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En général, on trouve dans leurs cBuvres plus d'étude et de recherches que de grandeur et de dignité^ moins de vigueur et de concision que d'analyse détaillée et de talent pitto- resque pour reproduire les inddens secondaires et les nuances des carac- tères (2). La concentration et l'énergie du style , Télévation des pensées , (i) Voyez les quatre dernières lÎTraisons de la deuxième série. (i) Il est difficile de concilier ce reproche avec les éloges contradictoires que M. Ciuiningham accorde quelques lignes plus bas k Southey, àlingard, et à d*au- très encore. Le temps des monographies et des histoires spéciales ne doit-il pas Digitized by VjOOQIC n R£VUE DBS DEUX MONDES. leur manquent souvent. Ils ont traité beaucoup de sujets, et quelque- fois d'une manière intéressante ; mais , quels que soient la variété , l'utilité , même le diarme de leurs récits , on peut leur reprocher de ne s'être pas placés, en général , à un point de vue assez haut , d'avoir fidt des mono- graphies, d'avoir découpé l'histoire par menus fragmens, d'avoir n^igé reiiseml|e,ld'avoiF morcelé lésgrf ndes f ue$UôQ& |JfNslpii« 4'iiie expé- dition ou celle d'une colonie leur suffisent; ils ne s'embarrassent pas de la destinée d'un peuple entier, ils n'embrassent pas toute sa vie. L'esprit de parti colore de ses reflets menteurs nos nombreux essais liistoriques. Des avocats habiles plaident savamment le pour et le contre. Nous avons des histoires politiques, religieuses, militaires, commerciales, constitu- tionnelles, coloniales; mais des tableaux achevés qui nous offrent d'un sçàl ooap d'Sjpril tout ce que l'énèi^gie (f unf gritnde nution 9 produit days les arts et dans la guerre, dans le commerce et dans la politique , nous les attendons encore. Nos historiens modernes, moins heureux dans le choix de leurs sujets que quelques-uns de leurs piëdécéssèiirs , ont prouvé beaucoup d'érudi- tion, de sagacité, d'étendue d^uis l'esprit; peut-être n'ont-ils pas égalé, pour le talent dramatique, la simplicité du style et la facilité de la narra- tion, ceux qui leur ont ouiert la route. On doit avouer que la plupart d'entre eui^ ont trop de penchant à la controverse, s'arrêtent trop compki- samment sur l'anecdote, et oublient trop souvent les grands traiu et les vastes pensées. Jjqs sujets manquent-ils donc ? Cette redoutable guerre qui a ébranlé récemment toutes les nations d'Europe n'a été décrite que par fragmens. Avons-nous une seule bonne histoire de la littérature anglaise? C'est à la nation elle-même, et non aux écrivains, qu'il faut adresser ces reproches. Ils consultent toqjours et suivent aveugléi^ent le goût du succéder à celui des histoires générales? Les grands traits de la vie des peuples n'ont-ils pas été trop souvent reproduits, pour exciter encore un vif intérêt ? C'est |)ar les détails qu'elle peut se renouveler ; ce sont eu^ qui, bien étudiés, dqjv^t corriger ses erreurs anciennes et rajeunir son vieux coloris. M. Allan Cunningham, dans sa marche aventureuse à travers tputes ces réputations et tous ces talens, a négligé d'indiquer l'esprit philosophique ^ui a présidé à leui^s créalions. Parmi les historiens , le représentant le plus énergique des idées nouvelles est Godwin , auquel on peut joindre Brodie. Southey représente l'ancienne Angle- teire aristocratique, modifiée par la révolution de 1688, et soumise à l'église angli- cane. Mitford , plus hardi dans ses déductions , se rattache à la même école. Roscoe , dont la pensée a bien moins de force, s est rapproché du catholicisme, dont Lii»- gard a embrassé ouvertement la dçfcuse. Digitized by VjOOQIC LITTÉRATVRK ANGLAISE- 7 publie; ce sonl des romans frivoles et des œuvres de parli qu'on leur de- mande, et qu'ils prodaisent. JEikff LiNGARD a écrit une histoire d'Angleterre liesée sur les re- cherdies les plus curieuses et les plus neuves. Sagace, éloquent, simple «t concis dans sa diction , sachant disposer et grouper les événemens avec une heureuse clarté , il ne manque ni d'une certaine gravité d'iiisiorien , ui de couleurs ardentes et vives; mais il le cède à Hume pour la naiveté, la fociUté et la grâce, à Gïtibon pour l'intérêt , la verve et le pittoresque. Ses premiers ouvrages, consacrés à la défense de l'église anglo-saxonne et de l'ancien catholicisme anglais , attestaient une patience de recherches et une puissance de style qui liront espérer qu'une bonne histoire d'An- gleterre sortirait de cette plume habUe. Oo savaii que le docteur Lingard aimait à puiser aux sources antiques et primitives, que les modernes docu- mens et les opinions accréditées ne. le satisfaisaient pas; on reconnaissait sa pénétration, sa persévérance et son> talent d'écrivain; mais l'on crai- gnait aussi que tosympathie qu'il avait déjà témoignée pour Rome catho- lique ne le portât à se coQstitner l'avocat de la papauté, à embellû* et idéaliser le portrait de ses défenseurs, tout en n'oubliant rien pour pré- senter ses ennemis sous des oouleurs odieuses et exagérées. Oanese trompait pas. Chaque nouveau volume de V Histoire d'Angle^ ierr€ vint prouver la justesse do ces espérances comme de ces craintes. Lingard réserve tout son enthmisiasme pour I9 cause du catholicisme ; il n'a d'éloquence et d'amour que pour ces hommes d'église qui si long- temps ont lutté contre les rois. Il contemple avec froideur, peut-être, même avec mépris, la puissance croissante des communes d'Angleterre ; son humanité ne s'éveille qu'au son de la cloche sacrée; sa loyauté poul- ies rois , son patriotisme^ s'effacent devant son titre de catlioliqne. C'est sous la bannière du ponlife.suprême qu'il marche, c'est dans sa bénédiction qu'il puise riBspiBalion.d& toute son œuvre; s'il élève la voix en faveur, destrànes, c'est qu'il les regarde comme consacrés et inaugurés par le. successeur dos apôtres; il permet au clergé de déeouronner les roi^ pQun s'emparer de leur sceptre , et n'approuve les révolutions que lorsqu'elles se font dan» l'ixitér^t du prêtre. Si jioos voulions entrer ici dans des détails que les bornes de cet essai nous défendent d'aborder, nous le verrions excuser saint Dunstan, dont la turbulence séditieuse est flétrie même |»ar les anciens annalistes; nous le verrions faire l'apologie de la Saint-Bar- thélenû, réduire considérablement le nombre des victimes que cet af- freux massacre entraîna dans une tombe sanglante , et représenter comme le résultat funeste , mais pardonnable, d'une colère momentanée , tU) abcn . minable complot mûri et médité depuis long-temps. Digitized by VjOOQIC s REVUE DES DEUl MOMPES. Il n'était pas étonnant qn'an td historien s'élevât contre la réforme, et qu'il se plaignit de la blessure profonde qne ce giand événement a portée an catholicisnie; mais on ne pent trop s'émerveiller de le voir soutenir, en dépit de tons les foits, que la réforme était inutile. Les catholiques ro- mains (4) ont eux-mêmes pris la peine d'attester l'indispensable nécessité d'une réforme. Leurs écrits, leurs conciles , leurs actes publics concourent an même témoignage. Pas un homme éclairé on instruit qui, avant Knox et Luther, n'ait avoué la dissolution de nunirs qui régnait dans les eou- vens, l'extrême corruption du clergé, son despotisme odieux. Si l'église romaine s'était réformée elle-même ; si le clei^ avait ouvert l'Évangile au peuple, s'il avait éteint les bûchers dans lesquels il précipitait les mal- heureux, s'il avait purifié les lieux sacrés et corrigé ses moeurs, H aurait échappé aux calamités qui le frappèrent Lingard n'a vouhi reconnaître rien de tout cela; il a essayé de soutenir que toute la structure de l'édifice catholique , avec ses abus et ses erreurs , était le résultat nécessaire de l'E- vangile. Esdave dévoué de son- église, il a vu avec indiflërenee, même avec aversion, les efforts du peuple anglais pour conquérir la liberté. Edouard I***, l'oppresseur du pays de Galles et de l'Ecosse, a reçu ses éloges; nos héros écossais , défenseurs magnanimes d'une cause sainte, il les a flétris du nom de traîtres. Il a soutenu que l'hommage féodal des comtés du nord envers l'Angleterre équivalait à la soumission totale et à la vassalité étemelle de l'Ecosse; et, comme s'il eût craint qne l'indé- pendance une fois admise n'ouvrit la voie à l'indépendance religieuse, il a dénigré et ravalé la liberté civile pour opposer d'avance une barrière à la liberté de conscience. En un mot le savant docteur Lingard, quel que soit son talent, n'est qu'un moine du xiv« siècle jeté au milieu du xix^". Le célibat du clergé , la suprématie temporelle de l'église romaine, la foudre papale comman- dant aux rois, trouvent en lui un avocat habile et dévoué. La postérité tien- dra compte des préjugés de l'écrivain et ne lui assignera qu'une place in- férieure , quelque talent et quelque érudition qu'il ait déployés. (i) L'auteoTt en bon presbytérieil écossais» est entré ici dans quelques détails particuliers à son pays et à son église, qui, tout intéressans qu*ib puissent être pour les personnes de sa conununion , ne nous ont pas semblé se rapporter néces- sairement à Tanalyse exacte qu^il donne du talent et des travaux de Lingard , écrivaiii froid, souvent paradoxal; avocat très partial de la cause catholique en Angleterre , mais dont la partialité trouve son excuse dans l'injustice haineuse et fanatique avec laquelle beaucoup d'écrivains protestans avaient traité leurs adver^ Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURE ANGLAISE. 9 Pour la vigueur et la variété du génie, Robert Southby a peu de rivaux. Critique exact et habile, poète de premier ordre, biographe adoiirable , il est en outre un de nos meilleurs historiens. Depuis Gibbon, aucun écrivain anglais n'a porté dans Tétude de l'histoire une érudition aussi vaste , aussi réfléchie , aussi détaillée. Maître de toutes les ressources de la langue anglaise, la gravité naturelle de son génie le rendait spéciale- ment propre aux grands travaux historiques. Ses œuvres respirent une simplicité presque antique, une noblesse naïve qui rappelle le style de nos bons auteurs du xvi« siècle , et qui l'a exposé aux attaques injustes de certains critiques, trop accoutumés à l'élégance affectée et à la rhéto- rique fleurie des auteurs modernes. Jamais, chez lui, la faiblesse de la pensée ne cherche un abri sous la pompe des grands mots. VHisUnre de la guerre de la Péninsule, celle du Brésil et le Livre de VÉglisey trois grandes compositions, offrent un ensemble harmonieux, une lucidité parfaite, une grandeur simple, qui doivent servir de modèle; ce sont des monnmens durables , que le caprice n'a pas élevés , et qui survivront à la plupart des œuvres contemporaines. Dans son Histoire de la Péninsule , on reconnaît un coup d'œil vaste , une haute et large portée, la facilité d'embrasser et de faire mouvoir beau- coup d'objets à la fois, de les grouper, de les disposer, de les feire valoir. On y trouve aussi l'accent d'une ame noble et héroïque; toute la Pénin- sule se déploie aux yeux de Sonthey. Ses vallons, ses montagnes , ses dé- fllés inaccessibles , ses forêts , ses habitàns, ses villes sont là, devant lui; et quand il s'est rendu maître de tous les élémens de son sujet , quand il a bien étudié le noble et le paysan , le moine et le soldat, il raconte, avec une énergie digne des anciens , les diverses fortunes de cette guerre sou- tenue par la liberté contre le plus grand conquérant des temps modernes. On voit les armées s'entrechoquer, les différens caractères se dessiner net- tement, les intérêts des nations rester suspendus dans la balance. On prend un intérêt vif et puissant à tout ce drame pathétique. Sans doute quelques écrivains espagnols OQt critiqué cet ouvrage , dans lequel ils ont découvert des erreurs de détail; en Angleterre , on a reproché à l'auteur la teinte forte et véhémente qu'il a répandue sur son œuvre. Nous ne de- vons pas nous étonner de ces erreurs , pardonnables à un écrivain étran- ger; nous devons encore moins lui imputer à crime la sympathie ardente que lui ont inspirée les opprimés et son indignation contre l'oppresseur. On lui a reproché aussi d'avoir trop usé des ressources que lui offrait Tancienne littérature espagnole; d'avoir mis à contribution les vieUles ballades et les vieux romans; de s'être rap[>elé trop souvent, à propos d'un couvent et d'une église, les traditions et les légendes dont son ima- Digitized by VjOOQIC là REVUE DES DEUX MONDES. contre Napoléon . « En Europe, disait-il , il y a encore une presse libre, celle de PAngleterre; de Païenne jusqu'à Hambourg , toute liberté est éteinte , tout est asservi. Au milieu de tant de ruines , notre gouvernement et notre patriotisme se sont maintenus; nous sommes fiers de ne pas avoir laissé crouler ce vénérable édifice constniit par nos ancêtres, de pouvoir encore rendre la justice, réunir le jury, élever la voix en fkveur de la liberté. Dans cette lie que n'a pas atteinte l'immense convulsion qui a ébranlé tous les droits et bouleversé tous les empires , je puis donc défendre la presse ! » Cette attaque contre le fils et rbéritier de la révolution française suscita des ennemis à Mackintosh. Ses anciens partisans crurent y voir une dé> faction : ils se trompaient. En 4792, il avait défendu la liberté; en 1841, il la défendait encore. Quand on apprit que Mackintosh allait siéger à la Chambre des Com- munes, on pensa que son éloquence éclipserait la gloire de nos plus cé- lèbres orateurs. Le ministère tremblait. On sut que sa première molioB serait relative aux affoires de la Norwège, et dès le matin une foole em- pressée assiégea les portes du Parlement. Quelle fut la surprise de ses amis , lorsque après avoir écouté son discours ils y cherchèrent en vain le sujet même qu'il avait promis de traiter ! C'était une dissertation philo- sophique très brillante, un morceau spirituel, savant et bien écrit, mab destiné plutôt à orner les pages d'une revue mensuelle qu'à pitidoire de l'effet sur une assemblée délibérante. L'auteur s'occupait de toutes les na- tions du globe, la Norwège exceptée; il plaidait en sa faveur sans pro- noncer son nom, sans paraître se souvenir qu'elle existait : subtilité raffinée qui n'a rien de commun avec l'éloquence parlementaire. Les amis infime de Mackintosh avouèrent qu'il s'était trompé. Lebniitse répandit qu'il travaiUait à une histoire d'Angleterre ; pendant vingt ans, on compta sur ce travail; il s'occupait, disait-on, de recueillir ses matériaux, de consulter les manuscrits et les archives. En 4850 , l'ou- vrage n'était pas même conunencé; il s'était contenté d'esquisser de brillans portraits , de tracer quelques épisodes , de jeter çà et là des piennes d'attente et des fragmens. Enfin deux volumes insérés dans l'Encyclopédie de Lardner donnèrent une idée de ce que pourrait être un jour l'histoire d'Angleterre par Mackintosh. Ils n'étaient guère que l'amplification el le développement de la préface qui devait servir d'introduction à son grand ouvrage. On y diercha vainement la main du génie, la puissance dominatrice qui s'empare de l'attention dès qu'elle apparaît. Du Ulent et des re- cherches curieuses , voilà tout ce que cet ouvrage renfermait de digne d'être remarque. Moins historien qu'orateur, inhabile à concentrer dans Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURE ANGLAISE. 15 an seul foyer les rayons épars des souvenirs blstoriques'f dénué de cette ▼igoenr et de cette patience qui réunissent ie^ Caits en un seul foisceau , qui les groupent et les disposent avec force et avec sagacité; s*occupant de trop de détails subalternes et de minuties; trop {^ilosophe, trop métapby- sîdea pour accomplir Toeuvre de l'historien, pour narrer candidement , no- blement les &its légués par le temps passé, il manquait de simplicité, d'aisance, d'originalité. Il lui appartenait de juger des évènemens et de disserter sur eux d'une manière érudite et ingénieuse , bien plutôt que de les reproduire avec cette largeur épique, caractère distinctif de l'histo- rien. Ses amis me semblent avoir surfoit son talent; s'il avait eu le génie historique, ce génie aurait bouiUonné en lui et se serait frayé un passage de vive force. Je ne crois pas , comme le poète Gray , à ces Miltons sans gloire qoi manquent à leur vocation , à ces génies méconnus, silencieux et muets. SiR WALTBa Scott a écrit deux histdres d'Ecosse : l'une populaire , fipmilîère , Us Soirées du coin de feu , qu'il raconte à son petit-fils; histoire diarmantie y pleine de vie , de grâce , de naïveté , rayonnante de chevalerie , de bonhomie , de souvenirs héroïques , narrés avec une admirable candeur. Scott n'a pas consulté un seul ouvrage, pour composer ce livre qui nous eodiante. Toute cette poésie de sa patrie, cette vaste fresque; si bien co- lorée, ces tableaux épurés, sans mélange des inutilités et des soories que kl plupart des historiens joignait à leur ceuvre, est sorti du cerveau de Scott comme Minerve armée du cerveau de Jupiter. La première série est swtoat merveiUeiise, et la seconde n'est guère inférieure à la première. Dans Tune nous trouvons les grandes aventores de Wallaoe et de Bruce, les naissantes destinées de l'Ecosse; dans la seconde , l'histoire domestique , privée et nationale de ce pays depuis l'avènement de la fonùlle Stuart jus- qu'à la réunion de l'Ecosse et de l'Angleterre. Que d'épisodes intéressans , qœ de traits délicats et curieux que Ton ne trouve nulle part ailleurs ! quel diarme dans ce récit! et combien nous semble puéril et Êiax le juge- ment de ces honuaes, qui, voulant feire des romans, ontoobUé une époque, m pays, des mœurs si pittoresques ! La troisième série a été déflwée par IFaverley, qui en a reproduit avec tant de beauté et de grâce les inddens les plus brillans et les plus curieux. Ce qui est étonnant, c'est que dans œ grand ouvrage, écrit tout entier de mémoire, Scott n'a commis qu'une seule erreur. Je suis beaucoup nioins content, pour ma part, de l'ounrage sérieux qu'il a CQiisacré au même sujet; c'est une oBuvre froide et sèche, qui n'a ni la dignité de l'histoire ni l'intérêt vif du roman. La main du malheur pesait alors SUT Walter Scott : l'on dirait que son souffle glacé a flétri l'origina- lité et la fraîcheur d'imagination qui appartenaient à l'historien-poète ; Digitized by VjOOQIC H RETUE DES DEUX MONDES. on retrouve bien^ikns cet onvnige les sentimens généreux et patriotîqiies de WaUer Scott, mais non sa verve et la franchise de son talent. Je serais tenté de le regarder moins comme im historien véritable que comme nn excellent chroniqueur; il ressemble assez à Froissard pour l'invention poétique, et la nature l'avait doué d'un Ulent pittoresque qui remporte même sur le coloris éclatant et naïf de ce contemporain d'Edouard III. Incapable d'ailleurs de raisonner philosophiquement sur les foits ; moins profond que bon coloriste , je le nommerais volontiers le Rnbens de la lit- térature. Telles sont les qualités qui distinguent l'histoire de notre époque, pu- bliée sons ce titre : Vie de Napoléon Bonaparte, C'est une merveille que cet ouvrage. La narration en est rapide et animée; nous suivons depuis le berceau jusqu'à la tombe les diverses fortunes de l'homme de la destinée ; lisant le Tasse sous les vieux arbres de l'école de Brienne; pauvre cadet dans le régiment de Lafère, et pensant bien plus à la littérature qu'à la tactique ; puis, an siège de Toulon, méditant le succès de son entreprise et étonnant par la rapidité et la sûreté de ses calculs les représentans du peuple muets devant lui. Notre ccsur bat quand nous voyons cet honmie immense , perdu et ignoré dans la capitale , dînant dans un mauvais restaurant avec Talma, puis appelé au moment du péril par la Convention qui invoque son secours et qui oppose aux factions soulevées ce jemie lieu- tenant. De Paris à Rome, de Rome en Allemagne, renversant les armées et fracassantles trônes sursa route, il va, ilva toujours, ce conquérant presque imberbe; il se fraie une voie sanglante jusqu'au sein de l'Egypte, où ses savantes manœuvres faudient la cavalerie orientale comme l'acier du moissonneur fouche les épis ; notre ame l'accompagne et sympathise avec lui lorsqu'il est prêt à se précipiter dans l'Inde ; lorsque , ne pouvant y par- venir, il revient en France où des hommes presque auffîi étranges que lui préparaient le mardie-piedde sa puissance. Quel drame, lorsqu'il arrache et précipite de leurs sièges les avocats tremblans! Que va-t-il foire? A quelle cBuvre va-t-il consacrer sa plume et son glaive ? Le premier consul de la république , le héros de tant de batailles rangées oeindra-t-il le dia- dème du despote? Oui : nous nous éveiUons; notre rêve se dissipe. Il est roi, ses maréchaux se pressent autour de lui, il répudie sa femme; la fille des rois partage son lit impérial. Du nord au midi et du midi au nord, il foit mouvoir ses armées dévastatrices, et la victoire s'attache toujours à ses aigles; mais nous avons cessé de nous intéresser à lui , nous ne battons plus des mains quand il triomphe, nous ne nous associons plus à sa gloire : il est l'oppresseur des peuples , son immense fortune nous est odieuse. Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURR ANGLAISE. iSi Nous nous détathons de sa canse , jnsqu'au moment où , écrasé par la conspiration de tous les trônes, il est condanmé à im exil qn'il ne peut supporter , rompt son ban , s'entoure de ses vieux camarades , tente avec eux un dernier effort désespéré, et succombe enfin sur le champ de bataille de Waterloo, laissant la victoire aux théories de Tarbitraire et du pouvoir divin; victoire inutile, comme les derniers évènemens sont venus nous rapprendre. An moment on Walter Scott publia cette histoire , toute la colère de l'Europe était soulevée contre Bonaparte; nos sœurs et nos mères étaient en deuil; nos blessures saunaient, les mines des villes et des campagnes étaient là sous nos yeux; partisan de l'antique noblesse et du droit féodal , patrioCeardent, Walter Scott ne devait pas traiter avec toute justice l'homme qui voulait £ûre régner le Talent à la place de la naissance et de la fortime, l'homme qui aurait accompli son grand dessein , s'il n'avait pas abusé de TaiiNtraire. Cependant on trouve beaucoup moins de partialité qu'on n'au- rait pu le présumer dans l'appréciation de Walter Scott; bien du temps se passera avant que l'on publie un récit plus fidèle, plus brillant, plus grandiose de cette tragique destinée. William Rosgob a été diversement apprécié; quelques critiques, entre antres GifTord (4) , ont singulièrement rabaissé son talent d'historien. Les tories du Quaierly Review le traitèrent sans ménagement; mais en re- vanche les whigs de VEdinhurgh Review le défendirent à outrance : triste effet de l'esprit de parti qui pénètre Jusque dans la littérature, et qui ne permet pas même à la critique des oeuvres intellectuelles la justice et l'é- quité. « Trop estimée à sa première apparition , dit le critique que nous venons de citer , l'histoire de Lorenzo de Médicis n'est pas indigne d'occuper une place dans nos bibliothèques. On y trouve de l'affectation et de la froideur, de la prétention et de l'élégance, des vignettes et de grandes marges, de la prose et des vers, de l'italien et de l'anglais, de la mono- tonie et du savoir. Le grand ouvrage du même auteur, V Histoire de Léon A', est loin de s'élever au niveau de son premier essai. Quoique \é génie ne l'edt pas empreint de sa marque énergique et ardente, il était impossible de regarder cet ouvrage comme une composition correcte et élé- gante. On ne fit pas grande attention auxdéfeuts réels de l'ouvrage. L'ennui qu'il inspiraitétendait sur lui son aile protectrice. La réputation de M. Ros- ooe se conserva donc intacte, grâce au peu de lecteurs qui s'avisèrent de le consulter. » (i) Voyez ce que nous avons déjà dit de Gifford. Digitized by VjOOQIC Iti REVUE DES DEUX MONDES. Il serait îniuste de chercher une apprécktîon exacle connue; il faut les étudier pour y déchiffrer les vestiges d*un passé perdu à jamais. Quelque extravagantes que soient les traditions, elles ne sont jamais indignes de nos regards , elles influent sur les peuples, se mêlent à leurs habitudes, à leur littérature , à leur religion , changent leurs mœurs , deviennent des symboles et des types, et s'associent d'une manière indé- lébile aux races qui les ont produites. Nos traditions populaires sur le grand Alfred , les traditions françaises relatives à Charlemagne et à Ro- land ne font-elles pas partie de la nationalité intime des peuples dont je parle? » Ces réflexions si justes que sir John Malcolm ne s'est pas contenté de développer dans sa préface , mais qu'il a mises en pratique avec beau- coup de talent , jettent sur ses ouvrages une couleur originale et une teinte précieuse de localité , de vérité. La plupart de ses descriptions de paysages ont été faites sur place. Son Histoire de VInde centrale a été composée toute entière pendant un voyage dans ce beau pays; tantôt ce sont les coutumes de ces peuples qu'il décrit d'après ses observations personnelles, tantôt quelques passages des poètes nationaux qu'il cite à l'appui de ses pages. La narration d'un prêtre, le récit traditionel d'un pâtre, nous en appreiment bien plus, ont bien plus de couleur et de vie que de longues dissertations érudites ne pourraient en avoir; ni les absurdités religieuses, ni les folies mystiques, ni les anecdotes sin- gulières ne sont dédaignées par lui. Ce qu'il veut surtout, c'est nous donner , à nous Européens , une idée juste de ces contrées merveilleuses, des idées et des mœurs étranges qui les animent. Dans ses Esquisses per- san nés, sir John Malcolm a jeté tout ce qu'il y a de poétique, de gracieux, de touchant dans les mœurs orientales; il a surtout cherché à amuser et à intéresser par ses tableaux. II a consacré son Histoire politique aux matières graves et s'est montré judicieux , libéral et instruit. Cet écrivain remarquable réunit plusieurs qualités fort différentes : une certaine vivacité de pensée qui n'est pas la profondeur, mais qui a du naturel et du charme , une sensibilité poétique, de l'habileté pittoresque, et l'art de concevoû* l'histoire sous le point de vue dramatique.  la fois orné et simple, son style a de la grâce et de la variété. On se souvient en- core de l'effet que produisait sa conversation pleine d'anecdotes, de traits heureux , de saillies gaies, de détails pathétiques.et aussi de sages conseils. quelques villes antiques comme des hommes ti non comme des demi-dieux. Elle a surtout l'avantage de réfuter les nombreuses erreurs que les Plularque, les Lucien et tous les écrivains grecs d'une époque postérieure ont répandues et accréditées sur les premiers temps des républiques. Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURE ANGLAISE. 19 Le colonel Napier a donné , aiH*ès Soathey, une histoire remaniiiable de fai guerre de la Péninsule. Quand on entendit parler de cette entreprise , on la regarda comme une folie. Que restait-il à faire en effet? A peine pour- rait-il glaner après la moisson de l'homme de génie; sans doute il allait donner au public des marches et des contre-marches , des détails techni- ques de sièges et de campemens , des dissertations sur les uniformes des années, enfin la statistique générale des livres de poudre bn^Iées dans cette campagne mémorable. On n'attendait pas davantage de ce soldat habile et brave qui avait été Hé avec les chefs de tous tes partis , qui avait traversé dans tous les sens le théâtre de cette guerre, qui l'avait contem- plée non seulement avec le coup scurs , auteurs de livres également inconnus, lis prêtèrent de l'importance à des personnages qui n'en avaient jamais en , et nous apprirent en mille pages in-folio ce que personne ne se souciait d'ap- prendre (4). A la tète de nos biographes il faut placer James Gurrie , médecin dis- tingué , excellent homme , qui , après la mort de Bums , se chargea de mettre en ordre les papiers que laissait après lui le malheureuse poète, et fit servû* cette édition à soulager les besoins de la veuve et des enfans, qui restaient sans protecteur dans la triste chaumière de Bums. Cette oeuvre d'amour et de diarité fut couronnée de tout le succès qu'elle méritait. (x) Quelle que soit la pureté du style de Samuel Johnson, ses appréciations des poètes modernes sont très souvent fausses ; le sentiment poétique lui manquait Son meilleur ouvrage est un Dictionnaire de la langue anglaise, chef-d'œuvre d'éru- dition, de discernement et de bon sens. Puisque Tauteur de ces esquisses le nomme comme biographe, il aurait dû le citer aussi comme auteur de Rasselas, roman moral et allégorique , assez peu amusant , mais dans lequel la force de la pensée et la sévérité de la morale remplacent l'intérêt qui manque à cette œuvre. Quant à Bosswell, c'est un anecdotier qui ressemble beaucoup à Dangeau, et qui s'est attaché à la vie du géant littéraire, comme ce gentilhomme, le niais de la cour de Louis XiV, s'attacha au géant monarchique. Son ouvrage sur Johnson est sans esprit , mais plein de détails curieux sur les mœurs, de cette époque. Digitized by VjOOQIC ( LITTÉRATURE ANGLAISE. 23 C'était aussi une œuvre de talent. La vie du poète, placée en tête de Té- dition , est pleine de sensibilité , de raison et de savoir. L'auteur donne â Bums le rang qu'il mérite; il sait qu'il a plus d'un obstacle à vaincre , plus d'un préjugé à surmonter : ceux des savans, qui ne veulent pas re- oonnaltre le génie s' il n'a traversé la cour d'un collège; des gens du monde, €iui préfèrent aux élans de la nature les feux d'artifice et les feux brillans ELSBETH. Cda me parait douteux que vous cueillez jamais cette fleur-là. FANTASIO. Pourquoi? l'esprit peut venir à un homme vieux, tout comme à une jeune fille. Gela est si difficile quelquefois de distinguer un trait spirituel d'une grosse sottise. Beaucoup parler, voilà l'impor- tant; le plus mauvais tireur de pistolet peut attraper la mouche, s'il tire sept cent quatre-vingt coups à la minute , tout aussi bien que le plus habile homme qui n'en tire qu'un ou deux bien ajustés. Je ne demande qu'à être nourri convenablement pour la grosseur de mon ventre, et je regarderai mon ombre au soleil pour voir si ma perruque pousse. ELSBETH. En sorte que vous voilà revêtu des dépouilles de Saint-Jean? Vousavezraison de parler de votre ombre; tant que vous aurez ce costume, elle lui ressemblera toujours , je crois , plus que vous. FANTASIO. Je fais en ce moment une élégie qui décidera de mon sort. ELSBETH:. En quelle iaçon ? FANTASIO. Elle prouvera clairement que je suis le premier homme- du monde, ou bien elle ne vaudra rîen du tout. Je suis en train de bouleverser l'univers pour le mettre en acrostiche; la lune, le soleil et les étoiles se battent pour entrer dans mes rimes, comme des écoliers à la porte d'un théâtre de mélodrames. ELSBETH. Pauvre homme! quel métier tu entreprends! foire de l'esprit à tant par heure ! N'as-tu ni bras ni jambes , et ne ferais-tu pas mieux de labourer la terre que ta propre cervelle? FANTASIO. Pauvre petite , quel métier vous entreprenez! épouser un sot que vous n'avez jamais vu ! — N'avez-vous ni cœur ni tête, et ne feriez-vous pas n^eux de vendre vos robes que votre corps? ELSBETH. Voilà qui est hardi , monsieur le nouveau-venu ! Digitized by VjOOQIC UETUE ABS DBDX HORDES. FAHTASiO. lappeiez-voHS cette fleor^, s'il vous phit? KLSBETH. Une talque. Que veux-tu prouver? FAKTASIO. Une tulqpe rouge ou une tulipe bleue? KLSBETH. Bleue , à ce qu*il me semble. FÀ^fTASlO. Point du tout, c est une tufipe rouge. Veux-tu mettre un habit neuf à une vieille sentence? tu n'en as pas besoin |>our dire que des goûts et des couleurs il n en faut pas disputer. FANTASIO. Je ne dispute pas; je vous dis que cette tulipe est une tulipe rouge , et cependant je conviens qu elle est Ueue. ELSBETB. GnuDent arranges-tu cela? FARTASJO. Cooune votre contrat de mariage. Qui peut savoir sous le soleil sH est né bleu ou rouge? les tulipes elles-mêmes n*en savent rien. Les jardiniers et les notaires font des greffes si extraordinaires, que les pommes deviennent des dirouiUes, et que les chardons sortent de la mâchoire de râne pour s'inonder de sauce dans le plat d'argent d'un évéque. Cette tulipe que voilà s'attendait bien à être rouge; mais on Fa mariée , elle est tout étonnée d'être bleue : c'est ainsi que le monde entier se métamorphose sous les mains de l'homme; ei la pauvre dame nature doit se rire parfois au nez de bon cœur , quand elle mire dans ses lacs et dans ses mers son étemelle mascarade. Croyez-vous que çjl sentit la rose dans le |)aradis de Moïse? ça ne sentait que le foin vert. La rose est fille de la civilisation; c'est une marquise comme vous et moi. 'elsbeth. }à\ pîile fleur de Faubéixne peut devenir une rose, et un chardon |K*ut de\*enir un artichaut ; mais une fleur ne piiil en devenir une autre : ainsi qu'importe à la nature? on ne la change pas, on Tem- Digitized by VjOOQIC FANTASIO. 55 bellit ou on la tue. La plus cbéUve violette mourrait plutôt que de céder, si Ton voulait, par des moyens artificiels, altérer sa forme d'une étamine. FANTASIO. C'est pourquoi je fais plus de cas d'une violette cpie d'une fille de roi. ELSMSTU. Il y a de certaines choses que les bouiïons eux-mêmes n'ont pas le droit de railler; fais-y attention. Si tu as écouté ma conversation avec ma gouvernante , prends garde à tes oreilles. FANTASIO. Non pas âmes oreilles, mais à ma langue. Vous vous trompez de sens ; il y a une erreur de sens, dans vos paroles. ELSBRTH. Ne me fais pas de calembourg, si tu veux gagner ton argent , et ne me comparé pas à tes tulipes , si tu ne veux gagner autre chose. TANTASIO. Qui sait? Un calembourg console de bien des chagrins; et jouer avec les mots est un moyen comme un autre de jouer avec les pensées, les actions et les êtres. Tout est calembourg ici-bas, et il est aussi difficile de comprendre le regard d'un enfant de quatre ans, que le galimathias de trois drames modernes. ËLSBETH. Tu me fais l'effet de regarder le monde à travers un prisme tant soit peu changeant. FANTASIO. Chacun a ses lunettes; mais personne ne sait au juste de quelle couleur en sont les verres. Qui est-ce qui pourra me dire au juste si je suis heureux ou malheureux , bon ou mauvais, triste ou gai , bete ou spirituel? ELSBETB. Tu es laid , du moins ; cela est certain. FANTASIO. Pas plus certain que votre beauté. Voilii votre père qui vient avec votre futur mari. Qui cst-<*e qui peut savoir si vous l'épouserez? ( Il sort. ) Digitized by VjOOQIC 56 REVUE DES BBUX MONDES. ELSBETH. Puisque je ne puis éviter la rencontre du prince de Mantoue, je ferai aussi bien d'aller au-devant de lui. ( Entrent le roi, Marinoni sous le oottume de prince, et le prince vêtu en aide-de- oimp.) LE ROI. Prince, voici ma fille. Pardonnez4ui cette toilette de jardinière; vous êtes ici chejs un bourgeois qui en gouverne d'autres , et notre étiquette est aussi indulgente pour nous-mêmes que pour eux. MARIIfOm. Permettez-moi de baiser cette main charmante , madame , si ce n'est pas une trop grande faveur pour mes lèvres. LA PRINCESSE. Votre altesse m'excusera si je rentre au palais. Je la verrai, je pense, d'une manière plus convenable à la présentation de ce soir. (EUesoit.) LE RPINGE. La princesse a rai^n ; voilà une divme pudeur. LE ROI, à Marinoni. Quel est donc cet aide-de-camp qui vous suit comme votre ombre? Il m'est insupportable de l'entendre ajouter une remarque inepte à tout ce que nous disons. Renvoyez-le , je vous en prie. ( Marinoni parle bas au prince. ) Le PRINCE , de méine. C'est fort adroit de ta part de lui avoir persuadé de m'éloigner; je vais tâcher de joindre la princesse , et de lui toucher quelques mots délicats , sans faire semblant de rien. ( il sort. ) LE ROI. Cet aide-de-camp est un imbécile, mon ami ; que pouvez-vous faire de cet homme-là? MARINONI. Hum ! hum ! Poussons quelques pas plus avant , si votre majesté le permet ; je crois apercevoir un kiosque tout-à-fait charmant dans ce bocage. ( ils sortent. ) Digitized by VjOOQIC FANTASIO. 57 SCENE II. ( Une autre partie du jardin. ) Entre LE PRINCE. Mon déguisement me réussit à merveille ; j'observe , et je me fois aimer. Jusqu'ici tout va au gré de mes souhaits ; le père me parait un grand roi , quoique trop sans façon , et je m'étonnerais si je ne lui avais plu tout d'abord. J'aperçois la princesse qui rentre au palais ; le hasard me fovorise singulièrement. ELSBETH entre. (Uraborde.) Altesse , permettez à un fidèle serviteur de votre futur époux de vous offrir les félicitations sincères que son coeur humble et dé- voué ne peut contenir en vous voyant. Heureux les grands de la terre! ils peuvent vous épouser. Moi je ne le puis pas ; cela m'est tout-à-feit impossible; je suis d'une naissance obscure ; je n'ai pour tout bien qu'un nom redoutable à l'ennemi ; un cœur pur et sans tache bat sous ce modeste uniforme ; je suis un pauvre soldat cri- blé de balles des pieds à la tète ; je n'ai pas un ducat, je suis solitaire et exilé de ma terre natale comme de ma patrie céleste, c'est-à-dire du paradis de mes rêves; je n'ai pas un cœur de fenune à presser sur mon cœur, je suis maudit et silencieux. ELSBETH. Que me voulez-vous, mon cher monsieur? Ëte&-vous fou, ou demandez-vous l'aumône? LE PRINCE. Qu'il serait difficile de trouver des paroles pour exprimer ce que j'éprouve ! Je vous ai vu passer toute seule dans cette allée ; j*ai cru qu'il était de mon devoir de me jeter à vos pieds, et de vous offrir ma compagnie jusqu'à la poterne. ELSBETH. Je vous suis obl^ée ; rendez-moi le service de me laisser tran- quille. (Elle sort.) LE PRUNCE , seul. Aurais-je eu tort de laborder? 11 le fallait cependant, puisque Digitized by VjOOQIC SS REVUE DBS DEUX MONDES. j*ai le projet de la séduire sous mon habit supposé. Qui , j*ai bieir fait de l'aborder. Cependant elle m'a répondu d'une manière dés- agréable. Je n'aurais peut-être pas dû lui parler si vivement. Il le fallait pourtant bien, puisque son mariage est presque assuré ^ et que je suis censé devoir supplanter Marinoni , qui me remplace. J'ai eu raison de lui parler vivement. Mais la réponse est désa- gréable. Aurait-elle un cœur dur et feux? Il serait bon de sotider adroitement I9 chose. ( 11 sort.) SCÈNE m. ( Une antkhambre.) FANTASIO, couché sur un tapis. Quel métier délicieux que celui de boufFon ! J'étais gris y je crois, hier soir, lorsque j'ai pris ce costume et que je me suis présenté au palais ; mais, en vérité, jamais la saine raison ne m'a rien in- spiré qui valût cet acte de folie. J'arrive, et me vbilà reçu , choyé, enregistré , et ce qu'il y a de mieux encore, oublié. Je vais et viens dans ce palais comme si je l'avais habité toute ma vie. Toot à l'heure j'ai rencontré le roi ; il n'a pas même eu la curiosité de me regarder; son bouffon étant mort, on lui a dit : € Sire, en voilà un autre. > C'est admirable! Dieu merci, voilà ma cervelle à l'aise; je puis faire toutes les balivernes possibles sans qu'on me dise rien pour m'en emjiécher ; je suis un des animaux domes- tiques du roi de Bavière , et si je veux , tant que je garderai ma bosse et ma perruque, on me laissera vivi*e jusqu'à ma mon entre un épagncul et une pintade. En attendant , mes créanciers peuvent se casser le nez contre ma porte tout à leur aise. Je suis aussi bien en sûreté ici sous cette perruque, que dans les Indes occidentales. N'est-ce pas la princesse que j'aperçois dans la chambre voi- sine, à travers cette glace? Elle rajuste son voile de noces; deux longues larmes coulent sur ses joies; en voilà une qui se détache comme une perle , et qui tombe sur sa poitrine. Pauvre petite ! j'ai entendu ce malin sa conversation avec sa gouvernante; en vê- l'jté, c'était par hasard; j'étais assis sur le gazon , sans autre des- Digitized by VjOOQIC FANTASIO. 39 sein que celui de dormir. Maintenant, la voilà qui pleure, et qui ne se doute guère que je la yois encore. Ah ! si j'étais un écolier de rhétorique, comme je réfléchirais profondément sur cette mi- sère couronnée, sur cette pauvre brebis à qui on met un ruban rose au cou pour la mener à la boucherie ! Cette petite fifle est sans doute romanesque, il lui est crud d'épouser un homme qu'elle ne connaît pas. Cependant elle se sacrifie en silence; que le hasard est cajfricieux ! il feut que je me grise , que je rencontre l'enterrement de Saint-Jean, que je prenne son costume et sa place, que je fosse enfin la plus grande folie de la terre, pour venir Voir tomber, à travers cette glace, les deux seules larmes que cette en- fant versera peut-être sur son triste voile de fiancée ! ( il son.) SCÈNE IV. (Une allée du jardin.) LE PRINCE, MARINONI. LE PRINCE. Tu n'es qu'un sot , colonel. MARINONI. Votre altesse se trompe sur mon compte de la manière la plus pénible. LE PRINCE. Tu es un maître butor. Ne pouvais-tu pas empêcher cela ? Je le confie le plus grand projet qui se soit enfanté depuis une suite d'années incalculable, et toi, mon meilleur ami, mon plus fidèle serviteur, tu entasses bêtises sur bêtises. Non , non , tu as beau dire ; cela n'est point pardonnable. MARINONI. Comment pouvais-je empêcher votre altesse de s'attirer les dés- agrémens qui sont la suite nécessaire du rôle supposé qu'elle joue? Vous m'ordonnez de prendre votre nom, et de me comporter en véritable prince de Mautoue. Puis-je empêcher le roi de Bavière de faire un affront à mon aide-de-camp? vous aviez tort de vous mêler de nos affaires. Digitized by VjOOQIC 03 HE VUE DES DEUX MONDES. FANTASIO. La dimension d'un palais ou d*une chambre ne iait pas Thommc plas ou moins libre. Le corps se remue où il peut; rimagination ouvre quelquefois des ailes grandes comme le ciel dans un cachot grand comme la main. ELSBETH. Ainsi donc tu es un heureux fou? FAirendrai mon fusil de chasse , s'il n'est pas encore vendu. Nous irons faire un tour d'Italie, et si vous entrez jamais à Mantoue, ce sera conune une véritable reine, sans qu'il y ait besoin pour cela d'autres cierges que nos épées. ELSBETH. Fantasio, veux-tu rester le bouffon de mon père? Je te paie les vingt mille écus. FANTASIO. Je le voudrais de grand cœur ; mais en vérité , si j'y étais force, je sauterais par la fenêtre pour me sauver un de ces jours. ELSBETH. Pourquoi? Tu vois que Saint-Jean est mort; il nous faut abso- lument un bouffon. FANTASIO. J'aime ce métier plus que tout autre; mais je ne puis faire aucun métier. Si vous trouvez que cela vaille vingt mille écus de vous avoir débarrassé du prince de Mantoue, donnez-les-moi, et ne payez pas mes dettes. Un gentilhomme sans dettes ne saurait oit se présenter. Il ne m'est jamais venu à l'esprit de me trouver sans dettes. ELSBETH. Eh bien! je te les donne; mais prends la clé de mon jardin : le jour où tu t*ennuieras d'être poursuivi par tes créanciers , viens te Digitized by VjOOQIC 74 REVUE DES DEUX MONDES. cacher dans les bluets où je t'ai trouvé ce matin ; aie soin de re- prendre ta perruque et ton habit baridé ; ne parais pas devant moi sans cette taille contrefaite et ces grelots d'argent » car c'est ainsi que tu m'as plu : tu redeviendras mon bouffon pour le temps qu'il te plaira de l'être , et puis tu iras à tes affeires. Maintenant tu peux t'en aller, la porte est ouverte. LA GOUVERNANTE. Est-il possible que le prince de Mantoue soit parti sans que je Taie vu? Alfred de Musset. Digitized by VjOOQIC REVUE DE VOYAGES. VOYAGES DES CAPITAINES OWEN, STURT ET MORRELL. — VOYAGES DE MM. ROZET ET LAPLACE. Si , VOUS trouvant au milieu de F Atlantique, dans toute la soli- tude de la haute mer, vous apercevez, à l'horizon, une voile blan- che qui se dessine à peine sur le fond du ciel , sans distinguer en- core le bâtiment auquel elle appartient, vous pouvez hardiment parier quatre contre un que ce bâtiment est anglais , trois qu'il est américain (des États-Unis) , deux qu'il est français , et une chance à peu près égale reste en faveur des autres nations maritimes. Cette proportion , dont tous les marins vous garantiront la réalité, ne se retrouve plus lorsqu'il s'agit de publications de voyages , et dans ce dernier cas, l'infériorité de la France devient effrayante. On n'exagérerait pas , en affirmant que , pour une relation qui se publie parmi nous, il en parait dix en Angleterre. Il se trouve en- core chez nos voisins une foule d'honnêtes gens qui , poussés par Tennui, pendant une saison, dans les montagnes d'Ecosse, à Pa- ris, ou dans tout autre pays aussi neuf, ont le courage de faire part au public des profondes observations qu'ils ont faites pendant Digitized by VjOOQIC 76 REVUE DES DEUX MONDES. deux ou trois mois d'absence. Mieux que cela; nous avons sous les yeux le récit d*un digne gentleouui qui, ayant couru la poste en Hollande et en Belgique pendant dix'sq)i jours, vient de donner au public, à cette occasion, un volume de grosseur raisonnable , fort instructif , du reste , sur les filles d*auberge et les chevaux de poste. La plus grande partie de ce fatras reste heureusement dans le pays pour la consommation locale, et les voyages qui nous arrivent d'Angleterre sont ordinairement de quelque valeur. C'est ainsi que dans ces derniers temps , nous en avons reçu un assez grand nom- bre sur la plupart desquels nous allons jeter en ce moment un simple coup- Une brise fraîche s'étant levée , le capitaine Morrell fit voile pour Manille, renforça son équipage, emprunta une somme con- sidérable pour continuer sa pèche des btches de vner, et, prenant sa femme avec lui, retourna près de ces Iles qu'il avait découvertes, et qu'il nonmie, non sans raison , îles du massacre. Il eut d'abord à repousser une attaque aussi furieuse que la première, ce qu'il fit le plus humainement possible. Mais étant entré en négociation avec les chefs, il acheta d'eux une petite Qe sur laquelle il éleva une espèce de fort et une maison pour préparer les biches de mer. Les choses se passèrent ainsi amicalement pendant un certain temps. Dans cet intervalle de repos, le capitaine fut rejoint d'une manière inattendue par un matelot nommé Léonard Shaw, qui avait survécu au massacre de Wallace et de ses camarades^ un chef qui lui avait fracturé le crâne d'un coup de casse-téte, l'ayant épar- gné pour en faire son esclave ; on l'avait obligé à aller nu et à se peindre le corps; et au bout d'un certain temps, on lui avait or- donné de s'engraisser et de se mettre en état d'être mangé , car il paraît que ces naturels sont anthropophages. Le récit des souf- frances de ce malheureux , tout sérieux qu'il est au fond , a un côté qui peut prêter à rire : Digitized by VjOOQIC REVUE DE VOYAGES. 81 1 Pour surcroît d'indignités, et comme si la coupe de mes malheurs neùt pas été pleine jusqu*aux bords, les plus jeunes de CCS dénions commencèrent à attaquer ma barbe et mes moustaches, et à les arracher par grosses mèches; ils ne cessèrent de se Uvrer à ce jeu infernal, que lorsque dans Fagonie de mon ame, je les eus priés, avec des paroles qui eussent attendri le cœur d'un can- nibale , de m'accorder Thumble privilège de m'infliger à moi-même cette horrible torture. On eut quelque pitié de moi, et cette grâce me fut accordée. Je portais , à l'époque où je fus fait prisonnier , de superbes moustaches, longues, soyeuses et bien fournies, et ma barbe ne leur cédait en rien , n'ayant pas été rasée depuis ma sortie du navire. Je résolus de les arracher poil à poil de mes pro- pres mains et à l'aide d'une paire de coquilles tranchantes en guise de pinces , plutôt que de me soumettre à la méthode outrageuse employée par mes persécuteurs pour m'en dépouiller; chaque poil que j'arrachais me tirait les larmes des yeux ; chaque effort faisait courir un frisson dans tout mon corps, comme si on m'y eût enfoncé un paquet d'aiguilles, et pendant que mes yeux étaient inondés de larmes que la douleur en faisait si cruellement sortir, le sang ruis- selait sur mes joues et mon menton. Cette torture que j'étais obligé de me donner à moi-même, afin d'éviter qu'elle me fût donnée plus brutalement par d'autres, dura quatre jours. Mais pendant que cette foule d'énormités s'accumulait ainsi sur moi, une autre, non moins barbare, les rendait encore plus insupportables. Cette dernière, c'était la faim! Je n'avais absolument pour nourriture que les na- geoires et les os des poissons qui venaient de passer sur la table du Henneen , le chef dont j'étais l'esclave , et même n'en ayant pas en assez grande quantité pour vivre, je devins peu à peu un véritable squelette. Ayant découvert que les rats de l'Ile faisaient bombance sur les restes qu'on me refusait, et s'engraissaient pour l'avantage des chefô qui les mangeaient a leur tour, je dressai mes batteries pour m'emparer de quelques-uns de ces morceaux choisis. On m'a- vait fait savoir que c'était un crime irrémissible que de tuer un rat; mais ma position était si désespérée, que je n'hésitai pas à compro- mettre ma vie d'un côté pour la conserver de l'autre. Dans l'obscu- rité de la nuit, je fis tomber dans mes pièges plus d'un gras coquin, et je m'en régabi avec plus de délices que le plus orgueilleux mo- TOME I. 6 Digitized by VjOOQIC 86 REVUE DES DEUX MONDES. septentrioiiale, H. Rozet n'a pas exposé avec une darté suffisante comment, de maîtres du pays, ils sont insensiblenaient tombée au niveau des peuples qu'ils avaient vaincas, et subissaient comme eux le joug des Turcs, sans avoir iait aucun effort particuUer pour s'y soustraire. Tel a été, du reste, le sort de oe peuple partout oit il a porté ses armes victorieuses; sur la odte orientale d'Afrique , à Madagascar conune en Barbarie, il a perdu peu à peu l'influence que lui donnait sa civilisation, pour tomber dans l'ignorance et dans l'avilissement, tout en conservant les caractères particuliers à sa race. Ceux d'Alger témoignent le plus profond mépris pour les Maures, et n'offrent dans Jours nxBurs aucune dM^renœ sen- sible avec leurs compatriotes d'Egypte et d'Arabie. Comme eux, ils se sont divisés en deux dasses distinctes : Tune, attachée an sol et cuhivant la terre; l'autre, nomade, promenant çà et là ses troupeaux et rançonnant les voyageurs. Les Juifs d'Alger racontent sur leur établissement dans le pays un mirade des plus étranges, et dans le goût de ceux dont est rempli le Talmud; à part cda, ils ressemblent , sous tons les rap^ ports, aux autres Juifs étaUis dans lescontrées où règne l'islamisme ; ils jouissaient à Alger des mêmes immunités et subissaient les mêmes avanies qu'à Smyme ou Gonstantinople. Des Turcs et des Koulouglis nous ne dirons qu'un mot. La manière dont les pre* miers se sont emparés de la Régence est bien connue. Us exer* çaient sur les habitans le même despotisme et les mêmes exactions que dans la Grèce et dans!' Asie-Mineure; mais en même temps ils avaient conservé quelque chose de la loyauté de leurs compatriotes d'Europe. Aussi lorsqu'ils se sont embarqués, lors de la prise de Iaville,ontrils été regrettés par les autres classes delà popdatiott^ qui avaient pour eux une sorte de vénération mêlée de terreur. Les Koulouglis sont les descendans des Turcs qui s'étaient alliés avec des femmes maures. L'opinion les distinguait ainsi des en- fans d'un Turc et d'une esdave chrétienne qui conservaient le rang de leur père. Les Koulouglis forment une belle race d'hom- mes, abandonnée aux mômes vices que les Maures, mais avec des mœurs plus polies et plus efféminées. Ils n'exercent aucune profession et vivent paisiblement de la fortune que leur ont laissée Digitized by VjOOQIC REVUE DE VOYAGES. 87 leure pères, fortune qui provient en {[rainde partie des bénéfices faits dans la piraterie. On avait prétendu, et entre autres dans un éorii officiel (1), que la R^nce toit remplie de chrétiens esdaves exposés aux plus rudes traitemens. Cette assertion s'est trouvée complète- nient fausse. Il n'eaûstait dans le bagne d'Alger, lorsque nous y entrâmes, qu'une vingtaine d'esclaves chrétiens , el en i3)erté, deux ou trois aventuriers qui étalent venus chercher fortune dans le pays. Tous les chrétiens établis depuis longtemps dans la Ré- gence, et qui avaient embrassé l'islamisme, sont restés fidèles à leur nouvelle reUgion , et nous ont atcueillis sans plus d*empresse«^ ment que les Maures eux-mêmes, ce qui, soit dit en passant, n*est pas d'un heureux augure pour la conversion des vrais inu^ sulmans , si jamais on s'en occupe. Dans son troisième volume, qui n'est pas moins complet que le préoédent, M. Rozet décrit avec un soin minutieux les environs d'Al- ger et d'Oran , une partie de la plaine de lu Metidjah et Hedeyah. Pour les autres fioints qu'il n'a pu visiter, tels que Colia , Biiliana , CoQstantine, etCé, il donne les ren^eignemens qu'il a obtenus de gens du pays dignes de foi. Cette partie, entièrement topogra- ffhique et peu susceptible d'analyse , est suivie de détails curieux sur le gouvernement d'Alger. Ce gouyememeat était, comme on s'iit, d'une simplicité extrême: le dpy, éhi par la milice turque, absolu tant qu'il vivait, n^ourait raren^ent dans son lit. Ceux qui lui prrachaient le pouvoir avec la vie cessaient ordinairement d'être d'accord lorsqu'il s'agissait de lui donner un successeur. Chaque parti proposait son candidat, et l'on s'égorgeait jusqu'à ce que h fection la plus forte mit les autres ^ la raison. C'est aiqsi qu'on a vu cinq deys élus et massacrés dans un même jour, et les combat- tans, las de carnage, s'en rapporter au sort pour se donner un souverain. Les complots contre la vie du dey avaient été long- temps d'autant plus ^iles , qu'il habitait dans le bas de la ville un palais sans défense. Ce ne fut qu'en 1816, qu'Aly-Pacha, pré- décesseur de Hussein-Pacha , s'établit dans la Kasba , où, entoui*é d*hommes dévoués, il brava les janissaires. Hussein-Pacha n'était (i) Le rapport sur la régence d'Aller , fait par ordre du goiivemement eu i8 3o. Digitized by VjOOQIC 88 RETUE DES DEUX MONDES. pas sorti depuis dix ans de la Kasba quand nous avons mis fin à son règne. Les revenus du dey se composaient principaiement des produits de la piraterie, des cadeaux que lui envoyaient les puissances européennes, des impôts qu'il levait sur ses sujets , des droits de douane, du monopole de certaines marchandises, et des tributs que lui payaient les trois beys d*Oran, de Titerie et de Constan- tine. Les livres de la Régence trouvés dans la Kasba ont fourni pour ce dernier article des chiffres précis qui établissent, d'une manière positive, le revenu de chacune de ces provinces. Le bey d*Oran, par exemple, payait 6Sâ,(KM>fr.; celui de Gonstantine, 778,000 f r. , y compris les cadeaux faits aux ministres, aux officiers du palais, aux femmes du harem, etc. Chaque bey apportait en personne son tribut, et au retour, pour se couvrir de ses dépenses, mettait sa province au pillage et rançcmnaît tous ceux qui se trou- vaient sur son passage. Toute la population fuyait alors comme devant Fmvasion d*un ennemi. M. Rozet attribue, avec raison, à un pareil r^me la dépopulation du pays et le peu de confiance que les habitans, sans cesse pillés et opprimé^, ont montré jus- qu'ici dans nos promesses. La justice et Fadministration , telles qu'elles existent en Turquie, se retrouvaient dans la Régence, mais simplifiées encore et avec cette naïveté do despotisme;^qni n'a jamais atteint sa perfection que sur le sol africain. Nous passons à regret sur ce que dit à cet égard M. Rozet, pour arriver à ses moyens de colonisation par lesquels il termine son ouvrage. U serait difficile d'énumérer tous les plans de ce genre qu'a fait éclore depuis trois ans l'occupation de la Régence.! Chacun a dit son avis, militaires, administrateurs, honames qui avaient été sur les lieux , faiseurs de projets qui n'avaient pas quitté leurs foyers : tous , sans exception , ont protesté contre la pensée de jamais aban- donner notre conquête, et en; cela, ils ont été les fidèles inter- prètes du pays, dont la voix est unanime à cet égard. Pour notre part, nous avons lu attentivement la totalité , ou peu s'en faut, de ces projets , et tout en étant d'accord avec leurs auteurs sur le principe en lui-même, nous ne croyons pas Texécution tout-à-fait aussi facile que certaines personnes paraissent le croire. Tous les Digitized by VjOOQIC REVDE DE VOYAGES. 