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OEUVRES COMPLÈTES
FHEDEHIC BASTIAT
TYPi)i;llAMIIh liK CHICTK
OKIJVRKS (;()\ii>i,KTr':s
KllfillÉlilC MSTIAT
MISKS lîN DUlHiK
liKViJKS Ki ANNOTEES D'APUES LES MANUSCRITS M. l/AlTEIin
TOME CINUUIÈME
SOPIIISMES ECOiNOMlOUES.
PKTITS I» \>1I»IILKTS
l'AUlS
(;rii,i,Ar\iiN i;t C". i.iitisAiiii-.s.
Kilili'ur^ lin J(iiirii:il ili-; HciiiKiniistes . ili' ki ('.«llcrlimi di"; |iriiiri[iaii\ Fiitimniislcs .
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55-
SPOLIATION ET LOI ('l
A Messieurs les Proteotionistes du Conseil général des Manufactures,
Messieurs les proteotionistes, causons un moment avec modération et de bonne amitié.
Vous ne voulez pas que l'économie politique croie et en- seigne le libre-échange.
C'est comme si vous disiez : « Nous ne voulons pas que l'économie politique s'occupe de Société, d'Échange, de Valeur, de Droit, de Justice, de Propriété. Nous ne recon- naissons que deux principes, l'Oppression et la Spoliation. »
Vous est-il possible de concevoir l'économie politique sans société? la société sans échanges? l'échange sans un rapport d'appréciation entre les deux objets ou les deux services échangés? Vous est-il possible de concevoir ce rap-
(') Le 27 avril 1850, à la suite d'une discussion très-curieuse, que le Moniteur a. reproduite, le Conseil général de l'agrricuiture, des ma- nufactures et du commerce émit le vœu suivant :
« Que l'économie politique soit enseignée, par les professeurs ré- « tribués par le grouvernement, non plus seulement au point de vue « théorique du libre-échange, mais aussi et surtout au point de vue K des faits et de la liigislalioii qui régit l'industrie française. »
C'est à ce vm» ijue repoinlit IJastiat par l: patnphlrl Spoliation et Loi, publié d'ahuril dans le Journal des Econiinislcs. lu I.S mai lS;'i(».
{Sole de l'éditeur.)
2 PAMPHLETS.
poi'f, nommé valeur, autrement que comme résultant du libre consentement des échangistes? Pouvez-vous concevoir qu'un produit en vaut mi autre si, dans le troc, une des parties n'est pas libre (*) ? Vous est-il possible de concevoir le libre consentement des deux parties sans liberté? Vous est-il possible de concevoir que l'un des contractants soit privé de liberté, à moins qu'il ne soit opprimé par l'autre? Vous est-il possible de concevoir l'échange entre un oppres- seur et un opprimé, sans que l'équivalence des services en soit altérée, sans que, par conséquent, une atteinte soit portée au droit, à la justice, à la propriété ?
Que voulez-vous donc? dites-le franchement.
Vous ne voulez pas que l'échange soit libre !
Vous voulez donc qu'il ne soit pas libre ?
Vous voulez donc qu'il se fasse sous l'influence de l'op- pression ? car s'il ne se faisait pas sous l'influence de l'op- pression, il se ferait sous celle de la liberté, et c'est ce que vous ne voulez pas.
Convenez-en, ce qui vous gène, c'est le droit, c'est la justice; ce qui vous gêne, c'est la propriété, non la vôtre, bien entendu, mais celle d' autrui. Vous souffrez difficile- ment que les autres disposent librement de leur propriété (seule manière d'être propriétaire); vous entendez disposer de la vôtre... et de la lem\
Et puis vous demandez aux économistes d'arranger en corps de doctrine cet amas d'absm'dités et de monstruosi- tés; de faire, à votre usage, la théorie de la Spoliation.
Mais c'est ce qu'ils ne feront jamais; car, à leurs yeux, la Spoliation est un principe de haine et de désordre, et si elle revêt une forme plus particulièrement odieuse, c'est surtout la /orme légale (2).
(') Voir la théorie de la valeur, au chap. v du lume M.
[Noie de l'édileur.) (*) L'aulcur avait exprimé celle opinion, trois ans auparavant, darts
SPOLIATION ET L(JI. 7,
Ici, monsieur Benoît d'Azy, je vous preiuls à partie. Vous êtes un homme modéré, impartial, généreux. Vous
le numéro Ju 2.S novembre 1847 du journal le Libre-Écliange. Ré- pondant au Moniteur industriel, il avait dit :
« Que le lecteur nous pardonne si nous nous faisons casuisie pour « un instant. Notre adversaire nous force à mettre le bonnet de doc- i< leur. Aussi bien c'est sous le nom de docteur qu'il lui plaît souvent « de nous désigner.
« Un acte illégal est toujours immoral par cela seul qu'il est une « désobéissance à la loi ; mais il ne s'ensuit pas qu'il soit immoral « en lui-même. Quand un maçon (nous demandons pardon à. notre « confrère d'appeler son attention sur si peu de chose), après une « rude journée de labeur, échange son salaire contre un coupon de « drap belge, il ne fait pas une action inlrinséquenienl immorale. Ce ••■ n'est pas l'action en elle-même qui est immorale, c'est la violation « de la loi. Et la preuve, c'est que si la loi vient à changer, nul ne « trouvera à reprendre à cet échange. Il n'a rien d'immoral en Suisse. « Or ce qui est immoral de soi l'est partout et toujours. Le Moni- < teur industriel soutiendra-t-il que la moralité des actes dépend des « temps et des lieux ?
« S'il y a des actes illégaux sans être immoraux, il y en a qui sont « immoraux sans être illégaux. Quand notre confrère altère nos pa- « rôles en s'efforçant d'y trouver un sens qui" n'y est pas ; quand « certains personnages, après avoir déclaré dans l'intimité qu'ils sont « pour la liberté, écrivent et volent contre ; quand un maître fait « travailler son esclave à coups de bâton, le Code peut ne pas être « violé, mais la conscience de tous les honnêtes gens est révoltée, « C'est dans la catégorie de ces actes et au premier rang que nous « plaçons les restrictions. Qu'un Français dise à un autre Français, « son égal ou qui devrait l'être : — Je t'interdis d'acheter du drap « belge, parce que je veux que lu sois forcé de venir à ma boutique. « Si cela te dérange cela m'arrange ; tu perdras quatre, mais je ga- '< gnerai deux et cela suffit. — Nous disons que c'est une action im- « morale. Que celui qui se la permet l'exécute par ses propres forces « ou à l'aide de la loi, cela ne change rien au caractère de l'acte. Il « est immoral par nature, par essence ; il l'eût été il y a dix mille </ ans, il !e serait aux antipodes, il le serait dans la lune, parce que, « quoi qu'en dise le Moniteur industriel, la loi qui peut beaucoup ne c peut cependant pas faire i|ue ce qui est mal soit bien. « Nous ne craignons pas même de dire que le concours de la loi
4 PAMPHLETS.
lie tenez ni à vos intérêts, ni à votre fortune ; c'est ce que vous proclamez sans cesse. Dernièrement au Conseil géné- ral_, vous disiez : « S'il suffisait que les riches abandonnas- sent ce qu'ils ont pour que le peuple fût riche, nous serions tous prêts à le faire. » (Oui! oui! c'est vrai!) Et hier, à l'Assemblée nationale : « Si je croyais qu'il dépendît de moi de donner à tous les ouvTiers le travail dont ils ont besoin, je donnerais tout ce que je possède pour réahser ce bienfait..., malheureusement impossible. »
Encore que l'inutilité du sacrifice vous donne le vif cha- grin de ne le point faire, et de dire, comme Basile : « L'ar- gent! l'argent 1 je le méprise..., mais je le garde, » assu- rément, nul ne doutera d'une générosité si retentissante, quoique si stérile. C'est une vertu qui aime à s'envelopper d'un voile de pudeur, surtout quand elle est purement la- tente et négative. Pour vous, vous ne perdez pas une occa- sion de l'afficher, en vue de toute la France, sur le piédes- tal de la tribune, au Luxembourg et au palais législatif. C'est mie preuve que vous ne pouvez en contenir les élans, bien que vous en conteniez à regret les effets.
Mais enfm, cet abandon de votre fortune, personne ne
« aggrave l'immoralité du fait. Si elle ne s'en mêlait pas, si, par « exemple, le fabricant faisait exécuter sa volonté restrictive par des « gens à ses gages, l'immoralité crèverait les yeux du Moniteur in- c dustriel lui-même. Eh quoi ! parce que ce fabricant a su s'épargner « ce souci, parce qu'il a su faire mettre à son service la force pu- « blique et rejeter sur l'opprimé une partie des frais de l'oppression, « ce qui était immoral est devenu méritoire !
« Il peut arriver, il est vrai, que les gens ainsi foulés s'imaginent « que c'est pour leur plus grand bien, et que l'oppression résulte « d'une erreur commune aux oppresseurs et aux opprimés. Cela suffit « pour justifier les intentions et ôter à l'acte ce qu'il aurait d'odieux « sans cela. En ce cas, la majorité sanctionne la loi. Il faut s'y sou- « mettre ; nous ne dirons jamais le contraire. Jlais rien ne nous • empêchera de dire à la majorité que, selon nous, elle se trompe. >
{Noie de l'éditeur.)
SPOLIATION ET LOI. ^
VOUS le demande, et je conviens qu'il ne résoudrait pas le problème social.
Vous voudriez être généreux, et \ ous ne le pouvez avec fruit; ce que j'ose vous demander, c'est d'être juste. Gar- dez votre fortune, mais permettez-moi de garder la mienne. Respectez ma propriété comme je respecte la vôtre. Est-ce de ma part une requête trop hardie ?
Supposons que nous soy'ons dans un pays où règne la liberté d'échanger, où chacun puisse disposer de son tra- vail et de sa propriété. — Vos cheveux se hérissent ? Ras- surez-vous, ce n'est qu'une hypothèse.
Nous sommes donc aussi libres l'un que l'autre. Il y a bien une Loi dans le Code, mais cette Loi, toute impar- tialité et justice, loin de nuire à notre liberté, la garantit. Elle n'entrera en action qu'autant que nous essayerions d'exercer l'oppression, vous sur moi ou moi sur vous. Il y a une force publique; il y a des magistrats, des gendiu-mes, mais ils ne font qu'exécuter la Loi.
Les choses étant ainsi, vous êtes maître de forges et je suis chapelier. J'ai besoin de fer, pour mon usage ou pour mon industrie. Naturellement, je me pose ce problème : « Quel est pour moi le moyen de me prociu-er le fer, qui m'est nécessaire, avec la moindre somme possible de travail'?» En tenant compte de ma situation, de mes connaissances, je découvre que le mieux pour moi est de faire des cha- peaux et de les livrer à un R<Mge, qui me donnera du fer en retour.
Mais vous êtes maître de forges, et vous vous dites : Je saurai bien forcer ce coquin-là (c'est de moi qu'il s'agit) de venir à ma boutique.
En conséquence, vous garnisez votre ceint nn> de sabres et de pistolets, vous armez vos nombn-ux domeslicines, vous vous rendez sur la frontière, et là, au moment où je vais exécuter mon troc, vous me (riez: — Arrête! on je
6 PAMPHLETS.
te brûle la cervelle. — Mais^ seigneur, j'ai besoin de'fer. — J'en ai à vendre. — Mais, seigneur, vous le tenez fort cher. — J'ai mes raisons pour cela. — Mais, seigneur, j'ai mes raisons aussi pour préférer le fer à bon marché. — Eh bien ! entre tes raisons et les miennes, voici qui va décider. Valets, en joue!
Bref, vous empêchez le fer belge d'entrer, et, du même coup, vous empêchez mes chapeaux de sortir.
Dans l'hypothèse où nous sommes, c'est-à-dire sous le ré- gime de la liberté, vous ne pouvez contester que ce ne soit là, de votre part, un acte manifeste d'Oppression et de Spoliation.
Aussi, je m'empresse d'invoquer la Loi, le magistrat, la force publique. Ils interviennent; vous êtes jugé, condamné et justement châtié.
Mais tout ceci vous suggère une idée lumineuse.
Vous vous dites : J'ai été bien simple de me donner tant de peine; quoi ! m'exposer à tuer ou à être tué ! me dé- placer ! mettre en mouvement mes domestiques ! encourir des frais énormes ! me donner le caractère d'un spoliateur ! mériter d'être frappé par la justice du pays ! et tout cela, pour forcer un misérable chapelier à venir à ma boutique acheter du fer à mon prix! Si je mettais dans mes intérêts la Loi, le magistrat et la force publique ! si je leur faisais faire, sur la frontière, cet acte odieux que j'y allais faire moi-même !
Échauffé par cette séduisante perspective, vous vous faites nommer législateur et votez un décret conçu en ces termes :
Art. \". II. sera prélevé une taxe surtout le monde (et notamment sur mon maudit chapelier).
Art. 2. Avec le produit de cette taxe on paiera des hommes qui feront bonne garde à la frontière, dans Tinté- rêt des maîtres de forges.
SPOLIATION ET LOI. 7
Art. 3. Ils veilleront à ce que nul ne puisse échanger avec des Belges les chapeaux ou autres marchandises con- tre du fer.
Art. a. Les ministres, procureurs de la République, douaniers, percepteurs et geôliers sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution de la présente loi.
Je conviens. Monsieur, que, sous cette forme, la Spo- liation vous serait infiniment plus douce, plus lucrative, moins périlleuse que sous celle dont vous vous étiez d'a- bord avisé.
Je conviens qu'elle aurait pour vous un côté fort plai- sant. Certes, vous en pourriez rire dans votre barbe, car vous en auriez fait passer tous les frais sur mes épaules.
Mais j'affirme que vous auriez introduit dans la société un principe de ruine, d'immoralité, de désordre, de haines et de révolutions incessantes ; que vous auriez ouvert la porte à tous les essais du sociahsme et du communisme (').
Vous trouvez, sans doute, mon hypothèse très-hardie. Eh bien ! retournons-la contre moi. J'y consens pour l'a- mour de la démonstration.
Me voici ouvrier; vous êtes toujours maître de forges.
Il me serait avantageux d'avoir à bon marché, et même pour rien, des instruments de travail. Or, je sais qu'il y a dans votre magasin des haches et des scies. Donc, sans plus de façons, je pénètre chez vous et fais main basse sur tout ce qui me convient.
Mais vous, usant du droit de légitime défense, vous re- poussez d'abord la force par la force; ensuite, appelant à votre aide la Loi, le magistrat, la force publi(iue, vous me faites jeter en prison et bien vous faites.
Oh ! oh! me dis-je ; j'ai été gauche en tout ceci. Onand
(') \i>\., ;iu liinii' IV, l'ri)lectiunis)iic et COiniiuinisine.
(S^ite de l'i'diteur.)
8 PAMPHLETS.
on veut jouir du Ijieu d'autrui, ce n'est pas en dépit, c'est en vertu de la Loi qu'il faut agir, si l'on n'est pas un sot. En conséquence, comme vous vous êtes fait protectioniste, je me fais socialiste. Comme vous vous êtes arrogé le droit AU profit, j'invoque le droit au travail ou aux instru- ments de travail.
D'ailleurs, en prison, j'ai lu mon Louis Blanc, et je sais par cxKur cette doctrine : « Ce qui manque aux prolétaires pour s'affranchir, ce sont les instruments de travail ; la fonction du gouvernement est de les leur fournir. » Et en- core : « Dès qu'on admet qu'il faut à l'homme, pour être vraiment libre, le pouvoir d'exercer et de développer ses facultés, il en résulte que la société doit à chacun de ses membres, et l'instruction, sans laquelle l'esprit humain ne peut se déployer, et les instruments de travail, sans les- quels l'activité humaine ne peut se donner carrière. Or, par rinter\'ention de qui la société donnera-t-elle à chacun de ses membres l'instruction convenable et les instruments de travail nécessaires, si ce n'est par l'intervention de l'État (1)?»
Donc, moi aussi, fallût-il pour cela révolutionner mon pays, je force les portes du palais législatif. Je pervertis la Loi et lui fais accomplir, à mon profit et à vos dépens, l'acte même pour lequel elle m'avait jusqu'ici châtié. Mon décret est calqué sur le vôtre. Art. \". Il sera prélevé une taxe surtous les citoyens et spécialement sur les maîtres de forges.
Art. 2. Avec le produit de cette taxe, l'Etat soldera un corps armé, lequel prendra le titre de gendarmerie frater- nelle.
Art. 3. Les gendarmes fraternels entreront dans les ma- gasins de haches, scies, etc., s'empareront de ces instru-
(') Organisation du travail, pages 17 et 24 de l'inlrodudion.
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ments et les distribueront aux ounners qui en désirent.
Grâce à cette combinaison habile, vous voyez bien. Mon- sieur, que je n'aurai plus les risques, ni les frais, ni l'odieux, ni les scrupules de la Spoliation. L"Etat volera pour moi, comme il fait pour vous. Nous serons à deux de jeu.
Reste à savoir comment se trouverait la société française de la réalisation de ma seconde hypothèse, ou, tout au moins, comment elle se trouve de la réalisation à peu près complète de la première.
Je ne veux pas traiter ici le point de vue économique de la question. On croit que, lorsque nous réclamons le libre- échange, nous sommes mus uniquement par le désir de lais- ser au travail et aux capitaux la faculté de prendre leur direction la plus avantageuse. On se trompe : cette considé- ration n'est pour nous que secondaire; ce qui nous blesse, ce qui nous afflige, ce qui nous épouvante dans le régime protecteur, c'est qu'il est la négation du droit, de la justice, de la propriété; c'est qu'il tourne, contre la propriété et la justice, la Loi qui devait les garantir; c'est qu'il bouleverse amsi et pervertit les conditions d'existence de la société. — Et c'est sur ce côté de la question que j'appelle vos mé- ditations les plus sérieuses.
Qu'est-ce donc que la Loi, ou du moins que devrait-elle être? quelle est sa mission rationnelle et morale? n'estn^e point de tenir la balance exacte entre tous les droits, toutes les libertés, toutes les propriétés? n'est-ce pas de faire ré- gner entre tous la justice? n'est-ce pas de prévenir et de réprimer l'Oppression et la Spoliation ih' (pirl(|ut' part qu'elles viennent?
Et n'êtes-vous pas effrîiyé de l'immense, radicjile et dé- plorable imiovation qui s'inli'oiluit dans le monde, le jour où la Loi est chargée d'accomplir elie-mèuie le crime que sa mission était de châtier? le jour où elle se tourne, en principe et en lait, coiih-e la liberté et la pi'opriété?
10 PAMPHLETS.
Vous déplorez les symptômes que présente la société moderne ; vous gémissez sur le désordre qui règne dans les institutions et dans les idées. Mais n'est-ce pas votre principe qui a tout perverti, idées et institutions?
Quoi ! la Loi n'est plus le refuge de l'opprimé, mais l'arme de l'oppresseur 1 La Loi n'est plus une égide, mais une épée ! La Loi ne tient plus dans ses mains augustes une balance, mais de faux poids et de fausses clefs ! Et vous voulez que la société soit bien ordonnée !
Votre principe a écrit sur le fronton du palais législatif ces mots : Quiconque acquiert ici quelque intluence peut y obtenir sa part de Spoliation légale.
Et qu'est-il arrivé? Toutes les classes se sont ruées sur les portes de ce palais, criant : à moi, à moi une part de Spoliation !
Après la révolution de Février, quand le suffrage univer- sel a été proclamé, j'ai espéré un moment que sa grande voix allait se faire entendre pour dire : « Plus de Spoliation pour personne, justice pour tous. » — Et c'est là qu'était la vraie solution du problème social. Il n'en a pas été ainsi; la propagande protectioniste avait trop profondément al- téré, depuis des siècles, les sentiments et les idées.
Non, en faisant irruption dans l'Assemblée nationale, chaque classe est venue pour s'y faire, en vertu de votre principe, de la Loi un instrument de rapine. On a demandé l'impôt progressif, le crédit gratuit, le droit au travail, le droit à l'assistance, la garantie de l'intérêt, d'un minimum de salaire, l'instruction gratuite, les avances à l'indus- trie, etc., etc.; bref, chacun a voulu vivre et se développer aux dépens d'autrui.
Et sous quelle autorité a-t-on placé ces prétentions? Sous l'autorité de vos précédents. Quels sophismes a-t-on invo- qués? Ceux que vous propagez depuis des siècles. Ainsi que vous, on a parlé de niveler les conditions du travail.
SPOLIATION ET LOI. 11
Ainsi que vous, on a déclamé contre la concurrence anar- chique. Ainsi que vous, on a bafoué le laissez faire, c'est-à- dire la liberté. Ainsi que vous, on a dit que la Loi ne devait pas se borner à être juste, mais qu'elle devait venir en aide aux: industries chancelantes, protéger le faible contre le fort, assurer des profits aux individus aux dépens de la communauté, etc., etc. Bref, le socialisme est venu faire, selon l'expression de M. Ch. Dupin, la théorie de la Spolia- tion. Il a fait ce que vous faites, ce que vous voulez que fas- sent avec vous et pour vous les professeurs d'économie politique.
Vous avez beau être habiles, messiem'sles restrictionistes, vous avez beau radoucir le ton, vanter votre jiénérosité latente, prendre vos adversaires par les sentiments, vous n'empêcherez pas la logique d'être la logique.
Vous n'empêcherez pas M.Billault de dire au législateur : Vous accordez des faveurs aux uns, il faut en accorder à tous.
Vous n'empêcherez pas M. Crémieux de dire au législa- teur : Vous enrichissez les manufacturiers, il faut «-nrichir les prolétaires.
Vous n'empêcherez pas M. Nadeau de dire au législateur : Vous ne pouvez refuser de faire pour les classes souffrantes ce que vous faites pour les classes privilégiées.
Vous n'empêcherez pas même votre coryphée M. Minifrel de dire au législateur: «Je demande '2r),(H)(» primes pour les caisses de retraite d'ou\Tiers, » et de développer ainsi sa motion :
« Est-ce le premier exemple de celle nature qu'offre noire léffisla- lion? Établirez-vous en système que l'État pculHoul encoura|ïer, ou- vrir à ses frais des cours de sciences, sultventionner les bcau\-arls. pensionner les ihérures. donner aux classes déjà favorisées do la for- lune la liante instruction, les délassements les plus variés, les jouis- sances di's arts, le repos de la vieillesse, donner loni cela à ceux i|ui
12 PAMPHLETS,
ne connaissent pas de privations, faire payer leur part de ces sacriûces à ceux qui n'ont rien, et leur refuser tout, même pour les indispen- sabilités de la vie ?... »
.... « Messieurs, notre société française, nos mœurs, nos lois sont ainsi faites, que l'intervention de l'État, si regrettalile qu'on la sup- pose, se rencontre partout, et que rien ne paraît stable, rien ne paraît durable si l'État n'y montre sa main. C'est l'État qui fait les porce- laines de Sèvres, les tapisseries des Gobelins; c'est l'État qui expose périodiquement, et à ses frais, les produits de nos artistes, ceux de nos manufactures ; c'est l'État qui récompense nos éleveurs de bes- tiaux et nos armateurs de pêche. 11 en coûte beaucoup pour tout cela ; c'est là encore un impôt que tout le monde paye ; tout le monde, entendez-vous bien ! Et quel bien direct en retire le peuple ? Quel bien direct lui font vos porcelaines, vos tapisseries, vos exposi- tions ? Ce principe de résister à ce que vous appelez un état d'entraî- nement, on peut le comprendre, quoique hier encore vous ayez voté des primes pour le lin ; on peut le comprendre, mais à condition de consulter le temps : à la condition surtout de faire preuve d'impartia- lité. S'il est vrai que, par tous les moyens que je viens d'indiquer, l'État ait eu jusqu'ici l'apparence devenir plus directement au-devant des besoins des classes aisées que de celles moins favorisées, il faut que cette apparence disparaisse. Sera-ce en fermant nos manufactures des Gobelins, en proscrivant nos expositions.^ assurément non ; mais en faisant la part directe du pauvre dans cette distribution de bien- faits 0). »
Dans cette longue énumération de faveurs accordées à quelques-uns aux dépens de tous^ on remarque Textréme prudence avec laquelle M. Mimerel a laissé dans l'ombre les faveurs douanières, encore qu'elles soient la manifes- tation la plus explicite de la Spoliation légale. Tous les ora- teurs qui Font appuyé ou contredit se sont imposé la même réser^•e. C'est fort habile! Peut-être espèrent-ils, en faisant la part du pauvre, dans cette distribution de bienfaits, sau- ver la grande iniquité dont ils profitent, mais dont ils ne parlent pas.
Ils se font illusion. Croient-ils qu'après avoir réalisé la
(1) Moniteur du 28 avril 1850.
SPOLIATION ET LOI. 13
spoliation partielle par l'institution des douanes, d'autres classes ne voudront pas, par d'autres institutions, réaliser la Spoliation universelle?
Je sais bien que vous avez un sophisme toujours prêt; vous dites : « Les faveurs que la loi nous accorde ne s'adres- sent pas à l'industriel, mais à l'industrie. Les profits qu'elle nous permet de prélever, aux dépens des consommateurs, ne sont qu'un dépôt entre nos mains (*).»
« Us nous enrichissent, c'est vrai, mais notre richesse, nous mettant à même de dépenser davantage, d'agrandir nos entreprises, retombe comme une rosée féconde sur la classe ouvrière. »
Tel est votre langage; et ce que je déplore, c'est que vos misérables sophismes ont assez perverti l'esprit public pour qu'on les invoque aujourd'hui à l'appui de tous les procédés de Spoliation légale. Les classes souffrantes disent aussi : Laissez-nous prendre législativement le bien d'autrui. Nous aurons plus d'aisance; nous achèterons plus de blé, plus de viande, plus de draps, plus de fer, et ce que nous aurons reçu par l'impôt reviendra en pluie bienfaisante aux capita- listes et aux propriétaires.
Mais, je l'ai déjà dit, je ne discute pas aujourd'hui les conséquences économiques de lu Spoliation légale. Quand MM. les protectionistes le voudront, ils me trouveront prêt à examiner le bopkhme des ricochets {^), qui du reste peut être invoqué pour tous les genres de vols et de fraudes.
Bornons-nous aux effets politiques et moraux de lé- change législativement privé de liberté.
Je dis : le temps est venu de savoir eiilin ce ipiest la Loi, ce qu'elle doit être.
(>) Moniteur ilii 28 avril. Voir l'opinion ili^ M. Di-vinck.
(*) Il se trouve iniplicilonieul réfuté aux ciiap. \ii de la prcmiéru série, IV et mii il.- la sccoiulf série des .S'o/)/M.smrs. Voy.. tome IV, pages "i, KiO et '.'2'.). (JVoJe ilc lediieur.)
14 l'A.Ml'HLEiS.
Si VOUS faites de la Loi, pour tous les citoyens, le palla- dium de la liberté et de la propriété, si elle n'est que l'or- ganisation du droit individuel de légitime défense, vous fon- derez sur la Justice un gouvernement rationnel, simple, économique, compris de tous, aimé de tous, utile à tous, soutenu par tous , chargé d'une responsabilité parfaite- ment définie et fort restreinte, doué d'une solidité inébran- lable.
