PENSEES

CICERON,

TRADUITES Tour fervir à l'éducation de la Jeunefîèi

Far M. VAbbé d'Oliyet,

A PARIS,

. çCOIGNARD, à la Bibie for. CheZ cGU ERIN, Frères , à S. Thomas d'Aquin*

M. DCC. XL IV.

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SERENISSIMO

D E L P H I N O

J o s. Olivetus. .

U O D te Latine alloquor , S renissime Delphine, facio primùm , tibi ut obfequar ? qui nôrim , te Latina quantopere délectent : deinde ut hoc ipfum , Latinis de- le&ari te , nôrint ex me quàm plurimi. Quippe ita exiftimo , maximum Gallis om- nibus fore ftudiorum incitamentum , fi co- gnofcant fibi adolefcere Principern , alteram fpem fuam , cui Mufarum contubernium quamdiu setas induifit , in deliciis fuere fcrip- tores Romani : quos inter eminet omnium , quibus mens laeva non eft , confenfione prin- ceps M. T. Cicero , dignus plane quem novus tibi ornatus ccmmendaret. Hanc nuper pro vinciam audaciiis fufcepi , quàm confidera- tius : neque enim ita ignoro ipfe memet , ut nefciam quantum id , quod feci , diftet à

Ai)

perfecto. Quanquam laboris mei fru&um à te habui optatiflîmum. Per aiïiduam M. Tullii lectionem id evênit , quod futurum profpe- xeram : affecere fingulari quadam dulcedine animum veri ac redti amantem loci prasfer- tim illi , qui exprefla continent prascepta fa- pientise : adeo , exerente naturâ vim fuam ^ cum Tullianis tui fenfus mirificè congruebant. Hos igitur locos ^ quibus affectum te potifïi- mum idoneis è teftibus intellexi , hîc , S e r e- nissime Delphine , recognofces in Gallicum converfos ? ut iis confultum fit , quos minus à latinitate paratos , ad utendum fruendumque alliciet tui nominis infcriptio. Ego vero in hac ipfa conficienda explicatione verfatus fum eo libentiiis , quod me cogita- bam non magis interpretem eue Ciceronis , quàm tuum. -Velit , faxit ille omnis fapientias auctor , Deus immortalis , ut hi fatus efflo- refcant in dies uberiiis , ac generofam indolent iftam ufque exornent iis fru&ibus virtutum , quibus félicitas publica continetur. Vale.

Parifiis, Kal. Jan. M.DCC. XLIV-

PRÉFACE.

JE me fuis toujours fouvenu de ce qui m'arriva dans une partie de promenade à quatre ou cinq lieues de Londres. Un ora- ge m'ayant fait entrer dans la première maifon,qui fe préfen- toit à moi, je fus agréablement furpris de la trouver habitée par un François , que j'avois connu dans ma jeuneffe, & qui , après diverfes avantures , s'étoit mé- nagé cette retraite , il mon- troit notre langue à des enfans > dont les penfions le faifoient fubfifter. J'eus la curiofité de fa- voir quelle méthode on fuivoit dans ces fortes d'écoles , qui font affez communes en Angleterre»

A j

PRET ACE.

J'appris qu'ojfi y lifoit le Quinte- Curce de Vaugelas , & qu'à Faide du Latin > dont ces enfans doivent favoir déjà les principes x on tâchoit de leur faire enten- dre le François : ce qui fervoit à les exercer tout à la fois dans les deux langues. Pendant notre entretien > le père d'un de ces penfionnaires nous joignit. Quel- ques paroles qu'il m'adrefla, me donnèrent lieu de lui dire que j'entendrois volontiers fon fils expliquer une page ou deux > à l'ouverture du livre. Juftement le volume s'ouvrit à la bataille d'Arbelles. Mais l'explication n'alla pas loin , fans que mon Anglois l'interrompît par des ré- flexions } qui ont fait naître ce petit Recueil. Qu'ai-je befoin, difoit-il > que mon fils ait la tête remplie de toutes ces guerres ? Je a en veux pas faire un Géné-

P R FF A CE. f ral d'armée. Quand même il pourroit le devenir > eft-ce dans les livres qu'il apprendra fon mé- tier ? Pourquoi n'avoir pas quel- que autre Traduction > qui con- tienne des maximes utiles > & des principes capables de for- mer un homme d'honneur?

Rien de plus fenfé que ce dit cours. J'eus dès-lors la penfée de mettre la main à l'œuvre 3 & je ne fais comment j'ai fi long-temps différé l'exécution d'un deifein , qui devoit me flat- ter par plus d'un endroit. Pre- mièrement , il ne doit pas être indifférent à un Académicien y de contribuer à répandre notre langue chez l'étranger. Un au- tre motif encore plus légitime r c'eft qu'un pareil Ouvrage , pour peu qu'il fût bon en fon genre y cleviendroit la plus importante le&ure des jeunes gens , la plus

I PRET A G E. propre à leur infpirer le goût des vertus , fans quoi Ton ne fau- roit être^ ni heureux foi-même y ni utile à la fociété.

Pour arriver en même temps au double but que je me pro- pofois y il falloit néceflairement une Traduction , & je n'avois pas à balancer fur le choix de l'original. aurois-je trouvé, ôp la belle Latinité , & l'excel-, lente Morale , mieux réunies que dans Cicéron ? Mais, comme la plufpart de fes Ouvrages ren- ferment diverfes chofes , ou qui paffent l'intelligence des enfans y ou qui ne font pas toutes de la même utilité y il m'a paru que je devois faire un choix , & me borner prefque à des penfées dé- tachées. Auffi-bien les enfans ne font-ils guère capables de pren- dre la fuite d'un long difcours. Je ne crois pas non plus y que

PRPFÀCR ? des fentences énoncées laçons quement > puiffent leur conve- nir. Une penfée , à moins que d'être développée , & mife dans un certain jour, eftobfcure pour eux : ou, quand même la clarté feroit jointe à la brièveté , il y auroit encore à craindre que ce qu'on appelle fentence, ne vînt à paffer trop vite pour fixer leur imagination volage. Par cette raifon; fût-elle la feule, j'aurois préféré Cicéron àSénèque. Mais d'ailleurs > j'avois une bien plus ample moifToa à faire dans l'un % que dans l'autre : car > comme Ta très-bien dit le Cardinal du Perro n P il y a plus en deux pages de Cicéron j qui penfe beaucoup y & dont l'efprit marche toujours,, quen dix pages de Sénèque , qui tourne fans celle autour de la même penfée > & revient tou^ jours fur fes pas*

io PRFFACE.

On me dira que Cicéron perd infiniment à être ainfi découfu. Car la fupériorité de fon mérite, & ce qui le met au-delïus , peut- être y de tous ceux qui écrivi- rent jamais , ce n'eft pas feule- ment une continuité de penfées vraies , folides j lumineufes : ce n'eft point le fecret de s'énon- cer avec des grâces, qui n'ap- partiennent qu'à lui : c'eft prin- cipalement l'art d'arranger , ôc de lier fes penfées y ou pluftôt de les enchaîner. Mais à cela je répons j qu'il eft queftion ici de tourner Cicéron à notre pro- fit y fans nous mettre en peine de fa gloire , qui peut aifément fe pafler de nous.

J'y nuirois dans l'efprit de ceux qui ne le connoiflent point d'ail- leurs > fi je manquois d'avertir que ce Volume , loin de renfer- mer tout ce qu'il a dit de bon^

PRET A CE. îï n'en contient qu'une fort petite partie. J'ai me proportion- ner aux befoins des enfans. Quin- tilien compare leur efprit à des vafes y la liqueur n'entrera qu'étant verfée goutte à goutte. Il faut donc peu de le&ure à cet âge-là y mais une leÛure bien choifie , & qui foit fréquem- ment répétée.

Je n'ai prefque rien pris des Offices y parce qu'ils doivent être lus &. méditez d'un bout à l'au- tre. On feroit inexcufable de les donner par lambeaux. Tout y eft d'une égale néceffité > d'une égale beauté. Tout s'y tient. Un principe amène l'autre > & fou- vent a befoin de l'autre y pour faire fentir que la Morale ne fait toute entière qu'un feul corps > dont les parties font tellement liées y tellement inféparables y qu'à bien examiner la nature de

ii PEFFACET. nos devoirs , & celle du cœutf humain , fi Ton n'eft pas hon- nête homme en tout y il s'en- fuit de-là qu'on ne Teft en rien.

Véritablement y la Morale de Cicéron ^ quoiqu'on la piaffe re- garder comme l'extrait de tout ce que les Païens ont penfé de plus judicieux , & de plus fo- lide y doit cependant être> tan- tôt épurée , tantôt appuyée par celle de l'Evangile. la Rai- fon humaine paroîtroit nous laif- fer dans une forte d'incertitude* k Révélation divine vient à no- tre fecours. Voilà ce qu'un ha- bile maître fera fentir à des en- fans. Quand , par exemple , Ci- céron parle des Dieux, un petit mot leur fera comprendre que ce pluriel bleffe > non feulement la Religion , mais le fens corn* mun. Quand ils verront ce que des Païens ont jugé des plaifics ^

PRE' F A CE. ï5 -des pafiïons , des richefles > des vrais biens , ôc des vrais maux : à ces belles maximes 3 on join- dra les grands motifs , que le Chrétien fe met devant les yeux. Quand on leur fera lire le Songe de Scipion , ne fera-ce pas une oçcaûon toute naturelle de leur expliquer ce que la Foi nous enfeigne de l'autre vie ?

Pour former donc le Chré- tien , il faut ajouter fouvent ôc beaucoup à la Morale de Ci- céron. Mais auffi > en formant l'homme d'honneur > elle difpofe nn enfant à recevoir ôc à con* ferver dans fon cœur les pré- ceptes de la Religion, Vous ne fauriez trop lui répéter , qu'il a une ame , une confcience y une loi naturelle , d'où réfultent de vrais devoirs : ôc qu'indépendam- ment de toute Religion écrite > s'il manque de probité j il de-

ï4 PRET ACE. vient aux yeux de quiconque fait ufage de fa Raifon , un ob- jet de mépris > & d'horreur. Af- furément les vertus de Socrate ne peuvent nous fuffire : mais commençons par les avoir. Tout édifice qu'on bâtiroit fans ce fon- dement , ne fera pas de longue durée. Au lieu que dans l'homme fincérement vertueux , il eft rare que la Religion perde fes droits ; & plus rare encore > qu'après les avoir perdus, elle ne vienne pas tôt ou tard à les recouvrer.

Quoique mon deffein, encore une fois > ait été de rendre fer- vice aux étrangers, qui , à l'aide du Latin , étudient le François ; il me femble que mon travail pourroit aufïi être de quelque utilité dans nos écoles , à l'aidé du François, on étudie le Latin. Je ne parle point des Col- lèges : ils font gouvernez par des

PRFFACE. ij hommes prudens > qui favent mieux que moi quelle route eft la meilleure. Je parle de ces pe- tites écoles , qui tous les jours fe multiplient aux environs de Paris , & dans les provinces. Au lieu d'y faire voir des Trai- tez entiers > qui demandent qu'on foit verfé dans les difputes du Portique & du Lycée , aujour- d'hui peu connues : il ne feroit pas moins avantageux pour le difciple y que commode pour le maître , de s'attacher à des paf- fages inftrudlifs , & mis à la por- tée de toute forte d'efprits > ou par la tradu&ion même , ou par de courtes remarques. On en- feigneroit des chofes , en même temps que des mots. On cultive- roit la Raifon > en même temps que la mémoire. A l'utilité > on joindroit la facilité. Car les grands principes de la Morale ont cela

f€ PRPFÂCE; de particulier , que la nature les ayant gravez y ou du moins crayonnez dans Famé de tous les hommes ; lorfqu'on les montre à un enfant , il croit ne voir que ce qu'il favoit déjà ; & lui-même il eft fon principal interprète * parce qu'il trouve un excellent commentaire dans fon propre cœur.

Mais ne nous bornons pas aux études , qui fe font dans les éco- les publiques* Pendant les va- cances > ordinairement les enfans fuivent leurs parens à la campa- gne ; & c'eft qu'un Ouvrage dans le goût de celui-ci > pour- roit être d'un plus grand fecours. Quel devoir plus facré pour un père y quelle obligation plus in- difpenfable > que d'inftruire lui- même fon fils ? Ajoutons : quelle douceur plus fenfible , plus vive,

plus attrayante , quand les en- trailles

PRETA CE. 17

Brailles paternelles font ce qu'il eft à préfumer qu'elles font tou- jours ? J'aime à me repréfenter un homme livré au Public dans le cours de Tannée , mais rendu à lui-même pendant l'automne ^ loin du bruit , loin des impor- tuns ; j'aime à me le repréfen- ter dans le fein de fa famille , un Cicéron à la main > lifant avec fon fils quelque beau trait de l'Antiquité, & fe plaifant à rai* former là-deffus, moins, en ap- parence y par forme d'avis y que par hafard. Ainfî pénètre dans une ame encore tendre , le pré- cieux germe , d'où éclorra l'hon- nête homme > le grand homme r le bon magiftrat , le bon citoyen. Toutes les leçons du précepteur le plus favant, & le plus appli- qué , ne valent pas ce qu'un père dit à propos : parce qu'un enfant lait , & il ne s'y méprend point*,

B

iS FRF F ACE. que Punique but de fon père efî de travailler à le rendre heu- reux y ôc digne de l'être..

Je finis par un pafTage r qui s'eft préfenté fouvent à mon ef- prit , mais que je ne traduirai point , de crainte d'offenfer no- tre fièele. On fait ce que les moeurs étoient devenues à Rome , dans le temps Cicé- ron écrivoit. On fait ce qu'a- voient produit alors une opulen- ce mal diftribuée , un luxe outré r une impunité trop générale /mais fur-tout le mépris des bienféan- ces , qui ne vient qu'après un long oubli des devoirs > & qui met comme le fceau à la dépra- vation. Je ne veux pas dire que bous en foyons là. Je dis feu- lement, que les mefures qu'on prendroit aujourd'hui pour dé- tourner une contagion pareille y ne viendroient pas d'une terreur

PRFF A CE; 19 panique , ni d'un zèle préma- turé. Quoi qu'il en foit , voici la citation Latine,, dont je voulois parler.

Quod munus reipublicœ ajferre majus , meliufue pojjumus , quàm fi docemus atque erudimus juven- tutem ? his prœjertim moribus > atque temporibus, quibus itapro- îapfa eft , ut omnium opibus re- frenanda , ac coercenda fit. Cic. de Divin. II,- 2.

Bij

20

Ê X X K*j(X X g IX X X XX X X-1

M. T U L L I I

CICERONIS

ECLOG^l.

E

U ID ( i ) p^^/f ^ apertum 9 tunique perjpicuum, ckm cœlmn fufpeximus , lefiiaque contemplati Jumas , ^#470 ^ aliquod numen prœftantij[m& mentis 5 ^ regantur ?

Qiiod qui dubitet , fane intelligo 9 cur non idem , foi fit , fit ,

i?i/^re pç/T^r. Quid emm efl hoc Mo evi- dentius ? Quod ni fi cognitum comprehen- fâmque aniwis haberemus , non tam fia- hïlis opinio permaneret , nec confirmai

( 1 ) De .Nat. Deor. lib. IL cap. %«.

11

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PENSÉES

de:

CICERON.

*$* cr # Religion.

EUT -ON regarder le Ciel 8c contempler tout ce qui s'y palfe , faris voir avec toute l'évidence pofïï- ble, qu'il eft gouverné par une fu- prême 5 par une divine Intelligence ?

Quiconque auroit quelque doute Jà-dellus 3 je crois qu'il pourroit auffi- tôt douter s'il y a un Soleil. L'un eft- il plus vifible que l'autre? Cette per- fuafion, fans l'évidence qui l'accom- pagne , n'auroit pas été fi ferme & Ci «durable > elle n'auroit pas acquis de;

il Pense' es

îur dhiturnltate temporis , nec una cunt fcculis Atatibufique hominum inveterare potuijfet. Eumm videmus , cœteras opi- niones fittas aique varias diuturnitate extabuijfe. Quis enim hippocentaurum fuijfe , aut chim&ram putat ? qua- ve anus tam excors inveniri poteft , quœ Ma , quœ quondam credebantur apud wfero* gortenta , extimefcat ? Opinionum enim commenta delet dies : natitrœ judicia con- firmât. Laque & m noflro popido , & in c&teris , deorum cultus religion unique fantlitates exiflunt in dies majores > ai-* que meliores*

Frœclarè ( 5 ) Anjloteles 5 Si effent 3

(2) Hîpbc centaure , animal fabuleux* moitié homme , moitié cheval. On prétend que ce font les Theffaliens , qui trouvèrent Part de dompter les chevaux. Les premiers hommes qu'on vit à cheval, parurent ne faire qu'un corps avec le cheval même , & donnèrent lieu à la fable de THippocen*- taure.

( ; ) La Chimère , félon les Poètes , étoit un monftre qui avoit la tête d'un lion, le corps d'une chèvre, & la queue d'un dra- gon. Bellérophon , monté fur Pégafe , dé- fit la Chimère. On peut voir dans les Au-

DE ClCERON. tf

îîouvelles forces en vieillilTant ; elle n'auroic pu réfifter au torrent des années, & palier de fiècle en fiècle jus- qu'à nous. Tout ce qui n'étoit que fi&ion , que faulleté , nous voyons que cela s'eft diiïïpé à la longue. Perfonne croit-il encore aujourd'hui , qu'il y eut jamais (2) un Hippocentaure, une (5) Chimère ? Les monftres (4) horri- bles qu'on fe figurait anciennement dans les enfers , font-ils encore peur à la vieille la plus imbécille du monde ? Avec le temps les opinions des hom- mes s'évanouïlTènt , mais les jugemens de la Nature fe fortifient. De-là il arri- ve parmi nous & parmi les autres peu- ples , que le culte divin & les pratiques de Religion s'augmentent, & s'épu^ rent de jour en jour.

Ariftote dit très-bien : Sùppofons dès- hommes qui enflent toujours habité fous

teurs qui traitent de l'origine des Fable?, les divers fens qu'ils donnent à celle-ci- .(4) Cerbère , les Parques, les Hume-» Eides , ou les Furies , &c.

( 5 ) D* JKfcr. Deor. IL $7. 38,.

24* P E N S E5 Ê S

inquit , qui fub terra femper habita- vilïent , bonis & illuftribus domici- liis , quce ellent ornata fîgnis atque pi&urîs , iiiilrudâque rébus iis omni- bus ? quibus abundant ii qui beati pu- tantuf y nec tamen exilfènt unquam fupra terram : accepiiïent autem fa- & auditione elfe quoddam numen,. 8c vim deorum : deindealiquo tempo- £e, patefa&is terra* faucibus , ex illis abditis fedibus evadere. in hœc loca qux nos incolimus 5 atque exire po- tuiiTent : cùm repente terram v& ma- ria, cœlùmque vidiilent : nubium ma- gnitudinem , ventorùmque vim co- gnoviflent, afpexiiréntque fbîem, ejûf- que tum magnitudinem , pulchritudi- némque , tum etiam efiicientiam co- gnoviffent 5 quôd is diem efficeret , to~ to cœlo luce diffusa : cùm autem ter- ras nox opacaiîet , tum cœlum totum cernèrent aftris diftin&um & orna- tum , lunxque luminum varietatem* tum crefcentis 5 tum fenefcentis 5 eo- nimque omnium ortus <k occafus , at- que in omni œternitate ratos immu- tabiléfque curfus : hxc cùm vidè- rent 5 profeéto & elle deos x &c hxc

t>t C î c ê o n; t$ terre dans de belles & grandes matfons > ornées de fiatues & de tableaux , four- fîtes de tout ce qui abonde chez, ceux que Von croit heureux. Suppofons , que fans être jamais fortis de~là ? ils enflent pour- tant entendu parler des Dieux ; & que tout d'un coup la terre venant à s'ouvrir , ils quittaient leur féjour ténébreux pour venir demeurer avec nous, Qiie penfe- r oient-ils ) en découvrant la terre , les mers , le ciel? En confidérant l * étendue des nuées , ta violence des vents ? En jetant les yeux fur le Soleil ? En ob- fervant fa grandeur , fa beauté > Vef- fufion de fa lumière qui éclaire tout ? Et quand la nuit auroit obfcurci la terre z que diroient-ïls en contemplant le ciel tout parfcmé d'aftres dijferens ? En remar- quant les variétés Jurprenantes de la Lune y fon croiffant, fin décours ? En obfervant enfin le lever & le coucher de tous ces ajhes , & la régularité invic* lable de leurs mouvemens ? Pourroient- ils douter quil ny eut en effet des Dieux 9 & que ce ne fut leur ouvrage ? j

Ainfi parle Anftocc. Figurons-nous pareillement d'épaiiïes ténèbres fem- blablesà celles dont le mont Etna,

C

l6 P E N S E5 E S

tanta opéra deorum elle arbitraren- tur.

Atque bdic quïdem ille. Nos amerri tenebras cogitemus tantas , quanta qvion* dam erupùone JEtridorum igrixum finiti- mas regiones obfcuravijfe dicuntur , ut per bidiutm nemo homïnem homo agnofce* ret : ckm autem tertio die fol illuxijjet , tum ut revixijfe fibi <viderentur. Qjibd (i hoc idem ex œternis tenebris continge- ret 9 ut fubito lucem afpiceremus : qu&- nam fpecies cœli videretur ? Sed ajjidui- tate quotidiana y & conjuetudine oculo* rum , ajfuefcunt animi : neqvie admiran* tur , neque requirunt rationes earum re~ rum, quas femper vident : proinde quafi novïtas nos magis , quhm magnitudo re- rum , debeat ad exquirendas caufas excitare.

Quis enim hune homïnem dixertt i qui chm tam certos cœli motus , tam ra- jtos aflrorum ordims y tdmque omnia inter fe connexa & apta viderit , neget in h\s ullam inejfe rationem , edque cafu fieri dicat , qu& quanto confdio gerantur , nullo conjfilio ajjequi pojfumus ? An clim machinatïone quadam moveri aliquid vi- demus , ut fphœram , ut horas , ut alia

BE Cl CEROM, %J

par rirruption de Tes fiâmes , couvrit tellement fes environs r que Ton fut deux jours , dit-on , fans pouvoir fe connoître > &c que le troificme jour, le Soleil avant reparu > on fe croyoit reflufcité. Figurons-nous , dis-je5 qu'au fortir d'une éternelle nuit 5 il nous ar- rive de voir la lumière pour la pre- mière fois: quelle impreiïion feroit fur nous la vue du Ciel ? Mais parce que nous fommes faits à le voir 5 nos efprits n'en font plus frappez 5 & ne s'embarralTent point de rechercher les principes de ce que nous avons tou- jours devant les yeux. Comme fi c'é- toit la nouveauté , piuftôt que la gran- deur même des chofes , qui dût exciter notre curiofité.

Eft-ce donc être homme ; que d'at- tribuer , non à une caufe intelligente, mais au hafard , les mouvemens du ciel fi certains , le cours des aftres fi régulier 3 toutes chofes fi bien liées en- femble, fi bien proportionnées, & conduites avec tant de raifon , que notre raifon s'y perd elle - même > Quand nous voyons des machines qui fe meuvent artificiellement , une fphé-

ï S P t N S E* E S

fermulta : non dubitamus quin Ma ope* raflât ratïonis : cum autem impetum cœli admirabili cum celeritate moveri vertlque videamus > conflantiffîmè confia cientem viciffitudines annwerfartas , cum fumma falute & confervatione rerum omnium : dubitamus , quin ca non folum ratione fiant , fed etiam excellenti qua- dam divinàque ratione ? Licet enimjam, remotâ fubtilitate difputandi , oculis quo- dammodo contemplari pulchritudinem re- rum earum , quas divinâ providentiel dicimus conftitutas.

Cum (6) videmus fpeciem primum candorémque cœli ; deinde converflonii celeritatem tantam , quantam cogitare non pojfumus ; tum vicïjjitudines dierum atque noïïium , commutationéfque tem- porum quadripartites , ad maturitatem frugum & ad temperationem corvorum aptas ; eoràmque omnium moderatorem* & diicem folem ; lunamque accretione &,

(O Tufcul. I. 28 » & 2p.

i

DE ClCERON. 1$

te, une horloge, & autres femblables ; nous ne doutons pas que Fefprit n'ait eu part à ce travail. Douterons-nous que le Monde foit dirigé , je ne dis pas Amplement par une Intelligence , mais par une excellente, par une divine Intelligence, quand nous voyons le Ciel fe mouvoir avec une prodigieufe vîtelïe , & faire fuccéder annuellement Tune à l'autre les diverfes faifons , qui vivifient , qui confervent tout ? Car enfin , il n'eft plus befoin ici de preu- ves recherchées : il 11 y a qu'à examiner des yeux la beauté des chofes, dont nous rapportons rétabliiîement à une Providence divine.

Quand nous regardons la beauté & la fplendeur du Ciel ; la célérité de fon roulement , qui eft fi grande qu'on ne fauroit la concevoir ; la vicifïïtude des jours Se des nuits ; le changement des quatre faifons , qui fervent à mûrir les fruits , & à fortifier les corps ; le Soleil, qiji eft le modérateur & le chef de tous les mouvemens céleftes 5 la Lune y dont le croiiïant &: le décours

C iij

$o Pense* es

diminutione htminis , quafî fafiorum ne* tantem & fîgnificantem die s ; tum ineo- dem orbe > in xn partes diftributo 9 (juin que fit lias ferri , eofdem curfus con- jîantiffïmè fervantes , difparibus inter fe moîibus s noclurnamque cœli formant un- dique fideribus ornatam s tum globum terra eminentem ê mari , fixum in medi* mundi univerfi loco , duabus oris diftan- tibus habitabilem & cultum : quorum altéra , quam nos incolimus , fub axe gofîta ad flellas feptem> unde

Horrifer

Aquilonis ftridor gelidas molitur nives :

altéra Àufiralis , tgnoîa nobis , quam wcant Grœci àvv^'^sl : citeras partes incultas , quod aut frigore rigeant , aut urantur calore : hîc autem , ubi habita-* mus > non intermittit fuo ternpore

Ccelum nitefcere 3 arbores fron- defcere ,

Vices lcetific^E pampinis pubefcere1

( 7 ) Par les Fa/les , il faut entendre ici en général , les jours du mois. Car les jours ouvriers s'appeloient chez les Romains a lafii dies , & les jours de fête , nefafiL

*

DE ClCERON. JX

femblent faits pour nous marquer (7) les Fartes 5 les Planètes5qui3avec des mouvemens inégaux 5 fourniilent éga- lement la même carrière > fur un même cercle divifé en douze parties ; cette prodigieufe quantité d'étoiles , qui durant la nuit décorent le Ciel de tou- tes parts.