89 systèmes proposés jusqu'à ce jour, quelle que soit la forme sous laquelle ils se déguisent, se réduisent, au fond, à deux : fun, qui renferme une violence plus ou moins couverte, et que l'auteur d'un des derniers écrits sur Alger (1) a appelé énergiquement système dextemunation ; Fautre , qui veut procéder par la douceur et qui propose , comme modèle à suivre , la conduite de l'Angleterre aux Indes orientales. Les partisans du premier, qui sont en majorité, et qui domsnent, à ce que nous croyons, sur les lieux, considèrent la Régence comme mue table rase; ses babitans sont à peu près à leurs yeux ce qu'é- taiait à ceux des Espagnols les peuplades indiennes qui erraient dans les forêts de F Amérique , et que le premier venu pouvait dias- ser de leur patrie en y plantant une croix. Renouveler en masse la population du pays en y transportant des Européens, répartir les terres entre ces derniers de manière à en faire en quelque sorte une province de la France, tel est te but qu'ils se proposent, et que les plus sincères d'entre eux avouent bamement avec toutes ses con- séquences. Tous néanmoins n'en sont pas là : ceux moins francs, oit qui ont reçu cette faculté si commune de franchir, les yeux fermés, Fintervalle qui sépare une idée de sa réalisation, se déguisent à eux- mêmes les moyens qu'il faudrait employer pour atteindre te but qu'ils désirent, sans songer que Finevitable logiqoe des évène- mens les amènerait bientôt au même point que les premiers. Au nombre des hommes dont nous parlons, nous parait être M. Ro- zet, sur Fbumanité et les bonnes intentions duquel nous n'entre- tenons auom doute, mais qui outragerait singulièrement la pre- mière si son plan de colonisation était suivi. M. Rozet regarde comme imposs8)le de jamais civiliser les Berbères ; il dit même po- sitivement , en pariant de quelques tribus , qu'on pourrait bien être obligé de les exterminer; il n'a pas meilleure opinion des Maures , des Arabes et des Koulouglis ; des Ju% , on ne peut guère en tenir compte ; restent donc les Nègres , qui ne sont bons à rien , et les Turcs, qui composent la partie la plus minime de la population. De cette impossibilité de civiliser la presque totalité des babitans on ( i) jé^er iOits la domination française , son état présent et son avenir^ par M. le baroQ Pichoa, GonseiUer (féCat, ete. Digitized by VjOOQIC ik) aEVUlU DES DEVX VONDES. peut d^ tirer une coBclusion loute naturelie. Yoid mainteiiaiit en 8ubsUqce coounent M. Rozet veut qu'on procède pour ae rendre maître du pays. Aujourd'hui le rayon du terrain que nous occupons autonr d'Al- ger n'a pas trois lieues de longueur, et il est encore moiadre sur les trois ou quatre autres points de la côte où nous avons garnison. Jusqu'à présent, on s'est trop hâté de s'avancer dans l'inlërieur, lorsque, par exemple, on a poussé jusqu'à Medeyab, ou que l'on a établi à quelques Ueues d'Alger une ferme modèle, ex- posée aux attaques continuelles de l'ennemi. Dans l'un et l'autre cas, nous avons échoué et perdu beaucoup de monde. Au lieu d'a- gir ainsi, H. Rozel voudrait que l'on oonunençàt par s'emparer de tous les lieux de la côte capaUes de recevoir une garnison de deux mille hommes, et qu'on créât autour de chacun d'eux des cercles de colonisation protégés par des redoutes, dans lesquds on installerait au fur et à mesure des colons européens. Dans le principe, ces cercles ne pourraient communiquer les uns avec les autres que par mer; mais, en s*agrandissant, ils finiraient par se joindre, et, après un certain nombre d'années, on aurait une grande bande colonisée qui s'étendrait le long de la côte et qui s'avfinoe- rait insensiblem^t vers l'intérieur» Aiyourd'bui notre armée nouA coûte vingt millions par an; le pix>jet de M. Rozet en coûterait, selon lui, soixante , plus six mille hommes tombés sous les ooups de l'ennemi ou morts de maladie; en dix ans, temps nécessaire pour l'exécution de ce plan , six cents millions et soixante mille hommes. M. Rozet pense qu*à la rigueur la FrapK^ pourrait à elle seule faire cette dépense, mais que vu qu*U est de l'honneur et do l'intérêt de toutes les nations de TEurope d'arracher l'Afrique à sa longue barbarie , toutes devraient concourir à cette œuvre géné- reux et enyoyer sur les Ueu^ des colons sur lesquels Ja France aurait la haute^main. Le but atteint, on se partagerait à l'aniiable le pays, et chaque puissance en recevrait une part proportiouneile ù sa mise en hommes et en argent. L'abbé de Saint-Pierre n'eut pas trouvé mieux, Nulle part dans ce projet il n'est parlé d'extermination ; mais il ne faut pas un coup d'œil bien perçant pour voir qu'elle en ressort iVune manière fatale. Les terrains compris dans les cercles de co- Digitized by vjOOQ le REYtX DE VOYAGES. 01 Ionisation appartiennent apparemment à quelqu'un , et , si vous les distribuez à des colons européens, que deviendront ceux qui les arûe, à la même source qu'elles le don de plaire qui les dis- tingue entre toutes les femmes de leur caste. Long-temps tenues Digitized by VjOOQIC 96 REVUE DES DEUX MONDES. dans un rang inférieur dont elles ne pouvaienlsortir, eesderniëres ont profité de la protection du nouveau gouvernement. Pour se venger de leurs anciennes maîtresses/ elles prirent leur costume et leurs habitudes; au théâtre, dans;les promenades, on .^es vit riva- liser de luxe et de toilette avec les premières dames de la colonie , et celles-ci, humiliées d'une égalité qui heurtait leurs préjugés les plus forts, abandonnèrent la place et cédèrent tous les lieux publics à ces rivales triomphantes. Après une longue neutralité entre les deux partis, les habitans prirent enfin fait et cause pour les dames du pays , et à défaut de la résistance physique qui était impossible , une violente opposition morale édatà de toutes parts. Les Anglais et leurs partisans furent expulsés des société françaises dont une animosité très vive fit fuir la liberté et la gaieté : la politique et les récriminations devinrent les seuls sujets de conversation, et garder la neutralité fut impossible pour quiconque fréquentait la société. Les autorités furent même obligées de Csûre fermer le théâtre oii Ton jouait de préférence les pièces qui pouvaient oflrir le plus d'allusions hostiles à la nation anglaise, et qui étaient applaudies avec une sorte de fureur par une jeunesse ardente et exaltée. Tel est en abrégé le tableau que fait M. Lapiace de la situation aauelle de rile de France, et sous le rapport de la décadence commer- ciale, il s'applique à toutes les colonies à esdaves , surtout à celles de l'Amérique. Toutes sans exception ont vu s'évanouir, depuis à peu près huit ans, cette prospérité subite que leur avaient amenée les premières années de paix. Bourbon, de tout temps éclipsée par sa brillante rivale, n'a com- mencé à jouer un rôle important que depuis le traité de 1814 qui l'a rendue à la France. Son sol âpre, hérissé de montagnes, ses côtes semées d'écueils et n'oDrant que de mauvais abris aux navires, en la privant de rdations avec l'Europe et la jetant dans une espèce d'isolement, avaient imprimé au caractère de ses ha- bitans quelque chose d'agreste que sa nouvelle fortune n'a pas en- core entièrement effacé. Les femillesles plus anciennes, les plus riches de l'Ile, exerçaient dans les différens quartiers une influence qui aurait pu être considéra comme de l'autorité, et dirigeaient l'opinion et la conduite de la masse des habitans dont les intérêts dépendaient des leurs. A la paix de grands changemens eurent Digitized by VjOOQIC REVUE DE VOYAGES. 97 lieu dans cet ëiat de choses. Devenue le centre de notre commerce dans rindCf et le siège des autorités» Bourbon vit sa population et ses produits s'accroître; mais en même temps, comme à Maurice, le luxe succéda à Tandenne simplicité, et dès lors l'hospitalité conuuença à n'être plus en honneur, les engagemens ne furent plus sacrés , les funestes banqueroutes vinrent ébranler les for- tunes , détruire la confiance. Dans cette société si pakible naquirent les jalousies et les rivalités; les partis à la tête desquels se trouvaient naturellement les chef» des familles influentes du pays, cherchè- rent à diriger la marche du gouvernement suivant leurs intérêts ou leur manière de voir , et la division s'introduisit dans le grand conseil colonial dont ces derniers étaient membres. Cependant si ces dissensions intestines et l'accueil en général froid et hautain des habitans rendent peu agréable le séjour de Bourbon , rien ne fait encore craindre pour elle les dangers résultant de la différence des castes. Les hommes de couleur n'ayant jamais souffert des pré- jugés qu'elles font naître, sont doux, tranquilles, et jouissent pres- que tous d'une petite aisance, sous le patronage des familles blan- ches auxquelles ils tiennent par les liens du sang. Les noirs esdaves, traités avec assez de douceur, sont soumis, et jusqu'ici les crimes ainsi que les révoltes sont inconnus parmi eux. Le problème de l'existence des colonies sans la traite des noirs , problème si inutile- ment cherché depuis le commencement du siècle, a même été résolu à Bourbon , mais d'une manière qui ne peut convenir qu'à cette colonie et qui doit attendre l'épreuve du temps. Lorsque la traite fut supprimée par le gouvernement, les colons ne pouvant, à cause de la nature de leur sol , imiter ceux de l'Ile de France, qui étaient parvenus à employer la charrue et les animaux , demandèrent des bras libres à la presqu'île de l'Inde. On trouva dans les étabiisse- meos français, sur la côte de Goromandei , des Hindous qui s'en- gagèrent , moyennant une somme assez modique par mois et le pas- sage, à venir travailler pendant quelques années sur les haixtations de BouiiMMi. Les preoûers essais ne forent pas d'abord heureux, mais la prudence et la sagesse des autorités surmontèrent peu à peu tous les obstacles. Les émigrans devinrent l'objet d'une active sol- licitude; ils furent bien traités, payés exactement, et leur avenir fut mis à l'abri des vicissitudes, si communes dans les affaires, TOME I. 7 Digitized by VjOOQIC \J6 REVUE DES DEUX MONDES. qui foDt changer de propriétaires les babitations et les esclaves; enfin ils purent faire passer à leur femille des nouvelles et le fruit de leurs travaux. Cette fidélité à tenir les engagemens porta ses fruits ; les Hindous vinrent en grand nombre sur des bâtimens ex- pédiés de la colonie y et des marchands spéculèrent sur leur pas- sage. Les colons n*ont eu qu'à s'en louer jusqu'à présent : ils ne sont pas» il est vrai , si forts, si durs au travail que les nègres, mais ils sont plus doux, ne boivent que de l'eau, ne s'absentent jamais de leurs occupations et ne volent point , tandis que les an- tres SGùi généralement ivrognes , paresseux , débauchés et cou- reurs. Il a été jusqu'ici impossible de décider les Hindous à con- duire leurs femmes avec eux : aussi retournent-ils dans leur patrie avec ce qu'ils ont gagné , aussitôt que leur engagement est expiré ; mats comme {dusieurs sont revenus, il y a lieu d'espérer qu'on parviendra à surmonter cette répugnance , et qu'ils finiront par se fixer dans la colonie. Le 1*"^ mai 1850, la Favorite leva l'ancre pour se rendre dans le golfe du Bengale. Elle s'arrêta quelques jours dans l'archipel des Seychelles, qui a partagé le sort de l'Ile de France et qui appartient depuis la même époque aux Anglais ; elle traversa les attoUons dan- gereux des Itlaldfves, reconnut Geyian avec ses montagnes élevées, ses sombres forêts, et le 9 juin mouilla devant Pondichéry. Une place ouverte de toutes parts, des promenades bordées d'arbres sur l'emplacement de ces remparts qui soutinrent tant d'assauts, des rues larges et droites, où quelques maisons et de nombreuses masures s'élèvent au milieu des ruines , un petit nom- bre d'édifices publics de modeste apparence , tel est Faspect actuel de ce Pondichéry si célèbre dans l'histoire de l'Inde, et dont le nom est inséparable de celui des Dupleix , des Labourdonnaie , des Lally. Son territoire, qui jadis contenait des provinces riches et puissantes, aujourd'hui pressé entre les possessions anglaises , n'a pas plus d'une lieue de rayon : son conunerce est anéanti , les ri- chesses et le luxe ont diq[>aru à sa suite; mais malgré tant de mal- heurs, la population, réduite presque à rien, a conservé la gs^té, le goût des plaisirs et des réunions qui l'avaient rendue célèbre dans le dernier siècle. Les Ang^ quittent souvent encore leurs palais et le itiste qui les entoure pour passer quelques mois à Pondichéry, Digitized by VjOOQIC REVUE DE VOYAGES. 99 an milieu d'ooe société peu fortunée , mais affoble et sans préten«' tions. Beaucoup d'entre eux, séduits par les gracœ des demoiselles françaises » se marient, et enlèvent ainsi les plus belles fleurs pour les transplanter dans les étabKssemens voisins. Du reste , on ne ren- contre à Pondichéry que ce qui se trouve dans toute Flnde, des palan- quins , des chars traînés par des bœufs, des cérémonies bizarres , des pagodes, des brames , des bayadères (celles qu'y a vues H. La- place étaient degrosse^t effrontées créatures), et, malgrél'heureux caractère des habitans, Tennui auquel ne peuvent se soustraire ceux qui ne sont pas encore accoutumés à leur douce mais mono- tone existence. C'est dans la superbe Madras , qui dispute à Calcutta le nom pompeux de ville des palais , que le spleen parait avoir établi son séjour et s'être chargé de venger les Hmdous de la conquête de leur pays. Vivant dans un luxe fabuleux pour l'Europe, les Anglais y succombent sous l'ennui, c En vain, dit H. Laplace, je cherchais sur les physionomies des dames anglaises une lueur de gaîté ; sur leurs figures pâles et amaigries je ne trouvais que la tristesse et le dégoût. Quelle Française voudrait acheter l'opulence qui les en- toure au prix d'une semblable existence, échanger les plaisirs de la société , cette douce urbanité de nos mœurs, contre l'isolement et surtout la froide étiquette à laquelle , dans l'Inde , la vie d'une lady semble consacrée? Une promenade dans son brillant équipage, sur le bord de la mer, vient finir une journée presque entièrement passée dans les appartemens intérieurs. En vain elle espère que l'air moins chaud du soir ranimera ses ^rces épuisées par la cha- leur et le repos continuels; mais non, elle rentre plutôt ennuyée que fatiguée, pour paraître, aus» pâle que le matin, à une table dont elle ne fait nullement les honneurs : le dessert l'en chasse; et pendant que les honmies , restés seuls, passent plusieurs heures à s'enivrer, la maîtresse de la maison se retire chez elle, ou va se préparer pour une soirée, dont, suivant l'étiquette, l'invitation date d'un mois. Dans ces réunions, les figures graves et raides pa- raissent remplir un devoh* et non pas jouir d'une agréable dîstrao- tion. Les danseurs et les partners portent dans les étemelles co- lonnes b même gravité; le bal conserve jusqu'à la fin la même froideur qu'au commencement. Nulle gatté, aucun abandon; tout 7. Digitized by VjOOQIC fOO REVUE DES DEUX MONDES. annonce que l'on s'est réuni sans plaisir et que Ton se séparera sans reg^ret. Madras ne possédant pas de théâtres» les autres soi^ rées n'amènent pas encore d'aussi vives distractions. Alors les dames, retirées dans leurs appartemens , éprouvent tout ce que l'ennui peut avoir de plus accablant. Elles n'ont pas leurs enfons pour les distraire; à peine sortis de la première enfance, ils ont été en- voyés en Europe , pour échapper aux maladies qui les eussent dévo- rés. Heureuse la mère qui peut les suivre ! elle évite le danger de ne les revoir jamais. Si elle reste , sa santé s'aflaiblit de plus eh plus; la cruelle maladie de poitrine l'entratne rapidement au tom- beau ; et cette jeune femme , venue fraîche et belle d'Angleterre , va mourir dans quelque établissement de la côte malaise, dont le climat , moins brûlant, lui prcnnettait en vain le retour de la santé. Si l'existence des hommes est plus active et moins monotone , leur fin n'est pas moins souvent malheureuse et prématurée. Igno- rant les jouissances de la vie privée , de ces liaisons d'amitié qui font chez notre nation le bonheur de la vie, l'absence de distrac- tions les livre à des excès que les femmes, toujours loin de leurs regards, ne peuvent arrêter; bientôt leur santé se dérange, et les obstructions au foie viennent terminer une vie vouée dès long-temps aux souffrances et au dégoût. Combien ai-je rencontré, dans le cours de mon voj^ge, d'employés de la Compagnie rassasiés de ri- chesses ! Ils venaient mendier la santé aux climats tempérés de la Chine et de la Nouvelle-Hollande ; ils n'y trouvaient qu'un tom- beau! > La Favorite^ en quittant Madras, faillit terminer sa campagne sur un banc de Vase où elle resta échouée trois jours, et d'où eDe ne par- vint à se tirer qu'à l'aide de quelques pécheurs indiens qu'un des offiders fut chercher à terre. Après avoir réparé ses avaries à Ma- eulipatam , autre ville célèbre dans l'histoire de l'Inde , aujour- d'hui misérable , elle arriva à lanaon , modeste comptoir, l'un des débris de notre puissance sur celte côte. Pauvre comme Pondîchéry, Janaon n'a pas conservé cette gaîté qui dédommage de la modestie; la division règne parmi les habitans , et il ne fallut pas moins que l'arrivée de la Favorite pour leur faire oublier un instant leurs que- relles. M. Laplace vit enfin à Janaon des bayadères, de vraies baya- dères , telles que les a décrites Raynal et que nous les voyons à w^. Digitized by VjOOQIC REVUE ]>E VOYAGES. i(M rOpéra. Mais M. Laplace met tes bayadèrcs de Janaon bien au- dessus de celles de la rue Lepeileder, et bien des gens seront de son avis, après avoir lu la description qu'il feit de leurs danses. C'est Janaon surtout qui a fourni à Bourbon ces cultivateurs libres dont nous avons parlé plus haut. Deux mois de séjour dans œs parages avaient suffi à la Favorite pour visiter les principaux établissemens de la côte de Goroman- del; elle eut plus d'une fois occasion de rendi*e service à nos bâtimens marchands que n'y protège aucun agent consulaire. Pressée par le teipps , elle en partit pour se rendre dans lés ipers de Chine. Le 10 août, elle mouilla devait Mahca , si célèbre sous la domination des Portugais, alors qu'elle était le centre du com* merce de tous les pays malais et du grand archipel d'Asie. Ses murs ont été témoins de cent cond)ats : prise plusieurs fois par les Espagnols et les Hollandais , enlevée par les Anglais sur la fin du siècle dernier, elle est restée définitivement en leur pouvoir et n'est plus aujourd'hui qu'un bourg habité par une dizaine de mar- chands européens qufi protègent quelques cip^yes. Sincapour, au contraire, fondée, il n'y a pas vingt ans, sur une côte sauvage oii l'on voyait à peine quelques misérables cabanes de pécheurs, est devenue l'entrepôt d'un commerce immense. Sa rade peut à peine contenir la multitude des navires qui y abordent de tou$ les coins du monde. Encore quelques années, et peut-être elle n'aura point de rivales^ dans l'archipel dont elle garde un des détroits. Le 7 septembre , la Favorite laissa tomber l'ancre dans la rade de Manille. Nous l'y laisserons en ce moment pour l'y retrouver dans un prochain article. Th. I^cordaibe. Digitized by VjOOQIC ETUDES DE L'ANTIQUITÉ DE TACITE ET BB UWnvrOUIEK, A l'occasion de la traduction de m. burnouf'. Si dans un petit état de la Grèce, un homme se proposait d'écrire rhistoire de sa patrie, l'entreprise, quoique laborieuse, avait des limites qui la définissaient clairement et promettaient une exécution simple, sans épuiser trop de temps et trop de forces. La cité de Fécrivain possédant une place reconnue et distincte dans Fécono- mie de la confédération hellénique, il n'avait à s'inquiéter que de conter l'histoire publique de celte cité , les évènemens heureux ou funestes, déposés dans la mémoire des vieillards, les guerres et les factions : il était facilement artiste. Au contraire, le plus petit des états modernes a une histoire infinie qui s'est compliquée tant par les rapports domestiques que par les rapports universels avec (i) Six gros volumes io-S*' avec atlas, chez Hachette, rue Pierre-Sarrazin, la. Cette belle édition est accompagnée d*une collection de portraits lithographies , d'après les statues, médailles, bustes et camées qui nous sont restés de Tantiquitc^ par M. P. Bouillon , auteur du Musée des antiques. Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE l'antiquité. 105 rhumanilë même, el l'historien, au inilicu de œ concours d'ëlé' mens divers, devient et reste difficilement artiste. En relisant Tacite, à l'occasion de Texoellent et nouveau travail de H. Bqrnouf , dont nous allons parler tout à l'heure avec quel-^ ques détails, nous avons été frappé combien cet homme vient se placer avec une admirable force entre l'histoire antique et l'histoire moderne , participe de toutes deux , posant sa statue et ses œuvres entre deux mondes , et semblant vouloir donner le temps aux mo- dernes, aux Italiens et aux Gaulois, à Machiavel et à Montesquieu , d'arriver. Tacite et Plutai^ue furent contemporains et consonmièrent avec génie l'antiquité. L'un s'empara de l'histoire , l'autre de la biogra- phie ; Cornélius a sur l'homme de la Béotie la supériorité du genre et du style, non que nous voulions assigner au citoyen de Ché- ronée un désavantage injuste ; Plutarque compense l'infériorité que nous avons relevée par l'étendue des connaissances et des secours qu'il prête a l'histoire de la philosophie et des reUgions; il la com- pense encore par l'influence indélébile et bonne qu'il exerce sur le genre humain. Les Biographies de Plutarque sont.peut-étre le li- vre qui a le mieux mérité de l'humanité : elles sont le bréviaire des enfans qui doivent être un jour des grands hommes, aiguillon éternel, archives de la gloire, médailler toujours pur et toujours resplendissant de ces grandes effigies où l'humanité se plaît à re- connaître son image. Quand nous songeons à Tacite , il est un préjugé qui semble venir toujours se placer entre nous et l'historien pour nous en obs- curcir l'intelligence. Confusément nous voyons dans Tacite, dont la vie est peu connue, un homme sombre, mallicureux, aigri, sorte de Némésis vengeresse, s'attachant aux traces de Tibère et de Néron, redresseur fatal des torts faits à la vertu, souffrant et écrivant pour elle. Une lecture nouvelle de Tacite nous a convaincu que cette représentation traditionnelle que nous nous transmettons les uns les autres , est mensongère ; et que si Tacite avait une divi- nité à laquelle il sacrifiait et qui le poussait, cette divinité n'était pas la vertu, mais l'art. D'abord Tacite ne fut pas malheureux ; depuis long-temps son exil est relégué parmi les mensonges historiques. Après avoir suivi, Digitized by VjOOQIC 104 REVUB DBS DEUX MORDES. oDOune il est permis de croire » renseignement de Quintilîen , les leçons de la philosophie stoique , et peut-être embrassé pour un an ou deux le service militaire» Ck>melius se fit avocat quelque temps avant Pline le Jeane. Le vigintivirat le condm'sit à la qlies- ture. Questeur et chevalier, il épousa la fille d'Agricob : Titus accrut ses honneurs; la préture lui échut sons Domitien. Une as- ses longue absence de Rome, dont mal à propos on a fiait un exil, sépare la préture de l'hêtorien de son consulat ; c'est dans cet in- tervalle qu'on peut pbcer ses voyages dans la Grande-Bretagne et en Germanie. Après son consulat, il soutint avec une éloquence grave Taccosation intentée par les Africains contre un de leurs pro- consuls : il survécut quelque temps à Pline son ami , et mourut assez tard dans la force et l'exerdce de son génie. Il y a peu d'a- ventures dans cette vie; elles se passèrent toutes dans la tôte et l'imagination de Tacite; jamais écrivam, dans des jours plus tranquilles, n'a été mu par des pensées plus grandes et plus véhémentes. U était une Ile peu connue des Romains et dont à toute heure ils recommençaient la conquête sanglante et précaire. Agricola , beau- père de l'historien , avait foit ses premières armes en Bretagne, et depuis nommé consul, en avait reçu le gouvernement. Non-Seule- ment il administra bien sa conquête; mais il l'agrandît. Tacite , et ce fut son début dans le métier d'écri^^ip, conçut d'un couple parti qu'il pouvait tirer de ce nom de famille mêlé aux destinées d'un peuple inconnu , et il enferma une histoire dans les propor- tions d'une biographie. Agricola était un héros convenable pour cette œuvre nouvelle qui jusqu'alors n'avait pas d'analogue dans la liuérature de l'antiquité : il était passablement grand; on disait sa vertu certaine ; mais son génie semblait problématique. Bomim m- mm facile crederes , magmim libenier; excellent sujet d'une compo- sition où devait figurer un bien autre héros, un peuple, les Bre- tons. Non, jamais l'art d'un écrivain n'a mieux triomphé. Tacite commence par de douloureux regrets sur la servitude romaine; puis il suit Agricola en Bretagne, raconte ses premiers gestes, enfin amène les Bretons sur la scène ; ils sont le véritable personnage. Leurs moeurs , leur origine, leur colle , la nature de leur climat, 1rs productions de leur lie , les premières entreprises de Jules Ce- Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE l'antiquité. i03 sar, les diifëreiites expéditions et vicissitudes des généraux ro- mains jusqu'à la venue d'Agricola, les campagnes de ce dernier, l'histoire de la ligue des peuples de Galédonie, Galgacus, les mœurs des Barbares et des Romains opposées entre elles par un contraste aussi vif que le dioc de leurs armées, forment le centre du morceau. Agricola revient à Rome , essuie les outrageantes froideurs de Do- mitien et meurt; fut-il empoisonné? Tacite ensevelit son beau^ père avec une éloquence funèbre qui resta sans pareille jusqu'à Bossuet; il montre dans le lointain les calamités de Roroequ'A- gricola n'a pas vues, et termine son récit par un immense pressen* timent que l'ame des hommes est immortdie. Maintenant, de- mandez aux Anglais ce qu'ils pensentde la Vie d* Agricola; eh! c'est à leurs yeux la première page de leur histoire ; ils ont été instal- lés par cette biographie dans la notabilité historique; et dans les fastes de cette île , Tacite a mis sa plume à côté de l'épée de César. Quelques publicistes ont reproché à Tacite son imagination ; c esta peu près lui avoir reproché d'être Tacite. Où Cornélius au- rait-il trouvé le mobile qui l'excitait à la peinture des choses les plus nouvelles , sinon dans cette imagination rationnelle qui est le premier caractère de son génie? Oui , Tacite a écrit avec son imagination; il a été frappé de ro|:^[)osition si vive des Romains et des Germains, de la corruption d'un empire qui s'en va, et de b naïveté d'une société qui veut naître. L'opposition éîsât vraie au- tant que belle; elle existait en réalité; il ne l'a pas créée, mais il la vue; il n'en a pas été le créateur fantastique, mais l'historien pro- fond et rd[)servateur immortel. Cette fois plus de biographie , les Germains figureront seuls. Tacite commence simplement à la ma- nière des anciens, qui jamais , dans leurs exordes, n'ont embouché la trompette. Quand il a déclaré son projet, les caractères géné- raux de la Germanie se pressent sous sa plume ; il les peint avec cette continuité énergique, cette force rapide qui ne l'abandonne jamais; tout s'enchaîne , faits, considérations, tableaux; enfin la physionomie générale du peuple une fois tracée, l'historien prend, les unes après les autres, les populations enfermées entre le Da- nube et le Rhin , et il trouve encore le moyen d'être spécial et nou- veau, alors même qu'il semblait avoir épuisé la matière. Quand il n'a plus rien à dire, il se tait: Quod ego, ut tncomperfitm ^ in Digitized by VjOOQIC 106 UEVUE DES DEUX MONDES. médium relinquam ; je laisserai dans leur inccrliUide les faits mal éclaircis. Tacite n*a pas composé le De moribus Germanorum avec le pédantisme d*im disscitatenr; il traçail ses tableaux avec les forces mâles et libres que lui prétait un heureux mélange d*ima- gination, d'ame et de raison ; c'est plus qu'un écrivain, c'est un de nous, c'est un homme. U n'y a pas à se défier de lui ; il écrit trop bien pour ne pas dire la vérité , et c'est trop vivant pour n'être pas réel. Les peintures que Tacite a feites des Germains sont magnifiquement vraies : plus on pénètre dans le sens intime de la vie germanique , plus on estime sincères les représentations que nous en a laissées ce Romain. Par quelle puissance de divination juste un Italien a-t-il donc commencé l'histoire de la patrie des Niebelungen? Ainsi voilà Tadte ouvi'ant les annales de l'Angleterre et de l'Allemagne, et placé comme le dernier des anciens à la porte de l'histoire moderne. Après la Vie d'Agricola et les Mœurs des Ger- mains, l'écrivain dut avoir l'entière conscience de ses forces, et reportant ses regards sur Rome, se trouver la vigueur de la peindre pour l'offrir à elle-même. Tacite a presque toujours écrit sur des faits et des hommes dont il était le contemporain. Ainsi firent généralement les historiens de l'antiquité, Xénophon, Sal- luste, Thucydide. Le gendre d'Agricola se mit à raconter l'histoire romaine depuis la mort de Néron jusqu'à celle de Domitien. C'est un espace de vingt-huit ans ; nous n'avons de cet ouvrage , les Hutoires, que les quatre premiers livrés et le conmienccment du cinquième, et encore ces précieux restes n'embrassent qu'un an et quelques mois , tant le récit de Thistorien était explicite et sa- vant ! Il faut nous contenter de la peinture des luttes de Yitellius et d'Othon, de l'avènement de Domitien, de quelques expéditions sur le Rhin , et de l'épisode presque homérique du siège de Jé- rusalem : Jérusalem , objet de ma douleur, Quelle main en un jour t'a ravi tous tes diarmes? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes Pour pleurer ton malheur ? Cependant, après ses Histoires ^ Tacite entama quelque chose de plus grand encore; il entreprit le rédl des choses romaines durant Digitized by VjOOQIC ETUDES DE L* ANTIQUITÉ. 107 un espace de cinquanie ans, entre la mort d* Auguste et celle de lîéron. Tibère occupe les six premiers livres. Le temps nous a en^iéla conjuration et la mort de Séjan. Galigula nous manque ; nous trouvons an onzième livre Claude et Messaline. Le récit con- Yinue sans interruption jusqu'à la mort de Thraséas qui se fit ouvrir les veines deux ans avant que Néron , aidé par son secrétaire Spaphrodite, se mît à grand* peine un poignard dans la gorge. Ainri Tacite rejoignait à la fin de «es Annales le commencement de «es Histoires. Les Annales nous semblent le chef-d'œuvre deTa- <âte , et dans les Annales , les trois premiers livres sont à coup sûr ce que l'historien a composé de plus harmonieux et de plus beau. L'ouverture du règne de Tibère précédée de la mort d'Auguste, les premiers troubles militaires dans la Pannonie et sur le Rhin , l'offre de l'empire fait à Germanicus, l'opiniâtre résolution de Tibère de ne pas quitter Rome, les combats de Germanicus et d'Hermann, le prince romain arraché ù ses triomphes germa- niques, l'Orient qui, suivant Tibère, avait besoin de la sagesse de Germaaicus, Orientem, nisiGermantci sapientia, componi, remis entre les mams du jeune stoïque, les pèges de Pison, le voyage en Egypte de l'émule d'Alexandre, sa mort, la douleur et le retour d'Agrippine, la dissimulation de Tibère qui publie un édit pour consoler les citoyens , car, disait-il, principes mortales , rem^ pttblicam cetemani esse; le procès de Pison , l'abus fsit par les dé- lateurs de la loi Julia-Poppea , une excursion admirable sur l'an- tiquité du droit et des mœurs des Romains, les accusations de lèse-majesté se multipliant, des adulations foUes à soulever le dé- goût de Tibère, la première faveur de Séjan , et pour clore le ta- bleau, les images deBrutus et de Gassius resplendissant par leur absence aux ftméraiUes de Junie, sœur de Brutus , femme de Gas- sius, et nièce de Gaton ; voilà comme une tragédie complète sur h première partie du règne de Tibère. En général Tacite, dans ses récits, développe une habileté dramatique de l'ordre le plus élevé; il est dramatique comme doit Tôtre l'historien ; sans altérer les faits, sans dénaturer les hommes, il leur demande tout ce qu ils enferment de poésie réelle, et il les laisse dans leur vérité , tout en les agrandissant dans leurs vices et leurs vertus. De plus , Gorne- lius avait quelque chose de tragique dans Timagination et dans le Digitized by VjOOQIC ilO REVUE DES DEUX MONDES. L'art fui le dieu de Tacite. Satisfoire ses vastes facultés par leur application, trouver des idées et des saillies à toutes les faces de son esprit, des sujets où il pût à la fois se montrer éloquent, co- mique, poète , savant , tragique , changer le style romain , n'écrire ni comme Cicéron, ni mémeconuneSénèque qui mourait pendant son enfance, innover dans Thistoire telle que la connaissait l'anti- quité, pénétrer pour la première fois dans Tintimité du cœur et de la vie, revêtir un fonds immense de formes aussi pures que oeDes de Salluste et de Thucydide , voilà sa passion et sa vie. Tacite est questeur, préteur et consul par accident , mais il ne se propose sérieusement que d*étre écrivain immortel ; il s'efface devant le genre humain; aussi avec quel goût il parie de lui-même, quand à grand hasard il en parle ! Quelle sobriété admirable dans sa per- sonnalité ! comme il se perd noblement dans la foule des hommes et des choses qu*il pousse et qu il accumule dans son rédt! Cet homme est aussi convenable que sublime. Entre les mains de Tacite, Fart fut utile au monde, comme entre les mains d'Homère, conmie en celles de Dante; cependant ni Dante, ni Homère, ni Tacite n'eurent le dessein prémédité d'être positivement utOes au genre humain. Mais c'est une loi divine que l'art, se développant dans une large droiture, s'élève fatalement à une haute nK>ralité. Aujourd'hui, il peut y avoir de la volonté dans la moralité de l'artiste; au moyen ûge , dans l'antiquité , il n'y avait que de l'in- stinct. C'est la glorieuse récompense des grands artistes d'être de siècle en siècle appréciés différemment : dans leur immortelle durée, ils éprouvent des vicissitudes ; ils demeurent un problème à l'hu- manité; on les débat; leur place change dans l'esprit des honrnies^ tantôt plus haut, tantôt plus bas , dans une catégorie , puis dans une autre; mais leurs noms éternels peuvent attendre patiemment; la réparation d'injustices passagères; ils vivent, voila Fessentiel* Si donc, d'intervalle en intervalle, il se fait un nouveau contrôle des monumens et des gloires historiques, nous devons un gré in<^ fini aux savans qui, comme M. Bumouf , nous fournissent les moyens de rendre ce nouvel examen plus complet et plus facile : M. Bur- nouf a parfaitement senti ce renouvellement séculaire qui se fait Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE l'antiquité. ill pour les modernes des œuvres de l'antiquitë, et dans FaYertisse- ment qui précède la traduction des Histoires , il s'exprime ainsi : c Une traduction 9 pour être lue, doit être de son siècle. Et je ne plaide pas ici la cause du néologisme : la nouveauté des mots ne fait pas celle du style, et la langue française possède depuis long- temps des expressions pour toutes les idées. Hais il est un progrès universel auquel ce genre d'ouvrages doit participer comme le reste. Les mêmes choses sont envisagées, d'un siècle à l'autre, d'une manière différente ; on découvre chaque jour, dans des objets déjà et souvent observés, des rapports inaperçus, et pour appliquer à un objet particulier cette remarque générale , on entend mieux les anciens depuis que les grandes scènes de l'histoire se sont en quel- que sorte renouvelées sous nos yeux. Cette lumière qui naît des évènemens et du jeu des passions , nous montre dans leurs écrits ce qu'auparavant on n'y distinguait pas assez. Si donc il est vrai de dire que ce serait manquer à la vérité historique et faire un perpétud anachronisme que de ne regarder l'antiquité qu'à tra- vers les intérêts contemporains et la politique du jour, il est vrai aussi que le traducteur est entraîné par le mouvement public de son temps, qu'il en reçoit l'impression , et que son travail en ré- fléchit une image plus ou moins fidèle. > On ne saurait rien dire de ilus simple et de plus juste. C'est donc dans cette excellente idée lu donner au dix-neuvième siècle un Tadte qui lui convint, que ^ Barnouf a travaillé. vjLe savant professeur au coU^ de France apportait à cette tâche Iminentes aptitudes, une connaissance approfondie de l'antiquité, |t grecque que romaine, une compétence de premier ordre dans Illettrés latines , la consdence intime des ressources et des origi- ||és de la langue française, un talent remarquable pour écrh*e, t raison droite, une intelligence ferme. Avec de tels avan- )» M. Burnouf pouvait certainement songer à écrire pour son )fiie un livre original qui nous aurait instruits ; il a mieux aimé Icrer ses forces à la traduction d'un des monumens les plus |les de l'antiquité. Nous devons l'en remercier hautement, il ^er c^te abnégation courageuse et active qui s'emploie si teusement à être utile; puisse M. Burnouf trouver sa récom- dans ces lignes de D'Alembert:c En accordant aux écrivains Digitized by VjOOQIC 112 REVUE DBS 0£UX MONDES. créateurs ie premier rang qu'ils méritent, il semble quun excdient traducteur doit être placé immédiatement après au-dessus des écrivains qui ont aussi bien écrit qu'on peut le foire sans génie (1). On ne saurait traduire convenablement Tacite sans être soi-même un bon écrivain ; et encore une fois nous ne pouvons payer de trop de reconnaissance les hommes éminens qui , comme M. Bumouf , prêtent à l'étude de l'antiquité l'appui désintéressé de leur talent, et forment ainsi un noble contraste avec ces spéculateurs de tra* duction et de philologie, faisant de l'érudition classique métier et marchandise, fléaux de la vraie science, espèce pullulant en tous pays, aussi bien en Allemagne qu'en France, et que vient de marquer d'une énergique réprobation M. Otfried MùUer dans la préface de sa nouvelle édition de Yarron. La traduction de M. Bumouf nous paraît convenir parfaitement aux dispositions de notre siècle. Elle est à la fois libre et fidèle, mâle et correcte; elle reproduit sincèrement l'auteur ancien par une réalité à la fois antique et moderne. Nous ne citerons rien ; une citation unique serait tout ensemble insuffisante et inutile : que ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas encore la traduction nou- velle, s'en procurent le plaisir et l'instruction : nous les renvoyons surtout aux premiers livres des Annales; peut-être dans les His^ loires, H. Burnouf ne s*est-i{ pas assez permis toutes les hardiesses légitimes qui naissaient naturellement sous sa plume; peut-être les a-l-il effacées. Quoi qu'il en soit, nous l'engageons à les rétablir dans une nouvelle édition, et à remettre certains endroits des Histoires à l'unisson des vigoureuses couleurs qui se font voir dans la traduction des Annales. Les notes qui accompagnent la version nouvelle témoigneraient seules de la science classique du traducteur. On a dit que brsqu'un Allemand faisait un livre, il y mettait sa bibliothèque; il y a mal- heureusement parmi nous beaucoup d'écrivains qui seraient em- barrassés pour se rendre coupables d'une semblable diffusion. H. Bumouf n'a pas mis dans ses notes toute l'érudition qu'il possède , mais il a dioisi avec un goût mfini parmi les richesses qu'il tient à sa disposition. Il résume avec la conscience la plus probe tout ce (i) D'Alenbert, observations sur Part de traduire. Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE L*JlM71QUiTé. 115 xjiue ooDtiennent d essentiel les travaux de ses devanciers tani philo- logues que t^aducte^rs, et il y ajoute ses propres recherches fé- condes en rapprochemens ingénieux et nouveaux. Le traducteur de Tacite connaît à fond la structure, les pro- priétés de notre langue, et tout le parti qu*en ont su tirer nos grands et bons écrivains : il coonait les rapports imimes entre L'idiome latin et le nôtre, l'espèce d'etnpire «xercé par le génie de l'antique Italie sur notre littérature : nous eussimis désiré que> dans son introduction, à laquelle nous n'avons d'autre repro- che à faire que sa brièveté, il eût suivi depuis l'origine jusqu'à nos jours , depuis Balzac, (|u'il a beaucoup lu , jusqu'à M. de Ghâ* teaubriand , l'influence qu'ont reçue de la phime et de la manière de Tacite nos grands écrivains. Nul n'avait plus d'autorité que M. Bumofif pour écrire ce travail à la fois littéraire et historique ^ oit devraient comparaître tour à tour Montaigne, Balzac, ce pré- curseur deBossuet, Tévéque de Meaux se faisant une langue avec autant de puissance que Tadtc lui-même, l'auteur de friiatmêcif 5^ r^iuteur d!Othf^tt, Montesquieu , D'Alembert, Kousseàii , Canaille l)esniouUns, Joseph Gbénier , M. deChàteaulM^iand. Uqe des choses qui nous paraissent avoir le miénx préparé H. Buraouf à traduire Tacite, c'est lé commerce qu'il a Ion(}temps entretenu avec Salluste dont il nous a donné une fort 'bonne édition. Salh^te précédant Tacite d'un siècle noms e^t une preuve Bouvdie de l'espèco d'harmonie préétablie qui préside à la succes- sion des hommes de génie. Salluste est tout^à-feit un historien antique; mais cet émule de Thucydide a déjà quelque chose de phis intime qne son modèle : ses statues sont Msà pures que ceOes du fils d'Olorns, mais leur vue inspire peut-être des réflexions plus profondes. Cependant ce n'est pas encore la profondeur moderne de Tadie. Au surplus il est fort naturel que dans l'esprit des romûins Sallaste ait toujours passé pour le premier de leurs his- toriens ; le vers de llfairtial est bien connu : Crispas rôniana primas in histôrîa. : ) ^ ' • -Unis peut-éfre i|'a-l-on pas assez remarqué celui qui le précède^ TOME I. 8Bi^e^^^VtU¥L^T. 4 14 REV1TE DES DEUl VONDES. et qui montre que Martial n'exprimait pas son opinion particulière» man le sentiment général de Rome et des connaisseurs : Hic erit» ut perbibeot doctorum corda ▼iroruin. ' Rien dans les lettres latines ne saurait égaler SaHuste pour la pureté du dessin et Tharmonieuse simplicité des formes; ses phyoonomies demeurent gra^fëes dans Hmagination aussitdc qu'aperçues ; son ré- cit TOUS emporte et vous subjugue par un mouvement victorieux que Quimilien a si bien appelé : Immortalem iUam SaUustii velocp- totem. Ces dons admirables servaient d'interprète à une intdli- gence pdttique qui n'hésita pas entre César et Pompée, qui se mit an service de la cause démocratique, qui prodiguait à Fégoisme impiBSsant de l'aristocratie les plus sanglans mépris. Les deux lettres à César de repubUcA erdinandà témoignent que l'historien était un homme d'état. Safluste ne vécut que cinquante-deux ans; il mourut quatre ans avant la bataille d'Actium, allant rejoindre à propos Narius et César. Thucydide, SaDuste, Tacite» sont les trois dieux de l'histoire antique; mais je ne saurais parler de Thucydide en courant, je m'abstiens d'une telle profenation, et je veux seulemeni, puis- que rooeasioB s'en rencontre, engager à de nouv^es études sur l'antiquité ceux qui font de la pensée une occupation. D'abonl étes-vous las des jours miséraUes qui pèsent sur nous, aves-vons satiété de cet éffMstoe qui étale ses petitesses triomphantes, et se proclame la dernière vertu du genre humain? L'étude de l'anti- quité vous offre un refuge, des spectades qui vous consoleront un peu, et vous aideront à mettre de cdté un peu d'espoir et de force pour les destinées moins infimes et les dédommagemais que nous doit la Providence. Hais c'est peu de ces adoudssemens apportés aux douleurs de famé par la contemplation de l'antique notre intel- ligence a besoin de l'intuition claire de tout ce qui fiit dès l'origine des temps. Il ne s'agit pas ici de voir les anciens par les yeux de RoUin, de Crevier, de Le Batteux, mais de les voir nous-mêmes. Nous procédons de l'antiquité, aussi Uen que du moyen-âge, aussi bien que des temps modernes les plus immédiats; omettre "un des termes de la sofidarité humaine, c'est mahquer à la fois la connaissance tant de chacun des termes que de l'ensend)le. Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE L'APfriQUITÉ, ^ Ho Il y a quelques amées, on se proposait en France la connaîs- sanoe exdusiTe du inoyen*-àge; on formait une espèce de cerde latal autour de Tobjet qu'on voulait étudier; on s'y enfermait comme dans une chapelle bien close; au milieu de cette préoccu- pation, peu s'en fallut qu'on n'oubliât et les temps qui avaient précédé et les temps qui suivaient le moyen^ge , la nature et l'hu^. manité. Or cette disposition , non-seulement nuisait à une compré- hension générale dès dioses; mais même eHe n'était pas favorable à rintelligence unique de cette époque dont on se montrait si entêté. Ce ne sont pas les tournois chevaleresques , les tourelles , les reliques et les coquilles de pèlerin qui constituent le moyens- âge; il est tout entier dans le progrès moral dont l'entente sup- pose la connaissance de l'époque précédente, c*est-à-dire de l'aih tiqoité. n est encore dans ces indices si frappans d'œuvre in-r comfdète et inachevée qui appellent les progrès ultérieurs de la sociabilité moderne. Plus on a vu dç choses contraires , nneux cm les sent y mieux on les pénètre : ainsi la vue antérieure du Pan* théon d' Agrippa redouble les émotions que vous éprouvée au sein du dottre de Cantorbéry. L'humanité ne se laisse pas enfermer dans les conq^arciniens où voudraient la tenir les regrets, les préoccupations et les désirs qui n'ont pas leur racine dans la généralité même de l'esprit hu-* main. Autant nous consentons aux sincères doléances, aux nobles tristesses que font naître dans quelques âmes les catastrophes ao cumulées des institutions qui ont perdu leur puissance sur la monde, autant nous réprouvons avec véhémenee^oes obstinations étroites qui s'adiament à lier la fortune de ce qui doit toujours vivre avec ce qui ne peut plus renaître. Que dire, par exemple, de ces tentatives d'éterniser la religion et l'unité sociale dans la papauté romaine, au moment oh cette papauté romaine e^t eon- waincne d'avoir maudit l'inteUigence et la liberté {1), au moment (i) On peut s*eni^érir à fond des rapports actuels de la papauté romaine avec les peuples, dans Rome Souterraine, que vienl de publier M. Charles Didier. Espérons que ce roman, oik brille un amour si noble et si poétique Û$ la philoso- phie et de k liberté, sera suivi d'un tableau historique de l'Italie moderne que fau- teur connaît si bien. Dig tzedby Google ^^ it^î RfiVUK DES DEUX MONDES. OÙ elle outrage dans ses Encyclique le seul grand lioinme que possède aujourd'hui Téglise (1), et qui devrait siéger au trône de saint Pierre, si le catholicisme, comme autrefois, couronnait le génie? Que dire de <^s tentatives, si ce n'est qu'elles Sauront d'autre effet que de rendre plus éclatant ce qu'il y a d'irréparable dans les ruines humaines? Les destinées de l'humanité ont deux grands mterprètes, l'é- popée et l'histoire , qui racontent difFérenuneBt les vicissitudes de l'homme et du monde. L'épopée a le droit de se créer un monde idéal. Le poète qui tient à sa disposition la connaissance de la nature., de rhumanité, et le pressentiment du ciel, demande à ces élémens une création qui lui appartienne. 11 a besoin d'une nature plus merveilleuse et pkis pure que celle dont il est le spectateur mélancolique; l'hu- manité telle qu'il la voit ne lui suffit pas, il l'exhausse; il la met ^n commerce avec ce del vers lequel il s'élève à force d'amour indomptable et curieux. Alors, dans les chants du poète, la na- ture est plus belle, l'humanité plus grande, le del descend sur la terre. Des aventures inouies mettent en mouvement et en saillie toutes ces puissances doublées et réunies. A ce spectade nous sommes émerveillés , nous croyons assister à un splendide mi- rade; nous sommes ravis, ravis hors de la terre, et cependant c'est HQOus qui sommes en scène, et nous nous regardons nous- mêmes. L'épopée est à la fois le bouclier d'Achille, et le miroir où se reconnut Renaud. C'est l'image du del, de la terre, et do l'homme tracée, .pour réveiller l'homme, pour l'élever a de plus nobles actions, à de plus glorieux destins. La radne de l'épopée est l'histoire, mais son dévdoppement n'est pas proprement histo- rique; on n'est pas poète épique en altérant l'histoire, en l'exagé- rant, mais en sachant créer à côté d'elle un autre monde. Ce monde doit se composer d'analogies harmonieuses et idéales avec ce que l'homme connaît, mais le résultat doit être différent de la réalité; c'est comme un royaume à part entre le del et la terre. tJn jeune et grand artiste a récenmient conçu toute la portée de -celte imagination créatrice du poète épique. VAhastérus d'Edgar ^) M. (leLalfennais. Digitized by VjOOQIC ÊTODKS DE fc ANTIQUITÉ; 117 Qttinet est un Téritahle fragment d'épopée. Le poète vous prend et vous plonge an sein d*un monde idéal. Ahasvérus, c'est Tiden- tîié du Juif errant , de Jésus-Gbrist et de rhumanité, c est encore la disparition de l'humanité dans Fétemité. Tant que l'humanité subsiste comme telle, elle agit et marche, c'est Ahasvérus ; elle souffre et pardonne, c'est Jésus-Christ : cependant, à travers celte marche et ces douleurs, une immense nature se déroule comme un serpent étemel let semble rugir, comme un lion puissant; puis l'histoire verse ses hordes*, ses peuples sur ce théâtre d'une gigantesque nature; enfin, à la suite de Babylone et de ses soeurs, d'Athènes et di; Rome, d'Attila, des Germains et des modernes nations, après la consommation réitérée de siècles nouveaux qui semblaient inépuisables , tout- ce qui est revêtu d'mie vie personnelle s'éteint; Chrislus exfÀre aussi bien qu'Ahasvérus, le Père éternel lui-même voit- s'évanouir sa pater- nité individuelle ; l'éternité ne vénérien auprès d'elle, pas mémo le néant, et l'éternelle substance sur les ruines de toutes les- formes et de tous les phénomènes reprend son cours aussi fatale- ment que la mer qui se referme sur les débris d'hommes et de vaisseaux qu'elle vient d*eng{outir. A ceux qu'épouvantera cette inexorable catastrophe, nous lew présenterons Rachel )M)ur les consoler, Rnchel, plus douce et plus intelligente que Margue- nte, Rachel, ange précipité d'en haut-, qui, auprès d'Ahasvé- rus, ne se souvient pkis des cieux. Rendons grâces au poèto pour avoir été si grandenu^nt épique , et pour avoir ramené l'art^ avec tant d^autorité au service et à l'interprétation des destinées humaines. L'histoire n'a pas d'autre empire que le monde réel, mais elle l'a tout entier : rfaistorien est maître de toute la nature humaine , qui se manifeste à lui active et positive, et lui livre par ses actions, le secret de ses propriétés. L'imagination de l'Ustorien ne crée pas un monde idéal , mais comprend et exprime le monde réel. Dt- vines muses, s'écriait Montesquieu^ ;^ qui dirigeni sur la nature des choses leurs regards scrulafeàrs, et îllumiaeut la ré^ Eté de leurs vifs et inépuisables éclairs. Ainsi doué, rhistorien' em- brassera tout : par retendue et h valeur de sa pensée, il est l'égal du monde auquel il doit oonter sa propre histoire; seul, il parle de fous à tous. Mous lisons au pied des images du sauveur du genre humain , pro omnihu martnui est. C'est à cette imitation que rhomme doit s'élever, soit qu'il pense ou qu'il agisse, fKre oamihui. L'histoire est comme un livre public, où celui qui tient la plume n'a pas le droit d'intercaler ce qui lui est purement intime et per- sonnel, ni ses abattemens siélancoliques, ni ses joies passagères, ni ses partiatitÀ haineuses ou amicales. Qui sommes-nous pour couper par des monologues le récit des destinées humaines? Le roman est destiné aux opinions individuelles; mais l'histoire est chose commune et sacrée. Les anciens avaient toul-à-iait le senti- ment de celte généralité grave de l'histoire. Us ne se mêlaient pas à leurs prcqpres récits ; et sans se préoccuper d'eux-mêmes , ils se contentaient de servir d'interprètes à l'humanité. Certes la pen- sée mod^rae est plu& compliquée. Toutefois cette profondeur ne saurait nous dispenser de la simplicité. Au contraire, plus la science et la réalité humaine semblent s'agrandir, plus il importe d'apporter dans oe champ qui recule ses limites, une vue plus nette et plus juste. Les confusions a ribitraires sont aussi funestes que les distinctions frivoles. On ne croira pas sans doute que nous voulions refuser à rhistorien une personnalité ; cette person- nalité doit être si grande et si mâle qu'elle se trouve à l'aise en s'identifiant avec l'humanité , qu'elle ne fléchisse jamais, et qu'elle assiste au cours des choses avec une intdligence et une espérance étemelle. Je veux à l'historien des entrailles, mais qui ne s'ouvrent pas à de petites angoisses ; il ne saurait y avoir place dans son cœur que pour cette grande charité qui s'applique au genre hu- main; un sens droit, bon, commun et âevé, doit le préserver constamment des exagérations convulsives; il pourra souffrir, mais il paraîtra orime, et chargé du soin de parler de tous à tous, il gardera toujours une dignité ferme et simple. LlilUU£ll£R. Digitized by VjOOQIC CHRONIQUE DE LA QUINZAINE. 3i décembre i335. La session est ouverte. La royauté est venue l'ouvrir avec un.cort^e d'ofGders et de soldats i]ai ressemblait plus à celui. qui acoompagaa le géi néral Bonaparte lorsqu'il alla frapper de la poignée de soovsabre à k. porte de l'oraufferie de Saint-Cloud, qu'à la suite du plus pacifique dc^ tous les souverains. L'assemblée étaitbnllante. Bien n'y manquait, ni id dolman bonorois du comte- Appony, ni les blancbes épaules de madame Lebony ces deux acoompagoamens obligés de toutes les grandes droon^ stances et de toutes les solennités. Gomme de coutume , on parlait qoelr unes jours à l'avance da discours du trône 9 on en citait les.pbra8es« et abeure en beure on y apportait quelques^ variations. On savait que M. Gui2iot s'était cbargé de la rédaction du morceau officiel, que M. Th^ra lui avait donné quelques coups de plume; qu'il avait été lu , médité, amendé et relu en famille doctrinaire , sur le sopba du duc de Broglie , devant un. petit auditoire composé des enfans plus on moins illustres, plus ou moins obscurs de la tribu. Puis, il avait été soumis à l'approbation du grand régulateur de toutes choses, du çrand modérateur, comme le nom- mait galamment M. Nodier dons son discours académique, et le maître qui porte, ainsi qu'un certain roi d'Aragon, tout son conseil dans son» pourpoint, s'était enfermé seul pour le juger et le refaire. Louis XIV di- sait aux plénipotentiaires des Provinces-Unies : « J'ai toujours été le maître cbez moi, et quelquefois cbez les autres; ne m'en faites pas sou- venir. 