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JOURNAL ASIATIQUE

NEUVIÈME SÉRIE

TOMK VII

JOURNAL ASIATIQJIII

RECUEIL DE MÉMOIRES

D'EXTRAITS ET DE NOTICES

RELATIFS À L'HISTOIRE, À LA PHIL0M}PB1E. UiS. LANGUES ET À LA LITTÉRATURE DES PEUPLES ORIENTAUX

ET PUBLIE PAR LA SOCIETE ASIATIQUE

NEUVIÈME SÉRIE TOME VII

PARIS

IMPRIMERIE IVATIONALE

ERSEST LEROUX. EDITEUR

r».î8

M DCCC XCVI

JOURNAL ASIATIQUE

JANVIER-FÉVRIER 1,896.

NOTES

D'ÉPIGRAPHIE INDIENNE,

PAR

M. E. SENART.

VI

L'inscription du Stupa de Manikyàla.

Cette inscription a été publiée d abord par Prin- sep [Essays, édit. Thomas, I, \!xl\ et suiv. ) , puis par Dowson qui en a le premier tenté le déchiffrement et l'interprétation intégrale [J, R, A. S., XX, p. a5o et suiv.). Il me suffit de renvoyer à ces sources d'in- formation. C'est à la page iSg du volume cité des Essays qu'est réimprimé le rapport du général Court sur les fouilles qui le menèrent à la découverte de ce précieux monument. On y voit que notre pierre a été trouvée dans un des stupas secondaires qui entourent à Manikyàla le grand stupa fouillé par Ventura. Elle fermait l'ouverture supérieure de la chambre où étaient déposées les reliques , et la face inscrite était tournée vers l'intérieur.

0 JANVIER-FÉVRIER 1890.

Envoyée en France par le général Court avec d'autres restes archéologiques, elle fut déposée au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale ; elle fait encore partie de cette collection. Les pre- mières reproductions, malgré les soins que prirent les éditeurs pour en assurer l'exactitude , ne donnent pas de Tinscription une image aussi fidèle et aussi sûre que, malgré les conditions défavorables créées paries inégalités et les cassures de la pierre, il est encore possible d'en obtenir. Nous avons la bonne fortune de posséder cette épigraphe ; le devoir nous incombait d'en préparer une publication meilleure. C'est cette dette que j'essaie d'acquitter aujourd'hui. Il était difficile, étant données les directions diverses que suivent les lignes , que tout vînt également bien en un seul cliché. Pour ne laisser dans l'ombre aucune partie de l'inscription, je donne avec la reproduction d'ensemble une figure à une échelle plus grande des deux dernières lignes , les moins distinctes. Je joins à ia photogravure une traduction et quelques notes qui , sans épuiser les difficultés de ce texte , marque- ront, je pense, quelques pas nouveaux dans son ex- plication.

Il présente une première particularité qui n'a pas laissé que d'embarrasser un peu le premier com- mentateur. Si la partie la plus considérable en est disposée régulièrement au milieu de la pierre, il s'y ajoute trois lignes sur la gauche, un fragment de ligne dans le haut et deux lignes sur la droite, toutes gravées de telle façon que le haut des lettres est uni-

NOTES D*ÉPIGRAPHIE INDIENNE. .7

forménaent tourné vers le centre; les sept caractères du haut semblent ainsi écrits la tête en bas^ Je m'em- presse d'ajouter que Dowson s'est en somme heu- reusement tir4 de cette difficulté ; il a bien reconnu lenchainement, quoiqu'il ait trop isolé dans l'in- terprétation les caractères supérieurs. Cette singu- larité s'explique aisément si l'on ne perd pas de yue un fait essentiel : la pierre n'était pas destinée à être employée debout, mais à plat; elle fermait l'ouver- ture de la chambre à reliques^ L'inscription n'avait donc à vrai dire ni haut ni bas. L'écriture se diri- geant de droite à gauche, le graveur, quand il. s'est vu à court de place dans le cadre qu'il s'était dl'abord tracé, a tout naturellement continué à écrire en al- lant de droite à gauche; il a disposé ses lettres de telle sorte qu elles pussent être lues commo^^Q^nt par un lecteur qui serait supposé faire d^ans ce sens le tour de la pierre, une fois la pfirtie. centrale épuisée.

J'ajoute que la plaque n'a jamais été soigneuse- ment dressée, et moins encore polie; les niveaux inégaux auxquels sont gravées les lettres montrent que la pierre avait au moment où elle fut employée tous les défauts, toutes les irrégularités que nous lui voyons aujourd'hui. Et, en eifel, étant toujours restée jusqu'à sa découverte enfouie à l'abri des intempé- ries, elle n'a pu subir du temps que des atteintes très superficielles. Elle n'a pas été travaillée avec plus de soin sur les côtés que sur les faces. C'est cette irré- gularité des tranches qui , avec les défauts de la pierre ,

8 JANVIER-FÉVRIER J896.

*

explique comment le graveur n'a trouvé de place dans le haut que pour un petit nombre de carac- tères; il les a logés dans le coin de gauche, et encore en en réduisant la hauteur comparativement à la taille moyenne des autres lettres. Cette réduction nlmplique nullement que le court fragment ainsi traité soit d*importance secondaire; on en peut juger en comparant les deux dernières lignes, sur la droite, où, atteignant le ternie et se sentant plus au large, le graveur a repris aussitôt ses dimensions normales;

Il importe de ne pas perdre de vue cette condi- tion de la pierre, fruste et mal prépai^ée; elle ex- plique la présence purement accidentelle d'un certfiiii nombre de traits qui paraissent bien dépourvus de toute signification, et dont nous serions tenus de rendre compte sur une stèle exécutée avec plus de scrupule et d'habileté.

Les dimensions moyennes de la pierre sont o m . 90 X o m. 5o; la hauteur normale des caractères d'en- viron 4 à 5 centimètres.

Ceci dit , voici la lecture queme paraît donner ma- tériellement la pierre dans son état actuel ^ :

( I ) Bhatara svarabudhisa * agrapatiaçae * (a] sam 18 spatrapurvaspa'^inaharajasa kane (3) shkasa^ gushanavaçasamvardhaka iala

* Je. m excuse de ne pas employer ici ia transcription de l'al-

' phabet indien que j'ai eu, comme rapporteur, pour mission de

* • recommsînder au Congrès de Genève. Cette notice se reliant à une

.série-, il m'a paru commande d'y conserver la transcription que

j'ai employée précédemment. Elle ne diffère d'ailleurs du syslome

préconisé à Genève que par des détails peu essentiels.

(4 (5 (6 (7 (8 (9

(lO (12

(i3

NOTES D'EPIGRAPHIE INDIENNE. 9

dodanayago^ vespaçisa chatrapasa horamurtasatasa ^ apanagavihare ^ horamurto atra ^ Qanabhagavabuddhathuvam * patithavayati " saha taena '* vespaçiena kliudaciena buritena ca viharakaraphaeaa " samveiia " ca parivarena sadlia etena ku çalamulena budhehi ca spavaspahi " ca saca sada bhavatu samdliabudhilena savakarinigena ^^ kartiyasa masa " divase 20

Au-dessous des lettres rtiya de la dernière ligne, on peut se demander si les traits qui apparaissent ne sont pas des restes de caractères. J'en doute fort pour ma part, et je crois que ce sont des défauts naturels ou des accidents. En tous cas , je n en puis rien faire.

1 . Je ne découvre dans le premier caractère au- cune trace d un r souscrit. Je ne décide pas si bha- tara doit être pris comme un génitif barbare ou comme le thème composé avec le nom propre qui suit. En tous cas la lecture sva est garantie par la comparaison du même groupe dans vihara^vamini, à la ligne 3 de Sue Vihar (ap. Hôrnle, Ind, Antiq., nov. 1881).

2. Il est impossible, à cause de la cassure, de décider si le graveur a entendu écrire pati ou pratL Il importe au reste assez peu. La même formule, agrapratyamçatâ, se retrouvé dans une inscription jaina de Mathurâ [Epigr. Ind, y I, 3 90, n** XVIII),

10 JANVIER. FEVRIER 1896.

et en un tour plus développé, niais exacleaient équi- valent, sur le vase de Wardak, où il faut lire, à la fin de la ligne 3 : agrabhagapatiamçae. De ce dernier passage, je conclus que, dans Tinscription de Tora- mâna à Kura, il faut, à la ligne g [Epigr, Ind., I, p. itii), lire ou corriger, si le fac-similé est bien fidèle, agrabhâgapratyamçatd f au lieu d'admettre agrebliâva, et d'attribuer à cette expression un sens aussi prégnant que Ta proposé M. Bûhler, d*y cher- cher une allusion directe à Tacquisition de la bôdhi.

3. Plus les caractères spairupurvaspa sont énig- matiques , plus il importe d en examiner de près la lecture* Celle que je donne me paraît à peu près assurée. Il faut, il est vrai, admettre dans le groupe rva que le retour horizontal supérieur du v, 7 se fond dans la cassure , et la hampe n'est pas aussi pro- fondément marquée vers ce point; mais ïr souscrit étant d'une netteté absolue, il est malaisé d'imaginer quelle autre lettre il accompagnerait ici ; notre texte n'est pas gravé avec une précision si méticuleuse qu'il soit téméraire dépasser sur de légères inadvertances. Le groupe ira est garanti par la comparaison du groupe identique dans chatrapa à la ligne 4- Les deux traits verticaux qui encadrent la partie inférieure du premier spa ne peuvent guère être significatifs , non plus que le trait oblique qui se voit au pied du groupe tra; la suite présente plusieurs traits de même genre — au bas de Yn de gashana (1. 3), de 1'^ de kaneshkasa j à la gauche de l'fi de apanaga (1. 5 ) , etc. ;

NOTES D'ÉPIGRAPHIE ISDIESSE. Il

— les uns et les autres ne peuvent être considérés que comme des maladresses du iapicide ou des ac- cidents de la pierre. Je tiens donc en somme la lec- ture spatrapurvaspa pour aussi certaine que le peut être le déchiffirement <f un mot inintelligible , qui re- lève évidemment de cette langue des conquérants Çakas dont la clef nous mancpie encore. La suite va nous ramener à ces syllabes mystérieuses et me fournira f occasion de dire quelque chose du sens général que j y crois pouvoir soupçonner.

4. J'estime la lecture kaneskha plus probable que la lecture kanishha; elle est très naturelle à côté du grec kaneski, et il me semble la retrouver à la seconde ligne de l'épigraphe de Zeda*.

5. C'est à une indication de mon ami M. Barth, que je dois la distribution que je crois vraie de ces mots. Au lieu de lier samvadbiikala , conune on y in- cline volontiers, il m'a suggéré de couper après *ka et de prendre "* samvardhaka [=sarhvar(lhako) comme une épithète du nominatif suivant * nayago^ nâyako. Nous obtenons de la sorte un sujet pour le verbe fini patithavayati que je crois lire avec certitude, et toute la phrase se construit; du même coup la lecture • najrago , — nâyaga =' nayaka , comme ° karmigena = karmikena, etc., — ressort avec une grande vrai- semblance, bien que, en lui-même, le caractère du n)ilieu se fût aussi aisément entendu pour un f. Ceci posé , il ne reste qu'à prendre les caractères lala-

V

12 JANVIER. FÉVRIER 1896.

doda dont la transcription semble parfaitement as- surée, comme exprimant le nom de ce chef Koushan dont notre texte a pour but de constater la fonda- tion pieuse. Je ne découvre, au bas du va aucune trace d*anusvâra. La transcription vamça ne peut ce- pendant être douteuse. En revanche le sha de jfu- shana porte au pied et sur la gauche un crochet qui , placé dans l'autre sens, ferait un anusvâra régulier, mais qui, placé comme il est, doit être aussi dé- pom^u de signification que les autres traits ana- logues que j'ai signalés tout à Theure. Quant au sens de Tépithète entière gashanavamçasamvardhaka, la traduction étymologique : « auteur de faccroisse- ment de la race des Koushans», semble parfaite- ment satisfaisante. Cependant il me reste quelque perplexité , et l'analogie assez étroite de tours comme la locution raghuvarhçavardhana souvent appliquée à Rama dans le Râmâyaiia pourrait faire hésiter s'il ne faut pas entendre « issu de la race des Kou- shans »,

6. Au commencement de cette hgne et de la sui- vante, les lectures horamarta et horamurto me pa- raissent certaines. La fonction du mot dans les deux cas ne Test pas moins : c'est d'abord un génitif qui ne peut se rapporter qu'au génitif vespaçisa , ensuite un nominatif, par conséquent une épithète de notre TKiyaka. La seule incertitude porte, dans le premier cas, sur la manière de couper les caractères qui, à la ligne 5 , suivent horamurta. On a d'abord assez natu-

NOTES D'ÉPIGRAPHfE INDIENNE. 13

rellement séparé •iwar/a.«a tasa; mais le démonstratif n'a rien à faire ici ; respaçi n a point été nommé anté- rieurement. Je ne vois qu'une ressource, c'est de lire en un seul mot horamartasatasa , c'est-à-dire horamâr- tasattvasya. Reste la grosse di£Bculté qui est l'interpré- tation de horamurta. Il semble bien que la seconde partie du mot soit maria , « qui a pris la forme de. . . , incamé, réalisé». Mais que faire de hora? La pre- mière pensée est d'y voir le mot horâ emprunté, comme on le sait , par les Hindous à l'astronomie grec- que. Les chefs en question seraient qualifiés d'« ho- roscopes incamés ». L'emprunt se trouverait du coup remonté à ime date sensiblement plus haute qu'on ne l'admet jusqu'ici. Mais une pareille expression est- elle possible? quelle en serait la signification exacte? Et se pourrait-il que l'épithète entendît attribuer à celui qui la reçoit le privilège de porter bonheur aux hommes ou de régler leur destinée? Bien que je n'en puisse alléguer aucun exemple parallèle , ni même citer de locution quelque peu comparable , il ne me parait pas que l'interprétation soit en elle-même abso- lument inadmissible. Mais il y a une autre difficulté, f/bra revient dans la bouche de nos Çakas, au moins en un cas; je veux parier de ce Spalahora; qui est donné comme le frère de Vonones^ et lui est associé sur le revers des monnaies. Ici le sens astrologique de hjorâ n'est guère de mise. D'autre part, à une époque assurément beaucoup plus basse, mais dans

* Gardner, Grcek and Scythic Coins of Bactria, p. 98.

14 JANVIER-FÉVRIER 1896,

la série qui continue nos dynastes barbares, sur les monnaies d un des rois çâhis du Caboul , le général Cunningham ^ rectifiant une première lecture syâla- pati, a déchiffré le titre spalapati^ et je me suis con- vaincu par fexamen de moulages que je dois à fobli- geance de M. Rapson , que telle est certainement la vraie transcription. S'il était permis d'établir une équation spalahora^spalapati, il en résulterait pour hora le sens de « maître , seigneur ». On pourrait alors imaginer que cette forme nest qu'ime altération du nom du « Seigneur Ahura », qui se serait peu à peu, comme dans flnde le nom d'Indra , abaissé à un em- ploi métaphorique et profane ; et notre épithète hora- marla, signifierait* incarnation, image d'Âhura », ou quelque chose d'approchant. Il est certain qu'avec Vo- nonies , avec tous nos Çakas , nous sommes — les mon- naies et leurs symboles en font foi — dans une sphère de fortes influences iraniennes, et le dérivé horila du nom d'hora que cite le dictionnaire de Saint-Péters- bourg, dans Harila Simha qui est donné comme un roi de Kashmir, dans Horilamiçra qui est représenté comme çakadvîpiyakalâvatamsa ^, nous transporte dans les mêmes régions et nous ramène vers les mêmes influences. Il n'en reste pas moins que la conjecture est fort aventureuse; je ne la consigne ici, sous toutes réserves , que parce que la première interprétation , bien qu'elle semble plus simple, prête elle aussi à

* Coins of Médiéval India, p. 58, pi. VII, 7-9.

' Weber, Catal. des mss. sanscrits de Berlin, p. 3 12.

NOTES DÉPIGRAPHIE INDIENNE. 15

des difficuités graves. Quoi qu'il en soit, horamâr- tasattva n est qu'iïn équivalent de horamûrta , comme le montrent les cas — le dictionnaire de Saint- Pétersbburg en cite plusieurs — où mûrta est g^osé par sattvà.

7. 5e Ih apanagavikare et non apanage; il me pa- raît très improbable que le trait qui accompagne la tête dû y, étant dirigé comme il Test, puisse ex- primer un ^; je le tiens pour accidentel. Dowson (p. 282) a, dans apanaga, soupçonné un dérivé de âtman, qUelqtie chose comme âtmanaka. Admissible au point de vue phonétique, cette dérivation ne s'ex- pliquerâît'p&s iaisément dans une dénomination to- pique et objectivé; ce nest pas Vespaçi qui parie de «son propre vihâra», mais il s'agit du «vihâra propre » de Vespaçi. Cette façon de dire est peu vrai- semblàMe. D'aîfleurs l'orthographe apanaga ouvi'e la porte à plusieurs autres transcriptions sanscrites : âpàrtrinka ne donné pas, que je voie, de sens bien plausible; mois alpemâga «le vihâra du petit nâga» ne serait pas du tout surprenant. Nous ne pouvons guère , en présence d un nom de lieu qui a pu subir des altérations , être tirés d'incertitude que par quel- que témoignage parallèle; quant à présent il me fait défaut.

8. Bien que le second caractère se lise très na- turellement tva d'après le précédent de sva à la pre- mière ligne, le tra de chatrapa et celui de- spatra

16 JANVIER-FÉVRIER 1896.

nous permettent de transcrire avec assurance atra. Le groupe a ici exactement la même forme qu un signe que, au commencement de la deuxième ligne à Sue Vihar, M. Hôrnle a transcrit tta (tout en faisant re- marquer, p. 23, qu'il est tel qu'on l'attendrait pour (ra) obtenant ainsi ie mot vyatta. Mais ia lecture vya pour le premier caractère me semble pour le moins aussi suspecte que la lecture tia pour le second, et je crains que la vraie transcription du mot ne soit encore à découvrir.

9. L'avant-dernier caractère est assez fermement gravé; mais je n'en ai pas, pour ma part, relevé la forme ailleurs. Je suis donc réduit à tâtonner. Ce- pendant le vam final étant donné, étant donné aussi le contexte , la restitution du mot qui se cache ici paraît bien s'imposer : il s'agit d'un stupa. Il ne semble pas qu'il y ait témérité à prendre ce signe pour une variante du ^, th; dans le th de pratitha- vayati à la ligne suivante la barre transversale affecte une courbe et le retour supérieiu* une forme de cro- chet qui ne sont pas ordinaires. On peut à la rigueur imaginer que le crochet de gauche prétend rappeler 1'^, s y et que c'est rigoureusement siha qu'il faut lire, orthographe intermédiaire entre stiipa et thupa. L'appendice vocalique a l'aspect de l'anusvâra plus que de l'a; mais l'anusvâra ne donne rien , et les deux signes tendent assez à se rapprocher et à se confondre dans l'écriture de notre lapicide; peut- être même peut-on admettre que le trait de gauche

NOTES D^ÉPIGI\APHÏE INDIENNE, 17

qui achevait ïa souscrit s*est confondu avec la légère cassure qu'accuse la pierre.

1 0. Il est impossible de dire si le graveur a en- tendu écrire pati° ou prati°. Dans le reste du mot le seul caractère qui prête au doute est le ya. Il semble fait de deux A enchevêtrés y\, et rigoureusement donnerait yo. Mais, à y regarder de près, on constate que le grand jambage de gauche est beaucoup moins creusé que le reste de la lettre, que, probablement ce qui apparaît comme un jambage n'est qu'un dé- faut de la pierre ; en sorte qu'il ne reste que le petit A avec im prolongement supérieur du jambage de droite qui doit d'autant moins nous égarer qu'il ne fait pas rigoureusement suite à la partie inférieure. Je ne conçois aucun doute sur la lecture paliiha' vayatL

1 1 . La boucle du dernier caractère est très ac- cusée; j'en conclus que c'est un n cérébral, et je prends tania = trayena : « avec cette triade », à sa- voir. . . — Dans le second de ces noms propres, je ne transcris da le second caractère que faute de mieux ; l'inclinaison inusitée de la haste rend cette interpré- tation assez problématique. Malheureusement, en présence de ces noms d'origine barbare, nous n'avons pas pour nous guider les lumières de l'étymologie ni de l'analogie.

12. Bien que les rugosités de la pierre obscur-

vu. «

H JANVIER-FÉVRIER 1890.

cissent un peu l'aspect de l'antépénultième caractère de cette ligne; je ne saurais, après un examen réi- téré du monument, douter sérieusement de la tran- scription que j'ai donnée; le y est, sauf la prolon- gation oblique vers le bas du trait vertical , laquelle ne parait pas intentionnelle (cf. le prolongement ana- logue du k de karmigena à la 1. 12), tout semblable au ph de Gudapharasa à la première ligne de l'inscrip- tion de Takht i bahi. Ce caractère semble certain. La lecture du teVme entier est donc, en apparence au moins, (on va voir tout à l'heure le motif de cette réserve) parfaitement nette; la première partie en semble d'ailleurs étymologiquement très transpa- rente. Il n'en est que plus étrange qu'une analyse convaincante nous échappe.

Des deux rôles qu'on peut lui attribuer, soit comme épithète se rapportant à Baritena, soit comme se liant à la suite, le second est, à mon sens, le plus probable. Il est naturel de penser, les deux premiers noms propres n'étant accompagnés d'aucune épi- thète, que le troisième n'en a pas reçu davantage. Nous sommes en présence de deux énumérations : l'une est marquée par saha, l'autre par sârddliam; la première comprend les personnages qui se sont as- sociés à notre général dans sa fondation pieuse , l'autre s'applique sans doute aux collaborateurs qui ont con- tribué à l'exécution matérielle. C'est à la seconde, je pense, que la répartition des deux ca impute clairement le mot qui nous arrête. Mais encore quel sons lui attribuer?

NOTES DÉPIGRAPHIEI INDIENNE. 19

Viharakara va bien , soit comme = vikârakara ou , ainsi que me le suggérait mon éminent confrère M. Max Mûller, k qui j*ai eu occasion de faire part de mes perplexités, comme = viharakara, qui dési- gnerait le « trésor du ^ihàra ». Mais que faire de phaena? Après avoir retourné le mot sous toutes ses faces et avoir essayé d'une ou deux combinaisons { comme viharakaraphaena = rihdrakaraprâyena , \e p étant aspiré sous Tinfluence de r) qui ne me parais- sent pas mériter qu'on s'y attarde , je suis persuadé que notre embarras se justifie par cette circonstance que le mot n'est pas entièrement indien ; il se décom- pose , je pense , en vihâra-karaphaena , le mot karapha étant d'origine barbare. Le terme entier viharnka- rapha (ou plutôt "* ^parapha) équivaudrait au titre de n7idra5t?dim/i, connu par l'inscription de SuèViharet par bien d'autres épigraphes pius modernes. Je vais indiquer, à la note i /i , les raisons sur lesquelles je fonde cette conjecture et en même temps les motifs en vertu desquels j'estime, malgré la netteté appa- rente du k, que c'est en réalité sparaphaena qu'il faut transcrire.

13. La pierre porte très clairement samvena; il n'y a pourtant aucun doute sur le mot, savena ou sarvena, et c'est une preuve de plus que, dans notre épigraphe, certains traits, surtout au bas des lettres , ne doivent pas être interprétés à la rigueur.

14. Ce mot spavaspahi est un des plfis obscurs de

2 .

20 JXNVIERFÉVRIEB 1896.

•

notre texte. La lecture paraît certaine; encore que dans le premier spa le crochet de droite soit placé plus haut que d'habitude, et que le groupe affecte la forme ^ plutôt que la forme régulière ?», je crois qu'aucun doute sérieux ne peut s'élever sur sa transcription; tout au plus peut-on se demander si le graveur na pas entendu ajouter un a souscrit — spa — que le manque d'espace ne lui a point permis de faire ressortir clairement; mais c'est, à mon avis, très improbable. Spavasp i, tel est le mot qu'il s'agit d'expliquer : son aspect étranger saute aux yeux. Le reste de la phrase étant clair : « que la vérité (la religion) règne toujours grâce aux Bouddhas et aux . . . » , — quelle est la catégorie qui peut être ainsi associée aux Bouddhas et coittribuer avec eux à faire régner la doctrine bouddhique? Je ne me flatte pas d'avoir trouvé une réponse qui force la convic- tion ; je suis au moins très friippé d'un double rap- prochement qui, s'il est justifié, nous acheminerait à une solution satisfaisante , non seulement ici , mais encore pour deux autres passages de notre texte.

Ce spa (ou spa)vaspa rappelle d'abord le parvaspa de la ligne 2 ; pour un mot étranger, et avec une orthographe prâcritisante , l'équivalence des deux transcriptions n'aurait rien de surprenant. Or dans le premier passage , le voisinage de maharaja, la place qu'occupe le mot, aussitôt après la date et dans la formule initiale du protocole , tout tend à nous faire attendre un titre royal; je ne vois pas qu'il se puisse tirer de l'iranien pûruaspa dont on incline d'abord

NOTKS DM^PIGRAPîriE INDIENNE. 21

à reconnaître ici le reflet. Ce doit être plutôt un qualificatif indigène associé au titre hindou. Il est évident qu'ici cet emploi se justifierait à merveille ; il serait naturel que fauteur de f inscription attendit le triomphe de la religion de la protection céleste des Bouddhas et de la protection terrestre des Chefs de sa nation.