Quand nous jetons enfuite les yeux fur le globe de la Terre , élevé au def- fus de la Mer , placé dans le centre du Monde 5 & divifé en quatre parties 5 deux defquelles font cultivées 5 la Septentrionale que nous habitons , TAuftrale qui nous eft inconnue 5 8c le refte inculte , parce que le froid ou le chaud y domine avec excès.

Quand nous obfervons que dans la partie nous fommes , on voit toujours au temps marqué 5 Une clarté plus pure Embellir la nature ; Les arbres reverdir $ Les fontaines bondir s L'herbe tendre renaître * Le pampre reparohre ; Les prêfens de Cens emplir nos ma* gaûns s

Ciiij

5 2. Pensées

Rami baccarum tibertate incur-

vefcere , Segetes largiri fruges 5 florere

omnia,

Fontes fcatere 3 herbis prata con- veftirier :

tum multitudinem pecudum , partim ad vefcendum , partim ad cuit us agrorum , partim ad vehenditm , partim ad ccrpora wefticnda ; hominémque ipfum , quafi contemplât or em cœli> ac deorum , ipfortim- que cultorem s atque hominis utilitati étgros omnes & maria parentïa.

Hac igitur & alla innumerabilia cura cemimus , pojfumufne dubhare > quin ht f profit aliquis <vel effeclor , fi hœc nata funt y ut Tlaioni videtur : vel , fi femper fuerint , ut Ariftoteliplacet , mo- derato r tanti operis & muneris £

Hic (8) ego non mirer ejfe quemquam^ qui fihi perfuadeat , corpora qiudara [oli~ da atque indwidua vi & gravit ate ferrie mundâmque ejjici ornatïjjimum, & puU çherrimum ex eorum corporum conçurfio*

( 8) De Nat. Deor.II. 37*

DE ClCERON, 33

Et les tributs de Flore enrichir nos jardins.

Quand nous voyons que la terre eft peuplée d'animaux 5 les uns pour nous nourrir 5 les autres pour nous vêtir ; ceux-ci pour traîner nos far- deaux 3 ceux - pour labourer nos champs : que Fhomme y eft comme pour contempler le Ciel , & pour ho- norer les Dieux : que toutes les cam- pagnes , toutes les mers obéiflent à fes befoins.

Pouvons-nous à la vue de ce fpec- taele y douter qu'il y ait un être , ou qui ait formé le monde , fuppofé que, fuivant l'opinion de Platon , il ait été formé ; ou qui le conduife & le gou- verne ? fuppofé que , fuivant le fenti- ment d'Ariftote ? il foit de toute éter- nité ?

Ici ne dois-je pas m'étonner qu'il y ait ( 9 ) un homme qui fe perfuade , que de certains corps folides & îndi- vifibles fe meuvent d'eux-mêmes par

(9) Epicure , chef d'une feSe de Philo- fophes affez. connue.

3 4 P E N S E* Ë S

ne fortuit a ? Hoc qui exiflimat flerî pc** tutjfe , non intelligo, cur non idem putet , fi innumerabiles unius & vïg'mti forma lite- rarum vel aure& , vel quales libet , ait- que conjiciantur , pojfe ex his in terram excujfis annales Ennii , ut deinceps legi pojjint 5 effici : quod nefcio an ne in uno quidem verju poffit tantum voler e fortu~ na. IJîi autem quemadmodum ajfeverant, ex corpufculis non colore , non qualitate aliquà , quam miinm Graci <vocant , non fenfu prœditis , fed concurrenlibus te- rrier è atque cafu , mundum ejfeperfeflum f vel innumerabiles potins in omni punfîo temporis altos nafci , alios interire ? Quod fi mundum efficere potefl concurfus atomo- Yum , cur porticum , cur templum , cur domum , cur urbem non potefl ? qiu funt minus operofa , & multo quidem facilior a*

( i ) On veut que ce partage de Cicéron ait fervi à faire inventer Fart de l'Imprime- rie.

(z) La couleur, la chaleur, & autres qualitez fembJables, ne conviennent, félon Epicure , qu'à des compofez. Les atomes n'ont de propriétés naturelles , que la gran- deur , la peianteur , & ce qui réfulte effen- tiellement de la figure, comme d'être rude ou poli.

DE C I C E R 0 N. J|

leur poids naturel ; & que 5 de leur concours fortuit ? s'eft fait un monde d'une fi grande beauté ? Quiconque croit cela poffible 5 pourquoi ne croi- roit-il pas que fi Ton jetoit à terre quantité de caractères d'or , ou de quelque matière que ce fût , qui re- préfentaflènt ( i ) les vingt Se une lettres , ils pourroient tomber arran- gez dans un tel ordre , qu'ils forme- roient lifiblement les Annales d'En- nius } Je doute fi le hafard rencontre- roit allez jufte pour en faire un feul vers. Mais ces gens-là , comment af- fûrent - ils que des corpufcules qui nom point de couleur , point ( i ) de qualité , point de fentiment 5 qui ne font que voltiger au gré du hafard , ont fait ce monde-ci : ou pîuftôt 3 en font à tout moment d'innombrables, qui en remplacent d'autres ? Quoi, fi le concours des atomes peut faire un monde , ne pourroit - il pas faire des chofes plus aifées , un portique, un temple, une maifon, une ville à

P £ N S e' I S

Firmijfîmum ( 3 ) hoc afferri videtur i cur deos effe credamus , quod nulla gens tam fera , nemo omnium tam fit imma- nis , cujus mentem non imbuerit deorum epinio. Multi de dus prava fentiunt : id enim -vitiofo more efficifolet : omnes tamen ejfe vim & naturam divin am arbitran- te. Nec <vero id collocutio hominum , aut confenfus efficit : non infiitutis opinio ejl confirmata > non legibus. Omni aittem in re confcnfio omnium gent'mm , lex nature j>utanda eft.

Xoges ( 4 ) me , quid aut quaîe fit deus ? AuEiore utar Simonide : de quo cum qudfivijfet hoc idem tyrannus Hiero^ deliberandi causa fibi unum diem foftu- lavit. Cum idem ex eo pofiridie qu&re- ret , biduum petivit. Cum fœphts dupti*

( 3 ) Tufcul. I. 1$.

( 4 ) De Nat. Deor» I. zis

DB ClCERÔN. 37

Une très-forte preuve de Pexiftence des Dieux5c'eft qu'il n'y a point de peu- ple allez barbare5point d'homme allez farouche 5 pour n'avoir pas l'efprit im- bu de cette opinion. Plufieurs peuples, à la vérité, n'ont pas une idée jufte des Dieux : ils fe laiflTent tromper à des coutumes erronées : mais enfin ils s'entendent tous à croire une puiflànce divine , un être fuprême. Et ce n'eft point une croyance qui ait été con- certée ; les hommes ne fe font point donné le mot pour l'établir : leurs loix n'y ont point de part. Or , dans quelque matière que ce foit , le confen- tement de toutes les nations doit fb prendre pour loi de la Nature.

Vous me demanderez ce que ceit que Dieu? Je ferai avec vous , comme Simonide avec le tyran Hiéron , qui lui propofoit la même queftion. D'a- bord il demanda un jour pour y pen- ferrie lendemain, deux autres jours: & comme chaque fois il doubloit le

3 S Pense5 es r

caret numerum dierum , admiranfque Hiero reqidreret , cur ita faceret : Quia, quanto, inquit, diutiùs confidero, tanto mihi res videtur obfcurior. Sed Simoni- dem arbitror , ( non enim poeta folkm fua* vis , verkm ctiam c&teroqui dothts , fa- piénfque traditur ) quia multa venirent in mentem âcuta atque fubtilta , dubi* îantem , quid eorum ejjet veriffimum % defverajfe vmnem veritatem.

Ncc vero (6 ) Deus ipfe , qui tntelli- gitur à nobis , alto modo ïntelligi potefl y nifi mens foluta qu&dam & libéra, fe- gregata ab omnï concretione mortali , omnia fen tiens & movens 3 ipfaque pr<&~ dva moi u f empiler no.

(5)11 n'eft donné qu'au Juif & au Chré- tien , d'avoir une parfaite idée de l'eflence divine. Car les anciens Philofophes n'ayant pas connu la création proprement dite , & ayant cru l'éternité de la matière , ils ne pouvoient tirer de ce faux principe , que de fauffes conféquences.

DE ClCERON. 59

nombre des jours quil demandoit , Hiéron voulut en favoir la caufe. Parce que , dit-il , plus fy fais réflexion , plus la chofe me par oh obfcure. Ce qui me fait juger que Simonide, qui n'étoit pas feulement un Poète délicat , mais qui d'ailleurs ne manquoit ni d'érudition , ni de bon fens , perdit à la fin toute efpérance de trouver ( y ) la vérité ; après que Ton efprit fe fut promené d'opinions en opinions 3 les unes plus fubtiles que les autres , fans pouvoir trouver la véritable.

On ne peut concevoir Dieu, que fous Tidée ( 7 ) d'un efprit pur , fans mélange j dégagé de toute matière cor- ruptible ; qui connoît tout, qui meut tout , & qui a de lui-même un mouve- ment éternel.

( ,6 ) Tufcul. t. 27.

(7) Plufîeurs Modernes ont fbutenu} que la notion de pur efprit ne fe trouvoit pas dans les Anciens. Je leur demanderois vo- lontiers, s'ils ont, pour exprimer cette no- tion , des termes moins équivoques , & plus décififs , que ceux qu'ils lifent ici ?

Pensais

Ex ipfa ( 8 ) hominum folertia ejfe ait* quam mentem > & eam quidem acriorem & divinam > exiftimare debemus. Unde enim hanchomo arripuit ? ut ait apud Xenophontem Socrates. Quin & humo- rem , & calorem , qui eft fufus in corpo* re , & terrenam ipjam vijcerum folidita- tem , an'tmum denique illum fpirabilem fi cjuis qu&rat unde habemus , apparet : quhd aliud à terra fumpfimus , aliud ah humore , aliud ab igne , aliud ab aère eo , quem fpiritu ducimus. lllud autem , quod vincit h<zc omnia , rationem dico , & , fiplacet y pluribm ver bis , mentem , canfiiium , cogitaûoncm > prudentiam > invenimus ? unâx fuftulimus l

Ejfe ( 9 ) praftantem aliquam , dtter* namque naiuram , & eam fufpiciendam, admirandamque hominum generi , pul- chrhudo mundi , ordoque rerum cœleftium cogit confit eri.QuamobremiUt religiopropa* ganda etiam eft, quœ eft ]unUa cum cogni*

( 8) DeNat. Deor. IL 6.7. (9 ) De Divinat. II. 72.

Par

Ciceron: pi

Par l'efprit humain, tel qu'il eft, nous devons juger qu il y a quelque autre intelligence 5 qui ait plus de vi- vacité , & qui foit divine. Car d'oà viendroit à l homme > dit Socrate dans Xénophon , V entendement dont il efi doué } On voit que c'ell: à un peu de terre , d'eau 5 de feu , & d'air , que nous devons les parties folides de no- tre corps , la chaleur & l'humidité qui y font répandues , le foufle même qui nous anime. Mais ce qui eft bien au- delfus de tout cela , j'entens la raifon , &c pour le dire en plufieurs termes , Tefprit, le jugement ,1a penfée , la pru- dence , Tavons-nous pris ?

Qu'il y ait un être fupérieur , qui fubfiftera toujours , & qui mérite le refped & l'admiration des hommes , c eil de quoi la beauté de l'univers &c la régularité des aftres nous force de convenir. On doit par conféquent nourrir & répandre une Religion éclairée , mais en même temps ex-

D

$| P E N S E* E S

tione ( i ) naturœ , fie fuperftitionis fiïrpeê omnes ejiciendœ. Injlat eriim & urget , & 9 quo te cunque verteris , perfequitur $ five tu vatem , flve tu omen audieris jf five immolons , flve avem afpexeris ; fi Chaldmm , fi harufpicem videris s fi fulferit sfitonuerït , fi taElum aliquid erit de cœlo ,fi oftentifimile natum ,faff4mve c/ulppiam s quorum necefje efi plerumque aliquid eveniat : ut nunquam liceat quie- ta mente confiftere.

Deos ( 3 ) & venerari , & colère de* bernas. Cultus autem deorum efi optimuf, idemque cafiiffimus , atque fanHifiimus * flemjfimiifqiie pietatis , ut eos Jèmper pu- , intégra , incorrupta , & mente > & voce veneremur. Non enim philo fophi fo- tkm , verum etiam majores nofiri Jumr* jîttionem à religione feparaverunt.

( i ) II. y a dans le Texte > mot à mot, une Religion y qui s'allie avec la connoijfance de U Nature ; & voilà en effet jufqu'où les lumières d'un Païen pouvoient aller.

( 2 ) Pour les Romains , un Chaldéen étoit autrefois ce qu'eft aujourd'hui pour »ous un Bohémien , c'efi- à-dire 5 un difewr 4e bonne avanturee

DE ClCERO'N, 45

tirper toute fuperftition. Vous ne fau- riez faire un pas , que celle-ci ne vous pourfuive , & ne fe préfente à vous. Un devin 5 un préfage, un facrifice y le vol de quelque oifeau 3 la rencon- tre ( x ) d'un Chaldéen , ou d'un Ha- rufpice , un éclair 5 le bruit du ton- nerre , la foudre tombée du ciel > quel- que production de la terre , ou quel- que événement , qui paroît tenir du prodige ? tout fuffit au fuperftitieux pour s'alarmer^ & nécelïàirement il en trouvera des occafions fi fréquen- tes , que fon efprit ne fera jamais tranquille.

On doit aux Dieux un culte plein de refpedt. Culte très-bon , très-faint, qui exige beaucoup d'innocence & de piété , une inviolable pureté de cœur & de bouche ; mais qui n'a rien de commun avec la fuperftition 9 dont nos pères 5 aufîi-bien que les Philofophes y. ont entièrement féparé la Religion,

(3) De Ntâ. De or. II. 28.

Dij

44 Pensées

SU igitur ( 4 ) jam hoc àprincipio per- fuafum ctvibus , dominos ejfe omnium re* rum 3 ac moderatores deos : eaque 5 qu& gerantur y eorumgeri ditione y ac numine 9. eofdémque optime dégénère hominum me- reri : & , qualis quïfque fit , quid agat » quid in fe admittat , quâ mente 9 quâ pie* tate colat religiones , intueri ; piorumqut & imfiorum habere ration em.

Utiles ejfe autem opiniones has , quis , neget , ckm intelligat , quàm multa fir- mentur jurejurando ; quantœ falutis fini fœderum religiones s quàm multos di- vini fupplicii metus à [celer e revocarit $ qudmque fanïïa fit focietas civium inter ipfos y dits immortalibus interpofitis tum judicibus , tum tejiibus £

( 4 ) Ve Legïhm y II. 7.

( $. ) On a permis quelquefois à des Tra- ducteurs , de fe récrier fur la finerTe d'une penfée , fur l'élégance d'une expreflîon^ Pour moi , à plus jufte titre , j'admire ici de quelle manière un Païen nous expofe le dogme important de la préfence d'un Dieu^ l'crutateur des cœurs.

ï> E C I C £ R 0 N,

Que des hommes qui vivent en fo- cîété , commencent donc par croire fermement 5 qu'il y a des Dieux maî- tres de tout , & qui gouvernent tout ; qui difpofent de tous les événemens ; qui ne ceflènt de faire du bien au genre humain ; dont les regards dé- mêlent ce que chacun eft , ce que chacun fait y tout ce qu on fe permet à loi-même , dans quel efprit y avec quels fentimens on profeiïe la Reli- gion ; & qui mettent de la différence entre l'homme pieux & l'impie.

Peut-on nier que ces fentimens-là ne foient d'une grande utilité, lorf. qu'on voit dans combien d'occafions le ferment eft le fceau de nos paroles y pour combien la Religion entre dans la foi de nos alliances ; combien de crimes la crainte d'une punition di- vine a détournez ; Se combien eft ( y ) fainte une fociété d'hommes perfua- dez qu'ils ont au milieu d'eux & p'our juges 8c pour témoins a les Dieux immortels i

4 $

P E N S é' E S

In fpecie ( 6 ) fiffœ fimulationis , fient reliquœ vir tûtes , itapietas inejjè non po~ tcft : cum qua fimul & fanftitatem , & religionem tolli necefje eft : quibus fublatis perturbatio vitœfequitur > & magna con- fufio. Arque haud fcio , an , pietate ad- versus deos fublatà ,fides etiam & focie» tas human'i generis , & una excellentif» Jîma vir tus , jufiuia , tollatur.

Mala ( 7 ) & impia confuetudo eft con* ira deos difputandi 3 Jîve ex animo idfit* Jîve Jîmulatè.

( 6 ) De Nat. Deor. T. z. ( 7 ) De Nat. Deor. II. 67.

D £ Ciceron, 4 y-

Il en eft de la piété comme de tou- tes les autres vertus , elle ne confifte pas en de vains dehors. Sans elle il n'y aura ni fainteté 5 ni religion : & dès-lors quel dérangement, quel trou- ble parmi nous ? Je doute , d'étein* dre la piété envers les Dieux , ce ne feroit pas anéantir la bonne foi, la fociété civile > & la principale des vertus , qui eft la juftice.

Parler contre les Dieux , foit qu'on le faftè férieufement , ou non ? cela eft pernicieux & impie.

4*

P E N S E> £ S

IL

ANIMAL ( ï ) h&c providuml fagax , multiplex 9 acvitum , me« ynor y plénum rationis & confilïi , quem vocamus H o m i n e m y prœclara quâ~ dam conditione generatum ejî à fumm& Deo. Solum efi enim ex tôt animantium generibus atque naturis , particeps ratio* nis & cogitationis > cnm cetera fint 07m nia experti a.

EJf ( 1 ) tllud quidem maximum , anU Mo ipfo aniraitm vider e : & nimirum hanc habet <vim pr&ceptum Apollinis , quo mo~ net y ut fe quifque nofcat. Non enim, cre^

{1) De Legih. I. 7,

(2) Tufcul I. zi.

(3) Pline , liv. VII , cnap. 31 , nous apprend que dans le Temple de Delphes on lifoit trois Sentences de Chilon , l'un des fept Sages , dont la première étoit celle- ci. La féconde , §luzl ne faut rien dejirer trop vivement. La troisième » Que c^fi une mi- ùre d'avoir dettes oh procès.

DE C

I C ER ON,

45

Sur i? H o m m e .

UN animal , dans lequel font pré- voyance , fagacké , talens di- vers , pénétration 5 mémoire , raifon- nement , jugement j cet animal que nous appelons H o m m e , a été fin- gulièrement favorifè par le Dieu fu- prême, qui Ta mis au monde. Car , de tous les animaux , dont il y a tant d'efpèces différentes 5 celui-là eft le feul qui ait reçu en partage la raifon & la penfée. Tous les autres en font dépourvus.

Rien n'eft fi grand 5 que de voir avec les yeux de Tarne , l'ame elle-mê- me. Aufli eft-ce le fens de l'Ora- cle, qui veut que chacun fc connoiflè. Sans doute qu'Apollon ( 3 ) n'a point prétendu par-là nous dire de connoître notre corps , notre taille 5 notre figure. Car qui dit nous , ne dit pas notre corps ; & quand je parle à vous , ce n'eft pas à votre corps que je parle,

^0 P fi N S E3 E S

do , id prœcipit , ut membra noftrd , aut Jîaturamfiguramve nofcamus : neque nos corpora fiumus : neque ego tibi hœc di~ cens y corpori tuo dico. Ciim igitur , Nof- ce te , dirit , hoc dicit , Ncfice animum tuum. Nam corpus guidera quafivas e(l> aut aliquod animireceptaculum. Ab ani- mo tuo quidquid agitur > id agitur à te. Hune igitur nojfe , nifi d'winum ejfet , non ejfet hoc acrioris cujufdam animi prœceptum , fie , ut tributum deo fit.

Illud i TvZfy cntLviiy , noli ( 4 ) putare ad arrogantiam minuendam fiolum efik dittum , verkm etiam ut bona noftra no- rimus.

Qui ( 5 ) fie ipfie norit , primkm ali<* quid fientiet fie habere divinum , inge* niumque in fie fiuum > ficut fimulacrum aliquod , dedicatum putabit ; tanteque munere deorum fiemper dignum aliquid & fiaciet , & fientiet : & , chm fie ipfie

( 4 ) Ad Q. Fratrern , III. 6. ( 5 ) De Legibus , L zi.

DE CïCERÔ tt* Jfc

Quand donc l'Oracle nous dit , Connot- toi , il entend , Cotinoi ton ame. Votre corps n'eft , pour aiiïfi dke , que le vailïèau , que le domicile de Vôtre ame. Tout ce que vous faites, c'elt votre ame qui le fait/ Admirable pré^ cepte , que celui de connoître fou ame ! On a bien jugé qu'il n'y avoit qu'un homme d'un efprk fupérieur , qui pût en avoir conçu l'idée : & c'eft ce qui fait qu'on l'a attribué à un ■Dieu.

Quand oii dit à l'homïne3 Connoï- m9 ce n'eft pas feulement pout ra- bai (fer fon orgueil , c'eft auffi pour lui faire fentir ce qu'il vaut.

Tout homme qui rentrera en lut même , y découvrira des traces de la •divinité : & fe regardant comme un temple les Dieux ont plaôé fon ame pour être leur image 5 il ne fe permet- tra que des fentimens , que des adions, qui répondent à la dignité de leur pré-

1 1 P E N S E5 E S

perfpexerït , totumque tentarit , intellU get , quemadmodum à natura Juborna- tus in vitarri <venerit , quantdque infini* menta habeat ad obtinendam adipifcen- damque fapientiam : quoniam principio rerum omnium quafi adumbratat in- telligentias animo ac mente conceperit: quibus illuftratus , fapientia duce , bo- tium virum , & ok eam ipfam caufam cernât fie beatum fore.

Nam cum animus , cogmtis perceptïfi- que virtutibus , à cor ports obfiequio in- dulgentuque d'tfce/Jerit , voluptatémque , fiïcut labem aliquam dccoris , opprejferit , omnèmque mortis dolorifque timorem effu- gerit , focietatémque caritatis coierit cum fuif omnéfque natura con)unUos , fuos du* xerit y cuhumque deorum , & puram religionem fufceperit , & exacuerit il- lam , ut oculorum , fie ingenii aciem , ad bona deligenda , & rejicienda contraria : quideo dici, aut excogitaripoterit beatiusl fil sb ':~*~>rVi è*j'ù tv no:- . .y^$rn4Ji$i\

<tf) Du vrai & du faux: du bien & du mai. Ici ,..& par tout ailleurs , Cicéron tient pour certain que les idées , qui ont quelque rapport à la loi naturelle , font in- nées , c'eft-à-dire, nées dans nous , & avec nous.

CictRÔN. * !

fent. Un férieux examen de ce qu'il eft , & de ce qu il peut , lui fait com- prendre de quels avantages la Nature Ta pourvu , &c combien de fecours lui facilitent Tacquilition de la fagefle. Venu au monde avec des notions ( 6 ) générales 9 qui d'abord ne font que comme ébauchées , il voit qu'en fuivant cette lumière, guidé parlafa- gefïè ? il fera homme de bien y 6c par conféquent heureux.

Qu'y a-t-il 5 en effet , de plus heu- reux qu'un homme , qui , parvenu à une exa&e connoilfànce des vertus > n'a point de lâche complaiiance pour les fens ? &: foule aux pieds la volupté , comme quelque chofe de honteux ; qui ne craint ni la douleur , ni la mort ; qui chérit tendrement les fiens , & met au nombre des fiens tout ce qu'il a de femblables ; qui honore religieufe- ment les Dieux \ & les fert purement ; qui y comme nous ouvrons les yeux du corps pour diftinguer les objets 5 em- ploie de même les yeux de l'efprit pour difcerner le bien & le mal.

Quand fes regards auront embraffé le ciel, la terre, les mers , tout ce qui

E iij

j 4 Pensées

Idémque ckm cœlum , terras , maria ^ rerumque omnium naturam perfipexerit , tique unde gêner ata > quo réouvrant > quando , quo modo obitura , quid in lis mortale & caducum , quid divinum àtermimque fit , viderit , ipfiâmque ea moderantem & regentem penè prehende- rit , fiejeque non unis cïrcumdatum mœ~ w'xbus , popularem alicujus defîniti loci % fied civem totius mundi , quafî unius ur~ bis 9 agnoverit : in loac Me magnifiées tia rerum , atque in hoc confpeflu & co- gnitione natur<t , dit immortales ! quant ipfe fie noficet : quod Apollo pr&cipit Py- îhius ? quàm contemnet , quam defipi- €iet 9 quàm pro nihilo putabit ea > qu& mdgo ducuntur ampïijjlma ?

Atque hœc omnia , quafi fiepimento alU quo , vallabit dijferendi ratione , veri &s falfi judicandi ficientiâ , & arte quadam intelligendi , quid quamque rem fiequaturr & quid fit cuique contrarium. Crimque

( 7 ) Racan dit d'un Héros , qui eft ai* Ciel :

Il voit çomme fourmis marcher nos U~ gions

Dans ce petit amas de ponjfiere & de boue y

Vont notre vanité fait tant de régions*

D 8 ClCERON, J £

exifte : quand il aura compris de quoi les chofes font formées , ce qu'elles doivent redevenir , dans quel temps 6c de quelle manière elles finiront ce qu'elles ont de périlfable, & ce qu'elles ont d éternel : quand il aura prefque touché au doigt & à l'oeil , fi j'ofe ainfi dire , l'être qui règle & gou- verne l'univers : quand il verra, que lui perfonnellement il n'eft point réf. ferré dans un petit coin de la terre , mais que le monde entier ne fait que comme une leule ville , dont il eft citoyen : ô ! qu'un magnifique fpèc- tacle , la Nature fe montre à dé- couvert , mettra bien l'homme à por- tée de fe connoître lui-même , con- formément au précepte d'Apollon ! O ! que tous ces objets, dont l'ambition vulgaire fe fait ( 7 ) une fi grande idée , feront peu capables de l'éblouir 1 Qu'ils lui paroîtront vils , 8c dignes du dernier mépris !

Pour faire la folidité &c la fureté de fes connoiffances , il les entourera comme d'une haie , en leur alfociant. la Logique , qui enfeigne à démêler le vrai d'avec le faux , à tirer d'un pria-

$6 P E N S 2 E S

fe ad civilem focietatem natum fenferh r,: /^/i/w i/Az fubtili difputatione fibï utendum putabit , fed etiam fufa latins perpétua oratione , qua regat populos <> qua ftabiliat leges , qua caftiget impro- bos y qua tueatur bonos , qua laudet cla- ros viros : qua prœceptafalutis & laudes apte ad perfuadendum edat fuis chibus : qua hortari ad de eus , revocare à fia- gitïo , confolari poffit afjlittos : /attaque & confulta fortiwn & fapientum , cum tmproborum ignominia , fempiternis mo- numentis produire.

