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LE PETIT
MAGASIN
DES
DAMES.
Les lettres et paquets relatifs à ce Recueil doivent être adresses francs de poi't à M, Fayolle, rue St. -Honoré, n". 533.
Se trouve Delattnay, palais du Tribunal,
1 galeries de bois , n". 243
Chez^ ^^^^^^^5 rue St.-Honoré, barrière des Sergens ; Delakce , rue des Mathurins > hôtel Cluny.
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LE PETIT
MAGASIN
DES
DAMES.
Il en est de l'esprit des Hommes, par rapport à celui des fen.rnes, comme du rouge àl'égaid du rose. Saii\t-Foix.
AVEC UN CALENDRIER.
SIXIÈME ANNÉE.
PARIS,
f Delainay , pfilais du Tribnnaf • ?z V Det.ray , me Si. -Honoré ;
(^ Delance, me des Walljiirins S. J.
DE L'iaimiMERIE DE DELANCE.
1808.
LE P E TIT
MAGASIN
DES
DAMES.
MELANGES.
SUR Madame PtOLAND.
iViADAME RoLAKD Ti'avoit jamais pensé à devenir auteur, et c'dst peut-être une des raisons qui font qu'elle se trouve dans la classe des meilleurs. La sécurité qui résulle d'une telle disposition avoit laissé à son es- prit toute sa liberté et sa grâce naturelle. Fille d'un artiste, les premières impressions qu'çjle reçut furent celles des beaux-arts , dont l'effet naturel, fondé sur des rapports exacts et justes, donne au moins de la déli- catesse et de la rectitude aux sens. Mais leur
2 MELANGES.
influence s'étend bien plus loin dans une àme capable de tiaiispovl€r *t de Uer les idées d'ordre puisées dans les objets sensibles , à celles de l'ordre moral, où réside le type de toute vertu, eltl'où découlent les règles éler- nelles du juste et de taut^e qui est bien. Il n'est point d'idée à la hauteur de laquelle l'esprit de madatiïe "Roland ne ^ixi s'élever ; elle l'avoit fortifié par la 'lecture la plus va- riée qui puisse orner une mémoire heureuse. Elle avoit lu les ouvrages de tous ]ts écri- vains modernes les plus distingués , philo- sophes, orateurs, historiens, politiques, lit- térateurs, physicien* -, les sciences exactes mêmes ne lui étoienl pas toul-à-lkit étran- gères. Après avoir médité profondément avec Montesquieu ovi Coudillac , elle se délassoit en lisant un roman, ou en de&sinant une fleur. C'est ce qu'on voit par sa vie , quelle écrivit dans lu prison , rpour détourner set regards <lu désordre qui rçguoil autour d'elle, et les porter sur le passé qui lui rappeloit des objets plus doux ; sans que son affreuse situa- lion fit un moment chanceler sa mémoire oa
MELANGES. 5
vembrnnit le coloris des scènes enjouées ou tonclianles qu'elle retraçoif.
Ou sent qu'une instruction avissi étendue devoit nécessairement rendre très- riche et très-varié le style d'une femme que la natvive avoit douée d'un gé^ie rare. Mais ce qui sein- blc avoir imprimé uu caractère parlictilier à sa maniète de penser et d'envisager les choses de la nature et de la société, ainsi qu'à sa manière d'écrii-e , c'est la lecture des Anciens, dont on trouve des traces dans ses divers écrits. Elle dit elle-même qu'à l'âge de huit ans elle faisoit ses délices de Plu- tarqne. Dans les morceaux de philosophie qui forment une grande partie du Iroisièmç volume de ses (Euvi-e$, qu'elle avoit écrits sans dessein et seulement pour satisfaire le besoin d'une âme active, on en trouve un, qui est un extrait piquant des livres de Xé- nophon sur les choses mémorables de Socra.te. C'est dans ces sources pures que madame Ro- land avoit puisé ce goût du vrai, du simple et du naturel, qui produit de grands effets sans eftorts et sans élalag<; ; ckr les Anciens
4 MÉLANGES.
éloient ennemis de tout ce qui a un air forcé. Les principes de leur philosophie même, qui s'accordoient très-bien avec ceux du goût , réprouvoient tout élat violent, capable de déceler une âme peu maîtresse d'elle-même: ils condamnoient les mouvemens désordon- nés de l'esprit comme ceux du corps; el ma- dame Roland semble avoir senti que l'exal- tation seroit encore moins convenable dans les écrits d'une femme.
Elle a voit, encore mieux conformé sa con- duite privée à ces principes. Malgré le sen- timent de sa STipériorité , qu'elle ne déguise point , elle croyoil , d'après les Anciens , que la subordination etT obscurité sont le partage des femmes , el qtie leur sexe doit craindre le bruit, comme une fleur délicate le soufTe impétueux des vents. Sa modestie, sa ré- serve, la sévérité de Sv^s mœurs, qui éloient le fruit d'un instinct perfectionné par l'étude et la réflexion, la retenoient constamment dans le sein de sa famille, occupée d'nn époux q\ii connoissoil ses talens comme ses vertus, et qui, comme on sait, employa
MELA N G E S. 5
quelquefois les premiers tlans les occasions d'éclat qui sofTrireat à lui pendant qu'il étoit miuislre. Elle y étoit surtout occupée de sa fille, qu'elle formoil pour la vertu et pour le bonheur, et qui eût fait le sien, principalement , si elle eût pu voir son union avec le fils de son ami, et si le sort ne lui eût pas euvié et ravi cette douce jouis- sance.
C'est dans la l'efraite où elle avoit toujours vécu , qu'elle s'étoit pénétrée des grandes idées de liberté, de mœurs, d'éducalion , d'organisation sociale, que fait naître l'his- toire de3 anciennes Républiques. Son âme s'étoit élevée au niveau des objets qvi'elle avoit contemplés ; elle y vivoit comme dans une région svipérieure à celle de ses contem- porains. La révolu tioji f^'apçaise , à laquelle son esprit se trouva tout préparé, lui parut devoir les en rappi-ocher. L^e/ithousiaçme qu'inspire et l'amour de sps semblables et le senlimeut dube^u, lui fit croire que les mêmes moyens devant produire les mêmes eifcts, elle reproduiroit parmi nous, de ces
1.
6 MÉLANGES.
gi'ancts modèles qu'on admire chez les An- ciens , (le ces hommes qui faisoient de si grandes choses avec tant de simpllcilc. Mais madame Roland ne croyoil pas sans doute que la Fiance en diit ofiVir sitôt un à l'his- toire moderne.
Elle s'étoit iellement approprié les maxi- mes de la philosophie stoïque, qui donnent" un si grand ressort à lame, que, quoique très-sensible et très-susceptible des aiîections les plus profondes, elle éfoit parvenue k sou- mettre tous les mouvemens de son coeur à sa raison. Elle avoil acqiùs une telle indé- pendance des hommes et de la fortune , qu'aucun événement ne pouvoil l'ébranler , pourvu qu'elle fût satisfaite de sa conscience. C'est ce qui fit qu'elle se trouva telle à la barre de la Convention , dont elle arracha Tfes applaudissemens , -à la prison et sur Té- chafaud, qu'elle éloit dans son cabinet lors- qu'elle médiloit ou ccrivoit. Tont pouvoit changer autour d'elle, son Ame resloit tou- jours la même.
Feu le Docteur Roussel.
MÉLANGES. . L A R O S E.
I D r L L E.
L) u sein de ta douce verdure, Biillaule Rose, tu renais! Tu reviens orner les bosquets j Tu reviens parer la nature.
Salut, ô fille du Printemps! De tous les yeux charme suprême! O foi, le gracieux emblème De mille objets doux el charmans ! Ton coloris que rien n'efface, A mes regards , c'est la fraîcheur : Je crois voir reposer la grâce Sur ton feuillage et sur la lleiir. Boulons, entr'ouvrez vos calices Sous les berceaux silencieux! Que je respire les prémices De vos parfums délicieux ! Que dis-je? fermez-vous encore? Au souffle indiscret des Zéphyrs; Prolongez de plus d'une aurore Votre existence et nos plaisirs.
MÉLANGES.
Imitez la vierge timide Qui semble voiler sesattrails; Comme elle , à notre vue avide Ménagez vos trésors secrets. Heureux si la beaulé nouvelle Que décèlera votre odeur N'attire pas la main cruelle De quelque lourd profanateur ! Qu'il détourne un oeil insensible De ce trône où vous fleurirez! Des moraens que vous espérez Qu'il vous laisse le cours paisible ! Puisse le mortel délicat, Respectant un si doux preslige, Venir admirer votre éclat, Et se pencher sur voire tige !
Honneur du fastueux jardin , Pxose ! qui décrira tes charmes , Quand la déilé du malin , L'Aurore, t'humecte de larmes? Le poëte, en des vers flatteurs Dont Amour dicte le langage, Veut-il peindre une Ijelle en pleur? ! Il a recours à ton image. Qu'il est pur cet air embaume Que près ton arbuste on respire!
MÉLANGES. Qu'il sait bien d'un cœur enflammé Tempérer le secret martyre! Qu'il éveille ces souvenirs , Toujours si cliers à la pensée, De doux jeux, d'aimables loisirs,
Et de félicité passée !
Tendre fleur ! à chaque retour De la saison qui te voit nailre, Je veux le consacrer nn jour, Te fêter dans un lieu champêtre 3 Et dût le chagrin nébuleux Etendre sur moi son empire, A ton premier aspect je veux T'accordcr encore un sourire.
Madame des Roches.
to MÉLANGE S.
DE NINON LENCLOS.
Os a prétendu que Ninon Lenclos avoit encore inspiré de rameur à qnatre-vingts ans ; du moins faut-il croire que ce fut pour la dernière fois. Je suis naème persuadé que , si pareille aventure arriva, elle en fut fort étonnée, cl peut-être plus flattée qu'allendrie.
Avant l'amour, Tamour-propre ctoit né.
Il meurt plus tard aussi; il vit dans tout noire èli'e, et tient jusqu'au dernier mor- ceaxi. C'est lui qui corrige les femmes de l'amour après le leur avoir appris, et le leur fait oublier quand il les oublie. « A quoi songez-vous de croire que la vue d'un jeune homme soit un plaisir pour moi? vos sens vous trompent sur cen < des autres, v Voilà ce que Ninon, à peu-près à cette époque de qua Ire- vin gis ans^ écrivoit à Saint-Evremonl,
MELANGES. ik
q«i, âgé alors de qaaire-vingt-lroiis ou qvialre ans, lui mandoit qu'atlend-u les raçporis de goûts qu'il s'éloit fcoaiours trouvés arec elle, il supposoit qu'elle aûi-oit autant de plaisir à voir tin jeune anglais qu'il lui adressoit , qu'il en éprouvoit lui-même à voir une jeune et jolie personne. "Mais, potir une femme, qu'est-^ce que le plaisir de voir quaiid elle n'en a plus à être regardée? ét'celai-lc'. , da moins, il faut croire que Ninon y avoit re- noncé depuis quelque temps. Plusieurs an- nées auparavant, Saint-Evremont lui avant adressé un autre de ses a^nris, que, -par un reste ^e vieille galanlei-re , il la -prioit de vendre amoureux d'elle : « J'ai lu devant lui 'Toti'e lettre avec des lunettes, mande-t-elle à son vieil ami, mais elles ne me siéent pa-s Inal ; j'ai toujoui-s eu la mine grave. S'ïî e^t amoureux du mérite que l'on appelle ici distingué j fevti-clre que votre souhciit sera "accompli 5 car tous les jours on me veut con- •scier de mes pei'tes par ce beau moi. »
Un mérite distingué ! cela n'ctoit pas mal pour une feœme-qul ne pouvoit plus avoir
î 2 MELANGES,
que du mérite , et qui n'en avoit pas tou- jours eu. Mais,. de même que la. mine graine ^ Niuon avoit toujours eu du penchant à la ré^ flexion , et Saint-Evremout parle de son bon sens comme d'une chose reconnue. A la vérité, quand on lit dans linlérepsaute notice placée à la tète de sa correspondance avec Saint-Evreniont, que son penchant pour tout ce qui avoit du mérite et de l'éclat avoit mis dans la liste de ses amans les Coudé ^ les La Rochefoucault, les Longueville , les Coligny, enOn jusqu'à quatorze, suivi d'uu et cœtera ; ce calcul et cet et cœtera étonnen t un peu l'imagination, et l'on est surpris de voir jusqu'où le bon sens peut conduire une femme. Mais beaucoup de femmes ont dans leur esprit et portent dans leur conduite un bon sens de dclail qui ne nuit point aux tra- vers de l'ensemble.
« Le bon sens, dit Vauvenargues, consiste à n'apercevoir les objets que dans la propor- tion exacte qu'ils ont avec notre nature ou notre condition. » La condition des fe)nmes est si bornée , que les petits objets sont seul?
MELANGES. j5
rn proporlion avec elles; sur les grands, elles inunqnetit nécessairement d'expérience. De là vient qu'il leur faut un préjugé pour dé- terminer le sys.lème général de le.ur conduite, et de la réflexion pour eu bien diriger les détaik journaliers. Ninon , à dix ans faisoil. dit-on, de Montaigne et de Charron ses lec- tures favorites. Mettons , pour la vraisem- blance, que ce fut seulement à quinze, et qu'elle les comprit ; roilà certainenieat Hue raison bien précoce." Malheureusement , à pette époque, Ninon se Irouva maîtresse de ^s volontés et enlraince par ses penchans. Comme elle savoit raisonner, elle raisonna,; €t comme c'étoient ses inclinations qui l'a- voient engagée à raisonner ce que sans cela elle se seroit contentée de croire, le raison- nement fut en fareur de ses inclinations. Mais comme elle ne se trompa que sur ce qu'elle xlevoit, et connut fort bien ce qui lui plaisoil ; comme elle suivoit ses penchans et ne les cherchoit pas, qu'elle se livra à l'amçur par goût et non par désœuvrement, elle ne fit de sottises, selon le conseil de
i4 MELANGES,
cette mère à son fils, que celles quiluifai^ soient plaisir y et par couséquent ue Sfnalit pas le besoin de les outrer pour leur donner du piquant. Le désordre qui avilit la plu- part des femmes, parce qu'il dépra\Te'îéur goût et dégrade leur caraclère, laissa à Ninon une sorte de dignité; parce qu'en manquant à l'honneur , elle resta Gdelle à la probité et conserva de la délicatesse dans ses gofils, après avoir renoncé à la décence dans ses plaisirs.
Cependant rien de tout cela, il en faut convenir, ne méritoit le fameux quatrain de Saint-Evremont :
L'indulgente et sage Nature A formé l'àme de Ninon De la volupté d'Epicure Et de la verlu de Caton.
Ou n'atteint pas plus à la vertu de Caton pour avoir restitué le dépôt qui vous fut confié, qu'à la volupté dÉpicure pour avoir trouvé le plaisir dans des penchans que rien n'a ( onlrariés, pour avoir conservé là tran-
MELANGES. i5
quillilé de l'âme au milieu du bonîaeur, et avoir passé sans chagrin jusques à quatre- vingt-dix ans une vie qui ne fut troublée par aucun revers. L'afifaire de Gonrville fit honneur sans cloute à Ninon; mais qu'un pareil Irait se fût rencontré dans la vie de madame de Sévigné ou de madame de la Fayette, auroit-on songé seulement à leur en faire un mérite? Saint-Evremontle sen- toit bien lorsqu'il mandoit à Ninon , qui prétendoit que le mot d'amour ne lui con- venoit plus : « Quelle ingratitude d'avoir Lonle de nommer l'amour, à qui vous devez voire mérite et vos plaisirs! Car enfin, ma belle gardeuse de cassette , la réputation de •votre probité est particulièrement établie sur ce que voxis avez résisté à des amans qui se fussent accommodés volontiers de l'argent de vos amis. Avouez toutes aos passions pour faire valoir toutes vos vertus. » C"es^ une manière commode d'acquérir de la réputa- tion. Il est plaisant que ce soit parce que Ni- non n'a pas eu de quoi être honnête femme , qu'on lui ait attribué, de préférence à tout
i6 MÉLANGES,
son sexe, les vertus d'un honnête homme . et qae, pour avoir manqué aux de vo Us de sa position , elle ait été yagée capable de remplir les devoirs d'une a«»re.^
L'honnête homme est- il eirclnsivement celui qui rend le dépôt qu'on lui a confié? Mais il y a tânJ dhonnéles gens qui n'ont jamais eu de dépôt à rendre ! Est-ce celui qui juge éqniîablement un procès? Mais si peu d'honnêtes gens ont eu des procès à juger? Ce n'csl pas celui qui fait telle chose parti- culière, mais celui qui généralement fait ce qu'il doit faire. Magistrat, financier, soldat ou prêtre, l'hounéte homme remplit les de- voirs de son état: et si Dieu eu avoit fait une
Un diamant trouvé dans un désert,
Est-il moins beau. moins précieur,moins cher?
Tout au contraire, assurément; car un diamant trouvé dans un désert est une chose fort rare, et une découverte qui plaît d'au- tant plus qu'on ne s'y attendoit gucres.
Une action honnête, dans une vie où il
MELANGES. 17
»'eii rencontre beancoiip d'autres qui ne le sont pas, se fait d'autant plus remarquer qu'on n'imaginoit pas la trouver là. Placée dans un ordre si bas par sa conduite , Ninon devoit y étonner par la supériorité de son esprit et la noblesse de son caractère. On lui savoit même gré de la liberté de ses maxi- mes sur certains points, parce qu'on con- noissoit la délicatesse de ses sentimens sur d'autres 5 elle pensoit si bien quelquefois , qu'on s'accoutuma à croire qu'elle ne pou- Toit pas faire autrement que de bien pen- ser, et même qu'elle pensoit bien toujours 5 on attribua à une raison très-forte ce qui n'étoitque le résultat d'une vertu trcs-foible. M. Bernier , en parlant de la morlification des sens, lui mande Saint -Evremont, me dit unjour : Je vais vous faire une confidence que je neferoispas à madame de la Sablière, à mademoiselle de Lenclos raême , que je tiens d un ordre supérieur ; je vous dirai en confi- dence que V abstinence des plaisirs me paroit un grand péché. Je fus surpris , ajoute Saint- Évremonl, de la nouveauté du système. Il
i8 MÉLANGES.
ne laisse pas de faire quelqu impression sur moi. Il étoit assez simple qu'un sectateur de cette doctrine si commode reconnut à Ninon une grande supériorité; elle sembloit pour- tant la désavouer en quelque sorte, lorsqu'elle disoit à Saint-Évremont qu'elle remercioit Dieu tous les soirs de son esprit, et le prioit tous les matins de la préserver des sottises de son cœur. Il auroit manqué à Ninon un moyen de séduction , si elle eût toujours paru agir conséquemraent à ses principes; el pour qu'on mît du prix à sou amour, il falloit bien que quelquefois on put croire qu'elle Taccordoit malgré elle.
D'ailleurs , quelque peu de résistance qu'on veuille opposer à ses penchans , encore en faut-il un peu pour faire passer le temps. Le principe de Beruicr , adopté dans toute son étendue, diminue beaucoup des occu- pations du cœur d'une femme : en ôlant aux passions ce qui les combat , il leur ôte à peu près ce qui les varie. Il n'y a plus d'incertitude, plus d'attente , plus de sur- prise; on n'a plus do partis à prendre , pliu
MELANGES. ig
de résolutions à former; on sait, une fois pour toutes, ce qu'on veut , ce qu'on a oiir- dra , ce qu'on fera; o»i ne fait que ce qu'on a voulu, que ce qu'on a prévu : la vie ainsi réglée , le temps doit paroitre long , et une femme livrée à rcs penchans , qui n'y mêle ni remords ni rcsislancc, a besoin de beau- coup de ressources dans Tesprit pour ne pas s'euuuyer souvent.
On devroit conseiller aux femmes qui dé- vouent leur vie à ce qu'on appelle les plai- sirs, de se consulter d'abord bieu sérieuse- ment pour savoir si la tâche de se divertir toujours n'est pas au-dessus de leurs forces. n falloit que ce fût une iniagîuuliou bien rive qui animât dans Ninon cet es[ lil tou- jours porté à la gaîté, ce cœur toujours prêt à la joie , ces yeux par qui, dit Saint-Évre- mont , je connoissois toujours la nouueile conquête d'un amant quand ils hrillcient wi peu plus que de coutume , et dans lesqviels , selon Tabbé Fraguier, lors même qu'ils ne faisoient pins de conquêtes, onpouvoit lire toute 6on histoire. Mais sentir et imagiuer
20 MÉLANGE S.
vivement , ce n'est pas le lot de tout le monde. Avant de s'exposer aux grandes émotions , il faudroit savoir si on n'est pas plutôt fait pour les petits plaisirs. Telle femme au fond de sou château avec sa tapisserie et sa basse- cour , eût été amusée toute la journée. On l'a mise dans le monde; elle a des amans , elle se pai'e , elle va au bal , au spectacle , et le reste du temps elle s'ennuie.
Ninon , du moins, ne s'ennuya que quand il ne lui futplus possible de faire autrement ; et encore ne s'ennuya-t-elle que par compa- raison. Avec de l'esprit, de l'instruction, des amis et un mérite distingué , il y a de quoi passer vine lieuieuse vieillesse ; mais il fau- droit que la jeunesse eût été moins vive. Ce qui fait de l'amour , à la longue , une occu- pation nécessaire , c'est moins le bonheur qu'il donne que le mouvement qu'ilprocurc. Les orages de la vie dégoûtent de la tran- quillité du porl 5 et pour se plaire dans le calme d'une vie paisible , il n'y a rien de pis , dit-on , que l'habitude de la mer , de l'amour Gtt des affaires.
MELA N G E S. ri
« J'ai une cui-iosit^, mande SaiiU-Evre- mcmt à Ninon, qne vous pouvez satisfaire. Quand il vous souvient de votre jeunesse , le souvenir du passé ne vous donne- t -il point de certaines idées , aussi éloignées de l'indolence de la langueur que du trouble de la passion ? » Mais des souvenirs que per- sonne ne partage sont une triste chose. Ce n'étoit pas à cela que s'amusoit Ninon ; aussi ne s'amusoit-elle guères. Cependant elle n'avoit pas d'humeur, ni contre la vie, où elle Iroavoit pourtant un peu fatigant dé^ faire tous les jours laméme chose , ni contre l'éloignement de quelques amis , ce qu'on n'évite guères dans le cours d'une longue X'ie. Le", grandes affaires détournent les grands hommes des inutilités ^ maudoil-elîe à Saint-Evremont , à propos dn maréchal de Talfard qui avoit cesse de la voir. Enfin , elle savoit plaisanter de bonne grâce et sur ses lunettes qui lui allaient si bien , et sur ses rides , qu'elle appeloit des vertus exté^ rieures, « Je crois comme vous , maude-t- elle encore à Saiul-Evremoni , que los rides
22 MÉLANGES,
sont les inarqnes de la sagesse 5 je suis ravie que vos vertus extérieures ne vous attristent pas; je tâche d'en user de même. » Quand elle n'yauroitpas parfaitement réussi, il n'y amoit pas de quoi s'étonner ; mais il est plai- sant qu'un ioarnalisle, qui apparemment ne veut pas laisser échapper une petite occasion de faire de grandes phrases, nous représente cette correspondance comme une élégie ou Saint-Evremont et Ninon se montrent , dit- il , incrédules et désespérés , etc. » Incrédules ! j'en ai peur j mais désespérés ! où a~t-il été chercher cela? Saint-Evremout , aussi gai qu'il l'ait jamais été, se moque plaisamment de ceux qui, n ayant 2^o,s assez de considéra- tion pour Vautre vie , sont conduits au salut par les égards et les devoirs de celle-ci. A quatre-vingt-huit ans , il mange des huîtres tous les matins , dîne bien et ne soupe pas mal. On fait des héros , ajoute-t-il , pour un inoindre mérite que le mien.
Ninon qui ne voit dans tout cela aucun signe de désespoir , le fclicite de la gaité qu'il a conservée, et en tire un bon augure
MÉLANGES. 25
pour la durée de sa vie : la joie de V esprit , dit-elle , en marque la force. Ninon , par son elal de femme, obligée d'aitendre la dis- Iraclion plutôt que de l'aller chercher, avoit inoins de ressources que Sainl-Evre- inont contre les tristes ^idées de la vieillesse j mais ce n'est point à quatre-vingts ans qu'on se desespère. Celte laugueur d'ame qui fait qu'on s'attriste, est ce qui fait aussi -qu'on ne s'afflige pas. Les soins de sa conservation occupent. Si on navoit pas à se perdre on ne se consolerait jamais , mande Ninon à Saint-Evreniont, à propos de la mort de la duchesse de Mazarin. « L'esprit , dit-elle ailleurs avec une gai té qui, à son âge , n'est que philosophique, l'esprit a de grands avan- tages sur le corps ; cependant ce corps four- nit souvent de petits goûts qui se réitèrent, et qui soulagent i^àme de ses tristes réflexions. » Mais si Ninon faisoit des réflexions tristes dans sa vieillesse , madame de Sévigné en fait aussi , et beaucoup ; madame deCoulanges en fait aussi , madame de la Fayette aussi , quoiqu'elles ne fussent apparemment ni in~
i24 MELANGE S.
crédules ni dése-'^pért^es. Cela ne prouve pas qu'il ne valut mieux vivre et penser comme madame de Sévigucqtie commeNinon ; mais cela prouve seulement, que cetle prétenlion qu'ont beatvcoup de gens de ser\ ir la l'eligiou qni n'a que faire d'e^ix , el cette affectation de ramener à tonl propos des idées qu'ils appliquent à tort et à travers, fait dire quel- qxaefois des choses fort ridicules.
MELANGES.
REPONSE
Aux vers de Lebrun intitulés : Mon derniei*.
MOT SUR LES FeMMES POETES.
V^UASD Le Brun , dans ses vers heureux , De toute femme auteur coudamnant la manie ,
Déplora la triste folie Qui faisoit d'une belle un poëte ennuyeux ;
Dans l'antique Mythologie Cherchant quelques appuis à son droit incertain ,
A côté de Psyché , des Grâces , Aux Femmes désormais il désigna leurs places.