Parvaspa est , à la ligne 2 , précédé lui-même d'un mot, spalrUf qui est, si c'est possible, encore plus mystérieux. Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il fait penser au spala qui précède hora et pati dans spalakora, spalapaii et aussi dans spalagadama et sans doute encore dans spaliri^a, Cunningham [loco ciL, p. 58) a identifié spcdapati au sipehbed, aspabed des Persans. Mais le titre correspond au sanscrit açvapati, et la forme sparapet que Cunningham at- tribue à certains dialectes iraniens ne repose , si je suis bien informé, que sur une confusion et une er- reur; il en est certainement de même de forigine (ju il Jui assigne en le tirant d'un prétendu samara- pati. Ce qui semble, au premier aspect, le plus pro- bable, c'est que Spala est un ethnique, un nom na- tional de nos Çakas. Je me demande si nous ne le retrouvons pas encore dans le nom propre qui est inscrit siu* la petite épigraphe du cylindre de Mani- kyâla^ Dowson le lisait kaviçiva; mais le premier caractère est spa; j'incline à penser que le second devrait être lU ra — c'est une vérification à instituer

^ Ap. Dowson, pi. IV, p. 1.

22 JANVIER. FÉVRIER 189G.

sur le monument même, — et, dans ce cas, Spara- çiva formerait un pendant curieux à Spalàhora. Quoi qu il en soit , jusqu'à nouvel ordre , le plus simple est de considérer de même Spatra comme un ethnique. Je laisse de côté la question , quant à présent inso- luble, de savoir si les formes Spala [spara) et Spatin seraient en dernière analyse équivalentes et réduc- tibles à un prototype commun.

Ce point écarté , et pour en revenir au seul terme qui nous occupe dans le présent passage, je suis bien tenté, à côté du parvaspa de la ligne 2, d'en rapprocher encore un autre mot qui nous déconcer- tait tout à rheure. Nous l'avons lu katapha; mais la différence entre Ji [ka) et 9^ (^pa) est bien légère, et il est permis de se demander si , inexactitude du gra- veur ou confusion naturelle des signes , ce n'est pas sparapha qui serait la vraie transcription. Ici même le spa n'est pas bien formé , et à la ligne 1 a le A: de karmigena est assez irrégulièrement arrondi pour qu'on soit en droit d'admettre qu'ailleurs le spa , or- dinairement arrondi, a pu recevoir un aspect trop anguleux. Comme l'équivalence de pha pour spa n'aurait , dans une orthogrîiphe prâcritisante comme celle de notre graveur, rien que de très simple , le rapprochement de purvaspa-spavaspa se prolongerait dans le cas de notre sparapha == sparaspa; l'altéra- tion du spa final y ferait en quelque sorte pendant à l'orthographe pa ou pu du spa initial dans la forme parvaspa. Le va médial étant ici aussi clair que pa- raît l'être, d'une part, le rv de la deuxième ligne.

NOTES D'EPiGBAPHIE INDIENNE. 23

et d autre part le r de sparapha, je ne décide pas si nous avons affaire à une écriture inexacte ou à des différences de transcription, ou, pour ainsi parier, de transposition; la seconde alternative paraîtrait la plus plausible. En tous cas, je ne puis me défendre de soupçonner dans les trois termes les reflets va- riés d un même mot barbare ou défiguré , signifiant «maître, chef», et Ton voit dès lors comment j'ai considéré viharasparapha comme équivalant à vihâ- rasvâmin.

Cette hypothèse , si elle n est pas destinée à séva- nouir devant quelque conjecture plus facile et plus convaincante, ne pourra être contrôlée que par quelque juge plus expérimenté que je ne suis, soit dans les idiomes iraniens , soit dans les langues tar- tares auxquelles doivent remonter les termes propres à Tidiome de nos Cakas.

Il est un point que , même si elle se vérifiait , elle laisserait dans le doute, c'est de savoir si, dans le présent passage, le mot employé absolument, sans l'addition ni de spatra, comme dans la première rencontre, ni de vihara, comme dans la seconde, a une signification temporelle et profane, comme dans le premier cas , ou religieuse , comme dans le second ; si enfin il désigne des maîtres temporels ou des hiérarques spirituels.

15. Bien que l'anus vâra soit ordinairement mar- qué ici différemment , il est assez aisé, dans la barre transversale qui accompagne le pied de 1'^ , de trouver

24 JANVIER-FÉVHIER 189(5.

une variante de la notation habituelle de la nasale par deux traits divergeant du pied de la haste. Il ne me vient, du reste, à lesprit aucune restitution convaincante du nom sur cette base de « Saihdha- buddhi. • Je ne vois d autre ressource que d'admettre Samdhibaddhi comme la forme véritable; Samdki, seul, figure comme nom propre dans une inscription de Mathura {Epigr, Ind., II, p. 208, n* XXXIV). n faut de cette signature rapprocher la fin de Tîn- scription de Taxila (Dowson, pi. III, f. 1) : rohini- mitrenaya imahim scuhgharame navahamika. Des deux parts la signature est marquée par le seul instru- mental, avec omission du participe, likhiia ou un équivalent.

16. Malgré l'irrégularité de la forme, masa pour masdsa, il ne peut guère y avoir de doute sur la lec- ture. Us a ici un aspect ^ tout comparable à celui qu'il affecte dans divase. Le graveur, ayant trop rap- proché la haste de Y m jwécédent, a inscrit le triangle dé droite sur la courbure de cet ^, en le marquant assez faiblement. Le trait horizontal sur la gauche est, au contraire, fermement accusé; je ne vois pas qu'on lui puisse attribuer aucune valeur.

Voici, malheureusement imparfaites encore, la transcription en sanscrit et la traduction de cette dé- dicace , telles qu elles résultent des observations , et ^ous le bénéfice des réserves ^ qui précèdent :

UX MINISTRE CHINOIS AU VW SIÈCLE AV. JX. 27

cliose cjue relater soq histoire, ses conseils, ses principes gouvemementaiix. Cette Listoire a des traits asseï ûngoliers, spécialement celui de son élévation an ministère.

C'était en l'an 685 av. J.-C. Siang Kong, prince de Tsi, avait irrité ses sujets par ses déportements. Son frère Wen-tchi se mit à la tête des révoltés et fit tuer le prince par deux émis- saires. Frappé iui-méme par les partisans de son frère ^ao- pe ( Huan Kong) , il tomba mort dans son palais. Le tràie fut alors disputé par Siao-pe et un autre de ses frères nomme Ïze-Ko'a. Kuan-tchong, regardant ce dernier comme l'héri- tier légitime, s'était mis à la tête de ses troupes et dans une bataille , il lança contre son compétiteur une flèche qui faillit l'atteindre. Vainqueur, Siao-pe fit mourir W'en-tchi et oc- cupa le trône sans conteste.

Voulant réorganiser le gouvernement de ses états, il ap- pela aux fonctions de premier ministre, un grand du nom de Pao-shou; mais celm-ci refusa cet honneur et persuada au prince de rappeler Kuan-tze qui s'était réfugié au pays de Lou. Huan-Kong l'envoya redemander au prince de Lou; mais prévoyant que celui-ci refuserait de lui rendre un homme de cette in^K)rtance , il fit semblant de vouloir le mettre à mort pour le punir de l'avoir combattu. Le prince de Lou, pour prévenir toute surprise , n'entendait rendre son captif qu'après l'avoir fait décapiter. Mais l'ambassadeur de Tsi insista de telle façon que Tchuang-Kong de Lou n'osa point refuser plus longtemps et remit Kuan-tze vivant aux mains de l'ambassadeur de Huan-Kong qui s'empressa de le placer à la tète du gouvernement*.^

Tel est le récit des Koue-Yù ; le Tong Kien fait aussi le plus grand éloge de Kuan-tze et mentionne entre autres faits l'opposition qu'il fit au projet de son prince qui voulait violer la parole donnée à Tchuang-Kong de lui restituer Wen- Yang.

* Cf. See-ki \\\II, f* 6. (cdil. in -8° ao vol.), où c'est raconté an peu clifféremment.

28 JANVIER-FÉVRIER 1896.

Ëii 68 1 , dans une réunion de princes à Pe-hing , Huan- Kong prit ouvertement le titre de Pa ou chef des princes et fut reconnu comme tel. (Sze-Ki, XXXII, f* 7 '.)

On verra également aux Koue-Yû comment Kuan-tze avait organisé l'administration du pays. Son gouvernement fut une source de prospérité pour l'état de Tsi et tant qu'il vécut , il le maintint à la tète de la confédération des princes. Pour le malheur de sa patrie , Kuan-tze mourut en 645 et ta principauté de Tsi ne tarda pas à déchoir du haut rang où il l'avait élevée , où il avait su la maintenir, non seulement par sa direction politique, mais aussi par le développement qu'il avait donné à son commerce sur terre et sur mer.

Enrichir son pays, assurer à ses peuples une existence aisée, avait été sa constante préoccupation. En l'an xxiii de Huan-Kong, il avait déterminé ce prince à combattre les Jongs du Nord et à sauver le prince de Yen. Cinq ans après, Huan-Kong secourut également Wen Kong dé Wei; ce qui le rendit cher à tous les princes et rehaussa, aux yeux de tous , les mérites du grand ministre.

Mais ce qui perpétua surtout son souvenir, ce sont les dis- cours-conseils qui ont été conservés de lui dans les annales chinoises et les traités politiques qui furent plus tard pu- bliés sous son nom. Nous disons t plus tard • parce que nous voidons parler de l'œuvre entière qui porte le nom de Kuan- tze et qui a été compilée , sans aucun doute possible , à une

' Cf. ma traduction, p. 7, ss. , tome II.

Voici en résumé ce que dit Sse-ma-tzien : «Kuan était un esprit élevé, un homme de grands sentiments qui dirigea le gouvernement de Tsi dont il était ministre. Il sut y faire affluer toutes les richesses, enrichir TÉtat et rendre ses armées fortes, redoutables. S^atlachant à ce que le peuple ai- mait, écartant ce qu'il craignait, il fit dire de lui quMl avait rempli les magasins publics , maintenu les rites , les lois. Procurant au peuple le suf- fisant, il savait la voie de Thonneur et de la honte. Sous lui, le pouvoir resta conforme à la modération, les liens de parenté furent observés, les vertus cardinales pratiquées. I.cs ordres se répandaient dans le peuple sans violence comme leau d*unc source pure. Le peuple, dont il suivait le cœur cl qu'il plia à ses justes décrets , se corrigea de s^s défauts.

UN MINISTRE CHINOIS AU Vir SIÈCLE AV. J. C. 29

date plus récente , car on y trouve mentionnés des faits qui se sont passés plus de deux siècles après la mort de Kuan-tze et des noms d'homme (de Tze-IIia par exemple) qui ont vécu à une époque non moins éloignée du temps où vivait notre auteur.

Ce fait n'est plus contestable. Feu le professeur de Lacou- perie même qui s'était d'abord récrié contre mon assertion exprimée précédemment, reconnut que mon appréciation était exacte. (Voir Western Origin of the Chlnese civilisation.)

Mais si le livre (pie nous possédons a été rédigé à une époque tardive, faut-il en conclure que Kuan-tze n'a rien laissé par écrit de ses préceptes gouvernementaux ? L'aflirmer serait aller trop loin. On avait de lui certainement les dis- cours que nous lisons aux Koue-Yù , et peut-être des notes de théorie politique. Des disciples éloignés, désireux de faire revivre des principes dont ils admiraient la sagesse et de donner de l'autorité à leurs propres écrits, auront publié, sous le nom vénéré du maitre une série de dissertations dont une partie seulement provenait réellement de sa plume ; ou bien ils auront rédigé , en la développant , ses enseignements oraux transmis par tradition. Bon nombre de passages sont tellement puérils qu'on ne peut en attribuer la composition à un homme d'état digne de ce nom. Le contenu du livre est, d'ailleurs, très varié comme on le verra plus loin.

Liu-hiang, le célèbre secrétaire des Hans, l'apprécie en ces termes : t Son livre est spécialement destiné à enrichir le royaume , à donner paix et bonheur au peuple , à exposer les principes essentiels du gouvernement et à diriger les forces

unies *. •

L'ouvrage qui porte le nom de Kuan-tze forme une collec- tion de 24 hiuens subdivisés inégalement en tis au nombre total de 86. Tout s'y rattache plus ou moins étroitement aux théories gouvernementales et administratives. Les principes

' Aussi : ia modération. Voir Lia-hiang-s'iu ou prolégomènes de son ca- talogue.

30 JANVIER-FÉVRIER 1896.

et l'organisation du gouvernement, ses régies pratiques, la constitution des magistratures en forment la première partie , la seule dont nous nous occuperons cette fois.

Après cela viennent des traités de la nécessité des lois , de leur stabilité , des lois militaires , puis un récit historique des compétitions qui occasionnèrent la mort de Hi-Kong, de Huan-Kong et les rivalités de ses fils, enfants de femmes se- condaires. Viennent ensuite des entretiens entre Kuan-tze et son souverain , et des dissertations sur les sujets les plus di- vers: inspection de l'administration , visite d'inspection des princes, connaissance du pays nécessaire aux généraux, rela- tions du prince et de ses ministres, choix et formation de ces derniers, de la prodigalité, des actes internes du cœur, de la terre et des eaux, des cinq éléments et des quatre saisons, de la rectitude, des lois des fonctions, de la correction du monde, des sacrifices Fong et Shen, des sept ministres, des trésors, de la réforme de soi-même, du gouvernement pa- ternel, de la constitution du pouvoir et de ses causes de des- truction, de l'esprit des lois, de la gestion des affaires, des états maritimes et montagneux, de la mesure, des degrés des êtres.

Ces divers traités se divisent encore à un autre point de vue, en discours canoniques et extra-canoniques, King Yenei Wai Yen (Tis 1-9 et 10-17), Nei Yen, traitant l'histoire in» terne (18-2 5), Tuanshvo, courts entretiens (26-45), Kiu Yen, entretiens privés (46-49)» Tsap, miscellances (5o-63), Kaan- tze tze Rio, application du Kuan-tze (64-68) et Kuan^lze King tchong, appréciation du Kuan-tze (65-86).

Certains sujets reviennent deux ou trois fois, par exemple, la maladie du ministre (26 et 52). Ces traités prennent les formes les plus variées. Les premiers sont des exposés de doc- trine sans allusion à leur auteur. Au Ti 1 2 , ce sont des pa- roles de Kuan-tze rapportées avec la formule Kuan-tze yaei.

D'autres fois ce sont des interrogations du prince qui four- nissent la matière de la dissertation. Ailleurs c'est un récit historique.

UN MINISTRE CHINOIS AU VII' SIÈCLE AV. J.^. 31

Il est impossible de déterminer, même approximativement, l'époque de la composition du Kuan-tze. La première men- tion en est faite au catalogue de la bibliothèque des Hans, rédigé par Liu-hiang, au dernier siècle avant notre ère \

La tradition porte que l'ouvrage primitif avait 889 piens ou sections, mais que Liu-hiang ne put en admettre que 86'. Toutefois, ce dire n'est appuyé d'aucune preuve et ne mérite point créance. Cependant d'autres lui en attribuent jusqu'à 564.

Les 86 piens que nous possédons étaient partagés entre 3o kiuens; l'édition actuelle n'en a plus que 34. Les dix der- niers ont été ajoutés à une époque plus récente encore , mais indéterminée , comme dit Kong Ying-tâ.

Quant à l'ensemble , Yih Shui-Sin dit avec justesse : • Ce n'est point l'œuvre d'un seul homme (d'un seul pinceau) , ni le produit d'un temps unique. Personne ne sait qui l'a com- posé. » Ce que Hoang-tchen confirme en termes identiques : Puh tchu yih jin tchi shéou ^. On ne sait qui l'a compilé , ré- digé.

Le même commentateur signale encore bon nombre des sections du Kuan-tze comme ne provenant pas du célèbre ministre. C'est un hao-sze (ou faiseur) qui a ajouté la moitié de l'ouvrage. Le King-tchong * n'est digne que d'un homme bas et vulgaire, dit-il expressément.

Tchang-nié ne lui attribue que les sections des artifices du cœur et le Nei-po.

Le livre de Kuan-tze n'a pas été l'objet de nombreux com- mentaires. Le seul qui ait quelque réputation est celui de Fang Hiuen-ling (ou Yuen-ling) qui le publia en 58 piens

^ H figure au Han-tchi dans la classe Tao-£'ia. Aux catalogues des Sui et des Tangs, il est place dans le Fa-Kia, ou classe des jurisconsultes avec 19 ou 2^ kiuens.

* C'est du moins ce que dit Liu-hiang. Un examen répété lui fit rejeter le reste.

' «11 ne provient pas d'une seule main.t

* Fia pi-fu/i. (Tchuen-tze.)

32 JANVfER-FÉVUIER 1896.

sous les Tang^ On cite aussi un commentaire de Ym', his- torien (les Tangs, publié sous le titre de Tchi-tchang tchuen, et mentionné au Tang-tchi comme ayant 1 9 kiuens ' , ailleurs conune en contenant 89 .

Tu- Yen des Tangs * fit deux kiuens de résumé de Kuan- tze. En l'an Jui-Wou de l'époque Wan-li ( 1 582 ) sous Slien- tsong des Mings, Wou-Kiun tchao-shi, en fit une nouvelle édition restée ia Standard jusqu'aujourd'hui.

U avait trouvé le texte dans le plus déplorable état de dé- labrement et de désordre ; point de partie complète. Il tra- vailla longtemps à recueillir et combiner les disjecla membra du texte et en fit ce que nous possédons aujourdliui dans le recueil des vingt-deux Tze et ailleurs. U s'appuya surtout sur les textes publiés au temps des Sougs. 11 en corrigea , dit-il , les lacunes et les erreurs qui se comptaient par milliers.

Plein d'estime pour son œuvre, il déclare qu'après avoir lu et approfondi les maximes de Kuan-tze , il connut les lois des anciens souverains qui avaient complété celles de Tcheou- Kong et la supériorité du ministre de Tsi sur ses nombreux prédécesseurs.

Nous n'avons pas le texte originaire du Kuan-tze« Tchao- shi nous avertit dans sa préface qu'il contenait une foule de caractères anciens (Ku-tze) devenus obscurs et donnant lieu à des surprises. Ces caractères avaient changé et le texte des Songs en avait été déchargé. Parmi ces caractères^ il y en avait même qu'on ne savait plus expliquer Khi wen-tze kan y eu. puh ho kaotche. Malheureusement nous ne savons point quels ils étaient et jusqu'à quel point nous pouvons nous fier à la transcription de Tchao-shi. C'est une ombre

^ Ce commentaire ne s'étend quaux parties réputées authentiques du kuan-tze Shu.

* Tang-sze Yin, — Tchi-tchang-tchuen.

* V<»r le Kae-tze-tchu

* Auteur d'une encyclopédie gouvernementale en 200 livres, considérée comme authentique cl complétée en 1767 par ordre de K'ien-long. Kaan- tte-tchi-lioh.

UN MINISTRE CHINOIS AU VH* SIÈCLE AV. J.-C. 33

dans le tableau ^ Nous ne pouvons penser à donner une tra- duction complète du Kuan-tze, cela demanderait deux gros volumes. Nous devons nous borner à quelques extraits , suffi- sants pour donner une idée exacte des principes et du genre de composition de cet ouvrage. Encore dans ces bornes étroites, n'est-il pas possible de traduire littéralement et intégralement le texte. Les répétitions, les amplifications oiseuses rendraient la lecture de cette traduction absolu- ment insupportable.

Conséquemment , pour ne point prendre au Journal asia- tique un espace mal occupé et ne point fatiguer les lecteurs , force nous est d'abréger les phrases du texte , d'en supprimer tout ce qui est inutile à l'expression de la pensée, tout en conservant, en ce qui nous reste, les termes mêmes de ses auteurs.

11 sera facile , ce me semble , aux sinologues , de retrouver les parties traduites, résumées ou abrégées. Les numéros de nos paragraphes sont ceux du texte ; c'est pourquoi il y a des lacunes dans la série des chiffres. Les chiffres donnés en marge sont ceux des feuillets de l'édition des vingt-deux Tze.

* Voir, pour les détails contenus dans cette préface (outre les Koue-Yû , le Tong-Kien, le Sze-Ki et le Tso-tchuen) ^ les préfaces de l'édition de» vingt-deux Tze , le Liu-hiancf-suh, le Yû-hai, art. Kuan-tze^ Ma-tuan-lin , id.

VH. ^

tarBIIIB&IB ■ATlOSAtB'

34 JANVIER-FEVRIER 1896,

KUAN-TZE-SHUH.

LIVRE I.

1 . Des pasteurs des peuples ^ -:— Tout pasteur des peuples doit avant tout tenir compte (des condi- tions) des quatre saisons^, il doit pourvoir et garder les greniers, les magasins publics. Quand TEtat a beaucoup de ressources , alors les étrangers éloignés même sont attirés vers lui. Quand le sol souvre (pour produire) et prospère, alors le peuple est stable et paisible ^-

Quand les greniers sont bien remplis, il est aisé d'observer les lois et les règles de la convenance. Quand les habillements et les aliments suffisent aux besoins on peut aisément reconnaître ce qui est glo- rieux ou déshonorant^.

Quand les chefs senent les lois, les liens de pa- renté sont assurés^. Quand les quatre vertus fonda-

Mah min: de pascendo populos.

* De leurs divers produits, propres à chacune d'elles. {Fong Hinen-Ung. )

^ Il n'est pas tenté d'aller chercher ailleurs sa subsistance ou de se révolter.

* Pratiquer l'un et fuir l'autre.

^ Les parents vivent en concorde , l'harmonie règne dans les fa- milles , la bienveillance dans les relations affermit les liens.

UN MINISTRE CHINOIS AU Vlï* SIÈCLE AV. J.-C. 35

mentales^ régnent, les ordres du prince sont exé- cutés, et la considération des châliments a pour effet essentiel d'arrèter la fourberie et les artifices trom- peurs (qui les engendrent)»

La conservation de l'Etat a son principe essentiel dans le développement des quatre vertus. Le vrai moyen de satisfaire le peuple est de donner du lustre au culte des esprits, des génies de la terre, des^mon- tagnes et des fleuves , d'inspirer le respect du temple ancestral , le zèle pour le culte des aïeux ^ et leurs anciennes ordonnances ^.

Quand ces points ne sont pas observés, la terre ne produit point ses fruits, les greniers restent vides, le peuple se pervertit, la fraude règne, le peuple se corrompt, les châtiments se muljiplient, le peuple est sans intelligence , le respect de l'auto- rité se perd, le royaume périt*.

2. Les quatre vertus cardinales. — Ces vertus sont fondement de rÉtat.Ce sont: lobservation des rites, qui ne transgresse aucune règle, la modestie qui ne se met pas en avant, la droiture qui ne dissimule pas le mal ^, le sentiment de l'honneur qui détourne

* La droiture, l'équité, la cottvenance extérieure et le sentiment (le l'honneur. On verra plus loin une définition un peu différente.

* CoMM. De faire connaître, distinguer les rangs divers des es- prits , de faire respecter les lois des aïeux.

* Dès règles du culte , de l'ordre , des rangs , des esprits etc.

* Chacune de ces conséquences est appliquée à un cas différent. Nous réunissons tout en une phrase pour la brièveté.

* Que l'on commet soi-même, quand on ne s'excuse pas fausse* ment.

3.

36 JANVIER-FÉVRIER 1890.

de ce qui est malhonnête. Quand ces vertus règne lautorité est en sûreté, le peuple fuit la tromperi. la conduite a sa rectitude parfaite. Les affaires mal- heureuses , funestes , ne se produisent pas. Ainsi État et particuliers, tout le monde est heureux.

3. Les quatre manières de satisfaire le peuple. — La source de la prospérité d un État est dans fart de satisfaire les désirs du peuple. Sa ruine est dans l'opposition à ces désirs. Le peuple hait les peines et les efforts pénibles. Ceux qui aiment Taise et le plaisir haïssent la pauvreté et la bassesse. Les riches et les grands haïssent les dangers, les chutes. Ceux qui vivent à Taise haïssent la ruine.

Si mes soins peuvent donner Taise et la joie, le peuple, conséquemment , saura supporter la peine et les efforts. Si je puis, par ce moyen, donner la ri- chesse et la grandeur, on saura pour cela être pauvre et bas. Si je puis assurer le repos, la stabilité, le peuple saura courir les périls. Si je sais donner la vie, Tentretien, le peuple pour cela saura mourir ^ Ainsi les châtiments ne suffisent pas pour effrayer son esprit, la mort même ne sufBt pas pour dompter son cœur. On aura beau les multiplier, les ordres ne serortt point exécutés, les chefs seront en danger.

Si Ton satisfait ces besoins, les étrangers même se soumettront; si Ton produit au contraire ces

^ Le prince en établissant l'ordre et la paii donne la joie, le bonheur au peuple et écarte les dangers. Pour obtenir cda, ou en reconnaissance, le peuple fait des efforts, se donne de la peine, etc^

UN MINISTRE CHINOIS AU VU* SIECLE AV. J.-C. 37

quatre maux, ces causes de colère, les sujets même se révolteront.

Que Ton sache le chef capable daccomplir ces choses ., c'est ce qui est le meilleur pour TEtat.

