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REVUE

DES

DEUX MONDES.

QUATRIÈME SÉRIE.

TOME IX. !«• JANVIBE 1837.

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IMPaiBIEEIE DE H. FOUBNIER ET G*» &US os siurS| i4| bis.

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REVUE

DES

DEUX MONDES.

TOME NEUVIÈME.

QUATRIÂMB 8ÈBÏB.

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PARIS,

AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES ,

BOB SES BEADX-ABTS, 10. 1837.

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SIEYES,

SA VIE ET SES TRAVAUX.

Emmanael-Joseph Sieyes naquit à Fréjus le 3 mai 1748. Il fut destiné à la carrière ecclésiastique. Ce hardi noTateur, cet esprit fier et peu obéissant , fut d*abord éleré dans un séminaire. Il achera ses études à Funiversité de Paris , et prit sa licence en Sorbonne.

Mais il reçut une autre éducation que celle de l'église. au moment le dix-huitième siècle acquérait tout son caractère , il respira pleinement les idées de ce siècle. D grandit au milieu des tuines intellectuelles du passé, dont il vit tomber une à une toutes les croyances. Il apprit à rejeter Tantorité des traditions et à n'a- voir confiance que dans le raisonnement. Appartenant à la seconde période de ce siècle , oii les droits de l'esprit étaient reconnus sans que ceux de la société fussent encore admis, et Ton éprouvait le besoin de passer des idées aux réformes , les institutions politiques devinrent l'objet principal de ses études et de son examen. Il s'accoutuma à regarder les arrangeroens sociaux provenus de la conquête comme des abus, et les distinctions produites par l'in- égalité comme des injustices. Il se prépara à n*accorder sonol^- saoce qu'à la loi, et à ne reconnaître d'autre différence entre les

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Cr

hommes que le mérite. D pressentit la religion du droite et il adopta avec ardeur, pour le réaliser plus tard, le dogme nouveau de l'égalité sociale , qui était le christianisme politique du monde. Les ouvrages qui le frappèrent d'abord le plus et qui conve^ naient le mieux à ses goûts , furent les ouvrages de métaphysique : cr Aucun livre , dit-il lui-même, ne m'a procuré une satisfaction plus vive que ceux deLoeke et de CMdillac (1). j> La théorie du langage, la marche pbiloscqphique de Vesprit humain, les mé- thodes intellectuenes l'occupèrent alors fortement. D pensa beau- coup, mais il n'écrivit rien. Il examina le système des économistes qui fondaient la richesse, non sur le travail de l'homme, mais sur les productions du aol.fl le trouva SHpérieurâla roitite anciMme^ mais il le regarda comme étroit et insuffisant. D avait alors vingt- six ans. £n 1T75 , il quitta Paris pour se rendre en Bretagne il avait obtenu un canonicat. Peu de temps après , l'évéque de Ghar^ très l'appela auprès de lui et le aonma successivement chanoine^ vicaire-général et chancelier de son église. Facilement remarqué partout il était , le clergé de Bretagne l'avait élu son député aux états de la province. Le diocèse de Chartres , à son tour, le choisit pour son censeillef-commissaire 4 la chambre supérieure du deif é de France. M. Sieyes prit part au gouvernement général d'un corpa qui avait fourni à la monarcUe de si habiles politiques , et qui de- vait donner quelques-uns de ses chefs les plus remarquables à la révolution. H apprit alors la pratique des affaires, et de métapbyai* den il devînt politique et administrateur». H part^eait sod temps entre ses fonctions et ses études. U passait une partie de l'année à la campagne chez l'évéque de Chartres; et c'eist qu'il se UviaA 4e profondes méditations sur l'organisation de la socdélé et le mé^ canisme du gouvernement. H ne suivit ni l'école historique de Montesquieu , ni l'école logique de Housseau. U n'admit pas la coft- atitution du passé, et repoussa la démocratie pure« H préféra la démocratie représentative (2)» Il crut que cette forme poliiiqae

(1) Notice sur la vie de Sieyes, p9g. 8. Paris, chez Muradat, 1794.

(t) a Le système du gouvernement représentatif est )e seul qni soit digne d*un eorps dtesodés qui aiment la iiterté, el ptof éin piiw vvai , e^^t l^seil gonmnwiiMBt léfl-» time. w {PlandedéLiberaliottsùprenër^fiark^oMsembl^esde b€HUage, par Jtt. Sieye»^ Ce SjTstème était le système monardiique. II écrivit dans le Moniteur du 6 juillet i79i lea lÉOHfe de sa préférenee. « Je le préfère, dl%-H , peree qfl*H mtest démontré qull y a plit dtlttwrté PQor k cHojnan.daaa jaqaafpiaft qw<dftM la réiiiililAqi)Q« m

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mamcnit le érokée itns-leH^itêfjms^, etlpMiaft^èia iéte 1"^ tot #iA Ift^diMelîott dM jifiÉârwteft 1^^ pttt captUes. H

iiMWt» i la dîffé90Bce/de.R«W8tti»9 cpie VMnrighi.d»rait étreilt b«tieljKmte pur. tMtmMtt de i^éun ; «m mi «wt^ cpe rhomnt ptstait mmi^ttiAbafm^.leidt(Ât «verni la loi, lanKarâte^rnel» âMBl^JesTèglas «aWk8««tdHn§eaBlet (tea sociélés» fl Tootanl la Mesarehit^mateë lavoBtakrefiraDley conromaBitetaesafiMMrv tant pas l'édifice. Les vieilles sociétés lui paraissaient dks pyr»- iBÎdes reflsreraèesqa^lrilak remeHre sur leur base&

fiaMMMieaea ibéoirieaàieuiis^afiplieatieM, il hl'xwA pas 8eiile*> muA agpélélearpiihriyaa, MaisJta inslit«tiom^4e bagage mèsM^ Oaen jqffwm far raneedole «âvanle. fia I78ft> ^anana de ses fré^Beas y^agas ide^ Pans èCifaerCrea, il se poomènàtt un joui anx Cfatanps-^ljrsées anreb ruft<ks plus illastres oMaabres de cette acadéone (1). Il (m téaiOMi d!ini aele de bnutaUtéK^ooionB par le gaet^pû était sdocs diaiigéxie ta pelioe de Paris : aae marchafidè occapaii daas les Ghaiaps^Élysées ime plaœ ^ eUe ne devait pu se tenir, et d'où le gaiei reflopiilaa violemment; tons les passans a'axapélàpeat etfireiiléclaler des aMuwiares; i^jpes, qai était du sombre, dk ;€eia u*avriifm'arfh^ioir$qu*U y<mradeê^arde$ nalÛH naiêi^nFrmee,

Le raomeai; vi<itbîeat6t o«les eonteasporains de Sieyeaemportéa vers les plus hardies et les plus complètes innovatieBs , le prirent pour ie repféoeatantde leurs déairs et le rédaeteai* de leurs pm* sées. La révolution s'avafi$ait à grands pas. Les réformes ^e réclamait le vœu pabUc et^qu'exigeaient les nécessités du temps, avaient été refusées par les corps privilégiés de l'état. La royauté» animée des meiUeures intentions, n'avait pu les résdiser admiais^» UaliveoMat. Le désordre des âsanees, pour le rétablissement de»* quelles on avait vain^nent convoqué deux assemUées des notables, précipita encore le cours <les choses, ei força la couronne d'en ap- peler aux états-généraux > qui n'avaient pas été réunis depuis cent soixante-quinze ans.

Mais otMameni convoquer les états-généraux ? les réunirait*on comme en 161i^, en les faisant voter par ordre, ou adopterait-on

(i) On tait que la noUce de H. Mignet a été 1m le tS décemJbre à r Académie det Seiwoef aïonlM et politiques

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8 BETUB DES DEUX MONDES.

un mode nouyeàa en les foisant voter par tétef Si on les faisait voter par tète, doableraitH)^ les dépotés du tiers-état, on les maintiendrait-on à leur ancien nombre? En un mot, substituerait- on la loi des majorités au suffrage des dasses , Tintérét public à rintérét privé , le droit au privilège , et une assemblée puissante et réformatrice aux assemblées paralysées d'avance deTandenne monarchie? Telles furent les questions posées par le gouvernement lui-même.

M. Sieyes se hâta d*y répondre^ et pour la première fois fl comparut devant le public. Dans la tentative de réforme naguère feite par voie administrative, il avait été nommé membre de l'as- semblée provinciale d'Orléans. Il avait vu la profondeur du mal» et l'inutilité du remède que la couronne avait employé pour le guérir. Il proposa alors le sien dans trois écrits qu'il publia coup sur coup en 1788 et au commencement de 1789. Ces trois écrits furent: 1* Son Essai sur les privilèges; 3* sa célèbre question : Qu'esl'ce que le tiers'éiat? 3* les Moyens d'exécution (Uni les repré^ sentons de la France pourront disposer en 1789 (1).

Toutes ses vues étaient exposées dans ces écrits qui devinrent le symbole politique de la révolution. Rien n'égale l'effet que pro- duisit sa brochure sur le tiers-état. Ce manifeste de la classe moyenne se résumait en trois questions et en trois réponses :

1' Qu'est-ce que le tiers-état? Tout.

^ Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien.

3* Que demande-t-il ? A devenir quelque chose.

Dans cet écrit , qui prépara la victoire et le gouvernement de la classe moyenne, M. Sieyes s'attacha à prouver, et je me sers ses propres expressions, que le tiers^-élat formait une nation cont' TjUète (2) , qu'il pouvait se passer des deux autres ordres, qui ne sauraient exister sans lui ; et il alla jusqu'à dire : Si la noblesse vient de la conquête^ le tiers^état redeviendra noble en devenant conque^ rant à son tour (3). Tl prévit que la gloire aUait, comme tout le reste, être bientôt roturière.

H soutint que le tiers-état, composé de vingt-cinq millions de

(1) Le dernier de ces écrits fat composé avant les deax autres, quoiqall n'ait été im- primé qu'après eux.

(2) Qu'est-ce que le tiers-éiat? cliap. i".

(3) lhid,t ctiap. u.

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SIBYBS. 9

personnes, devait avoir on nombre de députés au moins égal à celui des deux autres ordres qui ne comptaient pas plus de quatre- vingt mille ecclésiastiques et de cent vingt miHe nobles; qu*il de- vait dioisir sea députés dans son propre sein et non parmi les gens d'église , les gens d*épée et même les gens de robe , ainsi qu'il l'avait fait autrefois; qu'il devait renoncer à ses propres privilèges, parce qu'on n*est pas libre par des privilèges de corps, mais par des droits de citoyens qui appartenaient à tous (1).

n prétendit qu'il n'existait pas de Constitution; qu'il était néces- saire d'en créer une; que la nation seule en avait le droit et la mission; qu'il fiallait se garder avec soin d'imiter la constitution anglaise, produit du hasard et des circonstances, ouvrage, selon loi, étonnant pour l'époque elle avait été fixée, mais trop gros- sier et trop compliqué pour être au niveau des progrès faits par l'art sodal dont elle marquait l'enfance. <r Quoiqu'on soit tout prêt, dit-il, à se moquer d'un Français qui ne se prosterne pas devant elle, j'oserai dire qu'au Ueu d'y voir la simplicité du bon ordre, je n'y aperçois qu'un échafaudage de précautions contre le désordre (2). » Cette constitution ayant organisé en Angleterre la vieille société du moyen-Age, ne convenait ni à l'esprit rigou- reux de Sîeyes, ni à l'état social plus avancé de la France. Sieyes ne voulait pas constituer des différences, mais parvenir à l'unité, peiever tout ce qm était tombé , mais faire mouvoir tout ce qui restait vivant. Une société homogène, un droit uniforme, un gou- vemement représentatif exercé par procuration , la liberté indi- viduelle uniquement limitée par la loi, la liberté de penser et d'écrire ne s'arrêtant dans son exercice que. devant les droits d'au- trui, une administration nationale et commune, et, pour faciliter ' et affermir ces grands changemens, une nouvelle circonscription du territoire qui anéantit les anciennes provinces avec leur exis- tence séparée, leurs limites embarrassantes, leur rivalité^ intrai- table, et leurs privHéges inopportuns; voilà les idées qu'il soutint, les ûmovations qu'il recommanda. On aimera sans doute à con- naître en quels termes il proposa, dans son plan de délibératunu pour ta oisenUflées de bailliage ^ cette grande transformation ter-

Ci) Qu'est-ce que le tien-état, ehap. n, 1 1 et H. (i)lfritf.,chap.iT,2ViI.

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JW ESTUE DBS EIVX MONDES.

rUorkde ^^ véalîsée é'iapÊéavta vues «a 178», a phn tpiei avive diofe isit la France amterae : « Ge nfeat, dit-ft, ipr'eii «Ah çtfH tes lisÊies des proyniees ^'od parvteaéraè^Msninre toneloi jMrîTaéges Immx. Aiim^ iiaewi cawiMistrtte trireiiae^oattte tt^' mision le? fitoiMe par espacesé^x^pcffiain. S H^f « paa'de nmyiMi plus pmsaiii el pkiaprMipt de Wve^sanrtrMMe de toute» lis parties de la Franee «a sevï corps el de toas les peuples cpri^la divisent une seule aetion (1). » C'était Ut «ne idée de génie. La Ffaaoe tai doit sa fetme, son égaMié, la graadear de ses Tessoàr- Q0B et la fiscililé de son atirian.

Qui appehdl-ili frccomptir cette vérofanien? Le tiero^état. Gen^ neat? H faut iùYéoomfkit encore toi-«iénie et constater ou «a psé» voyance ou sa puissance : sa prévoyance, s'i aperçm ravenir; sa pittssance, e*il l'amena. B invita le tiers^éMtt, qui, selon M, n'était pas nu ordre , maiv la nation, à se constituer en «fs«mélfe naitona^, c^est ean«xpqpes8ion , si le clergé et la noMesecne von* l^eAt pas se ténnir à hn^onr défiliérer en commun et par tête (S)»

«F Le tiers^4laC seul, dira-4^n, ne peut pas former les états* généraux. Alil tant mieux t aJDnta-4-il; il compoeera wie mmMie maionaleJ Maie on s'écrie que si le tiersHètat s*aesemMe sépaté-* méat pour former, non les trais états dits féitérawa:, mais TassenH blée nationale , il ne sera pas pins compétent i voter ponr le élergé et la nobiease qnocea deux ordres ne le eoni k dMîMrer pœfr le pea^. B'abovd les repréaentnns du tiers-écat auront kKxmtwStSh blement la procliratim devingUànqinx vin(tt^«x nattons d^inris-- vidas qui cotnposent la naiîèa, à Uaxception d^environ deux cent mâle noMea on pséms. CiCst iiien asseKpemr qn^Bs se décerninit le titre d'ancm^âfe nattonsér; Is déMbéreroHt donc, sans ancunn difilcolté, pnnr4a notion^ eaniéro ^). o M. fiieyes aUmt nièaie pbm loin à cet égard qne les anirsa; car il prèleadatt qne le vote par tête était anasr pan juateqa^kr vole par ordre, les repiéeeiMna dea deux cent ndBe privilégiés n'ayant pas un droit égal auxre- préeentans des ntgHtK miHIennde'cta^rnns. n portait danasaa prajctis d'innovatînas la rignnar de ses théories^ Bn reaie, 41 «a

(!) Plan de délibératiùnMf etc.; Of^nlont poUttquei et vU de Steye^ pftg. tOS» ia-S»* Paris, chez Goujon, an tui. (I) Qu'est-ce que le tierê-étatf chap jn^ n,ittilÉr.'Vl; (3Q ibld., cbap. n.

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umn. 11

cwvmttit lukiéiiie? «Je safe» dbail^il, que d^pateik principes fiai pwraltoe exttaTtgMsà la plapart des lectears» Mais ^ dais presque un» les ofdves de ptéjagés, si des écmams D'araieat à passer pQur /btis> le monde en serait anjourd'hui vsage. La vérisé ne s'insinae que lentement dsnsnne nasse ï grsEsde que Test mMination. Ne faut^il pas laisser aux bom- i cpL'elle gêne le tenps^ de s'y accoutamer ; aux jeunes gens qui la reçoîTenC andenmit, celui de devenir quelque ohose; et aux ▼ieaiafds , celui de n'être plus rien? En un mot , ye<iM)n attendre pOBT sttnMT le temps de la récolte? D n*y en aurait jamais (1). b

Mms ses idées aUèrent {dus vite et pénétrèrent plus pvofondé- aeot ^pi'il ne semblait le croire» Elles servirent alors de nJUcment à l'opinion , et , plus tard > de modèle aux réformes»

Le dovbieaient du tiers^tat fut décidé, et les bailliages forent . I à enrroyer des députés aux états<^énérauxy que le gouver- i convsqna pour le mois de mai 1789, Sieyes » après avoir dirigé l'opittioQ, et avant de conduire les étaits-f;énéra«X) rédigea, pow guider les électeurs dans leurs choix et dans leurs cahiers , Stt pian de dêkbéraH^m à prendre fêr ks (membliet deiaUUagt qui eoMenaitla révoltttioa. Lesélectenrs de Paris dédddrent, confor- mément à ses consmky que leurs suffrages ne se porteraient ni eur un noble m sur un prêtre. Us aiateni vingt^dépulés à nom- net. Après e& avoir choisi dixHoeuf, ils rapportèrent leur arrêté pour élire Sieyes.

Lee diflDeultés qu-il avait prévues entre les ordres se présen- eèrent au début tùtme des états-généraux. Comme il les attendait, fl les trancha» Itavaît sur les autres m^sibres des communes l'as- cendant delà réputation, et l'avantage d'une pensée nette et d'un but préels. Ainsi fut-^l l'ame de leurs4élibératioaB. Les deux pre- fliiers ordres «yast refisse , penriast près d*an mois , de se réunir au troisième pour Térifier les pouvoirs eshconunun , il proposa de essiier U cêMe qài rsfenatl eMere^évmmM^mrioage (2). Il fit dé- ^rtler la vérification des pouvoirs y taftt en l'absence qu'en la pré- sence des députés privilégiés ; il décida les communes, ainsi qu'il Tavait écrit une année auparavant, à se constituer enmsemAlés na-

is) Oifeit-ee qu Iterê-étatf chap. ti et dernier* m 0!P<iilofi« et vie de Sieyett pag. ii6«

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12 REVUE DES DEUX MONDES.

tionale. Quelques jours après , rassemblée qu'il avait portée à s'é- riger audacieusement en premier pouvoir public, ayant été privée du lieu de ses séances , elle se réunit au jeu de paume, Sieyes rédigea le serment célèbre et décisif prêté par tous ses membres , de ne jamais se séparer, et de se rassembler partovU les orcoit- sumces l'exigeraient , jusquà ce qu'ils eussent fixé la constitution et opéré la régénération de C ordre public (1). Enfin la couronne, dans la séance royale du 23 juin , ayant cassé tous les arrêtés précé- dens des communes , et ayant prescrit à ses membres de se sépa- rer, Sieyes, après l'éloquente et fougueuse apostrophe de Mira- beau au grand-maltre des cérémonies, se contenta de dire à ses collègues : Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier,.. De- Ubérons (2). On délibéra, et la révolution fut faite.

Sieyes , qui avait érigé le tiers-état en nation par sa fameuse brochure, qui venait de constituer le gouvernement de la classe moyenne en substituant l'assemblée des communes aux états-géné- raux du royaume, remania un peu plus tard la France de fond en comble, en brisant les anciennes provinces qu'il fit diviser en dépaftemens. Le premier de ces changemens contenait la révolu- tion de la société; le second, celle du gouvernement (3) ; la troi- sième, celle du territoire et de l'administration.

Quoique cette dernière mesure ait été présentée à l'assemblée constituante par Thouret, elle était l'œuvre de Sieyes (^j. H y te- nait comme à une propriété exclusive, et je me souviens que lui ayant demandé, après 1830, s'il n'était pas le principal auteur de la division de la France en départemens. q Le principal I me ré- pondit-il vivement et avec un juste orgueil; mieux que cela, le seul I D

Après ces grands travaux, il prit part aux délibérations de l'as- semblée sur d'autres points importans, quoique moins capitaux. Mais il rencontra des oppositions ou des dissidences, et, comme il était impérieux et absolu, il se refroidit et s'éloigna peu à peu. L'une des premières causes de sa retraite politique fut la discus-

(l) Ibid., pag. 135.

(i) Mémoires de Bailly, vol 1% pag. US.

(5) Sa Déclaration de* droits aervlt «n outre de fondement aux principes qiU forent réalisés par rassemblée. ( i) Moniteur, année 1789, no 79.

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SŒns* 13

si<m sur les biens du clergé. Il regardait la dtme comme Timpôt territorial le plus onéreux et le plus incommode pour l'agriculture. JD voulait donc qu'on l'abolit. Mais, comme elle représentait envi* ron 70,000,000 de rente, il pensait qu'on ne devait pas en faire cadeau aux propriétaires fonciers , mais obliger ceux-ci à la ra- dicter, afin de se servir de Targent qui proviendrait du rachat pour payer la dette publique et diminuer les impôts. Son opi- nion n'ayant point prévalu , et la dtme ayant été simplement sup- primée , Q dit le fameux mot : lU veulent être libres et ne savent pas êire justes.

Attaqué à cause de ce mot, il prit de l'humeur et commença à se taire. Ses théories sur le jury qu'il voulait établir en matière ci- vile comme en matière criminelle , en séparant le jugement du &it de l'application du droit, ayant succombé devant l'opinion des lé- gistes de rassemblée, son humeur s'accrut encore, et il se renferma dans un silence plus obstiné. Aussi, lorsqu'en mai 1790 , on dis- cuta le droit de paix et de guerre, et que Mirabeau, si puissant dans cette grave discussion, présenta à rassemblée son projet d*arrèté en faveur du pouvoir royal , il s'écria à la fin de son pre- mier discours :

<r Je ne cacherai pas mon profond regret que l'homme qui a posé les bases de la constitution et qui a le plus contribué à votre ^prand ouvrage, que l'homme qui a révélé au monde les véritables principes du gouvernement représentatif, se condamnant lui- même à un silence que je déplore, que je trouve coupable, à quel- que point que ses immenses services aient été méconnus, que l'abbé Sieyes... je lui demahcfe pardon , je le nomme... ne vienne pas po- ser lui-même, dans sa constitution, un des plus grands ressorts de l'ordre social. J'en ai d'autant plus de douleur... que je n'avais pas porté mon esprit sur cette question , accoutumé que j'étais de me reposer sur ce grand penseur de l'achèvement de son ouvrage. Je Tai pressé, conjuré , supplié au nom de l'amitié dont il m'honore, au nom de la pairie.... de nous doter de ses idées , de ne pas lais^- ser cette lacune dans la constitution ; il m'a refusé ; je vous le dé- nonce» Je vous prie à mon tour d'obtenir son avis qui ne doit pas être un secret; d'arracher enfin ^au découragement un homme dont je regarde le silence ot Vinact'on comme une calamité pu- blique, a

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» REVUE BW^IMKX MONDES.

iUe^^ €ag glorieHfefl el vetentiMaalts {votncatioiis, Sisfis demem» riiiflexible. Depuis Cttttie étXKjne^ 3 »*iaièrTnii; ptss q«e rarement daajB les débats de la consciiatbn. Il reRisa d^étre nommé évAqpie de Paris. £lu membi^e de radarioistratton dépar- temeatalt de<la Seiae avee plusieurs de ses anis pcditiqpns , fl se 4émit da sas £sactioiis après l'assemblée constituante, et se re^ tira à la. campagne. Il y demeura, pendant toute i'assemUée légis- lative, n ne prit dès-loi» aucune part i la grande lutte qui éclata entre les révolutionnaires <to la première et de la seconde époque. Aussi 9 lorsque la monarchie eut été renversée au 10 août, il fut nommé membre de laconventioa par les départemens de la Sarthe, de rOraaat de la Gironde*. En arrivant dans cette nomreUe assem- blée, aux sentimensqu'il apOTÇut, au langage qu^il eatendit, il comprit que son temps étail passé ou qu'il n'était pas encore verni. Il y trouva, cependant» quelques anciens amis, -et il y devint l'objet des repects reconnaissaBS des membres modérés et fibres «iicore. Aussi fut-il nommé président de l'assemblée presque ison début, et il fit; partie de piu^un comités importans. Dans «ne tragique dMonstance, U n'ajoutapointi son vote les paroles qu'on luia reprochées, n ne se mêla point au mouvement chaifBejourplvB passionné des partis. Use borna à présenter qudques projets d'or- gjanisation. Celui qn'Q proposa sur l'administration de la guerre était trop réguUer pour n'étte pas rejeté. Croyant, non sans nHh- tif, que son nom nuisait i ses idées, il essaya d'être utfle sous le nom d-autrui. H chargea M. Lackanal, alors membre comme lui du comité d'instruction publique et plus tard de cette académie, d'un vaste plan sur l'anseignement fanerai. Mais le comité de salut pu- blic l'ayant sa, fit rejeter son projet d'organisation et le raya lui- même du comité de l'instruction publique. Ce n'était pas le moment des lois , mais des passions ; des lumières , mais des combats ; de la liberté) mais de la dicteture. Sieyes vit s'évanouir ses espé^ rances et succomber ses amis. Sflendeux et morne, il s'enveloppa dans son manteau. Resté debout sur le tillac du vaisseau battu par cette.tempéte , il attendait d'un instant i l'autre le coup de vent qui devaitle renverser. Il traversa ainsi les longs et terribles ora- ges déchaînés sur la France jusqu'au 9 thermidor; et lorsqu'un de ses amis lui demanda plus tard ce qu'il avsit fait pendant la terreur : -^ or Ce que j'ai fait? lui répondit Sieyes, j'ai vécu. »

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n awl m «ffal'réflelfrle pteUioi» pœv loi Ift^pluiidiffidle de ce lemiMi^ «iliii de ne pe6 péiâr

ÀpeèB le 9*thenttdfti,.U fin YiiwdeB AêSs ixi pstti légal etn^ déeé de la eoiiveiiUaB. & prefom elU oblUit la rentrée des ^vo»- dmsprdeeriii. YouiaBi Mettre déionaab rassemblée à Fabri des ineiiottfteatéffiearœ, il fit adopter k loi martiale contre les émeutes etdésigMT la Tille doGhâlesu-saf-liarne powr son Uen de refiige et de rénmon» si rea altenlmt enoese à sa liberté. Nommé pré* stdeat de la eodirentîflfi et membre da nouTeau comité de saint pxàÀic^ il coopéra aux premières ébauches de pacificatroa imé*^ rieuse eiass presuers traités que la rércrintion française négocia avec les viettx états de FEnrope résignés i son existence et coa-- vaincus par ses victoires, n aUa Im-^méme en HoUaade conchire va traité d*aUi«Bee qfà fat si^pié à la quatrième conférence. Les tsaités de Bàle avec la Pruese et arec FEspagne, en 1795, aux-^ quels âiejes prit une fort grande part conmie l*un des prin- GÎpavLdieii du gouyernement, détachèrent ces deux puissances de la coalition européenne. La révolution française consacra par les tcaMs ce qu'elle avait acquis par Fépée, le droit de vivre et d*4tre grande » son existence et ses conquêtes.

Le but que parait s'éti e proposé à cette époqne Sieyes fut la pacification et la grandeur de son pajis» Il ne songea m à le con- stituer, ni à le régir. En effet» aiqpelé i préparer la constitution directoriide de Fan IH , il ne contribua peint i sa rédaction. Nommé l!un des cinq direeleurs» fl dédina cetêe part de souveraineté. D ne consentit donc à être ni législateur, ni gouvernant, et il attendit un moment plus fii^roraUe pour ses idées et pour son autorité. S rentra volontairement dans Finaetion.

Ce fat i cetteépoqne que Fun de ses conqratrioles du départe** ment du Var, Fabbé Poulie, se présmta chas lui et lui tira un ooiq^ de pistolet à bout portant. Une baUe lui fracassa le poignet, une autre lui efSeora la poitrine. B montra beaucoup de sang-froid. Aippelé en témoie^ge, et voyant à Fandtence que les pendians des jngee étaient po» Faccpséw de retour diea lui il dit spirif nellemenf à son portier : « Si Poulk revient, vous lut direz que je n'y sois pas. s

Quelque temps après, Ftoceasion do consolider et d'étandve Teeu- «u paeiaeatrieeàlaqncMo a avait travaillé vers la A^oJa4

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16 REVUE DES IffiCJX MONDES.

vention s*étant présentée, Sieyes, qui avait refusé d'être direc- teur, accepta les fonctions de ministre plénipotentiaire à Berlin. Le moment était beau et grand. Les victoires qui avaient conduit aux traités de paix avec la Prusse, la Hollande et TEspagne, avaient été suivies de victoires encore plus éclatantes et plus décisives, qui avaient obligé rAutriche à accepter la paix de Leoben. Toutes les vieilles armées aristocratiques de FEurope avaient succombé de- vant ces bourgeois d*abord dédaignés et alors redoutés, dont le temps était venu, qui forcés de prendre Tépée s'en étaient servi comme naguère de la parole, comme auparavant de la pensée; qui étaient devenus d*héroîques soldats, de grands capitaines, et avaient ajouté à la formidable puissance de leurs idées les pres- tiges de la gloire militaire et l'autorité de leurs conquêtes.