Mais dans r01\mpe féminin
Je vois les neuf Sœurs qu'il oublie ; La beauté , les talens mêlant leurs attributs j
Et la ceinture de Vénus
Près de la lyre d'Uranie.
Au Pinde , comme ailleurs, les hommes sont^aloux : II faut partout céder , et borner tous nos goùls A briguer de leur choix la faveur passagère. Ils savent que l'espvit peut défeudre le cneui j
26 MELANGES.
Ainsi, cPiir) adroit adversaire
Le langage toujours menteur Ne v^nle en nous que Tart et d'aimer et de plaire; El ce seroit une ruse de guerre, Si ce n"éloit une ruse d'auteur.
O Muses! des luieus aimables
Versez le charme sur nos jours. Bannissez loin de nous des Dieux plus redoutable- J'implore vos présens bien moins que vos secours. Dérobez à l'Amour la douce re\ erie Qui remplit des Beaux-Arts les dangereux loisirs ; D'un cœur né pour aimer, soyez les seuls plaisirs, Et trompez-le du moins sur l'emploi de la vie.
Ah! lorsque de leurs dons nous comblant à la fois
La beauté, l'heureuse ieunesse Appellent des plaisirs la dangereuse ivresse , Souvent de la raison nous négligeons la voix. Ne parlez pa»» alors et d'étude et de gloire; Elle ofl'riroit en -sain ses brjllan les faveurs : Songe-t-on aux moyens d'occuper la mémoire , Si Ton peut d'un regard occuper tous les coeurs? A de si vains succès quand Tàge enfin s'oppose, Quand la Gloire à nos yeux offre un nouvel attrait, Tou te femme eu soupire , et place avec regret Les lauriers sur un front ou se fane la rose.
MELANGES. 27
Far roi'dre d'un destin jaloux, La beauté dctiônce a perdu sa puissance , Mais l'esprit peut encor d'un empire aussi doux
Lui rendi*e l'ijcureuse espérance ;
Et THipocrène alors pour nous
Est la fontaine de Jouvence.
Toujours humbles dans nos projets,
N'allons point , en Muses hardies ,
Disputer aux mâles génies Les chants de gloire et les vastes sujets.
Mais dn "moins mon sexe réclame
Les sujets simples et tonchans:
Qui peut mieux parler qu'une femme
Le langage des sentimens? Leur plume tour à tour et sensible et légère, Sut immortaliser Corinne et Deshoulière : Du Pinde, leur domaine, osez les rapp^^ler,
Semblable à ces peuples barbares
Qui de leurs paradis b^izarrcs
Vouloient, dit-on , nous exiler.
Le zèle ardent qui vous enflamme ,
Au même sort nous asservit;
On peut bien contester une ame
A qui l'on refuse l'esprit.
O siècles de chevalerie ! Siècles d'amour et de vertus,
y8 MÉLANGES.
Que to\i!c femme nn peu }oli«
RegreUe en son àme attendrie ,
Et qu'en France on ne verra plus ,
Qui de Mars soumis n Vénus
Nous reli-açoienl l'allégorie !
Alors, inspirant les héros ,
De leurs combats , de leurs travaux
No& regaids éfoieiit le salaire ; A ceux qoi commandoient par lé droit de la guerre,
Nous commandions par droit d'amour. Règne aimable , lieureux temps disparus sans retour !
Mon sexe est soumis à son tour.
Mais contre un ari-ét tyranuique De l'empire lettré nous invoquons les lois; Et l'on sait que toujours l'égalité des droits
Fut celle de sa république.
Auteurs, vous ne permettrez pas
Qu'un réformateur monarchique. De ce gouvernement changeant la forme antique ,
Introduise dans nos états
Les abus de la loi salique.
Madame de Vanxoz.
MELANGES.
MON ULTIMATUM
AUX FEMMES AUTEURS.
V^fjEZ les oiseaux, ne vmis Jéplaîse, La femelle n'a point de chant. Nature veut qu'elle se taise, Même en dépit de son penclianf.
Cette Pliilomèle vantée. Si docte en bécarre , en bémol, Dont votre oreille est enchantée, Ne fut jamais qu'un Rossignol.
Ce que vous nommez la Fauveîle Est un mâle au gosier charmant. Qui , pour sa compagne muette, Chante son amoureuK tourment.
Vos la Suzes, rimant leur flamme . Traînent un vers efféminé. O que Racine a mieux peint Tàme De leur sexe passionné !
5.
5o MELANGE y.
Riches de grâce et de plumage. Enchaiilez le double ^"allon , Mais saus mêler voîre ramage Aux doctes Cygnes d'Apollou.
Ne citez iamais vos la Suzes, Parlez de Saplio seulement : Saplio conchoit avec les Muses; Elle fut presque leur amant.
Feu Le Bruv.
MELANGES.
ESSAI
SUR LA POLITESSE DES MCSURS.
I->A politesse est , comme le goût et la grâce, quelque chose qui plaît , qu'on sent et qu'on aime , sans pouvoir précisément en définir la nature. On pourroit même dire que ce n'est autre chose que le goût et la grâce dans les manières.
En effet, si l'on observe que la politesse dans lés moeurs fut toujours contemporaine du goût dans les arts ; que les siècles de Pé- riclès, d'Auguste et de Louis XIV furent les époques les plus brillantes de l'atticisme , de l'urbanité romaine et de la politesse fran- çaise , il seroit difficile de se refuser à cette analogie.
Dans le commencement des Sociétés, les hommes avoient peu de rapports entre eux : les soins domestiques remplissoientleur vie,
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dont les vertus de fiimille faisoient l'orne-
uicnt.
Les progrès de la société, en réunissant les hommes en grandes masses et en les ren- fermant dans des villes , les ont liés par des rapports élroils. Les intérêts se sont combi- nés de mille manières ; les besoms des indi- vidus se sont multipliés , les affaires se sont compliquées, les passions même ont changé d'aspect , comme les plantes sauvages , trans- portées dans nos jardins , y prennent des formes nouvelles.
L'ordre social s'étendit bientôt comme un immense réseau , dont on ne peut agiter im nœud , sans qu'une multitvide d'autres n'y répondent. Les femmes entrèrent plus ou imoins dans la société } elles y prirent une influence inévitable, et y exercèrent une sorte d'empire , par ce talent de séduction qui leur est propre, et que Montesquieu ap- pelle cet art des petites âmes à dominer les grandes. Alors la force fut obligée de céder à l'adresse ; il ne s'agissoit plus de soumettre et de dompler , il fallut attirer par des ma-
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mères insinuantes , et plaire détînt une né- cessité.
li'iufluence des feinmes fut encore plus inarqnée dans la société que dans les affaires j ce n'est même que par Veùipire de la so- ciété qu'elles usurpent l'aulorité politique : la grâce subjugua la force. La mobililé dé leur imagination , la délicatesse de leurs impressions, la vivacité de leurs sentinlens donnèrent bientôt un caractère d'élégance aux mœurs. Elles ont créé le goût et laissé échapper le secret des grâces. Cet art d'ins^ pirer de l'intérêt sans en prendre 5 de s'oc- cuper de tous ceux qu'on voit et de les oc- cuper tous, même en ne songeant qu'à un seul ; cette délicatesse à toucher le côté foi- ble d'un cœur ; cette adresse à ménager tous les amours-propres, cette finesse à piquev tous lesgoxifs, cette universalité dans tou» les moyens de charnier , éveillèrent bientôt les sentimeus tendres. Les arts naquirent des passions, qui s'en fortifièrent à leur tour 5 la sensibilité anima le génie ; l'imagination forgea d'aimables chimères , fécondée dans
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lOiSs les ppeurs par la luagie de la poésie et de la musique; toutes les passions se fondi- rent dans une seule, et il en sortit ce mo- dèle du beau ^ qui tréa toutes les vertus, tous les talens , toutes les grâces. Sous le vcièvae charme , et comme par une inspiration commune, de grands courages exécutèrent de grandes choses, que de grands talens im- morlalisèreut sur la toile et le marbre. Le théâtre prit naissance, les aleliers se multi- plièreul, elles nionumens multiplièrent les héros.
Rome conquérante et barbare , incessam- ment agitée par des dissensions civiles, par la lutte continuelle de tous les pouvoirs et de tontes les ambitions, conserva ses mœurs grossières au milieu de ses triomphes. En vain la Grèce assei'vie avoit paré de.ses dé- pouilles la capitale des vainqueurs du monde; l'amour des arts et des lettres, et la politesse des mœurs qui y est intimement unie, ne purent jamais s'établir dans ces cœurs féro- ces ; les monuu'îens du génie transplantés dans Rome v deiiieurèrent étrangers , et fu-
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rent toujours des trophées plutôt que des modèles ; jusqu'à ce que Mavius , Scylla , Pompée, César, fléaux de leurs pays et ven- geurs dn monde, eussent enfin amenée par une suite d'atrocités et de désastres , la né- cessilé dn gouvernement d'Auguste. Alors tout prit une foriue nouvelle : les portes du temple de Janus se fermèrent; toutes les pas- sions violentes , contenues par l'autorité, se calmèrent et s'assoupirent; le repos et le bonheur adoucirent tous les esprits; la gi'os- sièreté disparut : l'amour des joiiissances , si naturel à l'homme tranquille, la sensibilité qui liait du plaisir ou de son attente, le goût, la politesse et les grâces brillèrent de toutes parts, et assignèrent à cette époque historique une place éclatante dans l'histoire.
Le siècle de Louis XIV , rapproché de celui d'Auguste par une comparaison qui honore celui-ci , s'éleva de même à la suite des guer- res civiles , qui n'avoient presque cessé de désoler la France depuis la mort de Henri IL Les ipêmes circonstances r a mené j eut les imèmes effets. Louis XiY avoit même sur
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Auguste quelques avantages de silualion. En France comme à Rome, ou ne soupiroil qu'après le repos et une autorité. La légiti- milé du pouvoir , fondée sur les bases les plus antiques, donnoit au jeune roi, dès l'aboj-d, une consistance qu'Auguste usur- pateur ne pouvoit recevoir que du temps et <les bienfaits de son règne.
Qu'est-ce donc que le goût , qu'est-ce que la grâce, quel est leur effet sur la société , et comment peuvent-ils modifier les manières?
Le goût est un tact délicat de la sensibilité appliquée aux choses d'agrément. Son Juge- ment est le résultat de l'impression qu'il vient de recevoir. C'est par un premier mou- vement qu'il adopte ou qu'il rejette ; il n'y a pour lui ni réflexion ni calcul; tout est émo- tion. 11 est indépendant des règles , car il les a précédées , il les a faites ; et avant que l'es- prit ait combiné les proportions et les con- venances , le goût a décidé ; il a jugé , parce qu'il a senti. On peut diie que le goiU est la conscience du beau.
Pour la société , où plaire est tout , le sy-
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blime des manières, c'est la grâce ; mais on ne roblienl qu'eu ne la cherchant pas ; c'est le fruit naturel d'une âme heureusement née , ou tellement perfectionnée par la cul- ture et le grand usage du monde , que des habitudes aimables lui sont devenues des formes naturelles.
La grâce brille dans un mot , dans un geste , dans un regard , dans un sourire , dans une altitude , dans tout ce qui frappe sans intention d'être remarqué ; le moindre apprêt la fait évanouir ; c'est la poussière des fleurs , que fait disparoitre le tact le plus dé- licat, le soulîle le plus léger. Telle est la grâce dans les manières ; telle aussi elle est dans le style et dans les ouvrages de l'art.
Le goût est le sentiment délicat de ce qui plait au cœur, et la grâce est l'expression vraie et négligée d'un sentiment aimable. Nous avons indiqué l'application de ces prin- cipes aux beaux-arts: essayons de l'appliquer à l'analyse des manières. La politesse, consi- dérée comme un art , seroit très-difficile à définir j car la mobilité , la rapidité , la mul-
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tiplicilé des circonstances ne tlcnueul pas le temps auK calculs de la réflexion ; là , via faux coup de crayon ne peut setîacer, l'effet est produit. Mais ce n'est pas la nature que nous avons ;i imiter , c'est notre impression propre qu'il s'agit de rendre; c'est donc la nature elle-même qu'il faut soigner et tra- vailler ;i l'avance.
Un sentiment délicat de soi et des autres, et un jugement fin qui démêle d'un coup- d'œil les circonstauces et leurs variétés : voilà les bases de cet art de vivre, dont les applications heureuses tiennent à l'habitude, à l'exercice et à l'usage ; voilà ce qui failles hommes polis et aimables. Le ilon de plaire y esl attaché ; c'est là où il puise sa magie.
« Sans talisman, sans philti'e et sans breu vage. )) Sans Canidie et tout l'enfer armé , » Soyez aimable , et vous serez aime. »
Ce jugement fin des convenances , au iaié du degré d'expression propre à chacune , constitue précisément ce que j'appelle la grâce dans Us manières : elle indique à
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chaque personne en parlicnlicr , et de façon à lui plaire, le seuliment que nous avons d'elle.
On peut éviter de traiter avec l'intérêt personnel, maisramour-propreestnn créan- cier sazis pudeur , ([ui exige sans titre et sans mesure.
Ilsur\ient incessamment dans les détails de la vie , comme dans les affaires , une mul- tifude d'inoidens fâcheux qui ne doivent souvent s'attribuer qu'à de petites négligen- ces dont on ne se doute même pas. De petites fractions omises dans les décomptes avec l'a- mour-propre d'autrui , amènent souvent de grandes errexirs dans le calcul de nos espé- rances.
On n'est pas quitte envers le monde, pour avoir payé sa delt« au jeu , et n'avoir préci- sément donné A personne aucun sujet légi- time de se plaindre. Les torts que nous ne pardonnons pas sont ceux que nous n'ose- rions, que nous ne saurions même dire, qui , en quelque sorte, ne sont pas appréciables à la parole. Une multitude de petites civi-
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lités , de petites pi"évenances, de petites at- tentions, q\ii marquent de l'eslime ou de l'intérêt , donnent de la grâce et du relief à xin caractère : c'est cette fleur de l'usage du monde, qu'on appelle le bon air, ie ton de la bonne compagnie.
Bien des gens regardent la politesse comme ■une sorte de faste et d'ostentation , comme \ine espèce de luxe dans les manières, pro- pre seulement à une certaine fortune et à un certain rang : ils appellent leur rudesse bonliomie et facilité ; ils sont loin de soup- çonner que l'agrément des formes est un des élémens les plus nécessaires d'une vie douce et lieureuse. Mais le repos et la sérénité de nos iours ne dépendent-ils pas plus d'une foule de petites clioses qui reviennent à toute beure, que de ces grands événemcns qui ne sont semés que de loin en loin sur le cours de la vie?
L'amour-propre est un principe si subtil et si difficile à manier! Il est répanda dans tous les cœurs, comme le fluide igné dans toute la matière. Dr.ns la société, c'est un*
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passion inquiète et ombrageuse qu'il fanl ménager sans cesse; et dans nous-mêmes, combien sa nature est plus délicate encore!^ Pur, c'est l'honneur; reçoil-il la moindre altération, il tourne en vanité et en orgueil. Cependant , comme l'électricilé , il a ses con- ducteiu's , et il existe un art de le diriger et de le modifier.
Il y a un art de se faire valoir soi-même au profit de la vanité d'autrui, qui jette beaucoup d'agrément sur les manières : c'est le secret des plus habiles.
S'occuper peu des autres et les occuper peu de soi, c'est la ruse aimable d'un amour- propre ingénieux qui débauche en secret l'alfection des plus froids; qu'on se plaise avec vous et vous êtes sur de plaire ; mais la vanité ne trouve point de grâces.
La conversation est le champ où se dé- ploient avec le plus d'avantage le goût et les grâces ; elle a été presque généralement aban- donnée pour le jeu; c'est un talent trcp dif- ficile pour le commun des hommes.
Dans les temps où la conversaîion faisoit
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rarausement des gens les plus dclicals , point de parleurs vides d'idées n'affadissoient par leur insipidité ; nuls esprits causViqties ne plquoienl les présens ou ne dédiiroient les absens ; la finesse ctoit maligne sens être méchante, et efîleuroit sans toucher : l'esprit d'enleudre resîoit pour ceux qui n'avoient pas l'esprit de produire.
Tout ce qui avoit l'air de la discussion étoit écarté; on étoit loin alors de l'opiniâ- treté dans la dispute , de la véhémence dans le ton , de la passion dans les intérêts : rien ne faisoit languir le goût : un conte étoit vif, ingénieux, rapide et pittoresque.
Il V a une certaine manière élégante de prendre sa place dans le monde sans choquer et sans déplaire, et comme par un consente- ment tacite de tous les amours-propres; c'est un talent rare et difficile qui a de la noblesse f t do l'agrément : il se trouve comme natu- rellement chez les gens du grand monde.
Il semble roi t de tout ce que nous venons de dire, qu'une extrême culture de l'esprit est uétessaire pour acquérir un art si difli-
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cile ; el eependant rien n'est moins essentiel : il est tout entier en tradition et en pratique. Cependant les connoissances acquises don- nent de grands avantages, même pour la société, par cette multitude de choses agréa- bles que l'imagination et la mémoire pré- sentent au jugement.
La raison, les talens et la vertu sont de riches propriétés qui assurent le sort d'un homme dans toutes les fortunes; mais il faut les dérober aux yeux du monde , dont la vue est blessée de leur éclat. Que toutes nos ac- tions en reçoivent le mouvement : mais , comme les spectacles à décorations, que les machines restent cachées dans le ceintre.
La raison seule a quelque chose de froid et de rigide, qui répugne au goût même , et qui est insupportable à la frivolité : il lui faut des grâces pour se rendre passable !
On aime à traiter avec la vertu, mais on ne veut la rencontrer que dans les affaires ; sa présence inquiète, son aspect iutiniide ; une conscience vigilante prévoit ses juge- mens et prévient la censure par la haine. En
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vain la modestie la couvre , le voile est eu- core trop clair. Comme les dieux d'Homère, la vertu ne doil se mtler parmi les hommes que cachée sous les formes humaines , et ne se laisser reconnoître qu'à ses miracles.
La plupart des hommes veulent bien admi- rer aujourd'hui, mais à compte sur les cen- sures à venir; touiours applaudir seroit une peine cruelle à la malignité publique. Le monde est un tyran soupçonueux ; il hait tout ce qui passe la mesure commune, et la leçon du sage sera toujours le mot de Parmé- nion à Philotas : Mon fils , fais-toi petit !
N'a-t-on pas fait nu reproche à Richardson du caractère continuement parfait de son Grandisson?Ce uesl pourtant qu'un héros de roman : le public alors se dénonça lui-même.
La plus grande force de l'esprit est de re- tenir son essor, de ne se montrer aux hom- mes que dans cette mesure où il est assuré que leur plaisir ou l'utilité le rendront agréa- ble. Quand on consent à n'être que le second avec chacun , on est certain d'être le premier aux veux de tous.
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La Présidente DE TOURVELLE
A V A L M O N T.
ROMANCE.
X oT qui séchas souvent mes larmes, Amitié , je t'implore en vain ; Mon cœur, insensible à tes charmes, S'agite el cède ù sou destin ; Le feu secret qui le consume N'est point l'ouvrage de l'amour : La flamme qu'un enfant allume N'auroit pas duré plus d'un jour.
Mon esprit est dans le délire , Je cherche ce que je veux fuir ; Quand je veux parler, ie soupire , Tout m'attriste jusqu'au plaisir j Si par fois la raison m'éclaire Sur le danger qui me poursuit, C'est comme une vapeur légère Que le souflQe àw vent détruit.
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Quel est donc ce charme invincible Qui fait et défait mon bouhein-, Qui, toui-à tour, doux et terrible, Caresse ou déchire mon cœur? Les ai'hres perdenf leur parure, La rose meure chaque priutems; Mais les saisons et la naiure Ne cbang ut point mes sentimens.
Objet qui causes ma souifrance, Toi qni m'enlevas mon repos , Toi qui défends à l'espérance De venir soulager mes maux , Tu t'abuses si tu peux croire Me rebuter par ta froideur : La constance est comme la gloire j Elle grandit dans le malheur.
Ta victime, proscriie, errante. Ira, de climats en ciimafs, Fatiguer de sa voix mourante L'écho que lu n'entendras pas : Quelques remords pourront, peut-être, Un jour te ramener vers moi ; Et, lorsque j'aurai cessé d'être, Tu me croiras digne de toi.
Feue Madame Vjot.
MÉLANGES. 4;
PARALLÈLE
DE VOLTAIRE ET DE J. J. ROUSSEAU.
XlorssEAu vous pénètre de sa propre per- suasion^ et excite en un moment, au fond de votre coeur, une opinion aussi entraînante vers l'opinion qu'il veut élaljlir , que pour- voit l'être le sentiment habituel de tout ce qui est capable de justifier cette opinion. U^n de ses contemporains a peut-être eu sur ce siècle une influence encore plus frappante et plus générale , du moins , si l'on ne se borne pas à la France ; mais leurs moyens, cgale- lement couronnes par le succès, n'ont pas été les mêmes. Rousseau a parlé davantage à la conscience, Voltaire à la raison; Rous- seau a établi ses opinions parla force de sa sensibilité et de salogi(j\ie, Voltaire par les charmes piquans de son esprit. L'nn a ins- Irait les hommes en les touchant, l'autre en
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le* éclairant et les amusant à la fois. Le pre- mier, en portant trop loin quelques-uns de ses principes, a donné le goût de l'exagéra- tion et de la singularité; le second, se con- tentant trop souvent de combattre les plus funestes abus avec l'arme du ridicule, n'a pas assez généralement excité contre eux cette indignation salutaire qui , non moins efficace que le mépris pour cliàlier le vice , est cependant plus active à le combattre. La morale de Rousseau est attachante, quoique sévère , et entraiue le cœur , même en le ré- primant ; celle de Voltaire, plus indulgente , touclie plus foiblement peut-être , parce que, imposant moins de sacrifices, elle nous donne une moins liante idée de nos forces et de la perfection à laquelle nous pouvons atteindre. Rousseau a parlé de la vertu avec autant de charme que Fénélon, et avec l'empire de la vertu même ; Voltaire a combattu les préjvi- gés religieux avec autant de zèle que s'ils eussent été les seuls ennemis de notre féli- cité. Le premier renouvellera d'âge en âge l'enthousiasme de la liberté et de la vertu 3
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le second éveillera tous les siècles sur les fu- nestes eifels du fanatisme et de la crcdnlilé. Cependant, comme les passions durei'ont au- tant que les hommes, l'empire de Rousseïdi sur les âmes servira encore long- temps les mœurs, quand celui de Voltaire aura dé- truitles préjugés qui s'opposoientau bonheur des sociétés.
Madame de Condorcet.
5o MÉLANGES.
VERS
A UNE JEUNE IGNORANTE.
Vous dont l'innocence repose
Sur d'inébranlables pivots,
Pour qui tout livre est lettre close, E t qui de tous les miens ne lirez pas deiix mots ; Qui loin fie distinguer les vers d'avec la prose, Ne vous informez pas si les biens ou les maux
Ont Tencre et le papier pour cause ; S'il est d'autres lauriers ou bien d'autres pavots
Que ceux qu'un jardinier arrose ; Et qui ne soupçonnez de plumes qu'aiix oiseaux; Vous qui m'offrez souvent l'aide de vos ciseaux Dans les difficultés que l'étude m'oppose , Ou quelques bouts de fil pour coudre mes propos j Ah ! conservez-moi bien tous ces jolis zéros,
Dont votre tète se compose.
Si jamais quelqu'un vous instruit,
Tout mon bonheur sera détruit
Sans que vous y gagniez grand'chose, Ayeztoujours pour moidu goûl commeun bonfruit
Et de l'esprit comme une rose.
Feu RiVAROL
MÉLANGES. 5i
RÉPONSE AUX VERS PRÉÇEDENS.
l^ E T T E morale peu sévève Séduira plus d'un jeune cœur ; Il est commode et doux de n'employer pour plaire , Que ses attraits et sa fraîcheur : Mais un amant que l'esprit indispose, Peut-il être constant? Oh! non ; Celui qui pour aimer ne cherche qu'une rose , N'est sûrement qu'un papillon.
Une Abonnée^
53 M E L AN G E s;
SUR Mmï. de SÉVIGNÉ.
JLiE temps amène à regard du style des dif- férences sensibles , surtout dans la prose, car la poésie élanf une lai>gue à part , moins maniée par tout le monde, un poi-te de nos jours , qui auroit précisément le génie de Eacine , ressembleroit plus à Racine que le meilleur prosaieur de nos jours ne ressem- bleroit au meilleur prosateur du dernier siècle; et madame de Sévigné elle-même, si elle écrivoit aujourd'hui , écriroit (nous ne disons pas mieux, noi\s ne disons pas plus mal), mais autrement dans beaucoup de dé- tails. Telles sont les révolulions que le temps produit danstousles genres; et pournousren- fermer dans celui dont il s'agit, le temps varie au moins les formes : celles du style ne sont plus, à beaucoup d'égards, celles du siècle der- nier, comme les physionomies n'ont plvis le même cai-aclère que celles du siècle auguste
MÉLANGE 5. à5
de Louis Xr\^. Tout change en même temps dans le monde , tout s'assorlit, et la beauté , et les yeux qui la jugent ; loutressent à la fois l'impression des siècles. Nos jolies femmes d'aujourd'hui sont plus faites pour les yeux de leurs contemporains , que ne le seroient ces fières beautés , ornemens de la Cour de Louis XIV }
si elles reparoissoient parmi nous; et elles reparoissent moins souvent. Il en est de mê- me des formes dxi langage. Notre esprit ne peut être favorable qu'à celles qui sont fa- milières : les autres sont pour nous , ou des négligences, ou des tours vieillis, des modes passées , des parures étrangères. On en trouveroil plusieurs de ce genre dans madame de Sévigné , moins cependant que dans beaucoup d'autres livres du même siècle ; car plus un livre a de mérite et de tharmes , plus on l'aime, plus on le lit , plus on le sait , et plus il contribue naturel-
54 MELANGES,
lement à fixer la langue ; et ce n'est pas un médiocre effet dvi charme toujours attirant des Lettres de madame de Sévigné , qu'elles aient résisté àla mobilité essentielle du genre; car quoi de plus mobile dans ses formes , que le langage des gens du monde et de ce qu'on appelle la bonne compagnie.