Si, au contraire, vous faites de la Loi, dans l'intérêt des individus ou des classes, un instrument de Spoliation, chacun d'abord voudra faire la Loi, chacun ensuite voudra la faire à son profit. Il y aura cohue à la porte du palais lé- gislatif, il y aui'a lutte acharnée au dedans, anarchie dans les esprits, naufrage de toute moralité, violence dans les or- ganes des intérêts, ardentes luttes électorales, accusations, récriminations, jalousies, haines inextinguibles, force pu- blique mise au service des rapacités injustes au lieu de les contenir, notion du M'ai et du faux eti'acée de tous les es- prits, comme notion du juste et de l'injuste effacée de toutes les consciences, gouvernement responsable de toutes les existences et pliant sous le poids d'une telle respon- sabilité , convulsions politiques, révolutions sans issue, ruines sur lesquelles viendront s'essayer toutes les for- mes du socialisme et du communisme : tels sont les fléaux que ne peut manquer de déchaîner la perversion de la Loi.
Tels sont, par conséquent, messiem's les prohibitionistes, les fléaux auxquels vous avez ouvert la porte, en vous ser- vant de la Loi pour étouffer la liberté dans l'échange, c'est- à-dire pom- étouffer le droit de propriété. Ne déclamez pas contre le socialisme, vous en faites. Ne déclamez pas contre le cunnnunisme, vous en faites. Et maintenant vous nous demandez, à nous économistes, de vous faire une théorie qui
SPOLIATION ET LOI. J5
VOUS donne raison et vous justifie ! Morbleu ! faites-la vous- mêmes (*).
(') Dans cette réponse aux prolectionisles, qu'il leur adressait au moment de son départ pour les Landes, l'auteur, obligé d'indiquer rapidement ses vues sur le domaine rationnel de la lég[islation, sentit le besoin de les exposer avec plus d'étendue. C'est ce qu'il fit, peu de jours après, pendant un court séjour à Mugron, en écrivant La Loi, pamphlet compris dins le précédent volume.
iNote de l'éditeur.)
GUERRE
AUX CHAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE (').
On sait avec quelle amertume les hommes qui, pour leur propre avantage, restreignent les échanges d' autrui, se plaignent de ce que l'économie politique s'obstine à ne point exalter le mérite de ces restrictions. S'ils n'espèrent pas obtenir la suppression de la science, ils poursuivent du moins la destitution de ceux qui la professent, tenant de l'in- quisition cette sage maxime : « Voulez-vous avoir raison de vos adversaires ? fermez-leur la bouche. »
Nous n'avons donc point été surpris d'apprendre qu'à l'occasion du projet de loi sur l'organisation des facultés ils ont adressé à M. le ministre de l'instruction publique un mé- moire fort étendu, dont nous reproduisons quelques extraits.
« Y pensez-vous, monsieur le ministre ? Vous voulez in-
(1) Trois ans avant la manifestation qui provoqua le pamphlet pré- cédent, la destitution des professeurs, la suppression des chaires d'éco- nomie politique avaient été formellement demandées par les membres du comité iMimerel, qui bientôt se radoucirent et se bornèrent à pré- tendre que la théorie de la Protection devait être enseignée en même temps que celle de la Liberté.
Ce fut avec l'arme de l'ironie que Basiiat, dans le n» du 13 juin ISiT du journal le Libre-Echange, combattit celle prétention qui se [jruduisail alors pour la première fois.
{Noie de l'éditeur.)
GlERRE AUX CBAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE. 17
trodiiire diins les facultés l'enseignement de récononiie po- litique ! C'est donc un parti pris de déconsidérer nos privi- lèges ? »
« S'il est une maxime vénérable, c'est assurément celle- ci : En tous pays, l'enseignement doit être en harmonie avec le principe du gouvernement. Croyez-vous qu'à Sparte ou à Rome le trésor public aurait payé des professem-s pour dé- clamer contre le butin fait à la guerre ou contre l'esclavage? Et vous voulez qu'en France il soit permis de discréditer la restriction ! f ) »
« La nature, monsieur le ministre, a voulu que les so- ciétés ne puissent exister que sur les produits du travail, et, en même temps, elle a rendu le travail pénible. Voilà pour- quoi, à toutes les époques et dans tous les pays, on re- marque parmi les hommes une incurable disposition à s'en- tre-dépouiller. Il est si doux de mettre la peine à la charge de son voisin et de garder la rémunération pour soi ! »
« La guerre est le premier moyen dont on se soit avisé. Pour s'emparer du bien d'autrui, il n'y en a pas de plus court et de plus simple. »
« L'esclavage est venu ensuite. C'est un moyen plus raf- finé, et il est prouvé que ce fut un grand pas vers la civili- sation que de réduire le prisonnier en servitude au lieu de le tuer. »
« Enfin, à ces deux modes grossiers de Spoliation, le pi-o- grès des temps en a substitué un autre beaucoup plus subtil, et qui, par cela même, a bien plus de chances de durée, d'autant que son nom même, jjrutect ion, est admira- blement trouvé pour en dissimuler l'odieux. Vous n'ignorez pas combien les noms font quelquefois prendre le change sur les choses. »
(') Ici se montre le (|crnic iJe Baccalauréat et Socialisme, ijuuii verra plus apparent encore dans les payes qui suivcnl. Voy. ce pam- phlet au lome IV. [Nota de l'éditeur.}
(Funet eoitiitti-ttA, t. V. *
1 8 PAMPHLETS.
« Vous le voyez^ monsieur le ministre : prêcher contre la protection, dans les temps modernes, ou contre la guerre et l'esclavage, dans Tantiquité, c'est tout un. C'est toujours ébranler l'ordre social et troubler la quiétude d'une classe très-respectable de citoyens. Et si la Rome païenne montra une grande sagesse, un prévoyant esprit de conservation en persécutant cette secte nouvelle qui venait dans son sein faire retentir les mots dangereux : paix et frolernité ; pour- quoi aurions-nous plus de pitié aujourd'hui pour les profes- seurs d'économie politique ? Pomiant, nos mœurs sont si douces, notre modération est si grande, que nous n'exi- geons pas que vous les livriez aux bêtes. Défendez-leur de parler et nous serons satisfaits. »
« Ou du moins, si tant ils ont la rage de discourir ne peu- vent-ils le faire avec quelque impartialité ? Ne peuvent-ils accommoder un peu la science à nos souhaits? Par quelle fa- talité les professem's d'économie politique de tous les pays se sont-ils donné le mot pour tourner contre le régime res- trictif l'arme du raisonnement ? Si ce régime a quelques in- convénients, certes, il a aussi des avantages, puisqu'il nous convient. Messieurs les professeurs ne pourraient-ils pas mettre un peu plus les inconvénients dans l'ombre et les avantages en saillie ? »
« D'ailleurs, à quoi servent les savants, sinon à faire la science ? Qui les empêche d'inventer une économie poli- tique exprès pour nous ? Évidemment, il y a de leur part mauvaise volonté. Quand la sainte inquisition de Rome trouva mauvais que Galilée fit tom'ner la terre, ce grand homme nhésita pas à la rendre immobile. Il en fit même la déclaration à genoux. 11 est vrai qu'en se relevant, il mur- murait, dit-on : F pur si muove. Que nos professeurs aussi déclarent publiquement, et à genoux, que la liberté ne vaut rien, et nous leur pardonnerons, s'ils marmottent, pourvu que ce soit entre les dents : E pur è buona. »
GLERllE ALX CHAIRES D ECONOMIE P(tI.HI<jLE. I î)
« Mais nous voulons subsidiairement pousse:' 'a niod 'i-;- tionplus loin encore. Vous ne disconviendrez pas_, nioiisi-iir le ministre, qu'il faut être impartial avant tout. Eh bien ! puisqu'il y a dans le monde deiix doctrines qui se heurtent, l'une ayant pour devise : laissez échanger, et l'autre : empêchez d'échanger, de grâce, tenez la balance égale, et faites pro- fesser Tune comme l'autre. Ordonnez que notre économie politique soit aussi enseignée. »
« N'est-il pas bien décourageant de voir la science se mettre toujours du côté de la liberté, et ne devrait-elle pas partager un peu ses faveurs? Mais non, une chaire n'est pas plutôt érigée, qu'on y voit ap[)araitre, comme une tète de Méduse, la figure d'un libre-échangiste. »
« C'est ainsi que J. B. Say a donné un exemple, que se sont empressés de suivre MM. Blanqui, Rossi, Michel Che- valier, Joseph Garnier. Que serions-nous devenus si vos prédécesseurs n'avaient eu grand soin de borner cet ensei- gnement funeste? Qui sait? Cette année môme nous aurions à subir le bon marche du pain. »
« En Angleterre, Ad. Smith, Senior et mille autres ont donné le même scandale. Bien plus, l'université d'Oxford crée une chaire d'économie politiijue et y place... qui ? un futur archevêque (') ; et voilà que M. l'archvêque se met à enseigner que la religion s'accorde avec la science pour con- damner cette partie de nos profits (|ui sort du régime res- trictif. Aussi qu"est-il advemi ? C'est que peu à p(>u l'opi- nion publique s'est laissé séduire, et, avant qu'il soit deux ans, les Anglais auront le malheur d'être libres dans leurs ventes et letus achats. Puissent-ils être ruines connue ils le méritent! »
« Mêmes faits en Italie. Rois, princes et ducs, grands et
('j M. Whalflcy, arclievL-(|ii(; de Duidin. qui a fomlr ilans i-ellc \illr une chaire d'éiioaumic polilinue, a exercé le iirufrs.sinal à Oxfonl.
[Nule (le iviliieur.^
:0 PAMPHLETS.
petits, ont eu l'imprudence d'y tolérer l'enseignement éco- nomique, sans imposer aux professeurs l'obligation de faire sortir de la science des vues favorables aux restrictions. Des professeurs innombrables, les Genovesi, les Beccaria, et de nos jours, M. Scialoja, comme il fallait s'y attendre, se sont mis à prêcher la liberté, et voilà la Toscane libre dans ses échanges, et voilà Naples qui sabre ses tarifs. »
« Vous savez quels résultats a eus en Suisse le mouve- ment intellectuel qui y a toujours dirigé les esprits vers les connaissances économiques. La Suisse est libre, et semble placée au milieu de l'Europe, comme la lumière sur le chandelier, tout exprès pour nous embarrasser. Car, quand nous disons : La liberté a pour conséquence de ruiner l'a- griculture, le commerce et l'industrie, on ne manque pas de nous montrer la Suisse. Un moment, nous ne savions que répondre. Grâce au ciel, la Presse nous a tirés de peine en nous fournissant cet argument précieux : La Suisse n'est pas inondée parce quelle est petite. »
« La science, la science maudite menace de faire déborder sur l'Espagne le même fléau. L'Espagne est la terre classique de la protection. Aussi voyez-vous comme elle a prospéré ! Et, sans tenir compte des trésors qu'elle a puisés dans le Nouveau-Monde, de la richesse de son sol, le régime prohi- bitif suffit bien pour expliquer le degré de splendeur auquel elle est parvenue. Mais TEspagne a des professeurs d'éco- nomie politique, des La Sagra, des Florez Estrada, et voici que le ministre des finances, M. Salamanca, prétend rele- ver le crédit de l'Espagne et gonfler son budget par la seule puissance de la liberté commerciale.
« Enfin, monsieur le ministre, que voulez-vous de plus ? En Russie, il n'y a qu'un économiste, et il est pour le libre- échange. »
« Vous le voyez, la conspiration de tous les savants du monde contre les entraves commerciales est flagrante. Et
GUERRE ALX CHAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE, 21
quel intérêt les presse? Aucun. Ils prêcheraient la restric- tion qu'ils n'en seraient pas plus maigres. C'est donc de leur part méchanceté pure. Cette unanimité a les plus grands dangers. Savez-vous ce qu'on dira ? A les voir si bien d'ac- cord, on finira par croire que ce qui les unit dans la même foi, c'est la même cause qui fait que tous les géomètres du monde pensent de même, depuis Archimède, sur le carré de l'hypoténuse. »
« Lors donc, monsieur le ministre, que nous vous sup- plions de faire enseigner impartialement deux doctrines contradictoires, ce ne peut être de notre part qu'une de- mande subsidiaire, car nous pressentons ce qui adviendrait; et tel que vous chargeriez de professer la restriction pour- rait bien, par ses études, être conduit vers la liberté. »
« Le mieux est de proscrire, une bonne fois pour toutes, la science et les savants et de revenir aux sages traditions de l'empire. Au lieu de créer de nouvelles chaires d'économie politique, renversez celles, heureusement en petit nombre, qui sont encore debout. Savez-vous comment on a défini l'économie politique? La science qui enseigne aux travail- leurs à garder ce qui leur appartient. Evidemment un bon quart de l'espèce humaine serait perdu, si cette science fu- neste venait à se répandre.
« Tenons-nous-en à la bonne et inoffensive éducation classique. Bourrons nos jeunes gens de grec et de latin. Quand ils scanderaient siu- le bout de leurs doigts, du matin au soir, les hexamètres des fiwolitjues, quel mal cela peut- il nous faire? Laissons-les vi\re avec la société romaine, avec les Cracqnes et Brutus. au sein d'un sénat où l'on parle toujours do guerre, et au Forum où il est toujours (piestion (le butin ; laissons-les s'imprégner [de la doncr pliilnsopliie d'Horace :
Ti;i la la la, notre jiMiiifssc, Ira la la la, Sf fiirnic la.
22 PAMPHLETS.
« Qu'est-il besoin de leur apprendre les lois du travail et de l'échange ? Rome leur enseigne à mépriser le travail, servile opus, et à ne reconnaître comme légitime d'autre échange que le vœ victis du guerrier possesseur d'esclaves. C'est ainsi que nous aurons une jeunesse bien préparée pour la vie de notre moderne société. — Il y a bien quelques petits dangers. Elle sera quelque peu républicaine ; aura d'étranges idées sur la liberté et la propriété ; dans son admiration aveugle pour la force brutale, on la trouvera peut-être un peu disposée à chercher noise à toute l'Europe et à traiter les questions de politique, dans la rue, à coups de pavés. C'est inévitable, et, franchement, monsieur le ministre, grâce à Tite-Li\ie, nous avons tous plus ou moins barboté dans cette ornière. Après tout, ce sont là des dangers dont vous aurez facilement raison avec quelques bons gendarmes. Mais quelle gendarmerie pouvez-vous opposer aux idées subversives des économistes, de ces auda- cieux qui ont écrit, en tète de leur programme, cette atroce définition de la propriété : Quand un homme a produit une chose à la sueur de son front, puisqu'il a le droit de la consommer, il a celui de la troquer (^) ? »
« Non, non, avec de telles gens, c'est peine perdue que de recourir à la réfutation. »
« Vite un bâillon, deux bâillons, trois bâillons ! »
(>) Voy., au tome III, la déclaration de principes de la société du Libre-Échange.
[Noie de l'éditeur.)
CAPITAL ET RENTE
ÏNTRODUCTTON.
Dans cet écrit, j'essaie de pénétrer la nature intime de ce qu'on nomme X Intérêt dea capitaux, afin d'en prouver la légitimité et d'en expliquer la perpétuité.
Ceci paraîtra bizarre ; mais il est certain que ce que je redoute, ce n'est pas d'être obscur, mais d'être trop clair. Je crains que le lecteur ne se laisse rebuter par une série de véritables Truismcs. CcunuKMit éviter un tel écueil(piand on n'a à s'occuper (pie de laits connus de chacun par une expérience personnelle, familière, quoti- dienne?
Alors, me dira-t-on, à quoi bon cet écrit? (jue sert d'explifiuer ce que tout le monde sait?
Distinguons, s'il vous plaît. Une fois l'explication donnée, plus elle est claire et simple, plus elle sendde sii- perlbie. Chacun est [)urlé à s'éciicr : a .)«' n'avais pas besoin qu'on résolût jxmr moi !r problème.» C'est \\vu\'
(h Colond).
Mais ce jjroblème si simple l».' paraîtrait pcui-élre beaucoup moins, si on se bornait à le poser. Je l'établis
(') Cet opusciilo fui piil.l'i- en f.-vri.T ISin.
i\nle ih- l'éditeur.'^
24 INTRODUCTION.
en ces termes : « Monder prête aujourd'hui un instru- ment de travail qui sera anéanti dans quelques jours. Le capital n'en produira pas moins intérêt à Mondor ou à ses héritiers pendant l'éternité tout entière. » Lecteur, la main sur la conscience, sentez-vous la solution au bord de vos lèwes ?
Je n'ai pas le temps de recourir aux économistes. Au- tant que je puis le savoir, ils ne se sont guère occupés àe scruter V Intérêt jusque dans sa raison d'être. On ne peut les en blâmer. A l'époque oii ils écrivaient, l'inté- rêt n'était pas mis en question.
Il n'en est plus ainsi. Des hommes qui se disent et se croient beaucoup plus avancés que leur siècle, ont orga- nisé une propagande active contre le Capital et la Rente. Ils attaquent, non pas dans quelques applications abu- sives, mais en principe, la Productivité des capitaux.
Un journal a été fondé pour servir de véhicule à cette propagande. Il est dirigé par M. Proudhon et a, dit-on, une immense publicité. Le premier numéro de cette feuille contenait le Manifeste électoral du Peuple. On y lit : « La Producti>ité du capital, ce que le Christianisme a condamné sous le nom d'usure, telle est la vraie cause de la misère, le vrai principe du prolétariat, l'éternel obsta- cle à l'établissement de la République. »
Un autre journal, la Ruche populaire, après avoir dit d'excellentes choses sur le travail, ajoute : « Mais avant tout, il faut que l'exercice du travail soit libre, c'est-à- dire que le travail soit organisé de telle sorte qu'il ne faille pas payer aux argentiers et aux patrons ou maîtres cette liberté du travail, ce droit du travail que mettent à si haut prix les exploiteurs d'hommes. )>
INTRODUCTION. 2 &
La seule pensée que je relève ici, c'est celle exprimée clans les mots soulignés comme impliquant la négation de l'Intérêt. Elle est, du reste, commentée par la suite de l'article.
Voici comment s'exprime le célèbre démocrate socia- liste Thoré :
« La RéYolution sera toujours à recommencer tant qu'on s'attaquera seulement aux conséquences, sans avoir la logique et le courage d'abolir le principe lui- même.
(( Ce principe c'est le capital, la fausse propriété, le revenu, la rente, l'usure que l'ancien régime fait peser sur le travail.
« Le jour, — il y a bien longtemps, — où les aristo- crates ont inventé cette incroyable fiction : Que le capi- tal avait la vertu de se reproduire tout seul, — les travail- leurs ont été h la merci des oisifs.
« Est-ce qu'au bout d'un an vous trouverez un écu de cent sous de plus dans un sac de cent francs ?
« E]st-ce qu'au bout de quatorze ans vos écus ont doublé dans le sac?
«Est-ce qu'une œuvre d'art ou d'industrie en })roduil une autre au bout de quatorze ans ?
« Conunenc'oiis donc par l'anéantissement de celte fiction funeste. »
Ici je ne discute ni ne réfute ; je cite, pour établir (jue la productivité du capital est considérée, par un grand nombre de personues, comme un piincipe faux, funeste et iniijue. Mais (juai-jc hcsoiu de citalious? N'est-ce pas un fait bien coinui <\\u' le peuple attribue ses souIVran- ces a ce ipTil ,i|(|>('ll(' Vr.i iihiiui/iim dr t'Immint' juir
26 INTRODUCTION.
l'homme! et celle locution : — Tijrannie du capital ^ — n'est-elle pas devenue proverbiale ?
II ne peut pas exister un homme au monde, ce me semble, qui ne comprenne toute la gravité de cette question :
« L'intérêt du capital est-il naturel, juste, légitime et aussi utile à celui qui le paie , qu'à celui qui le per- çoit? ))
On répond : non, moi je dis : oui. Nous différons du tout au tout sur la solution, mais il est une chose sur la-' quelle nous ne pouvons différer, c'est le danger de faire accepter par F opinion la fausse solution quelle qu'elle soit.
Encore, si l'erreur est de mon côté, le mal n'est pas très-grand. 11 en faudra conclure que je ne comprends rien aux vrais intérêts des masses, à la marche du pro- grès humain et que tous mes raisonnements sont autant de grains de sable, qui n'arrêteront certes pas le char de la Révolution.
Mais si MM. Proudhon et Thoré se trompent, il s'en- suit qu'ils égarent le peuple, qu'ils lui montrent le mal là où il n'est pas, qu'ils donnent une fausse direction à ses idées, à ses antipathies, à ses haines et à ses coups ; il s'ensuit que le peuple égaré se précipite dans une lutte horrible et absurde, où la victoire lui serait plus funeste que la défaite, puisque, dans cette hypothèse, ce qu'il poursuit, c'est la réalisation du mal universel, la destruc- tion de tous ses moyens d'affranchissement, la consom- mation de sa propre misère.
C'est ce que reconnaissait M. Proudhon avec une en- tière bonne fol. «La pierre fondamentale de mon système,
INTBODLCTION, 27
me disait-il, c'est la gratuité du crédit. Si je me trompe là-dessus, le socialisme est un vain rêve. » J'ajoute : c'est un rêve pendant lequel le peuple se déchire lui- même; faudra-t-il s'étonner s'il se trouve tout meurtri et tout sanglant au réveil ?
En voilà assez pour ma justification, si dans le cours du débat, je me suis laissé entraîner à quelques trivia- lités et à quelques longueurs [^].
(') Le but de l'auleur n'a pas été d'analyser ici l'intérêt et J'en exposer tous les éléments, dont quelques-uns ne soulèvent aucune objection de la part des socialistes eux-mêmes. Telle est, par exemple, la prime d'assurance ou la compensation relative au risque couru par le prêteur de ne pas recouvrer le montant de sa créance. — Il s'est borné à défendre ce qui était attaqué, la productivité du capital, et s'est efforcé de rendre cette vérité accessible à toutes les intellirronces.
(Sole de l'éditeur.)
CAPITAL ET RENTE.
J'adresse cet écrit aux ouvriers de Paris^ particulière- ment à ceux qui se sont rangés sous la bannière de la dé- mocratie socialiste.
J'y traite ces deux questions :
10 Est-il conforme à la nature des choses et à la justice que le capital produise une Rente?
2° Est-il conforme à la nature des choses et à la justice que la Rente du capital soit perpétuelle ?
Les ouvTiers de Paris voudront bien reconnaître qu'on ne saurait agiter un sujet plus important.
Depuis le commencement du monde, il avait été re- connu^ du moins en fait^ que le capital devait produire un Intérêt.
Dans ces derniers temps, on affirme que c'est précisé- ment là l'errem' sociale qui est la cause du paupérisme et de l'inégalité.
11 est donc bien essentiel de savoir à quoi s'en tenir. Car si le prélèvement d'un Intérêt au profit du Capital
est une iniquité, c'est à bon droit que les travailleurs se soulèvent contre l'ordre social actuel ; et on a beau leur dire qu'ils ne doivent avoir recours qu'aux moyens légaux et pacifiques , c'est là une recommandation hypocrite. Quand il y a d'un côté un homme fort pauvre et volé, et de l'autre un homme faible, riche et voleur, il est assez singulier qu'on dise au premier, avec l'espoir de le persua-
CAPITAL ET RENTE. 29
der : « Attends que ton oppressem* renonce volontaire- ment à l'oppression ou qu'elle cesse d'elle-même. » Cela ne peut pas être^ et ceux qui enseignent que le Capital est stérile par nature doivent savoir qu'ils provoquent une lutte terrible et immédiate.
Si, au contraire, l'Intérêt du Capital est naturel, légitime, conforme au bien général, aussi favorable à l'emprunteur qu'au prêteur, les publicistes qui le nient, les tribuns qui exploitent cette prétendue plaie sociale, conduisent les ou- vriers à une lutte insensée, injuste, qui ne peut avoir d'au- tre issue que le malheur de tous.
En définitive, on arme le Travail contre le Capital. Tant mieux si ces deux puissances sont antagoniques ! et que la lutte soit bientôt finie ! Mais si elles sont harmoniques, la lutte est le plus grand des maux qu'on puisse infliger à la société.
Vous voyez donc bien, ouvriers, qu'il n'y a pas de ques- tion plus importante que celle-ci : la rente du capital est- elle ou non légitime ? Dans le premier cas, vous devez re- noncer immédiatement à la lutte vers laquelle on vous pousse ; dans le second, vous devez la mener vivement et jusqu'au bout.
Productivité du capital; Perpétuité de la rente. Ces(iiu's- tions sont difficiles à traiter. Je m'eti'orcerai d'être clair. Pour cela, j'aurai recours à l'exemple plus qu'à la démons- tration, ou plutôt je mettrai la denionstrati( m dans rext'uiple.
Je commence par convenir qu'à la première vue, il doit vous paraître singulier que le capital prétende à une ré- uninération, et surtout aune rémunération perpétuelle.
Vous devez vous dire : Voilà deux honnnes. L'un tra- vaille soir et matin, d'un bout d'année à l'autre et, s'il a consommé tout ce (ju'il a gagné^ fût-ce par force majeure, il reste pauvre. Quand vient la Saint-Sylvestre, il ne se trouve pas plus avancé ([u au l*iemier de l'an et sa seule
30 l'AMPHLliTS.
perspective est de recommencer. L'autre ne t'ait rien de ses bras ni de son intelligence^ du moins, s'il s'en sert_, c'est pour son plaisir ; il lui est loisible de n'en rien faire, car il a une rcnfe. Il ne travaille pas; et cependant il vit bien, tout lui arrive en abondance, mets délicats, meubles somptueux, élégants équipages ; c'est-à-dire qu'il détruit chaque jour des choses que les travaillem's ont du pro- duire à la sueur de leur front, car ces choses ne se sont pas faites d'elles-mêmes, et, quanta lui, il n'y a pas mis les mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait germer ce blé, verni ces meubles, tissé ces tapis ; ce sont nos femmes et nos filles qui ont filé, découpé, cousu, brodé ces étoffes. Nous travaillons donc pour lui et pour nous ; pour lui d'a- bord, et pour nous s'il en reste. Mais voici quelque chose de plus fort : si le premier de ces deux hommes, le tra- vailleur, consomme dans l'année ce qu'on lui a laissé de profit dans l'année, il en est toujours au point de départ, et sa destinée le condamne à tourner sans cesse dans mi cercle étemel et monotone de fatigues. Le travail n'est donc rémunéré qu'une fois. Mais si le second, le rentier, consomme dans l'année sa rente de l'année, il a, l'année d'après, et les années suivantes, et pendant l'éternité en- tière, une rente toujours égale, intarissable, perpétuelle. Le capital est donc rémunéré non pas une fois ou deux fois, mais un nombre indéfini de fois 1 En sorte qu'au bout de cent ans, la famille qui a placé vingt mille francs à 5 pour 100 aura touché cent mille francs, ce qui ne l'empê- chera pas d'en toucher encore cent mille dans le siècle sui- vant. En d'autres termes, pour vingt mille francs qui re- présentent son travail, elle aura prélevé, en deux siècles, une valem" décuple sur le travail d'autrui. N'y a-t-il pas dans cet ordre social un vice monstrueux à réformer? Ce n'est pas tout encore. S'il plaît à cette famille de restreindre quelque peu ses jouissances, de ne dépenser, par exemple,
CAPITAL El REME. 31
([no neuf cents francs au lieu de mille, — sans aucun tra- vail, sans autre peine que celle de placer cent francs par an, elle peut accroître son Capital et sa Rente dans une progression si rapide qu'elle sera bientôt en mesui'e de consommer autant que cent familles d'ouvriers laborieux. Tout cela ne dénote-t-il pas que la société actuelle porte dans son sein un cancer hideux, qu'il faut extirper, au ris- que de quelques souffrances passagères ? . Voilà, ce me semble, les tristes et irritantes réflexions que doit susciter dans votre esprit l'active et trop facile propagande qui se fait contre le capital et la rente.
