski , ambalfadeur de Si- die Teutoni- gifmond roi de Pologne , ôc Volfang de Melchingen , que ^^f dTpolo- trois ans auparavant l'Empereur avoit créé à Spire Grand- gnc. Maître de l'ordre Teutonique. Les prétentions du roi de Po- logne étoient , que Ton révoquât la profcription décernée contre Albert , ôc qu'on ne citât plus à la Diète , comme dé- pendantes de l'Empire , les villes de Dantzic ôc d'Elbingen , qui étoient uniquement du reflbrt de la Pologne. Le Grand- Maître de Pruffe foûtenoit au contraire que la Pruffe avoit Torrif l, Sf 522 HISTOIRE toujours été dépendante de l'Empire , depuis l'ancien établifTe-- Henri II ^^"^^^^^ ^^ l'ordre Teutonique , lorfque Conrad duc deMazovie ç g ' fe voyantbattu parles Borufîiens ( qu'on nomme aujourd'hui les^ ' PrufTiens.ôc qui pour lors étoient les ennemis du nom Chrétien,) s'afTocia cet Ordre, auquel il céda le territoire de Culm , avec toute laPrufTe: donation qui depuis avoit été confirmée par Fré- déric IL Que cinquante trois ans après en 1275?. les ChevaHers de l'Ordre fubjuguerent la Pruiïe ôc y établirent la Foi j que ces mêmes Chevaliers eurent depuis à foûtenir différentes guerres en faveur des Folonois , contre les Tartares ôc les Li- thuaniens: caries Chevaliers de cet Ordre ( difoit- il) avoient contra6lé dès-lors une étroite alliance avec les rois de Polo- gne : alliance qui dura jufqu'à l'extin^lion de la race de ces Rois: Que les peuples de Lithuanie s'étant convertis à la foi;. Jagellon prince de leur nation , fut élevé fur le trône de Po- logne. La famille de ce nouveau Roi, ajoûtoit-il, s'étoit vu. trop maltraitée par les Chevaliers de l'ordre Teutonique, pour ne pas rechercher avec ardeur toutes les occafions de s'en venger ; auffi n'oublia-t-elle rien pour chaflër les Chevaliers de leur ancien domaine , ou par adreffe ou par violence. Leurs efforts furent d'abord inutiles ; mais dans la fuite ils faifirent avec avidité l'occafion d'une révolte, qui arriva dans laPruffe^ où foixante ôc dix villes ou châteaux fe fouleverent en un jour» Le roi Cafimir , père du Roi régnant ( Sigifmond ) fçut fi bien profiter des extrêmitez où l'Ordre étoit réduit , que Louis El- richschaufen , alors Grand-Maître , fe voyant fans reffource, ôc troublé fans doute par la crainte , qui peut s'emparer des plus grands courages , avoit fans attendre Tordre de l'Empire ôc l'aveu de l'Empereur , conclu un traité avec la Pologne , à ces conditions : Que tous les Grands-Maîtres de l'Ordre fe- roient obligés à l'avenir d'aller trouver le roi de Pologne; avant que le fixiéme mois de leur éle£lion fut expiré, ôc qu'ils lui prêteroient ferment comme à leur unique ôc fouverain Sei-* gneur. Le Grand-Maître ajouta , qu'à la vérité Frédéric de Saxe^ ôc après lui , Albert de Brandebourg j avoient refufé exécuter ces conditions ; mais qu enhn ce dernier , après avoir reçu bien des échecs, avoit, en faveur de fon oncle, ac- quiefcé à des conditions encore plus dures , ôc plus desho^» notantes. DE J. A. DE THO U, L I V. V. 525 De tout ce récit , le Grand - Maître concluoit qu'Albert , avec l'aide des Polonois, avoit fait beaucoup de tort à l'ordre jj-pxjp, jj Teutonique , ôc que le mal rejailliflbit fur tout le corps de l'Em- j r I g pire , & fur l'Empereur même , puifque cet ordre avoit toujours été fous la prote6lion de l'un ôc de l'autre. Il demandoit en- lin , qu'en réparation des dommages qu'il avoit foufferts, le décret de profcription rendu contre Albert, fubfiMt, ôcque les Etats de l'Empire envoyalTent des troupes contre ce rebelle. "^ Tel fut le difcours du Grand-Maître. Il eft vrai cependant , que ces Chevaliers , qu'on nomma d'abord-Porte-Croix, ôc enfuite Chevaliers de la Vierge Marie \ s'étoient fi bien accou- tumés à faire des incurfions dans la Lithuanie , & dans la Samo- gitie, qu'ils ne cefferent de traitter ces peuples comme des bar- bares, depuis même qu'ils fe furent convertis au Chriftianifme , & que la Lithuanie eut fait alliance avec la Pologne. Cette conduite leur coûta cher : elle leur attira des guerres fanglantes avec la Pologne , & ils efluyerent une affreufe perte auprès de Tanneberg le 6 Juillet de l'année 1400 , où le roi de Polo- gne Wladiilas IV. leur tailla en pièces cinquante mille hom- mes 5 mais ils ne furent entièrement abatus que fous le règne de Cafimir. La Diète , après avoir éclairci toute cette affaire, ordonna que la condamnation d'Albert fubfifteroit , & que les articles où il fe trouveroit de plus grandes difficultez , fe- roient renvoyez à l'Empereur. Ce fut vers le même tems , que mourut Sigifmond roi de Pologne. Ce prince étoit âgé de plus de quatre-vingts ans , dont il avoit régné quarante-deux, deux mois, & fept jours; il mourut le jour même de Pâques , qui cette année-là , étoit le premier d'A^vril. On peut juger de la modération de ce Prin- ce, par le refus qu'il fit de la couronne de Hongrie, qui lui fut déférée par tous les Etats du royaume , après la mort de fon frère Louis Ladiilas. Ce ne fut point une lâche timidité, qui l'engagea à refufer un trône : ce fut uniquement le bien de la chrétienté^ qu'il eut en vue dans ce refus j car il connoif- foit trop Fhumeur entreprenante ôc ambitieufe de la maifon d'Autriche, pour ne pas prévoir, que ces princes exciteroient dans la Hongrie des troubles , à la faveur defqucls le Turc voifin de ce pays trouveroit moyen de l'envahir : il avoit 1 Ils portoient une croix blanche i le lieu de leur reTidcnce étoit Marienberg. S f i j 324 HISTOIRE ■ fuccedé au thrône de Pologne à Jean Albert & à Alexandre , (es Henri II ^^'^^^^ aînés morts fans enfans j il laifTa le Sceptre à fon fils Sigif- I c 4 8 * ^'^'^^^^^ Augufte , qui avoir époufé depuis cinq ans Elizabeth d'Autriche, fille du roi Ferdinand. Suite des af- Le duc Mauricc , à qui l'Empereur avoir donné la confifca^ fnires d Allé- ^[q^^ ^jgg biens de l'cleûeur de Saxe , lorfqu'il étoit encore au rice dccLué camp ûc wittemberg, comme nous lavons dit, rut aulli re- Eicdeur de yêtu folennellcment de la dignité d'Eledeur dans cette mê- me Diète ; ôc au cas qu'il vînt à mourir fans enfans , on lui fubftitua fon frère Augufte. La cérémonie s'en fit le vingt-qua- trième de Février , jour de la naiffance de l'Empereur. On dreiïa pour cet effet un fuperbe théâtre au mifieu de la place publique, où l'Empereur accompagné de tous les princes ôc de tous les feigneurs , reçut le ferment de Maurice, qui fut di£té par l'éleâeur de Mayence : enfuite à la requête du com- te Hoyern de Mansfeldt , la même dignité fut adjugée à Au- gufte frère de Maurice , au défaut de celui-ci. Le logis de l'Elecleur prifonnier étoit fi voifin de la place, où fe faifoit cette cérémonie , qu'il auroit pu voir commodément de fes fe- nêtres tout ce qui fe pafToit. Il ne put s'empêcher de jet- ter un coup d'œil fur cette place , au bruit de la Cavalcade qui fe faifoit pour le nouvel Ele£teur. « Quel triomphe pour w mes ennemis, dit ce grand homme ! avecqueile joye s'em- 33 parent-ils d'une dignité, dont ils m'ont injuftement dépouillé ! M Fafle le ciel , qu'ils en ufent ôc qu'ils en jouiflent avec tant »de bonheur, qu'ils n'ayent jamais befoin , ni de moi, ni de »> mes proches. y> Enfuite fans faire paroître la moindre émotion^ il reprit la le£lure de l'Ecriture fainte, qu'il avoit prefque tou- jours devant les yeux. Cependant le malheureux colonel Vogelfbergern , qur; comme nous l'avons dit, avoit l'année précédente levé quel* ques troupes en Saxe pour le fervice du roi de France , s'étoir retiré dans fon domicile ordinaire à Weiffenbourg ^ ôc avoit congédié fes troupes , l'Empereur irrité de l'entreprife de ce Colonel , donna ordre à Lazare Schwendi de le prendre :, ôc de l'amener à Aufbourg , à la faveur de la liaifon qui étoit entr'eux. Schwendi fe rendit aifément maître de fa perfonne; on le traita non-feulement avec rigueur , mais encore avec une extrême cruauté 5 on lui fit fubir une affreufe queftion , pour DE J. A. DE THOU, Li V. V, 32; découvrir les fecrettes intelligences , qu'on le foupçonnoit d'à- ^ voir avec la France. Enfin, quoiquil n eut rien avoue, il ne 14^x10171 lailia pas d être condamne a mort , par deux juges militaires, 1 c a 8 Eriviefca ôc Zinner, dont l'un étoit Efpagnoi, & l'autre Al- lemand. Le motif de fa Sentence , étoit fa defobéiffance aux Edits de l'Empereur , ôc la trahifon qu'il avoir tramée contre lui. Lorfqu'on eut mené ce malheureux Officier au fupplice, ôc qu'il fut monté fur l'échafaut , il fit une très-belle Apologie de fa conduite j Ôc dit pour fa juftification , entr'autres chofes : que le feul crime , pour lequel on le condamnoit à la mort, étoit d'avoir l'année précédente conduit des troupes au Roi de France , lorfqu'il fe fit facrer. Sa bonne mine ôc la fermeté qu'il fit paroitre dans fon malheur , enfin les agrémens natu- rels de fa perfonne , ôc l'élévation de fes fentimens , qui lui faifoient méprifer la mort , cauferent l'admiration ôc tirèrent des larmes des yeux de tous ceux qui étoient prefens à fon fuD- plice. Avec ce Colonel , on exécuta Jacque Mantel ôc Vol- fang Thoma , deux de fes capitaines , aufquels on trancha la tête. Cette exécution fut injurieufe à la France. Pour Schwen- di, il eut peine à fe difculper. Bien des gens Faccufoient d'a- voir employé , pour perdre fon ami , la plus noire des perfidies. Mais les Juges, qui avoient prononcé l'Arrêt de mort, le juf- tifîerent par un écrit public , où ils affùrerent que Schwendi n'avoit rien fait que par un ordre exprès de l'Empereur. On profcrivit aufïi de nouveau par une même Sentence k comte Hubert de Beuchlinghen , Ôc Sebàfiien Schertel 5 ôc par une autre fentence , les colonels Rhingrave , Heydeck , Reckrod ôc Reiffenberg. L'Empereur pouffant encore plus loin fon animofité contre les profcrits , écrivit à tous les JPrinces étran- gers , pour les prier de ne leur donner aucun azile j s'enga- geant à leur rendre à fon tour le même fervice , lorfque l'occa- iion s'offriroir. Après avoir fait accepter le formulaire, l'Empereur fit un difcours à l'aflemblée de la Diète , oii il s'étendit d'abord fur la grandeur de fes travaux, ôc fur les fommes immenfes qu'il avoir dépenfées pour procurer la paix de TAllemagne. En- fuite il tâcha d'infinuer aux Etats de l'Empire, qu'il fèroir non feulement d'une grande utilité , mais d'une néctfîitc abfoluë^, d'amaffer un fond confiderable , qui fut mis en réfcrve dans Sfiij ^26 HISTOIRE le tréfor public, pour fervir au premier befoin qui furviendrolt Henri IL ^^^^ l'Empire, ou hors de fes limites. Il ajouta que Ferdi- j ^ . g^ nand fon frère avoit à la vérité fait depuis un an une trêve de cinq ans avec le Turc, ôc que comme tout le monde con- noifîoit aflez les motifs de cette trêve , il fe dipenferoit de les rapporter. Qu'il trouvoit à propos cependant , malgré les pro- méfies du Turc , que l'on continuât de fournir durant la trêve les mêmes fecours que l'on avoit promis auparavant? afin que fi par hazard il prenoit au Turc envie de rompre la trêve , il ne pût les furprendre : qu'il n'y avoit rien à négliger avec un ennemi fi redoutable , ôc que comme l'Empereur des Turcs avoit diftribué fes troupes fur la frontière, il avoit aufli rêfolu d'élever des Forts , àc de mettre de nombreufes garnifons dans la Hongrie j mais que fes cofres fe trouvant épuifez par les ,cyuerres précédentes , il feroit abfolument hors d'état d'exécu- ter fes rêfolutions, à moins qu'on ne fournît durant la trêve un fubfide annuel , pour entretenir les troupes , ôc faire en diligen- ce les fortifications néceffaires : Qu'au refte , on ne devoir point fe rebuter d'une dépenfe qui afiuroit le repos ôc le falut de tout l'Empire. Les Etats diiïimulant l'extrême répugnance qu'ils avoient à s'épuifer pour des befoins éloignez , tandis qu'ils en avoient de très-prefians , n'ofercnt contredire l'Empereur , ôc promi- rent de payer au roi Ferdinand un fubfide annuel de cent mille écus d'or. On laifTa aufii à l'Empereur toute la liberté qu'il fouhaitoitpour l'établififement d'une Chambre Impériale, ôc pour l'éleclion des membres ? ôc les Etats de l'Empire s'obligè- rent à fournir aux frais néceffaires pour fon entretien. On en fit fans tarder l'ouverture le premier d'Otlobre ; trois des Af- feffeurs , foupçonnez d'être Luthériens , furent dépofez, Ôc l'on donna aux autres l'alternative, ou de fuivre l'ancienne religion, ou d'abdiquer leurs charges. Ce fut dans cette Chambre que l'on renouvella les pourfuites contre les partifans de la ligue de Smalcalde. Henry de Brunfwik , contre la parole qu'il en avoit donnée lorfqu'il fut délivré de faprifon, réveilla le premier cette af- faire affoupie : fon exemple fut bien-tôt fuivi par l'éledleur de Mayence, le Grand-Maître de Pruffe^ les comtes de Nafi^aw, de Solms , ôc plufieurs autres. On convint au/Ti dans la Dieti^ DE J. A. DE THOU , Liv. V. 527 que tous les Etats que pofTedoit l'Empereur » foit en Allema- _^ gne , foit en Flandre , feroient à l'avenir fous la garde ôc la Henri II protection de l'Empire , ôc contribueroient aux levées publi- ^ c 4 8 * ques , fans néanmoins déroger à leurs loix ôc à leur jurifdiftion : que l'Empire de fon côté contribueroit aux befoins ôc aux dépenfes néceffaires des autres Etats de l'Empereur. Avant de mettre fin à la Diète , il voulut terminer un procès confiderable , qui duroit depuis long-tems entre les princes de Heffe , ôc les comtes de Naflaw. L'Empereur alTis dans fon tribunal , ayant recueilli les voix des Eledeurs , dont il étoit environné , prononça en faveur du comte de Naflaw , auquel il adjugea le comté de Catzenelboghen , avec la reftitution de tous les fruits des années précédentes , qui fe trouvèrent mon- ter à plus de douze cens mille écus d'or. Mais cet arrêt fut eafle depuis par le traité de Paffaw, ôc le Landgrave fut remis en pofleifion de ce Comté , fauf les droits de la maifon de Naflaw. L'Empereur fe voyant fur le point départir d'Ausbourg; ordonna le 3 d'Août aux Bourgmeftres, au Confeil de la ville ôc à quelques-uns des principaux habitans, de fe rendre auprès de fa perfonne : en même tems , il eut la précaution de faire fermer les portes de la ville , ôc de difpofer des corps de garde dans tous les quartiers. Par ce moyen les tenant en refpeêl, il leur fit donner d'abord par Selden des témoignages de foa afteêlion ; enfuite il leur marqua la douleur qu'il a voit de voir que leur ville avoir été depuis plufieurs années le théâtre de tant de troubles : défordre qui ne provenoit , à fon avis, que de ce qu'ils admettoient dans leur Confeil des gens fans nom , ôc très-fouvent de la lie du peuple, puifque la meilleure partie de ce Confeil étoit compofée d'ouvriers : que pour remédier à cet inconvénient , il avoit réfolu de priver ces perfonnes de leur dignité, non dans l'intention de les flétrir, mais parce qu'il falloit les facrifier au bien public. Après ce préambule, il fit lire la lifte de ceux qu'il fubftituoit dans le Confeil à la place des premiers. Les principaux étoientWelfer , Rochlin- ger, Baumgartner, Fuggher ôc Peuthingher , qu'il obligea par ferment d'obferver le formulaire. L'Empereur après ce nou- veau règlement , en fit un autre : il abolit tous les corps , ôc les compagnies de la ville , perfuadé qu'ils donnoient prefque 3^8 HISTOIRE ■ toujours nalfTaiice aux fcditions , &: il défendit , fur peine de la Henri II ^^^' ^^'^^ ^^ ^^^ ^ l'avenir aucune forte d'afTemblée publique, g * ni de Ibcieté réglée parmi les bourgeois. îi lit outre cela porter au nouveau Confeil tous les titres ôc lettres patentes des compa- gnies ; & iit publier dans toute la ville cette réformation du gou- vernement. Il en partit bien-tôt après j y laiiTant une garnifon affez forte pour tenir en bride les habitans , que le changement de religion auroit pu porter à la révolte. D'Aufbourg il fe rendit avec le relie de fes troupes à Ulm; où il fupprima de même le Confeil , ôC y en établit un nou- veau. Mais les Miniftres Luthériens s'obftinant à ne point re- cevoir le formulaire j après une vive ôc longue difpute, il les fît enfin arrêter ôc conduire en prifon chargez de chaînes. Par- mi ces Miniftres on diftingue Martin Frecht. Le 1 6. d'Août ils furent tous mis fur des chariots ôc conduits à Kircheim ; en-^ fin le 6 de Mars de l'année fuivante on les renvoya , fans les condamner à d'autres peines qu'à payer les frais de leur nour- riture. L'Empereur arriva fur la fin d'Août à Spire ^ oii il ne fit pas un long féjour : là il s'embarqua fur le Rhin pour def- cendre à Mayence, emmenant avec lui fes deux prifonniers, l'électeur de Saxe ôc le Landgrave de Hefle^ qui furent mis çn différens batteaux. Il continua fa route par Cologne ôc par Maftricht, ôc arriva en Flandre^ oi^i il retint l'élecleur de Saxe ôc envoya le Landgrave à Oudenarde, ville des Pays-bas. Dès qu'il fe vit dans le Brabant, il paya les troupes qu'il avoit ame^ nées d'Ausbourg , ôc les congédia. Éiîtreprifc L'Empereur avoit donné des loix à toute l'Allemagne : il reur contreh ^^ rcftoit dans la Saxc que ceux de Brème ôc de Magdebourg, ville de Conf- ÔC dans la Souabc que ceux de Confiance, qui s'étoient jufqu'a^ tance. |pj.g appuyez fur le voifinage des SuifTes. Pour faire leur paix avec FEmpereur ils avoient, avec un fauf-conduit , envoyé leurs députez à Ausbourgj mais les conditions de paix qu'on leur propofa leur paroiflant trop onereufes , ils en firent le rap- port à leur Confeil , qui le treziéme de Juillet firent par écrit de très-humbles remontrances à l'Empereur^ ôc le fupplierent de ménager leur confcience ^ ôc d'ordonner abfolument du refte. Ils ajoutèrent , qu'ils efpcroient avoir part aux grâces accordées à ceux qui avoient commis le même crime ? d'autant plus que ce crime n'avoit jamais été aggravé de leur part. Ils rappellerent aufij D E J. A. D E T H O U , L I V. V. 32^ suffi les fervices fignalez qu'ils avoient rendus à la mai- » fon d'Autriche , pour laquelle ils s'étoient fouvent facrifîez , ôc Henri IL ils prioient l'Empereur de s'en retracer le fouvenir , qui ne man- 1^48. queroit pas d'exciter en leur faveur fa reconnoifTance ôc fa ge- néroiité. Ils s'oflfroient en même-tems à lui payer une taxe de huit mille écus d'or, fomme confidérable , eu égard à la mé- diocrité de leurs fonds & à l'entier épuifement de leur tréfor j ôc de plus ils s'engageoient à lui rendre quatre grofles pièces d'artillerie. Le Confeil demandoit en revanche de fon côté qu'il fût permis aux habitans de Conftance de perféverer dans une reHgion qu'ils croyoient être la véritable jufqu'à la décifion d'un Concile légitime. L'évcque d'Arras répondit en deux mots à ces remontrances , en difant fimplement , que puifque la paix leur paroifToit indifférente - l'Empereur chercheroit d'au- tres moyens pour fe faire obéir. On a prétendu que loin de s'irriter de la fermeté des ha- bitans de Conftance , l'Empereur avoir été bien aife de trou- ver un fi heureux prétexte , de réduire fous la puiffance de la maifon d'Autriche une ville, oui il fe foucioit peu d'établir par un traité la Religion catholique. Dans ce deffein il donna la commiffion à Vivas , Napolitain de naiflance , mais originaire d'Efpagne ôc capitaine de réputation , de furprendre la ville par quelque ftratageme de guerre. Celui-ci fuivi de deux mille fantaffins Efpagnols ôc de deux cens cavaliers, partit d'Uber- îinghen, ôc fe rendit la nuit dans une forêt, où il embufqua une partie de fes troupes. Au point du jour il s'avança plus près de la ville, ôc eut le bonheur de faifir quelques fentinelles , qui s'étoient avancées pour le reconnoître : il fut fort aifé d'impo- fer filence à ces fentinelles , en les menaçant de la mort au moindre bruit. Profitant de ce premier fuccès , Vivas plaça le refte de fes foldats dans un vallon fort obfcur auprès de la fo- rêt. Cette dernière opération fut découverte par les fentinelles du fauxbourg au-delà du Rhin : elles en avertirent aufii-tôt le Gouverneur y ôc le Gouverneur en informa le Magiftrat , qui fit fur le champ afiembler le Confeil & fonner fallarme; mais les habitans ne prirent feu que lorfqu'ils commencèrent à dé- couvrir l'ennemi. Ayant apperçû un léger détachement d'Ef- pagnols, deux cens bourgeois fortirent de la ville pour les aller combattre. Les Efpagnols de leur côté ne perdoient pas le Tom, L Te 550 HISTOIRE ■ tems : aptes avoir traverfé le fofle qui pour lors étoit à fec , 6c Henri II ^^i^verfé une muraille qui étoit au milieu , ils fe dirpoferent à I r 4. S rompre la porte, avec l'aide de leur compagnons^ qui croient accourus de la forêt voifine où ilsétoient enembufcade. Alors Vivas combattant contre les bourgeois , fut porté par terre d'un coup demoufquetj ôc fon fils dangereufement blefTé, ce qui commença de mettre en déroute les Impériaux. Bien-tôt après ce combat, qui fe donna furie pont du Rhin, ils furent repouflez par le canon , ôc chafTez avec perte de la porte qu'ils vouloient forcer. Voyant donc tous leurs efforts inu- tiles , ôc que leurs chefs avoient péri , ils prirent le parti de fe retirer dans le Fauxbourg , après avoir brûlé une partie du pont pour fe mettre à couvert de l'irruption des habitans. Ce fut là qu'ils commirent des cruautez ôc des excès de toute efpece , ôc qu'avant de fe retirer , ils firent brûler tous leurs morts, afin qu'on ne pût connoître la perte qu'ils avoient faite. Sleidan a pourtant voulu évaluer la perte de part ôc d'autre à cinq cens Efpagnols ôc à cent Bourgeois qui périrent en cette rencontre : mais les Impériaux, dans le delTein peut-être de cacher une partie de leur défaite, publièrent que le nombre des morts étoit beaucoup moindre de part Ôc d'autre , ôc fe retirèrent enfuite. A la première allarme de Confiance , les Suides , en bons alliez ôc en bons voifms , accoururent au fecours de cette ville : mais le Gouverneur , qui étoit de Lu- zerne , ôc Catholique , obHgea les Suifles fur des peines ri- goureufes , de retourner chez eux , ne pouvant laiffer échaper une fi belle occafion de fignaler fon zélé contre les Seâ:aires. L'Empereur voyant que fon deffein n'avoit pas eu le fucccs qu'il efperoit, crut mieux réûfiîr parles voyes ouvertes, ôc pro- fitant habilemeut des divifions que leur dernière perte avoit fait naître parmi les habitans, il les profcrivit par un ade public. Le Confeil de la ville voyant avec douleur combien ces divi- fions les aifoiblifToient , eut recours aux prières , ôc écrivit aux Suifles Ôc à d'autres Princes leurs alliez, d'intercéder pour eux auprès de l'Empereur. Les Suiffes furent promts à leur accor- der ce qu'ils demandoient j les Cantons s'aflemblerent fur le champ , ôc promirent leur fecours aux habitans de Confiance , à condition qu'ils recevroient le formulaire, ôc qu'ils rappelle- roiexit dans leur ville les Eccléfiafliques qu'ils en avoient chafTés. DE J. A. DE THOU, Liv. V, ^31 Le peuple s'aflembla pour en délibérer , ôc Ton conclut , à _ la pluralité des voix, qu'il falloit recevoir le formulaire. Le Hfnri IT Confeil fit au(Ii-tôt fçavoir la réifolution du peuple aux Cantons, » qui eurent l'art , avant d'agir directement auprès de l'Empe- reur , de faire fonder fon efprit par fes principaux Miniftres ; mais comme ils comprirent fans peine que leur négociation ne lui feroit point agréable, ils s'en défifterent fur le champ. Ainfi les malheureux habitans de Conftance fe voyant abfoîument abandonnez , n'eurent plus à prendre d'autre parti que de fc rendre : les Impériaux ont même écrit , que les troupes du roi Ferdinand furent fecrettement introduites dans la ville par quelques habitans brouillons , qui fe plaifoient dans les nou- veautez. Ferdinand y envoya cependant un Gouverneur , pour rece- voir de fa part l'hommage des bourgeois j 6c le 15 d'Octobre, on fit un traité , dont les articles étoient conçus de la forte : Que les habitans euffent déformais à reconnoître pour leurs Princes ôc fouverains légitimes , le roi Ferdinand , fes en- fans , ôc fes fucceffeurs , ôc que renonçant à toute autre alliance , ils lui juraflent une obéïfTance éternelle : Qu'ils reçûfTent auffi fans difficulté toutes fes ordonnances , ôc celles de fon Gou- verneur, fans en excepter le décret concernant la Religion: Que dans la guerre ils ferviroient , comme le refte des fujets , ie Roi , fes enfans , ôc leurs héritiers , ôc qu'ils fe foiunettr oient dans le gouvernement de l'Etat à toutes les volontez du Prin- ce. A ces conditions , on reçut leur ferment de fidélité. Deux jours après , on fit de nouveaux reglemens pour la fureté de la ville i ôc enfin les Miniftres Luthériens eurent ordre d'en fortir avant huit jours. Les habitans de Lindaw , qui font fi- tuez fur l'autre rivage du Lac de Conftance , foit qu'ils fufi^ent intimidez , ou inftruits par l'exemple de cette ville , cefTerent de réfifter opiniâtrement à l'Empereur , comme As avoient fait jufqu'alors , ôc foufcrivirent au décret. Leduc Augufte, frère de Maurice élefteur de Saxe , époufa dans ce même mois Anne , fille de Chriftierne III. roi de Dannemark , ôc il fut expreflement ftipulé dans le contrat de mariage , que la portion héréditaire du duc Augufte ne feroit point afiignée fur les biens confifquez de l'ancien électeur Jean Frederick comme fi le Roi de Dai:nemarc eût voulu par cette T t ij 55^ HISTOIRE claufe condamner la conduite de l'élecleur Maurice. Maxi- Henri il niilien fils du roi Ferdinand partit aufTi , dans le tems que I r- ^ g^ l'Empereur étoit encore à Ausbourg , pour aller en Efpagne époufer fa confine germaine la princeffe Marie , fille aînée de l'Empereur, ôc pour y gouverner en qualité de Viceroi : car l'Empereur étoit bien aife d'appeller auprès de fa perfonne, ôc de montrer aux Etats d'Allemagne ôc aux Flamans , Philippe fon fils , âgé de vingt ôc un ans j ôc il avoit exprès envoyé le ducd'Albeà ce jeune Prince , immédiatement après la guerre de Saxe. L'intention de l'Empereur étoit de faire cafler l'élec- tion de fon frère à la dignité de Roi des Romains , qui avoit été faite à Cologne , ôc de faire nommer fon fils , fuccef- ieur à l'Empire 5 ce qu'il efpéroit obtenir des Eledeurs , qu'il fçavoit tourner à fon gré par des motifs de crainte ou d'efpé- rance. Ce fut aufîî dans ces mêmes vues , qu'il voulut s'atta- cher Maximilien par une plus étroite alliance , ôc qu'il fit dans la fuite les propofitions les plus avantageufes au roi Fer- dinand , pour le conduire à fon but , car l'Empereur , enflé de fes fuccès , trouvoit au-deflbus de lui de laiifer l'Empire à fon frère , fuivant les loix fondamentales de l'Allemagne , ôc vouloir tranfporter à la ligne direde le droit d'hérédité: mais ni le père, ni le fils ne purent jamais fe réfoudre à condefcendre en ce point aux volontez de l'Empereur. A fon arrivée en Efpagne, le prince Maximilien reçut de Philippe fon coufin toutes les marques pofFibles d'amitié ôc de tendreffe. Ses noces y furent bien-tôt célébrées à Valla- dolid avec la dernière magnificence. Enfuite le prince Phi- lippe laiffant à fon beau-frere le gouvernement du Royaume :, s'avança par terre jufqu'à Barcelone, accompagné du duc d'Albe , ôc du cardinal de Trente. Ils y rencontrèrent André Doria , ôc Jean-André fils de Jannetin , qui les attendoient avec une flotte de quarante galères , parmi lefquelles on dif- tinguoit la Capitane, préparée exprès pour tranfporter le Prince en Italie, ôc qui avoit aufli fervi à pafler en Efpagne le Prince Maximilien. On n'avoir rien épargné pour l'embelliflement Ôc la parure de cette galère. André Doria ufant du privilège que lui donnoit fon âge, embraffa familièrement le fils de l'Empereur, auquel il fouhaita, comme il avoit fait autrefois à fon père , toutes fortes de profperitez. La navigation fat D E J. A. D E T H O U , L I V. V. 353 heureufe, & ils arrivèrent le 25* de Novembre à Gènes, où ■ André Doria logea chez lui le Prince ôc toute fa fuite ^ qu'il Henri IL traita fuperbement. 1 c 4 8. Quelques auteurs Italiens ont prétendu que durant le féjour que ce Prince Ht à Gènes , il s'entretint fouvent avec le duc d'Albe du deflein de bâtir une citadelle î ôc il fe trouve au- jourd'hui même un dialogue Italien à ce fujet j mais comme on ne pouvoir former le projet, ni tenter l'exécution d'une en- treprife de cette nature , fans en donner communication à An- dré Doria , on eut foin de lui rafraîchir la mémoire encore récente des confpirations de Fiefque i ôc de Cibo ; mais ces raifons , quelques puill'antes qu'elles fufient^ échouèrent devant la confiance de ce vieillard , qui aima mieux facrifier fes pro- pres intérêts liés avec les intérêts de lEmpereur , que de lui rendre un fer vice préjudiciable à la liberté de fa patrie 5 de forte qu'il demeura ferme dans fon fentiment , quoique plu- fleurs citoyens bien intentionnez d'ailleurs , mais plus fenfibles à leur intérêt particulier , qu'à celui du public ( entr'autres Adam Centurione, le même qui fut député vers l'Empereur) ne s'op- pofalTent nullement à la conftrudion de cette citadelle. Il fallut donc avoir recours à un autre expédient , pours'af^ furer de la fidélité des Génois. Ce fut de leur emprunter des fommes excefîives. Le peuple qui fe douta de l'artifice, fe fer- vit d'un léger prétexte pour fe foulever. Les magiftrats de la .Ville ,avoient, à la prière du Prince Philippe , mis en prifon quelques malfaiteurs fugitifs d'Efpagne , qui s'étoient retirez à Gènes 5 le Capitaine des gardes du Prince étant venu de la part de fon maître , pour s'en faifir à main armée , fe trouva repouffé par les gardes du Palais , aufquels il n'avoir point com- muniqué fes ordres, ôc qui ne fçavoient rien de cette affaire. De forte qu'en un infiant il s'alluma une grande querelle en- tre les gardes Efpagnols ôc les gardes du Palais , d'un côté le Capitaine qui avoit beaiicoup de hauteur , vouloir fe faire obéir de vive force : de l'autre on couroit aux armes dans tou- te la ville, où le bruit s'étoit déjà répandu que les Efpagnols croient venus à main armée fe faifir du Palais. Ce tumulte alla fi loin, que toutes les boutiques furent fermées j comme dans , les derniers dangers. La préfcnce feule d'André Doria rendit le calme à la ville. Ce vénérable citoyen fe préfcnta fans T t lij 334 HISTOIRE I armes aux mutins , ôc fon air refpeclable fît rentrer chacun dans Henri II. ^^ devoir : les boutiques furent ouvertes comme auparavant j I c 4 8. l'émeute fe diiïipa ; tout reprit enfin fa première face. Le fécond jour de Décembre Je Prince fit une entrée triom- phante dans Gènes : il y paffa huit jours dans les jeux ôc les ipedacles , & en partit chargé de préfens , pour fe rendre par terre , par Alexandrie de la Paille , à Pavie , où l'Empereur fon père avoir déjà fait conduire les canons qu'il avoir pris à l'é- le£leur Jean Frédéric. Il vifita ce canon , ôc tout ce qu'il y avoit de remarquable dans la ville , d'où il partit pour fe ren- dre à Milan le 2p.de Décembre. On renchérir encore dans cette ville fur les honneurs que ce jeune Prince avoit re(;ûs à Gènes. On lui drefla des arcs de triomphe , on lui éri- gea des ftatuës , avec des infcriptions ôc des titres glorieux. Tant de fêtes ôc de plaifirs furent couronnez par les noces de Fabricio fils d'Afcagne Colonne , ôc d'Hippolyte de Gonza- gue fille de Ferdinand de Gonzague gouverneur du Milanez: le jeune Prince honora ces noces de fa préfence. Il fut auffi falué dans cette ville par les ambafladeurs de la RépubUque de Venife , ôc par ceux des Siennois ôc du duc de Ferrare. Le Duc deSavoyelui rendit les mêmes devoirs. Comeduc de Floren- ce, qui pour lors étoit occupé à régler avec Mendofe l'impor- tante affaire de Sienne , ne laiffa j^s d'envoyer au Prince fon fils aîné François , avec un nombreux cortège. De Milan, Philippe fe rendit àMantouë, où le duc Hercule de Ferrare vint le recevoir avec un train des plus brillans. A Trente le Prince rencontra f électeur Maurice , qui paila en pofte ôc avec peu de fuite à Mantouë ôc à Venife , où le Sénat lui fit une réception honorable , en confidération des grands fervices qu'il avoit rendus dans la dernière guerre. Conduite En France , le Roi fit au commencement de cette année qu'on tient en f'^ancois de Lorraine comte d'Aumale duc ôc pair. Cette mai- Italie aufujet fon ambitieufe , peu contente des honneurs qu'elle pofledoit du Luthera- déjà, afpiroit fans ceffe à des titres plus diftinguez, ôc accu- muloit les dignitez , comme autant de degrez pour parvenir à la fouverainepuilfance. On fit aufli dans ce même tems des Edits févéres contre les fe^ateurs de Luther. Entr'autres un certain Jean Brugiere d'Auvergne, contre lequel on avoit in- formé à Iffoire, comme contre un hérétique^ fut brûlé vif à DE J. A. DE THOU , Liv. V. 33/ Paris le troifiéme de Mars , en exécution d'un arrêt du Parle- ment. Il étoit porté dans ce même arrêt, qu'on avoir décou- Henri II vert par le dernier jugement le grand nombre de Religion- 1 r 4. g * naires qui étoient en Auvergne > on ordonnoit à chacun de con- former fa vie ôc fes mœurs à la difcipline de l'Eglife, mère de tous les Chrétiens , & on défendoit expreffément de rien dire, ou de rien faire, qui pût blelTer les oreilles pieufes, offenferla majefté divine ôcblefler les loix de l'Eglife^dont les coutumes ôc ies anciennes cérémonies dévoient être religieufement confer- vées. Il étoit enfin ordonné que tous les Dimanches on recite- roit publiquement dans les paroiffes le formulaire de foi drefle par la Sorbonne, ôc approuvé par leRoi^ôc que nul autre que les Théologiens n'auroit droit de difputer en public ou en par- ticulier fur les matières de la Religion , fur les cérémonies ôc les pratiques de l'Eglife. Ce n'étoitpas feulement en France que s'étendoit la fe£le de Luther, elle faifoit auffi des progrès en Italien de forte que le Sénat de Venife renouvella cette année le 20. de Juillet l'or- donnance qu'il avoir déjà fait publier en 15-21 , en vertu de laquelle on fit dans la Breffe une aufii rigoureufe recherche de ceux qui étoient fufpe£ls d'héréfie , que s'ils euflent été des empoifonneurs, ou qu'ils euffent eu, comme forciers , un dé- teftable commerce avec l'ennemi du genre humain. Il étoit expreffément ordonné de porter dans le terme de huit jours tous les livres défendus à des commiffaires nommez pour cet effet, ôc l'on menaçoit de peines rigoureufes ceux qu'après une exa6le perquifition on trouveroit réfradaires aux ordres de la République. On promit même le fecret aux délateurs , à qui l'on promit encore de grolfes recompenfes. Ce fut à la prière des Légats du Pape que la République donna cette levére ordonnance i mais elle y mit cette fage ôc judicieufe reftridion, que les Prélats ôc les Inquifiteurs ne pourroient ja- mais connoître feuls de cette forte de crime, dont le jugement feroit réfervé aux Juges des lieux ôc aux Gouverneurs, qui exa- mineroient les informations , ôc prendroient garde fur-tout, que la Religion ne fervît de prétexte à l'iniquité , ou à l'ava- rice , pour opprimer les fujets de la République. Malgré le mécontentement, les plaintes ôc la colère du Pape , cette loua- ble coutume s'eft toujours confervée dans la République S^6 HISTOIRE I ■ jufqu'aujourd'hui , ôc quoique le Lutheranifme fe foit fort étetf- Henri II ^^ > ^ "^^^ )^^^^ ^^ profondes racines, les Venidens n'ont voulu j - . g rien changer dans cet ufage. Le Pape fît , vers ce même tems y défenfe à Paul Vergerio évê- que de Capo d'Iftria , de fe trouver au Concile , ôc de retour- ner à fon Evêché. C'étoit un Prélat d'une érudition profonde, que Clément VII. 6c Paul III. lui-même avoient employé en Allemagne. Il étoit aufli fort aimé du roiFerdinancl, dont il avoit tenu une fille fur les fonds de Batême, lorfqu'il étoit en Hongrie. Ce Prélat ainfi difgracié fe retira d'abord à Venife, enfuite à Padouë ; mais y ayant vu mourir un certain François Speïra dans le dernier defefpoir ; cet exemple le frappa fi fort, qu'il prit la réfolution de fe retirer à Bergame , & delà chez les Grifons , où après avoir quelque tems profelTé la rehgion reformée dans la Valteline , il fut appelle par le duc Chrifto- phle de Wirtemberg, qui l'établit à Tubinge. Le Roipafle LeRoîs'étoit déjà déterminé par les avis du Connétable , à ^^^' pafTer les Alpes , afin de donner dans cqs commencemens une haute idée de fon règne aux étrangers , & fur-tout en Italie , où il y avoit de grands mouvemens. Avant fon départ il char- gea Gafpard de Coligny , de bâtir un fort à la Tour d'Or- dre près de Boulogne. Malgré tous les efforts des Anglois, qui n'oublièrent rien pour traverfer cette entreprife , quoique la trêve fubfiftât toujours , cet ouvrage fut achevé ^ ôcl'on y établit une bonne garnifon. Le Roi pour commencer fa route y partit de Troye y où il s'étoit rendu le 1 5" de Mai , avec toute la famille Royale , ôc un grand cortège. ïlpaffa delà par Langres , Dijon , Beaune , Auffonne :, ôc Bourg-en- Breffe , ôc il fut reçu dans tous ces lieux avec les marquesd'u- ne allegrelfe univerfelle. Il fe rendit enfuite dans le Piémont par la Savoye , ôc alla à Turin. Les auteurs Italiens , outre les raifons que je viens de rapporter , donnent encore un au- tre motif du voyage du Roi 5 ils prétendent que les Farnefes ayant réfolu de fe venger à quelque prix que ce fut , de la mort de Pierre Louis duc de Parme , avoient fuborné des affafTms, pour fe défaire de Ferdinand de Gonzague auteur de ce meur- tre , ôc que le Roi informé de toutes ces circonffances , s'étoit exprès tranfporté en Italie , pour être mieux à portée de pro- fiter des troubles , que la mort de ce Général devoit caufer 5 en c^s DE J. A. DE THOU. Li V. V. 337 en cas qu'elle arrivât. Ils autorifent leurs conjeâures par le - témoignage de fix conjurez , qui furent pris, ôc fur-tout par Henri IL celui d'un certain Corfe nommé Cortigno. CeCorfe avoitété 1^48. long-tems à la fuite de Gonzague , épiant une occafion favo- rable 5 mais ayant été découvert par Vinta , qui étoit agent du duc de Florence à Milan, il avoua dans la queilion , qu'il civoit été fuborné par Horace Farnefe , pour faire périr Gonzague 5 ôc que les Farnefes avoient donné avis de tout au Roi , qui depuis que la conjuration avoit été découverte^ n'avoit plus agi avec la même chaleur , ôc avoit prétexté pour caufe de fon voyage jla vifite qu'il vouloit faire du Piémont, 6c les noces d'Anne d'Efl, fille d'Hercule duc deFerrare, avec François de Lorraine , aufquelîes il étoit bien aife d'alTifter. Apres la pri- fe ôc la punition des conjurés , Gonzague , qui avoit mis fa per- fonne en fureté , donna tous fes foins à procurer celle de Mi- lan , que la préfence du Roi fembloit menacer. Il en fit rebâtir les murailles qui étoient très-foibles , ôc renferma dans la ville les fauxbourgs , qui en font aujourd'hui une bonne partie. Cet ouvrage commencé par fon ordre , ôc depuis conduit à fa dernière jperfeftion , rendit cette grande ville tout enfemble ôc plus forte ôc plus belle. Dans le tems que Turin étoit un théâtre de fêtes Ôc de pîai- Troubles en firs , il fe paflbit à Paris des fcenes bien différentes, ôc dont la fuite auroit pu devenir dangereufe , quoique les auteurs ne fuf- fent pas des perfonnes confiderables : voici le fait. Le long de la rivière s'étend une large plaine au-delà du fauxbourg S. Germain ; FUniverfité prétendoit que cette plaine lui avoit été cédée par la libéralité des Rois j Ôc on l'appelloit vulgaire- ment le ' Pré-aux-clercs. D'un autre côté les religieux de l'Abbaye de S.Germain, prétendoient en être les maîtres , ôc en avoient effe£livement cédé la meilleure partie à des particu- liers, qui y avoient bâti des maifons ôc planté des vergers 5 on y avoit même déjà tracé quelques rues , ôc l'on en deftinoit une partie pour y tranfporter les immondices de la Ville. Mais les écoliers de l'Univerfité , fans autre formalité , y defcen- dirent un jour à main armée , renverferent les bâtimens , France. I Le pré aux Clercs fut ainfi appel- le , parce que c'écoit la promenade or- dinaire des écoliers de l'Univerfité ; Torn. I. il eft aujouid'Iiui couvert d'Hôtels ma- gnifiques Ôc fait une partie confidéru- ble du Fauxbourg faint Germain. Vu 338 HISTOIRE ■■■I coupèrent les arbres , arrachèrent les vignes , & cauferent un de- Henri il ^^^^^^ » ^^ ' félon toutes les apparences , ne fe feroit pas ap- I c 4 8. P^^^'^ ^^^^^ quelque effufion de lang. Ci le Parlement n'avoit in- terpofé fon autorité , en faifant aflîgner les fuppôts de l'Uni- verfité, ôc les moines de l'Abbaye ^ pour comparoitre le lo de Juillet. L'affaire fut difcutée avec beaucoup de vivacité de part ôc d'autre; enfin la Cour nomma deux CommiffaireSj qui après avoir examiné tous les titres de pofTefTion , réglèrent les limites de ce qui appartenoit à l'Abbaye ôc à l'Univerfité > ôc terminèrent ainfi cette affaire^ qui pouvoit avoir defàcheu- fes confequences. Ce fut comme le préfage d'un defordre beaucoup plus con- fiderable qui arriva dans la Guienne , au fujet de la gabelle. Les nouvelles n'en furent pas plutôt venues à la Cour , qu'elles y firent fucceder la triflefle à la joye. Le Roi lui-même allar- mé partit de Turin , après s'être fait précéder par le connétable de Monmorency ôc par François de Lorraine, fuivis de mille gens-d'armes ôc de huit mille fantafîins , entre lefquels étoient quatre compagnies de Lanfquenets. Ces Généraux furent en- voyés en diligence par le Roi , pour punir les mutins , ôc étouf- fer dans fa naiffance la rébellion , dont voici l'origine. On fçait que la Guienne , fertile en toutes chofes , eft fur-tout renommée pour fon excellent fel, que lui fournit abondamment l'heureufe fituation de fes rivages , ôc des ifles voifines , la na- ture même du terroir ôc la commodité de fes golfes : car ce fel que Ton tranfporte aifément dans toute la France par les embouchures de la Loire , de la Seine ôc de la Somme , efl enfuite diftribué dans des greniers royaux qui font difpofez en certains endroits. On eft obligé d'y aller prendre ce fel , Ôc il y a une peine ^ affliclive décernée contre ceux qui prendront le fel ailleurs , de peur qu'on ne fraude les droits de la gabelle, qui font immenfes. Ces droits étoient beaucoup plus fuppor- tables dans la Guienne , qui avoir la liberté de fournir de fel les provinces voifines , ôc même les pays étrangers. Elle ne jouit pas long-tems de cette liberté : car fur la remontrance des partifàns ôc des fermiers, gens toujours ingénieux pour la ruine Révolte de la Guienne. I M. de Tlîou dit pœna capit'is ; il n'y a cependant jamais eu en France peine de mort contre le faus-faunage , lî ce n'eft en cas de port d'armes ; en- core cette Loi n'a-t'elle été faite que fous Louis XIV. DE J. A. DE THOU, Liv. V. 53P dupublic^quireprefenterentau Roi les revenus confiderables qu'il fe procureroit, en fupprimant cette liberté, François I. Henri II fit une ordonnance pour mettre un impôt fur le fel dans les t ^ 4, g. falines mêmes, rehauflant de beaucoup le prix du fel, ôc éta- blilTant un peu devant fa mort une foule de commis pour en percevoir les