'i'jdi^»!«!«!«!^
8. i^JlJiJl-^J*** J'^
M jw^i.
va™
S'tVAV
t € Jt Jl A Jl X
t t « I.» «w
4 € jC it A JUi
IrjoriJi •:« M «-« a. « '
i t t t t A t l € i « Jl « • « •^•^•^^•^•Ai*^*^
i ï l l 1 1 I, t t « « « ji • • * * •-'•i*-<*M^-*JI
MARIE-MAGDELEINE
OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
DANS LA BIBLIOTHEQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
La Sagesse et la Destinée (78^ mille)
La Vie des Abeilles ^96' mille)
Le Temple i-nse veli (32e luille) • • •
Le Double Jardin (26« mille)
Llutelligence des Fleurs (42« mille)
La Mort (56- mille)
Les Débris de la Guerre (1"" mille)
LHôta Inconnu (2îo mille)
Les Sentiers dan^» la Montagne (17" mille)
Le Grand becret (18« mille)
THEATRE Théâtre, Tome I. — La Princesse Maleîne, L'Intruse,
Les Aveu'iles
Tome II. — Pelléns et Me'Hsande (1892), Alladine et Palnmide.i (1894), Intérieur (1894), La Mort de Tin-
taglles (1894)
Tome 111. — Aglavaine et f^éh/sette (1896), Ariane
et Ba'be Bteue (1901). Sœur Béatrice [\.^0\)
Joyzelle, pièce en 5 actes fl.3« mille)
L'Oineau Bleu, féerie en6acteset 12 tableaux (52' mille) La Tragédie de Macbeth de \V. Shakesppare. Tra- duction nouvelle avec une Introduction et des Notes
(6« mille)
Marie Magdeleine, drame en B actes (7« mille)
Monna Vanna, pièce en .3 actes (41« mille)
Monna Vanna, diame lyrique en 4 actes et 5 tableaux,
livret (musique de Henry Février), 11' mille) 1
Pelléas et Mélisande, drame lyrique en 5 actes
(7« mille) 1
Intérieur, pièce en 1 acte (1" mille) 1
La Mort de Tintagiles, drame lyrique en 5 actes 1
.Ariane et Barbe-Bleue, conte en 3 actes 1
Le Miracle de Saint Antoine, farce en 2 actes i
Le Bourgmestre de Stilmonde, suivi de Le Sel de la Vie (6° mille)
■1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol.
1 vol.
1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol.
1 vol. 1 vol. 1 vol.
broch.
broch. broch. broch. broch. broch.
1 vol.
CHEZ DIVERS ÉDITEURS
Le Trésor des Humbles (Mercure de France)
Serres Chaudes (poésies) — (Laromblcz)
L'Ornement des Noces spirituelles, de l^uysbroeck l'Admirable, traduit du flamand et précédé d'une In- troduction. (Lai'omhlez)
Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits lie l'allemand et précèdes dune Introduction. (Lacomblez).
vol. vol.
vol. vol.
1 vol.
Album de douze Chansons, (Stock) . . Epuisé.
Impiinicrie A. DAVY et FILS AÎNÉ, r.S, rue iMadame, l';iiis
MAURICE MAETERLINCK
MARIE-MAGDELEINE
DRAME EN TROIS ACTES
Représenté pour la première fois au Casino municipal de Nice,
le 18 Mars 1913
el à Paris, sur le Théâtre du Chdlelet, le SS Mai 1913.
SEPTIÈME MILLE
'»0 '/
PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE. ÉDITEUR 11, iîUE DE GRENELLE, 11
1922
Droits de tradiiclion, d*» reproduction et de rt- pri^seiitaiion réservés pour tous \>a\s. Copyright Ijy Félix Bi.och, Eeben, 1909.
IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE :
50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
PERSONNAGES
MARIE MAGDELEINE M°" Georgette Leblanc.
LCCIDS VERUS MM. Roger Karl.
SILANUS Denis d'Inès.
APPIUS Roger Monteaux
LA VOIX DE JÉSUS Pradier.
LAZARE PiLLOT.
CŒLIDS Dauvillier.
JOSEPH D'ARIMATHIE Jean Ddval.
L'AVEUGLE DE JÉRICHO Ch. Edmond.
NICOMÈDE Mendaille.
BARTIMÉE Haab.
LE LÉPREUX Davt.
UN MIRACULÉ Samson Cadet.
LE BOITEUX CouTiER.
LE PARALYTIQUE Argus.
UN AUTRE MIRACULÉ MORICE.
!Vallot. FASQnEL. Farran. f Lejeune.
AUTRES MIRACULÉS ) Gallet.
( Dernier.
MARTHE M"" GiNA Barbieri.
MARIE Germaine Albert.
MARIE CLÉOPHAS Louise Colliney.
MARIE SALOMÉ Laure Yandewen.
UNE FEMME DU PEUPLE Madeleine Geoffroy
Les actes I et II à Bélhanie. — L'acte III à Jérusalem.
AVERTISSEMENT
J'ai emprunté au drame de M. Paul Heyse, Maria von Magdala,Vidée de deux situations de ma pièce; c'est à savoir : à la fm du premier acte, l'intervention du Christ qui arrête la foule déchaînée contre Mar.'e-Magdeleine par ces paroles prononcées derrière le théâtre : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre », et, au troisième, l'alternative où se trouve la grande pécheresse de sauver ou perdre le Fils de Dieu, selon qu'elle consent ou refuse de se donner à un Roman.
VIII AVERTISSEMENT
J'avais, avant que de me mettre au travail, demandé au vénérable poète allemand que je tiens en très haute estime, l'autorisation de développer ces deux situations qui chez lui, dans un drame incomparablement plus touffu que le mien, n'étaient pour ainsi dire qu'esquissées, lui offrant de reconnaître ses droits de la façon qu'il jugerait équitable. A ma respectueuse requête il ne fut répondu que par un refus, j'ai regret de le dire, peu courtois et presque menaçant.
Dès lors, il me fallut considérer que la parole évangélique citée plus haut, appartient à tout le monde, et que l'alternative dont je parle est de celles qui se rencontrent plus d'une fois dans la littérature dramatique. Il me parut d'autant plus licite d'en user que je l'avais précisément imaginée, l'année même que fut publiée Maria von Magdala, sans pouvoir connaître celle-ci, dans le qua- trième acte de Joyzelle.
AVERTISSEMENT ix
J'ajouterai que, hormis le principe de ces situations, pour tout ce qui concerne le sujet de la pièce, la conduite de l'action, les personnages, les caractères, les péripéties, la ligne, la couleur et l'atmosphère, les deux œuvres n'ont absolument rien de commun, que pas une réplique, pas une phrase de l'une ne se retrouve en l'autre.
Gela dit, je suis heureux de témoigner au vieux maître, ma gratitude d'un don spirituel qui, pour être involontaire, n'en est pas moins considérable.
ACTE PREMIER
ACTE PREMIER
Les jardins d'Annœus Silanus, à Béthanie. Terrasse romaine. Bancs de marbre, portiques, statues. Au centre, bassin avec jet d'eau. Cabinets de verdure. Orangers et lauriers en des vases de pierre. Balus- trade à droite et à gauche dominant la vallée. Balus- trade au fond, ouverte en son milieu pour donner accès à une allée de platanes bordée de statues, qui aboutit à une épaisse haie de lauriers clôturant le jardin.
SCENE PREMIERE
Entrent Annœus Silanus et Lucius Verus= SILANUS
Voici la gloire de mon petit domaine : ma terrasse qui me rappelle celle que j'avais à
i MARIE-MAGDELEINE
Préneste et qui avait mis le comble à mes vœux. Voici mes orangers, mes cyprès et mes lauriers-roses. Voilà le vivier, le portique avec les images des dieux, parmi lesquels cette Minerve trouvée à Antioche. (Montrant, à gauche, le paysage.) Et par ici, l'incomparable vue sur la vallée où règne déjà le printemps. Nous sommes en suspens dans l'espace. Admire, le long des pentes de Béthanie, la descente des anémones. On dirait que la terre est en flamme au pied des oliviers. Ici, je goûte en paix les avantages de la vieillesse qui sait se réjouir des jours passés, car la jeunesse borne de fort près la jouissance des biens en ne considérant que ceux qui sont présents...
VERUS
Enfm! voici des arbres, de l'eau, de la verdure!... j'en avais perdu la mémoire de- puis mon arrivée i ans désert de pierres qu'on appelle la Judée... Mais comment se fait-il, ô mon bon maître, que vous vous
ACTE PREMIER
soyez fixe prê^ de cette ville aride et morne, où la terre est affreuse, où les hommes sont laids, hargneux, sournois et malfaisants, mal- propres et barbares?...
SILANUS
J'avais, comme tu le sais, suivi à Césarée le procurateur Valérius Gratus, puis je revins à Rome où tu fus quelque temps mon élève fidèle et préféré. Mais bientôt j'eus honte d'enseigner une sagesse dont les certitudes me semblaient d'autant plus douteuses que je les affirmais avec plus d'assurance. Je fus rappelé ici, en cette Judée barbare, par la plus étrange des curiosités. Lors de mon premier séjour, j'avais commencé l'étude des livres sacrés des Juifs. Ils sont informes et sangui- naires, mais on y trouve aussi de belles fables et les précoces efforts d'une sagesse sauvage mais parfois singulière. Ils n'ont pas encore iassé mon attention.
%
MAtUE-MAGDELEINE
VERUS
En eiïet, notre ami Appius, que j'ai revu à Antioche, m'avait parlé de vos études et de votre passion soudaine et désordonnée nour les vieux livres juifs...
SILANUS.
Il ne tardera pas à venir.
VERUS
Qui?... Appius?... Il est donc à Jérusalem?
SILANUS
Tu l'ignorais?... Mais toi-même, depuis com- bien de jours es-tu dans le pays?... Ta lettre d' avant-hier ne me le disait point...
ACTE PREMIER
VERUS
Depuis près d'une semaine, et j'ai voulu vous consacrer ma première heure de loisir. J'ai quitté Antioche pour accompagner à Jérusalem le procurateur Pontius Pilatus, qui redoute des trouBles. II aura probablement besoin de l'appui de mes vieux légionnaires...
SILANUS
L'ample et vaste Appius, dont les paroles aussi vagabondes que les habitudes, unissent les amis les plus éloignés, m'a parlé de toi, comme il t'avait parlé de moi. Il m'a appris que lorsqu'il eut, à Antioche, le bonheur de te ren- contrer, tu semblais en proie à quelque grand amour malheureux...
VERUS
Lequel?...
MARIE -MAGDELEINE
SILANUS
Comment le plus beau des tribuns militaires, dans son magnifique appareil, peut-il avoir plus d'un amour qui ne soit pas heureux?... Il s'agissait d'une femme de ces régions, une Galiléenne, si je ne me trompe...
VERUS
Marie de Magdala?... Il vous a parlé d'elle?... Où est-elle? Je ne l'ai plus revue; eWe a brus- quement quitté Antioche et j'ai perdu sa trace...
SILANUS
Mais pourquoi ne te fut-elle point exo- rable?... Appius m'affirmait qu'elle méprise, il est vrai, les hommes de ce pays, mais ne se montre nullement rebelle aux chevaliers ro- maine...
ACTE PREMIER
VERUS
C'est une de ces énigmes de la femme que nos devoirs de soldat ne nous laissent guère le temps de débrouiller. Elle ne paraissait pas me haïr, du'moins la haine qu'elle affectait de me témoigner n'allait pas sans une âpre douceur... Mais il s'y mêlait je ne sais quelle crainte incompréhensible, qui lui faisait farouchement éviter ma présence... D'ailleurs, elle venait, paraît-il, d'éprouver une grande douleur, dont elle s'est déjà, m'a-t-on dit, plus d'une fois consolée...
SILANUS
Je ne sais, et tout cela ne me semble pas bien décourageant. Au demeurant, pourquoi cher- cher des sujets d'affliction dans ce que les dieux ont créé pour la joie?... Appius voulait donc que j'aidasse, par mes sages conseils, à te guérir d'un mal qui t'attriste sans nécessité.
10 MARIE-MAGDELEINE
Mais d'abord, l'aimes-tu autant que l'affirme Appius, dont les propos sont souvent excessifs et inconsidérés?...
VERUS
Je l'ai désirée, je la désire encore comme jamais je n'avais désiré une femme...
SILANUS
Tu parles sagement en ne séparant point, dès les premières heures, le désir de l'amour. Du reste, je comprends. Il est certain qu'elle est plus belle qu'un grand nombre de femmes que j'ai admirées dans ma vie.
VERUS
Comment?... Vous l'avez vue?... Elle est donc à Jérusalem?...
ACTE PREMIER 11
SILANUS
Elle est même plus près de nous que Jéru- salem qui se trouve à quinze stades de Bétha-
nie... (L'entraînant un peu vers la droite.) Approclie-
toi de^ce portique et regarde là-bas, au fond de la vallée... Qu'y vois-tu?...
VERUS
J'y vois des oliviers, des sentiers, des tom- beaux... Puis encore des frontons de palais ou de temples, des colonnes, des cyprès... On se croirait aux environs de Rome... Mais je ne saisis pas...
SILANUS
C'est Hérode le Grand, une sorte de fou furieux mais bâtisseur qui orna cette vallée de magnifiques édifices plus romains que ceux de Rome même.. Mais regarde à mi-côte, à gauche
12 ■ MARIE-MAGDELEINE
de ces trois grands cyprès, à quatre ou cinq atades d'ici... Découvres-tu l'une des plus belles villas de marbre?...
VERUS
Celle que précèdent de larges degrés blancs qui mènent à une colonnade en hémicycle où se dressent des statues?...
SILANUS
C'est là qu'elle s'est retirée.
VERUS
Marie-Magdeleine? Dans cette solitude, et si loin de la ville?...
SILANUS
Elle fuit, m'a-t-elle dit, le fanatisme juif, le
ACTE PREMIER 13
tumulte et les odeurs nauséabondes qui redou- blent à Jérusalem, à l'approche de la Pâque...
VERUS
Vous layoyez donc?... Vous lui avez parlé?.
SILANUS
Le bon Appius, sachant que la vue d'une femme jeune et belle réjouit mes regards sans les mettre en péril, ne la dissuada point de monter jusqu'à la demeure d'un vieillard désarmé et inoffensif.
VERUS
Qu'a-t-elle dit?... Quelle impression vouî a-t-elle faite?...
SILANUS
Elle était vêtue d'une robe qui paraissait
2
li MAIUE-MAGDELEINE
tissue de perles et de rosée, d'un manteau de pourpre tyrienne à grenades de saphirs; et parée de bijoux qu'alourdissait un peu le faste oriental. Quant à sa chevelure, je pré- sume que, dénouée, elle couvrirait d'un voile d'or impénétrable la surface de cette vasque de porphyre...
VERUS
Je parle de son intelligence, de son carac- tère... Ne vous y trompez point, ce n'est pas une vulgaire courtisane... Elle a d'autres attraits qui fixent mieux l'amour.
SILANUS
Je n'ai pris garde qu'à sa beauté, qui est rtcllo et satisfait les yeux... Du reste, nous en jugerons mieux tout à l'heure, elle ne tardera point à venir...
ACTE PREMIER 15
VERUS
Elle vient ici?... Mais sait-elle qu'elle me trouvera chez vous?...
SILANUS
Assurément. Il m'a paru que cette ren- contre serait plus efficace à soulager ton mal que les sages conseils que voulait Appius...
VERUS
Mais elle... qu'a-t-elle dit en apprenant que?...
SILANUS
Elle a souri avec une grâce tressaillante et pensive... Les autres convives seront notre indispensable Appius et Gœlius, ton condis- ciple de Préneste... J'espère qu'ils nous amène-
16 MARIE-MAGDELEINE
ront notre malheureux ami Longinus qui perdit, il y a trois semaines, une petite fille âgée de deux ans... Je tenterai de le consoler, par des raisons bonnes et convaincantes, d'une douleur qui est, certes, disproportionnée à la perte qu'il a faite. Nous aurons entre autres mets, que j'espère excellents, deux poissons du Jourdain que tu ne connais point, et qui, accommodés par Davus, mon vieux cuisinier... Maisj'entendsleBondela double flûte... Ce doit être la litière de la reine de Béthanie et de Jéru- salem qui s'arrête au seuil de ma maison... Tes yeux vont retrouver la douce lumière qu'ils regrettent, et les miens le sourire qui leur plaît, à moins que les miroirs d'argent de l'atrium ne retiennent plus longtemps qu'il ne sied...
VERUS
Elle est là.
