MEMOIRES

D'OLIVIER

DE LA MARCHE

IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR

A NOGENT-LE-ROTROU.

MÉMOIRES *

D'OLIVIER

DE LA MARCHE

MAITRE D'HOTEL

ET

CAPITAINE DES GARDES DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE

PUBLIÉS POUR LA SOCIETE DE L'HISTOIRE DE FRANCE

PAR

Henri BEAUNE et J. D'ARBAUMONT

TOME QUATRIEME

A PARIS

LIBRAIRIE RENOUARD

H. LAURENS, SUCCESSEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANC]

RUE DE TOURNON, 6

M DCCC LXXXVIH

240

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EXTRAIT DU REGLEMENT.

Art. \h. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable, chargé d'en surveiller l'exécution.

Le nom de l'éditeur sera placé à la tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d'être publié.

Le Commissaire responsable soussigné déclare que l'édition des Mémoires d'Olivier de la Marche, préparée par MM. H. Beadne et J. d'Arbaumo.vt, lui a paru digne d'être publiée par la Société de l'Histoire de France.

Fait à Paris, le Vr décembre 4 888.

Signé : Mis DE BEAUCOURT.

Certifié : Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France, A. DE ROISLISLE.

©

NOTICE BIOGRAPHIQUE

OLIVIER DE LA MARCHE

Au centre de la vaste plaine qui, sous le nom de Bresse chalonnaise, s'étend de Chalon-sur-Saône aux premiers contreforts du Jura, se trouve le village de Villegaudin, appelé dans les titres les plus anciens villa Guichardei* . Un hameau dépend de ce village, le hameau de la Marche. Au xme siècle, il s'abritait, à respectueuse distance, sous les murs d'un solide donjon, franc-alleu noble à l'origine, auquel le temps substitua un grand château moderne2, chef- lieu d'un marquisat érigé en 1736. Cette maison-forte, cette « motte » presque perdue dans des terrains d'alluvion, bas et sans reliefs, qui formaient sans doute autrefois la cuvette d'un lac immense, a été le berceau de notre chroniqueur.

D'où sortait sa famille elle-même? Avait-elle pris nais- sance dans le pays, ou, si elle était venue du dehors, à quelle époque s'y était-elle établie? Il est difficile de le dire.

Il existait dès le xne siècle en Bourgogne une vieille et noble famille qui portait le même nom 3. Issue de la maison

1. Gourtépée et Béguillet, Description générale et particulière du duché de Bourgogne, 2e édit., t. III, p. 460.

2. Ce château a été détruit par un incendie en 1861.

3. Eu 1174, Renaud de la Marche sert de témoin au traite de

ij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

de Champlitte-Pontailler, dont la place est inscrite dans les annales bourguignonnes à côté des Vergy, des Mont-Saint- Jean, des Thil, c'est-à-dire des plus puissants seigneurs du pays, elle tirait son appellation patronymique de la terre de la Marche-sur-Saône, près Auxonne, qui fut son berceau, et qui était le centre de ses possessions. Les sires de la Marche - en - Bresse sortaient -ils de la niênie souche et n 'étaient-ils qu'un rameau détaché de ce vieux tronc? Cela paraît peu vraisemblable ; les blasons des deux familles ne sont pas les mêmes, et d'ailleurs il semble qu'il y ait eu une grande distance entre la race aristocratique des Pontailler et celle des. petits seigneurs de la Marche-en-Bresse, qui dut, comme on le verra plus loin, sa fortune à son alliance avec la descendante d'une bâtarde de Flandre i.

paix conclu entre le duc de Bourgogne Hugues III et Guy, comte de Nevers. (D. Plancher, Histoire de Bourgogne.) Plusieurs autres La Marche apparaissent au même siècle et au suivant en Bour- gogne. Ainsi, Guillaume de la Marche signe en 1222 la charte accordée par le duc pour le droit de vendange à Dijon.

1. La famille d'Olivier de la Marche portait : de sable, bandé d'or de trois pièces (v. aux Archives de la Gôte-d'Or le sceau de Guillaume de la Marche, B. 347, 354, 365), et celle de Pontailler, sortie de Guillaume de Ghamplitte, des comtes de Champagne : de gueules au lion d'or, couronné de même, armé et lampassé d'azur. Il faut pourtant reconnaître que les La Marche-sur-Saône possé- daient aussi des terres voisines de celles des La Marche-en-Bresse. En 1279, Simon, seigneur de la Marche et de Ghaussin, et Égide, sa femme, reconnaissent avoir reçu en fief du duc la maison- forte de Saint- Aubin, près Dracy (non loin de Chalon), qui était de franc-alleu et venait d'Égide (Arch. de la Gôte-d'Or, B. 10481), et le même Simon affranchit en 1286 les habitants de sa terre de la Marche. (V. Gourtépée, id.) Disons, pour ne plus y revenir, qu'il importe aussi de ne pas confondre la famille de notre chroniqueur avec la maison de Granson, qui posséda plus tard la terre de la Marche-sur-Saùne, et dont quelques membres en portèrent le nom, comme Hélion de Granson, seigneur de la Marche, cité dans la capitulation accordée le 4 juin 1479 aux habitants d'Auxonne par Charles d'Amboise, gouverneur de Bourgogne et de Chain-

NOTICE BIOGRAPHIQUE. UJ

Quoi qu'il en soit, au mois d'août 1265, nous voyons pour la première fois apparaître avec certitude des aïeux directs d'Olivier de la Marche. A cette date, la « relicte » de mes- sire Hugues, seigneur de la Marche, chevalier, et Guillaume, Bertrand1 et Regnaude, ses enfants, donnent en aumône per- pétuelle à l'église de Saint-Martin-en-Bresse tous les droits qu'ils peuvent avoir sur les dîmes et les terres du finage de cette paroisse2. C'est bien la famille de notre chroniqueur, car Saint-Martin-en-Bresse a de tout temps, sauf un léger intervalle au xive siècle, dépendu de la seigneurie et plus tard du marquisat de la Marche3. En 1282, Jehan de la Marche est institué légataire de 20 livres dans le testament de Hugues Prévôt, de Vesoul4. Désormais, sans préciser rigoureusement les degrés généalogiques, nous pouvons suivre l'histoire de la lignée dans les actes publics. En 1317, Regnaude de la Marche fonde dans sa maison-forte une cha- pelle castrale devaient se dire trois messes par semaine5.

pagne pour Louis XI. (V. Archives de la Côte-d'Or, B. 11787.) Il existe à la Bibl. nat., Collection de Bourgogne, vol. 101, fol. 323, une généalogie de la famille de la Marche, qui commence en 1304, mais qui contient plusieurs erreurs, dont M. H. Stein {Olivier de la Marche, historien, poète et diplomate bourguignon, Bruxelles et Paris, 1888, in-4"; extrait du t. XLIX des Mémoires couronnés et mémoires des savants étrangers, publiés par TAcadémie royale de Belgique) a reproduit quelques-unes. Nous les avons rectifiées, surtout en ce qui concerne la descendance de Guil- laume, bailli de Ghalon, au vu d'un acte de mai 1430 (Archives de la Côte-d'Or, B. 11342), dont on trouvera l'extrait plus loin.

1. V. transaction de 1304 entre Bertrand de la Marche, cheva- lier, et Jehan, abbé de Saint-Pierre de Chalon, sur la justice des moulins de Saint-Martin en Bresse. (Bibl. nat., Collection de Bourgogne, vol. 101, fol. 323.)

2. Peincedé, Recueils de Bourgogne, ms. aux Archives de la Côte-d'Or, t. XXVIII, p. 515.

3. Archives de la Côte-d'Or, B. 10525, 11723, fol. 21, t. I<" des fiefs de Cbalon.

4. là., t. XVII, p. 242.

5. Gourtépée, op. cit., t. 111, p. 460.

IV NOTICE BIOGRAPHIQUE.

Si elle garde pieusement la demeure des ancêtres, ses frères, ses neveux, ses fils peut-être s'en échappent pour courir les aventures guerrières, pour faire le noble métier d'homme d'armes dans les compagnies levées au nom ou pour le compte du duc par les principaux chevaliers et capitaines bourgui- gnons. Simon figure en cette qualité dans la compagnie de Guillaume Le Bastard, chevalier bachelier, en 1367 *. Thi- baut est écuyer dans celle de Robert de Beaujeu en 1372 2, Laurent dans celle de Jean de Neufville, bailli de Saint- Pierre-le-Moutier en 1412 3, et Hugues combat la même année au siège de Chàteau-Chinon, sous les ordres de Guy de Bar, bailli d'Auxois4. Quelques-uns portent la robe5, mais c'est l'exception : les La Marche ne se servent guère que de l'épée; on les rencontre partout il faut la tirer 6. Leur modeste patrimoine ne leur permet pas toutefois de

1. Montre du 7 février 1367, à Dijon. (Archives de la Gote-d'Or, B. 11747.)

2. Archives de la Gôte-d'Or, B. 11749.

3. Id., B. 11779; Peincedé, op. cit., t. XXVI, p. 151.

4. Id., p. 146.

5. En décembre 1412, Jehan de la Marche, maître des requêtes, participe à une distribution de vin faite par le duc à divers per- sonnages de qualité. (Compte de Joseran Frepier, 1412; Archives de la Gôte-d'Or, B. 1573.) Ce Jehan de la Marche fut abbé de Saint-Pierre de Ghalon en 1413. Il était avocat en 1403. (B. 11624.) On trouve aussi en 1401 un Nicolas de la Marche, mesureur du grenier à sel de Marcigny-les-Nonnains. (Peincedé, t. XVIII, p. 40.) Mais celui-ci appartenait-il à la famille d'Olivier? G'est au moins douteux. Olivier de la Marche, étudiant à l'université de Dole en 1425 (Bibl. nat., Collection de Bourgogne, vol. 23, fol. 84), et témoin de la quittance donnée le 28 avril 1430 (v. plus loin), est plus sûrement de la famille du chroniqueur.

6. En août 1417, Adam et Pierre de la Marche, écuyers, figurent dans la compagnie de Jean de Vergy (B. 11788), et, l'année suivante, le premier est à Bouen, sous l'étendard d'An- toine de Toulongeon, seigneur de Traves, pour défendre la ville contre Henri V, roi d'Angleterre. (B. 11793.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. V

vivre à l'état de complète indépendance et de se soustraire à la suzeraineté du duc, auquel ils ont d'ailleurs inféodé, peut- être dès le xiif siècle, leur franc-alleu de la Marche. Loin de se tenir à l'écart, ils se rapprochent de lui, ils entrent à son service, ils s'attachent à sa personne, ils deviennent ses gens, ils font partie de sa domesticité, familiares ducis, disait-on au xne siècle. Celui d'entre eux qui, par son intel- ligence, sa fidélité et ses charges, s'éleva le plus haut dans cette familiarité honorable, à la fois militaire et civile, guer- royante et conseillère, fut Guillaume de la Marche, un digne ancêtre d'Olivier. Les documents qui subsistent aujourd'hui ne nous apprennent que le nom de son père, qui s'appelait comme lui Guillaume et était chevalier ; nous savons en outre qu'il avait soit pour sœur, soit plutôt pour tante Alix, femme du seigneur de Châteaurenaud , près Louhans, qui fut obligée de céder, pendant son veuvage, avec son fils Oudot, une partie des revenus de la terre de la Marche à Jean de Vienne, seigneur de Sainte-Croix, en 13761. Le premier Guillaume épousa Bienvenue Bonamy et mourut avant 1382, d'après M. Henri Stein, qui lui attribue par erreur le titre de bailli de Chalon. En 1372, son fils, celui qui nous occupe, était écuyer dans la compagnie d'Hugues de Vienne, sire de Seurre et de Sainte-Croix, chevalier banne- ret 8. A ce moment, la famille jouissait d'une certaine aisance, car nous voyons Guillaume Ier posséder, à Saint-Martin- en-Bresse, des fiefs désignés dans le dénombrement donné au duc par le même Hugues de Vienne 3. Philippe le Hardi dis-

1. Courtépée, op. cit., t. III, p. 461. Guillaume de la Marche acheta un peu plus tard, ou plutôt recueillit par héritage d'Oudot, la terre de Châteaurenaud, qui fut ensuite possédée par Antoine et par Olivier. (Courtépée, op. cit., t. III, p. 421.)

2. Archives de la Côte-d'Or, B. 11749. V. aussi B, 11746.

3. Dénombrement donné en 1374 par Alix de Champsery, dame de Saint-Sernin-du-Plain et de Dracy, relicte de Girard de Mon- tagu, pour la moitié de la terre de Fougeroy, dont l'autre moitié

VJ NOTICE BIOGRAPHIQUE.

tingua bientôt son fils Guillaume II et le mit à la tête de l'un des cinq bailliages du duché1, celui de Chalon-sur-Saône. Les fonctions des baillis étaient fort considérables. Chacun de ces officiers exerçait, dans sa circonscription, les pouvoirs de suzeraineté du duc ; il faisait donner les dénombrements de fiefs, réunissait les vassaux pour le service militaire, tenait la cour féodale, jugeait et recevait les amendes. Les sergents placés sous ses ordres donnaient les ajournements, opéraient les saisies et les arrestations. Il était tenu de résider dans son bailliage, au chef-lieu duquel il avait un logis particu- lier, et d'y expédier tous les procès 2.

Guillaume de la Marche entra en fonctions le 7 septembre 1384, et joignit à cette charge celle de maître des foires du Chalonnais, qui y était inhérente3. C'est en sa qualité de bailli d'épée qu'il reçut, le 28 octobre 1384, les habitants d'Ouroux sous la garde du duc, moyennant la redevance de vingt-cinq bichets d'avoine4; qu'en 1385 il consentit la mainlevée d'une saisie pratiquée sur les biens d'un curé de Fréta, reven- diqués par l'évêque de Chalon et le prieur de Saint-Marcel5; qu'il fut désigné, le 10 novembre 1387, par Philippe le Hardi, pour estimer, avec Jean de Foissy, bailli de la Montagne, Baudry de Baleure et Jean Le Boiteux, la terre de Montaigu dont Philibert de Damas avait cédé la moitié au duc en

appartenait aux enfants de Guillaume. (Peincedé, op. cit., t. XI, p. 118. V. aussi Archives de la Gôte-d'Or, B. 10525.) Guillaume vendit, en 1376, la terre de Saint-Martin-en-Bresse à Jacques Goussay. (Gourtépée, op. cit., t. III, p. 452.)

1. Dijon, Autun, Chalon, Auxois, la Montagne.

2. De la Barre, Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bourgogne, b. p. 296. V. une sentence rendue à Saint-Laurent, en 1390, par Guillaume de la Marche. (Archives de la Gôte-d'Or, B. 1355.)

3. Gourtépée, op. cit., t. III, p. 242; Archives de la Gôte-d'Or, B. 347.

4. Peincedé, t. XI, p. 331.

5. Perry, Histoire de Chalon, p. 256.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. vij

échange de la seigneurie de Saint-Romain1; qu'il passa en revue à Saint-Marcel-lès-Chalon , le 3 août de la même année, les troupes envoyées par le duc de Bourgogne au secours du comte de Savoie2, et qu'il réduisit à trente en 1389, du consentement du duc, le nombre des courtiers de commerce de la ville de Chalon, jugé excessif3. Le 9 avril 1391, il reçut un nouveau titre et une fonction nouvelle : il fut nommé châtelain de la Colonne, châtellenie située sur les rives de la Saône4, c'est-à-dire qu'il fut chargé d'admi- nistrer cette châtellenie, d'y percevoir les redevances ducales, d'y prononcer et d'y lever les amendes sur les vilains, et de veiller à l'entretien du château.

Guillaume de la Marche était un serviteur intelligent et zélé, toujours prêt à étendre les possessions et à accroître le pouvoir de son maître. Ce fut par lui que Philippe le Hardi acquit, en 1400, la vicomte de Chalon et tous les droits qui en dépendaient, comme les cens payés au vicomte par les propriétaires de certaines maisons, droits longtemps disputés par la maison de Damas, à qui appartenait la tour de Mar- cilly, d'où elle prétendait dominer la ville5. Il était du reste « homme de grand honneur et estât6, » prodigue du sien, non par gloriole, mais par un sentiment élevé du devoir, et dépensait bien au delà de ses revenus pour soutenir le poids de sa dignité. Aussi le duc, qui l'avait en haute estime et qui le voyait s'endetter, malgré l'accroissement apparent de sa fortune territoriale7, lui fit-il plusieurs libéralités. Il alla

1. Archives de la Gôte-d'Or, B. 1260; Dom Plancher, op. cit., t. III, p. 109.

2. Id., B. 11752.

3. Terrier de Chalon, fol. vin™ xv; Peincedé, t. XI, p. 331.

4. Peincedé, t. V, p. 4.

5. Courtépée, op. cit., t. III, p. 213.

6. Lettres- patentes du duc, du 29 décembre 1437. (Archives de la Gôte-d'Or, B. 339.)

7. Après avoir vendu la terre de Saint-Martin-en-Bressc pour

viij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

plus loin encore. Marguerite de Flandre, femme de Philippe le Hardi, avait amené avec elle en Bourgogne et attaché à son hôtel, en qualité de dame d'honneur, une jeune fille, Marie Dayne, « laquelle estoit sa pauvre parente et ser- vante, descendue et extraicte du sanc de Flandres et des bastardes du comte Loys1. » Le duc donna cette cousine illégitime de sa femme en mariage à Guillaume de la Marche, qui était déjà deux fois veuf et qui avait plusieurs enfants de ses unions précédentes2. Il l'introduisit par pour ainsi dire dans sa famille, et lui remit en même temps, sous forme de dot, une assez forte somme d'argent pour soutenir l'éclat de sa maison3. Malheureusement, cette provende inattendue fut bientôt dissipée ; Philippe le Hardi fut lui-même obligé, en 1399, de réduire les pensions qu'il accordait à ses principaux officiers et sur l'état desquels était couché son fidèle bailli 4, et lorsque celui-ci, chargé de jours, vint à rendre son âme vaillante au Seigneur, il laissa beaucoup de regrets, mais fort peu de rentes 5.

acquitter ses dettes, Guillaume II de la Marche put acheter de Guillaume de Sercey et des deniers d'une de ses belles-filles une portion de la seigneurie de Villargeau, qui était en franc-alleu et qu'il reconnut tenir en fief du duc en 1391. (B. 10538 et 11130; Peincedé, t. X, p. 118.) Il possédait aussi la terre de la Cha- pelle de Villers, dans le bailliage d'Autun. (Peincedé, t. XVIII, p. 778.)

1. Lettres patentes précitées, du 29 décembre 1437. Un certain Jean d'Ayne, ou Dayne, fut chambellan de Philippe le Bon. (De la Barre, Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bour- gogne, b. 218.)

2. Mêmes lettres patentes.

3. Idem.

4. Dom Plancher, Histoire de Bourgogne, t. III, preuves, p. 193.

5. Guillaume de la Marche mourut le 17 mai 1404. (Voir son épitaphe dans la Collect. de Dom Villevieille, vol. 55, Cab. des titres, 136 bis, fol. 136, à la Bibl. nat., et lettres patentes du duc, du 28 août 1406, B. 11130.) Il fut inhumé dans la chapelle de la Marche, ou des Quatre-Seigneurs , élevée sur le cimetière qui

NOTICE BIOGRAPHIQUE. ix

Le plus clair de son patrimoine, grevé de dettes, c'étaient ses enfants, qui furent au nombre de six au moins, nés de ses trois lits différents1. Trois étaient encore vivants en 1430 2; ils se nommaient Guillemette, d'abord femme de chambre de la duchesse Marguerite, mère de Jean sans Peur3, puis mariée à Claude de Dammartin, chevalier, sei- gneur de Bellefond4; Antoine, dont nous parlerons tout à l'heure; Philippe, enfin, père de notre chroniqueur. Les autres : Guillaume, qui épousa Flour ou Flore de Sercey, fille de Jean de Sercey, chevalier, dont il eut cinq enfants5;

entourait l'église de Villegaudin en 1399. On y voyait encore son tombeau au xvme siècle. (Courtépée, op. cit., t. III, p. 460.) Parmi les libéralités faites au bailli par le duc, figurait une rente de 30 livres perçue en la recette de la chàtellenie de Verdun-sur- le-Doubs, sur la terre de Villargeau, acquise par Guillaume. (B. 10538.)

1. Main levée du duc Jean sur la terre de Villargeau, du 28 août 1406 (B. 11730) et lettres patentes du duc de 1415. (B. 339.)

2. C'est ce qui résulte d'un acte du 30 mai de cette année, figurent comme « ayants cause de Guillaume II : Guillemote ... jadis femme de feu Claude de Dommartin, ... Antoine ..., sei- gneur de Cbastelregnault, et Philippe, son frère, seigneur de la Marche, et les enffens et héritiers de feu Guillaume de la Marche (Guillaume III), c'est assavoir Vauthier et Antoine, ses enffens, et Marie, femme de Guiot Guilbert, laquelle fut fille de feu Phi- lippe de la Marche. » (Extrait d'un protocole de notaire, Arch. de la Côte-d'Or, B. 11342; quittance du 28 avril 1430, dans Palliot, Histoire généalogique de la maison de Bouton, preuves, p. 25.)

3. Dom Plancher, t. III, p. 143.

4. Peincedé, t. XVII, p. 119, et Archives de la Côte-d'Or, B. 11403, 11411.

5. L'ainé fut probablement Philippe, qui était mort, comme on l'a vu, avant 1430, laissant une fille, Marie, femme de « noble homme » Guiot Guilbert, veuve en 1431. (B. 376.) Quant aux autres, ils se nommaient Vauthier, Antoine, cités plus haut, note 2, Marguerite et Catherine. Vauthier avait seulement une douzaine d'années en 1406, date à laquelle leur père était déjà mort. (Voy. B. 11342 et lettres patentes du duc, du 28 août 1406,

X NOTICE BIOGRAPHIQUE.

Marguerite et Catherine, chanoinesse à Mons, étaient décédés avant cette date1. Sans la bonne duchesse, sa parente de la main gauche, Marie Dayne n'aurait pu les élever, « car ils ne tenoient rien de leur père » et elle avait été contrainte, disent des lettres de Jean sans Peur, « d'abandonner le sien à sesdits enfants pour les nourrir, monter et armer2. » Mais Marguerite de Flandre vint charitablement à son aide 3 et la recommanda avec chaleur à son fils avant de mourir, en 1404. Jean sans Peur s'en souvint plus tard, d'abord en lui rendant, le 28 août 1406, la jouissance de sa terre de Villargeau, mise sous la main du duc « par deffault de fyé non congneu, » c'est-à-dire pour non-accomplissement des devoirs féodaux, puis lorsque, après avoir achevé sa tâche maternelle, marié sa fille et fait endosser le froc ou la cuirasse à ses fils, la pauvre veuve, épuisée de forces et d'argent, sans toit et presque sans

précitées.) En 1436, Philippe le Bon donna à Marguerite la ferme de la "Vulst, en considération de l'avancement de son mariage. (Archives du Nord, B. 1958.) Quant à Vauthier et Antoine, dit le Rousseau, ils portèrent tous deux les armes et figurent dans un grand nombre de montres des années 1414 à 1429, sous les ordres de Guillaume de Vienne et dAntoine de Toulongeon. Vauthier fut chargé de quelques missions par le duc. (B. 11940.) Antoine, seigneur de la tour de Saudon, à Chalon-sur-Saône, qui fut maréchal de la lice au pas de la Fontaine de Plours en 1449, épousa Françoise de Moroges, dont il eut une fille, Anne, mariée à J. de Saulx du Meix. (Cherche des feux du bailliage de Chalon-sur-Saône en 1449; Peincedé, t. XVIII, p. 490.)

1. V. sur ces deux dernières filles de Guillaume une curieuse lettre écrite le 2 septembre 1399 par la duchesse Marguerite de Flandre au bailli de Chalon (Bibl. nat., ms. lat. 9869, p. 216), et publiée par M. Stein, p. 152. Peut-être faut-il ajouter à cette liste Henri de la Marche, qui fut abbé de Saint-Pierre de Chalon de 1419 à 1436 (Perry, Histoire de Chalon, preuves, p. 112; Archives de la Côte-d'Or, B. 11624), bien qu'il ne figure pas parmi les héritiers de Guillaume de la Marche, car l'on sait que les moines étaient morts civilement.

2. Lettres du 10 octobre 1415, B. 339.

3. Lettres patentes précitées du 28 août 1406.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xj

pain, vint solliciter un asile de la munificence ducale. Il lui donna, pour sa vie durant, un sien « hostel, appelé le chaf- faul de Saint-Trivier, » dans le village de Bragny , près Ver- dun-sur-le-Doubs, le droit de prendre son chauffage dans les bois du Chaffaul et 60 livres de rente sur la recette de Ver- dun *. Ce ne fut pas tout. Par son testament du 2 jan- vier 1425, Catherine de Bourgogne, duchesse d'Autriche, lui laissa « en récompensation des aggréables services qu'elle luy avoit faits » 200 fr., une robe de velours noir fourrée de menu gris et le château de Bragny 2. Malheureusement ce dernier rayon de soleil eut à peine le temps de réchauffer sa vieillesse.

Nous nous sommes peut-être trop attardés aux origines de cette race, qui n'eût laissé, malgré ses vertus guerrières, aucune trace dans l'histoire, si l'un de ses membres n'eût eu la pensée, alors peu commune, d'allier la plume à l'épée. Mais il n'est pas inutile d'observer, même dans un miroir restreint, comment vivaient au moyen âge la plupart des familles nobles, qu'on se figure d'ordinaire indépendantes et ombrageuses dans leurs manoirs, tenant à distance à la fois le prince et leurs vassaux, reines absolues au sein de leurs domaines dont elles défendaient l'accès jusqu'au suzerain. Ce qui pouvait être vrai de quelques grandes maisons féo- dales ne l'était guère de presque toutes les autres, au moins de la classe intermédiaire qui, trop peu riche pour s'isoler, pas assez pauvre pour se perdre dans le vilenage, demandait aux armes, après l'aliment quotidien, le rehaussement de son rang et l'accroissement de sa fortune. Elle se serrait autour du souverain et, en écha nge d'une fidélité dans laquelle elle mettait son orgueil, recevait de lui une protection qui

1. Lettres de 1415; acte de 1529. (B. 1643.)

2. Dotn Plancher, t. III, preuves, p. 233. Patentes du duc en 1427 pour payer cette somme, qui fut versée le 22 novembre 1429 à Antoine de la Marche, fils de la légataire, alors défunte. (B. 365.)

XI j NOTICE BIOGRAPHIQUE.

couvrait jusqu'à sa descendance. En Bourgogne notamment, tout servait le duc, le respect pour sa qualité, le train magnifique de sa maison, l'étendue de ses domaines, le grand nombre de ses officiers, l'épuisement des vieilles grandes races, cela est particulièrement visible : dès le xive siècle, le gouvernement s'y présente pourvu de tous les services nécessaires à un pouvoir central, et la noblesse moyenne y trouve un débouché pour tous ses enfants. La domesticité royale n'est pas une invention de Louis XIV : longtemps avant lui, il existait en France une classe essentiellement monarchique de serviteurs et de protégés qui n'attendait qu'un signal pour se grouper, sans croire s'abaisser, autour du trône. De plus, il n'est pas sans intérêt de rechercher, parmi les ancêtres d'Olivier de la Marche, celui dont la phy- sionomie se rapproche davantage de la sienne ; c'est de son aïeul, le bailli de Chalon, qu'il tient la loyauté, le dévoue- ment à toute épreuve, le culte de l'honneur et de la personne de ses maîtres ; c'est de lui, et sans doute aussi de sa grand'- mère, ce rejeton indirect d'une souche princière, qu'il a hérité sa vénération pour la « très haute, puissante, doubtée et renommée maison de Bourgogne, » dont il dirait volon- tiers, si la branche royale n'existait pas : « C'est la plus grande du monde, » son goût pour la splendeur et pour les fêtes, sa haine pour la lésine, surtout chez les grands, son amour de la justice et de la bonne équité, et aussi son mépris de l'outrecuidance, de la présomption, « des cuideurs de valoir, » sa profonde soumission aux desseins impénétrables de la Providence, aux « coups de fouet et divines bateures » qui changent en un clin d'œil la fortune humaine, et qui font parfois du fils légitime d'un noble seigneur un homme de petit état, tandis qu'ils élèvent subitement son bâtard, « vivant et régnant en vertu,... car Dieu n'est pas accep- teur des hommes, mais des vertus et des vices. »

Fortement trempés par l'éducation virile que leur donna leur mère, les fils de Guillaume de la Marche soutinrent vail-

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xiij

lamment le faix du nom paternel. en 1395 *, tenu sur les fonts baptismaux le 24 mars 1396, à Chalon, par le duc en personne, seigneur de la terre de Chàteaurenaud (qu'il avait su disputer aux créanciers de son père), de Chassey et d'une partie de celle de la Marche, écuyer et échanson de Jean sans Peur-, conseiller et chambellan de Philippe le Bon3, Antoine se trouve partout il y a un coup de lance à fournir, une négociation à poursuivre ou un service déli- cat à rendre au duc, en Flandre, en Languedoc, en Cham- pagne, à Paris. En juillet 1417, il est à Beauvais, en qualité de « chef de chambre, » dans la compagnie de Jean de Toulongeon, qu'il suit depuis 1414 4; en septembre de la même année, il revient à Màcon 5 ; en mars suivant, le duc l'envoie6 avec Regnault de Montconis conclure une alliance avec la comtesse de Savoie ; dans le cours de la même année, nous le trouvons à Paris et à Troyes, il rend de grands services à la reine de France 7 ; il tente de faire lever le siège de Marcigny-les-Nonnains, que pressaient les troupes du dauphin en 1419 8 ; au mois d'août de la même année, il est envoyé par Jean sans Peur au dauphin Charles,

1. Bibl. nat., Collection de Bourgogne, vol. 23, fol. 84. Dans une enquête faite en 1 438 par ordre du duc au sujet des Écorcheurs, il se dit âgé de cinquante ans. ( Archives de la Cùte-d'Or, B. 11881.)

