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LIVRE DES PEINTRES

DE

CAREL VAN MANDER

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ÉDITION TIRÉE A 5oO EXEMPLAIRES

PARIS. IMPRIMERIE DE L'ART

E. MÉNARD ET J. AUGRY, 4I, RUE DE LA VICTOIRE

lUf ßtrrv fcurca

BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE DE L'ART

LE

LIVRE DES PEINTRES

DE

CAREL VAN MANDER

Vie des Peintres flamands, hollandais et allemands

(1604) TRADUCTION, NOTES ET COMMENTAIRES

PAR

HENRI HYMANS

Conservateur à la Bibliothèque Royale de Belgique

Membre de l'Acade'mie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts

Professeur à l'Acade'mie Royale des Beaux-Arts d'Anvers

TOME II

si'ivi d'une table analytique des matières contenues dans l' ouvrage

PARIS

LIBRAIRIE DE L'ART JULES FLOUA.3VC, ÉDITEUR.

2g, ciTr; d'antin, 2()

iSS5

LUCAS DE HEERE'

PEINTRE ET POETE GANTOIS

J'ai dit ailleurs que de la savante école de Frans Floris procèdent des maîtres habiles, dignes nourrissons d'une telle mère.

Entre les meilleurs, il faut citer Lucas De Heere, issu d'une souche essentiellement artistique, car Jean De Heere, son père, comptait parmi les meilleurs statuaires des Pays-Bas-, et sa mère, dame Anne Smijters, était une excellente enlumineuse, auteur de travaux rares exécutés avec une étonnante délicatesse de pinceau ^. Elle avait peint, entre autres, un moulin avec ses ailes, le meunier, chargé d'un sac, gravissant l'escalier, et, sur la butte, une charrette attelée d'un cheval; enfin, les passants ; et le tout pouvait être caché sous un demi-grain de blé^

Ce furent les parents de Lucas De Heere, qui naquit à Gand en 1534.

1. Aussi d'Heere, Mynhecr et Denis. Son tableau Salomon et la reine de Saba, à la cathédrale de Gand, porte cette dernière signature.

2. Il exe'cuta, en effet, de nombreux travaux pour les églises et les monuments de sa ville natale, il mourut en 1578.

3. De Smytere. Guichardin {Description de tout le Pays-Bas, iSôy, page 134) parle d'elle en ces termes : « Anne Smiters de Gand, vrayement peintresse excellente et digne. »

4. Bien qu'il y ait nécessairement ici de l'exagération, nous pouvons faire observer que l'une des miniatures de la réduction du Bréviaire Grimani, possédée par la Bibliothèque royale de Belgique, montre un moulin avec sa butte, etc., concordant fort bien avec la description de van Mander.

I

2 LE LIVRE DES PEINTRES

11 commença, de bonne heure, à apprendre le dessin chez son père qui était, non seulement un sculpteur entendu, mais encore bon architecte, et qui a laissé d'excellents travaux d'albâtre, de marbre et de pierre de touche ', ce qui l'obligeait à se rendre fréquemment à Namur et à Dinant pour y chercher des marbres, et, plus d'une fois, il se fit accompagner dans ces excursions par son jeune fils, qui déjà retraçait, d'après nature, d'une plume adroite et ferme, les villes et les châteaux ruinés des bords de la Meuse.

Arrivé, par l'enseignement de ses parents, à être un dessinateur passable, il fut mis en apprentissage chez Frans Floris, grand ami de son père. De rapides progrès le mirent bientôt à même de rendre de o-rands services à son maître, notamment dans les dessins exécutés pour les peintres verriers et pour les tapissiers, œuvres qui ont passé pour être de Frans Floris, ce qui donne la preuve de l'habileté du dessinateur.

Lucas De Heere se mit ensuite à voyager à l'étranger : en France, il exécuta beaucoup de cartons de tapisseries pour la reine, mère du roi '. Il allait fréquemment à Fontainebleau il y avait beaucoup de belles choses à voir : figures antiques, tableaux, etc.

Revenu de France, il épousa une honnête jeune fille nommée Eleonore Carboniers, fille du receveur de la ville de Vere"^.

11 a peint beaucoup de portraits d'après nature, en quoi il procédait avec une grande sûreté, et posait bien ses modèles ; il faisait aussi le portrait de mémoire, et assez ressemblant pour qu'il fût possible de reconnaître ses personnages.

1. Il exécuta, entre autres, en iSag, le mausole'e d'Isabelle d'Autriche, reine de Danemark, épouse de Christian II et sœur de Charles-Quint, morte en exil à Zwynaerde en i526. Ce tombeau, que décorait une peinture de Mabuse, fut détruit en iSyg; il avait été érigé à l'abbaye de Saint- Pierre, à Gand. L'exhumation des restes mortels de la malheureuse princesse a eu lieu au mois de mai i883, et la dépouille a été transportée à Copenhague pour être inhumée dans le caveau de la famille royale.

2. Catherine de Médicis. Bryan Stanley affirme que De Heere séjourna en Angleterre sous le règne de Marie Tudor, mais il est impossible que ses portraits de la reine d'Angleterre et de Philippe II, son époux, soient datés de i344, comme l'assure W. Bürger. {Tresors d'art en Angleterre, page 347. {Bruxelles, 1860.) Il faut accepter la date de i554 donnée par De Busscher. {Biographie nationale de Belgique, tome V, page iSg.)

3. Elle était également poète. Son mari lui dédia de nombreuses pièces de vers dans son Hof en Boomgaert van Poesien (i5G5).

LUCAS DE HEERE 3

II peignit le seigneur de Wacken et son épouse ' , ainsi que Cosijntgen, leur bouffon; c'étaient les volets d'un triptyque.

A réglise Saint-Pierre, à Gand, il y avait, aussi de lui, des volets Ton voyait une Pentecôte, dans laquelle étaient représentés les apôtres remarquablement bien drapés. A Saint-Jean, on voyait une grande épitaphe ayant comme panneau central la Résurrection, sur Tun des volets, les Disciples d'Emmaiïs, et sur Tautre, la Madeleine aux pieds du Christ dans le jardinet ~.

Il existe de sa main divers tableaux et portraits fort habilement peints, et il y en aurait certainement davantage s'il n'avait perdu une bonne partie de son temps en compagnie des hauts personnages qui le recherchaient pour l'agrément de son commerce, non moins que pour son talent comme artiste et comme poète, car de tels arts vont aisément de compagnie. Il fut si bien avec de certains princes, qu'ils lui donnèrent de magnifiques offices •"'.

Un jour, en Angleterre, il fut chargé de peindre, pour l'amiral de Londres '^, une galerie qui devait être décorée de la représentation des costumes des différents peuples. Il les peignit tous, à l'exception de l'Anglais qu'il représenta tout nu, plaçant près de lui toutes sortes d'étoffes de laine et de soie, des ciseaux de tailleur, et un morceau de craie.

Voyant cette image, l'amiral demanda au peintre ce qu'il avait entendu figurer. Lucas répondit qu'il n'aurait su quel costume donner à l'Anglais, attendu qu'il en changeait chaque jour : que s'il l'avait représenté de telle sorte, demain il lui eût fallu changer de la française à l'italienne, à l'espagnole ou à la flamande. « Je me suis donc contenté de l'étoffe, ajouta-t-il, et des outils pour cjue l'on puisse en faire ce que l'on veut. »

L'amiral montra cette nouveauté à la reine qui, la voyant, se prit

1. Antoine de Bourgogne, seigneur de Wackene, Cappelle, etc., vice-amiral et grand-bailli de Gand, mort en Zélande, le 7 juillet i5G(S.

2. Ces tableaux ont pe'ri en i5Gi), pendant les troubles religieux.

S. Il eut, en effet, le titre de greffier de la chambre des comptes et pensionnaire du prince d'Orange et de Sainte-Aldegonde.

4. Edouard, lord Clinton, cre'é comte de Lincoln en 1372, mort en 1584.

4 LE LIVRE DES PEINTRES

à dire : « N'a-t-on pas raison de faire voir la versatilité de notre nation qui lui vaut les railleries des étrangers ^ ? »

A vrai dire, les Anglais et les Français ne sont pas les seuls peuples que Ton puisse accuser d'aimer le changement ; le reproche peut s'adresser tout aussi bien aux Flamands, qui se plaisent beaucoup trop à copier le costume des autres nations, particulièrement de celles qui leur sont le plus voisines, ou avec lesquelles ils entretiennent les relations les plus suivies.

Sous ce rapport, les Allemands et les Suisses encourent de moindres critiques, eux qui, le plus souvent, se contentent de leurs vieilles braies. Chez nous, au contraire, on va parfois les jambes embarrassées de chausses flottantes , serrées du bas, qui empêchent presque la marche.

Tantôt nous nous faisons des ventres qui pendent de beaucoup au-dessous de la ceinture ; tantôt nous nous serrons dans nos habits au point de pouvoir à peine respirer et remuer les bras ; ou bien nous avons des culottes de galériens comme les esclaves enchaînés à la rame, et telle chose est d'origine française, telle autre d'origine espagnole ou portugaise. Parfois, les chausses devaient être si étroites qu'il eût fallu un chausse-pied pour les mettre.

Mais nos dames atteignent le comble du grotesque avec leur cache-enfant, comme il est bien permis de l'appeler. Cela les rend aussi larges et rebondies que le cheval Bayard ; à peine savent-elles franchir une porte et, en même temps, elles se pincent et se serrent la taille au point de ne savoir se courber ni respirer.

Et, non contentes de se mettre elles-mêmes à la torture, elles martyrisent encore les innocentes fillettes qui peuvent à peine se développer.

I. Les archives de Gand possèdent un recueil d'aquarelles répondant à la description de ces pein- tures. Il porte pour titre Théâtre de tous les peuples et nations de la terre, etc., par Luc Dheere, et ne paraît avoir e'té achevé qu'en iSyô. (De Busscher, Recherches sur les peintres et sculpteurs à Gand, page i85. i8')6.) Walpole observe que l'idée de représenter l'Anglais sans vêtements, armé de drap et de ciseaux, était empruntée à une épigramme d'Andrew Borde (Andreas Perforatus), qui vivait sous le règne de Henri VIII :

Il I am an En^lishman, and nakcd I stnnJ hère Mubing in my mind what raymcnt 1 shall wear. »

LUCAS DE HEERE 5

On en est venu à un tel degré de sottise en ce pays, que la sécheresse, la maigreur, qu il est permis de qualifier une maladie, est tenue pour un ornement et une qualité. '

Les Italiens sont plus sages. Depuis l'antiquité ils aiment à voir leurs belles matrones bien en chair, comme elles le sont encore, et font les habits de femmes si amples qu'on pourrait, semble-t-il, sans effort, en faire sortir d'une secousse les occupantes, système le meilleur de tous.

Pour retourner à Lucas De Heere, il a laissé un certain nombre de pièces de vers, entre autres, le Verger des poèmes, dans lequel il a fait figurer un certain nombre de pièces traduites du français, telles que le Temple de Ciipidon, de Marot, et autres choses, avec nombre de pièces de sa propre composition, mais non pas d'après le mètre français qu'il a beaucoup suivi par la suite '.

Il avait également entrepris d'écrire, en vers, la vie des peintres, mais je n'ai pu me procurer ce commencement d'ouvrage, quelque peine que je me sois donnée dans l'espoir d'en pouvoir tirer parti ou d'en faire la publication^.

C'était un homme de grand savoir et de beaucoup de jugement, amateur passionné d'antiquités, de médailles et d'autres curiosités, dont il s'était formé un joli cabinet. Il possédait, entre autres, quelques figu- rines de bronze de Mercure, dans des attitudes curieuses; elles avaient été trouvées à Velseke, en Flandre, près d'Audenarde, dans un endroit l'on suppose qu'était la ville de Belgis.

I. C'est dans ce recueil, déjà cité, que figure le poème sur Vsigneau mystique de van Eyck, dont l'ensemble a été reproduit par van Mander. (\'oyez tome I"'', page 34.) On doit à M. Blommaert une excellente étude sur Lucas De Heere, envisagé spécialement comme lettré. Ce travail a été inséré dans les Annales de la Société royale des beaux-arts et de littérature de Gand. i&bi.

1. Voici ce que dit à ce sujet M. De Qusscher [Biog-raphie Nationale) : «En 1824 devait se vendre à Gand, en même temps que le Théâtre Cosmopolite, le manuscrit biographique, mais il fut retiré avant l'enchère. L'instituteur Delbecq, savant amateur de gravures anciennes, eut en communication le poème du peintre gantois et en prit d'intéressants extraits qui ont été publiés dans le Bulletin de l'Alliance des Arts (Paris, 1845), dans un opuscule flamand, Otid en Nieuw (Gand, i865), et dans les Recherches sur les Peintres et les Sculpteurs, à Gand, au XVI' siècle. (Gand, 1866.) La connaissance que l'on acquit ainsi de l'importance de ce curieux document augmente le regret d'en avoir perdu la trace. On espéra, un instant, que le manuscrit était entré dans la riche bibliothèque de feu S. M. Guil- laume II, roi de Hollande; cet espoir fut déçu. D'après les extraits, c'est an Précis historico-artistiqiie, ou, comme l'auteur l'appelle, un Traité [Tractaet], disposé par ballades véridiques selon l'ordre chrono- logique et l'honneur du pays ».

6 LE LIVRE DES PEINTRES

11 possédait une chaussure antique qu'on avait déterrée en Zélande et qui consistait en une semelle munie de beaucoup de curieuses bande- lettes, comme on les voit aux statues romaines.

Comme il avait été mon premier maître', je lui envoyai, en gage d'afFectueux souvenir, une molaire naturelle qui pesait cinq livres et qui avait été trouvée entre notre village de Meulebeke et Ingelmunster, à Tendroit qu'on appelle « Terre des Morts » fliet dooder lieder landtj, avec d'autres ossements et des armures de fer, chose extrêmement curieuse.

Sa devise était un curieux anagramme de son nom : « Le dommage VOUS éclaire » (Schade leer u), phrase correspondante, par le nombre des lettres, à Lucas De Heere-.

A mon sens cela était fort ingénieusement trouvé, outre que c'était tme précieuse maxime, car, sentant son propre dommage, et voulant en déterminer la cause, de même qu'en remontant à la source de celui des autres, on s'instruit de la meilleure façon sur le moyen d'échapper à ces revers ou d'en racheter les conséquences.

Lucas mourut en i584, le 29 août, âgé de cinquante ans^.

COMMENTAIRE

Les notices assez nombreuses que l'on a consacrées à Lucas De Heere n'ont pas suffi à reconstituer la carrière d'une personnalité fort marquante de l'histoire des Pays-Bas au xvi= siècle.

1. Van Mander le quitta en i5iJS pour retourner chez ses parents et entra, ensuite, dans l'atelier ■de \'lerick, à Courtray. La cause de ce départ se trouve dans le fait du bannissement de Lucas De Heere, qui était un des adhe'rents de la Réfornte et le traducteur des Psaumes de Marot, Théodore de Bèze, etc. Il se présenta, du reste, à Middelbourg en iSyy, avec sa femme, à la Cène des Réformés, mais ne séjourna point. (Voyez S'Gravezande : Tweehondcrd J.vige Gedacliteiiis vait Iiet cerstc Synode der Nederlandsche Kerken , page 20Q. Middelbourg, i-jCn).)

2. Il se servit encore d'autres devises : t' oudste is t' beste {les vieilles choses sont les iiicilleiires), PAEUS is GOEDT {la Paix est bonne), etc.

3. Balkema assure que ce fut à Paris, il s'était réfugié après l'assassinat du Taciturne alors que les Gantois entrèrent en négociations avec Farnèse pour la reddition de leur ville. De Busscher ajoute, et sa qualité d'archiviste de Gand lui permit de se renseigner à bonne source, qu'en i5q4. De Heere figurait encore sur la liste des fugitifs en retard de payer leurs contributions de guerre; il en conclut que la nouvelle de la mort du peintre-poète n'était pas parvenue k ses concitoyens. Une chose est certaine, c'est qu'au mois d'octobre 1384, Eleonore Carboniers, déclarée veuve de Lucas Di Heere, se présentait seule à la Cène à .Middelbourg. (S'Gravezande, loc. cit.)

LUCAS DE HEERE 7

Comme le ait van Mander, le peintre était issu d'une ancienne famille d'artistes et le nom de De Heere apparaît fréquemment dans les registres des corporations artis- tiques de Gand et d'Anvers, à dater du xv^ siècle.

Nous avons rappelé l'influence que, sans nul doute, le caractère et les goûts du peintre gantois durent exercer sur les aptitudes de son élève van Mander. On vient de lire que, même après leur séparation, des rapports très cordiaux continuèrent d'exister entre deux hommes si bien faits pour s'entendre.

La question de savgir si, vraiment, notre historien eut connaissance des notes recueillies par son maître a été plusieurs fois agitée. Nous avons sous les yeux un exemplaire de Walpole annoté par Mois, et cet érudit n'hésite pas à proclamer que, si van Mander ne réussit pas à retrouver le manuscrit de De Heere, il profita, sans nul doute, des matériaux que celui-ci put rassembler sur les peintres des Pays-Bas

Il convient, nous paraît-il, de repousser ce sous-entendu. Van Mander a tenir des renseignements de son maître, mais la nature de son travail exclut la vraisemblance d'une transcription faite sans contrôle.

Et quel degré de confiance méritaient les notes de De Heere? « Ce n'était pas, dit De Busscher, un assemblage de biographies, comme l'ouvrage de van Mander, mais un Précis historique, un Traité, disposé par ballades ou chants, dans l'ordre chrono- logique. Au dire de feu J. B. Delbecq, ce manuscrit ne comprend qu'un volume petit in-folio. »

Qu'est devenu ce recueil ? A-t-il vraiment passé dans la bibliothèque du roi de Hollande? En 1866, les Journaux d'art ' firent connaître qu'il venait d'être retrouvé et que la publication s'en ferait par les soins de la Société des Bibliophiles gantois ; rien n'a paru, cependant, et nous ne sachions pas que l'on soit à la veille de voir se réaliser la promesse.

Bien que Lucas De Heere occupe parmi les littérateurs flamands et hollandais une place importante, nous n'avons à nous occuper de lui que comme artiste, et notre tâche se borne à signaler les rares travaux qui nous restent pour caractériser son talent.

Walpole, dans ses notes à Vertue-, énumère un assez bon nombre de portraits, qu'il est impossible, pourtant, de considérer comme authentiques à moins de supposer que Lucas De Heere les exécuta d'après d'autres œuvres plus anciennes ; car, en supposant même qu'il séjourna en Angleterre dès l'année i554, comme le prétend Stanley, encore est-il sans vraisemblance qu'on lui eût demandé de peindre un si grand nombre de personnes décédées. On profitait au contraire de la présence des artistes pour leur demander les œuvres qu'on ne pouvait obtenir que grâce à leur concours; les por- traits étaient du nombre.

Plusieurs de ses portraits ont passé pour être de Holbein, et Dieu sait si le maître s'est vu attribuer des ouvrages de l'espèce ! Mais les œuvres figure le mono- gramme H. E., que l'on prétend être celui de De Heere, ne peuvent elles-mêmes entrer en ligne de compte, attendu que ce monogramme se rencontre associé à la date i55o,

I. Kunst Chronik, pai^e 91. Leipzig, i8'jtj.

•2. Anecdotes of Painting in England (cdition Dallawa)-), tome I"", page 255. 1828.

8 LE LIVRE DES PEINTRES

ce qui est le cas, notamment, pour le portrait de sir Anthony Denny, à Longford Castle*.

En somme, il est sage de n'accepter que sous toutes réserves l'idée d'un premier séjour du peintre en Angleterre. Pour ce qui concerne les travaux qu'il fit en France, aucun document ne les a fait connaître jusqu'à ce jour.

Restent les œuvres connues.

L'église de Saint-Bavon, à Gand, possède un tableau de Salomon et la reine de Saba signé Lucas Derus et daté de iSSg. Cette œuvre, dont une gravure au trait se rencontre dans le travail de M. Blommaert et dans celui de M. De Busscher, est conçue absolument dans l'esprit des créations de Frans Floris et exécutée avec une moindre correction. Elle avait, croit-on, fait partie d'un ensemble décoratif érigé dans l'église à l'occasion du Chapitre de la Toison d'or, tenu par Philippe II, précisément en iSSg, et dont la distribution générale avait été confiée à Jean De Heere, le père du peintre. Le roi Salomon rappelle les traits de Philippe IL

M. De Busscher nous apprend, en outre, que les écus d'armes des chevaliers de la Toison d'or qui, aujourd'hui encore, figurent au-dessus des stalles du chœur de l'église, procèdent également du pinceau de Lucas De Heere.

La même année iSSg il donna, pour une des nefs de la cathédrale, des modèles de verrières, verrières qui, du reste, ont dès longtemps disparu.

Enfin, la salle du Chapitre conserve une Vue perspective de l'abbaj^e de Saint- Bavon, vaste toile reproduisant, dans un format plus grand, une œuvre antérieure.

A côté de ces peintures dont l'authenticité est absolument établie, la ville de Gand possède un précieux recueil de Costumes de tous les peuples, ensemble d'aquarelles fort bien exécutées.

Il n'y a pas moins de cent quatre-vingt-neuf études disposées, pour la plupart, à deux figures par page, figures en pied, d'un dessin généralement correct, et surtout dignes d'être consultées lorsque l'auteur reproduit des types qu'il a pu étudier sur nature. Comme, d'autre part, Lucas De Heere ne se borne pas à représenter les costumes de son temps, il fait largement emploi d'œuvres de ses prédécesseurs, et nous voyons, par exemple, utilisés tous les costumes orientaux de Pierre Coeck. Il y a plus; à la page III ce maître lui-même est représenté dans son costume turc, sans que De Heere le désigne autrement que soldat turc.

Le recueil de costumes fut acquis par les archives gantoises en i865, à la vente Chedeau, à Saumur. Il avait appartenu au peintre Louis David, lequel, dit-on, l'avait reçu, pendant son exil, de M. De Potter, de Gand.

Nous avons pu, grâce à ces dessins de Lucas De Heere, restituer au maître un tableau du musée de Lille : Saint Amand et un abbé (n° 692), que le catalogue attribue à l'école de Lambert Lombard. Un évoque et un abbé, représentés à la page 92, offrent une si grande analogie de type et de caractère avec les figures du panneau lillois, qu'une communauté d'origine entre les deux œuvres nous semble en quelque sorte prouvée. Un document publié par M. De Busscher fait connaître que

I. A. Woltiiumn, Zeitschrift für bildende Kunst, tome 1°'', page 200.

LUCAS DE HEERE 9

Lucas De Heere peignit, cn i5(35, pour une église de Saint-Paul Flandre Orientale), un Christ entre les larrons. Ce tableau existe toujours mais fort endommagé par des retouches.

Nous avons dit, pour ce qui concerne les portraits des collections anglaises, que leur attribution à De Heere est souvent très risquée. La nomenclature de Wal pole ne peut donc être maintenue qu'en partie.

A Hampton Court, quatre portraits, dont deux de la reine Elisabeth, semblent procéder du pinceau de notre peintre.

Les figures de lord Darnley et de Charles Stuart enfants sont datées de i5()3, elles reproduisent une peinture plus développée qui existe au palais de Holyrood, à Edimbourg.

Quant au portrait d'Elisabeth portant le monogramme H F, et daté de iSôq, il figure déjà à l'inventaire de i65 2, sous le nom de « De Cheere » '.

Un portrait de Marie d'Angleterre, cité comme très remarquable, parut à l'Expo- sition de l'Académie Royale de Londres en 1877 -. C'est probablement le même portrait que cite Waagen [Art treasiires), comme faisant partie de la collection Labouchère.

Enfin, le catalogue du musée de Copenhague in° i3oj attribue à De Heere un tableau des Vierges sages et des Vierges folles signé H. E. et daté de 1570.

On a vu que les églises de Gand ne possèdent plus qu'un seul tableau de « Lucas Mynsheeren », comme l'appelle van Vaernewyck, son contemporain. Nous savons, par cet auteur, que le Serpent d'airain qui décorait l'église Saint-Michel, en i566, fut enlevé mais non détruit. D'autre part, longtemps après les dévastations du xvi'= siècle, il restait encore dans diverses églises de Gand des œuvres qui n'y sont plus aujourd'hui et dont voici les titres : la Résurrection, la Descente du Saint-Esprit sur les apôtres, les Disciples d'Emmaiis, le Noli me tarigere, la Foi, V Espérance et la Charité, le Christ au jardin des Oliviers, enfin le Jeune Tobie et l'Ange. On ne sait malheureusement quelles étaient les dimensions de ces peintures.

La célébrité de De Heere, attestée par tous les contemporains, lui attira de nombreux élèves qui, pour la majeure partie, n'arrivèrent pas à se faire un nom. En dehors de van Mander, le plus célèbre est Marc Gérard, plutôt Geeraerts, de Bruges, qui fut admis à la gilde d'Anvers en 1377, comme élève de Lucas De Heere, dit M. De Busscher. Nous devons ajouter toutefois que nous avons vainement cherché cette mention dans les matricules de la gilde publiées par MM. Rombouts et van Lerius. Marc est, au contraire, admis à l'apprentissage, à Bruges, en i558, comme élève de son père.

M. George Scharf, directeur de la Galerie Nationale des portraits, à Londres, a bien voulu nous faire connaître que le portrait de la reine Elisabeth, attribué à Lucas De Heere par Walpole (page i5 5, 6), est l'œuvre de Marc Gérard, le monogramme de ce maître ayant été retrouvé sur l'œuvre par notre honorable correspiondant.

I. Voir le catalogue de M. ErnesL Law, n"» 34Q, 572, 635 et ô3().

1. Kunst Chronik, 1877, page 441, article de M. J. Beavington .\tkinson.

lo LE LIVRE DES PEINTRES

Les illustrations de De Heere se rencontrent dans le livre d'emblèmes de Sambucus édité par Christophe Planlin. Nous devons à Textrême obligeance de M. Max Rooses le relevé des paiements faits à l'artiste en décembre i562, novembre i563, février et avril i5()4.

« Il parait, dit notre savant confrère, que Plantin ne fut pas satisfait d'une partie de l'ouvrage du peintre gantois, car il tit refaire quarante des Emblèmes par Pierre Huys. »

Lucas De Heere ne vint pas à Anvers, mais envoya de Gand ses illustrations qui étaient au nombre de i68. M. Rooses a joint la reproduction de quelques-unes de ces planches à son bel ouvrage : Christophe Plantin, imprimeui- anversois. (Anvers, 1882, grand in-folio, page 273.':

II J ACQUES GRIMMAER'

EXCELLENT PAYSAGISTE ANVERSOIS

La gilde rhétoricienne des peintres anversois reçut, en 1546, parmi ses membres, Jacques Grimmaer, d'Anvers. Il avait étudié sous Matthias Cock" et, plus tard, sous Chrétien Queburgh, d'Anvers ^. Il peignit beaucoup de vues d'après nature, aux environs d'Anvers et ailleurs'', et se distingua comme paysagiste au point que, sous plus d'un rapport, je ne lui connais pas de supérieur tant il mettait de vie et de charme dans ses ciels, étudiant leur beauté dans la nature qu'il suivait très consciencieusement aussi pour ses fabriques, ses lointains et ses avant- plans.

En fait de figures, je ne saurais citer de lui rien de saillant''.

Il avait un vif penchant pour la rhétorique et jouait bien la comé- die. 11 est mort à Anvers ''. Ses belles œuvres sont tenues en haute estime par tous les amateurs.

COMMENTAIRE

La date de la naissance de Jacques Grimmer est donnée d'une manière très difl'érente par les biographes. M. vanden Branden peut avoir raison en le faisant naître vers i526,

1. Plus généralement Grimmer mi Grimer. F. a forme Grimmaer et même Grienier se rencontre cependant aussi.

2. Il fut d'abord élève de Gabriel Bouwens, d'Anvers. (Voyez les LiggerL'u,tumc I"', page i35.)

3. Van Queeboorn ou van Queeckboorne.

4. Adrien CoUaert a gravé d'après lui une suite de douze paysages fort curieux dont la première pièce porte Jacopo Grimmer, By Antwerpen.

5. Le musée de Bruxelles possède, sous le iS, un triptyque de la l'ie de saint Eiistache, attribué à Jacques Grimmer. L'auteur du catalogue, M. Ed. Fétis, fait toiTtes ses réserves quant à cette attri- bution des anciens inventaires. Le tableau n'est pas sans ofl'rir quelque analogie avec le style de Mabuse. M. Fétis possède lui-même un tableau, représentant un Concert dans un parc, tils,n6 J. Grim- mer (1564 r).

6. En i5c)0- (Vanden Branden, page lîoo.) Il serait né, d'après le même auteur, vers i5-2*3.

12 LE LIVRE DES PEINTRES

attendu que nous trouvons le paysagiste admis comme franc-maître de la gilde de Saint- Luc, à la date de 048, qui est, en outre, celle de son mariage.

Si Jacques Grimmer n'alla point en Italie, sa réputation n'en gagna pas moins la Péninsule, car Vasari le n":entionnc avec éloge: « Qiianto al far e bellissimi paesi, non ha pari Jacopo Grimer, Hans Bol e altri »

Malheureusement, les peintures du maître sont très rares et nous ne sachions pas qu'on les rencontre dans un seul musée, si ce n'est celui de Pesth où, dans la cinquième salle, nos 137-140, figurent quatre charmants petits paysages, figurant les Quatre Saisons.