La paix était faite avec toutes les puissances continentales qui avaient été en guerre avec la France; les conditions en avaient été réglées avec rAutriche à Campo-Formio, et allaient être discutées avec l'empire germanique à Rastadt. Le jeune vainqueur de l'Italie, ne trouvant plus de guerre en Europe, était allé exercer son génie et continuer sa gloire en Egypte. Il ne restait en dehors des puis- sances paciBées que T Angleterre et la Russie. Ce fut sur ces entre- faites que Sieyes fut envoyé extraordinairement à Berlin.

Le directoire craignait une nouvelle coalition de l'Angleterre , de la Russie , de V Autriche , dans laquelle on chercherait à en- traîner la Prusse. Il donna pour mission à Sieyes , dans ses in- structions secrètes, de proposer au gouvernement prussien une alliance offensive et défensive, à laquelle prendraient successive- ment part TEspagne, la Suède, le Danemarck, la Hollande, et plu- sieurs princes de l'Empire. Il devait lui offrir, en cas de guerre, des agrandissemens vers le nord et vers l'est, en exécutant la sé- cularisation des états ecclésiastiques, qui fut réalisée trois ans plus tard à Lunéville, et de former une confédération germanique que Napoléon organisa après la paix de Presbourg. S'il ne réussissait pas dans cette proposition, il devait se replier sur la neutralité de la Prusse et la maintenir avec force. On avait fait choix du négo- ciateur le plus favorable au système prussien et le plus considéré en Allemagne.

En remettant ses lettres de créance au jeune roi de Prusse, qui venait à peine de monter sur le trône, Seyes lui dit : cr Sire, j'ai

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SIKTBS. 17

accepté la mission qui m*a été conCée, parce que je me suis con*- stamment prononcé dans ma patrie et au milieu de toutes les fonc- tions auxquelles j*ai été appelé, en faveur du système qui tend à unir par des liens intimes les intérêts de la France et de la Prusse; parce que les instructions que j'ai reçues étant conformes à mon opinion politique, mon ministère doit être franc, loyal, amical, convenable en tout à la moralité de mon caractère ; parce que ce système d'union d'où dépendent la bonne position de l'Europe et le salut peut-être d'une partie de TAllemagne eût été celui de Fré- déric n, grand parmi les rois, immortel parmi les hommes; parce que ce système enfin est digne de la raison judicieuse et des bonnes intentions qui signalent le commencement de votre règne (1). jd

Mais il ne réussit point dans la première partie de sa mission. n trouva un gouvernement circonspect, une société hostile, un roi nouveau, un ministre indécis qu'il appelait le ministre des ajournemens, qui redoutait les conversations comme les en- gagemens, et qui croyait gagner toutes les affaires qu'il évitait de traiter. Toutefois, si le représentant de la révolution essaya vaine- ment d'engager le cabinet prussien dans une alliance avec elle, ses ennemis tentèr^t tout aussi vainement de la précipiter dans une coalition contre eHe. Sa prudence , excitée par le souvenir de ses désastres de 1792 , résista aux menaces de la Russie et aux offres de l'Angleterre. De son regard pénétrant et sûr, Sieyes vit sur- le-champ que la Prusse ne renoncerait à sa neutralité pour per- sonne, Tannonça au directoire avec une opiniâtre assurance, lors- que le prince Repnin , le comte de Cobenzel , lord Elgin , lord Gren- viDe, se succédaient à Berlin, et même après que la coalition se fut déclarée par l'attentat de Rastadt«

Quant à lui, nommé coup sur coup député aux cinq^ents par le département d'Indre-et-Loire et membre du directoire, il quitta Berlin en mai 1790, après y être demeuré un peu moins d'une année. Il y était arrivé avec la réputation d'un publidste profond ; il en partit avec celle d'un observateur habile, d'un homme grave et spirituel , d'un politique supérieur , qui avait représenté son pays avec dignité et avait su convaincre de^sa puissance. Pendant la durée de cette mission, il écrivit une correspondance restée

0) GorretpoDdaace de Pmsse, année 1798, aax Archives des affaires étrangères. TOMBCC. 2

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i8 REVDE DES DNi: MONDES.

inédite et ^i est hr moaiuneiit de sagaeité» de ptéyHyfMiÊà, de Tigueur y et les jugemess fins de rhemme d'esprit alMiidist à côté des vues fermes et élevées de Tboiiime d'état (1).

Arrivé à Paids , il ne trouva que faiblesse et «larchie. Le détfatr dre était paTtout. Le gouvernement directorial touchait à son terme. La con6titttli€«i de Tan DI > provisoire et impuissanle oOBHna les autres» n'avait pu imposer la paix aux partis et donner Tordre à la France. Le directoire Tavait violée contre les conseils, au 18 fructidor; les conmls la violèrent à leur tour contre le directoire, cpii fiit contraint de saeriier trcMS de ses membres. Entouré de ruinesy voyant lea vieilles passions s'agiter encore avec fouguemnt- gré leurs fatigues, ne trouvant plus ni loi respectée, ni pmesanee forte y ni ressort moral , apprenant même que k gloire et la sâreté de la révolittion étaient compromises en Italie et menacées en Hol- lande et en Suisse, Sieyes, vers lequel se tournaient toutes les espérances, crut le moment venu dfopérer un changement définitif qui pût asseoir la société française dans l'ordre et la liberté. H pensa que sa constitution pouvait s'établir, et il conçut dès-lors ee qu'il réalisa quelques mois plus tard au 18 brumaire. Mais comment et par qui exécuter ce dessein? Depuis qnehgae temps l'instrument des mutations politiques n'était plus le peuple , mais l'atmée^ Siejes chercha dès-lors un général , et son mot fut : li me ftmt une épée. H espéra l'afvoir trouvée dans Joubert. Il lui fit donner le commandement de l'armée d'Italie, pour cpi'iV y acquit de la gloijne et ^'il la mil ensuite au service de ses idées. Maïs la Pro» vîdeiice, qui se joue des volontés humaines et qui appelle duAS ses voieset à ses muvres les hommes les plus propres à y mar- cher et à les accomplir, lui destinait un autzocoopérateur. loubeft fiit tué à Novi. Aux désordres intérieurs se joignirent alors les revers militaires. Le directoire regrettait d'avoir envoyé si loin I# plus puissant de ses défenseurs et la plusgloriense de nos armées^ Il chargea M. de Bouligny , ministre d'Espagne à Gonstantinople» de négocier aivec la Porte l'évacuation de TË^Q^te et lo retour dis L'armée et du généi^sl qui l'avaient cow^piise. L'un de nos confire^ las, M. Reinhart^ ministse des alGrâes étrangères à oetteépoqjua^ écrivit y le 18 septembre 17S9, au générai Bonaparte :

(I) Cette correspondance est renfermée dans trois Tolnmes in-foUo inr la Froan^ années 1798 et 1798 , et ae trooTe ans Archivea desaflaires étnn^teei.

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SBmss'. 19

Général y le <firectotte exécotifm'a chargé de votis cRre qrffl B^inléresse avec sollidtade à votre situation, à celle de vos géné- reux compagnons d'armes et de traraux ; qu'il regrette Totre ab- sence et qu'A désire ardemment votre retour,... Il vous attend, tous et les braves qui sont avec vous. Il ne veut pas que vous vous reposiez sur la négociation de de Bouligny. Il vous autorise à inrendre, pour hâter et assurer votre retour, toutes les mesures militaires et politiques que votre génie et les évènemens vous sug- géreront (1). D

Cetle lettre mémorable et restée secrète jusqu'à ce jour, ne parvmt pas à celui qu'elle appelait et qui venait tout seul vers ses grandes destinées. Presqu'au moment elle partait de Paris, le général Bonaparte débarquait A Fréjus. Ce qu'on désirait en France, fl l'avait deviné en Egypte, et, se fiant à sa fortune et au besoin que le monde avait de lui , il était parti seul sur un vafi^ seau, avait traversé la Méditerranée et les escadres anglaises, et apporté son sauveur à la France et à TEurope son vainqueur.

Des côtes de Provence à Paris, le général Bonaparte se vit l'ob- jet de la curiosilé universelle et de l'attente publique. Il ftit fêlé , admiré , s'empara des imaginations et fut maître des volontés. Mais il ne pouvait rien sans Siefes, pas plus que Siejes sans M. Ces deux hommes extraorcUnaires à des titres si cKvers, et dont Vwn allait perdre sa tranquille huniire dans les rayons éUouissaas de l'autre qui se levait comme un soleil nouveau pour tout Mte plUr et twi édipser, désiraient vivement se voir. Sieyes lecraignait oependani un peu, et oe tfétait pas sans raison. On les rappro-- dûi, et 9s s'entendirent pour aoeompUr ensemble le 18 brumaire.

Dans cette journée célM)re, qui tatk proprement parler la der- nièfe de la vie historique de SSeyes, le philosophe montra pem^ être plus de sang-froid et de résolution que le général. Le len- demain Sieyf» perdit le reste de ses illusions constitutionnelles. n avait prévu que son inégal associé s'approprierait leur victdi^ eommune en disant, lorsqu'on les avait rapprochés : a Tous verrez ob fl nous mènera, mais fl le ikut. s -* Il dit alors : «r Nous avons un mattre; fl peut tout; il sait tout, et fl veut tout» » Dèsee moment, dieyes termina volontairement son rdle« D ne consentit

ti) GotmpMidMice de Ttuqfale, année ntPS, itxaidiitteteidMieitftnosg^NÉ.

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90 BEVUE BBS DEUX MONDES.

point A être second consul , et jugeant qoe le temps des idées était passé, et que celui de la force était yenu, il abdiqua. Avec lui fi- nissait la souveraineté des théories.

Cependant sa constitution , pour laquelle il avait entrepris le 18 brumaire y fut en partie adoptée par le premier consul, qui raccommoda à son usage. Sieyes avait senti qu'il fallait une ré- volution d'ordre en 1800, comme il en avait fallu une de renou- vellement en 1789. Pour y arriver, il avait projeté une constitution différente de toutes celles qui l'avaient précédée, propre, selon lui, à entretenir le mouvement social sans le précipiter, et à modérer la puissance de la parole, qui lui semblait avoir beaucoup contri- bué à tout perdre. Dans cette constitution, il faisait juger ce qu'au- paravant on avait fait délibérer. Le corps législatif était un tribu- nal muet de judicature, devant lequel le tribunat, avocat de la nation, et le conseil d*état, avocat du gouvernement, plaidaient la loi. Le jury consiiiiuionnaire , qui devint le sénat conservateur, veillait au maintien de la loi, et recevait dans son sein les grands ambitieux pour les absorber et les vieux serviteurs de l'état pour les récompenser. Un grand électeur couronnait cet édifice, possé- dant la plus haute position sans avoir la suprême autorité, nom- mant parmi les candidats du peuple les membres des grands corps de rétat, mais ayant la mission de choisir sans avoir le droit de gouverner. Sieyes espérait ainsi concilier la liberté et l'ordre, le mouvement et la stabilité, l'action nationale et la force du pouvoir.

Le premier consul rompit ce savant équilibre et se joua de ces pré- voyantes et vaines combinaisons. D avait l'ambition et le génie du commandement. Ses contemporains étaient d'ailleurs ses compli- ces. Us avaient besoin d'un grand homme, et ils semblaient craindre que la volonté qui pouvait pacifier les partis fût contenue, que la main qui pouvait relever les ruines fût arrêtée, et qu'on ne laissât point libre l'épée qui devait défendre la France. Le premier consul accepta la dictature que lui décernait son temps. Il prit dans les idées de Sieyes ce qui pouvait faciliter son propre pouvoir. De- puis 1800 jusqu*en ISli*, toutes les constitutions se modelèr^t.en grande partie sur les plans de Sieyes, dont le génie original four- nit ainsi à la révolution ses idées fondamentales, et à l'empire ses formes législatives.

Quant à lui, U ne voulut plu5 rîcn Ctrc. Cependant, bien qu'il

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SIEYBS. 31

eût refosé la place de second consul , quelques honneurs allèrent encore le chercher sans qu'il les désirât : le sénat conservateur le choisit pour son président , et Vempereur le nomma comte ; mais il se démit de la présidence du sénat , et ne prit part ni aux conseils ni ^ux actes de Fempire. Pendant toute cette époque , il s'effiiça politiquement. Membre de cette classe des sciences mo- rales et politiques de Flnstitut, au sein de laquelle Favaient appelé les premiers les travaux de toute sa vie, il avait passé dans F Aca- démie française lorsque cette classe avait été supprimée, pour y revenir lorsqu'elle a été rétablie. Il vivait alors avec quelques amis, restes des anciens temps, et conservateurs des idées qui n'avaient péri un moment que pour renaître sous une forme plus réelle et plus durable. L'empire avait renversé ses plans , la restauration bouleversa son existence. Après avoir souffert dans ses idées, il fiu privé de son pays. Il passa quinze ans en exil , depuis 1815 jusqu'en 1830. A cette époque, l'octogénaire M. Sieyes, qui avait coopéré aux plus grands évènemens du dernier siècle, assisté aux prodiges et aux catastrophes de celui-ci , vit se terminer la ré- volution de 1789 par celle de 1830, vint jouir, dans sa patrie re- couvrée, de la liberté dont il avait été l'un des principaux fonda- teurs, et finir dans le repos et Fobscurité une vie qui s'est éteinte â quatre-vingt-huit ans, désirant être jugé sur ce qu'il avait fait, et ne croyant pas avoir besoin de laisser des explications à la pos- térité pour être grand devant elle.

C'est ici le moment d'apprécier cet esprit puissant et singulier, et de le faire avec le respect à un confrère illustre, mais avec l'impartialité qu'exige Fhistoire à laquelle il appartient. Sieyes était pins un métaphysicien politique qu'un homme d'état. Ses vues se toornaient naturellement en dogmes. A avait prodigieusement d'esprit et même de causticité , plus de clarté et de vigueur de style que d'éclat, et moins d'art que d'arrangement. Mais il man- quait de talent oratoire , et quoiqu'il ' fût très fin et connût bien les hommes au milieu desquels il avait vécu, il n'aimait pas à les me- ner, et peut-être n'avait-il pas ce qu'il fallait pour le faire. Il sa- vait prendre de Fascendant, mais il ne travaillait pas à le conser- ver. Il cherchait peu à se produire. Hardi d'esprit, et dans l'occa- sion courageux de caractère , il était circonspect et timide par orgueil. Il ne se livrait aux évènemens comme nnx hommes que

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s RBVUE BBS BBinL MOHl».

lOfscpt^tote Têtlifctchàteïit et pour ftfiis! dilate çStttoiit* fltnoiiy fl se retirait en Im-méme, avec un dédain superbe» et rojait passer le monde devant lui en observateur et presque en indifférent. A chaque époque , il feUait qu*on acceptât sa pensée ou sa démis- sion. Appartenant à une génération qui avait plus vécu jusque4à dans les abstractions que dans les réalités , il croyait que tout ce qui se pensait se pouvait. Il s'exagérait , comme la plupart de ses contemporains, la puissance de Vesprit; il tenait plus compte des droits que des intérêts , des idées que des habitucfes ; il avait quel- que diose de trop géométrique dans ses déductions , et fl ne se souvenait pas assez, en alignant les hommes sous son équerre politique, qa*fls sont les pierres animées d'un édifice mouvant. Cependant il a laissé la forte empreinte de son intelligence dans les événemens. D a été Fami ou le maître des hommes les plus his- toriques de notre temps. Beaucoup de ses paasées sont devenues des institutions, n a vu, avec un coup d*œil sàt, arriver une révo* lution qui devait se feire par la parole , se temdner par i'épée ; et il a donné la main, en i789, à Mirabeau, pour la commencer, a^ 18 brumaire à Napoléou'pour la finir : associant ahun le plus grand penseur de cette révolution à son plus éclatant orateur et à son plus puissant capitaine.

HtGlIBT*

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J>ES

POÈTES ÉPIQUES.

nr.

L'ÉPOPÉE FRXNÇAIftE.^

Aa momffat le fétif&paien venait de disparaître^ on entendit nn <dmw de Toix aorcir du fond des eattcombes ; c'était le chant (tontera^epoisie qui ressuscitaTt arec le Christ. Durant quatre sftèles tes fitonea des martyrs formèrent Fépopée de ravenlr. L'srtt iAréMeii naquit dtas on tonriieau^ comme la société chré-l tiemie*

Pendant que Kome s'écroute, Phymne eodésiastiqne retentit cemmela trompette du jugement dernier ; depuis saint Ambroise jmqu^àMmtBerMrd, un étemel Te Beum^ qui passe de bouche en beudl», oélftbre en des mots diffiérens^ Ffaumanité perdue et raâielée. OB^shnit famnenae^de réglbe, prolongé de génération ey^tièratiotr, ftfit le lien de la société quf n'est plus et de la so- 1 ciété nouyelle. Il occupe dans la civilisation des modernes la place do dicBur dans ta dvilisation grecque. Quand tous les moffitM

(1) Voyw iM UmlMNif 18 mil et 15 aoat Mii

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24 REVUE DES DEUX MONDES.

sont tombés , comme des acteurs, et que les faux dieux ont jeté le masque y il reste seul sur la scène , et c*est lui qui tire la morale de la pièce. Il éclate comme le clairon; il vibre commeia harpe; il enfle sa voix comme Torgue; il balbutie comme un peuple de ressuscites. Tout émane de lui ; tout commence par lui : rhythme, stance, ode, drame, épopée. La poésie, depuis deux mille ans, s'appuie sur Fhymne, comme Tarchitecture gothique sur le pilier byzantin. En même temps naissaient les légendes, poèmes qui n'appar- I tiennent à personne; sans formes comme la société qui les produit, ils vivent, pour ainsi dire, secrètement dans les cœurs, et crois- sent avec rherbe sur les tombeaux des saints et des martyrs. L'union du ciel et de la terre, du dieu et de Fhomme, était alors si complète , que le merveilleux et le divin apparaissaient en toutes choses. Ce n'étaient pas seulement les âmes des hommes qui étaient enivrées de la foi nouvelle : Tunivers muet, saisi de re- pentir, semblait abjurer aussi les voluptés passées, et un nouveau soleil sortait de la nuit païenne, rajeuni dans le baptême d'un océan immaculé. En ce temps-là, les lions creusaient le tombeau des anachorètes ; les oiseaux de proie apportaient aux ermites le pain des anges dans les cavernes. Au fond des cellules, les saints se taisaient pour entendre sur le toit le cantique des hirondelles à rétoile matinale. Le matin et le soir, les cigales (1) écoutaient, comme les panthères , la prière des cénobites ; et les biches sau- vages (2) venaient lécher la main des vierges à la porte des mo- nastères. Sur le tombeau des fiancés, la vigne mystique se mariait miraculeusement aux roses de Judée. Alors aussi finissaient les invasions barbares; et le pape Grégoire (3) voyait dans le ciel de Rome les deux archanges vengeurs du Christ remettre dans le fourreau Tépée d'extermination. Dans leurs sépulcres olympiens, les dieux ressuscitaient sous des formes nouvelles. Sur le chemin des sditaires, les faunes effrontés enflaient leurs pipeaux; et dans la Thébaîde, les divinités de TÉgypte, noircies par le soleil, venaient murmurer à l'oreille d'Antoine les incantations du désert.

(1} Vir Dei manom extendens Tocavit dicens: Soror mea clcada, veni td me. Que fltaiim obediens, etc. Sanctns Frandsciu, Legend. aorea, pag. 176. (1) Acta sanctorum. Martit, tom. U, pag. 606. <3) Legeada aorea, de sancto Grego^^*

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POÈTES ÉPIQUES. 25

Afflenrs, le géant Qiristophe emportant sur ses épaules le Christ nonreau-néy et loi fiiisant franchir le grand fleure , était un sym- bde des peuples barbares qui recueillaient le christianisme au berceau y et Faidaieni à franchir la limite des vieux empires. Les idées les plus hautes comme les sentimens les plus simples , la na- ture, Fhistoire, le monde, se résumaient ainsi dans des emblèmes dirins. Sur les ruines de la mythologie païenne ressuscitait une mythologie spiritualiste et sainte. L'église enfantine , comme la Tierge de Raphaël , s'asseyait parmi les fleurs des champs , et rérait. Le Christ au berceau jouait auprès d'elle avec les insi- gnes du Calvaire. Poésie du dogme naissant et de la foi inviolée! . fondement de tout ce qui s*appellera plus tard imagination , mé- lodie, sculpture, peinture et art cadiolique !

Au milieu de cela , quand on voit les peuples germaniques passet (] k Rhin , on doit croire que leurs traditions vont former les élé- mens dominans de l'art au moyen-Age. Mais il n'en est rien. Leurs ^/ souvenirs s'évanouissent comme leurs langues, et la chaîne com- mence à se rompre sitôt qu'ils quittent le sol natal. Les bardes des Celtes ont laissé avec leurs noms quelque trace dans l'imagi- nation de la France au moyen-Age. Les traditions héroïques des "^ Francs, des Bourguignons , des Goths, n'en ont laissé aucune* Tout ce que ces peuples ont gardé de leur passé a été l'habitude des chants de guerre. Ainsi, l'hymne, la légende, le chant guer- rier, le lai des bardes , voilà les premiers rudimens de l'art en France. Chacune de ces formes se développant séparément, il y avait une poésie et point de poèmes, comme il y avait des débris de peuples et point de peuple, des hommes et point de société.

S de cette première époque, on jette les yeux sur le xn^ siècle, un grand miracle est accompli; la société est née. Le germe caché dans le sillon barbare a lentement percé le soî. Des siècles serfs, et qui n'ont point de nom, courbés sur la glèbe, ont travafllé sans bruit; ils n'ont point vu leur œuvre; et maintenant, comme une plante qui naîtrait d'elle-même, une architecture nouvelle surgit de terre. En même temps, des compositions épiques de trente, de quarante, de soixante mille vers, éclatent presque à la fois , danë des dialectes naissans. Qui a ainsi enchanté la terre de la barbarie? Qui a délié la langue des siècles muets? Le catholicisme et la j féodalité. Pendant que la société se formait de l'alliance de l'église

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m &EYUB BBS »Hi» MaiCDBS.

mait da Fattanoa^d* la^ ligi^e ei>dariaha«l «de jg^OBre».

La ;pv6iiûà»e cbaae >4pie reA-^eBMirquadaiii aatriMimaai, aSaflt ^pia lea é¥AnoinaMB qiM>sa: patmaal aii4Bttpflf#à ikiareiil'^aMit- fMéa n'y' lieiiDeat paiat d»tp)iaoef caa Aaa^AveiU fmtiPâagâf>4B GWSi^^Vhommê s'Agila.le plaa* Les ocnara vibraîenl^Mpiie at aoBYeak daaaint BecAapd* L'émanoîpatioii. daa eenmanaa qpi aat {MUPtMt le HÎgaal de V'émanoipfilîaadea hiigiflfl vfd^Mcet^ la Erance el Tijigletem irises ]*wie apvès* loutre em interdit) Im GroiaadAs, kigiMN^ des Albigeow, labalaiile'deBeviBea» la pme de Goaitaflaiiiaple, loMoe^IU» PhUippe-^aflste, Kiafaard*<;iflM0!- de^ioo^Fxédéiéc n, Saodala, rempUBmem oes^eara^ oelii^ et de bruit; et pourtaAt |sMais Thonaie ne véoit dans nneai^ çoestratioB phiseempiàte d^moaderéeL Am nttiea de oefraïasy le Aède^Maaie eilkie» aecondeoMaait et 8eiB|MériâtluHiéfl|i0.X4a yeux baifiséa, aana rieiL^ra«teiir d'eux, lee ipeuplefty eoannedea botômea ipii vont A Jeaafhat^ s'aflheaiiaaieat vers la Syrie^ La lerxe repentante se cachait sans l'atte des aages delà passkMk ISbOiSy eraperettcS)<naliaBs> teas reoiaieai le présent» Gaiement I9 poète eût-il lait autrement?

En vaiBuiMfépe|^nTantel*^ivirannaît;eB vaiaranaiiràsraHtve las peuplea^péleriaeviaffentA passer devant aea seuil; il ne dé^. tourna pas lea yeux vevs^ux% Comme le saint dans sa cett«le,Je trouvère ne vit 4}^ Fidéal qui lui avait été lé|^ par la4raditioB{ fl ne chercha que son propre songe. Si lesévènemens qui le réveil laient au milieu de ce soege divin catràrent ponr quelque chosp dans aea chants ^ ce lut 4 son insu. A, travers le bruit des arméef des croisés, il n*entendit que les pas des paladins sur la feaillée, dans les forêts enchantées d'Ardennes ou de Broceliande. Le xmf siècle, qui est poar^ nous aujourd'hui le paradis dek foi, avait d^ son Age d'or, vers lequel il se retournait avec douleur* Cet idéal religieux que nous oherchoas dans le moyen-Age, le moyens Age le cherchait dans les temps qui Font précédé; et véritable- ment les grandes épopées de cette époque ne sontque l'expression de cet infiai désir d'une condition qui n'a jamais élA éprouvée, mais dont le christianisme avait éveillé l'idée. Elles prouvent irré^ aîstilblement que les hommes n'étaient point frappés de la poésie qui se développait sous leurs ^eux. Us rejprettaient une chose qui

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ii*ifiiijaiMH4té,iiai iie|NHiTtîtpaB'4tre> el c^regret^prodigieiix tuû passé irapossiUe fat le principe et raHment de tonte la{)oésîo \ aAiDOjen-àge* L'enfire d'Artbus et celai de Gharlemàgne dem* mt le paradis terrestre de la féodalité et da catholicisaie. Teotes 1m pensées , repoossées de la réalilé , se réfagièrent, comme dea I i9DTes et des orphelines , dans leurs ]cbàteaax imaginaires* L'oa el l'antre» fls derinrent les rois de l'empire idéal, et chevauchèrent^; mtonrés de leurs paladins, à travers la contrée des songes qui Imr était inféodée. Chaque civilisation a commencé ainsi par se créer on passé imaginaire, rOrient son Eiexk, la Grèce son &ga to, RoBse k teoups d*Évandre. Artbus est TÉvandre dumof en*

De cette rue générale si Ton descend à uneisomen plus délailié, on s*aperçoit d'abord que ces deux noms d* Arthus et de Charle- Bagne, qni se partagent Tempire des songes, nuurquent deux qritèmes cfifSérens de tradition , d'origine et d'art. Inconnus l'un i l'antre, fls régnent chacun dans un monde séparé ; et tout le sy9- ; tène rdigieux et politique du moyen-Age se trouve figuré dtna ^ m deu vivons «aiblëmes.

▲rthus , parmi les rochers de Cornouailles , au milieu des pala* dins qni s'égarent dans les forêts primitives, est le vague Tepr&sen* tant d'une nation perdue. Les souvenirs des peip{ries dépossédés parles invasions germaniques se sont rassemblés simssa couronne; '^ ^ les forêts aichantées» les chênes fatidiques, les sources qui provo» fient les tempêtes , les nains errons sur les décQmdt>res , les ser- pens ensorcelés, les monstres de la mythologie des Celles , voilà ce qoi reste de ces souvenirs. Dans cet horizon imaginaire, ArthuSp qni n'a rien de commun avec les chevaliers d'origine germaniquci» est le roi des songes de la population conquise. U vit refoulé daaa le pays de Galles, avec le peu de sujets qu'il a conservés, ParcevaU Lanoeiot, Tristram, Yseultrla Monde; fanti6mes d'un peiqdoéifa- Qoni, ils ne poursuivent que des fant6«ies.

Ken difiérent est Charlemague. Maître du monde, dans se» ' voyages fabuleux, il erre librement des PyrénéerauxArdennes» des Ardennes en Terre-Sainte. Ses grands vassaux , Renaud de Montauban, Aubry le Bourguignon, Guillaume, Olivier, les fils AfWÊbu, insMlés i^ntf leur donjon , x>at pris fbrtement possession du sd. Ils ^ont d'origine franke et barbare. Leurs exploits se

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é^ BEVUE DES DEUX MOmOES.

rattachent à rétablissement de la féodalité. Us en sont les cham- pions et les héros.