droits. Deforte que le fel t qui étoit auparavant à très-vil prix dans cette province , y devint d'un prix très- confiderable j ce qui fit beaucoup murmurer les peuples , qui voyoient qu'on leur enlevoit le commerce d'une denrée née chez eux. Dès l'année précédente on avoit vu des effets de la fureur du peuple àConfe en Saintonge, où ilmaffacrahuitdes officiers du grenier à fel. Les habitans de Perigueux maltraitè- rent ôc chafTerent de leur ville ceux qui avoient été envoyés pour y publier l'Edit de la gabelles ôc pour achever de foule- ver les efprits, on faifoit courir le bruit dans toute la Guienne , que les gardes-fel y mêloient du fable & du gravier. La du- reté ôc la tyrannie des receveurs acheva de mettre le comble à l'indignation du peuple, qui dans plufieurs endroits, enhardi par l'excès de fa mifere , refufa d'aller prendre le fel au gre- nier du Roi. Ceux de Jonzac ôc de Barbezieux furent les premiers à lever l'étendard de la rébeUion 5 ôc fi Charle de la Rochefoucauld , feigneur de Barbezieux , n'eût reprimé la fureur de ce peuple mutiné, il fe fcroit porté fans doute aux dernières violences contre les officiers du Roi qui entreprirent de les ranger à leur devoir. Les mutins s'étant accrus jufqu'au nombre de quatre mille, furent droit à Château-neuf en Angoumois , où ils tirè- rent des prifons quelques malheureux qui y avoient été mis pour leur contravention , ôc les firent mettre en liberté par le Receveur nommé Texeron, principal objet de leur haine, en le menaçant de le tuer. Pour obvier au mal naiffant, ôc repri- mer l'audace de ceux de Barbezieux, Henri d'Albret roi de Navarre, ôc Gouverneur de toute la Province , envoya cent gens-d'armes , dont quelques-uns furent tués : les autres ne fe voyant pas en état de réfifter à une fi nombrcufe multitude, prirent le parti de fe retirer. D'Ambleville, feigneur puiffant dans ce pays-là , ôc qui étoit cornette d'une compagnie de cavalerie , penfant qu'il étoit de fon devoir de s'oppofer à un fi pernicieux exemple , voulut lever des troupes : mais il fut Vu ij 540 HISTOIRE I bieivtôt chaiïe lui-même du pays , par le grand nombre des Henri II i^^voltés , qui ne pouvant fe vanger fur fa perfonne , réduifi- j - . o * rent en cendres fon château d'Ambleville, & raferent toutes fes autres maifons. Ainfi la guerre étant ouvertement décla- rée contre les officiers de la gabelle , on voyoit de tous co- tez courir des gens armés. Une de leurs principales victimes fut le Dire£teur général de la gabelle dans la Guyenne > nom- mé Bouchoneau , qui eut le malheur de tomber entre leurs mains j près de Cognac. Après lui avoir fait endurçr de longs 6c de cruels tourmens , ils le firent mourir , lièrent fon ca- davre fur des ais, ôc le jetterent dans la Charente , afin que le cours de la rivière le portât à Cognac , pour en épouvanter les habitans, ou pour les déterminera fuivre leur parti, 6c à fe rendre complices de leur rébellion. Les féditieux avoient pour chefs des fcelerats , tels que Bouillon, Galafre, Cramaiilon6c Chateauroux. Un des principaux gentilshommes du pays , nommé Pui- moreau, fe rendit encore plus redoutable? car ayant aifemblé jufqu'à feize mille hommes, il entra dans Saintes le 1 2 d'Avril , pilla la maifon du Lieutenant général 6c du Procureur du Roi, ôc força les prifons , dont il fit fortittous les prifonniers. Il s'ap- prêtoit à y faire bien d'autres défordres , fi l'on n'avoit eu l'ad- drefle de le tromper par de faufles lettres , qui lui donnoient avis qu'il s'avançoit un corps de cavalerie confiderable. Il en prit l'épouvante , 6c fe retira vers Cognac , qu'il prit, après une foible réfiftance de la part des habitans , 6c qu'il mit au pillage. Bien-tôt après , le grenier à fel deRuffec fut pillé. Plus de dix- fept mille hommes s'étant aflemblés en un bourg nommé Saint Amand, un gentilhomme du pays, appelle Saint Severin, répan- dit adroitement le bruit qu'il arrivoit unfecours de cavalerie, 6c profita fi bien du premier étonnement que caufa cette nou- velle, qu'avec peu de gens il fe faifitdes principaux chefs de ces mutins , qu'il remit à Angoulême entre les mains de Fran- çois de Rochebaucourt, grand Sénéchal de la Province '■> mais plus de vingt mille hommes étant accourus en même tems aux portes de la ville ^ les habitans en furent fi allarmés, que pour conjurer la tempête dont ils étoient menacés , on fut obligé de rendre les prifonniers. Ce fut en vain que le Roi 6c le Parlement voulurent X DE J. A. DE T H O U , L I V. V. 341 s'oppofer à ces défordres , par desEdits , des Dcclaratlons , des Arrêts & des menaces. La rébellion paiTa bien-tôt de la cam- Henri IL pagne jufques dans les villes, &: il y eut des mouvemens dans i c 48. Bordeaux , capitale de la province. Enfin les Magiftrats voyant Sédition à qu'il ne leur reftoit plus d'autre reflburce pour empêcher la fé- Bordeaux, dition toute prête à cclorc , firent venir du pays de Labourdj dont Bayone efl aujourd'hui la capitale , Triftan de M-o- neins Lieutenant du Roi de Navarre , qui à fon arrivée fit , à la prière du Parlement convoquer une aflemblée géné- rale dans l'Hôtel de ville, où les Lieutenans de Roi ont cou- tume de loger. Cette aflemblée fut compofée de tous les Or- dres , ôc même de quelques-uns du peuple , pour éviter tout fujet de plainte , ou de fouîevement. Mais à peine l'aflemblée fut elle formée , qu'environ quatre mille hommes en armes in- vertirent l'Hôtel de ville î foit qu'ils s'animalTent à l'envi les uns des autres , ou que leur reflentiment particulier les eiitainlî réunis pour le même deiTein. Aloneins fit fon pofTible pour calmer ces efprits échaufl'ez, en leur parlant avec beaucoup de douceur j en leur faifant tout efperer de la clémence ôc delà bonté du Roi , ôc en ne blâmant que légèrement l'audace de ceux qui avoient excité ces troubles dans la Guienne. Mais il fut interrompu par un nommé Guillotin , homme infolent ôc brouillon , qui eut la hardieffe de l'interrompre , ôc de foutenir que les villes voifines avoient bien fait , ôc rendu un fervice important au public , en prenant les armes. îl ajouta que la ville de Bordeaux ne pouvoir mieux fe diflingucr , qu'en fui- vant de fi beaux exemples , ôc en fécondant de tout fon pou- voir , fans redouter les plus affreux fupplices , des démarches , que loin de condamner, elle devoir faire gloire d'imiter 5 puif- çui'il ne s'agiffoit de rien moins que de recouvrer la liberté de feurs ancêtres. Ce difcours téméraire fut comme le lignai d'u- ne révolte génétalej le peuple devenu furieux , ôc ne s'amu- fant plus aux difcours , ne refpiroit que menaces : il conçut même tant de haine pour ce Lieutenant, qu'ils regardoit com- me un étranger , qu'il demanda hautement y qu'à la place de Moneins, on mit Frédéric de Foix-Candale, grand Seigneur de Guienne 3 non qu'il aimât Frédéric de Foix , mais parcequ'ii deteftoit Moneins. Ainfi , par l'avis des principaux de la ville, Moneins ferenra dans le château Trompette > o\x il avoit fait Vu iij 342 HISTOIRE porter, auflTibien que dans celui du Haz ^toutes lesprovifions, 7^ ,„ TT qu'un tems fi court lui avoit pu permettre de faire. Cette dé- r> marche acheva de révolter les leditieux, qui s étant iaiiis de ' l'arfenal , diftribuerent les armes à leur fantaifie , en tirèrent du canon pour battre les deux châteaux , & fonnerent le bé- froy , puiflant moyen pour exciter le peuple dans les allarmes publiques. Cependant le Patlement voyant le danger où étoit Mo- neins ^ qui fe trouvoit fans foldats , ôc hors d'état de refifter au grand nombre des révoltés , députa le préfident de la Chafla- gne , magiilrat refpetlable , ôc fort aimé du peuple , avec trois autres Confeillers , pour tâcher d'appaifer le tumulte, en don- nant de bonnes efperances de la clémence du Roi , ôc repre- fentant le danger auquel s'expofoit la ville de Bordeaux. Ils firent fentir que Blaye , Bourg, ôc Libourne > villes voifines, étoient déjà toutes en armes, qu'il y avoit lieu de craindre que les féditieux ôc les brouillons ne prévalufi!ent contre les bons citoyens , Ôc qu'enfin tous les bandits ôc les fcelerats de la Guienne ne vinfTent fondre fur la ville de Bordeaux pour la piller , fous le prétexte fpecieux de défendre la liberté : qu'il étoit donc de finterêt des habitans de prévenir ces malheurs, tandis qu'il en étoit encore tems , de peur qu'ils n'eufî'ent re- cours trop tard à un repentir inutile. On fit réponfe aux dé- putés , que le peuple s'appaiferoit , fi Moneins fortoit du châ- teau : ôc fur cette réponfe , le préfident de la Chafifagne , ac- compagné d'une grande foule de menu peuple , alla trouver le Lieutenant, ôc lui reprefenta le parti qu'il devoit prendre en cette occafion. Moneins , après avoir délibéré quelque temSjfitrcponfejQuefiles Jurats, ôc les Magiftrats de la ville, lui promettoient fureté , lorfqu'il feroit forti du château ,^ qu'ils s'obligeafi^ent par écrit à lui envoyer le Gouverneur avec du fecours pour faccompagner, il fortiroit fur le champ 5 ôc il ajouta, que fi quelques-uns des principaux bourgeois lui de- mandoient pardon à genoux, au nom du peuple, il recevroit dans le château quinze habitans à fon choix j ôc qu'il retour- neroit à l'Hôtel de ville , pour y entendre leurs plaintes. Mais cette dernière propofition , fut fupprimée par le préfident de la Chafiagne i il fit fon rapport de tout le refte au peuple , qu'il craignit d'aigrir encore davantage par une hauteur fi mal- placée. D E J. A. D E T H O U , L I V. V. 343 Pour Te rendre aux inftances du peuple impatient , AIo- neins fut enfin contraint de fortir du château , après que les Henri ïî Jurats y & le Confeiller de Ciret , qui étoient préfens , aufïi j r 4 g bien que le Procureur du Roi , l'eurent afTùré par ferment , qu'il ne lui feroit fait aucun outrage. Ils accompagnèrent eux- mêmes jufqu'à l'Hôtel de ville le Lieutenant , quin avoit d'ail- leurs aucun autre fecours j ôc le peuple , comme triomphant, s'écria plufieurs fois fur fon paffage j Vive France : ce qui fit efperer que la fédition alloit s'appaifer. Mais cette efperan- ce s'évanouit bien-tôt 5 car à peine fut on arrivé à l'Hôtel de ville, que la populace mutinée s'y jetta en foule , demandant qu'on lui livrât abfolument le château. Moneins voyant bien qu'on ne cherchoit qu'aie perdre > tâcha d'abord de calmer de fon mieux les efprits , tandis que le préfident de la ChafTagne étoit allé trouver en dihgence le Gouverneur pour amener avec lui du fecours , comme on l'avoit promis au Lieutenant. Mais avant que ce fecours fut arrivé, les mutins ^ devenus plus fiers ôc plus hardis par un nouveau renfort, qu'ils avoient re- çu de la campagne , environnèrent Moneins , qui n'ayant d'au- tre moyen de s'évader , s'avifa de jetter une très belle chaîne d'or qu'il portoit au col , ôc voulut s'échaper au travers de ceux qui fe battoient pour l'avoir. Mais un de ces mutins qui obfervoit tous fes mouvemens , le prévint d'un coup d'épée qu'il lui porta dans la joue gauche. En même tems une foule de peuple fe jetta fur le malheureux Lieutenant j- qui avoit déjà mis l'épée à la main pour fe défendre î ils le terralTerent & le percèrent de mille coups , lui , ôc un de fes Gentilshom- mes , nommé Montlieu , qui l'accompagnoit. Leurs corps fanglans ôc défigurez furent tirez hors de l'Hôtel de ville, ôc refterent miferablement expofez dans la rue , pour repaître du- rant deux jours la fureur de ce peuple forcené. Le Préfident de la Chafi^agne , qui avoit été caution de la fureté ôc de la vie du Lieutenant , vit bien , après le trifte fort qu'il avoit eu , qu'il n'y avoit plus rien à efperer de ces furieux. Il voulut fe fauver lui-même dans le couvent des Dominicains ; mais les féditieux vinrent l'arracher des autels mêmes qu'il te- noit embrafi^ésjôc le menaçant delà mort ôc des plus cruels fupplices , ils le forcèrent , pour fauver fa vie , à fe déclarer leur chef, ôc même par ferment. Afin d'accumuler crime fur 544 HISTOIRE crime :, ils allèrent fur le foir faire une irruption dans toutes les Henri II i"^"'^^^^^^ ^^^ officiers de la gabelle , ôc de tous ceux qu'ils foup- n çonnoient de leur être favorables , ôc pillèrent indifferem- ^ ' ment toutes ces maifons ; entr'autres celle des Pontacs , riches bourgeois de Bordeaux , celle du Receveur Andrault , du Pré- fident Le-comte,ôc du Confeiller Bohier. Il n'y eut qu'An- drault qui eut le malheur de tomber entre leurs mains , ayant été pris , comme il s'enfuyoit travefti. Les mutins le dépouil- lèrent, ôc lui ayant mis aux pieds un énorme poids de fer , ils le précipitèrent dans un cul de bafle fofle , d'où ils le retirè- rent tout brifé , pour le faire mourir peu à peu , ôc lui faire niieux fentir qu'il mouroit : enfin après avoir été cruellement tourmenté durant quatre heures, il expira entre les mains de fes bourreaux. Ils pouffèrent encore plus loin leur barbarie î car fur le refus que fit un Religieux de révéler la confefïion du patient , il lui donnèrent plufieurs coups , dont il mourut bientôt après. Enfin plus de vingt malheureux intereffez dans la gabelle eurent un aufîi trifle fort que les précédens , ôc leurs corps couverts de fel furent long-tems le jouet d'une popu- lace effrénée. On raconte d'un Confeiller au Parlement nom- mé Nicolas Arnaud-de-Saint-Simon , qu'étant en pleine fanté, il voulut aifembler fa famille, pour lui parler au fujet des trou- bles prevensjôc que dès le commencement de fon difeours, il fut faif] d'une fi grande frayeur qu'il en mourut furie champ. Toute la nuit fe paffa en meurtres 6c en cruautés. Le lende- main ils firent promener par la ville le Préfident de la Chaffa- gne, qu'ils avoient forcé de fe mettre à leur tête. Le Préfi- dent , dans le deffein d'arrêter les meurtres ôc le pillage , fçut adroitement profiter de fon autorité , en ordonnant que les Magiflrats ôc les Prêtres mêmes fe joigniffent à fa troupe , ôc priffent les armes dans la ville ; par ce moyen il efperoit que le mélange des gens de bien adouciroit infenfiblement l'cfprit féroce de ces fcélerats. Ils s'apperçurent bien eux-mêmes de la rufe ; mais la Chaffagne ufant du droit de commandant , fit naître habilement l'occafion de faire maffacrer les plus fédi- îieux par leurs compagnons même, fous prétexte de defobéïf- fance. Ainfi la première fureur s'étant rallentie dans l'efpace de quatre jours , on ferma les portes de la ville , qui jufqu'alors fiyoient été ouvertes aune infinité de bandits ^ qui accouroient de tou- D E J. A. D E TH O tJ , L I V. V, 54/ ûe toutes parts ; on pofa des corps de garde dans toutes les rues , & d'un commun accord , le Parlement ôc les autres Ma- jj^j^d j jj^ €fiftrats de la ville furent rétablis dans l'exercice ordinaire de , ^ ^ o leurs charges. Cependant le connétable de Montmorency s'étoitde'jà avan- cé lufqu'à Touloufe avec fes troupes , ôc l'on avoir publié une Ordonnance du Roi> qui enjoignoit à ceux qui avoient pris les armes de les quittter dans quatre jours , avec pro- niefle que l'on auroit enfuite égard à leurs railons. Le Par- lement de fon côté , pour juftiHer fa conduite auprès du Roi , n'employa l'autorité qu'il venoit de recouvrer, que pour faire un exemple de juftice ôc de feverité , en condamnant un marchand nommé François la Vergne 3 qui le premier avoit fait fonner le tocfin , à être tiré à quatre chevaux : fuppKce affreux , que notre nation n'employé que pour punir les crimes de lezc-majefté. M. de Caudale venoit aulîi d'arriver , & comme il étoit fort agréable au peuple , fa prefence ^voit rendu le- cahne à la ville. Il mit la Veze dans le Château- Trompette avec des troupes , ôc exhorta le peuple à fe mon- trer docile ôc foûmis au Connétable^ qui étoit fur le point d'ar- river. Les habitans allèrent au devant de lui , ôc lui deman- mais il n'étoit pas afl'ez maître de fon humeur , & il étoit fi vif ôc fi emporté , qu'il frappa, dans le tems de la négociation pour le traité de Crepy , un Religieux Dominicain , dont le Roi & l'Empereur fe fervoient également , parce que ce Reli- gieux lui avoir à fon gré parlé trop librement. Il paya depuis cette faute bien cher ; car le cardinal de Tournon repréfenta qu'un homme d'un caraètere fi violent n'étoit nullement propre pour la charge de Chancellier , dont on vouloit le revêtir fans qu'il Teût follicitée. On commença donc à procéder contre les habitans de Bor- deaux avec la dernière rigueur. Guillaume le Blanc, Jurât & fameux Avocat , répondit à tous les interrogatoires, au nom de la Ville , &: des autres Jurats. Enfin les Bordelois furent atteints ôc convaincus de fédition, de perfidie , ôc du crime- (de leze-majefté 5 en çonféquençe, ils furent dégradez de tous DE J. A. DE T HOU, Liv. V. 547 îeurs privilèges y du droit d'élire des Jurats , de faire des ■ aiïemblées j de fceller des titres , d'exercer aucune jurifdi£tion, Ucv-ri JJ, d'avoir une caifTe commune^ ôc des biens publics. On leur or- t r a 8 donna de plus , de rafer l'Hôtel de Ville , de tranfporter tou- tes les cloches des cglifes dans les Châteaux, de fortifier ces Châteaux, ôc d'entretenir à leurs dépens deux galères, dont les Gouverneurs de la Province établis par le Roi puffent fe fer- vir contr'eux en cas de befoin. Il leur fut aufli prefcrit, en ré- paration de l'horrible attentat commis en la perfonne de Mo- neins , de l'exhumer avec leurs ongles , fans s'aider d'aucun inflrument pour foulever la terre qui couvroit fon cadavre : ils eurent ordre enfuite de lui faire un convoi honorable , qui feroit fuivi des Jurats ôc de fix vingts Bourgeois en deuil avec un flambeau à la main. Les obfeques furent véritablement magnifiques : car plus de cinq mille perfonnes de tous les états y alïifterent avec des flambeaux. La pompe funèbre s'arrêta devant le logis du Connétable , où tous ces malheureux s'é- tant prollernez , comme ils en avoient ordre , crièrent mifé- ficorde , détefterent leur crime , & rendirent grâces au Roi , Cjui les traitoit avec une indulgence qu'ils n'avoient pas méritée. Les Jurats repréfenterent enfuite les titres ôc les privilèges de la ville , qui furent brûlez fur la place, dans un feu qu'ils al- lumèrent eux-mêmes. On les condamna enfuite à payer deux cens mille francs , pour l'armée du Connétable. On employa les jours fuivans à faire le procès aux auteurs de la révolte. Plus de cent furent condamnez à mort, ou aux galères. Guillotin fut brûlé vif 5 l'Eltonnac, ôc du Sault fon frère , dont l'un étoit Chevalier du Guet , ôc l'autre Gou- verneur du Château du Has, furent condamnez à perdre la tête. Celui qui avoit fonné le béfroi fut pendu au battant mê- me de la cloche î pluiieurs des Confeillers furent dépouillez de leurs charges 5 on mit en leur place des Confeillers du Par- lement de Paris , ôc ce ne fut qu'après de grandes inftances , qu'ils furent rétablis au bout d'une année. Le Prefident même de la ChafTagnc , qui s'étoit malgré lui trouvé mêlé dans cette malheureufe affaire , quoiqu'il eut agi avec de bonnes inten- tions, ne fut pas à la venté puni du dernier fupplice, mais dans la fuite on le fit longtems languir à la fuite de la Cour. Dans tous les environs de Bordeaux on brifa les cloches , qui X x ij 54S HISTOIRE ■ - avoient ferv'i à donner le (Ignal de la révolte , ôc l'on en fît Henri II ^^^^^^ ^^ matière , que l'on tranfporta dans les Châteaux voi- j - . g fins avec les armes des habitans. Tel fut le jugement rendu par le Connétable , &c les CommifTaires : jugement qui ne fut pas exécuté avec moins de févérité qu'il avoit été prononcé. Le Roi dans la fuite fit quelque grâce aux coupables , 6c pardon- na à un grand nombre. 11 rendit à la ville prefque tous fes privilèges , & fes revenus : il fit aulTi conferver l'Hôtel de Ville. Enfin , après avoir calmé tous les troubles de la Guienne , le Connétable en partit le neuf de Novembre , ôc laifla dans Bordeaux Jean de Daillon comte du Lude , avec une forte garnifon. Puimoreau fut aufiTi pris , ôc eut la tête tranchée. Galafre & Talemagne, autres chefs des féditieux de la campa- gne ^ furent rompus vifs. Le Roi informé que la fédition de Guienne étoit enfin ap- paifée, fe rendit le 21 de Septembre fur le foir à l'Abbaye d'Aifnay S fituée fur le confluent du Rhône, ôc de la Saône, au même endroit oii étoit autrefois un autel fameux parmi les Payens \ Le lendemain il fit avec beaucoup de pompe fon en- trée dans Lyon. Les Génois^ les Lucquois , les Florentins , les Milanois , ôc les Allemands , qui fe trouvoient en grand nombre dans cette ville fameufe par fon commerce avec tou- tes les nations du monde , vinrent au-devant de Sa Majefté. Ils étoient fuivis par les Magiftrats ôc les Officiers de la ville. De diftance en diftance on voyoit du côté de la porte , qui efl: au-defibus de Pierre-Encife , quantité d'arcs de triomphe , des Obélifques, des colonnes , ôc des infcriptions, que l'on avoit difpofés dans les places ôc dans les rues , où le Roi devoit paiïer. Sa Majeité fut enfuite régalée magnifiquement , & après le feftin , on lui donna le divertiflement de quelques gladia- teurs , à la mode des anciens, mais fans efliifion de fsng. Les Florentins donnèrent aulfi la repréfentation d'une comédie , dans le goût de la comédie ancienne. Toutes ces magnificen- ces fe firent avec un ordre admirable, par les foins du Maré- chal d'Albon de Saint-André , gouverneur de la Province , 1 Cette Abbaye eft fitue'e dans l'en- droit où Caligula avoit fait bâtir une Académie d'Eloquence , que les Latins appellerent Athenaum > d'où eft venu Athenacenfe Cœnobium , & par corrup- tion , Aifnay. 2 Appelle par les Latins Ara Lug- dunenjis. D E J. A. D E T H O U , L I V. V. 54P l'homme du monde le plus galant , ôc qui avoit le plus de goût ■ & d'intelligence pour ces foites de fêtes ôc de divertiflemens. Henri IL Le lendemain la Reine nt fon entrée par eau, comme le Roi i ^ ^ g. l'avoit faite par terre. On avoit préparé des galères , ôc des batteaux , qui fervirent àrepréfenter fur la Saône plufieurs for- tes de combats 5 enfin on n'oublia rien de tout ce qui pouvoit contribuer au plaifir de leurs Majeftez. Le Roi pafTa quelques jours à Lyon , où il tint le chapitre des Chevaliers de l'ordre de faint Michel, qui ne s'étoit pas tenu depuis long-tems. Il en partit enfuite le premier d'Odlo- bre j pour venir à Aloulins en Bourbonnois , qui étoit autre- fois la principale ville des domaines de la maifon de Bourbon, mais qui , depuis la révolte de Charle Prince de ce nom , a été réunie au domaine de la Couronne. Les noces d'Antoine de Bourbon duc de Vendôme y furent célébrées le vingtième d'Octobre avec Jeanne d'Albret héritière d'Henri roi de Na- varre , qui huit ans auparavant avoit été fiancée , à Châtelle- raudjà Guillaume duc de Cleves; mais comme ce Prince re- nonça depuis à cette alliance, comme nous l'avons dit, pour époufer la fille du roi Ferdinand , la Princelle Jeanne eut auffi la liberté de fe choifir un autre mari. En même-tems fe célé- brèrent les fiançailles de François de Lorraine duc d'Aumale avec Anne fille d'Hercule duc de Ferrare , ôc de Renée de France. Leurs noces fe firent enfuite à faint Germain avec une grande magnificence. Cependant comme il y avoit eu cette année des foule vemens en France, le Roi renouvellale 26'-. de Novembre les peines publiées trois ans auparavant contre le port des armes défendues , c'eft-à-dire , des arquebufes , des piflolets,ôc autres armes de cette efpece, qu'il n'étoit permis de porter qu'à la guerre. Cette année fut auffi célèbre par l'expédition des François Expédition en EcolTe. Les Anglois , après avoir levé le fiége du château ^" François de Brochtey , avoient mis tous leurs foins à munir Hading- ton fitué fur la rivière de Tine dans la province de Lothien. Ils confidéroient que cette place commandoit un pays qui .étoit extrêmement gras ôc fertile : pour ôter aux ennemis tous les moyens de les y venir troubler , ils brûlèrent ôc faccage- rent tous les environs , ôc continuèrent de fortifier Lades. Le roi de Frawce flaté des premiers fuccès de Léon Strozzi en X X iij ttiM-lMiimiM ^^o HISTOIRE -- EcofTe , ne voulut pas en perdre le fruit. Ainfî ayant oui dire Henri IL 9^^ ^^^ Anglois levoient quaniitc de troupes , il voulut, en at- I t a8 tendant qu'il pût leur oppofer des forces égales, envoyer d'a- vance en Ecofle Jacque Carbonieres de la Chapelle-Biron , Capitaine expérimenté, avec toute la fleur de la jeune noblefle. Il craignoit que les Ecoflbis, d'ailleurs bons foldats , ne re- ^ulTent quelque échec , comme il étoit arrivé bien fouvent ; faute d'un chef capable de les conduire. On donna cependant ordre à du Chaftel j Lieutenant de Roi en Bretagne en l'ab-» fence de Jean de Brofle duc d'Eftampes , à Jean de Mouï de la Meilleraye Lieutenant de l'Amiral fur la cote de Nor- mandie , ôc à de Carney gouverneur de Brefi: , d'équiper ea diligence une flotte pour tranfporter l'armée Françoife en Ecof- fe. Antoine de Noailles fut chargé de la reviië des foldats , ôc de la fourniture des vivres. Comme l'armée fut arrivée à Pèlerin , bourg au-defTous de Nantes i ôc que fuivant la coutume, elle pafloit en reviië de- vant François de Coligny d'Andelot , Infpetleur général de l'in- fanterie, François Gouffier Bonnivet chevalier de Malte, jeune homme de mérite, fut tué dans une décharge de moufque- terie. Sa mort fut très-feniible à d'Andelot, qui l'aimoit beau- coup , ôc qui fît tant de recherches , qu'enfin il découvrit l'au- teur de fa mort, ôc le fit pendre fur le champ. Cette armée étoit compofée de fix mille hommes , dont il y avoit trois mille Allemands fous les ordres du comte Rhingrave , deux mille François fous ceux d'Andelot, ôc mille cavaliers de plufieurs nations, qui avoient à leur tête François d'Anglure d'Eftauge. Le commandement général de toute l'armée fut donné à An- dré Montalambert-Deffé , qui s'étoit déjà fait connoître dans la campagne de Landrecy, ôcdans plufieurs autres occafions, Pierre Strozzi , d'Ouartis , ôc Henri Clutin d'Oifel , fuivirent l'armée dans cette expédition. La flotte ayant pris terre à Dumbar le dix-huitiéme de Juin ; le Viceroi Hamilton fit conduire Tarmée Françoife à Hading- ton , pour la rafraichir , ôc la délafîer des fatigues de la mer. On tint enfuite un grand confeil dans un monaftere voiiin ^ oii l'on délibéra fi l'on envoyeroit la jeune Reine en France :, pour la faire épouter au Dauphin. La plupart des feigneurs Ecoffois foûtenoient avec raifon , que fi l'on envoyoitla Reine DEJ. A. DE THOU,Liv. V. ^p en France, on aurok une guerre continuelle avec' les An- glois ) èc que peut - être on fubiroit le joug de la domina- Henri IL tion Fran<^oife. Ils réprefentoient l'équité des offres que fai- 1^45, foient les Anglois , qui s'engageoient à une paix de dix ans , fans impofer aux Ecofibis des conditions trop dures j puif- que leur unique prétention ^ au cas que la reine d'Ecofle ou le roi d'Angleterre vinffent à mourir dans Pefpace des dix années , étoit que les chofes demeuraffent dans leur fituation préfente. Ils ajoûtoient enfin , qu'on ne pouvoit prendre trop de tems ôc de précautions dans des délibérations de cette importance, où la précipitation eft fuivie de près par le repen- tir. Plufieurs penferent autrement ; les Eccîéiiaftiques fur-tout croyoient que la Religion feroit trop en danger par l'alliance avec les Anglois : en même-tems ceux qui avoient reçu quel- que bienfait de la France , n'oublièrent rien pour perfuader que fon alliance étoit préférable à celle d'Angleterre. Leur fenti- ment prévalut , foit par un effet de l'ancienne jaloufie qui a^ régné de tout tems entre les Ecoffois ôc les Anglois, foit par l'inclination du Viceroi, qui fe déclara ouvertement pour la France, dont il efperoit de grands avantages. Ainfi la flotte, qui devoit conduire la Reine ^ fortant de la rade du petit Lyth , oii elle étoit à l'anchre , ôc feignant de reprendre la route de France, côtoya le nord de l'Ecoffe, au grand étonnement de tout le mon- de ( car cette mer avoir jufqu'alors paffé pour être impraticable aux galères ) ôc fous les ordres du Commandeur Nicolas Du- rand de Villegagnon , dont nous aurons à parler dans la fui- te , elle vint fe rendre à Dunbriton. Ce fut là que la Reine Mère remit la Reine fa fille , âgée feulement de fix ans , en- tre les mains de Philippe Maillé de Brezé^ ôc qu'elle lui don- na , pour raccompagner dans fon voyage. Jaque fon frère , Eref^ kin ôc Guillaume Levingfton. La flotte , après avoir effuyé plu- fieurs tempêtes, aborda enfin heureufementen Bretagne, d'où la jeune Reine fut conduite à la Cour à petites journées. La route que tint la flotte trompa la vigilance des Anglois , qui s'étant imaginé que le Commandeur de Villegagnon iroit dé- barquer à Calais , l'attendirent long-tems ôc inutilement dans la Manche. Sur ces entrefaites le Duc de Sommerfet , ôc les autres mini- îlrés , qui n'ignoroient pas que le Viceroi ôc ks pardfans avoient 3^2 HISTOIRE fupprimé les lettres qu'ils avoient écrites aux Ecoflbîs avanf Henri II ^^ Jerniere bataille, publièrent un Manifefte le 5". de Février, , - . o OLi après avoir expofc de nouveau la teneur des lettres fuppri- mée^î , ils conjuroient les Ecoffois de fe prêter à la paix , par les plus preflans motifs , & fur-tout par le fouvenir de leur der- nière perte , dont les vainqueurs gémiflbient plutôt qu'ils n'en triomphoient: ils leur faifoient enfin, de la part du Roi d'An- gleterre, les offres les plus honorables ôc les plusavantageufes; mais ils ne purent rien gagner fur ces efprits prévenus & en- durcis, Ainli les Ecoffois longèrent, quoiqu'un peu tard , à chaffer les Anglois d'Hadington; parce que de cette place ils pouvoient confidérablement incommoder la campagne voifi- ne , ôc fur-tout Edimbourg capitale de tout le Royaume. Hadington eft litué dans une large ôc vafte plaine, quin'eft commandée par aucune éminence. Il eft environné d'un lar- ge foffé , Ôc défendu par quatre baftions dans une égale dif- tance,ôc par une muraille terraffée. Derrière la muraille eft un autre foffé , ôc un fécond mur flanqué de quatre autres baftions ronds, ôc foutenu par un large terreplein. Dans le foffé, il y a quelques ouvrages fi bas , qu'ils ne peuvent être battus du ca- non j le rempart qui eft derrière efi fi large , qu'on pourroit en un befoin y faire un autre foffé , ôc y élever d'autres rem- parts, ôc que les troupes peuvent commodément s'y ranger en bataille. On commença par donner quelques efcarmou- ches, dans l'une defquelles fut tué Villeneuve, jeune gentil- homme qui promettoit beaucoup, ôcqui étoit capitaine d'in- fanterie. Enfuite on ferra la ville de plus près , mais avec un foi- ble fuccès. Les Orcadiens fe diftinguerent fur-tout dans notre armée. Ce font des foldats qui vont demi-nuds , ôc qui com- battent avec le boucher ôc l'épée : quelques-uns pourtant fe fer- vent de la cotte de maille. Au refte ce font gens intrépides, ôc qui , à l'envi des François > affrontoient gayement tous les hazards , excepté qu'ils fe jettoient ventre à terre , lorfqu'on ti- roit le canon , ôc qu'ils fe bouchoient les oreilles pour n'en point entendre le bruit. Ils ne gardent aucun ordre dans le combat, où ils ne fuivent que leur impétuofité naturelle. Un de ces Orcadiens , animé par la bravoure des François, fe jetta un jour dans le fort du combat , Ôc failit un Anglois , qu'il chargea fur fes épaules : il fe retira enfuite de la mêlée , avec une / D E J. A. D E T H O U , L I V. V. ^n une force, & une légèreté plus grande encore, quoique fon prifonnier prefque enragé lui imprimât dans le dos dés mor- j^^NRi II fures profondes ôc mortelles. En recompenfe d'une Ci coura- r^r- 4, g geufe adion DefTé lui fit préfent d'une cotte de maille, Ôc de ^ ^ ' vingt écus d'or , que ce foldat reçut comme un prix très-con- fidérable , & comme une marque diftinguée de fa valeur. Comme les murailles d'Hadmgton , faites degafon ôc d'ar- gile , amortifToient les coups de canon , qui ne les endomma- geoient que bien foiblement, on fit enfin celTer les batteries. Peu de tems après le duc de Sommerfet trouva moyen de jetter durant la nuit dans cette place un fecours de deux cens hommes, par la trahifon d'un efpion de DefTé, qui le condui- fit par une route oppofée à celle que tenoit l'ennemi. Les Ecof- fois voyant que le fiege traîneroit en longueur , à caufe du nouveau fecours quelesafîiegez venoient de recevoir, Ôclaffez d'ailleurs de faire la guerre à leurs dépens , fe retirèrent infenfi- blement de l'armée : de forte qu'à peine refta-t-il fix cens hom- mes avec le Viceroi , ôc avec Gourdon comte de Huntlé. Le duc de Sommerfet inftruit de cette défection, crut ne pouvoir trouver une occafion plus favorable de forcer le camp des ennemis 5 il raffembla dans ce deffein tout ce qu'il put de ca- valerie 5 mais quelque diligence qu'il employât pour le fuccès de fon entreprife, il fut prévenu par DefTé, qui, contre l'efpe- rance du Duc , fut d'abord informé par fes efpions de la réfo- lution qu'il venoit de prendre. DefTé, fans perdre un moment, écrivit à la Reine douairière, qui étoit pour lors à Edimbourg: cette PrincefTe rafTembla à la hâte la NoblefTe du pays , ôc beau- coup d'autres qui fe trouvèrent en état de porter les armes , & les exhorta , par un difcours mâle & pathétique , à la défen- fe de la patrie. Fortifié par ce fecours, DefTé envoya Milord de Humes avec un détachement , pour reconnoître les enne- mis , ôc ayant lui-même fait fortir fes troupes de grand matin, il leur dit de ne point craindre un ennemi lâche ôc timide, plus propre à tendre des embûches dans l'obfcurité , qu'à com- battre courageufement au grand jour. Cependant les Anglois parurent avec le jour auprès d'Ha- dington. Leur armée étoit en tout compofée de cinq mille hommes de cavalerie. Mais pendant que les chefs s'amufoient à caracoUer au tour des murailles , en Vtintant le courage 6c la, Tome I, y y 5;4 HISTOIRE confiance des aiTiegez; Defle profitant, en capitaine habile, de Henri II ^^^^^ efpece de fécurité où il voyoit les Anglois, fe hâta de _ - ^ g ranger fes troupes en bataille. D'Andelot ôc le comte Rhingra- ve dévoient foùtenir le front de l'armée , tandis que Defle pren- droit avec fa cavalerie les ennemis en flanc. Il les eut bien- tôt mis en fuite ; il pourfuivit les fuyards , en fit deux mille pri- fonniers, ôc en tua huit cens , n'ayant perdu que quinze hom- mes de fon coté. C'eft ainfi que le rapporte Jean de Beaugué , qui fervoit dans cette guerre j mais s'il en faut croire Bucha- nan, mille hommes d'infynterie ôc trois cens de cavalerie , qui avoient été envoyez de Berwick fous la conduite de Robert Boid ôc de Thomas Palmer, donnèrent dans une embufca- de, oi^i ils furent prefque tous défaits. Quoiqu'il en foit , ce fuccès rabatit la fierté des Anglois , ôc n'intimida pas peu les afllegez. Defle comptant toujours de réduire par famine Hadington , alla camper dans un lieu plus éloigné, mais beaucoup plus commode, après avoir mis des corps de garde fur toutes les avenues, afin qu'il n'entrât au- cun fecours dans la place. Cependant les Anglois , pour être affoiblis, n'avoientpas entièrement perdu courage. Cette na- tion crédule s'imaginoit, fur la foi de fes devins, que le tems ctoit venu, oiiils dévoient fe rendre maîtres de l'Ecofle: dans cette opinion ils réfolurent de pénétrer avec une puifl^ante ar- mée jufque dans le cœur de ce royaume. Ils prétendoient avoir reconnu, que les Ecoflx)is invincibles fur leurs frontières, ne l'étoient pas de même chez eux, où ils fe détruifoient parleurs propres divifions. Le duc de Sommerfet fut d'autant plus af- fermi dans fa réfolution , que la Meilleraye venoit de ra- m.ener en France l'armée navale , ôc qu'il ne reftoit que la flotte Ecoflbife , fort inférieure à la flotte Angloife. Ainfi l'on mit le comte de Lenox , qui avoit paflfé dans le parti des An- glois, à la tête de l'armée de terre, qui confiftoit en dix-huit inille hommes d'infanterie ôc fept mille chevaux. L'armée na- vale fut commandée par l'amiral Seimer, frère du duc de Som- merfet. Mais Defle informé de la difpofition des ennemis , ôc n'ayant en tout que cinq mille hommes, ne jugea à propos de les attendre, ôc fe retira fans aucune perte à trois lieues d'Hadington , dont il avoit levé le fiége. Cette retraite de Deflfé fut d'autant plus belle , qu'il étoit vivement pourfuivi DE J. A. DE THOU. Liv. V. 5^5' par Milord Grey , à la tête de vingt-cinq mille hommes. On ■ 1 ait que ce Général perdit lui-même la plus belle occafion du H^vri, t tt monde ; qu'il abandonna la vittoire , pour retourner brufque- ▼ ^ 4 g ment fur fes pas^ ôc fe contenta de faire entrer quelques fe- cours , ôc de porter quelques munitions dans Haduigton. Ce ne fut pas la feule faute que firent les Anglois dans cette guerre 5 car lors qu'on eut levé le fiége d'Hadington , après avoir brûlé quatre navires Ecoflbis , ils réfolurent de fai- re une defcente dans le pays de Alernis , ôc de s'emparer la nuit de la ville de Montrofs , qui eft fituée fur le bord de la mer, ôc que Jean Areskin ( Milord de Dunes) avoit depuis peu fortifiée d'un bon château. Ils s'approchoient déjà de la place , à la faveur des ténèbres , ôc ils s'en fuffent peut-être rendus maîtres , s'ils n'euifenr eux-mêmes trahi leur deifein , en allumant des fanaux dans chaque navire. Cette imprudence fut un avis falutairepour Milord de Dunes , qui ramaffa en dili- gence tout ce qu'il put de vaifleaux , ôc y mit des troupes fufiifantes pour défendre la ville , ôc arrêter les courfes de l'en- nemi. Mais afin de faire tomber les Anglois dans le même piège qu'ils lui avoient fi groflierement dreflc , ce General pofta un bon nombre de payfans derrière une colline , qui eft près de la ville , avec ordre de paroître au fécond coup de canon , ôc il alla lui-même, avec une troupe d'archers, atten- dre l'ennemi dans le port. Il l'amufa d'abord par quelques légères efcarmouches , ôc puis fe retira , comme il en étoit convenu , du côté de fes gens. Les Anglois donnèrent dans î'embufcade , Ôc voulant pourfuivre les fuyards , ils fe virent tout à coup envelopés par la troupe des payfans , qui ne man- quèrent pas de fondre fur eux, avant qu'il fût jour, au lignai qui leur fut donné. Cette attaque imprévue caufa aux An- glois une telle épouvante, qu'ils s'enfuirent en confulion vers leurs vailTeaux ; mais , pour comble de malheur , ceux qui étoient reftez fur la flotte , ayant eux-mêmes pris l'épouvante, abandonnèrent leurs compagnons, ôc s'éloignèrent avec tant de viteffe , que de huit cens hommes qui avoient tenté cette malbeureufe expédition , à peine la troifiéme partie, put elle échapper aux Ecoffois. Milord Grey de fon coté , fe retira en Angleterre , après avoir fait bâtir à deux milles de Dum- bar un Fort très-mal fitûé , à caufe de la diiette d'eau , ôc d'une Yyij ^f;ê H I S T O I Pv E ___ éminence volfîne qui le commandoit. Pour empêcher les m^,„,TT fréquentes incurfions des e;arnifons d'Humés 6c de Faftcaftie , NRI 11. ,^.7 1 PTT j 1 1 r ^ g Milord d Humes envoya autour de cette place quelques loi- ' dats déguifés en payfans , ôc chargés de vivres : ils furent pris, comme ils s'y attendoient, ôc ils affetlerent un air fi naïf dans toutes les réponfes qu'ils firent au fujet des François , que les Anglois n'en conçurent aucun foupçon , ôc leur donnèrent la liberté de revenir, ôc même de féjourner dans la ville. Ils en profitèrent 3 pour obferver la négligence des fentinelles. Le jour marqué pour l'exécution de leur deflein , un violent & long orage étant furvenu , les foldats de la garnifon les invitèrent obligeamment à paiTer la nuit dans la Ville , à caufe du mau- vais tems. Ravis de cet offre , ils l'acceptèrent 5 pendant la nuit, voyant les fentuiellcs endormies , ôc ayant remarqué que l'endroit le plus fortétoit le moins gardé , ils introduifirent par cet endroit même les foldats , que Milord de Humes leur avoit fecretement envoyés j ceux-ci montèrent aufïi-tot, à la faveur d'une roche , ôc ayant égorgé la fentinelle , ils s'emparèrent aifément du château. Quelque tems après le Gouverneur de Faftcaftle , ayant ordonné aux payfans d'alentour d'apporter un certain jour des vivres dans la place, ces braves gens fai- firent avec joie cette occafion de rendre un important fervice, ôc ne manquèrent pas d'apporter des vivres en grande quan- tité. Après avoir déchargé leurs chevaux , ôc mis leurs facs fur leurs épaules , ils pafferent le pont , qui joint deux rochers ; alors jettant promptement leurs fardeaux à terre 3 à un certain fignal , ils maffacrerent la garde , ôc fe rendirent maîtres de la Citadelle. L'armée navale des Anglois n'avoir pas de plus heureux fuc- cès que celle de terre. Comme ils vouloient aborder à Saint- Rignan , pour faire de là des courfes aux environs. Jaque Stuart> frère de laReine, ramalfa quelques troupes à la hâte , Ô>c les pour- fuivit avec tant d'ardeur , que les Anglois mis en fuite , fe pref- fant de rentrer dans leurs vaifTeaux , la chaloupe s'enfonça : il périt dans cette occafion fix cens Anglois , ôc l'on en fit cent prifonniers. D'un autre côté , comme la garnifon d'Hadington , qu'on avoit renforcée depuis peu , faifoit des courfes jufqu'à Edimbourg même , Deffé fit avancer d'Eftauge avec dix hom- mes feulement , pour les attirer au combat. Il le fuivit de près DE J. A. DE THO U, L I V. V. ^j? lui-même, accompagné de la Chapelle-Biron^ ôc du capitaine Rothoufe Allemand. La garmfon d'Hadington donna d'abord Henri IL dans le piège, en pourfuivant d'Eftauge avec chaleur : mais 1^48, ayant reconnu fa faute , lorfqu'il n'en étoit plus tems , elle prit la fuite j deux cens hommes refterent fur la place, & cent furent pris , aux portes même de la ville. Cependant l'armée Françoife , qui étoit en EcoiTe , fut vers ce même tems affoi- blie confidérablement par le départ de Pierre Strozzi , ôc de Coligni-d'Andelot, que le Roi vouloit employer dans l'ex- pédition de Boulogne , aufll bien que Charle de la Roche- foucauld , Volvire , Rufîèc , CrufToI , Montpezat , Joyeufe, ôc Bourdillon , qui retournèrent en France. Pour remplacer d'Andelot, la Chapelle-Biron fut mis à la tête de l'infanterie. Cependant les François 6c les EcofTois , qui durant toute la guerre avoient été dans une fort bonne intelligence^ eurent enfemble une vive querelle à Edimbourg : cette querelle, fe- " Ion Beaugué, prit fon origine de bien peu de chofe, puifque ce fut quelques injures dites entre des foldats , qui y donnè- rent occafion. Buclianan rapporte ce fait bien autrement , 6c dit qu'au retour d'Hadington , les François voulant entrer dans Edimbourgjle Gouverneur qui craignoit'que la ville ne fût expo- fée à quelque pillagejeur en voulut abfolument défendre l'entrée, 6c que les François irritez le maffacrerentavec fon fils 6c quel- ques habitans. Quoiqu'il en foit , DefTé voulant effacer le fouve- nir odieux de la mutinerie de iQS foldats par quelque exploit de guerre, réfolut de lurprendre Hadington, qu'il ne pouvoit emporter