])T. Gaillard.
MELANGES. B5
STANCES.
iN'oN, plus d'amour; je préfère la haine Aux sentiinens d'un cœur trop agité. Comme un forçat soiis le poids de sa cliaîne , Las! je soupire après la liberté.
Espoir d'amour, folle erreur, douce ivresse. Tous vos plaisirs ne sauroient me charmer, Quand mon amanl a trahi ma tendresse; Las! le sens hien , je ne dois plus aimer.
Tourment d'amour, aveugle frénésie, Trouble du cœur qu'on ne peut définir, V~ous avez trop empoisonné ma vie , Las! à présent je ne veux que haïr.
Madame Auguste B. E.
56 MELANGE S.
DU DUC DE NIVERNOIS,
COMME FABULISTE.
V^u rsT-CE qu espnl .'' raison assaisonuee,
a dit Rousseau , ou comme a dilPope , reason t'advantage drest ; la raisou habillée a son avantage. Tel fut l'esprit de M. de Niver- nois ; une sagesse douce , une raison pi- quante , tel fut le caractère de ses vers comme de sa prose, 11 s'est moins distingué parmi les poètes que parmi les gens d'esprit qui font des v ers : les siens se font moins remar- quer par ce coloris poélique que produit l'imagination , que par cette grâce élégante, résultat naturel et facile desmouvemens d'uu esprit à-la-fois cultivé , aimable et sage. Plu- sieurs de ses fables a voient eu un succès pro- digieux à l'Académie française. En 1796, il en fit imprimer le recueil, conlenaul , dil-il;
MÉLANGES. 5-
tïaiis sa préface , environ le même nom- bre de fables qne celui du grand fabuliste français. Je me fais gloire de sentir, aionte- 1-il , que je ri ai que ce seul trait de res- semblance avec l'inimitable La Fontaine , que je me suis bien gardé de prétendre imiter. C'est en effet un écueil dont s' -si gardé M. de Nivernois , que celle prétention à imiter La Fontaine, prétention d'aulantplusvaine^ que les efforts qu'on pourroii faire pour par- venir à cette imitaLion , sont précisément ce qui la rendroil impossible. S'il n'y avoit pas encore eu de La Fontaine , il en pourroit venir un d'aussi bonne foi , aussi naïvement livré aux doux prestiges de son imagination , aussi sincèrement intéressé dans la fiction qu'il a créée j mais c'est parce que cela s'est vu , que cela ne se verra plus. Celui qui se- roit capable d'écrire comme La Fontaine , ne peu! plus ignorer le genre de mériîe qu'il possédera j il saura qu'il est naif , et dès- lors ne le sera pins. C'est par la même raison que madajne de Sévigné est inimilable ; l'abandon est nécessaire pour écrire comme
58 MELANGE S.
elle 5 et dès qu'on forme le projet d'éciire comme elle, l'abandon n'existe plus. Aussi madame de Sevigué n'a-t-elle produit que des copies affeclfes , et La Fontaine des imitateurs de mauvais goût j car ceux qui ont réussi, ont profité des idées qu'avoit fait naître La Foni aine sur le genre qu'il a traité, mais non pas cherché à imiter le sien. Il faut se garder de croire qu'on imite La Foulaine, en prenant ses expressions; mais il faut sur- tout se gaider d'imaginer que ce soit eu donnant aux animaux nos goùls , nos idées , nos manières , en les tranformant en hom- mes , qu'on deviendra , comme La Fontaine , le peintre des animaux. Il les rapproche de notre nature , mais sans iamais les sortir de la leur; il leur donne notre langage , mais il leur conserve leur maintien et leur allure.
C'étoitunchatvivantcomme un dévot ermite,
Un chat faisant la chalemite, Un sainlhomme de chat, bien fourré, gros et gras..
Rien là-dedans qui ne puisse se rapporter également au saint homme et au chat, rien
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qui blesse riinagination, soil qu'elle se porte sur lun ou l'autre objet. Ailleurs un autre hypocrile de cbat attestant les Dieux :
J'allois levir faire ma prière, Comme loul dévot chat en use les matins.
Un imitateur maladroit auroit peut-être fait mettre le cbat à genoux , ou du moins lui auroit fait joindre les griffes, et voilà une image ridicule. La Fontaine laisse l'imagi- nalion dans le lague , et aucune disparate ne nous avertit de la bizarrerie d'un cbat qui fait sa prière. Dans une autre fable , le renard veut attirer un vieux coq percbé au haut d'un arbre. La paix , dit-il , est entre les renards et les coqsj
Faites-en les feux dès ce soir ; Et cependant a icns recevoir Le baiser d'amour fralernelle.
Ici l'image est povissée plus loin ; mais c'est parce que ce baisser est impossible , et q\i'on sait bien quelle espèce de baiser un renard
6o M É L A N G E S.
peut donner à un coq , que la ruse du renai'd. est plus ridicule et la réponse du coq plus plaisanle. jimi , dii-il ,
Je vois deux lévriers, Qui j )e m'assure, sonl courriers, Que pour ce sujel on envoie :
Ils vont vite et seront dans un ins'ant à nous.
Je descends , nous pourrons nous entre- baiser tous.
Quel fut le moyen de La Fontaine pour deviner ainsi le point juste où il pouvoit aller , et celui où il devoit s'arrc.'er ? Ce fut d'imaginer vivement ^ en sorte qu'il ne pré- sente rien que ne puisse saisir l'imagination des autres , parce qu'il ne présente rien qui n'ait fr34)pé la sienne ; il ne passera pas les bornes où s'arrête l'illiision , car c'est l'illu- sion elle-même qui l'inspire. Sa bonne foi fait sa sûreté , et il ne paroit jamais faux , parce qu'il n'essaie jamais de faire croire que ce qui lui semble vrai.
Cette naïveté , qui n'éloit pas dans le carac- tère d'esprit de M. de Nivernois, est rcm- placéedansses fables par lu familiari lé badine
MELANGES. 6i
J'un homme d'èspr il et de bonne compagnie, qui s'abandonne sans ciainle, comme sans danger , préservé comme il Test par ses habi- tudes , et du mauvais ton , et de la réserve importune que pouri'oit inspirer à un homme moins sûr de son fait la crainte de s'y laisser aller. M. de Kivernois conte avec grâce ; il ne manque pas de précision , et quelquefois cependant il conte un peu trop. Ses détails , toujours agréables , n'ont pas toujours un rapport assez direct avec la moralité qui fait l'objet delà fable. Ainsi dans celle de l^EIé- phant voj^ageur,V3.i\\.e\\T rend agréablement le bavardage des badauds de Paris qui en- tourent l'éiépliant nouvellement arrivé :
Comme il est gros! comme il est noir! Et puis quel nez !
Mais létonnement des badauds de Paris n'é- tant pas le sujet de la fable, il faut passer à un autre tableau. C'est celui de l'éléphant qui réfléchil sur tout ce qu'il voit.
e-2 MELANGES.
C'est un animal philosophe , Très-médilalif et moral, Selon le tour oriental.
Comme il marchoit, faisant tous bas ses notes, H fut frappé de voir un petit chien Qui trottoit à travers les crottes, La corde au cou comme un vaurien. Un homme marchoit par derrière Très-gravement, et dans sa main Tenoit le bout d'une lajiière, Qui nieltoit le chien en brassière. Et sembloit lui servir de frein.
On voit que c'est le chien d'un aveugle ; mais l'éléphant s'y trompe , et le plaint de la chaîne qu'il semble porter. CependanL ce n'est pas encore de l'erreur de l'éléphant que naît la moralité de la fable , qui porte sur ce que le chien lui explique que c'est lui qui mène sou maître , loin d'être dominé par lui , et que celui-ci aime mieux s'en rapporter à son chien qu'à son bàLon ; sur quoi l'élé- phant s'écrie :
Quel sol pays où Ton aime mieux être , Sur la foi d'autrui cheminant, Que de marcher en tâtonnant.
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Cette moralité, amenée à travers tant de tableaux divers, perd de son effet. La Fontaine ne présente jamais un tableau qui ne soit desliné à augmenter l'effet de la moralité; mais , comme La Fontaine , M. de Niverriois a su
Conserver à chacun son propre caractère.
Le renard est rusé , patelin , flatteur , beaxi diseur ;
C'est le renard docteur en fariboles.
S"agit-il d'une ambassade ?
Du patelin on connoissoit les ruses, Ses détours , son obliquité; Au besoin son iniquité ;
et on le choisit. L'ours est bovirru. Le cerf timide , le lion violent , impérieux et gé- néreux , etc. Mais en général M. de Ni- vernois , moins habile que La Fontaine au langage des animaux , a plus souvent pris chez les hommes les sujets de ses fables. C'en est une bien jolie (\\\e celle où la Mort vient
e t M É L AN G E S.
demander à un vieillard quelle recetle il a «mployée pour conserver lanl de jeunesse à quatre-vingt-dix-huit ans?
Elle est facile à retenir Dit le vieillard , et la voici conapleUe.
De rheure on vous deviez venir Je n'eus jamais aucune inquiétude :
Jamais crainte de l'avenir
Ne m'a lïoublé : ma seule élude Fut de prendre le tempscomrae ilvient, d'en jouir Sans passion et sans sollicitude ,
Emportement ni repentir.
J'ai pris de tout avec mesure ,
Et je n'ai de rien abusé :
Toujours le corps sain, l'àme pure ,
Je n'ai jamais à la nature
Rien demandé ni refusé.
Ce vieillard ne seroit-il pas Foutenelle? Ml'e. ***.
MELANGES. 65
ÉPITRE A. Mlle. DE SAINT-P***.
Iksessible aux sons de ma lyr(», D'Apollon méprisant les lois, A peine daignes-tu sourire Aux accens de ma douce voix. Tu dis qu'une vaine manie Assei'vit ma foible raison, Et que souvent d'une chanson Je fais le charme de ma vie ; Ah ! Zélis , tu ne connois pas Les plaisirs purs et délicats Qu'on trouve aux senliers du Parnasse. Si l'on peut y suivre les pas Et d'Anacréon et d'Horace ! Dans une triste oisiveté S'écoulent tes jeunes années j L'unique soin de ta beauté Occupe et remplit les journées j Tu fais ta gloire et ton bonheur Du doux éclat de ton visage , Et tu ne songes pas que l'âge 6.
66 MELANGES.
Pour jamais détruit sa fiaicheur. Tu prétends qu'une belle bouche A nos cœurs parle toujours bien j Va , la beauté seule n'est rien , Et sans elle l'esprit nous touche 5 Sapho n'avoit que peu d'appas, Ses chants l'ont rendue immortelle , Et tes neveux ne sauront pas Si tu vécus frivole et belle.
Made,-noiseUe V1CT01B.B Sarrazin
DE MoNTrERRIER.
iM E L A N G E s. 67
■^/v-vx^w-v^xv^
DES LIVRES ELEMENTAIRES A L'USAGE DES MÈRES.
Je vais parler de ces mères tendres, vigi- lantes , attentives , dont Plularque et J. J. Rousseavi ont fait nn éloge si touchant. Je sens ave& regret qne des laisonnemens trop sévères semblent retarder la conviction , lorsque le sentiment suffit pour la faire naî- tre. On voudroit pouvoir se dire, avec un poète célèbre :
Etcommeun rayon purcoloreunbeaunuage , Des couleurs du sujet je teindrai monlangage.
Mais est-ce en quatre pages qu'on peut ex- primer ce qu'on sent ? à peine a-t-on le temps d'effleurer ce qu'on pense ?
Il s'agit de savoir s'il ne seroit pas pos- sible d'éviter , dans les livres élémentaires qui paroissenl tous les jours ( et j'excepte
66 MELANGE S.
toujours les meilleurs )^ toutes ces notions superficielles et fausses qui, sous le pré- texte d'amuser l'imagination des enfans , doivent égarer leur jngeiuent. Il me semble que cette intention seroil remplie, sans avoir même à redouter la fatigue et l'ennui qu'on veut éloigner d'eux , si ces livres destinés à leur donner les principes ^ rais des connois- sances utiles dont on veut leur inspirer le goût , avoient toujours pour objet l'instruc- tioD de leurs mères.
Les ouvrages offerts à l'enfance ne peuvent avoir qu'un but réel , c'est celui de la science qui en est l'objet; mais on n'y arrive que par des chemins diflerens, et tracés par la dijGFé- reuce des caraclères et des moyens de ceux à qui on les destine. Ils ne peux eut être à l'u- sage des enfans, que par une extrême atten- tion à leur rendre possible ce qu'on leur veut rendre utile. Si cette éducation apparteuoit à leurs mères , comme cela devroitetre, elles ne pounoient se dispenser de savoir ce qu'elles auroiesit à leur apprendre. La pre- mière instruction seroit alors comme la pre-
MELANGES. €9
noière noarriture , et il faut, plus long-temps qu'on ne l'imagine , allaiter l'esprit des rnfans.
A cet âge on a besoin d'une explication , non -seulement pour chaque chose qu'on en- tend, mais encore pour chacune de celles qu'on regarde. En voyant une sphère armil- laire mise de trop bonne heure enlre les mains d'un enfant , Fonfenelle dit : il croira long-temps que le monde est entouré de ban- des de carton. Ces gravures mêmes dont on remplit les livres destinés aux enfans , trom- pent leur jugement, lorsqu'on n'est pas sans cesse occupé à rectifier leurs idées, dont les rapports ne sont presque touiours que des notions fausses, qu'il faut épier avec soin , si 011 veut les effacer à temps. Il en est de peu essentielles, mais il en est aussi de très-importantes, ce sont celles dont il ré- sulte des idées morales , et Von ne peut trop tôt en prévenir les erreurs. Les mères seules peuvent avoir cette vigilance toujours active, et cette inquiétude de prévoyance dont l'in- fluence est si nécessaire. C'est donc à elles
70 MELANGE S.
seules, a dit J. J. Rousseau, que cette pre^ mière éducation appartient ; elle est trop tôt finie , et les hommes qui la continuent ne peuvent que la gâter , par des interruptions nécessitées par Isurs propres occupations.
Le premier j.ge est la paierie où se prépa- rent les couleurs qui doivent achever le ta- bleau de la vie ; les premières idées en sont les premiers traits, et c'est par elles que doivent se loucher toutes les époques qui se succèdent. Le caractère se renforce par des réflexions , l'esprit par des développemeus , la sensibilité par des affections; mais c'est , dit Plutarque , un arbre chargé de fruits mûrs par le temps y dont les sensations et les idées de l'enfance sont les racines. La première instruction ne peut donc être trop longue, si elle est soignée, puisqu'elle tra- verse , sans s'effacer , tous les âges de la vie. Non-seulement elle promet le bonheur des enfans, mais elle assure celui de la famille; elle y entretient la "paix et l'union, et elle en assure les succès. On en trouvera la preuve dans toutes les familles très-nombreuses, qui ,
MÉLANGES. 71
de notoriété , réussissent toujours. Les vertus sociales y sont héréditaires ; les bons exem- ples s'y transmettent et s'y conservent par une raison trop inaperçue, c'est que la pre- mière instruction s'y prolonge davantage , parce qu'elle s'y répète plus souvent. La mère y est plus long-temps nécessaire à son mari ; lesenfans, plus surveillés, si l'on peut s'ex- primer ainsi , par ces reflets de l'instruction d'un âge sur celle d'un autre, y profitent, eu commun, de ces premières éducations successives qui se sont renouvelées pour chacun d'eux.
Les soins des mères sont si constans! le plus léger succès les augmente, et rien ne les diminue j ils s'étendent sur une foule do détails inaperçus : le plus doux sentiment de la nature leur en fait un besoin , et , puis- qu'il faut le dire, l'intérêt même leur en fait un devoir. Elles se préparent, a dit Swift, des droits contre V injustice de la loi, qui, à un certain âge, semble les isoler de leurs enfans, par ceux quelles s'efforcent d'obteînr à leur reconnoissancu. Mais ne sent-on pas combiea
72 MELANGES,
ce dernier motif, si révollant, dégrade l'an- torilé maternelle, et doit produire de ligues dans les familles , et d'oppositions conti- nuelles dans les moyens d'éducation des en- fans? On n'aura donc rien fait à cet égard , tant qu'il restera démontré , par une absurde habitude, que l'autorité des mères ne doit pas être égale à celle des pères ; c'est encore un des restes déplorables de la superstition et des préjugés : Femmes! sojez soumises;
soyez esclai^-es ! On oublie donc
qu'elles doivent être mères : il sei'oit plus conséquent de leur dire • Soyez m,éprisahles ! En effet , les priver de leurs droits, n'est-ce pas les diîjpenscr de leurs devoirs? La na- ture, en donnant une autorité aux mères , a* créé la reconuoissance ; les lois, en ne l'ac- cordant qvi'aux pères, ont ordonné l'ingrati- tude. Une mère nous apprend à sentir; c'est par elle que le bonheur d'être aimé en de- vient le besoin. L'amitié fraternelle, les af- fections de famille , voilà les premiers bien- faits d'une mère ; c'est en adorant sa mère qu'on aime ses pareusj c'est en la regrettant
MÉLANGES. iS
qu'on les perd. Elle n'est unie que de souve- nirs, elle est veuve de tous ses charmes, la famille où la mère n'est plus ; elle eu étoit l'àrae , elle en est encore le lieu. On y vit du passé, quand sa mort y a tué l'avenir. J'ai encoi-e des parens , je les aime , mais je sens que je n'ai plus de famille depuis que j'ai perdu ma mère. Pour inventer les mœurs, ii suffisoit d'instituer l'autorité maternelle : nous l'avons anéantie, et nous clierchons les mœurs. Ce pouvoir des mères est indépen- dant de l'incertitude des opinions sociales et toutes celles qui le couti'arient peuvent nuire à l'influence qu'il doit avoir, mais ne parviennent pas à le détrviire. Puisse cette vérité, une des plus intéressantes pour la phiiosopliie , l'humanité et les mœurs, et dont j'ai essayé de démontrer les avantages*, fixer l'attention de tous ceux qui, mieux que moi, pourront en assurer le succès !
Un des résultats de cette question, décidée
* Dans un discours lu à l'Institut , sur les af- fections naturelles et le pouvoir^ maternel.
74 M É ti A N G E S.
enfin Comme elle auroit dû l'être toujours, c'est que les hommes d'un grand talent , oc- cupés de l'éducation, de cette pfirlie si im- portante de l'organisai ion sociale . dirigeront leurs travaux vers ce but, eu inspirant plus géneralemeul aux femmes le goût des scien- ces, dont ou ne peut que dégrader les élé-. mens , par des notions puériles et ridicules, lorsqu'on veut les met Ire à la portée du pre- mier âge. Toutes les mères voudront sa^oir tout ce qu'elles devront enseigner. Nous au- rons moins de femmes savantes, et plus de femmes instruites , car les unes le sont sans objet raisonnable , celles-ci le seront dans une intention utile j el ce sera par de nou- velles théories d'instruction à l'usage de* mères , que commencera la véritable éduca- tion des enfaus.
31. A. L. ViLLETERQUE.
NOTICES
L'HEPTAMERON
CONTES DE LA REINE DE NAVARRE.
i-^ES Contes sont du 16*. siècle; c'éloit en- core le bon temps po\ir les conteurs ; ils pou- voienl être gais, libres; peut-être l'étoient- ils trop; mais alors il y avoit beaucoup de morale dans les mœurs, et l'on n'en vouloit pas tant dans les contes. Aiijourd'hui nous sommes si délicats , si scrupuleux , et le goût s'est tellement épuré, que celte vieille gaité de nos bous aïeux nous paroitroit fort désor- donnée. Nos contes, pour être plus moraux , prouveront-ils à nos descendans que nos ac- tions étoienl plus morales? Je le veux bien. Cependant, si jamais ce procès se juge au Iribunal de la postérité, il paroilra un peu
1^ NOTICES.
plaisant de voir qoe nos meilleures pièces à V appui Ae nos mœurs, ne se trouvent que dans nos fables. Au reste , j'avoue qu'en ces sortes de matières, je regrette le franc-par 1er de nos pères; nous y avons au moins perdu le franc-rire , et c'étoit pourtant quelque chose.
Qîii n'aime pas les vers a l'esprit sec et lourd, disoit Voltaire; il n'en lisoit pas lanl que moi; s'il eût été forcé de lire la plupart de ceux que Von fait à présent , il n'eiVt pas tranché si vivement sur cette question ; mais il est probable qu'en la décidant ainsi , il par- loit de ses vers; et qui pourroit ne pas les aimer? Cet anathème un peu hasardé, me paroîtroit bien mieux appliqué , s'il étoit lancé contre cens, qui n aiment pas les contes. Il faut vérilalilemenl pour cela, avoir l'es- prit sec et lourd. Eh bien , on ne les aime plus, du moins on ne veut plus paroîlre les aimer comme on les aimoil autrefois; car on ne peut regarder comme de vrais contes ceux qu'aujourd'hui l'on nous donne comme tels. ÎL,e fait est cependant que tel que soit un
NOTICES. 7,7
■conte, on le lit avec plaisir ; mais pour oser en convenir en bonne compagnie, il feut qu'il soit ou sentimental, oumélaijco»- lique , ou gatyrique , et surtout qu'il soit sé- vèi-ement moral. Oh! sur cela, nous ne ba- dinons pas, et l'austérité est du jneilleur goùtj il en faut beaucoup pour nous faire rire , et nous sommes de vrais thérapeute^ dans nos contes.
Qu'un conte soit moral ; à la bonne heure ; cela se peut sans qu'il soit moins aimable, et il eu e^t plus utile j mais entendons-nous , je veux qu'un conte soit moral , sans qu'on y parle gravement de morale. Un conteur n'est pas un prêcheur. Il n'est aucune question de morale que l'on ne puisse mettre en action. Le principe, les conséquences, le conseil, tput cela doit naitre de la lecture du conte , et ne doit pas y être lu. Le pédant se montre quand le conteur disparoit. Le lecteur veut bien écouler, quand on l'amqse ; il se fâche ou s'ennuie, lorsqu'on le sermonne. Un conte est un tijbleau , un é^ énement , une scène de Ifi vie , et non pas une thèse de l'École ; il
7'
-8 NOTICES.
faut peindre , raconter, agir , et non pas ar- gumenter , raisonner , discuter. Mais aiitre- fois il n'y falloit pas tant de façon , il suffisoit d'amuser. Tel est l'unique objet de tous nos vieux contes 5 tel est celui des Nouvelles de la Reine de Navari"e. 11 y est souvent ques- tion des moines; mais alors il y avoit peut- être beaucoup de choses à en dire, qu'aujour- d'hui il faut oublier. Les conteurs de ce temps , et plus encore des temps antérieurs , se permetloient de faire le plus bizaiTe mé- lange des idées religieuses et des récits les ^)lus profanes.
Il y a , par exemple , dans les contes de^ la Beine de Navarre , une madame Oysille , ■teure de longue expérience ,hien pieuse, qui ne trouve, dit-elle, de remède contre l'ennui ique dans la lecture des .saintes lettres, et qui tous les matins fait aux très-gais inter- locuteurs de la Reine de Navarre une belle et sage leçon sur quelques passages delà Bible, ïlnsuite , après une heure ainsi employée , ils vont entendre la messe. A dix heuies on dinc; à midi on se réunit dans le pré de
NOTICES. 79
l'abbaye ( car il est encore à remarquer que tout cela se passe dans une abbaye, et que les moines eux-mêmes assistent souvent à ces assemblées joyeuses) ; et là ^ mollement assis sur l'herbe verte , si molle et si délicate, que personne navoit besoin ni de carreau , ni de tapis f chacun à son tour fait un conte; il en résulte un recueil de 76 nouvelles, paimi lesquelles il seroit peut-être difficile d'en trouver une trentaine à raconter décemment dans un de nos salons : on se récrieroit sur l'impudeur, l'inconvenance de semblables récits.
Bon La Fontaine, que dirois-fu de tant d'oreilles chasles ! Sois tranquille , tes contes ne sont pas négligés. Notre sévérité est com- me la politesse ; il en faut dans le monde , mais seul on en est dispensé. Nous voulons des mœurs dans nos auteurs dramatiques , dans nos conteurs; nous ressemblons beau- coup à ce M. de la Borde qui , pour' faire le carême , faisoit jeimer ses gens.
De la morale partout, excepté pour nous. Voilà la grande maxime. Je ne s&is s'il n'y a
So NOTICE S.
que les contes qni perdent, à ce petit arran-> geuieut } mais le fai». c&l qfi'ils perdent beau-? coup , et qu'ils ne soûl plus ni aussi gais, ni aussi lecherchés. Vous vexrez que c'est peut-r être parce que nous dmoiis trop tard. Vrai- ment, dans l'Heptaméion de la Reine de Navarre , ou diue à lo lieures; et après diné, on a le temps de faire et d'enlendre des contts. A propos de cela , il me semble que même à table, on pourroit encore trouver une petile place pour lesconles; il y a biei^ long-lemps que Fou y chante; je voudroi» qu'il vînl à la mode d'y lire de petits coules, bien gais et même un peu moraux, sans affec- tation, sans p'-'dantcrie. Je vondrois aussi qu'ils fussent en prose, pour les rendre plu» faciles el surtout plus utiles. La couversa- tiou à laquelle ils donneroient lieu, vaudroit mieux qu'un refrain eu chorus.
On a imprimé à la suite des Nouvelles de la Reine de Navarre, deux Contes de Lasca, qui, bien qu'un {;eu trop longs, n'en sont pas moins très-amusans. Je suis peut-être trop faYor9.blemecl disposé en faveur des
NOTICES. «1
contes. J'avoue que ce genre de lecture me plaît beaucoup.
Crébillon avoit pour les chiens une sorte de prédilection presque ridicule. On lui de- mandoit un jour, depuis quand ils'étoil avisé de les aimer autant? Cest , répondit-il , de- puis que fa i appris à connoitre les hommes.