Entre, à droite, Marie-Mngdcleine. Quelques esclaves la suivent, auxquels, d'un geste sec et impérieux, ell.- donne l'ordre de se retirer.
SCÈNE II Les Mêmes, MARIE-MAGDELEINE.
SILANUS, allant au-devant de Maric-Magcleleine.
« Quelle est celle-ci qui monte du désert
« Gomme une colonne de fumée,
« Exhalant la myrrhe et l'encens?
« Quelle est celle-ci qui apparaît semblable « à l'aurore,
« Plus belle que la lune, plus pure que le « soleil,
« Mais terrible comme une armée en bataille, »
Ainsi que chantent vos livres sacrés à
l'approche de la Sulamite...
2.
18 MAr.lE-MAGDEi.EhNE
MARIE-IvIAGDELEINE
Ne me parlez pas de mes livres sacrés, je les ai en exécration comme tout ce qui vient de ce peuple hypocrite et sordide, avare et malfai- sant...
VERUS, s'avanraiit pour la saluer à son tour.
Je dirai donc à la façon romaine : « Salut à la fdle aînée d'Aglaia, la plus jeune et la plus heureuse des Charités! »
MARIE-MAGDELEINE
Plaignez -moi au lieu de me louer. On m'a dérobé cette nuit, outre douze de mes plus belles perles, mes rubis de Carthage, mes paons de Babylone et toutes les murènes de mon vivier... Mais on a fait bien pis. J'avais — et tu les as vus, Silanus — deux admirables vases de cristal et d'agate, pleins d'un nard
ACTE PREMIER l9
indien si précieux que je le réservais pour le jour, qui viendra lui aussi, où l'on entourera mon corps des bandelettes funéraires...
SILANUS
Oui, je me les rappelle, et ils étaient incom- parables!... C'était, à mon avis, un travail phénicien qui devait remonter au temps de Salomon. Je n'en ai jamais vu d'aussi beaux. Mais il n'est pas possible qu'ils aient poussé l'audace jusqu'à porter la main sur ce trésor devant lequel César lui-même se serait incliné!..,
MARIE-MAGDELEirsE
Ils n'en ont pris qu'un seul, et je ne sais pourquoi ils ont respecté l'autre et l'ont laissé intact, sur son socle d'argent, au fond de l'atrium... On dirait qu'au dernier moment une crainte, un scrupule inconnu est venu les troubler...
20 MARIE-MÂGDELEKNE
VERUS
Ils savaient bien qu'ils commettaient un sacrilège!... Mais n'avez-vous aucun indice, aucun soupçon?...
MARIE-MAGDELEINE
Je ne sais... J'ai fait battre de verges et mettre à la torture les esclaves chargés du soin de la volière et du vivier; ils n'ont rien avoué et je crois qu'ils ne savent rien...
SILANUS
Le vol est surprenant, car le pays est sûr... Voilà près de six ans que je m'y suis fixé, et l'on n'a point tenté de me dérober une parcelle de ma sagesse qui n'est jamais sous clef et qui est la seule chose précieuse que je possède... Le juif est sournois, rusé et malveillant, il pratique la friponnerie et l'usure ainsi que la plupart
ACTE PREMIER 21
dos vertus et des vices rampants, mais il évite presque toujours le vol franc et loyal, le vol honnête, si l'on peut dire...
MARIE-MAGDELEINE
J'avais d'abord soupçonné les ouvriers tyriens qui ajustent, en ce moment, autour de l'une des salles de ma villa, ces lambris mobiles que l'on change à chaque service, de manière à mettre les murs en harmonie avec les mets dont la table est couverte...
VERUS
J'en ai vu chez notre gouverneur
Pomponius Flaccus, à Antioche, mais je ne savais p as que cette innovation, récente à Rome même, eût déjà pénétré en ce pays perdu.
MARIE-MAGDELEINE
Aussi ne la trouverez -vous qu'en ma maison,
3
22 MARIE-JIAGDELELNE
et le dernier palais du Tétrarque Antipas en est encore dépourvu... J'avais donc tout d'abord soupçonné ces ouvriers, mais j'ai la preuve qu'ils sont innocents. Je suis sûre maintenant qu'il faut chercher les voleurs parmi cette bande de vagabonds et de rôdeurs qui depuis quelque temps infeste le pays...
SILANUS
La bande déjà fameuse du Nazaréen...
MARIE-MAGDELEINE
Justement. Leur chef, m'a-t-on dit, est une sorte de brigand malpropre qui séduit les foules par une magie grossière, et qui, sous prétexte de prêcher je ne sais quelle loi ou doctrine nouvelle, ne vit que de rapine et s'entoure d'individus capables de tout... J'ai duresteàm'enplaindresous d'autres rapports... Avant-hier, comme je me promenais dans mes jardins, sous le portique qui les sépare de
ACTE PREMIER 23
la route, une douzaine de misérables, détachés de cette bande, m'ont insultée d'une façon immonde et menacée de pierres... Gela devient intolérable, il est temps d'en débarrasser la contrée.
VERUS
On m'a parlé de ces gens-là... Je sais que le Procurateur s'en occupe... J'y ferai veiller de plus près. Du reste, si vous le désiriez, il me serait facile d'arrêter leur chef...
MARIE-MAGDELEINE
Je vous en prie, et le plus tôt possible... Je vous en serais singulièrement reconnaissante...
tf IL AN us
I
Je crois que vous faites fausse route. Les voleurs, selon moi, ne se trouvent pas de ce
2i MARIE-MAGDELEINE
côté. Je suis assez bien placé pour connaître la bande, attendu que depuis cinq ou six jours elle opère à quelques pas de ma maison. J'ai même eu le plaisir — car tout se transforme en plaisir, à m.on âge — j'ai même eu le plaisir d'assister à l'une de leurs réunions. C'était près de la vieille route de Jéricho. Le chef parlait au milieu d'une foule poussiéreuse et déguenil- lée, parmi laquelle on remarquait un grand nombre d'estropiés et de malades assez répu- gnants. Ils semblent extrêmement ignorants et exaltés. Ils sont pauvres et sales, mais je les crois inoiïcnsifs et incapables de voler autre chose qu'un verre d'eau ou un épi de blé... Ils écoutaient avidement une anecdote assez naïve, l'histoire d'un fils qui revient chez son père après avoir dilapidé son patrimoine... Je n'ai pas entendu la fin, car on me regardait avec quelque méfiance... Mais le GaliJéen, ou le Nazaréen, comme on l'appelle ici, est assez curieux, et sa voix est d'une douceur pénétrante et particulière... C'est, paraît-il, le fils d'un charpentier... Je vous en reparlerai, j'ai sur lui
ACTE PREMIER 25
d'autres détails intéressants, mais permettez que d'abord j'aille voir, de l'autre côté de la maison, d'où l'on domine la route, si je n'aper- çois pas nos convives attardés...
Il sort à droiip.
SCENE III MARIE-MAGDELEINE, VERUS.
VERUS
Je ne m'attendais point à la joie de vous revoir, avec votre agrément, après les cruelles paroles qui m'avaient ôté jusqu'à l'espoir qu'on laisse parfois à ceux qu'on veut désespérer...
MARIE-MAGDELEINE
J'étais stupide et folle, mais voici la raison
28 MARlE-xMAGDELElNE
revenue, et je sais à présent que le meilleur amour ne vaut pas une larme.
VERUS
D'autant qu'il n'est guère le meilleur, ni même le bon amour, dès qu'il en fait verser...
MARIE-MAGDELEINE
Il n'est plus pour moi de meilleur ou de pire amour. J'ai vécu jusqu'ici parmi des men- songes dont les autres profitèrent; depuis six mois, je vis parmi des vérités dont je tire profit...
VERUS
Que voulez -vous dire?
MARIE-MAGDELEINE
Que je me vends plus habilement et plus cher qu'autrefois.
ACTE PREMIER 29
VERUS
Magdeleine!... Vous vous calomniez
MARIE-MAGDELEINE.
Vous verriez, si votre désir tentait l'aven^ ture, qu'au contraire, je m'estime à très haute valeur.
VERUS
Vousvous estimerez toujours moins haut que je ne fais. Vous ne parviendrez pas à vous avilir à mes yeux; et je ne vois dans ce que vous me dites que la légitime révolte d'une âme profondément blessée qui se roidit contre la douleur...
MARIE-MAGDELEINE
Vous vous trompez, ce n'est pas une âme qui se roidit, mai&qui se retrouve.
30 MARIE-MAGDELEINE
VERUS
Je n'en crois rien. Du reste, j'aime mieux vous devoir à la rancœur ou à la haine que de vous perdre pour la plus noble cause, et puisqu'il ne s'agit que de vous estimer très haut, dès ce moment, sachez-le, vous m'ap- partenez, Magdeleine...
MARIE-MAGDELEINE
C'est possible... Mais voici que notre hôte revient. Nous n'avons, pour l'instant, plus rien à nous dire...
Eiilrcnt, à gaiiclie, Sihiiuis, A[i[jiii~, Cœlius.
SCÈNE IV
Les Mêmes, SILANUS, APPIUS, CŒLIUS.
APPIUS, allant à Marie-JIagdeleine.
« Vénus a quitté Chypre
« Et plane sur Jérusalem!... »
Ou plutôt, c'est la belle Teemessa qui déjà ramène le sourire sur les lèvres du fils de Téla- mon!,.. Admire donc, ô Cœlius, la magnifique image que dressent sous ce portique l'Amour et la Beauté.
MARIE-MAGDEF.EINE
CŒLIUS
On dirait que l'azur s'est déployé sur eux entre ces deux colonnes...
SILANUS
L'azur et la lumière ne paraissent heureux que lorsqu'ils enveloppent la jeunesse et l'amour... Mais pour en revenir à de moins éclatantes images qui conviennent mieux à ma tête chargée d'années, je remarque que c'est une sorte de pressentiment qui nous poussait à parler, il n'y a qu'un moment, de la bande du Nazaréen, car c'est cette même bande qui retardait nos hôtes...
APPIUS
En effet, figurez-vous qu'en approcKcini, là-bas, du dernier carrefour nous avons trouvé le pays en émoi et la route encombrée d'une foule hurlante et gesticulante qui se pressait autour d'un aveugle qui voyait...
ACTE PREMIER 33
' VERUS
C'est en effet un de ces phénomènes qu'on ne rencontre qu'en Judée...
CŒLIUS
C'était extraordinaire!... Le pauvre homme, écrasé contre un vieux mur, s'écriait en roulant des yeux ivres et vierges : « C'est un Prophète, c'est un Prophète! je vois des hommes qui marchent semblables à des arbres!... » Et la foule trépignait alentour. Il paraissait ter- rassé par la lumière...
APPIUS
Ou plutôt par le vin, car il chancelait mani- festement.
VERUS
Et le Nazaréen, l'âvcz-vous aperçu?...
31 MARIE -MAGUELEINE
APPIUS
Non, il venait de s'éloigner, entraînant la partie la plus turbulente de la foule, sinon nou? n'aurions jamais pu passer...
MARIE-MAGDELEINE
Il paraît en effet que lorsque ces brigands se pressent autour de leur chef, ils ne se dérange- raient pas pour livrer passage à César.
CŒLIUS
Où est-il allé?... Je serais curieux de le voir...
SILANUS
Il ne doit pas être bien loin... Voyez-vous là, au fond démon jardin, cette haie de lauriers?... Elle sépare mon petit domaine du verger de mon voisin appelé Simon le Lépreux...
ACTE PREMIER 35
^ARIE-MAGDELEINE, sursautant.
Comment! votre voisin le plus proche est lépreux?... Il fallait nous le dire...
SILANUS
Rassurez -vous, madame, il n'a plus la lèpre...
APPIUS
Je croyais qu'on était lépreux pour la vie, comme on est cul-de-jatte ou bossu... C'est encore une des surprises de cette monstrueuse Judée...
SILANUS
Le Nazaréen l'a guéri.
CŒLÎUS
Est-il réellement guéri?... En qualité c!e
36 MAUŒ-MAGUELEIiNE
voisin le plus proche, vous devez savoir la vérité...
SILANUS
Je sais qu'il est aussi sain dévisage que la rose de Magdala et le lys de Béthanie que voici, mais j'ignore s'il était malade, ne l'ayant jamais vu avant sa guérison...
APPIUS
Je m'en doutais... Du reste, j'ai vu en Thrace et en Egypte des magiciens bien plus extraor- dinaires... Mais pour en revenir à ce lépreux sans lèpre, que se passe-t-il donc derrière cette haie et chez ce voisin mystérieux?...
SILANUS
Le Nazaréen est son hôte depuis trois jours. Ce Simon, sa sa?ar, sa femme et, je crois, son beau-frère, sont des petites gens qui vivent du
ACTE PREMIER 37
produit de leurs oliviers. C'étaient de craintifs et paisibles voisins, mais depuis l'arrivée du Nazaréen, tout est bouleversé. C'est un va-et-vient, un tumulte perpétuels. Leur verger est sans cesse encombré d'une multi- tude de malades, de vagabonds, d'estropiés sortis de toutes les roches de la Judée, pour supplier celui qu'ils appellent à grands cris le Sauveur du monde, le fils do David et le roi des Juifs. Ils sont parfois si nombreux qu'ils débordent dans mon jardin. La haie, comme vous voyez, a été foulée, froissée et même crevée en certains endroits. Heureu- sement, les apparitions du Nazaréen sont rares et brèves. Au surplus, malgré ces inconvé- nients, ce spectacle très pittoresque amuse et
intrigue ma curiosité... *
Entrent à gauche cinq ou six pauvres. CŒLIUS
Qu'est-ce que ces gens là?...
MARIE - MAG DE LEINE
SILANUS
Que vous disais-je?... en voici une demi- douzaine qui viennent demander du pain...
APPIUS
Ils sont de la fameuse bande?...
MARIE-MAGDELEINE
Ils sont odieux et répugnants!... L'un d'eux a le visage rongé par un ulcère, un autre est presque eu, un autre meurt de faim!...
APPIUS
Il est certain qu'ils manquent de pudeur à promener ainsi la laideur et relïroi...
SILANUS
Ne vous tourmentez point, ceux-ci ne dcpa-
» ACrE PRE MIE II 39
rcront pas longtemps la grâce heureuse des portiques où se délassent nos regards. Mon jardinier les a découverts; il est armé d'une solide houe et les repousse sans aménité... Vous voyez, ils n'insistent point, ils s'en vont en silence et la tête assez basse... Et main- tenant que nous nous sommes suffisamment occupes des misérables, de leur grand chef et de leurs maladies, songeons un peu à nous- mêmes et goûtons le bonheur de l'adorable après-midi que nous verse le printemps... Ma joie à vous voir réunis n'aurait aucune ombre si notre vieil ami Longinus, cédant aux ins- tances d'Appius, avait consenti à vous accom- pagner...
APPIUS
Je n'éprouvai jamais plus vivement la vanité de la grande, éloquence que lui-même m'enseigna. A toutes mes raisons les plus convaincantes et le mieux déduites, il oppo- sait un farouche silence ou secouait la tête en
MARIE- MAGDELEINE
répétant qu'il ne voulait pas assombrir de sa morne présence notre heureuse réunion...
CŒLIUS
Pourtant, voilà bien trois semaines que cette enfant est morte... Je n'aurais pas cru que la douleur pût l'atteindre à ce point..
APPIUS
D'autant plus qu'il s'agit d'un enfant en bas âge que son père connaissait moins que sa nourrice...
SILANUS
Il y a plus étonnant encore et qui montre au vif que le grand point de la sagesse n'est pas tant de savoir que de se conformer à ce qu'on sait... Quand je perdis, voici plus de vingt ans, un petit garçon qui devait avoir à peu près le même âge que l'enfant qu'il
ACTE PREMIER 41
pleure, Longinus entreprit de me consoler. Il m'écrivit une éloquente lettre, où, s' appuyant de l'autorité de Métrodore, de Panitius et d'Hermachus, il me prouvait que la douleur est non seulement inutile mais ingrate; je sais presque par cœur, tant ils sont frappants, les principaux passages de cette lettre que j'ai retrouvée et relue ce matin... C'étaient les plus hautes paroles que la sagesse humaine puisse prononcer contre la mort et la dou- leur... Elles m'avaient autrefois protégé.
MARIE-MAGDELEINE
Quelles étaient ces paroles?,.. II est bon de ne point ignorer ce qui peut adoucir la dou- leur...
