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L. MAETERLINCK

Conservateur du Musée de Gantl

LE GENRE SATIRIQUE

FANTASTIQUE ET LICENCIEUX

DANS LA

SCULPTURE FLAMANDE

ET

WALLONNE

LES MISÉRICORDES DE STALLES ART ET FOLKLORE

PARIS JEAN SCHEMIT, LIBRAIRE

52, RUE LAFFITTE, 52

1910

LA

SCULPTURE SATIRIQUE

FLAMANDE ET WALLONNE

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LA

SCULPTURE SATIRIQUE

FLAMANDE ET WALLONNE

PL. I

Fig. 70. - L'ADMINISTRATION D'UN CLYSTERE (Musée Archéologique de Bruges, XVe siècle)

L. MAETERLINCK

Conservateur du Musée de Gand

LE GENRE SATIRIQUE

FANTASTIQUE ET LICENCIEUX

DANS LA

SCULPTURE FLAMANDE

ET

WALLONNE

LES MISÉRICORDES DE STALLES (ART ET FOLKLORE)

PARIS JEAN SCHEMIT, LIBRAIRE

52, RUE LAFFITTE, 52

1910

AVANT-PROPOS

L'étude raisonnée du genre satirique et burlesque, tel qu'il se présente dans les miséricordes des stalles médiévales conservées en Belgique, constitue un sujet de nature à intéresser vivement, non seulement les savants et les folklo- ristes de tous les pays, mais même la généralité du public, pour qui la vue des plus divertissantes manifestations de la sculpture flamande ne pourra manquer de présenter un vif attrait.

Nous en avons trouvé la preuve dans le succès, sans pré- cédent en Belgique, qu'obtint un ouvrage similaire, le Genre satirique dans la peinture flamande, dont une première édition fut enlevée au bout de quelques semaines, et dont une seconde, parue en 1907, est près d'être épuisée1.

L'ouvrage que nous avons l'honneur de présenter aujour- d'hui au public, est destiné à faire connaître, cette fois, toute une série de sculptures profanes, satiriques, burlesques, parfois même licencieuses, ignorées jusqu'ici, non seulement des savants français et étrangers, mais même par les esthètes belges.

Et pourtant l'intérêt que présentent les miséricordes fla- mandes et wallonnes est considérable, car c'est dans ce genre de reliefs que Ton peut suivre le mieux l'évolution et le déve- loppement d'un art intime, tout dobservation et de finesse, qui

1. Le Genre satirique dans la peinture flamande. 2e édition. Librairie Nationale, G. Van Oestet O, Bruxelles, 1907. (386 p. et 240 illustrations; prix 10 lr.)

II

AYANT-PROPOS

fit le charme des productions picturales des peintres « drôles » comme celui des œuvres précieuses des petits Maîtres néer- landais.

La grande diversité des sujets traités nous permettra de reconstituer ainsi, par l'image, l'histoire anecdotique et popu- laire de toutes les classes de la société médiévale, grâce à ces sculptures contemporaines, inconnues jusqu'ici de tous ceux qui se sont occupés de révolution et du développement de la pensée humaine.

Nous nous sommes appliqué, dans cette étude, à ne recourir qu'à des renseignements inédits, puisés dans les archives belges, ou bien dans des ouvrages et chroniques du temps non encore traduits du flamand. Grâce à ces éléments neufs, nous avons essayé de faire revivre bien des côtés ignorés des mœurs et des coutumes des habitants de la Belgique actuelle : leurs réjouissances populaires, leurs pèlerinages si pleins d'entrain, mais l'on attentait, d'une façon si naïve, à ce que l'on appelle aujourd'hui la pudeur publique. Nous y verrons le souvenir de ces cortèges somptueux, de ces fastueuses processions, ou « Ommeganc », se trémoussent encore aujourd'hui monstres et géants. Nous assisterons aux anciennes fêtes liturgiques, prêtres et clercs se montraient dans nos églises, transformées en théâtres, lors de l'élection d'un évêque des fous ou du couronnement grotesque de la « Reine des con- cubines ». Nous verrons aussi percer dans ces miséricordes, la satire des trouvères français, dont les romans chevaleresques eurent tant de succès à Bruges ; celle des tournois, que les bourgeois et les artisans de Gand aimèrent à parodier sur leurs places publiques; celle des Flagellants; celle des fdles et des ribauds, dont le roi était fonctionnaire de la commune. Même certains châtiments et supplices burlesques fourniront l'occa- sion à nos imagiers satiriques de donner libre cours à leur verve

AVANT-PROPOS m

railleuse. Ces caricatures sculptées, nous les verrons prendre à partie les défauts féminins et les faiblesses des maris; elles dauberont impartialement l'artisan comme le seigneur, les moines, les prêtres et même jusqu'aux prélats. Les pro- verbes, cette sagesse des nations, que Pierre Breughel le Vieux mit en scène dans ses inimitables compositions populaires, la jalousie des corporations et des métiers, le souvenir de maintes farces ou plaisanteries, parfois licencieuses ou même scatologi- ques ; les tares de la Société ; le paupérisme, le brigandage et la prostitution ; les cruautés inouies des répressions judiciaires, les cbâtiments affreux dont furent victimes les malheureuses névro- sées accusées de sorcellerie, tout cela passera tour à tour devant nos yeux, tantôt en images, tantôt commenté par des souve- nirs explicatifs précis, rappelant des cas identiques, transcrits d'après des pièces d'archives ou des documents contemporains.

Les modestes illustrations dessinées par l'auteur, et pour lesquelles nous demandons toute l'indulgence de nos lecteurs, n'ont d'autre but que de donner une idée approximative des formes générales et de l'esprit qui règne dans ce genre de sculp- tures. Celles-ci sont surtout étudiées au point de vue folklorique, en attendant qu'un ouvrage plus complet en donne des repro- ductions photographiques et documentaires plus complètes.

Il nous reste à remercier quelques savants confrères gantois, tels que MM. Victor van der Haeghen, archiviste de la ville; Paul Bergmans, de la Bibliothèque de l'Université, et Van Werveke, archiviste et conservateur des musées d'archéologie de la ville de Gand, qui ont bien voulu faciliter nos recherches pour tâcher d'expliquer nos miséricordes belges, qui consti- tuent une des faces les plus curieuses et les plus intéressantes de l'art sculptural flamand.

L. M.

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

CHAPITRE PREMIER

LE GENRE SATIRIQUE DANS LA SCULPTURE BELGE

Les œuvres des sculpteurs fantastiques et grotesques précédèrent celles des peintres de l'école des drôles. Ces sculptures ont été jusqu'ici méprisées par les artistes et les savants belges. Elles présentent cependant le plus grand intérêt pour l'étude des mœurs de nos ancêtres médiévaux. C'est dans le genre satirique et réaliste que l'art populaire flamand trouva son expression la plus puissante et la plus complète. Caractère démocratique de l'art flamand. On y voit se refléter toute la vie réelle des corporations. Les artistes belges aux époques médiévales sont considérés comme des artisans. Comme eux ils payent patente et suivent les artisans aux marchés ils étalent côte à côte leurs productions. L'art si spécial de Jérôme Bosch et de Breughel le Vieux se trouve en germe dans les sculptures des miséricordes. Les sculptures extérieures et intérieures de la cathédrale de Bois-le-Duc, dont Jérôme Bosch est originaire, eurent une graiide influence sur l'œuvre du maître. Elles expliquent certaines scènes de ses sujets religieux et de ses cauchemars infernaux. Pourquoi les miséricordes belges sont précieuses. La cathédrale choisie par les imagiers médiévaux pour y exercer leur verve dro- latique. — L'église pour les illettrés était un abrégé du monde, elle leur tenait lieu de livres et d'archives. On y trouve le génie des sociétés primitives et les premières traductions de la pensée humaine. C'est la « Bible du Pauvre ». Quelques vers de Villon. Les obscénités dans les églises s'expliquent.

En recherchant les origines du genre satirique dans la peinture flamande1, nous avons été amené à citer, parmi les précurseurs de nos peintres drôles, aux xvc et xvie siècles, les auteurs, géné- ralement inconnus, de mille sculptures grotesques ou fantastiques, dont nous voyons dans les ornementations des églises et des ab- bayes des Pays-Bas, des manifestations esthétiques si étranges, si peu en rapport avec les édifices qu'elles décorent.

1. Voir notre étude : Le genre satirique dans la peinture flamande. 1" édition en 1903. Seconde édition revue et augmentée en 1906. Bruxelles, Van Oest et C".

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

Ces sculptures, généralement assez frustes, conservant même parfois un aspect barbare indéniable, ont été jusqu'ici négligées par la plupart des historiens et des esthètes, qui semblent les avoir

Fig. 1. La Confession. Entrée de stalle de la cathédrale de Bois-le-Duc (xv* siècle).

méprisées, ne trouvant, en elles, qu'un rapport lointain avec l'art proprement dit.

« Nous avons, comme le disait fort bien M. César Daly, en France, en Allemagne, en Angleterre (l'auteur aurait pu ajouter en Belgique), des savants, des académies entières, qui travaillent et qui veillent dans l'espoir de découvrir le sens d'anciens carac- tères cunéiformes, runiques, etc. ; mais aucun de ceux-ci, que je sache, ne s'occupe de déchiffrer la pensée déposée par nos pères dans ces milliers de figures qui étonnent les artistes modernes par leur aspect étrange et leur nature complexe. »

Ce qui était vrai au temps de M. César Daly, est encore vrai en Belgique et il me serait aisé d'en donner des preuves convain- cantes. Et cependant, si la valeur artistique, plus ou moins grande, de ces sculptures est discutable, elles n'en constituent pas moins, au point de vue archéologique, des documents de la plus haute importance.

N'oublions pas, comme le disait si bien un autre Français,

LE GENRE SATIRIQUE DANS LA SCCLPTl'RÉ &ELGE

M. Champfleury \ que « l'art tel que l'étudient les archéologues n'a rien à voir avec le contrôle des esthéticiens. Les manifestations du Beau sont étudiées, mais avec la même balance qui pèse le Laid. L'archéologue n'enseigne pas, il constate. La sérénité, la pureté des lignes, dans les œuvres d'art, lui semblent sans doute préférables à

Fig. 2. - L'Office. Entrée de stalle de la cathédrale de Bois-le-Duc (xve siècle).

l'expression du baroque et du grotesque ; il n'en recueille pas moins précieusement ces formes grimaçantes, qui lui donnent peut-être une idée plus exacte et plus vive des mœurs, des coutumes et des usages dupasse, qu'un pur et noble contour ».

L'art flamand, qui fut toujours démocratique et populaire, a trouvé dans le genre satirique ou grotesque son expression la plus intime et la plus puissante. Au point de vue folklorique, c'est que nous surprenons la vie intime et réelle de ces turbulents artisans médié- vaux comme celle des artistes, qui, sortis du peuple, partageaient leurs plaisirs et leurs peines. Car la maîtrise, dans les gildes artis- tiques, ne distinguait pas les peintres et les sculpteurs des autres maîtres appartenant à des corporations industrielles. Gomme eux,

1. Ghampfleuhy. Histoire de la caricature au moyen âge (Paris, Dentu).

Les miséricordes en Belgique

ils tenaient boutique et payaient patente, les suivant aux foires et marchés, ils étalaient côte à côte, les uns leurs marchandises et les autres leurs objets d'art.

N'oublions pas que Tart humoristique et grotesque flamand pré- sente un intérêt tout particulier, car si le genre satirique apparaît dans la plupart des pays, ce furent les artistes belges qui en firent toute une école ; et une école qui se manifesta, non seulement dans les œuvres de Jérôme Bosch et de Pierre Breughel le Vieux, mais aussi chez les nombreux peintres flamands et wallons qui s'inspi- rèrent de leur genre. Nous avons tout lieu de croire, l'examen des miséricordes de stalles reproduites plus loin en fournira la preuve, que l'art satirique, tel que le comprirent les peintres drôles des Flandres, fleurit et se développa avant et à côté de Jé- rôme Bosch et de Breughel, chez les joyeux imagiers qui décorèrent de leurs inventions drolatiques les parcloses et les sièges des stalles d'églises.

Il y a plus, l'examen des sculptures qui ornent, intérieurement et extérieurement, la « Sint-Janskerk » ou cathédrale de Bois-le-Duc ', démontre que ces reliefs eurent une influence considérable sur le créateur du genre satirique dans la peinture flamande. On y re- trouve, non seulement ce mélange de mysticisme et de réalisme, ce goût du fantastique et de la drôlerie qui caractérise les peintures de Jérôme Bosch, mais on y relève même des réminiscences déter- minées qui ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Le curieux épisode des bergers, qui, dans son chef-d'œuvre du Prado, Y Adora- tion des rois mages, épient par les fentes du toit et des fenêtres l'étable naquit le Sauveur, rappelle incontestablement les per- sonnages profanes et payens qui chevauchent les rampants des con- treforts du chœur de l'église hollandaise. On y voit, réunis, tous les amusants comparses profanes que reprirent avec tant de succès Jérôme Bosch et Breughel le Vieux : baladins, ménétriers, joueurs de cornemuse, marchands, soudards, paysans, et même les rois mages, qui y alternent avec les monstres affreux et les caricatures humaines qui peuplent les cauchemars de leurs Enfers et de leur Jugement dernier.

\. Ces sculptures ont été malheureusement presque complètement restaurées ou refaites.

,E GENRE SATIRIQUE DANS LA SCULPTURE BELGE

Quoique exclus de la religion, ces personnages hétéroclites sem- blent attirés par le lieu saint. Gomme les bergers de V Adoration du

Fig. 3. Les trois jeunes gens et la bête. Entrée de stalle de l'église de Bois-le-Duc {x\r siècle).

Prado, ils semblent, du haut des toits, prendre part aux miracles qui se passent dans le sanctuaire et les admirer. Les grandes figures des tympans racontent, d'autre part, d'une façon bizarre, l'histoire sacrée depuis ses origines, tandis qu'à l'intérieur les sculptures des stalles nous fournissent de nombreuses petites scènes intimes et variées, tantôt réalistes, tantôt effrayantes, représentant la vie réelle du jour comme les rêves effrayants de la nuit.

La Confession, placée sur une des entrées de stalles (fig. 1), est représentée par un moine ascétique donnant l'absolution à une grosse commère agenouillée, tandis que son mari, méfiant et un peu ridicule, s'approche en rampant pour surveiller la scène. Les Scribes religieux assis à une table, et recevant la dîme, devant la chapelle de leur couvent. Les Apôtres lourdement endormis,

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

pendant que le Christ pleure et prie sur le mont des Oliviers. V Office (fîg. 2), représenté d'une façon caricaturale par un prêtre nain, accompagné d'un grand acolyte qui lit, par-dessus sa tête, dans l'énorme missel auquel le petit officiant ne peut atteindre, tandis qu'une espèce de Méphistophélès géant semble se moquer de ce spectacle ; toutes ces scènes rappellent bien le genre et l'esprit des œuvres satiriques, profanes et religieuses, de nos maîtres drôles, tandis que d'autres groupes présagent leurs enfers et leurs sujets

Fig. 4. Figures fantastiques. Entrée de stalle de la cathédrale de Bois-le-Duc (xv° siècle).

fantastiques les plus affreux. A ce genre appartiennent Trois jeunes gens (fig. 3), surpris par un énorme dragon ailé qui ouvre une large gueule pour les dévorer, comme les nombreux monstres infernaux décorant les autres entrées de stalles, qui font également songer aux scènes d'épouvante fourmillant dans Les tentations de saint Antoine, de Bosch, et dans les représentations effrayantes qu'il fît du séjour des maudits (fig. 4 et 5).

Pour toutes ces raisons, l'étude des curieuses sculptures profanes qui décorent les églises et les édifices civils de la Belgique, nous est précieuse1. Les personnes peu versées dans l'étude des décorations

\. Rappelons ici que les hôtels de ville et les autres édifices civils et militaires de la Belgique et du nord de la France sont également riches en sculptures satiriques et folkloriques. Malheureusement, nous ne pouvons nous en occuper ici sans sortir du cadre nettement défini que nous nous sommes tracé. Dans une prochaine étude, nous nous occuperons de ces dernières sculptures qui présentent un intérêt bien plus considérable encore que les simples miséricordes de stalles que nous allons passer en revue.

LE GENRE SATIRIQUE DANS LA SCULPTURE BELGE

profanes qui ornent les cathédrales françaises et belges se deman- deront pourquoi les imagiers primitifs choisirent les lieux saints pour y représenter leurs fantaisies drolatiques et leurs sujets souvent peu édifiants?

Peut-être est-il bon de rappeler ici, d'autres l'ont dit avant nous, que (( la cathédrale au moyen âge était un abrégé du monde, toutes les créatures de Dieu pouvant y entrer » ; et que telle doit avoir été la pensée dominante des artistes qui peuplèrent la maison céleste en

Yig. 5. Bêtes diaboliques. Entrée de stalle de la cathédrale de Bois-le-Duc (xve siècle).

v réunissant toutes les plantes et tous les êtres animés de la créa- tion C'est ainsi que, grâce à ces admirables ouvriers, la cathédrale est devenue « un être vivant, un arbre gigantesque, plein d oiseaux et de fleurs, ressemblant moins à une œuvre des hommes qu à une œuvre de la nature.... » . .

Comme le dit fort bien M. Maie- : « l'Eglise est la ma.son de tous; l'art traduit la pensée de tous.... La cathédrale peut tenir lieu de tous les livres.... Seule la Franee (?) a su fmre de la cathé- drale une image du monde, un abrégé de l'histoire, un m.ro,r de la vie morale ». Cette faune hyperbolique, « ces gargouilles fantas- tiques, toutes les scènes, d'un réalisme outrancier qu. nous .frap- pent de stupéfaction, si nous ne nous remettons dans le cadre de

1. E, Mâle, L'art religieux du XIlï fièrfe.

LES MISÉRICORDES EN RELGIQUE

l'époque qui les vit naître, deviennent d'une explication relative- ment aisée quand on les replace dans leur milieu natif1 ».

Viollet-le-Duc, un autre Français, n'ajoute-t-il pas « que de tous les arts, l'art de l'architecture est certainement celui qui a le plus d'affinités avec les instincts, les idées, les intérêts, les progrès et les besoins des peuples2 », y trouvant le génie des sociétés pri- mitives et « les premières traductions de la pensée humaine? »

Avant la découverte de l'imprimerie, c'est dans la cathédrale que le peuple vint s'instruire, en tâchant de déchiffrer le sens des mille sculptures qui la décorent. C'étaient les « archives des illettrés » ou la « Bible du pauvre ». Comme le dit fort bien un auteur ancien : « les ymages sont faites, fors seulement, pour montrer aux simples gens, qui ne savent pas l'escripture, ce qu'ils doivent croire ».

Villon en parlant de sa mère, dans ces vers si connus, lui prête le même sentiment :

Femme je suis, pauvrette et ancienne, Qui riens ne scay, onques lettres ne leuz, Au Moustiers voy, dont je suis paroisienne, Paradis painct sont harpes et luz Et un enfer, dampnés sont boulluz, Lung me faict pour, l'autre joye et liesse3.

Quant à la présence dans les églises de figures erotiques (ou d'Obscœna), qui attireraient aujourd'hui sur leurs auteurs les ri- gueurs des lois, elles s'expliquent par les mœurs peu raffinées de nos ancêtres, dont nous aurons à citer bientôt de nombreux et curieux exemples.

1. Dr Rondelet. La médecine dans le passé. La Tératologie dans l'art médiéval. La faune monstrueuse dans les cathédrales (La Médecine internationale, Paris, 13, rue de Poissy. Mai, 1908, p. 869.).

2. Violi.et-i.e-Duc. Dictionnaire de l'architecture, et Lenient, La Satire en France au moyen âge. Nouvelle édition.

3. Le Dr G.-J. Witkowski, dans son volume : L'Art profane à l'Église, etc., qui vient de paraître, nous rappelle qu'Utasse Mercadé, officier de Corbie, exprime une idée analogue : « Exemples, histoires, pointures (sont) faictes es Moustiers, es palais (pour) gui point n'entendent Vescripture ».

CHAPITRE II

LES STALLES ET LES « FAISEURS » DE STALLES EN BELGIQUE

L'origine des stalles en Belgique remonte à une époque reculée. La réputation des « beeldesnyders » et des huchiers s'établit de bonne heure. Leurs ouvrages sont appréciés au loin et exportés en grand nombre. Les musées possèdent de vrais chefs-d'œuvre de menuiserie artistique. Leur rareté relative en Belgique.

Les stalles belges. Descriptions de leurs diverses parties constitutives. Leurs miséricordes, ou patiences. Pourquoi ces sièges furent choisis pour l'exécution d œuvres drôles ou licencieuses. Les stalles belges antérieures au xne siècle. Les stalles de Gendron-Celles et d'Hastières (xin8 siècle). Les stalles de Gand (xme siècle). Les stalles de Saint-Jacques et de Sainte-Croix à Liège (xive siècle). Les stalles de Louvain, de Bruges, d'Aerschot, de Diest (xv« siècle). Les stalles de Walcourt et d'Hoogstraeten (xvie siècle). Le métier ou gilde des sculpteurs. Saint Claude et les quatre couronnés. Les règle- ments et privilèges. Obligations des membres. Les gildes artistiques belges organisées dès la première moitié du xive siècle. Leur caractère presque aris- tocratique. — Affiliation des membres à d'autres sociétés ou confréries d'armes ou d'agrément. Les chambres de rhétorique. Caractère parfois satirique et licencieux de leurs représentations et tableaux vivants. La parodie du Juge- ment de Paris exécutée à Lille lors de la joyeuse entrée de Charles le Téméraire,

La chambre rhétoricienne du « panier dans fond », à Gand. Ses tableaux vivants. L'Adoration de l'agneau, des frères Van Eyck, mimée en public en 1458. Costumes et armoiries des gildes. Leur orgueil : les savetiers de Gand ont sauvé la bannière de Guillaume de Normandie en 1103! Beaucoup d'an- ciennes gildes existent encore : sept cents de ces sociétés répondent à l'appel du comité organisateur du cortège de Bruxelles, en 1905. Les vénérables confré- ries de Saint-Sébastien, à Ypres, de « Zeegbaere Herten », l'Union et Constance, et la confrérie de Saint-Sébastien, à Bruxelles. Les arquebusiers de Visé. Saint-Georges de Poperinghe. Les boulangers de Bruges et les cent trente couples dansants de Haeren. Les chambres de rhétorique : les « Fontainistes » de Gand, ceux de Ghistelles, etc. Les fêtes et les anniversaires des gildes et confréries. Leurs amuseurs, leurs fous et leurs démons. Leurs plaisanteries et jeux. Les danses et les jeux de l'épée. Jalousies entre les métiers artis- tiques. — Les huchiers belges. Ceux de Gand moins connus : Cornelis Boone, Mark, Jan et Gysbrecht van Gestele, Jan et Pierre Bulteel, Jacob Belte, la famille Klyncke, Ghesselbrecht van Mierlo, Willem Huicke, etc. Leurs œuvres citées mais disparues.

Il y a tout lieu de croire que l'usage de stalles de bois dans les églises belges remonte à une époque reculée. La rigueur du climat

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LES MISÉRICORDES EN RELGIQUE

ne permettait pas l'établissement de bancs ou de stalles de pierre ou de marbre, ainsi que cela s'était pratiqué dans les église latines

primitives de l'Italie ou de la Sicile.

L'abondance du bois en Belgique, l'habitude, prise de bonne heure, de le façonner et de l'em- ployer aux usages les plus divers, expliquent l'habi- leté grande qu'acquirent les sculpteurs à des épo- ques relativement primi- tives. La réputation des « beeldesnyders » ou « beeldehouwcrs » fla- mands ; celle des ima- giers et huchiers wallons s'établirent rapidement au loin, et leurs ouvrages, demandés en grand nom- bre, s'exportèrent dans presque tous les pays de l'Europe. Les musées belges, et plus encore les églises et les galeries étran- gères, conservent de nombreux groupes, statues, semelles de pou- tres, culs-de-lampe et retables en bois sculpté datant des belles époques médiévales, qui prouvent que les artistes flamands, tant voyageurs que sédentaires, surent produire de véritables chefs- d'œuvre dans tous les genres de menuiserie artistique.

Dans l'ornementation et la décoration des stalles, les sculpteurs montrèrent une originalité et une maîtrise non moins grandes. Mal- heureusement les édifices religieux les plus importants de la Belgi- que furent, pendant les derniers siècles, presque tous dépouillés de leur ancien mobilier sculpté, et les quelques stalles qui nous sont restées, sont des débris sauvés par hasard ou appartenant à des églises relativement pauvres, situées dans des localités écartées. On sait que les stalles ou formes, en latin formœ ou formulée,

Fig. 6. Les diverses parties d'une stalle.

LES STALLES ET LES « FAISEURS M DE STALLES

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se composent généralement de diverses parties qui toutes portent un nom1. Il y a d'abord (voir fig. 6) : les parcloses (À), qui sont les panneaux qui séparent les stalles voisines; c'est, dit M. Reusens, à qui nous empruntons cette description, de la courbe élégante et de l'ornementation sculpturale de la partie supérieure des parcloses que dépend, en grande partie, la grâce et la beauté des stalles. Les accoudoirs ou accotoirs, sont des tablettes horizontales (B) qui

Fi„.. 7. _ Stalles de Rat bourg (xne siècle).

couronnent les pareloses ; ordinairement ces tablettes sont élargies en forme de spatnle à leur partie antérieure et permettent ainsi aux personnes debout dans les stalles de s'accouder facilement. Quelques auteurs donnent abusivement le nom d accoudoir au rampant courbe de la parclose, sur lequel on appuie le coude lors- qu'on est assis dans la stalle. Dans les chœurs des églises cathé- drales, collégiales ou abbatiales, les stalles sont habituellement

à 247. Louvain,Peeters,188b -Von Ml*» ^ Londres et Bruxelles.

appliqués à Vindustrie du V- kU fin d«e^fc" ans date . Hr.Mtv Hatabd. Dic- Librairie centrale des Beau*-Àrts, E. Levy ■* £ l | ^ nQS

«onntireée l'ameublement e* de ta ^wra^ebC connu de vJLZrt». jours. Paris, anc. maison Quentin et 1 om K Dictionnaire du mobilier français, etc.

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LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

Fig-. 8. Les stalles d'Hastières, près de Dinant (xme siècle).

disposées, à droite et à gauche du chœur, en double rang étage. Des stalles hautes pour les chanoines ou les religieux, et des stalles

basses pour les membres in- férieurs du clergé ou de la communauté. Le parquet des stalles supérieures est élevé de deux ou de plusieurs marches au-dessus du pave- ment, tandis que les stalles inférieures portent sur le sol ou sur une seule marche. Les personnes assises dans les stalles hautes dépassent donc de beaucoup celles qui se trouvent clans les stalles basses, et peuvent aisément voir l'autel. Le dossier (G) des stalles du premier rang est très bas, et sert de prie-Dieu à ceux qui sont placés dans les stalles hautes ; ce dossier, tantôt entièrement semblable à celui des stalles basses, tantôt surmonté d'une boiserie assez élevée, est ter- miné, à sa partie supérieure, par un couronnement en saillie en forme de dais. Cette boiserie s'appelle le haut dossier. De distance en distance, la ligne des stalles est interrompue par la suppression d'une stalle pour livrer passage à ceux qui montent dans les hautes formes. Ces ouvertures se nomment entrées. Chacune des doubles rangées de stalles est terminée par une cloison richement sculptée appelée « jouée », le sculpteur dispose ses sculptures les plus belles et ses ornementations les plus compliquées.

