n % iV .a> t-^-^4 PA KJL ... N'--- Pt *^- OEUVRES DE CHARLES NODIER, ROMANS, CONTES ET NOUVELLES. Imprimerie d'EVERAT, rue du Cadran, n. i(i. i ŒUVRES DE CHARLES NODIER. IV LA FEE AUX MIETTES. PARIS, LIBRAIRIE D'EUGÈNE RENDUEL , RtTE DES CRAKDS-AUCUSTIRS , H. 2i. ^852. CABINlTOt LECTURE Litraine ancieime A T^oderne _E.DtSBOISg LS '1 Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa littp://www.arcliive.org/details/lafeauxmiettesOOnodi AUX MIETTES. 37 ci»l n'est que trop justement un objet d'in- quiétude et de terreur. Hélas ! dis-je dans la profonde amertume de mon cœur , voilà l'effet de notre ambitieuse et fausse civilisation !.. . Ce que j'ai de frères sur la terre se détournent de moi , parce que je porte ce funeste habit du riche qui leur dé- nonce un ennemi ! ... Et ce qui me reste à moi qui fuis le monde, comme ils me fuient, c'est le commerce de cette création vivante et sen- sible, mais impensante et impassionnée, qui ne peut pas payer mes sentiments d'un senti- ment ! . . . Je réfléchissois à ceci en mesurant du re- gard un grand carré de mandragores presque entièrement moissonné jusqu'à la racine par la main de l'homme , et sur lequel toutes ces mandragores gisoient flétries et mortes sans que personne eût pris la peine de les recueillir. Je doute qu'il y ait un endroit au monde où l'on voie plus de mandragores. Comme je me rappelai subitement que la mandragore étoit un narcotique puissant, propre à endormir les douleurs des miséra- bles qui végètent sous ces murailles, j'en arra- 5 38 LA FÉE chai une de la partie du carré qui n'étoit pas encore atteinte , et je m'écriai en la considé- rant de près : Dis-moi, puissante solanée, sœur merveilleuse des belladones, dis-moi par quel privilège tu supplées à l'impuissance de l'éducation morale et de la philosophie poli- tique des peuples , en portant dans les âmes souffrantes un oubli plus doux que le som- meil, et presque aussi impassible que la mort?.... — Vous a-t-elle répondu, me demanda un jeune homme qui se levoitàmes pieds? A-t-elle parlé ? a-t-elle chanté ? Oh ! de grâce, monsieur, apprenez-moi si elle a chanté la chanson de la mandragore : C'est moi , c est moi , c'est moi , Je suis la mandragore , La fille des beaux jours qui s'éveille a Taurorc , Et qui chante pour toi ! — Elle est sans voix , luirépondis-je en sou- pirant, comme toutes les mandragores que j'ai cueillies de ma vie — Alors^ reprit-il en la recevant de ma main. -<• AUX MIETTES. 59 et en la laissant tomber -sur la terre, ce n'est donc pas elle encore! Pendant qu'il restoit plongé dans une mé- ditation douloureuse , en proie au regret inex- plicable pour vous et pour moi de n'avoir pas encore trouvé une mandragore qui chan- tât, je prenois le temps de le regarder avec at- tention, etjesentois s'accroître de plus en plus l'intérêt que le son tendrement accentué de sa voix, et le caractère innocent et naïf de son aliénation, m'a voient inspiré d'abord. Quoi- que sa physionomie, fatiguée par une habi- tude non interrompue d'espérances et de désap- pointements, portât les traces d'un souci amer, elle n'annonçoit pas plus de vîngt-deux ans. Il étoit pâle ; mais de cette pâleur de tristesse et d'abattement sur laquelle on sent qu'unjour de pure allégresse ranimer oit toute la fraî- cheur de la santé ; ses traits avoient la pureté du style grec, mais non sa froideur et sa sy- métrie ; on devinoit même au galbe bien arrê- té de ces lignes régulières l'impression d'une âme rêveuse et mobile, quoique soumise et timide. La courbure étroite et noire de ses sourcils parfaitement arqués n'avoit certai- 40 LA FÉE *. nement jamais fléchi, sous le poids d'un re- mords, quedis-je! sous celui d'une de ces in- quiétudes passagères de la conscience qui troublent quelquefois jusqu'au repos légitime de la vertu. Ses grands yeux, quand il les rame- na sur moi, m' étonnèrent par je ne sais quelle transparence humide et bleue qui baignoit un disque d'ébène où le feu du regard s'étoit as- soupi, et ma monomanie poétique vint me rappeler l'atmosphère d'azur livide où plonge un astre échpsé. Enfin, pour m'expliquer plus clairement, et j'aurois peut-être du commen- cer par là, ce qui seroit arrivé infailliblement si j'étois maître de me défendre de l'invasion de la métaphore et du despotisme de la phra- se, je vous dirai en langue vulgaire que c'é- toit un fort beau garçon, qui avoit les yeux , les sourcils et les cheveux noirs comme du jais. Ce qui me frappa cependant le plus, tant la recommandation extérieure agit invincible- ment sur la raison la plus libre de préjugés, ce fut la recherche singulière, pour ne pas dire fastueuse, du costume de mon luna- tique, et l'aisance abandonnée avec laquelle AUX MIETTES. Â\ il portoit ces richesses, aussi insoucieusement qu'un montagnard des Higdlands qui descend aux basses-terres, drapé de son plaid. Une de ces chaînes d'or souple et doux que les Nababs rapportent de l'Inde paroissoit soutenir un médaillon sur sa poitrine , et le schall le plus fin de tissu et le plus élégant de broderies qui soit sorti des fabriques de Cachemire la tra- versoit en sautoir flottant. Quand il passa ses doigts forts et sa main musclée, mais d'un blanc pur et poli comme l'ivoire, dans les touf- fes de sa chevelure, je les vis étinceler de ba- gues, de rubis et de bracelets de diamants , et c'est un fait sur lequel je ne saurois me trom- per, moi qui apprécie de l'œil les pierres pré- cieuses, au carat et au grain, et qui défie sur ce point le réactif du chimiste , l'émeri du la- pidaire et la balance du joaillier. — Comment vous appelez-vous , mon- sieur?.... lui dis-je, avec l'expression un peu confuse , et difficile à caractériser pour moi- même , de l'attendrissement que m'inspiroit l'infortune de mon semblable, et du respect que m'imposoient malgré moi les débris de l'opulence d'un grand prince déchu. A2 LA FÉE — Monsieur ! . . . reprit-il en souriant. . . , je ne suis pas un monsieur. On m'appelle Mi- chel , et plus communément Michel le char- pentier, parce que c'est mon état. — Permettez-moi de vous dire, Michel, que rien n'annppce dans vos manières un simple charpen^r, et que je crains qu'une préoccu- pation d'esprit qui vous maîtrise, à votre insu, ne vous trompe sur votre véritable condi- tion. — Il est assez naturel, monsieur, de former une pareille conjecture dans la maison oii nous sommes, vous comme curieux, et moi, comme détenu; mais je vous assure que mon nom et ma profession sont les seules choses qu'on n'y ait pas contestées. Ce qu'il y a de vrai, c'est que je suis un charpentier opulent, le plus riche du monde, peut-être; et quant à ces objets de luxe dont l'étalage explique très-bien l'erreur obligeante dans laquelle vous êtes tombé sur mon compte, je ne les porte point par orgueil, je vous prie de le croire, mais parce que ce sont des présents de ma femme qui fait, depuis plusieurs années, un com- AUX MIF.ÏTES. >43 merce florissant avec le Levant, Si on ne m'en a pas retiré l'usage en m'admettant ici, c'est peut-être, comme je l'ai pensé quelquefois, que j'y suis placé sous quelque protection inconnue , et aussi parce que mon caractère inoffensif et paisible me recom- mande à l'humanité , à la confiance et aux égards des gardiens. Frappé de cette manière nette et simple d'exprimer des idées naturelles, dont je ferois probablement moins de cas si elle m'étoit plus familière : — Attendez , mon cher Michel, lui demandai-je d'un tonde curiosité inquiète: — Vous avez dû participer à des opérations bien importantes pour parvenir à un étatxle for- tune aussi considérable ?. . . Michel rougit , parut embarrassé un mo- ment, et puis arrêtant sur moi un œil assuré , mais plein de candeur : — Oui, Monsieur, répondit-il, mais j'ai peine moi - même à me rendre un compte exact de l'origine et de l'objet de mes entreprises, quoiqu'il n'y ait rien de plus vrai. C'est moi qui fournis les soUves de cèdre et les lambris de cyprès du palais que Salomon >4>4 LA FÉE fait bâtir à la reine de Saba , au juste mi- lieu du lac d'Arrachieh, à deux jours de l'oasis de Jupiter Ammon, dans le grand désert libyque. '' — Oh! oh ! m'écriai-je, ceci est tout-à-fait . différent. Mais vous m'avez dit, si je ne me trompe, que vous étiez marié. Votre femme est-elle jeune ? — Jeune! dit Michel encore plus troublé , Non, monsieur. J'imagine qu'elle a plus de trois mille ans , mais elle n'en paroît guère que deux cents. — De mieux en mieux , mon ami ! Ces no- tions, Dieu soit loué, ne sont plus de ce monde. Au moins, pensez-vous qu'elle soit belle , malgré son grand âge ? — Ni pour le monde, ni pour vous, mon- sieur. Belle pour moi , comme la femme qu'on aime , comme la seule femme qu'on puisse aimer ! . . . — Et ne vous est-il jamais arrivé de croire que la volonté de votre femme, que l'in- fluence de sa fortune et de son crédit , soient entrés pour quelque chose dansles persécutions que vous éprouvez ? AUX MIETTES. 45 — Je l'ignore , et je regretterois de l'avoir ignoré, car cette idée auroit embelli ma prison. — Pourquoi , Michel , pourquoi? — Parce qu'elle ne peut rien vouloir qui ne soit bien. — Oh Michel! vous excitez vivement ma curiosité ! Je voudrois connoître cette his- toire ! — Je ne sais si vous êtes comme moi , mes amis, mais j'aurois volontiers cédé ma place à trois séances solennelles de l'Institut , pour suivre Michel dans le labyrinthe fantastique où ses demi-confidences "m'avoient engagé Et si vous n'étiez pas comme moi, j'ai le bonheur de tenir le fil d'Ariane à votre dis- position. Faites passer rapidement sous le pouce de la main droite , — ou bien sous celui de la main gauche , si vous êtes scaeve ou gau- cher,— ou même sous celui des deux mains qu'il vous plaira d'employer , si vous êtes am- bidextre; faites-y passer, dis-je, en rétrogra- dant , les feuillets que vous venez de parcou- rir. Cela sera facile et bientôt fait, surtout si vous avez le geste assez sûr et assez agile, dans Â6 LA FÉE votre empressement , pour en ramener plu- sieurs à la fois. Vous arriverez ainsi au fron- tispice, à la garde, à la couverture, c'est-à- dire à la porte d'entrée de ce dédale ennuyeux, et vous pourrez faire voile vers Naxos. — Mon histoire, dit Michel d'un air réfléchi, en portant successivement les yeux sur le point qu'occupoit alors le soleil dans le ciel , et sur le petit coin de mandragores qui lui restoit à défricher, pour se détromper de l'existence de la mandragore qui chante, au moins dans le jardin des lunatiques de Glasgow — — Mon histoire ? elle est bizarre et incompré- hensible , sans douté , puisque personne n'y croit; puisqu'on juge au contraire , par- tout où j'en parle, que ma foi dans des événe- ments imaginaires au jugement de la raison universelle est un signe de foiblesse et du dérangement d'esprit ; puisque ce motif seul a déterminé les précautions bienveil- lantes dont je suis l'objet, que vous appeliez tout-à-l'heure des persécutions, et que je n'attribue qu'à l'humanité. Que vous dirai- je, enfin? cette histoire est pour moi une suite de notions claires et certaines, mais AUX MIETTES. kl telles que j'en trouve moi-même l'enchaî- nement inexplicable, et que j'essaierois quel- fois d'en détourner ma pensée, si elles ne me retraçoient l'idée de mes jours heureux, et si elles ne me rendoient surtout présentes la nécessité d'accomplir un saint devoir, pour lequel il ne me reste que ce jour, qui expire au coucher du soleil. J'allois l'interrompre. Il s'en aperçut, et continuant vivement comme s'il avoit prévu mon dessein : — Il faut, poursuivit-il en mettant le doigt sur sa bouche, avec une expression mysté- rieuse, que j'arrive à Greenock avant mi- nuit, et je m'inquiéterois peu de la longueur et de la difficulté du voyage, sij'avois ache- vé ma tâche. Voilà ce qui m'en reste, ajouta Michel, en me montrant les mandragores sur pied, qui se déploy oient en verdoyant, et se balançoient gaiement à une petite brise, sous le jeu des rayons qui traversoient les nuages comme une clairière. — Je ne suis pas en peine , continua-t-il , de finir ma besogne en quelques minutes, mais je n'ai pas de raison de vous le dissimuler, puis- AS LA FÉE que vous avez la bonté de vous intéresser à moi c'est là, c'est dans cette touffe de vertes et riantes mandragores qu'est caché le secret de mes dernières illusions ; c'est là qu'à la dernière, à laquelle il reste encore une fleur , à celle qui cédera sous le dernier effort de mes doigts , et qui arrivera muette à mon oreille, comme la vôtre, mon cœur se bri- sera! et vous savez si l'homme aime à re- pousser jusqu'à son dernier terme, sous l'en- chantement d'une espérance long-temps nour- rie, la désolante idée qu'il a tout rêvé Tout; et qu'il ne reste rien derrière ses chi- mères.... Rien !... j'y pensois quand vous êtes venu, et voilà pourquoi je m'étois assis. — Quel infortuné, ô mon Dieu, n'a pas eu sur la terre, où tu nous a jetés pêle-mêle, sans nous peser et sans nous compter dans un moment de colère ou de dérision ! . . . quel homme n'a pas eu sa mandragore qui chante ! . . . — Vous avez donc le temps , Michel , de me faire ce récit; et pendant que vous me le ferez, nous veillerons à la garde de vos mandragores, et surtout de celle qui a encore AUX MIETTES. ^^ une fleur, beUe d'ici comme une étoile. J'ima- pine que la providence peut nous fournir, du- rant les heures qui nous restent, quelquemotil de consolation. ^ Michel pressa ma main; il s'assit près de moi, les yeux tournés sur ses mandragores, et il commença ainsi : m. Comment un savant , sans qu'il y paroisse, peut se trouver chez les lunatiques, par manière de compensation des lunatiques qui se trouvent chez les savants. E suis né à Granville en Norman- die. — Attendez , Micliel ; un mot avant d'en- trer dans ce récit, que je tâcherai de ne pas interrompre souvent. 52 LA FÉE Jusque-là;, Michel m'avoit parlé en anglois; il me parloit en françois alors. — La langue françoise est votre langue na- turelle, et je ne m'en serois pas aperçu, à la manière dont vous vous exprimez dans celle dont nous nous sommes servis. Laquelle des deux vous est plus familière, car cela me seroit indiffèrent pour vous entendre ? — Je le sais, monsieur; mais j'ai cru remar- quer que vous étiez mon compatriote; et, quoique les deux langues me soient également familières , j'ai préféré celle qui me donnoit un titre de plus à votre attention, et peut- être à votre indulgence. — Devez-vous cet avantage , assez rare à votre âge et dans votre état, à l'usage ou à l'éducation ? — A l'usage et à l'éducation. — Pardonnez-moi tant de questions, Michel : parlez-vous d'autres langues que ces deux langues, avec la même facihté ? Ici Michel baissa les yeux, comme tontes les fois qu'il avoit à faire un aveu pénible pour sa modestie. — Je crois parler avec la même facilité tou- tes les langues que je sais. AUX MIETTES. 53 — Mais encore? — Celles de tous les peuples dont le nom a été recueilli par les historiens ou les voya- geurs, et qui ont écrit leur alpliabet. — Oh! pour cette fois, Michel, ce n'est ni l'éducation ni l'usage qui ont pu vous com- muniquer cette science perdue depuis les apô- tres! A qui en avez-vous l'obligation , je vous prie? — A l'amitié d'une vieille mendiante de Gr an ville . — Alors, dis-je en laissant tomber mes mains sur mes genoux , pour Dieu ! Michel ! reprenez votre narration , dussé-je ne jamais sortir, pour en entendre la fin, de l'hospice des lunatiques de Glasgow. — D'ailleurs , ajoutai-je en moi-même, il est probable, si cela continue, que je n'aurai rien de mieux à faire que d'y rester. «ik» IV Ce que c'est que Michel, et comment son oncle Tavoit sagement instruit dans Fétude des bonnes lettres et la pratique des arts mécaniques. E suis né à Granville en Normandie. , Ma mère mourut peu de jours après ma naissance. Mon père, que j'ai connu à peine, étoit un riche négociant qui trafiquoit i '^ o6 LA FÉE depuis long-temps dans les Indes ; à son dernier voyage , qui devoit être plus long et plus ha- sardeux que les autres, il me laissa sous la garde de son frère aine , qui Favoit précédé dans ce commerce, et qui n'a voit d'autre hé- ritier que moi. Mon oncle se ressentoit peut-être un peu dans ses manières de la rudesse qu'on attribue ordinairement aux marins : la fréquentation des orientaux, et quelque séjour parmi ces peuplades peu civilisées qu'on appelle sauva- ges, lui avoient inspiré une sorte de mépris systématique pour la société et pour les mœurs européennes ; mais il étoit doué , à cela près , d'un sens juste et délicat; et, bien qu'il m'en- tretînt de préférence des histoires merveilleuses de ces pays d'enchantement pour lesquels sa conversation m'inspiroit une prédilection de jour en jour plus vive, il trouvoit toujours manière d'en tirer pour mon instruction d'excellents enseignements. Les imaginations poétiques de l'homme simple, dont le com- merce du monde n'a pas altéré la naïveté , ne lui paroissoient gracieuses et charmantes qu'autant qu'il en résultoit;un avantage réel AUX MIETTr.S. 57 d'utilité morale pour la conduite de la vie^ et il les regardoit comme d'admirables em- blèmes qui enveloppent agréablement les leçons les plus sérieuses de la raison. Il avoit coutume de les terminer, pendant que j'étois encore suspendu au charme de ses récits, par cette formule qui ne sortira jamais de mon esprit : « Et si cela n'est pas vrai, Michel, chose » dont je suis à-peu-près convaincu , ce qu'il » y a de vi'ai, c'est que la destination de » l'homme sur la terre est le travail; son » devoir, la modération; sa justice, la tolé- » rance et l'humanité; son bonheur, la mé- n diocrité ; sa gloire , la vertu , et sa récom- )) pense , la satisfaction intérieure d'une bonne » conscience. » Quiqu'il ne fût pas très-savant , et qu'il n'entendît que par pratique la plupart des sciences essentielles de son état , il n'avoit rien négligé pour mon éducation : à quatorze ans , je savois passablement ce qu'on enseigne aifx enfants qui doivent être riches; les langues anciennes et modernes qui entrent dans les bonnes études classiques, la partie indispen- 58 LA FKli sable des beaux-arts, qui s'applique le plus communément aux besoins de la société, et même quelques arts d'agrément qui contri- buent au bien-être ou à la consolîition de l'homme livré à lui-même, par l'effet de son caractère ou le hasard de sa fortune ; mais on m'avoit fait approfondir davantage les élé- ments les plus positifs des connoissances hu- maines , dans leur rapport expérimental avec l'utilité commune , et mes maîtres ne trou- voient pas que j'eusse mal profité. J'arrivois, comme je l'ai dit, au commen- cement de ma quinzième année. Un soir, mon oncle me tira à part à la fin d'un petit régal qu'il avoit donné à mes instituteurs et à mes camarades , le propre jour de Saint-Michel , qui est celui-ci, et qui est l'anniversaire de ma naissance, et de la fête de mon patron; c'étoit à Granville , où saint Michel est par- ticulièrement honoré , un des derniers jours des vacances. Après m'avoir baisé tendrement sur les deux joues, il me fit asseoir en face de lui, vida sa pipe sur son ongle, et me parla dans les ter- mes que je vais vous rapporter. AUX MIETTES. 59 (( Écoute, mon enfant, ce n'est pas un » conte que je vais te faire aujourd'hui ; je ,) suis content de toi; te voilà, grâce à Dieu - » et à ton bon naturel, un assez joli garçon » pour ton âge ; il faut maintenant penser à » l'avenir, qui est toute la vie du sage, puis- » que le présent n'est jamais , et que le passé » ne sera plus. J'ai entendu dire cela dans un » pays où l'on en sait plus long qu'ici. Je te » vois tous les avantages qui peuvent recom- » mander dans le monde un aimable enfant » bien nourri, entretenu d'utiles instructions, » et pénétré de principes honnêtes; cepeu- » dant, mon pauvre Michel, tu ne tiens pas » plus à la vie, par une ressource solide, que )) la cendre qui vient de tomber de ma pipe , » tant que tu n'as pas un bon état à la main. » Je n'ai pas parlé de ceci, tant que je t'ai vu » frêle et gentil comme une petite fille qui » n'a affaire que de vivre et de se porter gail- » lardement, parce que je craignois de te fa- » tiguer, en compliquant des études que tu » poussois déjà plus chaudement que je n'au- » rois voulu pour une santé qui m'est si » chère ! A cette heure , petit , que nous som- 60 LA FKE » mes sortis des brisants^ que nous filons sous » un joli vent comme des oiseaux, et que » iious avons notre gourdoyement aussi libre » que des poissons, il faut que nous parlions » raison dans la chambre du capitaine. — Avec )) tes joues épanouies et vermeilles qui ressem- » blent à des pivoines, et tes mains aussi for- » tes que le meilleur harpon qu'ait jamais » lancé un pécheur hollandois , sur les côtes » du Spitzberg, tu serois bien étonné s'il » falloit, je ne dis pas gréer un canot, mais » tailler une pièce au radoub, étancher une » étoupe goudronnée au calfat, ou tendre » une ligne à Festrompe. Je te parlerai de » cela une autre fois, et je ne te reproche » pas, cher neveu, de ne pas savoir ce que » je ne t'ai jamais feit apprendre ; ce que je » veux te dire pour ta gouverne , c'est que » c'est dans la pratique des métiers , quelque » soit le vent qui fatigue tes relingues , ou le » sable que te rapporte la sonde, c'est là » seulement , vois-tu , que sont placés nos » moyens les plus assurés d'existence; et » si tu voyois dans une de ces occasions dif- » ficiles où tous les hommes peuvent se trou- AUX MIETTES. 61 » ver , un savant ou un homme de génie qui » ne sache faire œuvre de ses dix doigts, tu » en aurois vraiment pitié. Après le prêtre » auquel j'ai foi , et le roi que je respecte ,, la » position la plus honorable de la société , » Michel, c'est celle de l'ouvrier. )) Tu pourrois me dire à cela, Michel, que » tu as de la fortune, et tu ne me le diras » pas, car tu es un enfant raisonnable et » beaucoup plus réfléchi que ton âge ne le » comporte. Il me seroit en effet trop facile » de te répondre et de te désabuser ; il n'y a » de fortune solide pour l'homme que celle » qu'il doit à son travail ou à son industrie, » et qu'il ménage et conserve par sa bonne » conduite: celle qu'il reçoit du hasard de sa » naissance appartient toujours au hasard, et^ » la plus hasardeuse de toutes est celle de » ton père et la mienne , la fortune du marin, » La tienne est en effet assez grande au- » jourd'hui pour satisfaire à l'ambition d'un » homme simple qui ne veut que se reposer , » et qui ne cherche de plaisirs que ceux dont » la nature est prodigue pour les honmies » simples; mais à supposer qu'elle t'arrive Cf2 LA FÉE » bien plus tôt que tu ne le voudrois, et que )) notre mort devance le terme commun, » pour t'enrichir malgré toi , au moment où » l'aisance et la liberté ont le plus de prix, » que ferois-tu, mon pauvre Michel, de ton )) opulente oisiveté ? les loisirs des gens riches » ne sont qu'un insupportable ennui pour » ceux qui n'en savent pas appliquer l'u- » sage au bien-être des autres ; et il n'y a » point de Crésus, vois-tu, qui n'ait senti » quelquefois que le meilleur des jours de la » vie est celui qui gagne son pain. » J'arrive maintenant au point le plus im- » portant de mon sermon , car tu savois aussi » bien que moi tout ce que je t'ai dit jusqu'ici. » Mon intention, cher petit neveu, n'est pas » d'attrister ta fête par l'inquiétude d'un » malheur possible, mais contre lequel toutes » les circonstances nous rassurent. Ton père » avoit placé son bien et une partie du mien » dans une belle spéculation qui nous sourioit » depuis vingt ans ; il y en a deux que je n'ai )) reçu de ses nouvelles , et les malheureuses » guerres de l'Europe. expliquent trop ce re- » tard, pour que je m'en sois mis en peine AUX MIETTES. 65 » plus qu'il ne convient à un vieux loup de » mer qui a été retenu trois ans aux îles Bis- » sayes , et qui regretteroit de n'y être pas » encore, soit dit en passant, si je ne t'aimois » aussi tendrement que mon propre fils. Mais, » comme dit le marin , au bout du câble faut » la brasse, et si dans deux autres années d'ici, » nous n'avions pas entendu parler de Robert, » il seroit force de risquer le tout pour le » tout, et d'aller le chercher d'ile en île, cer- » tain que je suis de te le ramener, car je » sais mieux son itinéraire, Michel, que tu » ne sais la longitude d'Avranches. Alors » cependant, adieu le double patrimoine du » pauvre Michel! Plus d'oncle, plus de père, » plus d'habit d'hiver, plus d'habit d'été, » plus d'argent dans la poche le dimanche , » plus de banquet à la maison le jour de sa » fête : Il faudroit, tout savant qu'il fût, si » on lui refusoit une place de répétiteur chez » le riche, ou une place d'expéditionnaire » chez le chef de bureau , que M. Michel allât » déterrer ses coques dans le sable pour dé- » jeûner, et qu'il allât mendier pour dîner, » h côté de la vieille naine de Granville, sur » le morne de l'église. » r)A LA Fi:i': Arrêtez, arrêtez, mon oncle! lui dis-je en baignant sa main de larmes de tendresse! Je serois trop indigne de vous, si je ne vous avois pas encore compris. L'état de charpentier m'a toujours plu. « L'état de charpentier! s'écria mon oncle avec une sorte d'explosion de joie, » tu n'es vraiment pas dégoûté ! Je ne t'en au- » rois jamais indiqué un autre ! Le charpen- » tier, mon enfant! c'est dans ses chantiers » que notre divin maître a daigné choisir son » père adoptif!... et ne doute pas qu'il ait » voulu nous enseigner par là que, de tous les » moyens d'existence de l'homme en société, » le travail manuel étoit le plus agréable à ses » yeux 5 car il ne lui en coûtoit pas davantage » de naître prince, pontife ou publicain. Le » charpentier, souverain sur mer et sur terre » par droit d'habileté, qui jette des vaisseaux » à travers l'Océan, et qui édifie des villes pour » commander aux ports, des châteaux pour » commander aux villes, des temples pour » commander aux châteaux! Sais-tu que j'ai- » merois mieux qu'on dît de moi que j'ai lancé » dans l'espace les solives de cèdre et les lam- » bris de cyprès du palais de Salomon que AUX MIETTES. 65 » d'avoir écrit la loi des Douze Tables ? » C'est ainsi, monsieur, qu'il fut convenu que j'apprendrois l'état de charpentier, jusqu'à l'âge de seize ans, qui étoit l'époque extrême où le défaut de renseignements sur le sort de mon père pouvoit en faire pour moi une im- portante ressource ; mais mon oncle exigea en même temps que je ne renonçasse point aux études que j'avois commencées, et qui furent seulement distribuées en sorte que mes doubles travaux ne se nuisissent pas mutuellement. Comme cette disposition, qui ne me prenoit pas plus de temps, jetoit au contraire une dis- traction agréable et variée dans ma vie, mes foibles progrès parurent encore plus sensibles que par le passé. En moins de deux ans, j'étois devenu maître ouvrier ; et d'un autre côté, je connoissois assez les langues classiques pour pénétrer peu à peu, avec une facilité qui s'aug- mentoit tous les jours, dans l'intelligence des autres. Je vous prie de croire que ma modestie n'est presque intéressée en rien à cet aveu, puisque je devois ces nouvelles acquisitions de mon esprit à des enseignements particuliers dont tout autre que moi auroit certainement 66 LA FÉE AUX MIETTES. tiré un plus grand profit. C'est ce qu'il faut que je vous explique maintenant pour l'intelligence du reste de mon histoire , si toutefois elle n'a pas déjà lassé votre patience. — Je témoignai à Michel que je l'entendrois avec un plaisir que ma seule crainte est de ne pas faire partager au lecteur, — et il continua : Où il commence a être question de la Fée aux Mieltes. I VOUS êtes jamais allé à Granville, monsieur^ vous devez avoir entendu parler de la naine qui couclioit sous le porche de l'église , et qui mendioit à la porte? — 68 LA FÉE — Ce que vient d'en dire votre onde, Michel , est tout ce que j'en sais ; et je ne pen- sois pas que cette malheureuse créature pût tenir une autre place dans votre histoire. C'est ce qui m'a empêché de m'en informer. — La naine de Granville , reprit Michel , étoit une petite femme de deux pieds et demi au plus, dont la taille courte, et d'ailleurs assez svelte, étoit la moindre singularité. Personne ne lui avoit connu ni origine ni parents; et quant à son âge, il étoit tel qu'il n'existoit pas un vieillard à dix lieues à la ronde, qui se sou- vînt de l'avoir connue plus jeune en appa- rence, plus huppée, ou plus grandelette. Les gens instruits pensoient même qu'on ne pou- voit expliquer naturellement les traditions po- pulaires qui couroient à son sujet, qu'en sup- posant qu'il y avoit eu successivement plusieurs femmes semblables à celle-ci , que la mémoire des habitants s'étoit accoutumée à confondre entre elles, à cause de l'analogie de leur physio- nomie et de leurs habitudes, et on citoit en effet un titre de ^569, où le droit de coucher sous le porche du grand portail, et de pré- senter l'eau bénite aux fidèles pour en obtenir AUX MIETTES. 69 quelque légère aumône, lui étoit garanti en reconnoissance du don qu'elle avoit fait à l'é- glise de plusieurs belles reliques de la Thé- baïde. Cette méprise paroissoit d'autant plus vrai- semblable qu'on avoit vu maintes fois la naine de Granville s'absenter pendant des mois, pendant des saisons, pendant des années, et même pendant le cours d'une ou deux géné- rations, sans qu'on sût ce qu'elle étoit deve- nue ; et il falloit en effet qu'elle eût considé- rablement voyagé, car elle parloit toutes les langues avec la même facilité , la même pro- priété de termes, la même richesse délocu- tion, que le francois de Blois ou de Paris, qui n'étoit pas lui-même sa langue naturelle. Cette science de souvenirs dont elle ne faisoit aucun étalage, car elle ne se servoit d'ordinaire que de notre patois bas -normand, lui avoit donné, comme vous pouvez croire, uq immense crédit dans les écoles où elle venoit journellement re- cueillir pour ses repas les débris de nos déjeu- ners, et cette dernière particularité, jointe aux idées superstitieuses et aux folles rêveries dnot nos nourrices et nos domestiques nous ber- 70 LA IKE çoieiit depuis l'enFance^ avoit valu à la pauvre naine, parmi les jeunes garçons de mon âge, un surnom assez fantasque : on Fappeloit la I^ée aux Miettes. C'est ainsi que je vous en parlerai à l'avenir. Ce qu'il y a de certam, monsieur, c'est qu'au- cune difficulté de thème ou de version n'eût embarrassé la Fée aux Miettes, et elle se gardoit bien de nous les expliquer sans nous les rendre aussi claires qu'elles l'étoient pour elle-même, de sorte que notre travail se trou voit infini- ment meilleur et notre instruction aussi, puis- que nous entendions parfaitement tout ce qu'elle nous faisoit faire, et que nous pouvions appuyer par de bonnes autorités et de bons raisonnements tout ce que nous avions fait. Nous n'étions pas assez ingrats pour cacher les obligations que nous avions à la Fée aux Miettes, mais nos respectables maîtres, qui ne voyoient en elle qu'une misérable mendiante, et qui l'honoroient cependant comme une digne femme, n'étoient pas fâchés de sentir notre émulation excitée par une illusion innocente. — Oh! oh! s'écrioient-ils en riant, quand il arrivoit une excellente composition cicéro- AUX MIETTES. 7i nieiine qui enlevoit d'emblée la première place, — voici qui ressent la touche et l'inspi- ration de la Fée aux Miettes. — Et il n'y avoit rien de plus vrai. J'ai souvent désiré de savoir si ce dicton s'ëtoit conservé à Granville. * — La Fée aux Miettes n'est donc plus à Gran- ville, mon ami ? — Non, monsieur, répondit Michel en sou- pirant et en élevant les yeux au ciel ! VI Où la Fée aux Miettes est représentée au naturel , avec de beaux détails sur la pêche aux coques, et sur les ingrédients propres a les accommoder, pour servir de supplément a ta Cuisinière bour- seoise- L i/y avoit pas un écolier a Grau- i ville qui n'aimât la Fée aux Miettes, continua Michel , mais elle m'inspiroit dès ma douzième année un penchant de vénération 7-4 LA l KK tendre et de soumission presque religieuse qui tenoit à un autre ordre d'idées et de senti- ments. Etoit-il l'effet d'une reconnoissance profondément sentie, ou le résultat de cette éducation privée quim'avoit fait contracter de bonne heure , dans la conversation de mon oncle André, le goût de l'extraordinaire et du surnaturel, c'est ce que je ne saurois démêler. Il est vrai , cependant , qu'elle m'affection- noit elle-même entre tous mes camarades, et que, si je l'avois voulu, j'aurois toujours été le premier de l'école. Je ne le desirois point, parce que cet avantage qu'on prend sur les au- tres est une des raisons qui nous en font haïr, et que je regardois l'amitié comme un avan- tage bien plus doux que ceux qui résultent de la supériorité de l'instruction et du talent, C'étoit donc pour mon propre bonheur , et il y a bien peu de mérite à cela, que dans les fréquentes conférences où nous admettoit la Fée aux Miettes , sous le porche de l'église , avant d'entrer à la messe ou aux vêpres , je lui disois le plus souvent, en la tirant un peu en particulier : — J'ai eu du temps cette semaine pour travailler à ma composition , et je la AUX MJKTTES iO crois aussi bonne que je puisse la faire , en m'aidant, à part moi, des conseils que j'ai re- çus de vous jusqu'ici; mais voilà Jacques Pel- levey que ses parents veulent mettre dans les ordres , et Didier Orry dont le père est bien malade , et recevroit une grande consolation de voir Didier réussir dans ses études. Connue j'ai fait tout ce qu'il falloit pour contenter mon oncle et mes professeurs, je ne désire maintenant que de voir Jacques et Didier al- terner à la première place jusqu'à la fin de l'année. Je vous prie aussi de soutenir un peu Nabot, le fils du receveur, quoique je sache bien qu'il ne m'aime pas, et qu'il me battroit s'il en avoit la force ; mais parce qu'il me sem- ble qu'il auroit moins d'aigreur dans le carac- tère, s'il n'étoit pas si malheureux dans ses études, et que le dépit d'être toujours le der- nier n'eijt pas altéré son naturel. — Je ferai ce que tu me demandes , me ré- pondoitlaFée aux Miettes en prenant un petit air soucieux , et je ne suis pas étonnée que tu me l'aies demandé, parce que je connois ton bon ((j'ur; mais il seroit possible, si je réus- sissois , que tu n'eusses pas le grand {U'ix à la 76 LA FEE Saint-Michel. — Alors, lui répondis-jCj cela me seroit égal. — Et à moi aussi, reprenoit la Fée aux Miettes, avec un sourire doux et significatif que je n'ai jamais connu qu'à elle. J'eus pourtant le grand prix cette année-là, avec Jacques, qui entra au séminaire, et Di- dier, dont le père guérit. Nabot mérita V ac- cessit au grand étonnement de tout le monde, mais il m'en a long-temps voulu, parce qu'il regarda comme une injustice la préférence qu'on m'avoit donnée sur lui. — Avez-vous eu d'autres ennemis au monde, Michel?.... — Je ne crois pas, monsieur. Jusqu'ici je ne vous ai parlé que de l'âge et de la taille de la Fée aux Miettes. Vous ne la connoissez pas encore. Je vous ai dit , si je ne me trompe, qu'elle étoit assez svelte dans sa tour- nure, mais cela ne peut s'entendre que d'une très-vieille femme qui a conservé, par bonheur ou par régime, quelque souplesse et quelque élégance de formes. Elle prétoit souvent ce- pendant à l'idée que nous nous faisions de sa décrépitude, en s'appuyant toute courbée sur AUX MIETTES. 77 une petite béquille de bois du Liban, surmontée d'une forte poignée de je ne sais quel métal in- connu, mais qui avoit l'éclat et l'apparence du vieil or. C'est cette baguette curieuse, dont elle n'avoit jamais voulu se défaire en faveur des juifs dans sa plus grande indigence , qui lui fit décerner bien avant nous, par les petites écoles de Granville, ses titres de féerie. Il est vrai qu'elle lui venoit de sa mère, ou même de sa grand-mère, si la chronologie du monde permet cette supposition, et je vous demande si ces deux respectables personnes dévoient avoir été de grandes princesses. Il faut bien passer quelque vanité aux pauvres gens. C'est le seul dédommagement de leurs misères. Aussi n'étoit-ce pas ce petit travers qui tour- mentoit ma vive et sincère amitié pour la Fée aux Miettes. Elle en avoit un autre, la bonne femme, qui m'affligeoit mille fois da- vantage , le souvenir d'une ancienne beauté qu'elle ne croyoit pas tout-à-fait effacée , et dont elle parloiten se rengorgeant, avec une complaisance qu'on ne pouvoit s'empêcher de trouver risible. Je n'étois pas des derniers à m'en égayer en sa présence, car autrement je 78 LA FÉE ne me le serois jamais permis. Je lui avois trop (J'oblijjations pour cela. — Tu as beau plaisan- ter, mecliant sournois, disoit-elle alors en me frappant gentiment de sa béquille Il arrivera un jour oii mes charmes auront assez d'empire sur le beau Michel pour le faire extra vaguer d'amour! — — De l'a- mour pour vous, Fée aux Miettes! m'écriois- je en riant; ni plus ni moins, en vérité, que pour ma bisaïeule, si elle ressuscitoit aujour- d'hui avec un siècle de plus sur la tête — et no- tre dialogue étoit bientôt couvert par les ac- clamations de toute la brigade joyeuse, qui dansoit en rond autour d'elle enchantant: Ah ! qu'elle est belle , la Fée aux Miettes ! . - . . mais nous finissions toujours par la cajoler un peu, et elle s'en alloit contente Ce n'est pas que la caducité de la Fée aux Miettes eût rien de repoussant. Ses grands yeux brillants quirouloient avec un feu incom- parable entre deux paupières fines et allon- gées comme celles des gazelles ; son front d'i- voire où les rides étoient creusées avec des flexions si douces et si pures, qu'on les auroit prises pour des embellissements ajustés par la AUX MIETTES. 