D'un autre côté, j'en suis bien convaincu, il y a des mo- ments où votre intelligence conçoit des doutes et votre conscience des scrupules. Vous devez vous dire quelque- fois : Mais proclamer que le capital ne doit pas produire d'intérêts, c'est proclamer que le prêt doit être gratuit, c'est dire que celui qui a créé des Instruments de tra\ail, ou des Matériaux, ou des Provisions de toute espèce, doit les céder sans compensation. Cela est-il juste? et puis, s'il en est ainsi, qui \ oudra prêter ces instruments, ces maté- riaux, ces provisions? qui voudra les mettre en réserve? qui voudra même les créer? chacun les consommera à mesure, et l'humanité ne fera jamais un pas en avant. Le capital ne se formera plus, puisqu'il n'y aura plus tntérrt à h; former. II sera d'une rareté excessive. Singulier ache- minement vers le prêt gratuit ! singulier moyen d'amé- liorer le sort des emprunteurs que de les mettre dans l'im- possibilité d'emprunter à aucun prix! Que deviendra le travail lui-même? car il n'y aura plus d'nvnnces dans la so- ciété, et l'on ne saurait citer un seul genre de travail, pas même la chasse, cpii se pui^^se exécuter sans avances. Kl nous-mêmes, que deviendrons-nous? Quoi! il ne nous sera plus permis d't'/w/jyMn/i^'/-, pour travailler, dans l'âge de la force, et de (n'èler, pour nous reposer, dans nos vieux
32 PAMPHLETS.
jours? La loi nous ravira la perspective d'amasser un peu de bien, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun parti? Elle détruira en nous et le stimulant de l'épargne dans le présent, et l'espérance du repos dans l'avenir? Nous au- rons beau nous exténuer de fatigue, il faut renoncer à transmettre à nos fils et à nos filles un petit pécule, puis- que la science moderne le frappe de stérilité, puisque nous deviendrions des exploiteurs d'hommes si nous le prêtions à intérêt ! Ah ! ce monde, qu'on ouvre devant nous comme un idéal, est encore plus triste et plus aride que celui que l'on condamne, car de celui-ci, au moins, l'espérance n'est pas bannie!
Ainsi, sous tous les rapports, à tous les points de vue, la question est grave. Hâtons-nous d'en chercher la solution.
Le Code civil a un chapitre intitulé : de la manière dont se transmet la propriété. Je ne crois pas qu'il donne à cet égard une nomenclature bien complète. Quand un homme a fait par son travail, une chose utile, en d'autres termes, quand il a créé une valeur, elle ne peut passer entre les mains d'un autre homme que par un de ces cinq modes : le don, V hérédité, V échange, le prêt ou le vol. Un mot sur chacun deux, excepté sur le dernier, quoiqu'il joue dans le monde un plus grand rôle qu'on ne croit (^).
Le don n'a pas besoin d'être défini. Il est essentiellement volontaire et spontané. Il dépend exclusivement du dona- teur et l'on ne peut pas dire que le donataire y a droit. Siins doute la morale et la religion font souvent un devoir aux hommes, surtout aux riches, de se défaire gratuite- ment de ce qui est leur propriété, en faveur de leurs frères malheureux. Mais c'est là ime obligation toute morale. S'il était proclamé en principe, s'il était admis en pratique,
(1; Voy., au lome IV, le chap. i de la seconde série des Sophismes el, au lonic VI, les chap. xviii, xix etxxiii.
{Note de l'éditeur.)
CAPITAL ET RENTE. 33
s'il était consacré par la loi que chacun a droit à la pro- priété d'autrui, le don n'aurait plus de mérite^ la charité et la reconnaissance ne seraient plus des vertus. En outre, une telle doctrine arrêterait tout à coup et universelle- ment le travail et la production, comme un froid rigou- reux pétrifie l'eau et suspend la vie ; car qui travaillerait quand il n'y aurait plus aucune connexité entre notre tra- vail et la satisfaction de nos besoins? L'économie politi- que ne s'est pas occupée du don. On en a conclu quelle le repoussait, que c'était une science sans entrailles. C'est là une accusation ridicule. Cette science, étudiant les lois qui résultent de la mutualité des services, n'avait pas à rechercher les conséquences de la générosité à l'égard de celui qui reçoit, ni ses effets, peut-être plus précieux en- core, à l'égard de celui qui donne ; de telles considérations appartienent évidemment à la morale. Il faut bien per- mettre aux sciences de se restreindre ; il ne faut pas sur- tout les accuser de nier ou de flétrir ce qu'elles se bornent à juger étranger à leur domaine.
L'Hérédité, contre laquelle, dans ces derniers temps, on s'est beaucoup élevé, est une des formes du Don et assu- rément la plus naturelle. Ce que l'homme a produit il le peut consommer, échanger, donner ; quoi de plus naturel qu'il le donne à ses enfants ? C'est cette faculté, plus que toute autre, qui lui inspire le courage de travailler et d'é- pargner. Savez-vous pouniuoi on conteste le principe de l'Hérédité ? parce qu'on s'imagine que les biens ainsi trans- mis sont dérobés à la masse. C'est là une erreiu" funeste ; l'économie politique démontre de la manière la plus pé- remptoire que toute valeur produite est une création qui ne fait tort à qui que ce soit ('). Voilà pourquoi on peut la
(') Vijy., pour l;i lliéorie de l;i valeur, lu jliap. v du tome V(.
{Note de l'éditeur.)
VEuvrti cumpiritt.i V. 3
3i PAMPHLETS.
consommer et, à plus forte raison, la transmettre, sans nuire à personne; mais je n'insisterai pas sur ces réflexions qui ne sont pas de mon sujet.
U Échange, c'est le domaine principal de l'économie po- litique, parce que c'est, de beaucoup, lé mode le plus fré- quent de la transmission des propriétés, selon des conven- tions libres et volontaires, dont cette science étudie les lois et les effets.
A proprement parler, l'Echange c'est la mutualité des ser- vices. Les parties se disent entre elles : « Donne-moi ceci, et je te donnerai cela;» ou bien : « Fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi. » Il est bon de remarquer (car cela jettera un jour nouveau sur la notion de valeur) que la se- conde formule est toujours impliquée dans la première. Quand on dit : « Fais ceci poui' moi, et je ferai cela pour toi, » on propose d'échanger service contre service. De même quand on dit : « Donne-moi ceci, et je te donnerai cela, » c'est comme si l'on disait : « Je te cède ceci que j'ai fait, cède-moi cela que tu as fait. » Le travail est passé au lieu d'être actuel; mais l'Echange n'en est pas moins gouverné par l'appréciation comparée des deux services, en sorte qu'il est très-vrai de dire que le principe de la va- leur est dans les services rendus et reçus à l'occasion des produits échangés, plutôt que dans les produits eux-mêmes.
En réalité, les services ne s'échangent presque jamais di* rectement. Il y a un intermédiaire qu'on appelle moimaie. Paul a confectionné un habit, contre lequel il veut recevoir un peu de pain, un peu de vin, un peu d'huile, une visite du médecin, une place au parterre, etc. L'Echange ne se peut accomplir en nature; que fait Paul? Il échange d'a- bord son habit contre de l'argent, ce qui s'appelle vente ^ puis il échange encore cet argent contre les objets qu'il dé- sire, ce qui se nomme achat ; ce n'est qu'alors que la mu- tualité des services 2i. tini son évolution; ce n'est qu'alors
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(|ii«!l(' travail et la satisfaction se balancent (huis le même individu; ce n'est qu'alors qu'il peut dire : « J'ai t'ait ceci l)our la société, elle a fait cela pour moi. » En un mot, ce n'est qu'alors que l'Echange est réellement accompli. Rien n'est donc plus exact que cette observation de J. B. Say : « Depuis l'introduction de la monnaie, chaque échange se décompose en deux facteurs, la vente et l'achat. » C'est la réunion de ces deux facteurs qiii constitue l'échange complet.
11 faut dire aussi que la constante apparition de l'argent dans chaque échange a bouleversé et égaré toutes les idées; les iiommes ont fini par croire que l'argent était la vraie richesse, et que le multiplier c'était multiplier les services et les produits. De là le régime prohibitif, de là le papier- monnaie, de là le célèbre aphorisme : « Ce que l'un gagne, l'autre le perd, » et autres erreurs qui ont ruiné et ensan- glanté la terre (*).
Après avoir beaucoup cherché, on a trouvé que pour que deux services échangés eussent une valeur équivalente, pour que l'échange fût équitable, 1«' meilleur moyen c'était qu'il fût libre. Quelque séduisante que soit au premier coup (l'œil l'intervention de l'État, on s'aj)er(,'oil bientôt qu'elle est toujours oppressixe pourl'une ou l'autre des par- ties contractantes. Quand on scrute ces matières, on est forcé de raisoiuier toujours sur cette donnée ([ue Va/tiim- lence résulte de la liberté. Nous n'avons en ell'et aucim autre moyen de savoir si, dans un moment déterminé, deux ser- vices s" valent, (|ue d'examiner .s'ils s'échangent ((un-ani- ment ef librement entre eux. Faites intei'veiiir l'Élat, qui est la force, d'un côte ou dr l'autre, à l'instanl tciut wioven
Cj Celle erreur esl coiiili.iUiii; ilaiis le paniiiiiiel iiiliUilé : J/(iU(/it argent .' — Il vionl imniédialemcnl après ccliii-ii.
(.Vote df l'éditeur.
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d'appréciation se complique et s'embrouille, au lieu de s'é- claircir. Le rôle de l'Etat semble être de prévenir et surtout de réprimer le dol et la fraude, c'est-à-dire de garantir la li- berté et non de la violer.
Je me suis un peu étendu sur V Échange, quoique j'aie à m'occuper principalement du Prêt. Mon excuse est que, selon moi, il y a dans le prêt un véritable échange, un vé- ritable service rendu par le prêteur et qui met un service équivalent à la charge de l'emprunteur, — deux services dont la valeur comparée ne peut être appréciée, comme celle de tous les services possibles, que par la liberté.
Or, s'il en est ainsi, la parfaite légitimité de ce qu'on nomme loyer, fermage, intérêt, sera expliquée et justifiée.
Considérons donc le Prêt.
Supposons que deux hommes échangent deux services ou deux choses dont l'équivalence soit à l'abri de toute contestation. Supposons par exemple que Pierre dise à Paul : « Donne-moi dix pièces de dix sous contre une pièce de cinq francs. » Il n'est pas possible d'imaginer une équi- valence plus incontestable. Quand ce troc est fait, aucune des parties n'a rien à réclamer à l'autre, he&set^ices échan- gés se valent. Il résulte de là que si l'une des parties veut introduire dans le marché une clause additionnelle, qui lui soit avantageuse et qui soit défavorable à l'autre partie, il faudra qu'elle consente à une seconde clause qui rétablisse l'équilibre et la loi de justice. Voir l'injustice dans cette seconde clause de compensation, voilà certainement qui serait absurde. Cela posé, supposons que Pierre, après avoir dit à Paul : « Donne-moi dix pièces de dix sous, je te don- nerai une pièce de cent sous, » ajoute : « Tu me donneras les dix pièces de dix sous actuellement, et moi je ne te don- nerai la pièce de cent sous que dans un an ; » il est bien évident que cette nouvelle proposition change les chai-ges et les avantages du marché, qu'elle altère la proportion des
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deux services. Ne saute-t-il pas aux yeux, en effet, que Pierre demande à Paul un service nouveau, supplémentaire et d'une autre espèce? N'est-ce pas comme s'il disait : « Rends-moi le service de me laisser utiliser à mon profit pendant un an cinq francs qui t'appartiennent et que tu pourrais utiliser pour toi-même. » Et quelle bonne raison peut-on avoir de soutenir que Paul est tenu de rendre gra- tuitement ce service spécial ; qu'il ne doit rien demander de plus en vue de cette exigence ; que l'Etat doit intervenir pour le forcer de la subir? Comment comprendre que le publiciste qui prêche au peuple une telle doctrine la con- cilie avec son principe : la mutualité des services ?
J'ai introduit ici le numéraire. J'y ai été conduit par le désir de mettre en présence deux objets d'échange d'une égalité de valeur parfaite et incontestable. Je voulais pré- venir des objections ; mais, à un autre point de vue, ma démonstration eût été plus frappante encore, si j'avais fait porter la convention sur les services ou les produits eux- mêmes.
Supposez, par exemple, une Maison et un Navire de valeurs si parfaitement égales que leurs propriétaires soient dis- posés à les échanger troc pour troc, sans soulte ni remise. En effet, le marché se conclut par-devant notaire. Au mo- ment de se mettre réciproquement en possession, l'arma- teur dit au citadin : « Fort bien, la transaction est faite, et rien ne prouve mieux sa parfaite équité que notre libre et volontaire consentement. Nos conditions ainsi fixées, je viens vous jn-oposer luie petite iiiodilicatioii prati(|ii('. (l'est que vous me livrerez bien votre Maison aujourd'liui, mais moi, je ne vous mettrai en possession de mon Navire (jue dans un an, et la raison qui me détermine à vous faii-e cette demande c'est que, pendant cette année de tenue, je puis utiliser le navire. » Pour ne pas nous embarrasser dans les (îonsidératioiis iclafivcs \\ la détérioration de l'ubjet pivU'
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je supposerai que rarmateur ajoute ; « Je m'obligerai à vous remettre au bout de Tan le navire dans l'état où il est aujourd'hui. » Je le demande à tout homme de bonne foi, je le demande à M. Proudhon lui-même, le citadin ne sera-t-il pas en droit de répondre : « La nouvelle clause que vous me proposez change entièrement la proportion ou l'équivalence des services échangés. Par elle, je serai privé, pendant un an, tout à la fois, de ma maison et de votre navire. Par elle, vous utiliserez l'une et l'autre. Si, en l'absence de cette clause, le troc pour ti^oc était juste, par cette raison même, la clause m'est onéreuse. Elle stipule un désavantage pour moi et un avantage pour vous. C'est un service nouveau que vous me demandez ; j'ai donc le droit de vous le refuser, ou de vous demander, en compen- sation, un service équivalent. »
Si les parties tombent d'accord sur cette compensation, dont le prmcipe est incontestable, on pourra distinguer aisément deux transactions dans une, deux échanges de services dans un. Il y a d'abord le troc de la maison contre le navire ; il y a ensuite le délai accordé par l'une des parties, et la compensation corrélative à ce délai concédée par l'autre. Ces deux nouveaux services prennent les noms gé- nériques et abstraits de crédit et intérêt ; mais les noms ne changent pas la natm'e des choses, et je défie qu'on ose soutenir qu'il n'y a pas là, au fond, service contre service ou mutualité de services. Dire que l'un de ces services ne pro- voque pas l'autre, dire que le premier doit être rendu gra- tuitement, à moins dinjustice, c'est dire que l'injustice con- siste dans la réciprocité des services, que la justice consiste à ce que l'une des parties donne et ne reçoive pas, ce qui est contradictoire dans les termes.
Pour donner une idée de l'intérêt et de son mécanisme, qu'il me soit permis de recourir à deux ou trois anecdotes. Mais, avant, je dois dire quelques mots du capital.
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Il y a des personnes qui se figurent que le capital c'est d»* Tarifent, et c'est précisément pourquoi on nie sa producti- vitt' ; car, comme dit M. Thoré, les écus ne sont pas doués de la faculté de se reproduire. Mais il n'est pas vTai que Capital soit synonyme d'argent. Avant la découverte des métaux précieux, il y avait des capitalistes dans le mond«', et j'ose même dire qu'alors, comme aujourd'hui, chacun l'était à quelque degré.
Qu'est-ce donc que le capital ? Il se compose de trois choses :
l" Des Matériaux sur lesquels les hommes travaillent, quand ces matériaux ont déjà une valeur comnmniquée par un effort humain quelconque, qui ait mis en eux le prin- cipe de la rémunération ; laine, lin, cuir, soie, hois, etc.
2° Des Instruments dont ils se servent pour travailler; outils, machines, navires, voitures, etc., etc.
:{" Des /^roiv'.sïbns qu'ils consomment pendant la durée du travail; vivres, étoffes, maisons, etc.
Sans ces choses, le travail de l'homme serait ingrat et à peu près nul, et cependant ces choses ont elles-mêmes exigé un long travail, surtout à l'origine. Voilà pourcpioi (»n atta- che un grand prix à les posséder, et c'est aussi la rai.son pour laquelle il est parfaitement légitime de les échanger et vendre, d'en tirer avantage si on les met en œuvie, d'en tirer une rénumératiou si on les prête (*).
J'arrive à mes ane(^dotes.
|je Mac de blé.
Mathurin, d'ailleurs pauvre connue Joh, et rt'-duit à ga- gner sa vie au jour Icjour, était cependant projjriétairc, par je ne sais quel héritage, d'un beau lopin de terre inculte. Il
{') ^"X-» •■^'"' '•■' "flion (lu capital, le cliap. vu du loine \\.
{Note (\t l'i'diieitr.
4 0 PAMPHLETS. '
souhaitait ardemment le défricher. Hélas ! se disait-il, creu- ser des fossés, élever des clôtures, défoncer le sol, le débar- rasser de ronces et de pierres, l'ameublir, l'ensemencer, tout cela pourrait bien me donner à manger dans un an ou deux, mais non certes aujourd'hui et demain. Il m'est impossible de me livrer à la culture avant d'avoir préalablement accu- mulé quelques Provisions qui me fassent subsister jusqu'à la récolte, et j'apprends par expérience que le travail anté- rieur est indispensable pour rendre vraiment productif le travail actuel. Le bon Mathurin ne se borna pas à faire ces réflexions, 11 prit aussi la résolution de travailler à la journée et de faire des épargnes sur son salaire, pour acheter une bêche et un sac de blé, choses sans lesquelles il faut renon- cer aux plus beaux projets agricoles. Il fit si bien, il fut si actif eL si sobre, qu'enfin il se vit en possession du bienheu- reux sac de blé. « Je le porterai au moulin, dit-il, et j'aurai là de quoi vivre jusqu'à ce que mon champ se couvre d'une riche moisson. » Comme il allait partir, Jérôme vint lui em- prunter son trésor. « Si tu veux me prêter ce sac de blé, disait Jérôme, tu me rendras un grand service, car j'ai en vue un travail très-lucratif, qu'il m'est impossible d'entreprendre faute de Provisions pour vivre jusqu'à ce qu'il soit terminé. - J'étais dans le même cas, répondit Mathurin, et si main- tenant j'ai du pain assuré pour quelques mois, je l'ai gagné aux dépens de mes bras et de mon estomac. Sur quel prin- cipe de justice serait-il maintenant consacré à la réalisation de ton entreprise et non de la mienne? »
On peut penser que le marché fut long. Il se termina ce- pendant, et voici sur quelles bases :
Premièrement, Jérôme promit de rendre au bout de l'an un sac de blé de même qualité, de même poids, sans qu'il y manquât un seul grain. Cette première clause est de toute justice, disait-il, sans elle Mathurin ne prêterait pas, il don- rternit.
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Secondement, il s'obligea à livrer cinq litres de blé en sus de l'hectolitre. Cette clause n'est pas moins juste que l'autre, pensait -il; sans elle, Mathurin me rendrait un ser- vice sans compensation, il s'infligerait une privation, il re- noncerait à sa chère entreprise, il me mettrait à même d'ac- complir la mienne, il me ferait jouir, pendant un an, du fruit de ses épargnes et tout cela gi-atuitement. Puisqu'il ajourne son défrichement, puisqu'il me met à même de réaliser un travail lucratif, il est bien naturel que je le fasse participer, dans une mesure quelconque, à des profits que je ne devrai qu'à son sacrifice.
De son côté, Mathurin, qui était quelque peu clerc, faisait ce raisonnement. Puisqu'en vertu de la première clause, le sac de blé me rentrera au bout de l'an, se disait-il, je pourrai le prêter de nouveau ; il me reviendra, à la seconde année; je le prêterai encore et ainsi de suite pendant léternité. Ce- pendant, je ne puis nier qu'il aiu-a été mangé depuis long- temps. Voilà qui est bizarre que je sois éternellement' propriétaire d'un sac de blé, h'ien que celui que j'ai prêté ait été détruit à jamais. Mais ceci s'explique : il sera détruit au service de Jérôme. Il mettra Jérôme en mesure de produire une yfl/eî/r supérieure, et par conséquent Jérôme pourra me rendre un sac de blé ou la valeur, sans éprou\<'r aucun dom- mage; au contraire. Et quant à moi, cette valeur doit être ma propriété tant que je ne la détruirai pas à mon usage : si je m'en étais servi pour défricher ma terre, je l'aurais bien retrouvée sous forme de belle moisson. Au lieu de cela, je la prête, je dois la retrouver sous forme de restitnti(»n.
Je tire de la seconde clause un autre enseignement. Au bout de l'an, il me rentrera cinq litres de blé en sus des cent litres que je viens de prêter. Si donc je continuais à tra- vailler à la journée, et à épargner sur mon salaire, connue j'ai fait, dans quelque temps, je pourrais ju'êter deux sacs de blé, puis trois, puis (|u;iti'c, cl lors(|ue j'en aurais jilacé
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un assez grand nombre pour pouvoir vivre sur la somme de ces rétributions de cinq litres, afférentes à chacun d'eux, il me serait permis de prendre, sur mes vieux jours, un peu de repos. Mais quoi ! en ce cas, ne vivrais-je pas aux dépens d'autrui? Non, certes, puisqu'il vient d'être recounu qu'en prêtant je rends service, je perfectionne le travail de mes emprunteurs, et ne prélève qu'une faible partie de cet excé- dant de production dû à mon prêt et à mes épargnes. C'est une chose merveilleuse que l'homme puisse ainsi réaliser un loisir qui ne nuit à personne et ne saurait être jalousé sans injustice.
Ija maison.
Mondor avait une maison. Pom' la construire, il n'avait rien extorqué à qui que ce soit. Il la devait à son travail personnel, ou, ce qui est identique, à du travail équitable- ment rétribué. Son premier soin fut de passer un marché avec un architecte, en vertu duquel, moyennant cent écus par an, celui-ci s'obligea à entretenir la maison toujours en bon état. Mondor se félicitait déjà des jours heureux qu'il allait couler dans cet asile, déclaré sacré par notre Constilu- tion. Mais Valère prétendit en faire sa demeure. Y pensez- vous? dit Mondor, c'est moi qui l'ai construite, elle m'a coûté dix ans de pénibles travaux, et c'est vous qui en joui- riez ! On con^^nt de s'en rapporter à des juges. On ne fut pas chercher de profonds économistes, il n'y en avait pas dans le pays. Mais on choisit des hommes justes et de bon sens; cela revient au même : économie politique, justice, bon sens, c'est tout un. Or voici ce que les juges décidèrent. Si Valère veut occuper pendant un an la maison de Mondor, il sera tenu de se soumettre à trois conditions. La première, de déguerpir au bout de l'an et de rendre la maison en bon état, sauf les dégradations inévitables qui résultent de la
CAPITAL ET RENTE. 4 3
seule durée. La seconde, de rembourser à Mondor les 300 francs que celui-ci paie annuellement à l'architecte pour réparer les outrages du temps ; car ces outrages surve- nant pendant que la maison est au service de Valère, il est (le toute justice qu'il en supporte les conséquences. La troi- sième, c'est de rendre à 3Iondor un service équivalent à celui qu'il en reçoit. Quant à cette équivalence de services, elle devra être librement débattue entre Mondor et Valère.
lie rabot.
Il y a bien longtemps, bien longtemps vivait, dans un pau- vre village, un menuisier philosophe, car mes personnages le sont tous quelque peu. Jacques travaillait matin et soir de ses deux bras robustes, mais son intelligence n'était pas pour cela oisive. 11 aimait à se rendre compte de ses actions, de leurs causes et de leurs suites. Il se disait quelquefois : Avec ma hache, ma scie et mon marteau, je ne puis faire (pic des meubles grossiers, et on me les paie comme tels. Si j'avais un rabot, je contenterais mieux ma clientèle, et elle me contenterait mieux aussi. C'est troj) juste ; je n'en puis attendre que des services proport ioiuiés à ceux que je lui rends moi-mt'mc. Oui, ma résolution est prise et je me fa- briquerai un liahot.
Cependant au moment de mettre la main à l'œuvre, Jac- (|urs fit encore cette réllexion : Je travaille pour ma clien- tèle trois cent jours dans rann(''e. Si j'en mets dix à faire mon rabot, à supposer qu'il me dure un an, il ne me restera l)liis (pie -200 jours, pour confectionner des meubles. 11 faut (loue, pour (jiie je ne sois pas dupe en tout ee( i, qu'aide du rabot, je gagne désormais autant eu -200 jours que je fais maintenant en 300 jours. Il faut même que je gagne davan- tage, car sans cela il ne vaudrait |)as la peine que jt> me laïK'asse dans les innovations, JacMpies se mit doue à ealeii-
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1er. II s'assura qu'il vendrait ses meubles perfectionnés à un prix qui le récompenserait amplement des dix jours consa- crés à faire le Rabot. Et quand il eut toute certitude à cet égard^ il se mit à l'ouvrage .
Je prie le lecteur de remarquer que cette puissance, qui est dans l'outil, d'augmenter la productivité du travail, est la base de la solution qui va suivre.
Au bout de dix jours, Jacques eut en sa possession un admirable Rabot, d'autant plus précieux qu'il l'avait fait lui- même. 11 en sauta de joie, car comme la bonne Perrette, il supputait tout le profit qu'il allait tirer de l'ingénieux ins- trument ; mais plus heureux qu'elle, il ne se vit pas réduit à dire : « Adieu veau, vache, cochon, couvée ! »
Il en était à édifier ses beaux châteaux en Espagne, quand il fut interrompu par son confrère Guillaume, menuisier au village voisin. Guillaume , ayant admiré le Rabot , fut frappé des avantages qu'on en pouvait retirer. Il dit à Jacques :
— Il faut que tu me rendes un service.
— Lequel?
— Prête-moi ce rabot pour un an.
Comme on pense bien, à cette proposition, Jacques ne manqua pas de se récrier :
— Y penses-tu, Guillaume? Et si je te rends ce service, quel service me rendras-tu de ton côté?
— Aucun. Ne sais-tu pas que le prêt doit être gratuit? ne sais-tu pas que le capital est naturellement improductif? ne sais-tu pas que l'on a proclamé la Fraternité ? Si tu ne me rendais un service que pour en recevoir un de moi , quel serait ton mérite?
— Guillaume, mon ami, la Fraternité ne veut pas dire que tous les sacrifices seront d'un côté, sans cela, je ne vois pas pourquoi ils ne seraient pas du tien. Je ne sais si le prêt doit être gratuit; mais je sais que si je te prêtais gra-
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tuitemeiit mon rabot pour un an, ce serait te le donner. A te dire M'ai, je ne l'ai pas fait pour cela.