La ville d'Anvers conserve la vue du faubourg du Kicl , un petit paysage remarquable daté de 1575 ', et M. vanden Branden fait connaître une A^er;;2e55(? appartenant à M. van Lerius, avec la signature de Grimmer, et la date i586. Enfin, le musée d'antiquités du Steen, à Anvers, possède une vue clés environs de la ville.

Le musée de Gand, parmi ses œuvres anonymes, conserve un petit tableau du Christ et la Femme adultère in" 109), que l'auteur du catalogue déclare pouvoir être de .lacqucs Grimmer. Nous avons attribué plus haut cette peinture à Pierre Coeck.

Il faut ajouter ici que M. vanden Branden a trouvé dans les anciens inventaires la mention de deux tableaux de figures de J. Grimmer : le Chi-ist et la Samaritaine et le Denier de César. L'archiduc Ernest d'Autriche avait de lui douze tableaux des Mois en 1393 -, et Rembrandt possédait unHiver par« Grummers-' ». L'Albertina de Vienne possède un dessin de V Adoration des Mages, exécuté par notre artiste.

On attribue à son propre burin, et sans doute à tort, quatre paysages ronds signés Griemer invenit et représentant l'histoire de Vénus et Adonis dans des sites flamands. Ces pièces, extrêmement rares, portent l'adresse de Philippe Galle et sont probable- ment gravées par ce dernier.

Abraham Griemer et Grimmaer, dont le nom se rencontre comme éditeur au bas d'une estampe, un portrait de Requesens, est fils de Jacques (vanden Branden, p. 3oo) et frère d'Abel, dont il reste des tableaux signés et datés, et qui se maria en 1591 , avant sa réception à la gilde de Saint-Luc d'Anvers.

Les peintures d'Abel ne sont pas moins rares que celles de Jacques Grimmer, et lorsque Waagen [Treasiires of art in Great Britain, IV, 3 19^, rencontra chez lord Enfield un Intérieur, dans le goût de van Bässen, signé Abel Grimmer, 1608, il déclara que le nom était pour lui entièrement nouveau. En effet, le musée de Bruxelles parait être seul à posséder une œuvre de lui. Elle représente Jésus che^ Marthe et Marie , fort joli intérieur, traité avec finesse et portant au bas d'un des tableaux qui ornent l'appar- tement la signature et la date 16 14. M. Edouard Fétis, de son côté, possède deux char- mants petits paysages signés et datés ''. M. Siret (Dictionnaire des peintres) mentionne

1. Il figura il l'Exposition rétrospective d'.Vnvers, en 1877, sous le n" 4(19 du catalogue.

2. Voyez l'inventaire des tableaux de l'archiduc dans le Bulletin de la commission royale d'histoire, tome Xlll, page 141.

3. C. Vosniaer, Rembrandt, etc., 2" édition, page 431-!.

4. L'un nous a paru daté de 11)04; il nous a été impossible de préciser le millésime de l'autre.

JACQUES GRIMMAER i3

. une autre œuvre d'Abel Grimmer datée de 1Ö14 : la Marche vers le Calvaire avec nombreuses ligures (larg., i'",43; haut., i'",8 ., et M. van Lerius, nous apprend

Cî^RIvîTIAT^U^ ^^UEBOÏO^U^. A:NTV

Pic TOR .

CK lira. , liicus ^hIvtxs ^ -rnontzj- Vallesaue , recessius- y E t janiij, pontes , et mana , e.t j lumos •>

Omnia. ana'tn oculis , C~~z^ano ju^ piê ta. colore ^ I^ocTUimxinus viTvûit ^fitvûit ai m-qcmttm

CHRÉTIEN VAN QUEEBOORN.

D'api'ùs la gravure de S. Frisiiis.

M. vanden Branden, possédait une Scène de patinage sur les remparts d'Anvers, portant également la signature et la date 1604.

Abel Grimmer est un très joli peintre et ses œuvres se confondent sans doute avec celles de Sébastien Vrancx et de François Francken.

■4

LE LIVRE DES PEINTRES

Tels seraient, peut-être, les intérieurs n" 322 du musée d'Amsterdam, attribué au premier, et n^^ 45 du musée de Douai, attribué à Abraham Bosse.

Abel Grimmer était aussi architecte et paraît avoir dessiné un projet de façade pour le transept sud de Téglise Notre-Dame d'Anvers. Deux grands dessins portant son nom figurèrent à l'P^xposition d'architecture de Bruxelles en i883'. Ils appartiennent à M. Paul Saintenov, architecte à Bruxelles.

I. Voyez aussi P. Génard : les Architectes anversois au XVl siècle. 'Bulletin de l'Académie d'arclicolofcie de Belgique, i8cS2, page 41 3.)

III

CORNEILLE MOLENAER, D'ANVERS

DIT NEEL LE LOUCHE*.

Je ferais tort au paysage en m'abstenant de parler de Corneille Molenaer, d'Anvers, que son infirmité faisait surnommer « Neel le Louche )).

En effet, si Ton compte des paysagistes qui ont excellé dans la manière de traiter les arbres et d'autres parties, je ne vois vraiment personne qui ait traité le feuille d'une manière plus charmante ni plus pittoresque. Cette opinion sera partagée, Je crois, par tout le monde.

Quant à la disposition générale de ses paysages et de ses horizons, je n'en puis dire que ceci : que toutes ses productions plaisent infini- ment aux peintres. Pour les figures, son habileté était moindre.

Corneille procédait à la façon des peintres à la détrempe, sans se servir d'appui-main ; il était d'ailleurs fort expéditif et travaillait à la journée pour qui voulait.

En un seul jour, si l'œuvre était quelque peu préparée, il trouvait le moyen de faire un grand et beau paysage. Une journée pleine se payait un daller'-'; un arrièreq^lan ou un petit terrain, sept sous.

11 était d'un caractère faible, et beaucoup d'artistes l'exploitaient à leur profit''. Son ménage, mal tenu et mal administré, se ressentait de la gène par l'effet de l'intempérance. La faute, il n'en est que trop souvent ainsi! devait être imputée à la femme; elle escomptait les rentrées et le travail de la maison ne se faisait pas.

Le père de Molenaer était un peintre médiocre; à sa mort, Cor-

I. ]l est inscrit à la gildc de SaiiU-Lac d'Anvers, comme tVanc-maitre en 1564, sous le nom de Corneille de Meulener.

■^, Monnaie valant i H. bo des Pays-Bas.

3. Gilles Cbignet, mort en iSgg, passe pour avoir recouru au talent de C. Molenaer pour peindre ses fonds. (Voir la biographie de Coignet, chapitre xvii du présent volume.;

iG LE LIVRE DES PEINTRES

neille alla se mettre sous la direction de son beau-père, le second mari de sa mère, un peintre non moins obscur.

Corneille est mort à Anvers; ses oeuvres sont estimées des amateurs. 11 eut un imitateur qui, toutefois, ne réussit pas à Tégaler comme paysagiste, mais le surpassa dans la figure. Ce fut Jean Nagel, de Harlem ou d'Alckmaar, qui mourut à La Haye, en 1602'.

COMMENTAIRE

Autant aboiielent les peintures de Nicolas iKlaasi Molenacr et de J. Miensc Molenaer, autant celles de Corneille sont rares. Encore, le plus souvent, est-ce par erreur que lui sont attribuées les œuvres inscrites sous son nom dans les divers musées. C'est ainsi, par cxeniple, que le Paysage de la Galerie de Brunswick (n" 677, signé du monogramme C. M., et daté de 1591, s'est trouvé être réellement un van Goyen parfaitement signé et daté (Voir Riegel : Beiträge :^ur Niederländischen Kunstgeschichte, II, 35 2) ; c'est ainsi encore, que, sur un Intérieur du musée d'Arras in° 1-7', nous avons relevé la signature de J. M. Molenaer, et qu'un tableau de la Galerie de Schleissheim est signé K. Molenaer et daté de ibSg. Toutefois, la même Galerie et le musée de Berlin (n° 706) possèdent des peintures authentiques de Corneille Molenaer : Un homme et une femme jouant aux cartes, le Bon Samaritain, une peinture excellente. Au musée de Madrid, trois Marines figurent sous le nom du peintre in°* 1466- 1468 , et au musée de Stuttgart deux Scènes rustiques et une Ecole de village. (N«^ 534, 545 et 563. '

On s'explique suffisamment la rareté des créations d'un artiste dont le principal rôle paraît avoir été de compléter les travaux de ses confrères, et la difficulté non moins grande de déterminer ses oeuvres personnelles.

I. Deux « grands » tableaux de lui sont cités dans Tinventaire des œuvres délaisse'es en ]C)2'.\ à La Haye, par Agathe Andries Oldenburch. (Communication de M. P. A. Leupe à VArchief d'Obrecn, tiiiuc 11, page i4*').)

IV

PIERRE BALTEN'

PEINTRE d'aNVERS

En 1579' est entré dans la gilde des peintres d'Anvers Pierre Balten, très bon peintre de paysages, qui suivait de près la manière de Pierre Breughel et travaillait aussi très bien à la plume. Il avait parcouru divers pays et peint d'après nature des sites variés.

Il peignait à la détrempe et à l'huile d'une manière agréable et adroite. Il traitait aussi très bien la figure, faisait des kermesses villa- geoises et autres motifs de l'espèce. Ses oeuvres sont recherchées.

L'empereur possède de lui une Prédication de saint Jean-Baptiste, où, en lieu et place du saint, il a fait peindre un éléphant, de sorte que la foule paraît réunie pour considérer la bête^''. J'ignore le motif et la signification de ce changement.

Balten était bon poète, rhétoricien et acteur; Corneille Ketel de Gouda ^ et lui ont échangé des épîtres et des chansons.

II est mort à Anvers^.

COMMENTAIRE

Pierre Baltens est le graveur-éditeur connu sous le nom de Pierre Balthazar, de son nom patronymique De Goster latinisé en Ciistos. Le nom de Baltens et celui de Custos sont également connus dans Thistoirc de la gravure. Nous trouvons cependant le nom de <( Pierre Balthazar « sur le titre d'une suite de ducs de Brabant^ avec la date

1. 11 est connu également sous le nom de Pierre Balthasar, Custos, Custodis et De Coster.

2. Les registres matricules disent i54o; do3-en en i5ôo, il fonctionne, en iSyi, par ordre du magistrat, comme ancien de la gilde, avec Antoine van Palerme comme doyen, et Martin de Vos comme sous-doyen.

3. Nous ne connaissons pas ce tableau.

4. Voir ci-dessous, chapitre xxvi.

5. M. De Busscher, dans la Biographie nationale de Belgique (tome I"'', page 680), pense que ce fut vers iSgS. Pourtant Lucas Kilian a gravé son portrait en 1609.

3

i8 LE LIVRE DES PEINTRES

i5j5, et nous savons qu'il était locataire de la fabrique de Notre-Dame en i557-i558. Nous ignorons, toutefois, si P. Balthazar fut lui-même graveur ou simplement éditeur; si fréquemment que son nom se rencontre sur des estampes, il n'est jamais suivi du mot fecit.

Il paraît résulter, pourtant, d'un manuscrit des archives gantoises cité par M. De Busscher, dans sa notice-biographie de Baltens, que la Généalogie des comtes de Flandre portait sur le titre : Petrus Baltenius, ex antiquissimis tabulis imagines ad viviim expressif.

Nous n'avons pas à insister sur les estampes se trouve le nom de Pierre Baltens, quelle que soit leur importance historique.

Voici quelques vers du poète anversois J. van der Noot, à l'adresse de P. Baltens; ils sont de i58o et reproduits par M. De Busscher :

« Comme a faict cest autheur (Pierre Baltens sçavant. Un des meilleurs esprits de nostre heureux Brabant), Non seulement gentil en l'art de la peinture, Mais bon rhe'toricien et prompt en l'escriture : Comme il démonstre à nous et à tous estrangers Par cest œuvre, en parlant des premiers Forestiers Et des comtes après de Flandre la fertile : Œuvre vraiment gentil, très propice et utile.... »

Selon toute vraisemblance, les tableau.x de Baltens, pour peu qu'ils soient signés de ses initiales, se confondent avec ceux de Pierre Breughel. Le Musée Néerlandais possède, depuis 1872, un grand tableau, une Fête de la Saint-Martin, avec de très nombreuses figures, signé Peeter Balten. [Allgemeines Künstler-Lexikon, de Julius Meyer, tome l", page 658. 1

Le buffet d'orgues de l'église Notre-Dame d'Anvers était clôturé de portes peintes, en i558, par Pierre Baltens. (Voyez les Liggeren, tome I'-''', page iSg.)

V

JOSSE VAN LIERE

PEINTRE d'aNVERS

II y eut aussi à Anvers un très habile paysagiste, peignant à Thuile et à la détrempe, très correct clans ses figures, un excellent maître qui fit également des patrons de tapisseries ; il se nommait Josse van Liere et était natif de Bruxelles'. Pendant les derniers troubles, il quitta les Pays-Bas, renonça à la peinture et alla se fixer à Francken- thal, il devint membre de la municipalité'"^. C'était un homme lettré, et, comme il suivait la doctrine de Calvin, on le vit venir comme prédicant à Swyndrecht, dans le pays de Waes, à deux lieues dAnvers ; ses coreligionnaires dAnvers faisaient le voyage pour aller Tentendre''.

Il est mort à Swyndrecht environ un an avant le siège dAnvers, c'est-à-dire vers i583. Ses œuvres sont rares et très estimées comme elles méritent de Têtre'*.

I. 11 fut doyen de la corporation de Saint-Luc d'Anvers en i54().

3. Cette circonstance demande à être explique'e. Ce fut re'ellement à dater de iSöa, que Franken- thal prit quelque importance par le fait du séjour des protestants ne'erlandais, en quelque sorte exclus de Francfort, par le refus d'accepter en tout le luthéranisme. L'Électeur Frédéric III leur fit de grandes concessions, leur accorda le couvent de Frankenthal et plusieurs églises k Heidelberg, Schonau et ailleurs. Ainsi Frankenthal devint bientôt un centre important vécurent de très nombreuses familles flamandes. Voyez Adr. S'Gravezande : Twee Honderdjarige Gedachtenis v.in het Eerste Synode der Nederlandsdie Kerken onder het Kriiis, page 53. Middelbourg, lyGg.

3. « Van Liere ne figure pas sur les tables de proscription dressées par le duc d'Albe. » (Alph. Wauters, les Tapisseries bruxelloises, page i2q,)

4. Nous n'en connaissons aucune. M. Siret assure qu'il a gravé; ses planches nous sont inconnues. Abraham van Lier a gravé d'après Martin De Vos une planche de la Flagellation.

VI

PIERRE & FRANÇOIS FOURBUS'

PEINTRES BRUGEOIS

On me pardonnerait de grand cœur le mince produit de mes chasses incessantes aux renseignements concernant la vie des grands peintres, si Ton pouvait se rendre compte de retendue des peines que je me suis données. Mais à qui donc appartient-il de voir se réaliser complètement Tœuvre à laquelle il se voue avec toute la conscience dont il se sent capable ?

Et pourtant, je ne laisserais pas volontiers dans Tombre quelques- uns des hommes les plus marquants. Aussi donnerai-je place ici à Pierre Fourbus, originaire ou natif de la Hollande, de la ville de Gouda ", mais qui se fixa de bonne heure à Bruges il épousa la fille de Lancelot (Blondeel), comme je Tai dit ailleurs ^.

Il était bon peintre de figures, compositions et portraits d'après nature. Plusieurs de ses tableaux se trouvaient à Bruges ; sa meilleure œuvre pourtant était à Gouda dans la grande église, et représentait la Légende de saint Hubert.

Le panneau central est un Baptême deux personnages reçoivent le sacrement de la main d'un évêque escorté de deux porteurs de torches. La cérémonie a lieu dans un beau temple, avec une perspective très bien observée. Sur l'un des volets est représentée une Tentation les mauvais génies oß^rent des trésors au saint qui les repousse ; sur l'autre volet, la tentation s'accomplit par des femmes.

I. A proprement parler Pocr-biis, poire à poudre. Le nom, ainsi orthographie-, se rencontre fre-- quemment, entre autres au bas de l'estampe de Wiericx, une Vanitas. (AIv., 990.) Voyez aussi vanden Branden, Geschiedenis, page 278 (note i).

1. Les archives de la grande église de Gouda ne remontent qu'à i552; celles de la ville ne com- mencent qu'en i5So. C'est donc arbitrairement que l'on fixe à iSjo ou iSyS la date de la naissance de P. Pourbus.

3. Anne Blondeel. Voir tome I''', page 1J4.

PIERRE ET FRANÇOIS FOURBUS

21

A Textérieur, on voit, en grisaille, la Jeune Vierge gravissant les degrés du temple Qt la Visitation. Ces peintures sont encore à Delft'.

Fl^LANCISCUS PoURBU5IU5,BrUGENSIS.

J^aircfuitvtcior^Jdtus P avr-ffUJius : cirie l^ertPivviitre j^rior- jic vtonum&ntii do-cait .

^ J ^

FRANÇOIS POURBUS (LE VlEUx). D'après la gravure de H. Hondius.

Il était bon cosmographe ou géomètre, et exécuta, pour la munici- palité de Bruges, une grande toile, peinte à Thuile, représentant le

1. Ce tableau a disparu. L'importance que van Mander lui accorde doit faire adntettre avec Taurel {Art chrétien, etc., tome II, page 224) que le peintre avait de vingt à trente ans lorsqu'il vint se fixer à Bruges.

22 LE LIVRE DES PEINTRES

Franc, avec tous les villages et lieux qui en dépendent ; mais, comme la toile était revêtue d'une épaisse couche de couleur à la colle et qu'elle était souvent roulée et déroulée, la peinture eut beaucoup à souffrir et s'écailla en maint endroit '.

La dernière œuvre que j'ai vue de lui était un Portrait du duc d'Alençon, qu'il avait peint d'après nature à Anvers ; c'était une chose excellente "-.

Je ne vis jamais d'atelier mieux disposé que le sien. Il est mort vers i583 "'.

François Fourbus, fils et disciple du précédent, et plus tard de Frans Floris, surpassa de beaucoup son père, et peut être cité comme le meilleur élève sorti de l'atelier de Frans ^.

Celui-ci avait coutume de dire d'un ton mi-sérieux : « Voici mon maître », et le jeune homme était tant aimable et charmant, qu'on pouvait dire de lui qu'il était la courtoisie personnifiée. Il entra dans la gilde des peintres d'Anvers en 1564''.

Il peignit beaucoup d'œuvres magnifiques et d'admirables portraits, un genre il excellait.

Le seul voyage qu'il fit hors du pays eut lieu vers i566. Son intention était de partir pour l'Italie, et je l'ai vu, en costume de voyage, venir à Gand prendre congé de Lucas De Heere. Mais, s'étant rendu ensuite à Anvers pour y faire ses adieux, il y fut retenu, car son cœur était enchaîné, et, en fin de compte, il s'unit par les liens du mariage à la fille de Corneille Floris ^, le frère de son maître.

Il excellait aussi à peindre d'après nature les animaux, et j'ai vu de lui un Paradis terrestre avec quantité d'animaux et d'arbres peints d'après nature, et de telle manière que l'on distinguait les poiriers, les

1. Cette vue, qui avait été prise du haut de la tour des Halles, fut exécutée en i56ô et payée 1>,352 livres 14 escalins parisis; elle fut remplacée, en iSqy, parla copie de Pierre Claeissens qui orne encore l'hôtel de ville de Bruges. (Weale, Bruges et ses environs, page 26. iSyS.)

2. Cette peinture ne s'est pas retrouvée. Il n'est question nulle part d'un séjour de Pierre Pourbus à Anvers, bien que certains auteurs le fassent mourir dans cette \ille. Le portrait du duc d'Alençon devrait dater de i582, pour avoir été peint à Anvers.

3. r.e 3o janvier 1584. Van Mander parie nécessairement de l'atelier de Bruges.

4. Il naquit à Bruges en iSqS. (Vanden Branden, Gcsdiiedenis, page 27S.)

5. En i.tGq.

(). Suzanne Floris, fille du sculpteur-architecte Corneille De \'riendt.

PIERRE ET FRANÇOIS FOURBUS 23

pommiers et les noyers et, bien que l'œuvre fût de ses premiers temps, elle était extrêmement jolie '.

J'ai vu plusieurs de ses tableaux d'autel à Gand, dans l'église Saint- ean ~^.

Le président Viglius avait de lui un tableau représentant le Baptême du Christ, dont un des volets représentait la Circoncision avec d'autres sujets, ainsi que plusieurs portraits •^.

A Audenarde , dans un couvent, on voyait de lui un tableau de V Adoration des Aïages avec une Nativité et un autre sujet, toutes choses fort bien traitées^.

A Bruges, chez son père, il y avait un tableau d'autel avec volets, représentant Saint Georges, peint pour les habitants de Dunkerque. Il est encore dans cette ville.

Au centre, on voit la Décollation de saint Georges ; au fond, dans un beau paysage, le combat contre le dragon. Les volets représen- taient d'autres épisodes de la vie du saint, celui, notamment, Ton veut le contraindre à adorer les faux dieux, et autres sujets semblables. Sans conteste, c'est une œuvre excellente et bien peinte, donnant amplement témoignage de la supériorité de son auteur, alors même qu'il n'existerait de sa main aucune autre production ■" .

François Fourbus était porte -enseigne de la garde bourgeoise d'Anvers. Un jour qu'il s'était fort échauffé à faire tournoyer sa bannière, se reposant au corps de garde, il y respira les émanations d'un égout que l'on venait de curer. Rentré dans sa demeure, il y tomba malade et ne tarda pas à expirer. C'était en l'an i58o^.

Il se maria deux fois '' ; sa veuve épousa Hans Jordaens, un élève

1. Ce tableau nous est inconnu.

2. C'est-à-dire l'église de Saint-Bavon, se trouvent encore le fameux triptyque du Christ parmi les docteurs, daté de iSyi, et un ensemble de quatorze panneaux illustrant les Actes de saint Andre, avec la date 1572.

3. Van Mander confond. Le tableau commandé par Viglius, et qui se trouve encore k l'église de Saint-Bavon, a pour volets le Baptême du Christ et la Circo>tcision.

4. Ce tableau n'existe plus à Audenarde.

5. Le Martyre de saint Georges est depuis i852 au musée de Dunkerque, après avoir orné jusqu'alors l'église de Saint-Éloi. Il est signé franciscus fourbus iv, et pictor iSyy. Le peintre s'y est représenté.

G. François Pourbus mourut le 19 septembre i58i. (Vanden Branden, page 282.) 7. La seconde fois en 1378, avec Anne Mahieu. (Vanden Branden, page 281.)

24 LE LIVRE DES PEINTRES

de Martin van Cleve ', et qui, pour employer une locution vulgaire, n'abandonna pas son maître trop tôt, car il est excellent peintre de figures, de paysages, de compositions, et très habile dans la repré- sentation des paysans, soldats, marins, pêcheurs, comme dans l'inter- prétation des effets de nuit, incendies, rochers, etc. Il fut reçu membre de la gilde d'Anvers en i5jg'^ et demeure actuellement à Delft, en Hollande ■^.

François Fourbus a laissé un fils, portant le même prénom que lui et qui est fort bon peintre de portraits d'après naturel

COMMENTAIRE

Les trois Fourbus constituent un groupe important de l'iiistoire de la peinture aux Pays-Bas. Pierre, le plus ancien artiste du nom qui nous soit connu, peut être envisagé comme le dernier représentant de l'école de Bruges. De 1540 à 1584, son pinceau y livre de nombreuses peintures dont plusieurs méritent d'être qualitiées de chefs-d'œuvre. Le musée, l'hôtel de ville et les églises possèdent de sa main neuf pages authentiques et plusieurs autres figurent chez des particuliers, notamment dans la belle Galerie du docteur De Meyer.

On trouvera l'énumération de ces œuvres dans les ouvrages de MM. Weale (Bruges et ses environs, iSjS], Duclos [Bruges en trois jours, i883), Kervyn de Volkaersbeke i^les Fourbus, 1870), G. E. Taurel [l'Art chrétien, II, 223). Hors de Bruges et de la Belgique, les peintures religieuses du maître sont peu communes. Le Louvre possède de lui une Résurrection de Lazare datée de i566, mais c'est avant tout comme portrai- tiste qu'on apprend à le connaitre dans les Galeries de l'Europe. Nous ajouterons que la peinture des portraits est aussi la forme la plus intéressante de son génie.

Dire que les effigies de Pierre Fourbus se confondent avec celles de Holbein et d'Antonio Moro, suffit à faire l'éloge de ces admirables spécimens.

La signature habituelle du maître se compose d'un monogramme formé de ses initiales P. P., séparées par une croix surmontée d'un 4. Néanmoins on trouve aussi son nom écrit en entier, comme sur un portrait du musée de Bruxelles, 386, daté du mois de mai i583, par conséquent, une des dernières œuvres du maître.

1. Dès le ly juin i582.

2. Son admission comme franc-maître eut lieu en 1572.

'.'1. M. Kervyn de Volkaersbeke (les Fourbus, 1870) fixe sa mort à l'année iSqq; M. vanden Branden place le même e've'ncment en 1604. Son nom figure en 161 3 dans le livre des maîtres de la gilde de Saint-Luc à Delft, mais il y est suivi du mot dood, déce'de'. On assure, dans VArcIiief d'Ohrecn (tome V, page 281), qu'il de'ce'da peu après i6i3. Toutefois les Jordaens sont extraordinairen^ent nombreux en Hollande, k Delft et ;i I.eyde. Voyez Bredius dans r^4rc/2((?/ d'Obreen, tome \', page 2o3.

4. Il naquit à Anvers en 1569 et mourut à Paris en 1622.

PIERRE ET FRANÇOIS FOURBUS . 25

Sa veuve, Anne Blondeel, vécut Jusqu'en i588 et touchait une pension de la ville de Bruges.

Pierre Fourbus était aussi ingénieur, comme le dit van Mander. Il fut chargé, en 15-8, de dresser un plan de défense de la ville de Bruges et présenta, à ce sujet, un fort savant mémoire dans lequel il tirait parti des ressources de la contrée '.

De même que son père, François Fourbus Taîné se distingua surtout comme portraitiste. Ses pages religieuses ne sont pas communes et se trouvent surtout à Gand. Le triptyque du Christ parmi les docteurs, à l'église de Saint-Bavon, est une œuvre fort curieuse le peintre a introduit un nombre considérable de portraits d'hommes, d'hommes fameux du xvi-^ siècle : Charles-Quint, Fhilippe II, le duc d'Albe, Viglius, des artistes, entre autres Frans Floris, et entin son père et lui-même-'.

Nous faisons observer, toutefois, que c'est à tort que l'on prête à plusieurs des personnages du tableau les traits de certaines notabilités contemporaines du peintre. Le cardinal Granvelle v manque certainement.

Quelques pages religieuses, parmi lesquelles un retable de vingt panneaux au musée de Gand (n» 95), annoncent peu l'extraordinaire talent de portraitiste de leur auteur. UEvangé liste Saint Mathieu, au musée de Bruxelles [n° 388', est cependant une œuvre vigoureuse et correcte.

Mais aucun éloge n'est au-dessus du mérite déployé par François Fourbus dans ses portraits. D'admirables spécimens le classent au rang des plus grands peintres du genre. Un portrait d'homme à barbe rousse, avec les armoiries de la famille De Smidt, au musée de Bruxelles in" 387), son pendant, attribué à Morone, à l'Aca- démie de Venise lU" i38), les mêmes personnages à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne, attribués à Pierre Fourbus (n"* 358 et 36ii'\ les deux merveilleux portraits d'homme et de femme in"* 161 et 162) de la Galerie Liechtenstein, le petit portrait de prélat de la collection Czernin, à Vienne, enhn le portrait dit de Maurice de Nassau, au musée de Festh isalle IX, n" o'i, sont de véritables chefs-d'(ï;uvre.

M. Max Rooses '' a fait observer avec raison que le portrait de la Galerie de Florence, daté de i5qi, et qui figure dans la galerie des portraits d'artistes comme représentant François Fourbus le jeune, peint par lui-même, ne peut être accepté comme tel, par la simple raison que le peintre avait alors vingt-deux ans et que le portrait porte œtatis suce 4g.

Comme François Fourbus l'aîné mourut âgé de trente-cinq ans, et que le portrait est signé Francesco Fourbus, l'artiste représenté ne peut être accepté davantage comme

1. Voir Gilliodts van Severen, Pièces inédites de la Réforme à Briif^es, dans la revue la Flandre, tome III, page 252.

2. \"uir les gravures de l'ensemble dans Kervyn de \'<)lkaersbeke, les Fourbus, et du panneau central dans Taurel, l'Art chrétien, planche XXX'III.

!■>. Il faut remarquer que les superbes effigies d'A. T. Key du musée d'Anvers, date'es de iSyS (n"' 228 et 22g), représentent les portraits de Gilles de Smidt, sa femme et ses enfants; qu'entin le Portrait de femme (n» 233), muse'e de Rotterdam, attribué à Pierre Fourbus, reproduit à son tour les traits de l'épouse de Gilles de Smidt.

4. Geschichte der Malerschule Antwerpens, trad. Reber, page 374. Munich, 1S81.

4

LE LIVRE DES PEINTRES

une effigie du père, peinte parle fils. Ce dernier lui-même n'avait que vingt ans en i5tQ.

Marié deux fois, comme on Ta vu, François Pourhus l'aîné mourut au sein du protestantisme, à ce que nous apprend M. vanden Branden '.

M. Kervyn de Volkaersbeke a cru à tort que Suzanne Floris survécut à son mari. Ce fut la seconde femme du peintre qui devint l'épouse de Hans Jordaens.