79 main d'un artiste; ses joues, surtout, éclatantes comme une pomme degrenadecoupée en deux, avoient un attrait d'éternelle jeunesse qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer ; ses dents même auroient paru trop blanches et trop bien rangées pour son âge , si, aux deux coins de sa lèvre supérieure , sa bouche fraîche et rose encore n'en avoit laissé échapper deux , qui étoient à la vérité plus blanches et plus polies que des touches de clavecin , mais qui s'allon- geoient assez disgracieusement d'un pouce et demi au-dessous du menton. Et je me surprenois quelquefois à dire tout seul : Pourquoi la Fée aux Miettes ne s'est- elle pas fait arracher ces deux diables de dents?.... La Fée aux Miettes ne montroit jamais ses cheveux, probablement parce qu'ils auroient contrasté avec l'ébène desessourcils. Ils étoient ramassés sous un bandeau d'une blancheur éblouissante, surmonté d'un fichu également blanc, plié en carré à plusieurs doubles, et posé horizontalement sur la tête comme la plinthe ou le tailloir du chapiteau corinthien. Cette coiffure qui est celle des fcnmies de Gran- 80 LA FEE ville, de temps immémorial, et dont on ne fait usage en aucune autre partie de la France, quoi ment , répondit-elle, cet attrait de la patrie dont tu parles, qui me fait rechercher avec empressement les ports d'où la route d'Orient m'est toujours ouverte; je comptois obtenir, tôt ou tard, de la charité des marins, mon passage sur quelque bâtiment, et les longues guerres qui viennent de finir m'ont, durant tout le temps de ton enfance, privée de cet avantage. Combien, si je ne t'avois connu, n'aurois-je pas regretté d'avoir quitté Gree- nock , où cette occasion se présente tous les jours, et où je n'étois du moins pas obligée de coucher sur la pierre froide , sous un porche battu du vent, carj'y avois et j'y ai encore, si Dieu l'a permis, unejolie maisonnette appuyée contre les murs de l'arsenal. Une autre raison, continua-t-elle en minaudant , et en me flat- tant du geste et du regard , c'est l'amour que AUX MIETTES. j'ai conçu pour un petit cruel qui ne recon- noît pas ma tendresse. — Et puis, comme par un fâcheux retour sur elle-même, elle baissa les yeux, soupira, et parut re- pousser du dos de la main une larme prête à couler. — Laissons , laissons , repris-je , cette plaisan- terie hors de saison qui ne va pas à votre âge ni au mien ; une femme aussi pieuse et aussi sensée que vous êtes peut s'en faire un jeu innocent, mais elle viendroit mal dans une conversation sérieuse. Maintenant que la paix est faite , il n'y a rien de plus aisé que de vous assurer, avec vingt louis d'or de mes épargnes, un bon passage pour Greenock , qui n'est pas au bout du monde , mais qui doit être , si je ne me trompe , à six ou sept lieues plein- ouest de Glasgow, dans le comté de Ren- fre^v. Voyez, ma bonne mère, si cela vous accommode, et pour peu que vous pensiez y être plus heureuse qu'à Granville, je vous dispenserai avec plaisir de recourir à la gé- nérosité des mariniers. — Et de qui veux-tu que j'accepte ce bien- fait , Michel ? de toi , dont la fortune est peut- 88 LA FÉE être perdue à jamais, au moment où tu y penses le moins ? — Je ne sais , dis-je , Fée aux Miettes, mais la fortune réelle d'un maître ouvrier n'est ja- mais perdue , tant qu'il a des bras et du cou- rage; mon éducation est finie, mon aptitude au travail éprouvée, ma constitution vigou- reuse, et mon âme ferme. L'avenir ne peut m'enlever désormais que ce qu'il plairoit à la Providence de me ravir, et je suis tout résigné d'avance à ses volontés , parce qu'elle sait mieux ce qui nous convient qiz-e nous ne le savons nous-mêmes. — Je te sais gré de ta générosité, repartit la Fée aux Miettes, mais tu comprends qu'elle n'inquiète pas médiocrement ma pudeur et ma délicatesse. Passe encore si tu me laissois l'espérance de partager un jour ma petite for- tune avec la tienne et de devenir ton heureuse femme ! \. — Oh oh! Fée aux Miettes, que ce ne soit pas cela qui vous arrête, dis-je à mon tour, en lui cachant le mieux que je pus le fou rire dont sa proposition faillit me faire éclater. Je suis, à la vérité, fort loin de penser aujour- AUX MIETTES. 89 d'il ai à un établissement aussi grave que le mariage , mais tout vient à son temps dans la vie ; nous sommes gens de revue , s'il plaît à Dieu , et je ne réponds de rien , si nous nous retrouvons quelque part, quand je serai mûr pour prendre le parti que vous dites. Au moins puis-je vous répondre que je n'ai contracté jusqu'ici aucun engagement qui m'en empê- che ! — Tu me combles de joie, mon cher Michel, et il n'y a plus qu'une chose qui m'arrête. J'ai eu le bonheur de te servir quelquefois de mon expérience et de mes conseils, et tu n'es pas encore arrivé au point de t'en passer toujours. Si tu me procures le moyen de re- tourner à Greenock , ne te manquera-t-il rien quand je serai partie? — De vous savoir heureuse , Fée aux Miettes. En prononçant ces paroles, je serrai cor- dialement sa petite main qui irembloit dans la mienne, et je rencontrai ses yeux animés, en se fixant sur moi, d'un feu extraordinaire que je n'avoisjamaisvu briller dans ceux d'une femme. 90 LA FÉE AUX MIETTES. Seroit-il possible , en effet , me demanda i- je en la quittant, que cette pauvre vieille m'aimât? Vif, Coniineiu 1 oncle d<; Michel se mit en mer, ei Loninu-nt Micliel fut charpeniier. 'a VOIS réellement vingt louis d'or en réserve sur les gratifications de douze francs (jue mon onde André ne manquoitpas de me distribuer tous les dimanches, et dont 92 LA FEE il me restoit toujours quelque chose, parce que je ne dépensois que ce que je trouvois l'occa- sion de donner. Cependant , je n'étois pas sans quelque scrupule sur le droit que je pouvois avoir de disposera seize ans d'une somme aussi forte, et si je m'étois engagé très-avant dans ma promesse à la Fée aux Miettes , c'est que je savois que mon oncle André ne mecontrarioit jamais , et qu'il me contrarieroit moins en- core, en cette occasion, sur l'honnête emploi d'un argent inutile. Quand j'entrai le soir dans sa chambre, son maintien grave et rêveur m'interdit. J'i- maginai d'abord que le moment n'étoit pas favorable pour lui faire ma confidence , et je me retirois doucement , lorsque j'entendis qu''il me rappeloit. « Michel , me dit-il , eu me faisant asseoir en face de lui , et en prenant une de mes mains entre les siennes, « mon cher Michel, le mo- ^) ment dont je t'avois parlé est venu , sans » que nous ayons reçu de nouvelles de Robert. » Il faut donc , mon fils , que je parte , et que » j'accomplisse le devoir d'un bon associé, » d'un bon frère et d'un honnête homme, AUX MIETTES. 95 » pour retrouver la trace de ton père, qui ne » peut m' échapper ; et s'il m'est impossible d'y » parvenir — Dieu veuille nous épargner cette » douleur — , pour recueillir du moins quel- » ques débris de la fortune qu'il devoit te » laisser. Cette résolution étoit formée de loin, » comme tu sais, et mes mesures si bien pri- » ses que l'arrivée inopinée de Robert en » pouvoit seule empêcher l'effet. Yoilà le » sablier vide, et celui qui marque les années » de ma vie s'épuise aussi. Je n'ai pas dû » perdre de temps, mais j'ai voulu m'épar- « gner autant que possible la vue des larmes » qui mouillent tes joues, et qui tombent » amèrement sur mon cœur d'homme. Tu es » assez fort aujourd'hui pour mettre de toi- » même le courage d'un vieillard à l'abri de » cette épreuve. Essuie tes yeux, petit, et » embrasse-moi avec la fermeté d'un noble » garçon. Je pars demain. » A ces mots les sanglots m'étouffèrent, je n'eus pas la force de me lever pour me jeter dans les bras de mon oncle André, et je cachai ma tête entre ses genoux. )i Voilà qui est bien, dit-il d'une voix as- 9â la fée » surëe. Cela se dissipera comme un nuage, » et gaiement j'espère, car le soleil est à l'ho- » rizon. J'aurois plus de motifs que toi de » m'inquiéter , si je te laissois dans une posi- » tion qui pût m'alarmer sur ton avenir, » mais tu as bien profité de tes études et » de ton apprentissage, et je ne crois pas » qu'il y ait un homme dans les cinq par- » ties du monde qui puisse se passer plus » allègrement de cette fiction de la for- » tune , qu'on n'a inventée , crois - moi , » que pour les infirmes et les paresseux. » Tu es grand, bien fait, alerte, suffisam- » ment informé des connoissances utiles , et, » par dessus tout cela, comme je l'ai désiré, » un des bons ouvriers qui aient jamais fait » crier une scie et retentir un maillet dans » les chantiers de Gran ville. Toutes les incli- » nations que je te connois sont pour le tra- » vail et la médiocrité, et je n'ai plus besoin » de te rappeler qu'une médiocrité aisée, qui » est meilleure que la richesse , ne manque » jamais au travail. C'est demain que tu entres » à la journée chez ton charpentier, et c'est » à compter de demain que chaque jour te AUX MIETTES. 95 » rapporte un salaire. Comme j'ai pourvu à » te conserver jusqu'à la Saint-Michel pro- » chaine, dans la maison où nous sommes, » le domicile, la nourriture, et toutes les né- » cessités de la vie, sans compter mes vieilles » nippes et. tout ce qui en dépend, dont tu » useras à ton plaisir, cette première année » de profits , que tu peux convertir en écono- n mies , suffira pour t' assurer , à chaque an- » née qui suivra , le modeste bien-être auquel » tu es accoutumé, et dont tu n'as jamais » désiré de sortir; car une année d'avance » pour un ouvrier est un trésor plus solide » que ceux du grand Mogol. Et si je te fais » tant d'éloges de l'économie que je n'ai ja- » mais beaucoup pratiquée pai' moi-même, » ce n'est pas que je la considère comme un » moyen d'enrichissement, mais parce que je » ne connois point d'autre moyen d'indépen- » dance. A cela près, c'est la lîioindre des » vertus réelles, et il n'y a pas de Hbéralité bien » placée , pourvu qu'elle le soit sans calcul et » sans ostentation, qui ne vaille mieux qu'une » économie. » Ces paroles de mon oncle , dites en pareille 96 LA FEE . circonstance , enlevoient un poids énorme de dessus mon cœur. J'étois maître des vinpt louis que je venois de promettre à la Fée aux Miettes, et dont elle avoit si grand besoin! Mon oncle continua : « Il me reste peu de choses à te dire, et je » t'en dispenserois , si la vieille naine de l'é- » glise, que vous appelez, je crois, la Fée aux » Miettes, n'étoit venue m'apprendre, un ins- » tant avant que tu n'entrasses auprès de moi , » qu'elle partoit demain pour sa petite ville » de Greenock, oii je ne sais quels intérêts, » peut-être imaginaires, réclament la présence )) de cette pauvre femme, et pour me deman- » der en même temps si je t'autorisois à dis- » poser en sa faveur de tes petites épargnes, » dont tu es tout-à-fait le maître, et que tu » ne peux mieux employer de ta vie qu'à sou- » lager une honnête misère. Je suppose seu- » lement, Michel, que tu as compté sur ton » travail pour les remplacer ? » Sur un signe d'affirmation et de plaisir que je lui fis alors , — « A merveille , reprit mon » oncle , tu vois que je sais prévenir tes con- » fidences , et pour revenir à mon uiscours, je AUX MIETTES. 9T m'en serois volontiers rapporté à la Fée aux Miettes de ces derniers enseignements, par- ce que c'est une femme de bon conseil, dans tout ce qui ne toucbe point à quelques rê- veries assez bizarres dont elles s'est infa- tuée, mais que nous devons passer à son grand âge; et qu'elle a toujours été portée de si bonne intention pour notre maison , que mon père n'hésitoit pas à lui attribuer le succès de ses meilleures entreprises, et l'agrandissement de son bien , au point de la mettre à l'aise si elle l'avoit voulu , et si elle n'eût préféré obstinément son vagabon- dage mystérieux à une existence plus solide. Les bonnes dispositions que Dieu t'a don- nées, et dont il m'a permis de voir le germe éclore et se développer sous mes yeux, me permettent d'ailleurs d'abréger beaucoup ces instructions, et de les rapporter seule- ment au nouvel état que tu vas embrasser pendant mon absence. » Quoique tu ne sois pas né pour lui, ne le méprise jamais , et surtout, ne le quitte ja- mais par orgueil. Le parvenu qui dédaigne le métier qui Va nourri n'est guère moins 98 LA FÉE » méprisable que l'enfant dénaturé qui renie » sa mère. » Sois charpentier avec les charpentiers. » Ne te distingue d'eux par ton éducation » qu'autant qu'il le faut pour leur en commu- » niquer lentement le bienfait sans les humi- » lier. Crois que ceux qui t' écoutent avec une » envie sincère de s'instruire, valent presque » toujours mieux que toi, puisqu'ils doivent » à un instinct naïf de ce qui est bien ce que » tu ne dois, peut-être, qu'au hasard de la » naissance et au caprice de la fortune. » Ne fuis pas les plaisirs de tes camarades. » Le plaisir est de ton âge. Ne t'y livre pas » aveuglément. Le plaisir auquel on s'est livré » sans défense et sans retour , devient le plus » inexorable des ennemis. » Si ton cœur s'ouvre à l'amour des femmes » avant de me revoir, n'oublie pas, de quelque » charme qu'elle soit revêtue, que toute femme » qui détourne un homme du soin de son de- » voir et de son honneur est moins digne d'a- » mour que la naine de l'église. L'amour est » le plus grand des biens, mais il n'est jamais » vraiment heureux tant qu'il ne satisfait pas )) la conscience. AUX MIETTES. 99 » Sonviens-toi , de plus, qu'un homme de » ton âge qui a par devers lui une année d'exis- » tence assurée, le goût du travail et de la » simplicité, un tempérament robuste, une » santé à l'épreuve et un bon métier, est cent » fois plus riche que le roi, quand il joint à » tout cela douze francs vaillant dans sa » poche ; six francs pour satisfaire aux besoins » de son imagination, six francs pour adoucir » le sort d'un pauvre , ou pour soulager les » angoisses d'un malade. )) Enfin, si les principes de religion que je » t'ai inculqués soigneusement depuis le ber- )) ceau s'effaçoient de ton esprit, ce qui n'est » que trop à craindre par le temps qui court, » retiens-en au moins deux pour l'amour de » moi , parce qu'il peuvent tenir lieu de tous » les autres ; le premier, c'est qu'il faut aimer » Dieu, même quand il est sévère; le second, » c'est qu'il faut se rendre utile aux hommes )) autant qu'on le peut , même quand ils sont » méchants. » Après cela, il me quitta en me serrant la main. Quand je fus de retour dans ma chambre, 100 L\ FÉE AUX MIETTES. j'envoyai mes vingt louis à la Fée aux Miettes. Le lendemain, sans m'en prévenir, mon oncle partit de bonne heure en me laissant tout ce qui m'étoit nécessaire pour un an. La Fée aux Miettes, qui n'avoit pris que le temps de manifester son contentement devant mon commissionnaire, par une de ses explosions familières de joie fantasque et capricieuse, étoit partie dès la veille. Je restai seul, — tout seul, j'essuyai quel- ques larmes, et j'allai à l'atelier. VIII. Dans lequel on apprend qu'il ne faut jamais jeter ses boutons au rebut sans en tirer le moule. ['année qui suivit auroit été douce, 'car il n'y a rien de plus doux que de gagner sa vie, si l'absence de mon père, et celle de mon oncle qui me tenoit lieu de père 7 ^02 LA FÉE depuis loii^-tcmps, n'avoient laissé un vide profond dans mon cœur. Je regrettois sou- vent que celui-ci ne m'eût pas permis de le suivre dans ses recherches lointaines , malgré toutes mes prières, sous prétexte que j'étois réservé à autre chose , et que mon obéissance pouvoit seule lui faire espérer que nous nous trouverions tous réunis un jour. Je pensois aussi à la Fée aux Miettes , car elle m'avoit aussi aimé. La Saint -Michel revint sans que j'eusse amassé d'économies , parce que mes amis se faisoient sans cesse de nouveaux besoins que je ne comprenois pas toujours, mais auxquels je ne pouvois m'empécher de compatir. Jacques Pellevey étoit vicaire, mais il vaquoit deux ou trois bonnes cures dans le diocèse, et cela le forçoit à de fréquents voyages à l'archevêché. Didier Orry, qui étoit de plusieurs années plus âgé que moi, commençoit à penser au mariage, et il ne pouvoit se flatter de réussir dans quel- ques espérances qu'il avoit formées s'il ne se faisoitvoir avec avantage à la préfecture. Quant à JNabot, qui m'avoit rendu sincèrement son amitié depuis que nos rivalités d'école avoient AUX MIETTES. 105 cessé, il s'étoit adonné au jeu , et n'y étoit pas plus heureux qu'au collège. Il étoit de mon devoir de le dissuader de ce penchant, et je n'y épargnois pas mes efforts. Il étoit aussi de mon devoir de l'aider à réparer le mal qu'il se fai- soit , surtout quand les résultats de cette mal- heureuse passion menaçoient de compromettre sa réputation, et je n'y épargnois pas mon argent. Enfin quand l'année expira, et avec elle les dernières ressources que la bonté de mon oncle m'avoit ménagées , je fus réduit à celles de mon travail journalier, qui me four- nissoit à peine de quoi vivre assez pauvrement ; mais je m'y étois préparé, et je ne m'en trou- vai pas plus malheureux. Comme je m' étois perfectionné dans mon métier en le pratiquant, et que j'annonçois d'ailleurs cet esprit d'ordre et d'activité qui tient lieu de l'intelligence des affaires , l'entrepreneur qui nous employoit alors et dont les entreprises alloient mal, probable- ment parce qu'il avoit trop entrepris à la fois, s'avisa je ne sais comment alors de m'en con- fier la direction ; je ne fus pas deux jours à cette nouvelle tâche , que je m'aperçus qu'il \0A LA FÉE étoit malheureusement trop tard pour sauver sa fortune. Je ne profitai donc pas de l'aug- mentation de mon salaire , et je le laissai dans ses mains, en me contentant de prélever avec mes compagnons ce qui me revenoit comme à eux pour le travail ordinaire de l'établissement que je n'avois pas quitté , car les conseils de mon oncle André m'étoient trop présents pour que j'eusse un moment conçu le dessein de de- venir autre chose qu'un artisan. Je passai par conséquent cette seconde année sans pouvoir mettre à côté l'un de l'autre ces deux écus de six francs, dont l'un appartient au luxe et l'autre à la charité , et qui suffisent au bon- heur d'un homme sobre et laborieux. Comme elle finissoit, le maître, obsédé par ses créan- ciers, passa un beau jour à Jersey, et nous laissa sans occupation et sans moyens d'exis- tence, les chantiers de Granville étant tou- jours fournis d'ouvriers habiles dontle nombre excédoit déjà celui que réclament les besoins ordinaires du pays. Ce malheur ne fut cepen- dant très-réel que pour moi , mes camarades l'ayantprévu depuis plus long-temps que jen'a- voisfait, et s'étant précautionnés contre l'évé- AUX MIETTES. iOo nemeiit, en plaçant leurs petits fonds dans une assez jolie spéculation de cabotage qui coni- mençoit à prospérer. Comme je leur avois inspiré de l'attachement , et qu'ils connois- soient l'état de ma fortune si rapidement dé- chue, ils vinrent m'olTrir d^entreren partage avec eux , et ils mirent dans cette proposition une effusion si franche et si tendre, que j'en fus touché jusqu'aux larmes. J'avoue même que je n'aurois pas fait difficulté de me rendre à leurs instances , dans l'espoir de payer utile- ment ma quote-part en industrie et en talents, si mon parti n'eût été pris d'avance. Je ne pou vois compter , à la vérité , ni sur Jacques Pellevev , quoiqu'il fût devenu curé , ni sur Didier Orry , quoiqu'il eût fait un mariage opulent. L'un me promettoit bien une place de maître d'école quand elle seroit vacante , mais le titulaire étoit un homme vert et vi- goureux ; l'autre me réservoit un logement et un accueil fraternel dans sa maison , pour y être précepteur de ses enfants, aussitôt qu'ils seroieut sortis des mains des fennnes , mais on venoit de porter le premier en nourrice , et c'étoit, si je ne me trompe, une fille. Tous 106 LA FEE deux étoient si empêchés de satisfaire à leurs frais d'établissement, qui dévoient être, en effet, fort considérables , que je crois qu'ils n'avoient jamais été plus réellement pauvres que depuis qu'ils étoient riches , de sorte que mon malheur n'avoit rien à envier, même quand j'en aurois été capable, au malheur de mes amis. Je pouvois moins encore penser à Nabot, qui jouoit toujours, qui ne gagnoit jamais, et qui n'étoit pas encore parvenu à concevoir qu'un homme bien né pût se ré- duire à ce qu'il appeloit la honte de travailler. Je dois lui rendre la justice de dire qu'il étoit devenu plus expansif et plus affectueux, en devenant plus à plaindre. Tout ce que nous pouvions l'un pour l'autre, c'étoit de rire ou de pleurer ensemble, quand je n'avois pas trouvé d'occupation, et c'est une compensa- tion qui répare tant de misères, que je me suis quelquefois demandé alors si je voudrois y renoncer, au prix de cette prospérité sans nuages dont la monotonie sèche le cœur- Je ne crois pas vous avoir dit quelle résolu- tion j'avois prise. Je me proposai d'aller offrir mes services de ville en ville et de village en ■;i) AUX MIETTES. 107 village, partout où il se trouvoit un pont à jeter sur la rivière, ou une maison à cons- truire, et comme cela ne manque jamais, j'étois sûr aussi que la Providence ne me man- queroit pas. Elle ne manque qu'aux oisifs. Ce qui m'affligeoit le plus, c'est que mes habits îiivoient vieilli, et que j'avois quelque pudeur de me présenter à la fête de Saint-Mi- chel en si mauvais équipage, non que j'atta- chasse beaucoup de prix pour moi à cette re- commandation extérieure, mais parce que le délabrement de ma toilette pouvoit faire pen- ser aux honnêtes gens dont j'avois eu le bon- heur de gagner l'estime que j'avois cessé de la mériter par ma conduite. Je comprenois pour la première fois le besoin que tous les hommes ont de l'opinion, et je sentois que la satisfaction de nous-même, qui réside essentiel- lement dans notre conscience, se maintient et se fortifie par le jugement que les autres por- tent de nous; j'apprenois, s'il faut le dire, une vérité toute nouvelle, c'est que l'homme en société, quelque progrès qu'il ait fait dans l'exercice de la vertu , ne peut se passer de considération, pour être justement contentde 'lOS LA FÉE lui, et qu'on est bien près-de renoncer à sa propre estime quand on dédaigne celle du monde. Je me souvins heureusement que mon oncle avoit laissé ses vieux habits à ma dispo- sition , et j'en fis la revue avec une joie pa- reille à celle de Robinson , lorsqu'il se rendit compte des richesses utiles de son vaisseau, certain que le meilleur des parents et des amis ne mereprocheroitpasd'en avoir usé, surtout quand je lui dirois dans quelle extrémité j'y avois recouru , car il croyoit à ma parole. Il y avoit en effet du beau linge bien net , et des habits si proprement accoutrés qu'on les au- roit cru faits à ma taille. Seulement, des deux vestes qu'il n'avoit pas comprises dans son ba- gage , l'une qui paroissoit toute neuve et qui m'alloit comme un charme , étoit garnie de dix gros vilains boutons d'un drap fort gros- sier, et l'autre que je l'avois vu porter , et qui étoit taillée d'un goût plus ancien , se fermoit de dix boutons d'une espèce de nacre dont la matière étoit fort brillante , et le travail fort délicat. Je n'hésitai point à me mettre à la be- sogne pour substituer ceux-ci aux autres, et les dix boutons à l'œil de perle et aux reflets d'ar- ^. AUX MIBTTES. ^09 gent ne tardèrent pas à resplendir à mes yeux enchantés, comme autant de jolis mi- roirs. Dès le premier coup de ciseau que je por- tai aux autres , soit précipitation , soit mala- dresse , le moule s'échappa ; il roula par terre aussi prestement que s'il avoit été lancé par un joueur de siam ou par un discobole, jus- qu'à la pierre de mon âtre où il continuoit à rouler avec une petite vibration sonore sem- blable à celle de l'or, et je crois, je vous jure, qu'il rouleroit toujours si je ne l'avois arrêté de la main. C'étoit en effet un louis double. Vous pensez bien qu'il ne tomba pas de la vieille veste de mon oncle André un seul bouton qui ne fût un louis double aussi, et je n'en tirai pas un de son enveloppe que mes joues ne s'humectassent de quelques pleurs de reconnoissance pour la tendre prévoyance de ce père d'adoption , qui m'avoit réservé si à propos cette ressource contre des revers inat- tendus. Je me retrouvois maître, en effet , de vingt louis, c'est-à-dire de la plus forte somme que j'eusse jamais possédée, et qui n'est pas de peu de conséquence dans la vie, puisqu'elle 140 LA FÉE a voit suffi au bonheur de la Fée aux Miettes. Comme c'étoit la juste mise de fonds de nos caboteurs , et que cet état industrieux et hon- nête , mais qui n'est pas sans périls et sans aventures, me plaisoit beaucoup en espérance, je m'empressai de les prévenir quej'étoisen état de contribuer de toute ma part aux entreprises de la société, dès le premier voyage qui devoit avoir lieu dans trois jours. Et c'étoit précisé- ment le temps qui m'étoit nécessaire pour ac- complir , selon notre usage , le devoir de mon pèlerinage annuel à l'église de Saint-Michel , dans le péril de la mer. Je partis le lendemain au point du jour, la résille sur l'épaule , la pointe à coques à la main , mes vingt louis dans la ceinture ; plus riche , plus heureux, plus dispos quejen'avois jamais été, — Voyez Michel, disoient les mè- res, quand j'embrassois sur le chemin les ca- marades que j'avois eus à l'école ! — Le pau- vre garçon a perdu toute sa fortune , sans (ju'il y eût de sa faute ; mais comme il a tou- jours été laborieux , sage, et craignant Dieu, il ne manque de rien ; et il porte une si belle chemise de toile fiile à petits plis , et une si AUX MIETTES. 4U belle veste à boutons de nacre de perle , qu'on jureroit qu'il va se marier ce matin à la chapelle de son saint patron. Où avez- vous trouvé , bon Michel , ces superbes boutons de nacre qui brillent de loin com- me des étoiles?.... Je répondis en rougis- sant que je de vois tout à mon oncle André , dont la seule bonté m'avoit préservé de la misère. — Mais je n'aurois pas rougi de la mi- sère même, parce que je ne me reprochois rien. Ma pêche aux coques fut si productive, que je m'étonnois en vérité qu'il en pût entrer un si grand nombre dans ma résille, quoi- que personne dans le pays n'en eût d'aussi large et d'aussi profonde. Cependant, j'en avois donné trois fois autant pour le moins à de pauvres gens si disgraciés, ce jour-là, qu'ils auroient retourné la grève de fond en comble sans en tirer une coquille. Cela me fit penser que la Providence me protégeoit, et que Saint- Michel accueilloit %vorablement les prières que j'allois lui porter pour mon père , pour mon oncle , et pour la Fée aux Miettes , seuls protecteurs que Dieu m'eût donnés sur la terre. M2 LA FÉE Aussi, quand les pêcheurs eurent vendu leurs provisions, je régalai tous les pèlerins d'une partie de la mienne , et je payai l'apprêt du peu d'argent qui merestoit, sans touchera mes vingt louis dont l'emploi étoit réglé dans mon esprit, avant mon départ. IX. Comment Michel pécha une fée, et comment il se fiança. E revenois gaiement du mont Saint- "Michel , en chantant cet air d'une ballade que les jeunes gens deGranville a voient apprise de je ne sais qui , si ce n'est de la Fée aux Miettes : 'll^ LA FÉE C'est moi c'est moi , c'est moi ! Je suis la Mandragore , La fille des beaux jours qui s'éveille à l'aurore , Et qui chante pour toi. Je jetois cependant de temps à autre un coup d'œil sur le golfe de sable que domine avec tant de majesté la pyramide basaltique de Saint-Michel. C'étoit un de ces jours redouta- bles, oii la grève, plus mobile et plus avide encore que de coutume, dévore le voyageur imprudent qui se confie au sol sans le sonder. Le sable enlisoit^ comme on dit communé- ment, et le glas du clocher avoit annoncé déjà deux ou trois accidents. J'entendis tout à coup des cris qui appeloient du secours, et je vis en même temps l'apparence d'un corps bizarre qui n'a voit rien de la forme humaine, mais qui attiroit les regards par sa blancheur , et qui sembloit lutter contre l'abîme, par une force particulière • de résistance que je ne m'expli- quois pas. Je courus à l'endroit d'où le bruit parvenoit; mais à l'instant oii j'eus lancé la corde d'enlisé que nous portons toujours dans nos résilles, sur le point du gouffre où j'avois AUX MIETTES. ^^^ VU (iisparoître cette créature infortunée qui gémissoit encore, elle nepouvoit plus s'en em- parer , et toute l'arène retomboit sur elle en tourbillonnant comme dans un entonnoir pro- fond. Je vouslaisse à juger de mon désespoir, d'autant plus amer que j'avois cru entendre articuler mon nom dans son dernier appel à la pitié des voyageurs. Je me hâtai d'y plon- ger ma pointe à coques, pour la ressaisir par quelqu'un de ses vêtements, et je m'aperçus avec un plaisir inexprimable que mon bâton s'attachoit par son croc de fer à un corps fer- me et résistant qui me donnoit la force de ra- mener à moi l'être incompréhensible que j'a- vois voulu sauver. Je luttai là, Monsieur, con- tre Charybde acharnée à sa proie , et je ne fus pas peu surpris, quand j'eus traîné mon pré- cieux fardeau jusqu'au lit de sable ferme et so- lide qui se trouvoit tout auprès, comme à des- sein , de reconnoître la Fée aux Miettes qui respiroit, qui vivoit et que mon harpon a voit heureusement retenue, en s'engageant sous une de ses longues dents. — Parbleu, dis- je cette fois, la Fée aux Miettes n'a pas eu si grand tort que je pensois , de conserver ces ^^6 LA FKE deux terribles dents qui choquoient ma déli- catesse d'écolier, et l'expérience prouve au- jourd'hui mieux que jamais que prudence et modestie valent mieux que la beauté. — Cette idée m'inspira une gaieté si extravagante, quand je vis la Fée aux Miettes se relever sur ses pe- tits pieds, et sautiller joyeusement comme une de ces flgurettes fantasques qui vibrent sur le piano des jeunes filles, que je ne pus retenir mes éclats de rire. Ce qu'il y a déplus singulier, c'est que la Fée aux Miettes, en deux pirouettes et en deux bonds, s'étoit débarras- sée de toute la poussière qui cliargeoit cet at- tirail de poupée dont je vous ai parlé aupara- vant, et qui n'auroit fait aucun tort à l'étalage élégant d'un vendeur de jouets. — En vérité, Fée aux Miettes , m'écriois-je en riant tou- jours, car elle n'avoit pas cessé de danser, c'est affaire à vous de rajuster promptement une toilette endommagée , et vous en appren- driez de belles à nos marchandes de modes , car vous voilà , sur mon honneur, plus leste et plus fringante que je ne vous ai vue autre- fois, quand vous étiez mon amoureuse. Mais oserois-je vous demander, Fée aux Miettes, AUX MIETTES. "147 par quel singulier hasard cette riche suzeraine de tant de domaines , qui a daigné appuyer sa maison de campagne contre les murs d'un pauvre arsenal du Renfrew, s enlisait dans les sables du mont Saint-Michel, quand tous ses amis la croy oient à Greenock? A ces paroles, la Fée aux Miettes pinça les lèvres d'un air moitié humble et moitié co- quet, autant que ses longues dents pouvoit le lui permettre, et après avoir minuté dans sa pensée quelques formules oratoires, elle me répondit ainsi : — Je serois fâchée , Michel, que la suffi- sance qui est si ordinaire aux jeunes gens, surtout quand ils sont beaux et bien faits comme vous êtes , aveuglât votre esprit au point de vous faire croire que c'est une passion insensée qui me ramène dans les enviions de Granville. Non, Michel, poursuivit-elle d'une '^oix émiije, dont l'expression mélancolique et presque larmoyante contrastoit singulière- ment avecles accès de gaieté où je venois de la voir, non, la déplorable princesse de l'Orient et du Midi, la malheureuse Belkiss ne s'est point flattée de vaincre l'obstination d'une ame H 18 LA FKE insensible qui ne peut la payer de retour ! Elle ne s'est pas dissimulée qu'elle ne devoit qu'à un mouvement de pitié l'illusion dont vous avez un jour entretenu sa vaine espérance, au moment où vous pensiez vous en séparer pour jamais ! N'imaginez donc pas que le sentiment invincible qui la domine ait pu la porter à ou- blier toutes les bienséances de sa naissance et de son sexe , et qu'elle vienne s'exposer encore une fois à des mépris qui briseroientson cœur, ou implorer de votre compassion des consola- tions passagères et des promesses trompeuses qui trahiroient votre pensée ! — J'avouerai que ce langage imprévu changea subitement les dispositions joyeuses de mon esprit, et que je me trouvai presque aussi triste en l'écoutant que la malJieureuse prin- cesse Belkiss elle-même. Je ne doutois pas en effet que l'horrible danger auquel la Fée aux Miettes venoit d'échapper par une espèce de miracle n'eik achevé de déranger son esprit, et qu'elle ne fût devenue folle à lier. Cette idée m'affecta péniblement , car la conversation des fous m'a toujours inspiré un attendrisse- ment profond, et je sentis que je n'avois pas AUX MIETTES. M9 fait assez pour cette pauvre femme en la rap- pelant à la vie , si je ne parvenois à rendre quelque espérance à son esprit et quelque bon- heur à son imagination, pour le peu d'années que son grand âge lui permettoit encore d'es- pérer. — Ecoutez, Fée aux Miettes, lui dis-je, puis- que vous prenez tout ceci au sérieux, je vous proteste qu'il n'a jamais été dans mon inten- tion d'abuser de votre crédulité par un men- songe, car le mensonge me fait horreur. Je fais plusj je prends à témoin le grand Saint- Michel, mon patron, que je vous recomman- dois encore ce matin à la protection du ciel, au pied de sa glorieuse image devant laquelle nul homme n'oseroit déguiser le moindre se- cret de sa conscience ; et que le nom d'aucune autre femme ne s'est présenté à moi dans mes prières, le vôtre étant le seul qui me rappelle une affection et un devoir, depuis le moment où j'ai reçu tout à la fois le premier et le der- nier baiser de ma mère. Quant à l'amour, que je regarde, sur la foi des autres, comme une des plus douces distractions de la paresse , il ne trouve guère de place dans une vie parta- ^20 LA FKE gée entre les travaux du corps et les éludes de l'esprit, surtout avant l'âge de dix-huit ans que j'ai à peine atteint depuis quelques jours. Dieu sait donc que s'il me falloit choisir au- jourd'hui une femme, jen'en connois pas une autre au monde sur laquelle je puisse arrêter ma pensée; mais il ne seroit pas bienséant, vous en conviendrez , que je m'occupasse de mariage, en l'absence de mon père et de mon oncle, avant d'avoir vingt-un ans accomplis. Ce que je vous dis là. Fée aux Miettes, est la véritable expression de mes sentiments, et vous ne liriez point autre chose dans mon cœur, si vous aviez le privilège d'y lire tout ce que j'éprouve, comme je l'imaginois quand j'étois enfant. — Tu m'épouseras donc , dit-elle , quand tu auras trois ans de plus ? Et, comme je la regardois pour m'assiu^er de l'effet que mon petit discours avoit produit sur elle , je m'aperçus qu'elle sautilloit , sau- tilloit , et qu'elle sourioit d'un air de satisfac- tion qui n'étoit pas sans malice. Tout-à-fait rassuré sur sa santé et sur son bonheur qui tenoit à si peu de chose, je me laissai retourner AUX MIETTES. i^i au penchant de ma gaîté de jeune liomme avec un entraînement dont, à dire vrai, je n'étois pas tout-à-fait le maître. — Oui , divine Belkiss, m'écriai-je, en lui tendant la main en signe de fiançailles, je vous promets par ces constellations éclatantes du Sud et de l'Orient qui baignent mainte- nant de leurs lumières argentées les vastes éuis que vous possédez dans les royaumes favoris du soleil, que je vous épouserai dans trois ans, si mon père et mon oncle y consentent, ou si leur absence prolongée, contre tous m«s vœux, me permet alors de