— Eh bien ! passons un peu par-dessus les modernes axiomes fraternitaires découverts par messieurs les socia- listes. Je réclame de toi un service ; quel service me de- mandes-tu en échange?
— D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au re- but ; il ne sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en rendes unautre exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent poiu" le faire réparer, ou que tu me remplaces les dix journées que je devrai consacrer à le refaire. De manière ou d'autre, il faut que le Rabot me revienne en bon état comme je te le livre.
— C'est trop juste, je me soumets à cette condition. Je m'engage à te rendre ou un rabot semblable ou la valeur. Je pense que te voilà satisfait et que tu n'as plus rien à me demander.
— Je pense le contraire. J'ai fait ce rabot pour moi et non pour toi. J'en attendais un avantage, un travail plus achevé et mieux rétribué , une amélioration dans mon sort. Je ne puis te céder tout cela gratuitement. Quelle raison y a-t-il pour que ce soit moi qui aie fait le Rabot et que ce soit toi qui en tires le profit? Autant vaudrait que je te de- mandasse ta scie et ta haclie. Quelle confusion ! et n"est-il pas plus naturel que chacun garde ce qu'il a fait de ses propres mains, connue il garde ses mains elles-mêmes ? Se servir, sans rétribution, des mains dautrui, cela s'appelle esclavage; se servir, sans rétribution, du rabot d'aulrui, cela peut-il s'appeler fraternité?
— Mais puisqu'il est convenu que je t(^ le rendrai au bout de l'an, aussi poli et aussi affile qu'il l'est maintenant.
— Une s'agit plus de l'année prochaine ; il s'agit de cette année-ci. J'ai fait ce Rabot poui- améliorer mon travail et mon sort; si tu le bornes à me le rendre dans un au, (-'esl
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toi qui en aiu'as le profit pendant toute une année ; je ne suis pas tenu de te rendre un tel se?'vice sans en recevoir aucun de toi : si donc tu veux mon Kabot, indépendam- ment de la restitution intégrale déjà stipulée, il faut que tu me rendes un service que nous allons débattre ; il faut que tu m'accordes une rétribution.
Et cela fut fait ainsi; Guillaume accorda une rétribution calculée de telle sorte , que Jacques eut à la fin de l'année un rabot tout neuf et, de plus, une compensation, consistant en une planche, pour les avantages dont il s'était privé et qu'il avait cédés à son confrère.
Et il fut impossible à quiconque eut connaissance de cette transaction d'y découvrir la moindre trace d'oppression et d'injustice.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que, au bout de l'an, le Rabot rentra en la possession de Jacques qui le prêta de- rechef, le recouvTa et le prêta une troisième et une quatrième fois. Il a passé dans les mains de son fils, qui le loue encore. Pauvre Rabot! combien de fois n'a-t-il pas vu changer tantôt sa lame, tantôt son manche? Ce n'est plus le même Rabot, mais c'est toujours la même Valeur, du moins pom* la postérité de Jacques.
Ouvriers, dissertons maintenant sur ces historiettes.
J'affirme d'abord que le Sac de blé et le Babot sont ici le type, le modèle, la représentation fidèle, le symbole de tout Capital, comme les cinq litres de blé et la planche sont le type, le modèle, la représentation, le symbole de tout Intérêt. Cela posé, voici, ce me semble, une série de con- séquences dont il est impossible de contester la jutesse:
1» Si l'abandon d'une planche par l'emprunteur au prê- teur est une rétribution naturelle, équitable, légitime, juste prix d'un service réel, nous pouvons en conclure, en géné- ralisant, qu'il est dans la nature du Capital de produire un Intérêt. Quand ce capital, comme dans les exemples précé-
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délits^ revêt la forme d'un Instrument de travail, il est bien clair qu'il doit procurer un avantage à son possesseur, à celui qui l'a fait;, qui y a consacré son temps, son intelli- gence et ses forces ; sans cela, pourquoi reût-ilfait?onne satisfait immédiatement aucun besoin avec des instruments de travail; on ne mange pas des rabots, on ne boit pas des scies, si ce n'est chez Fagotin. Pour qu'un homme se soit décidé à détourner son temps vers de telles productions, il faut bien qu'il y ait été déterminé par la considératiou de la puissance que ces instruments ajoutent à sa puissance, du temps qu'ils lui épargnent, de la perfection et de la ra- pidité qu'ils donnent à son travail, en un mot, des avan- tages qu'ils procurent. Or, ces avantages qu'on s'était pré- parés par le labeur, par le sacrifice d'un temps qu'on eût pu utiliser d'une manière plus immédiate, alors qu'on est enfin à même de les recueillir, est-on tenu de les conférer gratuitement à autrui? Serait-ce un progrès, dans l'ordre social, que la Loi en décidât ainsi, et que les citoyens payassent des fonctionnaires pour faire exécuter par la force une telle Loi ? J'ose dire qu'il n'y en a pas un seul parmi vous qui le soutienne, (le serait légaliser, organiser, systématiser l'injustice elle-même, car ce serait proclanur qu'il y a des hommes nés pour rendre et d'autres nés pour recevoir des services gratuits. Posons donc en fait ([ue Tin- térêt est juste, naturel et légitime.
"i^ l'ne seconde conséquence, non moins remarquable que la première, et, s'il se peut, plus satisfaisante encore, sur laquelle j'appelle votre attention, c'est celle-ci : L'intérêt ne nuit pas à Icmpriintenr ; je veux «lire : L'obligation où se trouve l'emprunteur de payer une rétribution pour avoir la jouissance d'un capital ne peut empirer sa contlition (M.
(') Voy. la 8' Itllrc du paniplilil Gratuité du crédit, au prcsonl \olutnf. (Note de l'éditeur.)
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Kemarquez, en effet, que Jacques et Guillaume sont par- faitement libres relativement à la transaction à laquelle le Rabot peut donner lieu. Cette transaction ne peut s'ac- complir qu'autant qu'elle convienne à l'un comme à l'autre. Le pis qui puisse arriver, c'est que Jacques soit trop exi- geant, et, en ce cas, Guillaume, refusant le prêt, restera comme il était avant. Par cela même qu'il souscrit à l'em- prunt, il constate qu'il le considère comme avantageux; il constate que, tout calcul fait, et en tenant compte de la ré- tribution, quelle qu'elle soit, mise à sa charge, il trouve encore plus profitable d'emprunter que de n'emprunter pas. Il ne se détermine que parce qu'il a comparé les in- convénients aux avantages. Il a calculé que le jour où il res- tituera le Rabot, accompagné de la rétribution convenue, il aura encore fait plus d'ouvrage à travail égal, grâce à cet outil. Il lui restera un profit; sans quoi, il n'emprun- terait pas.
Les deux senices dont il est ici question s'échangent se- lon la Loi qui gouverne tous les Echanges : la loi de l'offre et de la demande. Les prétentions de Jacques ont une li- mite naturelle et infranchissable. C'est le point où la rétri- bution par lui demandée absorberait tout l'avantage que Guillaume peut trouver à se servir d'un Rabot. En ce cas, l'emprunt ne se réaliserait pas. Guillaume serait tenu ou de se fabriquer lui-même un Rabot ou de s'en passer, ce qui le laisserait dans sa situation primitive. Il emprunte, donc il gagne à emprunter.
Je sais bien ce qu'on me dira. On me dira : Guillaume peut se tromper, ou bien il peut être maîtrisé par la néces- sité et subir une dure loi.
J'en con^iens; mais je réponds : Quant aux erreurs de calcul, elles tiennent à l'infirmité de notre nature, et en ai'- guer contre la transaction dont s'agit, c'est opposer une fin de non-recevoir à toutes les transactions imaginables, à
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toutes les actions humaines. L'erreur est un fait accidentel que Texpérience redresse sans cesse. En définitive, c'est à chacun d'y veiller. — En ce qui concerne les dures néces- sités qui réduisent à des emprunts onéreux, il est clair que ces nécessités existent antérieurement à l'emprunt. Si Guil- laume est dans une situation telle qu'il ne peut absolu- ment pas se passer d'un Rabot, et qu'il soit forcé d'en em- prunter un à tout prix, cette situation provient-elle de ce que Jacques s'est donné la peine de fabriquer cet outil ? n'existe-t-elle pas indépendamment de cette circonstance? quelque dur, quelque âpre que soit Jacques, jamais il ne parviendra à empirer la position supposée de Guillaume. Certes, moralement, le prêteur pourra être blâmable; mais au point de vue économique, jamais le prêt lui-même ne saurait être considéré connue responsable de nécessites antérieures, qu'il n"a pas créées et qu'il adoucit toujours daus une mesure quelconque.
Mais ceci prouve une chose sur laquelle je reviendrai, c'est que l'intérêt évident de Guillaume, personnifiant ici les emprunteurs, est qu'il y ait beaucoup de Jacques et de Rabots, autrement dit, de prêteurs et de capitaux. Il est bien clair que si Guillaume peut dire à Jacques : « Vos pré- tentions sont exorbitantes, je vais m'adresser à d'autres, il ne manque pas de Rabots dans le monde; » — il sera dans une situation meilleure que si le rabot de Jacques est le seul qui se puisse prêter. Assurément, il n'y a pas d'a- phorisnu! plus vrai que celui-ci : service pour service. Mais n'oublions jamais qu'aucun service n'a, compaiativement. / aux autres, une valeur fixe et absolue. Les parties contrac- ' tantes sont libres. Ghacune d'elles porte ses exigences au point le plus élevé possible, et la circoustanct' la plus favo- rable à ces exigeiu'cs, c'est l'absence <le rivalité. Il suit de là que s'il y a une rlasse d'hommes plus intéressée que toute autre à la formation, à la nniKiplication, à l'abondance des
ut II VI cj cuiiii)l,(e.<, IV. \
SO PAMPHLETS.
capitaux, c'est surtout la classe emprunteuse. Ur, puisque les capitaux ne se forment et s'accumulent que sous le stimulant et par la perspective d'une juste rémunération, qu'elle comprenne donc le dommage qu'elle s'inflige à elle- même, quand elle nie la légitimité de l'intérêt, quand elle proclame la gratuité du crédit, quand elle déclame contre la prétendue tyrannie du capital, quand elle décourage l'é- pargne, et pousse ainsi à la rareté des capitaux et, par suite, à l'élévation de la rente.
3° L'anecdote que je vous ai racontée vous met aussi sur la voie d'expliquer ce phénomène, en apparence, bizarre, fiu'on appelle la pérennité ou la perpétuité de l'intérêt. Puisque en prêtant son rabot, Jacques a pu très-légitime- ment stipuler cette condition qu'il lui serait rendu au bout de lan dans l'état même oîi il l'a cédé, n est-il pas bien clair qu'il peut, à partir de cette échéance, soit l'employer à son usage, soit le prêter de nouveau, sous la même condition ? S'il prend ce dernier parti, le rabot lui reviendra au bout de chaque armée et cela indéfiniment. Jacques sera donc en mesure de le prêter aussi indéfiniment, c'est-à-dire d'en tirer une i^ente perpétuelle. On dira que le rabot s'use. Cela est vrai, mais il s'use par la main et au profit de l'emprun- teur. Celui-ci a fait entrer cette déperdition graduelle en ligne de compte et en a assumé sur lui, comme il le devait, les conséquences. 11 a calculé qu'il tirerait de cet outil un avantage suffisant poiu" consentir à le rendre dans son état intégral, après avoir réalisé encore un bénéfice. Aussi long- temps que Jacques n'usera pas ce capital par lui-même et pour son propre avantage, aussi longtemps qu'il renoncera à ces avantages, qui permettent de le rétablir dans son in- tégrité, il aura un droit incontestable à la restitution, et cela, indépendamment de l'intérêt.
Remarquez, en outre, que si, comme je crois l'avoir dé- montré, Jacques, bien loin de faire tort à Guillaume^ lui a
CAI'IIAI. Kl REME. 5!
iciulii service en lui prêtant son rabot pour un an, par la même raison, il ne fera pas tort, mais, au contraire, il rendra service à un second, à un troisième, à un quatrième em- prunteur dans les périodes subséquentes. Par où vous pouvez comprendre que l'intérêt d'un capital est aussi na- turel, aussi légitime, aussi utile la millième année que la première.
Allons plus loin encore. Il se peut que Jacques ne prête pas qu'un seul rabot. Il est possible (ju'à force de travail, d'épargnes, de privations, d'ordre, d'activité, il parvienne à prêter une multitude de rabots et de scies, c'est-à-dire à rendre une multitude de services. J'insiste sur ce point que si le premier prêt a été un bien social, il en sera de même de tous les autres, car ils sont tous homogènes et fondés sur le même principe. Il pourra donc arriver que la sonnne de toutes les rétributions reçues par notre hoimête artisan, en échange des services par lui rendus, suftise pom* le faire subsister. En ce cas, il y aura un honnne dans le monde qui aura le droit de vivre sans travailler. Je ne dis pas qu'il fera bien de se livrer au repos ; je dis qu'il eu aura le droit, et s'il en use, ce ne sera aux dépens de qui (jue ce soit, bien au contraire. Que si la société comprend nu jxni la nature des choses, elle reconnaîtra que cetlionini!" subsiste sur des services qu'il reçoit sans floute (ainsi faisons-nous tons), mais (|u'il reçoit très-légitimememt en échange d'autres services (|u'il a lui-même rendus, qu'il contiinie à rendre et (|ui sont très-réels, puis(|u"ils sont libi'cmcnt et \ok)ntaii'('ni('ut ac- ceptés.
Et ici on peut entrevoir inie des plus belles harmonies du monde social. Je veux parler iUi Loisir , non ilva' loisir que s'arrangent les castes guerrières et dominatrices par la si)oliation des travailleurs, mais du loisir, fruit légitime et innocent de l'activité passée et de l't'pargne. En m'expri- manf ainsi, je sai;-. que je chofiiie blendes idées reçues,
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Mais voyez ! le loisir n'est-il pas un ressort essentiel dans la mécanique sociale ? sans lui^ il n'y aurait jamais eu dans le monde ni de Newton,, ni de Pascal, ni de Fénelon ; l'hu- manité ne connaîtrait ni les arts, ni les sciences, ni ces mer- veilleuses inventions préparées, à l'origine, par des investi- gations de pure curiosité; la pensée serait inerte, l'homme ne serait pas perfectible. D'un autre côté, si le loisir ne se pouvait expliquer que par la spoliation et l'oppression, s'il était un bien dont on ne peut jouir qu'injustement et aux dépens d'autrui , il n'y aurait pas de milieu entre ces deux maux : ou l'humanité serait réduite à croupir dans la vie végétative et stationnaire, dans l'ignorance éternelle, par l'absence d'un des rouages de son mécanisme ; ou bien, elle devrait conquérir ce rouage au prix d'une inévitable injus- tice et offrir de toute nécessité le triste spectacle, sous une forme ou une autre, de lantique classification des êtres hu- mains en Maîtres et en Esclaves. Je défie qu'on me signale, dans cette hypothèse, une autre alternative. Nous serions ré- duits à contempler le plan providentiel qui gouverne la so- ciété avec le regret de penser qu'il présente une déplorable lacune. Le mobile du progrès y serait oublié, ou, ce qui est pis, ce mobile ne serait autre que l'injustice elle-même. — Mais non. Dieu n'a pas laissé une telle lacune dans son œuvre de prédilection. Gardons-nous de méconnaître sa sagesse et sa puissance; que ceux dont les méditations in- complètes ne peuvent expliquer la légitimité du loisir, imitent du moins cet astronome qui disait : A tel point du ciel, il doit exister une planète qu'on finira par découvrir, car sans elle le monde céleste n'est pas harmonie, mais discordance.
Eh bien ! je dis que, bien comprise, l'histoire de mon humble Rabot, quoique bien modeste, suffit pour nous éle\er jusqu'à la contemplation d'une des harmonies so- ciales les plus consolantes et les plus méconnues.
Il n'est pas vrai qu'il faille opter cntie la négation oul'il-
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légitimité du loisir; grâce à la rente et à sa naturelle pé- rennité, le loisir peut surgir du travail et de l'épargne. C'est une douce perspective que chacun peut avoir en vue; c'est une noble récompense à laquelle chacun peut aspirer. Il fait son apparition dans le monde, il s'y étend, il s'y dis- tribue proportionnellement à l'exercice de certaines vertus; il ouvre toutes les voies de l'intelligence, il ennoblit, il moralise, il spiritualise l'âme de l'humanité, non-seulement sans peser d'un poids quelconque sur ceux de nos frères que les conditions de la vie vouent encore à de rudes labeurs, mais de plus en les soulageant progressivement de ce que ce labeur a de plus lourd et de plus répugnant. Il suffit que les ca- pitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, se prêtent à des conditions de moins en moins onéreuses, qu'ils descen- dent, qu'ils pénétrent dans toutes les couches sociales et que, par une progression admirable, après avoir ati'ranchi les prêteurs, ils hâtent l'affranchissement des emprunteurs eux- mêmes. Pour cela, il faut que les lois et les mœurs soient toutes favorables à l'épargne, source du capital. C'est assez dire que la première de toutes les conditions c'est de ne pas effrayer, attaquer, combattre, nier ce qui est le stimulant de l'épargne et sa raison d'être : la rente.
Tant que nous ne voyons passer de main en main, à titre de prêt, que des provisions, des matériaux et des iustru- iiients, choses indispensables à la pi-itductivité du travail lui- même, les idées exposées juscpiici ne trouvcrctnt pas beau- coup de contradicteurs. Qui sait même si l'on ne me reinochera pas d'avoir fait un grand cllort pour cid'oncer, c<jmme on dit, une porte ouverte. Mais sitôt que c'est le numéraire qui se montre, comme matière de la transaction (et c'est lui qui se montre pi'escpie toujours), aussitôt les ob- jections renaissent en foule. L'argent , dira-t-on. ne se re- produit pas de lui-même ainsi que votre sac de blé ; il n'aide pas le travail comme votre rn/mf : il ne donne |i;is directe-
'. i PAMPHLETS.
ment une satisfaction comme votre maison. 11 est donc im- puissant, pai' sa nature, à produire un intérêt, à se multi- plier, et la rémunération qu'il exige est une véritable extorsion.
Qui ne voit où est le sophisme ? Qui ne voit que le numé- raire n'est qu'une forme transitoire que les hommes donnent un moment à d'autres valeurs, à des utilités réelles, dans le seul but de faciliter leurs arrangements? \\\ milieu des com- plications sociales, l'homme qui est en mesure de prêter n'a presque jamais la chose même dont l'emprunteur a besoin. Jacques a bien un rabot ; mais peut-être que Guillaume dé- sire une scie. Ils ne pourraient pas s'entendre ; la transac- tion favorable à tous les deux ne pourrait avoir lieu, et alors qu'arrive-t-il ? 11 arrive que Jacques échange d'abord son rabot contre de l'argent ; il prête l'argent à Guillaume, et Guillaume échange l'argent contre une scie. La transaction s'est compliquée, elle s'est décomposée en deux facteurs, ainsi que je l'ai exposé plus haut en parlant de l'échange. Mais elle n'a pas pour cela changé de nature. Elle ne con- tient pas moins tous les éléments du prêt direct. Jacques ne s'en est pas moins défait d'un outil qui lui était utile ; Guil- laume n'en a pas moins reçu un instrument qui perfectionne son travail et augmente ses profits; il n'y a pas moins ser- vice rendu de la part du prêteur, lui donnant droit à rece- voir un service équivalent de la part de l'emprunteur; cette juste équivalence ne s'établit pas moins par le débat libre et conti'adictoire ; l'obligation bien naturelle de restituer à l'é- chéance la valeur intégrale n'en constitue pas moins le principe de la pérennité de l'intérêt,
« Est-ce qu'au bout d'un an , dit M. Thoré, vous trou- verez un écu de plus dans un sac de cent francs ? »
Non, certes, si l'emprunteur Jette le sac de cent francs dans un coin. A cette condition , le rabot non plus, ni le sac de blé, ne se reproduisent d'eux-mêmes. Mais ce n'est
caph-al f.t rente. /ii
pas pour laisser l'argent dans le sac ou le rabot au crochet qu'on les emprunte. On emprunte le rabot pour s'en servir, ou l'argent pour se procurer un rabot. Et s'il est bien dé- montré que cet outil met l'emprunteur à même de faire des profits qu'il n'eût pas faits sans lui, s'il est démontré que le préteur a renoncé à créer pour lui-même cet excédant de profits, on comprend que la stipulation d'une part de cet excédant de profits en faveur du prêteur est équitable et légitime.
L'ignorance du vrai rùle que joue le numéraire dans les transactions humaines est la source des plus funestes er- reurs. Je me propose de lui consacrer un pamphlet tout entier (i).
D'après ce qu'on peut induire des écrits de M. Proudhon, ce qui Va amené à penser que la gratuité du crédit était une conséquence logique et détinitivc du progrès social, c'est l'observation de ce phénomène qui nous montre l'intérêt décroissant à peu près en raison directe de la civilisation. A des époques de barbarie, on le voit en effet à 100 pour 100, et au delà. Plus tard, il descend à 80, à 00, à .M», a iO, à 20, à 10, à 8, à 5, à i, à .{ pour loo. On l'a même vu en Hollande à 2 pour 100. On en tire cette conchision : « Puis- que l'intérêt se raj)proche de zéro h mesure que la société se perfectionne, il altt^ndra zéro quand la société sera par- faite. En d'autres termes, ce (|ui caractérise la perfection sociale c'est la gratuite du crédit. Abohssonsdoiic l'intérêt, et nous aurons atteint le dernier terme du progi'ès (*). »
Ceci n'est que spécieux, et puisque cette fausse argumen- tation peut contribuer il populariser le dogme injuste, dan- gereux, subversif de la gi'.iluite du crédit , en le représen-
(•) Celui qui suit, sous le litre de Maudit argent !
{Nvte de l'éditeur.) (*) Voy. la in<- ictire ilii |i.iin|ilil.l (imluité du crédit.
(Note de l' éditeur }
5(1 PAMPHLETS.
tant comme coïncidant avec la perfection sociale, le lecteur me permettra d'examiner en peu de mots ce nouveau point ■ de vue de la question.
Qu'est-ce que Vudérèt ? c'est le service rendu, après libre débat , pai' l'emprunteur au prêteur , en rémunération du service qu'il en a reçu par le prêt.
D'après quelle loi s'établit le taux de ces services rému- nératoires du prêt ? D'après la loi générale qui règle l'équi- valence de tous les services, c'est-à-dire d'après la loi de l'ofi're et de la demande. Plus une chose est facile à se pro- curer, moins on rend service en la cédant ou prêtant. L'homme qui me donne un verre d'eau, dans les Pyrénées, ne me rend pas un aussi grand service que celui qui me céderait un verre d'eau, dans le désert de Sahara. S'il y a beaucoup de rabots, de sacs de blé, de maisons dans un pays, on en obtient l'usage {cœteris paribus) à des conditions plus favorables que s'il y en a peu, par la simple raison que le prêteur rend en ce cas un moindre service relatif.
Il n'est donc pas surprenant que plus les capitaux abon- dent, plus l'intérêt baisse.
Est-ce à dire qu'il arrivera jamais à zéro? non, parce que, je le répète, le principe d'une rémunération est invincible- ment dans le prêt. Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est dire qu'il n'y am-a plus aucun motif d'épargner, de se priver, de former de nouveaux capitaux, ni même de conserver les an- ciens. En ce cas, la dissipation ferait immédiatement le vide, et l'intérêt reparaîtrait aussitôt (^).
En cela, le genre de services dont nous nous occupons ne diffère d'aucun autre. Grâce au progrès industriel, une paire de bas qui valait 6 fr., n'a plus valu successivement que 4 fr., 3 fr., 2 fr. Nul ne peut dire jusqu'à quel point
(•) Pour la distinction entre les divers éléments de rinléièt. voy., au pamphlet Gratuité du crédit, les dernières pages de la I2e lettre.
(Note de l'éditeur.)
CAIMTAL ET RENTE. M
cette valeur descendra, mais ce qu'on peut affirmer c'est qu'elle ne descendra jamais à zéro, à moins que les bas ne finissent par se produire spontanément. Pourquoi? Parce que le principe de la rémunération est dans le travail ; parce que celui qui travaille pour autrui rend un service et doit recevoir un service : si l'on ne payait plus les bas, on ces- serait d'en faire et, avec la rareté, le prix ne manquerait pas de reparaître.
Le sophisme que je combats ici a sa racine dans la divi- sibilité à linfmi, qui s'applique à la valeur comme à la matière.
Il paraît d'abord paradoxal , mais il est bien su de tous les mathématiciens qu'on peut de minute en minute, pen- dant l'éternité entière , ùtcr des fractions à un poids, sans jamais parvenir à anéantir le poids lui-même. Il suffit que chaque fraction successive soit moindre que la précédente, dans une proportion déterminée et régulière.
Il est des pays où l'on s'attache à accroître la taille des chevaux ou à diminuer, dans la race ovine, le volume de hi tête. Il est impossible de préciser jusqu'où on arrivera dans cette voie. Nul ne peut dire qu'il a vu le plus grand cheval ou la phis petite tète de mouton qui paraîtra jamais dans le monde. iMais l'on peut dire que hi taille des chevaux n'at- teindra jamais l'Infini , non plus que les tètes de moutons le Néant.
De même, nul ne peut dire jusqu'où descendra le prix des bas ou l'intérêt des capitaux, mais on peut affirmer, quand on connaît la nature des choses, que ni l'un ni l'aiitrc n'ar- riveront jamais à zéro, car le travail et le capital ne peuvent pas plus vivre sans récompense que le mouton sans tête.
L'argumentation de M. Proudhon se réduit donc à ceci : l^nsque les plus habiles agiicnlteuis sont ceux (jui ont le plus réduit la tête des moutons, nous serons arrivés à la per- fection agricole (piand les moutons seront acéphales. Donc
.'jS pamphlets.
jjour réaliser nous-m«*mes cette perfection, coupons-leur le cou.
Me voici au terme de cette ennuyeuse dissertation. Pour- quoi faut-il que le vent des mauvaises doctrines ait rendu nécessaire de pénétrer ainsi jusque dans fa nature intime de la rente ? Je ne terminerai pas sans faire remarquer une belle mornlité que l'on peut tirer de cette loi : « La baisse de l'intérêt est proportionnelle à l'abondance des capitaux. » Cette loi étant donnée, s'il y a une classe d'hommes plus particulièrement intéressée que toute autre à ce que les ca- pitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, abondent et surabondent, c'est certainement la classe qui les em- prunte directement ou indirectement; ce sont les hommes qui mettent en œuvre des matériaux , qui se font aider par des Instruments , qui vivent sur des provisions, produits et économisés par d'autres hommes.