Les œuvres de ce dernier sont peu communes et, d'ailleurs, difficiles à déterminer, l'histoire de l'art comptant jusqu'à trois peintres du nom de Hans iJean' Jordaens. Nous signalons, toutefois, comme infiniment remarquable un cabinet à treize compartiments, existant au musée de Dunkerque (n" 217^ et illustrant la Genèse. Le caractère de l'œuvre et la nature des sujets nous ramènent vers l'école hollandaise de la fin du xv!** siècle. On lit à la droite du bas : H. Jordakns. C'est évidemment du même maître que procède le bel Intérieur du Belvédère, à Vienne [n° 941), attribué à Jean Jordaens, d'Anvers, en iScjS.

François Fourbus le jeune, devenu franc-maître de la gilde de Saint-Luc en iSqi, passa loin du pays la majeure partie de son existence. M. Armand Baschet - a reconstitué d'une façon magistrale la brillante carrière que parcourut Tartiste à dater de la fin du xvi'' siècle''.

Après avoir exécuté des travaux pour les archiducs Albert et Isabelle, travaux dont la trace se retrouve probablement dans le curieux tableau du musée de La Hâve : un Bal à la cour des archiducs m" 207 , et le Portrait de V Infante, à Hampton Court (n" 343, catal. Ernest Law), il devint peintre de la cour de Mantoue et fut chargé successivement de travaux et de missions pour Vincent de Gonzague, et peintre de Marie de Médicis à dater de 161 i ; il a laissé de nombreuses effigies de la reine et de Henri IV, qu'il peignit même après sa mort '. Il mourut à Paris le 19 février 1622 ■\

En parlant de François Pourbus le jeune, M. Kervvn de Volkaersbeke a pu dire que « les princes et les princesses, les grands seigneurs et les intrigants, les maîtresses des rois et les favoris de l'aveugle Fortune, se trouvent parmi ses modèles ». Enumérer tous ses portraits serait une tâche impossible, rectifier toutes les erreurs d'attribution en ce qui concerne ses peintures un travail des plus considérables. On voit de ses portraits attribués à tous les maîtres : allemands, espagnols, italiens surtout.

Un Portrait d'homme, au musée de Parme m" 337), attribué à Alessandro Allori, est certainement de son pinceau. Ses portraits de Marie de Médicis sont nombreux et particulièrement remarquables. Celui du Louvre est d'une célébrité universelle. Celui du musée Pitti dit de Pulsone\ 192 du catalogue, n'est pas moins beau, et celui d'Éléonore de Mantoue, attribué au même Pulsone (^Pitti, n" 187), est encore une de ses œuvres.

Peignant tour à tour en petit et en grand, il a laissé de délicieuses effigies de très

1. Geschicdenis, page u.Si.

2. Galette des Beaux-Arts, tome XXV, page 277. i868.-

X. Nous avons résumé ce travail dans un article consacré aux Pourbus, dans l'Art, tome XXXIV, page loi.

4. Musée de Berlin, n" 673; répétition au musée de Mayence, salle VI, n" u_yi.

5. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, page 990. 1872.

PIERRE ET FRANÇOIS FOURBUS 27

petit format de Henri IV .Louvre, n"* 3()4 et 3(j5), et de Marie de Médicis. ^Valen- ciennes, 184I.

Le musée de Valeaciennes possède en outre de très remarquables portraits en pied de Dorothée de Crojy (daté de iöi5), et de Philippe-Emmanuel de Croy et de sa sœur Marie.

Les tableaux religieux du maître sont plus rares. Le Louvre possède une Cène, datée de 16 18, provenant de l'église Saint-Luc-et-Saint-Gilles, à Paris-, et un Saint François d'Assise recevant les stigmates, provenant des Jacobins. Il est daté de 1620 et paraît indiquer que les dernières années de la vie du maître le virent moins absorbé que précédemment par les portraits.

Il y avait à l'Hôtel de ville de Paris, avant la Révolution, deux grandes pages de Pourbus : les Prévôts et Echevins de Paris au pied du trône de Louis XIII, d'abord avant, puis après sa majorité.

François Pourbus paraît avoir vécu dans une position peu régulière.

M. Jal, dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (page ()go), rapporte que le 20 janvier 16 14 on baptisa à Saint-Germain-l'Auxerrois « Elisabeth, fille naturelle de François Pourbus et d'Elisabeth Franque ». Isabelle ou Elisabeth était la fille de Jérôme Francken.

M. Jal nous parle, enfin, d'un Jacques Pourbus, peintre, habitant Paris et qui présenta au baptême, le 27 juin iSjS, une tille, et, le i5 mars i58o, un tils, également Jacques. Jacques Pourbus avait été piarrain, en 071, d'une tille de Jean Dumonstier, peintre de quelque renom.

VII

MARC GEERARTS

PEINTRE BRUGEOIS

Il y eut encore à Bruges un ornement de notre art, digne de prendre place parmi les célébrités : Marc Geerarts, un fort bon maître, qui produisit, à Bruges et ailleurs, divers travaux. Il était habile dans tous les genres : la figure, le paysage, Tarchitecture, la composition, le dessin, la gravure à Feau-forte, Fenluminure; bref,^ tout ce qui relève de l'art.

11 excellait surtout dans le paysage et introduisait fréquemment dans ses tableaux une petite femme accroupie sur un pont ou ailleurs et satisfaisant un besoin. Il dessina beaucoup pour les peintres verriers et autres artistes.

En i566, lorsque, par le fait de la prédication des nouvelles doctrines, l'activité artistique se ralentit, il traduisit et illustra de ses planches le livre des Fables d'Esope, qui est une fort jolie chose et très bien exécutée '.

Précédemment déjà, il avait dessiné et gravé à Teau-forte un plan de Bruges qui formait une grande carte, œuvre que je considère comme ne pouvant être surpassée, tant il y avait mis de temps, de soin et de précision dans le rendu des choses -'.

11 mourut en Angleterre-'. J'aurais eu soin de préciser la date de son décès ainsi que son âge, si son fils avait consenti à me fournir ces renseignements; mais il n'a pas jugé à propos de le faire, trouvant

1. De Waraclitighe Fabnlcn der Dieren. Bruges, Pierre de Clerck, i.vij. Le privilège est du 7 juin, hi dédicace à Hubert Goltzius du iS juillet. L'duvriige, qui est prtice'dé d'un poème en vers alexandrins de Lucas De Heere, est, en réalité, l'œuvre du poète brugeois Edouard De Dene, et illustré de 107 eaux-fortes par Marc Geeraerts. La seconde édition (latine) parut à Anvers en iSyq.

2. Ce magnifique ensemble de dix feuilles est de ibGi.

'i. En 1590 d'après M. Guilmard, les Maîtres ornemanistes, page 4Sli.

MARC GEERARTS 20

apparemment qu'il ne lui incombait pas de me mettre à même de pouvoir rendre hommage à la mémoire de son père'.

COMMENTAIRE

Marc Gérard, Gheeraerts ou Geeracrts, naquit sans doute vers i53o, car, en i558 déjà, il est deuxième « Vinder » de la gilde de Saint-Luc, à Bruges, et, en i56i, par contrat du 16 juillet, se charge d'acliever le grand triptyque de la Passion que Marguerite d'Autriche avait commandé à Bernard van Orley et qui n'était point achevé à l'époque du décès de ce peintre-. Ce tableau est à l'église de Notre-Dame, à Bruges.

A en croire le titre de la suite des Ours, de Marc De Bye, les dessins que reproduisait cet habile graveur auraient été faits par Marc Gérard, en idSo.

Une note manuscrite de Mois, à un exemplaire deWalpole, note répétée par lui dans l'exemplaire du Voyage, de Descamps, tous deux à la Bibliothèque royale de Bruxelles, mentionne un triptyque de Marc Geeraerts décorant la chapelle derrière le maître-autel de l'église des Récollets, à Bruges. Ce tableau, qui représentait la Desce/zfe de croix, ayant pour volets le Portement de la croix et la Résurrection^ était marqué d'un monogramme composé des lettres M. G. et daté de i563.

Il n'est fait aucune autre mention de cette œuvre dans le Voyage pittoresque, de Descamps, ni dans les guides plus récents, à Bruges.

En réalité, la réputation de Marc Geeraerts se fonde sur quelques estampes : le grand Plan de Bruges, de i562, admirable vue à vol d'oiseau, chaque maison est indiquée avec une extraordinaire précision et qui peut être citée comme le modèle du genre; les eaux-fortes, non moins parfaites, illustrant les Fables d'Esope. Aucun graveur flamand ne s'est montré plus habile, surtout à' une époque l'eau-forte était rarement prati- quée. Une suite intitulée : Volucrum... diversa gênera 114 plJ, et un cortège des Chevaliers de rord)X' de la Jarretière, reproduit en 12 planches, par Théodore de Bry, constituent des ensembles de haute valeur. Comme le dit M. Guilmard [les Maitres ornemanistes, page 483, c'était un maître universel.

La date inscrite sur le Cortège de la Jarretière doit faire supposer que Marc Geeraerts passa de bonne heure en Angleterre; il y fut peintre de la reine Elisabeth en 1577, mais son inscription à la gilde de Saint- Luc d'Anvers, en 1577, et le paiement de sa cotisation en i585 et i586, excluent l'idée d'un séjour permanent à l'étranger.

Un assez bon nombre de portraits des collections anglaises sont attribués à Marc Geeraerts. M. Waagen désigne une effigie de la Reine Elisabeth, chez le marquis d'Exeter, à Burleigh House; une autre chez le duc de Northumberland, une troisième figure à Hampton Court sous le 61Q, et M. George Scharf, directeur de la Galerie

1. Marc Geeraerts le Jeune, en i5(Ji et mort à Londres en i(J35, a laissé en Angleterre des travaux importants. Wenceslas Hollar a gravé son portrait d'après l'original peint par lui-même en 1627. Parthey, n" 1407.

2. J. Weale, Bruges, etc., page 145, note 22.

3o LE LIVRE DES PEINTRES

Nationale des portraits, à Londres, veut bien nous faire connaître qu'il a trouvé le monogramme de Marc Geeraerts sur un portrait de la reine, attribué précédemment à Lucas De Heere, une œuvre extrêmement remarquable appartenant au duc de Portland.

Il y a d'autres portraits à Wardour Castle, etc. Enfin deux portraits : un Jeune Homme clunc Jeune Femme, ce dernier surtout remarquable, sont exposés sous son nom au Belvédère. (N"* 849 et 85o.)

Le style de l'artiste ne se juge nulle part mieux que dans ses illustrations extrême- ment variées des Fables d'Ésope. Jugeant par le caractère de ce remarquable ensemble, nous inclinons à lui attribuer un Saint Martin à cheval, exposé à l'église de Saint- Martin, à Courtray, une œuvre de premier ordre.

On trouvera dans le livre de M. Guilmard, les Maîtres ornemanistes, la description d'un certain nombre de pièces décoratives, cartouches, etc., gravés d'après les dessins de Marc Geeraerts par différents maîtres. Ce sont des travaux d'un goût excellent.

Bien que l'année iSçjo, donnée comme celle de la mort du peintre brugeois, ne puisse être qu'approximative, on peut l'envisager comme assez proche de la vérité. Ainsi que le fait observer avec raison M. Siret, Marc Geeraerts le "Vieux avait cessé de vivre à l'époque écrivait van Mander, soit au début de 1600.

Walpole confond évidemment le père et le fils Geeraerts, attendu qu'il ne cite que les années i56i et i635 comme dates de la naissance et de la mort du personnage dont il résume la carrière. Or, les dates en question sont inscrites au bas du portrait de Hollar. De plus, Marc le Jeune fut peintre de la reine Anne de Danemark. Il était, paraît-il, venu en Angleterre en i58o.

La Galerie Nationale des portraits d'Angleterre acquit, en 1882, au prix de soixante- trois mille francs, un groupe de personnages historiques faisant partie de la collection Hamilton.

VIII

CHRISTOPHE SCHWARTZ

PEINTRE DE MUNICH

Le maître qui, de nos jours, a été la perle de rAllemagne entière, dans la peinture, est Christophe Schwartz, de Munich, en Bavière '. Il était au service de la cour du sérénissime duc de Bavière -. C'était un coloriste éminent, comme le prouvent les grandes et excellentes œuvres de Téo-lise des Jésuites ^ et d'autres conservées à Munich.

Plusieurs de ses compositions ont été reproduites par Jean Sadeler en de très belles estampes, notamment celle de la Passion le Christ est le plus souvent étendu sur le sol '', et beaucoup d'autres choses qui vous font connaître le génie de l'auteur dans le groupe- ment et l'attitude des figures. Goltzius, étant à Munich en iSgi, fit son portrait au crayon. Il mourut en 1594^.

COMMENTAIRE

L'éloge que van Mander fait de Christophe Schwartz met en relief les véritables prédilections de notre auteur. Les frères Zucchero, B. Sprangcr, Henri Goltzius, dans leurs allures les plus excessives, lui semblent dans la bonne voie. La constatation n'en fait que plus honneur à l'indépendance des vues de Thistoricn mis en présence de travaux plus sérieux.

1. 11 parait avoir vu le jour non loin d'Ingolstadt, vers i55o, selon quelques auteurs, mais Nagler [Künstler-Lexikon, chapitre xvi, page ii5) n'admet pas cette date et il a certainement raison. Il re'sulte, en effet, des papiers de la corporation des peintres de Munich, qu'en l'année i5i)0 Melchior Bocksperger passa un contrat avec Christophe Schwartz qui devait alors avoir plus de dix ans.

2. Guillaume V (i548-i'Î2r)).

3. Notamment la grande Chute des an£;es et le Martyre de saint André.

4. La suite se compose de huit estampes, grand in-folio, portant pour titre Prœcipita Passionis D. N. Jesu Christi Mysteria ex Scren. Principis Bavariœ Renatœ Sacello desumta. Pinxit Chr. Sdnvar^ Monach. Joan Sadeler Belga sculpsit Monadiii , 1 58g. Elles sont exe'cute'es d'après les peintures qui décorent la grande église d'Ingolstadt. Les dessins originaux se conservent au château de Nymphenbourg.

5. Vers irqy, à Munich. G. C. Kilian a gravé son portrait.

32 LE LIVRE DES PEINTRES

De fait, Christophe Schwartz, que l'on surnommait le « Raphaël de TAllcmagnc », était un grand maniériste, bien qu'il eût été à même d'étudier à Venise, sous le Tinto- ret. Quelques auteurs lui assignent môme le Titien pour maître, ce qui n'est guère acceptable, attendu que l'apprentissage de Schwartz ne semble avoir pris fin que très peu de temps avant la mort du glorieux coloriste.

Les œuvres du peintre bavarois ne sont point communes hors d'Allemagne. La Pinacothèque de Munich conserve les meilleures : Sainte Catherine, Saint Jérôme, une Madone environnée d'anges, créations singulièrement éclipsées par un admirable Portrait de famille, la famille même du peintre. Exemple de plus d'un véritable savoir gâté par la convention. La Galerie de Schleissheim a un Christ en croix, Jésus-Christ devant Pilate, le Portement de la croix, la Transfiguration. Il y a en outre dans les églises de Saint-Zenon, près de Reichenhall et d'Ingolstadt, de vastes ensembles : la Mort et Y Assomption de la Vierge, la Passion, les Prophètes, etc. Quelques maisons de Munich gardent, sur leurs façades, des restes de peintures niurales attribuées à C. Schwartz. M. Sighart mentionne parmi les œuvres de l'espèce une Nativité et un Enlèvement des Sabines. [Geschichte der bildenden Künste in Bayern, page 707.)

Sandrart donne pour élèves de Christophe Schwartz les trois Sustris : Lambert, Frédéric et .loseph. M. Nagler, qui fit un examen soigneux des registres de la corpo- ration artistique de Munich, n'y trouve inscrit qu'un seul élève de Schwartz : André Khrumcr, admis en i58?.

IX

MICHEL COXCIE '

EMINENT PEINTRE DE MALINES

Avec quelle puissance opère chez certains individus le noble désir de s'illustrer dans Tart, on a pu le constater par l'exemple du célèbre Michel Coxcie, à Malines en 1497.

Dès sa jeunesse il s'appliqua à suivre une autre voie que ses con- citoyens, de fort médiocres sires pour la plupart.

Élève de Bernard de Bruxelles ^, il se montra très appliqué au travail et voyagea ensuite hors du pays, notamment en Italie, il fit un long séjour, et dessina beaucoup d'après les œuvres de Raphaël et d'autres maîtres •'. 11 peignit également à fresque, dans l'ancienne église de Saint-Pierre, à Rome, une Résurrection, ainsi que dans l'église allemande de Santa Maria délia Pace '' et ailleurs.

Lorsqu'il revint au pays ■', il ramenait une femme qu'il avait épousée en Italie et qui exerça sur lui une grande influence '''. 11 raisonnait souvent avec elle de ses peintures et devint, de la sorte, un homme savant et riche. A la mort de cette femme ^, il se remaria, mais n'eut pas d'enfant de cette nouvelle union.

1. Son nom était van Coxcyen. M. Pinchart [Archives des arts, etc., tome II, pat;e G) donne le fac-similé de sa signature.

2. Bernard van Orley. Toutefois, le père de Coxcie, également peintre, lui donna ses premières lestons.

li. Ce fut lui, notamment, qui dessina d'après Raphaël la suite des compositions de la Fable de Psyché que l'on connaît par les planches du maitre au (Beatricus). \'asari, éd. Lemonnier, tome IX, page 2q3.

4. 11 faut lire Santa Maria dell' Anima, l'église des Allemands, existent encore, dans la troi- sième chapelle, les fresques tirées de la Légende de sainte Barbe, par Coxcie.

5. Ce fut, paraît-il, en iSlîg, car le ii novembre de la même année on le trouve inscrit à la gilde des peintres malinois.

(3. La femme de van Coxcie se nommait Ida van Hesselt et le maître l'épousa, parait-il, à Hasselt. (.\lph. Wauters, Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 1884, tome I", page 63.)

7. Arrivée au printemps de 1 5(JQ. Ida laissait deux tils, Raphaël (né en 1540), Guillaume et une

S

34 LE LIVRE DES PEINTRES

Sa première et principale œuvre fut le maître-autel de Téglise d'Alsemberg, à deux ou trois lieues de Bruxelles. C'était un grand tableau, un Crucifiement, œuvre remarquable, que plus d\m artiste de Bruxelles allait contempler. Cet excellent morceau fut transporté en Espagne, au temps des troubles, par un négociant bruxellois, Thomas Werry, et acquis par le cardinal Granvelle pour le compte du roi Philippe '. Le même marchand fit passer beaucoup d'autres belles choses des Pays-Bas en Espagne.

11 y avait aussi de Coxcie, à Téglise Sainte-Gudule, à Bruxelles, un tableau de la Mort de la Vierge, une de ses principales œuvres, achetée à fort bon compte ici et revendue très cher en Espagne ~.

A Malines, il y avait de la main du maître deux volets d'un trip- tyque de Saint Luc dont le panneau central était de Bernard de Bruxelles •'. Ces volets étaient en la possession de l'archiduc Mathias qui les emporta avec lui en quittant les Pays-Bas, car ils pouvaient compter parmi les meilleurs travaux de Coxcie ''.

On voyait de lui , à Notre-Dame d'Anvers , le tableau d'autel de Saint Sébastien, qu'il avait peint pour la confrérie des archers, une fort bonne œuvre ^.

L'église de Sainte-Gudule de Bruxelles possédait encore de lui une Cène qui était également un très bon tableau ^.

11 fit encore beaucoup de tableaux d'autel et autres que l'on voit

fille, Anne. Le maître se remaria la même année avec Jeanne van Schelle dont il eut, contrairement à l'assertion de van Mander, deux autre.s (ils : Michel, qui mourut en i(i](i, Conrad, et une tille.

1. Le Christ entre les larrons, à l'Escurial. En iCyi3, il en fut fait une copie par Henri De Clerck ( 1 57o-i()2<)), pour orner le niaitre-autei de l'église de Saint-Jo.sse-ten-Noode, prés de Bruxelles. (Pinchart, Archives, tome II, page 177.J Stirling ne parle pas du Crucifiement, mais assure que (>oxcie fut lui- même en Espagne. [Annals, tome I'"', page 2-22.)

2. Musée royal de Madrid, ii"~ i;->oo-!io2. Les volets représentent, à droite, la Naissance de la Vierge {rswdv&V Annonciation); à gauche, la Présentation au temple revers la Visitation) et au bas de chacun des volets le peintre a figuré en grisaille la Nativité et V Adoration des rois. Le musée de Hruxelles possède un autre tableau de la Mort de la Merge, par Coxcie, n" 2.^2.

3. On sait qu'il s'agit du tableau de Mabuse, emporté par l'archiduc Mathias, le i) avril i58o, et qui se trouve à Prague. Xnyc/. à ce sujet, tome 1"', page 21^7.

4. Ils représentent Saint Jean à Pathmos et Saint Jean-B.iptiste dans la chaudière.

5. Musée d'Anvers, n" 071. Le tableau porte la ■signature du maitre et la date i575. i.fitatis suce ■](').)

(). Musée de Bruxelles, n"2!î|. C'est un triptyque ayant pour volets: à gauche, le Lavement des pieds des apôtres; k droite, Jésus-Christ au Jardin des Oliviers. Bonne réduction ancienne à l'église de Sainte-Waudru, à Mons.

MICHEL COXCIE

J!'

en divers lieux, car il vécut longtemps, travailla beaucoup et amassa aussi une grande fortune. A Malines, il possédait trois maisons compa- rables à des palais '.

Michael Coe xiu^ , MscHLiNiEN^y

PICTOE- . <^.»«- 'rf9^-

Pat-rt/i^tiv/ TcrMtiv aux. fuit artificunv Jipc m.a.a->ta vvvxit ruinv Z eu^us c/r-cditur aÄAtf

MICHEL COXCIE. D'après la gravure de S. Frisius.

Il e.xiste de Coxcie divers tableaux qui ne sont à obtenir à aucun prix. On dit que ses dernières œuvres ne peuvent être comparées à

I. Sa maison ctait située rue du Brul, vis-à-vis de la ruelle de la Vigne. C'est aujourd'hui l'hôtel du comte de Bergeyck. M. Neefs assure, toutefois, que van Mander a exagère la richesse du peintre.

36 LE LIVRE DES PEINTRES

celles de sa jeunesse et sont d'un moindre mérite'. H était extrême- ment suave et onctueux dans sa manière de peindre et soigneux de son ornementation. Quelques-unes de ses Aladones sont d'un excellent effet \

Pourtant Coxcie n'était pas fort original dans ses créations et s'aidait parfois d'œuvres italiennes. Aussi ne fut-il nullement enchante lorsque Jérôme Cock publia l'estampe de V Ecole d'Athènes de RaphaeF, dont il avait tiré des études qu'il avait grandement utilisées pour son tableau d'autel de la Mort de la Vierge à Sainte-Gudule, à Bruxelles, ce qui alors sauta aux yeux de tout le monde. Quand il était un peu pris de boisson, il avait l'habitude de crayonner au fusain sur les murailles.

Il avait l'esprit prompt à la répartie et ne mesurait pas ses termes, à l'occasion. Un jour qu'il était appelé à voir beaucoup de jolies choses rapportées de Rome par un jeune peintre, et que celui-ci se plaignait du mal qu'il avait eu à les réunir, Coxcie demanda s'il n'aurait pas trouvé plus commode de les rapporter dans son sein que sur ses épaules. L'autre objecta que le paquet était trop volumineux pour le porter dans son sein; mais Coxcie voulait dire dans son cœur ou sa mémoire, c'est-à-dire que mieux eût valu que le jeune peintre revint meilleur artiste que de se charger du bagage d'autrui. Ayant entrepris un travail pour l'hôtel de ville d'Anvers, il tomba de son échafaudage et mourut peu après, en l'an de grâce 1592, âgé de quatre-vingt- quinze ans ''.

(Histoire de la peinture, etc., à Matines, tome I''', paf;e 154.) Il riisultc, en eftet, d'une lettre, adressée le 1°'' avril iSHgpar Philippe II au prince de Parme, que Coxcie, alors nonagénaire, était dans une position de fortune peu brillante. (Pinchart, Archives, tome I"', page ?2o.)

1. L'église des Saints-Michel-et-Gudule, à Bruxelles, possède de lui un tableau de la légende de la sainte patronne de la collégiale, œuvre datée de 1592. Coxcie avait donc quatre-vingt-treize ans et,

' en réalité, l'œuvre se ressent du grand âge de son auteur, ce qui n'a rien que de très explicable.

2. Une œuvre de l'espèce existe au Belvédère de \'ienne, 7()(). 11 faut citer, toutefois, comme le meilleur échantillon de cette catégorie de peintures, la Madone avec l'Enf.vit Jcsm et s.iint Jean (attribuée à Lambert Lombard), au musée de Bruges.

3. Estampe de Georges Ghisi, de iVIantoue (Bartsch, n" 24), gravée à Anvers, en i55o, par cet illustre maitre.

4. Sa mort arriva le 10 mars iSga. Coxcie s'occupait de retoucher le Jugement de Salomon qu'il avait peint pour la ville d'Anvers en i583. (Vanden Branden, Geschiedenis, page lilio.) Le tableau dont il s'agit est sans doute aujourd'hui au musée d'Anvers (sous le nom de F. .Floris).

MICHEL COXCIE 3'/

COMMENTAIRE

L'histoire de Tart n'accorde qu'un rang secondaire à Michel Coxcie. Van Mander lui-même, comme on l'a vu, n'entreprend pas de le ranger parmi les maîtres originaux. Pour avoir vécu presque centenaire et avoir créé un nombre d'œuvres pouvant constituer à elles seules un musée, le peintre malinois ne laisse qu'une trace légère de son passage dans l'école llamande.

Cela dit, nous sommes à l'aise pour constater que Michel van Coxcycn ou Coxcie, comme on voudra, fut un des maîtres de son temps les plus considérés, et l'opinion publique s'égara, en ce qui le concerne, jusqu'à le décorer du titre de 7?c7^/za<?/ flamand !

La tradition prétend taire de Michel Coxcie l'élève même de Raphaël ; à cet égard, il n'y a aucune certitude '. 11 est vrai que Vasari le connut à Rome en i532, puisqu'il le dit, mais Raphaël avait depuis douze ans cessé de vivre. D'autre part, le Michèle Fiammingo que Bertolotti trouve mentionné en 15-3 - comme ayant reçu d'un compa- triote un coup de couteau à la face, ne saurait être notre peintre, attendu que celui-ci i était, à l'époque indiquée, un vieillard, et que l'on connaît les ceuvres qu'il peignit dans la dernière période de sa carrière.

Si nous prenons Coxcie à son retour aux Pays-Bas, il avait dépassé la quarantaine et se trouvait en mesure de créer des choses importantes. Quentin Metsys avait cessé de vivre, van Orley touchait à la tin de sa carrière-'; par la force des choses, leur succession allait échoir à celui des Flaniands venu le plus fraîchement d'Italie, porteur des traditions du grand art de la Péninsule. Il sera le peintre de l'empereur et de son fils '', qui, non contents d'acheter de Seconde main ses œuvres enlevées des églises des Pays-Bas, lui commanderont directement des travaux. Nous savons qu"il dessina pour Charles-Quint une tapisserie de sa grande victoire de Muhlberg"'. Son pinceau décora, pour la reine Marie de Hongrie , le palais de Binche'', et c'est encore de lui que procède la copie de \i\ Descente de croix, de Roger vander Weyden, "destinée à remplacer, à Louvain, l'teuvre originale enlevée par la gouvernante. Philippe II lui compte deux

1. M. Eugène Mtintz l'exclut formellement de la liste des élèves du grand peintre. {Raphaël, page 624. 1881.)

2. A. Bertolotti, Artisti Belgi ed Olandcsi à Roma, nei secoli XVI e XVII, page 53. C'était peut- être Michel Joncquoit, de Tournay, que van Mander connut à Rome. (Tome l", page 3_p, et ci-après, , chapitre xxv.)

3. Frans Floris n'avait pas vingt ans; van Orley mourut en janvier i54'2 et, en i543, Coxcie est reçu bourgeois de Bruxelles. (Voyez Alph. Waulers, Bulletin de l'Acidcmie royale de Belgique, 1884, tome VII, page 63.)

4. Nous ne savons toutefois s'il obtint officiellement le titre de peintre de Charles V. M. Alphonse Wauters, archiviste de Bruxelles, ne le trouve cité comme peintre de Philippe II qu'en i556.

5. Pinchart, Tableaux et sculptures de Mari? de Hongrie. {Revue universelle des arts, i856, page i33.)

6. Ibid., page 1 18.

38 LE LIVRE DES PEINTRES

mille ducats, somme énorme alors, ptjur obtenir la copie de ï Agneau inj-stique de van Evck ', et lui demande les dessins des victoires de l'empereur -.

A Bruxelles, Coxcie peint pour la ville un Jugement dernier (i552 , et touche une pension municipale pour les cartons qu'il livre aux fabricants tapissiers^; il v dessine des verrières pour l'église de Sainte-Gudule et en t'ait de même à Gand, pour l'église Ue Saint-Bavon. A Anvers, la municipalité, songeant à décorer son hôtel de ville , à peine rééditié après la furie espagnole, lui confie, comme au plus digne, l'étrange mission d'équarrir le panneau, jusqu'alors cintré, de V Ensevelissement du Christ , le chef-d"(L'avre de Quentin Metsvs, sauvé des mains des menuisiers". Le magistrat, processionnellement, comme pour un prince, va au-devant du peintre lorsqu'il arrive à Anvers, en i582, pour y traiter de l'exécution d'un tableau pour le palais municipal, tableau qui se pave 700 florins"'.