SILANUS
« Vous attendez, me disait-il, des conso- lations, vous ne recevrez que des reproches. Si vous supportez la mort d'un enfant avec
42 MARIE-MAGDELEINE
tant d'impatience, que feriez-vous si vous aviez perdu un ami?... Il faudrait vous mettre dans cette disposition d'être pîas satisfait de l'avoir eu que i'âclié de ne l'à\ ùr plus. Mais la plupart comptent pour rien les avan- tages et les plaisirs passés. Ils mettent Tamitié au tombeau avec leur ami... »
APPIUS
Je reconnais et je sahie la forte sagesse de notre vénérable maître.
SILANUS
Pourquoi ne s'en souvient-il pas quand le malheur le frappe? Mais pourquoi l'oubliai-je moi-même lorsque j'en eus besoin? « Je vous assure, ajoutait-il, qu'une bonne partie do ceux que nous avons aimé's demeure après que le destin les a retirés. Le temps qui est passé est à nous, et je ne vois rien dont nous soyons plus assurés que de ce qui a été. L'esr'éronc^
ACTE p;;t?.;IER 43
de l'avenir nous rend ingrats des biens que nous avons reçus, comme si ce que nous atten- dons de favorable ne devait pas être bientôt mis au rang des choses passées. Il vous est mort un fds si jeune que vous ne pouviez encore vous en rien promettre, ce n'est qu'un petit espace de temps perdu. Il y a une infinité d'exemples de pères qui ont perdu des enfants en bas ê.ge sans jeter une seule larme, et qui sont rentrés au sénat après les avoir mis au tombeau. Cela n'est pas sans raison, car, en premier lieu, il est superflu de s'attrister quand la tristesse ne sert de rien. Et puis, il n'est pas juste de se plaindre d'un malheur qui est tombé sur une personne et qui pend encore sur la tête de tous les autres. De plus, c'est une folie de se plaindre quand il y a si peu de distance entre celui qui est mort et celui qui le regrette. Prenez garde que le genre humain, qui tend à une même fin, n'est séparé que par de petits intervalles, lors même qu'ils pa- raissent bien grands. Celui qne vous pensez cire perdu est allé seulement devant. Puisque
41 MARIE-.MAGDELEINE
nous avons un même chemin à faire, n'est-il pas indigne à un sage de pleurer celui qui est parti plus tôt que nous? Se plaindre que l'ami ou l'enfant soit mort, c'est se plaindre qu'il ait été homme. Nous sommes tous liés à un même sort. Qui est venu au monde ne peut se dispenser d'en sortir. L'espace peut être différent, mais la fin est toujours égale. Le temps qui court entre le premier jour et le dernier est incertain et variable. Si vous consi- dérez la misère de la vie, il est long même pour un enfant, si vous regardez la durée, il est court même pour un vieillard*. »
MARIE-MAGDELEINE
Cela ne m'eût point consolée...
SILANUS
Consoler, madame, n'est pas anéantir la douleur, mais apprendre à la surmonter.
A ce moment, on entend s'élrvcr dos routes, des son- tiers et de toute la campagne invisible que domine
i Sf'nùqni- : Ad Lncilium. Episloln, XCIX.
ACTE PREMIER 45
la terra'se, une rumeur d'abord sourde el confuse qui peu à peu s'affirme et se précise. Bruits d'une foule qui se forme et se précipite, pierres qui rou- lent, cris d'enfants, abois de chiens, appels de plus en plus distincts. « Par ici, par ici, venez vite... descendez. A droite! à droite!... Il e.>-t là!... on l'a vu !... Il sort de la maison !... Au verger de Simon !... Portez-y les paralytiques!... Conduisez les aveugles!... Vite, vite, par ici! On dit qu'il va parler!... » etc..
APPIUS
Qu'est ceci? qu'arrive-t-il?...
VERUS
On accourt de toutes parts!
CŒLIUS
Toutes les routes sont couvertes de gens qui se précipitent comme des fous!...
APPIUS
On dirait qu'ils sortent des pierres!.
46 MAUIE-MAGDELEINE
CŒLIUS
Que se passe-t-il donc?... Ils disparaissent derrière les oliviers...
VERUS
Voici deux malades qu'on porte sur leurs grabats...
CŒLIUS
Un aveugle qui tombe!...
APPIUS
Qu'ont-ils donc?... Ils sont fous?...
VERUS
Qu'est-ce que ces êtres extraordinaires qi;i gambadent parmi les rochers?..
ACTE PREMIER 47
SILANUS
Ce sont les démoniaques qui sortent des sépulcres...
APPIUS
Mais enfin, qu'arrive-t-il?.
SILANUS
Ils ont vu le Nazaréen...
MARIE-MAGDELEINE
Le Nazaréen?... Où est-il?...
SILANUS
Il vient probablement de sortir de la maison db Simon. On guette tous ses gestes. Dès qu'il est signalé,- on apporte les malades et les fanatiques se précipitent... Il doit se pro-
48 MAUIE-MAGDELELXE
mener dans le verger voisin... (Prêtant l'oreiiie). En effet... Entendez-vous le bruissement de la foule pareille à des abeilles?... Elle s'ap- proche de ma haie de lauriers...
APPIUS
Allons voir...
SILANUS
Je ne vous le conseille point. D'abord la plupart de ces gens sont très pauvres, extrê- mement malpropres et d'un contact bien répu- gnant... Ensuite vous connaissez le fanatisme juif... Dans ces moments d'exaltation, les plus inoffensifs deviennent dangereux, et la vue de la toge et des armes romaines les exas- père singulièrement... D'ailleurs, nous enten- drons fort bien d'ici ce qui va se passer... Écoutez !.,. Les cris se rapprochent encore et redoublent...
On entend, en effi't, bV'lever (lcrriî:re la haie qui ferme le fonil du j.irdiii, dos cris de plus en plus proi'lirs :
ACTE PREMIER 49
« Hosannah! Hosannah!... Fils de l'hoinine!... Sei- gneur! Seigaeur! ayez pitié : Seigneur, fils de David, guérissez le mulade. Maître! Maître! Seigneur! Jésus de Nazaretli, ayez pitié de moi!... Écartez-vous!... Silence... Silence!... 11 va parler. » A ces mots subi- tement le tumulte s'apaise. Un silence incompa- rable, auquel participent, semble-t-il, les oiseaux, le feuill ige des arbres et jusqu'à l'air que l'on res- pire, pèse de tout son poids surnaturel sur la cam- pagne; et dans ce siîence que subissent également les personnages de la terrasse, monte, souveraine absolue de l'espace et de l'heure, une voix inouïe, douce et toute-puissante, ivre d'ardeur, de lumière et d'amour, lointaine et cependant proche de tous les cœurs et présente dans toutes les âmes...
LA VOIX
« Bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux leur appartient;
« Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre;
« Bienheureux ceux qui pleurent car ils se- ront consolés.
APPIUS
Que dit-il?...
MAHIE-MAGUEI.EINE
SILANUS
Écoutez ! C'est assez curieux.
LA VOIX
« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés;
« Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde!... »
MARIE-MAGDELEINE
Je A^eux voir!...
Ellfi se li";ve et, connue irrésisliblcmcnt nttiri'C par I.i voix divine, va pour descendre les degiés de la ter- rasse et se diriger vers lo l'ond du jardin.
SILANUS, à mi-voix, essayant de la retenir.
N'y allez pas!...
ACTE PREMIER 5i
LA VOIX
« Bionlieureux ceux qui ont le eœur pur, car ils verront Dieu!... »
MARIE-MAGDELEI.NE
J'y veux aller!...
VERUS
J'y vais avec vous...
MARIE-MAGDELEINE
Non! Personnel... Laissez-moi!...
Elle descend vers la haie, comme fascinée. LA VOIX
« Bienheureux ceux qui sont pacifiques, vai ils seront appelés enfants de Dieu!... »
52 MARIE- MAGDELELNE
« Bienheureux ceux qui souffrent persécu- tion pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. »
VERUS
Où va-t-elle?...
APPIUS
Que fait-elle?... Elle est folle!... Elle essaie de passer au travers de la haie!...
LA VOIX
« Bienheureux serez-vous lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera!...
Réjouissez -vous! soyez dans l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux 1 »
; VERUS
Elle a ouvert la porte du jardin!... Elle est dans le verger
ACTE PREMIER 53
SILANUS
Les femmes ont parfois des pensées que les sages ne comprennent point...
VERUS
Je vais la rejoindre, et s'il faut la protéger contre ces...
SILANUS
N'en faites rien... Ils sont attentifs à la voix et ne s'apercevront pas de sa présence, au lieu que la vue et le bruit de vos armes... Écoutez, écoutez ce qu'il dit, c'est assez singulier...
LA VOIX
a Et je vous dis, à vous qui m'écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui
U BlARlE-MAfiDEI.ElNE
vous haïssent!... Bénissez ceux qui vous mau- dissent, priez pourceuxquivousmaltraitent !...')
A cet instant, des cris d'abord isolés s'élèvent d.ins l;i foule invisible derrière la haie. On dislitintue quel- ques paroles: « C'est la Romaine! la rioin.iine!... l'adultère!... Honte! Honte! Honle!... Magdrleinc!... la catin!... chassez-la!... chassez-la!... » Immédia- tenicnl après, ces cris se confonilont en une violente et l'ormidable clameur d*'. réprobation où l'on ne perçoit plus qu'avec pi'in^ ijuelques mots retentis- sants : « Honte! Honte!... Lapidez!... Lapidez!... A mort!... A mort!... Les pierres! etc.. » Toiit ceci accompagné d'un bruit de fuite, de pas ]>récipitr's, de bâtons et de cailloux entrecho(iués, de branchies cassées, etc..
Us l'ont vuel
SILANUS
VERUS
Qu'est-ce donc?... C'est à elle qu'ils en
veulent?...
SILANUS
C'est ce que je craignais... Prenons gnrde.
ACTE PREMIER
VERUS, se précipitant vers le fond du jardin.
Par ici!... Suivez -moi!... Appiiis! Cœlius! vos épées!...
Dans l'instant même qu'il se précipite, la liaie de lau- riers est crevée de toutes parts pai la fnule liiirlanLe et gesticulante qui pourcliassse Marie-.Ma2;deleine. Celle-ci, aflolée, essaye de gagner la ti-rrasse. Verus et SCS deux amis courent au-devant d'elle pour tenter de la protéger contre le Ilot envahissant. Des pierres volent, Verus, en avant des autres, liiaudit >oii épt'i- nue. Au moment où la lutte \a s'engager, on déjà des branches sont rompues, une s.latue ren- versée, etc., etc., retentit tout à coui» sous les oli- viers voisins, et plus prociie que précédemment, \\n grand cri de la voi.\ surnaturelle. Tous s'arrèleat, frappés de stupeur. On entend circuler un imit d'ordre: « Silence!... Silence!... » « Ecoutez! écoutez!... Il parle! il va parler!... Le Maîire a fiiit un signe!... Écoulez! écoulez!... » Alors, dans ce silence subitement répandu s'élève la voix divine, calme, auguste, profonde, irrésistible.
LA VOIX
(( Que celui d'entre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre!... »
On entend tomber les pierres. La foule ondule, décontenancée, et disparaît peu à peu, en silence, à
56 MARIE-MAGDELEINE
travers la haie. Yerus s'avance pour soutenir Marie- Magdeleine qui s'est airêtée et demeure droite et im- mobile au milieu de l'allée. D'un geste sec et sau- vage, elle refuse l'aide offerte, et regardant fixement devant cllf, seule, entre les autres qui la consiilèrcnt sans comprendre, elle gravit lentement les degrés de la terrasse.
Rideau.
ACTE DEUXIÈME
ACTE DEUXIÈME
lue salle derrière l'atrium do la villa de Marie Mafdelcine, à Béthanie. Au fond, en cariladc, l'alrum et un long vestibule à colonnes de marbre-
SCÈNE PREMIÈRE mUIE-MAGDELElNE, LUGIUS VERUS.
lire Licius Vcrus Maric-Magiieleiiie court au-devant Uel et se jette dans ses bras.
MARIE-MAGDELEINE
Enfin, toi, mon Verus!... Voilà trois jours que je tattends, trois jours que je l appdle et que j( me demande &i vraiment ^i beauté
60 MAlilE-MAGUELElNE
qu'on m'accorde, lorsque son triomphe ne m'apporte que regrets et dégoûts, est impi;is- sante à vaincre quand il s'agit enfin du bonheur que toute femme aie droit d'espérer dans la vie...
VERUS
J'ignore si jo pourrai te donner le bomeur qui t'est dû, Magdeleine; mais sache biei que jamais ta beauté ne remporta plus coirplète victoire...
MARIE-MAGDELEINE
Que m'importe à présent sa vicibire!... C'est moi qui suis vaincue, toute jaincue d'avance, sans oser me le dire, sans pouvoir le cacher à mon indifférence odieuscrœnt ac- quise et à ma vanité qui n'a jamais pé que la couronne hideuse de ma honte! . Mai.s pourquoi t'être tant fait attcndie! J'ai cru que tout m'abandonnait, que t ut était
ACTE DEUXIÈME 61
perdu à cause des paroles odieuses que j'avais dites chez le bon Silanus, et qui n'étaient pas vraies, qui n'étaient qu'un men- songe plus profond que mes autres mensonges, parce que j'étais folle, que je ne savais pas, que je ne voulais pas d'un bonheur impos- sible...
VERUS
Tu sais bien, Magdeleine, que je n'ai jamais cru que tu fusses semblable à celle que tu peignais... Mais maintenant non plus je n'ose croire au bonheur qui s'avance... Je suis tout ébloui, je doute, je tâtonne... je ne reconnais pas la voix qui m'a si souvent et si durement repoussé.
MARIE-MAGDELEINE, dans les bras de Verus.
Ce n'est pas la même voix, ce n'est pas la même âme...
Marie -MAGDELEINE
VERUS
Et pourtant c'est bien toi que je tiens dans mes bras, c'est Lien toi tout entiùre que j'ai tant implorée!... Je me demande encore si tout est bien réel, si tout est bien possible, si tu ne te joues pas d'un bonheur trop cré- dule que tu vas rejeter parmi tous ceux que brise la beauté qui s'éprouve... Mais non, quand j'interroge, quand je suis tes regards qui descendent dans les miens, je vois que c'est bien vrai, que ce fut toujours vrai...
MARIE-MAGDELEINE
]\Iais oui, c'est vrai, c'est vrai et ce fut tou jours vrai... Je ne le savais pas, je me clier- cliais en vain et je m'ignorais toute jusqu'à ces jours d'angoisse... Je ne voulais pas voir que tu venais vers moi et que tout t'aUen- dait... Pourtant j'aurais dû le ^:avair... Déjà,
ACTE DEUXIEJIE 63
dans Antioche, te rappeîles-tu, Verus, comme je te fuyais?... J'en accueillais tant d'autres, et toi seul, le plus beau, le plus pur, je voulais t'ignorer, t'eiTacer, te détruire... Dès que tu paraissais, je rentrais comme une bête ombra- geuse et méchante au fond de ma tanière; et l'autre jour encore, chez le bon Silanus, j'ai senti tout le mal, toute la cruauté ou tout le désespoir qui habite mon cœur, remonter à mes lèvres... Mais maintenant tu vois, je ne suis plus la même, je ne me connais plus parce que je me retrouve... Tout ce qui résistait s'est rompu dans mon âme. Je ne me comprends plus et je ne savais pas que le bonheur était une chose si étrange... Moi qui ne pleurais point dans mes pires détresses, je sanglote aujourd'hui que je vais être heureuse... Je suis claire et légère et pourtant plus brisée que si tous les malheurs qui planent dans les cieux
devaient fondre sur moi... (L'enlaçant plus pas- sionnément.) Aide-moi, mon Verus, aime-moi, soutiens-moi, toi que rien ne menace, toi qui n'as rien à craindre!...
64 MARIE- MAGDELEINE
VERUS
Mais que s'est-il passé? Quelqu'un aurait-il donc osé en mon absence?...
MARIE-MAGDELEINE
Non, non, personne, et ce n'est pas cela, et j'ignore moi-même le danger qui m'entoure... Mais je n'ai d'autre asile que tes bras, et je me sens perdue si je te perds aussi... Prends-moi, emporte-moi sur ce cœur que j'écoute, loin de moi, loin d'ici et de mon inquiétude... Toi seul peux me sauver, et je n'ai d'autre vie que celle que tu me donnes... I\Iais pourquoi m'as-tu délaissée si longtemps dans mes larmes, pourquoi n'es-tu venu qu'après le troisième jour, m' abandonnant ainsi, sans un mot de pitié, sans un signe d'espoir?...