Cette première différence en entraîne de plus grandes. Le per- sonnage d*Arthus, plus imaginaire, se pliait plus facilement aux fantaisies des légendaires. De son palais devient promptement un des centres de la poésie ecclésiastiqué.lSon^empirë est celui de Fascétisme et deTa" macération. Arthus est le roi de la légende; -^ Charleraagne reste le roi du poème héroïque. Comme il y avait dans la société deux principes fortement constitués^ Téglise etla féodalité, il y eut aussi deux mythologies, deux héros, deux sys- tèmes de poésie épique, lesquels jusqu'au bout se distinguèrent l'un de Vautre par deux systèmes de rhythme et de versiflcation. Dans le cycle d^Àrtlius, la poésie de Téglise s*est rencontrée quelque part avec un reste des croyances celtiques; le prêtre s'est uni avec le barde pour chanter ensemble le lai des traditions bre- > tonnes. La légende du Saint-Graal (1) , c'est-à-dire du vase mys- r tique qui contient le sang du Christ, a grandi peu à peu jus- qu'aux formes de l'épopée; car tout ce système de poésie est sub- ordonné à ridée du calice de la passion, de la même manière que le moyen-àge tout entier s'agenouille devant les reliques du Cal- vaire. Voilà le but des courses, des épreuves, des combats des che- vadiers ; c*est d'aller en quête de ce talisman de douleur. Le mont, plaine, la forêt , le château abandonné, le sentier, tout vous ra- mène au sang encore mal étanché du Golgotha. Dans maintes direc- tions passent des cavaliers taciturnes. De loin à loin, l'un d'eux' demande à l'ermite le chemin de l'infini ; l'ermite montre un sen- tier escarpé sur un mont sauvage. Le cavalier reprend, sans mot dire, son mystérieux voyage et disparaît. Sous cette forme, l'épo- pée ressemble à un prêtre templier; elle cache le cœur du moine sous la cuirasse et le haubert.

, D y avait une autre forme sous laquelle le Graal, symbole de per- jfection, apparaissait aux chevaliers. C'était sous la forme d'une pierre précieuse. Les rubis, les diamans, les nobles métaux, gar- dés par des griffons, étaient alors doués de vertus divines (2),

(1) Poursuivre rhUtoire de cette légende, voyez l'EvangUe apocryphe de Nicodème cap. xiT et XV. Acta aanctorum, m. Joseph. Arimath. Martii, tom. II. (i) Ahsque dubio cœlesU virtutldeputandam. Albertus magnas.

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qoi se montraient dans les incantations. Uémerande donnait la chasteté; Tagate, Véloqnence; l'améthyste, la tempérance; le , jaspe y la puissance; Fonyx, la beanté; le saphir, la paix. Le co* rail préservait de la foudre; la turquoise, des embûches; la cal- cédoine (1),\les illusions; Fescarboucle, des fantômes; Tiris, des fausses ténèbres; la chrysoUthe , des passions ; la sardoine , de . la tristesse ; la topase, de la folie ; mais c'était le Saint-Graal qui . rass^nblait toutes ces fecultés, et d'autres plus célestes encore. Talisman de sainteté , d'amour, d'immortalité 1 le chevalier cher- chait à travers monts et vaux, dans la nature, cette pierre pré- cieuse, comme l'alchimiste cherchait dans son creuset la pierre pfailoQophale ; et cette tradition à laquelle se rattache la philosophie d'Albert-le-Grand, et qui se lie à la mythologie arabe, à la science d'Avicenne, des mages et de l'Hermès égyptien, est le point par l'épopée catholique s'allie à la poésie orientale. Ainsi, dans l'architecture gothique, l'ogive vous renvoie de Reims à Damas et Ispahan.

Si l'on se contentait de chercher ce mélange du génie sacerdo- tal et arabe dans les poèmes de la langue d'oil du xii* siècle, on ne l'y trouverait qu'à grand'peine; car la poésie, en France, est sor- tie de bonne heure du sein de l'église. Telle que les trouvères l'ont &ite , elle est déjà toute profane et mondaine. Les chevaliers, il est vrai, poursuivent encore la recherche du saint vase; la lance sanglante du Calvaire brille encore au sein des nuits enchantées de Parceval. Mais, à chaque moment, le but sacré est oublié, et la galanterie chevaleresque distrait déjà les poursuivans de l'amour divin. Chrétien de Troie, qui a été dans le nord le chantre de ce cycle , ne conserve plus rien du génie sacerdotal. Si l'on ne con- sidérait que ses œuvres, on conclurait avec raison que ce génie n'a jamais existé. Rien n'arrête, rien ne précipite son petit vers de huit pieds, qui, à l'origine, peut avoir été celui des proses rimèes des chants d'église. Il va du même pied sans s'arrêter jamais, conmie le palefroi ambiant d'une noble demoiselle. Évidemment, le poète de Philippe -AugtfSle emploie à chaque instant des emblèmes sa-- créa qui ont perdu pour lui leur ancienne importance, soit que

(1) Calddoniat âidtor Talere contcà lUnatoiMf phanusUcai et (melaiicoIU exorUt. AOMrtM magBQt.

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39 UVtE IMBS MUX IIMDE9*

le gémfi des ajinbdes répi^e esaeatîelleaieiit à VeqNnt frtnfiii^ fioH que Tart au berceau ait d^ cooMMaeé à reqiplaoer la foL

Cette traosformaUoA delapoésie, ^i d*eoGlésiaitiqiie deTÎm ai» culière, ne s'est pourtant pas (^rée sans oombaU; il reste aasaa de monumens de cette latte pour qu'elle soit hors de doute, La partie religieuse et .sacerdotale qui a promptcnsAt péri dans l'ép** pée française , était ceUe qui était le pkis conforme au génie de la yieiUe Allemagne; c'est aussi ceUe qui a été le nueux conservée dans les traductions tudesques, fiiites parles poètes de Tépoque des HohenstauSèn. lie Lphengrin et Im deux poèmes d'Escheub- bachy le Titurel, le Parceval» tous qomposés d'après d'anciennes versions françaises du cycle d'Arthns^ ont fidèlement gardé le setti pieux des originaux. C'est qu^ Ton retrouve ces g&néalo^es da rois serrans de l'aiis^ur divia» qui dans une éternelle macératimi veillent sur le mont sauvage, avprès du vase sacré; le templa symbolique du Saînt*Ciraal, les chevalier^, qui sans viàlUr^ con* templenty pendant des siècles, la goutte de sang du Calvaire. Tout ce mysticisme, si promptement aboli dans les imaginations dmm- penoises et normandes» est smrtoitf frappant dans le Tilurel , poènm à.la foi&en&Atin et gigantesque, dont Tauteur pouvait dire :

08 Celui qui le lira, ouïentendra» ou le copiera, son ame sera emparadisée. »

C'est dans ce même poème que l'on r^rouve oet élan d'amour religieux cpii sen^de une vadante du fameux chant de saint Fran- ce d'Aasise :

(c L'amour dompte le chevalier sou&son casque ; L'amour ne veut point de partage dans sa gloire; L'amour comprend le grand et le petit; L'amour a sur la terre et dans le ciel Dieu pour compagnon; L'aoïenrest portofity.borraisdafts Veirfer. »

Ici l'épopée cheviteresqiie ^e rtnconire avec les hymnes de r^glise, avec le génie de saint Bernard, éô saint Thomas, de saint Louis; poésie imnacuiée de fégliae anlitante» de l'anioor divin; commencée en France , cominuèe en Allemagne , rile dewt trouver sa forme achevée dans le pays de la papauté et dans le paradis de Dante.

Lorsqu'à l'amour de Dieu^ qui faisait le fonds de cestradîliona^

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lldétiëe IVononr hofluôn, iMt œ oycte ^ poémepcnSl MVB MWiflBt 6on caranUre. Oe dmÊÊÊgeÊmmt arracha aux peètes kB'pla»Tifigi6«xttnQridido«li«r. Am nomade te fei rilomanéy» BiolMMliw*8'agviacoglreréc»le B»ttyelle{f): Aprèaïw, 0anle(^ piiogta tte— Ifeofor des ^otepMMixlt efctod'Arthm dégénéri ét-m êtrme sanle. Bétrarqw |t) «0 ftit pas tnoias «évère. Pcmr- tant c'est par le dogme qg^to ciuroswawit ataitWBwMeiiofe. Mhnriè y^Miit d*ètre placée dans Féglise à côté et souvent au-dessus du Dieu jaloux des premiers siècles* Les hymnes de cette époque, VAveRegina,le Salve Mater, saluaient tous Tavénement delà reine deacieux* Les litanies de la Vierge retentissaient plus haut ^le les psaumes de Jehovah. L'Étoile matinale avait lui i l'horizon. La Tour d*i voire s'était levée sur la montagne; le Vase d'élection a'ér tait rempli jusqu'aux bords; la Rose mystique s'était épanouie; die embaumait la terre. Partout la Madone d'Italie se subslitoait aux images lugubres du Christ des -catacombes* Cette apothéese de la femme passa du dogme dans< l'art et dans la poésie. lieu de l'emblème de la sagesse infinie^ mille fantômes adorés, T^touse 4a roi Arthus , la reine Genièvre aux mains plus blanches (]ue fleucs d'été, la reine Yseult-la-Blonde, qui tient sa tète endiiie, la chAter laine de Yergy, la Dame du Lac, Berthe aux yeux plus vairs que Ciucons ni émérillons, Aude aux crins d'or, Aiice au cœur dolent^ Clarisse, Eglantine,

Qui toujours sent un dard d'aonvr tous ia neawfle,

et l'enchanteresse Morgane, et, à la fin, Béatrix dePortinari, eu qui semblent se résumer toutes ces images, remplirent peu à peu le paradis des poètes. Les sentimens continuèrent d'être infinis; mais Tobjet de ces sentimens avait changé. H arriva au moyen-Age tout entier ce qui arrive encore au petit nombre d'hommes jeunes dont le siècle n'abâtardit pas de bonne heure les facultés. L'ardeur cé- leste qui consumait les cœurs avait fini par se concentrer sur un olget terrestre; et comme l'amour avait commencé par être tout divin, la langue qui servit à l'exprimer conserva long-temps l'em- preinte et le caractère du culte. Le vase de la passion du Christ se

ft) T&nArid y psg. 8SSi

f^ DSBtS. iDRnio I S y ^ f T.

(3) Petrarca. Trionfi) d*Aiiioreb cap. m-Lzux*

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à

33 REVIJE DBS DEUX MONDES.

remplit des philtres des enchanteresses et des larmes des amans. Cette révolution, qui en contenait tant d'autres, commença par la France. La femme remplaça Véglise, le fabliau la légende, le roman l'épopée. Assise an festin de la Table-Ronde, la France goûta la première, sur les lèvres dTseult et de Tristan, le breuvage des voluptés condamnées. Dès ce moment, elle commença à oublier , avec eux, la coupe trop amère du Golgotha.

II.

I Les poèmes du cycle de Charlemagne se distinguent tout d*a- i bord des précédens. Ils portent une autre bannière; ils sont inva- riablement composés de vers de dix ou de douze pieds (1). Avec leurs longues tirades, pendant lesquelles la même rime se repro- duit et se répète sans relâche, à l'imitation de la poésie arabe, ils marchent pesamment, comme des chevaliers bardés de fer. Privée encore d'articulations mobiles, la langue se brise sous ce lourd vê- tement d'airain. Nouvellement émancipée et naturellement forte, précise, héroïque, inflexible, encore grossière, mais jamais recher- chée, à la fois tragique et enjouée, propre par au grand récit, c'est un moule qui a été brisé avant d'avoir été achevé. Il n'en est rien resté depuis la Renaissance, Corneille, en qui survit le génie héroïque des trouvères de Normandie, ayant donné à sa langue un rhythme et un accent tout difiérens.

Par leurs sujets, ces poèmes n'appartiennent pas tous à l'époque de Charlemagne. D y en a qui remontent aux Mérovingiens et à Qovis, le p/fis loyaux homme de France; il y en a, au contraire» qui se rapportent à l'époque de Charles-le-Chauve. En général » tout le temps compris depuis la création jusqu'à l'avènement de la troisième race est un espace neutre, dont les trouvères se sont emparés. Ils en disposent à leur fantaisie. Mais la société, les mœurs, les habitudes qu'ils dépeignent étant partout le^mémes, leurs compositions, souvent différentes par le temps et par le lieu, appartiennent toutes à un même systèpoe. Elles doivent porter un

(I) Dans les Tenions étrangteei cette régie n*esl plos obterrée. Ainsi, le Titarel, qoi appartient an cycle da Graal, est composé de grands Ters. Au contraire, GuiUaume a été traduit dans le petit mètre.

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POÈTES inQVBS. 33

même nom. Par le droit divin de la poésie, Cbarlemagne fut, pré- iérablement à tout autre, élu roi de ce vague et incommensurable empire. L'importance personnelle et presque miraculeuse du fils de Pépin, les souvenirs delà féodalité naissante, par-dessus tout . la lutte du mahométisme et du christianisme, dont on lui attribuait la plus grande part, ne laissaient pas un autre choix à faire aux imaginations populaires. Il ne s'agissait plus d*ailleurs, comme dans le système d'Arthus, de poursuivre un vague idéal L'objet de la nouvelle épopée était, au contraire, très réel. Cétait le foyer n^éme de la civilisation occidentale qu'il fallait défendre contre l'Orient. Le même intérêt, qui, chez les anciens, s'était attaché à la guerre .de Troie, devait s'attacher, pendant le moyen-àge, au souvenir des guerres contre les Sarrasins. L'Dion des trouvères fut toujours k cité catholique.

Ge cpû donne, après cela , le caractère épique à ces poèmes, c'est , qu'ils sont un tableau complet du système féodal. Ni l'amour ni la -^ T^ffon n'y tiennent une grancTeplace; au contraire, l'intérêt poU- ,. tique y passe toujours avant l'intérêt romanesque. l 'anarchie du moy^n-Age est le fonds même du sujet. Chaque province de France est le centre d'une épopée, chaque duché a son héros; Huon de Bordeaux, Gérard de Roussillon, Guillaume d'Orange, Renaud de Montauban, Aymeric de Narbonne, voilà les héros de la langue d'oc; Aubry-le-Bourguignon, Garin de Lorraine, Richard de Nor- mandie, Raoul deCambray, Thierry des Ardennes, voilà les héros de la langue d'oil. Le grand fief de l'antiquité était aussi repré- senté par le personnage de l'imagination bysantine, Alexandre de Ibcédoine. Au sommet de cette féodalité idéale apparaît Charle- ' magne, à la barbe plus blanche que fleurs de lis; il préside solen- nellement et fastueusement à l'héroïsme de ses barons. Oisif et , impuissant, il perd la France au jeu d'échecs. H offre une couronne contre un cheval. Haugis l'emporte tout endormi dans le château , de ses chevaliers rebelles. Incessamment il pleure, il se lamente, . presque autant que l' Attila des Niebelungen. En un mot, le grand \ empereur d'Eginhard, l'auteur des Capitulaires, n'est plus, dans cette épopée, que l'image du roi féodal^, abusé, moqué, bravé par ses turbnlens vassaux. D'ailleurs, les chartes et les diplômes ne marquent pas mieux les conditions des hommes que ne font ces poèmes. Les relations des seigneurs et des vassaux, des vassaux

TOME IX. 3

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A tLEYWi an» DB» «iin>BS.

I mdeséerh, les lMimtiMee8-4iges, les ë«wte d'irtfatMe, l d^ëpave, le système de la prepriétè^ les obKgftttoni et i '' dé»fieb, sontmis partom en aottem Otii ne senti pètt^ il < I*exidca^oa' d'amour qui est^ropro su cyde drAnfaue; maie oaim devant soi le tableau de la binitte ftodale; nos pas llamaM^s ti fiancée dans la forêt endËiàntée de BrooeKande^ mais ie père^ ié^ poosey le fflS) la sœur, ao graw foyer dmchaidaa J la vîe^xlérieure du moyeii-àge escpeiiice en cettfearstnis ?is comme elle l'est sur les vitrauiD ou daas le» vignette» des i scrits« Cest dans ces longs récits qae se retrouvcaftà leurplaeele baron dans sa tour, la guetle sur les cvéneam, saint dana aoii aMmastère^ les dames au clair visage cœiUanl les fleurs de mÉi, OH 9 haut des balcons, attendant les nouveles; l'ennite an fond du bois qui lit son livre enluminé; la demoiselle sur son paielvèi pommelé; le^ messagers, les pèlerias, les naiosy aasia à table et devisant dans la salle pavée; le bourgeois sm» la poterne, le atmi sur la glèbe; les pavillons tendus au vent,, les ense^nes tetMMos et dépliées; les chasses au faucon , à réfliéiillen ; les jui^menspir le feu, par l'eau, par le duel; les^^aîds, les joutes, les épéea bén foïques; la durandal, la Joyeoae,^ la Hanteciaife; les chavanc piaflans et nommés par leurs noms, à rinstar d'Homère, leBajratd des fils Aymon, le Blanchard de Chariemagne, leTaleoiinidQ Hé- land ; tout ce qui accompagnait et suivait lesdiaputeades aeignenca, défis, pourparlers, injures, prises d'armes, oenvocaitîûn dn ban et deVarrière-ban, machines de guerre, en^s,. assants, pluies de flèches d'acier, famines, meurtres, tours demantelBCs ; c'est-à<<li«e le spectacle entier de cette vie bruyante, silencieuse, variée, mo^ notone, religieuse, guerrière, eu tons les extrêmes étaient ran^ 8enU3lés; en sorte que ces poèmes, qui semUaient extrav^agmr d'abord, finissent souvent par vous ramener à une vèrilé de àfh tails et de sentimens plus réelle et plus saisissante que rbistoire.

Tous les sujets que pouvait fournir le moyen4ge étMei^ aÎMi trsûiés par les trouvères; mais dans ce grand nombre de thèmes principaux, il y en avait un auquel ils revenaient sans cesse; fls ne pouvaient ni Tépuiser, ni le quitter quand fls l'avaient touché; «'étaient les joutes et les batailles, non pas combats de gn- ianterte, mais combats à outrance. Le génie guerroyant de la France refaire prindpaleaiient dans ces videnrenx poètes. AfMC

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MÉTV in«ras. 3&

eéh»lMrljuii{pedBferle0 8eeondâHiniWT«iIle;paiiiTfe en mo» rriMi, siogidièreMentTiohe etàraise, quand 3 s'agit d'mmnres» da banberts fonpna et dànafllés ,- de sang Teraml, da vasiBaiix nafTéa et de oenrallea rendues. Avesi , bm mHiea de leiurs iatev- niaabies épopées , sGovent ils sommettlent conme leur aneitre BoÊÊértf le signal de la bataiHe est-il toujours ponr enx le réreU dv gUe* Ikk eatlMisîassie sincère les possède; ils trouvent des In-- niièr«s soodaiiiea m ph» tert de la mêlée. On poarrait leur applt* qaer eeqae NapoMon disait de IHin de ses lientenans : ils excellent à conMnnniqaer TéikioeNeélectricpie aux faonunes et aux cbevanx. Des prouesses d'ina^ation tes égdentà leurs héros, car Ss sont evc-nsémes les chevaliers errane de Tart et de la poésie. Malgré tontes les difficultés d'un idiome embarrassé , leurs fières fantai* ries ^datent par grands traits, comme la Durandal hors du tour- rsML Sans le seeowrs de Part, Ils combattent, àpropreneot dire, uns et sans armes ; et par la seide vaillance de la pensée, ils s*é« lèrenr à vn snblinie naif que Ton n'a plus retrouvé depuis eux* Qi^iaqieirte, direz^vonsT ils mentaient aux ^vénemens. Oui, mm eneove une fois, sonece mensonge, il y avait «ne vérité pins vraie que rUetoire ; et dans ces vers incultes , vous respirez le génie de la force indomptée, de Torgneil suprême, qui s^emparaitde l'homme dans la soHtnde des donjons , -d'oli il voyait i ses pieds la nature ahais^fie et corvéïAte. Poésie, non d'aigles de l'Olympe, mais de nA»s et d'éperviers des Gaules.

noiand , à- Roncevaax , est resté seul vivant de toute rarriére* fjsrée avec l'ardievéque Turpin. Les Sarrasins vont Fatteindre. L'archevêque est descendu dans la vallée pour lui chercher à heire. Roland évanoui se relève sur son séant ; il senne de son oor d'ivoirepour appeler Charlemagne à son secours. D«is ee der- nier moment , il adresse ses adieux à son épée , sa fameuse Durtm* dal. De peur qu'elle ne tombe entre les mains des mécréans, il veut la rompre contre le rocher ; mais c'est le rocher qui se brise. A la fin il l'enfonce jusqu'à la garde dans le granit; il la met en pièces en la tournant dans ses manis. Après cela -il souffle de non- Mnu dans son cor jusqu'à ee que sa poitrine se brise. Et ee grand mri , ptas'Ibrt qne celui d'Achille, retentit dans toute la chevalerie •t la néMesee de France jusqu'à la fin du moyen-àge. Voilà Tin^B-» ^Mnaiité 4m gmnd vassal , seul aveeluiH»émeet son épée.

3.

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36 REVUE DES DEUX MONDES.

Le duc Guillaume défend, lui seul, les approches de sa y3Ie contre Tarmée innombrable des Sarrasins. Son neveu, encore enfant, est blessé à côté de lui. H le prend sur ses épaules, il combat de Tautre main, il se retire à pas lents, poursuivi par une nuée d*ennemis. La duchesse, du haut des créneaux, le voit sans le reconnaître. Les ennemis Tentourent. H frappe à grands coups à la porte, a Ouvrez, dit-il à sa femme, je suis Guillaume. Non, vous n'êtes point Guillaume, répond la duchesse en re- fusant d*ouvrir. Ce n'est pas Guillaume qui fuirait devant une ar- mée. x> Poussé à bout par ces paroles, le duc s'élance au milieu des mécréans. H les disperse, il les pourfend, après quoi il revient vers la duchesse en victorieux. Voilà l'héroïsme dans la famille féodale.

Dans une bruyère, deux paladins de Charlemagne, Olivier et Roland, sont aux prises l'un avec l'autre. Le combat dure depuis un jour entier; les deux chevaux des chevaliers gisent coupés en morceaux à leurs pieds ; le feu jaillit des cuirasses bosselées ; le combat dure encore ; l'épée d'Olivier se brise sur le casque de Roland. Sire Olivier, dit Roland, allez en chercher une autre, et une coupe de vin , car j'ai grand'soif. Un batelier apporte de la ville trois épées et un bocal de vin. Les chevaliers boivent à la même coupe ; après cela , le combat recommence. Vers la fin du second jour, Roland s'écrie : Je suis malade , à ne vous le point cacher. Je voudrais me coucher pour me reposer. Mais Olivier lui répond avec ironie : Couchez- vous, s'il vous plaît, sur l'herbe verte. Je vous éventerai pour vous rafraîchir. Alors Roland, à la fière pensée, reprend à haute voix: Vassal, je le disais pour vous éprouver. Je combattrais encore volontiers quatre jours sans boire et sans manger ; en effet , le combat continue. Plusieurs évènemens du.poème se passent, et l'on revient toujours à cet in- terminable duel. Les cottes démaillées, les écus brisés, rien ne le ralentit. Le soir arrive , la nuit arrive ; le combat dure toujours. A la fin, une nue s'abaisse du ciel entre les deux champions. De cette nue sort un ange. Il salue avec douceur les deux francs chevaliers ; au nom du Dieu qui fit ciel et rosée , il leur commande de faire la paix, et les ajourne contre les mécréans à Roncevaux. Les chevaliers tout tremblans lui obéissent; ils se délacent l'un i Tautre leurs casques; après s'être entrebaisés, ils s'asseient sur

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POÉTBS ÉPIQUES. 37

le pré en devisant comme de vieux amis. Yoflà le seignenr féodal dans ses rapports avec Dieu. Tout cela n'est-il pas singulièrement grand , fier , énergique? Le tremblement de ces deux hommes in- vincibles devant le séraphin désarmé (1) , n'est-ce pas une in- vention dans le vrai goût de l'antiquité, non romaine, mais grecque; non byzantine, mais homérique 7 Or, il y en a un grand nombre de ce genre dans les trouvères.

Si l'on demande quel rang ils occupent dans l'art, à moins d'être ébloui par le, fanatisme commun aux érudits, on ne peut les mettre au rang des poètes des âges savans et cultivés. Leur place est celle des rapsodes avant Homère, ou des peintres toscans avant Giotto et Orcagna. Quelques-uns d'eux avouent franche- ment que leur art est surtout un métier , et l'auteur des Quatre fils Aymon termine en demandant or et argent assez

Pour donner aux fillettes et maint bon compagnon. Car c'est tout ce qu'il aime; que vous célerait-onî

n est certain que les trouvères résumaient des chroniques fa- buleuses auxquelles ils ajoutaient de leur chef peu de circon- stances vraiment nouvelles. Les personnages et les types prin- cipaux qui doivent remplir la scène épique ont été créés ou plutôt évoqués par eux. Les temps qui suivront accepteront tous ces types et n'y en ajouteront pas un seul. Mais l'art n'a point en- core réellement varié ces figures. Sous leurs casques , tous les che- valiers sont semblables; et la poésie, sans nuances, sans expres- sion individuelle, tient encore comme Clorinde sa visière baissée. Le nain parle comme le géant, le seigneur comme le serf; formes à moitié ébauchées, qui ne peuvent se soulever de l'abîme, chaos balbutiant d'où doit sortir le monde de Dante , d'Arioste , de Boc- cace, de Spenser, de Caldéron, de Shakspeare. Au milieu de cette création à demi née, vrai pandemonium de l'épopée, toutes les larves s'agitent, c'est à peine si le caractère de chaque trouvère peut être distingué. Plusieurs générations continuent Tune après l'autre le même poème, et la différence des hommes et des temps ne devient pas plus sensible. OEuvres sans auteurs, elles appar-

(1) Voilà un s(\]et de tableau tout trouvé. Il me semble fait pour tenter un gran* pciBtre.

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as BEVUE VêS SB9X XmDBS.

tjpMMMit à UNIS» oomme l'archîtectave ftiiMy»e 4fU calhMnlooj qui 8e]ri»Ie avoir été b&tîe sa» «rchileote.

Quoi qH*il en soit, ces poèmes n'ont pasr toujours értenfciiii comme aujourd'hui dans des manuscrits muets. Nous ne possédons plus que la lettre morte de ces rapso<ties qui teraûent beaucoup dm earaetère de rîmprovisaiien. files ont été on partie chantées, et les contemporains n'étaient point frappés comme nous le somme» du dénuement de l'expression , qu'une feule de circonstances aer- irauent à relever» Si l'on veut même ae fisâre une jusie idée de l'effisa que ces poèmes pouvaient produire ^ il faut se représenter le cwi* cours solennel des fêtes qui les environnaient.

Pendant six mois d'hiver, le chàleM féodal était resté enveloppé de nuages. Point de tournois, point de guerre; peu d'étran- gers et de pèlerins ; de longs jours monotones , de tristes et inter-^ minables soirées mal remplies par le jeu d'échec. Enfin, le prin- temps avait commencé ; la châtelaine avait cueilli la première vio* lette dans le verger. Avec les hirondelles on attendait le retour du troubadour on du trouvère. Par un beau jour du mois de mai» c%> dermer envoyait ses chanteurs et aes jongleurs réciter ses anciefts romans aux bourgeois et au menu peuple dans l'intérieur des pe- tites villes. Pour lui, il suivait la ramfe escarpée qui menait un idiAteau. Sans demeurée, dès le soir de son arrivée, les barons , les écuyers, les demoiselles se réunissaient dans la grand'aalle pavée pour entendre le poème qu'il venant d'achever pendant VM- ver. Le trouvère, au milieu de l'assemblée, ne lisait pas ; il récitait. Mais quand son récit s'élevait, il chantait par intervalles, ea s'ac*- corapagnant de la harpe ou de la viole. Son début était plein de fierté et de naïveté. CètMt en même temps un tableau de l'asr- aenblée.

Seigneurs, or, faites paix , chevaHers et barons , Et rois et ducs, et comtes et princes de renoins. Et prélats et bourgeois, gens de religions. Dames et damoiselles , et petits enfançons.

