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REVUE
L'ORIENT CHRÉTIEN
RECUEIL TRIMESTRIEL
SEPTIÈME ANNÉE
PARIS
LIBRAIRIE ASPICARD ETeFILS 82, Rue Bonaoarte, 82
——
1902
PET PT EG CES
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE SEPTIÈME VOLUME (1902)
I. — LA RUSSIE ET L'ORIENT CHRÉTIEN DURANT CES DERNIERS MOIS,
Il. — HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE L'ARMÉNIE, par F. OUTRE IAE ER UN ΤΥ RER AT re 2211
III. — LES « PROJETS » DE JOACHIM IN, par le R. P. H. Lam-
IV. — LES ÉTUDES ISLAMIQUES EN RUSSIE, par le R. P. A. Palmiéri. V. — HISTOIRE DE JEAN BAR APHTONIA, par l'abbé Nau, professeur AenSttnticathoNAte derParIS ENNEMIS PR TEE ANR VI. — VIE DE SAINTE MARINE. — IV. Texre copre, publié et traduit par M. l'abbé H. Hyvernat, professeur à l’Université catholique d’Amé-
Pages.
509
rique. — V. TExTE ARABE, publié par I. Guidi et E. Blochet. — VI ΄
TEXTE HAUT-ALLEMAND οὗ VII, TEXTE BAS-ALLEMAND, publiés par Léon Clu- gnet. — VIII. TEXTE FRANÇAIS, publié par Léon Clugnet, 136, 249, 478, VII. — LE « MOUTASARRIFAT » OU GOUVERNEMENT AUTONOME DU PIBAN SOUSSE ΤΟΥ ΘΠ CIE UT NT ER MAR Te Mt ee crew ans co - VIII. — RÉCIT DE MAR CYRIAQUE RACONTANT COMMENT LE CORPS DE JACQUES BARADÉE FUT ENLEVÉ DU COUVENT DE CASION ET TRANSPORTÉ AU COUVENT PHESILTHA, TEXTE SYRIAQUE, publié et tra- HO ΡΘΕ: A ER Teener: US CE ES EN NS ee tee eat au Ie CASSIA par le R-P-Soph. Pétridés, A7 A: 34.0. x X. — RITUEL COPTE DU BAPTÈME ET DU MARIAGE, par le R. P. V. Ermoni (suile). . . . . .. ΤΣ το NT MR Atos λῶν, πον, τὸν toi M0) Sd XI. — HISTOIRE DE SAINT NICOLAS, SOLDAT ET MOINE. TEXTE GREC, pu- πέρ εἰ εν Ιεθ Eee οι 1 RTE a re XII. — L'EUCHARISTIE ETLES REPAS COMMUNS DES FIDÈLES DANS LA DIDACHE: par l'abbé Ladenze delai Nu Local XIII. — SOPHRONE LE SOPHISTE ET SOPHRONE LE PATRIARCHE, par le RAP PSN 5 Π ΠΟ ALAN AR SE RE en ET ie Eu je et bi tal XIV. — L'INSCRIPTION SYRIAQUE DE KRAD AD-DASINIYA, DANS L'É- MÉSÈNE, par le R. P: 8. Ronzevalle, S.J.. ... ........4.... XV. — LES « MADAG » OU SACRIFICES ARMÉNIENS, par le R. P. Gi- DAT NE NE ER RSR RER GE ME AT TS τ 2e. Lee
041
171
MIT TABLE DES MATIÈRES.
Pages. XVI. — H HATIKH ETKYKAIOË ΚΑΙ H AOHNAÏIA KAIIITOAEIOZ XHN, par ΧΑΡΑΛΆΜΠΟΣ XHNOZKOÏIIOZ: το τὶν CRE EME ET 423 XVII. — LES NOSAIRIS DANS LE LIBAN, par leR. P.H. Lammens, S.J. 452 XVII. — VIE ET OFFICE DE SAINT MICHEL MALÉINOS, SUIVIS D'UN TRAITÉ ASCÉTIQUE DE BASILE MALÉINOS. TEXTE GREC, publié par le RP. I Petit, AA ETUIS A ER EE PRE RER Er te XIX. — VIES ET RÉCITS DES ANACHORÈTES (1v-vn® siècles). — 1. Ana- lyse du ms. grec de Paris 1996, par M. l'abbé F. Nau. — II. ΤΈΧΤΕΞ GRECS inédits extraits du même ms. et publiés par Léon Clugnet . ... 604 XX. — LA REBAPTISATION DES LATINS CHEZ LES GRECS, par À. P. 618
MÉLANGES
I. — LE PÉLERINAGE DE LA MECQUE EN 190], par le R. P. H. Lam-
Mens; 9: JE LS ME ME PR RDS PE ER EN EE SRE nee 153 Π. — L'IMMIGRATION MUSULMANE EN TURQUIE, par le R. P.H. Lam- mens, SJ. LE 0 LR NERF ES APN MS DE ER I 157%
IT. — L’'ALLEMAGNE EN TURQUIE, par le R. P. H. Lammens, S. J.. 158 IV. — LA QUESTION GRÉCO-ARABE EN ÉGYPTE, par le R. P. H. Lam-
ἔξω ΒΞ δι νον SR κοι εν τσ ΠΝ ΡΥ ΠΥΡῚ 391 — UN NOUVEAU DIOCÈSE GREC-ORTHODOXE EN SYRIE, par le R. P.
Le Lammens,S::J "21206006 RS NE Re NE PRE ER PTE 332
NI. ="LE SIONISME ET EASTURQUIE par A ren OR σεν 39
VIT. — LE COUVENT DU MONT SINAI, par le R. P. H. Lammens, 5. J. .. 501 VII. — LE SÉMINAIRE ORIENTAL DE BEYROUTH, par le R.P. H. Lam-
mens; ὅδ... J. πες MEN πε οὐ SR A ei SOUDE IX. — LES FORMULES ÉPIGRAPHIQUES: CHRISTUS HIC EST, ΧΡΙΣΤῸΣ ENGAAE KATOIKEN, par le R. P. H. Limmens, S. J. . . .. .. ... 668
BIBLIOGRAPHIE
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TABLE DES MATIÈRES.
WE. Crum, Coptic ostraca from (he collections of the Egypt Exploration Fund, the Cairo Museum and others (L. Clugnet) ......,.,...... Dom H. Leclercq, Les martyrs. I. Les temps néroniens et le Ie siècle (J. de RANICPNEME)E ME PA ARR LE RENTE TN ER TE QE ve
La fin d'un protectorat. Réflexions sur l'avenir des missions latines d'Orient (χουν Te M eee TR ST AN IE CE NES TER Re RES
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LA RUSSIE ET L'ORIENT CHRÉTIEN
DURANT CES DERNIERS MOIS
La Russie, à l'heure qu'il est, ne se ressent plus du coup porté à son prestige sous les murs de Sébastopol. Pour mieux dire, il y a déjà beau temps qu’elle a repris ses allures d'avant la guerre de Crimée. Les grands desseins qu'elle poursuivait alors, ce sont ceux-là mêmes, mais plus ambitieux encore et plus vastes, qu'elle poursuit aujourd'hui. Aussi, quiconque à des intérêts politiques ou religieux en Orient se heurte à elle. Depuis les jeunes formations nationales qui renaissent ou veu- lent renaître sur les débris de l'Empire ottoman jusqu'à la vieille puissance occidentale à qui les siècles avaient fait la part si belle en Turquie, il n’est pas un peuple, pas une race, que l'action moscovite ne cherche à gêner et ne gêne. Victimes des Russes, les Grecs! Victimes, les Bulgares! Victimes, les Ara- bes! Victimes, les Arméniens! Victimes des Russes aussi, les Français! .
Étaler ici un à un tous les méfaits connus de la politique russe en Orient n’est point chose possible. Pareil tableau, si ja- mâis quelque vigoureux historien le dresse en détail, deman- dera plusieurs volumes pour la seule fin du xix° siècle. Loin de nous la pensée d'entreprendre un travail de si large envergure! Qu'il nous suffise d'arrêter un instant l'attention du lecteur sur les complots noués et les événements accomplis en ces derniers mois dans le domaine religieux de l'Orient. Avec ses visées démesurément agrandies, avec ses prétentions démesurément enflées, la Russie nous y apparaîtra, pour ne rien dire de plus, effrontément ambitieuse et hideusement égoïste.
ORIENT CHRÉTIEN. 1
REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
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Comment, malgré les apparences contraires, la race grecque reçoit de l'empire des tsars les plus mauvais services, il n'y a pas à le montrer dans une Revue qui vient de publier les Griefs de l’hellénisme contre la Russie. Ce qu'il faut noter, c’est que, depuis neuf mois, par un de ces calculs machiavéliques dont 1] possède à fond le secret, Saint-Pétersbourg affecte un peu moins de brutalité vis-à-vis du.Phanar et d'Athènes.
Son but, soyez sans crainte, n’a point varié d’une ligne : c'est toujours d'étendre la domination moscovite au sud, en foulant aux pieds ou en absorbant tous les ayants-droit. Seule- ment, pour l'heure présente, il y va de son intérêt de ne point rompre le savant équilibre des faiblesses qui servent depuis si longtemps de base à son influence. Aïlleurs, en Europe, on cherche l'équilibre des forces; la Russie, elle, en Orient, ne vise qu'à l'équilibre des impuissances. Rendre trop tôt trop faible l'un quelconque de ses protégés, ne point les affaiblir tous en- semble graduellement serait une faute pour elle. De cette faute, elle ne veut point. Aussi, après les coups si rudes portés à la race grecque en ces dernières années, s’ingénie-t-elle à ralentir la marche de l'hellénisme dans la voie du dépérissement ou tout au moins à lui donner des illusions susceptibles de re- tarder l'heure de son agonie.
De nos jours, où ce que l'on dénomme la politique de races a produit tant de secousses, deux gros événements ont plus par- ticulièrement amoindri les Grecs. (ἃ été, dans le Balkan, la création d’un exarchat bulgare schismatique, et, dans la Syrie, l'élévation d'un indigène au siège patriarcal d’Antioche.*A l'établissement d’une Église bulgare en Turquie d'Europe, le patriarcat œcuménique, cette chose grecque par excellence, ἃ perdu plus de la moitié de ses fidèles. A l'installation d'un prélat indigène à Damas, l’hellénisme a perdu toute influence et toute action sur les quatre cinquièmes des orthodoxes arabo- phones. Pertes cruelles, comme bien l’on pense, et durement senties. Or, c’est dans ces deux affaires, dans l'affaire de l’exar- chat et dans celle d’Antioche, que la Russie veut actuellement
LA RUSSIE ET L'ORIENT CHRÉTIEN. 3
ménager à l’hellénisme quelque chose comme un semblant de revanche.
Je dis quelque chose comme un semblant de revanche. En effet, il ne saurait s'agir pour la Russie de revenir réellement en arrière. Sacrifier en un jour, de gaité de cœur, les résultats acquis au prix de longs efforts n'entre point dans ses habi- tudes.
Elle ἃ fait créer l'exarchat bulgare et nommer le patriarche arabophone, elle ne les abandonnera ni l’un ni l’autre. Mais elle sait, connaissant les Grecs, qu'elle peut, sans reculer d’un pas, leur procurer quelque petit plaisir. Infatués d'eux-mêmes, encore grisés des éloges que l’Europe leur adressait avant de les connaitre, les Grecs ne sont guère, somme toute, que de grands enfants, et ces grands enfants, malgré leur prétention à commander seuls dans l’orthodoxie et leur désinvolture à s’ar- roger toute sorte de supériorités sur les autres peuples, ne de- mandent généralement qu'à se laisser illusionner. On arrive toujours à leur plaire, dès que, faute de mieux, l’on pose un tout petit acte dont ils peuvent se prévaloir pour dire qu’on les prend au sérieux et que l’on compte avec leur race. Bref, à dé- faut d'avantages solides, les satisfactions d’amour-propre les contentent. Comment la Russie ne profiterait-elle pas de sem- blables dispositions? C'est avec des satisfactions d’amour- propre, illusoires en soi, anodines et creuses, qu’elle entend aujourd’hui se réhabiliter dans l'estime des masses grecques et rendre à l’hellénisme défaillant un regain de vie nécessaire. Que le lecteur en juge en prenant connaissance du plan éla- boré à Saint-Pétersbourg touchant l’exarchat bulgare et le pa- triarcat syrien.
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Depuis 1872, comme on l'a vu tout au long dans les Griefs de l’hellénisme contre la Russie, les Bulgares sont des héré- tiques et des schismatiques aux yeux des Grecs orthodoxes. Mais l’anathème qui les ἃ frappés, au lieu de les abattre, les a singulièrement servis. À sa faveur, ils ont pu constituer une Bulgarie ecclésiastique plus vaste que la Bulgarie politique et réunir toutes leurs forces en un seul organisme religieux qui
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va du Danube à la mer Égée, du Bosphore à l’Albanie. Cette Église nationale qu'on leur interdisait de Juxtaposer au pa- triarcat œcuménique, ils la lui ont superposée. Acceptés du Phanar, ainsi que leurs voisins d'Athènes, de Bucarest, de Bel- grade et de Cettinié, ils auraient eu dans les murs de Sofia un petit synode commandant uniquement à la Bulgarie du Nord et à la Roumélie orientale. Repoussés par le Phanar, ils ont aux rives du Bosphore un exarque dont la juridiction s'étend sur toute la partie slave de la Turquie d'Europe. Dans la Macédoine et la Thrace, là même où l'hellénisme jette ses regards de con- voitise les plus ardents, là même où le patriarcat phanariote entretient plus de trois douzaines de prélats, les fidèles de cet exarque se comptent par centaines de mille. Et voilà ce dont l'on enrage au pied de l'Acropole, sur la Corne-d’ or, partout où il y a quelque chose de grec et qui pense.
Or, que propose la Russie?
La Russie, après trente ans passés, feint de s’apercevoir pour la première fois que la situation de l’orthodoxie balkanique n’est point régulière. Deux évêques de la même foi avoir leur siège dans la même ville, l'un pour les Grecs, l’autre pour les Bulgares, cela ne lui paraît point conforme aux canons. Le troupeau fidèle vivre en deux fractions ennemies, acharnées à se nuire, cela ne lui paraît point digne du nom chrétien. Aussi, pleine de zèle et justement inquiète, intervient-elle. En sa qua- lité de grande puissance homodoxe, de sœur ainée, de protec- trice, elle propose une transaction.
Voici, arrêtés par ses diplomates, les principaux articles du pacte fraternel à conclure
1° Les condamnations portées contre les Bulgares par le con- cile grec de 1872 sont rapportées.
2 A défaut d'une Église nationale indépendante que la vas- salité politique de la Bulgarie ne comporte point, le patriarcat œæcuménique reconnait officiellement l'existence d'une Église nationale autonome dans les limites de la Principauté bulgare, c'est-à-dire dans la Bulgarie du Nord et la Roumélie orien- tale.
3° L’exarque re chef direct de cette Église et vicaire du patriarche, quitte Constantinople pour se fixer à Sofia.
4 Les cinq métropolies patriarchistes de la Principauté, sa-
LA RUSSIE ET L'ORIENT CHRÉTIEN. D voir Anchialo, Messembrie, Philippopoli, Sozoagathopolis et Varna, sont supprimées ; leurs fidèles ressortissent désormais à l'exarchat. | |
5° Les vingt et une éparchies exarchistes de Thrace et de Macédoine, savoir Démotika, Dibra, Drama, Enos, Kostouria, Lititsa, Maronia, Melnik, Mogléna, Nevrokop, Odrin, Okhrida, Pélagonia, Polian, Sérès, Skopia, Soloun, Velès, Vodéna et Xanti, sont abrogées; leurs fidèles ressortissent désormais au patriarcat.
6° Les métropolites et évêques de Thrace et de Macédoine, pasteurs de tous les orthodoxes sans distinction de race, sont choisis parmi les Grecs lorsque la majorité de la population est grecque, parmi les Bulgares lorsque la majorité de la po- pulation est bulgare.
7° L’exarchat n'étant qu'autonome, les métropolites bulgares de la Principauté deviennent membres du Saint-Synode. pa- triarcal; quand sonne leur tour, tout comme leurs collègues crecs ou slaves de la Turquie d'Europe et d'Asie.
Telest, dessiné dans ses grandes lignes, le terrain d'entente sur lequel, depuis bientôt un an, la diplomatie russe invite Bulgares et Grecs à se rencontrer.
Si pareille transaction ἃ Jamais lieu, les masses grecques ne manqueront point de chanter victoire. Elles seront aveugles sur les germes de ruine déposés dans les clauses de la ré- - conciliation; elles n'auront d'yeux que pour les résultats heu- reux du moment. Mais aussi, quels résultats magnifiques! Plus d’exarque bulgare sur le Bosphore, plus de cet exarque fixé aux portes mêmes de Constantinople comme pour insulter à l'orthodoxie grecque, défier le patriarche œcuménique et braver le concile phanariote de 1872! Plus d’'exarchistes dans la Macédoine et la Thrace, plus de ces évêques, de ces prètres et de ces fidèles assez audacieux pour méconnaitre le grand hiérarque grec du Phanar! Éloigné du Bosphore, refoulé de la Turquie d'Europe entière, le chef religieux des Bulgares ennemis! Rendus au chef relicieux des Grecs, réincorporés à la grande Église de Constantinople, tous les chrétiens des vilayets balkaniques! Se peut-il imaginer triomphe plus écla- tant? Non, les masses grecques ne s'imagineront rien de mieux.
6 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
Et la Russie, cause unique de l'arrangement, y gagnera tous les éloges du menu peuple. Elle passera pour avoir ramené les Bulgares au devoir, humilié leur satanique orgueil, exalté le patriarcat œcuménique, rétabli l'unité orthodoxe, soutenu l'hellénisme. Son acte sera un objet d’admiration et d’atten- drissement. On en parlera chez le cafedji en roulant une cigarette devant un grand verre d'eau fraiche. On en pleurera chez le bakal entre un baquet d'olives et une caque de ha- rengs. Alors, de haïr l'empire des tsars comme le haïssent aujourd'hui tous les Grecs, il ne sera plus question. Le der- nier quart de siècle, ce passé que Saint-Pétersbourg leur ἃ fait si dur, tombera pour eux dans l'oubli; le général Igna- tief, ce fléau de la Grande Idée, leur apparaîtra comme une exception. Bref, la Russie aura ce qu'il lui importe d’avoir : elle régnera de nouveau dans le cœur du peuple grec, popu- laire comme autrefois, aimée comme en 1827, adorée comme en 1853.
On vient de voir quel est, dans cette affaire de l’exarchat, le plan de la diplomatie russe et, en partie, quel est son but très intéressé. Maintenant l’appel qu'elle adresse à la réconcilia- tion sera-t-il entendu? Rien de moins 511.
Si elle prône son projet de transaction depuis bientôt un an sans résultat, c'est apparemment que les intéressés ne se pressent pas d'y prêter l'oreille. Et la raison de leur répu- gnance n'a rien en soi de bien surprenant. Les gouvernants qui dirigent la politique grecque et bulgare ne sont pas de ceux qui habitent le quai d'Orsay. Comme tous les hommes d'État de l’Europe et du monde, les hommes d'État de la Ré- publique française exceptés, ils savent que la diplomatie russe est uniquement pétrie de fourberies et d’ambitions, que ses propositions les plus généreuses en apparence cachent toujours un piège, qu’elle ne donne jamais un coup de main, jamais un coup d'épaule, sans viser à faire de son protégé son esclave, et ils se défient.
Les politiques grecs se défient. Dans ce plan monté pour con- quérir leur peuple à la slavophilie, 115 découvrent un sac en-
LA RUSSIE ET L'ORIENT CHRÉTIEN. τ
fariné qui ne dit rien qui vaille. Au fond, déclarent-ils, le projet russe est tout entier contre nous. Sans doute, il a de quoi sourire au patriarche Joachim ΠῚ dont il satisferait l’ambi- tion et grandirait le prestige, de quoi sourire aussi à quelques métropolites grecs de Thrace et de Macédoine auxquels il appor- terait un notable accroissement d’ouailles et de revenus, de quoi sourire surtout aux couches populaires de l'hellénisme qui voient l'avantage présent sans prévoir le détriment futur. Mais il porte en ses flancs de quoi compromettre et ruiner tous les intérêts généraux de notre race.
A la vérité, qu'on le veuille ou non, c'est bien ainsi qu'il en va.
Le patriarche, aux termes du projet, étendra indirectement sa juridiction sur les orthodoxes de la Principauté bulgare. Qu'y gagnera l'hellénisme? Exercée par l'intermédiaire de l'exarchat ou plutôt abandonnée tout entière à cet exarchat, la juridiction patriarcale sera nulle en pratique et de nul effet. Si le sultan ne peut rien dans la Bulgarie du Nord dont 1] est suzerain, rien même dans la Roumélie orientale dont 1] est souverain, que pourra le patriarche du Phanar dans l'Église autonome de Sofia? Son autorité, pour ne rien dire de plus, y sera purement nominale. Que la vanité personnelle du patriarche se contente de cela, c'est possible; mais la cause supérieure de l’hellénisme ne saurait y trouver son compte.
La Macédoine et la Thrace, aux termes du projet, rece- vront des métropolites bulgares partout où se trouve être bulgare la majorité de la population orthodoxe. Qu'y gagnera l'hellénisme”? Sur le flanc méridional du Rhodope, sur les deux rives du Vardar et de la Maritza, il n’y a guère de chrétiens que les Slaves. C’est dire que le haut clergé grec devra évacuer la moitié de la Thrace et les trois quarts de la Macédoine pour laisser le champ libre aux prélats bulgares. Mais alors que deviendra la Grande Idée? Sur qui Athènes basera-t-elle son action politique en Turquie d'Europe? Quelle sera la si- tuation de l’hellénisme dans la patrie d’Aristote et d'Alexandre le Grand? Certes, ce ne seront pas, bien que relevant du pa- triarche grec, les métropolites bulgares de Macédoine et de Thrace qui se feront les dociles instruments de la Grande Idée. Ils resteront, ce qu’ils sont aujourd'hui, les plus ardents pro-
ὃ REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
moteurs de la propagande slave, et deviendront même plus redoutables que par le passé, parce que sans rivaux.
Les métropolites bulgares, aux termes du projet, feront partie du Saint-Synode patriarcal, ceux de Bulgarie et de Roumélie comme ceux de Thrace et de Macédoine. Qu'y ga- gnera l'hellénisme? Sans doute, les synodiques bulgares ne l'emporteront jamais en nombre sur les synodiques grecs, mais n'est-ce pas imprudent au premier chef que d'admettre des ennemis dans ses conseils? Les Slaves ne sont-ils pas assez bien renseignés déjà sur tout ce qui s'élabore dans les mystères du Phanar pour les y introduire en personne? D'ailleurs, dangereux comme témoins, ces Bulgares le seront encore davantage pour la part qu'ils prendront aux délibéra- tions et aux votes. Dans les questions discutées entre Grecs, ils se feront peut-être un malin plaisir de joindre leurs voix à celles de la minorité, tenant ainsi le sentiment de la ma- jorité en échec. Pour peu même que deux ou trois synodiques grecs se laissent gagner d’une manière ou de l’autre à la politique russe, il pourra se présenter des cas où les prélats bulgares, unis à ces traitres, se trouveront les maïtres incon- testés du Saint-Synode, perspective effroyable et bien faite pour donner le frisson.
Ainsi donc, ceux qui président aux destinées politiques de l'hellénisme ont d'excellentes raisons de s’insurger contre le projet russe. De leur côté, les Bulgares, gouvernants et peuple, n’en ont pas moins. En fait, les seuls avantages que la trans- action assure aux Bulgares sont des avantages dont ceux-ci affirment jouir dès maintenant, ou des avantages dont ils prétendent pouvoir fort bien se passer. Restés après 1872 ce qu'ils étaient auparavant, ont-ils besoin pour appartenir très réellement à la famille orthodoxe que leurs ennemis séculaires cessent de voir en eux des hérétiques et des schismatiques? Ont-ils besoin surtout que le Patriarche œcuménique accepte quelques-uns de leurs métropolites comme suffragants dans quelques éparchies de Macédoine et de Thrace, maintenant que leur Église à eux, indépendante et prospère, couvre de ses diocèses presque tout le territoire de ces deux provinces” Non, en vérité, ces avantages-là n'en sont point.
Puis, en retour de faveurs si dérisoires, le projet russe im-
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pose les plus durs sacrifices. Voyez-vous les Bulgares con- sentant à perdre leur Église nationale indépendante et cela pour subir la suprématie spirituelle d'un hiérarque grec! Les voyez-vous se résignant à répudier la ligne de conduite qu'ils ont suivie jusqu'à ce jour, cette. ligne de conduite hardie qui leur a valu de si beaux succès politiques en Macédoine! Le Bulgare est têtu : il ne modifie point ses manières de voir sans de bonnes raisons, il ne se condamne pas lui-même sans de pressants motifs. Dans les conseils de la Principauté ou de l'Exarchat il se trouvera peu d'hommes pour dire : « Nous avons fait jusqu'ici fausse route, nous avons eu tort de jurer que c'en était fini de toute entente entre nous et les Grecs; rétractons-nous, jetons résolument la pierre à notre passé, reconnaissons que nous avons mérité l’anathème de 1872, devenons enfin des orthodoxes selon le cœur du patriarche œæcuménique et marchons d'accord avec le Phanar ». Non, ce langage ne sera point tenu ou, s’il est tenu par quelque par- tisan forcené de la Russie, il ne sera point écouté.
Ainsi, où que l’on regarde, partout de l'hostilité contre le plan de Saint-Pétersbourg. Pas plus que les Grecs dirigeants, les Bulgares n’en veulent. Mais alors c'en est fait de ce plan? Gardez-vous bien de le conclure si vite. Qu'une occasion se présente en effet quelque peu favorable, et vous pourrez voir la Russie, pesant sur les Grecs et les Bulgares, leur imposer im- périeusement son dur projet de transaction.
La Russie battra d'autant moins en retraite que, dans cette transaction, elle ne cherche pas uniquement à se concilier les couches populaires de l’hellénisme. Ce qu'elle cherche en outre, avec sa politique à longue portée, c’est la dégrécisation pro- gressive et la slavisation graduelle du patriarcat œcuménique. Un patriarche slave à Constantinople! Ne vous récriez pas; tout arrive. Savez-vous si dans quelques années l'Empire otto- man n'aura point disparu de l'Europe ? Alors, vraisemblable- ment, la totalité de l'Épire, ies districts méridionaux de la Macédoine et les îles de l’Archipel faisant corps avec le royaume de Grèce, leurs habitants ne relèveront plus ecclésiastiquement que du Saint-Synode d'Athènes. Cela fait, que restera-t-il de métropolites grecs autour de Constantinople pour y soutenir le caractère grec du patriarcat? Étudiez la situation ethnogra-
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phique de l'Orient, comparez le nombre des Grecs que les révolutions politiques auront laissés hors de l'Église d'Athènes au nombre des Bulgares que la transaction russe aura introduits dans l'Église du Phanar et vous me direz où sera la majorité.
La satisfaction d'amour-propre que la Russie veut ménager à l'hellénisme dans l'affaire d’Antioche n’entraine point, grâce à Dieu, d'aussi graves conséquences.
On connait les derniers événements religieux de Damas et de Syrie. Là, de par une usurpation plus que séculaire, des pré- lats grecs étrangers au pays montaient seuls au patriarcat. Saint-Pétersbourg s’est occupé de la situation, les orthodoxes indigènes se sont agités et le siège patriarcal, violemment débarrassé du grec Spyridon, ἃ reçu l’arabophone Mélétios. Donc, immense défaite pour l'hellénisme.
Celui-ci, àpre à la vengeance, ἃ proclamé l'élection de M Mélétios nulle et de nul effet. Les trois hiérarques de Cons- tantinople, d'Alexandrie et de Jérusalem ont refusé de recon- naître ce maudit pour collègue. Les Chypriotes, en s’en remet- tant aux patriarches orthodoxes du soin de leur trouver un archevêque, ont désigné ces trois hiérarques seuls, à l'exclusion de celui de Damas. Les petits libraires de Galata et d’ailleurs, en dressant dans leurs calendriers annuels l’état de l’ortho- doxie, ont remplacé vis-à-vis d’Antioche le nom du titulaire par quelques points de suspension. Mais, n'importe. En dépit des hiérarques, des Chypriotes et des petits libraires, M‘ Mélé- tios est resté sur son siège. Il y est encore, gouvernant son Église comme si de rien n'était et pourchassant vigoureusement les derniers restes de l'hellénisme en Syrie.