Ainsi donc, partout la présence des oeuvres de l'artiste témoigne de l'admiration que son talent inspire à ses contemporains. A Malines, il habite un véritable palais'", resté, de nos jours même, une demeure patricienne, les peintres eux-mêmes lui donnent pour mission de compléter par des volets le chef-d'œuvre de Mabuse, créé par ce grand peintre pour l'autel de leur saint patron.

On a vu, par la biographie de Pierre Aertsen tome L', page 355 , que la fabrique de l'Eglise Neuve d'Amsterdam songea à confier à Coxcie l'exécution d'une Nativité , commande que le maître refusa d'accepter lorsqu'il connut la Mort de la Vierge de son confrère.

Coxcie eut le bonheur de jouir jusqu'à sa mort de cette position privilégiée, tout en voyant l'aîné de ses tils, Raphaël, comblé lui-même d'honneurs. En i588, la ville de Gand confiait à ce dernier l'exécution du grand tableau du Jugement dernier^ aujour- d'hui placé au musée de la ville', et, en i5f)6, après la mort de son père, Raphaël fut chargé de faire les portraits de Philippe II, d'Elisabeth de France et d'Anne-Marie

I. Cette copie, aclieve'c en i55i), ne Fut jamais transporte'e en Espagne. Ses frat;ments sont aujour- d'iiui partage's entre Gand, lîerlin et Munich. Mais c'est évidemment à tort que l'on de-sii^ne comme proce-dant également de Coxcie une autre reproduction qui Tut à l'hôtel de ville de Gand jusqu'en iSoO, et qui était exécutée sur toile, à ce que nous apprend une lettre de M. Goesin ^'erhaege, adressée en 1814 à M. le comte de Lens, maire de la ville de Gand. Le retable, mis en vente publique, fut adjugé à M. Hissette, serrurier gantois. (Renseignement à l'obligeance de M. l'avocat Du Bois, conseiller communal à Gand., C'est le même tableau qui passa plus tard en Angleterre et figura à l'Exposition de Manchester en 1857 comme appartenant à .M. Lemmé. (W. Bürger, Trésors d'art eu Angleterre, page i5i, et Rapport annuel de l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers, iSiji'i, par M. Kempeneers, administrateur.) Il est aujourd'hui au musée d'Anvers.

•2. Alph. Wauters, les Tapisseries bruxelloises, page yS. Bruxelles, 1878.

3. Ibid., page 129. Le successeur de Coxcie fut le célèbre peintre Pierre de Kempeneer (Pedro Campana).

4. \'anden Branden, Geschiedenis, page ï3-j.

5. Ibid., page 824.

<"). Il ne quitta Bruxelles que vers i5ô3. (.\lph. Wauters, Bulletin de l'Académie de Belgique, 1884, tome I""', page 63. j

7. Voira ce sujet De Busschcr, Recherches sur les peintres et sculpteurs à Gand au.x XVI", XVII" et XVIII' siècles, pages 1-21 (avec gravure du tableau). 1866.

MICHEL COXCIE 3^

d'Autriche, femme du roi, ainsi que celui de Tintante Isabelle, sa fille, peintures des- tinées à Frédéric-Guillaume de Saxe'.

Les deux Coxcie avaient obtenu du duc d'Albe l'exemption des logements militaires, ce qui constituait une très haute faveur, et, en iSSg, nous voyons le roi Philippe II intervenir personnellement auprès de son neveu, Alexandre Farnèse, pour faire liquider la pension arriérée du « pauvre vieillard «, afin qu'il « se puist entretenir et remédier, en tel grand eaigc et extrême nécessité ». (Pinchart, Archives, II, 32o.i Michel dut une bien plus grande faveur au roi qui fit rendre la liberté, en i5jo, au second fils du peintre, Guillaume Coxcie, condamné par le Saint-Ofiice, à Rome, à dix années de galères pour cause d'hérésie. Ce fait a été exposé par M. Castan, dans un travail com- muniqué à l'Académie royale de Belgique, en janvier 1884, sous le titre: L'un des peintres du nom de Coxcie aux prises avec l'Inquisition '-.

M. Alphonse Wauters a fait connaître, à l'occasion de cette notice, diverses parti- cularités encore inédites de l'histoire de Michel Coxcie : son premier mariage célébré, non pas en Italie, mais dans l'ancienne principauté de Liège, à Hasseh ; sa réception à la bourgeoisie de Bruxelles, en 043, etc.

Nous ne passons pas en revue l'œuvre des Coxcie, qui forment, dans l'histoire de l'art, une lignée importante^.

Outre les tableaux déjà cités, la ville de Malines conserve quelques-unes des meil- leures peintures de Michel Coxcie. A Saint-Rombaut, une Circoncision avec fond d'architecture, par Vredeman De Vries, tableau de i58o ; un triptyque du Martyre de saint Georij^es , dans la même église, fut peint alors que l'artiste avait quatre-vingt-huit ans. Le musée de Bruxelles possède encore un Ecce Homo. N" 233.'

Charles-Quint, dans sa retraite, emportait à Yuste un Portement de croix et un Crucifiement de Coxcie '.

Michel Coxcie a-t-il gravé r Cette question posée par les biographes est définitivement résolue par un passage deVasari'' nous lisons, qu'étant à Rome, maitre Michel grava une planche du Serpent d'airain. Or, nous avons sous les yeux cette estampe qui porte les mots : Mighel Fiammingo inventou. C'est la même planche qu'Andresen [Handbuch für Kupferstichsammler, II, 655) attribue à J. C. Vermeyen et croit gravée d"après Michel-Ange.

Quant aux estampes signées ("^^ •. i-fue M. le docteur W. Schmidt décrit dans les Jahrbücher de von Zahn, tome V, page 263, si elles reproduisent incontestablement des œuvres de Coxcie, nous n'avons que des interprétations.

1. Alex. Pinchart, .Irc/nVc'i', etc., tome I''', page 2S2. Raphaël Coxcie eut pour élève Gaspard De C rayer.

2. Bulletin de l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, 3'-" série, tome Vil, page (33.

3. Un Jean Coxcie, à Malines, fut peintre de F"rédc-ric I"' de Prusse, et mourut en Allemagne en 1720. Voir la généalogie dans Neefs, Histoire de la peinture, etc., à Malines, tome I"', page 142.

4. A. Pinchart, Tableaux et sculptures de Charles-Quint. [Revue universelle des arts, tome III, page 224.)

5. Edition Lemonnier, tome IX, page 293.

40 LE LIVRE DES PEINTRES

II importe de prévenir le lecteur que les douze peintures illustrant la Vie de saint Rombaiit , dans l'église de ce nom, à Malines, et dont il existe, sous le nom de Coxcie, un recueil de planches lithographiées par Borremans, n'ont pu être jusqu'à ce jour

I. Voyez Neefs, Inventaire historique des tableaux et des sc.dptures existant dans les cs^lises de Malines, page 24.

X

THÉODORE BARENTSEN'

EXCELLENT PEINTRE d'aMSTERDAM

S'il arrive que quelqu'un de ces êtres privilégiés, dont la nature stimule les penchants artistiques, obtient la faveur de pouvoir s abreuver à la source du meilleur des enseignements, on ne tarde point à observer chez lui la plus vigoureuse croissance et à voir ëclore des œuvres telles, qu'à juste titre leur auteur est compté parmi les peintres les plus fameux.

11 en fut ainsi de Théodore Barents qui, non content d'être peintre, eut l'avantage d'être le nourrisson de l'illustre l'itien, et qui devint un tel homme, que l'on peut avancer avec certitude qu'il est le plus éminent d'entre ceux qui ont introduit dans les Pays-Bas, pure et sans mélange, la vraie manière italienne.

11 avait vu le jour à Amsterdam en l'an de grâce iSSq; son père était un assez bon peintre qu'on nommait « Bernard le Sourd ». On voit de lui, à l'hôtel de ville d'Amsterdam, une série de peintures représentant l'histoire d'une secte enragée qui, en i535, conçut le projet insensé d'imposer à la ville sa domination, chose terrible à considérer et, pour le temps, d'une assez bonne exécution ^

Agé d'environ vingt et un ans, Théodore partit pour l'Italie et entra à Venise chez le Titien, qui lui témoigna beaucoup de bienveil- lance et le traita comme l'enfant de la maison. Il faisait bon accueil aux compatriotes qui venaient le visiter, comme le tolérait ou l'exigeait son maître "'.

1. Thc'udore Bernard, Bernardi, en hollandais Barentsen.

2. M. A. D. De Vries Az., dans le remarquable travail qu'il a consacre à T. Bernard (C. E. Taurel, l'Art chrétien), émet la supposition qu'il y avait six tableaux de Bernard le Sourd, représentant les supplices infligés aux anabaptistes. Ils sont reproduits dans la Description d'Amsterdam par Domse- laer. Nous suivons pour ces notes la précieuse étude de notre regretté confrère et ami.

3. Circonstance omise dans la monographie du Titien de MM. Crowe et Cavalcaselle.

6

43 LE LIVRE DES PEINTRES

Doué, en outre, d'un esprit élevé et d'une remarquable intelligence, il recherchait surtout la société des personnages de marque et des savants, étant lui-même lettré et bon latiniste. 11 avait été fort lié en Italie avec le seigneur d'Aldegonde ', et leurs relations se continuèrent dans les Pays-Bas, Aldegonde ne venant jamais à Amsterdam sans rendre visite à Théodore et recourir à ses services. Sa liaison avec Lampsonius'- n'était pas moins intime. Ils entretenaient une correspon- dance en latin, ce qui démontre que Théodore était un esprit sérieux et cultivé. Avec cela, il était bon musicien et jouait bien de divers instruments '-' que l'on voyait toujours dans sa demeure.

Après sept ans d'absence, Théodore rentra au pays '' en traversant la France et vint se fixer à Amsterdam, il se maria, prenant pour femme l'une des demoiselles les plus distinguées de la ville ^. Il avait alors vingt-huit ans, et fit son portrait et celui de sa femme, œuvres que conserve encore sa fille à Amsterdam. Ce sont des peintures agréables et dune belle facture, comme l'est aussi un autre portrait de lui-même, exécuté vers la fin de sa vie '"'.

Il s'appliqua beaucoup au portrait, qu'il traitait largement et auquel il savait donner un bon eflet'.

Il peignit quelques beaux tableaux d'église; d'abord pour les archers d'Amsterdam une Chute des ailles avec de nombreuses figures nues, très remarquablement peintes. Cette œuvre fut détruite par les icono- clastes : on en conserve un frao-ment dans la salle de réunion des archers ^.

Sa meilleure œuvre est une Judith^ qui se trouve à Amsterdam. C'est une peinture excellente. Une Vénus qui est chez Sybrandt Buyck

1. Philippe tie Maniix. \'an Mander est seul à parler du séjour de cet illustre Flanuiiui en Italie.

2. Poète, littérateur et artiste, orii^inaire de lîrui^es f i .S v2-i 5(]o}. 11 fut secrétaire de trois princes- évéques île Liè_t;e, et ciJniposa pour les portraits de peintres tlaniands, édi-tés par la \euve de Jén'iine Cock, des éloges envers latins. On lui attribue un Crucifiement conservé dans l'église de Saint-Quentin, à Hasselt, œuvre, du reste, fort médiocre.

!■). Ce qui ne concorde pas, fait observer M. l.)e N'ries, a\ec l'assertion de iJaldinucci, qu'il était sourd coiunie son père.

4. Vers i5b2. (De Vries.i

5. Son nom n'est point connu. (De Vries.)

(). Toutes ces œuvres sont perdues. (De Vries.)

7. Le Belvédère, à Vienne, possède un portrait d'iioninie (n" öyS), attribtié à Barents.

cS. Ce fi'agment n'a pas été retrouvé. , De \'ries.;

THEODORE BARENTSEN

4J

compte également parmi ses meilleures productions '. Il y a, de plus, à Gouda, chez les Frères, une Nativité, extraordinairement bien

Theod.Bernardi AmsteldatvEN

Tit.

tant mdam ^

Ujus et fie c{ocnis'7~'i''9Cao-ndo imonmiJ , et jpta t^iJ lorum Jumnia iU.it i-ce •<- amDjomo

T H É O D O K E BERNARD. D'après la gravure de H. Hondius.

peinte dans la manière italienne, et qui est une de ses principales œuvres^.

1. La Judith et la Vénus ont disparu.

2. Grand triptyque aujourd'hui déposé au musée de Gouda. Les volets représentent à l'intérieur la

44 LE LIVRE DES PEINTRES

A Amsterdam, chez Jacques Razet, on voit une grande toile en hauteur, un Cnicißcinent, la Madeleine est agenouillée au pied de la croix, peinture étonnamment bien exécutée '.

Chez Isbrandt Willemsz, le grand amateur d'Amsterdam, comme en d'autres lieux, on trouve de lui de très belles œuvres et de nombreux portraits.

Mais c'est surtout à Amsterdam, dans les lieux de réunion des confréries d'archers, que l'on rencontre de sa main de beaux groupes de portraits. D'abord, chez les arbalétriers, il y a un tel groupe l'on voit un tambour extrêmement bien fait'.

Puis, chez les arquebusiers, un groupe de personnages réunis autour d'une table est servi un ragoût de poisson qu'on appelle en Hol- lande pors ■'.

La confrérie de Saint-Sébastien possède un excellent tableau paraissent quelques faces hâlées de bateliers, et, dans une galerie supérieure, on voit des personnages qui tiennent une grande corne à boire en argent. C'est supérieurement bien exécuté^.

Dans cette peinture, et dans d'autres, on retrouve la belle manière italienne et titianesque.

Il a fait aussi un portrait du Titien, qui est encore chez Pierre Isaaks, peintre à Amsterdam "'.

Lorsqu'il parlait l'italien, il avait complètement l'accent qui convient à cette lano^ue.

Mort de la Vierge et VAssoniptio)!. A rextéricur, c'tant fermés, ils repre'sentent V.iiDioiiciatio)!. Gravure Jans l'ouvrage de Taurel, l'Art chrétien, planche XXV.

I. Tableau perdu.

■1. « Les différents tableaux provenant des tirs de la garde civique reposent à l'hôtel de ville ti'.\nisterdam. Quoique ayant étudié avec soin ces tableaux, nous n'en avons rencontré aucun sur lequel se trouve un ketelaer (tambour), ni des personnes ayant une corne à boire en argent. » (De \'ries, apud Taurel, n" i3-i5.)

Nous devons faire observer que dans la Description Iiistoriqiic des œuvres existant à l'hôtel de \ille d'Amsterdam, par le docteur P. Scheltema (Historische Bcschrijiniii:; der Schilderijen van het Stadhuis te Amsterdam, 1879), les n'" 11, 12 et i3 sont des peintures attribuées à Théodore Barentsen. M. De Vries ne tenait pour authentique que le n" 11.

!■!. Sur le tableau de l'hôtel de ville d'Amsterdam, coté 12 de la notice de M. Scheltema, dix-neuf personnages sont réunis. Ils font un repas de poisson. L'œuvre est datée de i5(jü; M. De Vries admet- tait son authenticité.

4. On a vu, par une note précédente, que ce tableau n'existe pas à l'hôtel de ville d'Amsterdam.

.T. (Euvre perdue. \'an Mander donne la biographie de Pierre Isaacs, qui fut un élève de Corneille Ketel, il la suite de la notice qu'il consacre à .lean van Achen. \"oir ci-aprés, chapitre xxxu.

THÉODORE BARENTSEN 45

Il aimait les champs et ragriculture, bien qu'il ne s'y adonnât point, mais la mer lui plaisait peu, sans quoi il eût volontiers visité Harlem et d'autres villes. Il était, d'autre part, trop corpulent pour aller en carrosse '.

Il y avait encore de lui, à Amsterdam, un Jugement dernier, avec les sept œuvres de miséricorde, resté inachevé, et que l'on voit à l'hôpital '^. Le peintre s'occupait de cette création lorsqu'il mourut en 1592, vers la Pentecôte, âgé de cinquante-huit ans \

COMMENTAIRE

La consciencieuse étude consacrée à Théodore Bernards iBarentsenl par M. De Vries a complété, dans la mesure du possible, la notice de van Mander. On ne peut nier que le triptyque de la Nativité de Gouda ne soit une œuvre de mérite, inspirée de fort bons maîtres, sans rappeler en aucune sorte, pourtant, le stvle du Titien. Quant aux portraits de l'hôtel de ville d'Amsterdam, l'ensemble en est curieux et fort intéressant, mais la peinture a souffert et ne peut servir à caractériser un maître. Le musée d'Amsterdam possède un Portrait du duc d'AIbe '' atlribuj également à Théodore Barents, mais c'est une iL'uvre de peu de stvle, alors surtout que Ton songe que S(jn auteur présumé était un élève du Titien, le plus grandiose des portraitistes. Nous en dirons autant du por- trait de Vienne.

En somme, le caractère du maître d'Amsterdam ne peut être étudié avec une cer- titude absolue que dans les estampes nombreuses ses contemporains retracent des compositions peut-être peintes, mais plus probablement dessinées, car il serait étrange qu'aucun des tableaux reproduits par le burin ne se fût retrouvé jusqu'à ce jour. Il nous suffira de citer le Bal vénitien de Goltzius '■' pour évoquer le souvenir .d'une œuvre remarquable et très sufHsante à donner la mesure du talent de son auteur, alors même que le mérite supérieur d'un Goltzius ne lui viendrait pas en aide.

Pour ce qui concerne les compositions religieuses de Théodore Barents, la prédi- lection marquée de certains graveurs, tels que les Sadeler, le classe d'emblée à la tête du cortège des maniéristes.

Peintre habile et onctueux, coloriste assez effacé, Théodore Barents est, en somme, une individualité de médiocre relief dans l'école illustrée par Jean Schoorel et qui

1. Ce qui n'est pas continnc par le portrait du maître, comme le fait observer M. De Vries. u. Ce tableau n'existe plus à Amsterdam.

3. Les registres aux inhumations de l'Eglise Neuve d'Amsterdam, compulsés par M. De \'ries, ont fait connaitre que les funérailles de Barents eurent lieu le 26 mai.

4. N" i5. Cette peinture provient du musée national de La Ha}-e.

5. Gravé en i584. Bartsch, 247.

46 LE LIVRE DES PEINTRES

devait voir un jour certains de ses représentants jeter un si vit" éclat sur le nom hollan- dais '.

On trouvera dans le Dictionnaire des Artistes de Heineken (tome II, page 552^ un relevé des estampes exécutées d'après Barendsz. M. De Vries, de son côté, fournit une liste générale de tous les tableaux et dessins dont il a pu relever la mention dans les auteurs e]ui se sont occupés du maître.

L'Alhertina, à Vienne, possède l'unique dessin mentionné jusqu'ici de l'artiste qui nous occupe : les Disciples d'Emniaiis. C'est, du reste, une œuvre non signée.

L'histoire n"a point parlé d'un second Théodore Barendszen. Il est digne de remarque, dès lors, qu'en l'année 1644 *^'^ trouve inscrit à la gilde de Saint-Luc d'AIkmaar un nouveau « Dirk (Théodore) Barendsz, peintre- ». Il ne nous appartient pas de dire quel était le degré de parenté de ce nouveau venu avec son homonyme du siècle précédent.

1. M. le docteur Bode {Künstler-Lexikon de Meyer, tome III, page i5) insiste sur l'influence des Italiens dans la peinture de Barents, envisagé comme portraitiste. Il cite deux portraits d'homme, l'un au musée du Belvédère, l'autre au palais Liechtenstein, k Vienne. Ce dernier représente Olden- Barneveldt, le pensionnaire de Hollande, âgé, dit une inscription, de soixante-dix ans. Si le pf)rtrait est authentique, l'inscription est nécessairement fausse, comme le fait très justement observer M. Bode.

2. .l)-c/zic/ d'Obreen, tome II, page 45.

XI

LUCAS ET MARTIN VAN VALCKENBORGH

P P: I N T R F: s IM A L I N O I s

Comme la détrempe se prête à l'éxecution de Jolis paysages sur toile, et que la pratique en était fort répandue à Malines, on y vit se produire plusieurs bons maîtres en ce genre, comme je lai dit ailleurs.

Ce fut à Malines que naquirent entre autres Lucas et Martin van Valckenborgh '. Je ne sache point qu'en leur jeunesse ils aient jamais quitté le pays, mais ils séjournèrent surtout à Malines et à Anvers jusqu'à l'époque des premiers troubles qui commencèrent en i566-. Ils se rendirent alors en compagnie de Jean De Vries-'', à Aix-la-Cha- pelle et à Liège, ils travaillèrent beaucoup d'après nature, les bords de la Meuse et les environs de Liège offrant de jolis points de vue. Comme ils étaient aussi d'habiles joueurs de la flûte allemande, particulièrement Lucas, ils se divertirent fort bien à eux trois.

Lorsque les choses changèrent de face dans les Pays-Bas, le prince d'Orange et les Etats se tournant contre l'Espagne, ils retournèrent dans leur patrie '\

Lucas n'étant pas seulement bon paysagiste, mais excellent aussi dans les tableaux de petit format et les portraits à l'huile, ainsi que dans la miniature, eut, par ses œuvres, l'occasion de se faire connaître

1. M. Neefs [Histoire de la peinture et de la sculpture à Maliues) donne comme suit les dates de naissance des van Valckenborgh : Lucas, en i53o; Martin, en \':>j,i.

■i. Lucas avait été admis k la gilde des peintres malinois le août i5ôo et proclamé franc- maitre en 1564. 11 dut s'enfuir en 15G7, étant signalé comme suspect à cause de ses sympathies pour le mouvement de la Réforme. (Neefs, loc. cit.) Il n'en fut pas de même de Martin, assure M. Neefs, bien que la date de son départ concorde avec celle de la fuite de Lucas. Nous n'avons aucune raison pour ne pas croire exacte l'assertion du départ simultané des deux frères.

3. Hans (Jean) Vredeman De Vries, le célèbre architecte et peintre. (Voir ci-apres, chapitre xxn.) 11 avait quitté Malines en i5tJ3-i5()4. Son départ d'Anvers eut lieu en ib'o, après la proclamation du « Pard<jn m de Philippe IL

4. Nous trouvons Martin inscrit à Anvers, la même année, comme un des anciens de la gilde de Saint-Luc. Son frère était alors à Linz.

4S LE LIVRE DES PEINTRES

de rarchiduc IVlathias, et quand ce prince quitta le pays', il le suivit à Linz, sur le Danube, et demeura dans cette ville auprès de Tarchi- duc, pour lequel il lit de nombreux travaux'. Lorsque les Turcs vinrent guerroyer en Hongrie, il changea de résidence et alla mourir quelque part au fond de la contrées

Martin mourut à Francfort'', laissant des fils fort habiles dans notre partie ■'.

COMMENTAIRE

Lucas et Martin van Valckenborgh sont les membres les plus illustres d'une famille artistique ayant compté, à Malines même, de nombreux représentants. Le Jour même Lucas se faisait inscrire à la gildc de Saint-Luc, un de ses frères, Henri, y était inscrit éi^alemcnt, et le nom de Quentin van Valckenborgh parait dans les registres matricules dès le mois de juillet i55(), c'est-à-dire même avant celui de Martin ''.

L'histoire de Tart connaît encore un .Tcan van Valckenborgh", un Frédéric**, un Martin le Jeune, un Egide'', un Maurice, un Nicolas'", ce qui n'empêche que leurs œuvres à tous sont des plus rares et que le nom de Valckenborgh n'apparait dans les catalogues que de loin en loin.

Si le récit des premières années de Lucas et de Martin, tel que le donne M. Neefs, est conforme à la vérité, le premier seul aurait se soustraire par la fuite aux con- séquences de ses svmpathies pour le mouvement anti-espagnol. Martin aurait quitté Malines de son plein gré, ce qui parait peu admissible. On ne s'exposait pas de gaieté de cœur, au xvi= siècle, aux peines terribles comminées contre les rebelles, et le fait que Martin se prépara ouvertement au départ ne prouve en aucune sorte qu'il pensât autrement que son frère.

Les peintures de Lucas van Valckenborgh, exposées au musée de Madrid, paraissent représenter des Vues des bords de la Meuse et du Palais de Bruxelles. (N" 1788.) Elles

I. En i58o.

■2. Ils sont pour la majeure partie à Vienne, au Belvédère, et datés de i58o à i5()8. '}. M. Fe'tis (Artistes belges à l'étranger, tome II, page 144) cite plusieurs faits qui e-tablissent la pre'sence île Lucas à Nuremberg jusqu'en i(32-2, époque Sandrart déclare l'avoir connu.

4. La date précise est ignorée.

5. Un tils, nommé également Martin, mourut à Francfort-sur-le-Mei'n en itJ36.

6. Neefs, Histoire de la pienture et de la sculpture à Malines, tome 1°'', page 224. 1876.

7. Il est inscrit en i53i à la gilde des peintres d'Anvers.

8. Deux tableaux au Belvédère portent les dates de i5q4 et i5()3, n°' 1128 et ilvag du catalogue de 1884. il était lils de Lucas. Woerniann, Geschichte der Malerei, tome III, page 92.

9. On ne connaît de lui qu'un seul tableau : la Défaite de l'armée de Sennacherib, il Brunswick, n" 421. Voyez Riegel, Beiträge ^ur Niederländischen Kunstgeschichte, tome II, page j!6.

10. .\yant tous les deux vécu et travaillé à Nuremberg dans la première moitié du .wn" siècle. On en peut conckire qu'ils étaient lils de Lucas.

LUCAS ET MARTIN VAN VALCKENBORGH 49

dateraient ainsi des premiers temps du maître. C'est encore au même temps que se rattache un petit tableau rond : Kermesse villageoise, daté de 1374, au musée de Gotha.

M. Edouard Fétis, dans Texcellent travail qu'il consacre aux van Valkenborgh\ tixe à l'année 1540 la date de naissance de Lucas. Cette version s'accorde parfaitement avec la date de l'inscription de l'artiste aux rôles de la corporation malinoise de Saint- Luc en i56o, et nous inclinons à l'admettre, tout en faisant observer que le musée Stasdel, à Francfort, possède une Vue d'Anvers avec des patineurs sur l'Escaut, signée et datée de iSSg-.

Un document du 19 juillet i585 établit que ni l'un ni l'autre des frères ne se trouvait à Malines cette année. En effet, Lucas avait suivi l'archiduc Mathias en Autriche et, qui sait? peut-être convoyé le Saint Luc de Mabuse. Martin, on l'a vu, était à Anvers, et sa nomination par le magistrat, en qualité d'ancien de la gilde des peintres^, suppose un séjour préalable d'une certaine durée.

A quelle date s'e.xpatria-t-il de nouveau, et cette fois définitivement ? Il serait difficile de le dire. Une chose paraît vraisemblable, la réunion tout au moins temporaire de Lucas et de Martin à Francfort, Martin finit ses jours. C'est qu'en effet il résulte de documents authentiques que, de 094 à 1597, Lucas travaillait à Francfort et four- nissait des tableaux à l'archiduc Ernest '.

C'est dans la même ville qu'il entra en relations, à ce que l'on croit, avec Georges Hoefnagel. 11 est beaucoup plus vraisemblable que les deux artistes se connaissaient de longue date. Quoi qu'il en soit, la Galerie d'Oldenbourg possède de Lucas van Valcken- borgh une Vue de Lin\'' dont il existe une reproduction dans le livre du chanoine Braun : Civitates orbis Terrarum, 1572-1618, tome V, avec les mots Effigiavit Lucas a Walkenburgh coniniunicavii Georgii Huffnagelius i5()4.

M. Fétis, qui mentionne cette planche, en cite une seconde du même ouvrage : le Lac de Gmunden.

A l'époque dont il s'agit, les relations de Lucas van Valckenborgh avec l'archiduc Mathias avaient pris fin. Plusieurs peintures, conservées aujourd'hui au musée du Belvédère proprement dit et dans la collection d'Ambras (Belvédère inférieur , attestent le talent du maître et l'admirable façon dont il répondit à l'attente du prince qui l'avait choisi pour son peintre. Waagen cite avec raison comme une de ses plus belles œuvres la Fête champêtre, datée de i585 ". (Ambras.)

Non moins admirable est la suite des Quatre Saisons du Belvédère, surtout l'Hiver ", daté de i586. L'Eté et l'Automne sont de i585; le Printemps de 087. Un Paysage

I. Les Artistes belges à Vctrangcr, tome II, pat;e i3(j. i8(J5. ■2. Catalogue de i883, n" 120.

3. Rombouts et van Lerius, les Liggercn, tome I"', page 281).

4. Fétis, loc. cit., et Coremans : Bulletin de la commission royale d'histoire, tome XIII (1847), page 85.

5. Catalogue du musée, n" 140.

h. Kunstdenkmäler in Wien, tome II, page 335.

7. étage, salle III, n" 49. (N° i334 du catalogue de 1884.)

5o LE LIVRE DES PEINTRES

avec une forge date de i58o, et la même date figure sur un paysage sont représentés le comte de Burgau et son écuyer, avec un fond de ville et une armée.

Entin, nous trouvons le millésime de iSqo sur une belle Vue des Environs de Lin\, Mathias pèche à la ligne, tandis que, dans le lointain, plusieurs autres personnes se livrent à la chasse au faucon '.

En i5q7, Lucas van Valckenborgh était à Nuremberg et y travaillait pour Paul de Praun, le célèbre amateur -, et Sandrart le connut personnellement dans la même ville en 1622. Il v peignit, assure cet historien : la Tour de Babel, la Destruction de Jéru- salem, le Festin de Baltha:{ar et la Chute de Troie. Un tableau de la Tour de Babel, à la Pinacothèque de Munich, est daté de i56S.