Qua cum tôt res tant&que flnt , qua inejfe in homine perfpiciantur ab lis , qui fe ipfi velint noj]e > earum parens eft r educatrixque fapientia*

Animorum (8) nulla m terris origo in*» veniripoteft* Nihil enim eft in animis mix~ tum atque concretum > aut quod ex terra natum atque fiéïum ejje videatur : nihil ne aut humidum quidem , aut fiabile , aut igneum. His enim in naturis nihil ineft y quod vim memoriœ , mentis, cogitationis habeat s quod & pr œterita tencat , &

( 8 ) Fragm. de Confot

DE ClCERÔN. 57

cipe une conféquence jufte , à voir comment une propofition détruit l'au- tre. Et comprenant qu'il eft pour la. fociété civile , il ne s'en tiendra pas à cette précilîon des Logiciens ; mais il fera ulage de 1 éloquence , pour goiu verner les peuples 5 pour affermir les loix 5 pour châtier les méchans 5 pour défendre les bons y pour célébrer le mérite , pour inftruire , pour animer ^ pour exhorter au bien , détourner du mal 5 confoler le affligez y &c immor- talifer le vice ôc la vertu.

Qui voudra fe connoître y verra que l'homme naît avec de fi heureufes dif- pofitions. Mais il faut que la fagellè les cultive y ôc Jes mette en œuvre.

On ne peut abfolument trouver fur la terre , l'origine des ames. Car il n'y a rien dans les ames ? qui foit mixte ôc compofé ; rien qui paroifïe venir de la terre , de l'eau , de l'air s ou du feu. Tous ces élémens n'ont rien qui fafle la mémoire , l'intelli- gence , la réflexion ; qui puilïe rap- peler le paflTé > prévoir l'avenir y era-

58 Pense' es

futur a provide at , & €ompleHi poffix pr#- fentia : qiu fola divina funt. Nec inve- nietur unquam , unde ad homvnem ve~ nire poffint , mfi h Deo. Singularis eft igitur quœdam n attira atque vis ammx > fejunfla ab his ufitatis nottfque naturis* Jta quidquid eft illud, quod fentit , quod fapit , qxiod vult , cjuod viget > cœlefte & dïvinum eft : ob eamque rem aternum fit neceffe eft.

es*/*

Sangumem , bilem , ptuitam , ojfa , nervos , venus 9 omnem ( 9 ) denique membrorum & totius corporis figurant videor poffe dicere , unde concreta & quo modo facla fint. Fer animum ip- fum 3 fi nihïl effet in eo , nifi id , ut per eum viveremus , tam natura puta- rem hominis v'itam fufientarï , quàm vi~ tis , quàm arboris : h<zc eriim etiam dici- mus vivere. Item fi nibil haberet animus hominis 1 nifi ut appeteret aut refugeret} id quoque effet ex commune cum beftiis*

) Tufcul. I. 24 > & *S»

DE ClCERÛN. f$

braffer le préfent. Jamais on lie trou- vera d'où l'homme reçoit ces divines qualitez , à moins que de remonter à un Dieu. Et par conféquent lame eft d'une nature fingulière , qui n'a rien de commun avec les élémens que nous connoifïbns. Quelle que foit donc la nature d'un être , qui a fenciment , in- telligence , volonté , principe de vie : cet être-là eft célefte 5 il eft divin y de dès-là immortel.

Je comprends bien , ce me femble 9 de quoi &c comment ont été produits le fàng , la bile y la pituite , les os > les nerfs , les veines , & généralement tout notre corps y tel qu il eft. L'ame elle-même, fi ce n'étoit autre chofe dans nous que le principe de la vie > me paroîtroit un effet purement na- turel , comme ce qui fait vivre à leur manière la vigne & l'arbre. Et fi l'ame humaine n'avoit en partage que l'in- ftind de fe porter à ce qui lui con- vient , & de fuir ce qui ne lui con- vient pas, elle n'aurait rien de plus que les bêtes*

éo Pen s i5 E s

Habet primkm memoriam , & eam infnitam , rerum inmtmerabilium. Quam quidem Plato recordationem ejfevultfupe- rioris viu. Nam in Mo libro , qui inferi- bitur Meno-n , pufionem quendam Socra- tes interrogat qu&dam géométrie a de di- menfione quadrati. Ad ea fie Me refpon- det , ut puer : & tamen ita faciles inter» rogationes funt , utgradatim refpondens eodem perveniat , qub fi géométrie a di- dtcijfet. Ex quo effiei <vult Soeratef 9 ut difeere nihil aliud fit , riifi recordari* Quem locum multo etiam accuratiks ex* flicat in eo fer mon e , quem habuit eo ipfo die 3 quo exceffit è vita : doeet enim , quemvis , qui omnium rerum rudis ejfe mdeatur , bene interroganti refponden* tem ) declarare , fe non twn Ma difeere , fed reminifeendo recognofeere ; nec verh fieri ullo modo pojje , ut h pueris tôt rerum

( i ) Platon a intkulé Ménon , un de fes Dialogues.

(%) Dans le Phédvny autre Dialogue de Platon.

DE ClCERO N>* 6l

Mais fes propriétez font , premiè- rement i une mémoire capable de ren- fermer en foi une infinité de chofes. Et cette mémoire , Platon veut que ce foit la réminifcence de ce qu'on a fu dans une autre vie. Il fait parler dans le ( i ) Ménon un jeune enfant,

Sue Socrate interroge fur les dimen- ons du quarré : l'enfant répond com- me fon âge le permet : &c les queftions étant toujours à fa portée, il va de réponfe en réponfe fi avant , qu'enfin il femble avoir étudié la Géométrie. De-là Socrate conclut , qu'apprendre, c'eft feulement fe relïou venir. Il s'en explique encore plus expreffément ( i ) dans le difcours qu'il fit le jour de fa mort. Un homme, dit-il, qui paroît ne rien favoir , & qui cepen- dant répond jufte à une queftion , fait bien voir que la matière fur laquelle on l'interroge , ne lui eft pas nou- velle ; & que , dans le moment qu'il répond , il ne fait que repafTer fur ce qui étoit déjà dans fon efprit. Il ne fe- rait effectivement pas pofîïble , ajoute Socrate % que dès notre enfance nous euffions tant de notions fi étendues ,

6i Pense' ê s

atque tantarum infitas & quafi configna- tas in animis notiones , quas ivvoms vo~ cant , haberemus , n'tfi animus , arttt- quam in corpus intravijfet 3 in rerum tog* nitione viguijfet. Cumque nihil cjjet , ut emnibus locis à Platon* dijferitur , ( nihil enim Me putat ejfe , quod oriatur & inu- reat ; tdque folum ejfe , quod femper talc fit, qualern ideam appellat Me , nos ipeciem ) non potuit animas h&c in corpo- re inclitfus agnôjcere , cognita attulit. Ex quo tam muharvcm rerum cognitionis ad~ miratio tollitur. Neque ea plane videt anï- mus , cum repente in tam infolitum tâmque perturbatum domicilium immigravit ;fed cum fe collegit atque recreavit , tum ag± nofcit Ma reminifcendo* Ita nihil aliud eji difcere , nifi recordari*

Qitœ fit Ma vis , & aride , intelligent dtimpùto. Non e(î certè nec cor dis ^ nec fangmnis , nec cerebri , nec atomorum. Anima fit animus > igntfve > nefcio : nec me pudet > ut iftos , fateri nefcire quod nefciam. Illudfiulla alia de re obfcura af- firmare pojjcm , five anima , five ignis fit

DE ClCERON. 6$

& qui font comme imprimées en nous- mêmes , nos ames n'avoient pas eu des connoifïances univerfelles 3 avant que d'entrer dans nos corps. D'ail- leurs , félon la doétrine confiante de Platon , il n'y a de réel que ce qui eft immuable 3 comme le font les idées. Rien de ce qui eft produit , & périlTà- ble, n'exifte réellement. L'ame, en- fermée dans le corps 5 n'a donc pu fc former ces idées : elle les apporte avec elle en venant au monde. Dès-là ne foyons plus furpris 3 que tant de cho- fes lui fbient connues. Il eft vrai que tout en arrivant dans une demeure fombre & fi étrange pour elle , d'a- bord elle ne démêle pas bien les ob- jets : mais quand elle s'eft recueillie, & quelle fe reconnoît , elle fait l'ap- plication de fes idées. Apprendre n'efl donc autre chofe que fe reffouvenir.

Voyons ce qui fait la mémoire , 8c d'où elle procède. Ce n'eft certaine- ment ni du cœur , ni du cerveau , ni du fang , ni des atomes. Je ne fais Ci notre ame eft de feu , ou d'air &c je ne rougis point , comme d'autres , d'a- vouer que j'ignore ce qu'en effet j'i-

64 f E N S E5 E S

animus , eumjurarem ef]e divïnum. Qjûd enim , obfecro te , terrine tibi , aut hoc nebulojo & caliginofo cœlo , aut fata aut concret a videtur tanta vis memoru ? Si 9 quid fît hoc, non vides t at , qualefit, vides. Si ne idquidem : at , quantum fit , profeclo vides. Quid igitur ? utrurn capa- citatem aliquam in anïmo putœmus effe , quo tanquam in aliquod vas ea , qu<z me- minimus , infundantur ? Abfurdum id quidem : qui enim fundus , aut qu& talis animi figura ïntelligi potefi ? aut qua tanta omnino capacités ? An imprimi quafi ceram animum putamus , & mémo- riam effe fignatarum rerum in mente veftigia ? Quœ poffunt verborum, qu<t rerum iffarum effe vefligia ? Qu<i porrb tam immenfa magnitudoy quœ Ma tam multapojfît ejfingerj ?

Quid Ma vis , qiu tandem efl , qn& invefiigat occulta -, quœ inventio atque excogitatio dicitur ? Ex hdcne tibi terrenà rnortatiqne natura & caduck concreta ea videtur ? aut qui primus , quod fummœ fapiemU PythagorA vifum eji , omnibus

gnore.

DE' ClCERON. 6$

gnore. Mais qu'elle foie divine , j'en jurerois ) fi , dans une matière obfcu- re , je pouvois parler affirmativement. Car enfin 5 je vous le demande y la mémoire vous paroît-elle n'être qu'un afiemblage de parties terreftres 5 qu'un amas d'air groffier & nébuleux ? Si vous ne favez ce qu'elle eft , du moins vous voyez de quoi elle eft capable. bien ? dirons-nous qu'il y a dans notre ame une efpèce de réfervoir 5 les chofes que nous confions à notre mémoire , te mettent comme dans un vafe ? Propofition abfurde : car peut- on fe figurer que l'amefoit d'une for- me à loger un réfervoir li profond î Dirons - nous que l'ame s'imprime comme la cire 5 8c que le fouvenir eft la trace de ce qui a été imprimé dans l'âme } Mais des paroles & dés idées peuvent-elles laiflfer des traces } Et quel efpace ne faudroit-il pas , d'ailleurs y pour tant de traces différentes ?

Qu'eft-ce que cette autre faculté y qui s'étudie à découvrir ce qu'il y a de caché 5 & qui fe nomme intelligence, efprit ? Jugez - vous qu'il ne fût entré que du terreftre & du corruptible dan&

66 P E N S L E ?

rébus ïmpofuit nomma ? aut qui diffîpatoï hommes congregavit , & ad focietatem vitœ convocavit ? aut qui Jonos vocls , qui infiniti videbantur , paucis literarum notis terminavit ? aut qui errantium JleU larum curfus rprogrejfiones , inflitutiones notavit f Omnes magni : etiamfuperiores9 qui fruges , qui 'Veflitum , qui teiïa , qui cultum mté yqui -prxfidia contra feras in- venerunt : à quihus manfuefaBi & ex- culti y k necejjariis artificiis adelegantiora defluximus. Nam & auribus obleftatio. magna parla efl > inventa & temperatk <varietate & natura, fonorum: & ajîra fufpeximus , tum ea , qm funt infixœ sertis locis , tum Ma non re , fed vo- eabulo errantia. Quorum converfiones * Qmnéfque motus , qui anima vidit 9 is do*

{ 3 ) L'art d'écrirafut inventé ea Phéni- cîe , félon Lucain III. 220. traduit , on

gluftôt imité ain/î :

C'efl de la que nous vint cet art ingé* ni eux

De peindre la parole r de parler aux: yeux ;

^ui y par des traits divers de figures tracées ,

l&enne de la couleur & du corps aux penfé&$*

de Cicero n. 6y la compofition de cet homme , qui le premier impofa un nom à chaque chofe? Pythagore crouvoic à cela une fagelïe infinie. Regardez-vous comme pétri de limon , ou celui qui a rallem- blé les hommes , & leur a infpiré de vivre en fociété ? Ou celui qui dans un petit nombre de (5) caradtères , a renfermé tous les fons que la voix forme 9 & dont la diverfité paroillbit inépuifable ? Ou celui qui a obfervé comment fe meuvent les planètes ; & qu'elles font tantôt rétrogrades , tan- tôt ftationnaires ? Tous étoient de grands hommes : mais plus grands en- core ceux qui enfeignérent à fe nour- rir de bled ? à fe vêtir 5 à fe bâtir 5 à fe policer 5 à fe précautionner contre les bêtes féroces. Par eux nous fûmes adoucis & civilifez. On pafla des arts néceffaires , à ceux qui ont l'élégance pour but. On trouva , pour charmer l'oreille , les règles de l'harmonie. On étudia les étoiles , tant celles qui font fixes ? que celles qu'on appelle erran- tes , quoiqu'elles ne le foient pas. Quiconque découvrit les diverfes ré- volutions des aftres , il fit voir parrlà

6$ P E N S e' E S

cuit , fimilem anïmum fuum ejus cjje r qui ea fabriçatus effet in cœlo.

Senfus ( 4 ) autem , interpréter ac nuntii rerum , in capte , tanquam in arce, mirificè ad ufus necejfarios & facli , er collocati funt. Nam oculi 9 tanquam fpecu- latores , ahijfimum locum obtinent : ex* quo plurima confpicientes fungantur fue< munere. Et aures ckm fonum percipere debeant , qui naturar in fublime fertur p reUè in altis corporum partibus coilocatœ funt. Itémque nares , eo quod omnis odor ad fupera fermr r reftè fur fum funt : & quod cibi & potwnis judicium magnum* e-arum efl , non fine caufavicinitatem oris* fecuta funt. Jam guflatus , qui fentir& eorum, quibus vefcimur , gênera deberetr habitat- in ea parte oris , qua efculentis> & potulemis iter naturapatefecit. TaiïuSi autem tato corpore aquabiliter fufus cfi *

£4) De Nat. Deor, II, j6r jr>, &

de G i c e r cy N. que fon efprit tenoit de celui qui les a. formez dans le ciel.

A Fégard des fens 5 par qui les ob- jets extérieurs viennent à la connoif- fance de Famé , leur ftruéture répond. merveilleufement à leur deftinationy Se ils ont leur fiége dans la tête , com- me dans un lieu fortifié. Les yeux y ainfi que des fentinelles , occupent la place la plus élevée, d'où ils peuvent 3, en découvrant les objets 5 faire leur charge. Un lieu éminent convenoit aux oreilles , parce qu elles font de- ftinées à recevoir le fon qui monte naturellement. Les narines dévoient être dans la même fituation , parce que Fodeur monte aufli : Se il les fal~ loit près de la bouche , parce qu'elles nous aident beaucoup à juger du boire & du manger. Le goût , qui doit nous faire fentir la qualité de ce que nous prenons y réfide dans cette partie de la bouche 5 par la Nature donne pafTage au folide & au liquide. Pour le tad 5 il eft généralement répandu dans tout le corps , afin que nous ne

70 P E N S E E S*

#r omnesiBus , omnéfque nimios ' & frigo* ris & caloris appulfus fendre pojfimus. Atque , i# œdificiis architetti avertunt ab oculis & naribus dominorum ea , quœ frofliientia necejfario tetri ejfent aliquid habitura : fie natura res fimiles procid amandavit h fenfibus*

Quis vero opifex , prœter naluram , quâ nihilpoiefl ejfe callidius , trmam foler- tiam perfequi potaiffet in fenfibus ? Qu& primnin oculos membranis tenuiffirms veflivit & fepfit : qaas primltm perlucidax fecic y ut per eas cerni poffet ; firmas autem , ut continerentur. Sed lubricos ocu- los fecit & mobiles , ut & declïnarent , fi quid noceret : & afpeclum , quo vellent, facile converterent. Aciéfque ipfa , quâ cernimus , qvu pupula vocatur , ita par a) a efi , ut ea 9 qua nocere pojfint , facile vitet* Palpebrœque , quœ funt legmenta oculo- rum y molliffim<z taïlu , ne lœderent aciem 5 œptiffimè faiïtœ & ad claudmdas £U£U?>

DE ClCERON. 71

puïffions recevoir aucune imprelïïon 3 ni être attaquez du froid > ou du chaud , fans le fentir. Et comme un Architede ne mettra point fous les yeux, ni fous le nez du maître, les égcûts d'une maiion de même la Na- ture a éloigné de nos fens ce qu'il y a de femblable à cela dans le corps hu~ main.

Mais quel autre ouvrier que la Na- ture , dont Tadrelïe eft incomparable 5 pourroit avoir fi artiftement formé nos fens? Elle a entouré les yeux de tuniques fort minces : tranfparentes au devant , afin que Ton puille voir à travers : fermes dans leur titïure, afin de tenir les yeux en état. Elle les a faits glilîans & mobiles , pour leur donner le moyen d'éviter ce qu'il pourroit les offenfer , & de porter aifément leurs regards ils veulent. La prunelle % fe réunit ce qui fait la force de la vifion , eft fi petite , qu'elle fe déro- be fans peine à ce qui feroit capable de lui faire mal. Les paupières , qui font les couvertures des yeux > ont une furface polie & douce pour ne point les. blefièr.. Soit que la peur de quel-

jz Pensées las , ne quid incideret , & adaperîendas: idque providit 3 ut identidem fieri pojfet 6um maxima celeritate. Munitaque funt palpebra tanquam vallo pilorum : quibus9 & apertis oeulïs , fi quid incideret , re- pelleretur ; & fomno connwenûbus , ckm aculis ad cernendum non egeremus , ut qui, tanquam involuti r, quiefcerent. La- tent prdLterea utiliter , & excelfis undique partibus fepiuntur. Primkm enim fuperio- ra ^fuperciliis obducia > fudorem a capiter & à fronte defluentem repellunt. Gen& deinde ab inferiore parte tutantur fubjeffœy Levitérque emin entes. Nafus ita locatus1 efl , ut quafi murus oculis interjefîuf ejfe mdeamr^

Auditus autem femper patet : ejus enim Jènfu etiam dormientes egemusy a quo cUm fonas eji acceptus , etiam è fomno excita- mur. Flexuofum iter habct , ne quid in~ trare po/fu^fifimplex & direiïumpateret. Provifum etiam , ut , fi qua minima be- fiiola conaretur irrumpere, in fordibus mirium% tanquam in vtfco ; inhœrefcereu

<lue-

DE ClCERON, 75

que accident oblige à les fermer , foie qu'on veuille les ouvrir , les paupières font faites pour s'y prêter , &c l'un ou l'autre de ces mouvemens ne leur coû- te qu'un inftant. Elles font, pour ainfi dire, fortifiées d'une palitfade de poils, qui leur fert à repoulfer ce qui vien- droit attaquer les yeux 3 quand ils font ouverts ; & à les envelopper , afin qu'ils repofent paifiblement , quand le fommeil les ferme , & nous les rend inutiles. Nos yeux ont , de plus , l'a- vantage d'être cachez , & défendus par des éminences. Car d'un côté pour arrêter la fueur qui coule de la tête & du front , ils ont le haut des fourcils : & de l'autre , pour fe garantir par le bas , ils ont les joues , qui avancent un peu. Le nez eft placé entre les deux ? comme un mur de réparation.

Quant à l'ouïe , elle demeure tou- jours ouverte , parce que nous en avons toujours befoin à même en dor- mant. Si quelque fon la frappe alors , nous en fommes réveillez. Elle a des conduits tortueux, de peur que s'ils étoient droits & unis , quelque chofe ne s'y glifcât. La nature a eu même la

G

74 P E N S E S

Extra autem eminent , qm appellantuf aures , & tegenâi causa faffœ , tutan- dique fensus > & ne adje ftœ voces labe- rentur atque er rayent , priufqukm fenfus ab his pidfus effet. Sed duros & quafl corneolos habent introitus , multifque curn fiexibus , quod his naturis relatus am- plificatur fonus. Quocirca & in fidibus tefiudine refvnatur , aut cornu : & ex tortuojîs locis & inclufis referuntur am*> pliores,

Similiter tiares > qiu femper propter ne- cejjarias militâtes patent , contrattiores habent introitus , ne quid in eas , quod noceat , poffit pervadere : humorémque femper habent ad pulverem , multaque alia depellenda non inutilem. Gufiatus prœclarè feptus eft. Ore enim continetur 9

ï> Ë ClCÊRON, 7|

précaution d'y former une humeur vifqueufe 5 afin que fi de petites bêtes tâchoient de s'y jeter, elles y fuflent prifes comme à de la glu» Les oreilles ( par ce mot on entend la partie qui déborde ) ont été faites pour mettre rouie à couvert , Se pour empêcher xjue les fons ne fe diflipent , & ne fe perdent , avant que de la frapper, Elles ont rentrée dure comme de la corne 5 &c font d'une figure finueufe , parce que des corps de cette forte ren- voient le fon , & le rendent plus fort» Auiïi voyons-nous que ce qui fait ré- fonner les lyres y eft d'écaillé ? ou de corne ; 8c que la voix retentit mieux dans les endroits renfermez 3 il y a plufieurs détours.

Les narines 3 à caufe du befoin con- tinuel que nous en avons 5 ne font ja^- mais bouchées. Elles ont l'entrée plus étroite 3 de peur qu'il ne s'y gliffe quel- que chofe de nuilîble : &c i 1 y a tou- jours une humidité , qui fert à empê- cher qu'il n'y féjounie de la pouflîc- re5 ou d'autres corps étrangers. Le goût ayant la bouche pour clôture y c'eft précifément ce qu'il lui falloir y

Gij

P E N S E5 E S

& ad ufum apte , & ad incolumïtaûi cuftodiam.

Omnifque fenfus hominum multo ante~ cellit fenfibus b^fliarum. Primàm enim oculi in Us artibus 3 quarum judicium efl oculorum , inpitïis ffiètis , cœlatifque for- ints , in corporum etiam motione 3 atque geflu rnulta cernunt fubtilius. Colorum etiam , & figurarum venuftatem , atque ordinem, &, ut ita dicam, decentiam oculi ptdicant : atque etiam alia majora. Nam & vînmes ,& vitia cognofcunt : iratum9 propitium : Utantem , dolentem : fortem , ignavum : audacem , timidumque cognof- cunt. Aurium item efl admirabile quod- dam , artificiofumque judicium , quo judi- catur & in vocis , & in tibiarum , ner- vorûmque cantibus varietas fonorum , intervalla, diftinftio , & vocis gênera permulta : canorum , fufcum : Uve , af- perum : grave , acutum : fiexibile , du- rum : quœ hominum fotkm auribus judi- cantur. Nariàmque item , & guflandi pariter & tangendi magna judicia funt. Ad quos fenfus capiendos & perfruendos plures etiam , quam vellem , artes reper- ta funt. Terfpicuum efl enim , quo .compo^

DE GlCERON. 77

Se par rapport à l'ufage que nous en faifons , &c par rapport à fa propre confervation.

Tous nos fens , au refte , font bien plus exquis que ceux de la bête. Car nos yeux découvrent ce qui lui échap- pe , dans les arts dont ils font les ju- ges , dans la Peinture , dans la Scul-

{)ture5 dans le gefte même , dans tous es mouvemens du corps* Ils connoif- fent la beauté , la jufteife , les propor- tions des couleurs Se des figures. Que dis-je ? ils démêlent même les vices, & les vertus fi l'on eft irrité 3 ou tran- quille ; joyeux ou trifte ; brave, ou lâche ; hardi , ou timide. Le jugement de l'oreille n'eft pas moins admirable, pour ce qui regarde le chant & les in- ftrumens. Elle diftingue les tons", les mefures , les paufes, les diverfes for- tes de voix 9 les claires , les fourdes , les douces , les aigres , les baiïès 5 les hautes , les flexibles , les rudes $ & il n'y a que l'oreille de l'homme , qui en juge. L'odorat , le goût , & le tou- cher ont auflï leur manière de juger. On a même inventé plus d'arts que je ne voudrois , pour jouir de ces fens ,

Pensées jinones unguentorum , quo ciborum con* ditioms , quo corporum hnocinia procef- ferint.

Quam ( 5 ) #*rà aptas , quâmque muU tarum artium miniflras manus natura homini dédit ! Digitorum enim contrario facilis y facilifque porrtElio > pr opter mol- les commijfuras , & artus i nulle in mo- îu laborat. Itaque ad pingendum , ad fingendum > ad fcalpendum x ad nervo- rum elic'iendos fonos ac tibiarum , apta manus efl , admotione digitorurn. Atque hœc obleBationis : illa neceffitatis s cul- tus dico agrorum , extritttïonéfque teBo- rum, tegumenta corporum y vel texta ?, vel Juta , omnémque fabricant arts , & ferri. Ex quo intelligitur , ad inventa anima , percepta fen/îbus , adhibitis opi- ficum manibus omnia nos confecutos , ut teUi , ut veftiti , ut falvi ejfe pojjimus $ urbes , muros , domicilia , delubra habe* remus,

Jam verb operibus hominum , id efî manibus , cibi etiam varietas invenitur > & copia* Nam & agri multa ferunt ma- m quœfîta , qm vel flatim confumantur s . ( 5 ) De Nat. Deor. II. 60»

*>eCiceron. 7P & pour les flatter. Car vous favez à quel excès on a porté la compolition des parfums., 1 affaifbnnettient des vian- des , toutes les délicateiîes du corps.

Mais nos mains , de quelle com- modité ne font-elles pas , & de quelle utilité dans les arts } Les doigts s'al- longent , ou fe plient fans la moindre difficulté , tant leurs jointures font fle- xibles. Avec leur fecours , les mains ufent du pinceau , & du cifeau ; elles jouent de la lyre , de la flûte : voilà pour l'agréable. Pour le néceflaire, elles cultivent les champs , bâtiflènt des maifons, font des étoffes , des ha- bits ; travaillent en cuivre , en fer. L'efprit invente, les fens examinent , la main exécute. Tellement que Ci nous fommes logez , fi nous fommes vêtus , &c a couvert , n nous avons des villes 3 des murs, des habitations, des temples , c'eft aux mains que nous le devons.