par la force. Suivant ce projet, il fit marcher toute la nuit des trouppes choilies, qui fe trouvèrent au point du jour fous les murs de la ville. Les fentinelles furent tuées d'abord, 6c il eût le bonheur de fe faifir d'un Fort, qui étoit vis-à-vis de la porte. En même tems les uns fe mirent en devoir de rompre la porte , les autres fe jetterentdans \qs magalins, qui en étoient proches. Tant de fracas , 6c le bruit que faifoient les François , en criant, vidoire^ purent à peine tirer les An- glois du profond fommeil où ils étoient enfevelis j mais avant qu'ils fuffent bien réveillez , un François déferteur qui s'étoit jette dans leur parti, 6c qui craignoit avec raifon le châtiment qu'il méritoit, fi ceux de fa nation fe rcndoient maîtres delà ville , mit tout à coup le feu à une groffe pièce de canoa Yy iij tpanBssi SS^ HISTOIRE 1^ qui étoît braquée vis-à-vis la porte de la ville. Le boulet fît écla- Hekri 11 ^^^ ^^ porte en mille pièces, ôc donnant à travers les rangs fer* _ ç, g * rez des François , y fit un fi grand délbrdre au milieu des téné- * bres quiaugmentoient la terreur, que les premiers tombant fur ceux du milieu, ceux du milieu fur les derniers , tous prirent la fuite. Défile fe voyant ainfi repouflTé d'Hadington avec perte ; s'attacha à fortifier le petit Lyth , (itué fur le golfe appelle Fyrrh of Forth: la fituation de cette place, qui d'ailleurs pou- voit mettre à couvert Edimbourg , lui fit prendre cette réfo- lution. En effet , cet endroit efl: fi commode ôc fi agréable ; que quantité d'habitans de Sterlin , de Saint- André , de Glaf- cow, ôc d'Hadington même, ont quitté leur premier domicile, pour aller s'y établir ; de forte qu'avec le tems , Lyth qui n'é- toit d'abord qu'une fimple bourgade , eft devenu l'une des plus belles , ôc des plus confidérables villes du Royaume. Les Anglois cependant ayant fortifié Brochty-Crag, que Mi- lord Grey leur avoir remis , fe rendirent enfuite maîtres de la ville de Dondie capitale de la province d'Angufe : ils mirent bien-tôt après le feu à cetteville, ôc fe retirèrent dans une for- terefife à deux milles de là , à l'approche d'Eftauge ôc du comte Rhingrave , que DefiTé envoya contre eux. Le comte Rhingrave étant retourné en France quelque tems après, laifia cinq com- pagnies Allemandes en Ecofile, fous les ordres du capitaine Rothoufe. Vers le même-tems il arriva que d'Eftauge , qui étoit avec une garnifon dans Dondie, fortit feul pour aller recon- noître le Fort de Brochty-Crag. Beauchaftel , fans en avoir reçu de lui aucun ordre, le faivit avec vingt-cinq gens-d'armes, pour montrer fon zélé ôc fon activité. Cependant les Italiens, les Anglois ôc les Efpagnols qui étoient dans la place, forti- rent pèle mêle : après un aflez rude choc , le cheval de d'Eftau- ge s'enfonça dans un marais, d'où il ne pût fe tirer 5 ce capitai- ne démonté Ôc obligé de combattre à pié , malgré les efl:brts de fes compagnons , fut fait prifonnier. Mais cet accident fut en même-tems compenfé par ce qui arriva du côté des enne- mis. "Wilford Gouverneur d'Hadington s'étant mal à propos fait une faufile idée du cœur des François , qui défendoient le château de Dumbar fous les ordres d'Achaut, voulut les bra- ver , ôc il leur témoigna un mépris infultant , qui lui réuflk mal ; ■uuumiaKLfimamju D E J. A. D E T H O U , L I V. V. s^p car ayant donné dans une embufcade , où fon cheval fut tué par un foldat Gafcon, il fut obligé de fe rendre à ce foldat, fj£^Rj jj la vie fauve. i ^ 4, 8 . A peu près dans le même-tems , on vit arriver en EcofTe qua- -^ ^ ' tre compagnies d'infanterie, que le Connétable envoyoit de Bordeaux fous les ordres du comte de Vicques , ôc de Ray- mond de PavieFourquevaux. Cependant Delféne fut pas plu- tôt informé de la prife de d'Eftauge , qu'il prit la réfolution d'at- taquer Brochty-Crag 3 mais il fut obligé de fufpendre ce def- fem, pour fe rendre aux ordres de la Reine , qui l'appelloic dans la province de Tewedale, où les Anglois faifoient d'é- tranges ravages. A fon arrivée les ennemis furent d'abord chaf- fez de Jedburgh j on prit enfuite du premier affaut le château de Ferniherit , dont le Gouverneur , qui s'étoit rendu odieux par une infinité de viols , d'adultères ôc de rapines , fut tué par les Ecoifois , aux yeux même de Delfé , qui fit en vain tout ce qu'il put pour le fauver. L'armée fe trouvant dans la difete , Defle , pour prévenir les défordres que pourroit commettre le foldat révolté par la rnifere, conduifit fes troupes vers la frontière voiiine d'Angle- terre } & dans la province deNorrhumberland, où il prit les châ- teaux de Cornouaille, ôc de Tif, où il y avoir beaucoup de richefles ôc de munitions de bouche , qu'il abandonna au pil- lage. Cependant les Anglois étant accourus au nombre de huit cens chevaux pour défendte cette frontière :, Cobios jeu- ne Ecoflbis j capitaine d'une compagnie de chevaux légers , for- tit une nuit de Jedburgh , accompagné de quelques gentils- hommes François , pour aller attaquer fennemi. Alais à pei- ne avoit-il fait quelques lieues , qu'il fe vit enveloppé de cinq cens chevaux Anglois. Dans l'impoffibilité où il étoit d'écha- per aux ennemis , il trouva une reiTource dans la grandeur de fon courage : il fondit fur eux avec tant d'impetuofité ôc de fureur , que ceux-ci ne pouvant reconnoître dans la nuit le petit nombre de leurs ennemis , felaifferent tous tuer ou faire prifonniers ; le nombre feul des prifonniers furpaffa de beau- coup celui des vainqueurs. La Chapelle-Biron fit de fon côté des courfes dans la mê- me Province , qu'il ravagea jufqu'à Newcaftie. Les Françoi$ firent en paffant ce lac fameux , que Beaugué appelle le laç 3^0 HISTOIRE ■ Myrtoiui , dont une moitié refte toujours gelée , même au fort Henri IL ^^ l'été, ôc dont l'autre moitié ne gèle jamais, même au fort j c A.S, ^^ l'hyver. Deux jours après, Deflé battit avec fon canon ôc prit le château de Fuird , où les François firent un riche bu- tin , dont ils ne voulurent jamais faire part aux Ecoflbis. Il fe trouva parmi les prifonniers un homme qui fe difoit Prêtre , 6c qui porta l'extravagance jufqu'à infulter aux vainqueurs î il difoit d'abord que les François étoient venus en Angleterre pouc y labourer la terre à la place des chevaux , que les Anglois con- fervoient pour la guerre , & avec lefquels ils dévoient aller bien- tôt fubjuguer la France. Ces chofes , difoit-il^ avoientété annon- cées par les Prophètes du pays , aufquels il n'ajoûtoit pas moins de foi qu'à l'Evangile. Mais lorfqu'il vit , contre l'autorité de ces prétendus prophètes y que les François étoient victo- rieux dans fon pays, il en conçût tant d'indignation & de dé- pit , que fe jettant à terre , ôc fermant les yeux pour ne point voir le Ciel qui le trahiffoit , il perfifta jufqu'à la mort à ne vouloir prendre aucune nourriture. Comme Beaugué rapporte ce trait (ingulier d'orgueil ôc de folie , nous avons crû qu'il n étoit pas indigne d'avou' place dans notre hiftoire. Cependant la difete augmentoit tous les jours dans notre ar- mée , ou quantité de foldats moururent de faim. La plupart ne fubfiftoient que par la pêche, ôc l'on rapporte à ce fujet, que les Allemands péchèrent tellement dans la rivière de Jed, que ceux du pays ont crû que depuis ce tems là cette rivière a été épuifée de poiflbn. Deffé, fur la nouvelle qu'il reçût que les Anglois arrivoient en fi grand nombre , qu'il ne feroit pas en état de leur réfifter , retira fes troupes dans l'intérieur du Royau- me. Les Anglois n'oferent les y pourfuivre ^ craignant que 11 la Fortune ne leur étoit pas favorable, ils ne fuffent maltraitez par le duc de Sommerlet , homme fevere ôc impérieux. Ils fe contentèrent donc de conduire leur flotte dans le golfe de Forth ,pour attaquer une ifle, qu'on appelle l'ille des Magots, du nom de certains oifeaux qui reffemblent à des canards fau- vages , ôc qui font dans cette ifle en fi grande quantité , que les foldats de la garnifon du château de Bas , qui font d'ordi- naire au nombre de cent , ne fe nourriflent , dit-on , d'autre chofe que du poiflc)n , que ces oifeaux y apportent à toute heu- re , ÔC ne fe chayfent durant tout l'hyver que du bois, dont .ce§ DE J. A. DE THOU, Liv. V. s^i ces mêmes oifeaux forment leur nid au printems. Tels font les , faits finguliers que nous débite Beaugué au fujet du lac de Henri II Miyrtoun ôc de l'ifle des Magots 5 cependant George Buchanan ^ g ôc Guillaume Camden , qui d'ailleurs ont fait une defcription très-exa£te de la Grande Bretagne , ne font aucune mention de ces oifeaux, ni de ce lac merveilleux. Pour moi j'enlaifTe îe jugement au lecteur. Dans la vérité , cette ifle n'eft qu'un rocher efcarpé de tous côtés, au haut (duquel eft bâti un château , où l'on ne fçauroit monter qu'en fe faifant tirer dans une corbeille , par le moyen d'une pouhe : coutume qui s'eft toujours obfervée par les gens du pays. Les Anglois arrivés au pied de ce château , voulu- rent faire une tentative auprès du Gouverneur , auquel ils of- frirent une fomme confidérable pour être diftribuée à la garni- fon j mais ils n'en reçurent que cette réponfe aulîi plaiîante, qu'ingénieufe 5 Que jamais un homme chargé de tant d'or ne pourroit grimper dans un endroit, qui n'étoit acceffible qu'aux oyfeaux ; qu'il leur confeilloit donc de faire un meilleur ufage de leur or , dont ils avoient grand befoin pour foûtenir la guerre contre les François ; qu'au refte la garnifon ôc les ha- bitans du château aérien ne manqueroient jamais de vivres, puifque les oifeaux avoient fi grand foin de leur en fournir. Les Anglois , ainli tournés en ridicule , ne voyant aucun moyen de s'emparer de cette ifle , firent voile vers une au- tre ifle appellée Inche-Keith , ou l'ifle aux chevaux, à qui la Reine, après qu'elle eut été reprife fur les Anglois , donna le ■ nom de l'ifle-Dieu. Cependant ils avoient détaché quelques troupes , pour faire mine d'attaquer Lyth . ôc amufer nos troupes par de légers combats , en attendant qu'ils euflent achevé de fortifier avec la dernière diligence cette ifle fituée dans le golfe de Forth : fon abord difficile ôc fon fertile ter- roir leur parurent un boulevart capable de faire durer la guer- re. En eftet , après y avoir bâti un fort , ôc laiifé une garnifon de huit cens hommes , ils remirent à la voile pour retourner en Angleterre. Une partie de l'Armée navale des Anglois étoit encore à Emonde , qu'ils avoient prife ôc fortifiée l'année précédente, lorfqu'à la follicitation de la Reine douariere , on forma le def- fein de reprendre l'ifle d'Inche-Keith. La Chapelle-Biron ne Tome L Z z 5(?2 HISTOIRE pouvant en approcher d'aflez près , avec la galère du Con> Hekri il ^"'^^J"*<^eur de Viilegagnon , parceque cette ifle étoit de toutes I ç 4 8. V^^*-^^ environnée d'écuëils> il fe mit dans une chaloupe, & en ayant fait le tour pour la reconnoître, il retourna vers fes gens. Le lendemain Defle fit fa defcente à la vue de la Reine , qui ne cefToit d'animer tout le monde j ce ne fut qu'avec beau- coup de peine que les nôtres gagnèrent le rivage , oli la Cha- pelle-Biron fut blefle dangereufement , ôc où Defbories , très- brave homme , fut tué de la propre main du Gouverneur. No- tre armée ayant enfin pris terre j les Anglois furent repouifés jufque dans un coin de leur ifle , où ils firent encore une vi- goureufe réfiftance , jufqu'à ce que le Gouverneur ayant été tué, ils furent enfin obligez de fe rendre, après avoir occupé cette ifle dix-fept jours feulement. Ils y perdirent quatre cens hommes , ôc laifl'erent un butin immenfe,que laliberaUté de Defle lui fit diftribuer aux foldats. Après cette befle a£lion , il remit le commandement géné- ral entre les mains de Paul de Thermes , fameux capitaine , que le Roi venoit d'envoyer en Ecofle. Buchanan dit que ce fut à la prière delaReineôcdu Viceroi , qui fe plaignoient que Defle faifoit des dépenfes exorbitantes pour des entrepri- fes fort légères ôc fort inutiles, dans lefqueUes il avoit plus en VLië fa propre réputation que le bien de FEtat. Qu'au refte il , avoit fait plus de mal à fes amis qu'à fes ennemis j fur-tout de- puis la fédition d'Edimbourg , où félon lui l'infolence extrê- me des François avoit mis l'Ecofle à deux doigts de fa ruine; cependant félon Beaugué, Defle loin de favorifer les mutins, en fit un prompt ôc terrible exemple, ôc donna aux Ecofl!bis toute la fatisfa£lion poflible. L'arrivée de Thermes en Ecofle avoit été précédée par cel- le de Jean de Monluc évêque de Valence , déjà célèbre par fon ambaflade à la Porte. Le Roi de France l'envoyoit à la reine d'Ecofle , pour être fon premier miniftre , ôc faire la char- ge de Chancelier ■-, mais il ne put obtenir cette dernière digni- té i ou par la jaloufie des Ecoflbis , qui regardoient comme un affront pour leur nation , l'honneur que l'on faifoit à un étranger par un tel choix , ou par la défiance de la Reine, femme pleine d'ombrages ôc de foupçons , à qui les médifans de la Cour avoient peint ce Prélat comme un efprit turbulent D E J. A. DE T H O U , L I V, V. 3^5 ôc brouillon, qui cherchoit à fe rendre néceiïaire dans le trou- ■ ble & l'embarras des affaires. Hekrî H* Six poiflbns d'une grandeur énorme qui refterent à fec dans t r. . 3 ce même tems , aflez près du port du pent Lyth , ôc que quel- ques-uns prirent pour des Tons , ôc d'autres avec moins de vraifemblance pour des Pclamides > ces lix poifTons donnèrent au nouveau Miniftre lieu de faire paroître la folidité de fon jugement, ôc la vivacité de fon efprit ; car les Ecoiïbis, fui- vant leur ancienne fuperftition , prenant cet événement pour un préfage des plus fmiftres , Jean de Monluc fe mocqua de leur vaine crédulité , ôc fçut donner à la chofe une interpré- tation bien différente. Il dit gravement que le fort de ces poif- fons annonçoit celui de Anglois , qui étoient entrez à la vé- rité fur des vaiffeaux en Ecoffe ; mais qui , comme ces monf- tres marins , abandonnez de la mer^ périroient bien-tôt, après la ruine entière de leur flotte. L'événement juftifia fa prédic- tion; car peu de tems après , fix compagnies Angloifes furent entièrement défaites dans Plfle aux chevaux. Il parut ailleurs plufieurs phénomènes en différents endroits. Le 2 5 de Mars , il plut dans la Carinthie , auprès des villages de Clagenfourt, ôc de Villach , durant l'efpace de deux heures, ôc dans un circuit de deux lieues , d'excellent bled dont les habitans firent du pain ) qui fut préfenté à l'Empereur , avec la moiffon tombée du ciel , ôc qui fut vu de toute la Cour avec admiration. Conrad Lycofiênes foiirient, que ce prodi- ge n'arriva que deux ans après. Zozime rapporte dans fon pre- mier Livre, que ce phénomène étoit encore arrivé dans l'Al- lemagne , au tems de l'Emperuur Probus; ôc Gabriel deLur- be affùre dans fes annales de Bordeaux , que la même chofe étoit arrivée en France dans la Guienne , environ l'an 528. En Mifnie , il naquit un enfant le 14 de Mai, qui avoit le front ôc le crâne fendus , Ôc qui étoit fans lèvres, fans oreilles, fans mains ôc fans pieds ; feulement au lieu de la bouche , il avoit un petit orifice : à peine cet enfant extraordinaire vécut- il un jour. On vit à Paris , dans la rue faint Merri , un poulet qui vécut deux jours , avec quatre ailes , quatre pieds ôc deux croupions en un feul corps. Il marchoit tantôt en avant, tantôt en arrière , à droite ôc à gauche , & étoit très-difforme. Dans cette même année, la Meffe fut abolie en Angleterre Zzij 5(^4 HISTOIRE par un édlt du Roi. Etienne Gardiner , évêque de "Wincef- Henri II. ^^^ ' n'approuvant pas une nouveauté de cette efpece , eut j - ^ g ordre de ne point paroître en public , ôc de fe tenir renfermé AfFaires daus fa maifou. On lui rendit quelque tems après la liberté y diveifes parce qu'on préfuma qu'il avoir changé de fentiment ; mais s'étant déclaré plus hautement que jamais^ dans un difcours qu'il prononça en préfence déroute la Cour, oii il prouva que' toutes les ordonnances publiées dans le tems de la minorité des Rois étoient nulles , le Prélat fut mis en prifon , ôc deux ans après dépouillé de fon évêché. Vers la fin du mois de Décembre mourut Maximilien d'Eg- mond , comte de Buren , homme également grand dans la paix ôc dans la guerre , & que l'Empereur ne pouvoir aflTez eftimer , à caufe de fa fidélité à l'épreuve , ôc àts grands fer- vices qu'il lui avoir rendus , furtout dans la dernière guerre d'Allemagne, où il vint fi fort à propos au fecours de l'Em- pire. 11 mourut à Bruxelles d'une efquinancie , peu de rems après fon retour d'Angleterre , où l'Empereur l'avoir envoyé durant les troubles de Guienne , afin d'engager le duc de Sommerfet , ôc les principaux Minières à profiter d'une (i belle occafion , pour rompre la trêve , ôc réunir les forces de l'An- gleterre avec celles de l'Empire contre la France. Mais nos troubles domeftiques s'étant appaifez plutôt que l'Empereur ne s'y attendoit , ce Prince en fit depuis quelques excufes aut Roi , à qui il tâcha de perfuader par de belles paroles , qu'il avoit envoyé le comte de Buren en Angleterre , pour y né- gocier fur des affaires d'une nature très-différente. On dit que ce Comte voyant qu'on defefperoit de fa vie, ôc qu'André Vefale , un des plus habiles Médecins de fon fié- cle , lui avoit prédir l'heure , ôc prefque le moment de fa mort, fit préparer un feftin magnifique , où fut étalé ce qu'il avoit de plus précieux , avec toute l'argenterie de fes buffets. En- fuite il invita fes amis » fe mit à table avec eux , leur fit de ri- ches préfens,avec une libéralité digne de lui, ôc fans faire paroître la moindre émotion , leur ayant dit le dernier adieu , il fe remit au lit , où il expira à l'heure ôc au moment que Vefale lui avoit prédit. Grégoire Cortefio paya dans la même année le tribut à la nature. Il avoit d'abord été Moine dans le monallere du Mont • DE J. A. DE THOU, Liv. V. 5^; Caffm, dont il fut enfuite Abbé. Paul III. le fit Cardinal. De , cette même Abbaye du Mont- Caffin, fortirent dans le même Henri II tems Ifidore Clarius , ôc Jean B. Folenge. Ce dernier étoit 1^48* d'une bonne maifon de Modêne , mais il avoit l'ame encore au-deiïus de fa naiflance 5 il nous relie de lui un très-petit nom- bre d'ouvrages , que fa niéee Herfilia Cortefra fit imprimer ^ long-tems après fa mort. Il mourut à Rome le 2 1 de Septem- bre y ÔC fut honorablement inhumé dans la Bafilique des douze Apôtres. Mario Molza natif auffi de Modêne finit fes jours dans cette année. Il fe rendit célèbre dans fon pays par de très-beaux ouvrages de Poëfie en Latin , ôc en Italien. Cette année fut aufîi fameufe par la guerre que Soliman entreprit con- tre le roi de Perfe 5 mais je n'en rapporterai précifement que ce qui fe trouve dans les Annales Turques. On lit dans ces Annales, que Scach Tecmafes roi de Perfe, autrement dit Tham-Sophi , avoit un frère nommé Ercafes, ôc furnommé Imirfem , qu'il avoit établi Gouverneur abfolu de la Médie : Que ce Prince s'érant brouillé depuis avec le Roi fbn frère , il s'étoit réfugié à la Cour de Soliman, fous la protection duquel il s'étoit mis 5 ôc que pour fe rendre à Conf- tantinople parCaffa, il avoit été obligé de faire de grands détours, le long des frontières de la Circalfie, ôc des côtes de la Mer Cafpienne , de peur de tomber entre les mains des foldats qui gardoient tous les paffages î qu'il fut reçu avec de grands hon- neurs à la Porte, où Soliman le combla de préfens magnifiques; ôc qu'enfin il fut le premier à confeiller au Grand - Seigneur de faire une irruption dans les états du roi de Perfe : Qu'à fa perfuafion , le Grand- Seigneur avoit conduit fon armée dans la Natolie , le neuvième jour du mois de Sépher , Pan pyj*. de l'Egire de Mahomet , qui répond au commencement du mois de Juin de l'an de grâce 15" 48. ^ que marchant droit vers la Perfe, il s'étoit d'abord faifi fans réfiflance de la ville ' de Van en Arménie, dont le château lui avoit coûté plus de peine ; mais que s'en étant rendu le maître , il avoit envoyé de tous cotez fes troupes au pillage , pour tacher d'attirer Fennemi au combat: Que Tecmafes ne paroiffant point, ôC I L'ère de Mahomet commence l'an 621 auquel les pyy. anne'es e'tant ajoutées font i$76. Mais des «jj-y ans folaires en retranchant un bon mois intercalaire , de trois en trois ans , cela fait environ x6 ans , lefquels otcz de 1576. refie iS$o. ainfi il y aune er- reur dan? le calcul de notre Hiiloriin. Z ziij S66 HISTOIRE DE J. A. DE THOU^ &c. ■ ne faifant aucune réfiftance aux Turcs , qui ravageoient fes Henri IL ^^^^^ > enfin les Bâchas ôc les Grands de la cour Ottomane ï î" 4 8. s'etoient ennuycs d'une guerre fi longue ôc fi infrudtueufe , ôc qu'ils avoient réfolu d'en perdre l'auteur , par des calomnies qu'ils inventeroient pour prévenir l'efprit de Soliman : Cepen- dant le malheureux Ercafes fit tout ce qu'il put , pour fe les rendre plus favorables , ôc afin d'aflurer de fa fidélité le Grand Seigneur , il lui rapportoit tout le butin qu'il pouvoir faire dans fes courfes. Mais il avoir affaire à une nation peu fenfi- bîe Ôc peu reconnoiffante. Les officiers de la Porte trouvèrent bien-tôt moyen de le noircir dans l'efprit de Soliman , auquel ils confeillerent d'abandonner le lièvre pour prendre le chien; ce qu'ils difoient par allufion au roi de Perfe , & à fon frère. L'auteur ajoute qu'Ercafes fe voyant abandonné , trahi , 6c s'étant même apperçu que l'on vouloir attenter à fa vie , avoir penfé dans une extrémité fi cruelle , à fe fauver dans le pays des Curdes , 6c à fe réfugier dans le château d'un Seigneur qu'il croyoit de fes amis, 6c qui devoit effectivement Fêtre , à caufe des grâces qu'il avoir reçues de lui : mais qu'il avoir trif- ftement éprouvé , que le fouvenir des bienfaits s'évanouit pref- que toujours , avec la fortune de celui à qui l'on en eft rede- vable : Qu'en effet ce feigneur oubliant ce qu'il devoit à fon bienfaiteur , 6c trahiffant toutes les loix de l'hofpitalité , livra le malheureux Prince entre les mains du Roi fon frère, qui le condamna à une prifon perpétuelle : Qu'au refte Soliman , fans faire d'autres exploits , après un an 6c neuf mois d'abfence, ôc des pertes confidérables, s'en étoit retourné à Conftantinople vers la fin de l'année fuivante. L'abfence du Grand Seigneur donna lieu cependant au roi Ferdinand de s'emparer d'Agria, ville confidérable de la Hon- grie^ après la mort de Pierre Perenni ; ce qu'il crut être en droit de faire fans contrevenir à la trêve. Ilfçut aufi^ s'emparer de Forte Zabragh , de Leva , de Zithna , 6c de Murano , fous la conduite du comte Nicolas de Salms , Capitaine très expérimenté , 6c qui s'étoit rendu très célèbre dans les guerres de Hongrie î mais ce fut cette rupture de la Trêve qui caufa à la Hongrie tous les maux qui lui arrivèrent j 6c dont nous verrons le détail dans les années fuivantes. Fm du cinquième Livre, 3^7 w a^ i^ i^ v^ a;i lifj ^ v^ i^ Ji iJi u^ w j^ '^ <-« v^ ^^ u7i v^ u?^ HI STOIRE DE JACQUE AUGUSTE DE T H O U. LIVRE SIXIEME. ^MM!MMMJWMMMMiM'Emv)ex:çm attendoit tous les jours Phi- ;^| ^ 'k ^ ^ ^ ^ 0. lippe fon fils à Bruxelles , où ce jeune Henri II. 1 ^ kEMK-^ÛO .^ S Prince arriva plus tard qu'on nel'avoit i r 4 o. "^^ 4« fr< T ?^^ 5^ ^-^ elpere 5 retarde, lans doute par les non- puii;„„^ 4« y I . O >j. f^ neurs extraordinaires qu il reçut lur la prince d'Efpa. P ^ -^^^'/-'/x"/v-/w .^ 8 route dans toutes les Villes, à Infpruk , §"^ ^^'^."c ^11 ^ 3^-Cvéiyyyy -^ ^1 vTiT •. vTTi vTT-jn ^ o trouver I El N ^ '™-^-^-j'--*- - ^ ^ Munik , à Ulme , à Heidelberg , ôc pcVèuV fon -^^.. 5?5"# . g^ JW^ *yi «C^ ^i^ «-^w\x _ tZ^ »)I^ à Spire , où le roi Ferdinand fon on- F^^*^* y^€;A.:ÂUÂ^^.:Â>;Â^;Â)';Â%\e';â>;À q\q ^ \q ^^ç. ^q Bavière, FcletSleur Pa- latin ôc la Bourgeoifie , femblerent à i'envi difputcr de magni- ficence pour le recevoir dignement. Enfin après avoir paiTé par la Lorraine > & par le Luxembourg , il fe rendit le pre- mier d'Avril à Bruxelles avec un cortège , que rendoit encore plus brillant ôc plus fuperbe l'élite de la cavalerie , que l'Em- pereur fon père avoit envoyé jufqu'en Allemagne au-devant de lui , fous le commandement de Philippe de Croy duc d'Arfcot. L'Empereur reçut fon fils avec toutes fortes de marques 3^8 HISTOIRE 1 ■■ d'emprefifement ôc de tendrefle : on croit que ce jeune Prince Henri IL ^^^ ^^*^^^ d'intelligence avec fon père , pour amufer le duc 1^49 Maurice , qui l'avoir prié de foUiciter la grâce du Landgrave fon beau-pere. En effet , il fit à ce duc une réponfe artificieux fe ôc ambiguë , en lui donnant de flateufes efperances du côté de l'Empereur 5 mais lui confeillant en même-tems de diffimu- 1er, ôc de ne montrer fur tout aucune aigreur , au fujet de tous les délais qui pourroient retarder la grâce qu'il follicitoit Ôc la fadsfadion qu'il devoit attendre avec une extrême patience Affaires Le Pape de fon côté n'étoit pas fans inquiétude j les inte- _ ' rets de fa maifon , qui l'occupoient bien plus que ceux du faint Siège, le rendoient très chagrin. Outre l'affaire de Plai- fance , à laquelle il étoit toujours très-fenfible , il étoit encore occupé de la confervation de Boulogne , ôc de Peroufe. La première de ces deux Villes étoit menacée par la fanion des Bentivoglio, qui s'efforçoient , avec l'appui du duc de Fer- rare , de rentrer dans la poffe(îion de cette Ville , dont ils avoient été depuis peu de tems expulfés par Jule II. La fé- conde de ces Villes étoit aufîl en danger de retomber fous la domination de Rodolfe Baglioni , qui n'avoit pas oublié que Léon X l'avoitufurpée fur ceux de fa maifon. Ce Seigneur eût même pris les armes pour foûtenir fes droits , ôc fe fut jette fur le territoire de Peroufe, fî le Duc de Florence, qui lui avoit donné le commandement des troupes auxiliaires en- voyées deux ans auparavant à l'Empereur , ne l'eût détourné de ce deffein, ôc ne lui eût perfuadé d'attendre un tenjs plus fa- vorable. Pour furcroît de chagrin , le Pape reconnut trop tard qu'il avoit été joué par les Efpagnols j car dans le tems que leur for- tune étoit encore chancelante en Italie , les miniftres de l'Em^ pereur avoient fubdlement abufé de la crédulité de ce vieil- lard , en lui faifant efperer la fouveraineté de Sienne en com- penfation de celle de Parme ôc de Plaifance > comptant bien que la mort prochaine du S. Père, les dégageroit de leur pa- role. Mais quand ils n'eurent plus rien à craindre ^ ils agi- rent ouvertement, ôc établirent leur autorité dans Sienne par tous les moyens imaginables. En effet , Diego de Mendofe , pour plus grande fureté , changea le gouvernement de cette Ville : Ôc outre la garnifon qu'il y avoit déjà niife^ il fit venir DE J. A. DE THOU , Liv. VI. ^69 du Milanez quatre cens Efpagnols fous le prétexte fpécieux de -— ^»«»«Ma— les envoyer à Naples ; mais ils eurent ordre de s'arrêter au faux- Henri IL bourg deCamoUia, ôc prirent leur logement dans le couvent i ç 40. des Dominicains , dont Mendofe avoit chafîe tous les Reli- gieux : ce pofte lui parut très-avantageux , parceque le cou- vent étoit fitué fur une hauteur qui commandoit la Ville > il fît auffi faire une brèche du côté qui regarde Florence, afin qu'il pût entrer ôc fortir à fon gré de la Ville. Après s'être ainfi afluré du dehors , il voulut fe rendre maître du dedans ; il établit à cet effet, au nom de l'Empereur , vingt principaux magiftrats , tirés des quarante , qui compofoient le Confeil , ôc étoient choifis parmi les habitans des quatre monticules qui partagent la Ville , ôc il ordonna qu'outre ceux-là huit des prin- cipaux de la République feroient tous les ans au Confeil des quarante, le rapport des affaires les plus importantes , ôc que Il ces affaires étoient de nature à demander du fecret , Ôc une prompte expédition , cinq des quarante Confeillers en pour* roient décider? enfin que le choix de tous ces Magiflrats, du- rant les trois premières années , appartiendroit à l'Empereur, ou à celui qui feroit les fondions de fon miniftre par rapport à cette République. Une conduite fi déclarée de la part de l'Empereur, nelaiffa plus douter le Pape ) qu'il n'eût réfolu de s'approprier la fou- veraineté de Sienne î il venoit effedivement de s'en rendre le maître abfolu : le S. Père qu'il avoit amufé , étoit d'ailleurs très-rebuté par les longueurs du Roi de France , qui depuis fon arrivée à Turin , lui avoit envoyé Claude de l'Aubefpine Secrétaire d'Etat. Malgré fon reffentiment contre l'Empe- reur , il fe crut engagé par rapport aux affaires de l'Eglife ôc par le foin de fa propre réputation , à envoyer vers ce Prince en qualité de Légats , les évêques de Vérone, deFano ôc de Affaires de Ferento , qu'il avoit déjà nommés le dernier jour du mois '-^J^'^''?'""^" d Août de 1 annce précédente. Ces rrelats ne s ctant pas prel- fez de partir n'arrivèrent en Flandre que le 25*. de Mai de l'année fuivante. Leur commiffion étoit conçue dans ces ter- mes : Que le Pape également preffé par fon inclination , ôc . par fon devoir de Pafteur , voulant bien auffi fe rendre aux pieufes inftances de l'Empereur , avoit envoyé des Légats en Allemagne , avec le cpnfentement du Sacré Collège , pour y Tom, I. Aaa iS^9' 370 HISTOIRE muM^^M^mu^Mm^ rccevoIr ceux qui voudroient revenir au fein deTEglire, dont TT-^xTT, , TT ils diftribueroient libéralement les grâces j pourvu que ce re- JriiiNRl il. , , rr . 1 1 • ^ ' 1 ^ • tour fut lincere ^ oc qu ils reçullent les loix qu on leur nnpo- feroif, fans en vouloir prefcrire. Cette faveur du faint Siège s'é- tendoit généralement fur tout le monde, fans en excepter mê- me ceux qui auroientlong-temsôc opiniâtrement perfiftédans la nouvelle erreur , à condition néanmoins qu'ils fe confefleroient à un Prêtre orthodoxe , fuivant la formule ordinaire. Le Pa- pe 3 au furplus , les difpenfoit de la confeiTion , de l'abjura- tion, ôc de la fatisfaâ:ion en public , telles qu'elles font prefcri- tes par les Sacrez Canons. Il donnoit au(îi pouvoir à fes Lé- gats, d'annuUer tous les parles & toutes les conventions ôc de difpenfer de tous les fermens , à l'égard des Luthériens ^ de quel- que nature qu'ils pufTent être. Ces Légats étoient encore chargez de faire rentrer dans leurs Monafteres tous les moines héréti- ques 6c vagabonds , aufquels on ac.cordoit la faculté de re- prendre leur habit Ôc leurs anciennes fonctions , fans leur im- pofer , félon l'ufage ordinaire , de rigoureufes pénitences. Le Saint Pcre ayant égard à la difpofition des lieux ôc des peu- ples , accordoit la permifilon démanger des laitages , du beure, du fromage , des œufs , ôc même toutes fortes de viandes. Les Légats Apoftoliques avoient aufïi pouvoir de permettre la Communion fous les deux efpeces , à condition toutefois que ceux qui la recevroient ainfî , foufcriroient au Concile de Conf- tance , après avoir abjuré toutes leurs autres erreurs , ôc fait une déclaration authentique que le Sacrement ne fouffroit aucune diminution dans l'une ou dans l'autre efpece , prife en particu- lier, ôc que FEglife n'avoit point erré, lorfqu'elle avoir prefcrit pour les laïcs de ne communier que fous l'une des deux efpe- ces. Il fut cependant fagement ordonné que ceux qui rece- vroient le Sacrement fous les deux efpeces , n'uferoient que pour un tems de ce privilège , ôc qu'ils communieroient tou- jours en particulier , pour ne point troubler l'uniformité exté- rieure obiervée par les fidèles , qui ne communioient que fous une feule efpece. Enfin les Légats eurent une ample permif- fion de traiter des fruits des bénéfices ufurpés, à condition que les ufurpateurs en reflitueroient à l'avenir le fond aux Ecclé- fiaftiques. Qu'on fulmineroit toutes les cenfures de l'Eglife fur ceux qui refuferoient d'obéir en ce cas, ôc même qu'on auroit DE J. A. DE THOU , L i v. VI. 371 recours au bras feculier , s'il en étoit befoin. Et pour faci- îiter la chofe, ôc en afTurer en même tems l'exécution, les Henri II Légats avoient obtenu du Pape l'autorité de prendre tels Eve- i ;• 4 0 ques qu'ils voudroient en Allemagne pour leurs fubftituts , ôc de les revêtir des mêmes pouvoirs , dont ils éroient munis. L'Evêque de Strasbourg fut de ce nombre , ôc en fa nouvelle qualité de Vice-légat , il fut chargé de réconcilier à l'Eglife les Prêtres qui avoient quitté la religion Romaine , à condition qu'ils renonceroient à leurs femmes , ôc n'auroient plus avec elles aucun commerce. L'Empereur écrivit à ce fujet des lettres circulaires à tous les Evêques d'Allemagne, qu'il avertit, chacun en particulier, d'employer la douceur pour gagner les efprits , plutôt que de les faire courber fous le poids de la feverité , ôc d'ufer d'inf- truftions charitables, plutôt que de vaines menaces. Confor- mément aux intentions de l'Empereur , l'évêque de Mayence qui avoit , auffi-bien que celui de Trêve ôc de Cologne , aiTem- blé un fynode provincial dans fon diocêfe , écrivit aux mi- niftres ôc officiers du Landgrave , & après leur avoir témoi- gné fon zélé , ôc expofé les bontez de l'Empereur à leur égard , il les prioit de donner à leurs Prédicateurs le formulaire , ôc de leur ordonner de s'y foCimettre. Ces lettres furent inutiles. Les Prédicateurs alléguèrent , que leur dodrine s'accordoit avec celle des Prophètes ôc des Apôtres : qu'à la vérité leur vie ^ n'étoit pas entièrement conforme à la fainteté de leur culte, ( ce qu'ils avouoient ingénuëment , ôc ce qu'on devoit par- donner à l'infirmité humaine 5 ) mais qu'ils ne fe croyoient coupables d'aucune erreur , par rapport à la religion qu'ils pro- feflbient : ainfi qu'ils remercioient le Pape de toutes fes grâ- ces j mais qu'ils ne confentiroient jamais à abandonner leurs femmes ôc leurs enfans , dont l'amour ôc le foin leur avoit été fi fort recommandé par J. C. même, qui avoit honoré le ma- riage d'un grand éloge, ôc qui lui avoit donné la préférence fur le céhbat impur 5 ce qui avoit fait dire à S. Paul , qu'il va- loir mieux fe marier que de brûler : Qu'en vain on s'efforçoit auffi de leur perfuader , qu'il étoit illicite de recevoir , comme ils le pratiquoient dans leurs Eglifes , l'Euchariftie fous les deux efpeces ; puifqu'ils ne faifoient que fuivre en cela les règles ' prefcrites par J. C. même , ôc les anciens rits de l'Eglife» A a a ij 572 HISTOIRE qu'après tout.ils ne changeroient'jamais de fentiment ni dedifci- Henri II pl^^"^^ P^*^ rapport à cet article. Tous ces remèdes furent donc i ^ AQ inutiles , parce qu'ils furent ou tardifs , ou peu convenables. ^ ' Cependant l'Empereur conduifit fon fils dans la Flandre ; dans le Hainaut , ôc dans le pays d'Artois , où il lui fit rece- voir l'hommage ôc le ferment de tous les peuples 5 ils termi- nèrent leur voyage à Anvers , oii ils furent reçus avec une ma- gnificence incroyable , le 1 3 de Septembre , non feulement par les bourgeois de cette ville, mais encore par les differens marchands de toute l'Europe qui y étoient. On en pourra voir un détail exa£t dans un livre curieux compofé par Scribonius Grapheus fecretaire de la ville d'Anvers. La defcription en abrégé que nous ferions ici , ne retraceroit qu'imparfaitement toutes ces magnificences. Ces mêmes peuples , outre ces mar- ques publiques de leur attachement ôc de leur obciffance , firent encore à l'Empereur un prefent confiderable, à titre de don gratuit. Le jeune Prince d'Efpagne fut conduit enfuite^parles Reines douairières Marie de Hongrie, ôc Eleonore de France fes tantes , dans les autres villes des Pays-bas j mais il fut fur- tout traité fuperbement à Bins , par la reine Marie, qui y avoit fait conftruire un palais avec une magnificence digne d'elle, & l'avoit orné d'une infinité d'antiques. L'Empereur goûtoit ainfi les plus doux fruits de la vidoire , ôc voyoit en quelque forte fa propre gloire fe renouveller dans celle de fon fils , dont le mérite naiflant éblouïfToit déjà les peu- ples , ôc leur faifoit concevoir les plus hautes efperances : mais au milieu de tant de profperitez, la confiance ôc l'opiniâtreté des peuples de Brème &c deMagdebourg fubfiftoit toujours, com- me un monument contraire aux trophées de ce vainqueur. L'Empereur , qui d'abord avoit profcrit ceux de Magdebourg> ne ceffoit de les accabler par fes Edits , & avoit même foulevé contre eux les Etats de Saxe , qui auroient volontiers fourni des troupes pour cette nouvelle guerre , fi les autres Etats de l'Em- pire eufient voulu les féconder. Ainfi quoique les malheureux habitans de Magdebourg n'euffent point encore de guerre ouverte à foûtenir , ils ne laiffoient pas d'être extrêmement mal- traités , expofés , comme ils l'étoient, par leur profcription , aux infultes 6c à la merci de tout le monde. Après bien des plain- ^ tes inutiles , le Confeil de la ville réfolut enfin de fe juftifier par B E J. A. D E T H ou , L I V. VL 373, un manifefte adrefle à tout l'Empire en général , ôc à leurs voi- — ■ fins en particulier. Henri IL 35 Pourquoi, dirent-ils, nous accufer de refufer la paix, ÔC j ^ 4 g. de troubler par notre rébellion le repos de toute l'Allema- .^ ^ gne ? S'il eft vrai que nous foyons coupables de ces crimes ^es habitans qu'on nous impute, eft-il des fuplices aiTez cruels pour nous de Magde- les faire expier ? On fçait affez, & une trifte expérience ne °"'^^' nous a que trop fait fentir tous les maux qu'entraine après foi la guerre civile, Il n'y a donc que des fcelérats nourris dans le défordre, ou des ambitieux qui cherchent à s'élever fur les ruines communes de leur patrie , que l'on puiiTe rai- fonnablement foupçonner de vouloir allumer ce funefte flam- beau. Loin de nous une penfée Ci odieufe 5 nous avons été élevez dans le fein de la paix , ôc nous nous fommes juf^ qu'aujourd'hui maintenus fous la protection des loix. Quand même la juftice ôc l'humanité ne nous ordonneroient pas de vivre en bonne intelligence avec nos voifins , nos intérêts communs l'exigent, ôc nous en font fentir la néceflitéj où eft donc la vrai-femblance , que nous allions en pure perte nous attirer l'inimitié de ceux dont nous devons recherchée l'amitié, ôc dont la protedion nous eft fi néceffaire? D'ail- leurs, nous ne fommes pas aflez prévenus en notre faveur, pour nous flatter d'être en état de faire tête à un Prince déjà fi célèbre, ôc qui femble avoir à fa fuite toutes les forces de f Empire, ôc la vi6loire même. Nous ne fommes pas affez infenfez pour courir de fang froid à notre perte , ôc pour ex- pofer à un péril évident notre honneur, nos biens ôc notre vie. Prenant un parti plus fage , nous avons jufqu'aujour- d'hui mis tout en œuvre, pour en venir à une médiation, ôc nous rendre l'Empereur favorable , ou moins prévenu con- tre la juftice de notre caufe. Quel refpecl n'avons nous pas témoigné pour fa Majefté Impériale ? Quelle attention fcru- puleufe n'avons nous pas eue pour empêcher qu'il ne fe fit, ou qu'il ne fe dît rien, qui pûtlablefTer, ou nous rendre fuf^ petts aux autres Ordres de l'Empire ? N'avons nous pas dé- cerné des peines très-feveres contre ces fortes d'attentats ? Quelle raiibn y a-t-il donc de nous attaquer , de nous prof- crire , de nous déclarer rebelles, de nous livrer, pour être les vi(5Umes de nos voifins ôc de nos alliez , ôc le jouet A a a iij I y^p. 374 HISTOIRE « commun de nos amis 6c de nos ennemis ? Peut-on nous ob- Henri II " ]^^^^ j comme des a6les d'hoftilité, les moyens que nous M avons cté obligez d'employer pour notre défénfe ? Doit-on 3' regarder comme agreffeurs des gens qui n'ont cherché qu'à 3> éloigner d'eux le plus prefTant péril ? Nous avons abatu quel- =' ques maifons de nos voifins ; nous l'avouons. Nous avons -» renverfé des châteaux , des bourgs ôc des villages. S'endoit- 3' il luivre, que nous fommes criminels , parce que nous avons 3' agi pour notre dcfenfe ? Ces prétendus crimes s'évanouiflent :■> bien-tot devant des Juges intègres ^ quand on voit clairement => qu'il étoit queftion d'une défenfe légitime. Mais encore fe- 3> roit-ce un crime de nous être emparez de ces biens ^ pour =5 empêcher qu'un étranger ne s'en rendit le maître , fur le =' point ou il étoit de le faire j ôc une atlion de cette nature 3> ne meritoit-eîle pas plutôt des louanges que des reproches? ^> Nous aurions un jufle fujetde nous plaindre de l'ingratitude M de ceux dont nous avons confervé les biens , en les faififiant. =î Nous ne refufons pas de les leur rendre , pourvu qu'ils laif- o> fent en paix leurs voifins , ôc qu'ils ceflent de les troubler à l'a- 55 venir. Où efl: donc la fource de leur haine ? n'cft-il pas ab- 3' furde ôc inique déformer des plaintes contre ceux à qui l'on « donne foi-même mille fujets de plainte ? On en veut à notre « religion. Voilà le titre de notre perfidie ôc de notre revol- =' te , ôc le fondement des profcriptions aufquelles on nous con- 0^ damne , ôc des fupplices qu'on nous deftine. Mais quel fu- w jet d'étonnement pour nous , de voir que ceux mêmes qui ••>■> penfent comme nous fur la Religion, ôc qui font nos anciens ï^alUez^non feulement nous abandonnent, dans un péril qui 3' leur eil commun avec nous , mais nous pourfuivent encore 3' à main armée > comme s'ils ne voyoient pas que ce même 3> bras qu'ils arment aujourd'hui contre nous , s'armera demain « pour les frapper à leur tour, ôc que fi nous fommes les pre- 3> mieres viftimes, c'eft pour facrifieren particulier j ôc les uns -5 après les autres , ceux qu'on n'oferoit attaquer en général Ôc 5' en corps. Car enfin qui ne voit à découvert les artifices de «nos ennemis, qui dans les premières années avoient protefté « autentiquement aux Bohémiens , aux Suiffes , aux Proteftans ^ d'Allemagne, Ôc à une infinité d'autres , que dans cette guer- « re on n'en vouloit point à la Religion , ôc qu'elle n' étoit 9) 05 o: 01 Si 3? Dî DS 35 05 35 35 35 35 05 05 05 05 0-5 05 05 05 U 05 30 35 DE J. A. DE THOU, Liv. VL 375* uniquement entreprife que contre les rebelles ? L'événement niai i» n'a depuis que trop fait éclater leur mauvaire foi. Dans le tems Henri IL où l'Empereur uibit encore de difîîmulation , ôc tenoit en 1540. fufpens tous les peuples j dont les uns étoient abufez par leur fimplicité, ôc les autres entraînez par une molle complaifan^ ce 5 le Pontife Romain n'avoit-il pas dès lors levé tous les dou- tes par fon traité avec l'Empereur ? Ce coup hardi réveilla Jean de Brandebourg ^ le duc des Deux-Ponts , qui s'étoient endormis fur la bonne foi de l'Empereur. Ils le preflerent vivement de tenir fa parole , ôc voyant enfin le mal fans re- mède, ils fe retirèrent l'un ôc l'autre .pleins d'une jufte in- dignation .