4. Faites reposer^ TÉtat sur une terre qui ne branle point, récoltez, emmagasinez dans des gre- niers inépuisables ; faites descendre vos ordres comme sur une eau courante ^, faites régir le peuple par des magistrats sans compétition jalouse , cupide. Eclairez le chemin qui conduit à la mort (pour qu'on Tévite). En outre, il ne faut point commencer ce qu'on ne peut achever, ni rechercher ce qu'on ne peut acqué- rir, ni s'établir en ce qui ne peut durer, ni faire ce qu'on n'oserait répéter (ou qu'on ne saurait restaurer quand c'est mal fait). Pour cela il faut nommer les hommes vertueux, cultiver les céréales, le mûrier et le chanvre, élever les bestiaux, donnera chaque magistrat la fonction qui lui convient, suivre la vo- lonté du peuple et de cette manière gagner son cœur en le rendant heureux^. En confiant le peuple à des magistrats sans égoïsme jaloux, on fera que chacun réussira en ce qui lui est confié. En éclairant le chemin qui conduit au dernier supplice, on ré- pandra une terreur salutaire et préservatrice. En ouvrant la porte par où arrivent les biens à acquérir,

* ts'ek (167.8) = ngân. Kanghi Tze tien A. v.

- Litt. : Faire descendre ses ordres par une source d'eau courante.

* On doit suivre les volontés du peuple, comme l'eau courante d'une source.

38 JANVIER-FÉVRIER I89G.

on inspirera la confiance en sa droiture, dans les récompenses (promises).

En n'entreprenant point ce qu on ne peut ache- ver, on observera les bornes des forces du peuple. En ne cherchant point ce qu'on ne peut acquérir, on n'imposera pas au peuple ce qu'il a en horreur et lui nuit. En ne s'appliquant point à ce qui ne peut durer, on ne se réduira pas à l'œuvre d'une génération ^ En ne faisant pas ce qu'on n'oserait ré- péter, on ne trompera pas son peuple.

Quand on donne les charges aux hommes ver- tueux , l'Etat est en sûreté ; quand on cultive les cinq céréales, qu'on élève le mûrier et le chanvre, le bé- tail domestique, le peuple est suffisamment nourri ^ il est riche même. Quand les ordonnances sont con- formes au désir du peuple, l'autorité est obéie. Quand on observe les autres préceptes , chacun, est apte à ses fonctions, on craint les châtiments, on n'a pas peur des difficultés, tout s'achève, la fraude ne se produit point, le peuple n'a point de colère, de haine. Si on ne le trompe pas, le peuple aime ses chefs.

5. Règles des relations. — On ne doit pas estimer sa maison comme si elle était tout le district ^, car alors le district ne serait pas gouverné avec succès.

^ CoMM. Ce que l'on fait, on peut le faire faire par cent généra- tions. Litt, : on ne dérobe pas une génération (à la chaîne des âges).

^ Termes ambigus. Cela engendre des colères et les administrés ne se soumettent pas.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU* SIÈCLE AV. J.-C. 39

H en est de même du district vis-à-vis de la princi- pauté et de la principauté vis-à-vis de lempire ^ Tous doivent être estimés pour ce qu'ils sont en eux- mêmes. Ne dédaignez pas ceux d'une autre famille, d'un autre district, dun autre Etat, car alors les étrangers ne viendront pas à vous , ne vous écoute- ront point.

Si Ton imite le ciel et la terre il n y aura plus d'égoïsme, d'affection partiale. Imiter le soleil et la lune c'est le propre des chefs seuls ^.

Diriger le char du peuple est l'œuvre du souve- rain; frayer la porte par où doit passer le peuple, appartient à l'initiative des chefs. Le peuple suit le chemin que lui indiquent les goûts et les répul- sions de ses maîtres. Ce que le prince cherche, le peuple l'acquiert; à ce qu'il aime, le peuple se sou- met et le pratique ouvertement; ce que le prince dé- teste, les fonctionnaires le dérobent à sa vue. (l'^loi.)

Ne point cacher ses défauts, ne point altérer les règles de conduite , sans secours même tenir sa cour et remplir ses fonctions, c'est ce qui fait le saint roi. (2** loi.) Ce ne sont point les murs et les fossés, ni les armes et la violence qui peuvent sauver les cités et écarter les ennemis. Les ricliesses du sol ne suf- fisent point à rendre le peuple nombreux , savoir le gouverner ; l'observation des lois de la justice peut seule écarter les maux, les calamités. (3* loi.)

Ce qui inquiète le monde , ce n'est point le manque

* Ce sont les quatre premières relations. - * Cinquième et sixième relations d'après lliuen-ling.

40 JANVIER-FÉVRIER 1896.

de magistrats, mais le manque de prince pour les mettre en charge comme il convient. Ce n est point le manque de richesses, mais labsence d'hommes pour les partager.

6. Les lois du ciel et de la terre sont immuables; les saisons suivent un cours régulier. Il en est ainsi aujourd'hui comme dans les temps antiques.

Si le prince ne soulève aucune diflBculté , le peuple se règle de lui-même. Si le prince porte la lampe du sacrifice sans même rien dire\ le temple et la cour seront en ordre parfait.

L'enseignement des principes de la justice, de la sagesse est un, mais l'usage qu'on en fait est mul- tiple. Celui qui les apprend et les applique ^ seule- ment à sa famille, à son district, à son Etat, est uniquement l'homme de cette maison , de ce canton , de ce pays. Celui qui les applique au monde entier est seul im homme universel.

S'il les applique pour donner la stabilité à tous les êtres , il est l'égal du monde entier.

Celui qui embrasse tout dans son action agit avec le ciel ; s'il fait cesser tout danger, il peut s'accorder avec les hommes. Mais s'il s'écarte des lois célestes , quoique possédant la plénitude , il sera bientôt dé- pouillé'.

^ C'est-à-dire s'il donne l'exemple des vertus sans même ensei- gner ou reprendre , le peuple l'imite de lui-même. ^ Litt. : les aime pour sa famille , etc.

^ Litt. : vidé par dessèchement. Comm. Celui-là s'unit au ciel . . . riiomme.

UN MINISTRE CHINOIS AU Vil* SIÈCLE AV. J.-C. 41

Quand le haut et le bas ne sont pas en concorde , bien qu'ils soient (pour le moment) en paix, leur situation n en est pas moins dangereuse.

S*écarter des lois du ciel, y manquer et vouloir gouverner^ le monde, c'est chose impossible. Mais si on les suit, le pouvoir s'exerce, tout se fait comme de soi-même. Dans le premier cas, on peut rester sur le trône , mais on n'y aura point la sécurité.

Ces lois du ciel, même quand on les suit, ne laissent pas apercevoir leur opération. Leur action s'accomplit sans qu'on puisse l'expliquer. Ce qui se produit en secret sans qu'aucune forme extérieure se révèle, c'est la loi du ciel, le tao. La méditation ne peut faire saisir son origine, son apparition. Quand on la contemple dans le passé, on y voit le principe d'existence de tous les êtres.

Elle suit différents chemins à son point de dé- part, mais son retour ^ est unique. Il en est, il en fut ainsi dans tous les temps

La loi du ciel ne fait acception de personne ; elle ne connaît ni le proche ni l'éloigné ; devant elle , ce qui est éloigné se fait proche de lui-même. Les autres êtres, dans leurs rapports avec l'homme, ne con- naissent point non plus cette différence , mais servent

^ Le Chinois, quand il emploie un terme sans modificatif , entend lui donner sa signification pleine et entière au bon sens. Ainsi « gouverner » = gouverner convenablement , posséder le pouvoir et le garder.

* Elle produit des êtres différents qui tous retournent à leur unique source.

42 JANVIlvU-FÉVUIER 1896.

rhuinanité entière de la même façon. L'homme seul, quant à ses intérêts, est partial pour ses proches, et ainsi suscite les colères, les rancunes.

Celui qui conforme ses actes à ceux du ciel, le ciel le favorise; celui qui les contrarie est rejeté du ciel (qui lui fait opposition). Tout secours du ciel \ quelque petit qu il soit, est grand; toute opposition^, bien qu'elle triomphe (un moment) succombe à la fm.

Les efforts d'un État dont le souverain est isolé ne peuvent lui attirer que des malheurs^. Le prince d'un Etat isolé perdra de sa puissance et n'inspirera pas le respect.

Toute parole, toute action qu'il n'oserait point répéter, un prince ne peut la dire ou la faire. Toute parole que l'on ne peut exécuter ne doit pas être dite une seconde fois.

Ce sont-là les règles prohibitives les plus impor- tantes pour les gouvernants.

7. De la juste mesure'*. — Dans un Etat de dix mille chars, l'armée ne peut être sans chef^. Une terre, quelque étendue qu'elle soit, ne peut rester

' Ou mieux : tout ce que le ciel secourt

' Tout ce à quoi le ciel fait opposition.

^ Cp. le vœ soli, Comm. Celui qui n'a pas l'amitié, le secours de ses quatre voisins.

* Litt. : de Tusage ou de la régularisation des balances, qui fait connaître la juste valeur.

* Sans chef, il n'y a rien qui la tienne unie et la dirige vers un but déterminé.

UN MINISTRE CHINOIS AU Vil* SIKOLK AV. J.-C. 43

sans administrateur^; les fonctionnaires^ doivent nécessairement avoir un supérieur qui les dirige. Régir \m peuple ne peut se faire sans gouvernement. Un Etat pauvre, malgré la vaste étendue de son ter- ritoire , ne peut se développer. Un peuple nombreux avec une armée faible ne saurait triompher^. Dans cette situation, un État ne pourrait, à lextérieur, résister à ses ennemis, ni, à l'intérieur, se garder et se maintenir. Il est alors dans le cas dont on dit : il a le nom d'avoir dix mille chars et il ne peut en employer mille. 11 ne peut éviter d'être léger, in- stable*.

Ce qui épuise un Etat^, même avec un vaste terri- toire, c'est le luxe des princes, leurs vaisseaux, leurs chars nombreux et richement ornés, leurs tours, leurs terrasses, leurs parcs et bosquets vastes et somptueux^. Car ils ne peuvent se les procurer qu en grevant leurs peuples d'impôts et en les faisant travailler à leur fantaisie, ce qui épuise leurs forces

* Sans préposé; il n'y aurait personne pour faire travailler, cul- livar.

^ Les cent familles, tous les fonctionnaires. Sans chefs ils ne seraient pas forcés d'exécuter les ordres du souverain.

' Min wuh sse. Ce que Kiuen-ling comprend autrement : ■ Une armée sans chef ne pourra garder les règles militaires » ou « la mo- dération ». Mais le texte ne comporte pas cela.

* Il n'ohserve pas bien la mesure, la balance, l'équilibre des forces nécessaires ; si l'on veut le pondérer sans légèreté.

^ Alors même que le terrain est cidtivé et produit suffisamment.

* L'histoire de la Chine présente de nombreux exemples de re- proches adressés au souverain pour ce genre de luxe. Il en est déjà question au Shi-king. Le Tso-tcknen et les Koue Yà en font égale- ment mention.

44 JANVIER-FÉVRIER 1896.

et excite les colères contre leurs chefs. Cela met le peuple hors d'état d'obéir à leurs ordres et ne per- met pas de triompher des desseins des ennemis.

Le prince qui veut dominer le monde doit d'a- bord soigner le gouvernement de ses Etats, et, pour cela, bien employer son peuple, ne pas épuiser ses forces, ses ressources. Si Ton ne l'entretient pas con- venablement, il fuit et ne reste point dans ce royaume; on ne peut l'arrêter.

Si même il reste stable ^ si l'on ne le traite pas en bon pasteur, on ne peut trouver pour lui des fonc- tionnaires convenables , le bien régir.

En toute chose on doit considérer la juste mesure et les bornes convenables , afin de les observer avec soin 2. A tout district constitué on donne un chef pour lui procurer la prospérité et le diriger^. On en développe la vie par les préceptes et les décrets ; on le porte à la vertu par la bienveillance et les récom- penses. On le contient par la menace des châtiments légaux. Ainsi les familles* unies vivent dans la paix et la joie, pratiquent le bien, et nul acte de trouble ou d'oppression, de cruauté, n'en émane.

De même que les produits de la terre ont chacun leur saison , ainsi l'emploi des forces , des ressources

^ CoMM. Bien qu'il reste en son l'eu d'habitation.

* Le CoMM. comprend autrement : «pour arrêter (la méchanceté et tromperies) » [?]

^ Tchin (64.7) signifie plutôt • exciter, encourager», mais le CoMM. le fait = tching (66.1 a), rendre égal, mettre en ordre.

* fjitt, : « les cent familles » peh siny.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU* SIÈCLE AV. J.-C. 45

du peuple a ses moments d'épuisement, tandis que souvent la cupidité des princes ne connaît pas Tépui- sement. Quand il en est ainsi, il ny a plus de me- sure ni de limite, chefs et sujets sont animés les uns contre les autres. Alors se produisent les régicides et les parricides.

Quand le prince ne met point de borne à sa cupi- dité ni aux charges dont il écrase le peuple, quelque grand que soit son Etat, il court de continuels dan- gers. S'il sait se modérer, au contraire, ses Etats, bien que très petits, jouiront de la paix et de la prospérité. « La terre que je ne cultive pas nest pas ma terre; le peuple que je ne soigne pas en bon pas- teur n'est point mon peuple ^ »

Le soin principal du pasteur des peuples est de produire , de recueillir beaucoup de biens ^ pour en- tretenir ses sujets. Mais s'il accumule et n'emploie pas ces biens à l'entretien de son peuple , celui-ci se détachera de lui (et deviendra rebelle). S'il ne dis- tribue pas les biens recueillis, le peuple sera sans force. S'il recueille peu et a beaucoup à entretenir, le peuple deviendra fourbe et rusé*. S'il n amasse point et né^ige d'entretenir, le peuple ne sera guère heureux, la prospérité s'éloignera du peuple, et,

^ Citation employée pour stigmatiser le prince qui gouverne mal , sans affection pour son peuple.

' Les moissons, les fruits, tous les produits végétaux, miné- raux , etc. Le système des magasins publiés ouverts aux nécessiteux a toujours été suivi en Chine. Voir Ski-king, m, 2-6 S 1, etc.

' Pour être choisi dans la distribution des biens insuffisants pour tous.

4ô JANVIER-FÉVRIEH 1896.

dans ces divers cas malheureux, ses entreprises échoueront, il ne pourra résister à ses ennemis.

C'est pourquoi Ton dit cpie le pivot du gouverne- ment s appuie sur la juste distribution des charges, des rangs, des émoluments et des récompenses. La campagne et le marché sont les stimulants du peuple^. Les besoins des familles et la fourniture des magasins provoquent par émulation à l'acquisition des ri- chesses. La monnaie et les céréales provoquent le taux des valeurs. Les offices et la cour stimulent laction gouvernementale^ (fémulation entre princes et ministres).

Les campagnes ne doivent pas accumuler les herbes , mais être livrées d'abord à l'agriculture. Les magasins gouvernementaux ne doivent pas accumu- ler toutes les richesses, ni le marché absorber toutes les ventes , ni la cour avoir en elle toutes les fonc- tions, mais on doit laisser le peuple emmagasiner ses biens, les familles garder ce qui leur est néces- saire, la cour partager les charges, car c'est là la perfection du gouvernement.

La nature de l'homme est unique (semblable en tous), aussi peut-on la diriger (puisqu'on la connaît à fond). Quand on connaît les goûts de quelqu'un et les gens qu'il fréquente, on peut connaître sa nature

^ Les besoins de l'alimentation et les bénéfices du commerce excitent au travail.

^ Les besoins des achats et ventes , le résultat de l'offre et de la demande, le désir de gouverner avec sagesse et Justice pour ob- tenir la faveur, TafTection du peuple.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU* SIÈCLE AV. J.-C. 47

intime, ses dispositions intimes, et, conséquemment , le gouverner, lui donner une charge ^ Ses relations font connaître sa sagesse. En observant ces choses , on peut gagner le peuple.

La sécurité du pays est dans sa forteresse; celle de la forteresse dans ses armes; celle des armes dans les hommes (qui les emploient); celle des hommes dans leurs céréales (qui les nourrissent). Si donc la terre ne produit pas, la forteresse est sans solidité.

Si Ton ne sait pas se gouverner soi-même, com ment gouvernera-t-on un autre ? Si Ton ne sait pas gouverner un autre que soi, comment gouvemera- t-on sa famille, un district, un Etat, le monde? Dans ces circonstances d'incapacité, que peuvent-ils at- tendre , les premiers des suivants , et TEtat particulier de Tempire entier? L'empire est le fondement de rÉtat comme TEtat du district, le district de la fa- mille, la famille de Thomme et Thomme de son principe, qui est le dernier fondement, la racine du gouvernement. Si le chef de l'Etat n'aime pas sa racine (sa charge essentielle) les branches grandiront démesurément sans pouvoir être arrêtées. En ce cas, le peuple négligera les divers travaux propres aux saisons et fera peu de cas des avantages du sol , de sorte que l'on ne réussira pas, quoi qu'on fasse, à faire produire le sol et à remplir les greniers.

Quand les marchands se tiennent à la cour^, les

^ Tchin, qui a les deux sens. On connaît en quoi il est long et court, sa sagesse et son insuffisance.

- Le CoMM. cite les princes de Tsi, Huan et Ling (683-6/ii et

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/'S'^ V/V r'tutu^*-. 4; «fit \yÀrfAi]f:m*f.:t faiorisc les marthuidiw H '.'jl/j/'/s/: 'i',r.' '#- v rr.W»: '^u»: r«^ i a ^tr offrit iongtemps aprà la //*'/»* ^i*: Kii*fi ♦//: '|iji im»i triï 045 w-^iit le rèzne da premier.

' KIU:t 'i/yi»«;nt *0'.n\*:mé^\. ^le^er les vers à soie et filer. Par IM- \nt».«^\ix '^ffui iM,r\Af:\ 4 ÏM fjtifjmaif: on U flatterie. Si elles parlent 'Ui i»iiiim\ lit-*. \tffmni«ts, t^Xts troubleront Tordre de la justice, ^,uff ffiidl/*: ^^t'^uf.ui \f rtfrxiT des hommes par leur? flatteries et

* O'i dn v/i<*rit pr/*t* « mourir, à se faire tuer à la guerre.

' ii^-nt U'.% aflTairfm romnm \tsn (îsprits , c'est la porte des rois. Comi. |^« roi», tj-.uutti t-n Utmit- cUime la conduite des esprits, étaUisamt riiiUru'liofi.

UN MINISTRE CHINOJS AU VU* SIÈCLE AV. J.-C. 41)

femmes ne se dépravent point ^ Us doivent les instruire et réformer les mœurs. Tous les pasteurs des peuples doivent désirer que le peuple se corrige, que toute intrigue, toute perversité soit empêchée, que le peuple observe les rites et les règles de la conve- nance, de la modestie, la crainte de tout acte hon- teux. C'est là le fondement du gouvernement*^.

Ce sont les lois qui sont le moyen de régir les peuples. C'est la loi qui fait la stabilité du trône, et cette stabilité est la source du respect des peuples, de leur soumission. Si le prince, objet de ce respect , en est indigne, ce sentiment se perd; ses ordres ne sont plus respectés.

C'est aussi la loi qui règle les prestations des su- jets; quand on les règle, les salaires et récompenses doivent être pris en considération et ne doivent être donnés qu'à ceux qui en sont dignes; autrement le peuple ne les estimera plus, et, conséquemment , le prince n'aura plus en mains de moyens d'encou- ragement, ni de faire exécuter ses ordres.

La loi détermine aussi ce qu'on peut requérir du peuple, et cela fixe les attributions des magistrats, sans quoi le peuple secouerait leur autorité, la jus- tice ne régnerait plus dans les sphères supérieures, les inférieurs en viendraient à haïr leurs chefs, et

* Ce qui assure la bonne gestion des premiers , c'est Tinstruction ; pour la bonne conduite des femmes, c'est la soumission. Pour ré- former les mœurs, il doit faire penser aux châtiments.

' Il doit veiller à Tobservation des rites, des rôgles les plus mi- nutieuses, autrement il ne pourra faire garder les pbis importants.

vn. 'i

tMraiMi.«iB »i.'iu.\iià.

50 JANVIERFÉVRIER 189G.

ceux-ci ne pourraient plus faire obsenrer leurs ordres.

Enfin , c*est la loi qui règle la vie et la mort du peuple, ce qui rend les châtiments, nécessaires, et leur juste distribution. S*ils ne sont point exercés avec justice, alors on tuera des innocents et l'on pardonnera aux criminels. En ce cas, on ne pourra échapper aux magistrats prévaricateurs. Tout cela est ce qui cause la perte des Etats.

8. Delà constitution du gouvernement. — Il y a, pour tout Etat, trois sources d'ordre ou de trouble, quatre moyens d*écarter les dangers, cinq voies de richesse ou de pauvreté. Les châtiments ne suffisent pas au premier but, non plus que les forteresses , les murs escarpés, les montagnes au second, ou les ré- coltes, les redevances, l'économie au troisième.

Les trois premiers moyens sont : la vertu des ma- gistrats convenant à leurs offices ; les rémunérations appropriées aux charges, aux services; la capacité requise chez les fonctionnaires. Pour pouvoir les employer, il faut que les vertus, les mérites, les belles actions soient connus du souverain, autrement il pourra donner, par erreur, les fonctions et les émoluments à des indignes, à des gens de sentiments bas qui exciteront les colères du peuple; les mérites ne seront point récompensés, et les bons magistrats se décourageront.

Alors les lumières nécessaires manquant en haut, le peuple sera mal gouverné. Les vrais principes dé-

UN MINISTRE CHINOIS AU VÏI' SIECLK AV. J.C. 51

périront, les actes coupables se multiplieront; TEtat ira à sa ruine.

9. Les quatre moyens d'écarter les dangers, les quatre souiiens du prince sont :

1* Une humanité parfaite* couronnant une haute \^€rtu et donnant à TÉtat sa force, sa puissance;

2* Une modestie chez les sages- qui permet de donner les hautes dignités aux plus capables ;

3* L'absence de châtiments qui détruisent Tami- tié; des Grands capables de diriger les armées;

4° L'amour des intérêts du pays, de ses fonc- tions, de tout ce qui est avantageux à son Etat, la levée et lusage des impôts*^ insuffisants pour les be- soins des villes et de la capitale.

Le premier moyen établit Tharmonie dans rjùat; le second tient ses magistrats en concorde; le troi- sième inspire Tardeur à écarter les dangers de Texté- rieur, le quatrième attache le peuple à son existence, à sa permanence'*.

^ Le texte exprime ceci par la négative : à une grande \ertu qui nest pas toute parfaite, on lie peut donner le gouvernail (le manche ) de TEtat.

* Des sages sachant céder la préséance à- d'autres qu'ils jugent plus dignes qu'eux, comme on le voit aux premiers chapitres du Shou-King.

^ Ne point faire peu de cas de lever des impôts, de grever le peuple.

* Parce qu'il peut jouir de ses biens que les exactions ne lui en- lèvent pas.

52 JANVIER. FÉVRIER 1896.

Les cinq choses auxquelles le prince doit veiller principalement, sont les cinq sources de i'appau- vrissement de TEtat, à savoir :

1 ° Les monts et les marais non préservés du feu ^ , Tabsence de culture des plantes et des arbres , et de leur développement.

a° Les canaux et fossés non prolongés dans les passes étroites, les eaux troublées qui ne peuvent garder leurs trésors (de poissons, etc.);

3° L'absence de mûriers et de chanvre cultivés dans les champs; les céréales semées sans discerne- ment du sol convenable;

4** Point d animaux domestiques élevés dans les maisons particulières, point de concombres, de gourdes, de calebasses, de légumes, de fruits cul- tivés ;

5° Le travail des artisans consacrés à la gravure (aux arts de luxe) et celui des femmes à la littéra- ture.

Le contraire est une source de richesse.

10. De t administration; des chefs de région. —^ L'État entier est divisé en cinq hiangs; chacun a un gouverneur sze à sa tête.

Chaque hiang est partagé en cinq tcheous gou-

^ Nous voyons , dans le Tso-tchucn , qu'il s'élevait fréquemment des incendies sans cause connue , qui détruisaient parfois des loca- lités entières.

UN MINISTRE CHINOIS AU VIP SIÈCLE AV. J.-C. 53

vemés chacun par un préfet ou tchang, et le tcheou en dix lis, régis par un wei (intendant pacificateur).

Le U se divise en dix j^u ayant à leur tête chacun un tsong (vénérable). Dans le Yeu, les familles sont divisées par groupes de cinq et de dix appelés shili (dizaine) et wah (cinquaîne) dont les chefs portent aussi le titre de tchang^.

Les divisions territoriales sont marquées par des sortes de digues qui les enclavent. Des routes les traversent, conduisant au dehors et en dedans. Des portes ferment l'entrée du village; les clés en sont remises au wei, dont les employés ferment et ou- vrent les entrées au temps voulu. D'autres inspectent tout ce qui rentre et sort pour en informer le chef du village. Tout ce qui entre et sort intempestive- ment ou porte des habits qui ont un caractère extra- ordinaire inconvenant, les animaux introduits qui ne conviennent pas aux basses-cours , aux parcs , sont

' On remarquera que ces divisions ne correspondent aucunement avec celles que donne le Tcheou-li, soit pour les districts soumis directement au prince , soit pour les autres. Voici le tableau de ces subdivisions. Nous laissons de côté les nombres qui pouvaient dif- férer d'État à État.