Nous ne pouvons omettre de citer parmi les ceuvres de Lucas une copie du fameux Combat de Pa]'sans de P. Breughel, d'après l'original existant aujourd'hui à Dresde. La copie en question est au Belvédère, et tient fort bien sa place parmi les admirables créations du célèbre peintre de mœurs rustiques. Rembrandt possédait Trois petites têtes de L. van Valckenborgh-'.

Si, entin, nous mentionnons un tableau de la collection Liechtenstein à Vienne, un Site montagneux, et un second paysage au musée de Francfort, le peintre s'est représenté lui-même dessinant, œuvre datée de iSgS, il nous restera, pour clore la liste des œuvres d'un des artistes les plus intéressants de l'école flamande, à mentionner les deux seules peintures qui soient dans son pays : le Paysage avec l'Enfant prodigue attribué à Paul Bril, au musée d'Anvers (n^ 3o ''), et un Paysage avec des forges signé et daté de iSjD, faisant partie de la collection de M. Delebecque, de Bruxelles.

Lucas van Valckenborgh mourut, selon l'acception commune, à Bruxelles, en 1625.

La carrière de Martin van Valckenborgh est moins connue encore que celle de son frère.

Leurs œuvres présentent une grande analogie et, rapprochées comme elles le sont au musée du Belvédère, cette analogie est frappante. Les peintures de Martin se ren- contrent plus rarement encore que celles de son aîné. La collection Ambras (Belvédère inférieur) possède une suite des Mois'', mais le Belvédère ne conserve qu'un seul paysage, une Ke)'messe'' ; un autre paysage au musée de Gotha' et une assez vaste composition de la Tour de Babel datée de i5()5, au musée de Dresde *", le représentent seuls dans les musées.

Crispin de Passe a gravé d'après lui trois paysages ayant chacun au centre une tigure

1. Belvédère, ■!' étage, salle III, n"58; n" i3!-!6 du catalogue de 1884. L'archiduc Mathias eut a combattre les Turcs à dater de iSijS.

2. Ed. Felis, loc. cit., page 142.

3. Vosmaer, Rembrandt, etc., 2" édition, page 433.

4. Attribution de M. Woermann, Geschichte der Malerei, tome HI, page iyi.

5. Conf. Waagen, Kimstdenkmdler, page 338.

tj. N" 1340. Cette œuvre fait pendant à un sujet analogue de Frédéric van \'alckenborg, datée de iSg.T.

7. Catalogue de i883 par H. J. Schneider, n" 18.

8. N" 820. (Catalogue de 1868.)

LUCAS ET MARTIN VAN VALCKENBORGH 5i

assez grande d'un prophète, Elie, Isaïe et E\échiel^ . La présence de ces saints person- nages n'empêche pas les sites d'être purement ilamands.

La date de la mort de Martin est inconnue. Son portrait fut gravé à Venise par Lucas Kilian en 1602, et pour sûr il était à Rome à la fin de 1604, ^''^'^'^ ^^ -^ décembre, il y comparaissait comme témoin d'une querelle qui avait surgi entre certains de ses compatriotes et un Allemand-.

Martin van Valckenhorgh le Jeune naquit à Francfort vers l'année iSqo et y mourut de la peste en i636.

Un tableau historique daté de i633, le Cortège triomphal de Sésostris, orne encore aujourd'hui l'hôtel de ville de Francfort-'.

Lucas et Martin van Valckenhorgh ont signé leurs tableaux de monogrammes ainsi disposés :

L M

VV VV

1. Francken, Catalogue de l'Œuvre des van de Passe, n" 1364.

2. A. Bertolotti, Artisti Belgi ed Olandesi a Roma nei secoli XVI e XVII, page 67. Florence, 1880.

3. D'' Ph. Friedrich Gwinner, Kunst und Künstler in Frankfurt am Main, page 78. 1862.

XII

HANS BOL

PEINTRE DE MALINES

François Boels. Jacques el Roland Savery.

Tout comme Pierre VIerick' put devenir célèbre dans une ville il y avait beaucoup de médiocres peintres sur toile, Hans Bol parvint à se former à Malines, Ton comptait plus de cent cinquante ateliers de Tespèce".

Il appartenait à une famille honorable^ et vit le jour à Malines, le i6 décembre i534.

A Tage de quatorze ans, il commença son apprentissage chez un des médiocres peintres" de l'endroit et passa chez lui deux années. Il se rendit alors en Allemagne et se fixa à Heidelberg il travailla également l'espace de deux ans ; après quoi il retourna à Malines '" et, livré pour ainsi dire à ses seules inspirations, se mit à créer des paysages et autres sujets, mettant au jour des toiles peintes à la détrempe avec beaucoup de soin et de précision, car il possédait l'art de préparer et de finir ses œuvres d'une très jolie manière.

J'ai vu de lui, chez mon cousin, M. Jean vander Mander, aujour- d'hui pensionnaire de la ville de Gand, une grande toile à la détrempe, représentant Dédale et Icare s'échappant de leur prison par les airs. Il y avait un rocher surgissant de Tonde et que dominait un château, peint de telle sorte qu'on n'eût pu le désirer mieux, tant le rocher était joliment garni de mousse et de plantes aux couleurs variées ;

1. Voyez la biographie de ce peintre, tome I"'', page 384.

2. M. Neefs {Histoire de la peinture et de la sculpture à Malines, page i5} assure que ce nombre est très exage're'.

3. Son père était Simon Hol, receveur du Saint-Esprit; sa mère, Catherine vander Stock. Un tableau ge'néalogique de la famille Bol figure dans le livre de M. Neefs, page 202.

4. M. Neefs assure qu'il eut ses oncles Jacques et Jean pour premiers guides.

5. On le trouve inscrit parmi les peintres malinois, le 10 février i56o.

HANS BOL, DE MALINES. D'après la gravure de Henri Goltzius.

54 LE LIVRE DES PEINTRES

il en était de même du vieux château, qui semblait naître du rocher lui-même. C'était extrêmement joli'.

Le lointain n'était pas moins bien rendu, de même que Teau venait se réfléchir le rocher, et Ton voyait jusqu'aux plumes détachées des ailes d'Icare par la fonte de la cire, poussées par le vent, aller se poser d'une manière absolument naturelle sur l'eau. Il y avait aussi de beaux avant-plans un berger gardait son troupeau, et, un peu plus loin, un laboureur à sa charrue, considérant avec stupéfaction ce pro- digieux spectacle, comme le porte le récit".

Hans Bol fit beaucoup d'autres paysages de divers genres; j'en ai vu quelques-uns. Les marchands recherchaient ses œuvres et les payaient bien.

Quand la ville de Malines fut lamentablement surprise et pillée par la soldatesque en 1572, il vint à Anvers complètement dépouillé et nu, et y trouva asile chez un ami des arts, originaire de Belle, en Flandre : Antoine Couvreur, qui le rhabilla magnifiquement. Donc, il ne lui manqua rien, grâce à son art, et c'est le cas de dire, comme du sage Bias, qu'il portait sur lui tout son avoirs

Parmi les choses qu'il fit à Anvers, était un livre de toutes sortes de quadrupèdes, d'oiseaux, de poissons, exécutés d'après nature. Cela méritait d'être vu.

Ce fut pendant son séjour à Anvers que Hans Bol, voyant que l'on achetait ses œuvres pour les copier et vendre les copies sous son nom, renonça pour jamais à la peinture sur toile. Il s'adonna dès lors, d'une manière exclusive, à l'exécution des paysages et des petites compositions en miniature, disant : « Qu'ils sifflent dans leurs doigts ceux qui désor- mais pourront me contrefaire. »

En 1584, il partit d'Anvers par suite des discordes et des fureurs

I. Une gravure in-4" en largeur, par Egide Sadeler, nous redonne ce sujet.

•2. M. De Bruyne, antiquaire à Malines, possède une miniature de Bol répondant complètement à cette description. Elle est date'e de i58o.

3. Inscrit parmi les membres de la gilde de Saint-Luc d'Anvers en 1574, il obtint le droit de bourgeoisie le septembre iSyS. Une estampe date'e de iSyy nous donne un échantillon de sa manière de travailler à cette époque. C'est un in-folio représentant la citadelle d'Anvers avec le titre en flamand : Waerachtige contcrfeytinghe, etc., et en français : la vraye pourtraiiure de l'admirable forteresse et citadelle d'Anvers.... par le très expert paintre maître Hans Bol, laquelle.... a esté fidèle- ment rendue aux estais le i" d'Agoitst, if'/J.

HANS BOL

55

de Mars, et .s'en alla à Bergen-op-Zoom ; de là, à Dordrecht il résida une couple d\années ; puis, à Delft; enfin, dans la riche et floris-

ROELANT »JAVERY

A r'te'un v/tinir/- r<1faûrjinau-f Jes atumawc,^ autrn oyfeaui<;e/-hf paulààrs- %s auelfesH Üi(rt,pn( hitrn estim/e^ de tf^ amateuK de la f^ni il iiTnatifJrftLinJris.tf a eftf peintre du l'Empereur Rudolphe feco'id

'inture

Kdan l^^itîarrtr Jttin,

le- 7<lirf;Jjfè*^Jèet{ et exeuJi/ . ROLAND SAVERY. Kac-similc de la gravure de J. Meysseiis. d'après A. Willaert.

santé ville d'Amsterdam ' il fit nombre de belles miniatures, entre autres des vues de la ville, prises du côté de Teau avec les navires, et

I. Le droit de bourgeoisie lui fut conféré k Amsterdam le 4 novembre iSgi. Il ne peut y avoir aucun doute sur l'identité du maître, bien que les registres lui donnent le prénom de Jacques. (Obreen,

5G LE LIVRE DES PEINTRES

du côté de la terre d'une manière très animée, ainsi que des vues de villages. Il gagna ainsi beaucoup d'argent.

On voit encore de lui à Amsterdam, chez M. Jacques Razet, de belles miniatures : un Crucifiement de moyenne grandeur, œuvre approfondie, avec des figures nues et drapées, des chevaux, des fabriques, des loin- tains; en un mot, un vaste ensemble distribué avec art et fort bien traité.

Il a été fait beaucoup d'estampes d'après ses dessins'.

Hans Bol est mort à Amsterdam le 20 novembre iSgS^.

Il ne contracta qu'un seul mariage et eut pour femme une veuve qui ne lui donna pas d'enfants, mais qui avait un fils de son premier mariage, nommé François Boels, lequel fut élève de Bol et fit de jolis paysages en miniature^. Il mourut peu d'années après son beau-père.

Un autre élève de Bol fut Jacques Savery, de Courtray, qui mourut de la peste à Amsterdam, en 1602^. Ce fut son meilleur élève; il était appliqué au travail et signait ses œuvres comme le fait son frère et élève, Roland Savery, qui n'est point inférieur à son maître^.

Le portrait de Bol a été exécuté en gravure par Goltzius en manière d'épitaphe. Il est très ressemblant et remarquablement bien exécuté®.

Archicf, tome II, page 2~4.) D'autre part, la supposition de M. le docteur Scheltema, l'auteur de la communication à VArchicf, qu'il s'agirait d'un tils de Hans Bol, ne peut tenir, attendu que Bol ne laissa pas d'enfants.

I. Hans Bol compte, en eflet, parmi les peintres Hainands qui ont fourni aux graveurs le plus grand nombre de compositions; il est, de plus, un des maîtres les plus curieux à e'tudier, k cause de la variété très grande de ses compositions. Il parait avoir traité tous les genres avec une égale facilité : figures, paysages, animaux et ornements. Comme représentant de ce dernier genre, M. D. Guilmard l'admet dans son grand ouvrage sur les Maîtres ornemanistes. (Page 485. Paris, 1880.) Graveur k l'eau- forte, il a laissé un ensemble remarquable et recherché de planches dont plusieurs retracent les mœurs de son pays avec une finesse et une verve charmantes. M. Philippe vander Kellen les décrit dans son Peintre-Graveur hollandais et ßamand. (Page 85. Utrecht, 1866.)

Les Galle, les Collaert, Goltzius, Crispin de Passe, les Sadeler, Pierre \aiider Hcyden Merica), Nicolas De Bruyn, Jérôme Cock ont vulgarisé ses compositions par des planches très intéressantes. Une suite des Quatre Saisons, composée par P. Breughel et Hans Bol (V Automne cl VHiver), est gravée par Pierre k Merica.

■2. Nous hésitons k admettre cette date, par la raison qu'il nous est passé par les mains une magnifique Adoration des bergers, peinte k l'huile sur vélin, signée. en lettres d'or : Hans Bol F. i.^q?. (>ette peinture et une autre sans date, la Résurrection de Jésus-Christ, signée H. Bol F., mesuraient 2(jo millimètres de haut sur 225 de large. Les deux œuvres appartenaient, en juin i883, k M. Meder (.\msler et Ruthardt), de Berlin. Nous n'avons aucune raison de douter de leur authenticité.

3. Nous n'avons jamais rencontré aucune de ses œuvres.

4. 11 rei;ut le droit de bourgeoisie k Amsterdam en iSgi. {Archicf d'Obreen, tome II, page 274.)

5. Roland Savery, k Courtray en iSyfJ, mort k Utrecht en iôIm).

I). (Bestien" lôi de Bartsch, daté de i5()?. Goltzius a gravé im second portrait de Bol beaucoup plus petit. (Bartsch, n" lin.)

HANS BOL

COMMENTAIRE

Hans Bol est principalement connu, de nos jours, comme miniaturiste et graveur. Nous avons vu de sa main de merveilleuses petites peintures à la gouache dans un Cabinet de la vieille résidence de Munich et au Cabinet des estampes de Dresde, œuvres d'une incrovable tinesse et rappelant beaucoup, par Texécution et les sujets, les travaux de Jean Breughel. Ce sont, le plus souvent, des paysages, des marines, etc., d'un vif éclat de couleur et d'un très grand fini. La Bibliothèque Nationale de Paris possède un livre d'heures d'une perfection rare daté de i582 '.

Le musée de Berlin, qui possède aussi plusieurs miniatures, est entré en posses- sion, avec la Galerie Suermondt, d'un curieux petit tableau peint à l'huile, attribué avec raison à Hans Bol dont pourtant il ne porte pas la signature. (N" 65o A.j

Les deux peintures appartenant à M. Meder, de Berlin, la Nativité, datée de i5q5, et la Résurrection, citées plus haut, étaient, nous a-t-il semblé, exécutées à l'huile. Les nombreux personnages et les fonds rehaussés d'or caractérisaient une habileté peu commune.

Quant au tableau de la Pinacothèque de Munich, un Ecce Homo vu au fond d'un marché, désigné comme une œuvre de Hans Bol dans Y Histoire de la Peinture flamande de M. Michiels (tome VI, pages 140 et i52\ c'est, croyons-nous, une peinture de Joachim Beuckelaer. (Catalogue de 1872, no 78.1^

Mais l'unique tableau signé du maitre est au musée de Bruxelles, une Vue pano- ramique d'Anvers, datée de 072.

Hans Bol, Félibien l'assure. Ht des, cartons pour les fabricants de tapisseries à Bruxelles-'. Aucune œ'uvre de l'espèce n'a pu lui être assignée jusqu'à ce jour.

Le talent du maître se prêtait du reste à merveille à un ordre de créations nécessitant à un haut degré l'art de disposer les groupes. Quelques-unes de ses eaux-fortes sont d'un rare mérite. M. vander Kellen lui en attribue vingt-six'', mais il nous semble que l'on peut aller au delà.

Déjà M. Thausing a signalé plusieurs pièces supplémentaires-' et nous en avons d'autres sous les yeux dont la signature est parfaitement authentique, telles, par exemple, que Y Histoire de Jephté et celle de Tobie.

Rien n'est plus joli que les paysages de Bol, animés de petites rigures et encadrés, comme les miniatures plus anciennes, de tueurs, d'insectes, d'oiseaux et de quadrupèdes.

1. Waagen, Manuel, II, 174.

2. Le D"- W. Schmidt, qui confirme k cet égard nos vues, nous apprend que le tableau est mainte- nant à Schleissheim. Il a cessé d'être mentionné par le catalogue de la Pinacothèque.

3. Félibien, Entretiens sur les vies et les ouvrages des peintres, tome l", page 61 5; Wauters, les Tapisseries bruxelloises, page iH.

4. .1. Philippe vander Kellen, le Peintre-Graveur hollandais et flamand, tome I"--, page 85.

5. Zeitschrift für bildende Kunst, tome VIII, page 2-23.

58 LE LIVRE DES PEINTRES

C'est ainsi l]uc se prc'sentent les planches gravc'es par Adrien Collaert, et recherchées à juste titre.

M. vander Kellen n'admet pas l'authenticité d'une suite des Mois, également encadrés. La gravure de ces planches est assez peu semblable . en effet , à celle pratiquée par Hans Bol, toutefois les compositions sont dans le style du maître. C'est une suite non moins récréative que celle du B(j]i Samaritain, gravée en six feuilles par Crispin de Passe '.

Les petits épisodes se déroulent dans des paysages se trahissent tout ensemble l'étude naïve de la nature et le souvenir de la Flandre et de la Hollande, que, depuis peu de temps, les artistes avaient jugé pouvoir leur fournir des sites pour embellir leurs (L'uvres d'art.

I. Frnnckeii, les van de Passe, n"- i.Lh^-i2fn).

XIII

LES FRÈRES FRANÇOIS ET GILLES MOSTART

DE HÜLST, EN FLANDRE,

Hans Soens.

Il n'arrive pas une fois sur cent, voire sur mille, que la nature produit deux individus si exactement semblables par la taille et le visage, qu'on ne les distingue à quelque particularité. Pourtant le contraire s'est vu en ce qui concerne les frères jumeaux François et Gilles Mostart, si pareils Tun à l'autre, que leurs parents eux-mêmes ne parvenaient pas à les distinguer.

Ils avaient vu le jour à Hülst, en Flandre, endroit qui n'est pas très éloigné d'Anvers', ville c]u'ils habitaient avec leur père, un peintre fort médiocre. Ils descendaient pourtant du vieux Mostart, de Harlem, et étaient originaires de la Hollande.

Il se fit un jour que Gilles, venant considérer l'ouvrage de son père, s'assit par mégarde sur le, siège était déposée la palette de celui-ci. Lorsque le père vit les couleurs de sa palette ainsi brouillées, il cria à François de monter et, le trouvant exempt de tache, il recon- nut l'innocence du garçon. Alors il appela Gilles qui tint conseil avec son frère; François était coiffé d'un bonnet particulier qui lui servait de signe distinctif; Gilles le mit et s'en alla trouver son père qui, ne voyant aucune tache, crut ses deux fils non coupables et s'en étonna fort, car il ne parvenait pas à les identifier.

Gilles apprit la peinture chez Jean Mandyn, le peintre de drôleries % et François chez le sévère Henri met de Bles^''; tous deux devinrent

1. 11 s'agit d'un village de la Flandre occidentale. Le catalogue du musée d'Anvers donne l'année i5-25 comme date de leur naissance. M. vanden Branden recule cette date jusqu'en i31^4.

2. Voyez tome 1°'', chapitre iv. Il fut aussi le maître de Barthélémy Spranger, toujours selon notre auteur.

l-!. Voyez tome I"', chapitre xxii. On peut se demander si réellement ce ne fut pas à Anvers que François suivit les leçons de ce maître, dont le séjour en pays flamand n'est pas établi.

6o LE LIVRE DES PEINTRES

de bons maîtres, François se distinguant comme paysagiste, et Gilles peignant les figures, particulièrement celles de petite dimension'.

François commença par peindre ses propres personnages; mais, un peu plus tard, il en confia l'exécution à d'autres.

Les deux frères entrèrent dans la gilde des peintres d'Anvers en i555'. François mourut de la suette étant encore assez jeune, lorsque déjà il était arrivé à se faire un nom^. Le principal de ses élèves fut Hans Soens, un habile maître qui s'est fixé à Parme, en Italie, et excelle dans le paysage et les petites figures, et ne le cède à nul autre, ni à Rome, ni à Parme, comme le prouvent les œuvres de son habile main ^.

Gilles était fort distingué dans les figures et les compositions, et si charmant causeur que bien des personnes avaient du plaisir à se trouver avec lui. Il n'était pas des plus portés pour sa religion ni pour les Espagnols et fit plus d'un tour.

C'est ainsi, par exemple, qu'ayant à faire une Vierge pour un Espagnol, et celui-ci ne voulant pas le payer fort largement, Gilles prit un pinceau et couvrit toute sa peinture d'une couche de blanc à la colle. Il accoutra la Vierge d'une manière débraillée et lui donna l'aspect d'une courtisane. Prétendant être sorti, il donna l'ordre de laisser monter l'Espagnol qui s'empressa de retourner la peinture qu'il connaissait comme s'il l'avait faite et, voyant une telle Vierge, entra dans une grande fureur et courut chercher le Margrave. Ceci se passait sous Ernest''. Dans l'intervalle, Gilles avait lavé la peinture et l'avait mise sur le chevalet.

Le Margrave vint, et apostrophant Gilles lui dit : « Que viens-je d'apprendre, Gilles? C'est de votre part un méfait qui m'afflige. A quoi donc songez-vous de faire pareille chose ? »

Le peintre l'introduisit et lui montra la peinture; tout était en ordre et l'Espagnol ne savait que dire.

1. Cilla n'est pas absolument exact; nous connaissons de très jolis paysages de Gilles.

2. Les livres matricules disent i553 et i554 pour l'un et l'autre frère.

3. En i56o. (Vanden Branden.)

4. Voir ci-après, chapitre xxxi.

5. C'est-à-dire, sous le gouvernement de l'archiduc Ernest d'Autriche en i3o4.

LES FRERES FRANÇOIS ET GILLES MOSTART 6i

Alors ce fut au tour de Gilles de faire ses doléances au sujet de l'Espagnol qui refusait de payer son œuvre un prix équitable et pour cela lui cherchait noise afin d'obtenir la peinture pour rien ; bref, l'Espagnol eut tous les torts du monde.

Je pourrais citer de lui quantité d'autres niches de l'espèce; l'his- toire d'une Cène l'on se battait et qu'il savait également modifier en la lavant; un Jugement dernier, dans lequel il s"était mis en enfer, jouant au trictrac avec un ami, et nombre de bons mots qu'il serait trop long de rapporter, car j'en aurais de quoi faire un volume.

En mourant il léguait l'univers à ses enfants', disant qu'ils y trou- veraient du bien en abondance, avec cette réserve qu'il leur faudrait trouver le moyen de le gagner. Il mourut à un âge avancé, le 28 dé- cembre 1598.

11 y a à Middelbourg, chez M. Wijntgis, un grand et beau tableau de lui, les sieurs de Schetz sont reçus en grande pompe par les paysans, comme seigneurs de Hoboken'. Il y a encore un Portement de la croix et une perspective, effet de nuit, Saint Pierre est délivré de prison et conduit par l'ange, et plusieurs autres choses très bien faites.

COMMENTAIRE

Les deux Mostaert méritent les éloges que van Mander leur accorde et, de même que Jacques Grimmer, Savery, etc., font preuve d'une véritable initiative en qualité de paysagistes et de peintres de vues de ville. C'est ainsi que Jules Goltzius nous a laissé une suite des Mois gravée d'après Gilles, extrêmement bien étudiée et rendant à merveille les sites de la Flandre aux diverses saisons.

Le burin de Henri Causé nous reproduit également une vue de la grande place d'Anvers avec l'ancien hôtel de ville, démoli en 1564. Nous en concluons qu'un Ecce Homo, appartenant à l'administration communale d'Anvers, et le Christ est présenté au peuple du haut du perron de cet ancien hôtel de ville, est l'œuvre, non pas de Gilles, mais de François Mostaert"*.

1. Marie en i5(34, il eut dix enfants. (Vanden Branden, page !>o6.) Quand il mourut, sa famille était dans une profonde misère. Le portrait de Gilles Mostaert, peint par Guillaume Key, est au muse'e du Belvédère, à Vienne, gSa du catalogue de 1884.

2. Gaspard, Balthasar et Melchior Schetz, d'Anvers. Melchior fut banquier et trésorier général de Philippe II (i5i4-i58i).

3. Ce tableau figura à l'Exposition rétrospective d'.Xnvers en 1877, n" 5oo du catalogue.

62 LE LIVRE DES PEINTRES

Le Rclvcdcre, à Vienne, possède trois paysages, des sites montagneux, égalenient dus au pinceau de François. (2'^ étage, n"* loSj, io38 et loSg.) Il est évident que, pour s'être fait une réputation à l'époque de sa mort, le jeune artiste avait produire un nombre d'œuvres au moins suffisant pour qu'on apprit à le connaître. 11 partage donc jusqu'ici le sort de son maître, de Blés, de Mandyn et de nombre d'autres oubliés.

Les œuvres de Gilles Mostaert, chose remarquable, ne sont pas plus nombreuses que celles de son frère.

Contrairement à l'assertion de van Mander, il ne peignit pas seulement la figure, puisque nous venons de signaler une suite de paysages gravés d'après lui par Goltzius. Nous le trouvons, en outre, en i5()5, recevant de la part de l'archiduc Ernest d'Autriche une somme de 98 fl. 8 sous, pour deux tableaux acquis par le gouverneur et qui devraient se trouver encore à Vienne, l'on envoya la collection rassemblée par le frère de l'empereur. 11 s'agissait d'un Eff^t de lune et d'un Effet d'incendie '. Le n" 1037, attribué à François Mostaert, est précisément un clair de lune, .\ugustin Carrache Ht une gravure du Couronnement de la Vierge d'après G. Mostaert ; de même beaucoup d'autres graveurs, Jean Sadeler, Henri Hondius, les Wiericx, nous permettent de juger ses compositions religieuses conçues dans le goût de Michel van Coxcven -. Au surplus, le musée d'Anvers possède de l'artiste un tableau d'une certaine impor- tance; plusieurs personnages entourant un Christ en croix. (N" 261.)

Le musée de Copenhague possède de lui un autre Christ en croix authentiqué par la signature. iN» 246.)

Un second Gilles Mostaert, en i588, devint franc-maître de la gilde de Saint-Luc d'Anvers en 161 2. Il était fils de notre artiste'*.

M. vanden Branden donne une liste étendue d'oeuvres de Gilles Mostaert désignées dans les inventaires anversois, notamment celui du célèbre amateur van Valkenisse ne figurent pas seulement une soixantaine de tableaux, mais dix-huit assiettes peintes par l'habile praticien. Que sont devenues toutes ces œuvres? En dehors de celles que nous avons mentionnées, M. vanden Branden n'a pu retrouver que quelques petits panneaux de la Passion appartenant aux hospices d'Anvers.

Gilles Mostaert comptait parmi les bons peintres de son temps. Ce qui le prouve, c'est qu'il fut appelé, conjointement avec Martin De Vos, Amhroise Francken et Bernard De Ryckere, à estimer la valeur du Jugement dernier de Raphaël Coxcie, commandé par la municipalité gantoise ''. Les missions de ce genre ne se confiaient qu'à des artistes d'un talent éprouvé.

I. Voyez le Voyaf^e d'Ernest d'Autriche, etc., par le docteur Coremans, dans le Bulletin de la commission royale d'histoire, tome XIII, page 120.

■2. Nous pouvons citer l'Homme des douleurs, par Wiericx (Alvin, n"" 198, 224, 11IÎ2); le Christ en croix, par Jean Sadeler; Saint Jérôme au désert, par le même; Saint Paul à Malte, par H,. Hondius; le Couronnement de la Vierge, par Augustin Carrache; Madeleine au pied de la croix, par un anonyme : Hans Liefrinck excud.

?. Vanden Branden, Geschiedenis, page 3oG.

4. Edmond De Busscher, Un Procès artistique au XVI" siècle. (Bulletin de V Académie royale de Belgique, 2" se'rie, tome XVI.)

XIV

MARINUS LE ZÉLANDAIS, DE ROMERSWAEL

La réputation qu'il s'est acquise ne permet pas que Ton passe sous silence un bon peintre du nom de Marin de Romerswael ou Marin le Zélandais. Ses œuvres se rencontraient beaucoup autrefois en Zélande.

C'était un habile praticien à la manière moderne, plus dure qu'agréable, à en juger par ce que j'ai vu de lui. Chez Wijntgis, à Middelbourg, il y a un Receveur, assis dans son bureau, œuvre bien composée et fort joliment peinte'. J'ignore les dates de sa naissance et de sa mort, mais je sais qu'il florissait au temps de Frans Floris.

COMMENTAIRE

Il y a peu de temps encore Marinus était un inconnu. Rathgeher et Passavant le passent sous silence dans leurs études sur Fecole flamande, et Waai^en, qui le fait vivre à Bàle, l'appelle maître Max'unin, probablement sur la foi d'une signature mal lue. Ce fut Mündler qui, le premier Journal des Beaux-Arts, i863, page 127), mit sur la voie du nom véritable du peintre. Le doute était d'autant moins possible que plusieurs de ses tableaux, entre autres le n" i38 de la Pinacothèque de Munich, portent le mot Reymersii'aelen avant ou après le nom. Marinus, bien qu'il se présente comme un imitateur, et presque un plagiaire de Quentin Metsys, n'en est pas moins un peintre intéressant et e.xpressif, en même temps qu'un praticien d'une rare habileté. Guichardin le connaissait tout au moins de nom; il l'appelait Marino di Sirissea, c'est- à-dire de Zierickzee. Vasari se contente de dire Marino di Siressia, ce qui ne signifie plus rien. En somme, Marinus, Marin, est un prénom parfaitement connu, et le qualificatif Zeez/)/', le Zélandais, n'est qu'un simple surnom. L'auteur du catalogue du musée de Dresde croyait que Marinus était la traduction de vander Meer.