disposer de moi-même. Je vous le promets, princesse du midi, à moins que votre auguste famille , dont vous venez de me révéler les titres imposants , ne porte obstacle à la mésalliance peut-être uni- que dans l'histoire , qui introduiroit un sim- ple garçon charpentier dans la couche d'une personne royale. ^ En achevant ces derniers mots, je mis un genou en terre, et je baisai respectueusement la main blanche de la Fée aux Mietîes, qui dan- soit si haut que j'étois obhgé de la retenir, de ^22 LA Fi:ii peur qu'à force de s'élever elle ne m'échap- pât tout-à fait. — C'est assez, me di L-elle en rayonnant de plaisir, et en se suspendant à mon bras pour gagner G ranville, mais il faut maintenant queje t'apprenne pourquoi je suis restée dans le pays, et pourquoi je clierchois à t'y retrouver. Pen- dant deux ans, je n'avois osé me présenter de- vant toi, parce que l'argent que tu m'as si gracieusement prêté m'avoit été volé par les bédouins. — Sur les côtes d'Afrique, Fée aux Miettes!., et qu'alliez-vous faire là? Ce n'estpas,sila carte n'est trompeuse, le droit chemin de Green- ockl — Sur les côtes de la Manche, mon cher Michel, par des voleurs du pays. Pardonne- moi cette confusion de noms qui se ressent de mes vieilles habitudes de voyage. — Après un tel accident, et dans la position où je te con- noissois, je n'aurois pu me montrer à tes yeux sans rougir de ma déconvenue, et peut-être sans t'affliger. Je me réfugiai donc au hasard partout oii j'avois lieu d'espérer l'accueil de la charité, en me rapprochant autant qu'il AUX MIETTES. i^3 m'étoit possible des endroits où je pouvois entendre parler de toi. Je ne tardai pas à sa- voir que les dernières ressources du travail venoient de t'écliapper , et que tu en étois au point de manquer d'un habit neuf à la Saint- Michel. La pauvre Tëe aux Miettes se seroit inutilement évertuée à te secourir, mais j'ai- lois trottant de côté et d'autre pour trouver quelque voie à te tirer d'embarras, et j'avois ce succès d'autant plus à cœur qu'il m'étoit revenu que tu penchois à entrer dans le cabo- tage, qui n'est pas une profession malhonnête, mais qui te réduiroit à un ordre d'habitudes incompatible avec ton éducation et avec tes mœurs. Je me hâtois donc d'aller t' apprendre qu'il n'est question dans le pays d'où je sors que de belles entreprises à la gloire de la Nor- mandie, et qui demandent l'intelligence et les bras des plus habiles ouvriers, comme de re- lever la maison de Duguesclin à Pontorson, de décorer celle de Malherbe à Caen, d'étayer celle de Corneille à Rouen , où elle menace d'encombrer avant peu la rue de la Pie de ses ruines^ et peut-être de consacrer quelque monument au Havre à la mémoire de ton ^2A LA FÉE cher Bernardin. Ce qu'il y a de plus sûr en- core, c'est qu'on frète, qu'on radoube et qu'on carènetouslesjoursdes navires à Dieppe, et que je t'ai ménaj'jé, grâce h Dieu, assez de débouchés sur la côte pour pouvoir t'assu- rer positivement que l'ouvrage ne t'y man- quera pas. C'étoit le besoin de te faire part de ces nouvelles qui me ramenoit aux environs de Granville, quand la Providence a permis que tu te rencontrasses sur les grèves du mont Saint-Michel pour me sauver la vie, et, bien mieux que cela, cher enfant, pour l'embeUir d'une perspective délicieuse qui me la rendroit maintenant plus regrettable q|ie jamais. — Pendant que la Fée aux Miettes parloit, et quoiqu'elle parlât fort vite, elle parloit fort long-temps, j'avois été en mesure de me re- cueillir sans perdre le fil de ses idées et de ses enseignements. — Je vous remercie, ma bonne amie, lui répondis-je, des soins que vous avez pris pour moi , et qui me sont aussi cliers qu'ils me se- ront profitables ; mais je vois par ce que vous dites que vous vous êtes seule oubliée dans nos communs malheurs, car je me souviens de la AUX MIETTES. -125 passion avec laquelle vous desiriez de rentrer dans votre jolie maison de Greenock^ et je comprends tout ce que cette espérance frus- trée a dû vous laisser de chagrins. Puisqu il m'est permis de vivre du produit d'un travail que j'aime, sans tenter la fortune inconstante du cabotage, à laquelle je ne m'étois livré qu'à défaut d'un genre de vie plus assorti a mon goût et à ma capacité, allons maintenant chacun de notre côté où nos inclinations nous appellent. Voilà , continuai-je en tirant mes dix doubles de ma ceinture, voilà vingt louis que j'allois exposer aux caprices de la mer, et qui vous ouvriront facilement cette fois la route de Greenock, si vous prenez mieux vos précautions contre les voleurs , qui doivent être naturellement alléchés par la coquette élégance de votre toilette. Quant à moi, je se- rai dans deux jours à Pontorson, et je rap- porte plus de coques dans ma résille, même quand vous en aurez pris double part, si cela vous convient , Fée aux Miettes , qu'il ne m'en faut pour une semaine. La Fée aux Miettes paroissoit embarrassée de quelque scrupule dont je n'eus pas de peine à me rendre raison. -126 LA FÉE — Allons, allons! repris-je en riant, vous savez , fée aux Miettes , qu'il n'y a plus de fo- çons à faire entre nous; souvenez-vous que nous sommes fiancés, et qu'entre fiancés, toutes les chances de l'avenir se partagent; moi, une bonne industrie, vous un peu d'ar- gent, c'est notre dot; nous réglerons nos comptes à Greenock, le propre jour de la noce. — J'accepte, répondit la fée aux Miettes, si je te suis effectivement fiancée, et il m'est avis que tu ne t'en trouveras pas mal. — Fiancée, comme Racliel le fut à Jacob, Ruth à Booz, et la reine de Saba, qu'on nom- moi t Belkiss, ainsi que vous, au puissant roi Salomon ! Là dessus, je baisai sa main encore une fois, et nous nous séparâmes, la fée aux Miettes plus riche de vingt louis, et moi de la satisfaction d'une libéralité juste et utile, qui ne peut s'estimer au prix d'aucun des trésors de la terre. J'arrivai bien tard àGranville, et je dormis aussi cette nuit-là plus long-temps que d'ha- bitude , plongé dans un rêve singulier qui se AS)7 AUX MIETTES. '-* reproduisoit sans cesse, et qui consistoit à pêcher dans le sable une multitude de jeunes princesses, éblouissantes de charmes et de pa- rure et à lesYoir danser en rond autour de ixioi, chantant, sur l'air de la Mandragore, des paroles d'une langue inconnue, mais que ie trouvois harmonieuse et divme, quoiqu il me semblât l'entendre par un autre sens que celui de l'orne, et l'expliquer par une autre faculté que celle de la mémoire. Ces princes- ses ne se lassoient donc pas de chanter, de danser, et de déployer devant moi mille sé- ductions ravissantes qui me gagnoientle cœur, quand je fus tout de bon réveillé par mes ca- marades, les caboteurs, qui répétoient le même refrain sous ma fenêtre, à gorge dé- ployée. C'est moi , c'est moi , c'est sioi ! Je suis la Mandragore, La Glle des bci.ux jours qui s'évciUc a l'aurore , Et qui chaïuc pour toi ! Je compris qu'ils éloient sur le point de par- tir, et qu'ennuvés de m'attendre au port, ils s'étoient décidés à venir rompre mon som- meil, pour m'emmener avec eux. ^28 LA FEE — Hélas! mes chers amis, dis-je en ou- vrant ma haute croisée, je n'ai phis l'ar^jent que je croyois avoir et que Dieu m'a repris comme il me l'avoit donné; je ne puis main- tenant que vous accompagner de mes vœux , et vous serez plus heureux s'ils sont exaucés que je n'aspire à l'être jamais. Allez donc sans moi, camarades bien-aimés, et souvenez -vous quelquefois de votre pauvre frère Michel, qui se souviendra toujours de vous. Ce fut alors pendant quelques moments un profond et triste silence ; mais tout à coup le plus malin et le plus hardi de la bande se détacha des autres et me cria d'une voix rail- leuse et amère : — Malheur à toi , Michel , car tu manques la plus belle occasion de fortune qui puisse se présenter de ta vie entière à un ouvrier de Granville,- et cela par ton obstina- tion dans d'extravagantes amours ! — Croi- riez-vous, compagnons, ajouta-t-ii en se re- tournant de leur côté , que ce visionnaire , auquel vous avez cru , comme moi , du bon sens et de l'esprit , s'est assez entiché d'une fennne pour lui prodiguer le reste de l'argent que son oncle André lui avoit laissé, et AUX MIETTES. * --' qu'elle dépense insolemment, la folle qu'elle est, à des pommades parfumées , à des gants glacés de Venise , à des falbalas aux petis plis, et en autres inutiles bagatelles ? Ce qui vous étonnera bien davantage, c'est que cette ma- licieuse étourdie , qu'il entretient secrètement des débris de sa fortune, et qui nous enlève notre malheureux ami! c'est la Fée aux Miettes ! A ce mot, la risée fut si générale que je n'en pus supporter l'humiliation, et que je revins tomber sur mon lit en me disant : — Pourquoi pas la Fée aux Miettes ?— Car il y a quelque chose dans l'esprit de l'homme qui lutte contre le jugement de la multitude , et qui s'opiniâtre en raison directe de la contra- riété qu'elle oppose à nos sentiments. _ Pourquoi pas la Fée aux Miettes, si cela me convient? répétai-je avec force, pendant que les caboteurs s'éloignoient en chantant la Mandragore, qui retentissoit encore à mon oreille quand je m'endormis. - Et comme les rêves qui ont vivement occupé l'imagma- tion se renouvellent plus facilement que les autres, surtout dans le sommeil du matin, 150 LA FÉE AUX MIETTES. mes yeux n'étoientpas clos que je pêcliois en- core des princesses plus belles que les anges, aux grèves du mont Saint-Michel. Quelque chose de surprenant que je ne dois pas omettre, c'est qu'il n'y en avoit pas une qui ne me rappelât plus ou moins les traits de la Fée aux Miettes, à part ses rides et ses longues dents. Ce qu'étoit devenu Toncle de Michel , et de Tutilité des voyages lointains. E me levai tout disposé à me mettre en route pour Pontorson, mais je ne voulus pas partir sans chercher une dernière fois au port quelques renseignements sur la des- -(52 LA FEE tinée de mes parents^, dont je n'avois rien ap- pris , et sans voir en même temps si mes amis avoient la mer favorable pour leur petite ex- pédition. Nos caboteurs filoient lestement par un joli vent frais, et je prenois plaisir aies suivre du regard dans un horizon riant où il n'y avoit pas l'apparence du moindre grain , quand je crus reconnoître à quelques pas de moi un honnête marin qui étoit parti comme pilote sur le bâtiment de mon oncle André. — Est-ce bien vous, maître Mathieu, m'é- criai-je, et quelles nouvelles m'apportez- vous ? . . . — Aucune qui soit bonne, me répondit-il tristement, et c'est ce qui me retenoit de vous en faire part, quoique je fusse de re- tour à Granville depuis trois jours. — Mon Dieu , ayez pitié de moi , dis-je les larmes aux yeux , mon pauvre oncle est mort! — Rassurez-vous , bon Michel î votre on- cle n'est pas mort, mais il vaudroit tout au- tant, car il est devenu fou, le cher homme, et si fou qu'on ne vit jamais folie pareille a la sienne ! — Expliquez-vous, Mathieu... AUX MIETTES. ^155 — Imaginez-vous, monsieur, qu'après dix- huit mois de voyages heureux et lucratifs , un jour que nous étions arrivés — Mais je ne saurois vous dire en vérité à quelle hauteur nous nous trouvions — Épargnez-moi ces détails inutiles... Ex- pliquez-vous, je le répète. — Soit, monsieur. A peine avions-nous débarqué sur un beau sable , mêlé comme à dessein de petits coquillages de toutes les couleurs , dans une île dont aucun itinéraire n'a fait mention, je le certifie, depuis le jour oii la navigation est en usage , que votre on- cle s'enfonça, d'un air satisfait et délibéré, à travers des bois délicieux qui couronnent une des baies les plus magnifiques du monde... — Et il ne revint pas ?. . . — Il revint le soir, ingambe, joyeux, et comme rajeuni, si je ne me trompe, de quel- ques bonnes années; et après nous avoir réu- nis : J'ai trouvé ce que je cherchois , dit-il en se frottant les mains , et mon voyage est fini 3 à cette heure, enfants, vous avez bonne aiguade et vivres frais qui dureront sans malencon- tre jusqu'aux eaux de la Manche , où le ciel 9 ^3A LA FÉE VOUS conduise; je donne à l'équipage le bâti- ment avec ses gréemens neufs et sa riche car- gaison, moyennant que vous ayez regagné le port de Granville avant la Saint-Michel... — Prenez garde , Mathieu , je tremble de vous entendre ! Qu'avez-vous fait de votre ca- pitaine? — Monsieur, repartit Mathieu d'un ton calme et sévère , je suis porteur de cette do- nation écrite en forme , et il convient si peu à l'équipage de s'en prévaloir, qu'il a décidé d'un commun accord de vous rendre une propriété que nous ne pouvons regarder comme la nôtre , quoique nous ayons rempli toutes les conditions qui nous étoient impo- sées pour l'acquérir ; mais j'ai commencé par vous dire que le capitaine étoit fou , et que ses actes nous paroissoient nuls en bonne jus- tice. — Qui vous le prouve, Mathieu, repris-je avec force? Mon oncle étoit maître de sa for- tune, et il ne pouvoit mieux en disposer qu'en faveur de ses vieux camarades de mer. Ce qu'il vous a donné est à vous, et loin d'a- voir fait en cela preuve de folie , il a très-sage- AUX iMIETTES. 155 ment agi , puisqu'il savoit que réducatioii dont je suis redevable à ses bienfaits me met en état de me passer des ressources que son vaisseau m'auroit rendues, tandis qu'elles ne seront pas inutiles à soulager la vieillesse et les fatigues de vos camarades. — C'est précisément ce qu'il nous dit, in- terrompit Matliieu , quand nous nous empres- sâmes de faire valoir vos droits, et l'incerti- tude de votre position. D'ailleurs, ajouta-t-il dans son délire , dont vous ne douterez plus , mon neveu a usé de ses économies en faveur de la Fée aux Miettes , et s'il n'est pas content de son sort, qu'il épouse la Fée aux Miettes! Après quoi il nous quitta en éclatant de rire. — Voilà qui est extraordinaire, dis-je à demi-voix en laissant retomber ma tête sur ma poitrine. — C'est ce que nous avons pensé; mais quelque chose de plus extraordinaire encore , c'est qu'en cherchant à pénétrer le mystère de sa folie, nous avons appris que le bon vieillard se croit surintendant des palais d'une princesse Belkiss, qui règne suivant lui sur ces parages depuis je ne sais combien de "156 LA FKE milliers d'années , et dont son frère cadet , votre père, feu Robert, d'honorable mé- moire, commande en chef toutes les forces maritimes. — Cela n'est pas possible, Mathieu; et c'est vous qui êtes fou d'oser soutenir des choses pareilles. La princesse Belkiss, qui pourroit bien avoir en effet l'âge que vous dites, se trouve à Grari ville de sa personne, et je puis même attester qu'elle a passé la dernière nuit sous le porche •-^'. l'église. — Incompréhensible puissance de Dieu, cria le pilote en se couchant de sa longueur sur un vieux mât vermoulu qui gisoit là sur le port, et en étouffant de ses deux mains un mé- lange de rires et de larmes, la princesse Bel- kiss sous le porche de l'église de Granville! Pourquoi faut-il que la même infirmité ait frappé en même temps toutes les dernières espérances d'une si digne famille! — Taisez-vous , Mathieu ; et , si vous m'ai- mez , n'ébruitez pas ces paroles qui n'ont point de sens pour vous , et qui , à vrai dire , ne mei, paroissent guères plus raisonnables à moi- même. Passez seulement dans ma chambre, AUX MIETTES. i 5T OÙ je confirmerai avec plaisir la donation de mon oncle, afin de satisfaire aux inquié- tudes de votre conscience, et ne tardez pas surtout, car il faut que j'arrive incessamment à Pontorson pour y chercher de l'ouvrage. — Ma dix-neuvième et ma vingtième année furent donc employées comme les deux an- nées qui les avoient précédées; mais elles me furent plus profitables , parce que le tra- vail tenoit trop de place dans mes journées pour que j'eusse le temps de contracter de nouvelles amitiés, dont les douces obligations se seroient mal conciliées avec les petites ha- bitudes de l'économie, devenues pour moi si nécessaires. Ce n'étoit pas qu'on s'occupât de toutes les nobles opérations dont la Fée aux Miettes m'avoit offert la perspective, et qui flattoient délicieusement mon imagination^ mais on travailloit partout; et, comme elle me l'avoit promis , je n'avois qu'à m'appuyer de son crédit chez un maître charpentier, pour y trouver sur-le-champ de la besogne à faire et de l'argent à gagner. A peine me restoit-il une heure par jour pour feuilleter mes livres d'affection , dont je n'avois jamais eu le triste 158 LA FÉE courage de me défaire; encore falloit-il lu prendre souvent sur mon sommeil. Les di- manches seulement, après l'office, je pouvois donner le reste de la journée à l'étude ; et si c'é- toit trop peu pour apprendre , c'étoit presque assez pour ne pas oublier. Je finissons au Havre ces années errantes, et cependant laborieuses, le propre jour de saint Michel, quand je fus averti du départ d'un petitbàtiment, nommé la Reine de Saha , dont le capitaine ne de- voit connoître sa destination qu'en mer, parce qu'il étoit chargé d'une mission fort secrète, mais oii l'on recevoit sans frais de passage les ouvriers de bonne volonté , ce qui me fit pen- ser qu'il s'agissoit probablement d'une entre- prise de colonisation. Mon livret étoit si bien tenu que je fus reçu sans objection , et je dois ajouter que le nom de la Fée aux Miettes qui se retrouvoit, je ne sais pourquoi, dans tous mes certificats, ne tomboit jamais sous les yeux de personne , sans m'attirer des marques par- ticulières de bienveillance , tant l'esprit et la vertu ont de privilèges, même dans les con- ditions les plus misérables de la vie humaine, (;t au jugement des lionmies que la pratique AUX MIETTES. ^59 des affaires dispose le moins à condescendre aux intercessions de la pauvreté. J'avois vingt louis d'épargne dans ma cein- ture , et j'étois sûr de vivre sans peine partout où le travail ne seroit pas compté pour rien; mais ce qui me décidoit par dessus toutes choses à tenter la fortune chanceuse de ce bâtiment sans but et sans direction connue, c'est que je me flattois que la Providence me feroit peut- être aborder cette côte incertaine où elle avoit relégué mon oncle et mon pèrCj et que ma jeu- nesse, et mon zèle à les servir, ne leur seroient pas inutiles. Cette idée s'étoit fixée dans mon esprit, à force d'y descendre, comme une divine inspiration, à la fin de toutes mes prières. XI. Qui conlieiil le récit dune teinpèle incroyable , avec la ren- contre de Michel et de la Fée au\ Miettes ei. 'eine mer , ei ce qui en arriva. E fut là, monsieur, un voyage ex- traordinaire , et dont aucune aven- ture de mer ne vous donneroit l'idée. Mous commençâmes à cingler, par un beau temps U2 l.\ IKK Fixe, aver une ra[)idité si incroyable, qu'il nous falloit filer plus de nœuds par heure que jamais fin voilier de la côte n'en a voit compté dans unjour. Le malin du lendemain, le temps se brouilla ;, et l'horizon devint si confus qu'il nous étoit impossible de déterminer la hau- teur du soleil. Bientôt l'aiguille de la boussole se mit à tourner sur son pivot d'une manière extra vagantC;, au point qu'elle s'effaçoit à l'œil comme le rayon d'un char emporté par des t. chevaux effravés. Tous les rhums de vent cou- ' I/^/jJn* roient les uns sur les autres, comme si l'at- mosphère n'avoit été qu'une trombe, et le vaisseau, avec ses voiles carguées, siffloit hor- riblement en roulant sur l'Océan comme une toupie gigantesque. Des oiseaux d'une figure épouvantable se prenoient dans les mailles de nos bastingues, des poissons monstrueux tom- boient en bondissant sur le tillac, et le feu Saint-Elme jaillissoit de toutes les pointes de nos mâts et de nos manœuvres, en flammes si prej-sées qu'on auroit dit la gerbe épouvan- table d'un volcan. Ce qui m'étonnoit le plus dans ce spectacle, c'est que le capitaine fumoit paisiblement sa pipe sur le pont, sans prendre AUX MIETTES. iÀ5 parde aux phénomènes de la mer et du ciel, et que l'équipage dormoit tranquille autour de lui, quand tout s'abîma. Je fus un moment couvert par les flots, et quand je revins à la surface, je n'aperçus rien que le ciel qui me paroissoit plus pur qu'à notre départ , et une côte peu éloignée qu'il n'étoit pas impossible de gagner à la nage. J'étois près d'y atteindre, lorsqu'il me sembla que je voyois flotter à quelque distance de moi une espèce de sac alternativement poussé et repoussé par les eaux, mais qui perdoit pro- gressivement de l'espace , et que la première vague devoit infailliblement reporter en pleine mer. Je ne me serois pas détourné pour m'en saisir, si je n'y avois soupçonné que de vaines dépouilles de notre naufrage ; car mes forces commençoient à s'affoiblir, mais il me sembla qu'il a voit un mouvement qui lui étoit propre, et qui manifestoit la résistance et les efforts d'un être vivant. Je me confirmai dans cette pensée au moment de le .saisir, tant il bondis- .soit étrangement sur les flots, et je me hâtai de me glisser dessous, en le retenant forte- mcnt d'une main, pendant que je nageois de iÂÂ^ LA FÉE l'autre pour arriver à la plage , qui étoit par bonheur la plus accessible et la plus douce du monde. J'y fus déposé si mollement que je n'aurois pas choisi moi-même un lit plus com- mode où me reposer de mes fatigues, si je n'avois pensé avant tout à remercier Dieu de mon salut, et à rendre des soins qui pouvoient être pressants à la pauvre créature qu'il ve- noit de me permettre de sauver. Vous jugerez de mon étonnement , monsieur, quand , après avoir ouvert le sac avec précaution, j'en vis sortir la Fée aux Miettes qui, sans prendre garde à moi, se sécha de la tête aux pieds, en deux ou trois pirouettes au soleil, et vint s'asseoir ensuite à mes côtés sur le sable où j'é- tois retombé en riant, mais plus blanche, plus proprement ajustée, et plus agaçante encore que de coutume. — O Fée aux Miettes! lui dis-je, que le ciel m'est favorable de me faire trouver partout où vous avez besoin de moi pour vous retirer des périls de la mer! Vous en avez encore échappé une belle, cette fois; mais aussi qu'a- viez-vous à faire de retarder pendant deux ans votre voyage à Greenock ? AUX MIETTES. i4^ — C'est ainsi, répondit-elle, que parlent ceux qui n'aiment pas. Crois-tu qu'il soit si aisé de se séparer de l'être adoré auquel on a lié sa vie , et dont on attend son bonheur? Que savois-je d'ailleurs si tu trouverois les ressources que je t'avois un peu légèrement promises, et si tu n'aurois pas plus d'une fois besoin de l'or dont ta générosité t'avoit engagé à te dessaisir pour moi ! Je te suivois donc , sans me laisser voir, dans les villes que tu liabitois, toujours prête à te secourir en cas de nécessité , car les au- mônes que je recevois en chemin suffisoient abondamment à ma subsistance. Quand j'ap- pris enfin que tu étois muni d'assez bonnes économies, et que tu avois d'ailleurs ton pas- sage franc pour Greenock, où tu dois m'é- pouser dans un an, selon ta promesse, à pa- reil jour qu'hier, touchée de cette marque de ton souvenir et de ta fidélité, je me décidai à faire route sur le même bâtiment que toi ; mais pour ne pas te tourmenter d'une poursuite importune, je me cachai soigneusement à un coin de l'entrepont, dans le sac qu'une heureuse inspiration t'a porté à sauver du naufrage, afin que je te dusse encore une fois la vie. ii6 LA FEE — Permettez, Fée aux Miettes! il y a ici quelque chose qui m'embarrasse, et qui fait trop d'honneur à mon exactitude de fiancé pour que j'accepte vos éloges sans explica- tion. Je ne savois point que ce bâtiment fît voile pour Greenock, et je pensois inême que sa destination étoit ignorée de tout l'équi- page. — Cela est possible, reprit la Fée auxMiettes, et je ne répondro-is pas moi-même qu'il ne fût entré quelque erreur de sentiment dans les calculs de mon amour. Tu comprendras un peu plus tard;, mon cher Michel, ces tendres surprises de la passion quand tu les auras éprouvées ! — Je le crois , Fée aux Miettes , mais nous n'en sommes pas encore là, puisque je n'ai que vingt ans , qu'une année de plus peut vous ap- porter des réflexions sérieuses, et que mon cœur n'est , grâce au ciel , pas plus ouvert aux impressions de l'amour, sur cette rive incon- nue, qu'il ne l' étoit il y a deux ans sur les grèves du mont Saint-Michel, où vous faillites vous engloutir, et où vous dansâtes si bien! Mais vous qui savez toutes choses, ne sau- AUX MIETTES. i U7 riez-vous pas, Fée aux Miettes, en quel en- droit nous sommes si aventureusement débar- qués ! — Si je me suis bien orientée, et tu nesau- rois croire combien cela est difficile dans un sac, nous devons être tout-à-fait à l'est des îles Britanniques, à très-peu de distance d'une ville riche et bien peuplée , où tu ne manque- ras pas de moyens d'existence pour réparer la perte de tes nippes et de ton argent. Quant à moi qui avois malheureusement payé d'a- vance les frais de mon passage, et qui m'es- time à plus de cent cinquante lieues de ma petite maison de Greenock, il faut que je re- nonce à y rentrer jamais! — Cette horrible perspective contrista si hor- riblement la Fée aux Miettes, qu'elle fut obli- gée de presser sa lèvre inférieure de ses deux grandes dents, et de toutes les jolies petites dents qui les séparoient, pour ne pas laisser échapper un soupir. — Voici qui tourne bien mieux que vous ne pouviez l'imaginer, dis-je gaiement à la Fée aux Miettes. Mes nippes, qui sont de peu de valeur, consistent en quelque linge que je U8 LA FKE porte dans ce liavresac, et mon argent, auquel vous me faites penser, ne doit pas être sorti de cette ceinture. — En parlant ainsi, je la déroulai sur le sable, et il en tomba ma bourse de vingt louis d'or. — Prenez donc hardiment, continuai -je, et retournez sans vous fatiguer, par des voi- tures commodes, à votre petite maison de Greenock, pour que le foible service que j'ai voulu vous rendre deux fois en ma vie, ne reste pas imparfait. Puisque nous ne sommes pas loin d'une ville, je ne suis pas embar- rassé de gagner honnêtement ce qu'il me faut pour ne pas mourir de faim, et je me flatte qu'il n'y a point de charpentier dans toute la Grande-Bretagne qui ne se trouve heureux de m'avoir à ce prix ; quant à cet argent qui ne représente dans mes mains que le triste be- soin des jours de paresse, il me feroit horreur si vous m'obligiez de le garder comme un avare, pendant qu'une amie dont les conseils m'ont été si utiles en a besoin. Prenez, pre- nez, je vous le répète, et ne vous mettez en peine de rien que du devoir d'exécuter les vo- lonté d'un fiancé cpii sera dans un an votre '\ AUX MIETTES. 1-49 époux. C'est à cette marque (robcissance , ajoutai-je avec une gravité burlesque, c'est à elle seule, Fée aux Miettes, que je puis me- surer la foi que j'ai mise en vos engagements, et dans la promesse que vous m'avez faite de vivre à notre ménage en femme soumise et respectueuse. — Souffre au moins , dit la Fée aux Miettes qui s'étoit relevée en ramassant ma bourse, et qui sautilloit à l'ordinaire sur sa béquille, souffre, avant cette cruelle et dernière sépa- ration, que je te laisse un gage de ma ten- dresse, dont la vue puisse adoucir ton impa- tience amoureuse. C'est mon portrait, pour- suivit-elle , en tirant de son sein un médaillon suspendu à cette chaîne. Qu'il te souvienne seulement de ne jamais l'offrir aux regards d'un homme, car je connois son funeste effet sur les cœurs ; il trouble du premier abord les raisons les plus éprouvées , et ce n'est que pour toi, mon bien-aimé, qu'il est sans danger de contracter cette folie, dont la prochaine pos- session de ma main te guérira. — J'avoue que l'heureuse confiance avec la- quelle la Fée aux Miettes débitoit ces sor- ^0 ^150 LA FÉE nettes, me jeta, comme à l'ordinaire, en des transports de gaieté impossibles à contenir, mais elle étoit si disposée à juger d'elle avanta- geusement, qu'elle ne s'en aperçut que pour y prendre part, dans la pensée, comme j'i- magine, que c'étoit la délicieuse perspective de notre union qui commençoit à me faire extravaguer. Regarde, regarde ce portrait, reprit-elle en me montrant le ressort qui servoit à le dé- couvrir; regarde, je te prie, et ne t'afflige pas si la ressemblance en est un peu altérée. Il étoit frappant, quand il fut fait par un artiste inimitable ; mais il est probable que le temps a donné à mes traits une expression plus sé- rieuse; et peut-être, si je ne me trompe, un certain air de majesté qui n'est pas moins séant à un beau visage que la grâce coquette des jeunes filles. Cependant, je ne suis pas fâchée que tu me voies telle que j'étois alors, et que tu m'en dises ton avis. Je me taisois..., ou je laissois à peine échapper quelques exclamations confuses, comme les balbutiemens d'un homme en- dormi qui se croit frappé d'une apparition... AUX MIETTES. lol — O miracle du ciel! m'ëcriai-je enfin, l'âme attachée tout entière à cette image, Dieu a plus fait en vous produisant de sa pa- role, ange adorable entre tous les anges, qu'en faisant ëclore du chaos le reste de sa création! . . Prodijjre de grâce et de beauté , ravissante Belkiss, où étes-vous? — Elle est devant tes yeux, répondit la Fée aux Miettes ; et ne la reconnois-tu pas ? . . . — Je détachai en effet mes regards du portrait magique pour savoir si ce miracle ne s'étoit pas opéré ; mais je ne vis que la Fée aux Miettes, qui prenoit pour elle de si bonne foi les éclats de mon admiration , qu'elle ne pon- voit plus résister à l'instinct pétulant de ses inclinations dansantes, et qu'elle sautoit sur elle-même avec une élasticité incroyable , comme une balle sur la raquette, mais en augmentant progressivement, et suivant une sorte d'ordre chromatique, la portée de son élan vertical, au point de me faire craindre encore qu'elle finît par ne plus redescendre. — Pour Dieu, Fée aux Miettes, lui dis-je, en imposant fermement mes deux mains sur ses épaules , afin de la retenir au bond : Ne 152 LA FÉE VOUS obstinez donc pas à faire des tours de force pareils , si vous ne voulez vous estropier \l te rappeler assez dé.sagréable- ment ton bâtiment de Gran ville, et un hor- rible naufrage auquel tu es seul échappé, puisqu'on n'a jamais pu retrouver la Fée aux Miettes, probablement rendue depuis long- temps à son peuple de sorciers et de lutins. Ce voyage ne me promettroit rien de bon pour toi , la princesse Belkiss , dont tu t'es amou- raché , je ne sais comment, ne me paroissant guère plus capable que la Fée aux Miettes de te prêter une protection assurée contre une nouvelle tempête ; mais il en sera d'ailleurs ce AUX MIETTES. ^S9 que tu voudras, et l'intérêt que j'ai à te con- server dans mon chantier ne me fera pas mettre d'obstacle aux félicités que tu te pro- mets. Ce que je voulois te dire aujourd'liui , c'est qu'à ton refus, mon enfanL, je marie demain mes six filles , et que ta vue me feroit du mal ce soir au festin de leurs noces , parce que je me rappellerois en dépit de moi que j'espérois t'y voir à un autre titre, car tu es aussi près qu'eUes-mémes du cœur de maître ^ine^YOod. Promets-moi donc, Michel, d'al- ler passer la soirée chez mistress Speaker à l'enseigne de Calédonie , et d'y souper en mon honneur d'une bonne gelinotte à l'estra- gon, et dune fine bouteille de vin de Porto. Je sais bien que tu ne dois pas avoir beaucoup d'argent , car tu dépenses tes bénéfices en au- mônes et en livres, et tu ne demandes jamais. Viens donc que nous comptions ensemble.. — — Yous me devez, maître, lui dis-je en étendant la main, plein tout cela de plaks ou de bcwbies y c'est-à-dire une vingtaine de ces pièces que nous appelons en France des deniers, et que nous laissons tomber en écar- tant nos doigts à plaisir, pour qu'il reste 190 LA. Fl-E quelque chose à ramasser aux pauvres. — Et si c'étoit aussi bien des guinées , Famitic fidèle et dévouée que je ressens pour vous ne m'em- pêcheroit pas de courir sur le vaisseau de Belkiss à la recherche de mon père ! . . . Pendant ce temps-là, maître F inewood ali- gnoit des chiffres sur sa longue planche d'ar- doise, et ce n'étoit jamais que des plahs et des bviwbies. — Ceci est merveilleux! dit-il, de quelque côté que je retourne cette malheureuse addi- tion, j'y trouve toujours vingt guinées ! Ce n'est pas que le prix me déplaise , car je t'en dois trois fois plus pour tes bons services , mais on n'a jamais fait vingt guinées avec une co- lonne deplaks et de hawhies, à moins qu'elle ne fût aussi élevée que celle de maitre Chris- tophe VA'ren! — Cela n'est pas possible en effet! m'écriai- je en saisissant la craie pour vérifier son calcul , mais il étoit parfaitement exact, sauf une pe- tite erreur que je ne voulus pas rectifier, parce qu'elle étoit, je crois, d'un àe,\m-plak à l'avantage démon maître. — Voilà tes vingt guinées, me dit maître AUX MIETTES. "1 9 i Finewooden m'embrassant; et je devine trop l'usage que tu en vas faire. Puisse au moins la bonté de Dieu ne t'abandonner jamais dans tes entreprises ! Ensuite il s'éloigna en essuyant quelques larmes auxquelles les miennes répondoient. Une demi -heure après, j'étois au port, et j'avois payé mon passage sur le grand vais- seau la Reine de Saba, qui étoit, suivant la promesse de l'afficlie , ce qu'on a vu de plus extraordinaire en construction pour l'usage de la mer. Vingt-quatre clieminées comme celles des steam-hoats , mais d'une proportion incomparablement plus grande, garnissoient chacun des deux flancs de son immense ca- rène, et sembloient destinées à faire mouvoir autant de paires de roues qu'un mécanisme simple et ingénieux rendoit propres à mordre en tout sens sur les flots. Ses vingt-quatre mâts d'un bois léger , mais incorruptible , et qu'on disoit impossible à rompre, soutenoient des voiles découpées en ailes d'oiseau, et verguées d.'un métal souple et obéissant, qui se dé- ployoient, prenoientle vent, planoient comme un vautour, fiiloient comme une hirondelle, ^92 LA FÉE et se refermoieiit à volonté sous la main d'un enfant, au gré d'un simple cordage de fdd'or; et ses hunes balançoient autour d'elles des centaines d'aérostats captifs , aussi propres à le soutenir au besoin dans les airs qu'à l'en- trainer sur les eaux. Derrière la poupe, sur de hauts pliants inclinés en spirale, qui fuvoient en s'élevant, reposoit un vaste appareil sus- pendu comme le siège postérieur d'un landaw, devant lequel le vaisseau étoit tout entier re- tranché , et qui ouvroit sur tous les points de la voilure des bouclies démesurées. On m'ap- prit que c'étoit de là qu'une troupe d'habiles physiciens distribuoit tous les rumbs, et pous- soit le bâtiment comme un projectile dans les routes de l'Océan. Je m'étonnai que la navi- gation eût fait tant de progrès dont on n'avoit jamais entendu parler; mais certainement, le fameux James Watt, le Stevinus de Gree- iiock , n'auroit rien conçu de pareil en mille ans. La physionomie du capitaine me frappa au premier regard, parce qu'elle me rappeloit quelque chose de ce marin peu soucieux qui a voit vu périr son équipage et sa cargaison. AUX MIETTES. ' -' ^ l'année précédente, à l'emboucliure > la Clyde, sans prendre le temps de secouer les cendres de sa pipe , et de porter un coup d'œll au gouvernail; mais celui-ci mouilloit pour la première fois dans les eaux de l'Occident. Je vous ai dit qu'il me restoit une guinée, et que je m'étois engagé envers maître Fine- ^YOod à souper à l'auberge de Calédonie.