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University of Toronto

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Universitas

BlBLIOTMcrA

L'ÉLÉVATION

Copyright hy Htury Bt'nttêin 1917,

Henry Bernstein

L'ÉLÉVATION

PIÈCE EN TROIS ACTES

Représentés pour la premlèrô fois Is 8 J^iin 1917 8ur la Bcènê de la Comédie-Française.

PARTS

ARTHÈME FAYARD & C'% ÉDITEURS 18-20, Rue du Saint-Gotha rd.

Tou^ droits de reproduction,

de Ir^ducfion, d'Adaptation, de représentation et d'ex/^rution

ré$erv>*f prtiir tnn» pttys.

, ^ Univeroitas f i

niRi ir!TW?rA

Il a été tiré à part :

QUARANTE EXEMPLAIRES NCilEROTES SDR PAPIER DE HOLLANDE.

h/ 7

^ A mes Camarades

'Armentières et d'Ypres, de Topcin et de Sorovicevo.

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L'ELEVATION

PIÈCE EN TROIS ACTES

Représentée pour h première fois le 9 Juin 1917 sur la scène de U Comédi9-Frnnçê,it9.

PERSONNAGES

MM.

Lb Professecr ANDRE CORDELIER,

50 ans De Féraudt.

Le Professeur COURTIN, 52 ans . . . Paul Motxet.

LOUIS DE GENOIS, 33 ans Geouoe Grand.

JULES, 38 ans Dbxis d'Inès.

JACQUES COURTIN, 19 an? Re>é Rocher.

U>- IxFUUtUBR MILITAIRE ChaIZE.

M—

MADAME CORDELIER, 72 ans .... Pibrsoî».

EDITH CORDELIER, 27 ans Pibrat.

GERMAINE LEDRU, 27 ans Maille.

SABINE BOUTARD, 26 ans Berthk Bû\-i-.

MADAME GILQUIN, îô an? Slza:we Dbvoyod,

ODETTE IIAMON, 29 ans Jaxb Faber.

BLANCHE, 32 an? Andrée db Chauvrrov

MADAME DE SAUVAIGE. 35 ans. . Ékbibnxb Dix.

ACTE PREMIER

L'ÉLÉVATION

ACTE PREMIER

Chez les Gordelier. Un salon ai-raugé joliment, qui «st sur- tout le boudoir d'Edith. A droite et au premier plan, une porte qui donne sur la chambre d'Edith. A droite et plus au fond, la porte de l'antichambre. Entre les deux portes, la cheminée «L la gltice. Au fond, deux fenêtres. A gauche, la porte du cabinet de travail d'André Gordelier. Devant la cheminée, un guéridon et des sièges, Entre les deux fenêtres, une chaise longue et un paravent. A gauche^ la table-bureau d'Edith, placée de telle sorte que lorsqu'on y est assis, on ic-.;rne la dos à la fenêtre. Un xéléphone est placé sur cette table, devant iaqudllg se trouve un petit canapé à dcseier très b»«

I SCENE PHEMIÈHS

EDITH GORDELIER.

(Ellêfoitt une, robà d'intérii^ur élégante. MiU â an ëir d'isiréme jsunestn ci unt voix très douce et gomme êffft- rouché*. ELU ast engagea dins une contêrtûtion télé- phonique. Son attention est extrême; c«/a m marque d»ns son xcant, dans son maintien.)

Oui... (Un* p&ust. Cest, à, l'niiti<t bout da fll, L'interlocu- teur qui parle. j YoUS CTOyez?... ^Pause.j Ah! OUI,

12 I.7.LtVATIO?l

l'Autriche... (Pause.) Mais l'Allemagne... ft*an8e.) Oui... Evidemment! (Pause.) Oui, oui! (Panse. j Oui, à Londres... (Pause.) Oui, ce serait beau!... C'est presque trop beau î (Pause.) Oui, on n'ose plu» croire que... (Pêuso.: Oh! je sais... Je le sait bien! Vous me donnez un grand espoir. (Paute.) J'en suis bien heureuse. (Pause.) Vous avez été tout à fait aimable!... ^h ! si, j'en suis tellemenl tou- chée. (Pause.) Si, très touchée ! Je vous remercie beaucoup. Je vous dis très mal combien je vous suis... (Pause.) Oh! non... (Pause.) Non, personnel Seulement ce serait une telle catastrophe... (Pause.) Non, pas d'amis très intimes... Non, je ne vois personne autour de nous. Mon inquiétude vien*: uniquement de... Enfin, ce serait une telle ca- tasliopbe, quelque chose de si terrible... (Pause.) Oui... Oui, espérons. (Pause.) Oui... certainement, à bientôt î Et je vous remercie encore. (Pause.) Au rsvoir, monsieur.

ACiE I, SCtNE II i3

SCÈNE 11 ÉDÎÏH, JULES.

JULES.

Madame Ledru est au grand salon.

EDITH.

Mais, Jules, faites entrer madame Ledru !

JUI.ES.

Je croyais que madame était dans sa chambre !

(Il & gagné porté.)

EDITH.

Jules, vous savez que les choses ont l'air ne s'arranger. La guerre sera peut-être évitée. Peut- être!

14 l'élévation

JULES

Madame croit?... Ce n'est pas ce que les gens racontent! Il paraîtrait que du côté de l'Alsace, •M se tape déjà dessus.

EDITH.

Ce sont des histoires, Jules. 11 y a des raisons d'espérer

JULES.

Tant mieux, madame! Je vais le dire à Blanche; t'est elle qui sera contente I

(Il sort, puis reparaît pour introduire Gernuine

^edru.y

ACTE I, SCÈNE III 15

SCÈNE m

EDITH, GERMAINE LEDRU.

(C'est une jeune femme jolie, qui s habille gentiment et mjûdestement.)

GERMAINE.

Bonjour ma chérie.

EDITH.

Bonjour ma chère petite Germaine, je suis ra- vie de te voir !

GERMAINE.

Je ne comptais pas venir à Paris aujourd'hui... Mais, en déjeunant, François m'a donné un tas de courses. Alors j'ai couru jusqu'ici pour t'em- brasser. (Anxieuse, timida :) Tu ne sois rien? Tu n'as pas de nouvelles?...

8

46 l'éléyation

EDITH.

Si, justement!... Il paraît que la situation s'améliore.

GERMAINE.

C'wt rrai^

EDÎTH

Oui, assez sensiblement

GERMAINE. Ah?

EDITH.

Enfin, c'est monsieur Lamothe... le sénateur, tu sais... qui vient de me le téléphoner. Il y au- rait une détente... Peut-être la conférence de Londres se tiendra-t-elle malgré tout. Voilà du moins ce que monsieur Lamothe m'a expliqué.

GERMAINE.

S'il pouvait dire vrai I

EDITH.

Moi, j'ai de l'espoir 1

àCTE I, SCèNB IV 17

SCÈNE IV

Les Mémîs, MADAME CORDELIER.

(Elle est introduite par Jules. C'est une vieille dame. Elle porte ane capote garnie de pensées et une robe noire en làin&ge.)

EDITH,

Bonjour, ma mère.

MADAME CORDELIER

Bonjour Edith. Bonjour Germaine 1

GERMAINE

Bonjour madame.

MADAME CORDELIER.

Comment allez-vous ?

GEfiMAlKE.

Mais... bi«n

18 l'élévation

MADAME CORDELIER.

Et le capitaine Ledru?

GERMAINE.

Très bien, madame. Il ne peut pas quitter Ver- saiiies. Les troupes sont consignées.

HADAME CORDELIER.

Mon enfant, vous traversez des jours difficiles...

GERMAINE, simplement.

Je suis assez tourmentée. Mais Edith vient de me réconforter un peu,

EDITH.

Monsieur Lamothe m'a téléphoné... Oui, à l'ins- tant! Il croit à une détente.

MADAME CORDELIER, tarpriit.

Monsieur Lamothe t'a...

EDITH.

Oui. je l'avais rencontré à dîner, avant-hier...

ACTE I, SCÈNK IV 19

Vous savez, chez le professeur Aimart ! Très gen- timout, il m'a offert de rne tenir nu courant.

MADAME COriDELIER. à GerinninL', en souriant.

Je ne reconnais plus Édilh !

EDITH.

Pourquoi ?

MADAME CORDELIER.

En général, à la seule pensée de la plus lép:ère démarche, tu as une figure effarée, des yeux qui demandent grâce...

EDITH

Mais ma mère, monsieur Lamothe...

MADAME CORDELIER.

Et depuis quelques jours, tu t'informes, on te téléphone...

EDITH.

En effet, je suis angoissée... André et moi nous sommes pleins d'angoisse.

20 l'élévation

èfADAME CORDELIER.

^!on fils, lui, regarderait cette guerre comme l'écroulement de tous les espoirs et de toutes les croyances de sa vie.

ÉDrrH, Mais oui!...

MADAME CORDELIER.

Pourtant il ne sagite pas dans le vide!... Excuse-moi, ma chère Edith, mais je ne puis m'empècher de penser à tant de femmes qui sont à cette heure menacées dans leurs alTections les plus chères. Leur anxiété me paraît autre- ment pitoyable que la tienne ou que la mienne!

EDITH.

Ma mère, moi aussi je pense à celles qui souffrent! Je vous l'assure.

(Elle a pris la main de Germaine. J

GERMAINE

Edith est Tamie la plus tendre...

ACTs I, acit<« IV

Madame cordelier.

Je n'en ai jamais douté. Mai» suis une très vieille femme, et sur eertainea questions j'ai lies idées qui ne changeront plus. En présence d'évé- nements comme ceux-ci, je dis que le premier devoir consiste à se dominer, k se recueillir, è...

22 l'élévation

SCENE V

Les Mêmes, LOUIS DE GEiNOIS, introduit par Jules. LOUIS.

Bonjour madame.

EDITH, qui s'est levée et qui a fait un pu* au-devant de lui.

Bonjour monsieur. {Loais baise U main d'Edith, et s'incline vers les deux autres dames. Edith dit sans assurance :)

Ma mère, je vous présente monsieur de Génois... Mon amie, madame Ledru.

LOUIS.

Est-ce moi, mesdames, qui vous apporte la grande nouvelle ou la connaissez-vous déjà?

(Germaine ef Edith ensemble :) LPITM.

Nonl Quoi?

ACTE I, SCÈNE V 23

<}ËRMâINE.

(Ju'est-ce que...

.'.ouïs. L'ordre de Mobilisation générale.

EDITH.

Il est donné?

LOUIS.

Il est affiché dans tous les bureaux de poste.

LES TROIS FEMMES, à voix très contenues, sur des tons différents.

Ah!...

EDITH.

Mais, en êtes-vous certain? On me disait que...

touis. Je viens de le lire de mes propres yeux.

EDITH, presque imperceptiblement.

Ah!...

MADAME CORDELIER.

La France est victime d une agression mons- trueuse.

24 L'éLÉVATION

GERMAINE, le gorge serrée.

Au revoir, Edith. Il faut que je finisse mes courses et que je rentre à Versailles par le pre- mier train.

EDITH, les larmes àux yeoc.

Ma petite Germaine...

MADAME CORDELIËB.

Edith, Edith, il ne faut pas enlever à notre amie son beau courage. Au revoir, ma bien chère Ger- maine. Dites au capitaine Ledru que nos pensées le suivront et que notre affection saura vous en- tourer.

GERMAINE.

Je vous remercie, madame.

MADAME CORDELIER, A Loui*.

Notre amie madame Ledru est la femme d'un jeune et très brillant ofiicier...

LOUIS.

Madame, je compatis k vos inquiétudes...

ACTE I, SCÈNE V 25

GERMAINE.

Mais, monsieur, ce sont les inquiétudes, au- jourd'hui, de la plupart des Frauçaises. Et j'ai sur beaucoup de femmes un avantapre. Mon mari a toujours cru à la guerre. L'événement nous trouvera prêts l'un et l'autre.

MADAME CORDELIER.

Voilà une réponse d'une dignité admirable I

LOUIS.

Admirable, en effet.

GERAIAINE.

Mais pas du tout! Au revoir, monsieur.

LOUIS

Au revoir, madame. Acceptez mes vœux ies plus sincères.

(Il lui b&ise U, main.)

GERMAINE.

Merci,

EDITH, à Germainà

Je voudrais lui dire au revoir ! Gomment faire?

26 L'éLéVÀTION

GERMAINE.

Je ne sais pas trop î Le régiment peut parlir demain.

EDITH.

Je te téléphonerai après le dîner...

^Édith et Germaine $ont sorties ensemble.)

ACTE I, «CifeNE VI Î7

SCÈNE VI MADAME CORDELIER, LOUIS, puis EDITH,

MADAME CORDELIER.

Cette petite madame Ledru est une jeune ma- riée et une jeune maman. Elle était pafaitement heureuse. Hélas, hélas, que de rançons ! Que de rançons vont se payer !

LOUIS.

Oui, le pauvre bonheur des hommes...

MADAME CORDELIER.

Ma belle-fille et moi, nous comptons parmi les grandes privilégié«is. (Vn temps.) Mon fils approche de la cinquantaine...

L'ÉLéVATlON

LOUIS.

Mais j'espère que le Professeur Cordelier, un savant illustre, le chirurgien français le plus éminent de Theure, dirigera un de nos grands services médicaux !

MADAME CORDELIER.

11 s'est préoccupé de cette question. Oui, on lui confiera sans doute un des services les plus importants.

LOUIS.

Tout le monde s'en réjouira. Avec votre pro- tection, madame, et celle de madame Cordelier, pourrai-je voir le Proiesseur, une seconde, entre deux consultations?

MADAME CORDELIER.

Mais mon fils n'est pas à la maison ! II a ren- voyé sa consultation à un autre jour.

LOUIS.

Ah I... diable...

scèNB ri 2^

MADAME CORDELIER.

Ma belle-fille pourra peut-être vous indiquer le joindre. (Une pause. j Savez- vous, monsieur, que votre nom m'est familier?

LOUIS,

En vérité, madame ?

MADAME CORDELIER.

Jadis, j'ai lu vos livres.

LOUIS.

Mes livres !

MADAME CORDELIER.

Avec beaucoup de plaisir. N'êtes-vous pas lauteur d'un volume de vers et aussi d'un vo- lume d'impressions d'Indo-Ghine qui a pour titre... attendez!... Les Couleurs de la Colonie 1

(Edith est rentrée. Silencieuse et flottante, elle vient prendre pUce entre les deux autres.)

LOUIS.

J'avoue! J'ai commis ce» deux mauvais petits bouquins...

30 L«LévATIOÎf

MADAME CORDELIER.

Ils ne sont pas mauvais !

LOUIS.

Il y a huit ans, après un sf^jour à Saigon de trois années. En ce temps-là, je me croyais un poète... Loti! C'est bien fini! Mais, madame, de grâce, expliquez-moi par quel hasard prodigieux vous...

MADAME CORDELIER.

Vos œuvres m'ont été prêtées autrefois par une de mes élèves, une jeune saïgonnaise précisé- ment. Je me suis vouée depuis bientôt quarante ans à rinstruction et à l'éducation des jeunes filles.

LOUIS.

C'est vrai, madame, vous dirigez, je crois, un... une grande institution...

ilADAME CORDELIER.

L'Institution d'Autcuil, oui, monsieur. J*ai gardé la haute main sur cette mnison que j'ai fondée. Je lui ccMsacre le reste de mes forces. (Vn silence. ) Il faut d'aiUeurs que j'y retourne!

ACTE I, SCÈNE VI 31

(Elle a consulté l'heure.) Oh! OUI, j'ai d 'importants rendoz-vous, et tout un petit monde m'attend là-bas, qui doit être bien, bien e'mu ! fUn silence. A Edith :) Monsieur de Génois voulait voir le docteur...

EDITH.

Mais... mon mari n'est pas !

LOUIS.

C'est ce que me disait...

EDITH.

Il est allé au Service de Santé Militaire.

LOUIS.

Ah ! ah !

EDITH, qui se tourne vers madame Cordeller.

Il doit rentrer à cinq heures !

LOUIS.

A cinq heures ? Oserais-je vous demander alors la permission de l'attendre?

32 L'éLÉVATION

EDITH, d'un ton réservé.

Certainement, monsieur.

LOUIS, gaiement.

Le Professeur m'a promis de m'indiquer une drogue qui peut remplacer, en campagne, le vin, la viande... le sommeil, et... je ne sais plus... le café, je crois. C'est précieux. Et comme je dois quitter Paris ce soir même...

EDITH, i demi-voix.

Ce soir...

MADAME CORDELIER.

Vous êtes mobilisé le premier jour, monsieur?

LOUIS.

Oui, madame, je rejoins demain. Et il faut, cette nuit, que je coure à Compiègne, prendre cantine, harnachements, uniformes qui sont as- sez sottement restés à la campagne.

MADAME CORDELIER.

Vous êtes jfficier?

^-FK I, SGÈX]E VI 33

LOUIS, avec entrain, toujours.

Oflicier de réserve! Oui, madame, je suis lieu- tenant.

MADAME CORDELIER.

Dans quelle arme ?

LOUIS.

La cavalerie. 17^^"® hussards... Verdun.

MADAME CORDELIER.

La cavalerie... Verdun. Voilà bien des e'mo- tions en perspective !

LOUIS

Cela m'amuse beaucoup.

MADAME CORDELIER.

Cela VOUS amuse?

LOUIS.

Je suis très content de faire la guerre. C'est une chose dont j'avais envie depuis longtemps ! Je suis fils et petit-fils et neveu de soldats. Et puis, la guerre, je crois que je ne suis rigoureu-

34 L'éLéVATION

sèment bon qu'à cela. C'est très sérieux, ma- dame l

MADA>IE CORDELIER.

En tout cas, il convient d'admirer votre bonne humeur et votre sang- froid. Mais si ! (Un siUnce.j Il faut absolument que je m'en aille ! C'est en- nuyeux qu'André ne rentre pas!... J'avais aussi un mot à lui dire... (Un silence. Se décidant:) Non, je ne peux plus attendre. (Tout le monde se lève.) Au

revoir, monsieur. Je vous souhaite tout ce que l'on peut souhaiter à un soldat...

LOUIS, bàUant la main de madame Cordelier.

Je vous suis très reconnaissant, madame.

MADAME CORDELIER, qui se dirige vers la porte, suivie d'Edith.

Alors, je viens dîner demain dimanche, comme à l'ordinaire. Tu diras à André combien, un jour comme celui-ci, j'aurais...

(Ellis sortent ensemble. Au bout de quelques secondes Edith reparaît.)

ACTE I, SCèNB VII 35

SCÈNE VU

EDITH, LOUIS, un moment JULES.

LOUIS, dès qu'elle a reparu.

Elle est parfaite votre belle-mère! Cultivée.., Elle a lu mes livres!... Et puis, elle sait s'en oiler. Elle ne s'en va pas volontiers, mais enfin...