Imaginez, dans une vaste et fertile contrée, une peuplade de mille habitants, dénués de tout Capital ainsi défini. Elle périra infailliblement dans les tortures de la faim. — Pas- sons à une hypothèse à peine moins cruelle. Supposons que dix de ces sauvages soient pourvus d'Instruments et de Pro- visions en quantité suffisante pour travailler et vivre eux- mêmes jusqu'à la récolte, ainsi que pour rémunérer les ser- vices de quatre-vingt-dix travailleurs. Le résultat forcé sera la mort de neuf cents êtres humains. Il est clair encore que puisque 990 hommes, poussés par le besoin, se presseront sur des subsistances qui n'en peuvent maintenir que cent, les dix capitalistes seront maîtres du marché. Ils obtiendront le travail aux conditions les plus dures, car ils le mettront aux enchères. Et remarquez ceci : Si ces capitalistes portent au cœur des sentiments dévoués, qui les induisent à s'im- poser des privations personnelles afin de diminuer les souf- frances de quelques-uns de leurs frères, cette générosité, qui se rattache à la morale, sera aussi noble dans son princip»^
CAPITAL ET HENTE. hd
qu'utile dans ses effets. Mais si, dupes de cette fausse phi- lanthropie qu'on veut si inconsidérément mêler aux lois économiques, ils ont la prétention de rémunérer largement le travail, loin de faire du bien, ils feront du mal. Us don- neront double salaire, soit. Mais alors quarante-cinq hom- mes seront mieux pourvus, tandis que quarante-cinq autres \ iendront augmenter le nombre de ceux que la tombe va dévorer. Lhypothèse étant donnée, ce n'est pas l'abaisse- ment du salaire qui est le \rai iléau, mais la rareté du ca- pital. L'abaissement du salaire n'est pas la cause, mais l'effet du mal. J'ajoute qu'il en est, dans une certaine mesure, le remède. Il agit dans ce sens qu'il distribue le fardeau de la souffrance autant qu'il peut l'être et sauve autant de vies qu'une quantité déterminée de subsistances permet den sauver.
Supposez maintenant qu'au lieu de dix capitalistes, il y en ait cent, deux 'cents, cinq cents, n'est-il pas évident que la condition de toute la peuplade, et surtout celle des pro- létaires, sera de plus en plus améliorée? N'est-il pas évident (jne, toute considération de générosité à part , ils obtien- dront plus de travail et un meilleur prix de leur travail ? f|aeux-mêmes seront plus en mesure de former des capi- taux, sans qu'on puisse assigner de limites à cette facilité toujours croissante de réaliser l'égalité et le bien-être'.' Combien ne seraient-ils donc pas insensés s'ils admettaient des doctrines et se livraient à des actes de nature à tarir la source des salaires, à paralyser le mobile et le stimulant de l'épargne ! Qu'ils apprennent donc cette leçon : sans doute les capitaux sont bons pour ceux qui les ont, qui le nie? mais ils sont utiles aussi a ceux (jui n'ont pu encore en former, et il iiiii>orte à ceux (|ui n'en ont pas que d'antres en aient.
Oui. >i les prolétaires connaissaient leurs vrais intérêts, ils re(liereli''raient avec \r plii^ -raiid soin <|uelles sont les
CO PAMPHLETS.
circonstances favorables ou défavorables à l'épargne, afin de favoriser les premières et de décourager les secondes. Ils ac- cueilleraient avec sympathie toute mesure qui tend à la prompte formation des capitaux. Us s'enthousiasmeraient pour la paix, la liberté, r( rdre, la sécurité, l'union des classes et des peuples, l'économie, la modération des dépenses pu- bliques, et la simplicité du mécanisme gouvernemental; car c'est sous l'empire de toutes ces circonstances que l'épargne fait son œuvre, met l'abondance à la portée des masses, appelle à former des capitaux ceux même qui, autrefois, étaient réduits à les emprunter à de dures conditions. Us re- pousseraient avec énergie l'esprit guerrier qui détourne de sa véritable tin une si grande part du travail humain, l'esprit de monopole qui dérange l'équitable distribution des richesses telle que la liberté seule peut la réaliser, la multi- plicité des services publics qui n'entreprennent sur notre bom'se que pour gêner notre liberté, et enfin ces doctrines subversives, haineuses, irréfléchies qui effraient le capital, l'empêchent de se former, le forcent à fuir, et en définitive le renchérissent, au détriment surtout des travailleurs qui le mettent en oemTC.
Eh quoi ! à cet égard, la Révolution de Février n'est-elle pas une dure leçon? n'est-il pas évident que Vinsécmntéqxx'eWe a jetée dans le monde des affaires d'une part, et, de l'autre, l'avènement des théories funestes auxquellesje fais allusion et qui, des clubs, ont failli pénétrer dans les régions législatives, ont élevé partout le taux de l'intérêt? N'est-il pas évident que dès lors il a été plus difficile aux prolétaires de se procurer ces matériaux, instruments et provisions sans lesquels le travail est impossible ? n'est-ce pas là ce qui amène le chô- mage, et le chômage n'amène-t-il pas à son tour la baisse des salaires ? Ainsi le travail manque aux prolétaires préci- sément par la même cause qui grève d'un surcroît de prix, en raison de la hausse de l'intérêt, les objets qu'ils consom-
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nient. Hausse d'intérêts, baisse des salaires, cela veut dire, en d'autres termes, que le même objet conserve son prix, mais que la part du capitaliste a envahi, sans profit pour lui, celle de l'ouvrier.
Un de mes amis, chargé de faire une enquête sur l'indus- trie parisienne, m'a assuré que les fabricants lui ont révélé un fait bien saisissant et qui prouve mieux que tous les rai- sonnements combien l'insécurité et l'incertitude nuisent à la formation des capitaux. On avait remarqué que, pendant la période la plus fâcheuse, les dépenses populaires de pure fantaisie n'avaient pas diminué. Les petits théâtres, les bar- rières, les cabarets, les débits de tabac étaient aussi fré- quentés qu'aux jours de prospérité. Dans l'enquête, les travailleurs eux-mêmes ont ainsi expliqué ce phénomène. « A quoi bon épargner? qui sait le sort qui nous attend ? qui sait si l'intérêt ne va pas être aboli ? qui sait si l'État, devenu prêteur universel à titre gratuit, ne voudra pas faire avorter tous les fruits que nous pourrions attendre de nos économies ? » Eh bien ! je dis que si de telles idées pou- vaient prévaloir pendant deux années seulement, c'en serait assez pour faire de notre belle France une Turquie. La misère y deviendrait générale et eiidenii(|ue ; et, à coup sûr, les premiers frappés seraient les plus pauvres.
Ouvriers, on vous parle beaucoup d'organisation (irtifi- c/f/Zé' du travail; savez-\ous pouniuoi? Parce (pioii igtKwe les lois de son organisation naturelle, cest-à-dire de celte organisation merveilleuse qui résulte cle la liberté. On vous dit (|n<> la liberté fait saillir ce qu'on iioinnie raiitagonisme radical des classes ; qu'elle crée et met aux prises deux intérêts opposés, l'intérêt des capitalistes et ceux des prolé- taires. Mais il faudrait commencer par prou\er (|ue cet ;.n- tagonisme existe par le vo-ii de la iiatiiic; et eiisiiile. j| resterait à démontrei- coinniciil les arrangements de la nm- innntexAnû uiieux (\\v ceux iU' la liherlé, car (Mitre Ulxi lé
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et Contrainte je ne vois pas de milieu. Il resterait à démon- trer encore que la contrainte s'exercera toujours à votre avantage et au préjudice des riches. — Mais non, cet an- tagonisme radical , cette opposition naturelle d'intérêts n'existent pas. Ce n'est qu'un mauvais rêve d'imaginations perverties et en délire. Non, un plan si défectueux n'est pas sorti de la Pensée Divine. Pour l'affirmer, il faut commencer par nier Dieu. Et voyez comme, en vertu des lois sociales et par cela seul que les hommes échangent librement entre eux leurs travaux et leurs produits, voyez quel lien harmo- nique rattache les classes les unes aux autres 1 Voilà des pro- priétaires de terre, quel est leur intérêt ? que le sol soit fécond et le soleil bienfaisant; mais qu'en résulte-t-il ? (jue le blé abonde, qu'il haisae de prix, et l'avantage tourne au profit de ceux qui n'ont pas eu de patrimoine. Voilà des fabricants, quelle est leur constante pensée ? de perfection- ner leur travail, d'augmenter la puissance de leurs machines, de se procui'er, aux meilleures conditions, les matières pre- mières. Et à quoi tout cela aboutit-il ? à l'abondance et au bas prix des produits, c'est-à-dire que tous les efforts des fabricants, et sans qu'ils s'en doutent, se résolvent en un profit pour le public consommateur, dont vous faites partie. Cela est ainsi pour toutes les professions. Eh bien ! les capi- talistes n'échappent pas à cette loi. Les voilà fort occupés de faire valoir, d'économiser, de tirer bon parti de leurs avances. C'est fort bien, mais mieux ils réussissent, plus ils favorisent l'abondance des capitaux, et, par une suite né- cessaire, la baisse de l'intérêt. Or, à qui profite la baisse de l'intérêt ? n'est-ce pas à l'emprunteur d'abord, et, en défi- nitive, aux consommateurs des choses que les capitaux concourent à produire (^) ?
(') Voy. les pages 3G à 45 du tome IV. — Voy. aussi le chap. viii du lome VI. [Note de l'éditeur.)
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II est donc certain qne le résultat linal des efforts de cha- que classe, c'est le bien commun de toutes.
On vous dit que le capital tyrannise le travail. Je ne dis- {■on\iens pas que chacun ne cherche à tirer le meilleur parti possible de sa situation, mais, dans ce sens, on ne réalise que ce qui est possible. Or, jamais il n'est possible aux capitaux de tyranniser le travail que lorsqu'ils sont rares, car alors ils font la loi, ils mettent la main-dœuvre aux en- chères. Jamais cette tyrannie ne leur est plus impossible ([\ie lorsqu'ils sont abondants, car, en ce cas, c'est le travail qui commande.
Arriére donc les jalousies de classes, les malveillances, les haines sans fondement, les défiances injustes. Ces pas- sions dépravées nuisent à ceux qni les nourrissent dans leur cd'ur. Ce n'est pas là de la morale déclamatoire; c'est un enchaînement de causes et d'effets susceptible d'être rigou- reusement, mathématiquement démontré ; et il n'en est pas moins sublime parce qu'il satisfait autant l'intelligence que le sentiment.
Je résimie toute cette dissertation par ces mots : Ouvriers, travailleurs, prolétaires, classes dénuées et soutirantes, voulez-vous améliorer votre sort ? Vous n'y réussirez pas par la lutte, l'insurrection, la haine et l'erreur. Mais il y a trois choses qui ne peuvent perfectionner la conununautt, tout entière sans étendre sur vous leurs bienfaits, ces trois choses sont : Paix. Libeutë et Sécihitk.
MAUDIT ARGENT (' !
— Maudit argent ! maudit argent ! s'écriait d'un air dé- solé F* Fé(;onomiste. au sortir du Comité des finances où l'on venait de discuter un projet de papier-monnaie.
— Qu'avez-vous? lui dis-je. D'où vient ce dégoût subit pour la plus encensée des divinités de ce monde ?
— Maudit argent ! maudit argent !
— Vous m'alarmez. Il n'est rien qu'une fois ou autre je n'aie entendu blasphémer, la paix, la liberté^ la vie, etBrutus a été jusqu'à dire : Vertu ! tu n'es qu'un nom ! Mais si quel- que chose a échappé jusqu'ici...
— Maudit argent ! maudit argent !
— Allons, un peu de philosophie. Que vous est-il arrivé 1 Crésus vient-il de vous éclabousser? Monflor vous a-t-il ravi l'amour de votre mie? ou bien Zoïle a-t-il acheté contre vous une diatribe au gazetier?
— Je n'envie pas le char de Crésus ; ma renommée, par son néant, échappe à la langue de Zode ; et quant à ma mie, jamais, jamais lombre même de la tache la plus légère...
— Ah ! j'y suis. Où avais-je la tête ? Vous êtes, vous aussi, in\enteur d'une réorganisation sociale, système F*. Votre société, vous la a oulez plus parfaite que celle de Sparte, et
0; Publié diins le nunuTo d'iiviil 1840 du Journal des éconotutsles.
[Note de l'éditeur.)
MAUm AKdli.M. dit
I)Our cela toute monnaie doit en être sévèrement bannie. Ce qui vous embarrasse, c'est de décider vos adeptes à vider leur escarcelle. Que voulez-vous ? c'est l'écueil de tous les réorganisateurs. Il n'en est pas un qui ne fit merveille s'il parvenait à vaincre toutes les résistances, et si l'humanité tout entière consentait à devenir entre ses doigts cire molle ; mais elle s'entête à n'être pas cire molle. Elle écoute, ap- plaudit ou dédaigne, et va comme devant.
— Grâce au Ciel, je résiste encore à cette manie du jour. Au lieu d'inventer des lois sociales, j'étudie celles qu'il a plu à Dieu d'inventer, ayant d'ailleurs le bonhem' de les trouver admirables dans leur développement progressif. Et c'est pour cela que je répète : Maudit ai'gent ! maudit argent !
— Vous êtes donc proudhonien ou proudhoniste ? Eh, morbleu ! vous avez un moyen simple de vous satisfaire. Jetez votre bourse dans la Seine, ni^ vous réservant que cent sous pour prendre une action delà Banque d'échange.
— Puisque je maudis l'argent, jugez si j'en dois maudire le signe trompeur !
— Alors, il ne me reste plus qu'une hypothèse. Vous êtes un nouveau Diogène, et vous allez m'atiadir d'une ti- rade à la Sénè(iue, sur le mépris des richesses.
— Le Ciel m'en préserve ! Car. la richesse, voyez-vous, ce n'est pas un peu plus ou un peu moins d'argent. C'est du pain pour ceux (|ui ont faim, des vêtements pour ceux qui sont nus , du bois (|ui réchauHé, de l'huih' qui allonge le jour, une carrière ouverte à votre fils, une dot assurée à votre fille, un jour de repos pour la fatigue, un cordial pour la défaillance , un secours glissé dans la main du pauvre honteux, un toit contre l'orage , des ailes aux amis qui se rapprochent, une diversion pour la tète (|ue la pensée fait plier, l'incomparable joie de rendre heuirux ceux qui nous sont cliers. La richesse, c'est linslruc lion, l'indépendance,
0/:Htii!i ci'iiiiiitlci, l. V. à
iic i'A.Mi'iiLi:rs.
la dignité, la confiance , la charitc, loiit ce que le dévelop- pement de nos facultés peut livrer aux besoins du corps et de l'esprit, c'est le progrès, c'est la civilisation. La richesse, c'est l'admirable résultat civilisateur de deux admirables agents, plus civilisateui's encore qu'elle-même : le travail et l'échange (^).
— Bon ! n'allez-vous pas maintenant entonner un dithy- rambe à la richesse, quand, il n'y a qu'un instant, vous ac- cabliez l'or de vos imprécations ?
— Eh! ne comprenez-vous pas que c'était tout simple- ment une boutade d'économiste ! Je maudis l'argent préci- sément parce qu'on le confond, comme vous venez de faire, avec la richesse, et que de cette confusion sortent des er- reurs et des calamités sans nombre. Je le maudis, parce que sa fonction dans la société est mal comprise et très-dilficile à faire comprendre. Je le maudis, parce qu'il brouille toutes les idées, fait prendre le moyen pour le but, l'obstacle pour la cause, alpha pour oméga ; parce que sa présence dans le monde, bienfaisante par elle-même, y a cependant intro- duit une notion funeste, une pétition de principes, une théorie à rebours, qui, dans ses formes multiples, a appauvri les hommes et ensanglanté la terre. Je le maudis, parce que je me sens incapable de lutter contre l'erreur à laquelle il a donné naissance autrement que par une longue et fastidieuse dissertation que personne n'écoutera. Ah ! si je tenais au moins sous ma main un auditeur patient et bénévole !
— Morbleu ! il ne sera pas dit que faute d'une victime vous resterez dans l'état d'irritation où je vous vois. J'é- coute; parlez, dissertez, ne vous gênez en aucune façon.
— Vous me promettez de prendre intérêt...
— Je vous promets de prendre patience.
(') A'oy. le cliap. vi ilu luiiic Vl.
'Noie de l'cditeiir.)
MVlim AKGENT. G7
— C'est bien peu.
— C'est tout ce dont je puis disposer. Commencez, et expliquez-moi d'abord comment une méprise sur le numé- raire, si méprise il y a, se trouve au fond de toutes les er- reurs économiques.
— La, franchement, la main sur la conscience , ne vous est-il jamais arrivé de confondre la richesse avec l'argent ?
— Je ne sais; je ne me suis jamais morfondu sur l'éco nomie politique. Mais, après tout, qu'en résulterait-il ?
— Pas grand'chose. Une erreur dans votre cervelle sans influence sur vos actes ; car, voyez-vous, en matière de tra- vail et d'échange, quoiqu'il y ait autant d'opinions que de tètes, nous agissons tous de la même manière.
— A peu près comme nous marchons d'après les mêmes principes, encore que nous ne soyons pas d'accord sur la tliéorie de l'équilibre et de la gravitation.
— Justement. Quehiuun qui serait conduit par ses in- ductions à croire que, pendant la nuit, nous avons la tête en bas et les pieds en haut, pourrait faire là-dessus de beaux livres, mais il se tiendrait comme tout le monde.
— Je le crois bien. Sinon, il serait vite puni d'être trop bon logicien.
— De même, cet honnne mourrait bientôt de faim qui. s'étant persuadé que l'argent est la richesse réelle, serait conséquent jusqu'au bout. Voilà pourquoi cette théorie est fausse, car il n'y a de théorie vraie que celle qui résulte des faits mêmes, tels qu'ils se manifest<'nt en tous temps ou en tous lieux.
— Je comprends que, dans la pratique et sous l'influence de l'intérêt personnel, la (■oust'(iuenee funeste de l'acte er- rout' tend incessainniciit ii icdressi-r l'erreur. Mais si cellt> dont vous parle/, a si peu (rintlneiice. |Miiirq'ioi vous donne- l-ell(* tant d'Iiumeni".'
— C'est (lue, i[uau(l nu lioiuiiie. au lieu d ayir poiu' lui
05 l'AMPHLETS.
même, drcidc poiu' autrui, liutorèt persuiinrl^ celte senti- nelle si vigilante et si sensible, nest plus là pour crier : Aie ! La responsabilité est déplacée. C'est Pierre qui se trompe, et c'est Jean qui soutfre ; le faux système du législateur de- vient forcément la règle d'action de populations entières. Et voyezladirterence.Ouand vous avez de l'argent etgrand'faim;, ([uelle que soit votre théorie du numéraire^ que faites-vous?
— J'entre chez un boulanger et j'achète du pain
— Vous n'hésitez pas à vous défaire de votre argent?
— Je ne l'ai que pour cela.
— Et si, à son tour, ce boulanger a soif, que fait-il ?
— Il va chez le marchand de vin et boit un canon avec l'argent que je lui ai donné.
— Quoi ! il ne craint pas de se ruiner?
— La véritable ruine serait de ne manger ni boire.
— Et tous les hommes qui sont sur la terre, s'ils sont li- bres, agissent de même ?
— Sans aucun doute. Voulez-vous qu'ils meurent de faim pour entasser des sous ?
— Loin de là, je trouve qu'ils agissent sagement, et je voudrais que la théorie ne fût autre chose que la fidèle image de cette universelle pratique. Mais supposons main- tenant que vous êtes le législateur, le roi absolu d'un vaste empire où il n'y a pas de mines d'or.
— La fiction me plaît assez.
— Supposons encore que vous êtes parfaitement con- vaincu de ceci : La richesse consiste uniquement et exclu- sivement dans le numéraire ; qu'en concluriez-vous?
— J'en conclurais qu'il n'y a pas d'autre moyen pour moi d'enrichir mon peuple , ou pour lui, de s'enrichir lui- même, que de soutirer le numéraire des autres peuples.
— C'est-à-dire de les appauvrir. La première conséquence à laquelle vous arriveriez serait donc celle-ci : Une nation ne peut gagner que ce qu'une autre perd.
MAI 1)11 AIU.K.M. »;9
— Cet axiome a pour lui l'autorité de Baron et de Montaigne.
— 11 n'en est pas moins triste, car enfin il revient à dire : Le progrès est impossible. Deux peuples, pas plus que deux hommes, ne peuvent prospérer côte à côte.
— Il semble bien que cela résulte du principe.
— Et comme tous les hommes aspirent à s'enrichir, il faut dire que tous aspirent, en vertu d'une loi providen- tielle, à ruiner leurs semblables.
— Ce n'est pas du christianisme, mais c'est de l'écono- mie politique.
— Détestable. Mais poursuivons. Je vous ai fait roi ab- solu. Ce n'est pas pour raisonner, mais pour agir. Rien ne limite votre puissance. Qu'allez-vous faire en vertu de cette doctrine : la richesse, c'est l'argent ?
— Mes vues se porteront à accroître sans cesse, au sein de mon peuple, la masse du numéraire.
— Mais il n'y a pas de mines dans votre royaume. Com- ment vous y prendrez-vous ? Qu'ordonnerez-vous?
— Je n'ordonnerai rien ; je défendrai. Je défendrai, sous peine de mort, de faire sortir un écu du pays.
— Et si votre peuple, ayant de l'argent, a faim aussi?
— N'importe. Dans le système où nous raisonnons, lui permettre d'exporter des écus, ce serait lui permettre de s'appauvrir.
— En sorte que, de voh-e aveu , vous le forceriez à se conduire sur un principe opposé à celui (pii vous guide vous- même dans des circonstances semblables. Pounpu^i cela'.'
— C'est sans doute parce (pie ma propre faim me [)ique, et que la fain» des peuples ne pi<iue pas les législateurs.
— Eh bien ' je puis vous dire que votre plan échouerait, et qu'il n y a pas de survtMllanee assez vigilante i»our empê- cher, quand le peuple a faim , les écus de sortir, si le ble ;i la liberté d'enlrei'.
To PAMPHLETS.
— En ce cas, ce plan, erroné ou non, est inefficace pour le ])ien comme pour le mal, et nous n'avons plus à nous en occuper.
— Vous oubliez que vous êtes législateur. Est-ce qu'un législateur se rebute poui- si peu, quand il fait ses expé- riences sur autrui ? Le premier décret ayant échoué , ne chercheriez -vous pas un autre moyen d'atteindre votre but?
— Quel but ?
— Yous avez la mémoire courte ; celui d'accroître , au sein de votre peuple, la masse du numéraire supposé être la seule et vraie richesse.
— Ah ! vous m'y remettez; pardon. Mais c'est que, voyez-vous, on a dit de la musique : Pas trop n'en faut ; je crois que c'est encore plus vrai de l'économie politique. M'y revoilà. Mais je ne sais vraiment qu'imaginer...
— Cherchez bien. D'abord, je vous ferai remarquer que votre premier décret ne résolvait le problème que négati- vement. Empêcher les écus de sortir , c'est bien empêcher la richesse de diminuer, mais ce n'est pas l'accroître.
— Ah ! je suis sur la voie... ce blé libre d'entrer... Il me vient une idée lumineuse... Oui, le détour est ingénieux, le moyen infaillible, je touche au but.
— A mon tour, je vous demanderai : quel but ?
— Eh ! morbleu, d'accroître la masse du numéraire.
— Comment vous y prendrez-vous, s'il vous plaît ?
— N'est-il pas vrai que pour que la pile d'argent s'élève toujours, la première condition est qu'on ne l'entame jamais?
— Bien.
— Et la seconde, qu'on y ajoute toujours?
— Très-bien.
— Donc le problème sera résolu, en négatif et positif, comme disent les socialistes , si duu côté j'empêche l'é-
MALDIT ARGENT. 7 1
tranger d'y puiser, et si , de rautre, je le force à y verser.
— De mieux en mieux.
— Et pour cela deux simples décrets où le numéraire ne sera pas même mentionné. Par lun, il sera défendu à mes sujets de rien acheter au dehors ; par l'autre, il leur sera or- donné d'y beaucoup vendre.
— C'est un plan fort bien conçu.
— Est-il nouveau ? Je vais aller me pourvoir d'un brevet d'invention.
— Ne vous donnez pas cette peine ; la priorité vous se- rait contestée. Mais prenez garde aune chose.
— Laquelle?
— Je vous ai fait roi tout-puissant. Je comprends que vous empêcherez vos sujets d'acheter des produitsétrangers. Il suffira d'en prohiber l'entrée. Trente ou quarante mille douaniers feront l'atl'aire.
— C'est un peu cher. Qu'importe? L'argent qu'on Iciu' donne ne sort pas du pays.
— Sans doute; et dans notre système, c'est l'essentiel. Mais pour forcer la vente au dehors, conunent piocéderez- vons?
— Je l'encouragerai par des primes, au moyen de (|iicl- ques bons impots frapjx's sur mon peuple.
— En ce cas, les exportati!urs, contraints par leur propre rivalité, baisseront leurs prix d'autant, et c'est comme si vous faisiez cadeau ;i l'étranger de ces primes ou de ces impôts.
— Toujours est-il que l'argent ne sortira pas du pays.
— C'est juste. Cela ré|)(»nd à tout ; mais si volic système est si avantageux, les rois nos \((isins l'adoiiteront. Ils re- [uoduiront vos décrets ; ils auront des douaniers et repons- st.M'ont vos pntdnits, afin ([ue elle/ eux non pins la pile d'ar- gent ne diminue pas.
— J'aurai inie armée et je l'oiceiai leurs barrières.
*2 PAMPHLETS.
— Ils auront une armée et forceront les vôtres.
— - J'armerai des navires, je ferai des conquêtes, j'acquer- rai des colonies, et créerai à mon peuple des consomma- teurs qui seront bien obligés de manger notre blé et boire notre vin (*).
— Les autres rois en feront autant. Ils vous disputeront vos conquêtes, vos colonies et vos consommateurs. Voilà la guerre partout et Je monde en feu.
— J'augmenterai mes impôts, mes douaniers, ma marine et mon armée.
— Les autres vous imiteront.
— Je redoublerai d'efforts.
— Ils feront de même. En attendant, rien ne prouve que vous aurez réussi à beaucoup ^endre.
— II n'est que trop vrai. Bienheureux si les efforts com- merciaux se neutralisent.
— Ainsi que les efforts militaires. Et dites-moi, ces douaniers, ces soldats, ces vaiseaux, ces contributions écrasantes, cette tension perpétuelle vers un résultat impos- sible, cet état permanent de guerre ouverte ou secrète avec le monde entier, ne sont-ils pas la conséquence logique, nécessaire de ce que le législateur s'est coiffé de cette idée (qui n'est, vous en êtes convenu, à l'usage d'aucun homme agissant pour lui-même) : « La richesse, c'est le numéraire; accroître le numéraire, c'est accroître la richesse? »
— J'en conviens. Ou l'axiome est vrai, et alors le légis- lateur doit agir dans le sens que j'ai dit, bien que ce soit la guerre universelle. Ou il est faux et, en ce cas, c'est pour se ruiner que les hommes se déchirent.
— Et souvenez-vous qu'avant d'être roi, ce même axiome vous avait conduit par la logique à ces maximes: « Ce que
{') Voy., au tome IT, l'introduction de Cohden et la ligue.
\ntp de l'éditeur.^
MAIDIT AI{(;F.M'. 7 3
ruii gogiie, l'autre le perd. Le iimlit de liin est le dom- luage de l'autre; » lesquelles impliqueut un antagonisme irrémédiable entre tous les hommes.
— Il n'est que trop eertain. Philosophe ou législateur, soit que je raisonne ou que j'agisse, partant de ce prin- cipe: l'argent, c'est la richesse, —j'arrive toujours à cette conclusion ou à ce résultat : la guerre universelle. Avant de le discuter, vous avez bien fait de m'en signaler les consé- quences; sans cela, je n'aurais jamais eu le courage de vous suivre jusqu'au bout dans votre dissertation économi- que, car, à vous parler net, cela n'est pas divertissant.