KUAN--

rzE.

TCHEOU-LI.

hiang

hiang

(1-

IX

39)

siu

tcheou

tcheou

bien

U

tong

pi

yeu

tso

tvan

kia

liû

li

shih et

wuh

pi

liu

En outre, le Tcheou-Ii ne connaît pas les titres de wei, tchang et tsong.

54 JANVIER-FÉVRIER 1896.

annoncés au tsong de hameau , qui en inforaie les dizainiers ou les quinqueniers pour que l'avis passe aux chefs de famille que cela concerne et qu'on les rappelle aux respects des coutumes; qu'il s'agisse du chef de famille, des fils et frères, des employés, des épouses, des serviteurs ou des hôtes. Une pre- mièie et une deuxiomo fois on pardonne le manque- ment, la troisième fois on n'use plus d'indvdgence.

Par contre, tout acte de vertu, piété filiale, com- passion, droiture, sincérité, sagesse, noblesse de ca- ractère , habileté , qui que ce soit de ces personnes qui le fasse est annoncé de chef en chef depuis le cinquenier jusqu'au gouverneur de hiang qui on in- forme les minisires.

Tous les trois mois se fait une information géné- rale ; tous les six mois , une reddition de compte ; le deuxième mois, la publication.

On punit les fautes, on récompense les mérites avec un soin égal.

A l'audience du premier mois du printemps, le prince reçoit lui-même les rapports et discute les di- gnités à conférer, les récompenses à distribuer, ii examine la conduite des magistrats; le tout pendant cinq jours.

Au dernier mois de l'hiver, il traite de même des châtiments k infliger.

A la nouvelle lune du premier mois de Tannée, tous les magistrats se présentent à la cour; le prince, à cette séance, publie ses décrets et confère l'autorité aux divers chefs de circonscriptions de l'Ktat.

UN MINISTRE CHINOIS AU VIP SIÈCLE AV. J.-C. 55

Les gouverneurs de hiang, les cinq ta-fous^ qui leur sont attachés, reçoivent leur mission du Tai- sze ou grand historiographe^. Le jour de la grande audience, les dix magistrats supérieurs reçoivent leur investiture devant le prince ; le Tai-sze , après la leur avoir conférée (en son nom), dépose l'acte de collation dans le bureau des archives.

Quand cette cérémonie est achevée, les gouver- neurs vont à leur tribunal conférer l'autorité aux magistrats qui dépendent de leur autorité. Les ta- fous lieutenants , communiquent leurs brevets aux magistrats des divisions inférieures jusqu'aux Tsongs, Puis ils rendent compte de leurs opérations (au prince lui-même) et cela fait, ils peuvent retourner à leur demeure^. Mais pas auparavant, car ce serait le crime capital appelé « le retard des ordres prin- ciers », lequel ne peut se pardonner.

11 en est de même de la faute que commet celui qui, investi de lautorité, n'en fait pas immédiate- ment usage (mais laisse le pouvoir sans représentant, sans exercice). Gela s'appelle pufc Uong ling, ne point suivre les ordres, crime également irrémissible.

Non moins coupable et impardonnable est le manquement de celui qui ne dépose pas son brevet dans le dépôt des archives.

* Au Tcheou-H les ta-fous président aux districts extérieurs, iUi- ' Qui est à ia fois grand augure. Ceci ne concorde pas non plus

avec les indications du Tcbeou-li.

^ Voire même «loger quelque part». — «Ne laissez pas passer la

nuit sur les ordres du prince», dit Tchou-hi dans la Siao-hio. Voir

p. 79 de ma traduction.

56 JANVIKR-FÉVRIKR 1896.

Est frappé de la même peine celui qui dépasse les limites des peines et des récompenses fixées par le décret souverain , quelques mérites qu'il ait acquis.

12. Fonctions diverses, — Le Ya-tze ou « clief des forestiers^ » doit diriger fusage du feu, veiller à la conservation des plantes et arbres des montagnes, des marais , des forêts , des viviers , à ce que les grains et les herbes des champs qui donnent les richesses , d'où celles-ci proviennent, en leur saison, ne soient pas perdus, et que le peuple recueille, amasse le bois à brûler, le combustible nécessaire aux palais, aux maisons.

Le Sse-Kong ou « chef des artisans ^ » est chargé de l'entretien des cours d'eau, des canaux et fossés comme de leurs digues. Il doit empêcher les flots de devenir tumultueux et de nuire aux moissons, lors même qu'ils franchissent leurs bornes. Les an- nées de sécheresse, ils doivent en empêcher les ré- sultats funestes (par des irrigations, etc.) qui per- mettent une récolte.

I^e Y'ea tien^ est chargé de l'examen des terrains,

' Au Tcheou-li nous trouvons, au lieu de Yu-sse, des Yu-sin ou Chan-yu « forestiers des montagnes » qui font nettoyer de broussailles l'emplacement des chasses et ont l'administration des forêts, veillent à l'entretien des plantations, surveillent la coupe des arbres pour faire les chars, etc. (L. Xtl, art. Shan-Yu et XXIX. art. Tu-s sma,

39-)

' La section qui concerne ce ministre est perdue.

^ Le Tcheou-li ne connaît que le Tien-ssc «ministre des champs»

dont tes fonctions sont également assez difTérenles de celJcs-ci. 11 en

UN MINISTRE CHINOIS AU VU' SIÈCLE AV. J.-C. 57

hauts ou bas, fertiles ou stériles, de la culture qui convient à chacun , des moments propices , comme aussi d'instruire les agriculteurs de ce qu'ils ont à faire selon la saison, de leur apprendre comment ils doivent remédier aux vices du sol, en égaliser les produits autant que possible. Il veille , en outre , à ce que les céréales , le mûrier et le chanvre soient cultivés aux endroits qui leur conviennent.

Le « gouverneur de hiang », Hiang-sze a pour mis- sion de diriger les opérations des gens du chef-lieu et de toute la province en général, d'inspecter îes palais, les plantations, Télève du bétail, des animaux domestiques et les professions diverses; d'exhorter les familles à ne point se laisser aller à Toisiveté, à la né^igence, mais à faire avec zèle tout ce qui pro- cure le bonheur aux familles, à ne point quitter lé- gèrement leur contrée, leur voisinage.

Le Kong-sse^ ou « directeur général », ministre des travaux pubh'cs, doit enseigner les différents arts et professions, distinguer les travaux propres aux di- vers temps, aux divers métiers, leurs mérites et leurs peines, présenter les heureux résultats obtenus, embrassant dans son inspection les cinq hiangs ré- unis, et veiller à ce que les ornements de luxe, gra-

est de même du suivant ou Hiang-sse. Nous ne pouvons entrer dans ces détails.

' Le Kong-sse^ différent du Sse-Kong n*est pas mentionné au Tcfaeou-Ii. Ce qui nous prouve une fois de plus combien ce livre est peu digne de foi. (Cf. mon élude L'origine et l'authenticité du Tcheou'li, Louvain-Istos. ) Les fonctions indiquées ici ne semblent pas avoir appartenu à Tun des fonctionnaires du Tchcou-H.

58 JANVIKU-FKVRIER 1890.

vures, peintures, etc., ne s'introduisent pas dans les hiangs.

13. Lois laxacdres des magistrats. — Les dignités ont leurs règles de modération qui fixent des limites au luxe des habits, aux émoluments, aux dépenses, au boire et au manger, à la splendeur des maisons, au nombre des suivants et des animaux domestiques entretenus. Il en est de môme des bateaux, des chars, des ustensiles et meubles divers. Le luxe en tout cela doit être modéré.

Vivants, ils ont leurs chars à dais, le bonnet, le costume, les émoluments, les champs et les de- meures de leur office, dans la mesure convenable.

Morts , ils ont encore des bornes tracées au luxe des cerceuils, des costumes, des funérailles \ des tombeaux, des cimetières.

Nul n ose revêtir le costume d une dignité quil napas, quelque mérite qu'il ait du reste; ni toucher aux émoluments d'une place qui ne lui revient pas. Le fils du ciel a un vêtement élégant et richement orné. . . Les généraux et les ta-fous ont leur cour, les fonctionnaires.

Les shis se distinguent seulement par la ceinture et le bord des habits. Le peuple ne peut porter des

* On retrouvera une partie de ces règles expliquées au Li-ki. Voir L. II, Tkan-King passim et XIX Sang ta ki^ sect. II. On dépo» sait sur le lit funèbre un nombre de costumes réglé d'après la di- gnité du défunt. C'étaient cinq costumes dt'posés en un sens et trois dans l'antrr, se croisant.

irxi

iiiioinri CHINOIS AU VIP SIKCLE AV. J.-C. 59

vêtements de différentes couleurs , ni les artisans ou les marchands des robes traînantes et des cheveux bouclé», des peaux de martre ou de la soie^. Ils ne peuvent avoir ni char, ni chevaux d'attelage.

14. Les neuf causes de ruine. — Si le désir ^ de tenir les armes au repos l'emporte , les danger» ne pourront être écartés. Si c'est le sentiment "* de la bienveillance , de concorde seule qui prévaut, les soldats ne combattront point. Si c'est l'amour de la vie, l'honneur ne subsistera pas. Si c'est l'intérêt privé, Tamour-propre, les ordres du souverain ne s'exécuteront point. Si c'est la servilité, le désir de l'assentiment général, les sages et les indignes ne se distingueront pas. Si c'est l'amour des richesses, de l'or, des pierreries, les dignités s'aviliront. Si c'est le plaisir, la jouissance, les gens corrompus occuperont les hautes positions. Si c'est la brigue et ia sollicita- tion, la rectitude, l'équité disparaîtra. Si c'est la flatterie, la fausseté qui régnent, l'artifice, 1 habileté l'emporteront et non l'équité. Si c'est la servilité, la sagesse ne dominera pas, ne régira pas.

16. Emplacement de la capitale dun Etat. — Les

^ Texte : sze (120.6).

^ L'art y les exercices de la guerre seront négligés et les dangers trouveront Tétat sans défenseurs. Si l'on se plaît à cela, ou si on le persuade, Sliiiot.

^ Litt. : le discourir sur . . . préoccupe uniquement, l'ardeur guerr rière s'affaiblira.

60 JANVIER. FÉVRIER 1896.

capitales ne doivent pas être construites ^ au pied des hautes montagnes , mais le long d un large fleuve qui en baigne le pied. Les côtés non défendus par Teau doivent être protégés par des fossés et des murs. On doit, en outre, tenir compte des qualités, des produits, des avantages du sol, afin que Ton puisse se procurer facilement les choses nécessaires. On ne doit point procéder en cela mathématique- ment^, mais tenir compte des circonstances.

17. Le sol est le fondement du gouvernement, la cour est le principe de Téquité. Le marché est le régulateur des valeurs. Le métal, la monnaie est la mesure du trafic. Les mille chars des domaines des princes vassaux forment la règle fondamentale de leurs objets d'usage. De ces cinq choses le prin- cipe est facile à reconnaître. La mise en pratique a une méthode déterminée selon la sagesse.

La terre est la base du gouvernement; par elle on peut donc le tenir dans Tordre juste. Si la pre- mière n est pas en paix, en esprit de justice et d'har- monie, le gouvernement ne sera pas en ordre et juste, et dans ce cas, les affaires ne seront pas con- duites selon les principes d'équité.

Les quatre saisons sont les divers temps où le

* Si pas au pied. . . alors le long. . .

* Délimiter l'enceinte et former les rues au compas et àréquerre; tracer les chemins au cordeau.

^ On doit gouverner en tenant compte, avant tout, de la nature du pays. C'est de la cour que doit émaner la règle de l'équité; on y doit donner l'exemple.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU' SIÈCLE AV. J.-C. 01 Yin et le Yang se touchent , se poussent et se modi- fient lun lautre ^ Les mouvements des saisons sont les temps où le Yin et le Yang agissent et leur ac- tion peut être mise à profit. Le passage du jour à la nuit est le moment des changements du Yin et du Yang (par la succession du froid au chaud) qui les mettent en équilibre, ce qui est nécessaire, car Texcès d'un des deux ne peut être diminué, ni Tin- suffîsance suppléée. Le ciel et la terre ne le pourraient point ^.

18. La cour est le principe de Téquité, aussi quand les charges sont conférées et remplies selon Téquité le peuple est content et paisible et Téquité subsiste. Au cas contraire, le gouvernement, Tordre est impossible. Aussi, dans un royaume, on ne peut élever tout le monde; car si tous étaient aux hon- neurs on ne pourrait rien exécuter pour le bien du pays. Il faut qu il y ait des supérieurs et des infé-

^ L'été fait prédominer le Yang qui exerce encore son action en automne; puis ie Yang fait agir le Yin qui se développe et finit par remporter en hiver. Au printemps, il décline et fait peu à peu place au Yang.

* Cette théorie du Yin et du Yang prouve (entre autres choses) que ce livre a été rédige, compilé après Kuan-tze. Il semble du reste que le Yin et le Yang de ce passage ne soient pas précisément les deux principes admis ultérieurement, Tun, actif spontané , Tautre, réceptif réagissant , mais plutôt encore le principe lumineux, calo- rique et Topposé, car il s'agit surtout du jour et de la nuit et de leurs longueurs diverses. La chaleur du jour et le froid de la nuit , dit Hiuen ling, échangent leur khi, et ce sont là les variations du Yin et du Yanç.

62 JANVIER-FÉVRIER 1896.

rieurs , des degrés divers et qu ils soient établis selon les vrais principes de la sagesse.

19. Les marchés sont les régulateurs de la va- leur des choses; quand les valeurs sont basses, les prix diminués, les gains excessifs ne remportent point, les affaires sont bien réglées et les dépenses modérées^.

Les affaires ont leur source dans la sage pondéra- tion des choses, elles s'achèvent par les efforts réflé- chis. Elles se perdent par la légèreté. Ce qui n est point mûri ne naît point, ce qui nest point l'objet d'efforts ne peut se bien achever; l'application pré- vient réchec. Ainsi par les marchés on peut con- naître l'état d'ordre ou de trouble , la richesse et la pauvreté du pays , mais ce n'est pas lui qui les pro- duit. Leur production a ses rè^es.

L'or est le régulateur des dépenses. Si l'on sait discerner le principe de sa valeur, on saura régler les dépenses et les économies et • conséquemment agir en cela d'après les règles de la sagesse. L'éco- nomie (seule) nuit aux affaires; la dépense nuit à la fortune. L'économie fait baisser la valeur de l'or et empêche les transactions. Par la dépense for aug- mente de valeur et celle des objets d'achat diminue; elle leur nuit donc. Quand ces objets s'épuisent (et qu'il reste encore de l'or de l'autre côté) on en re-

^ Ceci est quelque pou obscur. Hiuon-iing l'ex[dique asses singu-> licroment. D'après lui , il faudrait traduire : on ne fTarvicnt pas à dépasser les j^ains ré«(uliers. lionn(^tc«^

UN MINISTRE CHINOIS AU Vir SIÈCLE AV. J.-C. 63

connaît Tinsuffisance. Agir ainsi c est méconnaître les justes bornes ^.

Quand les transactions sont achevées on peut constater si les objets ont été trop nombreux, s'il en reste. On verra en ce cas que Ton n'a pas suivi les règles. De Tune et de l'autre manière on constatera que l'on a pas observé les lois de la prudence.

En ce monde , l'attelage des chevaux et des bœufs , comme les rangs et les dignités, a ses règles fixes, tout comme la marche d'une journée.

20. Le saint — Le saint est celui qui sait diriger le peuple, répartir dans le peuple (les ordres, les charges, les biens). Quiconque n'en est pas bien ca- pable ne peut prétendre à ce titre ^. Quand il y a une affaire à gérer, il sait y employer (la personne convenable); quand il n'y en a point, il sait laisser le peuple en repos ^. Lui seul sait donner les charges convenables. Quand la conduite du peuple devient trop libre ^, il s'abrutit; quand elle est réglée de près, il devient bon.

21. Il faat saisir t occasion, — L'occasion de

^ Voilà une leçon d '/économie politique qui prouvera que ces prin- cipes ne sont pas nouvellement découverts.

^ Litt. : est comme les cent familles , est insuffisant par lui-même , comment obtiendrait-il d'être nommé le saint?

^ CoMM. 11 ordonne au peuple de se retirer et de rester en ses demeures.

* Mise en provision.

* Qu'il suit ses passions.

64 JANVIER-FÉVRIER 1896.

gérer une affaire utilement ne doit jamais être né- gligée. Un proverbe dit : « Si Ton ne fait point ce quon doit aujourd'hui, demain Toccasion sera dis- parue. » Le jour fini est parli et ne revient plus.

LIVRE IL

1. Rècjles da gouvernement (i" série). — Quand on ne sait pas maintenir ce qu on a accordé, affirmé, ni exclure ce quon a refusé, quon est incapable de récompenser les mérites et de punir les crimes , si en même temps on pense pouvoir gouverner un peuple, on croit à ce qui n'a jamais été possible. Si Ton sait faire ces quatre choses, alors on peut régir convenablement un peuple.

Si l'on ne sait point régler la conduite extérieure, les forces, les objets d'usage et les armes, on est in- capable de gouverner. Avec cette incapacité, pré- tendre rendre un Etat puissant par les armes c'est impossible. Savoir gouverner et ignorer ce quon doit donner d'armées au pays, cela ne se peut^

On ne peut vaincre ses ennemis si Ton ne tient pas ses armées fortes , et quand même on le ferait on ne vaincra pas si l'on ne connaît pas les moyens de vic- toire. Encore moins pourra-t-on gouverner le monde. Ainsi, gouverner le peuple à ses moyens, préparer

* Lilt. : rendre ses armes fortes. On ne ie pcul qu'à la condition de savoir hien régler les armenients du pays.

UN MINISTRE CHINOIS AU VII* SIÈCLE AV. J.-C. 65

ses armes à ses nombres, vaincre les Etats ennemis à ses principes, régir le monde à ses règles dis- tinctes.

Les sept règles (2® série). — Donner tous ses soins à la conservation^ de l'élément actif [khi) du ciel et de la terre , à la juste proportion , à Tharmonie du chaud et du froid , à la nature , aux qualités de Teau et du sol terrestre , à la génération des hommes , à la production des animaux et des végétaux, tenir l'équilibre dans le nombre des êtres et ne point va- rier en toutes ces choses. C'est ce qu'on appelle tsze « la norme » (1" règ^e).

La convenance," le. nom, le temps, la ressem- blance , l'espèce , la relation , l'apparence extérieure ^ constituent ce qu'on appelle ula forme» (2' rè^e).

Le pied, le pouce, etc. , le cordeau, la règle et l'encre, Je compas et l'équerre, la balance et les poids, le setier, le muid (teou et huoh), l'angle et la ligne du contour, forment ce qu'on appelle la règle /ai, la mesure (3' règle).

Le mouvement successif imprimé ', la disposition

^ Kan = yuen ( 1D.2 ) , le principe actif premier du ciel et de la terre qui engendre tous les êtres.

* Ce qui convient à la nature de chaque être, — «le nom», qui sert à désigner la chose, l'affaire, sze; «le temps», cdui qui convient à Tobjet dénommé. La ressemblance , eie, , tout ce en quoi un être se rapproche d'un autre. ( Hinen-ling.)

^ L'influence qui agit doucement , lentement , peu à peu en trans- formant.

VII. 5

00 JANVIER. FÉVRIER 1800.

à la docilité, à la conformité ^ ia constance, Tesprit de soumission, Taccoutumance constituent les de- grés de la convertibilité , les influences modificatrices

(/i* règle).

Donner et enlever, danger et aise, avantage et nuisance , difficulté et facilité , obstacle et ouverture, mort et vie, sont les sources de progrès et d'arrêt*

(5' règle).

Véracité, droiture, générosité, libéralité, pru- dence et compassion sont les artifices du cœur, ses opérations secrètes (6* règle).

Dureté ou mollesse , légèreté ou poids , grandeur ou petitesse, éloignement ou rapprochement, plé- nitude ou vide, abondance ou rareté forment le cal- cul des nombres (y* règle).

Telles sont les sept règles, les sept principes d'action dont la connaissance pratique est absolu- ment nécessaire aux gouvernements.

Sans la norme on ne peut donner des titres ni des ordres avec sagesse.

Sans la connaissance des formes on ne peut con- naître ni les qualités , ni l'usage à faire des choses.

Sans les règles de mesure , on ne peut gouverner le peuple avec harmonie et unité de vue.

^ Quaad iet êtres écoutent les bong eiueigneinents et les suivent. Les trois suivants indiquent l'exercice des actes dérivant de rensei- gnement.

' Par eux , l'action gouvernementale se répand , opère heureuse- ment ou est entravée.

UN MINISTRE CHINOIS AU VH*' SIÈCLE AV. J. C. 07

Sans la connaissance des influences modificatives, on ne peut enseigner utilement ni corriger les mœurs grossières.

Sans celle des causes de progrès et d arrêt, on ne peut faire agir le peuple avec sagesse.

Si Ton ignore les artifices du cœur, on ne peut faire exécuter ses ordres parmi le peuple.

Enfin, si Ton ne connaît pas exactement les modes de calcul , on ne pourra réussir en aucune entreprise importante ^

Et ces connaissances sont inséparables les unes des autres, en sorte que Tabsence de la première rend inhabile à pratiquer la seconde, et ainsi de suite. Sans la juste norme on ne peut connaître les natures, les facultés. Ignorant lusage à faire des choses, on ne peut connaître leur vraie forme, etc.^.

2. Les quatre sources de dommage. — (Texte ré- sumé) :

i® Les magistrats dissimulés^, égoïstes, détrui- sent le respect dû au souverain et ce respect passe aux inférieurs, les décrets ne sont plus suivis;

2° Des fonctionnaires prévaricateurs détruisent

^ liB texte ejLplique tout cda par des comparaisons longues , pué« riles et sans intérêt.

' Le texte rend tout cela par des comparaisons que nous suppri- mons pour la brièveté et à cause de leur inutilité.

^ Litt.: les cent cachés. Les cent fonctionnaires qui ne cherchent que leur intérêt propre Tsing-wei-tze, Je réunis deux séries de sen- tences pour éviter des répétitions interminables. Les cent cachés qui nuisent au respect des chefs.

5.

68 JANVIER-FÉVRIER 1896.

les lois des offices et font affluer en haut toutes les richesses du pays; les officiers de TEtat vont à sa perte ;

3° Un peuple corrompu détruit la vraie doctrine moralisatrice; les ordres souverains ne sont plus exécutés et les affaires ne réussissent plus ;

4® Les voleurs détiniisent les ressources d un Etat et les familles n'ont plus de sécurité ; le peuple se disperse, TÉtàt perd sa population. Alors la terré ne porte plus ses fruits, les animaux domestiques ne sont plus entretenus; TEtat manque de nourriture et s'appauvrit ; les armées s'affaiblissent, les soldats se découragent et ne savent plus vaincre au combat ni défendre TEtat qui perd ainsi sa tranquillité.

On doit gouverner les hommes comme les flots ^; les tenir comme les animaux domestiques^; les em- ployer, en user comme des arbres ^.

Tel est le proverbe.

Quand le prince pratique la justice, les officiers suivent les bonnes doctrines , les fonctionnaires sont pleins de crainte respectueuse et de ferme décision , et n'osent pas écouter leurs intérêts privés.

3. Des armes. — Pour que Ton fasse les armes en nombre convenable, il faut recueillir les res-

^ On gouverne les flots en leur opposant des digues. Les lois , les châtiments sont les digues du peuple.

^ Les tenir attachés fortement.

^ Traiter chacun selon ce à quoi il est propre, comme on choisit les arbres dans les forêts , à leur temps , pour en faire divers ob- jets selon la nature du bois.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU* SIÈCLE AV. J.-C. 09

sources*, régler les armes, choisir les artisans (con- venables pour les fabriquer), choisir les officiers, donner Tinstruction nécessaire, exercer aux actes de la guerre, connaître l'empire entier ^, avoir la science et Tintelligence de tous les secrets^ du métier des armes; tout cela avant quon ait quelque ennemi et que les armées aient dû sortir des frontières.

Toutes ces choses sont nécessaires pour défendre TEmpire efficacement. Le manque de Tune d entre elles rend la possession^ des autres insuffisante. La connaissance des secrets de l'art militaire est des plus importantes, pour user utilement des armes.

Le temps propice est chose très grave , les calculs le sont beaucoup moins *• Que TEmpire ne puisse soupçonner les vues du souverain quand elles ne se manifestent point ouvertement, c'est la ligne de con- duite que le prince doit observer^,

La balance et le trésor sont les régulateurs des actions du prince ®.

^ En sorte que l'Étal ne soit surpassé par aucun autre , n'ait ni rival, ni ennemi qui ose fattaquer. Ces expressions sont répétées après chaque phrase. Ou mieux peut-être : on doit faire tout cela d'avance avant qu'on ait un ennemi à combattre.

* Ses conditions géographiques, économiques, etc.

' Le ressort secret donne le mouvement de l'intérieur et agissant sur l'extérieur de son point d'action, il perfectionne ce qui est éloigné, qui agit promptement sans se hâter, et atteint sans se mou- voir, dont on voit l'opération sans l'apercevoir lui-môme.

* Le roi qui veut châtier, faire une expédition, doit exécuter son projet au temps marqué par le ciel. Si on le manque les calculs humains ne pourront y suppléer.