EDITH, qui s'9st rapprochée de Louis, prononce à voix b»8$e, ardente.

Louis... dites!

LOUIS, insottciarK

Hein! mon pauvre amour, quelle aventure!

(Elle .<?e sépare brusquement de lui. La porte s'est ou- verte et Jules a puru.)

36 L*éLéVATIOTC

JULES, imprettionné.

Madame sait que la mobilisation est affichée?

EDITH

Oui... Oui, Jules.

JULES.

Alors, ce coup-ci, ça y est?

LOUIS.

Oui, mon ami, je crois que cette fois...

JULES.

Ah! ben...

EDITH.

On a sonné !

(JnUs sort.)

LOUIS.

Il doit être territorial, ce bon...

EDITH, contre U porte.

Chut! C'est peut-être mon mari! Si c'est lui, k quelle heure nous verrons-nous?

ACTE I. SCÈNE VU 37

LOUIS.

C'est que précisément... j'étais venu...

EDITH. Chut ! (Elle a enire-bâillé imperceptiblement la porte. Elle

écoute.) Non, ce n'est pas lui, ce n'est rien.

(Elle est revenue auprès de Louis. Elle est sans forces.) LOUIS.

Ma chérie, vous êtes toute...

EDITH, bas, toujours, et fervemment.

Louis, dites?

LOUIS.

Quoi, mon amour?

EDITH.

Louis, vous ne partez pas cette nuit?

LOUIS.

Il ne faut pas trembler comme celai

38 l'élévation

EDITH.

Vous ne partez pas cette nuit?

LOUIS, doucement.

Mais si! Je vous ai expliqué...

EDITH.

Pas pour Verdun?

LOUIS.

Si, forcément!

EDITH, arec douleur.

Oh!... Pour Verdun!.,. Vous m'aviez dit que vous iriez à l'état-major du général de Génois !

LOUIS.

Je vous ai dit que mon oncle m'offrait une place à son état-major...

EDITH, preêtante.

Eh bien?

ACTE I, SCÈNE VII 39

LOUIS.

Je ne peux pas l'accepter.

EDITH.

Pourquoi ?

LOUIS.

Ma petite fille, pour mille raisons! Tous les camarades du i7™« m'attendent. A la fin de ^ chaque période on s'est donné rendez-vous pour le grand jour...

EDITH.

Qu'est-ce que cela faiti

LOUIS.

Que penserait-on de moi si j'allais...

EDITH.

C*est très bien d'être dans un état-major...

IvOUlS.

Oui.,,

40 L^h-éVATIOλ

EDITH.

Très honorable, très brave!...

LOUIS.

Entendu. Mais j'aime et je connais mon métier d'officier de cavalerie, et celui d'officier d'état- major je l'ignore absolument.

EDITH.

Vous l'apprendrez très vite !

LOUIS.

C'est une erreur.

EDITH.

En quelques jours, en quelques semaines!

LOUIS.

Jamais de la vie!

EDITH.

Mais oui! Il y a un tas d'officiers dans cette situation.

ACTE I, SCENB VII

LOUIS.

Mais quelle idée! Qui vous a...

EDITH.

Sil Je le sais, je le sais!

LOUIS, étonné, et qui sourit.

Vous le savez! Et comment le savez-vous, je vous prie?

EDITH, de sa faible voix.

Je l'ai demandé !

LOUIS.

Demandé...

EDITH.

Oui, et à des personnes qui ne peuvent pas se tromper ! Au colonel Issart, à monsieur Destirac...

LOUIS, stupéfait.

Quoi?

L'ÉLévATIOM

EDITH.

Et à d'autres I Louis, je vous affirme que Ton cherche des officiels distingués, intelligents pour 1«8 étâts-majors. Votre place est là.

LOUIS.

Edith, c'est sérieux?... Vous avez demandé ces renseignements, ces précisions?

EDITH, gui *e méprend.

Je vous le jure.

LOUIS, l'attirant.

De votre voix qui a peur d'elle-même, de votre voix de Mélisande, voms les avez demandés à de vieux birbes décorés?... Vous avez eu cette audace, vous?

EDITH, bat.

Louis...

LOUIS, qai la tient contre lui.

Mais... mais!... Ma silencieuse!... Ma silen- cieuse Edith... voici donc un miracle?

43

EDITH, levant vers lui son regard.

Si tu meurs, je meurs.

LOUIS.

Quelle histoire ! Je n'ai aucune intention de mourir!... Ne tremblez pas ainsi!... Ma jolie, vous vous suggestionnez!... Ecoutez : la Mobili- sation n'entraîne pas la Guerre, et puis...

EDITH.

Louis, si tu meurs, je meurs.

LOUIS, t'efforçAnt de sourire.

Encore !

EDITH

Oui, encore ! C'est la vérité, tu sais. S'il faut que je te perde, je me tuerai. Tu peux me croire ! Tu ne me crois pas, Louis ?

LOUIS^ lui caressant les cheveux.

Je crois que vous êtes, mon pauvre petit, trou- blée, si troublée, par ce grand bruit d'armes

44 l'élévation

EDITH, très bA$.

Tu es la seule chose de ma viel

LOUIS.

Est-il possible... mon enfant, est-il possible que cet... que notre furtif amour vous possède au point qu'une séparation...

EDITH.

Je ne sais pas ! Tu es la seule chose de ma vie. Je n'ai que toi, Louis!

LOUIS.

Pour ces heures rapides, pressées, pour ces quelques rendez-vous, le plus souvent remis? J'étais si occupé...

£UT1

Je n'ai que toi. Bien d'autre que toi. Tn es toute ma vie... même ma vie d'autrefois. Je t'ai toujours attendu. Maintenant, si je te perdais, je ue pourrais plus vivre. C'est vrai.

ACTE I, SCÈNE Vil 45

LOUIS, réfléchi.

Petite, je ne vaux pas cela.

EDITH, sans le regarder et dans un murmure.

Mon chéri...

LOVlS.

Non, non! Je te parle en toute sincérité. Je ne vaux pas que Ton m'aime avec cet abandon et avec cette passion! Tu peux m'en croire.

EDITH, les yeux clos, fervente, et qui, de sa petite main, serre le poignet de Louîi.

Mon chéri.

LOUIS, aiiendvl.

Petite !

(Il l'attire. Un baiser. )

EDITH, avec un timide sourire.

Louis, tu vas accepter l'offre de ton oncle? (Et comme il hoche tête.) Ta place cst auprès de lui 1 Toiil le monde t'approuvera. Tout le monde, tu ent<mds!

46 l'élévation

LOUIS.

Edith, ma place est à mon régiment, parmi mes camarades du 17"«.

EDITH.

Ohl.

LOUIS, gentiment.

Ma petite beauté, ne vous désolez pas de la sorte ! Je vais d'abord mener la vie de garnison. Peut-être, pendant des mois !... Et qui sait si...

''Edith a cru entendre que l'on venait. Elle a un sursaut; elle s'est arrachée à Louis.) Quoi?... (Il écoute.) Mais non !

EDITH.

Louis, allez-vous en 1 Ici, j'ai trop peur ! C'est horrible.

LOUIS.

Mais...

ÉDriH.

Mon mari peut rentrer d une minute à l'autre. Allez tout droit chez vous. Coûté que cuùte, je vous rejoindrai dans un quart d'heure !

ACTE I, eCÈNE VII 47

LOUIS.

Mais ce n'est pas possible... Je n'ai plus le temps. Je prends le train pour Compiègne, à cinq heures quarante., l'express.

EDITH.

Alors?...

LOUIS.

fl faut, de toute nécessité, que je rapporte mes affaires ce soir.

KDITH.

Alors... quand te verrai-je?

LOUIS.

Mais, ma petite fille, je rentre à Pans par un train de nuit, et demain, à la première heure, en route pour mon dépôt

Alors... c'est fini?,.. .Je ne te verrai plus?...

4

4S LéLivATION

LOUIS. rUnt.

Mais si, tu me verras encore, et souvent !

ÉDITU.

Louis...

LOUIS.

Nous nous verrons bien plus tôt que tu ne le penses. Je le parierais ! Tiens I je parie qu'a- vant...

EDITH, ffrate, prenante,

Louis, ne me fais pas cela I

LOUIS.

Mais, ma pauvre chérie, est-ce ma faute?

EDITH.

Non, non, pas cela I

Ce n'est pas ma iaute ! J"ui>éis!

ACTE I, SCèNE VII 49

EDITH.

Louis, tu iras à Compiègne en automobile ! Tu partiras un peu plus tard I...

LOUIS.

Ah ! non.

EDITH.

Si, un peu plus tard ! Une heure plus tard ! C'est si facile ! Donne-moi une heure... rien qu'une heure !

LOUIS.

Je ne le peux pas ! J'ai tout mon équipement à emballer. La chose est trop sérieuse ! De grâce, Edith, n'insistez plus !

EDITH, qui s'est raidie.

Bien, Louis.

(Silence.)

LOUIS.

Vous sentez bien que si je n'étais impérieuse- ment tenu...

(Silence.)

50 l'élévatiow

EDITH.

Oui... Ne soyez pas fâché. Je m'attendais si peu... Je n'ai jamais pensé que nous nous quit- terions ainsi.

LOUIS.

Chérie, je vous répète que...

EDITH.

Si j'avais pu supposer... Vous allez partir, et je ne vous ai rien dit, rien, rien...

LOUIS.

S'il s'agit de cette histoire d'état-major, croyez, chère Edith, qu'aucun argument au monde...

EDITH, se dominant, encore.

Et vous non plus, Louis, vous ne m'avez rien expliqué... Je ne sais rien, rien du tout.

LOUIS.

Jr vous écrirai dès demain, et très souvent, et vous verrez qu'avant un mois, une occasion de...

ACTE I, SCÈNE Vïl 51

EDITH.

Alors c'est vrai?... clans huit, dans dix mi- nutes, je serai ici... seule ici... vous" serez parti... ce sera fini...

LOUIS.

Petite Éditii, je vous en prie...

EDITH, d&na le débordement du. désespoir.

Louis non, non, non, non, non !... Tu ne me feras pas cela!... Tu me donneras une heure avant de partir!... Mon petit Louis, mon petit chéri, tu ne peux pas me faire cela à moi... à moi qui t'aime... t'aime tellement...

(Elu est accrochée à lui.) LOUIS.

Mais, s'il existait un moyen.

EDITH.

Tu n'as qu'à vouloir... Tu le sais bien que tu n'as qu'à vouloir, pour me donner une heure !...

52 l'élévation

Une heure chez toi... Aie pitié de moi... Mon amant bien aimé, mon amant. = =

(Le tenant toujours, elle tombe à genou»,) LOUIS.

Edith, non... Relevez-vous I

EDITH.

Ne me quitte pas ici... dans cette maison! C'est comme si nous mourrions tous les deux !

LOUIS.

On peut entrer ! Je vous adjure de...

EDITH.

Ce n'est pas beaucoup, une heure... Tiens, une demi-heure... une demi-heure, avant que tu partes... pour Verdun... une demi-heure, chez toi...

LOUIS.

On a sonné ! Je vous jure sur ma tête qu'on a sonné... Levez-vous! Je vous ordonne de voua lever l

ACTE 1, SCÈNE Vit 53

EDITH, qui s'est remise debout,

Louis : : . tu veux ? tu veux bien ?.., «ne demi- heure...

LOUIS, gui s'est approché de la porte de L'anlichambre.

C'est votre mari ! On parle dans l'anticham- bre... (Une pause.) Oui, c'est votrc mari ! Vos che- veux ! . . . (Titubante, elle se dirige vers la glace,) Là,

cette mèche! Et là,.. C'est abominable... (il s'êst

éloigné d'elle, il est allé vers l'autre bout de la pièce.) EssuyeZ

VOS yeux, Edith !... On voit que vous avez

pleuré... Prenez garde ! (Sous les maim tremblantes d'Edith, toute sa coiffure se dénoue et ses cheveux coulent sur ses épaules.) Oll ! . . .

(Edith gagne la porte de sa chambre et di:ipr.ralt. Louis reste seul, l'espace de trois ou quatre secondes.)

54

SCÈNE VIII

LOUIS. Le Pbofesseur ANDRÉ CORDELIER,

Le Professeur COURTIN,

Jacques GOURTLN, puis EDITH.

(Là porte de l'antichambre s'ouvre. Entre le Profes- seur Courtin. On entend la voix d'Andi-é Cordelier

En avant, jeune soldat! Veux-tu bien passer I

(Entrent Jacques Courtin, puis André.) ANDRÉ.

Ah ! monsieur de Génois...

LOUIS.

Bonjour mon cher Professeur... J'étais venu vous faire mes adieux... à madame Cordelier et à vous...

A.CTE I, seins VIII 5^

ANDRE

Ma femme n'est p&s sortie !

LOUIS.

Non, non, non, j'ai vu madame Gordelier! Elle vient de passer dans sa chambre... enfin, ellô est allée par là.

ANDRÉ

Ah ! bon.

LOUIS.

Elle voulait prendre je ne sais quoi...

ANDRÉ.

Vous ne vous connaissez pas ? (Présentant.) Mon- sieur de Génois, le Professeur Gourtin.

LOUIS.

Je suis très heureux, monsieur.

(Poignée de mam.j

ANDRÉ.

Monsieur Jacques Courtin, dix-neuf ans, qui part demain matin pour Toul, il va s'engager au lil"" de ligne.

Xtt L'éLÉVATlON

LOUIS.

Pour Toul ? Nous pourrions faire partie de lu lûiite ensemble.

ANDRÉ.

C'est vrai 1 Vous allez à Verdun.

JACQUES.

A quel régiment appartenez-vous, monsieur'^

LOUIS.

Je suis lieutenant au IT'"^ hussards.

JACQUES.

Lieutenant de hussards, c'est rudement chic ! Mon frère fait sa troisième année au 147. Il est sergent et, comme il a des notes épatantes, Je colonel lui a promis, si la guerre éclatait, de le nommer sous-lieutenant dans la quinzaine. Alors moi, je servirai dans sa section.

LOUIS.

Très bienl

ANDRÉ.

Je vais appeler Edith. (Edith parsu.) Ah! (a sa

ACTE î, SCèNE VIII 57

femme.) Voici un Volontaire qui vient te saluer avant le départ. Jacques a pris la décision de îà'engager.

JACQUES.

Au 147, à Toul, avec le vieux Bob î Ça va être formidable !

COURTIN.

Formidable.

EDITH,

A Toul...

AJ^DRÉ.

Tu n'as pas bonne mine, Edith I

EDITH.

Ah?,.. fA Courtin.) Bonjour, docteur.

LOUIS, qui a consulté sa montre.

Je me sauve. (S'approchant d'Edith.) Madame, je prends congé de vous...

EDITH.

Alors... vous partez?

LOUIS.

Oui... je suis en retard. Ce maudit Gompiègne 1

ÎS8 l'élévation

EDlTii

Au revoir, monsieur. Il faudra., parfois écrire à vos amis.

ANbRÉ.

Oui, oui. donnez-nous de vos nouvelles 1

LOUIS.

Ce sera mon meilleur plaisir, (il a baisé u mam d'Edith.; Au revoir, madame, m Courtm., Au revoir, monsieur le Professeur.

GOLRTIN.

Au revoir, monsieur. Bonne chance I

JACQUES, gaiement.

A demain, mon lieutenant, à la gare de l'Est I

LOUIS.

Entendu, huit heures une!

JACQUES.

Je vous guetterai.

LOUJS.

Parlait I Vos débuts d'observateur 1

ACTte I, SCiNE VIII 5^

EDITH, d'ifaAte.

Monsieur de Génois, vous ne m'avez pas... Vous pourriez peut-^tff^ iious laisser votre adresse... une adresse railitaire.

LOUIS, qui est à la porte, déjà.

Rien de plus simple : 4"™* escadron, i7"« hus- sards, Verdun... (Puis, sortant avec André qui le recon- duit :) Mon cher Professeur, vous m'avez promis...

(Edith inscrit l'adresse.)

60 L'éiÉvATioîi-

SCENE IX Les MêMBs, moins ANDRÉ tt LOUIS.

JACQUES.

Figurez-vous, Edith, que le vieux Bob ne soup- çonne littéralement rien ! Je ne lui ai pas souffle' mot de mon projet de m'engager. Je n'ai fait de

confidences qu'à papa... (P&ss^nt son bras sons celai de

son père.) Ce qu'il a été gentil papa!... Pas une objection !

COURTIN.

Mon petit, je ne me mêle jamais de ce qui ne me regarde pas. C'était atTaire entre toi... et toi.

JACQUES.

Elle était réglée d'avance, l'affaire ! (A Edith.)

ACTE I, SCÈNE IX 61

Non. Mais voyez-vous la trompette du Bob après- demain à l'aube, quand je lui tomberai dessus dans la cour du quartier? Formidable! Il faudra que je prenne un instantané ! Il va être fou de joie... Ce qu'on va rire !

GOURTIN.

Gomme quoi la guerre fait déjà deux heureux.

W L'iLÉVATIOW

SCÈNE X Lm MéMis, ANDRE.

ANDRÉ.

Que dit notre fantassin ?

COURTIN.

Notre fantassin va se de'ployer...

(Un geste vers U porte.)

ja<:que5. Oui, marcher sur la Belle Jardinière!

ACTE I, SCÈNE X 63

COURTIN.

Fais tes adieux à Edith, embrasse-la... Il tient beaucoup à vous embrasser, Edith.

JACQUES.

Oh ! papa.

COURTIN.

Depuis ce matin, tu m'as dit trois fois : « A cinq heures, j'irai embrasser Edith. »

JACQUES.

C'est vrai !... Vous voulez bien que je vous em^ brasse, Edith?

EDITH.

Oui, Jacques.

(Elle étsiit ansise k son bureau. Elle se lève.) JACQUES.

Ça ne m'est pas arrivé depuis le cours de danse... Vous vous rappelez, le cours de madame Bérard? Le boston?... Ah! pauvre boston!... (lU

64 l'élévation

1

s'embrassent. Lui tenant encore les mains : ) Edith, VOUS

nous écrirez, n'est-ce pas ?

EDITH. I

I Oui... Dieu vous garde! |

COURTIN. \

Qu'ai-je entendu? Dieu! Ce nom dans cette maison! Ha! ha! compris!... Nous avons vu le monstrueux orage noircir, et voici qu'il courte sur nous ! Alors bonsoir, l'esprit fort ! De notre oppression jaillit le cri raisonnable, le cri pro- pice ! Dieu.

ANDRÉ, qui sourit.

Mon cher ami, cette déduction...

COURTIN.

Oui ou non, au premier grondement, a-t-elle invoqué Dieu, cette fille d'athée, femme d'a- thée, — athée? (Narquois.) Et toi, Comment tolères- tu cet appel?

ANbHÉ, une main posée sur l'i'paule de Jacques.