Le siège est formé par une tablette mobile qui tourne sur des charnières ou pivots, sous laquelle est placée une console (D) géné- ralement sculptée, appelée miséricorde. On lui donnait aussi le nom de patience, probablement parce qu'il en fallait beaucoup pour s'y maintenir à moitié debout, à moitié assis, lorsque le siège était relevé.

On comprendra aisément que les sculptures qui servirent ainsi de sièges, se trouvant en contact avec une partie du corps humain considérée comme peu noble, ne pouvaient guère faire l'objet d'une

Les stalles et les « faiseurs » de stalles

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décoration religieuse ou symbolique, et que nos imagiers humoris- tiques choisirent de pré- férence ces consoles pour y représenter des sujets profanes empruntés, soit à la vie usuelle et popu- laire, ou bien illustrant des dictons ou des pro- verbes que nos ancêtres aimaient à rappeler dans toutes les circonstances de leur vie. Parfois même, sans causer le moindre scandale, l'artiste s'en prenait aux moines, aux prélats et aux femmes, qu'il représentait d'une façon ironique et en des poses parfois licencieuses. C'est peut-être au choix peu édifiant des sculptures qui décorent les miséri- cordes (et aussi les ram- pants) des stalles d'é- glises, que nous devons attribuer leur enlèvement et leur destruction, pour ainsi dire systématique. La portée des sujets repré- sentés ne cadrait plus avec le sentiment religieux des périodes de dévotion ou- trée qui suivirent.

Il ne reste malheureu- sèment plus rien des stalles antérieures au xn* siècle. Il y a lieu de croire, cependant, qu'elles furent analogues à celles qui existent encore à Ratzbourg (%. 7), et qu'elles constituaient, comme celles- ci, une imitation servile, en bois, des lourds sièges primitifs en

g. y. Stalles conservées au Musée archéologique de Gand (xmc siècle).

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LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

pierre, qui se retrouvent encore dans les églises de l'Italie et de la

Sicile.

Les quelques stalles du xme siècle que nous pos- sédons, sont remarquables par leur élégance, unie à une grande simplicité. On y constate déjà de pre- miers essais pour orner de sculptures les amortisse- ments et les miséricordes. Les stalles de Léglise de Gendron-Celles, près de Dinant, ainsi que d'autres sièges sculptés qui se trouvent à l'ancien prieuré d'Hastières (fig. 8), près de la petite ville de ce nom, sont de cette époque et présentent un véritable intérêt au point de vue de l'art.

Quelques stalles, dé- pourvues de sièges, con- servées au Musée d'ar- chéologie de Gand, appar- tiennent à un style hybri- de; désignées dans l'an- cien catalogue de cette galerie comme apparte- nant au « style roman », elles paraissent devoir être reportées au xme ou même au xivc siècle. A en juger par l'entrée de stalle dont nous donnons un croquis (fîg. 9), et nous relevons des feuillages barbares et un oiseau fan- tastique des plus drôles, les miséricordes disparues devaient présen- ter un aspect certainement grotesque et peut-être même satirique ou licencieux.

Les stalles du xive siècle, comme celles du xiue, sont très rares en

Fig. 10. Stalles de l'église Sainte-Croix, à Liège (xivc siècle).

LÉS STALLES ET LES « FAISEURS )) DE STALLES

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Belgique. De belles stalles appartenant à cette dernière époque existent cependant dans les églises de Saint-Jacques et de Sainte- Croix, à Liège. Nous donnons un croquis de ces dernières (fîg. 10), qui rappellent celles de Poitiers, de la même époque. Elles sont très sobrement ornées, et n'ont de sculptures que sur les miséricordes

Fur. 11. Stalles de l'église de Saint-Pierre, à Louvain (.\V siècle).

et les chapiteaux des colonnettes des parcloses. Les rampants des stalles de l'église Saint- Jacques, dans la même ville, comportent en outre une foule de figures fantastiques et grotesques posées sur les parcloses.

Les stalles des xvc et xvi^ siècles se distinguent ordinairement par une profusion extraordinaire dans leur décoration sculpturale. Elles sont, comme le fait remarquer l'auteur cité plus haut, cou- vertes d'ornements nombreux et traitées avec beaucoup plus de recherche et de délicatesse qu'aux siècles précédents. Leurs hauts dossiers consistent régulièrement en bas-reliefs encadrés dans des

16 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

arcatures finement redentées ; chaque stalle est abritée par un dais, surmonté d'un pinacle ajouré et élancé. « Le couronnement des stalles se dispose, dit Viollet-le-Duc, en autant de petites voûtes qu'il y a de sièges. Ces dais sont alors enrichis d'armoiries, de clefs et de nervures. Des arcatures suspendues se projettent au droit de la plus forte saillie des sièges; les jouées ou parties terminales se couvrent de sculptures ajourées1. » Malheureusement, en Belgique, il n'existe plus guère de stalles des xve et xvie siècles munies de leur couronnement.

C'est aussi à ces époques que l'ornementation sculpturale des miséricordes, ainsi que celle des rampants et des entrées de stalles, présentent le plus grand intérêt au point de vue satirique et folklo- rique. Il est très rare, nous avons vu pourquoi, que les sujets repré- sentés sur les sièges reproduisent des personnages ou des sujets religieux; seuls, ceux qui ornent les stalles de l'église de Sainte- Gertrude, àLouvain, font exception à cette règle. « Les miséricordes des stalles hautes représentent des faits empruntés à l'ancien Testa- ment, tels que le sacrifice d'Abraham, le serpent d'airain, David tenant la tête de Goliath, Salomon, Jonas jeté à la mer, etc., ainsi que quelques épisodes des vies de sainte Gertrude et de saint Au- gustin. Sur les miséricordes des stalles basses on reconnaît la Sainte Trinité, les évangélistes, des figures de saints et de saintes. Les jouées terminales sont d'une richesse extraordinaire ; elles sont décorées dans leur partie inférieure de bas-reliefs figurant la créa- tion du monde, celle des animaux et de l'homme. On voit en outre, Adam et Eve avant le péché, puis expulsés du Paradis et cultivant la terre en punition de leur faute-. » Le couronnement, qui est moderne, manque de proportion, et il dénature malheureusement l'ensemble. Il eut certainement gagné à être traité avec plus d'am- pleur.

Les stalles belges appartenant aux xve et xvie siècles qui offrent le plus d'intérêt au point de vue qui nous occupe sont, en les citant par rang d'ancienneté : les stalles de l'église de Saint-Pierre, à Lou- vain, malheureusement mutilées (fig. 11); celles de Saint-Sauveur à Bruges ; celles d'Aerschot, de Diest, de Walcourt et d'Hoogstraeten, en Campine.

". Viollet-le-Duc. Dictionnaire de l'architecture, t. VIII, p. 461. 2. Ch. Heusens. Op. cit., t. II, p. 247.

LES STALLES ET LES « FÀlSELfcS » DE STALLES 1?

On sait que les auteurs, généralement inconnus, de ces curieuses sculptures profanes, faisaient autrefois partie du grand métier des « Quatre couronnés », dont le patronage s'étendait en Belgique aux principales professions qui faisaient usage du marteau. La commé- moration des Quatre couronnés ayant lieu le même jour que la Saint-Claude, dont les quatre compagnons : Castor, Nicostrate, Symphorien et Simplice, étaient sculpteurs de profession, il y a lieu de croire avec M. J. Destrée1, qu'il y eut confusion, et que le patronage visait les anciens sculpteurs qui, d'après la Légende dorée, refusèrent de faire une idole que Dioclétien leur avait commandée et ne voulurent pas, même pour sauver leurs vies, sacrifier aux faux dieux. Condamnés à mort, ils périrent avec constance dans les tour- ments. D'après M. Neefs2, les sculpteurs formaient une des sous-divi- sions de lagilde des maçons. Cette dernière association comprenait : les maçons proprement dits, qui avaient pour patron saint Claude ; les tailleurs de pierre, placés sous l'invocation de Nicos- trate ; les verriers et les vitriers, honorant saint Castor, et les sculpteurs, dont saint Symphorien était le protecteur. Ce ne fut que plus tard que les sculpteurs se réunirent aux peintres et formèrent la gilde de saint Luc. On sait aussi que les travaux des sculp- teurs, ou « tailleurs d'images » (beeldesnyders), étaient, dès le xve siècle, soumis, avant leur livraison, à l'examen des jurés et doyens de la gilde, qui garantissaient l'ouvrage de leurs confrères, comme cela se faisait déjà pour les orfèvres. A Bruxelles, l'ordonnance date du 10 mai 1455. Il était prélevé, de ce chef, un soixantième de la valeur des œuvres présentées : cet examen avait pour but de con- stater la qualité des bois employés, qui ne pouvait être, tant pour les retables que pour les stalles d'église, que du « bois de chêne ou de noyer bien secs, sans défauts », et ayant des épaisseurs déter- minées.

Les gildes de peintres et de sculpteurs astreignaient leurs mem- bres à des obligations nombreuses, et leur liberté était souvent entravée par des réglementations nombreuses, parfois même dra- coniennes. On les trouve déjà organisées en Belgique dès la seconde moitié du xive siècle. La mention officielle d'un doyen de la corpo-

1. Joseph Destrée. Étude sur la, sculpture brabançonne au moyen âge. Annales de la Société d'archéologie de Bruxelles, t. XIII, 1899, p. 380.

2. Neefs. Histoire de la peinture et de la sculpture a Malines, t. I, p. «•

18 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

ration artistique de Gand est relevée dans les comptes de la ville de Gand dès l'année 1350 t. D'après M. F. de Potter 2, cette gilde existait déjà en 1338, alors que la fondation de la corporation de Saint- Luc, à Florence, ne date que de 1349 et celle de Sienne de 1355. On sait que les artistes de Paris qui étaient encore alors sous l'influence du clergé, ne s'émancipèrent qu'en 1391, tandis que Bruges avait suivi l'exemple de Gand en 1359, Anvers en 1382. La fondation de la gilde des peintres à Courtrai date de 1404.

La corporation des peintres et sculpteurs gantois constituait une espèce d'aristocratie. On n'y recevait comme membres que les ar- tistes nés dans la ville et y possédant le droit de bourgeoisie. Ils devaient verser, comme don de joyeuse entrée, une somme de « six livres de gros », plus un plat en argent aux bords dorés et portant les armoiries de la gilde. Ils devaient y ajouter de plus « 8 schel- lingen groote » pour défrayer un banquet offert au doyen et jurés. Ils devaient promettre en outre de n'employer, les peintres, que des couleurs fines et des ors de première qualité ; les sculpteurs, du bois pur et sans défauts, sous peine d'amendes considérables. La somme, élevée pour l'époque, des frais occasionnés par l'entrée dans le métier artistique, nous explique que le chiffre des maîtres fut peu nombreux. Nos artistes étaient généralement membres d'autres gildes ou confréries, ils s'exerçaient au métier des armes : telles la confrérie des escrimeurs, placée ordinairement sous le patronage de saint Michel, celle des tireurs à l'arc ou a l'arbalète, qui avait pour patron, à Gand, saint Georges3. Ils appartenaient en outre à Tune ou l'autre Chambre de rhétorique, l'on composait non seulement des mystères religieux et des « bourdes » joyeuses profanes, mais l'on organisait aussi la mise en scène des brillants cortèges et « Ommegangen », nos ancêtres, avec un luxe de décors

1. V. Van DEn Haeghen. Mémoire sur les documents faux, etc. (tiré à part des Mé- moires couronnés et autres mémoires de l'Académie royale de Belgique). Bruxelles, Hayez, 1899, p. 39.

2. F. de Potteh. Gent van den oudsten tyd tôt hcden, etc., t. V, p. 271. Gent, 1888. Voir aussi Jules Huyttens. Recherches sur les corporations gantoises. Gand, Hebbc- linck,1861.

3. On sait que lors des guerres et séditions, si nombreuses en Flandre, chaque métier devait fournir un certain nombre de combattants tout équipés, de sorte que l'artisan ou l'artiste, à côté de ses outils et de son costume de travail, avait aussi son « goedendag », ou bien son arbalète, ainsi que son équipement militaire complet.

LES STALLES ET LES « FAISEURS » DU STALLES 19

et de costumes inouï, surent introduire mille épisodes satiriques, grotesques, fantastiques, et, parfois même, disons le mot, licencieux. M. de Barante nous rappelle1 que, lors de la joyeuse entrée de Charles le Téméraire à Lille, une des scènes figurées par les artistes de la région représentait une parodie burlesque du Jugement de Paris, un lourd paysan ridicule remplaçait le jeune fils de Priam, tandis que les déesses, dans le costume que l'on sait, étaient repré- sentées par trois commères bouffies et difformes. Inutile d'ajouter que ce spectacle risible, si bien dans la note du temps, eut le plus grand succès.

Une des plus anciennes et des plus célèbres Chambres de rhéto- rique à Gand, on sait combien elles furent nombreuses dans l'an- cienne capitale de la Flandre, portait le nom satirique et grotesque de « Panier sans fond » (Boomloze mande); elle était placée sous l'invocation de sainte Agnès. Nous avons rappelé naguère que les « Mandistes », c'est-à-dire les gens de cette chambre, comptaient certainement parmi eux des artistes de valeur, et qu'ils figurèrent ou mimèrent, à côté de tableaux vivants profanes, d'importants sujets religieux, notamment la reproduction complète de Y Adoration de l'Agneau, le chef-d'œuvre des frères Van Eyck. Cette dernière repré- sentation eut lieu en 1458, lors de la joyeuse entrée à Gand de Philippe le Bon, vainqueur de la bataille de Gavere2. Nous voyons bien souvent figurer les « Mandistes », ou gens du panier sans fond, dans les comptes de la ville, qui leur prodigua prix et subsides pour la beauté de leurs mises en scène et les succès qu'obtenaient leurs joyeux « esbatements ».

Les rhétoriciens flamands et même les membres des corporations industrielles portaient fièrement, dans les circonstances officielles, des costumes généralement blasonnés à leurs meubles et couleurs. Et ces armoiries n'étaient pas toujours des armes parlantes; c'est ainsi que la corporation des savetiers de Gand portait, sur son écu, un lion d'argent lampassé d'or, sur fond de gueules, le tout barré

1. De Barante. Les ducs de Bourgogne. ,

2. Voir nos études : L'art et les Rhétoriciens flamands {Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire. Paris, avril 1900). Voir aussi : Nos peintres rhétoriciens aux XV* et XVI* siècles (Bruxelles, Art moderne, 5 et 26 août 1900), et P. Bergmans. Note sur la représentation du retable de V Agneau mystique des Van Eyck en tableau vivant, à Gand, en 1458, dans les Annales du Congrès historique et archéo- logique de Gand, 1907, t. II, page 530 et suiv.

20 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

d'un épieu vert. Car, d'après la légende, ce furent les « resemel- leurs » de Gand qui, au nombre de 1500 ! (?), sauvèrent en 1103 la bannière du duc Guillaume de Normandie, alors qu'ils combattaient avec les Gantois contre le roi de France1. Ceux du « Panier sans fond » avaient leurs armoiries brodées en argent sur la manche. Ils portaient, de plus, un insigne de même métal se trouvait repoussé et gravé un panier percé, avec cette orgueilleuse devise : Chacun nous désire, « Elx begherte ».

Beaucoup de ces anciennes gildes existent encore. Lors du cor- tège des gildes et confréries qui sortit à Bruxelles en 1905, on fit un relevé des anciennes sociétés et gildes encore existantes dans le pays. On comptait qu'il en restait trois cents, or il y en eut sept cents qui répondirent à l'appel du comité. Parmi les plus vénérables de ces gildes, on a compté celle de Saint-Sébastien, à Ypres, qui eut douze cents archers a la bataille des Eperons d'or, et qui figura dans le cortège avec son merveilleux collier du xve siècle, souvenir de la fastueuse époque de Philippe le Bon. La gilde de Saint-Sébas- tien, de Bruxelles, montra également alors son collier, des reliques du saint et des plaques d'argent anciennes; Y Union et Constance, de la même ville, produisit de son côté ses trésors. La vieille Chambre rhétoricienne « Zeegbare Herten », qui prit part au « Land Ju- weel » (Joyau du pays) de 1-4-98, figura à Bruxelles avec ses anciens instruments de musique, ses masses et ses piques; la gilde des arquebusiers de Visé avec ses médailles du xvie siècle ; la gilde de Saint-Georges de Poperinghe avec sa charte datant de 1460. On y vit le métier des boulangers de Bruges, « Het Ambacht der Bakkers », la Chambre de rhétorique de Dixmude, « Aujour- d'hui quelque chose, demain rien » (Heden ijet, morgen niet), dont le blason montre une fleur sur une tête de mort, ainsi que les « Fonteinistes », de Gand, qui florissaient déjà au xve siècle. On y admira les cannes de cérémonie de la Chambre de Hasselt. Puis, défilèrent des tambours armoriés, « trommels », des plaques et des colliers parfois offerts par des rois régnants à nos rois de

1. F. de Pottek. Op. cit., t. V, p, 271.— Dans une communication faite à la Société d'histoire et cTarchéologie de Gand, M. P. Clacys a rappelé que, dans le règlement de la corporation des « Pynders »,ou portefaix de Gand, il est défendu, sous peine d'amende, de « faire des vents répandant une odeur de nature à incommoder les confrères! »

LES STALLES ET LES « FAISEURS » DE STALLES 21

tir1. On y remarqua même des colliers de reines, car les femmes faisaient partie de beaucoup de ces gildes. Aujourd'hui encore, dans la plupart des gildes du Brabant on n'admet pas les célibataires Et c'est ainsi que la gilde de Haeren amena à Bruxelles cent trente couples, qui dansèrent sur la Grand'Place leurs danses anciennes.

Des anniversaires nombreux, celui du saint Patron, les fêtes des doyens et des rois de la confrérie, étaient les prétextes de réunions joyeuses, accompagnées de fastueux banquets, les confrères pou- vaient satisfaire leurs goûts ataviques pour la bonne chère et les ripailles. Le culte de l'allégresse et les plaisanteries grasses, dont nous trouverons tant d'échos dans nos miséricordes de stalles, s'y épanouissaient librement, car la religion même tolérait et encou- rageait la joie des humbles, ne voyant aucun mal à la naïveté fron- deuse de leurs satires sculptées qu'on trouvait alors partout dans les églises. Des amuseurs attitrés et payés, des fous en costumes chatoyants, parfois des diables au masque hideux, étaient chargés de réveiller la joie des fêtes corporatives par leurs plaisanteries, plutôt grosses et l'étalage de difformations, de dislocations ou de grimaces, le tout finissant généralement par des coups et des mê- lées « pour rire », d'où les spectateurs eux-mêmes ne sortaient pas toujours indemnes. Leurs satires, parfois mordantes, prenaient indifféremment à partie les puissants et les humbles, ainsi que les gens appartenant à d'autres métiers, qu'on jalousait. Ils daubaient surtout les femmes médisantes, les maris trop faibles et les moines qui, issus du peuple, vivaient de leur vie, partageant sans vergogne leurs peines comme leurs turbulents plaisirs.

La tradition de ces fêtes burlesques est restée longtemps vivace en Belgique. C'est ainsi que le diable de Saint-Michel, à Gand, dont le masque grotesque en fer est conservé au musée d'archéo- logie de cette ville, figurait encore en 1847 dans les cortèges et fêtes assistaient les membres de la confrérie. M. F. de Potter a

1. Rappelons ici, d'après M. Ferd. Van der Haeghen (voir p. 410 du tome V delà Bibliographie gantoise, 1863) qu'Antoine De Rouck, roi de la confrérie de St-Georges, était traité par Charles de Lorraine sur un pied d'égalité, et que lorsque le prince recevait De Rouck à son palais de Rruxelles, il aimait à le nommer sire. Plus tard, en 1808, le roi Gustave, assistant à Gand aux exercices des confrères de St-Georges, De Rouck, prit sans façon la main du souverain et lui dit : « Sire, vous êtes roi de Suède et moi je suis roi de St-Georges ». Cette franchise plût, parait-il, au souverain, qui continua plus tard à le traiter comme un égal.

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

vu, à cette époque, le diable de la société, secondé par un groupe de diablotins agiles, se défendre contre les fléaux des séïdes de saint Michel, « de vlegelmannen », dont les horions s'égaraient même parfois sur les épaules des spectateurs1.

Les jeux et les danses de l'épée, « zwardspelen, en zwarden dansen », souvenirs probables des anciens Germains, furent long- temps populaires dans la Hollande, dans la Flandre et le Brabant. Dans ces danses, des jeunes gens, primitivement nus, s'élançaient et bondissaient entre des épées et des fers de lances, fixés au sol, tandis que, dans leurs jeux, ils lançaient leurs armes à une grande hauteur ou jonglaient avec plusieurs épées et poignards.

La jalousie des métiers, d'une ville à l'autre, était grande, et les droits et privilèges des maîtres étaient conservés et défendus avec âpreté. Les comptes de ces gildes nous renseignent abon- damment à cet égard. On y voit traces de nombreux procès soute- nus contre ceux qui employaient des sculptures faites par des gens n'appartenant pas à la gilde gantoise. En 1503, le conseil des doyens des métiers, à la requête du corps des charpentiers et huchiers, défend à Jan van Dikele, sculpteur en bois, de continuer un travail d'ornementation extérieure d'un orgue placé à Saint- Jean (actuellement cathédrale de Saint-Bavon). Une somme de 1 livre et 13 escalins de gros, plus une autre de 1 livre et 8 esca- lins sert à rafraîchir les délégués ou suppôts des sculpteurs et hu- chiers gantois, « de supposten van de beeldesnijders », qui se trouvaient aux aguets chez Anthone Facyen, tavernier près de la porte aux Vaches, en la même ville, pour saisir ou tout au moins empêcher l'entrée d'un autel sculpté venant d'Anvers. Un second item est barré, le conseil ayant probablement trouvé le second chiffre concernant les boissons complémentaires consommées, par trop exagéré2.

MM. J. Destrée pour le Brabant, de la Grange et Gloquet pour le Tournaisis, Neefs pour Malines, James Weale pour Bruges et ses environs, Helbig pour la Wallonie nous ont donné des renseigne- ments nombreux sur les sculpteurs nés dans ces diverses parties

1. F. de Potter. Geni van den oudsten tyd tôt heden, etc., t. V, Gent., p. 271.

2. Voir à ce sujet : Victor Van der Haeghen. La corporation des peintres et des sculpteurs de Gand (Tiré des Annales de la Société d'histoire et d'archéologie de Gand. Bruxelles, van Oest, 1906, p. 80.).

LES STALLES ET LES « FAISEURS » DE STALLES 23

de la Belgique. Les « faiseurs >> de stalles et de retables de Gand sont moins bien partagés. On connaît cependant Gornelis Boone, à Gand vers 1415, et y décédé en 1492. Il fut maître en 1445 et exécuta des sculptures importantes pour les églises de sa ville natale. Il fit, notamment en 1455, les stalles sculptées qui, jusqu'à l'époque des troubles religieux du xvie siècle, décorèrent le chœur de l'église Saint-Nicolas, à Gand. Il exécuta encore des œuvres analogues pour Féglise Saint-Michel et pour l'oratoire des Domini- cains. Il est aussi l'auteur d'un retable qui fut placé à Nazareth (village de la Flandre orientale) en 1447. Il y avait groupé les Cinq mystères joyeux de la Vierge, a de vijf blijde Mysterien van Maria ». Il exécuta en outre, pour la même église, une statue de la Vierge, ainsi qu'une chaire de Vérité en bois de chêne ornée de bas-reliefs et des statues des évangélistes. Malheureusement il n'existe plus rien de ces divers ouvrages *.

Marck van Gestele, déjà maître en 1404, appartenait à une famille d'artistes. Son fils, qui était sculpteur et peintre, travailla pour l'église de Saint-Martin, à Courtrai, il plaça un retable repré- sentant la Passion de Notre-Seigneur. Jan et Gysbrecht van Gestele travaillèrent également pour cette ville et y exécutèrent les princi- pales œuvres d'art qui furent faites au cours du xve siècle. M. V. Van der Haeghen, de son côté, nous fait connaître d'autres imagiers et huchiers gantois, notamment Jan Bulteel2, connu sous le nom du u Maître sculpteur de Bosuijt dans la châtellenie de Courtrai3 », qui fournit, en 1409, des stalles sculptées célèbres, décorées d'une foule de statuettes d'hommes et d'animaux fantastiques composant des symboles tantôt religieux, tantôt satiriques ou grotesques. Ces sièges furent malheureusement brisés et livrés aux flammes pen- dant les troubles religieux, en 1578-1580. D'autres stalles, sculptées dans le même genre, furent exécutées pour le collège des Chefs - Tuteurs, et 32 sièges, également ornés de figurines et d'ornements en bois de chêne, pour le chœur de l'oratoire des Carmes chaussés,

1. F. de Potter. Op. cit., pp. 211 à 222, t. V.

2. Voir pour ce nom, ainsi que les suivants, les ouvrages de M. Victor Van der Haeghex, déjà cités plus haut, ainsi que ses notices parues dans la Biographie natio- nale.

3. D'Alfred von Wurzbagh. Niederlandisches Kùnstler-Lexikon,auf Grund archi- valischer Forschungen bearbeitet, t. I, p. 222 (Verlag von Helm und Goldman, Wien und Leipzig, 1906.).

24 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

à Gand, en 1433. Pieter Bulteel, son fils, fut également sculpteur; il remplit les fonctions de juré de la corporation gantoise dans les années 1455-1456, Jacob Bette, en collaboration avec Jan van Vin- derhoute, tous deux huchiers et sculpteurs, avaient exécuté déjà, en 1378, pour la chapelle des Tisserands (celle-ci était dédiée à saint Léonard), des stalles sculptées qui leur furent commandées sem- blables à celles qui se trouvaient dans l'oratoire de la maison des Templiers, ou « Tempel hof ». La famille Glincke ; Ghiselbrecht van Meerlo, juré en 1471-1472 et en 1481-1482; Willem Huicke, maître en 1472-73, à qui Ton doit une Mise au tombeau du Christ, conservée dans une chapelle extérieure de la cathédrale de Saint- Bavon, à Gand, « Het Keilig Graf1 », furent également des imagiers de valeur, dont leur ville natale a le droit d'être fière.

Bien d'autres sculpteurs gantois seraient encore à citer, depuis Justus et Torquin de Gand, ou van Gent, qui travaillèrent au xve siè- cle à la Chartreuse de Champmol, près de Dijon, jusqu'à Jan de Heere, ou Mynsheere, le père du peintre, poète et sculpteur Lucas d'Heere, et Marc van Vaernewyck, le père du peintre et le grand-père de l'historien du même nom. Mais il faut se borner et nous occuper plus spécialement de notre sujet : l'examen des stalles qui se trouvent encore en Belgique et de leurs miséricordes.

4. Ce groupe est actuellement affreusement polychrome et tous les personnages affublés de costumes burlesques en étoffes voyantes à la mode espagnole.

CHAPITRE III

LES MISÉRICORDES D'HASTIÈRES (xille SIÈCLE)

Les miséricordes du prieuré d'Hastières sont les plus anciennes de la Belgique. Leur facture est plutôt barbare. On y retrouve cependant un écho du monde pri- mitif à cette époque, c'est à dire l'influence des croisades et l'appréhension du sei- gneur féodal, parfois méchant. La crainte du musulman, confondu avec la race nègre. La terreur du démon. Les masques des miséricordes d'Hastières sont analogues à ceux que nous montrent les géants encore populaires en Belgique : An- tigon et Pallas, d'Anvers, avec leur cortège de baleines et de dauphins ; « Gouyasse », ou le Goliath à turban, d'Ath ; le cheval Bayard et les quatre fils Aymon, d'Alost et de Tcrmonde; les quatre géants de Vilvorde; le grand géant à turban, de Nieu- port, et le petit « Reus », de Grammont; le Doudou ou la grande tarasque, de Mons. La fin tragique des géants de Wetteren, qui mirent en colère Napoléon I". Les grimaciers et les visages composés de feuillages. Premières satires. La femme médisante. Satires de la gourmandise et de la luxure, symbolisées par le porc. Le moine, à l'abri des vicissitudes du monde, présente seul un visage heureux et souriant.— La satire symbolique du vin et du mariage. Les sculptures supprimées. Leur caractère licencieux probable. Une miséricorde remplacée dans les premières années du xve siècle. Son millésime.