J'ai beatjcoup lu de livres d'histoires, c'est peut-être à cause de cela que j'aime tant les contes. Je me trouverois à merveille chez les Hurons et chez les Troquois: Legrand- d'Aussy prétend que dans leurs jours de ré- jouissance, ils font succéder les contes aux festins; j'aimerois mieux cela que la bouil- lotte. Stobée dit qu'en Afrique, chez les Jal- chlévéens , lorsqu'un père vouloit marier sa fille, il donnoit un grand repas à tous les prétendans ; le meilleur conteur éloit l'é- poux qu'il choisissoit. L'abbé le Mascrier, dans son V^oyage d'Egypte , parle d'un hôpi- tal où il y avoit des conteurs gagés pour amuser les malades. On dit qu'à Charenton on joue la comédie; mais cela ne vaut pas encore des coules. Passe encore si l'on y
Sa N O T I C E S.
joiioit des mélodrames ; je ne connois riea de mieux pour amuser les fous. Aussi voyez quel succès le mélodrame obtient à Paris; il est vrai que, sous ce point de vue, Clia- rentou n'est qu'une annexe de Paris , et ne peut jouir des mêmes droits.
Au reste, pour en finir avec les Contes de la Reine de Navarre, je conseille à toutes les personnes qui dînent de bonne heure , de se les procurer ; lc\irs soirées leur paroî Iront moins longues j les autres n'auroienl pas le temps de les lire. Huit volumes! Est-ce en dînant à six heures que l'on peut trouver le temps de lire des ouvrages en huit volumes? C'est ce qui fait le succès de tous les Abrégés que l'on publie aujourd'hui.
Et, si, comme tout sejuble l'annoncer , on finit par dîner à sept heures, je ne vpii plus d'autres formais convenables, pour les livres nouveaux, que celui des anciennes Btrennrs Mignones. Adieu les gros livres ; adieu les conîes joyeux; adieu la bonne heure pour djner ; adieu la franche gailé et cequ'o4 appelle outrageusement le gros rirej adieyi
KOTICES. 83
la lii orale dans If's mœui-s , depuis qn'on eii veut tant dans les contes j adieu la Reine de Navarre et ses Nouvelles.
Je trouve que la perfection sociale , avec son goût, ses recherches et ses belles ma- nières, n'est qu'un adieu général à beaucoup ie vrais plaisirs.
M. ViLLETERQUE.
S4 NOTICES.
FABLES NOUVELLES EN VERS
DIVISÉES EX IX LIVRES.
ÎP. édition, revue, corrigée et augmentée de HI Hures; par madame A. Joliveau.
1-i'APOLOGUE est un genre de poésie assez dangereux à traiter parmi nous, et dans le- quel il est plus difficile de se faire un nom que dans lonte avitre partie de la carrière littéraire. On a vu des auteui's dramatiques, des poètes lyriques et satyriques , obtenir des succès encore assez brillaus, et des places distinguées au Parnasse, après les grands maîtres de la scène, et les deux poètes qui, dans l'ode et la satyre, sont devenus classi- ques parmi nous. Mais La Fontaiue est resté seul; aucun fabuliste n'a pu lui être com- paré, ni même se rapprocher de lui à une distance qu'il fût possible de mesurer. Quia-
NOTICES. 85
lilien disoit en parlant de Virgile y qu'il n'é- toit que le second des poêles épiques, mais oependant beaucoup plus près du premier que du troisième : on pourroit dire au con- traire , sur le fabuliste qui mérite la seconde place après La Fontaine, qu'il ne précède pas de beaucoup le ttoTsième , mais qu'il marché à une distance infinie du premier. En effet, tous ceux qui, depuis ce grand homme , se sont disiiiigncs dans l'apologue, étoient des gens qui avoient plus ou moins d'esprit : La Fontaine seul a été poète et a eu du génie.
Cependant beaucoup de gens, et particu- lièrement les gens du monde, qui parcourent superficiellement les productions littéraires , qui en jouissent^ sans se donner la peine d'en approfondir les beautés et de se rendre compte des sensations agréables qu'ils éprou- vent en lisant un bel ouvrage, se sont fait sur le talent de ce grand homme des idées assez fausses; idées que peuvent avoir fortifié les éloges , selon nous, peu convenablement exprimés que beaucoup de ses apologistes
8
8b NOTICES.
lui ont donnés, A force de l'erilendre nom- mer le boji, le naïf La Fontaine, le bati-^ homme La Fontaine, ces lecteurs peu ins- truits et peu attentifs ne voient encore en lui qu'un conteur plus agréable pt plus naïf que les autres ; qu'un écrivain, excellent à la vérité, mais dont la plume exercée dans un petit genre n'auroit pu s'élever à la haute poésie, ni entreprendre de grands tableaux. Ils ne se doutent pas, par exemple, que le bon La Fontaine, si l'on veut faire admettre cette manièi'e de le désigner, doit avoir à peu près la même signification que le bonus lio- merus d Horace, et qu'en effet il a, dans mille circonstances, cette naïveté sublimci d'Homère. Il ne iaut point considérer le peu d'importance des sujets qu'il a traités, mais les innombrables beautés de tout genre dont il les a enrichis, et, sous ce rapport , nous croyons qu'il n'existe dans aucune langue , ni un plus grand peintre de la nature, ni une plume plus flexible, ni un esprit plus fécond et plus ^aric. Toutes les grandes qualités des ; Anciens éclatent dans ses ouvrages j il a leur
NOTICES. 87
élégante simplicilé dans la peinture des pe- tits objets ; comme eux , il s'élève sans effort aux plus hautes pensées et aux expressions les plus sublimes, et peut-être les surpasse- t-il tous par la grâce, qui, du moins, n'a jamais été donnée à aucun écrivain à un degré qui le surpasse. Enfin, sous tous les rapports, La Fontaine peut être considéré <:omme un des génies le plus heureusement nés pour les Lettres qui ait paru dans le monde, et peut-être esl-il l'homme le plus extraordinaire du plus beau siècle de la lit- térature française.
Il seroit donc injuste, lorsqu'un auteur offre des Fables au public, de le comparer à ce poète inimiiable, et de le juger d'après une semblable comparaison. Ou peut inven- ter avec esprit, raconter avec élégance et naïveté un petit apologue, enfin le rendre agréable au lecteur, sans être obligé d'y ré- pandre toutes les richesses de la poésie, toutes les grâces du langage j et avant La Fontaine , on n'eût pas même imaginé que cela fût pos- sible. Lorsque nous rendîmes compte , il y
S8 NOTICES.
a quelques mois, du Recueil d'un fabuliste* qui, peut-être, est jusqu'à présentie mieux jtlacé après le maitre , en lui payant le juste tribut d'éloges (^u'il méritoit , nous évitâmes c€tte comparaison inutile , et nécessairement peu agréable à tous ceux qui viennent glaner dans un champ où moissonnoit cet excellent poëte. A plus forte raison seroit-il très-in- juste de ne pas nous montrer indulgent lors» qu'il s'agit d'une dame qui oÉfre modestement au public les fruits de ses loisirs , surtout lorsque ces fiuils ne sont ni sans éclat, ni sans saveur.
Le Recueil que présente madame Joliveau a déjà été fort bien accueilli dans une pre- mière édition ; et cette seconde , augmentée d'un assez grand nombre de fables nouvelles, a de plus été revue et corrigée avec soin. Beaucoup de fautes ont disparu sans doute-, cependant nous ne pouvons dissimuler qu'une nouvelle édition pourroiten faire disparoître
* M. J. L. Gienus.
NOTICES. S9
encore un grand nombre. Le style de cette dame , qui est naturel et souvent agréable , nous a paru dans d'autres endroits languis- sant et extrêmement négligé. Ses inventions sont généralement ingénieuses ; mais elle gâte quelquefois, par la prolixité des détails, par des tournures plutôt triviales que naïves, des sujets qui , traités avec plus de soin et de précision, auroient pu présenter beaucoup d'agrémens. Ces défauts , remarquables dans un assez grand nombre de fables, doivent cependant être plutôt imputés à la précipi- tation du travail , à une facilité trop grande dont nous Finvilons à se méBer , qu'au man- que de goût et à l'impuissance de mieux faire. Parmi beaucoup de pièces auxquelles on ne peut adresser les reproches que nous venons de lui faire , nous en citerons quelques-unes qui prouveront que , sans être extrêmement sévères , nous avons cependant quelque droit de nous montrer un peu exigeans avec madame Joliveau, et qu'il ne dépend que d'elle de ae mériter que des louanges.
8.
^O: NOTICES.
La Brebis.
LeLoupmerara"si,inon fils, mon bel Agnean, Le plus aimable du troupeau ! Las! il étoil d'un si bou caractère! Chacun disoît : il ressemble à sa mère, Doux, ingénu , plein de candeur ; Oui , je mourrai de ma douleur. Ainsi parloilla Brebis au cœur tendre. A sa plainte naïve accourut un gros Chien. —A le revoir, dit- il, tu ne dois plus prétendre,
Et le pleurer, crois-moi, ne sert à rien. Contre ton ennemiyai^on^ nos caravanes ; Suis-moi. Brebis de sui\re. Il voie au fond des bois Cliasse le Loup, qu'il réduit aux aboi$.
— De Ion fils appaise les mânes;
Je suis vainqueur, ma bonne, venge-tpi.
— C'est, je le crois, imprudence du folie, BonChien,des'atlaquerà plus puissant que soi: D'un seul coup, s'il s'échappe, ilpeut ra'ôter la vie.
— Eh ! bien , je vais t'en délivrer.
Il le blesse , et le Loup tombe, est à l'agonie.
— Sotie, venge-loi donc, et le vois expirer....
— Je m'y suis refusée à l'instant, par foiblesse \ Mais à présent, c'est cruauté, bassesse!
De tes boutés je sens pourtant îe prix.
NOTICES. gr
La Brebis , on le voit, sera toujours Brebis.
Nous croygps qu'il y a de la grâce et de la simplicité daus cet apologue ; mais l'auteur réussit peut-é»re encore mieux dans de pe- tites fables extrêmement courtes. Son coup de pinceau , resserré dans un cadre très- étroit , y devient plus vif et plus brillant. Parmi plusieurs jolies pièces de ce genre, nous avons distingué les deux suivantes :
Za Rose et le Ruisseau.
Une Rose, un jour, s'admiroit Au reflet d'une eau vive et pure. UnZophir léger l'effenilloit, Et l'onde emportoit sa parure.
Le Peintre et la Pudeur.
L'Amour nu paroissoit respirer sur la toile , La Pudeur l'aperçoit, rougit, baisse les yeux. Quels défauts trou \es-\u^Belle, au plus beau des Dieux! Dit le peintre alarmé : que lui faut-il? — Un voile.
Une moralité excellente, et presque tou-
92 NOTICES,
jours tirée du sujet, ajoute au mérite de cea opuscules, qui auuoncent beaucoup d'esprit et peu de prétention; ce qui plail partout , et surtout dans les dames.
M. jNIontjoie.
NOTICES. 95
CQRINJSp, ov L'ITALIE-
PAR MADAME DE STAËL HOLSTEIN.
Ux voyage promet assez ordinairement up Toman ; ce sdjU deux sortes d'ouvrages qui ont beaucoup de traits de ressemblance , el qiie ceux qui aiment à simplifier les choses et à ne point multiplier les genres sa^s nécessi- té , confondent à peu près dans la même classification. Mais si à ses rapports , qu'ils ont presque toujours au fond , se joignent ceux de la forme ; si le voyage esl fondu dans l'intrigue d'un roman, et si c'est enfin jnadame de Staël qui est l'auteur de tout cela, on peut bien s';;tt-udre à la production la plus romanesque qu'il soit possible d'ima- giner 5 non qu'elle s'abandoune à sa brillante imagination pour multiplier des incidens et créer des faits extraordinaires : il faut si {•eu de faits et d'évenemens à madame de Slaël pour faire un gros livre ! Et si les aven-
^4 NOTICES,
tures qu'elle imagine sortent de l'ordre na- turel et vraisemblable , on ne peut pas dire néanmoins qu'elle se donne à cet égard plus de licence que les auteurs de romans. Mais ce qu'il y a de prodigieusement roma- nesque dans ses ouvrages , c'est sa métaphy- sique , ce sont ses analyses des passions , ses subtilités sur lecœur humain ; c'est ce monde idéal , ou de sentimens tellement chiméri- ques, qu'elle ne peut les exprimer que par des mois qui n'expriment rien de positif j ou de sentimens ré^ls , mais qiii cessent de l'être par l'exagération qu'elle leur donne. Si la nature est riche et puissante , si ménre trop souvent elle montre une richesse mal- heureuse et une puissance ci'uelle , c'est dans le nombre des passions, c'est dans la va- riété des sentimens qu'elle donne à l'hom- me, c'est surtout dans la force et l'éner- gie quelle imprime à ces senlimcns et à ces passions. Mais madame de Slaël , trouvant sans doute sur ce point la nature foible et avare , veut sans cesse suppléer à cette stéri- iilé jmr l'inépuisable fécondité de son ima-
NOTICES- QfJ
ginaiion : il lui semble que les passions et les seutiinens , tels qu'ils ont été exprimés par ceux qui ont mievTX connu le cœur Im- maiii , et qui en ont été les peinti'es les plus fidèles , ne sont que l'apanage des homme» ordinaires. Or , madame de Staël mépris» beaucoup les hommes ordinaires , et plus encore les femmes ordinaires. Peut-èlre les méprise-t-elle trop , peut-éire ne songe-t-elle pas assez que c'est pourtant dans celte classe que se trouveront ses lecteurs, et même ses juges , et même ses critiques. Elle crée donc des personnages es.traordinaiies , elle leur donne des passions extraordinaires sur les- quelles elle les fait disserter dans un lan- gage souvent extraordinaire. Leurs conver- sations sont cependant presque toujours bril- lantes, mais elles sont trop fréquentes^ leur langage est plein d'àme , de verve et de cha- leur , remarquable par une foule d'expres- sions vives et originales , de tours animés et pittoresques ; mais ils étonnent l'esprit du lecteur plus qu'ils ne le séduisent^ ils l'éblouissenl plus qu'ils ne l'éclairent. Il est
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souvent impossible de mieux dire que ce qu'ils disent ; mais ce qu'ils disent se trou- vant trop fréquemment hors de la sphère des idées vraies et des senlimens naturels , il est impossible que leur langage ait ce naturel et cette vérité qui plaît aux bons esprils , et qui assure un succès durable aux ouvrages. Leurs conversations sont donc un' mélange fatigant d'idées, les unes vraies, les auties fausses , quelques-unes grandes , la plupart gigantesques; celles-ci véritable- ment belles , mais alors naéme peu conve- nablement placées j enfin , s'ils sont presque toujours éloquens , presque toujours aussi leur éloquence s'exerce sur des chimères.
A Dieu ne plaise que je place la mélan- colie au nombre de ces chimères ! Je ne veux pas me brouiller avec les mélancoliques , et cela prou\ e que ie ne les regarde pas comme des êtres de raison : je ne sais cependant si ce sentiment , qu'on ne rencontre que dans les classes oisives de la sociélé , est aussi na- turelque le pense madame de Sîaèl ; je nei fais si ce n'est pas plutôt une maladie d»
NOTICES. 07
rame , que le plus haul degré de sa perfec- tion. J'ose croire que l'on peut èlre bon , liumaia, compalissant , généreux, sensible même , et, s'il le faul, amoureux et pas- sionné (car à quoi est-on bon si l'on n'est amoureux el passionné ?) sans avoir ces dis- positions habituelles de mélancolie qu'el'e donne à tous ses héros , à toutes ses héroïnes, çt dont elle prive impitoyablement tous les personnages qu'elle sacrifie, et pour lesquels elle ne veut pas intéresser. Tl y a d'abord quelque charme el quelque douceur dans ce caractèi'e et ces senlimeus qu'elle prête H ses personnages favoris, mais il y a auàsi de la monotonie dans le retour fréquent des mêmes idées 5 il y a surtout de l'obscurité dans le développement de cette doctrine mé- lancolique , et dans toutes les nuances sub- tiles que madame Staèl découvre dans uu sentiment déjà obscur par lui-même, fugi- tif, et qui échappe aisément àl'aiialyse. Tou- jours ses personnages sont environnés de vague , de rêves , de mystères , d'Idées mvs- tc lieuses dans Tespilt, de seutiuiens mysté-»
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98 NOTICES,
rieui dans le cœur , d'une destinée mysté^ rieuse , de lous les secrets de l'homme ; en- fin , s'il m'est permis de parler ainsi , d'une certaine pbantasmagorie sentimenlale , que j'explique sans doute fort mal , parce que je ne Tentends pas, mais que madame de Staël n'explique pas trop clairement , quoiqu'elle l'entende apparemment très-bien.
Si sortant de ce monde un peu fantastique, madame de Staël aborde un monde plus réel , son imagination, comme je l'ai déjà observé, l'agrandit et l'exagère tellement, qu'il n'est guère moins cbimérique que l'autre : elle ne voit d'bommes raisonnables que dans le» hommes exaltés ; de sentimens dignes de ce nom que dans l'enthousiasme , dans l'admi- ration j le culte, l'idolâtrie ; de passions que dans le délire. Elle s'est fait des idées si singulières sur la perfection de Thomme , que si le beau idéal qu'elle a conçu venoit à se réaliser , et que beaucoup d'hommes et de femmes ressemblassent a ses héros et à ses héroïnes , tout ordre disparoîtroit dans la société civile , tout bonheur dan* la société
NOTICES. 99
tlomestique i et l'on seroit à chaque inslant témoin ou victime des scènes les plus bi- zarres et les plus tragiques. Si en efiFet tout le monde éloit parfait à la manière de ma- dame de Staël , tout le monde seroit amou- reux ; or, pour être amoureux, ou comme le beau Léonce , ou comme le sensible Os- wald, ou comme Delphine , ou comme Co- rinne , il faut que l'amant menace de se briser la tète contre un pavé aux yeux de son amante , ou de se jeter dans un canal ; il faut que l'amanle soit aussi quelquefois sur le point de se précipiter dans la rivière ^ qu'elle tombe souvent évanouie , qu'elle se fracasse la tète , que le sang ruisselle ; il faut enfin que l'un des deux au moins périsse victime de son amour : heureux s'ils ne pé- rissent pas tous les deux d'une manière plus tragique encore.
Il faut l'avouer cependant , ces défauts sont ceux de beaucoup d'autres romans ; et si madame de Staèl les porte plus loin qu'un autre , mieux que tout autre aussi elle les rachète par ]es qualités qui tiennent à un©
loo NOTICES,
imagination brillante , à nn esprit rare , et même à un tiilent dislingué , quoique Irès- jnégal. Il y a dans sou ouvrage des délails pleins de charme et d'intérêt j il y a , h tra- vers trop de dissertations et de subtilités sur les passions et le cœur humain , des aperçus aussi vrais que fins et délicats. On y trouve un grand nombre de belles pe-sées expri- mées avec énergie et concision j des traits vifs, ingénieux et inattendus; des pages éloquentes , peut-être même trop pour le genre. Il me semble qu'en général madame de Staël veut élever son ton fort au-dessus de celui qui convient à un roman ou à un voyage ; elle veut même quelc^uefois mettre de la poésie dans son style : il vaudroit mieux y mettre plus de souplesse , plus de variété , de clarté , de grâce et de correction , moins d'affectation et de phébus métaphy- sique et sentimental. Au reste, comme le style d'un pareil ouvrage en esta mon sens le principal mérile , je reviendrai sur les beau- lés et les défauts que j'ai cru remarquer dans celui de madame de Staël.
NOTICES. 101
n me reste peu d'espace pour parler du fond du roman ; mais mon dessein n'est pas d'en présenter ici l'analyse complète: ce n'est point en général ma méthode lorsque j'ai à parler d'un roman ; et quand même je l'au- rois suivie jusqu'ici , jedevrois l'abandonner lorsque j'ai à parler d'un ouvrage de ma- dame de Staël. Je dois supposer que le lec- teur est très-peu curieux de lire en abrégé ce qu'il est très-avide de lire en entier: je ne parlerai doue que des caractères princi- paux tracés par l'auteur , et de quelques faits singuliers qui peuvent donner lieu à quelques réflexions.
Oswald , le héros du roman , est beau , bien fait, et ires-mélancolique; il est fort adroit dans les exercices du corps , parce que , selon madame de Slael , Vâ/ne se mêle à tout ; ce qui veut dire que tout homme qui est maladroit n'a pas d'âme , ou n'a qu'une âme triste et misérable. Oswald a tantôt une grande énergie dans le caractère, tantôt une grande foiblesse et une grande timidité : il a les passions les plus ardentes , et ces pas-
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sions se taisent devant des obstacles qui n'tir- réleroient i>as une passion médiocre ; il a presque toujours raison quand il parle , et presque toujours tort quand il agit. 11 voyage avec un français que madame de Staèl lui sacrifie entièrement , parce qu'il ji'est pas mélancolique , et qui cependant a toujours raison contre lui, et cjui répond avec autant d'esprit que de vérité au reproche que lui fait Oswald sur sa légèreté : « Vous appelez, » lui dit-il , légèretjé la promptilude de mes •» observations : ai-je moins de raison parce 5) que j'ai raison plus vite ? » Ce liérps , au reste , souvent ine::iplicable , presque jamais altac)iaiit , ne seroit qu'un homme assez ordinaire , sil ne rencontrait une femme fort exlraordinaire ; et tant qu'il reste U figure principale du tableau , le vpmau est froid, lan guissant , j e dirai presqu e ennuyeux . Celle femme extraordinaire, c'est Corinne: femme admirable, sans doute, sj le plus grand charme , et même la plus grande gloire de la femme néloif pas dans la pratique de toutes les vertus pouces , aimables et
NOTICES. io5
jnodcsles ; si sa plus belle , ou plutôt sa seule destinée , n'étoit pas d'être d'abord filla timide el respectueuse, ensuite femme ai- mable et vertueuse , mère sensible et ten- dre. Mais ce n'est pas , selon madame de Staël , le beau idéal de la femme. Corinne, qui est sans doule le type de ce beau idéal , pai'oît d'abord à nos yeux sur un cliar de triomphe , au milieu d'une place à Rome , entourée d^admirateurs , d" adorateurs , et d'une foule enthousiaste. Là ,«.lle commence par entendre son propre éloge dans un pa- négyrique presque aussi long que celui de Trajau. Cet éloge est simple et sans pré-r tention , dit madame de Siaèl , et oa y lit les phrases suivantes : « La musique que » nous avons faite ensemble ( avec Corinne), » les tableavix qu'elle m'a fait voir , les livres » qu'elle m'a fait comprendre , composent » V univers de mon imagination ; il y a dans » tous ces objets une étincelle de sa vie ; et » s'il me falloit exister loin d'elle , je vou- » drois au moins m'en entourer , certain )) de pe retrouver nulle part cette trace de
io4 NOTICES.
» feu , cette trace d'elle enfin quelle y a » laissée, elc. » Corinne répond avec pré- tention à ce discours sans prélenlion. Elle improvise un hymne sur les beautés de l'Ita- lie; puis apercevant Oswald , qu'elle voit pour la première fois , elle devine le sen- timent qui l'occupe , et improvise sur ce sentiment. Oswald , prêt à se trouver mal, s'appuie sur des lions de basalte : Corinne n'est pas moins émue ; et au milieu de la place de Rome nait subitement le plus vio- lent amour qu'il soit possible d'imaginer. En sa qualité de femme extraordinaire, Co- rinne fait toutes avances. Oswald est ma- lade ; et Corinne , jeune personne non en- core mariée , s'enferme dans son apparte- ment pour le soigner. De si tendres soins ont le plus heureux succès ; Oswald guérit ; et alors Corinne s'établit son Cicérone : e\\o le promène à la ville , à la campagne , pour lui en expliquer les antiquités, les tableaux , les beautés naturelles j elle juge les arts, \i littérature, les mœurs, la poli tique, dans des conversations brillantes dont je vais parler ;
NOTICES. io5
elle joue la tragédie, elle joue la comédie. Quand tous ces objets sont épuisés à Rome , elle monte eu \oilure avec son amant , et Je mène à Naples. Pendanl la roule , Tamour s'exalle de plus en plus; on se prend mu- tuellement la main, on se presse contre le cœur, on est au comble du bonheur, malgré un nuage noir qui , obscurcissant la lune, présage les plus grands malheurs 5 et le nuage n'a pas tort.
Cependant Oswald , prêt à épouser Co- rinne , ne sait pas encore qui elle est. Enfla ils se racontent mutuellement leur histoire. Celle d'Osw aides tassez intérepsante , et point trop romanesque ; celle ide Corinne l'est pro- digieusement : elle parle surtout beaucoup trop de sa supériorité ; et comme les lecteurs peuvent supposer qu'en parlant d'une femme supérieure , madame de Slaèl ait eu la même idée que ces mots réveillent en eux, cela pour- roit ne pas la faire croire modeste. Au reste, cette supériorité de Corinne consiste à lui faire trouver ridicules toutes les convenan- ce^ , monotones toutes les verius domesli-
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ques, iusnpporlables toutes les villes où il n'y a ni spectacles , ni musique , ni ta- bleaux , et à lui faire croire que les femmes anglaises , au lieu de faire le thé à leurs maris, devroieut jouer la tragédie et impro- viser. Oswald apprend par l'hisloire de Co- rinne qu'elle est anglaise ; et part aussitôt pour l'Angleterre , afin de découvrir si son père, qui est mort depuis deux ans, veut qu'il se marie avec Corinne , et s'il a laissé quel- ques traces de sa volonté à cet égard. Il dé- couvre en effet que ce n'éloit pas tiop son intention ; et ce qui Taide beaucoup à faire cette découverte , c'est qu'il trouve Lucile , jeune soeur de Corinne , bien plus fraîche et plus jolie qu'elle. Lucile a aussi un ca- ractère bien diâérent de celui de Corinne j et madame de Staël , eu le traçant , peint avec beaucoup de talent la réserve , la mo- destie , la timidité , la pudeur , tous les sen- limens doux , aimables et purs de l'inno- cence -. c'est un tableau charmant. L'infidé- lité d'Oswald est filée avec beaucoup d'art , pt même excusée, autant qu'il est possible,
NOTICES. 107
par d'incroyables circonstances. Son union avec Lucile n'est point heureuse. Les deux époux ne peuvent parvenir à dissiper quelques nuages qui s'élèvent entre eux , et à s'enten- dre , parce qu'ils ne s'expliquent pas ; ils ne parlent pas: njallieur bien singulier pour de» acteurs mis en scène par madame de Staël! Enfin l'infortunée Corinne, après avoir fait inutilement, pour empêcher l'infidélité d'Os- wald, un voyagehien romanesque en Angle- terre et en Ecosse , meurt victime de son amour i mais non sans avoir vu Oswaldel Lu- cile ,non sans avoir eu le plaisir d'improviser encore devant eux (scène très-déplacée, sans intérêt, sans excuse, et qui sera, j'ose le dire, généralement désapprouvée ) , el non surtout sans avoir vu , au moment même de sa mort , le petit nuage noir , présage de tous ses malheurs.