9 On n'est guère en mesure de tenir aujourd'hui un langage aussi hautain aux ambassadeurs étrangers, mais on s'en dédommage avec ses ministres; et ceuxKîi se sont mis , de leur propre gré , dans une si grande dépendance . qu'à la séance rovale ils entendirent pour la première fois , dit-on, ni plus ni moins que le public, le discours qui fut prononcé ^ et qu'ils croyaient connaître. On se souvient d'avoir vu, dans une séance Digitized by VjOOQIC 490 ' ll£YL£ DES DEL'X MOSiDKS. Iiareilley Casimir Périer deboat, au pied du trône, oottationnant , le nia^ miscrît à la main , le discours qu'on prononçait sur le fiiuteuil royal , et se montrant flèrement k Télite de la nation assemblée , comme un ministre^ consciencieux qui ne voulait répondre que de ses propres actes. Mais mainlenant on rait peu de cas du caractère de Pcrier dans les coteries du pouvoir, et un journal ministériel a été chargé de déclarer qu'un tel homme n'était bon tout au plus qu'à marcher contre l'émeute. Dans ces temps où il y avait quelque péril à diriger un ministère , on consentait à prendretd^pqintetM; aqjqfunt'hili que tout ^tcftlpie, 9Tk ne vef|t plus que des commis. . Il parait , au reste , que le discours de la couronne a été amélioré par la main qui l'a amendé en dernier lieu , si Ton peut donner le nom d amé- liorations aux précautions excessives à l'aide desquelles on a dégui^ié la pensée qui en fait le fond. M. Guizot, trahi par Tâcreté. de sa bile, y dé- voilait, dit-on, sans trop de ména^emens , les projets de si coterie , et sonnait bravement quelques coups de trompette contre les désordres mo-. Taux signalés, il y a peu de temps, par le Journal des Déhais, Signaler des désordres dans fa société, a une législature, c'est lui demanaer les movens d'y remédier. Le discours annonçait donc quelques petits projets de lois préservatrices et tutélaires , telles que des mesures d'exception as- sez semblables aux mesures que M. Guizot et ses amis provoquaient jadis sous la restauration , une réfonne de la législation sur la presse , réforme foute bénigne, tpiile paternelle, qui eiit permis de rechercher les auteurs des articles incriminés par tous les moyens innooens que la police met si bien en œuvre, et enfin un léguer amendement à l'inslilution du jury, au sujet duquel M. Persil s'est déjà expliqué avec tant de Xianchise. Le discours de M. Guizot, fort bien écrit, noos n'en doutons pas, pa- rut un peu acre au modérateur suprême , et M. Thiers , ce Janus en mi- niature, quf avait applaudi à la pensée fanfaronne des doctrinaires, ffit, dit-on, le premier à conseiller tout bas, en haut lien, de ne pas jouer un ,ieu sî risqué dans la session qui allait s'ouvrir. On se content^ donc de louer la fermeté des magistrats , sans leur demander de suivre M. Persil dans sesdodrines; on parla seulement de l'accomplissement des |)romesses de la charte , sans déclarer que les garanties qu'elle of^ à la sécurité du ti^ne sont insufHsantes , et on ne laissa percer son humeur contre la liberté qu'en inviUint vaguement les chambres, les gardes nationales , les magistrats eè l'administration , à s'armer coulre le danger des Ulvtëions rt à combattre l.es ipoulins à vent de la république. La nomination de M. Persil à la ^ice-prcsidence de la diambre était une conséquence f<»rcée du discours de M. Guizot. Celte nomination se liait à un système tout entier conçu par les doctrinaires. M. Persil avait fait le premier pas par son fameux aiscours à la cour ruvale; en le choisissant pour son vice-président, la chambre foisaii le second pas et donnait son as- sentiment à ce discours , et se Uaît , dès Fouverlure de la session , dans la- quelle on lui eAt présenté, sans ver^^ne , tous les projets de loi qui s'é- laboraient déjà sur la table du mmistre de l'instruction publique. La nomination de M. j^rsil* au ministère de la justice devait terminer cette trilogie; car M. PersH vise droit aux sceaux, et aspire ardemment à y remplacer non pas M. Barlhe , mais M. de Peyronnet. Dès lors les petites intrigues commencèrent. On dîna chez M. Guizot, on dîna chez M. Thiers, on dîna chez M. de Brou:lie; les députés qui se ti-otivaient dqà à Paris furent circonvenus par tous les moyens usités. U fallait porter M. Persil ; on ne pouvait abandonner M. Persil ; M. Persil était l'avant-garde du ministère, l'homme courageux , l'homme dévoué. Dans un de ces dîners, qui eut lieu chez M, d^4rgout, le ministi*e alU Digitized by VjOOQIC REVUk. — CUROiNlQUE. lâi tosinf à déelàrer qiiie M. Dripin lui-même donneiliit sa rotï et ses voix â M. Pcrsîï. On s'étonna que M. Dupin , qui , dans îm diséinirs à la cour de t^assafion, avait oiiVert^nient combattu les doctrine» de M. Pet^il , voulAt bien consentir à se donner un pareil suppléant à la chambre. Mais on se rappela les fi^éqnentes contradictions de son caractère, et Ton en crut M. d* Argout , parce que ses paroles n'étaient pas loi^i((nes. Credo tiuia «6- sitrffiim, disaient les vieux chrétiens; les bons ministcHels n'ont pas d^ meilleures règles de conduite. M. d' Argout ( nous parlons poliment ) , M. d' Argout avait cependant dit la chose qui n'est pas. M. Tniers , nui l'imita , assurait qu'il la tenait de M. Persil, et dans cette trinité d hommes de bonne foi, il serait ftifficilede remonter aux sources. Ce qui est certain, c'est que M. Persil, devenu très importun et très pressant, était venu déclarer aux ministres cjn'il avait les cent voix dont il avait disposé Tannée dernière, et ciiie si €Mi voulait le seconder, il emporterait la place. M. Thiers s'écriait, cie son côté, qu'on ne piuivait abandonner M Persil, et un petit piirli de persi- hens se forma aussitôt dans le ministère. Il se composait d'abord tout naturellement de M. Thiers, l'homme des empiètemens, le partisan de la dictature, qui conseille d'escamoter lés lois et de les toitmer quand ©n ne peut pas les \-ioler , le plus dangereux de toute cette cohue d'hommes d'état, sortis de terre le quatrième jour des trois glorieuses journées, cpii se multiplie, qui se mêle atout, qui est partout, et dont la petite voix criarde et menue fait sans cesse retentir des pi-ojets de despotisme et d'asservissement à l'oreille du pouvoir souverain. M. Guizot qu'un tempé- rament triste, un cerveau fatigué par Tétude, et im excès de sérieuses réflexions ont égaré et conduit, par une autre route, aux mêmes idées, se joignit à M. Thiers. M. de Rigny, en brave marin, louvoya, comme d'orcUnaîre , entre deux eaux, et M. Bartlie tint une conduite encore plus louche et plus embarrassée que celle de M. de Rigny. La position de M. Barthe éUit, il est vrai, très difficile. M. Barthe savait que la nomination de M. Pei-sil à la vice-présidence de la chambre n'était qn'un premier pas. Il savait que ce premier pas conduirait infailli- blement le digne procureur-général à la place occupée par lui , M* Barthe, au banc des ministres, tandis qu'il n'avait pas une telle catastrophe à redouter avec le compétiteur de M. Persil , M. Bérenger, que les doctri- naires n'accepteront jamais pour leur collègue, et qui ne les accepterait pas non plus pour les siens. Se voyant ainsi forcé de dêfc»nJre ses chers appointemens qu'il amasse avec tant de tendresse , de combattre pro aris et focis, pour son pain quotidien, M. Barthe n'hésita plus, il vota intré- pidement pour M. Bérenger, contre l'élu du ministèi-e. Pour le maréchal Soiilt, il s'est montré inflexible dans cette circon- stance. M. d'Argout avait vainement pris la peine de se rendre chez le président du conseil , et de lui dire qu'il ne pouvait se nispenser d'exclure M. Bérenger, qui, dans la dernière session, |)résidait la chambre le jour où M. de Bricqueville fit une si violente sortie contre les campagnes du maréchal, et qui refusa obstinément de le rappeler ù l'ordre. Selon M. d'Argout, M. Bérenger s'était rendu par là complice de l'insulte faite au maréchal Sostrophe singulière, répond avec nu sourire malin : « GiuHa , H prego, non parhr poHtiea, siarhieta, mia rara, aile donne queslo non conviene: Julie, je t'en prie, ne paiie pas iwlitiqne; tais-toi, ma chèitî , cela ne convient pas aux dames, i^ — M. Charles Nodier a été reçu à l'Académie française dont il se moquaii avec tant de vetTe depuis plus de vingt aas. M. Nodier a conlinoé ile poursuivre ce corps sacré jusque dans son discours de réception, où il déclai'e que l'honneur d'être admis dans son sein était au-dessus de toutes ses espérances. M. Nodier, l'homme le plus fin, l'écrivain le plus, caustique avec les formes les plus bienveillantes, véritable philosophe de rantimiité, qui s'est approprié la douce ironie de Socrate , acimUnué une- demi-neure de railler sur ce ton l'académie , et l'académie lui a.répoiiJu. le plus sérieusement du monde {>ar l'organe de sou directeur, M. Jouy. M. Jouy est un de ces hommes usés, de ces lieaux esprits ruiiM^, qui ont vécu pendant vingt ans du monopole littéi*aire , et qui se sont élevés à une certaine renommée en se faisant un piédestal des travaux de quel- (nies jeunes gens d'esprit et de talent , dont ils ont vainement voulu arrêter I essor. Aujourd'hui M. Jouy, cantonné dans le fauteuil académique , doté d'une sinécure, se donne le passe-tenifis de déclamer coiiLre celte jeune littérature à laquelle ii devrait quehpies restitutions dans son testa- ment et une amende honorable. Il nomme anarchie un étal lie choses on il n'est plus permis à quelques vieillards hnpotens de s'euqiarer des. pensées et du labeur d'autrui, et d'attacher à leur glèbe les imaginations jeunes et vigoureuses, comme cela se pratiquait autrefois. Nous conce- vons les regrets de M. Jotiy, mais nous ne les partageons [las . et iK>ur toute réponse aux ]>1aintes de rillustre académicien ,"no.is nous conlcn- teronsdelui montrer ses œuvres, plongées aujourd'hui dans un o.ibli profond. — Un beau drame de M. Alexandre Dumas , intitulé Angèley a obtenu un immense succès au théâtre de la Porte St.-Marliu. C'est la metlieui*e rv- [lonse que M. Diunas pouvait faire aux détracteurs récens qui avaient «lépassé à son égard toutes les bornes de l'équité. Nous consacrerons un article, dans notre i>rochain numcii), au drame de M. Dumas. Nous tâcherons d'y apprécier le caractère de son talent dramali(|ue, qui ne s'est nulle part m iHcroglyphes , que vient de pid)iier M. l irniiu Di Jjt. Digitized by VjOOQiC REYUB. — CHRONIQUE. 12,'» C'est dans l'admirable collection des manuscrits et des dessins inédits de feu Chani(H)llion , aainise par une loi de l'Etat, qu'on a puisp les ma- tériaux de ce t>etit ouvrage . Dans ses belles lettres écrites d'£^ypte et de Nubie, et publiées récemment, M. Cliampollion , qui passa plusieurs oiois dans la vallée mortuaire de Biban el Molouk , sur te territoire de l'Iièlïes , avait donné de curieux renseigntmens sur le palais de Louqsor, ou plutôt sur It'S palais de Louqsor. Cet illustre savant reconnut qu'ils avaient été fondés par Amcnothph III de la xviii<^ dynastie. Ce prince a bùti la série d'édifices (fui s'étend du sud au nord , depuis le Nil jusqu'aux quatorze colonnes de quatorze pieds de hauteur , sur les- quelles on lit des dédiraces faites au nom de ce roi. C'est celui que les Grées nommèrent Meinnon , et dont la statue colossale avait, disent les anciens, une f)ropriélé si merveilleuse. Champollion le jeune continue ainsi la description des ruines de Louq- sor : bien aise que l'ingénieur anglais ail eu l'idée d'une cliaussée de ^ 5 128 REVUE DES DEUX MONDES. et posant avec crainte le pied sur le seuil de la porte. Depuis ses demière.4 |)ensées, M"*' Delphine Gay, devenue M"** de Girardin , a fait bien des ex- griences ; elle reparaît devant le public, dépouillée de beaucoup d'illusions, n sent à son style que sa vie est devenue plus positive; la teinte vague de ses vers , leur forme doucement indécise a disparu pour faire place à des expi^essions plus spirituelles que poétiques, il faut le dire, à un tour d'esprit plus piquant qu'élevé. Il est évident que dans son poème de Sa- poline^ le poète a voulu se rapprocher du monde, se laver du reproche de poésie. La muse s'est faite femme, mais femme charmante, impérieuse, tendre , expansive et souvent un peu maligne. M"'*^ de Girardm afTeçle aujourd'hui le vers brisé, saccadé, sautillant; et comme elle écrit avec une facilité rare, elle a fait passer dans son poème tout le laisser-aller et la verve d'une brillante conversation. Nous relisons cependant les poésies touchantes de la jeune fille , et la femme du monde, tout aimable qu'elle est , ne nous les fera pas oublier. M. d'Arlincourt vient de faire paraître un roman historique. Le Bras^ seur-lioi . Chronique flamande du quatorzième siècle (I). M. d'Arlincourt ne se défend pas aavoir voulu présenter des allusions politiques à ses Ief> teurs. Il le dit ouvertement dans sa préfoce : a II y a là antre chose que des évènemens à lire : il y a des renseiçiiemens à puiser ; il y a des pro- phéties à entendre, d Nous ne transcrirons pas le reste de la préface de M. d'Arlincourt, dont la violence manque le but en frappant trop fort, et qui se termine ainsi : « S'il existait en ce moment, n'importe où, quelque usuipateur en Europe , qu'il se garde d'ouvrir ce livre , il pourrait s'y voir et frémir.» Il existe en Earope plusieurs de ces personnages qu'on nomme des usurpateurs , et qui sont des souverains à tout aussi non titre que ceux qui se disent légitimes. L'un de ces usurpateurs, don Miguel, occupait , il Y a peu de temps, le trône de Portugal ; et un antre usurpa- teur, Louis-f^hilippe , occupe en ce moment le trône de France. La cou- ronne d'Espagne est usurpée , à l'heure qu'il est , par nne petite fille de quatre ans ; le trône de Belgique est aussi occupé par voie d'usur- pation , ainsi que celui de Suède et de Norwège. Or deux de ces usurpa- teurs , la reine Christine et don Miguel , ne savent pas lire ; quant aux cintrer , nous pensons qu'ils liraient sans frémir le livre de M. d'Arlin- court, et qu'ils le trouveraient fort amusant. Le Brasseur-Roi est le fa- meux Artevelle qui exerça une sorte de royauté dans les Pays-Bas , et qui fut tué dans une émeute. M. d'Arlincourt , qui écrit dans un esprit de parti , a singulièrement altéré le caractère d' Artevelle. (i) Deux vol. in-S<*. Dupont, éditeiu*, i6, rue Vivieime. F. BULOZ. Digitized by VjOOQIC POETES ET ROMANCIERS MODERNES DE LA FRANCE. IX. ALEXANDRE BUMA8. Nous sommes dqà loin de cej» discussiqns littéraii^es , de cette f^rrc d'éarivains qui signala les dernières années de la restaura- lion. C'était un bon temps pour la littérature, temps de foi et d'enthousiasme, de paroles et d'actions, de luttes et de victoires, lorsque Benri ///.et Henumi étaient des ëvènemens à o6té^ de l'adresse des 221 et des bouleversemens ministériels, et qu'un combat s'engageait, ammé, dédsif» sur les marches du trône €SDtre roi et ipeuptet sur le théâtre et int lui présenter, comme deux mamelles fécondes , la littérature allemande et la littérature anglaise. Bientôt après, moins connu, mais aussi xiîgne de l'être, M. Ballanche refaisait et restaurait l'antiqaité au profit du progrès pliîlosophique et littéraire, et déchirant les voiles qui couvrent toutes les origines, comme les langes d'un berceau, il ndus montrait la vérité dans la fable, et la poésie dans la vérité. Cependant, héritier de la lyre d'André Chénier, précurseur et mart^T, Lamartine avait rendu à l'ode, dont on avait voulu faire Foiseau de Jupiter, les ailes blanches de la colombe. Tendre comme une espérance , vague comme l'infini, c'est le messie du sentiment. — Hugo, dans son panthéisme chrétien , avait transfiguré la ma- tière en l'inondant de poésie , comme un fleuve qui sable d'or ses rivages. — De Vigny, mystique comme Klopstock, avait glorifié, dans ses beaux poèmes, les affections et les douleurs de l'âme. Vous le voyez , je passe, nUais à regret, bien des noms remarquables , qui me pardonneront, je l'espère. Vous le voyez aussi , j'ai "passé, mais à dessein , la littérature de l'empire , pâle contre-épreuve de celle de Voltaire, qui n'eut pas même la gloire de produire Dda- vi{]fne, homme de talent et de conscience; car Delavigne est une Digitized by VjOOQIC POÈTES £T R01^;fCt£aS FHAIi|ÇAIS. 155 transitiop coipope Coniçil)e, et un juste-ipi|iei| fÇQinin^i jLouis-Phl- lippe , moins le génie de l'un et la royaiitf 4^ Vautre (1), Donc y en 1828 , la réyolution littéraire était complète, dans 1^ philoscqphje comm d;ms l'histoire, dansl'ode cpqi^me dans l'épopée. Que restait-il encore à reifouveler? ^e drame. L'un avait dit ; A IP^ 1^ prière et ses ailes de séraphin ! Un autre : -* A moi le pionde et ses trésors de poésie! Un troisième : -^ A moi rafne et ses mystère^ ! n fallait qu'uq qiiatri^e wnt qui dit : —A moi l'homme et ses passions! Et il ne suffisait pas de le dire ; ici surtout, il fallait que la vo- lonté fût inébranlable et le génie patient. En se plaçant sur le ter- rain de^ passions humaines , on d^yaif commencer par eq vaincrp de nombreuses, d'opiniâtres, de désespérées. Barricadés dans la tragédie , con^me dans leur dénier retranchement, les ennemis du mouvenient ^tt^ra^*e^ aui^quels différentes escarmouches venaient d'enlever ins^n^iblepient toutes leurs positions, avaient compris qu'il s'agissait poqr eux de yaincpe ou de mourir. Flanqués du n^o- popole et du privilège, ils s'efforçaient de tenir le drame emmailloté dans les règles d'Aristote et dans les langes de l'imitation ancienne. Excepté quelques voix généreuses, qui criaient : En avant! et no- tamment celle de Sainte-Beuve , placé dès-lors aux avant-ppstes littéraires et comme aristarque et comme poète, toute la critique à cette époque n'était qu'une machine d'enrayure. Ajputez à cela que, maîtres de la scène , deux acteurs de génie, TaUna et M"*" llflars, avaient jeté leur manteau de pourpre sur l'agonie d^ vieux ^f^- tre , si bien qu'à le voir ainsi paré, ainsi soutenu , tel qu'une u^Qp^e royale entre deux dieux égyptiens, la foule se prenait à dire : Il est debout! il vit! Il y avait pourtant alors dans les bureaux du Palais-Royal un expéditionnaire qui ne pensait pas comme la foule , et qui se sen- tait assez de talent et d'énergie pour prouver qu'il avait raison de penser autrement. Né le 24 juillet 1803 à Yillers-Cotterets , petite (i) Nous devcHii excepter de cette littérature agenQuillée sous le sabre t Tautcur ^Agqmemnon et de Pinto, M. Leanercier, génie original dont nous ferons peiU- èlre un jour la biograplûe critique. Digitized by VjOOQIC RETUE DES DEUX MOFCDES. département de rAisoe, fils dVin {yéoéral qui, des troi^ ue les capitaines français trouTaient à la suite du drapeau y sur toutes les grandes routes de FEnrope, à savoir, la 1 gloire, la fortune, n'avait rencontré que les deux pre- ce jeune homme se trouva, à l'âge de 90 ans, avec une outenir, un nom à porter, un avenir à £iire, une édtication I. On a déjà lu dans cette Revue le récit qu'il trace hii-ménie éparl de Villers^otterets, de son arrivée à Paris, et de la |u'il dut au général Foy et à sa belle écriture d'entrer bureaux du duc d'Orléans , aujourd'hui roi. c Alors, c'est as qui parle, commença cette hitte obstinée de ma vo- itte d'autant plus bizarre qu'elle n'avait aucun but fixe, pins persévérante que j'avais tout à apprendre. • plaint comme d'un malheur, je serais tenté de l'en felicf- ne d'une chose heureuse. S'il n'entrait pas dans le monde cience des écoGers de son âge, il se rendait du moins cette qu'il avait tout à apprendre , et qu'il devait se (aire lui^ insi que la plupart des hommes remarquables. Privé des d'une éducation universitaire, il avait échappé en revanche jers de cette serre chaude, où trop souvent les fruits avor^ rce d'être précoces, et oii presque toujours l'uniformité pnalité. Que M. Dumas ne calomnie donc pas son enf:ince ; l'une part, il doit au\ vices de son éducation d'ignorer p de choses , je crois qu'elles étaient inutiles pour la spé- laquelle son talent l'appelait; et, d'autre part, si, par cette incurie, il a été souvent injuste envers te théâtre de qui, malgré son costume antique, est une de nos g[loires ;s , ses préventions même le prédisposaient admirablement pme nouvelle. Pour les réformateurs comme pour les ré- laires , il s'agit encore plus de frapper fort que de frapper tssi, aveugles ou non, ils commencent presque tous par ' leurs devanciers et diffiimer le passé, réparer les vices de son éducation, H. Dumas aurait pu se bns des conditions meilleures. Il passa trois ans dans l'é^ e silence, f sans rien produire, sans même éprouver le c produii*e. Il suivait bien avec une certaine curiosité les ihéâtrales du temps dans leurs chutes ou leurs succès; Digitized by VjOOQIC POÈTES El RQiUNClERt FRANÇAIS. 13$ mais y ne sympathisant ni avec la conslriiclioii dramatique » ni avec lexécution diaioguée de ces sortes d'ouvrages,, il se sentait inca- pable de rien faire de pareil, sans se douter qu'il existât autre chose. • Bientôt, en 48â9, tes acteurs anglais arrivèrent à Paris; et le théâtre anglais,, dont M» Dumas ne connaissait rien encore, fut pour lui ce que le théâtre grec fut pour Racine, le théâtre espa- gnol pour Corneille, une révélation. Dès lors sa vocation fut décidée; il pouvait s'orieeler désormais, n'avait-il pas une étoile polaire? II venait de s'éveiHer au bord de l'océan, en face d'un inonde nouveau pour lui. U ne niaiiquait»plus qu'un vaisseau : où le trouver? Nous venons de voir l'enfant kitter avec Fignoranoe et vaincre la paresse^ ce serpent qui s'attache à toute força naissante pour Té* toufFer dans son benceau; nous allons voir maintenant le jeune poète aux prises avec les choses et les hommes, drame sublime où tant de Werther succombent! travaux d'Hercule où tant de bras Êiiblissent! car il fnut deux choses à qui doit vaincre : une massue pour abattre ,^ une truelle pour bâtir, —^ la volonté et le génie l Quand lafatalité, quin'estque la liberté de Dieu, apparaît puis^ santé et invincible, alors la liberté de rbomme surgit aussi , noble et fière , en fece d'elle. •— Ces belles paroles sont d'un de nos colla- borateurs, M. Charles de Hontalembertt Sénèque avait déjà ditr: Voici un duel digne d'un témoin tel que Dieu , un homme fort aux prises avec l'infortune (1)! C'est aussi' un spectacle digne des iiommes, et dont pourtant les hommes ne s'occupent guère, que celui d'uA jeune écrivain qui se trouve à vingt-quau*e ans jeté au fond d^un grenier ou d'un bureau , avec une pensée dans lame , une pensée à garder soigneusement, comme une lumière, dans un globe de cristal, au milieu d'un monde si plein qu'on s'y heurte ii cliaque pas ; une lumière à produire sur le théâtre, où il est si dif- ficile d'arriver. — Jeune homme, faites^vou»connaiti*e. — Comment? si vous m'en re&isez les nM)yens. (i) Ecce par Deo digmim : \ir fortis cun maU forluna compositu»! {Sêtt. de frovuL il,) Digitized by VjOOQIC i36 RfiWE hE8 DÉOX MOfIDES. «-Écritez dafis les jottTBàini. — ds regorgent, etd*ailleiirs je sais poète» et non pas critique. — Faites de l'oppositioii. — Amonâge! — Qaekjties odes monafdiiqves — Je ne sais faire que du drame. — Tant [Ms pour tous! Que d'obstacles ! et leis directeurs, inexorables cerbères de ces eo- fers ({u'on nomme théâtres, — qui sedéfieni si fort des jeunes gens, qu ils ne laissent gtière entrer que ceiix qui sont mortâ ou à peu près ; et les comités de lecture , ridicules aréopages , composés de savans, de moitiés et de rivaux! J'allais oublier les parvenus, les frères aînés, qui^ lorsqu'on leur demande leur appui , vous répon- di^nt avec bienveillance : Je n'ai pas le temps! Heureux encore ëi leur protection se borne là! car l'envie est chose commune, voyez-vous ; Ivraie malfeisante qui étouAe bien des épis en herbe ! Faites-vous cômtoe vos aînés? Faible copié! — Faites-vous autre- ment qu'eux ? Afauvais système! — Étes-Vôus modeste? Niaiserie! — Confiant en vous-même? Présomption !•— M. Dumas a bien raison de le dire i ces! une Vocation ! Et, pour racôompUr, il faut avoir, comme dit Horace, une ame de diamant dans un corps de fer. Les débuts sont tous ainsi, rudes v âpres, désespérans^ On conuneiice par l'impossible pour arriver au difficile. Que d'exemples on pour- rait invoquer id ! Elles sont rùres les renoltimëeS qui se font tout d'une pièce , sans obstacles , san^ épreuves^ C'est Une initiation lente; laborieuse, qtié celle de la gloire. Si doiic vous savez un talent ignoré, encouragez-le^ applaudissez-le, alors surtout qu'a- thlète intrépide et lutteur opiniâtre, il se mesure, dans l'ond^re et corps à corps, avec la destinée, et préhide par des victoires obscures, mais péna>les, à des triomphes futurs. — On adnûre le Rh6ne qui s'échappe de Lyon, comme un cheval de course, pour gagner, entre ses deux rives qu'il éclabousse en passant, l'arène immense de la Méditerranée : moi, je l'aime mieux à son départ, quand , mule patiente et hardie, il descend les Alpes, se penchant sur les précipices, ^ssant sur les glaces éternelles, pour venir se reposer à la fin du jour dans le lac de Genève, comme dans une prairie azurée. — Digitized by VjOOQIC POÈTE» er RWUffCtBftS FRANÇAIS. 157 " M. Diubas trionipHa«detoii8 les obstacles; il arrivai malgré Iss coBseib de ses cliefi»de burem, qoî toi disaient : Faites de la littéra^ tsre comme Delaingiie, et auxqueb il r^midatt avec une iro* iiii}iie modestie : Faites de Fadmimstration comme Ck)lbert. Il est juste de dire qu'il trouva un ami dans M. Taylor» commissaire du roi près le Tbéàtre^Fran^eds ; un regard bieuveiUant sur mille in- differens ou hostiles! Le dénouement de tout ce drame d'avant^ scène 9 qu'il nous raconte d'une manière si intéressante dans la préface de ses œuvres, fut le succès de Hem\ III ^ un des plus beaux qu'on ait vusau tliéÉtre. C'est de cettepièoe, représentée pour la première fois le 11 février 1839, que date, dans les formes du drame, la révolution consommée depuis. Quelques timides essais avaient indiqué la voie , en la rendant en quelque sorte plus difficSe, à caiise de leur insuccès. C'était la Jane Shote de M. Lemeroier, œuvre qui, comme traduction, ne pouvait pas faire époque ; c'était , plus réoenmient , la pièce plus intéressante , mais encore moins originale, de Mây*Janin, Lwà$ XI à Pérorme; c'était, bien avant, en IffîS, je croisv le Cid d'Andaloune de M. Ldntin , qui eut Thonneur de chuter magnifiquement entre Talma et M"' Mars. Il manquait donc au drame nouveau k sceau d'un talent et l'édat d'un triomphe* Bien de pk» curieux à observer que le mouvement de la cri- tique à l'occasion de Henri IlL Cette pièce avait deux péchés ori- ginels que les faiseurs de feuilleton absolvent rarement. D^abord, c'était le début d'un jeune homme, et, chose absurde! les ari^ tarques, qui ne sont souvent que des camarades, se font plus sévères envers ceux qui eommencent leur nom, qu'à l'égard de ceux qui le continuent. En second lieu, M. Dumas brisait un peu brusquement avec les habitudes du théfttre. An dialogue senten- cieux et guindé de la tragédie de Fempire, il substitusût la conver- sation vive, naturelle du drame. Plus de cothurnes , de latidaves;, de casques; mais des toques, des souliers et des pourpoints. D'une mam, il mettait à la porte les Romains de M. Amault et deM.de Jouy ; de l'autre, il introduisait sur la soème les Français du moyen- àge, les hommes de Shakspeare et de Schiller. Il détrônait Aris- tote et ses prétendues unités, et , délivrant le drame de ses lisières, il lé lanç^ dans une voie plus large, entre l'histoire et le cœur Digitized by VjOOQIC 138 REVUE DES DEDX MORDES. humain. Tout cela nous parait bien simple aujoufd'luiî; raa^ c était si hardi alors , que la critique oublia presque oomplètemait le fond, pour ne s'occuper que de la question de forme. Dès lors pourtant, les érudits, je me sers d'une expression modérée» atta* chèrent leur loupe envieuse sur l'oeuvre du jeune homme. Voleur comme un concpiérant, il nous était revenu de l'étranger ^chargé de dépouilles opimes ; elles lui furent reprochées comme des larcins par des honmies façonnés de longue main à louer tels et tels qui volaient Voltaire qui vola Racine qui vola Euripide qui voh quelque poète dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous. A la distance où nous sommes aujourd'hui de la polémique passionnée de 1829, nous pouvons juger cette pièce avec impar* Ualité. J'y distingue trois feces qu'on peut apprécier séparément et dans leur ensemble : le drame extérieur, de costume et de lan* gage, le drame historique, et le drame intérieur ou de passion» Je suis peu sensible à tout ce qu'on nous donne pour de la cour leur locale, — kyrielle de noms propres, luxe de vieux jurons^ richesse de friperies , qui ne masquent souvent que la faiblesse ci l'indigence. Corneille et Shakspeare ne s'en souciaient guère. Ils savaient bien qu'on ne Ml pas du drame avec de la généalogie et du blason , pas plus qu'on ne fait de l'histoire avec des descriptions et des dates. Aussi, de même que je n'adresserai pas d'éloges à l'auteur d Henri III ni sur la coquetterie de son vestiaire, ni sur la richesse de son arsenal, ni sur l'abondance de son glossaire, ainsi je ne le chicanerai pas non plus sur les quelques anadiro^ nismesquiontpu échapper à ses recherches. Il fsiut confronter le dramaturge, non avec du Gange ^ mais avBcles chroniqueurs de l'époque qu'il a choisie. C'est une grande et belle chose qu'un drame historique ! Je ne dis pas ces froides découpures d'une chronique où l'arrangeur se traîne péniblement sur les pas de l'annaliste; je ne dis pas ces insi- pides copies du Afontieur, où l'on découpe du drame comme des faits Paris; je parle de ces magnifiques compositions à la Walter Scott, où , même en faisant du roman , l'on est plus vrai que Thisr toire. Dans une époque plus ou moins éloignée , plus ou moins poétique, tailler un cadre que Ton resserre ou qu'on étend à sa fantaisie, grandiose comme Michel-Ange , séraphique coumie Ra- Digitized by VjOOQIC POÈTES ET ROMANCIERS FRANÇAIS. 139 phaâ, coloriste comme Rabens, sur cette toile qui s'anime» au milieu de ces groupes qui respirent le mouvement et la vie , jeter quelques-unes de ces figures de héros, admirables fossiles de l'his- toire; revêtir ces squelettes géans de chair et de beauté , rendre à cette poitrine déserte son courage d'homme ou son cœur de femme, et, dans cette tête profonde, tabernacle de l'ame, rappeler la pensée; puis, dérobant au del la flamme créatrice, souffler sur son œuvre le feu du génie, au risque d'être foudroyé par l'histoire, comme Promélhée par Jupiter : voQà ce qui s'appelle faire du drame comme Shakspeare et Schiller, comme Homère et Tasse ont fait de l'épopée , Walter Scott et Manzoni du roman. Est-ce le programme que l'auteur de Henri lll s'est proposé? et dirai-je qu'il l'a rempli? J'aurais peur de paraître partial lorsque je ne veux être que juste. D'ailleurs , je n'ai pu encore lui pardonner d'avoir balafré, au moral comme au physique, le grand Henri de Guise, l'homme courageux, le héros popu- laire, le représentant de l'opinion libérale de son siècle, dont il a feit un ridicule conspirateur, un tyran domestique , un lâche as- sassin. Que quelques mémoires du temps autorisent une telle don- née, je ne le crois pas: mais peu importe. Il faut accepter les grands hommes tels que nous Tes lègue l'histoire, gardienne de leurs tombeaux, et ne pas se mettre contre eux légèrement du côté de la calomnie, qui s'attache à leur mémoire comme les vers à leurs cadavres. Si M. Dumas viole parfois, sdemmenl ou à son insu, la vérité historique, passagère, relative, il ne lui arrive jamais de mécon- naître la vérité étemelle , universelle et absolue. Il faussera bien le personnage, mais non pas l'homme; l'ame lui échappera quelque^ fois, jamais le cœur. Le drame d'intérêt, le drame intérieur, voilà surtout son domaine; c'est là son triomphe. Dans quelcpie époque qu'il place son sujet, à quelque fait historique qu'il le rattache, on sent toujours le cœur battre chaud et palpitant dans la poitrine de ses héros, sous le pourpoint du moyen^ge comme sous le frac moderne, à travers la collerette d'Adèle d'IIervey comme à travers la fraise de la duchesse de Guise. Peintre de passions, il pousse la logique jusqu'au crime , et la vérité jusqu'au cynisme. Tel nous le vetTons dans ses autres pièces , tel nous le trouvons déjà dans Digitized by VjOOQIC 140 RëVU£ Dm »fillX MONDES. Ue^iri m. Malgré la lenieur de l'expwiioii el la fsmtaMDagorîe du premier acte, malgré peiit-<étre la nouveauté de la partie histo^ riqtie, ce drame obtint un immense succès d'intérêt et de larmes , grâce au dramatique qui alterne avec l'histoire» graœ au dé^ nouement pathétique et déchirant qui couronne le tout. Coaime contexture , comme composition » cette pièce indique assez ce que pourra faire l'auteur. Bien qu'on aperçoive, par ci par là, les cou- tures du drame à l'histoire, cependant tout s'enchaîne, tout se lie, tout se développe naturellement et sans effort. Nous abr^iecMis nos observations sur ce point : l'occasion se présentera plusieurs fois à nous de faire remarquer l'art avec lequel M. Dumas combine son œuvre, la perfection à laquelle il atteint dans le mécanisme du drame. La soirée de Henri III fut un moment fatal , décisif dans la vie de nou*e auteur. Qu'était-il la veille? *- (In expéditionnaire qui se mêlait de littérature, un fou? C'est trop noble! Un niais? peut- être. Une énigme? sans doute. Et il se retrouvait poète, une tribune sous les pieds, un monde à qui parler; et puis là bas, au fond, au-dessous de lui , l'applaudissant, malgré eux , avec la foule, les princes et les bureaucrates, ses tyrans de la veille , ses flatteurs du lendemain. Ici se termine la première phase de son existence. Avant de le suivre dans la seconde , nous devons dire un mot d'une pièce qui , bien que jouée plus tard , se rapporte à la phase précédente. Huit mois avant Henri III , Christine avait été reçue à corrections au Théâtre-Français. C'était alors une tragédie en cinq actes , empri- sonnée dans les trois inévitables unités. C'était la pièce que vous connaissez, moins le prologue si piquant et si fin, moins l'épilogue, si grand et si funèbre; moins le rôle de Paula , si ravissant et si dévoué. Mais on y trouvait dès lors Christine abdiquant le trône par caprice, comme on quitte un amant, et le regrettant par ennui après 'avoir quitté ; Christine , coquette d'esprit , pédante de coeur, pas- sionnée dans son amour, terrible dans sa jalousie. Mais on y retrouvait déjà Sentinelli, si beau dans ce fameux monologue oii M. Dumas a peut-être surpassé Goethe en l'imitant; Monaldes- chi, rôle neuf au théâtre, si hardi dans sa vérité, si vrai dans sa lâcheté; Sentinelli et Monaldeschi en face l'un de l'autre, dans la Digitized by VjOOQIC POÈTES ET ROMANCIERS FnANÇAlS. 141 scène finale du quatrième acte , une des plus heureuses créations de Dieu , et honte , au nom de^ hommes. Et ceux qu'on poursuivait ainsi se mirent à nnudîre ia société dans leur cœur, et à fadasphàner Dieu. Interprète de ces malédictions, expnesaioo de «ces blasphèmes , bientôt une voix s'éleva et retentit sur le théâtre. Tai parlé de gloire et de crime; il n'y a peut-être ni l'une ni l'autre: caria voix ne fut qu'un écho, l'iiomme n'était qu'un in- strument. Prêtre de la passion, «lilt l'apoAéose de l'adnltère^ c^iest-à-dire Antony, Antony , bâtard , enfant perdu ; autrement il aurait .^pris de sa mère qu'il y a qo^que 'Ohoseen deçà et au delà de cette vie , et il aurait compris que, pour ne pas être conséquente, la sociétéii'est pas absurde, et que, quoique sévère, IMen n'est pas injuste ;^^ — Antony, curieux comme iFaust , passionné comme don Juan, fidèle comme Werther; moins pur que le Bidier de M. Hugo, aussi iatâfifsie que le Jacques de Diderot ; qui tue sa maîtresse pour farracher à son époux, et la sauve de l'inSaniie en se déclatwt assassin : — Antony «nfin, nn des types les plus hardis du sièda au point de vne de la passion; *-*le hérosde Tadultère. Digitized by VjOOQIC POÈTES ET ROMANCIERS FRANÇAIS. 14Ô £t qu'on ne vienne pas me dire que ce n'est pas là Fouvrage de M. Dumas y et que je fois Antony plus grand qu'il n'est. Explosion d'un sentiment individuel » ou retentissement d'une douleur géné- rale ; œuvre de conscience ou manifestation instinctive ; résumé philosophique des mœurs actuelles , ou traduction spontanée d'une situation particulière, peu importe: voilà Antony tel que l'ont senti tous ceux qui sentent , tel que l'ont pensé tous ceux qui pensent, tel que l'a h\t celui qui fait^toutes les pièces, le public. Et quand ce ne serait pas celle que rêvait l'auteur, qu'est-ce que cela prouverait? A part quelques rares privilégiés, quelques génies virils, qui , joignant la conscience à la force , dominent leur siècle et engendrent l'avenir ; être sympathique et passif comme la femme , le poète, le plus souvent, d'après Platon, conçoii sans volonté et pro- duit sans intelligence. C'est Famé de la sybille, centre magnétique où toutes les influences viennent aboutir, sorte de foyer acoustique où tous les bruits épars, tous les sons confus d'une époque viennent ivans après les morts. Après avoir fait de l'anatomie , il fera de la physiologie. Au lieu de ressusciter ceux qui ne sont plus , il peindra <3eux qui sont : œuvre moins grande, mdns divine sans doute, mais plus humaine, en ce sens que tous peuvent l'essayer, mais plus difficile , en ce sens que tous peuvent la juger. Peu lisent dans le passé, tous voient dans le présent. Vous pouvez bien, avec la féerie de vos décors , le carnaval de vos costumes , et l'étrangeté de votre jargon , en imposer quelquefois au public ; vous pouvez bien , tra- vestissant les morts à votre caprice et calomniant leur mémoire a votre fantaisie , faire passer Henri de Guise pour un assassin sans ame, Marie Tudor pour une maîtresse sans honte. Aux yeux de la foule, l'histoire est conune un firmament, où les grands noms for- ment autant d'étoiles , qu'on ne distingue guère les unes des autres qu'au télescope de la critique. Mais abaissez votre ciel, et descen- dez sur la terre; mais encadrez votre fable dans un de nos salons ; mais donnez à vos personnages notre langage et nos costumes, aus- sitôt le public devient critique instruit et juge compétent. M. Dumas est sorti vainqueur de cette épreuve, il a prouvé qu'il mprenait, ou plutôt qu'il sentait les hommes d'aujourd'hui mieux que ceux du moyen-âge : témoin Aniony, que nous venons de ré- sumer; témoin aussi, mais à un moindre degré, Térésa, dont nous allons dire un mot. Térésuj jouée dans les premiers mois de 1852, est le pendant, la queue d'Antonyy non pas dans les pensées, dans l'intention de l'auteur, il ne s'en doutait probablement point; mais dans la logique des faits, dans la génération des idées. C'est un autre corollaire du même principe; c'est le second dénouement du môme drame, c'est une \*ariation sur le même thème , l'adultère : il y en a bien d'au- tres, malheureusement! — Faut-il prouver ce que j'avance? Prenez la première de ces deux pièces au dernier acte , à cette scène si dra- matique et si déchirante où Antony, le sombre et fier Antony, vient apprendre à la tremblante Adèle que son époux arrive. Eh bien ! supposez ù Antony moins d'amour, moins de jalousie, moins de courage; à Adèle moins de pudeur, moins de remords, moins Digitizedby Google 148 REVUE DES DEUX MONDES. de franchise , et ces deux amans , au lieu de se réfugier dans ta mort, vont se cacher dans leur crime et vivre de leur infamie. Adèle masquera sa honte sous un sourire, et fardera Tadultère d'hypocrisie : criminelle au fond, vertueuse en apparence , elle se partagera entre son mari et son amant; deux fois vile et deux fois aimable, ce sera Térësa. Antony, de son côté, armera son amour de ruse au lieu de désespoir ; il éteindra sa jalousie dans des ca-^ resscs volées : amant de la femme, ami de l'époux , heureux par l'une, estimé par l'autre, voilà Arthur. C'est que ces choses se voient ailleurs qu'au théâtre. Maintenant qu'il entre, le mari , — colonel d'Hervey ou baron Delaunay , comme on voudra , — et le drame recommence avec de nouveaux caractères et des combinai- sons nouvelles. Le baron Delaunay a-t-il une fille d'un premier lit? Amélie sera l'épousé d'Arthur. Complications de perfidies, croise- ment d'adultères, jusqu'au moment où les deux victimes, le vieil- lard et la jeune femme, le père et l'enfant s'éclaireront l'un par Tautre. Alors le drame se relève en se dénouant; l'intérêt s'accroît en se déplaçant. De Térésa et d'Arthur il se reporte d'abord sur Amélie , ange d'innocence et d'amour, qui traverse toute cette in* trigue de crimes et de faussetés sans que sa pureté en soit ternie , sans que son bonheur en soit altéré ; et puis sur Delaunay^ noble vieillard à l'ame ardente, au cœur généreux, qui se réveille entre l'inceste et l'adultère , entre un déshonneur irréparable et une ven- geance impossible. Cette pièce rappelle un peu trop l'Ecole des Vieillards^ le mefl- leur ouvrage de M. Delavigne, et la Mère et ta Fille, de M. Ma- zères. Son plus grand tort est d'être venue après Antony. Il y a certes autant de talent et d'intérêt dans Térésa y et plus de situations. Mais ce drame est d'une nature moins forte, moins exceptionnelle que son aîné. Térésa , c'est la trivialité, le prosaïsme de l'adultère; Antony en est l'héroïsme et la poésie. L'un est la règle, l'autre l'exception. Antony , enfin , a fait Térésa. Il a fait bien d'autres choses , livres ou romans, plus belles que Térésa et peut-être qiï Antony, M. Dumas nous avait montré l'homme individuel, passionné, Antony, en lutte avec les devoirs et les préjugés de famille : voici venir l'homme politique, l'ambitieux en face des devoirs d'état et des Digitized by vjOOQ le POÈTES ET ROMAHÎCIERS FEANÇAI8. 449 oblig^tioDS sociales, Richard d'ArUngion. C'est la première de ses pièces à collaboration ; car elle est antérieure à Térésa^ qu'il fit avec M. Ânicet. Cette fois, M. Dumas avait pour collaborateur M. Di* nanx , bonune de conscience, qui conçoit le drame commç un nio- raliste , mais qui ne l'exécute pas con[ime pn dramaturge ; M. Hj^ naux , l'auteur, ou plutôt riçventeqr du Joueur, pièce que j'ai eu le tort d'oublier en parlant du drame moderne. De cette ren- contre au théâtre dç rhonmie à amples conceptions et de l'homme à exécution parfaite, de ^. Dinaux et de; 1^. Di^mas, naquis Bi- chard d'Arltngton , l'an)bjtjeux au xix* siècle], l'ambitieux du gou- vernement représentatif, qui, enfant recMeilli par un honnête doc- teur, en épouse la fille pour devenir éligible , et la délaisse quand il est député ; qui , députa , fait de l'opposition pour se faire crain- dre, et l'abandonne pour être ministre; c'est encore une de ces choses qui se voient: mais ici Texcep^on commence ; — qui, mi- nistre, convoite uq mariage d'argent et une aristocratie d'alliance; — ce n'est pas toutrà-fait là l'exception , — mais qui, sqr le point d'éponsef* un nom ^t une fortpnç , renconjtre 3ur son chemin sa première femme» coinmencement et fin de son rêve, c^r il s'ep défait par un criipe qui le perd en l'éveillant. Autour de cet odieux personnage viennent se grouper trois au- tres figures, distinctes de caractère, diverses â*expressioa. D'a- bord en face de lui Jenny Qray» ange volé au paradis de Walter Scot^, et qui n'est pas dépaysé daq^ celui de M. Dumas, épouse dévouée et discrète, pleurante et résignée. M. Duqias a un faible pour ces fenm^es-là. Presque toutes les héroïnes de son invention ou ()e son choix ^nt des niodèles de patience e% d'abnégatioq , servantes de plaisir, esclaves d'amour. H traite up peu le sexe à la manière de Mahomet et de Manou. Ceci n'est pas un reproche que j'adresse, mais un fait que je signale. C'est que sur ce point, ainsi que sur bien d'autres , M. Dumas a le tort ou le mérite d'exprimer son siècle, et d'en exagérer les infamies. C'est qu*à dâaut de rù\- sonnemeçt il y a toujours un instinct conservateur qui révèle aux sociétés les plus corrompues , que là où le lien moral est brisé , la force reste seule , et qu'en matière de gouvernement domestique , on compense aussi le dérèglement de la licence par la brutalité du despotisme. Digitized by VjOOQIC 180 RFAI/E DBS DEUX MONDES. A la droite de Richard, nous trouvons Thompson , intrigant de bas étage « ambitieux subalterne, qui pousse son patron d*un comp- toir à la tribune, de la tribune au ministère, de lâcheté en trahi- son, et de trahison en crime; — à sa gauche, inconnu, le bon ange , la conscience , Mowbray, qui veille sur son fils sans se faire oonnaltre, cherchant à Farréter au bord du prédpice, qui n'a qu'un mot à dire pour dénouer le crime et le drame, et qui ne dit ce mot que lorsque tout est consonmié, drame et crime : — Tu es mon fiU, et je mis le bourreou ! J'avoue que je ne crois pas qu'il soit possible de faire quelque chose de plus maladroit que la consdence dans cette pièce. En général, visible ou invite, M. Dumas fait assez mal parler ce personnage. Dans Richard d'ArUngton , l'auteur a déployé toute l'habileté de mécanisme qui le caractérise. Ce drame est tissu avec un art infini. Rouages, ressorts, caractères, tout s'embotte, s'enchaîne et se dével(^pe avec aisance et précision , dans les détails et dans l'en- semble. La curiosité se soutient; l'intérêt progresse. Mais, conmie on pouvait le prévoir, peu de développement interne, nulle pro- fondeur; toute vie est à la surface, tout mouvement h fleur d'ame. L'exécution s'est trouvée plus forte que la conception. Le drama- turge a efïacé le moraliste. H. Dumas a tué H. Dinaux. A la suite de Bichard d'Arlington se présente naturellement le dernier ouvrage de M. Dumas, ce drame qui vient d'obtenir, an théâtre de la Porte-Saint-Martin , un si brillant succès d'intérêt et de larmes. Angile est, en effet, le pendant de Richard, comme Térésa es; celui d'AîUomf. Alfred d'Alvimar, héros de la nou- velle pièce, est un ambitieux comme Richard, avec cette diffé- rence qu'au lieu de passer par les âections et la tribune pour arriver au pouvoir, c'est à travers les salons et les boudoirs qu'il se fraie un passage à la fortune et aux honneurs. L'ambitieux du gouvernement représentatif a fait place à l'intrigant de la régence , type du dix-huitième siède, qui ne se trouve plus que par échantillon dans le nôtre; exception curieuse à mettre en scène pourtant, car le drame vit d'exceptions presque autant que de généralités. L'Echelle de femmes y tel devait être le premier titre de cette pièce. Mais il est arrivé pour Angèle ce qui est arrivé pour i?tcAar((, ce qui arrivera pour tous les ouvrages de , Digitized by VjOOQIC POÈTES ET ROMANCIERS FRANÇAIS. 151 M. Dumas, c'est que le drame d'intérêt et de passions a absorbé peu à peu celui de mœurs et de caractères. Après d'incroyables efforts pour soutenir, durant les trois premiers actes, le person- nage froidement égoïste d'Alfired , Fauteur, obéissant à l'instinct (ait entendre. On voit, dans le fond du théâtre, un hommeqoi monte lentement les dégrés du perron. — Les noms du futur? demande le notaire. — Henri Muller, répond Henri lui-même; et ajoutez que je reconnais mon enfont. -— Puis, s'approchant d*Angèle, muette detonnement et de reconnaissance, — il y avait un homme, dit-il, devant lequel vous n'eussiez pu passer sans rougir; je Tai tué... — Henri, vous oubliez qu'il en est un autre.... — Oh I celui-là a si peu de temps à vivre ! Ce drame, faible d'invention et de caractères, est parfait d'exé- cution; c'est un chef-d'œuvre de construction, sinon d'art. L'art, dans toute composition dramatique, comprend deux parties bien distinctes, quoiqu'on les confonde assez ordinairement, savoir, l'ordre, qui n'est que la suite des caractères, le calcul des idées et la logique de l'ame; et le mécanisme, qui n'est que l'ordre des faits, le jeu des ressorts, la logique des organes. Nous l'avons déjà fait observer , M. Dumas ne possède à merveille que Tune de ces deux précieuses qualités. En suivant le fil des idées et leur déduction logique , aux dépens de l'ordre chronologique , nous avons laissé en arrière une pièce de H. Dumas, antérieure à Richard d*Arlingtony une tragédie en cinq actes, enterrée dans son triomphe, à l'Odéon, cette Thébaïde des théâtres. Nous voulons parler de Charles VII, une des meil- leures choses de l'auteur, sinon comme mouvement et intérêt, du moins conmie œuvre d'art et de consdenoe; — étude du moyen- âge, plus vraie de couleurs que de dessin, d'expression que de pensée ; — étude de style où l'écrivain se montre plus que le dra- maturge , oii le versificateur se révèle aussi fort cfue le poète ; — pièce classique dans la forme, où l'auteur à* Henri III s'est assis sur le trépied d'Aristote, entre ses unités. Pourquoi pas? quand on le peut sans nuire à l'intérêt , sans sacrifier le drame ; pourquoi pas? c'est plus d'illusion et de simplicité, et partant de perfection. — Cadre historique enfin, où, par malheur pour l'unité d'intéi^t, la seule vraiment nécessaire , Charles VH et Agnès Sorel occupent trop de place; — pierre d'attente pour une suite d'ouvrages que nous doit l'auteur , première partie d'une trilogie dramatique sur ficile de lire certains passages de cette pièce sans être ému jusqu'aux larmes. On doit regretter que Fauteur y ait prodigué les descriptions ibutiles. Ce poète déploya dans sa iiîèee ù* Àuchendrane un véritable génie tra- gique, et imposa silence à ceux qui avaient désiré qu'il choisit un sujet plus moderne. Plusieurs scènes sont conçues et exécutées avec toute la force de talent qui avait créé les meilleures pages de Waverley ; la versifi- cation est plus correcte et plus nerveuse que celle û^UaUdon-HiU : néan-^ moins ses œuvres dramatiques se trouvaient tellement éclipsées par ses admirables romans , que le public se plaignit encore. Mais il y a bien de la diiférenoe entre ces deux genres de compositions : le roman permet de revenir sur le passé tout en faisant marcher les évènemens; dans ledrame moderne, il font que tout s'adresse à l'œil et à l'oreille. Scott le savait bien , sa correspondance sur l'art dramatique en fait fdi; mais il n'est pas le pre* mier grand écrivain qui ait tracédes r^essans pouvoir les suivre lui-même» Le génie de Coleridgb est poétique plutôt que dramatique. Sa versifîca- lion est riche et brillante , elle abonde en pensées élevées; ses images ont un luxe pittoresque et une richesse d'imagination que peu de poètes ont égalés. Mais il aime par-dessus tout l'obscurité de la métaphysique, il n'est pas assez clair pour 1q public, et sa réputation populaire en a souffert, bien qu'elle se soit soutenue brillante parmi les plus hautes intelligences du pays. Sa pièce intitulée h Remords fut très bien accueillie par le pu- blic ; elle est remplie de scènes de la plus grande force. L'intrigue est loin d'être claire ni probable. Le long espace de temps qui s'écoule entre les actes demande un trop grand effort d'imagination. Le princi()al mérite de cette pièce consiste dans le pittoresque de sa versification, et son princi- pal défaut dans les idées abstraites et métaphysiques qu'elle renferme. C'est plutôt un poème qu'un drame, on y remarque une imitation visible de Shakspeare. a Mais sa manière d'imiter , » dit un de ses critiques, « est telle qu'on la sent partout sans la voir nulle part : c'est une ressemblance de l'ensemble et non des détails. » Coleridge enfin a de magnifiques pas- sages, mais qui ne se rattachent point intimement au sujet, et, comme auteur dramatique, il ne peut aspiier qu'à un succès de lecture. Il y a de grandes beautés dans les drames de lord Byron. C'est là surtout c|ue sa muse plane d'un vol élevé ; mais coumie drames ^'adressant Digitized by VjOOQIC 170 REVUE DES DEUX MONDES. à un auditoire ordinaire , ce sont des ouvrages ineomplets. Lorsqu'un ora- teur parle dans une assemblée y il ampUGe et se répète, car il sent le besoin d'être compris; quand il s'aperçoit qu'on ne le suit pas dans sa marche, il se rapproche de la terre, et tient le langage le plus propre à se feire écouter; il n'en est point ainsi de nos auteurs dramatiques. Ils comptent trop sur l'indulgence des spectateurs : tantôt ultra-poétiques, tantôt abs- traits , tantôt mystiques , ils parlent en général comme gens qui ne veulent pas être compris. Ils s'adressent à la lune, aux élémens; ils parlent de tout, excepté de ce qui a rapport à la pièce , puis ils s'étonnent de n'être point goAtés. Les drames de Ryron fourmillent d'erreurs semblables; ils ne manquent point de force dramatique ; le style en est souvent concis et énergique ; les situations sont belles et intéressantes. Eh bien ! malgré toutes ces qualités, ils ne font point d'effet à la représentation. Il est vrai que le poète a écrit qu'il ne les destinait point pour la scène. Byron com- bat aussi pour les unités , et déclare qu'elles sont essentielles à l'existence du drame. A cet égard je ferai observer que Shakspeare est parvenu à se passer d'elles , à écrire des drames admirables , et que personne ne les re- grette ni ne s'aperçoit qu'elles manquent. Byron était peut-être le plus mauvais critique de son temps; ses opinions sont généralement fausses , surtout lorsqu'il les émet avec tant d'assurance. Ses drames, bien qu'il ne les destinât pas à être joués, ne sont pas en petit nombre: Manfred , Marino Faliero, Sardanapale y les Deux Fos- can, Catn, etc. Dans la première de ces pièces, on trouve des scènes vraiment sublimes; il y règne un mystère qu'il est plus facile d'admirei- que d'expliquer; c'est dans le fait un être hideux; on frémit à la lecture de ses monologues , et l'on se détourne avec dégoût des sombres et horri- bles idées qu'il exprime. La voix publique a condamné Marino Faliero ; c'est une répétition de Venise sauvée. On ne peut nier qu'il ne s'y trouve de beaux passages, aucun ouvrage de Byron n'en est dépounu; il y a même des discours d'une éloquence rare; mais par momens le style devient plat et discordant. Sans doute le bas peuple peut et doit employer des expressions vulgaires; mais on y trouve des personnages marquant qui se servent d'un langage qui n'est rien moins que poétique. Sardanapale est jeté dans un autre moule. Il est voluptueusement poé- tique; la richesse du style est en harmonie avec le caractère du prince. Le monarque assyrien, au moment du danger, s'arrache de ses coussins parfumés et des bras de ses femmes , il pense et agit en héros. Il a été représenté non-seulement comme efféminé, mais comme vicieux, et l'on ne s'en aperçoit plus au moment du danger; ses meilleurs serviteurs lui restent fidèles , les plus nobles de ses maîtresses radoreiii , et il diriî^c mi Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURE AI^GLAJSE. 17i armée avec an talent et on courage dignes de ses ancêtres. Lorsqu'il est vaincu, non par la trahison ni par la force , mais par les élémens, il se résigne à la mort avec une dignité qni dément les assertions de ses en- nemis. C'est le chef-d'œuvre des créations de Byron. Le personnage de Myrrha, esclave du harem, élevée par sa beauté, ses talens et son cou- rage, au rang de confidente et de compagne de Sardanapale, est le plus beau que je connaisse. Les Deux Foscari sont évidemment inférieurs à Manfred et à Sardana- pale ; parmi les personnages il en est peu qui soient an-dessus du médio- cre ; la pièce est toute poésie , et ceux qui la sifQeraient an théâtre , l'ap- plaudiront dans le silence du cabinet. Quant à CaSn , il sufQt de dire qu'il fut écrit dans un but impie , et que, malgré de beaux morceaux de poésie, ce n'en est pas moins un ouvrage manqué. Jamais il ne sera com- pris par le public en général ; nous n'aimons déjà pas beaucoup le diable tel qu'il était autrefois : mais s'il joint la métaphysique aux autres terreurs dont il nous assiège, nous le détesterons et l'éviterons encore plus soi- gneusement. Les pièces de Byron ont augmenté les trésors de poésie dra- matique ; elles abondent en sublimes élans d'imagination , en dialogues vi- goureux, et l'on y trouve des passages dont rien ne peut égaler la sublimité. Il y a beaucoup d'énergie sauvage dans le Beriram de Maturin; il y avait autrefois mêlé une teinte surnaturelle que , cédant au goiU du pu- blic, l'auteur a définitivement retranchée. Beriram parut sous les auspices de Scott et de Byron, et pendant quelque temps la critique, respectant ces hauts personnages, épargna ce style incohéreat, ces incidens improba* blés, et cette violence allant jusqu'au délire. C'est une ceuvre étrange,, elle étonne ; les défauts dont elle fourmille appartiennent au génie. Matu- rin n'est jamais monotone, ni ennuyeux; il est plutôt trop plein de mou- vement, de passion , trop extatique. Les incidens les plus ordinaires n'ar- rivent que d'une manière bizarre et forcée. Maturin avait cependant un beau talent, il dessine pour l'œil comme pour l'esprit, et fiait preuve d'une grande connaissance de la nature. Le Fazio de Milman lui a valu une place distinguée parmi les auteurs dramatiques modernes. Il tentait, disait-il, un essai pour ressusciter le vieux drame national en y joignant une grande simplicité d'intrigue. Plu- sieurs des intrigues de nos anciennes pièces sont assez simples et assez na- turelles; mais si , en bâtissant sa fiable , Milman a évité la confusion , il a inventé un incident qui le force à triompher de grandes difficultés ; aussi , lorsque nous devrions être émus par le mouvement de la scène , nous ne sommes occupés qu'à admirer l'adresse de Fauteur. La pièce se trouvant Digitized by VjOOQIC i7â REVUE DES DEUX MONDES. finie an troisième acte par la condamnation de Fazio , Milman est oblige de sontenir pendant daix mortels actes l'intérêt près d'expirer; et quoi- (fn'il y ait là plus d'un passage rempli de passion , tes spectateurs s'aper- çoivent qn'ils ne restent que pom* assister à un dénouement qu'ils pré- voient. Le personnage de Fazio est original : c'est un adepte en alchimie , auquel il né manque plus pour être riche que la découverte de la pierre philosophale ; à minuit, un riche avare, son voisin, entre , mortellement blessé, dans son laboratoire , pour lui demander des secours ; Fario ne peut résister à la tentation d'enterrer secrètement l'avare et de s'emparer de ses richesses. Un crime conduit à un autre : malgré la beauté et l'amour de sa femme , Il se prend de passion pour une autre femme , aussi vaine que belle; et, dans un moment de fiireur, Bianca , pour arracher son époux à sa rivale, découvre au sénat le sort de l'avare et de ses trésors. Elle s'a- perçoit trop tard qu'elle a été trop loin ; Fazio est condamné comme voleur et assassin , et Bianca , après avoir fetigué le ciel et la terre de ses sup- plications, refuse de lui survivre et meurt. Bianca est un personnage bien conçu et bien développé; là résignation calme de Fazio, qui, près de mourir, ne s'occupe que du sort de ses enfans , est d'un bel effet. Le style de l'ouvrage est trop élevé pour la scène , et en dehors du langage que tiendraient les personnages, s'ils existaient. Le génie de Milman manque de force dramatique, mais il est fertile en combinaisons et heureux dans les incidens qu'il invente. La douceur, la sensibilité et l'élégance focile de Procter lui assurent de plus beaux succès à la lecture qu'à la scène. Il aime à développer de tendres sentimens, à peindre l'amour, plus fort que la mort dans le cœur d'une femme , et, quoiqu'il ne manque pas de force , il s'éloigne dn génie sévère de nos anciens auteurs. Il a moins de cette vigueur passionnée qui réveille les loges et fait trépigner le parterre. Sa Mirandola fut reçue fsivorablement; mais, malgré toutes ses qualités, elle appartient plutôt à la poésie qu'an drame. Grolt a le seatiment de l'absurde et du ridicule ; plusieurs de ses pièces satiriques sont traitées avec beaucoup de bonheur. Sa comédie de V Or- gueil sera abaissé ( Pride shall hâve a fall) est pleine d'intérêt et de comique. On pensait que le mérite de cette pièce , et le succès qu'elle avait obtenu , en<^ageraient l'auteur à en composer d'autres; mais il a embrassé l'état ecclésiastique, et abandonné sans doute la carrière à des esprits plus mondains. Rienzi est la meilleure des pièces de miss Mitford. Les passages qui font le plus d'impression sont ceux où le tribun exprime Tamour de la Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURE ANGLAISE. 