Les miséricordes qui ornent les sièges mobiles des stalles du chœur de l'ancien prieuré d'Hastières (province de Namur) doivent être rangées, comme nous le disions plus haut, parmi les plus anciennes de la Belgique. Elles n'existent plus qu'au nombre de vingt, dix à droite, dix à gauche. Les stalles sont disposées sur un seul rang et n'ont pas de hauts-dossiers.

Les sculptures de ces miséricordes sont d'une facture plutôt bar- bare et les sujets représentés assez peu variés. On y retrouve cepen- dant un écho curieux du monde primitif d'alors. C'était l'époque des croisades. Le peuple vivait dans la crainte des seigneurs châtelains établis dans les nids d'aigles, dont on voit encore les restes pitto- resques sur les rochers qui bordent la Meuse et ses affluents. Et le château féodal tenait, courbés sous le joug, les manants d'alentour. La crainte de l'homme puissant, parfois méchant, est évoquée sur ces stalles par une tête bien caractéristique. Nous y reconnaissons

26

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

(fig. 12) le type du seigneur guerroyeur et brutal, à la forte mous- tache de soudard. Les yeux écarquillés et la bouche ouverte, il semble proférer des menaces. Tel qu'on le voit, il devait terroriser le peuple qui se pressait dans les églises, les espérances et les promesses de l'au-delà consolaient des peines présentes. A côté de la crainte du seigneur féodal, nous voyons celle du barbare, du musulman, que l'on combattait au loin pour la défense de l'Europe

^â.

Fig. 12. Satire du seigneur féodal (xme siècle) (Prieuré d'IIastières).

et la conquête dés lieux saints. Le nègre (fîg. 13) symbolisait alors Fennemi de la chrétienté. C'était une espèce de croquemitaine dont la peau sombre évoquait le démon. L'artiste primitif a fort bien observé les caractères distinctifs de la race noire, dont il avait pu voir des spécimens dans les foires et les marchés qui se tenaient dans le pays : les marchands exotiques se faisaient volontiers accom- pagner de nègres chargés de déballer et de montrer leurs étoffes brodées d'or, ainsi que les autres objets précieux qu'ils exposaient en vente. On reconnaît la grande bouche lippue, le nez court et épaté, les pommettes saillantes. Un turban plissé, posé sur un front

LKS MISÉRICORDES D IIASTIÈRES

froncé et menaçant, complète, pour l'édification de tous, l'idée que l'on se faisait alors des cruels descendants de ceux qui firent périr le Christ dans d'affreux tourments.

L'habitude de condamner les gens à aller combattre les Turcs et les Sarrasins, « het gaen bevcchten (1er Turken onde Sarnsyncn », pour elfacer certains crimes, subsista en Belgique jusque bien après les croisades. Elle fut appliquée non seulement par l'autorité ecclé-

Fig. 13. Satire du turc infidèle (xur siècle) (Prieuré d'Hastières).

siastique, mais dans les tribunaux civils du xv« et même du

xvie siècle.

Ces condamnations furent surtout fréquentes entre les années 1350

et H00. Les anciens registres, conservés dans les archives de la ville de Gand, présentent des exemples nombreux de personnes condamnées pour meurtres ou assassinats, à traverser la mer : « Aise ghemeene zeevaert commen sal... ». La promesse devait être faite entre les mains (in de handen) d'un prêtre, sur la tombe de l'assassiné1.

1. . So «t hi ncmen l'eruce uut graf van Zegher von.it «,«^*«^ £££

deziele van Zegher vornomt (1370, 4 septembre). - Item zal Iner boven Hemne

28

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

En 1487, le 9 mai, nous voyons encore les échevins de la Keure condamner une personne, accusée de voies de fait sur un employé

du tribunal, à combattre les Turcs pendant une année, et la sommer de rapporter un certificat prouvant que la sentence avait été exécutée : « Op de Turken te vcchtene een jaer lanc ghedurende, ten hende van icelcken hy ghehouden es te bringhene certificatie van dyen1 ». D'après la chronique d'An- vers, on employa ce moyen de répression contre les Cal- vinistes pour les éloigner de la ville.

Un tronc spécial, placé dans toutes les églises, était destiné à recevoir les of- frandes affectées à l'entretien de l'armée destinée à combattre les infidèles, donl la crainte hantait tous les peuples chrétiens. Ces dons n'étaient pas toujours volon- taires : les hérétiques, et notamment les Vaudois, étaient souvent condamnés à verser des sommes importantes. Dans le célèbre procès d'Artois, en 1460, les seigneurs de Beaufort et Jan Staquet furent condamnés à « mectre au troncq des pardons dans la ville de Malines en Brabant, lequel troncque estoit ordonné pour y mectre aulcune pecune pour aller sur les Turcs, ennemis de la foy chrétienne,

Fig. 14.

Satire du démon (xmc siècle) (Prieuré d'Hastières).

Gillis Moens... ghaen ter grave van den voirseiden dooiden, metgaders eenen priester dies hys verbidden mach ende ontfaen dair up sine knien in teeckene een Cruce, dat vorseide Hendric beloven zal in de handen van den priestre te treckene t zee- vaert, so wanneer dat onse gherechten heere van den lande met sinen live, tghe- meene zeevaert trekken zal, up dat hy dair levende man es. Ende hair hi van dese werelt verscheiden ware, so waren sine borghen hier onder genoemt van deser beloften, etc. »» (1397).

Dans le dernier texte nous voyons que le condamné doit se tenir prêt à partir avec la première croisade, et, s'il vient à mourir, l'un de ceux qui ont signé avec lui s'oblige à partir à sa place.

1. J.-B. Cannaert. Op. cit., p. 169.

LES .MISÉRICORDES DHAST1ÈRES

29

la somme de six m.lle hvres monnaye d'Arthois qui vaUoient S.000 ecus d or ,,. _ De plus ils furent exposés sur un échafaud ayant sur la tête une mitre en papier se trouvait peint démon et la manière dont les Vaudois l'adoraient. « Et par la dicte sentence (le seigneur Beaufort) fut condamné a estre illecq baslu

Fig. 15. Satire d'un grimacier ou bouffon (sur siècle) (Prieuré d'Hastières).

publiquement de verghues.... » Quant aux autres accusés ils furent, comme on le sait, presque tous brûlés vifs.

Le démon, cette grande terreur du moyen âge, n'est pas oublié. Nous le voyons (fig. 14) horrible et terrifiant, ouvrant une large bouche tordue et laissant voir, entre des dents acérées, une langue démesurée ayant la forme dun phylactère. Cette tête infernale, plus encore que le turc mécréant, constituait une image destinée à inspirer l'effroi aux fidèles, car elle évoquait le châtiment éternel, inéluctable, dont le prêtre à l'église faisait un si effroyable tableau.

Ces têtes monstrueuses nous rappellent aussi les gargouilles, les bêtes et les géants, qui, dès le xnc siècle, figuraient dans les procès-

30 LES MISERICORDES EN BELGIQUE

sions et dans les pèlerinages de la Belgique. Encore aujourd'hui, la plupart des villes belges possèdent leurs géants ou monstres, qui apparaissent annuellement lors des kermesses et des fêtes, ou bien qui servent de girouettes aux beffrois. On connaît le gigantesque dragon de cuivre de la tour communale de Gand (xiv° siècle), qui, d'après les auteurs anciens, aurait été rapporté du sac de Con-

Fig. 16. Satire de la femme médisante (xiuc siècle) (Prieuré d'Hastières).

stantinople1. On peut voir encore le démon en même métal qui, avec saint Michel, surmonte la jolie tourelle ajourée de la maison communale de Bruxelles. Les Géants d'Anvers, Antigon et Pallas2,

1. D'après Marc Van Vaernewyck, l'auteur le plus ancien parmi ceux qui s'oc- cupent du dragon de Gand, le monstre de cuivre, qui ne mesure pas moins de trois mètres de long-, fut conquis à Gonstantinople par Baudouin de Flandre. Celui-ci le donna aux gens de Biervliet (Biervlietenaers) qui se distinguèrent à cette occasion par leur valeur. Plus tard le dragon aurait été pris par les Brugeois, reconquis par les Gantois, et enfin placé sur le beffroi de Gand.

D'après Sanderus : Flandria illustrata (t. I, p. 97), le dragon n'alla pas à Biervliet mais bien à Bruges, les Gantois le prirent comme butin de guerre. Tous les auteurs anciens sont unanimes à donner à la girouette gantoise une origine orien- tale, tandis qu'un savant danois, Frédéric Schriern, dans une communication faite à la Société danoise des sciences, en 1859, lui attribue une origine septentrionale.... En réalité nous trouvons, dans les comptes communaux de Gand, un poste qui nous prouve que cette pièce fut exécutée par un chaudronnier de cette ville : « Item van den drake, van den appelé ende van den huese II m. m c. xn liv. » (année éche- vinale 1377-1378).

2. Le masque du géant Antigon fut refait, en 1535, par le peintre architecte et sculpteur Pieter Coecke d'Alost, et celui de Pallas par le peintre anversois Willem Ilerreyns, en 1763.

LES MISÉRICORDES D HAST1ÈRES 31

suivis de leur colossale progéniture et de leur cortège obligé de baleines et de dauphins crachant de leau; le grand « Gouyasse » (Goliath) d'Ath ; les quatre géants de Vilvorde; le « Ros Beyart » dAlost, monté par les fils Aymon, accompagnés des géants Poly- dorus, Polydora et Polydoorken ; le cheval Bayard de Termonde avec ses cavaliers; le colossal géant en turban de Nieuport* ; les quatre petits géants de Vilvorde et le petit Reus de Grammont ; le Doudou, ou la grande tarasque de Mons, et bien d'autres encore, tous existent dans les magasins communaux de ces villes, toujours prêts à paraître en public aux sons d'anciennes chansons tradition- nelles, dès qu'une fête populaire se prépare.

Nous ne résistons pas au désir de donner une idée d'une de ces étranges complaintes d'un style très archaïque. Voici la traduction de celle qui se chante encore de nos jours lors de la sortie du géant de Nieuport :

Ils mentent ceux qui disent : (bis)'1 Le Géant vient ! le Géant vient ! Retournez-vous, Géant î Géant ! Retournez-vous, le Géant vient !

Mère, mets la bouillie au feu (bis) Le Géant vient ! le Géant vient ! Retournez-vous, etc.

Mère, donne de notre bonne bière (bis) Le Géant est ! le Géant est ! Retournez-vous, le Géant ! le Géant î Retournez-vous, le Géant est !

Mère, tire le robinet du tonneau (bis) Le Géant est ivre ! le Géant est ivre ! Retournez-vous, le Géant ! le Géant ! Retournez-vous, le Géant est ivre !...

1. Nous verrons plus loiu que la préoccupation et la crainte de """^J*** figurant le guerrier musulman persistèrent longtemps parmi nos »****£ ™£ retrouveront son image non seulement parmi nos stalles ^Z7vèl^^^- mcme parmi les miséricordes exécutées par nos huchiers belge ,i ^»««J ™W« ment à Rouen en 1457, date de la commande des stalles au sculpteur Philippo Viart.

2. Voici le texte du premier couplet en flamand :

Al wie zegt dat Reuze korat ! dat Reuze komt ! Liegen daer om. Keer u eens om, Reuze ! Reuze ! Keer u weer om, Reuze komt : etc.

32 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

Mère, donne-nous du pain et de la bière (bis) Du pain et de la bière, le Géant est mort! Retournez- vous, le Géant! le Géant! Retournez-vous, le Géant est mort!

Les Géants de Welteren n'existent malheureusement plus. Qu'il

Fig. 17. Satire de la gourmandise et de la luxure (xme siècle) (Prieuré d'Hastières).

nous soit permis de rappeler ici leur fin tragique, car elle est pour ainsi dire ignorée de la génération actuelle.

Lorsque Napoléon Ier, accompagné de Marie-Louise, visita, en 1810, les Pays-Bas, qu'il parcourait comme d'habitude à bride abattue, accompagné d'un détachement de sa fidèle 22me demi-bri- gade de cavalerie légère, il eut, sur la route de Bruxelles à Gand, une rencontre vraiment surprenante. A Oordeghem, la voiture s'était arrêtée pour changer les chevaux épuisés, on vit s'avancer tout à coup, au son d'une musique barbare, une troupe de géants qui se trémoussaient lourdement en cadence. C'étaient les géants de Wetteren, accompagnés des autorités de cette ville, qui venaient en cortège au-devant de l'empereur pour lui faire honneur. Cette brusque apparition jeta l'épouvante dans l'âme du vainqueur de

LES MtSÉRtCORbÉS D'hÀStIÊRËS

33

Pig. 18. Satire de la vigne et du vin [(xme siècle) (Prieuré d'Hastières).

l'Europe, non pas pour lui, mais pour sa compagne qui était alors

enceinte du futur roi de

Rome. Le premier moment

de surprise passée, Napoléon,

outré de colère, s'écria d'une

voix terrible : « Arrière

manants, pas de monstres

devant l'impératrice! »

Et faisant avancer l'offi- cier de son escorte, il lui

donna l'ordre de refouler de

force les malencontreux et

gigantesques représentants

d'une race disparue.

Nos braves cavaliers par- tirent sans hésiter au galop.

Quelques secondes leur suf- firent : la députation, les notables et les spectateurs prirent pres- tement la fuite, tandis que les pauvres géants, moins agiles, qui seuls reçurent le choc, furent renversés, éventrés et fou- lés aux pieds des chevaux. Quelques hussards se four- voyèrent si bien dans leurs ventres d'osier qu'ils s'y trouvèrent pris et ne pu- rent s'en tirer sans égra- tignures. L'empereur entre temps était remonté en voiture et, rassurant l'im- pératrice sur la nature de l'incident qui faillit com- promettre la dynastie im- périale, il repartit au galop. Des visages plus amusants suivent. On y reconnaît déjà ce goût

Fig. 19. (xut

- La satire de la nef du mariage siècle) (Prieuré d'Hastières).

54 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

si général de nos ancêtres pour les plaisanteries grossières et les grimaces qui amusaient alors toutes les classes de la société. Parmi ces grimaciers, notons (fig. 15) une tête faisant une bouche en « cul de poule », qui apparaît parmi des feuillages; un visage de femme en cornette (fig. 16), bouffie à faire disparaître ses yeux, qui ricane

Fig. 20. Un moine (xme siècle) (Prieuré d'Hastières).

et pousse la langue aux passants ; satire probable de la médisance féminine ou (déjà!) de la belle-mère. D'autres miséricordes, symbo- liques ou satiriques, se rapportent à la gourmandise ou à la luxure, vices favoris des habitants primitifs de la Belgique, faisant dire à M. E. Baie1 que « leurs excès gastronomiques valurent à la Flandre une notoriété que les autres nations n'acquirent que par leurs vertus ». Ces vices sont représentés par une grande tête de porc (fîg. 17), tandis que, d'autre part, le visage heureux et souriant d'un moine, à l'abri des tentations du monde, leur fait contraste (fîg. 20). Une bizarre composition (fig. 18) semble consacrée à la personni- fication du vin. C'est un visage étrange, constitué par des feuilles et des sarments de vigne, de la bouche duquel pend une grappe de raisin. Une satire plus compliquée, formant groupe (fig. 19), semble se rapporter au mariage. Nous y voyons, dans une espèce de nef symbolique, l'homme (barbu) et la femme accrochés à un mât et

1. Eugène Baie. L'Epopée flamande. Bruxelles.

LES MISÉRICORDES d'hASTIÈRES

35

fort a l'étroit dans leur habitation temporaire. Les têtes des époux, représentés nus et à mi-corps, présentent un aspect caricatural probablement voulu, et font présager déjà les scènes d'infortunes conjugales que Ton trouve si nombreuses dans l'œuvre de Pierre Breughel le Vieux et des peintres de son école, comme parmi les miséricordes plus récentes que nous passerons bientôt en revue.

Quelques sculptures, présentant probablement un caractère licen- cieux trop hardi, ont été enlevées. Une de ces miséricordes fut rem- placée dans les premières années du xve siècle ; elle montre un art

Fig. 21. Oiseau tenant un phylactère avec date (Prieuré d'Hastières).

plus avancé et porte, chose rare, un millésime inscrit sur le phy* lactère tenu par le bec de l'oiseau. On peut y lire :

M. CGGC. P. + III.

Cette inscription précieuse n'avait pas été relevée, croyons-nous, jusqu'ici.

36 LES MISERICORDES Ei\ BELGIQUE

La disposition exacte des miséricordes pouvant avoir pour leur étude une certaine importance, nous les citerons ici dans l'ordre dans lequel elles se présentent.

A droite (nous supposons le spectateur placé face à l'autel) : Masque barbu de reitre, satire probable du seigneur féodal (fig. 12); Masque d'un turc ou d'un nègre (fig. 13) ; Deux figures réunies dans une espèce de nef (fig. 19); Miséricorde enlevée ; Visage drolatique dans des feuillages (fig. 15) ; Miséricorde enlevée; Masque d'un grimacier; Groin d'un porc (fig. 17); Sujet disparu; 10° Une écaille de saint Jacques, comme en portaient les pèlerins.

A gauche : 1 Un oiseau tenant un phylactère avec un millésime (fig. 21); 12° Une miséricorde composée de feuillages ; 13° Masque grimaçant (fig. 14) ; 14° Un visage de moine (fig. 20) ; lo° Une plante avec fleurs; 16° Un parchemin plié en entonnoir; 17° Des grappes de raisin; 18° Un masque grotesque constitué par des raisins et des feuilles de vigne (fig. 18); 19° Miséricorde enlevée; 20° Un lion tenant un écu héraldique.

CHAPITRE IV

LES MISÉRICORDES DE LIÈGE (XIVe SIÈCLE)

Les miséricordes de Saint-Jacques et de Sainte-Croix à Liège constituent un grand progrès sur celles du siècle précédent. Leur caractère fantastique. Les dra- gons, salamandres et oiseaux de l'église Saint-Jacques. Les feuillages disposés en visages grotesques. Sculptures analogues à Gand. Scènes scatologiques semblables à celles de Saint-Seurin, de Montreuil-sur-Mer, d'Évreux, etc. Le mannekenpis » de l'église Saint-Martin, à Ghampeaux. Les scènes scatolo- giques en Hollande. Le ver solitaire (Amsterdam). Les plaisanteries peu raffinées de nos ancêtres. La perte des culottes, exhibitions des parties char- nues, exploits des pétomanes. Odeurs infectes qu'ils répandaient. La minia- ture de Jean Fouquet, à Chantilly. Le bonhomme, ou la femme accroupie, servant de monogramme à des peintres de l'école de Jérôme Bosch et de Breughel le Vieux.

Leur signification. Proverbes scatologiques. Les figures décorant les rampants des parcloses de Saint-Jacques. Satires du moine, du clerc, de lévé- que, des femmes et des courtisanes. Dès le xme siècle, les poètes flamands stigmatisent la corruption des mœurs de leur temps. Satires de van Maerlant dirigées contre les évoques et les prélats. Leur orgueil et leur luxure. Van der Lore, dans ses poèmes satiriques, prend à partie les chevaliers, les nobles dames, les clercs, les religieuses, les moines, les béguines et les curés. Jan Deckers, greffier de la ville d'Anvers, s'élève, dans son Nieuwen Doctrinael, ou Miroir des péchés, contre tous ceux, prêtres ou laïques, qui, âpres au gain, vivent dans le luxe et la dépravation. Il stigmatise les trafiquants d'indulgences, les juges prévaricateurs et le culte idolâtre des images, ainsi que les excès qui accom- pagnent certains pèlerinages. Les huit formes de la luxure. Liège connu pour ses mœurs relâchées. Dès 1136 on y établit, dans des églises, la fête de la Reine des concubines. Cérémonial de cette fête. Les fêtes des Innocents, de YEvéque de fous et de l'âne. La prostitution dans les grandes villes flamandes : à Gand, à Bruges et â Damme. Peines sévères édictées en 1297 contre ceux qui abusent d'une demoiselle patricienne, avec ou sans son consentement. Les bordels et les bains relégués par les échevins de Gand dans le quartier « Outre-Escaut » (Overschelde). Les noms de quelques-uns de ces lieux de plaisirs : La « Vulve de Vache », « Sodoma », le « Bordel des bourgeois ». La rue de « Kontentast ».

Le suicide d'une prostituée, à Gand. D'autres figures satiriques prennent à partie les savants, les gens difformes et contrefaits. Satire d'Adam. Les stalles de l'église Sainte-Croix. Un damné. Dieu le Père (?), dragons et monstres infernaux, faisant présager les cauchemars peints de Jérôme Bosch. Liste des miséricordes et des accoudoirs de Saint-Jacques. Liste des miséri- cordes de Sainte-Croix, à Liège.

Les églises Saint-Jacques et Sainte-Croix, à Liège, possèdent de belles stalles du xive siècle. Leurs miséricordes constituent un

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LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

o-rand progrès, au point de vue artistique et pittoresque, sur celles du siècle précédent. A Saint- Jacques, elles sont au nombre de vingt-neul et disposées sur deux rangées, quinze à droite et quatorze à gauche. Les plus belles appartiennent au genre fantastique ; elles se composent de salamandres ou de dragons élégants, groupés de diverses façons, tantôt se fuyant, tantôt se poursuivant, ou bien se

Fig. 22. Deux dragons se combattent (xiv* siècle) (Église Saint-Jacques, Liège).

combattant et se mordant la queue, comme c'est le cas pour la fîg. 22. Cette mode de grouper des dragons ou des salamandres n'est pas propre à la seule province de Liège. Nous en voyons aussi des exemplaires très intéressants exécutés en Flandre dès le xme siècle, comme on peut le voir sur la fîg. 23, dessinée d'après une clef de voûte conservée au musée d'archéologie de Bruges. Cette pièce très intéressante provient, croit-on, d'une abbaye des environs de cette ville.

D'autres reptiles, isolés ou enlacés, supportent le siège de façons variées, mais toujours gracieuses. Des oiseaux étranges, des griffons les ailes ouvertes s'y remarquent également, ainsi que des dispo-

LES MISÉRICORDES DE LIÈGE

39

«lions heureuses de feuillages, d'un genre purement décoratif Quelques-uns de ces feuillages sont présentés dune façon grotesque, formant par leur assemblage des têtes caricaturales, comme on peut le vo.r fig. 24. Ici encore, une clef de voûte en bois sculpté, prove-

Fig. 23. Clef de voûte des dragons s'cntre-dévorent. Sculpture du xme siècle conservée au musée d'archéologie de Bruges.

nant de l'église des Dominicains, à Gand (\ 250-1260), vient nous prouver» que ce genre de caricature végétale était déjà en vigueur chez les huchiers flamands dès le xme siècle (fig. 25).

Les plaisanteries grasses, chères à nos ancêtres médiévaux, sont représentées par des scènes scatologiques exécutées par des per- sonnages aux types divers, mais tous également nus. Parfois c'est

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LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

un homme bien peigné, d'aspect cossu (fig. 26), tantôt un per- sonnage au type bestial (fig. 27), ou bien encore c'est le démon lui- même, qui offrent à la vue du spectateur les phases douloureuses, ou heureuses, de cette ultime partie de la digestion. Tous, sauf le démon, qui a les pieds nus, sont chaussés d'escarpins bas du temps. Les sujets de ce genre, qui durent être nombreux à l'origine, sont devenus très rares en Belgique.

En France nous les trouvons en plus grand nombre, notamment

Fig. 24. Tête grotesque constituée par des feuillages (xive siècle). (Église de Liège).

sur les miséricordes et les statuettes décorant les parcloses des stalles, très probablement exécutées par des artistes flamands voyageurs. On connaît les figures scatologiques de Saint-Seurin, en Gironde, un petit personnage, coiffé d'une capuce, déverse, d'étrange façon, son mépris sur le monde, figuré par un globe sur- monté de la croix. On le retrouve fientant sur la tête d'un autre personnage, à Montreuil-sur-Mer, comme nous le voyons besogner de même sur une miséricorde de stalle de la cathédrale d'Evreux. Dans cette dernière sculpture c'est une jolie femme, les cheveux

LES MISÉRICORDES DE LIÈGE

41

dénoués, qui porte à la bouche les « excréta » de son élu, démon- trant peut-être que :

Dans l'objet aimé, tout vous devient aimable1,

à moins que ce ne soit la figure d une damnée subissant Je châti- ment diabolique que l'on retrouve peint au camposanto de Pise. Des figures, dans des poses analogues, se trouvent encore sur les ram-

Fig. 25. Clef de voûte en bois. Tête grotesque en feuillages. (Ane. église des Dominicains, à Gand) (1250-1260).

pants des parcloses des mêmes stalles d'Evreux, tandis qu'un petit bonhomme qui pisse sans vergogne sur un van est sculpté sur une miséricorde de l'église Saint-Martin, à Ghampeaux, en Seine-et- Marne. Quelques miséricordes de ce genre, que l'on peut relever en Hollande, sont plus suggestives. A l'ancienne église Saint-Nicolas, à Amsterdam, par exemple, nous voyons un bonhomme accroupi

1. Dr G.-J. Witkowski. L'art profane à l'église, etc. Cette sculpture, ainsi que les précédentes, sont reproduites dans cet ouvrage.

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LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

produisant des ducats (fîg. 28), tandis qu'une jeune femme nue, dans la même pose, iile un long cordon (peut-être bien un ver solitaire) qu'une vieille commère enroule gravement en écheveau sur un cadre (fig. 29).

Nous avons dit déjà1 que l'examen de nos manuscrits enluminés

Fig. 26. Satire d'un chieur (xive siècle) (Église Saint-Jacques, à Liège).

les plus anciens nous prouve que, dans les parades de nos amu- seurs primitifs, les coups de pieds au derrière, la perte ou la déchi- rure des culottes laissant voir aux spectateurs les parties voisines du bas rein, les exploits des pétomanes et des artistes en scata- logie, avaient le plus grand succès. Les odeurs infectes qu'ils répandaient augmentaient immanquablement l'hilarité de tous. Même dans les mystères religieux, les bourreaux ajoutaient aux

4. Voir notre Genre satirique dans peinture flamande, pages 30 et suiv. Bruxelles, G. Van Oest et Cie, 4907.

LES MISÉRICORDES DE LIÈGE 43

souffrances des saints et des saintes martyrisés en se déculottant devant eux, comme nous le prouve la ravissante miniature de Jean Fouquet conservée à Chantilly, nous voyons un pareil épisode dans le martyre de sainte Apolline1. Les plaisanteries grossières, dont nous avons reproduit des échantillons typiques d'après des manuscrits des xie et xn° siècles, se continuèrent bien après Rabe- lais, excitant le rire brutal et convulsif de l'homme primitif. Le

Fig. 27. - Un chieur diabolique (?) (Église Saint-Nicolas, à Amsterdam).

monde politique changeait, mais les mœurs restaient les mêmes et pendant des siècles on verra manants et gentilshommes se tordre sur leurs escabeaux, à la vue d'histrions abaissant leurs chausses. Dans maintes de leurs compositions, Jérôme Bosch, Pierre Breughel le Vieux ainsi que nombre de leurs imitateurs, repré- sentèrent des figures accroupies, satisfaisant un besoin. Des petits personnages, hommes et femmes, dans cette posture, constituèrent même parfois la signature de nos peintres tant flamands que wal-

1. Id., id.,p. 9i et suiv.

44

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

Ions. Van Mander nous dit notamment que Joachim Patenier fut surnommé le « Chieur » (de Schijter), à cause de ce singulier monogramme1. Dans la langue néerlandaise et spécialement en

Fig. 28. Le chieur d'Amsterdam (ÉgliseSaint-Nicolas).