Et voilà une scission de plus dans l'orthodoxie au sein de l'Empire ottoman. D'un côté, les trois patriarcats à titulaires grecs de Turquie, d'Égypte et de Palestine; de l’autre, le patriar- cat à titulaire indigène de Syrie. Entre les deux, un abime. Tandis que les trois patriarches de Constantinople, d'Alexan- drie et de Jérusalem, considérant leur Églisè comme d'essence grecque, n appellent que des Grecs dans les hauts rangs de leur hiérarchie, le patriarche d’Antioche, pénétré de l’idée contraire,
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n'accepte comme suffragants que des hommes nés dans le pa- triarcat et connus pour leurs sentiments hellénophobes. Tels, les deux prélats qu'il a chargés des éparchies d'Alep et de Diarbékir, en la place des métropolites grecs Nectaire et Ben- jamin réfugiés sur le Bosphore. Tel aussi, le prélat qu'il vient de promouvoir, après trois ou quatre ans de vacance, au siège pourtant si peu arabe d'Erzeroum. Tel encore, sans doute, le prélat qu'il destine au diocèse de Tarse et Adana dont le titu- laire grec, Μὲ) Germain, vient de partir en fugitif pour Cons- tantinople. A la suite de cette épuration, inaugurée voici deux ans et demi par l'éloignement de M£ d'Irénopolis, métropolite sans éparchie et vicaire patriarcal, l'hellénisme n’a plus un seul représentant dans les cadres supérieurs de la hiérarchie ecclésiastique en Syrie, plus un seul. Or, tel est le résultat que la Russie visait en nouant ses intrigues à Damas. Le résultat obtenu, faut-il prolonger la scission ?
A la scission nul ne tient.
Le patriarcat de Syrie n’a jamais entendu rompre avec les autres. Sa foi est la même et sa discipline. Seulement, il lui répugnait de vivre sous la houlette de pasteurs étrangers à son sang, à sa langue, à ses mœurs. [Il voulait, conformément aux traditions du christianisme oriental, être maitre chez lui. Sans doute, pour y parvenir, il a quelque peu molesté les prélats grecs installés à sa tête. Mais c'était là un mal nécessaire, un mal dont ont pu souffrir les personnes, point les doctrines. Aujourd'hui qu'il dispose enfin de ses destinées, il ne veutrien tant que vivre en paix avec les trois autres patriarcats. ME Mélétios l’a fort bien prouvé à ces derniers : il leur a, selon l'usage, envoyé en temps opportun ses lettres iréniques. A eux de répondre, d'eux seuls dépend le rétablissement des bons rapports qui peuvent et doivent exister entre frères égaux.
De son côté, avec le temps, l'hellénisme finit par sentir l'évi- dence. Il comprend, il avoue même tout bas que c'en est fait de lui à Damas. Si vous lui aviez dit cela au début de 1898, si vous lui aviez insinué alors que moins de quatre ans plus tard 1l ne conserverait plus trace de son hégémonie ecclésias- tique en Syrie, il vous aurait traité d'idiot. Mais les événe- ments ont éclaté et les coups de foudre sont allés bon train. Aujourd'hui, devant le fait accompli, il se rend. Ses menées
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n'ont abouti à rien; il s’est démené dans le vide; ses efforts se sont accumulés sans résultat, comme ses intrigues : M£' Mélétios est toujours patriarche des orthodoxes d’Antioche. Que faire? Convient-il de s’enfoncer davantage dans la voie des hostilités? Pour en avoir agi de la sorte avec les Bulgares, l'orthodoxie grecque se butte au fond d’une impasse depuis trente ans. Faut-il s'acculer au même ridicule, aux mêmes impuissances, aux mêmes humiliations? Beaucoup parmi les Grecs ne le pensent pas. Mieux vaut, estiment-ils, renouer avec lé patriar- cat de Syrie les relations trop longtemps rompues.
Mais voilà : qui fera le premier pas sur le terrain de la récon- ciliation ? Sera-ce le patriarcat de Constantinople ou celui d'An- tioche? Le patriarcat œcuménique ne peut s’abaisser jusque-là. Quant au patriarcat syrien, il se flatte d’avoir suffisamment prouvé sa condescendance. Là en sont les rivaux. Vont-ils rester immobiles en face l’un de l’autre? Pas de ça, déclare la Russie. Et voici la diplomatie moscovite qui intervient avec son petit plan.
Un voyage de M£' Mélétios à Constantinople s'impose qui permette au nouveau patriarche de porter en personne ses remerciements et ses vœux au pied du trône impérial. M. Zino- viev, ambassadeur du tsar près la Sublime Porte, obtiendra du : Sultan la permission pour le prélat d'entreprendre ce voyage. À peine débarqué sur les quais de la capitale, le hiérarque de Damas ira, comme tout naturellement, faire visite à son col- lègue du Phanar. Pas la moindre allusion durant l’entrevue aux événements récents. Mais la démarche du voyageur sera . interprétée comme un acte de réparation et d'amende honora- ble. Le patriarche œcuménique lui rendra tout aussitôt sa visite. Seront, du coup, rétablies les relations de bonne fraternité. Constantinople, Alexandrie et Jérusalem s'’empresseront de répondre aux lettres iréniques de Μ5 Mélétios, et celui-ci, mal- gré tous les jugements portés contre son élection, sera le très légitime pasteur et très canonique de l'Église orthodoxe d’An- tioche.
Tel est le plan. Telle est, pour mieux dire, la comédie et tel le rôle assigné à chacun. Reste à savoir si tous les acteurs accepteront de jouer jusqu’au bout la partie qui leur revient. Si le concours de M“ Joachim ΠῚ est d'avance pleinement
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acquis à la Russie, on peut douter que M“ Mélétios y mette le même empressement et le même zèle. Ce personnage de pénitent contrit et humilié qu'il incarnera nécessairement aux yeux des foules ne saurait, je crois, lui sourire outre mesure. Mais il est vrai que la Russie le protège et que les protégés de la Russie doivent très souvent en passer, leur corps dé- fendant, par les pires besognes et les plus répugnantes.
S'il en advient ainsi de M‘ Mélétios, les masses grecques en seront aux anges. Elles n'en auront pas moins perdu, et sans espoir de retour, la place prépondérante que leur race occupait à la tête du patriarcat syrien, mais elles sentiront une si voluptueuse douceur à voir le hiérarque damasquin prendre le chemin du Phanar sous la conduite d’un délégué quelconque de M. Zinoviev qu'elles en oublieront tous leurs sujets de mécontentement contre Saint-Pétersbourg et crie- ront à tue-tête : Vive la Russie!
La Russie, elle, n’y gagnera pas que ces folles sympathies. Elle y gagnera aussi de voir officiellement reconnu par les patriarcats grecs l’état de choses nouveau qu’elle ἃ créé à Da- mas. Sûre que cet état de choses n'aura plus rien à craindre et que les orthodoxes de Syrie tenus pour de vrais chrétiens par les autres orthodoxes succomberont moins à la tentation de quitter l’orthodoxie pour le catholicisme melkite, elle pourra préparer de nouvelles conquêtes tout à son aise et diriger une plus grande somme d'efforts du côté de Jérusalem.
Avec ces quelques mots sur les deux affaires de l’exarchat et d'Antioche, nous venons de montrer comment, sous pré- texte de piété orthodoxe et de zèle à rétablir l'unité ecclésias- tique, la Russie travaille au mieux de ses intérèts et ne fait que des victimes. Or, jouer les Grecs en feignant de les se- courir dans l’une et l'autre affaire, amoindrir les Bulgares en supprimant leur Eglise indépendante, humilier les Arabes en trainant leur pasteur aux pieds de Joachim III, cela ne lui suffit pas, et voici les malheureux Arméniens en passe d'éprouver ce que pèse sa protection, son amitié, sa pitié.
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Le cadre que je me suis tracé au début de ces pages me défend de remonter plusieurs années en arrière et de signaler ici le rôle odieux de la diplomatie russe dans la question arménienne. La Russie empêchant ‘l'Europe d'’accourir en armes au secours des massacrés, Lobanof laissant égorger des milliers d'hommes par froid calcul politique, ce sont là des événements déjà lointains qui ne doivent pas nous re- tenir. Mais les boucheries turques et kurdes, pas encore complètement cessées, hélas! ont eu pour résultat de jeter dans la Transcaucasie russe de très nombreux Arméniens ottomans, et c'est à ces Arméniens qu'il nous faut consacrer un mot pour la facon toute moscovite dont leur situation se liquide en ce moment.
Donc, aux jours des tueries en masse, les proscrits à portée des terres du tsar s’empressèrent d'y chercher un refuge contre leurs bourreaux. Là, sans feu ni lieu, ils végétèrent comme ils purent. Entassés dans les villes ou dispersés dans les campagnes, ils y apportèrent un peu tous les désordres que la misère traine après elle. On en vit même et beau- coup, tant la faim pousse aux conseils extrêmes, se jeter dans les montagnes et demander au brigandage des moyens d'existence presque impossibles à trouver autrement. De là, contre ces émigrés, mille plaintes. Le gouvernement russe fut obligé de s'en occuper. En pareille occurrence, d’autres, écoutant les seuls conseils de l'humanité, auraient essayé la voie de la douceur et cherché à ramener ces malheureux au bien en les secourant d’une main généreuse. Lui, toujours intéressé, n'eut pas même un seul instant la tentation d’en agir de la sorte. Pour s'épargner des dépenses, créer des ennuis au Sultan et contraindre les émigrés à la moscovisation, il déclara vouloir purger la Transcaucasie de leur présence et fit mine de les rejeter sur les'terres de l'Empire ottoman.
On devine ce qui s’ensuivit. De partout des protestations s'élevèrent et des prières.
Abd-ul-Hamid, tout le premier, notifia qu'il ne pouvait d'aucune façon recevoir ces Arméniens dans ses États. Leur retour, disait-il, y serait très certainement la cause de nou- veaux troubles. Ils s'y trouveraient, étant donné la pauvreté des vilayets de la frontière, beaucoup plus sans moyens d’exis-
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tence encore qu'en Transcaucasie. Puis, ne voudraient-ils pas rentrer en possession de leurs propriétés, de leurs mai- sons, de leurs champs? Cela, bien que très juste en soi et très naturel, ne manquerait point d'irriter les détenteurs actuels de ces biens et d'ouvrir la porte aux pires conflits. Puis encore, replacés aux côtés de leurs ennemis d'hier, ne tenteraient-ils pas à toute occasion de venger le passé? Cela, trop aisé à comprendre et trop facile à prévoir, ral- lumerait nécessairement au cœur des Kurdes leurs vieilles passions et produirait à nouveau de sanglantes catastro- phes. Donc, pas d’Arméniens ramenés de Transcaucasie chez eux, sinon le gouvernement impérial ottoman se déclare impuissant à répondre de l’ordre dans ce fin fond de l'Asie Mineure où se coudoient les races du monde les plus difficiles à contenir.
Les Arméniens, il n’est pas besoin de le dire, parlèrent très haut dans le même sens. Ceux qu'il s'agissait de réin- staller en Turquie se souciaient fort peu, vous le pensez bien, d'être ainsi dirigés comme troupeaux de bœufs vers l'abat- toir. Ils déclarèrent qu'ils se feraient tuer sur place plutôt que de passer la frontière. A Constantinople, le patriarcat grégorien de Koum-Kapou joignit, comme il était de son de- voir, sa voix à leur voix. Il représenta à l'ambassade russe de Péra les inhumaines conséquences de la décision prise et supplia qu'on eût pitié. Une puissance chrétienne comme la sainte Russie: pouvait-elle, demandait le patriarcat, livrer ainsi pieds et poings liés tant d'êtres chrétiens à leurs enne- mis, livrer tant d'enfants à l'esclavage, tant de femmes au viol, tant d'hommes à l'assassinat? ὁ
De ces paroles sont nées entre Koum-Kapou et Péra, entre le patriarche Ormanian et l'ambassadeur Zinoviev, toute une longue série de négociations. Oh! combien pénibles ces pour- parlers interminables où la diplomatie moscovite n'avait qu'un but : mettre les autorités arméniennes en demeure, non pas seulement de consentir, mais encore d'offrir elles-mêmes des concessions chaque jour plus grandes! Et quand les concessions offertes ont fini par atteindre le cercle des ambitions russes et que M° Ormanian, effrayé de leur étendue, s’est écrié « Mais, Excellence, comment le Synode et 16 Conseil me croi-
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ront-ils sur parole lorsque je leur dirai que ce sont là vos conditions? Mettez-moi, je vous en supplie, mettez-moi en état de leur fournir au moins une preuve de ce que votre gouver- nement exige, » alors M. Zinoviev ἃ daigné promettre une pièce dont il suffirait d'accepter la teneur pour que l'affaire fût enfin définitivement réglée. Et, en effet, une note verbale est arrivée à Koum-Kapou. Et les autorités du patriarcat, pour sauver les Arméniens émigrés en Transcaucasie, en sont passées par les exigences de cette note verbale.
C'est chose conclue, maintenant, que ceux-là seuls parmi les réfugiés seront admis à rester en territoire russe qui au- ront accepté de s’enrôler dans l’orthodoxie avant les Pâques 1902. Les néophytes, en changeant ainsi de religion, devien- dront sujets du tsar. En reniant leur foi, ils prendront rang parmi les citoyens de seconde classe, dans cette malheureuse catésorie de citoyens dont la loi ne s'occupe jamais que pour leur imposer des charges, des obligations, des impôts, à com- mencer par l'impôt du sang. Mais ceux des réfugiés qui refu- seront d'embrasser l’orthodoxie ne seront pas tolérés davan- tage sur les terres de l'empire : les agents de la force publique s’'empareront d'eux et s’en iront les déposer à la frontière turque. à
Et voilà la générosité de la Russie. ἃ ces malheureuses victimes, à ces gens que la coalition des férocités kurdo-tur- ques à privés de leur patrie et fait ses hôtes forcés, elle met le couteau sur la gorge et dit : « Reniez votre foi. Devenez orthodoxes ou retournez dans votre pays, là où l’on massacre. Pas d'autre milieu pour vous. Ou vous entrerez dans l'Église du tsar, et alors je vous garderai ici à l'abri de vos assas- sins, ou vous resterez dans l'Église arménienne, et alors je vous jetterai de vive force par delà ma frontière sous la main de vos bourreaux. Choisissez. » Oh! qu'il est beau ce langage, combien empreint d'humanité, combien libéral et doux!
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Au patriarcat grégorien, où l’on a dû subir ces exigences de la Russie, l'indignation est grande. Seul, M%' Ormanian ne parait pas s’en inquiéter outre mesure. Chez lui, il est vrai, la
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foi en l'Église qui l’a mis au rang de ses pontifes suprêmes est toujours restée fort en deçà de ce que l’on appelle en français du fanatisme. Il a, dès que viennent en cause les croyances, des largeurs d'esprit incroyables. Qu'importe, à l'entendre, que l’on soit grégorien, orthodoxe, catholique ou protestant! Pourvu que l’on appartienne au christianisme d'une manière ou de l’autre, cela suffit. Y a-t-il une ou deux natures dans le Christ, faut-il admettre trois, sept ou trente-six conciles, des misères cela, des vétilles, des bagatelles, des riens; pourquoi s'en occuper? Évi- demment, avec un pareil scepticisme, M5 Ormanian ne saurait pleurer la moscovisation religieuse de ses fidèles émigrés au Caucase, ou, du moins, s’il la pleure un peu, pour la forme, il ne versera jamais un déluge de larmes capable de couvrir le som- met du mont Ararat.
Par ailleurs, si l’on en croit certains bruits, le patriarche de Koum-Kapou avait une autre raison de contenir sa douleur le jour où fut conclu le pacte arméno-russe, une raison toute per- sonnelle et point de médiocre importance, qui veut un mot d’ex- plication.
Tout au haut, vous le savez, de la hiérarchie grégorienne siège le catholicos d'Etchmiadzin dans l'Arménie russe. Au- dessous de lui, mais jouissant d’une indépendance à peu près complète, viennent les quatre patriarches grégoriens de l'Empire ottoman. Deux de ces derniers, enfouis à Aktamar et à Jérusa- lem, ne comptent pas. Les deux autres, ceux de Sis et de Cons- tantinople, vivent de génération en génération dans une impla- cable rivalité. C'est que, si le titulaire de Constantinople l'em- porte au point de vue civil, celui de 515 vient au premier rang au point de vue religieux. Comment, cela étant, couper court une fois pour toutes à cette fâcheuse rivalité? Les Arméniens catholi- ques souffraient, voici quelques années à peine, d’une situa- tion à peu près identique. Pour y porter remède, Pie IX réunit les deux titres de Cilicie et de Constantinople sur la même tête et fixa la capitale comme résidence au prélat investi de cette double dignité. Alors, à cause même de cette réforme, éclata le schisme que l'on sait. Alors aussi, parmi ceux qui poussèrent leur protestation jusquà sortir du catholicisme figura, dit-on, un certain ecclésiastique du nom d'Ormanian. Cet Ormanian, monté
sur le trône patriarcal de Koum-Kapou, s’est souvenu et à la ORIENT CHRÉTIEN. 2
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question de savoir comment les deux pontifes de Constantinople et de Sis ne se jalouseraient plus il a vite trouvé la réponse. Plus soucieux de satisfaire son ambition que de rester constant avec lui-même, il a tout bonnement résolu d’imiter l'exemple de Pie IX. De là, ses efforts durant ces cinq dernières années pour se faire élire patriarche de Sis tout en restant patriarche de Constantinople fixé à Koum-Kapou.
Or, il y a quelques mois, lorsque se traitait l'affaire des réfu- οἹόβ de Transcaucasie, les choses n'’allaient pas trop mal pour ME Ormanian. A force d'intrigues auprès de la Sublime Porte, il avait tenu le siège de Sis vacant pendant cinq longues années, A force d’intrigues au sein de la nation, il avait créé un puis- sant parti favorable à ses vues et à sa candidature. Le jour de l'élection approchait. Seulement, ne fallait-il pas avoir la Russie avec soi pour réussir? Comment, sans le concours d'une puis- sance européenne très influente sur les décisions d’Yildiz, obtenir du Sultan l'acceptation d’une mesure destinée à fortifier l’arménianisme en Turquie? Comment, sans les bonnes grâces de la puissance maitresse d'Etchmiadzin, obtenir du catholicos l'approbation d'une réforme faite pour élever si haut son rival de Turquie? Non, sans la diplomatie russe, rien n'était possible à M Ormanian. Et voilà pourquoi, disent les mauvaises lan- œues, ce digne hiérarque avait un excellent motif de ne pas trop marchander à M. Zinoviev et à l’orthodoxie quelques dizaines de milliers d’âmes.
Aujourd'hui, ajoutons-le pour terminer l'histoire, toutes les espérances de M# Ormanian sont tombées à l’eau. Les électeurs au premier tour de vote l'ont inscrit dans la liste des candidats, mais le Sultan d’un maitre coup de calem a biffé son nom. Que voulez-vous, Saint-Pétersbourg n'avait aucun intérêt à soutenir le plan du patriarche. Le jour venu, sa diplomatie a oublié les engagements pris, les promesses faites. Oh! sans doute, elle est intervenue, mais intervenue comme elle sait le faire en pareille circonstance, alors qu'elle veut perdre ses clients, et Abd-ul- Hamid, très au courant de ses manœuvres, n’a pas manqué d'agir en conséquence. Tant pis pour M#* Ormanian! La Russie a reçu de lui carte blanche, elle peut légitimement orthodoxiser les Arméniens, elle n’en veut pas davantage pour le quart d'heure. Lui, qu’il se débrouille!
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Ne plaignons pas l’ambitieux prélat. Plaignons plutôt la race arménienne de perdre en Transcaucasie ses enfants par milliers. Car, inutile de sele dissimuler, quand ils seront orthodoxes, ces pauvres émigrés ne seront plus arméniens. Pour mieux dire, ils le resteront encore, eux, et un peu aussi leurs enfants, mais après un demi-siècle, quand seront sorties des berceaux les gé- nérations nouvelles, alors, sans doute aucun, leurs descendants orthodoxisés, oublieux de la vieille origine haïcane, compteront parmi les moscovites les plus enragés. Pauvre Arménie! Elle ἃ survécu à des siècles de souveraineté musulmane, et la voici maintenant qui va disparaitre par le fait de son voisinage avec l'empire des tsars!
Entrer en contact avec l'empire des tsars et ne pas en souffrir est chose impossible. La France elle-même, cette chère alliée, n'échappe pas à la loi. Quels ne sont pas les amoindrissements qu'elle subit chaque jour, depuis l'alliance, dans cette autre partie de son tout, partie morale, mais réelle, que l’on à si Jjus- tement nommée France du Levant! Là, qu'on le veuille ou non, le pire de ses ennemis, c’estle Russe. Vous vous récriez, lecteur ? Alors j'insiste. En Orient, dis-je, le pire de nos ennemis est le Russe, le pire, et de beaucoup. Peut-être y avons-nous tel ou tel autre rival aussi acharné que lui à nous supplanter, mais à nous faire autant de mal effectif, non, certainement, il n'y en a pas un second.
Quel a été, dites-moi, le rôle de la Russie durant le dernier conflit franco-turc? Je n’entends certes pointrevenir sur tous les détails de cette malheureuse affaire; je demande seulement, restant sur le terrain des questions religieuses qui est le nôtre, je demande si la Russie ne s’est pas mise en travers de nos re- vendications les plus légitimes. Le jour où M. Bapst, notre chargé d’affaires, maintenant officieusement des relations offi- ciellement rompues, notifia que la France exigeait de la Porte la reconnaissance formelle de nos droits sur les établissements catholiques de Turquie et que les envoyés du Palais s’en allèrent par ordre exprès du mâître supplier les ambassades rivales d'aider le Sultan à rejeter cette exigence française, toutes les
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ambassades intéressées éconduisirent poliment les délégués d'Yildiz, toutes, à commencer par celle où M. Marschall von Biberstein représente 5. M. Guillaume IT, le grand ami d'Abd-ul- Hamid. Et pendant ce temps que faisait l'ambassade russe? N'était-ce pas elle qui poussait le gouvernement turc à frapper nos missionnaires et nos missions? Tout le monde le sait à Péra, si le Sultan ἃ fait des pas de clerc dans ce sens durant le conflit, s’il a interdit l'entrée de l'Empire ottoman à nos Jé- suites, supprimé la franchise douanière dont jouissaient nos établissements, et pris ou préparé toutes autres mesures que l’arrivée de notre escadre à Mitylène l’a forcé de rapporter, c’est aux intrigues combinées de M. Zinoviev, ambassadeur russe, et de Μϑ8: Joachim 1Π|, patriarche grec, qu'il faut l’attribuer.
Au nombre des questions réglées avec le conflit figure celle du patriarche chaldéen catholique, M“ Emmanuel Thomas : sur notre injonction, après s’y être refusé depuis décembre 1900, le Sultan s’est vu obligé de reconnaitre et de sanctionner l’é- lection de ce prélat. Pourquoi, demanderons-nous ici, pourquoi Yildiz montrait-il tant de hardiesse à repousser nos clients? Car, il faut le dire, le cas de M Emmanuel Thomas n'est pas isolé ; M‘ Pierre Géraïgiry, le patriarche grec melkite, en sait quelque chose. En février 1898, passant aux yeux de nos con- suls et de nos diplomates pour un Français de cœur, MF Pierre Géraïgiry fut impérieusement imposé au choix de ses collègues par la pression malavisée de la France. Libres, les évêques n'eussent point, à coup sür, voté pour lui. Le nouvel élu était donc, s’il en fut, notre protégé. Or, il attendit son firman de reconnaissance pendant treize mois et plus. Chose plus grave, quand il l’obtint en avril 1899, ce ne fut point sur la requête de notre ambassadeur fatigué d'insister en. vain, ce fut sur l’'amicale intervention de lord Cromer, résident anglais en Égypte, et de Moukhtar-Pacha, haut commissaire impérial ot- toman près le gouvernement du khédive. Et pourquoi, je reviens ici à ma question, pourquoi ὃ. M. Abd-ul-Hamid en prenait-il ainsi si fort à son aise avec nous à propos de ces patriarches catholiques? C’est que, sur le Bosphore, agissait alors comme aujourd'hui contre nous, cyniquement, la diplomatie moscovite. Quand on a mis sens dessus dessous le patriarcat grec ortho- doxe d’Antioche et que l’on poursuit la conquête ecclésiastique,
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en attendant l’autre, de la Syrie, on a tout intérêt à jeter l’in- certitude et le trouble dans le patriarcat grec melkite. Quand on ἃ gagné à l'orthodoxie les masses chaldéennes de l’Ada- berdjan et que l’on rêve l'annexion religieuse, en attendant l’autre, de la Mésopotamie, on a tout avantage à débiliter le patriarcat chaldéen catholique. Et tel est, de part et d'autre, le cas de la Russie.
Contre nous avant et pendant le conflit, la Russie n’a point cessé de rester contre nous depuis. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un instant les yeux sur le fameux incident du Saint-Sé- pulcre. On sait, grâce aux nombreux détails fournis par la presse, comment le 4 novembre dernier, pour empêcher les religieux Franciscains de faire leur acte quotidien de propriété sur quel- ques centimètres carrés de dalles exclusivement à eux, les Grecs dé la confrérie hagiotaphitique organisèrent froidement le plus lâche des attentats et Le plus sacrilège, et comment, en quelques minutes, le parvis de la basilique vit tomber baignés dans leur sang jusqu’à seize de nos religieux. Le crime était formel. Tous les rapports, officiels ou autres, dressés à propos de l’at- tentat — tel celui que l’agent consulaire néerlandais de Bey- routh rédigeait sur les lieux pour le ministre de Hollande à Constantinople, — tous les rapports concluaient uniformément à l’inexcusable culpabilité des Grecs, les proclamant avec la der- nière énergie d’injustes agresseurs et de féroces assassins. Le crime, encore une fois, était donc flagrant. Ses auteurs devaient en porter la peine. Qui s’est levé pour les défendre, pour les arracher au châtiment, pour leur assurer une impunité com- plète? La Russie. Et, ce faisant, la Russie nous a donné aux yeux de tous les Orientaux sans distinction de race et de culte un soufflet pire encore que le retentissant soufflet de Fachoda.
‘Que la diplomatie moscovite ait éprouvé la tentation de prendre en main la cause des assassins du 4 novembre, je le comprends sans peine. Celui en effet sur qui pèse tout entière la responsabilité du crime, c’est l’archimandrite Euthymios, président du Saint-Sépulcre;, et l’archimandrite Euthymios, nul ne l'ignore, c'est l’homme de la Russie à Jérusalem. Voici quelques années, à la mort du patriarche Gérasimos, les Russes Je mettaient en avant comme candidat au trône patriarcal de la Ville Sainte. Celui-ci échut à M“ Damianos grâce au brillant
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savoir-faire de l’archimandrite Photios, depuis métropolite de Nazareth et présentement patriarche d'Alexandrie. Battu, le grec Euthymios n’en resta pas moins un instrument précieux aux mains de ses protecteurs slaves, etl’hellénisme ne l’éprouve que trop aujourd’hui même. Aujourd'hui, brûlant de se maintenir aux Saints Lieux et comprenant qu'il ne saurait s’y promettre de longs jours si le patriarcat de Jérusalem reste sous la dé- pendance financière de Saint-Pétersbourg, l'hellénisme pales- tinien travaille de toutes ses forces à se constituer de nouvelles ressources. Pour que ces ressources abondent que faut-il? Simplement que les vols sacrilèges cessent, que les aumônes déposées par les pèlerins dans les divers sanctuaires arrivent à la caisse générale du patriarcat au lieu de s’engouffrer dans la poche des particuliers. Ainsi l'exigent et l'honnêteté la plus vulgaire et les règlements; ainsi vient de l’exiger à nouveau M Damianos. Mais l’archimandrite Euthymios ne l'entend pas ainsi. Ce moine Crésus veut continuer à palper seul, comme par le passé, toutes les sommes laissées par les fidèles sur la pierre du Saint-Sépulcre et le rocher du Golgotha. Il s'élève énergiquement contre la réforme proposée, et la Russie, dont il fait le jeu, l’encourage à plaisir. Devant une pareille résis- tance, le patriarche Damianos est obligé d'aller en personne à Constantinople mendier le secours de Joachim II et l’inter- vention d'Abd-ul-Hamid I. N'importe, Euthymios ne se tient point pour vaincu : il accourt, lui aussi, à Constantinople et continue la lutte. Les choses en sont là au moment où J'écris ces lignes et nul ne sait qui des deux partis l'emportera. Mais ce qui précède suffit à montrer les bonnes relations dès long- temps établies entre l'archimandrite et les autorités russes. Dès lors, rien d'étonnant que l'idée soit venue à la diplomatie moscovite de s'interposer pour les assassins du 4 novembre. Mais que la diplomatie moscovite, après avoir eu cette idée, n'en ait point rougi, qu'elle s’y soit arrêtée avec complaisance, qu'elle ait résolu de la mettre à exécution, qu'elle y ait effecti- vement travaillé et réussi, voilà qui surprend, voilà qui té- moigne chez elle d'un profond mépris pour la France. Partout, ailleurs qu'à Saint-Pétershbourg, l’on aurait compris que la France ne pouvait pas ne pas tirer vengeance du sang de seize de ses protégés.