175 liberté, et où sa fille donne un libre cours à sa tendresse filiale. Les pen- sées sont dignes de la Rome antique, et pendant plusieurs scènes on se croit transporté à l'époque de sa gloire. Les spectateurs savaient fort bien que cette révolution n'était qu'un rêve, mais c'était un rêve de liberté, et chacun applaudissait. Ce drame ajouta à la gloire de miss Mitford. Son dialogue est plein de naturel et de vérité, et elle déploie une connaissance du cœur humain digne de l'auteur de ^otre Village. Richard Shiel est maintenant un acteur cloquent sur un théâtre qui a la nation pour public. Il semble avoir oublié Evadne{\) et V Apostat. Son style est plein de vigueur, et ses drames offrent des incidens originaux. Il est grave, passionné , mais souvent inégal et quelquefois invraisemblable. En lui se trouvent les grands élémens du drame j il a fait un triste échange, en ce qui touche la gloire , lorsque , comme Sheridan , il a préféré le tu- mnlte de la Chambre des Communes aux bravos de Dniry-Lane. James Sheridan Knowles est tout à la fois auteur dramatique et ac- tenr^ et dans ces deux capacités il a obtenu les plus grands succès. Comme acteur, il est grave et naturel, ne s'occupant que du sujet de la pièce, et non des loges ni du parterre ; par la seule force de son jeu , simple et sans affectation, il entraîne les spectateurs. Rien e^ lui ne rappelle les gens de théâtre; on croit voir un gentleman qui a quitté sa loge pour jouer im rôle par complaisance , et l'on s'étonne de Taisance avec laquelle il se trouve en scène. La chaleur qu'il déploie tient à sa nature et non à son rôle. Il écrit comme il joue; le naturel et la vérité dont il fait preuve au théâtre le suivent dans son cabinet; la poésie de son dialogue est la poésie des passions; son style, toujours adapté à la situation , n'est point chargé d'omemens. Ses drames , pleins de mouvement, d'incidens heureux, sont l'expression de la société qu'il représente; il soumet le sujet, la scène et le dialogue aux exigences et au but de la pièce. En cela il diffère de beau- coup d'auteurs, et son mérite n'en est que plus grand. Sou Virginius, sa Fille du Mendiant et sa Femme de Manioue attestent que son principal talent consiste dans la peinture des affections domestiques. Knowles est un acteur de premier oi'dre, parce qu'en jouant il oublie qu'il est acteur, et un auteur admirable parce qu'il écrit sans affectation, et que la beauté de sa poésie élégante n'est que l'auxiliaire de son action dramatique. (x) Evadne de Shiel est imitée d'une fort belle pièce de Shirley, vieux poète con- temporain de Jacques I^**. Le drame de Shirley est bien supérieur pour la verve , roripnalité et la passion, à celui de Shiel , qui renferme, comme la plupart des pièces anglaises modernes, de belles tirades poétiques , et peu de véritable génie . dramatique. Digitized by VjOOQIC 174 REYOE DBS DEUX MONDES. CRITIQUES ANGLAIS MODERNES. Nous vivons dans le siècle de la critique : Tâge d'airain a remplacé Fâge d'or. Le sagace lord Kaimes et le savant Blair parlaient du génie avec des concessions respectueuses. Une race audacieuse et intrépide vint après eux; des hommes, joignant à beaucoup d'esprit et de savoir une bonne dose d'assurance, s'emparèrent du trône de la critique et jetèrent au public leurs opinions , mélange confus de légèreté, de hardiesse et de rudesse (I). Le monde, peu accoutumé à voir mettre en question le mérile des vétérans de la gloire littéraire, s'étonna d'une semblable témérité, et pendant long-temps ne sut quel parti embrasser; mais le désir de voir les grands honmies abaissés emporta bientôt la balance : un esprit ordi- naire éprouve un certain plaisir en apprenant que ces auteurs dont il admirait le génie colossal , ne sont après tout que de faibles mortels. Le rire moqueur, qui s'attacha long-temps à la majorité des honmies que maintenant nous regardons comme célèbres , partit d'Edimbourg : il trouva bientôt de nombreux échos. Au lieu du feu sacré dn génie, nous eûmes le pâle flambeau de la critique, et la multitude s'éprit de cette clarté factice. Ce système prit naissance à une époque où Ton commençait à douter de faits transmis aux honmies d'âge en âge , et même révélés par (i) Ou ne peut guère séparer la littérature critique de la littérature créatrice. Les véritables critiques de TAngleterre modeine , ce sont ses grands écrivains. Tous sans exception, ils ont pris part, à cette polémique active qui a eu pour tbéÂlre les publications citées par M. Cunningham. On retrouvera en première ligne , parmi les troupes réglées du Quarterly et de ÏEdinbwgh , les noms de Walter Scott , de Southey et de Brougham. Quelle injustice serait-ce donc de jeter anathcme sur la critique anglaise , et d'accepter sans examen Topinion qui pré- sente les JefTrey , les Gifford el les Wilson , comme autant de minotaures en embuscade pour dévorer les auteurs ! Sans doute les meilleurs critiques, les hommes dont la Grande-Bretagne s'honore le plus, ont eu leurs heures d'injustice, leurs jours de colère et de violence , leurs attaques passionnées , dictées par leurs pré jugés et leurs intérêts. Tous les hommes de talent ont été tour à tour injustes accn- sateui^ et victimes d'accusations injustes ; que conclure de là? que les hommes sont faibles , et que les mêmes iniquités, les mêmes fautes, dont la société abonde, viennent se refléter dans les œuvres de Tesprit. Mais ce que Fauteur ne dit pas, c'est le mouvement de fécondité et de vie puissante que les Ret*ues anglaises ont ■ imprimé à leur pays , la sève active qu'elles ont versée à grands flots dans toutes Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURE A^iGLAlSE. 175 Dieu. Un désir immodéré de changement s*était violemment saisi de la société; elle voulait une régénération poHtique, et croyait à la perfecli- bililé. De là le projet d'anéantir , comme attentatoires à sa majesté sou- veraine, tous les vieux récits, et, comme Adam, de commencer un nou- veau monde. Nos critiques imaginèrent que le corps social tombant en ruines, il en devait être ainsi de tout le reste; ce fut là leur erreur : s'il y avait des abusés, et il y en avait beaucoup, la littérature n'était pas de ce nombre. Elle était sortie spontanément de la tête et du cœur; si la nature avait raison, 4a littérature ne pouvait avoir tort. Pour rendre leurs doc- trines populaires, il fallait d'abord que les critiques commençassent par rabaisser Wordsworth , Southey et Coleridge ; ils dépeignirent ces grands poètes comme des esprits à rebours , des rêveurs enthousiastes qui ne voulaient pas que leurs chants ressemblassent aux chants des autres hommes , et qui manquaient tout à la fois de goût et de génie. Bientôt ces arbitres de la littérature , se regardant , sinon comme des dieux , du moins comme les premiers des hommes, exigèrent que leurs décisions fussent reçues comme des lois. Cependant l'esprit de parti dictait leurs jugemens. Ainsi tous les poètes dont le génie suivait les principes whigs furent élevés par ces critiques au delà de leur sphère naturelle, et offerts au public comme dignes de tonte son admiration. Crabbe occupa un rang élevé sur ce parnasse du nord; Campbell en fut l'étoile polaire, tandis les classes , Tambition qu'elle ont éveillée , la lumière contioTersale qu'elles ont jetée sur toutes les questions. Sans elle , Southey, toujours ridiculisé malgré son génie , aurait-il donné ses quatre poèmes épiques et ses deux ouvrages d'histoire ? Walter Scott eût-il soutenu jusqu'à la dernière vieillesse non-seulement la fécon- dité, mais le courage de son talent ? Wordsworth eût-il expliqué , dans d'admira- bles pages métaphysiques , le mécanisme secret de sa pensée? Byron aurait-il jeté, comme une vengeance dans la société qu'il détestait, et au milieu des critiques qui l'avaient traité comme un écoher insolent , neuf ou dix volumes de chefÎMl'œuvre ? Nous aurions bien autre chose à dire , si nous vouUons parler de l'influence qu'a exercée la critique périodique sur la politique de l'Angleterre. C'est par elle, c'est en luttant coutre les tories par le savoir, l'ironie et le bon sens, que Brougham a préparé la réforme. C'est par elle que l'intérêt tory^ aujourd'hui menacé de ruines , se défend encore avec courage , souvent avec succès , dans les pages élo> quentes de Wilson. La bibliothèque qui renfermerait toutes les Revues , tous les Magasins publiés depuis 1800 en Angleterre, ofbirait le résumé complet de tou- tes les conquêtes des sciences morales , politiques , industrielles , pendant la pre- mière partie du xix* siècle. Digitized by VjOOQIC i7G REVUE DES DEUX MONDES. que WordswDrth , Sonthey et Coleridge se virent traités avec dédain^ comme gens dont le génie était fanx et dehors nature. Comme antidote contre le poison distillé par les whigs, les tories se présentèrent , mais prescfue trop tard , avec des ordonnances qni devaient,, pensaient-ils , rendre aux corps politique et littéraire la force et la santé. Pour combattre VEdinhurgh Review, le Quarterly Review fut fondé. La lutte qni s'engagea devint amusante |)our tons ceux qui n'avaient pas publié d'ouvrages qu'ils craignissent de voir critiquer , ou dont les opi- nions n'étaient pas assez enracinées pour regarder comme sacrilèges les attaques dont elles pouvaient être l'objet. Ces deux puissans leviers pério- diques jouaient en littérature le même rôle que les whigs et les tories jouaient au parlement. Aucun rapport, aucune sympathie entre enx; les dieux du Quarterly étaient anathème pour VEdinhurgh, Mais dans cette lutte, le génie payait les frais de la guen-e. On ne combattait point à visière levée; on s'attaquait mutuellement par des politesses railleuses , des sarcasmes amers et des allusions offen- santes. Le savoir et l'ironie que déployait le Quarterly otîraMun contraste parfait avec l'esprit et l'éloquence de VEdinhurgh, Le premier, il est vrai , n'essaya pas de renveiser le trône des princes de là poésie; il s'at- taqua à de jCimes auteurs qui cherchaient à gravir le côté whig du par- nasse. Keats et Shelley furent arrêtés dans leur essor, et l'on fut long- temps avant de rendre justice au mérite d'Hazlilt. Mais généralement pariant, les méfaits de VEdinhurgh furent plus pénibles que ceux du Quarterly j et Ton se rendra compte.de cette différence, si Ton réfléchit que le directeur de cette dernière publicalioo, sans être un whig, avait beaucoup des goûts de ce parti , et se montrait assez bizarre dans le choix qu'il faisait de ses victimes, au grand étonnement du parti dont il suivait le drapeau. Du reste , l'un et l'autre avaient leurs préjugés de coterie : le Quarterly prônant les lords et les ladies; VEdinhurgh y les économistes politiques et les spéculateurs ; soutenant tons deux l'éclat du savoir contre le feu de lanatore, etl'influence de l'esprit de parti contre celle du génie. Les principaux apôtres de celte nouvelle religion littéraire furent Jeffrey et Gifford, hommes d'humble extraction, qui joignaient à une bonne éducation et à beaucoup d'esprit une profonde conGance en leur mérite. François Jeffrey dirigea VEdinhurgh Review pendant la plos belle période de son existence. Il a une grande promptitude de concep- tion , un esprit profond et enjoué tout à la fois ; ses connaissances sont étendues et variées, son style animé; il sait orner le sujet le plus aride oo le plus ennuyeux par le sel de ses plaisanteries et son éloquence brillante. Que lui manqne-t-il donc pour tenir dignement le sceptre de la critique? . Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURE ANGLAISE. 1*77 L'imagination. Non senlement il en possède peu Ini-même , mais il ne s'a- perçoit pas que les ouvrages de génie ne peuvent exister sans elle , qu'elle est la flamme céleste qui les rend immortels. Partout où il la rencontre , il la repousse aVec mépris loin de lui , comme les Arabes dans le désert repoussent loin d'eux les perles de l'Orient. Voilà le véritable secret du dédain avec lequel il a traité les premiers poètes de nos jours ; ses critiques de Scott, Wordsworth, Sonthey, Goleridge et Montgomery sont une preuve de ce défiiut; ils ne sont point jugés par leurs pairs. Jeffrey n'est pas en état de prononcer sur eux : Us se sont élevés hors de sa portée dans des régions qui lui sont fermées, celles de l'imagination; à ses yeux éblouis, un essor aussi prodigieux est folié, il croit que le génie, comme Antée, perd ses forces en quittant la terre. Les critiques de Jeffrey ont nui à la cause de la littérature; âes sarcasmes ont comprimé les élans de plus d'un homme de génie; les poètes n'écrivaient plus sans trembler de-^ ^nnt sa critique , sans craiiidre de faire rire à leurs dépens. Les oiseaux chantent rarement bien quand lé feucon plane dans l'air, et nos bardes redoutaient le juge Jeffrey de notre temps, autant que les accusés poli- tiques redoutaient le juge Jeffries sous le règne de Jacques II. De tels critiques peuvent bien, |k>ur un moment, obscurcir le génie et jeter de l'éclat sur un talent médiocre ; mais où sont la plupart des écrivains que Jeffrey a loués? Tombés dans l'oubli, malgré tous ses efforts. Où sont les écrivains qu'il a attaqués et calomniés? Ils ont atteint le sommet du temple de la gloire. Dans tout le mal et dans le peu de bien que Jeffrey fit à la littérature^ il fut contrarié et encouragé par William Gifford, qui, s'il ne le com- mença pas, dirigea du moins pendant longues années le Quarterly Re- vieu\ C'était un homme d'un grand savoir, et très familier avec les clas- siques et les vieux auteurs anglais. Il était tellement savant, qu'il ne voyait dans les antres que des ignorans; tellement sage, qu'il trouvait rarement quelque chose digne de lui plaire; et , n'ayant jamais pu attein- dre nne grande hauteur, il s'imaginait que perisonne ne monterait plus haut que lui. Il égala presque Jeffrey en esprit, et le surpassa en sar- casmes mordans et en poignante ironie. Jeffrey écrivait avec une sorte de légèreté qui feisait souvent douter qu'il fût sincère; Gifford^ au con- traire , écrivait avec une Gerté et un sérieux qui attestaient les délices qu'il trouvait dans l'exercice de ses fonctions. Il n'y avait point de mau- vais vouloir dans Jeffrey; il désirait seulement faire rire aux dépens d'un auteur; pourvu qu'il y réussit, son ambition était satisfaite. Il en était autrement de Gifford; il écrivait comme en mépris des hommes, comme s'il avait eu des motifs de haine contre le genre humain. Il ne se TOME 1. 12 Digitized by VjOOQIC 178 REVIJE^DES BEUX MONDES. contentait pas de rendre un aateur ridicule , il s'attaquait à sa personne , et chercliait à en faire un sot , un coquin , on un athée. Nous trouvons cette critique digne de pitié, si nons reportons nos souvenirs snr U naissance et siu* les premiers temps de la vie de ce critique. Quoique mousse autrefois , non sur les mâts orgueilleux d'an vaisseau de ligne , mais sur un bateau de charbon ; quoique cordonnier autrefois , non de ceux qui , créateurs , ornent nos pieds d'une dianssnre élégante, mais de ceux qui en réparent les accidens, il ne s'intéressait point à un génie qui , d'une position aussi humble que la sienne , cherchait à arriver à la célé- brité. Pour lui, Bloomfield n'était qu'un cordonnier; Bunts, qu'un la- boureur écossais^ Hogg, qu'un berger, dont les vers éuient empreints de l'odeur de son troupeau. Pourtant il parla avec une bonté inattendue de Clare, le paysan du comté de Northampton; imitant sans doute la grande dame dont parle Pope , qui paya un jour un de ses mardiands, afin de jouir de sa surprise. Quoique Gîfford dût son éducation à la charité d'un voisin et à la bonté presque miracnlense du comte de Grosvenor, il n'avait aucune pitié pour les étndians nécessitenx , excepté quand son in- térêt ou celui du Quarterly l'exigeait. Il se conduisit avec plusieurs des anciens whigs comme Polyphéme avec Ulysse, les épargnant pour le mo- ment, afin de s'en nourrir lorsqu'une chair plus délicate lui manquerait. Mab qu'un jeune whig, ne faisant pas partie de sa coterie, osât mettre le pied sur le Parnasse, Gifford lui courait sus de toute sa force et de toute sa vitesse; puis, fixant sur lui ses yeux de serpent à sonnettes, le foscinant, Tatlirant, le dévorant d'avance, sans qu'on s'aperçût qu'il approchait, il s'élançait sur lui à l' improviste, l'étreignait comme un boa , et, brisant ses os , faisait disparaître jusqu'au dernier vestige de sa victime. Le Quarterly offre cependant des exemples d'admirable et de juste critique ; on y trouve d'excellentes dissertations snr l'ancienne poésie anglaise et sur la Uttératiure dramatique; là , Gifford était sur son terrain et dans toute la force de son talent. Parmi les principaux officiers de l'état-major de Jeffrey, lord Brodgham mérite de figurer en première ligne. Ses connaissances sont étendues , et son génie est d'un ordre élevé ; il n'est peut-^tre pas d'homme vivant qui sache autant que lui, et son activité est égale à ses talens. Ce que les autres acquièrent par l'étude, il le saisit d'inspiration; et ceux qui se pré- sentent à lui pour lui dévoiler quelque secret dans les sciences ou dans la littérature s'aperçoivent blentdt qu'il le connaît déjà ; que dis-je? qu'il l'a étudié en détail , et qu'il est tout prêt à l'expliquer aux autres. Lord Brougham a pénétré à travers la surface de chaque chose, il parait fa- milier avec l'espiii et ressence, comme avec la forme extérieure de l'objet Digitized by VjOOQIC UTTÉRATURE ANGLAISE. 179 sar leqael il discourt. Son esprit est prompt et ioialigable; son ii*onie est perçante comme l'acide nitrique , et elle poursuit la victime jusqu'au tom- beau.. La promptitude de sa conception et Timmensité de ses oonnaî»- sanoes le rendent impatient et colère; il n'a point.de compassiea pour les esprits obtus; il aime à atteindre le but d'un seul bond, et prend en pUié les autres qui marchent quand il court. La conviction qu'il a de la puissance de son génie, et son mépris pour celui des autres, font de lui un assez mauvais critique. Il aimait autrefois à prophétiser en politique, et à prévoir le sort des nations; les évènemens n'ont pas toujours répondu à ses prévisions. Il entra sur la scène littéraire plutôt comme un partisan que comme un juge; il disséquait les ouvrages, non pour les corriger, mais pour s'en moquer; au lieu d'une opinion raisonnée, il lançait un sarcasme, et maniait Fironie lorsqu'il aurait dû parler avec douceur, indulgence et bon sens. Sydney Shith a été long-ten^)s un de ces critiques sévères qui aiment à tourmenter les nourrissons des Muses. Son esprit et son savoir lui don- nent le droit de trancher les questions difficiles, mais nous somimes loin d'admirer la manière dont plusieurs de ses commentaires sont écrits , et de croire qu'il appartienne à un ecclésiastique de lancer l'arme si dan- gereuse du sarcasme et de l'ironie. Certes de grands talens ont brillé dans la carrière de la critique; mais nous pensons que ceux qui se sont voués à ce genre de littérature se sont mis dans l'impossibilité de se faire un nom eux-mêmes, et nous voyons en effet que les critiques qui ont essayé d^ composer, soit en vers soit en prose , ont généralement échoué. Sol Jàmbs Maceintosh était plus modéré; ses connaissances étaient ▼ariées, et l'histoire de notre littérature lui était fomilière. Il écrivit ces admirables recherches sur la littéraire anglaise qui ont soutenu la gloire, alors pâlissante, de VEdinhurgk. Il préférait la discussion à la critique , et s'occupait rarement de questions personnelles ; il aimait à tracer de magni- fiques théories, et, excepté à l'occasion du récit de Lingard sur la Saint- Barthélemy , il descendit rarement à de minutieux détails. Si parfois le bout de son aile effleurait le sol de la critique moqueuse, il s'en arra- chait bientôt pour planer dans des régions plus élevées. William Hazlitt offrait un singulier mélange de sagacité dans ses ré- flexions et de singularité dans ses opinions :.il savait beaucoup; il était connaisseur hébUe dans les arts ; en littérature , son goût était sûr ; son oeil perçait à travers l'écorce jusqu'au cœur de l'œuvre qu'il analysait. Il ai- mait la bizarrerie, et cela fit tort à sa gloire; son esprit de parti le mit en hostilité avec des hommes qui maniaient des leviers assez puissans 12. Digitized by VjOOQIC 180 REVUE DES DEUX MONDES. IN>nr Fécraser, et la manière indiscrète dont il exprimait son opinion ir- rita contre lui pinsienrs personnes dont la voix faisait loi. Il en résnlta que Hazlict fut apprécié an-dessons de sa valeur réelle , et qu'on ne le considéra que comme un amateur de paradoxes, capable seulement d'exprimer avec esprit des idées étranges ; cependant il avait de l'imagination , de la sensi* bilité , et savait mienx qu'un antre découvrir les véritables béantes d'nn poème. Thomas Carlyle a joiht l'esprit dé la critique allemande à celui de ta critique atiglaise : ses articles, malgré quelques écarts bizarres, abondent en passages pleins de force et dé naturel, et attestent un esprit péné- trant , profond et philosophique. Thomas BabingtOiN Macauijit a de grandes qualités; il est peut-être le seul de tous les critiques du nord qui joigne une grande force d'ûnagi- nation à une profonde sagacité, un sentiment tendre et touchant à un style piquant et ironique. Il est quelquefois plus éblouissant qu'exact, et on peut l'accuser tout à la fois de ne point apercevoir des beautés qui existent et d'en Irbuver qui n'existent pas. C'est lui qui a contribué à in- troduire r urbanité dans YEdinhurgh Review , qaàïiié dont ce recueil était entièrement dépourvu; nous n'avons plus de ces numéros où l'injure se mêlait à la calomnie, où le génie était traîné dans la boue, tandis qu'un âne se mettant à braire du côté whig de la Chambre , était érigé en idole. Cette Revue elle-même a cessé d'être un épouvantait pour les jeunes auteurs. Les Hbraires ne forment plus leur opinion d'après elle , et un écrivain ne voit plus sa réputation souffrir de ses attaques. L'impatieitee du public ne lui permet plus d'attendre pour juger un livre le retour trimestriel d'une Revue; à peine les feuilles de l'ouvrage sont-elles sèches qu'un millier de mains s'en emparent avidement ; et lorsque les savantes observations de IVIacaulay paraissent, ou le livre a réussi, et alors il n'a plus besoin d'aide; ou il est tombé, et il se trouve hors de l'atteinte de la critique. GiFFORD eut pour collaborateur les premiers talens de son époque; leurs senlimens généreux , leur profond savoir et leur vaste génie mê- lèrent des fleurs et des fruits aux ronces qu'il y semait. John Wilson CROKER égala , s'il ne surpassa pas, Gifford en sorties piquantes et en sarcasmes amers ; il donna de bonne heure des preuves de ce genre dé talent , dans son poème sur le théâtre irlandais ; il déploya une grande puissance d'argumentation dans ses discours, et approcha de Scott pour le! mouvement poétique. Lorsque la vieillesse et la décadence du talent eurent forcé GifTord à la Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURE ANGLAISE. 181 X0imiCy U fui remplacé, ipais noa immédiatement, par Joii> Gibsdk |..ockART. Un changement remarquable s'opéra ^ientOl clans la rédaction du Quarterly ; le talent y trouva plus de bienveillance et de protection; on y fit réparation à Shelley pour les injures qu'on lui avait prodiguées; on loua l'imagination classique de Keats; en un mot on y prit pour devise . tt Bienveillance à tous ceux qui ont du talent, quels qu'ils soient. » Ce ne fut point tout : le directeur força les rédacteurs de renoncer à leurs invectives ordinaires contre T Amérique; l'amour de la liberté et l'admiration dont Washington Irving était l'objet en faisaient nne (oi : on y rencontra bien encore de temps à autre quelques sorties^ contrç les principes républicains , et quelques boutades sur la différence des mœurs; mais elles étaient to- lérables, et nos frères du continent américain nous surent gré de cet ac- croissement de bienveillance et de cette diminution d'animosité. On ne s*attendait point à de pareils cliangemens sous la direct ion de Lockhart. Il avait la réputation de se complaire dans les sarcasmes et dans l'ironie , armes qu'il maniait très habilement et dont il s'était fréquemment servi. Enfin on le regardait comme un second Jeffrey : on fut agréablement trompé. Il est, à la vérité, quelquefois sévère, il pèse les romans qu'il critique dans la balance de Waverjey , et il les trouve légers ; mais en somme il est juste et tolérant, il a de l'ùnagination et du savoir, alllaqjce rare chez les directeurs de Revoies. Quoique VEdinhurgh, le Quarterly et le Westminster marchent en tète de nos recueils périodiques, nous ne sommes point disposés à les regarder comme influençant seuls notre littérature. En effet , quelques-unes des meilleures dissertations sur la poésie qui aient été publiées dans ce pays sont écrites par l'excellent poète John Wilson, et ont paru dans U Black- noofts Magazine. Il a surabondance de celle imagination qui manque à Jelïrey ; souvent, après avoir accompagné un grand poète jusqu'aux ré- gions les plus élevées du Parnasse, il quille l'édifice céleste qu'il visite, pour se mêler à quelques braconniers qui chassent au pied du mont. Il ne choisit pohit quelque recueil spécial pour y déposer ses remarques; il sème ses observations critiques de tous côtés , on en trouve , et des meil- leures , jointes à des scènes d'orgie. Ses dissertations sur Homère vien- dront à l'appui de ce que j 'ai dit de son talent. Où trouver plus de savoir, plus de connaissances réelles, plus de senthnent, unis à tant de génie et à un jugement aussi vrai? Il connaît toutes les traductions anglaises d'Homère, et il est disposé à accorder la palme à celle de Cowper ; opuiion qui diffère de celle de beaucoup de critiques, et qui n'en est pas moins juste. Il rend justice au génie naturel de Hogg, et dans ses recherclies sur Bums, il l'a apprécié tout à la fois comme homme et comme poète, Digitized by VjOOQIC 182 REVUE DES DEUX MONDES. ce que peu de critiques ont feit. Si l'on tolère encore dans oe pays les élans d'une imagination exaltée, nous en devons rendre grâces à John Wilson. Sir Walter Scott contribua beaucoup au Quarierly Review : ses ar- ticles sont nombreux et pleins de remarques profondes , entremêlées d'a- necdotes historiques et biographiques. Quelques-unes, tels que l'exa- men de Salmonia et de la Vie de John Home, sont dignes de figurer dans une biographie , tant ils ressemblent peu à une critique ordinaire; ils offrent un mélange si heureux de sérieux et de comique , qu'on aime à les relire jusqu'à ce qu'on les sache par cœur. Il donne à ses travaux de critique tout l'intérêt qu'on cherche d'ordinaire dans les mémoires et dans les romans, il les assaisonne du commérage littéraire de sa jeunesse, et esquisse les grands hommes de la capitale de l'Ecosse de manière à faire revivre le temps des Hume , des Home , des Robertson et des Bkdr. Les premiers morceaux fournis au Quarierly par Scott tiennent pins du genre critique que les derniers; dans son examen des Reliques ofBumSj il émet, sur le mérite de cet illustre paysan, une ofnnion que nons ne pouvons partager, et publie des anecdotes douteuses , qui assombrissent le récit déjà si triste de la courte carrière du poète. Les morceaux fournis par Robert Soothet sont d'un genre partions lier. Il évite autant que possible tout contact immédiat avec l'ouvrage qu'il critique; mais il fait connsdtre son opinion par un millier d'alhi- sions et de parallèles tirés de l'histoire ou de la nature. U plaît et il ins- truit en même temps; peu de personnes l'égalent en savoir; nul ne possède comme lui une connaissance profonde de la littérature de son pays et des littératures étrangères; il joint à toutes ces qualités un fonds inépuisable d'esprit, et la plus féconde comme la plus vive imagination. Quoiqu'il évite de se montrer sévère dans les jugemens qu'il porte , quoique son naturel soit doux et inoffensif, il ne faut pas imaginer qu'il n'y ait rien de satirique en lui; il est mordant et ironique quand il vent l'être; lors- qu'il est frappé, il frappe à son tour; il ne se contente pas alors de lancer quelques éclairs d'ironie. Il martyrise sa victime en lui prouvant ses torts; et , après l'avoir ainsi flagellée jusqu'au vif, il enduit ses blessures d'acide nitrique et d'huile de vitriol. Ces terribles exécutions n'ont lieu que rarement et à la suite de puissantes provocations : le véritable génie n'a rien à redouter de Soutiiey. Il existe d'autres recueils périodiques qui contiennent des morceaux d'un mérite peu commun : V Atlas, le Spectateur, VExami»ier et le Scotsmon, quoique parfois trop vifs et trop sévères, .''^•^t au-dessus de ladasseor- ^ Digitized by VjOOQIC littérature; a^iglaise. 185 (Hnaire, et plusieurs Magasins offrent des articles pleins d* esprit et de goût. Deux écrivains , de talens et de sexe différens, ont dernièrement contribué à défendre la cause du génie : ce sont les auteurs de V Angleterre et les An- glais et des Héroïnes de Shakspeare. Dans le premier de ces oirvrages, M. Bulwer a soutenu la supériorité du génie naturel , et réclamé pour le sentiment et Timagination la place élerée que d'antres nations leur ont assignée; dans le second, mistries Jamieson nous a révélé^ pour ainsi dire, avec le tact le plus exquis , les secrets de son sexe, en noos initiant à la nature féminine» telle qu'elle apparaît dans Shakspeare. Ils oat accompli Tuo et l'autre les devoirs les plus importans do critique : Bniwer s'est dé- pouillé de l'esprit de parti, et a repoussé loin de lui la frivolité des ac- tions : il fait l'examen du génie que sa patrie a produit, et cherche à ob- tenir pour lui la justice que les princes et les puissances loi refusent; il réclame pour la raison, le mérite et le talent, la distinction personnelle dont ils jouissent devant Dieu , et recommande aux poètes de s'unir pour recouvrer leur droit d'ahiesse. Mbtriss Jamieson prouve que les portraits d'après nature, tracés par les poètes, sont les plus beaux et les plus fidè- les; que les portraits qne Sliakspeare a dessinés sont préférables à sept acres de toile barbouillée par le pinceau cla36ique. Ses invincibles argu- meos ont rendu au mérite de l'invention la place à laquelle il a droit, et plaidé victorieusement la cause pour laquelle Wordsworth a écritsoo Ex- t'ursiouy et Bulwer le dernier et le meilleur de ses ouvrages. J'ai terminé l'œuvre que je me proposais d'accomplir, l'esquisse bîogra- lihique de la littérature anglaise pendant les cinquante dernières années. Qu'on ne me reproche pas la faiblesse de cet essai et les erreurs que j'ai pu commettre. Je l'ai dit, c'est un paysan qui exprime, non son jugement, mais l'impreasion qu'ont laissée dans son esprit les honmies les phis re- marquables de son époque. Que de plus savans et de plus habiles que moi corrigent ce qu'il y a d'incomplet et de vague dans mon travail; du moins j'ai parlé consciencieusement. Peut-être la liberté de mes remarques, et plus encore mes éloges que mes critiques , auront déplu à des hommes que je respecte et dont le jugement est pour moi une loi. J'ai parlé des morts , de ceut que j'aimais, de ceux qui bientôt peut-^tre suivront dans la tombe les amis que j'ai perdus. Il était naturel que je parlasse d'en avec sensibilité, même avec éloge. Je n'ai pas essaye de classer 8yslémalii]uement nos grands hommes; je n'avais à traiter qu'un fragment d'histoire littéraire, et l'époque dont'je Digitized by VjOOQIC * 184 REVUE DES DEUX MONDES. (n'oocnpe n'a pas dit eoooreson dernier mot. Ces classiGcations sont diîmé- riqaesetnon réelles; dans notre lie, le talent se développe spontanément, naturellement comme l'arbre snr le bord des ruisseaux. Il croH en liberté : point de censeur ponr élaguer ses branche , point d'autorité qui le sou- mette à sa discipline, point d'académie qui l'émonde et qui le transforme. Ck>mme le juge d'Israél , l'homme de talent accomplit l'œuvre qui lut semble bonne; il est seul, il est son maître. Ckiwper n*« pas plus d'imi- tateurs qoe Bums; quel est l'élève de Crabbe? qui ressemble à Scott, à Soutbey , à Wordsworth ? Il est aisé de découvrir des points chimériques de ressemblance entre des portraits qui n'ont auctme analogie essentieUe. Quant à moi, je ne comprends pas la nécessité de m'écarter de la biogra- phie critique, pour inventer des distinctions subtiles et des classilicatioiis imaginaii^. On a témo^é le r^ret que je n'aie pas montré l'influence des hommes de génie snr l' Angleterre: rien de plus fecile, ils n'en ont aucune. Les directeurs de deux ou trois journaux influens ont plus de puissance réeHe siu: le gouvernement et le pays, que tous les bardes inspirés qaï ont vu le jour depuis cinquante ans. Qu'on juge de l'influence do génie par la desti- née qui l'attend. Chatterton, feute de trouver du pain, prit du poison; Johnson , malade, i\e trouva pas de ressources pécuniaires suffisantes ponr un voyage sur le continent qui eût relevé sa santé; Bums, an lit de mort, n'avait pas un son dans sa poche, pas un morceau de pain sous son toit; Crabbe est mort pauvre dans son petit presbytère ; Scott, en essayant de refaire sa fortune, s'est suicidé par le travail, et sa bibliothèque va être, vendue à l'encan ; Byron , exilé , mounit en maudissant sa patrie dont il est lagloire; Coleridgea perdu.sa modique pension; Wordsworth distribue du papic^r timbré ; Southey, le poète lauréat, reçoit de Sa Majesté quelques bouteilles de vin. par jour; Tlumias Moore n'a trouvé pour récompense de son talent que la renommée. Ho^ vit pauvrement dans sa ferme d' Yarrow , et Wilson subsiste en donnant des leçons 4e philosophie mo- rale. (4). Je dis adieu à mon sujet. Allan Cunningham. (i) Nous trouvoDs plus éloquentes que justes les paroles qui tecmineiit si poé^ t^ement llûstoire littéraire de M. Cunnin^iam. Déjà M. Bulwer, dans son der- nier ouvrage , l'Angleterre et les Anglais^ s'est proclamé le grand provéditeur dfs écrivains dç sa patrie. 11 a prétendu que leur influence sur les destinées de la Grande- l^.retagne était beaucoup trop faible , et leur position trop incertaine ; plainte qui Digitized by VjOOQIC LITTÉRATURE ANGLAISE. iSS paraîtra singulière, si Ton se rappelle que Tauleur, au moment même où il pin bliait un livre, était membre du parlement , et que cette position si influente « si honorable , si enviée, il ne la doit ni au crédit de sa famille , ni & sa naissance , ni à ses richesses , mais à sa renommée littéraire , à quelques romans remarquables qui Tout fait connaître, et à la direction d*un recueil célèbre {thelfmp Monthify, qui n'a même pu prospérer sous sa tutelle. M. Cunningham, qui reproduit les déclamations de M. Bulwer , a été simple ouvrier dans sa jeunesse. Sans amis, san5 appui , sans fortune, privé même d'une éducation Ubérak, il est parvenu à omquérir un rang très distingué parmi les célébrités de son pays. Est-ce là le mépris , est-ce lÀ Tilotisme auquel les écrivains , selon lui , sont condamnés dans te Grande-Bretagne? 19'ofifre-t-il pas un exemple frappant de cette aristocratie de te pensée, de Tesprit et du talent qui, en Angleterre comme dans tous les atilres pays de l'Europe, est venue se placer en rivale , souvent en maîtresse impérieuse et en régente dominatrice à côté de toutes les vieilles aristocraties. Prenons Tim après l'autre tous les exemples que l'auteur a choisis. — Quel nom de roi plus -vénéré que celui de Walter Scott? Lorsque de mauvaises spéculations mercantiles eurent dérangé sa fortune, ue vit-on pas les hommes riches de sa patrie lui ou- vrir un crédit qu'ils n'eussent pas offert au monarque? Et si sa délicatesse n'en profita pas , s'il aima mieux consacrer ses veilles laborieuses au rétablissement de ses affaires, son courage doit-il oasser pour le crime de ses compatriotes, pour la honte de l'Angleterre? — Chatterton ne s'empoisonna pas faute de trou- ver du pain , mais faute de trouver de la gloire. Il avait choisi une très mauvaise route pour y parvenir; il essaya de mystiûer les antiquaires et les savans, qui se récrièrent à juste titre. Au moment de sa mort , on trouva dans sa poche plusieurs pièces d'argent; et les lettres qu'il écrivait k son père, et qui ont été publiées, prouvent qu'il attendait plusieurs recettes assez considérables. Mai^ ce malheureux homme de génie était dévoré du besoin de la gloire, de la gloire qui se fait si long-temps attendre, et qui a demandé même k Bonaparte, même à Shakspeare, tant de douleurs, tant de peines, tant de travaux. Chat- terton s'ennuya d'attendre, et deux mois après son début, à dix-huit ans, il se tua. — Quelle vie plus éclatante que celle de Samuel Johnson! Pédant tyranni- que, rempli de ces travers qui blessent autrui et que Ton ne sjupporte dans au- cune société civilisée , il domina les salons les plu^ fiers de l'aristocratie anglaise*. — Byron, i qui sa famille avait légué une fortune délabrée, ne te releva que par le produit de ses ouvrages; et malgré ses torts et ses fautes , sa situation en Europe çt le crédit dont il jouissait le mettaient sur le niveau des princes et des hommes les plus chiens de notre époque. — Les noms de Woidsworth , Coleiidfse, Sou- Ihey, Wilsop , que cite M. Cunningham , militent également eootre sop asaertioiv Il est vrai que Wordsworth distribue du papier timbré; mais cette espèce de siné^ cure, qui n'a rien de fatigant ni de déshonorant pour le poète, lui permet detcnii^ Digitized by VjOOQIC {€8 RETQB MfiS DEDH MOHIIES. pureot reposer nulle part, Tauteur de la Jértualeni, et celui de ta divine comédie, Y Exilé de Florence, le contemplateur errant des trois mondes, ils s*arrétèrrat ici un instant. Au xvu* siècle, cette enceinte renouvelée par Richelieu fut témoin des premiers essais du Platon chrétien , de Hallebranche , et des rudes ocmibats d* Arnaud. A deux pas de cette maison , furent élevés Fénélon , Molière et Voltaire. A Tombre des murs extérieurs de cette dia- pelle, écrivirent Pascal et Rousseau. Ici même, dans l'obscurité d'une petite rue voisine, un étudiant, un jeune homme de vingt-cinq ans, M. Turgot, posa dans une thèse les véritables bases de la philosophie de l'histoire. L'histoire, messieurs, celle de la philo- phie, de la littérature, des évéo^mens politiques, avec quel éclat elle a été récemment professée dans cette chaire, la France ne l'oubliera jamais. Qui me rendra le jour où j'y vis remonter mon illustre maître et ami , ce jour où nous entendîmes pour la seconde fois cette parole sûnple et forte, limpide et féconde, qui d^;a^ géant la science de toute passion éphémère , de toute partialité, de tout mensonge de fait ou de style, élevait l'histoire à la di* gnité de la loi? Telle a été, messieurs , des temps les plus anciens jusqu'au nôtre, la noble perpétuité des traditions qui s'attachent au lieu où nous sommes. Cette maison est vieille; elle en sait long, quelque blanche et rajeunie qu'elle soit; bien des siècles y ont vécu; tous y ont laissé quelque chose. Que vous la distinguiez ou non, la trace reste, n'en doutez pas. C'est comme dans un cœur d'homme! Honunes et maisons, nous sommes tous empreints des âges passés. Nous avons en nous, jeunes hommes, je ne sais combien d'idées, de sentimens antiques, dont nous ne nous rendons pas compte. Ces traces des vieux temps, elles sont en notre ame confuses, indistinctes , souvent importunes. Nous nous trouvons savoir ce que nous n'avons pas appris ; nous avons mén^oire dç ce que nous n'avons pas vu ; nous ressenu>ns le sourd prolongement des émotions de ceu% que noqs ne connûmes pas. On s'étonne du sé- rieux de ces jeunes visages. Nos pères nous demandent pourquoi, dans cet âge de force, nous mardions pensifs et courbés. C'est que l'histoire est en nous» les sièdes pèsent, nous portons fe monde. Digitized by VjOOQIC filSTOIBE IIOI^BKNE. i89 Je voudrais, messieurs, analyser avec tous ces élémens oom* \Ae\es qui nous gênent d'autant plus que nous les démêlons à peine, saisir tout ce qu'il y a d'antique dans celui qui est né d'hier^ m'expliquera moi, homme moderne, ma propre naissance, me raconter mes longues épreuves pendant les cinq derniers siècles, reconnaître ce pénible et ténébreux passage par où , après tant de fatigues ^ je suis parvenu au jour de la civilisation^ de la liberté. Grave» solennel, laborieux sujet! Il s'agit de dire conuoent riiomme perdu dans l'obscure impersonnalité du moyen-âge s'est révélé à soi-même, comoaent l'individu a commencé de compter pour quelque chose et d'exister en son propre nom. Plus d'es^ cbve, plus de serf! L'esclave, c'est désormais la matière, domp- tée , asservie par l'industrie humaine. L'antiquité rabaissa l'homme au rang de chose ; l'âge moderne élève la nature , elle l'ennoblit par l'art, elle l'humanise. Une société plus juste s'appuie sur la base de l'égalité. L'ordre civil est fondé, la liberté conquise.... et qu'on vienne nous l'arracher !... Ce qu'il en a coûté à nos pères, pour nous amener là, l'histoire aura beau faire, nous ne le saurons jamais. Tant d'^orts, de sang, de ruines !... On a bien tenu compte des momens drama*- tiqiies, des combats, des révolutions; mais les longs siècles de souffrance, les misères extrêmes du peuple, ses jeûnes sans fin , ses effroyables douleurs pendant les gMcrres des Anglais, pendant les guerres de religion, dans la guerre de itcnte ans, dans celles de Louis XIV, ce qu'on en a dit est bien peu de chose. Nous jouissons de tout, nous les derniers venus. Tous les siècles ont travaillé pour nous. Le xiv"", le xv* nous ont assuré une patrie ; ils ont sué la sueur et le sang; ils ont chassé l'Anglais; ils nous ont fait la France. Le xvi**, pour nous donner la liberté religieuse, a subi cinquante ans d'horribles petites guerres, d'escarmouches, d'embûches , d'assassinats , la guerre à coups de poignard , à coups de pistolet. Le xv!!!"" la fit à coups de foudre, et cependant il créait la société où nous vivons encore ; création soudaine ; le père n'y plaignit rien; où quelque chose manquait, il s'ouvrait la veine, et donnait à flots de son sang Ainsi chaque âge contribua; tous souffrirent, combattirent, sans s inquiéter si cela leur profiterait à eux-mêmes; ils moururent sans prévoir Nous qui savons, Digitized by VjOOQIC 192 REVUE DES DEUX MONDES. plus grande que la liine , le soleil huit fois plus grand que la terre , lepape est tout juste quarante*«qpt fois plus grand que Tempereur. » Quoi qu'on pense de cette étrange arithmétique , quelle que soit entre les concurrens la grandeur relative, tous deux sont alors bien petits. C'est le moment où le premier résigne dans sa Bulle d'or les principaux droits de l'empire ; dans cette dernière comédie, les électeurs le débarrassent respedtueusement de son pouvoir ; ils lui dressent une table haute de six pieds, ils le servent à table; mais sur cette table ils lui font signer son abaissement et leur gram deur. Le temps n'est pas loin où ce maître du monde engagera ses chevaux aux marchands qui ne voudront plus lui foire crédit, et s'enfuira de peur d'être retenu par les bouchers de Wormsi Pauvre dignité impériale, elle va traîner son orgueilleuse misère ^ fugitive avec Charles IV, captive avec Maximilien ; celui-ci servira le roi d'Angleterre à cent, écus par jour, jusqu'à ce qu'il rétablisse ses affaires par un mariage , et que sa femme le nourrisse. Le pape d'autre part n'est ni moins fier, ni moins humilié. Souf- fleté en Boniface VIII par son bon ami le roi de France , il est venu se mettre à sa discrétion. Le Gascon Bertrand de Gott , pour deve- nir Clétnônt V, pactise secrètement dans cette sombre foi*ét de Saint-Jean d' Angely ; il y baise, les uns disent , la griffe du diable , les autres la main de Philippc-le-Bel. Tel est le marché satanique : les templiers périront , et avec eux la mémoire des croisades ; Bo- niface YIII sera flétri; le pape dédarera que le pape peut faillir; autrement dit, la papauté se tuera elle-même; le juge se condam^ nera; l'immuable aura reculé. Ce qu'il y a encore de dur dans la pénitence du pape, c'est qu'il est forcé par le roi de France de continuer à maudire l'empereur qu'il ne hait plus, c Hélas ! disait Benoit XII aux impériaux qui deman- daient l'absolution, le roi de France ne le voudra pas. Il m'a dqà menacé de me traiter plus mal que Boniface VIII. > Philippe de Valois tenait en effet le pape et la papauté ; il avait contre elle son Université , sa Sorbonne. U fit un instant craindre à Jean XXII de le faire brûler comme bérétique. c Pour les choses de la foi , lui écrivait-il, nous avons ici des gens qui savent tout cela mieux que vous autres légistes d'Avignon. » Voilà, messieurs, dans quelles misères tombèrent les deux . Digitized by VjOOQIC miStOIRR MODERNE. 195 ^fides pdssanicies cfiii au moyen-âge avaient représenté le droit : le saint empire et le saint pontificat. L'idée du droit, placée na- (^ère dans les deux représeirtans des pouvoirs temporel et spi- rituel, où va-t-elle se transporter? L*homme est lâché hors de la route antique^ le sentier tracé disparait à ses yeux, il se trouve €i£gé de se guider et de voir pour soi. La pensée soutenue jusque- là, jusqu'alors persuadée qu'elle ne pouvait aller d'elle-même, la voilà laissée comme orpheKne ; il lui faut , seulette et timide , che- miner par sa iMx>pre voie dans ce vaste désert du monde. Elle chemine; à côté d'elle , marchent les nouveaux guides qui veulent la conduire; oeux-d Franciscains, Dominicains, parlent encore au nom de l'Église. Ce sont des moines , mais des moines voyageurs , mendians« Us n'ont rien de la sombre austérité du moyei^-âge; l'humanité n'a rien à craindre; ils lui font un petit chemin de fleurs; s'il y a un mauvais pas, ils jettent sous ses pieds leur manteau. Lestes et facétieux prédicateurs, ils charment l'en- nui du voyage spirituel. Us'' savent de belles histoires, ils les content, les chantent, les jouent, les mettent en action. Us en ont pour tout rang, pour tout âge. La foi , élastique en leurs mains , s'allonge , s'accourcit à plaisir. Tout est devenu facile. Après la loi jnve, la loi chrétienne; après le Christ, saint François. Saint François et la Vierge remplacent tout doucement Jésus-Christ. Les phis hardis de l'ordre annoncent que le Fils a fait son temps. C'est maintenant le tour du Saint-Esprit. Ainsi, le christianisme sert de forme et de véhicule à une philosophie anti-chrétienne. L'autorité est ruinée par ceux qu'elle avait institués ses défenseurs. Tandis que ces moines entraînent le peuple dans leur mysti- cisme vagabond , les juristes, immobiles sur leurs sièges, ne pous- sent pas moins au mouvement. Ceux-ci, âmes damnées des rois, fondateurs du despotisme monarchique, ne semblent pas d'abord pouvoir être comptés paimiles libérateurs de la pensée. Enfoncés dans leur hermine , ils ne parient qu'au nom de l'autorité, ils res- suscitent les procédures de l'Empire, la torture , le secret des juge- mens. Ils somment l'esprit humain de marcher droit par l'itiné- raire du drcMt romain. Us lui montrent dans les Pandectes la route nécessaire. Rien de plus , rien de moins. C'est la raison écrite. Si l'humanité se hasarde de demander autre chose , ils n'entendent TOME I. — SUPPLÉMENT. 13 Digitized by VjOOQIC tô4 REVUE DES DEUX MONDES. pas, i(s ne compreniicat pas , ils secouent la tête. Nihil hoc ad edictum fn-œtms. Ces gens-là ont traversé le moyen-âge sans ea tenir compte. Depuis Tribonien, ils ne datent plus. Ce sont les sept dormans (gii se sont couchés sous Justinien , et se réveillent au la^ siècle. Quand le monde pontifical et féodal invoque le temps comme autorité, les jurisconsultes sourient, ils lui demandent son âge ; cette jeune antiquité de quelques siècles leur fait pitié. Leur reli- gion, c'est Rome aussi, mais la Rome du droit; oeUe-ci les rend hardis contre Tautre; un des leurs s*en va froidement appréhender au corps le successeur des apôtres. Get|e lutte, commencée par un soufflet , ils la continuent poliment pendant cinq cents ans an nom des libertés de TÉglise gallicane. Ils mettent tout doucement la féodalité en pièces avec leur succession romaine, qui morcelé les fiefs. Us relèvent la monarchie de Justinien. Us prouvent docte- ment aux rois que tout droit est aux rois ; ils nivèleoit tout sous un maître. Dans leur démolition du monde pontifical et féodal les légistes procèdent avec méthode. D'abord ils défendent Fempereur contre le pape, puis ils poussent le roi de France contre le pape et l'em- pereur. U ne tient pas à çux qu en celui-ci ne soit coupée la tête du monde féodal. Ce monde s'en va en mprceanx. Quand la France s'élève par la ruine de l'Empire qu| s'était dit son suzerain, quand le roi de France, transfiguré de Dieu au diable, de saint Louis à Philippe-le-Bd, commence, sous la direction des juristes , à réclamer la suzeraineté universelle, son vassal d'Angleterre ré- pond pour tous; il réplique brutalement : N^Ué Que di^je? U a l'in- solence de jeter par terre son seigneur : G'^t moi, dit-il, qui suis roi de France. Alors conunence une furieuse guerre. £11$ commence entre deux rois, elle continue entre deux peuples. C'est la forte et petite An- gleterre qui vient secouer rudement la France endormie. Le som- meil est profond après ce long enchantement du moyen-âge. Pour arriver jusqu'au peuple , il faut que l'Anglais passe à travers la noblesse. Celle-ci , battue a Crécy, prise et rançonnée à Poitiers, s'enferme dans ses châteaux; l'Anglais ne peut l'en tirer, les plus outrageuses provocations suffisent à peine. Cinq ou six fois eUe refuse la bataille avec des armées doubles et triples. Alors l'Anglais Digitized by VjOOQIC HISTOIRE MODERNE. 195 se» prend a rbonmie du peuple , au paysan ; il lui coupe arbres , villes, rafEame, le bat, lui brûle sa maison, lui tue son porc, lui prend sa femme, donne aux chevaux la moisson en herbe... U en fait tant que le bonhomme Jacques se réveille , ouvre les yeux , se tàte, et remue les bras. Furieux de misère et n'ayant rien ù perdre, il se rue contre son seigneur, qui Ta si mal défendu , il lui casse ses sabots sur la téle; cela s'appelle la Jacquerie. Jacques a senti sa force. Les étrangers revenant, il sent de plus son droit, il s'avise que le bon Dieu est du parti français. Alors les femmes môme s'en mêlent , elles jettent leur quenouiBe , et mènent les hommes à l'cn- nemî. Cette fois Jacques s'appelle Jeanne ; c'est Jeanne la Pucelle. La France a aux An^sus une grande obligation. C'est l'Angle- terre qfâ lui ai^rend à se connahre elle-même. Elle est son guide imjritoyabie dans cette douloureuse initiation. C'est le démon qui la tente et l'éprouve, qui la pousse l'aigmllon dans les rems par les cercles de cet enfer de Daiite qu'on appelle l'histcnre du xiv* siède. Il y eut là, messieurs, un temps bien dur. D'abord une guerre atroce entre les peuples, et ^ en même temps, une autre guerre, cdlede- la fiscalité entre le gouvernement et le peuple ; Tadminis- tration naissante vivant an jour le jour de confiscations, de imisse monnaie, de banqueroute ; le fisc arrachant au peuple affiàfhé de quoi payer les soldats qui le pillent. L'or, redevenu le dieu du monde, comme au temps de Carthage , et l'exécrable impiété des mercenaires antiques renouvelée dans les condotti^i de toutes na- tions. De temps à autre, quelques mots jetés par les historiens nous font entrevoir tout un monde de douleur, c A cette époque, dit l'un d'eux, il ne restait pas hors des lieux fortifiés une maison de- bout, de Laon jusqu'en Allemagne. > c En l'année 1348, dit né- gligemment Froissard^ il y eut une maladie, nommée épidémie , dont bien la tierce partie du monde mourut. > Et tout «n effet semblait se mourir. A la sérieuse inspiration des grands poèûnes chevaleresques succédait la dérision obscène des fabliaux. Le monde n'avait plus de goût qu'aux licencieux écrits de Boccace. La po&ie semblait laisser la place au conte , à l'histoire , ridéal à la réalité. Entre Joinville et Froissard apparaît le froid et judicieux Villani. 15. Digitized by VjOOQIC 1W REVUE DES DEUX lIONftES. Ce triomphe universel de la prose sur la poésie, qui , après tout, R'annonçait qu*uR prog^rès vers la maturité, vers l'âge viril du genre humain, on ci*ut y voir un signe de morU Tous s'imaginèrent , comme avant Fan 1000 , que le monde allait finir. Plusieurs se ha- sardèrent à prédire l'époque précise. D'abord ce devait être l'an 1360; puis l'on obtint un sursis jusqu'en 1303, jusqu'en 133S; mais, en 1360, le monde était sûr 4e sa fin^ il n'y avait plus de rémission. Rien ne finissait pourtant; tout oontînuaît, mais tout semUak s'obscurcir et s'enfoncer dans les ténèbres^ le monde s'effirayait, i( ne savait pas que par la nuit il allait an jour. De li ces vagues tm-- tesses qui «'ont jamais su se comprendre elles-mêmes. De là les molles douleurs de Pétrarque, et ces larmes intarissables qu'il re^ garde puérilement tomber une à une «dans la source de Yaudase. Mais c'est à l'auteur de la Divine Comédie qu'il est donné de réunir tout ce qu'il y a alors en l'homme de trouble et d'orage. Délaissé par le vieux monde, et ne voyant pas l'antre encore, descendu «u fond de l'enfor, et distii^guant à peine les douteuses lueurs du pur* gatoire, suspendu entre Virgile qui pâlit et Béatrix qui ne vient pas, tout ce qu'il laisse derrière, lui parait renversé, à contre- sens. La pyramide infornaie lui semble porter sur la pointe. Ce- pendant, par cette pointe, les deux mondes se touchent, celui •des ténèbres et celui du jour. Encore un effort, la lumière va re- paraître; et le poète, ayant franchi ce pénible passage, pourra s'écrier : c La douce teinte du saphir oriental qui flotte dans k| sé- c rénité d'un air pur a réjoui le regard consolé ; j'en suis sorti de c -cette morte vapeur qui contristait mon cœur et mes yeux. > Messieurs , ne désespérez jamais. De nos jours , comme au temps de Dante, vous entendrez souvent des paroles de tristesse et de touché des martyrs. Leurs reliques ne sont ni à Rome, ni ù Jérusalem; elles sont au milieu de nous, dans nos rues, sur nos places; chaque jour nous nous découvrons devant leurs tombeaux. Quels que soient nos doutes, nos incertitudes, dans ces âges de transition, croyons fermement au progrès., à la science, à la li- berté. Marchons hardiment sur cette terre, elle ne nous manquera pas; la main de Dieu ne lui manque pas à elle-même. Nous sommes toujours, croyez-le bien» environnés de la Providence. Elle a mis en ce monde , comme on l'a remarqué pour le système solaire , une force cnraiive et réparatrice qui supplée les irrégularités ap- parentes. Ce que nous prenons souvent pour une défaillance est un passage nécessaire, une crise périodique qui a ses exemples et qui revient à son temps. C'est à l'histoire qa il feut se prendre, c'est le fait que nous devons interroger, quand l'idée vacille, et fuit à nos yeux. Adressons-nous aux siècles antérieurs; épelons, interprétons ces prophéties du passé; peut-être y distinguerons-nous un rayon matinal de l'avenir. Hérodote nous conte que je ne sais quel peuple d'Asie, ayant promis la couronne à celui qui le premier verrait poindre le jour, tous regardaient vers le levant; un seul , plus avisé, se tourna du o6té opposé; et en effet, pendant que l'orient était encore enseveli dans l'ombre, il aperçut vers le couchant les lueurs de l'aurore qui blanchissait déjà le sommet d'une tour ! MiCHELET. Digitized by VjOOQIC A UNE JEUNE ARABE «Xui funtûit le tlarjutlc îranô un iartin y:^Up ' Qui? toi? me demander Tencens de poé$ic? Toi 9 fille d'Orient , née aux vents du désert ! Fleur des jardins d*Alep, que Bulbul (2) eût choisie Pour langiiir et ehaoter sur stm caCce ouvert ! ' (i) Un de nos amis nous envoie de Marseille des Ters que M. de Lamartine composa à son arriyée en Syrie, pour une jeune dame qui fumait le narguiU; pipe turque où la vapeur du tombach passe dans une urne de cristal , à travers de l'eau de rose. Nous ne croyons pas déplaire à Tillustrc poète , occupé aujour- d*hui d'intérêts si graves, en publiant sans sa participation des vers qu'il a laissés tomber en passant , et qui sont entrés ainsi dans le domaine commun de la belle poésie. (A^. du D.) (2) Nom du rossignol en Orient. • Digitized by VjOOQIC A UNE J£UNE ARABE. ii)!