Le catalogue de la Galerie Nationale de Londres croit également à tort que Zeeun^ est l'équivalent de Marinus, le prénom, et Romersii'aal, le nom patronymique. Le lecteur sait à quoi s'en tenir. Nous avons découvert que le peintre s'appelait Marin Glacszoon, était ZéXundaxs ( Z eemi> ) et, enfin, natif de Romerswaal ou Reimerswael, une des villes submergées de l'ile de Walcheren.

I. Pcut-Otre k tableau du musée de Munich, n" 44. (N" ilîtj, catalogue Reber.)

64 LE LIVRE DES PEINTRES

L'apprentissage de Marinus se fit à Anvers son père avait été reçu franc-maitre en 1475 à la gilde de Saint-Luc, sous le nom de Claes i,Nicolas) de Zierickzee'. Nous disons son père, attendu qu'en l'année iSog « xMarin Claessone itils de Nicolas), le Zélandais », est inscrit comme élève chez Simon van Daele, peintre sur verre. Le mot Zeelander, employé à Anvers, équivaut à celui de Zeeuw, employé en Hollande pour désigner les Zélandais. Il devient donc probable que Marin Claeszone de Zeeuw a fait à Anvers, et dans le voisinage de Quentin Metsys, ses débuts.

Jusqu'à ce jour les œuvres reconnues du maître sont assez peu nombreuses ; elles se confondent plus d'une fois, sans doute, avec celles de Quentin Metsys, comme l'a fait observer avant nous M. Max Rooses.

Il faut remarquer aussi que les deux artistes furent contemporains, car, en réalité, un Saint Jérôme en méditation^ au musée de Madrid, est daté de i52 1 -.

Les autres dates que l'on a relevées sur les peintures de Marinus sont i538 et 1542, sur deux admirables panneaux de la Pinacothèque de Munich, un Changeur et sa femme et un Receveur. Un tableau de Dresde, reproduction presque textuelle du tableau de Quentin Metsys du Louvre, les Peseiirs d'or, est daté de iSqi. Un autre, à Madrid, porte la date de i558 qui figure également sur une version à Nantes, enfin, sur une dernière répétition à Copenhague, figure la date de i56o'*.

Ajoutons, pour compléter l'œuvre du maître : une Vierge avec VEnfant Jésus et un second Saint Jérôme, au musée de Madrid. Un admirable Usurier ou Banquier à Londres, à la Galerie Nationale (n» 944^ et un tableau très proche de celui-ci attribué à Quentin Metsvs : le Comptable, au niusée d'Anvers (n" 244). Puis encore deux répétitions des Usuriers à Anvers et à Valenciennes, un Banquier chez le marquis de Lansdowne, à Londres '', un Saint Jérôme au palais Brignole Sale, à Gènes, et une Sainte Famille au palais Balbi Piovera, attribués l'un et l'autre à Lucas de Leyde''; un autre Saint Jérôme au Belvédère, à Vienne (n° 989), et V Administrateur infidèle, (n° 988), du même musée; un Saint Jérôme chez M. le chevalier de Burbure, à Anvers, et un autre au musée de Douai, et nous en passons très probablement.

Le catalogue de la Galerie Nationale de Londres recule jusqu'en 1567, « et même au delà », la date de la mort de Tartiste. Voici qui tend à confirmer cette présomption :

Par sentence du 23 juin 1567, Marin Claeszoon, à Romerswael, est condamné à

I. Romhouts et van Lerius, les Liggcren, tome I"', page 25.

■2. Catalogue, n" 144. M. Fernand Petit {l'Espagne artistique, page 34, Lyon, 1879) nous apprend qu'un second Saint Jérôme, absolument pareil, existe au musée de l'Académie de Séville. On le con- servait précieusement dans le cabinet du directeur comme une œuvre de Dürer. Il faut lire aussi sur Marinus de Romerswaal la remarquable étude de M. Max Rooses, Geschichte der Malcrschule Antwerpens (traduction de M. Reber), pages 82-83. Munich, 1881.

3. Voyez les articles de MM. fernand Petit, Burton, Houdoy et Sigurd Müller dans la Chronique des arts, 1879, pages 217, 23o et 205.

4. Exposé à l'Académie royale en 1884, sous le nom de Holbein, attribution rejetée par tous les critiques. (M. Claude Philipps dans la Galette des Beaux-Arts, 1884, page 181, et la correspondance de M. J. P. Richter dans VAcademy, 1884, page 34.)

5. M. (). Eisenmann (Dohme, Kunst und Künstler, tome l'", article Quentin Metsys) attribue cette Sainte Famille à Jean .loest (Joesten), de Calcar.

MARINUS LE ZELANDAIS 65

figurer, en chemise, et portant un cierge, dans la procession de la Westmunsterkerk, à Middelbourg, ensuite à être banni de la ville l'espace de six ans, pour avoir assisté à la destruction des images de la Westmunsterkerk, au mois d'août précédent '.

Sachant que le peintre a commencé son apprentissage en i5o(), nous pouvons tixer vers Tannée i4q7 la date de sa naissance. Marinus aurait donc eu environ soixante-neuf ans à l'époque de la dévastation des églises. On ne dit pas qu'il v joua un rôle actif, mais, enfin, il y fut présent et laissa faire -.

Sommes-nous fondés d'accuser Marinus d'être le cop^iste de Quentin Metsys ? Est-il certain qu'un grand nombre des Banquiers, des Peseurs d'or et des Avares attribués à ce dernier ne procèdent pas du Zélandais? Une chose est avérée, c'est que notre peintre trouva lui-même un copiste en Bernard De Ryckere, de Gourtray, peintre fixé à Anvers. A la mort de ce dernier, en iSqo, il fut constaté qu'il avait chez lui un certain nombre de peintures originales, servant de modèles aux nombreuses copies qui sortaient de l'oificine du Gourtraisien. Au nombre de ces prototvpes, figurait le tableau des Changeurs de Marinus^ et sa copie. 11 est donc permis de croire que Bernard De Ryckere n'est pas étranger aux nombreuses éditions que l'on trouve de ce tableau célèbre, et de plusieurs autres parmi lesquels le Saint Jérôme doit occuper une des premières places.

1. Adrien S'Gravczandc, Twecde Ecuw-Gcdac-litcnis der Middelbw^lischc ^'rijlwid, page 98. Middelbourg, 1774. La Westiminsterkerk ou église Saint-Martin fut démolie en 1573 lors de l'agrandis- sement de la place du .Marché.

■1. Henri Hymans, Marin le /.c landais, de Romerswaal. [Bidlctui de l'Ac-idémie royale de Beli^iquc. 1884, page 211.)

3. P. Ge'nard, le Peintre Bernard De Ryckere. Revue artistique, première année, pages 27, 2i2, 287. Anvers, 187g.)

XV

HENRI VAN STEENWYCK

Les amateurs recherchent avec raison les œuvres de Henri van Steenwyck, un maître qu'il convient de ranger parmi les meilleurs et dont le nom mérite de passer à la postérité.

Il était, je crois, originaire de Steenwyck' et élève de Jean De Vries^. Toutefois il s'adonna exclusivement à la peinture des intérieurs d'églises modernes, et Ton en voit de sa main d'extraordinairement jolies ayant de charmants étoffages, le tout traité avec une parfaite entente; il ne serait pas possible de rien faire de meilleur en ce genre.

De même que les Valckenborgh et De Vries, il abandonna les Pays-Bas ■' pour fuir les fureurs de Mars et se fixa enfin à Francfort- sur-le-Mein '' je crois qu'il est mort en i6o3-', laissant un fils, digne héritier de son mérite, et qui peint également des perspectives d'après les ordres des colonnes antiques^.

1. Commune de l'Overysscl.

■2. Il s'agit de Jean Vredeman De \'ries. ^Voir ci-après, chapitre xxii.)

3. En 1-^77 il se fit recevoir franc-maitre à Anvers.

4. La pre'sence du peintre dans cette ville, s'étaient réfugies de nombreux protestants néerlan- dais, parait indiquer qu'il s'était expatrié à cause de ses opinions religieuses.

5. On a souvent rappelé que la fameuse Délivrance de saint Pierre au Belvédère, à Vienne, 1271, est datée de 1604. Riegel {Beiträf^e jur Niederländischen Kunstgeschichte, tome II, page 33'i remarque, avec raison, que cette peinture pourrait être une œuvre de jeunesse de Steenwyck le fils, ce qui est d'autant plus admissible que la Galerie de Hampton Court possède plusieurs fois le même sujet, peint par ce dernier.

6. Henri van Steenwyck le Jeune naquit à Amsterdam en i58o (ou 1 58g) et mourut à Londres après 1649. Ces dates ne sont toutefois qu'arbitraires. Bien que Steenwyck le Jeune ait habité l'Angleterre, Walpole ne nous donne à son sujet aucune indication précise. Son tableau, un Intérieur de prison, au musée de Berlin, est daté de 1640. Pierre Neefs fut, dit-on, l'élève de Steenwyck le Jeune, bien qu'on puisse douter qu'il soit venu à Anvers.

Ant. van Dyck a donné place dans son Iconographie au portrait de Steenwyck le Jeune, gravé par Pontius. Au deuxième état, cette planche porte les mots : pictor architectonices hag.e comitis.

HENRICVS 5^TEJLNWYCK

PICTCFR ARCHlTECTONIC£S HAGJE. COMITIS .

HENRI VAN STEENWYCK I. E JEUNE, l'üc-similii de la gravure de Paul Pontius, d'après vaii Dyck.

XVI

BERNARD DE RYCKE', DE COURTRAY

11 faut consigner ici honorablement le souvenir de Bernard De Rycke, originaire de Courtray, dont la peinture était facile et agréable, comme on peut encore le constater par un Portement de la croix, à l'église de Saint-Martin, à Courtray ^. C'est une œuvre des premiers temps du maître. Plus tard, il modifia et, à Ten croire, perfectionna sa manière. Je laisse à d'autres le soin d'apprécier s'il en fut ainsi.

En i56i, il entra dans la gilde d'Anvers; c'est dans cette ville qu'il est mort-^'.

COMMENTAIRE

Bernard De Ryckere, à Gourtray, on ignore en quelle année, alla se fixer à Anvers en i56i . M. vanden Branden suppose qu'il devait être, à cette époque, âgé de vingt-six ans à peu près. 11 se maria à Anvers en i563. On ne connaît de lui d'autres œuvres que deux tableaux de l'église Saint-Martin, de Courtray : le Portement de la croix (i56o\ cité par van Mander, et un grand triptvque de la Descente du Saint-Esprit, une œuvre vrai- ment imposante, ayant pour volets intérieurs la Création de l'homme et le Baptême du Christ, et portant à l'intérieur, en grisaille, les tigures de saint Sauveur et de saint Martin. Cette peinture, commandée en i585 au prix de 200 livres de gros '', porte la précieuse mention : Bernardus De Ryckere pinxit et solus fecit, i58j. Il résulte de que, d'ordinaire, pour les œuvres d'une telle importance les peintres recouraient à des collaborateurs. De Ryckere se glorifie d'avoir accompli seul la lourde tâche qu'il avait assumée.

Le triptyque de la Pentecôte est vraiment une création remarquable, sagement ordonnée, d'une grande distinction de type et d'un coloris vigoureux. Comparée au Portement de la croix, elle accuse certainement chez son auteur un progrès.

I. Lisez De Ryckere.

■.i. Ce tableau est toiijo^n"s CjaservJ k l'e'glise Saini-.Martiu, à Gourtray. Il est de moyenne grandeur, sii;né et daté de i 5öo.

3. I.j !"■ janvier i 5 » >■ F. De Pi)tter, Geschiedenis v.tn Kortrijk, tome IV, page 278.)

4. Le c >:urat existj encore. N.)us ea avons sdlis lis yeux une traduction française insérée par

BERNARD DE RYCKE Gq

Apres la mort du peintre, on trouva chez lui une quantité énorme Je tableaux de tout genre, originaux et copies. Il y avait quelque chose comme cinq cents peintures, dont quelques-unes servant peut-être de modèle et, parmi ces dernières, nous vovons ûgurcv une scène de Changeurs, de Marinus'. De Ryckere pourrait donc bien avoir une part aux nombreuses éditions des Usuriers, que Ton rencontre dans les Galeries. Des habitudes de copiste expliqueraient, peut-être, l'inscription Soins pi)ixit et fecit du tableau de Courtray.

Bernard De Ryckere fut, en i58(), chargé, conjointement avec Martin De Vos, Ambroise Francken et Gilles Mostaert, d'évaluer le tableau de Raphaël Goxcie, le Jugement dernier, commandé par la ville de Gand-. 11 mourut peu de temps après, le i" janvier xbqo, laissant cinq tils et deux lilles. Abraham, l'ainé des tils, âgé de vingt- c\n<\ ans, était un peintre déjà distingué. Le musée d'Anvers et Téglise Saint-Jacques, de la même ville, conservent de ses œuvres^. Il mourut en iSog ''.

Tous les tableaux délaissés par B. De Ryckere furent vendus, les uns de la main à la main, les autres publiquement. Une partie de la collection passa entre les mains des Duarte, marchands de tableaux célèbres du temps; le prince d'Orange figura aussi au nombre des acquéreurs. Il est à observer, toutefois, que l'ensemble ne réalisa qu'une somme peu importante''.

Mois dans son exemplaire tiu Voyage pittorcsjtte de Descamps. Le texte original a été' publié par M. De PoUer dans son histoire de Courtray (en langue flamande), tome III, page f)4.

1. Max Rooses, Geschichte der Malerschule Antwerpens, traduction F. Reber, page 107. \'anden Branden, Geschiedenis, etc., pagj i'-'^. P. Gcnard, le Peintre Bernard dj Ryckere. Revue artistique, pages 27. i3i et 287. Anvers, 1878-79.)

2. Edmond De Busscher, Procès artistique au conseil dj Flandre. Redierches sur les peintres et les sculpteurs à Gand au XVI' siècle. Gand, 1866.)

3. Catalogue du musée d'Anvers, e'dition, page ini. M. GJnard attribue ces tableaux à Bernard lui-même, contrairement à l'avis de M. T. van Lerius, auteur du catalogue.

4. Vanden Branden, loc. cit., page 33i.j. 3. P. Génard, loc. cit.

XVII

GILLES COIGNET, D'ANVERS

Parmi les Flamands qui se signalèrent dans Tart de faire un bon emploi des couleurs, il convient de comprendre et de mentionner Gilles Coignet, peintre anversois, qui logeait chez Antoine Palerme, à An- vers', avant son départ pour Tltalie.

11 avait un compagnon qu'on nommait Stello, en collaboration duquel il fit plusieurs œuvres, notamment à Terni, entre Rome et Lorette, ils ornèrent une salle de grotesques à la manière française, et peignirent à fresque un autel.

Stello trouva la mort sur le pont du Château'^, par la chute d'une fusée qui Tatteignit en pleine poitrine un jour de fête pontificale.

Coignet visita aussi Naples, la Sicile et divers lieux dltalie, peignant à riiuile et à fresque.

Il entra, en i56i, dans la gilde, ou chambre des peintres la Giroflée d'Anvers^, et se fixa dans cette ville. 11 y produisit un grand nombre d'œuvres, particulièrement des toiles et des tableaux, ayant parfois recours à Corneille Molenaer, surnommé le Louche'', pour faire ses fonds.

11 travailla beaucoup pour les marchands et se rendit célèbre sous le sobriquet de « Gilles à la tache », d'un signe qu'il portait à la joue et qui était velu comme une souris dont sa mère avait pris peur dans sa grossesse.

La guerre, au temps du prince de Parme, le fit partir d'Anvers'';

1. Voyez au sujet de cet artiste la biographie de Jacques de Bäcker, tome !"■, page 286.

2. Le pont Saint-Ange, k Rome.

3. Il fut le doyen de cette gilde en i584-i585.

4. Voyez ci-dessus, chapitre m.

5. Ce ne fut que vers la tin de i58t3. Le '.18 septembre de la même année il sollicita de la muni- cipalité d'Anvers un certificat de bonne vie et mœurs qu'il obtint, sur la foi des attestations de deux doyens de la gilde de Saint-Luc : Antoine van Palerme et Jean vanden Kerckhove. Il n'est pas fait

GILLES COIGNET 71

il vint alors à Amsterdam et y réussit assez bien ' ; toutefois, pour un motif que j'ignore, il s'en est allé à Hambourg et y est mort en 1600%

C'était un aimable et gai compère, grand farceur, et très habile dans son art, autant pour la figure que pour le paysage et les fonds.

Il avait une jolie manière de rendre les effets de nuit, se servant parfois de l'or pour rehausser la flamme des torches ou des lampes, ce qui contribuait beaucoup à l'illusion. Tout le monde n'approuvait pas cependant cette manière de procéder, beaucoup de connaisseurs étant d'avis que le peintre doit se servir exclusivement de couleurs pour produire ses eft'ets. D'autres, au contraire, pensent que tout pro- cédé est bon lorsqu'il contribue à l'effet et augmente l'illusion aux yeux du spectateur.

On blâme avec plus de raison Coignet d'avoir vendu les copies de ses élèves comme des œuvres de sa main lorsqu'il y avait fait quelques retouches.

Parmi ses élèves-' était le fils d'un certain Claes Pietersen, orfèvre

mention dans le document des opinions religieuses de Coignet qui, précisément, s'expatriait pour ne pas abjurer le protestantisme. (Voyez Léon de Burbure, Biographie nationale de Belgique.)

I. La seule trace de son passage que nous trouvions dans cette ville est la dédicace qu'il fît, en i5g4, à Jacques Razet, de la Cène, grande estampe gravée par Jean Müller d'après un de ses tableaux. (.Bartsch, n" 28.) Musée de Gotha, n" 80.

3. Le 27 décembre iSgo. 11 eut sa sépulture dans l'église protestante de Saint-Jacques. Sun épitaphe, publiée pour la première fois par le Journal des Beaux-Arts (i8f)5, page iii), est ainsi conçue :

MEMORIA

ORNATISS. VIRI .KGIDII COIGNET

ANTVERPIANI, PICTORIS EXIMII ET

CUM SUMMIS HUJUS TEMPORIS

ARTlFICin. QUIBUS IN BELGICIS PRUVINCIIS

ET IN GERMANIA, GALLIA ET ITALIA

FAMILIARITER INNOTUIT, MERITO COMPARANDI

ANNO CID-ID XCIXXXVll XiiRis in

HAC LRBE PIE DEMORTUI ET IN HAC

ECCLESIA RELIGIÖSE SEPUI.TI.

MAGDALENA * MAESTISSIMA VIDUA

ET JUHANA KILIA UNICA SUPERSTITES

CUM LACHRYMIS F. F.

3. A Anvers on trouve inscrits, en cette qualité, Simon Ykens (iSyo); Jacques Hermans (iSyi); Gaspard Dooms (1574); Robert Huis (1584). ' Elle s'appelait Kempeneers.

yi LE LIVRE DES PEINTRES

d'Amsterdam', qui était gaucher, et débuta excellemment. Malheureu- sement, il mourut jeune d'une maladie de langueur, comme son frère aîné qui avait également bien débuté.

COMMENTAIRE

Gilles Coignet ou Congniet, dont on fixe approximativement la naissance entre les années i535 et 1540, était fils d'un orfèvre d'Anvers, nommé également Gilles.

On le trouve inscrit, en i553, comme élève d'un peintre peu connu, Lambert Wen- selyns, et il reçut, parait-il, les leçons d'Antoine de Palerme, plus marchand que peintre, et de qui peut-être Coignet apprit à trafiquer des œuvres de ses élèves.

Le séjour du jeune artiste en Italie peut avoir été de quatre ans au plus, son appren- tissage n'ayant sans doute pris fin qu'en iSSj, et son admission à la maîtrise étant de i56i. Nous avons relaté plus haut les particularités de l'existence du maitre recueillies dans les divers auteurs qui se sont occupés de lui d'une manière spéciale.

Les œuvres existantes de Gilles Coignet sont extrêmement rares. Le musée d'Anvers possède de lui, sous le n" 35 de son catalogue, un portrait en pied de Pierson de la Hues de la Housse ?), tambour du vieux Serment de l'arc, et, sous le n" 36, un Saint Georges combattant le Dragon. Ces deux a^uvres sont datées de i58i. Le portrait, figure de grandeur naturelle, est bien pr)sé et traité avec goût. La facture en est cepen- dant assez molle.

En dehors de ces deux peintures, nous ne connaissons que le musée de Gotha existe une œuvre originale du maître : une réduction de la Cène., gravée par J. Müller, et que Rathgeber envisage avec raison, sans doute, comme l'esquisse d'une page plus développée ayant servi à l'estampe qui est en contre-partie de la composition.

Peut-être, et nous ne citons ce tableau que pour la manière étrange dont y sont appliquées les lumières, toutes en relief, peut-être le Festin de Baltha:{^ar, au musée d'Arras m" 199), est-il une autre œuvre de Coignet. La composition est d'ailleurs très proche de celle du tableau de Douai, infiniment supérieur, attribué à François Franck le Vieux.

Le musée de Cassel possède de Coignet, sous le 86, une copie, datée de 1579, de la Vénus au miroir du Titien, tableau dont il existe de nombreuses répétitions.

Le musée de Bruxelles, sous le nom d'Adam van Noort, montre un tableau du Christ bénissant les enfants, attribué à Gilles Coignet, dans les précédentes éditions du cata- logue.

I. Nicolas Pietcrsen ust cite dans les comptes de la gilde de Saint-Luc de La Ha\e de iSiîS à iSôq, comme ayant adapté un nouveau pied au calice de la corporation. (Voyez .4 rc/nV/ d'Obreen, tome I\', pai^e 22; communication de M. A. Bredius.) Ne connaissant pas le prénom du tils, nous n'avons pu le distinguer d'entre le grand nombre de ses homonymes.

Un élève qui tit plus d'honneur à Gilles Coignet fut Corneille Cornelisz, de Harlem, dont on trouvera la monographie au chapitre xxxv du présent volume.

<ÎILLES COIGNET 73

L'œuvre nous paraît se rapprocher davantage du stvle de ce dernier que de celui du maître de Rubens. De plus, les fabriques du fond ofl'rent beaucoup d'analogie avec celles d'une estampe de Jean Wiericx, reproduisant un dessin de Coignet : les Vierges sages. (Alvin, n" 1400.)

Gilles Coignet a été gravé par les burins les plus habiles de son temps : Raphaël et Jean Sadeler, Philippe Galle, les Wiericx, Jean MuUer et Jacques Matham nous ont conservé des compositions dont les peintures ne sont mentionnées nulle part '. Il n'est donc pas tout à fait exact d'attribuer la rareté des œuvres du maître dans les Pays-Bas à leur transport à l'étranger.

I. Voyez RathL;cber, Annalcn der Siedcrländischcn Malerei, etc., page 38 1.

10

XVIII

GEORGES HOEFNAGHEL, D'ANVERS

PEINTRE ET POÈTE*

Je constate qu'il existe chez nous un usage meilleur que chez les autres peuples, et qui consiste, même de la part de parents fortunés, à faire apprendre à leurs enfants, encore jeunes, un art ou un métier, ce qui, en temps de guerre ou en cas d'expatriation, peut venir singu- lièrement à point. En effet, il est constant que les vicissitudes du sort atteignent beaucoup moins Tart que la fortune, et que le métier que Ton a appris dans sa jeunesse devient comme une ancre de salut dans les épreuves, une précieuse garantie contre les atteintes de la misère. Le sort permit au très intelligent Georges Hoefnaghel, d'Anvers, d'en faire Texpéricnce.

11 naquit l'an 1 545 '*, de parents riches*' qui, très fort contre son gré, le poussèrent vers le commerce, car ses penchants Tentrainaient vers la peinture et ne permettaient point que ce que le jeune homme faisait à la maison ou à Técole allât à rencontre de ce que dame nature attendait de lui. Si le maître lui ôtait des mains le papier, il amassait la poussière ou le sable du parquet et y traçait des images à Taide du doigt ou d'une baguette; chez lui, il montait au grenier pour pouvoir faire en secret des dessins à la craie.

I. Voir sur ctt artiste : Ed. Fc'tis, les Artistes belges à l'étranger, tome 1"'', page 84, Bruxelles, 1857; Biographie nationale, article de M. L. Alvin; Max Rooses, Geschichte der Malerschitle Antwer- pens, page 106, Munich, 1881 ; Ch. Kramm, de Levens en Werken der Hullandsche en Vlaamsche Kunstschilders, etc., page 702, Amsterdam, 1859. Outre ces notices étendues, consulter Nagler, Künstler-Lexikon.

■i. Jean Sadeler a gravé son portrait avec l'indication : yEtat. 4S, /5ry/. Hoefnaghel serait donc venu au monde en i543. Les registres de naissance de l'e'poque n'existent plus à Anvers.

3. Son père était Jacques Hoefnaghel, marchand de pierreries. Pinchart (Archives, tome H, page (ji) le cite comme ayant vendu à Marie de Hongrie un magnifique éventail en iS.^S; sa mère, Elisabeth Vezeler ou \'eselaers, était lille d'un orfèvre qui vendit de nombreux joyaux à François I"' de France. (De [,aborde, Comptes des bâtiments du roi.)

GEORGES HOEFNAGHEL

75

Un jour il lui arriva de dessiner sur une planche une de ses mains d'après l'autre ; ce que voyant, un envoyé du duc de Savoie, qui était

Georgifs Hofenaglivs Antverp:

QVI FICTVRAM DELICATIOREM GENIO Df^CE AMPLEXVS. EO PROMOFIT SVMMIS VT PRINCIP: PLACEAT ALBERTO ET GfILIELMO BoIARICIS .

Ferdinand Jfstriaco ipsi Imp RVDOLPEIO ÀFcrsT.

(Joann . Jade l? rus Arn i eus Amiro et -PôsQeritatt .

GEORGES HOEFNAGHEL. Gravé d'après nature par Jean Sadcler, eu 1591.

logé chez son père, intervint en sa faveur; le maître d'école en fit autant, de sorte qu'à dater d'alors Hoefnaghel fut autorisé à s'appli- quer plus ou moins au dessin.

70 LE LIVRE DES PEINTRES

On le mit aussi à rétude des lettres, pour lesquelles il avait du reste un penchant prononcé, et il devint un homme très instruit et bon poète.

Quand il se mit ensuite à voyager, il fit un très gros volume de tout ce qui le frappait : des scènes rustiques, des pressoirs, des tra- vaux hydrauliques, des scènes de moeurs : mariages, danses, fêtes, etc. Il dessina partout des villes et des châteaux d'après nature, des cos- tumes, comme on peut le voir dans un livre imprimé de vues de villes, dont les plus pittoresques sont signées de son nom : Hoefnaghel'.

A Calis Malis, en Espagne', un peintre flamand lui envoya toutes sortes de couleurs à l'aquarelle, renfermées dans une boîte, et il s'en servit pour faire une jolie vue de Calis, la première chose qu"il fit en couleur.

Lorsqu'il revint aux Pays-Bas, rapportant beaucoup de curiosités et de représentations d'animaux et de plantes exotiques, il reçut les conseils de Hans BoP.

Pendant son séjour à Anvers, il perdit tout ce qu'il avait gagné par son négoce, car il faisait avec son père le commerce de pierreries et il avait caché pour des milliers de florins dans un puits,

La femme du peintre'' et une servante n'ignoraient point le fait; par elles les soldats espagnols parvinrent à tout voler, pendant le pillage que l'on a coutume de désigner sous le nom de furie espa- g'nole ^

I. Georgii Bruin. Civitates orbis terrariim, in œs incisa: et excusœ, et descriptionc topographica, murali et politica illustratœ : toini VI. Collaborantibus Francisco Hohenbergio chalcographo et Georgia Hocfnagel. Colonice, ab anno 7 5/:; ad j0i8. (Voir au sujet des planches de cet ouvrage : E. Fétis, op. cit.)

Une Vue de Scville, miniature incomparable que possède la Bibliothèque royale de Belgique, est datée de iSyoet de iSyS, cette seconde date explique'e par un merveilleux encadrement d'attributs. Natura sola magistra, ajoute l'auteur. Après une pareille œuvre, les leçons de Hans Bol devaient être bien supertlues.

■j. Calis ou Caliz, non hjin d'Almeria.

3. Hans Bol était un miniaturiste accompli, comme le prouvent les peintures conservées à l'ancienne résidence de Munich. Voir sa biographie ci-dessus, chapitre xu.

4. Hoefnaghel avait épousé le 12 novembre 1371, dans l'église Sainte-Walburge d'.Vnvers, Suzanne van Onchetn (d'après une note manuscrite de M. le chevalier de Burbure que veut bien nous com- muniquer M. E. Alvin). Le nona de la femme est orthographié van Onssen, dans la généalogie des Hoefnaghel donnée par M. Théodore Jorissen dans le Xavorschcr, tome XXII, pages 2G0-2G9. 1872.

5. Le 'i novembre \?~h.

GEORGES HOEFNAGHEL 77

Ce fut après cela que Hoefnaghel se rendit à Venise, en compagnie du célèbre cosmographe Abraham Ortelius.

Ils arrivèrent à Augsbourg chez les Fugger', qui les accueillirent bien et leur conseillèrent de visiter le cabinet du duc de Bavière^, à Munich. Pourvus d'une lettre de recommandation des seigneurs Fuofcrer, ils se présentèrent chez le duc, qui leur fit tout voir et se montra dési- reux d'obtenir un échantillon du talent de Hoefnaghel. Celui-ci montra son portrait et celui de sa première femme, ainsi qu'une petite minia- ture sur vélin avec des animaux et des arbres.