1 Souvent il avait composé son poème par l'ordre exprès du sei-- igneur qui lui avait prêté la chronique dans laquelle était contenue la tradition de ^on sujet. Souvent les ancêtres de son hète y figu- raient. D*ailleurs, les lieux voisins, les petites villes, les bourgs^

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kammmatktbt Us auwamcèiw y élafiMt éèeSHià^ par kmfs nem* Criof de* France D-éteiir jÉttiai» proBoneé sans être aocotnpagné #to titre d'hoiHieiiP : c*étail la éâuee, oa la pUnsonte, M la Uuêè, oa Y honorée. D parlait à ses anditevr» de «e qu'ils ai- Mdènt et' oomiaisaaieBt' le mieux, de joûtea et de batailles^ Les qnafitéa qa'il donnait k ses hères étaient peii^ variées , mais sing«r lèrement énergiques et frappantes. A li» fière^pensie , hardi eontfiie iioUy à guise d'homme fier^ à guise desangiier (1), ces expressions et d'antres semblables, revenment songent dans ses descriptions. B nicentait ainsi lés grands fsats d'Olivier, qui, navré à mort, se re- lèye de son lit pour défier le géant, chef des Sarrasins ; on les lar- mes du eheyal Bëyard,quetes^écuyersont saigné pour boire son sang, pendant que la ftmtne^est an château de Renaud; ou la prise de Barbastre, ou la^ bataiHo d^Alichamp, oa Tarrivée de la lUe de rémk* dans la prison des chei^Iiers, ou la plainte de Chat- lemagne, en enteiidant le cor de son neveu Roland. Au milieu dés Iraditto&s qui se mêlent, il était souvent impuissant à régler œ désordre. H se contentaitalors de répéter à la bruyante assemblée : Oyez, seigneurs I Et cette formule féodale suppléait à presque toute antre combinaison d*art. Cétait le contraire de ce que Ton a vu dans des époques de décadence. Les idées du poète étaient fé- condes; ses sujets innombrables; sa langue seule était pauvre et pliait sous le faix. Du moins elle ne détonnait jamais, et c*est one question de savoir si cette rudesse inculte ne valait pas bien souvent Taffectation de Télégance moderne. L'accent et le rhythme, auxquels la foule est surtout sensible, se marquaient par des procédés qui nous semblent aujourd'hui barbares, mais qui étaient alors tout puissans. £n frappant vingt fois , quarante fois» soixante fois de suite et sans relâche la même rime , le vers finis- lait par graver la mesure dans Toreille endurcie des vieux barons; il retentissait ainsi, dans ces assemblées guerrières, comme Vépée sur reçu dans un tournois. À la voix du chanteur, chaque objet Tendait un écho sonore. Le château crénelé, le vent qui soufflait dans les salles, les aubades des guettes sur les tourelles, le bruit des chaînes des ponts-levis, tout cela faisait en quelque sorte par- tie de son poème. Ce qu'il ne disait pas, les choses et les sou7£-

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40 BBVUB DBS DEUX MONDES.

nirs des auditeurs le disaient à sa place. Quand Tautomne appro- chait, le trouvère était au bout de son récit; il partait enrichi des prcsens de son hâte. Cétaient des vétemens précieux , de belles armes ^ des chevaux bien enharnachés. Quelquefois il était fait chevalier, s*il ne Tétait déjà. Souvent il emportait avec lui Tamour de la châtelaine; puis, lui absent, le manoir avait perdu sa voix; tout retombait, jusqu*à la saison nouvelle, dans le silence et la monotonie accoutumée. La carrière fabuleuse des héros du cycle carlovingien se termi- f nait en général dans le couvent, en sorte que cette épopée finis- sait comme avait commencé celle d'Ârthus, c'est-à-dire par la I légende. Charlemagne est canonisé. Le géant des Sarrasins , 1 Fierabras se convertit et monte au ciel. Au déclin de leur vie» I Guillaume d*Orange, Renaud de Montauban, Oger le Danois, se font moines de Tordre de Saint-Benott, C'était aussi la fin ordinaire des trouvères. Quand Thaleine venait à leur manquer, trompés par leur gloire éphémère, harassés et contrits, ils se réfugiaient dans le cloître. Tout sortait de Téglise; mais aussi tout y ren- trait. Le poète y suivait son héros.

m.

C'est une grande question de savoir quelle fut la première ori- gine de ces poèmes. Assurément, les traditions ont flotté long- temps dans les esprits , avant de prendre la forme qu*elles ont ; ' revêtue au xii* siècle. Dans ce chaos, il y a des parties celtiques, , ; bretonnes, provençales, frankes , bysantines, arabes, païennes, chrétiennes , musulmanes. De , avec d'égales raisons, on peut lui attribuer des commencemens très difTérens, et chacun peut, ici, à son gré, vanter son clocher. L'épopée au moyen-âge est aussi complexe que Tarchiieclure même. Tous les peuples ont travaiHé au plan de la cathédrale; tous ont coopéré par quelque point i l'invention de Tépopée catholique et féodale ; à Tégard de la forme, il était naturel qu'elle fût d'abord imposée par les poètes les plus précoces, les plus industrieux dans le mécanisme de Tart, surtout les plus voisins des traditions de Tantiquité. Le témoignage des Meistersaenger (1) et le savant travail de M. Fauriel ne permet-

(i) « De ProYence en terre tudesque noiu sont venues les vraies traditions. » Parxlval »

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POÈTES ÉPIQUES. 41

tent guère de douter que les Provençaux n'aient été les créateurs du mécanisme épique. Si d'ailleurs on compare les poèmes de la langue d'oc et ceux de la langue d'oil, on s'aperçoit bientôt que les épithètes et les comparaisons convenues , les fins de vers fré- quemment employées , les refrains , les habitudes et idiotismes particuliers aux trouvères ont été littéralement transportés d'un dialecte dans l'autre. Le rhythme une fois trouvé et reconnu , le branle fut donné ; de toutes parts , les épopées locales se formèrent comme d'elles-mêmes. Le verbe avait été prononcé, le chaos s'or- ganisa, n arriva pour la poésie ce qui arriva pour l'architecture. Quand l'ogive se fut élevée en un point , elle se trouva par miracle couvrir toute l'Europe occidentale. Ainsi des épopées. Le nord ne traduisit pas le midi, ni le midi le nord ; mais le problème de l'art une fois résolu par le rhythme et l'accent musical de la Provence, la langue du moyen-âge fut miraculeusement déliée. Le poème qui, depuis long-temps, se préparait au fond des cœur, éclata de toutes parts, et presque à la fois, en des langues différentes.

Non seulement les provinces du nord rivalisèrent avec celles du midi ; mais tous les peuples de lEurope occidentale , les Allemands, les Anglais, les Danois, les Italiens, les Espagnols, peu à peu ébranlés par cette cadence , se mirent à la suivre et à la répéter en chœur. Chacun d'eux plia sa langue au mode de la France, et redit à son tour les aventures du Graal et celles du fils de Pépin. £n ce temps-là , les nations jouaient avec les mêmes songes. Une même foi, un même amour, les rassemblaient encore. La France, qui devait plus tard les entraîner dans la vie politique, les entraînait alors dans la région des fables, et cette unité de la poésie annon- çait l'unité de la civilisation moderne.

jpag. 368. ~ Ces expressions d'Eschembach (1315) ont long-temps para trancher la ques- tion, car elles semblaient indiquer que Tauteur avait puisé son sD^et dans un poème provençal ; mais il n*en est rlun. Dans un passage cité Tannée dernière par M. Lachmann , Eschembacfa affirme posltirement que Touvrage de Guyot le Provençal, il a puisé le tien , était écrit en français :

Kyôt ist ein Provenzâl ;

Swaz er en franzoys dft von gesprach.

(ParzlTal,pag.90f.)

Et, en effet, prefiKfue tous les mots étrangers dont le sert le poète allemand appartien- nent au dialecte du nord. Celle observation importante, et qu'il est facile de vérifier, a été faite d'abord par M. Laclimann, dans sa belle édition du Parceval, préface, pag. 2S.

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tt REVUE 9BS «EUX MONDES.

Be nos jours , la critiqae aUemande a ta première donné rexem- pk de publier des textes complets de oes di£férentes versiona. £lle a fourni par nne base à Fétude des littératures comparées du moyen-àge. Seulement, on s'étonnequ'elle ait mêlé sifréquem* ment à oes questions des origines les passions de réaction d*iui autre ftge« Trop souvent on pourrait résumer comme il suit seg remarques sur la poésie d' Arthus et de Chariemagne : Tout ce qui^ dans l'épopée chevaleresque au moyen-Age, est grandeur, pureté, chasteté, sainteté, est Yéiémeni allemand* Tout ce qui, dans la même ^pée, est immoralité, ennui, monotonie, corruption, in- sf)idité, est Vêlement français. Pourquoi foire ainsi remonter au maillot les raneunes des peuples vieillis?

Ce (pi'il y a d'incontestable, c*est que les poètes français, dans le cyde guerroyant de Gharlemagne , n'ont été surpassés de lenr teaspa par aucun de leurs imitateurs. Dans le cyde d'Arthus , ils ont, de Taveu des Meistersaenger, construit toute la fiable; ils ont inventé tous les évènemens. Biais sur le fond des imaginations provençales et normandes, les Allemands ont jeté une végétation efflorescente, à lamanière des ornemens gothiques sur l'ogive d'a- bord nue du sh* siècle. Les Mostersynger ont été, en qudque sorte, les imagi^s et les f oliaders de ce genre de poésie. Us «n ont aussi, comme il a été dit ci-dessus, conservé le sens austère et re- ligieux. D'ailleurs, moins agile, moins gracieuse, moins naiveque celle de Chrétien de Troie, la langue d'Eschembach, est^ par compensation, plus étendue, plus élevée et plus grave. Las Ueis- tersaenger ont prêté i la poésie française un panthéisme en- fantin qui ne se retrouve jamais dans les originaux. Cette sympa- thie vague des fleurs, des ruisseaux, des chênes touffus avec les héros provençaux et bretons, appartient entièrement aux traduo- teurs. Je dteraide cela un seid exemple; nais il est ftnrppaflt,^ tiré du poème le plus populaire du moyen-âge.

Trkttti et Yseiilt, apvès «voir bu île breuvage d'amomr, se sont enfuis au fond des bois. A peine arrivés dans ces solitadas, le Tris- tan français est obsédé par les difBcuhés de la vie matérielle. Pour protéger la vie d'Ysault, il déploie une excessive activité. II ne quitte pas ses arc; les abaiemens de son lévrier retentissent à cM de lui4lans la fisréc Avec sas flèches empennéas, il powrsvb les daims, les cerfii, les chamois. H rapporte à la reine sa prollB

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stigaante. fi la pr^tpare de ses nains, à ia manière d'Achille; el ee genre de vie finit |Mir devenir si difieile à supporter, qu'il le qoftle ik première occasion.

Ken différent eat le Tristan de Gk>tlf ried de Strasbourg. Ses deux amaBS ne ixMvent ni ne mangent. Si vous demandez comment ils se noorrissaiefit^dii le vieox poète d'Alsace, c*est moi qui vous le dirai: au fend des forêts et sous la ramée , ils trouvaient un meilleur brmivage que sur la table d'Artbus; c'était la douce confiance^ Famour (1) embaumé; ils avaient pour serviteur Tombre et le soleB, le vert tilleul, la riviàre et la source, Therbe, la feuille et le bourgeon. Pour messagers, ils avaient aussi le petit et pur ros- signol , l'alouette et la linote , et les gais oiselets des bois. Mainte douce langue pour eux chantait et déchoMmi (2). L'arbre, le pré verdoyant et la fleur sous l'herbe, et la douce rosée, leur souriaient qaand ils passaient : que leur fallait- il davantage ?

Les différences des deux peuples ne sont -elles pas déjà toutes aiarquées dans cet exemple? Ce Tristan, chasseilr industrieux, si fite rassasié de son idéal solitaire, si empressé à retourner parmi les paladins au milieu des tournois, n'est-ce pas legénie de la France «lle-méme, si promptement lassée des forêts enchantées du moyen- âge, si avide de la vie active des temps modemest Au contraire, ce Tristan perdu dans sa propre fantiûsie, qui, au Keu de son arc, emporte sa harpe daiM les bois, qui vit éternellement d'un invi- sible souffle, qui passe les heures et les jours à s'enivrer du breu- vage de ses propres désirs, po«r*qui la blonde Yseolt remplace tous les paladins de la chevalerie et tous les bruits du siècle, ce Tristan, on pourrait dire ce Werther de la chevalerie, contem- platif, oisif, n'est-ce pas l'Allemagne teUe qu'elle devait nous ap- paraître plus tard t Et n'es^41 pas sensible que de ces deux poésies, la première, en grandissant, ira aboutir au sensualisme deVoltaire, et la seconde au panthéisme de Goethe? Si l'on pouvait comparer ies versions italiemies, danoises, anglaises, espagnoles, on arrive-

(1) Diu gebalsamite minne. GoUf. y. Strasb., pag. 930.

(1) Ces mots français, ainsi qu*un grand nombre d'antres (même des vers français tout aittan) sont 4ani io tOKt^ de Go^ied. le renarqne^a'onne les retfouTO pas danc le (Miasa Qorre«ponâ«mt du poème français. Gottfried aurait donc eu sous les yeux un antre poème que celui dont il nous reste des fragmens, et que Ton attribue à Chrétien d& Troie.

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lA REVUE DES DEUX MONDES.

rait à des résultats analogues. Les instincts et les tempéramens des peuples se trahiraient ainsi dès leur berceau.

Maintenant y je suppose qu*après le long travail des trouvères, la France, au foyer de toutes les traditions épiques, eût produit un homme capable de les résumer dans un monument durable. Je ne crois pas qu'en aucun temps, poète eût trouvé sa tâche plus avancée. D*une main hardie, il se serait emparé des ébauches que le siècle produisait partout en Europe. Souvent, à ces ébauches, il ne fallait quun trait de plus pour sortir de la barbarie et s'élever aux formes d'un art indestructible ; l'Homère féodal eût absorbé ainsi le génie épars des rapsodes de la féodalité. Dans la lutte de Mahomet et du Christ était naturellement contenue l'unité de son sujet. A ce fondement il eût rattaché les épisodes innombrables qui s'en étaient séparés, et auxquels il ne manquait rien que la main du maître pour s'ordonner entre eux. Cet Arioste sérieux, que j'imagine ici, eût mêlé dans une même action le cycle d'Arthus et le cycle de Charlemagne, c'est-à-dire l'église et la féodalité, le nord et le midi. En même temps que la monarchie réunissait les provinces, il eût absorbé tous les fiefs de poésie dans un poème- roi; et sous cette forme, l'épopée eût été l'image et la réalisation anticipée de la société française. N'oubliez pas que la langue pro- pre à ce monument était plus qu'à demi achevée. Le rhythme avait été créé par l'instinct des troubadours et par l'imitation des chants mauresques. Quant au caractère de la stance épique, il semblait indiqué et préparé par les tirades dominait dans la rime con- tinue un son fondamental. Que fallait-il à ces vers du poème de Ronce vaux , d'une partie de Guillaume , de Gérard de Vienne , de Garin le Loherain, de Renaud de Montauban, de Fierabras, pour se dépouiller de leur enveloppe grossière? Ils contenaient tous les rudimens d'une langue héroïque. Quoi de plus? Les ébauches étaient préparées ; tous les fils étaient tendus. Pourquoi l'artiste a-i-il manqué à l'œuvre? Faute d'un homme, le travail des géné- rations est demeuré stérile. Nous voyons aujourd'hui les membres épars du poème; mais le poème, qui le verra jamais? Ni demain ni plus tard, la vie ne reviendra à ces généreux trouvères, Adenez le Roy, Girardin d'Amiens, Huon de Villeneuve, Jehan de Flagy, ai à tant d'autres dont je voudrais savoir les noms pour les redire. In insondable oubli pèse sur eux tous également , et pourtant ils

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POÈTES ÉPIQUES. 45

forent poêles. Plus d'un noble cœur, en les entendant, abattu sous la cuirasse; plus d'un homme de fer a pleuré sous sa visière. Eux- mêmes, que de fois n*ont-ils pas été troublés et exaltés par l'écho de leur voix I Ouvriers de génie, ils sont morts secrètement, sans .soud, confians dans le maître qui devait couronner après eux leurs travaux commencés; et le maître n'est pas venu, et plus vains que les fables qu'ils ont chantées, personne n'a achevé leur œuvre, ni ne se souvient de leur œuvre; et aujourd'hui tant d'efforts, tant de saintes inventions des peuples, tant de vaillantes images, tant d'héroïques traditions, bien faites pour encourager et enhardir à tout jamais le cœur des hommes, resteront évanouies, parce qu'A a manqué une bouche pour les répéter et leur prêter le secours souvent profane de l'art. La Babel du moyen-flge a été élevée jus- qu'à effleurer le ciel ; mais avant de le toucher, elle a croulé en cendres , et ceux qui en montrent les restes doivent s'apprêter à être raillés par une postérité incrédule.

L.e fatalisme historique, je le sais bien, démontrera magistrale- ment que si cette œuvre a manqué, c'a été pour le plus grand bien des générations suivantes et de la nôtre, en particulier ; que c'eût été xm immense malheur pour la France de posséder un poème dantesque, lequel eût imposé à sa langue le sceau du moyen-ftge, et Veut inféodée comme l'italienne à l'imagination et à la poésie» T^ous conviendrons, tant qu'on voudra, que la France a couru cet énorme danger; et même en secret, les portes closes, nous regret- terons de n'avoir pas à endurer cette infortune.

Au reste, ces rapsodies n'ayant pas été recueillies quand le génie des temps le permettait, elles durent promptement se trans- former et disparaître. Les poètes du moyen-flge croyaient sincère- ment avoir exprimé tout ce qu'ils voyaient ou sentaient dans leurs ccenrs. Les hommes auxquels ils s'adressaient le croyaient avec CQi. Mais le jour les salles des châteaux se dépeuplèrent, le <^ncoars d'objets qui donnait à ces fôtes de poésie une puissance éphémère vint à changer, ce jour-là, il ne resta qu'une ébauche nionotone et muette, à la place de l'épopée qu'avaient entendue on <^ru entendre les hommes d'un autre siècle. A mesure que la société féodale déclina, ses poèmes, déchus des vers à la prose, dispa- rurent comme elle. La France ne devait avoir ni sa charte dcsr barons comme l'Angleterre, ni sa Comédie divine comme l'Italie,

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«6 RBVIfB Mfl Mme HDNDBS.

Appelée à rvioer le passé, il ^enble cpi'eUe ne éerait laisser <to arrière auicaa étabUssement dorable.

Le iiers-^éCat qm surgissait ne pouvait guère aourririin mMr profond pour ces épopées dans lesquelles il ne jouait que le pHe du serf. Ce n'était pas poiu* lui qu'elles avaient été composées, n n'y trouvait que le tableau de son d)ais8eiaent. Outre cda, il s'était fait sa propre poésie dans l'apologue et la grande com^ position itu Renard ; poésie corvéable et mainmortaUe q«a n'ose pas s'exprimer par une bouche humaine ; quand eHe sera affranchie. C'est i eUe que La Fontaine se rattachera.

Quelques lambeaut de l'épopée sérieuse survécurent par hasard. Au plus haut du paradis, Dante rencontre Roland dans l'étoile de Mars , Guillaume dans l'étoile de Jupiter. Le grossier Obéron du xii* ûèele reparaît dans une Nuit d*Été de Shakspeare, Fierdtnras dans un des mystères de Galdéron, Gharlemagne dans Boîardo. Pulci, Ârioste, Cervantes"; voilà les miettes tombées de ia table d'Homère.

n y avait, au reste, dans te sublime du xhi* siècle, un c6lé ri^ dicule qui devait finir par être déoduvert. Pour que les esprits n'en eussent pas été frappés plus tôt, il faUait même qu'ils fussent aussi sincèrement préoccupés qu'ils l'étaient en eflfet. Ces ana- chronismes qui supprknaient le temps, cette géographie héroïque qui supprimait l'espace , ne pouraient pas toujours durer. L'igna- rance céleste sur laquelle tout reposait devait cesser un jour, et alors le rire allait remplacer les éternelles larmes des amans de GornouaiUes. 0 rire plus amer que les pleurs I renaissance plus triste que le tombeau! quand le calice du Graal se remplit du vin de Toscane et que les lèvres ascétiques yi)urent l'oubli de l'an^ tique espérance, la menace comme les promesses, la foi des vi- vans comme la foi des morts, tout avait été déçu. Ni le monde n'avait fini à l'heure publiée par le Dieè irœ, ni les morts trop at*> tendus n'étaient ressuscites, ni Arthus ne s'était réveillé dans la forêt de Bretagne. Sur le tombeau de Tristan et d' Yseidt, le lierre et la rose s'étaient flétris l'un l'autre. Au sommet du Mont &m- ifaje, le fantême de l'idéal avait disparu avant d'avoir été atteint par la chevalerie. Qui pourrait dénombrer les désenchantemens de l'homme à la fin du moyen-ftge? et que sont les nôtres à côté de ceux-là? Le xv* siècle et lexTi"" s'en vengèrent par un rire hé**

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. Ce6i du roUiea d#8 dteiMratÎQs d!Italieqi|B sottit la pre- ■uèfe satire da grand poème de la féodalité. Piiki eetdii pays de fiafOMurole et de MaeÛav«L Après lui, Arioste et Gerraiites se jpartagàreat la double épopée de la chevalefie. Daas ce dernier sionMOt, Ja division primitive des deux cycles fut encore main- ^Niae, et ia raillenie consommée avec une étiquette royale. Roland Sviemx resta le neveu de Charlemagne et représenta toat le cycle évanoui des Garlovingiens. Quant à Don Quichotte^ poursuivant i mravers monts et vaux son idéalJnaccessible, qui ne recoonaitrait le dernier de la famille des paladins d'Artbus et du Saint-Graal? «le voudrais que quelqu'un racontât les pîperies qu'il a fallu an mnomd» pour tomber peu ipeu de Parceval-le-<iallpis à Gargantua ^t à iiraarigousier» et de Béalrix de Portinari à Didcinée du Tor lieso.

Par degrés, la poésie fiéodale tomba dans un si grand oublia / €pi*autant eAt lalu qu*eUe n'eût pas existé. Depuis Malherbe, tout data de laRenaissance. Contre les analogies manifestes de Thistoire, âdcmeuEU décidé que, par une exception sans exemple » la poésie en France était née en Tan 1510 environ » de Tépigramme et du sonnet, dans le cabaret des écoliers de Paris. Tout son passé cfae- vnkrtsque lui fut retranché. ViUon et Harot furent les vénérables aieux, i bsu-be blanche, qui présidèrent A ce berceau et le tachè- rent de lie. Avec moins de préoecopation, il eût été possible de 8*apercevoir que le madrigal, le sonnet, la ballade affectée, Té- pltre, k.triokt, et les autres formes artifideUes de ce temps-là, mrmonimt la décadence d'un art ancien, aussi bien que les essais d*nB art noovean. Par dslà les poètes des Valois auraient appara Iss poêles de PhiUf^pe-Angnste.

JSn effet, si quelque chose doit être conclu de tout ce qui pré- tUe, c*«st qne la poésie en France n*a pas eu de moindres ori- (jnes que dans le reste de la «ocîété chrétienne. Elle n*est pas » de plus cbétive lignée ritalienne, l'espagnole, raUemande» l'anglaise. Elle est née dans le berceau eomnuin i tous, dans Té-* iKae. Avec la fiéodaUté, ette a grandi hors des vUles, daas les châieamx^ p*rmi les dhants des troubadourset )es pompes des fttes provinciales. Au xui* siècle , eUe est parvenue avec la con- atilaliîûB du moyen^ge, à une sorte de maturité. Après cela, 4bi|»icemaie welittératuroi formée, paitooru las la^smapbasap

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hS REVUE DES DEUX MONDES.

du sophisme et de la décadence; le roman ergoteur de la Rose appartient à ce déclin. Les fabliaux du xvi* siècle sont les épi- sodes détachés du grand poème du xin'. Villon » Marot, Saint- Gelais , ces prétendus ancêtres , ont perdu déjà la grande trace du passé. De Tépopée, ils sont descendus au madrigal ; de la simpli- cité débonnaire des romans de chevalerie , à la mignardise du rondeau. Ingénieux et subtils dans le mécanisme des vers , ce qui leur manque, c'est la pensée. Toutefois, jusque sous la Ligue et Louis Xni, un reste du vieux génie héroïque se^ perpétue em- phatiquement dans les Aroadis. £n ce moment, le fantôme des tra- ditions disparaît, avec la féodalité , sous Richelieu.

En un mot, la poésie française a eu deux époques principales. Tune toute féodale, au temps des croisades, l'autre toute royale, au siècle de Louis XIY. L'intervalle qui les sépare comprend la dissolution de la première et Tavénement de la seconde. De plus, ces deux époques n*ont entre elles presque aucun rapport de con- tinuité, Tune n'étant point renfermée dans l'autre, ni produite par l'autre; et ce divorce d'avec la tradition est ce qui donne à la poésie en France un caractère particulier et presque unique en Europe.

Faut-il regretter que le siècle de Louis XIV ait en partie rejeté le passé national, et qu'il se soit plié aux formes de l'antiquité, au lieu de continuer l'œuvre ébauchée du moyen-àge? Cette ques- tion, qui est au fond celle de la société française, en renferme mille autres. Elle se résout par cette unique considération, que le retour à la tradition était impossible; il n'y avait plus aucune convenance entre la naïveté des traditions ecclésiastiques et cheva- leresques, et le scepticisme pieux auquel on touchait alors. Si la France eût tenté de recommencer son passé et de remonter à son âge d'innocence , elle n'eût pu y réussir que par un mensonge so- cial. Arthus et Louis XIV étaient mal faits l'un pour l'autre; le moyen-àge avait manqué sa tâche ; ce n'était pas à la monarchie à refaire l'œuvre de la féodalité.

Que serait-ce, au contraire , si de cet oubli de la tradition était née en partie la puissance sociale du siècle de Louis XIV, et si c'était le point par le génie de ce siècle s'accorde le mieux avec le génie permanent de la France moderne? Or, c'est ce qu'on ^e saurait nier. Dans le reste de l'Europe, la tradition des formes

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du moyen-àge a persisté dans les lettres comme dans la société politique. Dès les croisades , on aurait pu prédire les développe- mens successifs de la poésie italienne , espagnole, allemande , an- glaise. Le spectacle des Mystères contenait déjà Tébauche du drame de Galdéron, de Shakspeare, de Goethe. Dans les époi>ées religieuses et chevaleresques se trouvent les premières origines de Dante, d*Arioste, de Spenser; Pétrarque et Camoêns ont des rapports avec les troubadours; Raphaël en a avec Fiesole, avec Masacdo. U n*en est point ainsi du siècle de Louis XIV. Sans passé, de lui-même, il s*est levé à Timproviste, dans la famille des siècles, comme la coupole demi-chrétienne, demi-païenne, de Sain^ Pierre, parmi les cathédrales du moyen-àge. Des formes que Fhuma- nité aproduites, orientales, grecques, romaines, féodales, il a choisi librement celles dont il lui a plu de se rapprocher. Il s*est donné les aïeux qu'il a voulus ; et ordonnant, reniant, brisant, renouant ainsi à son gré le lien des générations, le siècle de Louis XIV est devenu le premier acte des révolutions dans lesquelles la France devait engager le monde. Appelée à abolir le moyen-àge dans les lois et dans les mœurs , la France a commencé par Tabolir dans la poésie. Sa littérature a été , comme ses institutions civiles, un acte de choix et de libre arbitre, non de nécessité et de tradition; et il n*est pas prouvé que Y Art poétique de Boileau n*ait été, dans un temps, ce que la déclaration d^ dioits de la Constituante a été dans un autre.

Par s'expliquent la défiance, l'antipathie instinctive de la France pour les formes et pour les habitudes des littératures étrangères. Il est clair que, continuant Fœuvre des traditions abo- lies, ces littératures sont en contradiction perpétuelle avec le génie de la France et le principe de son action. Aussi, aura-t-on beau faire; Dante, Caldéron, Shakspeare, apparaîtront long-temps encore parmi nous comme les fantômes d'un passé ennemi.

D'une autre part, j'ai souvent entendu remarquer avec étonne- ment que les ennemis les plus ardens du régime politique de Louis XIV sont restés les plus fidèles partisans des établissemens et des principes littéraires de cette époque. C'est au milieu des réactions les plus violentes contre le passé que cette royauté de Tart a jeté les racines les plus profondes au cœur de la nation. xvu* siècle a triomphé même en 89 et en 93. Pourquoi cela? Pré-

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50 BEVUE DBS INSCX WQKBBS.

dséinent parce, que les formes de cet art, B*ayaiit pas de fonde* meus profonds dans Thistoire féodale , se prêtent à tous les chaa- gemens, et peuvent survivre i tous les naufrages. Émancipées du servage du moyen-àge, ces formes s*appliquent à la France nou-* veUe plus qu'à la France ancienne; et il est dans la nalure des choses, que plus ce pays s*affranchira des souvenirs et des liena de son passé, plus cette poésie lui ressemblera; en sorte que los changemens de mœurs, de lois., de régimes, qui vieilliront tout le reste, ne feront que la rsyeunir.

