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LES

BRETONS

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PARIS. lyPRIIIERIE CLAYE ET TAILLEFER «G E SAIRT-BEROiT, RO 7.

LES

BRETONS

PAR

U:^ AV^BRIZEUX

POSME

COURONNÉ PAR l'aCADÉMIE FRANÇAISE.

Deuxième Édition

O^O-

PARIS

PAUL MASGANA, LIBRAIRE- EDITEUR

13^ GALERIE DE l/ODBON

4848

-tx*^

A mon pays j^offre aujourd'hui, plus rassuré*, ce fidèle tableau de ses mœurs: sous cette histoire particulière, peut-être aussi Ton découvrira comme un ensemble de la vie humaine, ce fond éternel de toute poésie.

Ainsi, bien que consacré à un seul peuple, ce livre pour- rait ailleurs éveiller quelque sympathie.

^ Faut-il dire que si j'ai exposé les origines de la Bretagne,

"" et sa fin honorable après de longues résistances, puis évoqué ses prêCres, ses bardes et ses rois, de nos jours je devais montrer avant tout ce qui permet aux Bretons de porter

I encore le nom de leurs pères : les mœurs poétiques qui les

T font aimer.

Telles sont d'ailleurs les tendances générales, qu'un poème entièrement historique serait en tous lieux impos- sible; non plus que les hauts faits de notre roi Conan , les exploits du roi Clovis ne seront désormais chantés.

Dans ces nouvelles conditions laites à l'art, heureux donc le chantre de mon pays! Ici, à vrai dire, point d'aventures étranges ni de passions outrées, mais toujours la naïveté et la profondeur du sentiment. Le roman n'est nulle part dans la vie simple et franche du Breton , mais la poésie , elle y est partout.

* 2e édit.

VI

Quatre canloos principaux ( ceux de Vannes , Tréguier, Léon et Gomouaille ) ayant chacun , et avec une infinie variété, leur dialecte, leurs costumes et leurs usages, sont les lieux se déploie cette vie à la fois sloique , enthou- siaste et religieuse.

Petit enfiint, longtemps en robe, chanter seul dans la lande en gardant les bestiaux; vers douze ans, accourir par les chemins creux d'une lieue et plus au catéchisme; bientôt fleurir en de fraîches amours au milieu des Par- dons, des luttes et des veillées, ~ amours qui, après la grande épreuve du tirage au sort, se termineront à Téglise ; et, dès lors, tout au travail sérieui, élever dans les mêmes mœurs la jeune fiimille , puis ensevelir les grands parents : voilà les phases invariables et les mêmes pour tons de cette existence sévèrement réglée. Un pèlerinage lointain à Sainte-Anne-d*Auray ou à Saint^Jean-du-Doigt, quelque foire célèbre comme celle de Kemper ou de la Hartyre seront les événements notables : mais le chant , les croyances, les traditions merveilleuses sauront bien animer de leurs couleurs riantes ou sombres cette appa- . rente monotonie.

Tel est rharmonieux ensemble qu*il fiillait i*eproduire dans sa simplicité variée, afin que lisant ce récit on pût dire : « les choses se passent ainsi en Bretagne; cette his- toire doit être vraie. »

Et même à ceux-là qui s'enorgueillissent mais souffrent au milieu d'une civilisation plus avancée , le calme de ces mœurs primitives, à mon sens, devait sourire; j'y croyais voir un intérêt sincère et durable. Aussi , ma crainte était

VII

grande de nef)Ouvoir mener à terme cette douce mais labo- rieuse entreprise ! tant j*avais à cœur d^offrir à ces esprits tourmentés un poème heureux, si Ton peut dire, d'opposer aux pensées troublantes une œuvre qui rassérenne.

Ma tàcbe finie, c'est avec regret que je m'en sépare. La vie de mon peuple, celle de mes personnages était devenue la mienne. Si Daùlaz , le jeune clerc, son livre sous le bras, allait au pays de Vannes ( mélancolique voyage ! ) se dis* traire des scrupules religieux de la blonde fille d'Hoêl , j'ai- mais à le suivre au milieu des pierres druidiques de Carnac, dans les tl€^ saintes du llo^-Bihan ; et, au retour, à trouver Anna et sa sœur Hélène plongeant un enftint malade dans l'eau bîenfiiisante de la fontaine. Guidé par le pâle vicaire, j'aimais à suivre le conscrit Liiez et sa pieuse cousine sur les mers sauvages de Gornouaille, à prier avec eux dans lesi chapelles de Léon ; et, avant clore ce long pèlerinage, à descendre dans ces abîmes, où, pour soulager les mineurs, soupirent le cor d'Arthur et la voix de la duchesse Anne. Fuis, après les gens de la càie, ceux de la montagne et des terres; les joyeuses tileries ou des luttes telles que l'anti- quité n'en eut pas de plus vigoureuses ; l'agonie du fermier Hoël et le désespoir forcené de sa veuve ; enfin , le tumulte des foires, les combats des réfTactairei^Vet, avec l'interven- tion des Saints (car le merveilleux, ce rêve des poètes, s'offrait ici de lui-même) les fiançailles et les noces du clerc accomplies au cbant des cornemuses et des bardes... Oui , tous les événements de cette épopée familièi^ sem- blaient être autant d'événements qui m'étaient propres; j'étais entré dans celte vie synthétique; el, mêlant à ces jouissances réelles les jouissances de l'artiste, j'essayais sur les grèves,. par les landes, sous les bois., dans les mon-

Uigoes, de mouler sur lanl de «tes et deseèneB diverses la forme ondoyante de mon poëme, et de faire jaillir un vers sain , loyal , du sol.

Ce poème, d^un genre franchement rustique, ne semble l>as avoir d'antécédent parmi nous : ce serait un titre , si ce qu'on voudra bien approuver dans œt ouvrage ne revenait au pays qui Ta fait naître. Jamais poète n'eut ^us la main plus abondante moisson de poésie.

Ge-pendant , cette moisson , commencée dans le volume de MariCy il fallait la recueillir, avant qu'elle fAt étouifée sous l'impitoyable niveau des idées modernes. A ceci j'ai mis tout mon zèle : dans l'avenir terne et glacé qui les menace, peut-être les miens sauronl-ils s'en souvenir.

Déjà même, hors de Bretagne, si ce livre se recommande par un fond général et humain , qui est de tous les temps et de tous les lieux, il pourra, je l'espère, exciter aussi quelque intérêt par cette vie de croyance, de sentiment et d'imagination ailleurs éteinte et disparue.

C'est que , ramené à son principe , ce poème des Bretons pourrait s'appeler Harmonie.

Décemh-e, 1846.

PERSONNAGES.

CORNOUAILLE, ou PAYS DE KEMPER.

Le vieux Moal, curé.

Le Vicaire , en Léou.

Le clerc Loïc Daulaz.

Armel , sa mère.

HoEL, fermier an hameau de Coat-Lorh.

GuENK-Dn, sa femme.

Anna,

Héléna, ' le»« filles.

Le petit Nannic, leur fils.

LiLÈz, leur neveu, conscrit.

Tal-Houarn, fermier de Kbh-Barz, parrain de Liiez.

RoNAN, laboureur, détenteur des biens de Liiez.

Le meunier Ban-Gor, joueur de bombarde (haut-bois), j Eiiti'emeitenrs

Le Tailleur, joueur de biniou (cornemuse). ) de mariages.

Alan, garçon de ferme.

GiLBTTA, pauvresse.

PAYS DE VANNES.

Mor-Vran, marin de Camac.

Nona, sa fille.

Un vieillard.

Pécheurs de l'Ile d'Hœdic.

PAYS DE LÉON.

Le Vicaire.

Un patron de chassennarée.

Habitants de Loo-Maria.

PAYS DE TREGUIER.

Hervé, tisserand au boarg de Lan-LefT.

Jeanne , sa femme.

La petite MANA,1eiir fille.

Le grand-père.

L'aveagle Jean-le-Gdenn , chanteor ambulant.

Une vendeuse de prières.

Docssal , saunier du pays de Nantes.

Tn Gallois.

Pâtres, lutteurs, sonnears de cloches, pilleurs de edtes, mineurs , men- diants, gendarmes, etc.

Druides, chefs de clans, bardes, saints de Bretagne, l'Ankou ou la Mort, la Fille-Jaune, lutins, etc.

CHANT PREMIER

LE PARDON

Entrée en Bretagne. Prière. ~ Pardon et gratnd'oiesse en Cornouaille. Loic et Anna. Anne Hoél est chargée de filer la QuenouilIe-dc-Dieu. Suite dn Pardon. Batterie entre un Cornouaillais et un marin do pays de Vannes. Le clerc Loïc et son ami Liiez interviennent. Histoire des Pierres croisées , l'on retrouve Anna et sa sœur Hélène. Fin du Pardon.— Le vieux Hoël et les lutins.— Évocation.

<^

LES BRETONS

CHANT PREMIER.

LE PARDON.

« J*entends au loin, j'entends les landes sY'vellIer ! « Au murmure des flots lasses de sommeiller, « Les paroisses d'Arvor veulent que je les nomme ; « Merlindansson tombeau triomphed'unlongsommc: « Dormez encor, Merlin! 0 Bretagne, pourquoi « Quand le monde inquiet partout marche sans loi ,

i CHANT PREMIER.

« Pêcheurs, sur vos ilols^ pâtres, sous vos ramures,

Solitaires manoirs, pourquoi tous ces murmures?

« les prendre ces chants que vous me demandez?

« Silence, ô mersdePouest, l'esprit souffre, altendezl

Au sortir de Paris , brasier qui toujours fume ,

De mon cœur s'échappait ce cri plein d'amertume ;

La Loire cependant m'entraînait sur ses eaux,

Et Nanles, la superbe, avec tous ses vaisseaux

M'apparaissait ; bientôt vint cette lande immense

Oii comme en un désert la Bretagne commence ;

La rivière profonde, un men-hir isolé

Kt l'idiome pur depuis Tlnde parlé :

La mer enûn, la mer! les chênes au vert sombre,

Près des champs de blé noir les hameaux couverts d'ombre ;

Des pèlerins passaient leurs longs cheveux épars,

VA tout charmait mon âme , enivrait mes regards. . .

Le premier entre tous, ô vivante harmonie,

Si ma voix t'a chantée et si tu l'as bénie,

A ton appel nouveau j'accours; je redirai,

Avant qu'il meure aussi, cet ensemble sacré :

LE PARDON. 5

Ta couronne est tombée, antique souveraine ! Mais ta grâce rustique est si douce et sereine , Que ces vers consacrés a tes humbles beautés, Chers aux Bretons, ces vers seront partout chantés.

Dans la paix de mon cœur et dans son innocence , (Qar les simples de cœur ont aussi leur puissance) Malade ou désolé, quoi que fasse le sort, J'achèverai mon œuvre et serai le plus fort : Mais bien souvent, Seigneur, quand la noire tempête Élèvera ses flots au-dessus de ma tête. Ainsi que le pêcheur près de sombrer, hélas! Vers vous en gémissant je tendrai les deux bras ; Mon Dieu, que votre oreillealors s'ouvre et m'entende : Ma barque est si petite et la mer est si grande I

Commençons. Sur la mer ou dans les prés en fleurs , Tous entendront ma voix, nul ne verra mes pleurs.

6 CHANT PREMIER.

On célébrait la messe en Thonneiir de la Vierge, Dans un hameau de Scaer ; sur chaque autel un cierge Placé devant les Saints lentement s'allumait, Et Ton sentait Todeur de Tencens qui fumait ; Lorsque Tenfant de chœur se taisait au pupitre , Suspendue en dehors au châssis d'une vitre. Chantait une mésange , et sa joyeuse voix Au-dessus de Tautel semblait l'hymne des bois. On ouvrit le portail , et l'assemblée entière Fit en procession le tour du cimetière. Les croix marchaient devant ; sur un riche brancard, Couverte d'un manteau de soie et de brocart , La Vierge de Coad-Rî suivait, blanche et sereine, Le front couronné d'or comme une jeune reine ; Tous les yeux, tous les cœurs étaient remplis d'amour; L'été du haut du ciel dardait son plus beau jour ; Les landes embaumaient et les châtaigniers sombres, Penchés le long des murs, versaient leurs fraîches ombres Sur ces heureux croyants qui chantaient : a O piaf « Are, maris stelltty Dei matera/ma! »

LE PARDON. 7

De retour dans TégUse , à genoux sur la pierre , Riche ou pauvre, chacun se remit en prière; Car, en face de Dieu, ces gens-la, comme nous, N'ont pas besoin de siège poser leurs genoux ; Comme nous, orgueilleux, lorsqu'une pompe vaine, Ou quelque ennui secret au temple nous ramène , Au saint maître du lieu , surpris de les revoir, Ils ne demandent pas de les bien recevoir. Souhaitant qu'a Tautel le prêtre abrège l'heure, Et tout bas regrettant Taise de leur demeure. Dieu vit dans leur église : en symboles pieux 11 s'explique à leur âme, il se montre k leurs yeux ; Du fond de leurs hameaux partis en long cortège, L'été, sous le soleil, en hiver, sous la neige. Ils viennent l'adorer, et, tous agenouillés, Ils sèchent devant lui leurs vêtements mouillés.

Le jour de ce Pardon, la grand' messe était belle. Les voix montaient en chanir. Du bas de la chapelle

I

8 CHANT PREMIER.

Les femmes doucement envoyaient pour répons À réléison grec les cantiques bretons. Les enfants, appuyés sur la rampe massive, Admiraient tour à tour dans leur âme naïve Le calice d'argent, et les liants chandeliers. Et les portraits des Saints adossés aui piliers.

'- Â la Préface, avant le divin sacriGce,

i;

Un jeune paysan qui chantait a ÏOÎùde , S'approcha de l'autel oii , comme un blond faisceau ,

^ Pendait une quenouille avec chanvre et fuseau ,

' l* La prit , el rougissant , les yeux brillant de flammes ,

Descendit dans la nef vers le coté des femmes.

i;

i;

|: On l'avait vu déjà , soucieux par instant,

î,

I Vers ce même coté se tourner en chantant;

•|J ;| Puis, les yeux ramenés lentement sur le livre,

'i Au milieu du verset oublier de poursuivre,

]\ Et bien des assistants , témoins de tout ceci ,

Vers le lieu qu'il cherchait se détournaient aussi,

LE PARDON. ^

Curieux de trouver celle cause imprévue Qui toujours attirait et son âme et sa vue.

Loïc était le nom de ce modeste clerc : 11 portait un costume a la mode de Scaer, L'habit court et brodé, la braie au\ plis antiques, Et tombant sur le dos les grands cheveux celtiques.

11 se fit sur ses pas un murmure joyeux.

Une Glle en priant seule baissa les yeux :

a Anna, dit- il, voici ce que pour Jésus môme

« Vous Glerez chez vous avec un soin extrême ;

« Jeune ûlle, prenez la Quenouille-de-Dieu ,

« Travaillez : Dieu paîra celle œuvre en autre lieu.

« Puis, dimanche prochain, votre tâche Olée,

« Vous aurez soin d'offrir une autre quenouillée ,

« Pour que Tautel toujours ait du chanvre et du lin ,

« Hit qu'une autre après vous file pour Torphelin. »

De ces deux jeunes ^ens ainsi s'ouvre l'histoire.

10 CHANT PREMIER.

Et des amours passés évoquant la mémoire, J*ai souri, car mon cœur, qui se souvient de tous. N'a pu trouver ailleurs un souvenir plus doux... Mais déroulons aux yeux celte journée entière Et donnons francFiement Tombre avec la lumière.

La grand'messe finie et l'angélus sonné. Aussitôt tout ce peuple humblement prosterné Rajustant ses cheveux ou sa coiffure blanche. Avide de grand air^ sur la place s'épanche.

Ce Pardon, sans mentir, est le roi des Pardons, Et la Cornouaille envoie ici tous ses cantons ; De pauvres , de chanteurs chaque sentier fourmille , Vous entendez les sous sonner dans leur coquille ; Avec leurs grands fourneaux vingt tentes sont debou! , Et dans ses beaux habits la jeunesse partout : Car, dès que se répand l'annonce d'une fête , Cette heureuse jeunesse a s'y rendre s'apprête , Mais ce n'est guère, hélas ! pour honorer les sain(s

f

LE PAKDON. U

Qu'arrivent si fervents ses rapides essaims.

Oh ! la foule charmante autour de la chapelle, Et les tendres regards! a C'est vous, la jeune belle? « Si vous voulez des noix, ouvrez bien votre main. « Mes amis , venez voir au détour du chemin « Une fille pleurant comme une Madeleine « Et qui vend ses cheveux peur des rubans de laine. « A gauche, par Jci ! suivez -moi, venez tous ! « C'est une batterie entre des hommes soûls. »

Ah ! comme ce torj;ent gronde, roule et tournoie! Les femmes, les enfants sont bondissants de joie.

(( Liiez, séparons-les. Verrons-nous sans bouger « Comme des animaux ces hommes s'égorger ? (, Non , non , laissez finir entre eux cette bataille, « Ils sont de même force, ils sont de mOme taille. « —Place ! Recommencez. Bruk, serre-lui le cou. « —Monsieur, vous recevrez bientôtun mauvais coup :

CHANT PREMIER.

; « Ne counaissez-vous pas ce peuple et ses usages/

- Hommes pleins de boisson, luez-vous donc, sauvages! •» i

Pourtant deux jeunes gens, pareils a ces nageurs I Qui veulent pour autrui périr, hardis plongeurs,

|i Dans ces flots furieux entrèrent avec joie

!* Et sortirent vainqueurs, tenant chacun leur proie.

L'un de ces combattants était un étranger. D'où cette rixe ardente et prompte a s'engager. Ses habits rattaches, il dit au clerc : « Jeune homme^ « Jesuisun francmarin, c'est Mor-Yran qu'on me nomme ; ' « Si jamais a Carnac vous veniez Toir la mer,

« De s'ouvrir devant vous mon logis serait fier ; (c Vous, qui m'avez sauve de ces buveurs de cidre « Pour qui tout habitant de Vanne est comme une hydre. « Et serrant les deux mains de ce brave, il partit.

Mais Loïc avait Ik sa mère qui lui dit :

a N'avez-vouspas de honte? un clerc et presque un prôtre

ï''

LE PARDON. 13

« Avec des batailleui's en plein jour se; coinoiellre !

« À vo(re ami Liiez laissez un tel combat;

« A lui c'est son métier, puisqu'il s'en va soldat. »>

Elle parlait ainsi, celte mère prudente, Mais fière en elle-même et de son fils contente. Les héros du Pardon quels furent-ils alors , Sinon ceux qu'on a vus si vaillants et si forts?...

Trois femmes à genoux dans une lande verte , Le reste de Tannée oubliée et déserte, Sur le bord d'un ruisseau trois femmes à genoux S'occupent en priant à chercher des cailloux ; Sur le courant béni bien d'autres k la file Se penchent, remuant les graviers 'et l'argile , Dans l'espoir d'y trouver un caillou vénéré l'on voit en relief la croix de saint André.

Jadis un chef païen cria dans son délire :

« J'ai les croix en horreur et je veux les détruire ! »

3

i

U CHANT PREMIER.

Mais a peiue la croix du bourg avait |>éri , '1 Que Dieu meltait son signe aux pierrc^s de €oad-Ri.

I Quelles douleurs du corps contre elles ne se brisent ?

\ Pourtant la foi faiblit, les incrédules disent ;

I « Tombez du haut d'un arbre et cassez-vous le bras,

j a Les pierres de Coad ne le sentiront pas. »

I' C'était pour en parer le blond Nannic, leur frère,

\ Qu'Anne et sa sœur Hélène , a colé de leur mère,

. Cliercbaient dans le torrent un talisman croisé ; \ . Mais son lit ce jour- Ta paraissait épuisé.

!* Anne se désolait, aussi sa sœur Hélène,

{ Quand deux jeunes amis , la main ouverte et pleine ,

« Vinrent en souriant vers les charmantes sœurs ,

1 Et leurs yeux semblaient dire : « Allons , prenez nos ci ins !

Aucune n'était sourde à ce muet langage , \ VA ces pierres pourtant, (feinte et pudeur do l'ùiit»)

Aucune n'en voulait ; mais a peine Tcnfant Dans ses petites mains les saisit triomphant , Que réclamant leur part de son trc^or, chaciino

LE PARDON. 15

Disait avec douceur : « Nannic , donuez-m'on une ! »

Les vêpres, cependant, en Tabsence du clerc, S'étaient dites ; le ciel déjà brillait moins clair ; On partait ; quand le son aigu d'une bombarde (C'était vous, ô Ban-Gor, bon meunier, joyeux barde) Retentit ; et Ton vit courir a travers champs, Courir a son appel ûUes et jeunes gens : Car tous ces pieds légers préfèrent, sans reproches, Le sonneur de bombarde au noir sonneur de cloches. On eût fait bien des tours de bal si le curé , Son vicaire avec lui , n'eût traversé le pré ; Mais chacun , a l'aspect de ces fronts vénérables, S'enfuit : les buveurs seuls n'en étaient plus capables. Dieu ! quels flots de boisson leur gosier entonna! Que chansons ! quel bruit ! Pour le père d'Anna, Bien qu'il se crût l'œil sûr, le corps droit, le pied ferme, Au grand jour seulement il revint a la ferme. Eh ! comment, chers lecteurs, retrouver son chemin, Lorsqu'ils petit nain noir, l'ayant pris par la main

f

16 CHANT PREMIER.

Méchamment le traîna durant la nuit entière De taillis en laillis , de bruyère en bruyère? A peine il se sentait sur ses pieds redressé . Que le nain le faisait rouler dans un fossé.

Lutins malicieux , o follets de Bretagne, Qui depuis des mille ans jouez sur la monlagne , Assez rire la nuit des buveurs attardes, Songez a vos périls , nains , et vous défendez ! Défendez , chevaliers , vos antiques murailles ! L'esprit nouveau s*abat et court dans la Cornouailles ; Nos Pardons vénérés un jour seront déserts , Et vous , bardes , Toubli s'étendra sur vos vers. Aux fils des anciens Franks la Bretagne est rouverte : Bardes et chevaliers , saints des vieux temps , alerte ! Arches des ponts, croulez ! Poussez , bois défenseurs, Et fermez tout chemin a ces envahisseurs !

CHANT DEUXIÈME

LES QUÊTEURS

«x

La quête du vicaire. ~Le clerc Loïc Daûlaz et dent Notables l'accompagnent. Belle matinée de juin. Arrivée et bonne réception cbez Hoél. Sa femme Guenn-Du et ses filles. Travaux rustiques. Viennent d'autres quêteurs.

Le taureau de Ker-Barz. Ce que disaient à part deui jeunes gens. Départ du village. Confession de Loïc.

Retour au presbytère.

^

CHANT DEUXIEME.

LES QUÊTEURS.

Un jour de la semaine après cette humble fêle , Le vicaire partit pour faire au loin sa quête.

Deux notables de Scaer, leur bâton a la main , Décemment habillés, Tescortaient en chemin, Et derrière eux Loïc conduisait par la bride Le cheval qui suivait d'un pied boiteux son guide , Conmie s'il prévoyait qu'en retournant au bourg Son double bat d'osier, le soir, serait plus lourd.

20 CHANT DEUXIEME.

L'aube pointait ^ la terre était biimide et blanche ,

La sève, en fermentant ^ sortait de chaque branche,

•' * L'araignée étendait ses lils dans les sentiers ,

Et ses toiles d'argent au-dessus des landiers : u > Première heure du jour, lorsque , sur la colline ,

'.[ La (leur lève vers loi sa lige verte cl flne ,

i Que mille bruits confus se répandent dans Tair,

:( Et que vers Torient le ciel devient plus clair ;

I Heure mélodieuse , odorante et vermeille ,

} Première heure du jour , tu n'as point ta pareille!

Ainsi tout s'animait : hommes, femmes, enfants Sortaient de leur village et s*en allaient au\ champs.

};^ En passant, chacun d'eus saluait le vicaire.

": Quelques-uns larrêtaient pour causer d'une affaire ,

\ De leurs foins déjà murs , de la belle saison ;

; Ils lui disaient aussi d'entrer dans leur maison ,

' >: Qu'il serait bien reçu ; puis, a chaque Notable ,

:^ Qu'un verre de bon cidre était prêt sur la table.

LES QUÊTEURS. i(

Bientôt , le soleil d^or parut. Son globe eu Teu

Embrasa devant lui Tespace vide et bleu ;

Sur la terre a longs traits il pompa la rosée ,

Et quand toute sa soif enûn fut apaisée ,

Des bords de l'horizon Taslre silencieux

Avec tranquillité s'éleva dans les cieux.

Alors tout fut chaleur ; les herbes et les plantes

Inclinèrent encor leurs têtes nonchalantes,

Et les quêteurs marchant au milieu des épis ,

Penchaient comme eux leurs fronts par le hâle assoupis.

Sous les chemins boisés, fatigues de leur course ^ Parfois ils s'arrêtaient, ou bien près d'une source Qui coulait fraîchement sur un lit de cailloux ; Car sans cesse on ne voit et Ton n'entend chez nous Qu'eaux vives et ruisseaux , et bruyantes rivières ; Des fontaines partout dorment sous les bruyères. C'est le Scorff tout barré de moulins, de ûlets , C'est le Blavet tout noir au milieu des forêts ; L'Ellé plein de saumons , ou son frère Tlzolc

3S CHANT DEUXIEME.

De Scaer a Kemperlé coulant de saute en saule , Et de Ta pour aller ensemble k Lo'-Théa , Formant de leurs beaux noms le doux nom de I ôlâ ; C*est TEl-Orn que la mer sale de son écume , Et le triste Aber-Vrarh enveloppé de brume. Dans le creux d'un chemin les deux vieillards assis Sur les jours d'autrefois faisaient de longs récits ,

i !; Jours de troubles civils , de tourmente , de guerre ,

Et que n'avait pu voir Loïc ni le vicaire. Ceu)c-ci restaient pensifs ; le plus jeune pourtant Semblait d'un autre soin distrait en écoutant ;

iW Et le jour du Pardon ( peut-être on se rappelle) ,

iji»! Comme ses yeux cherchaient le bas de la chapelle ,

Il Durant ces entretiens ses yeux h l'horizon

w, Vers la forêt du Lorh cherchaient une maison.