Par notre travail 5 c'eftà-dire par nos mains , nous favons multiplier & varier nos alimens. Car beau- coup de fruits , ou qui fe confom- #ient d'abord, ou qui doivent fe gar-

$o P ens E E 5

<vel mandentur condita vetuftatï. Et pr&« terea vefcimur bcjlùs & terrenis > & étquatilïbus 5 & volatilibus , partim ca- piendo , partim alendo. Efficimus etiam domitu nofiro quadrupedum <veBiones : quorum celeritas atque vis nobis ipfis offert <vi?n & celeritatem. Nos onera quibufdam hefiiis , nos juga imponimus : nos elephan- îorum acimjfimis fenfibus , nos fagacitate canum ad uiilitatem noftram abutimur : wosè terrœ cavernis ferrum elicimus , rem étd colendos agros necejfariam : nos œris , argenti , auri vcnas , penitus abditas , invenimus & ad nfum aptas , & ad or- natum décoras : arborum mitem confettio- ne , ommque materia > & cuit a, & fil- vefiri , partim ad calefaciendum corpus 5 igni adhïbito , & ad mitigandum cibum titimur 3 partim ad ddificandum , ut te£ii$> fepti frigora caloréfqite pellamus. Mag~ nos vero ufus affert ad navigta facienda > quorum curfibus fuppeditantur omnes un*

DE C I C ! R 0 N. St

der , ne viendroient point fans cultu- re. D'ailleurs , pour vivre des ani- maux terreftres 5 des aquatiques 5 & des volatiles , nous en avons partie à prendre , .partie à nourrir. Pour nos voitures , nous domptons des quadru- pèdes 5 dont la force & la vîtelïe fup- pléent à notre foiblelîe 8c à notre * lenteur. Nous faifons porter des char- ges aux uns, le joug à d'autres. Nous faifons fervir à nos ufages la fa- gacité de l'éléphant y 8c l'odorat du chien. Le fer 5 fans quoi Ton ne peut cultiver les champs 5 nous allons le prendre dans les entrailles de la terre. Les veines de cuivre 5 d'argent 5 & d'or , quoique très-cachées 5 nous les trouvons , 8c nous les employons à nos befoins 5 ou à des ornemens. Nous avons des arbres y ou qui ont été plan- tez à delïein , ou qui font venus d'eux- mêmes , 8c nous les coupons; tant pour faire du feu, nous chauffer, & cuire nos viandes 5 que pour bâtir , 8c nous mettre à l'abri du chaud & du froid. C'eft aufîï de quoi conftruire des vailïeaux 5 qui de toutes parts nous apportent toutes les commoditez de

§2. Pensées dique advitam copia : quajque res viotett* ùffimas natura genuit , earum modéra- îionem nos Joli habemus> maris atque ven- torum , propter n'auticarum rerum Jcien- tiam : plurimtjque maritimis rébus frui- mur , atque utimur. Terrenorum itein commodorum omnis ejl in homme domi- natus. Nos campis > nos montibus [mi- mur : nojiri funt amnes 5 nojlri lacus : nos fruges Jerimus , nos arbores : nof aquarum induElionibus terris fœcundita- tem damus : nos Jlumina arcemus , diri- gxmus , avertimus : nojiris déni que ma~ mbus in rerum natura quaji aller am net? turam ejjcere conamur.

DE ClCERON. S $

la vie. Nous fommes les feuls ani- maux , qui entendons la navigation , 8c qui par-là nous foumettons ce que la Nature a fait de plus violent , la mer & les vents. Ainlî nous tirons de la mer une infinité de chofes utiles* Pour celles que la terre produit , nous en fommes abfolument les maîtres. Nous joui lions des plaines 5 des mon- tagnes : les rivières 5 les lacs font à nous : c'eft nous qui femons les bleds, qui plantons les arbres : nous fertili- fons les terres en les arrofant par des canaux : nous arrêtons les fleuves , nous les redre/Tons , nous les détour- nons. En un mot 5 nos mains tâchent de faire dans la Nature , pour ainfi dire , une autre Nature*

P E N S E* E S

III.

MEA(i) mihi confcientia pluris efl, qukm omnium fermo.

Mihi (i) quidem laudabiltora viden-* tur omnia , quœ fine venditatione & fine populo tefle fiunt : non quo fugiendus fit , ( omnia enim benefaUa in luce fe colloca* ri volunt ) fed tamen nullum theatrum <virtuti confcientia majus efl.

Vis ( 3 ) ad retiè faEla vocandi , & à peccatis avocandi non modo fenior efl <, quhn œtas populorum & civitatum , fed dqualis illius 3 cœlum atque terras tuen- lis & regentis dei. Neque enim ejfe mens divin a fine ratione pot efl , nec ratio di~ mna non hanc <vim in retîis pravîfque

(i ) Ad Attic.XII. 28.

(2) Tufcul. II. z6.

( 3 ) De Legibus, II.

DE ClCERON.

à !■ I ■— IIIIB.WHMW— g

Sur la Conscience.

JE préfère le témoignage de ma confcience , à tous les difcours qu'on peut tenir de moL

Rien ne me paroît fi louable 5 que ce qui fe fait fans oftentation 5 Se fans témoins : non que les yeux du Public foient à éviter 5 car les belles aftions demandent à être connues : mais en- fin 5 le plus grand théâtre qu'il y ait pour la vertu , c'eft la confcience.

Il y a dans l'homme une puifTauce , qui porte au bien 3 &c détourne du mal, non feulement antérieure à la nailïânçe des peuples & des villes y mais auiïi ancienne que ce Dieu , par qui le ciel & la terre fubfiftent, & font gouvernez. Car la Raifon eft un attribut eiïèntiel de l'Intelligence divi- ne ; & cette Raifon , qui eft en Dieu, détermine néceiïàirement ce qui eft

86 P E N S E* E S

Janciendis habere : nec , quia mtfquam €rat fcriptum , ut contra omnes hofiium copias in ponte unus affifteret , à tergb- que pontem interfcindi juberet , idcirco minks Coclitem illum rem gejfifâ tamam, fortitudinis lege atque irnpmo putabimus : nec , fi régnante Tarquinio nulla erat ~Rom& fcripta lex de fiupris , idcirco non contra illam legem Jempiternam Sex. cïarquinius vim Lucretiot , Tricipkini fi- liœ , attulit. Erat enim ratio profefla À rerum natura , & ad reElè faciendum impellens y & a delitto avocans : qu<z non tum denique incipit lex ejjè , ckm fcripta efi , fed tum , clim orta e(l : orta autem fimul efi cum mente divin a.

Efi quidem ( 5 ) ver a lex , recla ra- tio , natura congruens , diffufa in omnes > conftans 3 fempïterna : quœ vocet ad offi~ cium jubendo , vetando a fraudo deter*

( 4 ) On peut voir le détail de cette aclion fi célèbre, dans Tke-Live, Kv. II , chap. io. Celui des Horaces dont il s'agit ici > eft ce fameux Codes , ainfî nommé , parce qu'il n'avoir qu'un œil, ayant perdu l'autre dans le combat.

) 5 ) Fragm. lib. III. de Rep.

DE ClCU ON, 87

Vice ou vertu. Ainfi , quoiqu'il ne fut écrit nulle part , qu'il falloit , feul contre toute une armée , défendre la tête d'un pont , pendant qu'on le fe- roit rompre par derrière, il n'en ( 4 ) eft pas moins vrai qu'Horace, en fai- fant une fi belle action , obéilîbit à la loi , qui nous oblige d'être courageux. AinCi , quoique du temps de Tarquin, la loi contre l'adultère ne fût pas en- core écrite , il ne s'enfuit pas que le fils de ce Roi , en violant Lucrèce , n'ait péché contre la loi , qui eft de toute éternité. Car l'homme avoit dès- lors une Raifon , qui naturellement le portoit au bien , & le détournoit du mal. Raifon , qui a force de loi , non du jour qu'elle eft écrite, mais du mo- ment qu'elle a commencé. Or elle a commencé au même inftant que l'In- telligence divine,

Quelle eft la vérhable loi ? C'eft la droite Raifon , invariable , éternelle , conforme à la Nature , 8c répandue dans tous les hommes. Elle leur com- mande le bien, elle leur défend le

88 Pensées reat : qitœ tamen neque probos fruftrX jubet aut vetat , nec improbos jubendv dut vetando movet. Huic leçi nec obro-

o

gari (6) fas e(l , neque derogari ex hac aliquid licet > neque tota abrogari potefl. Nec vero aut pcrfenatum , aut fer po- pulum folvi hac lege pojfumus. Neque efi quœrendus explanator , aut interprts ejus alius. Nec erit alia lex Romœ , alia Athenis ; alia nunc , alia pofihac ; Jed .& omnes g en tes , & omni tempore un a lex , & fempiterna , & immortalis con- tinebit $ unufque erit communis quafi ma- gifier , & imper ator omnium Deus. Ille le gis hujus invent or , difceptator , lator : cui qui non parebit , ipfe fe fuçiet , ac na- turam hominis afpernabitur : atque hoc ipfo luet maxrmas pœnas , etiam fi ca- lera fupplicia , quœ putantur , effugerit.

(6) Obrogare , Faire une nouvelle loi , directement contraire à quelque autre déjà reçue. Verogare , n'avoir point d'égard à une loi dans quelqu'un de fes chefs } en abo- lir une partie. Abrogare , cafler , annuller une loi dans tous fes chefs.

mal :

DE C I C E R O N. Sf/

mal : mais de manière que Tes conii mandemens & Tes défenfes, qui ne s'adrellènt pas en vain à d'honnêtes- gens , ne font nulle impreffion fur les méchans. On ne peut , ni l'abolir y ni en retrancher , ni faire des loix contraires à celle-là. Perfonne n'en peut être difpenfé , ni par le Sénat , ni par le peuple. Elle n'a befoin que d'elle-même pour fe rendre claire & intelligible. Elle n'eft point autre à Rome, autre à Athènes ; autre au- jourd'hui 3 & autre demain. Univer- ielle, immuable, elle obligera toutes les nations , & dans tous les temps. C'eft ainfi que Dieu fera éternellement lui feul y &c l'inftru&eur , & le fou- verain de tous les hommes. lia conçu le plan de cette loi, & c'eft à lui qu'appartenoit le droit de l'examiner 5 ôc de la publier. Quiconque ne s'y foumettra point 5 ennemi de fes pro- pres intérêts , oubliant ce que fa con- dition d'homme lui prefcrit, il trou- vera en cela même la plus affireufè punition , quand il éviteroit d'ailleurs tout ce qui eft regardé comme fup- plice.

W

P £ N S E E $

Itaque ( 7 ) p##**/ /w/tf/1 , non tam]vt- diciis y ( qu& quondam nufquam erant , hodie multifariam nulla funt ; ubi funt tamen , perfœpe falfa funt ) quàm con- fcientia : ut eos agitent infeBenturqm Furia , non ardentibus tœdis , ficut in fa- bulis , fed angore confcientu- > fraudif que cruciatu.

Nolite ( 8 ) enîm putare , quemaàmo** dum in fabulisfdpenumero videtis > eos? qui aliquid impie , fceleratéque commife- rint 3 agitari, & perterreri Furiarum tœ- dis ardentibus : fua quemque fraus , & fuus terror maxime vexât : juum quem- que fcelus agitât , amentïaque afficit : fuœ malœ cogitationes , conjcientiaque animï terrent. Ha funt impiis affidm x domefii* caque Furiœ.

(7) De Legîbus, I. 14.

( 8 ) Pro S. Rofcio Ai», cap. 24*

DE C I C Ê R O N.

Auiïï les peines ordonnées par la Juftice , ne font-elles pas ce qu'un fcélérat doit le plus redouter. Autre- fois la Juftice n'étoit réglée nulle part : elle ne l'eft pas même aujourd'hui en tous lieux : & dans les lieux elle Feft , on la trompe fouvent. Mais la Traie punition d'un fcélérat 5 c'eft la confcience. Il eft agité > il eft pour- fuivi 5 non par des Furies av^c des tor- ches ardentes , comme dans les Tra- gédies • mais par le remords , qui eft l'effet du crime.

Car ne croyez pas que les flam- beaux allumez de ces Furies , dont le Théâtre offre fouvent l'image à vos yeux 5 fafleiVt le tourment & l'effroi d'un fcélérat. Quiconque a été inju- fte , porte en lui-même la principale caufe de fa frayeur. Il ne lui faut que fon crime pour le tourmenter, pour lui troubler l'efprit. Au fonds de fa confcience il fait avoir fait mal &c voilà ce qui l'épouvante. Voilà les Furies , qui s'emparent d'un coupable.» & l'accompagnent nuit 8c jour.

P EN S E* E S

Qubd fi (9) hommes ab injuria, pœ** na , non natura arcere deberet , quéinam follicitudo vexaret impios , fublato fup- pliciorum metu ? quorum tamen nemo tam audax unquam fuit , quin aut ab- nueret à commijjum effe facinuf , aut jufiifui doloris caufam aliquam fingeret, defenfionémque facinoris a natura jure aliquo quœreret. Qu& fi appel/are au^ dent impii , quo tandem fludio colentur à bonis l

r Qubd fipœna , fimetus Jupplicn* non ipfa turpitudo , deterret ab injuriofa fa- cinorosdque <vita : nemo e(l injujlus ; at incauti potins habendi fum > improbu

Hum autem qui non ipfo honefio mo~ vemur , ut boni viri fimus , fed militât e aliqua atque fruiïu-, callidi fumus , non boni. Nam quid faciet is homo in tene- bris , qui nlhil timet nifi teflem & judî- cem ? quid in deferto loco naïïm , qucm

(9) DeLegibus, I. 14,

DE ClCHRO N. 93

Rien troubleroit-il un fcélérat , qui eft sûr de l'impunité , s'il étoit vrai que Ton dût s'abftenir du crime, non parce que la Nature le défend , mais parce qu'il eft puni?. Jamais fcélérat, cependant , ne fut fi effronté , qu'il ne prît le parti y ou de nier , ou de pallier fon crime , en cherchant à fe couvrir du drojit naturel. Or , fi les impies ofent réclamer cette loi facrée, jufqu'où n'ira donc pas pour elle l'at- tachement & le refpett des honnêtes- gens ?

Que ce qui nous doit éloigner du crime , ce foit la crainte du fupplice .5 & non la turpitude attachée néceflai- rement au crime même , il n'y aura donc point de fcélérats ; il n'y aura que des mal-adroits.

Que d'un autre côté nous faflîons le bien , non pour le bien , mais parce qu'il en revient du profit, ce n'eft plus ce qui s'appelle probité , c'eft ïnduftrie. Car celui qui ne craint qu'un témoin & un juge , que fera-t-il dans les ténèbres , dans un lieu écarté., ?

*?4 P E N S E^E S

Tïiulto auro fpoliare pojfa ,imbecillum at« que folum ? Nofter quidem hic naturœ juflus <vir ac bonus , etiam colloquetur 9 juvabit y in viam deducet : is <vero , qui nihil akerius causa faeit , & metitur fuis cornmodis omnia , videtis , credo , quid fit aulurus. Quod fi negabit fe Mi vitam erepturum , & aarum ablaturum , nun- quam ob eam caufam negabit , quod ici naturâ turpe judicet ; fed quod metuat 9 ne emanet , id eft , m malurn habeaî. O rem dignam , in qua non modo doïïi , thn etiam agrefies erubefcant !

Salis ( i ) cnim nobis ( modo in pht* hfophia aliquid profecimus ) perfuafam elfe dcbet ; fi omnes deos hominéfque ce- lare pojfimus , nihil tamen avare , nihil injufiè , nihil lïbidinosè , nihil incontinent ter ejje faciendum. Hinc Me Gyges indu" citur a Platone : qui > cum terra difcefi- fijfet magnis quibujdam imbribus 3 in illum hiatum defcendit , anenmque equum ( ut

(i) Offic. III. %

DE ClCEROK. 9 5

ou il rencontrera un pallànt > feul &c fans défenfe , chargé d'or? L'homme qui fe conduit par des principes d'hon- neur , abordera ce palïant , l'aidera 9 le remettra en fon chemin : mais ce- lui qui ne connoît que fon intérêt pro- pre , vous voyez , je crois , ce qu'il fera. Quand il me voudroit dire qu'il ne lui ôteroit y ni fon or 5 ni la vie ; au moins ne dira- 1- il pas que ce qui l'arrête , ce foit la noirceur de l'ac- tion : c'efl: la peur qu'elle 11 éclatte & qu'il ne la paye. O ! fentiment qui feroit rougir, ne difons pas des per- fonnes éclairées , mais les gens mê- me les plus girofliers !

Pour nous y Ci nous avons un peu1 de Phiîofophie , nous fomrnes bien fûrs que le fecret, quand nous l'au- rions ? de nous cacher aux Dieux &c aux hommes 3 ne peut autorifer y ni avarice y ni injuftîce 5. ni , en un mot quelque paiïion que ce foit, C'eft à ce fujet que Platon raconte Tavanture de Gygès , qui étoit un berger du Roi de Lydie. Une grofîè pluie ayant for-

p5 Pensées ferunt fabuU) animadvertit , cujus in la~ teribus fores ejfent : quibus apertis yhomi- nis mortui vidit corpus magnitudine inu- Jitata , annulumque aureum in digiio : quem ut detraxït , ipfe induit : ( erat au- te m regius paftor ) tum in concilium pafi* torum fe recepit. Ibi cum palam ejus an' nuli ad palmam converterat , à nullo videbatur , ipfe autem amnia videbatz idem rurfus videbatur , clim in locum annulum inverterat. Itaque hac oppor* îunitate annuli ufus > reginœ fiuprum intulit : eaque hâjutrice regem dominum interemit >fuftulit quos obfiare arbitra- batur : nec in his eum quifquam facino- ribus potuit videre. Sic repente annuli heneficio rex exortus efl Lydiœ. Hune igitur ipfum annulum fi habeat fapiensy nihil plus ' fibi licere putet peceare , quàm non haberet. H on efl a enim bonis vïris « non occulta qmruntur.

DE ClCERON. 97

dans la terre une ouverture pro- fonde , Gygcs y delcendit . & 5 fi Ton en croit la fable , il trouva un cheval d'airain 5 dans les flancs du- quel étoit une porte , qu'il ouvrit. Il y remarqua un cadavre ; d'une prodi- gieufe grandeur , & qui avoit un an- neau d'or au doigt. Il arracha l'an- neau , le mit 3 &c alla rejoindre les au- tres bergers. Quand il tournoit de l'on côté la pierre de cet anneau ? il devenoit invifible , quoiqu'il ne lai£- fat pas de bien voir les autres : &c quand il tournoit la pierre en dehors , il redevenoit vifible. Profitant donc de cette facilité > il coucha avec la Reine 5 & de concert avec elle , il tua le Roi fon maître 5 il tua ceux qu'il crut en état de s'oppofer à fes defleins; tout cela fans que perfonne en pût rien voir : de forte qu'en peu de temps> grâce à Ion anneau 5 il parvint à la couronne de Lydie. Or , fi c'étoit un Sage qui polfédât ce même anneau y il ne s'en croiroit pas plus autorifé à faire mal 5 que s'il ne l avoir point. Car fon objet , c'eft la vertu même , ce n'eft pas l'impunité.

98

P E N S e' E S

IV.

ES T ( i ) Zenonis hœc defnitio , ut perturbatio fit , averfa à refta ra- tione , contra naturam animi corn- motio. Quidam brevius , perturbatio- nem ejfe appetitum vehemenciorem : fed vehememiorem eum volunt effe , qui longùts difcejferit a natura confiantia. Tartes autem perturbationum volunt ex duobus opinatis bonis nafci , & ex duobus opinatis malts : ita (2) ejfe quatuor. Ex bonis, libidine?n , & Utitiam : ut fit Utitia, prœfentium bonorurn s libido 5 futur or um. Ex malis 3 metum > & œgritudinem nafci cenfent : metum > futuris ; œgritudinem , prœfentibus. Qjid enim veriuntia metuun- iur , eadem effciunt dgritudinem inflan- iia.

Sed ( 3 ) omnes perturbationes judicio

( 1 ) Tufcul IV. 6.

( z ) Virgile , JEneid. VI , 7$ 3 > renferme en quatre mots Ja même divificn:

Hinc metuunt) cufitinîque ; dolent , gau*

dentque.

( 3 ) Tufcul. IV. 7.

DE ClCERÔN.

99

Sur les Passions.

ZENON définit toute paffion , Un mouvement de ïame , oppofé a la droite Raijon , <^ contraire a la Na- ture. D'autres , en moins de mots , Vn appétit trop violent > c'eft-à-dire 5 qui éloigne trop notre ame , de cette égalité, la Nature la voudroit . tou- jours. Et comme il y a dans l'opinion des hommes , deux fortes de biens, & deux fortes de maux , les Stoïciens divifent les paiïions en quatre genres : deux 3 qui regardent les biens ; deux , qui regardent les maux. Par rapport aux biens , la Cupidité , & la Joie : la cupidité , qui a pour objet le bien fu- tur ; la joie , qui a pour objet le bien préfent. Par rapport aux maux , la Trijlejfe , & la Crainte : la triftelle , qui a pour objet les maux pr éfens ; la crainte , qui a pour objet les maux fu- turs.

Mais l'opinion étant , félon les Stoï- ciens, ce qui fait toutes" les paiïions ; ils les ont définies d'une manière en-

ÏOO P E N S E* E S

çenfent fieri , & opinione. Itaque eas de- finiunt prejfius , ut intelligatur non modo quàm vitiofœ , fed etiam qukm in nofira fint pcteflate. Eft igïtur œgritudo , opinio recens mali prœfentis , in quo demitli con- trahique animoreBum ejjè videatur. L&- titia , opinio recens boni prœfentis , in quo ejferri reclum ejje videatur. Metus > opi- nio unpendentis mali, quod intolerabile ejfe videatur. Libido , opinio venturi bo- ni , quod fit ex ufu jam prœfens ejfe atque adejfe.

Sed quA judicia , quafque opimones perturbationum ejfe dixi , non in eis per- turbat'wnes folhm pofitas ejfe dicunt , ve- rkm Ma etiam , qu& efficiuntur perturba- tïombus : ut œgritudo quafi morfum ali- quem doloris efficiat ; metus , recejfum quendam animi & fugam ; Utitia , pro- jufam hilar',tatem s libido P effrenatam ap- petentiam.

Cpinationem autem, quam in omnes

D Ë C I C t K O N. 10 ï

tore plus précife 5 afin que nous con- cevions 5 non feulement combien elles font mauvaifes 5 mais combien nous en fommes les maîtres. Ainfî , félon eux , la Trijiejfe eft l'opinion que Ton a d'un mai préfent , jugé tel , qu'il mérite que l'ame s'abatte 5 Se fe ref- ferre : la Joie , l'opinion que l'on a d'un bien préfent 5 jugé tel , qu'on ne fauroit être trop charmé de le pof- féder : la Crainte , l'opinion que l'on a d'un mal futur, qui paroît infup- portable : & la Cupidité , enfin, l'opi- nion que Ton a d'un bien futur 5 qui femble promettre de grands avanta- gé- .

Puifque les pafîions ne font toutes qu'opinion , les effets qu'elles pro- duifent font donc auffi l'ouvrage de l'opinion. Et c'eft donc l'opinion qui caufe cette efpèce de morfure inté- rieure , dont la trifteiîè eft: accompa- gnée ; ce rétrécilîement de l'ame , dans la crainte ;ces vivacitez outrées, dans la joie ; ces defirs fans bornes , dans la cupidité.

Au refte 5 dans toutes ces défini- tions > les Stoïciens n'entendent par

iiij

>01 V E N S H' 1 S

dtftnitwnes fuperiores inclufimus > volunt ejfe imbecillam ajjenjionem.

Quocirca ( 4 ) 7720//// & énervât a pu- tanda eft Peripateticorwn ratio & oratio9 qui perturbarï animos necejfe ejfe diciint s fed adhibent modum que n dam, quem ultra prcgredi non opporteat. Modum tu adhi- bes vitio ? An vitium nullum efl 9 non pa- rère rationï? an ratio parum prœcipit > nec bonum illud ejfe , quod aut cupias ar- denter , aut adepms ejferas te infolenter ? nec porro malum , quo aut oppreffus ja- ceas , aut , ne opprimare , mente <vix confies ? eaque omnia aut nimis trijlitia 9

( 4 ) Tufeuî.lY. 17.

(5) Aujourd'hui encore c'eft une queftion fameufe dans nos écoles, Si les pallions font naturelles, & utiles à i'homme. Mais pour ceux qui voudront convenir des termes , & définir ce que c'eft que paffion , il me Terri- ble que cela ne fauroit faire une queftion. Quoi qu'il en foit, on lira volontiers ce que Muret en a écrit dans fes Commen- taires fur la Morale d'Ariftote. On fera du moins charmé de fon élégance , quand on lae feroit pas ébranlé par fes raifonnemens.

DE C I C ï R O N, IOJ

epinion > qu'un foible acquiefcement de l'efprit à quelque idée , donc il a été frappé.

Je ne vois donc rien que de mou ôc d'énervé dans le fentiment (f) des Péripatéticicns , qui regardent les paf- fions comme néceifaires : pourvu , di- fent-ils 3 qu'on leur prefcrive des bor- nes 9 au de defquelles ils ne les ap- prouvent point. Mais prefcrit-on des bornes au mal ? Ou direz-vous 5 que de ne pas obéir à la Raifon, ce ne foit pas un mal ? Or la Raifon ne vous dit-elle pas affëz 5 que tous ces objets , qui excitent dans votre ame , ou de fougueux defirs , ou de vains trans- ports de joie , ne font pas de vrais biens ; &c que ceux qui vous confter- nent , ou qui vous épouvantent , ne l'ont pas de vrais maux ; mais que ces divers excès , ou de triftelïe , ou de joie , font également l'effet des pré- jugez , qui vous aveuglent ? Préjugez , dont le temps a bien la force lui feu! , d'arrêter l'imprefïïon : car , quoiqu'il n'arrive nul changement réel dans

Io4 Pense'îs aut nxmrs Uta errore fieri ? Qui fi errer jhthis extenvietur die, ut, ckm res ea* dem ynaneat , aliter ferant inveterata-, aliter recentia ; fiapientes ne atùngat quidem ommno.

Qui modum (6) igitur vitio quant , fimiliter facit , ut fi yojfe putet eum , qui fie è Leucade -prœcipitaverit , fiufiinere fie , cura velu. Ut enim id non potefi : fie ani- mas perturbants & incitatus nec cohibere fie potefi y nec , quo loco vuk , infifiere omnino.

Quœque creficentia perniciofia fiunt > ea- àem fiunt wûofia , naficentia. JEgritudo autem , c<zter<tque perturbationes , ampli- ficata certè pefiifçrœ fiunt. Igitur etiam fiufceptœ continua in magna pefiis parte verjantur. Etenirn ipjk fie impellunt , ubi

( 6 ) Tufiul.IV. 18.

(7 ) Près de Leucade . ville d'Epire , il y avok un rocher fort haut , & dont la pointe avançoit fur Ja mer. On voit dans les Héroïdes d'Ovide , parle dernier vers de TEpître de Sapho à Phaon y que le faut de Leucade ctoit la dernière reffource des amans infortunes.