* Le Comm, a un autre sens que nous ne relèverons pas.

® Par la première il apprécie la valeur des choses ; par le second

70 JANVIER-FÉVRIER 1896.

Possédant tous les moyens nécessaires, habiles par Texercice, ses soldats savent combattre et vaincre.

Ainsi, connaissant son empire et les règles, le pivot du gouvernement, il sera sans ennemi; son peuple Taimera, les princes le craindront, le monde témoin de sa justice s'attachera à lui; il tiendra le monde dans la voie de la justice sans le dominer.

4. Quand les lois et décrets sont portés à propos, on ne manque pas le moment propice fixé par le ciel ^. La terre déserte est sans profit; Tutilité qu*on en tire dépend du plus ou moins de sagesse , de con- naissance de ceux qui la cultivent et en tirent parti ^.

Pour pouvoir gouverner et faire la guerre il faut d'abord assurer Tordre à Tintérieur. Après cela seu- lement on pourra faire passer les frontières à son armée et la conduire à la victoire. Autrement on se détruira soi-même.

Pour réussir il faut savoir conduire une armée au combat, assiéger une ville et constituer convenable- ment les terres prises à l'ennemi. Sans la connaissance des procédés de son ennemi , de sa tactique , sans celle de ses dispositions internes et de ses desseins ou de la disposition de ses forces , on ne pourra diriger ses

bien fourni, il pourvoit aux besoins de son peuple. Ainsi il tient Ltats en paix et fait de ses ressources un usage bien réSéchi.

^ Les lois , sont parfois gênantes , mais si elles se conforment au ciel, on ne manquera pas le temps marqué par le cieL (Comi.)

* Utilisent ses produits. Le ciel recouvre la terre, ses monts, ses fleuves, ses marais et tout ce qu'ils contiennent de choses utiles. C'est par rhabiletc et le sage emploi qu'on en tire parti. (Ibid.)

UN MINISTRE CHINOIS AU VIP SIÈCLE AV. J.-C. 71

armemenU, ni ramener à ses fms^ ni prévenir ses attaques, ni prendre le premier les dispositions qui assurent le triomphe.

Ainsi on doit vaincre le petit nombre par le grand ; le désordre par Tordre, la pauvreté par Tabondance, Tincapacité par ThabUeté, le manque d'instruction et d'exercice des soldats par les qualités contraires. Ainsi Ton vaincra dans dix et cent combats.

Si Ton ne combine pas , ne prépare pas ses opé- rations, si les armées nont pas un chef capable, on ne pourra désarmer son ennemi, prévenir ses coups*.

Quand les terres ne sont point cultivées , que lés campagnes nont point de préposés, alors on est sans culture, sans récolte. Quand les magistrats ne sui- vent pas les lois, le peuple hait ses chefs, les objets nécessaires au peuple, aux armées ne sont pas pré- parés.

Quand la cour est sans action, fermeté gouverne- mentale, les récompenses et les châtiments ne sont point connus (on ny pense point), et le peuple agit au hasard, sans principe.

(Quand tout est en ordre dans l'État, tout marche avec une telle facilité que) le prince procède avec la rapidité du vent et de la pluie et n a point l'air de considérer sa fin comme éloignée. Il a Taspect du tonnerre et de Téclair en leur lutte et nul n'ose s op-

' CoMM. : Siancf tchi tcht.

* Ou donner ses instructions à ses soldats.

72 JANVIER-FEVRIER 1896.

poser à ses entreprises. Il sait agir comme ieau et la sécheresse ; ainsi , il peut gouverner TEtat et sauver ses villes, etc.

LIVRE III.

1. Des qualités (joavernementales. — Quand on est noble .de sentiments, sage, généreux, plein de vertu, on peut être empereur (ti).

Si Ton est plein d'humanité , pratiquant l'équité, la sincérité, la fidélité à sa parole, on peut être roi.

Quand on sait méditer, mûrir des projets, com- prendre ^ les rites , choisir les officiers , user avanta- geusement des armes, on peut être pa (ou chef dune confédération de princes). — Qui sait vivre et mou- rir, estimer les sages et. . . former des amitiés est du peuple.

Si fon est droit et sincère, libéral, juge équitable des châtiments, estimant les capacités- et sachant donner les émoluments aux gens capables, on est fort.

Quand on sait apprécier, perpétuer ^ des bienfaits , soigner la racine (des biens) et mettre en ordre les branches , on est fortuné.

Si Ton a fintelligence des lois et des nombres, si

* Tchang = ming , peut-être : les iUustrer, les pratiquer de manière à en faire paraître la heauté.

' Leur donnant les charges et non à ses favoris.

^ Donner jusqu'à la fin; les répandre sur la postérité môme [hcoujin).

UN MINISTRE CHINOIS AU VU* SIÈCLE AV. J.-C. 73

Ton maintient fermes les cinq principes supérieurs ^ et que l'on pourvoit les capacités , on gouvernera avec ordre. Si Ton sait distribuer convenablement les dif- férentes espèces de charges^, le pays sera tranquille et content.

On pénètre tout par la sagesse (too), on garde par la surveillance , on s'attache par la bonté , on entretient par l'équité, on récompense par la vertu, on retient par la droiture , on règle les rapports par les rites , on établit la concorde par la satisfaction , la joie répandue, on détermine par la gestion des affaires, on gouverne par les magistrats, on rejette (ce qu'on doit rejeter) par sa force; on inspire le respect par sa sincérité.

Des réunions des princes^. — A la première, les chefs et les inférieurs reçurent définitivement leurs règles, leurs rites.

A la seconde, les peuples s'attachèrent à leurs princes irrévocablement.

A la troisième , les terres furent cultivées et reçu- rent chacune ce qui ^ les rendait les plus produc- tives (répartir leur achèvement).

* Bont^, équité, convenance, intdligence, droiture.

* CoMii. : Tong-i, ichi-tckih.

' Le texte n'a que ces mots : i. 2. 3, . , keu (i34.ii). C'est le Comm. qui explique qu'il s'agit de ces réunions où le prince de Tsi devenu chef féodal grâce à Kuan-tze , convoquait les princes confé- dérés. — CoMM. : Tell tchong khi H,

* Phrase obscure et susceptible de plusieurs sens. Faug-lliuen-

74 JANVIER-FÉVRIER 1896.

Après la quatrième , l'agriculture jouit de la paix ^ et ses fruits se décuplèrent.

Après la cinquième, on put se livrer aux transac- tions ^ et l'argent devint neuf fois plus abondant.

Après la sixième , on sut régler et connaître par- faitement les vicissitudes des affaires politiques'.

Après la septième, Textérieur comme rintérieur* eut ses actes bien réglés.

Après la huitième , tout réussit et la dignité prin- cière fut fortement établie ^.

Après la neuvième , la puissance de Tempereur fut entièremement rétablie^.

Ces neuf résultats obtenus, le grand premier mi- nistre doit les maintenir. Comme les diverses fonc- tions sont sous la garde des ministres adjoints, la victoire et la dignité redoutée des fonctionnaires sous celle des généraux ; les principes et les plans secrets

ling explique que les princes ne servaient pas encore Tsi , mais qu*i dater de là ils vinrent lui faire hommage.

^ Les corvées serviles furent presque abolies, le peuple pot se li\Ter à l'agriculture.

* Les guerres entre États cessèrent, le commerce reprit. Grâce aux achats la monnaie eut une valeur neuf fois plus grande.

* Grâce à la paix et Tordre qui régnèrent depuis lors.

^ L'htat de Tsi ou de Tcheou ; TextérieDr ce sont les autres princes. Tous les États vécurent dans Tordre et la paix sous Tinfloence de Iluan-kong.

* Litt. : La victoire procéda, régna; la dignité du prince de Tsi, chef de la confédération.

" Litt. : Les affaires de Ti prirent une forme parfaite , accomplie , eut sa manifestation parfaite; parfit sa manifestation.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU* SIECLE AV. J.-C. 75

SOUS celle des sages, et les cinq règles des temps*, sous celle de tout le monde ^.

D y a trois somrces d'ordre et de désordre ; quatre sources de rapport des petits et des grands; cinq termes à la richesse et à la pauvreté; six voies de perfectionnement et de défaillance; sept pivots de sécurité et de danger ; huit dispositions convenables de la force et de la faiblesse, neuf raisons de per- sistance ou de destruction.

( Kuan-tze n explique rien de ces diverses catégories. Après quelques énoncés de principes très fantaisistes, Tauteur re- prend foeuvre des neuf réunions de princes convoquées par Hnan-Kong et donne les décrets principaux que le prince de Tsi y fit porter.)

5-6. A la première conférence, on porta le décret suivant : Sans l'ordre de Hiuen-Ti^ on ne peut un seul jour lever une armée.

A la deuxième , ce fut : Entretenez les abandonnés , les vieillards. Prenez un soin constant des malades , recueillez les orphelins, les pauvres.

A la troisième , on décréta une taxe de cinq pour cent sur les récoltes , de deux pour cent sur les mar- chés , de un pour cent sur les marchandises en fron-

^ L*année , le mois , le jour, les astres , le calendrier.

' D'après Hiuen-ling ce texte n*est plus sûrement authentique, on Ta recueilli d*autres écrits.

* D'après Hiuen-ling ce serait le Ti, régent du Nord, mais il n'était point connu encore et cela donne un sens ridicule. Il ne peut être question que du Fils du ciel.

lé JANVIER-FÉVRIER 1896.

tière. 11 fut en outre interdit de laisser manquer les instruments de labourage et de filage.

A la quatrième , les princes ordonnèrent de réparer les chemins ; de rendre toutes les mesures exactes et uniformes ^ et régler également les comptes; d en- tretenir les marais et viviers selon le temps et empê- cher de les détruire^.

A la cinquième , on régla les sacrifices des quatre saisons et les aliments propres à chacune d'elles, les prières et offrandes destinées à prévenir la destruc- tion des montagnes et des vallées par le ciel.

A la sixième, on porta ce décret : -Pourvoyez le hiuen-kuan ^ en tuant des animaux , faites prier par les quatre adjudants*, présentez -les pour honorer Shang-ti.

A la septième, on flétrit les magistrats en place qui n observent pas les rites ^; quon les rejette car ils corrompent les ordres souverains ®.

A la huitième, il fut décidé que ceux qui obser- veraient les quatre ordres"', sans délibérer même sur

* Kiai = t'ong ( 3o.3 ).

^ Quand les feuilles sont tombées , on pénètre dans les forêts des montagnes, on y sacrifie un poisson « on répare les viviers et les ponts (Tcheou li).

^ Chef des cérémonies, appartenant aux mandarins du ciel.

* Fa (59.7) assistant aux sacrifices des trois Longs. ^ CoMM. : Khu tchuân wei,

^ Litt. : Ils ivraient les décrets ; ils sont pour les décrets ce que Tivraie est pour le grain.

' Fang-hiuen4ing explique ces termes, les 4 i (12 3), de la ma- nière suivante : 1. Ne pas combler les vallées. — 2. Ne point en- tasser les millets. — 3. Ne point transformer les plantations. —

UN MINISTRE CHINOIS AU Vfl- SIÈCLE AV. J.-C 77

leur violation *, seraient présentés au Hiuen-kaan et qu'on ferait connaître leurs noms et leurs actes aux trois kongs.

A la neuvième , le décret des princes porta : Que les choses précieuses et les animaux que possèdent les fiefs soient les présents offerts en hommage aux

suzerains^.

Tels furent les grands décrets portés aux neuf congrès des princes^. Dans (les principautés) dis- tantes de 1,000 et 2,000 lis*, les princes venaient à la cour tous les trois ans et y pratiquaient les dé- crets impériaux^.

Tous les deux ans les trois ministres (des princes) envoyaient les quatre assesseurs (/a)^ recevoir les ordres du suzerain suprême.

Tous les ans les ta-fous supérieurs venaient auprès des trois kongs recevoir les ordres princiers.

Dans les principautés distantes de 2 , o o o à 3 , o o o lis , les princes se réunissaient tous les cinq ans pour le même but. Tous les trois ans , les hauts officiers titrés "^

4. Ne point épouser une concubine. Les kongs devaient signder ces méritants au souverain lui-même. Il s'agirait des princes (?),

^ Sans autre délibération. (Comm.)

' Détermination des prestations imposées aux fiefs inférieurs, aux terres concédées aux hauts magistrats.

^ Décrets permanents. Outre cela on détermina le nombre des visites à la cour d'après la distance.

* Litt. : A Textérieur de i,oo3 lis, à Tintérieur de 2.000.

* Concernant ces visites. Et aussi venaient y apprendre les dé- crets, la saine doctrine.

* Fang-hinen-ling dit : « Les quatre assesseurs du Fils du ciel » , mais c'est impossible.

' Ming-hing,

78 JANVIER-FÉVRIER 1896.

venaient demander leur besogne; tous les deux ans, les ta-fous tiraient Thoroscope de leur gestion. Tous les dix ans , le prince royal assistait son père ^, recti- fiait les rites et les règles de convenance adoptées.

Tous les cinq ans , les ta-fous venaient demander les changements à introduire (dans l'administration ).

A plus de 3,000 lis, les princes venaient (à la cour) une fois en leur viç^. On y constituait des la- fous pour établir les lieux de repos, les auberges*. En leur cour ils disposaient tout pour l'exécution des ordres reçus.

12. Les anciens rois qui ont illustré leur nom, rendu des services signalés et acquis une renommée qui, répandue dans tout TEmpire, ne s'est point éteinte dans les âges suivants, nont jamais pu en arriver là sans le concours des autres hommes*.

Ceux, au contraire, qui ont perdu leur royaume, leur dynastie , ou mis en danger, fait recouvrir les autels des génies domestiques et périr leurs temples ancestraiLY, ne sont tombés à ce point que parce que le concours des hommes leur a manqué^.

Aujourd'hui, parmi les maîtres de la terre, il n'en

* Toliong skih x= tshing'shi-tze,

' A cause de la trop grande distance.

^ CoMM. : Les ta-fous de ces États âoignés établissaient les hôtels où ceux qui y venaient pouvaient se reposer.

* Puh tehjin=puk tehjujin et n*ont point obtenu des hommes. Cf. têhyntien.

^ Litt. : Parce qu'ils ont acquis (ou) perdu les hommes, gagné leurs cœurs.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU- SIÈCLE AV. J.-C. 19

est point qui ne désire le repos dans leurs loisirs ^ la puissance redoutée dans leur action, la victoire dans les combats , la force inébranlable dans la dé- fense. Mais les plus puissants ^ d'entre eux visent à dominer le monde entier, les plus faibles à présider aux confédérations des princes et ne s'inquiètent guère à gagner les (cœurs des) hommes. Aussi (leur chute est inévitable), les petits sont écrasés par les armes et leurs terres sont désolées; les grands per- dent la vie et leurs royaumes périssent. Il est donc absolument nécessaire de tenir compte des hommes (des sujets). C'est là le pivot de l'empire.

Pour gagner les hommes le meilleur moyen c'est de leur rendre des services.

Le service principal est pour eux de les instruire en les gouvernant sagement ^»

Si les bons les gouvernent, les champs seront cultivés, les villes abondamment pourvues. Les cours auront des loisirs*, les magasins publics seront par- faitement en ordre, les lois régneront; le caprice, l'injustice perdront tout pouvoir. Les greniers seront pleins et les prisons vides. Les sages seront promus et les méchants rejetés. Les hommes supérieurs y élèreront les gens sincères et abaisseront les flatteurs. Les officiers seront nobles, courageux, animés de

' Qnand ils sont chez eux inactifs; tcku.

* Ou : Leur grand désir, leur petit désir est. . .

' Ou: De les gouverner en les instruisant, selon les systèmes grammaticaux.

^ Tout étant en paix, les procès, les affaires nouvelles seront rares.

80 JANVIER-FÉVRIER 1806.

Tesprit militaire et les soldats en retireront leur avan- tage ^

Le peuple aimera le travail de la ctdture et haïra la gourmandise.

Ainsi les ressources suffiront aux dépenses; les aliments , le combustible seront en abondance.

En haut régneront la générosité et Tindidgence; en bas, la soumission et la patience. De cette ma- nière, la paix, Téquité, la convenance se répandront partout et tous les biens désirés s obtiendront assu- rément.

Dans un Etat mal gouverné tous les maux con- traires arriveront ; TÉtat périra.

La vertu a six causes productrices; Téquité, la convenance a sept parties; les rites ont huit. règles; les lois ont cinq objets principaux; la balance a trois mesures.

Les six causes de la vertu se subdivisent chacune en plusieurs.

La première comprend la culture des champs; lappropriation des terrains pour la bâtisse; la cul- ture des arbres et des plantes; les encouragements donnés aux lettres et au peuple; les soins de Tense- mencement et de la récolte, lentretien des murs et des habitations^. Tout cela est dit propager la vie.

La seconde a cinq parties : employer utilement

* Us seront protégés et sans crainte. P'cut-(Hrc : .«Parmi les lettrés , les grands ... les petits. •

' Ces six travaux servent à entretenir les rtres vivants.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU' SIÈCLE AV. J.-C. 81

les biens recueillis ^ ; les mettre dans la circulation ; entretenir les routes qui conduisent aux frontières et des frontières aux marchés ^; avoir soin des haltes et logements (pour les commerçants). C'est ce quon appelle établir la circulation quant aux richesses (parce que tout cela sert à les produire et à les ré- partir).

La troisième en a six : Diriger les cours d'eau , établir les digues, creuser les fossés, les canaux de dégagement, réparer les rives des fleuves. — En- lever les boues et tout ce qui arrête les cours d'eau , les broussailles, etc. , entretenir les gués et les ponts; tout cela s'appelle des moyens de favoriser les inté- rêts, les profits du peuple ^.

La quatrième a cinq particularilés : amoindrir les réserves des magasins, diminuer les impôts et les charges, adoucir les châtiments, être indulgents envers les criminels et les méchantes gens , pardon- ner les fautes légères. C'est ce qui s'appelle rendre, généreuse sa manière de gouverner.

La cinquième en compte tout autant, à savoir : entretenir les vieillards et les enfants, les orphelins, les abandonnés ; avoir pitié des pauvres et des gens sans appui , visiter les malades , consoler les affligés

' Conduire avantageusement les affaires humaines, recueillir leur produit, l'emmagasiner secrètement pour le produire au jour et le dépenser utilement.

* Pour favoriser le commerce et répandre les biens parmi le peuple. Les routes relatives aux frontières, etc. Ou bien : «Mettre en état les douanes et les marchés. »

^ COMM. i tchi i li.

•

VII. G

iM^Biamaia aATioitL».

82 JANVIER-FÉVHIER 1890.

de calamités ou de deuil. Ce qui s'appelle témoi* gner du zèle pour sauver les autres ^

La sixième en a six qui sont : vêtir ceux qui ont froid, nourrir ceux qui ont faim, être généreux envers les pauvres, recouvrir les nus^, pourvoir de biens ceux qui sont dénués de tout : cela s'appelle secourir les misérables. Telles sont les six causes de la vertu. Quand elles produisent leurs eflets, le peuple obtient ce qu'il désire; alors il obéit à ses chefs et l'Etat est bien gouverné. Il est donc néces- saire que les vertus soient pratiquées.

Mais le peuple peut connaître les vertus sans con- naître les lois de l'équité. Or celle-ci a sept parties, dont voici l'énumération :

1*" La piété, l'affection qui fait entretenir ses pa- rents; 2** le respect, la sincérité dans le service du prince ; 3** la fermeté dans une conduite correcte et l'observation exacte des rites qui fait rester toujours dans la convenance; 4*" l'ordre parfait des actes, la régularité, l'art de se prêter aux circonstances, de s'abaisser, qui font éviter les châtiments et la honte; 5"* l'économie , la sagesse dans les dépenses qui pré- vient la faim, le dénuement; 6° la libéralité géné- reuse, la fermeté, qui empêchent les calamités, les troubles; 7° l'esprit de concorde, d'union, de bien- veillance et de paix, qui prévient les vols, les bri- gandages.

* Litt. : rendre son zèle secourablc.

' CoMM. lo (1/1 5.8). Ceux qui sont couverls de rosée sur le chemin.

UN MLMSTRE CHINOIS AU Vir SIÈCLE AV. J.-C. 8:i

Quand le peuple connaît, possède ces vertus qui se rattachent à Téquité, il sait tenir une conduite juste et par là il conserve lunion et la paix, il a le courage et la dignité , il sait combattre et vaincre , il se défend et se maintient. L'équité est donc né- cessaire ; mais elle peut exister sans les rites. Il faut donc en outre répandre la pratique de leurs règles , qui sont au nombre de huit, conformément au nombre de leurs objets , à savoir :

1° Les chefs et les sujets entre qui doit régner le droit, la juste convenance; a** les grands et les petits que doit séparer une juste distinction; 3*" les vieux et les jeunes que distinguent les rangs, les honneurs; 4° les pauvres et les riches qui ont leur mesure, leurs règles.

Quand ces règles de distinction ne sont pas ob- servées, alors selon les cas, il y a trouble dans l'Etat, compétitions dangereuses, violation des lois du res- pect et désordre.

Quand on en est là on ne peut éviter les troubles, les révolutions.

Si elles sont gardées soigneusement, alors les chefs sont justes et sans égoïsme, les sujets sont droits et fidèles, et ne forment point de cabales; les pères sont aimants, dévoués et instruisent leurs enfants. Les fds sont pieux , amis de leurs frères , respectueux ; les frères aînés, généreux et alfectionnés, instruisent (les cadets), les frères cadets, soumis et amis de la concorde, respectent leurs aînés. Les maris dévoués,

84 JANVIER-FÉVRIER 1896.

généreux^ maintiennent leur autorité, les épouses empressées, zélées pour leurs devoirs les observent sans faillir.

Ainsi point de révolte des sujets ; point de régi- cide, point d'interversion des i^angs, des rapports de parenté; la corruption ne Temporte pas, ne détruit pas (la vertu).

L'observation des rites fait régner le respect, la modestie, la condescendance, prévient les compé- titions, les empiétements des petits, des jexmes, des faibles, sur les droits des grands, des vieux et des puissants.

Mais l'observation des rites ne suffit pas, ii faut encore celle du maniement ferme et fort des cinq affaires principales, à savoir : i° le choix et l'instal- lation des fonctionnaires par le prince; 2'* celle des magistrats inférieurs et la distribution, l'explication des besognes par les préfets; 3*" l'exécution des charges par leurs officiers et l'observation de leurs règles; 4° la possession des qualités voulues, l'acqui- sition des mérites par les hommes en charge; 5* le labourage, le plantage par les gens du peuple.

Quand ces choses sont bien réglées et les lois ob- servées, il ne s'élève point de trouble, les affaires sont bien gérées, tout est conduit avec activité, et zèle et harmonie, les hommes distingués prévalent, - les ressources suffisent aux dépenses. En ce cas tous les cœurs sont unis, les résolutions concordent et les mérites se manifestent suffisamment.

Le pouvoir fort est nécessaire mais ne suffit pas.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU* SIÈCLE AV. J.-C. 85

il faut en outre: qu'on tienne compte des trois me- sures dans la mise en pratique des principes.

La mesure, ia règle supérieure est dans les condi- tions favorables du ciel, Tinférieure dans la corres- pondance de la teiTe , la moyenne dans la soumis- sion de rhomme (la conformité de sa volonté avec les dispositions du ciel et de la terre.)

Quand les conditions célestes ne sont point favo- rables, on a la surabondance des eaux ou la séche- resse. Quand celles de la terre ne répondent h celles du ciel , on a la famine. Si la conduite des hommes ne se conforme pas (à ces deux genres de conditions) , on a les calamités et les troubles. Quand les trois conditions, nécessaires au gouvernement, se réali- sent, alors, comme on le dit, on peut, selon les temps , entreprendre les affaires. Par elles on met le peuple en activité, et par celui-ci, TEtat vit et opère. Par TEtat (fort et plein de vigueur) on assure la vie de TEmpire ; ce qui fournit l'occasion d acquérir les mérites et la renommée. . '

Ainsi le peuple se perfectionne , garde Tunion et les renommées comme les mérites sont stables.

Alors les méchants sont écartés, la tromperie, la flatterie perfide sont réprimées, on ne les écoute point; on ne dit plus de paroles méchantes, on ne commet plus d*acte coupable.

Le prince qui perd son peuple à fintérieur, perd les autres princes au dehors et ses Etats périssent, sont partagés; sa personne court les plus grands pé- rils.

86 JANVIER-FÉVRIER 1896.

Nous terminerons cette première étude par le chapitre relatif aux sacrifices Fong et Shen. C'est ce court passage qui inspire fauteur du même nom, inséré au Sze-ki sous le nom de Sze-ma-tsien, et dont M. Cha vanne a donné la traduction. On verra, par f un et par f autre , comment les auteurs chinois se livrent à leur imagination. On pourra, en outre, en comparant les deux textes, juger du progrès qu avaient fait les idées et du développement extra- ordinaire qu'avait reçu depuis trois siècles le culte des génies et des astres sous f influence des Tao-She.

LES SACRIFICES FOAG ET SHEN,

Huan-Kong étant devenu pa ou chef des princes, réunit ses confédérés près du mont Kuei Ki*en. Là il fut pris du désir de faire les sacrifices Fong et Shen *.

Mais Kuan-tchong le reprit en lui disant : a Les princes qui offrirent jadis le sacrifice Fong sur le Tai-shan et le Shen sur le Liang-fou^ sont au nombre de septante -deux. Votre serviteur se souvient des noms de douze d'entre eux.