Voilà pourquoi il est bien inutile de s*inquiéter sérieusement de la gloire du siècle de Louis XIY. Ce siècle, éternellement tciom* phant,est le génie même de la France ; il lui apparaît chaque nuit sous sa tente. Et pourtant le monde ai;yourd*hui est plein d'hommes au langage funèbre, qui vont partout prophétisant sa ruine, s*ib ne lui portent secours. Ne les arrêtez pas ; ne leur parlez pas ; ils se hâtent, et peut-être arriveront-ils trop tard. En effets ils ont pris sous leur très noble, très haute et très puissante protection, ce siècle défaillant. Ces chevaliers de la gloire se sont faits les dé- fenseurs des faibles et des affligés, à savoir, de Bossue t, de Pas- cal, de Corneille, de Racine, de Molière, de Voltaire et de plu- sieurs autres orphelins de cette famille. Ds se travaillent incessam- ment pour la cause de ces opprimés ; ils ne boivent , ni ne mangent, ni ne sommeillent; ils en mourront. Ne pourraient-ils pas, ea conscience, et sans danger pour leurs pupilles, se permettre quelque r^pos, et au besoin, de dormir sur leur lance?

Si, comme quelques personnes le pensent, le moyen-àge a été le paradis des croyances populaires et de la poésie instinctive, le siècle de Louis XIV est celui qui nous en sépare irrévocablement* La France a goûté vers ce temps-là le fruit de Tarbre de la science du bien et du mal. Elle ne peut retourner en arrière dans son Age d'innocence. Austère, inexorable, Fépoque de Louis XIV est comme Fange à Tépée flamboyante, qui ferme sur nous les portes de cet Eden mystique. Toutes les fois que les peuples commencent à défaillir, et tournent avec regret la tête vers ce paradis perdu, le grand siècle se soulève de lui-même , et rend le retour impos- sible. Nul de nous ne rentrera dans TEden de la poésie et de la foi des ancêtres. Les portes ciselées par les archanges ont été doset avec fracas. En vain mille efforts se déchaîneront cootie elles ;

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laburière éferée sobtûtera; le genre hamain n'aura pmnt de transfuges. ,

£pop6e des jours passés, trourères» chevalerie , amours en- diantés, légendes 9 charmes conimencés, larves « images ébam- diées, poésie qui aaraît pu être , qui n*a été qu'à demi, flottez, errez dans les Rmbes des vides souvenirs. Vainement vous rede- mandez à naître : il est trop tard; un monde nous sépare de vous. Spectres des temps évanouis , que deviendriez-vous parmi nous? Vous nous feriez mourir, et nous ne vous Ferions pas vivre une heure.

Delà comparaison de la littérature française à ces deux époques, au moyen-âge et sous Louis XIV, résulte une autre conséquence plus triste, à mon avis ; c'est que rien n'est feux comme la maxime de nos temps, qui veut que les époques les plus religieuses soient aussi les {fos propres au développement des arts. Ah 1 si la croyance feisait les ouvrages durables, quelle poésie eût été plus accomplie que celle des trouvères? Née dans des siècles de sainteté, de qudfo hauteur ne dominerait-elle pas tous les Ages modernes I Mais fl n'en est p<nnt aînsi^ et plus je réflédhis au principe ci-dessus énoncé, plus je m'aperçœs qu'il découle d'une méconnaissance égale de la religion et de l'art.

Ne vous aveuglez pas sur la valeur de Fart, et, retombant dans la vieiDe erreur, n'aUez pas prendre l'idok pour la divinité. Exami- nez, étudiez, comparez tous les monumens achevés du génie hu- main; partout vous trouverez en eux un senthnent de critique qui eiEclttt l'ingénuité de la foi. A propremcKH parler , Fart lui- même ne ounmence à exister qu'à la condition de se séparer du culte et delaHturgie, c'est-à-dire d*établir une église dans l'église, un Dieu nouveau au sein du Dieu antique. Le prêtre crée les sym- boles; l'artitfite les détruit. L'Orient sacerdotal a fidt les dieux; la Grèce impie a fait les statues. Quand je lis les poètes du temps de Péridès, je pense aux impiétés naissantes dans Fécole de Socrate. Le siècle d'Auguste commence; mais déjà les augures ne peu*^ vent se regarder sans rire. Au moyen-âge, l'époque des trouba^ dours est cdie des hérésies des Albigeois et des Vaudois. Qu'est- ce que la prét^due orthodoxie de Dante, si ce n'est un perpétuel blasphème contre la papauté? Quoi de plus? Le siècle de Léon X est le siècle dd Luther. Aux époques religieuses par excellence

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52 REVUE DES DEUX MONDES.

appartiennent les sphinx de Thèbes, saint Jérôme, Tertnllien, saint Hilaire, les hymnes et les proses ecclésiastiqaes, les trouvé^ tes y les mystères I les crucifix de Cimabuë. Aux époques nait le scepticisme appartiennent les marbres du Parthénon, V Anti- nous, Michel-Ange, Raphaël, Arioste, Shakespeare, Milton, Cer- vantes, Pascal, Molière , Racine , La Fontaine, Voltaire. De quel côté sont les croyans? de quel côté sont les artistes?

Ne confondez donc plus la religion et Tart, si vous ne voulez les détruire Tun et Vautre et Tun par l'autre. On demande aujour- d'hui à rartiste d*étre prêtre, c'est-à-dire de n'être ni prêtre ni artiste. Quant au poète, il ne lui est plus permis de rimer un cou- plet sans affirmer quelle est sa foi en matière d'ontologie, ce qu'3 affirme touchant l'origine de la terre et du soleil , de la mer et des étoiles, du travail et du salaire, d'Ormuzd et d'Ahriman. Profon- deur fausse et décevante, mère de frivolité et d'impiété réelle.

Delà aussi il est résulté que notre époque, en qualité d'hérétique» a été mise à l'interdit, et comme telle livrée au bras séculier. Ce siècle a trouvé,' parmi nous, un nombre infini de prédicateurs, qui, la corde au cou, le cilice aux reins, et portant d'avance le deuil de leur propre génie, vont prêchant la fin du monde, à sa- voir : de la jeunesse qui les quitte, de la beauté qu'ils ont perdue, de l'amour qui les fuit, de l'espérance qui les abuse. Et de cette somme effroyable de sermons, mandemens, homélies, il est resté démontré : premièrement , que rien n'est plus chétif que la vue du monde ébranlé, par trois fois en moins de trente ans, jusqu'en ses fondemens, par la révolution française; tant d'assemblées fameu- ses, de grands courages, d'échafouds bravés, de révoltes vaincues et ranimées ; tant de rois en exil et mourans sans tombeaux ; tant de batailles rangées sur terre et sur mer; aux deux bouts de la chaîne, l'Amérique et la Grèce affranchies; un empire détruit en une nuit, et partout la paix plus inquiète que la guerre ; deuxiè- mement , que rien n'est plus anti-poétique ni plus indigne de l'exa- men d'un galant homme que l'époque qui a réuni, dans un même chœur diabolique, Goethe, Byron, Klopstock, Alfieri, André Chénier, Schiller, Chateaubriand, Wieland, M""' de Staél , Herder, Lamartine, Uhland, Manzoni, Walter Scott, Ck)leridge, Hugo, Wordsworth, Tieck, Jean Paul, La Mennais, Béranger, le tout couronné par le roi des nains, Napoléon ! Ed. Qvwet.

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NANTES.

I.

Hantes à trois époques. La cour du roi Baoo. La GbesiiM. -^ L'entrepôt. Le château. La cathédrale et le tombeau de François II. La chapelle de la Miséricorde.

Vers le premier siècle de Tère chrétienne , on royait, à qneU qaes Keues aa-dessus de rembouchure de la Loire, une réunion confbse de villages couverts de chaume et à moitié cachés parmi les saules. D'étroits chemins, bordés de bouleaux, unissaient entre eux ces diflérens hameaux. Les vertes prairies s'étendaient par derrière, et Ton voyait tourbillonner au-dessus les oies sau- vâtes qui venaient s'abattre le long des rives. Tout était champêtre et tranquiUe : seulement , parfois , le soir, à la marée montante , on apercevait dans la brume des barques noires glissant sur les eauxconune des serpens marins, et qui, suivant un des bras du fleuve, s*y perdaient parmi les féuillées. Alors, du c6té elles avaient disparu, on entendait s'élever des cris de mort ; on voyait étinceler des flammes; puis les barques reparaissaient emportées par le jusant, et passaient, rajHdes Cixnme des flèches, toutes chargées de dépouilles sanglantes, de femmes garottées et d'en- fans en pleurs.

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M nsrms dis mscx m oinm»

Cette grande bourgade sans défense était Nsntes, alors exposée aux attaques des corsaires de toutes nations , qui remontaieiit la Loire pour piller la ville , brûler les maisons et emmener les habi-* tans en esclayage.

Plus tard, vers le xin"" siècle, les saules, les bouleaux» les prairies avaient disparu, et, à la place des hameaux, s'étendaient des quartiers populeux. Nantes avait grandi : un long rempart de pierre Tenveloppait comme une armure, les arches veillaient sur ses tours crénelées, les pendus chargeaient ses feurdies de jus- tice : cette ville était devenue le plus brillant joyau de la couronne de Bretagne , et rien ne manquait plus à la cité du moyen-âge , pas même la peste, qui enlevait tous les cinq ans un tiers de la popu- lation.

Telle qu'elle existe de nos jours, Nantes ne rappelle que fort peu le passé. 11 ne faut plus y chercher ni la capitale des Namnètes, ni la ville féodale ; les cabanes primitives y ont été renversées depuis long4emps , et la pioche est au pied des dernières mai- sons gothiques. Ou le fleuve baignait des prairies, il ne trouve plus que des canaux de pierre ; serpentaient les vertes oseraies s'^venC des frontons sculplés et d'opulentes Aiçtdes; ^- saient les navires de pirates, flottent de paisibles bateaux la* veurs. Nantes n'a rien gardé de lair de ses anciens jours. G*est une ville de ponts , de péristyles , de pakis et de oolomies ; une dté d'Italie perdue dans les vallées de la Breingne; Venise, sauf le soleil et les gondoliers.

Et cependant , sous ee replâtrage moderne, que de beHet en* preintes du passé I que de touchantes chronkiaes d«u les vievx noms tracés encore à lous les carrefours de celte jeune TÎlle? Ailes fious les arbres de la Fosse, le long de cette beSe lagune lletlenC les grands navires dont la cale eatr'ouverte exhale les arômes de l'Inde, et interrogez les souvenirs qui vous environnent. bas, eur ce rocher de l'Ermitage, est la cour de Baeo, monarque mi- nculeux qui fonda sa royauté sur la générosité et le dérove- ment J... Aussi n'a-^t-il point laissé de dynastiel - Interroge on vieux matelot du port^ il vous dira son histoire.

Baco était un pauvre et joyeux enfant, qui partit de Nantes L douze ans, n'emportant même pas la bénédictioii d'une mère, car il^

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était orphelin. Il aiireprenait Id toor du monde avec deux cfae* mises de laine noaées dans nn mouchoir bleu I... humble trousseau du mousse, au fond duquel, pourtant , il avait trouvé place pour l'espérance. Elle ne le trompa point. Vingt ans après, Baco re* vint des Indes orientales riche à millions. Il se fit construire une demeure son^tueuse sur le coteau de TErmitage , au lieu même il était , et bâtit à Fentour un village pour les familles de vieux marins. Ce champ d*asile, qu'il ouvrit après de deux cents msdheureux, qui reçurent de lui l'abri et la nourriture, prit le nom de cour de Baco, paisible cour composée de vieillards et d'en- feuis, au milieu desquels le roi de la cdline venait causer chaque soir et chanter les aiw du pays. Bientôt la réputation de Theureux royaume se répandit au loin; on accourut de toutes parts pour ré- clamer de Baco le titre de sujet, mais il ne restait plus de place sur son coteau fortuné. Alors ceux dont il avait été forcé de re- pousser les prières, ne voulant point perdre de vue cet Eden à la porte duquel ils avaient frappé trop tard, et ils espéraient en- trer un jour, s'établirent sur une hauteur voisine et y fondèrent un village, espèce de purgatoire auquel ils donnèrent le nom plaintif de Misèri. X*a cour du roi Baco a disparu depuis long- temps, et son souvenir même commence à s'effacer; mais la sombre colline est toujours debout, avec son triste nom et son peuple de msdheureux qui espèrent....

Cest aussi à quelques pas de la Fosse que se trouve la Chezine, ce Smoïs nantais, qui, s'Q en faut croire la tradition, reçut autre- fois les flottes de César, et qu'aujourd'hui trois Àx)liers videraient a(V6c leurs chapeaux.

D y a eaviron dix ans que l'on trouva dans le lit du ruisseau bis- torique les débris d'une figurine que les antiquaires reconnurent sur-le-champ, pour être de cuivre latin. Us l'examinèrent avec S(Hn et décidèrent, après de longs et savans débats , que c'était une tête iHercuk triomphant. Le mémoire dans lequel cette dé- couverte était constatée allait être publié , lorsque l'on retrouva , dans une des maisons que baigne la Oiezine, les restes de la figu« riiie4)récieuse : l'Uerctde triomphant était une tête de chenet 1

Vis-à-vis da lieu oii la Ghezine di^aralt pour aller se perdre dans la Loîre , on q^erçoit les vastes édifices de l'entrepôt Car- rier emmagasina^ en 9% la marchandise vivante sur laquelle le

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56 REVUE DES DEUX MONDES.

bourreau devait prélever sou droit. Pendant plusieurs mois , mille victimes passèrent chaque jour de cette prison au fond de la Loire et dans la carrière de Gigant, le comité révolutionnaire entre- tenait trois cents fossoyeurs ! Mais Carrier avait beau tuer des deux mains, les cachots regorgeaient toujours, car la Vendée en- tière s'y précipitait comme une mer débordée. Lorsqu'on 94 on ouvrit Fentrepàt, on y trouva par centaines des malheureux étouf- fés ou morts de faim, des femmes qui avaient succombé dans les douleurs de l'enfantement, et que les rats avaient dévorées, des squelettes d'enfans encore cramponnés au sein de squelettes qui avaient été leurs mères ! Au rapport des médecins , les malades qui sortirent de ce sépulcre sentaient le cactavre! A Thospice, un seul lit en recevait jusqu'à cinquante dans le même jour ; ils ne faisaient qu'y passer et y mourir.

Maintenant, les bàtimens de l'entrepôt ont été blanchis à neuf, et rien n'y rappelle plus le charnier de 95. Les bourgeois de Nantes ont construit à l'entour un quartier composé d'élégans hô- tels qu'ombragent des acacias et que tapissent des clématites 1.... Espèce d'à-propos symbolique qui semble rappeler que tout le sang versé par nos pères a servi à engraisser le sol moissonne maintenant la bourgeoisie.

En remontant le cours de la Loire, vous rencontrerez le Bouf- fai, vieille forteresse transformée en palais dejustice.il ne reste de l'édifice primitif qu'une tour décharnée l'on a eu l'idée bi- zarre de placer en plein vent la principale horloge de la ville, qui, de cette manière, fonctionne moins comme horloge que comme ba- romètre. Un peu plus haut se trouve l'ancien château devant le- quel Henri IV s'arrêta en s'écriant : Venire-saînt-gris! les ducs de Bretagne n'étaient pas de petits compagnons!

Après la réunion à la France, le château de Nantes servit fré- quemment de prison d'état. Un soir de l'année 1654, et pendant que les gardiens regardaient un moine jacobin se noyer dans la Loire , un petit prêtre miope et presque bossu se laissa glisser le long d'une corde, du haut de la tour la plus élevée, monta sur un cheval qui l'attendait à Richebourg, et s'enfuit à Rome à franc étrier. C'était le cardinal de Retz., ce Catilina à l'eau rose , qui dépensa tant d'esprit en bruyantes sottises , tant d'imagination en complots avortés ; sa captivité durait depuis cinq mois.

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NANTBS. S7

La cathédrale de Nantes , vaste quoique inachevée , est lourde , blafarde et sans caractère. Il £aut cependant visiter le mausolée élevé à François U, duc de Bretagne » et à sa femme , Marguerite de Foix. Ce monument , envoyé à Nantes par leur fille Anne de Bretagne 9 alors reine do France , est un des plus riches , sinon des plus élégans qu'ait produits la renaissance^ François n et Mar- guerite 9 revêtus du manteau ducal , sont couchés sur le tombeau : leurs tètes reposent sur des coussins que soutiennent des anges, leurs pieds sur un lévrier et sur un lion tenant les écussons de Bretagne et de Foix. Aux quatre coins du monument , des statues de grandeur naturelle représentent les quatre vertus cardi* nales; sous les traits de la JutticCy il est focile de reconnaître Anne de Bretagne elle-même. On aperçoit tout autour du mauso* lée, dans des niches de marbre rouge , les douze apôtres» Char^ lemagne et saint Louis , saint François et sainte Marguerite ; plus bas se trouvent seize figurines reproduisant les différentes atti* tudes de la méditation ou de la douleur. Ce mausolée , ouvrage d'un sculpteur breton, Michel Columb, qui n'a point laissé d'autre œuvre connue, produit un bel effet par son ensemble. Plusieurs parties sont dépourvues de correction, le lion et les anges man- quent surtout de dessin; mais les quatre grandes statues, les douze apôtres et les seize figurines accusent autant de puissai^ce de conception que de hardiesse pratique. U y a dans le monument ender une sorte d*opulence virile, et l'élégance même des détails semble tenir plutôt à la force qu'à la grâce.

Les cercueils de plomb contenant les restes de François n et de Marguerite de Foix avaient été déposés dans ce mausolée; on les en arracha pendant la terreur, et on les fondit pour en faire des balles ! Une boite d'or, dans laquelle était renfermé le cœur d'Anne de Bretagne, fut alors trouvée entre les deux bières. On y lisait ces vers à demi effacés :

En ce petit vaisseau de fin or pur et munde.

Repose un plus grand cueur que oncque dame eut au munde.

Anne fut le nom d'elle, en France deux fois royne.

Duchesse des Bretons, royale et souveraine.

Ce cueur fut si très4iault, que de la terre aux clenlx,

Sa vertu libéraile accrolssoit mieulx et mieûlx ,

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m EEVUE Mt MRTlt MONDBS.

BroiBt» pwrtaefveiliv en gmaddeoil imif (denevre^

( ïx»iaiivicr M. T«. ximy

Cette bohe prédeose , échappée par hasard an randaUsnie d& h rérolatioiiy n'a été depuis Fobjet d*ancun som. En 1864, nous Tft- vons yoe entre les mafns du concierge de rhôtel-de-ville , qui k conservait dans une rieSIe commode, arec lès b^oux de chriso^ cale de sa femme.

On a détruit , en i6S3 , ïa cfiapelle de la miséricorde , située âsm b paroisse de Saint-SiraiNen , et qui Ait fondée au siicième sièdè tut mémoire de l'un de ces combats si fréquemment racontés par les légendaires. Dans une fbrét qui couvrait le coteau o& se trouve actuellement la plaee de- Yiarme, vivait un dragon, tenant dti taureau et du serpent, qui dévorait à l*entour gentHsfaommes ëC manans, habttans et pèlerins. Trots seigneurs de Nantes se déd- dèreni à- TaHer attaquer dans son repaire , après s'être munis de fioapulaires et de bonnes cuirasses. Quand' ils arrivèrent au bois, h béte, sortant de su caverne aussi Airieuse qu'une lionne qui (M- fendrait son Konceau, s*élança vers eux en sifflant; ce qu^entendani» m des seigneurs seattt son cœurfoillir et sa foi eu la protection diime qui- s'en aHair. B vouhit donc tourner bride , mais trop tard. Le monstre était arrivé sur lui , et d'une morsure avait imit qaattt morceaux de Thomme et du cheval. Cependant les deux autres seigneurs , sans pâlir devant unpareil spectacle , offrirent leur vie en holocauste au vrai Dieu et à leurs Arères; puis, tenant d^ine maia leurs scapulaires, de l'autre leur épée, ils poussèrent au dragon, qui, sans ftnre aucune résistance, se jeta à leurs pieds et se laissa tranqufllement tuer par eux. On transporta processiiH»- oeilement à Nantes, au grand ébahtssement et à la grande ter- reur de tous, le squelette du monstre, dont la mâchoire inferieure fiit détachée et déposée dans le trésor de la cathédrale. Elle s'y trouvait encore en 1773. La chapelle de la Miséricorde fut élevée en commémoration, au lieu même la béte avait été égorgée. Lors de sa destruction, on voyait sur les vitraux des pein- tures relatives à la légendeque nous venonsde rapporter. D'uncAté était le dragon uMMrt , un homme déchiré et un évéque, dt Tautre trois cavaliers armés y aunlessous desquels on Usait ces rimes :

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Vu yj dtipii mn kktac charte» . . Xirt l'arc, pour âMM mal ^ Ua iiatre «or «a cheval roux , TireTépée toat en courroux; L'autre sur un cheval noir^ Vit la mort et nnfernal manoir.

S.

Caractère nantais. ^ Tndte des noirs. ~ Industrie. » Arts.

J#iie«absilaffettan|i]e6ttft4éiiété£iite9 mrisleB'viileséoo» MiMft «hK ptééÊèmwKâ odkas tfm^Mfwi mi frranw eovp d'oil tegfpfoaoescfai hx». €*«8t Ccnqrars li q«el*«» tr<Hi^4e grands WÊommmuSf des plaoea 8«nipt«eiMety dV>paleiile8 deoMures; Ift IbHttadeetlaSttMaa^aî rdnomaéei pour tMirfaretiiiMie^neleaofit pas iiMias pour le confort des hdiifiiqM, pcMir la «uiWpHcité et la lue aeigaé doa édifices publies. Amn, i pan quelques excep^ tions dont rbisCoire nous indique la cause, la richesse ▼isible d*fine eité eal-eBe nae pre«Y« d'ordre et d^èmMNlîe diez ses liabilaiis. Les rSka à liaUtvdes mobiles^ av«ntareiises et dépeiisiàveÀ} ont lOlijoiMrsiliielqiie chose de rwdébvaôHé^ui rérèlek dissipiMeQr.

Naines est ^nedéiflttstrtttion firappate de cet» férilé. Avde^ Imts, eoBDBe nous l'avons défi dît , œ n'^est qne périslfles etco^ iMBodes, mai» an dedans nègne «ne «inplieitéqfnia rendnf'éoeno* nie nantaise proTMlnale. On reste, ee gote peur l**épargne eàt peitt-étre le trait le pins snillimit du oaraolèra Inrelonç c'ent nnn des^iqpressîotta de la dnreeoboâèléet de la préwfanoe wùemtlM de cette race plus fenne^pie hfttdie, pins .aple anx joies inteUeo* tneUes ^u'à ceDes des sens» 0116 tendnnoe à la thésaurisation dégénère mène sonvent, dans les afibires, en nne ffwwe nrinih* lianse ^ n'est pas sans ridicule. Nous avons^en entvoiBs nMnos nnoomptede lîqoidation de société nwntasit à pfanienrs ceiMinee dn aille fmnos, et snr lecpiel nn des associéB arait porté dons dmndelles brûlées pendaiit nne omrfinnce ^¥oe son oo^jnté-» lessél

On oonçoit condnen de telles boUlndesdetivnt wmàm à Testent sinn desaifairea* Anssi, #n nepom leorier, si gnaee à lacîresMpee*

leur place*esl:nne des phn sAveede

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10 BEVUE BES DEUX MONDES.

TEarope, il n*en est point , en revanche ^ les opérations soient plus restreintes, les combinaisons nouvelles plus mal reçues. On a beaucoup ri de la conQance de ces capitalistes anglais qui ache- tèrent d'un Italien déguisé en cacique, des mines d*or dans l'Amé- rique du Sud , et qui y envoyèrent, à grands frais, une expédition qui ne put jamais découvrir les mines achetées. Les négocians de Nantes tomberaient facilement dans Fexcès contraire; offrez de leur vendre le Champ-de-Hars pour mille écus, et ils demande- ront vingt-quatre heures pour y réfléchir I

C'est surtout cette couardise financière qui a déterminé la dimi- nution progressive de leur commerce. A la ruine des colonies, la hardiesse et l'imagination leur ontmanquépour remplacer les rela- tions qui s'anéantissaient, par d'autres relations plus fructueuses. En comparant leur inactivité actuelle à Thabileté dont ib firent preuve au moyen-âge , on aurait lieu de s'étonner si l'on ne savait qu'alors ce fut à des étrangers, et principalement à des Génois, que l'on dut cette impulsion qui continua à se faire sentir jusqu'à la fin du xvm^ siècle.

L'abolition de la traite des noirs a surtout nui à Timportanoe commerciale de Nantes, qui s'était de bonne heure accoutumée à ce trafic, et qui y trouvait une source de richesses. On a tout dit sur cette question que les négrophiles ont réussi à rendre ridicule, ce qui semblait impossible; mais bien que nous ne soyons nullement partisans des ventes de bois d*ibhne, et que nous ayons frémi en visitant ces navires revenus de la traite et sentant encore Ui chair fraîche, en notre qualité de romancier, nous ne pouvons nous empêcher de regretter ces vieux commerçans négriers dont nous avons entendu raconter tant de curieuses choses.

Nous avons eu pourtant le bonheur d'en connaître deux qui vivent encore peut-être, et qui ont continué jusqu'au dernier instant un commerce auquel ils devaient leur fDrtune. Tous deux étaient des hommes pleins d'honneur, pères tendres, maris aima- bles, citoyens dévoués. Le plus vieux, catholique fervent, soutenait de bonne foi que la traite était une action méritoire devant Dieu , puisque par ce moyen les nègres étaient arrachés à l'idol&trie. Ses noirs devenaient en effet chrétiens dès leur embarquemoit, et le capitaine avait ordre de leur conférer le baptême pendant que le contre-maitre leur passait les menottes. Quant à l'autre, plas

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NANTES. 61

jeune et plus au courant des idées du jour, c'était au contraire un esprit-fort, abonné au Courrier Français y et votant aux élections avec Textréme gauche : celui-là faisait la traite par philantropie , et pour que les habitans de la c6te de Coromandel pussent jouir des bienfaits de la civilisation. Je n'oublierai jamais la première et la seule visite que je lui Qs. Cétait le soir; je le trouvai avec'sa femme et ses enfans dans, un vieux salon décoré d'une douzaine de portraits au pastel qui représentaient tous les membres de la famille à Tâge de dix ans, et portant chacun à la main un nid, une poire ou une orange. Le brave homme avait sur ses genoux deux petites filles charmantes qui jouaient avec ses breloques; mais il paraissait soucieux. Au moment j'entrai, il racontait à sa femme comment son dernier navire négrier, poursuivi par une corvette anglaise, avait été forcé de jeter sa cargaison par-dessus le bord pour ne pas être pris en contravention. On n'avait sauvé quâ deux petits noirs qui s'étaient cachés «pendant qu'on noyait leuci ^ mères. La jeune femme écoutait ces détails en faisant danser son dernier dans ses bras. Quand son mari eut fini : . Je t*en prie, renonce à ce commerce, mon ami, lui dit-eUe d*une voix suppliante et douce.

Je m'étais levé pour m'en aller ; je m'arrêtai :

A la bonne heure, m'écriai-je, vous êtes mère, vous, et vous avez compris !

-—Sans doute, reprit-elle tranquillement, s'il continuait, nos enfans seraient ruinés I

Au reste, ces caractères ne se retrouvent plus dans la géné-> ration actuelle : le type du négrier comme celui du vieux commer- çant a disparu avec la traite et le commerce. En effet, les navirçs qui couvraient autrefois Tembouchure de la Loire deviennent moins nombreux chaque jour; le Havre et Bordeaux s'agrandissent de plus en plus aux dépens de Nantes. Depuis quelques années pourtant, celle-ci semble vouloir sortir de sa torpeur. Déchue de son importance maritime, elle cherche à se constituer en ville in- dustrielle; mais les résultats obtenus jusqu'à présent à cet égard ne peuvent être regardés tout au plus que comme des espérances, et rétablissement des zones de douanes retardera encore ses progrès en la mettant dans une classe exceptionnelle et défavora- ble pour le prix des houflles. Cependant, par sa position à Textré-

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0, BEVUE DBS mnX MONDBS.

nûté plus beau bassin et à remboachare du plus grand flenre de la France y Nantes semble destinée à jouer tous les rftles qu'elle Yondra tenter. De toutes nos grandes cîlés industrielles ou com- merçantesy une seule, Lyon, pourrait remporter sur elle par le voisiiiage de Sant-Ëtiemie* Hais que sent les meilleurs instrumeM de succès sans l'adresse qui sait les mettre en œurre, sans l'au- dace ivfendTe qui les perfectioniieT Croirait-an , exemple, que la fabrication du coton, aussi andenne à Nantes qu*en Alsace et en Normandie, n'y a pris aucun développement, tandis qu'eD» rapporte des miHions à oss de«x provinces (1)?