Madame de Slael ne s'est pas contentée de peindre dans son nouvel ouvrage des carac- tères inventés par elle, et de faire agir des passions créées par sa vive et brillante ima^ ^lualionj elle a voulu aussi nous présenter
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Je tableau de mœurs réelles et de caractères vérilableuîent cxislans: elle nous donne ses observations sur les arts et la litîéralure d'une naiion, la première de loutesdansla culture des beaux-arls, et à laquelle les let- tres devront toujours une double reconnois- sance , et pour avoir rallumé dans l'Europe moderne leur flambeau éleint depuis plu- sieurs siècles, et pour les avoir enrichies des productions brillantes et de chefs-d'œu- Tres immortels. Celte partie de son ouvrage , trop longue pour un roman dont elle coupe trop souvent le fil, et suspend trop long- temps l'intérêt ; trop courte pour un voyage dans un pays célèbre dont on ne peut faire connoître en aussi peu de pages ni les monu- mens ni les hommes, contient encore trop peu d'observations réelles et positives pour son étendue. En efiet , madame de Stacl ob- serve peu et raisonne beaucoup : si elle éta- blit un fait ou porte un jugement, elle le développe avec esprit, elle disserte avec feu, elle remonte aux causes, explique lescfïels, donne ses conjectures, trouve des rapports ,
NOTFCES. Î09
et mêle à tont la métaphysique subtile de son esprit raisonneur, et plus souvent la méta- physique plus subtile encore du sentiment ; en sorte que dans l'histoire comme dans le roman, c'est toujours son imagination qui domine.
C'est dans des conversations entre les dif- férens personnages de son roman, que ma- dame de Staël juge ou fait juger Rome et l'Italie , et tous les chefs-d'œuvres des arts , et toutes les productions du génie qui ont immortalisé cette contrée célèbre, et le ca- ractère et les moeurs de ses liabitans. Cette forme ne contribue pas peu à multiplier les mots dans im rapport qui n'est nullement en proportion avec les choses , et à grossir pro- digieusement le volume 5 mais , il faut l'a- vouer , quelquefois elle le grossit pour l'a- grément des lecteurs. Plusieurs de ces ccn- versalions sont vives, animées, dramatiques ; la discussion donne à la matière un nouvel intérêt ; les sentimens contradictoires sont attaqués et défendus avec une grande fécon- dité , ou de raisons solides , ou de raisonne- 10
no NOTICES,
mens spécieux et d'ingénieux sopliismes; le* in lerlocu te urs mollirent beaucoup d'esprit, de verve, d'imagination, quelquefois une sorte d'inspiration et d'éloquence; et si Ta- bondance des pensées, la recherche des tours et des expressions, le ton de l'éloculion ; si la variété des objets que l'on parcourt, des citations que l'on fait , des connoissances qu'on étale et qu'on semble ainsi avoir tou- jours présentes à l'esprit , paroissent deman- der plus de réflexions qu'on n'en apporte or- dinairement dans une conversation sans pré- paration et sans étude, telle qu'elle s'établit entre lee gens d'espril qui se rencontrent par hasard dans un salon , il ftxut se rappeler q\ie Corinne a le talent d'improviser ; il faut se lappeler surtout qu'elle et les interlocuteurs qui parlent le mieux, parlent au nom de ma- dame de Staël et la représentent.
Mais si l'esprit, ne se laissant point éblouir -par ces brillans dehors, veut examiner le fond des choses , il trouvera que souvent la pompe des mots cache le vide des idées, ou idéguise ce qu'elles ont de faux ou de com-
NOTICES. lU
mun. Je pourrois en citer plus d'un exemple : j'en choisirai un dans une des conversations les plus imporianles , celle où, dans le salon ^ de Corinne, on juge les trois plus célèbres littératures de l'Europe. Le comte d'Ei-feuil , défenseur de la littérature française , est as- surément le plus foible de tous ; cependant tel est son esprit naturel, et surtout la bonté de sa cause, qu'il a le plus souvent raison contre Os wald , avocat de la littérature an- glaise , et Corinne, enthousiaste de la litté- rature italienne. Le comte d'Erfeuil Iriom-» |)he surtout , lorsque , parlant de l'art dra- matique , il peut citer avec un noble orgueil les grands noms de Corneille, de Racine, de Molière, et de tous ces immortels écrivains, la gloire de la scène française : il fait une critique aussi vraie que spirituelle, et de ces tragédies où les meurtres et les horreurs gont accumulés sans intérêt , sans art et sans aucune observation des règles , et de ces opé- ras où le poète est sacrifié aux caprices du musicien, et de ces comédies où la société et les mœurs ne sont pas représentées, où \o%
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lidicules ne sont pas saisis, et où tout le co- mique est dans des bouffonneries basses et ignobles. Corinne répond fort longuement à cette vive attaque ; et dans cette réponse , elle dit fori sérieusemenl, et même a%'ec emphase, que si les Ilaliens n'ont pas de comédies de caractère , ce sont eux qui ont inventé les personnages d'uérlequin et de Pantalon. Quelles inventions à opposer à celles de Tartuffe, de l'Avare, du Misant rope , des Femmes Savantes? Corinne va plus loin ; elle veut tirer un sujet d'éloges pour les Ila- liens de ce faux comique qui règne dans leurs comédies , et nous faire un sujet de reproche àeY ironie philoscphique qui, dit- elle , règne dans les nôtres : « Il y a, ajoute î) Corinne, quelque chose de triste au fond 5) de la plaisanterie fondée sur la connois- )) sauce des hommes ; la gaité vraiment inof- » fensive est celle qui appartient seulement >) à l'imagination. » Enfin, ce n'est pas seu- lement par bonté , c'est par un calcul réfléchi que les Italiens ne font pas de bonnes comé- fJies : ils connoissent en effet parfaibepaent
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les hommes : « Mais peut-être, dit Corinne, » penUêtre n'aimeroient-ils pas à générali- » ser leurs découvertes, à publier leurs aper« » çus ; ils ont dans le caractère quelque M chose de prudent et de difficile, qui leur ■» conseille de ne paS mettre en dehors ^ par » leurs comédies, ce qui leur sert à se gui--. » der dans les relations particulières , et de w ne pas révéler par les fictions de l'esprit, » ce qui peutétre utile dans les circonstances » de la vie réelle. » Quel singulier raisonne- ment ! Assurément, si c'est par finesse que Jes Italiens ne font pas ce comédies comme celles de Molière , ils sont trop fins aussi.
Telles sont les disparates qu'ofî"re trop souvent le talent distingué, mais extrême- ment inégal , de Tauteur de Corinne : au mi- lieu de raisonnemens assez fermes, assez spé- cieux du moins, et qui annoncent à la fois et la force de la pensée, et la variété des connoissances , et les ressources de l'esprit , se glissent fréquemment des sopliisraes quon ne peut pas même appeler ingénieux. A cùlé de pages étiucelantcs cVimaginalion et d'es-
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prit, on en trouve nn trop grand nombre qui sont l'abus le plus inexcusable de l'un et de l'aufre. La finesse des pensées dégénère trop souvent en vaines et inintelligibles sub- tilités , l'élévation en enflure , l'énergie en galimalias, l'originalité eu mauvais goût: ce qui suppose, au reste, que souvent aussi elle montre cette finesse, cette élévation, celte énergie, et cette originalité ; de sorte qii'elle a du moins les qualités dont ces dé- fauts sont l'excès ou l'abus, tandis qvie tant d'autres écrivains n'ont que les défauts, et sont dépourvus des qualités qui les font par- donner.
On peut encore reprocher à madame de 8taël de -ne pas s'oublier assez elle-même dans la composition de ses ouvrages d'ima- gination : sans cesse elle se représente dans les principaux personnages, sans cesse elle leur fait discuter, appuyer, soutenir ses doctrines ; et ses doctrines sont bien moins incontestables que son talent. C'est ainsi que (e comte d'Erfeuil, dont les opinions énon^ çées dans de petites phran-s légères el gaies,
NOTICES. i]5
«ont lonjotivs sacrifiées à l'éloquence , et sou- vent à l'emphase des autres interlocuteurs , quoiqu'il ait souvent raison contre eux, pro- posant les grands écrivains du siècle de Louis XIV comme des modèles que doivent toujours avoir devant les yeux les écrivains français, et même les étrangers, est contre- dit par Corinne, qui pai'le bien évidemment ici au nom de madame de Staël. Elle assure que le génie est essentiellement créateur ; que r imitation est une espèce de mort j et elle oublie que les plus beaux génies , et ceux qui vivront le plus Ion g- temps, ont élé imitateurs. Elle ajoute que chaque nation doit avoir sa couleur originale , ce qui est vrai, pourvu que ces couleurs soient agréa- bles et naturelles. Or, ce n'étoit que contre les couleurs fausses et de mauvais goût que s'étoit élevé le comte d'Erfeuil. Enfin, con- tiuue-t-elle, cette espèce d'orthodoxie litté- raire qui /oppose à toute innovation heu- reuse doit rendre à la longue la littérature française très-stérile. A quoi on peut répon- dre que jusqu'ici les innovations n'ont pas
ii6 NOTICES.
élé heureuses ; qu'il est désormais impossible que la lillérature française soit stérile; et rju'enfin il n'est rien qui ne soif préférable à une stérile abondance et à une malheu- reuse fécondité. Le comte d'Erfeuil répond Irès-bien au resle: « Ne voudriez-vous pas, » madame * , que nous admissions chez nous » la barbarie tudesque, les Nuits d'Young 5) des Anglais , les conç^lli des Italiens et des
î) Espagnols? Il nous seroit impossible ,
)> dit-il ailleurs, de supporter sur la scène
» les monstruosités de Shakespeare Ce
5> seroit nous plonger dans la barbarie de M vouloir introduire rien d'étranger parmi » nous. — Autant vaudroit, dit Corinne, » élever la grande muraille de la Chine au- y) tour de vous. » Et le comte d'Erfeuil ne répond plus rien, paixe qu'il faut bien que Corinne ait raison, ou du moins cette ap-
* Il y a dans le texte : Ne voudriez-Tous pas , belle étrangère. Mais je demande à madame de Staël s'il est possible qu'un Français à Rome ap- pelle une Italienne belle étrangère.
NOTICES. 117
parence de raison que donne le dernier mol. Corinne, qui improvise, qui disserte, qui raisonne sur tout, qiii décide de tout, qui fait des vers, de la prose, de la philosopLie, de la morale, de la littérature, de la poli- tique , doit nécessairement faire l'éloge des femmes savantes , des femmes auteurs, de ce qu'elle appelle les femmes supérieures. Elle traite avec beaucoup de mépris ceux qui ne penseroient pas à cet égard comme elle : ce sont des esprits étroits , des ge?is médiocres , qui veulent se débarrasser de V enthousiasme ^ du génie, enfin de leurs ennemis , qui condamnent tout ce qui tient à une âme élevée, a Chaque femme, ajoute- » t-elle , comme chaque homme, ne doit- » elle pas se frayer une route d'après son » caractère et ses talens? » Non , chaque femme doit rester dans la route qni lui est indiquée par la nature et l'ordre de la so- ciété ; les pas qu'elle fera dans une autre route seront trop souvent incertains, hasar- dés, malheureux- voilà la maxime générale. Ce qu'on donne' ici comme une règle ne çlew
ii8 NOTICES,
vroit être donné que comme une exceplion- et si Corinne se fût bornée à le présenter sous ce véritable point de vue, tout le monde seroit tombé d'accord que Corinne avoit bien le droit d'établir cette exceplion , et d'y être comprise.
Après avoir peint, avec un enthousiasme qu'elle fait quelquefois partager, le beau climat et le beau ciel de l'Italie, et les pro- diges des arts qui immortalisent cette con- trée célèbre, et les grands souvenirs qu'elle rappelle ; après avoir parlé de la littérature, tantôt avec goût, tantôt avec une exagéra- tion peu raisonnable , quoique très-raison- née, mais toujours avec esprit, madame de Staël peint aussi le caractère et les mœurs des Italiens. En g'^néral elle les traite favo- rablement ; et outre que ces sentimens favo- rables me paroissent justes envers les Italiens, je préfère de beaucoup cette indulgence, qui présente tout du beau côté, à cette humeur chagrine qui a rendu tant de voyageurs dé- tracteurs des pays qu'ils ont parcourus, et des peuples qu'ils ont visités. Madame d«f
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Staël aime rextrème mobilité des Italiens , leur vivacité, et surtout cette imaginatioa qui les domine , qui les rend si sensibles aux beautés de la nature et des aris, et qui se jjianifeste même dans les manières du peuple, dont le langage est animé par des images fleuries et des expressions poétiques. L'em- pire de celle imagination s'étend même aux choses sacrées; mais je crois que madame de Slaël exagère un peu la superstition italienne qui en est quelquefois le fruit. Je ne crois pas les Italiens du dix-neuvième siècle assez superstitieux pou^ regarder Oswald comme l'archange Saint- Michel , l'engager à dé^ ployer ses ailes ^ et à voler sur le clocher de la cathédrale , afin que de là toute la ville le voie et le prie. Je doute que le peuple de Rome prit Corinne sortant de Saint-Pierre pour la Sainte Vierge. J'ai quelque peine à croire que les postillons de l'Italie recom- mandent à Saint Antoine de Padoue l'àme de leur cheval mourant. Mais au moins ma- dame de Statl, en rapportant toutes ces pe- lites superstitions, ne s'élève point avec une
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nioigae philosophique contre elles; elle n'en fail. point le sujet de reproches insultan» pour les Italiens. Bien plus, elle est un peu superstitieuse elle-même , si nous la jugeons d'api'ès son héroïne ; mais je ne le lui repro- cherai pas plus qu'elle ne le reproche aux Italiens : ce sont au contraire de petites foiblesses qui ne déplaisent pas dans une femme. Je ne sais si madame de Staël n'exa- gère pas aiissi un peu le défaut de dignité de quelques prédicateurs italiens , dont elle fait dégénérer les prédications en pantalon- nades burlesques. Elle rapporte que l'un d'eux , prêchant dans une église de Rome , s'en prenoiL à Voltaire, et surtout à Rous- seau , de l'irréligion du siècle: «Tljetoit, » dit-elle, son bonnet au milieu de la chaire, )) le chargeoit de représenter J.-J. Rousseau j M et, en cette qualité, il le haranguoit Ct » lui disoit : Eh bien! philosophe genevois, » quavez-u'ous à objecter à mes argumens? )) Il se taisoit alors quelques momens, com- « me pour attendre la réponse 5 et le bonnet » ne r-. pondant rien, il le remetloit sur sa
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h tête, el teiminolt l'entretien par ces mots : » A présent que vous êtes convaincu , nen » parlons plu,, d Le conte est assez joli j Riais il faudroit le donne r pour un conte.
J'avois promis de revenir sur le style de cet ouvrage , et j'avois dans ce dessein ras- semblé un grand nombre de phrases d'un tour si singulier j et remplies d'expressions et d'alliances de mots si bizarres , qu'elles ne peuvent avoir été inspirées à madame de Staël que par ce mépris de l'imitation et des modèles, qu'elle érige en priiicipe , et par l'amour des innovations heureuses, dont, selon elle , ce mépris est la source ; mais j'aime bien mieux , au lieu de finir mon ar- ticle par les preuves des défauts de style que; j'ai reprochés à madame de Staël, ïe termi- ner par l'aveu d'un talent dislingué, que Ces défauts obscurcissent à la vérité, mai* qui reparoît assez fréquemment et avec assez d'éclat, pour qu'ils ne puissent le faire ou- blier.
M. DE FÉLETS,
12% NOTICES.
REFLEXIONS
D UNE Femme sur le Recueil de Maximes de M. D. L**.
Je vondrois bien savoir quel âge peut avoir préciscmeut M. D. L* *. , pour dire tant de Bial de nous dans ses Maximes. Il est bien hardi s'il est jeune ; et s'il ne l'étoit plus l Ali ! monsieur, prenez-y gaide, il faut avoir encore quelque mérite à nous dé<laigner , pour V trouver un peu d'honneur et de pro- fit. Comment , monsieur , vous ne voulez seuleraenl pas qu'on nous respecte?
a Le respect, dites- vous, est toujours le résultat d'une supériorité reconnue de pou- voir ou de mérite , la foiblesse ne sauroit donc l'inspirer ; aussi ce n'est point du res- pect que l'on doit aux femmes, eu général , mais on leur doit protection comme à tous les êtres foibles. » Dites-moi , monsieur ,
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qnandvouâvousêles trouvé amoureux, étoit- ce par hasard avec nn air de protection que vous abordiez celle à qui vous vouliez plaire ? Et cet être si foible à qvii vous deviez protec- tion , vous ne vous y attachiez , sans doute, que pour soutenir sa vertu , garantir sa ré- putation , la sauver de sa propre foiblesse ; et vous vous gardiez surtout de lui demander des sacrifices qui auroient eu votre bonheur pour premier et peut-être unique objet , car vous voyez bien que c'eût été reconnoître une bien grande supériorité depouu-oir , que de demander des grâces; et oe seroit s'avouer terriblement inférieur en générosité , que do solliciter un bien qui coûte tant à celle qui le donne , et rien à celui qui le reçoit. Je sais bien que ce sont seulement les femmes, en général, que vous défendez de respecter , ce qui ne vous empéchoit apparemment pas de rendre vos respects à quelques-unes en par- ticulier , de même qu'on dit du mal des gens eu place , enfaisant sa cour à celui dont on a besoin; cependant , monsieur , commeje vous nois un homme très-bien élevé , je suis con-
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vaincue que sansle vouloir, sans y penser mê^ me, il vous arrive à chaque instant de donner aux femmes, en général, de ces marques de respect qui ne sont la preuve ni du pouvoir . iii même du mérite , mais celle de la rete- nue qu'exige leur présence , qui indiquent seulement les usages plus sévères au:xquels elles sont soumises, et qu'il n'est pas permis de blesser devant elles.
Au reste , je crois que vous passerez faci- lement condamnation à cet égard, car, je le vois bien , ce qui vous déplaît le plus , ce sont nos prétenlion^'à la raison. Eu vérité , c'est iètre bien facile à blesser. « On ne sauroit , selon vous . apprendre de trop bonne heure aux jeunes gens combien , sous le rapport de la raison , les femmes sont inférieure» aux hommes. » Si voxis êtes bien sur de cela, monsieur , vous ferez à merveille de lap- pi-endre de très-bonne heure à M. votre fils; cela aura d'abord l'avantage de le prémunir contre les conseils de madame sa mère j si ensuite il se marie , et qu'il se trouve , ce que je up puis guère supposer, d'après TopiT
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nion que votis m'avez donnée de M. son père, manquer absolument d'esprit , ce qui conduit fort souvent à manquer de raison , il en résultera que la raison que pourroit avoir sa femme lui sera entièrement inutile. Hors de ces deux points , l'avantage d'une semblable épreuve pour les jeunes gens ne me paroit pas extrêmement marquée j car, comme vous l'observez fort bien , elle ne suffit pas •pour arrêter la fougue des passions , et je n'ai pas beaucoup entendu dire en effet qu'un jeune homme, pour devenir amoureux d'une femme, se soit jamais avisé d'examiner si elle avoit plus ou moins de raison que lui ; et quand il est une fois amoureux , qu'en pensez-vous , monsieur ? D'ailleurs , si vous voulez que je vous le dise , j'ai presque tou- jours remarqué que les jeunes gens qui croyoient le plus à la raison et à la vertu des femmes , n'étoient pas ceux qui coùtoient le plus d'argent à leurs parens et de chagrins à leurs familles ; il n'y a pas grand mal à estimer ce qu'on est obligé d'aimer ; et le jeune homme qui méprise les femmes n^ap-
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prendra pas pour cela à s'en passer , mais a prendre tout ce qu'il trouve. Au surplus, i\ ne faut pas s'étonner de ce priucipe d'édu- cation de M. D. L. ; car il pense que c'est ]si galanterie française qui a amené la ré- -volniion ; je ne l'aurois pas cru.
M. D. L. m'a tout l'air du diable devenu lieux : on sait que quand ce malheur lui arriva, il se Cl ermite ; je suppose aussi qu'il devint un peu morose; le diable devoit avoir de terribles chroniques sur ce qui s'éloit passé dans le monde pendant sa jeunesse, lié bien, voihi , je crois, précisément ce qui arrive à M. D. L. , et je ne puis guères m'empècher de parler , d'après la sévérité de ses préceptes , que ses goûts ont pu être moind sévères, et que, pour croire si peu à la vertu des femmes, il faut n'avoir pas beaucoup cherché à en rencontrer de vertueuses. M. D. L. trouveroit fort bon qu'on nous enfer- mât ; il ne voit que cela de sur. Il prétend aussi que les femmes ne peuvent s'aimer en- tre elles d'une vérilable amilié , et que dans leurs liaisons avec les hommes , « la difie-
NOTICES. 127 rence de» sexes met un tel ob&lacle à ce sen- timent, qu'elles ne peuvent avoir pour amis que leurs frères, leurs maris ou leurs an- ciens amans Mais je me trompe sans
doute , ajoute-1-il , car toules les femmes se vantent d'avoir plusieurs amis, »
Eh bien, oui, monsieur, je crois qua vous vous trompez; mais quand vous aviriez raison, qu'est-ce que cela prouveroil? Un homme d'esprit répondoit aune jolie femme, qui lui demandoit s'il n'étoit pas de ses amis : plaisant visage pour avoir des amis I Si un homme, dans ses rapports avec une femme , ne peut s'empêcher de songer à son visage,- si celte qualité de femme a sur vous une si prodigieuse influence qu'elle vous empêche de vous occuper de toute autre chose, je vous le demande , à qui s'en prendre? Aux moeurs générales peul-ètre que vous voudriez réfor- mer; ce sera fort bien fait à vous, monsieur, pourvu cependant qu'on ne nous enferme pas , s'il vous plait ; il est fort agréable d'être honnête femme en liberté.
Mais à propos d'honnêtes femmes , mou-
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sieur , c'est une singulière assertion que celle-ci : « Voulez-vous entendre traiter un sujet avec ordre , clarté , souvent avec es- prit, touiours avec finesse, écoiitez nos jeunes iëmmes disserter sur l'amour ; admirez avec quel art elles savent faire passer en revue les nuances les plus délicates du sentiment , depuis l'indifférence jusqu'au désespoir : la jalousie, les regrets, le retour, le raccom- modement, toutes les modifications , tous les incideus d'une grande passion leur semblent familiers ; et leurs peintures sont si vraies, si animées, que le raisonnement ou les li- vres , sans le secours de l'expérience , ne paroissent pas pouvoir fournir des notions aussi justes , aussi variées; aussi Ton diroit de vieux mili'.aires qui parlent de leurs cam- pagnes. » Eli, monsieur, qui vous a chargé de donner tant d'esprit aux jeunes femmes ? elles ne dissertent sur rien, je vous assure. Quant à disserter sur l'amour, cela scroit assurément fort ridicule; les tlisserlal ions sur Tamonr pouvoient élre bonnes à l'hôtel de Rambo'.iillel , quand la galanlciic éloit
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un amusemenl de société; mais on en a re- tranché le superflu ; c'est à présent affaire d'intérieur ; il ne seroit guères de meilleur goiit d'en parler dans le monde que de s'oc- cuper desdélails de la cuisine, depuis que tant de gens sont réduits à diner unique- ment parce qu'ils ont faim. Il arrive bien quelquefois pourtant à des femmes d'écrire sur l'amour, et même d'imprimer ce qu'elles en ont écrit ; m.ais cela est plus aisé que d'en parler.
Au reste , monsieur , passons à autre cliose ; franchement je vous ai pris à votre désavanlage , car, de vos maximes, la plu- part très-justes et souvent très-spirituelles , les moins bonnes, convenez-en, sont celles sur les femmes : aussi, comme je suis juste , je m'occuperai du reste un autre jour; ce- pendant vous m'avez donné , je l'avoue, un peu d'humeur; nous n'aimons pas que les gens à qui nous trouvons de l'esprit, aient tant de peine à nous découvrir de la raison : ainsi, je vous en avertis, ne comptez pat Bur beaucoup d'indulgence.
NOTICES.
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LES TROIS SIGNES
DU PRINTEMPS. P A R Mlle ....
x li est beaucoup de gens qui font leur che- min dans le monde sans qu'on les aper- çoive ; on les rencontre partout , sans avoir la moindre envie de savoir leur nom. Tout- à-coup on ap'preud qu'ils ont fait une grande fortune ; c'est alors qu'on examine leurs titres , qu'on prend fantaisie de les juger. L'ouvrage que nous annonçons a été pour nous comme ces personnages insigni- fians dont nous venons de parler. Nous en avons vu la première édition , presque sans y prendre garde, et nous avouons ingcnue- menl ([ue nous avions quelque tort , car il étoit trnduit eu anglais et en ilalicn ; et trois langues sembloienf nous répondre en quel- que sorte de son succès. Aujourd'hui^ il e&t
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publié de nouveau ; nous ne pouvons plus» nous dispenser de l'examiner : nous ne con- naissons aucun moyen d'échapper à un ou- vrage qui est à sa troisième édition.