^ Quoique la Reine de Saha ne fit voile qu'à midi du lendemain, j'étois peu tenté cepen- dant d'une de ces soirées de bien-être et de ces nuits de long sommeil dont la vie de l'ou- vrier m'avoit fait perdre depuis plusieurs an- nées l'habitude , et je ne pensois guère à demander à mistress Speaker que deux ha- rengs du lac Long, arrosés d'une bouteille d'ale ou de small-beer, quand elle vint à moi les bras ouverts, en me criant de l'office : — Ehî arrivezdonc, sage Michel, avant que votre gelinotte ne brûle, et que votre Porto ne s'é- chauffe! Le digne maître Fine^YOod a com- mandé tout cela dès le matin, et un bon ht d'édredon avec! il y a une heure que nos filles s'égosillent à crier : — Que fait donc monsieur Michel, I qu'il laisse brunir au feu le plus joU ^9â LA FEE ptarmigan de montagne qu'on ait jamais plumé au Bas-Pays? Il faut qu'il s'égare au long Je la côte à déchiffrer quelque livre irlandois, ou qu'il rêve à la princesse lîelkiss dont il est, dit-on, le fiancé. — Ah ! j'ai tou- jours prédit, Michel, que vous feriez un beau chemin! Et maître Finewood est bien fou, le cher homme, de vous préférer ces six petits lairds qu'il marie à ses six filles dont vous êtes bien mieux l'affaire, surtout Annah, la blon- dine , qui ne vous nomme jamais qu'avec de grosses larmes ! Hélas, Michel! je puis en par- ler ! . . . Annah est ma filleule : j 'a vois pour elle des entrailles de mère; et je disois souvent à maître Fine%vood : Que ne la donnez-vous à Michel , qui en est aimé ? Là dessus , savez-vous ce qu'il faisoit? il hochoit la tête, et regar- doit de côté. Il est vrai, lui disois-je, que Mi- chel est bizarre, mais c'est d'ailleurs un garçon si discret , si honnête et si laborieux ! . . . — C'est trop , c'est trop ! lui dis-je, en lui pressant la main , ne laissez pas brûler le plus joli ptarmigan de montagne qu'on ait jamais plumé au Bas-Pays ! . . . Et j'allai m'asseoir à la salle à manger pour AUX MIETTES- "1 î)o prendre le temps de regarder le portrait de Belkiss. Elle rioit. Cette illusion que je nie faisois s'jr l'expression de ses traits ne nian- quoit jamais de régler, comme je vous l'ai déjà dit, tous les mouvements de mon cœur. — Il est probable, pensai-je, que la joie de Belkiss a quelque motif secret qui me touche; peut-être a-t-elle deviné que ce voyage aven- tureux va me réunir à mes bons parents. Qui sait si je ne suis pas réservé au bonheur de la voir elle-même, car il est impossible qu'un type si achevé de toutes les perfections soit le simple résultat du caprice de l'art ? Il faudroit pour cela que Dieu se fût dessaisi en faveur de l'Iiomme du plus beau privilège de la création ! — Mais si ces traits avoient appartenu en effet à quelque princesse des temps anciens, comme le pense maître Finewood, — à cette Belkiss, qui fut autrefois reine de Saba , par exemple — ou à la Fée aux Miettes , — eh bien ! le bonheur que je dois à ce prestige n'est-ii pas assez vif et assez pur pour me dédommager de quelques plaisirs empoisonnés par la jalousie, affoi'blis par la possession, incessamment me- nacés dans leur objet par les progrès inévi- i96 LA FEE tables du temps? Que m'importent à moi ces grâces fugitives de la vie que l'âge décolore et détruit, et qui effeuillent leurs roses passagères au courant de toutes les brises, et au midi de tous les soleils?. .. A moi dont le cœur, dévoré du besoin d'une félicité éternelle, se briseroit de désespoir à la moindre altération du mo- dèle idéal de beauté, de constance et d'amour, qu'il s'est formé dans des songes mille fois plus doux que la vérité ! Ce portrait seul pou- voit le remplir, et le remplir à jamais! Pas- sent maintenant, sans que je m'en soucie, toutes les belles que la terre admire pendant quelques printemps, puisque mon heureuse destinée m'a donné une amante qui ne chan- gera point ! En disant cela, j'appuyai mon front sur ma main, obsédé d'idées vagues et confuses qui me saisissent ordinairement à la suite de toutes les impressions puissantes , et je suppose qu'il en est ainsi chez les autres hommes que domine une pensée profonde et passionnée. Quelque mouvement qui se faisoit auprès de moi m'ayant forcé à ouvrir les yeux , je m'aperçus que j'étois servi : AUX MIETTES. i 97 — Felicitez-vous, Michel^ me dit mistress Speaker en plaçant de /ant moi une paire de gelinottes à l'estragon , et deux bouteilles de Porto ! C'est monsieur le bailli de l'île de Man^, qui est venu à Greenock pour réaliser en hanlis notes les contributions de sa province, et qui vous fait l'honneur de souper avec vous pour vous entreteair, parce qu'il a entendu parler de votre science et de votre bonne conduite. Je me hâtai de me lever , et de saluer le bailli de l'île de Man , qui avoit bien une des prestances les plus honorables que vous puis- siez imaginer, et qui joignoit aux apparences imposantes que donnent les hautes fonctions, les manières recherchées des meilleures com- pagnies. Ce qui m'étonna plus que je ne sau- rois le dire , c'est que ses épaules étoient sur- montées d'une magnifique tête de chien da- nois, et que j'étois le seul, parmi les nombreux pensionnaires de mistress Speaker, qui parût en faire la remarque. Cette circonstance m' em- barra.ssa, parce que je ne savois trop quelle langue lui parler, et que j'entendois d'abord assez difficilement la sienne, qui consistoit ^3 ida LA FÉE dans un petit aboiement fort gravement mo- dulé, et accompagné de gestes fort expressifs. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il me comprit à merveille, et qu'au bout d'un quart d'iieure de conversation, je fus aussi surpris de la net- teté de son langage et de la délicatesse exquise de ses jugements, que je l'avois été au premier coup d'œil de la nouveauté de sa physiono- mie. On est vraiment confus de penser au temps que les hommes perdent à feuilleter les dictionnaires, quand on a eu le bonheur de causer quelque temps avec un chien danois bien élevé, comme le bailli de l'île de Man. Nous nous séparâmes avec une effusion ré- ciproque d'amitié qui ne me surprenoit plus. Il y a au monde de si étranges sympathies! Mais comme ce vin de Porto dont je n'avois jamais fait usage me disposoit au sommeil, je me hâtai de gagner le bon lit d'édredon que maître Fine^vood m'avoit fait préparer. J'y fis mes adieux du soir au portrait toujours riant de Belkiss, et je commençois à som- meiller quand j'entendis la voix de mistress Speaker s'introduire dans mon oreille comme un souffle. AUX MIETTES. 99 — Pardon si je vous réveille, mon enfant, me dit-elle, mais c'est un si terrible embarras dans ma maison, avec tous ces voyageurs qui s'embarquent demain sur le grand vaisseau la Reine de Saba, que je ne sais où mettre tout le monde, et vous m'obligeriez beaucoup de partager votre lit avec ce respectable sei- gneur qui vous a tenu compagnie à souper. — J'y consens volontiers, lui répondis-je, et c'est un inconvénient de si peu de consé- quence pour un ouvrier que de coucher à deux dans un lit si large et si commode, qu'il ne valoit pas la peine de m'en parler. Cependant, je me détournai un peu pour m'assurer que je ne me trompois pas sur la personne; et je vis en effet le bailli de l'île de Man qui, après avoir revêtu à petit bruit un déshabillé fort rassurant pour la propreté la plus ombrageuse , et glissé sous l'oreiller un gros porte-feuille de maroquin à fermoir, s'in- sinuoit entre nos draps avec une modeste et silencieuse discrétion , en conservant de lui à moi une distance décente, sur laquelle j'avois pris soin d'avance de hii donner toutes ses aises. Je m'apercevois seulement de sa présence à la 200 LA FÉE AUX MIETTES. tiédeur de sa respiration qui m'échauffoit de loin sans m' importuner, car il est évident qu'un chien danois ne peut dormir commo- dément que de profil. Au bout de quelques minutes , il ronfla d'une manière si harmo- nieuse et si cadencée que je n'y pris plus garde. — Et je m'endormis aussi. XV. Dans lequel Michel soutient un combat a outrance avec des ani- maux qui ne sont pas connus a rAcadëmie des sciences. E revois peu dans ce temps-là, ou ''plutôt je croyois sentir que la fa- culté de rêver s'étoit transiormée en moi. Il me sembloit qu'elle avoit passé des impres- 202 LA 1 ÉE sions du sommeil dans celle de la vie réelle, et qne c'est là qu'elle se réfufpoit avec ses illusions. Je ne rentrois, à dire vrai, dans un monde bizarre et imaginaire que lorsque je iînissois de dormir, et ce regard d'étonnement et de dérision que nous jetons ordinairement au réveil sur les songes de la nuit accomplie, je ne le suspendois pas sans lionte sur les songes delà journée commencée, avant de m'y abandonner tout-à-fait comme à une des nécessités irrésistibles de ma destinée, La nuit dont je A'ous parle fut cependant troublée de songes étranges, ou de réalités plus étranges encore, dont le souvenir ne se retrace jamais à ma pensée , que tous mes membres ne soient * parcourus en même temps d'un frisson d'é- pouvante. Cela commença par le bruit aigre d'une croisée qui rouloit lentement sur ses gonds , et à travers laquelle je sentis poindre l'air pénétrant des brumes humides de septem- bre. — Ho! ho! dis-je à part moi! le vent a aussi beau jeu, si je ne me trompe, à l'hôtel de Calédonie que dans la mansarde de l'ouvrier! Et je ne m'en souciai point. — Dn AUX MIETTES. 205 instant après, je crus entendre des mouve- ments confus , des murmures sinistres et arti- culés comme des chucliotements , une rumeur de paroles sourdes et de rires étouffés qui bourdonnoient dans mon oreille. — Yoilà qui est bien, repris-je. L'ouragan va faire des siennes chez mistress Speaker ; mais grand sot qui s'en dérangeroit surunsibonédredon. — Et je me contentai de ramener la couverture sur mon compagnon et sur moi , et de me replonger dans le duvet, tant je craignois de perdre la douceur de ce repos voluptueux que je n'avois pas goûté depuis la maison de mon père, quand mon oncle André venoit soigneusement avant de se coucher relever mes matelas entre les ais du châlit débordé , et me baiser sur le front. — L'autre dort, dit une voix rauque , aussi- tôt couverte de quelques grognements inin- telligibles. Et pendant que je suspendois ma respira- tion pour écouter, le globe lumineux d'une lanterne dont je sentois presque la chaleur me perça de rayons ardents qui s'enfonçoient entre mes paupières comme des coins de feu ; 20.4 LA FÉE car, dans l'agitation vague du sommeil à peine interrompu, je m'lâ LA FÉE dessiècles, contrejenesais quels ennemis qu'il a le malheur de traîner à sa suite, qui glapissent, qui hurlent, qui miaulent, qui vagissent, qui font peur à entendre et à voir , et auxquels j'ai arraché ce portefeuille, objet de leur en- vie , pour le rendre intact à son maître !.. — Ah! c'est une calomnie si reVoltante qu'elle feroit bouillonner la moelle (Jaiis les os d'un squelette!.. — Ce furent mes dernières paroles. Le juge et le médecin étoient partis pour déjeûner; il ne resta autour de moi qu'une poignée de constables impassibles et sourds, qui me pous- sèrent brutalement dans un escalier^ long , étroit, tortueux, par où l'on descendait, à la chambre de justice; car elle étoit assemblée, par un hasard favorable qu'on me fit remar- quer comme un témoignage particulier des bontés de la providence. \ — Il faut que ce misérable joue d'un grand bonheur, dit un de ces messieurs dont le ton décidé annonçoit quelque ascendant de grade ou de considération sur le reste de la bande. — Pris in flagrante r/e//al naïf ilcs «'ances d'uno coiir d" assises. I A rumeur excilée par mon entrée 'dans la salle d'audience ne s'apaisa que lentement. Et puis elle se renouvela sourde et confuse , 2^6 LA FÉE au dehors de la barrière que les curieux n'a- voient pu franchir. Honneur soit rendu à l'innocence du genre humain ! l'aspect d'un grand criminel a tou- jours quelque chose de nouveau pour lui. Cela est si rare ! Je me trouvai alors en face du tribunal^ et je me hâtai à mon tour d'embrasser l'assem- blée d'un regard large et effaré, pendant que ses regards fixes, aigus et pénétrants me cri- bloient comme des flèches, car c'étoit moi qui faisois ce jour-là les principaux honneurs du spectacle. J'éprouvai peu à peu une irripression sin- gulière qui ne s'expliqua que successivement à mon esprit par l'habitude de celles qui te- noient mon attention et mes organes subju- gués depuis la veille. Quoique toutes les figu- gures qui m'entouroient fussent à peu près des figures humaines , il ne dépendoit pas de moi de les entrevoir d'abord autrement qu'à travers de vagues ressemblances d'animaux, et la réflexion seule me les rendoit l'une après l'autre sous leur type résl, c'est-à-dire aussi rai- sonnables que peut le comporter l'incroyable AUX MIETTES. 217 obligation d'envoyer mourir légalement, au milieu de la place publique, un être organisé comme nous , qui est notre égal , si plus ne passe , dans l'exercice de toutes nos facultés naturelles; et cela pour l'instruction morale de ses compatriotes, de ses parents et de ses amis. — N'est-il pas extraordinaire, dis-je inté- rieurement, si l'homme est, comme on l'as- sure, le plus parfait des ouvrages de Dieu, que ce grand artiste de la création qui avoit a sa disposition tous les moules d'une inven- tion inépuisable, ait été réduit par impuis- sance comme un ignoble fabricant de pasti- ches , ou se soit amusé par caprice, comme un peintre de caricatures, à composer son chef-d'œuvre des rognures de tous ses essais , €t à reproduire sur le masque de ce triste quadrupède vertical toutes les formes plasti- ques des brutes? Qui le forçoit, par exemple, à imprimer au front de cette meute déjuges, dont la moitié bâille en limiers endormis, et l'autre moitié en panthères affamées, le sceau caractéristique delà populace des êtres vivants? — M. le président ne représenteroit-il pas 2^8 LA FEE aussi tli^jnonieiit un Minos, un AEacus ou un Rhadamante, si ses bras, plus raccourcis et plus disproportionnes que les pattes antérieuresdes gerboises, avoient moins de peine à se rejoin- dre au-dessous d'un mufle de taureau, sur le ventre orbiculaire comme un turbot qui plas- tronne son buste d'hippopotame? — Le for- midable magistrat qui remplit le devoir, sans doute pénible, d'accuser les pauvres diables de mon espèce, et de les dépêcher à leurs frais vers le pilori ou la potence, feroit moins peur à voir, peut-être, mais il ne seroit pas investi pour cela d'un caractère moins imposant, si la nature, dans la confusion de ses galbes capricieux , n'avoit pas articulé à la base de son os frontal cet énorme bec de vau- tour qui lui sert de nez, et qu'elle s'est cruel- lement égayée, pour compléter la ressem- blance, à enchâsser de tout côté entre des membranes rugueuses et livides qui n'ont ja- mais rougi, même de colère!. — Quant à mon avocat d'office qui étoit tout-à-l'heure à l'extrémité de la banquette, qui est mainte- nant juché sur le dos de ma chaise , qui sera bientôt ailleurs, s'il plaît à Dieu, et dont tous AUX MIliTÏES. â^9 les soubresauts menacent le parquet d'escala- de, il auroit pu se passer sans inconvénient, dans l'exercice de sa noble profession , de son timbre éclatant de perroquet, et de son in- commode agilité de sapajou — — Il faut convenir, ajoutai-je à demi-voix, sans abandonner cette pensée, que le mystère du sixième jour de la Genèse est encore loin d'être éclairci, et qu'çû réduisant l'homme dégradé par sa faute à l'état des animaux relevés jusqu'à son abaissement, le Seigneur auroit tiré une digne vengeance de l'orgueil insensé du père de notre race. — Et alors, ou je me trompe, les enfants d'Adam qui auroient conservé sans altération, pendant la nouvelle épreuve de la vie, le germe d'immortalité qui a été déposé en eux , pourroient espérer de retourner un jour à ce paradis de délices, œuvre facile de la toute-puissance, œuvre na- turelle de la toute-bonte. Le reste retourneroit d'où il vient : dans le foyer de la matière éternelle ! — Que diable dit-il là, cria mon avocat d'un ton de fausset à décliircr le tympan d'une statue de bronze, probablement parce que 220 LA FÉE j 'a vois eu la maladresse de prononcer ces dernières paroles assez haut pour être en- tendu . — Que dit-il là? répéta-t-il. Je le tiens, je le tiens, messeigneurs. J'ai son critérium pliré- nologique ad un^uem. Monomanie toute pure. Insanus autvalde stolidus. C'est ce que je vais démontrer péremptoirement dans ma plai- doirie. — Je le tiens, reprit-il avec une ex- plosion plus bruyante encore , en retombant d'un élan sur mes épaules. Et il me tenoit en effet, parcourant ce cla- vier moral que d'habiles philosophes ont dé- couvert sur la boîte osseuse de notre cerveau, avec un doigté si brutal et si aigu, que j'ima- ginai qu'il ne se proposoit rien moins que d'en extraire la substance médullaire du cerveau, pour la déployer devant le tribunal, à l'ap- pui de son opinion , suivant l'admirable pro- cédé du savant Spurzheim... — Au nom de Dieu , lui dis-je , en me dé- barrassant assez vivement de ses mains pour le forcer à exécuter une des plus belles vire- voltes dont sa souplesse ait jamais étonné le barreau, abstenez-vous de me défendre par AUX MIETTES. 221 O cet indigne moyen ! Quoiqu'il y ait dans tout ce qui m'arrive , surtout depuis hier, de quoi faire extravaguer les sept sages, et, comme disent les Italiens, impazzare J^irgilio, je ne suis, grâce au ciel, pas plus stupide et pas plus fou que je ne suis coupable. Je suis inno- cent, et je n'ai besoin pour me justifier que de mon innocence. Je prie seulement la cour de faire comparoître ici maître Fine^YOod, le charpentier de l'arsenal, et mistriss Speaker, l'hôtesse de Calédonie. Mad, mad, verj m ad, interrompit le petit avocat, en couvrant ma voix d'une note si élevée et si stridente qu'on parieroit à coup sûr qu'elle manque à la mélopée des oiseaux. — De quoi va-t-il parler, messeigneurs , je vous le demande? Le charpentier de l'arsenal , et l'hôtesse de Calédonie n'ont jamais été de votre juridiction ! Quoique je comprisse mal comment je pou- vois être privé de leur témoignage, il ne me vint pas à l'esprit qu'on osât me condamner sur une simple apparence, et je continuai à me défendre avec autant de sang-froid que m'en permettoient les trémoussements tu- LA FEE multiieux, les passes étourdissantes, les écarts et les estrapades gymnastiques de mon avocat, et surtout les points d'orgue perçants, les si- bilations déchirantes, et les cadences à perte d'ouïe qu'il brodoit avec une richesse impi- toyable sur la basse solennelle du tribunal profondément ronflant. J'alléguai mes der- niers, mes seuls témoins, les années peu nom- breuses mais irrécusables d'une vie laborieuse et sans reproche, et je croyois toucher à une péroraison assez entraînante, car si l'éloquence n'avoit plus d'interprète sur la terre, elle se réf ugieroit , peut-être , dans la parole de l'in- nocent opprimé , quand je fus interrompu par un râlement effrayant, comme ceux qui viennent quelquefois, après trois nuits muettes, éveiller le silence de la mort dans les ruines d'une ville saccagée, et je vis au même instant se fendre et béer, sous le bec de vautour de l'accusateur, je ne sais quel affreux rictus qui avoit la profondeur d'un abîme et la couleur d'une fournaise ! Celui-là ne bondissoit pas. Il vibroit seule- ment tout d'une pièce avec une majestueuse lenteur, sur ses jambes immobiles , en articu- AUX MIETTES. ^2o lant de la voix factice et pénible à entendre des automates parlants, quelques groupes de mots entremêlés d'interjections froides, mais qui avoient l'air de former un sens, et parmi lesquels un mot seul revenoit dans un ordre de périodicité fort industrieux, avec une netteté sonore et emphatique . C'étoit la MORT. Je conjecturai que le facteur de cette machine à réquisitoires tragiques devoit en avoir ajusté les ressorts dans l'accès de quel- que fantaisie atrabilaire ou de quelque fureur désespérée. — Faut-il, dis-je en m.e recueillant, que le génie, aigri par le spectacle de nos misères, se livre à d'aussi déplorables caprices î . . . et de quelle erreur ne s'aveugle pas la multitude qui les reproche à la Providence ! . . . Tout ce que je pus saisir de sa diatribe mé- canique , à part le refrain trop intelligible dont elle étoit coupée en paragraphes assez réguhers, c'est qu'il opposoit aux garanties que j 'a vois cru tirer de ma vie passée une objection foudroyante , fondée sur des crimes antérieurs que je ne me connoissois pas. Mais je ne puis la faire passer dans mes paroles avec 2U LA FÉE l'harmonie sauvage que prétoit aux siennes une sorte de clappement rauque et convul- sif, tout-à-fait étranger au système de notre organisme vocal, qui les rompoit par sac- cades, comme le criaillement d'un écrou mal graissé. — Ah vraiment, une jeunesse innocente et pure! — LA mort! la mort! la mort! je ne sortirai pas de là! — Si l'on s'en rapportoit à eux, on n'en pendroit jamais un- et à quoi serviroit alors le code des peines? A quoi la justice ? à quoi les tribunaux , à quoi la MORT? — Je prie messieurs de noter pour mémoire avant de se rendormir que j'ai conclu à la MORT. — Quoique la rapidité de l'instruction ne nous ait pas permis d'enfler à notre con- tentement le dossier du condamné, je voulois dire du prévenu, mais c'est tout un, nous te- nons assez de pièces probantes — ou probables — ou au moins suffisamment idoines à former la conviction de ce gracieux tribunal, pour démontrer qu'avant l'attentat énorme dont il est chargé, il étoit déjà coutumier d'actions détestables , damnables , et par conséquent AUX MIETTES. 225 pendables, dont la plus excusable est punis- sable de MORT. — La mort! la mort! la mort! s'il vous plaît, et qu'il n'en soit plus question. — Ce drôle est en effet véhémentement soupçonné, comme il appert — évidemment convaincu, je le répète, de séduction sous promesse de mariage, et de soustraction frau- dulente de portrait et joyaux précieux à une femme infortunée dont il a trompé la can- deur, et qui lui a sacrifié son innocence! — Pour ne pas abuser des utiles moments de la cour, je me résume dans l'intérêt de l'huma- nité. — La mort ! — Et les lèvres sanglantes du rictus homicide se resserrèrent lentement, comme les dents acérées d'une tenaille que la clé à vis rap- pelle de cran en cran à l'endroit où elles se mordent. — O perversité de ce siècle de décadence , meugla le gros réjoui de président, en rele- vant ses petits bras de toute l'extensibilité dont ils étoient susceptibles jusques près de la soudure horizontale de sa toque judiciaire avec la partie de sa tète où auroit pu être con- tenue sa cervelle, et que dépassoit amplement 220 LA FKF, des deux vou's ic pavillon pourpré de ses larges oreiUes. — Nous sommes donc arrivés aux temps calamiteux annoncés dans les pro- phéties ! Il étoit sans exemple dans notre jeu- nesse qu'on eût abusé par fausses et halluci- natoires pollicitatioas de la crédulité de ce sexe débile et fantasque, avant d'avoir atteint l'âge de majorité ! Encore cela n'étoit-il toléré qu'aux gens de race! — Rapt! furt! homicide commis dans le dessein de nuire ! Désolation des désolations ! — Cependant , comme il se- roit insolite, illicite, et d'ailleurs physique- ment impossible de pendre trois fois l'indi- vidu ici présent — je ne me rappelle pas son nom — ,j'opine pour qu'il soit pendu haut et court le plus incessamment possible, sauf à éclaircir les griefs douteux aux prochaines as- sises. Mais dépéchez, dépéchez, morbleu! 11071 festina lente pour parfiler des périodes phi- lantropiques et sentimentales, monsieur du barreau, car voilà, si j'ai bien compté, vingt de ces garnements que nous expédions d'au- jourd'hui; et il m'est avis que nous siégeons dans les fonctions de notre doux ministère de propitiation paternelle, à diluculo primo. AUX MIETTES. ^^* comme parle Cicéron, c'est-à-dire, messieurs, depuis que la naissante aurore a ouvert de ses doigts de roses les portes de FOrient. On a beau prendre plaisir à faire son devoir. Tou- jours pendre est insipide. J'avois compris vaguement qu'il s'agissort de la Fée aux Miettes. Je me levai. _I1 est bien vrai , messieurs, dis-je en pres- sant le médaillon de Belldss sur mes lèvres, car jepressentois trop la nécessité de m'en sé- parer, que je suis fiancé à une digne femme deGreenock, que j'y ai cîiercliée inutilement; mais le terme de cet engagement n'expire qu'aujourd'hui, et ce n'est pas ma faute si je n'en ai pas rempli les conditions, puisqu'on m'a fait prisonnier ce matin, et qu'il me res- toit un jour pour la découvrir, si elle existe encore quelque part, ce dont il est permis de douter à cause de son grand âge. Quant au portrait dont vous parlez, il le faut, et j'y re- nonce, quoique sa perte brise mon cœur. Mes malheurs m'ont privé du droit de le conser- ver ! J'avois remarqué aussi qu'il étoit en- touré de brillants assez riches dont je connois mal le prix, mais je prends Dieu à témoi» 228 LA FEE que je n'ai pu le rendre à ma fiancée dont la prestesse incroyable ne le cède pas même à celle de mon avocat d'office que voilà juché dans les attiques du prétoire, comme le mas- caron d'un architecte hétéroclite. Je vous rends ce portrait que la Fée aux Miettes, ma préten- due, avoit la simplicité de prendre pour le sien, quoiqu'il ne lui ressemble en aucune manière. Prenez-le, monseigneur, continuai-je en le mouillant de larmes, et prenez ma vie avec lui, car c'étoit par lui et pour lui que je vi- vois. — Tudieu, s'écria le président en saisissant le médaillon qui avoit circulé de main en main jusqu'à son fauteuil, et en promenant un regard avide sur l'entourage avant de l'arrêter sur la figure, — tudieu! le maraud a de quoi payer largement les frais du procès ! L'affaire est plus digne d'attention que je ne l'avois pensé d'abord , et mérite quelques éclaircissements. Attention au parquet! Et vous, les gens de la cour, que l'on me fasse venir Jonathas le changeur, celui que l'on trouve toujours , le vieux coquin, sedefite/n in telonio. — Mais que vois-je, grands Dieux! AUX MIETTES. ââ9 Ce sont les traits vivants, c'est la peinture par- lante de l'auguste reine des iles de l'Orient ! c'est notre souveraine en personne avec sa beauté dédaigneuse, son fier regard,et ses belles dents qu'elle semble toujours grincer quand elle me regarde. C'est la divine Belkiss ! — 0 prodige plus impénétrable à ma pen- sée que tout le reste des événements de ma vie, m'écriai-je à mon tour, ce sont les traits de la reine de Saba aujourd'hui régnante que vous reconnoissez dans cette image î — — Prodige, drôle! reprit le juge en colère, et de quel prodige parles-tu ? Voilà-t-il pas un beau prodige qu'un liomme de mon âge, de mon expérience et de mon savoir, qui a toujours passé, je le dis sans orgueil, pour être doué d'un sentiment très-exquis des arts, et qui fait depuis quarante ans une étude spéciale de signalements et d'identités, recon- noisse au premier coup d'œil la toute ravis- sante Belkiss dans cette fidèle image que ta future, ou toi , vous avez volée je ne sais où ? Si tu entends par là que tu ne pensois pas que l'art pût atteindre à exprimer les perfections inimitiible^ de l'original , je le concéderai 250 1,\ F pourtant volontiers, car je trouve moi-même dans cette peinture quelque chose de rébar- batif et de maussade qui rend mal la miracu- leuse suavité de cette riante et céleste phy- sionomie. Mais que peut le génie humain à l'expression de tant de charmes, et qu'y pour- roit le pinceau même des anges et des ar- changes de Dieu, s'ils avoient le temps de s'occuper à cet exercice?... — Or ça, continua-t-il, en s'adressant à maître Jonathas qui venoit d'entrer , tenez-vous ici à distance respectueuse de notre personne et pour cause, entre ces deux braves gripers de notre bénévole justice, et dites-nous aussi loyalement que faire se pourra ce que doit valoir en monnoie royale le bijou qui est retenu à mes doigts par cette chaîne d'or ? Parlez surtout sans ambiguïtés, maître Jona- nathas, car la cour est à jeun. Jonathas le batteur d'or — c'étoit le vieux juif que j'avois vu deux jours auparavant au pied de la pancarte hébraïque du capitaine — me parut cette fois plus décharné , plus dia- phane et plus misérable encore quel'avant- veille. Son échine cassée , qui se plioit en cer- AUX iMIETTES. 231 ceau, soutenoit avec peine à la hauteur de sa poitrine une tète branlante , qui ne se soule- voit sur l'espèce de rameau fatigué auquel elle pendoit comme un fruit trop mûr qu'au tintement ou au nom de quelque métal pré- cieux. Tout exiguç que fut cette apparence de corps, elle n'avoit certainement pas pu entrer sans un effort incroyable dans le juste étriqué de serge autrefois noire qui la comprimoit comme le fourreau d'un mauvais parapluie tordu, et qui ne descendoit jusqu'au-dessus de ses genoux, avec une somptuosité un peu prolixe, que pour dissimuler le délabrement d'un caleçon de toile cirée que le temps avoit réduit à la plus simple expression de sa trame grossière, en enlevant par larges écailles l'en- duit solide qui l'avoit protégé pendant une moitié de siècle. Le tissu de cet habit, blan- chi par le frottement de ses omoplates, et percé symétriquement par la saillie de ses vertèbres , rappeloit aux yeux le vent ou la nuée textile dont parle Pétrone , tant les frêles réseaux qui lui prêtoient encore une consis- tance fugitive sembloient près de se dissoudre au frottement flexible du premier arbuste, ou 232 LA FF^E au souffle espiègle du premier passant ; et vous les auriez confondus avec ceux de l'arai- gnée travailleuse qui avoit tendu sur leur canevas presque invisible une doublure de peu de valeur , prudemment respectée par la brosse de Jonatlias , brosse innocente et vier- ge, si elle a réellement existé, qui ne frotta jamais rien , de peur d'user quelque chose. — Sela , Sela, dit le vieil hébreu qui tour- noit en même temps sur tous les points de l'auditoire un œil aussi brillant que mes es- carboucles, pour s'assurer qu'il ne s'y trouvoit point d'autre acheteur, mais en évitant soi- gneusement d'intéresser la partie inférieure de son corps dans cette inspection circulaire , de crainte d'user la semelle de ses pantoufles : — Sela, Sela! ce médaillon vaut dix-neuf schellings comme un plalv. — Attendez, at- tendez, monseigneur, et ne vous emportez pas comme à l'ordinaire contre votre pauvre serviteur Jonatlias! Est-ce dix neuf guinées que j'ai dit? je voulois dire dix-neuf cents gui- nées, mon doux seigneur! ce n'est pas la conscience qui manque à votre honnête client et sincère admirateur Jonatlias, et vous pou- AUX MIETTES. 255 vez le savoir, car je VOUS ai vu tout petit, déjà beau et bien proportionné comme vous voilà. — Mais la vieillesse et la pauvreté obs- curcissent l'intelligence, comme les ténèbres le soleil. Ceci est dans le saint livre de Job. — Hélas ! je suis si affoibli d'esprit que je ne saurois dire le verset! — Cependant, si j'ai offert du premier mot quatorze cent guinées, je suis prêt à les envoyer tout de suite au greffe à M. le recorder! — Sela , Sela, je ne les porte pas dans mes poches, parce que cela pèse et que ce qui pèse troue ; et c'est beau- coup , par la dm^eté des temps qui cou- rent, que de trouver la somme exorbitante de neuf cent guinées chez soi et chez ses amis. — Sela, Sela! s'écria le président qui ne se contenoit plus de colère ! Yoici qui est bon quand il s'agit de l'argent d'autrui, et je t'en ai passé jusqu'ici de quoi faire figurer vingt synagogues aux fourches de Saint-Patrick; mais il s'agit de l'argent de la justice et de notre pécule magistral , et si tu me mens d'un seul grain de laiton faux, je te fais hisser avec ce vaurien, par le beau soleil du midi, à la 254 LA FKE plus haute potence de Greenock dans une chemise de mailles de fer, pour jouer par cet appât un tour mémorable aux corbeaux! Tu n'auras jamais été vêtu aussi solidement. — Seluy Seltty reprit Jonathas avec une inflexion de voix doucereuse et caressante! Monseigneur a toujours le mot pour rire! Il étoit déjà comme cela tout enfant quand je le vis la première fois , un enfant si joli, si af- fable et si gracieux! — Mais il me sembloit que dix-neuf mille guinées étoient un assez beau prix, et si j'ai dit vingt mille neuf cent guinées, je tâcherai de parfaire la somme avec mes pauvres bardes, pour l'honneur de ma parole. Je prie cependant la cour de considérer la misère dumali:eureux juif obli- gé de mendier son pain depuis la ruine du temple de Jérusalem , et qui n'a de for- tune quand il est vieux que son industrie et sa probité! — Oh! ne vous emportez pas ainsi, monseigneur, car votre aimable physionomie devient alors terrible à voir, comme disoit la reine Esther au roi Assuérus ! — S'il ne tient qu'à une charretée de méchants sacs de gui- nées pour acquérir ce bijou, j'en donnerai A.UX 3ÏIETTES. 235 deux cent mille pour mon dernier mot. — Ya donc pour deux cent raille guinées ! — Va pour deux cent mille cordes qui t'étranglent! dit le président, pâle d'avarice et de i'ureur. — Deux cent mille guinées d'un pareil trésor! — Qu'on fasse venir le shérifi', et qu'on pende tout le monde ! Mon avocat sauta par la fenêtre. — Ce n'est pas la crainte qui me touche, dit Jonatlias dont la tète pendoit jusqu'à terre , et auroit balayé les tapis de ses cheveux blancs, si la nature lui avoit laissé ce noble ornement d'une sage vieillesse. — En vérité, ce n'est pas pour moi, mais pour la gloire de mon peuple et la consolation d'Israël. — Mais quand je devrois être pendu , je ne pourrois donner de ce médaillon plus de deux millions de gui- nées. — Votre grâce entend bien que je n'y comprends pas le portrait dont j'aurois peine à trouver le débit, car il menace les regar- dants de deux rangées de dents si effroyables qu'il m'est avis qu'on ne verroit pas leurs pareilles dans toute la gendarmerie du bailli de l'île de Man. Je le céderai à l'amiable pour la dépouille du bandit, qui me pai'oît un peu 236 LA FEE plus soignée qu'il ne convient à cette espèce. Iltournoit sur moi, au même instant un petit monocle borde de cuivre, pendu à une vieille ficelle. — Ma dépouille, maître Jona- tlias! et mon cadavre dedans! et vingt gui- nées que vous pourrez réclamer du capitaine de la Reine de Saba, si je ne suis pas au port à midi ! et vingt guinées plus ou moins que vaut la pacotille que j'y ai fait arrimer! et tout ce qui me reste sur la terre de propriétés lé- gitimes ;, par droit d'acquêts ou de successions, en titres, en créances, en espérances, en jouis- sance actuelle et à venir! — Tout pour le por- trait de Belkiss! — Tout pour le toucher, tout pour le voir encore une fois ! — Bien, bien, dit le juif, c'est une affaire comme une autre, et qui me donne recours lé- gitime sur tous vos débiteurs dont la liste est tombée de hasard entre mes mains, gens peu solvables, comme vous savez, parmi lesquels je vois comprise une misérable mendiante qui a élu pour domicile le porche de l'église de Gran ville. Qu'il vous plaise donc de me bail- ler cédule de nos dites conventions avant le prononcé du jugement, vu que l'on ne peut AUX MIETTES. 257 plus contracter de marché valable en justice, une fois que l'on est pendu. — Malédiction , Jonathas ! gardez le portrait de Belkiss! j'aime mieux perdre cette image adorée que le repos de mon cœur oii je suis du moins sûr de la retrouver, tant qu'il battra dans ma poitrine. Pendant ce temps-là, les juges avoient con- féré entr'eux, et les deux millions de guinées de Jonathas leur 'faisoient aisément oublier les débats de ma procédure. Ma condamna- tion n'étoit plus qu'un incident imperceptible dans une magnifique opération. Comme j'en- tendois parler de partage, il me sembla quel- que temps que les voix se divisoient, et que mon innocence, protégée par le zèle équita- ble de deux ou trois hommes de bien, Hniroit par prévaloir; mais je m'aperçus, en y prê- tant un peu plus d'attention , que le partage qui étoit si vivement débattu par les souve- rains arbitres de ma vie , c'étoit le partage des diamants. Cependant le débat se prolongeoit, et il paroissoit même qu'il eût changé de nature depuis qu'un des tipstaffs de la cour, qui vc- S38 .LA FKE AUX MIETTES. noit de pénétrer dans la salle d'audience, avoit déposé ostensiblement devant le prési- dent une missive scellée de sept sceaux, dont l'ouverture et le dépouillement s'étoient ac- complis avec toutes les formalités d'une res- pectueuse déférence. Ce nouvel épisode me laissa le temps de réfléchir pendant quelques minutes. — Etrange créature, dis-je, que la Fée aux Miettes, si brillante d'esprit et de savoir, si instruite d'étude et d'expérience, et qui a mendié deux cents ans de pavs en pays, avec un colifichet de cinquante millions à son cou! *v XYIII. Coiiiiiient Michel le charpeniicr ctoit innocent, et couiment il fut condamné à être pendu. oici bien autre chose ! dit tout à coup le président en déployant sa dépêche sur la table du tribunal. Rara avis in terris! L'auguste Belkiss,quine s'occupe jamais 2/40 LA FÉE de nous qu'à ses jours de récréation pour nous faire quelques bénignes espiègleries, daigne intervenir comme partie civile dans la cause de ce garnement, et, usant à son égard de sa générosité ordinaire, elle entend et ordonne qu'il lui soit permis de choisir entre ce por- trait et sa garniture , afin d'en jouir et disposer comme il lui conviendra jusqu'à son heure dernière. — Hélas, cela ne sera pas long, et ma sensibilité naturelle s'en afflige. Homo suin; nihil humanum a nie alicnum pulo. Donc si tu as ouï , Raphaël , Gabriel , ou comme on t'appelle — celaestécrit — si ta natu- relle ineptie t'a permis de pénétrer les suprê- mes intentions de notre bien-aimée maîtresse, je t'enjoins en son nom de nous faire connoî- tre ta résolution élective ou optative, qui ne me paroît pas difficile à prévoir. Mais, en vérité, continua - 1 - il à demi- voix en se retournant du côté des juges , n'étoit que notre adorable souveraine brille de tout l'éclat de son printemps et de sa beauté, j'au- rois quelque velléité de croire que sa raison AUX MIETTES. ^^^ s'affoibUt, et qu'elle tombe dans l'état que les juristes ont a^^elépuentia mentis. — Je voudrois bien savoir, pensai-je en me rongeant les doigts, depuis quand et à quel propos on rend la justice à Greenock au nom de la reine de Saba! Il faut que la peur ait un peu détraqué mon cerveau, ou que tous ces gens-là soient eux-mêmes devenus fous! —Est-ce ainsi , reprit-il avec emportement, que tu accueiUescettemarque de magnificence haute et royale, et attends-tu que je prenne acte de ton silence insolent pour confisquer ce bijou au profit de justice? — Non pas, s'il vous plaît, monseigneur, m'écriai-je à l'instant! Il me sembloit seule- ment qu'un magistrat placé si haut dans la confiance de l'illustre Belkiss ne douteroit pas de mon choix, et je croyois vous l'avoir entendu dire. —C'est le portrait que je veux, le portrait seul et dépouillé de tous ses orne- ments qui n'appartiennent ni à la justice ni à moi, mais à laFée aux Miettes. C'est le portrait de Belkiss ! Une rumeur d'étonnement courut dans le tribunal et dans l'auditoire , mais j'y fis peu 2-4â LA FÉK d'attention, parce qu'un liuissier me rappor- toiten courant, pour ne pas me laisser le temps de me dédire, cette image consolante et chérie dont la possession combloit mes derniers vœux et rachetoit toutes mes douleurs. Elle n'étoit plus revêtue que d'une capsule de métal d'un blanc terne qui paroissoit aussi vil que le plomb, et qu'on n'auroit pu d'ailleurs en détacher sans la rompre, tant le ressort qui la faisoit jouer y étoit artistement uni. Je ne perdis pas un moment pour regarder Belkiss dont la joie passoit toute expiession, tandis que le digne président, absorbé par un autre soin , faisoit sauter deux à deux les plus belles escarboucles de la bordure d'or, pour payer sur leur produit les frais de la procédure, et que Jonathas à demi désappointé essuyoit du revers de sa main de momie les seuls pleurs qu'il eùtjamais versés. Ma satisfaction étoit si pure et si complète que je craignis de m'en dis- traire en m'égayant aux détails de cette scène grotesque, et je restai plongé si long-temps dans la contemplation qui m'enivroit, que je n'avois changé ni de posture ni de pensée, quand la cour revenue des opinions me notifia AUX MIETTES. 