2. Compte de Jean Fraignot, de 1417, fol. 128; Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bourgogne, b. 144.

3. Même compte, fol. 2G1 ; compte de M. Regnault, de 1438, fol. 12, 43; mômes Mémoires, b. 188; H. Beaune et J. d'Arbau- mont, la Noblesse aux états de Bourgogne, p. 231; Archives de la Côte-d'Or, B. 355, 1588, 112-10.

4. Peincedé, t. XXII, p. 529.

5. Archives de la Cùte-d'Or, B. 11939.

6. Compte de Jean de Noident, de 1415 à 1418; Peincedé, t. XXII, p. 463.

7. Compte de Pierre Coremont, receveur générai de France, 1417-1418; Mémoires pour servir., etc., b. 127; B. 11939.

8. Lettres patentes du duc du 29 décembre 1437. (B. 339.)

XÎV NOTICE BIOGRAPHIQUE.

qui se trouvait à Bourges, afin de le presser de donner sa rati- fication au traité de paix récemment publié1 ; fait prisonnier sur le pont de Montereau lors du meurtre de Jean sans Peur, il y est rançonné et « misàgrant finance2; » en 1420, Phi- lippe le Bon le retient avec plusieurs autres chevaliers pour le siège de Melun, qu'il assiège avec le roi d'Angleterre3, le paye de ses propres deniers4 et lui remet après la prise de la ville 200 livres de gratification 5 pour réparer les pertes qu'il avait faites et qui l'avaient obligé à aller vendre « ses robes et joyaux en la ville de Troyes 6 ; » lorsque Jean de Toulongeon assemble un certain nombre de seigneurs avec leurs vassaux pour courir au secours de Cravant, assiégée par les Armagnacs, Antoine est au premier rang delà troupe bourguignonne7; il figure encore sous les ordres de ce chef en 14278, en 1430 9, sous les murs de la forteresse de Larrey, enlevée par les ennemis du duc; il prend part à une expédi- tion contre les Ecorcheurs autour de Beaune et de Pontailler, et dépose dans une enquête faite à ce sujet à Auxonne en 1438. Bref, tour à tour diplomate et soldat, il guerroie et traite au mieux des intérêts de son maître jusqu'à son dernier jour, survenu le 23 décembre 1438 à Dijon 10. Aussi,

1. Dom Plancher, t. III, p. 518. Il reçut pour ce voyage 84 fr. (Compte de Jean de Noident, et B. 355.)

2. Lettres du 29 décembre 1437.

3. Compte de Jean Fraignot, de 1421, fol. 234, 253; Mémoires pour servir, etc., a. 241.

4. Compte de Guy Guilbaut, 1420-1421. (B. 1612.)

5. Mémoires pour servir, etc., a. 242. G. Lettres patentes précitées de 1437.

7. Compte de Jean Fraignot, de 1423. (B. 1622.)

8. B. 11801. En octobre 1424, il était mandé par le duc à Tournus pour assiéger la forteresse de Solutré. (B. 11721.)

9. B. 11802.

10. Il fut inhumé dans l'église de Ghâteaurenaud. (Courtépée, t. III, p. 421.) Son épitaphe est conservée dans la Collection de D. Villevieille, vol. 55, fol. 138, à la Bibl. nat.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XV

celui-ci, dont le père lui avait déjà, en 1416, accordé une rente viagère de 50 livres sur sa terre de Perrigny, près Verdun-sur-le-Doubs1, et fait divers dons en nature ou en argent, croit devoir, un peu tardivement, récompenser ses services en lui faisant pendant cinq ans une pension de 200 livres, dont il ne toucha qu'une annuité2.

A côté de la figure énergique d'Antoine de la Marche celle de son frère Philippe paraît un peu pâle et effacée. C'est aussi un homme d'armes, un écuyer ordinaire d'écurie du duc3, et il en remplit avec conscience tous les devoirs. De 1414 à 1431, il chevauche dans plusieurs compagnies, der- rière les seigneurs de Salenove4, de Bussy5, Jean et Antoine de Toulongeon 6, « en la chambre de Mgr de Saint- Aubin7 ; »

1. Archives de la Gôte-d'Or, B. 339. Jean sans Peur lui avait aussi permis, le 18 septembre 1418, de faire battre à son profit 100 marcs d'argent lin à la monnaie de Màcon. (Idem, B. 11210.) On peut consulter aux mêmes Archives, sur Antoine, diverses pièces, quittances, mandements de paiement, etc., de 1418 à 1429, B. 11939, 1643 et 365, et surtout les lettres préci- tées du 29 décembre 1437, par lesquelles le duc lui. fit don d'une somme de 1,000 fr. pour le dédommager des pertes qu'il avait faites à son service.

2. Lettres patentes précitées du 29 décembre 1437. Antoine de la Marche ne paraît pas avoir, de son union avec Marguerite de Gornalou, laissé d'enfants qui lui aient longtemps survécu, car la terre de Ghàteaurenaud passa à son neveu Olivier et à sa nièce Jeanne, qui apporta sa part en mariage à Jean Le Mairet, et la donna ensuite en dot à sa fille, mariée en 1498 à Guillaume de Thuillière, dit Montjoie. (Courtépée, t. III, p. 421.)

3. État de la maison de Philippe le Bon, dans La Barre, Mémoires, b. p. 236. Philippe fut aussi gruyer de Bourgogne. (Archives de la Gùte-d'Or, B. 11411, et Bibl. nat., Collection de Bourgogne, vol. 23, fol. 86.)

4. Archives de la Gùte-d'Or, B. 11785.

5. ld., B. 11792.

6. ld., B. 11788, 11801, 11803.

7. ld., B. 11803.

XVj NOTICE BIOGRAPHIQUE.

il suit les armées ducales en Champagne et en Auxerrois ; il tient garnison dans le Charolais en 1435 l, il rejoint a Decize Philippe le Bon qui y traite de la paix avec le duc de Bourbon2 et peu après est envoyé au château de Joux, près Pontarlier, par Guillaume de Vienne, sire de Saint-Georges3, pour résister au comte de Neufchâtel, ce qui ne l'empêche pas d'arrondir modestement son patrimoine à travers ces courses guerrières4 et de plaider même pour le défendre5. Mais il ne s'élève pas au-dessus du niveau ordinaire et ne se signale ni par de grands services, ni par de mémorables exploits. Son plus solide titre d'honneur est d'avoir donné le jour à notre chroniqueur. Philippe de la Marche avait épousé, le 15 mars 1421, Jeanne Bouton6, dont il eut deux enfants, Olivier et Jeanne7. Il mourut, non en 1437, comme son fils le dit dans ses Mémoires, mais probablement à la fin de 1439, car il passait encore un bail dans son fief de Chassey au commencement de cette année8.

1. Archives de la Côte-d'Or, B. 11797.

2. Marcel Ganat, Documents inédits pour servir à l'histoire de Bourgogne, t. I, p. 363.

3. Mémoires, liv. I, ch. u.

4. Il possédait une partie de la terre et le château de la Marche, un fief à Chassey, près Ghalon, qu'il tenait de sa femme, celui de Dyombe, à Mervans, quelques rentes, des bois, et un péage dans cette dernière paroisse, enfin des héritages à Combertault, près Nuits. (Archives générales de Belgique et Archives de la Côte- d'Or, B. 10740; Peincedé, t. XVIII, p. 490.)

5. Registre des causes du conseil ducal de 1426-1427, aux Archives de la Côte-d'Or, B. 94 bis.

6. Palliut, Histoire généalogique de la maison de Bouton, preuves, p. 20; L. Beauvois, Le Bourguignon Claude Bouton, seigneur de Corberon, 1882.

7. Bibl. nat., Collection de D. Villevieille, 55, fol. 138.

8. Ce bail est rappelé dans un acte du 13 avril 1641. (Archives de la Côte-d'Or, B. 10740.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XVlj

Comme d'habitude, les biographes ne se sont pas mis d'ac- cord sur l'époque précise naquit Olivier. D'après Valère André1, il serait en 1380, ce qui ne lui aurait pas donné moins de cent vingt-un ans au moment de sa mort. Plusieurs l'ont fait naître en 14222, d'autres en 1427. MM. Weiss3et Vallet de Viriville4 indiquent la date de 1426, qui est aussi adoptée par l'abbé Boullemier, dans ses notes manuscrites conservées à la bibliothèque publique de Dijon, et par un autre érudit, M. Gérard, dans son mémoire manuscrit sur la vie et les ouvrages d'Olivier de la Marche, aujourd'hui déposé à la bibliothèque royale de La Haye. Enfin M. le baron Kervyn de Lettenhove, dans les Lettres et négocia- tions de Philippe de Commines, préfère la date de 1420, tandis que, dans son intéressante Étude sur notre chroni- queur, M. H. Stein incline vers celle de 1425. Ces divergences s'expliquent aisément ici, car Olivier de la Marche, comme la plupart de ses contemporains, ne connaissait pas exacte- ment lui-même son âge et le détermine souvent d'une manière erronée dans le cours de ses Mémoires ou de ses autres écrits. Si l'on en croit son Introduction, il aurait été dans sa soixante-sixième année en 1488, c'est-à-dire au moment Philippe le Beau, à qui ce travail est adressé, avait dix ans. Ailleurs, il se donne huit à neuf ans lors de son entrée à l'école de Pontarlier et de la publication du traité d'Arras, en 1435, et treize en 1439, lorsqu'il fut présenté à Chalon- sur-Saône au duc Philippe le Bon et admis au nombre de ses pages. En adressant à Maximilien, au mois de juin 1500, son Advis des grands officiers que doit avoir un roi, il se dit âgé de soixante-seize ans, et, deux années plus tôt,

i. Biblioiheca belgica, p. 707.

2. Gourtépée, t. III, p. 460; Villeneuve, Histoire de René d'An- jou; Papillon, Bibliothèque des auteurs de Bourgogne, t. II, p. 19.

3. Biographie Michaud.

4. Biographie Didot.

b

XVÎij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

en 1598, il n'avoue que soixante-dix ans1. Cette dernière indi- cation paraît seule exacte et recule à 1428 environ l'époque de sa naissance. La date de 1425 ou de 1426, acceptée sur sa foi par quelques-uns de ses biographes les plus récents, correspond bien , il est vrai , à l'âge qu'il s'attribue au moment des graves événements qui ont marqué dans les souvenirs de son enfance ; mais elle ne s'accorde nullement avec celle des séjours de Philippe le Bon à Chalon-sur-Saône, date fixée d'une manière invariable et précise par des docu- ments authentiques. Le duc ne vint pas en Bourgogne dans tout le cours de l'année 1439 ; il ne s'y rendit qu'à la fin de 1441 et n'arriva qu'en mars 1442 (n. st.) à Chalon, il demeura jusqu'au 8 avril2. L'année suivante, il y revint encore et y séjourna du 25 juin au 10 juillet3. Si Olivier lui fut présenté pour la première fois dans cette ville, alors qu'il avait environ treize ans4, cette présentation n'ayant pu avoir lieu avant mars 1442, la date de sa naissance doit être repor- tée aux derniers mois de l'année 1428, ou aux premiers de 1429, dans le courant de mars vraisemblablement5. Il a pu en effet se tromper de quelques semaines dans l'évalua- tion approximative de son âge et même de quelques années sur l'époque de son admission parmi les pages; mais il est difficile d'admettre qu'il ait commis une erreur sur le lieu il a été reçu à la cour et il a pour la première fois fléchi le genou devant son « très redoubté seigneur6. » Un souve-

1. V. infra, dans la Notice bibliographique, la mention des vers adressés par lui à Philippe le Beau, alors âgé de vingt ans.

2. Marcel Canat, Documents inédits pour servir à l'histoire de Bourgogne, t. I.

3. Id.

4. « Je pouvois, dit-il, avoir treize ans d'eaige. »

5. V. plus loin son testament.

6. Dans le chap. v du liv. I des Mémoires, Olivier dit qu'il vit pour la première fois Philippe le Bon lors du jugement de la contestation du sire de Ghahannes avec le sire de Pesntes. Or, ce jugement eut lieu en juillet 1443, à Chalon. Il convient donc

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XIX

nir aussi matériel se fixe à tout jamais et ne s'efface point de la mémoire d'un enfant.

Les historiens varient sur la date de sa naissance et ne sont pas mieux d'accord sur le lieu qui lui servit de berceau. La plupart se contentent d'indiquer le comté de Bourgogne; quelques-uns, plus sages, confessent leur ignorance; d'autres enfin désignent le château de Joux, dont son père aurait alors été gouverneur. Il est vrai qu'en parlant de la mission donnée à Philippe de la Marche par Guillaume de Vienne, Olivier dit que son père, prévoyant un séjour de longue durée, emmena avec lui « son ménage celle part, » c'est-à- dire sa femme et sa maison. Mais cette petite émigration n'eut lieu qu'en 1434 au plus tôt et plus vraisemblablement en 1435. Il était alors depuis plusieurs années. Jusqu'à ce moment, sauf pendant ses expéditions militaires, Philippe de la Marche ne quitta pas sa maison-forte de Bresse, qu'ha- bitait d'ailleurs constamment sa femme. Elle y donna le jour à son fils et celui-ci fut baptisé le 25 mars, dans l'église paroissiale de Villegaudin , où, en mémoire de cet événement, il fonda, par ses dernières dispositions, un Salve Regina à perpétuité1. Le château de la Marche ne faisait point partie du comté de Bourgogne, mais de ce que l'on appelait alors les terres d'outre-Saône, du ressort de Saint-Laurent, limi- trophes de ce comté2. Olivier n'est donc point Franc-Com- tois d'origine; il est natif d'un pays annexé au duché.

Sa mère elle-même était comme son père Bourguignonne de sang et de race. La maison de Bouton, que Palliot fait

d'hésiter entre les années 1142 et 1443 pour la date de son entrée à la conr.

1. V. infra le testament d'Olivier.

2. En 1252, Jean, sire de Salins, avait rendu hommage au duc Hugues IV pour les terres de la Marche, Lessard, Saint-Ger- main et Montjay, et, en 1279, le duc Rohort II avait acquis de Philippe de Vienne la mouvance de Mervans. Le parlement de Saint- Laurent -lès - Ghalon, auquel ressortissaient les terres d'outre-Saone, avait été établi par l<; roi Jean en 1362.

XX NOTICE BIOGRAPHIQUE.

sortir du Brabant1, était depuis près d'un siècle établie dans le duché, au service de ses souverains, qui l'avaient en quelque sorte attachée à leurs personnes, et préludait à son illustration future en occupant des charges de confiance. Fille du seigneur du Fay, chevalier, châtelain de Sagy, bailli de Dole, sœur d'un échanson, qui devint ensuite chambellan de Philippe le Bon, Jeanne Bouton était une femme bien apparentée, dont l'alliance, sans dépasser son rang, était honorable pour Philippe de la Marche ; d'ailleurs, courageuse et alerte, économe et avisée, elle montra sa force d'àme en éloignant, après son veuvage, son fils, encore imberbe, pour le placer sous les yeux du duc, et la prudence de sa gestion en accroissant d'une façon notable le patrimoine de ses enfants2. Elle y eut d'autant plus de mérite que son

1. Histoire généalogique de la maison de Bouton de Chamilly.

2. Elle acquit à Saint-Martin-en-Bresse des terres qui avaient autrefois appartenu aux La Marche ; elle en acquit aussi à Diconne, à Ghassey, tandis qu'en 1447 elle vendait aux Carmes de Chalon la moitié d'une maison qu'elle possédait dans cette ville. (Archives de Saône-et-Loire , E. M42, 3.) Enfin, elle acheta, moyennant 2,000 livres tournois, le 19 septembre 1449, les maison-forte, ville et chàtellenie de Louhans, en toute jus- tice, de Guillaume de Vienne, seigneur de Saint-Georges et de Sainte-Croix, et de Jean, son fils. (Archives de la Côte-d'Or, B. 1256; Bibl. nat., Collect. de D. Villevieille, vol. 55, fol. 138.) Mais, le 13 novembre suivant, le duc exerça le retrait féodal sur cette terre considérable en remboursant le prix d'achat (id., B. 1713, fol. 115, et B. 1722, fol. 62), pour la rétrocéder en 1452 aux Vienne, qui' s'engagèrent à ne jamais la mettre hors de leurs mains, sous peine de la voir passer de plein droit au duc. (Pein- cedé, t. I, p. 74 et suiv.) Ce fut peut-être pour consoler la dame de la Marche de cette perte que, le 31 janvier 1451 (v. st.), Phi- lippe le Bon lui accorda une pension, ou plutôt l'envoya en pos- session d'une rente acquise par elle sur des fiefs mouvant du château de Rochefort. (Archives générales de Belgique, Chartes de ï Audience, 37.) Mais il ne parait pas qu'il ait conféré à son fils l'office de capitaine de Louhans, qu'elle lui demandait en récom- pense de. sa prompte soumission. (Palliot, preuves, p. 32.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. Xxj

propre père ne lui laissa, sous forme d'accroissement de dot, qu'une maison à Savigny-en-Revermont, la chapelle Notre-Dame dans l'église Saint-Vivant de ce lieu et vingt francs de rentes1.

Olivier n'avait pas encore perdu son père lorsqu'il fut mis à l'école dans la petite ville de Pontarlier, à une lieue de Joux, résidait alors sa famille. Mais, comme l'écolier ne pouvait chaque jour parcourir la distance qui le séparait de son maître, ses parents le confièrent à un gentilhomme allié de la maison de Bouton, Pierre de Saint-Mauris, qui habi- tait Pontarlier et dont « plusieurs infans et neveux pareil- lement alloyent à l'escole. » Olivier ne nous décrit pas comme Froissart les ébats, les joyeux déduits, les enfances de ces premières heures de la vie, selon le mot de saint François de Sales; sa nature, moins vive, moins mobile, moins à la

1 . « Item, je donne à nia bien aimée fille Jehanne Bouton, femme de Philippe de la Marche, escuier, en accroissance de son mariage, et pour tout le droit qui lui pourroit compéter, tant à cause de moy que de sa mère (Jeanne de Villers), ma maison de Savigney- en-Revermont, et, avec ce, la donacion de la chappelle dudit Savigney, fondée par mon père et mondit frère, et, avec ce, vingt francs de rentes. » Testament de Jean Bouton, du « vendredy après la feste Saint-Anthoine 1436. » (Palliot, op. cit., preuves, p. 28.) Jean Bouton mourut le 14 octobre de la même année. Il avait donné à sa fille 600 livres tournois de dot, avec la terre de Grandmont, près de Pierre, moyennant quoi elle renonça à la succession de ses père et mère en faveur de son frère, le 15 mars 1421. [kl., p. 20.) Jeanne Bouton vivait encore en 1452, comme le prouve l'acte du 31 janvier 1451 (v. st.) cité plus haut. Elle mourut sans doute peu après, car on lit dans une quittance de 500 livres, délivrée le 5 juillet 1474 par Olivier à son oncle Jacques Bouton, que celui-ci administra ses biens pendant sa minorité, après le décès de Jeanne, sa mère. (Bibl. nat., Colleci. de D. Villevieille, 55, fol. 138.) Il s'agit ici évidemment de la minorité romaine de vingt-cinq ans, puisque sa mère vivait encore en 1452. C'est une preuve à ajouter à celles que nous avons données contre l'opinion qui fait naître Olivier avant 1428.

XXÎj NOTICE BIOGRAPHIQUE.

fenêtre que celle du chanoine de Chimay, dont il partage pourtant tous les goûts chevaleresques, mais aussi plus dis- crète, plus rêveuse et plus mélancolique, se refuse à donner ces détails tout personnels et de mince intérêt pour son lec- teur qu'il craint d'ennuyer; il se contente de citer le nom de deux de ses condisciples, Jacques de Fallerans et Etienne de Saint-Mauris, tous deux neveux de son hôte, et qu'il retrouva plus tard, lorsqu'il devint page, dans l'hôtel du duc. Il s'ar- rête avec plus de complaisance, car ce fut « la grande mer- veille » de son séjour dans la paisible et « bonne petite ville, » à raconter l'entrée « du roy Jaques, » c'est-à-dire de Jacques de Bourbon, du malheureux époux de Jeanne de Naples, qui, renonçant, un peu par force, à la couronne napolitaine et au monde, était venu ensevelir ses regrets dans l'obscurité d'un cloître bisontin. C'était le jour de la Madeleine 1435 : le maître d'école avait mené ses élèves au-devant du prince, qu'attendaient hors de la cité les nobles, les bourgeois et les marchands. L'enfant fut vivement frappé de la vue de ce prince, jeune encore, « blond et agréable et de chère joyeuse, en sa recueillette, » mais qui se faisait porter par humilité en une civière, sur un « méchant desrompu oreiller de plume, » au milieu de deux cents chevaux, de belles haque- nées, de mulets empanachés et dorés ; trente-cinq ans après, Olivier en parle avec une mémoire aussi fraîche et aussi émue que s'il sortait de la cérémonie. Il garda non moins bonne souvenance du passage d'un héraut, Franche-Comté, qui vint annoncer la paix d'Arras aux habitants de Pon- tarlier, et des danses, feux et « caroles » qui célébrèrent cette joyeuse nouvelle; si éloignée qu'elle fût du théâtre de la guerre soulevée entre Charles VII et le duc de Bourgogne, la petite cité frontière devait partager l'allégresse univer- selle ; combien de ses enfants étaient allés trouver un trépas ignoré sur les champs de bataille français !

Mais voici que la mort enlève Philippe de la Marche et oblige sa veuve à [ramener ses deux enfants en Bourgogne.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXUJ

Plus de fêtes, plus de gais condisciples, plus de courses entre le sauvage fort de Joux et le logis hospitalier de Pierre de Saint-Mauris, même plus d'école : il faut tristement s'enfer- mer, loin des forêts accidentées du Jura, au fond d'un manoir perdu dans les plats horizons et les brumes humides de la Bresse. En mère prévoyante et soucieuse de l'avenir, Jeanne Bouton n'y garda point longtemps son fils. Le mariage de son frère Jacques de Corberon avec Antoinette de Salins- la-Tour, fille du seigneur de Poupet, l'avait mise en rela- tions avec la famille des Luyrieux, seigneurs de la Queuille, dont un membre, Guillaume1, voulut bien se charger, ainsi que sa femme Anne de la Chambre, de l'éducation du jeune orphelin. Il le recueillit pendant deux ans chez lui, et le con- duisit pour la première fois à la cour de Philippe le Bon, alors à Chalon-sur-Saône, ce prince fit deux séjours, l'un en 1442 et l'autre du 29 juin au 10 juillet 1443. Olivier y trouva de nombreux parents et alliés de ses deux familles, des amis, des chefs et des compagnons d'armes de son père : les Salins, les Tenarre, les Sercey, sires de Beaurepaire et de Laye, les d'Orges, qui avaient quelques années auparavant donné à l'église de Chalon un évêque, souvent envoyé en mission diplomatique avec son oncle Antoine, les Toulongeon et le premier chambellan du duc, Antoine de Croy. Ce dernier se chargea de le présenter à Philippe le Bon, et le fit admettre au nombre des douze pages de l'hôtel, en mémoire des ser- vices rendus par deux ou trois générations de La Marche2. La destinée d'Olivier était désormais fixée : plus constant que nombre de ses contemporains, qui ne rougissaient nulle- ment (car cela ne déshonorait pas alors) de mettre, à l'exemple des condottieri italiens, leur épée et leur intelli- gence au service du plus offrant, plus fidèle que Commines

1. Humbert de Luyrieux, fils de Guillaume, épousa, eu 1460, une fille naturelle de Philippe le Bon.

2. Mémoires, eod. loc.

XXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE.

lui-même, qui quitta Charles le Téméraire pour Louis XI, ce pieux serviteur ne se sépara plus de ses premiers maîtres ; il ne se fit pas seulement, comme Froissart, l'historien de la chevalerie et l'admirateur des grandes expertises d'armes sans acception de cause ou de nation ; jusqu'à son dernier jour il restera indissolublement attaché à la dynastie bour- guignonne, dont il se pouvait dire d'ailleurs un peu l'allié, et à laquelle il se voua dès ses plus jeunes années.

Ses débuts, en qualité de page, nous sont très peu connus : il se défend presque ou s'excuse d'y faire une courte allusion, tant il redoute le moi, peut-être d'ailleurs parce qu'il était alors « sans grand sens et expériment. » Nous savons seule- ment qu'il retrouva dans l'hôtel du duc, sous le gouverne- ment de Guillaume de Sercey, premier écuyer d'écurie, ses deux compagnons d'école de Pontarlier, Jacques de Falle- rans et Etienne de Saint-Mauris1, et qu'il s'y lia étroitement avec un jeune Dauphinois de grande valeur et de grande espérance, Sibuet Pellerin, qui alla plus tard se faire tuer bravement à l'escarmouche de Nivelle par les Gantois2. Mais son premier soin et son plus vif plaisir, au milieu de cette cour, dans la fréquentation des nobles seigneurs et de leurs écuyers, sont assurément, il l'avoue lui-même, de s'en- quérir avec détail de tous les événements mémorables et de toutes les particularités qui lui permettront de remplir plus tard son rôle de chroniqueur. Non pas qu'il ait dès ce moment conçu le dessein d'écrire pour la postérité et d'amasser, « en soigneux labeur, » les matériaux d'une histoire. Cette pen- sée ne lui est survenue qu'à quarante-cinq ans, à l'heure il commence à se reposer et « rassouager sous l'arbre de congnoissance, » à savourer « la pasture de son temps passé, »

1. Mémoires, liv. I, ch. i.

2. kl., liv. I, ch. xxv. Olivier de la Marche cite çà et d'autres jeunes hommes « nourris » comme lui aux gages du duc, et qui furent sans doute ses compagnons : ainsi Liévin de Stee- lant, Philippe, bâtard de la Viéville, et Jean de Bosquehuse.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXV

comme « le cerf ou le noble chevreul, lequel ayant tout le jour brouté et pasturé diverses feuilles, herbes et herbettes.. . , se couche sur l'herbe fresche, et ronge et rumine à goust et à saveur toute sa cueillette; » il prend alors la plume autant pour « se désennuyer » que pour « embausmer » le souvenir des « belles, nobles et solennelles choses » dont il a été le témoin, et ne saurait se comparer, lui, le chevau- cheur, le soldat, l'éternel vagabond, qui « chemine en divers lieux et en maintes places, » à l'historiographe ou au clerc qui, « au secret de sa chambre, assemble les ramentevances envoyées de toutes pars » pour en faire son butin et en accroître son trésor. Celui-ci tresse en paix des roses ; lui, de son rude et vain labeur, n'a recueilli que des épines. Cepen- dant, tel que ce gentil chevalier auquel s'assimile Froissart, il aime les armes ; si ingrate qu'elle ait été, cette terre, qu'il a si péniblement labourée, lui plaît encore et lui donne en moisson « l'assouagement, » la délectation* du souvenir, et c'est ainsi qu'il est amené à prendre pour modèle son ami et son maître Chastellain, comme Froissart avait pris Jean Le Bel, et qu'il couche au jour par écrit ses Mémoires, le livre d'honneur, mais aussi le dernier écho des splendeurs chevaleresques du xve siècle.