On avoit d'abord fait paroi Ire les Trois Signes du Printems , avec la traduction an- glaise et italienne. Les deux traductions avoient été faites avec tant de promptitude , qu'on seroit tenté de croii'e que la copie avoit précédé l'original : il est par consé- quent assez difficile de dire précisément si lepoëme appartient;) la liltérature anglaise, à la liltérature italienne , ou à la littérature nationale. Lorsqu'on y trouve des beautés, on ne sait si on doit en louer, les Muses d'Angleterre , ou les Muses d'Ilalie ; et lors- qu'on y rencontre des choses ridicules , on ne sait à qui s'en prendre. L'auteur vient cependant de nous fournir un assez bon motif pour nous décider. Il n'est pas juste , nous dit-il dans sa préface , de mettre le public H contribution , et d'exiger qu'il achète trois langues , quand il n'en peut qu'une seule. Voilà du désintéressement, de
iji NOTICES,
la fraucliise et de la bonne foi : le public est dispensé d'acheter trois langues ; il est dis- pensé de s'ennuyer trois fois , et de trois manières. L'ouvrage ne paroit qu'en fran- çais ; les Muses italiennes et anglaises peuvent se justifier.
Nous ne répéterons point ici les lievix- communs qu'on a entendus tant de fois sur les poèmes en prose ; nous ne ferons point de dissertation sur le genre descriptif : nous convenons qu'un auteur qui a la prétention d'être poète , a tort de faire de la prose , et surtout de la prose descriptive ; mais c'est un tort qu'on peut se faire pardonner lors- qu'on a fait des tableaux, pleins de vérité, et qu'on est parvenu à intéresser ses lecteurs. Je crains bien que noire auteur ne puisse nous donner cette excuse. VoUaire a dit que tous les genres sont bons , hors le genre ennuyeux ; et c'est malheureusement ce dernier genre auquel plusieurs de nos écri- vains modernes paroissent s'être exchisive- nienl attachés.
I.e Printemps n'est point un sujet neuf; >1
NOTICES. id5
est possible cepeiidant de le rajeunir. C'est ici que la nature elle-niéme est le modèle qu'il faut suivre ; elle est toujours la mémej et elle pareil toujours nouvelle. Mais il ne faut pas se contenter de l'étudier et de l'ob- server dans les descriptions qu'on en a faites; il faut la voir et la peindre telle qu'on l'a. vue. II faut s'attacher surfout à rendre les seutimens qu'elle a fait naitre : les poètes sont toujours sûi-s de jeter ainsi de la va- riété dans leurs tableanx;. L'imagination da l'homme est comme une fée qui sème partout les changemens et les nu taraorplioses , qui renouvelle sans cesse le spectacle de l'uni- veis j et nous ne craignons pas de dire qu'il y a plus de variété dans les sentimens du cœur humain, que dans toutes les scènes de- la nature. L'auteur dii nouveau poeoie parcît n'avoir étudié la nature que dans le Dic^ tionnaire de la Fable : il ne connoit guèri-s du printemps que la Corbeille de Flore ; il floconnoîtde l'automne que la Couronne da VertJimne et la Corne d'jiinaltkée. Les vents sont loujorrs dans îa CroUe d^Eole , et le»
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plaines couronnées de moissons ne sont ja- mais que le Domaine de Cérès. Il ne voit partout que des Dryades et des Ama dryades, et ces Dryades et ces Amadryades lui donnent de grandes distractions , car il ne voit rien autre chose dans la nature. Ses tableaux sont de véritables Traités de Mythologie , et sa description du printemps nous prouve qu'il connoit très-bien les douze maisons du Soleil , et qu'il a lu les Métamorphoses d'Ovide.
a Charmante Flore , s'écrie-t-il dans son a enthousiasme , ah , que i-ous êtes intc- 7) ressante ! -a II s'adresse ensuite au d'eu du jour , puis à Cerès , puis à Pomone ; il n'ou- blie point l'Aurore matinale ni le vieux Titon , qui s'afflige seul du renouvellement de la nature. 11 passe ainsi tous les dieux en revue ; il n'est aucune de ses phrases qui ne renferme , pour ainsi dire , une divinité 5 et son poëme est un véritable Olympe. L'autexir n'a pas même négligé d'in- voquer le dieu Morphée , et nous convenons que le dieu Morphée n'est point déplacé dans
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un Printemps où le lecteur ne peut cueillir que des pavots.
Lorsqu'on rassemble autant de divinités dans un poëme , on ne peut guères se dis- penser de parler le langage des dieux j nous allons examiner la prose de l'auteur. Il fait la description des arbres qui fleurissent au prinlemps. a Mêlant à leur laurier toujours » verd , nous dit-il , les fleurs les plus » suaves et les plus odorantes , Torauger et » le cilronier décorés par les soins de Po» » mone , font les délices de la belle Pro- » vence j le pommier , remarquable par sa )) régularité , semble un bouquet qu'elle )) attache au corset de la Nature. » Celle dernière image est tout-à-fait neuve. Jus- qu'ici les poètes avoient donné des voiles à la nuit , des doigts de rose à Taux-ore , une robe de verdure aux collines , une écharpe à Iris ; mais ils n'avoienl point encore donné un corset à la nature. Celle plira'se me rap- pelle la fin d'un couplet que tout le monde peut avoir entendu chanter au Vaudeville ,
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et dans lequel ou célébroit le g^nie de
Baffou ;
Entre le cèdre et l'églantier , Baffou assis sur la verdure , Ecrivit son ouvrage entier Sur les genoux de la nature.
Puisque les poètes ont donne de? genoiiî à la nature, il éloit nécessaire de la vêtir con- venablement 5 mais il nous semble qu'ils auroicnl dû commencer par lui donner deis jnpons. Au reste , nos poètes , qni pa- roisscnt beaucoup aimer la nature , n'y tiennent guère que pour la rime. Ils l'invo- quent, ils l'appellent sans cesse ; son nom est d;»ns toutes leui's descriptions: elle n'est nulle part , et l'on peut dire que leurs pocmes sont remplis de l'absence de la nalure.
Noire nouvel auteur professe un grand amour pour les nymphes. « Les nymphes , » dit-il, sont la plus belle production de la 5> nature. Ah ! qui ne sent pns son cceur
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» s'enflammer aux tendres , aux innocens » sourires des nymphes, ne goûtera jamais » les plaisirs purs et célestes. Rivales de » Flore , qui povirtant se plaît à les embel- » lir et à les parer , elles charment les mor- » tC'S et les dieux ; elles excitent surtout » les désirs du dieu Pan , qui se plait à » chanter pour elles. Dès que le dieu les » aperçoit, il sourit à travers la feuille nais- » santé , et fait danser les faunes et les syl- » vains au son de sa flûte agreste. » Ce lan- gage est un peu usé , mais il n'en est pas moins nouveau pour les lecteurs modernes , qui n'ont jamais vu le dieu Pan souriant sous la feuille naissante , et faisant danser les faunes et les sylvains ; qui n'ont jamais senti leur coeur enflammé aux tendres sou- rires des nymphes , la plus heUe production de la nature , et qui , par conséquent , ne goûteront jamais de plaisirs purs et célestes. Nous ne rappellerons point ici les conseils que l'auteur donne aux nymphes ; il les in- vite à se défier de la malice de Pan, et à se faire accompagner de Diane , ce qui doit
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donner à ses lecteurs une itiée bien claire des beautés du piiniemps. En général, nos poèîes seroient bien punis, si la nature les prenoit au mot, et si elle leur donnoit des sîusone comme celles qu'ils décrivenf. Le printemps est ici comme ces personnages qui sont por- tes en triomplie, et qui disparoisscnt an mi- lieu de la pompe dont ils sont cnlonrrs. Pout faire un contraste avec les scènes riantes qu'il a décrites, l'auteur iniagine de uîettre la discorde dans l'empire d'Eole, et de nous montrer les vents se déclarant la guerre. Les énormes )0ucs d'Eole sont garnies de bombes qu'il lance d'un pôle à l'autre ; tous les vents sont sons les araies , et la nature, si on peut parler ainsi, est déclarée en état de siège. Il est impossible de n'être pas effrayé d'un pa- reil spectacle, et de n'avoir pas peur df& bomt>es d'Eole. Que deviendra Flore, que deviendront les nymphes! Elles deviendront ce qu'elles pourront; mais il nous est impos- sible de nous en occuper davantage.
'Se saule vingt feuillets pour en trouver la fin, Et je me sauve à peine au travers du jardin,
NOTICES. i.'^t)
Ici le lecLenr esl obligé (Vabandonnev VAu- vnre nationale, la blonde Cérès , V intéres- sante Flore à leur malheureux sort, el il se- réfugie tout naturellement dans les bras de Morphée, que l'auteur invoque quelquefois dans un style bien fait pour plaire à celle divinité et pour attirer toutes ses faveurs.
Nous ne parlerons point du plan du poëme ; l'auteur nous paroit irréprochable sur ce point j il a numéroté toutes ses idées, el il a fait placer un chiffre à chaque alinéa : nous avons compté g6 pensées dans le poëme des trois Signes du Printemps. On a jusqu'à pré- sent consulté , pour le plan d'un ouvrage, Arisiote et La Harpe , mais l'auleur a trouvé plus sûr de consulter Barème , et nous ne l'en blâmerons point; cependant, il faut le dire , on trouve encore quelque confusion dans ce Nouveau Printemps, quoique les règles de l'arithmétique y soient mieux ob- servées que celles de la poésie; mais ce dé- faut est dû à ce que le poëme a été composé dans trois langues ; il est souvent dangereu x de \ouloir paroitre trop savant; on sail ,
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i 58 NOTICES,
donner à ses lecteurs une idée bien claire des beautés du prinlemps. Engf'néral, nos poëJes seroient bien punis, si la nature les prenoit au mot, et si elle leur donnoit des saisons comme celles qu'ils décrivent. Le printemps est ici comme ces personnages qui sont por- tés en triomplie , et qni disparoisscnt an mi- lieu de la pompe dont ils soiil entourés. Pour faire un contraste avec les scènes riantes qu'il a décrites, l'auteur imagine de mettre la discorde dans l'empire d'Eole, et de nous montrer les vents se déclarant la guerre. Les énormes joues d'Eole sont garnies de bombes qu'il lance d'un pôle à l'autre ; tous les vents sont sous les armes , et la nature, si on peut parler ainsi, est déclarée en état de siège, 11 est impossible de n'élvc pas effrayé d'un pa- reil spectacle, et de n'avoir pas peur des- bombes d'Eole. Que deviendra Flore, que deviendront len nympbes! Elles deviendront ce qu'elles pourront} mais il nous est impos- sible de nous en occuper davantage.
Je saule vingt feuillets pour en trouver la fin, Et je me sauve à peine au travers du jardin.
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NOTICES. iStj
•"A Ici le lecfenr est obligé (Vabandonner VAu-
T^ ïore nationale, la blonde Cérès , V intéres-
sante Flore à leur malheureux sort , el il se réfugie, tout nalui'ellement dans les bras de Morphée , que l'auteur invoque quelquefois dans un style bien fait pour plaire à celle divinité et pour attirer toutes ses faveurs.
Nous ne parlerons point du plan du poënie ; l'auteur nous paroit irréprochable sur ce point j il a numéroté toutes ses idées, el il a fait placer un chiffre à chaque alinéa : nous avons compté g6 pensées dans le poëuie des trois Signes du Printemps. On a jusqu'à pré- sent consulté , pour le plan d'un ouvrage, Arisiole et L.a Harpe , mais l'auteur a trouvé plus sûr de consulter Barème , et nous ne l'en blâmerons point; cependant, il faut le dire , on trouve encore quelque confusion dans ce Nouveau Printemps, quoique les règles de l'arithmétique y soient mieux ob- servées que celles de la poésie; mais ce dé- faut est dû à ce que le poëme a été composé dans trois langues; il est souvent dangereux de Aouloir paroitre trop savant; on sait,
i4o NOTICES.
d'ailleurs , ce qui arriva à la Tour de Babel , dont les ouvriers parloient trop de langues à la fois. Le pot- me des trois Signes du Prin- Ic-mps paroit éti'e l'ouvrage d'une jeune de- moiselle -j nous lui reprocherons d'être Irop savante^ de connoilre un peu trop les dieux ; elle devroit s'en tenir aux grâces de son sexe, et se contenter, pour nous servir d'une ex- pression de Fontenelle, d'avoir autant d^ es- prit quune rose.
M. MiCHAvn.
NOTICES.
C A L I S T E,
LETTRES ECRITES DE LAUSANNE ^
Par Madame de C h arrière. — Nouvelle édition.
Ue tous les romans, les meilleurs sont ceux qui nous font vivre avec les personnages mb eu scène, qui font que nous nous oublions nous-mêmes sans nous en dou1er,eten pen- sant cependant coalinuellement à nous, parce que nous retrouvons dans le livre nos sentimens et peut-être notre vie. Ce genre d'intérêt, bien distinct de l'intérêt qu'ins- pirent des événemens tristes, des passions malheureuses , des caractères entrainans , existe au plus haut degré dans les romans de Richardson, et en particulier dans C/a- ri<ise. Le romancier anglais ne raconte pus,
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il fait voir; il devient tour à tour Clarisse, Lovelace ou Belford , et ce n'est jamais lui qui parle : tous ces détails, que l'on appelle des longueurs, sont autant de traits qui ajoutent quelque chose à la vérité du tableau. Les détails font la vérité d'une description, d'une narration , d'un ouvrage ; c'est à eux que madame de Cliarriere a dû le succès du roman que nous avons sous les yeux, ils font le mérite de la première partie : la se- conde doit le sien au caractère de Caliste j caractèi'e tracé avec un charme inexprimable, et attachant au-delà de toute expression.
Lyes deux parties sont presque indépen- dantes l'une de l'autre , et la dernière seule est finie. La première s'interrompt au plus bel endroit; j'en suis fâché, j'aimois beau- coup mademoiselle Cécile et le jeune lord qui lui faisoit la cour; j'aurois bien voulu savoir s'il a fini par l'épouser; s'il ne l'a pas fait, j'en suis fâché pour lui, il a manqué le bonheur, comme cela arrive à beaucoup de gens. Une jeune personne aussi jolie, aussi bonne, aussi douce, aussi bien élevée
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que Cécile , doit rendre tin mari fort heu- reux ; et les principes qui ont dirigé son éducation me paroissent si sains, que je ne puis ra'empéclier de les citer et de donner la mère de Cécile pour modèle. « Les tuteurs de ma fille , dit-elle, me Lourmenlent quel- quefois sur son éducation ; ils me disent et m'écrivent qu'une jeune fille doit acquérir les connoissances qui plaisent dans le monde , sans se soucier d'y plaire. El où dianlre pren- dra-t-elle de la patience et de l'application pour ses leçons de clavecin , si le succès lui en est indifférent? On veut qu'elle soit à- la-fois franche et réservée 5 qu'esl-ce que cela veut dire? On veut qu'elle craigne le blâme sans désirer la louange ; on applaudit à toute ma tendresse pour elle , mais on vou- droit que je fusse moins continuellement occupé à lui éviter des peines et à lui pro- cui-er du plaisir. Voilà comme , avec des mots qui se laissent melire à côté les uns des au- tres, on fabrique des caractères , des légis- lations , des éducations et des bonheur» do- mestiques impossibles. »
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Cc'clle , élevée par une mère si tendre et si sage, la récompense par nne confiance sans bornes : aimée par un jeune lord qu'elle aime , elle s'abandonne à la direction de sa mère , qui ne désire rien lan! que de la don- ner en mariage au jeune anglais, trop timide pour la demander. Les détails de leur amour sont pleins de grâce , de tinesse et de vérité. Cécile et son amant ne sont point des êtres extraordinaires, el cependant ils inspirent un vif intérêt ; leurs sentimens sont si na- turels , si simules! Ils jouent aux dames en- semble. Qr.and les dames ennuieront Cécile, le jeuae lord dit qu'il aura de petits échecs, et II ne voit pas, ajoute la mère, combieu il est pou à craindre qu'elle s'ennuie. On parle tant des illusions de l'amour- propre ! cepeuuanl il est bien rare , quaud. ou est véritablement aimé^ qu'on croie l'être au- tant qu'on l'est. Un enfant ne voit pas com- bien il occupe continuellement sa mère ; ■nn amant ne voit pas que sa maîtresse ne voit et n'cnlend partout que lui ; nne maî- tresse ne voit pas qu'elle ne dit pa^uumot,-
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qu'elle ne fait pas un geste qui ne fasse plai- sir ou peiue à son anianl. Si on le savoit, combien on s'observeroit, par pitié, par gé- nérosité, par intérêt, pour ne pas perdre le bien inestimable d'être tendrement aimé!»
J'espère que mademoiselle Cécile n'a poij»t perdu ce bien inesliinabL"; tous ceux qui pré- lendoient à sa main étoieut de sottes gens : le petit lord dut l'emporter 5 d'ailleurs il éioit aimé , ses parens et son gouverneur étoient très-raisonnables j voilà d'excellentes raisons pour que leur mariage se soit fait, et quoique le livre n'en dise rien, je suis con- vaincu que Cécile et le jeune anglais font à présent le plus heureux ménage du monde.
S'il n'eu étoit pas ainsi, ils auroient eu tort, et d'autant plus tort, qu'ils avoient sous les yeux un exemple frappant des chagrins auxquels on s'expose quand on laisse échap- per le bonheur que l'on a sous la main. Le gouverneur du jeune lord avoit été aimé de Caliste. a Caliste étoit d'une extraction hon- nête et tenoit à des gens riches j mais uno mère dépravée et tombée dans la misère ,
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1^6 NOTICES,
voulant tirer parli de sa figure, de ses ta- iens et du plus beau son de voIk qui ait ja- maisfrapp" une oi'eille st-nsible, l'avoit vouée de bonne' heure au mrlier de comédienne, «t on la fir débuter par le rôle de Calisle dans fhe F lir Penife it , la Belle Pénitente. -Au sortir de la coiiT^die, un homme consi- dérabl'^ alla la demander à sa nière , l'acheta ■pour ainsi dire, etparlilavec elle pour le continent. » — A la mort de cet homme, la ^malheureuse Caliste seutoit toutes les dou- •lenrs de sa posilioti : «Avant vous, disoit- "elle à celui qu'elle aime , j'avois connn la Tecnnnoissance et non l'amour; iele connois à présent qu'il est trop lard, quelle situation que la mienne ! moins ie mf^'ite d'être res- pectée et plus j'ai besoin de l't tre. Je \errois tjne insulte dans cetjui anroit^lr des mar- ques damour ; au moindre oubli de la plu* 'Bé^rre d cence, effravée , humiliée, je me Tapp'llerois avec horreur ce que j'ai été, ce qui me rend indigne de vous à mes yeux et *ansdo'iie aux ^ôtres; ce que je ne veux , Oequeje ue dois jamais redevenir. Ah! jt:
NOTICES. i47
IV ai connu le pri\ d'une vie et d'une répu- tation sans tiiclie, que depuis que je vous conoois. Combien de fois j'ai pleuré en voyant une fille, la fille la plus pauvre, maii chaste, ou seulement encore innocente, etc.! » Celle douceur, ce repentir, cette tendresse donnent au caraclère de Calisfe un cliarm» qu'on ne trouve point ailleurs ; et l'auteur a peint ce caraclère avec un talent Irès-disiin- gué : c'est l'Anglais lui-même qui raconte son hisloire et celle de sa raaiiresse: « Dana ses pensées, dans ses iugemens, dans sps ma- nières , elle avoit, dil-il, je ne sais quoi qui uégligeoit les petites considérations, pour» aller droit aux giands intéréis, à ce qui ca^ raclérise les gens et les choses. Son àme el ses discours, son ton el sa pens^'e étoient toujours d'accord : ce qui n'étoil qu'ingé-» nieux ne Tinléressoit point ; la prudence seule ne la détermina jamais, et elle disoit ne savoir pas bien ce qii« c'étoit que la rai- son ; mais elle clevenoit ingénieuse pour ol)li- gér-, pnidenie pour épargner des chagrins aux autres, et elle p2roi*soilla i*aison raêino^
i48 NOTICES,
quand il falloit amortir des impressions fâ- cheuses, et ramener le calme dans un cœur tourmenté ou dans un esprit qui s'v garoit.... Elle avoit contracté je ne sais quelle réserve triste, qui tenoit tout ensemble delà fierté et de l'efiFroi ; et si elle eût été moins aimante, elle eût pu paroître sauvage et farouche....» Malheureusement le père de notre Anglais ne connoissoit de Caliste que ses erreurs ou ses torts : il s'opposa donc formellement an mariage de son fils; celui-ci fut foible, sans énergie j lady Bethy lui fit des avances , l'a- mour-propre le rendit un moment moius sensible à l'attachement de Caliste 5 elle en souffrit sans se plaindre. Il épousa lady Be- thy ; et la pauvre Calisie, toujours aimante et malheureuse , traîna plusieurs années une existence qui n'avoit plus d'avenir. Elle eut cependant le bonheur de revoir encore une fois cet Edouard qu'elle aimoit et qui no l'avoit point oubliée. Ne pouvant vivre avec lady Bethy, Edouard la quitta pour aller voyager sur le contiiicnl. Ce fut dans le cou- j-ant de ce voyage qu'il reçut les dernières
NOTICES. i49
lettres de Calisle,et qu'il appvitbientôt après la mort de celle qui l'avoit tant aimé, el dont ilavoitsi mal récompensé la leudresse.
Ce petit ôuvragt', plein de sensibilité et de douceur, est éc.rit avec pureté et élégance. La mnrt de Caliste est touchante et simple comme son caractère; Hle est Liis4e comme sa vie. Nous n'appliquerons point ici les règles d'une morale sévère ; il peut être dan- gereux de présenter des caractères aussi sé- duisans que celui de Caliste, parce qu'il est à craindre que tout jeune homme ne voie une Caliste dans la comédienne dont il sera amoureux. Mais lorsqu'on écrit avec tant de grâce et de charme, on se fait tout pardon- ner, même des erreurs, et il n'est personne qui n'en veuille à cet Edouard de ce qu'il n'eut pas la force de vaincre un préjugé, rai- sonnable presque toujours, mais sans fonde- ment quand il s'agissoit de prendre Calist» pour épouse.
M. R.
BEAUX-ARTS,
PEINTURE.
SUR QUELQUES PASSAGES
DU ROMAN NOUVEAU DE M""^. DE STAËL,
Concernant les jirts.
J_iES lecteurs me sauroienl, avec raison, mauvais gré, si j'entreprenois d'ajouter quel- que chose au iugemeul qu'on a porlé dans ce relit Magasin, de l'enfiemble du roman de Corinne. Je ne veux examiner de cette nouvelle création, que madame de Staël \\\xe à nos disputes, que quelques passages tou- chant la peinture.
Les gens du monde qui n'ont point fait une étude approfondie du dessin, ou qu'une longue habitude d'observer les productions (j^; cet art n'a point familiarisés avec le seu-
*H^
€>3~li.l
BEAUX- A RTS. i5i
timenl de ses beautés, ne cherchent clans un tableau que des souvenirs historiques, ou des sensations telles qu'ils ont coutume d'en éprouver à la vue d'un événement extraor- dinaire. Pour eux, la peinlure est un art tout d'imagination, fort semblable à l'élo- quence et à la poésie : ils en jugent d'après les mêmes règles, ils en jouissent de la même manière , eu parlent dans les mêmes termes: un tableau est une idylle, un poëme, tine pensée profonde, une belle page d'histoire , ou quelquefois seulement un monument curieux des usages anciens 5 ils attachent donc un grand mérite à l'invenliou ou au choix du sujet , à la multiplicilé des détails, qui expliquent l'action et allongent le récit: ils aiment que les passions soient fortement indiquées', et leur inflexible érudition ne pardonne ni les erreurs de dates, ni les fautes contre le costume. Cependant il n'est pas né- cessaire pour les satisfaire d'être un artiste fort habile : toutes ces choses peuvent se trouver réui^es , même dans un mauvais tableau, Cette classe d'amateurs, la plus nom-
i52 BEAUX-ART».
breuse-de tonles, ne fait gncie de diËFérence de l'ouviage excelleui à Toux rage uiédiocre. Mais pour l'ailis e, pour le connoisseur, lapeinliire est, a\ant loi;t, un arl d'iuiita- linn : le génie du peiii ve coiuiste dans le senfinient t-^quis ise la beauté, et son taleui dans la juslesse du coup-d'œil et l'adresse de la main. Toutes les choses d'erudilion et d'iuvenlion que les autres regardmi comme le mérite principal et à peu près exclusif d'un tableau , les inléressenl foiblemenl : ils attachent plus d'importance à la repré- sentation des personnages qu^à celle des faits. Une seule figure isolée, sans nom , dont le souvenir ne se lie à aucun événement , saivs action, sans passions qui l'agitent, si l'on veut dans l'état de sommeil , leur plaira souvent davantage qu'une giaiide composi- tion historique. Une telle figure suffit pour charnier l'ami véritable de l'art, s'il y re- conaoït les belles formes, les justes propor- tions, l'accord des parties, telles que la na- ture les auroil nécessairement ordonnées, et que SCS lois nous ks fertieut voir danscetlt»
BEAUX-ARTS. 355
attitude prise au hasard parmi unemullilude infinie d'aulres combinaisons également pos- sibles : s'il retrouve , euûu , dans ce per- sonnage inconnu l'image de la figure har- monieuse de l'homme. La connoissance des difficultés que le peintre a eues à surmonter, la recherche des moyens qu'il a employés pour parvenir à cette imitation , sont encore nn sujet déplaisir pour l'amaleur délicat.
Ces dififérentes manières déjuger des pro- ductions de l'art, ont long-temps partagé les artistes et les gens du monde; et quand les premiers, séduits parles louanges des autres^ se sont empressés de déférer à leur goût , quand ils se sont persuadés qu'ils pouvoieut prétendre en toute occasion à la gloire du poète et de l'historien, et qu'ils ne dévoient point en rechercher d'autre, ce n'a plus été , parmi eux, qu'incertitude dans les moyens de succès , que confusion dans les jugemens : la décadence de l'art a suivi de près.
Corinne examine la peinture sous ces deux -points de vuej et contre l'usage delà plu^
i54 BEAUX- A RTS.
part de ceux qui ont écrit sur les arls, elle en iuge en arlisle.