* Ce congrès est relaté au Tso-tcluicn et aux Kue-Yu, mais dans aucun de ces deuv livres il n'est question de ces sacrifices. Notre récit et cet entretien sont donc , bien probablement , des inventions du rédacteur du Kuan-tze. Cf. Tsotcuukn, Hi-Kong. IX, S 2 et ^. KuE-Yu, Tsi-Yu, 1, p. 22 de ma traduction.

* Le Tai Shan (Grand-Mont) est la montagne sacrée de l'Est, au Shan-tong. Le Liang-fou, moins élevé, sf trouvait à l'ouest du Tai- Shan. {Tai Shan Isni Liangfu tong.)

UM MINISTRE CHINOIS AU VIP SIÈCLE AV. J.-C. 87

« Wou-hoei^ d abord les oflfrit ainsi, puis Fou-hi en fit autant. Après eux successivement Shen-nong et Yen-ti^; Hoang-ti offrit le Fong sur le Tai-shan et le Shen sur le Ting-ting*. Tchuen-hiu, Ti-ku, Yao et Shun imitèrent Hoang-ti. Yu, et après lui Tcheng- tang, offrirent sur le Grand-Mont et sur le Hoei-Ki*. Tcheng-Wang des Tcheous sacrifia de la même façon au Tai-shan et au Teu-shéu^. Tous n'offrirent ces sacrifices qu'après avoir reçu (du ciel) le mandat souverain. »

Huan-Kong reprit : « Pauvre homme que je suis! Au nord j'ai combattu les Jongs des montagnes et dépassé Ku-tchu^. A l'ouest j'ai guerroyé contre les Tahia^, traversant les fleuves, les déserts, les cols;

^ Empereur prédécesseur de Fou-hi , dit Yuen-ling. On voit par ce seul fait combien ces légendes étaient incertaines.

* Ici Yen-ti est distingué de Shen-nong avec lequel il est géné- ralement confondu.

^ Mont près de Mea-Yin, dit Yuen-ling. Men-tchen était un an- cien État secondaire au Houan. Mea- Yin pourrait aussi signifier : du côté du nord de Meu.

* Mont du Yang-tcheou. Le roi de Yue s'y était réfugié après sa défaite par l'armée de Wou. Cf. Kue-Yû L., Yne-Yà. D'après le Sze-Ki, histoire des Hia, c'est Yu qui lui donna ce nom signifiant «réunion poUr délibérer, rendre compte» parce qu'il y avait réuni les princes à cet effet. Il y distribua les dignités et les récompenses , d'après les capacités et les mérites. C'était avant cela le Miao- Shan.

• Nom d*une montagne au Poh-hien selon les uns , à 3 lis au sud de Keu-ping selon d'autres.

• Il est parlé de cette expédition aux Kode-YO, 1. III, Tsi-Yà^ 1, et au Tso-TCHUEN, Hi-Kong^ an. ix, 4- J^Tu-tcAu était un état bar- bare allié des Jongs, situé au Liao.

' Aux Koue-Yû il n'est point parlé du Ta-hia . mais de Léou-shou

88 JANVIER-FÉVRIEU 1896.

nous traînions les chevaux par la bride,, nous sus- pendions nos chai's pour gravir les monts de Pi-erh ^. Dans nos expéditions au sud nous nous sommes avancés jusqu'à Tchao-ling, nous avons monté le Hiong-erh-shan pour voir de là le Kiang et le Han ^.

« JTai formé trois congrès de prince en chars de guerre et six autres en chars de cérémonie. J'ai réuni ainsi les princes par neuf fois et rétabli Tordre dans TEmpire ; il n y eut plus dès lors , de prince qui me résistât ^. En quoi ma puissance difière-t-elle de celle des trois anciennes dynasties?»

Kuan-tze , voyant qu'il ne pouvait l'emporter sur le prince par ses paroles, eut recours aux faits : n Jadis, dit-il, au Fong et au Shen on offrait le millet-panis de Hao-shang et le grain de Pe-li *. Pour porter les offrandes on se servait du mao à trois côtes ^. Les régions de la mer de Test envoyaient les poissons pi-nm^. Celle de l'ouest faisait parve-

cl de Shi-wan , terres du Yong-tchéou. Le Tsotchuen ne mentionne aucune expédition à Touest, mais uniquement ce congres.

* Comp. KouE-Yu, i. III, Tsi-Yu, i, plus détaillé.

* Au Tso tchuen il est dit simplement que Huan-Kong envahit rÉtat de Tsou ; aux Koue-Yu il est parlé de Tchao-ling et du mont Hiong-erh sur lesquels le prince de Tsi voulut monter pour con- templer de loin le cours , la vallée du Kiang et du Han.

' Ce fait est attesté aussi par les Koue-Yu.

* Noms de pays et de montagne. Cette phrase se retrouve tex- tuellement au livre Fong-shen du Sze-Ki. (Voir la traduction de M. Chavanne.)

^ Appelé aussi ling-mao.

* C'est-à-dire « aux yeux accouplés ». Ces poissons n'ont qu'un œil et doivent ainsi se mouvoir deux à deux , serrés Tun contre l'autre

UN MINISTRE CHINOIS AU VIP SIÈCLE AV. J.-C. 89

nir les oiseaux pi-i. Les êtres venaient sans être ap- pelés et jusqu'au nombre de quinze.

« Aujourd'hui les phénix et les kilins ne se mon- trent plus. Les grains beaux et abondants ne poussent plus; mais les herbes exubérantes, les tis, les faux grains et autres herbes élevées se multiplient; les hiboux et les chouettes se montrent en grand nombre.

«Dans de pareilles conjonctures, vouloir offrir le Fong et le Shan est-ce bien possible ? »

Ces paroles convainquirent le prince qui renonça à son projet*^.

pour voir des deux côtés, d'où leur nom. Leur vrai nom est tié: c'est la plie.

* Alix ailes accouplées , parce qu'ils n'ont qu'une aile et doivent voler accouplés. C'est une espèce de canards qui volent par couple.

^ Ainsi les faits le convainquirent que les temps n'étaient plus propices.

90 JANVIER-FEVRIER 1896.

LE MODELE DES PA

ou CHEFS DES PRINCES.

Huan-kong était sur son trône. Kuan-tchong et Sip-pang se tenaient debout près de lui, lorsque deux oies sauvages passèrent en volant au milieu de ce groupe. Huan-kong se prit à soupirer et dit: « Père Tchong^ ces oiseaux ont leur temps marqué; leur (séjour au) midi a son temps, leur (retour au) nord a le sien ; leurs migrations ont ainsi leurs épo- ques, ils parcourent les quatre régions selon leur désir; non seulement ils le peuvent parce quils ont des ailes qui les portent, mais ils peuvent aussi sa- tisfaire leur instinct à travers le monde. »»

Les deux ministres ne répondirent rien à ces pa- roles.

« Pourquoi ne répondez-vous pas, messeigneurs? » reprit le prince.

Kuan-tze prit alors la parole : « Votre Altesse, dit- il, a le cœur d*un roi chef des princes, et Y-wou^ n est point disposé a être son vassal. C'est pourquoi je n'osais pas répondre. »

* Ou bien : «Que ne dites-vous une parole convenable, un ensei- gnement vers lequel je me porterais?» J'ai suivi le Commentaire. ' Termes de respect. (Tchoug-fou) c'est Kuang-tze.

UN MINISTRE CHINOIS AU VIP SIÈCLE AV. J.-C. 91

«Père Tcbong, ajouta Kuan, pourquoi agissez vous ainsi et ne me dirigez-vous pas selon la juste convenance? Pauvre homme que je suis, ai-je un (autre) recours ^^ Vous êtes pour moi ce que les ailes sont pour ces oies, de même que pour tra- verser un large fleuve on a les rames des bateaux. Père Tchong, vous n'instruiriez pas ma pauvreté par une seule parole ! J'ai cependant des oreilles , et j'entëridrais avec grand plaisir enseigner la bonne doctrine; j'en recevrais volontiers les règles 2. » A ces mots Kuan-tze se décida à répondre : « Prince', dit-il , si vous désirez entreprendre la grande charge de Pa il faut vous appliquer à ses fonctions essentielles. »

Ces paroles émurent Huan-kong; il changea de contenapce, se leva de son siège, joignit les mains et dit: « Oserais-je demander quel est cet essentiel? — Dans l'Etat de Tsi, répondit Kuan-tze, le peuple est le fondement essentiel du prince. Mais les sujets y sont dans la peine et la misère par la famine , tandis que les impôts y sont lourds. Ils sont dans les an- goisses de la mort; les châtiments, l'action gouver- nementale les met en un danger constant. Tous sont dans la peine et subissent de grands dommages. Ce n'est point le temps pour son chef de commencer de graiides entreprises. Si notre prince allégeait les charges, les impôts, ses sujets seraient délivrés de leur anxiété , de leur misère ; s'il adoucissait les lois

* Prince de Tsin , son voisin.

' Kiuen-ling voit dans ces règles les moyens de devenir chef des princes.

92 JANVIER. FEVRIER 1896.

pénales, ses sujets ne seraient plus constamment dans la crainte de la mort. Alors s'il faisait son en- treprise ce serait en temps opportun et ses sujets n'en seraient pas accablés , n'en souffriraient point. » Huan-kong répartit : « Ma pauvreté a entendu ces trois conseils émis par le père Tchong; il entend ses instructions . Il n'oserait pas agir de lui-même , prendre sur lui la décision ; il annoncera la chose à ses pré- décesseurs ^ » Là-dessus il commanda aux officiers ad hoc de préparer la planchette, l'encre et le pin- ceau pour écrire la demande aux ancêtres et le décret suivant.

Le lendemain ils se réunirent tous à la porte du Tai-miao princier pour y déterminer les ordres à donner aux fonctionnaires civils.

On décréta que les impots seraient d'un tcïiong sur 100 shi^.

Que les enfants et les orphelins ne seraient point soumis aux peines légales.

Qu'on userait d'indulgence et laisserait entrer dans les pêcheries.

Qu'on ne lèverait plus d'impôts sur les transac- tions des marchés, qu'on inspecterait seulement aux portes et inscrirait les noms sans lever de droits. Ainsi les gens des contrées voisines apporteraient

* Il n'oserait croire à ses propres lumières ; il interrogera là-dessus ses ancêtres au temple ancestral.

* Al. Tailler les carrés et noircir d'encre leurs pinceaux pour écrire leur pensée à ce sujet et le communiquer au souverain.

' Le tchong vaut 4 tcous de lo pintes; le shi vaut la même chose: c'est donc i p. loo.

UN MINISTRE CHINOIS AU VU* SIÈCLE AV. J.-C. 93

leurs marchandises* avec sincérité et confiance, honnêteté; les plus éloignés avec justice et selon les règles.

Cela s étant pratiqué plusieurs années , le peuple revint à Tsi comme des eaux débordantes.

Dans la suite, le prince de Song attaqua TEtat de Ki, les Tis envahirent Hing et JVei, Huan-kong ne les secourut point. Se sentant malade intérieure- ment, il se déshabilla, se tâta la poitrine et appela Kuan-tze. « Ma pauvreté, lui dit-il, a pour mille ans de nourriture , mais non pour cent ans de vie. Main- tenant je me sens malade ; comment pourrai-je en- tendre encore de la musique (pour récréer mon cime et soulager ma peine)? »

0 Certainement » , répondit Kuan-tze. Aussitôt il fit apprêter les suspensoires des cloches et des pierres musicales, comme les chants, les danses, les gui- tares et les flûtes et leur musique, et fit immoler bon nombre de bœufs.

Quelque temps après, tous les officiers se présen- tèrent pour tenir conseil et représentèrent au prince quil devait aller au secours de Ri, de Hing et de Wei. Huan-kong leur répéta les paroles quil avait dites à Kuan-tze. « Ce n'est point mon Etat que Ton attaque, mais ceux de mes voisins; je n'ai pas à m'en préoccuper. » On apprit alors la conquête des Etats envahis; Huan-kong se leva aussitôt et voulut . s'en aller. Mais Kuan-tze le suivit. Arrivé près de la grande cloche, le prince s'arrêta tourné vers le sud.

* Ou «seraient reçus» selon que l'on fait tchi actif ou neutre.

UN MINISTRE CHINOIS AU VIP SIÈCLE AV. J.-C. 97

Alors tous les sages officiers de Ts'ou prirent leurs objets précieux, leurs riches étoffés pour en faire cadeau aux conseillers de Huan-kong de Tsi, qui estiniaient ces choses.

Sur ces entrefaites Huan-kong appela Kuan-tchong et lui dit : « Ma pauvreté Ta entendu dire ; les hommes bons et humains, tout le monde les traite avec bonté. Or la bienveillance, l'estime du roi de Ts'ou pour mon humilité est extrême; je ne voudrais pas agir contrairement aux règles de la justice. PèreTchong! comment ne m'entendrais-je pas avec le roi de Ts'ou?

«C'est impossible, répondit Kuan-tchong. Les armées de Ts'ou ont brûlé et saccagé Tcheng et Song^ et leur roi veut incorporer ces Etats aux siens. Mais il craint Tsi et veut le vaincre par son adresse^, tandis qu'il retiendra les Etats vaincus. Si vous ne l'arrêtez pas, c'en est fait de ces principautés que Ts'ou veut perdre. On ne peut avoir confiance en ce pays.

« Quand la sagesse se perd en un Etat, ses armes défaillissent au dehors; on ne saura plus le relever.

« C'est bien, dit Huan-kong; mais alors que faire?

«Je voudrais, répondit Kuan-tchong, mettre sur pied notre armée et la porter au sud pour raffermir Song et Tcheng et proclamer que, sans attaquer Ts'ou, nous voulons avoir avec son roi une entrevue dans laquelle nous traiterions du rétablissement de la forteresse de Tcheng et de la restitution des eaux

* Le texte répète tout ce qui a été dit précédemment. ^ Par ses présents.

vir. 7

nralMKKIB ■ATIOlil.K.

9^ MNVIER-FÉVBIËR 1890^.

à Sqng. SîTs ou y con^ei^, aous agii;oii^, now réus- sirons par rhabileté, TéloqueDce et le» dons \ S*ii refuse, alors nous £eroDs marcher notre ai*aiéie. pQus imposer notre volonté par la force des ansiQSv — - C'est bien » , répondit EXuan-^kong.

Au^itôt il leva d^s trovpes et les envoya au ostidi protéger Song et Tcheng; puis U conyoqw^ te roi do Ts Qu à une entrevue ^ sur le Tchiaorlii^. Ui il rér clama les poin.t$ suivants :

i** Ne point entasser tes. gpain», ne point fçmo&e les digues, ne point se permettre de r^n^em^ir <ftti que ce soit;

a** l*e prince héritier ne prendrait ppintuniioftilt- cubine pour épouse princièi^e. Elnfin oni laiss^ait rendra sa forteresse à Tcheng et ses eau^ à S<mg (oomn^e convenu).

Le iioi de T&ou ne consentît point à cest conditions proposées. Alors Huan-kong'se retîm* Après une marche de 7 o lis , il s arrêta et envoya fortifier les c^tas du midi de Tcheng d'une manière à durer oaat géné- rations'. De là jusqu'au nord et au; Hq, Toheng wt se fortifier lui-mâmeet T^lou n'osa point^ntreprendre d'abattreces fortifications^. Quant à Song, HuanJcong délivra ses terres, et rétablit le cours des^ dew rivières qu'il fit couler vers l'est,, sani^ que Ts'ou osât l'em traver»

Gela. fait, le prince de Tsi porta ses^ armes vers

^ Wen qui implique ici ces diverses idées. (Voir plus haut.) * Le terme chii>oiS' iiMiiqu« spécialement une entrevue d'lii>'eri ' Litt. : Il établit des fortifications de cent générations.

UN MINISTBE CHINOIS AU VIT SIECLE AV. J.-C. 99

le midi, traversa le Zho et contempla le montWei^ De là il retourna au nord , Kattit les Ku-tchu et af- fermit le prince de Yen. A Touest il battit Tsin , au nord les Tis , et à Test il affermit Tsin dans la pos- session de ses positions du sud.

Il réunit six congrès de princes en char de guerre et trois en chars de cérémonie. Après ces neuf con- grès il rétablit pour lui-même la dignité de Pa*. Alors il fit de nouveau préparer les cloches et les pierres sonores et recommencer la musique (inter- rompue). «Voilà, dit alors Kuan-tze, ce que votre serviteur appelle la vraie musique' »

' Ail borà du Kiang. Ce qui prouvé que Huan-kong porta très tèitt seSi i^nles. Il s'avança jusqu'aux frontières de Ts'ou et de YtMf. * Ce mot a le ifféme sens que ItT^pawvf gir*.

7-

100 JANVIER-FEVRIER 1896.

NOTICE SUR LES YEZIDIS,

PtBLIÉE D'APRÈS DEUX MANUSCRITS SYRIAQUE5

DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

ET TRADUITE

PAR M. J.-B. CHABOT.

Les manuscrits 3o6 et 32/1 du fonds syriaque de la Bi- jjliothèque nationale contiennent plusieurs extraits relatifs aux Yézidis. Ces fragments, à l'exception de celui que nous donnons ci-dessous, — évidemment traduit de l'arabe en syriaque, — sont en carsouni et vont être publiés prochai- nement par M. Browne, de Cambridge, qui en a donné la traduction dans l'Appendice au livre de M. 0. H. Parry, in- titulé Siûc Months in a Syrian Monastery (Londres, 1896).

Les récents travaux relatifs à cette curieuse peuplade et l'intérêt qu'elle excite actuellement , plus encore peut-être à cause de la persécution violente dont elle est l'objet de la part des musulmans qu'à cause de la singularité de ses pra- tiques et de ses doctrines religieuses , nous fait espérer que la publication de ce petit texte , extrait des récits oraux des Yézidis , sera favorablement accueillie de ceux qui s'intéressent à ces questions.

Bien que cette note ait sur plusieurs autres l'avantage de présenter un ensemble des doctrines et des pratiques des Yézidis , nous ne la publions que comme une contribution à l'histoire de cette secte. C'est pourquoi nous n'y ajoutons que les notes strictement nécessaires pour l'intelligence de cer- tains termes qui ne sont pas expliqués dans le texte même,

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NOTICE SUR LES YÉZIDIS. 101

laissant aux lecteurs désireux d'avoir de plus amples détails, le soin de recourir aux ouvrages spéciaux \ On remarquera que plusieurs données sont en contradiction avec les asser- tions formulées par divers auteurs. On rencontrera aussi dans ce texte , — et c'est là surtout ce qui lui donne quelque in- térêt , — un certain nombre de mots de la langue néo-syriaque qui ne se trouvent pas dans les lexicpies.

Nous ne croyons pas nécessaire de donner ici la descrip- tion des deux manuscrits, d'ailleurs tout modernes (1889), qui renferment ce texte ; on la trouvera dans la Notice sur les nouveaux manuscrits syriaques de la Bibliothèque nationale , que nous nous proposons de publier dans un des prochains cahiers du Journal asiatique. Notre fragment occupe les foUos 1 17 />-i2i 6 du ms. 3o6, et 66 6-84 a du ms. 324. Le texte est celui du premier; les variantes sont tirées du second. Les voyelles que nous reproduisons se trouvent dans le manuscrit.

' Voir en particulier : Menant, Les Yézidis ^ Paris, 1892 (Bibliothèque du Musée Guimet). Les soui-ces bibliographiques sont indiquées dans cet ouvrage; p. 6-1 V — Siou(i , Notes sur les Yc'zidis y Journ. asiat.y VII' sér. , t. XX, p. 262 et suiv. ; Vill'' sér., t. V, p. 78 cl suiv.

102 JANV1£R-FEVR[£R 1896.

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NOTICE SUR LES VÉZIDIS. 103

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NOTICE SUR LES YÉZIDIS. 113

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NOTICE SUR LES YÉZIDIS. 115

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NOTICE SUR LES YÉZIDIS. 117

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118 JANViER-FÉVtttËR 180é.

EXTRAIT

DE L'HISTOIRE DES^YÉZIDIS,

H y a, disent-ils, sept dieux. L'un d'eux descendit sur la terre et créa Tenfer et le paradis. Après cela, il créa Adam et Eve et tous les animaux. Adam et Eve se disputèrent et il y eut entre eux une querelle au sujet de la génération de la race humaine, chacuti disant : « C est de moi qu'elle sera engendrée. » Ils virent les bêtes se propager par l'accouplement du mâle et de la femelle. Alors chacun deux mit [le fruit de] sa concupiscence dans une' jarre dont ils fermèrent l'ouverture avec leurs sceaux. Après neuf mois ils les ouvrirent. Ils virent dans la jarre d'Adam un couple d'enfants , mâle et femelle , desquels notre race tire son origine ; mais lorsqu'ils ouvrirent la jarre d'Eve, ils n'y virent que des vers puants, fétides et sordides. Alors Dieu fit pousser à Adam des ma- melles avec lesquelles il fit téter ses enfants pendant deux ans ; et depuis lors l'homme a des seins.

Après cela Adam connut Eve et elle enfanta deux enfants jumeaux, un couple mâle et femelle, des- quels sont nés les Chrétiens, les Juifs et les Musul- mans. Seth, Enoch, Noé, les hommes justes, nos patriarches, tirent leur origine d'Adam seul.

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déluge jusqu'à présent sept mille ans se sont écoulés. Tous les mille ans un des sept dieux descend sur la terre, établit des signes, des règles, des lois, et. re- monte à sa place.

Le sanctuaire et tous les lieux sacrés sont chez nous. De notre temps le dieu Yézid est descendu pour nous confirmer dans la vérité et nous enseigner la justice. Dieu illumina Mohammed, le prophète des Ismaélites. Celui-ci avait un serviteur nommé Mo*avi. Dieu, voyant que Mohammed ne marchait pas en sa présence avec rectitude , Tadligea de maux de tête. Un jour celui-ci dit à Mo*avi, son serviteur, qui était un barbare ^ : « Epile ma tête , car elle me fait mal. » Il Tépila si violemment quil.Técorcha et que le sang coula. MoWi lécha ce sang pour qu'il ne tombât pas à terre. Mohammed releva la tête et lui dit : « Qu as-tu fait, Mo*awi? »» — Celui-ci répon- dit : « Pour que ton sang ne coulât pas à terre, je Tai léché avec ma langue. » — Mohammed lui dit : « Tu as péché. Tu laisseras après toi une race qui sera ennemie de ma race. » — Mo*awi répondit : « Je n'aurai jamais de rapport avec une femme, je ne me marierai jamais. » — Quelque temps après , Dieu envoya sur Mo*awi des scorpions qui dépo- sèrent leur venin sur son visage. Les médecins dé- clarèrent qu'il fallait qu'il se mariât ou qu'il mourût. Alors on lui amena une vieille femme âgée de quatre-vingts ans. Il coucha avec elle; et le lende-

* C'est-à-dire « un profane ».

NOTICE SUR LES YÉZIDIS. 121

main elle paraissait avoir vingt-cinq ans. Elle conçut et enfanta notre Dieu , appelé Yézid.

Les nations étrangères pensent et disent que quand notre Dieu descendit sur la terre il fut chassé et re- poussé par le Dieu suprême. Mais, en cela, ils blas- phèment contre lui, ils errent et ils divaguent. Il vint, il nous donna des symboles et des sandjaks^ puis il remonta au ciel.

L'enfer fut créé au temps du premier Adam ; à, ce moment-là il engendra un fils appelé Ibriq-Sa^outa. Il eut des tumeurs pendant six ans^, et pendant tout ce laps de temps il souffrit de fœil, du nez, de la main , du pied. Il avait une aiguière et quand il se mit à gémir et à pleurer, ses larmes tombaient dans cette aiguière qui fut remplie au bout de sept ans. Alors il la répandit sur le feu de l'enfer. Le feu fut éteint et la race humaine n'en souffrira plus.

Ils disent : Chacun des sept dieux qui existent fit un sandjak. Ces sandjaks séjournèrent chez Salomon le Sage et, après sa mort, il les donna à un roi de notre race. Le jour où notre Pieu Barbaraya fut engendré, il les apporta en grande pompe à notre nation. Il leur fit deux cantiques, qu'ils psalmodient

* Sandjak signifie en turc «étendard»; mais les Yézidis donnent ce nom à un symbole de bronze ayant la forme d'un paon, sym- bole qui est pour eux la représentation de la divinité. Ils emploient aussi ce mot pour désigner le territoire dans lequel l'un de ces symboles religieux est promené.