'M

j.ii ! Puis, tous s'étanl levés, de demeure en demeure

;llflll

lis s'en allaient encore a la quête du beurre : Bien peu leur refusaient ; et souvent sur leurs pas IjiliJ Eux-mêmes ils donnaient à ceux qui n avaient pas.

liîl I Ils virent tour h tour Ker-(iôz o{ ses prairies.

m

LES QUÊTEURS. Ï3

Puis Kos-Zôz, le moulin aux collines fleuries, Les terres du Moustoir et de Saint -Guennolé, Kt le hameau d'Hoêl de ses arbres voilé.

Les voici dans Tenclos, au milieu du village. La, sous un cliâtaignier ouvrant son beau feuillage, fis entendent le bruit des haches , des marteaux y Et les coups des faneurs qui redressent leurs faulx. Tous sont a Tœuvre. On scie, on façonne des claies, Des fourches, ou des pieux pour soutenir les haies; Anna file son chanvre, et rieuse avec tous, Lena berxîe Nannic qui dort sur ses genoux : « —Vraiment , vous aimez bien , Hélène, votre frère , d Dit en entrant le prêtre ; on vous dirait sa mère. H --Ah! c*csl notre bonheur, notre dernier enfant, 0 Nous serons vieux ici le jour qu'il sera grand. « Nous devons bien Taimer. » La mère véritable Tout aussitôt reprit d'une voix lamentable : « Aimez -le aussi pour moi, pour votre père Hoêl ; « Avant qu'il ait grandi nous serons dans le ciel, »

il

CHANT DEUXIKMK.

lil la mère se Ciit. La pieuse assemblée Entendit ce propos et n*en fut pas troublée, Ainsi que des chrétiens qui savent d'un cœur fort Vccueillir a son heure et la vie et l<i mort.

Hoël n'oublia point les antiques usages: « Le ciel est tout en feu, dit -il, et les gens sages « Viendront prendreavecmoi le frais dansmon manoir. « Hoël! ferme ou château, plus d'un voudrait Tavoir: M Une bonne maison, bâtie en pierre grise, « Avec ses deux hangars au soleil bien assise, « Et, comme dit son nom , bâtie au coin du bois. K -- C'est vrai, de père en Gis ici nous sommes rois. u Pourtant les sangliers y font la guerre aux hommes , I Et, la nuit, les chevreuils viennent manger mes pommes, B Jésus Dieu ! dit le clerc en entrant, le beau lit ! « Ma mère avait raison, chez Giienn-Du tout reluit. « On pourrait se mirer dans vos bassins de cuivre. « Ici tout sent la cire. Hé! n'est-ce pas un livre? « Oui, jeune homme, ungroslivre. Annale litsouvent.

XUS QUÈTEUKS. 25

« Dam! nus sœurs de Kemperronteueateurcouvent. »

Anne, ^ur le bahut, apporta du lailaj^e, Des crêpes de noir s*élevant par étage ; Hélène aussi servit un grand morceau de lard ; Et tous les serviteurs au régal prirent part: L'âme du jeune clerc était pleine d'ivressç, S'il ne lui parlait pas, il voyait sa maîtresse.

On finissait, quand Bleiz aboya tout a coup , Comme il faisait toujours a rapproche du loup. Liiez courut au chien , et retenant sa chaîne : « LesTal-Houarn, nos parents, sont ici près du chêne, « Ils ont pris le vieux loup ! C'est bien, neveu Liiez ! d S'ils veulent faire aussi leur quête, amène-les. »

L'été, lorsque du ciel tombe enGn la nuit fraîche. Les bestiaux tout le jour retenus dans la crèche, Vont errer librement : au pied des verts coteaux Ils suivent pas k pas les longs détours des eaux,

i6 CHANT DEUXIEME.

j S'étendent sur les prés, ou, dans la vapeur brune,

1 Hennissent bruyamment aux rayons de la lune.

Alors , de sa tanière attiré par leurs Yoix , î.esyeu\ en feu , le loup, comme un trait, sort du bois , '' Tue un jeune poulain , étrangle une génisse ;

Mais avant que sur eux Tanimal ne bondisse, ' Souvent, toutletroupeau se rassemble, etlesbœurs, Les cornes en avant , se placent devant eux ; Le loup rôde à Tentour, ouvrant sa gueule ardente Kl hurlant, il se jette à leur gorge pendante; ! Mais il voit de partout les fronts noirs se baisser

.! Et des cornes toujours prêtes a le percer.

I ËnGn, lâchant sa proie, il fuit, lorsqu'une balle

;! L'atteint , et les bergers, en marche triomphale,

De hameaux en hameaux promènent son corps morl : YeX le loup qu'on voyait ce jour-la dans Coat-Lorli.

'. 0 landes ! ô forêts , pierres sombres et hautes ,

Bois qui couvrez noschamps, mers qui battez nos col es, Villages les morts errent avec les vents,

k:

LES QUÊTEURS. 27

Bretagne , d'où le vient Tamour de tes enfants? Des villes d'Italie j^osai, jeune et svelte, Parmi ceshommesbrunsmontrer l'œil bleu d'un Celle, J'arrivais , plein des feux de leur volcan sacré , Mûri par leur soleil , de leurs arts enivré ; Mais dès que je sentis, ô ma terre natale , L'odeur qui des genêts et des landes s'exhale , Lorsque je vis le flui, le reflux de la mer, Et les tristes sapins se balancer dans l'air. Adieu les orangers 9 les marbres de Carrare, Mon instinct l'emporta, je redevins barbare, Et j'oubliai les noms des antiques héros, Pour chanter les combats des loups et des taureaux !

Au dessous de Ker-Harz , dans la prairie immense , Qui courant vers Tlzôle , au grand chemin commence. Le loup entra la nuit, et, son coup achevé , Partit, repu de chair et de sang abreuve : Un taureau (pour le frère et l'ami qu'il regrette, Quel homme ferait mieux que n'a fait cette bCteV )

Si CHANT DELXIÈMK.

I Vient de trouver pour loi , dil-elle, un aulrc ptTe î n Que rame du premier veille sur celui-ci ! « Prends courage, garçon , laisse-moi seule ici. « Quand tu seras curé je tiendrai Ion ménage. « Mon enfant^ te voici Tappui de mon veuvage!... »

c J'ai fait ce qu'on m'a dit. Écolier studieux ,

« Je n'ai point ménagé ma mémoire et mes yeux ;

« Dans notre classe sombre, a la fenêtre ouverte ,

« Je regardais au loin briller la forêt verte,

« Et mon cœur se gonflait en écoutant l'appel

« De mes amis du bourg , Jéromic et Bertliel ;

« Pourtant je reprenais ma tâche opiniâtre ,

« Le savant écolier faisait taire le pâtre.

« Voilk pour le passé. Quant a mon avenir,

« C'est d'Anna de Coat-Lorb que je veux le tenir.

« Malheur, malbeursurmoi dansée monde et dansl'autre

« Si je quitte jamais mon habit pour le vôtre !

a Sur elle aussi malheur! Je le dis sans détour :

« Dans le fond de son âme il est un grand amour. »

LES QUÊTEURS. 33

« -T Ali '.'Loïc! le voila comme eu Ion premier âge! « Toujours, je te connus ainsi, doux, mais sauvage. « Va, tu seras toujours le jeune mendiant « Qui courait dans la lande et chantait en jouant! « Retourne a tes bestiaux ! Plus sombre que ta vache , « Partout ce front rétif briserait son attache. « RenoQce à mon habit , ne le profane pas. « Mais malheur a celui qui règle mal ses pas , « Il tombe un jour trempé d'une sueur amère , (t Et dans Tisolement il cherche en vain sa mère ! n

Le clerc pleurait beaucoup, lorsqu'ils virent soudain

La cour du presbytère et les murs du jardin.

Le curé sur sa porte attendait leur venue.

La lune en se levant avait percé la nue ,

Et son disque, a travers les feuilles du hallier,

Pendait au bord du ciel comme un urand bouclier.

CHANT TROISIEME

LES NOCES DE N0N.4

»

Z^ux Bretuns sur leurs origines. Une Moce an bourg de Camac (pays de Vannes ). L'Uiseau prisonnier. .arri- vée d'un invité de Cornouaille. ~- Acclamations de son hôte Mor-Vran, père de la mariée. Étonnement de Loïc devant les pierres de Carnac. Légende des Soldats de Saint Cornéli. Nona délivre l'oisean prisonnier. ~~ Com- ment Anna Hoél reçut une lettre de son clerc. Ce qut* celui-ci devenait.

CHANT TROISIEME.

LES NOCES DE NONA.

Bretons, pour qui j'écris les amères angoisses De deux amants de Scaer, cette fleur des paroisses , Et qui dans ces récits simples et familiers Retrouvez les tableaux de vos propres foyers, 0 peuples de Léon, de Tréguier, de Cornouaille, Avec tant de ferveur, vous, pour qui je travaille, Gens de Vanne, écoutez comme des 61s pieux , Car je veux aujourd'hui parler de vos aïeux !

4

311 CUANT TROISIEME.

Hélas ! leurs noms sont morls ! sur le bord de la grève le dol-men tristement dans les sables s'élève. Aucun barde a l'entour n*entonne de chansons. La harpe suspendue aux portes de9 maisons , Qui charmait de sa voix douce et mélancolique les voyageurs errant dans les bois d*Ârmorique , la harpe a disparu. Notre terre est sans voix. Nous ne savons plus rien des hommes d*autrefois. H marins, laboureurs, ouvriers des peuplades, Kcoutez ces échos des divines Triades, i^Mie durant son exil aux pierres de Rhuis, Clmntait devant la mer Tal-iésin, ûls d'Unis. Dans les livres nourri, moi, je dois vous instruire ; Au nom de vos aïeux c'est a vous de me lire : Ainsi, parlons des morts; puis, aux fôtes de Scaer, Avec vous j'irai voir les luttes en plein air.

Titans, Celtes, Bretons, de ruine en ruine Comment donc remonter jusqu a votre origine , (îace des premiers jours? Sous vos noms différents,

LES NOCES DE NONA. 39

Comment suivre vos pas, bommes toujours errants?

La voix des temps passés ne dit point dans quel âge L'ancien peuple de Haff quitta son doux rivage, Ni par quel grand malbeur ce peuple rejeté, Loin de la Corne-d'Or, le Pays-de-rÉté, Byzance florit plus tard riche et fameuse, Se sauva vers le nord et sur la Mer-Brumeuse. Une branche de gui brillait a leur drapeau. Dans leurs barques d'osier recouvertes de peau Ils voguaient, engourdis par les vagues glacées, £t les côtes partout de neiges hérissées. Hu-Cadarn les guidait durant ce triste cours. EnCn, battus des vents, assaillis par les ours. Au Pays-de-la-Mer que la langue celtique

Commeencesjourslointains nomme encorrArmori(]ue, Ils plièrent leur voile, et, Bretons et Kemris, De ces hommes de TEst nous sommes tous les flis.

César, char de terreur, c'est loi qui sur leur lerre

i(l

CHANT TROISIEME.

Le premier 6s rouler tes machines de guerre,

Lt le sol labouré depuis ces deux mille ans

[S'a pas encor perdu les lignes de tes camps!

La race chevelue humilia sa tète

Devant toi, dur vainqueur de la cite Vénète ;

^lais l'effort fut pénible, et tu mis tes àeu\ bras

Pour plier sous le joug ces enfants d*Hu-Ar-Bn« :

Fils de Vénus, en vain tu criais vers ta mère !

Pour briser tes vaisseaux sur cette plage amère

Ils invoquaient aussi Tesprit de Diana

El les enchantements de Sein et de Monft ;

Chaque soir, fermentaient sur la pierre cubique

Les herl:»ages mêlés dans le vase mystique,

El les vierges de Kéd dans les flots, chaque soir,

llfnversaieùt en hurlant le Vase-du-Savoir :

La mer boulait, le vent coupait, hachait les voiles.

Comme d'une araignée il emporte les toiles :

\laléfices puissants, rites mystérieux,

l^morés de la plume, inconnus de tes yeux !

LES NOCES DE NONA. i\

Mais, à son tour, voilà que semant rëpouvanle, Conan-Mcriadec accourt de Trinovanle, Revôt la blanche hermine, cl, premier de nos rois, Plante dans Occismor Tarbre saint de la croix. L'Armorique s'assemble et le Chef-Roi préside. L'évêque Modéran, El-Hir-Bad le druide, Défendirent leur dieu ; mais le Très-Inconnu Fut vaincu par TEsprit nouvellement venu. La hache Gt tomber ses vieux bosquets de chênes , Son brasier s'éteignit ; les blanches Gallicènes Pour la dernière fois montant sur le Gador, Se coupèrent la gorge avec la serpe d*or.

Alors, pour recueillir.le divin héritage, Partout formant un cloître, ouvrant un ermitage, On vous vit dans nos bois accourir par essaims , V'ih de rile-de-Miel, Gis de l'Ile-des-Saints, P(M, Malô, Corentin, vous, dont nos basiliques Avec les noms sacres vénèrent les reliques ! Tout fut soumis au Christ, et, signe triomphant,

ii CHANT TROISIEMK.

T.R croix sancliGa la pierre du Pcûlvan.

Mais de ces anciens jours, jours de grande mémoire, Sans efforts revenons h notre simple histoire; Car le sol a garde ses antiques débris, El l*âme des aïeux anime encor les fils.

Dans le bourg de Carnac, du portail de l'église Dont les men-bir brisés ont bâti chaque assise, Une noce aujourd'hui sort d'un air grave et doux. [a's hommes, les premiers, accompagnent Tépoux. Ce sont des laboureurs, des pécheurs de la côte, EL des marins aux traits hâlés, a la voix haute. Comme sur leur navire ils marchent en roulant. Puis, dans le goût de Vanne habillés de drap blanc. Viennent les invités d'Er-Déven, ceux des îles, les gens d'Enn-Tell ; et tous se placent sur deux files Afin de voir passer entre ce double rang La gentille iNona, la fille de Mor-Vran. Mais Nona dans l'église, à genoux sur la pierre,

LES NOCES DE NONA. 43

S'oubliait et disait prière sur prière.

Eux cependant, le front au soleil découvert, lis regardaient au loin briller TOcéan vert, Et du côté de TEst, sur leurs landes stériles, Les immenses men-bir, ces géants immobiles.

Silence! la voici! Lentement, lentement, La voici qui s'en vient vers l'époux son amant ; Et derrière elle aussi cent vierges d*Armorique, Avec les yeux baissés et d'un air si pudique , Qu'à les voir s'avancer sous leurs coiffes de lin Du linon le plus blanc et du ûl le plus On, Vous diriez, à les voir si calmes , des novices Sortant de leur chapelle a la lin des offices; Ou plutôt, dans Carnac ( tant sur nos bourgs chrétiens Semble planer encor Tombre des dieux païens), De la blanche Corric on dirait les prêtresses, Alors qu'au mois d*Even, durant les sécheresses. Pour contraindre la pluie a descendre du ciel,

il

CHANT TROISIEME.

Ijlles allaieiil, le soir, cueillir la lloiir de Bel, Et parmi les rochers, les ronces, les décombres, Ivn regardant la terre erraient comme dos Ombres.

I>e gais enfants du bourg, tenant un arbrisseiiu, Sont devant le portail ; sur Tarbre est un oiseau : Il faut que Nona prenne et lance dans Tespace i'e prisonnier du ciel qu'un ruban rouge enlace : Symbole délicat dont le sens est caché tt que l'esprit flétrit sitôt qu'il Ta touché. Avec ses ciseaux Ans déjà la jeune belle S'approche, et le bouvreuil sautille et bat de Taile; Quand Mor-Vran pousse un cri de joie , et vers la mer Un étranger s'avance en habit de Kemper, Sl»s cheveux dénoués , et ses immenses braies D'une ceinture en cuir sortant a mille raies.

a Loïc ! c'est vous, enOn ! Depuis trois jours, Daûlaz, il Je regardais la route et vous n'arriviez pas. *i ie disais : Le saunier aura perdu ma letlre

LES NOCES DE NONA. 45

« Ou le vieux matelot est oublié, peut-être, tf Enfin, Dieu soit loué!... Vous, sachez, mes amis, « Qu'un jour, passant k Scaer, des buveurs du pays « S'étaient rués sur moi , quand ce bravejeune homme « Me sauva sous les pieds de ces bêtes de somme. « Place a lui 1 je lui dois une place d'honneur. »

« Volrelettre,ôMor-Yran,m'aremplidebonheur.

« J'étais triste ; le prêtre k qui s'ouvre mon âme

« Déjk n'espérait plus d'en rallumer la flamme ;

« Mais, sur votre billet, il m'a dit de partir.

(f Cheminant jour et nuit, depuis lors, sans mentir,

« J'ai vu bien des forêts, des landes, des villages,

(( Ce matin , me voici près des vagues sauvages ;

« Excusez si mes yeux sont dans l'étonnement,

« Et si, venant de loin, je parle étrangement.

0 Mais , vous mêmes, pourquoi ces immenses bruyères?

« El pourquoi vivez-vous dans ces forêts de pierres? »

Le nouveau marié répondit : « Écolier,

40

CHANT TROISIEME.

t. Votre accent, il est vrai, nous est peu familier: « M aïs , comme vos habits, si vos discours sont autres , «1 lj«i)enchantsdenoscœurs,jelecrois,sont les vôtres. V Soyez le bienvenu! Quant a tous ces rochers, (r 11^ font rëtonnement de bien des étrangers. M Unsavantnousaditqu'aux temps païens, des prêtres f Couchaient sous ces granits les guerriers nos ancêtres . K 5ous chaque pierre un corps repose enseveli ^ (! Pourtant nous les nommons Soldats-de-Cornéli. n ^:coutez : les soldats de deux rois idolâtres M Poursuivaient noire saint déjà Tami des pâtres, fl Lt sur un chariot traîné par de grands bœufs fl 1.13 bon vieux Cornéli se sauvait devant eux ; <* Or j voici que la mer, terrible aussi , l'arrête ; n Ators, le saint prélat, du haut de sa charrette Ci Tend la main : les soldats , tels qu* ils étaient rangés. tt En autant de men-hir , voyez! furent changés. u Voile est notre croyance, et personne n'ignore " Que le patron des bœufs c'est ici qu'on Tiionore : fi Aux lieux 011 la charrette et le saint ont passé,

^

LES NOCES DE NONA. 47

« Le froment pousse encor plus vert et plus pressé.

« —Bien! repartit le clerc, Dieu vit dans cette histoire, « Et tous les cœurs bretons sans peine y doivent croire. « Mes hôles , a présent , dirigez mes deux yeux « Vers celle-là qui fait votre orgueil , jeune et vieux. « Je cherche autour de nous quelle est la plus gentille : « Montrez-moi votre femme, amis, et votre fille. »

Les traits du vieux marin brillèrent, et l'époux, S'il eût été moiiis fier, certe, eût été jaloux.

Des filles, des enfants, tous les gens de la fête Environnaient Nona ; l'un d'eux , k pleine tête. Criait : « \ona ! sauvez , sauvez le prisonnier ! » f.e bouvreuil tout tremblant sautait sur Tépinicr. Du bout de ses ciseaux enfin la jeune belle Coupe le lacet rouge , et l'oiseau , d'un coup d'aile , L'oiseau , comme l'éclair, remonte vers les cîeux ; Et les petits enfants, avec des cris joyeux,

4M CHANT TROISIÈME.

Appelaient y appelaient le bel oiseau volage Qui déjà, roi des airs, chantait dans un nuage.

Ces choses -là, Daûlaz les vit en arrivant,

1:1 bien d*autres encor qu'on observe en rêvant

A Tàge l'âme est tendre, et quand Toeil étincelle;

L'inquiet voyageur les écrivit à celle

Qui remplissait son cœur de .troubles et d'ennuis ,

Hélas ! et le formait de quitter le pays.

Or, sous ce tertre, assise à l'ombre des broussailles. Que lit la jeune Anna, la vierge de Comouailles? Four son frère malade, auprès de son hameau Plie avait ramassé quelques fleurs de sureau , Kt rentrait au logis, quand l'homme de la poste, Une lettre à la main , dans un sentier l'accoste. Alors, la jeune Anna, sans trop de vanité, Dut sourire en voyant ce papier cacheté ; Puis, assise à l'écart, sur la pelouse verte, Quand elle eut cette lettre en ses deux mains ouverte ,

LES NOCES DE NONA. (9

Certe, elle dut bénir Kemper et son couvent l'esprit s'illumine et devient si savant Que les mots les plus Ans elle les pouvait lire : a Quisongehmoi, dit-elle, et qui peutdoncm' écrire? »> La rougeur sur le front elle l'apprit bientôt, Kt sa main referma la lettre au premier mot !

Mais, plus tard, ce billet d'amour et de tristesse. Comme Anna le lisait, le relisait sans cesse ! Attendant toujours Theure , seule a la maison , Libre, elle pût écrire à ce clerc sans raison.

Lui, cependant, Tœil morne et baissé vers la terre. Parmi les saints rochers il errait solitaire. Il calculait leur poids, mesurait leur longueur, Occupant son esprit pour distraire son cœur ; Déjà sur son passage on causait a voix basse, Et plus d'un n'eût osé le regarder en face , Quand sur un grand dol-men tristement appuyé, Pensif, il s'arriHait comme pétriûé.

CHANT QUATRIÈME

LES ILES.

4-

Tristesse! da clerc Da&lai ; Mor-Vraa l'emmène inr tiii*r. HospiUlité à l'ile d'Hœdic. La Messe des deux lies , un le PaTiUoo-de-Dien.— Aatorlté de l'Ancien. ~ Courses dans le golfe da Mor-Blhaa. Ils reviennent à Carnac. Lettre d'Anna et Joie do Jevne clerc.

^

CHANT QUATRIEME.

LES ILES.

NoD , celui que l'amour a rempli de sa flamme, Eu changeant de pays ne change point son âme ! Plus il marclie, et souvent plus il aigrit son mal , Celui-là dont le sang roule un germe fatal , Le mal intérieur paraît sur son visage Et partout d'un œil triste on le suit au passage : De même un amoureux : partout et sans repos Il emporte la flamme attachée a ses os;

^* CHANT QrATRIÈME.

Et ceux qui de son mal ont tant souiïert enx-môme, I :u le voyant passer, disent: «Ce jeuue homme aime! r

Lo sombre Cornouaillais ! toujours seul , un malin , Il regardait la mer bouler dans le lointain , iiisfiu'a ses pieds bondir, et ses folles pensées Sfl mêlaient à ces jeux des vagues insensées. Or, son hôte Mor-Vran, qui Taimait comme un ûls. Vit ses pas sur la grève et les avait suivis : a Ça , dit le vieux marin , qu'est-ce donc? k votre âge, " Tous mesjours se levaient, se couchaient sans nuage. fl Ma fille s'inquiète. Elle m'a dit hier : M Cet étranger s'ennuie, emmenez -le sur mer ! « Que vous semble, Daûlaz? vous voyez cette zone, ' 1/ isthme de Kiberon couvert de sable jaune : n Nous raserons ses bords ; vous verrez en passant « Se dresser des rochers jadis rouges de sang ; « Puis, louvoyant au loin, si la mer est facile, Chez mes anciens amis, nous irons d'île en île. *[ C'est tout un monde a voir, car, dans le Mor-Bihan,

LES ILES. ^'^

a On compte autant d*îlols qu'il est de jours dans Tan.

« Ehbien, partons, Mor-Vran, ditleclercdeCornouaille,

Et que mon âme en deuil sur la vague tressaille !

0 vous irez j'irai, sans demander pourquoi.

« Si je vous ai sauvé, vous-même sauvez- moi. »

H disait, et déjà voyant tout proche un groupe

De pêcheurs, le marin hclait une chaloupe. .

Une chaîne dllots ou de roches a pic De Saint-Malo s'étend jusqu'à File d'Hœdic : lies durant six mois s'enveloppant de brume, De tourbillons de sable et de flocons d'écume. Des chênes autrefois les couvrirent, dit- on , Chaque foyer n'a plus qu'un feu de goémon. Parfois, derrière un mur oîi vivait un ermite Dont le vent a détruit la cellule bénite, Derrière un mur s'élève un figuier pâle et vieux, Arbre cher aux enfants, seul plaisir de leurs yeux. La tristesse est partout sur ces îles sauvages. Mais la paix , la candeur, la foi des premiers âges ;

56 CHANT QUATRIÈMii.

Les champsn'oDtpoinlde borne et les seuils poiiildeclts Les femmes d*UQ bras fort y récoUent le blé ; De la sortent aussi sur les vaisseaux de guerre ^ Les marins de Bretagne effroi de TAngleterri?.

Lorsqu'à Tile d'Hœdic aborda sans malheurs Avec ses étrangers la barque de pécheurs, Le premier qui les vit, accourut sur la côte, Disant avec douceur : Prenez-moi pour votre liole ? » Un autre, survenant, ajouta : Demain soir, « A mon feu de varech vous viendrez vous asseoir. « Dans cet ilôt pierreux qu'à grand*peine on défriclie, « Pour vous garder longtemps aucun n'est assez riche ; « Mais chez chacun de nous venez loger un jour, a l£t nos trente maisons s'ouvriront tour à tour : « Ainsi, connu de tous en quittant ces rivages, « Vous aurez des amis dans nos trente ménages. »

Puis, pour mieux honorer leur venue en ces lieux, L'Ancien, le chef du bourg, voulut boire avec eux;

LES ILES. 5T

11 les mena lui-même à la cave commune; On servit k chacun sa mesure , rien qu'une : Ainsi le commandait la règle, et ce qu'on prit Au mur de la maison par le Chef fut inscrit.

Car telle était cette lie avec ses mœurs austères Mais douces, et Loïc, cet habitant des terres, Admirant ces cœurs purs, ces fronts calmes et sains , En lui-même disait : « Suis -je au pays des Saints? » Pour Mor-Vran , le marin , il était b la fête : il parlait de longs cours, de pêche, de tempête.