Loin d'encourager les peinires à lourmen- ter leur imaginaliou pour inventer les sujet» de leurs tableaux , elle les exhoile, s'ils veulent être enlendus, à ne représenter que les traits d'histoire les plus simples et les plus connus; elle ne croil pas que les scènes dramatiques conviennent à la peinture , et pense que c'est surtout une grande témérité à celle-ci de se mesurer avec la haute poésie. Rien de plus judicieux que l'observation sui- vante : « C'est, dit -elle, subordonner la )) peinture à la poésie , que de la consacrer à » des sujets traités par les grands poètes j car » il resie de leurs paroles une impressiou » qui efface tout ; et presque toujours les si-^ •a luations qu'ils ont choisies tirent leurplus » grande force du développement des pas- » sions et de leur éloquence, tandis que la » plupart des effets pittoresques naissent » d'une beau lé calme , d'une expression » simple , d'une altitude nohle, d'un mo- » B\eBt d€ repos, enGn, digne d'être indé^
BEÀUX-ARTS. i55
« finiment prolongé, sans que le regard s'en » lasse jamais. »
Corinne n'aime point les tableaux compo- sés d'un Irès-grand nombre de figures : « Ce » geure , dii-elle, présenle sans doule de » grandes diHiculîés , mais il donne moins » de plaisir. Les beautés qu'on y trouve » sont trop confuses ou trop détaillées. L'n- » nité d'intérêt, ce principe dévie dans les » arts, comme dans tout *, y est néoessai- ^ rement morcelé. »
Les sujets tirés de l'Écriture Sainte, que les anciens peintres ont traités si souvent, et avec un si grand succès, lui semblent, encore aujourd'liui, piéf râbles à tous les au- tres, parce qu'ils sont plus universellement connus ; parce que le calme des senlimens religieux s'accorde très-bien avec les habi- tudes de la beauté, et que les émotions douce*
* Il me semble que Corinne, lorsqu'elle }uge les poètes dramatiques , oublie trop ce grand principe, sans lequel rien n'e,stbeau, pas mèm« le vrai.
i56 BEAUX- A RTS.
de la piété sont de tous les niouvemeus de Vàme , ceux que la peinture exprime le mieux. Mais il faut qu'elle s"abslienne des scènes trop animées: le désordre des passions violentes et les convulsions de la douleur sont également déplacés dans un tableau. Sur ce point, Corinne ne fait pas grâce à ^Raphaël lui-mcme : elle le blâme d'avoir in- troduit un Possédé dans son tableau de la Transfiguration.
Corinne a dans sa galerie quelques-uns des tableaux les plus célèbres de l'école de France , aujourd'hui la première du monde : elle les examine, elle les juge suivant la doctrine que nous venons d'exposer. Nous hasarderons nos observations auprès des siennes.
Le vieux Brutus vient de rentrer dans sa maison après la condamnation de ses fils ; il n'a point pénétré jusqu'à l'appartement où ses filles et sa femme attendent son refour et le récit de ce qui se sera passé au Forum ; il s'est arrêté dans le vestibule : son îîme, fati- guée de l'tJËfort qu'elle vient de faire, s"est
BEAUX-ARTS. 107
laissée aller à une profonde tristesse ; sa rai- son, naguère si puissante, n'a plus de force que ce qu'il 01 faut povir prévenir les égarer mens de la douleur. Dans ce même moment on rapporte les corps des deux, condamnés : il jie peut les voir de la place où il est assis; mais il entend les cris, et peul-êire les plain- tes de ses autres enfans et les reproclies de leur mère, auxquels ce spectacle est venu toul-à-coup révéler le sort des deux frères.
Cette situation , on ne peut plus vraisem- blable, est éminemment pathétique. LVsprit en saisit sans peine toutes lescircxînslances, « V'ous auriez pu voir ce laljleau , dit Co- )) rinne à lord Nelvil, sans en deviner le V sujet. Et celle incerliUide qui existe pres- ») que toujours dans les tableaux historiques, 5) ne méle-t-elle pas le tourment d'une 5) énigme aux jouissances des beîaux-arts , 7> qui doivent être si faciles et si claires? » Je crois, contre l'avis de madame de Staèl , que ce tableau n'a pas besoin d'explication , pourvu que l'on counoisse l'événerneat prin-
i58 BEAUX- ART S.
cipal qui a dû produire cette scène : car cette connoissance est indispensable pour l'intel- ligence de toute scène muette; et le peintre peut et doit la supposer dans les spectateurs. Cependant cette situation si déchirante, cette scène si bien ordonnée pour l'imagination , présente , comme sujet d'une composition pittoresque, tant et de si graves inconvé- niens , que le grand artiste qui en a conçu l'idée n'a pu lui-même les éviter tons.
Dans le récit, il y a unité d'action par- faite ; la douleur sombre et solilaire de Bru- tus et les emporlemens du désespoir des femmes , sont des modifications d'un même sentiment qui se rapporte à un même obiet. Mais Brulus seul au pied de la statue de Rome , dans un vestibule , et le groupe de trois femmes au désespoir , dans une pièce voisine , forment deux tableaux sur une même toile. 11 ne suffit pas de laccord des «entimens et de la pensée pour mettre le» personnages dune scène pantomime en rap- port les uns avec les autres : la vue ne sau-
BEAUX- A RTS. iSg
Toit admettre l'unilé d'action entre des gens o^ui agissent sr-parément , encore qu'ils s'oc- cupent d'une même chose.
Brutus , sur lequel se porte le plus grand intérêt historique, étoil aussi pour le peintre une figure d'expression admirable : M. David l'a bien fait voir. Mais ce personnage est nécessairement placé dans un coin du ta- bleau ; et le groupe des femmes partage au moins avec lui les regards du spectateur. Cependant la large toile est vide au milieu ; il faut aussi quelque temps de réflexion pour s'assurer que les trois femmes ne peuvent voir Brutus , en même temps qu'elles voient ce qui se passe derrière lui , dans le fond du tableau. Bien que ces défauts , inévitables dans le sujet donné , soient rachetés par de grandes beautés d'exécution , ils ne laissent pas de nuire à l'effet pittoresque.
C'est bien au Bélisaire de M. Gérard que Corinne a pu faire le reproche de n'être point un tableau intelligible, puisqu'on peut con- noîlre tous les détails de la vie de ce gé- néral , et n'avoir cependant aucune raison
iHo BEAUX- ARTS,
de se douter que ce soit lui que le peintre a Toulu représenter. « Bclisaire , aveugle et )) nirndiaut, est ainsi récompensé par soîj » maîire ; et dans l'univers qu'il a con- » quis , il n'a plus d'autre emploi que dé » porler dans la tombe les tristes restes dit » pauvre enfant qui seul ne l'avoit point » abandonné. Celle figure de Bélisaire est » admirable, et depuis les peintres anciens , » ou n'en a guère fait d'aussi belles. L'ima^ » gination du peintre , comme celle d'un M poëte , a réuni tous les genres de malbeur , » et peut-être même y en a-t-il trop pour la w pitié. Mais qui nous dit que c'est Béli- » saire ? » M. Gérard lui - même paroit en avoir jugé ainsi; on peut croire que c'est pour ob%ier à cet inconvénient que, dans le dessin destiné à la gravure, il a ajouté un casque au costume de Bélisaire , dont rien , dans le tableau , ne révèle l'jin- cienne gloire ; mais cet accessoire , plus nui- sible peut-être qu'utile à l'effet pilloresque du groupe , nous apprend seulement qnfe r« vieillard fut un guerrier; cela ne suffit
BEAUX-ARTS. 161
point encore pour l'intelligence du sujet ; et pourtant celte scène , toute de l'inven- tion de M. Gérard , est un sujet éminem- ment propre à la peinture , ainsi qu'on en peut juger par le parti que le peintre en a tiré.
Marins épargné par le Cimbre , semble d'abord un sujet on ne peut plus pittoresque; et il l'est en effet beaucoup , si l'on ne con- sidère que la nature et l'action des deux personnages : en le méditant davantage, on trouve qu'il opposera toujours une difficulté insurmontable à ceux qui entreprendront de le traiter. Quelque grand .caractère que l'artiste parvienne à donner à la figure de Marius , cette expression ne suffira jamais pour motiver la vénération et l'espèce de terreur qui s'empare du Cimbre ; on sera porté à accuser le peintre d'être demeuré au-dessoue de son sujet , sans penser que l'impression produite sur l'esprit du barbare par la présence de Marius , tenoit à une foule de circonstances indépendantes de l'as-
i4.
îi3i BEAUX-ARTS.
pect de cehii-ci, et qu'il n'est pas au pou»
\oir de la peinture de représenter.
Le qaalinème tableau que Corinne exa- mine , est celui dans lequel M. Gnérin a représenté Hippolyle accusé par Phèdre de- raut Thésée. Je transcris l"observalion fine ef délicate qu'elle fait sur le vice de ce sujet.
a EsUil possible , dit-elle , de supposer que » Phèdre , en présence d'Hippolyle , pu t sou- » tenir son mensonge ; qu'elle le vît inno- » cent et persécuté, et ne tombât point à » ses pieds? Une femme oâensée peut on- » t rager ce qu'elle aime en son absence j » mais quan4 elle le voit, il n'y a plus dans » son cœur que de l'amour : le poêle n'a » jamais mis en scène Hippolyte avec Phèdre » depuis que Phèdre l'a calomnié. Lspeintre » devait les réunir pour rassembler , comme ■» il Va fait , toutes les beautés des con- » trastes. Mais n'est-ce pas une preuve qu'il î) y a toujours une telle différence entre le» » sujets poétiques et les sujels pittoresques, ^> qu'il vaut micu:x que les poètes fassent
BEAUX-ÀRTa. i<^
» dM vers d'après les tableaux , que les -n peintres des lableatix d'après les poètes ? »
Les opinions de Corinne sur la peinture, la sculpture , l'architecture , sont en géné^ rai fort sensée» : c'est que pour bien jogedr de ces arts, qui s'adressent à l'imagination par l'entremise des sens , il faut surtout être pourvu de sens délicats et faciles à émou- voir ; et cette qualité est émineute dans l'héroïne du dernier roman de madame de Staël : de là cet amour d'un doux climat , cette admiration inépuisable pour un beau ciel , pour cette ravissante musique qvie la nature semble avoir réservée à l'Italie : de là cette abondance de souvenirs , cette mul- titude d'émotions qui remplissent la vie de Corinne.
Celte grande sensibilité est une disposi- tion précieuse , surtout dans l'auteur d'un ouvrage descriptif: aussi la partie descrip- tive est incomparablement la mieux traitée dans le roman de Corinne. On est généra- lement frappé du point de vue nouveau et brillant sous lequel madame de Slael a vu
ie4 BEAUX-ARTS.
l'Italie , de la vérité et de l'éclat des tableaux qu'elle trace du climat , des siles , des ido- lîumens , des pompes religieuses , des fêtes publiques , des usages de ce pays et de ce peuple , éternels sujets de souvenirs et de curiosité pour le reste du monde.
JI. BOUTARD.
BEAUX- ARTS. i55
MUSIQUE.
DE LA MUSIQUE ITALIENÎS^Ê.
\l V I n'a pas etilendu le chant italien lie peut avoir l'idée de la musique : les voix, en Italie , ont cette mollesse et celle douceur qui rappelle et le parfum des fleurs et la pu-» reté du ciel. La nature a destiné cette mu- sique pour ce climat: l'une est comme un reflet de l'autre. Le monde est l'œuvre d'une *eule pensée , qui s'exprime sous mille for-» mes différentes. Les Italiens, depuis de$ siècles, aiment la musique avec transport. Le Dante, dans le poème du Purgatoire, rencontre un des meilleurs chanteurs de son temps ; il lui demande un de ses airs dcli-» cieux , et les âmes ravies s'oublient , en l'é- coutant, jusqu'à ce que leur gardien les rap»
i66 BEAUX- A RTS.
pelle. Les Chréliens comme les Payens ont étendu l'empire de la musique après la mort. De tous les beaux-arts, c'est celui qui agit le plus immédiatement sur Tâme. Les autres la dirigent vers telle ou telle idée , celui-là seul s'adresse à la source intime de l'exis- tence^ et change en entier la disposition in- térieure. Ce qu'on a dit de la grâce divine , qui tout à coup transforme les cœurs, peut, liumainement parlant, s'appliquer à la puis- sance de la mélodie; et parmi les pressenti- mens de la vie à venir, ceux qui naissent de la musique ne sont point à dédaigner.
La gaité même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point une gaité vulgaire qui ne dise rien à l'imaginalion. Au fond de la joie qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une rêverie agréable que les plai- santeries parlées ne sauroient jamais inspi- rer. La musique est un plaisir si passager , on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on l'éprouve, qu'une impression mélan- colique se mêle à la gaité qu'elle cause. Mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle
BEAUX- ART s. 16-
fait encore naître un sentiment doux. Le cœur bat plus vile en l'écoulant; la satisfac- tion que cause la regnlarilé de la mesure , en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir. Il n'y a plus de vide, il n'y a plus de silence autour devons, la vie est remplie, le sang coule rapidement, vous sentez en vous-même le mouvemejit que donne une existence active, et vous n'avez point à craindre , au-dehors de vous, les obstacles qu'elle rencontre.
La musique double l'idée que nous avons des facultés de notre âme : quand on l'en- tend , on se sent capable ^es plus nobles ef- forts. C'est par elle qu'on marcbe à la mort avec enthousiasme ; elle a l'heureuse impuis- sance d'exprimer aucun sentiment bas, au- cun artifice, aucun mensonge. Le malheur même , dans le langage de la musique , est sans amertume , sans déchirement, sans irri- tation. La musique soulève doucement le poids qu'on a presque toujours sur le cœur, quand on est capable d'afiections sérieuses et profondes, ce poids qui se confond quel-
ir,8 BEAUX- A RTS.
quefois avec le sentiment même de l'exis-* tence, laut la douleur qu'il cause est habi- tuelle. Il semble qu'en écoutant des souspurj et délicieux on est prêt à saisir le secret da Créateur, à pénétrer le mystère de la vie. Aucune parole ne peut exprimer cette im- pi'ession : car les {>aroles se traînent après le» impressions primitives, comme les traduc- teurs en prose sur les pas des poêles. Il n'y «i que le regard qui puisse eu donner quelque idée; le regard de ce qu'où aime, loag-temp« ^Itaché sur vous, et pénétrant par degrés tellement dans votre cœur, qu'il faut à la fin baisser les yeux pour se dérober à un bonheur si grand : ainsi le rayon d'une autre vie consnmeroil l'être mortel qui vpudi'oit le considérer fîxemeni.
Madame DE StaEL.
BEAUX-ARTS.
1 09
SUR Mmb. CATALAKI.
yj s nous reproche avec raison de préférer nos théâtres au spectacle de hi nature et du printemps. Le goût de la campague est pins généralement répandu en Angleterre qu'en France. Les grands seigneurs de celte île opulente et jalouse n'ont point décoré sa ca- pitale de ces palais magnifiques , de ces mo- nuniens pompeux, qui font de Paris la pre- mière ville du monde : ce n'est que dans leurs châteaux , dans leurs parcs , dans leurs jar- dins, qu'ils affectent de réunir, au mil4ett des champs^ tout le luxe de la ville, toutes les jouissances des arts, tous les trésors dp cette magnificence qui coûte tant^e larme^ et tant de sang aux peuples de l'Inde. Cepen- dant ces Angolais, si passionn.'s pour le séjour delà campagne, et qui se vantent d'avoir réalisé, dans leurs maisons de plaisance,
i5
17© BEAUX-AHTS.
celte belle description dEden , qui a immor- talisé le plus grand de leurs poètes , négligent aujourd'hui ces demeures enchantées , et passent les plus beaux jours da printemps sous le ciel nébuleux et mal-sain de Londrei=, pour y jouir d'un spectacle où rien ne leur appartient : car la musique, la danse, la pein- ture, sont des arts étrangers que l'Angleterre achète, à grands frais, par l'impuissance de les produire; et l'Opéra d'Hay-Market , qui, dans ce moment , fait les délices de sa capi- tale , doit tout son éclat à des danseurs fran- çais et à une cantatrice italienne.
On ne se souvient pas, à Londres, d'un succès pareil à celui de madame Catalani; elle y a débuté dans l'opéra de Sémiramis , et l'on croyoit, après l'avoir entendue , qu'une voix si brillante et si flexible, un chant si riche et si pur, dispensoient de tout autre talent. La surprise et l'admiration ont aug- menté , quand elle s'est montrée , dans Xe:- cès, actrice aussi intelligente, aussi passion- née que grande cantatrice: dès-lois, on a reconnu qu'elle éloit destinée à porter 1*
BEAUX-ARTS. 171
scène lyrique à son plus haut degré de per- fection , par une réunion de talens dont ou n'avoit pas encore vu d'exemple. L'année dernière , mesdames Storaci , Grassini et Billington chanloienl sur le même théâtre. Tontes les trois sonl au premier rang parmi les cantatrices, et madame Grassini joint à l'avantage d'une belle voix, une figure plein© d'expression et un talent dramatique très- distingué. L'administration du grand opéra de Londres a cru que madame Calalani seule remplaceroit ces trois chanteuses célèbres , et l'événement justifie ses espérances. Jamais elle n'a payé plus magnifiquement la réputa- tion et le talent, et jamais sa libéralité n'a été mieux calculée et plus productive.
Outre quatre mille guinées de traitement annuel, et trois représentations à son béné- fice , qui lui en vaudront à peu près autant , madame Catalani est engagée pour quinze concerts. Elle chante deux airs , et i-eçoit deux cents guinées dans chaque soirée. Ces concerts, depuis long- temps établis par sous- cription) ont attiré successivement à Lon-
i-'a BEAUX- ARTS,
dres tous les virtuoses d'Italie, et les plvis re- nommés n'avoient jamais eu plus de xingt- ciuq gainées par concert. On peut juger, par cetLe seule dilurence^ du succès de madame Catalaui dans un pays où la valeur des beaux- ârts, des talens, et même des hommes , se mesure sur la somme d'argent dont on les paye, et où l'esprit général de la nation se peint dans cette formule du langage : Tel in- dividu vaut tant de guinées.
On a fait à madame Catalani les proposi- tions les plus séduisantes pour aller jaasser quelque temps à Pélersbourg. Mais il n'est nullement probable qu'elle veuille se déro- lîer de sitôt à l'enthousiasme qu'elle excite â Londres. Nous avons même quelques raisons de croire qu'api'ès avoir rempli l'engagement qui la retient aujourd'hui, si utilement pour sa gloire et pour sa fortune, le souvenir de l'accueil qu'elle a reçu à Paris, l'emportera Sur les brillantes illusions que lé Nord pour- roit lui offrir. Presque tous les peuples dé l'Europe polie s'empressent d'accueillir les arts agréables, et sont jaloux d'attirer dans
BEAUX-ARTS. 173
leurs capitales un talent extraordinaire ; mais ils se croient quittes envers lui de» qu'ils l'ont enrichi. A Paris, on est moins magnifique ; mais on juge mieux et l'on aime davantage. Voilà pourquoi la France est , après l'Italie , la patrie adoptive des beaux-arts, même de ceux qu'elle culliv» avec le moins de succès et de bonheur.
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BEAUX- ART s. DEUX SONATES
POUR LA HARPE,
\Avec accompagnement de violon ad libitum, coitiposées et dédiées à madame la prin- cesse de Grassalhowich , née princesse d' Esthérazy , par madame ZoE-DE-iiA-Ruiï.
\j y. petit nombre de femmes ont jusqu'à ce moment essayé de vaincre les difficultés at- tachées à l'art de la composition musicale : le plus graud nombre d'enti-e elles ont pré- féré, avec raison peut-être, charmer par les grâces de l'exécution que de faire admirer en elles les progrès de la science : cependant il existe des exceptions honorables à celle règle presque générale, et l'œuvre que nous annonçons est l'une de celles que l'on peut citer avec le plus d'avantages.
Madame Zoë-de-la-Uue marque par soq
BEAUX-ARTS. i-jb
talent d'exéculioa, et par celui de composi- teur, le niometït où le goût des amateurs paroît pins particulièremenr redevenir favo- rable à un instrument trop long-temps né- gligé et qui reprend sensiblement faveur ; nous voulons parler de la harpe, lyre des •modernes, sans doute plus harmonieuse et plus touchante que celle dont on nous redit tai^t de prodiges. S'il est une circonstance où •une femme douée de beaucoup de grâces semble se jrarer d'une grâce nouvelle , c'est sans doute lorsque ce bel instrument anime ses trails, ennoblit sa pose, et développe sa iaille, Le piano offre toutes lés ressource* •imaginables à la science musicale, et peut- être a desservi l'-art en secondant trop les •progrès de la science. La harpe parle à l'âme en charmant l'oreille, et elle sera toujours préférée par les personnes véritablement ■sensibles auTc charmes de l'harmonie. Quel instrument se marie mieux à la voix et se mêle mieux aux cantiques sacrés? Que Na- dermann ou Dalviraare le fasse résonner , et <|ue Duvernoi l'accompagne du cor dont il
176 BEAUX-ARTS.
semble avoir aplani toutes les difficulté», peut-on rien entendre de plus suave, de plus mélodieux, on pouri'oit dire de plus divin, et ne seroit-ce pas en entendant de pareils accords qu'on pourroit croire que Cécile brisa les siens? On trouve qu'il a des inconvé- ïiiens inséparables de sa forme ei de son or- ganisation; mais il est à remarquer q\ie les inconvéniens cessent d'être Irès-incommodes, lorsqu'un visage constant et une étude suivie de cet instrument l'eut retiennent sans inter- ruption dans l'état d'accord et de conserva- tion auquel il faut veiller. Il est d'ailleurs comme tous les autres , qu'on ne met que dif- ficilement en état d'être touchés quand on n'y touche presque iamais.
L'œuvre que nous annonçons est le second de son auteur. Ce début annonce les plus heureuses dispositions , une counoissancc parfaite de l'art et du mécanisme de l'ins- trument, et des combinaisons qui lui sont les plus favorables. Le sentiment d'une mé- lodie pure, un style agréable, et qui n'est pas hérissé d'inextricables dilTicultcs. De
BEAUX- A RTS. 17*7
tels essais mtiiloitat cU'jà beaucoup d'éloges : un tel talent veut être cultivé; encore quel- ques pas, et l'auteur peut toucher un but qiie tant d'autres ont vainement essayé d'at- teindre.
178 BEAUX- ARTS.
LETTRES SUR LA MUSIQUE,
PAR MADAME CœEDÈs.
^oas le simple titre de Lettres sur la Mu- sique, cet ouvrage est un cours complet de cet arl. Il consiste en quatre lettres : la pre- mière est une sorte d'avant -propos qui en indique le but ; dans la seconde , on trouve ^ comme dans tous les solft^ges, les principes de la musique proprement dite 5 et ces prin- cipes V sont non-seulement expliqués avec concision et clarté,- mais ils y sont encore définis. La troisième let're est un traité com- plet d'harmonie : le nom des accords qui la constituent, la manière dont ils se forment les uns des autres , et celle de les employer, soit en écrivant, soit en accompagnant sur le piano , y sont expliqués de sorte à ne rieu laisser à désirer sur cette partie de la science musicale; enfin, la qualrième lettre ren-
BEAUX-ARTS. 179
ferme les vrais principes du doigté du piano, la marche à suivre pour former de bons élèves, et l'art de préluder sur cet instrument, ce qu'on ne trouve nulle part.
Ce livre , à la portée de tout le monde , par la modicité de son prix, et accompagné de soixante -quinze exemples gravés pour l'intelligence des préceptes qui y sont déve- loppés , ne peut qu'être d'une grande utilité aux jeunes gens, en général, qui étudient la musique, et aux personnes qui se destinent â lenscignemenl de cet art.
NÉCROLOGIE.
Madame C o r t i k.
ixssEZ d'autres ont parlé de ses ouvrages et de son talent ; assez d'autres en parleront encore : chacun peut en être juge, et les succès qui l'ont prouvé, succès dont elle se §oucioit si pevi, lui sont encore plus indifie- rens à cette heure qu'ils ne l'ont jamais été. C'est de son caractère, de ses vertus que je veux parler, c'esl madame Cotlin que ses amis regreLienl, et non l'auteur de ^lathilde ou de Mah'ina-, c'esl elle que le public doit connoitre après avoir admiré ses écrits.
Le trait le plus frappant du caractère de jnadame Cotlin éloit l'oubli de soi-même. Dévouée à ses parens et à ses amis , elle ne croyoit pas qu'il lui fût permis de songer \\n instanlà elle seule, et cela ne lui eût pas même été possible. Le temps qu'elle nielloil à s'oc- cuper du bûubeurdesautrcs ne lui laisboilpa»
NÉCROLOGIE. i3i
celui de s'occuper du sien; toute sa vie a été ainsi un long acte de dévouement , et d'un dévouement aussi profond qu'aimable, aussi doux qu'énergique : sa bonté n'obli- geoil point à la reconnoissance; elle donnoit beaucoup et ne demandoit rien : « Dien , disoit-elle, s'est réservé le plus beau des. droits, celui de payer la vertu. »
Ce désintéressement lui donnoil une dou- ceur aussi attachante que rare , parce qu'elle «embloit s'en faire un plaisir et non un de- voir; elle avoit de la joie à céder et du con- tentement à ne blesser personne : un senti- ment vindicatif n'enira jamais dans cettô^ âme, pour qui les choses personnelles n'é- toient rien ; et la bienveillance qui présidoit à toutes ses paroles, à 1 ou tes ses aclions, ré- pandoit sur elle un charme que ceux qui vivoient auprès d'elle pouvoient seuls ap- précier.
Rien n'a pu altérer cette bonté parfaite :
tUe triomplioit des douleurs les plus aiguèa.
pour animer le regard de la malade d'une^
reconnoissance aimable et douce : ce Je suis-.
i6
iBa NECROLOGIE.
heureuse, disoit-elle, d'avoir de tels ami» pour me soigner.» Elle n'a jamais cessé d'être résignée , et sa résignation étoit sans efforts, comme toutes ses vertus.
Elle étoit aussi peu exigeante en fait d'es- prit que pour tout le reste; elle se trouvoit bien avec des gens médiocres, et ne s'aper- cevoit même pas de sa supériorité : si elle l'avoit aperçue, elle en auroit été embarras- sé©» Aussi faisoil-elle oublier aux autres et son mérite et son talent. J'ai vu plusieurs personnes, intimidées, avant de la connoîlre, par sa répvitation, se rassurer bientôt vis-à- vis d'elle, et ne plus songer à la femme su- périeure qu'elles venoient admirer, pour ne plus voir que la femme bonne et sensible , qu'elles finissoienl toujours par aimer.