> Rapporte-t-on l'odeur au baiime qui Texhale? Aux rameaux d'oranger rattache-t-on leurs fruits? Va-l-on prêter des feux à l'aube orientale, Ou des étoiles d'or au ciel brillant des nuits? Non 9 plus de vers ici ! lilais.si toi! regard aime Ce que la poésie a de plus enchante , Dans l'eau de ce bassin (1) contemple-toi toi-ménie; Les vefi^ n*ont point d'image égale à ta beauté ! Quand le soir, dans le kiosque à fogive grillée, Qui laisse entrer la lune et la brise des mers , Tu t'assieds sur la natte, à Palmyre émaillée, Où du moka brûlant fument les flots amers; Quand , ta main approchant de tes lèvres mi-closes Le tuyau de jasmm vêtu d'or effilé , Ta bouche, en aspirant le doux parfum des roses , Fait murmurer l'eau tiède au fond du narguilé; . Q^nd le nuage ailé qui flotte et te caresse D'odorantes vapeure commence à t'enivrer ; (i) Toutes les cours des maisons en Orient ont un jet d'eau au milieu et un bassin de marbre. Digitized by VjOOQIC 906 HfiTUE DES DEUX MONDES. jointe à rorigtnal pour les lecteurs qui n'entendent pas l'espagnol. Dans chaque idiome , la poésie parle un langage qui lui est propre et qui est toujours intraduisible. LeJM de Tos , é cerct de dudado « Pobre de gozo, é rico de tristeza, FàUido de repoio, é abtstido De mortal pena, coDgoja é gniTeia. ( Demudo de esperanza , é abrigado De mmfsnia cuiia, é TÎito d*aspereta, La mi vida me huye mal mi g;rado, La muette me penigue sin pereza. Ni ton butantes i ntisfiKer La sed ardieate de mi gran deseo Tijo ^ présente, ni â me sooorrer La enferma Guadiana , ni lo creo : Solo Guadalcpii^ tiene poder De me sanar, é solo aquel deseo. •• Loin de tous et près des soods , pauvre de joie et riche de tristesse , privé de repos et diiA^ d*un poids mortel de peine et d'affliction , dépouillé d'espérance et rerètu de chagrin et de douleur, je sens la vie qui me fiiit malgré moi , et la mort me poursuit sans relâdie. Le Tage ne satisfait plus la soif ardente de mes désirs , et je ne croîs pas que la Guadiana suffise à me soulager; le Goadalquitîr seul a le pouvoir de me guérir, et c'est lui seul que je désire. • La lettre intulée Question sur totigine de la guerre^ adressée à révéque deBurgos, ne fait pas partie du Canctonero de Santillane; mais eOe se trouve dans le manuscrit que Ton conserve à la biUio- thèque royale de Madrid de la traduction d*Homère en castillan par Jean de Mena. Santillane est aussi auteur d*un poème sur la création du monde; et, conune ce poème n'est pas compris non plus dans son Canctonero^ on soupçonne que ce serait une com- position des deux ou trois dernières années de sa vie , postérieure ainsi à l'envoi du recueil de ses ceuvres au connétable de PortugaL Thomas Sanchez nous apprend, dans le premier volume de sa Digitized by VjOOQIC LE MARQUIS DE SANTILLANE. 209 précieuse Collection île poésies castillanes antérieitres au quinzième siècle, que la bibliothèque de l'église d'Oviédo possède un manus- crit de ce poème. Les ouvrages imprimés sont au nombre de onze. A Texception de la Lettre au connétable de Portugal et des Proverbes des vieilles femmes y ils sont tous en vers. En voici les titres: Mort de don Henri de Villena , seigneur docte et d'un excellent esprit. — Couplets sur la fièvre que le roi Jean II eut à Valladolid. — Diverses deman- da et réponses curieuses entre le marquis de Santillane et Jean de Mena, — Les Joies de Notre-Dame, — Le marquvt de Santillane à Notr^'Dame de Guadalupe quand il y alla en pèlerinage, — Le Manuel des favoris. — Bios et la Fortune. — Supplique de don Gomên Manrique au magnifique seigneur marquis de Santillane, son oncle. — Proverbes que disent les vieilles femmes au coin du feu , mis dans l'ordre de l'A. B.C. à la demande du roi Jean II. — Les Proverbes du marquis de Santillane. — Préface au connétable de Portugal. - • La Mort de don Henri de Villena est un petit poème de vingt-deux octaves en vers de arte maijor, ou grands vers, dans lequel Fauteur pleure la mort du savant et célèbre marquis de Villena , dont il était en quelque sorte le disciple, et qui lui avait adressé sa poétique intitulée Gatja Sciencia (gaie science). Cet ouvrage de Santillane se trouve dans le Cancianero gênerai. On ^ lit que Villena déeoi$vrit les profondeurs de la poésie (1). Ce pré- curseur éclairé des poètes érudits du siècle de Jean II brilla de tant de lumières aux yeux de ses contemporains éblouis, qu'ils fac- cusèreot de magie. Il traduisit en castillan l'Enéide de Virgile , et ce fut , si je ne me trompe, la première traduction que les lan- gues néo-latines essayèrent de l'épopée romaine. La bibliothèque de l'église primatiale de Tolède possède un précieux manuscrit de la préfoce et des gloses de cette traduction. Le Manuel des favoris consiste en cinquante-trois octaves sur la fin tragique du connétable don Alvaro de Luna , favori de Jean IL Bias et la Fortune est un long dialogue en vers entre Bias et la Fortune, com- posé à l'occasion de la captivité d'un parent de Santillane, le comte de Alva, emprisonné par ordre du roi. Dos sentimens dé- (i) T profundamente v'iô la poesia. TOME f. ^ \h Digitized by VjOOQ IC i2iO REVUE DES DEUX MONDES. licats, beaucoup de philosophie morale, et des préceptes très propres à élever le cœur au-dessus de tous les revers de la for- tune, voilà, dit Thomas Sanchez, ce qu'offre ce poème. Il est précédé d'une lettre d'envoi de l'auteur à son parent, et de la vie de Bias en prose. La Supplique de don Gomez Mamique est une réponse en huit octaves composées sur le même mètre que huit autres octaves adressées par G. Manrique à Santillane pour liri demander un Cancionero de ses poésies. Les Proverbes des vieilles femmes sont au nombre de six cent vingt-cinq. Ils se trouvent dans le tome premier des Origines de la langue castillane , par Grégoire Mayans. Thomas Sanchez dit qu'ils furent imprimés pour la première fois à Séville en 1506, et qu'ils forment peut-être la plus ancienne collection de proverbes qu'on connaisse, non seu- lement en langue espagnole, mais même dans toutes les autres langues modernes de l'Europe. Mais on ouvrage plus important que ceux-là, excepté Bios et la Fortune, ce sont les Proverbes de Santillane, appelés aussi centilo- que, parce qu'ils sont renfermés en cent strophes. Après plus de dix éditions ils sont devenus , Thomas Sanciiez en fait l'observa- tion , un des livres rares de la langue espagnole (1). Les proverbes sont précédés d'un prologue par Santillane , et d'une introduction du docteur Pedro Diaz de Tolède , où il dit au prince don Henri de Gastille, qui régna sous le nom de Henri lY, que c'est par ordre du roi Jean II, son père, qu'il a glosé ^ c'est-à-dire commenté les proverbes t composés en vers rimes avec assez de brièveté, de pé- c nétration et de savoir, par le généreux chevalier marquis de San- c tillane; > de même, ajoute le docteur, qu'il a traduit, également par ordre du roi, en langue castillane, les proverbes de Sénèque, les accompagnant d'une glose. On lit encore dans cette introduc- tion c qu'il est d'autant plus surprenant que Santillane sache si c bien penser et écrire, que ce docte chevalier est , de tous ceux de (i) Je les ai lus dans Tédition d* Anvers, iSgi, édition très fautive, que j*ai trouvée à la bibliothèque de la ville d'AbbeviHe. Cette même édition existe à la bibliothèque du roi, qui possède aussi une édition de Madrid, 1799, '^ dernière de toutes, à ce que je crois. Les Proverbes sont le seul des ouvrages de Santillane qui soit inscrit aux catalogues de la bibliothèque du roi. . Digitizedby vjOOQIC y LE MARQUIS DE SANTILLANE. 21 i € son temps , un des plus habiles à tous les exercices d^ la guerre € et de la chevalerie. > Comme Fintroduction de son glossateur, le prologue de Santillane est adressé à don Henri. L'auteur nous y apprend que c'est par ordre du roi Jean II qu'il composa ses proverbes pour le prince de Castille, c à l'exemple des proverbes c que le sage Gatonfit pour laisser à son fils (1). > Le désir d'imiter Salomon se décèle aussi dans ce prologue. Santillane y appelle ses proverbes une toute petite œuvre, peqtienuela obra, dont il déclare qu'il a emprunté la plus grande partie de Socrate, de Platon, d'A- ristote, de Virgile, d'Ovide et de Térence. c La théorie doit tou- 4 jours s'unir à la pratique, dit-il à don Henri, et comment celui c qui ne saurait pas se conduire lui-même pourrait-il conduire et c gouverner les autres? C'est sur le patron des grands hommes de c l'antiquité païenne et de la chrétienté que vous devez tâcher de c vous former. Imitez les Gâtons, les Scipions, les Goths et les c douze pairs; souvenez-vous du Cid, Ruy Diaz; souvenez-vous c de vos illustres aïeux; et, à quiconque voudrait vous persuader c qu'il suffit qu'un prince sache gouverner et défendre ses états , c et que toute autre connaissance lui est inutile, répondez avec Sa- c lomon qu'il n'y a que les insensés qui méprisent la science. La c science n'émousse pas le fer de la lance; elle ne fait pas trembler c l'épée dans la main du chevalier (S). > Cette généreuse pensée est un trait de caractère du génie espagnol , qui , comme la vierge du Parthénon, semble être sorti du cerveau divin, armé de pied en cap , pour présider et aux combats et aux chants. Le grand Cer- vantes , qui scella , lui aussi , de son sang répandu l'autorité de ses paroles, fut, comme le poète-chevalier du siècle de Jean II, l'écho de l'inspiration nationale, lorsqu'il répéta, dans son immortel chef- d'œuvre : Jamais la lance némotma la plume (3). Santillane ne nous laisse pas ignorer que, s'il prend quelques licences poétiques dans ses proverbes, il n'en a pas moins lu c les règles de l'art des trou- (x) Segun la doctrina de semejantes proverbios que el sabio Caton hizo y dex6 i su hijo. (a) La sciencia no embola el hierro de la lança, ni hace flou la espada en la mano del catiallero. (3) Nunca la lanza tmbotô la pluma. Don Quix, 14. Digitizedby Google âli REVUE DES DEUX MONDES. < badoursy écrites et mises en ordre par Rémond Vidal de Besalu , c bomme assez entendu dans les arts libéraux et grand trouba- c dour (1). Je connais aussi, dit Santillane , les lois du consistoire c de la gaie science, qui se tint long^temps au collège de Toulouse, < avec la permission et sous la protection du roi de France. > Vidal de Bësalu fut le fondateur de ce consistoire , le marquis de Villena en fait foi dans sa Gaie Science, et son autorité semble id irrécu- sable. L'ouvrage de Vidal de Bésalu, cité par Santillane, était une sorte de poétique , écrite en limousin ou provençal , dont le manuscrit existerait encore. Les cent strophes qui forment le Centihque des proverbes de Santillane sont chacune de huit vers. C'est une suite d'aphorismes moraux confirmés par des exemples historiques, un compendium de morale socratique et chrétienne. L'expression en est de la plus naïve simplicité, et revêt constamment la forme sentencieuse. San- tillane était au moins aussi philosoplie que poète, et ses proverbes sont un monument de la direction morale et philosophique qu'il voulait imprimer à la poésie. Ce sont d'exoellens préceptes d'un père à son fik, car l'auteur y parle au prince Henri au nom du roi son père ; mais le style en est rude et sec , et quelquefois aussi un peu obscur. Voici une strophe qui servira de paradigme pour faire juger des autres , sous le rapport métrique au moins : El comienço de salud Es e1 saber Distingiiir y conocer Quai H virtud , Quien comieiv^ «d juneiitnd A bien obral* Senal es de do emr En senétud. •• Le cottiftiencement dtt salut est de savoir distinguer et connaître la vertu : qni commence dans la jeunesse à bien agir montre qu'il n*errera pas dans la vieillesse. » Santillane a éclairci lui-même le sens de quelques-uns de ses (x) Las reglas del trobar escritas y ordenadas por Remon Vidal de Bcsala hombre asaz entendido en las artes Kberales, y graa troJMdor. ^ Digitized by VjOOQIC LE MARQUIS DK SANTILLANE. 315 proverbes dans de courts oommentaires. Mais presque chaque strophe est suivie d'une glose du docteur Pedro Diaz de Tolède » où la pensée de Snntilinoe est longuement commentée, et ou sur- abondent un pédantesque étalage d'érudition et un luxe immodéré decitationsdetousies auteurs anciens et modernes dont le bon doc- teur avait connaissance. Aristote est principalement invoqué à tout propos. Au reste, Pedro Diaz fut ce quêtaient tous les glossateurs de son temps, et je ne lui en intenterai pas une accusation parti- cuh'ère, car il y aurait injustice. Dans une de ses gloses, il explique comment on alliait alors la croyance à l'astrologie avec la doctrine chrétienne sur la libre volonté de l'homme. < Suivant l'opinion des c astrologues et des théologiens catholiques, dit-il, l'influence des c corps célestes sur nos actions n'est pas telle qu'elle nous prive c de notre libre arbitre , en nous obligeant à feire nécessairement c ce dont chaque astre est le signe; mais elle incline notre volonté c vers les actions que ce signe indique , en mettant on mouvement • dans cette direction toutes nos focultés corporelles ; ce qui n'em- c pèche pas l'homme vertueu3^ et sage d'être maître des étoiles. > Mais j'avouerai que l'intention de cet article est surtout de rendre accessible aux lecteurs étrangers à la langue castillane le monument le plus précieux qui subsiste de l'enfance de la critique littéraire en Espagne. Ce témoignage si curieux aujourd'hui de ce qu'elle y était au milieu du xv'^ siècle , n'existe encore que dans son expression originale, c'est-à-dire en langue espagnole de cette époque, et la nation dont il est un des titres de noblesse intel- lectuelle ne l'a même vu publier qu'en 1779, par l'érudit Thomas Sanchez, dans le tome premier de sa Collection de poésies castil- lanes antérieHres au quinzième siècle, qui est d'ailleurs très peu répandue. Antécédemment à cette date, Sarmiento, bénédictin de Madrid, avait bien donné une analyse de ce rare morceau dans on volume que l'impression rendit public après sa mort, en 1773 (1); mais ce n'étaient encore que quelques fragmens de la Lettre de SantiUane, que le savant bénédictin faisait connaître, et le texte moins incorrect où nous la lisons intégralement aujour- d'hui prouve qu'il n'avait eu à sa disposition qne des manuscrits ( I ) McRiorias para la his(oria de la poesia y poetas Espanoles. Digitized by VjOOQIC âl8 REVUE DES DEUX MONDES. sont le genre wblime, le genre tempéré elle genre ùmple. On peut rapporter au genre sublime les ouvrages écrits en langue grecquç ou latine , j'entends en vers. Le genre tempéré est celui des écri- vains en langue vulgaire, comme Guide Guinicegli de Bologne, et Arnaud Daniel, poète provençal. Je nai rien vu d*eux, mais on prétend qu'ils seraient les premiers qui auraient écrit des tercets en rimes croisées et des sonnets en langue romance. Et, comme dit le philosophe, les premiers ont le premier mérite de l'invention. Le genre simple est celui dans lequel on compose, sans suivre ni règle ni mesure, ces romances et ces chansons qui font les délices des gens de condition basse et servile. Après Guide Guiniceg^ et Arnaud Daniel , Dante écrivit avec élégance, en tercets à rimes croisées, ses trois comédies , X Enfer ^ le Purgatoire et le Paradis, François Pétrarque ses Triomphes^ François d'Ascoli le livre De proprietcaUms rerum, et Jean Boccace l'ouvrage intitulé Ninfale d'Ameto, poème où il mêla des morceaux de prose d'une grande éloquence, à la manière de la ConsoUuion de Boèce. Ces écrivains et beaucoup d'autres encore composèrent en langue italienne des ou- vrages en vers d'une autre forme , qu'on appelle sonnets et stances morales (1). c Cet art de la poésie s'étendit, je crois, des Limousins aux Français de l'Aquitaine, et à cette dernière partie occidentale de l'Europe qui est notre Espagne, où il a produit d'assez belles choses. Les Français, aussi bien ceux de l'Aquitaine que les autres, ont écrit diversement en vers de différentes mesures. Il y a eu parmi eux des hommes très savans et très distingués dans cet art. Guillaume de Lorrisa fait le Roman de la Rose, où, coomie on dit^ l'Art de l'amour est renfermé tout entier (2). D a été achevé par (i) Caneiones morales. Cancion est , dans la langue espagnole , on tenne géné- rique qui peut s'appliquer à tout ouvrage de poésie divisé en stroj^ies. Ce mot a une signification plus étendue que celui de canzone en italien, et il n*esl pas traduisible en français par chanson. Il répond plutôt à M chez les Grecs , et à lied chez les Allemands. (a) Ce sont les propres paroles du livre : Ce est le roman» de la rose , Oà Part d'iimours est toute enclose. Digitized by VjOOQIC LE MARQUIS DE SANTILLANE. 219 Jean Clopinel. Michault écrivit aussi un grand livre de ballades, stances, rondeaux, lais et virelais, dont il mit beaucoup en mu- sique. Othon de Granson, brave et vertueux chevalier, figura dans cet art avec élévation et avec agrément. Alain Ghartier , illustre poète moderne, secrétaire du roi Louis de France (1), mit une grande élégance dans ses poésies; il a écrit le livre des quatre dames , la belle*dame sans merci ^ le débat du réveH-malin^ la grande pastourelle, le bréviaire des nobles et l'hôpital d'amours, choses assez belles certainement et plaisantes à ouïr. c Je préfère, sauf avis plus éclairé, les Italiens aux Français, en ce que ceux-là montrent dans leurs ouvrages un génie plus sublime, et qu'ils ornent leurs compositions d'épisodes d'une beauté sur- prenante; mais je préfère les Français aux Italiens sous le rap- port de l'observation des règles de l'art, dont les Italiens ne tiennent aucun compte, si ce n'est dans la mesure des vers et dans la rime. Ils mettent aussi leurs œuvres en musique, et ils les chantent avec unedouceur pleine de variété: la musique leur est si familière, ils la manient si bien, qu'il semble que leur patrie ait donné nais- sance à Orphée, à Pythagore et à Empédocle, ces grands philo- sophes qui, par l'agréable mélodie et les douces modulations de leurs chants, apaisaient, dit-on, non-seulement la colère des hommes, mais même celle des furies infernales. Et qui doute que, comme les feuilles garnissent au printemps et couvrent de leur verdure la nudité des arbres, la douceur de la voix et la beauté des sons n'accompagnent pas bien toute espèce de poésie , quelle qu'elle soit? < Les Gatalans, les Valenciens et quelques Aragonais ont cul- tivé et cultivent encore cet art avec succès. Ils composèrent d'a- bord des poésies en grands vers , où la consonnance de la rime n'était pas toujours observée (2). Après cela, ils firent usage de vers de dix syllabes à la manière des Limousins. Il y eut parmi eux des hommes distingués aussi bien pour l'invention que pour la (i) Louis XI ne monta sur le trône qu'après la mort de Santillane. Il y a donc ici erreur. ('i) La poésie espagnole admet des rimes consonnaïUes , et des rimes assoit - nantcs , c'est-à-dire des rimes à voyelles semblables , mais à consonnes différentes. Digitized by VjOOQIC Î230 REVUE DES DEUX MONDES. œmposition. Guillen de Berçuedan, généreux et noUe cbeYalier, et Pao de Bembibre acquirent chez eux une grande réputation. Moïse March-le-vieux, vaillant et noble chevalier , fit d'assez jolies choses; il écrivît des proverbes d'une grande moralité. De notre temps fleurit Moïse Jordi, sage chevalier, auteur de choses cer- tainement assez belles , quil mettait lui-même en musique , car il était excellent musicien. Il composa la Passion de T Amour ^ où il compila beaucoup de bons fragmens anciens de différens poètes. Moïse Febrera fait des ouvrages remarquables, et on dit qu il a traduit Dante du florentin en catalan , en suivant exactement le même mètre et les mêmes rimes. Moïse Ausias March , qui vit en- core, est un grand troubadour et un homme d'un esprit assez élevé. c Les diverses formes de vers primitivement employées chez nous se présentent dans le poème d'Alexandre, les Vcaioo dn Paon , les œuvres de Farchiprêtre de Hîta, et dans le livre que Lopez de Ayala le vieux a écrit sur les manières de palais. On découvrit en- suite , en Galice et en Portugal, je crois, la mesure du grand vers de douze syllabes (1) et celle du vers commun de huit syllabes (2). Il n'y a pas de doute que la poésie ne se soit mieux acclimatée dans ces deux royaumes qu'en aucune autre partie de l'Espagne, à tel point qu'il n'y a pas long-temps encore que les troubadours de cette péninsule, fussent-tls castillans, andalous ou de TEstrama- dure, composaient tous leurs ouvrages en langue galicienne ou por- tugaise. Il est même certain que c'est de cette langue que nous avons reçu les termes de l'art. < Je me souviens, magnifique seigneur, d'avoir vu , étant encore tout petit garçon , chez ma grand'mère Doîia Mencia de Cisneros , parmi plusieurs livres un grand volume de poésies portugaises et galiciennes, dont la majeure partie était du roi Denis, de Portugal, votre trisaïeul, je crois. Ceux qui les lisaient en louaient la spiri- tuelle invention et l'expression douce et gracieuse. Il y en avait d'autres de Jean Soarez de Payva, qu'on dit êti'e mort d'amour en Galice pour une infante de Portugal , et de Fernand Gonzalez de (i) De arte mayor. (i) De arte coniin. Digitized by VjOOQIC LE MARQUIS DE SANTILLANE. 221 Sanabria. Après ces poètes vinrent Vasco Ferez de Camoëâ, Fer- nand Gasquicio et Macias, ce célèbre amoureux » dont on ne re- trouve plus que quatre pièces, mais pleines d*amour et de belles pensées. c Dans notre royaume de Gastiile , Alphonse-le-Savant réussit dans la poésie vulgaire, et j*ai vu des personnes qui avaient lu ses œuvres; on dit aussi qu'il versifiait supérieurement en langue la- tine. Vinrent ensuite Jean de la Gerda et Gonzalez de Mendoza, mon aïeul, auteur de bonnes poésies, entre autres de stances aux religieuses de la Zaydia, lorsque le roi don Pedro assiégeait Va- lence , commençant par ces mots : Sur les bords d'une rivière (1). Il fit usage d*une sorte de chants scéniques, comme imités de Plante et de Térence. En même temps vécut un Juif, nommé Rabi Santo, qui écrivit, entre autres très bonnes choses , des Proverbes moraux vraiment assez recommandables. Le titre de grand troubadour m*excuse de l'avoir compté parmi tant de nobles personnages; car, comme il dit lui-même , < Tautour, pour naître dans un nid ob- c scur, nesk vaut pas moins; et les bond exemples ne perdent pas c a ^tre cités par un Juif (2). > Alphonse Gonzalès de Castro, né ici à Guadalajara (3) , réussit assez bien dans la poésie castillane. Après eux parurent, au temps du roi Jean P', rarchidiacre de Toro et G^rci-Femandez de G^erena. Depuis le règne de Henri III , de glorieuse mémoire, père du roi notre maître, jusqu'à nos jours, cette science commença à s'élever davantage et à se parer avec plus d'élégance; il y eut des hommes très savans dans cet art , parUcu- lièrement Alphonse Alvarez de lUescas, cél^re troubadour, dont 00 pounnitrépéterce qu'un grand historien a dit a la louange d'O- vide, que toutes les paroles qui lui venaient à la bouche étaient des (i) Santillâne «;itè le premier v^tk dés stances àfc stm aïeul ; A lai libéras de un rlo. (a) Nin vale cl Azor menos Porque en vil nido siga , Nin los ejemplos buenos Porqiie Jiidio los diga. (3) Où Tattleur écrivait cette pi éface. Digitizedby vjOOQIC . 222 REVU£ DES DEUX MONDES. vers. Il a tant fait de poésies, que ma tâche serait longue et difficile si j'en devais seulement rapporter les titres tout au long. Ses œu- vres sont d*aiUeurs si connues et si répandues que je passerai à François Impérial, que je n'appellerai pas un troubadour, mais un poète; car il est certain que si quelqu'un dans notre occi- dent a mérité la couronne triomphale de laurier, sans faire tort à personne, c'est bien lui. Il a chanté la naissance du roi notre maître , et il a fait beaucoup d'autres choses gracieuses et dignes d'éloges. c Fernand Sanchez Galvera , commandeur de l'ordre de Cala- trava , composa d'assez bonnes poésies. Don Pedro Vêlez de Gue- vara , mon oncle, gracieux et noble chevalier, écrivit aussi de jolies choses. Fernand Perz de Guzman, également mon onde, cheva- lier savant en tout genre de science , a composé beaucoup d'ou- vrages en vers, et, entre autres, l'épilaphe du tombeau de mon père , l'amiral don Diego Hurtado. Il a fait aussi beaucoup de chansons d'amour, et il vient d'écrire dernièrement encore des Proverbes où se trouvent de grandes pensées , et un ouvrage assez utile et bien traité , des quatre vertus cardinales. c La poésie plut beaucoup au duc de Castro , mon frère , et il y réussit assez agréablement ; il accueillait chez lui de grands trou- badours, particulièrement Fernand Rodriguez Puerto-Carrero, Jean de Gayoso, et Alphonse Gayoso de Morana. Fernand Ma- nuel de Lando, honorable chevalier, est auteur de beaucoup de bonnes poésies; il imita plus qu'aucun autre François Im- périal ; il fit des cantiques à la gloire de la sainte Vierge et quelques invectives sur différens sujets fort bien traités contre Alphonse Alvarez. c Les poètes qui, de notre temps, ont écrit depuis ceux que je viens de dter, ou qui écrivent maintenant, je m'abstiens de les nommer, parce que je suppose, noble seigneur, que vous les con- naissez tous. Ne vous étonnez pas si je me suis si longuement étendu dans cette préface sur les auteurs anciens, ensuite sur les nôtres, et sur quelques-unes de leurs œuvres, qu'il semblerait que je vous offrisse, en quelque sorte, les fruits d'une oisiveté qui ne répugne pas moins à mon âge qu'aux troubles de l'état; car ce sont les souvenirs de ce qui a fait le charme de ma jeu- , Digitized by VjOOQIC LE MARQUIS DE SANTILLANE. 223 nessc, que j'ai retrouvés lorsque j'ai cru en avoir besoin; et, comme dit Horace : Quem nova coacepit olla servabit odorem ( i). c Mais de tous les poètes en langue romance, aussi bien Italiens que Provençaux, Limousins, Catalans, Castillans, Portugais, Ga- liciens, ou de quelque nation que ce soit, ce sont les Français de la province d'Aquitaine qui marchent les premiers, et qui ont fait le plus de gloire et d'honneur à leur art. Dire de quelle manière, c'est ce que je n'essaierai pas à présent, d'autant que j'en ai parle dans le prologue de mes proverbes. Cet aperçu, auquel mieux que moi encore pourraient beaucoup ajouter ceux qui en savent da- vantage , servira à vous faire sentir quelle estime mérite cette science recommandable, et combien vous devez vous féliciter que les vierges qui entourent l'Hélicon de leurs danses perpétuelles vous aient admis, non sans justice, dans leur compagnie, à un âge si tendre. C'est pourquoi , seigneur, autant que je puis , je vous engage à ne point cesser d'employer votre esprit élevé et votre plume à l'étude des beautés de la poésie et des règles de l'art , tant que Clothon conduira la trame de vos jours, afin que , quand Atropos en coupera le fil , les honneurs de Delphes ne vous man- quent pas plus que la gloire de Mars. > L'examen critique de toutes les questions littéraires effleurées dans cette préface m'entraînerait bien au-delà des bornes qui me sont ici imposées. Je me restreins donc à quelques courtes obser- vations, pour ainsi dire, obligées. Le consistoire de la gaie science, fondé à Toulouse au com- mencement du xiv*' siècle, fut comme une restauration de la poésie provençale, tombée en décadence après l'éclat dont elle avait brillé durant les deux siècles précédens. C'est de Toulouse que , sous le nom de gaie science ou de gai scwoir^ l'art des troubadours passa (i) Qao semel est imbuta recens, servabit odorem. Testa diù. Eput, lib.iy a. Jusqu'ici j'avais restitué les dtations inexactes de Santillane ; mais j*ai voulo donner un exemple de la manière dont il altère les textes. Il ne traite guère mieux les noms propres, dont j'ai rectifié Tortographe autant que j*ai pu le faire. Digitized by VjOOQIC , 2â4 REVUE DES DEUX MONDES. en Catalogne à la fin de ce même xit*" siècle , de la en Aragon , et puis en Caslflle, où Tintroduisit le marquis de Villena, auteur de la Gcufa sciencia. Santillane, à qui j*ai déjà dit que cette poé- tique fut adressée, succéda à Villena dans Tœuvre de propagation de la rfaie science , dont Tapparition en Castille , qui date du com- mencement du xv' siècle , ouvre une nouvelle période de la poésie on Espagne. Les poètes de cette époque , qui est celle de Jean II , sont marqués au coin de limitation des formes étrangères. San- tillane a défini la poésie ce qu'elle était dans la conception de son temps , et pour ce ftiit je ne le citerai pas au tribunal de la cri- tique moderne oii Bouter^^ek Ta gratuitement condamné (1). Je ne lui reprocherai pas non plus, avec le même écrivain , d'avoir ignoré la distinction que nous reconnaissons entre une science et un art, et d'avoir proclamé la poésie, la science par excellence. Mais que la poésie soit antérieure et supérieure ù la prose, c'est ce dont la critique de notre siècle, marchant au flambeau des lumières traditionnelles, convient avec celle du xiv*. — Image terrestre de la poésie éternelle, la parole de l'honmie, toute poétique à son origine, refléta l'harmonie céleste; organe des dieux dans h croyance des temps antiques , elle chanta les préludes de la civilisation au berceau de l'humanité. Strabon ne voyait dans la prose , œuvre artificielle , qu'une imitation de la poésie , fille de la nature. Telle est aussi la conviction éclairée de M. Ch. Nodier dans ses Elémens de linguistique publiés par le Temps. La poésie hébraïque est vieille comme le monde; on en tombe d'accord avec Santillane. Mais que les chants bibliques soient exprimés en langage métrique , c'est ce qu'on ne peut pas affirmer aujourd'hui, en laissant aux mots leur signification admise. Un nuage que la critique ne percera vraisemblablement jamais nous cache les mystères de la prosodie des Hébreux. Le trait le plus saillant que nous puissions distinguer dans l'expression de leur poésie est une symétrie constante dans les deux hémistiches qui composent le vers. C'est en vain qu'on a prétendu découvrir, dans ce que, pour être court, j'appelle leurs vers et leurs hëmis- liches, des formes métriques invisibles à nos yeux. A la fin de (i) Geschicte der Spanisclien Litteratur. • Digitized by VjOOQIC LE ]I^4RQUI8 DE SANTILLANE, 225 son excellent ouvrage (le Sacra poesi Hebrœonimy Lowth, après avoir réfuté victorieusement le système métrique de Hare , pro- pose de détruire toute autre hj-pothèse tendant à fonder un système quelconque de métrique hébraïque , en lui opposant une hypothèse diamétralement contraire, appuyée sur des argumens non moins spécieux. Mais Tessence de la poésie est indépendante de la forme métrique quelle revêt, et le rbythme poétique des psaumes, qui consiste pour nous en une sorte de parallélisme, en une certaine symétrie entre Tun et l'autre hémistiche de cha- que vers, se retrouve, bien qu'altéré, jusque dans le texte de la Vulgate. Le premier psaume dont la mémoire fournit le souvenir en peut servir d'exemple : tn exilu Israël de .£gyplo, — domus Jacob de populo barbaro. Facta est Judiea sanctificatio ejus, — Israël potestas ejus. Mare vidil et fugit : — Jordanis conversus est retrorsum. Santillane glisse très légèrement sur les Grecs et les Romains pour arriver à la poésie moderne, dont l'origine lui paraît inexti'icable. Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien est incomplète et confuse sa revue des poètes italiens , provençaux , français , limousins , catalans , valenciens et aragonais. Mais lors- qu'il motive pourquoi il préfère les Italiens aux Français sous tel rapport, et pourquoi les Français aux Italiens sous tel autre, son tact n'est-il pas sur , son appréciation n'est-elle pas judicieuse, et l'autorité du goût général ne confirme-t-elle pas aujourd'hui encore l'opinion qui, tout en admirant un génie plus ardent, une imagination plus féconde dans les chants des troubadours italiens que dans ceux de nos trouvères , n'en accorde pas moins à ceux- ci le mérite de n'avoir pas brillé aux dépens de l'art, c'est-à-dire au détriment de la vérité? Soit ignorance , soit oubli, quoique cette seconde supposition ne semble guère admissible, arrivé à l'examen historique de la poésie castillane, l'auteur de la préface ne prend pas pour point de départ le poènie du Cid , et il est vrai- semblable qu'il n'a pas connu le plus ancien monument, selon toutes les apparences , de la littérature de son pays. S'il ne pro- nonce pas non plus le nom de Gonzalo de Berceo, poète castillan TOME I. - • SUPPLÉMENT. 15 Digitized by VjOOQIC âoO REVUE DES DEUX MONDES. à respecta les lois et à ne pas Tîoler la constHution qu'ils ont jarée libre- ment. M. Guîzot a donc complété cette fois son système en dédarant que le peuple n'avait pas eu le choix d'un roi aax journées de juillet, parce (|u'on ne fiiit pas ainsi des rois par la volonté d'un peuple, et que, pour occuper le trône , il faut être appelé à y monter par une volonté d'en haiil, être prince , prince né sur les marches de ce trône qu'on veut gravir, en un mot , a dit ingénuement le ministre , parce qu'il fiut être du bois dont on feit les rois. L'empereur Nicolas , qui ne passe pas pour un démocrate, répondait d'avance à cette partie du discours de M. Goizot, lorsqu'il se refusait à reconnaître Louis-Philippe, en donnant pour motif que les sou- verains cesseraient d'être en sûreté chez eux s'ils admettaient une seirie 'fois que leurs cousins ou leurs proches parens pussent ainsi fedlement prendre leurs places. L'empereur Nicolas est de l'avis de M. Dupin, il a reconnu Louis-Philippe, quoique Bourbon; et M. Dupin, qui n'est pas toujours de son propre avis, a soutenu encore dans cette session , et avec son talent ordinaire, ses opinions de l'an passé. Ce discours de M. Dupin, l'un des plus remarquables qu'il ait prononcés, s'adressait moins à M. Ber- ryer et au parti légitimiste, auquel M. Dupin semblait répondre, qu'à M. Guizot et à ses amis les doctrinaires. M. Berryer était absent de la chambre au moment où M. Dupin monta à la tribune pour le réfuter; mais le soir, rencontrant son collègue dans un salon, il lui dit gaiement: a On m'a conté ton discours. Il parait que tu as rudement fustigé Guizot sur mes épaules. » Le président de la chambre, qui ne dissimule pas soq antipathie pour les doctrinaires, se mit à rire et ne s'en défendit pas. L'incident de M. de Broglie et de M. Bignon n'a pas été plus fevorable à ce mallieureux ministère, qui s'écroule de toutes parts, et qui ne tient encore un peu que par la volonté supérieure qui le domine , et à laquelle il s'est condamné à obéir aveuglément, sans user même du droit de re- montrance. On disait, et nous ne nous faisons l'écho de ces bruits que parce que l'événement les a bien complètement démentis , on disait, le jour où l'ho- norable M. Bignon prononça son discours en faveur de la Pologne, qu'il n'avait parlé ainsi qu'à la sollicitation du ministère. On disait encore que nos ministres voulaient avoir une occasion de rejoindre l'opposition sur son terrain, et d'y recueillir quelque popularité par un langage ferme et digne. On ajoutait qu'en jetant ainsi dans la chambre quelques paroles hostiles à la Russie, le ministère se donnerait les moyens de lui faire voter d'urgence les crédits supplémenUires de la guerre; mais tous ces bruits divers n'éuient pas fondés* Tout le discours de M. Bignon se por- tait sur ce [«ragraphe du projet de l'adresse. « La France , en sa qualité ^ Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHRONIQUE. i231 a de [>artie dans les grands contrats européens , a supporté et supporte a avec un rare désintéressement l'état de possession si onéreusement éta- it bli à son préjodice. Elle n'a fait aucun effort pour le changer, mais par a cela même elle n'a reconnu et ne peut reconnaître à aucune puissance a le droit de détruire on d'altérer sans elle ce qui a été établi avec son a concours, ou ce qui existe en vertu d'un assentiment antérieur, n Ce n'est pas la France qui veut les traités de 4815 , disait M. Bignon; mais, puisqu'elle veut bien les supporter, du moins elle a le droit, et elle est disposée à le faire valoir, d'exiger que les puissances se renferment dans la part qu'elles se sont faite. — Or, les traités de 4845 n'admettaient pas que la Pol(^e deviendrait une province de la Russie, et la mer Noire un lac nisse. Les paroles de M. Bignon devaient avoir un retentissement d'autant plus grand dans le monde politique qu'on y connaissait les alarmes éprou- vées depuis quelques jours par le ministère au sujet des affaires étran- gères. On a vu quelles discussions a fait naître, entre les journaux de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne , la découverte toute récente d'un traité entre la Prusse et l'Autriche, destiné, disait-on, à garantir l'intégrité de l'empire ottoman. Il paraît que par ce traité les deux puis- sances contractantes se bornent à déclarer que , dans le cas où Mahmoud serait privé du trône et sa maison éteinte ou écartée de la succession , l'Autriche et la Prusse, d'accord avec la Russie, s'uniraient pour empê- cher que le trône de Gonstanlinople ne tombât entre les mains du pacha d'Egypte ou d'un membre de sa famille. Ainsi Méhémel-Ali est traité par les trois puissances comme le fut Napoléon. Une sainte-alliance offen- sive et défensive est formée contre lui, c'est-à-dire contre l'influence de la France en Orient, puisque, par un bien faux principe , le pacha d'E- gypte a été adopté par notre gouvernement comme le représentant de la civilisation. M. de Lamartine , qui vient de prendre place à la chambre, y a traité cette question avec une abondance de vues bien remarquable , et surtout avec une réserve diplomatique qui donnerait lien de croire qu'il était in- formé, de bonne source, de la teneur de ce traité. Nous regrettons seule- ment qu'un homme doué d'une si haute intelligence ait pu se laisser prendre aux faux-semblans de civilisation du gouvernement égyptien. Il sufHt d'avoir franchi les portes d'Alexandrie, et même d'avoir exa- miné attentivement la capitale pour reconnaître que le gouvernement du pacha est le régime le plus oppresseur, le plus destructif de toute notion de justice et d'humanité , qui ait jamais paru sur la surface de la terre. Digitized by VjOOQIC 252 ' REVUE DES DEUX MONDES. Tons les clémens de civilisation que le gouvernement turc a laissé germer dans l'empire ottoman , toutes les vertus privées que M. de Lamartine a reconnues parmi les Turcs, et auxquelles, ainsi que tant d'autres voya- geurs , il se plaît à rendre justice , disparaîtraient en peu de temps sons le sabre des Arabes. Il font avoir remonté le Nil et ru les misérables habi- tans des campagnes de FEgypte forcés de vendre à vil prix au pacha le produit du champ qu'ils cultivent, pour se foire une^idée de l'avilissement de ce peuple. Quoi qu'il en soit , le pacha est l'allié de la France , et c'est la France qu'on exclut du parUge possible de l'Orient, par le traité en question. L'adhésion donnée publiquement par M. de Broglie à la protes- tation de M. Bignon, contre la non-exécution des traités de 4815, lui avait été certainement arrachée par cet acte si hostile à la France. L'humeur de M. de Broglie, son juste mécontentement devons-nous dire, et le besoin qu'il éprouvait de s'épancher devant les chambres, tenaient encore à une autre cause. On connaît maintenant le motif des mésintelligences qui se sont élevées entre la France et le roi de Suède. Les hommes politiques et surtout ceux qui ont eu des rapports avec le roi Charles-Jean , se refusaient à croire que l'éloignement qu'il montrait depuis quelque temps pour le gouA^emement français, tenait à une cause aussi pitoyable que la représentation d'un vaudeville offensant pour lui. Le doigt de la Russie se montre encore dans cette affaire. La Russie, qui se retrouve partout faisant des traités secrets défovorables à la France, n'a pas laissé ses diplomates inactifs à Stockholm. Prévoyant le cas d'une guerre soit avec l'Angleterre soit avec la France, et peut-être avec ces deux puissances ensemble , le cabinet nisse s'est déjà assuré, par son traité avec la Turquie, contre l'entrée d'une flotte dans la mer Noire. On sait aujourd'hui qu'un des articles de ce traité confie aux Russes la défense des Dardanelles , et oblige les Turcs à fermer le canal de Constantinople aux vaisseaux de guerre de toutes les puissances. Tranquille du côté d'Odessa et du midi de la Russie , l'empereur Nicolas a voulu se donner une sécurité pareille dans la Baltique , et se délivrer de tonte inquiétude pour Gronstadt et Pétersboorg. Or , la Suède tient la clé du détroit du Sund, comme la Russie tient la clé des Darda- nelles , et il fallait à tout piix mettre une main sur le roi Charles-Jean, tandis qu'on étendait l'autre sur Mahmoud. On assure qn'un traité secret signé entre la Suède et la Russie renforce et renouvelle le cadus fœderis qui existait entre ces deux puissances, et que la rupture des liaisons ami^ cales qui attachaient la Suède à la France, depuis et avant le traité de Westphalie , est une des premières conditions de ce contrat. Qu'on relise maintenant les paroles de M. de Broglie, qu'on pèse les Digitized by VjOOQIC REVUE. — ClIROKlyU^. 253 termes dans lesquels il appuya la motion de M. Bignon , et qu'on dise s'il n'a pas rempli un devoir de conscience et de probité? Quelle modéra- tion dans les paroles du ministre dont le cœur devait cependant déborder d'amertume et de chagrin! M. Bignon s'était contenté dédire que dans le cas où fl surviendrait des changemens qui altéreraient le mode d'exis- tence de quelques nations ou les délimitations de leur territoire , la France ne pourrait reconnaître de tels changemens opérés en violation des traités, et qu'elle protesterait. M. de Broglie répondit qu'il pensait comme M. Bignon , et que le ministère s'efforcerait de faire ce que l'or- gane de la commission demandait. Un vif mouvement d'approbation de la chambre répondit aux paroles du ministre , et il se retira certain d'a- voir bien agi , content de la chambre et justement satisfait de lui-même. Le soir, quand M. de Broglie se rendit au conseil , la haute volonté qui préside aux affaires avait déjà exprimé aux ambassadeurs des grandes puissances la douleur que lui faisait éprouver le discours de M. de Broglie. M. de Broglie avait été complètement sacrifié dans cette confé- rence; c'était, disait-on, un esprit fougueux qui portait une générosité de jeune homme dans les affaires , un homme de premier mouvement , un homme dangereux; on dit même que dans l'impatience et l'humeur que causa son. algarade, on était allé jusqu'à le traiter de pauvre honnête homme. D'après tout cela , on sent que M. de Broglie fut très mal reçu. La séance fut animée, violente. M. Thiers, qui se garde bien de s'ex- poser aux épithètes qui avaient été lancées à M. de Broglie , entra , comme de raison, dans toutes les vues du maître, et jappa avec une ardeur inouie contre le ministre des affaires étrangères. Mais M. de Broglie resta iné- branlable, et il défendit sa conduite et ses convictions avec la hauteur de mes et la noblesse d'esprit qu'on lui connaît, jusqu'au moment où M. Gnizot le supplia de céder. Enfin l'ascendant de M. Guizot l'emporta sur la justice et la raison , et M. de Broglie promit de monter à la tribune le lendemain pour rétracter ses paroles de la veille. On juge de la douleur qu'éprouva le ministre, et du combat qu'il se livra. Son discours du lendemain fut concerté avec ses collègues , un long discoure auquel contribuèrent M. Thiers et M. Guizot, et que M. de Broglie n'eut pas la force de prononcer. On l'a entendu dire depuis que, déjà malade lorsqu'il monta à la tribune , la tête lui tournait en parlant , et qu'il ne songeait qu'au moment de descendre de cette brûlante sel- lette. On sait qu'il éprouva une congestion cérébrale en regagnant son banc , et que , sans d'abondantes saignées qui le sauvèrent , il eût payé de sa vie cette fotale condescendance. Dans ce malheureux discours où la main (|ui mène tout se faisait sentir Digitized by VjOOQIC â34 REVUE DES DEUX MONDES. à chaque ligne, le mioistre se coadanmait à dire que l'Italie ne devait pas inspirer la moindre inquiétude , que la diète de Francfort n'avait ja- mais songé à attaquer l'indépendance des états secondaires de l'Alle- magne, que la seule question importante, celle d'Orient, se présentait sous un aspect rassurant; que le traité de Constantinople ne changeait rien aux affaires, que l'ordre légal régnait à Lisbonne, que l'Espagne devenait tranquille, en un mot que tout est an mieux dans le meilleur des mondes possibles. Et quand le ministre , écrasé sous ces paroles d'op- timisme, tomba en défaillance, M. Thiers escalada joyeusement les de- grés de la tribune, et vint encore renchérir sur son collègue. Dans son discours, M. Thiers invoquait la force de l'opinion. Il fout bien reconnaître cette force de l'opinion et lui rendre hommage. C'est elle qui a réduit M. Thiers à n'avoir aucune importance dans la chambre , et à n'être écouté que comme un honame d'esprit, amusant, ingénieux parfois , mais toujours sans conséquence. Si M. Thiers n'a jamais d'autre raison pour se retirer que ce mouvement de conscience qui portait, il y a peu de jours, M. de Broglie à donner sa démission, on peut pré- dire à M. Thiers un long ministère. Pour M. de Broglie , dominé encore une fois par l'ascendant de M. Guizol, il s'est décidé à garder son porte- feuille qui doit lui sembler bien lourd aujourd'hui. De tous ces débats, il est résulté une adresse dont chaque mot est un blâme de la conduite des ministres, et que le ministère a été forcé d'ac- cepter. Nous le répétons, celte adresse doit peser d'autant plus cruelle- ment sur le ministère , que dans la discussion qu'elle a £ait naître , il a vu repousser son candidat à la vice-présidence , qu'il a été forcé de le dés- avouer hautement, de blâmer ses discours officiels, de renoncer au projet sur les forts détachés, à toute modification de l'institution du jury; que les ministres ont été obligés de venir se réfuter les uns les autres, et enfin que l'un d'eux a été mortellement Messe siu* le champ de bataille. En An- gleterre et dans tout gouvernement représentatif qui ne serait pas illusoire, un tel ministère eût déjà disparu et pris la fuite au bruit des sifflets de la nation. Un grand bal a eu lieu cette semaine au château des Tuileries. Dès huit heures du soir, une foule immense remplissait les appartemens et envahissait jusqu'au grand salon, où le roi était occupé à donner au- dience au corps diplomatique. On a remarqué , dans ce bal, l'absence du duc d'Orléans qui est parti pour Bruxelles, et la présence de M. Mau- guin et d'un certain nombre de membres de l'opposition. La manière tout au moins très franche et très loyale dont M. Odilon Barrot et M. Mau- guin se sont déclarés partisans de la monarchie constitutionnelle , les Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHRONIQUE. S3K place et les dessine nettement aujoard'hiii , an milieu de l'opposition plus vive qui prévoit et désire une autre forme de gouvernement. Personne n'a donc élé surpris de voir les députés de cette nuance aux fêtes du châ- teau. Pour M. le duc d'Orléans , qui ne s'est pas rangé , que nous sachions ^ dans les rangs de l'opposition anti-dynastique,. on paraissait étonné de son brusque départ pour Bruxelles. Un journal avait répandu le bruit qu'une fâcheuse aventure, bien pardonnable à un prince de son âge, une surprise nocturne et la nécessité de laisser calmer la colère d'un mari on d'un frère offensé, avaient nécessité ce vo3fage si imprévu. Il n'en est rien. Le héros du drame dont il est question n'est pas le jeune prince. L'honneur et le scandale en reviennent à un certain général de l'empire que ses exploits amoureux ont rendu plus célèbre que ses cam- pagnes, et dont l'âge n'a pas ralenti les ardeurs, si l'on en croit les bruits qui circulent. Pour le duc d'Orléans, d'autres motife ont, dit-on, causé son éloignement. On assure que le jeune prince se plaint beaucoup du triste rôle qu'on lui fait jouer, et surtout de la parcimonie avec laquelle on lui distribue chaque mois sa part de la liste civile. On sait que les chambres lui ont alloué un million par an pour les dépenses de sa maison. Il parait que la liste civile ne lui accorde que 24,000 fr. par mois , et qu'elle retient ainsi à son bénéfice plus de 700,000 fr. sur les revenus du prince. Une re- montrance paternelle un peu vive, qui lui fut faite à propos de cette fas- tueuse loge d'Opéra qu'il a fkit décorer récemment , a occasioné une discussion, à la suite de laquelle le prince est parti pour aller passer quelque temps près du roi Léopold. Le roi des Belges n'a sans doute pas entendu sans émotion les doléances de son beau-frère. Le million qu'il attend doit être encore dans les coffres de la liste civile près de celui que réclame le duc d'Orléans , et il sera difficile de les faire sortir de ce tré- sor qui s'ouvre si souvent pour se grossir, mais rarement pour se dimi- nuer. Toutefois il serait injuste de blâmer un père qui a incontestable- ment le droit de régler les dépenses de son fils, et il faut reconnaître qu'il y a de la prévoyance à ne pas laisser dans les mains d'un prince de vingt ans une somme aussi considérable qui pourrait l'entraîner dans des excès de dissipation. Mais alors ce serait un devoir pour la liste civile, un devoir exigé par la probité, que de restituer à l'état l'excédant inutile , et de ne pas détourner à son profit une somme de sept cent mille fr. sur un million affecté par les chambres à une dépense toute spéciale. Sept cent mille francs ! c'est plus qu'il ne fout pour suffire aux frais de l'instruc- tion primaire dans quarante départemens , et puisque cette somme est Digitized by VjOOQIC 256 KEVUE DES DEUX MOiNDËS. inatîle aax plaisirs du duc d'Orléans, ne serait-il pas juste de la rendre aux pauvres contribuables qui l'ont fournie avec tant de peine ? MM. Grégoire et Collonibet viennent de donner une traduction des Œuvres de Salvien (4) , prêtre chrétien du v« siècle , né à GoI(^e, et qui vécut dans le midi de la France , à Lérins et puis à Marseille. Salvien est un des plus éloquens témoins de cette période qui s'abîma dans l'invasion des barbares; il la peint avec des traits de douleur et d'âpre indignation contre la corruption et la lâcheté de l'empire , avec des accens de prophétie lamentable qui l'ont fait surnommer le Jérémie de son siècle. Son célèbre traité du Gouvernement de la Providence est le tableau le plus Adèle de ce grand et unique moment dans l'histoire du monde. Le Bossuet rude de cet âge y justifie en traits sublimes la Providence des succès qu'elle accorde à toutes ces nations barbares, dont elle use comme de fléaux. On n'a ja- mais mieux compris qu'en lisant la corruption et l'imbécillité du vieux monde dénoncées par Salvien , la népessité de cette infusion de sang bar- bare pour tout retremper et tout rajeunir. Les traducteurs ne se sont pas bornés à nous donner ce traité du Gouvernement de Dieu et celui contre r Avarice: ils ont traduit aussi des lettres familières de Salvien où l'on voit l'intérieur d'un ménage chrétien d'alors , et un de ces cas nombreux dans la vie des saints de ce temps , deux époux se privant par vertu chré- tienne des plus légitimes tendresses , et habitant ensemble comme frère et sœur. MM. Grégoire et CoUombet , dans cette publication estimable, n'ont pas été mus seulement par des raisons d'étude et de choix historique et littéraire; un sentiment religieux , qui est celui d'une si notable partie des jeunes générations de notre temps , les a poussés à cette entreprise utile dont ils se sont acquittés avec élégance et bonheur. Ce même zèle de chré- tiens studieux les porte à nous promettre de donner successivement les œuvres de Vincent de Lérins , de Sidoine Apollinaire , les lettres de saint Jérôme. S'il nous était permis de leur exprimer un vœu , ce serait que leur choix tombât de préférence sur ceux des auteurs ou des ouvrages qui n'ont pas été traduits encore. Une publication comme celle de Salvien devrait être naturellement l'occasion d'examiner cet auteur original et de retracer avec quelque détail la société et la littérature chrétienne d'alors. Nous croyons savoir qu'un de nos collaborateurs s'occupe en ce moment d'un tel travail , qu'il professera avant peu avec sa profondeur et sa saga- cité ordmaire. Ce sera le temps d'y revenir. Ainsi les études religieuses renaissent de toutes parts , et il se manifeste un mouvement non douteux de restauration du christianisme par la science. (i) Lyon, Sauvignet; Paris, Bohaire, boulcvart des Italiens, lO. Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHRONIQUE. 257 CoMMiRTAiRs SUA i.» Yaçva , Vuu dcs Uvrcs religieux des Parses, ouvrage coo- tenant le texte zend , expliqué pour la première fois , les variantes des quatre manuscrits de la Bibliothèque royale, et la version sanscrite inédite de Nério- sengh; par Eugène Burnouf , membre de Tlnstitut, professeur de sanscrit au Collège de France.— Tome i'*". Chez Debure, rue Serpente, 7. De nos jours on a quelquefois prononcé trop légèrement , à notre sens, que les Français étaient tout à fait dénués de la capacité et de la patience nécessaires aux études philologiques. Sans invoquer ici le seizième siècle, et les savans qui brillèrent tant dans Pige de Louis XIV que dans celui de Voltaire, sans rappe- ler même les noms de quelques contemporains illustres , Touvrage que nous an- nonçons ici nous semble une éclatante réponse aux préjugés qui voudraient exclure aujourd'hui la France des honneurs et des travaux de la grande érudi* tion. Le commentaire sur le Yacna , dont M. Bumouf livre aujourd'hui au public la première partie^ est le fruit de Téhiboration la plus patiente et la plus conscien- cieuse. Quand en 1839 M. Eugène Bumouf eut publié à ses frais le texte du Zend jâvesta sous le titre de Vendidod Sade\ il commença le conmientaire sur le Taçna, dont il publia successivement plusieurs extraits dans le Journal asiatique. La publication du premier extrait date de 1 899. Venant après Anquetil-Duperron, M. Bumouf devait juger les travaux de son devancier; il l'a fait avec une raison pleine d'élévation et de convenance. Nous citerons cette intéressante appré- ciation : « Personne n'ignore que c'est au célèbre Ânquetil-Duperron que la France doit de posséder ce qui reste des livres moraux et liturgiques des Parses. On sait quels sacrifices cet homme courageux s'imposa pour aller chercher dans le Guzarate, où les Parses sont établis depuis dix siècles , les débris des ouvrages religieux qu'ils avaient emportés dans leur exil. Les soins qu'il se donna pour rassembler des copies de ces précieux livres , pour obtenir des prêtres tous les renseigne- mens qui pouvaient les éclaircir , pour en pénétrer le sens , enfin pour les traduire d'une manière qu'il pût croire exacte, sont sans contredit un exemple du plus noble et de plus difficile usage qu'on puisse faire de la patience et du savoir; et le récit pourrait en paraître peu vraisemblable , si ses peines n'avaient été récom- pensées par le succès. Anquetil rapporta en France ceux des livres de Zoroastre qu'il avait pu se procurer dans llnde, les déposa à la Bibliothèque du roi; et en 1771 , il en fit paraître la traduction sous le litre de Zend Apetta^ ouvrage de Zoroastre , en trois volumes in- 4». « Les savans purent croire dès lors que les institutions religieuses et civiles des Parses, que leurs mœurs, leurs usages, leurs langues et une portion notable de leur littérature sacrée étaient définitivement connus ; et le Zend Avesta d' Anquetil devint la base des travaux auxquels Térudition allemande se livre depuis le com- mencement de notre siècle , pour recomposer le tableau de l'ancienne civilisation Digitized by VjOOQIC â58 REVUE DES DEUX MONDES. persane. Tout n*clait pas fait cependant pour l'mteUigvnce des ouvrages sur les- qoeb s*eKerçait déjà la critique historique. Les textes n'en étaient pas publiés , la langue en était complètement inconnue ; on ne possédait ni un ouvrage gramuati- cal qui en contint les élémens , ni un lexique qui fournit le moyen d'en apprendre la terminologie. Un très court vocabulaire zend et pehlvi avait été joint par An- quetil au troisième volume de son SLend Avesta ; mais quoique Paulin de Saint- Barthélémy , .aidé de ce vocabulaire, pût déjà soup^nner que le xend appartenait à la même famHle que le sanscrit et les idiomes savans de l'Europe , ce fragment , et quelques détails peu précis sur la grammaire zende, consignés par Anquetil dans les Mémoires de rAcadémie des Inscriptions , formaient tout ce qu'on pos- sédait sur la langue dans laquelle nous ont été conservés les livres de Zoroastre. S'il y avait là de quoi faire naître la curiosité des savans , c'était trop peu pour la salis&dre. Anquetil avait promis une grammaire et un dictionnaire zends ; mais , soit que la mort ait prévenu l'exécution de son dessein , soit qu'il eût peu dégoût pour les études purement philologiques , ces travaux ne parurent jamais , et on n'en trouve que de Êiibles traces parmi les manuscrits d* Anquetil, que M. Silvestre deSacy d^fiosa, depub la mort de ce savant, à la Bibliothèque du Roi(x). « Il ne restait donc à celui qui aurait voulu apprendre la langue zende, lire le texte original des livres de Zoroastre, et le faire connaître à l'Europe d'une ma- mère critique , d'autre secours que la traduction d' Anquetil, et d'antre méthode à suivre que la comparaison attentive de cette traduction avec le texte. On pouvait eroke ce travail facile, et il ne fout rien moins qu'une supposition de ce genre pour expliquer pourquoi on n'a pas songé à s'en occuper plus t6t. Les personnes qui voulaient s'ouvrir une route nouvelle dans le vaste champ de la littérature orientale, devaient être plus empressées d'entreprendre l'étude d'idiomes encore peu connus, que l'interprétation d'un texte qu'il était permis de regarder comme traduit , et le déchiffrement d'une langue dont tous les monumens i?yiftanf en Eu- rope étaient publiés en français. 