VERUS
Tu te trompes, Magdeleine, ou tes esclaves
ACTE DEUXIÈME 65
ne t'ont pas dit la vérité... Dès le lendemain de notre rencontre chez Silanus, je vins à Béthanie pour t'apprendre qu'un ordre du Procurateur m'envoyait brusquement répri- mer, à la tête d'une cohorte, une sédition bizarre qui venait d'éclater aux environs de Jéricho. Les esclaves qui gardent ta porte ne me permirent pas de te joindre, et me répon- dirent de telle sorte que je n'osai guère insister. .. Je compris qu'ils obéissaient à des ordres si précis et si durs qu'il ne fallait pas essaj^er de les fléchir.»
MARIE-MAGDELEINE
C'est vrai... Je ne sais plus... J'étais folle et brisée, incapable de voir, de vouloir et d'en- tendre. Je ne m'étaispas encore réveillée... Il me semblait que je me débattais toujours parmi la foule affreuse du jardin de Simon où j'appelais en vain celui qui m'avait délivrée... Il m'aban-, donnait, lui aussi... Je l'avais inutilement fait cbercher. Nul ne pouvait me dire où il s'était
C.G MARIE-MAGDELEINE
caché. Ne l'as-tu pas revu? Ne sais-tu pas où il se trouve?.,.
VERUS
Qui?
MARÏE-MAGDELEINE
Le Nazaréen...
VERUS
Ne parlons pas de ce malheureux; ses heures sont comptées...
MARIE-MAGDELEINE
Ses heures sont comptées?... Que veux-tu dire?...
VERUS
Peu importe; cela ne nous regarde plus et nous ignorerons bientôt tout ce qui ne touche
ACTE DEUXIÈME G7
pas à notre amour, car il est merveilleux de voir comme les pensées de ceux qui s'aiment se rejoignent et s'unissent malgré la distance et les mots malveillants qui se glissent entre elles. N'est-il pas étonnant qu'après t'avoir quittée chez Silanus où j'avais entendu des paroles qui eussent dû m'enlever tout espoir, je sentis pour la première fois, dans toute sa torce et toute sa certitude, grandir et s'épa- nouir notre jeune bonheur?... Tandis que tu m.' appelais, je t'appelais aussi de toutes les voix p/oiondes et surprenantes de mon cœur. J'étais retenu loindetoipar un devoir peu digne d'un soldat; car cette expédition de Jéricho, la dernière que je ferai sans doute, fut presque odieuse et souvent ridicule... Je comptais avec rage les minutes dérobées à notre vie nouvelle qui déjà commençait dans une âme qui ne craignait aucune de mes raisons de craindre...
MARIE-MAGDELEINE
Elle ne sommencera vraiment que quand
68 MARIE -MAGDELEINE
nous serons loin de cette terre où j'étouiïe, où tout assombrit et menace le bonheur, où je ne peux plus vivre... Verus, je t'en supplie, si tu m'aimes comme je t'aime, hâtons-nous, quittons tout, il n'y a plus de temps à perdre...
VERUS
Tu as raison, ce n'est pas entre ces sinistres rochers où flotte une odeur de mort et de folie que doit naître une joie si longtemps attendue... Du reste, ici encore, nos pensées s'entendaient bien avant nos paroles... J'ai comme toi résolu de quitter cette ville détestée où l'on abuse vraiment de mon obéissance... Je suis aux ordres du Procurateur, mais non point au venimeux service des prêtres juifs, ni du peuple criard et perfide que mes vieux légionnaires ont vaincu. J'en ai assez de cette vie équivoque. Je trouverai dès ce soir uc prétexte pour me dérober à un ordre que je devrais exécuter aujourd'hui même et dont je connais trop bien l'origine... Si le prétexte
ACTE DEUXIÈME 69
paraît insuffisant, queCaïphe et Hanan l'aillent dire à César. Rien ne compte en face de notre amour, et l'opération peu glorieuse qu'on prétend m'imposer me répugne d'autant plus qu'elle devrait pour ainsi dire s'accomplir sous tes yeux...
MARIE-MAGDELEINE
Sous mes yeux?... De quoi s'agit-il?...
VERUS
De rien qui t'intéresse, ne songeons plus qu'à l'évasion heureuse...
MARIE-MAGDELEINE
Je sais qu'un danger le menace...
VERUS
De qui parles-tu?.,.
70 MARIE-MAGDELEINE
MARIE-MAGDELEINE
Il est impossible, après ce qu'il a fait, que tu deviennes l'instrument de ses pires enne- mis... Tu lui dois ma vie et peut-être notre bonheur... Que lui veulent-ils? Quels ordres as-tu reçus?...
VERUS
Je suis chargé de l'arrêter avant ce soir, ainsi que les principaux chefs de sa bande. C'est contre des malades et des vagabonds une opération de basse police, qu'on n'avait pas encore exigée des légionnaires... Elle n'aura pas lieu. N'en parlons plus...
MARIE-MAGDELEINE
Mais pourquoi l'arrêter, qu'a-t-il fait? De quoi l'accusent-ils?... II est innocent, je le sais; du reste, il suffit de le voir pour com- prendre... Il a^-porte un bonheur qu'on ne
ACTE DEUXIÈME 7î
connaissait pas, et tous ceux qui l'appro- chent sont heureux, parait-il, comme des enfants qui se réveillent... Moi-même, qui ne l'ai vu que le temps d'un regard, entre les oliviers, j'ai senti que la joie s'élevait dans mon âme, comme une sorte de lumière qui gagnait mes pensées... Il n'a fixé ses yeux qu'un instant sur les miens, et cela suffira pour le reste de ma vie. Je savais qu'il me reconnaissait sans m' avoir jamais vue et voulait me revoir... Il semblait me choisir gravement, puissamment, pour toujours...
VERUS
Qu'est-ce à dire? — C'est de lui que tu parles? — Que s'est-il passé?... Tu l'as revu?... On m'avait dit du reste qu'il était intrigant, prêt à tout; maiS je n'aurais pas cru qu'il aurait eu l'audace...
MARIE-MAGDELEINE
Il n'a pas eu d'audace... Je ne l'ai pas revu,
72 MARIE -JIAGDELELN'E
je ne le verrai plus puisque nous allons tout quitter pour n'être plus que deux.
VERUS, rélreignant plus étroitement.
Pour n'être plus qu'un, Magdeleine, sur une terre plus heureuse où tout encourage le bonheur, sourit à ceux qui s'aiment et bénit la beauté...
MARIE MAGDELEINE, éclatant en sanglots convulsifs contre la poitrine de Verus.
Je t'aime... Je le sais... Je v^juxfuir, je veux fuir ce que j'ignore encore...
VERUS
Viens, je connais ces larmes qui débordent en môme temps de notre double cœur dans notre joie unique... Mais voici que s'avancent, entre les colonnes du vestibule, les j^lus beaux ornements de cette belle Rome que nous allons
ACTE DEUXIÈME 73
émerveiller de notre amour... Je ne me trompe point; c'est le bon Silanus suivi du fidèle Appius qui descendent les degrés de marbre, conduits par les dieux immortels. afin de consacrer de leur fraternelle présence les premiers sourires d'un bonheur qui naquit sous leurs yeux...
SCÈNE II Les Mêmes, SILANUS, APPIUS.
SILANUS
Il était dit et il était écrit qu'en ce jour très propice, je contemplerais deux merveilles, dont la moindre n'est pas de voir aussi promptement réunis des amants qui, selon l'antique coutume de l'amour, eussent dû se fuir d'autant plus obstinément qu'ils brû- laient davantage de se joindre...
APPIUS
Par Métrodore, Hermachus et Zéi;on! Il
76 maî;!i-:-magi)Eleine
s'agit bien du honheiir trop prévu de deux amants qui abrègent leurs querelles... Dis-leur donc tout de suite, crie-leur de toute ta bouche et de toute ton âme ce qui vient d'arriver : la mort n'existe plus; les tombeaux vont s'ouvrir, les mânes se répandre, les dieux sont ébranlés, toutes les lois de la vie renver- sées!... Nous venons d'admirer un phénomène unique, ineffaçable, qu'on n'avait jamais vu depuis que la lumière s'est levée sur la terre,'' qu'on ne reverra plus jusqu'à la mort des dieux!...
SILANUS
• Plus il te semble extraordinaire, Appius, moins il devrait troubler la parfaite ordon- nance de ton âme, attendu qu'un phéno- mène qu'on ne reverra plus ne saurait ébranler les lois de l'univers, ni la stabilité des dieux!...
VER us
Que s'est-il donc passé? Appius semble en
ACTE DEIXIÈVIE 77
proie à une exaltation plus vive que de cou- tume, et vous-même, mon bon maître, malgré votre âme égale...
APPIUS
Il s'est passé ceci, qu'il a ressuscité un mort !
MARIE-MAGDELEINE
Qui?..,
SILANUS
Le Nazaréen, dont je viens, comme je l'avais promis, vous annoncer le retour.
MARIE-MAGDELEINE
Il est revenu? Depuis quand? Où est-il?. L'avez-vous revu?
MAUIË-MAGDELEINE
SILANUS
Pour répondre avec ordre à vos questions, madame, je vous dirai qu'il est revenu ce matin, que je Fai vu de mes yeux, et qu'il se trouve en ce moment chez mon voisin Simon le Lépreux. Au surplus, je m'étonne que le véritable délire qui agite le pays depuis deux ou trois heures ne se soit point propagé jus- qu'ici. Il est vrai que votre demeure est séparée du lieu où se cache le sépulcre par une haute colline et des bois d'oliviers.
MARIE-MAGDELEINE
Je n'ai rien entendu, rien appris... Malgré mes ordres, personne ne m'a prévenue... Mais enfin, qu'est-ce donc?... Appius est livide... Que s'est-il passe? — Qu'£i-t-il dit, qu'a-t-il fait?..
APPIUS
Il a fait une chose qu'aucun homme, aucun
ACTE DEUXIÈME 79
dieu n'avait faite jusqu'ici; une chose que je n'aurais pas crue quand dix mille témoins fussent venus l'affirmer au nom des Immor- tels, mais à laquelle je crois autant que je dois croire à ma propre existence, l'ayant vue de mes yeux, comme je vous vois ici, et presque touchée de mes mains, comme je touche ce vase. Il a dit : « Lève-toi, sors et marche. » Et le mort s'est levé, est sorti et s'est mis à marcher parmi nous!
VERUS
C'était apparemment un mort dont la santé ne laissait rien à désirer?...
SILANUS
Non, je suis convaincu que c'était bien un mort.
APPIUS
C'était un véritable, un effroyable mort;
80 MARIE -MAGDELEIiNE
sinon mes sens ne peuvent plus affirmer que ic soleil resplendit dans l'azur et que la chair humaine se décompose!... Il était au tombeau depuis quatre jours!...
MARIE-MAGDELEIA'E
Mais qui? — Comment? — Où donc?... — Et le Nazaréen?... Je veux savoir... Parlez à sa place, Silanus, il ne retrouve pas ses sens...
SILANUS
Voici en peu do mots ce qui s'est passé. — ■ Il convient néanmoins de vous dire que je ne partage pas entièrement l'émerveillement d'Appius. Il ne devrait pasnous étonner davan- tage de voir un mort revenir à la vie que d'y voir arriver un enîant ou d'en regarder sortir
un vieillard. (Mouvcmenl, d'impatience de Marie-Mii-ilc-
leine.) Mais je comprends votre impatience. — Je vous ai parlé, l'autre jour, de mon voisin Simon. ]l vit dans la petite maison
ACTE DEUXIÈME 81
qui touche mon domaine avec sa femme, sa sœur et son beau -frère, nommé Lazare. Ce Lazai^e que je n'ai vu que deux ou trois fois, car il s'absentait fréquemment, malade depuis quelques semaines, mourait il y a quatre jours.
APPIUS
Q' atre jours, vous entendez bien?... C'est ce que personne n'oserait contester...
SILANUS
Aussi bien, personne ne s'en avisé-t-il, Appius. — La famille était très unie, et la douleur de ces pauvres gens fut extrême. De ma terrasse, j'entendais les lamentations des femmes. Selon la coutume des juifs, on ensevelit Lazare la nuit même qui suivit son décès. On le mit en un sépulcre neuf, creusé dans les rochers qui forment l'autre flanc de cette colline, et l'on ferma la tombe
82 M.\niE-3IAGDELEINE
d'une énorme pierre. Ce matin, tout à coup, le bruit se répandit que le Nazaréen était de retour et qu'il allait rendre la vie au mort qui était son ami. Appius, qui se trouvait chez moi, me persuada de descendre, et nous sui- vîmes la foule dans la vallée des tombeaux.
MARIE-MAGDELEINE
Je savais qu'il devait revenir aujourd'hui, mais pourquoi ne m'avez-vous pas aussitôt prévenue, comme vous l'aviez promis?...
SILANUS
II me parut que le spectacle qui s'annonçait ne serait point de ceux sur lesquels aiment à s'appesantir les regards d'une femme à l'heure de sa beauté. Au surplus, il était à craindre que votre arrivée parmi la foule surexcitée ne renouvelât les violences de l'autre jour. Car une foule énorme, silencieuse, mais fré- missante comme un nid de guêpes, escortait
ACTE DELXIÈME 83
le Nazaréen que précédaient les deux sœurs de Lazare. Nous nous hissâmes, Appius et moi, sur un quartier de roc dissimulé derrière des broussailles, d'où nous pouvions tout voir et tout entendre sans éveiller la méfiance des juifs. On montra le sépulcre au Nazaréen qui s'arrêta et baissa la tête.
APPIUS
Il pleura. On chuchotait parmi la foule : « Voyez comme il l'aimait. » Mais personne n'osait approcher. On faisait cercle à dis- tance, comme autour d'un être redoutable...
SILANUS
« Otez la pierre! » dit le Nazaréen, et deux homm.es s'avancèrent vers le sépulcre.
APPIUS
Vous oubliez qu'à ce moment, une des
81 MARIE-ÎJAGDELEINE
sœurs du mort, inquiète et tout en iarmes, saisit le bras du Nazaréen et dit : « Seigneur il sent déjà, car voilà quatre jours qu'il est là! » — Le Nazaréen répondit — je n'ai pas perdu une seule de ses paroles : « Ne vous ai-je pas dit que si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu? — Ote la pierre!... »
MARIE-MAGDELEINE
Quelle est cette sœur de Lazai-e? Est-ce la femme de Simon?
SILANUS
Non, c'est l'autre, qui s'appelle Marie, et qui, lorsqu'il séjourne à Béthanie, ne quitle pas le Nazaréen.
MARI KiMAGD KLEIN E
Est-elle jeune?
ACTE DEUXIÈME S.j
SILANUS
Elle est plus jeune que la femme de Simon.
MARIE-MAGDELEINE
L'avez-vous vue? La connaissez-vous?...
SILA^•US
Je lui ai parlé plus d'une fois. Mais, poui en revenir à la pierre qui était énorme, plate et scellée dans la paroi, les deux hommes l'atta- quèrent avec des leviers. Elle résista d'abord, puis soudain s'abattit tout d'une pièce...
APPIUS
Nous étions tout proche, plongeant de biais dans la grotte. Par tous les dieux qui du ciel gouvernent la terre et les hommes, je jure qu'à cet instant, j'ai bien senti le souffle effrayant de la mort me frapper au visage!,..
86 MÂUIÈ-MAGDELEIXE
MARIE-MAGDELEINE
Vous avez vu le mort?...
APPIUS
Comme je vous vois, madame!...
VERUS
Je ne comprends pas que vous vous inté- ressiez à ces choses qui se passent dans un monde incohérent et fou, où tout est sortilège, illusions grossières et mensonges barbares...
APPIUS
Par Hadès et Perséphone! ce que perçurent nos sens n'avait rien d'illusoire, j'en réponds !... Nous faillimes tomber à la renverse!... Le cadavre était là, sous la lumière avide qui dévorsdt la grotte, couché comme une statue
ACTE DEUXIÈME 87
informe, rigide, étroite, serrée de bandelettes, le visage couvert d'un suaire. La foule, tassée en demi-cercle, irrésistiblement attirée et repoussée, se penchait, tendait ses mille cous, sans oser approcher. Le Nazaréen se tenait seul, en avant. Il leva la main, dit quelques mots que je ne saisis point, puis d'une voix dont je n'oublierai jamais la puissance cap- tive, s' adressant au cadavre, il s'écria : « Lazare, sors! »
MARIE-MAGDELEINE ■
Il sortit?...