^ Traduction libre de cette phrase (cf. Sioufî, loc. cit., p. 260). La construction est anormale; le sens littéral serait : «pour son honneur, il eut des compagnons pendant six ans».

l22 , JÀNViÉR-FÉVRiER 1^96.

et chantent deVattt eux en langue kurde vulgaire et ancienne, en frappant des bymbales, deâ tàtn- bours, en sifflant et en murmurant dans leur dis- cours des paroles inconnues : « Halam, Helloa, Dieu protecteur! » Maintenant, ces sandjaks sont déposés chez Témir du Seïkân , qui occupe le trône de Yézid. Les qavals ^ se réunissent près de l'émir et cheïk sou- verain et universel, unique procureur du cheïk Naçr ed-Dln , c est-à-dire de Nesrouk , le dieu des anciens Assyriens. Us font des visites et des pèlerinages au sandjak. Un des sandjaks [est] à Kalatiniyé (cest le nom d'un certain district), un autre dans les pays voisins d'Alep, un troisième à Masqouf^, un qua- trième à Singar. Ils promènent ces quatre sandjaks pour la collecte, et les conduisent à Cheïk Adi*. Là, ils les lavent en chantant et en dansant. Chacun d'eux prend avec lui une poignée de poussière de Cheïk Adi. Les collecteurs [d'aumônes] qui pottent le sandjak font avec bette poussière Une boue qu'ils metteht en petites boulettes [grosses] comme des noix de galle, qu'ils emportent avec eux dans les pays susdits et qu'ils donnent comme des objets bénits moyennant de l'ai^gent. Quand un sahdjak approche d'une ville ou d'un village, ils envoient en avant un héraut pour exciter les gens de l'endroit à se préparer à le

^ Les qavals sont les prédicateurs de la secte; ce sont eux aussi qui exécutent les chants et les danses religieuses.

* Peut-être Masqoq. — Cf. BibL or., II, 228.

^ Le village de Cheîk Adi, où se trouvent le sanctuaire et la tombe de ce personnage, est situé dans les montagnes à 20 milles au Nord-Est de Rabban Hormizd.

NÔtîCE SUft LÉS YÉÉÎDIS. 153

recevoir avec honneur et pompe. Ceux-ci sortt^nt tous en troupe au-devant de lui , parés de leurs plus beaux vêtements, avec des parfums et des aromates. Leurs femmes poussent des cris ^ en signe de joie. On réunît un tribut considérable dans la maison où il s'arrête. Les autres habitants y apportent de lai^ gent, chacun selon ses moyens.

Les trois sandjaks qui restent, — car il y en a sept, — sont conservés dans des lieux saints do l'Asie : deux à Cheïk Adi et lautre dans le village da Hazâneh^. Tous les quatre mois, ils en promènent un en l'accompagnant dans le territoire de Témir, chacun à son tour dans Tannée. Quant ils se réunis- sent pour le conduire , ils préparent une poignée de sumac acide pour le laver, ainsi que de Thuile d olive et des mèches de lampes. Chaque idole a une pierre. Un serviteur dispose et place sous chatjue pierre une mèche qu il allume.

Le commencement de Tannée est au mois de nîsan (avril). Le mercredi qui précède la nuit du sd/içal, c'est-à-dire le commencement de Tannée, il doit y avoir de la viande dans chaque maison. Les riches immolent des moutons et des bœufs et les pauvres des poules , etc. ; ils les font cuire dans la nuit du mercredi, et au matin ils sanctifient leurs aliments; ils font des aumônes pour les âmes de leurs défunts. Les jeunes filles et les femmes par- courent la montagne et recueillent des roses , et toute

^ Littéralement : «hennissent».

* Al-Has2iniyil(?) — Cf. Hoft'mann, op. cit., p. 174.

124 JANVIER-FÉVRIER 1896.

sorte de fleurs de couleur rouge, dont elles font des bouquets qui sont placés dans la cave et dans la piscine de la maison , mais non pas sur les portes. Au matin de la fête, toutes les portes apparaissent ornées de fleurs rouges. Les Temmes portent de la nourriture sur les tombeaux. Les cjavals frappent des mains et des cymbales en récitant [des prières] en kurde sur les tombes : on leur donne pour cela de l'argent. Ds donnent aussi à manger aux passants et aux pauvres qui n'ont ni nourriture ni argent. Le mage circule et exorcise les tombeaux. Le jour du sâriçal ils ne frappent point des cymbales , car Dieu siège sur son trône, et rassemble près de lui les prophètes et les proches, c'est-à-dire les para- nymphes , et il leur dit : « Je descends sur la terre au milieu de la joie et des louanges. »

Ils se tiennent tous et se réjouissent en présence de Dieu. Les collecteurs [d'aumônes] tendent les mains. [En ce jour l'avenir] est réglé par Dieu et par ceux qui se tiennent près de lui , et le Dieu suprême donne un diplôme au dieu qui descend sur la terre et remet entre ses mains le pouvoir de faire tout ce qu'il veut. Dieu ne demande pas de jeûne ni de prière. Cependant il demande des aumônes et des bienfaits. Quand un koudjak^ fait le jeûne de qua-. rante jours, soit en été soit en hiver, si quelque jeune homme lui apporte à manger, il rompt le

^ Les koudjahs sont spécialement chargés de l'entretien matériel des édifices de Cheik 'Adi dans les circonstances extraordinaires , et aussi de procurer les provisions lors des réunions générales.

NOTICE SUR LES YÉZIDIS. 125

jeûne, en disant : « Ceci est laumône de tel sandjaq. Adorons Cheïk Sams (ou quelque autre de leurs sym- boles), cela vaut mieux que le jeûne. » — L'homme de i année, c'est-à-dire le collecteur de cette année- là, s'il voit que les aumônes sont trop faibles, les menace de châtiments tels que la peste et le trem- blement [de terre], et ils donnent de l'argent, etc. Les koudjaks sont en rapport avec les esprits cé- lestes, détournent d'eux la colère de Dieu. Chaque vendredi, ils offrent des aumônes à leur symbole. Le ministre se tient sur le toit du koudjak et crie par trois fois à haute voix, en disant : n'Oaé nehi, c'est-à-dire : C'est le repas de tel [symbole], » Et tous écoutent cela soigneusement et comme il convient. Chacun d'eux baise la terre ou la pierre près de la- quelle il se trouve. Au lever du soleil , dès qu'il pa- raît, ils la baisent également. Au déclin du jour ils font de même. Ils adorent aussi la lune à son lever et à son coucher. Ils pensent que la multitude des aumônes et des dons éloigne d'eux les châtiments et les fléaux. «Nos livres sont nos cœurs, disent-ils, car ils nous enseignent tout ce qui a eu lieu depuis le premier homme et antérieurement jusqu'à ce jour. » Au sujet du temps présent et des choses fu- tures , il y a beaucoup de divisions et de divergences parmi les koudjaks. Chacun dément son voisin. Et cependant, ils disent ce qui leur a été manifesté dans des révélations et des visions. Ils prophétisent au sujet de diverses personnes et des temps, etc. Ils disent : « Cheïk Sams est le Messie. H y a tou-

126 JANVIER-FÉVRIER 1896.

jours eu chez nous des prophètes, c est-à-dire des koudjaks. » L un de ces prophètes dit : « J'étais dans le navire du prophète Jonas lorsqu'on le jeta à la mer. Il resta quarante jours et quarante nuits dans la mer. » Un autre dit : « Je dînais avec Dieu. Dieu m'a interrogé et m'a dit : « Il n'est donc pas temps « que j'envoie le Messie ?» — Et je lui répondis : « Si. » Et il l'envoya. Et après avoir opéré un signe dans le soleil [le Messie] descendit sur la terre. Il fit connaître à notre nation seule sept trésors qui sont maintenant, déposés à Gheïk Adi. »

Les étrangers n'observent point l'ordre, comme nous. Ils n'ont point comme nous de race îioble et illustre, qui ne change aucunement. [Chez nous] l'émir est fils d'émir, le cheïk fils de cheïk , le kou- djak [fils de koudjak], etc., tandis que les chrétiens et les ismaélites font des prêtres et des chefs de ceux qui ne Tétaient point de race ni d'origine. Les (javab ne passent jamais le rasoir sur leur visage.

Au moment d'un mariage, ils apportent un pain de la maison du magicien ; ils en donnent une moi- tié au fiancé et l'autrejà la fiancée ; ceux-ci les mangent pour l'accomplissement du mariage ; ou bien au lieu de ce pain, ils mangent un peu de poussière de Cheïk Adi , quand ils n'ont pas de magicien , c'est- à-dire de cheïk auprès d'eux. Dans chaque maison , on conserve de la poussière de Cheïk Adi, qui est selon eux un objet de bénédiction pour cette de- meure. Lorsque quelqu'un d'entre eux outrage la femme de sgn vpisin, §tc,, il doit donner à celui-ci

NOTICE SUR LES YÉZIDIS. 127

de 1 argent ou sa propre femme , ou sa sœur, ou sa mère, etc.

Au mois de nisan (avril) le mariage est interdit, parce que cest le commencement de Tannée, ex- cepté pour les koudjaks qui peuvent se marier à cette époque. Un jeune homme [du peuple] ne peut épou- ser la fille dun koudjak, mais chacun doit épouser une femme de sa naissance, de sa famille et de son rang, à l'exception de leur émir, qui peut prendre, sans empêchement, celle qui lui plaît. — Le mariage chez eux est permis depuis lage de dix ans jusquà quatre-vingts. Ils prennent de une à six femmes, i une après Tautre. La fille n'hérite point de son père. On la vend comme un jardin. Si elle ne veut pas se marier, elle doit donner à son père, pour compen- sation , une somme d'argent acquise par son labeur et par le travail de ses mains. Aux noces, ils boivent de la bière et du vin; le koudjak et deux ou trois vieillards seuls n'en boivent pas. Leur danse est hon- teuse; et il est permis aux hommes et aux femmes de danser ensemble. Avant d'aller à la maison du fiancé, la fiancée doit visiter tous les sakçê ou sta- tions des symboles , et même l'église des chrétiens , si elle se trouve sur sa route. Lorsqu'elle arrive à la maison du fiancé, celui-ci la frappe du selala, c'est- à-dire d'une petite pierre , pour montrer qu'elle doit être sous sa puissance. On brise un gâteau de pain sur sa tête , ce qui signifie qu'elle doit être miséricor- dieuse pour les pauvres. La nuit du vendredi et du mercredi, il est défendu de dormir avec l'épouse.

128 JANVIER-FÉVRIER 1896.

Quand un des Yézidis meurt, le koudjak doit se trouver près de lui, sinon ils lui mettent dans la bouche un peu de poussière de Cheïk Adi. Avant son enterrement , ils oignent son visage , et ils placent sur le tombeau de ce mort un peu de crottes de mouton. Ils offrent de la nourriture pour leurs morts. Les koudjaks ornent les tombeaux et prient pour recevoir de l'argent. Ils veillent et marmottent des visions , des songes , des révélations , pour faire connaître aux parents du défunt ce qui lui arrive après sa mort, ou sous quelle figure et sous quelle forme il revient de nouveau en ce monde.

L'esprit des méchants habite dans un chien, ou un cochon,. ou un âne, ou un cheval, où il souffre pendant un certain temps , et ensuite il habite de nouveau dans un homme. Il y en a parmi eux qui cachent de l'argent sous terre en vue de leur second ou troisième retour, etc. Ils croient que les esprits de leurs hommes droits et justes habitent lair, font connaître et manifestent les choses secrètes de notre monde. Le koudjak peut, selon leur croyance, faire mourir ou faire revivre qui il veut.

Mohammed Râsan qui se trouve derrière la mon- tagne de Cheïk Mar Mattaï \ est considéré comme très fort et puissant. Dans leurs serments, ils jurent par lui.

Quand Tun d'entre eux tombe malade , ils ont re- cours aux kâsin, c'est-à-dire aux stations de leurs idoles.

^ Cf. Hoffmann, op, cit., p. 176, n. 1373.

NOTICK SUR LES YKZIÎ)IS. 129

Lun deux s'appelle Seitnàpisa; c'est im mûrier qui se trouve au village de Beit \\sîqah '. H y en a un autre près de la pierre de ^Vbdi Rasou. C'est un mûrier ([ui se trouve dans le village nommé Ka- rabek. Quand l'un d'eux est malade de la jaunisse, qu'ils appellent aboaçaphar, il va à une source d'eaux jaunes appelée chez eux Kani-Zarrê. S'il est atteint d'hydropisie , il va à la maison d'un pir^, dans le vil- lage de Mam-Ras.

Quand ils sont assemblés à Cheïk Adi, il n'est permis h aucun d'eux de faire cuire de la nourri- ture en dehors de la table de Cheïk Adi. Chacun des koudjaks et des pirs a là une pierre sur laquelle il s'assied comme pour prier. Les autres hommes vont près de lui, chercher un secours dans sa prière; ils lui donnent de l'argent, et ils vouent à cette pierre des bœufs, des moutons, etc. Quiconque prend un morceau de viande de la marmite de Cheïk Adi doit donner de fargent en compensation.

En dehors de Cheïk Adi , de Cheïk Sams ed-Dîn et de Mélik Fakr ed-Dîn, ils payent encore une taxe au commencement de l'année, et l'émir prend leur argent. Quand ils se rassemblent, ils mangent, boi- vent, dansent et s'amusent. Les serviteurs de l'émir et les vieillards apaisent les disputes et les querelles qui ont lieu dans l'assemblée.

L'union conjugale est interdite auprès des sakçë,

' Cf. Hoffmann, Aussiige aus syr. Akten persicher Màrtyrer^ p. i84«

* Les pirs constituent une caste de rang inférieur au cheïk et

remplissant à peu près les mêmes fonctions civiles ou religieuses.

VII. 9

IMrBIltemiB «tTIUMALC.

130 JANVIER-FÉVRIEK 1896.

parce qu'ils les considèrent comme des lieux saints. Lorsqu'ils mangent le kdbdous, c'est-à-dire la viande cuite du bœuf consacré , ils vont [d'abord] se laver dans les eaux du Zemzem, qui sortent de dessous l'ancien temple de Cheïk Adi ; puis, confusément, en désordre et avec précipitation , ils saisissent [quelque chose] dans le chaudron. Et comme la viande est bouillante, il y en a qui se brûlent les mains. En- suite ils montent sur une haute montagne et frappent des cymbales, puis ils descendent à Cheïk Adi où chacun d'eux prend un peu de poussière [qn'il emporte] comme une bénédiction pour le moment de la mort ou du mariage. Quand ils ont revêtu les barê sabakê, c est-à-dire la ceinture des reins, ils plongent les sandjaks dans les eaux du Zemzem, etc . . . L'un d'eux qu'on appelle djaivis ^ porte un vêtement misérable de poil de chèvre, et un qavala, c'est-à-dire une corde longue de 9 empans, tressée de poils de chèvre et teinte de bardjousek, c'est-à- dire en couleur orange ou en noir, et il porte, liées avec cette corde , des souches.

Quand ils ont fini d'en apporter, tout l'argent est réuni par le çheik qui en distribue comme il l'entend à chacun selon son rang et sa fonction , et garde le reste pour lui.

Ils ont deux autres réunions. L'une a lieu à la fête du pèlerinage. Ils montent sur la montagne qu'ils appellent Djebel *Arephât. Ils attendent là une heure ,

^ Le" nom de djawis est donné à quatre ou cinq individus em- pk>yés au service permanent du temple de Cheïk Adi.

NOTICE SUR LES YÉZIDIS. 131

puis ils courent précipitamment à Cheïk Adi. Celui qui y arrive le premier reçoit plus que son voisin , et ainsi de suite lun après l'autre selon sa force, son agilité et ses moyens. Ils appellent 1 autre réu- nion « la route des Qavals ». Ceux-ci se mettent des cordes autour du cou, montent; sur la montagne, où ils recueillent du bois qu'ils portent à Cheïk Adi sur leurs épaules , pour la cuisine et le çimat ^ de Témir.

' Ils disent que leurs premiers rois ont régné an- ciennement «ur toute la terre: à Rome, en France, dans rinde , la Mongolie ( ?) , la Chine , TElam , c'est-à- dire la Perse. Ils ont un grand 5a^af qu'ils nomment Pir Boub. Ils croient que c'est Béelzéboub. — « Ahab des Israélites, Boukadnazar des Babyloniens, Ahs- weros des Perses, Agricola de Constantinople , etc. étaient, en leur temps, des rois de notre race. » — D'après eux, Nesrouk est Naçr ed-Dîn, Kamos est Fakr ed-Dîn, Artemis est Sams ed-Dîn. Sapor et Yoram ont continué par leurs générations royales jusqu'à l'époque présente, c'est-à-dire [jusqu'à] Tan 2 200 des Grecs 2, 1889 du Christ, i3o5 de Mohammed.

Ils prohibent certains mets tels que les kisé, c'est- à-dire les gâteaux de farine de haricots , et les vête- njents teints avec du liquide noir. Ils lavent leurs idoles dans du jus de sumac acide, qu'ils expriment

* C'est probablement le nom d'un mets particulier. ^ n y a évidemment erreur dans le texte; il faudrait &kl iJUo ( 2 3oo).

9-

132 JANVIER-FÉVHIER 1896.

dans des chaudières jaunes. Us font boire aux leurs, moyennant de l'argent , Teau dans laquelle, on a lavé les idoles, comme moyen de bénédiction et de guérison. Lorsqu'une idole arrive dans un village, ils se réunissent, revêtent leurs ornements et courent tous au-devant d'elle, petits et grands, hommes et femmes. Les qavals avec les flûtes et les cymbales, célèbrent et solennisent ce jour-là. Ils introduisent l'idole dans leur village en grande pompe et avec honneur. Ils la déposent chez ie plus riche d'entre eux et lui apportent comme offrande des bœufs , des moutons, etc.; ils préparent des mets et donnent de l'argent.

NOTE SUR UN OUVRAGE ATTRIBUÉ À MAÇOUDI. 133

NOTE

SUR

UN OUVRAGE ATTRIBUÉ À MAÇOUDI,

PAR

M. LE BARON CARRA DE VAUX.

11 existe à la Bibliothèque nationale six copies plus ou moins complètes d'un ouvrage attribué à Maçoudi, qui porte les titres de : vv^L^j u'^' ;Uâ*.J

^^JsJLaJI Histoires da temps et merveilles des pays, ou

de t^\^\^ *^?\^^ -wa*!^ Lj\:i£ Livre de l'Abrégé des merveilles et des secrets. Cet ouvrage a déjà attiré Tattenlion des orientalistes. Pétis de la Croix Ta co- pié et en a traduit les premières pages. M. de Goeje en a cité des fragments dans les notes ajoutées au Livre des merveilles de l'Inde, A cause de son attribu- tion à Maçoudi, dont je traduis en ce moment le Kitah el-tanbih, j'ai eu la curiosité de Texaminer à mon tour. Il me parait résulter de cet examen que ce livre , bien qu'étant d'une valeur très secondaire , n'est pas dépoui'vu de tout intérêt , que la rédaction en est ancienne , qu'il contient des morceaux curieux au point de vue du yb/A/ore», ainsi qu'un grand nombre de noms rares appartenant à la géographie et à l'his- toire, positives ou légendaires. Quant à l'identifier

134 JANVIER-FÉVRIER 1^96.

avec le grand ouvrage de Maçoudi intitulé Akhbar ez-Zeman, si souvent cité dans les Prairies d'or et dans le Tanbih, c'est manifestement impossible.

Il est inutile de montrer par des citations ce qu était le véritable Akhbar ez-Zeman pour prouver que ce petit recueil de légendes dont nous parlons est sans rapport avec lui. Il suffit de se souvenir de Timpor- tance, de Tampleur et du sérieux que devait avoir le grand ouvrage de Maçoudi, pour ne plus même oser lui comparer ce livre de faible volume et rempli de contes. La seule question que Ton puisse raison- nablement poser est célle-èi : y a-t-il du moins , dans ce livre, quelques fragments empnmtés à Maçoudi, qui justifieraient là présence du nom de Thistorien dans le titre et dans le corp^ de fouvrage ? Il est pro- bable qu*ici il convient de répondre par Taffirnauitive. Les brèves notices du catalogue indiquent qu un pas- sage cité par Makrizi dans le Khitât (I, l^vi , i.o, éd. Boulak), comme appartenant à VAkhhar ez-Zeman de Maçoudi se retrouve dans ce livre (ms, liyi, 57 v°). C'est un fragment relatif à la . construction des pyramides. Quelques recherches permettraient sans doute d'établir d'autres rapprochements. Je ci- terai plus loin, par exemple, un passage sur les Chi- nois qui doit être celui qui fait l'objet d'une référence dans les Prairies d*or. Une anecdote sur les Nasnas, espèce de singe Êmtastique, est toute semblable à celle qu'on lit dans les Prairies d'or (t. IV, p. la). Un peu plus loin se trouve cette conclusion de cha- pitre , placée dans la bouche do Maçoudi et qui n'est

NOTE SUR UN OUVRAGE ATTRIBUÉ À MAÇOUDI. 135

pas contrairç à son esprit : « Al-Maçoudi dit : « Nous « avpns parlé des esprils célestes d'après ce que nous « en avons appris, et d'autres choses, en recherchant « les légendes merveilleuses et non pks lexacte vérité. « Quiconque lira notre livre devra se tenir en garde « contre les récits que nous y rapportons, »

Le morceau dont il serait le plus intéressant de connaître Torigine est celui qui renferme Thistoire légendaire de TEgypte, depuis lorigine du monde jusqu'au pharaon de Moïse. Ce long fragment n oc- cupe pas moins d'une moitié de l'ouvrage. Les rois cités sont les mêmes , à peu près et sauf les variantes orthographiques , que ceux que nomment Tabari et Maçoudi dans les Prairies d*or (II, 896, Ixio), Les règnes de ces rois sont racontés en détail, et l'auteur mentionne leurs origines, leurs qualités ou leurs vices, leurs guerres, leurs voyages, les villes, les mo- numents, les statues qu'ils ont édifiés, l'état et le re- venu de l'Egypte sous leur règne. Il affirme avoir tout tiré de sources coptes; et en effet le ton général de son récit ne permet guère de supposer qu'il l'ait lui-même inventé ou amplifié. H y a donc là toute une masse de légendes dont l'origine peut être très reculée, et dont je ne saurais dire si elles ont été déjà retrouvées et étudiées dans la littératm^e copte. Il est à remarquer d'ailleurs que cette liste de rois ne peut pas être identifiée avec celle que donne Al- bîrouni, lequel puisait à d'autres sources ^

' La liste cl'Abîrouiii correspond à la xx' dynastie fie Manéthon. (ChronolofjY, p. 102 et noie.)

J30 JA:\V11:R-FÉVR1EU 1896.

Maçoudi est-il vraiment Tauteur de ce fragment ? Cela ne semble pas improbable. Le caractère mer- veilleux du morceau ne saurait empêcher de le lui attribuer; en un pareil sujet, Thistorien le plus grave est obligé de reproduire la légende; si l'on relit les deux chapitres que Maçoudi consacre à TEgypte an- cienne dans les Prairies d*or, on sera convaincu que le merveilleux n y tient pas une moindre place que dans notre livre ; Maçoudi s appuie dans ces chapitres sur des autorités coptes et il dit avoir donné des dé- tails sur TEgypte et ses merveilles dans ses ouvriages antérieurs , en particulier dans son Akhbar ez-Zeman et dans son histoire moyenne. Nous avons retrouvé une grande partie du morceau dont nous parlons dans Tencyclopédie de Nowairi (ms. loyS, fol. 4o- Sy), et il paraît bien que Nowaïri la emprunté à Maçoudi; car, à la fin , en continuant la liste des rois après le pharaon de Moïse, il invoque plusieurs fois par le mot JU « il dit » une autorité qu'il nomme une seule fois, et c'est celle de Maçoudi : ^£^yuééX\ JU. Ma- çoudi dit : « Le nombre des rois est de 32, etc.» En sorte que tout le morceau se trouve placé sous ie nom de cet historien.

Que des fragïnents plus ou moins nombreux de notre ouvrage proviennent des écrits de Maçoudi, le livre n'en reste pas moins une compilation et un abrégé. L'un de ses titres est Mokhtassar elAdjâîb, r Abrégé des merveilles. C'est sous ce titre que M. de Goeje l'a cité dans les Merveilles de l'Inde^ et ce savant a montré là qu'il y a dans cet ouvrage des morceaux

NOTE SUR CiN OUVRAGE ATTRIBUÉ À MAÇOUDI. 137

empruntés aux Merveilles de l'Inde et à la Relation de Soleyrqan Abou Zéid. 11 indique sept passages sur la Chine, l'Inde, Ceylan et le pays des Zendj, qui reproduisent avec un peu plus de détails des passages de la Relation. Un morceau sur l'île de Kaiah (Ma- lacca) se retrouve dans Ibn Khordadbeh. Quelques légendes , comme il s'en transmet parmi les naviga- teurs, sont déjà dans les Merveilles de CInde, Pour nelre qu'une compilation, le Mokhtassar n'en est p?.s moins un livre curieux à étudier et il est regrettable (|ue les six manuscrits de la Bibliothèque nationale soient tous fort défectueux. Le meilleur me paraît être celui qui porte le if 1671. Il est daté de l'an 882 de l'hégire.

Nous achèverons de montrer quel est le caractère de l'ouvrage et quels senices il peut rendre, par une énumération rapide des sujets qui y sont traités. L'ou- vrage commence par quelques légendes cosmogo- niques touchant l'ordre dans lequel ont été créées les diverses parties de l'univers, selon la conception nm- sulmane : le trône supérieur ^/-'arc/i, le trône infé- rieur el-kursi, la tablette et le calame servant à inscrire les actions des hommes , les anges , les cieux. Un grand nombre d'ouvrages théologiques reproduisent les mêmes traditions. \ iennent ensuite des énumé- rations et des descriptions de races fantastiques, des articles sur les génies, leurs races et leur histoire, sur Iblis, que l'islamisme classe parmi les génies et non parmi les anges, et sur ses descendants; puis des traditions arabes sur des génies qui se

138 JANVltlJi-FÉVRlEM 1896.

changent en serpents, en chameaux et en d'autres animaux.