C'était un samedi. Le lendemain, voilà,

Dès qu'au soleil levant la mer se dévoila,

Quetouslesgensd'Hœdic, enfants, hommesetfemmes,

Se tenaient sur la grève à regarder les lames:

« Ah! disaient-ils, la mer est rude, le vent fort,

« Et le prêtre chez nous ne viendra pas encor ! »

Ensuite ils reprenaient d'un air plein de tristesse :

« Ceux deHouad sont heureux, ilsonl toujours la messe ! »

58

CHANT QIATRIÉME.

i:i, sans plus espérer, graves, silencieux.

Sur leur ile jumelle ils altachaient les yeux.

« A genoux I dit soudain le Clief, voici qu'on hisse

(( Le pavillon de Dieu , c esl Theure de roilice.

Alors vous auriez vu tous ces bruns matelots,

Ces femmes, ces enfants , priant le long des (lois ;

Mais comme les pasteurs qui regardaient Tcloile,

Les yeux toujours fixes sur la lointaine voile,

Tout ce que sur l'autel le prêtre accomplissait ,

Le saint drapeau d'une Ile a l'autre l'annonçait.

Ingénieux appel 1 par les yeux entendue ,

La parole de Dieu traversiiit retendue ;

Les îles se parlaient, et, comme sur les eaux,

Tous ces pieux marins consultaient leurs signaux !

« Hélas! disait le soir, au seuil d'une chaumière, fl Le jeune homme étranger, votre ile hospitalière, « Votre sainte maison , demain nous la quittons 1 « Regrettez -nous un peu, nous qui vous regrettons. « Ou bien, pour quelques jours quittez ces lieux saumâtres,

-^

LES ILES.

« Et venez avec moi voir le pays des pâtres, « Dans les herbes des prés courir les gais ruisseaux , H Et les cbônes verdir, et chanter les oiseaux. » Le pôcheur répondit : a Chacun a son asile ^ « Le pâtre a ses vallons et le pêcheur son ile ; « Ce terrain sablonneux tout semble languir, « La faim , la seule faim nous en ferait sortir ; « Sur les vaisseaux du roi , mornes , l'âme abattue , « Ce n'est pas le canon seulement qui nous tue. »

Or, comme en leur bateau montaient les voyageurs, D'autres rentraient au port , et , parmi ces pêcheurs , On eût dit une rixe k leurs cris, leurs reproches, Taudis qu'ils déchargeaient leurs filets sur les roches. L'Ancien fut appelé : « Je prétends , dit l'un d'eux , « Que ce lot me revient , jiigez entre nous deux. » Alors, le bon vieillard , sans que nul l'en empêche, Avec autorité fait les parts de la pêche : Dans ses décisions il ne fut rien changé Et tout ce qu'il jugea fut trouvé bien jugé.

«0 CHANT QUATRIEME.

Il est luaitre et seigneur par le droit de son âge. Comme le plus ancien on le croit le plus sage...

Ils n*onl point tous péri les fruits de Tâge d'or Et le barde inspiré sait les trouver encor ! 0 candeur, équité , fleurs mortes dans les villes , De vos fraîches senteurs vous embaumez nos Iles : Perles blanches du cœur, comme celles des mei*s, Vous aimez a briller près des gouffres amers i

Que rame de Loïc, âme toujours en peine,

De ce séjour de paix sorte au moins plus sereine y

Partout , chemin faisant , allégeant son ennui

Kl plus calme demain qu'elle n*est aujourd'hui !

Mais quand ces deux amis, dans Tardeur des voyages , Vont sur le Mor-Bihan sonder toutes les plages , Faudra-t-il, avec eux errant de flot en flot , Suivre le jeune clerc et le vieux matelot? 0 sombre Gâvr-lniz, voici que dans ton an(ro

L^S ILES. 6t

Le couple voyageur, armé de flambeaux , entre ; ' Et sur tes murs sculptés, runes mystérieux , lis promènent longtemps et les mains et les yeux. Vous, antique Belle-Ile , Ënn-Ârh dépouillé d'ombre, Ilur plongé dans Teau, rescifs, tlots sans nombre, Vous les voyez baisser leur voile; et toi, Rhuis , Sur les six corps de Saints dormant sous tes parvis S'agenouiller ! Rhuis > terre trois fois sacrée Qu'enivrait Tal-iésin de sa harpe inspirée, Oii pleurait Âbeilard, la terreur des rois , Gildas, faisait gronder les foudres de sa voix !... Enfin , quittant la mer, ils vont en caravane Dans la ville des ducs, l'antique et noble Vanne.

La s'arrêtait leur course, et le fruit de l'oubli , Le clerc en voyageant ne l'avait point cueilli,

De retour à Carnac sur ses anciennes grèves. Au murmure des flots il reprenait ses rôves , Lorsqu'un soir, en rentrant, il voit dans son logis

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6i CHANT grATRIEMK.

Une lettre briller sur le burrel de buis , Lne lettre a sou nom ! Ah ! conune vers la porte ^ Pour la lire k Têcart brusquement il remporte , Tout brûlant de savoir si par quelque regret A sa plainte touchante enfin on repondrait !

Mais, faiblesse du cœur ,terreurs qu'un rien redouble ! Sur ce papier ouvert déjà son œil se trouble : 11 semble redouter ce qu'il désirait tant, i:t ce qu'il redoutait il le lisait pourtant.

« —Votre lettre est bien som bre, ô jeune homme ! bien somb « Aux lieux vous passez on vous prend pour uneOmhre . « Loïc, c'est que l'amour, s'il ne va point vers Dieu, A Laisse ceux qu'il atteint tout noircis de son feu ; (( Et la science aussi nous leurre sur sa trace, « Pareille a l'herbe d'or qui brille , puis s'efface. « Pourquoi donc, pauvreclerc, errerloin decbez nous? « Pour calmer votre cœur, Daûlaz, que cherchez-vous ? « Revenez! N'ouvrez pas vos yeux h tant de choses.

LES ILES. 63

« La paix ne peut rester qu'en des âmes bien closes. 0 triste vous passiez vous reviendrez content. « Jour et nuit, votre mère en priant vous attend , (( Car plus elle vieillit et plus elle vous aime : « Jeune homme ! revenez ! Je vous le dis moi-même. »

Lorsque Tami d'Anna rentra dans la maison . Les yeux et tous les traits de Tamourcux garçon BrillaieDt, et ses cheveux autour de son visage Frissonnaientcommeaulourd'unbouleauson feuillage. Le voyant si joyeux , le vieux marin sourit. FA Nona qui lisait au fond de son esprit : « Daûlaz, vous avez donc quelque bonne nouvelle? « Lui dit-elle en filant. Oui, dk! Ton me rappelle. « Pardonnez, reprit-il en leur tendant la main , « Je suis heureux, pourtant je vous quitte demain. »

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CHANT CINQUIÈME.

CARNAC.

»

Le marin Mor-Vran s'oppose au départ da clerc. - Fête à Carnac. S. Cornéli, patron des bœufs. Plaintes d'un vieillard sur le déclin des anciennes mœurs. Ce que Daûlaz répondit. -- Paroles d'un étranger : Le dieu Hu- Cadarn et ses bœufs honorés avant Cornéli. Déluge causé par le Castor-Noir. Commémoration druidique de la victoire des bœufs de llu-Cadarn. Ktunnement des assis- tants. — Le clerc fait sa prière de départ. Il retrouve le vieillard. Procession nocturne et secrète de Carnac.

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I

CHANT CINQUIEME.

CARNAG.

J'ous les men-hir luisaient sous le soleil levant , La bruyère jetait ses doux parfums au vent , Et j le long des bateaux amarrés au rivage , La baie avec amour roulait son flot sauvage.

Par ce beau jour, pressé de rentrer au canton , Le jeune Cornouaillais s'arma de son bâton: « Adieu, digne Mor-Vran, et vous, sa chère fllle , Nona , ma sœur, adieu I le jour se lève et brille,

li» CHANT CINQLIEMË.

« Je veux a son coucher dormir lo'm de chez tous : Maisqued'amisjelaisseenpleuranl! Àdîeulous!» Mor-Yran dit : « Un Breton n a point double promesse. « Vous deviez à Carnac entendre la grand'messe, M Donnez-nous de bon cœur ce jour, c'est le dernier : « Sinon, mon brave ami, je vous tiens prisonnier, t

Refuser un tel hôte était lui faire outrage.

Le clerc déposa donc le bâton de voyage.

H n'en eut point regret, non certel k chaque pas.

Que de choses il vit qu'ailleurs on ne voit pas !

Aujourd'hui, Cornéli, c'est votre jour de fêle! Votre crosse a la main et votre mitre en tête, Des hommes de Carnac vous écoutez les vœux , Majestueusement debout entre deux bœufs, Bon patron des bestiaux! et votre image sainte Sur le seuil de Téglise est nouvellement peinte ; Mais les bœufs, les taureaux y les vaches au poil roux , Hélas 1 ne viennent plus déQler devant vous !

CARNAG. «

a _ Oui , disait un vieillard au milieu de la place , fl Notre pays s'en va ! tout décline , tout passe ! « Grand Dieu I pour renverser nos usages bénis, « Avec les cœurs sans foi les prétires sont unis ! i Au temps du vieux curé J'en ai bonne mémoire , « Le Pardon de Garnac semblait un jour de foire. « Alors, parés de fleurs , de feuillage, d'épis^ « Les bœufs au large cou, les vaches aux longs pis « Arrivaient par milliers, et, toute une semaine ) Q Leur cortège tournait autour de la fontaine. « Comme saint Gornéli, cet ami des bestiaux , « Éloi, dans ce temps-lb, protégeait les chevaux ; « SaintHervélessauvaitdesloups; et^surleurscouches, « L'été, grâce k saint Marc, ils défiaient les mouche». « Alors rhomme souffrant avait un aide, alors « Les animaux étaient plus heureux et plus forts ; « Gartousavaientleurssaints, leurs protecteurs, leurs ft'les; « Tous vivaient confiants , les hommes et les bêtes; « Et les Jours de Pardons, m'assurait mon aïeul , t Lorsqu'on n'y menait pas son bœuf, il venait seul. »

70

CHANT CINQUIEME.

Aux plaintes du vieillard, à son étrange histoire,

la sourire muet courut dans l'auditoire ;

Pourtant le sage clerc du pays de Kerné

Reprit : « Tout va de même aux lieux je suis ,

u Touts'erfaee; et l'ennui se glisse au cœur des hommes:

« Mes amis, croyez-moi, restons ce que nous sommes.»

Puis, embrassant son hôte, auquel il dit adieu ,

Huns l'église il entra, pour demander a Dieu

La grâce d'achever dignement son voyage :

I ] sentait son corps faible , et faible son courage.

Le vieillard poursuivit : « Hélas ! j'ai donc raison . u Et c'est d'un Cornouaillais que vous vient la leçon ! « Oui, nous oublions tout, jusqu^au saint de nos pères il Qui faisait leur bétail et leurs maisons prospères ! <n Nous sommes des ingrats; or, lui, ne Tétait pas. a Quand des soldats païens poursuivaient son trépas , A llsutbien, grâce aux bœufs qui traînaient sacharretle. n Au bord de celte mer trouver une retraite,

CARNAC. 71

« Car ces rangs de men-hir sont les soldats maudits ; « Mais, ses bœufs, il les fit entrer en Paradis. »

Alors un étranger : « Vos pères et leurs prêtres

« Eux-mêmes n'ont-ils pas oublié leurs ancôtres ?

<i Dans le champ ses bœufs ont tracé leur sentier.

« I.e char de Cornéli passa-t-il le premier?

« Hu-Gadarn est-il donc mort dans votre mémoire?

« Et de ses bœufs sacrés ignorez-vous Thistoire?

« Bel, Lor, Diana, quel que fût son grand nom,

« Régnait jadis au ciel , dieu formidable et bon ,

a Et son fils Hu-Gadarn, image de son père,

« Avec Kéd son épouse habitait sur la terre.

« A la Pointe-du-Lac ils demeuraient tous deux ,

« Aimés comme des rois, puissants comme des dieux.

« Or, il advint sur terre une grande détresse :

« Le.Castor-Noir mina le Lac- de -la- Prêtresse ;

« La terre s'abîma sous la fureur des eaux ,

a Les hommes avec elle et tous les animaux ,

a Hors deux navigateurs, et les deux bœufs superbes

7i CHANT CINQUIEME.

Nourris par Hu-Cadarn de ses magiques herbes ; « Au globe qui sombrait sa maio les attacha, t Et, tiré par les bœufs, le monde surnagea.

Ici, le voyageur semblait faire une pose; Aussitôt le vieillard : La merveilleuse chose! « Quel livre vous a dit ce que nous écoutons? a Homme instruit ! oh ! parlez encor des vieux Bretons !

<t La trace de la peur est saignante et profonde ! « lis n'oublièrent pas, les deux sauvés de Tonde, « Ni leurs ûls (après eux gardiens de leur savoir], Le grand combat des bœufs contre le Castor- Noir, i Un prôlre, en souvenir du combat redoutable, a Choisissait au printemps deux bœufs, roisdeTétable : « Et lavés par sa main, ôtés du joug fumant , « Dans les prés les plus gras il paissaient librement. « Mais lorsque revenait Téquinoxe d'automne , « Un joug neuf, plusbrillautquerord*unecouronnc, <c Courbait leur front rétif, et, tous deux muselés,

GÂRNAG. 73

« Au char sacerdotal ils étaient attelés :

« Le char de Hu-Cadarn , ce symbole du monde

u Qu'ils avaient retiré des abîmes de Tonde. »

De rechef Tétranger se taisait. Eh I pourquoi Ne vous dirais-je pas, Bretons, que c'était moi? Puisque tous, me prenant les mains comme des frères, Vous disiez : « Oh 1 restez , et causons de nos pères! b

« 0 temple de TArvor, mystérieux Carnac, « De ton golfe sacré, comme autrefois du lac, u Quand le char surgissait, ô morne sanctuaire, u Quelle acclamation dans ton vaste ossuaire ! « Tout a Tentour des Chefs les clans semblaient rugir, « Et les morts éveillés agitaient leur men-hîr. « Cependant les deux bœufs aussi blancs que la neige , u Lentement s'avançaient, puis, T immense cortège : « Les Druides remplis de Tesprit sibyllin , « Tous couronnés de chêne et revêtus de lin, « Les Disciples muets, les Ovates sans nombre,

7

^ Î6 CHANT CINQUIÈME.

. \li\ lui-même il disait : t La' nuit vient, sortons vitel

Ce soir, il faut coucher dans la ville d'Auray»

Demain , au point du jour, leste je partirai.

Or, au milieu du bourg errant comme un aveugle , Il cherchait son chemin , lorsqu'une voix qui beugle Lui fait tourner la tête, et, dansTombre, il croit voir Un troupeau qui passait le long du porche noir. D*aulrcs mugissements venaient de la fontaine. Le jeune homme accouruL Ui , près d'une centaine l)*immenses bœufs cornus , de vaches , de taureaux Conduits par les bouviers, faisaient le tour des eaux. Un vieillard , pour le clerc facile a reconnaître. Lui dit secrètement : a N'en contez rien au prêtre ! « Mon jeune bouvillon , ici je Fai conduit : a Les prêtres ont le jour, mais nous avons la nuit. Et le vieil et digne homme, avec Teau sans pareille. Abreuvait Tanimal; puis, au creux de Toreille Lui versait quelque goutte en murmurant des mois Dont le pouvoir secret guérit de tous les maux.

CARNAC. 77

A d'autres on lavait le front et les deux cornes : Les taureaux effrayés secouaient leurs fronts mornes ; Mais le charme opérait, et toute la vigueur Des bœufs de Cornéli leur passait dans le cœur.

Et le jeune Daûlaz, marcheur des plus ingambes,

Sur la route d'Auray courait a toutes jambes,

Qu*ayec le bruit des flots il entendait venir

La grande voix des bœufs errant dans les men- hlr.

Alors se retournant vers la plaine azurée,

Il cria : « Salut, mer! salut, terre sacrée!

^

CHANT SIXIÈME.

BETOUR EN CORNOUAILLE

Sor ceU< histoire. L'Enfaot à la fontaine : Gnenn-Dn et ses fllies 7 plongent le petit Nannic. Comment le clerc se trouvait Ift et comment il revint en Comoaaille. Annonce dans la ville du Faonét des grandes lattes de Scaer. ~ Défi Jeté en passant par Daùlai. Accueil qui lui est fait dans son bourg. De quelle manière le clerc rencontre Anna. Récit de son voyage à Carnac. Le ro- cher des Pas-de-la- Vierge. Rendex-vous après la lutte.

«^

CHANT SIXIÈME.

RETOUR EN CORNOUAILLE.

Je veux le dire encor : cette histoire, je Taime ! Si mou pays mourant revit dans mon poème, Toute la vie liumaine y trouve aussi sa part, Du berceau de l'enfant au tombeau du vieillard. Après les purs amours cachés sous les feuillces , Les glas de mort viendront et les noires veillées, Les veuves dont les pleurs inondent un cercueil , Et les barques sombrant la niiit sur un écueil ;

89 CHANT SIXIÈME.

Puis le pauvre mineur cherchant son pain sous terre , Ou sans pain, sans abri, le hardi réfractaire; Les durs travaux des champs, les joutes des lutteurs, Et les noces aussi, leurs danses, leurs chanteurs ; Et landes, bois, vallons la douleur s'émousse : Enlin tout ce qui fait la vie amère et douce I

Or, trois femmes de Scaer, le matin du Pardon, D'une meule de cire à la Sainte ont fait don , Et puis dans sa fontaine elles plongent ensemble Un enfant de quatre ans qui s'agite et qui tremble ; Ces trois femmes sont Guenn et ses filles, Penfant Qui tremble entre leurs mains et si fort se défend , Est le petit Nannic. Depuis quelques semaines, Comme s^il n'avait plus que de Peau dans les veines. L'enfant dépérissait : maigre et le corps enflé. Lui, plus rouge autrefois qu'un pavot dans le blé, 11 restait accroupi dans un des coins de Pâtre la fièvre minait son petit corps bleuâtre. Refusant de manger, et pleurant quand ses sœurs.

RETOUR EN CORNOUAILLE. . 83

Lui venaient, près du feu, dire quelques douceurs, Guenn-DUy voyant sécher ee fruit de sa vieillesse, Disait : « Je raimai trop, Dieu punit ma faiblesse. » Et lui, de jour en jour s'affaiblissait, hélas! Lorsque vint k passer la mère de Daûlaz. Laissant au coin du bois sa charge de feuillage , Volontiers vers le soir elle entrait au village, Les deux sœurs la fêtaient, el son fils, au retour, L'interrogeait longtemps sur Anna, son amour : « Dieul quel vent a flétri cette jeune bouture, a Dit-elle, et de quel mal meurt votre créature? « Ah ! reprit Guenn, l'enfant a mangé àes fruits verts, 4 Et, j'en ai peur, son corps est tout rempli de vers. « A voir les médecins son père Hoêl s'apprête, 0 Mais la ville est bien loin et le prix nous arrête. « Les médecins, Guenn-Du, le riche en a besoin I « Mais des remèdes sûrs , sans les chercher si loin, a Le pauvre en a partout ! le pauvre a ses ressources ! <r Pourlui, Dieu n'a-t*il point amasséreau des sources? « Scaer a la sienne aussi. De sa crosse d'argent,

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CHANT SIXIÈME.

I Voire sainte patronne, appui de l'indigent, « La fit jaillir de terre, et cette bonne abbesse, t Par soixante canaux Templil dès qu'elle baisse. C'est presque une rifière, et fraîche, et sans couleur, « Et qui vaut pour le goftt le cidre le meilleur. i Dans vos maux, croyez-moi; n'espérez en personne, f Mais demandez au ciel , et prenez ce qu'il donne. . . t Vers trois ans, mon Loïc , si robuste aujourd'hui , f Languissait tristement d'un sort jeté sur lui ; « Comme votre Nannic, il était maigre et blême : f Alors, par le conseil d'une femme qui m'aime, « Je partis pour le bourg, mon Ois entre les bras, f (Car le pauvre cbétif n'aurait pu faire un pas) ; f Lh , je trempai son corps tout nu dans la fontaiue, « (C'était au mois de mai, le jour naissait a peine) ; « Je regardais ses pieds pour juger de son sort , « S'il les eût retirés c'était un enfant mort : « Mais il les allongea de façon si gentille, « Qu'on eût dit dans la source une petite anguille. »

RETOUR EN CORNOUAILLE. 85

C'est ainsi que Guenn-Du,ie matin Pardon , D'une meule de cire à la sainte a fait don, Et puis mené son fils à la source bénite le mal disparut (disons-le tout de suite] : , SurTherbe les deux sœurs ont ouvert un drap blanc, Afin de recevoir son jeune corps tremblant. Beaucoup de gens dévots sont encor qui prient, Et regardent pleurer le pauvre enfant et rient. Daûlaz était du nombre ; a genoux près d'Anna , Certe elle put le voir lorsqu'elle s'inclina : Or, nul y si la vertu de la source est certaine, Nul ne fut mieux trempé dans la sainte fontaine. De longs cheveux, un teint doré comme le miel. Avec de grands yeux clairs qui reflétaient le ciel.

Ce jeune voyageur! après un mois d'absence, H avait donc revu le lieu de sa naissance I Au retour de Carnac il fit un lotig trajet, Suivant les bords du Scorff et les bords du Blavet, Et partout, pour distraire un peu son cœur morose

M CHANT SIXIÈME.

Laissant errer ses yeux sur loule belle chose. Ainsi durant huit jours il avait voyagé , Chez les curés des bourgs chaque soir hébergé. Eh I qui donc avec lui n'eût agi de la sorte. Rien qu'à voir sa flgure et sa manière accorte? Cet usage se dit chez nous, vicarier : 11 est cher à tout prêtre, à tout clerc régulier ; Et croyez queie soir, en vidant plus d'un verre. On fait plus d'un bon conte au feu du presbytère. Pourtant, le grand Pardon de Scaer étant venu, Le clerc hâte ses pas , sûr qu'il est attendu Pour lutter à la lutte et chanter à i'Ofûce : Tout bon soldat doit être exact à son service.

La veille du dimanche, il marche jour et nuit. Passant donc au Faouêt, au premier jour qui luit, 11 voit déjà unir une messe, et la porte Ouvrant ses deux battants pour que la foule sorte ; Et le joyeux sonneur, debout sur le talus. Appelle autour de lui ses amis chevelus :

RETOUR EN CORNOUAILLE. 87

« Hola! mes bons amis qui sortez de la messe, '<« Jeunes gens, approchez! arrière la vieillesse ! fl Arrière ce qui porte et jupe et tablier ! « Des hardis jeunes gens je suis le conseiller. « Approchez, mes amis, venez! pour vos oreilles « Je reserve un concert de choses sans pareilles; a Mais je le dis tout net aux Glles, aux vieillards : « Arrière les jupons et tous les béquillards I n

Pourtant, jeunes et vieux, sortis du cimetière, Par delh les talus couvrent la place entière. Le sonneur crie en vain. Dans tout ce brouhaha Avant qu'il ait parlé la foule rit déjà. C'était un vrai plaisant.

« Voyez ces filles d*Ève, a Pour savoir mon secret comme leur front se lève ! « Les grands-pères aussi, qui se tiennent plus droit ! « Eh bien ! faites silence au pied de cette croix, 0 Je parlerai pour tous : Or çà , mes belles filles,

«8 CHANT SIXIÈME.

i Bous bommes qui traînez en toussant ?os béquilles, « Disposez -vous! Demain, les habitants de Scaer, f ( Adroits jouteurs, aux bras de saule, au corps de fer ), f Dans un inmiense pré, nomme Pré-de-la-Source, « Donneront une lutte au bourg, après la course ; Scaer y doit envoyer ses hommes les plus forts, f Prêts avec tout venant a lutter corps 'a corps. « Çk-donc, qui veut partir? »

Un rire de surprise A ces mots fit trembler les vitres de Téglise. Quand ce sonneur parlait sur le pied de la croix , 11 aurait égayé des prêtres et des rois ; Certaines gens blâmaient pourtant ses fantaisies : Scrupules chez les uns; chez d'autres, jalousies.

Il reprit : Je le vois, les jupons bleus et verts, « El eeux qu'on baptisa voici soixante hivers, « Renoncent k la lutte : or, dans les deux Bretagnes, a On nommera couards les gens de nos montagnes ,

RETOUR EN GORNOtlAILLE. 8)

« Si vous y rudes garçons au cœur chaud el zé\é, 0 Dont les os sont plus durs que les rocs de TEIlé, 0 Vous n'allez provoquer ces pâtres de Tlzole,

Adroits jouteurs, au corps de fer , aux bras de saule. »

—Qu'ils viennent! dit quelqu'un (c'éUitleclercDaûlaz) « Tout est de fer chez nous, et le corps el les bras ! »

Oui, c'était notre clerc, qui des îles de Vanne Arrivait, tout presse de revoir sa chère Anne, Et qui, sentant de loin Todeur de ses taillis. Courait conune un chevreuil à travers le pays. A la croix du Faouët entendant cette annonce, Sans ralentir sa course il Ot cette réponse.

Son bourg, ille trouva plein de monde, et chacun Dans ses plus beaux habits (surtout bleu, rouge, brun : Vingt couleurs). Le vicaire, en le voyant paraître, Lui dit : « Revenez-vous plus calme et voire maître? » Sa mère l'attendait aussi chez le curé :

8.

M CHANT SIXIÈME.

Dès qu'ils Tonl reconDU ses vieux yeux ont pleuré. Quant k ses compagnons , et Liiez a leur tête. C'était, la cruche en main , a qui lui ferait fête.

A présent, savant clerc, diles par quel secret. Vous, allant à la source, Anne s'y rencontrait; Et comment, après vêpre, votre voix sonore Emplissait trop son cœur, vous la trouviez encore?. . . Ah I ces rapports secrets, tous ces liens charmants. Ceux-là les savent bien qui pour âge ont vingt ans !