Mais si l'industrie est enoore peu cnkÎTée à Nantes, en revanche les arts le sont procKgîensement* Une société s'est même formée . sons leur invocation, et l'on s*y occupe avec ardeur de musique et de peintura. On fie ^aurait trop encourager cette tendance, puis- qu|elle est Tindicatio» d^un progès ; mais elle est encore trop non-» veUe pour n'asroîr pas son oM plaisant. En attendant que cette mode d'art se soit tvansfonnée en un goût réel, ce qui arrivera sans doute, grâce à l'influence de <pMlques talens vrais et inspi*-' rateura, les comptoirs se transforment en ateliers, et les arrière- boutiques en salles de concert. H y a maintenant autant de pianos à Nantes qu'il peut y avoir de {pntares à Madrid. On en entend de to«s.c6tés; on en aperçoit partout. Le profosseur de piano mar- che de pair avec le maitre d'écriture et le catéchisme. Nous ne sih wps si cette mélomanie rendra quelque jour la populatioa musi- cienne ; mais à coup sûr, elle rendra long-temps la ville inhabitable pour les oreilles délicates*

(I) L'«8|prU peu entrcprenAU en conmorçais Twuitaii cft une àm carnet de la Imtov des progrès tndastriels, mais n'est point la seule. Il iiut citer, parmi les plus puissantes, la difficulté de naviguer en Loire. Sous Louis IIV, les navires de trois cents tonneaux, qttll ftmt «aiMleaaiitdëeliafger àPuImbceuf, montaient jasquli Nantes. En outre, rétiage dB flesTe Jwqu^à Oriéant est si TariaUe, qne les rabUefts sont eoatiiMieUeaBeet letav- dées ou interrompues. Si les travaux niioessaires pour la navigation de la Loire étaient exécutés, les frais de port se trouveraient considérablement réduits i Nantes, et cette Tiile4i«mit pevr les arriragef et les arméniens de grands avantages sur le Hftvre, IV» QB p«nrieirt qu'eu counni heaaoMp ée dtAcara. Les invaiiK indispeBsal>les à efjpftwiir for la Loire ne couleraient que 90,000.000.

Le commence de Nantes n'est aujourdliui que le vingl-huilième du commerce de toute U ViuMe. Sa I79S, eoi^meree extérieur de cette vHieélflâl de oiuquante-lraH mUlBr I ^w coDiiilénhle qae4e aoslesui.

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n ikN I BoF» vo

IL

1 y »q«ld^e9 années qii*il exisntk à ISanites tir bouge tefect i qiiél,imr antiphrase SMS dioraitisr, on a^t donné lenom ÛBumim. €%imt ane ancienne maifeKfrerie eonstroiVd an nioyen-*àge pour par- fier les pestiftrés et à laqadlele badigeon moderne n'avait rien 6eé dèsa physionomie primitiTe. Aussi, lorsque ronapprod&ait du rieU Mfice, dont la masse sombre se trouvairperdtie aumftieu de yencd- les ffitides, s'attenda^t-on, à chaque instani» à mr sortir dv porche étreît et écrasé quelque malade portant , selon Tordonnance de fBMy fat sovquëniDe de toSé à croix jaune , la eloehette de emvfe et la baguette blanche. Ce repmrefnii»onde> qur tenait à la fois de h norgneet de la prison .. ètmu tout) smfpleniMft rhospke cr^ de llintest Cécaît ras9e ourert par uatt^le ùq cent mâle aine8>anK trois plva «HKibanies misèpea é^ la terre, la vieDIease, VeoffiM» et la folie!

B y a setriement quelques udéesque Ton s'a^rçut delà néesu- silé de remplacer ce honteux hospice. Vn homme habite qui avait parcomrn presque toute TEHrope pour en exMainer fes établisse^ Béns publics , If. de ToDenare , eomtnuakftta ses nfote^à deux ar^ cUtectes qui se mirent i rœwrre^, el le nouveau Sanitat sortit de terre. Hais quel fut Fétonaernent de asus , quand au Hea d^une de ees casernes de mendians auxquelles nous sommes accoutumés, (NI ylt s'éleyer nn priai»! fcsqu^alors on n*avaic compris un hos- piee que triste, pauvre, rapiécé, et porUint gravé sur sa ibçade esBime un écusson de gweuserie qui rappelait les haiflons de ses Mtes. Jugez quel spectacle inattendu , quand le nouvel édifice se dressa sur la colline avec des parcs verts, des galeries sonorea» des péristyles aériens I Le richo venait regarder avec stupemr et sesentatt jaloux de la demeure du mendiant. On se demandait à quoi bon tant de dispendieux prodiges? Ce luxe ne fermait-4 pas un contre-sens avec la destination même du bâtiment? Ne serait- ce pomt, quoi qu'on fit, un asile ouvert aux maladies sociales les plis inguérissables et les j^ns cuisantes ? Dès-lors, à quoi bon tant

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64 BEVUE DES DEUX MONDES.

de colonnes et tant de portiques? N'était-ce pas bfttir un palais à propos d'un égout?

Ainsi disait la foule ; mais les architectes n'écoutaient pas , car ils avaient conscience de leur œuvre. Ils avaient compris que dans cette existence d'hospice l'instinct de la femille et du chez soi ne peut trouver satisfaction, et la vie est réduite à une commeo- salité de régiment, il fallait suppléer par quelque chose à l'efia-- .cément de l'individualité et de l'esprit de possession. Si le pauvre n'avait plus à lui sa chambre étroite qu'il pût arrangera sa ma- nière, son lit de paille il lui fût permis de dormir selon sa ianr taisie, sa table boiteuse sur laquelle il eût la liberté de manger à son heure, il fallait au moins le dédommager de ces pertes d'indé?- pendance par le spectacle de sa nouvelle demeure, par l'espèce d'orgueil ingénu qu'il pouvait éprouver à l'habiter, parle bien- être mystérieux que jette en nous l'aspect de tout ce qui est noble» riche et grand ; il fallait qu'il s'astreignit à un ordre et à une pro« prêté unifDrmes, par cela seul que ce qui l'entourait était trop beau pour se passer d'ordre et de propreté. Et, qui ne sait l'action des ob- jets qui frappent habituellement nos yeux sur notre vie intérieure? N'est-ce rien, croyez-vous, pour les joyeux et pauvres lazaro^i que de dormir sous des colonnades de marbre devant le golfe enchanté de Naples? Il y a dans la poésie des fDrmes quelque chose qui caresse l'ame par Tintermédiaire du regard et lui inspire plus de sérénité. Le monde extérieur est une sorte de moule dont nos pen- sées prennent l'empreinte à fDrce de s'y heurter.

Tout à cette pensée, les architectes continuaient le nouvel hos- pice d'après le plan qu'ils avaient conçu. Bientôt il apparut dan/s son entier, tout brodé de frontons, tout dentelé de galeries, et do- minant la rive ombreuse de Saint-Sébastien. Le colosse était debout, mais ce n'était point assez , il restait à lui donner la vie. Tous les arrangemens intérieurs étaient à faire. Autant il avait fallu de spon- tanéité pour trouver Tensemble, autant il était besoin maintenant de minutieuse prévoyance pour exécuter les détails. Il fallait de- venir femme par l'attention et la Qnesse , afin de ne rien laisser échapper, en conservant toutefais la force virile de la concep- tion première. En un mot, le plan de ce grand poème de pierre achevé, il restait à l'écrire, et ce n'était pas chose facile, car il y avait trois peuples distincts, trois natures opposées aux'p-

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NANTES. 65

quelles on devait satisfaire : des vieillards ^ des enians et des in* sensésl

Cette nouvelle difficulté n'effraya point les architectes : aux vieit* lards, ils donnèrent les salles chaudes et abritées, les cours sa-^ . Uées, les galeries dorées par le soleil de midi; aux enfans, les chambres aérées, le préau libre et les petits jardins garnis de buis ; aux aliénés , les dortoirs joyeux , la verdure , les fleurs et la Loire A l'horizon. Puis, comme toutes ces natures étaient délicates , inpresaonnables^ faciles à la tristesse ou au dégoût, ils éloi-« gaèrent du regard ce qui pouvait réveiller une sensation pénible on exciter une répugnance; ils reléguèrent dans la partie souter- raine tout ce qui rappelait l'hospice, et cette fabrication alimen- taire des vastes établissemens qui, faite sur une trop grande échelle^ prend toujours un aspect repoussant. Ainsi rien ne fut présenté a«x hôtes du nouveau Sanitat que sous la forme la plus attrayante, el le matériel grossier de la vie resta voilé pour eux.

JEnfin le |our d'ouvrir aux pauvres leur nouvelle demeure arriva. On y transporta d'abord les enfons, orphelins tachés du péché origind de la misère ou de la bâtardise , puis les malheureut qm, après avoir usé leurs corps à la peine pendant quarante ans, viennent humblement demander à la société quelques années de vie en aumône. Au premier moment, ce fut pour tous une sur- prise muette; bientAl à la surprise succéda la curiosité, à la curiosité la joie. Ils parcouraient les cours et les portiques , ad- flurant tout, touchant à tout, rians et enivrés comme des gens qui ont fiât une fortune inattendue. Pois, après le premier éblouis-^ jament, ce fut à qui prendrait le plus vite possession de la nou- veHe demeure. Chacun cherchait sa place; les vieillards prenaient leurs habitudes, marquinent leurs bancs de repos, choisissaient leur rayon de solefl; les enfans, émerveillés de voir des oiseaux passer sur leurs tètes, chantaient en se roulant sur Therbe ou poarsoivaient quelques papillons égarés au milieu des blanches ocdonnades.

Mais il restait à voir la scène lapins étrange : les aliénés n*étaient point encore arrivés.

Le nouveau médecin, M. Bouchet, alla les chercher en omnibuê à l'anden hospice. On les retira des logés, oii la plupart étaient morés à demeure et exposés à toutes lés intempéries des saisons*

TOME IX. 5

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•5 REVUE DBS OBUX MONDES.

On vit alort sortir, de ces cages de ;pierre, des espèces d0 iiuif» tomes hâves, fétides, dont les yeux clignotans ne pouvaiest so»» tMtr rédat de la lomière, et dont las oieahces nus «étaient Mdieux i voir. On eut d*abord quelque jpekie aies futre^puMer leurs taai^ res. Habitués^depuis vingt aM à ne voir les honnes«qfae pour ea «ouSrîr, la plupart entrèrent en funeur à f^appreoiie dutnédecÉi i^ rè»t$tèreBt. Mais i peine Tair et le jour ies euMiit-ds firsappéa^ qu'ils semblèceut s'af&isser sens une senaaikMi4a«sieudue,«S4Me aorte de moUe torpeur s'empara de coût leur ^étre. Os airi¥Ape1 W^i à J'bospiee Saint-Iacques. , par un instinct d*faaliitude, iln cbe^(^reiit des yeux les loges qw^ leur élaîeust destinées ; mais^ lie portes .s*OiiYrîreot, et ils virent s'étendre devant eux 4e langues galles sans grilles dans lesquelles jouait te soleil, des deux cMê él^ûent rangés, dans un ordre qui tattait te regaiNl, d'ilégasi lits de fer ^acieusenaent enveloppés de leiu's gamilures Ua»* ches; le parquet ciré brillait comme un flûroir, et devant les lite ^*é4eiadaienl;4es tapis moelleux. Sar un meuflrement spontané, tous fVi'4iVèrent sur le seuil. Ce ne pouvait être l^ir démenée; îl 9'y avait ni barreaux , ni litière , ni anneaux soeUëes 4mis lapierràu n fallut que Je médecin lui-même yHA leur attester que ees salif leur étaient réeUement destinées. Alors ce fut «nt speemcle inool* Ces hommes, qni depuis si long^temps avaient £Basé de TÎise 90i«me les autres hommes , se treuvèrenit mal i l'aise ifams tene aisance subite. Ils avaient oublié l'usage de la plupart des obiéiM^ les regardaient avec une curiosité héhètée, cheDchantàfie mpn peler des souvenirs confiis , des habitudes perdant Qnelquea-unn se couchaient ^sous les lits , trouvant à cet étroit espace une aocta de r^essemUanee avec leurs loges ; d'autres, diéji gagnés par rûH siînGt d'imitation, regardaient leur saleté iivec bctnte et ehendiaiena tes moyens de se mettre plus en harmonie avec ce qui les entoom naît.

Ce sentiment, dont M. Boucdiet fevorisa te dévdoppenieiit,.de^ vint bientôt assez puissant pour foire reprendre à la plupart lee ailnres extérieures des gens sensés. Nous pûmes en acquérir la certitude lorsqu'au mois de janvier 1836 nous visitâmes l'étaUieft sèment de Saint^Jacques. Quoique les fous n'y fussent étabUs qae depuis six mois , tes résultats obtenus par le nouveau genre de vie a«i;f«el on tes msât soumis étatent déjà extraordinaires. Ce lÉt

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NAirrBS.

poar nous un singrdier tâblean que ces trois cents aliénés jouis-^ saut d'ane pleine liberté et paisiblement occupés à diffërens tra- yaux, sans autres surveillans que quelques infirmiers. Nous par- courûmes avec le médecin un jardin anglais qu'ils avaient tracé HKmslA^irectfDn éTun ancien élève de TÉcole polytechnique, atteint lÉHmème^aliéhation. Au moment de notre visite, ce jardin ^'ache- vait. H. Bouchet nous fit remarquer combien le sentiment de pro- "priété était vif t;heï ces hommes. Chacun d'eux avait sa brouette '#ont One se séparait jamais, et qu'il refusait d'échanger contre '«ne autre , comme il est d'usage dans les travaux de terrassement. ^Keiis passâmes ensuite dans l'atelier fermé les infirmes tra- f^Alent àTabri, J'avoue qu'au moment la porte se referma der- rière nous, et je me -trouvai au milieu de ces cinquantis vieil- lards aux mouvemens fiévreux,' aux lèvres murmurantes et aux ~yeux égarés, j'éprouvai une sorte de malaise. Nous étions seuls , -«Itous ces hommes étaient armés d'instrumens qui, dans leurs "Mins , pouvaient devenir des armes terribles. Involontairement *ies yeux se retournèrent vers le seufl et vers le portier quî tenait eneore ses clés à la main. Le médecin suivit mon regard. —Ceportier lui-même est ftw, me dit-il en souriant. le tressaillis. Et vous vous confiez à lui 1

Entièrement. Ma confiance même est ma garantie. Depuis ^9 a les dés en son pouvoir, leur garde est devenue pour lui Motme une folie nouvelle; il ne s'occupe plus d'autre chose; ces fcnctions lui ont donné de l'importance à ses propres yeux; îïs'és- time et se considère.

Etles autrea/î

--Par la même raison, les autres le respectent. Depuis qu'A eàt portier, c^est pour eux un supérieur ; ils te saluent et ne !e tutoient plus, tant ridée a encore de pouvoir sur ces têtes désorganisées.

Hous nous rendîmes de l'atelier dans la salle des femmes < nous te trouvâmes occupées à coudre et & broder. Toutes se levèrent àuotre entrée et nous rendirent notre salut avec une politesse élé» gMte 0t thnide. J'avais peine à me persuader que je fusse au ttrt- ïeu fmsensées, et f éprouvais Tembar ras d'un étrangerimfitectfe- ttem présenté dans un salon il ne connaît personne. Quand Bcyutsiortlmes'?

5.

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es REVUE DES DEUX MONDES.

Et ce sont tous vos foas? demandai-je»

Tous.

Vous n'en renfermez aucun?

Nous n*ayoDs même pas déloges.

Et comment étes-vous parvenu à leur inspirer cette tranquil- lité y ce sentiment d'ordre et de propreté que nous ayons admiré . partout.

Par Timitation , l'amour-propre et le bien-être. A part quel- ques crises que Ton peut le plus souvent prévenir, mes fous sont tranquilles. A la vérité, je ne néglige rien pour les arracher à leur préoccupation habituelle. Je ne les laisse point vivre de leur exis- tence propre , je les force à une existence factice qui leur vient de moi; je suis leur centre, leur cerveau. Ces hommes sont mes fibres, il n*y a ici que moi qui pense, qui vive. Je ne leur permets pas de s'arrêter à une idée qui pourrait flatter leur ma- nie; il faut qu'ils dorment ou qu'ils travaillent. Je les prends au lit dès que le premier rayon de soleil leur ouvre les yeux, et je ne les rends au dortoir que les yeux déjà clos par la fatigue. Pendant quelque temps le dimanche m'a gêné ; je ne savais que fadre de leur esprit ce jour-là. J'ai voulu les forcer à continuer leurs tra- vaux , mais ils ont résisté : l'habitude du repos était un pli d'en- fance; il eût fallu faire violence, sinon à des croyances, du moins âdes coutumes; c'eût été les irriter par la contradiction, et par

^.con8équent manquer mon but : j'ai cédé. Seulement je tâche d'eor- , ployer ce jour à des amusemens qui les occupent autant que le tra- vail même. C'est le dimanche qu'on leur paie , en fruits ou etk tabac , l'ouvrage exécuté pendant la semaine. Chacun est rétri- bué selon ses œuvres, et je maintiens ainsi Tardeur du travail jMur des primes d'encouragement accordées à la gourmandise. Quant aux fous accoutumés à une vie élégante, et que je ne pourrais soumettre à des travaux manuels sans transformer à leurs yeux l'hospice en un bagne , ils ont la musique , la lecture , la gymnas- tique et la promenade. J'écarte tout ce qui pourrait rappeler la cap- tivité à ces imaginations délicates et faciles à effaroucher. Leurs portes ferment solidement, mais sans en avoir l'air,, et j'ai évité jusqu'à l'apparence de la serrure. Les grilles placées devant leqr foyer pour leur interdire le contact du feu semblent être comme ornemens. Toutes ces terres que vous voyez encore arides seront

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NANTEg. 69

couvertes de fleurs, d*arbastes. On a remarqaé que les foas les plus furieux 9 qui démolissent les murs et tordent les barreaux de fer» respectaient la plus fragile fleur. Dans la folie, on est tou- jours homme ; on ne hait que ce qui est fort, on ne brise que ce qui résiste.

En quittant Saint-Jacques, je jetai un dernier coup d*OBil sur rimmense hospice ; mais ses façades somptueuses ne me frappè- rent plus : quelque beau que fût le corps, maintenant je connais- sais l'ame, etTame était plus belle. Il me sembla que je venais de voir rébaucbe d'une de ces grandes retraites que les sociétés sau- ront fDnder un jour, pry tanées ou phalanstères érigés sous Finr- spiration d*une civilisation plus morale et d'une association plus in- time.

IV.

Essais philantropiqaes à Naotes. ~ Soelëté maternelle. Salles d'asile. ~ Société indtistrielle. Abandon des idées politiques.

Nantes est peut-être, depuis 1830, la ville de France le sys- tème municipal a le mieux réussi; on peut, k cet égard, la citer comme une ville modèle. L'autorité nouvelle, qui avait trouvé la commune obérée par les infructueuses prodigalités de la restau- ration, a su non-seulement faire face à ces embarras, mais elle a réalisé d'immenses améliorations. Tout cela s'est accompli sans prodamations, sans faste, avec cette modestie silencieuse des hommes qui font le bien pour le bien , non pour le bruit.

En prenant possession du pouvoir, les nouveaux administrateurs s'étaient seulement annoncés comme des hommes pratiques, et l'on avait craint d'abord qu'ils ne montrassent une tendance pure- ment utilitaire; les faits ont prouvé bientôt que Ton s'était trompé, et que la commune, après avoir été une espèce de surintendance de l'ancien régime, ne serait point transformée en comptoir de marchands. .Ainsi, en même temps qu'ils fondaient Thospice de Saint-Jacques, les salles d'asile, un collège industriel et un musée commercial, ils augmentaient les collections de tableaux, favori- saient des expositions locales, établissaient un nouveau théâtre, et accueOlaient la proposition qui leur était faite de créer un musée breton , consacré' aux objets d'art et aux antiquités de la pro- Tince.

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79 BBVUE DBS MUX MONDES.

Hâtons-nous d* ajouter, pour dire ttsi , que les efforts de Tad* mimstration ont été puissamment secondés par quelques hommes d*{nteffigence et d'action, qui, depuis six ans, ont ùk de la cause du progrès leur propre cause, et que Ton est sAr de trowrer par* tout il y a quelque chose d*utile et de généreux à accomplir. (7est surtout à ces yaiHans piouiiecs de l'avenir, qui, la plupart, ont traTersé le saint-simonisme à mardiee forcées et sans s'y «rr^ ter, que Nantes doit les essais philantropiques tealAs depms qoel^ que temps. Grâce à eux, de nouvelles inslitalions ont pris raeine à cMé des anciennes qu'ils ont ravivées , et une sorte de lien «s'oet ibrmé entre les établissemens nés de la Cliarité chrétienne, et ceux fbndés sous l'inspiration sociale. On doit donc à leurs efforts cette espèce d'organisation, encore confuse et composée d'élémens di-- vers aujourd'hui, qui se dessine ^Nantes. A travers le constitutiona- lisme égoïste de la grande ville, on y entrevoit déjà je ne sais quelle association élémentaire, quelque chose d'analogue à l'antique com- mune, cette admirable union inventée par nos ancêtres, et que res- serraient les deux liens les plus forts de la terre : la religion et la Ifterté.

En effet, les institutions de bienfiôsanee sont tellement combf- nées à Nantes, que l'une continue l'autre et la complète. Aussitôt qu'une femme du peuple se trouve enceinte, elle se présente à la soeiéié de ta charité maternelle , composée de dames riches et jeunes pour la plupart. Celles-ci l'interrogent pour connaître ses besoins; le trousseau de l'enfent est préparé d'avance, le médecin averti. Bès que le nouveau-né a vu le jour, la Société mxaemelle envoie unede ses associées pour s'assurer que rien ne manque à la nm- tade ; la grande dame vient visiter la pauvre accouchée, et toutea deux s^entendent, car toutes deux sont femmes; toutes deux ont passé par les mêmes souffrances, et la communauté des infirmités amène bien vite l'égalité. Une fois la mère rétablie, afin que le be- soin ne la force pas à négliger ses devoirs de nourrice, la SocUré lui paie le temps qu'elle consacre à son enfant. Gelni<i grandit ainsi, entouré soins, jusqu'à ce qu*il ait atteint trois ans. Alors la mère le conduit aux salles d'asâe il trouve à la fois du bien- être, d'utiles exemples et une première instruction.

Nous connaissions déjà les salles d'asile de plusieurs villes, lorsque nous visitâmes celles de Nantes en 1836; mais ce que nous

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71

ifiOM wn jttsqa'âSors m impos aoit dornié ancone idée de œ que floes «Ifions "TOir. Dès rentrée, nous ftaies frappés |Ar rair de dÉne aflscMeut: qui régneft ipartMl ; oa eèt dft rimérieiitf d'sfte fittlle hemreese. On dei^iinril teiieBiem qu'âne tendre el spirif^ loëile pr&if(rfMœ atait pràéMé i cet ordre, et qu'il y arvak des jmr et des <mwts de nère ^ TeOlaient* Kottssuhftees led exerce ees eiftreatèHfs d'kiiionres ÎMcales et de coinrersaciem instmcti^ Wi ; nous examînimes les diflérens tr»r<2ttix des enfiaus^ qui t<Mis étaient oœupés selon leur âge : les pins petits parfifanent. L'heure é» rfcréMSen arrira bieiaiôt (car les leçms sont répétées, mm tmntes chaqne Ms), et tens s'Manoèrentdans le préan.Des jouet^ sq^pafteoant i la saHe d'asHe, fnrent distribués aux enfims dont les ftmlllee écaiem trop puwres perur en acheter. Nenas vîmes ators tMnbienlIieureiise influence d'une éducation plus inldUgeate H ftisait di^ sencir. Ces eufians , la phipnrt couverts de haillons^ étaieiit bieRV(rînans ^ polis l'un pour Vautre. Presque tons avaient cléjà dépouillé cette brutalité hargneuse que donnent les grossiers «Miseniensde carrefour, ils n'avaient plus rien du caractère ta- %inn et mal&dsant qui cotistUue le gamin; chez eux, les instincts iQigabettds de la me itvaient fait place suix habitudes d'ordre et ^^Msodation. Nous pAmes juger, avant de nous retirer, combien progrès moral itnit dé}à avuné. Une dame attachée aa bureau de bienfaisance, et bien connue de tous les enlems pour ses libérai Miés, arriva aa moment du goûter. Après avoir causé avec plusieurs de ses petits protégés, elle les réunit tous en €erde> et fmsant ap-r fmdber une Armme qui portait un grand panier de fruits :

•—lies enfkns, dit-elle, je veux vous fidre un présent; choisis^ MS de ces flnrita à partager entre vous, ou de deux habdlemeas neufh peur les plus pauvres de vos camarades. Tons les enlhns levèrent à la fois leurs petites mains et leur

—Deux habillemens neufe, madsnm, deux habBlemens neoCst erièrent-ils....

<**Ce8t bien, mes enfens.

Et la dame fit en^porter iss fruits. Pi» un regard ne se détonrnn peur les voir s'en aller. J'aurais volontiers embrassé ces petite Brutus chrétiens, qui venaient d'offrir kur gourmandlae en holo^ cnuste à leur charité.

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72 BEVUE DBS MUS MONDES»

Comme nous l'avons dit, les écoles primaires reçoivent le fils de Tonvrier an sortir des salles d'asile, et complètent son instraction* Mais beaucoup de parens » trop pauvres pour se passer du tra- vail de leurs enfans , ne peuvent profiter de ces écoles. Pour ceux-là , la Société indiutrieUe a établi des cours dans lesquels les écoliers reçoivent une rétribution, et trouvent ainsi à Fétude le même avantage immédiat et matériel qu*ils trouveraient à une occupation manuelle. Les élèves de la Société indutirielle sont, en outre, placés en apprentissage, et une partie de la rétribution qui leur est accordée est déposl&e à la caisse d'épargne, de sorte que, vers dix-huit ans, ils se trouvent avoir une instruction suffi- sante, un état et un capital qui leur permet de s'établir. Ceux qui font preuve d'une aptitude spéciale et d'un goût prononcé pour l'étude, passent des écoles primaires au Collège industriel, Tenr seignement des connaissances pratiques est poussé fort loin, et de là, s'il est nécessaire, au Collège royal, qui embrasse tous les cours de lettres et de sciences.

Ainsi, depuis sa naissance jusqu'à sa virQité, une main seoou- rable soutient l'enfant du peuple et le dirige. Surveillé dans son berceau par la Société matertullcy celle-ci le livre ensuite aux con- ductrices des salles d'asile, qui le préparent aux écoles élémen- taires, d'où il passe soit aux ateliers d'apprentissage, soit au Collège industriel. Et toute cette route, il la fait gratuitement et sous la protection de la commune. D arrive à l'âge d'homme avec une main et une intelligence exercées, propre au travail s'il l'aime, capable d'être heureux s'il le mérite. Alors la vie est devant lui comme devant tous ; la société lui a donné ce qu'il avait droit d'en récla- mer : un instrument pour vivre. H n'a plus qu'à demander à Dieu la santé, seule dot du travailleur. Encore a- t-il le moyen d^échap- per à la misère qui suit les maladies de Touvrier. Une faible somme versée par lui chaque semaine le fait membre d'une association qui s'engage à soigner celui qui souffre, et à faire vivre sa famille tant que dure son mal ou sa convalescence.

Certes, il y aurait peu de choses à dire contre une pareille or- ganisation, si elle était complète; mais malheureusement il n'en est point ainsi. Beaucoup de quartiers manquent de salle d'asile, les écoles sont insuffisantes, et la Société industrielle ne peut entrete- nir que peu d'élèves. Tout est encore à l'état d'essai , et il y a plus

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NANTES. 73

de tendance au bien que de bien accompli. Cependant cette ten- dance déjà est un fait grave. La commune associée n*est point con- stituée, mais son germe existe, et grandira s*il plait à Dieu et aux ministères (1).