Je ne me sens pas oiîensé. H signifie que nos

ACTE I, SCÈNE X 65

vœux les plus tendres ne cesseront de s'attacher à tes chers fils. Au revoir, Jacques. Ta détermi- nation ne m'a pas surpris. C'est ce que nous appe- lons îa îction normale. Réaction normale d'un ieune cœar, tout plein de noblesse.

JACQUES.

Oh 1 monsieur...

ANDRÉ.

Je te connais ! (L'embrassant sur les deux joues.) Voilà pour toi î (Une aalre accolade.) Et Voilà pour Bob !

Votre vieil ami vous serre tous les deux daas ses bras.

JACQUES.

Merci, monsieur. (Avec un regard circulaire.) Et Sur- tout pas d'inquiétudes pour nous ! Nous saurons nous débrouiller 1

ANDRÉ.

J'en suis convaincu.

JACQUES.

Et un peu mieux que les boches, je vous en réponds l

66 l'élévation

ANDRE.

Les boches?

JACQUES.

Les Allemands!... Vous savez bien, c'est un vieux mot du lycée! Alboches, boches.

ANDRÉ.

Ah !... les Boches... Très bien, les Boches ! Ex- cellent !

JACQUES.

Au revoir, papa. Alors, je prends la voiture?

couaiiN. A condition que...

JACQUES.

Dans douze minutes vous la trouverez en bas.

COURTIN.

Sept heures et demie le dîner!

JACQUES.

Oh ! je rentrerai avant, papa.

▲CT8 t, SCÈNB X 67

COURTIN.

Moi aussi.

JACQUES, qui sort

Au revoir, monsieur. Au revoir, Edith. En- voyez-nous des cartes postales... avec beaucoup de nouvelles, des nouvelles de tout le monde !

ANDRÉ.

On ne vous oubliera pas, chers amis I

68 l'élévation

SCÈNE XI

Les Mêmes, moins JACQUES.

ANDRÉ.

Tu as des garçons magnifiques !

COURTIN.

Ils sont gentils, a'n silence.) Et, dis-moi, Corde- lier, les éve'nements n'altèrent en rien tes vues philosophiques ? Hein ? Nous naissons toujours avec la notion du bien et du mal, nos sentiments moraux demeurent le seul absolu que nous pos- sédions. N'est-ce pas?

ANDRÉ, souriant.

Certes.

ACTE I, SCÈNE XI

COURTIN.

Et notre état d'êtres moraux continue d'en- gendrer, par sa seule vertu, le progrès moral?

ANDRÉ.

Je le crois.

COURTIN.

Lequel progrès," après nous avoir gratifi(^s de la République, va nous conduire tout naturelle- ment à la plus sanglante de toutes les guerres

ANDRÉ.

Ce perfectionnement, dont tu te moques, n'est ni rapide, ni continu. Mais l'effroyable malheur qui nous menace contient, sans doute, le germe d'un bienfait infiniment plus grand et plus durable.

COURTIN.

Parbleu ! Je te dispense même d'explications, à ce sujet! Les volontés de Dieu ne peuvent être que parfaites! Je ne les connais pas. J'y adlicre J'en sais la bonté. Je les aime. Un point c'est tout! Mes deux amis» comme je vous plains'

70 l'élévation

ANDRÉ.

Ne nous plains pas. Nous aussi nous prati- quons notre religion. N'est-ce pas, Edith ?

COURTIN.

Ah! vous avez une religion? Comment Tap- pelles-tu?

ANDRÉ.

Eh bien... (il cherche.; la religion de la volonté.

COURTIN. "

Oui, qui s'oppose à mes petites superstitions.

ANDRÉ.

Elle s'oppose à toutes les religions d'un pou- voir extérieur.

COQRTIN.

Tu m'amuses!... Remue-le bien ton puzzle l ElVorce-toi de donner un sens à ce qui n'en a aucun, sans Lui !

(Un silence.)

ACTB I, SCèWB XI 71

ANDRÉ.

Mon cher ami, as-tu pris connaissance d'un ouvrage du docteur Loury sur la guerre balka- nique?

COURTIN.

Gordelier, je te vois venir !

ANDRÉ.

Comment?

COURTIN.

Je le connais ton bouquin. Il est bourré de sta- tistiques consolantes.

ANDRÉ.

Consolantes ?

COURTIN.

Consolantes pour les pères, les femmes de •mbattants. D'in très peu de morts,

combattants. D'innombrables blessures légères,

ANDRÉ.

Mon bon ami, les chiffres...

L'él.évATÎoN

COURTIN.

Fumisterie! Non, Cordelier, je te remercie de rintention, mais lu dépenses inutilement ta peine. Ecoute-moi bien : pas une seconde, je ne per- mettrai à l'illusion de m'approcher.

ANDRÉ.

L'illusion?

COURTIN.

Je connais mon sort : dans cette histoire, je perdrai mes deux petits.

ANDRÉ.

Gourtin, comment peux-tu proférer...

COURTIN.

Mais oui ! Ou c'est alors qu'on me rapportera des mutilés. Je le sais. J'ai méticuleusemcnl nn's en balance le pour et le contre : tout le poi.ls «st dans le mauvais plateau. Armée de l'Est, troupes de couvt rt iro... sale affaire!

(Ëcit'i a .sait'i ce déhal hvcc une aKontion pas5/nnnée. Ici, ne tenant plus sur ses jambes, elle se laisse glisser dans an fauteuil. Bientôt elle s'évanouira.)

ACTE I, SCKNE XI

A.NDRÉ.

Quand il te plaira de...

COURTIN. Crois-tu que je m'insurge? (il secoue la téfe nétfa-

tivement, puis :) Je ne puis m'empêcher de croire que Dieu destine à la France la grâce de la vic- toire. (S'inciinaint.) Dans ces conditions, tout est simple.

ANDRÉ.

Me permettras-tu de répondre? Tu raisonnes mal de la guerre moderne. Moi, chirurgien, je te propose un exemple : la guerre russo-japonaise...

COURTIN, lui touchant le bras.

Regarde ta femme.

ANDRÉ, courant au fauteuil d'Edith.

Qu'est-ce qu'il y a? Ma petite Edith, qu'est-ce, qu'il y a?

COURTIN.

Il y a qu'elle s'est trouvée maU

74 L'ÉLéVATlOî*

ANDRÉ.

Il faut l'étendre par terre.

COURTIN.

Non, sur la chaise-longue!... Ce n'est rien du tout! La coloration revient déjà. (Tandis qn'iu u

transportent:) Elle u'est pas sujette à... ANDRÉ.

Mais non!... J'avais remarqué son extrême pâleur... Pauvre petite!

(Ils l'ont placée sur U ehêise-longue.)

COURTIN, qu: tape dam îet màin$ d'Edith.

Allons, allons!... Elle a bien un flacon de sels?

ANDRÉ, te dirigeant veri U chambrt.

Oui, je crois...

COURTIN.

Sinon, un peu d'éther! (André sort.) Allons!

(A deux mains il prend U iéle d'Edith et l'abaisse un peu.)

Hum... Jeune femme sensible... très sensible!

ACTE I, SCÈNE XI 75

(Il replace la lêie sur le dossier du fauteuil.) Voilà î... Eh

bien?... Quelle est cette plaisanterie?

EDITH, imperceptiblement.

Quoi?

ANDRÉ, repàraitsani.

Voici de l'éther.

GOURTIN.

Test fini! N'est-ce pas Edith, c'est fini?

EDITH.

Oui...

(Couriin a, pris des mains d'André le flacon et le fait respirer à Edith.)

ANDRÉ.

Ma chérie, tu te sens mieux ?

EDITH.

Oui.

ANDRÉ.

Tu as eu une petite faiblesse?...

l'élévation

EDITH.

Oui..»

COURTIN.

Rien du tout! Un vertige. C'est passé.

EDITH.

Oh ! oui, tout à fait.

COURTIN, qui a ouvert la fenêtre.

Un peu d'air!... Ah! la voiture est revenue.^

Au revoir, mes amis. (Prenant et tenant la main d'Edith.) J

A bientôt, sensible Edith!

EDITH.

A bientôt, docteur.

COURTIN.

Je vous prescris de prendre immédiatement une autre âme el de la garder jusqu'à la fin de la ?, campagne.

ANDRÉ.

Personne ne ressemble moins qu'Edith à une petite nerveuse!

ACTK I, SCèNB XI

COURTIN, à André.

Au revoir, Gordelier. A mardi, à lAcadémie

de Médecine! Ne bouge pas!

ANDRÉ.

A mardi, mon cher ami. (Poignée de main.J

7S l'élévation

SCÈNE XII EDITH, ANDRÉ.

ANDRÉ.

Ma chère Edith ! (Un teiyips. Il a pris une chaise, l'a approchée du fauteuil d'Edith, s'est assis à côté d'elle.) Tu

m'as donné un peu d'inquiétude. Tu ne te res- sens plus de ce malaise?

EDITH.

Oh î non, non... J'ai eu un petit étourdisse- ment...

ANDRÉ, qui a prit le poignet, qui tâle le pouls.

Vingt-quatre... Quelques pulsations de trop. (Une pause.) Tu as vécu ces jours d'attente avec

ACTE I, SCéNE XII 79

beaucoup d'intensité, tu es profondément émue... Alors, le péril se trouvent brusquement jetés ces deux enfants, ce péril évoqué par leur père t'a suggéré d'effrayantes images... (Tendrement.-) N'est-il pas vrai?

EDITH. Oui... (Un tressaillement.) C'est affreuX !

ANDRE.

Affreux. (Une pause.) Mais, je l'ai dit, je ne par- tai^c pas la tragique certitude de Courtin.

EDITH levant la tête.

Non ?

ANDRÉ.

Mais non!... Ce qu'il faut bien admettre, hélas, c'est que ses (ils appartiennent aux troupes les

[ilus exposées!... (Un hochement de tête douloureux.)

Ah!... (Une pause.) Quoi qu'il arrive, Courtin se comportera magnifiquement. Quelle àme! 11 n'a pas varié d'un fil depuis l'âge oii nous étions les deux élèves préférés de ton père ! Le pauvre

ami !... (Un temps. Edith est retombée dans son accable-

6

l'élévatiow

ment.) Ma chéfie, tu devrais prendre une tasse de thé très chaud, avec un peu de rhum.

EDITH.

Oh 1 non... C'est complètement passé.

ANDRÉ, lui ayant posé, une seconde, la main sur le front.

Eh bien, Edith, elle fonctionne la machine infernale! L'empereur allemand l'a déclanchoe, et bien délibérément, j'en suis convaincu (Cne pause.) Cet homme commet le plus grand crime de l'Histoire. (Unepgiuse.j 11 sera puni! Je le crois absolument. Car la conscience humaine existe!... Mais, le prix de cela!... (Un instant n se

cache la figure dans les mains, puis, se redressant :) Lais- sons ces pensées! A compter de cette minute, toute mon attention, toutes mes forces, je les dois. {Une pause.) Je vais me dévouer au servi <o de mon pays et de la cause qu'il représente, inté- gralement et passionnément! Mon Edith, jusqu'à la fin de ccUc prucrre, nous ne ferons que servir! A propos, c'est chose entendue : la Maison de la rue Lamennais devient un hôpital pour les bles- sures de la face. J'y ferai presque toutes les opé- rations moi-mèmo. Et, d'autre l'cirt, le Service

ACTE I, SCÈNE XII 8i

de Santé nous charge, Letisseur et moi, de cons- tituer un grand centre de chirurgie nerveuse (Soucieux.) 11 y a beaucoup, beaucoup à faire!

(Edith a le même air de détachement, le regard perdu. André jette sur elle un coup d'œil, puis :) Comme nouS i'avons

décidé, tu soigneras les blessés à cet hôpital de la rue Lamennais. Tu toucheras aux plu? cruelles de toutes les blessures... Que veux-tu! 11 faut que chacun rende son maximum. Tu étais, à l'Institut Ghaumel, une infirmière hors ligne. Ta dextérité, ton sang-froid nous seront précieux. {Un temps.) Ce projet te convient toujours''

EDITH.

Mais oui... certainement.

ANDRÉ.

Veux-tu que je ferme la fenêtre?

". lia Oh! non...

ANDRÉ.

Tu es frissonnante... Tu n'as pas froid ?

L'ÉLéVATION

EDITH.

Pas du tout !

ANDRÉ, qui eit allé à la fenêtre.

En effet, ce jour est d'une douceur !... Ce mau- vais jour I (Il s'est retourné, il la regarde. Sous son regard, elle se lève, va s'aaseoir à son bureau. André est derrière elle.

i'n silence.) Edith, je suis un peu peine'. En cette heure, la plus grave que nous puissions imaginer, je ne sens entre nous aucune communication.

EDITH.

Si !... Pourquoi?...

ANDRÉ.

Et nous avons la même tristesse! Oh! je ne re'clame pas des épanchements. J'aime trop votre pudeur et votre retenue...

EDITH

J'irai demain à la rue Lamennais pour m'en- tendre avec madame Quentin et pour...

ACTE I, SCÈNE III B3

ANDRE.

Est-ce que je mets en doute votre pitié infinie ! Tout au contraire, je vous vois si désorientée... Ce cataclysme, qu'a-t-il produit dans cette petite âme, quelle révolution, quelle révolte? Mon enfant, cette sinistre quinzaine a littéralement ravagé votre petit visage. Comme il s'est aminci.

(Il prend entre ses mains l& figure d'Edith et doucement la

relève.) Et les pauvres yeux! J'y découvre... oui,

de l'épouvante... (Elle est à bout de forces. Elle dégage sa tête et éclate en sanglots.) Oh ! VOUS m'alarmez î... Je suis grandement alarmé. (Se penchant sur elle, Ven-

laçant de ses bras.) Ma bicn-aimée, confiez-moi voire détresse. Un si tendre ami se tient auprès de vous. Je t'aime ! Parle... Veux-tu?

EDITH.

Non, laissez-moi.

ANDRÉ, plus pressant.

Je te conjure de parler, de m'ouvrir ton cœur ! Qu'y a-t-il ?

EDITH, se dégageant, le repoussant, ou presque.

Non, non, laissez-moi 1

84 L^iLÉYATION

ANDRÉ se redresse, et d'une voix quelque peu altérée.

Vous laisser... Certainement, si tel est votre

désir. (Il s'est retiré d'an pas ou deux.) Mais je m'é-

loigne plein d'inquiétude. (Une panse.) Oui, en vé- rité, ces manifestations successives m'inquiètent

beaucoup. fEt comme elle continue de pleurer convulsive- ment, il lu considère d'un regard qui devient aigu. An bout d'an insfant, Edith s'essaie les yeax, se lève, et, toute secouée, se dirige vers la porte de gauche.) VoUS allez à VOtre

chambre ?

EDITH, tournant la tête vers laL Oui... Je ne suis pas bien. (Un ou deux pas encore.)

ANDRÉ.

Edith!... (Elle s'arrête. Il la rejoint.) Edith... (Un silence. Ils sont l'un devant l'autre. Avec calme:) Edith,

est-ce que... vous tremblez pour quelqu'un?

EDITH, après un tempt.

Oui.

(On n'entend pas le mol. On ne perçoit qu'un son. an signe.)

ANDRÉ, d»nt lu voix se contracte.

Vous aimez quelqu un ?

ACTE I, ScêNE Xll 8îi

EDITH fait la même réponse.

ANDRÉ.

Vous n'avez pas... Vous avez un amant?

EDITH fait la même réponse.

ANDRÉ, imperceptiblement.

Oh !.,. (Un silence. Joignant les mains :) Oh ! (Un si- lence^ Doucement:) Il y a plusieuTs jouFS quB j'ai cette angoisse... Je ne me l'avouais pas. (Un silence.)

(La sonnerie du téléphone retentit.)

EDITH redresse la tête, puis va d'un pas assez rapide au bureau, prend le récepteur, et, avec un frémissement qui trahit l'espoir :

Allo... Allo, oui... (Puis, la voix ayant perdu toute Rnirnalion :) Ah! OUi... VOicl le docteUF...

(Elle tend le récepteur à André qui n'avait pas bougé de place.)

ANDRÉ, à l'appareil.

Allo... (Pause.) Ah! oui, c'est moi. (Pause.) Oui.

86 l'élévation

(Pause. Avec un certain agacement :) Mais il y a une

heure, comme tout le monde î (a Edith qui a refait

un pas vers sa chambre :J Edith, un instant, je VOUS prie! (Reprenant l'entretien téléphonique:) Oui, je CTois

que l'Angleterre interviendra. (Pause.) Pas du tout, c'est une pure impression. Chère amie, excusez-moi, je ne puis rester davantage... (Pausej Oui, c'était Edith. (Pause.) Non... elle ne peut pas revenir à l'appareil. Excusez-nous, je vous en prie, je n'ai pas le temps de... (Pause.) Entendu!

Au revoir! (Il a raccroché le récepteur. Allant à Edith, assise sur une chaise, et, durement, mais à voix contenue :) Qui est-ce ? (Edith a un murmure et un geste de refus.)

Pardon! J'exige le nom! Je l'exige. Qui est-ce? (.\uuveau refus.) Epargnez-moi l'abjection d'une en- quête ! D'ailleurs que redoutez-vous ? Donnez- moi ce nom!

EDITH, /c,-. . : uc Mi U tête.

Monsieur de (ienois.

ANDRÉ.

Ljc ii-M^ ! Oui ! Ce soupi^uu m'avait traversé l'es- prit. (Toujours très bref:) A quelle époque a com- mencé cette intrigue? Répondez!

ACTE I, SC&NE XII 87

EDITH.

Je VOUS en supplie...

ANDRE.

Je veux savoir quand cette chose a commencé. Oites-le ' Je ne vous poserai pas d'autre question.

EDITH, bds.

Février...

ANDRÉ.

En février. Et nous avons fait la connaissance de ce monsieur... Oui, à ce dîner chez le général de Génois en... en décembre. Ensuite vous vous êtes retrouvés, rejoints, je ne veux pas savoir comment. (Un silence.) Ainsi, depuis six mois, et sans doute huit mois, vous mentez. (Un sihnee.) Sans cesse! Sans cesse!... (Un silence.) Oui, vous avez menti dans les plus petites actions... dans toute votre attitude qui n'a jamais varié... dans a parole et dans le silence. (Un siknce.) Il ne sub- siste rien!... Vous avez menti le jour et la nuit. Aucune compromission ne vous a coûté. Moi qui parlais de vPtre pudeur l Impudique!,.. Et j'ai

88 L^'iLÉVATIOT^

vécu dans cette duperie et dans ces hontes. Vous me faisiez vivre là-dedans, vous, ma femme res- pectée et adorée! (A la torture :j J'en éprouve une indignation qui abolit toute souffrance. Ma vie est ruinée, et je ne souffre pas! (Un silence.) De quel droit m'avez-vous ainsi bafoué ? Vous me saviez incapable, entre tous les hommes, de con- traindre une créature humaine. Si vous m'aviez averti, fait l'aveu d'un entraînement irrésistible, vous recouvriez aussitôt la liberté totale. Le cœur déchiré, je vous accordais le divorce. Là-dessus vous ne pouviez concevoir aucun doute. Pourquoi vous êtes-vous tue? Pourquoi me vois-je infliger cette mortification intolérable? (Violent:) Allons, dites !... Pourquoi? Pourquoi? Hein? (Une panse.) Elle l'ignore elle-même ! L'àme est absente. Quelle chose fabuleuse ! La fille de Michel Monne, la plus haute conscience que j'aie connue, un apôtre laïque !... (Un silence.) Je suis puni par j'ai péché! L'ai-je célébrée votre « grâce crain- tive » î Nigaud ! Je m'enchantais de votre mystère errant par la noble maison paternelle, si claire, si pure, et par ma maison. Imbécile, imbécile I... (Traversé d'une idée.) Mais je suis bon ! Il y a six ans et demi que nous sommes mariés... (Jaioax:) Ce n'est pas votre premier secret, je présume? Vous

ACTE T, SCÈNB SFI 89

po^ïsédez d'autres souvenirs?... (insistant:) N'est- ce pas?