— A qui le dites-vous? C'est à quoi je pensais quand vous m'entendiez murmurer: Maudit argent! Je gémissais de ce que mes compatriotes n'ont pas le courage d'étudier ce qu'il leur importe tant de savoir.
— Et pourtant, les conséquences sont effrayantes.
— Les conséquences ! Je ne vous en ai signalé qu'un(\ J'aurais pu vous en montrer de plus funestes encore.
— Vous me faites dresser les cheveux sur la tète ! Quels autres maux a pu iniliger à l'humanité cette confusion entre l'Argent et la riichcsse?
— Il me faudra longtemps pour les énumérer. C'est une doctrine qui a une nombreuse lignée. Son fils aine, nous venons de faii-e sa connaissance, s'appelle ré;/iine jin,- liihltlf ; le cadet, si/ulhue colonial ; le troisième, haine ou capital ; le Benjamin, papier-monuaie .
— Quoi ! le papier-monnaie procède de la même cireur?
— Directement. Quand les législateurs, après avoir ruine leshonmies par la guerre et limpôt, persévèrent dans leur idée, ils se disent: «Si le peuple souHre, c'est qu'il n'a pas assez d'argent. Il en faut faire. » Kt comme il u't^t |)asaisede multiplier les métaux précieux, surtout (piand on a épuisé les prétendues ressources de la prohibition, «nous ferons (In rnnnèrairc ficlif. ajoutent-ils. rien n'est plus
7 4 PAMPHLETS.
aisé, et chaque citoyen en aura plein son portefeuille 1 ils seront tous riches. »
— En effet, ce procédé est plus expéditif que l'autre, et puis il n'aboutit pas à la guerre étrangère.
— Non, mais à la guerre civile.
— Vous êtes bien pessimiste. Hàtez-vous donc de traiter la question au fond. Je suis tout surpris de désirer, pour la première fois, savoir si l'argent (ou son signe) est la ri- chesse.
— Vous m'accorderez bien que les hommes ne satisfont immédiatement aucun de leurs besoins avec des écus. S'ils ont faim, c'est du pain qu'il leur faut ; s'ils sont nus , des vêtements; s'ils sont malades, des remèdes; s'ils ont froid, un abri, du combustible; s'ils aspirent à apprendre, des li- vres; s'ils désirent se déplacer, des véhicules, et ainsi de suite. La richesse d'un pays se reconnaît à l'abondance et à la bonne distribution de toutes ces choses.
Par où vous devez reconnaître avec bonheur combien est fausse cette triste maxime de Bacon : Ce. qiC un peuple gaçjne, l'autre le perd nécessaù^cment ; maxime exprimée d'une manière plus désolante encore par Montaigne, en ces ter- mes : Le profit de Cun est le dommage de l'autre. Lorsque Sem, Cham et Japhet se partagèrent les vastes solitudes de cette terre, assurément chacun d'eux put bâtir, dessécher, semer, récolter, se mieux loger, se mieux nourrir, se mieux vêtir, se mieux instruire, se perfectionner, s'enrichir, en un mot, et accroître ses jouissances, sans qu'il en résuUât une dépression nécessaire dans les jouissances analogues de ses frères. Il en est de même de deux peuples.
— Sans doute, deux peuples, comme deux hommes, sans relations entre eux, peuvent, en travaillant plus, en travail- lant mieux, prospérer côte à côte s:uis se nuire. Ce n'est pas là ce qui est nié par les axiomes de Montaigne et de Bacon. Us signifient seulement que, dans le commerce qui se fait
MAIDIT ARGENT. :5
nntre deux peuples ou deux hommes, si l'un gagne, il faut que l'autre perde. Et cela est évident de soi ; l'échange n'a- joutant rien par lui-même à la masse de ces choses utiles dont vous parliez, si après l'échange une des pai'ties se trouve en avoir plus, il faut bien que l'autre partie se trouve en avoir moins.
— Vous vous faites de l'échange une idée bien incom- plète, incomplète au point d'en devenir fausse. Si Sem est sur une plaine fertile en blé, Japhet sur un coteau propre à produire du vin, Cham sur de gras pâturages, il se peut que la séparation des occupations, loin do nuire à l'un d'eux, les fasse prospérer tous les trois. Cela doit même arriver, car la distribution du travail, introduite par l'échange, aura pour effet d'accroître la masse du bit'', du vin et de la viande à partager. Comment en serait-il autrement, si vous admet- tez la liberté de ces transactions? Dès l'instant que l'un des trois frères s'apercevrait <iue le travail , pour ainsi dire so- ciétaire, le constitue en perte permanente, comparativement au travail solitaire, il renoncerait à échanger. L'échange porte avec lui-même son titre à notre reconnaissance. Il s'accompht. dune il est bon i')-
— Mais l'axiome de Bacon est vrai quand il s'agit dur et d'argent. Si l'on admet qu'à un moment déterminé il en existe dans le monde uni' quantité dunnce, il est bien clair qu'une bourse ne se peut (Muplir (lu'uni' aulrc bourse ne se vide.
— Et si l'on professe (|ue l'or est la richesse, la conclu- sion est qu'il y a parmi les honunes des (h'placcnn'uts de fortune et jamais de progrès général. C'est justement ce (|ue je disais en conuiiençanl. Que si, au contraire, nous \uyez la vraie richesse dans l'abuadance des choses utiles |)rupres à satisfaire nos besoins et nos goûts, vous conqirendrez
(') \u\ I.' .liai. i\ ilit «iiii;\|. [Niile de l'éditeur.)
: fi PAMPHLETS.
romme possible la prospérité simultanée. Le numéraire ne sert qu'à faciliter la transmission d'une main à l'autre de ces choses utiles , ce qui s'accomplit aussi bien avec une once de métal rare, conmie l'or, qu'avec une livre de métal plus abondant, comme l'argent, ou avec un demi-quintal de mé- al plus abondant encore , comme le cuivre. D'après cela, "il y avait à la disposition de tous les Français une fois plus de toutes ces choses utiles, la France serait le double plus riche, bien que la quantité de numéraire restât la même ; mais il n"en serait pas ainsi s'il y avait le double de numé- raire, la masse des choses utiles n'augmentant pas.
— La question est de savoir si la présence d'un plus grand nombre d'écus n'a pas précisément pour effet d'augmenter la masse des choses utiles.
— - Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux termes ? Les aliments, les vêtements, les maisons, le combustible, tout cela vient de la nature et du travail, d'un travail plus ou moins habile s'exerçant sur une nature plus ou moins libérale.
— Vous oubliez une grande force, qui est l'échange. Si vous avouez que c'est une force, comme vous êtes convenu que les écus le facilitent, vous devez convenir qu'ils ont une puissance indirecte de production.
— Mais j'ai ajouté qu'un peu de métal rare facilite autant de transactions que beaucoup de métal abondant, d'où il suit qu'on n'enrichit pas un peuple en le forçant de donner des choses utiles pour avoir plus d'argent.
— Ainsi, selon vous, les trésors qu'on trouve en Californie n'accroîtront pas la richesse du monde ?
— Je ne crois pas qu'ils ajoutent beaucoup aux jouis- sances, aux satisfactions réelles de l'humanité prise dans son ensemble. Si l'or de la Californie ne fait que remplacer dans le monde celui qui se perd et se détruit, cela peut avoir son utilité. S'il en augmente la masse, il la dépréciera.
M.UUll AIKiK.M. 7 7
Le» cliei'clit'Ui's dor seront plus riches quils n'eussent été sans cela. Mais ceux entre les mains de qui se trouvera l'or actuel au moment de la dépréciation, se procureront moins de satisfactions à somme égale. Je ne puis voir là un accrois- sement, mais un déplacement de la vraie richesse, telle que je lai définie.
— Tout cela est fort subtil. Mais vous aurez bien de l.i peine à me faire comprendre que je ne suis pas plus riche, toutes choses égales d'ailleurs, si j'ai deux écus, que si je n'en ai qu'un.
— Aussi n'est-ce pas ce que je dis.
— Et ce qui est vrai de moi lest de mon voisin, et du voisin de mon voisin, et ainsi de suite , de proche en pro- che, en faisant le tour du pays. Donc, si chaque Français a plus déçus, la France est plus riche.
— Et voilà votre erreur, l'erreur commune, consistant à conclure de un à tous et du particulier au général.
— Quoi 1 n'est-ce pas de toutes les conclusions la plus concluante? Ce qui est vrai de chacun ne lest-il pas de tous? Qu'est-ce que tous, sinon les cimcuns nommés en une seule fois? Autant vaudrait me dire que chaque Français pourrait tout à coup grandir d'un pouce, sans que la taille njoyenne de tous les Français fût plus élevée.
— Le raisonnement est spécieux, j'en conviens, et voilà justement pourquoi l'illusion (ju'il recèle est si coninuuie. Examinons pourtant.
Dix joueurs se réunissaient dans un salon. Ptiur plus de facilité, ils avaient coutume de prendi-c chacun dix jctttiis contre les(juels ils déposaient cent francs sous le chandelier, de manière à ce que chaque jeton correspondit à dix IVancs. Après la paitie on réglait les com|)tes, et les joueurs reti- i-aii'iil du chandelier autant de fois dix francs qu'ils pou- vaient représenter de jetons. Ce (|ne voyant, l'un deux, grand arithnielicien iieut-ètre , mais pauvre raisdiiiienr.
7 8 PAMPHLETS.
dit : Messieurs^ une expéiirncf invariable m'apprend qu'à la fin de la partie je me trouve d'autant plus riche que j'ai plus de jetons. Navez-vous pas fait la même observation sur vous-mêmes? Ainsi ce qui est vrai de moi est succes- sivement vrai de chacun de vous, et ce qui est vrai de chacun l'est de tous. Donc nous serions tous plus riches, en fin de jeu, si tous nous avions plus de jetons. Or, rien n'est plus aisé; il suffit d'en distribuer le double. C'est ce qui fut fait. Mais quand, la partie terminée, on en vint au règlement, on s'aperçut que les mille francs du chandelier ne s'étaient pas miraculeusement multipliés, suivant lattente générale. Il fallut les partager, comme on dit, au prorata, et le seul résultat (bien chimérique î) obtenu, fut celui-ci : chacun avait bien le double de jetons , mais chaque jeton, au lieu de correspondre ù dix francs, n'en représentait plus que cinq. Il fut alors parfaitement constaté que ce qui est vrai de chacun ne l'est pas toujours de tous.
— Je le crois bien : vous supposez un accroissement gé- néral de jetons, sans un accroissement correspondant de la mise sous le chandelier.
— Et vous, vous supposez un accroissement général d'é- cus sans un accroissement correspondant des choses dont ces écus facilitent l'échange.
— Est-ce que vous assimilez les écus à des jetons ?
— Non certes, à d'autres égards ; oui, au point de vue du raisonnement que vous m'opposiez et que j'avais à com- battre. Remarquez une chose. Pour qu'il y ait accroissement général d'écus dans un pays, il faut, ou que ce pays ait des mines, ou que son commerce se fasse de telle façon qu'il donne des choses utiles pour recevoir du numéraire. Hors de ces deux hypothèses , un accroissement universel est im- possible, les écus ne faisant que changer de mains, et, dans ce cas , encore qu'il soit bien vrai que chacun pris indivi- duellement soit d'autant plus riche qu'il a plus d'écus, on
MAI DU AIUJE.NT. 7 3
n'en peut pas déduire la généralisation que vous faisiez tout à riieure;, puisqu'un écu de plus dans une bourse implique de toute nécessité un écu de moins dans une autre. CVst connue dans votre comparaison avec la taille moyenne. Si chacun de nous ne grandissait qu'aux dépens d'autriii. il serait bien vrai de chacun pris individuellement qu'il simu plus bel homme^ s'il a la bonne chance , mais cela ne sera jamais vrai de tous pris collectivement.
— Soit. Mais dans les deux hypothèses que vous avez si- gnalées, l'accroissement est réel , et vous conviendrez que j'ai raison.
— Jusqu'à un certain point.
L'or et l'argent ont une valeur. Pour en obtenir, les hommes consentent à donner des choses utiles qui ont une valeur aussi. Lors donc qu'il y a des mines dans nu pays, si ce pays en extrait assez d'or pour acheter au dehors une chose utile, par exemple , une locomotive, il s'enrichit de toutes les jouissances que peut procurer une locomotive, exactement comme s'il l'avait faite. La question pour lui est de savoir s'il dépense plus d'eH'ortsdansle premier pro- cédé que dans le second. Que s'il n'exportait pas cet or. il se déprécierait et il arriverait quelque chose de pis que ce que vous voyez en Californie, c;ir lii du moins on se sert des métaux précieux pour acheter des choses utiles faites ail- leurs. Malgré cela, on y court risque de mourir de faim sur des monceaux d'or. Que serait-ce, si la loi en déteudiiit l'exportation ?
Quant à la seconde hypothèse, celle de l'or qui nous ar- rive par le connnerce, (;'est un avantage ou un inconvé- nient, selon (|ue le pays en a plus ou moins besoin, comp;:- rativement au besoin (pi'il a aussi des choses utiles dont il faut se défaire poui- l'acquérir. C'est aux intéressés à eu ju- ger, et non à la loi; car si la loi j)arl d(> <-e prin(i|ie, «|ur l'or est préférable aux choses utiles, n'inq)orle la valeur, cl
«0 PA.Ml'lILtTS.
si elle parvient à agir efficacement dans ce sens^ elle tend à faire de la France une Californie retournée , où il y aura beaucoup de numéraire pour acheter, et rien à acheter. C'est toujours le système dont Midas est le symbole.
— L'or qui entre implique une chose utile qui sort, j'en conviens, et, sous ce rapport, il y a une satisfaction sous- traite au pays. Mais n'est-elle pas remplacée avec avant.ige ? et de combien de satisfactions nouvelles cet or ne sera-t-il pas la source, en circulant de main en main, en provoquant le travail et l'industrie, jusqu'à ce qu'enfin il sorte à son tour, et implique l'entrée d'une chose utile ?
— Vous voilà au cœur de la question. Est-il vrai qu'un écu soit le principe qui fait produire tous les objets dont il facilite l'échange? On convient bien qu'un écu de cinq francs ne vaut que cinq francs; mais on est porté à croire que cette valeur a un caractère particulier ; qu'elle ne se dé- truit pas comme les autres, ou ne se détruit que très à la longue; quelle se renouvelle, pom* ainsi dire, à chaque transmission ; et qu'en définitive cet écu a valu autant de fois cinq francs qu'il a fait accomplir de transactions, qu'il vaut à lui seul autant que toutes les choses contre lesquelles il s'est successivement échangé ; et on croit cela, parce qu'on suppose que, sans cet écu, ces choses ne se seraient pas même produites. On dit : Sans lui, le cordonnier aurait vendu une paire de souliers de moins; par conséquent, il aurait acheté moins de boucherie ; le boucher aurait été moins souvent chez l'épicier, lépicier chez le médecin, le médecin chez l'avocat, et ainsi de suite.
— Cela me paraît incontestable.
— C'est bien le moment d'analyser la vraie fonction du numéraire, abstraction faite des mines et de l'importation.
Vous avez un écu. Que signific-t-il en vos mains ? Il y est comme le témoin et la preuve que vous avez, à une époque quelconque, exécuté un travail, dont au lieu de profiter^
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VOUS avez fait jouir la société, en la personne de votre client. Cet écu témoigne que vous avez rendu un sey'vice à la so- ciété, et, de plus, il en constate la valeur. 11 témoigne, en outre, que vous n'avez pas encore retiré de la société un service ree/ équivalent, comme c'était votre droit. Pour vous mettre à même de l'exercer, quand et comme il vous plaira, la société, par les mains de votre client, vous a donné une reconnaissance, un tilre, un bon de la Républi- que, un jeton, un écu enfin, qui ne ditfère des titres fidu- ciaires qu'en ce qu'il porte sa valeur en lui-même, et si vous savez lire, avec les yeux de l'esprit, les inscriptions dont il est cliariîé, vous déchiffrerez distinctement ces mots : « /fc7t- dez au porteur un service équivalent ù relui qu'il a rendu à la société , valeur reçue constatée , prouvée et mesurée par celle qui est en moi-rnème {^). »
Maintenant, vous me cédez votre écu. Ou c'est à titre gratuit, ou c'est à titre onéreux. Si vous me le donnez comme prix d'un service, voici ce qui en résulte : votre compte de satisfactions réelles avec la société se trouve ré- glé, balancé et fermé. Vous lui aviez rendu un service con- tre un écu, vous lui restituez maintenant l'écu contre un service; partant quitte quanta vous. Pour moi je suis jus- tement dans la position où vous étiez tout à l'heure. C'est
(') Mutualité des services. D'après toul ce qui précède, la société piiut être considérée comme un immense bazar où chacun va d'abord déposer ses produits, en faire reconnaître et fixer la valeur. Après cela, il est autorisé à prélever, sur l'ensemble de tous ces dépots, des produits à son choix pour une valeur éçale. Or, comment s'apprécie cette valeur? par le service reçu et rendu. Nous avons donc exacte- ment ce que demandait M. Proudhon. Nous avons ce bazar déchange, dont on a tant ri ; et la société, plus ingénieuse que M. Proudhon, nous le donne en nous épargnant le dérangement matériel d'y trans- porter nos marchandises. Pour cela, elle a inventé la monnaie, moyennant quoi elle réalise l'entrepôt à domicile.
(Ébauche inédite de l'auteur. •
VEuvre» cumpUlr». t. V. 0
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moi qui maintenant suis en avance envers la société du ser- vice que je viens de lui rendre en votre personne. C'est moi qui deviens son créancier de la valeur du travail que je vous ai livré, et que je pouvais me consacrer à moi-même. C'est donc entre mes mains que doit passer le titre de cette créance, le témoin et la preuve de la dette sociale. Vous ne pouvez pas dire que je suis plus riche, car si j'ai à recevoir, c'est parce que j'ai donné. Vous ne pouvez pas dire surtout (}ue la société est plus riche d'un écu, parce qu'un de ses membres a un écu de plus, puisqu'un autre l'a de moins.
Que si vous me cédez cet écu gratuitement, en ce cas, il est certain que j'en serai d'autant plus riche, mais vous en serez d'autant plus pauvre, et la fortune sociale, prise en masse, ne sera pas changée; car cette fortune, je l'ai déjà dit, consiste en services réels, en satisfactions effectives, en choses utiles. Vous étiez créancier de la société, vous m'avez substitué à vos droits, et il importe peu à la société, qui est redevable d'un service, de le rendre à vous ou à moi. Elle s'acquitte en le rendant au porteur du titre.
— Mais si nous avions tous beaucoup d'écus, nous reti- rerions tous de la société beaucoup de services. Cela ne se- rait-il pas bien agréable ?
— Vous oubliez que dans l'ordre que je viens de décrire, et qui est limage de la réalité, on ne retire du milieu so- cial des services que parce qu'on y en a versé. Qui dit ser- vice, dit à la fois service reçu et rendu, car ces deux termes s'impliquent, en sorte qu'il doit toujours y avoir balance. Vous ne pouvez songer à ce que la société rende plus de ser\ ices qu'elle n'en reçoit, et c'est pourtant là la chimère qu'on poursuit au moyen de la multiplication des écus, de l'altération des monnaies, du papier-monnaie, etc.
— Tout cela parait assez raisonnable en théorie, mais, dans la pratique, je ne puis me tirer de la tète, quand je vois comment les choses se passent, que si, par un heureux
MAL DIT ARGENT. S;]
luiracle, le nombre des écus venait à se niulliplioi-, de telle sorte que chacun de nous en vît doubler sa petite provision, nous serions tous plus à l'aise; nous ferions tous plus d'a- chats, et l'industrie en recevrait un puissant encouragement.
— Plus d'achats! Mais acheter quoi? Sans doute des ob- jets utiles, des choses propres à procurer des satisfactions efficaces, des vivres, des étotfes, des maisons, des livres, des tableaux. Vous devriez donc commencer par prouver que toutes ces choses s'engendrent d'elles-mêmes, par cela seul qu'on fond à l'hùtel des Monnaies des lingots tombés de la lune, ou qu'on met en mouvement à l'Imprimerie na- tionale la planche aux assignats; car vous ne pouvez rai- sonnablement penser que si la quantité de bit', de draps, de navires, de chapeaux, de souliers reste la même, la part de chacun puisse être plus grande, parce (pie nous nous pré- senterons tous sur le marché avec une plus grande quantité de francs métalliques ou fictifs. Rappelez-vous nos joueurs. Dans l'ordre social, les choses utiles sont ce que les travail- leurs eux-mêmes mettent sous le chandelier, et les écus qui circulent de main en main, ce sont les jetons. Si vons multipliez les francs, sans multiplier les choses utiles, il en résultera seulement qu'il faudra plus de francs pour chaque échange, comme il fallut aux joueurs plus de jetons pour chaque mise. Vous en avez la preuve dans ce qui se piisse pour l'or, l'argent et le enivre. Pourquoi le même troc exige-t-il plus de cuivre que d'argent, plus d'argent que (l'or? N'est-ce pas parce que ces métaux sont répandus dans le monde en proportions diverses? Quelle raison avez-vous (le croire que si l'or devenait tout à coup aussi abondant (jue l'argent, il ne faudrait pas autant de l'un que de l'au- tre pour acheter une maison ?
— Vous pouvez avoii" raison, mais je (h'-sirc (jue xoiis ayez tort. Au milieu des souifrances qui nous environnent, si cruelles en elles-mêmes, si dangereuses par leurs couse-
Si PA.>l^•ULtl^.
quences, je truuvais quelque consolation à penser qu il y avait un moyen facile de rendre heureux tous les membres de la société.
— L'or et l'argent fussent-ils la richesse, il n'est déjà pas si facile d'en augmenter la masse dans un pays privé de mines.
— Non, mais il est aisé d'y substituer autre chose. Je suis d'accord avec vous que l'or et l'argent ne rendent guère de services que comme instruments d'échanges. Autant en fait le papier-monnaie, le billet de banque, etc. Si donc nous avions tous beaucoup de cette monnaie-là, si facile à créer, nous pourrions tous beaucoup acheter, nous ne man- querions de rien. Votre cruelle théorie dissipe des espéran- ces, des illusions, si vous voulez, dont le principe est assu- rément bien philanthropique.
— Oui, comme tous les vœux stériles que Ion peut for- mer pour la félicité universelle. L'extrême facilité du moyen que vous invoquez suffit pom' en démontrer l'inanité. Croyez-vous que s'il suffisait d'imprimer des billets de ban- que pour que nous pussions tous satisfaire nos besoins, nos goûts, nos désirs, l'humanité serait arrivée jusqu'ici sans recourir à ce moyen ? Je conviens avec vous que la décou- verte est séduisante. Elle bannirait immédiatement du monde, non-seulement la spoliation sous ses formes si dé- plorables, mais le travail lui-même, sauf celui de la planche aux assignats. Reste à comprendre comment les assignats achèteraient des maisons que nul n'aurait bâties, du blé que nul n'aurait cultivé, des étoffes que nul n'aurait pris la peine de tisser (*).
— Une chose me frappe dans votre argumentation. D'après vous-même, s'il n'y a pas gain , il n'y a pas perte non plus
(') Voy. la 12* leUie du pamphlet Gratuité du crédit.
(Noteâe l'éditeur.)
MAUDIT ARGENT. Sô
à multiplier l'instrument de l'échange, ainsi qu'on le voit par l'exemple de vos joueurs, qui en furent quittes pour une déception fort bénigne. Alors pourquoi repousser la pierre philosophale, qui nous apprendrait enfin le secret de chan- ger les cailloux en or, et, en attendant, le papier-monnaie? Ètes-vous si entêté de votre logique, que vous refusiez une expérience sans risques ? Si vous vous trompez, vous privez la nation, au dire de vos nombreux adversaires, d'un bien- fait immense. Si l'erreur est de leur côté, il ne s'agit pour le peuple, d'après vous-même, que d'une espérance déçue. La mesure, excellente selon eux, est neutre selon vous. Laissez donc essayer, puisque le pis qui puisse arriver, ce n'est pas la réalisation d'un mal, mais la non-réalisation d'un bien.
— D'abord, c'est déjà un grand mal, pour un peuple, qu'une espérance déçue. C'en est un autre que le gouver- nement annonce la remise de plusieurs impôts sur la foi d'une ressource qui doit infailliblement s'évanouir. Néan- moins votre remarque aurait de la force, si, après l'émission du papier-monnaie et sa dépréciation, l'équilibre des valeurs se faisait instantanément, avec une parfaite simultanéité, en toutes choses et sur tous les points du territoire. La me- sure aboutirait, ainsi que dans mon salon de jeu, à une mystification universelle, dont le mieux serait de rire en nous regardant les uns les autres. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se pass(>nt. L'expérience en a été faite, et chaque fois que les despotes ont altéré la monnaie...
— Qui propose d'altérer les monn.iies?
— Eh, mon Dieu ! forcer les gens à |»rendi'e en paiement des chiffons de papier qu'on a oftieiellement baptisés /"rmicv, ou les forcer de recevoir eoMiine pesant cinq grannnes une pièce d'argent (jui n'en pèse que deux et d<Mni, mais qu'on a aussi officiellement appelée franc, c'est tout un, si ce n'est pis; et tous les raisonnements (|u*oii peut faire (mi f.ncnr «Ifs
«fi PAMPHLETS.
assignats ont été faits en faveur de la fausse monnaie légale. Certes, en se plaçant au point de vue où vous étiez tout à l'heure, et où vous paraissez être encore, lors- cju'on croyait que multiplier l'instrument des échanges c'était multiplier les échanges eux-mêmes, ainsi que les choses échangées, on devait penser de très-bonne foi que le moyen le plus simple était de dédoubler les écus et de donner législativement aux moitiés la dénomination et la valeitr du tout. Eh bien ! dans un cas comme dans l'autre, la dépréciation est infaillible. Je crois vous en avoir dit la cause. Ce qu'il me reste à vous démontrer, c'est que cette dépréciation, qui, pour le papier, peut aller jusqu'à zéro, s'opère en faisant successivement des dupes parmi lesquel- les les pauvres, les gens simples, les ouvriers, les campa- gnards occupent le premier rang.
— J'écoute ; mais abrégez. La dose d'Économie politique est un peu forte pour une fois.
— Soit. Nous sommes donc bien fixés sur ce point, que la richesse c'est l'ensemble des choses utiles que nous produisons par le travail, ou mieux encore, les résultats de tous les efforts que nous faisons pour la satisfaction de nos besoins et de nos goûts. Ces choses utiles s'échan- gent les unes contre les autres , selon les convenances de ceux à qui elles appartiennent. Il y a deux formes à ces transactions : l'une s'appelle ^roc; c'est celle où l'on rend un service pour recevoir immédiatement un service équivalent. Sous cette forme , les transactions seraient extrêmement limitées. Pour qu'elles pussent se multiplier, s'accomplir à travers le temps et lespace, entre personnes inconnues et par fractions infinies, il a fallu l'intervention d'un agent intermédiaire : c'est la monnaie. Elle donne lieu à rechange, qui n'est autre cliose qu'un troc complexe. C'est là ce qu'il faut remarquer et comprendre. L'cchotu/r- se décompose en deux froca, en deux facteurs, la vpnff et
MAUDIT ARGENT. 8 7
Voc/irif, dont la réunion est nécessaire pour le constituer. Vous vendez un service contre un écu, puis, avec cet écu, vous achetez un service. Ce n'est qu'alorsque le troc est com- plet; ce n'est qu'alors que votre effort a été suivi d'une satis- faction réelle. Evidemment vous ne travaillez à satisfaire les besoins dautrui que pour qu'autrui travaille à satisfaire les vôtres. Tant que vous n'avez en vos mains que l'écu qui vous a été donné contre votre travail, vous êtes seulement en mesure de réclamer le travail dune autre personne. Et c'est quand vous laurez fait, que l'évolution économique sera accomplie quant à vous, puisqu'alors seulement vous aurez obtenu, par une satisfaction réelle, la vraie récom- pense de votre peine. L'idée de troc implique service rendu et service reçu. Pourquoi n'en serait-il pas de mémo de celle d'échange, (jui n'est qu'un troc en partie double ?