2>45 ma sentence. J'ëtois condamné sans appel, et les ternies du jugement ne m'accordoient au- cun délai. — Belkiss, clière Belkiss, dis-je en la regar- dant avec plus d'ardeur que jamais, comme pour accumuler sur mon cœur , dans l'espace de quelques minutes qui me restoient à la voir, toutes les impressions d'une longue et heureuse vie; chère et adorée Belkiss, il fau- dra donc bientôt vous quitter ! . . . Et alors Belkiss, qui ne se contenoit plus, rit à faire éclater l'émail. Je me hâtai de re- fermer le médaillon et de le replacer sur mon sein, de peur de compromettre l'existence de mon trésor, pour le peu d'instants que j'avois à le conserver, en laissant une trop libre car- rière à l'expansion de sa gaieté. Cependant, cette précaution me coûta, je l'avoue, un léger mouvement de dépit. — En vérité, murmurai-je avec une secrète amertume, je voudrois bien savoir ce qu'elle trouve de plaisant dans tout cela, et de quoi elle s'amuse ! Il faut convenir que les femmes ont des caprices bien singuliers ! Pendant que je me faisois cette allocution ^2ÂÀr LA FEE AUX MIETTES. intérieure , les constables s'étoient rangés en cercle autour de moi , et le sliériff m'avoit touché de sa canne d'ébène en signe de prise de possession. Bientôt on marclia, et je marchai. Je des- cendis les longs escaliers du palais. Je traversai lentement ses vastes et froids vestibules entre deux lignes d'hommes armés ; je parvins au guichet de la dernière porte, d'où je devois gagner la place fatale. J'y passai presque en rampant , et je me relevai à la lueur ,du soleil qui arrivoit au plus haut point de sa course , et que je venois voir pour la dernière fois dans la splendeur de son midi. Jamais le jour n'avoit été si beau. La nature ne porte pas le deuil de l'innocent. Mille voix qui ne formoient qu'une voix s'élevèrent comme une bourrasque. — Le voilà, le voilà, cria la foule, en agi- tant en l'air des bras, des chapeaux, et des plaids ! Et elle s'ouvrit pour me laisser passer en répétant : Le voilà ! XIX. Comment Michel fut conduit à la potence , et comment il »e maria. E ne m'étois jamais exercé à la _ ^'cruelle idée de mourir pour un cri- me sous les regards du peuple. Mes sens res- tèrent quelque temps confondus dans l'hor- reur de cette accusation qui mefaisoit oublier i6 ^àg LA FEK l'horreur du supplice, et toutes les voix de la multitude se perdirent à mon oreille dans je ne sais quel écho grave et menaçant dont le retentissement inexorable mç poursuivoit des noms de voleur et d'assassm. Tout à coup je me rappelai que Belkiss étoit assurée de mon innocence puisqu'elle paroissoit si contente; j'avois lieu de croire qu'elle de voit connoître mon oncle et mon père , et qu'elle ne man- queroit pas de me justifier à leurs yeux s'ils existoient encore. Je récapitulai ma vie passée qui me paroissoit exempte de reproche^ au moins selon le jugement de ma conscience, et j'en fis hommage à Dieu. Dès ce moment, je m'avançai plus paisible au rapide passage qui alloit m'introduire , sans crainte et sans re- mords, dans les secrets de l'éternité , et je ne vis plus dans l'étrange tableau qui se mouvoit autour de moi comme une scène de vertige , qu'une espèce de spectacle. Je craignois cependant, je l'avouerai, d'a- percevoir, parmi les cuiieux qui se ruoient au- devant de mes pas, quelques-unes de ces figures connue^ dans lesquelles je n'étois ac- coutumé à lire qu'une bienveillance peut-être AUX MIETTES. '^Âl un peu inquiète, mais dont l'expression m'a- voit plus d'une fois pénétré d'attendrissement et de recounoissance, parce qu'elle ressembloit à celle de l'amitié. En effet, je me croyois aimé des enfants mêmes de Greenock,âge qui sait rarement aimer, etsi je lesavois entendus se dire quelquefois en passant près de moi, avec leur malice rieuse : « C'est lui, c'est le » beau charpentier de Gran ville qui est fiancé » a la veuve de Saloraon, » je me flattois au moins de leur avoir inspiré quelque sentiment plus doux par mon empressement à les aider dans leurs études , et à leur apprendre le nom des fleurs et des papillons. Heureusement, je ne rencontrai personne que J'eusse rencontré jamais, et comme la population de Greenock n'est pas telle qu'on ne puisse la passer en re- vue daus un an, je fus sur le point d'imaginer qu'elle s'étoit renouvelée tout entière , durant le cours de cette terrible nuit; j'allai même jusqu'à m'en féliciter dans mon cœur, parce qu'il seroit meilleur de mourir au milieu d'une génération à laquelle on ne coûteroit du moins point de larmes. Je ne tardai pas à me détromper. J'ai dit 2^8 LA FEE qu'il étoit midi, et c'étoit l'iieure où la Reine de Saha de voit mettre à la voile. Comme le vent étoit contraire , je supposai d'abord que le capitaine n'y penseroit pas; mais j'aperçus , en arrivant à la hauteur du port, le bâtiment tout appareillé qui se berçoit majestueuse- ment sur sa quille , et qui donnoit ses derniers signaux de départ , avec une assurance si nou- velle, même pour les fameux mariniers de Greenock, qu'elle partagea un instant l'atten- tion entre l'infortuné qui ail oit mourir et le vaisseau qui alloit voguer. Je finissois ma course, et il commençoit la sienne à travers des hasards aussi aventureux que ceux de la vie, pour aborder comme moi à quelque plage inconnue. — La Reine de Saha , dis-je en frissonnant ! le vaisseau triomphant de Belkiss qui devoit me rendre à mes parents ! C'étoit donc hier ! Une clameur s'éleva sur la rive^ les câbles siffloient , et le navire , qui ne nous apparois- soit plus que par sa poupe , silla si prompte- ment à l'horizon de la mer qu'au bout d'une seconde ce n'étoit qii'un point noir , et qu'au bout d'une autre seconde ce n'étoit rien. AUX GUETTES. 249 Le vaisseau parti, on revint à moi. De jolies petites filles au teint un peu hâlé , et aux che- veux noirs et bouclés, comme la plupart des jolies petites filles de Greenock, me précëdoient en distribuant au peuple , pour un plak^ l'his- toire lamentable du bailli Muzzleburn que j'avois égorgé à l'auberge de. C«/er/o72/e. D'au- tres jeunes filles se disputoient la feuille tout humide d'impression^ afin de la reporter plus vite à un amant ou à un père qui les soule- voient d'un bras caressant pour leur montrer un homme qu'on alloit tuer au nom de la justice et des lois. Nous allions à pas mesurés , soit à cause de la solennité qui s'attache parmi les peuples les plus sauvages à un sacrifice humain, soit pour satisfaire à loisir aux empressements de ce con- cours d'hommes, et surtout de femmes et d'enfants, palpitants decujziosité et de joie, qui composent le public ordinaire des exécutions. La lenteur de ce convoi vraiment funèbre, et qui ne diffère de l'autre que parce que le ca- davre marche, me permettoit de saisir à mes côtés quelques paroles des spectateurs. — Qui ne s'y seroit tronqjé , disoit une 250 LA rÉE blonde, ù l'o'il triste et doux, qui s'étoit arrê- tée là, son carton de modiste sous le bras? Voyez comme son regard est assuré sans être fier, et modeste sans être abattu ! Croiroit-on qu'un coupable sût mourir ainsi ? Oh ! pour tout l'or du vieux Jonatlias, je ne voudrois pas reposer ma tète la nuit prochaine sur le che- vet de son juge. — Il faut cependant, reprit une de ses com- pagnes, que ce soit un coupable bien con- vaincu, pour avoir été condamné, puisqu'on dit qu'il est riche à plus de 50 millions; et Dieu sait qu'il auroit eu meilleur marché de la conscience de toutes les cours souveraines, d'ici au royaume de Belkiss , si son crime a voit pu s'excuser. — Que dites-vous de 50 millions, mes belles dames, reprit un jeune homme qui cherchoit à se mêler à leur conversation ? Le seul collier de ce bandit valoit infiniment davantage , et le banquier Jonathas vient de payer i 00 mil- lions une seule des escarboucles qui en avoient été retirées pour les frais de justice. — A quel propos alors , interrompit un vieillard assez morose , que 1« mouvement de AUX MIETTES. 251 la foule avoit poussé dans ce groupe , à quel propos et dans quel intérêt auroit-il assassiné le pauvre sir Jap Muzzleburn^ dont le revenu, contenu, dit-on, dans le portefeuille volé, ne passoit pas, à mon avis, quelques i 00,000 malheureuses guinées ? — A quel propos , en effet , s'écria la petite modiste aux cheveux blonds ? Il faudroit que ce malheureux fût fou. — C'est que je crois qu'il Test réellement, repartit le jeune homme en souriant. Imagi- nez-vous qu'on assure qu'il s'étoit proposé de rebâtir le temple de Salomon ! . . . Là-dessus il mordit son bambou pour s'em- pêcher d'éclater, et je passai. Les stations se ralentissoient cependant de plus en plus, au point de me permettre de presser de temps en temps sur mes lèvres le portrait de Belkiss , quand le shériff s'arrêta tout de bon pour réprimer l'impatience fré- nétique de la populace, en lui annonçant par un signe unpcsant que mon exécution étoit suspendue d'un moment; car la vie de l'homme est au bout du bâton d'un officier de justice, comme au bout du doigt de Dieu. Ces deux 252 LA I-ÉK autorités, par bonheur, ne sont en partage que sur la terre. Il s'agissoit d'annoncer qu'en vertu d'un vieil usage d'Ecosse , que je croyois depuis long-temps tombé en désuétude, ma vie pou- voit être rachetée par l'amour d'une jeune fille qui me prendroit en mariage. Cette idée me fit hausser involontairement les épaules , et je portai ma main avec force sur le por- trait de Belkiss , pour qu'elle n'eût pas le temps de douter de l'assurance de ma résolu- tion ; niixis je dois avouer que mon indigna- tion s'augmenta du déplaisir que me causoit le mauvais langage de cette proclamation lé- gale, dans une circonstance aussi sérieuse. — Hélas ! ces gens-ci, me disois-je, ont raffiné la parole pour les plus puériles frivolités de la vie , pour échanger de faux souhaits et des complimens imposteurs, et la loi qui tue ou qui sauve est encore écrite dans le jargon des sauvages ! Assassiner judiciairement un homme , c'est un crime effroyable ! mais le plus grand des crimes, c'est de tuer la langue d'une nation avec tout ce qu'elle renferme d'espérance et de génie. Un homme est peu AUX MIETTES. 253 de chose sur cette terre ;, qui regorge de vi- vants, et avec une langue, on referoit un inonde. La patience me manqua, et je crois que j'aurois maudit le sliériff et le patois barbare des lois, si je pouvois maudire. Mon émotion fut remarquée, car la petite blonde me suivoit toujours. — Je croyois, dit-elle , qu'il iroit jusqu'à la mort sans montrer de colère. — C'est qu'il comptoit peut-être , pour échapper au supplice qui l'attend, sur les im- pressions que vous venez de trahir, dit le jeune homme en jetant le bras autour de son cou , et je conviens qu'il vaudroit la peine d'être sauvé sans la confiscation; mais la confisca- tion est de règle , et c'est même quelquefois pour cela qu'on est pendu. — Si j'ai bien compris le sentiment qui a rembruni son visage, interrompit le vieillard, qui les suivoit encore, parce que la foule étoit trop pressée pour se diviser en si peu de temps, je crois que les approches de la mort y ont moins de part que la sotte allocution du shérif f. Vous ne sauriez croire, mademoi- ^OÂ LA FÉE selle, combien il est fâcheux de monter à la potence, en dépit du bénéfice de clergie, ipour satisfaire aux sanglantes conventions d'une so- ciété qui n'a pas encore mis à profit l'avan- tage de la parole. Je voulois sourire à ce bon homme, et lui témoigner qu'il avoit pénétré dans ma pensée; mais il n'y étoit déjà plus, parce que la place élargie avoit ouvert de libres issues aux curieux satisfaits. Quant à la jeune blonde et à son interlocuteur, je me doutai qu'ils s'é- toient ménagé le plaisir de me voir passer plus loin, de la croisée d'un des cabinets par- ticuliers de mistress Speaker. Nous étions, en effet, parvenus à la place où s'exercent ces boucheries judiciaires qui main- tiennent encore notre civilisation au niveau des lois et des mœurs des anthropophages. A l'extrémité s'élevoit un échafaudage de mau- vaise grâce dont les profils barbares n'avoient pu être dessinés que par quelque méchant manœuvre. L'appareil qui le surmontoit n'é- toit jamais tombé sous mes yeux ; mais je n'eus pas de peine à en deviner l'usage. Ma vue s'en détourna, non de terreur, car j'aspi- AUX MIETTES. "^ rois à la mort comme au réveil d'un songe pénible, mais d'un mélange d'attendrissement et de dégoût dont je fus un moment à me rendre compte. On ne sauroit comprendre ce qui entre de dédain ou de compassion pour le genre humain dans le cœur d'un innocent qui va mourir. C'étoit l'endroit de la seconde station du shériff , et, pendant qu'il reprenoit sa détes- table harangue, sans l'avoir émondée d'un so- lécisme , je cherchois à en distraire mon at- tention dans la solution d'un problème ou d'une étymologie, quand le son d'une voix connue vint vibrer au fond de mon sein. — C'est moi, c'est moi qui le sauverai, crioit Folly en se débarrassant avec violence des mains de ses compagnes, les petites grej gowns de Greenock, qui ne vouloient pas la laisser partir . Je n'avois jamais eu d'amour poiur Folly , dans le sens que j'attachois à cette passion m- connue. L'amour que je m'étois fnit ne se composoit que des sympathies les plus déli- cates de l'imagination et du sentiment. C'étoit tout une âme qu'il falloit à la mienne, une â56 LA FÉE âme tendre, une âme sœur et cependant sou- veraine, qui m'enveloppât , qui me confondit et m'absorbât dans sa volonté, qui m'enlevât tout ce qui ëtoit moi pour le faire elle, qui fût autre chose que moi , un million de fois plus que moi, et qui cependant fût moi. Oh! cela ne peut pas se dire ! Cette joie immense, accablante, indéfinis- sable , qui me manquoit , et qui manque pro- bablement à la plupart des hommes , j'en avois amassé tous les rayons au portrait de Belkiss, comme dans la lentille du physicien qui fond l'or et brûle le diamant à travers un froid cristal, en concentrant les tièdes cha- leurs d'un jeune soleil d'avril. Je savois bien quec'étoitlà une illusion; mais je ne devinois pas de réalité qui valût mieux pour le bon- heur. Et cependant , Monsieur , je concevois qu'un homme autrement organisé — je vous l'ai dit sans doute — pût être heureux de l'a- mour de Folly; car Fblly étoit jeune, jolie , éveillée , pleine de grâces dans sa marche et surtout dans sa danse, aimable, fraiche^ ravis- sante comme une rose qui s'épanouit , et qui AUX MIETTES. 257 ne demande qu'à être cueillie. Les heures de délices que Folly pouvoit me donner, je les avois rêvées aussi. J'avois rêvé ses blanches dents, qui sembloient rire avec ses lèvres; j'avois rêvé son regard, non pas épanoui d Ha- bitude sur sa large prunelle, mais jaillissant par traits de flamme entre tous les cils de ses yeux. J'imaginois facilement ce que Folly émue, troublée, palpitante, se défendant pour se laisser vaincre , Folly pressée sur ma poi- trine, les doigts dans mes cheveux et la bou- che près de ma bouche , devoit répandre de charmes sur quelques minutes, sur quelques journées de ma vie. Je m'étois fait peut-être une chimère plus délicieuse que la vérité des voluptés de cet amour-là; je croyois qu'il va- loit mieux que mille existences : mais ce n'é- toit pas mon amour ! Si vous vous rappelez qu'il restoit à peine quelques toises à parcourir entre l'échafaud et moi , vous trouverez cette digression bien longue. Je l'ai reprise dans mes réflexions ; elle ne tient pas une minute dans mon his- toire. — Eh ! que m'importe qu'il soit fou, disoit 258 LA FEE Folly ! je lésais aussi bien que vous! quem'iin- porte qu'il soit pauvre et sans ressource que son métier! que m'importe même qu'il ait tué sir Jap Muzzleburn, qui n'étoit au fond que le roi des chiens ! n'est-ce pas Michel , mon cher Michel que j'ai tant aimé, et que j'aime plus que jamais! — Non, non, continua-t- elleen tombant à mes pieds, en appuyant sur mes genoux sa tête échevelée, en les saisissant de ses mains tremblantes , non , tu ne mour- ras pas, tu vivras pour moi, pour ta petite Folly! Je guérirai ton esprit égaré, je te ré- veillerai dans tes mauvais songes ; et tu seras heureux^ parce que mon amour préviendra tous tes soucis , se jettera au-devant de tous tes chagrins, et fera passer ton imagination des folles erreurs qui la troublent dans un état constant de repos et de joie!... — Arrêtez, arrêtez, M. le shériff, ajouta Folly, en ren- versant en arrière son front d'oii flottoient ses beaux cheveux! n'allez pas plus loin, M. le shériff ! . . . annoncez que Michel de Granville est pris en mariage par Folly Girlfree , vous savez bien, la petite mantua-maker ; j'ai tra- vaillé pour madame ! AUX MIETTES. 259 — Hélas , chère Folly, répondis-je les yeux mouillés de pleurs ! le ciel m'est témoin qu'a- près ce qu'il m'a prescrit d'aimer, je n'aime rien mieux que toi , et que le dévouement que tu me prouves, pauvre enfant qui me crois coupable, surpasse toutes les idées que je me suis faites de la tendresse et de la vertu , mais tu n'ignores pas qu'un engagement sacré m' empêche de profiter de ton sacrifice ! — Eh quoi ! dit-elle en se relevant furieuse, c'est donc là ma récompense ! moi qui ai re- fusé ce matin la main du riche Coll Seashop le maître du calfat, le plus beau et le plus sage des mariniers de Greenock , tu me rebutes pour l'image d'une princesse d'Orient qui n'existe peut-être pas, qui n'auroit jamais rien été pour toi si elle existe, ou qui t'auroit re- poussé avec mépris au rang de ses derniers es- claves ! Malédiction sur Belkiss ! — Tais-toi, m'écriai-jeen portant ma main avec respect sur le portrait de Belkiss ! tu as blasphémé, Folly, parce que tu ne me com- prenois pas, et je sens que Belkiss te le par- donne ! Mon amour pour ce portrait n'est en effet qu'un illusion , et mon esprit , si malade 2G0 LA FEE que tu le supposes, n'a jamais conçu l'orgueil- leuse prétention d'un retour! Ce que je vou- lois te dire, c'est que je ne pouvois contracter .de nouvel engagement, parce que j'ëtols fian- cé avec une autre femme, et que c'est aujour- d'hui même qu'elle auroit eu droit de récla- mer l'exécution de ma promesse. Je n'ai pas besoin de t'apprendre, chère FoUy, que lesde- voirs d'un honnête homme lui sont plus sacrés que sa vie et que son bonheur. — Cette défaite humiliante, il faudroit au moins l'expliquer , reprit FoUy ! — Oui, oui , répondis-je en souriant, et en rapprochant sa main de mes ievres. Je suis fiancé, et je te le jure dans ce moment impo- sant où le parjure me priveroit pour l'éternité de la bénédiction de Dieu , je suis fiancé avec une vieille mendiante qui m'a communiqué tout ce que j'ai d'aptitude et de savoir au-des- sus de la plupart des hommes , et qui a eu la même bonté pour tous les chefs de notre fa- mille, en remontant jusqu'à mon septième aïeul. Cette bonne femme, qui est peut-être morte, mais qui ne m'a pas dégagé de meè obligations , s'appelle la Fée aux Miettes. AUX MIETTES. 26^ A ces mots, Folly croisa les mains, les laissa retomber, et secouant la tête avec une pro- fonde expression de pitié : — Va donc mourir , me dit-elle , pauvre infortuné, puisque rien ne peut te rendre à toi-même , et qu'il s'est trouvé des juges assez stupides et assez cruels pour te condamner. — Puis elle resta immobile , et les yeux atta- chés à la terre, pendant que je suivois le cor- tège qui s'étoit remis en marche sur les pas du shériff. Un instant après, il avoit gagné la partie supérieure de l'échafaud d'où il jctoit sa pro- clamation au peuple pour la troisième et der- nière fois, et je prenois possession d'un pied ferme de ces fatals degrés que les condamnés ne redescendent jamais vivants, quand un brouhaha de l'espèce la plus extraordinaire en pareille circonstance vint distraire mon at- tention de l'idée sérieuse qui commençoit à l'occuper. C'étoit une tempête d'éclats de rire frénétiques et à rendre les gens sourds, dont l'explosion venue de loin augmentoit de force en approchant, comme si la foule s'étoit dé- chaînée en tourbillons rivaux pour l'apporter 17 262 Là FÉE à mon oreille. Je me retournai du côté du peuple, et vous pouvez juger de mon étonne- ment quand j'aperçus la Fée aux Miettes, la béquille étendue à l'horizon en signe de com- mandement, ainsi que je l'avois laissée quand je la perdis dans ces dunes de Greenock, où elle me fit faire tant de chemin. Ma première pen- sée fut qu'elle achevoit son tour du monde par terre, depuis que nous ne nous étions vus, mais sa tournure pétulante et sa toilette plus ambitieuse encore que d'ordinaire n'avoient rien qui annonçât les rudes fatigues du pié- ton. C/étoit un luxe de dentelles, de rubans et de bouquets qui passoit toutes les féeries de l'Opéra. — Grand Dieu , lui dis-je en m'unissant de grand cœur à la gaieté universelle , que vous voilà magnifiquement accoutrée;, Fée aux Miettes, et que j'aurois plaisir à vous voir de la sorte dans une meilleure occasion! Mais vous savez de quoi il s'agit ici pour moi, et je suis désagréablement surpris , je vous l'avouerai , qu'une digne femme qui vouloit bien m'aimer un peu, que j'ai comme si favorablement dis- posée envers ma famille, et qui s'est toujours AUX MIETTES. 2(35 distinguée par un tact si exquis des bienséan- ces , ait réservé l'étalage des plus brillantes ga- lanteries de son vestiaire pour le jour où son malheureux petit Michel doit être pendu ! — Pendu! reprit vivement la Fée aux Miet- tes, en bondissant sur ses jolis souliers roses avec cette élasticité ascensionnelle que vous lui connoissez depuis long-temps ; — pendu ! etpourquoi seriez-vo us pendu, méchant, puis- que j'arrive pour vous sauver? Ne me devez- vous pas merci d'amour et guerdon delovauté au jour préli'x où nous sommes , et ne venez- vous pas de le dire vous-même à ma jolie mantua-maker , Folly Girlfree ? Ce n'est pas , Michel , que je veuille abuser de votre foi à des engagements que vous avez peut-être pris trop légèrement; je vous aime sans doute, et plus que je ne puis le dire , mais mon cœur se bri- seroit, mon enfant, plutôt que de consentir à vous imposer un regret. Folly est jeune et piquante , et je sens que je me fais quelque peu vieille depuis notre dernière rencontre. Si vous trouvez votre bonheur à épouser Folly, je suis toute prête à vous rendre votre '26A LA FÉE liberté au prix des plus chères espérances de ma vie ! Cela dépend de vous , continua - t - elle d'un son de voix qui s'étoit attristé de plus en plus, et l'argent que je vous dois a même assez profité dans mes mains pour vous assu- rer un bon établissement. L'honneur de mon caractère n'exige qu'une chose, ajouta la Fée aux Miettes en se redres- sant avec toute la dignité que pouvoit com- porter sa petite taille, c'est que vous me ren- diez mon portrait. — ^ Le portrait de Belkiss, Fée aux Miettes ! ah ! vous en êtes la maîtresse ! Et en disant cela j'avois poussé machinale- ment le ressort de manière à entr'ouvrir assez le médaillon pour m'assurer que Belkiss pleu- roit. — Voilà ce portrait qui a fait le bonheur d'une année de ma vie, et que je n'étois pas digne de posséder si long- temps ! Mais je ne vous le rends point à la condition que vous me proposez. J'aime dans Folly les agréments d'une jeune et bonne fille qui a pitié de moi, quoiqu'elle me croie insensé et coupable , AUX MIETTES. 265 parce que son âme;, toute charmante d'ail- leurs ;, ne vit pas dans la mêine région que la mienne. Les engagements qui m'attachent à vous , la protectrice et l'ange tutélaire de mes années d'écolier, pour être un peu plus bi- zarres au jugement du monde , ne m'en sont ni moins doux ni moins sacrés. Je les ai pris librement, et je les tiendrois sans effort, car mon cœur n'est lié d'aucun amour par les créatui'es de la terre. Vous êtes ma fiancée et mon épouse. Fée aux Miettes, et je vous don- iierois ce titre aujourd'hui avec autant de plai- sir que dans les grèves oii je pêchois aux coques de Saint-Michel, si ce n'étoit pas à vous à le répudier. Vous ignorez sans doute ma fatale histoire, et vous ne savez pas que cette échelle sanglante où je monte, elle a été dressée pour un assassin ! . . . — Un assassin ! toi , mon enfant , dit brus- quement la Fée aux Miettes; eh! mon Dieu, mon amour me trouble et m'étourdit telle- ment que j'ai oublié tout d'abord ce que j'a- vois à faire ici ! Personne à Greenock ne doute maintenant de la vérité. Sir Jap n'est pas mort , mon cher Michel ; il sait que tu as mG LA FiÎE sauvé sa vie , sa fortune , et les revenus de l'ile de Man. La létliar^ie dans laquelle la terreur le fit tomber quanci il te vit aux prises avec tant de mauvais sujets ne l'a pas empêché de comprendre les prodiges de valeur que tu as dû faire pour le défendre. Depuis qu'il est revenu à lui , ses émissaires n'ont cessé de par- courir les rues en proclamant ton innocence, et voilà que le sliériff la proclame aussi. Entends plutôt le peuple qui bat des mains! Sir Jap lui-même ne m'auroit pas laissé l'a- vantage de le précéder, si quelque reste de son indisposition ne l'avoit retenu , ou s'il ne s'étoit arrêté, en passant, à déjeuner avec le juge instructeur et le médecin légal que j'ai laissés disposés à faire largement honneur aux frais de la vacation. Tu es innocent, Michel, tu es libre, et je n'aurois plus contre toi qu'une action civile, que je n'exercerai ja- mais ; tu le sais bien ! Dispose donc à ton aise de ta main et de ton sort, et rends-moi mon portrait , si tu ne veux pas me tenir les pro- messes étourdies que tu m'as faites. J'étois libre en effet. Le shériff avoit brisé sa baguette, les constables avoient dis- AUX MIETTES. 267 paru; et Jonatlias, que je venois de voir roulé au plus haut degré de Féchal'aud dans ie lin- ceul où il espéroit emporter mon cadavre , se retiroit confus pour la seconde fois de la journée, en s' enveloppant de son drap de mort. — Votre portrait, je vous le rends, Fée aux Miettes, répondis-je en souriant : car mon ex- travagante passion pour une adorable prin- cesse que je ne verrai jamais s'accorderoit mal avec les sentiments sérieux d'un époux. Mes promesses, je les accomplis en pleine li- berté d'esprit et de cœur : j'atteste Dieu et les hommes que je vous épouse, Fée aux Miettes, parce que je vous l'ai promis , parce que je vous respecte comme une digne et savante personne, et aussi parce que je vous aime. Je tremblois que la Fée aux Miettes ne prît à é'eo mots un de ces élans prodigieux qui m'a- voient étonné si souvent, et par lesquels sa joie se manifestoit presque toujours dans les grandes occasions. Je me trompois : mes yeux la retrouvèrent à sa place en se rabaissant i.ur elle , et je fus frappé du sentiment doux et pas- sionné qui sembloit alors humecter les siens. . . 268 LA 1 Kl- — Non, iioiij reprit-elle en rattachant de toute l'agilité de ses jclis doigts d'ivoire le médaillon à la cliaine... Oh! vraiment non! tu le garderas toujours! je ne me croirois pas assez aimée de toi , si je n'en étois aimée aussi sous les traits de ma jeunesse ! . . . Je me penchai pour imposer sur son front le baiser solennel qui consacroit notre ma- riage , et je laissai tomber ma main à la hau- teur de son petit bras, qui la ceignit fièrement à l'instant comme le bras d'une épousée. — Merveille, merveille! crièrent les spec- tateurs , le fiancé de la veuve de Salomon qui épouse la Fée aux Miettes ! — JNe les écoute pas , reprit à voix basse la Fée aux Miettes. La veuve de Salomon, ce n'est pas la beauté, c'est la sagesse ; et tu n'es pas aussi trompé qu'ils l'imaginent , si je par- viens à te procurer un peu de bonheur... Je lui fis entendre en pressant sa main que je n'avois rien à désirer, et que les risées stu- pides qui couroient sur notre passage n'humi- lioient pas mon cœur. Je témoignai, au con- traire , par mon assurance que j'étois fier de l'amour de cette pauvre vieille fcnmie; et de AUX MIETTKS. 269 quoi s'enorgueilliroit-on , si ce n'est du plus parfait des sentiments éprouvés par la raison et par le temps?... A quelques pas de là^, nous fûmes arrêtés au détour d'une rue étroite par le concours d'une autre multitude qui suivoit la noce de CoU Seashop , le maître du calfat, et de FoUy Girlfpee, la plus jolie mantua-matkeràe Gree- nock j et mon âme se dégagea du seul poids qui l'oppressoit. Je jetai cependant un regard sur la mariée, et je la trouvai bien jolie!... — N'as-tu point d'émotion que tu me ca- ches? me dit la Fée aux Miettes un peu trou- blée. — Aucune , ma bonne amie, repris-je avec transport. Coll e.st un habile et honnête ou- vrier, et je me rcj juissois de penser que cette belle et tendre Folly pourroit être heureuse ! — Vraiment j'y compte bien aussi! répon- dit la Fée aux Miettes. XX. Ce que c'ëîoit que la maison de In Fée aux Miellés , el la lopoyra- |)liie poétique de son parc, dans le goût des jardins d'Aristonoùs de Aï. jde Fénélon. jous arrivâmes enfin à l'endroit des 'murs extérieurs de l'arsenal où de- voi t être appuyée cette maisonnette dont la Fée aux Miettes me parloit quelques années aupa- 272 LA FÉE ravant. Je l'avois souvent cherchée depuis sans la découvrir , et je ne fus pas surpris qu'elle m'eût échappé jusque là, quand la Fée aux iVIiettes me la montra dans un recoin fort ca- ché, en la touchant du bout de sa baguette. Je restai un moment stupéfait, et je retins mes pensées suspendues à mes lèvres , dans la crainte d'humilier cette respectable femme par une observation inconvenante ; ce qu'il y a de plus bas au monde, c'est de mortifier la pauvreté ; mais c'est le comble de l'ingratitude et de la noirceur, quand la pauvreté nous donne un abri. Je ne vous ai pas encore dit la cause de mon embarras. Yous avez infailliblement vu, monsieur, dans les jouets des enfants, et vous vous souvenez peut-être , car c'est la dernière chose qu'on oublie , d'avoir possédé parmi les vôtres une jolie petite maison de carton verni , aux murs de couleur d'ocre badigeon- nés en perfection à la laque et au bleu de Prusse, avec ses trois croisées immobiles, sa ferblanterie en papier d'argent, son toit où l'ardoise s'est arrondie en écailles sous un pinceau naïf qui se feroit scrupule de prêter AUX MIETTES. 275 à Fillusion par quelque artifice imposteur. Vous l'avez vu , cet édifice innocent qui n'a rien coûté aux veilles de l'architecte, aux fa- tigues du maçon et du charpentier , avec son modeste jardin composé de six arbres que l'artiste expéditif a taillés à côté de l'allumette, et dont la cime , insensible aux vicissitudes des saisons, se couronne de feuilles découpées en taffetas vert. Telle me parut au premier re- gard la maison de la Fée aux Miettes , et telle vous la trouveriez encore si la direction ou le hasard de vos voyages vous conduisoit un jour à Greenock. Il me devint impossible de contenir mon étonnement. — Par le ciel^ Fée aux Miettes, m'écriai~je, vous étes-vous jamais mis dans l'esprit que nous pussions entrer là dedans ? Le nain jaune lui-même, sur l'existence duquel les critiques ne sont pas d'accord, n'y trouveroit où lo- ger ! — Tu t'étonnes de tout, reprit gaiement la Fée aux Miettes , et c'est une mauvaise dis- position pour vivre dans ce monde de l'ima- gination et du sentiment, qui est le seul où les âmes comme la tienne puissent respirer à '^7A LA FIÎE leur aise. Laisse-toi conduire , car il n'y a que deux choses qui servent au bonlieur : c'est de croire et d'aimer. En même temps, elle me saisit par la main, se baissa sous la porte d'entrée, et m'intro- duisit dans une pièce élégante et spacieuse qui excédoit mille fois les bornes dans lesquelles ma première conjecture avoit circonscrit notre domicile. Je la parcourus rapidement du regard, et je vis qu'elle ne contenoit qu'un lit. La Fée aux Miettes pénétra dans ma pen- sée, elle en avoit l'habitude, et poussant du doigt le ressort d'une porte qui suivoit, elle me montra sa chambre à coucher qui n'étoit ni moins commode, ni moins jolie que la mienne. Je ne revenois pas de ma surprise. — Comme j'avois compté sur ta parole, dit-elle en rentrant, et que je ne youlois pas t' engager dans un établissement peu sortable pour ton âge, sans t'y procurer au moins les dédommagements de l'étude et les plaisirs de l'esprit, je te disposois ici de mes petites épargnes une bibliothèque à ton goût. Si je ne me suis trompée sur les auteurs (|ui charmoient AUX MIETTES. 2To tes premières études^ je crois que tous tes amis y seront. — Et d'un nouveau mouvement, elle m'ouvroit un cabinet de quelques pieds car- rés où mes livres favoris rayonnoient de ma- roquin et d'or sur de gracieuses tablettes. — Attends , reprit-elle en faisant rouler sur ses gonds une troisième porte de bois de cy- près, voici tes outils de cliarpentier, d'un tra- vail un peu plus soigné que ceux dont tu te sers aux chantiers de maître Finewood , et sur les gradins qui les surmontent un assez bon assortiment d'instruments de ma- thématiques. S'ils deviennent insuffisants à mesure que tu te perfectionneras dans tes con- noissances, nous serons en mesure d'y pour- voir, car les soixante louis que je te de vois ont heureusement prospéré dans mes mains. — Ne m'interromps pas, contlnua-t-elle avec un sourire, par tes exclamations d'enfant a qui tout semble nouveau. Ce qui devoit te sur- prendre, pauvre Michel , c'étoientles épreuves de l'innocence malheureuse, et tu les a subies sans murmure. Accoutume-toi aussi sans el- forts à un sort humble mais doux, qui ne chan- gera désormais pour toi que le jour oii tu le 276 LA VKE voudras, mais rloiit tu resteras toujours le maître. Il y a de certains esprits, et je ne te confonds pas avec eux, pour qui la continuité d'un bien-être médiocre devient en peu de temps plus intolérable que les chances ora- geuses de l'ambition et de l'adversité. Si tu sais te contenter dans ton état, et te réjouir dans ton ouvrage, tu auras atteint à la suprême sagesse, et tu pourras te passer de moi qui ne dois pas te rester long-temps, à en juger par la longue mesure d'années que j'ai déjà rem- plie. — Tu t'attendris, mon ami, tu pleures, tu m'aimes donc ! . . . — Eh! Fée aux Miettes, qui pourrois-je aimer sur la terre, si ce n'est l'être généreux qui me comble de tant de bienfaits ! . . — Ce mot est de trop entre nous , dit-elle d'un son de voix attendri ; mais puisque tu n'as pas craint de blesser les sentiments les plus dé- licats de mon cœur, j'épuiserai avec toi sans retard la seule conversation triste que nous devions avoir de notre vie. L'idée qu'à vingt- un ans tu t'es formée du mariage a dû te faire comprendre un autre bonheur que celui qui t'est promis par notre union. Je le sens, et \ AUX MIETTES. 