EDITH, profondément. ANDRÉ.

Rien d autre?... En six ans?... Rien?... Au moins, votre « grâce craintive » aura dissimulé quelques imprudences, des coquetteries ?... Voyons 1... Non?...

Non.

EDITH.

ANDRÉ, sincère, douloureux.

Je vous crois. (Un silence.) Six aus, vous me se- rez demeurée fidèle. Et moi, je vous idolâtrais, je vous livrais le plus intime de mes pensées, de mes sentiments, vous vous penchiez sur mes tra- vaux, vous étiez associée à tout!.,. Et vous pa- raissiez comprendre la noblesse de cette union. Puis, un soir, vous avez dîné en ville... à côté de monsieur Louis de Génois, un viveur, m'a-t-on dit! en tout cas, un être insignifiant, un raté...

(Et comme elle s'est dressée:) Tant pis ! Mettez que je

me couvre de ridicule ! Et dans cettre rencontre, notre bonheur a péri. (Aprement.) Vous avez pié-

90 L'iLÉTATION

tiné une admirable vie pour courir à cet homme... parce que... parce qu'il a un joli physique... non, du charme, c'est le terme consacré !... parce qu'il a du charme !

EDITH.

Parce que je l'ai aimé I

ANDRÉ, un mouvement de fureur.

Misérable ! (Épouvanlée, ÉdUh se rejette en arrière. André s'est aussitôt réprimé. A demi-voix :) Je déraisonne. (Un long silence. Il est allé à la fenêtre. Il marche par la

pièce.) Eh! oui, c'est évident!... Il a obtenu voire amour et moi, vous ne m'avez jamais aimé. Voilà toute l'histoire. Vous ne m'aimiez pas quand nous nous sommes mariés, et, ensuite, l'amour n'est pas venu. Il ne pouvait pas venir, j'étais trop vieux pour vous. (Une pause.) Je ne devais pas vous épou- ser ! Seul, de tous les nôtres, votre père souhaitait ce mariage, pour en embellir, disait-il, ses derniers jours!... Et moi, j'ai voulu croire que j'obéissais, une fois de plus, à la voix de mon maître vénéré, quand je n'écoutais que ma passion. Non, je n'au- rais pas vous épouser ! Non, malgré ma ver- deur intellectuelle et physique ! Vingt-trois ans

ACTE I, SCéKE Sfl $i

eT'écart, c est beaucoup trop !... J'ai méconnu la loi de nature. Par là, j ai commis un acte immoral. Dans la laideur de votre faute, une part de res- ponsabilité m'incombe, une part de culpabilité. (Désespéré:) La vie est atrocG, atroce...

(Entre Jules. Il avance de trois oa quatre pas, puis »'a.rréle.)

§2 ' l'élévation

SCÈNE xiir

Lis Mêmes, JULES.

ANDRÉ.

Qu'y a-t-il, Jules?

JULES.

Monsieur le Docteur se rappelle que je suis du troisième jour?

ANDRÉ.

Du troisième jour ?

JI LES.

Otti. Mirdi, il faut ({ue je sois rendu à Épernay.

ACTE T, 5C#:NE XITI 93

ANDRE.

Ah ! oui.

JULES.

Alors, je viens demander à Madame et à Mon- sieur, si ça les gênerait bien que je parte demain soir? Je voudrais aller voir mes parents... Nous sommes quatre frères appelés, et ces vieux... na- turellement...

ANDRÉ.

Mais, Jules, cela va sans dire. Nous tenons beaucoup à ce que vous embrassiez tous les vôtres.

JULES.

Je remercie, monsieur et madame. Je voulais encore dire à Madame, un mot de la maison... Blanche a bon courage, elle fera tout son pos- sible pour que le service n'ait pas à souffrir...

ANDRÉ.

Nous aimons beaucoup votre femme. Vous êtes d'excellentes gens. Vous savez que vous pouvez compter sur nous, entièrement.

eu lui ». tendu la main.)

94 L'éLÉVATIOW

JULES.

Merci, monsieur. Nous n'étions pas inquiets 1... La petite Rose est courageuse aussi, et elle com- mence à bien servir à table... Je l'ai dressée. Je crois que si Madame voulait prendre la femme de ménage tous les matins, le service pourrait marcher.

ANDRE.

C'est entendu, Jules, Madame arrangera toutes choses pour le mieux.

JULES.

Alors, monsieur le Docteur, la voilà arrivée cette grande guerre I

ANDRÉ.

Oui, Jules.

JULES, avec tout son toaci.

Oh!

ANDRE.

Jules, nous causerons ce soir. Vous viendrez

ACTE I, SCÈNE XIII 9o

dans mon cabinet et nous causerons, longuement. N'eist-ce pas?

JULES, qui se retire aus$itôt.

Bien, monsieur! Oui, monsieur! (De la porte:) Nous remercions encore Monsieur et Madame.

L"t:t ÉVATION

SCÈNE XIV

EDITH, ANDRÉ.

ANDRÉ, (lui k suivi des yeux son domestique.

Oui ! (Un tUence.) Je ne dois pas admettre qu'un chagrin privé m'obscurcisse la tragédie de tous

les hommes ! fUn long sHence. D'une voix réfléchie:)

Edith, en d'autres temps, notre ménage n'eût pas survécu d'une heure à ce que je viens d'ap- prendre. Mais la circonstance est unique. Une séparation, au moment actuel, vous plongerait, je pense, dans une bien grande solitude. Alors, je vous propose de poursuivre l'existence en com- mun jusqu'à la fin de cette crise. Il s'agit, en somme, dun sursis, pendant lequel nous serons deux simples compagnons, sous le môme toit. Nous travaillerons. Nous travaillerons beaucoup. Ai-je besoin d'ajouter que vous n'entendrez ja-

ACTE 1, SCÈNE XIV 97

mais un reproche, ni une allusion à mes tris- tesses ? Je n'ai pas beaucoup médité ce que je vous propose, mais je suis conscient d'agir selon la loi à laquelle j'ai essayé de soumettre tous les actes de ma vie, sans y réussir toujours.

EDITH incline la tête et fait, des lèvregi

Je vous remercie.

(Elle se dirige vers la, porte de sa, chambre. La son- nerie du téléphone retentit. Edith se retourne et montre le même visage que tout à l'heure.)

ANDRÉ, à l'appAreil.

Ailo ! (Pâuse.J Bien, bien. (Pâuse.Son regard ren- contre celui d'Edith, et il dit k sa femnfie, sombremeni : ) Non, c'est pour moi. (Tandis qu'Edith se retire:) G'est

moi, monsieur le Médecin Inspecteur... (Pause.) Me déranger ! Je vous écoute attentivement !

('Pause. D'un ton calme et ferme :) J'y serai, monsieur le

Médecin Inspecteur. (Pause.) Oui, monsieur le Médecin Inspecteur...

ACTE DEUXIÈME

rUniv8rJtas^"*N. BIBLIOTH:CA )

ACTE II

Le même décor.

SCÈNE PREMIÈRE

SABINE BOUTARD, ODETTE HAMON, BLANCHE.

(Blanche introduit let visiteuses. Odette est une grande jeune femme fort plaisamment faite et qui possède une superbe chevelure très blonde. Elle appartient, sans hésitation possible, au genre » belle fille ». Sabine est de proportions plus réduites, amusante à considérer. L'une et l'autre sont habillées avec une grande élégance de bon ton. Toutefois, la toilette d'Odette serait un peu plu excentrique : c'est une simple nuance.)

SABINE.

Mais, vous êtes bien sûre que madame va ren- trer?

102 l'élévation

BLANCHE.

Oh ! oui, madame. Madame rentre tous les jours entre trois heures et trois heures et demie.

SABINE.

Madame a déjeuné à la maison?

BLANCHE.

Madame ne déjeune jamais ici. Madame dé- jeune à l'hôpital.

SABINE.

A l'hôpital? xMais je croyais que les pansements se faisaient le matin et le soir?

BLANCHE.

Mais madame ne s'occupe pas que des panse- ments ! Et puis, elle a toujours deux ou trois tr^s grands blessés, alors, elle n'aime pas les quitter trop longtemps...

SABINE.

Et à quelle heure y retourne-t-elle à l'hôpital?

ACTE II, SCÈNE I 103

BLANCHE.

Vers cinq heures, cinq heures et demie, jus- qu'à huit heures, huit heures passées des fois.

SABINE.

C'est un dur métier !

BLANCHE.

Et il y a les gardes de nuit. Oh ! oui, c'est dur, madame se fatigue beaucoup.

SABINE.

Eh bien, nous allons l'attendre.

104 l'élévation

SCÈNE II

SABINE, ODETTK.

ODETTE.

Dis donc, il est trois heures dix, tu sais ! Nous n'allons pas poser ici vingt minutes !

SABINE.

Tant pis I C'est un toi coup de rasoir cette visite ! . . . Je n'aurais jamais le courage de revenir.

ODETTE.

On peut dire qu'elle est assommante ta cou- sine ! Je ne Tai rencontrée qu'une fois : ça m'a suffit I II paraît qu'avant la guerre elle était plu- tôt gentille.

SABINE.

Gentille, oui ! Elle parlait très peu, mais elle

ACTE II, SCÈME II 105

avait un petit genre qui excitait assez les hommes. Tu sais, je la vois deux fois par an. Dans son milieu, elle passait pour la huitième merveille! Elle est très cultivée, elle sait un tas de choses...

ODETTE.

C'est un vrai squelette !

SABINE.

Elle a maigri incroyablement.

ODETTE.

Oh ! mais, on m'a raconté une histoire sur elle... Qui donc m'a raconté cela ?^ Ah I oui, ce docteur qui a fait des injections de vaseline à Lili Couturier, pour lui changer la forme de son nez.

SABINE.

Celui qui vous remplit les salières"^

ODETTE.

Oui. Eh bien ! Il prétend que U cousine se meurt d'amour pour un type.

106 l'ékévation

SABINE, abtolument incrédule.

Edith !

ODETTE.

Oui, oui, Edith ! Un type qui est à la guerre... Mais, attends, tu le connais!... Tiens, il était avec nous la dernière fois que nous sommes allées au Pré Catelan... Tu te rappelles, on s'est couché à sept heures du matin.

SABINE.

Je me rappelle le dernier Pré Catelan, mais...

ODETTE, gui cherche.

Un type... Oh!... Génois!

SABINE.

Ah ! oui... Génois.

ODETTE.

Léon ou Louis de Génois... un grand qui a tou- jours l'air de se payer votre tête...

ACTE II, SCÈNi: II 107

SABINE.

Les Gordeiier ne doivent même pas connaître Génois !

ODETTE.

Moi, je te répète ce que...

SABINE.

C'était un garçon assez bizarre... Il avait vécu aux Colonies... Je crois bien qu'il fumait...

ODETTS

Il avait une figure à ça !

SABINE.

Dis donc, tu viens prendre le thé ciiez Pépé, tout à l'heure?

(TOKTTK.

Ah ! non I

SABINK.

Odette, tu ne me feras pas ce coup-là !

tU8 L"ti.£VATlû:<

ODETTE.

Ma petite Sabine, tu me connais : je ne pose pas pour les principes, mais je n'irai pas prendre le tlîé che?: Pépé Migona. Non, non, non!

SABINE.

Et pour<[uoi?

ODETTE.

Parce qu'il se conduit d'une façon dégoûtant^ envers son frère î

iftABlNB.

Tu nous ennuies ! Ça ne te regarde pas, leurs histoires.

ODETTE.

Tu es Mitonnante, ma chère î Manolo est aux petits soins pour moi... Voilà un garçon qui me prête son auto du matin au soir. Avec ça, il est très sensible... Oh! pardon, tout ce qu'il y a de plus sensible î Je ne lui ferai pas la muflerie d'aller chez Pépé. A aucun prix! Ou si j'y vais, j'y resterai un quart d'heure, pas une minute de plus.

ACTE II, bCicNK II 109

SABINE.

Entendu î Nous partirons ensemble. (Une pause.

Un bâillement d'Odette: énergique.) Tu me donnes le

vertige ! C'est la quarantième fois que tu bâilles depuis le déjeuner.

ODETTE.

Tu me démolis toutes mes journées. Tu m'a- vais parlé d'une visite de dix minutes : voilà mon

après-midi parterre! (Elle pousse soudain d'&ssez étranges cris :) Oh ! oh ! oh !

SABINE.

Qu'est-ce qui te prend ? Tu vas pondre ?

ODETTE.

Pour un peu, j'oubliais encore I J'oublie depuis lundi!... Devine qui j'ai rencontré?... Un offi- cier... Un officier de chasseurs... blessé... qui boite...

SABINE.

Ton ex-mari!

ODETTE.

Lui-même.

110 l'hiévaTion

SABINE.

Dieu que c'est amusant 1 11 est à Paris ! Qu'est te que vous vous êtes dit?

ODETTE

Rien du tout, ma chère ! Ça se passait avenue 1 d'Antin. Je le voyais venir de loin, j'avais mis mon sourire le plus suave... Et lui...

SAbINE.

Il t'a snobée?

ODETTE.

i

En plein. Il a passé avec un petit air presque insolent, en me faisant un salut glacial... Je n'en décolère pasi Un homme qui a été fou de moiî... J'ai une envie de lui écrire !

SABINE

De lui écrire quoi?

ODETTE.

Justement, je ne trouve rien.

ACTE II, SCÈNE II 111

SABINE.

Écris-lui que tu cherches un filleul I

ODETTE.

Sabine, tu es bête!,.. Au fait, ta cousine ne sera peut-être pas enchantée de me voir!

SABINE.

Parce que?

ODETTE.

Une divorcée! Dans ce monde-là.,.

SABINE.

ïu n'es pas folle? C'est des libres-penseurs 1

ODETTE, un peu scandalisée.

C'est vrai ?

SABINE.

r»b ! des libres-penseurs très bien!... très colîot monté. Un genre spécial. Tache de prendre ton air le plus comme il faut !

112 LELÉTATIOλ

ODETTE.

Dis donc toi, j'ai toujours Tair comme il f"^!)!

SABINE.

La voilà... Âh ! non.

! Mlles s'élaienl à demi levées, elles se rtsseoieni.)

i

ACTE II, SCèNE III m

SCENE III

Les Même?, GERMAINE LEDRU, que Blanche introduit.

Germaine porte un chapeau et un costume tailleur dès simples. Échange de petits saluls. Germaine s'as- sied.)

ODETTE, plaintive.

J'ai un essayage à trois heures et demie !

Sabine, à Germaine.

Madame, n'êtes- vous pas l'amie de pension d'Edith ?

GERMAINE.

Mais oui, madame.

SABINE.

Je suis sa cousine. Sabine Boutard. Nous nous sommes rencontrées ici avant la guerre.

1 I 4 l'élévatioîï

GERMAINE.

Ah ! mais oui, je me rappelle 1

(La main.)

SABINE, qui présente.

Mon amie, madame Hamon, madame.

GERMAINE.

Madame Ledrii.

ODETTE.

Bonjour, madame...

(La, main.)

SABINE.

Votre mari n'était-il pas officier?

GERMAINE

11 est capitaine d'artillerie.

SABINK.

VA VOUS avez de bonnes nouvelles ?

GERMAINE.

J'ai reçu quatre lettres ce matin.

XCTK II, SCÈNB III 115

SABINE.

Quatre à la fois?

GERMAINE.

Mon mari est aux Dardanelles. Les courriers n'arrivent pas régulièrement.

SABINE

Aux Dardanelles !... Oh ! je vous plains vrai- ment, C'est si loin ! N'est-ce pas Odette?

ODETTE.

Ah I oui, c'est loin.

GERMAINE.

Je suis très contente : il a reçu la photogra- phie de son petit garçon. Comme il ne le connais- sait pas...

SABINE.

Vous avez eu un béhé depuis la guerre ?

GERMAINE.

II y a cinq mois.

IIG l.Kl.hVATION

SABINE.

uli :... Et son père ne l'a jamais vu 1 Tu en-î tends, Odette ?

ODETTE.

Oui...

GERMAINE.

Et VOUS, madame, vous n'êtes pas... trop in- quiète ?

SABINE.

Moi?... Non ! Je ne suis pas inquiète du tout. Mon mari est mobilisé à son usine.

GERMAINE.

Ah ! oui...

SABINE.

Grands dieux, ce n'est pas pour son plaisir : N'est-ce pas, Odette ?

UDETTE.

Non, sûrement !

SABINE.

Ce pauvre gros, du matin au soir, il ne fait

ACTM if, SCÈMB Ifi ii7

que répéter la même phrase ; « J'ai vingt-neuf ans, je suis fort comme un turc, qu'est-ce que je fous ici? y> Je vous demande pardon, chère ma dame, ce sont ses propres expressions! Et hien, ce qu'il f... c'est des robinets pour l'Armée. Il fabrique des robinets. Ça paraît étrange, mais les services de l'Armée ont besoin de robinets !

GERMAINE.

Naturellement ! Je sais que ces questions de matériel ont une importance capitale. Mon mari m'en parle souvent dans ses lettres.

SABINE, entraînée.

Et mettez l'usine entre les mains d'un sous- ordre, d'un directeur quelconque, au bout de six semaines, vous pouvez fermer.

GERMAINE.

Je le crois sans peine. D'abord, monsieur Bou- tard possédait son expérience, il connaissait l'entreprise à fond...

SABINE.

Ah ! non, parce que... Non, non!... Non, il a

118 l'élévation

tout appris depuis la guerre ! Voilà le plus fort I Avant, il était dans la maison de son père 1

UËBMAINE.

Ahl

SABINE.

Il fabriquait du chypre... Vous connaissez le Chypre Boutard ! Une horreur, entre nous !... Ou, plus exactement, il ne faisait rien que dépenser bêtement son argent. Au fond, c'est encore un de ces désœuvrés que la guerre a rendus sérieux ! 11 travaille à présent. 11 se donne même un mal de chien ! D'ailleurs, il est éreinté I N'est-ce pas, Odette ?