Sur le seuil d'une grange, à Técart de la foule, Anne tient sa ceinture et sur son doigt la roule. Et le jeune Loïc, sans craindre de témoin , Lui présente un anneau rapporté de bien loin ; Mais son doigt se referme, et, ûUe honnête et sage. Elle dit : « Contez -moi d*abord votre voyage. » IDt lui : t Si dans ma lettre on n'a point vu mon cœur, « Pourquoi parler, surtout lorsqu*en parlant j'ai peur?

RETOUR EN CORNOUAILLE. 91

« Que vous redire , Anna? la roule et ses merveilles, a Un amant ne voit rien : les choses sans pareilles n Du port de Lorient, la barre du Poull-Du, « Hélas I je n'ai rien vu, je n'ai rien entendu; a Mais partout je cherchais , ô la folie étrange ! i Celle que j'importune encor sous cette grange.

Triste et seul , jeune QUe, ainsi longtemps j'errai.

Cependant^ arrivé dans Sainte-Anne d'Auray, « Anne, j'ai voulu voir votre digne patronne

« Que d'un respect si grand la Bretagne environne : a C'est notre mère a tous; mort ou vivant, dit-*on, « A Sainte -Anne une fois doit aller tout Breton. « Beaucoup de gens priaient ; or, mon âme affligée « A prier avec eux se sentant soulagée, « J'ai repris mon chemin ; et le nouvel espoir « Qui me rendait léger, chacun Taurait pu voir, « Car ils sont faits ainsi ceu\ que leur cœur entraîne , « Ils montrent leur plaisir comme ils montrent leur peine. « Bientôt m'apparaissait Carnac et son clocher,

n CHANT SIXIÈME.

« Quand je vis, au détour d'un immense rocher,

Un enfont qu'on faistfit marcher sur cette pierre :

Son père le tenait par les bras, et la mère

Prenant les petits piedi de l'enfant, son amour, i Dans les creux du rocher les posait tour k tour ;

« Tout près, dévotement brûlait un bout de cierge, « Car ces creux vénérés sont les Pas -de -la -Vierge ; i Ils sont , depuis mille ans , empreints sur ce rocher,

Et par eux les enfants apprennent k marcher.

Leurs mouvements joyeux, leurs colères sans cause ,

Le bonheur des parents, NaTc, la douce chose ! « Tout ce qui me manquait, alors je l'ai senti,

Et, pensif, j'arrivai comme j'étais parti. »

Si tendre était sa voix et son regard si tendre , Qu'Anna , les yeux baissés, s'oubliait a l'entendre ; Il comprit, l'heureux clerc! et lui prenant la main, II y passa la bague en ajoutant : « Demain , « Demain, après la lutte, ou dansera; les fêtes f Seront pleines de joie, Anna, si vous en êtes, t

RETOUR EN CORNOUAILLE. 93

Ah I jeune homme inquiet, ah ! rassure toi -bien ! Malgré ce froid silence et ce sage maintien , Au milieu des danseurs , joyeuse et hors d'haleine, Tu la retrouveras près de sa sœur Hélène ! 11 est dans tous les cœurs Tardent besoin d*aimer : Cette fleur, Dieu lui-même en uous la fait germer, Dès la première enfance avec nous elle pousse, Et le plus fort s'enivre à son odeur si douce.

CHANT SEPTIÈME

LES LUTTEURS

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p. Ut

On M rend à la fête : Joyenset brtredet de Lilèi et de m bande. Le plaisir aprèi la moiuon. Lattes de Scaer. AfOoenee-et rlTalité des paroisses. Le fermier Hoél onvre la lice. Latte des enfants. Lutte générale. Grand prix dn bélier. - Tal-Hoaam et Lan-Cador. Chant des Intteors. La danse s'ouvre. Loïc et Anna, Hélène et Lilèf . Le mennier Ban-Gor et le petit tailleur. ~ Tout le boarg danse. Ce qui se disait sous la feuiUée.

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CHANT SEPTIEME.

LES LUTTEURS.

a Sitôt que mon cheval s'élance pour la course, « te prix , disait Rouan , déjà sonne en ma bourse. « Voyez mes souliers neufs , reprit Lena , voyez ! « Danseuse a-t-elle mis jamais plus uns souliers? « Et ce tissu de chanvre ! ajoutait un troisième : fi Lk-dessous un lutteur vaincrait le diable même, a Eh bien, cria Liiez, pour renchérir sur tous, « Coureurs, danseurS;lutteurs,seulj'iraicontre vous. »

98

CHANT SEPTIÈME.

Oh! qu'ils s'en vont joyeux h cette triple fête! Après les foins rentrés, après la moisson faite; Lorsque, trois mois durant, et suant jusqu'aux os, On a fauché, coupé, battu sans nul repos. Une heure de plaisir sied bien au cœur des hommes : Au chant de la bombarde, au jus doré des pommes, Se ranime l'esprit, se redresse le corps ; Pour les prochains travaux tous se sentent plus forts. Pourtant, que les chevaux courent bride abattue. Que Ronan soit vainqueur ou qu un autre se tue, Les luttes et la danse auront seules ma voix : Ou vous allez. Liiez, une dernière fois. Songeant, pauvre conscrit, pour quel dur exercice Le roi, l'hiver prochain, vous appelle au service !-^

A Scaer, le lendemain de la ftte du bourg, Au bruit de la bombarde, au rappel du tambour. On vit, comme la mer quand elle monte et houle. Dans un immense pré courir toute une foule ; VA là, jeunes et vieux, hommes et femmes, tous

LES LUTTEURS. 99

En cercle sur le pré rangés a deux genoux , D'autres pendus au Ironc des ormes et des frênes, Attendre les lutteurs sur ces vertes arènes. Les plus forts de Corré, du Faouêt, de Kérien, Et ceux de Banalec, et ceux de Saint-Urien, Devaient se signaler a ces fameuses joutes. Les paroisses luttaient et se défiaient toutes. Le vieux Moris Cpnan, malgré ses cheveux gris, Reparut fièrement pour dispenser les prix , A savoir : deux chapeaux avec leurs lacets jaunes , Une ceinture en laine et longue de quatre aunes, Des bagues, des couteaux, enfin un bélier noir Que tous les concurrents venaient peser et voir.

Bientôt, faisant siffler sa gaule blanche et lisse, Un Ancien écarta la foule, et cria : « Lice! » Hoël, le métayer, eut ce poste d'honneur, Qu'eût jadis, comme un droit, réclamé tout seigneur : Mais sont les manoirs, et dans quelle autre ferme Trouver un roi des jeux plus expert et plus ferme?

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100 CHANT SEPTIÈME.

Ça , dit-il y je connais des fils de Belzëbutb

Qui, pour moins d'un bélier, donneraient leur salut : i Des meuniers, des tailleurs, fournissent k ces traîtres

Des charmes de l'enfer qu'ils cousent dans leurs guêtres;

Pour gagner a coup sûr, d'autres , nouveaui Judas,

En vous serrant la main vous démontent le bras :

Nous chasserons d'ici ces hommes de malice.

Gens de cœur, k présent venez tous. Lice 1 lice !

Entrèrent les lutteurs. D'abord un jeune enfont, Ses cheyeux longs et noirs ramenés en avant; Puis un second enfant, blond et de même taille. Qui lia ses cheveux avec un brin de paille. La fête commençait : durant quelques moments On admira leurs bonds, leurs vifs enlacements. Le plus jeune bientôt, le blond plia : sur l'herbe Son rival retendit; et, tout rouge et superbe, Il regarda la foule, agitant le mouchoir Que lui, Noël Furie, venait de recevoir.

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LES LUTTEURS. 101

Soudain, de tous les rangs, des hommes de tout ftge S'avancent l'un sur l'autre ; et de nouveau s'engage Une lice où, parmi les cris de mille voix , Vingt couples de lutteurs combattaient a la fois. On entendait : o Courage, EvenI Liiez, courage! « Garçons de Banalec et de Scaer. à l'ouvrage ! » On entendait aussi bien des rires moqueurs. Les amis dans leurs bras soulevaient les vainqueurs. Scaer l'emportait partout! Scaer, le pays des luttes Et des joyeux chanteurs aux savantes disputes; Scaer les anciens jeux sont toujours honorés ; Et qui, chaque dimanche, au milieu de ses prés. Dans les beaux soirs d'été voit sa mftle jeunesse Exercer sous le ciel sa force et son adresse : Tous, nobles laboureurs brunis dans les travaux. Pâtres au cou nerveux, plus durs que leurs taureaux, Bûcherons que la mort au coin des bois éprouve. Et qui dans leurs deux bras étreindralent une louve!

Cette lutte dura trois heures. Sur son banc

9.

109 CHANT SEPTIÈME.

Kul n'osa dcGer le vieux Moris Conan : Redoutable vieillard, a sa place immobile I^^t les deux bras croisés, il attendit trauquille.

le soleil déclinait ; au pied d'un peuplier. Dans la lice broutait toujours le noir bélier : « Cette part au plus fort est encor destinée, a Cria le juge; k lui Tlionneur de la journée! Tal-Houarn et Lan-Cador étaient la dans les rangs. Des luttes jusqu*alors témoins indifférents , On les vit d'un air grave entrer dans la prairie : C'étaientdes hommes francs tels qu'en fait leur patrie : Ils se prirent la main en ennemis courtois. Et firent tous les deux un grand signe de croix.

Debout, pied contre pied et tête contre tôle, Comme s'ils attendaient que leur âme fût prête. Ils restèrent ainsi tellement engagés , Qu'en deux blocs de granit on les eût dit changés. Leur front tendu suait et montrait chaque veine;

LES LUTTEURS. 103

Leur poitrine avec bruit rejetait leur haleine; Tout leur corps travaillait, pareil a ces ressorts Qui semblent pour s'user faire de longs efforts ; Puis, a6n d'en Gnir, sur la terre qui tremble; L'un par l'autre emportés, ils bondissaient ensemble ; Mais par un nœud de fer l'un à l'autre liés, Toujours ils retombaient ensemble sur leurs pieds. Le peuple hors de lui criait : un large espace S'ouvrait et tour a tour se fermait sur leur trace. Et moi, poète errant, conduit a ces grands jeux , Un frisson de plaisir courut dans mes cheveux ! Dans nos vergers bretons, sous nos chênes antiques , C'était un souvenir des coutumes celtiques : Déjà si j'aimais bien mon pays , dès ce jour Je sentis dans mon cœur croître encor cet amour !

Cependant par degrés la nuit venait plus sombre , Et l'on disait : « Assez ! o Alors, perdus dans l'ombre, Épuisés, haletants, ne pouvant se dompter, Les deux nobles lutteurs se mirent k chanter.

^\

iOi CHANT SEPTIÈME.

CADOR. iij

« Quel bomineéles-vous donc? sur son roc solitaire

Un cbêne plus que vous ne tient pas k la terre :

11 plie au vent qui passe ou tombe avec fracas^ jj^

Vous ne pliez jamais et vous ne tombez pas. \o

Comme il étouffe un arbre entre ses dures branches, ^

Vos bras a m'étouffer ainsi pressaient mes bancbes. \

J'ai pâli. Vos cheveux immenses et confus

Tout entier m'ont couvert de leurs rameaux touffus.

Képondez, de quel nom faut-il que je vous nomme?

Et quel homme ôtes-vous, si vous êtes un homme?

TAL-HOUARN.

Vous êtes un serpent! j'en ai vu bien des fois

Autour de mon bâton se rouler dans les bois;

Mais si je secouais le bâton, la vipère

Sous la ronce, en sifflant, regagnait son repaire.

Vous, malgré mes efforts, à mes jambe» serré,

De vos nombreux anneaux vous m*avez entouré. |

A vous seul sur le pré vous en valez un couple.

Samson n'est qu'un enfant. Votre corps vert et souple

LES LUTTEURS. 105

 lié mes deux bras, noué mes deux genoux :

Si TOUS êtes un homme, ah ! quel homme étes-vous?

CADOR.

Hier, lorsqu'au logis vos gens dormaient encore. Vous TOUS serez levé tout seul avant Taurore; Suivi de votre chien , et la nuit en secret, Vous serez allé seul, hier, dans la forêt : La, vous avez cueilli des herbes, une écorce. Une magique fleur qui donne de la force. Enfant d'Eve et d'Adam, pétri de leur limon. Chrétienne ne veux pas lutter contre un démon. Si j*ai risqué mes jours, parlez, je vous réclame: Avec mon pauvre corps ai-je risqué mon âme?

TAL-HOUARN.

Ce malin, en passant près de notre maison,

Vos yeux sous leurs sourcilsbrillaient comme un tison ;

Vous les avez sur nous flxés de telle sorte

Que mon père, tout pâle, est tombé sur sa porte;

Ses bœufs qu'il attelait, défaillant tout h coup,

Sous leur joug trop pesant ont abaissé leur cou ;

1C6 CHANT SEPTIEME.

Aujourd'hui- les voila, spectacle lamentable! Pareils à des agneaux, couchés dans leur étable. Quel étrange secret si , par Tart de vos yeux , Vous prenez en passant la force de mes bœufs?

LE MAITRE DE LA LICE.

Je connais son secret et je connais le vôtre ;

Gens de cœur, bons chrétiens, vrais Bretons l'un et l'autre,

Capables en un jour de bêcher trois arpents,

Oui , vous êtes tous deux des bœufs et des serpents.

A vous deux le bélier! Restez amis fldèles.

Comme des francs lutteurs vous êtes les modelés.

Allons! j'entends la-bas des airs bruyants et gais;

Et si vos pieds encor ne sont pas fatigués.

Je vois près des danseurs plus d'une jeune femme

Qui pour vous, braves gens, languit au fond de Tâme. »

Hélas ! dans ces grands jeux chers a tout cœur ardent Ne parut point Daûlaz! Bienheureux cependant, Bienheureux un lutteur! songeait-il en lui-mcme; Pour témoin de sa force il a celle qu'il aime :

LES LUTTEURS. 107

S*il remporte un anneau, cette bague d'amour,

En anneau nuptial peut se changer un jour.

Alors de ses deux mains il entr'ouvrait sa veste,

S'apprêtant sur la lice "k bondir fort et leste;

Mais des sages disaient : a Ce jeune homme se perd !

Jeunehommey y pensez-vous? Vous, Loïc! vous, un clerc ! o

Sonne donc la bombarde, et, saisi par la ronde , Que parmi les heureux une heure il se confonde !

La bombarde résonne , et , la main dans la main , Les danseurs vont courant le long du grand chemin : Les filles de Gour-Rin, aux jupes sur les hanches; Celles de Pond-Âven, si roses et si blanches, £t bien d'autres encor, bondissent sans repos, Comme des grains de blé sous les coups des fléaux. Regardez, regardez la bande qui défile I Danseuses et danseurs, ils sont la plus de mille Qui sautent face a face en se parlant des yeux. Et repartent ensemble avec des cris joyeux.

109 CHANT SEPTIEME.

Haut le pied, jeunes gens ! pour quelques tours de ronde. Lorsque Pâques viendra, si le vicaire gronde, Cependant, mes amis, bras dessus, bras dessous : Parlez au vieux recteur, et vous serez absous.

Lui-même le voici, le clerc du presbytère I Près de sa bien-aimée il passe avec mystère. Hélène et vous, Liiez, en riant vous passez; Car vous aimez sans peur et sans peur vous dansez.

Très glorieux saint Luc I Ce sonneur, comme il gonfle Sa joue, et sons son bras comme le biniou ronfle! Un jour musicien, le lendemain tailleur, Qui peindrait son cou tors, son petit œil railleur? Et Ban-Gor, le meunier, ce roi de la bombarde, Debout sur son baril, n'a-t-il point Pair d'un barde? Aujourd'hui tout se môle et s'accorde a sa voix, Vêtements campagnards et vêtements bourgeois ; Le maire est dans les rangs; voici venir derrière Monsieur le percepteur, madame la mercière;

LES LUTTEURS. 109

Tous les métiers du bourg, tisserand , tonnelier, Le maréchal ferrant avec son tablier; Riche et vieux, jeune et pauvre. 0 Dieu ! la bonne joie ! De poussière entouré, comme cela tournoie ! Que de fronts en sueur! Arrêtez I Les plus forts, Tant leurs jarrets sont las , ne vont plus que du corps . Assez, braves sonneurs ! Encore une cadence, lit vous étendez mort le meneur de la danse. Vous, du cidre, aubergiste, et versez largement! Chacun de ces gosiers est un brasier fumant.

Enfin tous sont a boire, et boivent a plein verre. Vrais Bretons, hors ceux-là qu'une autre soif altère, Couples qui vont chercher, en devisant entre eux , Au tomber de la nuit, Tombre des chemins creux.

LILÈZ,

« Que dit de moi la fille aussi souple qu'un saule, Et que j'appellerais la perle de l'izôle?

HÉLÈNE.

Votre nom ne ment pas, ô Liiez! il me plaît;

10

110 CHANT SEPTlÉIfli;.

Car voire âme inoocente a la blancheur du Liil.

DAULAZ.

Moi y c est avec raison que Daûlaz on me nomme : Ame et corps, tout se meurt en moi, pauvre jeune homme*

ANNA.

Daûlaz, avec vos pleurs, oh 1 ne me tentez pas, Ou je vais racheter vos jours par mon trépas, t

L'ombre les a couverts : telle que la rosée ,

Leur voix tombe sans bruit par la route boisée ;

Mais au loin vibre encor le son clair du biniou :

i loulcriaientdes danseurs; d*autres répondaient : 1ou!a

0 danses I cris de joie 1 ivresses du bel âge I

La joie est dans le bourg, elle est sous le feuillage.

^

CHANT HUITIEME

LE CHASSE-MARÉE.

4-

Le port de Concarneau (Conque des Promontoires). Appa- reillage d'uB chasse-marée. Un prêtre de Scaer et deux jeunes gens, LUdz et Anna , demandent passage. Départ. Les lies Glénan et les roches de Penn-Marh. Calme dans la baie d'Od-Diern. —Liiez rouvi'e les yeux. Les âmes de Grallon et d'Ahèz. - Vent d'ouest. Confession d'Anna. Côtes horribles de Cornonaille. Les âmes de Grallon et d'Ahèz reparaissent. Effroi du patron et du > icaire. —Prière à saint Reûzec.

<*>

CHANT HUITIEME.

LE CHASSE-MARÉE.

Comme une eonque immense ouverte au bord des eaux , En Comouaille est un port : il y vient cent bateaux. Un sable jaune et fin couvre ses côtes plates » Mais un infect amas de rogues, de morgates , D'ossements de poissons sur le rivage épars, La saumure qui filtre entre les deux remparts, Soulèvent tous les sens quand cette odeur saline Arrive au voyageur qui tourne la colline ^

10.

lu CHANT HUITrÉME.

Laissant derrière lui les taltlb de Melven,

La belle lande d'or qui parfume l'Âven ,

Et ces mouvants aspects de plaines, de montagnes

Que déroulent sans fln nos sauvages campagnes.

Plus de batteurs de seigle ici, plus de faucheurs «

Mais des canots chargés de mousses, de pêcheurs ,

Partant et revenant avec chaque marée,

Et sur les quais du port versant a leur rentrée

Des sardines en tas, des congres, des merlus,

Des homards cuirassés, de gros crabes velus;

Et, du fond des paniers, mille genres énormes,

De toutes les couleurs et de toutes les formes^

Avec leur œil vitreux et leur museau béant ,

Tous enfants monstrueux du grand monstre Océan.

Aussitôt le pressier les sèche, les empile;

Et quand leur grasse chair a dégorgé son huile ,

De Nantes a Morlaix cherchant des acheteurs.

On voit bondir sur mer les hardis caboteurs.

Un côtier de Léon, avec toute sa charge,

LE CHASSE-MARÉE. 115

Par un matin d'automne allait prendre le large, La voile frémissait et Tancre était a bord. Lorsqu'un homme en soutane arriva sur le port : « Capitaine, salut! mes amis de voyage « Vers vous m'ont envoyé vous demander passage; « Nous allons en Léon et nous venons de Scaer, ' « Et moi j'ai préféré le chemin de la mer ; fl Car de Tile d'Eussâ je suis fils, et peul-étre « Dans mon Ile en passant pourrez-vous me remettre. « Soyez le bienvemi, répondit le patron , « Mais hâtez vos amis; vous aurez le vent bon. « 'Ils sont la sur le quai : c'est une jeune fille « Qui va loin de Kernc prier pour sa famille ; « Son cousin l'accompagne, et tous deux je les suis, « Afin d'entendre encor la langue du pays : « Nous autres Léonards, quoique de même souche, « La langue de Cornouaille est dure à notre bouche.

On s'embarqua, chacun fit sa prière a Dieu, La voile frémissait, la mer était en feu,

116 CHANT. HUITIÈME.

Et la barque, bientôt toute blanche d'écume, Aux cris des goélands se perdit dans la brume. -

Vers le lever du jour, devant les matelots Les neuf îles Glénan montèrent sur les flots , La première Penn-Fred et le Lorh la dernière ; Benn-Oded, au couchant, déchargeait sa rivière; Ensuite le clocher aigu de Loc-Tûdi : Enfin, quand le soleil vint à marquer midi, ( Car le vent, qui changeait sans cesse de demeure, Obligeait de changer la voile d'heure en heure), Conune un bruit de chevaux cachés dans le brouillard, On entendit gronder les rochers de Penn*Marb.

Ils étaient la, debout, pôle-môle et sans nombre, Devant eux sur la mer projetant leur grande ombre; Les flots couraient sur eux avec leurs mille bras, Cabres contre les flots, ils ne reculaient pas ; Hérissés, mugissants, inondes de poussière. Ensemble ils secouaient leur humide crinière.

LE CHASSE-MARÉE. 117

De leur masse difforme ils effrayaient les yeux ; L'oreille s'emplissait de leurs cris furieux ; £t Vbomme tout entier, en face de ces roches Dont les oiseaux de mer seuls bravaient les approches. Sur son mince vaisseau , pâle et dans la stupeur, Se voyant si chétif , sentait qu'il avait peur,

La barque heureusement doubla les noires Pointes, Mais chaque passager tenait les deux mains jointes , Et notre jeune fille, assise sur le pont^ Sous sa coiffe de laine Anna cachait son front.

El jusqu'à Plô-Nëour, lorsque de la mer haute Le vaisseau descendit et regagna la côte, Bieu loin de Men-Ménez et de Vile Nona^ L'affreux cri des chevaux les suivit jusque-l)i. 0 monstres de Penn-Marh, dans son vieil idiome, Durs rochers, c'est ainsi que le Breton vous nomme! 0 chevaux de la mer toujours prêts à hennir ! Géant de Tal-Ifern I noir et grand Carrec-Hir !

118 CHANT HUITIÈME.

Mais du côlé d'Od-Diern^ au milieu de la baie, La vague était moins rude : ouvrant sa large raie Le côtier poursuivit sa route en sûreté ; Le mousse et les marins reprirent leur gaité ; On alluma le poêle, et l'odeur de la soupe Emplit le bâtiment de Tavant a la poupe. C/est alors que Liiez, qui, penché sur la mer, Depuis longtemps mêlait sa bile au gouffre amer, Le bon Liiez ouvrit les yeux ; sa chevelure Pendait comme un filet autour de sa figure; 11 tordit ses cheveux par les lames mouillés, Et, son bâton aidant, se dressa sur ses pieds; Mais sur ce sol nouveau les jambes lui manquèrent; Du jeune laboureur les marins se moquèrent : « Damnés! 8*écria-t-il en tombant, dans nos prés « Venez, venez lutter un jour, et vous verrez! » Puis la houle revint, et le coup de tangage Le roula dans sa bile aux pieds de Téquipage.

Sa cousine disait dans le même moment :

LE CHASSE-MARÉE.

Heureux qui sans péché vint sur ce bâtiment 1 » Le prêtre la comprit : t Madelaine est absoute ;

Confessez-Yous comme elle, Anna, je vous écouto. Ah I ma mère me fit avec un cœur chrétien ,

i Mais depuis j'en ai fait un vrai coeur de païen.

I Oui, je vous porterai malheur dans ce passage !

Et cependant ma faute est celle de mon âge.

tf— Calmez-vous, » repartit le prêtre; et sur ses yeux

II plaça ses deux mains afin d'écouter mieux. .

t C'est une longue histoire ^ et, pour être suivie,

Elle doit commencer commença ma vie.

i Nous nous aimions déjk quand nous étions enfants,

Nous nous aimions encor lorsque nous fûmes grands.

Dans cette même lande je gardais ma chèvre

11 menait ses bestiaux ; et, plus léger qu'un lièvre,

Sitôt qu'il me voyait, cet amoureux garçon

Accourait, en sautant de buisson en buisson ;

« Tous les jours il était le premier à m'attendre ; t Et jusqu'au bois du Lorh on aurait pu l'entendre ,

liO CHANT HUITIÈME.

a Quand ma mère au logis m'obligeait de rester : « Lui, du matin au soir, ne cessant de chanter. n Hélas! je n*ai point dit quel était ce jeune homme ! « Ma fille, poursuivez : je sais comme il se nomme. « Eh bien 1 grâce pour moi ! vous savez mon péché. « De s'aimer saintement, Dieu n'a point empêché; « Mais il avait choisi Loïc pour son Église : « Et moi y chrétienne froide et vierge peu soumise, « J^^i pleuré; je n'ai point reconduit a son lieu « Celui qui s'éloignait de la maison de Dieu ; « Aux noces, aux marchés, au bourg, dans chaque fête, a J'ai permis les ardeurs de cette jeune tête, « Et ma main dans sa main, pauvre couple insensé! 6 Tout le soir du Pardon avec lui j'ai dansé. »

A ces mots, il survint une forte rafale; Le patron, qui dormait tranquille dans la cale, Accourut : a Nous avons ici quelque damné, « Cria- t-il ; au couchant voilk le vent tourné ! « Et je vois deux corbeaux, la-bas, sur le rivage,

J.Ë CUASSE-MARÉK. 121

« Qu'un marin n'aime pas a trouver en voyage :

Les âmes de Graiion et de sa Glle Ahèz,

« Ils suivent le vent d'Ouest et la mort vient après.