En général , elle causoit peu et écoutoit peu la conversation : souvent distraite et pré- occupée, elle avoit l'air de se croire seule au milieu d'une société nombreuse j elle vi- voit avec elle-même, quand elle ne vivoit pas pour les autres : si elle se trouvoit aves quelques amis, si l'entretien lui offroit de
NÉCROLOGIE. i83
l'inlérêt, elle s'anitnoit, parloit avec force et portoit dans tous ses discours cette élo- quence du cœur, cette sensibilité vraie qui respirent dans tous ses écrits.
Profondément religieuse , elle l'étoit avec une tendresse, un abandon qui lui étoient propres: son âme tenoit au ciel comme à sa patrie, à Dieu comme à son père, au Christ comme à son modèle et à son sauveur. Liée d'amitié avec feu M. Mestresat, pasleur du saint évangile, elle ressentit douloureuse- ment sa perle, et comme si elle eût prévu qu'elle devoit le suivre de près, elle mani- festa le désir d'être ensevelie à ses côtés quand elle ne seroit plus. Heureuse la placé où ces deux êtres reposent ! ils n'ont laissé en mou- rant que des souvenirs doux et précieux ; ils n'ont emporté que des espérances consolantes et glorieuses. Lorsqu'en partant pour l'éter- nité, on peut jeter sans crainte ses regards en arrière et au-devant de soi, la route n'est ni difficile ni cruelle ; les regrets elles larmes »onl pour ceux qui restent.
M. F.
i84 KÉCTIOLOGIE.
Madame Se i o.
Madame Scio étoit Tniie de nos première? cantatrices. Depuis long-temps altaquéed'nne «laladie qui pardonne rarement ,\\ne phthisie pulmonaire, elle étoit condamnée par toiis les médecins ; et il est d'autant plus étonnant qu'elfe ait retardé si long - tems le terme ^e «a carrière^ que malgré l'état d'épuise- ment physique dans lequel elle étoit tombée, -et qui nécessitoit les ménagemens les plu« délicats, celte femme trop courageuse ne sa- îvoil se refuser aucune des jouissances de la Tie ; il est vrai qu'elle ne négligeoit non plus aucun des devoirs de son éfat, quelque pénibles qu'ils pussent élre ; et qu'on l'a vue plus d'une fois contrainte de quitter la scène par deshémoplysies (vomi?semens de sang ) qui efiVayoient tout le monde , excepté elle. Elle reparoissoit un moment après, et re- coramençoit intrépidement le terrible air de bravoure que son accident l'avoit forcée d'a- bandonner, et dont le public, encore effrayé.
NÉCROLOGIE. i«5
lui auroit volontiers demandé le sacrifice. Ce fut à l'époque où le théâtre de Feydeau s'établit, que madame Scio, attacliée jusque- là au théâtre de Molière , dont son mari avoit dirigé rorchestre, trouva roccasion de faire connoître sa belle voix. Les rôles qui lui firent le plus de réputation sont ceux de Juliette dans l'opéra de Roméo , de Calypso dans Télémaque, et de Léonore dans \ Amour conjugal i mais les airs de Calypso étoient écrits si haut, et d'une exécution si fatigante, que beaucoup de personnes attribuèrent aux efforts surnaturels qu'elle fit pour les chan- ter, le délabrement de sa foible poitrine.
Ce que l'on admiroit le plus dans le talent de cette cantatrice, c'étoit le timbre flatteur et la superbe étendue de sa voix , la pureté parfaite de son chant, et l'accent dramatique dont elle savoil toujours l'embellir; cet ac- cent pénétroit le cœur. On rapporte que M. Steibelt, entouré à Londres des plus célèbre» cantatrices de la troupe italienne, et faisant répéter une de ses compositions, s'écrioit à chaque instant : Où est madame Scio ? Ej».
16.
iS6 NÉCROLOGIE^.
effet, si le bel oppra de Roméo et Juliette avoil obtenu à Paris de si grands succès , le taleijl de madame Scio n'y avoit peut-êlre pas moins contribué que le mérite même do l'onvrage.
Comme actrice, elle n'étoit guère moini digne tl'eloges. Elle avoil du feu, de la sen- sibilité, de l'enlbouçiasme ; mais accoutumét à ces opéras demi- trafiques dont se compor soit dans l'origine \e répertoire du tbéàtre Feydeau , elle ayoit cootracti l'habitude d'une déclamation un peu ampoulée, et ne plioit que difficilement son talent au ton simple et naturel de l'opéra comique. Nou s l'avons pourtant vue jouer avec beaucoup d'esprit et de gaité le rôle du petit Sarpe- Jeu dans le Petit Matelot , et quelques au- tres de cette espèce.
Quoique depuis plusieurs mois madame Scio ne fût plus que l'ombre d'elle-même , sa perle sera très-diËRcile à réparer, et l'on peut dire que ses dernières étincelles ont en- core éclipsé, par leur mourant éclat, tous
NÉCROLOGIE. 187
les talens ou prétendus laleus qui aspiroient à la remplacer.
Mademoiselle Desbosiers,
Mademoiselle Dnval Desrosiers , actrice du The a ire Frangais , qui vient de mourir à la suite d'une longue maladie du pylore, étolt âgée d'environ trenic-deux ans. Ce n'est point un vain protocole de nécrologie que de dire qu'elle laisse après elle de grands re- grets : il n'est pas un de ses camarades qui n'ait versé des larmes sincères en recevant la nouvelle de sa mort , et pas un qui ne raconte d'elle plusieurs Iraiis de sensibilité faits pour honorer sa mémoire.
Elle étoit au théâtre depuis l'âge de dix- sept ans : elle joua alternativement à Paris et en province. On l'a vue au grand Théâtre National , rue de Richelieu, en 1793, rem- plir avec succès les rôles d'amoureuses dans la comédie et dans le drame ; puis à l'Odéon , au théâtre de Feydeau , à celui de Louvois;
i88 NÉCROLOGIE.
et enfin , après un intervalle de quelques années au Théâtre Français , où elle a élc reçue pour remplacer mademoiselle Mar» aînée dans l'emploi des grandes coquettes.
Cette actrice étoit assez belle de taille et de figure; son talent , qui avoit peu d'effet, se faisoit estimer des connoisseurs par une grande exactitude ; si elle avoit eu autant de moyens physiques et de hardiesse que d'intelligence et de sensibililé , ses succès auroient égalé ceux des plus grandes comé- diennes ; mais une teinte de mélancolie , effet naturel du délabrement de sa santé , se répandoit continuellement sur sa physio- nomie ,et l'empêchoit de faire ressortir dans tout leur éclat les nuances vives et bril- lantes. Elle n'entroit jamais sur la scène qu'en ti'emblant.
De tons les rôles qu'elle a joués, ceux du drame étoient les plus analogues à son genre de talent. Elle excelloit surtout dans les pièces de Lachaussée , et nous l'avons \u« remplir d'une manière très-distinguée le rôle de la Gouvernante.
NECROLOGIE. 189
Mademoiselle CaroIiINE.
'"LeTliéâtre des Variétés du Panorama vient de faire une perte irréparable dans la per- sonne de mademoiseUe Caroline , première •actrice de ce fhéâtre , donlla voix si pure, «i brillante et si légère , a fait pendant dix ans la fortune des Variétés- Monlansier , palais du Tribunat.
Celte charmante cantatrice, qui n'étoifc •point née pour suivre la carrière du ihéâlre , après avoir obtenu les pins brillans succès dans des concerts particuliers et surlotit au flernier concert spirituel , débuta par les soins de feu Patrat, au théâtre des Variétés , Palais-Egali lé, alors sous la direction de Neu- ville et Montansier , dans F Oracle , comé- çlie de Sl.-Foix , à laquelle on a ajouté un morceau de chant qu'elle exécuta de manière à enlever tous les suffrages. Depuis ce mo- ment, lotis ses pas fui'ent marques par des succès. On sait avec quel perfection elle joua la Servante Maîtresse , Corine , dans le Roi
19» NECROLOGIE.
Théodore à Venise , la 3Iélomanie , Rosine du Barbier de Séuille, etc. elc. ; et depuis ^ on n'a pas oublié qu'elle fil courir tout Paris, dans les u4mans Prothées , pièce que Patrat fit pour elle , et dont elle fil le succès. Elle obtint une égale faveur dans beaucoup d'au- tres ouvrages qu'il seroit trop long de dé- tailler. Elle doit laisser à ce théâtre de longs souvenirs et d'éternels regrets.
Cette jeune actrice, qui jouoit avec beau- coup d'esprit et d'intelligence , doit la répu- tation qu'elle s'est acquise surtout à sa ma- nière de chanter ; et sa voix que l'on se plaisoil à comparer à celle du rossignol, en avoil toute la fraîcheur et la flexibilité. A l'époque de ses débuts et depuis , l'adminis- tration de Feydeau fit de nombreuses dé- marches pour lui faire signer un engage- ment, mais des raisons particulièiesla firent rester au théâtre sur lequel elle avoit débuté.
Mlle. Caroline n'étoit pas moins bien par- tagée du côté des qualités que du côté des talens. Elle éloit douce , bienfaisante , mo- deste , et n'a jamais tiré vanité d'un talent
NlècROLOGïE. 191
dont elle auroit pu se montrer fière. Elle avoit le malheur d'être sensible , et c'est à cette vertu si rare qu'elle doit la maladie dont elle est morte. Elle quitte ce monde escortée des regrets de ses camarades et de tous ceux qui ont eu l'avantage de la con- noître.
13^
CATALOGUE
DF.5 OUVRAfxES COMPOSES PAR DES DAMES,
OU relatifs aux Daines, et publiés dans l'année 1807.
ijE Rudiment des Dames , par M. P. G. Galim-ar^, professeur de Grammaire géné- rale , d'Ecriture et de Calcul, Seconde édi- tion , considéx'ablement augmentée. 1 vol. in-12. Prix : 1 fr. 80 c. A Paris, chez Le Normant , rue des Prêtres Sainl-Germain- l'Auxerrôis , n". 17.
L'Ecole des jeunes Demoiselles, par M. l'abbé Reyre ; 2 vol. f//- 12. A Lyon , chez RiTsAUD et Comp. , rue Mercière.
Leçons de Mythologie , ou Lettres à Ma- dame ***, par M. Cu. de Cou rcell.es j i-vol. 3fr.
CATALOGUE. 19^3
BELLES-LETTRES. FABLES, CONTES, IDYLLES.
L'Heptamérou , ou Contes de la Reine de Navarre. Nouvelle édition , oruée de 76 jo- lies gravures ; 8 vol, A Paris , chez Duprat- Duuerger j rue des Grands - Augustin», n". ai.
Idylles , ou Contes champêtres ; par Ma- dame PÉTiGNY Levesque. Troisième édition, augmentée de plusieurs morceaux traduite de l'italien de Labindo et de Pindemonte. a vol. /7i-i8 ; 2 fr. A Paris, chez allais, libraire , rue du Battoir, n". 26.
Fables nouvelles en vers, divisées en neu f livres ; seconde édition , revue , corrigée et augmentée de trois livres. Par Madam« JoLivEAU. A Paris, chez Léopold Collin, libraire , rue Git-le-Cœur. 2 vol. m- 18 j 5 fr. €0 c.
Les trois Signes du Prinlems , par Made-
»7
igi CATALOGUE.
moiselle Troisième cdilion. i vol.
in-iS ; 1 fr. 5o c. A Paris , chez Lefèvre , rue Haute-Feuille, n°. 16.
Contes dans un nouveau genre , pour les enfans qui commencent à lire ; par Madame ***. A Paris, chez Gabriel Dufour , tue de» Malhurins St.-Jacques , n". 7.
R O M A N S.
Corinne , ou ITlalie ; par Madame db Staël Holstein. 2 vol. m-8°. ; 12 fr. A Paris , à la Librairie slércotype de Nicolle , rue desPetits-Augustins, n"^. i5.
La Cour de Catherine de Médicis , de Charles IX , de Henri III et de Henri IVj par Madame Gacon-Dutour , membre de plusieurs Sociétés savanles et d'agriculture. 2 vol. z«-8°. , 9 fr. ; chez Léopold Collin , libraire , rue Git-le-Cœur.
Caliste, ou Lettres de Lausanne ; par Ma- dame JDE Ch ARRIÈRE. Nouvclle édition. A Genève , chez Faschoud, Imprimeur - Li-
CATALOGUE. iq5
braire ; ^t se Irouve à Paris , chez tous les Marchaijds de NouveauUs.
Suite des Souvenirs de Félicie L***. , par Madame de Genlis ; i vol. in~i 3 , 2 fr. 5o c. A Paris , chez Maradan , rue des Grands- Augustins , n°. g.
Du Roman historique et d'Aristomène, traduit d'Auguste Lafonlaine , par Madame PE MoNTOLiEU. Seconde édition ; 2 vol. zn- 12. A Paris , chez tous les >Tarchands de Nouveautés.
Julie , ou J'ai sauvé ma Rose ; par Ma- dame DE C. . . . , avec cette épigraphe :
La mère ea défendra la lecture à sa fille.
2 vol. m-12. A Hambourg ; el se trouve à Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
Henri Saint - Léger , roman traduit de l'anglais de Henry Siddons , par Madame P*** ; 3 vol. , 5 fr. A Paris , chez Bentu , rue du Pont de Lodi , n". 3.
Charles et Léoutine , par Mademoiselle
igô CATALOGUE.
M ; 2 vol. A Paris , chez Frechet , rue
du Petit-Lion Sainl-Sulpice , n°. ai.
L''Hôlel garni , ou les Scènes de la vie ; j»ar Madame SukV//:» 2 vol. in-\7. , 5 fr. A Paris , chez Chaumerot , Palais du Tribunat , première Galerie de bois, n°. 188.
Leonora , par Miss Edgeworth , auteur du Traité d'éducation pratique , de Bélinde , etc. ; traduit de l'anglais , par C'** C***. 3 vol. in-\2 , 5 fr. A Paris , chez Bentu, rue du Pont de Lodi , n°. 4.
Le Duc de Lauzun, par MadamedeS. . .y. 2 vol. m-12 , 4 fr. A Paris , chez Maradan , libraire, rue des Grauds-Auguslius , n°. 9,
ÉPISTOLAIRES.
Lettres portugaises , nouvelle édition , avec les Imitations en vers par Dorât. 1 vol. /71-12. A Paris, chez Z)e/a/2C^ , Imprimeur- Libraire, rue desMalhurius, hôtel Cluny.
Lettres de Christine, reine de Suède, et
CATALOGUE. 197
ée Marie Sluart, reine d'Ecosse, et d'Elisa- beth, reine d'Angleterre ; 3 vol. in-12, 10 fr. A Paris, chez Léopold ColUn, me Git- le-Cœur, n". 4.
Lettres sur la Musique, par madame C(H- ©Ès ; 1 vol. cartonné, 5 fr. A Paris, chez TAuteur , rue de Surêne , n°. 6.
MÉLANGES.
De l'Amour, considéré dans les lois réelles et dans les formes sociales de l'union des sexes, par M. de Senancour ; 1 vol. m-12. A Paris, chez Cérioux, Libraire , quai Vol- taire, n". 17.
Dictionnaire d'Amour, i vol. in-i-z, jolie figure , prix : 3 fr. A Paris, chez Chaumerot, Libraire, palais du Tribunal , première ga- lerie de bois, n". 188.
Le Guide des Mères, ou Manière d'allai- ter , d'élever , d'habiller les enfans , de di- riger leur éducation morale, et de les trailcr de la pelile-vérole, par Hugji Smith, mé-
398 C A T A L O G U E.
decin; tracluiL de l'anglais sur la 6*. édition, par Théodore-Pierre Bertik ; 2*. édition , 1 vol. in-12, 1 fr. 3o cent. A Paris, chez Ventu , rue du Pont de Lodi , n°. 3.
Quelques mots sur le beau Sexe et sur ses détracteurs , par J. M. MossÉ , suivis des Prémices poétiques du même auteur. A Paris, «hez l'Éditeur , rue Marceau-St-Honoré ,
^93
^■s^-^/v-^^'V»»»'
TABLE.
AvGUSTE B. E. (madame).
Stances y Pag. 55
BOUTARD (M.)
Sur quelques passages du roman noU' veau de madame de Staël, concer- nant les u4rts ^ [C<f\vliy^A ^* IJO
CoNDOBCET (madame de).
Parallèle de Voltaire et de J. J. Rousseau t 47
FÉLETs (M. de).
Corinne ou V Italie , par madame de Staël Holstein , gS
Gaillard (M. )
Sur madame de Sévigné , 5 a
Le Brun (M.)
Mon Ultimatum aux Femmes auteurs y 29
MiCHAUD (M. )
Les Trois Signes du PrintemSj par mademoiselle .... 1 5o
300 T A B L K,
MONTJOTE (M. )
Fables nouvelles en vers, par madame A. Joliveau, -P^J- 84
R. (M.)
Caliste, ou Lettres écrites de Lau- sanne, par madame de Charrîere, i4i
RiVAROL (feu).
Vers à une jeune ignorante ^ 5o
Une Abonnée.
Réponse aux vers précédens , 5l
Roches ( madame des ).
La Rose^ idylle, <7
RorssEii ( feu le doc leur).
Sur madame Roland , i
S^FAEL ( madame de ).
De la Musique italienne , i65
Vannoz (madame de).
Réponse aux vers de Le Brun intitu- lés : Mon dernier mot sur les Fem- mes poètes , 25
Victoire Sarrazin de Montperiiier ( mademoiselle ).
Epître à mads/noiselle de S^.-P***, 65
TABLE. 20I
A . L. ViLLETERQUE ( M. )
Des Livres élémentaires à V usage des Mères , P<^g' 67
L'Heptaméron ou Contes de la Reine de Navarre y "jS
VioT (feue madame).
La Présidente de Tourvelle à Val- mont , romance , 45
ANONYMES.
Sur Sinon Lencîos , ^<^S' '®
Essai sur la Politesse des Moeurs , 3i Du Duc de Nivernois, comme fabuliste ^
par mademoiselle ***, 56
Réjlexions d^une Femme sur le Recueil
de Maximes de M, D. L**. 122
Sur madame Catalani y 169
Deux Sonates pour la Harpe , 174
Lettres sur la Musique , par madame
Cœdès, 17S
NÉCROLOGIE.
Marfama CoTTiN , 18»
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202 T A B L E. |
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Madame Scio, |
Pag. i8i |
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Mademoiselle Desrosiers, |
187 |
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Mademoiselle Caroline, |
189 |
Catalogue des Ouvrages composés par - des Dames , ou relatifs aux Dames , et publiés àdLUS l'année 1807 , 102
CALENDRIER
POUR l'année 1808, iv^. DE l'empire.
FETES MOBILES.
Septuagésime, le 14 férrier.
Cendres, le a mars.
Pâques, le 17 avril.
Rogations , les 23, 24 et 25 mai.
L'Ascension, le 26 mai.
Pentecôte, le 5 juin.
Trinité, le 12 juin.
Fête-Dieu , le 16 iuin.
L'Avent , le 27 novembre. Nota. Les Fêtes con.servées sont: la Tous- saint, Noël, l'Ascension et l'yi ssomption. Les Fêtes patronales et autres, sont remises aux Dimanches suivans.
COMPUT ECCLESIASTIQUE.
Nombre d'Or. ... 4 j Indiction Rom. . . 1 1 Cycle Solaire. ... 25 Lettres Dominic. CB Epacte ml
QUATRE- TEMPS.
Mars , les 9, 11 et 12. Juin , les 8 , 10 et 1 1. Septembre , les ai , 25 et 24. Décembre, les 14, i6et]7.
SAISONS.
Le, Printemps , k 20 mars. L'Eté , le 21 juin. L'Automne , le lo septembre. L'Hiver, le 21 décembre.
ECLIPSES.
Il y aura cette année cinq Eclipses, trois d» Soleil et deux de Lune.
Le 10 mai , éclipse de Lune , à 3 h. 43 *^ia du matin , invisible à Paris.
Le 24 mai , éclipse de Soleil
Le 19 octobre, éclipse de Soleil.
Le 5 novembre, éclipse de Lune; le com mène, sera visible à Paris, à 6 h. 44 m. du mat
Le 18 novembre, éclipse de Soleil.
DEPART DES COCHES D'EAU.
Port Saint-Paul.
Départ de Paris. Nogent, dimanche. Briare, mardi Montereau, jeudi. Corbeil, vendredi.
Arrivée à Paris. Briare , dimanche. Montereau . lundi. Corbeil , mardi. Nogent , jeudi.
Port Saint-Bernard.
Sens, lundi, Auxerre, mercredi e
Auxerre , mercredi et samedi.
samedi. Sens , vendredi.
Les Coches partiront de Paris à 8 heures di marin dans l'hiver ; et dans l'été à 7 heure, précises du matin.
|
JANVI |
E R. Signe, =s |
le Verseau. |
||
|
1 Les Jours croissent de ig m. le mat. et ig le s. |
||||
|
1 |
vendr. |
CincONCisro:?. |
||
|
a |
sam. |
s. Basile, Ev. |
||
|
3 |
dim. |
ste. Geneviève. |
||
|
4 |
lundi. |
s. Rfgoberr. |
||
|
5 |
mardi. |
s. Siméon Stil. |
3) Pr. Q. le |
|
|
6 |
merc. |
Epiphanie. |
5, à 9 h. 5 |
|
|
7 |
jeudi. |
s. Théau, or. |
||
|
8 |
Tendr. |
s. Lucien. |
m. du soir. |
|
|
i 9 |
sam. |
s. Pierre, ér. |
! |
|
|
1 lo |
dim. |
s. Paul. |
i |
|
|
1 IX |
lundi. |
8. Hygin , p. |
i |
|
|
! 12 |
mardi. |
s. Arcade, m. |
1 |
|
|
1 15 |
merc. |
B. de N. S. |
! <v)Pl.L.lei3, |
|
|
i 14 1 i5 |
jeudi, vendr. |
s. Hilaire, d. s. Maur , ab. |
; à 3 h. 40 m. |
|
|
i6 |
sam. |
s. Guillaume. |
du soir. |
|
|
»7 |
dim |
s. Antoine. |
1 |
|
|
i i3 |
lundi. |
Ch. des. P àR. |
||
|
'9 |
mardi. |
s. Sulpice. |
||
|
20 |
mercr. |
s. Sébastien. |
! ZD.QAeio, |
|
|
21 |
jeudi. |
ste. Agnès. |
à 11 b. 16 m. |
|
|
i 22 |
vendr. |
s. Vincent. |
||
|
25 |
sam. |
s. Ildefonse. |
du malin. |
|
|
24 |
dim. |
s. Babylas. |
||
|
25 |
lundi. |
Conv. S Paul. |
||
|
26 |
mardi. |
ste. Paule. |
î |
|
|
27 |
merc. |
s. Julien. |
©N.L.le-;, |
|
|
aS |
jeudi. |
s. Cyrille. |
à 4 h. 18 m. |
|
|
aq |
vendr. |
s. Franc, de S. |
||
|
5o |
h^m. |
ste. Baihilde. |
■■ du^oir. |
|
|
5i 1 |
dim. |
s. Pierre J\ol. |
FEVRIER. Signe, )( les Poissons. Les Jours croissent de 44 "^- ^<? mat. et 46 le s.
|
1 |
lundi. |
|
|
2 |
mardi. |
|
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5 |
mercr. |
|
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4 |
jeudi. |
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5 |
vendr. |
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6 |
sdm. |
|
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7 |
dim. |
|
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8 |
lundi. |
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Q |
mardi. |
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10 |
mercr. |
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11 |
jeudi. |
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'2 |
vendr. |
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10 |
sam. |
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14 |
dim. |
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lundi. |
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it5 |
mardi. |
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17 |
merrr. |
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18 |
jeudi. |
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10 |
vendr. |
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20 |
sara. |
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21 |
dim. |
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22 |
lundi. |
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mardi. |
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4 |
mercr. |
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25 |
jeudi. |
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26 |
vendr. |
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27 |
sam. |
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28 29 |
dim. lundi. |
S. Ignace. Purification. s. Biaise, s. Philéas. s\.e^. Agathe, s. Vast. s. Romuald. s. J. de Matha. ste. Appoline. ste. Scholastiq. s. Sérerin. s. Melece. Les 5 Plaies. Septuagésime. s. Va'entin. s. Onésime. s. Sylvain, s. Siméoii. s. Eucher. s. Faustin. Sexogésime. Ch. s. P. à An t. s. Daniien. s. Mathias. s. Flavien. .s. Alexandre, ste. Honorine. Qu in quagésime s. romain.
T Pr. Q. le
4 , à 6 h. 4o m. du soir.
0 PI. L. le
12, à 4 h. 2 m. du mat.
(t D.Q.leiS, à 7 h. 56 m. du soir.
ON.L.le26, à 8 h. 52 m. du matin.
MARS. Signe, r le Bélier. Les jours croissent de Sa m. le mat. et S'i le s
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mardi. |
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mTc. |
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5i |
jeudi. |
s. Aubin , év.
Cendres.
s te. Cunégonde.
s. Casimir.
s. Drausin.
Quadragésime.
ste. Perpétue.
s. Jean de Dieu
Quatre-tem^ps.
s. Doctrovée.
40 Martyrs.
s. Pol, évèque.
Reminiscere.
s. Lubin.
s, Longin.
s. Abraham.
ste. Gertrude.
s. Alexandre.
s. Jos<^ph.
Oculi.
s. Benoît.
s. Paul , év.
s. Victorin.
s. Simon , m.
Aknonciatiox.
s. Ludger.
LcPtare.
s. Gontrand.
s. Eustache.
s. Biipert.
s. Acace , év.
DP. 0. le.'î, à 2 h. 4 m. du soir.
SPl.L.leia, \ 2 h. 3o m. du soir.
T D.Q.le 19, à 6 h. 2 m. du malin.
ON.L.le27, à 2 h. 20 m. du matin.
AVRIL. Signe , V le Taureau. Les Jours croissent de 5im. le mat. et Si le s.
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