Et ici, il y a deux remarques à faire : d'abord, c'est une circonstance assez insignifiante qu'il y ait beaucoup ou peu de numéraire dans le monde. S'il y en a beaucoup , il en faut beaucoup ; s'il y en a peu, il en faut peu pour chaque transaction; voilà tout. La seconde observation, c'est celle- ci : connue on voit toujours reparaître la monnaie à cluupie échange, on a fini par la regarder comme le si^ne et la mesure des choses échangées.
— Nierez-vous encore que le numéraire ne soit le sùjne des choses utiles dont vous parlez?
— Un louis nest pas plus le signe dun sac de ble (|uini sac de blé n'est le signe d'un louis.
— Quel mal y a-t-il à ce (|ue l'on considère la monnaie comme le signe de la ri( liesse ".'
— il y a cet inconvénient, qu'on croit (juil suffit d'aug- menter le signe pour augmenter lesclioses signifiées, et l'on tombe danstoutes les fausses mesures (jue vous |.reniez vous- même quand je vous avais fait roi absolu, (hi va plus loin. \)v mèiiie qu'on voit dans l'argent le sign<' de la ri( hesse.
.'fi l'A.Ml'ULETS.
<»ii \oit aussi dans le papier-moiiuaie le signe de rargenl^ et l'on en conclut qu'il y a un moyen très-facile et très-sim- ple de procurer à tout le monde les douceurs de la fortune.
— Mais vous n'irez certes pas jusqu'à contester que la monnaie ne soit la mesure des valeurs'.'
— Si fait certes, j'irai jusque-là, car c'est là justement que réside l'illusion.
Il est passé dans l'usage de rapporter la valeur de toutes choses à celle du numéraire. On dit : ceci vont 5, 10 20, fr., comme on dit : ceci pèse 5, 10, 20 grammes, ceci mesure .">, 10, 20 mètres, cette terre contient .">, 10, 20 ares, etc., et de là on a conclu que la monnaie était la mesure des valeurs.
— Morbleu, c'est que l'apparence y est.
— Oui, l'apparence, et c'est ce dont je me plains, mais non la réalité. Une mesure de longueur, de capacité, de pesanteur, de superficie est une quantité co»ye»?/é et im- muable. Il n'en est pas de même de la valeur de l'or et de l'argent. Elle varie tout aussi bien que celle du blé, du vin, du drap, du travail, et par les mêmes causes, car elle a la même soui'ce et subit les mêmes lois. L'or est mis à notre portée absolument comme le fer, par le travail des minem's, les avances des capitalistes, le concours des ma- rins et des négociants. Il vaut plus ou moins selon qu'il coûte plus ou moins à produire, qu'il y en a plus ou moins siu" le marché, qu'il y est plus ou moins recherché; en un mot, il subit, quant à ses fluctuations, la destinée de toutes les productions humaines. Mais voici quelque chose d'é- trange et qui cause beaucoup d'illusions. Quand la valeur (lu numéraire varie, c'est aux autres produits contre les- quels il s'échange que le langage attribue la variation. Ainsi, je suppose que toutes les circonstances relatives à l'or restent les mêmes, et que la récolte du blé soit em- portée. Le blé haussera: on dira : T/hertolitre de blé qui
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valait 20 fr. en vaut 30, et on aura raison, car c'est bien la valeur du blé qui a varié, et le langage ici est d'accord avec le fait. Mais faisons la supposition inverse: supposons que toutes les circonstances relatives au blé restent les mêmes, et que la moitié de tout l'or existant dans le monde soit engloutie; cette fois, c'est la valeur de 1 or qui haus- sera. Il semble qu'on devrait dire : Ce napoléon qui valait •20 fr. en vaut 40. Or, savez-vous comment on s'exprime ? Comme si c'était l'autre terme de compai^aison qui eût baissé, et l'on dit: Le blé qui valait 20 ïv.ïi'ewvaut que dix.
— Cela revient parfaitement au même, quant au résultat .
— Sans doute; mais figurez-vous toutes les perturba- tions, toutes les duperies qui doivent se produire dans les écliauL'CS, quand la valeur de l'intermédiaire varie, sans qu'on en soit averti par un changement de dénomination. On émet des pièces altérées ou des billets qui portent le nom de vingt francs, et conserveront ce nom à travers toutes les dépréciations ultérieures. La valeur sera réduite d'un quart, de moitié, qu'ils ne s'en appelleront pas moins des pièces ou billets de vimjt francs. Les gens habiles au- ront soin de ne livrer leurs produits que contre un nom- bre de billets plus grand. En d'autres termes, ils deman- deront quarante francs de ce qu'ils vendaient autrefois pour vingt. Mais les simples s'y laisseront {U'cndre. Il se passera bien des années avant que l'évolution soit ac- complie poiu" toutes les valeurs. Sous l'inlluence de l'igno- rance et de la coutume, la journée du manœuvre de nos campagnes restera longtemps à un franc, quand le pri\ vénal de tous les objets de consommation se sera élevé autour de lui. Il tombera dans une affreuse misère, sans en juiuvoir discemei' la cause. Kniiii, Monsieur. j)nis(iiic vous désirez que je finisse, je vous prie, en terminant, de porter toute votre attention sur ce point essentiel. Une fois la fausse inoiM)aie, (pielque forme (pi'elle prenne, mise
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en circulation, il faut que la dépréciation survienne, et se manifeste par la hausse universelle de tout ce qui est sus- ceptible de se vendre. Mais cette hausse n'est pas instan- tanée et égale pour toutes choses. Les habiles, les brocan- teurs, les gens d'affaires s'en tirent assez bien ; car c'est leur métier d'observer les fluctuations des prix, d'en re- connaître la cause, et même de spéculer dessus. Mais les petits marchands, les campagnards, les ouvriers, reçoi- vent tout le choc. Le riche n'en est pas plus riche, le pauvre en devient plus pauvre. Les expédients de cette es- pèce ont donc pour effet d'augmenter la distance qui sé- pare l'opulence de la misère, de paralyser les tendances sociales qui rapprochent incessamment les hommes d'un même niveau, et il faut ensuite des siècles aux classes souf- frantes pour regagner le terrain qu'elles ont perdu dans leur marche vers l'égalité des conditions.
— Adieu, Monsieur; je vous quitte pour aller méditer sur la dissertation à laquelle vous venez de vous livrer avec tant de complaisance.
— Êtes-vous déjà à bout de la vôtre ? C'est à peine si j'ai commencé. Je ne vous ai pas encore parlé de la hnine du capital, de la gratuité du crédit ; sentiment funeste, erreur déplorable, qui s'alimente à la même source !
— Quoi ! ce soulèvement effrayant des Prolétaires contre les Capitalistes provient aussi de ce qu'on confond l'Argent avec la Richesse ? ,
— Il est le fruit de causes diverses. Malheureusement, certains capitalistes se sont arrogé des monopoles, des privilèges, qui suffiraient pour expliquer ce sentiment. Mais, lorsque les théoriciens de la démagogie ont voulu le justifier, le systématiser, lui donner l'apparence d'une .opinion raisonnée, et le tourner contre la nature même du
capital, ils ont eu recours à cette fausse économie politi- que au fond de laquelle se retrouve toujours la même con-
MAL DIT ARGENT. 91
fusion. Us ont dit au peuple :« Prends un écu, mets-le sons verre ; onblie-le là pendant un an ; va regarder ensuite, et tu te convaincras qu'il n'a engendré ni dix sous ni cinq sous, ni aucune fraction de sou. Donc l'argent ne produit pas d'intérêts. » Pais, substituant au mot argent son pré- tendu synonyme, capital, ils ont fait subir à leur ergo cette moditlcation : « Donc le capital ne produit pas d'inté- rêts ('). » Ensuite est venue la série des conséquences: « Donc celui qui prête un capital n'en doit rien retirer ; donc celui qui te prête un capital, s'il en retire quelque chose, te vole ; donc tous les capitalistes sont des voleurs ; donc les richesses, devant servir gratuitement à ceux qui les empruntent, appartiennent en réalité à ceux à qui elles n'appartiennent pas; donc il n'y a pas de propriétés; donc, tout est à tous; donc... »
— Ceci est grave, d'autant plus grave que le syllogisme, je vous l'avoue, me semble admirablement enchaîné. Je voudrais bien éclaircir la question. Mais, hélas! je ne suis plus maître de mon attention. Je sens dans ma tête un bourdonnement confus des mots numéraire, argent, serri- ccii, capital, intérêts; c'est au point que, vraiment, je ne m'y reconnais plus. Remettons, s'il vous plaît, l'entretien à un autre jour.
— En attendant, voici un petit volume intitulé Capital et /{ente. Il dissipera peut-être quelques-uns de vos doutes. Jetez-y un coup d'œil quand vous vous ennuierez.
— Pour me désennuyer ?
— Qui sait ! Un don chasse lantre ; un ennui chasse un autre ennui; siniilia sintiliOus...
— Je ne décide pas si vous voyez sous leur vrai jour les fonctions du numéraire et l'économie politique en géné-
(') Vity. riiilni(liii|ii)n de Capital el He-ite. pa||e 25.
[Nnte de l'éditeur.
92 PAMPHLETS.
rai. Mais^ de votre conversation, il me reste ceci: c'est que ces questions sont de la plus haute importance ; car, la paix ou la guerre, l'ordre ou l'anarchie, l'union ou l'antago- nisme des citoyens sont au bout de la solution. Gomment se fait-il qu'en France on sache si peu une science qui nous touche tous de si près, et dont la diffusion aurait mie influence si décisive sur le sort de l'humanité? Serait-ce que l'État ne la fait pas assez enseigner ?
— Pas précisément. Cela tient à ce que, sans le savoir, il s'applique avec un soin infini à saturer tous les cerveaux de préjugés et tous les cœurs de sentiments favorables k l'esprit d'anarchie, de guerre et de haine. En sorte que, lorsqu'une doctrine d'ordre, de paix et d'union se pré- sente, elle a beau avoir pour elle la clarté et la vérité, elle trouve la place prise.
— Décidément, vous êtes un affreux pessimiste. Que intérêt l'Etat peut-il avoir à fausser les intelligences au profit des révolutions, des guerres civiles et étrangères? Il y a certainement de l'exagération dans ce que vous dites.
— Jugez-en. A l'époque où nos facultés intellectuelles commencent à se développer, à l'âge où les impressions sont si vives, où les habitudes de l'esprit se contractent avec une si grande facilité ; quand nous pourrions jeter un regard sur notre société et la comprendre, en un mot, quand nous arrivons à sept ou huit ans, que fait l'Etat ? Il nous met un bandeau sur les yeux, nous fait sortir tout doucement du milieu social qui nous environne, pour nous plonger avec notre esprit si prompt, notre cœur si impressionnable, dans le sein de la société romaine. Il nous retient là, une dizaine d'années, tout le temps nécessaire pour donner à notre cer- veau un empreinte ineffaçable. Or, remarquez que la société romaine est directement l'opposé de ce qu'est ou devrait être notre société. Là, on vivait de guerre ; ici, nous de- vrions haïr la guerre. Là, on haïssait le travail; ici, nous
MAinn AUCEM. u;j
(levons vivre du travail. Là^ on fondait les moyens de sub- sistance sur l'esclavai^e et la rapine; ici, sur l'industrie libre. La société romaine s'était organisée en conséquence de son principe. Elle devait admirer ce qui la faisait prospérer. On y devait appeler vertus ce qu'ici nous appelons vices. Ses puëtes, ses historiens devaient exalter ce qu'ici nous devons mépriser. Les mots même : liberté, ordre, justice, peuple, lionrieur, influence, etc., ne pouvaient avoir la même signi- tication à Rome qu'ils ont, ou devraient avoir à Paris. Comment voulez-vous que toute celte jeunesse, qui sort des écoles universitaires ou monacales, qui a eu pour cathé- cliisme Tite-Live et Quinte-Curce, ne comprenne pas la liberté comme les Gracques, la vertu comme Caton, le pa- triotisme comme César ? Comment voulez-vous qu'elle ne soit pas factieuse et guerrière ? Comment \ oulcz-\ ous sur- tout qu'elle prenne le moindre intérêt au mécanisme de notre ordre social ? Croyez-vous que son esprit est bien préparé à le comprendre? Ne voyez-vous pas qu'elle devrait, pour cela, se défaire de ses impressions pour en recevoir de tout opposées?
— Que concluez-vous de là ?
— Le voici : le plus pressé, ce n'est pas ((ue l'Etat ensei- gne, mais qu'il laisse enseigner. Tous les monopoles sont détestables , mais le pire de tous, c'est le monopole de l'enseignement '.
e; Voy., au tume IV, Baccalauréat et Socialismr.
{Note de l'éditeur.]
GRATUITE DU CRÉDIT.
PREMIERE LETTRE (»).
F. C. CHEVÉ,
L'un des rédacteurs de la Voix du Peuple,
A FRÉDÉRIC BASTIAT.
Adhésion à la formule : le prêt est un service qui doit s'écliaiiiM' contre un service. — Distinction sur la nature des services. — Le service qui consiste à céder l'usage temporaire d'une propriété ne doit pas être rémunéré par la cession définilive d'une propriété. — Conséquences funestes de l'intérêt pour l'emprunteur, pour le prê- teur lui-même et pour la société tout entière.
22 octobre 1849.
Tous les principes d'économie sociale que vous avez pro- pagés avec un talent si remarquable concluent forcément^ inévitablement, à l'abolition de l'intérêt ou de la rente. Curieux de savoir par quelle étrange contradiction votre
(') La brochure Capital et Rente avait fait une certaine impression sur les classes ouvrières, à qui l'auteur s'adressait, et produit une scission dans certaine portion du socialisme. La Voix du Peuple ju^ca donc nécessaire de combattre cet écrit. — Au premier article de M. Chevé, Bastiat fil demander à la rédaction la permission de ré- pondre et l'obtint. 3Iais il fut prévenu que, pour la conlinuation do la discussion, M. Proudhon se substituait à M. Chevé. Les réjjliques se succédèrent à peu prés de semaine en semaine jusqu'à la treizième
GRATUITE DL CKEDIT. 95
logique, toujours si vive et si sûre, reculait devant cette conclusion définitive, j'interrogeai votre pamphlet intitulé : Capital cl Renie, et je m'aperçus, avec une surprise mêlée de joie, qu'il n'y avait plus entre vous et nous que l'épais- seur d'une simple équivoque.
— Cette équivoque porte tout entière sur la confusion de deux choses cependant bien distinctes, Vusage et la pro- priété.
Gomme nous, vous partez de ce principe fondamental et incontesté : réciprocité, mutualité, équivalence des services. Seulement, en confondant l'usage et la propriété, et en identifiant ces deux^ ordres de nature diverse et sans équi- valence possible, vous détruisez toute mutualité, toute réci- procité, toute équivalence véritable, renversant ainsi, de vos propres mains, le principe que vous avez posé.
C'est ce principe qui vient se réclamer de vous-même contre vous-même. Comment récuseriez-vous, en faveur de l'abolition de la rente, ce juge que vous avez invoqué contre elle?
Vous ne nous accuserez pas, Monsieur, de manquer de courtoisie. Nous, les premiers attaqués, nous vous laissons le choix du lieu, de l'heure et des armes, et , sans nous plaindre des désavantages du terrain, nous acceptons la discussion dans les termes où vous l'avez posée. Bien plus, nous contentant de suivre un à un tous les exem- ples, toutes les démonstrations de votre écrit Capital et /lente, nous ne ferons que rectifier le malentendu, la mal- heureuse équivoque qui seule vous a empêché de conclure
leUrc, dans laquelle M. Proudbon déclara le débat clos. II fit de la eolleclion des treize lettres un volume sous ce litre : Jntt'rvt et Princi- pal. Hasliat, usant de son droit, publia de son l'ôté la même collcctio:i, au[Tmcntée d'une quatorzième Ieltre,et lui donna pour titre : Graluili' (lu cri'dil»
{Note de l'éditeur.)
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contre la rente. Les clauses de ce débat vous semblent-elles^ ou non, loyales ?
Entrons donc en matière.
Paul échange avec Pien-e dix pièces de 50 centimes contre 100 sous : voilà le troc pour troc, 1 "échange de pro- priété contre propriété. — Mais Pierre dit à Paul : « Tu me donneras les dix pièces de 10 sous actuellement, et moi je te donnerai la pièce de 100 sous dans un an. » Voilà « un service nouveau et d'une autre espèce que Pierre demande à Paul. »
— Mais quelle est la nature de ce service ? Pierre de- demande-t-il à Paul de lui céder la propriété d'une nouvelle somme quelle qu'elle soit ? non, mais simplement de lui laisser V usage de celle-ci pendant un an. Or, puisque tout service doit être payé par un service équivalent, un service d'usage doit donc être échangé contre un service d'usage : rien de moins, rien de plus. — Pierre dira à Paul : Tu me donnes V usage de dix pièces de 10 sous pendant un an, je te de\Tai donc en retour le même service, c'est-à-dire ïusagc .le dix pièces de 10 sous pendant un an aussi. Est-ce juste, oui ou non ?
In homme échange un navire contre une maison : voilà le troc pour troc, l'échange de propriété contre propriété. — Mais l'armateur veut, en outre, avoir l'usage de la maison pendant un an, avant de livrer son navire. Le propriétaire lui dit : « C'est un service nouveau que vous me demandez, j'ai droit de vous refuser ou de vous demander en compen- sation un service équivalent. » — Évidemment, répond l'ar- mateur, vous me donnez, une année durant, l'usage d'une valeur de 20,000 fr., je suppose, je vous devrais donc en échange l'usage d'une égale valeur de 20,000. Rien de plus juste. Mais comme je paie votre propriété par celle de mon navire, ce n'est pas une jn'opriété nouvelle, mais un simple iisoge que vous me concédez, je ne dois donc vous concéder
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aussi que l'usage d'une même valeur^ et poui' un temps égal. « Les services échangés se valent. » Exiger plus serait un vol
^ïathurin prête un sac de blé « à Jérôme qui promet de rendre, au bout de l'an, un sac de blé de même qualité, de même poids, sans qu'il en manque un seul grain. » — Ma- thurin voudrait, en outre, cinq litres de blé en sus de l'hec- tolitre, pour le servicequ'il rend à Jérôme. — Non, reprend celui-ci, ce serait une injustice et une spoliation, tu ne me donnes la propriété de rien, car, au bout de l'an, je dois te remettre la valeur exacte de ce que tu me livres aujourd'hui. Ce que tu me concèdes, c'est l'usage pendant un an de ton sac de blé, tu as donc droit à rasage de la même valeur pen- dant une année aussi. Rien au delà ; sinon il n'y aurait plus mutualité, réciprocité, équivalence des services.
De son côté, « Mathurin, qui est quelque peu clerc, fait ce raisonnement » : Ce que m'objecte Jérôme est incontes- table ; et, en effet, si « au bout de l'an, il me rentre cinq litres de blé en sus des cent litres que je viens de prêter, et que dans quelque temps je puisse prêter deux sacs de blé, puis trois, puis quatre, lorsque j'en aurai placé un assez grand nombre pour \ ivre sur la somme de ces rétributions, » je pourrai manger en ne faisant rien, et sans jamais dépenser mon avoir. Or, ce que je mangerai, ce sera pourtant f|uel- qu'un qui l'aura produit. Ce quelqu'un n'étant pas moi, mais autrui, je vivrai donc aux dépens d'autrui, ce qui est un vol. Et cela se comprend, carie service que j'aurai rendu n'est qu'un prêt ou l'usage d'une valeur, tandis (|ue le ser- vice qu'on m'aurait remis en échange serait un don ou la propriété d'une chose. H n'y a donc justice, égalité, équi- ' valence de services que dans le sens où l'entend Jérôme.
Valère veut occuper, un an durant, la maison deMondor. « Il sera tenu de se soumettre à trois conditions. La pre- mière, de déguerpir au bout de l'an, et de rendre la maison en bon état, sauf les dégradations iné\ itables qui i-esultent
OLuvixj cumpl'tcs, I. V. T
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de la seule durée. La seconde, de remboui-ser à Mondor les 300 francs que celui-ci paie annuellement à l'architecte pour réparer les outrages du temps ; car ces outrages survenant pendant que la maison est au service de Valère, il est de toute justice qu'il en supporte les conséquen- ces. La troisième, c'est de rendre à Mondor un service équivalent à celui qu'il en reçoit.» Or, ce service est l'uso/je d'une maison pendant un an. Valère devra donc à Mondor l'usage de la même valeur pendant le même laps de temps. Cette valeur de\Ta être librement débattue entre les deu\ contractants.
Jacques vient d'achever la confection d'un rabot. Guil- laume dit à Jacques :
— Il faut que tu me rendes un service.
— Lequel ?
— Prête-moi ce rabot pour un an.
— Y penses-tu, Guillaume ! Et, si je te rends ce service, quel service me rendras-tu de ton côté ?
— Le même, bien entendu ; et si tu me prêtes une va- leur de 20 francs pour un an, je devrai te prêter , à mon tour, la même valeur pendant une égale durée.
— D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut : il ne sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le faire réparer, ou que tu me remplaces les deux journées que je devrai consacrer à le refaire. De manière ou d'autre, il faut que le rabot me re- vienne en bon état, comme je te le livre.
— C'est trop juste, je me soumets à cette condition ; je m'engage à te rendre, ou un rabot semblable, ou la valeur.
— Indépendamment de la restitution intégrale déjà sti- pulée, il faut que tu me rendes un service que nous allons débattre.
^— Le service est bien simple. De même que pour ton
GHATLITE l)L CIŒDIT. 99
raltut ct'rdé, je dois te rendre un rabot pareil, ou égale \ a- lein- en argent ; de même pour Vusage de eette valeur pen- dant un an, je te dois Vusage de pareille somme pendant un an aussi. Dans l'un comme dans l'autre cas « lesserxices échangés se valent, »
Cela posé, voici, ce me semble, une série de conséquen- ces dont il est impossible de contester la justesse :
1° Si l'usage paie l'usage, et si la cession purement tem- |)oraire par l'emprunteur de Vusage d'une valeur égale « est une rétribution naturelle, équitable, juste prix d'un service A'usage, nous pouvons en conclure, en généralisant, qu'il est COMRAIRE à la nature du capital de produire un intérêt. » En eti'et, il est bien clair qu'après l'usage réciproque des deux services échangés, chaque propriétaire n'étant rentré que dans la valeur exacte de ce qu"il possédait auparavant, il n"y a intérêt ou productivité du capital ni pourlun pour ni l'autre. Et il n'en saurait être autrement, puisque le prêteur ne pourrait tirer un intérêt de la valeur prêtée (|u"autant que l'emprunteur n<' tirerait lui-même auciui intérêt de la valeur rendue; qu'ainsi, l'intérêt du capital est la négation de lui- même et qu'il n'existe pour Paul, Mathurin, ^londor et Jac- ques qu'à la condition d'être supprinu' pi »iu' Pierre, Jérôme. Valère et Guillaume. Toutes choses étant, en réalité, instru- ments de production au même titre, les premiers ne peu- vent prélever l'intérêt de la va!«MU'prêtée qu'autant quelesse- conds prélèvent en retour l'intérêt de la valeur remise en échange, ce qui détruit l'intérêt du capital par lui-même et le réduit à un simple droit d'usage contre l'usage. Vouloir échanger l'usage contre la propriété, c'est dépouiller, spo- lier l'un au profit de l'autre,» c'est légaliser, organiser, systé- matiser l'injustice elle-même. » Posons donc en fait que l'intérêt est illégitime, inique et spoliateur.
^^ Une seconde conséquence, non moins reinanjualile que la première, c'est que l'intérêt nuit à l'emprunteur, au
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prêteur iui-inème^ et à la société tout eutière. 11 nuit à leiu- prunteur et le spolie, car il est évident que si Pierre, Jé- rôme, Valère et Guillaume doivent rendre une valeur plus grande que celle qu'ils ont reçue, il n'y a pas équivalence de services, et que la valeur qu'ils rendent en plus étant pro- duite par eux et prélevée par d'autres, ils sont spoliés d'au- tant. Il nuit au prêteur, parce que, quand celui-ci a recours à remprunt, il est victime de la même spoliation. Il nuit à l'un et à l'autre et à la société tout entière, parce que l'intérêt ou la rente, augmentant considérablement le prix de revient de tous les produits, chaque consommateur se trouve spolié d'autant sur tout ce qu'il achète ; que les travailleurs, ne pouvant plus racheter leurs produits au prix de leur sa- laire, sont forcés de réduire leur consommation ; que cette réduction de consommation amène le chômage; que ce chômage entraîne une réduction nouvelle de consommation, et qu'il exige le don improductif de sommes énormes en- glouties par l'assistance publique ou privée, et la répression des crimes toujours croissants enfantés par le manque de travail et la misère. Doù une perturbation effroyable dans la loi de l'offre, et de la demande, et dans tous les rap • ports d'économie sociale ; un obstacle infranchissable « à la formation, à la multiplication, à l'abondance des capi- taux; » l'autocratie absolue du capital, la servitude radicale des travailleurs, l'oppression partout, la liberté nulle part. Que la société « comprenne donc le dommage qu'elle s'in- flige quand elle proclame la légitimité de l'intérêt. «
3° Les anedoctes que nous avons racontées mettent aussi sur la voie d'expliquer tout ce qu'a de monstrueux ce phé- nomène qu'on appelle la pérennité ou la perpétuité de l'inté- rêt. Dès qu'infidèles au principe de l'équivalence des servi- ces, Paul, Mathiu-in, Mondor, et Jacques veulent échanger, non plus l'usage contre l'usage, mais l'usage contre la proprié- té, il arrive qu'en quatorze ans enviion, ils ont reçu la vah ur
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lit' loui' bien, en un siècle dix fois cette valeur et que, le prê- tant ainsi indéfiniment, ils en recevront mille, cent mille, un million de fois la valeur, sans jamais cesser d'enètre proprié- tnires. De sorte que le simple usage du sac de blé, de la maison, du rabot, équivaudra à la propriété, non pas d'un, mais d'un million, d'un milliard et ainsi de suite, de sacs de blé, de maisons, de rabots. C'est la faculté de vendre toujours de nouveau le même objet et d'en recevoir tou- jours de nouveau le prix, sans jamais céder la propriété de ce qu'on vend. Les valeurs échangées sont-elles égales? Les services réciproques se valent-ils? Car remarquez bien ceci : les instruments de production sont un service pour les préteurs comme pour les emprunteurs, et si Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume ont reçu un service qui consiste dans l 'usage dune pièce de cent sous, d'un sac de blé, d'une maison, d'un rabot, ils ont rendu, en échange, un service qui consiste dans la propriété d'un milliard de pièces de cent sous, de sacs de blé, de maisons, de rabots. Or, à moins de démontrer que l'usage de 5 francs égale la pro- priété de 5 milliards, il faut reconnaître que l'intérêt du capital est un vol.