Vous Tentendez ! reprit Tenfant a demi morte, « Mon malheur me p^oursuit , aux autres je l'apporte : I Si ma mère déjà languit dans sa maison ,

Elle me doit sa mort I ô iille sans raison !... « La vengeance a suivi de près cette soirée ,

« mou âme au démon , mon âme s'est livrée.

J'étais avec ma sœur, les femmes du Cleunn^Braz, t Ht la petite Illi, parente de Daûlaz.

« Nous venions du lavoir, nous racontant chacune « Les choses qui couraient alors dans la conmiune ;

Catellic , arrivée au buisson des trois houx,

« Me dit en s'en allant : Les gens vont bien chez vous? « Oui-dà , jeunes et vieux ! Puis, avec notre linge,

Nous prîmes vers Coat-Lorh; mais, Seigneur, que devins-je, «Quand passant k travers notre petit courttl,

« J'aperçus ma mère a genoux dans le mil,

11

12i CHANT HUITIEME.

a Jaune eomme la paille, et ses deux pauvres lèvres,

« Plushlancliesquemon lingeetqult: emhlaienl les fièvres!

« Hélas! ma fille Hcièue, hélas ! ma fille Anna,

« Me reconnaissez-vous telle que me voila?

« D'o& vient que Dieu me frappe avec tant de colère?

t Dit-elle ; j'ai prié tout ce jour pour lui plaire ,

« Et quand j'avais fini de prier, je filais,

t Tandis que votre père et le neveu Liiez

« Travaillaientdanslecbamp, et que, vous, sans relâche,

« Mes filles, vous faisiez au lavoir votre lâche.

« Le soir, me sentant froid, dans le mil,, au soleil,

« Je suis venue ici prendre un peu de sommeil.

c Je m'étais donc couchée a ce soleil d'automne.

tMais en me réveillant, Jésus! la Fille -Jaune

« Était Ik, face à face, avec ses yeux ardents;

0 Gomme un pauvre en hiver, elle claquait des dents ;

« Des trous de ses habits sortait une odeur aigre,

« Et j'aurais pu compter ses os , tant elle est maigre.

« Elle est restée une heure assise dans le blé.

« Sesdentsclaquaientsifortqu'kmontourj'ai tremble! »

LE CHASSE-MARÉE. It3

t Ma digne mère aiasi parla ; mon âme vaine

Comprit comment une autre avait porté sa peine : « A présent vous savez mes péchés, et pourquoi

« Je vais prier si loin et pour elle et pour moi. »

La barque cependant courait, et chaque houle,

Comme un grand linceul blanc qu'on roule et qu'on déroule,

S'ouvrait sous le navire, et puis, se refermant,

Sur les grèves au loin s'étendait lentement.

Les marins regardaient tout brûlés par le hâle.

Le prêtre devant eux leva sa face pâle.

Et de cette voix creuse, avec ce froid regard

Auxquels on reconnaît chez nous un Léonard :

« La triste mer, dit-il, la mer sombre et terrible !

« Quand elle n'est point triste, hélas 1 qu'elle est horrible 1

t Bonnes gens, vous avez visité plus d'un port,

« Mais dans les eaux du Sud , du Levant et du Nord ,

« Partout l'Océan se brise sur ses bornes,

Dites s'il est des mers plus noires el plus mornes ; «Des sables désolés et nus conune ce banc,

iU CHANT HUITIEME.

« Qui s'étend devant nous au pied de Lan-Baban? « Moi, prêtre, je n'ai point visité d'autres plages : « De Saint -Pôl à Kemper voilà tous mes voyages; ff Mais un jour, appelé cbez un vieux desservant, « Mon ancien maître , alors dans le bourg de Plô Van , « Je vis que notre sol, qui nous rend si moroses, « Ne m'avait pas encor montré de telles choses. « Seul, j'allai de Penn-Marh à la Pointe-du-Râz, «Et toujours devant moi c'était un pays ras, « Aus&i plat que la mer ; sans arbres, sans eau douce. « Le vent, comme du feu , brûle tout ce qui pousse. « Dans les sillons salés le blé seul peut venir. « Parfois je découvrais au loin quelque men-bir « Dans un champ de bruyère ; ou , sans toit ni fenêtre, ' (( Une église enfouie et près de disparaître. « La désolation, des ruines partout! « Ça et la des pignons , des murs restaient debout, « De la vieille Penn^Marh qui vivait de naufrages, « Et qu'ont détruite aussi la guerre et les orages. »

LE CHASSE-MARËE. W

« Monsieur! reprit soudain Liiez, que dites -vous? i Parlez donc en breton, et parlez pour nous tous. « A ces hommes de mer vous contez des merveilles : « Laissez votre français, j'ouvrirai mes oreilles. »

Aucun ne répondit, car les sombres oiseaux Volaient, volaient toujours sur la crête des eaux : U mer enflait d'horreur ses verdàlres mamelles. Le vent d*Ouest arrivait et la mort sur ses ailes.

Hélas ! et le patron ! quel effroi dans son œil Tandis qu'il consultait les bruits de chaque écueil ! Il semblait déjà voir au milieu des tempêtes La mer se soulever toute grosse de têtes; Son geste était bizarre et brusque; il parlait clair Gomme pour suriàonter les sifflements de Tair ; Et sa parole forte, et rude, et saccadée Sillonnait sa figure avant l'âge ridée.

Le premier, il cria : « L'homme ici ne peut rieu ,

lie CHANT HUITIÈME.

a Ainsi prions la Vierge et notre ange -gardien. » Liiez pleurait : le mousse, en appelant sa mère , S'accrochait h la barre. -— « Enfonts, vite en prière ! « Dit le prêtre a son tour. Par ce chemin salé , « Autrefois saint Beftzec en Gornouaille est allé ; a Paisible, il naviguait dans son auge de pierre. « Aui Saints de l'Océan faisons notre prière. « Oui, répondit Anna, priez tous I mais d'abord , « Jetez-moi dans la mer, moi qui suis votre mort !

Mer féroce, rescifs géants, horrible gouffre, Vaguesquibondissezd'amourquandrbommesouffre, Dois -je, mer implacable, ajouter en tremblant A tant de noirs récits quelque récit sanglant? Et cependant, naguère, errant sur ces rivages, J'allais comme enivré de leurs beautés sauvages ! Malgré moi je prenais plaisir à tant d'horreurs 1 L'homme aime l'amertume et jouit des terreurs.

CHANT NEUVIÈME.

LES PILLEURS DE COTES.

<*>

L'Ile-dc-S«ln : Tempête. Le Recteur et les gens de l'Ile accourent sur la grève. Souvenirs druidiques. On prie pour ceux qui sont en mer. Coureurs de bris du Cap : Vccn à saint Beûzec pour obtenir des naufrages. Un navire dans la Passe. Vachei et torches errantes des pil- leurs de côtes. Baie-des-Trépassés. Combat de nuit.

«#>

CHANT NEUVIEME.

LES PILLEURS DE COTES.

I^ phares de Plô-Coff et de Tlle-de-SelD, Sur le détroit que nul ne peut franchir en vain , Ont allumé leurs feu& tournants , et, dans Tespaee, Ces géants de la nuit se regardent en face. Hntr eux rugit la mer. Habitants et douaniers, Tous les hommes de llle ont quitté leurs foyers ; Ils portent des harpbns, des torches, des cordages, lit , s'appelaut l'un l'autre , errent le long des plages :

130 CHANT NEUVIEME.

Car riisprit de douceur soufUe ici sur les eaux , Des loups de rOccan il a fait des agneaux. Heureux de ranimer aux Qammes de leur âtre Cielui qu*ils ont tiré mourant du flot saumàtre

Avec eux le recteur. Vénérable vieillard ,

Sa tôte chauve et blanche est livrée au brouillard ;

11 rassure les cœurs et dissipe les rêves

Qui des âges païens s*étendent sur ces grèves ,

Lorsque les pâles morts dans leurs pâles linceuils

Venaient du monde entier pleurer sur ces écueils.

« Entendez- vous leurs cris? l'ouragan les apporte , « Murmuraient les pêcheurs , ah ! fermez votre porte ! « Voici les Trépassés qui roulent sans repos , « Car la mer s'est remise a ballotter leurs os : « Fermez bien vos maisons, puisallumons des flammes, « La -bas un bâtiment lutte contre les lames, d

Le prêtre répondait : O chrétiens! mes enfant-i,

LES PILLEURS DE COTES. 131

« Ces cris sont les sanglots de la lame et des vents.

Les pauvres voyageurs, quelle dure agonie I

i Tour eux tenons -nous prôts à donner notre vie.

Prions pour eux. Jadis, sur ces mômes îlots »

i Des prêtresses calmaient ou soulevaient les flots :

Or, ce qu'elles ont fait, ces vierges druidiques,

Par leurs enchantements et leurs runes magiques, « Demandons-le à celle en qui tout est clarté ,

« L'Etoile de la mer, TAstre de pureté. »

Et ces fils dévoués d'impitoyables pères, Dont les sanglants rochers n'étaient que des repaires. Attendaient en priant que l'orage eftt cessé : Belle tle hospitalière les Saints ont passé !

Hélas ! la barbarie est cette aride mousse Que toujours on arrache et qui toujours repousse ! En vain , pays d' Arvor, sur ton ingrat terrain , De pieux ouvriers vont semant le bon grain ; Les ronces, les ajoncs, le chardon parasite

132 CHANT NEUVIÈME.

Renaissent par endroits, et leur œuvre est détruite.

Oh ! oui , malheur eucor, malheur au bâtiment Devant cette île sainte échoué par le vent ! Malheur I cette nuit même, en face de ces cotes, Dans leurs huttes de grès veillaient des Kernéotes : Aux premiers sifflements du vent d*ouest sur leurs bords, Semblables à des loups qui vont manger les morts , Hommes, femmes , poussant des hurlements de joie, Sont accourus, tout prêts à. fondre sur leur proie ; Et , comme souteneurs de leurs affreux dessins y 0 profanation ! ils invoquent les Saints !

Barbares chevelus, hideuses Valkyries, Aux fureurs de la vague unissant leurs furies ; Plus les immenses voix de la mer grandissaient, Plus montait leur prière effroyable; ils disaient :

« Vous êtes, ô Beùzec, le patron de ces côtes,

<r C*est vous, qui, chaque hiver, nous envoyez, des h'^tos,

LES PILLEURS DE CO.TES. 133

Kt les larges vaisseaux ouverts sur ces brisants,

i A vos fils dévoués, bon Saint, sont vos présents.

Ah ! comme cette nuit, votre digne servante ,

Au cœur des étrangers doit jeter Vépouvante !

t Gomme elle tend vers vous ses bras, prêts b saisir f Tout ce qui, condamné du ciel , n'a qu'à périr !

Vous aurez votre part , Beûzec, et la plus riche : « Deux chandeliers de cuivre aux coins de votre niche.

Laissez donc le courroux de la mer éclater ! « Avec Dieu , cette nuit, venez nous visiter ! »

Ainsi, dans ses rochers, cette race cruelle

Que la mer a rendue aussi féroce qu'elle^

Vers le ciel élevait son exécrable vœu ;

Et, croyant V honorer, leurs voix blasphémaient Dieu.

Un de ces forcenés reprit : « Paix ! donc , Jean-Pierre ! « Ne sifflez pas ainsi quand on est en prière : « Laissez la vos filets avec leurs hameçons ! Êtes- vous donc venu pour prendre des poissons?

42

t3i CHANT NEUVIÈME.

« Oh 1 Dous avons a faire une meilleure pêche, <f Si quelque démon vert ou gris ne nous empêche : « Car depuis que les Sainte sont par nous reniés , « Sur la côte on ne voit que soldats et douaniers. « Autrefois , les chrétiens pouvaient vivre en Bretagne. « Alors, contre tout Tor et les joyaux d'Espagne, « Lui-même, notre duc n^aurait pas échangé i Les écueils noirs et nus, qui bordaient son duché. « Les bris viennent de Dieu. Mille morts sur sa tête « A qui nous ravirait ces fruite de la tempête ! (( C'est notre seigle, a nous! c'est le blé destiné « Par les Sainte de la mer aux enfante de Kerné ! »

Comme le cormoran perché sur le rivage Attend Theure sa proie apparaît, le sauvage, Longtemps l'œil sur les flots resta silencieux. Puis ce fut comme un cri d'animal furieux.

« Une voile 1 une voile! lann , amenez la vache! a Vous, Pennée ; amenez les bœufs, et qu'on attache

LES PILLEURS DE COTES. 135

Les fanaux a leur corde, et tenez haut les feux ;

Puis, lâchons sur la duue et la vache et les bœufs.

Vous Terrez , quand les feux brilleront sur les lames,

< Si les moucherons seuls viennent se prendre aux flammes.

C'est une vieille ruse en notre vieux pays :

« Nos pères en vivaient, qu'elle proflte aux 61s.

I Sur le vaisseau maudit encor quelques rafales,

« Demain , tout est ^ nous , les tonneaux et les balles, t Du drap pour nous vêtir, du vin plein nos maisons. 1 0 justice du ciel , si c'étaient des Saxons I »

Ils se lurent alors, s'apprôtant au pillage : Mais si je dis un jour le nom de leur village , Contre eux le bourg entier, le pays viendra tout ,

II ne restera pas une pierre debout!...

Leurs regards avaient vu clair dans le sombre espace. Voici qu'un bâtiment ft-bas cherche la Passe, Ht ne peut la trouver ; et ces derniers signaux , Connus des gens de mer ont traversé les eaux. I «Ue affreuse ! Le ciel est plus noir que de Tencre ;

136 CHANT NEUVIÈME.

Tous les veuts déchaînés sifflent; autour de Tancre, Autour du mât, partout, marins et passagers S*agitent sur le .pont, tous ont mômes dangers. Un prêtre, un paysan se mêlent aux manœuvres. Âb I quels bruits ! on dirait des milliers de couleuvres . Et tous les grands rescifs mugissant, bondissant, Comme des insensés vers le ciel s'élançant I

Un vent si furieux sur l'angle d'une roche Poussa le bâtiment, que sa perte était proche. Tous, se couvrant la face, invoquèrent leur saint.

Des feux brillaient toujours sur la côte de Sein.

Comme après une nuit de fièvre et de délire. Jusqu'au nouvel accès un malade respire, Après tous ces grands chocs , ce fut , pour un moment, Sur les flots fatigués un brusque apaisement ; Mais craignant de nouveau Tassant de la tourmente, Les marins se tenaient dans une sombre attente.

LES PILLEURS DE COTES. 137

Le vent tourna. Soudain, plus vifqu'un goéland, Le côtier franchissait le râz , lorsqu'en boulant Lue montagne d'eau l'entraîna dans la baie, La Baie -des -Trépassés blanclie comme la craie. Ce coup fut d'un instant. Surpris par le roulis , Un marin disparut, criant : a Mon (ils Louis ! » Le navire y aussitôt qu'il eut touché les sables, Sombra. « Seigneur Jésus, secourez-nous ! » Des cables Furent lancés du bord; passagers, matelots, Comme sous un linceul roulèrent sous les flols.

Mais quand les bras tendus un malheureux aborde, Sur la grève on entend rugir l'arfreuse horde. Les harpons des brigands , des sabres de soldais Se choquent : ces bords seuls ont vu de tels combats. «—0 païens, jesuisprôtre ! à grands coups de faucille ,

Lâches ! vous me tuez! Vous tue? cette Glle

Que je viens de sauver ! Infâmes , a genoux 1

Ou moi , prêtre du Christ , je vous damnerai tous ! »

13B CHANT NEUVIEME.

|.a Mort! la Mort partout! Ouvrant sa double serre , Elle était sur mer, elle était sur la terre.

'^

CHANT DIXIÈME.

LA BAIE-DES-TRÉPASSÉS.

<^

L'Kquinoxe d'antomne. -^ Puissance sarnatnreUe des prê- tresses de S^ln , et Poussière des chapelles cbrétienues. ^ Hommes voilés dans la Bale-des-Trépassés. Effroi des gens de Pl^-Goff. •- Tableau du cap, de la baie et du dé- troit. — Terreur croissante des habitants. Les hommes voilés entrent dans l'église paroissiale. Quels étaient ces visiteurs.

^

CHANT DIXIÈME.

La baie-des-trépassés.

Oh ! pourquoi s'embarquer sur une faible planche Quand la feuille jaunit el quand la paille est blanche? Dans ce mois périlleux , pourquoi livrer a Tair Sa voile? C'est le temps des fureurs de la Mer, Lorsque l'Astre changeant, amant muet et pâle, entouré de vapeurs et de robes d'opale, Vient chercher de plus près celle qu'il suit toujours, U nuit voit s'accomplir d'effrayantes amours.

lii CHANT DIXIÈME

La Mer, qui sent ramant venir, par des bruits rauques Lui répond, et vers lui soulève ses seins glauques; Lascive, elle se tord sur son banc de limon ; Ses verdâtres cheveux, Talgue et le goémon, Elle les jette aux vents ; les vents par leurs baleines Eveillent en sursaut et requins et baleines; Tout le ciel retentit d'épouvantables bonds ; L'immense cormoran vole et décrit ses ronds Pendant Tbeure sinistre Thymen se consomme : C'est l'hymen de la Mer, mais c'est la mort de l'homme !

Filles de Kéd la blanche, est-il vrai qu'autrefois, Moins sourde, la Nature entendait votre voix? A vos commandements, magiques souveraines, Dans leurs bassins troublés bouillonnaient les fontaines, De la lune tombait le mystique cresson , La pierre vacillait, le grès rendait un son ; Secouant k deux mains vos robes dénouées. Vous en faisiez sortir les vents et les nuées , Ou votre amour livrait aux marins de l'Arvor

LA BAIE-DES-TRÉPASSÉS. U3

Les ouragans captifs aux nœuds d'un lacet d'or. .. Ah ! nous-même avons vu les mères de nos mères Le long de TOcéan célébrer leurs mystères 1 Quand des fils bien-^imés, des pères , des époux , Matelots attardés, manquaient au rendez-vous, La nuit elles allaient balayer les chapelles , De leur poussière sainte emportaient les parcelles, Puis, du haut de la côte, elles jetaient aux vents La poudre qui devait ramener leurs enfants.

Vous donc , mes pèlerins , une force inconnue Vous sauva-t-elle aussi du flot et de la nue? Brisa-trelle en leurs mains le fer des égorgeurs? Ou bien si c'en est fait, ô mes cliers voyageurs?

Sur les débris épars au fond de cette baie Qu'attriste incessamment l'aigre cri de l'orfraie. Des gens agenouillés ont longtemps prié Dieu; EnGn rasant les bords de ce funèbre lieu, Voici que vers le cap ils s'en vont, mais si sombres

146 CHANT mXlÉMË

« A geuouxl mes amis, et saluons la croix! »

Oui , chrétiens y louez Dieu ! Devant ce cap du monde , Dont la crête s'élève à trois cents pieds sur l'onde , Dans ces mornes courants , par le temps le meilleur, Nul ne passa jamais sans mal ou sans frayeur ! En face, la voici , l'effroi de l'Armorique, L'Ile -des- Sept- Sommeils, Sein, l'île druidique, Si basse a l'horizon , qu'elle semble un radeau Entoure d*un millier de remis a fleur d^eau ! AIM demain, venez voir, entre la pointe et l'ile, Les perOdes courants briller comme de l'huile ; Venez voir bouillonner la mer, et, sur les rocs, Ouvrez encor l'oreille au grand bruit de ses chocs ! L'épouvante est partout sur ce haut promontoire , Et chacun de ses noms dit assez son histoire. A gauche , ces rochers de la couleur du feu, C'est rEuier-de-Plô-GofT; sur la droite, au milieu De ces dunes à pic, c'est Texécrable baie, La Baie -des -Trépassés blanche comme la craio :

LA BAIE-DES-TRÉPASSÉS. U7

SoD sable pâle est fait des ossements broyés ,

Et les bruits de ses bords sont les cris des noyés!...

Mais déjà s'éloignait la bande solennelle , Et tous les assistants s'écartaient devant elle : Parmi les plus hardis, quelques-uns se penchant Pour voir ceux qui toujours se cachent en marchant ; Dautres, tout effarés, s*enfuyant vers les grèves. Comme pour échapper aux spectres de leurs rêves. De sorte qu'un vieillard : « Non, jamais un tel vœu , « Même aux plus criminels, ne fut prescrit par Dieu ! « Jamais, hormis les morts entourés de leurs langes, « Les hommes n'ont marché sous ces voiles étranges ! t Vous-mêmes ; dites- nous si vous êtes des morts? « Hélas! dans tous les temps ils ont aimé ces bords. I Autrefois, un Esprit venait, d'une voix forte, «Appeler chaque nuit un pêcheur sur sa porte : «Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau, « Si lourd et si chargé de morts qu'il faisait eau ; « El pourtant il fallait, malgré vent et marée,

U8 CHANT DIXIÈME.

« Les mener jusqu'à Sein, jusqu'à Tile sacrée... « Aujourd'hui sur la mer ils flottent tout meurtris , « Et rhorrible vent d'ouest nous apporte leurs cris ; « Sur le cap on les voit errer jusqu'à l'aurore , « Mais jamais en pleiu jour on ne les vit encore : « Faut-il prier pour vous? nous prîrons ; mais, hélas ! fl Si vous êtes des morts ne nous effrayez pas. « Nous sommes des vivants ! suivez-nous a l'église, « Et ces habits de deuil qui font votre -surprise , « Ces voiles tomberont 1 vous entendrez nos chants ! « Ceuxquisemblentdesmortsdeviendrontdesvivants! »)

El bientôt dans l'église, au branle de la cloche Dont la voix grossissait toujours a leur approche , Le coriége voilé vers l'autel s'avançait, Et la peuplade entière autour d'eux se pressait; VA devant tous les Saints , devant toutes les Vierges, Fumaient des encensoirs, étincelaient des cierges; Et l'ardent Te Deum en choeur était chanté ; Puis, jetant son linceul, chaque ressuscité

LA BAIË-DES-TAÉPASSÉS. H9

Levait avec amour, levait au ciel sa tête Sur laquelle roula le flot de la tempête ; Et tous, pour attester Tappui venu du ciel , Suspendaient leurs habits au-dessus de Tautel.

i 0 Liiez, c'était vousl c'était vous, jeune fille I Quels pleurs et quelle joie un jour dans la famille , Lorsqu'autour du foyer, vous direz , hlanclie Anna , Comme Dieu vous perdit, comme Dieu vous sauva 1 L'estqu'a l'heureoii l'abîme entr'ouvrant ses entrailles Devait vous engloutir, doux enfants de Cornouailles, Que portés par les vents, ses féroces abois S'en allaient retentir jusqu'au fond de vos bois : A cette heure chacun au ciel se recommande , Vos parents, à genoux près du grand feu de lande, Et le cœur attendri par ce langage amer, Se souvinrent de ceux qui voyageaient en mer I

A présent, poursuivez votre pèlerinage I Allez par chaque bourg et par chaque village,

15.

150 CHANT DIXIÈME.

Cliacan a votre aspect se signera le front , Et pour vous recevoir les portes s'ouvriront ; Allez donc! achevez votre sainte entreprise. De la fureur des flots sauves comme Moïse : A vos nobles malheurs un barde s'inspira ; Vœu sublime I longtemps le monde en parlera !

^(V

CHANT ONZIÈME

LES PÈLERINS

Marche des Pèlerins. Anna, Liiez èi le vicaire. Halle dans une lande de Léon et souTenir de Cornooaille. Que deviennent le clerc et la mère d'Anna?'-^ Les deux clochers foudroyés.— Chant des Pèlerins. Ils passent & Saint«Pdl. Ils passent à Morlaix. Nouvelle halte aux confins de Tréguier. Légende merveilleuse et chapelle de saint- Jean-du-Doigt. De quelle manière s'accomplirent leur s vœux. >- Départ des Pèlerins.

CHANT ONZIÈME.

LES PÈLERINS.

d Votre main, jeune ûilel En ayant! en avant! « Marchons avec gaîté! marchons légèremçnt! »

Sur les bords de l'El-Orn, et montant la colline, Ainsi des pèlerins chantaient : la brume fine Enveloppait le port que le flux rend salé , Comme Morlaix, Tréguier, Kemper et Kemperlé, Et nos riches palus dans le pays de Vannes, Oii le flot se répand dès que s'ouvrent les vannes.

I5i CHANT ONZIEME.

Par leurs anges gardiens sauvés sur un écueil , Quand la mer les couvrait dcjk de son linœuil, Ils allaient aujourd'hui par les monts, par la plaine. Épanchant les douceurs dont leur âme était pleine. Qu'il est grand le bonheur qui suit un grand danger ! Comme le cœur bat bien ! Que le pied est léger ! On aspire l'air frais, pâle encore on se touche, Le besoin de chanter vous arrive a la bouche.

Entraînés par la crainte ou guidés par Tamour, Non, jamais pèlerins n*ont fait un si long tour. Tout tremblants de Wô-Goff , lieu de leurs funérailles, Ils ont vu chaque bourg de la Haute- Cor nouailles. Ils avancent encore , et voici que Léon Déroule devant eux son immense liorizon. Que d'ermitages saints, de tombeaux, de chapelles. De clochers merveilleux découpes en dentelles ! VA partout on les voit tirant leurs chapelets : Pour sa mère souffrante Anna prie, et Liiez ^ Ce conscrit que la peur du tirage accompagne ,

LES PELERINS. 155

Appelle a son secours tous les saints de Bretagne.

Dans une belle lande, à Tombre d'une croix , Le prôtre et ses amis s'arrêtèrent tous trois : Anna dit : « Respirons. Las! hélas! a cette heure, t Que fait ma bonne mère au fond de sa demeure? i Cousine, s'il est jour chez nous comme en ce Ijeu,

Votre mère s'habille et découvre le feu ;

I La pâte de blé noir bout dans la cheminée ,

Et mon oncle au pressoir va faire sa tournée. .