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Maintenant, si la Russie est contre nous, et contre nous avec tant d'indélicatesse et de sans-gêne, pourquoi nous, Français, la laissons-nous faire? Pourquoi nos diplomates et nos hommes d'État se fatiguent-ils le dos à toujours plier devant ses désirs les plus révoltants ? Aux bureaux du quai d'Orsay, nul n'ignore plus ce mystère, la résolution est prise, depuis quelques années déjà, de laisser tomber petit à petit le vieux privilège qui valait à la France de protéger seule tous les missionnaires catholiques à l'étranger. Mais, en prenant cette résolution, l’on n’a point pris celle aussi, que je sache, de renoncer à la protection des Lieux Saints et des catholicités indigènes réparties dans l'Em- pire ottoman. Pourquoi, dès lors, capituler sans cesse devant la Russie? Elle tire assez d’autres profits de notre alliance, l’al- liée du Nord, elle trouve assez d'avantages à notre amitié, depuis les capitaux fabuleux qui lui permettent de poser ses gigantes- ques voies ferrées d'Asie jusqu'à l'immense liberté d'action qui lui vaut de s’agrandir si fort en Extrème-Orient, elle nous doit assez, d’un mot, pour qu'un ministre des affaires étrangères français puisse lui dire. « La France vous a précédée en Turquie, elle y ἃ des intérêts plus anciens et tout aussi considérables que les vôtres, respectez-les. »
Mais non, au lieu de tenir ce langage, l’on ne cherche à Paris que les occasions de s’aplatir. Deux fois, peu après le 4 novem- bre, M. Delcassé a reçu au ministère M. Auzépy, notre dernier consul général à Jérusalem. S’est-il informé auprès de lui de la situation véritable et des mesures à prendre éventuellement ? Lui a-t-il une seule fois touché un seul mot, un seul, de l'affaire du Saint-Sépulcre? Je parie que non, car le quai d'Orsay avait précipitamment décrété déjà d'étouffer l'affaire et il s'était em- pressé d'en informer Saint-Pétersbourg. À Jérusalem, M. Takok- lef, consul général de Russie, connaissait déjà par le menu quelles étaient les insignifiantes satisfactions de pure forme dont notre diplomatie avait promis de se contenter, alors que M. Wiet, gérant du consulat général de France, n’en savait pas encore un traître mot. Et l'on vit cette chose incroyable, un jour, au cours des pourparlers, tandis que notre agent, pour-
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suivant avec cœur le triomphe de la justice, réclamait je ne sais plus quelle petite chose : « Ne demandez point cela, Monsieur, » lui répliqua le consul russe en tendant une pièce, « votre gou- vernement s’en tient à ceci. Voyez. «
Maintenant l'affaire est classée ; les assassins resteront impu- nis. Si deux d'entre eux ont fait un instant de prison, tout le mérite en revient au marquis de Malaspina, ambassadeur d'I- talie à Constantinople. Les autres pour leur coup n’ont reçu que des éloges. Euthymios, leur chef, n'a-t-il pas eu l’impu- dence de se présenter, au bras d'Iakoklef, devant le supérieur franciscain du Saint-Sépulcre ? Il est actuellement à Constanti- nople, mais pour l'affaire de gros sous que j'ai dite. Nul, soyez- en sûr, ny songera à lui demander compte de son rôle au 4 novembre. L'affaire est classée.
Et que voulez-vous que disent les due en face de pa- reilles abdications? Quand ils voient nos vaisseaux de guerre — tels le Chanzy et le Linois durant la première quinzaine de janvier — montrer successivement le pavillon tricolore à Rho- des, Mersine, Alexandrette, Latakieh, Beyrouth, Kaïfa, Port- Saïd et Alexandrie, mais passer au large de Jaffa, sans être vus de la ville, ni soupçonnés, que voulez-vous qu'ils pensent? Tous, d’un commun accord, constatent que nous nous traiînons à la re- morque de la Russie. Les uns nous en plaignent, qui nous aiment encore; les autres s’en réjouissent, qui sont nos ennemis sécu- laires. « La France ἃ peur de la Russie; la France tremble devant la Russie ; la France ne peut rien faire sans la Russie, » tels sont les propos qu'ils échangent tous, les premiers comme les seconds, mais avec des sentiments contraires, qui vous atten- drissent ici et vous exaspèrent là.
Et voici trop longtemps que notre conduite prête à ce langage. Ce n'est point la lune du mois dernier, ni la précédente, qui éclairait cette belle nuit fraiche où, loin de son île aimée, un Jeune et brillant Crétois me disait ceci : « Pour notre bien ou notre mal, peu importe, nous voulons, nous, être unis à la Grèce. La France comprendrait ce désir, elle ne manquerait point de le favoriser, si elle était seule. Mais voilà, Monsieur, vous avez votre alliance avec la Russie. Quel dommage que vous soyez les.alliés des Russes! Vous, vous aimez la Grèce et lui donneriez la Crète. Eux, les pires ennemis de l’hellénisme, ne
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veulent point de notre union. Oh! que c'est dommage que la France obéisse à la Russie! » Et d’autres ailleurs, à travers toutes les races orientales, s'expriment depuis trop longtemps dans le même sens. Si nos gouvernants ne changent bientôt, c'en sera fait de tous nos intérêts en Orient, de tous nos intérêts moraux et matériels : l'ogre moscovite, dont nous servons la politique rapace et gloutonne, y aura dévoré toute notre antique influence.
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HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE
DE L’ARMÉNIE
PRÉFACE
Plus que jamais, les yeux de l'Europe sont tournés vers l'Orient. Tandis que les politiciens déploient toute leur habileté pour se tenir mutuellement en échec, un grand nombre de chrétiens, s’élevant au-dessus des intérêts temporels et pure- ment nationaux, s'inquiètent avant tout du triste sort fait à leurs frères. Entre tous les autres, le peuple arménien excite leurs sympathies.
Cependant, pour le public, même lettré, rien de moins connu que les origines, les usages et la discipline religieuse des Arméniens. Nous ne voyons aucun livre de langue fran- çaise qui les fasse connaître à tous ces points de vue. Des savants, auxquels nous n’aurons pas la témérité de nous com- parer, ont traité avec profondeur quelques points spéciaux. Mais d'ouvrage d'ensemble, même succinct, qui à côté de l’his- toire profane fasse une place suffisante à l’histoire religieuse, il n’y en a pas. Cette lacune excuse, si elle ne la justifie, notre tentative.
Une fois le dessein de notre travail arrêté, nous l'avons poursuivi avec un singulier amour. Même avant de séjourner en Orient, nous avions suivi avec un poignant intérêt les événements tragiques dont divers points de l'Arménie et Cons- tantinople ont ét“ le théàtre. La vue de tant de souffrances n’a pas produit en nous une pitié stérile; elle a éveillé le désir de mieux connaître ceux qui les enduraient. Puis elle ἃ provoqué
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l'ambition de communiquer à d’autres le résultat de nos études.
Les sentiments de sympathie que nous éprouvions, au début de nos recherches, nous n'avons, à cette heure, aucune raison d'y renoncer. Il paraît aussi éloigné que jamais le jour où les réformes, promises aux Arméniens par le traité de Berlin, seront enfin réalisées. Aujourd'hui, comme par le passé, les sujets de l'Empire ottoman qui réclament contre les abus administratifs et les tracasseries de quelques voisins pillards sont bien près, au regard de beaucoup de musulmans, d’être des révoltés. Si l’on en croit le parti des Vieux-Turcs, tous les habitants de la Turquie jouissent de droits et de privilèges équivalents. La plupart ne contestent pas qu'il y ait, devant la loi et l’admi- nistration civile, certaines inégalités entre eux et les chrétiens; mais, à les entendre, les privilèges dont jouissent encore les musulmans, sont bien dus aux fils des conquérants et aux fidèles disciples de l'Islam.
Il y a près de deux ans, ayant l’occasion de m'’entretenir avec un étudiant musulman de Constantinople, je lui exprimai dans les termes les plus modérés, combien on était stupéfait, en Europe, de voir la manière dont les tentatives isolées de quelques Arméniens étaient réprimées. Je lui demandai pour- quoi, au lieu d'accorder ce que leurs revendications semblaient avoir de légitime, ou de se borner à châtier les rebelles, on ren- dait solidaire de leur révolte toute la nation arménienne. « Oh! reprit mon interlocuteur,les Arméniens sont mauvais; — et, ap- puyant ses paroles d’un geste expressif : — Les Arméniens, poursuivit-il, lancent des bombes, les Turcs ont eu raison de se défendre. D'ailleurs, c’est bien à tort qu'ils se plaignent; ils jouissent d'autant de droits que nous. » Si des étudiants, des lettrés, qui représentent la partie la plus civilisée de la nation musulmane, parlent ainsi, quels seront les sentiments qui pré- domineront dans la masse du peuple? Ce n’est pas, certes, que celui-ci soit méchant. Mais, ignorant et fanatique comme il est, il sera aisément entrainé aux pires excès, dès qu'un simple cadi ou un imam quelconque l’excitera à la guerre sainte, en lui rappelant quelque verset belliqueux du Coran.
Ces préjugés sont si ancrés au cœur de la population et en- tretenus avec tant de soin par les principaux intéressés, que le Sultan, le voulüt-il, ne pourrait aisément accorder toutes les
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réformes demandées. Nous croyons, néanmoins, que le gouver- nement, s'il en a souci, est à même de faire cesser certains abus. L'un des principaux, c’est l'arbitraire des procédés admi- nistratifs, contre lesquels 1l n’y a, d'ordinaire, point de recours possible. Ceux qui devraient veiller au bon ordre et pourvoir à la sécurité de tous leurs sujets ne s’aperçoivent-ils pas qu'il y va peut-être de l'intégrité, sinon du salut de l'Empire ottoman ? Si on continue de repousser ou d'’étouffer dans leur sang les plaintes des Arméniens, ceux-ci épieront les occasions de s’in- surger, et, s’il est possible, de se soustraire à un régime arbi- traire et tyrannique.
Certes, ce n’est pas nous qui leur conseillerons de répondre aux vexations par la révolte et la violence. ἃ coup sûr, il sera. plus chrétien et plus sage de ne point sortir des voies légales; de se comporter, au contraire, en sujets loyaux, montrant ainsi que leur religion et la civilisation, qu’elle amène à sa suite, sont bien supérieures à celles de l'Islam. Nous croyons aussi qu’ils en imposeront d'autant plus à ceux qui exploitent leur faiblesse et leur isolement qu'on les verra plus étroitement unis au centre de la chrétienté. Il est assez vraisemblable, en effet, que si les Arméniens catholiques ont été moins éprouvés que leurs compatriotes, les Grégoriens, ce n’est point uniquement parce que, mieux conseillés, ils ont su résister aux excitations du dehors et se garder de toute attitude agressive; c’est aussi parce qu'on voyait en eux les membres de la grande famille chré- tienne, qui a sa tête à Rome et dont le corps majestueux s'étend à travers tous les pays et toutes les nations. |
Est-il besoin d'ajouter qu'en devenant catholiques les Armé- niens ne se rendent pas seulement plus respectables aux Turcs; ils se prémunissent encore, de la manière la plus efficace, contre le danger croissant de jour en jour de voir leurs rites et leur nationalité absorbés par de puissants voisins, qui ont déjà commencé l'œuvre de russification en Transcaucasie.
Nous savons bien que ces seuls motifs d'ordre purement po- litique ne suffiraient pas pour justifier la conversion des Armé- niens. Mais, pour quiconque étudie sérieusement leur histoire, il en est de plus rationnels et de plus légitimes. A mesure qu'on re- monte vers l'époque de l'évangélisation de l'Arménie par Gré- goire l'Iluminateur, l'écart entre la religion de ses habitants
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et celle des catholiques romains diminue. II est même aisé de saisir l'instant où il commence et d'en indiquer les causes. Depuis ce moment, d’ailleurs, la majorité des Arméniens s'est rattachée bien des fois à l'Église catholique. Il y a plus : beau- coup des docteurs que les Grégoriens vénèrent le plus aujour- d'hui, et dont ils prétendent conserver intégralement la foi, reconnurent la juridiction réelle du pontife romain. Quand on fait profession de suivre de pareils guides, quand on se réclame de leurs croyances, ne serait-il pas logique de ne rien rejeter de ce qui leur semblait également hors de conteste?
Si fâcheuses qu'elles soient, pourtant, les divergences doctri- nales entre nous et les Grégoriens ne sont peut-être pas aussi profondes et aussi considérables qu’on se l’imag'ine communé- ment. Il n'y ἃ pas longtemps, un religieux catholique armé- nien, de l'ordre de saint Antoine, me disait, en parlant de quelques-uns des plus hauts dignitaires grégoriens : « Je suis per- suadé que, sur tous les points importants de la religion, ils pen- sent comme nous. » Peut-être le bon moine était-il trop opti- miste. Il est néanmoins vrai que la plupart de nos frères séparés he sont retenus loin de nous que par deux grosses difficultés. Et ce ne sont, en réalité, que deux préjugés ou deux malen- tendus. Ils s'imaginent, d’abord, qu’admettre la juridiction du pape sur tous les autres évêques, c'est réduire à néant celle de leurs patriarches et hauts dignitaires. Ils se persuadent, en outre, qu'ils ne peuvent se rallier à l'Église catholique, sans arriver tôt ou tard à se lafiniser et à perdre ainsi leur natio- nalité. Ces deux difficultés, les seules réelles pour qui a vécu parmi les peuples d'Orient, seraient vite dissipées, si on les exa- minait de sens rassis et sans parti pris. Est-ce que Léon XIII, gardant religieusement les traditions de ses derniers prédéces- seurs, ne s’est point formellement engagé à respecter les usages et les rites orientaux, qui se justifient par une longue tradition? Craint-on que ses successeurs n'oublient sa promesse? Eh bien, qu'on regarde le peuple d'Orient qui, depuis ses origines, est resté le plus fermement attaché à l'Église catholique. Les Ma- ronites ont-ils été latinisés et sont-ils plus en danger aujour- d'hui que jadis de perdre leur nationalité? Nous avons vécu au milieu d'eux, entretenu de fréquents rapports avec leur clergé. Or, jamais nous n'avons entendu personne, soit clerc, soit laïque,
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se plaindre qu'il ait jamais été lésé dans son indépendance ou sa nationalité par le Saint-Siège romain.
Nul doute que si les fils de saint Grégoire l'Illuminateur re- viennent à la foi catholique, elle ne soit pour eux, comme pour les fils de saint Maroun, un honneur et une force; disons plus, la meilleure garantie pour la conservation de leur rite et de leur nationalité. Elle les consolera même de la perte de cette indé- pendance politique, qui ne fut pas sans gloire, mais qu'il serait aussi inutile que dangereux de vouloir reconquérir par l'agi- tation et la violence.
Écrit en Syrie, juillet 1900. Hi. FRANCOIS TOURNEBIZE,
Licencié ès lettres.
LIVRE PREMIER
HISTOIRE ANCIENNE DE L'ARMÉNIE
CHAPITRE PREMIER
GÉOGRAPHIE ET STATISTIQUE.
δ 1. Anciennes limiles. — Depuis plus de cinq siècles, l'Ar- ménie a cessé d'exister comme royaume. Tout son territoire est aujourd'hui aux mains des Perses, des Russes et des Turcs. Néanmoins son peuple, maintenant amoindri et dispersé, a joué, pendant des milliers d'années, en tant que nation, un rôle important. Aux plus beaux temps de son histoire, le royaume d'Arménie occupait une contrée dont la superficie était presque aussi grande que celle de la France. Le pays était divisé en deux parties, la grande et la petite Arménie. La première, de beau- coup la plus ancienne et la plus importante, comprenait les régions qui s'étendent du 36° 40° au 41° 50° lat. nord, et du 36° au 47° longitude est, selon le méridien de Paris.
C’est dire qu’elle avait pour limites, au nord, l'Ibérie (Géorgie) et le Cyrus (le Kour); à l’est, la mer Caspienne et l’Atropatène (Aderbaïdjan) ; au sud, la Mésopotamie. L’Euphrate la bornaït à l’ouest et la séparait de la petite Arménie. Celle-ci, au nord et à l’ouest, touchait au Pont et à la Cappadoce, et se divisait plus tard en ["°,2°,3° et 4° Arménie. Son étendue territoriale, comme ses divisions administratives, varièrent beaucoup avec les siè- cles. Anciennement, la grande Arménie était divisée en 15 ter- ritoires (Nahank), subdivisés en provinces (Cavar) et celles-ci en districts ou en cantons. Plus tard, vers le 1v° siècle après N.-S., le royaume entier comptait 20 satrapies, 620 districts,
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40.000 communes, et pouvait mettre sur pied une armée de 300.000 hommes.
Placée aux avant-postes de l'Asie, à proximité de l’Europe et de l’Afrique, séparée en même temps des autres continents par les mers et les fleuves profonds qui l'entourent, l'Arménie a été justement appelée, par Humboldt, le centre de gravité de l’ancien monde, et par Ritter, l'Ile-Montagne.
K 2. Partage actuel et dispersion des Arméniens . — Comme la Pologne, à laquelle on l’a souvent comparée, l'Arménie est aujourd'hui partagée entre ses trois États voisins : la Turquie, la Perse et la Russie. L'Empire ottoman possède, outre la Cilicie, la plus srande partie de l'Arménie occidentale, qui constituent aujourd'hui les vilayets de Diarbékir, Kharpout, Van, Bitlis, Er- zeroum, Trébizonde, Sivvas, Angora, Adana, Alep. Dans les pro- vinces de Bitlis, Erzeroum, Adana, les Arméniens forment le cinquième ou le quart de la population; mais, dans la plupart des autres vilayets, ils sont loin d'atteindre cette proportion. [ls se sont d’ailleurs répandus ou ont été dispersés dans les autres vilayets de l’Empire ottoman, surtout en Crète, dans l’Ar- chipel, à Smyrne, Brousse, Ismidt et Constantinople qui en compte à peu près 50.000. On peut évaluer d’une manière ap- proximative à 1.300.000 les Arméniens sujets du Sultan.
La Perse reste maitresse de la partie sud-est de la grande Arménie, dont a été formée la province d’Aderbaidjan. Celle-ci renferme environ 25.000 Arméniens. Le royaume entier en compte probablement un peu plus de 50.000.
Par suite surtout des persécutions, le nombre des Armé- niens qui habitent la Perse et la Turquie ἃ diminué presque constamment, depuis plusieurs siècles. Le souci de leur propre sûreté, autant que leur génie mercantile, en a entrainé plu- sieurs milliers vers la Gallicie, la Boukovine, la Transylvanie, la Hongrie. D’autres colonies presque aussi importantes se sont établies à Vienne, à Venise, à Trieste, à Marseille, à Paris, à Londres, Manchester, Amsterdam, surtout dans l'Inde conti- nentale et l'archipel asiatique. ᾿
Mais la masse des émigrants s’est portée vers les provinces russes les plus proches de leur pays. Aujourd'hui, le Tsar compte parmi ses sujets plus de 1.200.000 Arméniens, dont les neuf dixièmes sont répandus dans la Pologne, la Russie
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HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE L'ARMÉNIE. 33
-d'Europe, et surtout le Daghestan et la partie nord-est de la
grande Arménie, située entre le Kour et l’Araxe, et tombée au pouvoir de la Russie (1).
5. 3. Importance de l'Arménie. — Quel est le nombre total des Arméniens? Interrogez les Arméniens; la plupart vous di- ront qu'ils sont à peu près 5.000.000. Si cette évaluation est trop forte, les auteurs qui en abaissent le nombre au-dessous de 3.000.000 nous semblent tomber dans l'excès opposé. Le chiffre de 3.500.000 à 4.000.000 auquel s'arrêtent plusieurs
sérieux géographes, est aussi celui qui paraît offrir le plus de
garanties.
Les Arméniens, à ne regarder que leur nombre, doivent donc être rangés parmi les petits peuples. Il en est tout autrement, si on juge de l'importance d'un peuple par l'antiquité de ses origi- nes et son glorieux passé. Ce vaste plateau qui se dresse au-dessus
. de quatre mers méditerranéennes et de la Mésopotamie, à la hau-
teur de 3.000 à 5.000 mètres, qui est creusé de grands lacs, dont l'un, celui de Van, a 80 milles de longueur sur 40 de largeur ; qui est coupé de fleuves profonds tels que l'Euphraté, le Tigre, l’Araxe et le Kour, devait être l’un des principaux points de mire des grands conquérants de l'Europe orientale et de l'Asie. C'était, d’ailleurs, le lieu de passage des invasions qui cô- toyaient la mer ou suivaient les grands fleuves, à la recherche
d'un pays plus riche ou plus facile à défendre que celui dont on s'éloignait.
CHAPITRE II
LES ORIGINES ET L'HISTOIRE D'ARMÉNIE, D'APRÈS MOISE DE KHORÈNE.
Sur les premiers habitants des contrées qui reçurent plus
(1) D’après J. Barchudarian, Die Armenier und ihre Nachbarvülker in der Turkei, Ausland, 1891, n° 22, les Arméniens en Russie seraient au nombre de 1.800.000. Ce chiffre emprunté aux auteurs russes semble exagéré. Les chiffres de 1.250.000 semblent plus sûrs : cf. Petermann’s Geographische Miltheilungen 1S96, I. — Selenoy und v. Seidlitz, Die Verbreitung der Armenier in der. Asiatischen Türkei und in Transkaukasien, p. 1 -10.— Cuinet, La Turquie d'Asie, géographie administrative, statistique, descriptive et r aisonnée de chaque province de l'Asie Mineure. Paris, 1891-1894,
ORIENT CHRÉTIEN. : 3
ΒΕ REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN .
tard le nom d'Arménie, les anciens auteurs chaldéens, syriens ou grecs ne fournissent aucun renseignement précis. Il paraît certain, cependant, que l'Arménie n'était pas très loin du Derceau du genre humain et que, de bonne heure, elle fut habi- tée. C’est sur les montagnes d'Arménie (Genèse, vit), proba- blement sur le Massis, que s'arrêta l'arche de Noé. Ce point culminant de l’Ararat atteint 5.160 mètres d'altitude, dépassant ainsi de 400 mètres le géant des Alpes, le mont Blanc. Ce n’est pas seulement l'Écriture sainte qui mentionne ce fait. Il ressort aussi de traditions locales, dont quelques-unes, sans doute, sont légendaires, mais dont quelques autres sont anté- rieures à l'ère chrétienne, et corroborent, aux yeux de tout chercheur impartial, le récit de la Genèse. Il est vrai qu'elles di- sent peu de chose sur l’origine des Arméniens actuels. Ici, la légende est venue au secours de l'histoire. Un célèbre his- torien arménien du v° siècle, Moïse de Khorène, raconte que le Syrien Mar Ibas Catina (en syriaque : le subtil) étant allé sur l'ordre du roi Vagharshag (Valarsace) consulter les archives des rois de Perse à Ninive, vers l’an 149 avant Jésus-Christ, y découvrit un manuscrit traduit du chaldéen en grec, où étaient consignées les origines du peuple arménien et son his- toire jusqu'aux temps de l'invasion de l'Arménie par Alexan- dre le Grand. C’est ce travail, vrai ou supposé, que prétend re- produire Moïse de Khorène (1).
K 1. Haïg, le Père des Arméniens. — D'après ce dernier au- teur, que suivent les autres historiens d'Arménie, le fondateur et l'organisateur de la nationalité arménienne fut Haïg, fils de Thorgoma, petit-fils de Gomer et arrière-petit-fils de Japhet. Il était avec les géants qui construisirent la tour de Babel. Après que le souffle de la colère divine eut renversé le monument qui atiestait leur orgueil plus encore que leur puissance, Nemrod (ou Bel) soumit tous les habitants de la Mésopotamie, même les géants. Mais le fier Haïg se révolta contre le tyran. Il s'enfuit de
(1) Des critiques contemporains ont bien montré que lautorité de Moïse de Khorène est souvent très contestable. Il nous semble cependant que c’est aller trop loin de dire avec M. Carrière que l’œuvre de Moïse de Khorène n’a rien d’au- thentique et que son histoire est du vin‘ siècle. L'histoire de Moïse de Kho- rène à été publiée à Londres en 1738 avec traduction latine, par Guilh. et Georg. Whiston. La traduction francaise de V. Langlois a paru en 1869.
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la Mésopotamie avec ses fils, ses petits-fils, ses serviteurs etun certain nombre de Babyloñiens. Il remonta le Tigre et se réfu- gia du côté de l’Ararat. Bel le poursuivit « à la tête d'une grosse troupe de soldats habiles à tirer l'arc et à manier l'épée. Ils se rencontrèrent, écrit Jean VI Catholicos, dans une vallée vaste et unie, comme deux torrents impétueux qui se précipitent avec: fracas. Tous regardaient ce duel avec un profond effroi; mais du grand arc de notre Haïg part un trait au fer triangulaire qui transperce la cuirasse d’airain de Nemrod, traverse son épaule et s'enfonce ensuite dans la terre » (1).
Délivré de son plus redoutable ennemi, Haïg s’assujétit aisé- ment les habitants de la contrée et donna au pays, qui s'étendait sur les bords de l’Araxe; le nom de Haïastan. Ce récit montre pourquoi les Arméniens s'appellent tantôt fils de Thorgoma, tantôt fils d'Askenez, dont Thorgoma s’appropria l'héritage, et pourquoi surtout ils se disent fils de Haïg (2).
K 2. Dynastie haïganienne. Aram οἱ Sémiramis. — La dy- nastie haïgannienne, d’après les conjectures de J. Saint-Martin, aurait régné de l'an 2.200 à l'an 350 avant Jésus-Christ (3). — Dans ce laps de temps, une soixantaine de princes, au dire de Moïse de Khorène, occupèrent le trône d'Arménie. Il raconte leur règne avec un luxe de détails, un charme et une naïveté, qui l'ont fait appeler l'Hérodote de l'Arménie. Parmi tous ces noms de rois et de héros nous n’en relèverons que deux, parti- culièrement significatifs. Aram (1827-1769) recula dans toutes les directions les frontières de son royaume et s’'empara de la contrée qui, à partir de la Cappadoce, fut appelée 1", 2°, 3° et 4 Arménie. C'est en souvenir de ses exploits que les nations voisines perse, syrienne et grecque donnèrent à son royaume le nom d'Arménie et à ses sujets Le nom d’Arméniens. Plus roma-
(1) Histoire d'Arménie, par Jean VI Catholicos, manuscrit arménien de la Biblio- thèque royale, n° 91, p. 11, 12 etc., cité par E. Boré : l'Arménie, Paris, 1838. — Mème histoire, traduction de Saint-Martin (Paris, 1841), ch. vin, p. 10.
(2) Les récits de Moïse de Khorène et de Jean VI Catholicos ne s'accordent pas complètement l’un avec l’autre et sont aussi en désaccord avec la Vulgate (Genèse, x). Le premier ne parle pas d’Askenez, qui d’après la Bible fut le fils de Gomer. D’après Jean l'historien, Askenez était fils de Thiras. En vertu de son droit d’ainesse, il avait donné son nom à :a nation arménienne; mais Thorgoma ayant subjugué sa race, appela celle-ci maison de Thorgoma (Thouergouem).
(3) Mémoires historiques el géographiques sur l'Arménie, Paris, 1818 et 1819, LI, p.205, 281.
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nesque, sinon plus héroïque, fut la vie de son fils Ara, sur- nommé Kéghetsiq (le beau). S'étant éprise de lui, Chamiran (Sémiramis), la fameuse reine d'Assyrie, sollicita sa main. Dé- daignée , elle lui fit la guerre; mais en apprenant qu'il avait été tué dans la mêlée par ses soldats victorieux, elle ne put contenir sa douleur, se fit apporter le corps du roi arménien et répandit le bruit que les Arlezq (divinités nées d’un chien), en léchant ses plaies, l’avaient ressuscité. Elle mit sur le trône d'Arménie le fils d’Ara, nommé Gartos. En visitant le lac des Pezouniens (au- jourd'hui lac de Van), elle fut si charmée de l'aspect pittoresque et grandiose de ses rives qu'elle y fit bâtir une magnifique rési- dence royale d'été avec une ville, Schamiramaghert, dont on aperçoit encore les ruines. C’est là qu'elle fut tuée par l’ordre de son fils Ninyas qui l'avait détrônée (1).