Olivier de la Marche était depuis peu à la cour lorsqu'ar- riva à Chalon le duc de Bourbon, qui venait visiter son beau- frère de Bourgogne. S'il avait eu besoin d'admirer son nou- veau maître, s'il n'avait déjà ressenti pour lui cette vénération instinctive qu'inspira, paraît-il, Philippe le Bon à presque tous ses serviteurs, l'occasion lui eût vite appris à recon- naître l'honneur qu'il avait de lui appartenir, même par des liens éloignés et illégitimes. Jacques de Chabannes, qui

1. Le mot se retrouve clans Froissart (liv. IV, ier ch.). Olivier de la Marche se rapproche de cet auteur non seulement par le culte des tournois et de la chevalerie, mais souvent aussi par les expressions.

XXVJ NOTICE BIOGRAPHIQUE.

avait accompagné Charles de Bourbon, dont il était le vassal, plaidait contre Jean de Granson et n'avait voulu accepter d'autre juge que son propre seigneur. « Je serai donc la partie de votre adversaire, s'écria Philippe le Bon ; je ne suis pas seulement son souverain, je suis son parent, je dois me ranger à ses côtés. » Et il prit fièrement place à la barre, dans le palais épiscopal, derrière le sire de Gran- son. « J'ai partie trop forte et trop pesante, » dit alors Cha- bannes, et le procès en resta pour quelque temps1. Un prince s'avouer ainsi le parent de son sujet ! La chose parut rare à Olivier, qui divinisait volontiers les races royales, surtout lorsqu'elles étaient puissantes et magnifiques comme celle de Bourgogne. La magnificence l'éblouira toujours, et Dieu sait quelle pompe, quel luxe déploya, au xve siècle, la maison bourguignonne ! Mais ce qui touche encore plus l'in- fatigable chroniqueur de ses fêtes, ce qu'il prise encore plus que la noblesse du sang, c'est la noblesse de l'âme, c'est la générosité chevaleresque, qui ne s'épanche pas seulement en vaines prodigalités et en courtois propos, qui découvre l'homme sous le roi, l'ami derrière le souverain, le cœur chaud et palpitant sous la cuirasse.

Des fêtes, des banquets, des chasses, des joutes, des mys- tères, — on nommait ainsi les moralités et les jeux scé- niques de l'époque, Olivier de la Marche commence dès lors à s'y mêler et ne cessera plus de les décrire jusqu'aux approches de la vieillesse. Les têtes couronnées, les princes, les grands seigneurs se succèdent sans trêve à la cour de

1. Mémoires, liv. I, ch. v. Le trait méritait en effet de ne point passer inaperçu. Plus tard, en Italie, le duc d'Enghien dira à Monluc : « Vous avez été mon soldat autrefois, à présent je veux être le vôtre. » Mais c'est l'abnégation du militaire, qui ne connaît pas de rang devant le péril ; ce n'est pas le suzerain féo- dal qui rejette sa dignité pour ne se souvenir, dans l'intérêt de la justice, que de ses liens du sang. Il dit avec Ghastellain : 11 est non roy, niais duc pour vous respondre.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXV1J

Bourgogne avec des suites nombreuses, comme s'ils voulaient tarir le trésor et la courtoisie de Philippe le Bon. Mais l'un et l'autre sont inépuisables; on change d'hôtes et de rési- dence sans cesse, et, malgré ce tumulte, malgré ces allées et venues, chaque journée surpasse la précédente. Après Charles de Bourbon , arrivent à Chalon le duc et la duchesse de Savoie, celle-ci fille de roi ; puis un ambassadeur de l'empereur de Constantinople « accompagné de douze personnes atour- nées et vestues à la mode grégeoise, » qui vient solliciter un secours d'hommes et de navires de guerre pour résister aux infidèles « du Grand-Turc Mahomet1; » on part pour Dijon avec le duc de Bourbon, sa femme et son fils aîné, et l'on y passe le plus beau de l'été, « en grandes chères et voleries (chasses au faucon) ; » on se dirige ensuite avec le duc de Brunswick et le prince d'Orange sur Besançon, Olivier assiste aux noces d'un sien allié, Jean de Salins, qui épouse une bâtarde du duc de Bavière, fille d'honneur de la duchesse de Bourgogne, et il a le bonheur de con- templer les premières joutes qu'il ait vues2, il a surtout la fortune de lier connaissance avec Jacques de Lalaing, encore simple écuyer, « mignon » du prince héritier de Clèves, mais qui promet déjà d'être ce qu'il fut depuis, le brave des braves, le parangon des preux, la fine fleur de la chevalerie. Il assiste enfin à l'entrée solennelle à Besan- çon de Frédéric d'Autriche, roi des Romains, auquel Phi- lippe le Bon fait la réception la plus brillante et la plus révérencieuse, dont les Mémoires décriront plus tard jus- qu'au moindre détail d'étiquette.

Ceci se passait au mois de novembre 1442. Moins d'un an après, en août 1443, Olivier quitte Dijon à la suite de son maître pour faire la campagne du Luxembourg 3. Il fait

1. Livre des faits de messire Jacques de Lalaing, ch. vu.

2. Mémoires, liv. I, ch. vi.

3. Le duc quitta Dijon le 25 août. (Marcel Garnit, Documents inédits pour servir à Vhist. de Bourg., t. I, p. 493.)

XXvilJ NOTICE BIOGRAPHIQUE.

sa première éducation d'homme de guerre au siège de Villy, dont il étudie de loin les approches, avec ses compagnons de l'hôtel ducal, curieux « d'apprendre et de veoir les nouvel- letés. » Ce qu'il peut constater de plus près, c'est l'ordre qui règne dans le pillage de la ville de Luxembourg, ordre assez étrange, puisque « les butiniers » y trouvaient, dit-il, plus de profit que les combattants. Il parcourt ensuite le Bra- bant, s'arrête à Namur et à Bruxelles, la cour passe le carême « en faisant grande chère, » enfin à Bruges, elle arrive à Pâques. Le jeune homme est encore page ; de longtemps il n'obtiendra ni passe-droit ni faveur signalée. Nous avons vu plus haut qu'en cédant sans résistance, en 1449, la terre de Louhans au duc, qui avait voulu exer- cer le retrait féodal, sa mère avait demandé pour lui une commission de capitaine châtelain de la ville de Louhans ; mais cette requête ne paraît pas avoir été accueillie, puis- qu'on réinstalla dans la place l'ancien châtelain Jean de la Tournelle1. Olivier n'était donc pas ce qu'il appelle lui-même un « mignon, » un favori. En 1446, il est encore écuyer d'écurie2. Dans l'été de 1447 seulement, il se rapproche du prince, il est fait écuyer panetier sur la demande du sei- gneur de Ternant, deux ou trois jours après les noces du seigneur de Charny avec une fille naturelle de Philippe le Bon et de Jeanne de Presles, c'est-à-dire deux ou trois jours après le 30 septembre 1447 3. Si honorable qu'elle soit, cette charge ne l'enrichira guère, car il touche trois sous par jour, exactement le même salaire que le roi desribauds, les valets

1. V. lettre adressée au duc par les gens de ses comptes -de Dijon, le 30 novembre 1449. (Palliot, Histoire généalogique de la maison de Bouton, preuves, p. 32.)

2. Compte de Martin Cornille, du 4er avril 1446 au 31 mars 1447. (Archives du Nord, B. 1991.)

3. De la Barre, Mémoires pour servir à Vlustoire de France et de Bourgogne, b. 229. Olivier de la Marche, liv. I, ch. xvn.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXIX

« de fruit, de torches et d'estable1. » Néanmoins, il persiste à se lier étroitement, exclusivement au service du duc, à ce point de négliger ses affaires personnelles et d'abandonner la gestion de sa « chevance » à sa mère, tant que celle-ci vécut, puis à son oncle Jacques Bouton, seigneur de Corbe- ron, qui lui remboursera plus tard, le 5 juillet 1474, pour solde des revenus de ses biens, une somme de cinq cents livres8. Si ordonné qu'il soit en sa propre épargne, son désintéresse- ment n'est pas plus suspect que sa loyauté : c'est le modèle des serviteurs3. Qu'importe un écu de plus ou de moins? La cour lui offre d'autres avantages et un bien plus riche salaire : elle est toujours en spectacle, il n'a pas besoin de se cacher derrière une tapisserie pour écouter ce qui s' y murmure ou pour surprendre ce qui se dérobe aux regards vulgaires : il enregistre, sans malice, les « dicts » courtois qui s'échangent, il compte une à une les vaillantises qui s'accomplissent et entonne le « loz » des hardis exploitants. Quelle fête pour ses yeux que ce pas de Charlemagne treize gentilshommes de ses amis ont défié tous venants ! Quelle « plaisance » d'en énumérer les « cérémonies, » les pavillons, les vêtements, les devises, les armures ! Il n'y a pas pour lui de détail indifférent dans ces nobles « emprises ; » chacun a son prix et sa saveur. La gloire des vertueux et des « prudhommes, » l'honneur de la chevalerie et de la maison de Bourgogne, voilà qui le dédommage de toutes les amertumes de la vie, c'est la seule récompense qu'il ait sérieusement ambitionnée.

Depuis la célèbre joute de la charme de Marsannay près Dijon, on a quelque peine à suivre Olivier de la Marche

1. Archives générales de Belgique, compte cité par M. Ker- vyn de Lettenhove, dans les OEuvres de Ghastellain, t. I, p. xxi.

2. Bibl. nat., Collection de I). Villevieille, vol. 55, fol. 138.

3. Un jour, Marie-Joseph Ghénier a qualifié dédaigneusement ses pareils de valets de prince. On estime de tels valets, et, qui plus est, ils ne font pas tort aux princes.

XXX NOTICE BIOGRAPHIQUE.

dans toutes ses pérégrinations avec la cour de son maître. Gomme la plupart des grands barons de ce temps, plus qu'eux peut-être, à cause de l'étendue et de la dispersion de leurs domaines, les ducs bourguignons de la seconde race étaient toujours en mouvement : sauf pendant la sainte semaine des « quaresmaux, » leur vie était un voyage con- tinuel. S'ils s'arrêtaient de préférence quelque part, c'était dans les Flandres, pays d'humeur indépendante, mal soumis ou plutôt fréquemment agité, car il était au fond affectionné à ses souverains. Nous avons vu plus haut l'écuyer bressan suivre Philippe le Bon dans le Luxembourg, puis à Bruxelles, Jacques de Lalaing rompit plusieurs lances, à Bruges, l'on passa le jour de Pâques 1445 (n. st.) ; nous le verrons maintenant accompagner la duchesse à Chàlons-sur-Marne, il rencontre le dauphin, qui fut depuis Louis XI, René d'Anjou, roi de Sicile, l'ami des poètes, et Pierre de Brézé, seigneur de la Varenne, « le plus gentil chevalier de France ; » il va en Hollande, puis revient à Anvers, à Malines, à Bru- xelles, enfin à Gand, il assiste, le 11 décembre \ 4451, pour la première fois à la fête de la Toison d'or, sur laquelle il interroge si curieusement le roi d'armes Le Fèvre de Saint- Remy dans l'église paroissiale de Saint-Jean. Il y voit Jacques de Lalaing et messire Jean de Boniface faire des armes à pied et à cheval devant les ducs d'Orléans et de Bourgogne et n'a garde de taire cette joute qu'il décrit avec un grand luxe de détails. Au mois d'avril 1446, seul page admis dans la suite du duc, ce dont il est très fier, il est à Arras et y trouve « son maistre en sciences, » qui deviendra, malgré la différence d'âge, « son singulier amy, » Georges Chastellain, dans la lice même Philippe de Ternant, qui le fait « souvenir de l'un des neuf preux, » charge « si aspre- ment » un gentilhomme castillan, chambellan du duc de

1. Nous adoptons, malgré La Marche, pour cette solennité, la date donnée, par M. de Reiffenberg.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXXj

Milan, Galiot de Baltazin. Le 28 juillet de la même année, à Bruxelles, il prend avec la cour le deuil de Catherine de France, comtesse de Charolais, morte à treize ans avant la consommation de son mariage. Au mois de septembre 1446, après une course en Zélande, il voit exécuter un écuyer, Jean de Dombourc, il est à Anvers, en « grandes chères et banquets. » En quelque lieu que la volonté de son maître le conduise, il observe avec intérêt les fêtes et les cérémonies, mais surtout celles qui rappellent la guerre. A Saint-Omer, à Bruges, à la Croix-Pélerine en Picardie, à ce fameux pas tenu en juillet 1449 par le seigneur de Haut- bourdin , sous le nom du chevalier de la belle Pèlerine , partout le duc se transporte pour juger les grands coups d'estoc des entrepreneurs de « mistères, » il se trouve non au pre- mier rang, car il est un écuyer discret, respectueux de l'éti- quette et de la hiérarchie, mais au moins au second, enregis- trant dans sa mémoire, sinon sur ses tablettes, les jeux de la lance et de la hache. Cependant, il n'a oublié ni sa mère, ni la terre natale vers laquelle il tourne de temps en temps ses regards, et, quand, après avoir suivi le seigneur de Ter- nant dans son ambassade près de l'archevêque de Cologne, il obtient, en mai 1448, un congé de son maître1, à la prière du duc d'Orléans, qui lui « montre moult grant privauté, » car il est poète comme lui2, il s'échappe vers la Bourgogne avec d'autant plus d'empressement que le trésor ducal le défraye libéralement de son voyage3. Dans cette course

1. « A Olivier de la Marche, escuier paimetier de raondit sei- gneur, pour don à lui fait par mondit seigneur pour lui aidier à deffroyer à son partement de deyers lui de la ville de Bruxelles pour aller en Bourgoingne, il tient son mesnage, par sa quic- tance xxxvi livres. » (Compte de Guillaume de Poupet, 1450, fol. 308. Archives du Nord, B. 2004.)

2. Mémoires, liv. I, ch. xvn.

3. Olivier lit plusieurs mais rapides excursions en Bourgogne pendant cette première partie de son existence. Il n'y fut guère appelé que par des événements de famille, par son service ou par

XXXÎj NOTICE BIOGRAPHIQUE.

accomplie avec Georges Chastellain et Philippe de Ternant, qui étaient chargés d'une mission, probablement d'obtenir un subside de la province, il pratiqua beaucoup le duc d'Or- léans, en ce moment à Dijon, et se délecta avec lui de rhé- torique et de poésie, « son principal passetemps » dans ses heures oisives de jeunesse l.

On pouvait alors librement rêver et deviser : le ciel était serein, la Bourgogne jouissait d'une paix profonde sous le sceptre du bon duc : comme une mer « effuriée souvent par orages et vents bouffetants, » elle semblait, selon l'expression de Chastellain, « rappaisiée à coup par un ventelet doux qui l'aplanit2. » C'était à la lettre comme un nouvel âge d'or; l'orfèvrerie couvrait les seigneurs et reluisait même jusque sur les vilains. Tout était calme et prospère. Le xve siècle a eu cette fortune qu'a si peu connue le précédent ; mais elle ne fut pas de très longue durée. Olivier de la Marche venait, dès son retour en Flandre, d'être promu aux fonctions d'écuyer tranchant du jeune comte de Charolais, et d'être attaché à sa personne3; il se trouve à Bruges au moment s'y réfugie Jacques de Portugal, un petit neveu de la duchesse de Bour- gogne ; puis le voici de nouveau dans son pays natal ; après

des missions du duc. Le 21 janvier 1454 (v. st.), il est témoin à Dijon, avec Thibaut de Neufchâtel, Antoine Rolin, seigneur d'Emeries, Jean Le Mairet, seigneur de Châteaurenaud, et Jean de Molesmes, secrétaire du duc, du contrat de mariage de Jacques de Montmartin et de Guigonne Bouton, sa cousine. Le 25 jan- vier 1455 (v. st.), il assiste en la même qualité au contrat de mariage de Philippe de Gourcelles, qui fut bailli de Dijon en 1467, avec Huguette Bouton, une autre parente. (Palliot, Histoire généalogique de la maison de Bouton, preuves, p. 33, 34, 197.)

1. Mémoires, liv. I, ch. xvn.

2. Exposition sur vérité mal prise, dans les OEuvres de Georges Chastellain, t. VI, p. 308.

3. Il fut nommé, dit-il, au moment du mariage de Marie de Gueldres, nièce de Philippe le Bon, avec Jacques II, roi d'Ecosse. Or, le mariage fut arrêté en Bourgogne le 1er avril 1449. (British Muséum, Harl. 4637 3, f. 11.) En juillet de la même année, il était

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXX iij

avoir passé les derniers mois de l'année 1449 et une partie de l'année suivante à Chalon-sur-Saône avec Jacques de Lalaing, qui acheva de s'illustrer au pas de la Fontaine de Plours, Guillaume deSercey, bailli de Chalon, et Antoine de la Marche, seigneur de Saudon, son parent, qui y remplit le rôle de maréchal de la lice, il revient en Brabant, puis à Mons, le duc tint, en mai 1451, un chapitre de la Toison d'or ; à Bruxelles, où, au carême de l'année suivante, Charles le Téméraire, son nouveau maître, fit en champ clos ses premières armes courtoises contre Jacques de Lalaing ; à la Vère, enfin, en Zélande, il se rendit par mer, afin de l'accompagner au berceau du petit-fils du roi d'Ecosse. Mais il ignorait encore les vrais combats , ou du moins ne les avait vus que de loin dans sa première campagne du Luxem- bourg; il n'avait, à vrai dire, pas encore reçu ce baptême du feu qui sacre l'homme de guerre ; la révolte des Gan- tois se chargea de le lui donner.

Toujours curieux de nobles déduits et d'exploits chevale- resques, sans cesse vaquant par monts et par vaux, comme Froissart, à l'accroissement de son trésor, il était revenu depuis un an de Savoie et de Dauphiné il était allé, « de gayeté de cœur et sans charge d'aultruy, » voir la cour du dauphin qui venait d'épouser la fille de Louis de Savoie, lors- qu'en 1452 les « blancs chaperons » de Gand, irrités de l'im- position d'une gabelle sur leur territoire, se mirent en rébel- lion ouverte, pillèrent la Flandre et allèrent avec une grosse armée assiéger Audenarde. Philippe le Bon, entré prestement en campagne, les battit, fit lever le siège et leur donna la chasse jusqu'aux portes de leur propre ville, en essayant de leur couper la retraite. Parmi les plus âpres à la poursuite était son fils Charles, qui avait juré par saint Georges de rabattre l'orgueil de ces bourgeois révoltés. Impatient d'avoir

à Lille quand Jacques de Lalaing envoya le héraut Charolais défier James Douglas en Ecosse. (Livre des faits, t. VIII, p. 166.)

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XXXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE.

des nouvelles des fuyards, il envoya dès le lendemain matin à la découverte Olivier, « l'un des premiers armés de son hostel. » Le diligent écuyer s'élance sur son cheval et, lui deuxième, avec Philippe d'Arlay, un vieux routier qu'il avait pris pour mentor, perce les rangs des archers, atteint la tête de l'avant -garde et gagne un moulin à vent s'étaient massés huit cents Gantois, du métier des tisserands. Mais il n'eut qu'à observer leur panique et non à les com- battre, car, saisis d'une terreur soudaine, ils s'éparpillèrent à l'approche des Bourguignons et s'enfuirent de tous côtés, dans le faubourg, derrière les barrières, même sous les lits des maisons. Ce fut une déroute complète : on en tua tout le jour, jusqu'à « basse vespre1. » Malgré des incidents plus graves et des luttes plus périlleuses, la première cam- pagne d'Olivier de la Marche ne fut donc, selon son mot pittoresque, qu'un « droit enoysellement8, » une chasse aux oiseaux, un « gibier » pour les jeunes et nouveaux chevaliers, qui ne laissèrent pas d'y faire des pertes sensibles, comme celles de Sibuet Pellerin et du bâtard Cornille de Bourgogne, dont chacun déplora le trépas prématuré, mais qui y firent encore plus de butin et s'y déréglèrent, au grand déplaisir d'Olivier, grand ennemi de l'indiscipline et des « pilleries. » Toutefois l'expérience était faite et le début avait été heu- reux. Nous ne raconterons pas la seconde phase de la guerre, qui devint bientôt beaucoup plus rude et périt Jacques de Lalaing; il faut la lire dans les Mémoires. Leur auteur suivit son maître pas à pas ; il fut à la bataille de Gavre et y donna avec lui au travers des Gantois, mais sans y être blessé comme lui, et ne fut peut-être point, quoiqu'il s'abs- tienne de le dire, tout à fait étranger à la délivrance du duc, un instant cerné par les rebelles, frappé et mis en péril de mort par eux. Il le suivit aux portes de Gand vaincue, mais

1. Mémoires, liv. I, ch. xxv.

2. kl., id.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXXV

plus épuisée que soumise, quoiqu'elle criât merci, et il la vit déposer ses bannières aux pieds de son miséricordieux vain- queur. Quand l'armée fut rompue, on vint à Lille faire liesse près des dames et célébrer la victoire dans de somptueux banquets.

La mode n'était pas nouvelle et les occasions ne faisaient pas défaut : la paix d'abord et une paix glorieuse, les noces du duc de Glèves et de la fille du comte d'Etampes, Isabelle de Bourgogne, l'arrivée d'une ambassade de l'empereur et d'un envoyé du pape. On avait commencé à « petits fraiz ; » mais peu à peu la vanité s'en était mêlée, et princes, hauts barons, simples chevaliers, chacun voulut éblouir, écraser son voisin. De « grans à grans » surtout, dit La Marche, la dépense fut énorme et le luxe insensé. Ainsi qu'il conve- nait, Philippe le Bon surpassa tous ses hôtes. Le banquet qu'il leur offrit, le 17 février 1454, pour les exciter à se croiser contre Mahomet II, le farouche conquérant de Cons- tantinople, est resté mémorable entre tous, car, de l'aveu des contemporains qui l'ont décrit, il résume les merveilles de l'époque. La gastronomie en fut le moindre ragoût, quoi- qu'on ne fût pas loin du pays des plantureuses kermesses, déborde la vie animale. La poésie, la peinture, la sculp- ture, la musique, l'art des trucs, des machines, des costumes, des décors, les jeux scéniques, les joutes et les danses en illustrèrent les entremets avec un tel imprévu et un si bel agencement que les incomparables joyaux du duc et sa riche vaisselle entassée sur les dressoirs en perdirent leur éclat ; il n'y eut qu'un cri : jamais on n'avait vu si « mirable » chose, comme on n'avait jamais ouï un vœu plus magna- nime que celui qu'en l'honneur de la foi chrétienne le noble duc prêta sur le faisan.

Qui avait préparé, organisé ces entremets? C'était Olivier de la Marche. Il n'en avait pas eu sans doute seul le soin, puis- qu'il avait été de tiers avec un chevalier de la Toison, Jean de Lannoy, et un écuyer du nom de Jean Boudault, ce qui for-

XXXVj NOTICE BIOGRAPHIQUE.

mait un petit conseil auquel furent souvent appelés de graves personnages, même le chancelier, mais il y prit une grande part et joua même le rôle de « Sainte-Eglise » à la demande de Philippe le Bon. Il prononça aussi le vœu suivant, que rapporte Mathieu d'Escouchy : « Je veue à Dieu, mon créa- teur et rédempteur Jhesus-Crist, et à la très glorieuse Vierge Marie sa mère, aux dames et au faisant, que quant mon très redoubté et souverain seigneur monseigneur le duc et comte de Bourgoingne yra au saint voyage à l'encontre des infidelles, que s'il lui plaist et à monseigneur le comte de Gharolais à qui je suis serviteur, je yray et le serviray leau- ment de ma puissance, ne n'en retourneray, pour quelque chose qui ne puist advenir, se ce n'est par l'exprès commande- ment de mondit seigneur, jusques à ce que je me soye trouvé en lieu par honneur je puisse vestir de ma cotte d'armes, s'il me plaist, à l'encontre des infidelles, ou en sy honnou- rable rencontre ou besoingne qu'il y ait v cens hommes des- confis au mains. Seigné de ma main1. » Ce vœu résume sa vie et peu s'en fallut qu'il ne l'accomplît, lorsqu'en 1464 Philippe le Bon voulut réaliser son projet de croisade si longtemps caressé, mais toujours suspendu. Le Christ et l'honneur, voilà les deux pôles vers lesquels Olivier se tourne sans cesse, ses deux religions, confondues en une seule, car il les regarde comme inséparables. Ajoutez-en pourtant une troisième, l'obéissance, la fidélité à son maître : il est tout entier.

Le banquet de Lille fut suivi d'autres fêtes, moins bril- lantes peut-être, mais non moins solennelles, qu'interrom- pirent un instant le voyage, puis la maladie de Philippe le Bon en Allemagne, et une excursion de Charles le Téméraire

1. Mathieu d'Escouchy, Chronique, édit. Beaucourt, t. II, p. 221; Ordonnances du bancquet que fit en la ville de Lille, etc., ms. de la bibl. royale de Bruxelles, provenant de celle des ducs de Bour- gogne. V. aussi ms. fr. 10319, de la Bibl. nat.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXXVlj

en Hollande. Mais elles reprirent bientôt à l'occasion des noces d'une Vergy avec un Neufchâtel et du mariage du comte de Charolais avec Isabelle de Bourbon, en 1454. De Lille, Olivier rejoignit le duc en Bourgogne, revit Chalon, Dijon, il s'arrêta quelques jours en compagnie de Georges Chastellain1, Nevers, il présida avec celui-ci aux « mis- tères » représentés devant le duc et la duchesse d'Orléans et la duchesse de Bourbon2, et escorta Philippe jusqu'à Valenciennes, dans les murs de laquelle il fut le témoin scan- dalisé d'un combat à outrance entre deux bourgeois, Mahuot et Jacotin Plouvier3.

Mais voici qu'au milieu des « festeyemens » et des réjouis- sances, à peine suspendus par les troubles d'Utrecht et l'ex- pédition de Hollande en 1456, le dauphin Louis survient à Bruxelles chercher un asile contre le mécontentement de son père Charles VIL II semble qu'il y apporte la « mala- venture ; » c'est en effet de ce jour et de cet homme que sont nés, si l'on y regarde de près, la plupart des déboires de la maison de Bourgogne. Olivier le peint d'un trait et à sa manière : c'est un prince, dit-il; il est large, il aime la chasse et les gens de renommée, qu'il paie bien, mais il est soupçonneux, et aux serviteurs qui lui déplaisent « donne le band (congé) à la guise de France. » L'horizon se rembru-

1. Kervyn de Lettenhove, OEuvres de Chastellain, notice, t. I,

p. XXIII.

2. « A Olivier de la Marche, escuier, pour don à lui fait par mondit seigneur, en considéracion de certains jeux de mistères qu'il a aidié à jouer devant luy, monseigneur le duc d'Orléans, madame son espouse et madame de Bourbon, estans devers mondit seigneur en la ville de Nevers, xn escuz de xvi gros demi-royaux. » (Compte de Guillaume de Poupet, de 1454; Archives du Nord, B. 2017.) Dans cette représentation figuraient les personnages d'Alexandre, d'Hector et d'Achille. Georges Chastellain eut 13 fr. 9 gros royaux. (Les ducs de Bourgogne, par M. de Laborde, t. I, p. 417.)

3. Mémoires, liv. I, ch. xxxn.

XXXviij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

nit, les affaires se compliquent, la guerre extérieure est menaçante; au dedans, la haine du comte de Charolais pour le sire de Croy brouille Philippe le Bon et son fils, qui ne trouve d'appui que dans sa mère. Olivier n'est déjà plus le mince écuyer que l'on a vu : il a trente ans et vient d'être créé premier panetier de Charles le Téméraire, fonction qu'il remplit par semestre avec un de ses compagnons, Phi- lippe de Sasa1. Il s'emploie discrètement mais activement à la réconciliation du père et du fils, qui l'envoie souvent du Quesnoy et de Termonde à Bruxelles prendre les conseils du chancelier Rolin. Il se rend aussi plusieurs fois à Paris, sur l'ordre du duc et du dauphin, afin de s'accointer avec Guil- laume Biche, un des anciens et des plus avisés serviteurs de Charles le Téméraire, qui épiait les résolutions du roi de France2. De telles missions étaient bien son fait : sa loyauté, sa sagesse et sa « subtilité » méritaient toute confiance.