DE ClCUON, 10 5

l'objet 5 cependant , à mefure que le temps réloigne , l'impreffion s'affoi- blic dans les perfonnes les moins fen- fées : & par conféquent , à l'égard du Sage 3 cette impreflion ne doit pas même commencer.

Vouloir donc qu'on marque des bornes à ce qui eft mal, c'eft préten- dre qu'un fou qui fe précipite du ro- cher ( 7 ) de Leucade , pourra , s'il le veut 5 fe retenir au milieu de fi chute. Autant que cela eft impoflïble, autant l'eft-il qu'un homme emporté par quelque paffion y fe retienne & s arrête il voudra.

Tout ce qui eft pernicieux dans fou progrès 5 eft mauvais en commençant. Or la trifte'Je & toutes les autres paf- fions 5 lorfqu'elles arrivent à un cer- tain degré, font peftilentielles. Donc , à les prendre dès leur naiflance , elles ne valent rien. Car 3 du moment qu'on a quitté le fentier de la Raifon , elles fe pouffent ? elles s'avancent d'elles- mêmes : la foibleffe humaine trouve du plaifir à 11e point réfifter : Se in-

106 V E N S E3 E S

femel à ratione difcejfum efi : ipfique fîbt imbecillitas indulget > in altumqite prove- hitur imprudent , nec reperit locum con~ fifiendi.

Quamobreyn nihil interefi , utrkm mo- dérât as perturbationes approbent , an mo- de rat am injufUtiam , moderatam igna- wiam y moderatam intemperantiam. Qui enïm vitiis modum apponit , is partent fufctpit vitiorum. Quod cnm ipfum per fe odiofum efi , tum eo moleftius , quia funt in lubrico , incitât Jlque femel procli- p labuntur , fufiiner/que nullo modo pof funu

Maxime (S) admonendus efi , quant us fit fur or amoris. Omnibus enim ex animi perturbationibus efi profeflb nulla vehe- mentior \ut , fi jam ipfa Ma accufare no- lis , flupra dico , & corrupielas , & adul- teria , incefia denique , quorum omnium accufabilis efi turpitudo : ftd ut h&ç cmittas , perturbalio ipfa mentis in amo» re fœda per fe efi. Nam ut Ma prêter- eam , qtta funt jurons , htc ipfa per fefe

(8 ) Tafcui. IV. }j.

DE ClCERON. I07

fenfîblement on fe voit , Ci j'ofe ainfî parler , en pleine mer , le jouet des flots.

Approuver des pafïions modérées 9 c'eft approuver une injuftice modérée , une lâcheté modérée , une intempé- rance modérée. Car prefcrire des bor- nes au vice 5 c'eft en admettre une par- tie. Et outre que cela feul eft blâma- ble 5 rien 11 eft d'ailleurs plus dange- reux. Car le vice ne demande qu'à faire du chemin 3 Se pour peu qu'on l'aide \ il glilfe avec tant de rapidité , qu'il n'y a plus moyen de le retenir.

On doit bien faire lentif à un hom- me amoureux 3 dans quel abyme il fe plonge. Car de toutes les pafïions celle-ci eft la plus orageufe. Quand même nous mettrions à part les dé- bauches , les intrigues , les adultères^ les incéftes , toute autre turpitude re- connue pour telle ; & fans toucher ici aux excès l'amour fe porte dans fa fureur , n'y a-t-il pas , dans fes effets les plus ordinaires , 8c qu'on regarde comme des riens , une agitation d'ef»

ioS Pense5 es

quant habent levitatem , qu& videntuî

ejfe mediocria ?

( 9 ) injurise 5 Sufpi.ciones » tnSmicittae^ indu-

ci ce ?

Bellum , pax rurfum. Incerta

hxc fi poftuîes Ratione certa facere , mhilo plus

agas ,

Quàm des operam , ut cum ratione infanias. Hétc inconflantia mutabilitafque mentis $ quem non ipfa pravitate deterreat ? Eft ertim illud , qitod in omni perturbation* dïcitur , demonflrandum , nullam ejfe nïfi opinabilem , niji judicio fufceptam , mfi vohtntariam. Etenim fi naturalis arnor ejfet : & amarent omnes , & fan-

(<?) Terent. Eunuch. 1. Se. 1.

( 1 ) Xoilà > félon Plutarque , la différen- ce la plus remarquable qu'il y ait entre l'a- mour & l'amitié. Que d'honnêtes - gens foient amis , c'eft pour toujours : parce que Teftime réciproque , qui a fait naître leur Jiaifon , & qui en eft la bâfe , ne peut rece- voir d'atteinte ; car nous les fuppofons hon- nêtes-gens. Mais l'amour porte fur des prin- cipes qui ne fe montrent pas toujours fous le mime point de vue, & qui dépendent afr-

DE ClCERON. XO$

prit , qui eft quelque chofe de pi- toyable & de honteux ?

Rebuts 9 foupfons , débats , trêve ,

guerre nouvelle , Et puis nouvelle paix. Par ce por- trait jidelle , Voyez, que la Raifon afpireroit en vain

A fixer de V amour le manège in- certain.

Quiconque entrepr endroit cette pé- nible cure ,

Voudroit extravaguer avec poids & mefur£. Puifque l'amour dérange fi fort PeC prit , comment lui donne -t-on en- trée dans Ton cœur? Car enfin, c'eft une paffion > qui 5 comme toutes les autres , vient abfolument de nous , de nos idées 5 de notre volonté. Et la preuve que lamour n'eft point une loi de la Nature , c'eft que , (i cela étoit? tous les hommes aimeroient , ils aimeroient toujours ; l'objet de leur paffion ( i) ne varieroit point , 8c

folument de l'opinion. Aînfî l'amour eft une paffion : mais l'amitié eft comptée aïs rang des vertus.

1 1 6 Pense3 es

per amarent , & idem amarent , ne que alium pudor , alium cogïtatio , alium Ja~ tietas déterrer et.

An Me ( i ) mihi liber , eux mulier imper at ? cui leges imponit, prœfcribit , jubet , vetat quod videtur ? qui nihil im- per anti negare poteft , nïhil reeufare au- det ? Pofcit ? dandum efi : vocat f <ve- niendum : ejicit ? abeundum : minatur ? fxtimefeendum. Ego vero ifium non mo- do fervum , fed neqiûjjîmum fervum , etiam fi in amplijfima familia natus fit , appellandum puto*

Qui (' 3 ) natura dwuntur irâcundi , ét. ut mifericordes , aut invidi , taie quid ; iifitnt ejufmodi conftttuti quafî m'ala va- letudine animi , fanabiles tamen : ut de Socrate dicitur. Cum multa in conventu *viùa collegijjet in eum Zepyrus , qui Je

(2) Parad.'V. 2.

(3) Tufcuh IV. 37.

DE ClCERON. III

Von ne verroit pas l'un fe guérir par la honte , l'autre par la réflexion 9 un autre par la fatiété.

Regarderai- je comme un homme libre , celui qu'une femme maîtrife ; à qui elle impofe des loix ; à qui elle prefcrit ? ordonne 5 défend ce qu elle veut , & fans qu il puiife la refufer , lui refifter en rien ? Veut-elle avoir ? il faut donner. Appelle-t-elle? il faut accourir. Elle congédie ? il faut fe re- tirer. Elle menace? il faut trembler. Pour moi , cet homme-là fût-il du fang le plus noble , je tiens que c'eft , non un efclave Amplement , mais le plus vil de tous les eiclaves.

Quand on dit qu il y a des gens portez naturellement ? ou à la colère, ou à la pitié , ou à l'envie 5 ou à quel- que autre paffion , cela lignifie que la conftitution de leur ame 5 fi j'ofe ainfi parler , n'eft pas bien faine : mais l'e- xemple de Socrate nous prouve qu'ils ne font pas incurables. Zopyre , qui

in P ense'es

naturam cujufejue ex forma perfpicere proftebatur , derifus eft à cœteris , qui Ma in Socrate vïtia non agnofcerent : ah ipfo autem Socrate fub levât us , cum Ma fibi (4) figna,fed ratione , à fe dejeiïa di* ceret. Ergo , ut optima quis valetudine affetlus potefi videri ; at natura ad ali- quem morbum proclivior : fie animas alius ad alia vïtia propenfior.

Qmànam ( 5 \ tffe caufa putem , cur9 cum conflemus ex animo & corpore , corporis curandi tiiendique causa qu&fita fit ars , ejufque militas deorum immorta- liurn inventioni confier ata : animi autem

(4) Au lieu defigna, d'habiles Criti- ques propofent de lire irtfita , ou quelque choie de fembiable. Cicéron , de Fato , chap. 5 , joint cet autre exemple à celui de So- crate. Stilponem , Megareum pbilofopbum,.^ fcrtbunt ipfius familières ebriofum , & mil- lier ofum fui ff'e : neque hoc fcrtbunt vitupéran- tes y fed potius ad laudem. Vitiofam enim na- turam ab eo fie edomitam <& compreffam effe decirinâ , ut nemo unquam vinolentum illum^ nemo in eo libidinis veftigium vider it*

( î )TufcuUII.i.

fe

DE ClCERON. II}

ïe donnoic pour un habile Phyfiono rnifte 5 l'ayant examiné devant une nombreufe compagnie , fie le dénom- brement des vices qu'il découvroit en lui : & chacun fe prit à rire ; car ou ne voyoit rien de tout cela dans So- crate. Il fauva l'honneur de Zopyre y en déclarant que véritablement il étoit porté à tous ces vices ; mais qu'il s'en écoit guéri avec le fecours de la Raifon. Quelque penchant qu'on ait donc pour tel ou tel vice , on eft ce- pendant maître de s'en garantir : de même qu'on peut , quoique avec des difpofitions à certaines maladies , jouir d'une bonne fanté.

Je cherche d'où vient que l'homme étant compofé d'une ame &c d'un corps 5 on s'eft appliqué , pour ce qui regarde la fanté du corps , à inventer un art , dont l'utilité a donné lieu de l'attribuer aux Dieux immortels : & que pour ce qui regarde les maux de l'ame , non feulement on s'eft moins mis en peine d'apprendre à les guérir y mais depuis que l'art en a été décou-

K

î t 4 Pensf'es medicwa nec tant defiderata fît , ante< qiùm inventa^ nec tant culta, pofteaqukm cognita efl , nec tam multis grata & probata , pluribus etiam fufpeUa & in~ wifa ? An quod corporis gravitatem & dolorem ariimo judicamus , animi morbum forpore non fenùmus ? Ita fit , ut animus de je ipfe tum judicet , cum id ipfum , quo judicatur y œgrotet.

f^3

IHud ( 6 ) animorum corpor inique dif jimile , quod animi valentes morbo ten- tari non poffunt > corvora pojjunt : fed corporum offenfîones fine culpa accidere poffunt , animorum non item. Quorum emnes morbi & perturbationes ex afper- natione rationis eveniunt. Itaque in homi- nibus foùtm exiftunt. Nam befl'u fîmile quiddam faciunt , fed in perturbationes: non incidunt.

(OTufcuL !V. 14.

4§&

DE'ClCERON. tlf

Yert , il n*a pas été fi cultivé ; & loin d'avoir autant de partifans 5 il eft fuf- pedfc , & même odieux à la plufpart du monde. Peut-être cela vient-il de ce que Famé , quand le corps fouf- fre, en a pleine connoiiïance ; mais que le corps 5 quand Famé eft ma- lade , n'y voit rien. Tellement que Famé malade s n'ayant déjuge qu'elle- même , & ne pouvant faire alors fes fondions y ne connoît point fon état.

Il y a cette différence entre les ma- ladies de Famé 8c celles du corps , que les unes peuvent arriver fans qu'il y ait de notre faute , au lieu que nous fommes toujours coupables des au- tres. Car les pallions i qui font les maladies de Famé , ne viennent que de notre révolte contre la Raifon. Et cela eft fi vrai , que l'homme feul y eft fujet.Car les brutes n'en font point fufceptibles , quoiqu'il y ait quelque reflemblance entre pafïion 3 & ce qu'elles font..

Kij

P E N S E5 E S

Videamus , quanta ( 7 ) fini V qm œ philofophid remédia morbu animorum ad- hibeantur. Efl enim qu&dam medicina certè : nec tara fuit homïnum generi infen- fa atque inimica natitra , ut corporibus m res falutares , animis nullam invene- rit. De quibus hoc etiam efl mérita melikf, quodf. corporum adjumenta adhibentur extrinfecus , animorum falus inclufa in, his if fis efl. Sed quo major efl in eu prœf tantia & divinior , eo majore indigent di- ligentià. Itaque bene adhibita ratio cernit^ quid optimum fit ; negleffa , multis im~ plicatur erroribus»

Reliquum ( 8 ) efl , ut tut e tibi imper es.. Quanquam hoc nefcio quo modo d'catur quafi duo fimus , ut alter imper et 3 alter pareat : non infcitè tamen dicitur. Efl.

(7) Tufcul. IV. 27.

( 8) Tufcul. IL 20 zju

DE ClCERON,

Pour guérir nos maladies fpirituel- les , voyons quels remèdes la Philo- fophie nous ordonne. Car il y en a certainement ; & la Nature qui a tant créé de chofes falutaires au corps , n'a point été allez cruelle 5 allez ennemie de riiomme 5 pour que fou ame fût privée de tout fecours. Elle Ta même d'autant plus favorifée , que les fe- cours qui regardent le corps 3 font hors de lui ; au lieu que tout ce qui eft néceflaire pour le falut de rame-, eft renfermé dans Pame même. Mais plus elle eft d'un ordre fupérieur , plus elle demande d'attention. Prenez - en foin , fes lumières font toujours pu- res ; négligez-la -, mille & mille er- reurs i'offufquent.

Vous n'avez donc plus qu'à vous commander à vous-même. J'avoue que c'eft une manière de parler fîngu* lière 5 & qui fuppofe qu'on (oit deux*, l'un pour commander , l'autre pour <©beïr. Mais elle n'eft pas fans fonde*

ï î 8 Pense'es enim animus in partes tributas duas : quarum aller a rationis efi particeps , al- téra expers. Cum ig'uur pracipitur , ut nobifmetipfis imperemus , hoc prœcifitur , ut ratio coerceat temeritatem. Eft in ani * mis omnium ferè natura molle cjidddam^ demïjfum , humile , enervatum quodam- modo & languidum , fenile. Si nihil aliud , nihil effet homine deformius. Sed prœfio efi domina omnium & regina ra- tio y quœ connixa per fe & progrejfa Ion- gins , fit perfetta ( 9 ) virtus. H&c ut împeret illi parti animi , qu& obedire débet , id videndum efi <viro.

(9) Cicéron , dans une 'infinité d'en- droits , définit ainfi la Vertu , Conformité à la droite Raifon : & il dit expreffément dans la Tufculane IV , chap. 1 5 3 if fa Virtus bre- 'vtjfîwe re&a Ratio foteft*

DE ' C I C E R O N, ï I 9

ment : car notre ame fe divife en deux parties , Tune raifonnable , l'autre pri- vée de raifon. Ainfi , lorfqu'on nous ordonne de nous commander à nous- mêmes , c'eft nous dire que nous faf- fions prendre le deffus à la partie rai- fonnable, fur celle qui ne l'eft pas. Toutes les ames renferment 5 en effet 5 je ne fais quoi de mou , de lâche 5 de bas 5 d'enervé , de languilfant ; &c s'il n'y avoit que cela dans l'hom- me , rien ne feroit plus hideux que l'homme. Mais en même - temps il s'y trouve bien à propos cette maî- trelîe , cette Reine abfolue , la Raifon, qui , par les efforts qu'elle a d'elle- même le pouvoir de faire , fe perfec- tionne 5 & devient la fuprême vertu. Or il faut pour être vraiment homme ± lui donner pleine autorité fur cette au- tre partie de l'ame x dont le devoir effc d'obéir.

ï 1C P E N S E5 £ S

V.

OU ID efi ( i ) optabiïius fapien* tia ? quid pr<sftantius ? quid kor> mini melius ? quid homme dXgnius ? Hanc igitur qui expetunt, Vh\\o[o^hx nominan- îitr \nec quidquam aliud efi philofophiaj fi interpretari velis , quàm ftudium fa* pientiœ. Sapientia autem efi , ( ut à vete- ribus Fhilofophis définit um efi ) rerum di- vinarum & humanarum , caufaritmque , qiiibus h& r es continentur , fcientia : eu- jus ftudium qui vitupérât , haud fane intellïgo , quidnam fit , quod laudandum

(i)offic. II. 2,

( i ) Qui dit les chofes divines , <& les hu- maines , dit abfoiument tout, fans rien ex- cepter. Âinfi le Sage parfait , eft l'homme qui fait tout. On eft forcé d'admettre ce principe des Stoïciens , avec les conféqu en- ces qu'ils en tiroient , & qu'un de nos meil- leurs Poètes , le célèbre Rcufîeau , fait bien ièntir par ces deux vers :

Du vieux Zenon F antique Confrérie Difoit tout vice être ijfu £ânerie. On ne feroit , en effet , aucune faufTe dé- marche , fi l'on voyoit toujours clairement & d'où Ton part , & l'on va. On ne pé-

S.U R

DE ClCERON.

I 21

Sur la Sagesse.

QU' Y a-t-il de plus defirable que la fageflfe ? Qu'y a-t-il de meil- leur , de plus utile aux hommes, ôc qui foit plus digne d'eux ? On donne le nom de rhilofopbes , à ceux qui la recherchent : & ce mot de Philosophie veut dire précifément , amour de la fa- gejfe. Or la fageiïè , ainfi que les an- ciens Philofophes l'ont définie , eft la connoiilance ( i ) des chofes 5 foit di- vines , foit humaines , & de ce qui conftitue leur nature. Un homme qui mépriferoit cette étude , je ne vois pas ce qu'il peuteftimer. Car fi vous cher-

cheroit, ni en Morale , ni en Politique, ainfi du refte. Véritablement , ce Sage des Stoïciens , l'homme qui fait abfolument tout, ne fut jamais qu'en idée. Mais il ne faut pas que rimpoflibiiité de parvenir au comble de la fagefTe , nous empêche d'y afpirer. Rappelons-nous ici notre Horace : Non pojfîs oculo qtianihm contendere Lyncens y

Non tamen idcirco contemnas lippus in~ ungi.

L

in Pense5 es

put et. Nam (ive obleftatio quœritur anU mi , requiéfque curarurn : qu<z conferri cum eorum Jiudiis -pote/} , qui femper ali- quid anquirunt , quod fpettet & valeat ad bene beatéque vivendum ? five ratio conjîant'u , virtutîfque quœritur : aut hxc ars efi , aut nulla omnino , per quam cas ajjequamur. Nulla?n dicere maxima- rum rerum artem ejfe , cum minimarum fine arte nulla fit , hominum efi parum confideratè loquentium , atque in maxi- vus rcbus errantium. Si autem efi aliqua disciplina virtuiis , ubi ea quaretur , cum ab hoc difcendi génère difcejferis ?

Oculorum , inquit Flato , efl in nobiî { ? ) fenfus acerrimus : quibus fapien- tiam non cernimus. Quàm Ma ardentes amores excitaret fui , fi vider etur ?

Principio ( 4 ) generi animantium

(3 ) De Finibus , II. i$. (4) Cffic.I. 4.

chez l'agréable Se l'amufant > peut-on tien comparer à une forte d'étude y qui tend à nous rendre gens de bien , & heureux ? Mais d'ailleurs 5 ou c'efl: à la Philofophie de nous enfeigner les principes d'une probité folide & con- fiante j ou il n'y a point d'art pour cela* Or , de prétendre qu'il n'y ait point d'art propre à nous enfeigner l'edentiel, tandis qu'il y a des arts pour tout le refte; c'efl: un difeours peu fenfé , & une erreur capitale. Pour apprendre donc la vertu 3 à quelle autre école iroit-on , qu'à celle de la Philofophie ?

Quoique la vue foit le fens le plus fubtil ? cependant , dit Platon , Toeil ne fauroit découvrir la Sagefïe. O ! fi elle étoit vifible , de quel amour les hommes s'enflammeroient pour elle!

A tout animal , de quelque efpèce qu'il foit , la Nature d'abord lui infpi- re de veiller à conferver fon être , de

Lij

I 14 P E N S E* E S

emni efi à n attira tributum , ut Je , vï- tam , corpufque tueatur, declinétque ea, qiu nocitura videantur , omnidque , qua fint ad vivendum necefjaria , anquirat , & paret , ut paftum , ut latibula , ut alla eyafdew, gêner is . Commune item ani- mantuim omnium efi con]unUionis appe- titus > procreandi causa , & cura qu<z-> dam eorum , qu& procreata funt. Sed in- ter hominem & belluam hoc maxime in-* tereft , quod h&c tantum , quantum [enfin movetur, ad idjoluni) quod adefi> quodque prœfens efi » jMiccommodat 3 paululkm admodum fentiens prdtteritum , aut futu-* rum. Hoûîo autem {quod rationis efi particeps , per quam confequentia cer- nit 9 caufas rerum videt , earumque pro- greffus , & quafi anteceffwnes non igno* rat y fimilitudines comparât , & rébus prœjèntibus adjungit > atque annettit fu- tur as ) facile totius <viu curfum videt , ad edmque degendam préparât res necefi* farias.

In primifque hominis efi propria vert inqaifitio atque invefiigatio, Itaqm chm

fuir ce qui pourroit lui être nuilible ,. & de chercher à fe procurer des ali~ mens, une retraite, tout ce qui lui eft néceflaire pour mettre fa vie & fou corps en sûreté. Tous les ani- maux ont encore cela de commun, qu'ils fe portent à engendrer leur fem- blable , & qu'ils prennent un certain foin de ce qu ils ont mis au monde. Mais entre l'homme & la bête , il y a cette différence effentielle : Que la bête , n'ayant pour guide que le fen- timent 9 ne s'attache qu'aux chofes préfèntes , & qui font devant fes yeux, fans être touchée , que bien foible- ment , ni du pafie , ni de l'avenir. Que l'homme , au contraire , eft doué d'une Raifon , qui lui montre l'en- chaînement des chofes ; par elles font occafionnées ; quelles en font les fuites ; le rapport des unes avec les au- tres ; & pouvant d'un coup d'œil , qui embralïè l'avenir avec le préfent ? voir tout le cours de fa vie , il prend de loin fes mefures pour ne manquer de rien.

Un goût remarquable, & qui eft particulier à l'homme, c'eft le defir

ïi£ P E N S E* I S

furnus necejfariis negotïis curlfque <vacut > tum avemus aliquid vider e , audire , ad- difcere : cognitionémque rentra aut oc~ cultarum , aut admit abilium ad beatè vivcndum , necejfariam ducimw*

*fantus efi (6) innatus in nobis co- gnltionis amor & fcientiœ > ut nemo du- bitare pojjit , quin ad eas res hominum natura nullo emolumento invitata rapia- tur. Videmujne , ut pueri , ne verberibus quidem , à contemplandis rébus perquiren- difqite deterreantur ? ut puifi requirant , & aliquid fcire fe gaudeant ? ut aliis

(f) De Fwib.V. iS.

( 6 ) On voit affez qu'il s'agit ici de cette Admiration y qui eft la fille de l'Ignorance , & qui fait que nous defirons ou craignons des chofes dont nous ne ferions nullement touchez y fi nous en connoifllons le jufte prix, Horace a commencé une de Tes Epî- tres par la même penfée , & il emploie la ai crue expreffion :

Ntl admit art , prope res eft una , Nu* mi ci y

So laque y qud pojfit facere & fervare beatum*

D £ C I C E R O N, 127

de connoîcre le vrai. Que nous ayons du loifir , &c l'efprit libre 3 nous nous fentons cette envie de voir , d'enten- dre , d'apprendre quelque chofe : per- fuadez que pour vivre heureux 5 il nous importe de pénétrer dans ce qui eft caché , ou qui caufe une forte ( 5 ) d'admiration.

Telle eft l'envie d'apprendre & de favoir , avec laquelle nous venons au monde , qu'il eft clair que c'eft un pen- chant 5 qui , toute utilité à part 5 eft naturel à l'homme. Remarquez-vous que la crainte du châtiment ne peut même quelquefois empêcher les en- fans d'être curieux ? Vous les aurez rebutez , ils vous queftionneront en- core. Quelle joie pour eux d'avoir enfin appris ce qu'ils vouloient 5 8c quelle demangeaifon de le raconter à d'autres ? Une pompeufe cérémo- nie, des Jeux publics 5 tout ce qui eft fpeétacle, les enchante au point qu'ils en fouffrironc la faim & la foif. Mais ne voyons-nous pas les gens de Let- tres fî charmez de leurs études , qu'ils

TiS Pense'es narrare geftiant ? ut pompa , ludis y at- que ejufmodi fpetlaculis teneantur 5 ob eamque rem vel famcm & fitim perferant} Quid vero ? qui ïngenuïs fiudiis atque ur- ubus deleclantur > nonne videmus eos nec valetudinis > nec rei familiaris habere ra- tionem , omniaque perpeti , ipsâ cogni- iïone fcientiâ captos ? & cum m^xi- mis curis & laboribus compenfare eam , quam ex difcendo capiant , voluptattm ?

Mihi quidern Hornerus hujufmodi quid- dam vidijfe videtur in Us > qu<z de Sire-' num cantibus finxerit. Neque enim vo- cum fuavitate mdentur , aut novitate quadam & varietate cantandi revocare eos folitœ, , qui prœtervehebantur , fed quia multa fe fcire profitebantur; ut hommes ad earum [axa d'ifcendi cupiditate adharef- cerent. Ita enim invitant Uhjpm : ( nam verti , ut qu&dam Homeri >fic ijîum ipfam locum )

O decus Argoîicum , quia pup-

pim flectis Ulyiïes y Àuribus ut noftros poiïis agnok

cere cantus. Nam nemo hxc unquam efl

tranfve&us ca^rula curfu ,

r E C I C E R O N. Iip

en oublient leur fanté , & leurs pro- pres affaires ? Pour fe rendre favans , ils ne trouvent rien de pénible; &: quelque grands que foient leurs tra- vaux ? ils fe croient dédommagez par le plaifir qu'ils goûtent en acquérant * des lumières,.

Je m'imagine que c'eft à peu près ce qui a donné lieu à la fï&ion d'Ho- mère fur le chant des Sirènes. Car il paroît que ce n'eft point par la dou- ceur de leur voix , ni par la nouveau- té , ou par la variété de leurs chants , qu'elles attiroient les voyageurs à leur écueil ; mais que c'étoit pluftôt en leur offrant de partager avec eux les rares connoitlànces, dont elles avoient, à les en croire , l'efprit orné. Voici , en effet , le difcours qu'elles tiennent à Ulylfe : c'eft un des morceaux que j'ai traduits d'Homère.