ODETTE.

Oh ! oui, 1 autre soir, aux Ambassadeurs, il avait une mine 1

ACTE II, SCèN'E !V 119

SCÈNE IV

Le., Mûmes, MADAME GILQUIN, une femme d'ârjc mûr, dont l& mine n'est point fort aimable.

MADAME GILQUIN, à Blanche qui Vintrodait, et d'une voix un peu pincée.

Je reste cinq minutes, pas une de plus ! (Aper- cevant Germaine.) Ma chère petite ! Gomment allez- vous ? Vous avez reçu des nouvelles ?

GERMAINE.

Oui, ce matin. Et vous, madame ?

MADAME GILQUIN

Toujours rien.

!*?0 l'élévatiom

GERMAINE.

Oh ! Je SUIS navrée... Cela fait maintenant '*...

MADAME GILQUIH

Seize jours. Nous avons vu pire I En Sep- tembre, vingt-huit jours sans un mot.

GERMAINE.

Je me rappelle.

MADAME GILQUIN.

Le vingt -neuvième, il est vrai, j'apprenais que mon pauvre petit avait été transporté à Thôpital de Nancy, avec deux balles dans la cuisse. Dieu merci, il est solide !...

(Un silence assez lourd. Madame Gilquin considère les deu.i élégantes sans visible sympathie.)

ODETTE. A demi-voix.

Écoute, il est trois heures et demie... moi, je m'en vais !

SABINE, même jeo.

Tu es assommante 1

ACIL II, SCàNt IV i 21

ODETTE.

C'est toi ! Tu me fais toujours le même coup !...

SABINE.

Bien, bien, allons-nous en ! (Ça été une petite dis- cussion à voix si basse, qu'il a fallu en deviner le sens. Sabine et Odette se lèvent. Sabine à Germaine :) VoUS Seriez tOUt

à fait gentille, chère madame, de dire à Edith que nous l'avons attendue près de trois quarts d'heure.-,

GERMAINE.

Je ne m'explique pas son retard!

SABINE.

Et que nous avions des rendez-vous, des courses importantes...

ODETTE.

Très importantes...

GERMAINE.

Je lui ferai votre commission.

SABINE.

Au revoir, chère madame. Très heureuse de

122 l'élévation

VOUS avoir revue. J'espère que vous aurez sou- vent des nouvelles.

GERMAINE.

Merci. Au revoir, madame.

(Puis, les adieux d'Odette et de Germaine. Les élé- gantes passent, pour sortir, devant madame Gilquin. Fraîcheur. L'inclinaison de tête réduite au minimum.)

ACTE II, SCèNB T <2S

SCENE V GERMAINE, MADAME GILQUIN.

MADAME GILQUIN.

Quelles sont ces deux personnes? Elles m'ont tU'plu souverainement.

GERMAINE.

L'une d'elles s'appelle madame Boutard. C'est une cousine d'Edith. Elle est assez gentille... et très simple.

MADAME GILQUIN.

Elle n'est pas simple «'ans sa mise 1 Ces femmes qui portent des toilettes de quinze cents francs, qui nous infligent leurs jupes de petites filles, leurs chapeaux, leurs déguisements... à nous!

124 l'élévation

Une mode, une mode nouvelle, au dixième mois de la guerre, quand nos fils ou nos maris en- durent ce que nous savons qu'ils endurent! Vous n'êtes pas re'voltée?

GERMAINE.

Je comprends votre irritation, mais, d'autre part, si on laisse mourir le commerce de Paris...

MADAME GILQUIN.

Bien, bien! Mettons que ces deux mannequins offrent un exemple sublime. Vous n'en deman- dez pas davantage?

GERMAINE, souriant.

Madame, je...

MADAME GILQUIN

Mais, comme je n'ai personne à ménager, mo., ]'ajoute que leur présence me faisait horreur! 1 Leur connaît-on des maris, des frères?

GERMAINE.

Je sais que madame Boutard est la femme de..

ACTE II, SCÈNE VI i 25

SCENE VI Les Mêmes, EDITH.

EDITH.

Bonjour... Je suis désolée, j'ai été retenue...

MADAME GILQUIN.

Tant pis pour vous, ma chère ! Vous avez man- qué deux visites qui étaient joliment mieux ha- :x billées que les nôtres. Madame Ledru en est encore éblouie !

GERMAINE, avec un gentil sourire-

Éblouie !...

EDITH.

Je les ai rencontrées en bas. iChaudemarA.) Avez- Yous riM^u une lettre?

i26 l*4létatioî»

MADAME GILQUIN.

Rien du tout.

EDITH.

Oh! (A Germaine.^ Je UB te pose pas la question. , Il suffit de regarder ta figure. |

GERMAINE.

Oui... ce matin.

EDITH, à madame Gilquin.

I

Je comptais vous téléphoner aussitôt rentrée et j'espérais tellement...

MADAME GILQUIN.

Ma chère Edith, ne nous occupons plus de moi 1 Non!... Je suis très touchée de votre sympathie, mais tous les propos du monde ne changeraient rien à ma situation. Disons plutôt des choso< utiles : ma chère amie, vous avez une min ridicule !

ÉDITII. surprise.

Madame...

MADAME (jILQLIN.

J'emploie le mot à dessein : ri-di-cule.

ACTE II, SCCXE VI i21

EDITH.

Madame, j'ai la mine que je peux!

M^n^ME GILQUIN.

Non.

EDITH.

Mais...

MADAME GILQUIN

Non! Voici dix mois que vous faites de l'hô- pital avec une exagération absurde, une sorte de frénésie ! Vous sacrifiez à plaisir votre santé et vous n'en avez pas le droit ! Vous êtes avant tout la femme du docteur Gordelier. Votre mari rend, actuellement, à son pays, d'incalculables services. Si vous tombiez malade et si vous trou- bliez un homme pareil dans son œuvre, quel beau travail! Je ne vous en dis pas davantage. Mais croyez-m'en, ma chère, reprenez votre figure d'autrefois et laissez la pâleur et la maigreur à celles qui souffrent. Voilà. Ayant exprimé tout haut ce que nous sommes plusieurs à penser, je me retire. L'heure de travailler pour nos prison- niers a sonné. Au revoir, Edith.

ÉDIIH.

Au revoir, madame.

428 l'élévation

MADAME GILQUIN. à Germaine.

Au revoir, ma petite, je vous félicite d'avoir plus de chance que moi ! Au reste, ce n'est pai difficile. (A Edith.) Non, non, je connais le che- min. Je vous dis que je le connais!

(Elle file comme une flèche. Edith fait à suile i inq ou six pat dang l'&ntich&mbre, puis réparait. J

ACTK U, SCÈKE VII f 29

SCENE VII EDITH, GERMAINE.

GERMAINE.

Il faut lui pardonner sa brusquerie ; le chagrin et l'inquiétude la rendent folle.

EDITH.

Je ne lui en veux pas du tout... elle est très éprouvée,,,

GERMAINE

Je l'ai rencontrée avant-hier; elle a presque insinué que Sedul-Bahr était un séjour de faveur

130 L'éî.éVATION

et que mon mari devait à ses protections de .- trouver dans cet enfer! Et tu la connais, elle est excellente !

EDITH.

C'est toi qui es excellente ! Tu as un cœur char mant. Alors, une longue, longue lettre?

GERMAINE.

Quatre lettres! Je n'osais pas te le dire devant madame Gilquin.

ÉDITa

Quatre !

GERMAINE.

Il a la cruix avec palme.

EDITH.

Comme je suis heureuse!

GERMAINE.

Il me l'annonce en une ligne, au bas d'une page

I

ACTE II, SCÉNB VII 131

EDITH.

Ce sont des êtres superbes !

GERMAINE.

Edith, je suis fière de porter le nom de cet homme, oui, d'être la petite madame Ledruî... Fière comme je ne savais pas qu'on l'était. Cette nuit, je suis restée assez tard dans la chambre des enfants, assise entre leurs deux petits lits. Je regardais mon tout petit dormir, en serrant les lèvres tant qu'il pouvait, et en levant ses deux petits poings.... mon petit que son père n'a jamais embrassé. Je pleurais un peu, et je leur disais tout bas, à mes deux chéris : « Dormez. Vous êtes ses fils... Vous êtes les fils du capi- taine Ledru. C'est mon François qui vous a faits. » Tu es bonne, Edith, tu es si bonne!... Tes yeux sont remplis de larmes... tu pleures,

EDITH.

Mais...

GERMAINE.

Oui, tu es merveilleusement bonne ! Tu m'é-

i32 L'éLÉVATlOW

contes! Tu me laisses intarissablement te parler de lui!... Malgré toute ta sensibilité, je ne sais pas si tu te rends compte de ce que tu fais pour moi en m'écoutantl... Parler de son absent, de fon absent chéri et sentir à côté de soi une émo- tion sincère... merci!

(£IU l'êmbrasfe avec h plus vive tendrêsêe.) EDITH.

Germaine...

GERMAINE.

Au revoir, Edith. A samedi?

EDITH.

Oui. Mais tu me quittes déjà''

•^ERMAINE.

Il le faut. Mon bébé...

EDITH.

Ahl oui... il aurait faim...

ACTE II, SCÈNE Vil 133

GERMAINE.

Faim et soif. On n"a jamais rien vu de plus glouton que cette petite chose !

EDITH, tendrement.

Va.

Au revoir, ma chérie.

134

l'élévation

SCENE VIII

EDITH, puis ANDRÉ, nn instant BLANCHE.

(Dès que Germ&ine est sortie, Edith t'a «'asseoir à son bureau. Elle prend une clef dans sa bourse, ouvre un tiroir, en tire une lettre commencée et qui a déjà une dizaine de pages et, après une seconde de méditation, elle continue de l'écrire. Au bout d'un instant, la porte du vestibule s'ouvre, et c'est André.)

ANDRÉ, avec son habitwl ton de grande courtoirie.

Bonjour.

EDITH, de sa faihJ^ et cr,-iiniive roia

Bonjour...

ANDRÉ.

Je ne vous dérange pas?

EDITH.

Mais non I

(Elle a replacé la lettre dans le tiroir, elle se lève.:

ACTE II, SCÈNE vrii 135

ANDRE.

Je viens de chez Courtin,

EDITH.

(iOmment est-il?

ANDRÉ.

Le même, avec de pauvres yeux très rouges.

EDITH.

Le malheureux homme !

ANDRÉ.

Il ma dit : « Dieu a été bon. Il me les a laissés plus longtemps que je ne l'espérais ! » Il m'a lu une lettre du colonel. Le petit Jacques a fini comme son frère, gaiement, superbement.

EDITH.

Pourrai-je voir Cour tin?

ANDRÉ.

Il vous attendra vers cinq heures.

136 l'élévation

EDITH.

Très bien. Je partirai pour l'hôpital une demi- heure plus tôt.

ANDRÉ.

Avez-vous réfléchi à ce dont nous avons dit un mot hier soir?

EDITH, gentiment.

Ohl... Je VOUS en prie... Je viens de subir sur ce sujet les énergiques remontrances de ma- dame Gilquin...

ANDRÉ.

Je conçois que nos amis s'inquiètent, fil lui a pris u main.) Vos mains sont brûlantes... Je suis con- vaincu que vous faites de la température, cons- tamment.

EDITH.

Je me sens un peu fatiguée depuis une dizaine de jours. Je vous assure que ce n'est rien ! Je suis très résistante.

ANDRÉ.

Ma chère Edith, il est urgent que vous vous reposiez. J'ai vu ce matin votre chef de service

ACTE II, SCÈNE VIII 137

le docteur Lamerens, et, d'accord avec lui, je vous propose de prendre un congé d'un mois.

EDITH.

D'interrompre complètement mon service?

ANDRÉ.

Pendant un mois ! Passez un mois à la cam- pagne. Vous louerez une villa di vous invite loz Germaine Ledru. Elle sera enchantée d'offrir le grand air à ses enfants.

EDITH.

Vous vous trompez ! Germaine a quitté Ver- sailles et elle est venue loger cliez sa mère, bien à Tétroit, pour recevoir un jour plus tôt les lettres de son mari !

ANDRÉ.

Qu'elle habite rue de la Tour ou, par exemple,

à Saint-Cloud... (El comme Edith secoue la tête :) Cette

question des lettres ne domine pas toutes les autres !

EDITH. Si ! (Elle l'i dit malgré elle. Une pMuse. Un9 gène.) GqV-

138 l'élévation

niaine refusera. Mais n'est pas la question ! Ne m'enlevez pas mon hôpital et mon travail!

ANDRÉ.

Je vous demande tout uniment...

EDITH.

Si je m'arrête, c'est alors que je tomberai ma lade 1 Laissez-moi mon travail ! Laissez-moi le sentiment de ma petite utilité et du petit bien que je peux faire. J'en ai besoin!...

ANDRÉ.

Calmez-vous, Efl'th î Nous examinons en- semble... Œnfre Blanche. Sar un petit plateau, elle porte un pli. j Qu'est-ce que c'est?

BLANCHE.

Un télégramme, monsieur.

(Blanche a remis la dépêche au doctear. Elle est sortie.)

ANDRÉ.

Mais... ceci est pour vous.

ACTE II, SCÈNE VIII i39

'jDYîE, dune voix aîtérf^e.

Pour moi ? (André lui tend le ié'égramme, puis se retire dans l'embrasure de la fenêtre. Au bout d'une seconde, il se dirige vers la porte de son cabinet. Edith a ouvert et lu la

dépêche.) Je voudrais vous dire un mot... (André s'eit retourné.) Ce télégramme m'apprend... (Elle a

pâli affreusement. André fait un pas vers sa femme, mais elle,

très droite:) Non, non, ne craignez rien! Voici ce que contient ce télégramme : c( Blessé le dix mai. En traitement depuis avant-hier hôpital central, Rennes. Serais heureux recevoir votre visite. »

(Elle lui a tendu la dépêche; il Va prise. Un silence. Enfin:)

Vous voyez... le capitaine de Génois est peut- être ea train de mourir...

ANDRÉ, les yeux sur la dépêche.

La vie de cet officier n'est certainement pas en péril.

EDITH.

Qu'en savez-vous?

ANDRÉ, csitéfOTljxio.

Il a été blessé le dix. En aucun cas l'on n'éva- cuerait, au bout de cinq jours, sur une formation sanitaire lointaine, un blessé dont on considère-

140 LÉLÉVATION

rait IVtat comm^^ alarmant. La question ne se pose pas. D'ailleurs, les termes mêmes du télé- gramme donaent a : enser qu'il ne s'agit pas d une blessure très série jse.

EDITH.

On ne télégraphie jamais la vérité brutale!

ANDRÉ.

Toutefois, l'urgence se traduirait par quelque parole pressante. Vous ne trouvez rien qui y res- semble.

(Il lui a re/iu.. le télégrummt.j EDITH.

Monsieur de Génois n'aurait pas lancé cette dépêche sans un motif d'une extrême gravité ! (Un silence. j yen peux répondre ! (Un silence. j Uennes, c'est la ligne de Brest... 11 y a un train à huit heures et quelque chose...

AJSDBE tré$ vif.

Je m'oppose à ce voyage, formellement!

ACTB II, Scf-NK .H. 'iPi.

EDITH.

André, je partirai ce soir. Il faut que je parte !

ANDRÉ.

Encore une fois, j'interdis ce voyage !

EDITH, doucement.

Mais, André, vous n'avez rien à m'intcrdire ! Je vous rappelle les conditions dans lesquelles nous vivons l'un près de l'autre.

ANDRÉ.

Je vous les rappelle aussi ! Le jour de notre lurique explication, je vous ai offert de garder votre place à ce foyer. J'étais guidé par le souci de protéger, dans cette tempête, votre jeunesse et votre faiblesse. Je regrette profondément, Edith, que vous subissiez cette épreuve, mais qu'attendez-vous encore de moi? Me croyez-vous homme à accepter le partage, le va et vient?

EDITH.

C'est à un hôpital, que...

ANDRÉ

A tolérer que ma femme s'installe au che\ et de

{ 42 l/^-LÉVATION

son amant, et, lorsqu'il sera guéri, reparaisse dans notre demeure ? Dites-moi ?

EDITH.

Je ne sais pas !... Il faut que je parte !

ANDRÉ.

On ne vous retiendra pas de force. Mais je vous^ somme de réfléchir ! S'il vous r<^te quelque hon- nêteté au cœur, vous reconnaîtrez qu'en acceptant' mon offre, vous vous êtes, de votre côté, engagée.

EDITH.

A quoi? A restera Paris lorsque...

ANDRÉ.

A me respecter, à respecter, tout au moins, notre passé! A cet hôpital, il y a des médecins de Paris... Nissol entre autres, le médecin chef Votre apparition y fera scandale.

EDITH.

Je m'efforcerai, par tous les moyens, de tenir ma visite secrète !

ACTE II, SCÈNE VIII 143

ANDRE.

Et alors même que vous y re'ussiriez?... Comp- tez-vous de ma part sur une capitulation? (ii hansse les épHuies.) Quoi que vous tentiez du reste, l'his- toire courra. Une heure après votre arrivée, vous aurez sali nos sept années de mariage, livré mon nom, ma personne aux risées. Voyez s'il vous convient de commettre cette action !

EDITH.

Je suis au désespoir de vous offenser, mais il y a quelqu'un qui m'attend, qui peut-être souffre horriblement... Je pars.

ANDRÉ.

Partez donc. Mais c'est, bien entendu, sans possibilité de retour. Ce seuil franchi, vous ap- partenez à l'aventure. Je ne vous connais plus.

EDITH, doucement.

André, je ne serais pas revenue, me l'eussiez-

Y eu? offert!

(Elle se dirige vers porte de sa chêLinbre.)

10

I.ÉLÈVATlOï*

ANDBÉ.

Edith î Elle f'srrête.) Écoiitez-moi.

EDITH.

Je vais à la gère ! Dans une demi-heure...

ANDRÉ.

Écoutez-moi !

EDITH.

Les trains sont hondés, je veux re'server une place. Dans une demi-heure, je serai de retour!

.-kNDRÉ.

Ecoutez-moi d'abord 1

HPITH.

Je vuu> a^>uie -: " " i-^nrlrai aussitôt î

Non, écoutez-moi maintenant. Jr réclame quelques minutes !

ACTE II, SCENE VJII

EDITH.

Ah î je suis tremblante d anxiété et de fa- tigue !

ANDRÉ.

Pourquoi vous jetez-vous dans l'irréparable?

EDITH.

Mais...

ANDRÉ.

Parce que vous craignez que cet officier ne soit blessé grièvement ? C'est votre angoisse qui vous mène?

EDITH,

Parce qu'il m'a appelée î II savait en m'appe- lant que j'accourrais.