11 fout convenir d'ailleurs que tout devait confirmer les savans dans l'opinion qu'il ne restait presque rien à foire après Anquetil : son dévouement à des études qu'il aimait et dont il avait dû atteindre le terme; tant de soins bien frits pour porter leurs fruits; une confiance qui ne pouvait naître que de la certitude du succès , et qui devait être partagée par le lecteur ; enfin cette bonne foi dont l'expression est aussi naturelle au vrai savoir, que l'imitatioa en est difficile au charlalanisme. Aussi éprouvai-je une surprise que les personnes accoutumées aux recherches philologiques concevront sans peine , lorsque , com- parant pour la première fois la traduction d'Anquetil au texte original , je m'aper- çut que l'une était d'un foible secours pour l'intelligeoce de l'autre. Un examen (t) On troQYe l'indication des traTanz philologiques qa*Anqaetil se proposait de faire, dans 4e tome XXXI , pag. 43a des Mémoires de l'Académie des iuscriptions et belles-lettres . et dans 4e tome II da Zend Avesta. Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHRONIQUE. 239 suivi me persuada qu*avec le seul appui de son interprétation , ce ne serait pas une entreprise aussi aisée que je l'avais supposé d^abord , que d*acquérir la con- naissance de la langue dans laquelle était écrit le Zend Avesta ; et je reconnus bientôt que la traduction d'Anquetil était loin d'être aussi rigoureusement exacte qu'on Tavait cru ; et cela d'autant plus facilement , que Tauteur, en déposant à la Bibliothèque du Roi les textes originaux , avait lui-même livré à la critique les moyens de la juger. Mais , si cette épreuve fut peu favorable à la traduction du Zend Avesta , je dois me hâter d'affirmer qu'elle ne diminua en aucune façon ma confiance dans la probité littéraire de l'auteur. En donnant au public une version que tout l'autorisait à croire fidèle , Anquetil a pu se tromper, mais il n'a certaine- ment voulu tromper personne; il croyait à Texactitude de sa traduction , parce qu'il avait foi dans la science des Parses qui la lui avaient dictée. Au moment où il la publiait, les moyens de vérifier les assertions des Mobeds , ses maîtres, étaient aussi rares que difficiles à rassembler. L'étude du sanscrit commençait à peine, celle de la philologie comparative n'existait pas encore ; de sorte que , quand même Anquetil , à la vue des obscurités et des incohérences qui restaient dans l'interpré- tation des Parses, eût éprouvé un sentiment de défiance que, nous osons le dire , rien ne devait éveiller en lui , il n'eût pu aisément discuter leur témoignage avec quelque espoir d'en découvrir la fausseté. Il n'est donc pas responsable des imper • fections de son ouvrage; la faute en est à ses maîtres , qui lui enseignaient ce qulb ne savaient pas assez , circonstance d'autant plus fâcheuse qu'il lui était impossible de s'adresser à d'autres qu'à eux. Ses erreurs sont du genre de celles qui sont inévitables dans un premier travail sur une matière aussi difficile; et lors même qu'elles seraient plus nombreuses , lors même qu'il devrait subsister peu de chose de sa traduction, et que ce qui devrait en subsister aurait besoin d'être vérifié de nouveau, il resterait encore à Anquetil-Duperron le mérite d'avoir osé commencer une aussi grande entreprise , et d'avoir donné à ses successeurs le moyen de rdever quelques-unes de ses fautes. Cest d'ordinaire la seule gloire que conserve celui qui explore le premier une science nouvelle; mais cette gloire est immense, et elle doit être d'autant moins contestée par celui qui vient le second, que lui-même n'aura vraisemblablement aux yeux de ceux qui plus tard s'occuperont du même sujet, que le seul mérite de les avoir précédés. » Le beau travail dont M. Burnouf enrichit aujourd'hui l'érudition française af- fermira de plus en plus la haute réputation dont l'auteur jouit en Allenuigne , et trouvera des juges compétens auxquels il faut renvoyer son livre, teb qu'Éwald k Gcettingue, et Bopp à Beriin. C'est surtout au professeur de BerUn qu'il appar- tient d'examiner le travail de M. Burnouf avec la même attention que ce dernier vient d'apporter à l'analyse de sa Grammaire Comparative (i). BIM. Bopp et Eu- ( * ) Voyez 1« Journal dti ttipmn$. Digitized by VjOOQIC 248^ REVUE DES DEUX MONDES- fragmena gravés par Maro-Anloine. Mais c est assez pour justifier les regrets de ses contemporains. Enfin , cédant aux menaces de Jules II y Soderini enjoignit à Michel-Ange de retourner à Rome. Michel-Ange résistait et allait passer en Turquie sur l'invitation du grand seigneur qui voulait lui demander un pont de communi- cation de Constantinople à Péra » lorsque le sénat réussit enfin à triompher de son obstination en le nommant ambassadeur auprès de S. S. Jules II se trouvait alors à Bologne. Soderini fut chargé de présen- ter au pape l'artiste repentant. Au lieu de venir à nous, lui dit Jules en colère» tu as auendu que nous allions au'^levant de toi. Michel-Ange s'excusait de son mieux, lorsqu'un des évéques présens à l'audience entreprit sa justification» en remontrant au pape que les artistes étaient d'ordinaire mal élevés» ignorans des convenances» étran- gers aux habitudes d'une société délicate et choisie. — Taisez-vous» lui dit Jules en le frappant de sa béquille » je vous trouve hardi de faire à un pareil homme» en notre présence» des reproches qui sont loin de notre pensée. Ignorant vous-même» maladroit^ sortez à l'instant. Pour témoigner à Michel-Ange son oubli du passé». Jules II lui commanda sa statue colossale en bronze qui devait être placée au frontispice de St.-Petrone de Bologne. Que lui mettrons-nous dans cette main? demanda Fartiste an pape qui était venu voir le modèle. Un livre?— Non pas ; une épée plutftt. Je la sais mieux manier. Et que fait cette main? Bénit-elle? Mau- dit-elle? — Elle menace Bologne et l'avertit de vous être fidèle. La statue fut achevée. Mais les Bentivogli rentrèrent à Bologne et le peuple renversa l'image victorieuse. Le duc de Ferrare» Al- phonse d'Est» acheta le bronze et en fit une pièce d'artillerie qu'il nomma la Julienne. La tête seule fut conservée. De retour à Rome» Jules II voulut employer Michel-Ange à pein- dre la chapelle de Sixte lY . Bramante» qui avait produit Raphaël à la cour pontificale et qui voulait avoir la direction souveraine de tous les travaux d'architecture et de décoration » avait suggéré ce projet au pape dans l'espérance que son rival » forcé à un travail dont il avait depuis long-temps perdu l'habitude , et mis en paral- lèle avec Raphaël , perdrait sans retour la faveur de Jules II , et qu'après celte épreuve injurieuse il n'y aurait plus à revenir au Digitized by VjOOQIC HtSTOIRB ET PHILOSOPHIE DB l'aRT. SA9 mausolée. Ce fut donc réellement à son ennemi le plus acbanië que Michel-Ange dut Toccasion de ce glorieux ouvrage. Comme il ignorait le travail de la fresque, il se défendit long- temps d'accepter la décoration de la chapelle sixtine. Enfin, il se rendit aux sollicitations du pape et fit venir de Florence les meil- leurs peintres de fresques pour apprendre la pratique du métier, et, s'il en était besoin , pour les appeler à son aide. Mais à peine les eut-il mis à l'œuvre, qu'il conçut pour leur insuffisance un mé- pris sans réserve et les congédia sur-le-champ. Il s'enferma et crut pouvoir travailler seul. Arrivé à moitié du premier tableau, toute la peinture se couvrit d'une croûte épaisse. Michel-Ange allait re- noncer, lorsque San-Gallo , envoyé par Jules II, reconnut que l'en- duit qui servait de fond était trop détrempé et fit refaire sur le mur une préparation plus convenable. Rassuré désormais sur le succès de son entreprise , Michel-Ange rompit brusquement avec tous ses amis ; il s'enferma seul avec son génie, couchant tout habillé, dormant à peine quelques heures, ne se fiant qu'à lui-même de la préparation de ses couleurs , ne per- mettant qu'à grand'peine à Jules II d'assister à ses travaux. Un jour même on assure que, furieux d'être interrompu par le pape, il jeta du haut de son échafaud, sur les dalles de l'église, une plan- che qui tomba au pied du visiteur importun et le couvrit de pous- sière. Mais Jules II savait pardonner à la colère de l'artiste inspiré. Bramante, pendant l'absence de Michel- Ange, introduisit fur- tivement Raphaël , qui profita de cette leçon pour agrandir son style. Jules II avait feit abattre les échafauds pour jouir plus tôt de la vue de ce chef-d'œuvre. Il restait encore toute une moitié de la chapelle à peindre. Les biographes de Michel-Ange sont unanimes dans leur accusation contre Bramante qui aurait voulu enlever à son rival des travaux si glorieusement commencés. Quelques-uns même ont insinué que Raphaël n'était pas étranger à ces intrigues. Jules II résista courageusement aux sollicitations de Bramante , et Michel-Ange se remit à la chapelle. Cependant le pape impatient importunait l'artiste de ses visites. — Quand finiras-tu cette cha- pelle? — Quand je pourrai. — Faudra-t-il jeter bas les échafauds? — Pour toute réponse à celle menace, Michel-Ange fit si bien Digitized by VjOOQIC 250 REVUS DBS DEUX MOHDBS. que le pape officia dans la chapelle le jour de la Toussaint. U n'a- vait mis que vingt mois à pdndre toute la voûte. Comblé d*applaudissemens et de faveurs, Buonarroti sollicita inutilement la permission d'aller faire à Florence la statue de saint Jean-Baptiste, et reprit le travail du Mausolée , que la mort de Jules II interrompit bientôt. Léon X , voulant doter sa ville natale d'un monument qui pût consacrer sa mémoire , chargea Michel-Ange de bâtir la façade de l'église de Saint-Laurent. Le projet avait été mis au concours, et Michel-Ange l'avait emporté sur Baccio d' Agnolo , Antoine San- Gallo, André et Jacques Sansovino et Raphaël. Il exécuta sur-le- champ un modèle en bois , conservé encore aujourd'hui dans la bibliothèque des Medici. Il avait été chercher à Carrare les mar- bres dont il avait besoin, quand Léon X apprit qu'on trouvait à Saravezza des marbres de même qualité. Michel-Ange reçut l'or- dre de surveiller lui-même cette nouvelle exploitation , qui dévora plusieurs années; les fondemens seuls de l'édifice furent achevés; la mort de Léon X arrêta l'exécution du projet. Sous le pontificat d'Adrien VI , il reprit le Mausolée de Jules II , et fit quelques travaux d'architecture. Clément VII, avant son avènement, lui avait demandé pour Flo^ rence la bibliothèque de Saint-Laurent et une chapelle sépulcrale pour ses ancêtres dans l'église de ce nom. Il voulut aussi l'employer à Rome. Mais Michel- Ange , après avoir réglé avec le duc d'Urbin , neveu de Jules II , les comptes du Mausolée de son oncle , reprit le chemin de Florence pour achever la bibliothèque et la chapelle , deux de ses meilleurs ouvrages. Avant de quitter Rome, il fit pla- cer dans l'église de la Minerve la statue du Christ embra$sant la croix. Les premières années du pontificat de Clément VII furent, on le sait, une époque désastreuse pour l'Italie. Le sac de Rome et l'expulsion des Medici sont les deux principaux épisodes des trou- bles de cette époque. Michel-Ange fut nommé commissaire général des fortifications de Florence. U part pour Ferrare, étudie le sys- tème militaire de cette place, et revient défendre Florence pen- dant une année. Cependant ces travaux, si nouveaux pour lui, lui laissaient encore quelques momcns pour ses études de prédi- Digitized by VjOOQIC HISTOIRE £T PHILOSOPHIE DE l'aRT. 93i lecdon. Ce fut alors qu'il peignit cette Leda si vantée par ses con- temporains» et dont il ne reste plus qu'une gravure. Il continuait aussi la chapelle des Medici. Florence fut prise. La famille des Medici rentra dans la ville. Michel- Ange, réfugié à Venise pendant quelques semaines, revint à Florence , et se cacha dans la maison d'un ami. Clément VU lui pardonna et le pria d'achever la chapelle de sa famille. L'artiste avait projeté quatre mausolées , mais la dépense ayant été réduite , il n'acheva que ceux de Laurent etde Julian. Les plus célèbres des statues qui font partie de ces deux monumens sont celle de Lau- rent , connue sous le nom de il pensieroso , et une figure allégori- que de la Nuit. Un jour Michel-Ange trouva écrit au pied de cette dernière un quatrain dont voici le sens : c Cette Nuit que tu vois dormant dans un si doux abandon , fut c tirée du marbre par la main d'un ange. Elle est vivante, puis- € qu'elle dort ; éveille^la , si tu en doutes , elle te parlera. > Michel-Aoge répondit au nom de la Nuit : c II m'est doux de dormir et d'être de marbre. Ne pas voir, ne < pas sentir est un bonheur dans ces temps de bassesse et de < honte. Ne m'éveille donc pas , je t'en conjure ; parle bas. > Cette protestation mélancolique témoigne assez du patriotisme de Michel-Ange, et révèle clairement ce qu'il pensait des maîtres de sa patrie. Cependant le duc d'Urbin pressait Michel -Ange d'achever le tombeau de Jules II, et Clément VU, dans le même temps, proje- tait de lui faire peindre à fresque les deux petits côtés de la cha- pelle Sixtine. Il avait choisi pour sujets le jugement dernier et la chute des anges. Michel-Ange avait hâte de terminer le tombeau de Jules II pour trancher sans retour les contestations élevées par les héritiers au sujet de sommes avancées, et s'employait sans re- lâche à ce travail , lorsque Paul III prit à cœur le projet de Clé- ment VII. Comme Buonarroti différait la nouvelle fresque de la chapelle pour se libérer avec le duc d'Urbin , le pape décida le duc à se contenter de trois statues de la main de Michel-Ange, et de trois autres confiées à des sculpteurs habiles. En exécution de ce nouveau marché, le mausolée fut achevé dans l'espace d'une année Digitized by VjOOQIC 253 REVUE DES DEUX MONDES. tel qu'il se voit aujourd*hui dans Tëg^ise de Saint-Pierre-auX'» Liens. Michel-Ange allait avoir soixante ans lorsqu'il commença le Jii' gement dernier. Il fit ses cartons et donna luinodéme la première couche au mur de la .chapelle. Jamais il n'avait eu tant d'ardeur et d'enthousiasme. Vers le milieu de son travail, le pape vint le voir, n avait avec lui son maître des cérémonies, messire Biaise de Cesene, qui, ne comprenant rien à la confusion des damnés, se prit à dire que la vue de cette peinture était bonne tout au plus pour les tavernes et les mauvais lieux. A peine l'aristarque eut-il le dos tourné que lIGchel-Ange le peignit sous la figure de Minos avec des oreilles d'âne. Hessire Biaise se plaignit au pape, qui se contenta de lui répondre : c Vous savez que j'ai tout pouvoir dans le ciel et c sur la terre, mais je ne puis vous tirer de l'enfer; amsi dcHic € restez-y. » Comme il approchait de la fin de son Jugement, il se laissa tom- ber d'un échafaud et se blessa grièvement à la jambe. Son humeur, habituellement sombre, s'aigrit tout à coup au point qu'il ne voulut parler à personne de sa blessure, et s'enferma , résolu à se laisser mourir. Baccio Rontini , son médecin et son ami, après avoir inu- tilement irappé à sa porte , parvint enfin jusqu'à lui par des dé- tours sans nombre, et ne le décida qu'avec peine à prendre soin de lui-même. Ce découragement, cette subite résolution de mourir s'expliquent, selon ses biographes, par la lecture habituelle des prophètes qu'il ne quittait plus depuis le commencement de son travail et qui rem- plissaient son ame d'images plaintives et désolées. Malgré les critiques nombreuses qui ne manquèrent pas au Juge- ment dernier, Paul III , ayant construit au Vatican la chapelle Pauline, pria Michel -Ange delà décorer. La basilique de Saint- Pierre demeurait inachevée depuis la mort de Bramante. San-Gallo, chargé de continuer ce monument , n'avait eu que le temps de mo- difier fastueusement le projet primitif. Michel -Ange, après avoir étudié attentivement le projet de San-Gallo, fit un nouveau dessin , et réduisit l'église à la forme d'une croix grecque. Il supprima un grand nombre de détails et diminua le poids de la coupole. En 1546, il reçut de Paul III un bref qui l'autorisait à réformer librement Digitized by VjOOQIC mSTOIRE ET PHILOSOPHIE DE L*ART. 255 Touvrage de ses prédécesseurs, et défendait sous d^ peines sé- vères de rien changer au nouveau pian. Il refusa généreusement roffre d'un traitement annuel de six cents écus romains, et tra- vailla pendant dix-sept années sans autre but, sans autre récom- pense que l'accomplissement de sa pensée. Il fortifia pour la troi- sième fois les piliers de la coupole ; il couronna les arcs d'un nou- vel entablement; enfin il acheva ce vaste d6me, projeté, il est vrai , par Bramante, mais qui menaçait de ne jamais sortir entier du génie impuissant de l'inventeur. Par le choix sévère des orne- mens, il se montra supérieur à San-Gallo , qui avait entassé dans ses dessins un nombre infini de détails contradictoires. Il fonda l'harmonie et l'unité dans le désordre et la confusion. Il prouva qu'il savait plus que Bramante; en corrigeant les imaginations fri- voles de San-Gallo , il montra que la force n'éclate pas moins par la modération que par la prodigalité. Tous les grands architectes étaient morts. Michel-Ange restait seul; le sénat n'hésita pas à lui confier les travaux du Capitole. Le palais des Conservateurs, l'une des ailes du Ca{»tole, a été con- struit sur ses dessins. Jules III , malgré les intrigues du parti de San-Gallo , le conti- nua dans ses fonctions d'architecte de Saint-Pierre. Il lui confia aussi l'entreprise de sa viUa, nommée Papa Giulio, et qui fut plus tard achevée par Yignole. Florence et Rome se disputaient Michel-Ange. Le grand-duc le pressait de terminer la chapelle et la bibliothèque de Saint-Laurent. Le pape le retenait à Rome pour l'achèvement de Samt-Pierre. Buonarroti s'excusa auprès du grand-duc de Toscane sur les infir- mités de sa vieillesse. Cependant, comme ses compatriotes vou- laient élever dans la rue Giulia un temple en l'honneur de saint Jean des Florentins, il leur donna le choix entre cinq projets. Ils avaient préféré le plus riche , il leur dit avec une fierté naïve : c Si vous l'exécutez , vous aurez un temple tel que les Grecs et les Romains n'en eurent jamais. Htlalheureusement les fonds vinrent à manquer, et l'ouvrage ne fut pas' terminé. En 1557, Michel-Ange, après avoir achevé les grandes voûtes des nefs de Saint-Pierre, arrêta le' modèle en bois de tout ce qui res- tait à foire, et prit soin d*y marquer toutes les mesures dans le plus Digitized by VjOOQIC âS4 RETCB DBS DBUX MONDES. grand détail. Sa volonté fut religieasement respectée dans tous les travaux de la coupole. Outre cette grande entreprise , qui suffirait à sa gloire 9 il fit encore plusieurs travaux d'architecture» la façade de la porte del Popolo, qui est hors la ville , la porta Pia; il restaura la grande salle des Thermes de Dioclétien. Ck>nime il allait s*afiaiblissant de jour en jour, il demanda un suppléant pour Saint-Pierre. L*intrigue fit nommer à cette place Nanni di Baccio Bigio, qui plusieurs fois déjà avait prouvé son incapacité. Michel-Ange, après l'avoir gourmande sur un pont inu- tile que ce dernier avait fait construire pour le service de la cou- pole, alla trouver le pape, qui renvoya Nanni, et nomma, pour suivre les travaux, Vignole et Pierre Ligorio. Depuis quelque temps on prévoyait la fin de ce grand homme. Une fièvre lente lui annonça que sa mort ne tarderait pas. Il ap- pela son neveu, Léonard Buonarroti, et lui dicta son testament en peu de mots, c Je laisse mon ame à Dieu, mon corps à la terre, mes biens à mes parens les plus proches. > Il mourut le 15 février 1564, à rage de quatre-vingt-dix ans. On le porta dans Téglise des Saints-Apôtres , où le pape avait décidé que son tombeau serait placé, en attendant qu'il en eût un dans la basilique de Saint-Pierre. Le grand-duc de Florence fit déterrer secrètement le corps, qui fut transporté dans sa patrie. Un catafalque magnifique fut dressé dans l'église de Saint-Laurent, sépulture des grands-ducs. Bene- detto Varchi prononça l'oraison funèbre. Le grand-duc fournit à Léonard Buonarrbti tous les marbres nécessaires pour l'achève- ment du mausolée projeté par Vasari. Trois sculpteurs florentins, Jean delF Opéra, Batiste Lorenzi et Valerio Cioli exécutèrent en ronde bosse, pour le sarcophage, les figures de l'Architecture, de la Peinture et de la Statuaire. Vasari couronna le monument par le buste de son maître. Le palais Buonarroti , à Florence, toujours habité par les des- cendans de Michel- Ange, renferme une galerie où sont représen- tés, de la main des meilleurs maîtres de Florence, les principaux traits de la vie de cet homme illustre. On a de lui plusieurs paroles dans le goût antique. Vasari l'entretenait un jour de la joie de Léonard Buonarroti, son ne^ veu> à l'occasion de la naissance d'un fils, c Je ne vois pas, lui • Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE l'aRT. 2SS < répondit Michel-Ange, qu'il faille tant se réjouir de la naissance c d'un homme, ni iaire tant de fêtes à cette occasion. Ces fêtes et < cette joie, on devrait les réserver pour la mort de Thomme qui c a bien vécu. > — Il y a dans les Tristes d'Ovide une pensée pa- reille. — Conune un prêtre de ses amis lui reprochait de ne s'être pas marié : c De femme, réponditril , j'en ai encore trop d'une pour < le repos de ma vie; c'est mon art. Mes enfans , ce sont mes ou- c vrages. Cette postérité me suffit. Laurent Ghiberti a laissé de c grands biens et de nombreux héritiers ; saurait-on aujourd'hui c qu'il a vécu, s'il n'eût fait les portes de bronze du baptistère de c Saint4ean? Ses biens sont dissipés, ses enfans sont morts. Hais < les portes de bronze sont encore sur pied. > Vers la fin de sa vie il était tombé dans une mélancolie profonde, voici ce qu'il écrivait : t Porté sur une barque fragile au milieu d'une mer orageuse, je termine le cours de ma vie; je touche au port où chacun vient rendre compte du bien et du mal qu'il a fait. Ah ! je reconnais bien que cet art, qui était l'idole et le tyran de mon imagination, la plon- geait dans l'erreur. c Pensers amoureux , imaginations vaines et douces, que devien- drez-vous maintenant que je m'approche de deux morts, l'une qui est certaine, l'autre qui me menace? Non, la sculpture, la pein- ture ne peuvent suffire pour calmer une ame qui s'est tournée vers toi , ô mon Dieu , et que le feu de ton amour embrase. > On sait les magnifiques pensées inspirées à l'un de nos poètes les plus vrais et les plus purs par la lecture de ce touchant sonnet; tout le monde a lu les pieux encouragemens donnés aux grands artistes qui doutent d'eux-mêmes et de l'avenir par l'auteur des Consolations. Il serait curieux de connaître quel jour, à quelle occasion Michel- Ange écrivit ce lamentable sonnet. Les déceptions de l'amour hu- main l'avaient-elles rendu plus exigeant envers ses études chéries? Demandait-il aux travaux de son art les joies qu'il ne pouvait plus trouver dans la tendresse et l'effusion? Etait-ce un souvenir de Vittoria Golonna , qu'il aima si long-temps d'un amour chaste et divin, et dont il pleura la mort avec des larmes si désespérées? Digitized by VjOOQIC ^ 2S6 KEVUE DES DEUX MONDES. était-ce en mémoire de cette magnifique vision si tôt effocée qu'il gourmandait son génie impuissant à le consoler? Redemandait-il à Dieu une ame généreuse et grande où se reposer de sa gloire? Se plaignait-il, comme le législateur hébreu , de la so- litude puissante et morne de son génie? Ce bonheur qu il appelait de ses vœux» n était-ce pas de réfléchir, sur un nom qu'il n'osait rappeler, les splendides rayons de sa renommée? Ah! sans doute il ne se défiait pas de sa gloire, mais il se plaignait à Dieu d'être seul. Dans ses fréquens accens de tristesse , il se plaisait à couvrir de dessins lugubres les marges de la Divine Comédie. Il suivait à la trace l'austère imagination d'Âlighieri. Le temps nous a envié ces précieuses improvisations. L'exemplaire qu'il avait orné de ses compositions a péri malheureusement dans le naufrage d'un navire qui allait de Livoume à Cività-Veochia. Michel-Ange était recherché des grands, mais fuyait volontiers leur société ; il compta parmi ses amis les {Slus illustres personnages de son temps, et surtout quelques-uns de ses âèves tels que Rosso, Daniel de Yolterre, Pontormo, Yasari. Parfois il se plaisait dans la société d'artistes médiocres, comme Menighella et Topolino, fai- seurs et vendeurs d'iinages. A 83 ans, il perdit un fidèle serviteur, appelé Urbain , qu'il avait près de lui depuis le siège de Florence. Yoid ce qu'il écrivait à Ya- sari en réponse aux consolations que soi» élève lui avait envoyées. c Messire George, mon ami, je ne puis que vous écrire mal; ce- pendant il faut que je vous réponde. Yous savez comment Urbain est mort. C'est pour moi une feveur de Dieu , en même temps que le plus grand des malheurs : une faveur, puisque l'exemple que j'ai reçu en voyant mourir un si honnête homme, m'apprend, non pas seulement à mourir, mais à désirer la mort. Il fallait après vingt-six années me voir séparé d'un serviteur si rare et si fidèle. Avec quel plaisir je l'avais enrichi ! et quelle était ma joie de pen- ser qu'il serait le soutien de ma vieillesse ! Maintenant je n'ai plus d'autre espoir que de le revoir dans l'autre vie. J'ai un gage de son bonheur dans la manière dont je l'ai vu mourir. Ce qui affligeait mon Urbain , ce n'était pas de cesser de vivre , c'était de me laisser dans mes infirmités au milieu d'un monde méchant et trompeur. II * Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE l'aRT. 237 est vrai qu'il emporte avec Itii la meilleure partie de moi-même et tout ce qui me reste n'est plus que misère et que peine. Je me re- commande à vous. > N'y a-t-il pas dans la pieuse tendresse qui éclate à chaque lifjne de celte lettre une réponse victorieuse à ceux qui ont accusé Slichel- Ange d'égoïsme et d'insociabilité? Faut-il s'étonner s'il répugnait le plus souvent aux frivoles causeries et aux bourdonnemens tu- multueux qui, de son temps comme aujourd'hui, s'appelaient le monde? La société habituelle de Michel-Ange, c'était le souvem'r des ou- vrages qu'il venait d'achever, l'espérance ardente , la conscience anticipée de ceux qu'il rêvait et qu'il commencerait le lendemain. Dans le livre de sa vie, les feuillets où il n a pas inscrit glorieuse- ment son nom sont rares et peuvent se compter. Le seul amour hu- main qui Tait distrait des créations de son génie, Yittoria , est enve- loppé d'un voile mystérieux comme la Béatrice d'Alighieri. £t puis qui sait? Pourquoi reculer devant une conjecture qui semble cruelle et qui n'est que vraie? Peut-être a-t-il découvert dans ces larmes inconsolables qui suivent les grandes pertes des secrets que le bonheur ne lui eût jamais révélés? Peut-être l'àpreté de la vie réelle l'a-t-elle forcé de s'élever plus haut et plus loin dans les ré- gions de la pensée. — Il y a , je le sens, dans cette manière d'inter- préter la douleur et de l'exploiter à son profit, un égoïsme affligeant et honteux aux yeux de la foule. Mais l'intelligence profonde et complète des pleurs qui ne tarissent pas n'a jamais dispensé lésâmes sérieuses de la sympathie et de la plainte. D y a ce mois-ci deux cent soixante-dix ans que Michel- Ange est mort ; l'homme est au- jourd'hui ce qu'il était de son temps ; or, il fai^drait avoir bien peu vécu pour n'avoir pas vérifié par soi-même sur ses amis les pl'js chers, sur les génies illustres qu'il nous a été donné d'approcher, cette loi sévère et inflexible dont je parlais tout-à-riieure ; il fau- drait avoir commencé d'hier à sentir et à comprendre pour ignorer conmie se réalisent la plupart des révolutions de la pensée , pour ne pas entrevoir sous le voile des images dont le poète nous éblouit les poignantes douleurs dont l'homme se souvient ; sans Staria Gha* worth, sans Béatrice, sans Yittoria Colonna, aurions-nous le Pélcii^ nage, la Divine comédie, et le Jugement dernier? TOME I. SUPPLÉMENT. 17 Digitized by VjOOQIC 258 HEirUK DES DEUX MONDES. §. II. €'est une chose éternellement regrettable cpie Hichel-Ange n ait pas réalisé le mausolée de Jules II, tel qu'il Tavait d*abord conçu. Ce que nous avons ressemble si peu à ce que nous aurions eu, qu'on ne peut trop maudire le duc d'Urbîn et ses co- héritiers, qui , par leurs mesquines chicanes , ont arrêté l'exécution définitive et com- plète de ce magnifique projet. Le mausolée devait ofFrir un massif quadrangulaire, orné de niches où auraient été des Victoires, décoré par des Termes faisant pilastres , auxquels eussent été adossées des figures de captif^. Il devait supporter un second massif plus étroit autour duquel eus- sent été placées des statues colossales de prophètes et de sibylles. Le tout devait être couronné, par retraites, d'une masse pyrami- dale où auraient trouvé place des bronzes et d'autres figures allé- goriques. Condivi et Yasari varient sur quelques détails de ce mausok^. Mais, d'après la description qu'ils en ont laissée, il est permis de croire que cette grande pensée littéralement réalisée eût été le chef- d'œuvre de Michel-Ange ; car la sculpture , il Fa dit en mainte oc- casion , était son art de prédilection : les beautés sans nombre qui se rencontrent dans la chapelle Sixtine ei dans le Jugement dernier sont plutôt sculpturales que pittoresques. N'est-il pas singulier que dans une carrière de soixante-dix ans toute remplie de travaux, de volontés persévérantes , d'études assi- dues, de veilles ardenteset courageuses, un homme, qui futlepremier artiste de son temps, n'ait pas trouvé moyen d'achever, de produire, et d'armer pour une vie durable une idée qui, pour sa conscience, exprimait à la fois la forme h plus exquise de la reconnaissance et de la beauté? Il avait dû à Jules II sa première gloire; il voulait baptiser du nom de son bienfaiteur l'œuvre la plus imposante de sa vie. L'explication allégorique de ce mausolée, telle que nous la trou- vons dans Vasari , est bizarre et tourmentée; mais qu'importe? Et Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE L*ART. 25i) puis 9 qui nous assure que cette explication appartient en propre à Michel-Ange?Cequi frappe tous les esprits sérieux dans ce poème de mai'bre tel que nous venons de Tesquisser, c'est le symbole ëclaiant de Fëglise militante. Des prophètes et des victoires! voilà ce que Michel-Ange avait trouvé de mieux pour éterniser la mé- moire de Jules IL Pourquoi des sibylles à c^té des prophètes? Pour- quoi cette confusion adultère des traditions païennes et du génie chrétien? Pourquoi ? C'est que Tenthousiasme du siècle pour l'anti- quité était tiède encore d'une découverte récente, c'est que Michel- Ange était né vingt-un ans seulement après la prise de Constantino- ple y c'est que les Grecs fugitifs avaient apporté danâ l'Italie catho- lique leurs dieux , leur langage et leurs rêveries. C'est qu'il y avait à Florence une école de néoplatonisme qui recommençait les mys- tiques enseignemens d'Alexandrie. Quand les convives des Medici commentaient le Phedon, les sibylles et les prophètes n'exprimaient qu'une même pensée , la sagesse prévoyante. Pour les hôtes éru- dits de Laurent-le-Magoifique , la loi chrétienne était une transfor- mation morale de la philosophie antique, plus pure, plus exquise, plus applicable , mais d'une vérité à peu près équivalente. Les mausolées de la famille Medici ont eu le même sort que le tombeau de Jules IL Dans le projet primitif, la chapelle sépul- crale devait recevoir quatre monumens. On n*en voit que deux à Florence. Mais au moins les deux que nous avons sont achevés en entier de la main de Michel-Ange. Au bas de la statue de Julien on voit les figures allégoriques de la Nuit et du Jour, et au pied de celle de Laurent le Crépuscule et l'Aurore. A ce propos la critique n'a pas été avare de chicanes et de controverses. Elle s'est demandé comment le marbre pouvait figurer de pareiUes allégories. Et en effet il faut un peu de complaisance pour deviner la pensée de Fauteur, si toutefois une pareille pensée lui est jamais venue, ce qui me semble au moins improbable. Les figures sont très belles , voilà ce qui est constant. La Nuit n'est pas difficile à recon- naître, si tant est que ce soit la Nuit, au sommeil qui incline sa tète, et à l'oiseau placé sous la cuisse gauche. Le Jour, avec son attitude vigoureuse et calme, peut signifier le repos du labou- reur sous le soleil de midi. Le Crépuscule a revêtu les traits d'un homme de cinquante ans, dont les forces ne s'éteignent pas encore, 17. Digitized by VjOOQIC ^GO RRVUE l)KS DEUX MONDES. mais dont Tardeur s atUédit. Pour T Aurore, si cesl elle, sa jeunesse et sa grâce pudique suffisent à la révéler. Misérables niaiseries que tout cela ! Ittichel-Ange n'a peut-être nommé ces figures que pour insulter aux gloseurs de son temps; il leur a donné , comme une énigme à résoudre , ce qui , pour lui- même, n'avait pas de sens arrêté. Il a sculpté, selon sa pensée, selon sa libre fantaisie, le marbre qu il avait sous le ciseau. Pourquoi ces quatre figures plutôt que d'autres? Je ne sais. Le savait-il lui-même? Un souvenir, un rêve , en fallait-il davantage pour décider le sexe et Fâge , Tattitude et le geste des figures qu'il voulait? Et quand il serait prouvé que les deux mausolées de Julien et de Laurent sont vraiment ornés de figures signifiant les quatre parties du jour , où serait l'intention du statuaire? Michel-Ange foisait-il allusion à l'éternité de la tristesse floren- tine? mais sa réponse au quatrain gravé au-dessous de la Nuit? H ne faisait pas de ces deux morts , que le caprice de son ciseau a honorés d'un chef-d'œuvre , une estime bien haute. Pour moi , je me contente d'admirer et me soucie fort peu de pénétrer le symbole enveloppé sous ce marbre divin. Le Bacchm et le Davul, ouvrages de la jeunesse de Michel-Ange, sont une sorte de transition entre ses'étudesetia décision ultérieure de son génie. Une pîem, groupe religieux composé d'une Vierge et d'un Christ , a beaucoup occupé les beaux esprits de son temps. Le Christ mourant a réellement l'âge indiqué par ses biographes, et Marie, au dire des connaisseurs, était trop jeune pour avoir un fils de cet âge. Condivi nous a conservé une longue apologie qu'il tenait de la bouche même de Michel-Ange, et qui expliquerait par la chasteté la jeunesse surnaturelle de Marie. Je ne suis pas très sur que Michel-Ange fût de bonne foi lorsqu'il se justifiait auprès de Condivi. Le Christ est arrivé en effet à la virilité , mais je ne vois pas pourquoi l'auteur eût pris sérieusement la peine d'auto- riser cette fantaisie toute naturelle par un conmientaire théoîo- gique auquel peut-être il n'avait jamais songé dix minutes avant d'en prononcer le premier mot. Cette pieta est, au reste, un de ses ouvrages les plus achevés. Un Christ debout auprès de sa croix, dit le Christ aux liens, exécuté pour Antonio Metelli , fournirait aux académies le sujet de ^ Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE L*ART. 2Gt plusieurs leçons très éloquentes sur l'expression religieuse et sur les eonvenances du ehristianisme dans la sculpture. Le professeur, après avoir reconnu dans la tête de ce morceau la résignation et la souffrance, blâmerait sans doute, au nom de saint Luc ou de saint Matliieu , Télégance mondaine et la profane santé du torse et des jambes. Sans doute, si Gondivi Fen eût pressé, Michel-Ange ne se fût pas fait faute d'une nouvelle exégèse. Il aurait pu répondre à son auditeur officieux que la douleur, chez le sauveur du monde, n'excluait pas la beauté; peut-être bien qu'en feuilletant les pères de régUse il eût trouvé des textes favorables à son opinion. Mais ce qui démontre surabondamment que Michel-Ange , en traitant le Christ dans le style de l'antiquité païenne, n'agissait pas à l'étour- die, c'est qu'il a fait pour la chapelle sépulcrale des Medici une autre pieta^ placée entre les deux mausolées , qui ne laisse rien à désirer aux casuistes les plus scrupuleux. L'âge de Tenfant et celui de la mère s'accordent sans difficulté. D'ailleurs Antonio Sa- lamanca nous a conservé deux dessins faits pour Vittoria Colonna, un Christ en croix et une Descente de croix^ oii les traditions chré- tiennes ne pourraient rien reprendre. Deux autres dessins, le Christ mort et le Christ flagellé, composés par Michel -Ange, et confiés au pinceau de Sebastiano del Piombo, compléteraient en- core notre pensée, s'il en était besoin. Hais le chef-d'œuvre statuaire de Michel-Ange, ce qui le place dans l'art moderne au même rang que Phidias dans l'art antique, c'est la statue de Moïse , l'une de celles du tombeau de Jules II ; des quarante figures projetées pour ce magnifique mausolée, il n'y a eu d'exécutées qu'une Victoire, qui esta Florence, deux captifs, que nous avons au musée d'Angouléme, et le Moïse qui se voit à Saint- Pierre-aux-Liens. J'ai vu de ce morceau un beau dessin rapporté de Rome, dans les cartons de M. Chaponnière. Je ne veux pas m'arréter à relever les critiques mesquines adressées au Moïse depuis deux siècles. Je reconnais volontiers que la statue , très belle dans l'état où nous la voyons aujourd'hui , n'eut pas été plus mauvaise si Michel-Ange avait consenti à couvrir œtle figure du costume hébraïciue. Mais après cet aveu , qui , h la réflexion , n'a pas grande importance , il faut dire que l'impression {jcnéralc produite par ce morceau C5l un mélange de irisiessc et Digitized by VjOOQIC ^ âG"^ Ri:VLË D£S DEL'X âlONDES. de vénération, un saisissement religieux, un frisson de pieuse extase. Il y a dans le st)ie et l'aspect du législateur hébreu quel- que chose de majestueux et d'inaccoutumé que la pratique de l'art la plus savante et la plus profonde ne suffit pas à révéler. On peut blâmer tout à son aise les gaucheries bizarres ou les ignorances puériles qui éclatent dans l'ajustement de la draperie. Ce serait perdre son temps que de vouloir défendre ce qui importe si peu à la gloire de l'artiste. II y a dans le Moïse une beauté plus qu'hu* maine, une beauté divine, éternelle» qui se passe très bien de la convenance extérieure , de la vérité relative que les livres ensei-> gnent à la foule; le regard austère et recueilli de cet homme, qui a vu Dieu , qui lui a parlé, et qui , après avoir pris ses ordres , a conduit son peuple au but désigné , renferme une puissance inex- plicable , le souvenir encore présent de la divine parole , un dédain superbe pourja multitude mutine, et en même temps une rési- gnation entière, une abnégation absdue, un dévouement sans ré- serve. Ce qui étonne surtout dans le Moïse, c'est la simplicité des moyens employés par l'artiste, c'est la vérité des lignes, l'attitude naïve du personnage. C'est un marbre qui pense , qui prévoit , qui se parle à lui-même, qui cherche parmi les flots confus des siècles évanouis la destinée des siècles à venir, qui épie l'ombre de sa pen- sée et s'y repose; c'est une ame qui n'est pas encore dieu , mais qui n'est plus homme; qui a connu la souffrance pour la com- prendre et la secourir, mais qui a dû ignorer les passions et les misères de la vie commune. De ces orbites profonds, de ces pau- pières d'où le regard déborde et plonge si avant dans les choses qui ne sont pas encore , des larmes ont dû couler, mais des larmes gé- néreuses et sympathiques. Moïse a pleuré , mais pleuré sur les plaies qu'il ne pouvait cicatriser. Si parfois il s'est agenouillé pour prier Dieu de le reprendre et de le raj^ler à lui , il a bientôt rougi de cette faiblesse passagère. Il s'est relevé de cette invocation plus courageux et plus fort ; il s'est promis de ne plus implorer le ciel que pour l'ignorance aveugle ou le vice entêté. Il est vieux, et la neige de sa chevelure laisse déjà soulever au vent ses flocons ëclaircis. Mais comment a-t-il vieilli? A-t-il connu des années plus jeunes et moins sages? Les rides qui se lisent à son ♦ Digitized by VjOOQIC HISTOIRE £T PHILOa»OPH]E DE L*ART. 2G5 front sont-elles demeurées après les épreuves tumultueuses comme le limon et le gravier après les flots fangeux? A-t-il vécu avant de savoir? N*est-il pas sorti des mains de Dieu plein de sagesse et d'années? La tristesse empreinte sur ses traits n est pas» comme chez les vieillards humains , le regret des facultés éteintes , la jalousie im- puissante des joies qui échappent au sang attiédi, Tamère et in- juste satire de la jeunesse agile qui demeure; non : c'est la science qui s'interroge, qui voudrait corriger les choses mauvaises et qui ne le peut ; c'est le sage assis au port qui voit les voiles englouties sous l'écume blanchissante, qui fait signe au pilote égaré, et qui gémit sur l'inévitable naufrage; c'est le génie contemporain de plu- sieurs générations , qui espérait de jour en jour que les fautes des ancêtres, semées dans le malheur et la désolation, mûriraient, chez la postérité plus docile , en prévoyance et en piété, et qui s'afflige de son espoir déçu. Où Michel- Ange a-t-il pris la divine figure de son Moïse? oii s'est-il inspiré? Est-ce dans la lecture de l'Exode? Mais comment s'est donc perdu le sens de ce beau livre? Avec quels yeux, avec quelles pensées l'élève de Ghh^landaio lisait-il le Pentateuque? Y avait-il dans sa vie un secret que nous ne savons pas? Dans ses promenades solitaires, dans ses longues nuits sans sommeil, a-t-il eu des visions ignorées de son siècle, et qui lui apprenaient à le dominer? Questions folles et sombres! Études obscures et sans issue ! Il a vu de bonne heure que la vie réelle ne valait rien , il s'est retiré du bruit et des vaines paroles pour s'abriter dans les loisirs laborieux et les paisibles méditations; en se souvenant, il à deviné. Un jour, las de savoir, il a voulu, et sous sa volonté puis- sante le marbre est devenu Moïse, comme le gland devient chêne sous le soleil et la rosée. Michel-Ange était venu à l'une de ces époques heureuses qui ne se retrouvent qu'à de lointains intervalles dans l'histoire humaine. Il arrivait pour achever, pour couronner glorieusement l'œuvre commencée par Luca délia Rd}bia et Ghiberti. Était-il plus grand qu'eux parce qu'il est monté {dus haut? Était-il plus fort parce qu'il a continué le chemin qu'ils avaient ouvert? Parce que le sable affermi sous leurs pas a gardé l'empreinte de ses pieds, faut-il Digitized by VjOOQIC â&i I^EVUE DES DEUX MO?(DES. croire qu'il marchaii d'un autre pas que ses devanciers? Sans doute Michel-Ange domine Ghiberti ; mais Ghiberti , venu le der- nier, eût peut-être été BGchel-Ange. J'ai dit que l'auteur de Moïse occupe dans la sculpture moderne le même rang que Phidias dans l'art antique. Tous deux en effet ont eu le bonheur singulier de résumer sous une forme idéale et complète les études ébauchées avant leur venue. Il y a vingt- deux siècles, la veille du jour où naquit Phidias, Égine, Argos et Sicyone avaient des écoles célèbres, et ces écoles avaient préparé le Parthcnon. Au temps de Phidias, comme au temps de Michel- Ange, l'imagination humaine attendait un génie prédestiné. Agela- das et Polyclète avaient joué le rôle de Luca et de Ghiberti; la sculpture éginctique a frayé la route à la sculpture athénienne, comme les portes du baptistère de Florence au mausolée de Julc^li. Parmi les œuvres de Phidias^ le Jupiter olympien , qui a péri dans les désastres du Bas-Empire, sans doute au commencement du xin'' siècle, mais dont Rome possède une copie admirable , pré- sente avec le Moïse plusieurs points de comparaison. Phidias s'est inspiré d'Homère , comme Michel-Ange s'est inspiré de la Bible. Tous deux ont voulu produire, sous une forme achevée, la plus haute puissance de la pensée. Le dieu grec et le prophète hébreu , sortis de l'ivoire et du marbre, exprimaient un même dessein, une idée commune, le génie calme et contenu. Mais Phidias procède par une méthode plus absolue et moins savante ; il s'en tient aux plans généraux , aux grandes divisions du masque humain. Il possède admirablement la topographie du visage; il la pétrit puissamment, il la fait sienne; il la métamor- phose et l'idéalise; il l'ennoblit et l'élève; il corrige et supprime toutes les réaliliés pauvres et mesquines; il efface, il creuse libre- ment; en fouillant l'homme, il trouve Dieu. Michel-Ange est plus savant. Son prophète, qui n'est que l'in- lerlocuteur de la Divinité, est une œuvre plus difficile et plus dis- pendieuse pour son courage que le Jupiter de Phidias. Michel- Ange a vu les muscles du visage, il a étudié le mécanisme et le secret des rides et des phs que Phidias avait aperçus, mais qu'il ^ Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PlilLOSOPHlE DE L*ART. 265 n'avait pas décomposes. Il serre la nature de plus près, il cufrage avec elle une lutte haletante; sa victoire lui coûte plus cher. Au premier aspect le masque du Jupiter est plus harmonieux et plus pur que celui de Hoïse. Il est plus simple et paraît plus grand. Mais à mesure que le regard plus attentif surprend dans le marbre florentin toutes les richesses que l'artiste y a prodiguées, il s'é- tonne et saisit bientôt l'harmonie complexe, mais une, qui domine et rallie tous les parties de ce grand ouvrage. Les impressions suc- cessives, qui d'abord semblaient introduire dans l'effet de ce mor- ceau une diversité discordante, finissent par se confondre dans une impression générale et grave; il y a plus à voir, mais on voit aussi bien. Qu'on prenne aux mêmes époques une autre expression de la fantaisie, la poésie dramatique par exemple, Sophocle et Shaks- peare ; le poète de Stratford venait de naître comme le statuaire de Ghiusi venait de mourir. Eh bien ! la tragédie grecque ressemble à la tragédie anglaise , comme la sculpture grecque ressemble à la sculpture florentine. L'élégie mélodieuse suffit au théâtre d'Athènes; il faut ù la cour d'Elisabeth des passions plus vives, plus savamment étudiées. Electre et Othello, c'est toujours le même chant, mais sur un clavier plus étendu , sur des touches plus sonores. Les statues de Michel-Ange sont en petit nombre; nous devrions nous en étonner si ses biographes n'avaient pris soin de nous ap- prendre comment il travaillait le marbre. Rarement lui arrivait-il d'arrêter une esquisse qui pût servir de modèle ù son ciseau. Il ébauchait en cire l'attitude et le geste de son personnage, puis, sans plus de souci , il entamait le bloc hardiment , se fiant à lui-même pour trouver l'espace et la matière des mouvemens de sa figure. Souvent le marbre lui jouait de mauvais tours : les deux captifs que nous avons à Paris ne sont pas achevés. Parfois aussi l'impatience et le désappointement brisaient l'œuvre commencée : c^est ainsi que nous avons perdu une piela dont le marbre indocile trahissait la volonté de l'artiste. Si l'on se demande quel est le caractère général de la sculpture de Michel-Ange, si l'on cherche dans tous les marbies qu'il a Digitized by VjOOQIC â66 R£VUE DES DEUX MONDES. laissés inachevés ou complets la faculté dominante de son génie» il n'y a y je crois , qu'une réponse : Taction. Et je n'entends pas seulement parler des mouvemens muscu- laires si adnurables dans ses deux captife, ni des attitudes si vraies des figures all^oriques qui ornent les mausolées de Saint-Lau-» rent; je comprends sous cette dénomination le Moïse et le Penseur ^ aussi bien que les figures que je viras d'indiquer. Nous avons de lui un dessin fait pour Tommaso de 'Cavalieri , Tiiius gigas, à vuUure Uxeraïus, exécuté en bas-relief dans la villa Borghese, par un artiste inconnu^ qui réunit au plus haut point toutes les ressources de cette éminente faculté ; mais dans les œuvres qu'il a pris soin de réaliser lui-même , c'est à coup sûr celle qui dépasse toutes les autres. Lorsqu'il exagère, il ne fait quagran- dir la vérité, il ne la méconnaît pas. III. La voûte de la chapelle Sixtine et le Jugement dernier, exécutés à de lointains intervalles, sont une étude curieuse sous le double rapport de l'invention et de l'exécution. Quoiqu'on y retrouve sous une forme éclatante les qualités que j'ai signalées dans la sculpture de Michel-Ange, cependant ces qualités se révèlent diver- sement dans la voûte et dans le Jugement dernier. Voici quelle est la disposition de la voûte. Michel-Ange a divisé le plafond en neuf compartimens , dans chacun desquels il a peint un sujet tiré du Vieux Testament , à savoir : 1** Dieu séparant la lumière des ténèbres; 2^ Dieu créant le soleil et la lune, la terre et les fruits qui la couvriront; 3® Dieu commandant aux eaux de devenir habitables; 4"* la création d'Adam; Dieu entouré d'anges étend son bras droit , comme pour commu- niquer à la forme créée le principe vital; S"* la création d'Eve; 6* la perte du paradis; T le sacrifice de Caïn et d'Abel; 8* le déluge; 9" l'ivresse et la honte de Noé. Au-dessous de l'entablement figuré qui sert de limite au pLnfond de la voûte, Michel- Ange a placé quarante-huit figures d'enfans. Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE i/aRT. 967 groupes deux à deux, dans des attitudes variées , et soutenant la corniche comme des cariatides. Entre ces figures il a mis douze prophètes et sibylles, de grandeur colossale, alternativement dis- posés. Au-dessus des fenêtres, dans les compartimens appelés lu- nettes, sont quatorze compositions, et un égal nombre de ta- blettes, portant les noms dont se compose la généalogie du Christ; et dans les espaces triangulaires que donne l'épaisseur du mur, immédiatement au-dessus des lunettes, l'artiste a placé huit com- positions tirées de la vie domestique. Aux quatre coins de la voûte sont représentés le miracle du serpent d'airain, l'exécution d'Aman, la mort de Goliath, et la trahison de Judith. — Il faut ajouter dix médaillons contenant des sujets historiques, et plus de cinquante figures isolées qui servent d'ornement. La difficulté capitale des sujets que j'ai indiqués, c'est le carac- tère surnaturel des personnages. Sans doute chaque peintre , selon son génie, pourra écrii*e avec d'autres lignes, avec d'autres cou- leurs, ces poèmes dont la Bible nous a donné le scénario. Mais la première loi , la loi souveraine qui doit présider à ces inventions, c'est la simplicité. Or il est impossible de pousser plus loin que Michel-Ange, dans la chapelle Sixtine, la grandeur qui résulte de la simplicité. Les sujets de la Genèse sont traités avec une naïveté majes- tueuse, à laquelle je ne puis comparer que les paroles mêmes du Pentateuque. Chacune de ces compositicms, individuellement étu- diées, offre des attitudes si vraies, des gestes si clairs, qu'on se demande s'il est possible que ces figures aient joué autrement le rôle qui leur est attribué. L'opinion générale est que Michel-Ange se complaisait exclusi- vement dans les mouvemens bizarres et tourmentés. La voûte de la chapelle Sixtine répond haut et fenne à ceux qui voudraient faire de cet accident de son talent une accusation contre l'ensemble de ses œuvres. La naissance d'Eve , telle que Michel-Ange nous la représente, n'offre à l'œil que des lignes harmonieuses et douces. Le sacrifice offert à Dieu par Abel et Caïn se distingue par une grâce exquise. L'ivresse de Noé , qui semblait naturellement se prêter aux mouvemens désordonnés, est traitée avec une gravité qui défie tous les reproches. Digitized by VjOOQIC 368 REVUE DES DEUX MONDES. Dans les scènes de la vie domestique , il a su élever jusqu'à la plus haute poésie les détails qui semblaient exclus du domaine de l'invention. Les sibylles et les prophètes de la chapelle Sixtine se placent d'emblée à côté du Moïse, par la majesté surnaturelle des figures; quand une fois on a vu ces étranges visages» on ne peut les ou- blier. Il reste au fond de la mémoire une impression d*étonnement et de frayeur qui se mêle à tous les rêves , et qui frappe de mes- quinerie les plus hardies créations qu'on retrouve au réveil. L'é- nergie et la pensée inscrites sur chacune de ces physionomies pro- digieuses sont tellement au-dessus des spectacles ordinaires, qu'on n'a plus que de l'indifférence pour la beauté purement humaine. Mais je dois dire en même temps que ces prophètes, si admira- bles de tout point, semblent mal à l'aise sur le mur où les a cloués la main de Michel- Ange. Les draperies vives et tranchées, le geste précis , la silhouette découpée avec une singulière crudité , l'am- pleur dégagée du mouvement, le relief entier des figures appar- tiennent réellement à la sculpture. Il n'y a pas un de ces prophètes qui ne fasse regretter l'absence du marbre. On a peine à croire qu'ils soient nés sous le pinceau. Et quand le spectateur est con- vaincu , il ne renonce pas à son premier souhait , il voudrait tou- cher de la main ce qu'il a touché des yeux. C'est dans le Jugement dernier, bien mieux encore que dans la voûte de la chapelle Sixtine, qu'on peut surprendre la vocation spéciale de Michel-Ange. Je ne veux pas discuter le témoignage naïvement ignorant de voyageurs tels que M. Simond. Pour avoir étudié pendant longues années les questions économiques et agro- nomiques, on n'est pas de plein droit connaisseur en peinture. Puisque la qualité des engrais, l'avantage de l'insolation plus ou moins directe ne se devine pas , je ne vois pas pourquoi les pro- blèmes d'un ordre plus élevé se résoudraient à la course. Que M. Simond et quelques milliers de touristes déclarent hardiment qu'ils ne conçoivent rien à l'admiration des artistes pour le Juge- ment dernier, je n'élèverai pas la voix pour les moraliser. Je me (!ontenterai de leur dire que chacun de nos sens , chacune de nos facultés a besoin d'une cdu(3alion individuelle, et qu'ils sont placés onirc un dilemme sans réplique : ou bien il leur manque une faculté, Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE l'aRT. 2tt) OU bien cette faculté est demeurée inerte faute d'une éducation convenable. On a dit que le Ju{yement n*avait pas d* unité centrale. Je ne partage pas cet avis. L'unité, c*est Dieu qui juge. Les lois ordi- naires de la composition pittoresque ne signifient rien pour un pa- reil sujet. Michel-Ange a divisé le mur de la chapelle en trois zones; en cela il n'a fait qu'obéir aux traditions chrétiennes. Le Pur- gatoire et l'Enfer sont, il est vrai, des tableaux complets par eux- mêmes aussi bien que le Paradis; mais il y a pour cette trilogie un lien commun et indissoluble , la volonté divine. Ce qui me frappe dans le Jugement, c'est que des morceaux entiers se traduiraient en marbre sans répugnance. Là, plus que jamais , Michel-Ange est sculpteur. Gustave Planche. Digitized by VjOOQIC DE L'ENCYCLOPEDIE A 2 SOUS, ET DE L'INSTRUCTION DU PEUPLE. Au milieu des indécisions et des faiblesses dont se compose «au- jourd'hui notre état politique , il se passe dans la société quelque chose qui doit nous rendre tranquilles et fermes : de plus en plus Tinstruction se répand dans les rangs du peuple. Jamais la diffu- sion des connaissances humaines n*a été plus vaste. La science, qui, dès l'origine des sociétés, passa de la tête de quelques hommes dans Tombre des temples et des sanctuaires , qui ne se laissait ar- racher de cette religieuse obscurité que par Taudace de quelques philosophes, qui resta long-temps la propriété de Fécole après avoir été ceUe du sacerdoce , aujourd'hui répandue par le monde, accessible, n'ayant plus de voiles, et se pn^tnnt à tontes les formes, Digitized by VjOOQIC DE L*INSTRUCT10If DU PEUPLE. 