2T7 tu me démentirols en vain, parce que je lis dans ton âme tout aussi avant que toi-même. Conserve-toi pur pour ce bonheur que je te prépare peut-être ; au moins es-tu en droit de l'attendre de ma prévoyance qui ne s'est oc- cupée que de toi depuis ton berceau. Aime ces traits de mon jeune âge, ainie ce portrait, le seul charme qui me soit resté pour te plaire, et ne t'inquiète pas du reste de tes obligations envers moi. Oublie jusqu'aux fougues de ma vieillesse encore trop jeunette qui s'éprit fol- lement d'un joli enfant dans les écoles de Grandville. Mon affection pour toi est plus vive que l'affection d'une mère, mais elle en a la chasteté. Des raisons que tu connaîtras avant peu ont amorti dans mon sein la der- nière étincelle des passions que tu y avois ral- lumées, et s'il m'en reste un désir, c'est que tu conçoives un jour quelque bonheur à posséder l'âme de la Fée aux Miettes sous les traits de Belkiss ; la nature est si variée dans ses caprices que cela peut se rencontrer. J'allois tomber à ses genoux; elle me sou- tint, et enlevant aussi une larme de ses yeux, du bord de sa longue manchette: — Viens, 18 278 LA FÛr. viens j dit-elle! tu me faisois perdre de vue quelques ordres que j'ai à donner pour notre repas de noces, quoique nous devions le faire téte-à-tête, comme il convient à notre con- dition. En attendant, continua-t-elle en sou- levant une portière de soie, promène-toi dans notre petit jardin. Il n'est pas fort étendu, ainsi que tu as pu en juger du dehors, mais il est si adroitement distribue que tu t'y pro- mènerois tout un jour sans repasser au même endroit ! La portière retomba sur moi, et je m'en- gageai en rêvant dans le jardin de la Fêe aux Miettes; j'étois si préoccupé que je marchai long-temps en effet sans prendre garde aux ob- jets qui m'entouroient ; mais les sentiers se multiplièrent à tel point sur mon passage que je commençai à concevoir toutdebonla crainte de m'égarer, et que je cherchai à me faire, pour l'avenir, une idée plus distincte des lo- calités. Ce qui m'y frappa d'abord, ce fut la douceur de la température et l'éclat du ciel dont je n'avois jamais joui avec autant de dé- lices à Greenock, même dans les journées les plus pures de l'été, car ce climat est froid, et AUX MIETTES. 279 le soleil n'y brille de quelque splendeur que pendant un petit nombre de semaines; mais un phénomène encore plus nouveau pour moi vint me faire oublier celui-là : je ne sais par quellieureux artifice^ dont la Fée aux Miettes de- voit sans doute le secret à sa longue expérience de toutes les sciences humaines, elle étoit par- venue à naturaliser dans ce jardin enchanté les plus rares merveilles de la végétation des tropiques et de l'Orient. C'étoient des lauriers- roses aux cymbales lavées d'un frais vermillon, des grenadiers chargés de bouquets de pour- pre , des orangers dont les branches plioient sous le poids de leurs fleurs d'argent et de leurs fruits d'or, des aloës dont la tige élancée comme un mât gracieux balançoit à son som- met une riche couronne de girandoles, des palmiers dont la cime se déployoit au souffle d'un vent parfumé comme un éventail de ver- dure. Entre les groupés de ces arbres élé- gants et de mille autres espèces que je con- noissois à peine par leurs noms, couloient sous le dais échevelé des saules de Babylone une multitude de jolis ruisseaux dont les rives étoient toutes brodées des plus riantes fleu- 280 LA lÉK rettes de la nature. Ne vous imaginez pas que le sable sur lequel ils glissoient transparents comme une nappe de cristal, ou sur lequel ils bondissoient à leur pente en cascade de diamants, fut emprunté à la blanche arène, formée de petits cailloux choisis, qui sert de lit de repos aux nymphes. Ce n'étoit ni plus ni moins, je vous jure, que des opales à l'œil de feu, des améthystes limpides comme le ciel , et des escarboucles rayonnantes comme celles qui avoient entouré le portrait de Bel- kiss; et je sentis alors pourquoi la Fée aux Miettes y attachoit si peu d'importance, mais il est tout naturel qu'on ne parvienne pas communément à cette idée, avant d'avoir parcouru les jardins de la Fée aux Miettes. Permettez-moi de ne pas oublier un genre de ravissement moins familier à la plupart des hommes, et que l'habitude de mes pre- miers goûts et de mes premiers plaisirs me rendoit peut-être plus sensible que les autres. L'attrait de ce perpétuel printemps avoit fixé dans les jardins de la Fée aux Miettes les plus élégantes et les plus aimables des créatures auxquelles Dieu n'a pas encore daigné donner AUX MIETTES. 281 une âme, les magnifiques papillons qui peu- plent les solitudes et qui caressent les fleurs des deux mondes. Je les connoissois presque tous par les descriptions que j'en avois lu bien jeune, ou par les images que les peintres en ont fait; mais je les voyois pour la première fois se croiser, s'éviter, se poursuivre, planer, tournoyer dans l'air, frémir en bourdonnant ou s'enfuir à peine visibles, sur des ailes fraîches et vivantes , et rivaliser d'éclat avec les corolles en coupes, en cloches, en bassinets, en cor- nets, en roses, en étoiles, en soleils qui pen- doient, vermeilles, de tous les rameaux. Divine munificence de la création. Sublime enchantement des yeux ! Spectacle digne d'em- bellir les rêves d'un homme de bien qui s'est endormi sur une bonne pensée! J'y aurois passé une journée entière sans distraction el sans souvenirs , si la voix de la Fée aux Miettes ne m'avoit appelé à notre pe- tit festin; et je ne m'attendois guère à me re- trouver si près de notre maison. Comme la bonne vieille m'éclairoit de la porte avec un flambeau, je m'aperçus que le jour étoit tout- à-fait baissé, et que mon imagination s' étoit 282 LA FÉE entretenue long-temps dans des impressions délicieuses qui ne pouvoient plus lui être transmises par mes sens. Je rentrai. Près d'une petite tatle servie simplement , mais avec une appétissante pro- preté, flamboyoit un feu vif et pur, parce que, selon la Fée aux IVliettes, la soirée s'étoit refroidie. — Que dites-vous du froid , ma bonne amie, m'écriai-je en revenant à moi? Jamais le prin- temps n'a eu de plus douce chaleur et l'été plus de grâces! — Oli! répondit-elle, dans mon jardin on ne s'aperçoit de rien, quand on est amant ou poète! La Fée aux Miettes ne m'avoit jamais laissé exprimer sans l'éclaircir un doute léger dont la solution pût être utile à mon instruction ou à mon bonheur; et cependant, depuis notre dernière rencontre , elle avoit affecté plusieurs fois de se défendre de mes étonnements, et de se dérober à mes questions. — Voilà qui est bien, dis-je en moi-même. Ce vain besoin de tout savoir et de tout expli- quer qui me tourmente ne seroit-il pas une AUX MIETTES. 283 marque de la foiblesse de notre intelligence et de la vanité de nos ambitions, le seul motif peut-être qui nous empêche de goûter sur la terre la part légitime de félicité qui nous y est dispensée? Que m'importent les causes et les motifs du bien dont je ressens les effets, et de quel droit irois-je m'^n informer avec une sotte et orgueilleuse curiosité, quand tout m'avertit que je suis né pour jouir de ma vie et de mon imagination , et pour en ignorer le mystère? Funeste instinct qui ouvrit à Eve les portes de la mort, à Pandore la boîte où dor- miroient encore toutes les misères de l'huma- nité, et à je ne sais quelle noble châtelaine dont j'ai oublié le nom, le cabinet sanglant de la Barbe Bleue! Ce que je ne sais pas, si j 'a vois intérêt à le savoir, la Fée aux Miettes qui le sait me l'auroit dit. C'est pour cela que mes interrogations l'affligent , moins parce qu'elle craint d'y voir percer l'appa- rence d'une défiance injurieuse, que du regret de s'y confirmer dans l'idée qu'elle commence à se faire de l'insuffisance et de la légèreté de mon esprit. 284^ LA FÉE AUX MIETTES. Et depuis ce moment-Jà je n'interrogeai presque plus. Je pris ma vie comme elle étoit. XXI. D-.ns kquel on lira toiU ce qui a été écrit de plus raisonnable ju.s- qu^à nos jours , sur la manière de se donner du bon temps avec ,enl mille giiinées de rente, et même davantage. |h! la conversation de la Fée aux ^Miettes avoit des agréments si puis- sants que vous ne vous seriez jamais lassé de l'écouter! je rcmarquois seulement avec une 286 LA FEE sorte (l'inquiétude que ses paroles, ses gestes , ses attitudes, avoient perdu cette vivacité folâtre et quelquefois bouffonne dont je m'é- tois si souvent réjoui au collège. Elle n'étoit devenue cependant ni sérieuse ni sévère, et la douce gravité de ses discours n'ùtoit rien à leur aimable aménité, mais elle affectoit de donner à nos entretiens un tour plus solennel et une direction plus élevée que dans les jours mémorables de la pêche aux coques et du naufrage sur les côtes d'Angleterre. Je suppo- sai qu'elle croyoit devoir cette réserve à la dignité de notre fête nuptiale , ou bien que l'âge de réflexion dans lequel j'étois entré ce jour-là imposoit de lui-même une nouvelle forme à ses sages enseignements. Je cherchai en moi si notre vie morale ne se partageoit pas, effectivement, entre les riantes décep- tions de l'enfance, et les convictions austères que l'expérience apporte un jour à l'enfant qui s'est fait homme, et je me demandai si mon apprentissage étoit tout-à-fait fini. J'en doutois , parce que les vicissitudes de ma jeunesse n'avoient pas été assez nombreu- ses et assez variées pour me fournir l'occasion AUX MIETTES. 287 d'embrasser sous tous les aspects toutes les chances d'une existence complète. Je regret- tois de n'avoir éprouvé ni assez de malheurs, ni surtout assez de prospérité, pour être sûr de ma résolution dans tous les événements de la vie. Ce que je savois, c'est que le principal devoir qui me restât sur la terre , c'étoit de faire le bonheur de la Fée aux Miettes. Ce que je ne savois pas, c'est ce que je pouvois au bonheur de la Fée aux Miettes, mais mon cœur se seroit brisé de l'idée qu'elle n'étoit pas heureuse. J'ignore si elle me devina, mais elle me tira de ma préoccupation par un grand éclat de rire, et ses yeux vifs et brillants se fixèrent en même temps sur moi, humectés de ces larmes intérieures qui ne débordent pas la paupière, avec une si délicieuse expression d'attendrissement, de commisération et d'a- mour, que je ne pus résister au besoin de saisir sa jolie petite main d'un côté de la table à l'autre, et d'y imprimer un baiser. Au même instant, un foible grondement, fort expressif et fort chromatique, se fit en- tendre à la porte. 288 LA FÉE — Ah! vraiment! dit la Fée aux Miettes, en s'élançant pour ouvrir avec son indevan- çable prestesse, je crois connoître cette voix harmonieuse, et je suis bien trompée si ce n'est pas l'élégant Master Blatt, le premier écuyer de notre ami sir Jap Muzzleburn ! C'étoit Master Blatt en effet , c'est-à-dire un barbet noir des plus propres et des yjlus mignons que l'on puisse imaginer, au poil frisé par larges anneaux comme s'il avoit été tourné par le fer d'un perruquier fashiona- ble, aux bottines de maroquin jaune frap- pées d'un gland d'or flottant, et aux gants de buffle à la Crispin. C'étoit Master Blatt lui-même, qui entroit en s'éventant avec une grâce infinie de sa to- que empanachée. Comme c'étoit à ma femme que s'adressoit la commission de Master Blatt, et qu'il aboyoit son petit discours dans cette langue canine de l'île de Man à laquelle je n'étois légèrement initié que depuis la veille, je n'essayai pas de le suivre dans les dévelop- pements de sa harangue. Cela m'auroit été difficile à la vérité, parce qu'il en précipitoit AUX MIETTES. 289 le débit avec une si surprenante vélocité que jamais ni tironien ni sténographe ne l'eût rattrapé à la course, et qu'il avoit d'ailleurs un peu d'accent. Quand il eut fini de parler, Master Blatt ramena devant lui sa patte droite qu'il avoit laissé jusque-là reposer sur sa lianclie d'une manière pleine de dignité , et remit aux mains de la Fée aux Miettes un portefeuille dont la forme, la couleur, la dimension, le signale- ment tout entier étoit bien présent à ma mé- moire; le portefeuille du bailli de File de Man que j'avois défendu de si grands hasards , et qui faillit me coijter si cher. Ensuite il s'inclina profondément devant elle, me salua d'une manière plus grave , et se retira peu à peu sans se détourner, comme un chien diplomate qui est accoutumé aux grandes affaires, et qui connoît le cérémonial d'une ambassade. — Bien, bien, bien, dit la Fée aux Miettes, en se renversant sur sa chaise longue avec une expansion de gaieté qui me charmoit. — Tes cruels mallieurs d'une nuit nous auront, du moins , comme tu le vois , servi à quelque chose ! 290 LA FÉF. — Je vous jure, Fée aux Miettes, lui ré- pondis - je , que je n'en sais pas un mot ! . . — Clier enfant , tu as raison , reprit-elle , et pardonne-moî ma distraction. Il faut que je t'explique cela. Ta triste aventure m'avoit rappelé que l'île de Man appartenoit de temps immémorial à une branche de ma famille dont l'héritage me revenoit de droit, par le fâcheux bénéfice d'une longue vie, et je t'avouerai que j'attachois peu d'importance à cette propriété, à cause du caractère maus- sade et hargneux des habitants ; mais l'occa- sion me détermina, et comme j'étois sûr d'arriver assez à temps pour t'empécher d'être pendu, je m'avisai d'expédier en passant mon homme d'affaires au bailli pour faire reconnoître mes titres. Ils étoient si authen- tiques et si clairs, que l'honnête sir Jap n'a pas hésité un moment à remettre à ma dis- position les revenus de l'année, c'est-à-dire cent mille livres sterling de bon papier , con- tinua-t-elle tout en feuilletant les traites et les billets, cent mille bonnes guinées que tu as tirées des griffes des voleurs. Et là dessus la Fée aux Miettes se reprit à rire d'aussi bon cœur qu'autrefois. AUX MIETTES. 291 Je penchai ma tète sur mes mains , et je restai quelque temps sans répondre. — Cent mille guinées, Fée aux Miettes, dis-je enfin! Cent mille guinées de revenu ! — Oh ! si vous aviez eu cette fortune quand vous veniez racheter ma vie au pied de l'é- chafaud, je n'y aurois pas consenti! une si riche héritière que la Fée aux Miettes ne peut pas ètî^e la femme d'un ouvrier sans ressources et sans espérances ! La Fée aux Miettes me regarda d'un air chagrin et se mordit les lèvres. — Tu n'as point dit cela, Michel, dans l'intention de me blesser, répondit-elle avec un son de voix ému, et j'oublierai ce qu'il pourroit y avoir d'amer dans cette observation, si tu avois voulu en faire un reproche. Non, non, le généreux enfant qui m'a donné trois fois en sa vie tout ce qu'il possédoit, et qui m'a engagé jusqu'à sa liberté pour me forcer à recevoir ses bien- faits, ne m'accuse pas dans son cœur d'avoir manqué aux lois de la délicatesse quand j'ai consenti à lui tout devoir. C'est cependant ce qu'il feroit en hésitant à recevoir de moi cent fois moins qu'il ne me sacrifioit en effet, quand 29â LA FÉE il se dépouilloit en ma faveur des derniers débris de sa fortune. Mais ceci même lui ap- partientj car je ne me serois jamais avisée de réclamer mes droits sur une propriété inutile et oubliée , sans l'événeinent presque mira- culeux qui t'a mis en possession de ce porte- feuille comme d'une propriété légitime. Il faut bien t'apprendre du reste , continua-t- elle en reprenant une complète assurance, que tes richesses n'ont rien à envier aux mien- nes , et qu'elles les égalent si elles ne les ex- cèdent pas. Encore n'est-ce pas de tes espé- rances sur les biens de ton père et de ton oncle que j'entends parler, quoique les nou- velles qui m'en arrivent depuis long-temps me fassent concevoir une grande idée de la prospérité de leurs entreprises et de la magni- ficence de leurs établissements. — Ils vivent tous les deux ! m'écriai-je en pleurant de joie. Dieu soit loué à jamais! — Dieu soit loué en toutes choses , dit la Fée aux Miettes. Ils vivent, et tu les reverras avant peu si mes projets s'accomplissent. En attendant, rien ne manque à ton opulence, puisqu'ils m'ont autorisée à fournir à tous tes AUX MIETTES. 295 besoins aussitôt queiet'aurois retrouvé^ et que le seul produit de l'or dont tu m'avois si cha- ritablement confié le dépôt passe déjà d'ail- leurs, si je ne me trompe, la portée de tous les vœux que tu peux former en ta vie. Il me suffira de te prévenir aujourd'hui que je l'ai placé dans un commerce qui doit rapporter cent mille pour un à chaque voyage du grand vaisseau sur lequel tu te proposois de t'em- barquer hier, et qui mouillera toutes les se- maines à Greenock. Tu vois par là que tu seras en peu de jours le plus riche de nous deux, car je n'ai aucune raison pour suivre les mêmes chances , et la possession d'un or superflu ne tente pas mon ambition. Je ne m'arrêtai pas d'abord aux sages pa- roles qui terminoient ce discours singulier , l'idée de cette fortune immense et inattendue que je n'a vois jamais rêvée, même dans le sommeil^ exerça sur mon esprit une espèce de fascination et d'étourdissement où ma raison cherchoit en vain à se retrouver. Plus je m'efforçôis de rattacher le fil de ma pensée à quelques-unes de.s combinaisons d'existence que je m'étois composées ju.sque-là, plus je i9 29^ LA FÉE me trouvois étranger à mon avenir, et inca- pable de m'y placer d'une manière assortie à mon organisation et à mon caractère. Je finis par penser tout haut. — En vérité, repris-je en balbutiant des mots confus comme mes réflexions, de semblables événements doivent nécessairement changer la position que nous tenons dans la société. Je m'en félicite pour vous. Fée aux Miettes, qu'ils appellent à jouir d'une destinée digne de votre naissance et de votre sagesse ; mais pour moi , je m'en éton- ne, et je ne me prépare pas sans un mélange d'inquiétude à cet état de splendeur où la providence m'a tout à coup élevé. C'est à vous, qui avez acquis dans votre jeunesse l'expérience de la richesse et des grandeurs, à m'apprendre ce que nous devons faire de nos trésors, pour montrer à tout le monde que nous méritons de les posséder. — Ceci est une grande question, mais j'es- sayerai de l'éclaircir puisque tu le veux , ré- pondit la Fée aux Miettes en souriant assez tristement, autant que je pus m'en apercevoir, car j'osois à peine tourner mes regards sur elle. Il y a effectivement bien des partis différents AUX MIETTES. â9o à tirer d'une grande fortune, et je ne dois pas te le dissimuler, plus de pernicieux que d'utiles. La plupart des hommes regardent cet avan- tage inopiné du hasard comme une raison de se hvrer doucement à l'oisiveté, de jouir des voluptés du luxe dans une tranquille paix, et d'étaler aux yeux de la multitude un faste qui lui impose, parce qu'elle estimée les plaisirs qui y sont attachés au-dessus de toutes les fa- veurs de la nature. Si cette condition te con- vient, tu es maître de la choisir. Tu auras de- main des palais somptueux , des ameublements exquis, des voitures éblouissantes de dorures et attelées de superbes chevaux pour te trans- porter à travers tes vastes domaines; les ar- tistes s'empresseront de te consacrer leurs tra- vaux, les poètes feront des vers à ta gloire, les grands t'accoutumeront par leurs préve- nances à te regarder comme leur égal, et tu ne pourras plus compter tes amis. Enfin tu goûteras pour la première fois les charmes d'une mollesse tout-à-fait inoccupée, et le pro- fond contentement d'âme que procure la cer- titude de n'avoir rien à faire. — Rien à faire, Fée aux Miettes! Ah! ce 296 LA FÉE n'est pas dans cette pensée que peut résider un profond contentement de l'âme! Le Dieu qui a daigne me former ne m'a pas donné ces bras robustes et habiles au travail pour que je les laisse indignement languir dans une lâche inaction. Et s'il lui plaisoit un jour de me re- tirer ces faveurs dont il me comble aujour- d'iiui, que deviendrois-je après avoir oublié l'exercice de mon métier, et l'agréable habi- tude de ces labeurs de tous les jours qui m'oc- cupent, qui me fortifient, qui me plaisent, qui m'ont fait quelquefois honneur et ne m'ont jamais ennuyé? Un objet de mépris pour les honnêtes gens et de pitié pour les sages ! j'ai- merois cent fois mieux me désaccoutumer de l'espérance d'être riche, et l'effort ne se- roit pas grand. Il n'y a pas si long -temps qu'elle m'est venue î — A merveille, mon cher Michel! s'écria joyeusement la Fée aux Miettes, en frappant d'aise ses blanches mains l'une contre l'autre. Ajoute à cela que le changement de ta manière de vivre ne feroit illusion qu'à toi , si tu étois assez stupide pour tomber dans un pareil aveu- glement. Tu aurois beau te cacher dans ton AUX MIETTES. 29T faste comme le ver dans son cocon de soie^ et la chenille dans sa chrysalide dorée, ceux qui t'ont connu te reconnoîtroient, et l'envie qu'inspireroit ton agrandissement subit ne tarder oit pas à se convertir en haine secrète sous de fausses apparences, au fond du cœur de tes flatteurs les plus assidus. — « A qui ap- partient, diroit-on, ce carrosse aux panneaux resplendissants qui fait voler si haut la pous- sière sous ses roues ferrées d'argent?... — Eh quoi, répondroient les passants avec un dé- daigneux mouvement d'épaules, ne le savez- vous pas encore? C'est un des trois ou quatre cents équipages , car il en change tous les jours , dans lesquels le petit charpentier Mi- chel promène cette vieille naine dentue, dif- forme et ridicule, que tout Granville a vu mendier pendant cent ans sous le porche de son église. Ne voilà-t-il pas un beau couple pour écraser le pauvre peuple, et n'a-t-on pas raison de dire qu'il n'est telle vanité que de petites gens? » Tu n'aurois fait à ce compte qu'abdiquer la modeste réputation d'un ho- norable ouvrier pour gagner celle d'un sot riche, et c'est le souvenir le plus fâcheux 298 L\ FÉE qu'on puisse laisser sur la terre après celui que laissent les méchants. — Mais si la fortune ne sert qu'à rendre plus sensibles l'abrutisse- iTient des voluptueux et l'incapacité des oisifs, elle peut prêter un relief éclatant aux qualités de l'esprit et aux glorieuses ambitions du gé- nie. T.ous les travaux de l'homme en société ne se réduisent pas aux œuvres matérielles de la main. Il influe par son crédit et par son habileté sur les développements de la richesse et de la prospérité publiques. Il prend part à la création des lois et à l'administration des états. Il tient les balances de la justice dans les tribunaux ou les rênes du gouvernement dans le conseil des rois; et pour arriver aux grands emplois, l'or est dans tous les pays la première de toutes les aptitudes. Pauvre, ton savoir et ton éducation ne te promettoient qu'un petit nombre de succès obscurs qui n'auroient jamais tiré ton nom de l'oubli ; opulent, il n'est point de carrière qui ne te soit largement ouverte, et au bout de laquelle tu n'aies à recueillir, vivant , les faveurs de la popularité , mort , les illustrations de l'his- toire. La banque de Jonathcis restera bientôt AUX MIETTES. 299 sans chef, au régime sordide que son ava- rice lui a fait adopter. Le président de justice est, depuis dix ans, fou de sottise et d'orgueil, et on n'attend qu'à le prendre sur quelque fausse application des lois qui aura coûté la vie à un bon nombre d'innocents notables, pour lui donner un successeur. Il y a des dé- putés à élire et des ministres à disgracier. Choisis. Je regardai fixement cette fois la Fée aux Miettes, et je trouvai ses yeux arrêtés sur moi. Cette circonstance , qui m'auroit intimidé un moment auparavant , augmenta ma hardiesse, et me confirma dans la détermination que j'avois prise pendant qu'elle parloit, car toutes mes irrésolutions s'étoient dissipées. — Mon choix est fait, lui répondis-je, et mon seul regret est d'avoir pu hésiter; je res- terai charpentier. Elle contint sa joie, mais elle ne réussit pas à me la dérober tout-à-fait. Je continuai. — Ecoutez, Fée aux Miettes , et pardonnez- moi si je conteste une seule fois avec vous. Mes études ne m'ont pas rendu propre aux emplois que vous me proposez , et je suis trop 500 LA 1-I^E sensé, grâce à Dieu, grâce aux leçons de mes parents, grâce aux vôtres, pour mettre le sort d'un pays en balance avec mon orgueil. Je ne cède pas en vous disant ceci aux timidités de la modestie. J'imagine au contraire que je n'ai jamais conçu pour moi-même une plus haute estime qu'en me rendant compte des idées où cet entretien nous entraine, et s'il est vrai que la vanité se mêle à tous nos juge- ments , elle pourroit bien jouer son rôle dans mon refus. Je crois sincèrement que je pour- rois apporter comme un autre le tribut de mes facultés à l'œuvre de tous, si la civilisa- tion étoit, comme je la corhprends, une doc- trine de foi ; une législation d'amour et de charité, une pratique de bienveillance réci- proque et universelle j mais dans l'état où les siècles nous l'ont donnée, je n'ai ni intelli- gence pour l'expliquer, ni disposition à la ser- vir. Je respecte les pouvoirs que les nations s'imposent; je me range sans examen aux lois qu'elles reconnoissent; j'honore les esprits .sublimes qui croient y entendre quelque chose, et les citoyens généreux et dévoués qui consacrent leur noble existence au soin de les AUX MIETTES. 501 interpréter et de les défendi^e^ mais c'est tout ce que je puis. L'opinion que nous nous for- inons de l'importance de notre destination passagère est sans doute flatteuse pour notre amour-propre. Elle est surtout consolante pour notrp misère, et je ne trouve pas mau- vais qu'on s'efforce d'en atteindre les '^résul- tats. Quant à moi, je ne les cherche pas sur la terre, et cette vie si occupée de perfection- nements ne me montre en réalité que de vaines agitation.s qui aboutissent à la mort pour les peuples comme pour l'homme. L'affaire de la vie, c'est de vivre et d'espérer, car elle ne bâtit rien de durable et d'infaillible que le tombeau. Si le travail des mains a moins d'éclat et de grandeur que celui de la pensée, et j'y consens avec vous, il est donc à mon sens plus raisonnable et plus utile ; et j'au- rois peine à m'ôter de l'esprit que tout homme qui a planté un arbre , ensemencé un guéret , ou construit une maison solide, aérée, spacieuse et bien distribuée , a rendu un service plus es- sentiel à ses semblables que les économistes, les philosophes et les hommes d'état avec leurs utopies de vieux enfants, si malheureuses en 502 LA FÉK pratique. Voilà pourquoi je resterai décidé- ment charpentier, si vous l'avez pour agréable, ma volonté vous étant d'ailleurs soumise en tout point. — Mais ce que je vous demandois, Fée aux Miettes, ce n'est pas non plus comment un usage absurde de la fortune peut couvrir celui qu'elle possède, et qui croit la posséder, de ridicule et de honte. Ce n'est pas comment, dans une société que je yjlains et que je suis près de mépriser, les habiles parviennent à faire servir la fortune aux triomphes de cette folle passion de pouvoir et de renommée que vous appelez en vous jouant une ambition glorieuse, et qui ne me tente guère. C'est à quoi elle est bonne pour être heureux, si elle est du moins bonne à cela, et je commence à craindre qu'il n'en soit rien. — Il faudroit d'abord savoir ce que tu entends par le bonheur, répliqua la Fée aux Miettes. — Ma foi, ma bonne amie, repris-je gaie- ment, je n'y ai jamais beaucoup réfléchi, mais je suis presque sûr que le mien ne peut pas se réaliser en barres et en billets. Le bonheur, c'est d'être le premier dans le cœur de ce qu'on aime. Le bonheur, c'est défaire du bien AUX iMIETTliS. 505 selon sa puissance , quand l'occasion s'en pré- sente. Le bonlieur, c'est de n'avoir rien à se reprocher. Le bonlieur, c'est de se coucher en joie dans un lit propre et bien bordé, déjà content du travail de la semaine, et rêvant aux moyens de l'améliorer encore. Le bon- heur, c'est de repasser dans sa mémoire les doux souvenirs d'un âge d'insouciance et de pureté , en suivant le cours de quelque rivière limpide , sur la lisière d'une prairie tout émaillée de fraisiers et de marguerites, aux rayons d'un soleil sans âpreté, à la chaleur d'un petit vent de sud chargé de parfums, et de s'arrêter à une jolie tonnelle de lilas où la Fée aux Miettes a préparé en m'attendant sous la feuillée une jatte de lait écumeux et frais, une corbeille de fruits mûrs, couverts de leur fleur veloutée, et un peu de vin géné- reux. Combien croyez-vous qu'il y ait de bon- heur comme ceux-là dans cent mille guinées? — Il y en a plus que tu ne crois , répondit la Fée aux Miettes , mais écoute plutôt ! Je suppose qu'il te souvient encore de tes pre- miers amis de collège ? . — Pourf iez-vous en douter, Fée aux Miettes, 50>4 LA FÉE Je n'oublie aucun de mes sentiments, et les amitiés de collège ne s'oublient pas. — Jacques Pelle vey, continua-t-elle, n'a pas été aussi sage que toi. De curé qu'il étoit, il a \:oulu devenir évêque, et la calomnie ir- ritée par son ambition lui a fait perdre jusqu'à sa cure. Le malheur a produit sur lui l'effet qu'il produit d'ordinaire sur les belles âmes; il l'a rendu meilleur. Jacques, éclairé par ses fautes , s'est retiré dans un village où l'in- struction n'a voit jamais pénétré, pour y for- mer gratuitement à la religion et aux bonnes études les enfants des pauvres familles; son établissement a prospéré d'une manière si éclatante et si rapide qu'il ne regrette aujour- d'hui que de ne pouvoir pas l'étendre à tous les villages voisins ; mais ton ami Jacques est pauvre lui-même , et il se consume dans les rêves de sa charité impuissante. Ne penses-tu pas qu'il seroit bon d'envoyer un millier de guinées à Jacques Pellevey pour le seconder dans ses louables projeta, dont j'ai la certi- tude qu'il ne sera maintenant détourné par aucun changement de fortune , car l'adversité agit sur le cœur de l'homme, comme certaines AUX MIETTES. 505 tempêtes sur les fruits de la terre. Elle hâte sa maturité. — Mille guinées, c'est bien peu, dis-je à la Fée aux Miettes; mais nous y reviendrons souvent. — Didier Orry s'étoit richement marié , comme tu sais, mais la destinée a d'étranges retours. Son beau-père l'a engagé dans des .spéculations aventureuses qui les ont ruinés tous les deux. Il ne lui restoit plus qu'une maison assez modeste et des grangeages mé- diocrement garnis que le feu du ciel a dévorés l'an passé. Il est allé frapper à ta porte, avec deux enfants dans sesbras, et suivi de sa femme enceinte et malade. Quand la malheureuse fa- mille fut instruite de ton départ, ils s'assirent tous sur le seuil et se prirent à pleurer, le père et la mère, parce que tu étois leur seule espé- rance, et les enfants parce que leur père et leur mère pleuroient. Tous seroient morts de misère et de désespoir, si Jacques Pellevey qui passoit par là ne les avoit recueillis; mais Jacques a déjà tant de charges qu'il ne suffît à celle-ci qu'en prenant sur ses propres be- soins. Nous pourrions rétablir la fortune de 506 LA FEE Didier Orry, mais il nous en coiiteroit cher, parce qu'il a joui lon^^-tenips des douceurs de l'aisance , et que l'habitude est une seconde nature. C'est une aiiaire de huit mille gui- nées. — Vous ne faites pas entrer dans votre compte , bonne amie , la compensation des maux qu'il a soufferts. Il faut lui en envoyer dix mille. — Tu ne sais pas ce qu'est devenu Nabot ? Le pauvre diable a eu le malheur de recueillir de grands héritages, et tu devines aisément ce qu'il en a fait : le jeu a tout emporté. Ce qu'il V a de pis, c'est que son luxe éphémère lui avoit donné du crédit, et que le jour où il s'aperçut qu'il ne lui restoit rien, il devoit beaucoup plus qu'il n'eut jamais possédé. Ses créanciers ont obtenu prise de corps contre lui , et je ne doute pas qu'il ne meure en pri- son si tu ne l'en tires. Cependant je ne te le recommanderois point, car c'est se rendre complice d'une honteuse frénésie que de lui prodiguer des secours qui sont dus à tant de respectables infortunes, si cette dernière épreuve ne l'a voit décidément corrigé. Il a AUX MIETTES. 50Î reconnu, dès le premier mois de sa captivité, que la privation n'étoit qu'un heureux appren- tissage , et le vice qu'une mauvaise habitude. Il n'y retombera plus. Ses études mal ébau- chées lui sont revenues en mémoire, et il les a recommencées avec ce zèle amoureux qui rend les progrès si faciles. Tous les pas qu'il a faits dans cette nouvelle carrière ont été marqués par des jouissances qu'il met infini- ment au-dessus de celles du monde, et son caractère autrefois inquiet et soupçonneux s'est ressenti du perfectionnement de son es- prit. L'avantage le plus inappréciable du tra- vail, et il en a beaucoup d'autres, c'est de distraire l'âme de ses passions sans lui rien enlever de son ardeur, mais en dirigeant ces puissances exaltées d'une intelligence et d'une sensibilité de jeune homme vers le seul but qui soit digne d'elles. J'ai lieu de croire que INabot te feroit un jour honneur par sa con- duite, s'il n'y avoit pas tant à payer pour le délivrer de ses dettes. La Providence mesure les adversités qu'elle nous dispense. L'homme ne mesure pas celles qu'il se donne. J'ai en- 508 ■EE tendu dire qu'il étoit écroué pour près de qua- torze mille guinées. — Sur quinze mille guinées, rcpondis-je, il lui en restera mille pour recommencer sa vie. C'est assez s'il est guéri, et surtout s'il ne l'est pas. — Tes camarades les caboteurs avoieni d'a- bord prospéré dans leur conmiei'ce , mais ils l'ont étendu imprudemment, et la Méditer- ranée leur a repris ce que l'Océan leur avoit donné. Leur beau bâtiment la Mandragore, qui contenoit en cargaison le produit de toutes leurs courses , a été capturé par des pirates barbaresques, et l'équipage entier est prison- nier en Alger. On n'estime pas à moins de douze mille guinées le prix de leur rançon. — C'est racheter à trop bas prix, Fée aux Miettes, ces honnêtes et loyaux compagnons qui décimèrent leur foible pécule afin de me soulager dans ma détresse et de m'associer à leurs espérances. Douze mille guinées aux Al- gériens pour leur rendre la liberté; douze mille guinées aux caboteurs pour recommen- cer leur trafic! — Mais à quoi bon, je vous, en prie, cette énumération dont j'aurois tout AUX MIETTES. 509 au plus besoin si je ne vous avois pas com- prise. Donnez, donnez, Fée aux Miettes, ver- sez de l'or aux mains de nos amis qui souf- frent; et puisque notre fortune si exorbitante qu'elle soit ne peut suffire à secourir toutes les misères, augmentez-la, pour donner en- core; multipliez nos trésors pour multiplier vos bienfaits ; nous n'aurons jamais trop puis- que nous ne garderons rien, et que ces biens immenses dont la toute-puissante bonté nous a fait dépositaires pour les répandre ne seront pas pavés, comme je le craignois, de notre repos, de notre indépendance et de notre obscurité. C'est ainsi seulement, vous venez de me l'apprendre, que l'opulence peut con- tribuer au bonheur ; c'est ainsi que je conçois la possibilité de n'avoir pas quelque jour à regretter d'être riche. — Tes intentions seront remplies en ce qui te concerne, reprit la Fée aux Miettes; mais, ajouta-t-elle d'un air un peu composé, j'ai aussi de nombreux amis auxquels je dois aide et protection, et que je ne saurois favoriser de tes présents si tu ne m'y autorises , puisque je suis en puissance de mari, ^'e conviendra- 20 510 LA FÉE t-il pas que je t'en soumette la liste, comme à mon souverain seigneur et maître ? — Eh vraiment non ! répartis-^] e vivement en rougissant de sa déférence. Tout ce qui nous appartient n'appartient qu'à vous, ma toute bonne, et vous pouvez en faire l'usage qui vous conviendra le mieux. Pourvu que le charpentier ait en poche une poignée de de- mi-schellings à distribuer de temps en temps aux pauvres beggars du port , ou tout au plus une guinée par semaine pour faire emplette de quelque bon auteur grec de Foulis ou de Balfour à la Classic Librarj du vieux Macdo- naid, il n'a rien à envier en richesse à tous les rois de la terre. Je me croirois bien réellement indigent, si j'éprouvois jamais la nécessité de posséder «avantage. — Je n'ai donc rien à désirer! s'écria-t-elle. Me voilà en état de porter la prospérité dans cette multitude de chaumières oii j'ai reçu l'au- mône pendant tant d'années que j'ai mendié aux côtes de France! Hélas! il n'y a que les pauvres gens qui donnent, parce que l'habi- tude du besoin leur a enseigné la pitié. — Et mes quatre-vingt-dix-neuf sd^urs qui ont coutume AUX MIETTES. 