(3. Baroir; Tigrane 7“; Vahac. — A partir du vu” siècle, la trame historique chez Moïse de Khorène devient plus percepti- ble en dépit denombreux anachronismes, et malgré les légendes et les épisodes poétiques dont il la brode. $e faisant l'écho d'une tradition, aujourd'hui regardée comme fausse par la plupart des orientalistes, il raconte la prétendue destruction du premier empire assyrien (2).
D’après lui, quand le gouverneur de la Médie, Arbacès, et le gouverneur de la Babylonie, Bélésis, se révoltèrent contre Sar- danapale I* et mirent fin, par la prise de Ninive, au premier royaume d’Assyrie, le roi d'Arménie Baroir était l’un de leurs alliés (748). En récompense de son concours il fut couronné roi d'Arménie par le conquérant mède (743) (3). Les princes qui avaient régné avant lui, exerçaient le pouvoir souverain, mais ne portaient ni la couronne ni le sceptre. Ce fut vers la fin de son règne que deux des fils de Sennachérib, sur le point d'être im- molés par leur père, 16 tuèrent et se refugièrent en Arménie, où le premier devint la souche des Ardzrouniens et des Gounouniens et le second la souche des Sassouniens. Le sixième successeur
(1) Moïse de Khorène, liv. 1, ch. xn-xvu; trad. Langlois, p. 65 et suiv.; Jean VI Catholicos, ch. vu. Sur l'autorité de Moïse de Khorène, voir Gustschmid, Veber die Glaubwürd. der Armen. Gesch. des Mos. Ὁ. Chor., Leipzig, 1877.
(2) Voir Lenormant, ist. απο. de l'Orient, t. IV, p. 214; τ. V, p. 417.
(3) C’est ce qui ἃ fait dire, avec vraisemblance, que l'Arménie, soumise au pa- ravant aux empires de Chaldée, d’Assyrie, de Médie, ne conquit son indépendance que sous Baroir. Cf. Moïse de Khorène, I. I, ch. πὶ. -
HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE L'ARMÉNIE. 97 de Baroir, nommé Haygag, accompagnait Nabuchodonosor II dans son expédition contre Jérusalem et en ramenait prisonnier le chef Juif Sumpad, d'où sortit plus tard la dynastie arménienne des Pagratides.
Mais tous les noms des anciens rois, depuis Aram, s’éclipsent devant celui de Tigrane [°° qui régna, dit Moïse de Khorène, pendant 45 ans. Ce souverain « aux cheveux blonds, aux yeux gris, aux épaules larges, aux jambes agiles », « aussi beau qu'il était sobre, éloquent et magnanime », assiste Cyrus dans sa lutte contre Astyage, et traverse lui-même de sa lance la cuirasse de fer et la poitrine du roi mède. Le héros arménien accompagne également le conquérant perse dans son expédition contre les Lydiens et contre Babylone. Les exploits de Tigrane I*, on le voit, flottent aux confins de la légende et de l’histoire. On s’a- perçoit qu'il brille moins de sa gloire propre que de l'éclat jeté plus tard sur le nom de Tigrane par le gendre de Mithridate. Le troisième fils de Tigrane I”, Vahac, devint aussi légendaire. C’est l'Hercule arménien, auquel les Géorgiens élevèrent une statue, et auquel, à l'exemple de ses anciens sujets, ils décernèrent les honneurs divins.
(4. L'histoire de Moïse de Khorènen’est-elle que pure fiction? — L'histoire de la dynastie haïganienne par Moïse de Khorène se poursuit ainsi, souvent plus merveilleuse que vraisemblable, mais, souvent aussi, laissant transparaitre un fond de vérité que confirme son accord avec les Saintes Écritures ou les décou- vertes modernes. Au dire de quelques orientalistes, les origines des Arméniens, telles que nous venons de les rapporter, ne seraient que fiction. Α leurs yeux, les rois de l'époque haïga- nienne, mentionnés par Moïse de Khorène, sont seulement « la personnification de périodes diverses », « des éponymes qui résument des événements survenus en Haïastan, soit simulta- nément, soit successivement ». Le nom de Haïg, par exemple, signifie la nation aryenne qui, victorieuse, se substitue ou se superpose à d’autres peuplades, déjà établies dans le pays. Aram est de même un personnage mythique, rattaché à Haïg et qui figure l'élément sémite, envahi et assimilé par l'élément arien (1). Purement allégoriques, à plus forte raison, les noms
(1) Grande Encyclopédie, Paris, Ladmirault, t. III, p. 1016.
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de l'histoire primitive des Arméniens qui rappellent Noë ainsi que ses premiers descendants. Seule, l'imagination d’un peu- ple, hypnotisé par le récit de la Genèse, s’est représenté Noë voyant ici la terre émergeant pour lapremière fois des eaux, fon- dant ailleurs son premier établissement, plantant plus loin la vigne et donnant à ces divers endroits, en raison de telles cir- constances, les noms de Erivan, Nakhitchévan, Agori (1).
A cette critique à outrance nous .accordons que les témoi- gnages de la tradition orale, qui ne reposent sur aucun monu- ment stable, n’ont pas la valeur des inscriptions gravées sur la pierre ou l’airain. Cependant, des noms, de date immémoriale, dont la signification est transparente, ont aussi leur autorité. Si toutes les traditions que nous venons de rapporter ne sont qu'une teñtative ambitieuse du peuple arménien pour ratta- cher, après coup, son histoire à celle de l’illustre patriarche Noë; si, surtout, la région où nous voyons les Arméniens éta- blis plusieurs siècles avant Jésus-Christ, n’a rien de commun avec la montagne où s'arrêta l’arche d’après le récit de la Ge- nèse, il reste à expliquer pourquoi les Turcs appellent l’Ararat et surtout son point culminant le Massis, Arghi-dagh, mont de
l'arche; et pourquoi les Persans lui donnent le nom de Koh-1- Nouh, montagne de Noë.
CHAPITRE II
ORIGINES ET HISTOIRE ANCIENNE DES ARMÉNIENS D'APRÈS LES DÉCOUVERTES MODERNES.
1. Type indo-européen prédominant, traits iraniens et sémiles. — Si défigurées que soient ces traditions, quelques faits, du moins, s’en dégagent : d’accord avec de très anciens monuments, récemment mis au jour, ils attestent d’abord que les contrées situées entre la Mésopotamie et le Caucase, et qui reçurent plus tard le nom d'Arménie, furent peuplées dès la plus haute antiquité. Presque tous les savants contemporains conviennent, en outre, que les habitants de ces contrées appar-
(1) Realencyclopädie für prolestantische Theolcgie und Kirche, Leipzig, 1897, t. Ip 164.
[3]
HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE L'ARMÉNIE. 3
tenaient à la race indo-européenne. Même des auteurs comme Renan ont rendu un significatif hommage à l’une de ces tra- ditions basées sur le Pentateuque, en concluant que les ancé- tres des Arméniens étaient probablement des colons de race indo-sermanique, qui, partis de Babylone, s’installèrent dans un pays occupé par des populations de race sémitique et les sou- mirent (1).
Il était difficile que le type primitif se conservàt pur de tout mélange. La nation arménienne ne fut pas seulement compénétrée par les nations voisines qui l’envahirent tour à tour. Le sol des Arméniens fut, en outre, foulé par des envahis- seurs venus de l'Iran, du Caucase, des régions méditerra- néennes et de la Phrygie (2). Aussi, on peut dire, d’une manière générale, que le type arménien de nos jours rappelle nettement encore l’arya primitif, mais modifié par quelques éléments ira- niens et par certains traits du type sémite.
Les Arméniens, en effet, ont bien une physionomie à part. En général, ils sont assez hauts de stature et vigoureux. Leurs yeux sont grands et noirs, leur barbe et leurs cheveux, de même couleur ; si, par ces traits et leur nez proéminent, ils rap- pellent assez le sémite et l’iranien, 115 diffèrent du premier par leur embonpoint et leur forte musculature, du second par leur intelligence et leur entente admirable dans le commerce et les affaires. Aussi, un œil exercé discerne-t-il facilement, d’ordi- naire, un Arménien au milieu d'individus de race sémitique, ou même faisant partie comme lui de la race indo-germanique, mais appartenant à la famille Iranienne, Hellénique, Romane, Germanique, Slave ou Celtique. Au mois de septembre 1899, en allant par mer de Smyrne à Constantinople, nous nous entrete- nions avec un étudiant turc des affaires arméniennes. Tandis que je tàchais, mais en vain, de faire convenir à mon interlocu- teur que les Turcs s'étaient comportés à l'égard des Arméniens
(1) Hist. des langues sémit., livre I, ch. π, 8 1.
(2) Voir P. Jensen, Grundlagen für eine Entzifjerung der Ciliscischen Inschriften, Zeitschrift für das deutsch. Morgenl. Gesells., XLVIII, p. 235 et sqq., 429 et sqq. Hérodote, I, 72, 73, 94: IT, 93; V, 52. — Rawlinson, On the Alarodians of Herodot, Herodotus, t. IV, p. 203-206. — Sayce, The cuneiform Inscription of Van, dans le Journal of royal asiatic society, 1882, vol. XIV. Newseries, p. 377-792. — Eus- thate, Comment. ad Dionys. Periegesin, V, 094, dans les Geogr. græci min., t. Il, p. 341.
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en barbares, il m’arrêta soudain, et me montrant un jeune homme perdu au milieu des autres passagers : « Voici, me dit-il, un Arménien. » Celui-ci, par sa mise, ne se distinguait en rien des autres Orientaux et, comme la plupart de ses voisins, était coiffé du {arbousch. Je lui demandai s’il était Arménien, il en convint. Le Turc l’avait reconnu à sa mine, car c'était la pre- mière fois qu'il l’apercevait.
Nous ne sommes pas surpris que les Arméniens aient subi l'influence de quelques-uns des peuples avec lesquels ils ont été mêlés. Il est même étonnant qu'ils aient gardé une physio- nomie distincte de leurs voisins. Les découvertes de la linguis- tique et de l'épigraphie confirment, à ce point de vue, quel- ques autres données traditionnelles. Les tribus arméniennes furent trop désunies pour pouvoir briser les puissances égyp- tienne, chaldéenne, assyrienne, perse, qui successivement les étreignirent comme d’un cercle de fer; elles se défendirent, du moins, avec une persévérante énergie. Souvent vaincues, non. domptées, elles reconquirent maintes fois leur indépendance.
Ç 2. Tribus arméniennes en lutte avec les rois chaldéens et la xvinr ef la x1x° dynasties égyptiennes. — Sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, des briques ont été trouvées mar- quées du nom d’Ismidagan. Or une autre inscription, décou- verte dans les fondations d’un temple d'Elassar près de Ni- nive (Kalah-Schergät), où sont tracés les exploits de Téglath- Phalasar, nous apprend que Ismidagan vivait au xvir° siècle avant l'ère chrétienne. En rapprochant ces données de la chro- nologie de Bérose, nous avons le droit de conclure que Ismida- san et son cinquième ou sixième successeur, Hammourabi, re- présentent le plus haut degré de puissance atteint par la dynastie chaldéenne de Bérose et qu'ils réunirent sous la domination de la Chaldée non seulement l’Assyrie, mais encore les régions sur lesquelles régnait le roi arménien Anouschavan. C’est, en effet, à partir du règne de ce prince, vers 1725, jusqu'à Baroir, vers 748, que les rois arméniens furent, selon Moïse de Khorène, sou- mis aux monarques d'Assyrie. |
Deux siècles après la défaite d’Anouschavan par les Chaldéo- Assyriens, ceux-ci furent à leur tour vaincus près de Mageddo par le roi égyptien Touthmosis III. Des peintures murales égyp- tiennes, qui datent de l'époque de Touthmosis III et de ses succes-
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seurs, nous représentent les rois des Rotennous (Assyriens) et des Arméniens tributaires de la χη et x1x° dynasties égyp- tiennes et leurs sujets captifs travaillant, sur les bords du Nil, à la construction des monuments bâtis par les Aménophis, les Touthmosis et les Rhamsès.
K 3. Les conquérants assyriens ne peuvent domptler en- tièrement les tribus arméniennes au nord du Taurus et de la Mésopotamie (1300-900 av. J.-C.).
Si plusieurs des exploits de Ninus et de Sémiramis, rapportés par Moïse de Khorène, sontlégendaires, il reste vrai qu'ils nesont que le grossissement ou la fusion des hauts faits de quelques conquérants de l'Asie méridionale. Les savants de nos jours ne s’accordent-ils pas à voir, dans le Ninus de la tradition, le Ninippallorikin des inscriptions qui « organisa le pays d’As- sour et y créa le premier une forte armée »?
Quelques siècles après sa fondation, l'empire assyrien était devenu redoutable à tous ses voisins. Il formait une puissance compacte, tandis que les tribus situées au nord de la Méso- potamie étaient désunies. Les fleuves et les montagnes qui les séparaient étaient pour celles-ci une nouvelle cause de fai- blesse plus encore qu’une défense naturelle. Ainsi, l'Arménie ne fut pas seulement foulée par tous les peuples qui dé- bouchèrent des plateaux de l'Asie centrale, du Caucase ou de la mer Noire, en quête d’un ciel et d’un climat plus heu- reux. Elle fut, de plus, livrée, par son isolement même, aux invasions des nations conquérantes établies dans les basses régions du Tigre et de l'Euphrate; car ces dernières ne se croyaient point en garde contre toute surprise, tant que les hautes vallées, qui commandaient ces fleuves, ne leur étaient point soumises.
Du xu° au γι" siècle, surtout, les Assyriens envahirent plus de quarante fois l'Arménie et les pays alliés. Vers l'an 1300, Salma- nasar [ἢ met en fuite les Moucrons, établis entre les chaines de l'Amannus et du Taurus aux frontières de la petite Arménie. Trois siècles plus tard, Touklat-Habal-Assar Γ᾿ (Téglath-Pha- lasar) les rançonne aussi. Les inscriptions cunéiformes du pa- lais d’Elassar nous apprennent que ce dernier conquérant envahit le Naïri, nom assyrien d’une partie de l’ancienne Ar- ménie méridionale, située sur les deux versants du Masios
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entre le Haut-Tigre et le moyen Euphrate. Les années suivantes, il pénétra jusqu’à la mer Caspienne; il battit vingt-trois rois des régions situées au nord-est du Naïri, entre autres ceux du Kourkhié et du Kharia, prit 29 villes au pays de Kharia. Il offrit leurs biens à Samas, Assour, Bin, ses grands dieux, imposa le culte de ces divinités assyriennes et transporta dans l'intérieur de son empire une partie de la population vaineue(1). —Quelques années plus tard, au milieu des invasions et de migrations de peuples qui se suivent de près, le Naïri et les contrées d’Ar- ménie situées plus au nord semblent avoir recouvré leur in- dépendance.
Au 1x siècle, la plupart des tribus arméniennes ou habitant la vallée du Haut-Tigre étaient de nouveau sujettes ou vassales de l’Assyrie. Teglath-Samdan II (935-930) commence la con- quête du Manna, à l’ouest du lac Ourmiah; ses successeurs Touklat-Habal-Adar IT (889-882), Assour-Nazir-Habal (882-857) la continuent. Salmanasar III (857-822) met à feu et à sang le Manna, le Moussassir, situé au nord du Manna, le Namri au sud et l'Ourarti (Ararat). Ramman-Nirar envahit deux fois le Manna (S13-814). Mais ces contrées souvent envahies ne sont jamais entièrement domptées.
Ç 4. Résistance acharnée de l'Ourarti (820-625). — L'Ou- rarti, qu'on peut regarder comme la tête de l'Arménie, est le centre de la résistance acharnée que rencontrent, au nord, les Assyriens. De 787 à 780, Salmanasar IV envahit six fois l'Ou- rarti; ce pays accepta la civilisation de l'Assyrie, mais repoussa son joug de fer (2).
Déjà, les rois de l'Ourarti, Aramé, Sarduris [°° et Argistis 1, avaient plusieurs fois tenu en échec la puissance de Salmanasar TI
(1) Voir Znscriplion of Tiglath-Pileser I, King of Assyria, translated.…. Londres,
1857. — Hugo Winkler, Geschichte Babyloniens und Assyriens, Leipzig, 1892. — Schrader, Keilinschriften und Geschicht forschung. — Rawlinson, On the Alaro-
dians of Herodot, Herodotus, τ. IV, p. 203-206. — Ebers, Thalen und zeit Tothmès [11] dans la Zeitschrift, 1873. Comme le remarque M. Lenormant (Ma- nuel d'Hist. anc. de l'Orient, t. IL, p. 366), les campagnes de Teglath-Phalasar [°° ont pour principal théâtre l'Arménie et leur caractère semble être la répres- sion de révoltes plutôt qu’une conquête entièrement nouvelle.
(2) Lenormant, Lettres assyriol., 1" série, t. 1, p. 121-122, 158-145; Histoire an- cienne de l'Orient. — Oppert, Histoire des empires de Chaldée et d'Assyrie; Menant, Annales des rois d'Assyrie, p. 101-104. — G. Rawlinson, The five great monarchies, t. I, p. 109-110. :
τοδὶ Ω
HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE L'ARMÉNIE. 13
et de Salmanasar IV. Leurs successeurs Sarduris IT, Minouas et Oursa ou Rousa, d'après les inscriptions locales, continuèrent d'exercer une sorte de suzeraineté sur les tribus voisines et les rallièrent contre l'ennemi commun. Sarduris IT, après avoir con- quis la Syrie septentrionale et pris le nom de roi de Syrie, fut battu par le roi d’Assyrie Assourdan IIT, probablement vers les sources de l'Euphrate, et ses alliés furent dispersés. Néan- moins, il se releva bientôt, et tandis que tous les autres rebelles étaient réduits à capituler, 11 soutint avec succès un long siège dans sa capitale Thospa (aujourd'hui Van) contre Téglath-Pha- lasar ΠΙ. Le monarque assyrien dut s'éloigner, après s'être fait dresser une statue en face de la ville (735).
Plus vaillant et plus actif encore fut le second successeur de Sarduris Il, Oursa, fils aîné de Minouas. Il mit tout en œuvre pour entrainer dans une alliance contre Saryoukin (Sargon) (721-704) les rois de Man, Iranzou et ses fils. Le terrible monar- que assyrien fut obligé de conduire quatre expéditions contre son remuantadversaire. Après avoir dévasté le Manna, le Moussassir, il battit Oursa près du lac Ourmiah, le poursuivit dans l'Ou- rarti dont il saccagea tout au moins la partie méridionale. Désespéré, le roi arménien se donna la mort (714) (1). Ses succes- seurs Argistis II et Oursa IT héritèrent d’une principauté amoin- drie (2). Dans l'inscription de Khorsabad, Sennachérib (Sin-achi- irba, (704-680) raconte que, pendant le cours de sa deuxième campagne, il a soumis plusieurs tribus arméniennes. On ne voit pas, cependant, qu'il ait triomphé d'Argistis II comme Sargon d Oursa. Les souverains de l'Ourarti recherchèrent, dans la pre- mière moitié du vir° siècle, l'alliance des rois assyriens, malgré une expédition d'Assarahadon (Assour-akhé-idin) contre les habitants de Van, contre les Toubals et les Mosques (680-676). Un peu plus tard, les Assyriens furent encore vainqueurs des Arméniens alliés aux Mèdes. Ce fut leur dernier succès.
(1) Lenormant, Let. assyr., t.], Ὁ. 53 59. Histoire anc. de l'Orient, t. IV, p. 391. -- Rawlinson, p. 110-127. — Oppert, Les Fastes de Sargon, Paris, 1865 ; Commentaire de la grande inscript. du palais de Khorsabad, Paris, 1865. — Les inscriptions des Sargonides, Paris, 1862.
(2) Lenormant voit dans le roi Argistis le Gornhag de Moïse de Khorène, qui exécuta dans le rocher de l’acropole de Van, où se lit son nom, une partie des grands travaux que la légende attribue à Sémiramis. Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, Paris, 1869, p. 368.
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Ç 5. L'Arménie tributaire de la Médie (640-5387). — L’As- syrie avait achevé son rôle, rôle sanglant et stérile, tout d’exter- mination. Vers l’an 633, le gros de la nation des Scythes Kimmé- riens, ayant été chassé par la tribu des Scolotes (1), déboucha des rives de la mer Noire ou des pentes du Caucase, se précipita sur l'Ourarti, massacrant hommes, femmes et enfants; puis, à la tête de ses bandes féroces, leur chef Madyès longea la mer Caspienne, tailla en pièces le roi des Mèdes Cyaxarès, accouru pour l'arrêter, après avoir levé précipitamment le siège de Ni- nive. La masse de l’armée victorieuse se dirigea ensuite vers l'Asie Mineure, après avoir ravagé l'Assyrie. Quant aux bandes restées en Médie, Cyaxarès s’en rendit maître par la ruse et la cruauté. Il invita leurs chefs à un festin, et, quand ils furent à demi ivres, les fitégorger.
Le conquérant mède revint ensuite assiéger Ninive, dont il s’'empara (606) avec l'appui du gouverneur de la Chaldée, Na- boubal-Oussour (Nabopolassar), qui se proclama roi de Baby- lone. L'Ourarti et les autres tribus arméniennes étaient affai- blies, divisées; elles ne purent résister à Cyaxarès, qui acheva la conquête, commencée par son prédécesseur Phraorte (650).
Ç 6. Les Arméniens tributaires des rois perses (536-331). — Au siècle suivant, ils devinrent avec la Babylonie et la Médie tri- butaires du conquérant perse, Cyrus. Sous Darius, fils d'Hys- taspe, l'Arménie formait la 13° des 19 satrapies de l'empire perse. Au lieu d'être morcelée comme les autres États tributaires, elle était restée, en raison de sa fidélité, intégralement et directement gouvernée par ses propres rois. Cette situation privilégiée, dans une commune vassalité, ne lui suffit pas. Elle voulait une com- plète indépendance. A cinq reprises, les Arméniens se révoltè- rent contre Darius. Mais, nous ditce monarque, d'après l’inscrip- tion de Behistoun,ils furent écrasés dans cinq batailles (519) (2) : « J'envoyai mon serviteur Dadarsès, un Arménien, en Armé- nie... Dadarsès marcha pour subjuguer l'Arménie... Ormuzd
(1) Hérodote, 1. I, 103 et 104.
(2) Behistoun est située à quatre kilomètres au nord de Kirmanschah, dans le Kurdistan perse. Cf. Journal de la Société asiatique de Londres, t. X, où se trouve, avec le mémoire de Rawlinson, une traduction latine de l'inscription de Behis- toun.—Cf. traduction française par M. Oppert, dansle Journal asiatique publié par la Société asiatique de Paris, février-juillet 1851.
ἐν Pa
HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE L'ARMÉNIE. 49
m'accorda son secours. Par sa grâce, mon armée tua beaucoup de monde à l’armée ennemie. » Les trois victoires de Dadarsès, dont l’une sous la place forte de Tigra, ne furent pas décisives, puisque Darius fut forcé d'envoyer un nouveau général, Omisès, contre les Arméniens qui venaient de descendre en Assyrie.
Il ne semble pas que l'Arménie ait bénéficié de ces révoltes. Elle garda ses rois; mais ils furent placés sous le contrôle d’un gouverneur perse. Cette fonction fut d’abord confiée à Hydar- nès, l’un des sept conjurés qui avaient renversé le faux Smerdis. Pacifiée, l'Arménie obéit aux Achéménides, jusqu’au moment où
leur roi Vahé tomba sous le drapeau de Darius Codoman, en
lutte avec Alexandre le Grand.Le conquérant macédonien donna le gouvernement de ce pays à Mithrinès, qui lui avait livré la citadelle de Sardes (325). |
$ 7. L’Arménie sous les successeurs d'Alexandre, les Séleu- cides (323-189). — Mithrinès ne porta point le titre de roi, non plus que Néoptolème, qui, en 319, lui fut donné pour successeur par les généraux d'Alexandre. Néoptolème ayant été vaincu et tué par Eumène, Artoatès ou Artovart, prince arménien, fut mis en sa place.
Après la bataille d’Ipsus, l'Arménie échut aux Séleucides, qui la divisèrent en deux gouvernements, tenus directement par
‘deux princes du pays. Orontès (284), Artavasde (239), Artaxias
(191) exercèrent successivement le souverain pouvoir dans la grande Arménie, au nom des Séleucides. Mais Artaxias, qui avait été nommé gouverneur par. Antiochus le Grand, se pro- clama indépendant lorsque Antiochus eut été vaincu par les Romains à Magnésie (190).
K ὃ. L’Arménie redevenue indépendante (189). — Artaxias agrandit son petit royaume aux dépens de la Médie et de l'Ibérie. Vers la même époque, Zadriadès, qui avait été nommé gouver- neur de la petite Arménie, comprenant la Sophène, l'Acilicène et les pays limitrophes, secouait aussi le joug séleucide, prenait le titre de roi et reculait les limites de sa principauté en lui an- nexant le pays des Macrons, des Chalybes et des Mosynèces. Les deux royaumes, en dépit de leur commune origine, furent bien- tôt désunis. Artaxias ayant éu quelques démêlés avec Mitrobar- zane, prince de Sophène, qui était l’un des deux fils de Zadriadès, il intrigua, mais inutilement, auprès du roi de Cappadoce, Aria-
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rathe, pour faire assassiner son rival. Si quelque rayon de gloire éclaireencore ceroi, c'est qu'on lui doit la ville d'Artaxate, fondée, dit-on, sur les conseils d'Annibal et qui fut, pendant longtemps, la capitale de l'Arménie (1).
Appien fait mention d'un Artaxias qui fut battu et fait prison- nier par Antiochus Épiphane, vers l'an 165. Nous ignorons si ce prince est le fondateur d’Artaxate ou son successeur. L’adver- saire d'Antiochus Épiphane étant mort, le trône de la grande Arménie échut à Artavazt, son fils (159). Sur cette époque, rien ne vient encore remédier au silence des historiens. Mais, bientôt, les auteurs grecs et latins vont être aussi attentifs que les auteurs arméniens aux luttes de l'Arménie et de la puissante dynastie qui en occupera le trône. Vers 238, un Parthe habile et auda- cieux, nommé Arsace, avait détaché sa patrie et l'Hyrcanie du royaume de Séleucus IT Callinicos. Moins d’un siècle plus tard, l’un de ses successeurs, Mithridate I® ou Arsace VI le Grand, transformait le petit royaume parthe en un vaste empire qui avait pour limites à l’ouest l'Euphrate et à l’est l'Indus.
En 149, il plaçait sur le trône d'Arménieson frère Vagharschag, appelé aussi Valarsace et Arsace le Grand par les Arméniens.
CHAPITRE IV L'ARMÉNIE SOUS LES ARSACIDES (149 Av. 1.-0. — 433 APRÈS J.-C.).
Article 1. — Histoire politique.
K 1. Valarsace le Civilisateur (149-131). — Valarsace établit sa résidence à Nisibe en Mésopotamie, point central, d'où il pou- vait aisément surveiller la haute et la basse Arménie ainsi que la province de l’'Aderbaidjan qui lui avait été adjointe. La petite Arménie, bien qu'elle eût été conquise par Arsace VI le Grand et cédée à son frère, était encore occupée par le gouverneur Mortilisues obéissant aux Séleucides. Ce chef, à la tête d’une armée composée de Lazzes, de Chaldéens, de Phrygiens, d’ha-
(1) Strabon, Geogr., 1. XI. — Cf. Indjidji (Mechitariste), L'Arménie ancienne, p. 485, 497.
HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE L ARMÉNIE. 47
.bitants du Pont, de la Cappadoce et des contrées limitrophes, offrit la bataille à Valarsace. Mais il fut vaincu et tué. Ses alliés devinrent les tributaires de l'Arménie.
Affermi sur le trône par cette victoire, Valarsace mit, dès lors, tout en œuvre pour améliorer le sort de ses sujets. Il encou- ragea l'agriculture. Il donna aux lettres, en particulier à l’his- toire, un premier essor. Nous avons déjà dit, sur la foi quelque peu suspecte de Moïse de Khorène, que Valarsace avait envoyé le Syrien Mar Ibas Catina consulter les archives de Ninive; que celui-ci avait trouvé là un manuscrit contenant l'histoire an- cienne de l'Orient traduit du chaldéen en grec par ordre d’A- lexandre le Grand, et qu'il en avait copié les pages relatives à l'Arménie. Mar Catina, toujours selon Moïse de Khorène, aurait continué ces annales jusqu'à l’époque des Arsacides.
Par les sages lois dont il dota son peuple, Valarsace mérita d'être appelé le civilisateur de l'Arménie. Pour ne point se dé- partir d’une exacte Justice, il mit près de lui deux conseillers, dont l’un devait le prémunir contre toute mesure qui serait ins- pirée par la colère ou la cruauté, et l’autre contre tout acte de clémence injustifié. Au juif Sumpad Pakarad il conféra, avec le droit de la transmettre à ses descendants, la charge de Takatir (qui pose la couronne), c’est-à-dire le privilège de mettre la couronne sur la tête du roi, au jour de son sacre.