Quinze folios , à la suite de cela , sont occupés par la description de nterveilles que présentent les îles de la mer. C est dans cette partie que le Mokhtassar ressemble s\irlo\xt àxix Merveilles de VInde, à la Rela- tion, à divers traités géographiques, tels que celui d'Ibn al-Fakîh. Le parti pris de rechercher surtout le merveilleux eidste dans ce morceau comme dans le reste de 1 ouvrage. Trois récits peuvent en être dé- tachés : Tun est l'histoire de Tinnis , qui a pour but d'expliquer un verset du Coran et la formation du lac de Tinnis datis le Delta; un autre est l'histoire de Saïdoun , qui se rattache à la légende de Salomon ; le troisième, tiré de la légende d'Alexandre , est celui de la visite de ce prince à l'île des ascètes.

Avant de parler des îles, le Mokhtassar nomme deux villes mystérieuses situées en dehors du monde. Tune à l'Orient, l'autre à l'Occident, qui sont éclai- rées par une lumière qui ne vient ni du soleil, ni de la hine, et qu'on appelle Djâbalka (ULl^) et Djâ- bardâ (LcufL^).

Le chapitre sur les îles est curieux en ce qu'il fournit un assez grand nombre de noms propres, une division des mers plus détaillée sinon plus pré- cise que celles qu'on trouve souvent dans les géo- graphes , quelques données sur le commerce , notam- ment avec l'Inde et avec la Chine, — données qui, il est vrai, ont été déjà utilisées au moins en partie, puisqu'elles sont semblables à celles que fournit la

NOTE SUR UN OUVRAGE ATTRIBUÉ À MAÇOUDI. 139

iî^fatrio/i,—- quelques noms et indications intéres- sant l'histoire naturelle^ enfin des légendes dont les folkloristes tireraient parti.

Parmi les légendes, j'indiquerai les suivantes : — - celle des filles d'eau, qui se retrouve dans le livre sous trois formes différentes; cette légende que Von rencontre partout, chez les Algonkins et les Groën- landais, chez les Lapons, dans l'Inde, dans TOcéanie, a été étudiée par M. de Charencey dans son livre sur Le folklore dans les deux mondes. — La légende du gros poisson pris pour une île par des navigateurs , qui est celle de saint Brantlan, étudiée par M. de Goeje.

— La légende du Deddjal (TAntechrist) enfermé dans l'île de Bratail , que rapportent Ibn Khordadbeh , Maçoudi et un grand nombre d'historiens. Plus loin, noire livre donne une autre forme de la légende de l'Antéchrist, et il identifie ce personnage avec Ghikk 4'ancien, connu plutôt comme devin par les Arabes.

— Je citerai encore une jolie légende sur el-Khidr, prophète et génie de la mer chez les Musulmans, qui apparaît à des marins égarés et leur indique la route de Chine.

Au point de vue de l'histoire naturelle, on peut mentionner des passages sur l'origine de l'ambre, sur la pêche du corail, sur le jpoisson volant, sur le poisson scie (le narval), sur la baleine (iUuLJl) ^ sur les produits de diverses îles, diamant, musc.

' Le ms. a JCiuXJI ; d'après tout le contexte nous croyons pou^ voir lire âJlJ.aJI , comme hanscripliou du mot baleine, (pdXaipa.

140 JANVIER-FÉVRIER 1896.

émeri à Ceyian, rubis ^ et bois de canipêche dans nie de Râmini^ où est la ville de ce nom, girofle dans File de Khakah qui renferme la ville de Che- lâhît, coquillages chez les Zendj, or chez les Wak- Wak (les Japonais), parfums, maïs, roseau au Za- bedj (Java), etc. Une anecdote tirée du livré de médecine dlbraliim, fils d'el-Mehdi , est relative à Torigine de lambre : les marins croyaient q^e lambre était un produit sortant de sources au fond des mers comme le goudron roumi sort de la terre. Le vul- gaire croyait que Tambre était excrété par les bêtes de somme.

Au point de vue de Thistoire du commerce Tanec- .dote de la venté de la girofle est intéressante : « On trouve dans l'Inde la vallée du giroflier. Ni commer- çant ni marin ny sont jamais entrés et nont dit avoir vu f arbre qui produit la girofle. EUe n est ha- bitée, disent-ils, que par les génies; les navigateurs accostent file, déposent sur le rivage leurs lots de marchandises et reviennent à leur navire. Le lende- main matin ils trouvent à côté de chaque lot une part de girofle. Il en est qui laissent le lot et la gi- rofle pour demander davantage, et un supplément est quelquefois ajouté. Un homme a raconté qu'il était descendu dans Tîle et qu'il lavait parcourue ; il y vit des gens de couleur jaune, sans barbe, habillés en femme et ayant les cheveux longs, qui se cachaient à son approche. » Le même procédé de marchan-

* oolSjÛI; cf. Ibn al-Fakih, qui porte yjs5^l, le rhinocéros. ' Cf. Ibn ai-Fakîh, loco cit. Notre njs. porte Râmî : o-t^Jl.

NOTE SUR UN OUVRAGE ATTRIBUÉ À MACOUDI. 141

dage est usité dans le commerce de Tor au Soudan entre les habitants du royaume de Ganah et les nègres qui habitent le pays des mines d*or; lauteur du livre fait lui-même ce rapprochement.

Sous le rapport de Thistoire religieuse, il faut re- marquer des fragments sur les Indiens qui se font empaler au bord des fleuves sacrés et sur des îles où Ton voii de grosses idoles qui sont apparemment des idoles du Buddha^

Le Mokhtassar traite, après le chapitre sur les îles, de rhistoire générale du monde depuis Adam, puis des principales nations en établissant leur ori- gine à partir de Noé. 11 les classe selon qu'elles sont issues de Cham, de Japhet ou de Seni, et il dit quelques mots sur chacune d'elles, sur leurs carac- tères, sur leurs croyances et leur gouvernement, Cette exposition est malheureusement remplie en grande partie par l'histoire légendaire d'Adam et des patriarches qui est déjà bien connue et dont il y aurait fort peu de choses à tirer. Il convient peut- être de remarquer des noms de fils et de filles d'Adam , parmi lesquels celui de Anâk, qui fut la première magicienne , ou encore des noms de rois caïnites qui furent en guerre avec les Sétites et en dernier lieu avec Noé. Ces légendes servent parfois à expliquer certaines difficultés du texte coranique, par exemple le verset où il est dit que l'eau du déluge sortit du four, du tannour. On trouve là aussi l'histoire de la

' L'une de ces îles est appelée Vile du Bidadj (^o^^l i^j,{yah.).

142 JANVIER-FEVRIER 1896.

tour de Babel et de la confusion des langues. Les légendes d'Abraham, de Joseph, de Moïse sont re- prises dans l'histoire de l'Egypte. A ces récits d'ori- gine biblique se joignant les traditions arabes d'un caractère analogue : celles qui concernent la prédi- cation du prophète Houd et la tfestmctiowdes Adites , Lokman et ses aigles, les dévins 'Satih^ Ghikk l'ian- cien, Ghikk le second cm Ghikk d^YacUtariy et la devineresse Yémâmah , maîtresse de^DjaWi e* du Bah- réïn, dont il est aussi question dAns'ies Pïkuries d'or. Gitons encore des traditions Sur le géant Oudjâ{0g)t fils de la magiciehne *Anâk, 'fille d'Adam.

Les fi:*agments du Mokhiassar relatifs aux diffé- rentes nations devraient être rapprochés d'ouvjrages tels que ceux de Yàkôuti, d'ibn el-Wardi, de Di- michki et de Kazwini.'Ge qui y est dit sur les races nègres de l'Afrique est relativement abondant et ren- terme des détails très vraisemblables. Cki y trouve entre autres des traits curieux sur. les pratiques de certa^ins nègres lorsqu'ils se marient ^ lorsqu'ils im- plorent le ciel pour la pluie, dotôqu'ils, célèbrent la fête de leur fétiche qiii est un arbre.rLes royaumes nègres dont il est parlé soilt ceiBc des Koukau, de Gânah, où est la ville de Sidjilmâsah^ do-Damdam, d'ez-Zagâwah , de Kawân. Il est ensuite parlé des Nu- biens, du royaume d'el-Bodjah, des^/AliyasinSi^t du négus, des Kerk où Koiikahi ^ .^r» ;•. u ..»-.*

Parmi lés Jàphélitës sont cités.; lefi|;^u}Jes de Gog et de Magog, les Slaves, les Grecs anciens, les Hgumis, les Ghinois; les Turcs, les Peçgps, les

NOTE SUR UN OUVRAGE ATTRIBUE A MACOUDI. 143

*

Francs, les Espagnols. Le livre insiste beaucoup sur l'abondance de Torchez les Chinois. Il donne, selon l'usage des écrivains arabes, à l'empereur de Chine le nom de Bagbour ^ « Sa capitale, dit-il, est Ansou , distante de trente jours de Khanfau où abordent les vaisseaux musulmans^, n II donne ces détails sur la prostitution en Chine : « Lorsqu'une femme non ma- riée veut se prostituer, elle adresse une demande au roi qui lui fait remettre un sceau de cuivre marqué des signes royaux; elle se le suspend au cou, revêt des vêtements de couîéur et peut alors exercer en public son industrie; lorsqu'elle donne le jour à un enfant mâle , on le châtre et le roi l'emploie dans les services de sa maison^; si l'enfant est une fille elle suit la condition de sa mère. — r Les Chinois divisent leurs villes en dôiîx parties dont i'unç est réservée aux rois. Ils célèbrent une fête de sept jours à féqui- noxe de printemps.» - >

A propos des Persans quelques détails précis sont donnés sur le culte du feu : « On jette sur le feu des pyrées du soufre et de l'arsenic. On ne le touche qu'avec des pincettes d'argent. Le roi, pour célébrer

* Mais le mot est fort abîmé : JyiAJl .

^ M. Chavannè^ nous indique qi^e la ville ipi désignée doit être K'ai-fong fou , dans le Ho-nan , qui fut capitale de la Chine de 960 à 1126. Cette ville peut bien être à une trentaine de jours de Hang-tcheou dont Kan-p'ou (Khanfou) est le port. Le nom de Ansou n'est sans doute, comme le Khansâ dlbn Batoutah et le Quinsay de Marco Polo, qu'une altération de King-che «capitale».

^ C'est le passage auquel nous faisions allusion plus haut; voir les Prairies d'or, t. VIII, p. i48.

144 JANVIER. FÉVRIER 189G.

le culte dans un pyrée, s'asseoit sur un trône, ayant devant lui un grand mortier de pierre où l'on a mis de Teau; il prend en main un faisceau de bois (le barsom) et il en frappe Teau continuellement avec une grande violence comme pour la châtier detre l'ennemie du feu. » On lit aussi une tradition con- cernant l'origine de l'inceste dans le mazdéisme. « Les Persans , est-il dît , attribuent aux Manichéens l'inceste avec la mère, et n'admettent pas qu'il leur soit antérieur. »

Ce chapitre contient d'autres indications intéres- santes sur le culte chez les Roumis, sur la fortifi- cation au moyen de haies, l'élevage des chevaux de guerre et le commerce sans monnaie chez les Bor- djan. Il est dit que la capitale actuelle des Francs est Derîveh (»^^à), probablement Trêves, et que les Francs sont divisés en quatorze branches ; à côté d'eux un autre peuple est cité: les Ihtaradeh («ày^Aill). Je ne sais s'il faut lire les « Lotharingiens ».

Ayant traité encore des Sémites, l'auteur parie des devins arabes , puis des devins égyptiens. Il com- mence alors l'histoire de l'Egypte. Nous .en avons déjà dit quelques mots , et , comme nous nous réser- vons peut-être de faire de tout cet ouvrage l'objet d'un travail plus étendu, nous n'en dirons pas da- vantage aujourd'hui.

NOUVELLES ET MÉLANGES. 145

NOUVELLES ET MELANGES.

SEANCE DU 10 JANVIER 1896.

La séance est ouverte à 4 heures et demie, sous la prési- dence de M. Barbier de Meynard. Le procès-verbal de la séance précédente est lu; la rédaction en est adoptée.

M. Barbier de Meynard annonce la mort de M. Lancereau et rappelle ses travaux sur le folklore indou. Le bureau pro- pose de le remplacer, comme membre du Conseil, par M. Perruchon; M. Perruchon est élu, sous réserve de la ra- tification par l'assemblée générale.

Sont nommés membres de la Société :

S. A. le prince Roland Bonaparte, avenue d'Iéna, lo; présenté par MM. Barbier de Meynard et Cha- vanncs ; MM. Henri Nicolle, lieutenant au i" régiment étranger (bataillon de Siam, par Saigon); présenté par MM. Drouin et Leroux; .Henri Leduc, interprète en Chine, rue Jacob, 28, à

Paris; présenté par MM. Chavannes et Finot; Camille Sainson, gérant du vice-consulat de France à Ilokkeou (par Laokay); présenté par MM. Cha- vannes et Finot; PoMMEREAU, interprète judiciaire à TOued Fodda (département d'Alger); présenté par MM. Basset et Hondas; Provenzali, professeur d'arabe au lycée d'Oran; présenté par MM. Basset et Houdas.

M. Drouin* présente à la Société l'ouvrage de M. L. Cahun : vil. 10

lafaiMBaiB striu.iiLK.

140 JANVIKU-FEVRIER 1896.

Intruduction à nûstoire de l'Asie; Turcs et Mongols, des ori- gines à 1^05; — une notice bibliographique de M. de Lon- graire , sur la traduction des Mécaniques de Héron d'Alexan- drie, par M. Carra de Vaux; — une brochure de M. le heu- lenant-colonel B. Lowsley : Coins and Tokens of Ceylon. — M. le comte de Charencey présente , en son nom , des Mélanges de linguistique et des Recheixhes lexicographiqnes sur la langue basque.

M. Ayraonier donne lecture d'un rapport sur les inscrip- tions du Tchampa, découvertes par M. Camille Paris. (Voir ci-après le texte de ce rapport.)

M. Thttreau-Dangin communique une liste d*anciens noms de mois chaldéens qu'il a pu reconstituer grâce à des documents inédits de la seconde dynastie d'Our (environ q5oo av. J.-C).

M. Karppe, indisposé, s'est fait excuser; la lecture de sa communication sur Les fables d'Esope et Vassyriohgie est renvoyée à une séance ultérieure.

La séance est levée à 5 heures et demie.

ANNEXE AU PROCÈS-VEBBAL.

happort sommaiive de m. aymoniëii sur les inscriptions du tchampa, decolvertes et estampees par les soins de m. camille paris.

M. Camille Paris, planteur à Tourane (Annam), utilise avec zèle ses moments de loisir à des recherches archéolo- giques dans cette province de Quang Nam, dont Tourane est à la fois le port principal et le centre le plus septentrional. 11 y a déjà découvert plusieurs importantes ruines tchames , et il a envoyé au Ministère de l'instruction publique des pho- togravures et des notices sur ces ruines.

Ayant reçu dernièrement des instructions et du matériel à estampage, il a pu envoyer en France, en triple expédi- tion, des estampages d'inscriptions provenant toutes de cette

iNOUVELLES ET MELANGES. 147

même province de Quang Nam. J'ai fait la répartition des exemplaires qui étaient destinés à la Bibliothèque nationale , à la Société asiatique et à moi. Les estampages que M. Paris m'a ainsi donnés m'ont servi à faire un examen très som- maire de ces documents, écrits dans les deux anciennes lan- gues du Tchampa, le sanscrit et le tchame.

Je dis un examen très sommaire , mon intention bien ar- rêtée étant de ne revenir à l'étude des inscriptions tcliames que lorsque j'en aurai fini avec celles du Cambodge qui absor- bent en ce moment tous les loisirs que me laissent mes occupations.

La plupart des localités d'où nous viennent ces nouvelles inscriptions sont indiquées sur la carte-itinéraire de Tourane à la limite du Quang Nam, l'un de ces excellents croquis géographiques insérés, par M. Camille Paris, dans son inté- ressante publication, intitulée : Voyage d'exploration de Hué en Cochinchine , par la route mandarine (Leroux, 1889).

1" Première stèle de Dong Duong.

Je ne vois pas sur. cette carte Dong Duong, où M. Paris n'a pas encore été, m'écrit-il, les inscriptions de cette loca- lité ayant été estampées par ses indigènes annamites. Il y a deux stèles à Dong Duong. La première de ces stèles est à quatre faces : deux grandes mesurant jusqu'à 1 m. 45 de liauteur et o m. 90 de largeur, et deux petites, larges de o m. 26 et écrites sur une hauteur de 1 m. 35. L'écriture est très régulièrement tracée , très nette encore , sauf sur la première face où la pierre est un peu usée. Cette inscription est en sanscrit. Toutefois , sur l'une des petites faces où re- vient fréquemment le mot ksetra « champ » , le sanscrit me parait mêlé de noms indigènes. On lit sur le document les noms de Prithivïndravarman, Sri Jaya Indra [sic] varman, Sri Indravarman. Ce dernier régnait de 709 à environ 725 Saka. L'inscription parait remonter, en effet, au premier quart du viii* siècle Saka. Elle serait contemporaine des in- scriptions des stèles de Po N.ngar (Khanh lloa), de Yang

10.

148 JANVIER-FEVRIER 1890.

Tikuh et de Glai Lomov (Panrang) qui ont été publiées par le très regretté Abel Bergaigne.

3** Deuxième stèle de Dong Diiong.

La deuxième stèle de Dong Duong nous arrive en cinq parties, dont deux grandes faces d'une hauteur maxima de 1 m. o8 et larges de o m. 8o. La première de ces grandes faces a peu souiFert , l'écriture de ses dix-huit lignes est nette et régulière , tandis que la partie supérieure de l'autre grande face manque et que seules les dernières lignes sont intactes. Le sanscrit , qui est la langue de ces deux faces , parait à la fin mêlé de mots tchames. On y lit plusieurs fois le nom du roi Jaya Siniia varman.

Une des petites faces de la stèle , large de o m. 38 et écrite sur o m. 90 de hauteur, est intacte , bien conservée. Son dé- but est l'adoration sanscrite usuelle à Siva que suit un ordre du roi en langue tchame. Sa Majesté Jaya Sinha varman fait des dons à plusieurs divinités brahmaniques : Sri Indra paramesvara, Umà devi, etc., et termine par la formule imprécatoire : « Ceux qui déroberont les objets sacrés tombe- ront dans le M ahârauravanaraka ; ceux qui les surveilleront iront au Svargga. »

L'autre petite face de la stèle semble avoir donné les qua- trième et cinquième fragments estampés par les soins de M. Paris. Le fragment supérieur est en sanscrit. Sur le frag- ment inférieur, qui est en langue vulgaire, on lit encore le nom de Sri Jaya Sinha varman.

Cette deuxième stèle de Dong Duong remonte , je pense , au règne du roi Jaya Sinha varman, le premier de ce nom parmi ceux que nous connaissons actuellement, roi qui, plus tard, prit peut-être le nom de Jaya Indra varman. Ce prince régnait au milieu du xi" siècle Saka.

3* L'inscription de Qna My.

De Qua My, à 60 kilomètres au Sud , un peu Est de Tou- rane, proviennent, en trois fragments, les estampages d'une

NOUVELLES ET MELANGES. 149

grande inscription qui a été évidemment tracée sur une roche. Le principal fragment mesure i m. 70 de longueur sur o m. 80 de hauteur; les deux autres mesurent environ o m. 70 de longueur et o m. 4o de hauteur. Dans son in- tégrité l'inscription devait donc mesurer environ 2 m. 4o de longueur et o m. 80 de hauteur. Sur la pierre , bien pré- parée, ont été burinées, avec une grande régularité, neuf lignes xle beaux caractères hauts de Ix centimètres environ et atteignant jusqu à 9 centimètres aux groupes ou aux lettres enveloppantes.

Je n'ai pas vu de date sur ce document qui est en langue tchame , mais on y lit le nom du roi llarivarman qui célèbre des victoires remportées sur les Khmêrs et sur les Anna- mites. La forme de l'écriture, le sujet et le style même de l'inscription, tout nous rappelle d'autres inscriptions gravées sur roches que nous savons appartenir au roi Harivarman, telles que celle de Batau Tablait « la Roche fendue » de Pan- rang qui, après plusieurs dates, donne celle de 1093 Saka (voir ma première étude sur les inscriptions tchames , /oar/ia/ asiatique, 1891, p. 39-43 du tirage à part). Donc, selon toute vraisemblance, l'inscription de Qua My date de la fin du xi' siècle Saka.

4" Inscription de Gien Son.

De Gien Son, près de Tra Keù, à 32 kilomètres droit au Sud de Tourane, provient une inscription tracée sur «une grande pierre immergée », me dit M. Paris dans une de ses lettres. Ce document, long de 2 m. 10, haut de o m. 5o, est écrit en grands caractères de o m. 12 de hauteur et même o m. 27 aux groupes ou aux lettres enveloppantes. La forme de l'écriture indique une époque très ancienne; cette inscription sanscrite, qui ne comprend que deux lignes et vingt-cinq syllabes, parait rappeler les inscriptions de l^hadravarman 1", écrites sur la roche du CI16 Dinh , province du Phu Yen. On sait que ces documents remontent, selon Abel Bergaigne, an v' siècle de notre ère.

150 JANVIEK-FKVHIKR 1896.

5** Stèle de Bo Mang.

A Bo Mang, village situé à i6 kilomètres au Sud un peu Ouest de Tourane, M. Paris a découvert une stèle o en forme d'écussou » , selon son expression , couverte dHnscriptions sur ses quatre faces.

Les deux grandes faces , qui comptent treize lignes chacune , mesurent environ o m. 70 de hauteur sur o m. 60 de lar- geur. Les petites faces, larges de o m. i3 et écrites sur o m. 94 et o m. 80 de hauteur, présentent chacune, en haut , deux lignes écrites dans ]e sens de la longueur de la face , c'est-à-dire de bas en haut , et , au-des50us , l'une onze et l'autre huit lignes écrites horizontalement selon l'usage.

Les caractères beaux, arrondis , nets et lisibles, rappellent l'écriture de la stèle de Po Nagar (Khanh Hoa) du ix" siècle Saka. Mais les rois nonmiés dans cette inscription de Bo Mang , qui est moitié en sanscrit , moitié en langue vulgaire ( Jaya Indra varman et Jaya Sinha varman ) , nous ramènent à la seconde moitié du xi' siècle Saka , et j'estime que le mo- nument ne remonte qu'à cette date.

6" Le linga de Ha Lam,

Le linga de Ha Lam, entre Thanh Binh et Qua My, à 42 kilomètres au Sud un peu Est de Tourane, est un linga en pierre de o m. 56 de hauteur, dressé sur un socle évidé long de o m. 80. Une inscription sivaïte, en sanscrit, écrite sur une seule ligne longue de o m. 53 , a été tracée sur ce socle. La pierre est usée , mais les caractères sont encore dé- chiffrables.

7" L'inscription de Kuong My.

Enfin , à Kuong M y, à 66 kilomètres au Sud un peu Ouest de Tourane, M. Paris a découvert un fragment de face d'une stèle, fragment mesurant environ o m. 45 dans ses deux dimensions. On y compte huit lignes n'ayant que quelques mots, le commencement et la fin de chaque ligne manquant. L'écriture de ce fragment est très nette, très régulièrement

NOUVELLES ET MELANGES. i:y\

tracée. La langue est le tcliame. il v est question do palèi «pays, vUlages», de liumâ «champs, rizières» et de leur contenance en jak « mesures ».

Cet aperçu très sommaire suffit pour donner une idée de Timportance des envois que M. Paris fait, à titre complète ment gratuit. Ses estampages sont très suffisants et les der- niers frappés (de la stèle de Bo Mang, par exemple) indi- quent qu'il sait proGter de l'expérience acquise. Il ne peut utiliser lui-même ses découvertes épigraphiques, mais il prend des notes, les accompagne de photographies et de croquis topographiques clairs et consciencieux et j'estime que l'on pourra compter sur lui le jour où l'on voudra faire achever l'exploration épigraphique et archéol<^(|ue de celle partie encore inconnue de l'ancien Tchampa qui correspond aux provinces de l'Annam actuel, depuis le Quang Ngai, au Sud, jusqu'au Thanh Hoa, au Xord.

Dans cette prévision, je l'ai prié d'étudier cette question et de m'envoyer un avant-projet d'exploration ainsi que l'es- timation des dépenses présumées, lui promettant l'appui et le sympathique concours de tous ceux qui s'intéressent à l'étude du passé des nations de la péninsule transgangéti(|ue.

Paris, le i*' décembre 1895.

E. Ay.mo.\ier.

OUVRAGES OFFERTS À LA SOCIÉTÉ.

(Séance (lu 10 Janvier 1896.)

Par l'india Office : Indian Antiquarv, October 1896; in/i".

— Bibllotheca Indica. New séries, n*** 833 and 85 1. Cal- cutta; in^**.

— Notices of sanscrit inss. y by H. Saslri. Vol. IX. Calcutta ; in-/r.

— Descriptive Cataloçjue cf ihe mss. in the Lihrary oj the Calcutta sanscrit CoUcfje, 3 volumes, i8c)5; in 8".

fô2 JAiNVIER-FEVRIER 1896.

— Par le Ministère de rinstruction publique : Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, année 1894, 2 livraisons. Paris, 1896; in-8".

— J. de Morgan, Mission scientifique en Perse, tome II, études géographiques. Paris, 1896; gr. in-4°.

— Centenaire de