1. Mémoires, liv. I, ch. xxxm.

2. Id., id. « A Olivier de la Marche, escuier pannetier faisant la despence de monseigneur, que icellui seigneur lui a semblablement fait donner pour avoir ung cheval quant il est parti de devers lui audit lieu de Béthune pour retourner en Bourgogne, xxxvi livres. » 1457. (Arch. du Nord, Compte de la recette générale des finances, F. 151, fol. 59.) « A Olivier de la Marche, escuier trenchent de monseigneur le conte de Charrolois, la somme de vint-quatre livres, pour don à lui fait par monseigneur le duc en considération des services qu'il lui a faiz, et mesmement pour avoir ung cheval en récompensacion d'un aultre qu'il a nagaires perdu et ailbllé en son service. » (Compte de Guyot du Champ, de 1459, fol. 185 v°; Archives du Nord, B. 2034.) En 1462, Olivier remplit d'autres missions moins brillantes. Ainsi il lui est alloué, le 25 octobre 1462, par les gens des comptes de Dijon, conjointement avec Guillaume de Villers, et à Jean de Mazilles, ainsi qu'à plusieurs sergents du duc, une somme de 15 fr., dont 4 pour chacun des écuyers, pour aller, par ordre du président de Bourgogne, chaque homme ayant trois chevaux avec lui, arrêter au Port de Paleau Etienne et Perrenot Coustain, et les conduire à Dijon. (Archives de la Côte-d'Or, B. 1751, fol. vi**xix.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XXxix

Nous passons rapidement, à l'exemple de La Marche, sur les années qui s'écoulèrent dans ces négociations, heureuse- ment dénouées par la mort de Charles VII, sur les cérémo- nies du sacre de Louis XI, auxquelles notre chroniqueur assista, sur son séjour à Paris, dans la « belle » rue des Tournelles, à la suite de son maître, dont le faste étonna la cour française, afin d'arriver à un épisode important de son existence. Le comte de Charolais se trouvait, en 1464, dans la ville de Gorcum, lorsqu'un petit navire de guerre, parti de Dieppe et monté par quarante hommes, vint un jour aborder la côte hollandaise, au port d'Arnemuiden, dans l'île de Walcheren. Ce bâtiment portait un émissaire de Louis XI, le bâtard de Rubempré, que l'on soupçonna, non sans fondement, car il était « pour faire un coup périlleux, » dit Chastellain, d'avoir voulu tenter un enlèvement sur la personne du comte. Ledit bâtard fut mis sous bonne garde, et Charles dépêcha Olivier, « homme bien emparlé et tout propre à ce faire, » dit Chastellain, à Philippe le Bon, qui se trouvait à Hesdin, pour l'informer des motifs de cette cap- ture. En passant à Bruges, le panetier ne se gêna point pour manifester hautement ses soupçons de la perfidie royale, et les fit d'ailleurs aisément partager au duc. Celui-ci quitta brus- quement Hesdin, sans aller prendre congé du roi, alors tout près de là, à Abbe ville. Louis XI en éprouva un violent cour- roux : d'après ses ordres, le comte d'Eu, le chancelier de Morvilliers et l'archevêque de Narbonne, ses ambassadeurs, allèrent aussitôt rejoindre à Lille le duc de Bourgogne et le sommèrent arrogamment de livrer à leur maître, pour être châtié à son gré, le fidèle écuyer que le roi rendait respon- sable de l'arrestation du bâtard. Commines a narré avec plus de détails que La Marche la belle scène qui se produisit alors à l'audience ducale le 6 novembre 1464 ' : sans rien perdre

t. Commines, Mémoires, liv. I, eh. Ier. V. aussi les Mémoires de Jacques du Clerc, V, 16, Chastellain, liv. VI, ch. 117, t. V de

xl NOTICE BIOGRAPHIQUE.

de son sang-froid, ni du respect qu'il devait à son suzerain, Philippe le Bon répondit dignement qu'Olivier était son sujet, qu'il n'avait pas d'autre seigneur et que, s'il avait tenu des propos outrageants contre le roi, lui, le duc, se chargerait seul d'en faire justice. Rapprochez cet incident de celui de Jacques de Chabannes, cité plus haut : on ne saurait mettre en plus vive lumière la mâle fierté, la noblesse d'âme du maître, ni mieux expliquer le dévouement aveugle qu'il inspirait à son serviteur.

La guerre du Bien public éclate : Olivier de la Marche prend les armes avec le comte de Charolais dans le corps commandé par Jean de Luxembourg1, et combat vaillam- ment aux côtés du prince à Montlhéry, il reçoit de ses mains, dès le matin de la journée, l'honneur insigne de la che- valerie, en même temps que le fils du prince d'Orange, Jean deMontfort, et un de ses parents, Emart Bouton. Il passe la nuit qui suit la bataille à cheval, à la tête de cinquante hommes d'armes, en prévision d'un retour offensif de l'en- nemi et, du haut de son destrier, prête une oreille attentive aux délibérations des chefs de l'armée bourguignonne, assemblés autour de Charles le Téméraire, le long d'une haie, sur une pièce de bois. La victoire paraissait encore incertaine, car on ignorait si Louis XI avait battu en retraite : aussi le lendemain matin, sans prendre une minute de repos, il court vers Montlhéry reprendre quelques canons abandonnés sous le château et a la bonne fortune de ren-

l'édit. Kervyn de Lettenhove, p. 118, et le ms. 1278 de la Bibl. nat. Louis XI avait prétendu d'abord qu'il ignorait les projets du bâtard de Rubernpré et qu'il ne les avait nullement autorisés. Puis il déclara aux députés des villes de la Somme que celui-ci avait agi par ses ordres, toutefois qu'il avait mission de s'emparer non du comte de Charolais, mais du vice-chancelier de Bretagne, qui devait revenir d'Angleterre par la Hollande. (Kervyn, Hist. de Flandre.) \. V. les Mémoires de Jehan de Haynin, qui cite le nom d'Oli- vier parmi ceux des chevaliers et seigneurs qui accompagnaient Jean de Luxembourg (t. II de l'édit. Chalon, p. 28 à 42).

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xlj

contrer un cordelier qui lui apprend la fuite du roi de France et l'assure ainsi le premier du succès définitif des confédérés. Dès qu'il a porté cette bonne nouvelle à son maître, il retourne avec Jacques de Montmartin faire les logis des vainqueurs, gagne ensuite Chartres, Etampes, Nemours, se lance pendant une nuit à la recherche du seigneur de Haut- bourdin, afin de le ramener vers le gros des troupes alliées, et campe à Conflans, sur les bords de la Seine, ce qui lui permet, les jours de trêve, entre deux canonnades, d'aller faire « grant chière » à Paris pour son argent. Un signe caractéristique de cette guerre, qui ressemble beaucoup à celle de la Fronde, c'est que l'animosité des chefs n'entraîne aucune haine entre les soldats. Les premiers ne tardent pas à se rapprocher eux-mêmes ; Louis XI visite familièrement le comte de Charolais qui paie ses gens d'armes grâce à trois sommiers chargés d'or « il pouvoit avoir quatre- vingt mille escus, » que l'infatigable chevalier, muni d'un sauf-conduit du roi de France, va quérir, en octobre 1465, au trésor du duc à Bruxelles ; enfin la paix est signée et les Bourguignons triomphants vont porter leurs offrandes à Notre-Dame-de-Liesse. Ils traversent Compiègne, Noyon, Amiens, s'établissent dans le pays de Liège révolté qu'ils épouvantent, et, après lui avoir dicté, le 19 décembre 1465, à Tirlemont, les conditions de sa soumission dans un acte auquel La Marche assista comme témoin avec Guillaume de Dinteville et Jean de Montfort1, ils reviennent à Bruxelles8. Est-ce pour y trouver le repos? Non, du moins en ce qui concerne Olivier. A peine arrivé en Brabant, le comte de Charolais l'envoie en Normandie , afin de surveiller la prise de possession de cette province par le duc de Berry, c'est-à-dire l'exécution du traité de Conflans; mais ce

i. Analecta Leodiensia, dans les Documents relatifs au siège de Liège, t. I, p. 529.

2. Mémoires, liv. I, eh. xxxv; Commines, liv. I, ch. ix, xi et suiv. Sur le séjour d'Olivier dans le pays de Liège, voy. Haynin, 1. 1, p. 61.

xlij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

prince s'est brouillé avec son allié de Bretagne, Louis XI est accouru avec une grosse armée pour profiter de leur discorde et, pendant que son frère bat en retraite devant lui, Olivier, ignorant ces étranges démêlés, se heurte, à Rouen, au roi de France, qui lui demande narquoisement il va. On le laisse passer toutefois, et il peut rejoindre à Rennes les ducs de Berry et de Bretagne, de nouveau récon- ciliés, qui accueillent avec joie le représentant de leur bon frère de Charolais, puis il rentre en France avec Mgr de Beaujeu, et de Tours gagne Jargeau, l'a mandé Louis XI, dans l'espoir de le tromper par ses caresses. Olivier n'avait pas effectué ce voyage incognito et en son nom privé : il était un véritable ambassadeur et en reçut le titre dans cette mission comme dans celle qu'il remplit une seconde fois avec Jean Carondelet et Nicolas Bouesseau en Bretagne, en Normandie et vers le roi.

La fin de l'année 1466 et les six premiers mois de 1467 s'écoulèrent donc pour La Marche en incessantes allées et venues1, fort périlleuses d'ailleurs, car le défiant Louis XI surveillait de près les messagers du comte de Charolais et les aurait volontiers arrêtés. Revenu de Normandie, Olivier repartit le 1er janvier 1467 pour l'Angleterre, afin d'y remplir une mission secrète, si secrète en effet qu'il se garde de nous en faire connaître l'objet dans ses Mémoires. Mais elle avait pour but de resserrer l'alliance de Charles avec le roi Edouard : les comptes aussi discrets que lui se bornent à en faire mention2. Il quittait la cour d'Angleterre,

1. On peut citer encore parmi elles un voyage fait près du duc de Berry, qu'il rencontre à « Beaune » (Beaune-la-Rolande) pour l'assurer du puissant secours de son maître. Mention de ce voyage est faite dans un interrogatoire du 10 octobre 1476, au cours du procès du duc de Nemours, dont M. Stein a emprunté le texte à un manuscrit français de la Bibl. nat., 2387, fol. 434.

2. « A Piètre de Gouloigne, messagier de la ville de Bruges, la somme de douze livres, du pris de xl gros monnoye de Flandres la livre, qui deue luy estoit pour ung voyaige par lui fait

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xliij

il avait en passant applaudi aux brillantes joutes du grand bâtard de Bourgogne, lorsqu'au moment de s'em- barquer à Plymouth pour achever, en Bretagne, avec Thomas de Loreille, bailli de Caen, une nouvelle mission qui venait de lui être confiée, il apprit la mort de Phi- lippe le Bon (25 juin 1467). Quelque douloureuse que fût pour lui cette perte, qui lui arracha « des larmes fraîches, » comme aux héros d'Homère, et qui consterna tous les hommes avisés, il ne se crut pas délié de la charge qu'il tenait à la fois du père et du fils, et voulut la conduire jusqu'au bout. Mais, dès que, cette tâche accomplie, il eut assisté à Rennes au splendide service ordonné par le duc de Bretagne pour le repos de l'âme du défunt, il se hâta de reprendre la mer et de rejoindre en Flandre son nouveau seigneur.

Ici s'ouvre pour lui une seconde phase de son existence. Elle sera plus éclatante, mais aussi plus laborieuse et plus

dudit lieu de Bruges par devers messire Olivier de la Marche, estant de par ms. de Charrolois ou pays d'Angleterre lui porter lettres closes touchant ses besoingnes et affaires, etc. » (Arch. du Nord.)

On voit ailleurs que 216 livres furent allouées à Olivier de la Marche pour son voyage en Angleterre, du 1er janvier 1466 (v. st.) au 10 avril suivant, à raison de 48 sols de 2 gros par jour. (V. Bulletin de la Société de V histoire de France, 1858, p. 296 et suiv.) Il faut lire 216 liv. et non 24, comme l'imprime ce Bul- letin, ainsi que l'atteste la pièce suivante :

« A Messire Olivier de la Marche, chevalier, conseiller et maistre d'ostel de mondit seigneur, la somme de deux cens seize livres que mondit seigneur lui a fait baillier et délivrer sur cer- tain voyage qu'il a fait par son commandement et pour ses besoingnes par devers le roy d'Angleterre, dont il ne veult icy autre déclaracion estre faicte. » (Compte de Barthélémy Trotin, de 1467, fol. 91 v°. Archives du Nord, B. 2064.)

Olivier de la Marche était accompagné dans ce voyage par Antoine de Lameth, écuyer d'écurie, qui reçut 232 liv. 16 sols d'indemnité, et Lameth avait lui-même un compagnon pour por- ter ses dépêches. (V. Bulletin précité, p. 297.) Quant à Olivier de la Marche, il transmettait ses dépêches à Bruxelles par messire Mathieu, « son presbtre chappellain. » (Id.)

xliv NOTICE BIOGRAPHIQUE.

traversée. A un protecteur succédait un maître. Charles était redouté même des compagnons de son enfance, quoique certaines de ses qualités, si vivement dépeintes dans les Mémoires, l'en fissent presque également aimer. On crai- gnait surtout son opiniâtreté qui dérivait de son orgueil ; il méprisait, dit Commines, « tout autre conseil, sauf le sien seul. Ses pensées estoient grandes, mais nul homme ne les sçavoit mettre à fin. » Aucun du moins ne pouvait se flatter de le satisfaire : on le touchait sans le fléchir ; il semblait que sa dureté pour lui-même dût justifier ses exigences et sa rigueur envers les autres. Olivier, qui avait appris à le con- naître dès son bas âge1, put en souffrir parfois, mais il n'eut point, une seule fois excepté2, à s'en plaindre : Charles lui témoigna de suite une haute estime, une pleine confiance, sinon une vive affection ; il l'attacha plus étroitement à sa personne, tout en lui conférant des titres ou des missions qui engageaient plus lourdement sa responsabilité. Les comptes commencent alors, en effet, à le qualifier de conseiller du duc et de maître d'hôtel3. Il va monter de dignités en dignités, mais au prix de quel labeur ? Ainsi s'explique peut-être en partie sa mélancolique devise : « Tant a souffert La Marche, »

1. II déclare lui-même qu'il fut « nourri » avec le prince, c'est- à-dire élevé avec lui, bien qu'il fût de cinq années plus âgé. Ne connaissait-il pas aussi la vieille Isabeau de Moralles, la « ber- cheresse » de « Gbarlotel, » ainsi que les habitants de Dinant appelaient le comte de Charolais (Archives du Nord, B. 1978), et n'avait-il pas recueilli de sa bouche des particularités sur sa première enfance?

2. L'enlèvement de la duchesse de Savoie.

3. En acceptant sans contrôle une indication de Gollut (nouv. édit., col. 1190), qui fait figurer 01. de la Marche comme maître d'hôtel dans la liste des officiers de Philippe le Bon en 1461, M. Stein (p. 30) n'a pas fait attention que notre chroniqueur est encore qua- lifié premier panetier du comte de Charolais quatre ans plus tard, en 1465 (Stein, p. 165). On se demande aussi pourquoi le même auteur lui donne, à partir de cette dernière date, le titre de chambellan qu'il n'a porté que beaucoup plus tard (id., p. 193).

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xlv

si différente de celle du grand bâtard de Bourgogne : « Nul ne si frote ! »

Plus que jamais sa vie se partage maintenant en deux fonctions bien différentes : tour à tour diplomate et guer- rier, il ne déposera la lance que pour prendre la plume, et sa robe d'ambassadeur sera constamment doublée de la cuirasse de l'homme d'armes. Quelques mots d'abord de son premier rôle. Le 18 novembre 1467, il quitte Liège pour retourner en Normandie et en Bretagne, puis en Angleterre1. Il importe en effet à Charles le Téméraire de

1. « A messire Olivier de la Marche, chevalier, conseillier et maistre d'ostel de mondit seigneur, la somme de l liv. , que mon- dit seigneur lui a fait délivrer en prest et payement, sur certain voyaige qu'il fait de par lui, pour ses besoingnes et affaires secretz par devers le duc de Bretaigne. »

On lit à la marge : « Soit corrigié yl prendra le surplus. »

« En est parpaié ou premier compte de Guilbert de Rupple, argentier, subséquent fol. mc xlv, ces l liv. lui sont rabatues et parpayé, reste de uc xl liv. » (Archives du Nord.)

Olivier reçoit aussi « nc vu liv. xim s., pour, le xvme jour de novembre LXVII, estre party de la cité de Liège, mondit seigneur se tint lors, et estre aie en ambassade avec maistre Jehan Garondelet, maistre des requestes, et Nicolas Bouesseau, secrétaire de mondit seigneur, par devers messeigneurs les ducs de Normandie et de Bretagne, et de devers le roy, nostre sire, pour affaires secrètes. » (Id., B. 2071.) Son voyage se prolongea jusqu'au 22 mars. Jean Garondelet reçut 80 livres pour le même voyage.

« A messire Olivier de la Marche, à cause de certaines vacca- cions et voiages par lui fais du commandement de mondit sei- gneur, depuis le xe jour de may jusques au xxve du mois d'oc- tobre ensieuvant, comme sur certain voyage qu'il aloit faire de la cité de Liège par devers les ducs de Normendie et de Bretagne, vuxx x liv. » (Id. V. Bulletin précité, p. 297.)

Dans une lettre écrite à Louis XI, de Gharenton (Sherring- ton?), le 16 janvier 1468, par William Menipeny, seigneur de Goncressault, sénéchal de Saintongo et ambassadeur de France près d'Edouard, roi d'Angleterre, cet envoyé raconte à son maitre qu'il avait vu à Honfleur messire Olivier de la Marche et d'autres

xlvj NOTICE BIOGRAPHIQUE.

se faire des amis des Anglais : il scellera leur alliance avec eux en épousant Marguerite d'York, sœur de leur roi Edouard. Arrivé à Londres en décembre, Olivier revient en Normandie par Honfleur, puis repart pour l'Angleterre et ne rentre en Flandre que le 22 mars 1468 l. L'année sui- vante, le 8 février, il est expédié en mission secrète en Bre- tagne et « ailleurs » et reste absent jusqu'au mois de mai2. A peine de retour, il se réembarque pour l'Angleterre, mais n'y séjourne pas, puisqu'on le voit en juillet constater le payement fait par le bailli de Gand d'une somme de 70 patards au geôlier du château de cette ville 3. Le 25 février 1470, le voilà de nouveau envoyé en Angleterre, peut-être près de Warwick, et il n'est libre que le 18 juin

du conseil du duc de Bourgogne se rendant vers Louis XI. (Anchiennes Cronicques d'Engleterre, t. III, édit. Dupont, appen- dice, p. 190.) V. Arch. générales de Belgique, compte de 1468, vol. 1923, fol. 66. C'est une pièce identique à celle déjà citée en note plus haut et tirée des Archives du Nord. Olivier ne rentra définitivement en Flandre qu'en octobre

1467. En effet, les Archives générales de Belgique, compte de

1468, vol. 1923, mentionnent plusieurs sommes avancées par lui, de la Fête-Dieu en octobre 1467, à Mathieu Losengier, l'un de ses émissaires, envoyé de Boulogne en Bretagne, puis à Bruxelles, enfin de Rochester en Angleterre, pour porter des messages diplomatiques. Il était donc retourné en Angleterre pour remplir une nouvelle mission, après avoir un instant rejoint son maître, et s'y trouvait encore en octobre, époque à laquelle il revint à Louvain saluer Charles le Téméraire.

1. Même compte de 1468 aux Archives de Belgique. Olivier recevait 53 sols par jour à l'étranger, et le duc lui donna, en outre, une gratification de 470 livres 8 sous 4 deniers en vais- selle d'argent. (Bibl. nat., ms. fr. 20685, p. 439.)

2. Il reçoit 300 livres pour ses frais de voyage et de séjour (Archives de Belgique, compte de 1469 (n. st.), vol. 1924, fol. 112). Le même compte, fol. 125, lui alloue 122 livres 7 sols pour frais d'ambassade en Bretagne.

3. 13 juillet 1465. (Comptes-rendus des séances de la Commission d'histoire de Belgique, 2e série, t. VII, p. 45.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xlvij

suivant1. Il n'a pas encore eu le loisir d'ouvrir ses « bou- gettes » que, le 8 juillet, il doit quitter Saint-Omer pour traverser le détroit et aller trouver Henri VI à Londres8. Le discret serviteur se tait soigneusement sur le but de ces allées et venues, mais ce but n'est-il pas manifeste? Ne faut-il point que la maison de Bourgogne combatte à l'étran- ger la politique astucieuse de son ennemi le plus perfide et le plus dangereux, Louis XI ?

La confiance de Charles le Téméraire ne lui fait pas plus défaut à l'armée. A la bataille de Brunstein, il est retenu par le duc au nombre des vingt chevaliers chargés de veiller à sa propre sécurité ; il se trouve au grand assaut de Liège, le 30 octobre 1468, de même qu'il avait assisté, deux ans auparavant, du vivant du vieux duc, au siège et au sac de Dinant ; il suit son maître dans le pays de Franchimont, et donne, malgré un froid terrible, la chasse aux derniers débris des révoltés liégeois ; il est avec Charles le Téméraire à Namur, à Lille, à Saint-Omer, à Gand, à Bruges, quand il ne vaque pas à ses ambassades, et séjourne près de lui pendant deux mois à la Haye, en 1469 ; nous le retrouvons en 1470 à Gand, il assiste au pas tenu par Claude de Vaudrey , puis à l'Écluse, et l'année suivante à Hesdin, le duc se retire avec les cinq ou six cents archers de son escorte, en attendant que son armée ait eu le temps de se réunir et de marcher sur Pecquigny et Amiens ; le 30 septembre 1469, il est nommé gouverneur, capitaine et prévôt de Bouillon, en remplacement de Pierre de Hagen- bach, et en exerce les fonctionsjusqu'au 30 septembre 14703 ;

1. Arch. de Belgique, compte de 1469 (v. st.), vol. 1925, fol. 254, 278.

2. Id., compte de 1470, vol. 1925, fol. 280.

3. Inventaire général des Archives du royaume de Belgique, t. IV, p. 139 (Bruxelles, 1865); compte 24406. Déjà, le 20 sep- tembre 1462, il avait été chargé d'établir Jean d'Anthimes en qualité de capitaine et de prévôt du duché de Bouillon. (Comptes-

xlviij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

le 22 janvier 1471 , il est établi capitaine et bailli de Lucheux, d'Orville et des terres confisquées sur le comte de Saint-Pol ! ; un peu plus tard, le 8 août 1473, il reçoit le titre de maître de la monnaie de Gueldre2, puis ceux de bailli d'Amont en Franche-Comté et de capitaine de Châtillon-le-Duc (1474)3; peu après le siège d'Amiens, auquel il prend, durant six semaines, une part active en 1471, il est promu capitaine de la première compagnie d'ordonnance de la garde, et, à la tête de trois cents hommes d'armes, dont il partage le commandement avec le bailli de Saint-Quentin et Jacques d'Harchies, il s'établit à Abbeville (janvier 1472), dont il est nommé commandant, en l'absence de Philippe de Crève- cœur, sieur d'Esquerdes (22 mars), et il assiste le 15 jan- vier à l'exécution d'un certain Jehan Levasseur ; il court le

rendus de la commission d'histoire de Belgique, lre série, t. IX, page 80.)

1. Arch. nat. (Musée 487), K. 74, 3. M. H. Stem a publié cette pièce, comme plusieurs de celles qui ont été précédemment citées. Olivier reçut dans la même année, en récompense de ses services, 500 livres à prendre sur les deniers de la confisca- tion des habitants de Tournay et du comte de Saint-Pol. (Bibl. nat., Gollect. de D. Villevieille, 55, Cab. des titres, 136 bis, fol. 138.)

2. Archives de Belgique, Ch. des comptes, Inventaire, t. III, 18100. Il avait encore ce titre en 1476 et touchait 200 francs de 32 gros flamands pour gages annuels. (Arch. de Belg., Ch. des comptes de Gueldres, 18100.)

3. On n'a pas la date exacte de cette nomination, restée en blanc dans les comptes. Nous trouvons cependant aux Archives de la Côte-d'Or, B. 1772, dans le compte de Jean Pillet de Loi- sey, trésorier de Vesoul, pour les années 1473-1474, fol. 92, la mention suivante : « Novus hic. A noble seigneur messire Olivier de la Marche, chevalier, conseiller, maistre d'ostel de mondit seigneur le duc et à présent son bailli d'Amont, ouquel office de bailli et aussi en l'office de cappitaine de Ghastillon-le-Duc, icel- lui seigneur par ses lettres patentes données le... jour... mil GGCG..., et pour les causes contenues et déclairées en icelles, a commis et ordonné et establi ledit messire Olivier, vixx xm fr. m gros. »

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xlix

pays de Vimeu, d'où il ramène grand butin, dit-il, fait prison- nier le seigneur de Loupy (peut-être Huppy) et ses enfants et enlève d'assaut la place de Gamaches1. Il est chargé de garder avec ses hommes d'armes les postes de Roye et de Montdidier après sa campagne du Vimeu ; puis, appelé en Gueldre par sa nouvelle fonction de maître général des monnaies, il prend une part active au siège de Venloo, ce qui lui vaut 240 livres de récompense (10 septembre 1473). En un mot, s'il récolte des honneurs et de l'argent, c'est qu'il ne fuit jamais ni devant les périls, ni devant les charges. Les cinq ou six années de cette période de son exis- tence ne sont guère qu'une perpétuelle chevauchée, ce qui ne l'empêche point de remplir, entre temps, son rôle plus pacifique de maître d'hôtel, et de veiller en cette qualité aux menus plaisirs du duc2, ou aux solennités de sa justice,

1. « Ung petit devant (1472), ung chevalier de la partie du duc nommé messire Olivier de la Marche, bourguignon, lequel avoit charge de cinquante lances, qui se tenoit de par le duc en garni- son à Abbeville, s'en alla à Gamaches et print le chastel d'as- sault, lequel il fist bruller et la ville, laquelle ville appartenoit à Joachim Rohault, lors mareschal de France... » (Anchiennes Croniques d' Engleterre , appendice, t. III, p. 294, ch. xliv de l'Histoire de Charles, dernier duc de Bourgogne. V. aussi Mémoires, liv. II, ch. i, et Prarond, Une occupation militaire d' Abbeville au XVe siècle, p. 8.) Pendant son séjour à Abbeville, Olivier avait sous ses ordres 9 dixeniers, 10 lieutenants, 79 hommes d'armes, 293 archers à cheval, 94 piquiers, 34 artilleurs, 10 arbalétriers et 22 archers à pied. Il touchait cent fr. de solde personnelle par mois. (Archives de Belgique, Ch. des comptes, 25542, fol. 5.)

2. Lettre du 15 octobre 1468, par laquelle, il atteste qu'une somme de douze livres a été délivrée aux ménestrels du duc. (Archives du Nord, B. 2069.) Le compte de Gile de Rupple, argentier du duc, constate dans la même année la remise de 28 livres 14 sous à Olivier, pour remboursement de diverses sommes payées à « ung harpeur de Mgr de Normandie, » venu à Mons, à des « trompettes estrangères » et à « ung joueur de divers instrumens » qui joua devant le duc le lendemain de ses noces. (Archives de Belgique, Ch. des comptes, vol. 19^3, fol. 197.)

d

1 NOTICE BIOGRAPHIQUE.

comme, le 15 janvier 1469, lorsqu'avec son collègue Pierre Bladelin, il amène devant la « chayère de monseigneur le duc » siégeant « en la grande salle de Brouxelles, » au milieu des chevaliers de la Toison d'or et des ambassadeurs de tous les souverains d'Europe, les magistrats de la ville de Gand naguère révoltée, venus pour déposer aux pieds de leur prince, en signe de soumission, les bannières de leurs métiers et assister à la lacération de leurs vieux pri- vilèges i .