ANDRÉ

Eh bien, je vous prie, je vous prie instamment d'attendre.

EDITH.

Impossible.

1 j 6 l'élévation

ANDRE.

Écoutez ! De télégraphier à votre tour et de de- mander des nouvelles pre'cises.

EDITH.

C'est impossible, impossible !

ANDRE

Vous les recevrez demain ! Ne me refusez pas ce délai.

EDITH.

Il est blessé et il m'appelle.

ANDRE.

Il n*a peut-être qu'une égratignure I

EDITH.

Oh, non !

ANDRE

Relisez sa dépêche ! Si tel était le cas, vous renonceriez à cet éclat, à ce départ! Je n'en doute

ACTE II, SCÈNE VIII 14'

pas. Accordez-moi ces vingt-quatre heures ! Vous voyez à quelle posture je me réduis !

EDITH.

Vous me mettez à la torture ! Je ne peux pas rester !

ANDRÉ.

J'ai les raisons les plus sérieuses, les plus pres- santes de vous donner ce conseil !

EDITH.

Je ne peux pas rester.

ANDRÉ, aprè» une seconde de réflexion.

Un dernier mot! Qu'allez-vous devenir?

EDITH

Moi?...

ANDRÉ,

Vous partez, nous divorçons, Et puis? Vous épousez Monsieur de Génois?

148 l'élévation

EDITH.

Oui!

ANDRÉ.

Et lui, désire-t-il ce mariage? Le désire-t-il autant que vous?

EDITH.

Ouil

ANDRÉ.

Vous en êtes certaine?

EDITH.

Oui!

ANDRt

Bon ! (Une puuie.)

EDITH, ans pri4r0.

Laissez-moi sortir!

ANDRÉ, après des mouvements intérieurs dune violence extrême.

Eh bien, non !

i

xJËHs vu: I4f

EDITH.

A la fin, que...

ANDRÉ

Non et non ! Je ne me prêterai pas à ceci ! Edith, je vous jure sur ma vie sans tache, que ce n'est pas la jalousie qui parle !

EDITH.

Je ne comprends pas !

ANDRÉ.

Je jure que vous n'êtes plus ma femme. Vous redevenez la fille de dix-neuf ans que j'ai reçue des mains de son père, de mon maître déjà mou- rant. Oui, je vous regarde comme un dépôt

sacré !... (La prenant aux poignets.) Ne partez paS ! Je

ne veux pas pour vous de cette destinée.

EDITH.

Vous êtes fou ! Je ne respire que pour ma vie nouvelle !

ANDRÉ.

Votre vie nouvelle I Vous vous perdez, je vous

i:iO l'élévatiox

en avertis I Cet homme vous mènera droit au désespoir, oui, et au dégoût de vous-même!

EDITH.

Ah, non, pas cela ! Vous n'en avez pas le droit !

ANDRÉ.

Je remplis un devoir impérieux.

EDITH.

Jugez-moi et chassez-moi! Mais pas un mot contre lui ! Pas un seul I

ANDRÉ.

Je remplis un devoir. Cet homme ne craint pas de,..

EDITH.

Pag un seul mot ! tt je vous défends de l'ap- peler : cet homme! Vous entendez? Je vous le défende * Je vous le défends !

A.NDRÉ, êèshemeni.

Je vous eu prie !

ACTE II, scèME vm 151

EDITH.

Oui, je VOUS le défends ! Appelez-le ce héros !

ANDRÉ.

Je m'incline devant la grande bravoure ijji eu pitaine de...

EDITH.

Savez-vous ce qu'il a fait?

ANDafi.

Encore une fois...

ÉDIfH.

Savez-vous qu'il est un des deux premiers offi- ciers de cavalerie ayant demandé un changement d'arme? Oui, dès octobre, il est passé dans Tin- fanterie, cet homme ! Sur sa demande ! C'est cela que vous lui reprochez?... Lui à qui l'on offrait toutes les faveurs, toutes les bonnes places, il a demandé une section de chasseurs à pied ! Et à la tête de ses chasseurs, il s'est battu sur l'Yser, aux Éparges, à Beauséjour... Il a été nommé ch- pitaine sur le champ de bataille, décoré de ia

L ÉLÉVATION

Légion d'honneur... Il a une citation à la brigado, deux à Tordre de l'armée !

A.NDRÉ, calme. le$ braa croisés, qui U regarda dans let yeux. ,

Je vous répète...

EDITH.

Oh ! il ne possède pas votre génie chirurgical, votre n:ain ! Il n'opère pas chaque matin devant des infirmières en extase ! Mais, tout cet hiver il l'a passé dans Teau... avec de l'eau jusque-là... puis jusque-là!... Une fois, dans le Nord, qua- torze jours de tranchée de première ligne ! Il a couché sur des cadavres, il a mangé du pain en- sanglanté... ce n'est pas une histoire, du pain trempé de sang!... Il vivait sous la mitraille... Pendant qu'à Paris, vous me protégiez si géné- reusement, monsieur le grand Médecin, qui vous protégeait, vous? Cet homme !... Mon petit capi- taine de chasseurs!... et pas avec- des paroles!... avec sa poitrine... toujours offerte, avec son pauvre corps... son corps qui est maintenant... Ah ! j'ai si peur !...

Elle sunglott.)

ACTE il, SCÈNE VIIÎ lu3

ANDRÉ.

J'ai grand'pitié de vous!

EDITH, à voix basse, étranglée par les larmeg.

Ce n'est pas vrai ! Vous mentez 1 Vous êtes un menteur. Je viens de comprendre!... Vous aussi vous croyez qu'il va mourir!

ANDRÉ.

Quoi?

EDITH.

Oui, vous le croyez, comme moi! Et à l'ins- tant, vous essayiez de me retenir jusqu'à demain et, demain, il aurait été trop tard... La voilà votre pitié !

ANDRÉ.

Oh

EDITH.

Je vois tout votre calcul, maintenant! Oui, depuis le début! Le jour de la mobilisation, si votre orgueil a plié... c'est que déjà vous l'es- comptiez sa mort I

154 l'élévation

ANDRÉ $e cûiitenant encore, et avec un suurire de dt-goùt :

Quelle infamie 1

EDITH.

L'infamie, elle se passait dedans, dans votr»- tête! Vous vous êtes dit : je m'humilie, mais je la garde ! L'autre part pour la guerre ! 11 se trou- vera bien une balle ou un obus pour...

ANDRÉ, hors de lui, frappant de son poing la table, dominant Ifx paroles d'Edith que ion ne distingue plus.

Assez î assez I assez I Taisez-vous, malheureuse folle !

EDITH.

...une balle ennemie...

ANDRÉ.

Taisez-vous 1 Mais, taisez-vous donc î Je vous ordonne de vous taire !...

(Ils s'arrêtent. Sur it ieuii de la, porte du vestibUi, Tn&d&m9 Cordelier a, paru.j

ACTE II, SCÈNE l.\ loS

SCENE IX U? Mêmes, MADAME CORDELIER,

f'L'n silence.)

MADAME CORDELIER,

De la porte d'entrée, j'ai entendu vos cris.. (L'a silence.) Enfin, que se passe-t-il dans cette mai son?

EDITH, sèchement.

Rien du tout. Je suis obligée de sortir.

ANDRÉ.

Pardon !

EDITH, contenant son impatience et sa viMenf.

Comme je vous l'ai dit, je reviendrai dans une demi-heure.

'Et elle quitte la pièce.;

io6

SCÈNE X ANDRÉ, MADAME CORDPXIER.

MAr)AMK COBDEXIER

André ?...

ANDRE

Rien en effet, ma mère... rien du tout! Cette fpmme, ma femme, vient de m'outrager de la façon la plus cruelle...

MADAME CORDELIER.

La petite malheureuse I

ANDRE.

Elle m'a traité de... je ne sais pas!... d assas- sin, ou presque! (il « les yeui plein» de Urmes.)

ACTE II, 5Cè>'E X 157

MADAME CORDELIER.

Toi '. . . Mon enfant... (Elle s'est assise 3 son côté, l'a pris dans ses bras. Un silence.) André, il y a près (l'iin

an ({lie j'assiste au drame de votre ménage ! Mal- gré mon affliction, je ne t'ai jamais posé, môme iiiie question indirecte...

ANDRÉ.

Eh bien, ma mère. oui!... Edith a un amant.

MADAME CORDELIEK.

Monsieur de Génois?

ANDRE.

Vous le saviez?

MADAME CORDELIEH.

Je Tai toujours pensé. Je l'ai vu ici, une .soûle lois, la voiljp de son départ pour Verdun

ANDRE.

C'est ce même jour qu'Edilh m'a tout avoué, «jue j'ai tout appris. Tout appris, c'est une façon

<?if L'éLÉVAT10r<

de parler, car depuis!... Maman, voici une heure que je me débats dans un drame de conscience, vraiment atroce! Un devoir d'une cruauté inouïe s'impose à moi!

MADAME CORDELIER.

Mais lequel?

ANDRÉ.

Monsieur de Génois a séduit cette petite infor- tunée, m'a volé ma femme par dévergondage pur. Edith n'a été pour lui qu'un amusement. Il avait conservé sa maîtresse, la vraie, une fille ramenée jadis de SiLïgon. A la déclaration de guerre, il a fait, à cette créature, cadeau de ses meubles, de tous ses bibelots, lui a confié son appartement, d'ailleurs elle n'avait pas cessé de venir et il recevait, en même temps que cette femme du ruisseau, ma femme! Ces lu» gubres détails, je les ignorais, bien entendu, quand, il y a trois ou quatre mois... au début de janvier, je trouve dans mon courrier une lettre signée : Lucienne Francil. C'est le nom de celte personne. Elle réclamait un rendez-vous, et fai- sait allusion à u::s correspondance intime, qui étaii de nature à m'intéresser vivement. Le len-

'?K II, SCKNK X 159

d'innin, je la reçois à l'hôpital, dans mon cabi- net. Dès la porte, aux yeux, je discerne une opiomane. Sans beaucoup de détours, cotte femme offre de me livrer des lettres d'Edith. Qiiatie- vingt-trois lettres. Elle n'a pas eu la peine de crocheter un tiroir pour les tenir. Génois, an dé- part, a laissé tous ses papiers en l'air. Mademoi- selle Francil connaissait, d'ailleurs, l'existence de ces lettres : avant la guerre, monsieur de Gé- nois lui en lisait des extraits pour la divertir! Maman, je m'excuse ! Comme il me répugne de dérouler cette histoire devant la femme que vous êtes !

(Il s'est mouché, s'est essuyé les yeux.) MADAME CORDELIER.

Mon André !

ANDRÉ.

Cette fille était poussée par le désir de me sou- tirer de l'argent, mais aussi par un dépit visible. Son amant la négligeait, la laissait sans aucunô nouvelle. Elle pratiquait à la fois un chantage et une vengeance. J'ai demande : « Pour les lettres, combien? » Elle m'a parlé de ses embar- ras d'argent, puis a fixé la somme, avec un sou-

il

400 l'éi.^.vation

rire. Dix mille francs. L'après-midi, l'échange s'opérait.

(Il s'eisuis U front. j

MADAME CORDELÎE»

Et cette Edith n'est pas morte de honte et ds douUur? Elle ose élever la voix!

ANOR&.

Mais, de tout ceci, Edith ne soupçonne rien.

MADAME CORDELIER.

Comment!...

ANDRÉ.

A l'époque, le capitaine de Génois se battait... Elle vient de me jeter à la figure ses états de services. Je les connaissais déjà, en partie. Il l'est conduit admirablement !

MADAMb CORDELIU.

Je ne vois pas rapport!

ANDRÉ.

Parler à Edith, c'était frapper dans le dos ce combattant! Ah! maman, on ne l'ait pas abs~

ACTE II, SCÈNE X loi

traction de la guerre î Elle est devenue un élément de toule chose, elle peut modifier jusqu'à nos droits moraux! De son côté, Edith, à l'hôpital, se prodiguait,..

MADAME CORDEUER.

Comme tant d'autres, qui sont honnêtes!

ANDRt.

Il a été beau, l'efYort de cet être physiquement et moralement faible I Le jour, la nuit, de toute sa frôle force, elle s'est donnée à ces épouvan- tables blessures de la face... Jamais une défail- lance!... Enfin, je me suis tu, et je m'approuve encore de ce silence que j'eusse tant voulu garder jusqu'à la fin de la campagne ! Mais, tout à Theure, un télégramme a tout renversé. Le capi- taine de Génois est à Thôpital de Rennes, blessé. J'ai lieu de croire que c'est peu de chose, mais il réclame Edith, et Édilh est résolue à partir ca «oir môme.

MADAME CORDELIER.

Ah!

ANDRÉ.

Si elle part, elle rompt le dernier liôn= Entre elle et moi, c'est fini

{Q2 L'étivATioî*

MADAME CORDELIER.

Je le pense !

ANDRÉ.

Elle se ferme donc toute retraite. Elle se pré cipite dans la dépendance absolue de Génois.

MADAME CORDELIER

Puisqu'elle Taime!

ANDRÉ.

Elle l'aime, mais elle ne le connaît pas. Et moi. je le connais ! Et, à cette heure, je n'ai plus le droit de taire à Edith ce que je sais ! Voilà, ma mère, j'en suis!

MADAME CORDELIER.

André, écoute mon conseil : laisse -la s'en aller! Sépare-toi de cette compagne indigne!

ANDRÉ.

Mais comprenez-moi : Edith est libre, niilic fois libre! C'est moi qui ne le suis plus! J'ai épousé cette femme lorsqu'elle n'avait pas vingt ans. je ne peux pas, aujourd'hui, l'envoyer, igno- rant* de tout, à je ne sais quels malheurs et quelles déchéances! Je lui dois ma découverte'

ACTE II, ScéNE X 163

Ensuite, s'il lui plaît de courir cette horribl«î aventure, bon voyage!,.. Mais mon silence nie ferait le complice même de sa perdition I... Je nie rendrais coupable d'une lâcheté', d'une félo- nie... C'est impossible!

MADAME CORDELIER, conviincae.

Tu as raison !

ANDRÉ.

J'étais certain, maman, que vous m'approuve- riez. Mais tout cela n'est pas commode... Pas com- mode! (Il a gagné la porte de son, cabinet; il disparaU un instant, revient portant un paquet soigneusement cacheté.)

Il faut que je lui restitue ses lettres. Je les ai placées sous ce pli, après en avoir vérifié l'écri- ture, et sans en lire une ligne, bien entendu. Douloureux.) Les voici telles que je les ai reçues des mains de mademoiselle Lucienne Francil!

(Il a posé le paquet sur U labié.) MADAME CORDELIER

Mon fils, tu as beaucoup souffert!

ANDRÉ, Oui, maman, beaucoup. (Elle lui a pris la main; il se

164 LÉLéVATIOX

penche sur sa mère, qui l'embrasse.^ A VOtre arrivée,

j'étais hors de moi. Elle avait refusé net de m'en- tendre, et elle me souffletait d'une telle accusa- tion... celle d'avoir spéculé sur la mort du capi- taine de Génois... sa mort à Tennemil

MADAME CORDELIER.

C'est monstrueux!

ANDRÉ, qui a pris une chaise, qni s'susied.

J'ai réagi si violemment, qu'après, je me suis dit avec terreur : peut-être touchait-elle juste!

MADAME CORDELIER. Oh!

ANDRÉ.

Ah! un homme est un homme!... Mais non! .le viens de m'interroger jusqu'au fond de m9 conscience. J'ai parfois envisagé ce dénouement, oui, mais pour craindre que le coup ne brisât les pauvres épaules d'Édilh. Uniquement pour cela! Pas une seconde, sous aucune forme et sous au- cun prétexte, je n'ai escompté, souhaité la mort 4e ce Français. Jamais. Je l'affirme.

MADAME CORDELIER.

Mon grand filai

ACTE II, SCÈNE X 165

ANDRÉ, qai a consulté sa montre.

Croyez-vous qu'Edith persiste dars son pro- jet... après cette révélation,,, ou qu'elle reste?

MADAME CORDELIEP.

Je ne crois pas qu'elle reste.

ANDRÉ, simplement

Ah!

(Une pAtt89.)

MADAME CORDELIER.

Et toi?

ANDRÉ.

Je ne sais pas. (Une pause.) Sil Le dégoût peut l'arrêter.

(Une ptiVLêe.)

MADAME CORDELIER.

Elle te ferait bien de la peine en te quittant '

ANDRÉ,

Non! Séparé d'elle, je serais moins malheu- reux qu'à présent. Beaucoup moins I C'est par honnêteté pure que je m'oppose à son départ'.

i66 l'élévation

MADAME CORDELIER.

Tu ne l'aimes plus autant?

ANDRÉ.

Je ne l'aime plus.

MADAME CORDELIûR.

Tu en es certain?

ANDRÉ.

CertRin. Il ne me reste qu'une affreuse amer- tume qui durera autant que moi. (Une panse.) Oh ! oui, je me sens plus seul ici que si je vivais seul!... Edith n'est plus, par cette maison qu'une ombre du passiT-, un fantôme parmi des fantômes...

(Il eut allé à la, fenêtre.) La Voici !

MADAME CORDELIER.

Je voudrais tant te revoir après votre entretien. Puis-je passer dans ton cabinet?

ANDRÉ

Certainement.

(Il lai en ouvre la porte.)

ACTE II, scé:ïE X 167

MADAME CORDELIER, ?ur le eeuiï.

Et si elle persiste à ne pas t'écouter ?

ANDRÉ.

Oh ! mais je ne le souffrirai pas ! Je libe'rerai ma conscience coûte que coûte î Oui, dussé-Je m'enfermer avec elle et attendre son bon plaisir! Myis rassurez- vous ! Nous n'en viendrons pas là.

MADAME CORDIiLlER.

Je le laisse.

68 l': 1 l;\ ATION

SCENE XI ANDRÉ, EDITH.

(André prend et manie un instant le paquet de lettres, pnis le repose. Entre Edith. Elle referme la porte der- rière elle, s'avance d'un pas ou deux.)

ÉDI m, ardemment.

Je VOUS demande pardon I

ANDRÉ, tn* bref.

Je n'ai rien à vous pardonner.

SDITH.

Ohl

ANDRÎ.

Rien ! S'il s'agit de vos propos, ils ne pouvaient n'atteindre.

i

ACTE II, scty^ 4 69

EDITH.

André, le mouvement que j'ai eu contre vous me fait horreur î

ANDRÉ.

Ne revenons pas là-dessus> C*est tout à fait secondaire, je vous assure. D'ailleurs, votre ëtat nerveux ne m*a pas échappé.

EDITH.

C'est vrai... Je suis fatiguée... et très inquiète. Mais rien ne peut excuser la bassesse de mes pa- roles ; car je pense, j'ai toujours pensé qu'il n'existait pas un cœur plus grand que le vôtre.

ANDRÉ.

Je fuis sensible à ce témoignage, mais...