ôc défefperez de voir que tout le fruit de cette guerre aboutiroit à captiver les confciences ^ après avoir cap- tivé les peuples, ôc opprimé la liberté de toute l'Allemagne. Si nous n'avions pris les armes que pour mettre à couvert nos biens ôcnos fortunes , ou pour défendre les privilèges ôc les immunitez que l'Empereur Othon de gîorieufe mémoire, nous avoir accordez i ôc dont l'Empereur veut aujourd'hui nous dépouiller, comme nous le voyons par les conditions qu'il nous propofe, en ce cas là même , nous ne ferions pas coupables, ôc nous mériterions moins d'être condamnez que d'être excufez. Cependant pour donner à tout le monde une preuve évidente que nous préferons la tranquillité publique à nos intérêts les plus chers , nous les facrifierions volontiers ces intérêts , fi la Religion pouvoit n'être pas blefféè par ce fa- crifice ôc par notre foumifïion. Quelle étrange barbarie de met- tre à la gêne nos confciences, ôc de tourmenter encore nos âmes , après nous avoir enlevé tous nos biens ! Car enfin quel eft le but de ce formulaire d'Aufbourg , fi ce n'eft de nous remettre fous le joug odieux de Rome , que nous avons fe- coué fi généreufement 5 d'introduire encore dans l'héritage du Seigneur des erreurs heureufement découvertes ôc invincible- ment combattues par les témoignages inconceftables de l'Ëcri- ture î de faire fucceder à cette douce hberté , qui eft le fruit de nos peines ôc de nos travaux , le plus honteux efclava- ge, ôc une fervitude qui n'eft pas moins injurieufe à Dieu qu'elle eft indigne de l'homme f Nous devrions céder au tems , nous dit-on , ôc fuivre l'exemple des autres , plutôt que d'afFederune vaine diftinction, qui trouble la tranquillité 37<^ HISTOIRE I I ■ » publique. Voilà le principal chef d'accufation î c'eft de là, pour Henri II "^ "^"^^^ ^^^^ ' 4'^^ partent tous les traits qu'on nous lance. Mais en I c 4 Q " vérité , une telle objedion pourroit, tout au plus, avoir delà » force dans des affaires civiles & politiques : une difîimulation » fi monftrueufe peut-elle avoir lieu lorfqu'il s'agit de l'intérêt, » ôc de la gloire de Dieu ? Il eft queftion de la pure doctrine, » que ces flambeaux de la primitive Eglife, les Chryfoftomes, »les Auguftins, les Ambroifes nous ont tranfmife, autorifez » par le témoignage de ce même faint Pierre, dont le cruel » ennemi , qui nous pourfuit par les armes de l'Empereur , fe » vante vainement d'être le fuccefleur. Ce grand Apôtre, en » effet, ne nous a-t-il pas enfeigné , que les hommes dans les » affaires de Dieu ne doivent obéir qu'à Dieu feul ? Auffi lifons- » nous dans les annales de la primitive Eglife , qu'un Gordius » de Cefarée, qui fous fEmpereur Licinius avoit été général » d'armée, ôc qui fut enfin couronné de la vraye gloire, étant X foùtenu par un fi noble motif, répondit à fes amis > qui, lorf- » qu'on le conduifoit au fupplice , le preffoient de changer de » fentiment , afin de mettre fes jours à couvert 5 Qu'il ne con- » venoit point à la langue de rien prononcer contre celui qui » favoit créée. Quelles louanges ne donne pas aufii le grand » faint Bafile à un de fes concitoyens, qui méprifa le confeil » d'un faux ami, qui lui difoit de penfer fur la Religion ce qu'il »voudroit, pourvu qu'il fauvât les apparences? C'eft égale- T> ment trahir la vérité, répondit-il , que de l'abandonner ou- » vertement > ou de la difiimuler lâchement, lorfqu'elle nous » eft connue. C'eft fjr ce même principe , que le Prophète » Daniel ofa réfifter en face aux édits du roi Darius , & qu'il » adoroit. Dieu les fenêtres ouvertes, pendant qu'il auroit pu ?j le faire en fecret, ôc en fureté: ce grand homme bravoit » tous les périls , lorfqu'il s'agiffoit du culte divin. Dieu prit » auiïi foin de la défenfe de fon ferviteur , en faifant retomber » fur fes ennemis , ôc fes accufateurs mêmes , la colère du Prin- 3j ce, ôc le funcfte fort qu'ils avoient préparé à fon Prophète. ?3 Envaindonconvoudroit nous perfuader d'adorer Jefus-Chrifl 9> dans le cœur, ôc de le renoncer de bouche. Eft- il rien de plus » lâche ôc de plus indigne que de rougir du nom de celui qui » a créé le monde, qui nous a fait à fon image, qui, fans avoir ?? égard à notre indignité, nous a comblez de fes dons, ôc de fes 30 i<-'0 DE J. A. DE THOU, Liv; VI. 577 » fes bienfaits , par qui enfin nous vivons , nous refpirons , 6c ■ » dont nous fommes l'héritage ? Voilà le précis des accufations Henri IL » qu'on forme contre nous. Examinez-les, ô vous, qui faites 1740. » quelques cas de la probité. Voyez , fi notre crime répond à » la noire peinture qu'on vous en a faite , ôc fi ceux qui nous » oppofent le fpécieux nom de la tranquillité publique , ne » font pas les premiers à la troubler. Que nous refte-t-il enfin , » fi ce n'eft de vous adreffer nos très -humbles prières , ôc de » conjurer également ceux qui font dans les mêmes fentimens » que nous , au fujet de la Religion , ôc tous ceux qui feront » touchez de nos juftes plaintes , d'unir leurs vœux , leurs fuf- » frages , ôc leurs larmes, aux nôtres , pour fléchir le vainqueur, » défarmer fa colère, ôc le difpofer enfin à prêter à nos juftes aj remontrances l'oreille qu'il nous a toujours fermée jufqu'au- » jourd'hui. Nous efperons cette grâce, Ôc de votre humanité, » qui vous doit rendre fenfibles au malheur de vos femblables , 33 ôc de votre propre intérêt mêlé avec le nôtre ; puifqu'il s'agit » du bien commun de la patrie. Ces deux puifi[ans motifs ne V peuvent manquer de faire une forte imprefllon fur vos ef- » prits, étant étroitement liez avec ceux de la Religion. Que U » l'auteur infernal de tous ces troubles , ce lion rugiflant qui » tourne fans cefi^e autour de la bergerie pour faifir fa proye , X cet ennemi commun enfin , qui met à profit les divifions ôc » les guerres qu'il excite , afin de détruire le genre humain , obfe- » de tellement le Prince , à qui les loix divines ôc humaines nous » foumettent , qu'il foit inexorable 5 épargnez du moins les mal- » heureux qu'il s'obftine à vouloir écrafer, ôc faites attention, que » nulle puiffance ne peut vous engager dans une guerre injufte, 3p que Dieu condamne , ôc dont il eft ofl?enfé. Remettez-vous » devant les yeux l'exemple fameux du faint martyr Maurice , » ôc de la légion Thebaine. Ces généreux guerriers aufii il- » luftres par leur pieté que par leur valeur , combattirent toû- » jours avec courage les ennemis de l'Empire h ils furent tou- » jours foumis ôc dociles aux ordres de leurs Chefs 3 tant qu'il » ne leur fut rien ordonné contre leur religion : mais dès » qu'on voulût tyrannifer leur confcience, ôc dominer fur leur » foi , ils préférèrent les ordres du fouverain Maître , à ceux a? d'un Prince mortel , ôc marchèrent au fuppfice, d'un pasaufil * ferme , ôc avec le même front qu ib avoient coutume Tom» /. B bb i s ^9- ^7S HISTOIRE » de s'avancer vers l'ennemi j confervant jufqu'à la mort cette Henri IL " f^onftance héroïque, ou ilsavoient toujours fait paroître. En- 1 c 4- 0. ^ ^^^ ^^ '^'^'^^ refuiez de vous joindre à nous , dans la guer- » re que nous force d'entreprendre la rigueur implacable de » nos ennemis , unifiez du moins vos prières aux nôtres, Sup- » pliez avec nous le fuprême arbitre de notre deftine'e y de » faire éclater en notre faveur fa clémence & fa miféricorde » infinie > conjurons tous enfemble celui qui gouverne à fou » gré les efprits & les volontez des Souverains de la terre , de » les tourner du côté de la douceur, de la modération , ôc de » l'humanité 5 qu'il incline nos cœurs à une vraye pénitence ; » qu'il envoyé de la confolation aux malheureux qu'on a dé- » poûillez j à ces malheureux , qui^ pour faire profeflion d'une » dotlrine plus faine, font privez de leurs biens, fonterrans ôc 3» fugitifs avec leurs femmes ôc leurs enfans î qu'il fufcite des » perfonnes charitables pour les foulager dans leur mifere ex- » trême ; qu'il nous faffe perfévérer dans le bien jufqu'à la hn î » ôc qu'il nous infpire la force ôc la prudence de fon Efprit- » Saint, pour réfifter à toutes les rufes ôc à tous les affauts des » ennemis de notre falut ». Cet écrit , qui fut auffi-tôt répandu dans tous les Etats de l'Empire, adoucit les efprits pour quelque tems , ôc procura du moins un intervalle de repos , durant cette année , à ceux de Magdebourg, que favorifoit d'ailleurs l'éloignement de l'Em- pereur, dont l'abfencene laiiTa pas de rallentir un peu la haine ôc l'envie de leurs voifins. Mais l'année fuivante j les partis ôc les fa£lions s'érant renouvellées , on leur déclara ouvertement la guerre , dont le fuccès fut tel qu'il l'avoient prédit , en parlant de Daniel 5 c'eft- à-dire, que les armes que l'Empereur a voit prifes contre eux, fe tournèrent enfuite contre lui-même. Cette année j qui dans la France , comme dans les Pays-bas, avoit commencé par des fêtes ôc des réjoùiffances , fut auiïî mêlée d'événemens triftes ôc fâcheux. Le Roi , dès le mois de Novembre , avoit publié un Edit qui défendoit à l'avenir de bâtir hors des fauxbourgs de Paris , de peur que cette ville, déjà chancelante fous le faix de fa propre grandeur , ne s'accrût enfin à l'infini. Ce qui donna lieu à cet Edit , fut l'exceflive affluence du peuple , qui attiré par les privilèges ôc par la com- modité du lieu , abandonnoit la campagne ôc les villages voifins? Affaires de France. DE J. A. DE THOU, Liv. VL ^79 cnforte que les malheureux qui y reiloient, ne pouvoitnt ■ fufFire aux impôts, dont ils étoient furcharges. Un autre incon- j^ej^ri JI. vénient éroit, que les apprentifs quittoient leurs maîtres , ôc fans 1^49, fe foucier de pafler par les maîtriies , venoient s'établir dans les fauxbourgs de Paris , où ils avoient permiiïion d'avoir des bou- tiques , & d'exercer leur trafic ou leur métier. Enfin, il s'étoit amaffé à Paris une fi grande foule de faineans, de vagabonds, d'avanturiers ôc de gens de mauvaife vie , qu'ils rempliffoient tous \qs cabarets , ôc tous les lieux de débauche ; enforte que non feulement chaque particulier, mais toute la ville même en. général , avoit fujet de tout appréhender de cette canaille dé- bauchée ôc fcélerate. On y mit ordre par un Edit vérifié en Par- lement , le 1 7 de Janvier. Le trois du mois de Février fuivant, il naquit à S. Germain un fils au Roi , qui fut nommé Louis , ôc eut le titre de duc d'Orléans. Il fut baptifé le 18 de Mai dans le château même ûLi il étoit né , ôc tenu fur les fonts , par le prince Conftantin frère du duc de Bragance, au nom de Jean roi de Portugal ; par le duc d'Aumale , au nom d'Hercule duc de Ferrare j ôc par Anne d'Eit femme du duc d'Aumale', au nom de Marie reine d'Ecoffe •■> mais ce jeune Prince mourut avant d'avoir atteint l'âge de trois ans. Le Roi cependant, qui s'étoit propofé depuis long-tems de faire fon entrée publique dans Paris , ôc de l'accompagner d'un magnifique tournoi , fixa le jour de ce tournoi au vingt- troifiéme de Juin. Le dix du même mois on fit la cérémonie du couronnement de la Reine à S. Denis , ou affifterent les cardinaux de Bourbon , de Vendôme , de Boulogne , de Châ- tillon ôc de Guife î car les autres avoient ordre de refter à Rome. Six jours après , le Roi fit fon entrée dans Paris , en- vironné d'une foule des principaux Seigneurs de fa Cour, avec une pompe tout enfemble royale ôc militaire. La Reine fit auffi îa fienne deux jours après le Roi ; elle entra dans la ville ca- pitale en litière, ôc dans cette cérémonie tout le luxe > que les femmes ont coutume de faire éclater dans les fêtes publiques, fut déployé. Le 23 du même mois le tournoi commença: le duc a Aumale , le maréchal Robert de la Mark prince de Sedan , le maréchal de S. André , le grand écuyer Claude d^ Boifly, Gafpardde Sauk-Tavanes ôc Phihppe de Marfilly B b b ij $'^0 HISTOIRE ! feigneuf de Sipierre , furent les tenans. Le Roî combattit le Henri IL P^^^^'^'^ier à pied ôc à cheval , 6c fit briller fon adrefle & fou ex- i c A.n, perience à manier les armes. Enfuite Antoine de Bourbon duc de Vendôme , ôc les autres Princes ôc Seigneurs fe prefente- rent, chacun à fon tour, fur le champ de bataille , fuivant les règles du tournoi , que l'on avoir eu foin de publier. Ces jeux durèrent quinze jours avec beaucoup de magnificence ôc d'ap- plaudiflement, en préfence de la Reine jôc de tous les Am* baiïadeurs des Princes alliez. Après quoi , le Roi fuivi des Princes du fang , du Chancelier ôc des Maîtres des Requêtes ^ fe rendit le 2 de Juillet au Palais , où le Parlement s'afTemble , ôc il y tint , ce qu'on appelle le Lit de Juflice , dans la Cham- bre dorée. Le lendemain fe donna le divertiffement d'un com* bat de trente-deux galères qu'on avoir préparées entre l'ifle aux Vaches ôc l'ifle Louviers, où l'on avoir élevé un château. Le Roi ôc la Reine furent fpedateurs de ce combat , dans un bat- teau placé vis-à-vis la maifon des Céleftins. Les galères atta- quèrent le château à coups de canon , ôc ne le prirent qu'après une vigoureufe réfiftance, qui fit durer le plaifir jufqu'à la nuit. Le jour fuivant , on fit des prières publiques pour la conferva- tion du Roi ôc du Royaume , pour le repos de l'ame du feu roi François père du Roi régnant, Ôc de tous fes ancêtres , pous la paix ôc l'union de l'Eglife, ôc l'extirpation de rhéréfie,dont le Roi venoit de montrer une grande horreur par un nouvel Edit. On fit aufii une Proceflîon folemnelle depuis l'Eglife de S. Paul, qui n'eftguéres éloignée du palais desTournelles , où la Cour étoit alors, jufqu'à Notre-Dame, où la MelTe fut cé- lébrée pontificalement. Le Roi dîna ce jour là publiquemenc à fEvêché, ôc comme il s'en retournoit l'après-dînée dans forï château des Tournelles , il vit en pafTant le fupplice de quel- <]ues malheureux , condamnés au feu pour la dodrine deLuther. Il lui fallut en cette occafion faire violence à fon naturel doux; humain , ôc ennemi de la cruauté , pour féconder la pailîoii de quelques-uns des principaux de fa fuite , qui le portèrent à repaître fes yeux de cet affreux fpe£lacle. En effet , malgré la bonté du Prince , les violences qui s'é- toient faites au commencement de fon règne , ôc qui fem* bloient avoir été un peu modérées l'année précédente , re- commencereiiit en celle-ci. Odart de Biez Maréchal de France t)E J. A. DE THOtJ^Liv. VL 3§i fut un des premiers expofé à cette nouvelle tempête. Il avoit i » déjà foufFert une longue prifon , étant accufé d'avoir mal- Henrî IL verfé dans le gouvernement du Boulonnois que leRoiFran- i 54:51. cois lui avoit donné ? & comme il ne put fe bien juftifier , il fut dégradé par les Juges, de l'OrdreRoyal de S.Michel, & con* damné à une prifon perpétuelle. Depuis le Roi lui ayant ac* cordé la grâce de fon élargiffement , il mourut bien-tôt après de regret , dans fa maifon , au fauxbourg S. Vidlor. Ce Sei- gneur manquoit moins de valeur que de prudence , & il eût été moins malheureux , fi fon courage avoit été fécondé par fa bonne conduite. On doit cependant imputer fa difgrace, moins à fa faute , qu'à celle de fon gendre Jacque de Coucy , Sei- gneur de Vervins , qui eut la tête tranchée au mois de Juin^ pour avoir livré la ville de Boulogne aux Anglois , contre l'a- vis des officiers de la garnifon , ôc malgré les bourgeois j mais en mourant , il aima mieux s'accufer lui - même de lâcheté , que de s'avouer coupable de la trahifon qu'on lui reprochoit. Cependant Jacque fon fils , en confideration des grands fervi- ces que fon illuftre Maifon avoit rendus à l'Etat, obtint dans îa fuite du Roi Henri III. que l'arrêt rendu contre fon père & contre le Maréchal fon grand père, feroit biffé, d'autant plus qu'ils n'avoient été condamnez l'un & l'autre y que par des Commiflaires , & non , félon les règles , par le Parlement. Ces Lettres deréfcifion furent entérinées au Parlement de Parisi le premier jour d'0£lobre 1 5*7 j. & pour réhabiliter entièrement la mémoire de l'un ôc de l'autre , on leur fit de magnifiques obfeques , où afiifta un Héraut d'armes nommé Valois 5 pré- rogative qui n'eft accordée qu'aux Maifons du premier rang^ Les difien fions arrivées nouvellement en Angleterre paru- i^^^V?' - rent au Roi une occafion favorable, dont il voulut profiter > pour conduire fes troupes du côté de Boulogne. Le duc de Som- merfet Régent du royaume avoit d'abord fait arrêter l'Amiral Thomas fon frère > fous prétexte qu'il étoit foupçonné de vouloir s'emparer du trône ; mais en effet , pour fatisfaire la jaloufie d'une femme : celle du duc de Sommerfet ne pouvoit fouf- frir la femme de l'Amiral , qui étoit Catherine Parre , veu- ve du feu Roi. Cependant , comme les Anglois font expedi- tifs & fort rigoureux dans ce qui concerne les crimes d'Etat, 1& malheureux Amiral, après avoir fubi laqueftion, fut enfin Bbbiij iSi9' 582 HISTOIRE I I ■ décapité le vingt-cinquième de Mars , à la fuggeflion d'Hugue Henri II Larimer. Thomas Crammer , archevêque de Cantorbery & Primat d'Angleterre , inllruit du penl ou étoient les gens de Lettres en Allemagne, obtint vers ce même tems par fes inftances, que Martin Bucer 6c PaulFagius, dont nous avons déjà par- lé , fe retiraflent en Angleterre. Ces Savans partirent de Straf- bourg, le premier d'Avril, avec la permifTion des Magiftrats de la ville, ôc fe rendirent en Angleterre, oia ils furent bien reçus par le jeune Roi , ôc accueillis déroute la Cour. Après avoir fait quelque féjour chez l'Archevêque, ils furent l'un ôc l'autre envoyez à Cambridge pour y enfeigner publiquement : mais Fagius mourut d une fiçvre quarte , prefqu'à fon entrée dans rUniverfitéj ayant à peine atteint fa quarante-cinquième année. Sa mort arriva le douzième de Novembre. Cepen^ dant comme la nouvelle Do£lrinecommençoit à dominer, ôc à s'étendre > Pierre Martyr Vermiglio que le même Archevê- que avoir fliit venir en Angleterre, foûtint à Oxfort des The- fes publiques fur la Cène , ôc ajouta à l'explication de Luther celle de Zuingle Ôc de Calvin , dont il prit la défenfe. Ri- chard Cox préfidoit à ces Thefes , contre lefquelles difpute- rent Tresham , ôc Chedfey. Vermiglio fit depuis un Livre , ou il confirmoit fort au long la doctrine qu'il avoit déjà fou- tenue. Peu de tems après , le peuple mécontent excita en Angleterre une terrible fédition. Ils fe plaignoit d'un côté que les Seigneurs avoient ufurpé des Communes , pour en faire des parcs ôc des lieux de plaifance , détournant à leur ufage particulier ce qui étoit à l'ufage du public. D'un autre côté j le changement de religion bleffoit la plupart des efprits , qui s'obftinoient à de»» mander qu'on rétablit les Edits du feu Roi Henry , que le Ré- gent avoit fait calTer. Enfin le Régent ôc les Confeillers d'Etat voyant que toutes leurs remontrances étoient fans fruit, eurent, malgré eux, recours à un remède violent, ôc fe virent obligés d'envoyer quelques troupes contre ces mutins, qui furent pref- que tous défaits dans la province de Denshire. Ainfi fe termi-» na cette fédition. Le Roi voulant donc habilement profiter de tous ces trour blés dont l'Angleterre étoit agitée , flatté d'aiUeyrs par les D E J. A. DE T HO U . L I V. VI. 385 heureux fuccez que fes armes avoient en EcofTe , entreprit Tex- pédition dont nous avons parlé. Avant de fe mettre en marche Henri II. il envoya Léon Strozzi , avec une flotte de douze galères bien 1^40. équipées. La flotte partit du Havre de Grâce l'onzième de Juil- let , ôc rencontra le premier d'Août celle des ennemis, qu'elle* attaqua fur le champ : une partie de leurs vaiiTeaux fut coulée à fond , l'autre fe fauva dans l'Ifle de Garnefei , qui appartient à l'Angleterre. Cependant comme les Anglois avoient bâti quantité de Forts aux environs de Boulogne, pour arrêter les courfes des François , entr'autres , au Mont-lambert, à Selacque> à Ambleteufe , à la Tour-d'ordre , ôc à Blaconet 5 le Roi fit aufli de fon coté bâtir un Fort aflez proche du Mont-Lambert, & non loin de la forêt de Suraine , ôc il y mit une forte gar- nifon , pour s'afllirer le paflage des vivres. Nos troupes attaquèrent d'abord le Fort de Selacquc gardé par deux compagnies. Ce Fort après avoir été long-tems battu parle canon , flit enfin pris le 25- d'Août , en partie par l'im- prudence des ennemis qui s'amufoient à patlementer avec Montmorency. Tous les Anglois qui y étoient furent pris, à la réferve de ceux qui fe fauverent dans les derniers retranche- mens j mais l'épouvante les avoit Ç\ fort faifis que la nuit fui- vante ils abandonnèrent laplace^ ôc s'enfuirent à Ambleteufe. Ce dernier Fort étoit défendu par fix compagnies , qui firent d'abord une affez vive réfiftancc j mais enfin obligés de ployer fous la force de nos armes, ils fe rendirent au Roi, la vie fauve* Le bâtard de la Mirandole fe trouva dans la place , o\i il s'é- toit jette avec quelques Italiens transfuges, qui avoient , comme lui, quitté notre parti î mais quoiqu'il ne fût pas compris dans la capitulation , le Roi voulut bien lui pardonner j ôc ne fit mourir que les Italiens qui étoient avec lui. Cette conquête fut importante par la quantité d'armes ôc de toutes fortes de munitions qui s'y trouvèrent ; car c'étoit-là comme l'entrepôt de tout ce que Ton tranfportoit d'Angleterre en France. La garniîbn de Blaconet épouvantée de ce fuccès , envoya des députez au Roi pour capituler ? ils fortirent , vie ôc bagues fauves , de la place , où ils laiflx;rent vingt-cinq pièces de canon de bronze , ôc un magafin de poudre confiderable. La frayeur fe communiquant des uns aux autres , la garnifon du Mont- Lambert n'eut pas plutôt appris la retraite de ceux de Blaconet, 384 HISTOIRE ■-. quelle abandonna la place , après avoir brûlé les tentes Henri IL ^ corrompu les vivres, Ôcfe réfugia dans Guines. Nos trou- 1 î 4 9. P^^* jufques~là vi(Storieufes , trouvèrent plus de réfiftance à la Tour-d'ordre , défendue par fa fituation avantageule. Ainfi comme l'hyverapprochoitj & que les plus expérimentés dans le métier de la guerre jugeoient qu'on ne pourroit , fans un long fiege , emporter cette place , encore moins la ville de Bou- logne également fortifiée par l'art ôc par la nature , le Roi content de fes premiers exploits congédia l'armée , laifTant de bonnes garnifons dans tous les Forts qu'il venoit de prendre , afin d'incommoder la ville par ce moyen , ôc de lui couper les vivres , en attendant qu'on en fit le fiege dans les formes. Guerre en D'un autre côté , de Thermes , qui venoit de fucceder à Ecotfe. DelTé dans le commandement des troupes en Ecofle , envoya devant lui une partie de l'armée vers les côtes feptentrionales du Royaume, ôc l'ayant fui vie bien-tôt après , il s'empara d'a- bord du château de Brochtay , ôc d'un Fort voifin défendus par les Anglois, qui prefque tous y perdirent la vie. Peu de tems après , comme il s'en retournoit dans la Louthiane i pour empêcher qu'on ne jettât du fecours dans Hadington , il ren- contra inopinément les troupes Angloifes ôc Allemandes ran- gées en bataille 5 ce qui l'obligea de rebrouffer chemin , ôc de conduire avec toute la diligence poffible fon armée dans un lieu plus fur. Cependant comme la cavalerie Ecoflbife s'apper- çut que le bagage des Allemands n'étoit point gardé , elle cou- rut en défordre pour le piller ; ce qui fut caufe que les enne- mis eurent tout le loifir de jetter des vivres dans Hadington. Cette place ne fit cependant pas une longue réfiftance 5 car quoiqu'elle fût tlès-bien défendue par la garnifon qui y étoit, comme tous les environs avoient été ravagés , qu'on n'y pou- voir tranfporter des vivres que difficilement ôc de fort loin , ôc que d'ailleurs les diffentions des Anglois étoient caufe qu'on ne pouvoir leur donner les fecours néceffaires , la ville fe rendit à de Thermes le premier d'Octobre. Quelque tems auparavant, Julien Romero avoir été pris à Coltindingham , où il ne fe tenoit pas mieux fur fes gardes , que s'il eût été en tems de paix , deforte que la garnifon Efpagnole qui étoit avec lui, fut prefque toute taillée en pièces. Tant de mauvais luçcez arrivez les uns fur les autres rendirent extrême^ DE J. A. DE T H O U , Li v. VL '5S; extrêmement odieux le duc de Sommerfej: , régent du ---*^-^;^» Royaume , à qui l'on ne pouvoit encore pardonner la mort Henri II * tragique ôc toute récente de fon frère. Ce fut , dit-on , Jean 1^40 Dudley comte de Warwick qui accufa le premier le duc de Sommerfet, d'avoir par fa négligence ôc par fa févérité outrée, mis le Royaume à deux doigts de fa perte , ôc d'avoir laiffé perdre quantité de places , faute d'y avoir donné les fecours néceffaires , ôc dans les tems convenables : ainfi par l'avis de tous les Seigneurs , il fut arrêté dans le même mois à Windfor , OLi étoit la Cour, ôc conduit prifonnier à Londres. Il fut ce- pendant mis en liberté l'année fuivante, après avoir contradé une alliance avec le comte de Warwick , qui lui fit rendre fes premières dignitez : mais cette alliance , loin de lui être favorable , lui devint dans la fuite très funefte , comme nous aurons occafion de le dire. Telle étoit la fituation de l'Angleterre ôc de l'Ecofle. Le Alliance du Roi cependant, qui fe difpofoità une guerre importante, crut Boi avec les ne devoir rien négliger de tout ce qui pourroit contribuer au "* "' fuccès de fes armes j ôc ne voyant rien qui lui fuit plus utile que l'alliance des Suiffes , dont le feu Roi fon père avoir retiré cie grands avantages , il fit folliciter les Cantons de renou- vcller leur ancienne alliance avec la Couronne. Un Maître des requêtes , avec Guillaume du PlefTisLiencour Maître d'hô- tel ordinaire, fut envoyé à ce fujetpar le Roi. Onze Cantons Suiflfes, avec ceux de Valais, de Mulhaufen, ôc les trois Li- gues grifes , conclurent enfin un traité avec la France, aux con- ditions fuivantes : Que les Suiffes obferveroient le traité d'al- liance fait avec le Roi François, durant toute la vie du Roi ré- gnant, ôc cinq ans encore après fa mort : Qu'on fe fourniroit mutuellement des fecours de part ôc d'autre j ôc que les Can- tons aideroient le Roi pour la confervation de fes domaines, tant en deçà qu'en delà les Alpes, de quelque façon que le Roi entreprît la guerre à ce fujet ; foit pour mettre à cou- vert ceux qu'il pofTedoit, foit pour recouvrer les biens aliénez que fon père avoir poffedez en Italie : Que les Suiffes ne fe- roient obligez de fournir que feize mille hommes d'infanterie, ôc ne pourroient pas en donner moins de fix mille de cavale- rie : Que leurs troupes feroient payées tous les mois, ainfi qu'il avoit été ftipulé ; qu'on leur compreroità Lyon vingt-cinq mille Tom, I. Ccç 58(^ HISTOIRE ■ . écus d'or par quartier . ôc qu'outre les deux mille marcs d'af- Henri II. è^^^ ^^^ ^^ ^^^ -^^^ François leur donnoit par mois , le Roi I r 4 9 ieurendonneroitpar mois quatre autres mille. Le Roi s'enga- geoit auffi à fournir aux Suiiïes , au cas qu'ils euflent quelque guerre, deux cens gens-d'armes, douze pièces de canon j avec tout l'attirail nécefl'aire. Le Roi fe fit difpenfer par le même traité , de fournir aucun fecours contre le Pape , l'EgUfe Ro- maine , le faint Empire , les Rois de Portugal 6c d'Ecoffe , & ceux deDannemarck , de Suéde ôc de Pologne , contre la Ré- publique de Venife , ôc les ducs de Lorraine ôc de Ferrare. Les SuifTes auiïi firent excepter de leur traité le Pape, le faint Siè- ge , le Collège des cardinaux , le faint Empire , la maifon d'Au- triche ôc de Bourgogne , fuivant leur ancienne alliance , la République de Florence ôc la maifon de Médicis 5 mais ils s'engagèrent à fournir des fecours contre les Anglois , pour le recouvrement de Boulogne ôc de fes dépendances. Ce traité fut fait à Soleurre le feptiéme de Juin , ôc ratifié par le Roi le fixiéme d'Odobre. Ceux de Zurich ôc de Berne refuferent abfolument d'y être compris , touchez peut - être des anciennes remontrances de Zuingle , qui avoit fortement déclamé contre ces fortes de traitez \ En eflfet , difoit-il , eft-il rien de plus inhumain ôc déplus condamnable, que démet- tre à prix fon propre fang pour le fervice des Princes étran- gers ? Ce même miniftre avoit fait un difcours pathétique aux Cantons , affemblez vingt-huit ans auparavant pour conclure une alliance avec le roi François j ôc s'il ne put les diiïuader tous, au moins eut-il la force de retenir fon Canton de Zurich. Ce ne fut même qu'avec beaucoup de répugnance que ceux de Bâle ôc de Schafoufe entrèrent dans ce traité , fçachant avec quelle rigueur on procedoit en France contre ceux qui profef- foient la même Religion qu'eux. Affaires de Le Roi qui étoit alors à Amiens, reçût vers ce même-tems France. j^g députez du Poitou , de la Rochelle^ du pays d'Aunis, du Limoufin , du Périgord ôc de la Saintonge , qui obtinrent de fa Majefté l'abolition de la gabelle dans la Guienne ■> car c'é- toit ce qui avoit donné matière à tous les troubles de cette 1 Un officier SuiiTe a fait imprimer depuis quelque teras en Hollande un écrit , pour prouver qu'il n eft point permis à ceux de fa nation de fe met- tre au fervice & à la folde des Princes étrangers, dz de faire la guerre pour eux» D E J. A. D E T H O U > L I V. VL 387 Province. Il leur fut donc accordé, que l'on fe contenteroit à l'a- , 1, venir des droits du quart, ôc demi quart j mais en compenfation, j^e^^ri H, ils donnèrent au Roi deux cens mille écus d'or, pour les frais 1^49* delà guerre i ou pour le rachat de quelques domaines aliénez. On jugea à propos de renouveller cette année les Ipixfomp- tuaires , que l'on avoit publiées les années précédentes. Pour lever toutes les difficultez que la fureur du luxe , qui croifToit chaque jour , faifoit naître , le Roi donna une déclaration qui fut enregiftrée au Parlement le 14. d'Août. Le 20. de Novem- bre il y en eut une autre publiée à Paris. Par cette dernière dé- claration on doubloit la paye des gens-d'armes , des arquebu- fiers ôc des chevaux légers , ôc on leur défendoit en même- tems , fous peine de la vie , de rien prendre fans payer ; car cette mauvaife coutume s'étoit introduite dans les troupes, que foit qu'elles allaflent à la guerre , foit qu'elles en revinflent , qu'elles fuflent en campagne , ou en quartier d'hiver , elles fe nourriffoient aux frais ôc dépens de ceux chez qui elles étoient logées , ou du moins de ceux dont les maifons avoient été mar- quées par les maréchaux des logis. De là provenoit une infi- nité de défordres , ôc de dommages dans les villes ôc dans la campagne , oii le peuple avoit à effuyer d'une foldatefque infoiente ôc effrénée les mêmes vexations , que fi l'on eût été dans un pays ennemi : non-feulement on mit ordre à des défordres 'il conlidérables , mais on eut foin encore que le peuple ne fût point foulé, fous le prétexte des recrues qu'on étoit obligé de faire. Il parut aufll contre les hérétiques un autre Edit , par lequel il étoit enjoint aux Juges royaux d'informer féverement con- tre ceux de la nouvelle fecle , ôc de les interroger fuivant les loix 5 mais ils dévoient en renvoyer le jugement avec toutes les informations auxEvêques, qui s'étant plaints, qu'on faifoit tortà leur Jurifdidion , avoient obtenu qu'on leur renvoyât les criminels , fous prétexte que les Juges royaux qui les ju- geoient auparavant , s'en acquittoient avec trop d'indulgence. Le Roi François premier avoit depuis plus de dix ans mis les Evêques en pofl^eflion de ce privilège 5 mais comme l'ordon- nance n'en avoit pas été vérifiée au Parlement, le roi Henri leur confirma ce droit par une autre ordonnance. Cepen- dant malgré la rigueur extrême , dont on ufoit à l'égard des Ç c c ij 3S8 HISTOIRE f hérétiques , 6c quoiqu'on eût accordé aux Evêques la permifïloii Hei^riII ^^ i^S^^ ^^ ^^^ fortes de crimes dans la vue de fe délivrer de I r 4 o ' ^^^^ importunité j bien des gens femerent fauffement le bruit ; que le Confeil du Roi en ufoit ainfi par un trait de politique , afin de fouftraire ces fortes de coupables aux cruels fupplices aufquels les Juges royaux les condamnoient tous les jours. On relevoit ainli en apparence l'autorité du Pape & des Evê- ques 7 mais ils ne pouvoient condamner à mort les accu- fez » qui tout au plus couroient le rifque d'une prifon perpé- tuelle. Mort de Sur la fin de cette année, le 2 1 de Décembre, mourut à Or- reS^de Na- ^^^ ^" Bigorre Marguerite fœur du roi François , ôc femme varie. d'Henri d'Albret roi de Navarre. Cette PrincefTe avoit un na- turel des plus heureux, & un génie des plus grands. Mais elle n'étoit pas aimée des Eccléfiaftiques , qui trouvoient mauvais qu'elle s'employât auprès du Roi fon frère en faveur des hé- rétiques, & qu'elle leur offrît un azile affûré dans fa cour. En effet, ce fut auprès d'elle que Jacque le Févre , natif d'Efta- pies fur la frontière de Picardie , fe mit à l'abri des pourfuites de la Faculté de Théologie de Paris , qui favoit entrepris après la mort de Guillaume Briçonnet évêque de Meaux. Girard le Roux, à qui le Roi, en confidération de fa fœur, avoit accor- dé le riche bénéfice de fabbaye de Cleyrac en Agénois> trouva le même appui auprès de cette Princeffe, qui fe fit un mérite de le défendre auprès du Roi contre les fureurs de la Sorbonne^ qui l'accufoit de Lutheranifme 5 ôc pour comble de faveur , elle lui donna févêché d'Oleron en Béarn. Nous avons un petit livre de Contes de fa façon, faits à l'imitation de ceux de Bocace ^ ôc pour qui peut-être on aura quelque in- dulgence, fi l'on confidere fàge Ôc le fiecle où cette Prin- ceffe les écrivit j mais qui paroîtront fans doute indignes de la fuite de fa vie, Ôc de la majefté d'une fi augufte Reine. Les Sçavans eurent tant d'eftime ôc d'admiration pour elle , qu'ils la nommèrent la dixième Mufe , ôc la quatrième Grâce j ou plutôt ils la révérèrent comme les neuf Mufes , ôc com- me les trois Grâces enfemble : on lui confirma ces titres glo- rieux par quantité d'infcriptions ôc de médailles. Mais parmi ce concert de louanges ,que tous les beaux efprits à i'envi for- mèrent en fon honneur , rien ne releva davantage la gloire DE J. A. DE THOU, L IV. VI. 3^9 de cette illuftre Princefle , que les éloges qui lui furent donnez ■"■. par trois fœurs Angloifes, Anne, Marguerite, ôc Jeanne Sei- jJenri IL nier, aulTi recommandables par l'éclat de leur naifTance, que 1^40. par la délicatefle de leur efprit , ôc leur grande érudition jointe à une rare probité, qui rendra leur nom immortel. Ces trois illuftres filles compoferent à la gloire de la Reine de Navarre un poëme de cent dyftiques , qui furent depuis tournez en plulieurs fortes de vers, par Jean Dorât , Joachim du Bcllai , Jean-Antoi- ne Baïf , & Nicolas Denifot , qui ont la réputation d'avoir été les plus beaux génies de France. Ce fut Charle de Sainte- Marthe , qui fit l'oraifon funèbre de la Reine Marguerite. Cette mort avoir été précédée de quelques mois par celle de Chriftine , fille de George éledeur de Saxe , ôc femme du Landgrave de HefTe. Le chagrin de fe voir la dupe des belles paroles de l'Empereur, ôc du duc Maurice fon gendre, ôc le vif reffentiment qu'elle conçut de la prifon de fon mari , que l'on retenoit toujours dans les fers , contre la foi donnée, con- tribuèrent Cl avancer les jours de cette PrincelTe infortunée, qui mourut au mois d'Août, La même année mourut auiïî dans le haut Palatinat , Jacque Ziegler de Lindaw. Ce fçavant homme avoit longtems en- feigné à Vienne en Autriche 5 mais pour fe mettre à l'abri de la guerre des Turcs , dont la terreur s'étoit généralement ré- pandue , il fe retira près de Wolfang évêque de PafTaw , ifTu de l'illuflre maifon des comtes de Salmes. Dans ce doux loi- fir il compofa quantité de commentaires : entr'autres , il en fit fur quelques endroits choifis de l'Ecriture Sainte , que Jacque Fuggher a eu foin de donner au public , avec les Epitres de Candidus Arrianus , ôc du Rhéteur Marius Vi6torinus , qui trai- tent de la Génération divine. Tels furent les principaux évenemens de cette année en j,.'^^"''^* France ôc en Allemagne. En ItaUe , le Pape vit tous fes ef- forts inutiles auprès de> l'Empereur , ôc il ne put en obtenir la refiitution de Plaifancc , qu'il demandoit pour fon petit -hls Ottavio. Il avoit , depuis la légation fans fuccès des trois Eve- ques , envoyé à la cour de l'Empereur Alfonfe Dehio , pour demander qu'on lui remît Parme entre les mains , ôc que les Farnefes reçuffent en compenfation une des plus belles Prin- cipautez du royaume de Naples. Ce Pondfe , qui craignoit ■ C c ç iij 5po HISTOIRE avec raifon , que s'il venoit à mourir , avant d'avoir fait Henri II i^filier la permutation faite avec l'Eglife , fa famille après j c 4 0 * ^^ P^^^^ ^^ Plaifance , & fur le point de fe voir enlever Par- me , ne reftât fans biens ôc fans honneurs, reprit fon pre- mier deflein de reftituer Parme à l'Eglife, & de donner en échange à Ottavio la principauté de Camérino , avec trois cens mille écus d'or, ôc à Horace Farnefe le duché de Caf- tro. Mais comme il ne put jamais venir à bout de perfuader à Ottavio de fe dépouiller de la qualité de Prince fouverain , pour vivre en Seigneur particulier , il fe vit replongé dans la plus cruelle inquiétude. Les Impériaux de leur côté , qui ne cherchoient qu'à ga- gner du tems , flattoient le Pape, qu'ils lui céderoient la fou- veraineté de Sienne. Comme cette affaire n'étoit pas fans difîicultez , ôc qu'ils comptoient d'ailleurs fur la mort prochai- ne du S.Pere ^ ils préfumoient que l'Empereur ne s'engageroit pas beaucoup en donnant fa parole. Mais leur artifice ne put échaper à la pénétration de ce vieillard rufé. En ce tems-là le Roi fit foUiciter le Pape , par Hippolyte d'Efte cardinal de Fer- rare , à fon retour de France , pour l'engager à donner la ville de Parme à Horace fon autre petit-fils , qui étoit alors à Rome. On crut que le Roi en agiflbit ainfi , non-feulement parcequ'il aimoit mieux Horace qu'Ottavio, Ôc qu'il avoit deftiné le pre- mier à être fon gendre , mais encore parcequ'il avoit réfolu de porter la guerre en Italie , dès que celle d'Ecoffe , dont il recevoit tous les jours d'heureufes nouvelles j auroit été ter- minée : le traité qu'il avoit depuis peu conclu avec les Suif- fes , faifoit allez connoître qu'il avoit ce delTein. Au refte per- fonne ne douta que la guerre d'Ecoffe ne dût celTer dans peu de tems , parceque les Regens d'Angleterre avoient depuis peu envoyé à l'Empereur Guillaume Paget Secrétaire d'Etat, homme de mérite, pour le prefler de leur envoyer du fecours, ôc lui remontrer que les Anglois étant attaqués au dehors par les armes de France ôc d'Ecoffe , ôc déchirez au dedans par des diffentions ôc des troubles funeftes, ils feroient forcez, s'ils n'étoient pas fecourus, de s'accommoder avec la France, à quelque condition que ce fiit, pour fe garantir d'un plus grand mal. L'Empereur avoit répondu que par fon traité avec l'Angleterre , il n'étoit obligé qu'à défendre la partie delaGran- D E J. A. D E T H O U . L I V. VI. 5^1 de-Bretagne, qui appartenoit aux Anglois, ôc qu'ils ne pou- mn ■ 1 m voient rien exiger de lui , pour la guerre qu'ils feroient ou en Henri IL France, ou en Ecofîe. Tout cela donnoit beaucoup d'inquié- r ^ a a tude au Pape , qui ne fçavoit quel parti prendre , ôc beau- coup de miécontentement ôc de chagrin à Ottavio. Cofme duc de Florence ^ prévoiant que cela aboutiroit à une guerre en Italie , ôc jugeant que la paix lui feroit bien plus avanra- geufe pour s'affermir dans fa nouvelle fouveraineté , fit tout ce qu'il put , pour engager le Pape , qui étoit d'un cara6tere doux ôc pacifique , à fe joindre à l'Empereur ^ ôc pour porter Ottavio à demeurer toujours attaché à fon grand-pere. Mais le Pape indignement joué par l'Empereur , ôc perfuadé , comme tout le monde , que l'afTaflinat du duc de Parme , fon fils avoit été commis par l'ordre de Ferdinand de Gon- zague , ou plutôt par celui de l'Empereur , haïflbit fi fort - ce Prince , qu'il envoya un ordre exprès aux Prélats qui étoient à Trente , de venir promptement à Rome , fous pré- texte de travailler avec eux , comme il l'avoit promis , à la ré- formation de l'Eglife , mais en effet dans le deffein de fufciter en Allemagne des affaires à l'Empereur. Le Corfaire Dragut , qui trou voit toujours un azile dans>nos ports , ne ceffoit de croifer avec des vaiffeaux légers le long des cotes d'Italie , Ôc l'Empereur ne pouvoir s'empêcher de foupçonner les François d'être d'intelligence avec lui. Il ar- riva en même tems qu'un religieux Francifcain ayant été ar- rêté , découvrit une confpiration tramée à Gènes , ou il por- toit très-fouvent des lettres deMarfeilIe. Ayant été mis à la queftion , il accufa un certain Jean Baptifte de Fornari , dont les François fe fervoient pour engager les Génois à fe révol- ter contre l'Empereur , leur promettant de leur envoyer des fecours de Marfeille ôc du Piémont. Quoique Fornari ne fe fut pas trop bien juftifié , il ne fut condamné qu'au banniffe- ment. L'Efpagneà cette occafion reprit le defl'einde bâtir une Citadelle à Gènes j pour contenir ces répubUcains dans le de- voir. En ce même tems , Diego Hurtado de Mendofe, quicom- mandoit pour l'Empereur dans Sienne , engagea le confcil de la Ville , à envoyer des députés à fon Maître. On en nomma deux, l'un appelle Leiio Pecci,qui étoit un des neufm^giilrats 5p^ histoire fouveralns de la République ; ôc l'autre Alexandre Guîgllelmî; Henri IT ^^'^'^P^^ bourgeois , mais plus fin ôc plus adroit que l'autre, ôc entièrement dévoué à Mendofe. Ils étoient chargez de remer- ^ ^ cier l'Empereur du choix qu'il avoir fait de Mendofe > pour commander dans leur ville 5 de fupplier fa Majeilé Impériale de retirer la garnifon Efpagnole , onereufe aux habitans , ôc de pourvoir par quelque autre moyen à la fureté de la Ville. La fin qu'on fe propofoit par cette députation , éroit d'aug- menter l'autorité de Mendofe , ôc de lui faire donner des or- dres pour la conftruclion d'une Citadelle :, fuivant le plan qui lui feroit envoyé , ôc qui feroit auparavant communiqué à Ferdinand de Gonzague. Il avoir aufiTi été recommandé à Guiglielmi,de confeiller à l'Empereur d'envoyer des garni- fons Efpagnoles dans les villes qui font fur les bords de la Mer , comme Porto - Hercolç, Orbitello, ôc quelques autres places. Ottavio ayant été informé de tout ce qui fe paffoit, ôc fe voyant fruftré de l'efperance d'avoir la fou veraineté de Sienne, en compenfation de celle de Parme ôc de Plaifance, refufa de donner Ion confentement au Pape , qui vouloit que Parme fût rendue à l'Eglife. Ainfi les affaires étant brouillées de part Ôc d'autre, Ottavio réfolut de fe rendre maître de Parme , ou par furprife , ou par force, malgré le Pape^ ôc à l'infçu du cardi- nal fon frère. Il fe rendit donc promptement à Parme , oii il n'étoit pas attendu , fuivi d'un petit nombre de perfonnes ; ôc Sforce Santa-Fiore s'y trouva en mêmetems, pour favorifer fon projet y dont il étoit complice , ôc peut-être l'auteur. Ce- pendant Camille des Urfins qui ycommandoit pour le Pape, ayant reçu depuis peu ordre du S. Père , de ne livrer la ville ôc la citadelle à qui que ce fût , non pas même à fes enfans j mais de la garder au nom du S. Siège, diftribua tellement les foldats de la garnifon dans tous les quarders de la ville , qu'il fut impofTible à Ottavio de rien entreprendre. Alors Ottavio s'avifa d'inviter des Urfins à un grand repas, dans le deffein de l'arrêter , ou de le tuer j mais celui-ci refufa habilement de s'y trouver. Ce projet ayant manqué , Ottavio s'adreiïa à celui qui commandoit dans la citadelle , ôc s'efforça de l'engager à lui en permettre l'entrée. Mais celui-ci fit réponfe , qu'il ne pou- voir lui accorder ce qu'il demandoit , fans un ordre exprès du Pape DE J. A. DE THOU3 Liv. VI. ^s^s Pape ôc du Gouverneur. Ottavio plein de dépit, & au defef- poir de voir échouer tous fes projets , fe retira, & réfolut d'em- Hfj^î^t U ployer la force, à la place de la rufe qui lui avoir fi mal réuf- ," ]^ r, h. LePape informé de fa conduite luien témoignabeaucoup de reflentiment , ôc lui ordonna de fe rendre inceffamment auprès de lui. Ottavio ne voulut point obéir 5 ce qui engagea le S. Père à mander au cardinal del Monte, Légat au Con- cile qui fe tenoit à Boulogne , de l'aller trouver pour le faire rentrer dans fon devoir j ôc lui donner des efperances. Le Légat fe rendit auiïi-tôt à Torchiara , château appartenant à la maifon de Pallavicini, où Ottavio s'ctoit retiré ^ Ôc il s'ac- quitta de fa commiiïion. Delà il alla à Parme , où il recom- manda aux citoïens de n'obéir qu'à Camille des Urfins, & dé- fendit à celui-ci ôc au Commandant de la citadelle, de laifTei: entrer Ottavio dans la ville j ni dans la citadelle ) fans un or- dre exprès du Pape. Ottavio n'ayant plus aucune efperance d'être maître de Par- me, réfolut enfin d'écouter les proportions que Jean de Luna lui avoit faites , après la perte de Plaifance. Il les avoir alors rejcttées , parce que le meurtre de fon père > encore récent , ôc le defir d'une jufte vengence ne lui avoient pas permis de les accepter: mais voyant le Pape fon grand-pere indifpofé à fon égard, il crut devoir remettre à un autre tems le foin de fe venger, ôc s'attacher au parti de f Empereur fon beau-pere, plutôt que de fe conformer aux intentions du Pape , qui , difoit-il , étoit en délire , ôc devoit bien-tôt mourir. 