APPIUS
On n'entendait que le bruit du vent qui agitait les vêtements de la multitude, et le bourdonnement des mouches qui envahis- saient le sépulcre. Tous les regards étaient tellement tendus vers le cadavre que je voyais, pour ainsi dire, leurs rayons immo-
38 MARIE-MAGDKLEIXE
biles, comme on voit les rayons du soleil dans une chambre obscure... Tout à coup, ce fut net, terrifiant, surhumain! Le mort, obéis- sant, lentement se ploya, puis faisant craquer les bandelettes qui étreignaient ses jambes, se dressa tout debout, comme une pierre, blanc, les bras liés et la tête voilée. A petits pas presque impossibles, guidé par la lumière, il sortit du sépulcre. La foule épouvantée recu- lait à mesure, sans pouvoir détourner les regards.
« Déliez-le et laissez-le aller », dit le Naza- réen. Et les deux soeurs du mort, se détachant de la haie humaine, se précipitèrent vers leur frère.
MARIE-MAGDELEINE
ilil
l lui;
APPIUS
Il choRCcIait, il trébuchait à chaque pas.
ACTE DEUXIÈME '<'■
MARIE-MAGDELEINE
Mais le Nazaréen?
APPIUS
Il s'éloigna sans rien dire et se retira dans la maison de Simon.
VERU3
Et le mort, comment allait-il?...
APPIUS
Les deux sœurs liagai'des, m.achinales, aveu- glées, coupaient à tâtons le suaire et les ban- delettes, puis, soutenant le mort et l'aidant à marcher, l'entraînèrent vers la même maison. La foule n'osait les suivre que des yeux. Per- sonne ne disait mot, elles non plus ne parlaient pas au mort.
90 MARIE- MAGDELEINE
MARIE-MAGDELEINE
Et le Nazaréen? L'a-t-on revu?..,
SILANUS
Il n'est pas ressorti de la maison de Simon. La foule houleuse attend dans le verger et sur les routes, car, après les premières et longues minutes de stupeur, la réaction s'est faite et la détente s'est produite...
APPIUS
Ce fut aussi extraordinaire que le miracle môme! Une joie d'abord confuse et presque muette, faite de murmures qui se cherchent et se tâtent, circula dans la masse. Puis, comme si la vérité eût brusquement éclaté sous les cieux, une ivresse indicible s'empai'a de la multitude. Ce furent alors des cris qui n'étaient pas reconnaissables. Les femmes, les
ACTE DEUXIEME 91
enfants et surtout les vieillards, frénétiquement exultaient. On aurait dit qu'ils trépignaient la mort qu'un dieu venait de vaincre et de jeter par terre, pour la première fois, depuis que l'homme existe. En ce moment encore, dans toute la région qui avoisine les tombeaux, c'est une exaltation inconcevable et dange- reuse; et par Hercule! si nous y avons échappé sans dommage, je ne conseillerais pas à mon pire ennemi d'y hasarder la toge et les armes romaines.
VERUS
Est-ce tout?
APPIUS
Que te faut-il davantage?
VERUS
Je voudrais savoir ce que prouve tout c-ela.
02 mau!;'-magi)::l!^i:;e
APPIUS
Cela prouve que cet homme qui a vaincu la mort, qui jusqu'ici avait vaincu le monde, est plus grand que nous et nos dieux. Il convient donc d'écouter ce qu'il a à nous dire et d'y conformer notre vie.
SILANUS
J'y conformerai la mienne, Appius, si ce qu'il enseigne est meilleur que ce que j'ai appris. En réveillant un mort, au fond de son tombeau, il nous montre qu'il possède une puissance plus grande que celle de nos maîtres, mais non point une plus grande sagesse. Attendons tout d'une âme égale. Il n'est pas difficile, même à un enfant, de dis- cerner ce qui, dans les paroles, augmente ou diminue l'amour de la vertu. S'il peut me convaincre que j'ai mal agi jusqu'à ce jour, je me corrigerai, car je ne cherche que la vérité. Mais si tous les morts qui peuplent ces
ACTE DEUXIEME 93
vallées, se levaient de leurs tombes afin d'at- tester, en son nom, une vérité moins haute que celle que je connais, je ne les croirais point. Que les morts s'endorment ou se réveillent, ils n'attireront ma pensée que s'ils m'apprennent à faire un meilleur usage de ma vie.
MAR.E-MAGDELEINE, tressaillant.
Écoute !...
VERUS
Qu'est-ce?...
APPIUS
J'entends rouler des pierres...
VERUS
On dirait le murmure d'une foule...
94 MARIE- MAGDELEINE
MARIE-MAGDELEINE
II vient!...
APPIUS, allant aux premières colonnes du vestibule.
On domine d'ici le mur d'enceinte de la première cour... Je les vois!...
MARIE-MAGDELEINE, pâle, chancelante, s'avance de quelques pas vers le fond de l'atrium et regarde aui oin.
Oui...
APPIUS
Ils sont enveloppés d'unnuage de poussière... Ils sont deux ou trois mille qui se massent à r entrée... Je crois que ce sont ceux qui étaient au tombeau...
VERUS
Us n'auraient pas l'audace!...
ACTE DEUXIÈME 95
MARIE-MAGDELEINE
Verus!...
VERUS
Ne crains rien, Magdeleine, cette fois, c'est moi seul qui te défendrai...
APPIUS
Ils suivent à distance un homme vêtu de blanc, qui entre dans la cour...
VERUS
Que fait donc le portier de la première enceinte?... Il ne l'arrête pas?...
APPIUS
Si... Le voilà qui s'approche... Que fait-il?.
96 iMA[;!E-.MAGDELElNE
On dirait qu'il a peur... Il s'arrête tout à coup et le laisse passer sans rien dire...
VERUS
Et les autres le suivent... Ils entrent dans la seconde cour. L'impudence de ces juifs est vraiment incroyable... Même pendant les Saturnales, on ne permettrait pas à Rome que la foule vienne ainsi envahir... Que font donc les esclaves?...
MARIE-MAGDELF.INE
C'est lui?...
SILANU3
Qui?
MARIE-MAGDELEINE
Le Nazaréen?...
ACTE DEUXIÈME
SILANUS
Je ne crois pas... Ce n'est pas sa démarche. Je crois plutôt que c'est...
APPIUS
Le voilà dans l'allée des platanes.
SFLANDS
Il vient directement à nous.
VERUS
Il prend même le plus court. Il monte les degrés sous le berceau de buis. Il semble chez lui... Heureusement que les esclaves accourent de tous côtés pour lui barrer l'entrée du vesti- bule...
98 MARIE -MAGDELEINE
MARIE-MAGDELEINE
Tais-toi, je t'en supplie!...
VERUS
Qu'as-tu donc?...
APPIUS
II s'avance, il est effroyablement pâle.,
SILANUS
Je crois que c'est...
MARIE-MAGDELEINE
Qui?...
SILANUS
L'autre... Celui qu'il a fait sortir du...
ACT£ DELXiÈME 99
MARIE-MAGDELEINE
Lazare?...
SILANUS
Oui, je le reconnais...
VERUS
Que nous veut-il? On ne promène pas ainsi les spectres en plein jour... Il est épouvan- table!...
-MARIE-MAGDELEINE
Mais tais-toi! tais-toi donc!...
SILANUS
Le voici...
SCÈNE ÏII
Les Mêmes, LAZARE.
Au fond du vestibule, les esclaves. Plus loin, plutôt devint qu'aperçue, la foule juive.
Un grand silence. On voit, du fond du vestibule, s'avan- cer lentement Lazare. Il ne regarde rien de ce qui l'environne. Les esclaves de la villa accourus parmi les dernières colonnes se grouprnt un moment comme pour lui bairer le passage. Mais à l'approche du Ressuscité qui semble ignorer leur présence, ils s'écartent silencieusement et successivement, Lazare entre par le fond de l'atrium et s'arrête sur le seuil exhaussé de trois marches. Marie-Magdeleine recule jusqu'à l'une des colonnes du premier plan, contre laquelle elle s'écrase, immobile. Mais Verus, rompant le silence, et la main sur la garde de son cpée, se rapproche de Lazare.
VERUS, d'une voix brutale.
Qui êteS-VOllS?... (Lazare ne répond pas.) VoiîL-
8
102 MARIE-MAGDELEINE
ne répondez pas?... Il est en eiïet plus facile de couvrir de silence ce qu'on n'ose avouer. Mais, si vous n'avez rien à nous dire, vous n'avez rien à faire ici! Il est heureux pour vous que ma pitié l'emporte sur mon indignation. Allez !
Nouveau et profond silence.
LAZARE, d'une voix qui ne semble pas encore rcdever.ue humaine, s'adressant à Marie-Ma^dclcine.
Viens, le Maître t'appelle.
Marie-Magdeleine se détache de la colonne où clic s'appuie, et l'ait, pour se rapprocher de Lazare, qualre ou cinq pas somuambuliqucs.
VERUS, lui barrant le chemin.
Où vas-tu?...
UARIE-MAGDELEINE, comme reprenant difllcilcmeiU conscience, d'une voix étonnée, hésitante, qu'elle s'efforce vainement de raffermir.
Où il veut...
ACTE DEUXIÈME iO?,
VERUS
\on, tant que je serai là!.
ALARIE-MAGDELEiNE, se jetant convulsivement dans Ip? bras de Veius.
Vérus!...
VERUS, l'ctreignant énergiqiicment.
Sois sans crainte. Rien ne pourra t'at- teindre dans ces bras qui se ferment sur toi. La folie de cette terre semble plus conta- gieuse <jue sa peste et plus tenace que sa lèpre; mais la raison romaine ne vacille pas comme les autres au premier souffle immonde qui s'exhale d'un tombeau. Nous allons couper court. (A Lazare.) Toi, je ne te tou- cherai pas de mon épée. Elle répugne aux cadavres, même quand ils se promènent et font le métier que tu fais. C'est affaire aux esclaves
104 MARIE -MAGDELEINE
de t'indiquer la route qui ramène au sépulcre. Où sont-ils, les esclaves? Mais, avant de partir, regarde bien ceci, et va dire à ton maître que la femme qu'il convoite, — il ne manque, par les dieux, ni de goût, ni d'audace! — a cherché un refuge dans ces bras qui sauront la défendre contre ses maléfices de barbare et ses prestiges puérils. Surtout, rapporte-lui ce que je vais te dire; il comprendra peut-être : sa vie, qui ne sera pas longue après ce qu'il a fait, tient tout entière dans cette main qui te chasse... J'ai dit. Va-t'en; elle ne te suivra pas.
MARIE-MAGDELEINE, essayant de s"arraclier à IVHioiiitc de Verus, cependant ijue dans cet efTurt, se dénoue sa chevelure qui ruisselle sur ses épaules.
Si!...
VERUS, la retenant ilr force.
Qu'est-ce à dire?... Tu veux donc?... (Marie-
Magdolcinc l'ait un geste affirmalif.) ,1e ne comprends
ACTE DEUXIEME 10^
plus... Ou plutôt, je commence à trop bien comprendre... Vous étiez d'accord; et c'est lui que tu attendais avec cette impa- tience qui me semblait si douce!... Car à qui donc fera-t-on croire que la femme la plus belle, la plus riche, la plus altière de toute la Judée obéirait, ainsi, sans entente préalable, au premier mot, au premier signe du messager grotesque et répugnant que lui envoie celui qu'elle n'aurait vu qu'une fois dans sa vie!... C'est trop... Je vois, je sais, va-t'en, suis-le puisque tu l'aimes...
MARIE-MAGDELEINE
Non, non!... C'est toi que j'aime, mais lui...
VERUS
Mais lui?...
MARIE-MAGDELEINE, s'eflondiant, en sanglots aux pieds de Veriis,
C'est autre cîiose!...
lOG MARIE-MAGUELEINE
VERUS
C'est bien, relève-toi!... Je ne te retiens pas de force. Mais je n'aurais pas cru que vous en fussiez là... Je suis tombé au fond d'un de vos pièges juifs. Voyez-vous la foule apostée là, sous le portique, qui guette ses otages?... Je n'entends pas souiller la propreté romaine... Je ne t'en veux pas, Magdeleine. L'amour, chez moi, ne s'éteint pas en un moment, et j'ai plus de constance que la femme... Je veillerai sur toi. Je sais à présent que c'est en le per- dant que je pourrai sauver celle qu'il vou- drait perdre. Il ne se doute point qu'il me devait la vie, car j'avais jusqu'ici, par pitié ou par indifférence, contenu les menaces qui s'amoncelaient sur sa tête. Mais puisqu'il vient lui-même attaquer mon bonheur, j'ajoute à ces menaces tout le poids de l'amour bafoué. Et maintenant, va-t'en, avec ton guide des tombeaux. Nous nous reverrons avant peu.
Lazare s'éloigne Icnleiuent ctans le vestibule. Marifi-
ACTE DEUXIÈME i07
Magdeleine, sans un mot, sans un geste, sans un regard, s'éloigne à sa suite, au milieu du silence immobile de tous les assistants.
APPIUS, après ur long silence,
Nous'^avons VU plus d'une chose que nous n'avions pas vue jusqu'à ce jour...
SILANUS
II est vrai, Appius, et ceci est aussi surpre- nant que la résurrection d'un mort...
niDi^AU.
Jl
ACTE TROISIÈME
ACTE TROISIÈME
Dans la maison de Joseph d'Arimathie. Le Cénacle où eut lieu la dernière Cène. Fenêtres au fond. Portes à droite et à gauche. Architecture judéo-romaine. Lampes allumées. C'est la fin de la nuit du 6 au 7 avril.
SCÈNE PREMIÈRE
NICODÈME, LE PUBLICAIN LÉVI, SIMON LE LÉPREUX, LAZARE LE RESSUSCITÉ, CLÉO- PHAS, ZAGIiÉE, L'AVEUGLE-NÉ, BARTLMÉE, L'AVEUGLE DE JÉRICHO, LE POSSÉDÉ DE KERSA, LE PARALYTIQUE DE BÉTHESDA, L'HYDROPIQUE GUÉRI, L'HOMME A LA MAIN DESSÉCHÉE, LA BELLE-MÈRE DE SIMON- PIERRE, ]4A.RIE CLÉOPHAS, MARIE-SA-
LOMÉE (femme ae ZébédéeJ, SUZANNE, L'HÉ- MORROISSE. Plusieurs miraculés aS^nymes. Qiiel
112 MARIE- MAGDEKKINE
ques bossus, boiteux, aveugles, lépreux, paralytiques qui atnndent leur guérison. Des pauvres, deux ou trois pros- tituées, etc.. Tout ce monde est consterné, épouvanté par l'arrestation de Jésus et les mauvaises nouvelles qui cir- culent. On se tasse au fond de la salle, ou murmure, on chuchote. Entre Marthe, sœur de Lazare.
MARTHE, effarée, regardant anxieusement autour d'elle.
Je l'ai vu!
Mouvement. Tous s'empressent autour de Marthe. NICODÈME
Où est-il?...
MARIE CLÉOPIIAS
A-t-il souiïert?...
MARIE SALOMÉE
Que dit-il?
MARTHE
Où est ma sœur?...
ACTE TROISIEME H3
MARIE CLÉOPHAS
Elle est avec sa mère, dans la chambre de l'hôte... Sa mère était épuisée de douleur...
MARTHE, allant à l'une des fenêtres.
Personne ne m'a suivie?... Non, la rue est déserte... J'ai fait un long détour...
NICODEME
Où l'as-tu vu?...
MARTHE
Il sortait du palais d'Hanan... Je l'ai suivi chez Caïphe... Il paraît qu'on nous cherche... On en veut surtout à Lazare, le ressuscité... Où est-il?...
m marie-magi)f:le!.\e
NICODÈME, désignant Lazare dans l'ombre.
Ici, parmi nous...
MARTHE
On veut arrêter tous ceux qui allaient avec lui... On veut nous lapider selon la loi... On poursuivra tous ceux qui viennent de Galilée..
CLEOPIIAS
Nous sommes tous Galiléens.
UN MlRACULi:
Non, pas moi...
UN AUTRE
Moi non plus, je suis de Bcthanie.
ACTE TROISIÈME 115
BARTIMEE
Et moi de Jéricho.
UN MIRACULE
Il n'est pas bon qu'on nous trouve réunis.
NICODEME
Où irez-vous?...
LE MIRACULE
N'importe où!... Nous serons plus en sûreté qu'ici...
UN AUTRE
Ils ne nous connaissent point. On ne m'a iamais vu avec lui...
116 MARIE-MAGDELEIiNE
UN AUTRE
Moi non plus, il m'a tout simplement guéri... J'étais courbé et il m'a redressé...
UN AUTRE
Je ne l'ai vu qu'une fois, c'est lorsqu'il m'a dit : ï Lèvo-toi, prends ton grabat et va dans ta maison. » Je suis celui qu'on fit descendre sur un matelas, à travers les tuiles du toit... Maintenant, je marche comme les autres hommes..