Flandre, « Uijt schijten », c'est-à-dire Faction de fienter, veut aussi dire railler. Dans le tableau de Breughel représentant les proverbes flamands, dont une réplique du fils se trouve à Haarlem, nous trouvons le vieux dicton thiois :

Waar de Waal schijt, groeit geen gras. (Là chie le Wallon, ne croît aucune herbe.)

A ce proverbe les Wallons répondaient en attribuant cette vertu

I. D'après M. James Weale, ce renseignement s'appliquerait à un homonyme reçu franc-maître de la confrérie de Saint-Luc, à Anvers, en 1535, tandis que le peintre de Dinant le fut en 1515.

LES MlSÉttlCORDES DE LIEGE

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stérilisante aux Flamands. Peut-être l'imagier des miséricordes scatologiques de Saint-Jacques avait-il songé à ces derniers dictons en exécutant ces sculptures.

Les figures fantastiques et grotesques qui ornent les rampants des parcloses des stalles de cette église, présentent un intérêt non moins grand. Elles sont très variées, et la verve moqueuse de lar-

Fig. 29. La femme au ver solitaire (?) (Église Saint-Nicolas, à Amsterdam).

tiste -wallon s'y est donnée libre carrière. Nous y voyons des satires dirigées contre des prêtres et des moines (fig. 30 et 31) ; un évêque, reconnaissante à sa mitre, nous offre un type bestial des plus risibles (fig. 32). Ces sculptures satiriques, prenant à parti des moines, des curés, et même des évêques, durent être assez nom- breuses. Au musée lapidaire de la ville de Gand, nous voyons une clef de voûte du xme siècle représenter, d'une façon satirique et irrévérencieuse, un évêque ou un abbé mitre, bien rasé, qui semble un portrait (fig. 33). Le corps de taureau qui accompagne cette tête semble prouver en faveur des exploits amoureux attribués à ce

46

LES MISERICORDES EN BELGIQUE

haut dignitaire de l'Eglise gantoise. Ces satires s'expliquent fort bien par les mœurs licencieuses qu'avaient alors un peu partout les ecclésiastiques de tous rangs.

Les écrits du temps nous prouvent que, dès le xme siècle, la cor-

Fig. 30. Satire d'un curé de paroisse (xiv« siècle) (Saint-Jacques, à Liège).

Fig. 31. Satire d'un moine (xive siècle) (Saint-Jacques, à Liège).

ruption des mœurs était générale en Belgique. Van Maerlant, le grand poète et moraliste flamand, s'élève avec violence contre les princes de l'église, qui, foulant aux pieds les préceptes du Christ, ne songent qu'au luxe et à la luxure. Il reproche aux évêques leurs palais trop grands, leurs salles de festins trop somptueuses, leurs vêtements trop riches, leurs bijoux, ainsi que leurs chevaux frin- gants :

So es hi vro, so wert hi fier

Hy loept ende ryt hare ende hier l.

1. Te Winkel (Jan). Maerlant's werken, beschouwd als spiegel van de dertiende eeuw. 2e druk. Gand, Vuylsteke, 1892, in-8°.

LES MISÉRICORDES DE LIÈGE 47

Il leur faut, comme aux seigneurs, des tables luxueusement ser- vies, couvertes de mets rares et de vins recherchés :

Willen volgen den heeren naer Sitten an die tafel voren.

Ils demandent à grands cris Ion se procure les plats les plus délicats et les vins les meilleurs :

Om dieren spise van goede smake Ende waer men copt den besten wyn.

De ce vin, ils boivent plus que de raison. Ils vivent dans la luxure et dans l'orgueil :

Vleselik leven, luxurie, ende fier gelaet.

Gomme les chevaliers et les princes, ils tirent l'épée et vont aux tournois :

Was des bisscops attente,

Dat hene roepe soude te campen.

Témoin les exploits de Jean I, évêque de Liège, qui défia en champs clos Henri II de Brabant, et le combattit ainsi en 1236, malgré les bulles du Saint-Père et les ordonnances sévères de Louis IX. Cet exemple fut d'ailleurs suivi par le clergé. Nous en avons une preuve dans l'ouvrage d'Henri Goethals, de Gand. Ce professeur à la Sorbonne au xme siècle, consacra un article capital de sa Summa theologica à la participation des ecclésiastiques aux duels : « De clericis pugnantibus in duello » .

A cette époque, le concubinage des prêtres était encore assez général pour que nous voyions enregistrer officiellement de nom- breuses donations faites à leurs bâtards et à leurs concubines. Chose curieuse, la plupart de ces enfants naturels devinrent orfèvres, pro- fitant ainsi de leur parenté naturelle avec les membres du clergé qui pouvaient les favoriser de commandes d'orfèvreries pour la célé- bration du culte.

Nous voyons, parmi les documents anciens conservés a Gand et datant du commencement du xve siècle, diverses donations de ce genre. Le 18 novembre 1423, Jan Heestyl, prêtre, donne à ses

48 LÈS MISÉRICORDES EN BELGIQUE

enfants naturels : Hanneken (Jeanne), Grietken (Marguerite), Gal- leken (Catherine) et Elenken (Hélène), et à leur mère, sa concubine, Kateline de Vos, sa maison située rue de la Vigne1

Une autre donation, faite par le curé de la paroisse de Saint- Jacques : Michel van der Ecken, favorise les enfants naturels qu'il a eus de Mlle Mergrieten (Marguerite) Bloums, à savoir : Cornelis, Symoen, Meere (Marie), Genevyve, leur donnant entre autre sa maison d habitation2.

Les dispositions testamentaires de Mgr de Bourgogne, évêque de Cambrai, comte du Gambrésis, etc., datées du 30 octobre 1463, nous montrent que ce prélat, très supérieur à de simples prêtres, ne se contentait pas d'une seule concubine.

Voici quelques extraits (traduits) du texte original flamand : « A tous ceux, etc., que haut et puissant honorable seigneur, père en Dieu, Mgr de Bourgogne, évêque de Cambrai, etc., a comparu, etc., que par pure libéralité et amour paternel il a donné à Arnould de Bourgogne, son fils naturel, qu'il eut de demoiselle Jheanne Despontyn, sa maison et terrain, etc., ajoutant que s'il advenait que le prédit Arnould trépassât de ce monde, son héri- tier légal serait Jan de Bourgogne, qu'il eut de demoiselle Margrite Absolon. Si le même Jan venait à mourir, le bien reviendrait à Elisabeth de Bourgogne, qu'il eut de demoiselle Elisabeth van Ymmersecle, et si cette dernière n'existait plus, ce serait Philippe de Bourgogne, qu'il avait eu avec dame de Clare, qui deviendrait alors son héritier.

A ces nombreuses concubines et à ces bâtards, qui tous portaient le nom de Bourgogne, nous voyons ajoutés, dans une modification apportée plus tard à son testament, les noms de Jan et de Marguerite de Bourgogne, qu'il eut de demoiselle Lucie Brans. Cette dernière pièce, conservée aux archives de Gand, est datée du 10 mars 1467, c'est-à-dire trois ans et cinq mois après le premier testament.

Un jugement des bourgmestres, échevins et conseillers de Bruges, rendu à la « Vierschaere », ou tribunal de cette ville, le 10 juil- let 1572, nous prouve qu'à cette date les membres du Chapitre et

1. Voir A. nu Bois et L. i>e Hondt. Recueil des anciennes coutumes de la Bel- gique, publié par ordre du Roi, sous les auspices du Ministère de la Justice. Bruxelles, 1887, Imprimerie du Roi, t. II, p. 5.

2. In., id., t. II, p. 43.

Les foisÉfticoRbi-s bi; Liège

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les chanoines de Saint-Donat, pouvaient encore disposer de leurs biens au profit de leurs bâtards1.

Il s'agit du testament d'un prêtre, Charles de Wulf, que ses héri- tiers naturels attaquaient, « remontrant qu'il était notoire en droit que les enfants bâtards issus d'un commerce abominable ne pouvaient absolument rien re- cevoir ni prétendre de leur père; qu'ils devaient être ex- clus de sa succession et de toute donation; cette rigueur du droit civil étant du reste conforme avec le droit cano- nique ; n'admettant tout au plus au profit des bâtards, qu'une simple pension alimentaire. . . » .

Les défendeurs répondirent que la majeure partie du raison- nement des demandeurs était subjecta maieria impertinente en droit D'abord parce qu'il est notoire en droit que l'enfant d'une femme libre et d'un père marié, n'est pas considéré comme ex damnato coitu, et par conséquent n'encourt pas les peines comminées par la loi ;

la preuve de cela étant que V enfant procréé de prêtre et de femme non mariée, de tout temps et tant à Bruges que dans aV autres villes, a toujours succédé aux biens de sa mère; ce qui certes n'aurait pu se faire si cet enfant avait être tenu comme ex damnato coitu

Fig. 32. Satire d'un évêque (xive siècle) (Saint- Jacques, à Liège).

1. L. GiLLionTS van Severen. Coutumes des pays et comté de Flandre. Quartier de Bruges, t. II, p. 405 à 413. Gobbaerts, imprimeur du Roi, Bruxelles, rue de Lou- vain, 1875.

Le texte conservé dans les archives de Bruges est intitule : « Sentencie van burch- meesters, scepene, ende raedt der stede van Brugghe ter Vierschaere ghewesen, daerby gheseyt es, dat die vanden capitele van Sint-Donaes mueghen van hueren goede disponeren tôt proffyte van huerlieder natuerlycke kinderen ».

50 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

Le tribunal, après délibération, rendit la sentence suivante : « Que les donations de maisons, fiefs et rentes en question, pour autant que ces biens aient été acquis par feu « heer Charles de Wulf », devront sortir effet, pour en jouir et en profiter les bâtards du prêtre ou les pupilles, donataires des défendeurs1... ».

La vie intime des hautes classes de la société belge au xive siècle, nous est encore connue par les œuvres satiriques du Gantois Van der Lore 2. Le poète nous fait assister à un banquet satirique nous voyons réunis : un chevalier accompagnant une demoiselle de haut lignage, un clerc savant avec une « fraîche » nonne, un moine avec sa béguine, ainsi qu'un curé dont la maîtresse est une femme mariée. Après avoir bien banqueté, plaisanté et chanté des « bour- des », chacun émet des vœux, car, dit Van der Lore, personne n'est content de son état de fortune !

Le chevalier désire des faucons et des chiens de chasse, des armes et un cheval de prix. Il veut des aventures, des tournois dont il sortira à son honneur, puis un ménage luxueux avec de nom- breuses femmes et des laquais valeureux :

le wenschene ter stonde,

Cm voghelen ende om honde,

Om wapene ende om peert....

Met vrouwen ende met vrome knechten,

Vlieghen, jaghen met winde,

Tornieren, joesten, vechten

Puis, après une vie si bien remplie, il souhaite encore d'occuper une bonne place dans le royaume céleste :

Ende na die leste stonde Te varen in hemelryc.

La jeune fille, de son côté, désire être toujours admirée et cour- tisée par son chevalier. Elle veut des musiciens, elle veut danser tous

1. Archives de Bruges. Sextencie bouc, reg. 1566-1567, fol. 101. V. Sent. Civ., in-4, 1570-72, fol. 172, n. 1.

2. Ce manuscrit a été imprimé en flamand par le chevalier Ph. Blommaert dans ses Oudvlaemsche Gedichlen der xne, xm* en xne eeuwen.... Gand, Hebbelynck, 1838. Il n'a jamais été traduit en français.

LES MISÉRICORDES DE LIÈGE

51

les jours et chevaucher la première à la chasse, puis enfin mourir en même temps que son amant :

Dansen ende reyen Vlieghen ende jagheu Pipen ende scalmeyen....

Le clerc, regardant la religieuse, souhaite de pouvoir abandonner

Fi* 33. - Satire d'un abbé mitre (xW siècle). Musée lapidaire de Gand (Auc. abbaye de Saint-Bavon).

pour elle ses études et tout son savoir. Il veut jouir avec elle de ses belles années, en dépensant tout son bien :

Ende met u verteren Myn goet al mine jaren, Ghelt, panden ende boeken....

52 les Miséricordes en Belgique

De son côté la nonnette s'écrie qu'elle veut, par le Dieu tout- puissant, tout ce que veut son amant. Elle souhaite que son cos- tume de religieuse et son couvent soient brûlés. Abandonnant son abbesse, elle ne désire suivre d'autres leçons que celles du « cher amant », car c'est pitié d'être toujours renfermée, privée de libres promenades, et du reste :

le wille den wiele raijn Ende mijn nonne-ghewant, Ende cloester altemale In gloede ware verbrant....

Le moine en riant regarde sa béguine et souhaite d'avoir tou- jours, en quantité, mets succulents et vins généreux. Il aime les femmes ; il veut de l'argent pour s'amuser, jouer, banqueter et fré- quenter les étuves ainsi que d'autres mauvais lieux :

Baden ende stoven Altoes ende banquetteren, Springhen, dansen, hoven, Dobbelen, goet verteren.

La béguine, de son côté, veut échanger son costume de reli- gieuse pour un banquet comme celui-ci. Elle souhaite de jouir d'une vie joyeuse. Pour être une « sainte enfant », elle voudrait être appréciée par tous les religieux : leur dire ses péchés et faire tout ce que lui commandera son confesseur :

Ende met aile cloesterieren Wel te sine ghemint... Aise een heilich kint... Mijn sonden hem verclaeren Ende doen al haer bevel.

Le curé de paroisse « de parochipape » désire augmenter son casuel, en trafiquant plus souvent des sacrements : baptêmes, enter- rements et mariages. Il voudrait gagner davantage sur la cire et le suif, et avoir de nombreux chapelains pour le remplacer lorsqu'il désire faire la grasse matinée. Il conserverait pourtant pour lui la confession des femmes :

LES MISÉRICORDES DE LIÈGE 53

Ende vêle cappelane

Te hebben onder mi,

Als me niet en luste op te stane

Dat si mi hielden vri.

In't dopen, graven ende trouwen....

Tandis que la femme adultère voue son mari « aux vers ». Elle préfère aux laïques brutaux la société et les paroles onctueuses des gras curés, « aux mœurs si douces, aux habits si chauds » :

Met goeden papen vet Te hebben compaengie... Si hebben warme cledere Ende sachte seden. Dese vrouwen teder Eest grote salicheden....

Jan Deckers, greffier de la ville d'Anvers, écrivit en 1345 un (( Niewen Doctrinael » ou « Spieghel dersonden »(Miroirdespéchés), qui constitue une histoire très complète des mœurs du moyen âge. L'écrivain, clerc ou laïque, se mettant au-dessus de toute considéra- tion personnelle, stigmatise impartialement prêtres et laïques, qui tous, dit-il, ont soif d'honneurs et d'argent, de bénéfices et de riches prébendes. Extorquant, grâce à leur positionnes cadeaux importants, ils trafiquent de leur influence ou vendent des indulgences. Deckers dénonce les prélats coupables, les magistrats et les juges prévarica- teurs. Il critique aussi certains pèlerinages qui dégénèrent en satur- nales, se moquant du culte idolâtre des images que « Ton adore comme si c'était le Dieu tout-puissant » :

Daer ic begrippe die sotte riesen Die een stom beld also verkiesen . Ende aenbidden voor onsen Heer Gods.

Il met surtout ses lecteurs en garde contre les huit formes du péché de luxure :

Tweemin, den iersten noem ich soe, lnt latin Fornicacio. Adulterium die ander sie ; Jncestus die derde, soe comter bi

54

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

Peccatum contra naturam ; Gheen sonde maect God so gram Die vijfte hierna hcel stuprum, En die sesdeheet/?a/)£um, etc.1...

D'autres sculptures prennent à partie les femmes dont les charmes trompeurs entraînent l'homme à sa perte, dans ce monde comme dans l'autre. La courtisane, au visage artisti- quement encadré de boucles (fîg. 34), nous montre que, si elle sait séduire par sa beauté, son copps de bête immonde et ses griffes sont prêts à déchirer ceux qui recherchent sa société. Une autre représentante du beau sexe, la tête couverte d'une espèce de bonnet de bour- geoise, sourit doucement en essayant de cacher ses pattes de griffon (fig. 35). Rappelons que Liège, dès le haut moyen âge, était connu pour ses mœurs relâchées. Gilles d'Orval nous apprend que, depuis 1136, pour égayer les fêtes liturgiques trop graves de Pâques et de la Pentecôte, on s'avisa d'y fêter tous les ans une reine, choisie parmi les concubines des curés de la ville : « aliquam ex sacer- dotum concubinis ». La Heine des concubines, c'était le nom qu'on lui conserva, était revêtue pour la circonstance de somptueux habits de pourpre, le visage couvert d'un voile et la tête ceinte d'un dia- dème. On la conduisait à l'église, elle s'asseyait sur une espèce de trône qui était édifié pour elle. Et tout le monde, les prêtres comme le peuple, chantait autour de la courtisane reine, en faisant accompagner leurs chants de tambours et d'autres instru-

Fi£. 34. Satire de courtisane (xive siècle) (Saint-Jacques, àXiége).

I. Bibliothèque royale de Bruxelles, ms. 48642 (vers 1013 à 1020), du fonds van Hul- them. Voir aussi : Ph. Blommaekt. Oudvlaemsche Gedichten der xne, xiii* en xvi* eeuwen. Gent, 1851, p. 86.

LES MISÉRICORDES DE LIÈGE

55

ments de musique. Cette fête idolâtre remplaçait à Liège la cou- tume, plus générale, de la fête de Tévêque des fous ou de l'âne, qui se pratiquait alors dans diverses autres villes de France et de Bel- gique. On ignore combien de temps se continua cette profanation

sac

Pfig 35. Satire de la bourgeoise (xive siècle) (Accoudoir des stalles de Saint-Jacques, à Liège).

acrïîège du lieu saint, qui se renouvelait chaque année à la même

"Tesfêtes de l'âne et de l'évêque des fous, si populaires en France, n'étaient pas moins joyeusement fêtées en Belgique2.

arts en Belgique. Gand, 1834, p. 106). 2. Voir à ce sujet notre Genre satirique, etc., page H et sun

56 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

C'est au cabaret que vicaires, chantres et enfants de chœur, éli- saient, dans le Hainaut, dès le xne siècle, leur évêque des fous. Les cérémonies burlesques qui eurent lieu à Tournai, au xiue siècle, firent scandale1. On baptisait à l'aide de seaux d'eau glacée le nouveau prélat, qui, à moitié nu, était entraîné dans un cortège grotesque l'on tournait en dérision les bons chanoines. Suppri- mées pendant quelque temps, nous voyons ces fêtes choquantes reprendre de plus belle au xive siècle. Dans une de ces saturnales, qui eut lieu en 1498, un chapelain fut saisi à l'improviste dans sa demeure, et, par un temps de neige, baptisé nu, de la façon accou- tumée. Sur son refus énergique d'accompagner le cortège, un autre fonctionnaire religieux fut arraché de son lit et copieusement dou- ché, puis fut entraîné en chemise et contre son gré, par la bande en délire.

A cette époque, les gens masqués et déguisés couraient les rues des villes flamandes, depuis le jour des Innocents, c'est-à-dire le 28 décembre, jusqu'au dimanche après le mercredi des cendres. L'autorité communale essaya vainement de mettre obstacle à ce besoin de travestissement dont était atteint le peuple belge. Une ordonnance, édictée à Gand le 3 janvier 1337, défend de se masquer, de danser et de se divertir dans les rues, sous peine de dix livres d'amende, avant le temps prescrit.

Une ordonnance du 28 décembre 1349 2 est encore plus sévère, elle défend de courir les rues masqué, soit à pied, soit à cheval, soit en voiture (ces dernières aménagées pour la circonstance), et cela sous peine d'amende et de saisie des chevaux et des chariots, lors- qu'ils se montraient avant la fin de décembre.

Le Memorie boek, ou journal de la ville de Gand, nous apprend comment le clergé fêtait le carnaval en Tan de grâce 1482. Dans un cortège grotesque figura comme personnage principal un pape, auquel on donna le nom peu respectueux de pape des ânes. « Esel-

i. J. Lecouvet. V instruction publique au moyen âge (La fête des Innocents à Tournai). Messager des sciences, etc. Gand, 1856.

2. Dans l'ordonnance du o janvier 1337 il est dit : « Voert dat niemen omme en ga met verkierde aensichten, no dansen, no ryen... up de boete van X pond ».

Celle du 28 décembre est ainsi conçue : « ... Dat niemen en ga no ne ride te paerde, te waghene, no te voet, met bedecten aensichten up IIJ pond, de paerde, waghene ende al verbuert ».

Voir aussi : N. de Pauw. De Voorgeboden der stad Gent in de XIV9 euw.

LES MISERICORDES DE LIEGE

57

paus » ; prêtres et enfants de chœur parcouraient ainsi les différents quartiers de la ville, qu'ils traitèrent en pays conquis, entrant de force dans les maisons ils se faisaient servir à boire et à manger. Si des maisons leur étaient inhospitalières, ils en faisaient le siège et les prenaient d'assaut, ou bien ils y pénétraient par escalade. « Zy moesten 't huis beclemmen met grooten aerbeit. » (Ils durent escalader la maison avec grande peine). Ces assauts étaient parfois repoussés avec succès, et les tonsurés durent plus d'une fois reculer devant la défense des assiégés, qui vi- daient sur leurs têtes des vases nocturnes et d'autres ordures : « Groote vulicheden1 ».

Les magistrats communaux, sans prendre une part active dans ces fêtes turbulentes, les patronnaient et les encoura- geaient par leur présence. Les comptes de la ville de Gand mentionnent qu'à l'occasion du carnaval de 1483, un banquet somptueux fut donné à la mai- p.^ ^ _ Satire d,un chantpe d.égligc ou son communale. Il COÛta plus d'un savant (xive siècle) (Saint-Jacques, à Liéçe).

de 90 livres de gros, ce qui est

un joli denier pour l'époque. Le jeune fils de Maximilien, le futur souverain des Pays-Bas, Philippe le Beau, y assista avec nombre de personnages de la plus haute distinction2.

Dans la West-Flandre, les chantres et les écoliers de la maîtrise célébraient également les fêtes tumultueuses de YÉvêquc des fous, celles des Innocents, ainsi que celles de Y Ane. Le collège entier de l'église participait à ces réjouissances, qui ne brillaient pas toujours par une parfaite décence. Dans la comptabilité de la commune

2. Voir à ce sujet les comptes communaux (Stads rekeningen). Archives de cette ville.

de la ville de Gand, année 1483-1484

58

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

Fi;

d'Oudenbourg, près de Ghistelles (Flandre occidentale), années 1465- 1468, le pape des Anes y est appelé dune façon satirique « Onze le- dich vader esel paeus », tranformant ainsi, par un jeu de mots flamand, le nom du Très Saint-Père, en Père très paresseux. Au cortège grotesque qui l'accompagna, prirent part tous les collèges d'églises de la région1. Les frais des boissons servies aux ecclésias- tiques s'élevèrent à la somme co- quette de 25 livres et 18 sous pa- risis.

Le succès de ces fêtes se con- tinua au xvie siècle. A Ostende, en 1540 (le 28 décembre), dans une fête analogue en l'honneur de YEvêquc des Innocents*, l'église accompagna officiellement le cor- tège grotesque en voiture, en bu- vant six grandes cruches de vin, qui furent portées en compte pour une somme de 3 livres et 26 sous parisis.

Ces fêtes turbulentes servaient de prétexte à des farces et à des plaisanteries qui ne brillaient pas par la délicatesse et le bon goût. Leséchevins durent, à différentes reprises, édicter des ordonnances pour mettre un terme à l'audace croissante des individus déguisés. Car ils ne se contentaient pas d'in- vectiver et de bousculer les pas- sants, mais ils se permettaient de plus de lancer toutes sortes de projectiles répugnants.

Le registre ce fol. 17 (année 15451), défend notamment aux gens

37. Animal fantastique (xive siècle) (Saint-Jacques, à Liège).

1. Nous y voyons figurer les églises de Zantvoorde, de Westbecke, de Beghem, de Bekeghem, d'Ettelghem, etc., etc.

2. Voir le livre des comptes de la ville d'Ostende (année 1540). Archives com- munales de cette ville.

3. Archives communales de la ville de Gand.

LES MISÉRICORDES DE LIÈGE

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masqués de se munir de gourdins, de couteaux et d'autres armes, et leur enjoint de se conduire paisiblement sans commettre aucune « vilonye » et en s'abstenant de jeter comme de coutume des chats morts, des charognes, des torchons souillés, de la boue, des excré- ments et d'autres immondices1.

Il était aussi d'usage, a Gand, de courir les rues, les nuits de

Fig. 38. Satire d'un damné (xive siècle) (Église Sainte-Croix, Liège).

fêtes, avec des torches allumées, de la résine brûlante, de la paille enflammée fixée au bout dune perche, des « vierpannen », etc. Ces jeux, très dangereux à cette époque la plupart des maisons étaient en bois et couvertes de chaume, furent sévèrement défendus à plusieurs reprises.

Les grandes villes flamandes, telles que Gand et Bruges, les ports de mer, comme Damme, n'eurent rien à envier, sous le rapport des mœurs, à la capitale des princes évêques de Liège. Et cela malgré

1. Archives communales de la ville de Gand. « Zonder stocken, messen ofte an- dere wapenen te draghene, maer paysivilic zonder ceneghe vilonye te doene, tsy met werpen van doode catten ofte andere pryen, vuyle dwyle, moere ofte andere vuyligheden. »

60 LES MISÉRICORDES EN RELGIQUE

les peines sévères édictées contre les galants trop entreprenants, surtout s'ils se rendaient coupables de violences. Dans la grande charte des Gantois, datant de 1297% nous voyons que les satyres de cette époque n'encouraient rien moins que la peine capitale s'ils osaient s'attaquer à une jeune fille patricienne. Si la demoiselle, pendant le viol, avait résisté et crié : « au secours ! », cette peine était partagée par tous ceux qui, ayant entendu l'appel, n'étaient pas venus à la rescousse. Les suborneurs qui n'usaient pas de violences, étaient simplement punis par la perte du nez, ou des oreilles, si on les surprenait, ou bien par le bannissement s'ils avaient pu prendre la fuite.

La prostitution, d'autre part, avait pris un tel développement, que les échevins, impuissants a enrayer le mal, durent se contenter de reléguer ribauds et ribaudes dans certains quartiers des villes. A Gand, ce fut le quartier malsain et marécageux d'outre-Escaut « Overschelde » qui fut choisi. C'est que cette population spé- ciale, surveillée par un « roi des ribauds », fonctionnaire de la ville, vivait. C'est aussi que s'étaient établis les tavernes mal famées, les bains et les étuves, où, d'après les registres communaux, la morale éprouvait les plus scandaleux et les plus terribles échecs2.