Après avoir feit une large part à Téloge, il font foire la part la critique. Ces efforts pour les améliorations positives, conti- nués depuis cinq années , n'ont pas été sans inconvéniens. Uni- quement- préoccupées de ces changemens matériels , beaucoup d'imaginations actives ont mis en otibli tout le reste. On a pris en dédain la politique, c'est-à-dire les idées générales , comme si ce n'était pas après tout dans les idées générales que se trouvait nos étoiles polaires et les points de rappel pour l'avenir. Du mépris pour les intrigues de certains hommes, on est passé au mépris des partis, ou, en d'autres termes, des opinions (car un parti n'est-il pas une opinion représentée?) et, une fois arrivé là, on a foit né- cessairement bon marché de ses anciennes convictions. Il fout donc l'avouer, beaucoup des hommes dévoués auxquels Nantes doit les progrès que nous avons signalés, n'ont plus de sympa- thies ni de répugnances politiques ; ils se raUtent au pouvoir, par cela seul qu'il est le pouvoir, et qu'avec son appui ils accompliront plus facilement leurs généreux projets. Cette erreur, qui est évi- demment née du saint-simonisme et que nous avons vu soutenir dernièrement par des gens habiles, qui, pour être chefs quelque part, voulurent proclamer un parti sans cocarde, appelé parti so- cial; cette erreur, à l'égard de laquelle nous pouvons être sévère, iparce que nous l'avons partagée, est non-seulement focheuse pour le présent, mais menaçante pour l'avenir. Abandonner ainsi les opinions au profit de la pratique, n'estK» point en définitive vendre le principe pour le fait, et proclamer la supériorité de la matière sur l'idée? Peu importent au peuple, dites-vous, les discussions sur les droits et les devoirs; ce qu'il lui fout, c'est du bien^-étre...» Autant

(1) U '^tdété InduMiieUe de Na&l» , fondée a nmiUttoa de oeUe de Malhouje, dans 4a bat de perfecUonoement, n'a jamais pn prendre le caractère scientifique et utilitaire de celle-d. En l'établissant, M. Camille Melllnet loi a imprimé ses tendances, et Ta mar- quée, comme à son iiisn , an scean de son cœnr généreux. Celte admirable création a d^ produit beaucoup de bien , et en produira davanti^e^ lorsfae le pouroir, en l'autorisant, lui aura conféré le privilège d'acquérir, de recevoir et de posséder. Hais, le croira-t-on? malgré des sollicitations réitérées, on n'a pu obtenir, Jusqu'à présent, du gouvernement, la reconnaissance de cette institution.

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Vt REVUE DBS DBUX MONDES.

TMdrait dire : Pra importe an jardinier le mode de cuUiire de Y»- bver eei|tt*il hii finit, ee seal les fruits. Vwtee qffe la métaphyeiqM sociale a écètraaaforBiée par quelques avoeateseu un mystidanie argutîeuXy vous ne voulez plus reconnaître de valeur aux géuénir Ktésl Pensez-vous dow que les questions de peaple se ré8<dvent seuiement pur les détails^ et que leur boidiettr dépende , Goanie celui des ménafesy d*wie marmite à vapeur ou d'une cheminée éeenomique? Est-ee en aaerifiaiit les principes aux perféctiânn»* mens partieb, ipie nos pares ntas ont aoquîs yhécita^je dont nona jouissons aqourdrbui? Et à votre avis > Fassemblée constUttaoln eAt^^le été plus grande , plus odle , si elle eût demandé des amé- Norations matérielles^ op^dle ne Ta été par sadécioroiien deidroiu 4e l'homme^

Prenez garde, 6 vous qftk n*étes que dévouement et pureté ^ pre* nea garda de foire plus de mal que vous ne pourrez; jamais ancom» plir de bien. A voire insu;, Tinfluence que vous exercez est cwp- mptrice; vos actes, vos paroles, vos journaux^ entretiennent et accroissent sans cesse anfour de vous Tatonie de la foule. Yow avez saigné Vopinîen poblique aux quatre membres, parce que vous avez evaini delà voir enragée^ et maintenant voilà que vous raves hébétée l Plus^ d^âans^ phis saintes indignationsoontre le» apos- tasies, ptais de chaudes passions pour les vertua solide^; partout le doute cp» vienne et hausaeles épaules 1 L'esprit public^ ce puîsr saut lien, sans leqndi H n'y a pas de nation ^ s'anéantit de plun en plus, et rindiffévenae poiiliqtte ,. qm , chez vous, est ra chetée par te dévouement pratique, a tousnéi ehez le plus grand nombre an profit de f égnisme. Ahi-ilieet temps de sortir dncetteimpassibililé contre natuae. Parce qne voms avez détourné les yeux.de Tarène^ croyez-^vons dune qne ïim ne s'y balte plus? Venez applaudir i ceux qui vaiiMinent ouàcenx qui tombent; choisisses un drapenn^ et ne vous mettez pas à Uécar t de la bataille. C'est quand les houK nétes gens dégoûtés se retirent chez eux et ferment leur porte» que les fous, aidés des firipons> eampent dans les ruesy et s'em- parent de la cité^ Toutes les tyrannies, celle des rois comme celte de la canaille, ont en peur premières complices l'indifférence on la résignation des hommes de^emnr.

Émilb SouvBsreB.

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^calfmït Srmcam,

RÉCEPTION. DE M. GUIZOT.

La réception de M. Guâot à rAeadémie fr aa^aise^ n'a pas été moins singulière que son éiedbn; lorscpi'il s'est pr^emé aux sulFragés de la troisième classe, lotts les homaiâs Ûttéraires qui s'étaient mis sur les rangs ont renoncé à leur candidature; lors- qu'il a prononcé devant la trcnsiènie classe son discours de remer- desient , les hommes littéraires , bou gré mal gré » ont abandonné les places qui leur appartenaient légitimement dans Tenceinte de rinstitut. Le conseil des ministres » le corps diplomatique, le con- sei d'état, les pairs et les (Mputés, ont envidii tous les bancs, et c*est à peine s'il a été permis à quelques journalistes persévérans de pénétrer au milieu de l'auditoire. L'Académie ^ dans cette oc- caaioB, n'a pas fait preuve de goût, mais elle a reconnu implici- «ement que M. Guizot n'a rien à démMer avec la littérature, et SOT ce point nous sommes parfaitement de son avis*

Bu^et, quels ont été jusqu'ici les travaux de M. Guizot? Ces travaux, nous le savons, et nous le proclamons plus haut que per- sonne, sont d'mw grande importance; mais il faut une complai- sance bien rare pour y découvrir un mérite littéraire. Les Essais^

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7ff BBVUE DES DEUX MOHBES.

$ur C Histoire de France, qui ont commencé la réputation de M. Guizoty appartiennent exclusivement au domaine de Térudi- tion. Dans ce livre, composé d*une suite de mémoires, plusieurs questions obscures et difficiles sont discutées sérieusement et ré- solues avec une précision scientifique; les origines de plusieurs faits, enregistrés par Thistoire à Theure la plus éclatante de leur développement, sont poursuivies et découvertes avec une sagacité remarquable. Assurément ce livre ne pouvait être produit par une intelligence vulgaire; mais dans cette suite de mémoires, d'ailleurs très estimables et très utiles, l'art ne se montre nulle part. Les faits sont remis à leur place, l'évolution historique des droits que la philosophie déclare éternels , mais qui n'apparaissent que suc- cessivement dans le monde réel, est décrite avec une patience et une clarté très dignes d'éloges; mais il n'y a point dans l'expres- sion de ces idées la moindre trace de composition. C'est tout sim- plement une masse de matériaux dont la connaissance est désor- mais indispensable à tous ceux qui étudient notre histoire. Mais M. Guizot n'a pas songé à revêtir les élémens qu'il avait recueillis d'une forme littéraire : avec cet unique volume il pouvait se pré- senter hardiment à F Académie des inscriptions; son ambition ne devait pas frapper aux portes de l'Académie française.

V Histoire de la Révolution d'Angleierrey encore inachevée aujour- d'hui, mais assez avancée cependant pour être jugée sans légè- reté, est-elle plus littéraire que les Essais sur [Histoire de France? Nous ne le pensons pas, et voici pourquoi : dans ce livre, consa- cré au récit d'une période à jamais mémorable , les faits occupent très peu de place, et l'exposition des idées, suscitées par les faits, que nous entrevoyons tout au plus, envahit la plus grande partie de l'espace. A proprement parler, cette histoire n'est pas une his- toire; c'est plutôt un commentaire politique sur les faits dont l'au- teur pouvait s'occuper historiquement, c*estrà-dire pour les ra- conter et pour les interpréter en les racontant, mais dont il aime mieux parler à son aise en les supposant connus d'avance. Sans doute il serait possible d'apporter dans ce commentaire politique des qualités vraiment littéraires; sans doute il serait possible d'encadrer l'histoire dans la logique > et d'imposer au développe- ment des idées le baptême d'un fait sans se résoudre pourtant à raconter le fait qui nommerait Fidée. Montesquieu ^ dans l'Esprit

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ACÀDiilIIE FRANÇAISE. 7T

des Lots y a mootré qu*il y a place pour les plas grandes beautés du style dans la phQosophie politique aussi bien que dans te ta- bleau des passions. Hais M. Guizoty après avoir mis la logique à h place de l'histoire , a oublié de mettre dans la logique le style qui aurait pu donner à Fexposttion de ses idées de l'intérêt et de la Tie. Je sais que cet avis n'est pas celui des amis de l'auteur; je sais que plusieurs esprits éminens ont vu dans le second volume de ee livre, qui va jusqu*à la mort de Charles P% une théorie complète des révolutions , et qu1ls ont même recommandé ce vo- lume comme une recette excellente et infoillible à l'usage des peu- ples mécontens et décidés à revendiquer leurs droits. Hais nous sommes loin de partager cet enthousiasme , et tout en reconnais- sant rélévat'on naturelle et constante des idées développées dans l'histoire de la révolution anglaise, nous sommes forcés de blà- nier chez l'auteur une prétention à la généralité qui ne trouve pas toujours à se satisfaire légitimement, c'est-à-dire qui trans- forme souvent l'expression d'un fait unique pour feire passer ce fidt dans le monde des idées, au lieu de résumer dans une idée vraiment générale une série de faits analogues. Ainsi ce livre , qui, dans sa forme, n'est pas littéraire, n'est pas construit d'après une méthode légitime; le style est diffus en même temps que les motifs de l'enseignement, c'est-à-dire les faits, sont triés avec avarice, et ne justifient pas les idées qui leur servent d'enveloppe.

Ces défauts se retrouvent, et avec plus de saitHe encore, dans i'flts-- foire de la Civilisation européenne et dans C Histoire de la Civilisation française. La méthode est la même, les résultats devaient être pareils. Hais l'enseignement oral favorisait singulièrement le goût de H. Guizot pour la diffusion , et le professeur a dépassé l'histo- rien dans son dédain pour les formes du style et pour la légitimité des idées générales. Certes, nous ne penserons jamais à nier ni même à contester le mérite de ces deux livres, dont le second, encore inachevé, s'arrête au commencement du xiv* siècle; mais nous déclarons sincèrement que ces deux histoires nous paraissent dépourvues à la fois des qualités historiques et des qualités litté- raires. Non-seulement les faits n'y sont pas racontés , mais les idées substituées aux faits ne sont pas l'interprétation réelle de tous les faits omis. Plusieurs de ces leçons révèlent un remar- quable talent d'analyse; mais ce talent ne s'applique pas avec le

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X

« I

78 vEvvEjm» w9nL MsmmM.

même empressâmenià tons lesiiémens 4'wia épeqiMMlmoAft, om plutôtril pnemi plaisir à circosuscarire la c^amp de .flei<4ft«4e0v es d^ievmmsfiia priori les élémens^'ilise ptopcaed^MMliar. L*i€t8^ prit de Vauteur, eatrainé pajr une ambitioa singulière , se siippOM tQm'ours préexistant aux évèiemesaqu*!! inievpièté ; W8M deJan- dj&composer^Q tant que £aits..accom(dis, il les décempoae en tant qye faits possibles, et, de cette manière, il arriva iiatordleaent.à supprimer plusieurs élément da la réalité. Entre T histoire, tellaque la conçoit IdL Gîuizot , et rhistotré telle qu*eDe ae manifeste par les- évènemens, il y a la même diCférancequ'entre la mécanique ratio*^ nelle et la mécanique appliquée à ttugearedéterminédecorps.Um^ les formules di^ la mécanique ra^MMieUa pesmettent de résoudie tous les problèmes de la mécanique appliquée» tandis qoaVtaisloke a priori de Guizot est souvent muette pour Texplioation é» rfaîs^ tQÎre a posi^iori, c'est-À-diire de la véritable histoire. L'émde cfe ses leçons sur l'histoire de la civiliaatiQn n'ost pas une élude seam profit; loin de là. Mais il ne laut y chercber m Thistoire propre-- ment dite , ni surtout le style. Car le professeur, comme sMl voulait dissimuler Fabsenee des faits en multipliant les formes de sa pensée, puîsô à pleines mains dans U vocabulaire,, et semUe craindre de n*étre jamais assez clair» Mais chez luiiaiwiMtiide des formes ne sert pas à l'élucidatioa des idées; lalunûère dentîl les environne est une lumière abondante, mmsdifAise^ qui dévore ou plutôtqui abolit les contours^ et qui ens^outit toutes les vérilàs par- ticulières dans une vérité générale, indéterminée, insaisissaUeu Assurément , l'histoire de la civilisation ne devait pas ouvrir à Taur teur les portes de F Académie française.

Si la troisième classe de rinstitut^ veut demeuner fidèle à sa mis- sion, si elle veut vivre par eUernéme et ne paa accepter une vie d'emprunt, elle n'a évidemment qu'un seul parti à prendre, c'est de se recruter parmi les hommes littéraires , c'est-à-dire parmi lesr écrivains qm ont fait de la langue une étude sérieuse, et qui, à 1 aide de la parole^ ont accompli des œuvres élégantes ou sévères.. L'histoire et la philosophie se prêtent aussi bien que la poésie à toutes les grâces de la langue; mais l'histoire et la philosophie proprement dites sont représentées à l'Académie des Inscriptions et à l'Académie de& Sciences morales. C'est donc parmi les roman- ciQits et les poètes lyriques ou dramatiques, en un mot parmi

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le» bemned dloiaginalton que rAcadémle française est naturelle^ aeac appelée è se veerater. Neti-seidement cette préférence est MÉoreBe, tnaîs encoreelle est vlile au progrès de la langue. Car, ' ht parité incontestable qm eûsie soas le rapport des î^littéraipes enta^rhistoîre, ta philosophie et la poésie, eep^dant on conçoit sans peine qne les poètes s'occnpent du ve^ «Dureilenient , de la richesse ou de la pureté -des formes avec une pvédlhction phis constante que les historiens ou les philosophes^ Car les poètes ont en Tue VexpressioB de la beauté , tandis que les bisloTieiiB se proposent la réalité, et lés philosophes la yérité. Or, qnsiqaela réalité etla vérité puissent légitimement prétendre à se montrer sous uneforme élégante et belle , cette ambition ne leut est pas indispensable; tandis que Fimaginatîon , résolue à VexpreSi» sien de la beauté, cempte l'étude de la forme parmr ses devoirs les plus impérieœu Si ce» idées sont vraies, et nous les tenons ponv telles, il nous semble qne la conduite de rAcadémie est tome tracée. SI la troimème classe de l'Institut veut bien jeter les yeux anleur d^elle, si elle veut bien s'enquérir des poèmes et dés tch oume qui se publient, elle n'aura pas de peine à rencontrer un éoimn capable de satisfaire à tentes les concUtions que noua veiiens d'énoncer. Je ne dis pas qu'dle trouvera des Homère et des Vindare par douzaines; mais elle mettra facilement la main sur des hommes égaux aux meilleurs de ses membres, et supérieure au plus grand nombre. Et s'il arrivait q«è les hommes vraiment dignes d'entrer à l'Académie française fassent retenus par une in*^ juste défiànoe, le devoir de T Académie serait d*encourager, de pnMFoquer leur candidature , et de la rendre nécessaire en la- montsant infaillible. H est possible que les traditions combattent le conseil que je donne. Mais dans ce cas , comme dans beaucoup d'autres, la raison' me semUe supérieure aux traditicms, et doit remporter sur elles.

Que si par malheur les poètes manquaient, F Acaidémie française, pour se compléter, serait légitimement admise i cboîshr un h{sto<^ rien, un philosophe, un naturaliste, un géomètre. Mais avant tappeler à eHé, elle aurait à examiner au^re chose que la valeur Id^iqM, philosophique, pbysiologi€)U6 ou mathématique du can* didal« EHe devrait s'assurer que l'historien ou lepUtosophe, le' iatufa]isieoti>le^mètre^ àmoatiédansrexpresiioffdes véritd»

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80 REVUE DES DEUX MONDES.

spéciales qu'il poursuit des qualités vraiment littéraires, qa*ila trouvé pour le récit des faits ou Texposition des idées pures, pour |a description des phénomènes organiques ou la déduction des propriétés de la grandeur, des ressources de langage inconnues avant lui, ou du moins égales à celles des hommes les plus habiles qui ont traité les mêmes matières. L'admission au sein de TAca- . demie française d'un savant qui posséderait , avec la science, le talent d'un grand écrivain , pourrait alors s'appeler un acte de sagesse; car la tangue de la science peut rendre à la langue poé- tique d'importans services. Elle peut, et selon nous c*est un grand bonheur, faire à la rhétorique, c'est-à-dire à l'art de bien dire, pris en lui-même et indépendant de la pensée, une guerre impla- cable, et débarrasser l'imagination d'un luxe inutile. Mais les grands écrivains voués à l'expression d'un ordre spécial de vé- rités ne sont pas nombreux ; l'Académie le sait aussi bien que nous. Il y a parmi les savans , comme dans la foule , un préjugé profondément enraciné, qui dispense la science du style, et qui va même jusqu'à proclamer le danger du style dans la science. Ce pré- jugé repose sur la notion inexacte et incomplète du style pris en soL Évidemment le style de l'ode ou du roman ne convient ni à la phy- siologie , ni à la géométrie. Mais il est raisonnable de chercher, il est possible de trouver un beau style pour l'expression des véri- tés physiologiques ou géométriques. S'il y a des géomètres et des naturalistes qui .déclament au lieu de démontrer, c'est un mal- heur dont le style n'est pas responsable, et ce malheur n'arrive- rait pas si tous les géomètres et tous les naturalistes avaient, pour le style, un respect véritable. Quanta la science prise en elle- même, sous quelque nom qu'elle se présente, nous ne la croyons pas appelée à T Académie française , fût-elle précédée d'une gloire européenne ; car l'Académie des sciences doit servir à quelque chose.

Mais à nos yeux, le plus impardonnable de tous les choix que puisse se permettre FAcadémie française , c'est un choix politique; sans doute l'éloquence serait une excuse, mais cette excuse serait- uéile valable dans la bouche d'une académie qui a préféré H. Vien- net à Benjamin Constant? Y a-t-il une comparaison possible entre le talent oratoire de M. Berryer et celui de M. Guizot? Assurément pon. Entre M, Berryer et M, Guizot, il y a toute la différence qui

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ACADÉMIE FRA!^ÇâISE. 81

sépare la véritable éloquence de la déclamation hautaine et diffuse. M. Guizoty lors même qu1l a raison, ne peut réussir à émouvoir ; M. Berryer, lors même quil défend la plus mauvaise cause, trouve moyen de produire une impression profonde. Pourquoi? C'est que M. Berryer a toutes les qualités d*un grand orateur, tandis que M. Guizot prend la tribune pour une chaire, et perd son temps à expliquer, avec des circonlocutions dédaigneuses , ce qu1l devrait afBrmer avecTaccent de la conviction. M. Berryer se sait, mais ne 8*avoue pas supérieur à son auditoire, et traite avec lui sur le pied d*une parfaite égalité. M. Guizot, en parlant à la chambre comme aux bancs d*une école, se condamne à la verbosité, aux redites perpétuelles, et n'atteint pas Téloquence. Pourquoi donc TAcadémie française a-t-elle choisi M. Guizot? N'est-ce pas parce que M. Guizot semble depuis six ans aux esprits paresseux , c'est- à^re au plus grand nombre, un ministre inévitable? Il est si sim- ple et si commode d'accepter une croyance toute faite, que la foule, et l'Académie qui suit ta foule, ajoutent volontiers foi à l'excel- lence politique de M. Guizot , par cette seule raison que M. Guizot proclame à tout propos son excellence politique. M. Guizot est si sàr de lui-même, que ni la foule ni l'Académie n'osent douter de lui. Hais quand il serait vrai, et nous ne le croyons pas, que M. Gui- zot fàt un ministre inévitable; quand la royauté, en le perdant, se- rait livrée sans retour à la démocratie et réduite au plus complet eBacement; quand les libertés publiques, privées de ce modéra- teur impérieux, courraient le danger d'une ruine irréparable; quand la cour et la nation ne pourraient se passer de lui, la né- cessité politique de H. Guizot ne saurait transformer son ensei- gnement verbeux en véritable éloquence. Quand il serait le premier homme de la France , il lui resterait encore, pour entrer à l'Acadé- mie française, à devenir grwd orateur ou grand écrivain. Or, à nos yeux, M. Guizot n'est qu'un esprit éminent, mais il n'est ni orateur ni écrivain; il ne possède pas même les élémens de l'élo- quence ou du style.

M. Guizot avait à peindre et à juger la philosophie du xviii* siè- cle. Assurément, pour un orateur qui eût bien voulu prendre le tanps d'étudier un pareil sujet, ou qui eût été dejjuis long-temps préparé à le traiter, c'eût été une belle occasion d'élargir et de re- Bouveler les formes du discours académique. H eût été digne d'un TOME jx. 6

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82 RETUE MES INBIJX IfORDBS.

historien 9 qui a toujours cherché dans le tableau des (bits accoii»' plis quelque chose de supérieur aux faits pris en eux-mêmes , comprendre et d'expliquer sérieufirement , dans une assemblée til-> téraire , la mission et le r61e de la philosophie française au XYin? siècle; mais pour comprendre et pour expliquer le yéritabie caraci> tère, la véritable puissance de la philosophie française, il fellàit §é résoudre à sortir des généradités purement oratoires , et malheu*** reusement M. Guizot, en réduisant sa t&che aux proportions du plaisir phraaéologique , en se proposant comme terme suprdme rharmonie etle nombre des pérk)des, n'a montré qu'inexpérience et gaucherie. Il n*a pas dit un mot qui révélAt chez lui la BOtion précise de la philosophie française au siècle dernier, pas un mot qui indiquât la connaissance des origines de cette philosophie, Ffai^- telligence du mouvement que la France continuait mais n'avait pas commencé; il a parlé pendant trois quarts d'heure, et si nous ex-* ceptons quelques phrases de respect filial, bien proraptement d6* menties, il n'a pas développé une pensée qui s'élev&t au-dessus des Keux communs de collège. Il n'y a pas de rhéoeur de provined qui n'eût aligné en une matinée les idées vulgaires présentées pav M. Guizot; car toutes ces idées, ramenées à leur simple exprès^ siouy ne vont pas au-delà du pamphlet de La Harpe, et se bomeM à voir dans la philosophie française du siècle dernier le gen&e de lairévolution qui a renversé la monarchie. C^tes, pour découvrir» pour exposer on pareil trtdsm , il n'est pas nécessaire d'avbiv consacré vingt ans de sa vie à l'étude de l'histoire moderne, d'avoir contrôlé dans le maniement des affaires publiques les enseigne*- mens de la réflexion; il suffit de feuilleter les volumes distribnéa aux pensionnats de Saint-Denis et de Saint-Germain» Est-il conce* vable qu*iin historien, un homme d'état, confonde la science phi- losophique et les saloBfii philosophiques du xvin' siècle? Est4 concevable que M4 Guizot, qui partout et à tout propos se donne peur un homme grave, embrasse dans le même blâme, dane la même pitié, je devrais dire dans la même colère, la démonstratioi^ la déduction désintéressée des vérités poursuivies par la science, et les espérances tumultueuses conçues d'après cette démonstra^ tion^ maïs à coup' sur profondément distinctes de la science priée en eUe-mèine? Que ces espérances ftissent filles de la philosûi^ly%i peisonaene voudra lenier;.mais un homme qui, par seerétudea^

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da diriger noo-^seukoMiit les affaires^nais l'iateUigence dap^j^ flp.dfmt i^ Ittî-inéine d*«xpliqiier neuemeot \à& re)atioB« de la 8de«pe;et de la Yolwté frao^aisa aa xvui* siéde« Car» il ftiut bien l'ayiHief, et )a cbase est toute natiurelle, la plupart des salons (piiv ayaiaal accepté rapoatolat philosophique prenaient peu de sohçî des origiBes même de la science , et voyaient dans Tég^dité dea condiiii^Bg une question beaucoup plus importante que les lois de riaielljgeoGe bumaine. Les^alons appliqjoaient mais ne continuittent pas la pUlosophie; ils obéissaient aux phSosopbes , mais ils n!ér- taient p|is la philosqpbie eUe-méme. Or, U noi^s semble que pouit montrer cbûrement le^ liens q]u oaissaîent les salons à la science^ ileût été raisonnable de définir nettement le caractère de la science plnleso^icpie à la fia du dernier siècle ; étant donné deux termes dont rmcoumnande au second , la pensée prise en soi et la société Yivaiite, il y a au moins de la puérilité à parler de Tobéissaoce du second term^ sans avoir décomposé, c'est-à-dire expliqué» le pror mier. C'est pourtant ce qu'a fait M. Guizot: il a rhabîUéxpour l'ur-- sage de l'AcadénHe toutes les phrases q^i traînent sor les bancs des écoles, et qui semblaient depuis long-tempa hors de service; iLa répété, sur l'imprévoyance et l'étourderie de nos pères, toti^ea les récriminations que chacun sait par cœur, et qui, dimala bou<- c)àe du récipiendaire, n'avaient pas même le mérite de Télég^nce;. car AL Guizot, en abandonnant le terrain de la pensée pour celui delà parole, n'avait pas prévu les dangers qui l'attendaient. Plue d'une fois, dans son discours, il lui est arrivé de broncher devam an#^ épitbète, e( de chanoejer devant un synonyme. Résolu à dire 1q moins possible, il n'a pas toujours dit ce qu'il voulait, on du. moins, ce qu'il aurait dA dire dans les limites oraitoires de son

Arrivé à la révolution française, il a semblé reprendre haleine et respirer plus librement. Débarrassé de la science, dont il avait parlé avec une brièveté presque énigmatique, il est rentré sur un sol qui lui est familier, sur le sol de la {jbéclamalicm politique. Il a £^t sonner bien haut son admiration pour l'assemblée consti- tqante; mais son admiration se démentait elle-même par son em- pluse, et n'avait guère plus de valeur que les formules dévouées d'une lettre. H était facile d'entrevoir, sous ce respect officiel pour

6.

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Qk REVUE DES DEUX MONDES.

les lumières et les espérances de la constituante, le dédain et pres- que le mépris. L'assemblée législatire a été traitée avec moins d'é- gards, avec une sévérité presque paternelle. La convention ne pouvait trouver grâce devant la sagesse clairvoyante de M. Gui- zot ; aussi est-ce sans étonnement que nous avons vu l'orateur confondre dans la méime colère et dans la même flétrissure l'éner- gie sincère et la fureur hypocrite, et transformer la défense hè- rc^que du territoire en égarement et en folie. Pour ceux qui con- naissent le caractère et la pensée de M. Guizot , il n'y a rien de surprenant. Dans son amour égoïste pour les idées qu'il professe, il est naturellement injuste. Comme il ne lui est pas possible d'en- cadrer dans ses théories politiques la conduite active de la conven- tion, il est amené à déclarer fou ce qu'il n'aurait pas fait, à traiter avec un dédain superbe les colères qu'il ne partage pas, l'entrât- nement qu'il eût combattu , qu'il n'eût pas compris ; il condamné , au nom d'une logique toute personnelle, les évènemens accomplis hors du cercle de ces idées. Tout cela s'explique de soi-même et n'a pas besoin de réfutation.

Le directoire , le consulat , l'empire et la restauration , occupent, dans le discours de M. Guizot, une place moins importante que les trois premières périodes de la révolution française. Les juge- mens portés par l'orateur sur tous ces momens de notre histoire n'ont rien d'original ni de nouveau , et sont exprimés en termes si vagues, qu'il est vraiment difficile de savoir si l'académicien ap- prouve ou condamne l'homme d'état, si les théories politiques de H. Guizot s'accordent ou ne s'accordent pas avec ses périodes oratoires. Les débauches de la nouvelle régence, l'ambition et l'a- veuglement du nouveau César, l'entêtement et l'ignorance des Bourbons , qui ne voulaient pas se souvenir des Stuarts , sont en- trés depuis long-temps dans le domaine de la rhétorique inoffen- sive, et ne peuvent ni blesser ni réjouir les partis.