EDITH

André, pendant six années, de toute mon âme, j'ai désiré vous aimer î J'avais épousé l'homme que j'admirais entre tous. Ces ^ix années, je le? ai vécues dans la consternation, car je n'avais pas d'amour pour mon mari, et je sentais, en moi, tant d'amour! Ou , j'ai été, six ans, la créa* ture la plus désolée. Si je trouve le courage de

170 L ELEVATION

VOUS le révéler aujourd'hui , c'est que nous somraes l'un devant l'autre pour la dernière fois.

ANDIE, d'une voix sourd"-

Asseyez- vous, Edith. J'ai h vous parler.

EDITH.

Accordez-moi un moment encore I

ANDRÉ.

Non... il faut que je vous parle.

EDITH.

Ce ^ue j'ai à voii? dire est grave!... Et je viens d'y penser très fort. Je vous supplie de m'en- tendre I Oui, André, je vous en supplie!

ANDRÉ.

Soit! mai5 ceci est très douloureux...

ÉDrrH.

André, en quittant, ce soir, votre maison, je vous rends une nouvelle offense pour la bonté admirable que vous m'avez t<5moignée dans ces

I

ACTE TI, SCiN'E XI {" \

derniers mois. Ainsi, je vous aurai fait tout le mai que Ton peut faire... J'en suis épouvantée! Je vais à Reunes, André, parce quïl faut que j'y aille î Vous ne connaissez pas le caractère d( monsieur de Génois : ce télégramme est terrii^lel ici, je ne vis plus. Non, vraiment, ce n'est pas vivre! Ma vie se joue, là-bas. près de co lit... (Les luTm&s venant:) Peut-être... peut-être tout est-il déjà terminé...

ANDRÉ. Edith, il faut vous calmer. (L'ayant conduite à un

fauteuil.) Mettez-vous là.

EDITH

Oui. (fi:iie s'assied) Je m'étais promis do me bien tenir... mais je nai plus de force. Excusez-moi! Cela fait bien des jours que j'attendais des nou- velles... Je n'ai pas dormi une minute.

ANDRÉ.

Calmez-voub.

tDlTH.

Oui!.,. (Une pause.) André, il faut qur je vous dise une chose!.,. Je le dois, .jui, je c'.ois abso

174 l/ÉLÉVATlOK

lument vous dire cette chose, avant que nous nous séparioas pour toujours. (Faisant eff on :j An- dré... vous avez du mépris pour l'homme que j'aime. (Une pause.) Eh bien! c'est injuste, horri- blement injuste!

ANDRÉ.

Édilh, je croi»...

EDITH.

Oh 1 ne m'arrêtez pas 1 Celui que je défends n'est plus, à cette heure, qu'un pauvre blessé! Je ne p«:'ux pas m'éloi;.^ner sans répondre, oh! très posément, cette fois, à votre prédiction si pénible, si dure! Comprenez-moi! Je laime et je me moque des jugements ! Je braverais l'opmion de la terre entière ! Mais il m'est intolérable que vous, André, vous puissiez croire que j'ai brisé une grande vie comme la vôtre, pour me dégra- der!... Cela n'est pas, ne sera pas!... Jamais, je ne me rendrai indigne de la douleur que j'ai vus dans vos yeux!... Je vous jure que vous vous trom- pez sur monsieur de danois! On vous a renseigné faussemunl. Tout le monJe doit le méconnaître : il se méconnaît lui-même! Mais la guerre a fait paraître son âme. Tout à l'heure, dans la colère, je vous ai crié la vérité : il a cherché toute la

XCiH H, SCÈNE XI 173

souffrance et tout le risque. Poum^-i, il n'est pas conduit par l'ambition des rocompenses... Ça lui est bien e'gal! Alors?... Alors il a servi une idée, une seule, celle du sacrifice absolu. Je peux témoigner de son entêtement I . . . Depuis le jour il est parti, jusqu'au jour où... il est tombé, il n'a fait que se dévouer, se dévouer... Il a l'âme d'un héros!... André, vous vivez bien au-dessuB des autres hommes, personne plus que moi n'en a conscience, mais la guerre a porté Louis de Génois aux mêmes sommets! Parfois, j'ai gravi ces sommets, pour vous rejoindre, et j'en ai res- piré l'air... J'ai la certitude de ne pas déchoir!... Vous m'annonciez que je serais bientôt réduite au désespoir! André, pourquoi? Je crois qu'il m'aime autant que je l'aime. Il ne ment jamais, il ne m'aurait pas menti, chaque jour, devant la mort! Il a pu commettre dans sa vie, je n'ima- gine pas quoi... des légèretés de jeune homme. Ne le jugez pas là-dessus, et surtout, surtout ne craignez pas pour moi . Il est aussi incapable de me faire du mal que... d'abandonner son poste! S'il n'est pas... trop blessé, si ce n'est pas... uno chose alTreuse, si ma terreur a été vaine, si, dans la suite, il est encore protégé!... si... si on m^ le laisse, tout ce que le cœur peut donner <.t de-

174 I ÉLÉVATION

sirer, je le posséderai... Je le possède. Voiis no le croyez pas ?

A^JDRÉ, ayant regardé en silence est anxieux et ardent visagt levé ver^ lui, cee yeux.

Si. Je le crois.

KDITU.

C'est vrai?

ANDRÉ.

C est vrai.

EDITH.

Ce n'est pas votre pitié qui parle?

ANDRÉ.

Non. Je reconnais une erreur, une injustice.

EDITH.

Mais... ce qu'on vous a raconté sur lui?...

ANDRÉ.

N'existe pas à côté de ce que je viens d'eii tendre. Je vous en donne l'assurance! Allez, ma petite, vers votre bUssé, vers votre destin.

(Un temps.)

ACTE II, SOlflNB XI i75

EDITH, qui s'est levée

Pourrez-vous, un jour, penser à moi sans colère?

ANDRÉ

Oui, votre image est préservée.

EDITH, en un mouvement d'infinie gratitude.

André, vous êtes...

ANDRÉ.

Non, Edith. Plus un mot! Partez.

EDITH.

Ne me laisserez-vous pas...

ANDRÉ.

Rien. A quoi bon? C'est fini ! Faites vos prépa- ratifs, et il vaut mieux que nous ne nous re- voyions pas. Adieu, Edith. Bonne chance!

(Il lui a tendu la, main. Sur celle main, qu'elle a prise, Édilh se penche, pour la baiser. Mais André la dégage vivement. H a un visage séière, des yeux désespéré». Uv instant ils demeuent l'un devant l'autre, en détresse Puis Edith sort silencieusemtnt.)

U

7ft l'élévation

SCENE XII

i

l'An bout de quelques secondes, U ports du ahinef <^<^ travail s*onvrê Entnf. rn^dstme Cordelier.

MADAME CORDELIER

Je n'entendais plus le son de vos voix... Eh bien''

AKDBÈ, iourdtment, sém régardor sa mère.

Elle part.

MADAME CORDELIER.

Ah!

ANDRÉ.

Mais je n'ai rien dit.

MADAME CORDELIER, stupéfaite.

Pourquoi ?

ANDRÉ.

soldat glorieux!... Après t»ut, la guerre a

ACTE II, SCÈNE xn 177

pu refaçonner un homme!... Et puis... il y a la guerre !

MADAME CORDELIER.

Ânclre, mais ta résolution était prise! Oue signifie ce changement?

ANDRÉ, qui n'û p&e bougée dont le» yeux tnivini encore h départ d'Edith.

Elle l'aime... trop.

MADAME CORDELIER.

Je ne comprends plus !

ANDRÉ, retournAni,

Un grand amour s'est dévoilé à moi... Oui, je me suis trouvé devant la fierté, la ferveur... le ravissement d'un grand unique amour ! Alors je ne me suis plus senti le droit de parler.

MADAME CORDELIER.

C'est de la démence !

ANDRÉ, du ton l* plus simple.

Non, ma mère ! Car la vie n'offre rian da plus limpide, de plus précieux. Rien... Et si j'avais

178 l'élévatiotc

déposé dans ce cœur, tout embelli par sa foi, la goutte de poison que je détiens, si j'y avais créé cette source d'infection permanente... ce déses- poir qui eut flétri la jeunesse d'Edith, et tous ses rêves à toujours, je commettais la pire violence... je dérobais quelque chose à la pureté du monde!

MADAME CORDELIER.

Tu faisais ton devoir î

ANDRÉ.

Ou je rendais honorablement le mal pour le mal I 11 faut prendre garde, maman !... Ah! j'au- rais pu me venger ! J'ai tenu son bonheur entre mes deux mains. Voyez, elles sont tremblantes encore, de leur victoire !

MADAME CORDELIER, avec détresse.

Tu laimes ! Mon pauvre fils, tu l'aimes tou- jours !

ANDRÉ, tandis que lef larme» montent, débordent, inondent fou visa.!je.

C'est vrai... Et je souffre... Je suis déchiré par sou départ, par son amour pour l'autre...

ACTE II, SCÈNE XIÎ 179

MADAME CORDELIER.

André f...

ANDRÉ.

Je ne suis plus qu'un vieil homme abandonné... Mais ce n'est pas la passion qui m'a commandé il^^ me taire. Ah! non, par exemple! La passion me criait : « Vas-y ! Frappe-la de ta justice ! Tu peux bien tuer son âme ! Dans ce carnage, dans cette universelle boucherie, qu'est-ce que la mort d'une âme? Tâche de garder ta femme! » Mais une émotion venue du meilleur de moi, de mon respect de la vie, de mon indestructible croyance au bien, m'a sauvé de ce crime ! Et j'en suis bien heureux!... Je n'ai pas tué ! Je ne tuerai pas !

MADAME CORDELIER.

André, réfléchis.

ANDRÉ, qui a repris le paquet de lettres et qui se dirige vers son cabinet do travail.

Inutile ma mère ! Moi aussi j'ai fait mon sacri- fice. Je ne tuerai pas I

ACTE TROISIÈME

ACTE III

A l'hôpital de Rennes. Une cliambre d'ofûciers. Des murs blancs, une toilette, une cheminée, une fenêtre sans rideaux, ni stores, par laquelle on aperçoit le bâtiment d'en face. Dans un coin, la cantine du capitaine de Génois, très usée, très sale. Deux petits lits de fer: l'un n'est pas défait ; dans l'autre, Louis est couché. Au lever du rideau, il dort.

SCENE PREMIERE

EDITH, MADAME DE SAUVAIGE, RICHARD.

(Édilh a enlevé son. chapeau et l'a posé sur une chaise, et, près de la porte, elle cause à demi-voix avec Madame de Sauvaige, une jeune femme gracieuse, qui porte e costume de la Croix-Rouge. Richard, un infirmier, achève de laver le parquet avec un torchon tortillé autour d'un baUi,)

éW l'élévatio?»

(Un silence,)

JiiADAME DE SAUVAIGE

]1 dort bittn... Il n'est pas oppre^oé...

Une pàusê.) hûlTH: dont le regard te ééitiehe pA* du viê&gt de Louis.

Alors... c'est là?

(Elit a porté U m&in à ton dos.)

MADAME DK SaWAIGE, pleine de sympathie pour cette angoissa;

Oui... à peu près!... A la hauteur des reins, il a été opéré, le lendemain de son arrivée... parle docteur Berger... un excellent chirurgien. U n'a pour ainsi dire pas souffert I

EDITH.

Et vous n'avez pas vu la plaie ?

MADAME DE SAUYAIGB

Non... je n'assiste pas aux pansements. C'est madame Odier qui soigne le capitaine.

ACTE HT, SctNK î 185

EDITH.

Vous ne croyez pas que Téclat d'obus ait pu... ait pu toucher îa colonne vert«^brale?

MADAME DE SAUVAIGE.

Oh! non... L'opération a très bien réussi!... Evidemment, il s'agit d'une blessure sérieuse ! Elle réclamera des soins très... longs. (A l'infir- mUr.) Vous avez fini, Richard?

RICHARD, qui a nettoyé la table de toilette.

Oui, madame.

(Il salue et sort. On perçoit indistinciement le refrain d'une chanson comique, repris en chœur.)

MADAME DE SAUVAIGE, souriant.

Vous entendez la belle musique? Ce sont nos soldats qui chantent... On leur donne un concert.

EDITH.

11 est pâle... Gomme il «st changé !... (Uneptiu»e.) A-t-il beaucoup de fièvre ?

MADAME ÙË SAUVAIGE.

Vous savez^ les blessures, en général...

186 L'^.LéVATION

ÉDITE <rui. à p&f de loup, s'est approchée du lit, qui « décrocàM '.€ taifleaû de t?-^.pérâfz^ss

Quarante, virgule trois !

MADAME DE sAUVAIGE.

Le jour de l'extraction !

EDITH.

Trente-huit quatre, ce matin... Oui, la tempé- rature baisse... C'est un bon signe! .

MADAME DE SAUVAIGE.

Le meilleur î... Il s'éveille 1... Je vous laisse, madame. Je reviendrai vous prendre...

EDITH, plus bas.

Une demi-heure, ce n'est pas trop? Je ne le fatiguerai pas?

MADAME DE SAUVAIGE. de même.

Non... Le docteur Berger Ta permis.

EDITH.

Tant mieux 1 Cela prouve qu'il n'est pas in- quiet !...

ACTE m, SCÂtfE I 187

MADAME DE SAUVAIGE.

Sûrement. (De u porte. j Voilà... En ouvrant les yeux, il ne verra que sa visiteuse.

{Un regard chargé de sensibles pensées.) EDITH.

Merci, madame.

48S L'ÉliVATION

SCÈNE II EDITH, LOUIS.

(Edith, qui demeure à la même pl&ce^ dont l'émotion <îîf indicible, guette le réveil de Louis. Quelques sccowUs se passent.)

LOUIS ouvre et referme les yeux, deux on troU fois. Enfin, il tcurne lentement la tête du côté d'Edith, la regarde un mo- ment, puis murmure.

Mon amour...

EDITH.

Mon amour...

(Elle a. fait un pas vers le lit; mais les yeux de Louis se referment encore. Un silence.)

LOUIS, qui s'évade enfin de ton aetoupiêtement.

Tu venue...

ACTE III, SCRNE II 189

EDITH, penchée nnr lui.

Mon adoré, mon Louis adort^...

{Elle le baise aux lèvres, aux ysax, au front, aux l'èvres encore, délir^tevienf, longuement.)

LOUIS.

Tu es venue '

ÉDÎTH

Tu as mal? Tu souffres?.,.

'' LOUIS.

Pas le moins du monde !

EDITH.

Tu me dis la vérité?

LOUIS.

J'ai beaucoup souffert les deux premiers jours, et un peu avant-hier, après l'opération. Voilà tout.

EDITH.

C'est ce que m'a raconté madame,..

LOUIS.

Madame de Sauvaige?

190 LFîÉVATTOîf

1.D1TH.

Oui.

LOUIS.

Comme elle est bonne !

EDITH.

Elle a été exquise, elle m attendait...

LOUIS.

Tu peux nous croire. Je ne sens plus ma bles- sure. 'Une pause.) Je t'aime, Edith.

EDITH

Mon adoré...

LOUIS.

Tu es jolie !... Que tu es jolie 1

EDITH.

Mon chéri...

LOUIS.

Edith... tes lettres I... Tes lettres si belles!... Si belles !

EDITH.

Et tes lettres ! (El'. at assise prés du ht, elle tieni la m»in ûe Louis, l'appuie k ses livres, k .<a joue.) Tu as chaud !

ACTK III, SCP.SE II 491

Un peu de fièvre... La fièvre a toujours été mon amie... Elle me procure une exaltation assez agréable..,

EDITH.

Tu as été très bien opéré?

LOUIS.

Oui, par Berger... un camarade de collège I Quelle rencontre!...

EDITH.

Il est content ! L'opération a parfaitement réussi !

LOUIS.

Oui... il paraît. Mou petit cœur, mais vou avez maigri, maigri!...

EDITH.

Mais non!

LOUIS.

Levez-vous, une seconde!... Si, que je vous

13

i92 L'ÉLÉVATIO?»

\'oie!... Oh î je retrouve l'ombre de vous! Rien ne pouvait autant me chagriner!

EDITH

Quelle folie 1... Je me porte très bien! Mon chéri, je vous Tassure! J ai maigri, un peu. C'est assez naturel! Mais à présent, tu sais... oh! à présent!... Chaque minute m'embellira! Mon amant chéri, chéri, tu es blessé, déchiré, mais tu ne mets plus devant les canons, les fusils, de- vant tout ce qui brûle et tue, ta poitrine, ta tête, ton ventre, tes jambes... Que j'ai eu peur! que j'ai eu peur!... Ah! le bonheur de te toucher... je te touche... je possède la chaleur de ton corps... là, sous la chemise, c'est ton épaule... (Là voix, les yeux pleins de Urmes.) C'est bien toi? Je ne vais pas m'éveiller? Dis!... dis-moi, mon cher être chéri, c'est toi?

LOUIS, «v«c an pilé ionrirt

Oui, mon aimée, c'est moi... Raconte-moi, vite! Ton mari, quelle explication lui as-tu donnée?

EDITH.

Je lui al lu ton télégramme...

ACTE m, SCÈNE II i 93

LOUIS.

Ah?

EDITH.

Aussitôt. C'était plus simple et le plus digne.

LOUIS

Oui. Alors?

EDITH.

Nous avons échangé un adieu plein de mélan- colie. Le mien témoignait hien mal de mon re- mords et d'une immense gratitude... Il a été si bon et si grand !

LOUIS.

Mais... pas un adieu définitif?

EDITH.

Si!

LOUIS.

Oh! Edith...

ÉDlTtt

Mon Louis, forcément!

194 l'élévation

LOUIS.

Et il a, sans résistance, accueilli, cette idée., idéi* de votre séparation ?

t-DilM

Non... 11 s'est, d'abord... irrité. Je crois qu'il avait du chagrin.

LOUIS, pensif.

Oui, c'était fatal ! Je sentais que mon télé- gramme provoquerait cette rupture. (Tourmenté .•; Ha!... Je tenais tellement à te voir aujourd'hui!

EDITH.

Voilai... Tu es troublé! J'aurais te cacher cette nouvelle pendant un jour ou deux!

LOUIS, fjrav.

Oh! non, mon cher amour... Non, non!

..DITH

Je te di'Viûc! Déjà tu envibagCb le juui' li'

ACTE III, SCéKE 405

repartiras! Mon méchant, mon cruel!... Et tu re- doutes, pour moi, la solitude. N'est-ce pas vrai?

LOUIS.

Oui, Edith, je ne veux pas te laisser seule,

EDITH.

Sache que si ce temps impitoyable doit renaître, je la bénirai, ma solitude 1

LOUIS, pitoyable.