Ces fonctions moins périlleuses, mais non moins délicates parfois, il les remplit surtout d'une manière éclatante lors des noces de Charles le Téméraire avec Marguerite d'York, sœur du roi d'Angleterre, célébrées à Bruges en 1468. L'or- ganisateur des « mistères » de Nevers, des « entremetz » de Lille fut encore une fois chargé de diriger les fêtes somp- tueuses qui suivirent le mariage et dans lesquelles son goût naturel pour le cérémonial l'avait fait passer maître. H en prépara les principaux divertissements et paraît avoir rédigé la plupart des pièces allégoriques qui furent récitées au pas de l'Arbre d'or. Il s'y mêla directement lui-même : on le vit accompagner les juges du champ clos pendant toute la durée des joutes, conduire, monté sur une mule et « vestu d'une longue robe de velours bleu » avec manteline de pareille étoffe et pourpoint de satin cramoisi, le seigneur de Raves- tein devant les dames et donner lecture delà lettre qui expli- quait « l'emprinse2. » Ce fut également lui qui régla une partie de la dépense et veilla au paiement des peintres, des ménestrels, des sculpteurs, des tailleurs d'images qui furent

1. V. aux Mémoires de Commines, édit. Dupont, preuves, t. III, p. 253, la relation de l'assemblée tenue à Bruxelles, le 15 jan- vier 1469 (et non le 8 janvier, comme l'a imprimé Lenglet), pour casser les privilèges des Gantois.

2. V. Mémoires, liv. II, en. rv, et aux annexes, le Récit des noces de Charles de Bourgogne. V. aussi les Mémoires de Jean de Haynin et le ms. 17321 de la Bibliothèque royale de Bruxelles.

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employés dans ces réjouissances1. Mais il fit plus encore, d'après Adrien de But, il y jouta avec Antoine, bâtard de Bourgogne2 ; puis, selon sa coutume d'enregistrer jusque dans leurs moindres détails tout ce qui touchait aux magni- ficences de la cour bourguignonne et ce qui pouvait en rehaus- ser la renommée3, il en fit un double récit : l'un fut adressé par lui sous forme de lettre à Gilles du Mas, maître d'hôtel du duc de Bretagne : c'est celui qu'il a inséré dans ses Mémoires ; l'autre fut envoyé à la cour de Savoie ; c'est, semble-t-il, la relation jusqu'à ce jour conservée dans la bibliothèque de Turin et placée en appendice dans cette édition. Ces récits dif- fèrent sur quelques points, mais ils se complètent l'un l'autre : plus heureux que celui de Chastellain, qui avait aussi décrit, si l'on en croit Molinet, les fêtes nuptiales de Bruges, ces deux textes ont échappé à l'outrage du temps et nous donnent une fidèle image des dernières splendeurs bourguignonnes. Notre capitaine n'était pas seulement un poète, un artiste et un guerroyeur : c'était aussi un prude et loyal conseiller. Lorsque, grâce à la fortuite découverte de sa duplicité, Louis XI faillit trouver dans la vieille tour de Péronne une prison et peut-être un tombeau, qui modéra la fureur de Charles le Téméraire, qui retint sa main prête à se lever sur la personne royale, qui arrêta sous les fenêtres du château ce messager tout « housé » dont nous parle Philippe de Commines, et qui n'attendait qu'une dernière signature du

1. V. Gilliodts-van-Severen, Inventaire des archives de la ville de Bruges, t. V, p. 566, et Archives de Belgique, compte de 1468, vol. 1923, fol. 88, qui fait mention d'une somme de 13 livres 6 sols payée à Olivier pour les soins donnés aux fêtes de Bruges.

2. Chronique, t. 1, p. 490. V. Haynin, op. cit.

3. Cela rentrait d'ailleurs implicitement dans ses fonctions. Les maîtres d'hôtel des ducs de Bourgogne tenaient quotidienne- ment note des événements extérieurs qui se passaient à la cour, des voyages, fêtes, dépenses, etc.; de l'exactitude ordinaire des récits d'Olivier en cette part.

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duc pour sauter à cheval et porter en Bretagne le signal de la prise d'armes? Qui ? Ce fut Commines sans doute, le froid et pénétrant, mais peu désintéressé serviteur, qui allait bien- tôt passer à la cour du roi de France et y recevoir le salaire de sa persuasive intervention; ce fut Jean de Visen, un valet de chambre de Charles, un « honneste homme, qui avoit grand crédit sur son maistre; » mais, bien que Com- mines ne le cite point au nombre des trois confidents qui « n'aigrirent rien, mais adoucirent à leur pouvoir, » ce fut aussi Olivier de la Marche. Après une nuit orageuse, qu'il passa debout, tout habillé, marchant à grands pas dans sa chambre, avec le seigneur d'Argenton, Charles n'avait rien perdu de sa colère au matin, lorsqu'il envoya les sires de Charny , de Créqui et de la Roche demander au roi s'il enten- dait tenir ses promesses et marcher avec lui contre les Lié- geois révoltés. A ce moment, il retint Olivier seul avec lui1; quand les seigneurs revinrent, le duc était encore tout ému et « la voix lui trembloit » de courroux 2 ; mais il consentit soudain à aller trouver Louis XI, que la peur faisait trem- bler lui-même, et à lui faire jurer la paix sur la vraie croix. Qui avait produit cette subite révolution et opéré ce miracle ? Sans méconnaître l'influence de Commines, de Jean de Visen et du chancelier Pierre de Goux, énergique défenseur de la concorde et de la foi jurée, on peut affirmer que le fidèle compagnon d'enfance de l'irascible prince n'y demeura pas étranger3.

1. V. Mémoires, liv. II, ch. n.

2. Commines, Mémoires, liv. II, ch. ix.

3. Dans une lettre écrite à du Bouchage, le 16 octobre 1472, quatre années après cette célèbre entrevue, Louis XI disait : « Guillaume de Thouars m'a fait savoir que ... messire Olivier de la Marche s'en vouldroit bien venir à moy, et j'ay grant paour que ce soit quelque tromperie. » (Bibl. nat., ms. fr. 2905.) On en peut conclure que le roi avait appris à estimer La Marche et l'appréciait à sa valeur. Mais de à supposer que celui-ci aurait

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Nous avons vu plus haut que La Marche, retenu à Abbe- ville ou dans le pays de Viineu, n'assista ni à la prise de Nesle, ni au siège de Beauvais, en 1472; il paraît du moins avoir pris part à la triste expédition de Normandie, dans laquelle le duc de Bourgogne se vengea de l'échec essuyé devant les murailles de Beauvais en saccageant sans profit le riche pays de Caux, en démolissant les villes et les châ- teaux et en escarmouchant jusqu'aux portes de Rouen qui ne s'ouvrirent pas à son approche. Son armée y souffrit beaucoup moins des viretons français que des maladies et de la disette : sans les secours des Lillois qui lui envoyèrent des vivres, dont le seigneur de la Marche reçut nommément sa part1, sans l'arrivée de Nicolas de Calabre, surtout sans la solde que Charles se décida un peu tardivement à faire dis- tribuer à quelques-uns de ses détachements2, elle n'eût peut- être pas tenu la campagne jusqu'à la trêve conclue avec le connétable de France, à partir du 3 novembre 1472.

Dégoûté d'insuccès auxquels il n'était pas habitué, le duc se tourna du côté de l'Allemagne, aux dépens de laquelle il espérait agrandir ses possessions, et il commença par mettre la main sur le duché de Gueldre, que lui avait cédé le duc Arnold le 30 décembre de la même année. Olivier de la Marche reçut une des premières épaves de cette conquête : la fête de la Toison d'or, célébrée à Valenciennes le 2 mai 1473, venait à peine de se terminer qu'il passa dans le duché de Gueldre

pu trahir son maître, il y a loin. S'il contribua à sauver Louis XI à Péronne, ce fut uniquement pour le plus grand bien de Charles le Téméraire.

1. En 1472, la ville de Lille fait offrir ix los de vin à messire Olivier de la Marche. Il reçut également d'elle xir los en 1477. (Archives du Nord ; Bulletin de la Société de l'histoire de France, 1858, p. 298.)

2. Olivier de la Marche n'était lui-même guère mieux payé que ses compagnons d'armes. En 1473, il ne toucha aucun salaire comme maître d'hôtel et capitaine de la grande garde. (Archives du Nord, B. 2095, n<> 3.)

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avec son maître et y fut promu, comme il a été dit plus haut, à l'office de « maistre et pardessus des monnoyes du pays1. » Mais il n'y fit qu'un séjour rapide. Nicolas d'Anjou, duc de Lorraine, venait de mourir subitement à Nancy, des suites d'un empoisonnement que les ennemis du roi de France ne manquèrent pas d'imputer à celui-ci ; c'était le dernier héri- tier mâle du roi René : Charles de Bourgogne saisit cette occasion pour tenter de s'emparer de la Lorraine et, après avoir fait enlever le jeune comte René de Vaudemont, neveu du défunt, dépêcha Olivier de la Marche pour som- mer la ville de Metz de lui ouvrir ses portes, sous prétexte d'y avoir une entrevue avec l'empereur. Les Messins avi- sés ayant décliné cette périlleuse hospitalité, le chevalier revint rejoindre son maître à Luxembourg et le suivit à Trêves Frédéric III attendait, non sans défiance ni quelque jalousie du faste bourguignon, son brillant vassal, dont il convoitait la fille unique pour son fils Maximilien (18 sep- tembre 1473). L'entrevue fut splendide : Charles, qui vou- lait en profiter pour se faire sacrer roi et restaurer la vieille monarchie bourguignonne, y déploya un luxe écrasant, inusité ; il tint à ce que toute sa suite fût magnifiquement parée et, en homme qui ne négligeait pas les plus minces détails, tandis qu'il faisait préparer ses futurs ornements royaux dans la cathédrale, tandis qu'il étalait dans l'abbaye de Saint-Maximin les merveilleux trésors de sa maison, tels, dit Meyer, qu'en possédait Alexandre ou Assuérus, il y 'lia lui-même à ce que son maître d'hôtel revêtît un costume neuf2. Malheureusement pour le duc, la veille du jour fixé

1. Archives générales de Belgique, tome III de Y Inventaire, p. 241, et Archives du Nord, B. 2096.

2. Le 24 octobre 1473, La Marche reçoit une robe longue de velours cramoisi et un pourpoint de satin cramoisi pour « lui vestir et mectre plus honnestement en point. » (Archives du Nord, B. 2098.) V. sur cette entrevue Dom Plancher, Histoire de Bourgogne, t. IV, p. 416 et 417.

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pour le couronnement, l'empereur, effrayé par ses conseil- lers1, s'embarqua furtivement sur la Moselle et se rendit à Cologne, laissant l'église prête, la cérémonie déjà ordonnée et l'aspirant monarque sans couronne. Quelle que fût son irritation, Charles, auquel le sceptre royal échappait, dut à son tour battre en retraite et, traversant la Lorraine, se diriger sur l'Alsace pour regagner la Bourgogne.

Olivier de la Marche eut à peine le temps de revoir le château paternel. Il était chef et capitaine de la garde ducale2 et ne pouvait quitter son maître. Dès que celui-ci eut fait son entrée solennelle et tenu « estât » de prince dans sa bonne ville de Dijon, puisa Dole, il fallut repartir pour le Brabant, en passant par la Lorraine et le Luxembourg, le duc reçut l'avis de graves événements qui venaient de s'accomplir en Alsace. Le pays de Ferrette était en pleine révolte : son gou- verneur pour Charles le Téméraire, Pierre de Hagenbach, avait été mis à mort parles ordres de l'archiduc Sigismond3,

1. Gachard, Documents inédits, t. Ier, p. 232. V. aussi ms. de la Bibl. de Bruxelles, 16698.

2. En cette qualité de capitaine de la garde, il commandait à tous les « chefs d'escadre, de chambre, gentilshommes et archers » qui devaient le « révérer et luy obéir. » {État de la maison de Charles, dernier duc de Bourgogne, ms. de la Bibl. nat., 3867, fonds franc.) Une note de ce ms., qui contient la liste des servi- teurs du duc et les ordonnances relatives à leur service, nous apprend que La Marche touchait comme capitaine 30 sols par jour en tout temps, c'est-à-dire absent comme présent, plus 20 livres par mois comme maître d'hôtel. (Ord. du 29 avril 1474.) Cependant on voit ailleurs, dans le même état, qu'il recevait, en qualité de maître d'hôtel, 30 sols par jour pendant le temps de son service, qui durait six mois. D'après les comptes des gages payés aux officiers du duc, le 20 août 1474, Olivier touchait en outre par jour 13 sous 4 deniers pour sa pension. (Bibl. nat., ms. fr. 5903.)

3. 9 mai 1474. Un traité d'alliance avait été conclu, le 30 mars 1474 , entre Louis XI et Sigismond contre le duc de Bourgogne, dont il avait pour but principal de renverser l'auto-

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qui avait violemment repris possession du comté ; une nou- velle guerre, provoquée parles intrigues de Louis XI, allait éclater en Alsace, échappée au duc au moment même celui- ci méditait de se précipiter avec toutes ses forces sur l'Alle- magne. Une place le tentait fort, c'était la petite mais solide cité de Montbéliard, qui était comme un pont jeté entre la Franche-Comté et la haute Alsace, et était alors occupée par le sire de Stein, au nom du comte Ulric de Wurtemberg. Charles fit enlever Henri, fils de ce dernier, aux environs de Thionville, en déclarant qu'il ne lui rendrait la liberté qu'a- près la remise de la ville, dont La Marche et Claude de Neuf- châtel, seigneur du Fay, furent chargés de se faire ouvrir les portes, à la faveur d'une prétendue autorisation du jeune captif. Secouru à temps par les gens de Bàle et de Berne, Marc de Stein refusa. Les capitaines bourguignons qui étaient à Granges traînèrent alors enchaîné sous les mu- railles de Montbéliard l'héritier de Wurtemberg et crièrent à la garnison qu'ils le feraient décapiter si les portes res- taient fermées. On le força même à s'agenouiller sur un tapis de velours et le bourreau leva sur lui son épée nue. Mais Stein tint bon et, plutôt que d'exécuter la menace ducale, Olivier se retira avec son prisonnier qu'il ramena à Luxem- bourg ou à Maestricht, puis à Boulogne-sur- Mer, celui-ci demeura captif et, dit-on, aliéné d'esprit, jusqu'en 1477 *.

Une entreprise plus grave fournit bientôt un champ meil- leur à sa vaillance. L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en lutte avec son chapitre, qui l'avait chassé de son siège pour le remplacer par le frère du landgrave de Hesse- Cassel, appela à son aide son cousin le duc de Bourgogne.

rite en Alsace. (Forster Kirk, Hist. de Charles le Téméraire, t. III, p. 273.)

1. Mémoires, liv. II, eh. v. Lettre de Charles le Téméraire, du 22 juin 1474, au sr du Fay, gouverneur de Luxembourg. (De la Barre, Mémoires pour servir à V histoire de France et de Bourgogne, a. 357.) V. aussi Gollut, col. 1243, note 1, et Duvernoy, Éphcmé- rides du comté de Montbéliard, p. 171.

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Celui-ci alla aussitôt mettre le siège devant Neuss, défendue par le nouvel archevêque avec dix-huit cents hommes d'armes (30 juillet 1474). Après avoir en vain tenté plusieurs assauts et perdu, sous les yeux du capitaine de ses gardes, un grand nombre d'Italiens à sa solde, qui avaient voulu passer le Rhin tout armés à la nage pour s'emparer d'une île occupée par les assiégés, Charles dut ouvrir des tranchées en règle, édifier bastilles contre bastilles, ville contre ville et, pendant ce temps, détacher de ses forces un corps de troupes, afin de ravitailler1 une place voisine, celle de Lintz, la seule qui tînt contre les Allemands pour Robert de Bavière. La Marche fut, avec Philippe de Bergues et le vicomte de Soissons, chargé de cette mission fort périlleuse, car il s'agissait d'en- lever un puissant boulevard élevé sur la rive gauche du Rhin, de franchir le fleuve sous le feu de l'assiégeant et, à la faveur d'une diversion, d'introduire le convoi de vivres dans la forteresse. Il divisa habilement son petit corps d'ar- mée; couvert par ses cranequiniers et les archers à pied, que commandait le vicomte de Soissons, il descendit d'une hauteur avec cent vingt hommes d'armes ; deux escadrons italiens le suivaient, puis une centaine de lances et les con- voyeurs. Nos Bourguignons assaillirent bravement le bou- levard, s'y installèrent après avoir tué ses défenseurs et, tandis qu'Olivier y faisait des chevaliers, notamment Robert Le Roucq, cité par Molinet, Lancelot de Barlemont jetait un gros renfort dans la place. Malheureusement, peu de jours après, la garnison se prit de querelle avec les habi- tants, qui parlementèrent avec l'armée allemande et finirent par lui ouvrir leurs portes. Mais Olivier eut l'honneur de reprendre de vive force le passage que les troupes impé- riales avaient fermé derrière lui et, toujours combattant, de ramener sans avoir perdu un homme dans sa brillante retraite ses troupes au duc, qui lui en « sceut moult grant gré. »

1. Février 1475. V., sur ce ravitaillement, Correspondance de la mairie de Dijon, t. I, p. 156.

lviij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

Cependant, malgré l'opiniâtreté de Charles, le siège de Neuss, commencé depuis près de dix mois, n'avançait pas. Ravitaillée à son tour par les Allemands, après une rude famine, protégée par une crue des eaux, encouragée par une promesse de secours de l'empereur, la place défiait la formidable artillerie bourguignonne1, et ne paraissait pas vouloir se rendre. Le duc tenta un dernier effort. Le mardi, 23 mai 1475, informé de l'approche de l'armée impériale, qui, malgré ses cent mille hommes, ne se sou- ciait guère, semble-t-il, d'engager la lutte, il résolut de la prévenir et de commencer l'attaque. Il lança en avant les Lombards de Jacques Galeotto et Olivier de la Marche avec sa garde, qui formait ordinairement le corps de réserve; ceux-ci se portèrent sur le centre des Impériaux, tandis que Charles tombait sur leurs flancs avec toutes ses forces. Le margrave de Brandebourg ayant voulu tenir tête à Galeotto, Olivier le prit à revers avec la garde et l'escadron des gen- tilshommes de la chambre, rompit ses colonnes, le chassa devant lui dans la direction de Cologne, lui tua beaucoup de monde et lui fit encore plus de prisonniers. La déroute fut si grande que le duc de Saxe, maréchal de l'empire, mit la bannière impériale « aux champs2. » Olivier eut encore

1. Artelleria terribile, disent les ambassadeurs milanais.

2. Mémoires, liv. II, ch. m; La Croix du Maine; de la Barre, Mémoires pour servir à l'histoire de France et de Bourgogne, a. 360. Dans la lettre adressée le 27 mai 1475 par le duc de Bourgogne à Claude de Neufchâtel, seigneur du Fay, gouverneur du Luxem- bourg, on lit : « Pour le mytant de la seconde bataille, nous ordonnasmes l'escadron des gentilshommes de nostre chambre et pour leur renfort ceulx de nostre garde que conduisoit mes- sire Olivier de la Marche, nostre maistre d'hostel, leur capi- taine. » V. Baron de Gingins La Sarra, Dépêches des ambassadeurs milanais sur les campagnes de Charles le Hardi de 1474 à 1477, publiées en 1858, t. I, p. 165 à 170; apostille de D. Salvador de Clarici à la lettre d'Henri, seigneur de Neufchâtel, au duc de Bari, du 22 juin 1475.

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l'honneur1 de cette journée qui n'accrut pas médiocrement les pacifiques désirs de Frédéric III. Des négociations furent alors entamées et l'on convint d'une trêve : l'empereur et le duc levèrent presque ensemble leurs camps, remettant la ville de Neuss en dépôt entre les mains du légat du pape ; mais le second tint à faire, pendant quelques jours, occuper la place en son nom par les seigneurs de Glèves, d'Humber- court et Olivier de la Marche2 ; celui-ci assista même à la prise de possession de l'envoyé pontifical : on ne pouvait rendre un plus significatif hommage au valeureux capitaine dont la charge impétueuse avait décidé du sort du combat. Dès que cette remise eut été opérée, La Marche quitta Neuss avec Josse de Lalaing, qui s'était, comme lui, fort distiugué dans la bataille, et, à la tête de trois cents lances d'ordonnance, se mit en route pour la Bourgogne3. Les Français étaient en effet entrés dans le Nivernais, avaient repris Château-Chinon, et Béraud de l'Espinasse, sire de Combronde, avait, le 20 juin, complètement battu le maré- chal de Bourgogne, Antoine de Luxembourg, à Guipy, près de cette ville. Le Maçonnais était envahi et Cluny surpris par le comte de Montpensier. D'un autre côté, l'Artois, abandonné sans défense, était ravagé par les troupes de Louis XI, qui défaisaient Jacques de Luxembourg sous les murs d'Arras le 27 juin, le jour même les Bourguignons festoyaient le légat avant de lever leur camp devant Neuss. Entre temps, les Anglais mettaient pied à Calais et appe-

1. V. dans les Mémoires couronnés par l'Académie royale de Bel- gique, t. XXII, p. 188, la relation du combat du 23 mai 1475, donnée par le général Guillaume, qui rend pleine justice à l'ha- bileté des manœuvres d'Olivier.

2. Lettre de Pierre de Ballinets, datée do Vesoul, du 23 juin 1475, dans les Dépêches précitées, t. I, p. 167.

3. Il n'y était pas encore arrivé le 24 juin. (Lettre d'Antoine d'Appiano au duc de Milan, du 24 juin 1475; Dépêches précitées, t. I, p. 164.)

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laient à grands cris leur allié de Bourgogne, qu'ils s'éton- naient de ne point rencontrer à leur débarquement. aller et que faire ? Charles ne courut pas au plus pressé, non qu'il hésitât, contrairement à son habitude, mais parce qu'il avait déjà d'autres projets en tête; cependant il rap- pela La Marche, qui se dirigeait sur la Bourgogne1, etl'éta- blit avec sa garde dans un camp près d'Arras, tandis qu'il accompagnait lui-même le roi d'Angleterre rejoint tardi- vement2, et qu'il allait à Gand, puis à Valenciennes ras- sembler des ressources indispensables à une nouvelle et étrange campagne3. Il n'avait souci ni des souffrances des populations, ni de la décadence de l'industrie, ni de ses domaines pillés, ni de ses frontières saccagées, ni même de la belle armée étrangère qui venait guerroyer avec lui contre Louis XI ; son unique pensée était maintenant tournée contre la Lorraine qu'il voulait conquérir, contre les gens d'Alsace et de Ferrette dont il brûlait de se venger. Il rêvait de chas-

1. Dépêche d'Appiano, du 24 juin 1475. (GinginsLa Sarra, t. I, p. 165.)

2. Le 14 juillet, à Calais. Le 10 juillet, le duc de Bourgogne était à Malines et, le lendemain, il entrait à Bruges.

3. Lettre anonyme à la duchesse de Savoie, datée de Moirans, du 30 juillet 1475, dans les Dépêches précitées, t. I, p. 192. Les états généraux de Flandre, de Brabant, de Hollande, de Zélande, de Hainaut, de Gueldre, dArtois et de Picardie avaient déjà été convoqués à Gand, dans les derniers jours d'avril 1475, pour voter un impôt du sixième denier sur tous les biens sans excep- tion. Mais ils avaient repoussé cette demande. (Kervyn de Let- tenhove, Histoire de Flandre, t. V, p. 193.) Un peu plus tard, les menaces du duc parvinrent seules à leur arracher un subside de 100,000 ridders et la solde de quatre mille sergents, payable d'avance par tiers chaque année. {ld., p. 197.) En 1474, Charles, réduit aux derniers expédients pour se procurer de l'argent, avait été jusqu'à déclarer qu'il amortirait à son profit toutes les dona- tions faites au clergé depuis soixante ans, et qu'il lui en ferait payer le bail pour les trois années précédentes. (Molinet; man- dement du duc du 10 juillet 1474.)

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ser du Luxembourg le sire de Craon et le duc René, de s'em- parer du duché de Bar et de Nancy, et les 1,200 lances (16,000 à 18,000 hommes), dont il pouvait alors disposer, devaient, avec Olivier de la Marche et sa garde, le suivre en Lorraine afin d'opérer inopinément cette foudroyante conquête. Foudroyante, elle le fut en effet : ce dernier éclat de la fortune acheva de l'aveugler. Nancy se rendit le 26 novembre 1475; il y entra le lendemain. Une trêve de neuf ans avait été sur les entrefaites conclue avec le roi de France (13 septembre) ; dès lors, il ne restait plus à Charles le Téméraire qu'à tirer vengeance des Suisses, les ravageurs de sa comté, les constants alliés de ses adversaires : les campagnes de Granson et de Morat allaient commencer.

Notre chroniqueur, retenu par la maladie à Salins, ne put prendre part à la première et n'eut pas la douleur de suivre le duc vaincu dans sa fuite. Ce n'est pas lui qui se serait per- mis de lui dire, comme son fou, pendant cette triste retraite : « Ah ! Monseigneur, nous voilà bien annibalés ! » Mais, à peine rétabli, le 5 mai 1476, il le rejoignit bien vite à son camp de Lausanne, et fut, avec quatre escouades d'hommes d'armes et d'archers, envoyé du côté de Genève pour ramener au camp les soldats dispersés et faire sévère justice des marau- deurs qui assassinaient ou pillaient les passants1. Le duc songea bientôt à lui confier une mission plus importante : il avait besoin de se rattacher ses anciens alliés, notamment

1. Dépêches des ambassadeurs milanais, lettre de Panigarola au duc de Milan, datée de Lausanne, le 5 mai 1476, t. II, p. 113. Dans l'ordonnance rendue par le duc, au camp de Lausanne, en mai 1476, sur l'organisation de son armée, Olivier est désigné comme commandant des « quatre centaines d'archiers anglois de la garde, » qui sont placés à la deuxième ligne de bataille du premier corps d'armée, dont le duc d'Atri était le chef. (Archives du Nord, Chambre des comptes, et Gingins La Sarra, t. II, p. 153-174.1 La revue des troupes ducales fut passée à Lau- sanne le 9 mai 1476. (Gingins, t. II, p. 138-145.)

Ixij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

Galéas, duc de Milan, qui, depuis la défaite de Granson, se rapprochait secrètement de Louis XI et menaçait de rompre ses anciens engagements avec la Bourgogne. Pour cette négociation délicate, un gentilhomme de confiance et de dévouement, bien instruit, ben instruclo, des vues et des sentiments intimes de Charles le Téméraire, était indispen- sable1. Nul ne réunissait mieux ces conditions qu'Olivier de

1. Lettre de Panigarola au duc de Milan, datée de Lausanne, 7 mai 1476, dans les Dépêches précitées, t. II, p. 121. Dans une autre lettre du surlendemain, t. II, p. 133, l'envoyé milanais revient sur cette nécessité pour le duc de Bourgogne d'avoir une « persona da bene di longa esperentia et fidatissima à Soa Excel- lentia. » Les dépêches de Panigarola sont très explicites sur la mission d'Olivier de la Marche. Dans celle du 28 mai 1475, t. II, p. 193, il raconte qu'au moment de monter à cheval pour quitter Lausanne et aller camper à Morrens, dans le canton de Vaud, avec son armée, Charles lui a déclaré qu'il allait envoyer le seigneur de la Marche à Milan pour faire connaître à Galéas Sforza son intention d'agir contre la France. A cet effet, le duc de Milan sera prié de tenir à la disposition d'Olivier le contingent de troupes milanaises qu'il avait déjà offertes à son allié, de manière à ce que ces troupes soient prêtes à partir en juin au premier signal. Olivier expliquera au duc de Milan les disposi- tions prises par Charles pour couvrir la marche de ce contingent et assurer ses communications. Il devra revenir en hâte annon- cer à son maître l'arrivée des troupes italiennes sur les points convenus. De son côté, messer Matheo de Glarici, médecin lom- bard du duc de Bourgogne, a entendu celui-ci dire la veille à Olivier : « Vous resterez douze ou quinze jours au plus auprès du duc de Milan, afin d'attendre l'effet de la demande que vous avez à lui faire : si la réponse est évasive, ou si vous voyez que l'on traîne l'affaire en longueur, vous quitterez immédiatement la cour et vous reviendrez sur-le-champ. » Olivier est chargé de prendre en passant les lettres de la duchesse de Savoie pour le gouvernement du Piémont. Quant à la force du contingent demandé par Charles à Galéas, Guichenon nous la fait con- naître : elle devait être de 400 lances garnies (2,400 chevaux), ou, à leur défaut, un subside annuel de 60,000 ducats d'or. (T. II, p. 425.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. lxiij

la Marche. Le duc n'hésita point et le choisit pour son ambassadeur. Il devait se rendre prestement à Milan et sommer Galéas de mettre à la disposition de Charles, comme un traité l'y obligeait, un corps auxiliaire, ou, à défaut, un subside. Mais ce qui importait surtout, c'étaient des hommes et des hommes exercés. Il devait passer par Orbe, pour y prendre des gens d'armes et les conduire à Hugues de Cha- lon-Arlay, seigneur de Châtel-Guyon, chargé de la garde des défilés du Piémont, puis par Gex, afin de se concerter avec la duchesse de Savoie au sujet de la défense de ces pas- sages et de prendre ses lettres pour le duc de Milan1. Son départ fut publiquement annoncé2.