Au milieu de ces déclamations insignifiantes , comment décou- vrir l'opinion philosophique de M. Guizot sur M. de Tracy ? Com- ment déduire de cette colère oratoire contre la révolution fran- çaise la pensée du récipiendaire sur les travaux de son prédéces- seur? Est-il même raisonnable de chercher cette pensée? Est-il probable que M. Guizot ait songé un seul instant à se former une idée précise de ces travaux? Pour notre part, nous ne le croyons

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ACADÉMIE FRANÇAISE. 85

pas 9 et voici pourquoi : les livres de H. de Tracy appartiennent exdusivement à la science philosophiqne. Or, M. Guizot, en par- iant du xviii' siècle, n*a jamais franchi la limite des généralités académiques y et n'a pas dit un mot qui intéressât directement la science. Il était donc naturel qu'il traitât M. de Tracy comme il avait traité le xviii* siècle , c'est-à-dire qu'il le suivit sur les bancs de la constituante, du sénat et de la pairie, sans essayer de défi- nir et de caractériser ses travaux philosophiques. S*il eût entrepris d'analyser les élémens d'idéologie de M. de Tracy, il y aurait eu contradiction évidente entre cette analyse et celle du xviii* siècle. Je vais plus loin : la philosophie de M. de Tracy, séparée de la phi- losophie du xviii^ siècle, n'eût pas été intelligible, ou du moins n'eût été comprise que des hommes spéciaux, et eût fait tache dans le discours du récipiendaire. M. Guizot, aprè^ avoir escamoté la première partie de son sujet, ne pouvait donc se dispenser d'es- camoter la seconde. 11 a circonscrit le thème de son éloge dans les étroites Ihnites de la biographie ; il nous a montré M. de Tracy dé- butant, comme Descartes, dans la carrière des armes avant d'a- border l'étude de la philosophie ; il nous a parlé du château de ses aieux ; il nous a récité jusqu'à la devise inscrite au front de ce château; mais après avoir épuisé la biographie extérieure, la vie sociale de M. de Tracy , il n'a pas entamé la biographie intellec- tuelle, la biographie du philosophe. H nous l'a donné pour un ad- mirateur de Rousseau, de Montesquieu et de Voltaire; mais ce renseignement , réduit à sa juste valeur, ne signifie absolument rien ; car aucun de ces trois grands noms n'appartient à la philo- sophie proprement dite. Cette lacune était facile à prévoir, mais^ il est utile de la signaler.

Cependant malgré la généralité académique de ses périodes, M. Guizot a trouvé moyen de semer, chemin faisant , plusieurs erreurs assez singulières. Ainsi, par exemple, il accuse la philoso- phie du xyin"" siècle d'avoir mis en doute l'existence de Dieu, l'existence même de l'homme , et il ne balance pas à expliquer ces doutes afiligeans par la tendance constante de cette philosophie , c'est-à-dire par le sensualisme. Or, si JA. Guizot eût pris la peine de consulter, sur ces deux questions , quelqu'un des élèves de l'École normale , à laquelle tout récemment û se proposait pour exemple et pour encouragement, il aurait appris que cette double

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M REVUE BS^ BE0K IKNEOMBS.

affirmaiioa était une douUe bévue. Car s'il est vrai que Hune tC Berkeley , en p>^rtant de la doetrine de Locke, «oui arrivés, Tim i douter des relations légitimes de cause et Teffet, Tautre à uiar TeKistence de la matière, il est également vrai que la philoea- phie française du xviif siècle u*a souscrit ni au doute de Hume, ni i }a négation de Berkeley» QuttAtà Teiistence de Dieu, s'il esl ar- rivé à quelques philosophes sensualistes de la France de la mer, cette négation, dans leur bouche, n*a jamais eu le caractère scieii- tiCqueet impérieux de la négationexprimée sur le même sujet par la philosophie critique de V AUemague , par Emmanuel Kaat. Or^ assurément, Emmanuel Kant n'a rien de commun avec l'école seu- sualiste de la France. Et pourtant personne n'a jamais nié Dieu avec plus d'assurance que le pro£esseur de Kœnigsberg» Si plus tard dans sa Raison pratique, il a proclamé te Dieu qu'il avait nié daa$ sa Raison pure, il ne faut pas ouUier que son affirmation, dans le système de la {^ilosophîe critique , est loin d'avcîr la mâme aii-^ torité que sa négation. La pensée de Kant a bien aases d'impor- tance pour que M. Gruixot en tiemie compte, et pour cpi'il blùêêt pute pas au seul seneualisMe une opinion partagée par la philos^ phie critique de l'Allemagne. Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, le savoir n'^ pas été un mérite bienre- commandable; mais le bon sens conseillait à IL GuizDt de ne pus ^scuter une question qu'il ignore.

Si nous insistons sur ces deux bévues, ce n'est pas que nouacoo^p^ tiens le sav(Hr eacyctopédiqne parmi les devmrs du minisCre ée l'instruction publique. Maïs ilnous semUe que tIL Guizot, plané comme il est, n'a pas la Htéme excuse qu'un homme du moKcb; car il n'est pas même forcé d'ouvrir un livre pour s^édairer sur une question, quelle qu'elle soit. U a autour de kû, snius sa juri- diction, des livres vivans, et qui répondent à toute heure. Ce qu*n ne sait pas, d'autres le savent pour lui. Toutes les parties de la sdence humaine sont à sa disposition, et s'il lui platt d'interp^er un astronome, un philosophe, il est sûr de ne pas l'interpeller en yain. D est donc coupable lorsqu'il parle sur une question comme pourrait le faire le premier étourdi. M. Guizot, que nous sachions, n'a pas Thabitude d'agir légèrement; c'est pourquoi nous ne pou- vons imputer au hasard les bévues de son discours. Il se présente une explication plus naturelle que nous adoptons. M..Guizot doit

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ACADÉMIE FBANÇAISB. 817

à «1 répotation d^historien la place qu'il occupe au conseil; il est UmtsÔDf^ qu'il estime Tbisloire comme mie science souveraine » et qûk'il traite avec dédain les sciences qui ne sont pas Thistoire^ ifk'i attribue aux questions qui ne sont pas historiques;^ dans la sens poUtique du mot, une valeur indigne de son intelUgence. Il a tort sans doute, mais ce tort est facile à concevoir. Or, la langue de rinstoire n*est pas celle de la philosophie ; les paroles qui sui^ fisent à exprimer les faits ne suffisent pas toujours à exprimer les idées ; et, comme la langue de toutes les sciences jpue un rAle» important dans Texposition^ aussi bieAqqe dans la recherche de la vérité, ignorer la langue d'une science est à peu près la mém& chose quMgnorer cette science elle-même, et M. Guizot ignore langue de la philosophie. S'il eût connu la langue propre aux idées dont il parlait, il se fût aperçu bien vite qu'il ne connaissait pas ces idées ; ^u« clairvoyant , il eût été plus modeste. A-t-il compté sur l'ignorance de son auditoire? No<j» ne lui ferons pas l'iiqure de le penser, car il sait que les études philosophiques, sans avoir \m même popularité que les études chimiques ou physiologiques, us sont cependant pas abandonnées^ Non, il s'est trompé en toute sécurité, parce qu'il connaît l'admiration de la foule pour les homoes revêtus du pouvoir. Or, Tadmiration dispense de l'at- tention.

Mais le véritable but,, le véritable sujet du discours de M. Gui- zot, c'est réloge du xix' siècle; la biographie de M. de Traey r»-* contée avec uns eomplaieance apparente ,. et le jugement porté par L'orateur sur la révolutioa française, ne sont, à propremeni parler, que les prémisses d'un hardi syllogisme, facile à découvrir, il 6|t vrai, dès que le discours da récipiendaire est soumis à 1'»- nalyse, maia cependant assez habilement masqué pour ne pas Uesset l'oKgaeil de l'auditoire. AL Giuzot, en louant avec une in^ Mg^ce asses tiède le philosophe qu'il est appelé à remplacer, em^ineisiant avec une modération peirfide sur les fautes, peut-être ieévitaUss^ du xvm® siècle, ne voidailque préj^rer paségyriqm es* soii temps, et arriver à l'apothéose de la raison. Cette conclu** sine n'a rien d'isqprévu ni de siagnUsr dans la beucàe de U. Gui** isl;car c*estfo tésumé fidèle de toutes les harangues prononcées p«r le rédjpîMdairei depuis six ans dans une autre eneeinte.itit tiîbnnede k'duHihBipLcenne deratit le pupiirs de riMcadénas^

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as REVUE DES DEUX MONDES.

M. Guizot ne développe pas volontiers un autre thème que Ta*» pothéose de la raison. Reste à savoir si le xix' siècle, si la France contemporaine acceptera Téloge que lui décerne M. Guizot ; reste à savoir si la génération à laquelle nous appartenons voudra bien ne voir, dans la génération qui nous a précédés, qu*une foule en-- thousiaste, imprévoyante, exagérée dans ses vœux comme dans ses espérances, entêtée dans Timpçssible, incapable de fonder des institutions durables. 11 est au moins permis de discuter cette opinion, et dés que cette opinion est discutée, il n*est plus néces- saire d'attribuer à notre temps la raison suprême, la souveraine clairvoyance. Si sages que nous soyons, nous ne sommes plus obligés de nous placer au rang des dieux» Si serein et si pur que soit le jour au milieu duquel nous apparaît T avenir, nous pouvons nous abstenir de nous adorer ; la modestie n'a plus rien de mes- séant ni de pusillanime; la conscience de notre mérite ne nous prescrit pas d'entonner un cantique en l'honneur de nous-mêmes; tout en admirant dans un saint respect la splendeur de nos vertus , nous ne sommes pas forcés de former les yeux pour n'ê- tre pas éblouis. Mais une pareille modestie ne forait pas le compte de M. Guizot; car il ne fout pas s'y tromper, le récipiendaire, en louant le xix' siècle, en remerciant la génération présente de toutes les bonnes actions qu'elle a foites, de toutes les choses ex- cellentes qu'elle a voulues , goûtait le plaisir divin de se compli- menter lui-même , de se féliciter dans le passé d'hier, de se glori- fier dans l'avenir de demain. S'il consent à proclamer le triomphe de la raison, c'est à la condition que la raison se résume en lui ; s'il sait bon gré à notre temps de ne pas persévérer dans toutes les espérances du siècle dernier, c'est qu*ii. personnifie en lui- même l'impartialité, la pénétration ; c'est qu'il est l'expression ab- solue de la sagesse; c'est que chacune de ses paroles contient un enseignement ; c'est que toutes les pensées qui s'échappent de ses lèvres devraient être recueillies comme la manne céleste. Notre siècle vaut mieux que le siècle passé, parce que M. Guizot est de notre siècle, ou du moins parce que le siècle passé n'a pu profiter des avis de M. Guizot. Si la constituante et la convention avaient pu consulter le récipiendaire, nous n'aurions à déplorer ni les théories impraticables, ni l'impitoyable énergie du siècle dernier ; aile consulat et l'empire avaient pu interroger M. Guizot sur l'in-

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ACADÉMIE FRANÇAISE. 9B

jQfltiee da pouToir absolu et le néant de la gloire , la France n*aii- lait pas subi une double invasion ; si la restauration eût pris pour ^de rhistorien des Stuarts et lui eût demandé quelles sont les Traies limites delà liberté politique, quels sont les droits du peuple et de la royauté, le trône des Bourbons serait encore debout; t*e8t-à-dire que le xix' siècle n'est vraiment sage, vraiment éclairé, vraiment raisonnable, que depuis Tavénement de M. Guizot au wt mstère. Si cette théorie est exacte, toutes les fois que M. Guizot rentre dans la vie privée , il entame par sa retraite la sagesse de notre temps. Si nous voulons persévérer dans la raison et mériter les éloges que nous a décernés le récipiendaire, il faut lui souhaiter un portefeuille viager, il faut lui assurer, par tous les moyens qui jBont à notre disposition, la perpétuelle présidence du conseil. Cest là, je crois, le sens intime du discours prononcé par M. Gui- XDt, et nous croyons rendre service, non^seulement à T Académie, mais aux chambres , mais à la presse , mais à la nation tout en* tière, en expliquant ce que nous avons entendu, en révélant la vérité cachée sous la pompe de Téloquence; et c'est avec plaisir que nous accomplissons cet impérieux devoir.

Si nous pouvions douter un seul instant du sens que nous attri^ buons aux paroles de M. Guizot, une phrase de son discours suf- firait pour nous ramener à notre conviction première, pour nous 7 confirmer. Cette phrase merveilleuse, irrésistible, n'est autre chose que l'éloge de l'ambition. M. Guizot, dans sa paternelle bienveillance , nous dit : Défiez-vous de l'ambition ; mais il ajoute : ITy renoncez jamais ! comme s'il voulait, par ces simples paroles, nous rassurer sur l'avenir de la France, et nous promettre qu'il fiera tout pour ne pas abandonner le pouvoir. Oui, M. Guizot a raison, l'ambition est une belle et gratide chose, une noble pas- aion, une passion nécessaire; c'est, pour les hommes d'état, un devoir, une vertu. Mais il faut bien s'entendre sur le caractère de l'ambition vraie. Or, l'ambition vraie n'est pas l'amour obstiné du pouvoir, c'est le désir et le courage d'accomplir une volonté con- çue dès long-temps , discutée par la conscience, dans la solitude et le recueillement, dont la sagesse évidente prescrit Taccomplisse- BBént. L'ambition, ainsi définie,.et nous ne croyons pas possible de la définir amrement, est-elle bien l'ambition de M. Guizot? le$ aBées et les venues de cet homme d'état, depuis six ans, indir

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fli REviTS mis rmtnL boums.

quent-eiies ehes Id ome ^oloiiié perséyérante et «ftmd'c qdy selon nous, constitae la Yérteable ambilion? les àlîances pav- lementaices de NL Guizot sadsfont-^Ues à œtte condMoA d'iflnMH- tali%té sanslaqueHe ii n'y a qu'âne ambiofani ar tiicieHe^ «ondiialer, et àigne tont am phis de Testînie des enfiiot? Il n'y a aucune tèniè rite i se pronoBcer poar la négatiire. Savoir ce qui coBTient aaix liesokis du pays , cMnuihre sur qvefles bases peut se fonder la l^rospérHé présente , à quel prix peut se préparer la prospénlé^de i'aveiBr, et poursuivre sans relAdie Tapplication des véiités deve- nues évidentes pour rintdMgMQce, c*est là, ceriaioemeiit, une destinée digne d'envie: Tambitian ainsi comprise ne mérite pas la défiance conseillée par M. Guicoc. liais FanbMon qn ne 'V'oit dans le manienuBnt des affaires du pays que le plaisir de commanMier^y <4e coacenConer sur soi Tatteniion pubiiqne, d'occuper chaque jcrni^ de ses paroles et de ses projets , les conversations de la France en- tière, Toccasion de se prodamer à tout propos supérieicr à son saidiloire, de se donner ecnnoie Tnalque dépositaire de la véritt, l'ambition y réduite à ces proportions mesquines, mérite nou'-seai^ lement la défiance , mais encore le dédaîn; car cette ambîtkm sTest qu'un nom pompeux sous lequel m cache l'oiig^aflil» Nous bûssoBs à M. Guizot le sem de se joger.

M. PbîMppe de Ségvr, en reperdant au récipiendaire, senAde nvuir essayé de décourager tons les panégyristes. H a passé en revne les principaux ewrages delHL Gnbot ;etnoiiS'devoBs avoner qu'il a trouvé pour ie louer des formes cpii , à défiant de nouveanKè, ont au moins le mérite de f emphase. Toutefois , si II. Guisot pèse les compKmens an lieu de les cinvpter, il n'a pas être satisAuit ; car M. de Ségur, en parlant des travaux Ustoriques du noaTel académicien, tes a caraoïérisés assez conAisémeiC; il a coniptfs dnns la même série de phrases ndmiralives VHmuureée ia Curiii^ Mfion etufôpémne et ÏKùtoire ée la Gvilimtmn françàut, comtm s'il se fût agi d'une bistxnre uai^ne; il a exalté ixtie histoire comme un monument impérissable, comme l'accomplissement d'une immense volonté , comme la réalisation d'une idée trop grande pour être mise en œuvre par un seul bomme, et pourtant menée à bonne fin par M. GuizxH ; il a remercié son héros de n'*« ¥oir pas désespéré, d'avoir repris et <kmtinué sa tiche sansa'ef^ frayer des obstacles semés sur sa route* Or, M. Guiaot a 1

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ACABflITE FBANCAISE. éî

nèmoire , el se someal très bien quH n'a pas achevé VÙistoîre de k Griluation française y et qu il lui reste beaucoup à faire avant de povTOir s'appliquer Vexegi nionumentum dont le gratiGe si libéra- lemeiit M. de Ségur. En écoutant le directeur de l'Académie » le récipîeiidaire a naturellement se poser un dilemme assez em- barrassant : ff Ou M. de Ségur n*a pas la mes livres, et c'est de sa pan une négligence offensante , ou il les a lus et ne s'en souvient pas; et cet oubli prive de toute valeur l'admiration qu'il exprime pour moi. » Ce n'est pas nous qui résoudrons le dilemme. Nous admettrons volontiers que YHisteire de la GviUsaîîon ettropéenne supfiose des lectures nombreuses ; mais nous croyons que la vie moyenne d'un homme suffit à l'achèvement d'un pareil ouvrage^ car cette histoire n'est , à proprement parler, que le programme dNm livre. Plus d'une fois, en écoutant son panégyriste, M. Guizot a d* se demander si les paroles prononcées par M. de Ségur n'é- taieiit pas une crudle raillerie; car il lui étaftbien difficile de pren- dre ao sérieux Pempbase del'eratenr. Pour avoir esquissé le som- maire d'une histoire, pour avoir commencé deux ouvrages impor- tans, le récipiendaire n'est pas obligé de se placer à cAté de Ta* cite; et, s'il fallait en croire M. de Ségur, Tacite, auprès de M. Guizot, ne serait qu'un écolier. Dans la pieuse ferveur de son admira^n, le directeur de l'Académie n'a pas mémo osé nommer Tacite ou Thucydide ; il n'a pas trouvé dans le passé un terme de comparaison pour louer dignement son héros. Il s'est résolu tout simplement à le proclamer excellent et inimitable.

Cependant, il s'est demandé si son amitié publiquement avouée pour le récipiendaire le dispensait de rappeler les mérites de M. de Tracy, et par ce détour ingénieux il est revenu à la philo* Sophie française du xvni^ siècle. 11 a parud*abord vouloir justifier le prédécesseur de M. Guizot et séparer la science de l'action. Mais ce n'était de sa part qu'une vaine promesse , car il s'est bien- tôt hâté d'avouer son impuissance à lutter avec le récipiendaire ; il s'est déclaré incapable de parler du xviii' siècle après M. Guizot, et il a courageusement ajouté : Vous avez épuisé le sujet , et ce serait folie de ma part de vouloir le traiter à mon tour. D a pré- senté sur l'ensemble des facultés humaines et sur la spiritualité de l'ame quelques réflexions qui sont et demeurent pour nous par- faitement inintelligibles. Mous dirons la même chose de la diffé-

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92 BEVUE DES DEUX MONDES.

rence établie par M. de Ségur entre Tinfluence d'un siède sar un homme, et d*un homme sur son siècle. Noos déclarons ingé- nuement qu'il nous a été impossible de pénétrer la pensée de Fora- teur. Jamais la philosophie , dont M. de Ségur voulait entretenir son auditoire, n*a parlé dans aucun temps, dans aucun pays, une langue aussi confuse, n*a bégayé des mots aussi indistincts.

Mais si l'orateur, profondément convaincu de son insufBsance, renonçait à juger la philosophie française, il ne renonçait pas à bri- ser l'encensoir sur le visage du récipiendaire. Passant de l'exoeilenoe historique à l'excellence politique, il a fait de M. Guizot un nou- veau Moïse, ou plutôt un nouveau Jehovah. H a comparé les pas- sions factieuses de notre temps aux flots delà mer Rouge et il a condamné l'historien homme d'état à entendre de ses oreilles ces paroles mémorables et toutes bibliques : a Vous leur avez dit d'une voix toute puissante : vous n'irez pas plus loin, d Certes, l'ambi- tion humaine, si avide qu'elle soit, ne peut souhaiter un éloge plus splendide ; le génie politique n'a jamais été célébré dans uu psaume plus humble et plus fervent. Après avoir entendu le paué- gyrique prononcé par M. de Ségur, la France, si elle ne veut pas mériter le reproche d'ingratitude , doit élever un temple à M. Guizot.

Gustave Planche.

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STATISTIQUE PARLEMENTAIRE.

SESSION 1837.

Une noavelle session vient de s'oarrir, et de graves qaestions attendent les dépotés dès leur entrée à la chambre. Pendant leur absence , le mi- nistère a été changé, la politique extérieure a fléchi devant un système de pacifique inertie. Pendant leur absence , la révolution d'Espagne , la ré- forme en Angleterre , ont pris un caractère plus difficile , plus imposant; ^t notre colonie d'Alger a élevé la voix, une voix de deuil et d'anxiété. En Mêce de la session qui commence, nous ne répéterons point ce que Ton dit chaque année en pareille circonstance , que les affaires se compliquent, t]oe les embarras redoublent. Nous croyons , au contraire , une chose : o'est que la question gouvernementale s'éclaircit chaque jour davantage, ^'est que des hommes effrayés d'abord , et peut-être à juste titre, de tout œ qui se t>assait parmi nous , en reviennent, maintenant qu'ils sont ras- surés, à des idées plus larges, à des combinaisons plus hardies. C'est que» ï*orage étant passé, il importe d'étendre nos regards autour de nous , afin ^le savoir si, tout étant paisible ici, tout est honorable plus loin; si la France ayant conquis dans l'enceinte de ses frontières la sécurité dont elle «vait besoin pour ses intérêts matériels, a soutenu au dehors la dignité ^lu*e]le doit avoir, l'ascendant qu'elle doit prendre. La grande question 4u moment est , et voilà ce qui pose l'un en face de l'autre deux hom- viMS forts et intelligens, qui ont quelque temps marché de concert, qui Ont soutenu ensemble les jours de lutte, et qui se sont divisés après le succès, l'un restant sous le poids des mêmes préoccupations, tournant ûiTariablement dans le même cercle; l'autre, revenant à ses instincts na-

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tîonaux y quelque temps suspendus , et demandant à franchir les limites que les circonstances lui prescrivaient , à passer d'une victoire à une autre victoire , de la conquête du repos intérieur à celle de la dignité exté- rieure y de la France pacifiée à la France ennoblie .

En posant ainsi ces deux hommes vis-à-vis Tun de Fautre , nous n'avons stas 4ioute pas besoin de dire ^fue nous ne cherchons point à faire une question de personnes. ¥l<ras constatons deux MU; norus établissons âeat principes. Mais ces deux principes ont un représentant , un nom ; et les désigner par leur nom , c'est le moyen de les rendre plus nets , plus sai- sissables.

Cette question si importante, si éminemment nationale, sera discutée dans la session actuelle ; sera-t-elle résolue d'une manière assez définitive pour qu'il ne soit plus besoin dVf revenir, et que nous n'ayons désor- mais qu'à marcher en avant ?

Dans un tel état de choses, il est essentiel d'étudier la composition de la chambre , d'apprendre à la connaître , non point dans de vagues géné- ralités, mais dans ses nuances, dans l'idée dominante qui anime chacun de ses partis, dans les ressorts souvent mystérieux qui les font mouvoir. En nous livrant à cette étude , nous expliquerons peut-être beaucoup de HnctnatfoDS encore indécises du passé , nous pourrons peut-être établir quelques prévisions sur Favenir. C'est dans cet espoir que nous avons travaillé à foire cette statistique de h' Chambre. Nous y sommes arrivés par des recherches sérieuses, et nous la donnons au public avec con- fiance. Nous avons devant nous les chiffres et les noms. Nous écrivons en flH^e tf une addition exacte , commentée par de longues observations. '

Les deux partis de la chambre, celui du ministère, celui de l'opposi- tion, se divisent en plusieurs fractions, qui doivent être examinées suct cessivement. Nous commencerons par le ministère.

Hâtons-nous d'abord de rassurer ceux qui s'effraient d'entendre sans cesse parler du parti doctrinaire : il n'est pas aussi nombreux qu'on le croit. Plusieurs membres s'y rattachent, il est vrai, par certain côte; mais de purs, de vrais doctrinaires, d'hommes avoués par le chef et prônés par la secte, nous avons beau faire , nous n'en trouvons que 13.

X*e premier de tous, on leiKÛt., c'est M. Guizot. Après lui vienaepi :

mi. Dachâtel, Dmrcrgiér de Uaumnoe, Dûment, d'Haubersaert, Giii* sard, Janvier, Janbert, Piscatory, Rémnsat, Renouard, Saint-Marc Girardin, Yitet, tons en général fort peu orateurs, mais habiles et ddvoiiéa; e'«st joast chote ooanii«.

M. Duchâtel a joué, depuis quelques années, un rôle marquant dans la doctrine, un rdte sanctionné par Fexercice du pouvoir, et Ton àalt quelle ▼dear ce parti attache au pouvoir. Cependant nous le soupçonnons d^à-

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STJËsaaira: TjjÊmwsmMum. fS

f9ir eneora «V fond do o»iir oertaîne opinion kmnt -de prés Thérô^. Pftr aoD édueation , ptr ses souTeotn, BL Diidiâtél appartient aux tradi- #008 de Fempire. Plusieun fois oe souvenir du passé 8*est rércÂUé en lui; phnieurs foit ies JàooMnes qui le ooapaissent et qni felMenFent , ont surf- ins dans ses actes, dans ses paroles, je ne sais quel memement dimpa* tiosce^CDame s'il eût voulu secouer JackMfUie dorée qui 4e fie à la^ectrine, ttrepreodre son essor par une autre voie. D'aillours, M. Dciokàtel, à fpâ sajeunease» sescoiyiaissaDces spéciales assuraient une position, doit coio- prendre JLQJonrd -hui qu'il s'est trop bâté de demander un vote à la cham- bre, un portefeaille à la fortaoe. Mais nous ne le croyons pas téUement engagé dans le parti auquel il appartient aujourd'hui, qu*il ne puisse s'^en afiranchir peu à pea, et se préparer en dehors la doctrine un avenir fltts durable.

VL de Rémusat, sur lequel M. ^Gmwot a fondé de grandes espéranoes, est on homme d'une intelligenoe fine et déliée, d'on«sprtt séduisant et édairé. Homme du monde plutôt qptNMMpM pdiliqiie, c'est par la oon- wrsation qu'il a <XMnmencé à se faire rmnarqoer, d'est par le salon qu'il iSl arrivé au sons-secrétariat Ceux qui l'ont w le fdos souvest >ot de plof pDès,M?ent ^'il est habile â saisir une idée, à étendre à ia fois se» point de me sur plusieurs questions. Mlûs il manqne à cette souplesse #«sprit , donc M. 4e Rémosat est doué» plus de précision , plus de fliilé. On l'a nommé sous-secrétiine d'^étai, et beaucoup de fiersoQiies se sont demandé à quel litre. Doit-tl être le snrveilhMSt , le tntenrdu minis- Ire, peut-être mémo le OMoistre réelt Non, nous attribuons sa nomi* ■aition à une autre cause. M. Gasparin. n'^est nufiement orsfteur; M. de Bésansat a qnelqnefois laissé espérer qu'il le serait. Nous le croyena destiné à représenter le ministère de l'intérieur à la tribune , à devenir r^mgane de ce dépàrioÀent. Le temps nous apprendra si cette parole, animée dans le salon , ne fléchira point devant «me grande assemblée. .

Dana œt empire doctrinaire, chacun a pris ainsi sa part, M. SainI* Marc Girardin s'est réservé la poiÉftiqne exténenre. Gemme il sait faHe- Band ^ et qu'il lit sans trop de ditteultés la GuzeHe SAm^tfhow^ dans fe* Rginàl, c'est à lui qu'on conie tant ee qui a rapport aux étals du Nord, U partir de IVIbe jnsqn'à laNeva inclu8iveaaent;et»ain«enanl qu'il apar^ eonm les bords du Danube , il prendra encore dans son apanage tonte la ■oogrie«Si le