Arrêtez-vous , Ulyjfe > au bruit do

nos accords. Pourriezrvous le premier , àidav*

gnant ce rivage , Au charme de nos voix refufer

votre hommage l

130 Pense' es

Quin priùs adftiterit vocum duî^i

cedine captus ; Poft variis avido fatiatus pe&ore mufis 5

Dodtior ad patrias lapfus perve^ neric oras.

Nos grave certamen belii , ela- démque tenemus ,

Graeria quam Troj^ divino nu- mine vexit ;

Omniâque è lacis rerum veftîgîa terris.

Vidh Homerus , probari fabulam non pojfe , fi cantlunculïs tantus vïr irretitus teneretur. Scieniiam pollicentur : quam non erat mirum fapuni'u cufido patriâ fjje cariorem.

de veteres ( 7 ) qu'idem phllofophi , in beatorum tnfulis , fingunt , qualis futur a fit vit a fapientium 9 quos car a omni H- beratos , nullum neceffarium vitœ cultum aitt -paratum requ'ir entes , nihil aliud ejfe affuros putans 9 n'ifi m omne tempus in

( 7 ) ibid. cap. 19.

(8) Toutes les couleurs des Peintres, toutes les figures des Poê'tes n'enchériroiant

DE ClCERON. IJÏ

Inftruit par nos leçons > riche de

nos trefbrs y Le voyageur les porte au fein de

fa patrie. Nous chantons ces travaux , ces

illuflres revers , Far qui le fier Vriam vit fa gloire flétrie.

Il n'eft rien de caché pour nous dans VUnivers.

Homère comprit qu'un fi grand hom- me s'arrêtant pour entendre de belles voix , la fidtfon n'étoit pas recevable, Mais de promettre la fcience à un homme amoureux de la fagelïè , il y avoit de quoi lui faire oublier fa pa- trie.

Quelle fera la vie des Sages 5 dans ces îles qu'on a imaginées ( 8 ) pour en faire le féjour des Bienheureux y ôc il n'y a nulle forte de foucis , ni de befoins ? Tout leur temps 5 difent les anciens Philofophes 5 ils remploie- ront à étudier la nature y & à faire

pas fur la defcription de ces îles fortunées, qui fe lit dans Muret , Var. Leci.V. i.

i$i Pense' es

qmrendo ac difcendo > in nature cognl*

tione confumant.

Ntfî ( 9 ) multorum prœceptis > multif- tjue lïteris mihi ab adolefcentia fuajtjfem 9 nihil ejfe in <vïta magnopere expeten- àum , nïfi laudem atque honejlatem : in ta autem perfequenda omnes cruciatus corporis , omnia pericula mords atque exilii parvi ejfe ducenda : minquam me pro Jalute veftra in tôt ac tantas dimi- cationes , atque in hos profligatornm ho- rninum quotidianos impctus objecijfem. Sedpleni omnes funt libri , p\en<z fapien* tïum voces , plena exe?nplorum vêtu (las ' qu& jacerent in îenebris omnia, nifiliîe* rarum lumen accedcret. Ouàm multas nobis imagines , non folkm ad intuendum 5 verum etiam ad imitandum , fortijfrmo- rum virorum expreffas fvripiores & Grœci & Latini reliquerunt ? quas ego mihi

(p) Pro Archia , cap. 6.

( i ) Cicéron parle de ce qu'il avoît fa;t, étant Conful , dans la conjuration de Ca- ti'Jina. Le parti qu'il prit de faire mourir les principaux conjurez , n'étoit pas inoins dan- gereux pour lui perfonnellement r que né- ceflkire pour l'Etat.

DE ClCERON. 13}

ou tâcher de faire fans celle de nou- velles découvertes.

Pour moi 5 par beaucoup de pré- ceptes & de bons livres que j'ai lus dès ma jeunefle, je ne m'étois pas convaincu qu'il nJy avoit rien de fort defirable en cette vie 5 fi ce n'eft l'hon- neur & la vertu ; & qu'il falloit plu- ftôt que de nous en départir 5 braver les tourmens &: les dangers , la mort & l'exil : jamais je n'aurois rifqué ^ quand votre falut ( 1 ) l'ordonnoit , d'avoir tant d'attaques à foutenir , & de me voir en butte , comme j'y fuis chaque jour , à la fureur des plus grands fcélérats. Mais tous les livres , tous les difcours des Sages , toute l'an- tiquité nous met des exemples devant les yeux:& ces exemples3fi l'on n'avoit point écrit , leroient enfevelis dans les ténèbres. Combien les écrivains , foit Grecs > foit Latins 5 nous ont-ils lailïé d'excellens portraits , non pour les expofer feulement à nos regards y mais pour nous porter à nous y con- former ? Je ne perdois point de vue

15+ " P E N S t ! S

jcmper in adminiftranda republica prd~ ponens > animum > & mentem meam ipfâ cogitatione hominum excellentium con- formabam.

Qu&ret quijpiam > quid ? illi ipfi fum- mi viri , quorum virtutes literis prodita Junt , iftane dotlrinâ , quant tu laudibus effers , eruditi fuerunt ? Difficile efi hoc de omnibus confirmare. Sed tamen ejl certum , quid refpondcam. Ego multos hommes excellenti animo ac virtute fuijfe , dr fine dottrïna , naturœ ipfius habitua prope divino , per feipfos & modera-os , & graves , extitijjefateor. Etiam illud adjungo , fœpius ad laudem atque virtu* tem naturam fine doUrina 5 qukm fine na* tura valuijfe doUrinam. Atque idem ego contendo > cum ad naturam exirniam at- que illuflrem accèdent ratio quzdûm con~ formatioque doUrina : tum illud nefcio quid pTdLclarum ac fingulare folere exi* (1ère. Ex hoc ejfe hune numéro , quem patres noftri viderunt , divinum homi*

(z) C'eft le fécond Africain , celui qui étoit fils de Paul-Emile , & qui fut adopté par le fils du premier Scipion , à qui le fur- nom à! Africain avoit été donné. Nous au- rons encore d'autres occafions d'en parler.

DE ClCERON. IJÇ

ces admirables modelles ; 3c c'eft de que je tirois le courage & la pru- dence , dont j'avois befoin dans le maniement des affaires.

On me dira : Quoi > ces grands hommes eux-mêmes 5 dont les vertus font célèbres dans l'Hiftoire , avoient- ils cette forte d'érudition , que vous comblez de louanges ? A Fégard de tous , il ne feroit pas aifé de pronon- cer. Voici pourtant ce que j'ai de cer- tain à répondre là-deffus. Je conviens qu'il y a eu plufieurs hommes d'un rare mérite , qui 5 grâce à un naturel heureux , Se prefque divin ? n'ont rien eu à emprunter de l'étude pour devenir vertueux. J'ajouterai même , qu'un beau naturel a plus fouvent réuiïi fans l'étude , que l'étude fuis un beau naturel. Mais d'un autre cô- té , lorfquun homme qui eft heureu- fement 5 joint à cela de bonnes>étu- des , je foutiens que la réunion de tous les deux eft ce qui forme ordi- nairement le mérite fupérieur, le mé- rite fingulier. Voilà par quelle route marchèrent 5 & l'incomparable ( 2 ) Africain , que nos pères ont vu ; &c

ï 3 S Pense' es

nern , Africanum : ex hoc C. Ldxum 9 L. Furium , moderatiffimos hommes & conîinentijfimos : tx hoc forttjjimum vi- rum , & Mis temporibus dotlijjimum , M. Catonem illum fenem : qui profeiïo fi nihil ad percipiendam 3 colendamque vir~ tutem literis adjuvarentur , ?iunquam fe ad earum ftudium contulijfent.

Quoi fi non hic tantus fruBus often- deretur > & fi ex his fiudiis deleftatio fola peteretur : tamen , ut opinor , hanc animi remijfwnem , humanijjimam ac li~ beraliffimam judicaretis. Nam cœterœ ne- que temporum funt , neque atatum om- nium , neque locorum. H<zc Jludia ado- lefcentiam alunt , feneftutem obtenant , fecundas res ornant , adverfis perfugium ac folatium prœbent , deleftant domi , non impediunt foris 9 pernottant nobijcum 2 peregrinantur , rufticantur.

( 3 ) Celui que Cîcéron fait parler dans fon Dialogue fur la Vieillerie,

un

DE ClCERON. I37

un Lélius , un Furius , modelles de fagelle , de probité ; Se ce vieux ( 3 ) Caton , la valeur même , & qui avoit, pour fon temps 5 un profond favoir. Auroient-ils cultivé les Let- tres avec tant d'ardeur, s'ils avaient jugé que ce fût un fecours inutile pour acquérir la vertu, &c pour en bien remplir les devoirs ?

Quand même les Lettres ne pro- duiroient pas de fi grands fruits 5 & à n'y chercher que du plailir : au moins ne leur refufera-t-on pas , je crois y d'être Famufement le plus doux & le plus honnête. Tous les autres plaifirs ne font , ni de tous les temps 5 ni de tous les âges 5 ni de tous les lieux. Mais les Lettres font l'aliment de la jeuneile , &; la joie de la vieilleffe ; elles nous donnent de l'éclat dans la profpérité ? &c font une relîource ? une confolation dans l'adverfité ; elles font les délices du cabinet y fans em- barralièr ailleurs ; la nuit elles nous tiennent compagnie ; aux champs 5 & dans nos voyages 5 elles nous fuivenu

i?8

Pensées

Qua funt ( 4 ) igitvir epularum , aut lit-* dorum , aut fcortorum voluptates cum his voluftatibus comparandœ ? Atque hœc qu'idem fluàia, doùirinœ, Qu& quidem pru-* dentibus , & hene influuûs pariter cum œtate crefcunt : ut honejïum illud Solonis fît ? quod ait -verficulo quodam , fenefcerc fe multa in dies addifcentem : quâ vo- luptate animi nulla certè potefl ejfe major.

In hoc (6 ) génère & naturali , & honefto , duo vitia vitanda funt : unum 9

( 4 ) Senecl. cap. 14.

( 5 ) Plutarque , dans fes Vies 3 nous a confervé le vers Grec de Solon:

Yiiçylçxoi <tf cùei nouvel iïiê^açKiuèvoç.

Amyot Ta rendu ainfi :

Je deviens vieux en apprenant toujours.

(6) Offic.î. 6. *

( 7 ) Extrait d'un Difcours prononcé à l'ouverture du Parlement de Paris , en 1 704, par M. Dagueffeau , alors Avocat Géné- ral, aujourd'hui Chancelier de France.

Penferpeu, parler de tout , ne douter M de rien , n'habiter que les dehors de Ton

ame , & ne cultiver que la fuperficie de 3j fon efprit s'exprimer heureufement> avoir

DE C I C E R O Nv 139

Que deviennent les plaifîrs de la table , les fpectacles , le commerce des femmes , mis en comparaifon avec les douceurs que l'étude nous offre ? Pour les perîbnnes fenlées &: bien élevées 5 c'eft un goût qui croît avec l'âge. Ainfî le vers ( y ) de Solon 3 il dit qu'en vieillilîant il apprend tou- jours , lui fait honneur. Aucun plaifir, qui flatte i'efprit 5 ne peut furpaller celui-là.

Il y a deux inconvéniens à fuir , en fe livrant à un goût fi naturel 8c fi louable. L'un 5 de croire qu'on ( 7 )

un tour d'imagination agréable , une con- verfation légère & délicate , & lavoir plai- re fans fe faire eftimer ; être avec le ta- lent équivoque d'une conception promp-

te , & fe croire par-là au-delfus de la ré- flexion; voler d'objets en objets, fans en

approfondir aucun ; cueillir rapidement toutes les fleurs , & ne donner jamais aux

fruits le temps de parvenir à maturité > c'eft une foibie peinture de ce qu'il a plu à notre fiècle honorer du nom d'efpriu

140 Pense' es

ne incognito, pro cognitis habeamus , tnf~ que temerè ajfentiamur : quod vitium ef* fugere qui volet , ( omnes autem velle debent ) adhibebit ad confiderandas res & tempus , & diligentiam. Alterum eji vitium j quod quidam nimis magnum ftu- dium , multamque operam in res obfcuras atque difficiles conferunt , eafdemque non neceffarias. Quibus vittis declinatis , quod in rébus honefiis & cogmtione dignus ope- r<e curaque ponetur 9 id jure laudabiturl

Tr&clare ( 8 ) F lato : Beatum , eut etiam in feneilute contigerit , ut fa- pientiam , verafque opxniones ajjequi pojftt.

(8) Fin. V. 21.

DE ClCERON. 14 r

fait ce qu'on ne fait point , & d'avoir la témérité de s'y opiniâtrer. Pour fe garantir de ce danger 5 ainfi que nous devons tous le vouloir , il faut don- ner à l'examen de chaque matière y Se l'attention , & le temps qu'elle de- mande. L'autre inconvénient eft de s'appliquer 5 & avec trop d'ardeur , à des chofes obfcures , difficiles 5 &c qui ne font point néceflaires. Qu'on évite ces deux écueils 3 on fera vraiment eftimable de s'attacher à quelque fcience honnête & digne de curiofité*

Heureux 5 dit très-bien Platon 3 Thomme qui peut , ne fut-ce que dans fa vieilleiïe , parvenir à être fage y «Sc- ia penfer fainement.

1^1

P E N S E* E 5

VI

AL IV D ( i ) utile interdum , aliuâ honeftum videri fiolet. Falso : nam eadem utilitatis 5 qux honefiatis eft régula. Qui hoc non perviderit , ab hoc nulla fraus aberit , mrilum facinus. Sic enim cogitans , Eft iftuc quidem honeftum 5 verùm hoc expedit , res À natura co- pilât as au débit errore dhellere : qui fons eft fraudium , maleficiorum , ficelé- rurn omnium. Itaque fi vir bonus ha- beat hanc vim , ut , fi digitis concrepue- rit , pojfitt in locupletium tefiamenta no- men ejus irrepere ; hac vi non utatur : ne fi exploratum quidem habeat , id om- nino nemtnem unquam fiufipicaturum. Ho- mo jufir as , tfque s quem fentimus virum bonum , nihil cuiquam , quod in fie trans- férât y detrahet. Hoc qui admit atur » is fie y quid fit <vir bonus , neficire fateatur»

( i) Offic.Ill. 18 , & 15?.

( z ) Manière de parler, qui tient du pro- verbe , & qui fîgnifie , Faire la plus petite choie du monde , la chofe qui dépend 1$ plus de nous, & qui coûte ie moins.

DE CiCERON. 14?

Sur l 4 Probité.

QUELQUEFOIS , A'un côté on croit voir Futile ; & de Fautre 3 l'honnête. On fe trompe : car Futile n'eft jamais n'eft pas l'honnête. Un homme qui doute de cette véri- té , ne fauroit être qu'un fripon , qu'un fcélérat. Il fe dira 5 Voilà V hon- nête , mais voici le bon : & du moment que Faudace & l'erreur vont jufqu'à féparer deux chofes , que l'ordre de la Nature a réunies , la porte eft ou- verte à toute forte d'injuftices & de crimes. Quand donc un homme de bien n'auroit qu'à claquer ( 2) des doigts pour fe faire coucher fur des Tefta- mens de sens riches 5 à Finfcu du Te- ftateur ; fût-il même certain de n'en être jamais foupçonné ? il n'uferoit pas d'un pareil fecret. Un homme jufte , & qui eft ce qu'on entend par homme de bien> ne prendra n'en à perfon- ne. Trouver cela étonnant ? ce feroit abfolument ignorer ce que c eft que probité. Quiconque voudra dévelop-

144 P E N S E* E S

At vero fi quis voluerit animiful corn- j)licatam noùonem evolvere y jam Je ipfe doceat , mm vïrum bonum ejje , qui pro- fit quibus poffu : noceat nemini , nijt la- çeffitus injuria. Quid ergo ? hïe non no* ceat y qui quodam quafi veneno perfciat , ut ver os hcredes moveat , in eorum locum ipfe fuccedat ? Non igitur faciat ( dixe- rit quis ) quod utile fit , quod expédiât ? lmmo intelligat , nïhil nec expedire , nec utile ejfe , quod fit injufium. Hoc qui non didicerit , bonus <vir effe non poteriu

Incidunt ( 4 ) fepe caufœ , ckm repug* ware utilitas honeflati videatur $ ut anim* advertendum fit , repugnétne plane , an

( 3 ) On auroît tort de croire que Cieé- ron autorife ici la vengeance. Rien n'eft plu3 folidement y ni plus clairement établi que le pardon des injures , dans les écrits des Philofophes païens. On peut voir le Criton Se le Gorgias de Platon. Mais combien d'é- xemples qui prouveroient que la* pratique repondoit chez eux à la dodrine ? Tout ce que Cicéron veut dire , c'eft que la loi na- turelle nous permet de repouffer l'aggreP- lèur injufte , pourvu qu'on fe renferme dans les bornes que cette même loi preferit. A.

DE CïCERON. I4J

per l'idée confufe qu'il en a dans l'ef. prit , verra par fes propres lumières , que l'honnête- homme eft celui qui fait tout le bien qu'il peut , &c qui ne fait de mal à perfonne , fi ce n'eft dans le cas ( j ) d'une légitime dé- fenfe. Or celui qui avec je ne fais quelle drogue , feroit difparoître le nom des véritables héritiers , pour fe mettre à leur place , ne feroit-il de mal à perfonne ?

Mais , dira quelqu'un , négligera- t-on ce qui eft utile & avantageux ? Répondons à cela , que rien d'injufte n'eft avantageux , ni utile. Point de probité à elpérer de qui ne tient pas ce principe.

Il y a bien des cas l'utile paroîc oppolé à l'honnête , & il fmt alors examiner fi l'opposition n'eft qu'appa-

cela près , il n'eft jamais permis Je faire dix mal à perfonne, ni par conféquent de ren- dre injure pour injure. Cicéron donne à Cé- far une louange bien flatteufe , en lui dw fànt , Oblivifci nihil foies , nifi injurias, U)Offic. III. iz.

N

146 Pense' Es

jojfit cum honeftate conjungu Ejus gene- ris h& funt quaftiones : Si ( exempli gra- tta ) vir bonus Alexandrià Rhodum ma- gnum frumenti numerum advexerit in Rhodiorum inopia & famé , fummaque annon<z cantate : fi idem fciat , complu- tes mer cator es Alexandrie folviffe > na* véfque in curfu , frumento onuflas 9 pe- tentes Rhodum , viderit : ditturnfne fit id Rhodiis , an filentio Juum quhm plurimo venditurus ?

Sapientem & bonum virum fingimus : de ejus deliberatione & confultatione qu<z- rimus : qui celaturus Rhodios non fit > fi id turpe judicet : fed dubitet , an turpe non fit.

In hujujmodi caufis aliud Diogeni

( ^ ) Alexandrie , ville bâtie par Alexan- dre le Grand fur les bords du Nil : d'où * jufqu'à Rhodes , île célèbre de la Méditer- ranée , le trajet eft d'environ cent quarante de nos lieues.

( 6 ) Plufieurs Philofophes ont porté ce même nom. Le plus fameux eft Diogène le Cynique , qui étoit de Sinope. Celui dont il s'agit ici , fut l'un des trois députez qui allèrent de la part des Athéniens à Rome fous le Conlulat de Scipion & de Marcel- lus y comme nous l'apprenons dans le Lucul- lus de Cicéron, chap. 45.

D! ClCERON, I47

rente, ou fi elle eft réelle. Voici des cas de cette efpèce.

On fuppofe , par exemple , que la famine étant à Rhodes 3 &c le blé por- té à une extrême cherté , un Mar- chand ( 5 ) d'Alexandrie , homme de bien , y débarque quantité de grain. Plufieurs autres , partis d'Alexandrie, y en conduifent auiïi ; & même il les a vus en mer. Avertira-t-ii les Rho- diens ? ou , ne difant mot > vendra- t-il fon blé au plus haut prix ?

On le fuppofe vraiment homme de bien , &c réfolu à ne rien taire 5 fi la probité l'exige. Mais dans le doute fi elle l'exige y il délibère fur le parti qu'il prendra.

Pour l'ordinaire , fur ces fortes de queftions , Diogcne ( 6 ) de Babylo- ne , Stoïcien du premier ordre , & Antipater fon difciple , homme de beaucoup d'efprit , penfent difFérem- ment. Antipater foutient , que le ven- deur doit nettement déclarer à l'ache- teur tout ce qu'il fait. Au contraire , félon Diogène , il n'eft tenu qu'à ce qui eft prefcrit par le Droit civil , c'eft-à-dire > qu'à déclarer fi la mar-

Nij

Ï48 P E N S e' E S

Babylonio vider i foie t , magno & gravi Stoïco : aliud Antipatro , difcipulo ejus f homini acutiffimo. Antipatro, omniapa- tefacienda, ut ne quid omnino , quod venditor norit , emptor ignorée : Diogeni , venditorem , quatenus jure civili conflit tutum fit , dicere vida oportere : cetera fine injîdiif agere : & quoniam vendat , velle quàm optimè vendere. Advext , expofui , vendo meum non pluris , quant cMeri : fortajje etiam minoris , ckm ma- jor efl copia. Cuifit injuria ?

Exoritur Antipatri ratio ex altéra parte : Quid ais ? tu ckm hominibus con- julere debeas , & fervire humant Jocieta- ti , eaqm lege natus fis , & ea habeas principia nature , quibus parère , & quœ fequi debeas , ut militas tua , cornmunis utilitas fît : vicifsîmque cornmunis utili- tas , tua fit: celabis homines , quid lis adfit commoditatis & copia f

Refpondebit Diogenes fortajfe fie : Aliud efl celare > aliud tacere. Neque ego nunc te celo , fi tibi non dico , qua natura deorum fit , quis fit finis bonorum: qw tibi plus prodeffent cognita, quant triùci utilitas : fed non quidquid tibi audire utile efl % id mihi dicere neçeffc

DE ClCERON, I49

chandîfe pèche par quelque endroit : après quoi 5 toute fupercherie à part y il n'a qu'à vendre , puifque c'eft fon métier , le plus qu'il pourra. Je vous apporte du blé ? je le mets en vente y je ne fuis pas plus cher que d'autres , ôc peut-être le fuis-je moins encore , quand la denrée eft plus commune. A qui fais-je tort ?

Mais y reprend Antipater , n'êtes- vous pas obligé de vous prêter aux befoins d'autrui 5 &c de procurer le bien général ? Vous êtes pour cela : & cette loi que la Nature a impri- mée dans votre cœur , vous dit que votre intérêt perfonnel doit tourner à l'utilité publique 5 comme l'utilité publique tourne à votre avantage per- fonnel. Pouvez-vous par conféquent celer à ces Rhodiens , qui font des hommes auflï-bien que vous , les ref- fources & l'abondance qu'ils font à la veille d'avoir ?

A cela Diogène pourroit répliquer : Entre celer une chofe , & la taire , il y a de la différence. Que je me taife ici fur la nature des Dieux 5 ou fur notre fouverain bien ? dont il vous

N iij

Ï5O P E N 5 e' E $

eft. Immo vero ( inquiet Me ) necejfe cft> fi quidem meminifti* ejfe inter hommes natura conjunftam focietatem. Mcmini> inquiet Me : fed num ifta focietas talis eft> ut nïh'il Jïmm cujufque fît ? Quod fi ita eft , ne vendendum qu'idem quidquam eft , fed donandum.

Vendit (8) œdes vir bonus frotter ali- qua vitia } quœ ipfe norit , c&teri ignorent : peftilentes fint , & habeantur jalubres : ignoretur , in omnibus cubiculis apparere ferpentes : malè materiatét , ruinofœ : fed hoc prœter dominum , nemo fciat. Qu&roy fi hoc emptoribus venditor non dixerit , adéfque vendiderit pluris multo , quam fe vcndïturum putarit y num id in- juftè y an improbe fecerit ?

Me vero , inquit Antipater. Quid

(7) Toutes les éditions portent, mili- tas , & je n ai ofé toucher à un texte géné- ralement reçu. Mais je fuis bien perfuadé qu'il faut lire , vilitas , conje&ure propofée dans le Cicéron de M. le Dauphin. Un peu de Logique fuffit pour fentir la jufteffe , ou pluftôt la néceflîté de cette correftion.

(8 ) Offit. III. 13.

DE ClCERON. I5I

feroic plus important d'être inftruit , que d'avoir du blé (7) à bon compte ; eft-ce vous celer quelque chofe > Tout ce qu'il vous importeroit de favoir , je ne fuis pas obligé de vous l'apprendre. Vous y êtes obligé 5 ré- pondra Antipater , Ci vous fongez que les hommes ne font tous qu'une îb- ciété y dont la Nature eft l'auteur. J'y fonge , repartira Diogène : mais les droits de cette fociété font - ils que perfonne n'ait rien à foi ? Il faut donc , îî cela eft 5 ne rien vendre , mais tout donner.

Un honnête-homme vend une mai- fon , dont lui feul il connoît les dé- fauts. On la croit faine , elle eft em- peftée : on ignore que dans toutes les chambres il y vient des lerpens : les matériaux n'en valent rien y elle me- nace ruine 5 mais perfonne hors le maître ne fait cela. Il garde le filen- ce 5 & vend plus cher de beaucoup , qu'il ne s'en flattoit. Je demande s'il a bleffé la juftice y la probité ?

Oui fans doute y répond Antipater.

N iiij

î y 1 P E N S E* E S

enim efi alhtd erranti viarn non monflra* re , ( quod Athenu execratïonibus fubli- cis fancitum eft)fî hoc non efl , emytorem pati ruere , & per errorem in maximam fraudera incurrere ? Fins etiam efl , quàm tnam non monflrare : nam efi fcientem in errorem alterum inducere. Diogenes con- tra : Num te emere coegit , qui ne horta- îhs quidem efi ? llle 3 quod non placebat , -profcrijrjît : tu , quod placebat , emifii. Qjïbdfi qui profcribunt , villam bonam, benéque sectifïcatam , non exiftimantur fefellijp , etiam fi Ma nec bona efi , nec ddificata ratione s multo minus , qui do- mum non laudarunt. Ubi enim judicium emptorij efi , ibi fraus venditoris qu& po- te fi ejfe ? S in auttm diftum non omne yrdfiandum efi : quod diàlum non efi , id prafiandumputas ? Quidvera efi flultius,

(p ) On ne fait pas au jufle ee que c'é- toit que ces exécrations publiques chez les Athéniens. Mais en général on voit aflez que c'etoient des Ordonnances qui fe li- foient , ou s'affichoient publiquement , & qui menaçoient des plusgrièves peines ceux qui ne les fuivoient pas- Quant à l'article dont il eft queflion ici , convenons que s'il efl: honteux aux hommes d'avoir befoin qu'on les avertifle d'un pareil devoir , au

de Ciceron. r y 5 Car, fi c'eft un crime, &c un crime, que les Athéniens ( 9 ) flêtrillent par des exécrations publiques , de ne pas montrer le chemin à un palïant qu'on voie qui s'égare ; le vendeur qui laille tomber l'acheteur dans un piège , n'eft-il pas également coupable , & plus coupable encore , puifque c'eft à deiïein , 8c avec pleine connoilfance } Mais , reprend Diogcne, vous a-t-011 forcé d'acheter ? On ne vous y a pas même excité. Une maifon que je n'aime pas , je la vends $ &c vous 5 parce qu'elle fe trouve à votre gré , vous l'acquérez. Que l'affiche porte , Maifon à vendre , bonne & bien bâtie 9 quoique la maifon ne foit ni bonne ni bien bâtie y on ne dira pas que le ven- deur foit un fripon ; & à plus forte rai- fon, s'il n'a point fait l'éloge de ce qull vendoit. Quand l'acheteur eft maître de juger , feroit la fraude du ven- deur ? On n'eft pas toujours garant de tout ce qu'on dit : le ferai-je de ce que je n'ai point dit ? Veut-on que le mar-

moins cette attention dans les Magiftrats d'Athènes , fait bien voir jufqu'où alloit l'humanité d'un peuple fi polit

154 Pense* es

quam vendit or em , ejus rei , quam ven- dat , vida narrare ? Quid autem tam abfurdum , quam fi domini juffu ita prœco prœdicet, Domum peftilentem vendo ?