Pourquoi ne monta-t-il pas immédiatement à cheval ? Si la prudence conseillait à Charles de ne point différer, car un nouveau choc avec les Suisses était imminent, son indomp- table orgueil, ce premier des tyrans ou des consolateurs, lui persuadait d'attendre, afin de laver sa récente défaite dans une victoire remportée à l'aide de ses seules forces. Il espé- rait en son armée aussi belle et aussi nombreuse que jamais3. De son côté , le bon capitaine craignait de manquer encore une fois la bataille. Une scène touchante eut lieu. Dans la soirée du 19 juin4, il se jeta aux genoux de son maître, le suppliant de retarder son départ jusqu'après la rencontre, de peur qu'on ne l'accusât, lui, chevalier, acteur et témoin dans tant de luttes héroïques, d'avoir failli à son devoir et par peur déserté le combat. Charles, le relevant doucement, luirepré-

1. Lettres de Panigarola au duc de Milan, du 28 mai, dans les Dépêches précitées, t. II, p. 193; du 4 juin, datée de Morrens, t. II, p. 212; du 9 juin, datée du camp en avant de Lucens, à quatre lieues de Fnbourg, t. II, p. 231; du 17 juin, t. II, p. 270 ; d'Appiano au duc de Milan, du 22 juin, t. II, p. 291.

2. Lettres du 28 mai et du 4 juin. (Id.)

3. V. dépêche du 9 juin. {Id.)

4. Cette date est donnée par Panigarola dans sa lettre datée du camp devant Morat, le 20 juin. {Id., p. 283.)

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senta qu'il lui rendrait plus de services à la cour milanaise qu'à la tête de sa garde et le congédia1. 11 se mit donc en route le 20, plein de tristesse et de funestes pressentiments, car la fortune lui semblait désormais, avec ses alliés, déta- chée de son maître2. Deux jours après, le samedi 22 juin, survenait le désastre de Morat3.

La nouvelle en fut apportée à la duchesse de Savoie, à Gex, par Frédéric d'Aragon, prince de Tarente, et Phi- lippe de Compays, seigneur de la Chapelle, puis confirmée par Antonello de Campobasso, un des serviteurs de Fré- déric. Le 23, à six heures du soir, Charles le Téméraire y arrivait lui-même avec moins de cent chevaux, mais suivi à peu de distance de trois cents hommes d'armes et d'un millier d'autres cavaliers. De son côté, Olivier était accompagné ou devait être prochainement rejoint par deux cents lances italiennes, qu'il avait ordre de laisser à Suze, elles auraient été renforcées de deux cents autres lances

1. Dépêche d'Appiano précitée, du 22 juin. Olivier était accompagné de messire Aloys Totto, d'une famille d'Alexandrie, parent du chancelier du duc de Milan, de Jacob Rossi, dit Pala- mino, et d'Antonio Gollazzo, mandataire du capitaine Ugo San- Severino, chevalier de Verceil, à la solde du duc de Bourgogne. (Dépèche de Panigarola au duc de Milan, du camp de Morat, 20 juin 1476, t. II, p. 281.)

2. D'après une dépêche d'Appiano au duc de Milan, datée de Gex, le 22 juin 1476, t. H, p. 291, Olivier de la Marche aurait écrit du camp devant Morat, à Gex, que le brusque départ du prince de Tarente, qui venait de quitter l'armée bourguignonne, était à une entente secrète entre le roi Ferdinand de Naples, son père, et Louis XL Olivier craignait surtout les menées occultes de celui-ci. Panigarola et Appiano diffèrent sur la date du départ d'Olivier. Le premier le fait partir le 20, et le second le 21 au soir.

3. Une très curieuse miniature, représentant la bataille de Morat, se trouve au fol. 58 d'Heures manuscrites exécutées pour René II, duc de Lorraine, et portées sous le 21 du catalogue de la bibliothèque de M. A. Firmin Didot (mai 1879).

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bourguignonnes1. Charles le Téméraire ne prit que le temps de saluer la duchesse et manda de suite près de lui le capi- taine de ses gardes, rappelé de Genève, il venait d'ap- prendre la défaite de Morat, ainsi que l'un de ses chambellans, Germain, seigneur de Givry-sur-le-Doubs, qui commandait l'escorte destinée à protéger Yolande de Savoie, pendant sa résidence à Gex. Que se passa-t-il dans cette longue entre- vue secrète? On l'ignore : toutefois, ce fut probablement qu'Olivier reçut la première confidence du projet insensé qu'avait formé le duc d'enlever la duchesse de Savoie et son fils Philibert, à qui Antoine d'Appiano, ambassadeur du duc de Milan, cherchait à persuader de se retirer en Piémont par Cormayeur et le Val d'Aoste2. Charles, aigri par la défaite et devenu de plus en plus méfiant, mais non découragé, soup- çonnait en effet sa parente d'entretenir des intelligences avec les Suisses3 ou, ce qui est plus vraisemblable, avec le roi de France4. Cependant, au moment de prendre le soir même ou le lendemain matin congé de Mme de Savoie, il l'embrassa tendrement ainsi que ses fils et les jeunes princesses, ce qui fit ensuite dire aux Genevois qu'il leur avait donné le baiser de Judas5. De Gex, le duc se dirigea sur Saint-Claude.

De son côté, Olivier, poursuivant sa mission, qui semblait

1. Dépêche de J. Blanco au duc de Milan, du 14 juillet 1476 (Gingins, t. II, p. 365); dépêche de Petrasanta au duc de Milan, de Turin, le 29 juin 1476. (Id., t. II, p. 320.)

2. Dépêche d'Appiano, du 24 juin. (Id., t. II, p. 301.) D'après M. H. Stein, Charles aurait eu pour objectif d'obtenir de gré ou de force de la duchesse Yolande la cession de la tutelle de son fils qui lui avait été déférée le 3 juillet 1475.

3. V. dépêche de Petrasanta au duc de Milan, datée de Salins, le 3 juillet 1476. {Id., t. II, p. 339.)

4. La duchesse de Savoie avait demandé un sauf-conduit à Louis XI, ce qui déplut fort à Charles le Téméraire. (Dépêche d'Appiano, du 25 juin; id., t. II, p. 303.)

5. Dépêche d'Appiano au duc de Milan, datée de Genève, !<• 29 juin 1176. {Id., t. II, p. 324.)

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lxvj NOTICE BIOGRAPHIQUE.

pourtant n'avoir plus d'objet1, rentra le 24 à Genève2 et ne tarda pas à y recevoir l'ordre formel d'enlever la duchesse et ses enfants. Celle-ci quitta Gex le 27 ; le soir du même jour le cortège princier touchait presque aux portes de Genève, lorsque Olivier, honteux de cette trahison, mais docile jus- qu'au bout à son souverain, se jeta sur les voyageurs près du Grand-Sacconex, et s'empara de la duchesse et du jeune Philibert. Il confia celui-ci à la garde d'un capitaine italien à la solde du duc de Bourgogne, nommé Ludovic Taglianti ; mais, soit négligence, soit plutôt collusion, le condottiere se laissa, grâce à l'obscurité de la nuit, dérober le prince que son gouverneur, le comte de Rivarola, cacha dans un blé voisin de la route et que ses serviteurs, les sires de la Forêt et de Menthon, purent ramener sain et sauf à Genève. Le jeune Louis-Jacques de Savoie fut aussi sauvé par le sire de Villette.

Dire l'émotion, le tumulte, la rage qui saisirent les Gene- vois à la nouvelle de ce guet-apens est impossible. Les dames de la suite de la duchesse, arrivées le 28 juin sous escorte de Gex, répandaient des larmes comme la Madeleine3. Le jeune Philibert jurait de se venger. Les bourgeois de Genève coururent aux armes au cri de Mort aux Lombards ! et tombèrent sur les Italiens du duc de Bourgogne qu'ils

1. On répandait le bruit que cette mission avait en réalité pour objet de se rendre l'arbitre du gouvernement en Piémont. Ce fut au moins le propos tenu par Cavoretto, secrétaire de la duchesse de Savoie, aux principaux membres du conseil de Savoie. (Dépêche de Petrasanta à Caléas, de Turin, le 29 juin; id.} t. II, p. 320.) Mais c'était une pure invention. Charles le Téméraire n'avait aucun projet sur le Piémont ; il suffit pour s'en assurer de lire les dépêches de Panigarola, des 28 mai et 17 juin 1476.

2. Sur sa présence à Genève et l'arrivée dans cette ville de la nouvelle de la défaite de Morat, v. la dépêche de Petrasanta au duc de Milan, de Turin, le 26 juin 1476. [kl, t. II, p. 305.)

3. Dépêche d'Appiano au duc de Milan, de Genève, le 29 juin. [kl., t. II, p. 324.J

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détroussèrent1. L'évêque de Genève lui-même, Jean-Louis de Savoie, furieux de l'enlèvement de sa belle-sœur, coiffa, dit-on, le casque et se mit, mais sans les atteindre, à la poursuite des ravisseurs2.

Pendant ce temps, Olivier, ayant Mme de Savoie en croupe et ses deux filles à cheval derrière lui, s'éloignait au plus vite sans même s'assurer de la présence du jeune duc, qu'il croyait pris, tant il avait hâte d'arriver près de son redouté maître, dont il connaissait l'irascible et absolu caractère. Il franchit le Jura à « la noyre nuyct, » s'arrêta quelques minutes à Mijoux et ne s'aperçut qu'à Saint-Claude, en rejoignant Charles, de la disparition de Philibert. La réception du duc fut terrible : il ne parlait rien moins que de faire décapiter son maladroit serviteur. Pourtant son courroux s'apaisa peu à peu ; mais il cessa d'adresser la parole à Olivier, qui le suivit à Morat, puis à Salins, toujours menant Mme de Savoie pri- sonnière avec lui, jusqu'à ce que le duc eût ordonné de la conduire à Rochefort et de au château de Rouvre, près Dijon, d'où Louis XI parvint quelque temps après à la délivrer, avec le concours de Louis d'Avanchères3.

Un historien très estimé et dont les jugements sont d'or- dinaire empreints d'autant de droiture que de modération, M. Kervyn de Lettenhove, songeait sans doute à ce coup de main déloyal lorsqu'il appelle quelque part4 notre chevalier le Tristan VHermite de Charles le Hardi. L'histoire ne peut ratifier cette dure sentence. Elle blâmera certainement

1. Idem. Chronique de Schilling, p. 352. Ceux qui souf- frirent le plus furent les Italiens des compagnies de Troylo et de Lignara.

2. Chronique de Savoie (Hist. Pair. Mon.), 1. 1, col. 655. Olivier de la Marche a omis tous ces détails, qui paraissent d'ailleurs fort exagérés. Ce qui est vrai, c'est l'indignation qui l'ut universelle.

3. V., sur tous ces faits, Chroniques de Yolande de Savoie, publiées en 1859 par M. Léon Menabrea, p. 149 et suiv.

\. Histoire de Flandre, t. V, p. 243, note.

Ixviij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

l'excès de docilité de La Marche, mais elle n'oubliera point que, si aveugle fût-elle, son obéissance était du moins désin- téressée. Sans doute, il eût montré plus de courage en résis- tant à son prince et en refusant d'exécuter ses ordres : sa fidélité même, qui l'égara dans cette circonstance, lui en faisait, mieux comprise, un devoir. Mais, s'il faiblit un jour, le reste de sa vie proteste tout entier contre une assimilation qu'aucun de ses ennemis eux-mêmes ne se serait permise, tant elle eût paru injuste à ses contemporains.

Peu de jours après, Olivier prenait séance dans les rangs de la noblesse aux états du duché et du comté assemblés à Salins pour voter les nouveaux subsides qui devaient réparer les pertes de l'armée bourguignonne1. On peut deviner son vote qui ne prévalut pas. Les représentants de la Bourgogne, depuis longtemps écrasée d'impôts, déclarèrent nettement que ce qui leur était demandé « ne se pouvoit faire et ne se feroit pas2. » Ils se contentèrent d'offrir trois mille hommes. Ceux de Flandre firent moins encore. L'obéissance et les épargnes étaient à bout. Le duc ne put mettre sur pied que quatre mille hommes, dont douze cents seulement en état de combattre 3 . Ce fut avec ces piètres ressources que Charles entreprit sa dernière campagne de Lorraine.

Il serait oiseux de raconter ce suprême effort qui lui coûta l'honneur et la vie. Le capitaine de ses gardes ne demeura pas inactif dans cette dernière lutte, la plus inégale que le

1. V. la Noblesse aux États de Bourgogne, par H. Beaune et J. d'Arbaumont, p. 5.

2. Saint-Julien de Baleure, p. 68.

3. La ville de Besançon fournit cependant beaucoup de maté- riel. Olivier de la Marche fut chargé d'y rassembler « des char- riots pour la conduite des harnois et des bagues du duc, lesquels charriots furent baillés à mondit seigneur et depuis rués jus devant Nancy. » (Déposition de Guillaume d'Épenoy, seigneur de Naisey, dans l'enquête de 1477; Clerc, Besançon pendant les guerres de Louis XI, Mémoires de V Académie de Besançon, 1873, p. 33.)

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Téméraire ait jamais engagée. Avec cent hommes d'armes et autant d'archers, le 21 octobre 1476, il poursuivit « rude- ment » René de Lorraine au sortir de Pont-à-Mousson, et lui enleva vingt-six ou trente chariots de munitions, sans compter cinq à six cents prisonniers, qu'il ramena à son maître1. Mais, amère raillerie du sort, quelques semaines plus tard, il restait lui-même prisonnier sur le champ de bataille de Nancy, il eut, avec le grand bâtard de Bourgogne, le chapelain Denis, le médecin Mathieu Lupi et les valets de chambre du duc, l'amère tristesse de recon- naître le corps de celui-ci2. Conduit à Foug en Barrois par son vainqueur Jehannot Le Basque, il y demeura du 5 jan- vier à Pâques 1477, ety remplit les loisirs de sa captivité en composant le poème du Débat de Cuidier et de Fortune, jusqu'au payement de sa rançon et de celle de ses compa- gnons3 qu'il avait cautionnés4. On le mit en liberté à Yguis5, l'attendaient cent chevaux de la garde qu'il commandait, et, de là, en serviteur fidèle qui n'hésite pas à reprendre la trace de son maître, tandis que les principaux gentils- hommes et officiers de Charles le Téméraire vendaient leur soumission à Louis XI, il alla sans délibérer se mettre en Flandre, à Malines, à la disposition de l'héritière de Bour- gogne.

Un sarcophage chrétien des catacombes romaines porte une formule d'imprécation dont la vieillesse peut seule péné- trer le sens terrible : « Si quelque impie viole cette sépul-

1. Molinet, Chronique, ch. xxxni.

2. Chronique de Louis XI, par Jean de Troyes.

3. Le bâtard Antoine, le comte de Nassau, La Mouche de Vère, Antoine d'Oyselet, Jean de Montfort et plusieurs autres. {Mémoires, liv. II, ch. vin ; Pontus Heuterus, Rer. burg. îib. scx.)

4 et 5. Mémoires, liv. II, ch. vin. La rançon fut de 4,000 écus. Sur le lieu de sa mise en liberté, v. t. III, p. 241, note 4. Aux noms indiqués dans cette note, ajoutez celui d'Igney (Vosges), adopté par M. H. Stein.

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ture, qu'il meure le dernier des siens ! » Sur la tombe du Téméraire, La Marche put un instant croire cette menace proférée contre lui. Il n'était pas le dernier de sa race, mais il survivait au dernier mâle de cette grande maison de Bour- gogne, au sein de laquelle il avait été nourri et qui était sa vraie famille : celle d'Autriche ne pouvait être et ne fut en effet que sa famille d'adoption. Quoiqu'il n'ait que quarante- neuf ans à peine et que l'heure ne soit pas encore venue pour lui de déposer le harnais de guerre, peut-être sent-il que ses grandes campagnes sont closes et qu'il est temps d'en achever le récit. Cette impression, si elle a existé, n'est cependant que passagère et cède vite devant le sentiment du devoir qui le lie à une jeune princesse, rejeton unique et fragile des grands ducs d'Occident. Marie elle-même, trop avisée pour ne pas le distinguer au milieu des attache- ments vulgaires ou intéressés, ne veut pas se priver de ses utiles services et le retient en qualité de maître d'hôtel, tout en l'engageant à demeurer à Malines « avecques madame la Grande » et à ne pas la rejoindre elle-même à Gand, la révolte des bourgeois mettait la vie de ses meilleurs conseil- lers en péril. On ne lui laisse guère néanmoins le temps de s'y reposer, car la duchesse douairière l'envoie bientôt avec Claude du Fay et le seigneur d'Illens jusqu'à Cologne, au-devant de l'empereur Frédéric III et de son fils Maximi- lien, qui descendaient le Rhin afin de répondre au désir des Flamands et de conclure le mariage de l'archiduc avec la fille de Charles le Téméraire1. Cette mission était loin de lui déplaire ; il en profita, dit-il naïvement, pour faire « telle- ment ses approches » que le fils de l'empereur lui conféra la charge de grand et premier maître de son hôtel. Dès que les noces auxquelles il assiste sont célébrées à Gand (18 août 1477), il reprend ses fonctions domestiques comme près de

1. Mémoires, liv. II, ch. ix; Gominiiies, édit. Dupont, t. II, p. 180.

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son défunt souverain1. Il était derrière le prince allemand à Mons, le 2 novembre suivant, lorsque Maximilien prêta, sur # un théâtre élevé en plein marché, serment aux états de Hai- naut et à la ville2. Un mois après, il se rendait à Lille, puis à Bruxelles, probablement pour y surveiller la comptabilité des dépenses dont se préoccupe beaucoup son nouveau sei- gneur. Le 14 mai 1478, il est à Alost, dont les échevins lui offrent du vin du Rhin3 ; mais il s'y arrête peu. Que d'affaires plus importantes le réclament auprès de l'archiduc !

Ce fut lui qui conseilla à Maximilien de relever l'ordre de la Toison d'or, dont Louis XI voulait s'emparer en sa qua- lité de duc de Bourgogne, afin de mieux affirmer ses droits et de mieux retenir ses nouvelles possessions ; ce fut égale- ment lui qui prépara les solennités du chapitre tenu à Bruges le 30 avril 1478 4. Au mois de juin suivant, après la défaite du Quesnoy (6 juin), il fut envoyé avec Philippe de Croy et le comte de Chimay à Cambrai, ils signèrent le 20 un traité par lequel le roi abandonnait ses récentes conquêtes dans la Hollande et la Franche-Comté. Commissaire délégué pour faire la délimitation des territoires, il fit cependant défaut au rendez-vous assigné à Boulogne, le 22 septembre, sans que l'on puisse expliquer son absence, pas plus que

1. Lettre d'Olivier, datée de Bruxelles, le 8 janvier 1477 (v. st.), par laquelle il envoie, en sa qualité de maître d'hôtel du feu duc, le contrôle, nécessaire au point de vue de la comptabilité, des dépenses et gages pour l'année 1476. (Archives du Nord, B. 2117.) Lettre du même, du 4 juillet 1487, par laquelle il atteste, en qualité de maître d'hôtel, que diverses sommes ont été payées à des musiciens et autres personnes. (Id., B. 2135.) En 1492, il donne quittance de ses gages de premier maître d'hôtel. (Id., B. 2144.) La même anqgp, il est à Mons et commande aux serviteurs de l'archiduc dans son hôtel. (Id., B. 2143.) C'est il a écrit son Introduction.

2. L. Devillers, Les séjours des ducs de Bourgogne en Hainaul, p. 56, 140.

3. Archives de Belgique, Gh. des comptes, reg. 31472.

4. Mémoires, liv. II, ch. ix. A'. Iiihl. nat., ms. fr. 5046; Moliuel.

Ixxij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

celle des autres représentants de l'archiduc, car on le voit au même moment à Grammont et à Nieuport, le 11 septembre et le 11 octobre, et y recevoir des présents de vin de Beaune ou du Rhin1. Plus sobre de détails sur cette phase de son existence, il nous apprend seulement qu'il accompagna l'ar- chiduc dans sa campagne du nord contre le roi de France et, peu après l'incendie de Condé, alla proposer à celui-ci une entrevue avec son jeune maître, proposition qui ne fut pas acceptée. se trouve-t-il quand la trêve conclue entre les deux parties belligérantes est de nouveau rompue? Che- vauche-t-il encore aux côtés de Maximilien sous les murs de Tournai et au siège de Thérouanne, assiste-t-il à la bataille de Guinegate perdue par les Français, quoiqu'ils aient célé- bré leur prétendue victoire en chantant des Te Deum (août 1479)? Il garde sur tous ces faits le plus profond silence, qui ne permet de rien affirmer à cet égard. Mais, du moins, peu après, lorsque le sire de Chaumont menace Luxembourg, l'archiduc l'envoie avec Philippe de Bourgogne, seigneur de Bèvre, occuper cette place2.

Des services aussi multipliés et aussi éminents méritaient de hautes récompenses : ni les donations, ni les pensions ne lui furent épargnées. La liste en est longue et court néanmoins risque d'être incomplète : part dans les pro- duits des confiscations opérées sur les biens « des tenans en parti contraire » en Flandre3, cinq cents charges de sel en échange d'un coursier d'Espagne4; don, avec faculté de rachat moyennant deux mille livres, des terres de Rieux

1. Archives de Belgique, Gh. des comptes, reg. 35295 et 36781.

2. Chronique d'Adrien de But, t. Is-p. 551. Le même chroni- queur rapporte, p. 554, un long discWrrs tenu par Olivier à Maxi- milien sur l'histoire de la Frise depuis Jules César.

3. 1480. Arch. de Belgique, Ch. des comptes, reg. 19720, fol. 20. Il s'agissait d'une confiscation sur les héritiers d'un certain Lié- nart des Anvois, dont il recueillit le tiers comme dénonciateur.

4. 30 septembre 1481. Archives Joursanvault, 2346. Même don le 26 mars 1495 (n. st.). Archives du Doubs, B. 188.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. lxxiij

et de Vieux-Condé confisquées sur Jean de Humières * ; don d'une pension de 360 livres, qui lui fut accordée, le 29 oc- tobre 1486, pour lui tenir lieu de « la jouissance d'un plat de la cuisine de l'archiduc, » en sa qualité de premier maître d'hôtel2 ; on lui en assigna d'autres sur les pays bour- guignons3 et en Artois, il reçut, le 29 septembre 1494, les « profitz des bailliage et seigneuries de Fillièvre et de Conchy ; » don des terres de Somerghem et de Lowerghem4, puis d'une pension de 1,200 livres en 14975, sur les recettes particulières du prince ; le 23 mars de l'année précédente, sa

1. 24 juin 1482. Archives du Nord, Gh. des comptes, reg. des chartes, 16, fol. 114. V. aussi ibid., t. VIII de l'Inventaire des chartes, la promesse d'Olivier de rendre ces terres s'il plaît à l'archiduc de les racheter (7 novembre 1489).

2. Archives de Belgique, Gh. des comptes, 1926, fol. 4. Lettres citées par Gérard dans son Mémoire.

3. V. plus loin son testament. Dans Y État de l'hôtel de Phi- lippe le Beau à Bruxelles en 1496, publié par la Commission royale d'histoire de Belgique dans le t. XI de la lre série de ses Comptes- rendus, on voit qu'Olivier avait une pension de 900 florins, et qu'il était « toujours compté à 36 sols » quand il était de service près l'archiduc... : « et sy aura logis à cour quand la place y sera au logis compté. » L'État ajoute que « ledit sr de la Marche sera aux comptes et au bureau et mangera au plat du grand maistre d'hostel quand bon lui semblera, et en l'absence d'iceluy grand maistre d'hostel tiendra le plat et les comptes au bureau en la manière accoutumée et avant tous autres, et aura l'entrée au conseil comme auparavant. »

4. Archives du Nord, B. 1610. Ce don se place entre les années 1477 et 1480, car le registre sur lequel il est inscrit finit en 1480. On peut voir aux mêmes archives, B. 2144, la mention d'autres libéralités en argent faites en 1492 par Maximilien à Olivier, pour remplacer le « plat furny de suytes, » auquel il avait droit comme premier maître d'hôtel. Une pension annuelle de 500 écus en tiendra lieu. Le 8 mai 1489, le roi de France confirme le don fait à Olivier par Maximilien de la conciergerie des hôtels de Flandre à Paris et à Conflans, près Gharenton, avec survivance au profit de son fils Charles. (Bibl. de Rouen, recueil Menant, t. VII, fol. 155, ms. no 5870.)

•">. Bibl. nat., Collection de D. Villevieille, 55, fol. 138.

lxxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE.

femme Isabeau recevait un présent de 220 livres 10 sous, monnaie de Flandre1; enfin, pour le décharger de fonctions trop onéreuses, dès 1479, ses maîtres lui avaient substitué Emart Bouton, son cousin, dans la mission de surveiller leurs domaines et finances au comté de Bourgogne2.

Il n'avait pas en effet oublié son pays d'origine, quoiqu'il fût devenu de plus en plus un homme du Nord ; mais il le visi- tait plus rarement, tout en aimant toujours le beau ciel de la France, sa vieillesse ne l'empêchait pas d'aller porter d'honorables et importants messages. Il alla ainsi, en qua- lité d'ambassadeur extraordinaire, à Beaugency, en sep- tembre 1483, complimenter Charles VIII au sujet de son avènement à la couronne et assista comme tel à l'entrée du duc d'Orléans dans la ville de ce nom. Derrière cette mission cérémonieuse s'en cachait d'ailleurs une autre plus grave. Il était chargé de se plaindre au roi des Gantois qui étaient à la tête des rebelles flamands, et avec lesquels, en décembre 1484, Charles VIII devait du reste conclure une véritable alliance.

Quand Maximilien cherche à affaiblir la résistance des communes de Flandre en suscitant des obstacles à la régence d'Anne de Beaujeu, leur alliée, et tente de former une nouvelle ligue du bien public avec les princes du sang français, tout en s'unissant au roi de Castille, aux ducs de Lorraine et de Bretagne, c'est encore à La Marche qu'il recourt pour porter ses réclamations aux chefs des mécon- tents en France. Son envoyé a encore pour mission princi- pale de se plaindre des Gantois qui dirigeaient la rébellion.

1. Archives du Nord, B. 2157.

2. Par provisions datées de Mont-Saint-Gertrud, le 14 avril 1478 (v. st.), Maximilien et Marie, voyant qu'Olivier de la Marche et Guillaume de Rochefort, seigneur de Piuvault, commis au fait de leurs domaines et finances en Bourgogne, ont de « grandes occupations en aultres noz affaires, » leur substituent Emart Bouton. (Palliot, Histoire généalogique de la maison de Bouton, preuves, p. 51.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. Ixxv

« Ledit Olivier, disent ses instructions, advertira lesdits seigneurs du tort que ceux de Gand tiennent à mondit sei- gneur, tant en ce qu'ils luy détiennent mondit seigneur son fils que en ce qu'ils prétendent et usurpent le gouvernement du comté de Flandre, contre Dieu, tous droits et bonnes observances, et contre l'ordonnance de feue ma dite très redoutée dame, et contre ce que font tous les autres pays qui se tiennent en bonne obéissance envers mondit seigneur, et pour ce requerra à iceux seigneurs qu'ils ne veulent bail- ler aucun ascout, faveur ou assistance auxdits de Gand, pleins de mensonge et de mauvaise, parverse et infidèle volenté envers mondit seigneur, et n'est chose nouvelle ce que lesdits de Gand font, car de tout temps et grande ancien- neté ils ont accoustumé de ainsi traiter leurs princes1. »

Ce ne fut pas, comme on l'a dit, sa dernière mission offi- cielle; il en remplit bien d'autres encore à l'intérieur. Pen- dant de longues années, Maximilien le choisit pour l'un de ses commissaires près des états du Hainaut, et le chargea d'exposer à ces assemblées ses droits, sa politique et surtout ses incessants besoins d'argent2. Personne n'était plus propre

1. Preuves de Commines, édit. du Louvre, t. IV, p. 131-152; Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, t. V, p. 359.