Il se dirige vers la porte et sort suivi de deux mira- culés qui ont parlé avant lui.
UN MALADE
Il8ontraison...0nnenousconnaîtpasdavan- tage... Je venais pour être guéri d un flux do sang... Je n'ai pas eu le temps de le toucher.
Il gagne également la porte.
ACTE TUOJSIEME Ul
MARTHE
Vous n'avez pas honte?...
LE MALADE, s'arrêlant sur le seuil.
De quoi?... Il ne sert de rien que ceux qu'il a guéris périssent à cause de lui...
Il sort.
UN AUTRE MIRACULÉ
Il ne peut rien pour nous puisqu'il ne peut rien pour lui-même, et nous ne pouvons rien pour lui...
UN BOSSU
Oui, pourquoi ne nous défend-il pas?... II parle sans cesse de son père et des anges...
NICODÈME
C'est que son heure n'est pas venue...
118 MAUIE-MAGIIELEINE
LE BOSSU
Quand viendra-t-elle, son heure?... Quand il sera trop tard... Je n'ai pas le temps de l'attendre...
11 sort.
NICODÈME
Que ceux qui ne l'aiment pas s'éloignent... Le Fils de l'Homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas...
CLÉOPHAS
Son Royaume n'est pas de ce monde!...
UN AVEUGLE
Son royaume est perdu!...
NICODÈME
Il a dit : « Cinq passereaux ne valent pas deux as; et pas un n'est en oubli devant Dieu...
ACTE TROISIÈME lia
CLEOPHAS
Il a dit : « Ne soyez pas en suspens dans l'in- quiétude !... »
NICODEME
Il a dit : « Si quelqu'un garde ma parole, il ne verra jamais la mort. »
l'aveugle
Mais il a dit également ; « Laissez les morts ensevelir les morts!... »
Il gagne la porte à tâtons et sort. UN BOITEUX
Je m'éloigne, non par crainte, mais pour aller à sa recherche.
UN AUTRE INFIRilE
Moi aussi...
Ils sortent.
120 MAP.IE-MÂGDELEINE
UN LÉPBEUX
Qui a dit qu'il fallait l'attendre ici?...
NICODÈME
Simon-Pierre.
LE LÉPREUX
Où est-il, Simon-Pierre?... Il ne se montre guère...
MARTHE
Il était près du feu dans la cour du grand- prêtre... ^
KICODÈME
Et Jean?...
MARTHE
On m'a dit qu'il était dans la maison d'Hanan...
ACTE TROISIEME 121
NICODÈME
Et le Maître, que faisait-il, quand tu l'as vu?.,.
MARTHE
Je n'ai pu l'apercevoir qu'un instant, tandis qu'il passait entre les colonnes du vestibule... Une grande foule l'entourait...
MARIE CLÉOrHAS
Il t'a vue?...
MARTHE
Oui, il m'a regardée...
NICODÈME
Il n'était pas libre?...
122 MARIE-MAGDELEIi\E
MARTHE^
Il avait les mains enchaînées... Des soldats romains le battaient pour le faire, marcher plus vite...
MARIE SALOMÉE
Oh!...
CLÉOPHAS
Et les autres!... Les douze, où sont-ils?...
MARTHE
On ne sait... Ils sont frappés de crainte... On m'a dit que Thomas et Jude ont fui en Galilée...
NrcODÈME
Et Marie-Magdelcinc, l'as-tu vue?...
ACTE TROISIÈME i2S
MARTHE
Non, mais Jacques Ta rencontrée... Elle est follede douleur, pai^aît-il... Elle criait, déchirait ses vêtements et se cognait la tête contre les murs dans le palais d'Hanan... Des valets l'ont chassée, et depuis on ne sait ce qu'elle est devenue... Elle erre, m'a dit un pauvre, dans le quartier romain...
NICODÈME
Sait-elle que nous sommes ici?...
MARTHE
Oui, Simon-Pierre le lui a dit...
UN MALADE
Quand elle rentrera, qu'on ne la laisse plus sortir... Elle nous attirera malheur. Elle est dangereuse et ne sait ce qu'elle fait...
124 MARIE-MAGDELEINE
UN MIRACULE
On marche dans la rue... J'entends le bruit des armes... On vient nous arrêter!... Sauve
qui peut!... (A Nicotlème qui s'approche d'une fenêtre.)
N'allez pas aux fenêtres, on vous reconnaî- trait!...
BARTIMÉE
J'irai, moi, on ne me connaît point, je suis
de Jéricho... (Il regarde avec précaution dans la ruc.J
Ce sont douze soldats avec un centurion... Silence!... Taisez-vous!...
NICODÈME
S'arrêtent-ils?...
BARTIMÉE
Non... ils passent... Il n'y a plus personne dans la rue... Si! on vient de l'autre bout...
ACTE rnOISlEME 125
Ne faites pas de bruit... C'est une femme et quatre hommes... Mais je les reconnais!... C'est Marie-Magdeleine, Joseph d'Arimathie, Jacques, je crois, et André et Simon le Zélé... Ils regardent autour d'eux... Ils frappent à la porte... Descendez leur ouvrir...
SCÈNE II
Les Précédents, MARIE-MAGDELEINE, JOSEPH D'ARIMATHIE, JACQUES, ANDRÉ et SIMON LE ZÉLÉ.
MARIE-MAGDELÊINE, hors d'elle, échevelée, nu-pieds, les vêtements déchirés.
Combien êtes-vous?... Êtes-vous prêts?... Qu'avez -vous fait en m' attendant?... Je viens de la tour Antonia... Le tribun militaire n'était pas dans le quartier romain... Mais j'ai vu son ami Appius... Il l'enverra vers nous, dès son retour... Verus a dit qu'on pourrait le sauver... Je ne sais pas comment... Il nous
128 MAIilE-MAGDELElNE
l'expliquera... Mais s'il ne le sauve pas, c'est à nous de le faire... Jacques et Simon ont des ôpées sous leur manteau. Où est Pierre? Où est Jean?...
MARTHE
Je les ai vus dans là cour du grand-prêtre...
MARIE-MAGDELEINE
Ils devraient être ici... Il faut que nous soyons en nombre... Il doit passer par cette rue et sous cette fenêtre pour aller chez Pilate...
NICODÈME
Quand?...
MARIE-MAGDELEINE
Cette nuit, avant la deuxième veille... Qui de vous a des armes? Où les a-t-on cachées?..,
ACTE TROISIEME 129
NICODÈME
Que veux-tu faire?..,
MARIE-MAGDELEINE
Le délivrer si Verus ne le délivre pas... C'est facile, vous verrez... On nous laissera faire, je le sais... Les Romains ne veulent pas le juger... Appius me l'a dit, ils sont embarrassés. Quand on l'a conduit chez Caïphe, il n'y avait pour le garder que deux soldats et deux sergents du Temple, armés de bâtons... Si j'avais eu cinq ou six hommes!... on l'aurait caché, je sais où, et il était sauvé!... Mais j'étais toute seule!..
JOSEPH d'aRIMATHIE
Ne crois pas que cesoitsifacile,Magdeleine... Tout le peuple était là, prêt à le lapider...
MARIE-MAGDELEINE
Mais le peuple est pour lui et la foule
130 MARIE-MAGDELEINE
l'adore!... Vous avez oublié son entrée triom- phale!...
JOSEPH D*ARIMATHIE
Ce n'est plus la même chose... Ils poussaient tous des cris de mort devant le palais de Gaïphe...
MARIE-MAGDELEINE
C'étaient quelques valets des Pharisiens et des Sadducéens...
JOSEPH D ARIMATHIE
Quelques valets n'eussent pas suffi à couvrir jusqu'aux toits une place publique... C'était bien la même foule que le jour du triomphe. Non, crois-moi, mon enfant, il sait ce qu'il désire... Il a voulu se perdre... Il a tout avoué...
ACTE TROISIÈME 131
MARIE-MAGDELEINE
Qu'a-t-il pu avouer, puisqu'il n'avait fait aucun mal?...
JOSEPH D ARIMATHIE
Il a reconnu qu'il était fils de Dieu et roi des Juifs.
MARIE-MAGDELEINE
N'est-ce pas la vérité?...
JOSEPH D ARIMATHIE
Sans doute, mais il eût été préférable de ne la point proclamer cette nuit. Aux yeux des Prêtres et des Romains, c'est un crime puni par la loi..*
Io2 MARIE-MAGDELELNE
UN INFIRME
Il faut bien qu'il soit coupable puisqu'ils l'ont arrêté.
NICODEME
Nous ne pouvons faire plus qu'il ne veut et n'ordonne, et il renonce à se défendre...
MARIE-MAGDELEINE
Vous ne voyez donc pas que c'est peur éprouver votre foi, votre force, votre amour !,..
NICODEME
Il avait prédit plus d'une fois tout ceci.
MARIE-MAGDELEINE
C'est qu'il connaissait bien la lâcheté de
ACTE TROISIÈME 133
ceux qui prétendaient l'aimer!... Ah! les hommes sont beaux, héroïques et fiers!... Les seuls qui n'aient pas fui, ceux qui tremblent le moins, les meilleurs d'entre vous discutent et raisonnent commes'ils'agissaitd'unemesure de froment, et les femmes se taisent et pleu- rent!... Eh bien, que dites- vous, mes sœurs?... N'est-ce pas le moment de montrer votre amour?... Et ceux qu'il a guéris, où sont-ils?... que font-ils?... Vous là, qui voulez fuir, l'aveugle Bartimée, l'autre de Jéricho, l'autre de Siloé, vous détournez de moi vos yeux qu'il a rouverts, parce que j'ai l'audace de vous parler de lui!... Toi, Simon ie Lépreux, l'autre deSamarie, avez -vous oublié qu'avant lui vous étiez plus hideux que la mort?... Je ne vois tout autour de moi que des miracles qui se cachent !... L'Homme à la main séchée, rilydropique du Sabbat et le Possédé de Kcrsa, qui n'ose lever la tête!... Et parmi les paralytiques, celui de Béthesda qui se hâte vers la porte et qui ne se sert de ses jambes que pour abandonner le Dieu qui l'a guéri!...
10
134 MARIE-MAGDELEINE
Jusqu'à ceux qu'il a fait sortir du tombeau qui ont peur!... Regardez donc Lazare, plus livide que vous tous! Vous^^l'avez vue. pour- tant, la mort, et vous l'avez touchée durant quatre longs jours... Elle est donc plus ter- rible qu'on ne l'avait dit jusqu'ici?... Vous ne répondez pas?...
Un grand silence.
JOSEPH d'ARIMATHIE
Écoute, Magdeleine... Je ne manque ni de courage ni de fidélité... Malgré la puissance des prêtres, j'ai ouvert ma maison à ceux qui le suivaient. Je sais ce qu'il m'en coûtera.. Je suis prêt à lui siacriTier toute chose et la vie... Mais je connais sa volonté et ne puis lui désobéir... Pierre voulait le défendre et a tiré l'épée... Il l'a fait remettre au fourreau.. J'étais à Gethsémani...
MARIE-MAGDELEINE
Puisque tu étais là, pourquoi n'as-tu pas
ACTE TROISIEME 135
aidé Pierre?... On sauve ceux qu'on aime, on les écoute après!... Mais que ferez -vous donc quand vous l'aurez perdu?... Ah! c'est trop s'attarder avec ceux qui ont peur!... Qu'est-ce que je fais ici, parmi ceux qui ne veulent rien faire?... Je perds ses dernières chances et ses dernières minutes... Je vais au-devant de Verus; après lui nous verrons...
Elle se dirige vers la porte. Joseph d'Arimathie et Nicodème lui barrent le passage.
NICODÈME
Ne sors pas, Magdeleine, ce serait le perdre et nous perdre avec lui...
MARIE-MAGDELEIWE
Ah! vous perdre avec lui, voilà la grande affaire!... Attendez!...
NICODÈME
Tu ne sortiras pas.
MAniE-MAr.DELEINE
MARIE-MAGDELEINE
Je ne sortirai pas?... C'est juste, vous osez lutter contre une femme. Je n'avais pas prévu ce grand courage de la terreur. Vous branlez tous la tête comme des épis vides, et les femmes jubilent en découvrant enfin la lâcheté des hommes qui tout à coup se manifeste plus éclatante que la leur!
JOSEPH d'aRIMATHIE
Rentre en toi, Magdeleine, pense à lui et que s'il t'entendait...
MARIE-MAGDELEINE
Eh bien! s'il m'entendait, ce serait comme le jour où celui d'entre vous auquel vous êtes tous semblables, me reprochait de verser sur ses pieds un parfum trop coûteux!... Avez- vous oublié ce qu'il a dit?... A qui donc donna- t-il raison? Vous n'avez rien compris?... Voilà
ACTE TROISIÈME 137
des mois et des années que vous vivez dans sa lumière, et pas un de vous n'a la moindre idée de ce que j'ai saisi parce que je l'aimais, moi qui ne suis venue qu'après la onzième heure, moi qu'il a tirée de plus bas que le plus bas esclave du plus bas d'entre vous!...
NICODÈME, prêtant rorcillc aux bruits du dehors.
Tais-toi... Écoute... On marche devant la maison...
BARTIMÉE, à la fenêtre.
C'ea. un homme enveloppé d'un manteau... Un Romain... Il s'arrête... il frappe à la porte... Il entre... La porte n'était pas fermée...
MAPiiE-MACDELEINE, courant à la porte du Cénacle.
C'est lui, c'est Lucius Verus!... Ouvrez -lui; ^Ouvrez vite!... Je l'entends!... (On ouvre la porte
du Cénacle. Dans l'embrasure parait Lucius Verus qui, la vue de l'élrange asseriiblée do miraculés, perclus, men- diants, malades, s'arrête interdit, sur le seuil.)
SCÈNE III
Les Mêmes, LUCIUS VERUS.
MARIE-MAGDELEINE, courant à Verus, les bras tendus,
C'est bien toi, mon Verus, c'est bien toi!... Un œil qui me regarde en face, une épée, des épaules, une main qui ne tremble pas!... Viens, viens, que faut-il faire?... L'as-tu vu?... Où allons-nous?... Comment t'aider?... Com- bien d'hommes te faut-il?... Où sont les tiens? Il n'est pas seulement innocent, tu sais bien, il est tellement pur, il est tellement haut que les pensées des âmes ne peuvent pas l'attein-
tiO MARIE -MAGDËLEINE
dre... Il supporte tout, par bonté, pour les péchés du monde, mais nous ne voulons point qu'il s'immole pour nous... Un seul de ses regards, une seule de ses paroles valent toutes les vies de tous les autres hommes...
VERUS, glace.
Est-ce bien ici que je devais te rencontrer?... Qu'est-ce que ces... hommes... qui t'en- tourent?...
MARIE-MAGDELEINE
Ils sont sûrs... Ils l'aiment autant qu'il les aimait, mais il leur faut un chef... C'est toi qu'ils attendaient... ils te suivront partout...
VERUS, ironique.
Je ne suis pas venu pour commander cette Iroupe... étrangère. Je ne sais ce que tu veux (lire. Il y a quelque malentendu, et ce n'est
ACTE TROISIÈME 141
point, je pense, le lieu de l'éclaircir, parmi tant de témoins...
MARIE-MAGDELEINE
Tu as raison... (Aux autres.) Laissez-nous... Je vous rappellerai quand nous devrons agir...
Ils sortent tous et Marie-Magdeleine demeure seule avec Lueius Verus. ^
SCÈNE IV LUCIUS VERUS, MARIE-MAGDELEINE
VERUS, sarcastique.
Qu'est-ce que ces phénomènes?... Je n'avais Jamais vu réunis tant d'éclopés, de vagabonds et de malades malodorants! Que te veulent-ils donc?... On m'avait dit que tu vivais au milieu d'êtres extraordinaires, les plus vieux, les plus laids, les plus sales, les plus pestilents de ces juifs que tu raillais si agréablement chez le sage Silanus, mais je n'aurais pas cru qu'ils fussent à ce point de ton intimité... Du
iU MAR1E-J]AGDELE1^E
reste, cela ne me regarde plus. Mais je t'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu. Appius m'a donc appris que tu m'avais cherché dans le quartier romain. J'ai tout quitté pour accourir à ton premier appel. Je savais ce qui se passait, et j'attendais mon heure...
MARIE-MAGDELEINE
Que tu es bon et généreux!... Que ta pré- sence, que ton sourire rassurent et récon- fortent!.,. Si tu savais, les autres!... Ils trem- blaient tous comme les roseaux dont parle notre Maître, et je n'en pouvais plus et je mourais de honte... Mais je savais que tu nous reviendrais; et maintenant, c'est toi, tes armes, ta poitrine... Il me semble que Rome tout entière nous protège et que tes bras qui peuvent tout ne peuvent pas l'abandonner...