« Mais, las ! hélas I je vois un jeune homme du bour^ , ft Un derc, nommé Loïc, dont le cœur est bien lourd. I Et moi, reprit Anna, je vois ma sœur Hélène « Qui verse bien des pleurs en effilant sa laine ;

Elle appelle un cousin qui voyage avec moi , « El qui, l'hiver venu, s'en va servir le roi. »

Liiez ne dit plus rien, mais il but a sa gourde. U pierre qu'il lança lui retombait plus lourde, Annatc un instant rit de son embarras :

156 CHANT ONZIÈME.

« Partons! » dit-elle enfin, en lui prenant le bras.

Liiez et sa cousine et le pieux vicaire

Qui marciiait derrière eux en disant son bréviaire,

De Cornouaiile en Léon cheminaient donc tous trois.

Et les deux jeunes gens chantaient à pleine voix ;

Et-pour les voir passer si légers, si superbes,

Leis pâtres s*éveiliaient, les bœufs laissaient leurs herbes,

lit ces gais Cornouaillais émerveillaient toujours

Les graves Léonards, plus graves tous les jours. '•

Voici, sur un coteau, que des hommes, des femmes, Tournés vers le midi d'où jaillissaient des flammes. Se tenaient la, debout, pensifs, et, pour voir mieux, Ayant leur main posée au-dessus de leurs yeux. Chacun des voyageurs près d'eux vient et s'arrête. Vers le ciel orageux tournant aussi la tôte ; Mais, étrangers discrets, nul n'ose demander Pourquoi si tristement tous semblent regarder. A la fin , un vieillard : « Ohl voyez ce ciel rouge

LES PELERINS. 157

« Et ce nuage épais et lourd rien ne bouge ! « Au-dessus du village il pend comme un rocher :

Si SCS flancs s'entr'ouvraient, ahl malheur au clocher! » Et tous ils restaient la dans une sombre attente,

c:ar ce nuage ardent la foudre serpente

Semblait tomber : la croix du clocher le perça ,

Et le serpent de soufre en sifflant l'enlaça ;

Puis , remontant au ciel et flère de son œuvre ,

On vit courir^ l'ouest la bleuâtre couleuvre.

« Oui , malheur a Lo'-Christ I dirent les gens ; malheur

t A vous, Loc-Marial Loc-Maria, sa sœur!

« Car un lien secret unit vos deux chapelles,

I Saintes également, et toutes les deux belles :

« Beaux clochers de Lo'-Christ et de Loc-Maria,

Toujours en même temps le ciel vous foudroya I »

A ce discours naïf, un sourire peut-être Eût passé malgré lui sur la bouche du prêtre , Mais celle dont sa voix devait régler le cœur, Sur les clochers jumeaux fixait son œil rêveur,

44

158 CHANT ONZIÈME.

Comme si dans ces tours s'abattit i oi a^e

De son propre destin elle voyait Tirnage ;

Ce rôve intérieur le prêtre l'entendit ;

Et , touché de pitié, doucement il lui dit :

(( Tels sont deux cœurs aimants, deux cœurs tels que le vôtre,

(t Le coup qui frappe l'un, hélas î vient frapper l'autre. »

Mais, a son tour, Liiez: « Ne partirons- nous pas? « Venez! Saiat-Pôlest loin. Hâtons, hâtons le pas! « Laissez courir vos pieds , la jeune voyageuse ! « Kn route! et reprenons notre chanson joyeuse !

« Votre main, jeune fille! En avant! en avant ! « Marchons avec gaité, marchons légèrement !

« Courage, Pèlerins, nous sommes sur la l^rre ! 0 De nos souliers de cuir frappons-la hardiment. « L'ouragan est passé , le soleil nous éclaire , « Il s(Vhpra le sel de notre vî^tpiuent.

LES PELERINS. 159

« Marchons avec gaîté, marchons légèrement!

« Tous ces marins priaient les saints, priaientla Vierge,

Quand la mer en courroux brisait le bâtiment ;

« sont-ils a cette heare? Ivres dans quelque auberge: « Laboureurs , n'oublions jamais notre sermejit*

« Marchons avec gaîté , marchons légèrement 1

I Passons ce chemin creux, passons cette montagne .

Et cette lande verte et ce champ de froment ! < Passons cette rivière ! Oh ! la belle Bretagne !

Votre main, jeune flUe ! En avant 1 en avant !

Marchons avec gaîté , marchons légèrement ! »

0 ville de Conan et de Pôl, cité sainte, Ils entrèrent chantant ainsi dans ton enceinte , Kt, comme les oiseaux dont le chant suit le vol , Ils sortirent ainsi de tes murs, ô Saint -Pol !

160 CHANT ONZIEME.

Mais Conan , ( lui , le chef de la tribu guerrière ] , Ils ne Tont plus trouvé dans sa couche de pierre ! On a brisé son trône et vidé son cercueil , Et Pôl n'a plus de fils siégeant sur son fauteuil ! 0 ville de Léon, ton langage sonore. Ton langage de miel seul te console encore ; Ou bien tu vas prier sous ton clocher a jour, Orgueil de tes enfants et du passant Tainour !

Vers le haut monument et sa légère aiguille. Soyez sûrs que Liiez et le prêtre et la fille Se tournèrent souvent lorsque, le lendemain , Du côté de Morlaix ils prenaient leur chemin. Oh ! comme en traversant cette cité marchande , Leur paupière s'ouvrit curieuse, et plus grande !

Mais ils entrent déjà sur le s(4 de Tréguier,

Et, perdus dans la lande, ils cherchent un sentier.

Une fille passait : « Holh ! holb! ma belle,

LES PÈLERINS. 1«*

Repondez ; sommes -nous bien loin de la chapelle? I Non, suivez le vallon, Saint-Jean est dans le bas. « Mais, vous parlez serré, je ne vous entends pas. »

Les voila repartis. Liiez ! dit le vicaire , « Les gens de ce pays ne te comprennent guère. •—C'est vrai, répliqua -t-il; hommes, habits, discours, « Tout, a Fentour de nous, change depuis huit jours. « Quand mes braves amis entendront ces merveilles,

Vous verrez sur leur front se dresser leurs oreilles. « J'ai fait bonne moisson de contes pour Thiver.

A ceux qui n*ont pas vu monter si loin dans Taii' « La flèche de Saint-Pôl , s'écria la jeune Anne ,

R Je dirai poliment : ho ! vous êtes un âne !

« '— Oui-dh, Saint-Pôl me plaît, mais jusquesa ma mort,

« Anna, je vanterai Brest, sa rade et son porU

« Que d'ancres, de boulets, de canons I Sur Tenclume

Le marteau retentit; le goudron flambe et fume ;

« Des milliers de marins, des milliers d'ouvriers,

« EldVnorroesvaisseauN assis sur leurs clumticrs! »

u.

IG» CHANT ONZIEME.

0 vous, qui par mes vers aimerez la firetaf^ne,

Si'vous voulez un jour visiter la montagne ,

vont nos pèlerins d'un pied si diligent,

Venez au mois de juin , le jour de la Saint-Jean :

* Dès le premier rayon de ce pieux dimanche ,

Vous verrez arriver la foule noire et Manche ;

Avec la braie ancienne ou le nouveau surtout ,

De Léon , de Tréguier, il en vient de partout ;

Des monts Saint- Michel lève sa tête immense,

Et de Chatel-Âudren le breton commence

Ils viennent. Tout est plein dans l'église, à l'entour.

D'autres, pour voir la mer, sont montés dans la tour.

Les cloches sont en branle ; et, perclus, hydropiques,

Lépreux vous rendent sourds du bruit de leurs cantiques.

Tous au bord du chemin chantent Saint-Jean-du-Doigt,

Saint- Jean -le -Précurseur, le patron de l'endroit:

Comment ce doigt sacré, sauvé d'un incendie.

Bien longtemps fut Thonneur d'un bourg de Normandie ;

Conmie un jeune Breton , clerc au pays normand ,

Chaque jour sur l'autel l'honorait ; et comment,

LES PELERINS. 1«H

Lorsque vers son hameau revint Tëcolier sage , Tous les clochers sonnaient d'eux-môme a son passage, Tant qu'on le crut sorcier ; par quel miracle enfin, Rentré dans sa paroisse , il vit le doigt divin Qui brillait à Téglise , entouré de lumières ; Le peuple agenouillé récitait des prières, Et des prodiges tels éclataient dans le bourg, Qu'il n*était déjà plus d'aveugle ni de sourd.

Tout le jour du Pardon, c'est a qui vers la rampe Se dresse pour toucher le saint doigt; aqui trempe Ses yeux dans la fontaine , ou le long de son dos , Sur ses bras fait couler les salutaires eaux : La foule cependant vient, revient et se presse , L'église se remplit et se vide sans cesse.

Aujourd'hui le vallon était calme et désert, Saint Jean seul sur l'autel, quand nos amis de Scaer Passèrent sous le porche, et, tous trois à la flle, Entrèrent lentement dans l'église tranquille :

16i CHANT ONZIÈME

Et s*étant appuyés à la grille du chœur. Se mirent a prier dans le fond de leur cœur. Priez! L'ardent soupir qui sort d'une bonne âme, C'est la blanche fumée, amis, que rend la flamme; Comme par un jour clair elle monte du toit , La prière au ciel monte et le ciel la reçoit. Priez ! Quand le vicaire eut achevé sa messe , Celle qui venait la remplir une promesse, Dans le tronc de Téglise Anna jeta dix sous : Puis, devant la relique pendaient à leurs clou? Un sachet, des rubans, 'des chapelets, un cierge, Elle mit de sa main un cœur de cire - vierge, Image de sa mère , hélas ! qui se morfond Comme sur le brasier une cire se fond ; Ou peut-être ce cœur était l'humble symbole D'une âme qui se sent trop fragile et trop molle. Liiez aussi laissa trois mèches de cheveux : Ainsi ces pèlerins accomplirent leurs.vaux.

Dieu les suive à présent dans leur course lointaine !

LES»PÈLERINS. 165

Adieu le frais vallon et sa belle foutaine! Adieu Saint- Jean- du-Doigt et son clocher de plomb ! En route ! le chemin devant eux est bien long. Ils viennent de loucher au but de leur voyage : Encor trois jours de marche, ils verront leur village.

Votre main , jeune fille I En avant ! ea avant !

Marchons avec gaité, marchons légèrement !

^^^

î^

CHANT DOUZIÈME

RENCONTRE DES CINQ BRETONS.

^

La taverne de Saint-Jean ; Un mvrin du pays de Vannes et un f iFserand Trégorrois font cbacnn l'éloge de leur pays Liiez de Cornonaille et le prêtre de Léon prennent part à la dispute. Quel était le cinquième. ~ Éloge funèbre des deux Bretagnes. La querelle recommence. Tous se séparent amis.

^

CHANT DOUZIEME.

RENCONTRE DES CINQ BRETONS.

Val de Mériadec la bonne duchesse * Venait s*agenouiller en murmurant: o Largesse! a Nos pieux pèlerins te visitent encor^ Mais sans croix en émail et sans calice d*or : Accueille cependant leurs rustiques offrandes , Et que ton saint patron les guide sur les landes ! Après un si long tour de pays en pays^ Pauvres gens , ils ont droit de rentrer au logis.

Slirnoin de U diicliesse Anne.

in

170 CHANT DOUZIÈME.

Partout ils ont prié du fond de leurs entrailles Et les saints de Léon et les saints de Cornouailles : Jean , sauve donc leurs pas des mares, des cailloux : Et toi, bon saint Hervé, préserve-les des loups !

Au sortir de Téglise, un d'eux (Liiez, sans doute) Dit : « Nous avons besoin de forces pour la route : a Entrons vous voyez ce bouquet de pommier. &

Or, deux honunes causaient déjà près du foyer : L'un , marin vannetais , allant mettre à la voile Au port de Saint-Brieuc ; l'autre, marchand de toile, Qui venait de Tréguier : selon qu'on dit chez nous , L'un mangeur de pain blanc, l'autre mangeur de choux. Un troisième, muet, mais que sa mine austère Et ses habits disaient enfant d'une autre terre^ Les écoutait parler; et, comme leurs discours Roulaient sur le pays, leur voix montait toujours Et chantait, à la fin de ces joyeuses luttes. Ainsi qu'en s'appelant pourraient faire deux flûtes;

RENCONTRE DES CINQ BRETONS 171

m Tellement que Liiez , entré dans la maison ,

Quand arriva son tour, chanta dans leur chanson.

MOR-VRAN, du pays de Vannes.

s Je suis du Mor-Bihan, qui renferme plus d'îles Que les autres cantons n'ont de bourgs et de villes : Et les autres cantons, si verdoyants tous trois, N'ont pas tant de forêts ni d'arbres dans leurs bois, Que Timmense Garnac dans son champ de bruyère N*a de rangs de men-hir et de tables-de-pierre : Des iles, des men-hir, voila le Mor-Bihan , Et le grand saint Gildas est roi de l'Océan.

HERVÉ, le Trégorrols.

L'homme est fait pour la terre. Ah ! regardez nos plaines De lin tendre et de chanvre en été toutes pleines ! Et , l'hiver, écoutez le joyeux tisserand , Tout en croisant ses fils qu'il prend et qu'il reprend ,

17S CHANT DOUZIEME.

Au pays de Tréguier, écoutez comme il chante Sur mille airs variés des chansons qu'il invente! >otre cher saint Tûdual est roi du peuple élu : S'il n'est pas Dieu le père, il ne Ta pas voulu.

L 1 L È Z , de CornouaiUe.

Oui, Tréguier a son lin, Vanne a ses rangs de pierres, Mais venez en Cornouaille, au pays des rivières, Au pays des vallons, des pâtres et des bœufs, Thomme est comme un arbre avec ses grands cheveux . C'est chez nous , mes amis , que les fllles sont belles ! La qu'on danse aux Pardons des petites chapelles ! Venez voir a Kemper le bon saint Coreotin , Avec sa mitre d'or et sa crosse d'étain.

LE PRÊTRE, de Léon.

Un grave Léonard fuit les plaisirs du diable. La semaine 7 il la passe 'k charroyer du sahie,

ft ENCONTRE DES CINQ BRETONS. I7S

A fumer ses sillons, à dresser ses chevaux ; Et le jour du dimanche , après ces durs travaux , 11 entend la grand'messe, et, dans sa langue antique, A saint Pôl, son apôtre, il entonne un cantique: Car saint Pôl est l'honneur du pays de Léon , Et Léon est l'honneur du langage breton. »

Tous quatre en leur dialecte habiles a combattre, Ainsi ces vrais Bretons s'attaquèrent tous quatre , Us demandaient du vin pour rafraîchir leurs voix , Lorsqu'un chanteur se lève et reprend en gallois

LB GALLOIS.

« 0 terre des Remris , serait-ce pas étrange Si dans un chant breton turestais sans louange, Comme au temps de Merlin, toi qui portes encor La harpe dont la voix enivrait la dé-maur ! Aujourd'hui la clé-maur fouille le sol des mines, Mais la harpe aux doux sons erre sur les collinos .

174 CHANT DOUZIEME.

Le barde qui s*endort sur ton sommet sacré ^ 0 blaac rocher d'Erhi , se réveille inspiré ! »

Les Bretons s'écriaient : « De quel peuple est cet autre? « Nous entendons sa langue, et ce n'est point la nôtre. « Venez-vous de Ker-Ludd \ ville des bâtiments , « Pays de durs Saxons et de fourbes Normands? »

« Le pays d'où je viens vous en sortez peut-être. « Dans les vieilles chansons (vous, surtout, digne prêtre), « Jamais n'avez- vous lu quand les brandons de feu « Contre Tlle-de-Miet furent lancés par Dieu? « Us vinrent, les Saxons, avec leurs lances minces , « Four punir nos discords et Torgueil de nos princes : L'état ne posait plus sur son triple pilier, « Le sage laboureur, le barde, l'ouvrier. « Terrible fut le choc, la défense terrible. a La Tueed, rouge de sang, devint un fleuve horrible. « 0 dragon des Kemris, de cimiers en cimiers

' Londres.

RENCONTRE DES CINQ RRETONS. 175

f Que tu volais ardent sur le front des guerriers !

Quand le barde égorgé se taisait, quelles flammes

De ton gosier béant tu jetais dans les âmes!

Et Merlin, et Merlin, ce roi des éléments,

i Soumettant la victoire à ses enchantements! « Si la mort Teût permis, Arthur, la Table-Ronde t Eût été le pavois et le centre du monde ! « Malheur quand tu péris, ô roi géant, malheur! « Toute File en poussa de longs cris de douleur,

Et les ours blancs du Nord, en rugissant de joie,

A travers les glaçons nagèrent sur leur proie,

i Plus nombreux que les flots boulant par un temps noir,

Plus féroces que nous dans notre désespoir.

1 0 chants de morti Hourras sanglants! Affreux mélanges! « Enfin le Dieu clément nous envoya ses anges. « Tandis qu*en leurs marais les restes des Kemris « Luttaient contre la mort, nous, faibles (St proscrits, « Dans nos havres secrets nous déployions nos voiles :

Mais ceux-là dont le front est couronné d'étoiles , « Moines , évéques saints, en tête des vaisseaux ,

176 CHANT DOUZIÈME.

« Au nom du Tout-Puissant les guidaient sur les eaux; « Et tous ces exilés, comme un chœur angélique, « Abordaient en chantant aux rives d'Armorique.»

LE PaÊTRE.

« Frère, quand le soleil d'à -plomb sur ces rochers, (I Fera briller au loin la pointe des clochers, « Gravissez le coteau ; la , vers toute chapelle « Tournant les yeux, cherchez comment elle s'appelle, « Et quand vous entendrez, frère, leurs noms bénis, « Vous vous croirez encor dans votre vieux pays : ff Tant le vent qui du nord au sud pousse les lames , a D*une Bretagne à l'autre aussi pousse les ftmes. « Ces deux jumelles sœurs ont eu le même sort, « Le même siècle a vu leur naissance et leur mort.

« Bretagne de l'Arvor, que ta lutte fut belle,

« Au joug des conquérants terre toujours rebelle I

« Durant onze cents ans, combattant sous tes rois

RENCONTRE DES CINQ BRETONS. 177

« Et SOUS tes ducs guerriers, tu défendis tes droits :

M Nul vainqueur n^enchaîna la douce et blanche hermine,

« D'elle-même elle offrit sa royale étamine

Et sa couronne d'or, Ton voyait fleurir

« La devise : « Plustôt que se souiller mourir. »

« Pourtant y frère, vivons ! Aux vieilles mœurs Gdèles, « Marchons sans nous souiller dans les routes nouvelles ; t Ht ne fuyons pas Dieu , sonrcQ de Funité , « D'où découlent la paix et la fraternité. »

Tout à coup le marin : o Hommes pleins de sagesse , « Vos voix ont un aimant qui m'attire sans cesse. « Tous deux je vous connais. Vous, honnête pasteur, « Je vous ai vu dans Scaer prêcher comme un docten r , « Ce jour de malencontre des buveurs de cidre, « Sans Liiez, que voici, m'étouffaient comme une hydr(\ « Quant au frère étranger^ notre cher commensal , « Je dis que sur la harpe il n'a point son égal. « Oui , lorsque mon vaisseau me porta dans son île,

IÎ8 CHANT DOUZIEME.

« Je vis en plus d'un lieu plus d*ua concert habile ;

« Mais à ce grand concert de bardes et d'amis

« Où, comble un frère ancien, Breton, je fus admis ,

« Sa harpe , qui murmure encore a mon oreille ,

« Mêlée aux sons des vers, n'avait point sa pareille,

« Avec effusion chantant la liberté,

tt Et tout ce qu'aujourd'hui sa voix forte a chanté.

« Qu'il soit le bienvenu gur nos bords! Pour lui, certes,

« La table et la maison de Mor-Vrati sont ouvertes.

« \ mon feu de goémon s'il veut s'asseoir un jour,

« Il y verra Nona, ma fille, mon amour :

« Son front jeune est plus blanc que le sable des plages,

« Dans sa bouche on dirait deux rani^s de coquillages ;

« La sirène aux yeux bleus dont parlent les marins

« Kst à Carnac, chantant ses airs doux et sereins.»

« Bon ! dit le ïrégorrois, et la jeune merveille « Que sa tante l'abbesse avec amour surveille ! « Sous son voile de lin quand elle chante au chœur, « On dit : un ange est , sa voix calme mon cœur ;

RENCONTRE DES CINQ BRETONS. t79

« Mais lorsqu'au grand parloir Mana lève son voile . « Les yeux tout éblouis, on dit : c'est une étoile ! »

« Yous êtes amoureux de la fleur de beauté ,

Reprit le bon Liiez, mais son fruit velouté

« Craint l'Océan, il craint Tair d'un froid monastère :

Le doux fruit de beauté ne vient qu'en pleine terre. »

Anna , qui se taisait , rougit a ce seul mot ; Son cousin, la voyant rouge comme un pavot, Poursuivit: « Dans nos bois je sais deux sœurs jumelles, f Deux fleurs de ce printemps et toutes deux fort belles :

Bretons, n'attirez plus chez vous notre étranger, I Et vers mon gai courlil laissez -le voyager. »

La dispute rouvrait déjà sa triple bouclie , Mais le sage Gallois : o Toute grâce me touche.

Je verrai la sirène, et l'étoile, et les fleurs.

Ce qu'ici j'aurai vu , je Tirai dire ailleurs.

Vers vous tous, mes amis, un grand désir me porte :

180 CHANT DOUZIEME.

« Quand viendra rétranger ouvrez-lui votre porte. »

« Eh bien, a votre gré parcourez nos cantons, « Vous trouverez partout des frères, des Bretons.

« Au fond de tous nos cqsurs un même sang pétille, « Nous sommes tous enfants d'une môme famille. »

« Adieu, frères! Adieu! Les joyeux pèlerins Bientôt, hors du vallon, entonnaient leurs refrains.

CHANT TREIZIÈME.

DANS LES MONTAGNES.

16

<#>

La Vierge et la nourrice : hisloire aa\ ooaOns de Léon. Enseignement pour Anna. ~ Les Pèlerins se remeilenl en route. Morfaii. ils trarerseot les montagnes d'Arré. Le cor d'Arthur.— Approches pittoresques du Huel-Goat et arrivée à l'hAtellerie. Comment deux cœurs s'enten- dent de loin.— Le saunier du Croisic est chargé d'une lettre par le clerc Daùlaz.

CHANT TREIZIÈME.

DANS LES MONTAGNES.

Sur les monts aérés, dans les gorges obscures De nos gais pèlerins suivons les aventures.

Aux confins de Léon, lecteurs, vous le savez, Trois jeunes voyageurs hier sont arrivés. Un prAtre, un laboureur, une fille vermeille. Mais, tous trois fatigués du chemin de la veille, Effrayés du chemin qui s'étend devant eux, Entre leurs draps bien chauds n'osent ouvrir les ynix .

18i CHANT TREIZIEME.

Tout dort, hormis F hôtesse. A travers sa fenêtre Le premier point du jour a peine vient a naître, Qu*en son humble logis, active a nétoyer, Elle allume sa braise et,. devant le foyer, Tout en accommodant pour les gens de Tauberge Le repas ordinaire, elle pria la Vierge Et le divin Enfant de bénir le gruau Qu'elle-même donnait a son flls au berceau : Pour lui, du gruau blanc la bouche toute pleine, Gatment il remuait dans son maillot de laine.

Oui, plus d'une nourrice a vu dans sa maison, Tandis qu*elle allaitait son jeune nourrisson, Plus d'une mère a vu près de la cheminée La Vierge toute blanche et de fleurs couronnée ! Comment vers les enfants ne viendrait-elle pas Celle dont FEnfantrOieu but le lait ici-bas? Sous son voile de lin doucement recueillie, Croyez-le, bien souvent pour bénir la bouillie. Elle est la près du feu : Tenfant tout en émoi.

DANS LES MONTAGNES. , 185

Sourit^ et les parents ne savent pas pourquoi.

Pourtant TAngelus sonne. On entend sur la place Les appels des bergers et le bétail qui passe ; ^ Leurs outils sous le bras, les ouvriers du lieu Viennent boire à l'auberge et s'égayer au feu : Partout avec le jour recommence l'ouvrage, Us viennent en buvant prendre force et courage. Puis les trois voyageurs, armés de leur bâton. Entrent : l'hôtesse alors sur un vieil air breton, Chantant une complainte a son petit farouche, Des restes du gratin lui remplissait la bouche. Sans rien dire elle offrit au plus grave des trois Le poêlon, qu'il bénit par un signe de croix. Hélas 1 en soupirant! dans son esprit peut-être A ses jours isolés il songeait, pauvre prêtre!

La jeune flUe aussi regardait en rêvant C^tte joyeuse mère et son joyeux enfant : De sorte que Liiez, qui lisait dans son âme,

46.

tSff CHANT TRKÏZIÈMË.

Lui dit : « Instruisez- vous des devoirs d'une femme. « Près de ce nourrisson, apprenez comme on doit « Passer sur une bouche et repasser le doigt. « On^a semé ponr vous du blé dans la paroisse, « Pour vous seule, Annale, il ne faut pas qu'il croisse. « R^rdez celte mère, et vous saurez conmient « Un enfant se nourrit de la fleur de froment. »

Que repondit Anna? Rouge et pleine de honte, A baisser en avant sa coêffe elle fut prompte ; Et pour mieux échapper a tout malin regard, Elle-même donna le signal du départ.

La route de la veille, ils la refont encore, lis passent le torrent. Leur pas ferme et sonore Retentit sur le pont et le quai de Morlaix Qu'aujourd'hui dansleurlangueonnommeMontrou-Lèz: Pays d'Albert-le-Grand, moine d'une foi grande Qui des Saints d'Armorique écrivit la légende.

DANS LES MONTAGNES. 197

Ils avancent (oujours. Les montagnes d'Arié Dressent sur le chemin leur dos morne et sacré. Le dos de la Bretagne. Alors tout se déboise, Lande courte, aucun bruit, des rocs semés d'ardoise. Un lourd soleil d'aplomb sur un terrain pierreux. Ils avancent toujours. Dans le fond, derrière eux, Un roulier qui les suit de son bruit monotone; Et loin, bien loin devant, la route longue et jaune Montant avec effort; eux-mi^mes, je les vois, Ainsi que trois points noirs, gravissant a la fois. Enfin, de la Bretagne ih ont franchi Tarote. La, dans l'air vif et pur ils découvrent leur tête Et poussent un grand cri vers le Mont-Saint-Michel Qui levait fièrement son front bleu dans le eieL Puis des vallons encor, des montagnes sans nombre. La nuit les entourait, lorsque, baignés dans Tombre, Ils virent des taillis penchés sur des ravins, Et conmie des géants culbutés par des nains, Sur les flancs des coteaux d'énormes pierres rondes ; Des sources bruissaient dans ces «jorjies profondes;

ISft CHANT TREIZIÈME.