Dès que, par l'intérêt ou la rente, un individu ou une succession d'individus peuvent échanger Ti francs, un sac de blé, une maison, un rabot contre un milliard et plus de pièces de 5 francs, de sacs de blé, de maisons, de rabots, il y a un homme dans le monde qui reçoit un milliard de plus qu'il n'a produit. — Or, ce milliard, c'est la subsis- tance de cent, de mille autres; et en supposant que le sa- laire qui reste à ces mille spoliés suffise encore à les nour- rir, en travaillant jusqu'il leur dernière heure, c'est le loisir de mille individus (jn nu seul engloutit, c'est-à-dire leur vie morale et intellectuelle. — Ces hommes auxquels on enlève ainsi, au profit d'un seul, toute vie de l'âme et (le la pensée fussent peut-être deveinis des New Ions. (|(>s
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Fénelons, des Pascals, réalisant do, merveilleuses décou- vertes dans les sciences et dans les arts, et avançant d'un siècle les progrès de l'humanité. — Mais non, « grâce à la rente et à sa monstrueuse pérennité, » le loisir est in- ttn^dit précisément à tous ceux qui travaillent du berceau jusqu'à la tombe, et devient le privilège exclusif des quel- (jues oisifs qui, par Tintérêt du capital, s'approprient, siuis rien faire, le fruit du labeur accablant des travailleurs. — La presque totalité de « l'humanité est réduite à croupir dans la vie végétative et stationnaire, dans l'igorance éter- nelle, » par suite de cette spoliation de la rente, qui lui enlève la subsistance d'abord et le loisir ensuite. — Sdiis la rente, au contraire, personne ne recevant exactement que ce qu'il a produit, un nombre immense d'hommes, maintenant oisifs ou livrés à un travail improductif et sou- vent destructeur, seraient contraints de travailler, ce qui augmenterait d'autant la somme de la richesse générale ou du loisir possible, et ce loisir appartiendrait toujours à ceux qui font réellement acquis par leur propre travail ou par celui de leurs pères.
Mais, dit-on : « Si le capital ne doit plus produire d'in- térêt, qui voudra créer les instruments de travail, les ma- tériaux et les provisions de toute espèce dont il se com- pose ? Chacun les consommera à mesure, et l'humanité ne fera jamais un pas en avant. Le capital ne se formera plus puisqu'il n'y aura plus intérêt à le former. » Singulière équivoque en vérité ! Est-ce que le laboureur n'a pas avan- tage à produire le plus possible, bien qu'il n'échange sa récolte au marché que contre une valeur égale une fois payée, sans aucune rente ou intérêt du capital? Est-ce que l'industriel n'a pas avantage à doubler et à tripler ses pro- duits, bien qu'il ne les vende que pour une somme équi- valente une seule fois donnée, sans aucun intérêt du ca- pital? Est-ce que 100.000 francs écus cesseront de valoir
(;h\thtk m chkdit. jo;î
100,000 francs, parce qu'ils ne produiront plus intérêt? Est-ce que r>00,000 francs en terres, en maisons, en ma- chines ou autrement cesseront d'être 500,000 francs parce que l'on n'en tirera plus la rente ? En un mot, la richesse ac- quise, sous quelque forme et de quelque manière qu'elle le soit, ne sera-t-elle plus une richesse parce que je ne pourrai m'en servir pour spolier autrui? — Qui voudra créer la ri- chesse ? Mais tous ceux qui désireront être riches. — Qui épargnera? Mais tous ceux qui voudront vivre le lende- main sur le travail delà veille. — Quel intérêt y aura-t-il à former le capital? L'intérêt de posséder 10,000 francs quand on aura produit 1 0.000 francs, d'en posséder 1 00,000, quand on en aura produit 100,000, et ainsi de suite.
« La loi, dites-\ ous, nous ravira la perspective d'amasser un peu de bien, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun parti. » Tout au contraire, la loi assurera à tous la perspec- tive d'amasser autant de richesses qu'ils ont produit de tra- vail, en interdisant à chacun de spolier son voisin du fruit de ses labeurs, et en voulant que les services é(;hangés se vaillent : usage contre usa^e et propriété contre propriété, a Elle détruira en nous, ajoutez-vous, et le stimulant de If- pargne dans le présent et l'espérance du repos dans l'ave- nir. Nous aurons beau nous exténuer de fatigues, il faut renoncer à transmettre à nos fils et à nos filles un petit pé- cule, puis(|ue la science moderne le frappe de stérilité, puisque nous deviendrions des exploiteurs d'hommes si nous prêtions à intérêt. » Tout au contraire, l'abolition de l'intérêt du capital ravive en vous le stimulant de lépargne dans le présent et vous assure l'espérance du repos dans l'a- venir, puisqu'elle vous empêche , vous , travailleurs , d't-tre dépouillés, par la rente, de la plus grande part du fruit i\o votre travail, et qu'en vous obligeant à ne pouvoir dépenser que la somme exacte de ce que vous avez gagné, elle rend 'épargne plus indispensabh^ encore à tous, liclies ou |»au-
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vres. Non-seulement vous poui-rez transmettre à vos fils et à vos filles un petit pécule , sans devenir exploiteurs d'hommes, mais ce pécule, vous l'obtiendrez avec bien moins de fatigues qu'aujourd'hui ; car, si gagnant 10 fr. par jour et en dépensant 5, les 5 autres vous sont actuellement enlevés par toutes les formes de la rente et de l'intérêt du capital, vous n'avez, après quarante années des plus rudes travaux, pas une obole à laisser à vos enfants ; tandis que, la rente abolie, vous aurez plus de 60,000 francs à leur léguer.
Tous les sophismes économiques, à l'endroit de l'intérêt du capital, tiennent uniquement à ce qu'on se borne tou- jours à prendre la question par un seul côté, au lieu de l'en- visager sous ses deux faces réciproques. On démontre à merveille que la valeur prêtée est un service, un moyen de travail et de production pour l'emprunteur; mais on oublie que la valeur rendue est également un service, un moyen de travail et de production au même titre pour le prêteur, et qu'ainsi, l'usage du même service se balançant dans le même temps donné, l'intérêt du capital est une absurdité non moins qu'une spoliation. On énumère avec pompe les bé- néfices d'une épargne qui , en se multipliant indéfiniment par la rente, produit l'opulence scandaleuse de quelques oi- sifs; mais on oublie que ces bénéfices, prélevés par celui qui ne fait rien sur celui qui travaille, produisent la misère etfroyable des masses, auxquelles ils enlèvent souvent la subsistance, toujours au moins l'épargne, le loisir et la pos- sibilité de laisser quelque chose à leurs fils. On proclame à grands frais la nécessité de la formation des capitaux, et l'on ne voit pas que l'intérêt restreint cette formation en un nombre presque imperceptible de mains , tandis que l'abo- lition de la rente y appellerait tout le monde sans exception, et que les capitaux se multiplieraient dans une proportion d'î^utant plus grande que chacun devrait compenser pai' le
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chiffre de la valeur du fonds l'intérêt supprimé. « Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est donc dire qu'il y aura un motif de plus d'épargner, de se priver , de former de nouveaux capitaux et de conserver les anciens, » puisque d'abord toute richesse acquise restera toujours une richesse; qu'ensuite chacun pouvant toujours s'enrichir en proportion exacte de son travail et de son épargne, nul ne sera conduit par l'o- pulence et la misère excessives à la dissifiation et à l'impré- voyance ; qu'enfin tous vivant, non plus sur Tintérèt, mais sur le fonds, il faudra nécessairement que l'importance du capital compense le chiffre de la rente abolie.
Tout le monde sait que le zéro, bien que n'ayant par lui- même aucune valeur intrinsèque et absolue, a cependant une valeur de service et d'usage dans la numération ou la multiplication des valeurs, puisque chaque nombre s'ac- croît d'une dizaine, selon les zéros qui le suivent. Dire que le taux naturel et vrai de l'intérêt est zéro, c'est donc dire simplement que l'usage ne peut s'échanger que contre l'u- sage et jamais contre la propriété. De même qu'une paire de bas se paie sa valeur, soit 2 fr., par exemple, de même Viisage d'une valeur ne doit se payer que par Vusage j)en- dant le même temps d'une valeur égale. C'est là sans doute enipê(;lier la spoliation de la propriété par la projiriété, mais, à coup sûr, ce n'est pas la rendre acéphale.
Vous voulez l'épargne qui constitue la formation des ca- pitaux. Supprimez donc la rente qui enlève l'épargne des travailleurs, rend l'épargne superllue au riche qui retrouv»' toujours dans le revenu la richesse qu'il dépense toujours, et impossible au pauvre dont le salaire ne dépasse jamais, s'il (''gale, les besoins de sa subsistance. Vous voulez l'abon- dance des capitaux. Supprimez donc la rente qui empêche les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des travailleurs de pou- voir jamais acquérir et conserver le capital ou la richesse. Vous voulez la conciliation (\u capital et du travail. Sup|>ri-
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mez donc la rente qui éternise l'antagonisme de ces deux choses, en détruisantréquivalence et la réciprocité des ser- vices, et en amenant une exploitation du travail par le ca- pital telle, qu'en un temps donné, le premier paie au second 5 milliards pour l'usage d'une seule pièce de cent sous, comme nous l'avons montré plus haut. Vous \ oulez Ihar- monie des classes. Supprimez donc la rente, afin que, les services s'échangeant sans cesse contre des services égaux et de même nature, cliacun reste toujours possesseur de la somme exacte de son travail, et qu'ainsi il ne puisse plus y avoir ni exploitants ni exploités, ni maîtres ni esclaves.
Alors la sécurité sera partout, parce que l'injustice ne sera nulle part. Alors les travailleurs seront les premiers à se porter les gardiens naturels de cette société, dont ils ne conspirent aujourd'hui la ruine que parce qu'elle réalise la leur. Alors on ne parlera plus d'organisation artificielle du travail, parce qu'on aura l'organisation naturelle et vraie. Alors on repoussera les arrangements de la contrainte, parce qu'on possédera ceux de la liberté. Alors tomberont, comme d'elles-mêmes, « les jalousies de classe, les malveillances, les haines sans fondement, les défiances injustes ; » car la parfaite égalité de l'échange , l'incontestable équivalence des services « sera susceptible d'être rigoureusement, ma- thématiquement démontrée, » et la justice absolue qu'elle consacrera « n'en sera pas moins sublime, parce qu'elle sa- tisfera autant l'intelligence que le sentiment. »
Vous le voyez. Monsieur, j'ai suivi pas à pas, et je j)our- rais dire lettre à lettre, chacun des exemples, chacune des démonstrations contenues dans votre écrit Capital et Rente, et il m'a suffi de rétablir la distinction entre l'usage et la propriété, et d'éviter ainsi l'équivoque qui nous sépare, pour conclure de vos propres pensées et de vos propres pa- roles à l'abolition de la rente. Ce n'est pas ma lettre, c'est votre ouvrage lui-même qui contient cette conclusion depuis
(,KATnri: dl r.RiîniT. in:
la première ligne jusqu'à la dernière. Aussi n'ai-je lait que le reproduire, souvent littéralement et en n'en cliant^eant que les termes qui ont donné lieu à cette malheureuse équi- voque. Cette réfutation n'est pas de moi, mais de vous. Comment donc pourriez-vous récuser votre propre té- moignage?
C'est le principe même de la rente que vous avez voulu justifier. Là se bornait votre tâche.
C'est le principe même de l'abolition de la rente que j'ai, ce me semble, mathématiquement démontré par vos propres aphorismes. Là doit se borner aussi mon œuvre.
Je me suis arrêté où vous avez jugé nécessaire de vous arrêter vous-même.
La question de principe une fois vidée, s'il arrivait, ce que Dieu veuille, que vous reconnaissiez en droit l'injustice et l'illégitimitt' de l'intérêt, il resterait sans doute à traiter la question d'application.
Je ne veux point la préjuger ici, puisqu'elle sort évidem- ment du cercle que vous-même avez tracé. Cependant, quelques mots seront utiles peut-être pour démontrer, iKin pas seulement la possibilité, mais la facilité pratique de réa- liser l'abolition de la rente par la liberté seule, et même avant (jue la loi la sanctionne. Au fond, tout le problème se réduit à ceci : Donner aux travailleurs le moyen d'acquérir, soit par à-compte, soit de toute autre manière, la propriéu' de toutes les choses dont l'intérêt, le louage , fermage ou loyer leur fait éternellement payer la valeur pour neii avoir que le sim[)le nsrKje. Or, ce moyen est possible.
En ell'et, supposez, — et ce fait n'est plus une supposi- tion, mais une œuvre maintenant en plein cours d'exécu- tion; — supposez qu'une sorte de banque privée se forme afin d'émettre des billets que les associations ouvrières de toutes les professions indispensables s'engagent à receveur pour le montant d'un ( inqnièiiic. par e\cinplf\ de tous les
lOS PAMPFILETS.
achats qui leur seront faits. Supposez que ces billets, échangés contre de l'argent par tous les hommes qui veu- lent l'abolition de l'intérêt , et qui en trouvent l'écoulement immédiat dans les associations, produisent une somme né- cessaire pour construire des maisons où la rente sera abolie, et où le prix de loyer donnera toujours droit à une valeur égale sur le montant de la propriété elle-même qu'on ac- quen'a ainsi, en vingt-cinq ans , par le seul paiement des termes.
Supposez que l'opération se continue ainsi indéfini- ment par l'émission, soit des anciens, soit de nouveaux bil- lets, et qu'elle embrasse, non-seulement les maisons, mais tous les instruments de production et les terres, où le prix de louage et de fermage rembourserait de la même manière la valeur de la propriété elle-même. Voici la rente abolie sous toutes ses formes, non -seulement pour les capitaux sur les- quels opère cette banque, et qui arriveront nécessairement à un chiffre colossal, mais bientôt pour tous les autres, qui, par la loi inexorable de la concurrence, tomberont au même taux, c'est-à-dire au simple échange de valeiu-s égales contre valeurs égales, sans aucun intérêt ou rente de part ni d'autre.
J'élimine tous détails pour être bref, et je me contente de résumer en deux mots le principe sommaire de l'opération . Toutes les idées économiques vous sont trop familières. Mon- sieur, pour que vous ne saisissiez pas de suite le résultat de ce mécanisme, d'ailleurs si simple. C'est assez pour que vous puissiez voir d'un regard comment il est possible, si- non même facile, de tuer la rente par l'abolition de la rente, l'intérêt du capital par la suppression de cet intérêt, et d'a- mener librement, pacifiquement, sans secousse, le jour où le prêt, louage, fermage ou loyer ne seront plus qu'une des formes de l'échange dont ils constituent aujourd'hui une déviation monstrueuse, et où se réaliseront dans toute la
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plénitude de leur vérité vos propres principes : mutualité, réciprocité, équivalence des services.
Le principe du moyen d'application posé, variez-en les formes, les éléments, les conditions, le mécanisme ; simpli- fiez, perfectionnez-en la base; étendez, universalisez-en laction; substituez librement, partout, au signe monétaire, un signe d'échange qui ne puisse permettre l'intérêt; frappez dans toute circulation le capital du caractère d'improduc- tivité ; solidarisez volontairement le travail ; en un mot, re- produisez cette combinaison de l'abolition de la rente sous tous les modes du possible : c'est là le domaine de la liberté. 11 suffit de montrer que le moyen pratique existe; laissez le génie de l'homme a^r, et vous verrez s'il ne sait pas s'en servir.
Quoi qu'il en soit, et indépendamment de toute opinion sur les moyens pratiques , l'égalité, la justice n'en restent pas moins toujours ce qu'elles sont, la vérité n'en est pas moins la vérité, et l'intérêt du capital , illégitime en droit, absurde et monstrueux en principe, spoliateur en fait, com- mande lanathème de tous les hommes de bien, la maleilic- tion des races opprimées, et la juste indignation de quicon- que porte une âme généreuse et pleine de sympathie pour font ce qui souffre et pleure. C'est à ce titre. Monsieur, <iuc je le dénonce à vos coups, persuadé qu'après lavoir envisagé de nouveau, et dans sa hideuse iniquité, vous ne trouverez point de plus noble tàclie que de consacrer votre talent si remarquable de verve, de lucidité, de pittoresque et d'in- cisif, à combattre ve iléaji, source de toutes ces indescrip- tibles misères auxquelles le monde est en proie.
Permettez-moi donc de terminer cette trop longue épitre par les paroles suivantes de votre écrit, qui sont comme la pierre d'attente et le préambule de cette grande œuvre de réhabiliattion à laquelle l'égalité, la) justice et l'anioui' du peuple^ vous convirut :
110 PA.Ml'HLETS.
Voilà Jeux liomuies. L'un travaille soir et malin, d'un bout de l'année à l'autre, el s'il a consommé tout ce qu'il a {fajjné, fût-ce par force majeure, il reste pauvre. Quand vient la Saint-Sylvestre, il ne se trouve pas plus avancé qu'au premier de l'an, el sa seule perspeclive est de recommencer. L'autre ne fait rien de ses bras ni de son inlelli- frence, du moins, s'il s'en sert, c'est pour son plaisir ; iliui est loisible de n'en rien faire, car il aune rente. Il ne travaille pas ; el cependant il vit bien, tout lui arrive en abondance, mets délicais, meubles somp- tueux, élégants équipages, c'est-à-dire qu'il détruit cbaque jour des cboses que les travailleurs ont dû produire à la sueur de leur front ; car ces choses ne se sont pas faites d'elles-mêmes, et, quant à lui, il i''y a pas mis les mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait {fermer ce blé, verni ces meubles, tissé ces tapis; ce sont nos femmes et nos lilles qui ont filé, découpé, cousu, brodé ces étoffes. Nous travaillons donc pour lui et pour nous ; pour lui d'abord, et pour nous s'il en reste.
Mais voici quelque chose de plus fort : si le premier de ces deux hommes, le travailleur, consomme dans l'année ce qu'on lui a laissé de proflt dans l'année, il en est toujours au point de départ, et sa destinée le condamne à tourner sans cesse dans un cercle éternel et monotone de fatigues. Le travail n'est donc rémunéré qu'une fois. Mais si le second, le rentier, consomme dans l'année sa rente de l'année, il a, l'année d'après, et les années suivantes, et pendant l'ëlcrnilé entière, une rente toujours égale, intarissable, perpétuelle. Le capital est donc rémunéré non pas une fois ou deux fois, mais un nombre indéfini de fois! En sorte qu'au bout de cent ans, la famille qui a placé 20,000 fr. à 5 pour 100 aura touché 100,000 fr., ce qui ne l'em- jièchera pas d'en toucher encore 100,000 dans le siècle suivant. En d'autres termes, pour 20,000 fr. qui représentent son travail, elle aura prélevé, en deux siècles, une valeur décuple sur le travail d'aulrui.
>"y a-t-il pas dans cet ordre social un vice monstrueux à réfor- mer?
Ce n'est pas tout encore. S'il plaît à celte famille de restreindre quelque peu ses jouissances, de ne dépenser, par exemple, que 900 fr. au lieu de 1,000, — sans aucun travail, sans autre peine que celle de placer 100 francs par an, elle peut accroître son capital et sa rente dans une progression si rapide, qu'elle sera bientôt en mesure de consom- mer autant que cent familles d'ouvriers laborieux.
Tout cela ne dénole-t-il pas que la société actuelle porte dans snn sein un cancer hideux qu'il faut txtiiper, au risque de quelques souf- frances passagères ?
GRATLITE DU CREDIT. 1 1 1
C'est ce cancer hideux que vous nous aiderez. Monsieur, à extirper. Vous voulez pour l'échange la liberté, veuillez donc aussi I'égalité, afin que la fraternité, en les couron- nant toutes deux, amène sur le monde le règne de la jus- tice, de la paix et de de la conciliation universelle.
F. Chevé.
DEUXIÈME LETTRE.
F. BASTIAT,
Au rédacteur de la Voix du Peuple.
I.'usjigc d'une propriété est une valeur. — Toute valeur peut s'éclian- jer contre une autre. — Fécondité du capital. — Sa coopération n'est pas rémunérée aux dépens du travail. — Cette rémunération n'e.st pas exclusivement attachée à la circonstance du prêt.
12 novembre 1849.
L'ardeur extrême avec laquelle le peuple, en Franco, s'est mis à creuser les problèmes économiques, et l'incon- cevable inditt'érence des classes aisées à l'égard de ces pro- l)lèmes, forment lui dos traits les plus caractt'ristiquos de notre époque. Pondant que les anciens journaux, organes et miroirs de la bonne société, s'en tiennent à la guerroyante et stérile politiqtio do parti, les fouiilos dostiiicos ati\ classes ouvrières agitent incessaiument ce qu'on pont appeler les questions de fond, les questions sociales. Malheureusement, je le crains bien, elles s'égaroiil des lotirs proiniois pas dans cette voie. Mais en pouvait-il ètro atitroinout? Jolies ont du moins lo mérite de chercher la vérité. Tût oti lard la pos- session de la vérité sera lotir récompense.
112 l'AMI'lILKiS.
Puisque vous voulez bien. Monsieur, niouvrir les colon- nes (le la Voix du Peuple, je poserai devant vos lecteurs, et m'efforcerai de résoudre ces deux questions :
1" L'intérêt des capitaux est-il légitinrie ï
i° Est-il prélevé aux dépens du travail et des travailleurs?
Nous différons sur la solution ; mais il est un point sur lequel nous sommes certainement d'accord : c'est que l'es- prit humain ne peut s'attaquer (sauf les problèmes religieux) à des questions plus graves.
Si c'est moi qui me trompe, si l'intérêt est une taxe abusive, prélevée par le capital sur tous les objets de con- sommation, j'aurai à me reprocher d'avoir, à mon insu, étançonné par mes arguments le plus ancien, le plus ef- froyable et le plus universel abus que le génie de la spo- liation ait jamais imaginé ; abus auquel ne se peuvent comparer, quant à la généralité des résultats, ni le pillage systématique des peuples guerriers, ni l'esclavage, ni le despotisme sacerdotal. Une déplorable erreur économique aurait tourné contre la démocratie cette flamme démo- cratique que je sens brûler dans mon cœur.
Mais si l'erreur est de votre côté, si l'intérêt est non-seu- lement naturel, juste et légitime, mais encore utile et pro- fitable, même à ceux qui le paient, vous conviendrez que votre propagande ne peut que faire, malgré vos bonnes in- tentions, un mal immense. Elle induit les travailleurs à se croire victimes d'une injustice qui n'existe pas; à prendre pour un mal ce qui est un bien. Elle sème l'irritation dans une classe et la frayeur dans l'autre. Elle détourne ceux qui soutirent de découvrir la vraie cause de leurs souffrances en les mettant sur une fausse piste. Elle leur montre une pré- tendue spoliation qui les empêche de voir et de combattre les spoliations réelles. Elle familiarise les esprits avec cette pensée funeste que l'ordre, la justice et l'union ne peuvent renaître que par une transformation universelle (aussi dé-
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Instable qu'impossible dans rhypotlièse) de tout le systèiiit' selon lequel s'accomplissent, depuis le commencement dn monde, le Travail et les Echanges.
Il n'est donc pas de question plus gi-ave. Je la reprendrai au point où la discussion Ta amenée.
Oui, Monsieur, vous avez raison. Comme \ous dites, nous ne sommes séparés que par l'épaisseur d'une Equivo- que portant sur les mots Usage et Propriété. Mais cette équivoque suffit poiu" que vous croyiez devoir marcher, plein de confiance, vers l'Occident, tandis que ma foi me pousse vers l'Orient. Entre nous, au point de départ, la distance est imperceptible, mais elle ne tarde pas à devenir un abîme incommensurable.
La première chose à faire, c'est de revenir siu- nos pas. jusqu'à ce que nous ayons retrouvé le point de départ sur lequel nous sommes d'accord. Ce terrain qui nous est com- mun, c'est la mutunlité des services.
J'avais dit: Celui qui prête une maison, un sac de blé, ini rabot, une pièce de monnaie, un navire, en un mot une VALEUR, pour un temps déterminé, rend un service. Il doit donc recevoir, outre la restitution de cette valeur à l'é- chéance, un service équivalent. — Vous convenez qu'il doit, en effet, recevoir quelque chose. C'est un grand pas vers la solution, car c'est ce quelque chose que j'appelle intérêt. Voyons, Monsieur, nous accordons-nous sur ce point de départ? Vous me prêtez, pour toute l'année 18i9, 1,000 fr. en écus, ou un instrument de travail estimé 1,000 fr., — ou un approvisionnement valant 1 ,000 fr., — ou une maison valant 1,000 fr. C'est en 1 8 iO que je recueillerai tous les avantages que peut procurer cette valeur créée par \ otre travail et non par le mien. C'est en IHiO que vous vous pri- verez volcjntairement, en ma faveur, de ces avaulages que vous pourriez très-légitimement vous réserver. Suffira-t-il, pour que nous soyons quittes, poui que les services aient
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été équivalents et réciproques, pour que la justice soit sa- tisfaite, suffira- t-il qu'au premier de l'an I8o0, je vous res- titue intégralement, mais uniquement, vos écus, votre ma- chine, votre blé, votre maison ? Prenez garde, s'il en doit être ainsi, je vous avertis que le rôle que je me réserverai toujours, dans ces sortes de transactions, sera celui d'em- prunteur : ce rôle est commode, il est tout profit; il me met à même d'être logé et pourvu toute ma vie aux dépens d'autrui ; — à la condition toutefois de trouver un prêteur, ce qui, dans ce système, ne sera pas facile ; car qui bâtira des maisons pour les louer gratis et se contenter, de terme en terme, de la pure restitution?
Aussi n'est-ce pas là ce que vous prétendez. Vous recon- naissez (ef c'est ce que je tiens à bien constater) que celui qui a prêté une maison ou une valeur quelconque, a rendu y\n service dont il n'est pas rémunéré par la simple remise des clefs au terme, ou le simple remboursement à l'échéance. Il y a donc, d'après vous comme d'après moi, quelque chose à stipuler en sus de la restitution. Nous pouvons ne pas nous accorder sur la nature et le nom de ce quelque chose', mais quelque chose est dû par l'emprunteur. Et puisque vous ad- mettez, d'une part, la mutualité des services, puisque, d'au- tre part, vous avouez que le prêteur a rendu sei^vice, per- mettez-moi d'appeler provisoirement cette chose due par l'emprunteur un service.
Eh bien ! Monsieur, il me semble que la question a fait un pas, et même un grand pas, car voici où nous en som^ mes:
Selon votre théorie, tout aussi bien que selon la mienne, entre le prêteur et l'emprunteur, cette convention est parfai- tement légitime qui stipule :
1 " La r^titution intégrale, à l'échéance, de l'objet prêté ;
2° Un service à rendre par l'emprunteur au prêteur, en compensation du service qu'il en a reçu.
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Maintenant, quels seront la nature et le nom de ce ser- vice dû par l'emprunteur? Je n'attache pas à ces questions