Quand les voyageurs revinrent à leur auberge, ils y furent suivis de près par le majordome du duc, ou quelque autre personnage de la cour, chargé de s'informer du prix que Hoefnaghel voulait du petit paysage, puisqu'il n'entendait pas se séparer des portraits. Hoefnaghel, qui ne s'était jamais cru artiste, ni n'avait présumé rien savoir, fut très perplexe; mais Ortelius, l'encourageant, demanda pour lui cent couronnes d'or que le duc fit compter sans difficulté, offrant en outre à Hoefnaghel d'entrer à son service, ce que celui-ci promit de faire à son retour d'Italie. Le duc donna alors deux cents couronnes d'or pour défrayer le voyage de la femme du peintre", qui était restée aux Pays- Bas et que Hoefnaghel trouva à Munich à son retour.

Ainsi donc, Hoefnaghel obtint de son art mieux qu'il n'espérait, car il était parti à l'aventure, croyant trouver à s'employer à la factorerie, à Venise, comme courtier.

A Rome'*, il accompagna Ortelius chez le cardinal Farnèse, lequel se renseigna auprès d'Ortelius sur le compte de Hoefnaghel. On fit voir les deux portraits déjà nommés au cardinal, qui fit de vives ins- tances pour garder le peintre à son service, lui promettant jusqu'à mille couronnes par an, mais Hoefnaghel s'excusa, disant qu'il avait donné sa parole au duc de Bavière, ce qui contraria fort le cardinal,

1. Antoine et Raymond Fugger, qui fondèrent l'église Saint-Maurice à Munich et possédaient une célèbre galerie.

2. L'Électeur Albert V (i528-i Syy).

3. Il s'agit bien certainement ici de Suzanne Vezeler, qui donna au peintre sept enfants, cinq fils et deux filles, Georges, Jacques, Salomon, Albert, Guillaume, Elisabeth et Suzanne. ^Jorissen.)

4. Hoefnaghel et Ortelius étaient à Rome le ["février iSyS, comme le prouve l'inscription placée sur une vue de Tivoli insérée dans les Civitatcs de Bruin. (Fétis, loc. cit., page 108.)

78 l.E LIVRE DES PEINTRES

grand amateur d'art, et qui, précisément, se voyait privé du très excellent miniaturiste don Julio da Corvatia, que les voyageurs purent voir rendre sa noble âme à Dieu'.

Hoefnaghel, revenu de Rome et de Venise '^ entra au service du duc, qui lui fit une belle pension et lui donna annuellement un costume de velours et un beau manteau.

11 eut aussi de Ferdinand, duc d'Inspruck, deux cents florins (soit une pension de quatre cents florins de notre monnaie), pendant une durée de huit années, temps qu'il dut consacrer à enluminer un fort beau missel manuscrit,

Hoefnaghel, qui était aussi ingénieux et habile qu'il était instruit, trouva le moyen de représenter ici sur les marges, dans les initiales, ou partout il y avait place, toutes sortes d'emblèmes et de petites scènes se rapportant au texte, et lorsque le terme de huit ans qu'il avait exigé fut expiré, il livra son œuvre si extraordinairement parfaite, que Ton pouvait se demander si une vie entière eût pu suffire à faire tant de choses par la main d'un seul homme '^.

Le duc d'Inspruck paya ce travail deux mille couronnes d'or et une chaîne d'or de cent couronnes.

Hoefnaghel fit aussi pour l'empereur Rodolphe quatre volumes; le premier, de quadrupèdes; le deuxième, de reptiles; le troisième, de volatiles, et le quatrième, de poissons; il reçut, de ce chef, mille cou- ronnes d'or''.

1. Giulio Clovio, originaire de la Croatie, mort à Rome en 157S, âi;é de quatre-vingts ans. Vasari s'occupe longuement de cet artiste qui fut un des élèves de Jules Romain. On voit que van Mander était bien renseigné sur les pérégrinations de Hoefnaghel.

2. 11 paraît résulter d'une annotation découverte par M. Max Rooses dans les archives planti- niennes, à Anvers, que Hoefnaghel était dans sa ville natale en iSyi) et y cédait à Plantin un certain nombre d'exemplaires des deux premiers volumes des Civitates. (Voyez Rooses, Geschichte, etc., page 108.)

3. Ce manuscrit est aujourd'hui à la Bibliothèque impériale de Vienne. Waagen [Die vornehmsten Kimstdenkmdler in Wien, page 66) dit avec van Mander que si le peintre consacra à son œuvre huit années de travail, il est prodigieux que ce laps de temps ait pu, lui suffire à l'achever. De tait, le Bréviaire Grimani seul peut être comparé, au point de vue de la perfection matérielle, à l'œuvre de Hoefnaghel. Il résulte des deux dates que l'on rencontre sur les pages de ce recueil qu'il fut com- mencé en i.SiSi et achevé en 1.190. Pour quiconque a pu contempler cette merveille d'ingéniosité et de talent, elle est inoubliable.

4. Ceci concorde peu avec l'assertion de Nagler, que la suite en question ne fut jamais livrée à l'empereur et se trouvait entre les mains d'un antiquaire de Munich en i81io. Jacques Hoefnaghel a mis au jour à Francfort, en 092, une suite de quatre cahiers, chacun de douze feuilles, d'insectes, de

GEORGES HOEFNAGHEL

79

11 orna aussi de ses enluminures un ouvrage du meilleur calligraphe du monde entier, étant des exemples tirés des règnes de la nature, et qu'il illustra de la manière la plus intelligente. C'était extrêmement joli et récréatif à voir'.

De la sorte il entra au service de l'empereur, étant bien payé et jouissant d'un magnifique appointement annuel.

Je connais de lui peu d'œuvres dans notre pays, à l'exception d'un joli petit morceau que possède Jacques Razet, à Amsterdam, chose digne d'être conservée '.

Pour fuir le bruit de la cour, Hoefnaghel alla habiter Vienne et, toujours fort studieux, veillait fort avant dans la nuit et était d'ordi- naire levé dès quatre heures du matin, s'occupant de faire des vers, en quoi il était aussi très entendu. 11 était si bon latiniste, qu'ayant devant lui un livre latin, il le lisait en flamand comme s'il eût été écrit dans cette langue.

C'était un homme bienveillant et disert. 11 mourut en i6oo'', âgé de cinquante-cinq ans, laissant un fils, Jacques Hoefnaghel, excellent et habile peintre ^

Heurs, etc., tires des études de son père. Ce recueil porte y^our litra: Arcllet^'pa stiuiiaqiic patris Gcorfcii Hoefnagclii Jacobus F. gcnio duce ab ipso sculpta, etc. Ann. sal. XCII. Ac'.at. XVII. Fvancofurti ad Mœnum.

1. C'est peut-être le recueil du trésor impérial de Vienne i^randen-.ent loué par Waagen. [Loc. cit., page 410.) Nagler [Monogranimisten, tome II, 14^7) prétend, d'autre part, que cette suite appartenait à un particulier de Munich en iiS3o.

2. Kramm décrit une miniature qu'il possédait : un crâne avec deux roses, etc., et la devise : Contuere hoc quid sit genio tantumquc vacato, etc. M. Jorissen, à la suite de sa généalogie des Hoef- naghel, signale deux autres miniatures dans le niéme goût, oHértes en i5!S() et en i5()i) à Jean Rader- macher par leur auteur.

3. Cette date a été contestée mais cependant doit être maintenue. M. Edouard Fétis observe que le millésime 1617 se rencontre sur une planche des Civitatcs. 11 importe pourtant de remarquer qu'au moinj un des fils Hoefnaghel a pu fournir à l'éditeur des croquis de son père, et cela d'autant plus naturellement qu'il était lui-même peintre. Jacques toucha en cette qiuilité jusqu'à i(3i3 une pension de l'empereur. (Voyez Georg v. Karajan, Wien ^wischen den Jahren i6o5 und i6i3.) M. Alvin veut bien nous faire part d'un ensemble de documents relevés pour lui par M. le chevalier de Burbure dans les archives d'Anvers et qui tranchent définitivement la question. Le 9 septembre 1600, Georges Hoefnaghel avait cessé de vivre. Au surplus, le 24 juillet de l'année suivante, Daniel Hoefnaghel, frère du défunt, et Corneille Vrients, se présentent devant le magistrat d'Anvers en qualité d'exécuteurs testamentaires. La démonstration est ainsi complète.

4. Elève d'Abraham Lisart à Anvers en i5iS2. 11 était à la fois bon graveur et miniaturiste. M. Max Rooses cite de lui une miniature admirablement exécutée et ornée, d'après le Samson d'Albert Dürer. Cette œuvre curieuse, qui est au musée de Valence, en Espagne, porte les mots : Albertus Durer Norimbergensis faciebat post Virginis partum i5io. Coloribus sic illustrabat Jacobus Hovencglius. Antverp. 1600. Jacques se maria trois fois et eut douze enfants.

8o LE LIVRE DES PEINTRES

commentairp:

Nuus avons peu de chose à ajouter à ce qui précède pour compléter la biographie de Hoefna^hel, dont la famille paraît s'être éteinte loin d'Anvers. Jacques Hocfnaghel, le père du peintre, eut de son mariage avec Elisabeth Vezeler douze enfants, dont sept grandirent et se marièrent. Les fils étaient au nombre de trois. L'une des filles épousa Christian Huyghens, secrétaire du conseil d'Etat des Provinces-Unies, et le père de Constantin Huvghens. (Voir à ce sujet la généalogie des Hocfnaghel, de M. Jorissen, dans le Navorscher, tome XXII, page 260.)

D'après les précieux renseignements puisés par M. le chevalier de Burbure dans les archives d'Anvers et que M. L. Alvin a bien voulu nous communiquer, sans attendre la publication de sa notice de la BiograpJiie nationale, Georges Hocfnaghel et son frère Daniel s'établirent ensemble à Vienne. Leur mère était morte à La Hâve dès avant i bqb.

Les fils de Georges se marièrent en Autriche et demeuraient ù Prague en 1602. On a vu que Jacques fut au service de la Cour impériale, de i6o5 à 161 3. Il touchait de ce chef de 16 llorins 40 kreutzer par mois à 25 florins. (Voir Georg, v. Karajan, Wien,\iinschcn den Jahren, i6o5-i6i3.) Cl. J. Visscher, à Amsterdam, publia en 1640 un plan de Vienne à son burin. Nous ne connaissons pas la date de sa mort.

La rareté des ceuvres isolées de Georges Hoefnaghel s'explique par la nature même des travaux qu'on réclamait de lui. Ses recueils de miniatures et de dessins témoignent d'une grande activité. Les vues insérées dans le grand ouvrage de Georges Bruin ou Braun sont de la plus remarquable fidélité ; peu de livres sont plus agréables à par- courir.

Il semblerait que le merveilleux cabinet de miniatures de la vieille résidence de Munich dût nous montrer des œuvres de Hoefnaghel. Qui, en effet, ne songerait à lui, en considérant les délicates peintures de ce curieux salon? Il résulte, toutefois, des renseignements communiqués à M. Alvin par M. de Schauss, trésorier de la Maison royale, qu'aucune œuvre de Hoefnaghel n'existe aujourd'hui dans l'ancienne ville des Electeurs de Bavière. On ignore totalement ce qu'est devenu le recueil signalé par Nagler, et qui avait été fait pour l'empereur Rodolphe.

La ville de Rouen est entrée en possession, par l'acquisition de la bibliothèque de M. C. Leber, d'un livre extrêmement précieux de Hoefnaghel, un Traite de la patience, composé de vingt-cinq dessins au cravon, représentant les circonstances les plus remar- quables de la vie, la patience de l'homme peut être mise à l'épreuve '.

I. M. E. Jaimc, dans le Musée de la Caricature, ou Recueil des caricatures les plus rem.xrquables publiées en France depuis le XI siècle {lomc 1"% Paris, i838), reprcjduit trois des planches de ce recueil de'dic à .lean Raderinacher dont il a ete fait mention plus haut. Les planches représentent : le Cornard patient, le Mari patient, VEpouse patiente. Jean Radermacher, ne à Aix-la-Chapelle, le 14 mars i5.^S, habita .\nvers jusqu'à la prise de cette ville par les Espagnols ; il se rendit alors à Aix,

GEORGES HOEFNAGHEL 8i

Hocfnaghel parait avoir eu pour collaborateurs Jean van Achen et Gilles Sadeler, et nous pouvons citer comme résultant de leur association la planche des Trois Parques: Nicomaxia vita\ portant la signature Invent Ni : Hosfnaglii a Joanne von Ach fign- ratû. Sculpsit G. Sadeler.

Hoefnaghel veut dire clou à ferrer ; le peintre se servit plus d'une fois de ce rébus pour signer ses œuvres, l'accompagnant de la devise Dum extendar.

Nous n'acceptons cependant que sous toutes réserves le monogramme reproduit par le Dictionnaire de Nagler, comme devant représenter la signature de George et de Jacques Hoefnaghel, sur certaines estampes gravées en Italie.

Outre les voyages signalés par van Mander, Hoefnaghel parait avoir séjourné et travaillé en Angleterre. M. Fétis donne la liste des villes de ce pays qui figurent dans l'ouvrage de Bruin. Walpole parle aussi d'une vue de Bristol.

Il ne semble pas que l'on puisse admettre Hoefnaghel parmi les graveurs. Toutefois, il existe une Vue d'Anvers^ prise du côté de l'Escaut, avec de nombreux bâtiments sur la glace, estampe que son extrême tinesse perm.:ttrait d'assigner à l'artiste. L'unique épreuve que nous connaissions de cette planche est au musée Plantin, à Anvers. Elle a été décrite par M. Andresen à la suite de l'œuvre de Josse Amman '.

puis à Middelbourg il mourut en 1614. 11 était grand ami de Hoefnaghel, qui lui dédia en iSgqune miniature décrite dans une lettre reprise par M. T. Jorissen. Dans la dédicace nous lisons ces mots : Mutuum absentiœ solatium.

La lettre donnée par l'écrivain hollandais ajoute que Hoefnaghel et Radermacher furent, en iSjS, les plus énergiques défenseurs de l'historien Emmanuel van Meteren lorsqu'il tut arrêté à Anvers. {Navorscher, tome XXll, page 2(3().) 11 semble résulter de que, de meine que Radermacher, Hoef- naghel était, à l'époque dont il s'agit, un adhérent de la Réforme. .Sun père avait été, du reste, porté sur la liste des suspects.

I. A. Andresen, der Deutsche Peintre-Graveur, tome 1"'', page qçjij. Leipzig, 1804. 11 est à remar- quer que l'Escaut fut pris par la glace en 13114.

XIX

ARiNOLD MYTENS, DE BRUXELLES'

De même que la fermentation de certains liquides fait éclater le fut qui les contient, de même chez certains hommes une intelligence extraordinaire ne tarde pas à se faire jour. Il en fut ainsi de Thabile peintre Arnold Mytens qu'en Italie, il a surtout vécu. Ton nommait Renaldo, traduction clArnold.

Dès sa jeunesse, il fit preuve d'un grand désir d'arriver à la per- fection, non seulement en peignant et en dessinant, mais en moulant des parties de corps humains. On le vit aller, près de Bruxelles, décro- cher du gibet le cadavre d'un supplicié, ce qui donna même lieu à une aventure plaisante.

Ayant appelé à son aide un camarade qui lavait accompagné, à l'effet de soutenir le pendu jusqu'à ce que la corde fût tranchée, ce compagnon, sentant le corps glisser, prit peur et crut à une attaque de la part du supplicié. Il sauta de l'échelle et prit sa course vers la ville, Arnold le poursuivant.

Les paysans du marché, voyant cette course folle, cherchèrent à apaiser Arnold, se figurant qu'il en voulait mortellement au fuyard. Lorsque, finalement, celui-ci eut été rejoint, Arnold le tança d'impor- tance de sa pusillanimité et l'accabla de reproches pour sa tiédeur à l'étude, si bien qu'il finit par le ramener et, à deux, ils rapportèrent le cadavre à la ville dans un sac.

I. Il n'existe sur ce maitrc que des renseignements très vasques. Les auteurs italiens ne le mention- nent pas ou se bornent, comme Baldinucci, à reproduire van Mander. Un seul musée, celui de Cassel, lui attribue un tableau, mais le catalogue ajoute que c'est une (tuvre du xvii'' siècle. On admet l'année 1541 comme date de la naissance d'Arnold Mytens dit le Vieux. Kramm lui donne pour trère Daniel Mytens, le portraitiste de la cour d'.\ngleterre, mais c'est une pure hypothèse. On prétend, toujours sans preuve, que peintre A. ,1. Mytens, dont les musées d'.Vmsterdam et de La Ha_\c possèdent de beaux portraits, était Aart ou Arnold Mytens le Jeune, tils du nuiitre cité par ^an Mander. Il faut lire au sujet des Mytens la notice du catalogue du musée de La Ha^e, par le chevalier \'ictor tle SlLiers, page 81). 1874. Imnierzeel confond les Mytens et les Me)-ssens, ce qui nous paraît embrouiller les choses, comme à plaisir.

ARNOLD MYTENS

83

Le père, apprenant Taventure, gronda très fort son fils et lui ex]:osa la gravité du délit. Le jeune homme n eut d^autre excuse que son

a,ci"J

Arnoldu5Mytenu6,Bruxell

{-la:,retvt part cil fti'J tnoiitt^-rvcttA tTu/e/iitt.i J i- JruoUc- ItcL.(4^ , aue^crcunt ammoj .

Oiytaj Ita^Uain. m'^nut/nvic omau-e^^t uU . 7~cBcCja>iLCAt.i,/aii.J JuLa. Urr-a. ce Lut

ARNOLD MYTENS. D'après la sravure de H. Hondiiis.

désir d'étudier l'anatomie du corps humain. Le père se rendit alors chez le premier bourgmestre, qui était de ses amis, pour aplanir les choses.

84 LE LIVRE DES PEINTRES

Arnold fit de bonne heure le voyage d'Italie et travailla beaucoup chez certain Antoine Santvoort", qu'on appelait à Rome « Antoine le Vert », faisant de nombreuses copies sur cuivre de l'image de Sainte- Marie-Majeure; il se lia aussi avec Jean Speeckaert'.

S'étant ensuite rendu à Naples, il y travailla chez un autre Flamand du nom de Corneille Pyp ^ 11 se maria et peignit alors de nombreux tableaux d'autel, des sujets de fantaisie et des portraits, le tout à l'huile et avec beaucoup de talent.

Plusieurs années s'écoulèrent de la sorte ; il vit ses élèves devenir des maîtres et ses œuvres se répandre dans les églises du royaume et ailleurs.

Étant devenu veuf, Arnold confia ses quatre enfants à leur grand'- mère et vint revoir ses amis à Bruxelles et son père à La Haye''. A son retour à Naples, il épousa la veuve de son maître Corneille Pyp.

Ce fut vers cette époque qu'il peignit une Assomption de la Vierge entourée de nombreuses figures d'anges et des apôtres, le tout plus grand que nature; il se tira avec honneur de l'entreprise. Le tableau est dans une église voisine de Naples^.

11 peignit, pour Naples même, les Quatre Évangélistes, figures iso- lées*^.

Parmi ses tableaux d'autel, il y a à Saint-Louis, près du palais du vice-roi de Naples, un Martyre de sainte Catherine, la roue est en feu, et l'on voit un fragment de l'instrument du supplice venir frapper un des bourreaux.

L'habile peintre a extrêmement bien rendu la terreur du blessé qui s'enfuit en criant, et la stupeur des témoins de la scène, les uns à pied, les autres à cheval.

I. On ne sait absolument rien de ce peintre que la plupart des biographes confondent avec A. van Santvoort le graveur, oubliant que ce dernier travaillait à Bruxelles au milieu du xvii" siècle.

■1. Voir la biographie de cet artiste, tome I", page 270.

'i. Totalement inconnu dans l'histoire de l'art; nous ignorons s'il e'tait parent de Pierre P3'pe, beau-frère de van Mander, mort à Courtray en i58i. (Voyez tome 1^', page 8.)

4. On aura remarqué qu'Arnold était parti de Bruxelles.

5. Nous avons fait de vaines recherches pour savoir quelle église.

6. Le musée de Naples ne possède aucune œuvre d'Arnold Mytens.

ARNOLD MYTENS S5

Dans la même église Saint-Louis, on voit de lui un autre tableau, Notre-Dame de Bon -Secours frappant à coups de bâton le diable qu'elle foule aux pieds ; il y a aussi d'autres figures et des anges, le tout très bien traité'.

L'inconduite de la femme d'Arnold et des enfants de celle-ci donna lieu à une séparation, et le peintre s'établit alors avec ses enfants et ses élèves, travaillant avec ardeur et brossant plusieurs grandes toiles, entre autres V Adoration des Mages et la Circoncision, qui partirent pour Abruzzo. C'étaient d'excellentes peintures.

Plus tard, il alla lui-même s'établir avec ses enfants à Abruzzo et à Aquila, emportant une grande toile inachevée du Couronnement d'épines, un effet de nuit.

A Aquila, entre autres œuvres, il produisit une toile de dimensions extraordinaires, tapissant tout le fond d'une église. C'était un Cruci- fiement, composition de nombreuses figures, extrêmement bien agencée et peinte, quoique produite dans les conditions les plus défavorables avec l'emploi d'échelles, etc., une entreprise à faire reculer bien des artistes.

Revenu à Rome, il y termina le Couronnement d'épines cité plus haut et d'autres œuvres. 11 obtint alors la commande d'une grande peinture pour l'église neuve de Saint-Pierre et se promit de montrer ce que peut un artiste flamand.

Peu après avoir marié Tainée de ses filles, il mourut à Rome en 1602.

Le tableau du Couronnement d'épines dont il vient d'être question est encore à Amsterdam chez le peintre Bernard van Somer, le gendre de Mytens ^. (lest une page grandement peinte et essentiellement différente de la manière habituelle des Flamands.

1. Ces deux tableaux, que nous n'avons pu trouver à Naples, ne sont mentionne-s par aucun des écrivains qui s'occupent de la peinture en Italie. Nous n'avons même pu apprendre ce qu'e'tait l'e'glise Saint-Louis.

2. Il s'agit de Bernard van Sonier, admis comme élève chez Philippe Lisart, k Anvers, en i58S. Son frère, Paul van Somer (1576-1621), travailla beaucoup en Angleterre. Quant au tableau dont parle van Mander, il n'est signalé dans aucune collection hollandaise. Il importe d'ajouter qu'aucune des oeuvres inscrites sous le nom d'Arnold Mytens, dans le catalogue de Gérard Hoet, ne se rapporte à notre artiste. Sur les van Somer, voir ci-après, chapitre xliv.

Nous ne connaissons d'après Arnold .Mytens qu'une seule estampe : une Madone exécutée par Raphaël Sadeler.

8() LE LIVRE DES PEINTRES

Fin somme, Mytens fut un maître distingué, qui rendit les Italiens un peu plus réservés dans leurs propos en ce qui concerne Tinfériorité des Flamands dans la représentation de la figure. Il leur fournit de nombreuses occasions de se taire ou de parler de nous sur un ton moins dédaigneux.

XX

JOSSE VAN WINGHEN

EXCELLENT PEINTRE DE BRUXELLES

Et Jcrûmc van Winghcn, son tils.

Afin que Bruxelles, séjour des princes, eût de notre temps un double relief artistique, il y naquit, à côté de Thabile Arnold Mytens', Texcellent peintre Josse van Winghen.

Ce dernier vit le jour à Bruxelles en Tan de grâce 1544-',. et, s'étant appliqué à Tétude avec ardeur, partit pour Tltalie et résida quatre ans à Rome chez un cardinal. Revenu dans sa patrie, il se fixa à Bruxelles et y devint peintre du prince de Parme -^

11 fit, à Bruxelles, plusieurs belles œuvres, notamment un tableau d'autel pour Téglise Sainte-Gudule, d'autres disent pour Téglise des Frères Cellites'^ Je parle de la Cène, dont Tarchitecture, à ce cjue Ton dit, est de Paul De Vries^.

L'œuvre en c^uestion si tant est qu'il n'ait traité que deux fois le sujet est une page excellente, et ce que l'on peut voir de meilleur de son pinceau dans les Pays-Bas.

11 y a aussi de lui, à Bruxelles, chez un médecin, maître Jean Mytens, une très bonne chose, Sainsou et Dalila^' \ chez un autre particulier l'on trouve la Conversion de saint Paul.

I . Chapitre xix.

■1. Probahlcnicnt en 1542. Van Mander dit plus loin que van Winghen mourut, âge- de soixante et un ans, en lôoii.

3. Alexandre Farnèse. Baldinucci croit à tort que ce fut à Parme même.

4. Ce fut pour l'église Saint-Gérv le tableau ornait le maitre-autel : « I.a composition en est belle, le dessin correct et en tout d'iuie grande manière; le fond de bonne architecture est peint par De Vries; en général la couleur en est triste; il est un peu poussé au noir. » (J. B. Descamps, Voyage pittoresque de la Flandre et du Brabant, page5i. 1779.) Nous ignorons si l'estampe de (h'ispin de Passe (Francken, page i3? reprodiiit le tableau de l'église de Saint-Géry; Nagler l'attirme.

3. \'()ir sur Paul 13e \'ries le chapitre xxn.

t). Gravé par Rapliael Sadeler en i?.Si). Fort belle composition; r<i;uvre originale e.^t au musée de Düsseldorf.

8S LE LIVRE DES PEINTRES

Quand Josse s'expatria, laissant à sa place, auprès du duc de Parme, Octave van Veen', il se rendit avec sa famille, à Francfort, vers 1584-.

Dans cette dernière ville, il produisit également quelques belles œuvres, entre autres, une des meilleures : Allégorie sur l'oppression de la Belgique, représentée par une femme nue, enchaînée à un rocher, au-dessus duquel plane le Temps qui vient la délivrer et s'occupe de trancher ses liens. Aux pieds de la Belgique gît la Reli- o-ion avec la Bible, foulée aux pieds par la Tyrannie, figurée par un guerrier qui tient le glaive^.

11 a peint deux fois, d'une manière différente, le même sujet : Apelle peignant Canipaspe et amoureux de son modèle^. L'une de ces peintures est à Hanau, une ville nouvelle à quatre lieues de Francfort, chez un néo;ociant du nom de Daniel Forreau, irrand amateur d'art.

C'est chez lui également que se trouve la Belgique; l'autre Apelle appartient à l'empereur^.

On voit encore de van Winghen, chez un médecin de Francfort, grand ami des arts, un beau tableau à' Andromède. Il y a, dans le même endroit, divers beaux portraits qu'il peignit d'après nature ''.

A Middelbourg, chez Melchior Wijntgis, on voit de lui l'épisode de la Bible Phinée transperce les amants '' ; excellente peinture avec des personnages de grandeur naturelle.

1. Voir le chapitre xxxvii.

2. Ce dut être postérieurement à cette date, attendu que le 25 février i585 nous le trouvons parmi les citoyens que la ville de Bruxelles déle'gua auprès d'Alexandre F'arnèse pour traiter de la capitu- lation de la ville. (Henne et Wauters, Histoire de la ville de Bruxelles, tome 1"'', page 275.) Bien que les auteurs de la pre'cieuse Histoire de Bruxelles disent que la plupart des délégués étaient catholiques, van Winghen abandonnait certainement les Pay's-Bas pour des motifs religieux, es qui ressort, du reste, de sa composition allégorique sur l'oppression de sa patrie par l'Espagne. Dans une intéressante notice sur les Sadeler, insérée dans les Artistes belges à l'ctraiiger de M. Edouard Fétis tome 1*^', page 3'y, if^iSy), il est aussi question de van Winghen.

i. C'est sans doute le dessin de cette composition que possède le Cabinet des estampes de Berlin. (Rathgebei, Annales, n" 3241.)

4. Deux compositions, presque identiques, sont au Belvédère de Vienne, n°" 1^94 et i 3i)5 ; c'est dernier tableau qui appartint à l'empereur Rodolphe II. Le pre'mier fit partie de la collection du duc de Buckingham.

5. Belvédère, 1395.

h. Ee musée de Francfort possède de lui un beau portrait d'une dame de la famille Stalburg, signé : J. a Wing. (N" 117.)

7. Phinée, fils d'Eléazar, le fils d'.Varon, transperce de sa lance Zimri, fils de Salu, et Cozbi, la Madianite. (Moise, IV, 23.) Cette composition a été gravée par Jacques (iranthomme.

JOSSE VAN WINGHEN

89

11 y a, à Amsterdam, chez Corneille Vanclervoort, un grand tableau représentant la Justice protégeant l' Innocence, ou un sujet de ce genre'.

loDOCUi WlNGIU^ , BrUXELL PiCTOIL. <•'-«< ':*yr

VVtnûtu.j htc miU-tiini ■p-^Jt.j t-o^j^t c oryy-o'na /^tyii^-a. ' Ven.ce, irte-nvér^ , artus , o-mnva- ([O-n-j-nicua^. Çmus laudatïir^ ûUit cxvT^Ji-a 6>st^ B cùtcd niidu 9 ua. o/lcrvdit P-itriiZ ti-t/lix jata. fuit .

JOSSE VAN WINGHEN, D'iipix-s la gravure de S. Frisius.

Plusieurs de ses dessins ont été reproduits en belles estampes : un Banquet nocturne avec une mascarade-^ le Christ appelant à lui les

I. La Justice et la Paix sur le trône, environnées de figures allégoriques, gravure d'Egb^n Jansz., Théod. de Bry excud.

a. Gravé par J. Sadeler. Le tableau est au musée d'Amsterdam, n" 5o8.