Qiu dijudicanda fiint : non enim , ut quareremus , expofuimus , fed ut explica- remus* Non igitur videtur nec frumen- tarins Me Rhodios , nec hic œdium vendi- ditor celare emptores debuijfe. Neque enim id efl celare , quidquid redceas : fed cum , quod tu fcias , id igncrare emolu- mend tui causa velis eos , quorum inter- fit id frire.

Quod ( i )fi vituperandi funî , qui retïcuerunt : quid de us exifïimandum

( I ) Grotius , de Jure belli & pacis , liv. II , chap. ii , décide autrement que Cicé- ron , fur ce qui regarde le marchand de blé. A la vérité , dit-il , ce marchand eût fait une adion louable en déclarant tout ce qu'il favoit. Quelquefois même on ne peut y manquer fans bleffer les règles de la cha- rité. Mais il ne faut pas , ajoute Grotius , pofer y comme fait Cicéron , pour maxime générale, que le filence foit criminel toutes les fois que * pour fon profit particulier , on ne dit pas une chofe , que ceux à qui vous la cachez ont intérêt de fa voir. Cela n'a lieu

DE ClCERON. T 5 ^

chaud décrie fa marchandife ? Qu'il feroit plaifant d'entendre un crieur public dire par Tordre de celui qui Temploie, Maifon empejlée a vendre!

Préfentement ( i ) décidons. Car je n'ai propofé la difficulté que pour la réfoudre. Je ne trouve donc le filence innocent 3 ni dans ce marchand de blé à l'égard des Rhodiens \ ni dans le vendeur de cette maifon à l'égard de l'acheteur : & cela , non qu'il foit mal de ne pas toujours dire tout ce qu'on fait : mais un filence affe&é , qui tourne à notre profit 3 & au pré- judice d autrui % voilà ce qui eft mal.

Puifque nous blâmons un filence affeâé , que faut-il penfer de ceux

qu'à l'égard des qualitez & des circonftan- ces , qui par elles-mêmes ont quelque liai- Ton avec la chofe dont il s'agit. Ainfî la dif- férence qu'il y a entre ces deux Cafuiftes , c'eft que Grotius met fur le compte de la Charité , ce que Cicéron met fur le compte de ia Juftice. Pour moi, je pardonne vo- lontiers à Cictron , d'avoir prefque confon- du l'un avec l'autre. ( 2) Offic.Ill. 14.

i y 6 Pense' es

efi 0 qui oratïonis vamtatem adhibue*

runt ?

Ù Canins , eques Romanns , nec infa- cetus , & fatis literatus , cum fe Syracu- fas otiandi ( ut ipfe dicere fofebat ) non negoûandi causa contulijfet , diiïitabat , fe hortulos aliquos velle emere > quo in- vitare amicos , & ubife obleUare fine interpellatoribus fojfet. Quod cum per- crebuijjet , Pythius H quidam , qui ar- gent ariam faceret Syracufis , vénales quidemfe hortos non habere , fed licere uti Canio , fi vellet , ut fuis : & fimul ad, cœnam hominem in hortos in-vitavit in pofterum dïem. Cum Me promifijfet , tum Pythius > qui efjet , ut argent arius , apud omnes ordines gratiofus , pifcatores ad fe convocavit, & ab his petivit, ut ante fuos hortulos poftridie pifearentur : dixh- que y quid eos facere vellet. Ad cœnam tempore venit Canius : opipare à Pythio apparatum convïvium : cymbarum ante oculos multitudo. Pro fe quijque quod ce- fer at 3 afferebat : ante pedes Pythii pifces

/

DE C I C E R O N. I57

qui feroient fervir le menfonge à leurs fins ?

Un Chevalier Romain , Canius , qui avoir de l'enjouement , & Fefprit orné,alla paiïer quelque temps àSyra- cufe , ion unique affaire , dilbit-il devoir être de ne rien faire. , il parloit fouvent d'acheter un petit jar- din, où il pût, loin des importuns, avoir fes amis , 8c fe réjouir avec eux. Sur le bruit qui s'en répandit 5 un cer- tain Pythius , Banquier 3 lui dit qu'il avoit un jardin , qui nétoit pas à vendre , mais dont il le prioit d'ufer librement. Il invita en même - temps fon homme à y fouper le lendemain. Canius accepta. Pythius , à qui fa caille attiroit beaucoup de confidéra- tion , fit alïèmbler les pêcheurs pour leur demander , que le lendemain ils eulïènt à pêcher devant fon jardin , Se il leur détailla fes ordres. Canius ne manqua pas au rendez-vous. Repas magnifique. Quantité de barques , qui fail oient un fpeétacle , & qui ve- noient toutes à l'envi préfènter leur pêche. Les poilTons tomboient en tas aux pieds de Pythius. , dit Camus t

i y 8 Pensées abjiciebantur. Tum Camus , Qu&fo , quit , quid efi hoc , Fythi ? tantumne pifcium ? tamumne cymbarum ? Et ille , Qjiid mirum , inquit ? hoc loco efi , Sy- racufis quidquid efi pifcium : hœc aquatio: hâc villa ifli car ère non pojfunt. Incenfus Canins cupiditate , contendit a Pythio , ut <venderet. Gravatè ille primo. Quid mili- ta ? impetrat : émit homo cupidus & locuples 9 tanti > quanti Pythhts voluit , & émit infiruftos : nomina facit : nego- tium confiât. Invital Canius pofiridie familiares fuos. Venit ipfe mature. Seal- mum nullum videt. Quœrit ex preximo vicino , num feru quidam pifeatorum ejfent , quod eos nullos videret. NulU , ( quod feiam ) inquit ille : fed hic pifeari nulli folent ; itaque heri mirabar , quid accidijfet. Stomachari Canius. Sed quid faceret ? nondum enim Aquilius , colle- ga & familiaris meus , protulerat de dolo malo formulas : in quibus ip/is cîim ex eo quœreretur , quid ejfet dolus ma- lus , refpondebat : Cùm effet aliud fimu.

DE ClCERON. IJ9

qu'eft-ce que ceci ? Tout ce poiflbn ? Tant de barques ? Faut-il 5 reprend Pythius , que cela vous étonne ? Tout le pohîon de Syracufe eft ici. Ceft le feiil endroit il y ait de l'eau. Sans ce lieu-ci, les pêcheurs ne fauroient aller. Voilà que Canius ne tient plus contre l'envie d'acheter. D'abord le Banquier fe défend. A la fin il cède. Canius , plein de fon idée 3 & ne re- gardant pas à l'argent , prend maifbn &c meubles , donne tout ce qu'on en veut avoir , fait fon billet. L/afFaire eft conclue. Il prie fes amis pour le jour fuivant. Il y arrive de bonne heure. Il ne voit pas le moindre bat- teau. Il s'informe du voifin , s'il n'y a point ce jour-là quelque fête pour les pêcheurs. Aucune que je fâche, dit le voifin : mais ordinairement on ne pêche point ici , & je ne favois hier à quoi attribuer ce que je voyois. Ca- nius de s'emporter. Mais quel remè- de ? Aquilius 5 mon collègue & mon ami , n'avoit pas encore publié fes formules contre le dol , il explique très-bien ce que c'eft que dol > en hom- me qui fait définir. C'eft 5 dit-il 5 don-

l£0 P E N S e' E S

latum , aliud adhim. Hoc qu'idem fané luculenter , ut ab homme perito definien- du Ergo & Pythius , & omnes aliud agentes , aliud fîmuUntes , perfidi , im* frobi > malitiofi funt.

Explica ( 3 ) atque excute intelligent tiam tuam , ut mdeas , qua fît in ea fpecies , forma , & notio viri boni. Ca- dit ergo in <virum bonum mentiri emolu- menti fui causa , criminari , prsripere 9 f aller e l Nihil profeUo minus. Ejt ergo ulla res tanti , ont commodum ullum tant expetendum , ut viri boni & Jplendorem , & nomen amittas ? Quid efi , quod af ferre tantum militas ifia , quœ dkitur , fojjit , quantum auferre , fi boni <vïri no- men eripuerit , fidem juftiiiâmque detra- xerit ? Quid enim intertfi , utrhm ex ho~ mine fe quis conférât in belluam , an in hominis figura immanitatem gerat bel* lu&ï

Facile ( 4 ) de damno efi. Quid ? fi

(3) Offic. III. zo.

(4) Fragm. lib. de Rep. III.

ner

DE ClCERON, l6l

lier à entendre qu'on veut une choie, ôc en faire une autre. Pythius , par conféquent 5 & tous autres qui ont de femblables détours 5 font gens artifî- cieux 5 fans foi , Se fans probité.

Rentrez en vous-même 3 pour fa- voir ce que c'eft qu'être homme de bien. Voyez, en développant cette idée , ce qu'elle vous préfente. Trou- verez-vous que l'homme de bien puif- fe mentir pour fon intérêt 5 calomnier, fupplanter 5 tromper ? Rien moins , aflurément. Qu'eft-ce qui peut tenir lieu de l'honneur 5 8c vous dédom- mager du facrifice que vous ferez de votre réputation ? Pour une ombre d'utilité , vous allez donc renoncer à la bonne foi & à l'équité , c'eft à dire, ceflfer d'être homme ? Qu'importe y en effet , que la figure humaine vous refte , fi dans l'ame il n'y a plus que la férocité de la bête i

Quand il ne s'agit que du pécuniai- re j il eft aifé de prendre fon parti*

O

i<?2 Pense* es

vita ejus in periculum veniet , ut eum aliquando necejje fit , aut occupare , aut mort } quid faciet ? Fotefl hoc evenire , Ht naufragio fafto inventât aliquem im- becillum , tabula inh&rentem : aut viffo exercitu , fugiens reperiat aliquem vul- tieratum , equo infidentem : utrumne aut illum tabula, aut hune equo deturbabit > Ht ipfe poffït évader e ? Si volet juflus ejfe, non faciet*

M. Attilius ( 6 ) Regulus , cum con- fui iterum in Africa ex infidïts captus effet , duce Xantippo Laced&monio ju- ratus miffus efi ad fenatum , ut , nifi redditi effent Pœnis captivi nobiles qui- dam > rediret ipfe Cartbaginem. Is cum

( 5 ) On trouvera Cicéron bien ferupu-* kux. Mais rappelons ici la maxime fonda- mentale , qui nous défend de faire à d'au- tres y ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit a nous-mêmes, ghiod tibi non vis fieri y altert ne feceris. Voilà qui fuftît pour appuyer la décifîon de Cicéron : à moins qu'en ne veuille , par de vaines fubtilitez , diftinguer eflentiellement la Juftice d'avec la Charité.

{6 ) Offic. III. z6 y & 27*

DE ClCERON, l6$

Mais fuppofons que Ton fe trouve dans la néceffité, ou de faire périr quelqu'un , ou de périr foi-même. C'eft un cas qui peut arriver 9 ou dans un naufrage 5 fi nous rencontrons une perfonne faifie d'une planche > qu'elle n'ait point la force de nous dif- puter; ou dans la déroute d'une ar- mée , en fuyant nous rencontrons un homme blefïe , qui foit à cheval. Prendrons-nous la planche à l'un , ou le cheval à l'autre , pour pouvoir nous fauver ? A ne confulter que la juftice , nous n'en ( 5 ) ferons rien.

Régulus. Conful pour la féconde fois 5 étant à la tête de nos Troupes en Afrique , & ayant été pris dans une embufcade par Xantippe , Lacédémo- nien 5 qui commandoit l'armée enne- mie , fut envoyé au Sénat , pour de- mander qu'on rendît quelques prison- niers d'un grand nom ; mais avec fer- ment de retourner lui-même à Car- thage 5 s'il n'obtenoit rien. Arrivé à Rome, il trou voit de l'utilité àréuf- fir y mais une forte d'utilité , dont il

Oij

i<?4 Pense'es Romcm wnijfet , utilitatis fpeciem vidfi bat : fed eam , ut res déclarât , falfam judicavit : qu& erat talis. Manere in fa* tria y ejfe dcmifuœ cum uxore , cum li- beris s quam calamitatem accepijfet in btllûy communem fortune bellicœ judican- tem 9 tenere confularis dign'ttatisgradumz quis h&c neget ejfe utilia ? Quid c en je s ? Magnitudo animi & fortitudo negau Num locuvletiores quarts auBores ? Ha- rum enim efi wtutum proprium , ml ex* timefcere , omnia humanâ defpicere s ni* hil , quod homini accidere poffit , intole- randum putare. Itaque quid fecit ? In fenatum venit : mandata expofuit : fen-^ tentiam ne diceret > recufavit : quamdiw jurejurando hofiium teneretur , non ejfe fe fendtorem. Atque illud etiam Jtul* tum hominem , dixerit quifpiam , & re~ pugnantem utilitati Juœ ! ) reddi capti- *vos , negavit ejfe utile : Mo s enim ado~ lefcentes ejfe > & bonos duces , fe jam confeèîum JeneElute. Cujus cum vœlttif fet auiïoritas , captivi retenti funt : ipfi Carthaginem rediit : ne que eum caritas, patrU retinuit > nec fuorum. Neque vere tum ignorabat , fe ad crudeliffimum ho~ fiem 5 & ad exquifita fupplicia profiàf

DE ClCERON. 1^5

reconnut le faux , comme l'événement le prouve. Jouir de fa patrie , vivre chez lui avec fa femme , avec fes en- fans , 8c ne regardant fa difgrace que comme on regarde les liafards de la guerre , tenir le rang d'un citoyen , qui a été Conful : peut - on douter qu'il n'y ait de l'utile ? Qu'en croyez- vous ? Mais la grandeur d'ame 8c le courage n'en conviendront pas. Avez- vous mieux à confulter que ces deux vertus -, dont le propre eft de ne rien craindre , 8c de perfuader à l'homme que rien de flatteur ne doit l'éblouir , que rien de fâcheux ne doit l'effrayer? Régulus que fit-il donc } Il parut aa Sénat , expofa le motif de fon voyage, 8c refufa d'opiner , fous prétexte qu'il n'étoit point Sénateur , tant que fon ferment le tenoit entre les mains de l'ennemi.. A la fin pourtant ( le grand* fou , dira-t-on , d'être allé contre fon intérêt) il confeilla de ne point rendre- les prifonniers : que c'étoient de bra* ves Officiers, 8c jeunes , au lieu que fon âge le rendoit inutile. Oh s'en tint à fon avis : de forte que les pri- sonniers furent gardez- 8c lui, faus,

166 Pense5 es

ci s fed jusjurandum conjervandum pu- tabat. Itaque tum , cum vigilando neca- batur , erat in meliore caufa , qukm JH domi fenex captivas , perjurus confula- ris remanfijftt.

Cum ( 8 ) rex Pyrrhus populo Romd~ no bellum ultro intulijjet , cumque de im* perio certamen effet cum rege gêner ofo ac

( 7 ) Il y a dans le Texte , vigilando neca- hatur , & cela étoit intelligible pour les contemporains de Cicéron , qui favoient de quelle manière Régulus avoit fini fes jours. Voici ce qu'en rapporte M. Rollin , dans fon Hifioire des Carthaginois.

Ils ( les Carthaginois ) le tenoient long- temps refferré dans un noir cachot , d'où

après lui avoir coupé les paupières , ils 5, le faifoient fortir tout à coup , pour l'ex-

pofer au foleil le plus vif & le plus ar- dent. Ils renfermèrent enfuite dans une efpèce de coffre tout hérifTé de pointes , qui ne lui laiffoient aucun moment de re-

pos ni jour ni nuit. Enfin , après l'avoir

ainfî long-temps tourmentépar une cruelle infomnie , ils l'attachèrent à une croix , qui étoit le fupplice ordinaire chez les ^Carthaginois, & l'y firent périr.

Je cite M. Rollin préférablement aux Anciens , d'où il a tiré ce récit : & cela 5

DE ClCERON, 167

que les douceurs de fa patrie, fans que (a tendrelle pour fa famille balan- çât la fidélité qu'il croyoit devoir à ion ferment , il retourna à Carthage (y il n'ignoroit pas qu'une cruauté fans bornes lui réfervoit des fupplices» inouïs. Plus heureux dans le fein des plus cuifantes ( 7 ) douleurs, qu'il ne l'auroit été de vieillir dans fa maifon , avec la honte d'avoir flétri les hon- neurs du Confulat , & par fa captivi- té 3 Se par fon parjure.

Pyrrhus avoit entrepris la guerre volontairement 3 & il étoit queftion entre le peuple Romain y & ce Roi brave & puifïànt 5 de favoir à qui de- meurèrent l'Empire. Un transfuge > qui gagna fecrettement le camp de Fabricius , lui promit que l'on vou- loir le récompenfer 9 il repafferoit avec les mêmes précautions au camp de

pour avoir occafîon de recommander la lecture de Tes ouvrages. Perfbnne n'a écrit pour la Jeuneffe , ni avec de meilleures ia* tentions , ni avec plus defuccès. ( 8 ) Offic. III. aï.

i 68 Pensée s

potente ; perfuga ab eo <venit in caftra Fabricii , eique cft pollicitus , fi prœmium fibi propofuiffet ,fe , ut clam venijfet ,fic clam in Pyrrhi caftra rediturum , & eum veneno necaturum. Hune Fabricius reducendwm curavit ad Pyrrhum : idquc faftum ejus à finatu laudatum eft. At- qui fi fpeciem utilitatis , opinionémque quœrimus , magnum illud bellum perfuga unus , & gravem adverfarium imperii fuftulijfet : fed magnum dedeçus & fia- gitium , qm-cum laudis certamen fuijfet; eum non virtute , fed feelere fuperatum.

Qudvro , quam <vim ( 9 ) habeat libra illa Critolai: qui eum in alteram lancem animi bon a imponat , in alteram corporir, & externat tantum propendere illam bo~ ni lancem putet , ut terram & maria déprimât.

( 9 ) TufcuLV. Critolaus étoit un phi- Sofophe Péripatéticien.

Pyrrhus,

DE ClCERÔN, 1^9

Pyrrhus , & l'empoifonneroit. Fabri- cius donna ordre quil fût remis entre les mains de Pyrrhus. Cette a&ion fut louée par le Sénat. A ne confidirer pourtant , que ce qui paroîc utile 5 &c paile pour tel -y il ne falloit que ce transfuge pour le débarraiïèr d'une af- freufe guerre , &c d'un redoutable en- nemi. Mais la gloire nous avoit mis les armes à la main contre Pyrrhus. Quel opprobre , quelle noirceur d'en triompher, non parla valeur, mais par un crime !

Que fignifie cette balance de Crî- tolaiis 5 il prétendoit que fi Ton avoit mis 5 d'un côté , les biens de l'ame > Se de l'autre 5 les biens du corps , avec tous ceux que la fortune diftribue ce côté-là l'emporteroit y quand même on mettroit encore de celui-ci , Se la terre Se les mers >

17°

P E N S L E S

VII.

NE QJJ E vero ( i ) mihi quidquam prdflabilius videtur , quàm pojje dicendo tenere hominum cœtus > mentes allïcere , voluntates impellere quo velit ; tinde autem velit, deducere. Hœc una res in omni lihero populo , maximéque in pacatis , tranquilUfque civitatibus , prœcipuè femper fioruit , fempe'rque do- minât a eft. Quid enim efl aut tant admi- rabile , quam ex infinita multitudine hominum exfiftere unum , qui id , quod omnibus natura fit datum , vel folus , vel cum paucis facere pojjit ? aut tam jucundum cognitu, atque audltu, quam fapientibus /entendis , gravibiifque verbis ornata oratio , & perpolita ? aut tam potens , tamque magnificum , quàm po- puli motus , judicttm religiones , jenatus gravitatem , unius oratwne converti ? Quïd tam porro regium > tam libérale , tam munificum , qukm opem ferre fuppli- çibus y excitare affliffos , dure falutem ,

( i ) De Orat. I. 8.

DE ClCEROM,

Sur i? E l o e n c e.

RI E N de fi beau félon moi , que de s'attirer l'attention de toute une afièmblée ; que de charmer les efprits 5 que de pouvoir , ou perfua- der , ou difluader comme on veut. Par-tout ou le peuple jouît de fa li- berté , dans un temps de paix princi- palement 5 ce fut toujours le pre- mier mérite 5 & ce qui donne le plus de crédit. Qu'y a-t-il 5 en effet 5 de Ci digne d'admiration , qu'un homme , qui y dans ce prodigieux nombre d'hommes , fait feul a ou prefque feul 5 valoir des talens 5 que la Na- ture accorde à tous ? Rien flatte-t-il fi délicieufement Tefprit & l'oreille , qu'un difcours fagement penlé , 6c noblement exprimé ? Quel empire , quel afcendant comparable à celui de l'Eloquence , puifque fous elle les caprices du peuple , la religion des Juges , la gravité du Sénat , tout plie f Qu'y a-t-il de plus généreux 3 de plus royal, &c qui marque plus un grand

pij

J?jz Pensées liber are yericulis , retinere hommes in civitate ? Quid autcm tara neceffarium , qukrn tenere femper arma , quibus <vel teElus ipfe ejje pojfis , <vel provocare im- probos , <vel te ulcifci lacejfitus ?

Age <vero , ne femper forum ,fubfellia , rojira , curumque meditere , quid ejfe potefl in otio aut jucundius , aut magis -jpropnum humanitatis , quàm fermo fa- cetus , ac nulla in re rudis ? Hoc enim uno prœftamus <vel maxime feris , quod colloquimur inter nos > & quod exprimer e dicendo fenfa pojfumus . Quamobrem quis hoc non jure miretur , Jumméque in eo elaborandum ejje arbitretur > ut , que uno homines maxime befiiis praflent , in hoc hominibus ipfis antecellat ?

* Ut <vero jam ad Ma fumma venia-

( z ) Je ne donne qu'une efpèce d'équi- valent, Forum , étoit le lieu les Préteurs rendoient la juftice. Subfellia , les bancs, les fièges les Juges étoient aflis. Roftra, la Tribune d'où Ton haranguoit le peuple* Curia , le lieu ou s'affembloit le Sénat*

DE ClCERON. I73

cœur , que d'alïïfter l'innocent , que de rétablir l'opprimé , que de proté- ger le foible , que de conferver la vie a ceux-ci , & de fauver l'exil à ceux- ? Qu'y a-t-il enfin de li néceffaire > que d'avoir toujours des armes redou- tables aux méchans 3 ôc qui nous met- tent à couvert des infultes y ou en état de les venger f

Mais pour lailfer un peu à part ( 2 ) les procès &r les affaires , le Bar- reau & le Sénat ; quel plus doux plai- fir 9 & qui convienne mieux à Fhom- me , que d'avoir , quand nous fom- mes maîtres de quelques momens , une converfàtion aimable & polie ? L'ufage que nous avons de la parole, &c la faculté de nous communiquer ainfi nos penfées a eft ce qui nous diftingue le plus des bêtes. Pouvoir donc l'em- porter fur les autres hommes , en ce qui fait principalement que l'homme l'emporte fur la brute 5 n'eft-ce pas quelque chofe de merveilleux 5 & qui mérite qu'on fatfe fes derniers efforts pour y réuiïir ?

Voici le plus beau trait enfin 5 à Fhonneur de FEloquence. Quelle au-

P iij

174 Pense' es

mus ; qu& vis alia potuit aut difperfos hommes unum in locum congregare , aut À fera , agreflique vita ad hune hu- manum cultum , civilemque deducere* Nam ( 3 ) fuit quoddam tempus , ckrn ïn agris hommes pafjim beftiarum more vagabamur , & fibi viftu ferino vitam propagabant s nec ratione animi quidquam , fed pkraque viribus corporis adminiftrabant. Nondum divinœ religio- nis , non humant officii ratio colebatur : nemo mtptias viderat légitimas : non cer- tes quifquam infpexerat liberos : non jus œquabtle quid utilitatis haberet , accepe- rat. Ita pr opter errorem , atque infei- tiam , cœca ac temeraria dominatrix animi cupiditas , ad fe explendam viri- bus corporis abutebatur , perniciofiffimis fatellitibus. Quo tempore quidam , ma- gnus videlicet vir & fapiens , cognovit , qu& materïa effet , & quanta ad maxi- mas res opportunitas animis ineffet ho- minum , fi quis eam poffet elicere , & pr&cipiendo meliorem reddtre : qui dif- perfos homines in agris , & m te dis fil- vefiribus abditos , ratione qtudam corn-

( 3 ) De Invent, I. a.

DE ClCERON. 17^

tre force que celle-là, put engager les hommes difperfez , & féroces qu'ils étoient 3 à le réunir 5 & à fe ci- vilifer ? Car il y a eu un temps à la manière des bêtes , ils erroient dans Jes campagnes , & fe nouriulfoient de leur proie. Prefque tout fe déci- doit par la force corporelle, rien par la raifon. Alors nulle religion , nul devoir. Point de loi pour les maria- ges. Un père ne fa voit de quel enfant il étoit père. On ne fentoit pas de quel- le utilité il eft d'avoir des principes d'é- quité. Au milieu de l'ignorance & de Terreur , on étoit tyrannifé par d'a- veugles paiïions 5 à qui les forces du corps 5 dangereufes compagnes , four- nilîoient les moyens de s'ailouvir. Quelqu'un , dont les lumières étoient fupérieures , ayant étudié alors ce que c'eft que l'homme , comprit qu'en l'in- ftruifant , & mettant en œuvre les qualitez de fon ame , il y avoit de quoi en faire quelque chofe de grand. Pour y réuffir 5 il obtint que ces hom- mes épars dans les champs , des feuillages leur fervoient de retraite , fe raffèmblaiïènt daus un même lieu ;

Piiij

ij6 Pensées fulit unum in locum , & congregavit , & eos in unamquamque rem inducens uti- lem atque honeflam , primo propter in- jolentiam reclamantes , deinde propter rationem , atque orationem fludiofiks au- diemes , ex feris & immanibus , mites reddidit & manfuetos.