L'Arménie, en se modelant sur l'empire parthe, profita de sa civilisation plus avancée. Elle en adopta aussi quelques usages civils, politiques et religieux. Ainsi, comme les rois parthes, Valarsace décida que le premier-né de sa race, héritier présomptif de la couronne, serait seul élevé à la Cour, près du roi son père, tandis que les autres enfants seraient relégués dans la province de Haschdiank (1), où ils recevraient des domaines et des revenus en rapport avec leur rang. C'est aux Parthes également que les Arméniens empruntèrent le culte du soleil et de la lune. Le chef de la branche arménienne des Arsacides éleva un temple à ces fausses divinités et voulut forcer le juif Pakarad à les adorer. Mais ce dernier ayant refusé avec fermeté, le roi eut assez de grandeur d'âme pour ne point punir la fidélité du juif à son grand Dieu.
(1) Dans la 4 Arménie. Aujourd’hui Jabaghtchoor. Koolp,
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(2. Arsace I* le zélateur idolätre. — Arschag I" (131-118)(1), encore plus dévot que son prédécesseur à ses faux dieux, eut moins de largeur d'esprit. Il fit mourir deux membres de la famille des Pakarad qui refusaient de sacrifier aux idoles. Quant aux autres, il se contenta de leur faire promettre de ne point aller à cheval le samedi, et de ne point faire circoncire leurs fils. Au dire des historiens arméniens, il aurait, au début de son règne, remis sous le joug les habitants du Pont sou- levés contre lui. Mais cette prétention, commune à plusieurs historiens indigènes, de placer le Pont sous la domination des Arsacides arméniens, ne s'accorde pas avec le constant témoignage des historiens étrangers. Les Romains voyaient de trop près les rois de Pont, Mithridate VI Evergète (157-127), leur fidèle allié, et Mithridate VIT Eupator le Grand (123-63), pour avoir ignoré cette prétendue dépendance à l'égard de l'Arménie. En admettant que les Arsacides ont régné sur une partie du Pont, on rendrait moins invraisemblable la préten- due investiture du royaume du Pont, donnée à Mithridate Eu- pator par Tigrane II. Mais cette hypothèse elle-même parait contredite par les faits.
D'ailleurs, en la ramenant à ses justes limites, la domina- tion des plus illustres d’entre les Arsacides d'Arménie ne perd pas beaucoup de son étendue. |
S 3. Ardaschès I° le Belliqueux. — Ardaschès 1° (118-93) fut un roi ambitieux et batailleur. Mécontent de n’avoir que le second rang, il voulut arracher la suprématie à son cousin MithridateIl, roi des Parthes. D'abord vaincu, il triompha bientôt de son rival, auquel il arracha, avec le titre de roi des rois, une sorte de suzeraineté sur les souverains de la Parthyène, de la Perse et de la Bactriane. Se tournant ensuite vers l'ouest, ils’allia avec Mithridate le Grand, roi de Pont, lui donna en mariage sa fille Ardaschama, et chassa, au profit de son gendre, Ariobar- zane de la Cappadoce. Insatiable de conquêtes, il soumit l'Asie Mineure, traversa l'Hellespont, pénétra jusque dans la Thrace et la Grèce, d’où il rapporta des idoles en bronze et quelques sta- tues dorées, entre autres une Diane, qui fut appelée Anahid par
(1) Nous suivons ici la chronologie des auteurs arméniens. Saint-Martin et la plupart des historiens étrangers donnent les dates suivantes: Valarsace (149-151), Arschagh ou Arsace 1“ (131-114), Ardaschès [Ὁ (114-05), Tigrane (89-56).
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les Arméniens et placée à Ériza (1) par Tigrane. De retour en Arménie, Ardaschès voulut entrainer ses troupes dans une se- conde expédition contre Ia Perse. En route ses soldats, las de œuerroyer, se mutinèrent. Il voulut revenir; mais l’un de ses généraux le poignarda; il tomba en s'écriant: « Comme la gloire est éphémère et laisse le cœur vide! »
K 4. Dans la première période de son règne Tigrane II le Grand (93-39) porte à son plus haut degré la puissance armé- nienne. — Le renom d'Ardaschès fut encore dépassé par celui de son fils Tigrane IT (93-39). Ce prince avait été jadis livré en otage aux Perses. ἃ son avènement, il dut leur abandonner soixante-dix villes. Mais, ambitieux et brave, il reconquit vite le titre de roi des rois qui lui échappait. Les Parthes furent vaincus sur les bords de l’Araxe et leur roi Mithridate IL fut tué par un soldat thrace (88). Tigrane, fidèle à la politique de son père, resserra son alliance avec Mithridate le Grand, roi de Pont. Déjà son beau-frère, il devint son gendre, en épou- sant sa fille Cléopâtre (2).
Conformément autraitéconcluentre Ardaschès [5 οὐ Mithridate le Grand, Tigrane devait laisser à son beau-père les provinces conquises et garder pour lui les prisonniers et le butin. Au signal donné par le roi de Pont, qui avait engagé sa gigan- tesque lutte avec Rome, Tigrane fit envahir la Cappadoce par deux de ses généraux; Ariobarzane, le protégé de Rome, fut chassé et le trône donné à un fils de Mithridate qui prit le nom d'Ariarathe, à l'exemple des rois de cette nation.
La conquête de la Syrie fut aussi facile à Tigrane que celle de la Cappadoce. Les Syriens, fatigués des longues dissensions des Séleucides, Antiochus X et Philippe, lui offrirent la royauté. Comprenant que les États qui le séparaient de la Syrie ne pou- vaient lui résister, Tigrane s’empara de la petite Arménie, dont
(1) Près de l’'Euphrate Occidental (Kara-Sou), à 200 kil. ouest d’Erzeroum.
(2) Aussi Tigrane est-il appelé par les historiens grecs et romains le beau-fils et par les Arméniens le beau-frère de Mithridate. — Sur le règne de Tigrane le Grand, cf. auteurs arméniens : Moïse de Khorène, 1. IT, ch. xiv-xx; Jean Catho- licos, ch. vus. — Historiens grecs et latins : Appien, Bellum Syriac. et Mithrid. ; Strabon, 1]. XI, XIII, XVI; Justin, Hist. Univ.1. XXXVII, XL; Orose, Hist., 1. VI, ch. πὶ et suiv.; Joseph, Antig., 1. XIIL, xvi, 4; Eutrope, Brev. Hist. Rom., 1. VI; Plutarch. in Lucullo et Pompeio; Dion Cassius, Aist. Rom., 1. XXXVI, XXXVII, etc.; Velleius Paterculus, L If, ch. ΧΧχπι et xxxXVIr.
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il tua le vaillant gouverneur, Artane. Tournant ensuite ses armes contre les Gordiens, les Assyriens et les Adiabéniens, il se rendit maitre de leur contrée. De ses expéditions, surtout en Cappadoce, il avait ramené, avec un immense butin, 500.000 captifs qu'il employa à la construction de Tigranocerte, c'est- à-dire la ville de Tigrane (auj. Tell-Ermen?). Poussant en- suite plus loin ses conquêtes vers le sud et le sud-ouest, 1] prit aux Parthes la Mésopotamie. Cléopâtre Séléné, femme d’Antiochus X Eusebès (Pieux), s'étant révoltée à Ptolémais, il accourut, vainquit cette princesse et, après s'être emparé d'elle, l'enferma au châäteau-fort de Séleucie, où il la fit mas- sacrer. Les autres villes syriennes soumises aux Séleucides, jusqu'aux frontières d'Égypte, tombèrent en son pouvoir.
Naturellement superbe et fastueux, Tigrane fut ébloui par une si heureuse fortune. Il se fit donner le nom d'invincible et pré- tenditmontrer que celui de roi des rois n’était pas un vain titre. Des rois détrônés le servaient à table; ils se tenaient debout aux côtés de son trône, les mains jointes sur la poitrine, quand 1] recevait des ambassadeurs étrangers; quatre d’entre eux, en simple tunique, couraient devant lui quand il sortait.
Si fier cependant qu'il fût de sa puissance, il n'était point entré sans hésitation dans la coalition formée par Mithridate contre Rome. Malgré les succès de ses expéditions en Cappadoce, il avait préféré affronter les chefs parthes et séleucides plutôt que les généraux romains. Quand Mithridate, vaincu par Lucullus, vint lui demander asile, il l’accueillit assez froidement et lui donna pour prison autant que pour refuge une forteresse éloignée de Tigranocerte. Mais lorsque Publius Clodius, étant venu le trouver à Antioche, lui demanda au nom de Lucullus, son beau- frère, de livrer Mithridate, la fierté du roi des rois l’'emporta sur la crainte et la jalousie; il répondit avec une hauteur qui fut, pour Lucullus, une déclaration de guerre.
$ 5. L’allié de Mithridate battu par Lucullus et Pompée.— Le général romain passa l'Euphrate, traversa la Sophène et, déta- chant de son armée deux corps de troupes, envoya l’un d'eux assiéger Tigranocerte (69). Tigrane s'était déjà réfugié vers le Taurus et, sur les conseils de Mithridate, voulait éviter toute grande bataille. Mais il ne put voir de sang-froid sa capitale in- vestie. Il descendit pour la débloquer, espérant bien écraser un
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ennemi vingt fois inférieur en nombre. Lucullus vint à 58, ren- contre avec ses 10.000 hommes. Tigrane, les voyant s'approcher, dit avec dédain : « Si ces hommes sont des ambassadeurs envoyés par Rome, 115 sont bien nombreux; mais s'ils viennent pour me combattre, ils sont trop peu. » La tactique et la discipline romaines suppléèrent au nombre. L'armée arménienne fut dé- truite ou dispersée. Tigranocerte fut emportée d'assaut.
Tigrane s'était enfui dans l’une de ses places fortes. Mithri- date releva son courage, et 16 roi d'Arménie se vit bientôt à la tête d’une seconde armée aussi nombreuse et mieux disciplinée que la précédente. Cette fois, plus docile aux conseils de son beau-père, il se bornait à harasser l'ennemi par des escarmou- ches répétées. Lucullus, pour l’engager à une action générale, s'avisa d'attaquer Artaxata, où étaient gardés les trésors, les en- fants et les femmes du roi arménien. Tigrane, en effet, vint camper en face de l'armée romaine, sur les bords de l'Arsénias, affluent de l'Euphrate. Sans tarder, Lucullus franchit le fleuve. Au premier choc, la cavalerie ibérienne et mardienne fut rom- pue et sa déroute entraina celle de l’armée arménienne (68). Pourtant Artaxata ne se rendit point. Lucullus dut bientôt lut- ter contre l'insubordination de ses troupes. Elles souffraient déjà du froid, bien qu'on ne fût qu'à l’équinoxe d'automne. Elles ac- cusaient leur général de faire une guerre sans profit pour elles et utile à luiseul. Lucullus se vit forcé d’aller prendre ses quar- tiers d'hiver en Mésopotamie, dans Nisibe qui se soumit.
Les accusations portées contre Lucullus avaient surtout leur écho à Rome; on lui reprochait de ne point pousser assez vive- ment Tigrane et de ne songer qu'à piller les trésors et les œuvres littéraires des villes conquises, tandis que les deux rois alliés recouvraientles possessions perdues ets’emparaient de nouveau de la Cappadoce. Lucullus fut remplacé par Pompée. Ce dernier général — qui devait être heureux tant qu'il ne rencontrerait pas un César — battit Mithridate, auquel il tua 40.000 hommes. Pendant ce temps, le jeune Tigrane se révoltait contre son père et entrainait dans sa révolte Phraate III, le douzième des Arsacides, roi des Parthes. Tigrane remporta sur eux une dou- ble victoire. Mais bientôt Pompée, conduit par le fils du roi arménien, se présentait devant la ville d'Artaxata où se trouvait Tigrane et le sommait de se rendre sans condition. Le roi, per-
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suadé qu'il n'avait pas d'autre moyen de conjurer une ruine plus complète, vint au camp romain, remit son épée, arracha son diadème et voulut se prosterner devant Pompée. Le général romain le releva aussitôt, l’'embrassa et remit sur sa tête le bandeau royal.
Le lendemain, un traité fut conclu. Tigrane gardait, avec le titre de roi des rois, l'Arménie et la Mésopotamie; mais il s'enga- geaitàpayeraux RomainsG6.000 talents, etleurabandonnaitlaCap- padoce, la Cilicie etla Syrie. A ces conditions, ildevenait l'ami du peuple romain. Le jeune Tigrane reçut, en prix de sa trahison, la Gordyène et la Sophène. Il voulait le royaume de son père; mécontent, il essaya de soulever les Parthes; cette nouvelle trahison ayant été découverte, Pompée le fit enchaîner et con- duire à Rome. Phraate, l’ancien allié du jeune prince, enva- hit alors l'Arménie (64); mais Pompée accourut au secours du vieux Tigrane et s’interposa comme médiateur entre les deux partis. Tigrane, d’après les historiens grecs et latins, resta, dès lors, fidèle à son alliance avec les Romains; déjà il avait refusé d'accueillir Mithridate complètement battu sur les bords du Ly- cus par Pompée (65); et, si l’on en croit les historiens grecs et romains, il avait mis à prix la tête de son beau-père. Mais, au dire des historiens arméniens, il s'allia vers l’an 55 avec le frère de Phraate ΠΠ, Orodès [Ὁ (Arsace XIV), qui venait d’usurper la couronne parthe, et donna sa fille en mariage à Pakorus, le fils du nouveau roi (1).
Puis, selon les mêmes historiens, Pakorus unit son armée à celle des Arméniens, et le commandant en chef, Barzaphran, prince des Rouschdouniens, occupa, malgré les Romains, la Phénicie et la Palestine, d’où il emmena le grand prêtre Hyrcan avec une colonie de Juifs à Tigranocerte.
Ç 6. Artavasde détrôné et tué par Marc Antoine. — Dès l'an 55, Artavasde régnait avec son père. Il avait fourni à Cras-
(1) Cette alliance avec les Parthes nous semble avoir été conclue après la mort de Crassus par le fils de Tigrane, associé au trône. Des historiens arméniens di- sent aussi que « les soldats de Crassus, pendant son expédition chez les Parthes, lui coupèrent la tête et la portèrent en Arménie, où elle fut remplie d’or fondu qui ruisselait par la bouche ». On sait que d’après la tradition classique, la tête de Crassus, traîtreusement coupée par l’ordre du Suréna parthe (généralissime), fut portée à Orodès, pendant qu’un acteur récitait devant lui une scène des Bac- chantes d’Euripide.
HISTOIRE POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE L'ARMÉNIE. 53 sus une armée de 6.000 hommes, mais ces troupes auxiliaires ne furent pas d’un grand secours aux Romains. Soit défection, soit nécessité de défendre ses propres États, il abandonna le général romain. Après la mort du vieux Tigrane, Artavasde transporta le siège de la royauté de Nisibe à l'Ararat. Là, 1] était moins à la merci des Romains. Néanmoins, quand Marc Antoine arriva pour venger la mort de Crassus, il lui amena 16.000 hom- mes de cavalerie et lui laissa libre passage à travers les monta- gnes de l'Arménie (1). Pourtant, il profita de l'échec des Romains devant Phraata (2) pour les abandonner, sans vivres et sans guides, dans un pays inconnu. Après une retraite meurtrière, Marc Antoine passa l'hiver en Arménie, dissimulant son profond ressentiment (34). Mais, quand ileut rejoint Cléopâtre qui l’atten- dait dans un château situé entre Sidon et Beyrouth, il s’efforça, sans y réussir, d'attirer Artavasde. Le prétexte était de négo- cier le-mariage de la fille du roi d'Arménie avec Alexandre, né de Marc Antoine et de Cléopatre. Se trouvant plus tard à Nicopolis, l’astucieux Romain réussit à faire venir dans son camp le roi arménien. Celui-ci, à son arrivée, fut enchaîné ainsi que ses fils. Quelque temps après, Antoine et Cléopâtre entraient triomphalement à Alexandrie, trainant sa femme et ses enfants attachés à leur char par des chaînes d’or. Après la bataille d'Actium, Antoine fit couper la tête de son prisonnier et l'en- voya au roi des Mèdes Artabaze, son beau-frère (31).
ΚΑ 7. Division de l’ Arménie en trois petits royaumes (32). — Pendant la captivité d'Artavasde, Antoine avait nommé son fils Alexandre roi des contrées situées entre l’Araxe et la Mésopota- mie. Il avait donné la partie de l'Arménie placée au delà de l’Araxe au roi des Mèdes et l'Arménie mineure au roi de Pont. Les Arméniens refusèrent d’obéir à Alexandre et mirent à leur tête Arscham, le frère de Tigrane. Celui-ci fut d'abord chassé par les Romains; mais, grâce au secours de Phraate IV (l'Ar- schavir des Arméniens), il recouvra la Basse-Arménie. Il fixa, dès lors, sa résidence à Nisibe. La Haute-Arménie reconquise par Phraate paya le concours prêté à Arscham et resta au roi des Parthes. Un peu plus tard, Arscham conclut un traité avec César . Auguste auquel il s'engagea à payer tribut.
(1) Tite-Live, 1. CXXX; Velléius Paterc.,l. II, ὁ. Lxxxn. (2) Dans lAtropatène, non loin de la mer Caspienne.
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A. Arménie seplentrionale (au delà de l'Araxe).
δ 8. Elle recoit ses rois des Romains, des Parthes, plus que des Arméniens.
Ainsi, l'Arménie de Tigrane le Grand était divisée en trois royaumes. Leur état fut bien précaire et leur sort bien obscur pendant les siècles suivants.
La Haute-Arménie, nous venons de le dire, avait passé des mains d'Antoine au pouvoir des Mèdes, puis des Perses, __ou plutôt des Parthes. Phraate IV (Arsace XV) lui donna pour vice-roi Artaxès IL. Ce prince, que plusieurs écrivains arméniens considérent comme un étranger, était, selon les historiens occi-
.dentaux, le fils ainé d’Artavasde. D'abord vaincu et chassé
par les Romains, puis rétabli par les Parthes, il fut, au dire de Tacite, immolé par ses proches (20) (1). Au dire d’autres his- toriens, les Arméniens, avec l'appui des Romains, se débar- rassèrent de ce protégé des Parthes et mirent à sa place son frère Tigrane IIT surnommé le Petit. Tibère posa lui-même le diadème sur sa tête (2). Quand il mourut, les Romains le rem- placèrent par l’un de ses frères, Erouaz. Mais les Arméniens ayant opposé à celui-ci un fils de Tigrane, Tigrane le Jeune, Rome les contraignit de l’exiler et leur imposa comme roï Arta- vasde IT que plusieurs historiens disent fils d’Artaxès I (6) (3).
Ces petits rois font pâle figure à côté des généraux et des consuls romains. On voit trois sortes de compétiteurs paraître sur le trône ou disparaître tour à tour, suivant que les Armé- niens inclinent vers les Romains, les Parthes, ou se laissent entrainer par quelque désir d'indépendance. Tigrane IV le Jeune, qui a voulu remonter sur le trône après Artavasde II, sans attendre l'agrément de Rome, est déposé, au nom d’Au- œuste, par Caius César, son petit-fils (an 2 ap. J.-C.). Le mède Ariobarzane, qui lui succède, ne satisfait pas les Arméniens; il meurt bientôt, et son fils Artavasde III ou Artabaze est peu après écarté du trône. On lui préfère une femme, Erato, la veuve
(L) Tacite, Ann. 1. II, €. 11. — Selon Josèphe il fut chassé par Archélaïüs, roi de Cappadoce,et Tibère, qui fut plus tard empereur (Antiqg., 1. XV, e. v, 4).
(2) Cf. Suetonius, Tiber., c. 1x. — Dion, 1. 111]. — Tacite, loco cil.
(3) Il est assez vraisemblable que c’est le personnage désigné par les histo- riens arméniens sous le nom d’Abersam, de la famille des Ardzrouniens, et qu'ils disent avoir été mis sur le trône par les Romains vers la même époque, Il se peut néanmoins que cet Abersam ait régné quelques années plus tard.
Le:
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de Tigrane IV, dont le règne assez court fut suivi d'un inter- règne, ou plutôt d’une véritable anarchie.
Les Arméniens demandèrent alors pour roi Vononès. Ce prince était l'aîné des quatre fils que Phraate IV avait envoyés en otage à Rome. Auguste l'avait donné pour roi aux Parthes, sur leur demande (14). Mais, par ses goûts tout romains, il dé- plut à ce peuple rude et barbare et fut détrôné par Artaban TI. Celui-ci le poursuivit jusque sur le trône d'Arménie. Vononès s'enfuit en Cilicie, où il fut assassiné. A la demande d’Artaban III (Arsace XIX), Germanicus, qui commandait en Orient, avait éloigné Vononès ; mais le roi parthe ne put rien obtenir de plus. Le général romain, après avoir écarté ses prétentions, consulta les nobles arméniens et, avec leur agrément, vint couronner à Artaxata Zenon, fils de Polémon, roi de Pont. Le nouveau roi prit le nom d’Artaxias, de la ville où il avait été couronné; son règne fut assez paisible (18-34) (1). Vint ensuite la royauté éphé- mère de Tigrane V, petit-fils d'Hérode, que Tibère fit périr.
S 9. Luttes pour la royauté entre Mithridate l’Ibérien et son neveu Rhadamiste; Zénobie. — Artaban ΠῚ revendiquait depuis longtemps, pour sa race, le trône d'Arménie. En 55, 1] fit proclamer roi son fils ainé, Arsace II. C'était le renverse- ment de la politique romaine. Aussi, Tibère se hâta-t-il de lui opposer Mithridate, frère de Pharasmane, roi d'Ibérie. Mithri- date gagna quelques serviteurs du roi d'Arménie, qui tuèrent leur maitre. Aussitôt, une armée ibérienne attaqua et prit Ar- taxata. Artaban déclare la guerre à l'usurpateur (2); mais il se voit menacé par les Sarmates, qui débouchent des portes Cas- piennes, et par les Romains qui soutiennent Mithridate (35). Lui-même est obiigé de fuir devant ses sujets, que sa tyrannie a révoltés.
Après avoir été dépossédé du trône arménien par Artaban, rentré dans ses États; après l'avoir reconquis et en avoir été privé une autre fois par Caligula ; après avoir été retenu en captivité à Rome, et s'être emparé de nouveau de la Haute-Arménie, sous l’empereur Claude, Mithridate l'Ibérien se croyait en sûreté, lorsqu'il fut victime d'une trahison plus odieuse encore que celle qu'il avait lui-même machinée contre son prédécesseur.
(1) Tacite, Ann., 1. 11, ce. iv et Lvi. — Josèphe, XVIIL, ur.
(2) Suetonius, T'iber., e. Lxvr — Dion. 1. LVII et suiv.
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Vers l’an 50, son neveu Rhadamiste, fils de Pharasmane I”, vint lui demander asile (1). Il fuyait, disait-il, la cour d’Ibérie, ne pouvant plus supporter 165 duretés de son père-et d’une marätre. En réalité, son père craignant sa turbulence et son ambition, que son courage, son intelligence et de séduisantes qualités rendaient encore plus redoutables, lui avait montré le trône d'Arménie comme le digne objet de ses convoitises. A la faveur d'une généreuse hospitalité, il groupa tous les’ mé- contents dans un complot contre son oncle; puis, feignant d’être rentré en grâce, il revint près de son père. À quel- ques jours de là, ilréapparaissait tout à coup en Arménie, avec. une armée ibérienne. Quoique surpris, Mithridate eut le temps de s’enfermer dans le fort de Gornéas. Rhadamiste, alors, le pria d'accepter un rendez-vous pour discuter des conditions de la paix. L'endroit choisi était près d’un bois sacré, où leur amitié devait être scellée par un sacrifice aux Dieux. Le roi s'y rendit, sur les instances du gouverneur romain Celius Pollion, gagné par l'or de Rhadamiste. Mais, au moment où, selon une coutume orientale, ils vont mêler leur sang dans un serrement de main (2), Mithridate est saisi, garrotté. Rhadamiste, qui a juré de ne point le tuer par le fer ou le poison, le .fait étouffer sous un monceau de vêtements; puis il ordonne de massacrer sa femme et ses fils.
Le gouverneur romain de Syrie, Quadratus, voulait châtier Celius Pollion, qui avait favorisé une si odieuse trahison. Mais la majorité de son conseil s’y opposa : elle fut d'avis de laisser les barbares s’égorger les uns les autres. Rome ne profitait- elle pas de leurs dissensions? Les empereurs n’avaient-ils pas, . pour diviser le pays, donné la couronne d'Arménie tantôt à une famille, tantôt à l’autre (3).
A ce moment, Vologèse ou Arsace XXII (nommé Darius par quelques historiens arméniens) venait d'hériter du trône des Parthes. L'un de ses premiers soucis fut de conquérir pour son
(1) Cf. Tacite, Ann., 1. XIT, ©. xLiv-Lir.
(2) Ceux qui concluaient un traité se donnaient la main droite; pendant ce temps on liait les deux pouces avec force pour faire affluer le sang; une légère piqüre le faisait ensuite jaillir et chacun des deux contractants, en appliquant ses lèvres sur le sang de l’autre, rendait son serment sacré.
(3) Tacite, loco cil.
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frère Tiridate le royaume d'Arménie, gouverné jadis par ses ancètres et qu’un crime exécrable avait fait passer à un étran- ger. Rhadamiste s'enfuit à son approche. Artaxata et Tigrano- certe furent prises; mais la rigueur de l'hiver força les ‘enva- hisseurs à rétrograder. Rhadamiste reparut dans sa capitale. Il usa de telles représailles que les Arméniens se soulevèrent -contre lui. Π ne se déroba même à leurs coups que par une fuite précipitée. Il avait placé en croupe sur son cheval sa femme Zénobie, fille de Mithridate. Celle-ci, enceinte depuis plusieurs mois, fut bientôt épuisée et se sentit défaillir. Ne voulant point tomber vivante aux mains de ceux qui les poursuivaient, elle pria son époux de l’arracher à cette honte par une mort qu'elle s'imaginait honorable. Rhadamiste, cédant à ses instances, la frappe enfin d’un coup de cimeterre, puis la jette dans l'Araxe et poursuit lui-même sa course jusqu’au palais de son père. Le corps de la reine, porté un moment sur les flots, fut aperçu par des bergers qui le tirèrent vers la rive. Soupçonnant son haut rang, à larichesse de sa mise:et à la distinction de ses manières, ils s'empressèrent, après avoir pansé sa blessure, de la mener à la Cour, où Tiridate l'accueillit avec les égards dus à sa qua- lité et à ses malheurs (55).
Deux ans après, le roi de l'Ibérie faisait massacrer Rha- damiste, son fils, dans la crainte d’être détrôné par lui (54).
δ 10. Tiridate délrôüné, puis couronné par Néron. — Néan- moins, l'Arménie continuait d'être un champ de bataille pour les Ibères et les Partlies. Les Arméniens, aux abois, implo- rèrent la protection de Néron et lui demandèrent un roi. Cor- bulon partit pour chasser les Parthes d'Arménie. S'étant mis à la tête de trois légions et de nouvelles troupes, levées en Cap- padoc® et en Galatie, il sut les aguerrir par de durs exercices, en plein hiver ; puis, profitant de l'éloignement de Vologèse, occupé à soumettre les Hyrcaniens révoltés, il pressa vivement Tiridate, s’'empara d'Artaxata qu'il détruisit. Tigranocerte, pour éviter le même sort, se soumit et offrit au général romain une couronne d'or. Par cette humiliation, elle obtint de garder ses privilèges.
L'influence romaine aïnsi rétablie en Arménie, Néron lui donna pour roi Tigrane VI, le neveu du dernier prince de ce nom, de la race d'Hérode le Grand et petit-fils d'Archelaos, roi de Cappadoce (60). Mais à peine Corbulon s'était-il éloigné
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que Vologèse entrait de nouveau en Arménie et obtenait que le gouverneur romain Cesennius Petus, chargé de défendre Ti- grane, abandonnât le pays avec ses légions. Cependant, Ti- grane, le roi détrôné, étant mort, Vologèse espéra obtenir des Romains qu'ils sanctionneraient la prise de possession du royaume d'Arménie par Tiridate; il envoya, à cette fin, une am- bassade à Corbulon. Mais celui-ci exigea que le prince parthe déposerait la couronne et ne la reprendrait qu'après lavoir obtenue de l'empereur romain. Ces conditions furent agréées. Tiridate vint à Rome, où il fut magnifiquement reçu et couronné par Néron. Revenu en Arménie, il releva Artaxata, détruite par Corbulon, y établit sa résidence et lui donna, en témoignage de reconnaissance, le nom de Neronia. Il reprit ensuite, avec l'appui des Romains, la partie de l'Arménie enlevée par les Albaniens et régna une onzaine d'années (62-73) (1). Son successeur fut Ero- vant, qui réunit sous son sceptre la Haute et la Basse-Arménie, et céda ensuite cette dernière aux Romains.