Et c'était une cloche, un beau lac argenté; On eAt dit les abords d'un manoir enchanté. Un cor sonna trois fois!

Est-ce vous, duchesse Anne, Qui dans vos souterrains, légère et diaphane, Errez en appelant vos fldèles mineurs, Et par des chants plaintifs soulagez leurs labeurs? Arthur, prince gallois, est-ce ta meute noire Qui chasse cette nuit au son du cor d'ivoire? Prmce Arthur, est-ce toi? De l'île d'Avalon A-t-il pu s* échapper Tindomptable lion? Avec Gauvain, Tristan, et le roi de Cornouailles, Est-ce lui qui chevauche a travers les broussailles? Revient-il au Huel-Goat le grand sonneur de cor?

Arthur, nous t'attendons, nous t'attendrons encor.

Le Huel-Goat ! Mais déjà dans leur hôtellerie Nos amis sont en train de pleine causerie :

DANS LES ^MONTAGNES. 199

Od parlait de la mine et de l'ancien manoir. Des choses da pays les plus belles à voir. Chacun disait son mot. Des honmies du cadastre Venant de la forêt, contaient un grand désastre , Tout un troupeau mangé par les loups! Un dévot Qui conduisait sa yache a monsieur saint Herbot, A ce propos de loups baissa les deux oreilles, Comme s'il redoutait aventures pareilles ; Et se mit a rêver' Mais quelqu'un dont l'esprit Paraît sans rien entendre écouter ce qu'on dit, Cest Anne de Coat-Lorh : vers le lit de sa mère, Vers tout son monde, hélas 1 et sa sœur et son père Sans cesse elle revient; puis un charme secret I>e son village au bourg doucement l'attirait Vers celui que son cœur trop faible lui rappelle Et qui, dans ce>moment aussi, s'occupait d'elle.

Oui, l'autre jour. Liiez, l'honnête et franc garçon, Sur les bords de l'El-Orn, Liiez avait raison I Oui, tandis qu'en voyage il mène sa cousine,

190 CHANT TREIZIEME.

Et qu'il s'endort ce soir au feu de la cuisine,

Hclas ! je vois dans Scaer un jeune homme du bourg,

Un clerc nommé Loïc, dont le cœur est bien lourd.

t La cloche a beau sonner pour Theurcdu rosaire.

Sonner, sonner encor : le front sur sa granunaire.

Dans sa petite chambre, en haut de Tescalier,

11 voyage en esprit, le fervent écolier.

Enfin, dans son cornet il choisit une plume

Neuve et toute taillée; à la fin d'un volume

H arrache un papier plus blanc que parchemin.

Et dessus il écrit deson habile main :

« Cette lettre, Annaîc, cachetée et bien close, 0 Je la donne à quelqu'un qui jamais ne repose. « A travers les chemins elle va vous chercher : . « Je voudrais la remplir de ce qui peut toucher ! Il Oui, Termite vivant d'herbes et de racines, « Un vieillard tout perclus et qui tombe en ruines, « Un pauvre prisonnier mure dans son cachot, « Anna, muré sous terre et marqué d'un fer chaud.

DANS LES MONTAGNES. 191

Tous les tourments, voila mon image Odèle.

« Un peintre, hélas ! devrait me prendre pour modèle.

Si je connaissais l'art de mêler les couleurs,

Je ferais de moi-même un portrait de douleurs. »

Cela dit, Técolier descend avec mystère

Son escalier, et sort sans bruit du^ presbytère.

Mais chez maître Ti-Meûr, l'aubergiste du lieu, Croyez- vous que ces gens soient pour prier Dieu? \enni. Sur le bahut fume un bon plat de tripes. Ceux qui n'y peuvent mordre ont allumé leurs pipes. Mais le cidre surtout, ils ne Tcpargnent point : Tant qu'a coups de balai, de quenouille et de poin.ii 141 servante les chasse, et déjà Ton s*assomme, Lorsqu'au seuil de l'auberge arrive le jeune homme. a C'est Daûlaz, le savant! que cherche-t-il ici? « Le saunier du Croisic, répond-il. Me voici.

Eh bien, l'ami, sortons ! . . Doussall, sans paix ni trêve ,

De Vanne a Saint-Malô, de l'une a l'autre i»rèvo

19i CHANT TREIZIÈME-

4( Vous courez les chemins : prenez donc ce billet ; « Et sur vos sacs de sel, sur votre noir mulet, « Si vous voyez passant a pied dans la campagne « Une fille modeste et qu'un prêtre accompagne, « Donnez-lui ce papier, mais sans dire mon nom, m Peut-être en l'apprenant elle répondrait : Non t « Cherchez bien mes amis ; qui sait dans quelle lande « Demain voyageront ceux que mon cœur demande. »

Ainsi ces deux amants, par un secret lien, L'un de l'autre éloignes, se retrouvaient si bien. Qu'ils oubliaient ( tant l'âme a cet âge s'enivre 1 ) La fille le sommeil, et l'écolier son livre : Mais l'heure du coucher a la mine sonna. « Bonne nuit, dit Liiez ! Bonsoir, lui dit Anna. » £t le prêtre : a A demain notre course dernière I « Nous avons vu la mer, nous irons voir la terre. »

CHANT QUATORZIÈME

LES MINEURS.

«T

<*>

\ la fontaine téeriqve de Baranton. Le chemin de la Mine. -^ Rencontre d'un vieux mineur. Crainte» et sombres en- tretiens des trois voyageurs. Anna s'arrête à l'entrée de l'usine.— Le Dragon enchanté.— Joie du prêtre et de Liiez en revoyant le soleil Voyage et apparitions dans les Montagnes-Noires. •— Arrivée à Scaer. La Crieuse-de- .Nuit.

CHANT QUATORZIÈME.

LES MINEURS.

F!st-ce vous , Baraoton ? Sur sa pelouse verte Que la fonlaioe sainte est aujourd'hui déserte ! Les piaules ont fendu les pierres de ses murs ; Et les joncs , les glaïeuls et les chardons impurs Entouré son bassin d'où ses eaux étouffées De ravins en ravins coulent au Yal-des-Fcos î Nul bruit dans ce désert, hors le cri du vanncui Immobile longtemps au bord des flaques d'eaii .

1U6 CHANT QUATORZIEME.

Le beuglement d'un bœuf lointain ou la voiiL triste D*un cerf de Brécilien qu'un chien suit a la piste. 0 bois d'enchantements , forêt de Brécilien dans son fol amour s'est endormi Merlin , rois et chevaliers , sur leurs bonnes montures, Venaient de tout pays tenter les aventures, 'Bravant les nains hideux, les spectres, les serpents. Tous les monstres ailés, tous les monstres rampants, Bravant ( autre péril) les doux regards des fées Qui, leurs voiles au vent, leurs robes dégraffées. Suivaient dans le vallon les sons errants du cor Et peignaient leurs cheveux autour du perron d*or : 0 bois d'enchantements, vallon, source fécondé se sont abreuvés tous les bardes du monde, ^st-ce vous? est-ce vous? Terre morne et sans voix, Qui vous reconnattrait sous vos noms d'autrefois?

Oui, c'est elle, l'honneur des sources d'Armorique, Sainteen nos jours chrétiens comme au vieux temps féerique! Voyez (dans tous les puits quand tarit l'eau du ciel).

LES MINEURS. 197

Des hauteurs d*Héléan , des vallons de Gai^l ; Voyez vers Baranton , à travers les bruyères , Avec les croix d*argent s'avancer les bannières, Tous y tremper leurs mains , et les processions Entonner a l'entour Tair des Rogations ! El moi , moi que Paris nourrit de ses doctrines , Fontaine, j'ai voulu boire a tes eaux divines : Tandis que mes amis dans leur grande cité Entr'eux paisiblement parlaient de la beauté, Je suis venu m'asseoir seul dans ton marécage ; U j'appelai trois fois Merlin, barde sauvage , Et penche sur ta source avec dévotion , Je bus à m'enivrer l'eau d'inspiration.

Ravive donc mes sens , 6 magique fontaine ! L'Esprit noir du Huel-^oat vers sa minem'entraine : Pour marcher d'un pied sûr dans ce monde infernal, Baranton, j'ai besoin d*un puissant cordial I...

Dèsqu il Gt jour, Liiez, sa cousine, et le prêtre

47.

198 CHANT QUATORZIEME.

Qui désirait pour eux tout voir et tout couuaitre, S'avançaient vers la mÎDe, et , sans s'ôtre parlé, Cbacun des voyageurs sentait son cœur troublé. Au bord de certains seuils souvent le pied hésite, On craint, par un instinct secret, ceux qu'on visite : Ainsi nos laboureurs se prenaient h songer, Près de mettre le pied sur un sol étranger. Qu'ils se hâtent pourtant! Anna, pieuse fille, Qui sait ce qu'un absent retrouve en sa famille? Vous avez saintement accompli votre vœu , Mais hâtez-vous! Qui sait les volontés de Dieu?

Dr, uu sortir du bourg ils trouvent le digne homme Qui conduisait sa vache a Saint-Herbod , et comme C'était un vieux mineur : « Prenez garde, dit-il , « A l'Esprit de la mine! Il est traître et subtil. « Veillez bien sur vos pas. Je connais sa colère « Lorsqu'un travailleur chante ou sifile dans sa terre; « Il vous écraserait sous quelque éboulcment, « Ainsi parlez tout bas et marchez lentement.

LES MINEURS. 199

« Plusieurs y sont restes. Oh 1 c'est un Esprit triste ! A présent, mes amis, saint Herbod vous assiste ! « Voici la route, adieu. »

Les ])rés et les taillis Des flots d'une vapeur si blanche étaient remplis, Qu'ils semblaientcheminerentredeuxmursdemarbre. A peine on distinguait le tronc pâle d'un arbre. Les oiseaux se taisaient. De grands rayons dorés Traversaient par endroits cette vapeur des prés. Et soulevaient en Tair une barre d'atomes : Puis des mineurs passaient comme de longs fantômes; D'autres dans brouillard suivaient a quelques pas ; On entendait leur marche, on ne les voyait pas. Tels que les animaux qui craignent la lumière , 01) ! comme ils se bâtaient de gagner leur tanière , Ces sombres ouvriers ! Dans leur noir souterrain Comme touss'empressaientd'aller chercher leur pain !

Le bon Liiez, les yeux baissés et l'air farouche,

iOO CHANT QUATORZIÈME.

Jusqu'ici chemiDa sans môme ouvrir la bouche , Il s'écria soudain : t 0 pauvres paysans , $ t Nous qui trouvons la bôche et le fléau pesants , « Et notre champ aride , et que le peu qu*il donne , « Semé par le temps froid, par le chaud se moissonne; « Ce fer qui nous fatigue, ô pauvres laboureurs, « A d'autres malheureux coûta d'autres sueurs. « Oui, de plus malheureux 1 car jamais sur leur face « Le souffle bienfaisant d'une brise qui passe, « Jamais un beau soleil pour réjouir leurs yeux , « Ou de fraîches odeurs sortant des chemins creux , « Et jamais dans les blés le chant de Palouette « Que le fermier écoute en menant sa charrette !

« Ah ! tu dis vrai , Liiez , repartit avec feu

« Le prêtre , qui semblait comme inspiré de Dieu ;

Sur notre vieux pays malheur, quand ses collines

« Partout retentiront du fracas des machines ,

« Lorsque les laboureurs seront des ouvriers ,

i Et que nos frais étangs, nos ruisseaux, nos viviers

Les mineurs. soi

Serviront aux conduits de quelque usine impure,

EnGn le jour l'art chassera la nature!

Tout travail est béni; mais, nous autres Bretons, « Dieu nous fît laboureurs ; tels qu*il nous fît, restons. »

Tels étaient les discours qui , durant ce voyage. Soutenaient l'homme saint et le paysan sage; Et la pensive Anna, dont l'âme ailleurs rêvait, D'un geste ou d'un regard parfois les approuvait.

Le bois cesse; on arrive au centre des vallées. C'est Tusine. Un grand feu, des huttes isolées. D'infects écoulements. La, dans l'ombre et le bruit. Des femmes,^ des enfants travaillent jour et nuit.

Anna dit : i Vous entrez dans cette maison creuse ,

Pour moi , je reste ici , je suis peu curieuse. »

Sous cette voûte noire, étroite et pleine d'eau , Courbés comme des f^ens qui portent un fardeau,

âOi CHANT QUATORZIÈME.

Ils entrèrent touRdeiix; mais, d'échelle en échelle. Après bien des détours, de ruelle en ruelle, A la triste clarté de leur lampe de fer, Lorsqu'ils virent la mine, ils crurent voir l'Enfer. Le guide leur disait : « Passons par cette trappe. « Tenez la lampe ainsi de peur qu'elle n'échappe. « Baissez , baisse/, la têtjB ! A présent levez-vous I « La terrea huitcents pieds monteau-dessus de nous. » Alors, comme une mère aux fécondes entrailles , Les naïfs voyageurs admiraient ces murailles , Oîi l'argent et i'étain , et le cuivre et le plomb , Le quartz et le mica se suivent en Glon ; Et de tous les côtés ils écoulaient les pioches, Elles coups des marteaux qui frappaientsur les roches.

Accroupi sous sa lampe, un vieillard en un coin Minait de si bon cœur qu'on l'entendait de loin : « Père, vous travaillez avec un grand courage, « Dit Lilèz.Gagnez-vous beaucoup pour tant d'ouvrage? <( —Hélas! de ma maison je pars avant le jour.

LES MINEURS. i03

I Et le jour est imi quand je suis de retour !

« M ais ces deux vieilles mains ont beau tirer du cuivre, « On leur prend tout : j'emporte a peinede quoi vivre. « C'est un rude métier. Plaignez-moi, mes enfants! Ah ! quand Dieu prendra-t-il pitié des pafuvres gens? »

Hommes noirs, o mineurs, peuple doux et qui souffres, Retournez au soleil, amis, quittez vos gouffres! Quand le dragon d'Arthur tomberait soUs vos coups, Son trésor enchante, mineurs, n'est pas pour vonsl Ht pourtant qui n'a vu sous les amas de pierres Du vieux Castel-Arthur, en écartant les lierres, A l'heure le croissant brille vers Bod-Cador, Le dragon merveilleux qui garde un monceau d'or? Ses griffes sont d'acier, de cuivre ses écailles ; Dès qu'il bouge, on entend leur choc sur les murailles; 11 est aveugle et sourd, mais dans le trou des yeux *

II a des diamants qui jettent de grands feux ;

FJ lorsqu'il tourne a l'air ses mouvantes oreilles , Le vent s'y roule et rend des plaintes sans pareilles;

«04 CHANT QUATORZIÈME.

Sou ventre large et gras est tacheté d'azur : Merlin y renferma Tor de son maître Arthur. Qui tuera le serpent? Ce monstre, c'est la terre, 0 mineurs 1 Vous avez résolu le mystère ! Vos bras forts ont su rompre, arracher et scier Ses écailles de cuivre et ses griffes d'acier; Mais un plus adroit vient, aux flancs du monstre il entre^ Et ravit les lingots enfouis dans son ventre!

« Et toi, comme abattu sous le poids de tes maux, Ouvrier chevelu, qu'as-tu donc? » A ces mots , Un mineur tressaillit! Il jeta son œuvre. En relevant la tête ainsi qu'une couleuvre. Le vicaire pâlit. « Obérour î Obérour ! fl Tu vis encor, tu vis seul et sans voir le jouri « —Obérour? Oui, c'est moi. Vous, pourquoi cet œil sombre? Je vous laisse le jour, hommes, laissez-moi l'ombre. a Oubliez le mineur, car lui vous oublia. » Le courageux reprit sa bêche et travailla.

LES MINEUBS. 205

Quel était donc cet homme? Une mine est un antre Où, loin de tous les yeux, plus d*un malheureux entre; Et dans un confesseur, bien de secrets ennuis Reposent , comme au fond d'un abîme enfouis.

D'un bond, tel qu'un plongeur près de manquer d'haleine . Le prêtre aurait voulu , tant son âme était pleine , S'élancer de ce gouffre : il fallut cependant Monter tous les degrés suivis en descendant; Et conune le sentier pour sortir de ce monde , La route lui semblait plus dure et plus profonde ; Enfin sou œil vit poindre un rayon de soleil : 0 bonheur quand parut le jour clair et vermeil !

Ils partirent soudain. La grande fonderie

Plus loin se déchaînait dans toute sa furie ;

Mais aucun d'eux n'entra. « Non, disait Liiez, non !

C'est assez pour un jour I Hélas ! voyez l' Avon ,

« Comme son pauvre lit est troublé par Tusine!

« Oh ! vive qui voudra dans le fond d'une mine ,

18

206 CHANT QUATORZIEME.

« Oh ! vive qui voudra dans ce château de fer, « Moi , je suis paysan, je veux vivre en plein air ! « Pour battre le blé noir, pouf piler de la lande , « Ma force désormais sera deux fois plus grande! « Combien je vais aimer mes vaches , mes chevaux ! « Viennent tous les lutteurs de Kérien , je les vaux ! »

Le cœur franc de Liiez débordait : sur Tépaule On voyait son habit pendre au bout d'une ^i^aule. Anna levait sa robe, et les trois pèlerins Pour marcher plus gaîment entonnaient leurs refrains.

Jusqu'au bas de Carhaix, la cité montueuse. De son Malo-Corret* justement orgueilleuse, lis allèrent chantant, et, devant sa maison. Ils ne passèrent pas sans saluer son nom. Ainsi, le cœur rempli de nos anciennes gloires. Ces amis sont entrés dans les Montagnes-Noires ; Mais leur jarret faiblit , leur courage est rendu :

* La Tour d'AiiYPrf?ne.

LÉS MINEURS. 207

Jour et nuit voyager dans ce pays perdu ! Liiez ne chante plus; mais parfois en arrière 11 s'arrête, en tournant les yeux sur la bruyère : —«Liiez, marcherez- vous? Qu'est-ce, cousin Liiez?

Des voleurs? Parlons bas, Annaïcl Voyez-les,

Ces petits nains velus sur cette roche bleue :

Gomme ilsmènentleur ronde en remuant la queue! « Nains de toutes couleurs, ils sont près d'un cent.

I Je n'ai plus dans le corps une goutte de sang.

« Païen , cria le prêtre, avec toutes ses fables I t Ne songe pas aux nains et songe plus aux diables. « Avançons , avançons ! » Liiez fit quelques pas , Mais tandis qu'a grand' peine on montait Mcaé-Brâz,

II s'arrêta tout court : « Pour cette fois j'y reste. « Je sens un Corrigan qui se pend a ma veste.

« Vous ne le voyez pas ; pour moi, je le sens bien. « Jevousdisqu'il s'accroche a mon dos comme un chien. »

Il semblait qu'irrités ce soir de leur visite,

Les Esprits de la mine erraient a leur poursuite ;

£08 CHANT QUATORZIÈME.

Toute tremblante, Anna se disait dans son cœur : « Ceci doit annoncer chez nous quelque malheur. »

De môme jusqu'au bourg. Des collines, des mares, Des garennes sortaient des figures bizarres ; La terre se plaignait; on ne sait pas pourquoi L'automne est toujours triste et nous glace d'effroi.

Enfin au presbytère on arriva. Le prêtre

Frappa trois fois des mains ; et, poussant la fenêtre,

Le clerc lui répondit : mais Liiez, mais Anna

Vers leur hameau lointain s'acheminaient déjà.

Et levant derrière eux ses grands bras, un squelette

Les suivait en criant d'une voix de chouette.

Or, cetle voix , c'était la Criéuse-de-Nuil,

Qui le long des fossés en hurlant vous poursuit;

Dans la lande elle est la qui de loin vous regarde,

Et toujours on entend sa voix aigre et criarde.

CHANT QUINZIÈME.

LA CHARRETTE DE LA lilORT.

48.

2ti CHANT QUINZIÈME.

Par cette nuit de deuil , monté sur son cheval , S'en venait cependant le vieux curé Moâl : Deux hommes Tescortaient, ilsouvraient les barrières» Ou guidaient la monture au bord des fondrières. L'eau ruisselait. t Pourvu, s'écria le vieillard,

Que pour sauver ton maître il ne soit pas trop tard.

~ Daml si son âme au ciel veut remonter sans crainte, « Il est temps de verser sur son corps l'huile sainte. « 11 râle, je vous dis. Mais, demanda Loïc,

« Ses filles? Parlez-vous d'Hélène ou d'Annale?

« Ahl jeune homme, on dirait deux cœurs quele feu grille!

« C'est la neige qui fond ! Lorsque la blonde fille

De Léon arriva, ce fut un jour fatal :

i Si sa mère allait mieux , son père allait plus mal.

Sur rhcure elle me dit : « Courez au presbytère! « Mais lui songeait encore au ciel moins qu'a la terre. « Ce soir, comme il baissait, les deux sœurs et Liiez « Sont allés à la Croix dire des chapelets ;

« Et la mère alluma dix morceaux de bougie,

« Cinq cierges pour la mort^ cinq cierges pour la vie :

LA CHARRETTE DE LA MORT. 211

iSi ces derniers s* usaient on s'éteignaient d'abord , I C'en était fait d'Hoêl, le malade était mort.

J'attendais au logis. Donc, voyant les deux vierges

Qui rentraient en criant avec leurs bouts de cierges, f J*ai compris ; et, malgré la pluie et le temps noir, I J'ai couru vers le bourg pour faire mon devoir. . .

Maisprenezgardeauchien. Derrière^BleizI derrière! 0

Quand la porte s'ouvrit, la famille en prière Se leva ; le vieux prêtre, a ce morne salut , Comme pressé d'agir monta sur le bahut :

0 Eh bien, mon flls, eh bien, ma chère créature, «Vous voilà donc malade? Oui,dansmoncoppsj'enduic « Tout ce qu'il faut souffrir pour mériter le ciel ; « Mes jambes et mes bras, tout enfle. —Pauvre Hoël !

Mais je finismonmal.Voirun prêtre a cetteheure,

C'est quasi voir la mort entrer dans sa demeure.

HoCljVousmecraignez plusqu'on necraintlesloup ».

Si vous veniez chez moi je n'irais pas chez vous.

2li CHANT QUINZIÈME.

« N'êtes-vous pas chrétien? À votre dernier somme, « Si r heure en est venue, ii faut songer, vieil homme. « Soignons Tâme, le corps pourra s'en trouver bien. « Dans votre lit de mort irez-vous comme un chien? tt Oh ! je le forcerai, pécheur, d'ouvrir la bouche! « Deux Esprits avec moi sont assis sur ta couche, « A droite le Bon Ange, à gauche le Mauvais. « De TAnge et du Démon, choisis, ou je m'en vais!...

« Ail! chrétiens, louez Dieu! cethommeenfin m'écoute. « Laissez-moi le guider dans sa nouvelle route. »

Des deux âmes alors commença Tuuion. Mais Dieu seul peut redire une confession : Sacrement de terreur entouré de mystère, Le ciel vient demander ses secrets a la terre.

L'aveu fut long. Hoêl, sous des replis cachés, Prudemment dans son cœur retenait ses péchés; Ce livre le curé voulait lire sans cesse,

LA CHARRETTE DE LA MORT. 215

Hoël le refermait toujours avec adresse. Kofln le confesseur rappela les enfants, El leur mère Guenn-Du s'installa sur les bancs.

« Ouvrez-les yeux, c'est moi. Regardez votre femme.

Avez-vous mis enfin du calme dans cette âme? « Mon ami , vous allez voir la maison de Dieu , « Et le Père et le Fils, et l'Esprit au milieu.

vous attend le prix de vos croix en ce monde.

Pour nous, tristes vivants sur cette terre immonde, « H faut prier la Vierge ; oui , priez-la pour nous ;

J'userai votre tombe ici de mes genoux.

Homme, si vous souffrez, patientez encore,

Tout ceci peut finir au lever de Uaurore...

« Çà , mes filles , venez ! vous aussi , mon neveu ! A ce Saint qui s'en va venez tous dire adieu !

Mais éveillez Nannic, que son père l'embrasse, «Ce petit innocent!... Ahl de grâce! de grâce!

Mes filles , mon neveu, ne pleurez pas si fort !

« Votre cœur se fendra. Cet homme sait son sort..

j|l6 CHANT QUINZIEME.

0 L'enfaut pâlit. Nannic, embrassez voU^e père, « Cher petit I... Non, la peur le rejette en arrière. »

« Adieu, femme Gueun-Du ! mes filles, mon neveu, a Et vous, mes serviteurs, je vous dis tous adieu ! « Adieu, biens de la terre! Ab 1 quelle dure peine ! a Mon pressoir est tout plein, ma grange toute pleine, « Et je meurs! Mes amis, venez à mon secours, Et frappez cette Mort qui me vole mes jours. « Hélas ! vous vous taisez ! . . Jésus soit donc mon aide! « Je me tourne a présent je sais le remède, « Je cède à mon Sauveur... Encor, encor ceci. « Le clerc du vieux curé, Daûlaz est-il ici? « Amenez*le, amenez ma obère fille Hélène. «Qu'ilssehâtenttousdeux.C/estbien(jeperdshaleine. « Mon dernier coups'apprôte). Après moi,mon garçon, (( Il ne restera plus d*homme dans la maison : a Liiez s'en va soldat; toi, si T habit de prôtre « Tesembletriste,obtiensquelqueargentdeton maître « Et prends Hélène : on dit qu'Anna te plairait mieux,

LA CHARRETTE DE LA MORT. 217

« Mais cette fille a pris son époux dans les cieux. « Mes enfants y votre main. Mon drap sera la nappe, tOù le prêtre. . . Ah î Jésus! ah! comme elle me frappe!