11 chargea donc Hippolyte Pallavicini de traiter en fon nom avec Ferdi- nand de Gonzague , qui s'étoit rendu à Mantouë avec le Car- dinal de Trente , pour affifter aux noces de fon neveu Fran- çois de Gonzague avec Catherine d'Autriche fille de Ferdi- nand roi des Romains. Gonzague promit de fervir Ottavio , pourvu que cela convînt aux intérêts de l'Empereur. Ottavio ayant fçu cette réponfe de Gonzague , quoiqu'il n'y eût rien de conclu entr'eux décrivit aulIi-tôt au Cardinal fon frère , pour le prier d'informer fa Sainteté de fétat de fes affaires , ôc d'ob- tenir d'elle la reftitution de Parme? qu'autrement il traiteroit avec Gonzague, ôc employeroit fautoritéôc les armes de l'Em- pereur pour fe faire rendre jultice. Le Cardinal médiocrement perfjadc que fon frère lui difoit la vérité, crut que par fa lettre Tom. I. D d d 3P4 HISTOIRE il ne prétendoit qu'engager le Pape à lui rendre la ville de Par- Henri II ^^^ ' ^^"^'^ ^^ "^ ^^ point difficulté de communiquer cette lettre à i r A. n ^^ Sainteté. Le Pape qui étoit allé prendre l'air dans les jardins de Monte-cavallo.y lutlalettre d'Ottavio, qui fit fur luiuneimprel- iion bien différente de ce que le Cardinal s'étoit imaginé. La colerCj l'indignation , la douleur l'émurent tellement, qu'il s'éva- nouît , ôc peu s'en fallut qu'il ne tombât à la renverfe. On le mit au lit , où il demeura quatre heures fans pouvoir parler , cnforte qu'on le crut mort. Etant revenu de cette efpece de lécargie :, il fut pris d'une lièvre violente , dont il mourut trois jours après, le dix de Novembre , âgé de 82 ans , après avoir été Mort du aiïis fur le S. Siège 1 7 ans ôc 15) jours. Il fe plaignit en mourant PapL-PaullII. (je l'ingratitude de fa famille , 6c repéra fou vent ce verfet du dix-huitiéme pfeaume , quife chante le Dimanche au troifiéme No6lurne ( félon l'Office Romain ) Si les miens ri'eujfent pas dominé i je ferois fans tache , & ne Jerois pas coupable d'un très- grand péché. Ce fut un homme très-prudent ôc très-moderé, ôc d'ailleurs fort fçavant , eu égard au tems où il étoit né : mais il eut trop de complaifancepour fa famille, & facrifîa à leurs defirs ambitieux fa propre réputation ôc les intérêts de l'Eglife. La veille de fa mort , il abolit l'impôt qu'il avoit mis fur le fel Ôc fur d'autres denrées 5 mais cette grâce fut fi tardive, qu'il ne dut pas beaucoup compter fur la reconnoiffance. A peine fut-il mort j qu'on publia en Italie plufieurs libelles con- tre fa mémoire , où entr'autres chofes on lui reprochoit d'avoir diflipé le patrimoine des pauvres 5 d'avoir employé à enrichir fes enfans ôc ceux de fa fœur, tous les revenus du Saint Siège 5 d'avoir vendu au duc de Ferrare Modene ôc Regio appartenans à l'Empire j d'avoir aliéné Parme ôc Plaifance, au lieu de les acquérir pour l'Eglife ; d'avoir injuftement tourmenté Afcagne Colonne , ôc la famille des Baglioni , d'a- voir fauffement accufé l'Empereur ôc le Roi de France de s'être unis, l'un avec les Proteftans, l'autre avec le roi d'An- gleterre 5 quoique lui-même , à l'exemple d'Alexandre VI. il eût entretenu des intelligences fecretes avec les Turcs '•> 6c enfin d'avoir ajouté foi à l'aftrologie judiciaire , ôc de n'avoir jamais rien entrepris fans confulter les aftrologues , ôc entr'au- tres Luca Gaurico , qu'il faifoit fouvent manger à fa table. On lui reprochoit auffi tous les crimes ôc toutes les débauches DE J. A. DE THOU . Liv. VI. ^py de fon fils, parce qu'il les avoit toujours di/Timulces ôc tolérées, ôc que lorfqu'on l'en avertiflbit , il fe contentoit de dire, que Henri IL fon père ne lui avoit pas appris à vivre de cette manière. Soit j r 4 o, que tout cela fût vrai, foit que la haine qu'on avoit pour lui le fit croire , il eft certain que fa mémoire Ôc fa famille en ont . été deshonorées en ItaUe ^ ôc que ce deshonneur a rejailli fur le S. Siège, en Allemagne ôc en Angleterre, où les efprits font plus difpofés à fe fcandalifer de la conduite des Papes. Après les neuf jours de prières, commencez neuf jours après fa mort, les. Cardinaux , félon la coutume, entrèrent dans le Conclave pour élire un nouveau Pape. Les Cardinaux qui étoient à Trente, fçavoir, Jean Salviati , Hercule de Gonza- gue, Innocent Cibo, Jean-Marie del Monte , Othon T"ru- chez, Jérôme Doria, Jule de la Rovere, arrivèrent les pre- miers, précédez néanmoins par Chriftophle Madruce : Tous affifterent aux funérailles du feu Pape. Six jours après arriva le cardinal Paceco , qui étoit à Trente avec eux. Les Cardinaux François; du Bellay, de Vendôme, deChâtillon , de Guife, arri- vèrent le I aDécembre ; les Cardinaux de Boulogne, d'Amboife ôc de Lorraine ne fe rendirent à Rome que fur la fin du mois. Le Cardinal de Bourbon qui étoit fort vieux arriva le dernier. Je ne parle point des autres Cardinaux François, que le Roi avoit envoyez à Rome deux ans auparavant. Le facré Collège étoit partagé en trois factions , dont l'une étoit celle des Impériaux , l'autre, celle des François , ôc la troifiéme , celle des Farnefes. Il eft certain que celle des deux premières, à qui la dernière fe fut jointe , auroit été la plus forte, ôc auroit furmonté l'autre. Le cardinal Alexandre Far- iiefe , qui en étoit le chef, avoit engagé fes collègues qui avoient befoin de lui , à confentir qu'on écrivît au nom du Sénat à Ca- mille des Urfins , de remettre Parme entre les mains d'Otta- vio , ôc même avant que le feu Pape eût eu les yeux fermez, il avoit dépêché l'évêque de Pola * avec un Bref, comme ayant ' * Antoine été di£té par le Pape au lit de la mort. Alais Camille ne fe laifia point ébranler , ôc fans avoir égard ni au Bref du Pape , dont il difoit avoir reçu un ordre contraire ^ confirmé parla bouche fdu cardinal del Alonte , ni à la lettre des Cardinaux, il répon- dit qu'il commandoit dans cette place au nom du S. Siège , ôc <^u'il ne la remettroit que par l'ordre du Pape qui feroit çlû, D cl d ij ■i!Mgj*»fc«jaiBiiia S96 HISTOIRE Quelques-uns l'accuferent en cela d'ingratitude 5 mais ceux qui Henri II jugeoient fans partialité , donnèrent des éloges à fa fidélité Ôc à j c A. g, foi"^ courage ) & le louèrent d'avoir préféré le bien ôc le repos public à l'intérêt de fes amis. Ferdinand de Gonzague le folli- cita en même tems , Ôc inutilement, de livrer Parme à l'Empe- reur , Ôc lui offrit pour cela trente mille écus d'or. Camille Colonne, après la mort du Pape, ayant repris Pal- liano ôc quelques autres places, qu'il prétendoit appartenir à fa maifon , on craignit à Rome qu'il ne s'y excitât de grands trou- bles. Camille Colonne publioit qu'il ne s'étoit point rendu- maître de ces places dans la vûë d'exciter aucune guerre, mais feulement pour maintenir fes droits, Ôc empêcher que le prince de Sulmone , qui avoir des prétentions fur ces villes , ne s'en- faisît le premier. On confia la garde de Rome à Horace Far- nefe avec quatre mille hommes , ôc celle du Vatican au comte de Pitigliano à la tête de 5" 00 Italiens , ôc des Suiffes ordinai- res de la garde. Quoique ce foit la coutume que dix jours après la mort du Pape , les Cardinaux entrent dans le Con- clave , ils différèrent d'y entrer jufqu'au 25? du mois , parce qu'outre qu'ils n'étoientpas encore tous arrivez à Rome, les Cardinaux François qui y étoient, demandèrent qu'on attendît: l'arrivée des autres Cardinaux de leur nation 5 ils ajoûterenC que le Roi ne reconnoîrroit point le Pape qui auroit été élu en leur abfence. Avant l'arrivée de ceux qu'on attendoit , on commença à jetter la vûë fur le cardinal Polus ^ qui étoit du fang royal d'An- gleterre , ôc qui joignoit à cette illuftre naiffance des mœurs très pures ôc beaucoup de fçavoir. Cet illuftre cardinal voyant îa fadion Impériale ôc celle de Farnefe réunir fes fufiragcs en fa faveur , ôc que même le cardinal de Guife , chef du parti François, croyant lachofe faite, s'étoit joint à eux pour mériter de bonne heure fes bonnes grâces, dit à ceux qui lui en firent compliment, que dans une affaire de cette importance, il ne fal- loir pas fe déterminer légèrement , ôc par des vues humaines , mais fe propofer feulement la gloire de Dieu ôc le bien de l'Egli- fe.Un jour, qu'après avoir été au fcrutin , on comptoit les fufira- ges , on vit qu'il ne lui en manquoit que deux pour être élu 5 on remarqua en même tcms qu'il n'en fut aucunement ému , ôc qu'il ne changea point de vifage. Une autre fois Louis Priyli DE J. A. DE THO U, L I V. VL 5^7 noble Vénitien , quiétoitfondomeftique , ôc qu'il aimoit ten- .«i drement , parce qu'il ctoit vertueux comme lui, l'ayant éveillé la J^enri IL nuit , pour lui dire que les Cardinaux étoient aflemblez à la 1^49, porte de fa chambre, & qu'ils venoient fans doute l'adorer, il le reprit doucement, ôc dit à ces Cardinaux qu'il ne vouloir point qu'une chofe de cette importance , ôc qui étoit plus à craindre qu'à defirer , fe fit légèrement & à la hâte , mais pru- demment & fuivant les régies 5 qu'il ne convenoit pas de traiter cette affaire pendant la nuit 5 que Dieu étoit le Dieu de la lu- mière & non des ténèbres j qu'il falloir donc différer jufqu'au lendemain ce qu'ils vouloient faire alors , ôc que lî cela plai- foit à Dieu , ils y réûffiroient mieux. Ses envieux ôc fes rivaux craignant qu'une modeftie firare, ôc dont il n'y avoit prefque pas d'exemple , ne frappât tous les Cardinaux, Ôc ne réunît en fa faveur tous les fuffrages , s'avi- ferent , n'ayant que ce feul moyen de lui nuire , de dire fauffe- ment qu'il avoit des fentimens peu orthodoxes fur la Religion, ôc qu'étant Légat à Viterbe , il avoit témoigné trop d'indul- gence à l'égard de ceux qui étoient fufpeds d'héréfie. Le vieux cardinal Caraffe, homme pieux & fçavant, mais chagrin ôcde mauvaife humeur, prévenu ôc follicité par eux, fit valoir ce reproche ôc empêcha par-là qu'il ne R\\: élu. Le cardinal de Tolède , frère du viceroi de Naples , étoic dans le Conclave. On l'eftimoit pour fa vertu ôc fa profonde fageife , ôc il étoit favorifé de l'Empereut ôc du duc de Flo- rence qui avoit époufé fa nièce Eleonore. Le cardinal Far- nefe portoit le cardinal Marcel Cervino 5 mais l'Empereur lui croit contraire. Les François propofoient deux Florentins, Salviari ôc Ridolfi , dont la concurrence fut nuifible à l'un ôc à l'autre. Ridolfi avoit pour lui la protection de la reine de France , ôc les richelfcs de Strozzi ^ mais il étoit effacé par le mérite perfonel , le crédit, ôc l'habileté de Salviati,qui avoit manié avec fucccs plulieurs affaires fous le Pontificat de Léon X. ôcde Clément VII. Celui-ci étoit foûtenu par les cardinaux François , mais trop foiblement , parce qu'ils étoient partagez entre lui ôc Ridolfi. Au refte, quoiqu'on le crût attaché aux intérêts de la France, il avoit néanmoins tellement gagne l'a- mitié de Ferdinand de Gonzap"ue , du Cardinal fon frère, 6c de Diego de Mendofcj à qui l'Empereur avoit particulièrement Dddiij 5P8 HISTOIRE ' '■ confié le foin de fes intérêts pour ce qui regardoit cette élec^ Henri IL ^^^^^ * qu'ils faifoient tous trois leurs efforts pour réunir en fa 1740. faveur les fuffrages du parti Impérial. On dit qu'il avoir pro- mis à Ferdinand de Gonzague de lui donner de grandes ter- res dans la Lombardie , ôc à Mendofe de le faire fouverain de Sienne , où il commandoit. Mais le duc de Florence fcachant que Gonzague ôc Mendofe avoient eu part à quelques trou- bles excitez au commencement de fa nouvelle domination, s'oppofa à fon éled:ion de toutes fes forces. Alexandre Far- nefe lui fut aulli très-contraire , dans la crainte qu'il ne con- fervât quelque reflentiment de l'injure qu'il avoit autrefois re- çue du dernier Pape , quoique fa famille , ôc le duc de Fer- rare même, fe fuffent rendus caution de la reftitution de Par- me , ôc que pour garantie ils euffent dépofé une fomme con- fidérable d'argent. Salviati voyant qu'il ne pouvoit gagner le cardinal Farnefe , commença à fonder Rainuce fon frère ,par l'entremife de Sforce Santa-Fiore, qui avoit époufé une nièce de Salviati. Rainuce lui devint favorable, ôc il y avoit de l'ap- parence qu'il mettroit dans fon parti la plupart des Cardinaux de la faction des Farnefes. Mais les efprits n'ayant pCi fe con- cilier , ôc l'affaire ayant traîné en longueur , le cardinal Far- nefe eut le tems d'informer l'Empereur de tout ce qui fe paf- foit. Il fit partir Hippolyte Pallavicini , qui fut chargé de re- montrer à fa Majefté Impériale , de fa part ôc de celle d'Ot- tavio fon frère , combien Gonzague ôc Mendofe fe trom- poient en favorifant le Cardinal Salviati , dont l'éleélion feroit très-contraire aux intérêts de leur maître. L'Empereur manda auffi-tôt à l'un ôc à fautre de ceffer d'appuyer Salviati. i y j» 0. On touchoit à l'année du Jubilé inftitué par Boniface VIII. à l'imitation de l'année féculaire des Romains , pour être cé- lébré tous les cent ans. Quoique l'année Sabbatique des Juifs, qui devoit plutôt fervir de modèle à cette année jubilaire , fût de fept fois fept femaines , comme il cft marqué dans le Levitique , ( c'eft- à-dire de quarante-neuf ans ) un fiécle fembla trop long au Pape Clément VL qui fixa le retour du Jubilé à la cinquan- tième année. Sixte IV. ordonna enfuite qu'il feroit célébré tous les vingt-cinq ans. Au refte quiconque dans le cours de l'an- née jubilaire vifite à Rome les Eglifes de faint Pierre ôc de feint Paul , obtient le pardon général de tous fes péchez. Le feu / / D E J. A. DE T H O U , L I V. VI. 39^ Pape avoit fait annoncer ce Jubilé dans toute la Chrétienté, - ôc avoit exhorté les peuples à ne pas laifler échaper cette heu- Henri IL reufe occafion de purifier leurs confciences. Il témoignoit dans i r ç o. fa bulle que c'étoit pour lui un grand bonheur , 6c un fujet de rendre grâces à Dieu , de ce qu'il avoit bien voulu prolon- ger fa vie , jufqu'à ce qu'il fût en fon pouvoir de faire part aux Chrétiens de ce tréfor ineftimable. Sa mort, qui arriva quel- ques femaines avant le commencement de la nouvelle année, ne lui permit pas de joiiir de ce contentement. Il y avoit alors à Rome une multitude incroyable d'hommes de toute efpéce, qui s'y étoient rendus de tous cotez , ôc qui attendoient avec impatience que la Por.te dorée fût ouverte par le nouveau Pa- pe. Mais on ne pouvoir s'accorder fur l'élection : les Cardi- naux Philonardi ôc Ridolfi étoient morts dans le Conclave , l'un le ip de Décembre ôc l'autre le i de Février de la nou- velle année. Enfin on jetta unanimement les yeux fur le Cardinal del- Monte , qui étoit de la fa£lion des Farnefes , ôc qui malgré la baffefle de fa nailTance avoit eu un oncle Cardinal ôc évéque de Porto. Les François concoururent volontiers à fon éleftion, parce qu'ils l'avoient toujours vu oppofé aux defleins de l'Em- pereur, ôc fur-tout à celui de rappeller à Trente les Pères du Concile. Ils croyoient d'ailleurs , que le refus qu'on lui avoit fait de l'Evêché de Pavie , l'avoit indifpofé pour toujours contre l'Empereur. Mais le Duc de Florence s'étoit employé en fa faveur auprès des Miniflres impériaux, pour les lui rendre fa- vorables, en cas qu'ils euffent été prévenus contre lui^ ôc pour rejetter fur le Cardinal Cervino tout ce qui s'étoit paffc à Bou- logne ôc à Trente contre le gré de l'Empereur. Il fut donc élu, au grand étonnemenr de tout le monde, le S de Février, après trois mois environ de la vacance du Siège, ôc il fut cou- ronné par le cardinal Cibo , quatorze jours après fon élection. Comme il n'avoir jamais eu de mœurs , ôc qu'il avoit peu d'égard aux bienféances, dès qu'il fut parvenu à la papauté, il fit bien connoître fon caradére. C'eft un ancien ufage que le nouveau Pape donne d'abord fon chapeau de cardinal à ce- lui qu'il veut. Il donna le fien , avec fon nom ôc fcs armes , à un jeune homme qui étoit fon domeflique, nommé Innocent, ôc qui ayant eu dans fa maifon le foin d'un finge , fut dans France. 400 HISTOIRE ■Ml 1.1 ■■■»■> la fuite appelle , le cardinal Simia. Les Cardinaux ayant muf- Henri II ^'^'^^^^ ^ s'étant plaints à lui, de ce qu'il avoir mis dans leur - ^ * augufte Collège un homme fi vil : N'eft-ce pas vous qui m'a- vez fait Pape, leur répondit il? quel mérite avez-vous trouvé en moi pour m'élever à cette fuprême dignité ? Jule III. ( c'effc le nom qu'il prit) voulant marquer fa reconnoifiance auxFar- nefes , ôc accomplir fa promelfe, rendit Parme à Ottavio , & lui donna la charge de grandGonfalonier de l'Eglife^ qu'il avoit poffedée fous fon prcdeceffeur. Il rappella aulîi à ïlome le cardinal Afcagne Colonne, perfécuté par le feu Pape jôc qui s'étoit retiré à Venife , & il le rétablit dans fa dignité ôç dans fes biens. Affaires de Ce fut en ce tems-là qu'on préfenta au Parlement de Paris la Bulle du Pape & les Lettres patentes du Roi , pour l'éta- bliflement d'une Univerfité dans la ville de Rheims,avec pou- voir d'y enfeigner toutes fortes d'arts & de fciences ; car les Papes croyent que leur autorité s'étend fur ces chofes. Le Cardinal de Lorraine , qui en étoit archevêque, avoit folhcité cet établiffement avec beaucoup d'ardeur, perfuadé que cela lui feroit honneur , ôc pourroit être utile à fes delTeins , lorf- qu'il s'agiroit de mettre les efprits en mouvement ôc de ten- ter quelque entreprife. Le Parlement refufa d'abord l'enregif- trement de la Bulle 3 mais enfin après des lettres de Juflion , la Déclaration confirmative de la Bulle fut enregiflrée,àla re- quifition du Procureur général , mais à ces conditions ôc avec ces referves, qui furent jointes à l'enregiftrement. 1°, Qu'encore que la Bulle portât , que le Roi étoit abfous des cenfures du Pape , on n'en devoit point inférer , qu'il eût pu , ou qu'il pût jamais être fujetaux cenfures Apoftoliques, de quelque façon ou pour quelque caufe que ce pût être , ni que cela pût déro^ ger ni préjudicier aux droits , libertez ôc prérogatives du Roi & du Royaume. 2° , Que le Bailli de Vermandois auroit la connoiflance des caufes , qui appartiennent aux juges laïques ^ ôc que dans les a£les publics , il prendroit la qualité de Confer- vateur des privilèges royaux de fUniverfité. 5°, Que l'arche- vêque de Rheims nommeroit une autre perfonne que fon Of- ficiai, pour Confervateur des privilèges Apoftoliques, afin que ces deux charges ne fuffcnt pas confondues. 4° , Qu'en ma- tières criminelles les Eccléfiaftiques feroient tenus de répondre devant D E J. A. D E T H O U , L I V. VI. 401 devant l'Official ou fon Vicegerent , ôc les laïcs devant le n» Bailli deRheims ou fon Lieutenant , pourvu qu'il ne fut quef- Ur-vRi TI tion ni de crimes privilégiés , ni de cas royaux 5 parce qu'alors les Eccléfiaftiques mêmes feroient foûmis à la jurifdidion du Roi , & que le Bailli de Vermandois , comme Juge royal , ôc non comme confervateur des privilèges de l'Univerfité , con- noîtroit de ces crimes, j" , Quà l'égard des appellations des fentences du Confervateur Apoftolique i on fuivroit exade- ment la forme obfervée par les Confervateurs du couvent des Mathurins ôc de celui de fainte Geneviève de Paris. 6° , Que le nombre des meflagers de l'Univerfité de Rheims feroitref- traint à deux feulement , qui feroient tenus d'exercer leur charge en perfonne Ôc non par d'autres , à peine d'être pri- vés de leur emploi , ôc des privilèges qui y étoient attachez. 7"*, Que quand il s'agiroit d'élire un Redeur, les Do£leurs ôc Regens de l'Univerfité en prélenteroient trois à l'Archevêque , qui choifiroit celui qu'il voudroit , fuivant les flatuts qui feroient dreffez fur cet article. S'' , Que les Lettres de degré ôc les Cer- tificats du tems d'étude feroient odroyez fuivant les concor- dats ôc les ordonnances , & comme dans l'Univerfité de Paris. p° , Que les Satuts déjà faits ou qui feroient faits à l'avenir par les archevêques de Rheims pour l'établifi^ement de la dif> ciphne dans FUniverfité, feroient apportés ôc préfentés à la Cour du Parlement , pour être par elle examinez, corrigez ôc reformez , s'il en étoit befoin , ôc pour être enfuite approuvez ôc homologuez fuivant la corredion ôc réformation qui en au- roit été faite. 10° , Que les Licences ne s'accorderoient par l'Archevêque ou fon Grand- Vicaire , qu'après que ceux qui dé- voient recevoir le degré , auroient été examinez par les Dodeurs ôc Supérieurs des Facultez , ôc auroient obtenu d'eux une fidèle atteftation de leur capacité : qu'enfuite l'Archevêque ou fon Grand- Vicaire leur donneroient la bénédidion pour marque de leur Licence, comme il fe pratique par le Chancelier de l'Univerfité de Paris , ôc par l'Ecolârre de celle d'Orléans. Cela fe pafia au Parlement le 30 jour de Janvier. Le Roi dans ce même mois rétablit le Parlement de Bor- deaux dans fes fondions. On publia un édit le $ de Janvier^ par lequel on mit un prix au gibier, ôc l'on défendit toute forte de chafie aux payfans ôc aux artifans. On prétendit par là Tm, h E e e 402 HISTOIRE 1 réformer l'excès des tables, & mettre un frein au luxe. La fiioti- Henri II ^^7^ ^^^^^ '^^^^^ ^ communément altérée , qu'à peine fe trou- j ^ * voit-il une pièce qui fut de poids , c'eft ce qui donna lieu à un autre édit , dont le menu peuple fouffrit d'abord , ôc qui en général fut au commencement onéreux à tout le monde , mais dont le public fentit enfuite l'utilité. Cet édit portoit , _ que toute pièce qui ne feroit pas de poids , feroit réputée fauffe. Déjà tous les Cardinaux François étoient revenus d'Italie , à l'exception de deux. Philippe de la Chambre , dit le cardinal de Boulogne, proche parent de la Reine, homme vertueux Ôc fçavantj étoit mort à Rome le 21 de Février, ôc Jean cardinal de Lorraine étoit mort à Nevers ' le dix de Mai , ayant été frappé d'une apoplexie en foupant. Ce Cardinal avoir fçû gagner les bonnes grâces de François I. par une libéralité indifcrete, ôc parce qu'il s'empreflbit pour lui procurer des plaifirs : il étoic venu à bout par ce moyen d'appaifer la jufte indignation que ce Prince avoir conçue contre Claude de Guife fon frère. Ce Duc mourut le 1 8 Avril quelques tems avant le Cardinal, Prin- ce aulTi célèbre dans la guerre que dans la paix. Ses funérailles fe firent avec tant de pompe ôc de magnificence, que la rela- tion en fut publiée dans un livre , comme on a coutume de faire , lorfqu'il s'agit des funérailles des Rois ; afin que rien de tout ce qui peut relever une maifon ne manquât à celle-c' , qui dès-lors afpiroit à tout ce qu'il y a de plus grand. On donna l'é- vêché de Mets , vacant par la mort du cardinal de Lor- raine , à Robert de Lenoncourt , qui dans la fuite fut très- utile au Roi , lorfqu'il voulut fe rendre maître de cette ville.' Charle de Guife , qu'on commença alors à appeller le car- dinal de Lorraine , ôc qui avoit promis d'acquitter fes dettes immenfes, lorfqu'il auroit été pourvu de tous les riches ôc nombreux Bénéfices de fon oncle, manqua de parole à fes créanciers j ce qui les ruina prefque tous entièrement. Comme par des bafTefles indignes il avoit gagné l'amitié de Diane de Poitiers , ducheffe de Valentinois , qui gouvernoit abfolument i'efprit du Roi^ il lui confeilla de choifir des perlonnes qui lui 1 M. de Thou dit qu'il mourut No- viani ad li^erim vico , faifant entendre qu'il mourut dans un village fur les bords de la Loire. Mais tous les au- tçur§ du tems ont écrie que ce Cardi- nal étoit mort à Nevers , que M. de Thou appelle par tout Nivernium ou Noviodimum Heduorum. Peut-être qu'il a cru que le Cardinal étoit mort à Noan , lieu entre Boisgenci 6c Blois, DE J. A. DE THOU, Liv. VL ^03 fulTent entièrement dévouées , pour les mettre dans les grands emplois 6c dans les hautes charges , que fon fexe ne lui per- Henri IL mettoit pas d'occuper elle-même , afin que par ce moyen elle i y 5 0. fût maîtrefle de tout. Cette femme également ambitieufe ôc avide , goûta extrêmement ce confeil , ôc crut que pour l'exé- cuter , elle ne devoit pas attendre la mort de ceux qui pofTe- doient les premières dignitez , mais ufer de force ou d'adreffe pour les déplacer, ôc leur fubftituer ceux qu'elle avoir en vûë. Elle commença par Pierre Lizet Auvergnat , homme très-verfé dans le droit Romain ôc François, ôc qui avoit longtems exercé avec honneur la charge de premier Prefident du Parlement de Paris. On lui fit un crniie d'une réponfe qu'il avoit faite au car- dinal de Lorraine dans le Confeil du Roi, 011 ce Cardinal, qui y préfidoit, lui ayant ordonné de dire fon avis , le Magiftrat, qui pour lors étoit debout , lui répondit : Qu'il ne voyoit per- fonne dans la compagnie ^ dont la préfence l'obligeât à dire fon avis debout Ôc la tête découverte. Car cette mauvaife cou- tume ne s'étoit pas encore alors établie, de s'afTeoir familière- ment, comme on fait aujourd'hui, dans ce heu augufteôc ref- pe£table. Le Cardinal , fans avoir égard ni à fa dignité , ni à fon rare mérite , le traita indignement , ôc prit cette occafion pour lui ôter fa charge, qu'il fit donner à Jean Bertrandi , qui n'avoir d'autre mérite que d'être afiable , poli à l'égard de tout le monde fans diftindlion , ôc magnifique à l'excès. On l'avoit depuis peu fait venir de Touloufe , ôc à la recommandation du connétable de Montmorenci, on lui avoit donné un char- ge de Prefident au Parlement de Paris. Alors Lizet, qui avoit témoigné jufques-là tant de fermeté ôc de courage, devint foible ôc timide , ôc par une lâcheté pitoyable alla fe jetter aux pieds du Cardinal , ôc lui donna honteufement la démiffion de fa charge. Il lui repréfenta en cet état fon extrême pauvreté , preuve de fa vertu, ôc répéta plufieurs fois, que dans l'âge avancé oii il étoit parvenu , il avoit moins acquis de terre qu'il n'en cou- vroit de fes deux pieds; ôc que quoiqu'il eût longtems exercé à Paris une charge fi confidérable, il n'y poffedoit aucune maifon, Ôc que celle même où il logeoit, étoit de louage. Enfin par fa foumifiion ôc fes plaintes, il obtint du Roi, qui étoit na- turellement bon, l'abbaye de S. Victor fituée dans un fauxbourg de Paris, 6c y pafla tranquillement le relie de fes jours, mais d'une E e e ij 404 HISTOIRE I manière peu conforme à fa vie pafTée , ôc à la réputation qu'il Henri IL s'étoit acquife. Quoiqu'il fût peu verfé dans la connoilTance i r ^ Q àcs faintes Ecritures, il s'avifa de compofer dans fa retraite des Ecrits théologiques, qui l'expoferent à la rifée du Public, On croit que Théodore de Beze y répondit par un ouvrage burlefque , fous le nom de Benoît Paflavant. C'eft ainfi que Lizet perdit fa charge de premier Prefident; vi6lime du crédit du cardinal de Lorraine ôc des intrigues , comme on le difoit alors, de Gille le Maître, avocat général du Roi au Parlement de Paris , qui , lorfque Bertrandi fut re- vêtu de la charge de premier Prefident, eut celle de Ber- traiidi. La ducheffe de Valentinois , non contente d'avoir fait ce changement , chaffa auffi de la Cour François Olivier , chancelier de France , qui exerçoit cette charge avec hon- neur , ôc qui en étoit digne. Comme elle fçavoit que ce Ma- giftratne i'aimoit point, elle prétexta , pour lui nuire, que les fluxions fréquentes qu'il avoir fur les yeux , l'empéchoient de lire les Ades royaux qu'il avoir à fceller ; mais comme , fé- lon les loix du Royaume , la charge de Chancelier ne peut être ôtée qu'à ceux qui font condamnez à mort , ou à qui l'on a fait le procès pour quelque crime î cet homme irréprochable & courageux , refufa conftamment de donner la démiflion de fa charge, ôc ne put être ébranlé par les menaces qu'on lui fit. On lui ôta donc feulement les fceaux , qui furent donnez au premier prefident Bertrandi , que le prefident le Maître ma- nioit ôc conduifoit comme un automate i fuccedant toujours àfes charges, dès que celui-ci les quittoit pour en avoir de plus confidérables. Il fe trouva une difficulté dans ce change- ment : quoique Bertrandi fut peu judicieux , fes amis l'ayant néanmoins averti que la charge de Garde des Sceaux , qu'on lui offroit , n'étoit qu'une fimple commiffion , qu'on pouvoit lui oter, ôc qui ne donnoit point d'état fixe ôcfolide, il ne voulut point céder fa charge de premier Prefident au prefident le Maître , à qui elle étoit deftinée. L'adreffe de celui-ci trancha la difficulté. On vérifia au Parlement une Déclaration du Roi 5. par laquelle la charge de Garde-des-Sceaux étoit donnée à Bertrandi à titre de Magiftrature réelle. C'eft ainfi que Ber- trandi, qui fembloit fervir de jouet à la Fortune, paffoit pat loutes les dignitez de la Robe , pour arriver enfin à la plus DE J. A. DE THOU, Liv. VL 40^ haute", par je fecours de le Maître, qui le poufToit toujours de- _ -r vantlui, pour prendre aufTî-tôt fa place. Cependant le Chan- Henri IL celier Olivier quitta la Cour, regretté de tous les gens de bien, 1 ç ^ ©. & en fortit avec plus d'honneur que fon fucceffeur n'y entra. Enfin le Maître fut fait premier Prefident par le crédit de la ducheffe de Valentinois, qui après avoir chafTé deux hommes re- vêtus des premières dignitez delà Magiftrature, ôc leur en avoir fubftitué deux autres , qui lui étoient entièrement dévouez , fe flata de gouverner à fon gré la Cour & le Parlement, On commença enfuite à traiter de la paix avec l'Angleterre, parce que les Regens du royaume confidérant les pertes qu'ils avoient faites en France ôc en EcofTe, ôc les finances entiè- rement épuifées, fe voyoient hors d'état de foutenir plus long- tems la guerre j ils étoient d'ailleurs inquiets par rapport au comte deWarwic * quifemoit tous les jours de nouvelles brouil- sf jean DîP leries dans l'Etat, pour fe rendre par ce moyen le feul arbi- «lley , depuis bitre des affaires, ôc qui en montrant fecretement beaucoup fhuaJberlaod' de zélé pour le rétablilfement de l'ancienne Religion, s'étoit fait un grand nombre de partifans. Il accufa le duc de Som- nierfet de s'être mal comporté dans fon adminiftration , ôc fur cette accufation le Duc fut arrêté ôc mis en prifon. Mais i'impoflure de Warwic ayant été manifeftée , il commença à appréhender que la perte de fon crédit ôc de fa réputation ne fût fuivie de celle de fon autorité ^ ôc de fa ruine entière j fur tout iorfqu'il vit les Catholiques , qu'il avoit trompez , fe ranger peu à peu du côté du duc de Sommerfet, qui étoit d'un cara£te- re plus doux ôc plus humain. Comme il étoit politique ôc adroit ^ il crut devoir de bonne heure prendre desmefures pour n'être pas furpris. Il fe reconcilia donc avec le duc de Sommer- let , contracta une alliance avec lui , ôc le tira de fa prifon. Mais il parut dans la fuite que cette reconciliadon ne fut pas fort fincere. Ce fut de l'avis ôc par Fautorité de Fun ôc de l'autre , que Traité de !a paix entre la France ôc l'Angleterre fut propofée : ils fe fer- ^^inj-e"'^ ^^ virent pour cela d'un gentilhomme de Florence, nommé Gui- l'Anglaerfe^ dotti , qui étoit pour lors en Angleterre, ôc qui fous prétexte de quelques affaires qu'il avoir en France , y faifoit fouvent des voyages. Les Plénipotentaires de la part de la France fu- ient François de Montmorenci de la Rochepot gouverneur 40(5 HISTOIRE ■■ ■ ■" de Picardie, Gafpard de Coligni de Châtillon Colonel de Henri IL l'it^fanterie Fraiiçoife, André Guillart fieur du Mortier con- j - ^ Q^ feiller d'Etat , ôc Guillaume Bochetel fecretaire d'Etat. De la part de l'Angleterre, le comte de Bethford, Guillaume Pa- get & Guillaume Peter. La paix fut donc conclue à ces con- ditions : Que les Anglois rendroient Boulogne 6c tous les Forts qu'ils avoient fait bâtir dans le Boulonois , avec tout le canon ôc toutes les munitions de guerre qui y croient 5 ôc que le roi de France leur donneroit quatre cens mille écus d'or en deux payemens, pour le rembourfement des frais de la guerre, ôc en compenfation du canon ôc des munitions qu'ils laiflbient: Que les villes de Lander ôc Douglas , qui avoient été prifes ea EcofTe par les Anglois, feroient rendues, ôc que les fordfica- tions qu'ils avoient faites à Aimonde ôc à Roxbourg feroient dé- molies , Cl la Reine le jugeoit à propos. L'Empereur Charle V. fut compris dans ce traité , de Tune ôc de l'autre part ; ôc l'on donna des otages des deux cotez j pour alîiirer l'éxecution du traité. Ceux que le Roi donna, furent Jean de Bourbon duc d'Enguien , Claude de Lorraine marquis de Mayenne , Fran^- çois de Montmorenci fils du Connétable, Louis de la Trimoûil- le , François de Vendôme vidame de Chartres , ôc Claude d'An- nebaut. Les otages donnés par le Roi d'Angleterre furent le duc de Suffolk , le comte de Herford fils aîné du duc de Sommerfet , les comtes Matrevers d'Arondel , Talbot de Salisbery , Strange de Derby Fitzwater, de Bath ^ ôc Tal- bot de Salop. La garnifon Angloife qui étoit dans Lander, étoit réduite à la dernière extrémité, Ôc fur le point de fe ren- dre, lorfque la nouvelle de la paix conclue arriva. Cette paix ayant été publiée en EcofTe le premier d'Avril , Paul de Ther- mes en partit au mois de Mai avec l'armée , pour la ramener en France. La paix , qui dura trois ans entre l'Angleterre ôc l'EcofTe, fut médiocrement avantageufe aux Ecoflbis : on peut dire même qu'elle leur fut plus onereufe ôc plus funefte que ne l'eût été une guerre fanglante , parce que le Viceroi ôc fon frère l'Ar- chevêque de faint André, hommes avares ôc déréglez, com- mirent impunément toutes fortes de violences. Quelque tems après la Reine douairière , voyant les afl?aires du Royaume en meilleur état ^ vint en France pour revoir fa fille, fa famille ôc DE J. A. DE THOU, Liv. VI. 407 fa patrie. Elle aborda à Dieppe au mois de Septembre , 6c de »»«...i..M là elle fe rendit à Rouen, où le Roi la reçut ôc lui fit de grands ttT^ ^ honneurs. Il célébra dans cette ville la fête de faint Michel patron de fon Ordre , & y fit quatre chevaliers. Il y fit enfuite * fon entrée en cérémonie^ ôc la Reine fa femme la fit le len- demain. Delà il alla à Dieppe ôc vifita toutes les autres villes de la Province , où il fut par tout reçu magnifiquement. En- fin ie traité de paix fut ratifié par les deux Rois ; Ôc pour le lier d'une amitié plus étroite, ils s'envoyèrent réciproquement leurs Ordres, Henri le collier de faint Michel , ôc Edouard ce- lui de la Jartiere enrichi de pierreries. Saint André, qui avoit porté en Angleterre l'ordre du Roi , courut rifque à fon retour d'être enlevé , par l'ordre de la Reine de Hongrie , qui fur le chemin lui avoit drelTé une embûche. Le Roi en ayant été informé, fit faifir tous les vaifleaux Flamands qui étoientdans le port de Dieppe ^ jufqu'àce qu'il fut revenu. La Reine de Hongrie en ufa de même à l'égard des nôtres , qui étoient dans les ports de Flandre. En même-tems Antoine de Croy comte de Rœux empêcha que Jean d'Eftouteville de Ville- bon ne fit entrer un convoi dans Teroùenne. Ce procédé dé- plut d'autant plus au Roi, qu'il avoit quelque tems auparavant fait démolir dans la forêt des Ardennes, pour faire plaifir à l'Em- pereur, le château de Linchant appartenant à un très brave homme nommé Rognac, dont les gens incommodoient fou- vent les Impériaux par leurs courfes. Ce château étoit fi fort, qu'il avoit autrefois réfiflé durant quinze jours à l'Empereur ôc au roi François I. dont les forces étoient jointes. Rognac y avoit depuis fait travailler ôc l'avoir extrêmement fortifié. Ce fut là le commencement de la guerre , qui l'année fuivante s'alluma entre l'Empereur Ôc le Roi. Après la conclufion de la paix avec l'Angleterre, ôc la reddi- Aftaires d* tion de Boulogne, le- Roi fit folemnellement fon entrée dans France. Paris le ly. de Mai , ôc fon offrande à l'Eglife de Notre- Dame , pour accomplir un vœu qu'il avoit fait deux ans au- paravant. Enfuite , pour remédier aux abus Ôc aux fraudes qui fecommettoientpar rapporta l'impétration des bénéfices (abus fi fréquens, qu'à la honte de tout l'ordre Eccléfiaftique^rous les tribunaux du Royaume n'étoient prefque occupez que de procès à ce fujet ) le Roi fit un édit au mois de Juin, 4og HISTOIRE enreglfti-é au Parlement le 24 de Juillet , en confirmation d'un Henri II ''^^^^^ ^^^ avoit été publié quatre ans auparavant , touchant les , - ^ ^ Notaires apoftoliques^ ôcaiin d'en hmiter le nombre. Car il arri- voit louvent que pJuiieurs procurations pour religner etoient nulles ; ôc que ceux qui étoient chargez par le Pape de tenir le regiiire des bénéfices, employoient plulieurs dates ôc faifoient plufieurs llgnatures par rapport au même bénéfice. Les procu- rations étoient tenues fecrettes,jufqu'à ce qu'on jugeât à pro- pos de rendre les refignations publiques, ôc ces procurations demeuroient quelquefois cachées plus de deux ans , ôc n'étoient produites qu'après la mort du réfignant. Cet abus alla plus loin encore : plufieurs réfignoient leurs bénéfices , non pas pure- ment ôc fimplement , mais à condition que le Pape les confe- reroit à certains fujets défignez : cependant ils ne laiflbient pas d'en conferver la joûiffance durant le refte de leur vie , fous prétexte que les réfignataires ne les avoient pas acceptez, bien qu'ils en euflent pris une pofleiïion fimulée, qui éioiten- regiftrée par les Notaires apoftoiiques. Quoique par les bulles des Papes les réfignations foient nulles , fi elles ne font mani^ feftées dans l'efpace de trois mois , la plupart de ceux qui avoient donné une procuration pour réfigner , la révoquoient auiïi-tôt , ce qui donnoit lieu à une infinité de fraudes ôc de chicanes. Il fut donc ordonné , que les Banquiers en cour de Rome tiendrcient regiftre du jour que la procuration leur au- jroit été donnée , du nom du Notaire qui l'auroit expédiée , des témoins qui l'auroient fignée , du jour qu'elle auroit été envoyée, ôc de la réponfe qui feroit venue de Rome. Par ce remède , non-feulement utile mais néceflaire^ l'audace des fauflaires fut réprimée , ôc la femence d'une infinité de procès flit étouffée. Cette fage conduite du Roi fut d'abord défapprouvée à Rome , ou l'on difoit qu'il ne lui appartenoit pas de faire au- cun règlement par rapport à la difcipline eccléfiaftique, dont ie Pape prétend être le feul arbitre , ôc que l'édit publié à ce fujet bleflbit l'autorité du S. Siège. .Mais il eft certain que nos Rois font en pofrefiioii de ce droit j ce qui a été prouvé claire^ ment Ôc folidement par Charle du MouUn. Ce vertueux , fça- vant ôc judicieux Jurifconfulte en apporta plufieurs raifons & plufieurs exemples dans les do£tes Commentaires qu'il pu- blia fur cet édit > ouvrage qui le rendit odieux à certains François D E J. A. D E T H O U , L I V. VL 40P qui favorifoient bien plus les prétentions ultramontaines que les maximes de l'Etat, ôc qui dès-lors l'emportoient fur H£vri H les autres par leur crédit ôc leur pouvoir. Ayant été injufte- i r ^ o. ment accufé pour cela, il fut obligé'de fortir de France , ôc de fe retirer en Franche-Comté, ôc de là en Allemagne, où ce grand homme ^ qui avoit fi bien mérité de fa patrie ingrate, trouva un fur ôc honorable azile. Il fut rappelle , lorfque la guerre commença à s'allumer entre le Roi , ôc le Pape Jule IJI. Ce fut vers ce tems-là , que le Roi donna le gouvernement du Piémont à Charle CofTé de Brifiac, fous le prétexte fpécieux d'honorer ôc de récompenfer un célèbre capitaine , mais en effet pour éloigner un rival : l'inclination que la ducheffe de Valentinois paroifToit avoir pour ce Seigneur , fut caufe que toute la Cour en jugea ainfi. Lorfqu'ii étoit en chemin pour fe rendre dans fon nouveau gouvernement , Jean Caraccioli prin- ce de Melfe, qui revenoit en France , après avoir fagement gouverné cette Province, où il avoit eu foin de rétablir la dis- cipline militaire j ôc de reprimer les defordres des troupes Fran- çoifes , mourut de vieilleffe àSuze, qu'on dit être l'ancien Se- gufium. ColTé s'étant bien comporté dans le gouvernement du Piémont , fut fait Maréchal de France à la place de Carac- cioli , à la recommandation delà duchefle de Valentinois. En ce même tems les habitans deMerindol ôc de Cabrieres, vinrent faire des plaintes au Roi , au fujet de l'injuftice ôc de la cruauté du Parlement de Provence , Ôc ayant fait un difcours touchant , ils obtinrent que leur procès feroit revu au Parle- ment de Paris , ôc qu'on pourroit informer contre ceux qui en cette affaire auroient violé le droit ôc l'équité. On les avoit accufez d'être infeèlez des erreurs des Vaudois , condamnées depuis long - tems , ôc de tenir cette Dodrine pernicieufe , qu'on n'étoit point obligé d'obéir aux Magiftrats: mais il faut remonter à l'origine de cette Se£le. Pierre Valdo riche bourgeois de Lyon donna fon nom à Origine dos ceux qu'on appelle Vaudois, l'an 1 170. Si l'on en croit Gui de ^^^^ °J^' ^^/_ Perpignan évêque d'Elna en Efpagne , qui exerça la charge nndoi & de d'Inquifiteur de la foi contre les Vaudois , Valdo ayant aban- Cabnetcs. donné fa maifon ôc tous fes biens , pour mener une vie évan- gelique , fe fit traduire en langue vulgaire les livres de l'ancien Tom. I, Fff 410 HISTOIRE ôc du nouveau Teftament, ôc quelques beaux endroits des an- Henri IL ciens Ecrivains eccleTiaftiques , qu'il apprit par cœur. Alors fe I 7 r 0. confiant dans fon talent naturel , il fe mit à prêcher ôc à ex- pliquer l'Evangile à la populace , dans les rues ôc dans les pla- ces publiques. S'ctant fait en peu de tems un grand nombre de Sedateurs , il leur ordonna , comme à fes difciples , d'aller en plufieurs lieux annoncer