N 11. — B. Petite Arménie. — En 189 avant Jésus-Christ, tandis que Artaxias, gouverneur de la grande Arménie, se ré- voltait contre Antiochus le Grand, Zadriadès se proclamait aussi roi de la petite Arménie, c’est-à-dire des contrées comprises entre l’'Euphrate à l’est, le Pont au nord, la Cappadoce et le fleuve Halys à l’est, le Taurus au sud. Le dernier des succes- seurs de Zadriadès, Artane, fut tué par Tigrane le Grand, qui réunit la petite Arménie à son royaume. Mais Pompée l'en dé- pouilla pour la donner à Déjotare, roi de Galatie. Ce dernier suivit le parti de Pompée contre César et, néanmoins, obtint plus tard le pardon de son vainqueur. La race de Déjotare éteinte, la petite Arménie échut à Artabaze, roi de Médie; Marc Antoine la donna à Polémon, roi de Pont. Elle passa ensuite à Archelaos, roi de Cappadoce, à Cotys, roi du Bosphore, et au petit-fils d'Hérode, Aristobule, sous Néron.Tigrane, son dernier roi, étant mort, elle devint, sous Vespasien, une province ro- maine. Moins d’un demi-siècle plus tard, sous Trajan, le même sort était réservé à la Mésopotamie et à une partie de la Basse- Arménie. Les limites de l'empire allaient être reculées de l'Eu- phrate au Tigre.
(A suivre.)
(1) De l’an 66 à 79, selon quelques auteurs arméniens. 2)
LES « PROJETS » DE JOACHIM {ΠΗ
Que va faire Joachim III?
Rétabli par l'enthousiasme populaire sur le « trône œcumé- nique », obligé de ménager le gouvernement suzerain, qui ἃ ratifié l'élection, la Russie et l'Hellade, qui l'ont favorisée, quelle orientation nouvelle imprimera-t-il à la marche des affaires, autrement dit à la politique ecclésiastique du Phanar? Il est peut-être permis de se renseigner à cet égard dans les derniers discours et les récentes déclarations du chef de « la Grande Église ».
Le 25 juin dernier, Joachim IL, le nouveau patriarche de Cons- tantinople, était reçu parle sultan, en audience solennelle. Voici la traduction du discours prononcé à cette occasion; c’est une protestation de loyalisme ottoman.
Sire, < Σ
« Par la grâce du Très-Haut, l'Églisé patriarcale orthodoxe de Constantinople, la capitale de votre illustre État impérial, m'a, par ses représentants légaux, élu pour la deuxième fois son pa- triarche.
« Votre Majesté Impériale dans sa magnanimité a daigné, suivant la loi, entourer mon élection de son éclat impérial, mon- trant ainsi sa haute faveur envers le peuple orthodoxe, soumis et loyal, envers ma nation et envers moi-même, qui fais des prières chaleureuses pour Votre Majesté.
« En me présentant maintenant pour la première fois devant Votre Majesté Impériale, 16 dépose humblement à ses pieds les remerciements chaleureux et la profonde gratitude de tous ses fidèles sujets chrétiens orthodoxes, de tout le saint clergé
00 ' REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
de notre Église et de moi-même qui me trouve, avec un pro- fond respect, devant Votre Majesté.
« En ce moment solennel de ma présentation devant Votre Majesté Impériale, je considère comme un devoir impérieux de l’assurer que le souci principal de ma mission dans l’adminis- tration spirituelle de mon Église, sera de servir avec fidélité, dévouement et loyauté, l’auguste personne de Votre Majesté Impériale et ses droits impériaux, dans la conviction qu'elle ne me privera pas de sa faveur impériale.
« Que le Très-Haut garde constamment Votre Majesté Impé- riale en sa sainte garde et renforce Votre Majesté dans l'œuvre grandiose et sainte pour tous ses sujets! Amen »
Ce discours a été traduit en turc par le grand Dos iète, S. E. Stavraki Aristarchi bey.
Après les visites officielles au grand vizir, au ministre des cultes — à ce dernier fonctionnaire, Sa Béatitude a rappelé que « les affaires courantes du patriarcat relevaient de son haut jugement et de son équité », — après les visites officielles ἃ eu lieu, le soir du même jour 25 juin, l'intronisation à l'église (St- Georges) du Phanar.
Nous ne -donnerons n1i les détails de la cérémonie ni la liste des assistants de marque. Parmi ces derniers nous relèverons seulement la présence du R. P. Thibaut, religieux de l’'Assomp- tion et byzantiniste distingué, du Révérend Telwall, ministre anglican. Du long discours prononcé par le patriarche, nous nous contenterons de reproduire les passages de nature à don- ner des indications sur le programme de Joachim III. Après des remerciements à l'Éternel, et un paragraphe assez terne sur l'alliance de la foi et des œuvres, Sa Béatitude ἃ continué ainsi :
« Il faut le rétablissement des lois, si, par la faiblesse des hommes, elles ont été quelquefois méconnues. Ce besoin, nous devons le reconnaitre tous comme urgent et impérieux. L'appli- cation stricte du statut du Saint-Synode pour sa composition a été toujours un grand souci, parce que les dérogations qui se produisent, loin de contribuer au bien commun, créent une anomalie nuisible.
L'attention à nous tous doit aussi se porter sur l’anomalie
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récente de la mutation des évêques qui ont porté préjudice à l'Église, aux chrétiens et aux évêques eux-mêmes.
« La loi sur l'élection des évêques, méconnue surtout depuis quelques années, doit être appliquée plus strictement. La di- enité épiscopale doit être attribuée surtout aux seuls élèves de : l'École Théologique (1), et pour ceux-là même il faudra des états de service irréprochable parce que les détours et les sentiers par lesquels des clercs de toute provenance pénètrent dans la cour sacrée du troupeau ecclésiastique, portent un coup funeste à ce corps hiérarchique. Nous demandons l'observation de la loi accordant la préférence aux diplômés de l'École Théologique.
« Il faut aussi une série de mesures pour la surveillance des chrétiens. Il y a beaucoup à faire pour que la zizanie ne pé- nètre pas dans l'enceinte ecclésiastique où règne la justice de l'Évangile.
« Un autre souci essentiel, ce sont les rapports fraternels et évangéliques avec les Saintes Églises orthodoxes autocéphales. Cette Église-mère doit veiller avec plus d'attention à la solida- rité, en vue d'assurer le bien communet particulier et de mettre fin aux frictions locales (2) qui vont à l'encontre des prescrip- tions canoniques, des conciles et des préceptes évangéliques.
« Cetancien principe — à savoir les rapports fréquents entre les Églises-sœurs, notre Église-mère du Christ en tête, ayant ab antiquo la préséance et la primauté (3) — doit être exalté, comme un saint labarum dans l'Église.
« En agissant ainsi nous plairons à Dieu, en lui rendant ce qui est à Lui.
« Notre auguste souverain, le sultan Abdul-Hamid Khan — pour qui nous devons adresser à Dieu des prières et des vœux, afin qu’il garde Sa Majesté en santé et en bonheur sous sa sainte protection — ressent, sans contredit, le désir cordial que tous vivent heureux dans son illustre empire. Il veille sur tous à degré égal et il les considère tous comme ses enfants sur le même pied d'égalité.
(1) Celle de Halki.
(2) Sie. Nous reproduisons la traduction du Moniteur oriental de Constanti- nople. Au lieu de frictions, il faut peut-être lire froissements.
(3) Voilà qui est clair! à comparer plus loin avec les déclarations anglicano- philes de Joachim II.
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« Il attend, par droit sacré, que tous ses sujets lui témoignent leur fidélité et leur dévouement.
« Oui! Les sujets doivent à leur souverain la fidélité et le dévouement, parce que le souverain, lé chef et maître de l’em- pire, est leur père. Ils doivent observer les lois établies par le roi. Ils doivent remplir leur devoir de sujétion envers leur sou- verain-père, qui les aime tous et prodigue à tous ses faveurs.
« Que Dieu garde notre Empereur, le sultan Abdul-Hamid Khan, et le soutienne de sa force indomptable, afin qu'il règne sur tout son peuple d’après sa sainte volonté! »
Le loyalisme de Joachim III est-il bien sincère? Nous aimons à le supposer: Un fait curieux, c’est de voir le sort du Phanar rivé à celui de la Sublime Porte. « A mesure que les États chrétiens se détachent de l'empire oo ils s’affranchissent de la suprématie du Phanar pour se constituer en église indé- pendante. Le patriarche de Constantinople ἃ vu ainsi lui échap- per presque toutes les régions qui, de façon ou d'autre, recon- naissaient son obédience et lui payaient tribut; il ne lui reste à l'heure présente que les chrétiens du rite grec orthodoxe dissé- minés dans les provinces ottomanes (1); ce qui ne répond guère au titre d'æœcuménique qu'il continue à se décerner fas- tueusement (2). »
En revanche, cette situation explique les ardentes prières du rituel phanariote pour la conservation des jours précieux d’'Ab- dul-Hamid : « Ἴδε χαὶ ἐπίσχεψαιτὴν A. À. Μεγαλείοτητα τὸν Αὐτοχράτορα χαὶ Βασιλέα ἡνιῶν Σουλτὰν ᾿Απδοὺλ Xauir Χὰν ἐφένδην (6 161} ἡμῶν.
A l'issue de la cérémonie d’intronisation, il y ἃ eu réception générale dans la salle du Synodicon. Sa Toute Divine Sainteté — comme s'expriment les journaux orthodoxes — ἃ adressé la parole à presque toutes les personnalités admises à lui pré- senter leurs hommages.
Le Révérend Telwall, en communiquantau Patriarcheles féli- citations de l'archevêque de Cantorbéry, ἃ exprimé l'espérance de voir maintenus les rapports entre les Églises orthodoxe et angli- cane. Le Patriarche a remercié et a donné l'assurance que les re-
(1) Encore faut-il en retrancher ceux de Syrie ou le patriarcat orthodoxe d’An- tioche. (2) Etudes, 9 déc. 1901, p. 672.
LES « PROJETS » DE JOACHIM III. 03
lations commencées avec l'Église anglicane (1) continueront et seront même raffermies dans l'avenir (2).
Tout récemment, le Rév. Dowling, chapelain anglican de Christ Church, sur le point de quitter Constantinople pour raison de santé, est allé au Phanar prendre congé du patriarche œcu- ménique. Il à remis à 5. B. Joachim IIT une lettre de l'arche- vêque de Cantorbéry.
La lettre de l'archevêque de Canterbury, traduite en grec, a été lue en séance publique du St-Synode. Celui-ci a décidé d'y répondre.
Le grand vicaire du patriarcat œcuménique et l’archimandrite Photius, membres de la commission pour le rapprochement de l'Église d'Orient avec l'Église anglicane, sont allés au nom du Patriarche rendre visite au Rév. Dowling, avant son départ pour l'Angleterre.
En regard de cette bienveillance témoignée aux représentants de l’anglicanisme, nous n2 connaissons du nouveau chef de la « Grande Église » aucun acte récent témoignant de dispositions aussi conciliantes envers le catholicisme. Dernièrement Joa- chim 1Π| ἃ fait la liste des jeunes orthodoxes (3) fréquentant les écoles étrangères (lisez catholiques). Nous ne tarderons pas à connaitre la signification exacte de cette mesure.
En attendant, voici une déclaration faite par Joachim II, quelques jours après son intronisation, au correspondant cons- tantinopolitain du Figaro :
« Mon plus grand souci sera de trouver les moyens d'une en- tente possible entre les trois grandes branches de la famille chrétienne : les orthodoxes, les catholiques, les protestants. Malheureusement cela ne dépend pas du Patriarche seul, ni même du Saint-Synode, mais de toutes les autres sections qui constituent l'Orthodoxie.
(1) Il en a été plusieurs fois question dans la ROC., entre autres, 1900, p. 566 sqq.
(2) A rapprocher des éloges décernés en ces derniers temps par les journaux orthodoxes de Syrie — le Mohabba surtout — aux missionnaires Américains.
(3) Ainsi que les noms de leurs parents et le motif pour lequel ils fréquentent les écoles étrangères.
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« Je sais que je rencontrerai de grands obstacles. Mais, fort . du précepte de Celui qui a dit que nous sommes tous frères, j'espère les surmonter. |
« L'Église romaine est intransigeante dans ses principes.
« Ilest vrai aussi que la religion est mélée aujourd'hui-à μι sortes de questions politiques.
« Ceci n'est pas fait pour rendre un accord facile. En réalité, l'entente est de plus en plus difficile. Si nous ne parvenons pas . à une entente absolue sur le terrain religieux, tàchons au moins d'obtenir une entente sociale d'après l'esprit de Celui qui fonda la religion chrétienne.
« Cette pensée date de mon premier patriarcat. EF, quoique je sente bien les difficullés énormes que je rencontrerai de part οἱ d'autre, j'irai droit au but, mettant mon espoir dans Celui qui a dit : « Ceux qui croient en moi doivent s'aimer «comme des frères. »
En recevant le P. A. Palmieri de l'Assomption, Joachim ΠῚ a indiqué avec plus de précision les « divergences dogma- tiques, liturgiques, disciplinaires et administratives » sépa- rant les deux Églises. « L'Église orthodoxe, s'est-il écrié, pourra- t-elle accepter l'infaillibilité du Pape (1)? »
En guise de commentaire à ces interviews, ajoutons les ré- flexions de l'Orient, organe attitré des Hellènes-Ottomans, c'est-à-dire de ceux qui cherchent à concilier les aspirations de l’orthodoxie et de la « Grande Idée » hellénique avec le loya- lisme ottoman. Voici comment s'exprime le journal de M. Nico- laïdès :
« L'union définitive peut être facilitée par cette ἜΝ sociale dont parle Joachim ΠΠ. Une entente de ce genre, s'étendant même sur le terrain ecclésiastique et religieux, a été établie, il y a deux ans, entre Constantin V et l'Église anglicane au sujet de l'enterrement des orthodoxes dans les localités où 1l n'existe pas de prêtres orthodoxes, et de lenterrement des protes- tants dans les localités où il n'existe pas de pasteurs protes- tants : les prêtres orthodoxes pourront à l'avenir présider à l'enterrement des protestants, et vice versa (2). Il y eut
(1) Bessarion, 1901, p. 297. (2) Il règne une certaine confusion dans les faits tels que les expose l'Orient. Si quelques évêques grecs ont cru devoir accepter l’infercommunion avec V'É-
LES € PROJETS » DE JOACHIM II. 69
des cas où les pasteurs protestants — en Australie, par exemple — ont baptisé les enfants des orthodoxes. Si donc l'Église orthodoxe a pu s'entendre sur ces divers sujets qui ne sont pas simplement sociaux, mais qui rentrent dans l’ordre religieux, avec les protestants, δὲ éloignés pourtant des ortho- doxes pour tout ce qui concerne les dogmes, combien plus facile serait une entente de ce genre entre catholiques et ortho- doxes qui ne sont séparés les uns des autres que par des diffé- rences plutôt politiques, comme l'a dit avec infiniment de jus- tesse Joachim III, plutôt administratives, c’est-à-dire du domaine de l'administration de l'Église, plutôt sociales ou pu- rement ecclésiastiques que dogmatiques, que religieuses? Un énorme précipice — dogmatique et religieux — sépare les pro- testants d’avec les catholiques et les orthodoxes; de petits fossés facilement franchissables séparent, par contre, les catho- liques des orthodoxes. Ces deux derniers peuvent donc s’en- tendre avec de petites concessions mutuelles, et une fois catho- liques et orthodoxes réunis en une seule Église ou du moins unis par des liens sociaux et ecclésiastiques, l'entente entre les trois grandes branches de la famille chrétienne, entente tant désirée par Sa Sainteté Joachim III, se trouverait déjà sur le chemin de la réalisation. En toute affaire, le commencement est difficile; il est même la moitié de tout, comme disaient les anciens Grecs. Il faut donc souhaiter que Léon XIII et Joa- chim ΠῚ comimencent l'union des Églises : la fin viendrait toute seule après. »
M. Nicolaïdès — c’est une justice à lui rendre — depuis bien des années préconise cette entente cordiale (1). Le directeur de l'Orient, qui connait Rome, pour y avoir longtemps séjourné, sait bien que les obstacles ne viendront pas de ce côté. Les actes de Léon XIIT témoignent suffisamment qu'on y est prêt à toutes les concessions n'intéressant pas le dogme.
D'ailleurs dans le monde orthodoxe, M. Nicolaïdès n’est pas seul de son avis. Un théologien de grande valeur, Maltzew,
glise anglicane, le Saint-Synode de Constantinople ne s’est pas encore prononcé ‘sur cette délicate question. (1) A plusieurs reprises il à mis ses coreligionnaires en garde contre les des- seins des anglicans tout en faisant ressortir les avantages et la facilité d’une en- tente avec Rome.
ORIENT CHRÉTIEN, 5
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aumônier de l'ambassade russe à Berlin, pense absolument comme lui.
Nous croyons donc que les négociations entre Constantinople et Cantorbéry traineront en longueur, si toutefois elles doivent aboutir. Joachim III tient à ménager l'Angleterre, dont la pro- tection peut être utile le jour où les exigences russes devien- dront trop pressantes. |
D'autres questions sollicitent l'attention du chef de la « Grande Église » et demandent une prompte solution : entre autres celle du patriarcat d’Antioche. Ici encore Joachim IT va fatale- ment se heurter contre la politique russe.
On connait les projets politiques des Russes en Orient; par contre, peu de personnes en Europe sont au courant de leurs projets ecclésiastiques ou religieux. Eh bien, ces projets sont aussi importants que les premiers; ils tendent au même but par des voies détournées. La Russie n’a qu'une seule politique dans tous les pays du Levant et, pour servir cette politique, elle a recours à tous les moyens : l'Église, la religion; tout doit servir à la réalisation du programme russe.
Russifier ou, pour employer un mot mieux adapté à la cir- constance, « slaviser » l'Église grecque d'Orient, slaviser les pa- triarcats, prendre possession par le slavisme du trône œcumé- nique, commander le Saint-Synode du Phanar, la plus haute autorité ecclésiastique de toute l’orthodoxie, arriver à avoir sur le trône de Chrysostome un patriarche slave, enlever, en un mot, la haute direction de l'Église orthodoxe aux Hellènes pour l’as- surer aux Slaves, tel est le but de la Russie, but poursuivi avec cette ténacité, ce choix judicieux des instruments et des moyens à employer, dont pourrait s'inspirer la politique orientale des autres puissances.
Là où elle ne peut se servir de l'élément slave, cie appuie l'élément indigène pour l’opposer au clergé hellène ; elle répand l'argent à pleines mains et ses consuls travaillent avec une activité que rien ne lasse, que rien ne décourage. En Syrie et en Palestine, où il n'existe pas de Slaves, elle est parvenue à créer un parti russophile en opposant les Arabes orthodoxes
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LES € PROJBTS » DE JOACHIM III. 67
aux Hellènes. La Société russe de Palestine, cette grande as- sociation panslaviste, patronnée par le gouvernement de Saint- Pétershourg, soutenue par les panslavistes de Moscou et par les grands-ducs, est déjà parvenue à répandre son action en Palestine et dans une notable partie de la Syrie.
Cette action s’est victorieusement affirmée dans la promotion d'un prélat arabe, M£° Mélétios, évêque de Laodicée, au siège patriarcal d’Antioche, en remplacement de l’hellène Spy ridon, forcé de démissionner. Cette élection est le premier pas, wn pas de géant, comme s'exprime. l'Orient, vers la formation d'une nouvelle église orthodoxe, une église arabe, destinée à servir d'appui à l'influence russe au Levant (1).
La promotion de M£ Mélétios ἃ été suivie dans toute la Syrie orthodoxe d'une violente réaction contre l’hellénisme. Nous n'avons pas ici à justifier ce mouvement; mais il trouverait au besoin son excuse dans l'intolérable tyrannie que pendant près de deux siècles le haut clergé, presque entièrement composé de prélats hellènes, avait fait peser sur la population gréco- arabe (2).
La réaction a surtout sévi contre les membres helléniques de l’épiscopat syrien. Mais ici il faudrait se garder de toute exa- gération. Les orthodoxes arabophones — nous en convenons — ont eu le triomphe trop bruyant. Il serait pourtant ridicule de vouloir transformer en martyrs les évêques hellènes de Syrie. C'est ce qu'ont essayé de faire les journaux de l'Hellade.
Après l'élection de Mélétios, s’il faut en croire l'Orient (3), « tous les évêques grecs durent quitter immédiatement la ville
(1) Il est difficile de nourrir encore des illusions à cet égard, après les décla- rations si explicites de M. Pobiédonotzev. Le procureur impérial près du S.-Sy- node russe ἃ exprimé plus dune fois le désir de voir les patriarches orthodoxes de l'Orient contraints de se soumettre à sa volonté, ajoutant qu'il saurait bien régler à sa guise les affaires de l'Église orientale.
M. Salaviov, directeur du bureau de la presse russe, à été encore plus loin dans la voie des aveux. Dans la Gazelle de Moscou (année 1896, numéro 11), il a formé le vœu de voir « tous les Grecs (lisez les Hellènes) passer à l’islamisme, les patriarcats de l'Orient perdre tout leur prestige » afin d’asseoir sur ces ruines religieuses le triomphe du panslavisme. (Voir /Æevue de POrient chrétien, TOUT, p. 10.)
(2) Voir la brochure Te queslion gréco-arabe ou l'hellénisme en Palesline el en Syrie, 1895.
(3) Numéro du 21 septembre 1902. Sur ces affaires, on consultera utilement ROC., 1902, 940 sqq.
θῶ REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN:
de Damas en présence de l'hostilité manifestée à leur égard par la population arabe. Dans leur départ précipité, ces prélats n’ont pas pu emporter un seul vêtement.de rechange. Ils aban- donnèrent tout, meubles, habits sacerdotaux, etc., confisqués, dit-on (2), par les nouvelles autorités ecclésiastiques de Syrie. Le vali, par mesure de précaution, leur donna une forte escouade de gendarmerie à cheval ».
La réalité a été beaucoup moins tragique. On ἃ laissé aux prélats hellènes tout le temps de faire leurs malles. Mais on ne tarda pas à les déposer. Un des plus récalcitrants fut Germanos, métropolitain d'Adana (Cilicie). Fort de l’appui que lui prêèta en cette occurrence tout l’hellénisme, le prélat ne tint aucun compte de la sentence de déposition.
« D'après ce qu'on nous écrit, ainsi s'exprime As-sahb (1), M: Germanos recoit un traitement du gouvernement grec. Il est soutenu par 565 diocésains hellènes. En état de rébellion ouverte, il dispose à sa guise des affaires de la communauté. C’est là un désordre intolérable. Notre correspondant se plaint amèrement de l'abandon spirituel des Syriens en ce diocèse, privés d’un pasteur pour les guider dans la crainte de Dieu. En même temps il attire l'attention de Sa Béatitude sur la solution de cette difficulté. L'éloignement de Germanos déjà déposé et la nomination d’un nouveau titulaire s'imposent. »
Le premier vœu du correspondant d'As-sahbä vient de se réaliser. Nous lisons dans les journaux de Constantinople :
« D'ordre de 5. M. I. le Sultan, une pension mensuelle de 1.000 piastres (2) aété allouée à Μ" Germanos, ex-métropolitain grec d'Adana, établi actuellement à Brousse (3). »
Mais l’Hellénisme n’est pas près de s’incliner devant les faits accomplis. « Le dernier mot de l'affaire n'appartient ni aux évê- ques arabes ni à la diplomatie russe. La question ἃ beau être une question politique au fond, elle n'en reste pas moins une question religieuse dans ses apparences extérieures (sic). Le dernier mot appartient donc au patriarcat œcuménique et au Saint-Synode du Phanar, c’est-à-dire à l'autorité hiérarchique suprême de toute l’orthodoxie. »
(1) Journal orthodoxe du Caire.
L () Re 180 francs. (3) Anatolie.
LES € PROJETS » DE JOACHIM II. 69
Voilà comment raisonne l'Orient. Seulement que devient dans cette hypothèse la théorie très orthodoxe de l'indépendance mutuelle des patriarcats, églises autonomes et autocéphales, indépendance si hardiment opposée aux prétentions romaines? Pourquoi en face des revendications bulgares, arabes, mosco- vites, etc., renoncer à la doctrine, chère aux Phanariotes, du Christ, « chef unique et invisible de l'Église universelle »? (En- cyclique du patriarche Anthime VII de Constantinople, 1895.)
La position était fort commode en effet tant qu'on n'avait qu'à se préoccuper des seuls Latins. Maïs elle n’est plus défen- dable devant la nouvelle attitude des Arabes et des Slaves. A la sommation d’avoir à respecter la suprématie de la « Grande Église » ne s'avisent-ils pas d'opposer l’ancienne théorie de Byzance : « L'unité de l'Église, c'est l'union dans la charité »!
La situation devient embarrassante. Que va faire le Phanar?
Fera-t-il appel au droit divin des Hellènes à l'administration d'un patriareat exclusivement peuplé d'Arabophones?
« Joachim ΠῚ n’a pas encore eu l'occasion de s'exprimer à ce sujet. Mais, immédiatement après l'élection de M“ Mélétios, sous le Patriarcat de 5. 5. Constantin V, l Ecclisiastiki Alithia, l'organe officiel du Patriarcat œcuménique, dans un grand article publié sur la question d’Antioche, faisait appel à toutes les Églises orthodoxes contre une élection faite en profanation des canons et des règlements ecclésiastiques et religieux (510) et disait que l'Orthodoxie ne pouvait reconnaitre un prélat usur- pateur du trône patriarcal.
« Que fera maintenant Joachim ΠῚ C’est la première des graves questions dont la solution est attendue avec impatience par le public orthodoxe. Reconnaïtra-t-il M“ Mélétios, ce qui
* donnerait consistance aux bruits qui représentent Joachim III
comme russophile, ou suivra-t-il l'exemple de son prédécesseur Constantin V?
« Cette question d’Antioche est la pierre de touche qui nous fera connaître les sentiments et les idées du nouveau Patriarche œcuménique à l'égard de la Russie ». (Orient, 21 sept. 1901.)
Jusqu'ici les lettres ἐνθρονιστιχαί et εἰρηνηχαί n'ont pas été échangées entre les deux patriarcats. Parmi les destinataires de ces missives solennelles on n’a oublié que l’église d’Antioche.
Encore une fois, l'heure est solennelle pour l’orthodoxie hel-
70 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
lène. Comprenant toute la gravité de la situation, Joachim ΠῚ sent le besoin de s’entourer de lumières ou plutôt de partager avec d’autres la responsabilité d’une solution qui s'impose. Elle ne manquera pas d’être examinée dans les entrevues avec les deux patriarches orthodoxes d'Alexandrie et de Jérusalem, prochainement attendus à Constantinople.
Post-scriptum. — M Damianos, patriarche de Jérusalem, est arrivé à Constantinople. Il ἃ déjà eu plusieurs entrevues avec son collègue du Phanar, entrevues auxquelles assistait M. Zinovieff, ambassadeur de Russie. Le résultat de ces collo- ques n’est pas encore connu. Seulement, dans une séance du S.-Synode, Joachim III a avoué que dans leurs relations avec les autres églises orthodoxes, ses prédécesseurs avaient parfois oublié les lois de la charité. Faut-il considérer cet aveu comme un préliminaire à des négociations ultérieures avec les Bul- gares et les Gréco-Arabes du patriarcat d'Antioche?
Nous ignorons toujours la réponse de M® Photius, patriarche d'Alexandrie, à l'invitation. du Phanar. L'habile prélat n’a pas même songé à envoyer un représentant. Il est partisan de la politique des mains libres. Les yeux fixés sur le trône patriarcal de Jérusalem, où il espère s'asseoir un jour, il ne veut pas, par une ingérence intempestive dans les questions bulgare et arabe, se mettre à dos les Hellènes, jusqu'ici ses partisans dé- voués, ni les Russes, dont il espère s'assurer la neutralité, ni les Arabes, dont il connaît la langue et qui, grâce à certaines concessions, le considèrent comme le moins hostile des prélats hellènes à leurs revendications nationales. Pour toutes ces rai- . sons, il continue à faire la sourde oreille aux appels de ses col- lègues de Stamboul et de Jérusalem. L'avenir nous dira jusqu'à quel point cette attitude lui rendra service.
Η. LAMMENS.