2. Compte du massart de la ville de Mons pour 1480-1481, l'on voit que, le 16 février 1481, Olivier exposa aux états une demande de l'archiduc tendant à obtenir le payement de la solde de 500 archers pendant trois mois. Lettres de Maximilien, datées du château de Montfort, le 2 juillet 1481, adressées aux états du Hainaut, par lesquelles il les informe qu'il a chargé le grand bailli, le seigneur de Boussu et messire Olivier, seigneur de la Marche, son conseiller et premier maître d'hôtel, d'exposer, de sa part, les motifs de l'assemblée générale des états. Lettres semblables, du 12 avril 1482. (V. aux pièces annexées.) Id., du 3 juillet 1487. Olivier était encore à Mons le 12 septembre 1481, car il y assiste aux réjouissances faites à l'occasion de la naissance de Philippe le Beau. Mais, le 2 mai précédent, il était allé à Valenciennes pour inviter le conseil de cette ville à con- tribuer aux aides votées par les états du Hainaut. Lettres de

Ixxvj NOTICE BIOGRAPHIQUE.

que lui à ce rôle d'orateur du gouvernement qui exigeait à la fois une grande prudence et une grande souplesse, car il était disert, entendu aux affaires, et sa profonde honnêteté, très connue, était universellement honorée. Il acceptait bien en présent quelques queues devin, comme à Mons, en 1482; mais il ne demandait ni ne recevait rien au delà. Sa diplo- matie lui fut principalement secourable, lorsqu'à la mort de Marie de Bourgogne, les états de Flandre, réunis le 2 mai 1482, refusèrent à l'archiduc la tutelle de ses enfants ou du moins l'assujettirent à de telles conditions qu'il dut prendre les armes contre les Gantois pour arracher de leurs mains son fils Philippe dont ils s'étaient emparés. Olivier alla de sa part « practiquer » les gens du Hainaut, afin d'en obtenir les hommes et les subsides indispensables pour soutenir cette lutte, née moins du caractère insoumis des Flamands que du mécontentement général causé par la rapacité et l'insou- ciance de Maximilien, fomentée d'ailleurs par les secrètes menées de la France. Il y réussit non sans peine1.

Philippe le Beau, datées de Malines, le 19 octobre 1495, infor- mant les états du Hainaut qu'il a fait choix de « son féal le sei- gneur de la Marche, chevalier, son conseiller, grand et premier maistre d'hostel, pour faire à l'assemblée desdits estats l'exposé dont il est chargé de sa part. » (Archives de Belgique, à Mons, États du Hainaut, lay. XVIII, 21 10 de l'ancien répertoire.) En 1496, Olivier est envoyé en mission en Allemagne et reçoit à ce sujet de nouveaux dons en argent. (Archives du Nord, B. 2155, 2157.)

1. Les Mémoires de Jean Gocqueau sur Valenciennes, ms. déposé aux Archives royales à Mons, t. II, p. 370, rappellent, sous le titre de : « Commencement de guerre par les Flamands qui ne vouloient recevoir Maximilien pour bail de son fils Philippe, » qu'au conseil de ville du 15 mars 1485 (n. st.), on donna lecture des lettres du duc, portant crédence sur « noble et honoré sei- gneur Olivier de la Marche, lequel remontra le devoir qu'on avoit fait vers ceux de Flandre, afin que ledit duc eust l'administration de corps et de bien de son filz et les emprises par eulx faites en grande hostilité, pourquoi estoit délibéré de les réduire, requé-

NOTICE BIOGRAPHIQUE. lxxvij

Les périls que court son souverain, dont l'estime lui a confié l'éducation du jeune Philippe le Beau, avec le titre de premier maître d'hôtel de ce prince1, réveillent même en lui une activité guerrière que les années ont sans doute diminuée, mais n'ont pu entièrement amortir. Son âme fière et forte réchauffe son corps débile et lui rend l'ardeur d'un jeune homme. Si l'on est étonné des marches qu'à l'exemple de tous les hommes de guerre, ses contemporains, il accom- plit dans la vigueur de l'âge, on l'est plus encore de celles qu'il fit, peu avant sa soixantième année, derrière Maximi- lien, lors des campagnes contre les Flamands révoltés. Aude- narde, Termonde, Anvers, le pays de Waes, Biervlet, Bruges, il entre avec son maître le 26 juin 1485 et il fait exé-

rant en conséquence gens de la -ville. Accordé 60 hommes à livrer en cas de siège ou bataille. »

A la page 371 du même manuscrit, on lit: « Au conseil du 20 mai suivant, fut remontré par le sr de Boussu et M. de la Marche, de par le duc, les devoirs et diligences qu'il avoit faits pour le recouvrement de monseigneur son filz, et les outrages que journellement font ceux de Flandre. Pourquoi il s'estoit mis au champ, avoit exposé sa propre personne à tout péril, même contre la puissance de France. Il requéroit en conséquence grande aide, ayans trouvé les moyeus de la lever, en prenant de chacun le douziesme de son revenu. Accordé 2,000 liv. t., outre les 60 hommes fournis par Valenciennes : ce que les commis- saires refusèrent, s'étant présentés au conseil suivant, disant n'en vouloir faire rapport au duc; et après, sur lettre expresse, accordé 3,000 liv., avec avis que l'armée devoit marcher le mardi suivant. »

Ajoutons, pour ne rien omettre, qu'Olivier fut chargé de repré- senter Maximilien aux obsèques de Pierre de Luxembourg, comte de Saint-Pol, le 28 novembre 1482 (Molinet, II, 365), qu'il assista à l'entrée solennelle de Maximilien à G-and en 1485 et y remplit les fonctions de grand maître des cérémonies. Cf. Leglay, Maximilien et Marguerite d'Autriche, p. 8.

1. Qualifié chambellan du roi et premier maître d'hôtel de l'archiduc, son tils, dans les comptes de 1488. (Arch. de Belgique, Ch. des comptes, 1926.)

kxviij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

cuter plusieurs rebelles1, Gand, Utrecht, Louvain, Malines le virent tour à tour : en plat pays, sur les côtes, sur la mer même, il suivit partout l'archiduc, tantôt chargé de régler les conditions et les cérémonies de son entrée à Gand, tantôt pré- posé à la garde du seigneur de la Gruthuse prisonnier, qu'il escorte à Vilvorde et à Malines se trouvait la duchesse douairière2, ou à celle du jeune Philippe le Beau, qu'il enlève aux Gantois pour le conduire en lieu sûr, à Termonde. C'est, comme toujours, le serviteur dévoué par excellence : dans Gand mutinée, Maximilien ne connaît pas de meilleur asile que sa chambre3; à Bruges, dont les habitants mettent leur prince en cage, il serait allé remplir respectueusement près du captif ses fonctions de premier maître d'hôtel, s'il n'avait reçu de lui charge de les exercer près de son fils 4 ; le 18 septembre 1485, il accompagne l'archiduc aux négo- ciations de Maëstricht 5 ; quand celui-ci, élu roi des Romains, quitte les Pays-Bas pour l'Allemagne, le fidèle chambellan ne peut le suivre, puisqu'il garde son héritier, il reporte sur celui-ci toute l'affection qu'il lui avait vouée, affection d'au- tant plus méritoire que le premier objet en était au fond moins digne. Philippe le Beau deviendra ainsi son dernier souverain et son dernier culte. Le bon chevalier employera sa vieillesse à composer des vers pour son éducation, à lui

1. G-ollut, Mém., col. 1412.

2. Le 8 septembre 1485, les échevins de Malines lui offrent un vin d'honneur. (Arch. de Malines.)

3. Mémoires, liv. II, ch. xn.

4. Mémoires, liv. II, ch. xm.

5. Analecta Leodiensia, publiées par Mgr de Ram dans les Docu- ments relatifs aux troubles du pays de Liège, p. 806. Adrien de But rapporte sous l'année 1485, dans sa Chronique, t. I, p. 651, un fait relatif à Olivier de la Marche, et que nous n'avons pu suffisamment éclaircir. Il dit qu'à cette époque Olivier et Jean, abbé de Saint-Bertin, descendirent le Rhin depuis Cologne, quos tamdiu captivos stipendarii ducis Austrim tenere prwsumpserant quousque de areragiis suis ex integro essent soluti.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. lxxix

tracer, dans les Mémoires, les portraits de ses illustres aïeux et à prédire les hautes destinées de leur postérité l, tout en représentant son souverain dans son propre hôtel, il reçoit « les gens de bien sievyans la court2, » ou en veillant aux divertissements de celle-ci3. Son dernier souffle s'exha- lera pour cette maison de Bourgogne qu'il avait tant aimée, dont il porta toujours le deuil , et qui trouva en lui, sinon son Bayard, au moins son loyal serviteur.

Olivier de la Marche se maria deux fois. Sa première femme, Odotte de Janley, fille de Jean de Janley et de Jeanne de Molain4, lui donna au moins une fille, qui fut, en

1. Y. infra la Notice bibliographique. Olivier était trop âgé pour remplir ses fonctions de premier maître d'hôtel lors du voyage fait par Philippe le Beau en Espagne en 1501. Il y fut momentanément remplacé par Philippe, bâtard de Bourgogne. (V. ordonnance de l'archiduc, du 1er novembre 1501, dans Gachard, Itinéraires des souverains des Pays-Bas.) On voudrait pouvoir suivre de plus près Olivier pendant cette dernière période de sa vie. Mais la tâche est difficile à raison de l'indigence des documents. On le voit pourtant à Bruxelles les 3 février et 8 mai 1487 (Bibl. nat., ms. nouv. acq. franc., 5906), le 31 oc- tobre 1488 à Maliues, il acheta une maison nommée den Os, moyennant 64 florins d'or du Rhin (v. son testament, et arch. mun. de Malines, reg. aux adhéritances, fol. 78), les 17 août 1495 et 12 novembre 1497 encore à Bruxelles (Bibl. nat., ms. précité), d'où il donne, le 23 juillet de la même année, procuration à Julien Ghambar pour défendre ses droits à une rente de cent livres sur les seigneuries de Liesle, Buffart et Chassey au comté de Bourgogne, terres vendues par autorité de justice avant le 20 juin 1498. (Stein, p. 94.) C'est évidemment dans cette ville que s'écoulèrent ses dernières années.

2. Archives de Belgique, Ch. des comptes, reg. 1926, fol. 4.

3. Par exemple, en faisant jouer des « farses et moralitez » devant son seigneur, en lui achetant « conniz et grisart vifz, » en faisant chasser le sanglier en sa présence, en appelant les trompettes du roi au dîner du prince, ou des Allemands qui chantent devant lui et jouent du cornet ou de la flûte, etc. (Arch. du Nord, B. 2135, année 1487, v. st.)

4. V. Stein, p. 11.

]XXX NOTICE BIOGRAPHIQUE.

1456, tenue sur les fonts baptismaux par un représentant de Philippe le Bon1. On ignore la date à laquelle il devint veuf. Mais il était déjà fort avancé en âge, « presque moisy, » lorsqu'il contracta une seconde union, et celle-ci est trop curieuse pour que son biographe néglige de s'y arrêter quelques instants.

En 1462 vivait à la cour de Bourgogne un ancien « vilain » de Saint-Jean-de-Losne, devenu premier valet de chambre de Philippe le Bon, et qui s'était rapidement élevé à une haute fortune : il s'appelait Jean Coustain. Ambitieux, cupide, impie, rude, orgueilleux, brutal, mais « de gros entendement, » il exerçait une influence presque irré- sistible sur l'esprit de son maître, qui l'avait anobli, fait chevalier, et lui avait donné plus de 10,000 florins de rentes. Il était seigneur de Navilly et d'une partie de la Chapelle-de-Bragny, près de Sennecey-le-Grand; il avait acheté, en 1461, de Jean Devos, la vaste terre deLovendey- hem. Ses proches ne jouissaient pas d'une moindre faveur : son frère, ou, d'après Chastellain, son oncle, Humbert Coustain, sommelier du corps, avait reçu des lettres de noblesse, et sa sœur Agnès était l'une des nombreuses maî- tresses du duc. Il avait eu l'habileté de s'allier à une famille presque aussi nouvelle que la sienne, mais non moins puis- sante, celle des Machefoing, dont l'écu de métaux, à peu près semblable au sien2, révélait l'origine. Monnot Machefoing, châtelain de Rouvre en 1404, garde des joyaux du duc, avait eu de son mariage avec Jeanne de Courcelles, mère de

1. Olivier reçut à cette occasion, le 27 octobre 1456, 90 livres tournois « pour six tasses, pesans dix mars d'argent, données par mondit seigneur au baptisement d'une sienne fille, que icel- lui seigneur a nagueres fait tenir en son nom sur sains fons de baptisme. » (Archives de la Côte-d'Or, B. 1734, fol. 61.)

2. Les Coustain portaient : d'argent à trois molettes d'or, et les Machefoing trois étoiles ou molettes d'éperon, avec un croissant en abîme. (J. d'Arbaumont, Armoriai de la Chambre des comptes de Dijon, p. 409.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. lxxxj

lait de Philippe le Bon, deux fils, Jean, contrôleur du gre- nier à sel de Dijon en 1419 S et Philippe, vicomte-maïeur de Dijon en 1439 et 1448, valet de chambre et garde des joyaux du duc, qui le récompensa de ses services en lui donnant, en 1435, l'office de capitaine châtelain de Rouvre, que son père avait déjà rempli, reconstrncteur de l'église Saint-Jean de Dijon la même année, élu du duc en 1451, député aux états généraux en 1438, ambassadeur en 1444. Jean eut lui-même une fille, Isabeau2, qui épousa Jean Coustain. Celle-ci était, dit Ghastellain, « assez riche de prest, » en d'autres termes d'usure, « moult enfiérie en sa fortune, » si coquette qu'elle affectait de se parer des mêmes vêtements que la comtesse de Charolais, dont elle était la « mignonne, » au point d'exciter le courroux de Charles le Hardi, et si vaniteuse qu'en ses jours de glo- rieuse jeunesse elle parut au banquet du Faisan avec les plus illustres dames de la cour. Elle aspirait aux plus hautes alliances pour .ses enfants : l'un d'eux, grand bailli

1. On trouve vers 1440, en Flandre, un Jean Machefoing, marié à Nicole Boisot, et un autre Jean, qui fut depuis chevalier et grand bailli de Thielt. Est-ce le même ? Ou bien ce dernier ne serait- il pas le propre fils de Jean Coustain, qui aurait pris le nom de sa mère pour échapper à la réprobation dont la mémoire de son père était entourée? Ce qu'il y a de certain, c'est que les services de ce Jean, tué dans l'exercice de ses fonctions de bailli, ne fureut pas inutiles à Olivier de la Marche, depuis son mariage avec Isabeau Machefoing, car on les rappela dans les motifs d'une pension qui lui fut plus tard accordée : « A Mre Olivier de la Marche, conseiller, grant et premier maistre d'ostel de Monsei- gneur, la somme de cent cinquante livres, à cause de ses bons et agréables services et de ceulx de feu mersire Jehan Machefoing, en son vivant chevalier, bailli de Thiel ou pays de Flandre, lequel feu a esté tué en excersant ledit office de bailli. » (Archives du Nord, B. 2155; compte de Simon Longin, fol. 196.)

2. Chastellain, liv. VI, ch. lxxvi, t. IV, p. 236, édit. Kervyn de Lettenhove. Plus loin, ch. lxxxiv, Chastellain dit qu'Isabeau avait apporté en dot 10,000 fr. à son mari.

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IxXXÎj NOTICE BIOGRAPHIQUE.

de Thielt, avait osé élever ses prétentions jusqu'à Mlle de Boussut, qui avait refusé Charles de Poitiers, de la maison des comtes de Valentinois; un. autre avait obtenu la main d'Anne de Baeust, qui épousa quelques années plus tard, en secondes noces, le bâtard Philippe de Brabant. Bref, son orgueil ne connut bientôt nul obstacle, et lorsqu'elle s'aper- çut de l'irritation du comte de Charolais, qui cherchait à l'exclure de la maison de sa femme, au moment même la maladie de Philippe le Bon menaçait la Bourgogne d'un changement de règne, elle ne craignit pas de soulever la colère de son mari contre le fils même et l'héritier de son souverain.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter le complot formé par Jean Coustain pour empoisonner et « maléficier » Charles le Téméraire, de concert avec Jean de Vy. Chastellain a laissé de cet odieux épisode et du brusque châtiment des traîtres un récit inimitable qui est resté dans la mémoire de tous les historiens delà maison de Bourgogne1. Coustain ne fut-il pas, dans cette circonstance, l'agent secret de la haine perfide de Louis XI, dont il avait reçu , comme on sait, la charge de capi- taine du château de Vincennes, et près duquel son complice Gilles Courbet trouva un asile, ne le fut-il pas plus encore que l'instrument, d'ailleurs très conscient, des vengeances de sa femme? Un passage de Gilles de Roye le laisserait presque entendre, malgré son obscurité 2. Quoi qu'il en soit, Isabeau Machefoing possédait un tel crédit sur l'âme de Philippe le Bon que, peu de jours après le supplice de son mari, exécuté à Rupelmonde, le 24 juillet 1462, elle obtint du duc, « tou- jours courtois aux dames, » la restitution de son avoir per- sonnel, qui menaçait d'être compris dans la confiscation des biens du supplicié. Philippe le Bon ajouta même qu'il ferait

1. Chastellain, liv. VI, ch. lxxvii et suiv. V. aussi Jacques du Clercq, IV, 41 ; Godefroy, Historiens de Charles VII , p. 357.

2. CE. de Roga, p. 95.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. lxxxiij

« d'elle aussi plus, tellement que n'auroit cause de s'en plaindre1, » et, en effet, dit Chastellain, il la laissa riche de cinquante mille écus, tout en ordonnant que son fils et sa fille entreraient en religion, « afin que jamais ne fust plus mémoire des enfans2, » et, chose étrange en apparence, Charles le Téméraire maintint cette libéralité après la mort de son père3.

Une circonstance explique pourtant la mansuétude du nouveau duc : Isabeau avait épousé depuis quelque temps un de ses fidèles compagnons dans la campagne de Mont- lhéry et l'un de ses chambellans les plus aimés, Jean de Montferrant. Comment ce prud'homme, issu d'une bonne famille du Bugey, qui, d'après Guichenon, remontait au xme siècle4, cet ancien page de Philippe le Bon, qui, pen- dant quarante ans, avait servi son maître comme panetier, maître d'hôtel ou bailli de Courtrai, s'était-il allié à la veuve d'un traître, dont le nom était honni à la cour de Bour- gogne? Les cinquante mille écus qu'elle avait sauvés du naufrage de son premier mari avaient sans doute vaincu les

1. Chastellain, liv. VI, ch. lxxxiv.

2. Idem.

3. Lettres patentes du duc Charles, données à Saint-Omer, le 8 mai 4469, portant continuation de commission à Me Dreue d'Échenon, ci-devant receveur de l'épargne, pour recevoir et vendre les biens, héritages et seigneuries sis à Bragny, Paleau, Chevigny et autres lieux, confisqués sur feu Jean Coustain, con- damné au dernier supplice pour ses démérites , à charge de remettre la moitié des deniers en provenant à Mre Jean de Mont- ferrant, chambellan et maître d'hôtel du duc, et mari et bail de la veuve dudit feu Jean Coustain, suivant traité fait avec cette dame du vivant du feu duc. (Archives de la Côte-d'Or, B. 10415 ; Peincedé, t. II, p. 510.)

i. Cette famille, qui portait : paie d'argent et de sable de six pièces, au chef de gueules, a donné un évoque de Lausanne et de Constance, prieur de Gigny et de Lustin, en 1483. (Guichenon, Histoire de Bresse; la Noblesse aux états de Bourgogne, p. 245.)

Ixxxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE.

scrupules de l'honnête et vieux chevalier. Au décès de celui-ci, ils triomphèrent aussi vraisemblablement de ceux d'Olivier de la Marche, qui ne crut ni ternir son loyal bla- son ni offenser son maître en épousant Isabeau Machefoing. La veuve du sire de Montferrant avait fait oublier celle de Jean Coustain, et il semble qu'Olivier ait tenu prudemment à ne point rappeler la seconde dans ses Mémoires. Cepen- dant, plus d'un biographe contemporain fit une vague allu- sion à cette alliance, dont la postérité a gardé un imparfait souvenir : ainsi Adrien de But lui donne par erreur pour seconde femme la veuve de Guy de Brimeu, sire de Hum- bercourt, parce que celui-ci, comme Coustain, avait perdu la vie sur l'échafaud. Nous n'avons pu découvrir la date précise des secondes noces de notre chroniqueur. Elle doit se placer entre les années 1473 et 1480, car Jean de Mont- ferrant vivait encore dans la première l, et un acte du 6 juil-

1. Lettres du duc Charles, en date du 20 mars 1472 (v. st.), dans lesquelles on lit que Jean de Montferrant a servi les ducs Philippe et Charles pendant environ quarante ans, d'abord comme page, puis comme panetier; qu'au retour du voyage de Mont- lhéry, il reçut l'ordre de chevalerie, le duc lui donna la charge de maître d'hôtel, en le déchargeant de celle de panetier et de bailli de Courtrai et en lui assignant une pension de 18 sols par jour; que, cette pension ayant été supprimée par Charles après son avènement, il reçut en compensation la charge de conseiller et de chambellan aux gages de 36 sols par jour ; qu'enfin son grand âge et ses infirmités lui rendant impossible la continuation de ses fonctions, le duc l'en déchargea en lui restituant sa pen- sion viagère de 18 sols assignée sur la recette de Flandre, avec survivance en faveur d'Isabeau Machefoing, sa femme, à condi- tion qu'il obtiendra de celle-ci la cession au duc de la moitié du revenu qu'elle percevait sur les terres et seigneuries de Chenaux, Bragny, Port de Paleau et la Chapelle de Bragny. (Archives de la Côte-d'Or, B. 1358; Peincedé, t. Ier, p. 262.) On trouve au même lieu des lettres du 31 mai 1473, par lesquelles cette cession ainsi stipulée est opérée au profit du duc. Isabeau n'eut point d'enfants de son mariage avec Jean de Montferrant.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. 1XXXV

let 1480 indique qu'Olivier était déjà l'époux d'Isabeau à cette dernière époque *.

Cette union tardive, qui trahit une certaine avidité sénile chez notre bon chevalier, jusqu'alors fort désintéressé, ainsi que l'attestent les négligences de son administration financière, ne diminua rien de l'estime dont il était univer- sellement entouré. Mais elle accrut beaucoup sa fortune, déjà augmentée par les libéralités de ses souverains2. Il s'en

1. Arch. de l'Etat à Namur, extrait du registre aux transports du bailliage de Namur (1480), 47, fol. 73. A peine marié, La Marche se mit en mesure de faire rentrer les sommes dues à sa seconde femme, notamment cent livres de rente perpétuelle achetée en 1464 sur la ville de Bruges par Jean de Montferrant (Arch. de Belgique, Compte de Bruges, 1479-1480; Chambre des comptes, 32533, fol. 184), et deux cents couronnes de rente sur la terre de Boussut. (Arch. de Namur, pièce précitée.)

2. Notamment par les terres confisquées sur le connétable de Saint-Pol, que Charles le Téméraire lui donna en 1471-1472. En 1473, Guillaume Verdet, châtelain de la Marche, fit au nom de son maître Olivier une déclaration des fiefs que celui-ci possédait dans le bailliage de Chalon-sur-Saône. Il confessa tenir du duc en fief et arrière-fief: le château et maison-forte de la Marche, ensemble la motte et les fossés tenus du duc, à cause de son châtel et ville de Rochefort ; tout le demeurant de la terre de la Marche et d'Onay (aliàs Esnay), es villages et paroisses de Saint-Martin-en- Bresse, Diconne et Villegaudin, en cens, rentes, bois, péage, jus- tice, du fief de la ville de Mervans, près la Marche, réservé le meix de la chapelle de Villegaudin et de la cour dudit lieu, qu'on maintient être de franc-alleu et du ressort de Saint-Laurent-lès- Chalon ; le fief de Dyombe, tenu d'ancienneté en arrière-fief dudit Mervans ; certains cens et héritages en la paroisse de Chassey, en fief du seigneur de Lestrabonne, à cause de la terre de Nantoz. (Archives de la Côte-d'Or, B. 11723.) Quant à la négligence de l'administration d'Olivier, v. ibid., B. 11164. On doit cependant reconnaître qu'il soutint des procès, au moins un comme demandeur. (V. arrêt du parlement de Paris, du 4 juin 1484, rendu entre lui et Jehan de Houpplines, et publié par M. Stein, p. 205.) Le 18 mai 1481, nous le voyons qualifié de seigneur de la Gouarderie, de la paroisse de Saint-Juvat (arron-

l.XXXVJ NOTICE BIOGRAPHIQUE.

souvint dans son testament et fit des legs importants à sa veuve, devenue, grâce aux années et peut-être à un contact meilleur, aussi pieuse, aussi modeste et réservée qu'elle était autrefois fière, avare, présomptueuse et hardie. Toutefois, il institua pour légataire universel son fils Charles, écuyer, seigneur de la Marche, ou, au défaut de celui-ci, sa fille Philippote, mariée en premières noces à Thierry de Charmes, écuyer, et, en secondes, le 15 janvier 1488, à Philippe de Lenoncourt, chevalier, bailli de Bar-sur-Seine, seigneur de Loches, Chauffour et Marolles-lès-Bailly (Aube), dont elle eut six enfants, dont quatre fils, Olivier, Jean, Pierre et Philippe *. Jean fut seigneur de Loches et bailli de Bar ; Phi- lippe fut protonotaire apostolique et archidiacre de Reims. Philippote vivait encore le 15 mars 1520. Mais elle était veuve de son second mari, décédé entre 1507 et 1519.

On a vu plus haut que La Marche avait eu de sa première femme au moins une fille, baptisée en 1456. Mais celle-ci s'appelait-elle Philippote ou Louise, comme certains généa- logistes nomment une autre de ses filles , d'ailleurs décé- dée jeune et sans postérité? En tout cas, en 1501, deux enfants seulement survivaient, soit du premier lit, soit du second, mais plus vraisemblablement du premier, puisque, dans son testament, Olivier met expressément à la charge de son fils Charles les dettes qu'il aurait pu contracter avant son mariage avec Isabeau Machefoing. D'ailleurs, cette dernière union ayant eu lieu peu avant 1480 n'aurait pu donner naissance à une fille mariée en secondes noces en

dissement de Dinan, Gôtes-du-Nord). D'où lui venait cette terre? Peut-être de sa nièce Bricette Duval, fille de sa sœur Jeanne. En effet, cette nièce lui avait légué une rente de dix boisseaux de froment, qu'il échangea le 25 octobre 1482 contre une rente de 50 sous payée par Jean Goussart. (Bibl. nat., Collection de D. Villevieille, 55, fol. 138.)

1. Extrait des Registres du parlement de Bourgogne, du 14 avril 1527. (Archives de la Gôte-d'Or, Peincedé, t. XIX.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. Ixxxvij

1488, ni peut-être même à un fils qui avait déjà pris femme avant 1501.

Ce dernier avait épousé Catherine Chamboye, et n'en eut point d'enfants ; il paraît avoir quitté la cour de l'archiduc, il ne remplit du reste aucune charge, et s'être établi en Bourgogne, sur le sol des aïeux1. Héritier des terres de la Marche, d'Esnay, de Chassey, et de tous les acquêts de son père, il céda, le 12 septembre 1517, ses droits sur la Marche à son neveu Olivier de Lenoncourt, bailli de Langres 2. Mais celui-ci dissipa bientôt toute sa fortune, et la seigneurie delà Marche, demeurée en décret pendant quarante ans, dut un jour être vendue à Hugues deMâlain, seigneur de Diconne3. Elle ne revint aux Lenoncourt qu'en 1574, et de leurs héritiers passa, en 1636, au président Fyot d'Arbois, dont les descendants la firent ériger en marquisat à leur profit un siècle après. Ce sont eux qui ont, jusqu'à une époque récente, perpétué chez nous le nom de la Marche4. Quant à la des-

1. En 1503, Charles de la Marche est indiqué dans l'état des fiefs du Ghalonnais comme tenant la terre et seigneurie d'Onare (Onard), au bailliage de Ghalon, en toute justice, du fief de Mer- vans, plus certaines rentes et cens au lieu de Chassey, du fief de Jean, seigneur d'Aumont. (Archives de la Côte-d'Or, B. H730, fol. 387.) Il tient également en toute justice la terre et seigneurie de la Marche, de franc-alleu, valant 65 liv. de rente, y compris ce qu'il tient au lieu d'Onnant, du fief de Mervans. (Id., fol. 413 v°.) Enfin, on voit qu'il possède environ 80 ouvrées de vigne à Nan- toux, en fief de Jean d'Aumont. [Id., fol. 251.) Il y est désigné comme demeurant au comté de Bourgogne.