90 LE LIVRE DES PEINTRES

petits enfants \ Saint Paul, tisserand"-^ quatre sujets das Ruses fémi- nines % un Crucifiement'', toutes choses qui prouvent sa facilité de composition et son talent comme peintre de figures.

Ses tableaux, fort remarquables, sont d'ailleurs en petit nombre, car il ne travaillait pas beaucoup et aimait à se divertir et, sans être un ivrogne, passait volontiers le temps en compagnie d'un pot de vin.

Il a laissé un fils, Jérémie, son élève, actuellement âgé d'environ dix-huit ans'', qui promet d'être bon coloriste et était, en dernier lieu, élève de François Badens, à Amsterdam ''.

Josse van Winghen est décédé à Francfort en i6o3, âgé de soixante et un ans^.

COMMENTAIRE

Le nombre des œuvres de Josse van Winghen et de son Hls est fort limité. Nous avons cité les peintures du Belvédère, à Vienne, et un portrait de l'Institut de Staixlel, à Francfort-sur-le-Mein. Le musée de Gotha possède, de son côté, un tableau de Loîli et ses filles qui a été gravé par Raphaël Sadeler (catalogue, n" 97; ; le musée de Pesth, une Adoration des Mages, rangée par le catalogue parmi les anonymes de l'école espa- gnole (salle XIV, 42), et le musée d'Amsterdam un Banquet. N" 5o8.

Comme tableaux perdus, nous citerons la Mort d'Ananie, vendue à Bruxelles pour io5 florins, en ijSS, et citée par Gérard Hoet. C'était une peinture en largeur, mesu- rant 5 pieds sur 3 pieds 4 pouces.

Un très grand nombre d'estampes ont été exécutées d'après les dessins de Josse van Winghen, par les plus célèbres graveurs de son temps: les Sadeler, Théodore de Brv, Crispin de Passe, etc. Ces nombreuses reproductions nous permettent de juger parfai- tement le style du maitre. Il se range parmi les maniéristes de l'école de Zucchero, ce qui ne l'empêche pas d'être un compositeur de très haut mérite.

1. Grande et belle estampe de Jean Sadeler, i3<~i!S.

u. Saint Paul che^ le faiseur de tentes, gravure de J. Sadeler, planche en largeur.

3. Suite composée de Dalila, Salomon idolâtre, Sardanapalc et YEnfant prodigue, dont il existe des gravures de R. et J. Sadeler.

4. Gravé par Crispin de Passe, i5i)(). F'rancken, n" lôo.

5. Il naquit, selon Gwinner [Kunst und Künstler in Frankfurt <, à Francfort en 1.^X7. (). Voyez chapitre xlii.

7. 11 doit y avoir, comme on l'a vu, une faute dans le texte, mais on ne peut admettre a\ec De Jongh, l'éditeur de la troisième édition de van Mander, qu'il faille lire iüo5, par l'excellente raison que van Mander avait alors cessé d'écrire, et l'on ne peut croire qu'il eût mentionné comme mort à l'âge de soixante et un ans un artiste au sujet duquel il a certainement été renseigné. De plus, puisque Jérémie van Winghen étudiait sous Badens, il n'est guère présumable que son père vécût encore.

JOSSE VAN WINGHEN yi

On di)nne pour clcve à Josse van Winghcn, Henri De (>lerck, de Bruxelles voir Neefs, Histoire de la peinture et de la sculpture à Matines, tome I'^', page 453 ,, un peintre généralement compté parmi les disciples de Martin De Vos.

Jérémie van Winghen naquit à Francfort en \b8j et, comme on Ta vu, devint l'élève de François Badens, natif d'Anvers, mais fixé à Amsterdam dés son enfance. ^Voir ci-après, chapitre xlii.1 Le jeune van Winghen s'en vint pourtant à Francfort, et V tit d'excellentes peintures. Ayant épousé une demoiselle de grande famille. Jeanne de Neufville, il vécut dans l'opulence et négligea son art jusqu'au jour la misère le contraignit de retourner à ses pinceaux. Il mourut en i658.

Gwinner ' décrit un portrait et un tableau de Jérémie van Winghen. Le tableau représentait un Etalag'e de marchand de comestibles, avec figure de grandeur naturelle, signé Jeremias van Wingj et daté de i6i3. M. Gwinner, qui était lui-même le pos- sesseur de cette (eavre, la céda à une personne de Hanau. Nous ignorons ce qu'elle est devenue.

I. Kii ist und Künstler i)i Fiw.ikfitrt am Main.

XXI

MARTIN DE VOS

FAMEUX PEINTRP: D ANVERS

Parmi ceux qui ont contribué au renom d'Anvers et des Pays-Bas dans la peinture, il importe de ne point omettre de mentionner le fameux et habile Martin De Vos, dAnvers, lequel, dès Tenfance, a cultivé Tart avec ardeur'.

11 visita l'Italie, Rome, Venise"^ et autres lieux, et entra dans la gilde dAnvers en 1 559''.

Son père, Pierre De Vos, natif de Leyde, fit partie de ce corps dès Tannée 1519. Pierre, le frère de Martin, était aussi un excellent peintre ^

Martin est l'auteur de beaucoup de délicieux tableaux; il était habile praticien et bon coloriste et fit également de très bons portraits d'après nature''.

Les nombreuses estampes que divers graveurs ont exécutées d'après ses dessins nous montrent surabondamment sa facilité de composition,

r. Il était en i 51u ou ib'i'i.

2. Le premier séjour du jeune artiste parait avoir été à \'enise il devint l'élève et le collabo- rateur du Tintoret, surtout pour le paysage, en mèr.ie temps que Paul Franchoys. A Rome, d'après Lanzi, il exécuta pour l'église de San Francesco a Ripa une Immaculée Conception « beaucoup trop surchargée de tigures » et les Quatre Saisons pour le Palais Ccdonna, « petits tableaux fort agréables ».

3. En i558. Il en fut le doyen en iSya.

4. M. vanden Branden (page 217) ne confirme pas cette assertion. Pierre De Vos était presque un artisan. Il fut le père de Guillaume De Vos le peintre, dont van Dyck nous a laissé le portrait gravé à l'eau-forte.

5. Le musée d'Anvers, k lui seul, possède une trentaine de tableaux de Martin De Vos, œuvres sages et froides, aussi dissemblables que possible de la manière du Tintoret. Les portraits du maître, beaucoup moins nombreux, sont des œuvres très distinguées. Les musées de Bruxelles, de Lille, de Nantes, nous montrent dans ce genre des créations de premier mérite. Dans un tableau du musée de La Haye (n° 225 c), le maître a introduit son propre portrait, celui de sa femme Jeanne Le Boucq, ceux de leurs enfants, ainsi que l'image du Tintoret, placé à droite et vêtu de rouge. Le catalogue assure que ces effigies sont celles de la famille van Panhuys. Le portrait de De Vos est aussi au musée des Offices, à Florence. (N" 440.)

MARTIN DE VOS

OJ

son adresse à grouper les figures, en un mot, son génie'. Ces planches sont en tel nombre qu'on peut dire que Martin De Vos égale, s'il ne

MARTIN DE VOS. Réduction de la gravure d'Kgidc Sadeler d'après Joseph Heinz.

surpasse en fécondité, l'autre Martin, je veux dire Martin Hecmskerck.

I. Peu d'artistes ont livré aux graveurs un nombre aussi considérable de djssins. Les estampes exécutées d'après ses compositions se chiffrent par centaines et paraissent avoir occupé à la fois tous

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LE LIVRE DES PEINTRES

Il était abondant, correct et précis dans son dessin. Au physique, c'était un homme de haute taille, imposant et robuste. Il est mort le 4 décembre i6o3, âgé de soixante-douze ans.

COMMENTAIRE

Martin de Vos est une figure assez importante de l'école d'Anvers. Il y recueillit la succession de Frans Floris et prit une part considérable à Tornementation des cditices du culte après le retour des Espagnols. Ce fut également à lui qu'échut la direction des ensembles décoratifs, lors de la joyeuse entrée du duc d'Alençon et de l'archiduc Ernest d'Autriche. Il s'acquitta de ces diverses missions avec la conscience qui est le côté saillant de sa personnalité artistique. Bien que ses œuvres ne soient pas très répandues hors des Pays-Bas, il eut à l'étranger même une grande réputation. Lomazzo^ parle de lui dans les termes les plus élogieux :

« Il gran Martin de Vos pittore anch' egli grandissimo. Il qualc ohre moite altre opère portale qua è per il mondo à diversi Principi ne mandato quattro al Catolico Filippo di Spagna, uno di Christo all' horto cô'i discepoli allumato d'ail' Angelo. r altro deir Angelo con Lotto, e le figlie che fuggono dalle arse città, il terzo di Santa Maria co'l tiglio, con San Giosetîo che passa sopra una nave per venire in porto, e r ultimo d' una Venere ignuda. sopra un letto che ride vedendosi comparir avanti un satiro con molti tesori a donaldi per acquistar la gratia di lei. E quivi è anco un Cupido che piange scorgendo il brutto desiderio di questo e la lascivia grande di quella, che per acquisitare tesori à ciascun si sottopone-. «

Martin De Vos rendit à l'art flamand le signalé service de lui conserver le chef- d'œuvre de Quentin Metsys, V Ensevelissement du Christ, peint pour les menuisiers d'Anvers, et que la corporation songeait, en i58i,à aliéner. L'intervention de notre peintre eut pour résultat de faire acquérir par la municipalité elle-même le grand trip- tyc^ue du Forgeron, qui fut déposé à l'hôtel de ville en quittant l'église de Notre-Dame •'.

Une des dernières œuvres de Martin fut le panneau central d'un grand triptvque que Ton voit aujourd'hui au musée d'Anvers in" 88:, Saint Luc peignant la Vierge, tableau que le peintre avait otïert à la corporation des artistes pour orner sa chapelle à la cathé- drale, et dans lequel il s'est représenté lui-même. L'œuvre est datée de 1602 et ne trahit chez son auteur aucun affaiblissement des facultés créatrices ''.

les ateliers d'Anvers. Goltzius, k ses débuts, a également livre quelques planches d'après Martin De Vos. Toutes ces œuvres témoignent d'une grande facilité mais d'un guùt médiocre.

I. Idea del Tcinpio della Pittiira, page 162. i3<io.

z. Ces tableaux ne sont pas au musée de Madrid. Le musée de Séville possède un Jiii^cm.'iit dernier daté de iSyo.

lî. Vanden Branden, pages 234 et suivantes. Max Rooses, Geschichte, etc., page ici.

4. Le volet de gauche est peint par Otto N'enius, le volet de droite et les revers sont l'ccuvre de Martin Pepyn.

MARTIN DK VOS ^3

Un des fils de Martin De Vos, nommé également Martin, fut reçu en 1607 franc- maitre de la gilde de Saint-Luc; il ne s'est point fait connaître comme peintre. D'autre part, Wenceslas Gocbergcr (i56i ?-i6351 est l'unique élève formé par De Vos, dans sa longue carrière, dont le nom ait survécu.

L'école d'Anvers, il est vrai, était à l'aurore de la période rubénienne.

VIES

FAMEUX PEINTRES ENCORE VIVANTS

XXII

. JEAN FREDEMAN' DE VRIES

PEINTRE DE LEEUWARDEN

Ayant accompli la tâche de retracer la carrière des ëminents et célèbres peintres tlaniands dont la Parque a tranché les jours et dont j'ai essayé de lui ravir les noms pour en décorer le temple de Mémoire, je veux maintenant consacrer mes efforts à compléter l'œuvre en parlant des peintres vivants. J'ai cité déjà quelques élèves ou descendants des illustres défunts; je n'y reviens plus, ne possédant à leur sujet que peu de données.

Je dois m'attendre à voir cette nouvelle entreprise en butte à des critiques inconsidérées, quoique je fasse de mon mieux pour les évi- ter, en prenant pour seuls guides la vérité et la modération dans les avis que je porte sur les hommes et leurs œuvres.

Et si, au jugement d'aucuns, il m'arrive de verser dans l'exagéra- tion, qu'on veuille bien ne l'attribuer qu'à mon incompétence.

J'espère, d'autre part, que nul ne viendra se prévaloir des pauvres grincements de ma plume enthousiaste, pour se faire gloire de ce qui ne lui a été que confié pour un temps, à l'instar de ce page qui,

I. Plus ordinairement Vredeman, plus fréquemment aussi Hans que Jean, point k considérer, le monogramme du maitre se composant des lettres H. V. R.

1 3

98 LE LIVRE DES PEINTRES

monté sur le cheval de son maître, fait le beau et n'en devra pas moins tout à l'heure céder la monture à son seigneur.

Celui qui a de son savoir une moindre opinion, quoi qu'on dise à lui-même ou de lui, sera pareil au Corrège ou à André del Sarto et d'autres encore, auxquels il n'était point possible de faire croire qu'ils fussent des maîtres.

Les présomptueux feront toujours paraître les fumées de leur outre- cuidance, qu'on en souffle ou non le foyer. Il est digne de remarque, en eflfet, que les meilleurs maîtres, ceux dont l'intelligence semblerait devoir surtout se manifester, sont parfois ceux dont l'excessive prospé- rité enfle à ce point les voiles que leur boussole dévie et qu'ils s'égarent comme le vieux Zeuxis que l'on voyait aux jeux Olympiques se pavaner dans un manteau son nom était écrit en lettres d'or, ou comme Parrhasius, dont Athénée nous apprend, dans son XIP livre, qu'il se montrait vêtu d'une robe de pourpre, couronné d'or, et signait ses œuvres à peu près de la sorte :

Ceci est le travail d'un homme qui vit dans l'opulence

Et honore la vertu : Parrhasius.

Sa patrie est la célèbre Ephèse ; Evenor est son père;

Il est Grec, et le prince des peintic».

Etrange contradiction ! honorer et aimer la vertu, et vivre dans l'opulence ! Et pourtant il se vantait d'avoir fait des choses surhumaines, comme d'avoir représenté, à Lindus, Hercule tel qu'il lui était apparu en songe.

Entre les philosophes, il suivait Aristippe, l'apôtre de toutes les voluptés, et n'était point triste dans ses œuvres, mais comme le dit Théophraste, dans son traité du Bonheur, peignait en chantant.

11 prisait très haut ses créations, était ambitieux à l'excès, et van- tait son savoir en ces termes :

Je dis que la limite de l'art est ici atteinte;

Mais l'invincible encore me retient;

Ne mieux pouvoir est mon supplice.

Malheur de l'homme trompé dans son espoir!

J'ai parlé de sa supériorité artistique; voici qui démontre son faste.

JEAN FREDEMAN DE VRIES

<J9

De son temps on portait des chaussures de bandelettes de cuir entre- lacées; celles de Parrhasius étaient d'or.

JEAN V REDE M AN DE VRIES E. Gravé en i'5o4 par H. Hondius.

11 me paraît que les paroles ni les écrits n'eussent pu faire qu'un tel homme conçût de soi-même une opinion peu exaltée, alors qu'il se vantait d'avoir surpassé l'éminent Zeuxis.

,„0 LE LIVRE DES PEINTRES

Hélas ! ce ne sont point seulement des Parrhasius, qui vont partout se vantant, chose plus facile à ridiculiser qu'à corriger.

Donc je poursuis allègrement mon travail, en commençant par le plus âgé des célèbres peintres que je sais encore en vie et qui, comme tant d'autres, s'appliqua dans sa jeunesse au dessin, sans savoir à quoi la nature le destinait, ni quelle voie devait le mener à la perfection.

Il en fut ainsi de .Jean De Vries, qui naquit à Leeuwarden, en Frise, en 1527. Son père était un connétable' ou canonnier allemand, qui servait sous Georges Schenck'-.

Mis en apprentissage à Leeuwarden, chez un peintre d'Amsterdam, Reyer Gerritsen^, De Vries se destinait à la peinture sur verre. Ayant passé cinq ans chez ce peintre verrier, il s'en alla à Campen, chez le peintre de la municipalité, mauvais sujet, avec lequel il ne put s'entendre et qu'il abandonna après deux ans, pour se fendre à Malines, en Bra- bant, il fut fréquemment malade, et s'appliqua surtout aux procédés de la détrempe.

A Malines et à Anvers, il prit part à la décoration des arcs de triomphe érigés en i54g pour l'entrée de l'empereur Charles et de son fils Philippe''. Ayant ainsi gagné quelque argent, il s'en retourna en Frise, à Kollum, il peignit à l'huile un tableau •\

11 se trouvait un ébéniste qui possédait les livres de Serlio ou de Vitruve, traduits par Pierre Koeck; De Vries passa ses jours et ses nuits à les transcrire, les grands comme le petit -'.

I. Le constable, condestable, occupait dans l'artillerie un j^rade subalterne et était, semble-t-il, charge' de pointer les pièces. (Weiland, Ncderduitsch lettcrkiindig Woordenboek. Anvers, 1843.) Dans le Kriegsbuch de Fronsperger nous voyons pourtant le condestable tigaré comme un officier supérieur.

•2. Gouverneur de la Frise.

3. Reijer Gerbrants, inscrit comme bourgeois de Leeuwarden en 1544. (EekhotV, ds Stcdclijke Kunstver:[ameUng van Leeuwarden, page 281. 1875.)

4. D.ms l'édition du Livre des peintres de i()i(S, cette date de i540 a été remplacée par celle de i3fir). La première version est seule correcte, attendu que la ville d'Anvers donna des têtes splen- dides en i549, *étes dont Pierre Coeck dirigea la partie décorative, et pour lesquelles on eut recours au pinceau d'un nombre considérable d'artistes. Le souvenir de ces t'êtes a été consigné dans un livre de Corneille Graphaeus, le greffier de la ville, publié à Anvers en 154Q même, sous le titre le Triomphe d'Anvers. Il est bonde rappeler, au surplus, qu'en iSôo Charles-Quint avait cessé de vivre, et que Philippe 11 était en Espagne.

3. Ce tableau ne paraît pas être resté dans la ville frisonne.

(). L'auteur entend par les « grands » livres de Pierre Coeck, sa traduction des livres d'architecture

JEAN FREDEMAN DE VRIES loi

Il retourna alors à Malines', chez un peintre du nom de Claude Dorici, lequel lui donna à faire diverses choses entraient des archi- tectures-. Il termina aussi une perspective que certain Corneille van Vianen avait laissée inachevée en mourant"'.

C'était un homme assez entendu mais qui procédait empiriquement; De Vries, Tayant constaté, s'appliqua avec tant d'ardeur à Tétude de la perspective qu'il en vint à pratiquer cette branche d'une manière infi- niment plus facile et plus pratique.

Etant allé à Anvers'', il y fit dans la maison de Guillaume Key^ un trompe-l'œil simulant un portique de bois, et pour Gilles Hofman, vis-à-vis d'une porte, une grande perspective avec une échappée de vue sur une cour. Quelques seigneurs allemands, et aussi le prince d'Orange^', y furent pris, croyant que c'était une construction véritable et une cour réelle.

Il dessina pour Jérôme Cock plusieurs compositions architectin-ales : une suite de quatorze pièces, perspectives, temples, cours, palais et salles^. Une seconde suite de vingt-six pièces, des palais vus d'en haut, extérieurement et intérieurement^. Une troisième suite, ovales et

de Serlio et par le « petit » livre l'opuscule intitule' : Die invcntie der Colommen met haren corone- mcnten ende maten ut Vitruvio cndj andere diversche aiictoren, etc., Antwerpen ter begheerten van Goede Vrienden, fcbr. 1339.

1. Nous l'y trouvons, effectivement, en i5<")i, époque à laquelle il concourt à la décoration de Vommegang [zoTth^o]. (Neet's, Histoire de la peinture et de la sculpture à Malines, tome l'"', pa;;e 1Ô7.)

2. Dorizi est admis à la gilde de Saint-Luc de Malines en 1 536, comme bourgeois de la ville. Il avait vu le jour en iSiy et organisa, en i55q, dans sa ville natale (?) une loterie d'objets d'art. (Voyez Neefs, Histoire de Ix peinture, etc., tome I"'', pages 3i8-32i. Malines, 1876.) Dorizi avait cessé de vivre en février i565. Il laissait un fils nommé Claude.

3. Ce Corneille n'a laissé aucun nom parmi le.5 artistes. Kramm le suppose allié à la nombreuse famille des van Vianen d'Utrecht.

4. Son départ de Malines, pour aller se fixer à Anvers, eut lieu en 1 5') 1-1 504. Toutefois, dés l'année i5,t5 avait paru à Anvers, chez Gérard De Jode, un recueil d'ornements de \'redeman De Vriese.

5. Guillaume Key le peintre. Voyez ci-dessus, tome 1"'', chapitre xxxix.

6. Guillaume le Taciturne. Le prince d'Orange quitta Anvers au mois d'avril 1567 et Guillaume Key mourut en juin i568.

7. Memorabilium, Xovi Tcstamenti, in templo gestorum, etc., 14 pièces, titre compris.

8. Scenographiœ sive pcrspectivœ ut ^Kdificia, hoc modo ad opticam excitata, Pictorum vulgiis vocjt pulcherrimœ viginti selectissimarum fabricarum a Joanne Vredemanno Frisio excogitata' et designatœ : et a Hieronymo Cock œiitœ, etc., au Quatrj Ven^- avec privilège du Roy pour six ans, i5l)0. (Réédité en lijoi par Théodore Galle sous le titre l'aria' architectural formce.) La première édition est dédiée au cardinal Granvelle par Cock. L'encadrement de la dédicace est conservé à la seconde édition.

,02 LE LIVRE DES PEINTRES

perspectives avec le point de vue au centre, à Tusage des incrusteurs ' ; un quatrième ouvrage d'environ vingt-quatre planches de tombeaux^.

Pour Gérard De Jode, il fit un livre de fontaines^ et un livre d'ar- chitecture d'après les cinq ordres, chaque ordre se représentant cinq fois''.

Pour Philippe Galle, il fit des compositions de cours intérieures, vestibules, tonnelles de verdure et dédales •'. Pour le même encore^ à l'usage des ébénistes, toutes sortes de modèles de menuiserie, portaux, tables, escabeaux, buftets, etc., en perspective''.

A Pierre Balten', il donna un recueil intitulé : Thcatriini de vita Iniinaua, selon les cinq ordres, du composite au toscan, qui est la Vieillesse et jusqu'à la Melancolia, la Mort figurée dans une ruine. En môme temps étaient représentés, en six planches, les âges de la vie humaine^.

Il a fait encore des entrelacs, des compartiments, des grotesques et des ornements", le tout formant bien un ensemble de vingt-six livres.

En iSyo, lorsque la fille de l'empereur'", se rendant en Espagne, fit

I. Cette suite remarquable de 20 planches n'a d'autre titre, k la première édition, qu'une dédicace de Jérôme Cock à Pierre-Ernest de Mansfeldt. La réimpression de Théodore Galle est de 1601 et porte pour titre Varice architccturœ forma'. Elle ne doit pas être confondue avec la suite piécédente.

■1. PiCiOres, statiiaril, arcliitecti latomi et quiciinque principiim magnificoriimq. viroriim mcmoricc œtcriicc, inscrvitis, etc., i5'j^-!. 28 planches in-4", titre compris.

3. Artis pcrspectiva' pliiriiim i^enertim... mullip'enis fontibus, etc. Excndcbat Antverpiœ Gerardus De Jude, i5Go. 3o planches in-folio oblong.

4. Architeciiira oder Bauung der Antiquen, etc., Antw. Gerardus de Jode, 1377. sTraduit en fran- çais en i3i)7 parThéodore Kenip.) Titre et 21 planches in-folio. iNon cité par Guilniard.)

3. Hortorwn riridariumq. elegantes, etc. Excud. fliilippus Gallœus Antv. i3S3, titre et 20 planches plus (S in-folio oblong. Jean Galle reprit cette suite et porta le nombre de planches à i^a en ajoutant six planches très intéressantes de P. vander Borcht.

("i. Différents pourtraicts de menuiserie... portaux, bancs, escabelles, tables, etc. Titre et iti planches en hauteur, s. d.

7. Voyez sur P. Balten, chapitre iv.

<S. Thcatrum vita' huntana', etc. Antv., 1577.

<j. Deux suites ; Multarum variarumq. protaciionum compartimenta vulgus pictorimi vocat, Gerardus Juda'ns excudebat Antv. 1™ suite, i535, 12 planches. 2" suite, i357, i? planches (titre compris). Une très belle suite de grotesques : Grottesco in diversche maniercn, i3 planches. Des caryatides : vulgus tcrmas vocat, titre et \f) planches. Ces deux suites publiées chez Gérard De Jode. Deux suites des Ordres publiées chez Cock en i5'')3 (22 pièces) et 1578, 3o pièces, etc.

10. 11 s'agit de la jeune Anne d'.\utriche, lille de Maximilien II, fiancée de Philippe II. Elle arriva à Anvers le 20 août 1370. Bien qu'il y eût en ce moment à Anvers de terribles exécutions ordonnées par le duc d'Albe, on oUrit des fêtes magnifiques à l'archiduchesse et un cadeau de noces de deux cent mille florins.

JEAN FREDEMAN DE VRIES io3

son entrée à Anvers, les Allemands commandèrent à De Vries un arc de triomphe qui devait être achevé en cinq jours, ce qui fut réalisé. De ce chef, la nation paya soixante rixdales.

A la proclamation du pardon du duc d'Albe', De Vries partit sans retard avec sa famille chercher un refuge à Aix-la-Chapelle, il séjourna plus de deux ans et, de là, se rendit à Liège, il resta plus d'un an et demi.

Comme on parlait d'une paix conclue par le comte de Schwartzen- berg, il s'en retourna à Anvers' et obtint du trésorier Arnold Mol- ckeman'^, à Bruxelles, la commande d'une peinture représentant un pavillon d'été en perspective et y introduisit, entre autres, une porte ouverte, dans l'embrasure de laquelle Pierre Breughel, trouvant par hasard l'attirail du peintre, avait représenté un paysan, la chemise non immaculée, fort avant dans les bonnes grâces d'une paysanne, groupe qui fit joliment rire et plut considérablement au maître de la maison, qui ne voulut, à aucun prix, le laisser eflfacer.

Sur ces entrefaites, grâce à M. de Bourse, les Espagnols furent chassés du château d'Anvers qui tomba aux mains des bourgeoise De Vries entra alors au service de la ville avec la direction générale de tous les travaux de fortification^, et il garda son poste jusqu'au siège du prince de Parme et à la reddition en i586^.

I. 20 avril i.Syo. C'était le ^i Pardo)i gcncral » du roi Philippe II; en étaient excepte's tons ceux que l'on soupçonnait d'hérésie ou qui pouvaient être accusés de connivence avec les hérétiques. On se rappelle que Vredeman De Vries partit avec les Valckenborgh. Voyez ci-dessus, chapitre xi.

■1. En iSyS, l'empereur eut recours à l'entremise de Günther, comte de Schwarzenherg, beau-frère du prince d'Orange, pour entamer avec celui-ci des négociations de paix entre l'Espagne et les Pays-Bas.

3. Arnold Moickeman, conseiller et trésorier des guerres, par lettres-patentes du 17 mars i55i (i55'2 n. st.).

4. En 1577, au mois d'août. Ce mouvement populaire avait pour chefs: Liedekerke, Rouck et Bourse. Martin De Vos a retracé les principaux épisodes des journées d'août 1577 en une suite de médaillons dont la gravure est quelquefois attribuée à l'un des Wiericx. Voyez Alvin, Catalogue raisonné de l'œuvre des trois frères "Wiericx, n°' i45()-i4<3ô. Bruxelles, 1806. William Stirling Maxwell, Antwerp delivered in M.D.LXXVII. Edimbourg, 1878.

?. Ce fut en qualité de peintre de la ville qu'il exécuta en i58o, la décoration des salles de la citadelle résidait le prince d'Orange; en ibSa, il fut chargé des arcs de triomphe, etc., érigés à l'occasion de l'entrée de François d'Alençon. La même année, il toucha de la ville (lo livres pour sa part de travail dans la régularisation du cadre (d'abord cintré) de V Ensevelissement du Christ de Quentin Metsys, acquis par la ville. (Vanden Branden, Geschiedenis, page 62.) On trouve dans l'Archi- tectiira publiée par Gérard De Jode en 1677 plusieurs planches de fortification de Vredeman De Vries.

b. Le 17 août i585. Au mois de novembre de la même année De Vries travaillait encore avec

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Muni de lettres de recommandation, il se rendit alors, en passant par Francfort, chez le duc de Brunswick et y resta jusqu'en i58g, époque du décès du duc Jules. De Vries partit alors du château de Wolfenbuttel et se rendit à Brunswick, il produisit un tableau pour une décoration de funérailles.

En i5gi, il alla à Hambourg, y peignant, entre autres, dans une chapelle de l'église Saint-Pierre, pour la sépulture d'un joaillier du nom de Jacob Moor, une grande perspective du Christ triomphant du démon, de la mort et du péché K Dans le bas, une porte entrouverte, au sujet de laquelle se sont engagés de nombreux paris, car il semble qu'on y voie les marches d'un escalier. On cite un vayvode, ou duc polonais, grand maître de la cour du roi, qui offrit de parier mille florins que c'était une porte véritable. D'autres pariaient des verres de bière, un tonneau de beurre, etc.; les perdants souhaitant que le peintre eût les mains embrenées.

Dans cette même chapelle, et sur cette même toile, il avait repré- senté, sous une corniche saillante et supportée par deux termes que l'on eût cru de bois, une lampe suspendue