VERUS
Ils .ne t'abandonneront point, Magdoleinc;
ACTE TROISIEME 145
le reste ne dépend que de toi... Je suis peut-être bon et généreu;s, mais je le suis à ma façon, et il faudra s'entendre... On a donc arrêté, comme je l'avais prédit, celui qui t'intéresse si vive- ment?...
MARIE-MAGDELEINE
On ne l'a pas seulement arrêté, toute la vale- taille du Temple, les palefreniers, les bou- viers, les derniers esclaves des cuisines se sont rués sur lui, l'ont insulté, bafoué, maltraité. Et comme ils avaient peur, comme ils étaient trop lâches pour s'y hasarder seuls, ils se sont fait aider par des soldats romains!
VERUS '
Je sais... Parlons net et bref, n'est-ce pas?...
MARIE-MAGDELEINE
Oui, nous n'avons pas de temps à perdre...
146 MARIE-MAGUELEINE
VERUS
En effet, il ne s'agit plus d'arrestation ni de sévices plus ou moins justifiés, mais de mort imminente. J'ai vu le Procurateur Pontius Pilatus.
MARIE-MAGDELEINE
Bien, qu'a-t-il dit?...
i
VERUS
Je l'ai trouvé anxieux, perplexe, désemparé. C'est un homme irrésolu et débonnaire, ennemi des querelles et de la violence. Il avait à choisir la révolte inévitablement sanglante des prêtres et de leurs sectaires, ou le sacri- fice d'un agitateur à coup sûr inquiétant et dangereux, mais qui, d'après les lois et la justice de Rome, n'encourt peut-être point la peine capitale. J'ai parlé selon mon devoir et
ACTE TROISIEME 147
ma conscience. Il n'a plus hésité. Il a pris le parti le plus humain et le plus sage. Et comme je suis le gardien armé et responsable de la paix romaine, il a remis en mes mains le sort de ton Nazaréen. D'ailleurs, je dois reconnaître qu'avant notre entrevue, j'avais à dessein permis aux événements de prendre la route qu'ils ont prise...
MARIE-MAGDELEINE
Il est sauvé. J'en étais sûre! Et comme j'avais raison de ne rien craindre et de tout espérer en me tournant vers toi!..,
VERUS
N'allons pas plus vite qu'il ne convient. Bien des choses sont à considérer...
MARIE-MAGDELEINE
Que dis-tu?...
1i8 MARIE -MAGDELEINE
VERUS
Je dis que bien des choses sont à considérer... Si j'avais été complètement étranger à l'aven- ture, mon choix n'eût pas été douteujf, j'au- rais, tout en le plaignant plus ou moins, sacrifié le misérable à la tranquillité publique; c'est la loi souveraine de l'Empire, mais main- tenant...
MARIE-MAGDELEINE
Mais maintenant c'est différent, tu le connais, tu sais... On ne peut hésiter un instant, ce serait monstrueux...
VERUS
En eiïet, on ne peut hésiter; ce serait mons- trueux, comme tu dis... J'irais, pour arracher un rival préféré à une mort d'ailleurs méritée, perdre la seule femme que j'aime et que je
ACTE TROISIEME 149
puisse aimer?... Il est certain que ce n'est pas
possible.
MARIE-MAGDELEINE
Je ne saisis pas bien ce que tu viens cle dire...
VERUS
Pourtant, c'est assez simple. En le sauvant, je te livre sans défense au bandit qui t'entraî- nera avec lui, de déchéance en déchéance, au fond d'on ne sait quel abîme de folie et de mi- sère d'où aucune force humaine et raisonnable ne pourra te faire remonter. En outre, pour ce qui me concerne, je te perds sans retour, en te donnant ainsi, de mes propres mains naïves et imbéciles, à celui qui me prend mon bonheur par des moyens contre lesquels un homme qui tient encore à son nom d'homme n'essaie pas de lutter. Au lieu qu'en l'aban- donnant à son sort, il reste plus d'une chance
de te voir revenir à la lumière, 9t pour moi
11
150 MARIE -MAGDELELNE
quelque espoir de te retrouver sur ma route; car nos deux vies ont encore, je l'espère, un long espace à parcourir, et de nombreux che- mins, tu ne l'ignores pas, aboutissent à Rome...
MARIE-MAGDELEINE
Je comprends... Je comprends, puisqu'il faut bien comprendre; mais ne crois pas encore... Non, ce n'est pas possible, et tu n'es pas venu, tel que je te connais, pour me dire froidement que tu voulais le perdre et te venger ainsi d'un mal qu'il n'a pas fait... Il y a, il doit y avoir autre chose...
VERUS
Il y a autre chose, en effet... II nous reste, si tu y tiens absolument, un moyen de le sauver... I\îais, au point où nous sommes et où j'ai poussé l'aventure, le sauver, c'est proba- blement me perdre. En outre, le temps presse. La sentence est écrite, je l'ai vue. II sera mis
ACTE TH01SIEME 151
à mort au lever du soleil, car les heures sont comptées à cause de la Pâque.
MARIE-MAGDELEINE
Que faut-il faire?... Vite, vite, je le ferai...
VERUS
Le prisonnier est gardé par mes hommes, il n'est donc pas impossible, à la rigueur, qu'on le fasse évader...
MARIE-MAGDELEIÎStE
Mais oui, mais oui, c'est simple et c'est bien cela qu'il faut faire!... Une fois libre, il se cache, on l'oublie... Ne perdons pas de temps... Mais je ne comprends pas pouiquoi tu venais dire...
VERUS
Tu comprendras bientôt. Je réponds donc
152 MARiE-MAGDELEINE
du prisonnier. Sais-tu ce que je fais, sais-tu ce que je risque en lui rendant la liberté?...
MARIE-MAGDELEINE
Tes soldats se tairont, et nul ne saura que.
VERUS
Mes soldats ne pourront 'se taire, on saura donc qu'ils n'ont agi que sur mon ordre, or il n'est pas d'exemple que les princes des prêtres aient jamais abandonné une proie, une ven- geance, une haine. Ils iront se plaindre, d'abord à Antioche, auprès du gouverneur de la Syrie, ensuite auprès de César même, dont la colère s'allume au souffle d'un soupçon. Sais-tu ceque c'est que César? Les plus grands, les plus puis- sants de Rome tremblent devant son ombre... Pour moi, si ce n'est point la mort, c'est l'exil bin de Rome, et la mort, à nous autres Ro-
ACTE TROISIEME 153
mains, semble douce, compaiée à l'exil... Voilà ce que je donne, voilà mon enjeu, j'attends le tien.
MARIE-MAGDELEINE
Tu attends le mien?... Que veux-tu que je donne?... Je ne possède plus rien... J'ai tout distribué aux pauvres l'autre soir...
VERUS
Je ne demande pas ce qu'on donne aux pauvres... Et puis j'en ai assez de ces détours qui ne mènent à rien et de ces phrases qui pié- tinent... Ah! je m'en soucie bien de la justice, et d'un vagabond de plus ou de moins sur la terre, et de mon propre sort et de mon propre exil!... Tu n'as donc pas compris que c'est toi que je veux, toi seule et tout entière et depuis des années, et que voici mon heure!... Elle n'est pas belle, je sais, et ce n'est pas ainsi que je l'avais rêvée!... Mais je n'en ai
154 MARIE-MAGDELEINE
pas d'autres et l'on prend ce qu'on peut pour assurer sa vie!... Nous voici face à face avec nos deux folies qui sont plus puissantes que nous et ne peuvent reculer; il s'agit de s'en- tendre!... plus tu l'aimes, plus je t'aime, plus tu veux le sauver et plus je veux le perdre! Il s'agit de s'entendre!... Tu veux sa vie, je veux la mienne, et tu l'auras sa vie, mais moi je t'aurai, toi, avant qu'il n'échappe à sa mort... Est-ce entendu?... sommes-nous d'ac- cord?... Dis-moi non, si tu l'oses, et que son sang retombe sur celle qui l'a conduit où nous sommes et le perd par deux fois!...
MARIE-MAGDELEINE
Ah! c'était donc cela!... oui, oui... Je sais, je vois... Je n'avais pas conscience et je n'y pensais plus, mais c'était impossible... Ah! c'était donc cela qui faisait qu'à l'instant, pen- dant que tu parlais, je n'avais pas confiance malgré ma confiance !...C'esttellement étrange, tellement monstrueux, tellementloindenous!...
ACTE TnOISIÈME 155
Il faut un peu de temps pour qu'on se rende compte... Toutes les pensées s' affolent et l'âme tombe, tombe, comme une pierre dans un trou... On ne saisit plus rien... On ne sait plus où l'on se trouve...
VERUS
Nous le savons parfaitement, et tout cela n'a rien d'extraordinaire... Il y a quelques jours, tu ne te serais pas tant fait prier; et je ne com- prends pas qu'aujourd'hui que le prix de l'amour est tout autre, aujourd'hui qu'une vie qui t'est chère entre toutes...
MAP.IE-MAGDELEINE
Ah! tu ne comprends pas!... Et dire que presque tous, même ceux qui l'aimaient, ne comprendraient pas davantage!... Suis- je donc le seul être qui ait vu danssonâme?... Cen'est pourtant pas difficile!... Il ne m'a parlé que trois fois dans sa vie, mais je sais ce qu'il
15« MARIE'MAGDELEINE
pense, je sais tout ce qu'il veut, je sais tout ce qu'il est aussi profondément que si j'étais en lui, ou que s'il était là, près de moi, appuyant sur mon front son regard où descendent les anges, comme au soir où je baisais ses pieds, que j'essuyais de mes cheveux...
VERUS
Je savais bien que j'arrivais trop tard, mais je n'aurais pas cru que vous fussiez si loin... S'il ne t'a parlé que trois fois, il n'a pas perdu les minutes, et t'en a dit assez pour m'enlever mes doutes... Mais soyons de sang-froid. Il s'agit d'autre chose que d'amour, et ton amant lui-même, s'il était consulté, jugerait qu'un baiser ne pèse guère en présence de la mort... Puisque tu l'aimes tant, sa vie ne vaut-elle pas un léger déplaisir qui, naguère, t'inspirait moins d'horreur?... S'il y avait un miroir dans cette salle, j'irais m'y contempler avec curio- sité afin de démêler ce qui, en quelques jours, m'a rendu à tel point répugnant qu'on préfère
ACTE TKOîSiÈME 157
le supplice du seul homme qu'on adore, au contact de mes lèvres. Mais qu'as-tu donc?... Il semble qu'on te parle de choses inconce- vables!... Qu'ai-je dit? Qu'ai-je fait?... Tt.n visage se décompose... Il n'y a pas de quoi UxO regarder ainsi, avec des yeux épouvantés et fous, comme s'ils assistaient à la chute du soleil ou à la violation d'un tombeau...
MARIE-MAGDELEINE
Laisse-moi!... Tu ne peux pas savoir... Je commence seulement à comprendre...
VERUS
II y a quelques jours tu comprenais plus proraptement...
MARIE-MAGDELEINE, d'uue voix douce et lointaine.
Oui, oui... Car on ne voit que peu à peu...
(Reg-nJant fixeineut devant elle.) Cela Se dérOulc
158 MARIE-MAGDELELNE
lentement, comme une chose qui n'aurait pas de commencement, pas de fin, pas de nom... II y a deux morts ici, j'ai deux morts dans ma main; et c'est cela qui est trop lourd pour un pauvre être né sur cette terre...
VERIJS
Deux morts?... Que veux-tu dire?... Tu n'as pas l'intention de le suivre?... Ta mort, puisqu'il t'aime, ne ferait qu'ajouter à la sienne une amertume bien inutile...
MARIE-MAGDELEINE, de la môme voix douce et loinl;une.
Non... Ce n'est pas de la mienne que je parle... Ce sont deux autres morts... J'ai encore ma raison... Je vois clair dans l'abîme... Laisse-moi regarder où tu ne peux rien voir...
VERUS
Je n'aurais pas cru qu'en venant t'apporter
ACTE TROISIÈME 159
son salut et le sacrifice assez grand que je fais à Tamour..,
MARIE-MAGDELEINE, éclatant.
Le sacrifice que tu fais à l'amour!... Ah! si tu pouvais voir celui qui s'accomplit ici et que les anges mêmes n'osent pas regarder!... Mais tu ne peux savoir ce qui s'est passé sur la terre depuis qu'il y est descendu!.,. Ce n'est plus la même terre et ce n'est plus possible!... Avant lui, les plus purs n'eussent pas hésité!... Avant lui! avant lui! Et puis même aujour- d'hui, moi qu'il a fait renaître, si ce n'était pas Lui. s'il s'agissait d'un autre, je n'aurais pas la force!... Je pécherais peut-être contre tout ce qu'il aime pour sauver ce que j'aime!... Mais il donne trop de force pour aimer et souiïrir!... Je pourrais le sauver malgré lui, mais non plus malgré moi!... Si j'obtenais sa vie au prix que tu me dis, il ne survivrait qu'à la mort de tout ce qu'il voulait, de tout ce qu'il aimait!... Je ne peux pas plonger la flamme dans la boue
160 MAlilE-MAGDKLEINE
pour épargner la lampe!... Je ne puis lui donner la seule mort qui soit assez haute pour l'atteindre... Mais regarde-moi donc avec des yeux plus clairs et tu verras peut-être tout ce que j'aperçois sans pouvoir te le dire!... Que je cède un moment sous le poids de l'amour, et tout ce qu'il a dit, et tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a donné retombe danslesténèbres, la terre est plus déserte que s'il n'était pas né et le ciel se referme à jamais sur les hommes!... Je le perds tout entier, je perds plus que lui- même, pour lui gagner des jours qui auront tout perdu...
VERUS
Il s'agit moins de lui gagner des jours que de lui épargner des tortures, un supplice dont l'idée seule devrait te faire réfléchir.
MARIE-MAGDELEINE
Je sais bien! je sais bien!... Puisque je l'aime
ACTE TROISIEME 161
ainsi, comme on n'avait pas encore aimé sur cette terre où le ciel n'avait pas répandu son amour, n'est-il pas nécessaire que je lui sacrifie ce qu'aucune âme humaine n'avait eu avant moi!,.. i\Iais tu viens demander tout ce qu'iJ a donné, et ce qu'il a donné est bien plus que sa vie et vit plus en nos cœurs qu'il ne vit en lui-même!... Si je le perds en moi, je le détruis en nous!... Je ne sais plus, je n'y vois plus, je n'entends plus... Je le ferais peut-être si mon âme était seule, mais ce n'est plus possible et Dieu ne voudrait pas!...
VERUS
Les dieux veulent toujours ce que veulent les hommes... Sois sûre que si celui que tu vas livrer au supplice pouvait en ce moment faire entendre sa voix, il n'hésiterait guère...
MARIE-MAGDELEINE
Ah! je sais bien qu'il n'hésiterait pas! Et
w
MARIE-MAGDELEINE
c'est pourquoi je me débats ainsi, comme une bête aveugle entre deux sacrifices!.... C'est ma honte d'autrefois qui m'accable et m'em- pêche de monter jusqu'à sa volonté 1...
VERUS
L'homme n'a qu'une volonté en présence de la mort...
MARIE-MAGDELEINE
Mon Dieu! Mon Dieu!... Je ne suis rien, je suis souillée de toutes les souillures, qu'importe celle-ci qui t'apporte la vie!... Mais s'agit-il de moi?... Et n'est-ce pas toi seul, n'est-ce pas la source même d'où jailliront les sources de toutes les puretés et de tous les bonheurs et de toutes les vies que je souille aujourd'hui en souillant ton salut!... Je ne sais plus où refouler mon âme!... Il ne me reste rien, si je le perds, il ne nous reste rien ci je le sauve!...
f C t t C £ C .t c t c K 4 «^
« € « %jL irt
ICI I jTï g :
L* 1 A * ^ * Jt
V*^.*-.* * « * 1
K X k M. K % l 1 l /i l t 1 t I
X,l 1,1 t lit _ , _
AVt^V*VtV«VjVf%%SV*VAv«» i
22JP
K^WTê:^^-!^.
iP'îETf
PkMjmjiiKl^ 1 1 wir
z
t I
Cl I t i^JILjB. »^ »
Sfc ft'
ACTE TROISIEME
VERUS
163
Rien n'est perdu tant que la vie demeure...