LES ÉTUDES ISLAMIQUES EN RUSSIE
ET UNE APOLOGIE RUSSE DE L'ISLAM
(Fin) (1).
x
« Passons à un second préjugé non moins répandu contre l’enseignement coranique. On lui reproche un fanatisme farou- che. Ce préjugé découle de l'ignorance. On ne remonte pas aux sources pour y puiser de l’eau pure, et l’on forge des accusa- tions que l’on serait embarrassé d’élayer sur de bons argu- ments (2).
Puisqu'on reproche à Mahomet un fanatisme aveugle, une haine implacable à l'égard des autres religions, consultons l’œuvre qui reflète fidèlement sa pensée, l'œuvre qu'il laissa à la postérité comme un rayonnement éternel de son génie. Voici ce que le Coran nous enseigne sur le judaïsme et sur le chris- tianisme : «-Nous avons donné le livre de la foi à Moïse et nous l'avons fait suivre par d’autres envoyés. Nous avons ac- cordé à Jésus, fils de Marie, des signes manifestes de sa mis- sion, et nous. l'avons fortifié par l'esprit de la sainteté (3). Ceux qui ont cru, ceux qui suivent la religion juive, les chrétiens, les
sabéens et tous ceux qui ont cru en Dieu, et au jour dernier, et
qui aura pratiqué le bien, tous ceux-là recevront la récompense
(1) Voy. vol. VI, 1901, p. 485. (2) Barth, p. 139-147. (3) Le Koran, 11, v. 81, p. 14.
12 REVUE DE L'ORIENT CHRÉTIEN.
de leur Maître (1). Dites : nous croyons en Dieu, et à ce qui a été envoyé d'en haut à nous, à Abraham et à Ismaël, à Isaac, à Jacob, aux douze tribus, aux livres qui ont été donnés à Moïse, et à Jésus, aux livres accordés aux Prophètes par le Seigneur ; nous ne mettons point de différence entre eux, et nous sommes résignés à la volonté de Dieu (2). O vous qui avez recu les Écritures, ne dépassez pas les limites dans votre reli- gion, ne dites de Dieu que ce qui est vrai. Le Messie, Jésus, fils de Marie, est l’apôtre de Dieu, et son verbe qu'il jeta dans Marie : 1] est un esprit venant de Dieu (3). Nous t’avons donné la révélation, comme nous l'avons donnée à Noé, et aux pro- phètes qui ont vécu après lui. Nous l'avons donnée à Abraham, à Ismaël, à Isaac, et à Jacob, aux douze tribus; Jésus, Job, Jonas, Aaron, Salomon, et nous donnàmes les psaumes à Da- vid (4). Nous avons fait descendre le Pentateuque : il contient la lumière et la direction (5). Après les autres Prophètes nous avons envoyé Jésus fils de Marie pour confirmer le Pentateuque. Nous lui avons donné l’évangile qui contient la lumière et la direction, et qui, confirmant le Pentateuque, sert d'’admonition à ceux qui craignent Dieu. Que ceux qui S'en tiennent à l’é- vangile, jugent d'après son contenu. Ceux qui ne jugent pas d'après un livre de Dieu sont impies (6). »
Est-ce que ces textes ne sont pas décisifs pour trancher la question du fanatisme de Mahomet? Nous pourrions les mul- tiplier à loisir, nous pourrions citer tel ou tel autre chapitre du Coran où l’on expose les croyances chrétiennes avec le plus grand respect, où l'on exalte Marie, mère de Jésus, où l’on professe exactement que les chrétiens ne sont pas dans la voie de perdition. Mahomet se révèle épris d'amour pour la vérité. Il déteste les disputes, les querelles, les controverses oiseuses; il adopte les théories qui lui paraissent justes sans se soucier de leur provenance. Loin de lui la pensée ambitieuse d'être le seul législateur investi d'une mission divine, le seul prophète
(1) Le Koran, Il, v. 99, p. 10. (2) Zbid., II, v. 130, p. 21.
(3) Tb1d., IN, v. 169;-p..22.
4) Jbid., IN, v. 161, p: 92. Ὁ) 1bid., V, v. 48, p. 100.
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( ( 6) Zbid., NV, v. 50-51, p. 100-110. — Bajazitov, p. 36-41.
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choisi pour éclairer les âmes. Il vénère tous les envoyés de Dieu, les prophètes qui se succèdent à travers les âges. Tous sont les hérauts de la divinité; tous dévoilent une partie des trésors d'en haut. Noé, Abraham, Moïse, Jésus tenaient de Dieu la loi qu'ils promuleuaient. Jésus est l'Esprit de Dieu, le Verbe divin envoyé sur la terre. Jésus n’est pas mort; et à la fin du monde les hommes l’auront pour juge (1).
Et en présence de ces témoignages explicites sur l'excellence et la vérité du christianisme, peut-on dire que la haine de Jésus est la quintessence de la théologie du Coran? Écoutons Vla- dimir Soloviev, dont le témoignage ne peut être soupçonné de partialité : « Notre foi vient de Dieu, dit le Croyant. Les révé- lations antérieures à celles de Mahomet découlent aussi de Dieu, bien qu'il n'y ait pas de dépendance d'origine entre elles. Le Coran ne tire pas son origine des anciennes révélations, mais il ne les contredit pas; il les complète et les affermit, parce que cette dernière révélation aussi bien que les précédentes prend sa source en Dieu. Il n’y a point d'autre Dieu que le Dieu vivant; il ἃ envoyé le livre contenant la vérité, le livre qui confirme les Écritures qui l'ont précédé. Il fit descendre le Pentateuque et l'Évangile pour servir de direction aux hom- mes (2). »
C’est pour cela que Mahomet ne s'avisa pas de soumettre aux pratiques et cérémonies de l'Islam les juifs et les chré- tiens. Il leur imposa seulement de remplir leurs devoirs à lé- gard de Dieu. Le respect pour la loi de Moïse et de l'Évangile fut inculqué aux disciples du prophète.
Mahomet ne cessait de rejeter l’auréole de la divinité, de se dire un homme chargé d'annoncer et d'avertir pour ceux qui croient (3). Ce n'était pas aux juifs et aux chrétiens qu'il déclarait une guerre sans merci. Il en voulait à ceux qui se prosternent devant les idoles, à ceux qui se refusent à honorer Dieu selon les prescriptions révélées par Moïse, par Jésus et par les autres prophètes.
Le fanatisme de Mahomet est donc une calomnie inventée
(1) Gabrieli, Gest Cristo nel Qorano, Bessarione, n. 55-56, .p. 32-61. (2) Marouers. Oueprr Ba. Coaossesa, Saint-Pétersbourg, 1896. — Bajazitov, p. 43.
(3) Le Koran, VII, v. 187, p. 192.
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et exploitée par la mauvaise foi. Tous les moyens sont bons pour jeter le discrédit sur l'Islam (1). »
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«Mais, dira-t-on, le droit musulman contient des clauses ayant trait à l'infériorité légale des chrétiens vis-à-vis des disciples du prophète. Cela est vrai, mais il ne faut pas se méprendre sur la nature et la portée de ces lois. On se tromperait fort si on voulait les imputer au Coran. Les circonstances politiques, la nécessité de se prémunir contre les infidèles toujours prêts à secouer le joug de l'Islam, déterminèrent les princes musul- mans à des mesures que les États les plus civilisés adoptent en temps de guerre. C'étaient des lois martiales. Le danger dis- paru, on en revenait à une tolérance bienveillante, et les chré- tiens n'étaient nulle part plus heureux que sous le couvert de la protection musulmane (2). L'Islam en matière légale ne re- connaissait que ce principe : la loi est la même pour tous. Les juges musulmans s’efforçaient de rendre justice sans se laisser influencer par la diversité de croyance. Ils parlaient le lan- gage de la vérité et tenaient à cœur de ne pas avilir la noblesse de leurs fonctions par des sentences injustes. Citons un épisode qui met en relief la délicatesse que les musulmans apportaient dans leurs relations avec les chrétiens.
« En 634, Omar pénétra à Jérusalem, se rendit à l'église de la Résurrection, s’assit au milieu du temple, et médita long- temps en silence; puis l'heure de la prière des musulmans étant venue, il demanda avec déférence au patriarche une place dans un coin de l'édifice, où il pût prier pour ne pas manquer de respect au lieu saint. Le patriarche lui dit de prier à la place où il était assis. Mais Omar s’y refusa par scrupule. Sophronius alors le conduisit dans l’église moins auguste de Constantin, mais il refusa également de prier dans ce sanctuaire, et sortant des portes, 1] fit ses prostrations et ses prières sous le portique qui regardait l'Orient. Le patriarche Sophronius s’étonnant
(1) Bajazitov, p. 45. (2) De Castries, p. 78-87.
LES ÉTUDES ISLAMIQUES EN RUSSIE. 75 d’une telle modestie et d’une telle réserve chez un conquérant : « Tu ignores sans doute, lui dit Omar, pourquoi je me suis abs- « tenu de prier dans une église chrétienne. C'est par égard pour « vous. Les musulmans se seraient emparés à mon exemple de « vos temples, et rien ne les aurait empéchés de prier eux-mêmes « dans les églises où leur chef aurait prié (1). » Le prétendu fa- natisme des musulmans n'existe donc que dans l'imagination fertile de ceux qui ont intérêt à le diffamer.
L'on ne saurait admettre non plus l'intolérance de l'Islam pour ce qui concerne les sujets chrétiens soumis à son sceptre. « Trois caractères, selon le prophète, permettent de discerner les faux croyants : l’infidélité dans les promesses, l'abus de confiance et le mensonge. » Le vol, la fraude et l’homicide ne doivent pas être perpétrés au détriment des musulmans, et plus encore des chrétiens (2). Le calife Omar disait : « Le sang d'un chrétien est identique au sang d’un musulman. Ce sang est notre sang à nous, et les biens des infidèles ne diffèrent pas des nôtres (3). »
Les lois d'exception sanctionnées par le Coran s'expliquent aisément à une époque où Mahomet avait de bonnes raisons pour douter de la fidélité des chrétiens. C'était là-une mesure transi- toire que l’on reproche au Coran comme une loi toujours en vi- gueur. L'on oublie ces paroles si explicites du Coran : « Point de violence en matière de religion. La vérité se distingue assez de l'erreur. Celui qui ne croira pas au Thâgout et croira en Dieu, aura saisi une anse solide à l’abri de toute brisure. Dieu entend et connait tout (4). »
L'esprit de tolérance du Coran se révèle même dans les ma- riages mixtes. Il n’est pas défendu aux musulmans d'épouser une chrétienne ou une juive, et, dans ce cas, c'est toujours la mère qui veille à l'éducation des enfants; si grand est le respect des droits maternels (5)!
(1) Ap. de l'Islam, p. 8-9. (2) Bajazitov, p. 42. :
(3) Zb., p. 50.
(4) Le Koran, 11, v. 257, p. 40.
(9) Bajazitov, p. 92. — Cf. Anatolio Latino, Gli Armeni 6 Zeitun, Florence, 1827, p. 371-373. — L'ouvrage d’Anatolio Latino est peut-être le plus complet qui ait paru sur les affaires arméniennes, et en général sur les conditions actuelles de l’empire ottoman.
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L'Islam n'a jamais autorisé ou soulevé des persécutions con- tre les adhérents d’un autre symbole. II ἃ subi des déchirements internes. Ses dogmes n'ont pas été à l'abri des attaques de l’hé- résie, et cependant le sang n'a jamais coulé pour des débats religieux (1). Les docteurs musulmans ne se sont pas dérobés à la discussion théologique de leurs croyances. Ils ont répondu aux objections de leurs adversaires, et les califes eux-mêmes avaient plaisir à prendre part à ces tournois théologiques. Il y a une littérature très riche sur la théologie du Coran, et les objections même les plus audacieuses contre tel ou tel dogme essentiel de la religion de Mahomet, y sont relatées par entier, sans la moindre coupure ou travestissement (2).
Le prophète a nommé avec des épithètes louangeuses ceux qui l'ont précédé dans la voie de Dieu, parfois même en ensei- gnant des dogmes reniés par le Coran. L’Islam n’a pas creusé un abime entre les races et les cultes pour ce qui concerne le bonheur des élus. Les nations les plus diverses sont conviées à participer au même privilège, car il n'y ἃ pas de peuple choisi devant Dieu. »
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« Et la guerre sainte?.. Et les soubresauts de l'Islam qui sous la morsure du fanatisme se rue en armes contre les enfants de l'Évangile? Ne craignons rien. Nous nous heurtons toujours à la thèse accusatrice de ceux qui méconnaissent les textes écrits du Coran pour n’entendre que l'esprit de parti (3). La guerre sainte dans le sens que l'Islam attache à ce mot n’est pas la violence des armes pour la diffusion de l’islamisme (4). Le prophète condamne l'abus de la force dans le but de gagner des
(1) Cette assertion n’est pas vraie. Il y a eu des perséeutions religieuses, voire même des martyrs, au sein des sectes islamiques. — Cf. d'Ohsson, Tableau géné- ral de l'empire ottoman, Paris, 1788, vol. I, p. 90 etss. — Lebon, p. 448.
(2) Bajazitov, p. 91-52.
(3) Gli Armenie Zeilun, p. 339-345.
(4) La guerre sainte n’est imposée comme devoir que dans le seul cas où les ennemis de l'Islam ont été les agresseurs : si on prend autrement les prescrip- tions du Coran, ce n’est que par suite d’une interprétation arbitraire de théolo- giens. — Dozy, Essai sur l’histoire de l’'Islamisme, Paris, 1879, p. 152.
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prosélytes. Ses paroles ne laissent pas subsister le moindre doute. « Appelle les hommes dans le sentier de Dieu par la sagesse et par des admonitions douces ; si tu entres en dispute avec eux, fuis- les avec honnêteté « (1). Les commentateurs arabes interprètent ce passage du Coran de la manière suivante : « Ceux qui travail- lent à la conversion des infidèles doivent s'abstenir d’avoir re- cours à la violence : il leur faut se frayer le chemin du cœur, et asservir les intelligences par la force du raisonnement et par la conviction de la parole (2). »
À plusieurs reprises l'Islam a été obligé de se défendre les armes à la main, de tenir tète à des ennemis qui menaçaient de le frapper à mort. Serions-nous assez injustes pour le blämer d’un acte d'énergie que nous n'hésitons pas à déclarer noble et glorieux pour tout peuple, quel qu'il soit?..
D'après l'Islam, la guerre s'impose aux croyants comme un devoir sacré toutes les fois que le territoire musulman est en- vahi par les infidèles, et, à proprement parler, lorsque les forces des ennemis sont prépondérantes.
Écoutons Mahomet : « Point de violence en matière de reli- sion. Si Dieu voulait, tous les hommes de la terre croiraient. Veux-tu contraindre les hommes à devenir croyants (3)?.. De ses sujets, l'Islam réclame les impôts et la soumission. » L'autonomie leur est accordée avec des concessions que l’on n'obtiendrait pas sous un régime chrétien (4). La guerre dans un but de prosélytisme est ouvertement réprouvée par le pro- phète. On y a recours pour la défense du foyer et de la patrie, et la levée en masse de tout un peuple pour la tutelle du sol qui l’a vu naître n’a jamais été proscrite par le code civil ou religieux de n'importe quelle nation.
Nous invoquons à l'appui de notre thèse l'autorité de Vladi-
(1) Le Koran, XVI, v. 127, p. 246-247.
(2) Bajazitov, p. 93.
(3) Le Koran, X, ν. 22, p. 120. — Bajazitov oublie les sourates qui imposent de combattre à outrance les chrétiens, celle-ci p. ex. : Faites la guerre … à ceux d’entre les hommes des Écritures qui ne professent pas la vraie religion. Faites-leur la guerre jusqu'à ce qu'ils payent le tribut de leurs propres mains et qu’ils soient soumis. » Le Koran, IX, v. 29, p. 166. — Cf. Lamairesse et Du- jarric, Vie de Mahomet d'après la tradition, Paris, 1898, col, IT, p. 297-928. — Mar- racci, Prodromi, p. 60-61.
(4) Gli Armeni ὁ Zeilun, p. 346-549.
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mir Soloviev : « Il est hors de doute que pour Mahomet la guerre sainte était un moyen religieux et politique à la fois pour la réalisation de ses plans : c'est une loi d'occasion, que l’on au- rait tort de déclarer un principe de gouvernement religieux. La œuerre sainte ne se proposait pas la conversion des infidèles, mais la tranquillité du domaine politique de l'Islam. Dans l’en- seisnement de Mahomet, elle s'’enchaine étroitement avec la tolérance religieuse (1). »
Ces explications données, il s'ensuit que c'est un mensonge historique que d'attribuer à la violence la diffusion rapide et merveilleuse de l’islamisme. Mahomet commença sa prédication au milieu des Koreïschites, c’est-à-dire d’une tribu qui lui était hostile et, par surcroît, orgueilleuse au plus haut degré (2). Est-ce raisonnable que de faire de son épée l'instrument de ses conquêtes sur les âmes (3)?
Il est inutile de remonter le courant des siècles pour glaner «des preuves historiques dans le but de montrer que les théo- ries de la guerre sainte ne sont qu’une éclosion tardive dans la littérature anti-islamique. Les Français se sont emparés de la Tunisie, où flottait la bannière du prophète. Est-ce que le Maroc s'est départi de son attitude calme et tranquille pour lancer contre les envahisseurs du sol musulman les cavaliers du désert? L'Égypte s'est pliée au joug des Anglais, qui sous prétexte de la civiliser y ont commis des atrocités. Est-ce que la Turquie a déchaïné contre eux les croyants de Médine et de la Mecque, considérés à bon droit comme les foyers les plus actifs de l'Islam (4)? ον
Nous pourrions citer d’autres exemples en grand nombre. Nous préférons cependant nous arrêter là, sûr d'avance que les esprits impartiaux se refuseront à souscrire à des accusa- tions qui ne résistent guère au contrôle des faits et au témoi- gnage de l'histoire. »
) Bajazitov, p. 54-59.
) Müller, I, p. 92.
) De Castries, p. 79-77. ) Bajazitov, p. 96.
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( ( (3 (4
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XIII
« La polygamie et l'esclavage, voilà les griefs principaux, res- sassés usque ad nauseam par les détracteurs du Coran. L'on ne tient pas compte d’une circonstance atténuante qui justifie pleinement la conduite de Mahomet. Il prêchait sa religion à une race barbare dont les mœurs étaient grossières et corrompues. Fallait-il heurter de front ces préjugés, et compromettre par cela même le succès de sa prédication?..
La prudence lui suggérait des atermoiements. Au lieu de rompre en visière avec leurs traditions, le prophète β΄ αν δὰ de procéder avec une sage lenteur. Il ne luiétait pas donné de sup- primer l'esclavage chez les Arabes. Les réformes qu'il projetait dans son esprit philanthropique se brisaient à des obstacles insurmontables (1).
Au moins, voulut-il adoucir la condition déplorable des es- claves. Ce fut son mérite que d’avoir exprimé des théories, qui graduellement devaient aboutir à la suppression complète de l'esclavage dans ce qu'il a de plus déshonorant pour la dignité humaine. ἊΣ
Même de nos jours, même chez les peuples ter l'escla- vage a été regardé comme une nécessité sociale. La guerre de sécession des États-Unis nous en fournit une preuve. Et si, malgré les bienfaits d’une civilisation avancée, le respect de Ja dignité humaine n’est pas si élevé que l’on voudrait, devons- nous blâmer le prophète de n'avoir pas d’un seul trait de plume effacé des lois, des coutumes qui n'étaient pas son œuvre, que l'on n'était pas disposé à répudier (2) ?.. Mahomet comprit qu'il aurait soulevé contre lui des π᾿ violentes si, cé- dant aux nobles instincts de sa nature, il avait proclamé, sans y préparer les esprits, la suppression de l'esclavage. Puisque son rêve n'était pas réalisable, il se crut mieux inspiré en adoucissant le sort des esclaves. Il inculque cette idée que l'es- clave n'est pas un être avili, un être sur le front duquel ne
(1) Müller, I, p. 206. (2) Bajazitov, p. 66.
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brille plus le rayon de Dieu. C’est un homme que la condition servile ne ravale point au niveau dela brute. A ceux qui lui de- mandaient conseil pour des œuvres charitables, il répondait que
τς le rachat d’un esclave est un acte de bienfaisance digne de la
récompense de Dieu (1).
Abdoullah-bin-Massoud raconte qu'un Arabe pria un jour le prophète de lui dire combien de fois il fallait gracier un es- clave ou lui pardonner. — Soixante-dix fois par jour, répondit celui-ci (2).
Du temps du prophète, la valeur vénale des csclaves n'était pas au-dessus de celle du bétail. Personne ne songeait à leur reconnaître les caractères d'hommes libres. Mahomet dissipa ces étranges théories. Il dit que l'inégalité entre les hommes n'a d'autre source que la science ou les qualités morales. L’es- clave ne diffère pas essentiellement d’un homme libre. Et Mahomet appliqua ce principe si rigoureusement qu'il défendit l'emploi même du terme d'’esclave comme injurieux à la di- gnité humaine. La fille d’Abou-Bekr nous a gardé souvenance de cette anecdote. Une éclipse de lune avait jeté la terreur et l'é- pouvante au milieu des Arabes, qui eurent recours au prophète. Mahomet profita de cette circonstance pour engager ses disci- ples à délivrer leurs esclaves afin d'apaiser la colère du Très- Haut (3). ;
Mahomet prit aussi soin de l'éducation des esclaves. Il voulait qu'on les traitàt avec toutes les délicatesses de la charité... Vos esclaves, disait-il, sont vos frères. Rassasiez-les, et nourrissez-les des mets de votre table. Le Coran nous édifie à ce sujet. Nous y lisons : « Adorez Dieu et ne lui associez rien dans son culte. Témoignez de la bonté à vos pères et mères, à vos parents, aux orphelins, aux pauvres, aux clients qui vous sont liés par le sang et aux clients étrangers, à vos compagnons, aux voya- geurs et à vos esclaves (4). Dieu n'aime pas les orgueilleux et les présomptueux. »
Bien des fois on vit le prophète prendre ouvertement le parti des esclaves maltraités par leurs maîtres. Abizar raconte
(1) Barth, p. 194-197.
(2) Bajazitov, p. 67.
(3) 1b.
(4) Le Koran, IV, v. 40, p. 75.
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s'être permis une fois d’interpeller un esclave en présence du prophète, en lui adressant ces mots : « Fils de noirs ». Mahomet le reprit avec douceur : « Que dis-tu, Abizar?.. Les blancs ne sont nullement d'une nature supérieure à celle des noirs. » Il conseillait à ses disciples de ne pas laisser leurs esclaves dans le dénuement, de ne pas les contraindre à des travaux au-dessus de leurs forces, de ne pas les opprimer. L'enseignement de Mahomet, ses exemples, sa philanthropie démontrent donc que c'est à tort qu'on lui reproche d’avoir justifié et approuvé l’es- clavage (1). »
XIV
« Passons maintenant à la polygamie. Actuellement le fémi- nisme est à la mode. De plus en plus les femmes travaillent à leur émancipation, et combattent pour se soustraire à l'autorité de l'homme, ou, comme l'on dit, à son joug. A notre avis, l'éga- lité absolue des sexes est une théorie fort belle, mais il serait bien difficile d'en juger la valeur au point de vue pratique. C’est là un problème dont la solution n'appartient qu'aux géné- rations futures.
Nous nous bornons à cette simple remarque : l'inégalité des sexes s'appuie sur des raisons physiologiques, c’est-à-dire la nature elle-même s'est chargée de poser entre l’homme et la femme des différences que les rêveurs n’effaceront pas (2).
Au moment où Mahomet se révéla aux Arabes, la condition de la femme surpassait tout ce que l’on peut imaginer de plus triste et de plus avilissant (3).
La mère qui mettait au monde une fille était accablée d’in- jures et de reproches. Celle-ci était parfois enterrée vivante, immolée sous les yeux mêmes de la mère dont les larmes ne
(1) Bajazitov, p. 68-69. La situation des esclaves en Orient est bien préférable à celle des domestiquesgn Europe. Ils font partie de la famille, arrivent parfois à épouser une des filles de leur maître, et peuvent s'élever aux plus hauts em plois. — Lebon, p. 395.
(2) Bajazitov, p. 69-70.
(3) La Polemica dell Islam, p. 44.
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devaient être répandues que pour pleurer la honte infligée par elle à son mari (1). Ce fut à cette vie d’abjection que Mahomet arracha la femme. Il lui rendit les droits qu’elle réclamait à son foyer, au milieu de ses enfants.
Avant tout, il posa des limites à la licence. Contre les excès de la polygamie 1] réduisit à quatre le nombre des femmes que la loi permettait d’épouser. Il ne cachaït point ses sympathies et ses préférences pour la monogamie, pour les foyers où une seule femme remplit les devoirs d'épouse et de mère. La polygamie, il la tolère, pour ne pas ébranler rudement le tradi- tionalisme arabe, pour ne pas échouer dans son entreprise (2). Grâce à la législation du Coran, le mariage fut réhabilité. Le consentement au mariage, et partant la soumission de la femme à l'autorité du mari, devint en quelque sorte volontaire, chose inconnue jusqu'alors, C'était la femme elle-même qui acceptait toutes Les charges de la famille, sans contrainte, sans violence. C'était elle-même qui renonçait à une partie de sa liberté pour lier son sort à celui de son époux (3).
D'autre part, la loi coranique entoura la polygamie de tant de restrictions et de difficultés qu'on peut bien dire qu'elle eut en vue de la rendre impraticable, à quelques exceptions près. Et. de nos jours, les conditions nouvelles d'existence et l’àpreté de la lutte pour la vie contribuent à l'abolition progressive de la polygamie musulmane, et les disciples du prophète se pénètrent de plus en plus de cette doctrine que l’observance sincère de la morale de l'Islam exclut les débauches du harem (4).
Voici l’enseignement du Coran : Si vous craignez d’être in-. justes envers les orphelins, n'épousez que peu de femmes, deux, trois ou quatre parmi celles qui vous auront plu. Si vous craignez encore d'être injustes, n’en épousez qu'une seule ou une esclave (5). Fakr-Razi, commentateur du Coran, explique ainsi ce passage : « Les Arabes livrés à la polygamie, déshono- raient la femme et se montraient injustes à son égard. Le Coran,
(1) Lebon, p. 428.
(2) Müller, I, p. 205. — The Coran, by George Sale, 1895, London, p. 56. — De Castries, p. 111. — Lebon, p. 433.
(3) Bajazitov, p. 71.
(4) Les conditions de la femme musulmane, par Ali Kémal, La Revue d'Europe, juillet 1900, p. 98,
(8) Le Koran, IV, v.3, p. 69.
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par la réglementation du mariage, établit que le chef de la famille ne devait pas violer les lois de la justice dans ses rela- tions avec la femme et 165 enfants. Pour ne pas tomber dans la gène et l'indigence il vaut mieux restreindre autant que pos- sible le nombre des femmes et n'en avoir qu'une. »
D'autres commentateurs disent que Dieu récompense celui qui n’a épousé qu'une seule femme. La polygamie est donc loin d'être la pierre angulaire de l'édifice islamique (1). »
XV
« On reproche à l'Islam d’avoir vu dans la femme un instru- ment de plaisir, de l’avoir dépouillée de son auréole de mère et d’épouse pour lui imposer un rôle humiliant, une lourde chaîne d'esclavage. Et cependant Mahômet ne cesse de rappeler le respect dû à cet être frêle et délicat que l'homme associe à son existence tourmentée. Il recommande aux époux de s'aimer, d'éviter ces désaccords qui dégénèrent en disputes, de pratiquer mutuellement une bienveillance mêlée de tendresse (2). Si le foyer est ensoleillé par une bonne mère et une épouse fidèle, l'homme est tenu d'en rendre grâce à Dieu, et de se réjouir du bienfait insigne qu'il a reçu de Lui. Les prévenances de l'époux envers son épouse, dit le prophète, apaisent la colère du Très- Haut. Aux femmes, il insinue le respect et la soumission : le paradis d’une femme, dit-il, est aux pieds de son mari (3).
Rien de plus remarquable aussi que le côté juridique du ma- riage, exposé dans le Coran avec une profondeur d'idées et une précision inconnues aux autres codes religieux. Mahomet éta- blit que c’est à l'homme qu'incombe le devoir d'entretenir la famille. Le ménage revient à la femme.
Le père est tenu de se montrer bon et affectueux pour ses enfants. Il doit en surveiller l'éducation, se soucier de leur avenir, leur procurer les moyens d'étendre leurs connaissances, et de se rendre utiles à la société, soigner tout particulièrement
(1) Bajazitov, p. 72. (2) 10. — De Castries, p. 122. (3) Bajazitov, p. 74.