511 de me visiter tous les ans . le lendemain de la Saint-Michel, quand j'habite ma maisonnette de Greenock, tu me laisses maîtresse, n'est-il pas vrai , de leur donner à chacune soixante guinées en commémoration de celles qui m'ont assuré de si beaux jours? Cette douceur leur viendra fort à propos, et je les sais capables d'en tirer bon parti pour leur établissement , car elles rivalisent toutes entre elles d'esprit et de gentillesse. — Je vous laisse maîtresse de tout, Fée aux Miettes, et je trouve seulement cette libé- ralité trop parcimonieuse pour un présent de noces; mais comment se fait-il que vous ne m'ayez jamais parlé de votre nombreuse fa- mille ? — C'est qu'au temps de nos anciens en- tretiens, dit la Fée aux Miettes, et dans l'in- certitude où j'étois de te fixer, je n'avois pas la force de m'occuper d'autre chose que de toi . — Peu à peu notre conversation se ralentit , mais l'impression s'en prolongea en moi-même avec un charme inexprimable. J'éprouvois ce contentement de cœur, cette saine et pure al- 5^2 LA FEE légresse de la pensée , cette satisfaction vague mais profonde, qu'on goûte sans la définir, et qui fait que l'on est bien sans savoir pour- quoi. J'avois oublié le monde entier et ma propre existence avec lui, quand je sentis la Fée aux Miettes se suspendre à ma main et la presser contre sa bouche, en la mouillant de quelques larmes d'émotion et de saisissement. — Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur? dit-elle. — Oui, oui, je le sais! le bonheur est de vivre près de la Fée aux Miettes, et d'en être aimé. Et je m'élançai inutilement pour l'embras- ser; elle avoit déjà disparu derrière la porte de son appartement qui s'étoit fermée sur ses pas. Ma première idée fut de la suivre pour la voir encore un moment , mais cette porte étoit si bien sertie dans le panneau de la cloi- son qu'il me fut impossible d'en trouver les joints. C'étoit un merveilleux ouvrage. Au bout d'un moment de méditation, et avant de m'abandonner au sommeil, je me mis en tête de savoir ce que Belkiss pensoit de ma nouvelle position. La Fée aux Miettes AUX MIETTES. «^^^ m'avoit non-seulement permis de regarder quelquefois son portrait, eUe l'avoit même exigé positivement. Je me hâtai donc de faire jouer le ressort du médaillon. Beikiss dormoit. XXII. Où loH enseigne la .eule manière honnèle de passer la ,,re.mere nuit de SOS noces avec une jeune e- jolie lemme, quand on v.en, d'en épouser «ne vieille , et beaucoup d'autres raalières .nstruc- lives et proGlables. 'ME cette nuit tut différente de celle qui l'avoit précédée ! Le sommeil ne me retira pas ses prestiges ; mais de quelles riantes couleurs il avoit chargé sa palette ! 516 LA FÉE que d'ajjréables caprices, que de délicieuses fantaisies il jetoit àplaisirsurla toile magique des songes ! A peine eut-il lié mes paupières que la décoration élégante, mais simple, de la maisonnette, fit place /aux colonnades ma- gnifiques d'un palais éclairé de mille flam- beaux qui brûloient dansdes candélabres d'or, et dont l'éclat se multiplioit mille fois dans le cristal des miroirs, sur le relief poli des marbres orientaux, ou à travers la limpide épaisseur de l'albâtre, de l'agathe et de la por- celaine. Bientôt la lumière diminua par de- grés, jusqu'à ne verser sur les objets indécis qu'un jour tendre et délicat, semblable à ce- lui de l'aube quand les profils de l'horizon commencent à se découper sur son manteau rougissant. Je vis alors Belkiss , c'étoit elle ,1 s'avancer modestement, enveloppée dans ses] voiles comme une jeune mariée, et appuyer sur mon lit ses mains pudiques et son genou de lis, comme pour s'y introduire à mes côtés.; — Ilélas ! Belkiss, m'écriai-je en la repous- sant doucement , que faites-vous , et qui vous amène ici ? Je suis le mari delà Fée aux Miettes. — Moi, je suis la Fée aux Miettes, répon- dit Belkiss en se précipitant dans mes bras. AUX MIETTES. 517 Tout s'éteignit, et je ne me réveillai pas. — La Fée aux Miettes î repris-je en tres- saillant d'un étrange frisson, car tout mon sang s'étoit réfugié à mon cœur. Belkiss est in- capable de me tromper, et cependant je sens que vous êtes presque aussi grande que moi ! — Oh ! que cela ne t' étonne pas , dit-elle , c'est que je me déploie. — Cette chevelure aux longs anneaux qui flotte sur vos épaules, Belkiss, la Fée aux Miettes ne l'a point ! — Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que je ne la montre qu'à mon mari. — Ces deux grandes dents de la Fée aux Miettes, Belkiss, je ne les retrouve pas entre vos lèvres fraîches et parfumées, — Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que c'est une parure de luxe qui ne con- vient qu'à la vieillesse. — Ce trouble voluptueux, ces délices pres- que mortelles qui me saisissent auprès de vous, Belkiss , je ne les connoissois pas auprès de la Fée aux Miettes. — Oh ! que cela ne t'étonne pas , dit-elle , c'est que la nuit tous les chats sont gris. 518 LA FÉE Je crai^jiiois , je l'avouerai, que cette illu- sion enchanteresse ne m'échappât trop vite , mais je ne la perdis pas un moment ; elle me fut fidèle au point de me faire penser que je m'endormois le front caché sous les longs cheveux de Belkiss; et quand la cloche du chantier m'appela au travail, quand Belkiss s'enfuit de mes bras comme une ombre à tra- vers les ténèbres mal éclaircies du matin , il me sembla que je sentois encore à mon réveil ma joue échauffée de la moiteur suave de son haleine. — Belkiss ! criai-je en sortant à demi de mon lit pour la retenir. — J'y suis, mon ami, répondit la Fée aux Miettes, et voilà ton déjeuner préparé. Elle y étoit en effet, la bonne vieille, et je la vis, à la lueur de sa lampe, accroupie de- vant la bouilloire. — Eh! pourquoi, Fée aux Miettes, vous lever si grand matin ? ne puis-je me servir moi-même ? — Tu n'en serois pas en peine, reprit-elle , mais je ne cède pas mes plaisirs, et celui de te rendre la vie facile et agréable est le plus AUX MIETTES. oi^J doux qui reste à mon âge. Il ne m'en coûte rien d'ailleurs de me mettre avant le point du jour à ces petits soins du ménage. C'est ma coutume et mon goût , et ma santé s'en trouve mieux, surtout quand j'ai passé une bonne nuit. Mais à propos , Michel, comment as-tu dormi toi-même ? — J'ose à peine vous le dire , ma chère amie, répliquai-je en balbutiant; mes rêves ont été si délicieux que j'ai peur qu'ils ne soient coupables! — Rassure-toi, digne Michel; on n'en fait point d'autres dans ma maisonnette; et ce qui ajoute à leur prix, c'est qu'ils se renou- velleront toutes les nuits tant que tu me se- ras fidèle. Tu peux donc t'y livrer sans scru- pule aussi long-temps que tu me garderas l'a- mitié que tu m'as promise, et ne crains pas que j'en sois jalouse. Les miens valent bien les tiens. Je partis après avoir imprimé un large baiser sur son front , et j'arrivai au chantier avant qu'aucun autre ouvrier fut en chemin pour s'y rendre. J'y avois été précédé par (juclqu'un cependant, par maître Finewood, 320 LA FEE qui étoit là tristement assis sur une solive , et la tète appuyée sur ses mains dans l'attitude d'un homme qui pleure. Averti par le bruit de mes pas, il se leva subitement, me recon- nut, et se jeta sur mon sein. — Est-ce bien toi, Michel? s'écria-t-il en me pressant à plusieurs reprises; est-ce toi que la sainte Providence me renvoie pour le salut de ma maison , qui a été accablée de malheurs depuis ton départ ? car il me semble que tu étois pour nous comme un ange tu- télaire du Seigneur. As -tu renoncé, mon garçon, à voyager avec ce mécréant de Ly- bien qui promettoit de te rendre à si bon marché aux terres inconnues ? — J'ai été obligé d'y renoncer, mon cher maître, et je m'en félicite, puisque mon re- tour peut vous faire espérer des consolations dans le chagrin qui vous accable; mais ne m'en apprendrez-vous pas la cause ? — Hélas ! il le faut bien à ma honte , et je crois que cet aveu me soulagera. Tu sais que je mariois hier mes six filles à six jeunes lairds des rives de Clyde , étourdis et débauchés à ce qu'on m'a dit quelquefois depuis cet arran- AUX MIETTES. 321 gement; mais ce n'en étoit pas moins un grand honneur pour un simple maître char- pentier. J'avois consacré à l'étabHssement de ces pauvres innocentes , qui me sont plus chères que ma propre vie , tout le produit de mes longues épargnes, trente mille gui nées , Michel, qui m'ont coûté plus de coups de maillet et plus de traits de scie qu'il n'entroit de placks dans le trésor de cette reine de Saba dont je t'ai vu si entiché. Que te dirai-je ? mon ami ; j'avois envoyé les six dots en six beaux sacs de niarocco à mes six gendres futurs, qui s'étoient abstenus jusque-là de me visiter, et j'attendois patiemment , au déclin du soleil , comme un maladroit vieillard sans intelligence et sans esprit, l'arrivée de leurs seigneuries pour conduire ma famille à cette cérémonie dont je faisois ma gloire et ma joie, quand on est venu m'apprendre qu'ils disparoissoient à pleines voiles avec mon argent sur un vais- seau de malédiction qui les porte au conti- nent. J'en nlourrois, j'imagine, si je n'espé- rois que le ciel s'est chargé de ma vengeance, et que les traîtres n'ont pas échappé à l'hor- rible tempête de cette nuit. 522 LA Fi:i: — Que dites-vous de tempête , maître Fine- ^^ood? je crois que le ciel n'a jamais été plus pur. — A d'autres! Michel. Vous avez le som- meil dur, mon garçon, si celle-là ne vous a pas réveillé ; mais n'auriez-vous point trou- vé, par hasard, d'autres réflexions à faire sur le récit de ma cruelle infortune ? — Pardonnez-moi , répondis-je en lui pre- nant affectueusement la main et en la rappro- chant de mon cœur ; je vous prie de croire à toute la joie que j'en ressens, et de recevoir mes félicitations. — Dieu tout-puissant , dit maître Fine- ^vood, il ne me manquoit plus que cette dou- leur! Vous ne mêle ramenez. Seigneur, que pour me le prendre , et vous percez la main du pécheur avec le dernier roseau sur lequel elle s'est appuyée ! — N'importe , pauvre Mi- chel, je ne t'abandonnerai pas dans la misère de ton esprit foible et malade ; et tant qu'il restera un morceau de pain à gagner au chan- tier , je le romprai avec toi. Va travailler , mon fils , car j'ai remarqué que le travail te distrait des fantaisies qui t'offusquent, et rend AUX MIETTES. 525 le calme à ta raison troublée par de mauvais songes. Ya travailler , Michel, et ne te fatigue pas ! — J'y vaisj maître, j'y vais, repris-je en riant ; mais ne refusez pas d'écouter quelques mots encore. Je comprends que mes paroles ne vous paroissent pas sensées, et je serois fort étonné du contraire. C'est pourtant dans la sincérité de mon âme que je vous félicitois tout-à-l'heure ; et si c'est là une énigme à vos yeux, comme je n'en doute pas, soyez sûr qu'elle ne tardera guère à se débrouiller. Oui , maître , je vous trouve très-favorisé de la di- vine Providence d'être débarrassé, au prix de trente mille malheureuses guinées, de six aventuriers titrés qui auroient fait le malheur de vos filles et la honte de votre respectable maison. L'avantage que vous retirez de cet événement est incalculable, et la perte est si peu de chose que je me porterois garant qu'elle sera réparée en vingt-quatre heures. Je m'attendois bien à vous voir ainsi hocher la tête en signe d'incrédulité; mais ce que je vous promets ne s'en exécutera pas moins. Il n'v a pas long-temps que ]t'» plaks et les bai\'- 5â>i LA FKF. bies se convertissoient en guinées sous la main de la charité. Qui sait ce que peuvent devenir les guinées sous celle de la reconnois- sance? Maintenant , permettez-moi de vous parler avec une franchise que mon dévoue- ment filial autorise, et qui n'a pas semblé vous déplaire dans d'autres occasions. Vous avez pris souvent un intérêt trop vif , et qui me touche beaucoup plus qu'il ne me morti- fie, à ce que vous appeliez les aberrations de mon esprit. Eh bien ! maître , je ne puis me contenir de vous déclarer qu'il est une ac- tion, une seule action à la vérité, mais une action capitale de votre noble vie qui enchérit mille fois sur toutes les lubies que l'on me reproche. La colombe des rochers ne s'allie point avec l'épervier des tourelles, et c'est un digne mari qu'un charpentier pour la fille d'un charpentier. Pourquoi n'avoir pas donné vos six filles en mariage au grand John d'In- verness; à Dick le trapu, qui est si robuste à l'ouvrage; au blondin Péterson, qui entend si bien le toisé des bâtiments; à ce gros jouf- flu de Jack, qui rit toujours, et dont la seule figure vous réjouit quand il entre au chantier; AUX MIETTES. 325 à ce pauvre Edwin, que sa douceur fait ai- mer de tout le monde, et qui a pris tant de soin de ses vieux parents ? Elles les aimoieht , je le sais, et jamais gendres mieux assortis à leurs excellentes femmes ne pouvoient pren- dre place à votre banquet de famille, car ce sont des ouvriers aussi honnêtes qu'habiles, et ceux-là n auroient fait banqueroute ni à votre fortune ni à votre honneur. N'est-ce pas pour vous un vrai motif de satisfaction, maître, que de pouvoir réparer aujourd'hui votre er- reur et votre injustice, et que d'acheter de ces trente mille guinées, qui ne sont d'ailleurs pas perdues, les bénédictions perpétuelles de vos douze enfants heureux ? — Assez, assez, dit maître Finewood en passant ses bras autour de mon cou. Non-seu- lement je ne t'en veux pas, Michel, de m'a- voir ouvert librement ton cœur, mais je t'en remercie , parce que tu ne m'as rien dit qui ne fût souverainement raisonnable, si ce n'est pourtant ce qui a rapport k mes trente mille guinées. Plut à Dieu que je les eusse encore , et que ton esprit, dégagé de ses étranges chi- mères, te permît d'épouser mon Annah, et de 24 526 LA FÉK ' recevoir avec sa rnain la direction de toutes mes affaires ! J'ai remarqué que tu l'avois ou- bliée dans ton plan, auquel je souscris volon- tiers, et je tirerois un bon augure de ta rete- nue si j'avois, comme hier, une dot pour elle à t' offrir ! — Ali ! maître Finewood, ne me faites pas l'injure de supposer que votre fortune puisse entrer pour quelque chose dans ma détermi- nation ! J'aime Annali comme une sœur, et je crois que c'est comme un frère aussi qu'elle m'aime. Si Annah n'étoit pas aussi riche qu'elle le fut jamais, si Annah étoit plus pauvre en- core que vous ne le pensez aujourd'hui, j'au- rois au contraire une puissante raison de plus pour lier ma vie à la sienne; mais j'ai cru m'apercevoir qu'elle éprouvoit quelque pen- chant pour Patrick, le régisseur des chantiers, qui est un beau jeune homme de bonnes mœurs et de noble caractère, bien versé dans les lettres et dans les -sciences. Patrick en est, de son côté , passionnément amoureux , et la sévérité seule de ses principes l'a empêché de vous la demander, car tout ce qu'il possède se réduit aux revenus de son petit emploi. AUX MIETTEvS. 527 Quant à moi, toutes les prétentions me sont interdites, et il faut que vous sachiez pour- quoi. Je suis marié. — Tu es marié, Michel î et avec qui donc , mon enfant ? — Avec la Fée aux Miettes. Pendant que mes paupières s'abaissoient sous le poids de je ne sais quelle lâche pudeur qui me fait redouter le ridicule, quoiqu'il n'y ait rien de plus méprisable que la dérision des ignorants, le bon maître Finewood laissoit tomber ses bras à l'abandon, en exhalant par bouffées d'énormes et lamentables soupirs , suivis d'un long et triste silence. — Avec la Fée aux Miettes ! reprit-il enfin. Que la reine des fées en soit louée , et le roi des génies aussi, et toute la brigade chimé- rique des arabian nights! C'est un mariage comme un autre , et je te prie de présenter mes baise-mains à ton épouse, quand tu la retrouveras. — Va travailler, mon cher Mi- chel, continua-t-il ; va travailler, car nous avons besoin de travailler pour rétablir nos affaires; — et ne travaille pas cependant jus- qu'à te faire du mal. 528 LA FÉi: Maître Finewood ne m'a voit rien lit Je mes malheurs et de mes dangers de la veille , que je croyois généralement connus à Gree- nock, où de pareils événements ne sont pas ordinaires ; mais j'attribuois cet oubli aux préoccupations de sa propre mésaventure. Mes camarades, qui m'accueillirent avec la même bienveillance que de coutume, ne m'en parlèrent pas davantage, ce qui me fit suppo- ser qu'on étoit convenu de cette réserve pour ne pas ramener ma pensée sur des souvenirs humiliants et douloureux , et ce procédé tou- chant enflamma tellement mon zèle à la be- sogne que je fis la journée de dix compa- gnons. Comme je me disposois à quitter le chan- tier, pensif à mon habitude et peu soucieux des allants et des venants qui se croisoient sur mon chemin, je me sentis tout à coup saisi par maître Finewood, qui m'embrassoit en- core plus tendrement que le matin, suspen- dant à peine par courts intervalles ses caresses énergiques pour donner l'essor à des excla- mations de joie mêlées confusément de phrases sans liaison , dans lesquelles il étoit impos- AUX Ml ITT ES. 529 sible de trouver le moindre sens , à moins d'avoir le secret d'OEdipe ou de Tirésias. — Remettez-vous un peu, maître, lui dis- je, et faites-moi part des nouveaux événe- ments qui vous ont rendu tant de gaieté , de manière à me procurer le plaisir d'y prendre part avec connoissance de cause. — Eh ! qui auroit le droit , s'écria maître Finewood , d'en jouir à meilleur titre que toi, qui es, ainsi que je le disois tantôt, la provi- dence visible de ma maison ! Apprends donc , mon fils , que tout ce que tu m'a vois annoncé dans une de ces illuminations soudaines où tu débites souvent, passe-moi l'expression , d'as- sez singulières rêveries , s'est réalisé à la lettre comme par enchantement. D'abord, tu n a- vois pas fait vingt pas , que ce jeune Patrick dont il a été question entre nous, instruit de la fugue de mes gens et de la catastrophe de mes guinées, est venu me demander la main d'Annah , en m'assurant du consentement de ma fille. Je ne lui ai pas fait attendre le mien , et tu seras demain de six noces à la fois , car je me montrerois ingrat en me dirigeant à l'a- venir autrement que par tes conseils. Les pré- 550 LA FÉE paratifs sont tout faits d'ailleurs, et il n'y a que six noms à changer aux contrats. Je voudrois bien inviter ton épouse aussi , et sa présence nous feroit certainement grand honneur 5 mais elle est d'une espèce par trop fugitive, et j'ai entendu dire que les fées ne se rencontroient pas facilement à domicile. — Mes vœux pour votre famille sont com- blés , répondis-je sans prendre trop garde à cette ironie que le bon homme n'avoit au- cune intention de rendre offensante.' Le reste est de peu de conséquence, et il me suffit de vous voir rentré dans la voie du parfait bonheur. — Le reste est de peu de conséquence , dis- tu? On voit bien, mon ami, que tu n'as ja- mais eu trente mille guinées , et surtout que tu ne les as jamais perdues, car c'est dans ces occasions-là qu'on en connoit tout le prix; mais si tu veux me prêter encore un moment d'attention, lu vas entendre merveille. Aus- sitôt après que Patrick m'eut quitté, j'allai me promener sur le port pour rasséréner mes sens agités à la fraîche brise du matin. La je- tée étoit comble de spectateurs attirés par une AUX MIETTES. 331 triste curiosité, qui contemploient les débris amoncelés sur le rivage par cette effroyable tempête dont les hurlements , capables de ré- veiller les morts, n'ont pas troublé ton re- pos. J'appris alors que le souhait qu'il m'étoit arrivé de proférer sans réflexion un quart- d'heure auparavant n'avoit été que trop exau- cé, et j'en sentis quelque regret. Le vaisseau de mes insignes voleurs, battu toute la nuit par l'orage, venoit de couler à fond à la vue de la rade , et depuis ce temps-là nos agiles marini,ers et nos hardis plongeurs s'étoient épuisés en efforts inutiles pour porter du se- cours à l'équipage : tout avoit péri. Comme je méditois, les pieds presque baignés par la lame, sur ces cruelles calamités de la nature , juge de mon étonnement quand je vis un barbet noir de la plus jolie espèce aborder à mes pieds, y déposer, eji secouant au vent ses oreilles humides, un de mes sacs de ma- rocco, et se remettre à la nage avec tant de rapidité que tu aurois pris son sillage pour celui d'une murène. Je n'étois pas encore re- venu de ma surprise qu'il étoit revenu , lui , de son second voyage avec un autre sac, et je 55â LA FÉE te jure qu'il n'a pas repris haleine avant de me les avoir rapportés tous six du fond de la mer. Comme je me înettois en frais de gestes et de démonstrations pour lui faire com- prendre qu'il ne me manquoit plus rien et lui épargner de nouvelles fatigues , il m'a montré tes talons en gagnant pays à la course, car je pense en vérité qu'il le connoissoit aussi bien que moi; et regarde plutôt, le voilà qui gaioppe encore vers Renfrews-Mountj , ni plus ni moins que s'il avoit entrepris de for- cer un chevreuil de Grampians ! — Je m'en doutois, dis-je en le suivant des yeux. C'est le digne Master Blatt , la perle des pages bien appris. — Le connoîtrois-tu en effet ? Je regrette davantage que tu n'aies pas été près de moi pour le retenir, car je lui de vois au moins la politesse d'une tranche de roast-beef ou d'un bon relief de pâté. — Ne vous y trompez pas , maître Fine- wood ! Master Blatt a les sentiments placés trop haut pour se laisser aller aux mièvreries des chiens du commun , et il trouve dans sa satisfaction intérieure le prix d'une action honnête. AUX MIETTES. '^^^ — Merci de moi , mon homme est reparti, reprit le maitre. Où diable va-t-il chercher les sentiments et la satisfaction intérieure d'un chien barbet? Là-dessus nous nous séparâmes , le vieux charpentier plus convaincu que jamais de ma folie, et moi réfléchissant à l'aveugle suffi- sance du vulgaire, qui se croit le droit de mé- priser tout ce que sa foible inteUigence n ex- pUque pas. XXIII. ' i Comment Michel fut introduit dans un bal de poupées vivantes . et prit plaisir a les voir danser. 'arrivai ainsi aux murs de la mai- 'sonnette , qui me parut un peu plus accessible que la veille, car il en est de no* liabitudes comme de nos études, et un esprit 536 LA FÉE patient et résolu se forme à tout par accoutu- mance. Je m'arrêtai cependant avant d'en- trer au bruit extraordinaire qui partoit de l'intérieur. Ce n'étoit rien moins qu'un con- cert vocal, dans lequel il falloit une oreille exercée pour distinguer une multitude de voix, tant leur unisson étoit parfait et leur accord harmonieux. J'avois déjà reconnu cette chanson si familière à mes souvenirs, dont le refrain se présentoit souvent à mon esprit : C'est moi , c'est moi , c'est moi , Je suis la mandragore , La fille des beaux jours qui s'éveille à l'aurore , Et qui chante pour toi ! Mais j'étois doublement empêché à conce- voir que ce thème fantasque des écoliers de Granville fût parvenu si loin , et que la Fée aux Miettes reçût une si nombreuse société , quand je me rappelai qu'elle attendoit ce jour-là quatre-vingt-dix-neuf visites. — Ce sont mes sœurs, cria-t-elle du plus loin qu'elle m'aperçut, qui n'ont pas voulu partir sans te remercier de tes munificences. Et je vis en effet au même instant les qua- AUX MIETTFS. 537 tre-vingt-dix-neuf petites vieilles s'humilier jusqu'à terre en révérences cérémonieuses et méthodiques, avec tant de régularité qu'on auroit cru qu'elles obéissoient au jeu d'un ressort commun à toute l'assemblée. J'ai as- sisté en ma vie à des spectacles bien extraor- dinaires, mais je ne m'en rappelle aucun qui m'ait jamais frappé autant que celui-là. Il n'y avoit pas une de ces aimables petites femmes qui ne ressemblât trait pour trait à la mienne de physionomie et d'ajustements , de manière qu'il auroit été mal aisé d'en faire la différence, à cela près qu'elle les surpassoit toutes par la noblesse de sa prestance et par l'élévation de sa taille , ce qui lui donnoit un air surprenant de bonne grâce et de majesté. Quand elles furent relevées sur leurs petits pieds du milieu de leurs robes bouffantes, où j'avois craint un moment de les voir dispa- roître, je m'aperçus, à parcourir des yeux la longue ligne sur laquelle elles étoient rangées, comme les tuyaux d'un orgue ou les pipeaux de la flûte de Pan, que cet avantage relatif les distinguoit également les unes des autres , de- puis la première à la dernière, dans un ordre 558 LA FÉE de décroissement insensible, mais je ne sau- rois vous en donner une idée qu'en suppo- sant une machine d'optique où l'on feroit passer devant vous la même personne vue à travers cent lentilles artistement graduées de- puis la proportion natureUe jusqu'au dernier point perceptible de réduction. La quatre- vingt-dix-neuvième de mes belles-sœurs au- roit certainement pu être offerte comme un jouet charmant à la fille cadette du roi de Lil- liput, si la dignité de sa condition l'avoit permis. Après les politesses d'usage et la conversa- tion animée sans confusion d'un cercle de femmes bien nées , on reprit la musique , oii je remarquai que leurs voixparcouroient, se- lon leurs tailles et dans les mêmes rapports , l'échelle la plus étendue des dégradations to- niques qu'il soit possible d'imaginer, sans que la délicieuse unité du chœur en fût dérangée le moins du monde, et je crois que nos sa- vants théoriciens seroient fort embarrassés de se rendre compte d'une symphonie à cent parties exécutée avec autant d'ensemble et de méthode. La soirée fut terminée par un bal , AUX MIETTES. 559 et la famille de ma femme, qui étoit douée en toutes choses^ se surpassoit dans la danse. Je ne mesentois pas du plaisir de voir se croi- ser en entrechats élégants, à la hauteur de ma tête, les coins roses de leurs bas de soie blancs ; et ces élans prodigieux qui mettroient en dé- faut la souple légèreté de nos bayadères , ne se seroient probablement pas effectués sans désordre dans un espace aussi étroit, si la puis- sance d'élasticité verticale dont elles sem- bloient recevoir l'impulsion ne les avoit pas ramenées à leur place avec une précision merveilleuse , comme la poupée des Jantoccini qu'un fil caché appelle aux frises du théâtre , et laisse retomber perpendiculairement sur sa planchette. EUes se retirèrent ensuite , après de tendres adieux, sous les pavillons que la Fée aux Miettes leur avoit fait préparer dans le jardin, et je ne les ai pas vues depuis. — Mais il est certain qu'elles reviendront demain à Gree- nock. Notre souper se passa, comme la veille , en tendres et utiles entretiens , et le sentiment de ce bien-être nouveau, qui se faisoit connoître 540 LA FÉE AUX MIETTES. à moi sous tant de formes gracieuses, me plongea peu à peu, comme la veille, dans une espèce d'extase où tout autre sentiment s'anéantit. Je ne savois plus de ma vie que ce qu'il en falloit pour me trouver heureux. — Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur ? dit la Fée aux Miettes en collant ses lèvres sur ma main. — Oui , oui, je le sais ! le bonltcur est de vivre près de la Fée aux Miettes , et d'en être aimé ! Et je me mis à sa poursuite comme la veille sans être plus habile à la rejoindre. Je me couchai , je m'endormis ; l'espace se rouvrit à ma vue, les voûtes se creusèrent au- dessus de moi comme si elles avoient voulu se perdre dans les profondeurs du ciel ; les co- lonnes de marbre et de porphyre germèrent du sein des pavés pour aller les chercher et les soutenir dans les airs ; tous les flambeaux s'allumèrent à la fois, et Belkiss parut. Elle n'y manqua jamais depuis. XXIV. ('e que Michel faisoit pour se détlotnmager quand il fut riche. lE soleil, qui commence à descendre vers l'occident, et qui n'a guère plus d'une heure maintenant à occuper le ciel, m'avertit trop bien de la nécessité de 3>42 LA FÉE mettre des bornes à mon récit, pour que j'a- buse plus long-temps j monsieur, de la pa- tience avec laquelle vous avez daigné m'écou- ter, en prolongeant l'histoire d'ailleurs assez monotone, comme toutes les histoires heu- reuses, des beaux jours dont celui de mon mariage avec la Fée aux Miettes fut suivi. Je ne vous arrêterai donc, parmi les événements de ma vie qui se rattachent à cette époque de douce félicité, qu'à ceux dont la connoissance est nécessaire pour l'éclaircissement du reste. Après l'établissement des six filles de maître Finewood, je continuai à travailler dans son chantier dont il me donna la direction, du consentement et presque du choix de tous mes camarades. Je plaçai même dans ses en- treprises quelques fonds que ma femme avoit mis en réserve pour cet usage, et dont il at- tribua l'origine , sans doute , à un héritage inattendu. Ce déploiement de capitaux fut si heureusement favorisé par les circonstances , que la fortune du maître se doubla dans le courant de l'automne ; et comme il pensoit, depuis plusieurs années, à jouir sans sollici- tude, au terme de son honorable vie, du fruit AUX MIETTES. 5A5 de ses longs travaux , il se décida bientôt , d'après les instances de sa famille , à faire passer sous mon nom , mais dans l'intérêt de notre nombreuse communauté, l'administra- tion de la maison Finewood et compagnie. Je ne vous ai pas dit que, dès le premier mois, j'avois obtenu son consentement au mariage de ses six garçons avec six jeunes filles pauvres, mais belles, sages, pieuses, et pleines d'amour pour le travail, qui enétoient adorées. Ce fut là une belle fête, car la Fée aux Miettes, qui étoit de moitié dans tous mes secrets et qui me dirigeoit dans toutes mes actions , eut l'art de doter les six brus , au mo- ment de la signature du contrat, par des voies si imprévues et cependant si naturelles, que personne ne s'avisa que j'y fusse pour quelque chose. La première se trouva un oncle mort millionnaire en Amérique, et qui n'a- voit pas plus de vingt héritiers . Le père de la seconde retourna un trésor dans son pré en déplaçant une borne, et il lui resta quelque chose quand le fisc eut pris sa part. Il en fut ainsi des antres , et les moyens dont je ne vous parle pas foisonnent en apparence dans les 3>i/4 LA FÉE romans et les comédies ; mais l'imaf^ination de la Fée aux Miettes avoit plus de ressources que les comédies et les romans, d'abord parce qu'elle avoit beaucoup plus d'esprit que les gens qui en font ; et puis , parce qu'une bonté active et inépuisable est plus ingénieuse que l'esprit. De mon côté, ma fortune s'étoit si prodi- gieusement agrandie qu'elle seroit devenue un tourment pour moi , si la Fée aux Miettes n'avoit pas consenti de bonne heure à ne m'en plus parler. Le vaisseau la Reine de Saha re- venoit tons les huit jours, comme il l'avoit promis, mais il jetoit l'ancre hors de l'hori- zon des vigies , et ne communiquoit qu'avec la Fée aux Miettes, car le peuple ne savoit plus rien de ses voyages, ou n'en parloit que par manière de risée, en disant, pour expri- mer l'incertitude ou l'erreur d'une fausse es- pérance : Quand le ^'aisseau de la reine de Saha reviendra ! Cependant il naviguoit , chargé au départ des inutiles escarboucles de nos ruisseaux , et au retour des cèdres et des cy- près — trésor plus précieux au charpentier — , que je façonnois dans mes ateliers pour la AUX MIETTES. ^^^^'^ construction du palais d'Arrachieh. lout ce que je savois de l'emploi de mes richesses, et tout ce que j'avois besoin d'en savoir, c'est qu'a y avoit peu d'infortunes à la portée de nos soins qui ne fussent promptement soula- jjëes ; c'est que des hôpitaux s'ouvroient de toutes parts pour les malades, et des hospices pour les pauvres; c'est que des villes incen- diées se relev oient de leurs ruines, et reflo- rissoient riantes aux yeux de leurs habitants consolés; c'est que la Fée aux Miettes me ré- pétoit chaque soir : Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur?— et que chaque soir je pouvois lui répondre : Oui, Fée aux Miettes , je le sais. Le reste de nos conversations, qui étoient presque toujours fort longues, surtout les jours de dimanche et de fête, où je n'étois pas obligé de paroître au chantier , rouloitsur d'importantes questions de morale, sur des laits curieux de l'histoire, et plus particuliè- rement sur l'étude des langues dont j'avois toujours fait mon plaisir. La Fée aux Miettes regardoit cette science comme le premier des liensmatériels qui unissentl'honnne à l'homme 5/46 LA FÉE dans l'état de société, et elle avoit formé pour me les enseigner des méthodes si claires et si bien ordonnées , qu'il n'y en avoit point dont les principes généraux me coûtassent plus de quelques heures d'étude, au bout desquelles tous les mots venoient se ranger comme d'eux- mêmes sous les perceptions du sens intelli- gent que ses leçons avoient développé en moi; de sorte que j'étois souvent disposé à croire qu'apprendre une langue c'est s'en souvenir, et je ne serois pas étonné que Dieu , qui a créé les hommes pour s'entendre et se servir réciproquement , eut caché ce mystère parmi ceux de notre organisation. Mais entre tous les sujets sur lesquels j'avois coutume de ramener la Fée aux Miettes , il y en avoit un qui se reproduisoit en dépit de moi à tous les événements extraordinaires de ma fortune, et vous avez pu voir jusqu'ici , monsieur, que les occasions ne me manquoient pas. — Ne seroit-il pas possible , en effet , Bel- kiss , lui disois-je quelquefois , que vous fus- siez une véritable fée ? — Bon , bon , me répondoit-elle en riant , AUX MIETTES. 3^7 un esprit de la trempe du tien auroit-il foi à des contes auxquels les enfants même ne croient plus ? Jamais fée n'a paru sur terre depuis le temps de la reine Mab. — Vous parlez sagement, continuois-je en secouant la tête comme un homme qui n'ose avouer tout-à-fait que sa conviction n'est pas complète, mais je ne puis me persuader que ma vie soit conforme au train ordinaire des choses, et qu'il n'y ait pas un peu de surna- turel dans vos aventures et dans les miennes. J'avois résolu d'abord de ne plus vous inter- roger sur- ce chapitre, et je vous prie de croire (|ue je ne le ferois point si cette idée ne me poursuivoit parfois de manière à me faire craindre pour ma raison. — J'ai des remèdes surs, reprenoit-elle alors sans rien perdre de sa gaieté, pour gué- rir plus tôt que tu ne crois tes inquiétudes d'esprit. Tu peux donc te livrer sans danger à tes illusions , tant qu'elles ne seront qu'heu- reuses, et je ne sais si le secret de la philoso- phie n'est pas là. Quel grand mal y auroit-il à t'imaginer que je suis réellement une intel- ligence favorisée de quelque supériorité sur 54^8 LA FÉE ton espèce, qui s'est attachée à toi par estime pour tes bonnes qualités, par reconnoissance pour tes bienfaits, et peut-être môme par ce penchant invincible de l'amour dont il pa- roît, au témoignage des livres saints, que les anges du ciel ne sont pas exempts ? Ces al- liances sympathiques de deux natures inégales sont possibles , puisque la religion les recon- noît , et que la raison purement humaine qui discute tout, parce qu'elle ne discerne rien clairement, ne sauroit en contester quelques exemples fort rares à la vérité, mais qui se sont établis dans nos créances, sur la foi des hommes les plus éclairés et les plus vertueux. Pourquoi cette amitié supérieure n'auroit- elle pas multiplié autour de toi quelques faits apparents dont le résultat bien réel devoit être d'éprouver ta patience et ton courage , de plier ta vie par un exercice continuel à la pratique de la vertu , et de te rendre graduel- lement digne de parvenir à une destinée plus élevée dans la vaste hiérarchie des créatures ? N'as-tu pas remarqué que les vaines sagesses de l'homme le conduisent quelquefois à la folie ? Et qui empêche que cet état indéfinis- AUX MIETTES. 