Mon petit...,

EDITH

Mon Louis, je la bénirai ! Je ne pourrais plus subir la contrainte des derniers mois... cette fausse vie conjugale!... C'est trop! Si la guerre te reprend, Louis, tu ne m'entendras plus de- mander grâce comme le premier août! Non! Tu ma enseignée, mon héros ! Mais, cette fois, je ne serai plus une des muettes de la grande angoisse, cette pauvresse honteuse! Je serai la maîtresse do Louis de Génois! Les gens ne diront plus : « Madame Cordelier fait de la neurasthénie! »

196 l'élétatiom

Ma souffrance portera ton nom. Mais ne tou- chons pas à cette chose. . . lointaine, si lointaine I , . . Qui sait?...

(Elle s'est penchée sur lui.) LOUIS.

Ma bouche est fiévreuie...

EDITH.

Je t'aime, Louis ! fUn baiser.) J'ai reçu ta petite lettre, hier, à la minute oii je partais pour la gare! Alors, tu as été blessé à l'attaque de Loos...

LOOIS.

Oui...

EDITH.

Je m'en doutais un peu. Le lundi?

LOUIS.

Oui... les deux premiers jours, j'avais impuné- ment affronté toutes les mitrailleuses, traversé deux barrages, et cailera... Et puis, lundi, vers onze heures du soir... c^ime absolu... J étuii» ab^jis

ACTB m, SCÈNE II 497

sur le parapet, je surveillais le travail, lorsque le bombardement a repris. Au tout premier obus, un 150, j'ai attrapé cet éclat!

Ohl...

LOUIS.

C'est dommage !

ÉDfTH.

Et on n'a pu te transporter à l'ambulance que le lendemain?

LOUIS.

Et oui! Impossible de passer.

EDITH, avec horreur.

Oh! mon chéri... Et après?

J'ai été embarqué pour Nœux-les-Mines, puis pour Arras... Et. de 1^, évacué bur Ueuues...

(îl A fermé les yeux.)

!9R L*Él.évAT10N

EDITH

Je tennuie avec mes questions!... Pardon I

LOUIS, tendrement.

xMa petite fille !

ÉDITÏÏ.

\hl ce petit mot d autrefois!... Tu n'es pas très bien couché!

LOUIS.

Non, les oreillers ont glissé...

EDITH

Attends... (Elle arrange le iii.) Comme cela?

LOUIS.

Oui... Vous êtes si douce, ma douceur... ma fraîcheur !

EDITH.

Je ne pourrais pas te soii^ner, être ton inGr- mière; j'auiais trop d'émotion!... Si tu redor- mais un peu?

ACTE ÎII, SCENE 11 199

LOUIS

Oh, mais non! Mon Edith, voudrais-tu ouvrir ma cantine?

EDITH.

Oui!

(Elle s'empresse.)

LOUIS.

Tu vois une sacoche en cuir?

ÔDITH.

Ouil

LOUIS.

Tu y trouveras une enveloppe à ton adresse. <

(Vncpnase.) Une euveloppe bleue...

(PendRut ces recherche.^, les voix d«s soldats se font entendre de nouveau j

ÉniTH.

Celle-ci?

LOUIS.

Oui. Elle est bien sale, bien fripée... J'ai écrit ces pages il y a trois ou quatre mois... Tantôt,

200 l'élévation

mon amour, à votre hôtel, vous lirez celte con- fession.

EDITH, gentille.

Une confession?

LOOIi.

Oui. Edith, avant... avant la guerre... croyais-tu que... je t'aimais?

lîDITH.

Oui.

LOUIS.

Mail... pourquoi?

EDITH.

Tu me l'avais dit.

LOUB.

Mon bel ang«l

EDITH

Et j'étais une fille romanesque, je vivais de mon rêve... Plus tard, j'ai reconnaître qur je m'étais trompée, et qu'alors, tu ne m aimais pas.

ACTE m, «CèNB II 201

LOUIS.

Plus tard?

EDITH.

Plus tard, Louis. Lorsque tu m'as ainufe.

LOUIS.

Que tu es charmante et belle ! Tu as raison : plus tard, du fond des trous on nous guettions, je t'ai donné tout le regret et toute la tendresse d'un homme. Le cœur s'enrichit, quand chaque minute est pleine d'adieu... Combien je t'ai aimée, là-bas, ma bien-aimée 1

EDITH, dans un marmnre.

Louis...

LOUIS.

On est très bien, tu sais, parmi les soldats de la guerre pour regretter et pour chérir. L'amour eit respecté chez tous ces hommes arrachés à la femme, et qui rêvent à la femme et au foyer... Et quelle claire vision de la vie 8ugg^^e cette pré- sence de la mort! Comme l'essentiel apparaît! Pendant cette longue menace, je me suis connu.

202 L ÉLÊVATIOÎ*

J ai compris qu'au long de mon existence futil( et si triste, à travers mes ambitions insatisfaitei tout mon effort désordonné, mes pauvres avei tures vaniteuses, qui me laissaient un goût d' néant, j'avais perpétuellement cherché... toi!... Oui, toi! Cette ineffable tendresse ! Quelle chose étrange ! L'amour de ma vie, mon seul amour, aura fleuri dans la solitude, dans la séparation,.. dans le dur paysage de la guerre !...

EDITH.

Il y a une de tes lettres, mon Louis... Elle est là, dans mon sac, avec les petites choses de toi qui ne me quittent jamais.... Elle est datée du neuf novembre... Vous cantonniez dans un vil- lage, dont le nom commençait par une 0. J'ai cherché sur ma carte... j'ai hésité entre Oeren et Oudecapelle...

LOUIS

Oudecapelle, parfaitement, ma petite àrae! Nous sortions de la bataille de TYser... Nous avions repris Ramscapelle à la baïonnette. . C'é- taient mes débuts dans l'infanterie ! Je me sou- viens même de la cuisine je l'ai écrite, ma lettre.

ACTE III, SCÈNE II '2'>3

EDITH.

Elle m'a éblouie ! Ce n'était qu'une petite lettre, pour me dire ta fatigue, mais si douce... Tu étais dans mes bras!. Jamais tu ne t'étais abandonné ainsi. J'ai entrevu le miracle... Et aussitôt, j'ai désespéré... J'ai pensé : « Gomment échapperait- il?... Je ne le reverrai pas celui qui me fait ce

don trop merveilleux ! » (Avec un timide sourire.) Tu

vois, j'ai douté de notre chance!

LOUIS, qui ne sourit pat.

Mon enfant!... (Une pâuse.) Redonne-moi l'enve- loppe bleue.

EDITH.

La confession? (U a fait signe que oui. Elle lui a rendu la hithc. Il l'a prise et déchirée en petils morceaux. Oh !

Louis...

(Un silence.)

LOUIS, d'une voix singulière, pressante.

Edith, veux-tu que notre amour commence à Oudecapelle ?

EDITH, qui voudrait encore :iourire

Commence...

204 1 .ÉLÉVATION

LOUia

Je t'en prie!... Le veux-tu?

EDITH. êurpri$e

Mail .. oui...

LOUli.

Avant, ce n'a pas été beau ! Quand tu t'es dori- née à moi, j'ai méconnu ta confiance passionne- ton cœur tendre et puissant, tous les trésors de ton silence... J'étais un autre homme, en ce temps-là. Ah! que j'étais pauvre!... Il faut me promettre que jamais, jamais, ce passé, qui m'est en exécration... un épisode quelconque de ce passé, ne se mélora dans ton souvenir aux jourg glorieux qui ont suivi ! Tu me le promets?

EDITH, qui est angoitêée.

Oui... mais...

LOUIS.

Souviens-toi, EJith! Avant ce n'était png beau... Mail le beau est venu!... Le beau commence à Oudecipelle !

EDITH, qui pàste ton mouchoir sur l^ viiaçt de Louis.

Lcois, mais que puis-je craindre'^ Nous serons

ACTE 111, ScftNE II 20îi

Tun près de l'autre!... Mon chéri, tu te tour- mentes...

LOUiS

Edith... une nuit... une nuit en Lorraine, dans notre cagna, j'avais écouté longtemps mes deux camarades qui échangeaient des souvenirs... Oh! de petites choses très banales... Mais chacune de leurs phrases commençaient par : ma femme. Et leurs yeux étaient si beaux!... Je me taisais. A la fin, je suis sorti. Il faisait une nuit pleine de brouillard... J'ai dépassé les fils de fer... Rien ne bougeait, ce soir-là. Et dans ce silence, dans cette solitude étranges, je t'ai vue ! Tu étais dans ton lit, assise, courbée, tu m'écrivais sur tes ge- noux... Parfois tu levais ton anxieux visage, plein de ma pensée... Je te voyais si bien, ma pauvre petite chose fidèle et palpitante ! Et, tout à coup, j'ai entendu ma voix qui disait tout haut : « Ma femme... » C'était la première fois!... Ma femme, ma femme!... Ah! quel appel jailli des profon- deurs de mon instinct vers cette intimité divine, vers tout ce que je n'ai pas connu ! Je suis resté jusqu'au matin, dans cette lugubre plaine, peu- plée de vivants invisibles et de morts avec toi.

206 L'Él-éVATION

Oui, toute la nuit, avec toi, ma femme... Toute cette nuit... la nuit de nos noces.

EDITH.

LouiS; tu pleures... Pourquoi pleures-tu?... C'est la faiblesse? 'Et comme n secoue Ici télé.) Si ! Mais si ! Tu t'es trop agité... la fièvre monte..

(Elle s'est levée.)

Lons. Viens près de moi !

ÉDITII, qui recule.

Mon petit Louis, tu me regardes si tristement... Ton infirmière aussi ma regarde'e avec pitié...

LOUIS.

Viens, ma petite.

EDITH.

Ohî j'ai trop peur... On me ment... Tout lo monJe ment! Moi aussi je mens, car j'ai peur depuis que je suis 1

LOUIS.

Viens.

ACTE m, Bciyz II 207

EDITH, g' Approchant, Joignant les mains dan/t un« imoloration iuflnit.

Louis... non?

LOUIS.

Edith, je vais mourir.

EDITH, un crL

Oh ! non !

LOUIS.

Hélas..,

EDITH,

Non, non !... Je Iciime I Ne meurs pas',., Mon Louis, ne meurs pas 1 Aimons-nous !

(Elle s'est abattue près du lit.)

LOUIS.

Ecoute... Ecoute-moi. Je m'en irai sans souf- frir. Tout le bas a déjà cessé de vivre. On s'en va très, très doucement.

EDITH

Mais ce n'est p^5 vrai! Tu ne vas pas mourir!

•?08 LéLÉVATIOK

C'est impossible!... tu le crois, parce que tu es faible... tout faible...

LOUIS.

D'abord ma blessure ne paraissait pas dange- reuse. Mais, ici, une hémorragie s'est produite... .l'ai dit à Berger : <- J'ai de graves dispositions à prendre. Parle-moi comme un homme un h'^mme. » Jl a été très courageux... humain.

EDITH.

.le l'ai toujours su. Hier, je le savais, en dé- pliant le télégramm.e. Je le savais, le jour tu m'as quittée I

LOUIS.

Mon Edith bien aimée, j'attends de toi un grand secours. Je me suis souvenu de quelque chose... quelque chose que tu as dit et qui m'an- goisse horriblement !... Edith, jure-moi sur notre amour de ne pas me suivre dans la mort.

EDITH.

Quoi, tu m imposerais de...

ACTE I!I, SCèNE II 209

LOUIS.

Je te supplie et je t'ordonne de vivre.

iOFTH.

Non, tu ne mMnfligeras pas ce martyre!

LOUIS.

Edith, c'est ma volonté suprême! L'idée de cet attentat possible contre la jeunesse et la grâce de ton être, m'a hanté. Ecarte-la de mes derniers moments !

EDITH, pouvant à peine parler.

Mon Louis, c'est trop cruel! Réfléchis... Tu me laisseras seule... toute seule sur cette terre... seule et sans âme !... On n'ose même pas regar- der vers une pareille solitude !

LOUIS.

Ah! ta petite voix me déchire . Cette vision, elle est venue tant de fois éprouver mon cou- rage... cette vision de ta solitude, de tes pauvres yeux hrùlés de larmes...

210 LELEVATIOîf

EDITH.

Eh bien', épargne ta petite. Pourquoi exiges-tu que je reste? Ni toi, ni moi, nous ne croyons !

LOUIS.

Tu te trompes, mon enfant. Je crois! Je crois que la vie est sacrée, mille et mille fois plus sa- crée encore que ne Tont faite les lois, les livres, les hommes ! Je crois qu'il n'est pas une infamie et une honte comparables à celle de prendre la vie! Et je ne suis pas le seul combattant, le seul tueur qui rapportera cette profonde religion. Edith, apaise-moi, fais-moi ce serment solennel. Il faut maider à mourir!

EDITH, s'est relevée, est allée prendre dans son petit sac un objet qu'elle retire de la ouate oii il est enveloppé.

Voilà... J'avais pu dérober, dans la pharmacie de mon hôpital, ces gouttes d'acide cyanhy drique...

LOUIS, un mouvement d horreur,

(»h:

ÊDITH-

Quand ma pensée devenait trop noire, je tenais

ACTE 111, SCÈNE II 21 I

ce petit flacon dans ma main, comme la déli- vrance certaine...

(Elle le jette dans la cheminée il se brise. J LOUIS.

Mets ta main sur mon front... Ta petite main si légère!... Répète mes paroles. Dis : « Je jure sur toi . . .

EDITH, à travers ses larmet

Je jure sur toi, mon bien-aimé...

LOUIS.

D'accepter la vie...

EDITH.

D'accepter la vie...

LOUIS.

Honnêtement, pleinement...

EDITH.

Honnêtement, pleinement...

LOUIS.

Comme le plus haut devoir l »

T 'Él.feVATIO?»

EDITH.

Tomme le plui haut devoir.

(Un silence. Grelottante, brisée, elle s^esl râsuse sur Ut chaise misir&ble, près dn lit.)

LOUIS.

Edith, mon Edith, retourne à ton foyer.

EDITH.

Oh!... Ne me laisseras-tu pas au moins la re- traite et les larmes de celles qui ont tout perdu ?

LOUIS.

Retourne chez ton mari. Il t'a traitée avec noblesse.

EDITH.

Mais U droit pUur«r!...

LOUIS

Sa douleur respectera ta douleur. Et ses pen- sées veilleront lur toi, mon enfant fragile Rentre dans la maison d'André Cordelier.

ACTE Ur, Sciî<E II Î13

DITH.

Tu seras obéi, mon cher aime si teîîcir& i J en prench rengagement.

LOUIS

Ah! tu me donnes un grand repos! (hue deni

la main de Louis. Un silence. On ne perçoit que les sanglots étouffés d'Edith, et une chanson, un air connu, qui entre par

la fenêtre, vaguement.) Tu entends?... tu les entends, les blessés, les rescapés, les petits gars... les héros? Ils chantent... Ils vont repartir et ils chantent. Écoute... c'est une chanson de Mayol...

(Un silence.) Ces VOix de soldats!... (Un silence. Edith pleure désespérément. Louis, d'un tendre geste aveugle, attirt

la pauvre tête.) Ne pleure pas, ma petite fille 1 Personne ne meurt!... Entends, Edith, le chant de notre immortalité! (Un silence, j Je ne t'ai jamais écrit certaines choses... c'est ennuyeux de parler de soi*., mais je veux que tu saches pourquoi j'ai donné ma vie. Pendant la Marne... c'était le 8 septembre, au petit matin... un capitaine à qui je demandais la position de l'ennemi m* répondu : « Les Boches, mais ils ont foutu camp! » Et moi, j ai éclaté en sanglots. J'ai su plus tard tout ce que ces larmes apportaient de renouveau. A travers mes années d'oubli et

214 l/èLÉSATlÛN

de fanure, ma jeunesse accourait, mes enthou- siasmes... J'avais douté... j'avais tremblé que la nuit ne couvrît le monde! Et non... pas du tout!... elle brillait toujours, ma France... patrie capricieuse et tourmentée, mais patrie des pa- tries, source des âmes, d'oii la liberté et l'amour des hommes ont jailli par la terre entière!... Edith, il faut, il faut que la France soit victo- rieuse!... Son talon, qui a démoli les prisons du monde, une à une, anéantira le bagne mons- treux de la Guerre, deux cents millions de forçats innocents, hommes et femmes, pleurent

et meurent! (il s'arrête essoufflé. Sourdement :j Je Suis tombé pour cela ! (Un silence. Plus bas :, Oui, Id

guerre est horrible... Pourtant, elle a tiré du cœur humain autre chose que sa boue éternelle... des flammes, les plus hautes flammes! Mon ado- rée, ne maudis jamais mon sacrifice ! Tout se tient... Sans ce grand élan, notre amour n'eût pas été.

EDITH, redre>aaé».

Louis, tu es beau!... tu es beau et je te remer- cie! Tu me lègues une sublime raison d'exister. Comme tu as fait le don de toi, le don fratt-r- nei, je m'offrirai I Je serai la sœur de toute

ACTE III, fiCÉNB II 215

souffrance, et d'abord de cette grande souflrance, là-bas, que j'ai créée, de ce grand cœur qui porte nia blessure... Je serai forte de ta présence, mon Louis, toujours, toujours, car tu vivras jusqu'au dernier battement du cœur de ton Edith !... Je te jure, mon amant... mon époux... mon soldat, que chaque jour, à chaque minute de mon temps sur la terre, tu seras glorifié et pleuré!...

(Elle s'est Agenouillée à coté du lit. Ils se t&asnt.j

-i6 L'feLtVATIOî*

SCÈNE II!

Les Mêmes, MADAME DE SAUVAIGE.

MADAME DE SAUVAIGB.

Madame, il y a une heure...

EDITH, tendant les mainê.

Par pitié ! . . .

MADAME DS SAUVAIGE.

C'est le docteur Berger qui m'envoie.. Vous ievidudr#2 ioir, après le pansement!

LOUIS, (font i,oi« f&tbU.

Oui, mon amour, ce soir...

(Édiih, tribach&nte. se lève, met nn bai$er sur U front d$ Louiê»)

ACTE m, scfeNE ni 2î7

MADAME LE SAUVAIGE, qui s'était détournée, se rapproche d'Edith, et pleine de commisérution

Madame !..

EDITH, avtuglëe

Mon petit sac...

MADAME DE SAUVAIGE. juG voici ! {Ay&nt pris le bras d'Edith, l'emmenant.)

Ma<iame!... Madame...

EDITH, ërrivée au aeuil, se retourne et dit d'une loîx d'angoisse 8urhumain9.

A ce soir, Louis ?

LOUIS, dan$ un signe de téf.

Oui.

'ià"àr

r... -. ■)

TABLE

P«fM

Dédicace ^

Acte premier 9

Acte deuxième 99

Acte troisième 181

PARIS

IMPRIMERIE GAMBART et Cie

52, artane an Main», 52

a 39 00 3 0d'3^96 5^3b

et PQ 2603 •E65E4 1917 CÛO BEPNSTEIN, ACCâi 1230335

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