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leur éducation morale et religieuse. Ceux qui remplissent ces devoirs méritent, selon Mahomet, d'être prasceL très haut dans l'estime des hommes.
Pour ce qui concerne les malentendus entre époux, le pro- phète ne tarit pas d'éloges sur ceux qui travaillent à les récon- cilier. Un jour, une femme vint le trouver et lui fit des plaintes au sujet de son mari qu’elle accusait d'indifférence et de froi- deur à son égard. Mahomet, ému des pleurs de la pauvre femme, | appela aussitôt le mari, lui révéla l’odieux de sa conduite et, unissant leurs mains, lés bénit et les engagea à vivre désor- mais dans la paix et dans une affection réciproque. Ses vœux se réalisèrent.
On raconte aussi que l’imam Chahik avait une femme d'un caractère fort méchant. D'aucuns lui reprochèrent un jour sa faiblesse, et lui insinuèrent de se séparer d'elle. « À Dieu ne plaise, répondit l’imam; vous dites que ma femme est méchante tandis que je ne le suis pas. Eh bien, si j'agissais à son égard de la manière dont elle s’y prend vis-à-vis de moi, c'est moi-même qui serais méchant, et je tiens à cœur d'éviter cette tache à ma réputation (1). »
Le meilleur des hommes, selon un hadit de Mahomet, est celui qui par la beauté de son âme est le ferme soutien de la famille, et rien n'égale en valeur les vertus domestiques d'une épouse fidèle.
Pour faire mieux ressortir les conditions de la femme musul- mane, nous en appelons au congrès féministe de Bruxelles, tenu en 1897. D'après les actes de ce congrès, la femme moderne se dégoûte de ce travail humble et silencieux sur lequel repose la prospérité de la famille. La femme moderne se sent attirée par des occupations qui l'épuisentet l'arrachent à sa mission de mère etd'épouse. Lesthéories du féminisme visent à pervertir la notion fondamentale de la famille, à considérer l'homme et la femme comme unis dans le mariage en vertu d’un contrat qui laisse aux deux parties des droits distincts, voire même un budget à part. C'est à brève échéance la ruine du foyer. La femme, incons- ciente de son rôle, usurpe la place de l’homme, déserte la maison, se livre aux entrainements du luxe, et n'étant plus en
(1) Bajazitov, p. 79-76.
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communication intime d'idées et de sentiments avec son époux, laisse celui-ci désarmé contre les dérèglements des passions (1).
D'après l'Islam, la femme au point de vue physiologique et intellectuel est au-dessous de l'homme. Cette faiblesse innée ne lui enlève pas ses droits, car elle est libre de choisir parmi les prétendants à sa main. Ni le père, ni la mère, ni les conjoints - ne peuvent contraindre une Jeune fille à partager sa vie avec quelqu'un qui n'a pas su gagner son cœur. La femme peut assurer son avenir en exigeant de son époux une dot, une somme d'argent proportionnée à sa condition, et en cas de divorce cette somme lui revient. Le mari est tenu de pourvoir à son entretien, et s’il n’est pas à même de remplir cette obliga- tion, la femme est autorisée à se séparer de lui et à rentrer sous le toit paternel. Le mari ne peut obliger sa femme à des travaux que celle-ci ne pourrait supporter. Sans motif légitime la femme ne peut être renvoyée par son mari, désireux d'en épouser une autre.
Si le mariage est polygame, l'égalité la plus absolue est de rigueur dans le traitement des femmes associées à la vie du harem. Le mari n’a pas le droit d’aliéner ou de vendre ce qui appartient à sa femme : il ne doit pas même s’enquérir de la manière dont celle-ci gère sa fortune. Les veuves recoivent une _ part des biens de leurs maris, et d'ordinaire on est plus géné- reux à leur égard qu’on ne l’est pour les autres proches parents. Les filles participent aussi à l'héritage paternel, et ce qui leur revient est mis entre les mains de l'époux (2).
Les femmes ne sont pas privées du droit de tester devant les tribunaux. On les autorise à plaider dans les causes de divorce et de séparation, à remplir la charge de tutrice, et chez les hana- fites, même celle de juges. Le code pénal leur épargne des peines sévères et des chàâtiments rigoureux (3).
Pour ce qui ἃ trait au divorce, il ne faut pas perdre de vue que le mariage chez les musulmans n’a pas le caractère de sa- crement. C'est un contrat légal, et la dissolution de ce contrat ne requiert point une longue série de formalités, ou des causes infamantes. Même ces dernières n’entrainent pas rigoureuse-
(1) Bajazitov, p. 76-77. (2) D’Ohsson, IV, p. 911-944. (3) Barth, p. 197-203.
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ment la rupture du lien conjugal, à moins que l'une des deux parties ne le demande. Le divorce n'est pas une nou- veauté immorale dans l'Islam. On le rencontre aussi dans la Bible (1). ;
Chez les Arabes, le mari aveuglé par des intérêts matériels tourmentait souvent sa femme, la maltraitait de manière à lui rendre impossible la cohabitation sous le même toit. Celle-ci, pour échapper à son long martyre, quittait 16 foyer, et sa dot ne lui était pas rendue. Le prophète songea à mettre un terme à ces abus, à ces injustices flagrantes, tout en ne faisant pas abstrac- tion des traditions et des mœurs de la société qu'il s'était pro- posé de régénérer (2).
Avant tout, il détermina et énuméra les causes qui entrainent le divorce, c’est-à-dire le manque d'amour entre les époux, l'absence d'affection réciproque, l’incompatibilité de vues et de caractères. Pour éliminer autant que possible ces causes, il recommande à ses disciples de traiter avec respect et déférence leurs femmes, et d'éviter les contestations inutiles. « Le di- vorce, dit-il, est une opération douloureuse sans doute, mais quelquefois nécessaire. Cependant, l'on doit essayer tous les moyens pour ne pas arriver à cette extrémité (3). »
S'il n y a pas d'entente entre les époux, les parents de part et d'autre sont appelés à ramener l'union dans le ménage par des exhortations réitérées. Que ces tentatives n’aboutissent à rien, et alors il faut bien à contre-cœur se décider au divorce. La sen- tence n'est pas rendue d'une façon péremptoire. Suivant une vieille coutume, on assigne un délai de quelques mois, et si pendant cet intervalle les époux paraissent disposés à oublier
(1) Bajazitov, p. 79-82.
(2) Les abus mentionnés par Bajazitov n’en continuent pas moins en Orient. « Le divorce, couramment exercé en Orient, est une violation du droit de la femme. Il y ἃ des maris capricieux ou intéressés qui abusent des dispositions des lois. Ils n’ont qu'à prononcer un mot pour répudier injustement leurs pau- vres femmes qui n’ont contre cette injustice aucun recours. Il est vrai, dans ce cas, qu'ils doivent payer à leurs conjointes divorcées une certaine somme, une espèce de dommages et intérêts, fixée d’avance dans le contrat de mariage ; mais une fois que les maris veulent décidément divorcer, ils font tellement souffrir leurs épouses que celles-ci finissent par leur céder à amiable ce droit pour obtenir leur liberté, pour mettre fin-à leurs tortures morales. » — Revue d'Europe août 1900, p. 121.
(3) The Coran, p. 189-180.
LES ÉTUDES ISLAMIQUES EN RUSSIE. 87
leurs griefs réciproques et à ne plus briser le lien conjugal, la sentence est retirée.
Il est vrai que l'initiative du divorce est le plus souvent laissée à l'arbitraire du mari : cependant la femme elle-même peut le demander et l'obtenir. En tout cas, le mari que la loi autorise à renvoyer sa femme, n’est pas dégagé de toute obligation à l'é- gard de celle-ci. Il est tenu de lui rendre sa dot et de lui fournir une somme d'argent.
Voilà ce que Mahomet a statué pour résoudre tant bien que mal le droit familial. Y a-t-il réussi? La meilleure réponse à cette question nous est donnée par les difficultés qui en Europe entravent, au point de vue juridique, la question complexe du mariage et du divorce. »
XVI
« Nous croyons avoir suffisamment prouvé que l'Islam n'est - pas opposé par esprit de système au progrès et à la civilisation de l'Occident. Étant la plus jeune des religions qui se partagent la terre, l'Islam recueille et s’assimile ce qu'il y ἃ de mieux dans les codes religieux de tous les peuples. L'Islam n'est pas une église, en tant que l’on attache à ce mot le sens d’une institu- tion distincte de l'État où l'Église exerce une influence morale sur les âmes. Le clergé de l'Islam n’est pas une caste privilégiée dans la société civile. Il s'ensuit que chez les croyants la morale, la politique et la religion se tiennent étroitement de manière à coopérer ensemble au même but, et à assurer le bien-être par l'observance des meilleures vertus sociales (1).
Écoutons le prophète : La vertu ne consiste point en ce que vous tourniez vos visages du côté du levant ou du couchant; vertueux sont ceux qui croient en Dieu, et au jour dernier, aux anges et aux livres, et aux prophètes, qui donnent pour “l'amour de Dieu des secours à leurs proches et aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs, et à ceux qui demandent, qui ra chètent les captifs, qui observent la prière, qui font l’aumône,
(1) Bajazitov, p. 83.
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remplissent les engagements qu'ils contractent, se montrent patients dans l’adversité et dans les temps de violence. Ceux-là sont justes et craignent le Seigneur (1).
L'Islam, dès le vri° siècle, proclame la démocratie, le relè- vement de la condition et du rôle social de la femme. Mahomet parut comme un hardi novateur, comme un réformateur sans. rival. Il renversa le régime patriarcal sur lequel reposait la société arabe; il heurta de front les tendances aristocratiques de ses premiers disciples, en effaçant les privilèges de races, ou la noblesse du sang. « Tous les hommes, prêchait-il, sont fils d'Adam, que Dieu a tiré de la poussière. » Sa vie témoigne en faveur de ce principe. Nul ne le vit demander des marques de respect, l’'éblouissement d’un trône, des prostrations humi- liantes. Il prenait place au milieu de ses disciples, et leur ouvrait les trésors de sa doctrine. « Je ne suis qu'un simple mortel, » se plaisait-il à répéter, et par ces paroles, 1] se sous - trayait aux honneurs, aux adorations de la foule (2).
Quelqu'un lui demandait un jour quelle place on lui aurait donnée, s’il embrassait l'islamisme. « Vous auriez, répondit le prophète, la même place qu'occupent les autres. » Et les idées démocratiques étaient si profondément enracinées dans son àme, qu'il ne faisait jamais allusion à sa noblesse origi- naire, à l'éclat dont s’entourait la tribu des Koreïschites, pré- posée de longtemps à l'entretien de la Caaba (3).
Le despotisme absolu jure avec la démocratie. Et le despo- tisme de l'Islam est loin d’être si absolu que l’on croit. Ceux qui gouvernent, selon l’enseignement du prophète, sont soumis à la loi, c'est-à-dire au Coran, à la Sunnah, aux décisions des docteurs, à l'opinion publique. Il n'y ἃ pas d'autorité dans l'Islam, si élevée qu’on la suppose, qui puisse se soustraire au joug de la loi.
Le souverain commande l’armée, juge en dernier ressort, surveille toutes les branches de l'administration, est investi des prérogatives les plus étendues, et cela parce que la légis- lation de l'Islam lui confère ces droits exceptionnels. Les citoyens sans aucune distinction sont tous appelés à veiller
(1) Le Koran, Il, v. 172, p. 26. (2) Bajazitov, p. 85. (3) Müller, I, p. 32. — Amari, 1, p. 63.
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au maintien des lois sanctionnées par le code musulman. C'est que, pour les disciples du prophète, la loi est sainte, la loi est inviolable (1).
Remontons aux premiers siècles de l'hégire pour nous rendre compte de ce qui amena les musulmars à se soumettre à des lois dont on ne peut s'empêcher de reconnaitre la haute portée morale.
Pendant sa vie, Mahomet ne désigna personne pour lui suc- céder. Au moment de sa mort, il s’abstint aussi de confier à l'un ou l’autre de ses disciples l'achèvement de son œuvre. Le trône du califat était resté vacant. Tandis que :es dépouilles mortelles du prophète gisaient inanimées dans une chambre, Abou-Bekr se rendit à la mosquée, monta en chaire, et harangua ses auditeurs. Il s'exprima ainsi : « Croyants, le pro- phète vient de quitter ce bas monde et de pénétrer dans le royaume de l'éternité. Il est mort. Mais le Tout-Puissant, celui auquel il croyait et que nous adorons, continue à vivre dans son être impérissable, éternel. IL nous appartient de choisir un homme capable de répandre et d’affermir la religion. » On se rallia à la proposition d’Abou-Bekr (2) et, après une dispute entre Moujahers et Ansars dans une petite localité appelée Sahif-bin-Saïd, l'orateur recueillit le lourd héritage du pro- phète.
On ne peut citer un calife meilleur et plus digne d'estime que le premier successeur de Mahomet. Ce fut l'assemblée des croyants qui lui mit entre les mains le sceptre de l'Islam, et dès lors, au Coran et à la Sunnah on ajouta une troisième source de législation, un conseil chargé de répondre aux questions juridiques que le Coran n'avait pas tranchées (3). De la sorte, l'enseignement oral suppléait les défauts et les lacunes de la loi écrite. « La main de Dieu est sur les foules, dit un pro-
(1) Bajazitov, p, 89-86.
(2) Dozy, p. 161-165.
(3) La Sunna, recueil des lois prophétiques, embrasse les paroles, les conseils, les lois orales du prophète, ses actions, ses œuvres, ses pratiques, son approba- tion tacite. — Cf. D'Ohsson, I, p. 5-9. — Dozy, 121-125. — Herbelot, Bibliothèque orientale, 1776, p. 807. — Müller, 1, p. 189. — « La Sunnah, serves to explain points of doctrine not set forth with sufficient clearness in the Koran, and theg are the- refore considered as the indispensable supplement to that book. » Ibn Khalli- kann’s, Biographical dictionnary, Paris, 1842, p. XVIT.
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verbe musulman, c'est-à-dire l'opinion commune a vigueur de loi (1). »
Cette troisième source de législation, surajoutée au Coran et à la Sunnah, se révéla bientôt insuffisante. L'islamisme s'était rapidement propagé dans plusieurs États. Il se trouvait en présence de nombreuses difficultés que l’on ne pouvait résoudre au moyen du Coran ou de la voix du peuple. Il fallait avoir recours à une législation plus détaillée et plus complète.
La tradition raconte que Mahomet envoya un jour dans l’Yémen son fidèle ami Maâsa, et avant son départ lui demanda de quelie manière il s’y prendrait si des difficultés imprévues contrecarraient ses projets. « Je me guiderai d’après le Coran, répondit celui-ci. — Et si le Coran ne vous donne pas de réponse? — J’agirai d'après la Sunnah. — Et si la Sunnah garde aussi le silence? — Je me réglerai d’après mes vues personnelles. » Mahomet l’approuva et remercia Dieu d’avoir éclairé l'esprit de son disciple (2).
Pour combler les lacunes de la législation musulmane, les commentateurs du Coran jetèrent les bases de la jurisprudence de l'Islam. Cette gloire revient surtout à quatre imams célè- bres dans l'histoire du droit musulman : on les nomme Abou- Hanïfah, Shäfr, Malik et Hanbal (3). Par leurs travaux, l'Islam souvrit une voie large au développement progressif de sa ᾿ législation. A mesure que l’état social du peuple soumis à son sceptre s'améliorait, la justice musulmane donnait une impul- sion vivace à ce mouvement civilisateur par la promulgation de nouvelles lois marquées au coin d'une tolérance plus éclairée et d’une conscience plus libérale.
Si l’on étudiait sans parti pris cette législation, beaucoup de préjugés très répandus contre l'Islam, tomberaient en pous- sière, et l’on constaterait que l'esprit de justice informe toutes les croyances religieuses et morales de l'Islam. »
(1) Bajazitov, p. 87-88, (2) Bajazitov, p. 89. (3) Brockelman, p. 169 et ss. — D’Ohsson, I, p. 10-17.
LES ÉTUDES ISLAMIQUES EN RUSSIE. 91
XVII
« Nous sommes arrivé au terme de notre étude : nous nous sommes placé sur le terrain du dogme et de la morale et le plus fidèlement possible nous avons exprimé les idées en vogue dans le monde musulman. Le but de cette apologie de l'Islam est d'éclairer ceux qui obstinément se refusent à donner aux disciples du prophète le droit de vivre côte à côte avec leurs frères d'Europe, et le droit de porter aussi leur pierre à l'édifice de la civilisation moderne.
Cette apologie s'adresse en même temps à ceux des musul- mans qu'aiguillonne l’'émulation et une noble fierté de carac- tère. Hélas! le monde islamique croupit dans l'ignorance. Il est épris d’un repos indolent. Les tendances conservatrices l'égarent dans une voie sans issue, dans un désert sans limite, dans les lacets inextricables d’une forêt vierge. Ces phases de grandeur et de décadence, ces alternatives de vie intense et d'énervante torpeur ne sont pas le propre de l’islamisme.
Nous les rencontrons chez tous les peuples, car chez tous les peuples il y a un fanatisme se cramponnant au passé, un fana- tisme résolu à ne pas s'engager d’un pouce dans des sentiers inexplorés. Il faut que les musulmans se passionnent de nou- veau pour ces principes élevés, qui jadis appuyèrent sur des assises inébranlables l'édifice islamique. Revenir au véritable esprit du Coran ne signifie pas l’altérer.
Nous blämons ceux qui, animés peut-être de bonnesintentions, proposent des réformes, des innovations contraires aux en- seisnements religieux et moraux de Mahomet. C'est la voie moyenne qu'il faut suivre pour ne pas se heurter aux bornes d'une route flanquée de ravins. L'Islam s'écroulerait, si l'on essayait de toucher à sa base. Que celle-ci reste intacte, tout en écartant la végétation parasite qui plonge ses racines entre les interstices de ses blocs anciens, et la lumière de l'Islam brillera d’un nouvel éclat.
Le Coran n’est pas sans avenir dans une période si tourmentée que la nôtre, dans une société où les intérêts matériels priment
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-les devoirs à l'égard de Dieu, où ΤΣ ΤᾺΝ du ἜΣΕΙ ΣΕ renverse la conception spiritualiste de la vie. Le progrès que l'on ne cesse de nous prôner est de tout point semblable à la statue biblique de Nabuchodonosor (1). Les pieds de celle-ci: étaient d'argile, et de même le progrès repose sur une couche de limon. Ses adorateurs se prosternent devant une idole aux atours brillants, et de chaudes bouffées de pessimisme dessè- chent leur âme, et le dégoût de l'existence les jette désarmés dans les bras de la mort.
Cette période de doute et d'engourdissement religieux ne durera pas longtemps. L'équilibre de nos facultés trouve en Dieu son centre d'appui. Renoncer à Dieu, c'est la même chose que détourner un fleuve de sa source et le tarir. Ni la science, ni la religion, prises séparément, n'harmonisent notre exis- tence (2). Il faut les accorder, il faut les réconcilier pour réta- blir l'équilibre de toutes nos puissances, et dans cette œuvre de régénération morale le Coran ne sera pas au-dessous de sa tàche. »
XVII
Le docte imam Bajazitov clôt son intéressant volume par un vibrant réquisitoire contre le progrès qu'il appelle l'ennemi du surnaturel. Notre auteur semble condenser en russe les idées neuves et originales développées par Brunetière dans la Ban-
-queroule de la science. Ces idées forment le substratum, le point de départ de l'apologie musulmane de l'Islam. Sans les discuter, nous remarquons qu’au point de vue scientifique elles ne réhabilitent pas le Coran, et laissent subsister les taches inhérentes à ses conceptions religieuses et morales.
Ce qui manque à l'apologie musulmane de l'Islam, c'est pré- cisément la méthode et les allures de la science. On s'efforce d'ennoblir le Coran aux yeux de ses détracteurs, mais on ne se soucie guère d'établir une discussion raisonnée des théories
(ΠΡ: ΟἿ. (2) Hu πᾶν πᾶ, Hi pexnrif BpO3P He ΜΟΓΠῚ ΜΆΤΙ TAPMOHIN ΠΌΉΠΗῚ 3eMHOÏ. IT ΤΟΠΡΙΟ npagibioe ΘΟ ΘΤΆΠΙΘ ΠΧῚ» MO;KeTE BePHYTE CnoroïcrBie. Bajazitov, p. 90.
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LES ÉTUDES ISLAMIQUES EN RUSSIE. 93
qu'il contient. Ces apologistes ne font que papillonner pour ainsi dire dans les pages sanglantes de l'histoire islamique, pour y découvrir des faits et des épisodes favorables à leurs vues : tout ce qui les gêne est soisneusement écarté.
Le Coran est regardé comme le code religieux le plus parfait que le génie de l'homme éclairé des lumières célestes ait jamais fourni à l'humanité. Que cette assertion füt vraie, les apologistes de l'Islam auraient dû s'appliquer à prouver leur thèse par un exposé clair et net de la théodicée et de l'éthique musulmanes. Cetexposé met en reliefque le dogme fondamental de l'Islam est l'éclectisme religieux, théorie que l'on ne peut accepter sans tomber dans un. amas de contradictions absurdes. L'Évangile et le Coran suivent une marche divergente et renferment des doc- trines opposées. L'éclectisme des apologistes du Coran déclare que Mahomet s'est montré bien avisé en laissant à chacun la li- berté de se sauver dans la religion qui lui convient le mieux. Le laxisme de cette théorie est-il fait pour apaiser les doutes, ou encore calmerait-il les angoisses de ceux que la raison oblige à ne pas décerner à la vérité les mêmes droits que l'on voudrait décerner à l'erreur? (1).
Loin de nous la pensée de rejeter ὦ priori ce qu'il y ἃ de bon dans le Coran. Les polémistes chrétiens les plus acharnés à sa- per les fondements de l'Islam se sont plu à reconnaitre que le Coran, en dehors de la beauté inimitable du style, en dehors du souffle lyrique qui l'anime et lui donne maintes fois la grandeur de l'épopée, contient des principes moraux très élevés. Maho- met prêche le monothéisme. La notion de Dieu chez lui n'est pas entachée d'aberrations matérialistes. Le Coran exhorte les croyants à pratiquer l’aumône, la justice, la charité, le respect à l’autorité. L'Islam a élevé la condition des femmes : s'il n’a pas empêché la polygamie, au moins s'est-il efforcé de sauve- garder à la femme une place plus digne de son rôle de mère et d'épouse. Mais est-ce que cela suffit pour mettre la morale co-
(1) Wenn aber — wie dies unbestreitbar fessthet — die Bekenner des Islam . die besseren Menschen sind, die Gebote der Barmherzigkeit unendlich inniger und unfassender befolgen, als die Bekenner des Evangeliums dann, Messieurs, kann keine Frage sein, welche der beiden Religionen als die moralischere oder wenigsten social-praktischere anzuschen ist. — Barth, p. 170. — Hughes, Notes on Muhammedanism, A dictionnary of Islam, London, 1896, p. 398-99.
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ranique au-dessus des préceptes sublimes de l'Évangile ὃ... Faut-il donc pousser l'aveuglement de la haine jusqu’au point d'affirmer que la morale du Christ est au-dessous de celle du Coran pour ce qui concerne la charité, l'amour du prochain, le relèvement de la dignité humaine, l'amélioration du sort de la femme ?.…
Nous ne nous proposons point de réfuter la théologie de l'Is- lam. Cela a déjà été fait et l'œuvre du P. Marracci, en dépit de ses exagérations, est un beau monument de l'érudition catho- lique au xvu° siècle. Notre but est de montrer que l'apologie de l'Islam fait fausse route. Que sert-il en effet de nous retracer le tableau brillant de la civilisation arabe? Il y a des races dont le génie souple ne s’étiole pas dans les milieux les plus défavora- bles au développement de l'esprit, au moins pour quelque temps, et qui sur un sol ingrat récoltent une moisson abondante. Tels furent les Arabes. Du reste, les admirateurs les plus sincères de l'Islam avouent que la civilisation arabe s’est greffée par raccroc sur le Coran ainsi qu'une plante parasite à la sève vigoureuse mais vite épuisée (1). Au lieu de nous parler de l’Alhambra et des bibliothèques de Bagdad et de Cordoue, les apologistes de l'Islam devraient prendre à tâche de nous expliquer pourquoi les peuples doués des meilleures aptitudes pour la civilisation, tombés sous le joug du prophète, ont été frappés d’une sou- daine stérilité et de marasme intellectuel. Les Arabes ne cons- tituent qu'une exception à la règle, et ce ne serait pas conforme à la saine logique que de justifier l'Islam par un fait isolé dans son histoire.
Sans doute Bajazitov est dans son droit lorsqu'il cite des textes du Coran pour prouver que Mahomet ne cessa de pratiquer une grande tolérance à l'égard des juifs et des chrétiens. Mal- heureusement notre apologiste oublie que le Coran n'est pas une œuvre pour ainsi dire de Jet continu : le prophète la com- posa suivant les circonstances, les impressions du moment, les évolutions de son esprit. A côté de sourates où Mahomet invite les juifs et les chrétiens à s’abriter à l'ombre de son drapeau, il y en ἃ d’autres où respirent le carnage et le sang. La guerre sainte y est proclamée pour l’extermination des infidèles,
(1) De Castries, p. 188,
LES ÉTUDES ISLAMIQUES EN RUSSIE. 95
quoiqu'on dise que ce n’est là qu'une période de transition jus- tifiée par les attaques qui marquèrent les débuts de l'Islam. Les commentateurs de Mahomet sur ce point n'eurent pas un goût très prononcé pour les distinctions subtiles. Ils déclarèrent que le prophète prêchait l'extermination des infidèles, lorsque cela était nécessaire pour Le triomphe de l'Islam, et que c'était un de- voir de conscience que de lui obéir.
Les apologistes de l'Islam prônent aussi la tolérance des princes musulmans à l'égard des chrétiens. Ils oublient volon- tairement que la prééminence de l'élément musulman sur les infidèles est à la fois un des principes religieux et politiques du droit de l'Islam. Les infidèles ne doivent pas être exterminés, parce que le maître qui renoncerait à tous ses esclaves, renon- cerait par le fait même à ses meilleurs revenus. La tolérance islamique n’est au fond qu'une mesure utilitaire. Qu'il y ait un danger à la pratiquer, et l'Islam s'empressera de mettre à effet les menaces et les anathèmes que Mahomet n’épargne point aux rebelles à la loi de Dieu. L’apologie de l'Islam garde un silence trop discret sur les saignées périodiques des races chré- tiennes soumises au croissant. Les villes incendiées, les mil- liers de chrétiens passés au fil de l'épée, les femmes et les enfants égorgés par haine du Christ, les atrocités qui au cours du xix° siècle transformèrent en vaste champ de carnage la Grèce, la Bulgarie, l'Arménie, ne comptent pas dans l’histoire de la tolérance musulmane. On cite à cœur-joie les paroles de Mahomet qui proclament le respect des juifs et des chrétiens, et on ne renvoie pas le lecteur à ces textes qui prêchent la mort et la ruine des infidèles. Les contradictions de Mahomet permettent aux commentateurs du Coran de justifier, selon les besoins de leur cause, tantôt la tolérance, tantôt la guerre ouverte au christianisme, et les annales des conquêtes musul- manes parlent bien souvent des ravages et de la désolation répandus par les armées de l'Islam dans les contrées les plus florissantes et les plus heureuses.
Nous risquerions d'être très long si nous cédions au désir d’ex- primer nos doutes sur les conditions dignes d'envie de la femme musulmane, et sur l'inviolabilité de la justice des croyants. Il ne serait pas difficile de jeter des ombres sur le brillant tableau des apologistes musulmans. Mais cela nous entraïinerait loin de
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notre sujet. Ce que nous voulions faire ressortir, c'est que l'apo- logie de l'Islam laisse trop de prise à la critique. La réhabilita- tion de l'Islam n’est guère possible, au moins pour ce qui con- cerne son passé. Quant à son avenir, 1] serait hasardeux de se prononcer. ;
On pourrait à la ‘rigueur alléger le poids des accusations por- tées contre le prophète : on ne blesse pas la conscience chré- tienne en reprochant aux polémistes du moyen âge une partialité excessive dans leurs attaques contre l'Islam. Mais les apolog'istes du prophète n’ont guère 16 droit d'effacer ou de travestir la vérité dans un but intéressé, de révoquer en doute les faits les mieux établis, de se livrer à un lyrisme artificiel pour nous vanter la tolérance, la fraternité, l'excellence d’une religion au génie destructeur. Ex fruclibus eorum cognoscelis eos, nous dit le divin Maitre. Nous jugeons l'arbre d'après ses fruits. Si l'Islam a brisé les ressorts moraux et intellectuels de ceux qui ont goûté à sa doctrine, nous devons dire que cet arbre à l'om