271 focile, agréable, on la voit s*insmuer dans tous les esprits, dans les plus tendres comme dans les plus rebelles; Dono IMvûm , gratissima serpîL C'est un bienfait de la Providence, que cette popularité toujours croissante de la science après une révolution populaire : il y a là un enchaînement de causes et d'effets qu'il importe de saisir et de comprendre. C'est avec la somme des idées accumulées pendant trois siècles que nous avons acheté et payé notre émancipation politique en 1789. Les travaux législatifs de la Constituante sont proprement la traduction politique des idées acquises jusqu'alors et suffisam- ment élaborées; quand on voulut les outrepasser, quand, par des élans d'enthousiasme et d'abstraction, on de1)orda l'état philoso- phique et politique de 1791, on s'égara : pourquoi? Parce que la provision des idées claires et justes étant épuisée, il fallait en at- tendre d'autres avant de provoquer de nouveaux changemens , et faire, non pas de nouvelles constitutions, mais de nouvelles études. Mais les choses se passèrent autrement. Non-seulement les repré- sentans de la démocratie improvisèrent des théories extrêmes sans préparation suffisante; mais au moment même où la vie politique et républicaine , s'élargissant toujours , rendait de plus en plus ur- gente l'instruction populaire, car le droit se mesure sur l'intelli- gence, cette instruction populaire s'arrêta tout à coup. Nous avions l'Europe sur les bras, et nous dûmes la secouer violemment. En vain la Convention avait pris des mesures pour que , dans le plus court délai possible , tout Françait sût lire ; le champ de bataiUe ravissait la jeunesse, même l'enfance, aux écoles, et nos tambours purent devenir maréchaux sans avoir trouvé le temps d'apprendre la grammaire. L'empire se soucia peu de propager l'instruction ; Napoléon estimait que ses grenadiers n'avaient besoin que de lire dans les yeux de leur empereur. La restauration comprimait l'es- sor des esprits populaires ; à son avis, des sujets et des chrétiens ( 1 ) en savaient toujours assez : mais aujourd'hui , qui mettra des ob- stacles et des bornes à l'intelligence du citoyen et de l'homme? (i) On conipi*end dans quel sens est ici pris le mot chrétiens. Digitized by VjOOQIC 272 REVUE DES DEUX MONDES. La révolution de 1830, ayant restauré la dignité du peuple, a remis ce peuple à Técole progressive de la science humaine ; depuis trois ans nous assistons à un double spectacle; les théories ont re- pris leur cours, leurs expériences, et Tinstruction acquise veut devenir universelle; d'une part, les théoriciens éprouvent des véri- tés nouvelles; de l'autre , le peuple acquiert la connaissance des vérités reconnues: deux opérations parallèles, également néces- saires, et qui se soutiennent Tune l'autre. En somme, la dernière révolution n'est qu'une position des problèmes, mais une position invincible. Oui , le peuple en triomphant et en mourant a posé les questions; quelques-uns se sont entremis pour les embrouiller; mais qui donc oserait les déplacer ouvertement? Aussi l'instruction du peuple est considérée par tous conune un devoir, ou du moins comme une nécessité. Tous les partis politi- ques parlent au peuple et lui apprennent quelque chose. Une loi sur l'instruction primaire commence à réaliser les grandes pensées de la Convention, très imparfaitement sans doute; mais enfin on est entraîné par le mouvement révolutionnaire , même en s'efFor- çant de l'outrager, et l'on est l'imitateur de Condorcet, tout en s'en affichant le contempteur. Cependant toutes les opinions se sont constituées pédagogues du peuple : le catholicisme s'emploie à répandre ce qu'il appelle les bons livres; le républicanisme dis- sémine ses enseignemens. Mais voici venir les spéculateurs avec leurs almanachs. Les manuels pleuvent de toutes parts; nous sommes inondés de livres élémentaires; c'est un chorus universel et sans fin de leçons, de méthodes et de théories; tous les esprits sont remués, jusqu'aux plus incultes; partout on lit, on discute, on raisonne; fiât liix. La lumière sortira de ce chaos intelligent : il y a dans les voies de la Providence des méthodes secrètes par lesquelles le bien se trouve séparé du mal, et répand efficacement ses vertus sur la so- ciété. Assurément tout ce qu'on offre au peuple n'est pas digne de cette destination sacrée; on lui sert des choses plates, communes et parfois aigries par des irritations; mais ce mal inévitable est in- férieur au bien qui s'accomplit. La diffusion des connaissances humaines dans les rangs populaires est un événement dont la bienfaisance compensera largement quelques abus et quelqites ^ Digitized by VjOOQIC DE l'instruction DU PEUPLE. 275 excès : il faut croire au bon sens du peuple et au bon vouloir de Dieu. Parmi les publications qui ont pour but immédiat Tinstruction de la foule, les meilleures, à notre sens, sont celles qui éveillent les facultés de l'esprit sans prétendre leur imprimer sur-le-champ une direction particulière. Socrate se vantait de posséder, avec sa méthode, Tart de faire accoucher les gens; Tinstruction , à quelque degré qu'on la donne, ne saurait avoir ni d'autre mission ni d'autre résultat. Or, pour frapper avec une justesse vigoureuse les esprits du peuple et de l'enfance, il n'y a rien de meilleur que ce qui est imagé , pittoresque : les images provoquent les idées; aimables in- terprètes de la pensée, elles prêtent des formes et des couleurs à ce qui est abstrait et rationnel ; elles animent et représentent la vé- rité ; car l'imagination n'est pas seulement une enchanteresse , mais une personne fort raisonnable. Montaigne , dans un moment d'hu- meur, a pu la nommer la foUe du logis; prenez le mot pour une saillie, mais non pas pour une vérité. Sans doute, l'imagination peut devenir folle; mais cette folie même où elle s'égare suppose le bon sens dont elle aura dévié. Qui eut l'esprit plus juste que Bacon? Qui l'eut mieux garni de grandes images? L'imagination n'habite pas la terre poiu* faire schisme avec l'intelligence, mais pour lui dres- ser des temples. Voyez le peuple dans nos musées, devant les œu- vres de nos artistes : l'image et l'imagination le conduisent à la pensée : les impressions de l'art sont pour lui comme un fil pré- cieux qui doit le mener devant une vérité qu'il n'avait pas encore vue; et dans son ingénuité pleine de profondeur, il s'élève sans le savoir au-dessus de ces poétiques étranges qui séparent la cause du beau de celle du vrai. C'est donc chose sagement faite que d'appe- ler l'imagination à l'enseignement du peuple. Il y a un an parut la première livraison d'un Magasin pittoresque (9 février 1833). On le considéra , dès les premiers jours, comme une inutilité pres- que bizarre; il compte aujourd'hui soixante mille souscripteurs. Le jeune écrivain, plein d'imagination et d'ame, qui le dirige, M. Charton , n'a pas à regretter d'avoir mis pour quelque temps la délicatesse de son talent au service de l'instruction populaire. Mais voici quelque chose de plus sérieux et de plus considérable, une Encyclopédie pittoresque , une Encyclopédie à deux sous. Jo TOME I. 18 Digitized by VjOOQIC 274 REVUE DES DEUX MONDES. voudrais que Diderot pût la voir et la lire. I^ fils du coutelier, quanimait Tamour du peuple, et qui écrivait pour lui , en était séparé cependant par le prix élevé de son encycliqpédic; et ce livre révolutionnaire s'adressait aux rois, aux grands seigneurs et à leurs maîtresses. De quelle joie ne serait pas inondé Tardent ami de d*Alembert en voyant une encyclopédie à deux sous! L*homme (|ui a écrit ces lignes : Hâtons'nous de rendre la philosophie popu- laire ; si nottë voulons que les philosophes marchent en avant , ap- pivchons le peuple du point oii en sont les philosophes , pousserait un cri d'allégresse en voyant h science armée des moyens dune infaillible popularité. Une encyclopédie est le meilleur livre pour propager rinstruc- tion, car, parlant au peuple, il faut lui dire non pas une chose, non pas une autre, il faut lui dire tout. Dans une encyclopédie , rien d'arbitraire et d'incomplet, puisc|u il n'y a d'autre ordre que l'universalité alphabétique des choses. En parcourant les vingt premières livraisons de l'œuvre que nous annonçcMis , en y puisant des notions saines, simples et savantes, nous n'avons pu songer sans reconnaissance aux fruits salutaires que portera ce Kvre ré* pandu parmi le peuple. Figurez-vous un jeune artisan, d'un es- prit encore inculte , mais grand , s'ignorant lui-niéme dans les obscurités de son génie , naïf, ouvert à tout, intelligent sans rien savoir, cherchant à h fois ki science et la conscience de luinoDéme, et trouvant dans des feuilles , dont l'acquisition est permise à son modique salaire , le mobile de sa pensée, le rayon générateur qui doit la féconder : il pourra devenir mathématicien et astronome comme Tycho-Brahé, à la lecture des Éphéméride» deStadius, historien comme Thucydide pleurant à côté d'Hérodote, poète conune Milton au spectade d'un Mystère cââ)ré en ItaUe. Une encyclopédie est une provocation qui s'adresse au génie du peuple, qui descend dans tous les rangs , et tend un vaste réseau autour de la société , afin qu'aucun talent ne lui échaf^. Mais aussi une encyclopédie vraiment digne d'être populaire est une œuvre fort difficile à rédiger. Elle ne saurait être une compi- lation arrangée avec les lambeaux de l'Encyclopédie française du ilemier siède , et des encyclopédies anglaises et allemandes ; un assemblage d'emprunis mal cousus. Pour enseigner son siècle , Digitized by VjOOQIC DE L 12«STkUCTIÛI1 DU PEUPLE. S?.*) il faut en écre; sa nation , il faut Taimer. Si vous vous placez au centre du temps et du peufde, si vous avez des connaissances nom- breuses et positives, l'esprit philosophique, une raison indëpen* dante, un cœur ardent, un sens élevé, qui vous éloigne à la fois des choses vulgaires et des propositions paradoxales, un style lumineux et ferme qui puisse éclairer et nourrir tous les esprits » une probité sévère qui s'arme d'un foudroyant mépris contre tou- tes les allures des spéculateurs et des intrigans , vous pouvez aspi- rer à l'honneur d'être les rédacteurs d'une encyclopédie popu- laire. ItfM. Leroux et Reynaud n'ont fait que se rendre justice avec une noble fierté, en jetant les fondemens d'une semblable entreprise , en l'entamant avec vigueur, en appelant à une œuvre immense et commune les savans et les jeunes écrivains , en por- tant eux-mêmes le poids le plus lourd de cette grande affaire , en imprimant à l'ordonnance de tous les matériaux une unité morale qui n'en mutile jamais ni l'intégrité', ni la vérité. Depuis deux ans ces deux écrivains philosophes ont publié, dans la Revue Enqfclopé(Uque , une série de travaux féconds en notables résultats. Il est impossible de sentir et d'exprimer (dus vivement l'originalité philosophique de notre siècle , et de mieux établir la loi progressive et continue qui préside à l'éducation du genre humain. Ces deux écrivains, liés entr'eux par une intime amitié , mettent en commun des facultés puissantes , mais diverses, et sont animés du même sentiment , de l'amour de la science et du peuple. Il y aura dix ans dans quelques mois que M. Leroux a fondé le Globe. Il a assisté à tous les mouvemens de la politique , de la science et de l'art qui se sont accomplis depuis cette époque; il a causé avec tous les hommes d'état , tous les savans et tous les ar- tistes qui occupent la scène; il a été le témoin et quelquefois le confident de toutes les ardeurs et de toutes les ambitions; que de chutes et d'élévations n'a-t-il pas vues! Le spectacle a varié, le spectateur est resté le même, toujours simple, toujours désinté- ressé, toujours fier, toujours oublieux de lui-même. Je me trompe néanmoins; quelque chose a changé dans M. Leroux, son esprit, qui s'est singulièrement discipliné et réglé. Ce philosophe, qui est de la famille de Spinosa et de Diderot, n'avait rien à gagner pour les idées en étendue, mais en économie; non pa^ en puissance , 48. Digitized by VjOOQIC â7C REVUE DES DEUX MONDES. mais en méthode. Il fut un temps où rémission de sa pensée s'ac- complissait par une force latente et désordonnée , où la lumière s'interrompait tout à coup pour faire place à des ténèbres que ve- naient bientôt couper d'autres éclairs ; mais enfin la pensée de l'au- teur, toujours profonde , n'évitait pas toujours d'être indigeste et diffuse. Aujourd'hui la lumière est également répandue sur toutes les parties du style et des idées; et la transparence des formes n'est pas inférieure à l'immensité du fond. Le beau fragment phi- losophique , intitulé : De la loi de continuité qui unit le dix^hui- lieme siècle au dix-septième , n'a pas moins de lucidité que de gran- deur. A côté de cet esprit panthéiste, dont l'étendue est, pour ainsi parler, la forme particulière, figure par un contraste plein de con- venance le talent aussi fort , mais plus svelte et plus dégagé de M. Reynaud. Cet écrivain plein d'éclat a quelque chose de mâle et de plébéien dans son style et la conception de ses idées ; il unit à des connaissances spéciales et exactes une imagination nerveuse dont les effets sont pleins de vigueur et de simplicité; parfois» au milieu de ses pages où il s'échauffe sur les intérêts du peuple et du genre humain, on dirait Spartacus ayant rwnpu ses fers. Rien de plus éloquemment patriotique que l'espèce d*oraison funèbre que lui inspira récemment la mort de Merlin de Thionville; il n'est pas rare d'y trouver des lignes aussi belles que celles-d : t La 4 politique de Dieu dépasse toutes les nôtres : les hommes , sous c sa main , ne sont que des tranchans qu'il prend ou dépose sui- € vaut chaque détail de son œuvre éternelle; mais ils se doivent à c eux-mêmes, et ils doivent à Dieu d'attendre patienmient qu'il c les appelle et de ne point fausser leur nature pour s'immiscer < en des choses où ils n'ont pas qualité, i L'assodation de MH. Le- roux et Reynaud , si efficace et si heureuse dans la Rame Ency- clopédique , ne nous semble pas promettre de moins bons résultats dans leur nouvelle entreprise. Les dix-huit premières livraison de X Encyclopédie à deux sous renferment d'excellens f ragmens qui doivent nous inspirer de hautes et justes espérances pour ce qui concerne l'ensemble du monument à élever : elles sont occupées par la première partie des mots si nombreux que commence la lettre A. Le philosophe Abedard est bien posé ; le mot Abstraction est expliqué clairement ; la des- ^ Digitized by VjOOQIC DE L*lMSTRUGTION DU PEUPLE. 277 cription de YAbyssinie est pleine d*intérét; le tableau de ï Afrique est tracé avec les nouvelles connaissances de la géo{p*aphie. Adonis témoigne d'une intelligence saine delà mythologie; Adrien est ap- précié d'une manière originale ; AduUère se termine par des consi^ dérations éloquentes sur un avenir possible dans la législation ; Age est un des meilleurs morceaux; il est divisé en âge géologie et âge histoire : les idées les plus nouvelles de la science géologique et de la science historique s'y trouvent résumées avec une force supé- rieure. On ne peut lire la nouvelle Encyclopédie sans être frappé du talent probe et plein d'élévation qui en dirige l'esprit ; rien de fu- tile; pas de promesses ambitieuses ; les planches et les représenta- tions pittoresques sont employées avec un sage discernement qui ne prodigue pas au début et hors de saison les ressources attimyantes de l'ûnagination. Les auteurs semblent tout-à-fait maîtres de leurs idées et de leurs matériaux; leur marche est calme, parce qu'elle sera persévérante, t L'esprit de notre Encyclopédie, ont-ils dit en commençant, sera, nous l'espérons bien, de notre temps et de notre pays. On ne nous accusera sans doute pas d'indiquer par là des tendances exagérées et excessives; il semble que jamais notre nation n'ait senti plus qu'aujourd'hui le besoin de se recueillir et de juger sainement sa position, avant de se décider à rien faire de nouveau ; et cette opinion est trop bien la nôtre, pour ne pas nous donner à l'avance notre garantie contre tous les reproches d'impru- dence ou de légèreté. Cette publication sera donc une revue élémen- taire et concise delà nature et de Thistoire, telles qu'elles doivent toutes deux nous apparaître du point de vue que nous occupons au milieu du dix-neuvième siècle et de la France. Nous ne négligerons ni les changemens introduits dans le ciel par les vues nouvelles de l'as- tronomie, ni les récits de la géologie sur les temps primitifs de notre gld^e, ni la connaissance de ces anciens êtres dont il ne nous reste plus que la dépouille , ni la description de ceux qui appartiennent à notre époque , ni les théories modernes sur le genre humain , ni surtout les lumières maintenant répandues, grâce à l'étude des lan- gues orientales, sur celle histoire si variée et si peu connue des nations d'Asie. Nous n'oublierons pas que Rome et la Grèce sont , dans la succession des (\qqs et des idées, nos plus proches voisins, Digitized by VjOOQIC 278 REVUE DES DEUX MONDES. mais nous tâcherons de les tenir à leur juste valeur, et d'éviter la redite des anciennes leçons. Voilà, en aussi peu de mots que pos- sible » ce que nous voulons ; cela nous parait d'accord avec ce désir de connaître^ si universeUement senti dans toutes les classes, et nous nous mettons en marche, soumis en même temps à la pensée du public et à la nôtre. > Que dire de (dus sage? un langage aussi »mple et aussi ferme ne saurait être tenu que par des hommes qui trouveront dans leurs convictions la puissance de Texécution et de la persévérance. Ils ont su communiquer à d'autres cette foi qui for- tifie et attire les hommes : tous les jours des savans célèbres vien- nent leur offrir leur concours; des jeunes gens d'un talent plein d'avenir afBuent ardemment; les travailleurs se multipBent ; les rangs s'organisent; il se forme un bataillon sacré pour l'instruc- tion du peuple. Mais iaudrait-il craindre que cette vaste diffusion des connais- sances altérât la grandeur de la science, de l'art, de l'érudition? que l'étendue fit obstacle à la profondeur, et que les flots tou- jours grossissant de la foule instruite diminuassent l'élite des grands hommes? Il n'y a pas de danger, car les progrès de l'hu- manité n'ont jamais compromis que la médiocrité. Il est vrai que les conditions de la grandeur individuelle deviennent plus dures et plus sévères; mais cette grandeur augmentera au lieu de décroître, puisque, pour être, les grands hommes auront besoin de grandir encore. Croire à la dégénérescence du génie, c'est dégrader l'esprit même qui n'en est qu'une diminution ; abdiquer volontairement quelques-unes des parties de la grandeur humaine, c'est à la fois faire les honneurs de l'humanité et les siens; c'est trop de la moitié. Mais la grandeur humaine varie, mais en variant elle augmente ; sans doute il est quelques-unes de ses faces qui peuvent pâlir dans un siècle pour reprendre dans un autre plus de couleur et de vie ; mais le temps ne fait que mûrir et fortifier les racines même du genre humain; il ne les corrompt pas ; il remplace par des récoltes nouvelles les fruits dont l'espèce peut manquer ou s'amoindrir passagèrement. . Digitized by VjOOQIC DE L INSTRUCTION DU PUUPLK. 271) Quand l'artiste elle savant instruisent le peuple» ils augmentent et exhaussent le public, dont ils relèvent; ils rendent aussi plus nombreux et plus puissans les mobiles de leur génie. Quel poète, quel orateur, quel historien, quel statuaire, vraiment visité par l'enthousiasme, ne voudra pas appeler à la contemplation de son œuvre la plus grande majorité possible du genre humain , et ne? voudra pas multiplier les échos sonores qui lui renvoient la gloire , les acclamations et les avertissemens? Tournez-vous vers le peuple, artistes de notre âge , comme les orateurs d* Athènes se tournaient vers la mer ; pariez à tous , inspirez-vous deFinfini ; dédaignez les choses éphémères; ne regardez même pas les idoles dorées; n'ayez d'autre maître que Dieu, et d'autre roi que le peuple. Si le peuple est souverain , il faut l'instruire ; mais comment cst-îl souverain? La souveraineté du peuple est éternelle; son ap- plication est successive. La souveraineté du peuple est éternelle. Dès l'origine des so- ciétés , il a été vrai que la souveraineté appartenait aux sociétés même; la souveraineté du peuple n'est autre chose que la supé- riorité de ce qui est général sur ce qui est particulier, du dévoue- ment sur l'égoïsme, du droit universel sur le droit individuel ; la souveraineté du peuple est la traduction humaine de l'omnipotence de Dieu; elle est la plus grande idée qui puisse avoir cours sur la terre ; elle est contemporaine de la vérité et du coraraencement des âges ; elle ne s'évanouira que dans le sein de Dieu , rappelant à lui les mondes ; elle est si peu , dans son essence , le triomphe brut de la force matérielle, qu'elle est le dogme le plus idéal auquel |)uisse s* élever l'esprit. L'application de la souveraineté du peuple est successive , parce (|ue l'éternité de la vérité ne se développe sur la terre que par la chronologie. Le prêtre a dit qu'il était peuple, et il ne mentait pas. Le roi , plus populaire que le noble , vint dire qu'il affranchissait le peuple, et il l'affranchit en effet. L'affranchissement donne la liberté; la liberté mène à la science, et la science au pou- voir. Instruire le peuple , c'est faciliter et élargir l'application de sa Digitized by VjOOQIC â80 REVUE DES DEUX MONDES. souverainl&té; comprendre cette souveraineté, cest élever Tesprit humain à sa plus sainte vocation. Quand on croit, en la comprenant, à la souveraineté du peuple, les choses les plus gprandes et les plus dissemblables en apparence se revêtent de clarté. Inspectez-vous les religions, étudiez-vous les langues différentes du Verbe de Dieu , vous les trouvez toutes sacrées , inégalement dans la forme , identiquement au fond. Alors Fhonmie aime toutes les rehgions et n en reconnaît qu'une; la vaste symbolique de l'humanité lui réjouit l'ame et l'imagination; sa pensée devient un temple où sont convoquées toutes les images qui ont été faites de Dieu : et derrière ces représentations brille comme une lampe étemelle l'idée, l'inépuisable idée d'où s'échappent d'âge en âge des étincelles que les hommes appellent des flambeaux. Alors on sent que dans les révélations historiques rien ne saurait être définitivement vrai : on les apprécie d'autant mieux qu'on distingue la convenance de leur avènement et la possibilité de leur fin; on est juste, on a un tendre respect pour celle des religions dont on se trouve le contemporain ; on l'étudié dans ses beautés comme dans ses faiblesses; avec un cœur bien placé on n'outrage jamais une reUgion, pas plus qu'on n'insulte une femme ; que si on croyait voir le présent échapper à cette religion» et l'avenir se fermer pour elle, on serait plus enclin que jamais à exagérer les mérites de son passé par une pieuse reconnaissance, et jamais de plus unanimes hom- mages n'auraient honoré son berceau , ses martyrs et son nom. Mais aussi le désir immortel qui invite l'homme à Tespérance d'un avenir meiDeur redoublerait ses aiguillons : croire à la souveraineté du peuple, c'est croire au développement infini du génie humain, aux forces inépuisables d'une verve créatrice. Nous ne sommes pas seulement sur la terre pour écrire des oraisons funèbres ; les souvenirs du passé ne nourrissent pas l'ame suffisamment. Quand le christianisme fit une vertu de l'espérance, il crut au progrès, moins la volonté humaine; croire vraiment au progrès, c'est outre- passer Tespérance chrétienne, ou si on le préfère, c'est lui donner Tappui de la volonté. L'homme du dix-neuvième sîède peut poser la question comme le fondateur du christianisme; won solvere Ugem, sed adimplere : il ne saurait être anti-chrétien, mais il a le droit de travailler à devemr plus que chrétien. . Digitized by VjOOQIC t)E L^INSTRUCTION DU PEUPLE. 281 Croyez*>YOus à la souveraineté du peuple et portez-vous cette foi dans l'étude de la philosophie et de Thistoire? Alors la philosophie n'est plus pour vous un divertissement de l'école , une série d'ab- stractions inanimées , une manière de distraire les esprits en les abusant; on ne sépare plus les vérités métaphysiques des consé- .quences sociales; on aurait honte de la faiblesse ou de la perfidie d'un schisme semblable. La philosophie devient, pour celui qui croit à la souveraineté du genre humain , la modératrice naturelle des sociétés» la source éternelle où se baptisent et se régénèrent les religions, la somme, la formule et l'application de toutes les sciences. La philosophie n'est plus seulement une méthode, mais une conquête; non-seulement une étude, mais une pratique; non- seulement une spéculation , mais un gouvernement. On est homme enfin; on n'affuble pas ses épaules du manteau de sophiste, et on apporte au peuple des idées fortes comme des armes destinées à ne pas ployer. L'étude de l'histoire n'a pas moins besoin que la philosophie de la croyance à la souveraineté des sociétés qu'on n'enferme plus dans un cercle fatal , quand on les sent progres- sives et maîtresses d'elles-mêmes. Vico fut novateur il y a cent ans , en rassemblant toute l'histoire pour la faire aboutir aux vérités formulées par le catholicisme , en enfermant l'humanité dans des cercles qui se multipliaient comme les replis du serpent mystérieux. Mais aujourd'hui le serpent s'est déroulé, et il trace aux yeux des nations une ligne droite. Si donc il'y a dans les destinées humaines une direction fatale, conmient en être l'historien sans croire à la loi qui les pousse? Mais faut-il se contenter d'une foi tiède, vague , plus vaporeuse que claire, plus intermittente que continue? Faut- il repasser sur les traces de la scienxa nuova qui aujourd'hui n'est plus nouvelle? Faut^ entrecouper le récit des choses humaines par des gémissemens? Non, mille fois non. C'est dégrader l'histoire que de la Caire pleurer, de l'ensevelir dans les catacombes ou dans les doitres du moyen-âge, et de se faire l'écho de vieilles douleurs. Vous lamenterez-vous plus éloquemment que Jérémie? Eclalerez- vous par de mystiques indignations, plus véhémentes que celles de saint Bernard? Prenez les sentimens de Votre siècle et non pas ceux du douzième. Sans doute il y a au fond des choses humaines de la tristesse et du mysticisme. Mais ces deux mystères de l'humanité Digitized by VjOOQIC 283 REVUS DES DEUX HOHDES. œ trouvent à une bien autre profondeur que celle ou croient les saisir de superfidelies mélaDColies. Il y a des hommes qui pletireni quand lis voient des ruines , ne soupçonnant pas que ces ruines sont la seule consolation du genre humam : mais pour pleurer plus justement y pleurons sur la difficulté de bâtir , ou plutôt n'a- molissons pas par des larmes la trempe de notre volonté et encou* rageons le genre humain par des espérances pleines de raison et de gravité. Quand on croit à la souveraineté du peuple, et qu'on a reçu du ciel la vocation d*artiste; quand , par les vers, la palette ou le ciseau, on a mission d'enchanter les hommes et de leur donner des près* sentimens de Téternelle beauté, on puise dans Tamour du peuple cette moralité instinctive et profonde qui a toujours servi de fonde- ment sacré aux chefs-d'œuvre reconnus et adorés par le genre humain. Le vrai poète ne peut pas plus renier le peuple, qu'il ne saurait renier Dieu : le grand écrivain , qu'il se serve du mètre ou de la prose, appartient au peuple, il rougirait d'écrire pour une caste et de descendre à une littérature aristocratique; son génie est à lui, son ame à tous; il frappe à son coin les idées du genrè humain, métal précieux qu'il importe de faire circuler entre toutes les mains. On ne saurait contempler les débris mu- tilés de la sculpture antique, sans que ces marbres divins no vous offrent une grande leçon f par ces vestiges on reconnaît comment les anciens comprenaient l'art ; ils s'en servaient pour prêter aux croyances sociales la forme la plus harmonieuse et la plus belle; la société tout entière passait, pour ainsi dire, dans l'ame de leurs statues, et la pensée devenait claire à tous par des miracles de proportion et de grandeur, de convenance et de beauté. L'idéal et le populaire sont plus voisins qu'on ne pense. L'imagi- nation du peuple offre toujours à ce qui est vraiment sublime une avide et intelligente passivité: elle s'ouvre plus facilement aux grandes splendeurs, qu'à ce qui est médiocre, restreint et terne. Enfin , si vous croyez à la souveraineté du peuple , et si, poussé dans la vie publique, vous concourez soil au pouvoir législatif, suit au pouvoir exécutif, la foi qui vous anime agrandira vos ac- tions et vos pensées. La politique , cette science et cette application Digitized by VjOOQIC DE l'instruction DU PfiUI'LB. 285 des propriétés de la sociabilité humaine , perce à jour les hommes dans leurs grandeurs et leurs faiblesses : les petites âmes y sont démasquées sur-le-champ, et leurs pauvretés s'y trouvent dénon- cées par d'effrayantes lumières. Il feut aimer et comprendre le peuple pour valoir quelque chose dans la gestion des affaires com^ munes : les hommes qui croient à la souveraineté sociale ne se can- tonneront pas dans des préoccupations mesquines, ne se réfugie- ront pas dans les calculs et les négations de Tégoïsme, dans les appréhensions et les déshonneurs de la peur. Mener les choses dans un intérêt particulier, dans l'intérêt bourgeois, par exemple, c'est avoir l'air de se défendre, ce n'est .pas gouverner; au lieu d'unir les honmies et de résoudre les problèmes, c'est multiplier les difficidtés et les dissensions, c'est, pour ainsi dire, organiser la guerre civile. Aux affaires il faut être peuple et non pas bour- geois. Eh! le peuple, c'est tout le monde; c'est le bourgeois, l'ou- vrier, l'artiste, le soldat, le marchand et le savant; c'est une col- lection d'hommes dont les différences et les inégalités se rallieront toujours à une idée générale, à une passion généreuse; c'est une réunion de parties toujours destinées et toujours dociles à l'unité. Mais si, au lieu de comprendre le peuple, vous vous sauvez dans je ne sais quelle neutralité , qui n'est pas le centre véritable de la véritable unité, vous vous trouvez séparé tant des souvenirs et des derniers prestiges du passé que des forces et des espérances de l'avenir. Alors tout vous est dangereux et suspect; le plus petit incident devient péril , le plus faible mouvement terreur; alors on déclare la plus légère réforme aussi coupable que la plus considérable , parce qu'elle peut y conduire; on veut, avec une obstination colère, fermer la vie politique à la pauvreté, au talent, à la vertu; et de petits bras s'emploient à placer le dieu Terme entre le privi- lège et la privation. Devant l'Europe on n'aura pas plus de gran- deur; non -seulement on découragera les peuples; on n'osera même pas regarder en face les rois ; h nation de Louis XIV, de la République et de Napoléon , ne sera plus estimée suffisamment; et il sera douloureux de passer la frontière pour aller entendre sur la patrie les propos des étrangers. Est-ce là donc vivre? Est-ce là diriger une société? Non , c'est se contenter d'y faire la patrouille , c'est réduire la santé à ne pas mourir aujourd'hui. Digitized by VjOOQIC 284 REVUE DES DEUX MONDES. Si Tamour du peuple inspirait ceux qui gouvernent , si le culte de la souveraineté sociale leur était une religion , ils trouveraient dans cette foi des ressources infaillibles. Mon Dieu ! ce qui est grand et vrai n est pas si difficile; et toujours on s'est donné plus de peine pour tromper l'humanité que pour la servir. La souveraineté du peuple est donc un dogme , une religion , une philosophie , une poétique , une politique ; elle est le seul sys- tème vrai, parce qu'elle est le seul complet. Elle embrasse tout ; nous nous agitons dans son sein ; elle a conmiencé avec le monde ; le temps, à travers les siècles , n'a pas une minute qui n'ait coulé pour eUe ; elle avance toujours ; sur son passage elle se nourrit de tout; les hommes essuient leur front et fatiguent leurs bras en son honneur; tantôt elle est patiente, tantôt fougueuse , jamais immo- bile; elle est la civilisation même élevée à la moralité, elle est limage de Dieu sur la terre. Instruisons donc le peuple , puisqu'il est souverain de droit; car le peuple le mieux et le plus instruit deviendra vraiment le peuple roi. A Rome il y avait un rhéteur, au rapport de Tite-Live et de Quintilien (1), qui recommandait toujours à ses élèves d'obscurcir les choses; obscurcissez, obscurcissez , leur criait-il , et le plus grand éloge qu'il pouvait leur adresser était celui-ci : C est par fait, je ny tu rien compris moi-même. Il faut donner le conseil contraire ; éclairdssez , éclaircissez les choses. Ceux qui diminueront l'empire des ténèbres accéléreront le règne de la liberté. Au surplus , conunent ne pas placer dans la propagation de l'ins- truction populaire d'immenses espérances? Les têtes humaines ne sont pas plus infidèles que la terre à rendre avec usure ce qu'on y a semé, et l'astre de la France a peut-être encore des ardeurs qui mûrissent vite les idées. Cinq ans d'instruction populaire, répan- due avec ferveur, doivent multiplier largement dans la société les chances de génie et de talent; ces premiers résultats , s'enchaînant à d'autres, augmenteront les germes et les virtualités; la science s'accroît par la distribution : voilà la traduction démocratique du miracle des pains et des poissons. On nous criait, il y a quelque (i) QniQlilien, livre vni. Digitized by VjOOQIC DE L*INSTRUCTION DU PEUPLE. 285 temps: Prenez garde, voici les Barbares. Ah! prenez garde à votre tour, peut-être ces Barbares seront plus înteUigens que vous; peut-être trouverez-vous dans leurs rangs des talens qui étoufferont les vôtres; peut-être les habiletés de votre rhétorique éprouveront-elles un jour la supériorité de la conviction et du gé- nie. Si notre première révolution n'a pu triompher de l'Europe qu'en amenant sur les champs de bataille le peuple pieds nus et sans pain, et si des villageois sont devenus de grands capitaines, pourquoi donc la science, répandue dans les rangs populaires, n'aurait-elle pas les mêmes effets que la contagion de l'héroïsme, et n'amènerait-elle pas aussi des troupes fraîches sur le théâtre de l'action et de la pensée? L'esprit humain ne se met jamais en jachère , et il offre à l'in- telligence étemelle d'inépuisables couches à féconder. Il y a aussi dans l'esprit dç notre nation je ne sais quelle promp- titude et quelle vitesse à prendre les choses, les saisir, les tourner, les pénétrer, les retourner, les ';parcourir dans leur étendue , les mettre à nu, les mener à leur conséquence directe, les peser à leur juste valeur; nous comprenons vite, nous concluons vite. Aussi je ne doute pas que la diffusion de l'instruction populaire ne produise en France des effets plus prompts , et des effets différons que dans d'autres pays : en Allemagne l'instruction populaire, ré- pandue plus profondément qu'en France, s'est empreinte de ce que le génie national a d'intime , de sentimental et de mystique ; en France, cette instruction populaire, quand elle sera propagée comme elle doit l'être, se temdra également des couleurs de notre génie. Or, les deux plus saillantes fecultés, et les deux plus grands besoins du peuple français, sont l'imagination et la logique; aussi , quand vous aurez suffisamment instruit ce peuple, il vous donnera surtout des poètes, des orateurs et des philosophes. Oui, l'imagination et la logique se montrent toujours dans notre na- tion avides de s'accroître et de s'exercer : néanmoins il s'est trouvé des hommes qui nous ont catéchisés pour nous engager à nous modérer sur ce point. L'imagination, nous ont-ils dit, est chose dangereuse, et dans notre siècle , elle doit faire place à la sagesse. En 89, on avait de l'imagination , on en avait encore en 96, à l'armée d'Italie; mais aujourd'hui ce serait suranné. D'ailleurs nous-mêmes nous Digitized by VjOOQIC 286 RSTUE DBS DEUX MONDES. n'en avons pas, imilez-nous. Noas ne concevons rien k vos trans-* ports y h vos regrets, à vos désirs; de vous ou de nous, quelqu'un a tort ; et comme ce ne peut être nous , soumettez-vous à la raison , à la souveraineté de la raison . La France » forcée de se passer d'ima- gination, voulut au moins, puisqu'on lui parlait de la raison, se retourner vers la logique ; mais aussitôt nos gens accoururent pour lui signaler d'autres périls. — La logique! mais c'est une peste; la logique est la ruine des empires; jamais les états ne sont tombés ({ue par la logique; si vous raisonnez, vous nous perdez. — Mais que faut-il donc faire? reprend la France ébahie. — N'ayez pas d'imagi- nation, n'ayez pas de logique, et vivez bien. — Nos grands hommes d'état ne pourraient-ils pas au plus tôt se pourvoir d'une majorité parlementaire assez sage pour supprimer législativement l'imagina- tion et la logique? Pour nous, qui n'avons rien de commun avec cette inconcevable méconnaissance du génie de la France et de notre siècle , considérons comme un grand événement et une grande espérance les progrès de l'instruction populaire, et puis encore ayons des conjonctures présentes la plus claire conscience. La fortune ne maltraite pas si fort les doctrines du progrès social, puisqu'elle leur dE l'instruction bu peuple. 987 (le sentiinens; exerçons notre volonté, appUquons-la à de bonnes et grandes choses par une persévérance qui en aiguise toujours Tefficacité. Dans les ai¥aires humaines, il y a deux parts, celle de la volonté, celle de* la destinée. La destinée n'est autre chose que la volonté de Dieu qui s ajoute à la nôtre, le travail des hommes est de faire que Dieu doive attacher à leurs actions le succès comme récompense. I.ERMINIER. Digitized by VjOOQIC MEMOIRES DE MIRABEAU. ÉTUDE SUR MIRABEAU, PAR M. VICTOR HUGO \ Ce cpi'il y a d'excellent surtout, selon moi, aux vrais mémoires des vrais grands hommes , c*est que déjà connus par leurs œuvres publiques, par des actes ou des productions hors de ligne et qui resteraient des fruits mystérieux pour le gros du genre humain, ces hommes nous apparaissent dans leurs mémoires par leur lien réel avec la nature de tous. On avait leur cime, on jouissait de leur ombre, on recevait les fruits tombés des alUers rameaux; mais l'arbre sacré était de l'autre côté du mur, dans un verger plus ou moins inconnu, et dont la superstition pouvait foire un Éden privilégié. La connaissance des vrais mémoires d'un grand homme, c'est la chute de ce mur de séparation , c'est la vue du héros, de l'orateur, du poète, Qpn plus dans son unité apparente (i) ChezGuyot, place du Louvre. Digitized by VjOOQIC MÉMOIRES DE MIRABEAU. SSi) ei glorieuse , mais dans son unité effective , plus diverse et à la fois plus intelligible ; on saisit les passions» les affections premières, les tournures originelles de ces natures qui, plus tard, ont dominé; en quoi elles touchent au niveau commun, et quelques parties des racines profondes. La forte sève qui , plus haut, s'en va mûrir et se transformer merveilleusement sous un soleil dont les rayons ne viennent pas également à chacun, on la voit sortir et monter de cette terre qui est notre commune mère à tous. En ce sens, les mé- moires des grands hommes sont des titres de famille pour tous les honunes qui reconnaissent ^n ceux qu'ils admirent des frères seu- lement plus favorisés ou plus bénis , ou plus rudement éprouvés. Depuis quelques années déjà, il s'accrédite des opinions bien fausses, selon moi , sur la nature , la qualité et le droit des grands hommes. L'idée morale n'entre plus dans le jugement qu'on porte sur eux, ni dans le rôle qu'on leur assigne. On les fait grands, très grands, des instrumens de fatalité , des foudres irrésistibles, des voix conunandées dans l'orage ; rien ne les Umite , ce semble , que leur pouvoh* et leur succès même. On est revenu sur ce point à une idolâtrie , du moins en paroles , qui rappellerait celle des premiers âges; ce ne sont que demi-dieux toujours absous, quoi qu'ils fassent, et toujours écrasans. Bonaparte a gâté le jugement public par son exemple , et les imaginations ne sont pas guéries encore des impressions contagieuses et des ébmnlemens qu'il leur a laissés. L'ancienne société offrait un certain nombre de positions à part qui investissaient d'un caractère divin et redouté les hommes heu- reusement pourvus par la naissance. La noblesse , celle du sang royal surtout, marquait au front ses élus d'un signe qui ne semblait pas appartenir à la race d'Adam. Sous Louis XIV, le culte du mo- narque était devenu une démence universellement acceptée qui étonne encore par son excès, môme la sachant à l'avance, chaque fois qu'on ouvre les témoins de ce temps, les beaux esprits ou les naïfs. M"*' de Sévigné ou l'abbé de Ghoisy , l'abbé Blache ou Boileau . Il faut dire pourtant que sous Louis XIV, à part ce soleil mo- narchique qui absorbait eii lui toutes les superstitions et les apo- théoses, le génie et sa fonction étaient noblement conçus , et dans des proportions vraiment belles. Parmi les guerriers, on n'en TOME 1. — Slîr!»LKME?îT. 19 Digitized by VjOOQIC â93 REVUE DES DEUX MONDES. de l'espèce. Les demi-dieux , les héros vioiens et abusifs tiennent de près aux âges païens, à demi esclaves et barbares; quand ils triomphent dans nos sociétés modernes, quelles que soient d'ail- leurs leur opportunité et leur nécessité passagère, ils introduisent un élément grossier, arriéré , qui pèse après eux et qui a son in-> fluence funeste. Napoléon disparu et ce qui résultait immédiatement de son ac- tion politique étant à peu près apaisé, son exemple a passé dans le domaine de l'imagination , de la poésie , et y a fait école et contre- coup. Et id, non plus, tout n'a pas été mal, nous sommes bien loin de le prétendre. A la contemplation de ces scènes voisines et déjà fabu' leuses qui se confondaient avec nos premiers rêves du berceau , l'imagination s'est enrichie de couleurs encore inconnues; d'im- menses horizons se sont ouverts de toutes parts à déjeunes audaces pleines d'essor; en éclat, en puissance prodigue et gigantesque, la langue et ses peintures et ses harmonies jusque-là timides ont dé- bordé. Mais ce que je veux noter, ce qui me semble fâcheux et ré- préhensible, c'est qu'en passant à la région de pensée et de poésie, l'idée obsédante du grand homme a substitué presque générale- ment la force à l'idée morale comme ingrédient d'admiration dans les jugemens, comme signe du beau dans les œuvres. Deux autres grands hommes parallèles à Napoléon , et dont l'influence sur nous a été frappante, quoique moindre , ont aidé certes dans le même sens. Byron et Goethe, l'un par son ironie poignante et exaltée, l'autre par son calme également railleur et plus égoïste peut-être , ont autorisé ce changement d'acception du mot génie et ont prêté aux apothéoses fantastiques qu'on s'est mis à faire des grands hommes. Mais la puissance audacieuse et triomphante de Napo- léon a surtout dominé; elle a provoqué ces constructions sans nombre , et la plupart de ces statues et idoles de bronze dont on a peuplé sur son modèle les avenues de l'histoire. Tout ce qui a paru fort et puissant dans le passé a été absous, justifié et déifié , indépendamment du bien et du mal moral. La philosophie éclec- tique de la restauration avait déjà , malgré ses réserves sur tant de points, proclamé la théorie du mccès et de la rtctoire, c'est-à-dire affirmé que ceux qui réussissent dans les choses humaines , les heu- reux et les victorieux , ont toujours raison en définitive , raison en ^ Digitized by VjOOQIC MÉMOIRES DE MIRABEAU. 293 droit et devant la Providence qui règle le gouvernement de ce monde. On laissait aux enfans et aux écoliers cette pieuse parole que le poète a mise à la bouche du héros, compagnon d'Hector: Disce, puer, virtutem ex me verumque laboiem, Fortunam ex. aliis Le Saint-Simonisme bientôt alla plus loin aans ia théorie des hommes providentiels qui ont toujours raison , en qui l'origine et la fin justifient les moyens, et qui marchent sur la terre et sur les eaux en vertu du droit divin des révélateurs. Sous une forme reli- gieuse et derrière le velours du prêtre, c'était encore la même préoccupation , le même plagiat de Bonaparte, le résultat de la fas- cination exercée par cette grande figure. Il y avait bien d'autres choses neuves et considérables dans le Saint-Simonisme; mais ce souci que j'indique a usurpé beaucoup de place. Il y a donc eu , et il y a en ce moment abus dans l'ordre de la parole et de l'imagina- tion, conmie auparavant dans l'ordre civil et politique. Il y a élo- quence , poésie surabondante , comme il y a eu prodiges de valeur et coups d'éclat; mais c'est la force encore qui tient le dé et qui gradue les jugemens. Qu'on ait marqué d'abord, qu'on ait été puis- sant et glorieux à tout prix en son passage, et l'on n'aura en aucun temps été plus absous; on vous trouvera , à défaut de vertu person- nelle, une vertu plus haute, une utilité et moralité providentielle qui est l'ovation suprême aujourd'hui. Cette disposition a pénétré dans les jugemens de l'histoire, elle prévaut dans l'art; mais je ne saurais y voir qu'un retentissement de l'époque impériale, une imi- tation involontaire , développée sur la fin des loisirs de la restaura- tion et perdue pam^i beaucoup de pressentimens plus vrais de l'art de l'avenir. Dans ses volumes récemment publiés sur l'Histoire de France , H. Michelet a senti en un endroit cette absence de soin moral qui caractérise le moment présent , si animé d'ailleurs , si intelligent et si vivement poétique ; il a exprimé son regret et son espoir en pa- roles ardentes qu'on est heureux d'avoir pour auxiliaires. C'est à propos des conseils pieux , donnés par saint Louis à son fils, et qui rappellent le mot tout-à-l'heure cité d'Énée à Ascagne : c Belles et Digitized by VjOOQIC S94 KEVUE DBS DEUX HONDBS. c toachantes paroles ! dit Thistoricn, il est difficile de les lire sans c être ému. Mais en même temps Témotion est mêlée de retour sur c soi-même et de tristesse. Cette pureté , cette douceur d*ame, € celte élévation merveilleuse, où le christianisme porta son héros, € qui nous la rendra?... Certainement la moralité est plus éclairée < aujourd'hui ; est-elle plus forte? Voilà une question bien propre € à troubler tout sincère ami du progrès... Le cœur se serre quand < on Voit que dans ce progrès de toute chose la force morale nà c pas augmenté. La notion du libre arbitre et de la responsabilité € morale semble s'obscurcir chaque jour. Chose bizarre ! A mesure t que diminue et s*efface le vieux fatalisme de climats et de races € qui pesait sur Thomme antique, succède et grandit comme un c fatalisme d*idées. Que la passion soit fataliste , qu elle veuille c tuer la liberté , à la bonne heure ! c'est son rôle , à elle. Mais la € sdence elle-même, mais Tart..; Et toi aussi, mon fils!... Cette c larve du fatalisme , par où que vous mettiez la tête à la fenêtre , < vous la rencontrez. Le symbolisme de Vico et d'Herder, le pan- c théisme naturel de Schelling, le panthéisme historique d*U^U < Thistoire de races et Thistoire d'idées qui ont tant honoré la < France, ils ont beau différer en tout; contre la liberté ils sont < d'accord. L'artiste même , le poète qui n'est tenu à nul système , < mais qui réfléchit l'idée de son siècle, il a de sa plume de bronze « inscrit la vieille cathédrale de ce mot sinistre : Anankêi » M. Michelet espère pourtant que celte lumière de liberté morale, toute vacillante qu'elle semble , n'est pas destinée à périr, et nous l'espérons comme lui. C'est d'ailleurs le propre de la liberté morale de ne pas céder à la vogue, à l'entraînement, à l'opinion, et de vivre en pi'ole&tant contre ce qui voudrait l'accabler. Je ne saurais dire pour mon compte à quel point je me suis senti souvent rebuté, choqué, jusque dans les plus belles pages d'amis bien éloquens, en voyant cet abus extrême qu'on fait aujourd'hui des grands honiines et tous ces demi-dieux despotiques qu'on inaugure eti marbre ou en bronze sur le corps saignant de l'humanité qu'ils ont l'ouléo. Au nom de cette classe inteimédiaire, de plus en plus nom- breuse, qui ttoite entre les admirateurs aveugles et les admirés déifiés, qui n est plus le vulgaire idolâtre et qui ne prétendra jamais nu rang dos demi-dieux , qui devra pourtant accorder sa juste es- Digitized by VjOOQIC MEMOIRES DE SÉIRABEAU. !29») Uine et son admiration à qui méritera de la ravir, on est tenté de redemander quelques-uns de ces beaux et purs grands hommes dont les actes ou les œuvres sont comme la fleur du sommet de l'arbre humain, comme Tombre bienfaisante qui s'en épanche, comme le suc mûri qui en découle. Lassé de ces bruits sonores et des statues de tout métal debout sur leurs socles démesurés, on se rejette avec une sorte de faiblesse en arrière, et comme Dante en ses cercles sombres, on réclame un Qulde compatissant et à portée de la main : Oh! Virgile, Térence, Racine, Fénelon, grands hommes et si charmans , pris au sein même et dans les proportions de l'humanité, où étes-vous? mais il en est un du moins qui vous représente. L admiration , pour s épanouir avec bonheur, doit se sentir aller vers des mortels de même nature , de même race que nous, quoique plus grands. Je veux, même dans ceux que le génie couronne, reconnaître et saluer les premiers d*entre mes semblables. Et voilà pourquoi les vrais mémoires des grands hommes me paraissent avoir tant de prix. C'est que presque toujours les per- sonnages qu'on ^'est habitué à considérer d'après des types fantas- tiques et de convention , ou d'après les statues historiques qu'on leur a dressées, s'y montrent à nous sous un autre jour plus intérieur et souvent satisfaisant, meilleurs d'ordinaire que leur renommée, bons, ou tâchant par momens de l'être, avec leurs doutes, leurs variations, leurs infirmités, étant des nôtres à beaucoup d'égards, et comme tels^ des moules a imperfections et à sentimens contraires et sincères. Cela nb les rapetisse pas à nos yeux, mais nous les ex- pHque et les ancre par bien de^Pcdins au cœur de la même nature. Ainsi By ron nous est clairement apparu à travers ses mémoires mu- tilés, mais véridiques encore. Ainsi la correspondance avec M"' Va- land nous a fait accepter presque sans mélange l'excellent Diderot. Ainsi Mirabeau sortira plus homme , et non moins grand homme à notre gré, de l'épreuve de cette nouvelle leiHure. La publication des lettres écrites du Donjon de Vincennes avait déjà révélé Mirabeau en plein dans la frénésie des passions et des sens, sous un jour romanesque, mais vrai , et que la postérité aisé- ment paitlonne. C'avait été le grand et inépuisable document jus- qu'à cette heure, où les biographes avaient fouillé pour reconstruire Digitized by VjOOQIC !^ RBTUË DES DEUX MONDES. la vie privée antérieure de ce personnage toujours orageux. Au milieu des inexactitudes et des lacunes inévitables d'un tel mode de reconstruction , surtout avec une édition si fautive et si inco- hérente que celle qu'avait donnée Manuel du manuscrit de Vin-* cennes, il n'en résultait pas moins pour l'ensemble de la jeunesse et de la première vie de Mirabeau une impression assez juste, sen* timentale plutôt qu'irrécusablement motivée; on voyait un homme dont les malheurs étaient plus grands que les torts , et les torts plus méchans que le fond. Quant à sa vie publique, beaucoup de révélations successives avaient été faites , et avec un résultat assez inverse du précédent, c'est-à-dire que si, en y regardant bien , on l'avait trouvé meilleur au fond que ses divorces, ses rapts et ses adultères, on le trouvait au rebours dans la vie politique, plus léger et plus vain , moins scrupuleux en opinion, plus à la merci d'une belle inspiration du moment ou d'un mauvais discours qu'un de ses faiseurs lui avait apporté le matin , et finalement, pour tout dire, plus vénal , que son génie , son influence et le déyeloppement majestueux de son âge mûr ne le donnaient à penser. Parmi les documens récens qui se rapportent à cette vie pul^ique, il convient de rappeler Les Souvenirs sur Mirabeau par Etienne Dumont de Genève, livre de bonne foi et de sens, écrit par un homme bien informé, sans prétention ambitieuse, quoi qu'on en ait dit; livre qui n'atteint en rien le génie propre à Mirabeau et ne cherche point à lui dérober nia lui soutirer son tonnerre; mais qui a replacé l'homme et le génie dans quelques^ne&des conditions réelles moins grandioses. Ces explications , telles que Dumont les précise , n'at- ténuent aucunement le génie âb l^orateur ni même la capiicité du politique, et bien au contraire elles les font d'autant plus res- sortir; mais l'autorité morale, la conscience sérieuse et l'aplomb du iraractère en reçoivent quelque atteinte. Ce livre de l'hounéte et spirituel Dumont a été accueilli ici avec une légèreté moqueuse et ime boutade d'Athéniens qui ne veulent pas être contredits sur l'idole à la mode. On avait fait de Mirabeau de brillantes et fan- tastiques peintures; Dumont venait qui remettait denx ou trois verrues à leur place sur ce grand visage, et il a été honni. Quoi qu'il en soit, le jugement total de la vie publique et privée do Mirabeau laissait Fidée de (|aelque chose do grand mais d'cnor- Digitized by VjOOQIC MÉMOIRES DE MIRABEAU. 