Ces établissements de plaisir sont désignés dans les pièces et archives par les noms des enseignes. Parmi celles-ci nous en trou- vons de très suggestives, qui méritent d'être rappelées au point de vue de l'étude des mœurs du temps. Dans une plainte adressée par un curé gantois à l'official, de Saint-Bavon, nous apprenons que dans une taverne appelée de « Koekonte » (la vulve de vache), on entendait tous les soirs des bruits de querelles et de rixes. Un autre

1. Archives de la ville de Gand.

2. Gustave van Hoorebeke. Études su?* l'origine des noms patronymiques fla- mands. Bruxelles, Paris et Berlin, 1876. Voir aussi les documents administratifs conservés aux archives communales de Gand. Dans une ordonnance de Tannée 1486, il est rappelé que les taverniers tenant bordels devront quitter la ville et se rendre aux endroits qui leur ont été assignés aux temps passés : « dat de bordeelouders up Sainte Nicolais parochie moesten vertreken ter sulker plaetsen alst'anderen tyde gheordonneert ». (Registre B. B., p. 9). Toutes les filles ou femmes de mœurs légères et de conversation déshonnête quitteront les voisinages honorables pour aller dans leur quartier qui est outre-Escaut : « Item dat aile vrauwen van lichten ende oneersamen leveAe ende conversatien, ruimen ende vertrecken utenheerlycken ende goeden gheburten deser stede daer zy hemlieden houden, ende gaan logeeren ende woenen in de plaetsen ende quartieren daer toe gheordonneert, te weten over Schelden en dit bennen de 14 dagen up boete van 10 jaeren » (Registre B. B., p. 152 v°).

tES JlISEhlCOhDÉS DE LlÉGE

61

lupanar, intitulé « de Goud bloeme » (la fleur d'or), était mieux connu sous le nom significatif de Sodoma ; aussi les rixes et les injures adressées aux passants étaient intolérables.

D'après l'enquête spirituelle, le Chien vert, le Chapeau blanc et

Fig. 39. Satire d'un moine avec feuillages (xive siècle) (Eglise de Sainte-Croix, à Liège).

bien d'autres établissements mal famés étaient dans le même cas '. Une rue, probablement à cause de la qualité des dames qui l'ha- bitaient, s'appelait du nom ébouriffant de « Kontentast », c'est- à-dire Tàte- vulve. Et notons que le nom de cette rue ne fut changé qu'au commencement du siècle dernier. La taverne appelée « Poorters bordeel » (Bordel des bourgeois) est citée dans les mé-

1. Requête faitepour le sous-bailli de la paroisse de Saint-Jacques, à Gand, en 1G28. Archives communales de Gand (farde 218).

62 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

moires de Marc van Vaernewyk du xvie siècle : « Die beroerlyke tyden1 »,à cause du suicide de la tenancière « Bette Steels » (Elisabeth Steels), qui était, paraît-il, une courtisane d'une rare beauté. D'après le chroniqueur, cette mort fit sensation, et tous les habitants de la ville de Gand vinrent admirer la femme sur son lit de mort, car il était extrêmement rare devoir une suicidée au xvie siècle. D'après les usages gantois, au moyen âge, les cadavres de ceux qui se don- naient volontairement la mort ne pouvaient passer le seuil de leur porte. On les expulsait par une espèce de tunnel pratiqué sous le seuil ; puis ils étaient traînés par le cou jusqu'à une potence ils étaient pendus par le bourreau. De plus leurs biens étaient confis- qués2. En 1414, le vendredi saint, un nommé Jan van der Stichelen s'étant pendu, les sept échevins de la juridiction de l'abbaye de Saint- Pierre, à Gand, se rendirent à sa maison. Le bailli fit couper la corde de façon que le cadavre tombât du grenier sur le sol, puis Ton fit un trou sous le seuil de la porte : « de voornoemde croenge5 afsnyden, ende lietse vallen deur de soldere daer boven dat hi hinc toet op den vloer. En onder de zulle van den liuuse dede hy maken een ghadt, daer door de voors. Croenge, met het hooft eerst, ghes- leept was... », le tout selon les usages accoutumés en Flandre : « Naer de costume van den landen van Vlaendre ».

Le 30 avril 1610, nous voyons le cadavre d'un jeune homme, Jan Vermeulen, qui s'était blessé mortellement dans une scène de dépit amoureux, condamné à être pendu à la place patibulaire : « Om ter plaetse patibulaire en den spriet gehangen te worden ». La jeune fille, Jeannette van den Drieschen, qui assista au suicide, échappa à toute punition en disant qu'elle ne put empêcher la mort de son amoureux, étant assise dans la cuisine et cousant assidûment. Jeannette était servante au cabaret du Saumon, « In den Zalm », quai de la Grue, à Gand.

La satire des savants et des hérétiques, qui lisent les livres défendus, est symbolisée par un singe plongé dans une lecture si attrayante que, la gueule béante, il semble vouloir dévorer les pages ouvertes devant lui (fig. 36).

1. Marc van Vaernewyck. Die Beroerlycke tyden, t. II, p. 210. Une excellente traduction française, fort bien illustrée, a été faite de cette intéressante chronique, datant du xvie siècle, par H. van Duyse.

2. Kronie. karonie. Charogne (?) (Bouc van Memoricn, etc.).

o. Bouc vun den crisme (années 1609-1611). Archives communales de la ville de Gand.

LES MISÉRICORDES DE LIEGE

63

La moquerie qui s'adressait alors aux êtres contrefaits et dif- formes nous est rappelée par un bossu tout nu, dont la gibbosité énorme est soulignée dune façon caricaturale, tandis que le succès du roman du Renard, alors en grande vogue, apparaît sous la forme du « Goupil » ravissant une poulette qui s'est laissée prendre à ses discours fallacieux. D'autres bêtes, un singe croquant une pomme, satire probable d'Adam, plusieurs chiens (il y en a quatre;, un

Fig. 40. Tète grotesque constituée par des feuillages (xive siècle) (Église de Sainte-Croix, à Liège).

chat, un lion, un batracien immonde (fig. 37), montrent que le sculpteur liégeois était aussi habile à reproduire les types des bêtes que les expressions, pétillantes de vie, de ses monstres à tète humaine. Ceux-ci font présager déjà les chimères et les créa- tions fantastiques que nos imagiers flamands sculptèrent en grand nombre sur les miséricordes des stalles de Rouen, et que l'on retrouve aussi parmi des sculptures antérieures, décorant le portail de la célèbre cathédrale.

Les stalles conservées à l'église Sainte-Croix sont moins nom-

64 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

breuses; elles ne s'élèvent qu'au nombre de dix. cinq à droite, cinq à gauche, disposées sur une seule rangée. Elles sont dépourvues de figurines sur les parcloses.

Les sculptures des miséricordes, quoique moins heureuses que celles de l'église Saint-Jacques, présentent cependant un caractère original des plus impressionnant. Ainsi nous voyons d'abord, en partant de la gauche, une figure effrayante de damné (fig. 38), dont seule, la tête chenue, qui grince horriblement des dents, présente

Fig. 41. Bète diabolique (xive siècle) (Église Sainte-Croix, Liège).

une apparence humaine, tandis que les bras sont formés par des corps de serpents, terminés par des têtes affreuses qui lui dévorent les oreilles, et le brûlent de leur souffle empesté ; deux mains, en forme de griffes, constituent les membres inférieurs, et le corps se termine vers le bas par une queue énorme (?), dont les vertèbres se dessinent à partir de la gorge. Peut-être l'artiste a-t-il voulu représenter l'exagération du membre viril, partie du corps dont le damné aurait abusé de son vivant. Plus loin, entre deux miséri- cordes constituées par des bouquets de feuillages, apparaît, sortant d'une draperie, une grande tête barbue de vieillard, probablement celle de Dieu le Père. A droite (fig. 39), nous voyons un monstre dont la tête, rappelant celle du singe, est couverte de la capuce du moine ; le corps sans bras est terminé par deux membres infé- rieurs garnis de griffes, tandis que la queue se transforme vers l'ex- trémité en feuillages. Puis, après deux consoles dont les éléments

Les Miséricordes de liège

65

sont exclusivement empruntés au règne végétal, nous remarquons une tête bizarre (fig. 40) analogue à celles signalées à Saint- Jacques, formée par des feuilles curieusement disposées'. Enfin,

sur

Fig. 42. Tête grotesque avec feuillages. Cul-de-lampe de la Biloque, à Gaud (xive siècle).

une dernière console, apparaît un monstre à tête rappelant le chien (fig. 41), n'ayant que deux membres antérieurs, terminés par des griffes et une queue nerveuse évoquant les salamandres ou dragons, déjà vus à Saint- Jacques.

Les miséricordes de l'église Saint-Jacques se présentent dans Tordre suivant :

A droite, en commençant par la rangée du bas : deux dragons ou salamandres se tournant le dos ; un oiseau les ailes ouvertes ;

1. Des tètes grotesques, beaucoup plus belles, appartenant au même genre (fig. 42), se trouvent à la Biloque, à Gaud; elles datent également du xive siècle.

&& les Miséricordes en Belgique

feuillages ; deux dragons se tournant le dos ; un chieur (fîg. 26) ; feuillages ; un griffon ; deux dragons qui se mor- dent la queue (fig. 22).

Sur la série haute : deux griffons se retournant ; 10° feuillage ; 11° un chieur (fig. 27); 12° feuillages ; 13° feuillages ; 14° griffon la tête en bas; 15° feuillage.

Sur le même côté Ton observe les accoudoirs suivants (rangée du bas) : un monstre fantastique ; un monstre coiffé d'une mitre (fig. 32) ; un monstre ; un lion ; un monstre ; un monstre fantastique; un chien.

Rangée du haut : un renard qui tient une poule (analogue à celui de Louvain) ; feuillage ; 10° tête de femme bourgeoise à bonnet, sur corps de bête et pattes de griffon sans bras (fig. 35) ; 11° feuillage ; 12° feuillage ; 13° bête fantastique ; 14° feuillage.

Miséricordes se trouvant à gauche, série basse : griffon ailé ; deux griffons se tournant le dos ; feuillage; deux griffons ailés dos à dos ; feuillage ; deux griffons enroulés dos à dos ; un griffon la tête en bas.

Série haute : feuillage; feuillage; 10° chieur (diable); 11° feuillage; 12° feuillage ; 13° feuillage ; 14° feuillage.

Accoudoirs, même côté, série basse : un moine sur deux pattes de bête fantastique (fig. 31) ; dragon ; singe complet tenant une pomme; monstre fantastique à tête de curé ou de clerc, por- tant la barrette sans bras (fig. 30); chien (complet); singe (complet) qui lit dans un livre (fig. 36); un bossu (ayant les quatre membres).

Série haute : monstre ou chimère à tête de courtisane (sans bras), pattes de griffon; un chien; 10° un monstre fantastique (fig. 33); 11° bête ou monstre; 12° une bête rappelant les formes du chat; 13° monstre ; 14° chien.

Miséricordes de l'église Sainte-Croix :

A droite : un démon ; feuillage ; tête d'homme barbu (Dieu le père ?) ; feuillage ; monstre à queue de feuillage (%• 37).

A gauche : monstre à tête de moine (singe ?) (fig. 39); feuil- lage; 8° visage constitué par des feuillages (fig. 40) ; feuillage ; 10° monstre a tête humaine ayant deux tètes de serpents à Textré- mités de ses pattes de devant (fig. 38).

CHAPITRE V

LES MISÉRICORDES DE LOUVAIN (XVC SIÈCLE)

Nicolas de Bruyn et Gérard Goris, de Bruxelles, sont les auteurs des stalles et des miséricordes de l'église Saint-Pierre, à Louvain. Le travail, commandé en 1438, fut terminé en 1442. Les miséricordes, à côté de sujets primitifs déjà vus, nous offrent quelques éléments nouveaux empruntés aux Bestiaires. La sirène, d'après les Bestiaires. La légende de Mélusine et le Boman de Jean d'Arras. Invocation antique des femmes en couche à « Merlusine ». Le guerrier marin. Persis- tance des images de grimaciers et d'histrions. Le fou classique. Paep Thoen. Les bêtes réelles et fantastiques. Goût des Louvanistes pour les géants et les bêtes colossales, qui figurèrent de bonne heure dans leurs processions et leurs cortèges. Le grand Ommeganck de Louvain décrit par un chroniqueur du temps, Willem Boonen. Les vierges conduisant des monstres. Les rois, les chars, Adam et Eve représentés au naturel, c'est-à-dire nus; les Machabées et le démon. Les dragons. Souvenir de l'épopée animale du Renard: celle-ci prit son origine en Belgique. Le singe et d'autres sujets mettant en scène des hommes ou det femmes dans un certain décor. Le fabricant de flèches de Louvain et les prisons en Belgique. Le démon. La tour de l'église de Meir renversée par le diable et placée « sens dessus dessous ». Le diable du grand Ommeganck, de Louvain, ligure plusieurs fois dans les comptes communaux de cette ville, au xve siècle. Les stalles de l'église de Saint-Pierre, à Louvain. furent jadis très belles. Malheureusement, les hauts dossiers qui s'appuyaient contre les murailles, et présentaient, dans leur partie supérieure, de superbes couronnements en saillie en forme de dais, furent enlevés en 1803. C'est à la même époque que l'on supprima la première rangée des stalles, c'est-à-dire les stalles basses. On connaît les auteurs et la date de l'exécution de ces belles menuiseries artistiques. Les frais en furent supportés, pour moitié, par la ville de Louvain, et par le chapitre. Le travail dura trois ans et les dernières stalles furent placées en 1442, le jour du « Lundi perdu ».

À côté de réminiscences nombreuses de sujets primitifs déjà vus, tels que grimaciers, bêtes réelles ou fantastiques, les miséri- cordes et les accoudoirs des stalles de Louvain présentent quelques éléments nouveaux, dignes d'être signalés. Nous y voyons apparaître notamment l'image de la sirène (fig. 43) représentant, en iconogra- phie, la séduction féminine qui occasionne la perte de l'homme dans ce monde comme dans l'autre. Quoique reproduite déjà dans nos

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LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

documents graphiques et décoratifs plus anciens, c'est à Louvain que nous la voyons apparaître pour la première fois dans la décora- tion des stalles d'églises. Le gracieux monstre marin s'y trouve reproduit tel que le dépeint déjà, au commencement du xnc siècle,

Fier. 4;

Une sirène

(Miséricorde de l'église Saint-Pierre, à Louvain) (xve siècle).

Philippe de Thaon (ou Thaum) dans le Bestiaire qu'il écrivit en Angleterre, mais en langue française, pour Aëlis de Louvain, qui avait épousé Henri Ier, en 1125 : « La seraine a la faiture dune femme et la queue d'un poisson ». L'auteur ancien croit y recon- naître le symbole de la richesse qui entraîne l'homme dans le péché, comme les chants de la sirène occasionnent le naufrage du nautonier par le « mâle temps ».

On sait que les romans de chevalerie, alors si populaires en Bel- gique, comptent parmi leurs poèmes les plus connus le conte ou Roman de Mélusine, écrit en 1387, par le trouvère Jean d'Arras, sur Tordre du dauphin de France, Jean, duc de Berry; la pre-

LES MISÉRICORDES DE LOLVAIN

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rn.ereed.hon parut à Genève en 1478. D'après la légende, Mélusine était 1 aînée des trois filles que le roi filénas eut de la fée Fressine Sa mère l'avait douée d'une merveilleuse beauté. Le beau Haimon- d.s, le fils du roi des Bretons, l'ayant rencontrée dans une forêt s epr.t délie, alors qu'il était proscrit, ayant tué par mégarde son oncle dans une chasse au sanglier. Elle lui promit de l'accepter comme époux et de faire de lui le plus grand gentilhomme du royaume, s. 1 s engageait, une fois marié, à ne jamais chercher à la voir le samed. de chaque semaine. Le pacte fut conclu et des noces splendides succédèrent aux épousailles. Usant du stratagème

Fig\ 44. Le guerrier marin (Église Saint-Pierre, à Louvain) (xve siècle).

employé lors de la fondation de Carthage, Mélusine fit donner à son époux, en échange d'un roc stérile, la terre qu'il put enclore dans une peau de cerf, découpée en très fines lanières. Le ménage aurait continué à être heureux, si Raimondis, écoutant les sugges- tions de son frère, qui accusait Mélusine, n'avait regardé un samedi par un trou du mur de la chambre de sa femme et ne l'avait vue au bain, moitié femme, moitié serpent. Jean d'Arras trouve des accents

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LES MISERICORDES EN BELGIQUE

vrais et touchants pour décrire la douleur des époux lorsqu'ils se séparèrent. Mélusine s'enfuit en pleurant, sous la forme d'un serpent. « On l'oyait, dit l'auteur, aller par l'air, plus loin d'une lieue, menant telle douleur et si grand effroi que c'estoit grande douleur à voir. » D'après certains savants, les cris de Mélusine, ou de « Merlusine », comme prononce encore le peuple, seraient un

Fig. 45. Une grimacière (Église Saint-Pierre, à Louvain) (xv* siècle).

souvenir, non pas de la malheureuse épouse de Raimondis, qui fonda la maison deLusignan, mais une continuation de l'invocation antique à la Mater Lucina, qui était appelée au secours des femmes en couche au moment de leur délivrance, et ce souvenir se sérail perpétué, sous cette forme légèrement altérée, après l'abolition du paganisme.

Le guerrier marin (fig. 44) qui, avec le Bytirone aux pinces de homard et d'autres monstres, figure dans tous les Bestiaires, lui fait suite. Il porte le casque et le bouclier comme armes défensives, tandis que sa main droite brandit un glaive. Nous verrons souvenl ce monstre sur des miséricordes plus récentes. Le grimacier, qui apparaît d'abord sous les traits d'une femme hideuse (fig. 45) élar- gissant une énorme bouche et l'étirant avec les doigts, se reconnaît aussi plus loin, portant déjà le costume traditionnel du fou. La tête serrée dans une capuce est agrémentée de larges oreilles et d'antennes ornées de grelots (fig. 46).

On sait que cet ancêtre du clown était au moyen âge,, avec

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L'histrion, l'enfant gâté des humbles comme des grands. Bien avant Breughel le Vieux, les Flamands l'avaient mis en scène dans leurs proverbes, notamment dans celui-ci qui mérite d'être médité par les hommes politiques de toute nation :

Veel beloven, weinig geven, Doet den zot in vreugde leven.

(Promettre beaucoup, donner peu, fait vivre heureux le fou.) Le visage reproduit par l'imagier de Louvain rappelle probablement les traits d'un fou favori de l'époque, que nous voyons, même à

Fig. 40. Le fou louvaniste : Paep Thoen (Église Saint-Pierre, à Louvain) (xve siècle).

l'église, égayer les fidèles par sa bouche tordue et son expression drolatique. On sait d'ailleurs que Louvain posséda au xvc siècle un fou célèbre : Antoine Van der Phaliesen. Fils naturel d'un curé de Saint-Pierre, il devint organiste de cette même église. Mais le musi- cien était folâtre et il s'acquit une grande popularité comme bouffon, sous le nom de Paep Thoen (le curé Antoine). Erasme, le grand humaniste, rapporte plusieurs de ses traits, assez difficiles à conter

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LES MISÉRICORDES EN RELGIQUE

autrement qu'en latin. A sa mort, coïncidence bizarre, Uylens- pieghel fera de même, il choisit sa sépulture sous une gouttière, « pour ne point avoir soif » après son décès, et il ordonna de placer son cadavre debout dans la fosse, afin qu'à la demande : « gît maître Antoine ? » on fût obligé de répondre : « Nulle part ! * » A remarquer aussi le faiseur de tours qui, la tête en bas, se

Fig. 47. Un équilibriste (Église Saint-Pierre, à Louvain) (xve siècle).

tient en équilibre sur les bras et montre le bas du dos au public (fig. 47). '

Les bêtes fantastiques, qui figurent si nombreuses sur les misé- ricordes et les accoudoirs des stalles de Louvain, nous rappellent le goût atavique des Louvanistes pour les monstres gigantesques qu'ils aimaient à voir figurer dans leurs cortèges et leurs proces- sions. Un historien de cette ville, qui écrivit dans les années

1. Voir sa notice, par P. Bergmains, dans la Biographie nationale de Belgique, t. XVII, col. 157-158.

LES MISÉRICORDES DE LOUVAIN

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«93-1594 nous donne une description très complète du grand Ommcganck de Louvain, accompagnée de dessins suggestifs, Ion voit représentes une série de géants et de bêtes colossales en osier justement décorées, transportées dune façon invisible par de nom- breux porteurs dissimulés sous des draperies. On v vovait des vierges

Wig. 48. Une bête fantastique (Église Saint-Pierre, à Louvain) (xve siècle).

charmantes, assises sur des « tygres », des aigles, des griffons, des licornes, des léopards, et d'autres bêtes rares ou fantastiques. Des rois exotiques et des nègres chevauchaient des dromadaires, des chameaux et des éléphants. Un char figurant le Paradis Terrestre nous offrait un des tableaux favoris au moyen âge figuraient nus, selon l'usage, des personnages représentant Adam et Eve, chassés par un ange de leur séjour céleste. Les corporations et métiers, les

1. Willem Boonen. Geschiedenis van Leuven geschreven in de jaren 1593-1594 Histoire de la ville de Louvain, éditée par les soins de E. Van Even. Louvain, imp. V. Biesen et Fonteyse, 1880.

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,ES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

sociétés d'armes ou d'agrément, y participaient naturellement au grand complet, avec leurs armoiries, leurs insignes et leurs tor- chères ; tandis que des bourreaux amateurs fustigeaient de verges ou frappaient de leurs glaives de bois des pénitents presque nus, représentant les sept Macchabées (Il y en a huit sur l'estampe). diable enchaîné, conduit par saint Michel, n'était pas oublié

Fig. 49. Le renard volant une poule (Église Saint-Pierre, à Louvain) (xve siècle).

dans ce somptueux cortège dont le souvenir s'est conservé jusqu'à nos jours. La fig. 48 nous montre une de ces bêtes fantastiques que les Louvanistes aimèrent de tout temps voir représenter dans leurs fêtes et leurs processions. Celle que l'imagier a imaginée ici nous offre l'assemblage monstrueux d'une tête de chien et d'ailes de chauve-souris, complété par une queue de serpent et des pattes garnies de griffes rappelant les serres du griffon, le gardien légen- daire des trésors. Un goupil, ou Renard, tenant dans sa gueule le cou d'une volaille (fig. 49) nous prouve que la vogue persistante de l'épopée animale n'est pas près de disparaître. On sait que le Roman du Renard, populaire dans tous les pays de l'Europe, prit selon toutes les apparences sa naissance dans les contrées flamandes. Comme le remarque fort bien l'historien belge H. Pirenne1, il

1. H. Pirennr. Histoire de Belgique, t. I, p. 4o. Bruxelles, 1900-1904.

LES MISÉRICORDES DE LOUVAIN

faut chercher ses origines en Belgique, où, dès l'époque se fon- dèrent les agglomérations marchandes, c'est-à-dire au xie siècle, les récits qui circulaient épars dans la foule subirent les transforma- tions qui devaient leur assurer une vogue si extraordinaire. C'est dans nos provinces que les héros de cette épopée animale furent individualisés et baptisés de noms d'hommes; c'est ici qu'autour de Renard et à'Iscngrin furent créés une foule d'acteurs secondaires : Noble, le lion; Grimbert, Je blai- reau; Belin,\e bélier; Chanteclair, le coq ; Couard, le lièvre ; Tibert, le chat; Bernard, l'âne ; Brun, Tours, dont les noms, tantôt romans, tantôt germaniques, semblent tra- hir, par leur diversité même, l'ac- tive collaboration des deux races qui peuplent la Belgique.

Ces animaux divers, auxquels il faut ajouter le singe (fîg. 50) et le porc, ornent en grand nombre les miséricordes et les accoudoirs des stalles de Louvain, comme ils figurent déjà sur les sièges sculptés de Liège et d'Hastières. Une sculp- ture plus intéressante, quoique moins counue (fig. 51), nous mon- tre le Renard déguisé en moine prêchant en chaire et saisissant dans ses griffes, et sans en avoir R l'air, quelques gélines grasses ou quelques oies confiantes, tandis qu'une autre volaille, mise en ré- serve derrière lui, dans son capuchon, laisse passer sa tête innocente1. Parmi les autres sculptures animales de l'église Saint-Pierre, à Louvain, citons encore une tête de lion, puis un corps entier du même animal; plusieurs chiens (ils sont toujours fréquents sur les

1. On ne connaît pas l'origine de cette sculpture qui doit être courtraisienne Elle se trouve conservée au musée archéologique du Broel, a Gourtrai. et date du xv» siècle (D'après un dessin de M. A. Heins).

50. Un singe dévorant un rampant de parclose de l'église Saint-Pierre. à Louvain (xve siècle).

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LES MISERICORDES EN BELGIQUE

miséricordes), un aigle, une chauve-souris et deux chats, dont l'un tient dans sa gueule un objet détérioré qui semble être un phallus! D'autres sujets mettent en scène l'homme ou sa compagne dans quelque décor. C'est ainsi que nous voyons ici une vieille femme édentée à sa fenêtre. Plus loin (fîg. 52), un visage d'homme attristé se montre au guichet d'une tour ou d'une prison, rappelant l'un ou l'autre prisonnier de marque ou peut-être même le souvenir de ce

Fig, 51. Le renard-moine prêchant (Musée d'archéologie de Broel) (xve siècle).

fabricant de flèches, qui passa dans l'histoire de Louvain pour avoir osé se moquer des nombreuses processions qui eurent lieu dans les mois de juin et de juillet de 1436 (les stalles furent commandées en 1438), pour donner la victoire et un heureux retour à « ceux de Flandre » qui accompagnèrent « notre duc » Philippe le Bon au siège de Calais. On sait que le railleur fut emprisonné et eut la langue transpercée en punition de ce forfait. « Ende een pylmaker, om dat hy daer mede spottede, wert te Leuven in Junio doer zyne tonghe gestekene1. »

La perforation de la langue par un fer rouge était généralement

Wiuem Boonen. Op. cit., p. 43.

LES MISÉRICORULS DE LOUVA1N

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le châtiment des blasphémateurs. Les principaux blasphèmes étaient rangés dans un certain ordre. Les pi

graves

r »-«— étaient ceux qui attaquaient la majesté du « Dieu tout-puissant qui nous a créés » (Blasphemie teghen den almoghenden Godt die ons ghes- chaepen heeft), ou celle de la Mère de Dieu. Puis venaient les saints

Fig. 52.

Satire d'un fabricant de flèches de Louvain (Église Saint-Pierre) (xVsiècle).

et saintes. A Gand nous voyons dans le livre des Grimes (Bouc van de Crisme) de nombreuses personnes condamnées pour les très horribles blasphèmes qu'ils osaient proférer. Rarement ces blas- phèmes sont rappelés dans la sentence ; on les trouvait trop abomi- nables pour être reproduits : « te abominabele zyn ommete noemen ». Peut-être sera-t-ii intéressant d'en rappeler quelques-uns figurant dans une enquête relatant les dépositions des témoins à charge de l'accusé Pieter Aerens, le 28 septembre 1515, qui aurait juré parles « mandibules de notre seigneur » (by ons Heerens kinnebackene)

LES MISERICORDES EN BELGIOL'E

par ses cinq plaies, par ses cuisses et par sa force et sa vigueur : « by zyne macht ende cracht ». Un témoin ajoute à ces blasphèmes l'invocation à ses boyaux sacrés, à son sang ou autres parties des- honnêtes de son corps. Lucas van Loo, un autre blasphémateur, fut mis au pilori et banni pour douze années, en 1523 (19 septembre). Robert (Roberecht) Mergelaere fut de plus fustigé d'importance aux quatre piliers du marché au poisson. Joos Megank, un récidiviste, ayant déjà eu huit condamnations analogues, fut dépouillé de ses vêtements et battu de verges jusqu'au sang « totten bloede », puis reflagellé tout le long du chemin conduisant à la porte de Bruxelles, il fut expulsé de la ville (6 novembre 1361). Il avait subi comme d'habitude le supplice du fer rouge transperçant sa langue, « met eender gloey enden yzere ghesteken te werdene deur zyne tonghe » . Ce fut aussi la punition des premiers réformés : un chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, un des patriciens les plus distin- gués de la ville de Gand, Joos de Backere, fut ainsi condamné à avoir la langue percée d'un fer rouge, et dut figurer dans les processions tenant une torche enflammée durant une année, une croix rouge brodée sur sa manche. Ce qui ne l'empêcha pas de périr sur le bûcher deux ans après sa première condamnation, qui eut lieu en 1528.