MARIE-MAGDELEINE
Tais-toi, je t'en supplie!... Laisse-moi seule dans son silence et dans sa volonté... Laisse- moi regarder, écouter autre chose... Je ne l'aime pas encore comme il veut être aimé!... J'ai beau lever les yeux vers son ciel de lumière, je ne vois que sa mort, ses douleurs, son supplice... Son visage immobile, ses yeux qui éclairaient tout ce qu'ils regardaient, sa bouche qui parlait sans cesse de bonheur... Ses pieds que j'ai baisés, inertes et glacés... Vérus! Vérus! pitié!... Je ne peux plus, je n'en peux plus! Je tombe!... Fais de moi tout ce que tu voudras!...
VERUS, la recevant dans ses bras.
Magdeleine, Magdeleine!.... Je savais
M. », », t: r » x t
i^i. •., m m m
k:m" _. ,
'm
m m m m %
162 MARIE-MAGDELEINE
c'est pourquoi je me débats ainsi, comme une bête aveugle entre deux sacrifices!.... C'est ma honte d'autrefois qui m'accable et m'em- pêche de monter jusqu'à sa volonté!...
VERUS
L'homme n'a qu'une volonté en présence de la mort...
MARIE-MAGDELEINE
Mon Dieu! Mon Dieu!... Je ne suis rien, je suis souillée de toutes les souillures, qu'importe celle-ci qui t'apporte la vie!... Mais s'agit-il de moi?... Et n'est-ce pas toi seul, n'est-ce pas la source même d'où jailliront les sources de toutes les puretés et de tous les bonheurs et de toutes les vies que je souille aujourd'hui en souillant ton salut!... Je ne sais plus où refouler mon âme!... 11 ne me reste rien, si je le perds, il ne nous reste rien §i je le sauve!...
ACTE TROISIÈME 163
VERUS
Rien n'est perdu tant que la vie demeure...
MARIE-MAGDELEINE
Tais-toi, je t'en supplie!... Laisse-moi seule dans son silence et dans sa volonté... Laisse- moi regarder, écouter autre chose... Je ne l'aime pas encore comme il veut être aimé!... J'ai beau lever les yeux vers son ciel de lumière, je ne vois que sa mort, ses douleurs, son supplice... Son visage immobile, ses yeux qui éclairaient tout ce qu'ils regardaient, sa bouche qui parlait sans cesse de bonheur... Ses pieds que j'ai baisés, inertes et glacés... Vérus! Vérus! pitié!... Je ne peux plus, je n'en peux plus! Je tombe!... Fais de moi tout ce que tu voudras!...
VERUS, la recevant dans ses bras.
Magdeleine, Magdeleine!.... Je savais
164 MARIE -MAGDELEINE
MARIE-MAGDELEINE, bondissant en arrière à son contact.
Non, tiT ne savais pas, et ce n'est pas cela!... Il y a autre chose!... Il y aune issue!... Dire que tu tiens là, dans cette main humaine, la vie du Dieu des dieux descendu sur la terre!... Je sais, je sais, tu n'y crois pas... Mais tu dois au moins croire à l'innocence, et tu le sais aussi, il n'a fait aucun mal... Il ne sait même point ce que c'est que le mal, puisqu'il est tout le bien... Il n'a fait que guérir, consoler et prier... Il n'a fait que passer sur les âmes en les inondant de bonheur... Si tu le connaissais et s'il t'avait parlé, n'eût-ce été qu'une fois!... Puisqu'il est innocent et puisque tu es juste, puisque tu as la force et puisque tu es brave, tu ne peux le livrer sans défense aux bour- reaux... Ce n'est pas d'un Romain, ce n'est même pas d'un homme... Vérus, voyons, tu n'es pas insensible et tu n'es pas un monstre, tu comprendras aussi... Cela dépend de toi... Pour moi, c'est impossible... Il y a là un mur
ACTE TROISIÈME iGÔ
défendu par ses anges... Je ne peux pas passer... Il n'y faut pas songer...
VERUS
En voilà assez, et puisque tout est inutile, qu'il en soit fait comme tu Tas décidé... Ce n'est pas moi qui le mène au supplice.
MARIE-MAGDELEINE, s'atlachant aux vêtements de Véru» qui fait un pas vers la porte.
V^érus! Vérus!... Je t'en supplie!... Ce n'est pas tout!... Tout n'est pas dit!... Cela ne peut se décider ainsi!... Mais ne demande pas la seule chose impossible... Je serai ton esclave, je veux vivre à tes pieds, te servir à genoux, le reste de mes jours, mais donne-moi sa vie sans détruire en mon âme et par toute la terre ce qui est la vie même de notre vie nouvelle!...
VERUS
Cela suffit!... Du reste, il n'est plus temps.
il
166 MARIE -MAGDELEliNE
Ma patience à sauver un rival que je hais, est aussi ridicule que ton obstination à sauver ton amant en chantant ses louanges!... Quand tu le verras mort avant trois heures d'ici, ne pleure pas sur lui, de crainte que tes larmes ne
te rejaillissent au visage!... (Apercevant Joseph jUArimathi© qui discrètement entr'ouvre à gauche, la porte du
Cénacle.) Qui va là?... Entrez donc, cela tombe à merveille!... Il nous faut des témoins. Où sont les bateleurs, les monstres, les lépreux? Il faut que je leurdise...
MARIE'MAGDELEINE
Quoi?...
VERUS
Ils sauront qui a livré leur Dieu!... Nous verrons en même temps si tu auras le coeur de l'achever, sous leurs yeux et comment ils accueilleront la nouvelle... Si répugnants
ACTE TROISIEME 167
qu'ils soient, je veux revoir leurs vilaines figures!...
Il gagne a porte qu'il ouvre toute grande.
MARIE-MAGDELEINE, seprécipitantpour arrêter son geste.
Vérus!... Vérus!,.. Ceci n'est pas digne de toi!...
VERUS
Je sais! Je saisi... Je ne suis digne de rien, paraît-il ; pas même de toi, prostituée !... (Appelant
d'une voix retentissante.) HoIà! Holà! VOUS autres!...
Où êtes-vous?... Accourez donc, manchots, perclus, pieds-bots, culs-de-jatte, mendiants, vagabonds, lépreux, paralytiques!... J'ai une chose importante à vous dire!...
Des visages effarés apparaissent dans l'embrasure des deux portes.
SCÈNE V
VERUS, MARIE-MAGDELEINE et presque tous
les personnages de la scène III.
Entrez donc, entrez donc! II n'y a rien
à craindre... (lis entrent intimidés.) VouS VOilà
tous?... On dirait que vous êtes moins nom- breux... Où sont passés les autres?...
JOSEPH D ARIMATHIE
Seigneur, il en est quelques-uns qui craignent que la nuit...
170 MARIE-MAGDELEINE
VERUS
J'entends, ils avaient peur... Leur amour et leur foi ne vont pas jusqu'aux coups... Enfin cela suffît... Voyez -vous cette femme?... Je venais lui offrir de sauver votre Maître. Elle n'avait qu'à dire « OUI ». Elle a dit « NON ». Elle ordonne sa mort. Il mourra donc au lever du soleil.
Mouvement.
NICODÈME
Que dit-il, Magdeleine?...
Marie-Magdeleine no répond pas. VERUS
Interrogez-la, vous saurez...
NICODÈME
Magdeleine, est-ce vrai?...
ACTE TROISIÈME 171
JOSEPH d'ARIMATHIE
Mais réponds-nous, voyons!... Qu'as-tu donc?...
VERUS
Elle perd et livre en même temps tous ceux qui ont suivi le Séducteur. J'ai dit. Adieu. Veillez sur vous.
Il se dirige vers la porte.
JOSEPH d'ARIMATHIE, l'arrête, suppliant.
Seigneur, je vous en prie, ne partez pas ainsi!... Elle se trompe, vous verrez... Il y a quelque erreur effrayante... Magdeleine, voyons, que dit-il? Que dis-tu?... Mais ce n'est pas possible!... Que s'est-il donc passé?...
PLUSIEURS MALADES ET MENDIANTS, entourant Marie-Magdeleine qui demeure immobile, regardant au loin, sans rien voir.
Magdeleine! Magdeleine!..,
17-2 MARIE-MAGDELEINE
UN BOSSU
Elle aussi Ta vendu!... Elle était avec riscariûth!...
MARTHE, entourant de ses bras le cou de MarieMagdeleine.
Magdeleine!... Écoute-moi... Tu m'aiitiais bien... Où es-tu?... Ce n'est pas vrai, dis-moi?... Tu n'as pas entendu...
MARIE CLEOniAS, posant la main sur l'épaule de Marie-Mairdcli'ine.
Magdeleine! Magdeleine!... Non, ce n'est pas possible... Tu n'as pas oublié...
UN PAUVRE
Combien as-tu reçu?...
ACTE TBOISIÉME 173
UN MIRACULÉ
Oui, combien?... Où est l'argent?...
UN AUTRE
Rendez l'or! Rendez l'orl... Fouillez-la!...
MARIE SALOMÉ
Magdeleine! Magdeleine!... Elle est folleî...
UN VAGABOND
Prostituée!... Fille à soldats!...
UN AUTRE
Catin! catml caiir I...
UN MIRACULÉ
Les sept démons qu'il en avait chassés son entrés dans son corps!...
174 MARIE-MAGDELEINE
UN AUTRE
Elle nous a vendus comme un troupeau de bœufs!...
UN MALADE
Nous y passerons tous!...
UN AUTRE
Oui, mais pas avant elle!...
LHOMME A LA MAIN SECHEE
Elle ne sortira pas d'ici avant que...
UN PARALYTIQUE
En tous cas, elle n'en sortira pas vivante, c'est moi qui vous le dis!...
Presque tovis, liurlanl, î;csliculanl, menaçant, les pon;;s
ACTE TROISIÈME 175
tendus, se pressent autour de Marie-Magdeleine, qui demeure immobile et muette.
JOSEPH D ARIMATHIE, intervenant.
Voyons, n'oubliez pas qui vous êtes, où vous êtes et au nom de qui vous parlez. (A vérus.) Seigneur, je vous en prie, un peu de patience... Je suis un homme juste et raisonnable et tout va s'expliquer... Écoute, Magdeleine, je te parle en son nom... Il est encore temps de dire oui... Je parle comme un père...
Même silence de Marie-Magdeleine toujours immobile. LE BOSSU
Vous voyez bien!... Elle a reçu le prix!.,.
Explosion de haine. Tous l'entourent de plus près. Les cris, les menaces, les imprécations, les supplications, les gémissements redoublent. Tout a coup, de la rue, s'élève un tumulte qui domine celui du Cénacle. Ce sont les cris d'une foule furieuse qui rapidement se rapproche, des bruits d'armes et de chevaux. A l'instant, tout s'apaise dans la salle. On écoute, anxieusement.
176 MAU!E-MAGDE!,KINE
UN MIRACULÉ
Les Romains!... Les soldats!... On vient nous arrêter!... Elle nous a livrés!... Sauvons- nous!... Par ici, par ici!...
Affolement. Quelques-uns courent éperdument tout autour de la salle, à la recherche d'une issue.
UN VAGABOND
Non, non... Ne sortez pas!... Il n'y a qu'une porte!... On ne peut s'échapper!... Ils nous découvriraient!...
UN MIRACULÉ
Taisez-vous!... Cacliez-vousl...
UN ESTROPIÉ
Éteignez donc les lampes!... Ils verront les lumières!... Vite! "Vite! Éteignez!...
On éteint les lampes.
UN AUTRE
N'allez pas aux fenêtres!... Ne vous montrez
ACTE TROISIEME 177
pas aux fenêtres. Couchez-vous le ioijg des murs!...
VERUS
C'est un noble spectacle que je tiens à Toir jusqu'au bout...
JOSEPH d'aRIMATHIE, s'approchant de Vérus.
Seigneur, ne les perdez pas... Ils sont faibles et pauvres... Presque tous sont malades... Ils ne savent ce qu'ils font... Ayez pitié des hommes et ne les jugez pas...
Les cris: «A mort! à mort!... Séducteur! séducteur!... Galiléen! Naz;iréeii!... Il veut détruire le Temple!... Il veut (l.'truinî la Loi!... Blasphémateur!... A mort! à mort! à mort!... » redoublent dans la rue et reten- tissent à présent dans la maison mcme. La clarté rouge des torclies pénètre dans la salle. L'aveugle de Jéricho se glisse à l'une des feuètre» et regarde au dehors.
UNE VOIX AKGQISSÉB
N'allez pas aux fenêtres!...
178 MARIE-MAGDELEINE
UN BOITEUX, s'approchant d'une autre fenêtre.
Qu'y-a-t-il?...
l'aveugle de JÉRICHO
C'est lui!...
Plusieurs, irrésistiblement attirés, rampent jusqu'aux fenêtres et regardent dans la rue, avec d'infinies pré- cautions. Parfois l'un d'eux se tourne vers ceu.x qui demeurent au fond de la salle, pour leur faire part de ce qu'il voit.
UN DE CEUX QUI SONT AUX FENÊTRES
Il est entouré de soldats!... Il y en a une foule!...
UN AUTRE
Il approche!... Il approche... Il a les mains liées! On le frappe!...
UN AUTRE
Il pleure!... Ses yeux saignent!...
ACTE TROISIÈME i79
UN AUTRE
On le mène chez Pilât e!... voilà Pierre et Jean qui se cachent!...
UN AUTRE
Le sang coule sur ses pieds...
UN AUTRE
Il ne peut plus marcher!... Il chancelle!... il chancelle!...
VERUS, à Marie-Magdeleine qui n'a pas remué et demeure debout, contre une colonne, au milieu de la salle, regar- dant fixement devant elle, sans se tourner vers les fenêtres.
Magdeleine!...
Dans la rue, subitement, le tumulte tombe, cumnîc tomberait un objet énorme et lourd. Un prodigieux silence.
QUELQU UN, dans la salle.
Qu'est-ce?...
180
MAniE-MAGDELElNE
l'aveugle de JÉRICHO, à la fenêtre.
Il tombe!... Il est tombé!... Il regarde ]; maison!...
VERUS
Magdeleine, je te promets encore...
MARIE-MAGDELEINE, sans bouger, sans regarder Yérus, sans colère, simplement, d'une voix d'outre-\'ie, pleine de pais, de clartés et de certitudes divines :
Va-t'enî...
L AVEUGLE DE JÉRICHO, à la fenêtre.
Il se relève!... Ils l'entraînent!...
Le tumulte, las cris de mort reprennent et redoublent dans la rue. Yérus sort lentement en regardant Marie-Ma^deleine qui est demeurée immobile, comme en extase, et tout illuminée de la clarté des torches qui s'éloij^nent.
Rideau.
ï"'^ Maeterlinck, Maurice
2625 Miarie-Magdeleine
A5M3
1922
PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
* f lia"» »**"»*»**», *^ » «■ •«¥¥«''% %%V%i ' fc* i • i i*4**M^fw*;*%M T^ ^ lE K ¥ 1 1 W *\iy
^J,ï 8 > t i 1 1 i fc • à « »*»^'L*L» ^ *. Tt T^i
»*•* Ti > t ■ I I t I ■ i » •**\*A*L'L* Kj
tt t 3 j i t t 1 ■ ••»■*•"• *k*L.*.''^i- m
*.t.i • i i t • i • i » » •«•«•«•«'LM
r« t I iVf*iVi*« VAM.M » » » i
^^* » Ji • • • 1 Vft fc V^te*w*»^*»*^M ' i. n M È
Ék I iTt 1 ■ »*» »*.."yL"L* ♦ • t f t » « » i"%*-i
•
:j
■KKK*
^«*-*'-
X«^'
.-î' ?■■
^
-**»-
* ( t C X £
l t t I l^C # !
•^ t 4 X 4 « « 4
,* ^-i l C l t I ^^4 A * C t ^1
^*.* * i lit l l t C l lit
,A 1. l t 4 t t I Jt A ^
:/
'^'
-l
J^-^-
'"ri
i
• • 1 1 i t
'■:%V^i^V.»i.iC*;j;ifICw'r=tVlr:\\'
a »■»•»•**.*■-.• •. i. t ÉFirlrk' éV^»^ vVXJKU/
t • t I 1 ■ a i »"»*k*«*«*«*«* * f 1" « ^ l^-r -rSf' *«•-»-» t i ■ I I 1 1 1 iWïi"L^»^^ï*î^
^,i«8 1 i i
i^i i I 1 • • I • V»*» V.*»*..»»«X» « Vî
\» • • i t »"i i i • 1 t t «■ «
- - •*• V A W*\*.«*.iL'
».* 1 1 • • il i 1 V 1 « • » ■*k*.\
I s. I i i ftVt A'»*A*.*.«k^-«ià& ftV