« Vite, cria Guenn-Du, vite les sacrements! La Moft jette en sou cœur les épouvantements! »

Parents et serviteurs autour du lit en cercle Se sont rangés ; le prêtre enlève le couvercle De la boite d'argent qui pendait à son cou, Et sur le front d'Hoêl, les flancs, chaque genou. Verse selon le rit l'huile qui purifie; De sa boite il retire aussi le Pain de vie, Mystérieux mélange' la Chair et l'Esprit Forment en s'unissant le froment qui nourrit.

Voilk dans ce hameau , jusqu'à la onzième heure, Tout ce qui se passa. Triste , triste demeure !

Depuis bien des hivers, le femelle démon,

19

218 CHANT QUINZIÈME.

Qu'un Breton n'oserait appeler par son nom , La Mort avait erré de village en village : Elle attaquait la force, elle riait de Tâge; Au milieu d'une lutte elle étouffa Conan ; Au Gôz-Ker, elle prit et la mère et Tenfant ; Et tandis qu*il nageait, enlacé par un saule, Le jeune Kernéiz disparut dans l'Izôle; Mais chez ceux deCoat-Lorh , comme elle n'entrait pas : â La Mortnepeutnous voir, disaientrils , parlons bas. t. Non , non , point de maison, point de tète épargnée I Aujourd'hui dans Goai-Lorh elle fait sa tournée ! Sa charrette est en route , et ses maigres chevaux Galopent dans la lande et par monts et par vaux !

L'âme et les sens d'Hoêl désormais plus tranquilles. Le prôtre, avec son clerc éhargé des saintes huiles, A quitté la maison : certes, cet homme noir Avait fait dignement, selon Dieu, son devoir.

Des propos, cependant, près de la cheminée

LA CHARRETTE DE LA MORT. 219

Commencent a voix basse : a Oui , dans sa Glle aînée ,

Disait la vieille Guenn, son amour reposait;

La clef de son esprit, cette fille l'avait.

« Quoi ! sans me rien laisser sortir de cette vie I « Côte à côte, avec lui, pourtant je Tai suivie I Durant plus de vingt ans ! et je le soignais bien ! « Et peut-être il me doit de mourir en chrétien ! c Dites, quand plein de cidre il rentrait de la foire ,

N'avait-il pas encore au logis de quoi boire?

Et souvent sur le gril un bon morceau de lard?

« Mais tout homme est un loup, ou bien est un renard. »

-^ Chut t répondit Armel, parlons plus bas, voisine ;

Prenez garde aux mourants, ils ont Toreille Une.» « Oui, dit la Giletta, songez à l'avenir.

t Hoèl, tout bas qu'il est, pourrait en revenir. « J'en ai bien vu passer dans la cruelle angoisse, c Mais j'en connais aussi plus d'un dans la paroisse « Dont le fuseau semblait tourner son dernier tour, « Kt qui chaque dimanche entend la messe au bourg.

220 CHANT QUINZIÈME.

« Donc, silence , Guenn-Du ; car, $41 vous abandonne,

« Votre cœurraimeencor, vous êtes toujours bonne. . .

« Allons, donnez du bois, la pluie éteint le feu.

«— Guenn-Du! femme Guenn-Du! L'entendez-vous, grand D

c Avez-vous entendu celte pauvre voix creuse?

« Oh I oui , je Taime encore I oh 1 la très-malheureuse ! »

Avec un linge Gn, alors elle essuyait Les lèvres du mourant, et, tremblante , essayait En ramenant sur lui ses draps, sa couverture , D*apprôter à son corps une place moins dure. Puis, elle l'appelait; mais, appels superflus 1 Hoël ouvrait la bouche et ne répondait plus.

La chose eu étant la, les deux bonnes veilleuses A récart se font signe, et ces femmes pieuses , En mains leur chapelet, sur un ton languissant, Se mettent k prier pour leur agonisant. A genoux près du feu, leurs coiffes rabattues. On les prendrait ainsi pour deux blanches slatu^

LA CHARRETTE DE LA MORT. 221

L'orage sur le toit tombe toujours k flots,

El des lits des enfants s'échappent des sanglots

Qui déchirent leur mère. Ensuite un grand silence.

Une veilleuse alors de sa place s*élance

Vers le lit du malade, et voyant ses deux bras

Sans relâche occupés a retirer les draps ,

Près de la veuve en pleurs sous sa coiffure épaisse

Elle revient s'asseoir, et dit tout bas: et II baisse. »

Vers minuit , quand les morts , froids et silencieux ,

Tous rangés à la file, ensemble ouvrent leurs yeux,

Hoêl recommença ses cris : c'était le râle.

Pareil a la vapeur dans le tube en spirale,

Qui montait, descendait, remontait dans son cou.

Mais quelqu'un manquait pour frapper le grand coup.

Je l'entends I je l'entends ! priez Dieu ! sa charrelle , Couverte d'un drap blanc et que mène un squelette , Arrive de la lande : aux sifflements du vent Elle a fait quatre fois le tour du vieux Peûl-Van ;

49.

294 CHANT QUINZIÈME.

Arrache de ton front, veuve, tes cheveux grisl Que le Char-de-la-Mort passe encore et repasse! El vous 9 marteaux de fer, clouez , clouez la châsse !

CHANT SEIZIÈME.

LE CONVOI DU FERMIER.

La Veave et set amies ensevelissent leur mort. Conversa- tions dans la forêt. Chapelle du mort. Le Convoi da Fermier. Lamentations.

CHANT SEIZIEME.

LE CONVOI DU FERMIER.

Si le ciel vous a pris quelqu'un aimé de vous, Rappele/i-YOUS, hélas! combien vous pleuriez tous Quand cet être chéri, que le cercueil emporte, Pour la dernière fois passa sous ¥otre porte; Et comme vous alliez, le front dans votre main , Pleurant toujours, pleurant tout le long du chemin Jusqu'à l'horrible fosse où, béni par le prêtre, Tout ce que vous aimiez entrait pour disparaître ;

228 CHANT SEIZIÈME.

Tellement que Tami qui veillait sur vos pas

Vous entraîna, mourant, vous-môme entre ses bras.

Quand le fermier Hoêl mourut, ainsi sa femme Laissa voir au grand jour les tourments de sou âme ; Puis, épouse chrétienne, elle Tensevelit, Et rappela longtemps près de son dernier lit.

On ne verra jamais angoisse plus profonde, Abime de douleurs plus digne qu*on le sonde.

Dès que le point du jour blanctiit le haut du toit, Les femmes conmiençaient leur œuvre. « Il est tout froid, « On peut laver le corps , dit Armel. Mais la veuve « A-t-elle préparé ses draps de toile neuve? « Ouvrez, dit celle-ci, je vous entends; ouvrez t Le grand bahut de chêne , et vous trouverez « Bien plies et tout blancs mes anciens draps de noces, « Du fil, un sac rempli de fèves dans leurs cosses, . « Enfin tout ce qu'un mort demande autour de soi.

LE CONVOI DU FERMIER. 229

« Prenez un drap pour lui, gardez Taulre pour moi. i Mais que le menuisier ferme le lit de planches

Bien doucement ; et vous, dans les deui toiles blanches « Enfoncez chaque épingle avec un doigt prudent :

Les morts ne parlent pas ; ils souffrent cependant.

Oui, notre fossoyeur Ta dit : le cœur se navre

« Quand on sait comme lui ce que souffre un cadavre . »

Vers la même heure, Alan, le valet de Coat*Lorh, Traversait la forêt qui, ipurmurante encor, Secouait ses rameaux humides de la veille, Ainsi que ses cheveux un homme qui s^éveille :

Lan 1 Alan 1 vas-tu si vite? 1 les garçons 1 f Est-ce vous qui rôdiez derrière ces buissons?

Bleiz vous avait sentis. C'est un maître à la piste, ff Bonne chasse ! Chez nous cette nuit fut bien triste. i Quoi ! ton maître n'est plus? Jésus I toute la nuit « La Mort sur sa charrette a donc roulé sans bruit?

i Prends garde a toi , Ronan ! Depuis que tu sais lire, «Tu te railles du diable, et les morts te font rire.

ao

230 CHANT SEIZIEME.

« Pourtant, si vous venez tous deux veiller le corps, « Vous aurez du pain blanc et du cidre a pleins bords. « Adieu, Ronan î Bonjour, Alan ! Porte ton livre. « Moi, je m'en vais au bourg chercher la croix de cuivre. « Adieu, Furie I courage , Alan! »

Le soir venu. Le cercueil ftit ainsi posé ; car je Tai vu : Trois draps semés de fleurs formaient une chapelle; Aux quatre coins, des os de morts, une chandelle; Aux pieds, un bénitier; a la tête, une croix; Et Guenn, la vieille Guenn, sur un siège de bois. Regardait le défunt, dont la lèvre entr'ouverte D'une teinte verdâtre était déjk couverte. Les pieds aussi sortaient d'une horrible façon. Des hommes près du feu hurlaient a l'unisson. C'est alors que, passant sous les murs du village, Mon clieval, effrayé de CB concert sauvage, Se cabra; je poussai la porte, et, d'un coup d'ceil. Je vis ces draps tendus, ce corps dans son cercueil.

LE CONVOI DU FERMIER. * m

Les veilleurs attablés devant un feu de lande, Et dans Tombre, à travers la fumée , une bande D*amis et de voisins qui priaient a genoux. Guenn-Du tenait en main une branche de houx. Je la pris , et deux fois, dans la forme prescrite , Sur le corps du fermier je jetai Teau bénite. Je vis Hélène , Anna . muettes dans leur coiu ; Et près d'elles encor, silencieux témoin , U jeune clerc Daûlaz (il avait voulu rendre Ce devoir à celui qui le choisit pour gendre ) ; Puis le fermier Tal-Houarn, et Liiez, son filleul, Qui, sous ses longs cheveux, sur un banc pleurait seul.

Ce peuplé aime les morts! Au milieu d'une fête , Pour eux il s'agenouille et découvre sa tête -, Il leur dit de goûter a son cidre nouveau. Et se plait à remplir de spectres son cerveau, Gertes,quandles bouvreuils chantentdanslesbroussailles, Bien des pâtres aussi chantent dans la Gornouailles ; Pour danser aux Pardons tous les pieds sont légers ;

232 CHANT SEIZIEME.

Et les bonds des lutteurs ébranlent les vergers.

Alors, grâce au soleil et grâce au jus des pommes,

La joie est sur la terre et dans le cœur des hommes.

Mais, au premier frisson d'octobre dans les bois,

Les appels des bergers se taisent à la fois,

La lande rend des sons plaintifs; avec la pluie

Descendent les vapeurs de la mélancolie;

Les jours noirs sont venus : jeunes gens et vieillards

Passent silencieui k travers les brouillards;

Les morts ouvrent leur tombe, et la Bretagne entière,

Sous son ciel nuageux, n'est plus qu'un cimetière.

Cependant, poursuivons I accompagnons demain Ces parents dont les pleurs inondent le chemin : Il faut voir le cercueil dans la terre descendre , Et tirer du tombeau tout ce qu'il peut apprendre.

La tombe du fermier, prête à le recevoir, Etait déjà creusée, et, devant ce trou noir, Les prêtres j revêtus de leurs surplis de neige,

LE CONVOI DU FERMIER. 233

Et leur livre a la main, attendaient le cortège. Le cortège avançait; mais un brouillard si lourd Tombait sur les maisons et le chemin du bourg, Qu*on aurait dit le mort bien loin sans la clochette Et sans le pas des bœufs qui traînaient la charrette.

Ce fut un long trajet. Quand les processions Se rendent vers Coat-Lorh pour les Rogations , Elles mettent une heure à ce pèlerinage, Pans un mois de soleil et de naissant feuillage. Tout est sombre aujourd'hui ; Teau tombe incessammen t. Et vers leur dernier lit les morts vont lentement. Hoêl eut les honneurs qu'aux riches on délivre : Il eut la croix d'argent avec la croix de cuivre ; Un Notable du bourg prit la corne des bœi^fs, AGn de les guider dans les chemins bourbeux ; Puis, hommes en manteaux, femmes en coiffes jaunes, Suivirent à travers les bouleaux et les aunes*

Mais voici que la veuve, au départ du convoi,

20.

«36 CHANT SEIZIEME.

« Hclas 1 vous nous quittez ( disait Guenn sur la bière, « Tandis que le clergé chantait l'hymne dernière ) ; « Vos prés, votre courtil plein de ruches à miel , « Votre bonne maison, vous quittez tout, Hoèl ! « T.asI hélas 1 vous laissez sans chef votre famille ! a Entendez-vous les cris d'Hélène, votre fille? 0 De votre Anna, qui tord ses mains de désespoir? « Et Nannic, qui se penche en pleurant pour vous voir ? - « Mon pèrel mon bon père! Oui, pauvres orphelines, Appelez-le bien fort ! épuisez vos poitrines! (( Forcez-le de rouvrir ses deux yeux au soleil. « Ahl s'il avait besoin, tant besoin de sonmieil, « Pour dormir avec moi, ne pouvait-il m'altendre? il Dans mon cercueil aussi je suis près de m'étendre : 0 Nous n'avons eu qu'un lit durant plus de vingt ans ; « Morts, nous aurions dormi comme autrefois vivants. »

Les prêtres cependant rentraient dans la chapelle. Sous un amias de terre alors prenant sa pelle. Le fossoyeur, aidé du jeune clerc Daûlaz ,

LE CONVOI DU FERMIER. 237

Poussa sur le cercueil le sable humide et gras. Les parents sanglotaient ; car chaque pelletée Qui tombait sur Hoêl semblait sur eux jetée,

Comme ce vieux Breton qu'un tertre va couvrir, Si ton heure est sonnée ^ et si tu dois mourir, # Vois avec quel amour j'épanche de ma verve Ce miel de poésie, Arvor, qui te conserve : Comme autour de ton corps je construis un tombeau Plus rempli de parfums, plus solide et plus beau Qu'au fond des bois sacrés, pour sa chère Viviane N'en éleva Merlin, ce grand maître en arcanel Si ton jour est venu, comme tes vieux héros, Dans leur auge de pierre étendus sur le dos, Bretagne, dors en paix! j'ai répandu Farôme, Le miel de poésie, ô mèrel. qui t'embaume.

CHANT DIX-SEPTIÈME.

LES TRAVAUX D'AUTOMNE.

<#>

Les Abeilles : Idstructions de la Veuve à ses filles. Les deux orphelines vont servir à une fête de leur oncle Tal-Houarn. Réparations des talus de Ker-Barz (Village-do-Barde).— Travail en commun de vingt laboureurs. Banquet du soir, et pourquoi le Clerc s'y insinue. «^ Éloge poétique du vil- lage fait parle Clerc et enthousiasme des assistants. Les prières et le départ. Comment la Veuve terminait sa journée. La Bague de la Veuve.

CHANT DIX-SEPTIÈME.

LES TRAVAUX D*AUTOMNE.

Laissez leur robe noire aux ruches des ai)eiHeSy t Mes 611es ; entre nous les peines sont pareilles : « De rouge à votre noce il faudra les couvrir

Pour qu'elles aient aussi part dans notre plaisir. « Ces faiseuses de miel, en faisant leur ouvrage,

i Prennent une âme douce et qu'un rien décourage : t iNotre ferme, on dirait, est leur autre maison. « Aimons donc nos amis : c'est bonheur et raison. »

21

%i% CHANT DIX-SEPTIEME.

La digne veuve ainsi , durant ces jours moroses, Eile-môme tirait du miel des moindres choses. Sur son humble ménage , oh! comme elle veillait! Attentive aux enfants, attentive au valet! Elle avait l'œil au champ, au lavoir, a la huche. Oui y toute sa maison était comme une ruche. Ses filles , qu'au bourg seul on vit depuis un mois, Ce matin vont sortir pour la première fois : « Ça donc , habillez-vous, mes filles, leur dit-elle , ft Puisque pour un banquet un parent vous appelle. « Vous aiderez les gens : mais qu'on voie à votre air « Que vous êtes y hélas! orphelines d'hier. « Moi., si j'en ai la force, avant que le jour tombe, « J*irai jusques au bourg prier sur une tombe, o Et comme avec Hélène Ânnaîc se coiffait , Elle se mit encore k ranger au buffet Les vases de faïence et les vases de cuivre; A la plus belle place elle étalait son livre; Et les montants de buis, les portes , le tiroir. Sous ses doigts diligents brillaient comme un miroir.

LES TRAVAUX D'AUTOMNE. 243

Elles partirent : la mère, en leur montrant la route, Leur dit : « Vous trouverez le vieux Furie, sans doute :

Qu'il ait soin cet biver de nos mouches à miel.

C'était Tassocié de votre père Hoël.

Car elles n'aiment pas, ces braves ouvrières,

A courir pour un seul les bois et les bruyères. « Elles veulent unir le riche et l'indigent.

« Donc, si celui qui tient du ciel un peu d'argent

Et quelques beaux essaims au pauvre les apporte, « Les ruches sont a peine aux deux coins de la porte, t Que voila de sortir, de rentrer tout le jour,

« Ces mouches , dont le coeur enferme tant d'amour, I Suçant tous les bourgeons, toutes les fleurs nouvelles « QueDieumitdansleschampspour le pauvre et pour elles. »

En suivant leur chemin, croyez que les deux sœurs De ces conseils pieux savouraient les douceurs : Avec leurs corsets noirs et leurs coiffures jaunes , Par ces brames d'octobre on aurait dit deux noues.

2ii CHANT DIX-SEPTIÉME.

Ce fut ; a leur eutrce, un murmure joyeux. Leur bon oncle en riant les baisa sur les yeux. Chacun les admirait. Elles, toujours discrètes, Disaient : « A vous servir, voyez, nous sommes prêtes.

Vraiment, pour relever les talus de Ker-Barz,* Qui, minés par lès eaux, croulaient de toutes parts, Avant que par le froid la brèche ne s'accroisse. Ils étaient bien venus de la seule paroisse Vingt braves ouvriers; et ces vingt travailleurs Firent ce que le double aurait pu faire ailleurs. Cest que tous s'employaient pour une œuvre commune, Pour un ferinier comme eux,sansrécompense aucune; Et durant ce travail des pelles et des bras, Le rire et les bons mots, certes, ne manquaient pas; Puis, leur laine a la main, lorsque les jeunes ûlles S'en venaient devant eux manier les aiguilles , Môme les plus âgés, les plus lourds, les plus froids, Semblaient prendre conseil de ces agiles doigts. Ah ! c'était un plaisir de les voir h la file,

LES TRAVAUX D'AUTOMNE. 2i5

Pêle-mêle, entasser les cailloux et Targile,

Revêtant les parois de mottes de gazon

Epaisses à braver la plus rude saison,

Viennent par-dessus tout les ronces,. les broussailles,

Et ces talus seront plus forts que des murailles.

Non, même aux Lamballais, ces maîtres fossoyeurs,

Nul n'irait demander des ouvrages meilleurs.

Enfin le soir venu, paisible soir d'automne,

Sur Therbe on a posé la nappe étroite et jaune ,

Et les vingt travailleurs, jouteurs toujours ardents,

Se remettent ensemble a travailler des dents.

Le bon Tal-Houam, les reins cambrés, le jarret ferme,

Allait et revenait du courtil a la ferme.

Portant de nouveaux pots, portant de nouveaux plats ;

Et Liiez, son filleul, en poussait des hélas!

Mais lui , toujours la voix et la tête plus hautes^

Disait joyeusement : « Je me plains àe mes botes.

J'avais cru réunir de vaillants journaliers ;

« Dans le parc, j'en conviens, ils donnent volonliers;

21.

aie CHANT DIX-SEPTIEMK.

< Mais devant les rôtis et la liqueur des pommes, « Je Tavoue à regret, ce ne sont pas des hommes. » On riait, et le cidre à pleins bords de couler; Le lard jaune et fumant venait s'amonceler ; Et Tal-Houarn, et sa femme, et toutes les fermières A peine suffisaient a vider les chaudières.

Or, par le chemin creux qui vers le bourg conduit. Son livre sous le bras, au tomber de la nuit, Venait un jeune clerc : les épaisses fumées Qui lentement sortaient des viandes enflammées. Il ne les cherchait pas; mais ce rêveur pensait Qu'une fille était dont la main attisait Tous ces ardents brasiers, et, poursuivant sa route, 11 se disait encor : « Je la verrai sans doute. » Ce fut lui qu'a travers les branches du courtil Aperçut le fermier : a Hola! holàl dit-il, « Croyez-vous qu'on ait peur de votre jeune tête ? « Bon clerc ne fut jamais de trop dans une fôte. » El, traîné par la main, le galant, tout le soir,

LES TRAVAUX D'AUTOMNE. «iT

Dut parmi les buveurs, bon gré , mal gré, s'asseoir.

On lui dit, quand sa tasse entre ses mains fut pleine :

Que cherche notre clerc près de notre fontaine? « Pensif y ce soir encore , il en faisait le tour. » L'hypocrite saisit lestement ce détour :

Âh! dans ce roi des prés, au bord du fleuve hôie, « Tout esprit studieux avec bonheur s* isole 1

Oui , j'aime cette source au pied de ce coteau ; i Car celui qui donna son nom a ce hameau ,

I Lorsqu'il avait chanté longtemps sur la colline,

Peutrètre a l'heure pâle oit le soleil décline,

I Ce vieux barde, rempli des choses d'autrefois , I A la source du pré vint rafraîchir sa voix ;

Et lorsqu'il remontait a travers les grands saules, Sa harpe en se heurtant vibrait sur ses épaules. -* I La merveilleuse histoire ! ô jeune homme savant , «S'écriaient les fermiers, visitez-nous souvent. «Certes, vous payez bien votre part d'une fête.

« Nous travaillons des bras ; vous, Loïc, de la tête. »

248 CHANT DIX-SEPTIÈME.

ï-^ïc, lu répondis : « Un barde de nos jours « Qui nourrit de ses chanta les villes et les bourgs, « Un ami m'a conté ces antiques merveilles. « Ab ! comme avec plaisir s'ouvriraient vos oreilles « Si, debout parmi nous, et parlant avec feu, a Sa voix vous expliquait le iiom de chaque lieu, « Noms sacrés qui , restés vivants dans la mémoire, « Depuis quatre mille ans racontent notre histoire!

« Celui dont vous parlez, ah ! nous le connaissons, « Dit le meunier Ban-Gor. Écoutez ses chansons! » Mais l'hôte : « Si chez moi, ce soir, la gaîté brille,

« La mort, voici vingt jours, entra dans ma famille,

Q Et j'attends le retour de la même saison

« Avant qu'aucun chanteur chante dans ma maison.

« C'est bien ! dit un vieillard, invité pour son âge « De tout enterrement et de tout mariage.

(t Ça, prions pour le mort ; ensuite, mes amis, « Pour ceux qui de tout cœur céans nous ont admis. « Tous les ans leur blé croisse et leur grange s'emplisse! Et Tœuvre de ce jour, le Seigneur la bénisse!

LES TRAVAUX D'AUTOMNE. 219

Alors les Requiem, les Grâces, les Pater, Sur rherbe du courlil furent dits ea plein air; Puis l'hydromel encor, le cidre après leà Grâces, Pour le coup du départ vinrent remplir les tasses.

Quand, les pieds cbancelants, la troupe repartit, Un long cri du village au vallon retentit. Leurs femmes les suivaient en devisant entre elles , Car, le dos tout courbé sous le poids de leurs pelles. Ils roulaient lourdement au fond des chemins creux : Et , sans voir ses amours , le doux clerc avec eux.

Dès longtemps les deux sœurs, Anne et sa chère Hélène , Le visage entouré de leurs coiffes de laine , Avaient quitté la ferme : « Ëh quoi ! partir déjà? « Oui, la mère attendrait, » leur répondit Anna.—

IVIais nous, pour bien finir cette belle journée, Par cette mère en deuil montrons-la terminée : Douce histoire oîi les cœurs trouvent a se nourrir,

iSO CHANT DIX-SEPTIÈME.

Fleur qui dams nos champs seuls pouvait naître et fleurir. . .

Or, la veuve d'Hoêl, sombre de corps et d'âme,

S*en allait vers le bourg, alors qu'une autre femme ,

Veuve aussi, Tabordant a l'angle d'un chemin,

Lui dit , les yeux en pleurs et la main dans la main :

—c( Est-ce bien vous Guenn-Du? Comme un malheur nous chan^i

« En vous voyant venir du côté de la grange ,

« En vous voyant venir sous vos robes de deuil ,

a Je disais : C'est un mort qui sort de son cercueil !

« Armel , oui ^ plaignez-moi , car nous sommes deux veuves

e Et nous avons passé par les mêmes épreuves.

« Une maison est lourde, hélas I quand un support

« S'écroule et que le poids tombe sur le moins fort !

« Dites, que peut alors une innocente fenmie?

« Tout le monde l'accable, elle n'a que son âme. « Ce sont des serviteurs qui font mal leur devoir, « Des enfants à nourrir, des GUes k pourvoir, a Cent choses k troubler la tête la plus ferme. ^ Loïc , voire bon tils , vient le soir h la ferme :

LES TRAVAUX D'AUTOMNE. 851

i MoD pauvre homme Taimait, ma fille Paime aussi,

« Dieu veuille que le prêtre arrange tout ceci !

Gueon , je Tai dit souvent : Dieu le veuille I le veuille !

Comme un arbre je sèche , et tombe feuille à feuille ,

Mais nous souffrons sur terre et nous la regrettons ,

Et j*aimerais à voir fleurir nos rejetons. »

« Eh bien y quand vous portez au marché votre beurre, « Entrez , nous causerons ; moi , je vais a celte heure , Je vais porter ma bague à la Vierge du bourg.

Oui , cet anneau de veuve a mon doigt semble lourd . iMon ancien compagnon, Hoêl le redemande,

Et je l'offre 'a Marie aûn qu'elle le rende, n

Depuis longtemps la veuve, à l'ombre d'un pilier, Priait à deux gencfux, et sur son tablier Lentement, grain à grain, défilait son rosaire, Attendant, pour remplir son vœu, que le