5^9 sable de l'esprit, que l'ignorance appelle fo- lie, ne le conduise à son tour à la suprême sagesse par quelque route inconnue qui n'est pas encore marquée dans la carte grossière de vos sciences imparfaites ? Il y a des énigmes dans ta vie; mais qu'est-ce que la vie elle- même si ce n'est une énigme? et on ne voit pas que personne soit bien pressé d'en cher- cher le mot. Je te réponds que l'explication de ces difficultés t'arrivera un jour, si Dieu le permet ; et si ce dessein n'entroit pas dans les vues de son éternelle prudence, tu aurois beau t' efforcer de les débrouiller sans lui. Ne t'alarme donc \Aus de celles de ces impres- sions que tu ne peux comprendre ; accepte avec reconnoissance et goûte avec modéra- tion ce qu'elles ont d'agréable ; remets au temps, plus savant que toi, l'interprétation des difficultés qui t'embarrassent, et attends dans la sincérité d'un cœur simple que le mys- tère s'en éclaircisse. Quand elle a voit parlé ainsi, nous nous mettions ordinairement à la prière, et, de préférence , à cette prière d'effusion et de sen- timent que les langages impuissants del'homme 530 LA FÉE essaieroient inutilement d'exprimer par des mots , communication vive , affectueuse et puissante avec le monde invisible , épanche- ment de résignation et de confiance dont l'hu- milité nous exalte au-dessus de toutes les gran- deurs du siècle, révélation intime d'une âme qui se cherche, qui s'étudie, qui se coiînoît, et qui pressent d'une conviction inaltérable son infaillible immortalité. D'autres fois la Fée aux Miettes prenoit la Bible , ou quelques belles productions de la philosophie et de la poésie antiques, et m'en lisoit des passages dans la magnificence naïve de leurs langues originales, en les développant, tantôt dans ces langues mêmes, tantôt dans celles des modernes, car les faciles travaux auxquels elle n'avoit cessé d'accoutumer agréa- blement mon esprit, ne tardèrent pas à me mettre en état de les entendre aussi distincte- ment que la mienne. Et lorsqu'elle avoit fini, je me disois en moi-même : Il est incontestable que la Fée aux Miettes est une de ces intelligences supé- rieures dont elle vient de me parler, et dont il n'est pas permis de mettre l'existence en AUX MIETTES. Ô6\ doute, à moins de contester outrageusement au créateur la puissance de faire quelque chose qui vaille mieux que l'homme j elle n'est certainement pas du nombre de celles que Dieu a maudite^, car toutes ses actions et tous ses enseignements semblent n'avoir pour objet que de le faire aimer davantage. Il n'y a pas d'ailleurs de plus savante, de plus digne et de meilleure femme. C'est seulement grand dommage qu'elle soit si vieiUe et qu'elle ait de si grandes dents. — Mais, reprenois-je aussi- tôt, on n'a pas à se plaindre de sa destinée quand on passe les nuits à vivre d'amour avec Belkiss, et les jours à étudier la sagesse avec la Fée aux Miettes. XXV. Comment la Fée aux Miettes envoya Michel a la rechcrthe de la mandra{;ore qui chante, et comment il finit de Tépouscr. IX mois entiers s'écoulèrent dans cet enchantement sans qu'il perdît rien de son ivresse. Un soir pourtant la phy- sionomie de la Fée aux Miettes exprimoit un 55>4 LA FÉE sentiment de mélancolie dont j'avois cru sui- vre depuis quelques jours les développements, et qui méloit dès lors un léger trouble à mon bonheur , quoique j'eusse commencé par l'at- tribuer à quelque savante préoccupation ; mais il n'y avoit plus moyen de s'y tromper. Elle souffroit, et je pensai même, à l'abatte- ment de ses yeux rougis , qu'elle devoit avoir pleuré. — Ma bonne amie , lui dis-je au moment où elle se disposoit à me quitter, je n'ai ja- mais usé du droit de commandement que le mariage me donne sur vous, et que vous prenez la peine de me rappeler souvent. J'es- père donc que vous me pardonnerez de le faire valoir aujourd'hui pour l'unique fois de ma vie. Quoique je sois moins exercé que vous à lire dans les cœurs, le votre a peu de replis où je ne me sois fait une douce étude depénétrer pour y surprendre vos désirs ou vos chagrins, et je sais aujourd'hui positive- ment qu'il me cache un secret amer. Ce se- cret, j'avois quelque titre peut-être à l'obte- nir de votre tendresse ; et puisqu'elle me l'a refusé jusqu'ici , je l'exige de votre soumis- sion . AUX MIETTES. 355 — Tu m'as deviné, dit-elle en me tendant la main , et tu sauras ce que tu me demandes, puisque telle est ta volonté, quoiqu'il en coûte à mon amitié de tourmenter la tienne d'une émotion inutile. Apprends, mon pauvre Mi- chel, qu'il me reste peu de temps à passer près de toi , et que toute la sagesse dont tu me crois armée contre le malheur n'a pu ré- sister à la cruelle idée de notre séparation. Voilà mon secret. — Notre séparation , Fée aux Miettes ! Ah ! je n'y survivrois pas ! Mais qui pourroit nous séparer ? — La mort, Michel! L'n horoscope fatal m'a menacée au berceau de n'être heureuse que pendant un an de l'affection d'un époux , et le sixième de ces mois , qui ont fui comme des jours, vient d'expirer aujourd'hui. — Les horoscopes sont menteurs, et votre âme se trouble sans raison. — Les horoscopes de ma famille n'ont ja- mais menti. — Celur-là mentira, s'il a dit que la mort fût capable de nous désunir, car je ne vous quitterai pas. Toute ma vie est en vous. Fée 356 LA FÉE aux Miettes, et votre seule compassion pour ma solitude et pour ma misère m'a forcé à la supporter sans découraffement et sans dégoût. Que ferois-je après vous dans ce monde qui m'est étranger, au milieu des hommes qui ne me comprennent pas , et dont les tristes sciences m'ont rebuté de tous les bonheurs dans lesquels vous n'entrez pas pour quelque chose ? Je vivrois parmi eux comme le pros- crit auquel l'eau et le feu sont interdits par des lois féroces, et qui n'a pas même un cœur ami où épancher le sien. — Au nom de Dieu, Fée aux Miettes , vous qui connoissez tous les secrets de la terre , et si je ne m'abuse , une partie de ceux du ciel , trouvez un moyen de déjouer cet oracle cruel, ou du moins de m'en faire partager la rigueur , sans réduire mon désespoir à une extrémité qui nous sépareroit pour toujours !... — Un moyen ! mon ami , dit la Fée aux Miettes vivement émue, il ven a un peut-être! Mais comment prescrire à ton âge sensible et passionné, surtout quand on a le mien, une pareille obligation ? Ne t'impatiente pas , Michel, et laisse-moi parler. L'horoscope di- AUX MIETTES. 557 soit encore que si mon mari m'aimoit assez pour achever cette année d'épreuve sans que son cœur battît de l'amour d'une autre femme, et qu'il conçût un autre bien que d'être à moi, l'homme qui m'appartiendroit ainsi par la plus vive et la plus fidèle des sympathies , ne manqueroit pas de trouver, avant que l'année s'accomplît, le spécifique admirable qui pro- longeroit mon existence en me rendant ma jeunesse. — Et je redeviendrois Belkissî Je me renversai sur ma chaise en couvrant mes yeux de mes mains. — Oh ! ma bonne amie, qu'avez-vous dit... et qu'avez-vous fait?... C'est Belkiss qui nous a perdus ! . . . — Que parles-tu de Belkiss , insensé ? Bel- kiss , c'est moi ! . . . — Hélas ! le sommeil m'en a donné une autre, et j'ai inutilement cherché dans votre science un préservatif contre les délices de cette dlusion ! Absorbée dans les souvenirs de votre jeunesse, vous n'avez pas voulu com- prendre le crime de mon bonheui-. La Bel- kiss de ce funeste portrait m'a inspiré un 23 558 LA FÉE amour adultère qui me rend indigne de vous sauver ? — Est-ce tout ? dit la Fée aux Miettes en souriant, et n'ai-je point d'autres rivales ? — Une rivale à Belkiss , grand Dieu ! Bcl- kiss elle-même n'est pas la vôtre, car je ne suis pas complice du démon de mes songes, n'est-il pas vrai ?. .. — Et ce n'est pas ma faute si elle revient toujours, toujours! quand je me suis défendu depuis six mois de regarder son portrait ! — Calme donc ton cœur, Michel, car, je te le répète encore , l'amour que tu ressens pour Belkiss e^t un .'•entiment dont je ne jouis pas moins que de ton ancienne et constante ami- tié pour la vieille Fée aux Miettes ; et bien loin d'en être jalouse, comme tu le crains, je m'en trouve doublement heureuse. Ainsi rien ne s'oppose au succès de mes espérances, mon cher enfant, si tu te sens capable d'arriver au coucher du soleil de la Saint-Michel prochaine, sans ouvrir ton âme à une autre passion , et sans y laisser pénétrer le moindre regret des engagements qui m'ont soumis ta vie. — Exigez de moi , Fée aux Miettes , une AUX MIETTES. 559 promesse en apparence plus difficile à tenir, et qui ne me coûtera pas davantage ! Ce que vous me demandez pour six mois, je vous le jure pour toujours ! — J'en fais mon affaire une fois que ce pre- mier terme sera passé , répondit la Fée aux Miettes ; mais je crains qu'il ne te mette à des épreuves plus dangereuses que tu ne le sup- poses. Il faut aller cbercher ce spécifique au loin, puisque j'ignore moi-même en quel lieu la sagesse de Dieu Fa placé ; tu es jeune et hien jeune ; ta figure et ton air f croient hon- neur à un prince ; le costume de voyage que je t'ai fait préparer annonce tout autre chose qu'un simple charpentier ; et quoique tu n'aies pas vu le monde, tu t'y feras remarquer toutes les fois que tu y paroîtras, parce que tu as deux qualités précieuses dont le meilleur ton possible n'est que l'express-ion convenue, une bienveillance universelle et une parfaite modestie. Les pays que tu vas parcourir sont remplis de femmes aimables et belles dont l'accueil exigera de toi, si tu ne veux passer pour rustique et grossier, un juste retour de politesse, et même de sensibilité. Tu seras 560 LA FÉE aimé, Michel, et l'amour demande l'amour. Il l'impose quelqueiois. Ajoute à cela, mon ami, que je ne t'accompagne pas, et que ces entretiens graves et tendres oii j'ai de temps en temps raffermi ton ame dans ses incerti- tudes, manqueront à tes soirées solitaires. Bien plus , pendant tout ce temps-là tu ne re- verras pas Belkiss , dont les visites nocturnes ne s'égarent jamais loin du toit conjugal , et tu n'auras pour te consoler que la conversa- tion muette de son portrait. — Je n'en ai pas même besoin, répliquai-je vivement. Ses traits et les vôtres sont assez empreints dans mon cœur pour ne s'en effacer jamais. Les dangers dont vous pensiez m' ef- frayer m' alarment si peu d'ailleurs que je croirois commencer à être coupable si je pen- sois à me prémunir contre eux. Vous garderez le portrait de Belkiss, ajoutai-je en lui présen- tant le médaillon ; et si vous voulezjeter quel- que charme sur notre sépar-ation passagère, c'est le vôtre que vous me donnerez. — Tu les conserveras tous les deux , s'écria la Fée aux Miettes, et ce sera trop de bonheur pour moi qu'un regard de toi ton? les jours \l'X MIETTES. 56i SOUS la forme disgracieuse que les ans m'ont donnée ! Mais tu n'as donc pas remarqué qu'en faisant jouer le ressort dans le sens op- posé , on découvroit l'aiftre face de ce médail- lon ? — Vois plutôt ! C'étoit effectivement le portrait de la Fée aux Miettes, et j'y appliquai mes lèvres avec ardeur. — Enfant! reprit-elle, pauvre, mais digne créature qu'une méprise de l'intelligence qui préside à la distinction des espèces a malheu- reusement laissé tomber pour un petit nom- bre de jours dans le limon de l'homme, ne te révolte pas contre l'erreur de ta destinée ! je tè reconduirai à ta place ! Et puis , comme si ces paroles lui étoient échappées par distraction, elle revint au sujet de mon entreprise et aux dispositions de mon voyage. — Il n'y a pas de temps à perdre, dit-elle, car je sens que l'horrible crainte de te perdre pour jamais achevoit déjà de miner mes or- ganes affoiblis. Les heures me vieillissent plus depuis quelque temps que ne faisoient les an- nées , et je ne serois pas surprise d'avoir don- 562 LA FÉE né carrière devant toi à quelques idées privées de sens , comme les vagues rêveries des vieil- lards. — Il n'en est rien , ma bonne amie, mais je suis prêt à vous obéir, et je crois que je serois déjà parti , quoique l'heure soit peu favorable sans doute aux recherches que vous avez à m'ordonner, si vous m'aviez fait con- noître le spécifique dont vous attendez votre guérison. Il faudra qu'il soit bien difficile à conquérir s'il m'échappe ! — Eh ! seroit-il vrai, Michel, que j'eusse oublié do te le nommer ! C'est la mandra- gore qui chante ! — La mandragore qui chante ! dites-vous ? pensez-vous, Fée aux Miettes, qu'il y ait des mandragores qiÀ chantent, ailleurs que dans les folles ballades des écoliers et des compa- gnons de Granville ? — Une seule, mon cher Michel, une seule, et son histoire, que je te raconterai un jour, est une des plus belles de l'Orient, puisqu'elle se lit dans un des livres secrets de Salomon. C'est celle-là qu'il faut trouver. — Bonté inépuisable du ciel ! m'écriai-je, dai- AUX MIETTES. 563 gnez me secourir dans cette déplorable extré- mité ! Comment trouver en six mois la man- dragore qui chante , dont la Fée aux Miettes disoit tout à l'heure qu'elle ne savoit pas elle- même en quel lieu la sagesse de Dieu l'avoit placée , et qu'on cherche inutilement depuis le règne de Salomon ! — Ne t'épouvante pas de cette difficulté ! La mandragore qui chante se présentera d'elle-même à la main qui est faite pour la cueillir^ et tu serois arrivé sans succès au dernier moment de ton généreux exil ^ le der- nier rayon du soleil de Saint-Michel seroit près de s'éteindre dans le crépuscule, à l'ho- rizon du monde le plus reculé où tes voyages puissent te conduire, jusque dans ces glaces du pôle où jamais une fleur ne s'est ouverte aux clartés des cieux, que la mandragore qui chante s'épanouiroit fraîche et vermeille sous tes doigts, si tu n'as cessé de m'aimer, et te répéteroit sur un mode inconnu de la terre ce refrain de ton enfance : C'est moi , c'esl moi , c^esi moi î Je suis la Mandrajjorc , La fille (les beaux jours qui s'éveille à l'aurore , El qui cliantc pour toi. 56-4 LA m:e Alors tu n'auras plus à Le soucier, notre destinée sera complète , et nous ne tarderons pas à nous revoir. — Attendez, dis-je à la Fée aux Miettes, qui se disposoit à gagner son appartement, selon l'usage , après cette allocution ; je ne vous ai jamais contrariée sur les petits arran- gements de notre ménage, depuis que vous nous séparez tous les soirs par une porte si hermétiquement close que je ne croirois pas perdre au change en donnant l'ile de Man pour enrichir mes ateliers de l'ouvrier qui l'a faite. Aujourd'hui c'est autre chose. Je vous quitte pour long-temps peut-être, et je vous quitte abattue et souffrante : c'est vous qui me l'avez dit. L'heure de mon départ sonnera long-temps avant votre réveil, et je partirois malheureux si je m'éloignois de vous inquiet de votre santé , sans avoir reçu votre baiser d'adieu et votre bénédiction. Ne fermez pas cette porte, Fée aux Miettes; j'ai besoin de vous entendre respirer, et de m'en- dormir, assuré du calme de votre sommeil. La porte resta ouverte et bien m'en prit , car l'inquiétude qui m'obsédoit m'empêcha AUX MIETTES. 56o de m'assoupir. Peu de minutes s'écouloient que je ne descendisse de mon lit pour venir, d'un pied f urtif , prêter Toreille au souffle de la Fée aux Miettes ; à mesure que mes incur- sions me ramenoient plus près d'elle, il me paroissoit plus irrégulier et plus agité. Je crus même entendre une foible plainte et deviner le mouvement d'un frisson. Je me dis : — Si elle avoit froid ! — La draperie qui la couvre est si légère , ajoutai-je en la soulevant; et elle retomba sur nous deux. La Fée aux Miettes se réveilla. — Que se passe-t-il donc de nouveau dans votre esprit, Michel? dit-eUe en me repous- sant avec plus de force que je n'en attendois de ses petites mains. Je ne serois pas plus étonnée d'apprendre que l'innocente colombe s'est métamorphosée en pie effrontée ! Avez- vous oublié les conditions de notre mariage et les réserves que j'y ai mises, ou vous ima- ginez-vous qu'il puisse arriver un temps où les princesses de ma maison dérogeront jus- qu'aux brutales amours de la populace hu- maine ? Rendez grâce à la nuit qui vous dé- robe la rougeur que votre audace vient de 566 LA FÉE faire monter à mon front, car il m'est avis qu'elle vous forceroit à mourir de repentir et de honte!... — Eh ! mon Dieu, Fée aux Miettes !... Ex- cusez ma témérité en faveur de son motif ! C'est seulement que j'ai pensé que vous aviez froid , en vous entendant grelotter sous votre couverture comme un jeune oiseau qui n'a pas encore poussé ses premières plumes, quand une brise du matin court en sifflant sur son nid, pendant que sa mère est allée à la picorée dans les halliers. Si vous n'aimez pas assez votre pauvre Michel pour dormir sans défiance à côté de lui, je suis prêt à vous quitter ; mais ne m'expliquierez-vous pas au- paravant comment il se fait que vous soyez dans votre lit presque aussi grande que moi ? — Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle; c'est que je me déploie. — Cette chevelure aux longs anneaux qui flot\.e sur vos épaules , Fée aux Miettes , vous l'avez j usqu'ici cachée à tous les yeux ! — Oh! que cela ne t'étonne pas, dit-elle; c'est que je ne voulois la laisser voir qu'à mon rnari . AUX MIETTES. 567 — Ces deux grandes dents qui vous déparent un peu au jour, Fée aux Miettes, je ne les retrouve pas entre vos lèvres fraîches et par- fumées. — Oli ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle ; c'est que c'est une parure de luxe qui ne con- vient qu'à la vieillesse. — Ce trouble voluptueux , ces délices pres- que mortelles qui me saisissent auprès de vous, Fée aux Miettes, je ne les avois jamais éprou- vées avec votre permission que dans les bras de Belkiss ! . . . — Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle ; c'est que la nuit tous les chats sont gris. — Ces explications , Fée aux Miettes , je les avois rêvées une autre fois, ou je les rêve maintenant. — Oh! que cela ne t'étonne pas, dit- elle; tout est vérité, tout est mensonge. La Fée aux Miettes ne me repoussoit plus , et je m'endormis le front caché sous ses longs cheveux , comme il me sembloit m'endormir dans mes songes des nuits précédentes sous les longs cheveux de Belkiss. Je ne me réveillai qu'au bruit de la cloche 568 LA FÉE AUX MIETTES. du chantier qui m'annonçoit ce jour-là l'heure de mon départ pour un long voyage , et ma vieille femme étoit accroupie déjà auprès de la bouilloire à terminer les préparatifs d'un déjeuner plus substantiel qu'à l'ordinaire. Un moment après, je l'embrassai tendre- ment, et je gagnai les hauteurs de la mon- tagne pour me mettre à la recherche de la mandragoi'e qui chante. XXVI. Le dernier et le plus court de la narration de Michel , qui est par conséquent le meilleur du livre. mon Iliade vous a coûté beaucoup d'ennui, monsieur, ne craignez pas que je mette votre patience à une nouvelle épreuve par la longue narration de mon Odys- 570 LA FÉE sée. Ce n'est pas qu'elle n'ait été féconde en aventures extraordinaires dont la connoissance pourroit servir en temps et lieu à l'instruction des hommes de bonne foi ; mais il faudroit pour cela qu'elle fût racontée dans une langue plus naïve et moins spirituelle que la nôtre , chez un peuple qui jouisse encore de son ima- gination et de ses croyances, etje me propose bien de le faire un jour, si je découvre ce soir la mandragore qui chante. Vous voyez main- tenant qu'il me reste peu de temps à m'assu- rer de son existence , qui est la condition né- cessaire de la mienne. Il me suffira de vous dire que j'erre depuis six mois à travers des plaines de mandragores, qui relèvent toutes de quelque châtellenie peuplée des plus jolies femmes de la terre, et que je n'ai trouvé nulle part ni une mandra- gore qui chantât, ni une femme qui me fît oublier l'amour de la Fée aux Miettes. Une semaine s'est à peine écoulée que je me retrouvai aux portes de Glascow , mêlé à un groupe ô^herbalistes ^ qui cherchoient des simples. ' Il est probable que Michel se sert îci de ce vocable anj^lois , AUX MIETTES. 571 — Monsieur, dis-je en m' adressant à celui de ces curieux dont l'air rogue et suffisant an- nonçoit le mieux un savant prof es , oserois-je vous demander si vous savez où je pourrois me procurer la mandragore qui chante ? — Mon ami, me répondit-il en me tàtant le pouls , elle est infailliblement , si elle existe quelque part , à l'hospice des lunatiques , où ce garçon va vous conduire. Et c'est depuis ce jour qu'on m'y retient prisonnier sans contrarier mon projet, puis- que les mandragores n'y manquent pas... Mais je vous le demande, monsieur, n'avez- vous rien entendu, et ne vous semble-t-il pas qu'une harmonie exqui-^e court en murmurant sur ces fleurs mourantes, avec le dernier rayon du soleil horizontal ? Adieu , monsieur , adieu ! — Et Michel m'échappa pour courir à ses mandragores. parce qu'il sait que le mot françois herboriste est un horrible bar- barisme. — Note de r Editeur. — 372 LA FÉE AUX MIETTES. Dieu me préserve , infortuné , dis- je en me frappant le front de la main , et en m'élançant dans l'avenue sans regarder derrière moi, Dieu me préserve d'être témoin de ton déses- poir quand le dernier de tes prestiges s'éva- nouira ! COlVfCLUSIOlSf. Qui n'explique rien et qu'on peut se dispenser de lire. 'atteignois à ce portique élégant qui 's'ouvre sur le quai de la Clyde quand un homme roide et sévère, habillé de noir de la tête aux pieds, me retint par le bras 2^ o7A LA FKE avec un mélange de politesse et d'autorité. Je le saluai ; il me répondit d'une foible incli- naison de tête, et reprit sa pose inflexible en cillant un œil solennel, et en puisant large- ment du tabac d'Espagne dans sa tabatière d'or. — Monsieur est probablement philantrope ? dit-il. — Je ne sais pas ce que c'est , monsieur , lui répondis-jC; mais je suis homme. Il prit lentement sa prise de tabac pour se , dispenser d'une explication dont il ne me croyoit plus digne. — J'ai supposé que monsieur appartenoit à la profession, reprit-il, parce que je l'ai vu s'entretenir long-temps avec un misérable monomane qu'on nous amena ces jours der- niers, et qui est travaillé d'un diable bleu foj't étrange. Il a pour lubie .spéciale de s'enquérir à tout venant d'une mandragore qui chante. Or monsieur n'est pas sans savoir que cette plante, qui est Vatropa mandragom de Linné, est dénuée , comme tous les végétaux, des or- ganes qui servent à la vocalisation. C'est une solanée somnifère et vénéneuse , comme un AUX MIETTES. O/ O grand nombre de ses congénères , dont les propriétés narcotiques , anodines , réfrigé- rantes et hypnotiques, étoient déjà connues du temps d'Hippocrate. On l'emploie utile- ment contre la mélancolie , les convulsions et la goutte, et je l'ai vue héroïquement résolu- tive en cataplasme dans les engorgements, les squirres et les scrofules. Ce que je puis assu- rer , c'est que le suc de sa racine et de sa par- tie corticale est un éméto-cathartique puis- sant, mais dont on ne fait guère usage qu'avec des malades de peu d'importance, parce qu'il occasione plus souvent la mort que la gué- rison. — En vérité ! m'écriai-je en croisant les bras, pendant qu'il me retenoit fermement par un des boutons de mon habit. — Ce qui a occasione, ajouta-t-il en sou- riant avec une dignité dédaigneuse , l'erreur de ce pauvre garçon, c'est une sotte supersti- tion de ces ignorants d'anciens , qui s'est per- pétuée à travers les ténèbres du moyen âge , . et dont le bas peuple n'est pas encore entiè- rement désabusé. On croyoit, avant les pro- grès hnmenses qu'a faits de nos jours la mé- 5TG LA FÉE decine pliilosopln({ue et rationnelle , que la mandragore formoit des cris plaintifs quand on l'arrachoit delà terre, et c'est pour cela qu'il étoit recommandé à ceux qui tentoient cette pe'rilleuse opération de se boucher exac- tement les oreilles pour n'être pas attendris ; ce qui sembleroit indiquer à la vérité que ces cris passoient pour être modulés selon les règles de l'harmonie. Nous tenons ceci pour une aberration capitale, en faveur de laquelle on s'appuieroit en vain de l'opinion d'Aris- tote, de Dioscoride, d' Aldrovande , de Geof- froi Linacer, de Columna, de Gessner, de Lobelius, de Duret, et d'une foule d'autres grands hommes , depuis que nous avons re- connu qu'il n'y avoit point d'absurde folie dont on ne pût trouver l'origine écrite dans un livre de science. — Voilà, par exemple, un fait, répliquai- je, dont je suis parfaitement convaincu. - Je m'en doutois à l'attention que vous portez à mon discours, continua-t-il en me serrant le bouton d'une manière irrésistible. :^t en effet, monsieur, comment la mandra- gore chanteroit-elle, puisque nous savons que AUX MIETTES. Ôi l la fonction mécanique du chant s'exécute vii- tuellement par l'office de la membrane trico- thyroïdienne , ou , pour m'expliquer avec beaucoup plus de précision et de clarté, dans l'espace qui est compris entre les ligaments thyro-aryténoïdiens, i^etenez bien cela, je vous prie , de sorte que Galien assimiloit la glotte, qui est une ouverture supérieure du larynx, à un instrument à vent, bien qu'elle ne présente pas exactement toutes les condi- tions que réclame la composition d'une flûte à bec, et moins encore celles d'un instru- ment à embouchure. Le savant M. Ferrein , qui est si célèbre dans le monde , a voulu y voir un instrument à cordes, mais cette opi- nion est abandonnée depuis les découvertes des physiologistes modernes qui en ont fait dé- finitivement un instrument à anche. M. Geof- froy-Saint-Hilaire, que vous pouvez connoître, démontre même fort agréablement que cet instrument est à deux fins, et qu'il fait très- bien tour à tour , moyennant les dispositions requises, la partie de clarinette et celle de flûte traversière ; d'où il a tiré riieureiise dis- tinction des voix anchées et des voix flûtées , 578 LA b'ÉE qui est maintenant la seule reçue dans les cours d'anatomie et dans les chœurs de l'O- péra. Le grammairien Court de Gëbelin , pé- dant frotté de racines et d'étymologies , mais fort peu versé d'ailleurs dans les sciences mé- dicales j est le seul qui ait défini la voix un instrument à touches dont le clavier est dans la bouche de l'animal, et auquel le larynx sert de tuyau, et le poumon de soufflet; ce qui est assez satisfaisant pour l'articulation, mais ce qui n'explique nullement , comme vous voyez, le phénomène phonoïque. Les ignorants se mettent encore plus à leur aise , en prétendant que la voix est tout bon- nement un instrument sui generis dont les effets se produisent comme il plaît à Dieu. C'est un système qui fait pitié. Or il est inu- tile de vous rappeler, monsieur, que l'analyse la plus scrupuleuse n'a jamais fait découvrir, ni dans le calice monophylle et turbiné , ni dans la corolle pentapétale et campanuliforme de la mandragore, l'ombre d'une glotte et d'un larynx, et qu'elle manque essentielle- ment de membrane trico-thyroïdienne et de ligaments thyro-aryténoïdiens. . . \UX MIETTES. 579 — C'est probablement pour cela , dis-je , que la mandragore est muette ? — Il n'y a pas de doute. Comme le sujet actuel est plilegmatique , doux et malléable d'inclinations, et inepte de nature, il est dif- ficile déjuger de la méthode curative qu'on pourra lui appliquer avant de l'avoir vu dans le paroxisme qui va succéder à ses hallucina- tions. Le plus sûr sera d'y procéder graduel- lement , en commençant par les affusions d'eau glaciale sur l'occiput et l'épigastre, et en passant de là aux sinapismes , aux épispas- tiques et aux moxas,sans négliger, comme de raison , un fréquent usage de la phlébotomie jusqu'à syncope. Si l'érétisme persiste, nous avons l'usage des ceps, des poucettes, du gi- let de force et du maillot... — TNe me retiens pas, bourreau, m'écriai- je en laissant mon bouton dans ses mains de cannibale, et en franchissant les grilles aussi brusquement que si j'avois eu tous les chiens de l'île de Man à mes trousses. — Il faut que vous soyez bien mal avisé , con- tinuai-je en parlant au concierge presque sans m'arrêter , pour ne pas exercer une sur- 580 LA FÉE veillaiice plus attentive sur les plus dangereux de vos prisonniers! L'égalité, si vainement cherchée par les hommes , seroit-elle une chi- jnère aussi à la maison des fous ? — De qui parle monsieur? répondit grave- ment le concierge. — De qui ? maître Cramp , de qui? pouvez- vous le demander ? de cet horrible homme noir dont je ne me suis délivré que par mi- racle ! ISe voyez-vous pas qu'il sortiroit s'il le vouloit ? — Cela ne dépend que de lui, reprit maître Cramp. C'est un fameux médecin de Londres qui est venu faire des observations philantro- piques dans notre maison de Glascow, pour les appliquer au perfectionnement de la science et à l'amélioration du sort de tous les malades des trois royaumes . O le plus sage des hommes , ô Tobie, qui me rendra la sibilation plaintive de votre Ula burello? — Oui, monsieur, il n'y a rien de plus AUX MIETTES. 58^ vrai, medisoitle lendeiiiain Daniel Caiiieroii, tandis que je l'ëcoutois la tête appuyée sur ma main et le coude appuyé sur mon oreiller; le lunatique avec lequel monsieur a bien voulu s'entretenir hier si long- temps ;, a disparu quelques minutes après , et tous les gardiens ont passé la nuit à sa recherche. — Il se sera évadé, Daniel, et j'en remer- cie le ciel. Le voilà quitte, le pauvre Michel, du gilet de force, du maillot, des ceps, des poucettes, de la phlébotomie, des moxas, des épispastiques, des sinapismes, des affusions d'eau glacée, et des éméto-cathartiques ! — Evadé, monsieur? et comment s'évade- roit-on de la maison des lunatiques, à moins de s'évader par l'air, comme le disent ses ca- marades, qui prétendent l'avoir vu se balan- cer un moment à la hauteur des tourelles de l'église catholique, avec une fleur à la main, et chantant d'une manière si douce qu'on ne savoit si ces chants provenoient de la fleur ou de lui? — C'étoit delà fleur, Daniel, ne t'y trompe pas, quoique je comprenne à merveille que tu tombasses dans cette méprise, en te souvenant 582 LA FEE que les fleurs n'ont point de ligaments thyro- aryténoïdiens, si tu l'avois jamais su par ha- sard.— Mais écoute, ajoutai-je pendant que j'achevois de jeter quelques mots sur mes ta- blettes ; écoute , Daniel , tu sais lire , et ce fu- neste avantage de l'éducation ne t'a fait perdre aucun de ceux de ton intelligence naturelle. Va au port de Clyde, mon garçon; prends une bonne place pour Greenock sur le Calé- donian, ou sur V Ayr, ou sur le Fingal ; sa- lue de ma part en passant le vieux rocher de Balclutha où Wallace planta son drapeau , et rapporte-moi demain les informations que tu auras recueillies sur ces notes que j'ai rédigées de façon à ne pas embarrasser ton esprit. — Ecoute encore , Daniel , prends de l'or, et ne manque pas de finir tes courses chez mistress Speaker, et d'y souper d'un hon ptarmigan de montagne, arrosé devin de Porto. Quant à moi, je t'attendrai en dormant, parce que c'est la meilleure de toutes les manières de passer sa vie dans une grande ville. Je m'éveillois à peine en effet, quand Da- niel s'arrêta le lendemain au pied de mon lit, à la même heure et dans la même position , AUX MlETTt:S. 58o en tournant dans ses mains son bonnet de loutre. — C'est toi , Daniel ! assieds-toi , lui dis-je , et procédons par ordre. Michel est-il arrivé à Greenock ? — Il n'y a pas d'apparence , monsieur, à moins que les fées auxquelles les bonnes gens de Glascow attribuent sa délivrance ne l'aient rendu invisible. Il n'y a personne à Greenock qui ne s'en souvienne, personne qui ne le re- grette , qui ne le plaigne et qui ne l'aime ; et personne ne l'a revu. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il est parti de Greenock il y a six mois, en laissant la direction et les profits de ses chantiers à la famille de maitre Fine\yood, et qu'il n'a donné depuis aucune de ses nou- velles. On craint qu'il ne soit mort, et on pleure. — Tu as fait sagement, Daniel, de ne pas affliger les Finewood de l'idée humiliante de sa détention à la maison des lunatiques. Le souvenir d'une honte non méritée qui s'at- tache au nom d'un ami nous est quelquefois phis pénible encore que sa perte. Mais tu ne m'as rien dit de l'intérieur de cette république de cliarpentiers ? :)8^ LA 1 JiE — C'est un charme que de la voir. Ils ui'oiit fait asseoir à leur table, monsieur, et je vous jure qu'il n'a jamais rien existé de pareil , même dans nos clans des Higlands , depuis le temps des patriarches. Représentez-vous le père Fine^YOod et sa fennne entourés de leurs six filles, de leurs six gendres, de leurs six fils, de leurs six brus et de leurs douze petits enfants pendus à la mamelle de leur mère , car toutes les filles de maître Finewood ont eu le même jour, au bout de neuf mois^ un petit garçon qui s'est appelé Michel , et tous ses fils, un mois plus tard, une petite fille qui s'est appelée Michelette 5 mais ce qui peut passer pour un véritable miracle de nature , c'est qu'il n'y a pas un des marmots qui ne porte sur le sein gauche une jolie fleur des bois, si vivement enluminée en sa couleur, que la main s'étend involontairement pour la cueillir. Il faut que ce soit un phénomène bien rare, puisque le même signe ne se re- trouve que sur un autre enfant de Greenock, et peut-être de toute la Grande-Bretagne. C'est aussi un garçon, né, dit-on, au même instant que les autres, et qui est le fils d'une AUX MIETTES. 585 certaine Follv Girlfrée et du maître du calfat. — Ce qui m'ëtonneroit;, Daniel, c'est que, familier comme tu l'es avec les plantes de mon herbier dont je t'ai souvent confié le soin, à ma grande satisfaction, tu n'eusses pas trouvé moyen de comparer cette fleur à quel- que fleur qui t'est connue, si ses caractères étoient aussi bien déterminés que tu le dis. — Ma foi, monsieur, je vous dirai qu'elle m'a fait le juste effet d'une mandragore ! — Après, Daniel, après! N'aurois-tu pas perdu trop de temps à t'égayer chez le char- pentier, pour arriver de bonne heure sous les murs de l'arsenal, quoique bien averti que la maison de la Fée aux Miettes n'étoit pas facile à trouver?... — Oh! que je l'aurois bien trouvée si elle y étoit , monsieur, fût-elle aussi petite que la cage aux claies de bois où siffle la linotte du savetier , car j'ai l'œil plus fin qu'un chat- pard ; mais âme qui vive à Greenock n'a ouï parler de la Fée aux Miettes ; et quant à sa maison de l'Arsenal, il faut que ces messieurs du génie l'aient fait démolir. — Tu as au moins soupe chez mistress Speaker, comme je l'avois exigé ? 586 LA FÉE — D'un excellent ptarmigan de montagne et d'une bouteille de vin de Porto. — A la bonne heure. Il est impossible que tu n'y aies pas appris quelque chose ? — Comment! monsieur, si j'y ai appris quelque chose ! . . . Le ptarmigan est certaine- ment , de tous les oiseaux de la terre et du ciel, celui dont les sucs se marient le mieux avec l'assaisonnement mordant et aromatique — je crois que c'est le mot — d'une sauce à l'estra- gon. — Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, Daniel. Mistress Speaker peut-elle avoir oublié Mi- chel?... — Oublié Michel , la digne femme ! oh ! ne l'en accusez pas î Si j'avois voulu l'écouter sur ses louanges, il y en avoit pour huit jours ^ quoiqu'elle n'ait pas une grande estime pour son jugement ; mais aussitôt que j'eus entre- pris de lui toucher un mot de cet homme à la tête de chien danois dont il est parlé dans vo- tre pancarte, elle faillit m'arracher les yeux, — C'est bien à moi, dit-elle, miss Babyle Babbing , veuve Speaker, qu'on vient débiter de pareilles bourdes î II faut que vous ayez AUX MIETTES. 38T le front de votre mère, Niel, pour vous éver- tuer ainsi en folâtreries avec une femme res- pectable, et je ne sais ce qui me tient de vous faire harceler par les deux maîtres dogues qui couchent dans ce pailler. — Là-dessus je n'in- sistai pas. — • Et tu fis sagement, Daniel! — Mais t'es- tu informé de Jonathas ? — Jonathas est plus mort que vivant, mon- sieur, mais il n'est pas mort tout-à-fait. — Je le crois bien, vraiment ! Le traître aura placé de l'argent à fonds perdu. — Monsieur n'a-t-il plus rien à me com- mander? reprit Daniel après un moment de silence. — Eh quoi donc , Daniel ? des chevaux, des chevaux, et le monde entre l'Ecosse et nous ! Pendant que je me reposois à Venise des fatigues d'un long voyage, et que j'oubliois, dans l'agitation sans but des Casini et du Ridotto, les émotions plus profondes que j'a- vois ressenties en quelques heures à Glascow, je fis connoissance au café Qiiadri d'un pei- 588 LA FÉE sonnage s'-rieux et concentré dont les ha- bitudes méditatives m'avoient désarmé des préventions contraires que m'inspiroit sa phy- sionomie. C'étoit un homme sec, étroit, anguleux , à l'œil pointu , aux regards co- niques— et après les regards directs, je ne fais cas que des regards divergents — , à la parole haute, claire, brève et décidée, aux mouve- ments isochrones et à l'inflexible perpendicu- larité. L'espèce de soliloque intérieur auquel il paroissoit incessamment livré ne pouvoit avoir d'objet, selon moi, qu'une contempla- tion rêveuse et austère de quelque haute vé- rité morale. Au bout de quelques entretiens de bienséance qui ne duroient jamais long- temps, à cause des profondes préoccupations qui absorboient ce grand homme, j'appris par un mot échappé à sa distraction pensive , et qu'il s'empressa de racheter, j'en dois con- venir, par les formules les plus humbles delà modestie, tant il apprécioit à sa juste valeur la lourde responsabilité d'une telle gloire, j'appris donc qu'il faisoit partie de l'académie des luna- ticide Sienne, et qu'il étoit venu à Venise pour y chercher des auxiliaires à son opinion, dans AUX MIETTES. 589 la double querelle qui divisoit, à forces exac- tement égales^ les membres de cette illustre assemblée. — Les lunalici de Sienne ! m'écriai-je en l'entraînant brusquement sur la place Saint- Marc, oii le soleil brilloit de toute sa splen- deur vénitienne par une belle matinée de di- manche. — Les /w/irt!//