Les prisons belges, au moyen âge, sans être précisément des lieux de délices, n'étaient pas cependant sans offrir quelques consolations aux prisonniers qui possédaient des ressources suffisantes. D'après un article du règlement de la prison, ou « Steen », de Bruges, con- servé aux archives de cette ville, nous voyons que l'on y menait parfois assez joyeuse vie1.

L'article 18 (il y en a 26 en tout) est ainsi conçu : « De plus ni le bailli de l'étage, ni le bailli de la chambre noire (de donkere camere) ne pourront dorénavant consentir ou tolérer par dons ou par promesses, que les prisonniers en haut ou en bas fassent des parties de danses ou organisent des bals (dansinghe) avec accompa- gnement de flûtes, de trompes, de cornemuses, de tambourins, ou de tous autres instruments, soit de jour, soit de nuit; ou qu'ils se

1. Ordonancien ende statuten ghemackt hy der wet van Brngghe nopende den vangheniscosten van den steene te Brugghe (fin du xve siècle). Archives de l'État, à Bruges. Roodenbouc, t. III, fol. 122.

LES MISERICORDES DE LOUVAIS

livrent au jeu de dés, de palets ou autres amusements défendus- sauf celui de table, moyennant le prix de leur boisson.... Et cela a condition de ne proférer aucun blasphème.

Les contrevenants seront mis au cachot, soit en haut, soit en bas pour tout un jour, à chaque contravention, sans aucun atermoiement.'

Fig. 53. Image satirique du démon (Eglise Saint-Pierre, à Louvain) (xve sièele).

et le geôlier, les gardes et le bailli qui toléreraient pareille chose seraient corrigés ainsi qu'il appartient. »

A Gand, dans la prison communale, ou « Sausselet » (Chàtelet), les cachots sous les combles avaient la forme dune cage2. On les

1. « Of te andere odieuse spelen. »

2. Chacune des cages était désignée par un nom satirique. Il y avait la « roovers muite », ou cage des brigands; la « Israëls muite », la cage d'Israël; de « kleine spleet » (intraduisible); de « tooveres muit », ou la cage des sorcières; « het kat- tegat », le trou du chat ; « de vromve kamer », le salon des dames, et « het suikcr-

80 LES MISERICORDES EN BELGIQUE

appelait de « muten onder de cappen »,les cages sous le toit; tandis que les cachots du bas ou « donkere camere », les chambres noires, étaient des espèces d'oubliettes situées sous les caves.

Sur une autre miséricorde apparaît un démon monstrueux, avec

laadje », ou le petit tiroir au sucre. Une de ces cages, conservées sous le belTroi, était nommée « het ribbe kot », ou le cachot côtelé, parce que les parois et le plan- cher étaient composés de poutrelles posées en arêtes saillantes. Dans la prison pro- prement dite, on pouvait, grâce à de l'argent, l'aire bombance et se divertir, lors- qu'on avait soin d'inviter à sa table le « cipier », ou geôlier. Celui-ci poussait parfois la complaisance jusqu'à laisser sortir les prisonniers qui pouvaient, à certaines heures, se promener en ville ou faire des visites. Parfois même leurs maîtresses venaient les voir.

Marc van Vaernewyck, dans ses Beroerlycke lyden, raconte à ce propos une aventure amusante qui se passa au Ghâtelet de Gand, en mars 1567. Le poète d'une Chambre rhétoricienne de cette ville, placée sous l'invocation de la vierge « Maria tereere », un certain Liefke van der Venne avait été, pour prix de certains méfaits, emprisonné dans une des « cages » de la prison. C'était un farceur de premier ordre, et bientôt sa maîtresse, la jolie cabaretière de la taverne située sous la maison des Epiciers, désolée de son absence, conçut le désir d'aller le consoler. Pour cela elle imagina, un certain soir, de s'enfermer dans un sac et de se faire porter dans le cachot de son amant, par un portefaix qui avait l'habitude d'y apporter de la tourbe pour le chauffage des prisonniers. Son projet réussit et la joyeuse commère put ainsi passer une nuit avec l'élu de son cœur. Car, dit Vaernewyck, personne ne se doutât que « ce ne fut un vrai sac de tourbe ». Nous ne connaissons pas la fin de l'aventure, mais il y a tout lieu de croire qu'elle finit mal, car notre princesse d'auberge était mariée et l'on ne badinait pas en ce temps avec les gens accusés d'adultère.

Une personne convaincue d'adultère, â Gand, fut condamnée au xvc siècle â la prison, elle resta quinze jours « au pain et â l'eau ». Ayant récidivé, elle subit 30 jours de la même peine, et on lui promit de la retenir six semaines sans autre nourriture, si elle récidivait une troisième fois. Ajoutons que l'on pouvait racheter un jour de cette peine moyennant un don fait à la ville, de mille briques à employer pour les travaux de la commune.

On sait que les juges criminels avaient une grande latitude dans la façon de punir les coupables, et le choix du châtiment était laissé à l'esprit, plus ou moins inventif, des magistrats. Une des plus terribles exécutions capitales qu'on puisse rêver eut lieu à Gand, le 26 janvier 1563, alors que le nommé Jan Dumont était bourreau de cette ville. Le Memorie boec, ou journal gantois de l'époque, nous apprend que deux des trois voleurs à punir furent attachés dos à dos sur un gril, avec des chaînes, le tout maintenu par une barre en fer. Puis un feu violent fut allumé sous le gril. Au-dessus de la tête des condamnés se trouvait placé un tonneau percé de trous contenant de la paille, de la poix et du goudron. On mit le feu à ce tonneau, de façon que la poix et le goudron fondus se déversassent en une pluie brûlante sur le corps nu des suppliciés.

Ce n'était pas assez. Tout cet appareil de torture, gril, barre et tonneau, était fixé à une espèce de grue que l'on faisait mouvoir, et les deux misérables étaient hissés à quelques pieds de hauteur, d'où on les laissait choir dans le feu jusqu'à ce qu'ils fussent complètement brûlés.

Le supplice du troisième voleur, pour être moins raffiné, ne fut pas moins ter- rible. On l'attacha à un poteau entouré de bottes de paille, auxquelles on mit le feu. Afin de faire durer les souffrances du malheureux, la paille fut placée à quelques pieds du poteau, on comprend facilement qu'il fallut un temps assez long avant que la mort vint terminer cette épouvantable torture.

1ËS MISÉRICORDES DE tOUVAÎN %{

une tête cornue et le corps garni d'ailerons palmés, qui le com- plètent de façon étrange (fig. 53). La croyance au diable, intervenant au moyen âge dans toutes les circonstances de la vie, était alors gé- nérale et perdura pendant longtemps. Même de sérieux chroniqueurs, tels Marc Van Vaernewyck, de Gand, au xvic siècle, citent encore dans leur journal ses méfaits, qui se commettaient à la vue de tous. « Le 3 juillet 1567, dit cet auteur, on vit pendant l'orage le diable enfonçant ses griffes dans la flèche de la tour de Meire près d'Alost. Il retourna complètement le clocher, de sorte que la pointe se trouva mise à la place se trouvaient les cheneaux. En outre le malin arracha quatre corbeaux de pierre supportant la charpente, quoique ces pierres fussent si lourdes qu'il fallait six hommes pour les soulever. Il lança en même temps sur le parvis de l'église une poutre qu; tomba en échardes, et cela malgré l'image miraculeuse de Notre-Dame qui se trouvait conservée dans le lieu saint? » Ce qui occasionna des plaisanteries déplacées de la part des hérétiques, ajoute le consciencieux mais naïf chroniqueur.

Le démon était un personnage très populaire à Louvain ; il figura toujours dans les cortèges religieux, satiriques et burlesques qui furent organisés dans cette ville. Sur un char, machiné de la façon la plus ingénieuse, nous le voyons avec de nombreux satel- listes égayer un Jugement dernier, lors de la kermesse de 1413. On sait que ces cortèges de chars portaient le nom de « wagen- spelen », ou jeux des chariots.

En 1466, le diable prend une position officielle. Il figure dans les comptes de la ville, qui lui donne un salaire pour faire ranger la foule lors du passage du grand « Ommeganck » qui eut lieu cette année : « omme plaetse te makene ». Il était assisté d'un dragon, crachant du feu. Les mêmes comptes nous apprennent qu'en 1470 un nouveau dragon, de proportions plus colossales, d'un aspect monstrueux, fut fait; habilement machiné, il crachait égale- ment du feu et des flammes : « vuer ende vlammen1 ».

Un dernier perfectionnement fut inventé en 1485, date à laquelle la ville de Louvain appela un artificier de Malines pour faire des fusées qui s'allumaient dans le corps du dragon.

i. E. Van Even. VOmmegang de Louvain, dissertation^historique et archéolo- gique sur ce célèbre cortège communal. Louvain, 1863, p. 2/.

fi

82 Les miséricordes eN Belgique

Les miséricordes sont disposées comme suit :

A droite: un équilibriste dressé les jambes en l'air (fig. 47); une tête de femme (coiffure) ; une tête d'homme ; démon cornu à ailes quadruples (fig. 53); dragon volant; sirène tenant une glace et un peigne (fig. 43) ; une tête pleurant ; chauve-souris ; 10° tête de fou à longues oreilles d'âne; 11° tête de jeune femme à coiffe; 12° renard tenant une poule dans sa gueule (fig. 49) ; 13° tête d'homme dans une prison, expression triste (fig. 52); 14° tête de jeune femme.

A gauche : un dragon volant; grande tête de lion; grif- fon; 4° griffon ; paon ; tête d'un fou avec grelots ; il tire la langue (fig. 46) ; un lion ; tête de grimacier portant des oreilles d'âne ; chat tenant dans sa gueule un objet détérioré (phallus?) ; 10° un guerrier marin; 11° tête de vieille femme édentée à sa fenêtre; 12° porc; 13° tête de grimacier élargissant la bouche à l'aide de ses mains (fig. 45); 14° griffon.

Accoudoirs :

A droite : singe; ours; bête ailée avec un gros museau (fig. 48); chien; griffon; chien; griffon ou dragon; aigle; dragon; 10° chien; 11° chien; 12° dragon; 13° bête à tête humaine; 14° dragon; 15° chat.

A gauche : un monstre; un chien; dragon; petite sirène à tête de singe; bête fantastique qui se mord la queue ; dragon ; chimère la gueule ouverte ; bête qui se retourne; griffon; 10° chien; 11° dragon; 12° dragon ou griffon; 13° chien; 14° bête.

CHAPITRE VI

LES MISÉRICORDES DE BRUGES (XVe SIÈCLE)

Les stalles de l'église Saint-Sauveur, à Bruges malheureusement remaniées entre le xv et le xym« siècle sont fort belles. Elles datent de la première moitié du xv' siècle. Les miséricordes de ces stalles présentent un caractère très particulier, car on y retrouve une influence visible de la lecture des fabliaux français, qui, de bonne heure, furent traduits et imités en langue flamande. Bon accueil réservé à la cour comtale de Flandre aux trouvères méridionaux. Philippe d'Alsace et Chrétien de Troyes. Celui-ci lui dédie un de ses romans. Baudouin de Constan- tinople, entouré de ménestrels, de trouvères et de jongleurs, cultive lui-même la pocsre et compose des lais et fabliaux en langue provençale. Influence exercée de bonne heure, à Bruges, par l'art et la littérature française. Le luxe flamand s'approvisionne à Paris. L'élégance de la noblesse flamande rivalise avec celle de l'aristocratie française, dont elle s'inspire. Le mot « fliimich » devenu syno- nyme de grâce et de bon goût. Emploi presque général, à Bruges, de la langue française. Les mœurs à l'époque bourguignonne; objurgations indignées des moralistes. Le libertinage et les excès des grands. Examen des diverses miséricordes se reflètent, d'une façon curieuse, la vie raflinéc et les mœurs galantes de cette époque. Les sculptures décoratives de l'hôtel de ville de Bruges, qui datent du xive siècle (1376-1399), représentent déjà des sujets empruntés à des légendes ou des fabliaux d'origine française. Sculptures grivoises décorant l'âtrc familial. La sorcellerie en Belgique. La croyance générale au pouvoir mal- faisant des sorciers et des sorcières. La bulle du pape Innocent VIII en 1484. La sorcière de l'église Notre-Dame, de liai. Procès de sorcellerie aux xvi« et xvne siècles. Les exécutions de sorcières aux xvme et xix" siècles.

L/église Saint-Sauveur, a Bruges, possède également des stalles qui furent très belles autrefois. Elles sont presque aussi anciennes que celles de Louvain, car elles furent certainement exécutées dans la première moitié du xve siècle. Mais elles ont malheureusement été modifiées à plusieurs reprises et à des époques différentes. M. J. Weale nous apprend qu'à l'occasion de la réunion du trei- zième chapitre de Tordre de la Toison d'or, qui se tint à Bruges le 30 avril 1478, sous la présidence de Maximilien d'Autriche, les anciens dais ajourés furent enlevés et remplacés par de simples

84

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

moulures ou frises à quatre feuilles. En 1608, seize stalles furent

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Fig. 54. Une stalle de l'église Saint-Sauveur, à Bruges; sur la miséricorde : Une scène de fabliau (xve siècle).

refaites ; les menuiseries par Pasquier Wouters, les sculptures par Jérôme Stalpaert.

Vers le milieu du xvne siècle, on enleva les statuettes et les

LES MISÉRICORDES DE lîRL'GES

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groupes surmontant les accoudoirs et les entrées des stalles. Ces sculptures furent remplacées par les lions couchés actuels. En 1679, les stalles en retour d'équerre, à l'entrée du chœur, furent démolies. En 1727, la moulure, qui depuis 1478 terminait les dossiers, fut enlevée et remplacée par les armoiries des chevaliers de la Toison d'or, qui jadis étaient suspendues au-dessus des dossiers des stalles.

Fi". 5o. Une scène de sorcellerie (Miséricorde de l'église Saint-Sauveur, à Bruges) (xve siècle).

Les miséricordes de ces stalles présentent un caractère très par- ticulier. Elles semblent presque toutes se rapporter à des fabliaux français ou provençaux, dont la vogue fut si grande en Flandre depuis le xii« et le xmc siècle. Sachons le reconnaître, la vie litté- raire dans les grandes villes flamandes, telles que Bruges et Gand,

86 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

était d'importation presque uniquement romane l. Nos sagen, Z>oe/'- den, loghene, écrits en langue thioise, ne sont, la plupart du temps, que des transcriptions des romans français tirés des cycles d'Arthus, de la Table Ronde, de Charlemagne, des hauts faits de Perceval ou de Tristan, de Lancelot, de Galehot, de Roland à Roncevaux, etc. De bonne heure les trouvères méridionaux reçurent bon accueil à la cour comtale de la Flandre. Philippe d'Alsace s'était attaché Chrétien de Troyes, qui lui dédia son Roman du Saint Graal et écrivit d'ail- leurs, à Bruges, tous ses poèmes en langue française. Baudouin de Gonstantinople, une des plus nobles figures de la Flandre médié- vale, favorisa avec passion le développement intellectuel de ses sujets. Entouré de ménestrels, de trouvères et de jongleurs, aux « gestes » desquels il prenait grand plaisir, il cultivait lui-même la poésie, et, preuve nouvelle de la puissante attraction exercée dès cette époque par Part français, composait ses fabliaux, ou lais, en langue provençale. Pendant la plus grande partie du xive siècle, l'art flamand reste tributaire de rinfluence française. M. de Laborde trouve dans les comptes des preuves certaines que les artistes habi- tant Bruges viennent souvent de France, que les joyaux sont deman- dés aux orfèvres français, et que le luxe flamand s'approvisionne à Paris. La haute société brugeoise continue à régler ses goûts sur la grande nation suzeraine. L'élégance de la noblesse flamande rivalise avec celle de l'aristocratie française, dont elle s'inspire. L'amour « courtois » des chevaliers français et de leurs dames fait rêver les blondes châtelaines de la West-Flandre.... Gomme l'ajoute fort bien M. Fierens Gevaert, « le mot ftâmich était devenu à cette époque le synonyme de bon goût, de grâce, dans tout le pays germanique, et, sans aucun doute, les nobles de Bruges et des autres villes du comté devaient cette réputation de « belles manières » à leurs rela- tions avec la cour parisienne » .

Durant l'époque bourguignonne, qui jeta un si vif éclat au xve siècle, l'emploi de la langue française était devenu pour ainsi dire général. Les mœurs se ressentaient de cette poussée vers la vie romanesque, chantée par les romanciers méridionaux, et elle vint se greffer sur notre amour ancestral et indestructible des ripailles et

4. Lire à ce sujet : Fierens-Gevaert. Psychologie d'une ville. Essai sur Bruges. Paris, F. Alcan, 1901, et De Van Eyck a Van Dyck, publié par le même auteur dans la Revue des Deux-Mondes (15 juin 1900), à qui nous faisons ici quelques emprunts-

LES MISÉRICORDES DE BRUGES 87

des kermesses. Les moralistes s'élèvent avec indignation contre « les mascarades organisées par les filles, les godailles monstres qui duraient des semaines entières, et les femmes tenaient tête aux buveurs les plus intrépides, contre le libertinage qu'engendrait

naturellement ce besoin de luxe et de festins héroïques ». Un

chroniqueur du temps, du Glercq, s'écrie : « Lors c'estoit grande pitié que le péchié de luxure regnoit moult fort et par espécial es princes et gens mariés; et estoit le plus gentil compagnon qui plus de femmes scavoit tromper et avoir au moment, qui plus luxurieult estoit ». Les passions, débridées, entraînaient les hommes dans un tourbillon de meurtres, de prodigalités et d'amours insensés. Les riches avaient un luxe si offensant, lisons-nous dans M. de Barante, la noblesse était si fort livrée à ses passions, le clergé menait une vie si dissolue, les femmes, surtout celles de haute lignée, avaient si peu de retenue et portaient des ajustements si indécents et si ridicules, qu'on ne savait qui était le plus fort du scandale ou de la

calamité

Examinons successivement les miséricordes de Bruges, se reflètent d'une façon si curieuse la vie raffinée et les mœurs galantes de cette époque. En commençant par celles du côté nord, remar- quons que les deux premières des stalles hautes ont été enlevées ; peut-être trouva- t-on à un certain moment que leur caractère satirique ou licencieux ne cadrait plus avec la sainteté du lieu. La troisième représente une figure fantastique de bête dont le haut du corps constitue un moine, la tête couverte de la capuce, tenant d'une main une courte épée, de l'autre un bouclier1. La quatrième montre une femme qui apprend à marcher à son enfant dans une machine triangulaire à trois roues. La cinquième miséricorde représente un magister, tirant l'oreille à un jeune garçon à genoux ; à côté de lui se trouve un autre écolier qui paraît ne pas savoir sa leçon. La sculpture suivante conserve l'image d'un jeune homme à cheval, portant de longs éperons et tenant sur le poing un objet mutilé (un faucon ?) ; dans le fond on voit des arbres. Au 7 le- même jeune seigneur, le chapeau à la main, se tient debout devant un ermite assis qui s'appuie de la main gauche sur un bâton. La même

1. De nombreuses figures analogues se trouvent sur des miséricordes françaises, notamment sur celles de Rouen.

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LES MISERICORDES EN BELGIQUE

histoire continuant, nous voyons un personnage à genoux devant deux ecclésiastiques assis ; Termite de tantôt semble implorer sa grâce. Puis, au groupe suivant (fig. 54 j, le même seigneur, riche- ment vêtu, se trouve aux pieds dune jeune demoiselle qui accepte

Fig. 56. Une scène de fabliau (Miséricorde de l'église Saint-Sauveur, à Bruges) (xve siècle).

son anneau malgré le mécontentement d'un autre personnage, pro- bablement le père1 (?). Après ces péripéties, arrive le banquet de noces, où, devant une table établie sur des tréteaux, sont assis les jeunes gens avec le bon ermite entre eux deux. Une miséricorde

1. D'après un dessin de M. A. Heins. Ce dessin a été aussi reproduit dans l'étude de l'auteur citée plus haut: Coups d'œil et coups de plume (Bulletin de l'Académie royale d'Archéologie de Belgique, 1908).

LES MISERICORDES DE BRUGES

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ornée de feuilles de vigne et de grappes de raisin suit. Puis nous vovons un cerf dans un bois, et, enfin, terminant la série des stalles hautes, voici encore Termite à table, donnant quelque chose au jeune homme. La quatorzième sculpture manque.

Sur les stalles basses, défilent successivement : une demoi- selle assise de face, la main gauche levée; un personnage avec un gerfaut sur le poing droit (le bras gauche est mutilé); un

Fig. 57. - Satire d'une religieuse conduite en enfer sur une >>™eUe (Une %urc manque) (Misérieorde de Saint-Sauveur, a Bruges) (XI s.ecle).

pèlerin portant la tonsnre, un chapean rond rabattu sur le dos se dirige vers une ville fortifiée bâtie sur un rocher escarpe. I tient un bâton, et la gourde traditionnelle est attachée par une courroie sur son dos ; un prêtre debout, tenant un hvre ou un parchemin, se

90 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

tient devant un coffre ouvert, à double serrure, un affreux démon verse un sac rempli d'argent 1 (fîg\ 55) ; et des feuillages ; un homme, couvert de son manteau, écrit sur une banderole ; il est assis devant une bibliothèque; un personnage dans un bateau rame de la main droite, tandis qu'un homme, debout sur le rivage, lui offre quelque chose (?) ; sur une échelle un personnage enlève une tuile du toit, semblant vouloir cacher un objet, tandis qu'un spectateur (mutilé) l'observe; 10° deux hommes assis par terre tirent à deux mains sur un court bâton, s'exerçant au jeu de la pan- noy « Steygerspel2 » ; 11° un sculpteur achève une statue couchée sur un établi. La 12e et dernière miséricorde est composée d'un feuillage.

Au côté sud, les deux premières sculptures manquent; la troi- sième est constituée par un feuillage (remplaçant probablement les sculptures anciennes d'une partie trop satirique ou trop licencieuse) ; puis nous assistons à des vendanges, deux hommes cueillent le raisin ; apparaît un groupe composé d'un pèlerin à longue barbe et d'un autre personnage mutilé ; une religieuse lève la main droite devant une autre personne (arrachée) ; après les 7 et 8, composés de feuillages, nous voyons une scène plus compliquée. Une jeune fille aveuglée, tenant à la main une dague (?), semble vouloir en user contre elle, ou bien s'apprête à frapper l'un des gentilshommes qui l'entourent3 (fig. 56). Sur la miséricorde sui- vante, la dixième, une dame est assise à table avec un jeune seigneur; la fin de l'histoire, peut-être scabreuse, a été remplacée par des feuillages aux numéros 11 et 12.

Au même côté, les stalles basses nous présentent d'autres rébus. Sur la première miséricorde : un garçon ayant une boîte ouverte à ses pieds, un homme, portant une aumônière, laisse tomber une pièce d'argent. La deuxième représente un vieillard à longue barbe entrant dans une chapelle ; il tient d'une main un long bâton et de l'autre un chapelet, tandis que, derrière lui, un affreux

1. On sait que le désir de se procurer de l'argent en tâchant de duper le diable était général à cette époque. Beaucoup de fabliaux racontent comment des églises furent bâties de cette façon peu orthodoxe avec la complicité de la Vierge, toujours prête à seconder ceux qui voulaient extorquer de l'or au démon.

2. Ce sujet se retrouve souvent sur les miséricordes et les entrées de stalles en Belgique et en France comme en Hollande.

3. On remarquera que l'un des jeunes gens porte le fourreau de la dague vide.

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démon lui saisit la manche. Après la troisième, représentant un feuillage (?), nous voyons défiler quelques sujets bibliques tels que le sacrifice d'Abraham, et la conversion de saint Paul (?). La sixième miséricorde, plus amusante, nous montre une porte de l'enfer sous forme d'entrée de four, d'où sortent des flammes. Un damné, qui vient respirer le frais à une lucarne, voit s'approcher une reli- gieuse assise sur une brouette conduite par une personne mutilée (un démon?) dont on ne voit que les escarpins (fig. 57). Les der- nières miséricordes constituent des scènes disparates : un ange s'agenouille devant une femme qui lit (l'Annonciation?); un homme et une femme se rencontrent ; cette dernière cache quelque chose sous son manteau (mutilés) ; tête grotesque dont deux- feuilles sortent de la bouche; 10° des feuillages.

Particularité digne d'être notée, l'influence française, qui est si visible dans les sujets sculptés qui constituent les miséricordes de Saint-Sauveur, se retrouve déjà dans les ornementations du xivc siècle décorant la jolie façade, malheureusement refaite, de l'hôtel de ville de Bruges (1376-1399). La fig. 58, dessinée d'après un de ces culs-de-lampe enlevés et conservés au musée d'archéo- logie de Bruges, nous montre une scène digne de Boccace ou de Molière1. Pendant qu'une soubrette, de connivence avec le mari, lave les cheveux de sa maîtresse, penchée sur un bassin, l'époux volage conte fleurette à une jeune femme assise près de lui dans une pose pleine d'abandon. On remarquera que ce groupe, représen- tant une femme trompée et aveuglée par ses cheveux, rappelle assez bien la scène amusante créée par Beaumarchais, le célèbre bar- bier de Séville rase Bartholo pour l'empêcher de voir les déclara- tions d'amour qu'Almaviva fait à Rosine, c'est le cas de le dire, « à sa barbe ».

Les sculptures ornant les anciennes cheminées des maisons par- ticulières de Bruges présentent souvent des scènes de séduction d'un réalisme plus osé. La fig. 59, dessinée d'après une de ces sculptures brugeoises, conservée au musée lapidaire de Gand, peut très bien donner une idée de ce genre de reliefs appartenant au xve siècle2.

1. A. Heins. Op. cit., p. 133.

2. Il y a lieu de croire que cette œuvre suggestive provient d'un de ces anciens bains mixtes, considérés au moyen âge comme de mauvais lieux.

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LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

Nous avons vu plus haut que, parmi les miséricordes de l'église Saint-Sauveur, à Bruges, figurent des scènes de sorcellerie paraît le démon. On sait combien était alors générale et populaire la croyance aux démons, toujours prêts à enrichir ceux qui se don- naient à lui. Et, notons-le, ce n'étaient pas seulement de crédules paysans ou artisans qui ajoutaient foi à ces contes; cette croyance, nous la voyons partagée par des artistes et des hommes d'éducation supérieure dans tous les pays. Ne savons-nous pas que Benvenuto

Fig. 58. Une scène de fabliau (Sculpture de l'hôtel de ville de Bruges) (Fin du xive siècle).

Gellini, dans ses mémoires, rapporte les conjurations auxquelles il se livra avec son ami le prêtre Nécroman? Il avoue ses terreurs, ainsi que celles de ses camarades, pendant les incantations qui devaient leur livrer le secret de la pierre philosophale : « Pendant qu'à la lueur du foyer, dont la flamme s'alimentait de drogues fétides, le Golysée se remplissait de légions d'esprits infernaux et que l'enfant, qui était sous le talisman, poussait des cris d'épouvante, assurant qu'il voyait un million d'hommes terribles et menaçants, et quatre géants armés de pied en cap, prêts à pénétrer dans le cercle magique ».