Ac mihi quidem videtur hoc nec tact- ta y nec inops dicendi fapientia perficere fotitijfe y ut homines à confuetudine fit- bit o concerter et ? & ad diverfas vit a ra- tiones traduceret. Age verb , urbibus conflit utis , ut fidem colère , & juflitiam reûnere Giflèrent , & aliis parère fuâ voluntate confuefcerent , ac non modo labores excipiendos communis commodi caufa 3 fed etiam vitam amittendam cxi- flimarent : qui tandem fieri potuit 9 nifl homines ea , qu<z ratione invenijfent > eloquentiâ perfuadere potuijjent ? Pro- fetlb nemo , nifl gravi ac Jitavi commo- tus oratione , cum viribus phtrimum pojjet , ad jus voluijfet fine pi defcendere : ut inter quos pojjet excellere , cum Us fe pateretur aquari > & fua volmtate à

DE ClGERON, 1 77

& travaillant à leur mettre devant les veux l'utile & l'honnête , d'abord il les trouva peu fournis à des véritez fi nouvelles pour eux : mais gagnant leur attention de plus en plus , il leur fit enfin goûter la Raifon ; & de fauvages , de farouches qu'ils étoient 5 il les rendit doux & humains..

Un changement & fi prompt &c fi confidérable, fut, fans doute, l'ouvra- ge de r Eloquence autant que de la Sa- ge (Fe. Et lorfqu une fois il y eut des villes établies , auroit-on pu , fi l'Elo- loquence n'avoit appuyé ce que la Raifon propofoit , cimenter la bonne foi & la juftice , accoutumer les hom- mes à la fubordination , &c les déter- miner , ne difons pas feulement à ne point épargner leurs peines , mais à facrifier même leur vie pour le bien public ? AlTurément il fallut la voie de la perfuafion, pour amener ceux qui fe fèntoient les plus forts , à trouver bon quun Juge décidât de leurs intérêts 3 à fe mettre ainfi au ni- veau des plus foibles , & à perdre vo- lontairement Thabitude ils étoient de fe faire juftice eux-mêmes,; habi-

178 Pense5 es

jucundijfima confuetudine recéder et > qu& -prdjertim jam natura vint obtineret jro- fter vetuflatem.

Oratorum ( 4 ) gênera ejfe dïcuntur tanquampoetarum. Id fecus efl : nam al- terum efl multiplex. Poèmatis enim tra- gici , comici , epici , melici etiam > fuurn quodvis efl dwerfurn à reliqiris. Itaque & in tragœdia comicum v:tiofam efl , & in comœdia turpe tragicum : & in Cétteris fuus efl cujufque certus fonus ? & quidam intelligentibus nota <vox. Ora- torum autem fi quis ita numerat plura gênera , ut alios grande! 9 aut graves 3 aut copiofos : alios tenues , aut fubtiles 9 aut brèves : altos eis interjeffios , & tan- quam medios putet ; de hominibus dicet aliquid , de re parum. In re enim } quod

(4 ) Ibid. eap. a.

DE ClCERON. I79

rude tout-a-fait commode, & fi an- cienne qu'elle palïoit pour loi de la Nature.

On prétend qu'il y a divers genres d'Orateurs , ainfi que de Poètes. Ceft ce qui n'eft point. A la vérité il y a des Poètes Tragiques 5 il y en a de Comiques, d'Epiques , de Lyriques: & ce lont autant de genres différais. Dans la Tragédie 3 le Comique fait un mauvais eft-èt : le Tragique n'en fait pas un meilleur dans la Comédie. Ainli des autres efpèces de Poëfies : le ton de chacune eft marqué , & les connoiffeurs ne s'y trompent point. Mais dans Fart oratoire , lorlqu'on dira que ceux-ci ont de la noblelïe 5 de la force 5 de l'abondance ; que ceux-là fe bornent à la fimplicité 5 à FexaéHtude , à la précifion ; & qu'en- fin il y en a qui tiennent comme le milieu entre ces deux caradères ; ce font des différences qui portent , non fur l'art même , mais fur ceux qui le cultivent. On dit des Orateurs > ce qu ils font : mais à l'égard de FE-

180 Pense3 es

optimum fit , quœritur : in homine dici-

lur , quod eft.

Optimus ( y ) eft orator , qui dicendo animos audientium & docet , & deleffat , & permovet. Docere , debitum eft : de- leElare , honorarium : permovere , ne- cejjariwn. H&c ut alius melùts y quam alius , concedendum eft : verum id fit , non génère 5 fed gradu . . . Ea igitur omnia in qao fwmma , erit orator peritijji- mus : in quo média , mediocris : in quo vninima ? deterrimus. Et appellabuntur emnes , orator es , ut piffores appellantur etiam mali. Nec generibus inter fefe , fed facultatibus différent. Itaque nemo eft orator , qui fie Demofithenis fimilern ejje no lit : at Menander H orner i no- luit. Genus enim erat aliud. Id non eft in oratoribus ; aut fi eft , ut alius gra- mtatem fiequens , fitbtilitatem fiugïat : contra > alius acutiorem fie , quam orna-

( ? ) De Opt.gen. Orat. cap. (6) Ménandre, Athénien , ne fit que des Comédies , & il y excella.

Ciceron. i8r loquence, il s'agit de favoir ce qu elle doit être.

Un Orateur parfait , c'eft celui qui fait inftruire , plaire 5 & toucher. In- ftruire , cela eft d'obligation. Plaire , on témoigne par-là de l'eftime à l'au- diteur. Toucher , c'eft le but il faut parvenir. Que les uns remplirent mieux ces devoirs 5 & les autres moins bien , cela dit inégalité de mérite, mais dans un même genre. Ainfi l'Orateur eft parfait y ou médiocre , ou mauvais , félon qu'il remplit fes devoirs parfaitement , médiocrement , ou mal. Tous ont le titre d'Orateurs , comme le plus miférable Peintre eft appelé Peintre. Ce n eft point l'art qui met de la différence entre eux , c'eft le talent. Auflî n'y a-t-il point d'Orateur 3 qui ne voulût reflêmbler à Démofthène : mais ( 6 ) Ménandre n'a point voulu reflêmbler à Homère. Il travailloît dans un autre genre. Voilà ce qui n'eft point vrai des Ora- teurs. Si l'un , fous prétexte qu'il cherche à mettre de la force dans fou difcours , néglige la précifion : fi l'autre , pour être plus ferré 3 ne s *at-

1 8 1 Pense* es

tiorem , velit : eûam fi efl in génère tole- rabili , certè non efi in optimo : fiquidem » quod omnes laudes habet, id efi optimum*

Ac mihi (7) quidem fiepe numéro in fum* mos homincs , ac fummis ingeniis prœdi- tos inluenti , quœrendum ejfe vifum efi , quid effet , cur plures in omnibus rébus , qukm in dïcendo admirabiles extitijfent. Nam quocumque te animo , & cogitatio- ne converteris > permultos excellentes in quoque génère videbis , non mediocrium artium > fed propè maximarum. Quis enim efi , qui 5 fi clarorum hominum fcien- tiam rerum geftarum vel utilitate , vel magnitudÀne metiri velit ? non anteponat oratori imperatorem ? Quis autem dubi- tet , quin belli duces ex hac una civitate prœfiantiffimos pene innumerabiles s ïn dicendo autem excellentes vix faucos proferre pojfimus ? Jam vero confilio ac

( 7 ) De Orat. I. 2 , 3 , 4 , $.

DE ClCERON. 185

tache point aux ornemens : quoique l'un & l'autre fe fallent fupporter , ou ne dira qu'aucun d'eux ibit parfait. Car la perfection eft l'affemblage de toutes les bonnes qualitez.

Toutes les fois que je me remets devant les yeux ce qu'il y a eu de grands hommes & d'efprits fupé- rieurs , je me fais cette qu^ftion , d'où vient qu'il y en a plus , qui ont excellé dans tous les autres arts , que dans celui de l'Eloquence. Parcourez les autres genres il faut du mérite ; ceux.mêmes il en faut le plus; Se vous n'en trouverez point beau- coup de gens ne foient parvenus à fe faire admirer. Qui 3 par exemple , ne mettra pas au-deiTus de l'Orateur , le Général d'armée , fi c'eft par l'utilité ôc par la grandeur des actions 5 que l'on apprécie le mérite ? Rome ce- pendant , Rome feule a produit une infinité d'illuftres Guerriers , tandis qu'à peine citerons-nous un bien petit iiombre de bons Orateurs. Pour des hommes fages &c capables de gou-

I 84 F E N S e' E S

fapientiâ qui regere ac gubernare rempu* blicam pojjent , multi nofirâ , plures pa- trum memoria , atque etiam major um exftiterunt : cum boni perdiu nulli , <vix antem fingulis œtatibus finguli tolerabi- les oratores invertir entur.

Ac , ne quis forte cum aliis fludiis , qm reconduis in artibus , atque in qua- dam varietate literarum verfentur , ma- gis hanc dicendi rationem , quàm cum imper atoris lande , aut cum boni fenato- ris prudentia comparand.am putet s con- certât animum ad ea ipfa artium gêne- ra , circumfpicidtque qui in Us floruerint y qulmque multi : fie facillimè , quanta or a- torum fit , fempérque fuerit paucitas , ju- dicabit.

Neque enim te fugit laudatarum ar- tium omnium procreatricem quandam , & quafi parentem , eam , quam (piKoc^^Uv Grœci vocant , ab hominibus doihjjlmis judicari ; in qua difficile efl enumerare , quot viri , quanta feientiâ , quantaque in fuis Jludiis varietate , & copia jue- rint 3 qui non una aliqua in re feparatim

( 3 ) Cicéron , dans fon livre de Claris Oratoribus , chap. i ? , ne remonte qu'à - thégus , qui fut Conful en Tannée 550.

verner ,

DE ClCERON. iSj

verner , nous en avons eu plufieurs de notre temps : nos pères y nos an- cêtres en avoient encore plus que nous : mais des Orateurs 5 le premier qu'on ait pu ( 8 ) eftimer, n'eft venu que bien tard 5 & à peine chaque fiècle en a-t-il fourni un de fuppor- table.

On me dira que le mérite de l'Ora- teur 5 & celui d'un Général d'armée ou d'un bon Sénateur , n'ont point aiïez de rapport , & qu'il vaudroit mieux ici ne parler que des arts , qui tiennent à la littérature. Renfermons- nous-y donc , & voyons dans quel- que autre genre que ce foit , combien de noms célèbres s'offrent à nous. Rien ne prouve mieux à quel point il eft vrai , que tous les temps furent ftériles en Orateurs.

Vous favez que celle des fciences qui eft regardée comme la fource &c la mère de toutes les autres , c'eft la Philofophie, àinfï que l'appellent les Grecs. Or il ne feroit pas aifé de compter les Philofophes , qui ont brillé par rétendue , par la variété 5 par la profondeur de leur favoir &.

i86 Pensées elaborarint , fed omnia , quœcunque ef- fent , vel fcientm pervejligatione , wèî dijferendi ratione comprêhenderint. Quis ignorât , ii , qui mathematici vocantur , quanta in obfcuritate rerum , & qukm recondita in arte , & multiplici , fubti- Itque verfentur ? quo tamen in génère ita multi pwfetti hommes exftiterunt > ut tiemo ferè fluduijfe ei fcientiœ, vehemen- tins mdeatur , quin , quod voluerit + confecutus fit. Quis muficis , quis huic fiudio literarum , quod profitentur ii > qui grammaticï vocantur , penitus fie dedidit , quin omnem illarum artium penè in finit am <vim , & materiam fcientiâ & cognitione comprehenderit ?

Vere mihi hoc videor ejfe diHurus ex omnibus Us , qui in harum artium Jîudiis liber alijfimis fint , doElrinlfique verfati, mininam copiam poïtarum egre- giorum exfiitijje : atque in hoc ipjb nu- méro , in quo perrarb exoritur aliquis exce liens } fi diligent er , & ex nofirorum , & ex Gr&corum copia comparare voies , multo tamen pauciores oratores , qukm foetœ boni reperientur.

( #) Par ce mot y Grammairien , on en- lendoit autrefois m Savant 3. ^uî pcffédoii

DE ClCER ON. 187

qui , loin de fe borner à quelque ob- jet détaché 5 ont embraiié tout ? ont raifonné fur tout. Quoique les Ma- thématiques foient un amas de con- noilîances abftraites 5 & qui deman- dent une grande pénétration ; tel a pourtant été le nombre des habiles Mathématiciens ? qu'on diroit que perfonne n'ait voulu s'appliquer à cette fcience , qu'il ri y ait réuiïi. Quelqu'un s'eft-il bien mis dans l'es- prit d'apprendre la Mufique , ou d'ac- quérir cette forte d'érudition 5 qui eft le partage des ( 9 ) Grammairiens , qu'il n'en foit venu à bout 5 quoique la quantité des chofes qu'il faut favoir pour cela , foit prefque infinie ?

Je crois pouvoir dire avec vérité ? que la Poèfie eft celui de tous les beaux arts , l'on a le moins de chef-d'œuvres : & cependant 3 à exa- miner ce que Rome &c la Grèce ont produit dans ce genreJà-même il eft fi rare d'exceller y on verra qu'il y a encore bien moins de bons Ora- teurs 5 que de bons Poètes.

tout ce qu'on entend aujourd'hui parle mot de Belles-lettres 9 en François.

Qjj

1 88 Pense5 es

Quod hoc etiam mirabilius débet vi- deri , quia c<zterarum artïum fiudia ferè reconduis , atque abditis è fontibus hau- riuntur : dicendi autem omnis ratio in medio pofita , communi quodam in ufu , atque in hominum more <& ftrmone ver- Jatur : ut in cétteris idmaximè excellât 1 , quod longijfimè fit ab imperitorum intelli- gentia , fenfiique dis'juntium : in dicendo autem vitium vel maximum fit à vulgari génère orationis , atque k confiuetudine, communis fenfus abhorrer e.

Ac ne itlud quidem vere dici potefi r aut plures cœteris artibus infervire , aut majore deleïïatione , aut fpe uberiore , aut prœmiis ad perdifcendum amplioribus commoveri. Atque ut omittam Gr&ciam x qu<& femper eloquenti& princeps ejfe vo- luit , atque Mas omnium dottrinarum in* ventricis Athenas , in qutbus fum?na dicendi vis & inventa eft , & perfetta : in hac ipfa civitate profetlo nulla un- quam vehcmentiits , qukm eloquentiœ (lu~ dia viguerunt. Nam pofteaquam , im- verio omnium gentium confiituto ydiutur--

DE C I C E R O N, I

Mais ce qui augmente encore ici la furprife c'eft que pour les autres fciences il faut chercher au loin , & creufer profondément : au lieu que l'Orateur n'emploie que des raifons 8c des expreffions , qui appartiennent à tout le monde. Tellement que ce qu'on admire le plus dans les autres fciences , c'eft ce qui eft le moins à la portée des ignorans , & le moins intelligible : qu'en matière d'Eloquen- ce , au contraire 5 le plus infigne dé- faut eft de ne pas parler comme les autres , & pour fe faire entendre de tous.

On ne fauroit au refte , prétexter que l'Eloquence ait été moins culti- vée ; qu'elle foit moins attrayante d'elle-même y qu'elle promette des récompenfes moins flatteufes. Gar 3 fans parler de la Grèce, oùrons'eft toujours piqué d'y exceller , ni d'A- thènes qui a été le berceau de tous* les beaux arts , & à qui Part de la parole doit fou origine &c fa perfe- ction • jamais nos Romains , depuis qu'ils ont été les maîtres de l'univers,, tt'ont montré plus d'ardeur pour au—

190 Pense5 es

nitas pacis otium confirmavit , nemo ferè laudis cupidus adolefcens non fîbi ad di- eendum ftudio omni enitendum putavit* jic primo quidem totius rationis ignari , qui neque exercitationis ullam vim , ne- que aliquod pr&ceptum artis ejfe arbi- trarentur i tantum , quantum ingcnio y & cogitatione poterant> confequebantur. Fofi autem , audkis oratoribus Grœcis , cognitlfque eorum literis , adhïbittfqut dotloribus ± increSbïli quodam nofiri ho- mmes dicendi ftudio flagrarunt. Excita* bat eos magnitudo , & varietas , multi- tudoque in omni génère caufarum , ut ad eam doElrinam , quam fuo quifque ftudio confecutus effet , adjungeretur ufus frequens t qui omnium maçriftrorum pra- cepta fijperaret. Erant autem huic ftudio maxima , que nunc quoque funt , propo- fixa pramia , vel ad gratiam , vel ad opes > vel ad dignitatem. Ingénia ver a ( ut multis rébus pojfumus judicare ) no- firorum hominum rnultum cdteris homi- nibus omnium gentium prœftiterunt*

Ouibus de caufis , quis non jure mire- tur > ex omni mtraoria &tatum , tempo*

deCïceron. 191 cime forte d'étude , que pour l'Elo- quence. Une paix durable leur ayant dès-lors procuré du loifir , tous ceux de nos jeunes gens que l'amour de la gloire conduifoic , tournèrent leurs vues & leurs efforts de ce côté-là. Point de méthode d'abord : nul exer- cice pour fe former : nul foupçon qu il y eût des règles : ils fe livroient à leur génie. Mais enfuite 5 lorfqu'ils eurent connu le goût des Grecs 9 en- tendu leurs Orateurs , & pris des maîtres , la pafïion de l'Eloquence fut portée au fuprême degré. Une foule d'affaires importantes , & dans tous les genres 5 fournifloit fans ceiïè Foccafion de parler : en forte qu'à Fétude du cabinet y on joignoit un fréquent ufage 5 le meilleur de tous les maîtres. Alors ? comme aujour- d'hui 5 c'étoit la route de la faveur % des richelïes 5 des honneurs. Ajou- tons ( car le fait eft prouvé d'ailleurs , } qu'il y a toujours eu plus d'efprk chez les Romains 3 que dans le refte du monde.

Peut-on 5 cela étant , n'être pas fùrpris de trouver dans toute l'Aati-

ï 9 2 Pense'es r«w, civitatum , o^/o-- rum numerum inveniri f nimirum majus efi hoc quiddam , <j^W2 homïnes opinantur \ & plunbus ex artibus > fiu- diifque colleiïum. Qjiis enim aliud in max'ma difcentium multitudine , fummà magifirorum copia, prdfiantifiïmis homi- num ingénus , infinit a caufarum varie- tate , amplijjimis eloquentiœ propofitif promus , ejje caufœ putet , nfi rei quan- r dam incredibilem magnitudinem , ac dijfi* cullaiem ?

Efi enim & fcientia comprehendendœ rentm plurimarum > fine qua verborum volubilitas inanis , atque irridenda efi :

ipfa o ratio conformanda non folkm eleftione , fed etiam conftruftione verbo- rum : & omnes animorum motus , quos hom 'mum generi rerum natura tribuit , penitus pernofcendi s quod omnis vis ra- tio que dicendi in eorum , qui audiunt , mentibus aut fedandis , aut excitandis expromenda efi. Accédât eodem oportet lepos quidam , facetiaque , & erudnio liber o digna , celeritafque & br évitas , & refpondendi , & laceffendi 9 fubtili venu-

qui *

DE C 1 C E R O N. 195

quité , 8c quelque part que ce foit , une fi grande difette d'Orateurs ? Sans doute , leur art eft quelque chofe de plus grand , & demande plus de ta- ïens réunis , que Ton ne penfe. Car enfin , de ce qu'il y a tant de beaux génies qui s'y appliquent , tant d'ha- biles maîtres qui Fenfeignent , tant d'heureux & de riches fujets à manier, tant de récompenfes , & cependant fi peu de fuccès j que conclure de , fi ce n'eft que l'art eft donc d'une étonnante difficulté ?

Auffi eft-il nécellaire pour y réufiïr , que l'on ait un grand fonds de con- noillànces ; fans quoi ce ne feroit qu'un flux de paroles , vain & digne de rifée. Il faut un ftyle qui frappe autant par le choix que par l'arran- gement des mots. Et comme l'elïèn- tiel confifte, tantôt à émouvoir les paffions 3 tantôt à les calmer , il faut connoître tous ces refîbrts fecrets , que la Nature cacha dans le cœur humain. Joignez à cela une certaine grâce, de l'enjouement, un favoir d'homme bien , avec de la viva- cité à repartir , ôc à lancer des traits

R

194 Pense* es

fiate 3 atque urbanitate conjunfla. Tc« nenda prœterea efi omnis antiquitas , exemplorâmque vis : neque legum , aut juris civilis ficientia negligenda efi. Nam quid ego d.e aHione ififia plura dicam ? qiu motu corporis , qu<z geftu , qu<z vul- tu 9 qiu vocis conformatione , ac varie- tate moderanda efi : qiu fola per fie ipfiz quanta fit , hiftrionum le vis ars , & fie en a déclarât : in qua chm omnes in oris 9 & vocis , & motus moderatione élaborent , quis ignorât , quampauci fint , fuerlntque , quos an'vmo œquo fipeflare poffimus ? Quid dicam de thejauro rerum omnium memoriâ ? qua nifi eufios inven- tis , cogitatifique rébus , & verbis adhi- beatur , intelligimus omnia, etiamfi pra- clarijjlma fuerint > in oratore peritura.

Quamobrem mirari definamus , qu<t caufia fit eloquentium paucitatis : cum ex illis rébus unwerfis eloquentia conftet , quibùis in fingulis elaborare permagnum efi.

DE ClCERON, î 95^

piquans , mais fins & délicats. Ou doit poftëder l'Antiquité, & avoir eu main les exemples quelle fournit. On ne doit pas ignorer les Loix , ni le Droit civil. Parlerai-je de l'adUon 5 qui embrafte tout à la fois 5 & les attitu- des 5 & les geftes , & les regards 5 Se la manière de gouverner fa voix > Jugeons de cette difficulté par un art frivole , qui eft celui des Comédiens , dont l'étude unique eft de bien décla- mer. Qui ne fait combien les bons Acteurs ont été rares dans tous les temps > Parlerai-je de la mémoire , qui eft le dépôt univerfel des penfées & des paroles ? Quelques tréfors que l'Orateur amaffe , s'il manque de mé- moire pour les conferver > ils font perdus.

î Puifque l'Eloquence réunit tant de talens , dont chacun à part exige tant de foin 5 ne cherchons plus d'où vient qu'il y a fi peu de bons Orateurs.

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\Ç)6 P E N S e' E S

VIII.

QV A ( i ) quidem ( amicitiâ ) haud fcio y an , excepta fapientiâ , quid- quam melius homïni fit à dus immortali- bus datum. Divitias alii prœponunt , bo- nam alii valetudinem , alii potentiam , alii honores > multi etiam voluptates. Bel- luarum hoc quidem extremum efi : Ma autem fuperiora 5 caduca & incerta , pofita non tam in noftris confiliis , quha infortuné temeritate.

Qui autem in virtute fummum bonum ponunt , pr&clarè illi quidem : fed hœc ipfa virtus amicitiam & gignit > & con~ tinet : nec fine virtute amicitiâ ejfe ullo paffo poteft.

Jam virtutem ex confuetudïne vit <t fermonifque noftri interpretemur : nec eam , ut quidam dofti , verborum mag-

( I ) 3>« Amicitiâ , cap. 6. ( z ) Les Stoïciens. Voyez ci-deflus pag, 88& , ridée qu'ils donnoient de leur Sage,

DE C I C E R O N. 15)7

S U R L A M I T I E\

AP R E3 S la fagetfè , je regarde l'amitié comme le plus riche pré- fent - que nous fafïent les Dieux im- mortels. D'autres préfèrent l'opulen- ce , d'autres la fanté > d'autres la puif- fance , d'autres les honneurs 5 & plu- fieurs même la volupté. Ce dernier eft le partage des brutes : & à l'égard du refte , ce font chofes fragiles \ in- certaines 5 &c qui dépendent moins de notre prudence , que de la fortune 9 & de fes caprices.

Quant à ceux qui comptent la vertu pour le bien fuprême , ils ont grande raifon. Mais la vertu même eft ce qui fait naître l'amitié -y elle en eft le fou- tien ; Se il ne peut y avoir d'amitié fans vertu.

A ce mot de vertu , n'attachons ici que l'idée qu'il préfente communé- ment i & dans le langage reçu : fans nous régler fur la magnificence des termes , que certains ( 2 ) Doétes em- ploient, Regardons comme d'hon- Riij

19S Pense1 es

nificentia metiamur : virofque bonos eof 9 qui habentur > mimer emus , Paulos , Ca-+ tories , Gallos , Scipiones » Philos. His communis mta contenta efl. Eos autem o'mittamus , qui omnino nufquam repe- riuntur*

Taies igitur inter viros > amicitia tan- tas opportunitates habet , quantas vix queo dicere. Principio , cui poteft effè vita vitalis 9 ut ah Ennius , qui non in amici mutua benevolentia conquiefcat ? Quid dulcius , quam habere , qui-cum omnia audeas fie loqui , ut tecum ? Quis effet tantus fruUus in profperis rébus , nifi h obère s , qui illis œquè , ac tu ipfe ,gau- deret ? Adverfas vero ferre difficile effet Jtne eo , qui illas gr avilis eliam , quant m t ferret.

Denique caetera res > qu& expetumur ; opportunœ funt finguU rébus fer è fingului divitiœ , ut utare : opes , ut colare : ho- nores y ut laudere : <voluptates , utgau-

( 3 ) L'expreflion cTEnnius , vita. vitalis , *ie peut fe rendre en François.

DE ClCERON. 15)9

liêtes-gens ceux qu'on reconnoît pour tels , les Paulus 3 les Gâtons , les Gal- lus, les Scipions , les Philus. On ne demande rien de plus dans le commer- ce du monde. Ainfi laitons ces Sa- ges , qui ne fe trouvent nulle part.

Une amitié donc 5 liée avec des gens qui rellemblent à ceux que je nomme , devient une fource intarilîa- ble d'agrémens. Eft-ce ( 3 ) vivre , que de n'avoir pas à fe repofer dans le fein d'un ami ? Quelle douceur comparable à celle d'avoir avec qui parler de tout y auffî librement qu'a- vec foi-même ? Ce qui vous arrive d'heureux , vous flateroit-il également:, fi perfonne n'y étoit auffî fenfible que vous ? Et dans un accident fâcheux y trouver de la confolation , fi ce n'eft dans un ami 5 pour qui vos pei- nes font encore plus accablantes que pour vous ?

Tous les autres objets de nos defirs font prefque bornez chacun à leur uti- lité propre. Vous aurez des richelles , c'eft pour en faire ufage ; du crédit 5 pour être confidéré ; des honneurs , pour être loué ; du plaifir 5 pour le

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ÎOO P F N S E* E S

deas : valetudo , ut dolore careas , &