2. Bibl. nat., Collection de Bourgogne, vol. 101, fol. 323; Cour- tépée, Description du duché de Bourgogne, 2e édit., t. III, p. 461. Olivier de Lenoncourt était bailli de Langres en 1526. (Arch. de Langres, liasse 945.)

:!. Gourtépée, id- Extrait des reprises de fief de la terre de la Marche, pour Philippe Fyot, du 29 décembre 1663. (Archives de la Côte-d'Or, B. 11164.)

4. René de Lenoncourt, mort en 1620, avait épousé Marguerite Fyot. On rencontre en 1480 mi Nicolas de la Marche, cité par

lxxxviij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

cendance directe d'Olivier, elle était depuis longtemps éteinte lorsqu'écrivait Courtépée, à la fin du xvme siècle.

Olivier mourut le 1er février 1502 (n. st.), dans la mai- son qu'il possédait à Bruxelles « devant l'arque, » ou hospice des vieilles femmes, dit-il dans son testament, daté du 8 oc- tobre 15011, maison qu'il avait acquise le24juin 1482. D'après cet acte de dernière volonté, son cœur, placé dans un vase de plomb, fut envoyé en Bourgogne et déposé dans la chapelle de Villegaudin, près de la sépulture de ses aïeux, sous une pierre scellée devant le grand autel de la Vierge et autour de laquelle était gravée l'inscription suivante :

POUR MARCHEPIED, REPOS, PASSET ET MARCHE SOIT BON LE CŒUR OLIVIER DE LA MARCHE AU TRÈS DIGNE PRESTRE SAINCT ET SACRÉ DONT LE CORPS-DIEU EST CE JOUR CONSACRÉ.

C'était un signe naïf et touchant d'humilité chrétienne. Quant à son corps, il voulut qu'il fût inhumé, devant l'au- tel de Sainte-Croix2, dans l'église des chanoines réguliers

Adrien de But dans sa Chronique, et en 1496 un Gérardo de la Marche, lieutenant du capitaine des hallebardiers de l'archiduc Philippe. (Archives du Nord, B. 2157.) Mais sont-ce des parents d'Olivier? Enfin, en 1471, les Archives générales de Belgique mentionnent un sr de Pey ou de Péry, frère du sr de la Marche, dont on ignore la véritable origine.

1. V. plus loin ce testament, extrait de la Collection de Bour- gogne, 99, fos 830-35, à la Bibl. nat. Une copie se trouve dans le ms. 4332, fol. 42, f. fr. de la même bibliothèque. Les Archives du royaume de Belgique (Acquits des comptes de la recette générale du Hainaut) possèdent la dernière, pièce peut-être qu'il ait signée. C'est un reçu, daté du 17 janvier 1501, d'une pension annuelle de 300 fr. ou 480 livres tournois, dont le paiement était arriéré depuis plus d'une année (V. registre 3198, fol. xl et v°, de la Chambre des comptes, aux mêmes Archives) ; la signature de cette quittance est presque indéchiffrable; il est vrai que celle du 20 juillet précédent n'est guère meilleure.

2. « Sepultus in choro beatae Maria? Virginis, sub turnba, ante altare Sancte Crucis. » (Arch. de Belgique, Cart. etmss., 733a prov.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE. lxxxix

de Caudenberg, autrement dite Saint-Jacques de Montfroid, près du palais des ducs de Brabant, à Bruxelles. Cette église avait été fréquemment enrichie par ses libéralités, ainsi qu'elle le fut après lui par sa veuve1. Son tombeau, Isabeau Machefoing vint le rejoindre le 11 novembre 1510, a été détruit au temps de Philippe II. On y lisait l'épitaphe suivante :

GY GIST MESSIRE OLIVIER DE LA MARCHE,

QUI TRESPASSA L'AN 1501, LE PREMIER JOUR DE FÉVRIER,

ET DAME YSABEAU MACHEFOIN,

QUI TRESPASSA L'AN 1510, LE XIe JOUR DE NOVEMBRE.

En face, dans la muraille, une plaque de marbre portait cette autre inscription :

CY GIST OLIVIER DE LA MARCHE, SEIGNEUR

ET GRAND MAISTRE D'HOSTEL, REMPLI DE TOUT HONNEUR,

QUI FUT SAGE ET SECRET, LÉAL ET MAGNIFIQUE,

ET QUI FIT MAINTS BEAUX DITS EN BELLE RHÉTORIQUE.

LAN QUINZE CENT ET UN, LE PREMIER FEVRIER,

MOURUT PLEIN DE VERTU : VEUILLEZ PRIER POUR LUI.

DAME ISABEAU MACHFOIN MOURUT NEUF ANS APRÈS ;

PRIEZ QUE PARADIS A ELLE SOIT OUVERT

ET AU BON CHEVALIER, LEQUEL A TANT SOUFFERT.

1. Dans un inventaire des Archives de la prévôté de Saint- Jacques-sur-Caudenberg, fol. 99 v°, vic lvii, on lit : « Item, une obligation du prévost et couvent de Gouberghe, en date du xxe de janvier l'an de grâce mil cincq cens et ung, par laquelle appert qu'ilz confessent avoir receu de messire Olivier de la Marche, chevalier, conseillier et premier maistre d'hostel de monseigneur l'archiduc d'Austriche, et de madame Ysabeau Machefoins, sa compaigne, par prest, une très belle monstrance faicte d'or et d'argent, à eulx appartenant, pour y mectre le Sainct Sacrement, laquelle ilz promectent garder sain et enthier et la leur rendre toutes et quantes fois que requis en seront. » On conserve au dépôt des Archives des hospices civils de Bruxelles divers actes des années 1505, 1507 et 1508, relatifs à des fonda- tions de rentes faites par la veuve d'Olivier en faveur des pauvres de la paroisse Saint-Jacques-sur-Caudenberg. Une lettre d'Érard,

Xcij NOTICE BIOGRAPHIQUE.

II.

Il y a dans Olivier de la Marche considéré comme écrivain deux hommes bien distincts, le poète et le chroniqueur.

Par ce mot poète, j'entends non seulement le versificateur, mais l'auteur de moralités, de contes et même d'œuvres phi- losophiques en prose. La philosophie ne se distinguait guère alors de la poésie ; elle ne constituait à proprement parler une science que lorsqu'elle se confondait avec la théologie ; par réciprocité, les poèmes les plus légers se piquaient de moraliser.

Poète, conteur ou philosophe, il ne sort pas d'une honnête médiocrité. Ses œuvres purement littéraires ont cependant d'agréables parties, comme Y Histoire de Griselidis, mar- quise de Saluées, que l'on a faussement attribuée à Pierre Michault, dit Taillevent, et dont la forme appartient en réa- lité à Olivier de la Marche, quoiqu'il en ait emprunté le fond lui-même à Pétrarque1. En chantant et en rimant, le bon écuyer obéissait sans doute à son naturel mélancolique et rêveur, à ce besoin d'épanchement et à cette sensibilité en quelque sorte musicale qui saisissent les jeunes hommes à l'aube de la vie et dont il s'accusera plus tard lui-même presque comme d'un péché. Mais il obéissait encore à de nobles exemples. Dans cette cour brillante et raffinée de Bourgogne, jeunes pages, clercs, hommes d'armes eux-mêmes, presque tous étaient poètes à leurs heures. Ce n'était pas seu-

1. V. Epistola de historia Griseldis mulieris maxims Constantin, Colonise, typis Uclalrici Zel de Hanau, circa 1470. Cette histoire se rencontre dans le Parement des dames d'Olivier. On sait que Perrault l'a rajeunie et mise en vers. Un ms. de la bibliothèque du comte d'Ashburnham (n° 402, fonds Barrois), qui provient sans doute de la Bibliothèque nationale, nous apprend que Pétrarque l'avait lui-même « translatée de lombart en latin. » Ce ms. est du xve siècle.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XCllj

lement Pierre Michault, secrétaire du comte de Charolais, l'auteur du Doctrinal de Court et de la Danse des aveugles, George Chastellain, Martin Franc, qui dédia à Philippe le Bon son Champion des Dames et son Estrif de Fortune et de Vertu*; c'était Charles, duc d'Orléans, le premier des lyriques du xve siècle, Guiot et Philippe Pot, le bâtard de la Trémoïlle, le seigneur de Torcy, Frédet, Me Etienne Le Goux, Jean Régnier, seigneur de Guerchy, bailli d'Auxerre2, le sire de Trazegnies3, et Philippe le Bon lui-même, ainsi que le constatent différentes ballades adres- sées par lui à son compère le duc d'Orléans4 ; c'était René d'Anjou, le royal prisonnier des Bourguignons dans la tour de Bar à Dijon, bien d'autres enfin encore que l'on ne peut tous citer. Rimer était délassement de princes. Olivier de la Marche n'eût pas cédé à sa propre inspiration qu'il eût été entraîné par l'exemple d'autrui. Plus jeune d'au moins trente années que Charles d'Orléans et Alain Chartier , contemporain de Villon, il leur est sans contredit inférieur. Il n'a au même degré ni la grâce souple, délicate et caressante des uns, ni la hardiesse, l'expression pittoresque et la verdeur de l'autre. Mais il possède ce que Marot appellera plus tard un « gentil

1. Martin Franc ou Le Franc, à Arras, prévôt et chanoine de l'église de Leuse en Hainaut, secrétaire de l'antipape Félix V et du pape Nicolas V. (V. Jean Lemaire des Belges, Couronne margaritique.)

2. Auteur des Fortunes et Adversitez, imprimées à Paris en 1526, in-8°; mort après 1463.

3. Auteur des « Loenges des Vertus du très vaillant duc Charles de Bourgongne. » (Ms. de la Bibl. publ. de Douai, 767, fol. 14.)

4. Dans sa Bibliothèque française, t. IX, p. 232, l'abbé Goujet déclare qu'il examina à loisir plusieurs pièces de vers du duc de Bourgogne insérées dans uu ms. intitulé : Dalladiez du duc d'Or- léans, et qui appartenait au xviue siècle à M. de Bombarde. V. au même tome, p. 259, une ballade adressée avant 1440 par Philippe le Bon à Charles d'Orléans et le catalogue des mss. de la Biblio- thèque nationale.

Xciv NOTICE BIOGRAPHIQUE.

entendement, » une finesse mélangée de candeur, une tou- chante mélancolie, que gâtent malheureusement parfois trop d'uniformité, des allégories trop recherchées, des images trop froides et des tours un peu forcés, sauf dans ses poésies enfan- tines, qui sont naïves et simples.

Le siècle l'exigeait-il ainsi? On serait tenté de le croire, à n'en juger que par le diffus et pâteux Chastellain, si quelques ravissantes ballades de Charles d'Orléans n'attes- taient le contraire. Comme on est loin même de celles de Froissart !

Mais nous ne voulons parler que du narrateur. Ici sa supériorité éclate : il est original, il est vivant, il est aisé, il est historien. Qu'on daigne nous entendre : si l'histoire est une pure critique, comme la comprenait Tillemont par exemple, une simple chronologie, un enchaînement correct et méthodique des dates et des faits, si l'on attend d'elle une rigoureuse exactitude, non, Olivier de la Marche, dont la mémoire n'est pas toujours fidèle et qui, mêlant, transposant les événements, se trompe trop souvent sur les lieux ou les années, n'est pas un historien. Il ne l'est pas encore, si l'his- toire, telle que la pressentait Commines, est une science politique, qui doit s'élever aux causes premières, ou, telle que la concevait Gibbon au dernier siècle, un thème de phi- losophie, une sorte de métaphysique de l'humanité. Mais si on ne lui demande qu'une enquête curieuse sur les mœurs d'une race ou d'une époque et la vive représentation des faits, si l'on se contente de vojr défiler le cortège des acteurs en costume et d'assister à leur jeu sur la scène sans les suivre dans la coulisse, en se réservant de tirer soi-même la mora- lité delà pièce, l'écuyer bourguignon est, presque autant que le chanoine de Chimay, un véritable peintre d'histoire. Il en a souvent, sans les chercher, la maestria, le dessin, le colo- ris. C'est un ymaigier des dernières années de la chevalerie.

Il est vrai que celle-ci l'absorbe, qu'en décrivant par le menu les prouesses et les tournois de ses contemporains, en

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XCV

célébrant les splendeurs de la cour de Bourgogne, il oublie parfois les événements politiques ou militaires qu'il a entrepris de raconter, et que, modeste jusqu'au silence sur lui-même, il semble ne l'être pas assez sur ses maîtres, ses louanges n'étant pas alors suffisamment justifiées par la concision de son récit. Ce reproche lui a été fait ; nous ne le croyons pas fondé. Olivier de la Marche n'est pas un écrivain de profession : il n'a pas été, comme Chastellain et Molinet, revêtu de la charge d'historiographe ou à'indiciaire; il n'a pas même reçu, comme Saint-Remy, la mission officielle et spéciale de rapporter à Yhistorieur ou greffier de la Toison d'or les hauts faits des membres de l'ordre dont la renommée parviendrait jusqu'à lui. Il écrit d'abord pour se complaire à lui seul, pour occuper ses loisirs et, ainsi que l'ont fait Jean de Wavrin, Monstrelet et le seigneur de Saint-Remy lui-même, pour échapper à l'oisiveté, la mère de tous les vices. Il a quarante-cinq ans environ lorsqu'il commence en 1472 ou 1473 à rédiger ses Mémoires, et vingt ans après seulement, en 1493, quand il en a soixante-cinq accomplis, il imagine de les faire lire à son jeune souverain, en y joi- gnant une introduction qui les rende plus instructifs pour Philippe le Beau. Ce sont donc bien vraiment et avant tout des Mémoires, c'est-à-dire des souvenirs personnels, le récit des faits auxquels il a été mêlé ou dont il a été le témoin oculaire et qu'il a enregistrés au fur et à mesure sur un car- net de poche. Faut-il s'étonner qu'il s'attache à ceux qui l'ont frappé davantage et qu'entre mille il insiste de préfé- rence sur ceux qu'il a suivis de plus près, en un mot, qu'il soit, comme Froissart, plus occupé du spectacle que du fond de l'his- toire? Faut-il à ce « laïc, » à ce militaire, qui s'excuse de n'avoir ni « le stile et subtil parler » de Chastellain, ni « la clergie, la mémoire ou l'entendement » du Portugais Vas de Lusane, ni « l'influence de rhétoricque si prompte et tant experte » de Molinet, à ce brave officier de princes somp- tueux et magnifiques, dont l'honneur, la courtoisie, les grands

XCVJ NOTICE BIOGRAPHIQUE.

exploits et les aventures chevaleresques ont été dès le berceau l'idéal, demander autre chose que la fine vignette, la minia- ture attendrie de ces fêtes étincela la vieille chevalerie ? Mais, si l'on s'en tient là, l'image est parfaite ; elle est prise sur le vif, et, malgré les légères retouches qui l'ont ennoblie, on peut dire qu'elle est photographique. Villehardouin et Joinville nous ont peint la chevalerie loyale, croyante, enthousiaste des croisades, à son âge d'or et dans sa pleine virilité; leur narration forte et candide tient dans l'histoire la place qu'occupe dans l'architecture la Sainte-Chapelle au xme siècle. Dans sa chronique qui est une seconde chanson de geste, Froissart nous l'a montrée plus épanouie, mais bien moins naïve et déjà déclinante; c'est le gothique fleuri du xrve siècle. A la veille de disparaître, elle jette un fulgurant mais dernier rayon dans La Marche ; c'est l'art flamboyant du xve.

Notre chroniqueur appartient par la date de sa mort à l'ère moderne. Mais il est bien du moyen âge par les idées, par la foi sincère et naïve, par le culte de l'aristocratie mili- taire. Ce n'est pas lui qui dirait comme un trouvère du xme siècle, Guy de Cambrai, dans son poème de Baarlam et Josaphat :

Pylates et Herodes vit,

Car souvent sont à grant délit

Et en Franche et en Lombardie ;

Car Herodes pas ne mendie

Tant com li rois est à Paris ;

Et Pylates, che m'est avis,

Est molt sires de Vermandois.

Il honore profondément l'Eglise, la royauté et les barons. Soit qu'il puise ses renseignements historiques dans les chro- niques antérieures, dans ces manuscrits enluminés dont la librairie des ducs de Bourgogne était si bien pourvue1, ou

1. V. Barrois, Bibliothèque protypographique, Achille Godefroy et les Comptes de Charles le Téméraire.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xcvij

dans Froissart qu'il a visiblement consulté1, soit qu'il ras- semble ses propres souvenirs, il est toujours respectueux des clercs et des nobles, sans y apporter la moindre gauloiserie ni la moindre malice. comme ailleurs, son cœur est à découvert et pour ainsi dire transparent. C'est celui d'un féal qui s'est donné tout entier. Nous ne savons même si à cet égard il n'est pas plus désintéressé que Froissart qui, comme lui, a sans doute le culte des grands seigneurs, mais aussi de ce qui rapporte profit, honneur et renommée dans ce monde. Il clora bien d'un mot le portrait de Louis XI en disant : « Il fut prince2, » en d'autres termes, il était large et « achetoitau poix d'or » (s'attachait par des libéralités les hommes de bon renom). La largesse est à ses yeux l'une des vertus maîtresses d'un souverain; mais elle n'en est pas la reine : la « haulte seignourie » vient de ce que Dieu a « élevé la nativité des rois sur les aultres. » Comme le dira plus tard Henri IV, les nobles et les rois « sont des têtes que Dieu a réservées pour conserver les autres. » Sa doctrine sur l'ori- gine du pouvoir est essentiellement monarchique.

Elle ne le rend pas néanmoins hostile au peuple. Parlant

1. Comparez par exemple le passage de son Introduction sur la descendance de saint Louis avec le premier chapitre du livre I de Froissart : « Li biaus rois Phelippes de France, etc. » Mais il cite de mémoire et se trompe dans la généalogie. Une remarque à faire à cette occasion, c'est qu'Olivier de la Marche n'a pas besoin d'une traduction comme les chroniqueurs qui l'ont précédé. Les gens du monde peuvent aisément le lire dans l'original.

2. Duclos lui a pris ce trait, sans le citer d'ailleurs, dans son Histoire de Louis XL Olivier n'aimait pas le roi et cependant, tout en accusant ses « soubtiz moyens, » il n'en a jamais parlé qu'avec respect. On ne saurait lui attribuer la pièce de poésie intitulée : le Mauvais Prince, publiée dans les OEuvres de Chaslellain (t. VII, p. 457), et dans laquelle M. de Reiffenberg a cru voir un portrait l'ait par La Marche du monarque français. Mais il est vrai de dire qu'il est beaucoup plus ami de la Bourgogne et de l'Autriche que de la France, sans aller jusqu'à prétendre, comme certains histo- riens, que ses Mémoires sont uu pamphlet dirigé contre celle-ci.

il

XCV11J NOTICE BIOGRAPHIQUE.

d'un Gantois « villain et de petit estât, » qui se battit vail- lamment à Gavre, il dit : « Que je le sceusse nommer, je m'ac- quitteroie de porter honneur à son hardement, car vaillance est entre les bons si privilégiée et de telle aucthorité qu'elle doit estre manifestée, publiée et dicte de petite personne ou de petit estât comme des plus grans. » Pour tous il est équi- table, mais il n'aime pas ce que nous appellerions aujour- d'hui la démocratie. Lorsque Gand se révolte, il la plaint d'avoir sacrifié « son pucelage, » en d'autres termes de s'être ravalée « ou povoir et soubs les mains de ribaultz, pillars et gourmans, norriz et empoisonnez de vices, sans vergongne, entendement ou raison. » Comme on le voit, la sentence est dure pour la multitude, encore bien qu'il distingue et qu'il faille distinguer dans son sein, et elle a paru telle à un écri- vain de Flandre qui lui reproche, non sans aigreur, d'avoir calomnié les Flamands. Mais Valère André est. injuste lui- même et ne semble pas l'avoir lu. La Marche n'a nulle acri- monie contre la nation, ni même contre le populaire; il ne s'indigne que contre les révoltés.

Son œuvre est donc une source infiniment curieuse et presque intarissable de renseignements intéressants sur le xve siècle. Si l'on y ajoute Y État de la maison du duc Charles de Bourgogne, dans lequel il énumère avec un grand luxe de détails les serviteurs et décrit l'étiquette de cette royale branche des descendants de Hugues Capet, presque égale en puissance et supérieure en richesses à la dynastie française, on y trouve un tableau achevé de l'es- prit, de la vie et des mœurs aristocratiques de son temps. On y rencontre même autre chose : çà et là, sa plume trace de vraies pages d'histoire, par exemple le siège de Neuss et les portraits de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire ; ailleurs, sur plusieurs points purement historiques, il com- plète ou rectifie les chroniques contemporaines; quoiqu'il n'ait pas, comme Commines, la curiosité des causes, il rend avec précision les effets. On peut lui reprocher un grand

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XC1X

mépris de la chronologie, qu'il observa rarement, même, chose bizarre, pour les événements qui le concernent per- sonnellement et dont il aurait le mieux garder la date en mémoire1. Mais, du moins, sa sincérité, sinon sa critique, est absolue; c'est un témoin qui parle; sauf dans son Intro- duction où, selon la mode du temps, il donne une origine fabuleuse aux maisons dont il se propose de faire l'histoire, afin d'en reculer le berceau le plus possible, s'il n'a pas vu de ses propres jeux, il le dit. Rare et précieux témoin que celui dont les souvenirs embrassent cinquante-quatre ans environ, les plus riches en événements du siècle. Monstrelet s'arrête en 1444 ; Mathieu d'Escouchy, qui l'a continué, en J 461 ; Le Fèvre de Saint-Remy , en 1435 ; Molinet ne va que de 1474 à 1504 ; Jean de Troyes, de 1460 à 1483, et Phi- lippe de Gommines qui débute en 1464, au moment s'éteint Ghastellain, ne dépasse point l'année 1498. Aucun d'eux n'a parcouru un cycle aussi étendu ; aucun d'ailleurs n'a pénétré aussi avant dans l'intimité quotidienne des deux derniers ducs de Bourgogne, aucun ne les a suivis ni observés de plus près , aucun n'a pu mieux étudier dans la personne de Charles le Téméraire la chute de leur glorieuse dynastie, qui fut peut- être le fait le plus considérable de l'histoire contemporaine, puisque d'elle est sortie la rivalité séculaire des maisons de France et d'Autriche2. Il demeurera un guide toujours inter- rogé et le plus souvent fidèle : l'histoire de France au xve siècle ne peut pas mieux se passer de lui que ne le fait de Tite-Live

1. C'est la raison pour laquelle nous n'avons pas inscrit entête de chaque page le millésime de l'année à laquelle elle se rapporte, afin d'éviter des confusions regrettables.

2. Olivier de la Marche glisse rapidement, il est vrai, dans ses Mémoires sur les défaites de Charles à Granson, à Morat et enfin à Nancy, parce qu'il n'aime pas à insister sur les désastres de ses maîtres et qu'il s'adresse d'ailleurs à leur héritier. Mais il ressent profondément la « destruction de la maison de Bourgongne » et les graves conséquences de cette « divine hateure. »

C NOTICE BIOGRAPHIQUE.

celle de la République romaine. Il faut le remarquer pour- tant, la valeur historique des diverses parties de se&Mémoires est très différente. On l'a déjà dit, l'Introduction n'est qu'une fantaisie généalogique, dont on ne peut faire usage, parce qu'elle égarerait le lecteur ; le second livre renferme beaucoup de lacunes et d'erreurs qu'il faut combler ou redres- ser. Olivier n'en a évidemment construit que le squelette et attendait pour le compléter une heure que lui a ravie la mort. Mais le premier livre est excellent, sauf quelques fautes de noms et de dates, et il mérite l'éloge qui en a été fait, parce qu'il est écrit par un témoin oculaire et, quoique complaisant parfois, toujours sincère et bien informé. Oli- vier y a moins qu'ailleurs besoin d'être contrôlé. Il y a fait une œuvre certainement personnelle.

Nous négligeons à dessein sa langue, non qu'elle soit incorrecte, mais parce qu'elle a vieilli. Historia, quoque modo scripta, semper legitur. Un siècle a le droit d'en juger un autre ; mais le seul qui ait vraiment compétence pour se prononcer sur la langue d'un écrivain, c'est celui qui l'a parlée et dans lequel cet écrivain a vécu. Tous les siècles et tous les pays ont leurs langues vivantes et toutes sont également bonnes. Chacun écrit la sienne pour soi- même et pour ses contemporains : il ne saurait prétendre l'imposer à la postérité. Si nous devons donc nous abstenir de porter un jugement sur un idiome qui n'était pas encore formé à l'époque s'en servait Olivier, nous pouvons du moins signaler en lui certaines qualités personnelles du style qui n'ont pas d'âge et ne devraient pas avoir de patrie : la limpidité, la mesure, la décence, le sentiment et l'élévation morale, à laquelle se mêle une vague tristesse, comme s'il ne pouvait oublier la chute sanglante de la maison qu'il servit si loyalement. Chose curieuse ! ses Mémoires com- mencés vers le milieu de la vie, continués et achevés à l'approche de la caducité, n'ont rien du vieillard, si ce n'est parfois l'accent mélancolique ; il y règne le plus sou-

NOTICE BIOGRAPHIQUE. Cj

vent un accent de naïve émotion qui sent le jeune homme; sa prose est plus poétique que ses vers. Par là, il est à la fois plus ancien et plus moderne que Chastellain, auquel on l'a quelquefois comparé : plus ancien, parce qu'il a plus de candeur et de touchante bonhomie; même lorsqu'il l'imite, il est plus modéré que lui et n'exagère pas la manière du maître; la Renaissance ne l'a point effleuré de son aile; plus moderne, parce qu'il a plus de goût et est moins flamand que lui, parce qu'il franchit d'un bond cette époque de tran- sition où l'on prit souvent le pédantisme pour la science et l'obscurité fut chez quelques-uns une condition du succès dans l'art d'écrire. Il reste vif, aisé, simple, naturel : c'était naguère et ce fut presque toujours une qualité éminemment française.

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

SUR LES OUVRAGES

D'OLIVIER DE MARCHE

Le chevalier bourguignon a laissé des œuvres nombreuses dont plusieurs sont inédites, dont quelques-unes même sont peut-être encore inconnues et gisent enfouies dans les biblio- thèques, sans qu'on les ait restituées à leur véritable auteur. Mais, comme on l'a vu plus haut, elles n'ont pas toutes une valeur égale.

On peut les diviser en trois catégories principales : les Mémoires proprement dits, les pièces historiques et philoso- phiques en prose et les œuvres poétiques, quoiqu'elles soient parfois mélangées de prose.

Nous allons les passer successivement en revue, en indi- quant les principaux manuscrits et spécialement ceux dont nous avons fait usage pour cette édition.

A.

MÉMOIRES.

Ils comprennent trois livres ou trois parties. Cette divi- sion faite par La Marche a été respectée par tous ses éditeurs. Cependant, Denis Sauvage, le plus ancien d'entre eux, a donné au premier livre le nom à' Introduction, afin de le distinguer des deux autres auxquels il sert pour ainsi dire de préface. Dans ce livre, on effet, l'écrivain se borne à résu-

civ NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.

mer la généalogie et l'histoire, le plus souvent fabuleuse sous sa plume, des ancêtres de Philippe le Beau, archiduc d'Au- triche, pour lequel il l'a composé et auquel il l'a dédié. Il ne décrit aucun fait particulier dont il ait été personnellement témoin en dehors de ceux qu'il raconte dans les parties sui- vantes. Ce sont donc moins des mémoires originaux qu'une compilation historique, mélangée ça et de digressions et de courtes réflexions. En outre, dans