LES MISÉRICORDES DE BRUGES

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On est d accord pour admettre que c'est surtout après la pro- mulgation de la bulle du pape Innocent VIII, datée du S dé- cembre 1484, que la croyance à la sorcellerie s'accrut dune façon absolument insensée en Belgique et dans divers autres pays de 1 Europe. r J

Les poursuites judiciaires exercées contre les fauteurs de ce crime,

cheminée de Brm

Une scène de séduction (Motif sculptural d'une (xv° siècle). Conservé au musée d'archéologie de Gand.

jusqu'alors inconnu dans le droit civil, appelèrent plus que jamais l'attention sur les pactes conclus ou à conclure avec le diable.

On trouve bien dans d'anciennes coutumes, notamment dans celles du Hainaut, des défenses de rechercher ou de découvrir, par le moyen de la magie, les trésors cachés qui, en cas de trouvaille à la suite se trouvaient confisqués au profit du seigneur; mais ce fut

94 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

surtout par les descriptions papales des méfaits commis par les sor- ciers et les sorcières, que la suggestion devint de plus en plus forte. On vit des centaines de névrosés et de détraqués se croire ensor- celés. La bulle parlait, avec un luxe de détails inouïs, des personnes qui, sorciers ou sorcières, se vouaient aux esprits infernaux, tantôt incubes, tantôt succubes (incubi ac succubi) ; des femmes et des filles qui entretenaient avec ceux-ci un commerce charnel ou repous- sant, et qui recevaient en échange de leurs faveurs un pouvoir ter- rible, capable de détruire les récoltes et les animaux. Le démon infligeait aux hommes des maux occultes exorbitants : empêchant les femmes de concevoir, les maris d'engendrer ou même simple- ment d'accomplir leur devoir conjugal1.

Dans un livre très intéressant2 concernant l'ancien droit pénal en Belgique aux xive, XVe et xvie siècles, nous voyons qu'un nombre incroyable de personnes accusées de sorcellerie périrent dans les Flandres, dans le Brabant et dans le pays de Liège. Des localités entières furent dépeuplées ; sur de simples dénon- ciations les personnes les mieux famées étaient jetées dans les pri- sons et exposées à des périls extrêmes. Les sorcières qui se rendaient périodiquement aux sabbats, elles se livraient nues au démon, durent figurer parmi les sujets choisis par nos sculpteurs de misé- ricordes 3. Malheureusement un grand nombre de ces scènes sug- gestives ont péri, et il y a lieu de croire quelles furent, comme nous lavons vu plus haut, remplacées par des planchettes muettes ou des feuillages sur les miséricordes de nos stalles. Les sculptures pro- fanes que l'on voit taillées en pierre dans les tympans et les écoin- çons de nos églises, moins faciles à maltraiter, nous en offrent encore quelques exemples, notamment à Notre-Dame, à Courtrai, et à la collégiale de Hal, également dédiée à la Vierge.

1. « Ac eosdem hommes ne gignere et mulieres ne concipere, virosque uxoribus, et mulieres ne viris actus conjugales reddere valeant, impedire. »

2. J.-B. Can.naekt. Bydragen lot de hennis van hel Oude Strafrecht in Vlaenderen en voornamelyk te Gent, gedurende de xive xve en xvi" eeuwen. DerdeDruk. Gent, Van der Haeghen, in-8°.

3. Rappelons à ce sujet ce que disait des sabbats le grand écrivain français E. Renan, dans ses Feuilles détachées, à propos de la Tentation de saint Antoine, de Gustave Flaubert :

« Les Grecs se plaisaient à l'antre de Trophonius, puisqu'ils y allaient. Si le sab- bat était vrai, je ne dis pas que je voudrais y aller, cela est contraire aux règles de conduite que je me suis imposées ; mais je tiendrais à ce qu'il y eût des gens pour y aller, et je lirais avec plaisir les tableaux vivement colorés qu'ils en feraient. »

Les miséricordes de brugës 95

La fig. 60 nous prouve que les sorcières se rendant au sabbat netaient pas toujours de vieilles femmes laides. Celle que nous voyons, échevelée, sur un des écoinçons de l'église de Hal, est même fort gracieuse. Elle chevauche sa monture cornue avec une désin- volture que ne désavouerait pas l'écuyère de cirque la plus accom- plie. La lig. ul qui lui fait contraste, constitue une image grotesque et chargée d'un sorcier qui s'accroche à la longue crinière d'une espèce de grand caniche diabolique, dressé sur ses pattes de derrière, pour être conduit au sabbat. Ces sculptures sont d'autant plus inté- ressantes qu'elle appartiennent au xive siècle, c'est-à-dire à une époque les sorciers et sorcières étaient plus rares. Cet état de choses empira beaucoup en Flandre aux xvie et xvnc siècles. Un auteur du xvnc siècle1 nous assure qu' « un bon juge » de son époque conseillait aux dames suspectées d'être sorcières, malgré leur atta- chement à la foi catholique, de gagner au plus vite la frontière hollan- daise. « On y cuit du pain tout comme ici, et tant de dénonciations me sont parvenues à votre charge que je serai forcé de vous faire arrêter et mettre à la torture, et alors vous seriez perdues. » Ajou- tons que les juges avaient cependant intérêt à convaincre de sorcel- lerie les personnes riches. On demandait à Isaac de la Peyrère pour- quoi il y avait tant de sorciers dans le Nord. « C'est, disait-il, que les biens des prétendus sorciers et sorcières sont en partie confisqués au profit des juges lorsqu'on les condamne au dernier supplice. »

Le pays de Liège ne se montrait pas moins acharné à la pour- suite de ceux qui s'adonnaient à la sorcellerie. Un chanoine de l'église de Sainte-Gudule, à Bruxelles (Etienne Stevens, auteur de Y Histoire des miracles du Saint Sacrement), nous assure que, curé à Tongres en 1590, il fut ensorcelé dans son confessionnal, par une des nombreuses sorcières qui infestaient alors le pays-.

Dans une ordonnance qui précéda le mandement du roi Philippe II (8 novembre 1590), adressée au conseil du Hainaut et probable- ment aux autres cours des Pays-Bas, on voit le triste tableau des nombreuses exécutions de sorcières, qui eurent lieu alors dans nos

1. A. Palingh. Het afgerukt momaengezicht der tooverye, etc. Édition d'Amster- dam, 1659, in-8, p. 404.

2. J.-B. Cannaert. Olim. Procès des sorcières en Belgique sous Philippe II et le gouvernement des Archiducs, d'après des actes judiciaires et documents inédits. Gand, Annoot-Braeckman, 1847. Voir aussi Palingh, édition flamande imprimée à Bruxelles en 1640.

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LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

provinces. Pour faciliter la tâche des juges, on y conseille, lors qu'on s'est assuré d'une personne suspecte, de la « jetter en Veaw piedz et mains lyez » : si elle surnage, elle doit être reconnue comme sorcière. Ajoutons que, grâce à ce subterfuge, on put exécute:

Fig. GO. Une sorcière allant au sabbat (Écoinçon de l'église Notre-Dame, de liai) (xive siècle).

« voire en quelques villaiges jusqu'à quatorze ou quinze femme, comme sorcières ».

Le rescrit du 10 avril 1606, adressé par les archiducs Albert e Isabelle aux cours de justice des Pays-Bas, porte que « le détestabU crisme de sorcellerie^ magie et semblables inventions diaboliques s'en vat accroissant ». On y préconise l'encouragement aux déla- teurs, et la promesse de grâce à l'égard des complices. Ce qui occa sionna la dépopulation de districts entiers.

Un des abus les plus graves à cette époque, était la faculté donné* aux bourreaux et à leurs aides de rechercher l'empreinte diabolique

LES MISERICORDES DE URlGES

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stigma diabolicum, que les sorcières portaient parfois cachée jusque sur leurs parties sexuelles. Dans ces recherches, les bour- reaux étaient souvent en désacord avec les hommes de l'art qu'ils avaient mission d'assister. C'est pour faire cesser ce conflit que le conseil de Flandre autorisa, le 31 juillet 1660, les seuls médecins à décider de la présence ou de l'absence du signe chez l'accusée. Il y avait aussi l'épreuve de ia piqûre de l'épingle : si le sang ne venait pas, c'était un signe qu'on avait affaire à une sorcière.

Alors qu'en France,, sous Louis XIV, nous voyons la foi dans

Fig. 61. _ Un sorcier allant au sabbat (Église Notre-Dame, à Hal) (xiV siècle).

le pouvoir des sorciers fortement ébranlée, alors que Golbert en 1670 empêchait à Rouen l'exécution de quatre personnes condamnées comme sorciers par le Parlement, et faisait surseoir aux procès pen- dants de quarante autres accusées de sortilèges, en Belgique, malgré les ordres des archiducs, se continuent les recherches du

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98 LES M1SÉ1UC0RDES EN BELGIQUE

stigma par les bourreaux. Une quittance conservée à Mons, portant la date de 1681, nous en fournit la preuve pour le Hainaut :

« Le soubsigné Jacqz Galopin, maistre des haultes œuvres de Mons, at receu du sieur Charlez, bailly de Meslin, la some (sic) de soixante deux livres huit sols, pour avoyr esté employez à la Visita- tion de la marque de Jacqueline Berman, réputée sorcière, et luy avoyr donné la question tout d'un tan. Le 23 aoust 1681. Marcq -j- du dict Galopin. »

Adrienne Schepens, visitée le 16 décembre 1601, au châtelet de Gand, Elisabeth Vlamyncx, Nele aux Pieds nus, Glaire Goessens, Digma Robert (surnommée « Pain et Eau »), Martha van Wetteren, Elisabeth de Grutere, Josine Labyns et tant d'autres malheu- reuses, dont nous avons le triste procès devant les yeux, furent toutes, grâce à des tortures affreuses, forcées d'avouer leur commerce charnel avec le diable et brûlées vives comme sor- cières, malgré leurs dénégations énergiques au moment du sup- plice. La torture leur fit donner des détails repoussants sur les scènes diaboliques elles auraient joué un rôle. Elles avouèrent s'être transportées au sabbat, selon l'usage, en enfourchant des manches à balais enduits d'onguent magique : « by middel van een stock die met salve was bestreeken », ou bien, comme c'est le cas pour la sorcière de Hal, sur le dos d'un bouc ou de tout autre ani- mal infernal.

Chose incroyable, cette répression barbare continua en Belgique jusqu'à l'époque de l'annexion du pays à la France, après les événe- ments de 1793. C'est à Nieuport, peu avant cette date, que la der- nière des sorcières flamandes fut publiquement exécutée par le bourreau, et cela après avoir avoué, comme d'habitude, qu'elle avait eu des relations amoureuses avec le diable : « met den duivel gebou- leert te hebben », quoiqu'il répandît une affreuse odeur de bouc : <( alouwel hy stonck gelyck een bock » .

Ajoutons que, pendant tout le xixe siècle, et encore de nos jours à la campagne, on continue en Flandre et dans le pays wallon à molester et à injurier de pauvres vieilles femmes accusées d'être sorcières. Des procès retentissants en sont la preuve. On se sou- vient encore des assises de Gand qui condamnèrent à mort un cer- tain Bruyland. Aidé de sa femme et de sa fille, il avait brûlé chez lui la nommée d'Haene, qu'il accusait de leur avoir jeté un sort,

LES MISÉRICORDES BRUGE8 99

après lui avoir fait subir un long martyre pendant que l'épouse Bruyland étouffait les cris de la victime *.

Voici quelques détails sur cette cause extraordinaire, empruntés à l'acte d'accusation reposant au greffe du Palais de Justice de Gand :

Berlinde Bruyland était affectée depuis plusieurs mois d'un acci- dent à la cuisse, dont elle et ses parents ignoraient la cause, mais qui depuis a été reconnu par les médecins comme étant une tumeur causée par une affection rhumatismale.

Pierre Bruyland l'attribuait à un sort jeté sur sa fille et, frappé de cette idée, en avait parlé à diverses reprises au curé de son village.... Il paraît en outre résulter de la procédure que, vers la fin d'octobre, un ci-devant moine, signalé comme un escroc et un fourbe, se rendit à sa demande chez lui, au village d'Onkerzeele, et qu'il lui remit un remède, puis procéda à l'exorcisme de Berlinde pour la délivrer du prétendu maléfice.

11 est en outre établi au procès que Bruyland croyait à la puis- sance des sorcières, ajoutant à l'appui de sa croyance qu'une sor- cière avait été brûlée vive, par autorité de justice, en la commune d'Onkerzeele, il y a un siècle. Sa femme et sa fille prouvèrent également, par leurs réponses, qu'elles partageaient le même préjugé.

Le 14 novembre 1815, entre sept et huit heures du matin, Bruyland se rendit à la maison de Jan d'Haene son voisin, et là, en présence de témoins, pria amicalement l'épouse d'Haene de venir voir sa femme, qu'il disait atteinte d'un flux de ventre. Quoique l'épouse d'Haene ne fût jamais venue chez les Bruyland, qu'elle ne connaissait que comme voisins, elle consentit, pour lui rendre service, à le suivre près de sa femme. Il la fit entrer la première, et ce fut avec la plus grande surprise que la femme d'Haene vit l'homme fermer la porte à clef, puis passer dans la cuisine, et, sans mot dire, y fermer les fenêtres. Dans cette place se trouvaient, outre sa femme et sa fille Berlinde, une servante et une autre de ses filles Anne.

Ces deux dernières reçurent l'ordre de se retirer dans une chambre voisine, elles furent bientôt effrayées par les jurements et les imprécations que Bruyland adressait à la femme d'Haene, qui lui

1. Voir à ce sujet les alï'reux détails donnés dans l'acte d'accusation du procès criminel, qui eut lieu aux assises de Gand en 1816. Cette pièce est reproduite en entier dans le curieux livre de M. J.-B. Cannaert, ancien conseiller à la cour de Bruxelles (Olini. Procès des sorcières, p. 127 et suiv.).

100 LES MISERICORDES EN BELGIQUE

répondait : « Jésus Maria, vous savez bien que je ne sais rien dé- faire ». C'est tout ce qu'elles prétendirent avoir compris. Puis, épouvantées des cris et du bruit qui augmentaient encore dans la cuisine, elles s'enfuirent au grenier et passèrent par une lucarne, d'où elles se laissèrent glisser, le long d'un petit toit de chaume, jusqu'à la rue.

D'après les déclarations de la femme d'Haene, confirmées par de nombreux témoins, il résulte qu'après avoir fermé les fenêtres de la cuisine, Bruyland annonça à la femme d'Haene, en jurant et en blasphémant, qu'il la regardait comme étant la sorcière qui avait jeté un sort sur sa fille Berlinde, et qu'elle devait le lui ôter à l'in- stant, sinon qu'elle allait être brûlée vive. Les supplications de la malheureuse, ses observations sur l'absurdité d'une pareille accusa- tion, ses vives instances pour être rendue à la liberté, ne purent rien contre la fureur de Bruyland, qui continuait à la menacer de mort si elle ne défaisait pas à V instant ce qu'elle avait fait! Enfin il se saisit d'un sabre avec lequel il lui porta quelques coups sur les bras, puis, l'ayant renversée, il lui lia les bras et lesjambes, aidé de Jeanne Spitaels, sa femme. Après avoir soulevé ses jupons, les époux Bruyland la saisirent et exposèrent à diverses reprises ses pieds et ses jambes à un feu qu'ils avaient allumé à cet effet. Pour 1 "empê- cher de crier, l'homme fermait sa bouche avec la main et lui appuyait les genoux sur la gorge.

Après ces premières tortures, la malheureuse victime les con- jura itérativement de se détromper et de lui faire grâce, mais ces barbares, persistant à exiger qu'elle défît tout ce quelle avait fait, allumèrent, aidés de leur fille Berlinde, un second feu, et lui tinrent de nouveau les pieds et les jambes exposés à la flamme jusqu'à ce qu'elle fût éteinte. Irrités par ses protestations d'innocence, ils recommencèrent une troisième fois à la torturer. Le feu fut encore rallumé par la femme Bruyland; puis cette furie, aidée de son mari, approcha la femme d'Haene des flammes avec un nouvel achar- nement, car cette fois une partie de ses cuisses fut grillée. A demi- morte de souffrance et de saisissement, elle reçut de nouveaux coups de sabre, qui lui furent portés cette fois par Berlinde, sur Tordre de son père, qui répétait sans cesse : La voilà, cette sorcière qui a causé tous vos maux!

Déjà la malheureuse avait passé près de deux heures au milieu

LES MISÉRICORDES DE BRUGES 1Q1

des tourments, sans défense comme sans espoir de secours, lorsqu'il lui vint à l'idée d'engager un de ses bourreaux à aller chercher chez elle son livre de prières, promettant qu'alors elle aurait supplié le Tout-Puissant pour qu'il lui accordât la guérison de leur fille Ber- linde. La malheureuse espérait que, si Ion se présentait chez son mari en faisant cette demande, celui-ci ou l'une de ses filles, se doutant de quelque chose, aurait accompagné la personne venue avec le message. Elle fut trompée dans son attente : la femme Bruyland eut l'audace d'aller demander le livre de prières, mais la mégère rentra seule. L'épouse d'Haene, se voyant trompée dans ses prévisions, imagina alors de demander le curé, soutenant que si elle était sorcière, cet ecclésiastique le reconnaîtrait infailliblement. Cette proposition fut acceptée et Bruyland se rendit chez le curé. Malheureusement celui-ci avait du monde et, sur l'invitation à visiter la femme de Bruyland indisposée, il demanda si elle l'était au point d'avoir besoin des sacrements ; ayant reçu une réponse né- gative, le curé le congédia en lui disant que sa présence n'était nulle- ment nécessaire.

Après le retour de Bruyland, et après de nouvelles tortures, la femme d'Haene fut enfin débarrassée de ses liens et mise à la porte accablée d'imprécations. La femme Bruyland jeta après elle dans la rue, ses sabots, ses chaussons et ses bas. L'infortunée martyre se traîna péniblement chez elle elle mourut peu après.

Lorsque les coupables comparurent aux assises de Gand, le 13 mai 1816, ils n'étaient plus que deux, Berlinde étant morte pen- dant l'instruction. Bruyland fut condamné à la peine capitale et sa femme à une longue réclusion.

Le pourvoi en grâce fut rejeté, un fait de même nature s'étant produit, presque en même temps, dans une commune de l'arrondis- sement de Gourtrai.

Des attentats analogues, mais d'une nature moins grave, se sont encore passés en Belgique jusque dans ces dernières années.

Une image populaire rarissime (fig. 62), éditée à Turnhout au commencement du xix° siècle, nous montre combien à cette époque peu distante le peuple belge était encore superstitieux. Le « Duyvels Dans », la Danse du Démon, que nous reproduisons d'après un exem- plaire qui nous a été gracieusement communiqué par M. E. van Heurck, représente au centre Belzébuth, tenant d'une main le

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LES MISERICORDES EN BELGIQUE

serpent qui perdit Eve, et de l'autre le crochet destiné à agripper les âmes. Trente- cinq diablotins ont pris dans leur cercle infernal

DUYVELSDANS.

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Fig. 62 La Danse du Démon (Fragment réduit d'une image populaire éditée à Turnhout vers 1810, d'après une estampe française plus ancienne).

ceux qui osent se livrer aux plaisirs condamnables de la danse, tandis qu'au dehors circule sagement la jeunesse pieuse1.

1. Une inscription flamande placée en tête de l'image, dont nous ne donnons que l'illustration, nous apprend que cette composition bizarre a été imaginée par Gonradus Clingius, de l'ordre de saint François, en 1530, et qu'elle fut approuvée par saint Charles Borromée. Nous y relèverons comme référence : Tournely, Les dix commandements, t. VI, fol. 318, édition de Paris. Il existe donc une estampe française inconnue qui servit de modèle à cette image.

CHAPITRE VII

LES SCULPTURES SATIRIQUES DE DAMAI E (XV° SIÈCLE)

Dans les sculptures de Damme, il faut voir une réaction contre la mode du roma- nesque et du chevaleresque, inspirée par les poésies venues de France. Les négociants de Bruges et de Damme se moquent des fables méridionales. Ils préfèrent la satire du Renard et les exploits de Thyl Uylcnspieghcl, le héros populaire flamand. Caractère des sculptures de Damme. Leur auteur et la date de leur exécution. Wautier van Inghen. Quelques mots sur le port de Damme pour comprendre le caractère satirique de ces sculptures. L'ensable- ment du Zwyn. Description des sculptures. Sujets religieux et licencieux juxtaposés. La satire des médecins et des mœurs des habitants de Damme caractérise la première semelle de poutre. La deuxième représente le grand poète flamand van Maerlant, pris par le peuple pour l'image de Thyl Uylenspieghel, avec, dans la partie supérieure, la satire des débauchés qui fréquentent les étuves à femmes. La troisième nous montre, au-dessus d'une image delà Madone, un per- sonnage à genoux inspectant l'orifice d'une truie (en flamand Zwyn). Signification de ce sujet burlesque. Un mot sur la polychromie des sculptures en bois. Les semelles de poutres satiriques d'Audenarde. Le lai de Virgile le magicien. La femme incandescente allumant des cierges d'une façon extraordinaire. Les sculptures satiriques de l'hôtel de ville de Courtrai. Satires dirigées contre les femmes. La sculpture du Musée de Bruges. L'apothicaire appliquant, dès le xve siècle, en pleine rue, le « remède » illustré par Molière. Sujets analogues en France. La prise du clystère à l'époque de Louis XIV et de Louis XV.— Les gravures galantes françaises de la fin du xvm" siècle représentant le même sujet.— Quelques semelles de poutres curieuses de la région. L'homme et la femme de West-Vleteren. Les sculptures grotesques de l'Ecluse. Le couple amoureux de Gand.

Dans les sculptures satiriques qui décorent les semelles de poutres de l'hôtel de ville de Damme, nous devons voir, peut-être, une réaction contre l'idéalisme romanesque et chevaleresque inspiré par les poésies courtoises venues de France, et dont nous avons trouvé des exemples jusque sur les miséricordes brugeoises des stalles du chœur de l'église Saint-Sauveur. Les négociants enrichis, mais un peu terre-à-terre, de Gand, de Bruges et de Damme, se moquaient volontiers « des jolies fables méridionales, de ces truffen

104

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

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van minne en van stride1 ». La satire du Renard, mettant en scène le manant souple, hardi, gai, narguant sans pitié le loup, c'est-à-

4. Fierens Gevaert. Op. cit., p. 19.

LES SCULPTURES SATIRIQUES DE DAMME

105

dire le seigneur puissant et brutal; les exploits d'Uylenspieghel. étalant sans vergogne ses appétits vulgaires et ses farces humoris-

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tiques, d'un caractère si véritablement flamand, étaient mieux faits pour leur plaire. C'est pourquoi, sortant un peu du cadre que nous

106 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

nous étions tracé, nous ne pouvons passer sous silence les sculp- tures des poutres de Damme, nous voyons vivre et palpiter, d'une façon si intense, le caractère satirique et licencieux de nos ancêtres flamands, se juxtaposant à une religiosité indéniable1.

Les quelques bois sculptés que nous passerons ainsi en revue sont d'ailleurs l'œuvre de nos « faiseurs de miséricordes » ; chose précieuse, nous connaissons leur auteur, ainsi que la date de leur exécution. C'est Wautier van Inghen qui les sculpta en 146o, et les archives brugeoises, qui nous donnent ce renseignement, ajoutent que l'artiste reçut en payement de son travail sept escalins et six deniers de gros pour chacune des trois semelles de poutres.

Pour comprendre la portée satirique et politique des petites scènes représentées, il nous faut rappeler que le village de Damme. actuellement si désert et si mort, connut des années de splendeur. Il y a quatre siècles, c'était une ville prospère et un port de mei très important. Etabli sur le Zivyn, ou Jincfalla, bras de mer qui s'avançait dans les terres jusqu'à une demi-lieue de Bruges, son havre en eau profonde était connu déjà du temps des Vikings du Nord. Sa décadence, qui coïncida avec celle de Bruges, fut causée par l'éloignement progressif de la mer et l'ensablement du Zwyn, Commencé au xme siècle, ce phénomène naturel s'accentua surtoul au xve siècle, et cela malgré tous les efforts faits pour enrayer le mal. On creusa un nouveau et large canal de navigation nomme le Nouveau Zwyn. Ce travail considérable ne put suffire : le cana] s'ensablait de tous les côtés. On fit venir des ingénieurs illustres : Michel de Calo, en 1331, Jan Vlueghel de Delft, en 1351. Or employa des dragues gigantesques, on construisit de nouvelles digues. Les magistrats ne reculèrent devant aucun sacrifice, car h grandeur de Ja cité dépendait toute entière du bon entretien du canal du Zwyn. Or ce mot « Zwyn » signifiant en flamand porc ou truie, il y avait un prétexte tout indiqué à des jeux de mots ou à des satires plus ou moins grivoises.

N'oublions pas d'ajouter que, d'après la légende, c'est à Damme que le héros populaire, Thyl Uylenspieghel, l'incarnation si com- plète de la drôlerie flamande, vint s'installer, après avoir voyagé,

1. Nous avons sous le titre de : Les sculptures satiriques de Damme, publié dan! la revue d'art de Saint-Pétersbourg : Starye Gody, une étude sur ces curieuse; sculptures dont nous reproduisons ici divers passages (Starye Gody,n° de juin 4908)

LES SCULPTURES SATIRIQUES DE BAUME KK

comme l'esprit même de la Flandre, dans les différentes provinces de la Germanie et de la France, les disciples de Villon durent s'en souvenir dans leurs Franches Repues. On le dépeint : « Hâbleur et menteur, buvant rustrement et sans eau, mangeant à plaisir de gorge pour emplir son estomac creux, comme la botte de saint Benoît. Il est le vrai père de Panurge; mais il ne craint pas les coups, il les distribue avec la vaillance d'un frère Jean des Entom- meures. Il pille et larronne sans crainte des horions, et n'est content que quand il a mystifié un grand seigneur ou un moine à panse pleine1. » C'est le souvenir populaire de ce légendaire enfant de Damme que nous voyons revivre dans nombre de compositions de nos artistes drôles. C'est à son souvenir que l'on doit ces œuvres curieuses, perce une observation facétieuse unie à un dédain complet de la morale et des lois.

Les trois compositions sculpturales exécutées par l'imagier Wau- tier van Inghen (PL II, fîg. 63, 64, 65) sont à peu près semblables dans leurs grandes lignes2. Dans le bas, une grande figure ou groupe dans le style sérieux; plus haut, un motif architectural consistant en une rangée de baies gothiques aveugles, qui s'entre- croisent et servent de base à deux niches s'inscrivent des arca- tures en ogives trilobées, dont les redents se terminent par des fleurons. Chacune de ces niches contient un personnage debout tenant un phylactère, et enfin, couronnant le tout, un groupe profane d'un aspect ultra grivois.

Dans la première de ces semelles de poutres, le personnage le plus important représente évidemment le roi David. Il est assis, couronne en tête et jouant de la harpe, sur un banc de justice en maçon- nerie, entre deux montants ou pinacles ornés de fleurons. Les figures, debout dans leur niche, semblent appartenir à la classe des bourgeois ou des riches marchands, alors si nombreux dans ce port de mer3. Le petit sujet grotesque, ou plutôt satirique, qui les sur-

1. Fieretss-Gevaert. Psychologie d'une ville. Essai snr Bruges, p. 75. Paris, F. Alcan, 1901.

2. Les photographies nous ont été gracieusement fournies par M. Rousseau, sur la demande de M. van Overloop, conservateur en chef des musées royaux des arts décoratifs de Bruxelles.

3. C'est à tort, croyons-nous, qu'on a voulu reconnaître dans ces figures des per- sonnages sacrés. Aucun accessoire caractérisant les saints, les apôtres ou les pro- phètes, ne peut y être observé.