l'Evangile. Mais comme la plu- part étoient très-ignorans , ils enfeignerent plufieurs erreurs grofileres. L'archevêque de Lyon en 'ayant été informé , leur ordonna de comparoitre devant lui ; il fut aifé de les confon- dre , mais non de les faire changer : ils perfifterent opiniâtre- ment dans leurs opinions, ôc alléguèrent qu'il ne falloit point obéir aux hommes , mais feulement à Dieu , dans les chofes qui concernoient la Religion. Ayant alors été excommuniez , ils appellerent au Pape; ils furent enfuite condamnez, comme opiniâtres ôc fchifmatiques , dans le troifiéine Concile de La- tran. Devenus, par cet anathême, odieux ôc exécrables à tout le monde, ils fe répandirent dans le Languedoc, dans leDau- phiné, dans la Savoye, ôc fur tout dans les vallées des Alpes , où ils trouvèrent un fur azile, ôc où ils demeurèrent long-tems cachez. Les principaux articles de leur do£lrine étoient , que puif- que l'églife Romaine avoit renoncé à la vraye Religion de J. C. ôc à la véritable foi , elle étoit devenue la proftituée de Babylone > que c'étoit cet arbre fterile que J. C. avoit con- damné à être arraché ôc jette au feu ; qu'il ne falloit donc point obéir au Pape, non plus qu'aux Evêques, qui enfeignoient fes erreurs j que les Monafteres étoient les égoûts de i'Eglife, 6c de vrais cloaques , que les vœux monaftiques étoient illu- foires, ôcportoient au goût infâme de la péderaftie > que les Ordres facrés étoient les marques de la grande bête , dont il eft parlé dans l'Apocalypfe 5 que le Purgatoire, la Mefiîe , le culte des Saints , la confecration des temples , étoient des in- ventions de Satan. A ces articles principaux ôc certains de leur dodlrine , on en a ajouté plufieurs autres , par rapport au mariage , à la refurreêlion , à l'état de l'ame après la mort, ôc à l'abirinence. Pierre Valdo leur chef, ayant abandonné fon pays , vint en Flandre , ôc après s'être fait un grand nombre de Sénateurs DEJ. A. DE THOU,Liv. VI. 4tr en Picardie, il pafla en Allemagne, demeura long-tems dans a ixem les villes Vandaliques \ ôc s'arrêta enfin en Bohême , où en- Henri IL core aujourd'hui ceux qui fuivent fa doctrine , s'appellent Pi- j ^ ^ q^ cards. Il avoir eu pour compagnon un certain Arnaud ou Arnold, qui s'en alla en Languedoc, ôc fixa fon féjour à Albi , d'où font venus les Albigeois , qui en peu de tems étendirent leur fe6le dans le territoire de Touloufe , dans le Roùergne , le Querci, ôc l'Agénois. A cet Arnold fuccederent Efperon & Jofephj ce qui donna Heu à Grégoire IX. de don- ner à tous ces hérétiques les noms d'Arnoldiftes , Efperoniftes > & Jofephiftes. Il les nomma aufTi Gazares , nom qu'on donne aujourd'hui à tous les hérétiques , en Allemagne ôc dans les pays du Nord : il les appella ainfi , à caufe de l'empereur Léon m. furnommé Gazare, à qui les Papes ont reproché, plus qu'aux autres Empereurs hérétiques, fes erreurs ôc fes fa- crileges. On les nomme dans quelques livres. Cathares, nom qui fignifie la même chofe que celui de Puritains en Angle- terre. On les a auiïi appeliez Léonins, à caufe de ce même Léon III. que Zonare, qui le place au nombre des héréti- ques , ne laifle pas d'honorer du titre de Prince jufte ôc pru- dent. Cet Empereur follicité par un Moine nommé Theodofe, ayant ordonné d'ôter des temples toutes les ftatuës ôc toutes les images, comme n'étant propres qu'à entretenir l'idolâtrie, ôc à féduire les ignorans , fut pour cela furnommé Iconoma- que. Mais comme ôc le pays ôc le tems où il vivoit font trop éloignez de nous , quelques auteurs prétendent que ce n'efl: pas de lui , mais d'un certain François , appelle Léon , que ces Sedaires prirent leur nom. Quoiqu'il en foit , il eft certain que les noms que nous venons de dire , viennent ou des au- teurs ou des partifans de cette fede. On les a appeliez pau- vres de Lyon ôc Albigeois , ôc en d'autres lieux , pour des raifons différentes , on les a nommez Paffagers ou Tramontains, Patureniens , Lollards , Turelupins , ôc Chaignards. Grégoire I II y a deux Vandalies en Allema- gne ; l'une eft une contrée de la Po- meranie Ducale , l'autre eft un pays du Duché de Meckelbourg en bafTe- Saxe. C'eft de ces pays , Se des bords de la mer Baltique , que fortirent les Vandales, peuples û connus dans l'Hif- I toire,qui traverferent autrefois IcsGau- les , battirent les Romains dans la Be- tique , appellée depuis de leur nom An- daloufie, en furent chaflez par les Gots, pafferent en Afrique & furent enfia exterminez par Bellifaire en jyj. Fffij ^12 HISTOIRE ■ IX. difoît d'eux , qu'ils avoient des vifages différens , mais Henri IL ^^'^^^ ^^ tenoient tous par la queue. Comme ils déclamoient 1 S" r 0 ^vec beaucoup de véhémence ôc de zélé contre le pou- voir exorbitant , le fafte , ôc les vices des Papes , on voyoit les peuples frappez de leurs prédicadons fe Ibuftraire peu à peu à robéiffance du S. Siège. Le pape Innocent fe fervit d'abord contre eux du glaive fpirituel : il leur envoya douze Abbez de l'ordre de Cîteaux , ôc enfuite Diego évêque d'Of- ma 5 celui-ci mena avec lui faint Dominique , qui fut depuis le Fondateur de l'ordre des Frères Prêcheurs. Mais le S. Père voyant que le glaive de la parole de Dieu étoit inutile , jugea à propos de mettre bas le glaive fpirituel, ôc de fe fervir du glaive de fer. Il déclara chefs de la Croifade ou de la fainte guerre , en Allemagne Leopold VI. duc d'Autriche , ôc en France Simon comte de Montfort , aufquels plufieurs fe joi- gnirent. L'armée des Croifez de France marcha d'abord à Beziers , dont les habitans furent tous paffez au fil de l'épée , fans au- cune diftinction des innocens ôc des coupables > quoique pour prévenir ce défordre , les Légats du S. Siège euffent donné la lifte des coupables , ôc euïîent fait marquer d'un charbon noir les portes de leurs maifons. La ville de Carcaffonne ayant été prife enfuite , il fut permis aux habitans d'en fortir avec leurs habits feulement, ôc tous leurs biens furent livrez au pil- lage. Cent cinquante furent brûlez vifs dans le château de Me- nerbe , parce qu'ils ne voulurent pas renoncer à leurs erreurs. Cet exemple intimida ceux d'Albi ^ qui demandèrent grâce , ôc fe rendirent à difcretion : on fit néanmoins mourir les chefs de la rébellion , obftinez dans leurs opinions. On commit en- core de grandes cruautez à Lavaur, dont le Gouverneur fut pendu , ôc oii toute la noblefle eut la tête tranchée. Les Légats ne voulurent pas même avoir, quelque indulgence pour les femmes. Ils firent jetter dans un puits Girarde , dame de Lavaur , ôc l'y firent accabler de pierres , fous prétexte qu'elle étoit , difoient-ils , groffe de fon frère ou de fon fils. Après cela on alla attaquer Lefcures, Rabafteins, Gaillac , S. Marcel , S. An- îonin , Cauzac ôc MoifTac , oiiles vainqueurs , fans pitié ôc fans diftindion, maffacrerent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains. Le château de Penne s'étant rendu à difcretion , après DE J. A. DE THOU , Liv. VI. 415 un long fiége , 70 foldats de la garnifon furent pendus , ôc le ■ refte qui ne voulut pas abjurer l'héréfie , fut brûlé. Henri IL Paris même fe reffentit de la fureur catholique ; quatorze 1550. perfonnes, dont la plupart étoient Prêtres, ayant e'té convain- cus d'héréde , furent condamnez au feu. Les Hérétiques étoient traitez en Angleterre avec moins d'inhumanité , s'il eft vrai que la mort foit la plus grande de toutes les peines 5 car au lieu de les faire mourir , on le contentoit de les marquer aux épaules ôc au front avec un fer chaud : fuppHce moins cruel, mais plus ignominieux que la mort qu'on leur faifoit fouffrir en France. Après ces barbares exécutions , il y eut quelque intervalle de calme 5 mais le Pape ayant été informé que Rai- mond comte de Touloufe favorifoit les Albigeois, il fit ré- prendre les armes , à la follicitation des évêques de Toulou- fe, d' Agde , de Lodeve , Ôc de Comminges. Le comte Simon de Montfort conduifit donc une armée contre le comte Rai- niond 5 il l'attaqua auprès de Muret fur la Garonne , Ôc quoique ce Prince fût fécondé de Pierre roi d'Arragon ôc des comtes de Foix ôc de S. Gille , il lui tua 17000 hommes , ôc ne per- dit en tout que huit foldats. Cette défaite engagea le comte de Touloufe à demander pardon au Pape, ôc à abjurer publi- quement fon erreur. Quelque tems après le roi Louis VIÎI. fît la guerre aux ha- bitans d'Avignon , parce qu'ils retiroient les Albigeois dans leur ville. Il la prit ôc en fit abbatre les murailles , ôc rafer plus de 300 maifons. Il fe préparoit à aller attaquer Albi , s'il n'eut été fout à coup frappé d'une maladie dont il mourut. Quoique depuis ce tems-là la perfécution eût difperfé tous les Albigeois, ôc les eût comme ancanns , il s'en eft cependant trouvé de tems en tems , qui ont fait revivre leur do£lrine. Jean Wiclef la renouvella en Angleterre , ôc Jean Hus avec Jérôme de Prague la firent renaître en Bohême. De notre tems , les fentimens de Luther ayant été gourez par un grand nombre de perfonnes , les reftes des Albigeois épars ontcommencé à fe réunir; ôc à mefure que la réputation de cet héréfiarque , s'eft accrue , ils ont auiïi re- pris plus de force ôc de crédit, ôc principalement dans les Alpes , ôc dans les provinces voifines. Les Vaudois de Merindol ôc de Cabrieres ayant donc appris ce qui fe palToit en Allemagne , reprirent courage , ôc F f f iij 414 HISTOIRE »..! ■■>.«— firent venir des Docteurs de ce pays-là , peur les inftruire î s'é- Henri II ^^^^^ par-là plus ouvertement déclarés qu'ils n'avoient fait julr i ^ ^ Q qu'alors , le Parlement de Provence , à la réquifition du Pro- cureur Général , les ajourna perfonnellement : mais le confeil de leurs amis , & la crainte du danger les empêchèrent de comparoître. Enfin ayant été , félon la coutume , fommez de comparoître dans 27 jours, ils furent condamnés par contu- mace le 18 de Novembre de l'année 15" 40. Barthélémy Chaf- fané, célèbre Jurifconfulte, étoit alors Premier Préfident du Par- lement d'Aix, Par un autre Arrêt, les chefs de famille furent condamnés au feu , avec confifcation de tout ce qui leur ap- partenoit. Mais parce que Merindol paflîbit pour être la retrai- te , ôc comme le Fort de ces Sedaires , il fut ordonné par le Parlement que les maifons feroient démolies ôc rafées, que les caves même feroient comblées , que les cavernes des en- virons feroient bouchées , que les bois feroient coupez ôc ab- batus , les arbres des jardins arrachez , ôc que les terres de ceux qui avoient demeuré dans Merindol , ne pourroient être ' afl"'ermées à qui que ce fut de leur famille ou de leur nom. Il fut en même tems enjoint aux Juges ordinaires d'Aix , de Tour- ves , de S. Maximin , ôc d'Apt, de faire exécuter cet Arrêt. Plu- fieurs etoient d'avis qu'on en fufpendît l'exécution, & qu'on' attendit que , félon les loix ôc les ufages du Royaume > un ju- gement fifevere, porté contre des abfens ôc des contumaces , acquît par laps de tems , la qualité de jugement définitif ÔC d'Arrêt dans les formes. D'autres au contraire vouloient , que fans perdre de tems^ on punît le crime ôc on arrêtât la conta- gion ^ ôc que pour cela on exécutât l'Arrêt au plutôt. Les Evê- ques d'Arles ôc d'Acqs étoient ceux qui preflbient le plus Chaffané : ils vouloient qu'on allât , à main armée , contraindre ces malheureux à fubir leur jugement , ôc promettoient de leur part, ôc au nom de tout le Clergé de leurs diocéfes , l'argent né- ceflaire pour les frais de cette guerre. L'exécution de l'Arrêt fut néanmoins remife à un autre tems , par une remontrance , qui quoique peu férieufedans ce qu'elle contenoit, fçut toucher ôc perfuader le premier Préfi- dent. Il y avoit à Aix un gentilhomme d'Arles, nommé d'AI- lencé, homme de bien , qui avoit des Lettres, ôc qui étoit ami de Chaffané. Ce gentilhomme , qui trouvoit ce jugement DE J. A. DE THOU, Liv. VI. 415» injiifte , ôc qui deliroitque l'exécution en fût difFere'e j étant un jour feul avec le premier Prcfident , qui étoit indécis fur le Henri îL parti qu'il prendroit , lui parla ainfi : 1 Je ne veux ni ne dois approuver ou condamner ces difcours : «Je fçaique, dans tout Etat bien policé, l'autorité desjuge- w mens doit être refpeclée , ôcque leur équité ne doit pas être 3' légèrement & témérairement révoquée en doute. Mais après » avoir bien confideré l'importance de cette affaire , il eO: quef- »> tion defçavoir, s'il ne feroit pas plus convenable de différer « l'exécution de l'Arrêt, & par ce délai d'en adoucir la rigueur. 3> Comme les opinions font différentes , ôc que les raiions de 95 part & d'autres font fortes , je me fuis propofé^ puifque nous S' fommes amis, de vous parler en ami, ôc ufant du droit de w l'amitié , de vous oppofer vous - même à vous-même. Je « crois que vous vous fouvenez de ce que vous penfiez , lorfque » n'étant encore qu'Avocat à Autun, vous y plaidâtes la caufe sî des Rats. Vous avez fait imprimer ce plaidoyé, ôc comme je 3> connois votre modeflie ôc votre candeur, vous fouffirez volon- 9> tiers qu'oA vous rappelle le fouvenirdece tems-là. Or voici * 3> comment vous expoiiez le fait de votre caufe. Un grand nom- o-> bre de rats s'étant répandu dans le territoire d'Autun , où ils 3> mangeoient tous les bleds, on ne trouva point de meilleur » remède à ce mal , que de les faire excommunier par l'E- » vêque du lieu , ou par fon grand Vicaire : cet expédient ayant S' été communiqué au grand Vicaire , il fut d'avis qu'avant 33 toute chofe on fit donner aux rats trois aff^gnationsj mais il 95 ne voulut point prononcer la fentence^ qu'on n'eût nommé un 3' Avocat pour plaider la caufe des abfens.Ce fut vous, qui entre- 35 prîtes leur défenfe , ôc qui pour remplir votre miniftere avec ^ exa£litude, fîtes fentir aux Juges par d'excellentes raifons, que 35 les rats n'a voient pas été ajournez dans les formes : vous ob- 35 tintes que les Curez de chaque paroiffe leur feroient fignifier 35 un nouvel ajournement, puifque dans cette affaire il s'agif- 35 foit du falut ou de la ruine de tous les rats. Après cela, vous 35 fîtes voir que le délai qu'on leur avoit donné , éroit trop 35 court , pour pouvoir tous comparoître au jour de l'affigna- 3» tion j d'autant plus qu'il n'y avoit point de chemin , où les 41^ HISTOIRE i.i II !■■ I ■ 03 chats ne fufTeiit en embufcade pour les furprendre. Vous Henri II. " employâtes enfuite plufieurs pallages de l'Ecriture fainte I f r G '* P^'^*- défendre vos clients , ôc enfin vous obtintes qu'on leuc 0' accorderoit un plus long terme pour comparoître. Cette « caufe que vous défendîtes fi bien , vous acquit la réputation 3' d'un vertueux & fçavant Avocat. Or je vous renvoyé aujour- 05 d'hui à ce plaidoyé , & je vous propofe vos propres argumens. o> N'eft-il pas étrange y que celui qui dans la caufe des rats à o> infifté fi fortement fur l'ordre ôc les formes de la juftice, pa- oî roifle aujourd'hui les négliger , lorfqu'il s'agit des biens ÔC 35 de la vie de tant d'hommes f Prenez garde de reffembler à ces « lâches maîtres en fait d'armes , qui obfervent tous les pré- w ceptes de leur art, ôc triomphent de tous leurs adverfaires ,' 35 lorfqu'ils ont le fleuret en main , ôc qui oublient entiere- « ment toutes leurs règles, lorfqu'il eftqueftion de fe battre avec 35 l'épée nuë. Seroit-il pofiible que ce que vous avez fait autre- S5 fois dans une caufe burlefque , lorfque vous étiez jeune , ôc 35 que vous n'étiez pas encore magiftrat , vous l'oubRafiiez au- 55 jourd'hui dans une affaire importante , dans l'âge ôc la dignité w où vous êtes j ôc avec la réputation que vous avez acquife ? 35 Souffrirez-vous que la condition de tant de malheureux, dont 35 vous êtes le juge , foit pire que celle des vils animaux dont S5 vous étiez alors le défenfeur ? Je ne vous parle point de l'inno- S5 cence de ce peuple, à qui vous fçavez vous-même combien 35 de crimes faux on impute? cependant ils fervent Dieu avec 35 ferveur 5 ils ne refufent jamais de rendre ce qu'ils doivent à 3> leurs Seigneurs , aux Magiflrats, au Prince. Je vous conjure 35 donc , par l'amitié qui eft entre nous , de faire attention à ces M raifons, ôc de croire qu'on nefçauroit trop délibérer , lorf- 3> qu'il s'agit de faire périr des hommes. Le difcours de ce Gentilhomme frappa tellement le premier Préfident, que l'exécution de l'Arrêt fut différée, ôc que les tpoupes , qui étoient déjà affemblées en grand nombre , furent congédiées , jufqu'à ce qu'on eût fçu la volonté du Roi. Ce- pendant Guillaume duBellai, feigneur de Langey , ayant donné avis au Roi de l'Arrêt du Parlement de Provence , eut ordre de s'informer avec foin de cette affaire , ôc de lui en faire le rapport. Après une information exa£le , il trouva que ceux qu'on appelloit Vaudois , étoient des gens , qui depuis 500 ans DE J. A. DE THOU, Liv. VL 417 ans avoient défriché des terres, ôc en jouifloient , au moyen ..liiMii..». d'une rente qu'ils faifoient aux propriétaires , 6c que par un UpioRi TT travail aflidu ils les avoient rendues fertiles : qu'ils croient la- borieux Ôcfobres; qu'au lieu d'employer leur argent à plaider, ils l'employoient au foulagement des pauvres ; qu'ils payoient religieufement la taille au Roi , ôc les droits à leurs Seigneurs : que leurs fréquentes prières ôc l'innocence de leurs mœurs , témoignoient qu'ils craignoient Dieu : qu'au refte on les voyoit rarement à l'Eglife , ôc qu'ils n'y entroient, que lorfque leur négoce ôc leurs affaires les appelloient dans les villes ôc dans les bourgs voifins de leur demeure : qu'étant à l'Eglife , ils ne fe mettoient point à genoux devant les images de Dieu ou des Saints , ôc ne leur offroient ni cierges ni autres chofes : qu'ils ne faifoient point dire de Méfies j foit pour eux foit pour leurs parens morts : qu'ils ne faifoient point le ligne de la Croix , ôc qu'ils ne prenoient point d'Eau bénite, lorfque le tonnerre grondoit , mais qu'ils fe contentoient de lever les yeux au Ciel pour implorer le fecours du Tout-puiflant : qu'ils ne fai- foient point de pèlerinages , ôc ne fe découvroient point en paffant devant les Croix : que leurs cérémonies étoient diffé- rentes des nôtres , ôc leurs prières publiques en langage vul- gaire. Qu'enfin ils ne reconnoifiToient ni le Pape ni les Evê- ques, ôc qu'ils élifoient feulement quelques-uns d'entr'eux, qu'ils regardoient comme leurs minières ôc leurs pafteurs. François I. ayant été informé de toutes ces chofes , envoya au Parlement d'Aix une Déclaration dattée du 18 Février i5'4i. par laquelle pardonnant aux Vaudois la conduite qu'ils avoient eue jufqu'alors , il leur ordonnoit dans l'efpace de trois mois d'abjurer leurs erreurs , ôc afin de connoitre ceux qui voudroient fe convertir , il ordonna au Parlement de man- der à Aix des députez des villes, bourgs ôc villages > pour faire abjuration au nom de tous les autres , ôc en cas qu'il s'en trou- vât quelques-uns qui refufafient d'obéir , il vouloir qu'ils fuffent punis fuivant les Ordonnances, ôc que s'il étoit néceffaire,on fe fervît pour cela du fecours des gens de guerre. Cette Déclaration ayant été enregiftrée au Parlement d'Aix , François Chai ôc Guillaume Armand > députez de Merindol , vinrent à Aixj ôc préfenterent au Parlement une requête, par laquelle ils fupplioient que leur procès fut revu, ôc qu'il fetînt Tom.l. G g g 4i8 HISTOIRE une affemblée de Théologiens , pour conférer fur les points Henri II ^^ ^^^^ Religion , n'étant pas raifonnable qu'ils s'avoùaflent i r r Q ' hérétiques, avant d'être convaincus, ni qu'ils fuffent condam- nez, fans avoir auparavant été entendus. Le premier Préfident qui avoit fait des réflexions fur les confeils de fon ami, prit les députez en particuher , en préfence des gens du Roi , ôc les exhorta à reconnoître feurs erreurs , ôc à ne pas obliger les Juges, par leur opiniâtreté, à févir contre eux avec une rigueur oppofée à leurs favorables intentions. Enfin voyant qu'ils per- fiftoient à demander qu'on leur fît connoître leurs erreurs , il les fit confentir à remettre au Parlement un abrégé de leur créance , qui feroit envoyé au Roi. Les habitans deCabrieres dans le Comtat Venaifîîn , étoient alors attaquez par les troupes du Vice - légat d'Avignon. Voyant qu'ils étoient dans le même péril que les autres , ils ré- folurent de drefler leur profefTion de foi , qui approchoit beau- coup de la doêlrine de Luther , & l'envoyèrent au E.oi , qui la remit à Chaftelain pour l'examiner. Ils en envoyèrent aufîi une Copie à Jaque Sadolet cardinal, évêquede Carpentras, qui étant d'un caraderc doux ôc humain , fit un très-bon accueil à ceux qui la lui prefenterent , ôc leur dit , que tout ce qu'on leur imputoit t ôc qui n'étoit point compris dans leur écrit; étoient des menfonges méprifables , inventez pour les rendre odieux , ôc qu'il s'en étoit afîuré lui-même par des recherches exactes : Qu'au refte il y avoit beaucoup d'articles dans leur confefiion de foi , qui pouvoient être reformez , fans al- térer la fubftance de leur dodrine , ôc que dans les endroits où ils s'exprimoient trop durement au fujet du Pape ôc des évê- ques , il leur feroit aifé d'employer des termes plus modérez ? qu'il avoit beaucoup d'affedion pour eux , ôc que ce feroit tou- jours contre fon fentiment qu'on les traiteroit en ennemis ; qu'il fe rendroit inceffamment à fa maifon de Cabrieres, ou il s'informeroit plus particulièrement de tout ce qui concernoit cette affaire. Il ajouta à cç^s, paroles obligeantes , un témoi- gnage certain de la bonne volonté qu'il avoit pour eux; car il arrêta le Vice-légat d'Avignon , qui marchoit contre eux avec des troupes , ôc le pria de fe retirer. Ceux de Merindol ayant préfenté leurprofeffion de foi , le Par- lement d'Aix leur envoya Jean Durandi évêque de Cavaillon ; DE J. A. DE THOU , L i v. VI. 419 & quelques Do£leurs en Théologie , pour leur faire con- noître leurs erreurs , leur en accorder le pardon, s'ils y vou- Henri II îoient renoncer , & faire leur rapport à la Cour , s'ils les trou- i r ^ o * voient incorrigibles. Ils refifterent conftamment à toutes les follicitations , ôc l'on ne put rien obtenir d'eux. Cependant comme le Roi avoir évoqué l'affaire à lui , on ne leur fit au- cun mauvais traitement pendant la vie de Chaffané. Mais ce magiftrat étant mort fubitement , ôc ayant eu pour fucceffeur Jean Meinier Baron d'Oppede , homme violent, ôc ennemi particulier de ceux de Cabrieres , dont fes terres étoient voi- lines, renouvella la perfécution contre les Vaudois. Cet hom- me prétendant avoit toute autorité dans la Province , en l'ab- fence de Louis Adhemar Comte de Grignan gouverneur de Provence , qui avoit été envoyé par le Roi à la diète de Wor- mes , fit entendre à la Cour , que les Vaudois avoient affem- blé feize mille hommes , ôc formé le delfein de fe rendre maî- tres de Marfeille ; qu'ils fe préparoient enfin à exciter de grands troubles dans la Provence. Il envoya en même tems à la Cour Louis Courtin HuiiFier du Parlement , pour demander au nom du Procureur général , que l'arrêt rendu par contumace con- tre les Vaudois fût exécuté. Le Roi irrité par cet avis, ôc animé encore par le cardinal de Tournon , parent du comte de Grignan j ôc ennemi furieux de toute efpece de fectaires, envoya au Parlement une lettre datée du mois de Janvier iy4j a par laquelle il permettoit à cette Cour de pourfuivre, félon toute la rigueur des Loix, ceuxdeMerindol ôc les autres Vaudois. Ce fut en vain que les Etats de l'Empire écrivirent de Ratifbonne en leur faveur, Ôc que les Cantons Proteflans de la Suiffe fupplierent le Roi d'annuller le Jugement por- té contre les Vaudois , ôc même de révoquer la condition qu'on leur avoit impofée , de renoncer à leur doctrine , parce qu'ils ne pouvoient y foufcrire fans bleffer leurs confciences. Le Roi refufa conflamment la grâce qu'ils leur demandoient 5 6c lorfqu'ils le prièrent enfuite d'avoir pitié de ces miferables fugitifs, il leur fit cette réponfe dure: Que comme il ne femê- loit point de leurs affaires , ils ne dévoient pas non plus fe mêler des ilennes , ni fe mettre en peine de quelle forte il châtioit les coupables. Le préfîdcnt d'Oppede ayant reçu la lettre du Roi , la Ggg ij 420 HISTOIRE n. tint quelques tems fectette , en attendant roccafion d'exécuter Henri II ^^^ o»^clres de la Cour. On leva alors des troupes , Ibuslepre- i r ^ Q texte de la guerre d'Angleterre , & on^voulut attendre quetou- ' tes chofes fuflent prêtes pour aller attaquer les Vaudois. Tous ceux qui étoient capables de porter les armes dans les villes^ d'Aix^ d'Arles ôc de Marfeille , & dans les autres lieux les plus peuplés^ eurent ordre de fe mettre fous les armes , avec mena- ces de punition exemplaire , pour ceux qui le refuferoient. Déjà il y avoit fix Compagnies d'infanterie avec la cavalerie du Capitaine Poulin baron de la Garde 5 ces troupes étoient nouvellement arrivées de Piémont ôc d'Avignon. Ce fut alors' • que la lettre du Roi fut lûë en plein Parlement , où tout d'une voix il fut dit : Que l'arrêt donné contre ceux de Merindol feroit exécuté. On commit pour cette exécution y François de la Fonds préfident , Honoré de Tributiis , ôc Bernard Badet Confeillers 5 ôc on leur joignit Nicolas Guerin Avocat géné- ral, le plus ardent de tous. Le préfident d'Oppede accompa- gné des principales perfonnes de la Ville , ôc menant avec lui 400. pionniers, fe rendit le lendemain au camp de Cadenet. La première expédition fe fit dans le territoire de Pertuis. Les villages de Pupin^ de la Mothe ôc de S.Martin, fituez fur laDurance, furent pris, faccagez ôc brûlez. Le lendemain Ville-Laure, Lourmarin, Genfon, Treizemines ôc la Roque, qui avoient été abandonnez , furent brûlez inhumainement y ôc tous les beftiaux en furent enlevez. Le préfident d'Oppede réfolut alors d'aller attaquer Merindol. Mais les habitans voyant de tous cotez le feu allumé autour d'eux , jugèrent à propos de prévenir le danger qui les menaçoit , ôc prirent la fuite avec leurs femmes ôc leurs enfans. C'étoit un fpe£lacle touchant. ôc digne de compafiion , de voir marcher çà ôc là par des che- mins détournez ôc difficiles , de jeunes garçons , des vieillards caducs , des femmes éplorées , qui portoient leurs petits en- fans , les unes dans leurs berceaux ou entre les bras , ôc les au- tres dans leur fein. ^Ces pauvres gens s'arrêtèrent la première nuit à faint Falaife , d'oii les habitans fe préparoient déjà à for- tir , fçachant que le Vice-légat , évêque de Cavaillon , avoit ordonné de les pafler tous au fil de l'épée. Le lendemain ils. s'enfoncèrent dans les bois , ne trouvant ailleurs d'autre fureté pour eux, Car le Préfident avoit défendu fur peine de la vie. DE J. A, ETE THOU, L i v. Vï. 4^e d'arTifter les Vaudois , ôc de leur donner le moindre fecours, -^"— ■^»— g ôc avoir même ordonné de les maffacrer tous , fans avoir égard Henri 11. ni au fexe ni à l'âge , par tout où l'on pourroit les rencon- i c c o, trer. Après avoir fait un long ôc rude chemin , qui lalTa , ôc acca- bla plufieurs femmes chargées d'un double fardeau , c'eft-à- dire , des enfans qu'elles portoient dans leur fein ôc entre leurs bras , ils arrivèrent enfin en un lieu , où ils trouvèrent plufieurs autres de leurs frères fà qui une femblable épouvan- te avoir fait prendre la fuite. Mais ayant été avertis furie foir que le Préfident approchoit , ôc étoit prêt d'arriver , ils réfolu- rent de partir à la hâte , ôc fans différer , ôc de laiffer là leurs femmes Ôc leurs enfans , perfuadez que les ennemis n'auroient pas la cruauté de leur faire du mal. Cette trifte féparation ex- cita de tous côtés des gémiffemens ôc des cris , dont les Echo des montagnes ôc des bois augmentoient l'horreur. Cqs mal- heureux ayant marché toute la nuit, gagnèrent enfin le fom- met du Mont-Leberon , d'où appercevant plufieurs villages tout en feu , ils prirent le chemin de Mus. Cependant le Préfident partagea fes troupes , ôc ayant été informé que ceux de Merindol avoient pris la fuite , il en en- voya une partie pour les pourfuivre , Ôc mena Tautre à Merin- dol. Mais il y eut quelqu'un dans fon armée, qui touché de pi- tié fe détacha, ôc qui du haut d'un rocher jetta deux pierres à l'endroit où il croyoitque ceux de Merindol s'étoient arrêtez^ en leur criant de tems en tems qu'ils fe fauvaffent. Il fortit en même-tems quelques gens de Mus pour avertir le Pafteur ôc ceux qui étoient demeurez pour la garde des femmes ôc des enfans , de fe retirer , ôc qui leur montrèrent à travers les ronces un fentier inconnu. Bien-tôt après arrivèrent ceux qui avoient été détachez pour les pourfuivre. Ils ne refpiroient que le carnage, ôc à la vùë des femmes, qui étoient au moins au nombre de cinq cens , ils vouloient aflTouvir leur infâme brutaUté : mais leur Commandant les contint par fes menaces j enforte qu'ils fe retirèrent^ après avoir enlevé tout le bétail ôc tout ce qui put tomber fous leurs mains. Le Préfident étant entré dans Merindol , n'y trouva qu'un jeune homme, nommé Maurice le Blanc iil déchargea fur lui toute fa colère, ôc l'ayant fait attacher à un olivier , il le fit tuei^ Gggixj 422 HISTOIRE ■ à coups d'arquebufe j enfuite il fit brûler ou abattre toutes les Henri II ^'^'^^^^^ns du bourg , puis il s'en alla à Cabrieres. Il n'y avoit j <- ^ Q ' dans ce lieu que foixante hommes ôc trente femmes , qui d'a- bord lui fermèrent les portes : mais voyant arriver le canon, ils fe rendirent, à condition qu'on leur fauveroit la vie. Mais quoi que le feigneur du lieu ôc le baron de la Garde leur enflent engagez leur parole , dès que les foldats furent entrez dans la ville , on les faifit tous , ôc même ceux qui s'étoient réfugiez dans le château ou dans l'Egîife j ôc tous , fans avoir égard à la foi donnée, fans diftindion d'âge ni de fexe, furent mafla- crez dans une prairie proche de la ville. Pour les femmesj elles furent conduites par l'ordre du Prefident dans une grange rem- plie de paille , où Ton mit le feu ; elles voulurent fe fauver par une fenêtre , mais on les repoufla avec des perches ôc des pi- ques 5 elles furent donc toutes fufîbquées par la fumée ôc con- fumées par les flames. On marcha enfuite vers la ville delaCofte , dont le feigneur avoit promis aux habitans qu'il ne leur feroit fait aucun mal> pourvu qu'ils portaflent leurs armes dans le château, ôc qu'ils vouluflent démolir les murailles de la ville en quatre endroits diiférens. Ils ajoutèrent foi aux promefl^es de leur Seigneur 5 mais dès que le Prefident fut arrivé, les fauxbourgs furent brû- lez, la ville prife ôc faccagée, ôc tous les habitans maflacrez, fans que l'on en épargnât aucun. Les femmes ôc les filles qui pu- rent fe dérober à la première fureur du foldat, s'étoient retirées dans un jardin près du château : elles furent toutes violées, Ôc en- fuite fi cruellement traitées, que la douleur , la faim , ôc plufieurs tourmens qu'elles foufFrirent , leur cauferent la mort. Ceux qui s'étoient cachez dans Mus , ayant enfin été découverts , eurent le même fort que les autres , tandis que ceux qui erroient dans la forêt ôc fur les montagnes n'étoient pas moins à plaindre qu'eux , privez de leurs femmes ôc de leurs enfans. Les uns fe retirèrent à Genève ôc les autres chez les Suifles. Vingt-deux villages furent traitez de la forte ôc avec autant d'inhumanité. On nomma enfuite , à la perfuafion du Prefident , des Com- mifl[aires pour faire le procès au relie des hérétiques , dont plu- fieurs furent condamnez aux galères, d'autres à de grofl^es amen- des , ôc quelques - uns abfous j entr' autres les fujets du fei- gneur de Cental , qui renoncèrent publiquement à leurs er- reurs. DE J. A. DE THOU , Liv. VL 42^ Cependant le prefidentd'Oppede ôc les CommifTaires craig- nant a être un jour inquiétés pour tout ce qui s'étoit fait dans Henri IL cette cruelle expédition, envoyèrent au Roi le Preiident de la i ;• c o. Fonds , pour charger de crimes horribles ceux qui avoient été ou inhumainement maflacrez , ou injuftement tourmentez , ôc pour faire entendre à la Cour qu'ils avoient été traitez avec encore moins de févérité qu'ils ne le méritoient. La Fonds s'ac- quitta fi bien de fa commifïîon, qu'il obtint du Roi^ par le moyen ( à ce qu'on croit ) du Cardinal de Tournon , une déclaration dattée du 18 d'Août , par laquelle fa Majef- té approuvoittout ce qui avoit été fait contre les Vaudois. Mais le Roi mieux informé en fut dans la fuite très-faché, ôc plufieurs ont écrit que l'une des dernières chofes qu'il dit en mourant à Henri fon fils 3 fut de lui recommander exprefTé- ment, de faire informer au fujet des injuftes vexations du Par- lement d'Aix en cette occafion : ôc même avant que de mou- rir , il fit arrêter un Jacobin , nommé Jean de Roma y ôc or- donna au Parlement d'en faire juftice. Ce moine cruel, qui étoit Inquifiteur , avoit inventé un nouveau genre de queftion. Il faifoit chauffer aux criminels des bottes remplies de fuif bouil- lant ; ôc prenant plaifir à les voir en cet état , il leur faifoic attacher des éperons ; ôc leur demandoit d'un ton moqueur , s'ils fe trouvoient bien bottez pour voyager. Ce fcelérat ayant eu avis qu'il y avoit contre lui un décret deprife de corps, prit la fuite ôc fe réfugia à Avignon; là n'ayant rien à craindre de la part des hommes, il ne put fe fouftraire à la vengence di- vine : après avoir été volé par fes domeftiques , qui lui enle- vèrent tout l'argent qu'il avoit amafie , il fe vit enfin tout cou- vert d'ulcères, ôc tourmenté de douleurs aiguës ôc infupor- tables , qui lui faifoient à chaque inftant fouhaiter la mort. Mais Dieu permit qu'il vécut long-tems , ôc prolongea fa vie pour prolonger fon fuppHce. Après la mort de François I. le cardinal de Tournon ôc le comte de Grignan,qui avoient été en faveur jufqu'alors , dé- vinrent odieux ôc infupportables aux favoris du nouveau Roi. Alors le peuple de Merindol ôc les autres Vaudois profitè- rent de leur difgrace, pour fe plaindre à la Cour desiniqui- tezôc des cruautez du Parlement d'Aix , ôc obtinrent aifément la revifion de leur procès. Celui qui les protégea le plus- 4^4 HISTOIRE •^ ' ' ' efficacement, fut le duc deGuifejcar îe duc d'Aumale avolt pris Henri II. ^^ ^^^^^^ après la mort de Claude de Guife foii père. Le comte j ç ç Q^ de Grignaii redoutant un Ci puiflant adverfaire , jugea à pro- pos de lui céder, à titre Je donation ou de vente, îa terre de Grignan , pour fe garannr des pourfuites dont il étoit mena- cé. Car quoique toutes les violences eufTent été commifes en fon abfence , comme je l'ai dit, on ne laifToit pas de les lui im- puter, comme ayant été faites par fon ordre ^ ôc exécutées par d'Oppede fon Lieutenant. L'affaire fut d'abord portée au grand Confeil : mais les Prefidens d'Oppede ôc de la Fonds , les confeillers de Tributiis ôc Badet ôc l'avocat général Guerin refuferent de comparoître j ôc alléguant pour leur dcfenfe l'Ar- rêt du Parlement, ils prérendirent que le Procureur général fe portoit envain pour appellant de l'exécution des jugemens de la Cour. Enfin le Roi par une déclaration du 1 7 de Mars évo- qua l'affaire à lui ; ôc comme il s'agiffoit de fçavoir quelle force ôc quelle autorité dévoient avoir les Arrêts rendus parle Parlement d'Aix , il commit la Grand'-Chambre du Parlement de Paris pour juger l'affaire au fonds , avec les appels qui avoient cté interjettez. Cette caufe fut plaidée avec beaucoup de vi- vacité ôc occupa cinquante audiences , avec un grand con- cours de monde. Jacque Auberi plaida pour ceux de Merin- dol , Pierre Robert pour le Parlement d'Aix , ôc Denys de Riants pour le Procureur Générai. Les crimes énormes impu- tez de part ôc d'autre faifoient attendre avec une extrême im- patience la définition d'un procès de cette importance : mais le jugement trompa l'attente de tout le monde. Le feul Gue- rin Avocat Général, n'ayant point d'appui à la Cour , fut con- damné à mort,ôc paya pour tous les autres. D'Oppede foute- nu du duc de Guife , qui étoit devenu le prote£leur de Gri- gnan , fut renvoyé , avec le Préfident de la Fonds ôc les deux Confeillers, dans l'exercice des fonctions de fa charge. Mais la juftice du Ciel fuppléa à celle des Juges de la terre, ôc il mou- rut peu de tems après , d'une maladie d'inteftins extrêmement douloureufe. A&'aires Cependant l'Empereur ayant appris en Flandre l'éleélion d'Allemagne, j^ nouveau Pape, écrivit aux Etats de l'Empire le j 2 de Mars, ôc leur manda que fon deffein avoir été d'aller en Allemagne dès l'année précédente? mais qu'il en avoit employé la meilleure partie Ï3 E J. A. D E T H O U , L I V. VI. 42^ |)ame à régler les affaires des Pays-bas , à y recevoir fon fils, ôc à le conduire dans plufieurs villes i qu'étant furie point Henri IL de fon départ, il avoit appris la mort de Paul III. ce qui lui i ^ ^ q. avoit fait différer fon voyage jufqu'à l'élection d'un nouveau Pape 5 qu'enfin le facré Collège avoit élevé fur le S. Siège Jule III. qui paroiflbit fi zélé pour les intérêts de l'Eglife , qu'il étoit à propos de profiter de fes heureufes difpofitions , ôc de faire tous les efforts , pour étouffer les femences des divi- fions, pour établir unefolide paix ôc une fage difcipline dans l'Etat politique ôc eccléfiaftique , ôc pour réprimer l'audace ôc la témérité des refra£taires : Qu'à cet effet il avoit réfolu de tenir une diète à Aufbourg le 2 5 de Juin, ôc qu'il les prioit tous ôc leur enjoignoit de s'y rendre, fans vouloir s'en difpen- fer,fous quelque prétexte que ce fut , fi ce n'étoit pour caufe de maladie , qu'ils feroient obligez d'affirmer par ferment : qu'en cas qu'une vraie indifpofition ne leur permît pas de fe trouver à la diète, ils ne manquaffent pas d'y envoyer des députez, avec plein pouvoir de leur part , afin de prendre promptement ôc fans délai des réfolutions efficaces touchant les affaires préfentes. Ceux de Magdebourg , qui avoient été fi fouvent profcrits par les Edits de l'Empereur , redoutant la tempête dont ils ëtoient menacez , publièrent unManifefte le 25" de Mars , où par les mêmes raifons qu'ils avoient déjà fait valoir l'année pré- ^ cedente , ils tâchoient de prouver , que félon les loix divi- nes ôc humaines, on ne pouvoir les convaincre de rébellion, & qu'au contraire ceux qui prenoient les armes contre eux> faifoient la guerre à J. C. même. Enfin ils réfutoient fort au long les fauffes accufations dont on les avoit chargez , ôc fai- foient voir que c'étoient des inventions des ennemis de Dieu ôc de la liberté Germanique. Les Magiftrats de la ville de Stralbourg avoient depuis peu fait un traité avec leur Evêque , par lequel ils accordoient aux Catholiques trois Eglifes de la ville pour y faire le Service Divin , qui depuis 2 1 ans n'y avoit point été célébré félon le rit de l'Eglife Catholique. Le premier jour qu'on commença d'y célébrer la Meffe , après y avoir chanté les Vêpres li veille, la curiofité attira une grande affluence de peuple de la religion Luthérienne, dont quelques-uns , frappez de cette nouveauté, iirent pendant le Sermon du bruit dans une de ces Eglifes , Tom,L Hhh ^2. ils euffent la liberté de piller ce pays riche ôc abondant 5 car tel a toujours été l'ufage des troupes qui n'ont point de Chef. Ainfi ayant pris fon chemin par le territoire d'Halberflat , il entra dans le pays de Magdebourg, ou après avoir lailTé faire à fes foldats, tout ce qu'ils ont coutume de commettre, lorfque la licence n'a point de frein, il prit d'emblée la ville deXvanfleben, Hhhiij 430 HISTOIRE ôc y mit le feu le 17 de Septembre. Cependant le jeune Prince Henri IL voyant que le Château faifoit trop de réfiftance, après avoir 1 T r o. perdu quelques foldats dans l'attaque , pafla outre ^ pillant , ra- vageant , ôc mettant tout à feu & à fang. Les habitans des villes ôc de la campagne effrayez , eurent alors recours aux Magiftrats de Magdebourg, ôc implorant leur fecours^ oftrirent de contribuer de leur argent ôc de leurs perfonnes , pourvu qu'oa ne les abandonnât pas , ôc qu'on les fecourût avec zélé dans le péril où ils ctoient. Les Magiftrats leur ordonnèrent de fe tenir prêts pour le 2 1 de Septembre , avec des armes , des chevaux ôc des charettes. Ce jour-là même, ils mirent en cam- pagne trois compagnies de cavalerie, ôc quelques compagnies d'infanterie , compofées de Bourgeois ôc de payfans. Ces trou- pes logèrent le foir à Wolmerftat , à deux milles de Magde- bourg , ôc le lendemain étant parties avant la jour, elles mar- chèrent aux ennemis logez dans Hilderfleben^qui, dès qu'ils les eurent apperçus, fortirent du village? enforte que de part ôc d'autre on s'aprêta au combat. Ceux de Magdebourg ayant mis le bagage derrière un retranchement , placèrent à l'avant- garde les Bourgeois ôc leurs meilleurs foldats , ôc à l'arriére- garde les payfans , ôc ceux qui étoient mal armez , ou qui fça- voient peu fe fervir de leurs armes. Les ennemis s'en étant apperçus , firent un mouvement pour éviter d'en venir aux mains avec l'avant-garde , ôc s'étant jettez fur les flancs, at- taquèrent vivement ceux qui étoient mal armez , avant que les premiers rangs fuffent en état de venir à leur fecours. Ils en tuèrent une partie , ôc les autres, qui auffi-tôt prirent la fuite, commencèrent à décourager ceux qui venoient pour les foû- tenir. Ainfi embarraffez par leurs gens mêmes , ôc preffez par les ennemis plus forts qu'eux , la plupart périrent ; les autres ou furent pris , ou fe jetterent dans le fleuve ôc fe fauverent à la nage. Le duc de Mekelbourg pourfuivant fa vidoire à la tête de fa cavalerie , fit un carnage de tous les payfans qui étoient en grand nombre > ôc n'épargna que ceux qui lui offri- rent de l'argent pour avoir la vie fauve. Ce fut alors que le- vant fon épée nue, & montrant fes armes teintes du fang des ennemis, il parla comme un jeune homme enivré de fa vic- toire, vanta fon habileté ôc fa valeur, ôc dit hautement , qu'il en avoit donné des preuves affez éclatantes , pour engager les DE J, A. DE THOU 3 Liv. VI. 431 autres Princes d'Allemagne à fe joindre à lui , afin d'entre- prendre le fiege de Magdebourg. Henp i îI Le lendemain le comte de Mansfeld arriva au camp , & pro- j - - ^ * mit de faire bien-tôt approcher fes troupes. L'életteur Ma.urice, sicge de réle£leur de Brandebourg ôc Albert fon coufin, le marquis de Magdebourg. Culmbach, & Henri de Brunfwic s'y rendirent auffi, avec une nombreufe cavalerie. Ils furent déclarez Généraux de l'armée, & on donna feulement le commandement de la cavalerie au duc de Mekeibourg. En même rems on ordonna à toute la noblefle de fe rendre au camp ôc d'y amener de la cavalerie. Quelques-uns ont crû que les deux Electeurs étoient venus au camp en perfonne , pour enlever le commandement gé- néral au duc de Mekeibourg , ôc le faire donner à des Princes plus modérez. George de Schoenbe£tj qui étoit campé àFer- mefleben , s'avança vers l'Elbe y ôc ayant élevé un rempart du côté de la ville , il fit faire un foffé tout au tour de fon camp. Ceux de Magdebourg envoyèrent auffi-tôt deux compagnies , pour empêcher le travail des ennemis. On combattit vive- ment de part ôc d'autre 5 les uns pour effacer la honte de leur dernière défaite, les autres encouragez par leur vi6loire: ceux- ci néanmoins furent obligez de faire retraite. Le 10 d'Octo- bre les Alliez s'avancèrent en pouffant de grands cris vers \qs murailles de la ville , dans le deffein de mettre le feu auxportes> ou au moins pour éprouver le courage des ennemis, ôc recon- noître leurs fordfications. Mais le canon les fît bien-tôt re- culer , ôc la perte qu'ils firent les découragea autant qu'elle encouragea les alTiegez , qui le lendemain firent une fortie , où les afTiégeans furent extrêmement maltraitez. Le duc de Mekeibourg y perdit beaucoup de monde, ôc fut contraint de fe retirer. Dans fa retraite , il s'avifa de mettre le feu à un Hôpital de lépreux, ce qui étoit contre les loix de la guerre: cependant les malades fe fauverent ôc fe retirèrent dans la ville. Il n'y eut que quelques légères efcarmouches les jours fui- vans. Les affiegez qui s'étoient poflez dans un jardin fur une hauteur, y furent attaquez, ôc s'y défendirent fi courageufe- ment , qu'ils précipitèrent les ennemis dans un foffé peu éloi- gné , Ôc en firent un grand carnage. On conclut alors une trê- ve , pendant laquelle Volfang prince d'Anhalt entra dans la 452 HISTOIRE ■■■1 ville pour y traiter de la paix, dont l'éledeur Maurice reçu- Henri IL ^^^^ ^^ conclufion le plus qu'il lui étoit pofTible , pour joûii: j -. ç. Q pendant ce tems-là du commandement général , ôc avoir oc- calîon de fe fignaler par quelques exploits de guerre. Les con- ditions propofées ayant paru trop dures , on ne conclut rien > ce qui n'empêcha pas la trêve de continuer. Les alîlegeans , comme pour fe divertir , mirent le feu dans le fauxbourg faint Michel ôc le brûlèrent : ce qui rompit la trêve , ôc fit recommencer la guerre. L'éledleur de Brande- bourg allant à Wolmerftat , rencontra une troupe de mouf- quetaires qui étoient partis de Goflar pour fe joindre à la gar- nifon de Magdebourg 5 il l'attaqua ôc la tailla en pièces. Le lendemain les afliegez s'étant répandus dans la plaine , qui efh au-defTus du Bugt , mirent les ennemis en fuite î mais quatre jours après leur cavalerie s'étant trop avancée , fut extrêmement maltraitée ôc contrainte de fe retirer dans la ville avec perte. Le 5* de Novembre , les afiiégeans élevèrent un Fort fur les bords de l'Elbe près de Bugt , ôc y firent un retranchement de terre ôc de paliffades. La garnifon ayant faitune fortie, li- vra un combat vers cet endroit , furies bords du Lac deRof- terdofF , où elle eut quelque defavantage : elle fe retira néan- moins en bon ordre dans la ville. Cependant l'Empereur s'étant plaint vivement à la Diète de l'obflination audacieufe ôc infolente des peuples de Magde- bourg ôc de Brème , les princes qui étoient prefens , le fup- plierent d'agréer qu'ils fe rendiffent médiateurs. L'Empereur y ayant confenti , ils écrivirent aux Magiftrats de ces deux villes le 22 de Septembre, pour les exhorter à envoyer àAufbourg des députez munis d'un plein pouvoir à qui l'on accorderoit des paffeports , ôc qui rendroient compte à fa Majefté Impériale de leur conduite. Les Princes ôc les Etats de l'Empire ayant alors demandé à l'Empereur , à quelles conditions il vouloit traiter avec eux , il leur répondit : Qu'il exigeoit que ceux de Brème fe foumiffent abfolument ôc vinflent lui demander pardon de leur faute ; qu'ils renonçaifent à toutes les alliances qu'ils avoient faites , ôc n'en fiffent plus à l'avenir , fans y comprendre , lui ôc tous les Princes de fa maifonj qu'aucun de leurs fujets ne portât les armes contre lui , qu'ils promillent d'obéir à la cham- bre Impériale j ôc de contribuer , félon leur pouvoir , aux frais que D E J. A. D E T H O U , L I V. VL 4,^5 que fon entretien exigeoit ; qu'ils s'accomniodafient avec leur Archevêque & fon Clergé ,ôc qu'au cas qu'il s'y trouvât de la j^enri IL difficulté , ils fe foumiflent au jugement des arbitres , qu'il j ^ ç g nommeroit j qu'ils dédommageaflent le Prince Henri de Brunfwick , & lui reftitualTent les canons qu'ils lui avoient pris, qu'ils fournîflent cent cinquante mille écus d'or ôc vingt-quatre pièces de canon avec leurs affûts, qu'ils reçuflent Ôc obfervafTent exactement les décrets de toutes les Diètes précédentes ôc de toutes celles qu'on tiendroit à l'avenir. Les mêmes conditions furent propofées à ceux de Magde- bourg ; mais on y ajouta celles qui fuivent : Qu'ils compa- roîtroient pour répondre fur tous les faits dont ils étoient ac- cufez y ôc qu'ils acquiefceroient au jugement qui feroit rendu : Qu'ils n'intenteroient de procès à perfonne , fur tout ce qui s'étoit pafle depuis le commencement de la rébellion : Qu'ils démoliroient toutes leurs fortifications : Qu'ils recevroient dans leur ville , fans propofer aucune condition ^ lEmpereur ôc ceux qui viendroient de fa part , avec autant de troupes qu'il le juge- roit à propos : Qu'ils payeroient la fomme de vingt mille écus d'or , ôc que les confifcations qui avoient été faites par fon au- torité , continueroient d'avoir leur effet y fans qu'on pût in- quiéter ceux qui en avoient été gratifiez. Ceux deBreme firent réponfe, qu'ils avoient toujours fouhai- té la paix, ôc qu'ils avoient tout tenté, non-feulement par leurs députez , mais par la médiation du roi de Dannemarc ôc des villes Vandaliques , pour obtenir les bonnes grâces de fa ma- jefté Impériale 5 qu'ils avoient encore le même défir , ôc que pour lui marquer leur profond refpe£l, ôc combien ils fouhai- toient mériter fa bienveillance , quelques rudes que fuffent les conditions qu'on leur propofoit, ils ne refufoient point d'en- voyer leurs députés, ôc qu'ils étoient prêts defe foumettreàtoutj ôc de donner à l'Empereur toute forte de fatisfa£lion , pourvu que leur liberté ôc leur religion n'en fouffriffent aucun préjudice. La réponfe de ceux de Magdebourg fut le même jour lue publiquement. Ilscommençoient parfe juftifier , comme ceux de Brème > ils faifoient enfuite de grandes plaintes au fujctdes injures qu'ils avoient reçues , ôc de la guerre que le duc de Mekelbourg leur avoir faite , fans Tordre de l'Empereur , ôc fans en avoir d'autre fujet , que leur attachement à la pure Tome I, I i i 4?4 HISTOIRE - doÛrine de TEvangile. Ils demandoient donc qu'on eût des Henri II. ^^^'-''^s pour eux , & qu'on fit retireu les troupes venues depuis I r c 0. P^'-^ pour attaquer leur ville : Qu'au refte ils fupplioient qu'on accordât des furetcs fuffifantes à leurs députes 5 afin qu'après avoir fçû les volontez de fa AîajePcé Impériale , ils puflent re- venir les en informer 5 & que dès que cela leur feroit accordé, ils feroient inceflTamment leur députation. L'Empereur refolu de traiter plus favorablement ceux de Brème ^ parce qu'ils n'ètoient pas encore profcrits , ôc qu'ils paroiffôient plus difpofez à fe foûmettre aux conditions qui leur étoient propofces, dit qu'il falloir attendre leurs députez. Mais il traita plus févérement ceux de A'îagdebourg 5 parce qu'ils étoient déjà affiégez , & que non-feulement ils n'avoient pas répondu directement fur ce qu'on leur avoir propofé , mais qu'ils l'avoient fait avec une efpece de détour ôc de mé- pris. Il déclara donc à la Diète qu'il fouhaitoit qu'on délibé- rât fans délai fur ce qui les concernoit ; ôc comme le Clergé avoit depuis peu offert à raffemblée de contribuer aux frais de cette guerre , ôc qu'ils demandoient inflamment que ceux de Magdebourg fuffent traitez à la rigueur ôc comme des rebel- les , il les exhorta à faire de ferieufes reflexions fur ce qu'ils de- mandoient , ôc à avoir égard dans leur délibération à l'avan- tage ôc à la dignité de l'Empire. Le difcours de l'Empereur ayant fait jugera tout le mondes qu'il fongeoit plutôt à continuer la gueri-e , qu'à ménager la paix , plufieurs , quoique malgré eux ^ témoignèrent , de peur de l'offenfer, qu'ils étoient de fon fentiment , ôc promirent de le féconder. ?vlais ils le fupplierent en même-tems , de vouloir bien de fon côté contribuer au fuccès de la guerre , ôc en cas que fa fanté ou fes affaires ne lui permifTent point de fe trou- ver en perfonne à l'armée , d'en donner le commandement à quelque Prince de l'Empire ( en defignant Télefteur Maurice ) ôc d'agréer que l'argent^ qui avoit été amaffé jufqu'alors pour les befoins publics , fût employé à cette guerre. L'Empereur ré- pondit qu'il approuvoit le choix de Maurice, ôc ajouta qu'il ne connoifToit perfonne plus digne du Généralat: qu'à l'égard de l'emploi des fommes d'argent , il y confentoit , à condition que ce qui feroit tiré du thréfor public , feroit remplacé dans un certain tems 3 parce que cet argent avoit été deftiné pour ua DE J. A. DE THOU,Liv.VL ^^3^ autre emploi. Il les exhorta enfuite vivement à ne rien cpar- ■i.«w.ii.. ^ gner pour le fuccès de cette expédition , où le repos & la Henri II dignité de l'Empire étoient également intereflez. Il dit que i c- r q * pour y réuiïir plus aifément^ il étoità propos de bâtir plulieurs Forts aux environs de Magdebourg ôc de continuer le fiége , fans perdre de rems , à caufe de la faifon où l'on étoit , ôc parce qu'il reftoit peu de tems pour exécuter leur entreprife. L'électeur Maurice , qui avoir déjà eu part à cette guerre , fut donc déclaré par l'Empereur & par ceux qui fe trouvèrent à la Diète , Général de l'armée. On ordonna le payement de ia fomme de dix mille écus d'or pour les frais de la guerre , qui avoient déjà été faits , ôc le payement de celle de foixante mille par mois, pour le tems qu'elle dureroit encore. L'Empereur (it enfuite inftance.pour que le décret d'Auf- bourg fût reçu , ôc demanda , pourquoi on n'obfervoit pas les articles de Réformation qu'il avoit fait dreffer "^ ? On lui répon- * ,^'^^''^- dit, qu'il n'étoit pas aiféde déraciner fi-tot des opinions, dont '^^'^^^^^""'"'"' les efprits étoient depuis long-tems prévenus : Qu'il falloir d'a- bord les inflruire ôc leur faire perdre infenfiblement leurs pré- jugez 5 que dans ces matières les changemens , qu'on préten- droit faire par force , cauferoient neceflairement des mouve- mens ôc des féditions : Qu'il étoit impoflible de contraindre les Prédicateurs à prêcher conformément à ces articles j qu'en ce cas les Eglifes feroient defertes , ôc qu'il y en auroit peu d'entr'eiix qui vouluflent confentir à l'article du mariage des Prêtres ôc de la Communion fous les deux efpeces accordée aux laïcs. Ainfi parloient les Protellans qui avoient fouf- crit au decrer. Mais les Electeurs eccléfiaftiques attribuoient la caufe de tout le mal à certains privilèges Ôc immunités j ôc d'autres aux Collèges ôc aux écoles publiques, où la Jeuneffe recevoit de mauvaifes inftruûions. Plufieurs aulTi s'en prenoient aux Minières de la confefliond'Aufbourg^ qui rendoient le dé- cret odieux aux peuple^ , ôc publioient qu'il étoit contraire à l'Ecriture fainte : enfin on trouvoit la fource de tout le mal dans le trop petit nombre des Prêtres , ôc dans l'indolence des Magiftrats, qui fouffroient qu'on déclamât contre le décret dans des difcours publics , ôc qu'on le maltraitât par des libelles inju- rieux 5 ôc enfin dans la vie licencieufe des Ecclcfiaftiques , qui par le fcandale qu'ils caufoient dans la plupart des lieux , lii ij ^^6 HISTOIRE indifpofoient les efprits déjà prévenus. L'Empereur promit de Henri IL remédier à tout cela par la continuation du Concile de Trente , J r 5* o. ^ P"^ ^^^ Princes d'y envoyer leurs ambafladeurs ôc de fe fou- mettre à fes décifions. Peu de tems après ^ le pape Jule^ par une bulle dattée de Ponziéme de Novembre , indiqua la tenue du Concile pour le premier jour de Mai de Tannée fuivante , 6c y invita tous ceux à qui leur qualité , l'ufage , ou quelque privilège j donnoient droit d'y aiTiller, & généralement tous ceux que Paul III. fon pré- décefleur avoir invitez. Il les preiïa de fe rendre ce jour - là même , parce que ce feroit alors que le Concile recommence- roit ks féances , pour les continuer. Il ajoûtoit que fi fes affaires ou fa fanté ne lui permettoient pas de s'y trouver, il y envoyeroit fes Légats pour y préfider en fon nom; parce que c'étoit à lui de convoquer ôc de diriger les Conciles , fur lefquels il avoir une fouveraine autorité, en qualité de Vicaire de Jefus-Chrift fur la terre. L'Empereur trouva ces dernières paroles peu mefurées , ôc craignit qu'elles ne donnaffent lieu aux Aile* mands, ou de n'avoir aucun égard à la convocation du Con- cile ) ou au moins de faire naître des obftacles à la tenue de cette AfTemblée. Il fit donc folliciter le Pape d'adoucir un peu les termes. Mais il ne put rien obtenir du S. Père, qui répon- dit qu'il ne feroit jamais, en faveur de qui ce fût , rien de con- traire à fon honneur ôc à la dignité de l'Eglife. Si l'on en croit les Proteftans , le Pape fe comporta ainfi , pour empêcher les Allemands de fe trouver au Concile, ou au moins, en cas qu'ils y vinfïent , pour les tenir comme liez par ce préjugé. Cependant le fiege de Magdebourg continuoit. Le 1 3 de Novembre la cavalerie ôc l'infanterie de la garnifon ayant fait une fortie, il fe donna un combat près d'un heu appelle Kraut- * Ceft-à- g^i^ten *. Après quelques légères efcarmouches , les Alhez pof- àite Jardin des tercnt Une partie de leurs gens dans un certain hôpital , pour ehoHx, fermer le retour aux affiegez, lorfqu'ils voudroient fe retirer dans la ville. Mais ils tombèrent eux-mêmes dans une embuf- cade , que les aiïiegez avoient drefîée derrière les mazures de cet hôpital 3 d'où l'ennemi fortit fur eux , lorfqu'ils ne s'at- tendoient à rien moins , ôc les mit en fuite. Quatre jours après les affiégeans changèrent leurs quartiers , ôc firent hors du vil- lage de Harsford , vis-à-vis de la ville , un retranchement DE J. A. DE T H O U, L ï V. VI. 437 qu'ils bordèrent de canons , après y avoir mis deux compagnies _ d'infanterie : le relie de l'armée campa à DefTedorE Deux jours Henri II après il fe donna un petit combat meurtrier , où le duc de Me- 1 ^ ^ o ' kelbourg ôc fa compagnie furent dans un grand danger > & peu s'en fallut que fa Cornette ne fut prife. Le canon de la ville ne celfoit pendant ce tems-là de tirer fur les ennemis. L'éle£teur Maurice n'ayant plus voulu s'amufer à cqs petits combats , fit approcher fon armée de la ville j en même tems les Magiftrats firent brûler la maifon où le péage fe le- voit y voyant qu'il étoit difficile de la conferver à caufe de fon éloignement. Cependant l'Eledleur fe faifit, pendant la nuit^ & à la faveur d'un grand filence qu'il fit obferver à fes foldats, de cette partie de la ville, appellée Ville-neuve ^ Il =^ Ou Ncuibt fit monter fur la muraille ôc rompre les portes , ôc l'allarme ne fut donnée dans la ville , que lorfque l'ennemi y fut entré. Ceux qui étoient en fadion de ce côté-là , ayant paffé tout le jour dans la débauche , étoient plongez dans un fi profond fom- meil , qu'à peine purent-ils fortir de leurs lits. Ils furent tous tuez ou faits prifonniers. Alors les Magiflrats voyant qu'on ne pouvoit défendre cet endroit , envoyèrent des foldats pour y mettre le feu , afin que l'ennemi n'en pût profiter. Cepen- dant les Impériaux firent un retranchement auprès du Pont, ap- pelle le Pont-long , ôc y élevèrent un Fort , où ils mirent une compagnie. Le refte des troupes fut logé àCregoa, où l'on fit aufii un retranchement , ôc où l'on borda le cimetière de canons & de toute forte d'artillerie. La ville fe trouva alors afiiegée par trois endroits , par le quartier de Bugos , par celui de Deffedorf , & par celui du Pont. Comme on appréhendoit que les affîegeans ne fe faifif- fent de Sudeburg , on prit le parti d'y mettre le feu , après avoir donné aux habitans le loifir d'enlever leurs meubles > d'emporter leurs hardes , ôc de fe retirer dans la ville avec leurs femmes ôc leurs enfans Le nombre des mendians ou des pauvres , qui de la campagne ôc des fauxbourgs s'étoient ré- fugiez dans la ville, fe montoit déjà à quarante mille : ce qui fut caufe que pour la foulager, on en fit fortir tous ceux qui n'avoient pas de quoi fe nourrir. Mais lorfqu'on leur eut don- né ce qui étoit nécelTaire pour leur voyage , les batteaux étant prêts pour les embarquer , il furvint une fi furieufe tempête , lii iij 438 HISTOIRE m*-*i«... — qu'il fut împofTible de les faire partir. Les ennemis informel Henri II ^^'-'^^ ^^ deflein des afliegez , firent fi bien garder les bords i r ^ Q ' de l'Elbe, qu'il fut enfuite impoilible de mettre hors de la ville toutes ces bouches inutiles. Ce fut en ce tems-là que Lazare Schwendi vint au camp, de lapart de l'Empereur, pour veil- ler fur la conduite de Maurice , dont la lenteur, ôc les fré- quens petits combats , donnoient aux Lnpériaux lieu de croi- re, qu'il affedoit de tirer lefiege en longueur. Cependant Maurice ayant appris que les troupes envoyées au fecours de Magdebourg par les villes maritimes, ôc com- mandées par le comte de Mansfeld ôc le Colonel Heideck, n'étoient pas fort éloignées , les furprit Ôc les mit en fuite , par un artifice dont il fe fervit. On avoit traité quelques jours aupa- ravant de la rançon des prifonniers faits au combat d'Hillerf- leben ; on étoit convenu du prix , Ôc l'argent même avoit été compté. Mais avant que de les faire pardr, on voulut les obli- ger par ferment à ne point porteries armes en faveur'* de la ville de Alagdebourg. Un vieil officier^ nommé Vidomar , très ex- périmenté dans l'art de la guerre , ayant refufé conftamment de faire ce ferment , ôc ayant perfuadé à fes compagnons de fuivre fon exemple , ils furent tous conduits à Quedelburg, ôc on les fit jurer qu'ils y refteroient quatre jours. L'éleâ:eur Maurice étant alors allé au devant des troupes au- xiliaires , corrompit fecretement quatre compagnies , par les promeiTes qu'il leur fit , ôc les engagea à fe joindre à lui : ayant par là augmenté fes forces , ôc diminué celles de Mans- feld, il n'eut pas de peine à défaire le refle des troupes de ce Général. Il prit même , peu de tems après , à fon fervice le colonel Heideck ôc lui donna une charge dans fa maifon, quoiqu'il fut profcritpar l'Empereur^ ôc qu'il fût gouverneur ae Leipfik. Ce Colonel fut dans la fuite le principal auteur de la guerre , que l'EIedeur déclara à l'Empereur. Pour le com- te de Mansfeld il entra dans laville,fuivi d'un petit nombre de fes gens. Quoiqu'il n'eût pas été mis au nombre de ceux que l'Empereur avoit profcrits , on n'avoit pas laific de le dépouil- ler de tous fes biens , parce qu'il étoit demeuré conftamment attaché à l'éleûeur Jean Frédéric. Tandis que ces chofes fe paflbient devant Magdebourg , l'Empereur publia le i6 dç Décembre une défenfe ligoureufe D E J. A. D E T H O U , L I V. VI. ^39 à toutes perfonnes , d'aflîfter & de fecourir de quelque ma- — ■..— ■■■■■u» riiere que ce fut les alîiegez, avec ordre à tous les officiers ôc j^£7v;k.i îJ. foldats qui étoient dans la ville , d'en fortir dans l'efpace de qua- ^ ^ ^ q^ torze jours , à compter depuis le jour que cet édit leur feroit notifié. Il leur enjoignoit , dès qu'ils auroient obéi > de le faire fçavoir à l'éledeur Maurice , ôc en fon abfence au colonel Sch\v'^endi , promettant en ce cas de pardonner aux coupables, & menaçant des plus grandes peines ceux qui perfifceroient dans leur rébellion. Cependant les EleiSteuts de Saxe ôc de Brandebourg prefToient vivement l'Empereur de dégager la parole qu'ils avoient donnée au Landgrave de Heffe : l'Em- pereur leur répondit , que la conduite des enf ms Ôc des niinif^ très du Landgrave ne permettoit pas de lui accorder fa li- berté 5 ôc que s'ils le preiToient d'avantage fur cet article , il fe verroit obligé de l'envoyer en Efpagne. Alors le Landgra- ve donna ordre à fes enfans d'appeller en juftice les deux Elec- teurs, pour leur faire exécuter la promeffe qu'ils lui avoient donnée par écrit. Ils obéirent à leur père, ôc fommerent ces Princes d'exécuter leur engagement : mais les deux Eledeurs, tantôt féparément , tantôt l'un ôc l'autre joints enfemble , s'ex- cuferent de n'avoir pu encore accomplir leur promeffe , ôc demandèrent du tems j ils ajoutèrent qu'il n'étoit pas même de l'intérêt du Landgrave de les prefferfi vivement > ni de les obliger à folliciter avec trop d'ardeur fa Majefté Liipériale : qu'au refte la liberté ne tarderoitpas à lui être rendue j ôcque plufieurs raifons le leur faifoient préfumer. L'Empereur avoir employé vainement la Lire pour retirer des mains du Landgrave la promeffe des Electeurs , qui l'a- voient encore foUicité nouvellement de dégager leur parole. Il chargea donc Schwendi d'aller trouver les enfans ôc les mi- niftres du Landgrave, ôc de leur ordonner de fa part, non- feulement de s'abftenir de faire afligner les deux Elecleurc , mais encore de lui remettre la promeffe par écrit qu'il avoient faite au Landgrave, ôc de fe déporter de leur atlion. Illesme- naçoit des plus grandes peines, s'ils refufoient d'obéir. N'ayant pu rien obtenir , il prit enfin le parti d'annuller la promeffe des Electeurs , ôc de les déclarer quittes de tout engagement en- vers le Landgrave. Cependant ce Prince ennuyé d'une fi longue captivité; 6c 440 ' HISTOIRE n'ayant plus d'efperance de la voir finir ^ réfolut enfin défaire Henri IL un efforr pour fe mettre en liberté. Il fit venir exprès de HefTe 1 j. ^ Q^ Conrad de Bredenflein ôc Jean de Romelin , ôc leur ordon- na de préparer des relais ôc tout ce qui étoit néceiTaire pour fon évalion. Mais ce defTein ayant été découvert , ôc quelques- uns des domeftiques du Prince ayant été tuez furie champ , ôc d'autres enfuite punis du dernier fupplice , l'Empereur écri- vit aux Eledeurs pour fe plaindre de cette entreprife. Ceux- ci , pour fatisfaire l'Empereur , écrivirent au Prince Guillau- me lils du Landgrave , ôc lui déclarèrent , que fi à l'avenir^on entreprenoit rien de femblable ^ ils fe tiendroient abfolument déchargez de l'obligation qu'ils avoient contractée à fon égard. Mais réle£leur Maurice lui fit tenir en particulier une autre lettre fort différente, par laquelle il tachoit de le confoler, ôc Talfuroit qu'il étoit difpofé à confacrer fes biens , fon fang ôc fa vie même , s'il étoit néceiTaire , au recouvrement de la li- berté du Landgrave fon père ; il le prioit en même-tems de différer encore quelque tems fes pourfuites, ôc de fufpendre fon aûion , ôc que par là l'indifpofition de certaines perfonnes fe- roit moins à craindre. Il faifoit aflez connoître par ces derniers paroles qu'il avoir l'efprit aigri contre l'Empereur, ôc qu'il re- gardoit finjure faite aux enfans du Landgrave, comme faite à lui-même. Sur ces entrefaites ceux de Magdebourg firent une aclion hardie ôc même téméraire. Le 2 1 de Décembre tous les gens de guerre, tant delà cavalerie que de l'infanterie, qui cette nuit n'étoient point de garde , fortirent fans bruit vers le milieu de la nuit , dans le defiein de furprendre le quartier de la cavalerie en- nemie logée à Otterfleben: il leur falloir palfer entre les quar- tiers de Bugos ôc de Deffedorff. Mais ils ne rencontrèrent fur ce pafiage, ni fentinelles ni corps-de-garde, Ôc trouvèrent les ennemis tellement plongez dans le vin ôc dans le fommeil ; qu'il leur fut aifé de leur rendre à peu près le traitement fait depuis peu à ceux de Neuflat. Ils fe rendirent maîtres du village ; ôc comme la nuit étoit fort obfcure, ils mirent le feu à quelques maifons , afin d'être éclairés dans le combat, ôc pri- rent en même-tems la précaution de mettre leurs chemifespar deffus leurs habits , afin de fe reconnoître plus aifément les uns les autres , comme il fe pratique d'ordinaire dans des expéditions DE J. A. DE THOU, Liv. VI. 441 expéditions de nuit. Oi\ tua beaucoup de monde , 6c on fît , encore plus de prifonniers ^ entre lefquels il y eut 25-0 officiers Hfvr , H de la première condition , qui furent menés comme en triom- phe, dans la ville. L'étendart, appelle le drapeau des Chanoi- nes , fut aufîi pris. Cette victoire leur enfla tellement le courage, que dès le lendemain ilsfe mirent en campagne, ôc firent descourfes, pour braver les ennemis. Le duc de Mekelbourg ne put fouffrir cette infulte ; il fit venir peu à peu la cavalerie qui étoit à Neuftat & à Olfenftat , ôc fe prépara à les combattre. Mais comme la troupe , qui le jour précèdent s'étoit fignalée à Oterfleben , ôc qui avoit envoyé devant les prifonniers, s'étoit arrêtée fort loin derrière les autres, elle vint inopinément le prendre en queue, tandis que les autres Pattaquoient de front. Après une longue ôc vigoureufe réfiftance , fon infanterie fut taillée en pièces , Ôc fa cavalerie fe débanda: il fe vit alors enveloppé de toutes parts, ôc forcé lui-même de fe rendre prifonnier. La joye que cette prife caufa à ceux de Magdebourg ne fe peut exprimer 5 ils crurent qu'elle les dédommageoit de toutes leurs pertes, voyant entre leurs mains ôc dans leurs fers le principal auteur de cette guerre, ôc leur plus cruel perfécuteur. Ces deux évenemens ayant extrêmement réhaufle le coura- ge des afliégez , on cefla les a£les d'hoftilité , ôc on commen- ta à écrire ôc à conférer de part ôc d'autre. D'abord les Ec- cléfiaftiques publièrent un écrit, par lequel, outre les crimes qu'ils avoient déjà reprochez à ceux de Magdebourg , ils les accufoient de s'être révoltez contre l'Empereur ôc contr'eux; d'avoir violé les Décrets Ôc les privilèges d'Othon I , ôc par une impiété horrible d'avoir exhumé (es os. Les Magiftrats de la ville répondirent à ce libelle j ôc après s'être juftifiez de ce qu'on leur reprochoit au fujet de l'Empereur Othon I , ils firent voir que cette injufte accufation n'étoit fondée que fur la haine qu'on avoit pour leur Rehgion ; ils ajoutèrent qu'ils n'avoient jamais refufé aucune condition de paix , pourvu qu'el- le ne donuvit atteinte ni à leur religion , ni à leur Uberté. Alors les éledeurs de Saxe ôc de Brandebourg leur firent les propofitions fuivantes : Que la ville de Magdebourg fe rendît; qu'elle fit hommage à fon Archevêque, ôc reçût une garnifon jufqu'à ce qu'il eufient traité pour elle avec l'Empereur. Au Tome L K. k k 44^ HISTOIRE _ furplus on leur promit qu'ils ne feroient point inquiétez fut Henri II. ^^^^ religion , ôc que fi l'Empereur refufoit de ratifier ce traité, l T c Q^ on retireroit la garnifon , ôc que la ville feroit remife dans le même état qu'elle étoit auparavant. Les bourgeois n'ayant pas voulu recevoir de garnifon ^ on ne put rien conclurre. L'Angleterre fut cette année affligée d'une maladie épi- demique , qui s'y étoit déjà fait fentir fous le règne de Henri VIII en 148*5, & qui de là s'étoit répandue ailleurs , ôc fur- tout en Allemagne , où elle a voit fait un grand ravage en 1 7:25?. Ce mai étant nouveau , les remèdes étoient inconnus. Il fut caufe que le colloque commencé à Marpourg, entre Ulric Zuingle ôc Martin Luther, ôe les autres Douleurs des deux partis, ne put être continué. Ceux qui étoient atteints de ce mal mouroient en vingt-quatre heures , ou il par le moyen des fueurs ils guériflbient, c'étoit avec beaucoup de peine ôc très- lentement. Dans la feule ville de Londres il mourut 800 hom- mes en fept jours. Cette maladie a été appellée depuis , fueur d'Angleterre > du payis 011 elle a commencé à paroître : c'eft ainfi qu'Hippocrate, dansfes Prorrhetiques , appelle la lèpre le mal Phénicien, ôc que de notre tems , la vérole ayant d'abord paru dans le royaume de Naples , lorfque les François y fai- îbient la guerre , cette maladie a été nommée le mal François : quoiqu'on dût plutôt l'appeller le mal Indien ou Amériquain, puifque c'eft de l'Amérique que les Efpagnols l'ont apporté en Europe, comme leurs hiftoires enfontfoi. , Ultic duc de Wittemberg mourut cette année delà goutte 5 de Virtem- dont il avoit été fort long tems incommodé : fa mort arriva fur ^«'^g- la fin du mois de Décembre. Dans fa jeuneffe il avoit eu une paflîon extrême pour la guerre, ôc s'étoit rendu odieux à fes fujetS; qui fe révoltèrent : en voulant les châtier trop rigou- reufement , il s'attira par fes violences la haine des Princes ÔC des villes de fon voifinage pour qui il avoit eu peu d'égards. Toutes les forces de la ligue de Soùabe fe réunirent contre lui , ôc le dépouillèrent de fon Etat. Le roi Ferdinand même favorifa la ligue dans le deffein de s'approprier fon Duché 3 qu'il prétendoit appartenir à la maifon d'Autriche. Le Duc ayant été depuis rétabli par le Landgrave de Hefife, ôc parles ducs de Bavière , fccondcz affez ouvertement par le roi François I ^ il prit paru dans la guerre d'Allemagne , dont il ne tira aucun DE J. A.DE THOU, Liv. VI. 44^ avantage , fi ce n'eft qu'après avoir payé une grande fom- 1. me d'argent , ôc reçu dans les places des garnifons Efpagnoles, ]Tt-..^,TT l'Empereur lui rendit en quelque façon fes bonnes grâces j fans pourtant décider le diiîerend qu'il avoit avec Ferdinand fon frère. Ainfi mourut ce Prince ^ dont la fanté étoit épuifée, deux fois dépouillé de fes Etats, ôc deux fois rétabli. îllailTa un fils nommé Chriftophle, qui a toujours perféveré dans l'al- liance que fon père avoit faite avec la France. Je crois pouvoir auiïi placer ici la mort de quelques perfon- Mort (îe nés illuftres dans la littérature. Jean Vafeus, natif de Bruges en de'^Lcmej^"' Flandre , mourut fort âgé à Salamanque au commencement du mois d'0£tobre, & fut enterré dans l'églifedcs Mathurins Tg^^^y^ ou de la vraye Croix. Il pafia une grande partie de fa vie en Efpagne , dont il a écrit avec fuccès une hifcoire générale. Vers ce même tems Fierio Valeriano Belzanio, natif de Belluno dans l'Etat de Venife, mourut à Padoùë âgé de 85 ans,ôc fut en- Beizahio. terré à S. Antoine , oii il s'étoit retiré fur la fin de fes jours. C'eft là que , comme après un long voyage , revenu au lieu qu'il avoit quitté dans fa jeunefie , il voulut fe préparer au repos éternel. Son oncle , nommé Urbain , de l'ordre de S. François , qui fut précepteur de Léon X , Favoit fi-bien élevé dans les lettres , qu'il mérita dans la fuite d'être mis au rang des plus fçavans hommes de fon fiécle. Il s'attacha particulièrement à la maifon de Medicis, dont la faveur & la libéralité ont fait fleurir les lettres en Italie j & paffa plufieurs années à Rome > non-feulement dans l'étude , mais encore dans la conduite des plus grandes affaires. On eilime fur-tout ce qu'il a écrit fur Vir- gile , ôc en particulier fes Hiéroglyphiques , qui font voir que cet homme ,qui d'ailleurs étoit très-verfé dans l'art Poétique, étoit encore très-habile dans les autres parties des belles-lettres , principalement dans la connoifiance de l'antiquité , ôc en géné- ral dans toutes les fciences. Cettemêmeannéemourutaufii Jean-George Triiïino, d'une leTrissiho, noble & ancienne famille de Vicenze. Né avec un penchant égal pour la vertu & pour les lettres , il apprit plufieurs lan- gues & cultiva toutes les fciences. Il confacra fes ralens prin- cipalement à la gloire de fon payis, ôc s'étudia à faire valoir & à embellir fa lan.eue, qui n'étoit alors cultivée que dans la Tofcane, ôc à en répandre le goût dans toute l'Italie. Par là il s'attira l'envie de la plus célèbre Académie de Florence ôc Kkkij 44^ HISTOIRE la haine des Florentins en gcncral , qui n*approuvoIent pas Henri II ^°^ ^^^^' ^^ ii^venta heureufemcnt ce genre de vers qu'on ap- j . pelle libres ou non-rimez ; car depuis Pétrarque les Italiens ne faifoient point de vers fans rime. Enfin il réduifit la Poëiie aux règles d'Ariftote, ôc compofa à cet effet un traité, pour faire entendre la poétique de cet ancien Auteur, que tous lifent, 6c que peu comprennent : il a écrit plufieurs ouvrages , ôc entr'autres un poëme intitulé f Italie délivrée. Il voulut aulïï introduire l'ufage d'une nouvelle forte de lettres qu'il avoit inventées ; mais il ne fut pas auffi heureux dans cette inven- tion que dans les autres : peu de perfonnes employèrent fes nouveaux caraftéres , au lieu que fes vers libres ont été imitez par les plus grands Poètes , ôc fur-tout par l'AIamani ôc par le Taiïe , qui eût bien voulu , comme il le difoit lui-même , que fa Jerufalem eût été verfinée de cette manière , comme dé- puis l'a été fon dernier ouvrage intitulé la Divine Semaine, II futauiïile premier des Italiens, qui compofa des Comédies ôc des Tragédies : fa Sophonisbe eft fur -tout regardée comme une pièce excellente. Il aima l'Architecture, ôc on croit qu'An- dré Palladio, qui étoit de Vicenze comme lui , ôc dont les ou^ vrages font fi eftimez , avoit appris de lui les finefies de fon art : au moins c'efl; une opinion affez commune , ôc même les plus zélez partifans de Palladio ne le nient pas. Il ne fut ja- mais un moment oifif dans tout le cours de fa vie , ôc quoiqu'il s'appUquât beaucoup aux belles-lettres , il ne laifla pas d'être chargé des affaires les plus importantes , fous les Papes Léon X Ôc Clément VII, qui l'envoyèrent fouvent en ambaffade à la cour de l'Empereur Charle V , ôc à celle du roi Ferdinand fon frère, dont il fe fit tellement eftimer, que pour décorer fa nobleffe ôcfa vertu j ils l'honorèrent du titre de Comte. Quoi- qu'il pût afpirer aux plus grandes honneurs de la Cour Romai- ne , OLi il avoit vieilli , dégoûté du célibat , il fe maria deux fois. Après une vie très-laborieufe , il mourut enfin à Rome âgé de 72 ans. Son tombeau ayant été détruit dans le tems qu'on rebâtiffoit l'Eglife où il étoit inhumé, fes héritiers lui en érigè- rent un autre dans le lieu de la fépulture de fes ancêtres , qui étoit l'églife de S. Laurent de Vicenze. Il avoit fait bâtir long- tems auparavant dans le fauxbourg de cette ville une magnifi- que maifon , digne d'un homme de fa naiffance. Fin du Premier Volume* 44; RESTITUTIONS, DIFFERENTES LEÇONS, 0 u VARIANTES, NOTES ET CORRECTIONS DU PREMIER VOLUME- EXPLICATION DES MARQjlJES dont on s^ejifer.vi pour déftgner les endroits d^où font prifes les Rcjîiîutions quifuivent, P *. Signifie que le pafTage reftitUQ e'toit dans l'e'dition de PatifTon , m folh MS. R.eg. Veut dire que le p^flage reftitudou la variante eft dans le Manufcric de la Bibliothèque du Roi , qui eft celui de l'Auteur même. MS, Samm, Fait entendre la même chofe du Manufcrit de Meffieurs de Sainte- Marthe. P. De'figne les variantes prifes de l'édition de PatifTon. D. Dénote les variantes prifes de l'édition des Drouarts. La lefrtre (f) marque l'édition des Drouarts in folio t (o) la même inoÙavo,^ (d) la même in douze. Put. Signifie que la note , ou la correction eft de Meffieurs Dupuy. Rig. Que la note , ou corrcdion eft de Rigault. ,C. Que la note , ou corrcdion eft de l'Editçur Anglois. Edit. Angl. Défigne l'édition d'Angleterre. Ind. Tliuan. L'index des noms propres qui font dans l'Hiftoire de M. de Thou. Tout ce qui n'eft précédé ni fuivi d'aucune marque , eft de nous. ^^^■— ^^f Niger, Mantea 5 &PaulJove, Terra nova. Put. l. 1. 13. Barlette , net. Barulum ou Barutum .VïWq de la Poiiilie. Put. L 1. 17. Seminara, not. Autrefois Taurianum , Ville des ^ Brutiens , Pîin. lib. 3 . -c. 5. On lit dans quelques exemplaires Tauroentum. Put. L 1. 15?. Perignola , not. Gerion , autrement Genurium^ Ville de la Poiiilie 5 aujourd'hui , Citignola. Etienne l'ap- pelle T^i\iai': 5& la place à dix Stades de Lofanto. Put.L 1.22. Garillan ou Garigliano , wor, L/m, s'appelloit aufll autrefois Clarius ; aujourd'hui , la Chiana. Put. l. Pag. 6. 1. 1 6. Novarre , not. Novaria, dite autrefois Aria Ly- iia,oii Leonina. Ptolomée la nomme No'ap/of. Put.L CORRECTIONS, &c. 44-7 i?ag. 6, 1. 30. L'Adda, not, ^^«i//^ j aujourd'hui Adda, rivière de ia Lombardie au-delà du Pô. Pat. l. 1. 3 I. Jules IL ajout, animé de rage & de fureur. P. ^ Pag. 7. 1. 1 8. Açrès le mot V^o^Q.ajout. treizième d'Avril. Put. l. 1. 16. Not^ Sion eft le Seàunum des anciens. Les peu- ples de cette contrée appeliez Seduni , étoient Gaulois, voi- fins des Alpes , & habitoicnt ce qu'on nomme le haut Valais. Les Veragri étoient dans le bas. La Capitale des uns & àiCS autres étoit le Seàunum 5 en Savoyard , Sion 5 6c en Allemand , Sitten. Put, /. Pag. 8.1. 2j. Not. Sagunte, ville à^s anciens Hedelani dans l'Efpagne Tarragonoife , aujourd'hui , Morvedro. Lucius appelle ces anciens peuples Sedetam. Put. !.. Pag. p. 1. 4. Not. Numance, ville de l'Efpagne Tarragonoife, au milieu du païs des Arcuaci , fur le Douro , ou Duero î on la nomme aujourd'liui Soria. A plus de quatre milles au-deffus de Sorie, vers le pont de Garay , aiïez près de la fource du Douro , on montre encore quelques veftiges de Numance. Put. /. Pag. 12. 1. 2. Not. Sercamp Abbaye limitrophe d'Artois & de Picardie , où fe fit l'ouverture de la Paix entre la France ôc l'Efpagne. Put. D'autres écrivent Cercamp , & préten- dent que ce mot dérive du latin : Carus Campus , d'où eft venu Cher-camp, & enfin Cercamp. 1. p. Tedofages, not. Il y a apparence que ces Troc- mes , Tolifloboges , & Teclofages étoient de Languedoc. Put. l. Pag. 1 3. 1. 23. Liberté, ajout. Elle donna dans ce temps-là plu- lieurs maîtres à l'Empire 5 les deux Antonins nés à Nifmes , & Carin né à Narbonne : car je ne parle pas des Tyrans, qui s'élevèrent fous l'Empereur Gallien. AÏS. Samm, \. 3 2. Des Romains , ajout. Et fous d'heureux aufpices, après avoir chaffé leâ Goths de l'Aquitaine , commença dans la Gaule le Royaume des Gallo-Francs , fous Chil- deric & Clovis. P. D. 0. f. d. Pag. 14. l. 25'. SuccefTivement , ajout. Etienne troifiéme fils d'Etienne Comte de Blois , qui avoit époufé Adèle fille de Henri I. fe mit en poflefTion du Royaume. C. 1. 3 3. Toutes les éditions antérieures à celle de Gcnê- Lllij ^^48 RESTÎTUTIONSj ve de i52^. & aux remarques de M. Dupuy mèttoiCitt: Edmont P/amagemr fils de Hetiri ••> mais mal. C. Pag. 14.1. 37. Second fils d'Edouard III. C'eft la vraie leçon qu'il faut fuivre , après la corrcclion de M. Dupuy & l'cdi- tion de Genève. L'édition de Patiflbn portoit : FUs du Roi Edouard IIL Toutes les aurres difoient , mais mal-à-propos, Jîls du Roi Edouard IL C. Pag. 1 5*. 1. I. Car &c. Ceci eft mal mis par M. de.Thou , qui a confondu les noms. Uhiftoire eft , qu'Edouard IV. Geor- ge & Richard étoient frères. Edouard IV. étant Roi fit mourir fon frère George dans un tonneau de malvoidv.. Cet Edouard mourant laiila deux fils , Edouard V. & Ri- chard. Or cet autre Richard frère d'Edouard IV. après la mort de fon frère, fit mourir fes deux neveux Edouard V. & Richard , & s'empara de la Couronne , s'étant fait nom- mer Richard III. Put. 1. 7. Petit fils d'Olaus , autrement Owen Teuder. P. d'Olaus Teuder. D. 0. Pag. 17. 1. 28. De la Religion : Il y avoit enfuit e dans P édition d€ Patijfon : Qui efl: fouvent parmi eux altérée & corrom- pue par plufieurs fuperftitions. P. * Et dans le J[IS. de MAI. de Sainte-Marthe : d« la Religion , que ces hommes fuper- ftitieux portent & inculquent aux âmes fimples de ces païs éloignez , après l'avoir miférablement défigurée par des im- polhircs Ôc des prefiiges. 1. 54. Nos volontez , ajout. Au refte quoiqu'on ne puille regarder ces peuples que comme des fauvageons ■dans la Religion , il ne faut cependant pas dcfefperer , que venant à être mieux inftruits dans la fuite , & fecoùant le joug de la domination Efpagnok , pour rentrer dans les droits de leur ancienne liberté ;, ces arbres francs ne produi- fent un jour des fruits doux & de bonne odeur, dignes de J. C. qui les a plantez. J'attribue également à la Re- ligion l'établiflement de la domination des Efpagnols , & la décadence de l'Empire Erançois. En effet, nous voyons que dès lès premiers fiécles de l'Eglife , la Rehgion chrétienne fleurit dans les Gaules. Jamais, dit S. Jérôme, l'erreur n'y ■produifit de monftres , voulant faire entendre par cette -exprelTion , que l'Evangile s'y eft toujours confervé dans fa C O K R E C T î O N s, 5cc. 44^ fsufecé. Il y avoit donc lieu d'appréhender, qu'à mefure que les François , à qui les Papes font forcez de recon- noître qu'ils font redevables de toute leur grandeur, de- viendroient puiflans en Italie , la Cour Romaine n'affermît auill fa puiflance , & que portant trop loin un pouvoir fans bornes, elle ne prétendît quelque jour impofer à toute la chrétienté un joug, qu'elle ne pût fupporter. Il n'y avoit au contraire ri-en de femblable à craindre des Efpagnols. Accoutumez à ne refpeder le S, Siège , qu'autant qu'il leur eft neceffaire , pour faire fervir cette autorité immen- fe , qui s'eft accrue à l'ombre de la protedion de nos Rois , à leurs intérêts & à leur ambition, ils n'ont jamais paru fort jaloux de travailler eux-mêmes à l'agrandiffement des Souverains Pontifes. Auffi comme les Efpagnols ont été autrefois les auteurs du dernier pillage de Rome , ce fera encore de cette même nation , fi je ne me trompe , que viendra la décadence de ce pouvoir également odieux & formidable , que les Papes fefont attribué. Pour nous autres François , il faut avouer que nous fommes trop bons , & qu'à force d'avoir des égards pour les chefs de la Reli- gion & pour fes Miniftres, nous avons, fans le vouloir, fort mal fervi la Religion même. Convenons en effet de la vérité : qu'y a-t'il de plus préjudiciable à la Religion ^ que la piûffance & l'autorité d'un feul homme , lorfqu'ellcs font portées à un certain excès ? Si l'abus du pouvoir fouverain devient infupportable dans les Monarchies même , doit-on le fouffrir dans la Maifon de Dieu , où les moindres fau- tes font toujours d'une conféquence beaucoup plus dan- gereufe ? Je fais piofeffion de refpeder & d'honorer les puiffances Ecclefiaftiques ; & à Dieu ne plaife que je fois d'avis de rien retrancher de leurs véritables droits. Mais auffi fuis-je perfuadé qu'il eft de l'intérêt des Papes de pref- crire des bornes plus étroites à cette autorité temporelle , après laquelle ils courent iivec tant d'ardeur depuis pla- iieurs fiécles;& ils feroient beaucoup plus grands à mon avis , s'ils pouvoient confentir à devenir plus petits. A quoi aboutillènt en effet ce fafte, ces titres pompeux & nouveaux, cette autorité fous laquelle on prétend que doi- Tcnt pUcr toutes les têtes cotironnées ? A expofcrla Reli- 45-0 RESTITUTIONS, gion,qui en elle-même eft pure,funple & refpedablejà toute la jaloLifie , à toute la haine , à toutes les calomnies , que lui attirent par-là l'imprudence de fes Miniftres 5 à faire gémir chaque jour l'Italie fous de nouveaux maîtres , c'eft- à-dire, fous de nouveaux monftres , fous un gouvernement toujours différent , fous de nouveaux tyrans ; à troubler en- fin la tranquilité publique , & à lailler en paix l'ennemi mortel du nom chrétien , pour mettre toute la chrétienté en combuftion. Je ne le dis qu'à regret j cependant je ne puis m'en taire : depuis que les Souverains Pontifes ont quit- té les clefs de S. Pierre, depuis qu'ils ont renoncé à la prière 6c aux larmes , qui font les feules ôc les véritables ar- mes du Sacerdoce , pour arborer le fceptre , la tiarre ôc l'épée , 011 a commencé à négliger le foin des ouailles du Seigneur, la difcipline Ecclefiaftique s'eft énervée, & la corruption des mœurs influant jufques fur la dodrine,eH a infenfiblement altéré la pureté. Dès-lors on a ceffé d'aflem- bler des Conciles 5 c'eft-à-dire , qu'on a négligé de mettre Dieu de fon parti, pour faire avec les hommes de nouvelles alliances , prefque toujours préjudiciables à ceux qui les ont formées, & toujours funeftes à la chrétienté. Mais pour revenir, &c. MS. Reg. & Samm. Pag. 1 8. 