108

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

monte, n'a pu être déterminé jusqu'ici (fig-. 66). Nous croyons y voi

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une allusion aux tristes conséquences de la richesse, qui engendr la luxure et le vice. L'artiste semble avoir voulu nous montre

LES SCULPTURES SATIRIQUES DE DAMME

109

quelques habitants de Damme qui, victimes de leurs passions, viennent, pleins d'appréhension, soumettre leurs « avaries » à un jovial docteur- spécialiste, peut-être Thyl Uylenspieghel lui-même, qui, déguisé en médecin pour la circonstance, agite en riant une

Fig. 09.— Un épisode du lai de « Virgile le magicien », cul-de-lampe détruit

se trouvant encore, au commencement du xixe siècle, sur une maison d'Audenardc

(Reconstitué d'après des documents du temps) (xvie siècle).

énorme bourse qu'il compte remplir au détriment de ces peu sympa- thiques clients.

11 ne peut s'agir ici de la syphilis, mais bien d'une autre maladie vénérienne, peut-être l'orchite ? Car d'après Johan van Beverwyk (1594-1647), le mal de la syphilis n'aurait été introduit dans les Pays-Bas que tout à la lin du xvc siècle, alors que les Espagnols, avec une partie de leur flotte, se trouvaient devant Flessingue en 1496, et y restèrent assez longtemps pour propager cette maladie parmi

110 LES SCULPTURES EN BELGIQUE

les Frisons '. Gela paraît exact car Remacle Fuchs, mort en 1581 dans son ouvrage sur le mal espagnol, paru à Paris en Tanné 1541, confirme ce renseignement2. D'après G. Ogier (mort en \(\H9 l'auteur des Sept péchés capitaux « de Seven hooft-sonden », 1 mal aurait pris une grande extension au xvnc siècle.

Ce n'est que vers 1759 que nous voyons, dans les comptes de 1 ville de Gand, que des soins spéciaux furent donnés aux prisonnier atteints de la syphilis dans la prison ou maison de correction d Gand : « Gorrectiehuis der stad Gent ».

Au commencement du xixc siècle, l'étendue du mal dut être cou sidérable, car à cette date apparaissent les premiers règlement concernant la prostitution publique, sur lesquels sont encore cal quées les ordonnances actuelles.

Cette pièce, qui date du règne de Napoléon Ier, est ainsi conçue

« Le Maire de la ville de Gand,

« Vu les rapports des commissaires de Police, d'où il résulte que l nombre de femmes publiques augmente considérablement dans cette vill et dans ses faubourgs, et que le débordement des mœurs devient nuisibl à la santé des habitants par les progrès de la maladie vénérienne;

Considérant qu'il convient d'opposer à la propagation de ce fléau le mesures les plus énergiques, etc.

« Arrête :

Article premier.

Toutes les femmes publiques et prostituées demeurant à Gand, seron tenues de se faire inscrire chez le commissaire de Police de leur quartie sur un registre tenu ad hoc et auquel il sera fait mention des nom, pré noms, âge, demeure et signalement de la femme inscrite

Article 5.

Toutes les femmes publiques ou prostituées domiciliées en cette ville e ses faubourgs, sont tenues de se faire visiter à leurs frais une fois tous lei dix jours, et tout individu tenant maison de débauche ne pourra recevoii chez lui aucune femme qui ne soit munie d'un certificat de santé.

1. Voir A. van Wekvere. De onlucht in het Onde Gent, tiré à part de Volkskunde p. 19, et Banga. Geschiedenis van de Geneeskunde en van hare beoefenaren, etc Leeuwarden, 1868, t. I, p. 119.

2. Broecrs. Essai sur l'histoire de la médecine belge avant le XIX' siècle. Gand Leroux, 1837. p. 33 et 277.

LES SCULPTURES SATIRIQUES LE DAMME Hl

Article 15.

Une femme publique attaquée d'une afiection vénérienne ou de toute autre maladie contagieuse... sera admise sur-le-champ à l'hôpital civil elle sera traitée jusqu'à parfaite guérison....

Fait à la Mairie, le 20 juin 1809 *. »

La semelle suivante (fig. 64), la plus importante des trois, nous montre, comme figure principale, le plus ancien portrait connu du grand poète flamand du xme siècle, Jacques van Maerlant, le plus célèbre des enfants de Damme. Déjà Sanderus, dans son livre : De scriptoribus Flandrise(\62b), dit, à propos de cette ancienne effigie : (( Scriba fuit Dammensis ubi ejus effigies artificiose sculpta, habitu philosophico, dextra calamum tenentis, ac librum apertum in pul- pito, in domo civica visitur ». C'est-à-dire : « il fut scribe (ou greffier) de Damme, se voit à l'hôtel de ville son image sculptée avec art, en habit de philosophe (ou de rhétoricien), tenant de la main droite une plume, un livre ouvert sur son pupitre2 ». Nous avons vu plus haut que cet homme de génie qui le premier transporta en langue vulgaire (thioise) les poésies jusque-là écrites en latin, osa stigmatiser avec autant de verve que de chaleur les turpi- tudes et les crimes des grands, tant laïques que religieux.

Chose curieuse, le souvenir persistant du légendaire Thyl Uylenspieghel causa le plus grand tort à la mémoire du grand poète flamand. On confondit d'abord les deux grands hommes, puis peu à peu, le nom seul de Thyl survécut. L'image de van Maerlant devint, pour le peuple, le portrait de celui dont les farces et les plai- santeries grivoises étaient encore dans toutes les bouches. Le mon- tant, orné de fleurons, de la cathèdre, fut pris de loin pour un hibou, et le bonnet rond du savant pour un miroir, reconstituant ainsi les armes parlantes d'Uylenspieghel, dont le nom doit être littéralement traduit par « Miroir du hibou ». Même la tombe de van Maerlant, dont la pierre tumulaire se trouvait « sous les cloches » de l'église de Damme (onder de klokken), eut à souffrir de cette confusion. Car l'autorité religieuse fit retourner la dalle, prise pour le tombeau de

1. Archives de Gand. Archives modernes, c. 5, f. 95.

2. C.-A. Serhuue. Letterkundige geschiedenis vun Vlaenderen, t. I. Gand, 1872, p. 424 et suiv. Voir aussi : Maquet! Histoire de la ville de Damme. Bruges, 1856, et Willems. Belgisch Muséum, t. II, p. 24.

112

LES SCULPTURES E* BELGIQUE

Thyl, dont l'ombre narquoise continuait à distraire les fidèles jusqu et pendant les services divins1.

Les personnages qui se trouvent sculptés dans les deux niche

Fig. 70 bis. L'administration d'un clystère en pleine rue (Musée archéologique de Bruges) (xva siècle).

surmontant ce portrait, semblent représenter des hommes appar

4. Lors de recherches faites récemment, on n'a pu retrouver la tombe de Maer lant qui disparut si malheureusement.

LES SCULPTURES SATIRIQUES DE DA3IME

113

tenant aux plus hautes classes de la société. L'un porte une cou- ronne comtale, l'autre semble être un patricien ou un magis- trat. Le petit sujet qui achève la poutre est plus reconnais- sais. Le sculpteur y a certai- nement représenté des amou- reux qui s'ébattent nus, dans une grande cuve en bois cer- clée, servant de baignoire. Une femme les assiste et s'apprête à les doucher à l'aide d'un seau, tandis qu'un indiscret, peut-être Uylenspieghel, portant la cape des fous, épie en riant cette scène curieuse, à moitié caché par une courtine.

Fi^. 71. Une belle-mère? Tète satirique

(Semelle de poutre de West-Vlclcren,

Flandre occidentale) (xiv* siècle).

A remarquer le type du bourgeois libidineux, individualisé à sou- hait, qui semble un portrait et rappelle peut-être un personnage connu de Damme (fîg. 67).

On sait qu'au moyen âge, les bains ou étuves stove ») étaient considérés comme des lieux de plaisir mal famés, auxquels étaient assimilés les jeux de paume ca- etspelen ») et les tavernes ou bor- dels •(« tavernen ende bordelen ofte andere loketten »).

ig. 72. Un gendre? (Tète satirique

sur une semelle de poutre de West-Vleteren (Eglise) (xive siècle).

Van Maerlant et les rhétoriciens de son école, en s'élevant contre

8

114 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

les mœurs dépravées des prélats, des moines et des princes, parlent avec mépris de ceux d'entre eux qui s'amusent dans « les étuves e\ autres lieux de plaisir, ils dansent, festoyent, jouent et font l'amour î » Nous avons vu que Van der Lore, un poète gantois de la fin du xive siècle, fait souhaiter ironiquement à son moine accom- pagné de sa béguine, de banqueter, de jouer et de courtiser dans les bains et les étuves :

Baden in de stoven,

Springhen, dansen, hoven,

Dobelen, goet verteren l.

La fréquentation de ces bains n'était pas sans danger. Dans se Chronique de Flandre-, Despars raconte qu'en 1379, en l'espace de dix mois, quatorze cents personnes furent cruellement blessées ou tuées dans des établissements analogues, à Gand et dans les environs.

La troisième poutre réunit de la façon la plus étrange un mélange, à première vue déconcertant, de sujets religieux et profanes. Dans k bas apparaît, en un joli groupe d'une naïveté charmante, la Madone entourée d'archanges musiciens. La Vierge se penche pleine de sollicitude vers l'Enfant divin qui sourit sur ses genoux. Elle esl assise sur un trône et porte sur ses cheveux dénoués la couronne céleste. Des anges volent autour d'eux, en chantant et en s'accom- pagnant, lun d'un luth, l'autre d'une viole.

Au-dessus de cette scène mystique, les deux personnages dans la niche semblent représenter, l'un un moine, l'autre un théolo- gien ou rhétoricien, dont le bonnet étrange rappelle singulièrement celui de van Maerlant, que nous avons vu sculpté sur la poutre pré- cédente. Le tout est terminé par un sujet grotesque, nous voyons deux personnages, l'un à genoux, l'autre debout, inspecter avec sollicitude le canal d'une truie, qui, le groin levé, semble rire de leurs peines (fig. 68). La signification de cette satire a été ignorée jusqu'ici. Nous avons été le premier, croyons-nous, à en donner une explication, qui nous semble irréfutable.

Nous avons vu plus haut que la richesse, la vie même du port

1. B. Van der Lore. Achie persone ivenschen (Bourde du xive siècle).

2. Despars. Chronycke van Vlaendren, t. II, p. 497. Voir aussi : A. van Werveke. De Ontucht in het oude Ghent, et notre Genre satirique dans la peinture flamande, p. 180 et suivantes.

LES SCULPTURES SATIRIQUES DE DAM1E H5

de Damme, était attachée à la conservation et au bon état de lapasse ou « canal » du Zwyn, qui mettait Bruges en communication avec la mer. Cette inspection grotesque de l'orifice ou canal du porc, en flamand « zwyn », constituerait donc un avertissement, mettant en garde le magistrat et les échevins de Damme, leur rappelant dune façon satirique que le premier et le plus important de leurs devoirs était la surveillance constante et la bonne conservation du canal du porc ou du « Zwvn ».

D'après les rares savants qui se sont occupés de ces sculptures, l'ensemble des divers sujets représentés devrait constituer une glorification de van Maerlant, qui s'illustra en s'inspirant de la poésie et de la religion. Nous croyons, de plus, que l'on doit y voir une apothéose ironique et grotesque du porc, symbolisant à la fois le canal maritime qui faisait la richesse de Damme, et les péchés favoris des habitants de ce port de mer, dont les goûts fastueux et les mœurs galantes étaient généralement connus. L'artiste satirique semble avoir voulu donner, à côté d'exemples à suivre, d'autres destinés à faire réfléchir. D une part, la Religion personnifiée par la Madone et van Maerlant, dont les objurgations rimées retentissaient encore aux oreilles de tous; d'un autre coté, les aventures fâcheuses du roi David et les sujets grotesques ou grivois, démontrant clairement qu'au lieu d'imiter les mœurs du porc, les habitants de Damme feraient mieux de surveiller de près le canal du « Zwyn », son ensablement devant occasionner la perte du port de mer ainsi que la ruine de tous ses habitants. Ce qui arriva en effet peu après.

Si l'importance documentaire et satirique des curieuses semelles de poutres que nous venons de décrire nous les rend précieuses, leur valeur technique et artistique n'est pas moins grande. Consta- tons cependant que la taille largement indiquée des draperies, le travail trop apparent du ciseau et de la gouge, l'absence d'inscrip- tion sur les phylactères1, démontrent clairement que ces sculptures furent destinées, comme c'était généralement le cas au moyen âge, à être achevées par des dorures et de la polychromie. Les sculptures monochromes répugnaient à nos ancêtres, qui leur pré-

1. Le phylactère, ou banderole, était destiné à faire parler le personnage accom- pagné de cet accessoire. L'inscription aurait été très intéressante en cette circon- stance.

116

LES MISERICORDES EN BELGIQUE

férèrent toujours celles dont un enluminage brillant complétait l'aspect décoratif et pittoresque. Or ce travail de polychromie et de dorures, dont on était alors prodigue, nécessitait l'application d'un apprêt à base de craie et de colle. Celui-ci permettait à l'artiste de

Fig. 73. Un singe (Sujet grotesque provenant dune maison de l'Ecluse,

conservé au musée de cette ville) (xve siècle).

perfectionner les sculptures ainsi traitées, de telle façon que même des bois à peine ébauchés, prenaient, grâce à cet apprêt, un modèle qui les rendait très supérieurs à ceux qui en étaient dépourvus. C'est ce qui fait que des ligures sculptées, privées de leurs anciennes enluminures, ressemblent parfois à d'informes magots, alors qu'avant leur nettoyage systématique elles constituaient de véritables œuvres d'art1.

Quoique dépourvues de leur apprêt, les sculptures de Damme, qui furent d'ailleurs faites pour être vues à une distance de sept à huit mètres, nous montrent une vie ainsi qu'une diversité de poses et d'allures qui leur méritent une place à part dans l'histoire de la

1. Joseph Destrée. Éludes sur la sculpture brabançonne au moyen âge, p. 407 (Annales de la Société d'archéologie de Bruxelles, octobre 1895).

LES SCULPTURES SATIRIQUES DE DAMME

117

sculpture flamande. Dans les nombreux visages, individualisés comme des portraits, on reconnaît les divers caractères des person- nages représentés. Par leurs expressions si bien observées, ils font songer déjà à Pierre Breughel le Vieux, et cela près de cent ans avant l'époque de l'activité artistique de ce dernier.

A noter le réalisme saisissant de la figure de van Maerlant dans le bas, et, plus haut, les physionomies des personnages debout tenant des phylactères : le visage pétillant de malice de l'ergoteur imberbe, qui semble duper son compagnon placide et barbu sur la première poutre ; le gros homme à double menton, à la panse pleine de bière,

Fi- 74 - Sujet grotesque (Sculpture provenant d'une maison de l'Ecluse. Musée archéologique de cette ville) (xve siècle).

qui grincheux, se carre sur la seconde, et le visage impressionnant du moine illuminé qui, les yeux levés vers le ciel, se trouve sur la

troisième.

Bien d'autres semelles de poutres sculptées présentant le même caractère symbolique, satirique ou licencieux, ont disparu. Dans le Messager des sciences, de Gand', nous pouvons lire la description détaillée de très curieuses sculptures dans ce genre, qui se trouvaient encore, au commencement du xix° siècle, à Audenarde, rue Basse. Elles étaient disposées sur la façade dune demeure patnc.enne

1. A ™, Lo.br™. La cheminée de l'hôtel de ville de Courtrai (Messager des sciences, etc., 1848, p. 511).

118

LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

construite au xvi° siècle, qui fut successivement habitée par les familles Latour et Taxis, van den Broucke de Diestveld et van der Meere. Sur l'un des corbeaux ou culs-de-lampe sur lesquels retom- baient les arcades d'une galerie en style gothique, on voyait : une scène d'amour : un jeune homme courtisant une demoiselle à sa

Fig. 75. Un centaure réaliste.

Sujet grotesque provenant d'une maison de l'Ecluse

(Musée archéologique de cette ville) (xive siècle).

fenêtre ; un homme suspendu dans un panier et servant de risée aux passants1 ; un gentilhomme dans un bois consultant un sorcier2 et enfin une femme à quatre pattes, montrant sans vergogne ses charmes secrets aux passants qui, tour à tour, venaient allumer leur flambeau à ce centre incandescent (Fig. 69). Pour montrer que le feu n'était pas transmissible de cierge à cierge, on voyait les pèlerins disposés sur un rang comme à « l'offrande », et Ton remarque que les flambeaux éteints avant d'être arrivés près de la brûlante demoiselle brillent et se consument après l'étrange attou- chement. Cette scène burlesque et les précédentes constituaient des illustrations du roman de Virgile le Magicien, alors très à la

4. On sait que Virgile, le fameux sorcier, après avoir trompé la fille de l'empereur de Rome, est à son tour trompé par elle et suspendu dans un panier à sa fenêtre pour servir de risée au peuple romain.

2. Encore un épisode de la même légende.

LES SCULPTURES SATIRIQUES DE DAM ME

119

mode en Flandre. Houwaert, de Bruxelles, décrit dans son poème ces divers épisodes, notamment celui du panier :

Merct Virgilium, hoe hy met groote schande Door te bedroch van vrouwen hinck in de mande1.

(Voyez comme Virgile, grandement humilié, Par tromperie de femme, pend dans un panier.)

Dans la salle se trouve la superbe cheminée de Gourtrai, datant également du XVIe siècle, nous voyons encore des semelles de poutres sculptées se rapportant au même roman. On y voit aussi d'autres traits de la duplicité féminine, notamment la folle

Fig. 76. Un nageur. Sujet grotesque provenant d'une maison de l'Ecluse (Musée archéologique de cette ville) (xve siècle).

maîtresse d'Alexandre chevauchant le précepteur de son amant, ainsi qu'une Eve aidant le démon à entraîner Adam à sa perte. Des culs-de-lampe en pierre, qui supportent les poutres du même hôtel de ville, présentent également un caractère satirique et prennent à partie les défauts féminins. Une femme avec un chat symbolise la fausseté, tandis qu'une autre, la bouche cadenassée,

1. Houwaert. Handel der Amoureusheyt, livre II, scène I. On connaît des édi- tions flamandes fort anciennes de cette légende très populaire dans les Pays-Bas.

120

LES MISERICORDES EN BELGIQUE

montre la seule façon dont les hommes puissent s'y prendre pour réduire au silence leurs compagnes.

Une très curieuse sculpture polychromée du xve siècle, conservée au musée archéologique de Bruges, nous offre également un curieux exemple du travail de nos huchiers à cette époque, et appartenant au

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Fig\ 77. Un couple amoureux. Semelle de poutre du xme siècle (Musée d'archéologie de Gand).

genre profane, que l'on qualifierait peut-être actuellement de licen- cieux. On n'en connaît pas l'origine ; est-ce une semelle de poutre ou bien, comme on Fa cataloguée, une enseigne de pharmacien?

LES SCULPTURES SATIRIQUES DE DAMME

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Quoi qu'il en soit, l'œuvre est des plus intéressante. Comme on peut le voir, nous assistons, dès le xv* siècle, à la prise du fameux « remède » que Molière introduisit le premier comme élément comique au théâtre. La scène se passe k la fois dans la rue, se tient le médecin et son assistant, et à l'intérieur d'une maison d'où par une fenêtre ouverte, la malade présente la partie intéressée à l'apothicaire porteur du clystère (voir pi. I, fig. 70, et fig. 70 bis). La sculpture brugeoise nous prouve, tout d'abord, que c'est k tort que l'on assigne l'époque de l'invention du clystère, k l'aide

Fig.

78. Une tête énigmatique (Cul-de-lampe conservé au musée d'archéologie de Courtrai).

d'une seringue, au xvnc siècle1. La façon presque publique dont il est administré ne doit pas trop nous étonner, lorsque Ton songe que,

1. Le Dr Lucien Nas, dans son amusante étude : Clystériana, dit à tort que « l'instrument de Molière date du dix-septième siècle ». Sous la Renaissance, on employait déjà un procédé singulier dont la recette nous a été transmise par un recueil de la Bibliothèque nationale, Ms. français 640 (Le Correspondant médical, Paris, 31 mars 1908) :

« On vouloit donner les clistères avec manche ou poche de cuir qui pour le mieux doit estre de peau de chat, qui est plus mouffle que nulle autre. Et lors on commençoit à replier le manche par un bout, et on continuoit de le replier et entortiller en soy-mesme, et, en ceste sorte, le clistère couloit doucement. Mais cette façon est plus longue et moins commode, avec laquelle un homme seul donne aisément le clistère. Il est vrai qu'elle foist toujours du vent à la fin. »

122 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

même en France, à la cour de Louis XIY, et pendant tout le xvmp siècle, « le remède » était pris sans la moindre pudeur. Les mémoires et les lettres du temps fourmillent d'exemples de ce genre. Nous y voyons notamment que les rois et les grands seigneurs ne se gênaient nullement pour recevoir des visites ou donner des audiences officielles alors qu'ils se trouvaient sur leur « chaise percée », et que les grandes dames, de leur côté, n'éprou- vaient aucun scrupule à se faire donner, en plein salon ou dans les antichambres de Versailles, en se masquant simplement derrière un paravent ou un fauteuil, les clystères que leur administraient leurs femmes de chambre ou bien leurs apothicaires.

La « prise du remède », découvrant des nudités affriolantes, devait tenter les maîtres de l'école de Fragonard et de Watteau. On connaît, au moins par la gravure : la Chambrière instruite, de Saint- Aubin ; la Servante officieuse, de Schall; le Curieux, de Beaudouin ; le Remède1, de Jeaurat, et même le Contretemps, de Lawrence, tous sujets l'on voit fonctionner, avec ou sans spectateurs, le fameux instrument de Molière.

D'après une note extraite du Bulletin des Musées-, il existe dans une maison du xv° siècle, à Montferrand, faubourg de Clermont- Ferrand, aux deux extrémités supérieures de cette construction, connue sous le nom de « maison de l'apothicaire », une scène à peu près analogue à celle décrite plus haut et conservée à Bruges. « A gauche une femme, les jupes retroussées, dans la position d'attente; à l'extrémité de droite l'apothicaire, son arme à la main. » Ces sculptures sont également en bois sculpté et peint3.

Nous verrons plus loin que, parmi les miséricordes sculptées du chœur de l'église Saints-Gervais et Protais, à Paris, se trouve un sujet analogue. La femme est disposée, presque nue, sur un lit,

1. Sur la gravure représentant le Remède, de Jeaurat, on peut lire les vers sui- vants :

Tous les anodins de la terre Ne calmeront jamais vos feux ; Foin des leçons de votre mère : Mariez-vous, cela vaut mieux.

2. Une Enseigne d'Apothicaire (Musée archéologique de Bruges) (Bulletin des Musées, t. II, 2e année, 17; 25 juin 1891). Paris, librairie Léopold Cerf, 13, rue de Médicis.

3. D'après l'auteur de l'article ci-dessus, dont j'ignore le nom, « cette sculpture est reproduite dans un dessin inédit qui appartient à la Bibliothèque des monu ments historiques, à la direction des Beaux-Arts. »

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tandis que l'apothicaire à genoux tient son instrument braqué prêt à fonctionner. Cette sculpture est reproduite (%. 78) dans l'ouvrage du Dr G.-J. Witkowski1.

Citons encore, parmi les semelles de poutres les plus curieuses de la régmn flamande, les têtes drolatiques du xiv» siècle qui se trouvent à l'église de West-Vleteren (Flandre occidentale) et dont nous donnons ici un échantillon (fig. 71 et 72). Comme on le voit le

Fig. 79. Un fou attachant un grelot à son chat (Cul-de-lampe au Musée du Broel, à Courtrai) (xve siècle).

visage de femme grotesque portant un bonnet, ou serre-tête, semble faire le simulacre d'un baiser, tandis que l'homme fait une moue dégoûtée des plus amusantes.

A l'Ecluse, non loin de Damme, dans une maison du xve siècle (Wyk Z 126) habitée par M. de Rvcke, se trouvaient des clefs de poutres drolatiques des figures entières étaient sculptées. Elles sont actuellement au musée archéologique de l'Ecluse et repré- sentent: un singe dont nous connaissons la signification symbolique, accroché à deux anneaux (fig. 73) ; un homme (un malfaiteur?)

1. Dr G.-J. Witkowski. L'art profane h l'Eglise, etc. Paris, Jean Schemit, libraire, 52, rue Lafiitte, 1908, p. 74.

124 LES MISÉRICORDES EN BELGIQUE

accroupi, à bec de lièvre (fig. 74) ; un centaure réaliste (fîg. 75), et, plus amusante, l'image d'un nageur nu(fig. 76), que nous voyons s'ébattre dans l'eau, d'où seules émergent la tête (tonsurée?), les mains, les pieds et... les rotondités les plus charnues du bas de ses reins 1 .

Une semelle de poutre, conservée au Musée lapidaire de Gand (fîg. 77), nous voyons un couple amoureux dans les vignes, dont les têtes seules émergent, et provenant de la demeure patricienne de l'« Achter Sikkel» (Arrière Faucille), à Gand, datant du xme siècle, mérite également d'être signalée à cause de son ancienneté et la beauté de son exécution. Une seconde semelle de poutre, de la même époque et du même genre (même provenance), est également conservée au Musée lapidaire.

Citons encore dans la West-Flandre, au Musée du Broel, à Gour- trai? une sculpture énigmatique représentant une tête de jeune femme à longues cornes (fîg. 78) et un groupe composé d'un fou et d'un chat y auquel il attache un grelot (lig. 79). Dans cette dernière œuvre on doit reconnaître l'illustration d'un proverbe populaire fla- mand : « Hy hangt de kat de bel aan » (11 attache un grelot à sor chat), sujet que nous retrouvons sur le tableau des proverbes fla- mands peint par P. Breughel, ainsi que sur de nombreuses miséri- cordes sculptées par des Flamands à l'étranger.

1. Actuellement au Musée de l'Ecluse. Les quatre dessins nous ont été gracieu- sement fournis par M. A. Heins, conservateur du Musée d'art décoratif, à Gand.

CHAPITRE VIII

LES MISÉRICORDES DE DIEST (xvc SIÈCLE)

Les stalles de Diest (Saint-Sulpice) appartiennent à la lin du xv siècle. Leurs miséricordes sont les plus belles de la Belgique. Elles portent le millésime de 1491 et sont très probablement sculptées par Jean Borremans, de Bruxelles. Ces sculptures profanes présentent le plus grand intérêt.— Le voleur de pommes.— Souvenir d'Uylenspieghel. Le fou avec son chat. Sujet similaire à Courtrai.

Les animaux maltraités étaient un objet d'amusement chez le peuple. Exemples tirés des archives. Le « Kattcn Smijten », à Ypres. L'orgue com- posé de matous. Danses d'animaux maintenus sur une plaque chauffée lors de la joyeuse entrée de Philippe II à Bruxelles. Le hrouetteur de chiens. Satire des Juifs qui ne mangent pas de porc, mais se nourrissent de chiens. Le dragon, le mendiant infirme et loqueteux, que nous voyons si souvent dans l'œuvre peinte de Jérôme Bosch et P. Breughel, très rare en sculpture. Le Pélican, la Sirène, le guerrier marin. Le danseur tombé. Les « lochte Gentenaers », à Gand. Le singe et le fou. La courtisane et la prostitution [au xv* siècle, en Belgique. Les fêtes religieuses prétextes à des saturnales indescriptibles. Le pèlerinage d'Hauthem-Saint-Liévin défendu. L'homme devant le four, la bouche ouverte.

Fréquence de ce sujet parmi