1. 4. Déteftable père , ajout. Quoi de plus monftrueux en effet que de voir im Miniftre des faints Autels , après avoir forcé l'entrée du Sanduaire , où il ne s'eit introduit qu'à force de prefens , ravager impunément pendant Ci longtems le troupeau du Seigneur, fur lequel il n'avoit qu'une autorité ufurpée , par le fer , par le poifon , & par îes artifices les plus indignes ; perdre toute honte, jufqu'à reconnoître publiquement pour fes enfans les fruits indi- gnes de fes débauches j travailler à l'agrandiflement d'une làmille deshonorée, uniquement connue par des inceftes, des homicides & des brigandages, & infeder par-là l'I- talie entière des vices abominables de fa maifon 5 enfin le père des chrétiens, par un traité fecrct , fe rendre tribu- taire de l'ennemi mortel de la chrétienté ! Les fiécles paflez & celui où nous vivons , ont-ils jamais rien vu , ont-ils rien entendu de fi prodigieux ! Je ne dis rien au refte qui ne fe trouve dans tous les hiltoriens conte^iiporains , je dis C O R R E C T I O N s , &c. 4;î dans ceux-là même , qui par refpecl pour le S. Siège ont paflë fous filence plufieurs particularitez , qui méritoient bien d'être relevées. Mais ce qui pafle toute croyance, ôc qui eft cependant rapporte par Guicchardin un des Hiilo- riens,à mon avis, des plus véridiques, des plus fages, & des plus habiles que nous ayons , même parmi les an- ciens, c'eft que non -feulement les deux frères François Borgia Duc de Candie , & Cefar Borgia , qui fut depuis redevable à la France du titre de Duc de Valentinois, brûlèrent d'une flamme inceftueufe pour leur fœur Lucre- ce, paffion, qui coûta la vie au Duc de Candie 5 mais que le père même fut tellement épris des charmes de fa fille ,- que dès qu'il fe vit élevé fur la chaire de S. Pierre, il l'enle- va à fon premier mari , fous prétexte qu'il n'étcit pas digne de fon alliance j que la honte d'un tel attentat le força enfuite à la marier à Jean Sforce Seigneur de Pefaroj qu'en- ' fin las d'avoir un mari pour rival, il fuborna des témoins^ qui accuferent Sforce d'impuifTance , & fit caffer ce maria- ge. C'eft ce que lui reproche aflez fouvent dans fes poëfles Jacques Sannazar un des plus honnêtes hommes & un des Poètes des pkis'celebres de fon tems, furtout dans' cette pièce , dont l'Auteur n'a point voulu être connu, & où Lucrèce eft traitée de fille , de femme , & de bru d'Ale- xandre VL Je ne parle ni de l'outrage fait au jeune Aftorre Manfredi Seigneur de Faenza , à qui fa beauté fut funefte , & que ce Pape fit mourir enfuite contre la parole qu'il lui avoir donnée , ni de tant de Seigneurs cruellement aflaf- finez , les uns à Senigaglia par le fils, & les autres à Rome par le père , ni du poifon préparé pour les Cardinaux , & dans lequel Alexandre lui-même , qui l'avala ,, trouva une mort digne de la vie qu'il avoit menée. Or n'avons-nous pas lieu de croire , que l'alliance contractée par la France avec un tel monftre fut un mal contagieux , qui gâta toutes nos affaires , & qui répandit fur les entreprifes du meilleur des Rois la malédidion , que ce mauvais Pape avoit méri- tée ? Car fi les François , &:c. AIS. Rcg. Pag. ïSA. 26. Contre le chef & les membres 5 on lit enfuite dans les MSS. du Roi & de MM. de Sainte-Marthe : Si l'on avoit fuivi férieufemcnt ces vues, &: que le Concile fc fût 4.;2 RESTITUTIONS; moins appliqué à réduire le Pape , qu'à rétablir la difciplîne^ Dieu auroit fans doute donné à un fi bon Roi de plus heu- reux fuccès en Italie. Et certes dans le commencement de ces broùilleries avec le Pape , Louis fit paroître beau- coup de fermeté. Il fit plus. Sans égard pour les lâches con- féils de plufieurs perfonnes , pour qui il avoir d'ailleurs beaucoup de confidération & de confiance , il oppofa cou- rageiifement aux vains foudres de ce vieillard furieux une excommunication formelle , qu'il fit lancer contre lui par fes Prélats î & il fit, &c. MS. Reg. & Samm. Pag. i8. 1. 25). De plufieurs perfonnes, Itf, du Cardinal d'Am- boife. MS, Samm. 1. 32. Battre, ajout, à Naples une médaille d'or, qui reprefenroit fon effigie d'un côté , & de l'autre les armes de Naples & de Sicile. P. D. 0. f. à. Pag. 21. 1. 5. D'Humbrecourt , lif. d'Humbercourt. Pag. 22. 1. 3 3. N'avoir jamais eu , ajout. Mais pouv oit-on lien attendre de bon & de régulier d'un homme accoutmiié à facrifier à fes paffions les plus honteufes , au luxe , & à la plus exceffive profufion , ce qu'il y a de plus faint & de plus Ikcré ? A4S., Reg. & Samm- Pag. 28. 1. 6. Du Guaft , mt. Ce fut le Marquis de Pefcaire qui prit 6c pilla Gènes. Le Marquis du Guaii y étoit, mais non pas comme Général. Put. Pag. 2p. 1. 13. Monarchie Françoife, ajout. Par une deftinée prefque femblable , la France s'eft vue fur le point de périr fous les petit-fils de François I. & elle a toiijours expérimen- té que le gouvernement des femmes , qu'elle exclut de la fucceiTion à la Coiuronne par la loi fondanientale de fa Monarchie , ne pouvoir que lui être très-pernicieux & très- fatal. P.* Pag. 35.1. 8, Not. Je ne-fçache aucun Hiftorien qui ait parlé de ce voyage du Pape à Barcelonne ; certes les Italiens ôc les Efpagnols n'en difent rien. Ainfi il faut au lieu de %ice- lonne, lire Bologne. Put. l. Tous les Hiftoriens afTùrent qu€ l'Empereur ne pafTa en Hongrie , que deux ans après le fiége de Vienne j& c'eil un fenriment unanime.. Put. /. Charles V. étoit à Bologne , quand Solymaii afiiégea Vienne 3 6c il n'y eut que fon-frexe Ferdinand^ C O R R E C T I O N s, &c. 4.;^ Ferdinand , qui s'y oppola. Ce lieu doit être reformé. Le fiége de Vienne fut Tan 15" 2p. aux mois de Septembre ôc Odobre : la première entrevue (du Pape Clément VII. avec Charles V. ) fut au mcme - tems à Bologne j & le couronne- ment le 24. de Février de 15* 30. La féconde entrevue fut en 15*53. ^^^1 à Bologne. Put. Ce font les propres paroles de M, Dupuy , atîfquelles nous ri* avons rien voulu changer j dr nous en uferons toujours de même dans la fuite. I*^^- 34- 1- 2o- Fil? du Roi, ajout. On prétend que Clément, qui étoit alors l'ennemi le plus mortel qu'euflbnt les Fran- çois, ne croyant encore qu'à peine ce mariage , même après qu'il eut été confommé , & prévoyant dès-lors que Catheri- ne feroit le flambeau fatal , qui allumeroit dans le Royau- me un feu capable de le confumer , ne put s'empêcher de s'écrier à cette occafion , qu'il étoit bien vengé de la Fran- ce. P. * En effet, il ne pouvoit avoir oublié que dès le mo- ment de la naiffance de cette Princeffe, les Aftrologues avoient prédit à fon père qu'elle feroit caufe mi jour de ia ruine de fon pais. Auffi les Florentins appréhendant que cette prédidion ne s'accomplît aux dépens de leur Répu- blique , délibérèrent pour conferver cette liberté , dont ils joùiflbient encore alors , d'expofer Catherine , ou de la proftituer , comme on le voit dans la véritable hifioire de Guicchardin. Et certes comme par le mariage , que cette Princeffe contrada alors , on ne peut nier qu'elle n'ait chan- gé de patrie , fi au lieu d'entendre cette prédidion de la Tofcane, nous voulons l'appliquer à la France , il faut con- venir que nous n'avons que trop éprouvé pour notre mal- heur la vérité de ces menaces. MS. Keg. & Samm. Il eft confiant au refte que ce fut le Connétable Anne de Mon- morency qui fit ce mariage. Et quel fut le fruit d'un fi im- portant fervice ? Ce Seigneur & ceux de fa maifon n'eu- rent point dans la fuite d'ennemi plus mortel que cette Princeffe. P. * Que les fiécles à venir foicnt témoins d'un trait auffi noir , & qu'ils admirent avec moi ce rare effet de reconnoiflance ! La France à qui les Papes ne peuvent nier fans ingratitude qu'ils ne foient redevables de toiue leur grandeur , la France eft elle-même redevable à un Pape Tome I, M mm 4^4 RESTITUTIONS; de fa décadence & de fes malheurs. Sur la fîii de Tan- née &c. MS, Fveg. & Samm. Pag. 54.1. 23. Le II. de Novembre , not. Nous nous fommes arrêtez dans notre Tradudion à la datte que M. de Thou donne à l'éledion de Paul III. Nous n'ignorons pas cepen- dant qu'elle fe trouve bien différente dans les differens Auteurs qui en ont parlé. Mezeray la place deux jours après la mort de Clément , qui arriva le 24. de Septembre î aiiifî ce feroitle 2.6. de ce mois. Le continuateur de M. Fleurr la met le 13. d'Oûobre î Moreri le même jour^ & fon couronnement le 3. de Novembre. Pag. 36". 1. 22. Le Comte de S. Paul, lif. François de Bour- bon Comte de S. Paul. D. 0, Pag. 37. 1. 28. Approfondir cette affaire, ajout. On fçut depuis que l'alliance que nous venions de contrader avec le Pape Clément avoir donné occalion à un fi grand crime , au- quel le mari n'avoit d'ailleurs aucune part 5 mais comme par la mort du Dauphin le Prince Henri fon frère deve- noit l'héritier préfomptif de la Couronne , on ne fe mit pas en peine de faire de grandes informations pour dé- couvrir la vérité du fait , & on étouffa cet accident. Celui qui fut convaincu, &c. P. ^ Not. C'eft ici im de ces paffages délicats , qui fe trou- vent dans l'édition de Patiilbn , qui ont été fupprimez dans les éditions fuivantes , & que l'Editeur d'Angleterre a jugé à propos de reftituer , non pas dans le texte , mais au bas de la page en gros caractères Italiques. On y découvre ce que M. de Thou penfoit fur l'auteur de l'empoifonnement de François Dauphin. Catherine de Medicis parente de Clément VIL ayant époufé Henri , fécond fils de François I. voulut fe frayer le chemin au Trône 5 & pour cela elle prit la réfolution de fe défaire du Dauphin, fans en faire part à fon mari , qui fans aucun crime de fon côté devint le légitime fucceffeur de François fon père. Pag. 41.1. T ^. Charles fon fils , not. Ceci efl: vrai : quoique du Bellay dife que le Roi avoit double droit à Luxembourg ; celui du Duc d'Orléans , venu par acquêt , & celui des vrais Seigneurs , venu par cefllon , qui avoient été fpoliez par CORRECTIONS, &:c. 4j; les Ducs de Bourgogne , & defquels étoient héritiers ceux de Bourbon par François Duc de Vendôme , comme mar^ de l'héritière du Connétable de S. Paul , après l'exécution duquel le Duc de Bourgogne avoit envaiii ce Duché , comme mouvant de lui. Put. l. Pag. 43. 1. 2. Not. La Princeile Marie nacquit le lundi 18. de Février j la feptiéme année du Règne de Henri VIII. Re- marquez que c'eft l'année 15*1^. en commençant l'année, comme il fe pratique encore en Angleterre , au jour de l'Annonciation 25". de Mars ; car fi vous la commencez au premier de Janvier, iliivant l'ufage reçu dans prefque toute TEurope , ce fera l'an 1 5* 1 5. Marie fut déclarée héritière préfomptive de la Couronne par Henri fon père & par le Parlement , au cas que ce Prince mourût fans enfans mâ- les; mais elle ne porta jamais le titre de Princeile de Galles. Pouwel dans fon hiftoire de la Principauté de Galles ; Lina- cre à la tête de fon Rudiment , & les autres Ecrivains du tems de M. de Thou lui ont donné ce titre , mais mal- à-propos ; parce qu'il n'appartient qu'aux fils aînés des Rois d'Angleterre. C Pag. 4^. 1. 24.. Princefle de Galles. Il faut appliquer à Elifa- beth la note précédente. C. Pag. 48. 1. 2. Charles Duc de Gueldre , /// Charles d'Egmond Duc de Gueldre. P. D. 0. f. Pag. y 2. l. 37. Outrée [précipitée & inconfiderée.] P. D. o.f. Pag. <;6.\. 15-. Guerre, les éditions de Patijjon & des Drouans ajoutent, de Rehgion. P. D. 0. f. Pag. 5:7. 1. 21. Oecolampade, ajout, qui enfcignoit à Baie, P. D. 0. f, Pag. 6^. 1. 3j?. Du Duc Sforce, lif. de François Sforce. P, Pag. 6-]. l. 5>. Léon étant mort , ùf. Adrien étant mort. 1. I î. Avant qu'Adrien, lif. avant que Clément eût été élu , not. Cette prife de Reggio & Rubiera arriva du- rant l'interrègne furvenu après le décès du Pape Adrien , quand Alfonfe Duc de Ferrare reprit ces deux Villes, & faillit Modene par la vigilance de Guicchardin , qui en écrit Vhiftoire. Guicc. 1. 15*. Put. Pag. (58.1. 5". Soixante mille écus. Guicchardin dit qu'il les ûvoit baillez à l'Empereur , pour en avoir reçu Carpi en Mm m ij '^{6 RESTITUTIONS, fief perpétuel , lorfqu'il étoit à Mantouë l'an i ; 5 o. Pur, Pag. 70.1. 26. Peu après Vacca. Gonçalo Pizarro ne fit point mourir Vacca de Caftro ; lequel fiit arrêté prifonnier en £f- pagne , & fe juftifia de ce qui lui étoit imputé. V. Herrera hijî. Ind. Occid. Dec. 7. l. 10. p. 500. Put. Pag. 71.1. 5?. Xaquixaquana. C'eft une vallée ainfi nommée diftante de Cufco de quatre lieues. Pur. Pag. 74. 1. 1 6. Edouard Semer Comte de Sommerfet , lifez Edouard Seymour Duc de Sommerfet. Pag. 76". 1. 30. Ce grand homme , F édition de Pariffon ajoute ^ né pour faire le malheur de la France , non-feulement par fa propre valeur , mais principalement par fa pofterité. P. LITRE DEVXIE'ME. Pag. 79. 1. 7. Avec aflez de facilité, ajout. Cette guerre com- mença cette année ( 1545".) & finit dans celle, où notre hittoire doit commencer ( l'y ^6.) Mais pour ne pas inter- rompre le fil d'une narration fi intéreflante & Ci digne d'être tranfmife à la pofterité 5 j'ai cru qu'il étoit plus à propos de la; reprendre dès le commencement , & de continuer tout de fuite. Mais &c. MS. Reg. & Samm. 1. 13. Le Rhin qui prend fa foiu'ce, ^yW^^^dans les Alpes Lepontiennes , montagnes qui font une partie de celles des Grifons. Put. Mont Bernardin , ///7 Mont S. Bernardin. Adula. Mon- tagne des Grifons, que les habitans nomment Colmen de Olcello. Les Allemands der Vogel j vulgairement le Mont S. Bernardin. Put. Pag. 80. 1. 10. Et du Mont, lif. en deçà & en delà du Mont Jura. MS. Reg. & Samm. Pag. 81.1. 2(5. D'élire un Empereur, ajout. Et afin de prévenir les brigues & les troubles , la même Loi a reftraint le pouvoir de FéUre à fix perfonnes 5 fçavoir les Evêques de Mayence , de Cologne & de Trêves 5 le Comte Palatin du Rhin , le Duc de Saxe , & le Marquis de Brandebourg j aufquels on a depuis ajouté le Duc de Bohême , qui porte aujourd'hui le titre de Roi , & qui efi admis à l'Eledion , C O R R E C T I O N s, 5cc. 4^7 îorfqu'il arrive que les avis ou fuffrages des fix autres font partagez. P. D. 0. Pag. 8 1. 1. 3 I. Seroit élu Roi des Romains, ajout, par les fept Eledeurs. P. D. 0. Pag. 83. 1. 22. Not, Magdebourg, ville des plus confidérables de l'Allemagne 5 autrefois Partkenope ou Panhenopo/is, ain(i appellée du culte qu'on y rendoit à Venus iurnommée Panhenia. Cette ville eft fituée fur l'Elbe. Capnion l'ap- pelle Dmoadtim Pyrgum , la Tour des fervantes. Les Alle- mans appellent par abbréviation une fervante Maid ou Magd. iî^neas Sylvius donne par corruption à Magdebourg le nom de Virginopole , Ville de la Vierge , Ptolomée la nomme M^o-y'ioy c' eft- à-dire. Ville du milieu. Put. Pag. 84. 1. 25". 1^22. Ou fuivant MM. Dupuy. ip2. Pag. pi. 1. 38. Grignan, not. La Baronnie de Grignan fut éri- gée en Comté par lettres du mois de Juin i j ^ 8. en faveur de ce Louis Adhemar , & il mourut la même année fans enfans. C. Pag. pp. 1. 34. Regesbourg , lif. Regensbourg , ou Fronsberg, fuivant les MSS. du Roi & de MM. de Sainte-Marthe. 1. 3^. Scaumbourg, lif, Schaumbourg. A/^S. Reg. dit Schomberg. Pag. 100. 1. 8. Smvoient y ou fuivant les éditions de Parijfon & de Drouart y embradbient. Pag. 107. 1. 2. 28. Juillet, il faut lire 27. Juin félon les dattes fuivantes , & Sleidan. Put. Pag. iio.l. 22. Oncle & frère, otez frère. Car l'Eledeur de Saxe qui parle lui-même , n'allègue que fes fervices & ceux de fon oncle , fans parler de ceux de fon frère. Sleidaa liv. 17. Put. Pag. 114. 1. 26. Marquis de Marignan , ///7 Medici ou Medi- chino. Marquis de Marignan. P. D. 0. f. Pag. 1 1 5". 1. 32. Huit mille chevaux. L'Editeur Anglois en met vingt-un mille. M. Dupuy veut cependant qu'il n'y en eut que huit mille, ce qui fe vérifie, ajoute-t-il, parl'hiftoire de Faleti p. 73. à la fin du liv. r. & ce nombre eft conforme aux éditions de Patiftbn 6c de Drouart, & aux AÎSS. Re^. (cT Samm. Pag. 1 1 ^. I. 13. Envoya à Lucerne, lif de Lucerne. ^58 RESTITUTIONS, Pag. 116.1.36. Ce fut donc un trait de politique , on par tet artifice le Pape força &c. P. Pag. 124.1. 18. Mais la nuit, mt. Ce lieu eft fort obfcur. Se bien différent de l'auteur d'où M. de Thou l'a tiré , qui eil Jerofme Faleti hift. d'Allemagne 1. 2. p. py. Je vou- drois ainii lire conformément à Faleti : Mais comme la miif approchoit 3 P Empereur prit dans Pobfcmité & dans une con- . jonclttre aujfi délicate le feul parti qui lui rejîoit. Il plaça fon infanterie en front d'un vajie marais qu^il lui fit traverfer , enforte que fa droite avoit Ingolftad derrière elle. En même- tems il couvrit fa cavalerie d^un bois voifin du Danube ^quUl avoit fur fa gauche j & la fit foutenir par les troupes Italien- nes Ç^ Allemandes 3 qui tirèrent devant elles un retranchement. On travailla toute la nuit à fortifier le camp. Au relie l'ar- mée de l'Empereur , ôcc. Put. Pag. 12^. 1. 14. Ulric , Krafïlern , lif. Ulric Krafftern. C'eft une feule perfonne. Il faut lire ainfi par tout oii fe trou- vera le même nom. 1. 24. Seger, lif Segern. Pag. i26.\. I. Tomberg, lif Dombergt ou Domberghe. Pag. 150. l. dern. Neubom-g à trois iieuës, lif à trois milles au-deillis. ^Pag. 151.I. ip. Le château, lif parce qu'il appartenoit à Henri Othon de Witelpach bâtard de la maafon de Ba- vière , qui s'étoit, &c. P. Pag. 134.1.33. Scamwbourg, lif Schaumbourg. Pag. 13^.1. 14. L'onzième de Septembre , ou treizième d'Oc- tobre félon P. D. 0. 1. 24. Lawingen , lif. Laugingen , comme on lit dans Sleidan p. J45). édit. de Strasbourg. 8^. ôc dans xM. - de Thou lui-même 1. 10. C Pag. 143. 1. 1 1. 2(5. Odobre, lif. 28. Odobre. Pag. 144.1. 3. 20. Novembre, lif 20. Odobre. 1. 24. Weinmar , lif Weimar , & ailleurs, Pag. 147.1. 17. Wertmulhj lif Windtmulhen. 1. 33. Douzième , lif onzième. Pag. 14(^.1.2. Schnecberg, lif Schneeberg. Pag. 14^.1. 14. Dinklspuhel, Itf. DinkelspuheL Pag. I y 1. 1. 3 8, Newenftad , If Newilat, CORRECTION S, Sec: 4;^ Pag. î5'5.I. I J. Quatre -vingt mille éciis. Le Traité porte ^475(5. éciis au foleil, & 32. fols. Ledit Traité eft entier dans du Tillet p. 403. &c.in4*^. 1(^1 8. Paris: & il faut ré- former ce lieu fuivant le Traité. Les termes font : ledit Pvoi François continueroit payer audit Roi Henri fa vie du- rant par chacun an 5*47 3 <^. écus au foleil , & 32. fois Tour- nois, fuivant le Traité du 20. Août 1527. & ce Traité fiit fait le 7. Juin 1 5: 4^. fur les limites d'Ardres Ôc Guiûies près du camp. Pur. Pag. 15" 4.1. 18. Baûne, lif. Beaune. LIVP^E TROI SIEME. Pag. 1^7.1. 38. Montobbio, ou Montoglio félon Adriani. Pag. 174. 1. 20. Thomas Anello , not. Il eft étonnant que cent ans après, im homme du même nom & du même lieu, ait excité des troubles à Naples. Ptn. Pag. 17^.1. 12. Seimer , lif. Seymour, cr ailleurs, Pag. 180. 1. 22. De Langeay , lif. Langey. Pag. 183.1. 27. Parlé. Dans l'édit. de Patifîbn, M. de Thou dit qu'il l'a entendu lui-même de la bouche de Cadierine de Medicis [ Audivi ] D'autres éditions portent : il eft conftant qu'elle l'a dit. 1. 34. Au lit de la mort, ajouî. Auffi cefage Prince avoit-il remarqué dans cette maifon l'ambition la plus dé- mefurée & les projets les plus vaftes,dès le tems que Claude de Guife père de François étant Gouverneur de Champa- gne , fit palfer dans la Gueldre à l'infçu du Roi , une ar- mée qu'il n'avoir levée que fous le fpecieux prétexte de faire la guerre aux Vaudois. François L fut infiniment fen- fible à ce procédé , & dans la fuite , quoiqu'il eût pardonné au Duc en confidération de Jean Cardinal de Guife, qu'il aimoit tendrement , il ne voulut jamais le voir. Ce grand Prince fe voyant donc proche de ce moment fatal , où l'on croit communément que les hommes ont une vue plus dif- tinde de l'avenir, prêt d'expirer, crut devoir pailer à fon fils en père & en Roi 5 & ce fut alors qu'il lui apprit avec plus de vérité que de fuccès, tout ce qui pouvoir être s^cù :r Ê s T î r u T ! o isr s ; ' avantageux ou préjudiciable à fa peifonne ôc à fon Etat. AÏS. Reg. Par malheur Henri négligea ces avis , & ces fen- timens fur la Maifon de Guife ne turent pas affez tôt connus de la nation , pour qu'elle put profiter des avertiflemens falutaires d'un fi grand Roi. Il feroit inutile &c. P. * Pag. 184.1. ij. Neuville de Villeroi & Gilbert Bavard, qui croient Secrétaires d'Etat, perdirent leur emploi. P.D. 0. Pag. 184. 1. 2S. Plein de perfidie , ajout. Ils l'en récompen- ferent dans la fuite, en élevant cet homme fans mérite aux plus grands honneurs , & lui obtinrent enfin le chapeau de Cardinal. Pellevé vécut pour fa honte & pour le malheuc de la France jufqu'à une extrême vieillefle. P. D. 0. Pag. 18^.1. 16. D-es Charles vénales , not. Don de la Finance pour la confirmation des offices vénaux. Il n'y avoit en ce tems-là que ceux de la Finance qui le fulTent ; ou peut- être font-ce les charges de la guerre , qui font rendues vé- nales : ce que lignifie le mot , militia vénales , fauf meilleur avis. Ce don de confirmation des offices vénaux , efl un droit qu'on paye au joyeux avènement. Put. 1. 2 1 . Jean de Bourbon , ou félon l'édition de Patijfon , François. Pag. iS-j.l. 15". Dannebaud, lif. d'Annebaud. Pag. ipi. 1. 2. Diane -.Elle étoit fille naturelle & légitimée de Henri II. & d'une Demoifelle Piémontoife , nommée Phi- lippe Duc. C. Pag. 15)2.1.23. Fore, ///7 For. 1. 35). f^erejimi/i , lif. P'erijimili. Pag. 15)4. 1. 4. Par Jean Lefly Evêque de Rofl. 1. 26. Sept ans auparavant, lif l'année précédente. Pag. ip7. 1. II. Stroffi, ou Strozzi. Pag. 15)5?. 1. 3 3- Le feize , lif le quinze. Pag. 201. 1. 6. Ildbourg , lif Jedburg. 1. 10. Lefley ou Lefly. 1. II. RhoteiTe ou Rothes. Pag. 202. 1. 2. Le Cardinal, ajout, qui fouhaitoit ardemment de fe rendre maître d'une fi excellente proie. MS. Reg, 1.21. Wignram ou Winram. Pag. 203.1. 17. Le 7. de May, not. Spotswod & Anderfon fixent avec raifon l'ailailmat du Cardinal de S. André au 2p. de CORRECTIONS, Sec: ^^t de May, qui étoit un Samedi. Les aftes publics, qui con- damnent Ledey & fes complices aux peines portées con- tre les criminels de Leze-Majcfté, font mention de trente- quatre ailanins ou complices , qui avoient trempe dans cet attentat. C. Pag. 204. L I. Peu de jours , /(f, peu de tems , tiuper ; car il fc pailà quelques mois entre l'exécution de Wishart ô<, le meurtre du Cardinal. 1. 12. Soloway, ou Solway Frith. 1. 15?. Megalland,o« Meggat rivière d'Eufdalc. 1.20. Lage, /^f. Langhope , ou Langham, petite ville & château , où l'Elel & l'Evia mêlent leiu-s eaux. C. Pag. 2oy.l. i^. Lothen, Lothian, Lothien, ou Lauden. 1. 2 1. Grey, l^f, Guillaume Baron Grey de Wilton. C. Peg. 207.1. I. Duglas. Les Anglois 6c Ecoflbis prononcent DouglalT. 1. 2. Gourdon ou Gordon, Comte de Huntlcy. C. 1. 12. Jamboa. C'eft le Chevalier Pierre Gamboa, Capitaine de 200. Arquebuiiers à cheval. C. 1.31. Keith, & d'Aymonde au détroit de Fyrth , ou Inch-Keith, 6c Inch- Colmc, o^/ l'Ifle de S. Colomb, ou Frith de Forth. 1. 32. Broghthy au détroit du Tay, ou Brochty-Frith de Tay. Pag. 208. 1. 5-. Rosboiu'g , ou Roxburg. 1. 8. Sterlin , ou Sterling. 1. 17. Dunbriton, ou Dunbritton. 1. 27. de Glencarn. Guillaume Cuningham, Comte de Glencairn. C. 1.28. Dunfireys, ou Dumfrcis. 1.54. Nerith,///] Nith ou Neyth. Pag. 20p. 1. 5?. Crammcr, ou Cranmer. 1. 37. Boileto, lif. Bufleto. Pag. 210. 1. 12. Vatable , autrement Gâteblcd. Pag. 21 1. 1. 5. Schleftat , ou Schletftadt. • 1. 1(5. Carlftat , ajout, en Franconie, Pag. 213.1. 2.6. Caftronovo, lif Catlelnuovo. Pag. 214. 1.4. Haflen, lif. Aflao. Tome L Nnn 4^2 RESTITUTIONS, Pag. 214. 1.2 1* Gomora. L'Index dit, Gama & AI. Diiptpy y Gomara. LIVRE QV JTRIEME, Pag. 217.1. 34. Memengen, ou Memminghea 1. 3 5*. Bibrach, lif. Biberach. Pag. 218.1. 17. Landaw, lif. Lindaw , ville Impériale dans une Ifle du Lac de Conftance , bien différente de Landaw. Pag. 2ip. 1. 4. Lipfic , ou Leipfick. Pag. 221.1. 34. Groeninghen, lif. JofTe Groeninghen, Pag. 222. 1. I. Lippe, lîf. Lippe. 1. 17. WQnw-ànà, ajout, de Weiden on Wida. Pag. 226. 1. 1 8. Le dix-huiticme, hf. le dix-neuviéme de Mars, Pag. 230. 1. 3 ^. Eger, ou Egra, Egren. Pag. 231.1. 7. Sael , ou Saal , Sale , ou Sala. Pag. 232.1. 4. Dubravius Evêque d'Olmumz, ///? Dubraw Evêque d'Olmutz. Pag. 233.1.2. L'Eliier , ajout, qui fe décharge dans le Sale. Il faut marquer cette différence à caufe d'une rivière du mê- me nom qui eft dans la haute Saxe , (^ fe décharge dans l'Elbe. Put. 1.8. Saalfed, ou Saalfeld. Ihid. Gothen , ou Gotha. 1. 38. Altorff, lif. Adorf, & ailleurs, Pag. 2 3 (?. 1. 2 5" . Muda, lif Mulda. Pag. 235?. 1. 13. Mifne , c'eft le nom Eran(^ois. Aleifen efl le nom Allemand. Pag. 2p. 1.7. Becling, lif Bicling ou Beicklingen, Pag. 257. 1. 8. Le cp. lif le 15?. Pag. 258.1. 2 j. Le 22. lif.\Q 23. Pag. 25:9.1. 32. Pizzagn,/i/7 Pizagni. Put. Pag. 270. l. 25. Emberger, ou Ehrenberg. Pag. 271.1. 7. Le 17. de Mars, lif de Mar. Pag. 275. 1. 12. Le feptiéme, hf le neuvième de Juillet. i. 1 6. Barnime , comme dans le livre 2 1 . 6c non pas Bernard. Il étoit fils de Bogiflas. Put. 1. 2_p. Schawembourg , ou Schawmbourg. CORRECTIONS, &c. ^6j Td.g.2y6.\. 37. Nordgoii, ou Nordgavv. Pag. 278. 1. 24.. De la ligue , ajoin. Tel eft en effet le cara61:ere du peuple, qu'il juge ordinairement par lefucccs, du zélé & de l'habiletc de ceux qui font à fa tête. Arrive-t'il quel- que revers , il fe dégoûte auili-tôt du parti qu'il a pris , & toujours inconftant comme la fortune j à peine fonge-t'elle à l'abandonner , qu'il penfe à pafler avec elle fous les en- feignes de ceux qu'elle favorife. P. * Pag. 27p. 1. 28. Munchen , /if. Municken , ou Munich. Pag. 284. 1. 25. Le 15'. de Septembre. Selon le Latin , il fau- droit le treizième de Septembre 5 mais il y a une faute en cette datte , il faut lire , xviii. Ka/. 05t, c'eft le quatorze de Septembre, fuivant Sleidan. Put. 1. 3 5". Le 10. de Décembre, lif. le 10. de Septem- bre. Pag. 294.1. 28. Val-di-Faro. Adriani de qui cet endroit efl: pris , dit : Bor^o - di - Raidit aro. Pag. 205". 1. 30. Rcuillr , ajout, de la manière la moins odieufc pour lui & pour fa famille. P. D. 0. f. LITRE C INQV 1 E'ME. Pag. 307. 1. 2. On a fuivi la corredion de M. Dupuy. On a ef- facé riile Pandatari yôc on a mis l'Ifle de Pa/maruo/a. On a aulii retranché ces paroles : qui nefîfameufe que par lefijonr ■ d'Agrippine pendant fin exil. Ce qui ne convient qu'à la Paiidataire , oii Agrippine fut reléguée. C'eft une lile dans le Golfe de Pouzzole. Pag. 308.1. 34. Oi\ lui délivra jufqu'aux titres. Traditis etiam tejferis. Adriani de qui cet endroit eft tiré , dit que pour le mettre en pofleftion des fortereftes , on lui donna les con- tre-feings des Gouverneurs des Places, que Luna avoir en- tre fes mains. Paul Jove appelle ces contre-feings : Serre- tiores tejferas de dedendis arcibus. Put. Ce font des ordre? contre-fignez d'une manière particulière , fans Icfquels les Gouverneurs ne rendroient pas les Places , qu'on leur pref- \ crit de rendre. ï*2g. 3 1 5-. 1. I. Dans FalTemblée, noî. On lit dans le texte Latin, Nnn ij 4(^4 RESTITUTIONS, du 15*. de Mars, mais ii faut lire , du ij,. de May, fuivaat Sleidan 1. 20. & 21. & comme M. Thon va le dire un pe^i après. Put. Pag. 3 i_9. 1. 5. Dont le &c. 7/jy ^ Jjwj k Latin. Dont les en- nemis ne virent jamais ployer le courage. 1. j?. Hailprun, ou Hailbron. Pag. 3 20. 1. 31. Le feptiéme de Septembre , lif. le huitième. Pag. 321.1. 2. Sturin, lif. Sturm. 1. 2<5'. Merfenburg, eu Merfebourg, Mersbourg. 1,37. Elbingen , ou Elbing. Pag> 322.1. 2j. Elrichscliaufen , ou Elrickshaufen. Pag. 323.1. 18. Le C: Juillet de l'année 14.00. lif. le i^..de Juillet 141 o. Note au bas de la page. Marienberg, lif. Marien- bourg. Pag. 32.7. 1. 2.6. Beucîilinghcn , ou BeicWingen. Pag. 527. 1. 3^. Rochlingher , 0^5 Rcchiinger. Relinger. P. Redinger. D. 0. f. à-. Pag. 334. i. 1 1. Le 25?. Décembre, les éditions-. P. D. a. f. d. &■ AÏS. Reg. mettent le ip. Décembre. t. 37. De Luther, ajout. Le principal promoteur 'de ces Edits fanglatis ctoit le Duc d'Aumale. Le Cardinal fon frère qui croit alors à Rome ne ceflbit de l'y poipQer 5 dans la vue de mériter les bonnes grâces du Pape, & de fe rendrvî en France agréabk au Clergé & au Peuple 5 ce qui faifoit le grand objet de leur ambition. P. ^ Pag. 340. 1. 16. Châteauroux.Paradin le nomme Châtelleraulr. 1. ip. Le 12. d'Avïil, lif. le 12. d'Août. • 1. 34. Rochebaucourt , lif la Rochebeaucour. Pag. 341. 1. 6. Labourd, ou Lapourdan. Pag. 342.1. î. Du Haz, ou du Faz, comme qui diroit Faa's. Cafte Hum, ch.2.\:Q^\x du Fallot ou Fanal. Pag. 344. l. 5". Bourgeois , ou Marchands. P^ 1. 6. Le-Comte , lif. le Comte. Pag. 54p. 1. 24. De France, ajout. J'apprends que ce Duc (d'Aumale, ) fuivant le confeil du Cardinal fon frère, avoit pris dans le contrat de mariage pafie à Ferrare, la qualité de Duc d'Anjou j pour infmuer fauflement qu'il ctoit de la famille Royale. Ce qu'il y a de certain, c'efir C O R R E C T I O N s , &c. 46^5; que Jean-Baptifte Giraldi , qui a compofé un abrège de i'hiftoire de Ferrare , dit que le Duc d' Aumale étoit iiTu du fang de nos Rois j & Jérôme Faleti Secrétaire des Ducs de Ferrare , dans fon hiftoire de la guerre d'Allemagne , don- ne partout à Claude & à François fils de Claude , non- pas le nom de Lorraine , mais celui d'Anjou. Enfin Janus Vitalis de Paîerme , Poète de quelque réputation , dans les éloges des Cardinaux qu'il publia à Rome l^an 15* y 5. ap- ' pelle le Cardinal Charles de Lorraine, un rejetton de la maifon Royale d'Anjou j un des principaux ornemens de la maifon d'Anjou 5 ce qui n'auroit pas été écrit par ce Pa- negirifte , s'il n'eût appris du Cardinal lui-même, ou de quelqu'un de fa maifon, qu'il étoit affez vain , pour pren-' dre ces titres. De Moulins la Cour alla à- Fontainebleau ,,& enfuite à S. Germain. P. 1.38. Lades, lif. Ladres, ou Lauder. Pag. 55-0.1. I p. Infpedeiu- général de l'infanterie. Depuis; c'efl-à-dire en ijj j. élevé à la charge de Colonel geiié^ rai de l'infanterie Françoife. Pàg. 3^2.1.28. Orcadiens. Soldats tirez des Ifles d'Orkney ou Orcades. Pag. 3n-l- ï^- Gourdon Comte de Huntlé,///7 George Gor- don Comte de Huntley. 1. 30. Milord de Humes, ///7 le Lord Hume. Pag. 5 5:4. l. 12. Boid. Le Tradudeur a. lu Bodio. Mais s'il faut lire Bovio y comme l'Editeur Anglois l'a mis, il faut met-- tre , Bowes. 1. -^6. Ne jugea, ajout, pas. Pag. 37 J. 1. II. Areskin Milord de Dunes, ou Erfchine fleur de Dun. Pag. 3 5<^. 1. 31. Saint Rignan , lif. Saint Mignan. Pag. 3.57. 1. 1 1. Volvirc, Rutfec , //^^^Phllippe de Voluire fîeur de Ruffec. P. Pag. 3 5:8. 1. 10. Dondic ou Dundee. Ihid. D'Angufe ou d'An- gus, d'Anguish, d'Anguife. Pag. 3 5^5?. 1. II. Tewedale, ou Teviotdale, ou pais de Tuyd- Vallée , fur la rivière de Tevoot ou Tevvot. Put. \. 14. Fernihcrit, ou Ferniluirft. L 22. De Tif. C'eit le château d'Etall fur larivicre 4^(? RESTITUTIONS, de Till , qui eft à deux lieues de Cornwaî. Not. Ttffam. De Beauguc dit que c'étoit im châteavi fur Ije Fleuve du Tiff. Mais ce château étant en Northum- berland, étoit fitué fur le Fleuve de Till. C. Pag. 3^5>.l. 2j. Cobios jeune Ecoflbis, /if. Cobios le jeune , Ecoflbis. Pag. 5(^0.1. I. Myrtoun, not. Beaugué parle de ce Lac , abfo- jument inconnu dans le Northumberlandj d'une manière différente de M. de Thou. Il dit feulement ^ que dans l'été même ce Lac a toujours une moitié gelée ^ tandis que l'autre refte fluide. C. 1. 4. Fuird, ou Foord. Pag. 3C) 1. 1. 4. Guillaume Camden. On lit dans T édition de Pa^ tiffon. Jean Camden. 1. 37. Emonde, ou Aymonde. Inch-Colm. Pag. 3(^5.1. 3 I. Le 14. de May, /{/^ le 14. d'Avril. Pag. 3 6'(^. 1. 3 3 . De Forte, lif. des Forts de Zabragh. Ceft peut-être Zagrabia. LI VKE SIXIEME, Pag. 372. 1. I î. Scribonius Grapheus , ///I Corneille Grapheus. Pag. 37^.1. 1 5. Le 18. /{/71e icj. de May. 1. dern. De Boilfy , lif. de Boify, .Pag. 380. 1. I. DeSipierre, lif. de Cipierre. Put. 1. 3 I. Luther, ajout. Il pafle pour confiant qu'il ne fît cette démarche , que par les confeils du Duc d' Aumale y du Cardinal de Guife , & de S. André. P. * 1. dern. Odart de Biez, lif Oudard du Biez. Pag. 382.1. I. Le 15'. lif.Xt 20. de Mars. 1.21. Richard Cox , lif Richard Smith ayant été dépofé , ce fut Cox qui préiida à ces thefes. P. D. o.f ï*ag. 3 8 3 . 1. 7. Garnefay , ou Guernefey. 1. lï. Ambleteufe, If. Ambleteuil. Pag. 3 84. 1. 34. Se rendit à de Thermes le premier d'Odobre., not. Tous les Hiftoriers d'Angleterre difent unanimement que la ville d'Hadington fut rafée par le Comte de Rut- îand, ie 20. de Septembre, après en avoir fait emportez C O R R E C T I O N s , ace. ^^7 le canon , les vivres & les munitions, fans aucun com- bat. C. Pag. 384. 1. 3^. Coltindingham , ou Coldingham. Pag. 38^.1. 12. Une alliance , not. Jean fils aîné du Comte de Warwich époufa Anne , que Sommerfet avoit eue de fon fécond mariage. C. 1.22. Un Maître des Requêtes, /if. Jacques Mé- nager fieur de Caigné , Maître des Requêtes. Put. Pag. 388.1. II. Ortez en Bigorre. L'Editeur Anglois a lu Odofti Bigerronum , &: a traduit : Audos château de Bigorre près de Tarbes. Pag. 389.1. 5-. Rare probité, P édition de P^tiffony dit :unQ rare pieté , & une probité peu commune. 1. 15. Fille de George Eledeur, le Latin ditj Duc de Saxe. 1.21. Zeigler de Lindaw, petite ville en Bavière. M. Bayle dit qu'il étoit né à Landshut en Bavière. C. Pag. 3pi.l. 14. Par l'ordre. Le Latin dit feulement Suggejlte ou Suafu. D. 0. ce qui fignifieroit que Gonzague n'avoir fait qu'infpirer ou confeiller cet aflafllnat. Pag. 394. 1. 25". On lui reprochoit, ajout, d'avoir été emprifon- né fous le Pontificat d'Innocent VIII. pour avoir empoi- fonné fa mère & fa nièce dans la vue de profiter de leur fuc- celTion ; ce qui malgré fes brigues pour arriver au Cardi- nalat lui avoit fait donner trois fois rexclufion du flicré Collège , enforte qu'il n'avoir enfin obtenu le chapeau qu'à la recommandation de Julie Farnefe fa fœur maîtreffe dé- clarée d'Alexandre VI. de s'être défait par le poifon de fon aim'C fœur , fous prétexte de la vie dérangée qu'elle me- noit, quoiqu'il eût fouffert le même défordre dans Julie, & qu'il en eût habilement profité pour fes intérêts 5 d'a- voir féduit fous promelTe de mariage une jeune fille de la Marche d' Ancone , tandis qu'il étoit Légat dans cette Pro- vince fous le Pontificat de Jules II. en lui faifant accroire qu'il n'étoit qu'un des domeftiques du Légat, & d'avoir eu de ce mauvais commerce Pierre-Louis, Coniiance, & quelques autres enfans 5 d'avoir entretenu un commerce incellueux avec Laure Farnefe fa nièce , jufques-là qu'ayant étéfurprisfur le fait par Nicolas de la Roverc,qui avoiv époufé •fïS !L E s T I T U T I O N s, - -cette Dame, il en avoit rec^u un coup de poignard, dont il avoit toujours porté la marque 5 d'avoir abuié de Conf- tance fa propre fille , & d'avoir empoifonné Bolio Sforce fon mari, afin d'en jouir plus librement ; d'avoir extorqué par artifice & par violence de Clément VII. afilégé dans le château S. Ange l'Evêchc de ParniQ pour Alexandre fon - petit-fils , alors âgé feulement de dix ans j d'avoir dilTipé &c. P. ^ Pag. 35?4. 1. 37. Aftrologues, ajout. & Necromantiens. P.* Pag. 35)8. 1. 3 I. Avant quoique , il faut retrancher le point, & ne mettre qu'une virgule 5 puis après, quarante neuf ans y niÊttre im point. 1. 32. Sept fois fept femaines. Effacez ^Q^t fois fept; : èc //fez fept femaines d'années. Pur. Pag. 35?p. 1. 14. Philonardi, iif Ennio Philonardi. 1. 17. Lffez le Cardinal Jean-Marie del Monte , na^ jtif d'Arezzo. .]. 32. Lifcz le Cardinal Innocent Cibe. Ivid. Eledion, ajout, le 22. du même mois. Pag. 400. 1. I. Le Cardinal Simia, ajout. Comme il avoit été fon mignon auparavant , il continua depuis l'élévation de Jules m. au Poiitific^t à tepir auprès de lui la même pîa- <^e. P. * ^ 1.5*. Suprême dignité, -ûjout. Tandis qu'on étoit au conclave , on intercepta des lettres écrites par quelques- uns de ceux qui fervoient les Cardinaux aux infâmes ob- ■ jets de leurs débauches. Les regrets de l'abfence y étoicnt exprimez en termes fi peu mefurez «5c fi forts , que plu- iieurs jugèrent dès-lors , qu'il ne pouvoir fortir qu'un Pape , perdu de -débauches d'un conclave qui avoit produit des lettres fi abominables. P. * 1. 27. Abfous des cenfures^ not. Ce font cenfures . à jure dont il étoit abfous. Put. :Pag. 40 1 . 1. 3 4, L'Ecolâtre , vSr/w/^j?zV/f5. not. Ce Scholaftique d'Orléans eft Ecclefiaftique , & a charge dans la Cathé- drale : il eft chef des Ledeurs avec prébende jil baille la benédidion aux promus au Dodorat, il y en a en d'autres Cathédrales : ce qui vérifie que ce font été des Collèges, . d'oii vient i'E^Ufe Collégiale. Put, /. C O R R E C T I O N s , Pa^. 402. 1. 24. Afpiroit, ajout, à la fouveraine puiflance. P. Not. dern. ligne. Boifgenci , lif. Baugenci. Pag. 404. 1. ^. Gille le Maître , ajout. Emiflaire de Diane. P. * 1. 12. Bertrandi, ajout. Cet homme ambitieux n'é- tant pas content de cette place , confeilia à la Ducheflb de chafler aiilTi &c. P. * 1. 1 j . Comme , ajout, cette femme , qui ne pouvoit mettre de bornes à fes projets ambitieux fçavoit ôcc. P. 1. 3 3 . Charge de premier Préfident , ajout, que le Maître auteur de tous ces changemens , fe flatoit d'obte- nir. P. Pag. 40(5". 1. 12. Lander ou Ladres, ou Lauder. l. 24. Sommerfet , lif. tout de fuite : Henri Stanlay ; Lord Strange fils du Comte de Derby , Jean Bourchier , Lord Fitzwarine , fils du Comte de Bath ; Henri Fitz Alan , Lord Matravers , fils du Comte d' Arondel 5 & George Lord Talbot , fils aîné du Comte de Shrewsbury. C. Pag. 407. 1. 3 5". Auparavant. L'Editeur Anglois fait cette re- marque en cet endroit : A la fin au tome i. de l édition de Drouart in 8*^. à Paris Pan 160^. on avertit d'inférer ici ia fable de la pierre des Indes. A4, de Thou s^y laiffa d! abord tromper : mais ayant aujfi-tot reconnu fon erreur j il eut foin de la faire fupprimer dans les éditions pofterieures. Cependant afin qu^ aucun Lecîeur ne puijfie nous foupçonner Savoir rien ■ fupprimé ici , ou ailleurs , nous avons jugé à propos de donner _ ce morceau en entier. Tandis que le Roi étoit à Bologne , un inconnu , qui d'ailleurs avoir tout l'air d'un barbare , préfenta à ce Prince «ne pierre des Indes Orientales d'une figure & d'une pro- priété furprenantes. Elle étoit d'un brillant & d'un éclat étonnant 5 c' étoit un petit globe de feu qui remplilîoit tout Fait des environs d'une lumière fi ébloùilTante , que les regards ne pouvoient la foutenir. Ce qu elle avoit de plus admirable, c'eft qu'elle ne pouvoit fouffrir la terre ; l'en couvroit-on, elle s'échapoit d'elle-même, & s'élan^oit avec force dans l'air. Il n'y avoit point d'homme au refie affez puiifant ni aflez adroit pour pouvoir la retenir , ni la renfermer dans aucun lieu étroit. Il fembloit qu'elle aimât la liberté «5c le grand air. Elle étoit d'une pureté , d'un bril- Tome L O o o 470 RESTITUTIONS, lant, 5c d'une netteté admirables j on n'y remarquoit au* cune tache. Du refte fa figure n'avoir rien de fixe. C'étoit nn Caméléon , qui changeoit à chaque inftant. Elle étoit d'une beauté à ravir j mais il n'étoit pas aifé de la toucher î le moindre effort qu'on faifoit pour la prendre ou pour la retenir , coûta cher à plufieurs pferfonnès , qui voulurent en faire l'épreuve en prefence d'un grand nombre de té- moins. Que fi, comme elle n'étoit pas fort dure , on venoit à bout après bien des efforts d'en enlever quelque partie , fon volume n'en devenoit pas moindre. L'inconnu porteur de ce petit prodige affuroit au refte qu'elle avoir plufieurs vertus admirables , & que furtout elle étoit neceflaire aii . Roi j mais il ne vouloir découvrir fon fecret qu'après avoir reçu une fomme très-confidérable. Ces particularitez font tirées des lettres que Jean Pépin témoin oculaire de ce que je rapporte , & médecin ordinaire du Connétable de Mon- morency , écrivit de Bologne à ce fujet la veille de l'Af- cenfion à Antoine Mizaud autre médecin célèbre. Pour moi je laide aux Phyficiens à difcuter un fait fi merveilleux. En effet je ne trouve point dans lés lettres de Pépin, que les anciens qui ont écrit fur ces matières , ayent jamais parlé de pierres femblablesj & je n'ofe moi-même aflfurer qu'ils en ayent jamais eu connoiffance. Pag. -^oS.l. I. 24. de Juillet, lif. 24. de Juin. Pag. 405). 1. 5<5. d'Elna. Les éditions de Patijjon & de Dr Quart 0. f, d, difem:àe Lodeve. Pag. 41 i.l. 35>. Patureniens, ou Patareniens. Pag. 412.1. 21. Marquer d'un charbon noir , j^tro carbone, not. C'eft une métaphore pour dire que ceux que l'on vou- loir faire mourir avoient été défignez par les Légats du Pape. Put. ï*ag. 414. i. "8. Chafîané, Chaffanée, ou Chaffeneux. 1. 2p. D'Arles & d'Acqs. Nous croyons qu'il faut lire d'Aix&non pas d'Acqs; parce qu'il s'agit d'un Arrêt du Parlement de Provence , qui ne devoir pas être exé- cuté à Acqs ou Dax Evêché de Gafcogne. 1.37. D'Allencé. D'Allens,o« d'Alence. 3Pag. 415.1. ip. Vous avez fait imprimer, not. L'ouvrage de Chadanée où il a fait imprimer ce plaidoyer , eft intitulé ; Catalogus glori^ mundi. C. (C O R R E C T I Ô N s, 3cc: 4fi Pag. 41S. I. 18. Chaftelain. D'autres difent du Chaftel o« Caf- tellan. Beze l'appelle Chaftelain ; & l'Index de M. de Thou lui donne le titre d'Evêque de Maçon. Pag. 421. 1. 38. Maurice le Blanc, ou Maurifi Blanc. Pag. 425. 1.22. Le 2f). d'Avril, ///T le trente. Put, 1. 28. Qui étoient contenus. Qui n'ctoientpas con- tenus. P. D. 0. f. d. Il refte donc à Cçavoir ce qu'étoit ce catalogue ; ou des livres qu'on pouvoir lire j ou de ceux qu'on ne devoir ni vendre , ni lire. Pag. 428. 1. 33. Herborio deGattinare, ou Mercurio Herbo- rio de Gattinara. Pag. 43 i.l. 14. Schoenbed. Sconbec , ou Scoenbec. Pag. 432.1. 14. Du Bugt^ lif. de Bugt. Pag. 436". 1. 35?. De Harsford. V édition (^Angleterre met : //ar* dorfenfem 5 ce feroit donc Harsdorf. Pag. 437.1. 28. De Bugos, Itf. de Bugt. Pag. 438.1. 14. Hillerfleben , lif. Hilderfleben. Pag. 442. 1. 28. Décembre, lif. Novembre. 1.25. Ajoutez. Quelque tems après , on vit paroître l'an i;77. dans cette partie d'Allemagne , qui eft habitée par les Marcomans (c'eft la Moravie & la Bohême) une nouvelle maladie. Comme elle avoit beaucoup de reflem- blance avec la maladie vénérienne , & qu'elle affligea la ville de Brunne en Moravie , elle a été pour la même raifon appellée : le mal Brun-Fran<^ois. Nous en parlerons en fon lieu. P.* Pag. 443. 1. 4. Belzanio , lif. Bolzanio. Pag. 444. 1. 3. Libres. Carminis foluti. Ce que les Italiens ap« pellent Ferft Sciolti , qui ne font point aiftreints aux rimes> Fut, iMv } t. /■f. i-TX'* V i-l>- .^,V #5 :«?:■>. .4 ■*>'p» -