297 mément souillé, d*une grossière débauche avec des éclairs de passion divine, d'une souveraine et libre parole avec des besoins cupides ; et sa mémoire comme son corps, tantôt au Panthéon et tantôt sur la claie ! Or, maintenant voici le fils adoptif de Mirabeau , M. Lucas- Montigny qui vient, après trente années de soins, d'examen pieux et de collations scrupuleuses, instruire de nouveau ce grand procès, en appeler des jugemens antérieurs , et, avec une quantité de pièces précieuses en main, tenter la réhabilitation de cette renommée qui est pour lui domestique. Ce. point de vue de réhabilitation et de plaidoyer continu pourra sembler dès Tabord bien étroit et contraire à l'information entière et impartiale de l'équitable posté- rité. Mais M. Lucas-Montîgny ne saurait être pour Mirabeau cette postérité froidement curieuse et assez indifférente des conclusions; il ne feut pas le blâmer d'un effort et d'un but auquel on devra et l'on doit déjà nombre de pièces authentiques et de détails in- connus, puisés au trésor qu'il a pris peine à réunir; de plus indif- férens n'eussent pas fait ainsi , et ils auraient sans doute fait beau- coup moins. Les deux volumes , qui composent la première livraison des mémoires, traitent de la vie privée de Mirabeau durant les trente-et-une premières années jusqu'en 1780, et le laissent au milieu de sa captivité de Vincennes. Les papiers de fiimille dont M. Lucas-Montigny a fait usage, et notamment une correspondance ininterrompue entre le marquis et le bailli de Mirabeau , le père et l'onde du nôtre, donnent à toute cette partie biographique un ca- ractère d'authenticité et de nouveauté qui est pour le lecteur une vraie découverte. Souvent même, devenu exigeant avec l'estimable biographe qui ne tire de son trésor que ce qui se rapporte assez directement au récit, le lecteur voudrait plus d'excursions, plus de prodigalités de citations et d'extraits ; ou plutôt il voudrait tout, il lui faudrait toutes ces fdmiliarités et ces divagations de correspon- dance. Lui, qui hier encore était tout rassasié de Mirabeau et ne croyait avoir rien d'important à apprendre sur cet homme si con- troversé ; lui , lecteur, qur hier ne connaissait le marquis économiste que par quelques ennuyeux volumes ou quelques ^igrammes , et ne connaissait pas du tout le bailli, le voilà tout d'un coup épris d'eux, altéré de leur vie, de leurs opinions, de leur langage; le voilà qui se fAche presque contre M. Lucas-Montigny qui ne nous Digitized by VjOOQIC %)6 HEVUE DES DEUX MONDES. introduit qu avec discrélion dans ces archives domestiques; il rudoie rhonnéte descendant, il le {jfourmande de sa parcimonie bourgeoise et de ses réticences , il est prêt à tout dévorer. Et le lecteur a raison , et M. Lucas-Montigny aussi, nous Tespérons bien, n aura pas tort en publiant cette collection de lettres que tous les échantillons cités nous font juger inappréciables. Pénétré de la gravité et de la mora- lité du devoir qu'il acquitte, le biographe s'est interdit ce que tant d*autres en sa place eussent estimé une bonne fortune , et il n a rien ajouté , quoique cela en deux ou trois endroits paraisse lui avoir été facile, à la liste déjà bien suffisante des aventures amoureuses de Mirabeau. En fait de scandale privé, M. Lucas-Montigny a eu pour principe de n*en mettre au jour aucun qui eut été nouveau , et il ne s'est exprimé que sur les échappées déjà notoires. Tout en prenant peu de goût à cette sobriété filiale par ce coin de curiosité maligne et oblique qui est dans chacun , nous ne saurions en faille un sujet de reproche à l'écrivain consciencieux. Nous trouverons seu- lement qu'il s'est quelquefois exagéré la gravité et la noblesse du genre biographique, lorsque, par exemple, il rejette expressément hors du texte et dans une note des citations de lettres qui ne lui font l'effet que d'une causerie légère et piquante ( tome 1 , page 578) : il faudrait donc à ce taux imprimer toutes les lettres de M""' de Sévigné en notes, comme indignes de la majesté d'un texte. Dans le récit, ou plutôt la discussion à laquelle il se livre, des amours de Mirabeau et de Sophie, nous craignons que M. Lycas- Montigny ne se soit grossi les inconvéniens de certains détails nou- veaux, et que ses idées sur la dignité du genre n'aient ajouté un peu trop de rigueur à sa louable morale: < Nous pourrions, dit-il, c donner une relation très circonstanciée de l'emploi du temps passé c follement aux Verrières , de la route suivie par les deux amans c quand ils se furent décidés à s'éloigner, de tous les accompagne- € mens de cet acte de démence et de désespoir; mais un tel récit serait € mélangé d'incidens scandaleux que nous rejetterons toujours, € parce qu'ils sont indignes de l'histoire, parce qu'ils la dégradent, c parce que même ils la font mentir puisqu'elle doit peindre les < grands faits et non les passagers acddens de la vie des person- < nages dont elle s'occupe, les traits saillans de leur physionomie c et non les difformités secrètes. > De telles maximes crûment Digitized by VjOOQIC MÉMOIRES DE MIRABEAU. 2!)1> énoncées par un biographe sont elles-mêmes la critique la plus sévère du procédé qu'il suit : nous ne nous arrêterons pas à les ré- futer. M. Lucas-Montigny s*appuie en un endroit, sans en rien citer, d'un cahier de Dialogues dont Mirabeau parle souvent dans ses lettres du donjon de Vincennes. Ces dialogues, qu'il avait écrits pour se repaître, ainsi que Sophie, du souvenir des premiers jours de leur liaison , sont aux mains du biographe qui n'en donne aucun extrait. Et pourtant ces souvenirs des commencemens doivent être pleins de pureté et de charme , lorsque le prisonnier de Joux , jouissant d'une demi-liberté, venait à Pontarlier chez le vieux mar- quis de Mounier dont la maison lui était ouverte, lorsqu'il racontait devant lui et sa jeune femme les malheurs et les fautes qui l'avaient conduit là, et qu'elle, comme Desdemona aux récitsd' Othello, comme Didon aux récils d'Énée, comme toutes les femmes qui écoutent longuement des exploits ou des malheurs , pleurait et l'aimait pour ce qu'il avait fait et subi ^ pour ce qu'il avait souffert. On y verrait, dans ces di Et plus loin , en termes exprès : « Quelques •reproches qu'on ail pu justement lui faire, nous croyons que Mirabeau restera grand. Devant la postérité, tout homme et toute chose s'absout par la grandeur. » Suivant Mirabeau depuis les fonds baptismaux du Bignon où il naquit jusqu'au Panthéon où il entra le premier, M. Hugo juge que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa nature , il était prédestiné , et qu'un tel enfant ne pouvait manquer d'être un grand homme. Le poète, en touchant quelques-uns des anneaux m^me les plus obscurs de cette existence inégale, les fait tous luire à nos yeux, et les convertit en une chaîne divine. Oui, certes, les grands hommes qui aboutissent sont marqués, je le crois, par la Providence et peuvent se dire en ce sens prédestinés. Mais toutes les graines de grands hommes n'édosent pas, ou du moins toutes ne vîenuent pas dans les circonstances propres à les faire valoir. Mirabeau lui-même, écrivant à une personne à laquelle il ne parlait que le langage de la plus sincère conviction, disait : t Mon père a autant t de supériorité sur moi par le génie , qu'il en a par l'âge et le titre € de père. » Après un admirable récit de la vie de son grand-père, Jean-Antoine, récit composé dans une captivité au château d'If sur les notes de son père , il termine par ces mots : c Ceux qui se- c raient étonnés des couleurs que nous avons osé employer pour c peindre un homme qui n'est resté ni dans les fastes des cours qu'on appelle histoire des nations, ni dans les recueils menson- c gers des gazettes, auraient tort à ce qu'il nous semble... nous € n'imaginons pas que pei-sonne mette en doute que partout et c dans tous les temps il ne vive et ne meure loin de tout éclat une c multitude d'hommes fort supérieurs à ceux qui jouent un rôle € sur la scène du monde, etc. > Peut-être il n'a manqué à Mirabeau kii-méme qu'un peu plus de vertu, de discipline, et un cœur liioins relâché, pour rester et vivre inconnu ou du moins médio- oreioent connu, et simplement notable à la manière de ses pères, Digitized by VjOOQIC MÉMOIRES DE MIRABEAU. 305 Nous voudrions que cette idée fût présente à l'esprit quand on célèbre les grands hommes; tous les grands hommes qui arrivent sont prédestinés sans doute ; mais tous les grands hommes n'ar- rivent pas. II y a dans cette pensée de quoi tempérer humaine- ment Tapoihéose des gém'es. Lorsqu'on jx^usse trop loin l'idée de la prédestination des grands hommes, il arrive qu'on est amené , sans y prendre garde, à être sévère et injuste jwur une foule d'hommes secondaires , mais esti- mables , qui dans leur temps, et au nom de leur bon sens ou de leur vertu, et aussi de leurs passions, ont osé contredire sur quelque point et retarder un moment les triomphateurs, t A quarante ans, c dit le poète, il se déclare autour de Mirabeau, en France, une de € ces formidables anarchies d'idées oii se fondent les sociétés qui t ont fait leur temps. Mirabeau en est le despote. > Et plus loin , çà et là , en raison de ce despotisme de Mirabeau, voilà que l'Assemblée constituante entière , ce faisceau d'hommes éminens et purs , lui est mis sous les pieds. Volney n'a que de la mauvaise emphase lit- téraire, lui qui avait fait déjà l'excellent Voyage en Syrie; Roland est un zéro dont sa femme est le chiffre^ chiffre qui , selon moi , eût couru risque de valoir dix fois moins sans l'honnête zéro. Sieyès devient un songe-creux que Mirabeau pénètre en un clin d'œil, Sieyès qui, avant sa corruption, méritait d'être proclamé l'un des hommes les plus éclairés , les plus hardis et les plus samement métaphysiques de l'époque, Sieyès qui, du moins devant la pos- térité , conservera l'honneur d'avoir le premier répondu à la ques- tion : t Quest-^e que le tiers-état ? » comme Mirabeau a répondu à M. de Brézé. Ailleurs c'est Buzot et Pétion qui sont peints l'un comme plus dévorant, l'autre comme plus bref d'esprit qu'on ne les a jamais vus. Necker, ministre intègre, homme éclairé et bon dans sa raideur, de qui Mirabeau disait : c Cesl une horloye qui re- tarde; * Lavater, homme excellent, observateur ingénieux dans ses conjectures , sont entassés sur la charrette des charlatans côte à côte avec Galonné et Gagliostro. Le poète, sans songer à mal , insulte au hasard, en passant, du haut de son char de feu. Je suis fort heureux pour mon pauvre et spirituel Dumontde Genève que le poète ne l'ait pas pris à partie ; il l'aurait , je le crains , assez pulvérisé* Tout cela lient uniquement à une manière qu'on a trop Digitized by VjOOQIC 308 REVUE DBS MUX MONDES. longés ; et chaque soir, en meltanl la main au premier bouton de son habit pour se déshabiller, il se disait : c Voilà la démission d'un des jours qui te furent donnés: qu*en as-tu fait? » C'est là Thomme complexe, ou bonhomme , ou rigide jusqu'à la cruauté, et toujours vénérable , dont M. Lucas-Montigny nous doit l'entière correspondance. La notice de Mirabeau sur son aïeul est d'un style qui dîfFère de celui de ses autres ouvrages , d'un style plus ancien , plus pareil à celui de son père, plus grand-seigneur^ comme dirait M. Victor Hugo • plus abondant et d'une plus riche étoffe que dans la suite; il l'a écrite en effet à vingt-quatre ans, imbu des notes et de Fesprit du marquis, par ses ordres , pour lui complaire , et tout repu en- core de cette franche nourriture domestique. Sainte-Beuve. Digitized by VjOOQIC JOURNAL D'UN OFFICIER DE LA MARINE ANGLAISE. C'est une vie d*insouciaiioe, de vidasHudes et d'élnolioDS que celle du marin. Quand la tempête ne gronde pas» quand un vent Eavorable permet d'abandonner le navire en quelque sorte à son propre instinct , alors on s'étend nonchalamment sur le pont, et, tandis que qudqnes intrépides dormeurs ronflent comme de vrais cachalots, on chante à tue-téte, en cfacBur, des chansons dont la poésie n'est pas très régulière peut-être , mais dont on se contente : le marin n'est pas difficile. Est-on fatigué déchanter , la conversa- tion s'engage; on échange de joyeux iH*opos , de bons et gros quo* libets à faire fuir un requin; ou bien quelque matelot, doyen de sa race, vrai loup de mer, comme disent ses camarades, recom- mence pour la millième fois peut-être son interminable histoire (i) Criitgle's Log , le livre de bord , le Journal de Tom Cringle. La traduction paraîtra prochainement chez les libraires Charpentier et Dumont. Digitized by VjOOQIC 310 REVUE DES DEUX MONDES. (lu Hollandais. Or ce Hollandais ^ ou , pour mieux dire, le Déser- leur hollandais , est un bâtiment mystérieux et de mauvais augure, qu'on n'a jamais vu , qu'on ne verra jamais sans doute , et qui pro- duit sur le matelot le même sentiment de terreur que Groquemi- taine sur les enfans. Cependant les marins pe sont pas poltrons, je vous assure. Parfois, au milieu de ces scènes d'autant plus pi- quantes qu'elles ont la solitude et l'espace pour théâtre , la voix des tempêtes résonne tout à coup dans les airs, le sifflet du maître se fait entendre; tous ces hommes indolens, apathiques, s'animent, s'agitent en tous sens, et le com)>at commence entre le faible esquif et la mer irritée, entre de chétifs mortels et les élémens furieux. Puis, quand le génie de l'ouragan a épuisé sa fureur, quand les élémens vaincus rentrent daifê les limites qui leur sont assignées., le marin alors, jetant autour de lui de$ r^rds de satisfaction et d'orgueil, peut se dire, non sans raison: c Ma profession est c la plus noble de toutes. > Telle était la carrière que j'avais choisie. Ces vaisseaux pavoises s'éloignant majestueusement de la côte, dis- paraissant peu à peu sur le vaste océan ; ces nombreux navires de toutes grandeurs, de toutes formes, avec leur mâture élancée, leur voilure élégante et gracieuse ; ces mille chaloupes sillonnant les ondes, suivant les sinuosités du rivage, ou glissant sans bruit dans le bassin du port; cette musique militaire que j'entendais du matin au soir sur les différens bâtimens de guerre ; cette vie aven- tureuse et variée du marin , tout cela m'avait séduit. J'avais un parent qui, ayant servi long-temps et avec honneur dans la marine, avait acquis un grade élevé, récompense de ses longs services. J'allai le voir, je lui dis ma résolution. Conune tous les marins , le vieux loup de mer en fut enchanté , et il me donna des lettres de recommandation, avec lesquelles , me rendant à Ports- mouth, il ne me fut pas difficile d'être admis au nombre des as- pirans dans la flotte de S. M. Britannique... — C'est comme tel que Tom Cring|le s'embarqua sur la Torche qui allait croiser à l'embouchure de l'Elbe. Mais Hanibourg était alors au pouvoir du corps de Davoust, et le jeune aspirant devint son prisonnier. L'entrée des alliés à Hambourg lui rendit h liberté ; il revint avec la Torche à Portsmoulh. . Digitized by VjOOQIC SOUVENIRS d'un 0FF1C1ER.de UARINë. oU Là , dil-il , nous primes du gros canon , et , après nous être ravi- taillés, nous allumes nous mettre en station sur les côtes d*lr- lande. Pourquoi?.... cest ce que je ne savais pas alors, par la raison toute simple quon ne m*avait pas fait Thonneur de me le dire; seulement, le soir même de notre arrivée, le second lieutenant, M. Trinelle , s'approcha de moi avec un air inaccoutumé de bonne humeur : — N'avez-vous pas un oncle à Corke, M. Cringle? — Oui, lieutenant. — Eh bien! je vaisàCorke cette nuit. Demandez au capitaine la permission devenir avec moi : je suis sûr qu'il vous l'accordera. Cette offre me souriait, comme on peut le croire; je résolus d'en essayer. N'armant donc de courage , je répétai trois fois au moins la manœuvre importante du salut , que, soit dit sans vanité, je ne faisais pas trop gauchement pour un marin ; et , à mon grand étonnement, le capitaine, dont l'air n'était pas gracieux tous les jours, m'accorda aussitôt ma demande. Quelques inslans après, j'étais à cheval sur la route de Corke, oit nous arrivâmes en peu d'heures. A Corke je quittai le lieutenant, et j'allai dîner chez mon oncle ; le soir vers neuf heures, M. Trinelle vint me reprendre. — Vous savez, Tom, qu'on mettra demain à la voile, et que nous devons retourner de bonne heure à bord. Après ce préambule, très peu agréable, je fis mes adieux, et suivis en silence mon supérieur, qui me conduisit à l'auberge où il logeait. C'était une misérable bicoque, qui méritait plutôt le nom de tanière que celui d'hôtellerie, et dans laquelle il occupait le loge- ment le moins confortable. Ayant traversé la saUe noire et enfumée que Taubergpste décorait du titre pompeux de salon des voyageurs, nous nous engageâmes dans un escalier étroit et obscur; et, après nous être égarés en montante tâtons dans ce labyrinthe, nous arrivâmes à ce que le lieutenant appetoi t sa chambre. C'était une chétive mansarde fermée d'une mauvaise porte, n'ayant de jour que par une étroite lucarne, et à laquelle on ne parvenait qu'au moyen d'une échelle servant d*escalier. Digitized by VjOOQIC ^ 5!2 RÇVLE DES DEIX MONDES. Rien de plus misérable , du reste , que rameublement de cette demeure : deux mauvais grabats en faisaient tout rornement, et une vieille chaise sans paille semblait prouver qu'on n'y espérait jamais de visiteur. Le lieutenant , quand nous fûmes entrés , ferma la porte, s'assit sur un des grabats , me présenta la chaise , et me dit : — Mon cher Cringle, j'ai à vous diarger d'une petite «xpédi- lion : nous verrons comment vous vous en tirerez. Il n'y a pas beaucoup d'honneur à espérer, je l'avoue , mais assez de danger à courir. — De quoi s'agit-il , lieutenant ? Quoique cette ouverture de mon supérieur fût peu séduisante , la discipline m'obligeait de me montrer dans les meilleures dispo- sitions du monde. —■ Simplement de vous déguiser, me dit mon chtf . Ouvrez œ paquet : il contient un déguisement , endossez-le. J'exécutai sans observation l'ordre que me donnait TrîneHe , ne sachant trop encore ce que pouvait signifier cette fentaisie bizarre. Quand j'eus fini , le lieutenant me regarda. — Bien, très bien ! disait-il ; c'est à s'y méprendre ; on ne peut imiter la tournure de ces vauriens plus au naturel. — Merci, pensai-je, mais tout bas cependant;^ ne laisse pas que d'être flatteur. — Vous savez, mon cher Thomas, que plusieurs matdots ont déserté V Indien , grand vaisseau de la compagnie des Indes. Selon toute apparence, ils se sont réfugiés dans une de ces tavernes sou- terraines où les déserteurs de la marine sont sûrs de trouver pro- tection tant que leur bourse est bien garnie. Notre équipage a été décimé, il est peu nombreux, nous manquons de bras et d'hom- mes : il faut tâcher de nous attraper t crii tem craint sans ces^ la descente de la justice , on n'est jamais pressé d'oirvrir : c'est pour cela même que la poite est munie d^e ouverture , appelée le trou de l'espion , qui , comme les meurtrières d*tfn fort , sert à surveil- ler l'ennemi. Je tonmai la tête idu côté de la rue, et j'aperçus M. IVinelle se promenant de long en large. Cette vue m'encouragea, j'appelai de nouveau , et j'ébranlai vigouretrsemetit la port*. Aiussilôt ^s pas légers se firent entendre, et une figure f raidie et j^e vint s'encadrer au guichet. — Qui frappe ? Qui demandez-vous ? — Oh ! je ne demande pei*sonne ; seulement , si vous ne m'ou- Digitized by VjOOQIC Mi R£VUE DES DEUX MONDES^ vrçz pas 9 j*irai loger cette nuit en prison, et cela peut-être avant une heure. — J en suis bien fâchée , mais qae puis-je y faire? Si encore on savait d*oii vous vene?, qui vous êtes — Chut!... Je me suis engagé sur la Guava, qui est en rade à Cove. — Oh ! je comprends... Entrez... Ma beauté alors ouvrit la porte, mais en laissant si peu d*espace , que, sans la petitesse de ma taille et l'extrême exiguité de toute ma personne, je n'aurais jamais pu me glisser à travers une si étroite ouverture. Dès que j'eus franchi le seuil, la porte se referma , ma jolie introductrice remit soigneusement le verrou, une grosse barre de bois retomba en travers, et j'entrai enfin dans la cuisine. C'était une chambre de quatorze pieds carrés, dont le plancher avait été sablé avec soin; ù droite, un buffet, garni d'une nom- breuse vaisselle d'étain admirablement bien polie, attestait du moins la propreté de la cuisine ; des casseroles resplendissantes étaient suspendues au-dessus des fourneaux; une table grossière en bois , sans nappe et minutieusement lavée , en occupait le centre, et quelques autres meubles dans le même genre , bien tenus et appropriés aux besoins des habitans du lieu , ornaient à gauche cette salle souterraine. A rextrémité de la table était assis le maître du logis , espèce de sauvage en costume irlandais, dont la figure rouge, bouffie, avi- née, eût fourni le type d'une excellente enseigne de cal^et; il avait la pipe à la bouche; autour de lui achevaient de s'enivrer une douzaine de matelots, dont les vêtemens humides, se séchant à la chaleur d'un grand feu de tourbe , exhalaient une vapeur épaisse et puante qui s'amoncelait comme un brouillard au-dessus de la lampe. La lampe en cuivre, suspendue à une corde au plafond, ne je- tait qu'une lueur faible et incertaine, obscurcie encore par la va- peur dont j'ai parlé , et par la fumée acre et nauséabonde de l'huile qui y brûlait. J'avançai, non sans difficulté , à travers cette lu- mière ténébreuse, au milieu de ces gens ivres la plupart, qui, en voulant faciliter mon passage, couraient risque de tomber sur moi et de m'étouffer. Digitized by VjOOQIC SOUVENIRS b UN OFFICIER D£ MAHIMi:. 515 -—Eh bien! mon jeune garçon, d'où venez-vous, et où allez- vous? me dit le grand-maître de ce teoiple enfumé. — D'où je viens? peu vous Importe, pourvu que je paie mon ëcot. Où je vais ? je vous le dirai quand je le saurai moirméme. Allons, mon vieux , faite&*nous servir du grog; et si vous pouvez me fiaire embarquer demain dans un de ces navires qui stationnent le long du quai, vous ne serez pas fàchë de ma visite. En prononçant ces derniers mots, je secouai mes poches avec une certaine affectation vaniteuse qui produisit l'effet que j'en at- tendais. — Voila un petit busiic qui n'a pas Tair aisé! grommela mon hôte entre ses dents; et élevant la voix : — Nous sommes donc en fonds, jeune homme? Alors, soyez le bien-venu. — Se tournant vers la porte : —Catherine, allons, du rhum, mon enfant. A pro- pos, me dit-il, votre nom? — Que vous importe mon nom, vieux marsouin ! Que le rhum arrive, et les schellmgs viendront à leur tour. A ces mots, tous mes ivrognes jetèrent un hourra universel , et le rhum fut servi. Je me versai un verre de grog , j'allumai ma pipe, et me mis d'abord tranquillement à fumer; puis, après quelques instans de silence, j'entamai ainsi la conversation: — Camarades , vous avez sans doute déjà navigué? — Non , jamais , répondirent quelques-uns. — Il n'y a pas de p'esse^ dirent quelques autres. —A votre aise; mais, dans ce cas, vous ferez bien d'avoir l'œil à l'horizon , et sui*tout d'y voir clair. — Pourquoi, diable! mongarçQU? — Pour rien; mais, si vous m'en croyez, vous ne vous mon- trerez pas trop ce soir; restez tranquilles, c'est le plus prudent. — Encore il y a un i^urquoi, s'écrièrent à la fois deux des moins ivres de la bande , en se rapprochant de moi. — Le pourquoi, c'est que, voyez-vous, la presse est dans la viUe, et que, moi qui vous parle , je viens d'échapper à une douzaine de flibustiers royaux qui me poursuivaient. Ma foi , sans le détour de la rue et celte allée obscure, c'en était fait. Une volée de jurons, d'impnVations et de blasphèmes, accueil- lirent cette déclaration. En un instant, le tumulte, la confusion , Digitized by VjOOQIC 516 REVUE DES DEUX MONDES. forent à lear comble; tous se levèrent de leur mieux, renversant les bancs, les chaises , colbutant les brocs, dont la liqueur, en se répandant, et mêlant une aigre odeur à celle déjà si fétide de ce lieu, devint tout-à4ait insipport2d>le. Les uns réglaient leur compte avec prédpitation ; les autres se jetaient en désordre sur leur paquet, pour fuir un danger imaginaire. C'était un tapage, un brouhaha à ne plus s'y reconnaître. — Et où allez-vous, garçon , de ce pas? — Si je puis m'enrôler ce soir même , je me rendrai à Cove sur-le-champ. J'y ai vu hisser le pavillon bleu ce matin; et, coamie vous savez , c'est un signe qu'il n'y aura pas de presse, —Le honunes qui l'avaient portée. — Je veux être pendu si elle n'a pas avalé cent livres de plomh pour le moins , s'écria l'autre. Mous entrâmes alors , et le lieutenant , le pistolet au poing , s'a- vança seul au milieu de cette chambre obscure. — Mes braves, dit-il en s'adressant aux déserteurs, que l'obscu- rité nous empêchait de voir, mes braves , nous savons que vous êtes ici; rendez-vous; la résistance serait inutile; la maison est cernée ; nous sommes en force, prenez votre parti de bonne grâce, c'est ce que vous avez de mieux à faire. On ne répondit rien a cette vigoureuse sommation; mais nous entendions des chuchotemens et des paroles animées prononcées à voix basse. Digitized by VjOOQIC 390 EEVUE D£S DEUX HUMIDES. En ce Biomeol oa apporta la lumière, el nous vimes les pannes diables assis sur leurs petits paquets , serrés les uns contre les Mi- tres, et l'air aussi penaud que des voleurs fugitifs que l'on rattrape. On leur passa sous les bras un grand bàtoa fixé avec des cordes, et on les conduisit ainsi jusqu'à bord. Us commençaient à défiler, l'un après l'autre, sous la porte étroite de la bicoque de Patty, et déjà quelque&-uns avaient atteint la rue, quand une de ces espiègleries diaboliques, disposition héréditaire dans notre famille, et qui mit vingt fois ma vk en danger, me vint tout à coup en pensée. — Dites^moi donc, lieutenant, il me prend une envie. — Laquelle? — De tirer quelques balles dans les planches de ce cercueil. En disant cela , j'avais cUgné l'œil , et Trinelle me comprit. *«- Gomme tu voudras , mon brave garçon ; si cela te lait tant df plaisir, amuse-toi. -^ C'est une indignité , c'est une infâme profanation , s'écria un des matelots de la troupe; vous ne voulez pas, je pense, vous rendre coupable d'un tel sacrilège. •^ Pourquoi pas? c'est une fantaisie tout comme une autre. J'armai mon pistolet; et, peu soucieux de l'impression que cette action produisait sur les gens degnotre équipage , je dirigeai mon arme vers le cercueil. Alors on vit tout à coup la carcasse de la vieille sauter en l'air, se dresser toute droite , et retomber roide et immobile sur le car- reau,^ tandis qu'un grand et vigoureux gaillard apparut à nos yeux. — Ah I ah ! mon camarade, vous avez là une singulière idée, dit Trinelle. Est-ce une neuvaine en l'honneur de la vieille, ou bien quelque vœu fait dans la tempête, qui vous fait coucher dans un cercueil. Allons, c'est égal, vous serez des nôtres. On l'attacha comme ses compagnons, sans qu'il soufflât une parole, une plainte, un murmure; mais il nou& suivit en maudis- sant tout bas sa mauvaise étoile. Cependant les habitans s'éveillaient; les portes, les fenêtres s'ouvraient; un bruit inaccoutumé, comme celui produit par un rassemblement, se faisait entendre sur la place. Une sourde rumeur Digitized by VjOOQIC SOUVENIRS D*UN OFFICIER I>E MARINE. 521 circulait dans le village; des imprécations nous arriMiîent de toutes pans 9 et ii était temps que nous gagnassions la chaloupe, car une vingtaine de vauriens résolus , dont la masse augmentait sans cesse, nous entourait déjà d*un air menaçant. Notre vaisseau était enfin recruté; noos remîmes à la voile. Nos recrues eurent bientôt oublié totalement le mauvais tour que je leur avais joué; ils en riaient eux-mêmes les premiers , car telle est la nature de Thomme de mer; et quatorze jours après nous pas- sions avec un convoi en vue de Madère, île superbe qui fuyait derrière nous avec ses montagnes vertes, boisées, magnifiques, avec ses villes toutes blanches et ses sites charmans. — A quelques semaines de là , /a Torche croisait dans les paiDgcs des Barbades , où ellée eut plusieurs combats à soutenir contre des corsaires français et américains. Une fois même elle faillit avoir un engagement avec un bâtiment de sa propre nation. Elle se trouvait dans les eaux de Nassau. — La nuit était belle, no.us approchions ; et nos officiers, sachant qu'ils iraient à terre le lendemain, apprê- taient déjà leurs agrès, où, si on Taime mieux , leurs habits, dans Tintention sans doute de capturer les beautés du pays, lorsque tout à coup une balle vint siffler dans nos cordages. — Un petit sdiooner à Tavant, cria Toffider de qnart. On n'avait pas eu le temps de répondre, qu'une seconde balle frappa notre grand mât. Nous nous prëcip&ons sur le pont; on se presse à la manœuvre, et nous nous trouvons bord à bord du pyg- mée qui nous attaquait. Le capitaine prit son porte-voix. — Schooner, amenez, ou je vous coule bas; amenez pavillon pour le sloop de Sa Majesté britannique la Torche. Cependant le paiwre petit schooner avait reconnu son erreur : il portait les mêmes couleurs que nous. Son capitaine se rendit à notre bord , et on le tança d'importance. — Une autre fois, monsieur, lui dit notre capitaine, mettez des lunettes, et ne prenez pas des Anglais pour des Américains. Le lendemain soir, nous jetâmes l'ancre à Nassau , et presque immédiatement nous fîmes voile pour les Bermudes. II y avait quatre jours que nous croisions sans rien rencontrer, lorsqu*on signala une voile sous le vent. Nous lui donnâmes la chasse, et quelques heures après nous Tabordâmes. C'était un bâtiment sué> TOME 1. — SUPPLÉMENT. 21 Digitized by VjOOQIC 322 REYUE DES DEUX MONDES. dois, frélé pour le Havre. Après un examen minutieux , ne trou- vant rien d'irrégulier dans les papiers du navire, nous le rdâ- cbâmes. Il s'éloigna , et quelques instans après une de ses dialoupes nous apporta une petite caisse remplie de pommes de New-York , que le capitaine américain offrait au capitaine de la Torche. — Voilà des pommes diablement lourdes , Tom , me dit Tri- nelle. — Je soupçonne fort qu'elles ont pris racine au Potosi. — Si le capitaine nous en donnait quelques-unes pour dessert. Selon toute apparence, cette caisse contenait des lin^ts. Le capitaine Deadye parut néanmoins plus mortifié que content de ce don ; mais le navire avait disparu. Le lendemain , au point du jour, j'étais de quart. — Des brisans ! des brisans ! cria la vigie à la tôte du mât. — Des brisans ! répéta le lieutenant Splinter avec l'aooent de la surprise , impossible ! Vous perdez la tête , mon pauvre Jenkins ! — Des brisans sous la proue ! nous allons toucher ! s'écria le maître d'équipage. Le lieutenant Splinter, tout en jurant Dieu et le diable que ces deux hommes avaient la berlue , se précipita sur le gaiHard, où je le suivis. Là, nous vîmes de grosses lames blanches, écumeuses, tourbillonnantes , qui venaient frapper notre proue. — D'où diable cela peut-il venir? s'écria le lieutenant; il n'y a pas d'écueils dans toute cette partie de l'Océan. Cependant le bouillonnement de l'eau commençait à s'étendre d'une manière circulaire^ et dans un diamètre de cent toises envi- ron ; on eût dit que la mer était agitée par quelque convulsion intérieure. La colline d'eau marchait devant nous , et se gonflait, à mesure qu'elle avançait, avec un bruit, un bouillonnement étrange. Peu à peu elle prit la forme d'une immense colonne, qui s'éleva en tourbillonnant au-dessus de la montagne d'eau , sifflant , s'alon- geant toujours, et touchant presque de sa tête aux nuages. C'était alors un spectacle admirable et sublime. Les reflets du soleil avaient coloré ce long pilier de cristal, et les couleurs de l'arc-^i-del , qui s'y réunissaient comme dans un prisme , éclairaient le cône d'une vive lumière, tandis que sa base se montrait comme un socle ci'ëbène appuyé sur des flocons de neige. Digitized by VjOOQIC SOUVENIRS D*UN OFFICIER BE MARINE. 335 — C'est une trombe ! une trombe ! s'écrièrent alors en mome temps officiers et matelots. — Le canon de l'avant est-il prêt? — Oui , capitaine. — Est-il chargé ! — Oui y capitaine. — Lofez un peu.... Bien ! Feu ! Le boulet coupa la colonne par sa base : elle trembla, chancela un instant , pais tomba tout à coup , semblable à une immense ava- lanche, et l'Océan, quelques minutes après, ne laissait aucune trace de ce phénomène extraordinaire. Le lendemain, à la brune, nous eûmes une vive alerte qui, heureusement, nous fit plus de peur que de mal. Le temps était bon; le vaisseau marchait avec facilité; la mer était libre. Tout à coup une forte odeur de poudre se fait sentir. Dans un bâtiment de guerre il y a bien de quoi jeter la terreur dans toutes les âmes, car il y va de la vie. On est metiacé de faire une cabriole jusque dans les nuages, rien que cela. — On appela le maître canonnier. — Que signifie cette odeur de poudre, M. Jenkins? dit le capi- taine. Le vieux canonnier restait silencieux , mais tendait le nez vers la cale , prenant une forte aspiration ; nous le vîmes tout à coup chan- ger de couleur, et devenir aussi blanc qu'un linge. Aussitôt il se précipita dans la cale, et disparut. Nous nous élançâmes à sa suite, et nous vîmes ce qui avait causé nos alarmes : les mousses s'amu- saient a faire des fusées. Une bonne distribution de coups de gar- ceiles , dont on leur caressa la face la moins poétique , leur apprit qu'ils devaient être plus circonspects à l'avenir. Quelques jours après , le vent s'éleva , le temps devint orageux, le tonnerre commença à gronder sourdement; et, comme la tem- pête augmentait de moment en moment, il fallut ferler les voiles de hunes. Un des matelots montés sur les vergues fut lancé à la mer par un coup de vent. -— Jetez-lui une corde , s'écria le lieutenant ! Ce n'était pas chose facile que de sauver ce malheureux : le vais- seau marchait avec une rapidité teHe que, lorsqu'on parvint enfin à hii lancer une corde, qu'il se passa aussitôt sous les aisselles, il SI. Digitized by VjOOQIC 334 REVUE DES DEUX HOfCDES. fallut dix hommes pour le tirer à bord. U fut hissé plus moit que vif; la corde était entrée si profondément dans les chairs, que sa vie pendant plusieurs jours fut sérieusement en danger... C'est un beau métier que celui de matelot ! — C'est surtout en lisant les curieux souvenirs de Tom Cringle, les mille aventures qui signalèrent ses campa{ynes sur mer, qu'on peut faire cette réflexion : Le beau métier que celui de matelot ! Les pauvres recrues auxquels Tom Cringle joua un si méchant tour ù Cove, et la Torche elle-naéme, eurent une bien triste fin. — Nous faisions voile pour la Jamaïque; les officiers, encore à ta- ble, riaient, buvaient, chantaient; depuis quatre jours nous fuiions tes Bermudes, favorisés par le vent; le soir avait déjà répandu ses ombres; la mer sifflait, bruissait, écumait; la brise s'élevait peu à peu, les vagues croissaient, Tair devenait plus humide, et le bruit lointain des élémens était pour nous un indice prophétique d'un orage prochain. Mais , peu soucieux de ces menaces de la natui*e , nos chansons, nos joyeux propos, n'en continuaient pas moins. Tout à coup la tête chauve du vieux maître canonnier , semblable à quelque apparition fantastique de sinistre présage , vint se placer dans l'espace vide que laissait la porte entrouverte. — Mille pardons, monsieur Sphnter, dit-il en s'adressant au lieutenant. — Qti'y a-t-il , Kennedy? — Il y a, répondit le vieillard en hochant la tête, il y a, mon- sieiur Splinter , que j'entends distinctement le bruit d'une voile ou celui d'un bâtiment qui glisse sur l'onde; mais je n'y puis rien voir» et je ne connais que l'oeil de M. Cringle qui soit assez perçant pour distinguer quelque chose dans une nuit si noire. — Bon, pensai-je, mon ami Thomas, à toi la corvée. Quitter la table pour aller bayer aux étoiles, c'est très bien pour un amou- reux ; mais un affamé ! — M. Cringle pourrait demeurer sur le gaillard jusqu'au levei* de la lune ; elle ne tardera pas à paraître, et alors tout sera dit. — Eh bien! Tom , voulez-vous y aller? me dit le lieutenant. Foi4te«-voi«..., c'était une prière ; mais Thomas avait déjà assez d'expérienoc pour savoir qu'une prière faite par un chef est un ordre auquel il faut se hâter d'obéir, aux risques des conséquences. Digitized by VjOOQIC SOUVENIRS d'un OFFICIEIl I>E MARINE. 3£) Je sortis doDc sans répondre, et d'assez mam/aise iMuneur an fond, quoique je me rendisse à mon poste en apparenee. de très bonne graoe. Le temps était gros, j*endossai ma vieille jaquette, j*armai mon occiput d'une bonne casquette de loutre, bien résolu de le défendre à toute outrance contre rhumidité de la nuit, et je commençai la malencontreuse fection. La pluie me battait au visage, pénétrait mes habits ; les vagues , en se brisant contre les flancs du navire , faisaient rejaillir Teau jusque sur moi ; une phosphorescence singulière aug- mentait la transparence de Tonde de plus en plus tumultueuse. Fatigué d'une tension continuelle,, ma vue se troublait; je me re- tournai un instant, et je mis la main sur mes yeux, pour en reposer, en rafraîchir les fibres. Lorsque je les rouvris, je vis briller devant moi le plus singulier fantôme que jamais homme peu crédule ait vu s'âever devant lui : c'était la longue et pâle figure du vieux Kennedy, rendue plus pâle encore et plus terrible par une lueur bleue, scintillante, phosphorique , qui animait alors ses traits. Je tressaillis. — Qu'avez-vous donc , monsieur Kennedy? d'où vient cette réverbération bleuâtre qui éclaire votre visage en ce moment d'une manière si étrange? — Je ne suis pas savant , monsieur Cringle ; je doute néanmoins , oui, je doute que vos livres puissent vous expliquer ce mystère. Mais qu'importe! soyez attentif, observez, et il en arrivera ce qui pourra. Frappé de surprise, et , s'il faut le dire , de terreur , je levai les yeux, et j'aperçus a l'extrémité du mât de misaine une flamme météorique jetant une lumière pâle, verdâtre et chatoyante. J'avais lu des descriptions de ce phénomène , j'en avais souvent entendu parler , mais jamais il ne s'était offert à mes regards; et , quoique la raison aussi bien que l'étude eussent dû me rassurer, ce spec- tacle inattendu glaça mon courage. C'était en eiïet quelque chose de surnaturel et de mystérieux que cette aiasse circulaire, sphérique, lumineuse, au milieu des ténèbres les plus profondes , suivant les oscillations du navire, s'é- ohappant, revenant, gardant néanmoins s;i forme et sa position Digitized by VjOOQIC 396 REVU£ DES DEUX MOriDES. inconstante , et projetant snr Tëquipa^ une lueur Isépulcrale^ qui nous donnait Tapparence d'un groupe de spectres. Le centre de ce globe lumineux brillait d*une flamme plus ardente et plus vive, et sa circonférence s'éteignit par degrés, jusqu'à ce que, perdant sa teinte ou sa dernière nuance , elle alla se fondre d'une manière presque insensible dans l'obscurité. Tout le monde était accouru sur le pont pour voir ce sînguUer phénomène, et nous l'examinions en silence, avec un sentiment de crainte dont les plus hardis eux-mêmes ne pouvaient entièrement se défendre , lorsque cette flamme mobile , descendant lentement jusqu'à nous, vint se poser sur la barre contre laquelle s'était appuyé le contre-maitre. Dans ce moment de stupeur je ne sais quel objet froid, vivant et velu, descend le long du mât de misaine, et vient saisir mon cou... Je ne vois rien, mais la lumière sépulcrale brille toujours. Une invincible terreur s'empare de moi, je roule sur le pont, et peu s'en Éaut que je n'aille m'ensevelir dans les abîmes de rOcéan. — Que Dieu ait pitié de moi , m*écriai-je ; qu'est-ce que cela? A ce cri, les matelots accoururent vers moi, et les bras glacés cessèrent leur étreinte. — Eh ! dit le lieutenant, c'est Jacquot; c'est ce grand diable de singe que le capitaine aime tant ! Voyez s'il n'a pas l'air du génie de cette flamme nébuleuse. Je respirai alors ; et, levant les yeux , je vis le singe qui , remonté au haut du mât^ faisait mille gestes, mille grimaces qui lui don- naient, comme le disait le lieutenant, l'aspect de quelque génie malfaisant et fantastique. Cependant une masse majestueuse et grisâtre apportée par h brise s'empara du globe lumineux, l'emporta avec elle, et le força d'abandonner nos agrès. Je le suivis des yeux, plongeant dans l'obscurité mes r^rds perçans. Je le vis flottant dans les airs avec la même agitation, le même chatoiement et la même fixité mobile qu'il éprouvait quand il s'était arrêté à la pointe de notre mât. Une pensée subite frajqpe alors mon esprit. Je regarde avec plus de discernement, et la forme de cette masse nuageuse que nous avions aperçue dissipa bientôt tout soupçon. ^ Digitized by VjOOQIC toUV£NlRS d'un OFFICIËK DE MARIN£. 527 — Une voUe! une voile sous le vent! in*écriai-je de toutes les foi-ces de mes poumons. Un grand tumulte s'éleva alors sur le navire. Le capitaine , debout sur le tillac, me répondit: — Merci , Tom. Ah ! çà, quelle route suit-elle? — Sud-sud-est. -^ Elle est dans nos eaux; courage, garçons, ferme! à l'ou- vrage! Et il commanda la manoeuvre , dont le bruit cadencé formait un accord solennel et mélancolique avec les sifflcmens du vent; mu- sique triste, monotone, lugubre, qui vibrait à mon cœur comme le dernier soupir de la vie. — Est-ce vous qui rendez le dernier soupir? dis-je , en essayant de plaisanter, au vieux contre-maître Nipper. Il secoua la tête , et me répondit d'un ton chagrin : — Ne plaisantez pas, monsieur Cringle; car, avant que le soleil reparaisse , quelqu'un d'entre nous , croyez-moi , emprisonné dans son hanoiac, ira visiter le fond de la mer. — Allons, allons, Nipper, vous êtes un vrai prophète de mal- heur. En ce moment, le navire que j'avais aperçu diminua, se rac- courcit, s'abaissa , puis enfin disparut entièrement. — Le Hollandais ! le Déserteur-Hollandais , s'écria l'équipage avec effroi. Voyez , il s'éloigne, il s'évanouit dans les ténèbres, comme une légère vapeur! — C'est plutôt un bâtiment qui vient de virer, dis-je. Tenez , précisément, capitaine, le voilà qui reparait; voyez-vous ses voiles blanches, sur l'espace sond)re de l'horizon? La chasse commença réellement alors. Nous venions de virer, pour imiter la manœuvre du vaisseau étranger que nous voulions poursuivre; bientôt la lune parut, et nous pûmes voir un grand schooner à si peu de distance de nous , que, «i la brise eût été plus forte, nous nous fussions infaillible- ment brisés l'un contre l'autre. Nous étions bons voiliers; le vent soufflait du nord-ouest. Le capitaine , joyeux , se promenait sur le pont, donnant ses ordres , se frottant les mains; l'équipage , en reconnaissant dans le vais^ Digitized by VjOOQIC KErVE DES DEUX MONDES. seau étraogBr ud objet terrescre et réel , avait repris son courage ; et nous distinguions clairement alors le pont du navire étranger, ses agrès blanchis par la lune. — Pas un homme sur le pont! s*écria le capitaine : c est éton- nant ! En effet, le pont était désert; pas un être vivant ne s'y laissait voir, si oe n*est quelque chose d*inforaie et de noir qu'on voyait immobile à la poupe. — Oh ! du schooner ! oh ! cria le capitaine. Pas de réponse. — Parlez, ou je vous coule bas. Toujours même silence; on ne répond pas plus à cette menace qu'on n'avait répondu au premier appel. Ce mystère, cette obsti- nation , ce bâtiment glissant seul sur l'onde , et d'une manière surnaturelle ; ces ponts, ces agrès silencieux , déserts comme l'em- pire de la mort, tout cela fit renaître les craintes superstitieuses des matelots. — Sergent Armstrong, notre meilleur tireur, à l'oeuvre, et descendez ce coquin-là , sur la poupe, précisément en face de nous. Le sergent, obéissant à cet ordre, saute sur le gaillard d'ar- rière, ajuste son arme, et mire quelques secondes; mais, avant que son doigt eût pressé la détente, une décharge partie de la poupe ennemie lui fracasse la tête, et son cadavre rouie à nos Le capitaine alors exprima sa colère par une imprécation for- midable. — Maître canonnier, balayez-moi ce pont Et le vieux Nipper, que l'odeur de la poudre semblait ranimer, oubliant tout à coup ses tristes présages, se rendit joyeux à son poste. Pendant ce temps le schooner faisait une fausse manœuvre « oonune s'il eût voulu se rendre. — Tirez , tirez , sacrebleu ! s'écria le capitaine : c'est une ruse de guerre. Nous tirâmes; notre bordée fut violente, mais produisit peu d'effet. Le schooner vira de bord avec une rapidité si éton- ^ Digitized by VjOOQIC SOUVENUS I>*I}N OFFICIKR I>Ë MARINE. 3S9 mmle, qae nos boulets sifflèrent autour du navire sans ratteindre; et ie léger dommage que nous avions causé se trouva aussitôt réparé comme par enchantement. Bientôt toutes les voiles du schooner se replièrent, et une multitude d'hommes armés se montrèrent tout à coup sur le pont, qui fut alors couvert de com- battans. Cependant la supériorité du schooner était maintenant bien évidente ; il s'était arrêté , confiant sans doute dans son stra- tagème , et nous étions à peine à une encablure de distance lors- qu'il nous envoya sa bordée terrible. Cette décharge criMa nos manœuvres, nous démonta une pièce, et trois de nos gens tom- bèrent sans vie sur le pont. — Voilà ce que c'est que de mépriser nos frères d'Amérique, grommela tout bas M. SpKnter. Il follut alors se résoudre à prendre chasse devant l'ennemi que nous avions poursuivi d'abord, et dont la fuite simulée nous avait attirés dans le piège. — Entendez-vous ce concert qu'ils font à bord? me dit le capi- taine, dont la rage et la douleur étaient au comble. — Oui , dit Splinter : ce sont leurs cornets à bouquin qui jouent l'air national des États-Unis : Yankee-Doodle. — Allons, encore une décharge! tâchons de lui payer noire dette, Nipper. En ce moment une nouvelle bordée du schooner vient frapper notre plat-bord ; des éclats de bois , arrachés avec un bruit affreux, furent lancés dans l'air, et un cri perçant, aigu , dominant tout ce fracas, me fit tressaillir d'horreur. Je tournai la tête : le contre- maître, qui tenait sa mèche allumée, tomba sur le bord du vais- seau, et dans sa chute, sa main, conduite par un mouvement ma- chinal et convulsif , atteignit la lumière, la poudre s'enflamma, le canon partit; et, comme satisfait de ce dernier acte de devoir, le vieux Nipper resta sans mouvement , sans faire entendre un soupir. A l'instant une claité sanglante se répandit dans le ciel; l'atmo- sphère parut tout en feu , comme si un immense volcan avait surgi tout à coup des abîmes de l'Océan. Une épouvantable détonation , le brisement du bois , le déchirement des agrès , des cris confus, des gémisseraens affreux, des hurlemens de douleur, formèrent comme Digitized by VjOOQIC 350 ll£VUK DKt» DKUX MONDES. un effroyable conoei-t au uitiieu deJa nuit profonde. Le schooner, dont la sainte-barbe venait de sauter, parut alors tout en flammes ; ses mâts semblaient d'immenses^^aiguiiles de feu ; çà et là un cri de désespoir, le cri de la mort, se confondait avec le murmure des vagues; la flamme pétillante, ardente, faisait paraître la mer en ébuUition : tel était le triste et douloureux spectacle que nous offrait le navire américain. Peu à peu Tactivité des flammes diminua , la mer engloutit cette carcasse enflammée , et le silence , la solitude , régnèrent de nou* veau. — Lieutenant, qu'est-ce que j'aperçois sur le canon qui a fait un si beau coup? — Un cadavre tout sanglant encore ! celui du contre-maître ! La dernière bordée du schooner l'a coupé en deux ; mais il s'est joliment vengé, Tom! Lu nuit bientôt reprit sa teinte obscure et noii^e , la lune se cacba derrière d'épais nuages, et le temps devint orageux. Nous conti- nuâmes notre course, encore frappés de cette scène saogianleet solennelle, où un cadavre sans vie avait laissé pour sa vengeance ce drame de mort et de destruction. — Quartier-maître, voyez-vous cette lame qui approche? — Mille tonnerres ! oui , je la vois ! — Évitez-la. Gare à la poupe ! A l'instant la montagne immense et roulante, se précipitant sur la poupe, pénétra dans le navire , entraînant, renversant à la fois et péle-méle, hommes, animaux , rames, agrès, câbles et cages à poules. La Torche , inondée, parut près de somîbrer sur sa quille , le pont se couvrit d'une blanche écume , et la vague, en se retirant, laissa nos basses voiles et nos manœuvres dégouttantes de tontes parts. J'avais été renversé comme les autres au milieu de ce chaos ; je me relevai , l'œil enflé et douloureux d'une forte contusion que j'avais reçue en tombant. — Diable! Tom, vous avez l'œil admirablement poché, me dit le lieutenant Splinter. — Merci de l'avis , lieutenant. Cet>endant h\ chaloupe et les canots , enlevés par le coup de mer, Digitized by VjOOQIC SOUYENiaS D UN OFFICIER DE MARINE. 351 s'étaient trouvés kncés au dehors ; ou les voyait alors, sur les flancs et à l'arrière du navire , se pousser, s'entrechoquer, comme s'ils eussent voulu simuler un combat naval. Quelques moutons , préci- pités dans les flots, faisaient entendre leurs belemens plaintifs; et les cris de ces animaux » mêlés aux gémissemens des vagues et de Touragan , arrivaient à nos oreilles d*une manière monotone et sinistre. — Sais-lu ce que nous disent ces pauvres bétes? cria le quartier- ipaitre à un matelot. Le matelot, secouant la tête, lui répondit : — Plus de côtelettes de mouton , mes enfans? Est-ce bien cela , quartier-maître? Pendant ces plaisanteries, si naturelles et si ordinaires aux marins , la mer grossissait, et nous avions bouché hermétiquement les sabords; on avait apprêté les pompes ; on travaillait sans relâ- che ; tous les bras étaient à Toeuvre ; les seaux se remplissaient pour se vider avec une rapidité étonnante^ et Feau qui avait inondé la cale ne se vidait que peu à peu. Le danger était imminent; mais nous avions dans l'excellence du navire une telle confiance, qu'on travaillait avec joie et courage. Bientôt un changement aussi effrayant que soudain se manifesta dans la nature ; la mer et le del fuirent ensevelis dans une obscurité profonde, et les plus har- dis d'entre nous tremUèrent à l'approche du danger qui nous menaçait. En effet, la nuit succéda tout à coup à la clarté brillante du jour ; l'Océan , immobile comme la mort, prit la teinte noire de l'encre ; l'extrémité de l'horizon paraissait seule agitée ; le vent tomba et fit place à un calme effrayant ; les nuages, croissant, s'amoncelant sans cesse , descendirent , s'abaissèrent , remplissant bientôt de leur masse superposée la voûte ténébreuse du ciel , et vinrent s'appuyer sur la pointe de nos mâts ooomie pour nous engloutir. Cependant il ne pleuvait pas encore; la masse nuageuse était calme, conmfie si le génie des tempêtes, pendant ce silence lugubre, amassait, réunissait toutes ses forces pour mieux com- mencer la lutte. Pas une goutte de pluie pour rafraîchir l'atmo- sphère; pas le plus léger murmure pour rompre celte immobilité sinistre. La nature, les élémens, étaient silencieux, muet^, immo- biles. Oh ! combien cette attente de la tempête nous paraissait plus Digitized by VjOOQIC Oui REVUE DES DEUX MONDES. affreuse que la tempête elle-même ! Quelque effrayant que soit réclair qui enflamme tout à coup le ciel au milieu des ténèbres pro- fondes de la nuit , ou le sinistre roulement du tonnerre , dans cet éclair qui s*aliume et s'éteint, dans le bruit qui {{[ronde et se tait, il y a du moins de la vie; mais ce silence , cette immobilité , c'est la mort. La mer n'était plus qu'une surface noire et compacte; le ciel, une voûte de tombeaux, et les vents n'avaient pas même un soupir. — Tom, me dit Splinter, madame Nature ressemble aux mal- faiteurs : elle hésite avant de commencer l'œuvre de la destruction, comme ils tremblent avant le crime. — Oui; et il faut craindre son repos trompeur. —Bonne philosophie, Tom. Cependant nos moindres mouvemens retentissaient avec un bruit sinistre au milieu de ce silence de mort ; nos pas résonnaient d'une nuiniëre étrange; la voix qui commandait, celle qui répétait l'ordre, semblaient un glas lugubre, jeté dans le néant, et nous aurions pu nous croire au-delà des siècles, au-delà de la vie, si nos coeurs, que nous sentions bondir et palpiter, n'avaient rappelé en nous le sentiment de l'existence. — Regardez donc, capitaine, dit en ce moment le lieutenant Trinelle, en étendant la main vers un des points du ciel. Nous tournâmes tous simultanément les yeux du côté que le lieutenant indiquait. A Textrémité de l'horizon , une ligne blanche séparait en deux le dais de noires vapeurs que nous avions au- dessus de nos têtes. Cette ligne s'élargit, grandit soudain; un brouillard épais nous aveugla ; un murmure lointain se fit entendre, et de larges gouttes d'eau, qui tombaient isolées sur nos visages ou sur le pont , nous annonçaient que l'orage avait enfin commencé. Alors les voix de la tempête se firent entendre ; le tonnerre gronda avec un bruit épouvantable; les nuages s'agitèrent, se mirent en mouvement, comme déchirés tout à coup par une force invisible, et des vagues écumeuses , immenses , s'élevèrent de toutes parts. La cime de ces vagues, déchirée, emportée par le vent qui les parcourait, les poussait et les entraînait à sa suite, s'aplanissait sous cette force terrible; on eût dit une herse de bronze comblant ces gouffres immenses , ces sillons profonds, et changeant la plaine inégale et tumultueuse de l'Océan en une surface plane, unie, Digitized by VjOOQIC SOUVENIRS D*UN OFFICIER DE MARINE. 535 couverte d*écuine. Nos manœuvres, nos ferremens, se cassaient comoie des fils d'araignée ou se ployaient comme du laiton. Câbles, agrès, cordages, cédaient à l'impétuosité de Touragaii, se rom- paient , et leurs débiris étaient emportés dans les airs. Nos mâts , dont les craquemens nous remplissaient de terreur, se brisèrent aussi facilement que des joncs desséchés , et, tombant dans la mer, laissèrent notre vaisseau exposé sans défense au caprice des élé- mens. Au milieu de cet affreux désastre , nul remède n'était pos- sible. La plus petite voile eût été à l'instant même mise en pièces. Nous laissions donc le bâtiment suivre l'impulsion du vent ou des vagues. Tous nos gens étaient d'ailleurs occupés, car il y avait du travail pour tout le monde : les pompes à faire jouer, les débris a enlever, le gouvernail à tenir; tâche pénible et fatigante, pour lequel une bonne partie d'entre nous suffisaient à peine. Ces soms étaient plus imporians que la marche que nous pouvions sui- vre. Jusque là, cependant, personne n'avait perdu courage, cha- cun se tenait ferme à son poste , quand le vieux charpentier, marin plein d'expérience, de sang-froid et de bravoure, sortit tout à coup de l'entre-pont. Son visage était pâle , ses cheveux blancs et humides flottaient par mèches dans la direction du vent, et une expression de désespoir se lisait dans ses yeux. Sans dire un seul mot, il marcha droit au capitaine, qui s'était fait attacher par la ceinture au cabestan ; ne pouvant plus se soutenir en l'abordant, il se laissa tomber près de lui. — - Plus d'espoir, s'écria-t-il alors d'une voix conœntrée , plus d'espoir, capitaine : l'eau nous inonde, impossible de l'arrêter; le mât a été lancé avec violence contre notre arrière ; nous enfon- çons! — Non, brave Kelson, dit le capitaine d'un ton paternel, mais sévère. Faites votre devoir, et n'alarmez pas nos gens. Une voile, vite , passez une voile sous le navire, et qu'on calfate le trou. Mais il était trop tard : à la première lame qui s'éleva, le navire, chancelant conune un homme ivre , s'enfonça visiblement. — Jetez les canons à la mer. -— Il est trop tard , répondit le maître charpentier. A.cette déclaration du vieux Kelson, l'équipage répondit par un cri unanime de détresse. Quel accent de désespoir il y avait dans Digitized by VjOOQIC » 354 REVUE DBS DEUX MONDES. cette exclamation ! C'était notre sentence que nous venions cFen- tendre. Le navire se balança encore quelques secondes , puis tout disparut sous les flots. Je m'étais jeté à la nage , étouffant, presque submergé par la houle y heurté par des débris de notre maUteureux bâtiment. Au- tour de moi j'apercevais des cadavres, des mourans, des visages dont les traits contractés exprimaient Fagonie la plus violente; des matelots, comme moi luttant contre la mort, s'accrocbant aux planches, aux pièces de bois -détachées du corps du navire. Des cris de désespoir, des imprécations ou des clameurs, arrivaient confusément à mon oreille. Deux fois, dans ma douleur insensée, j'appelai au secours , comme si quelqu'un eût pu m'en donner, comme si je n'eusse pas été au milieu de l'Océan désert. Mes forces m'abandonnaient peu à peu. Je nageais toujours cependant; mais ma raisoa , mon jugement, m'avaient quitté; je ne voyais plus ri«i , je ne comprenais plus rien à tout ce qui [m'entourait; l'instinct de la vie conduisit seul encore mes mouvemens ; je mourais enfin , quand la morsure d'une dent vigoureuse vint déchirer mon cou. Je revins à moi, et je reconnus Sneezer, mon chien de Terre-Neuve, qui , accouru a mes cris , m'avait saisi par la nuque, et m'arra- chait aux débris du vaisseau naufragé. Après d'incroyables efforts, le fidèle animal réussit à gagner une des chaloupes détachées de notre navire et ballotées par la tempête. Je demeurai trois jours couché presque sans mouvement au fond de cette chaloupe. Le temps était devenu beau ; le sdeil brûlant vint darder sur noon cerveau fiévreux. Sans vivres , sans eau , presque sans vétemens , ma raison s'était aliénée ; je maudissais la nature , b clarté du jour ; je laissais échapper d'affreux blasphèmes. — Dieu ! mon Dieu ! m'écriai^e, fais que je ne voie plus jamais ce soleil qui me dévore. Le noble animal qui m'avait sauvé était étendu mourant dans le fond de la barque. A cette vue, mon sang s'allume, ma tête s'égare; en proie au plus affreux délire, et pour étancher cette soif ardente , insupportable, qui me consumait, je me traîne près de lui; dans l'accès de ma fureur, mes dents s'enfoncèrent dans sa gorge, et je savourai ce breuvage horrible. Cependant, à la vue du sang, en apercevant ce regard terne, triste, mourant, d'un animal qui m'é- Digitized by' vjOOQ le SOUVENIKS DUN UFFICIBR DE MARINE. o5S tait si attaché, mon cœur revint ; je n eus plus la force ni la volonté de continuer, et, épuisé de tant d*émotions , je perdis entièrement connaissance. Lorsque je repris mes isens, j'étais dans une hutte basse, enfu» mée, étendu sur un lit de feuilles. Mon chien , mon ficlèle Sneezer, couché près de moi , léchait mes mains d'un air joyeux. Aux solives grossières du plafond était suspendu un canot, avec ses rames et ses instrumens de pèche; à la muraille étaient accrochés un filet , des provisions, un fusil espagnol; et près de moi était un cadavre enveloppé d'un grossier linceul de toile à voile, sur lequel je lus ces mots, écrits avec du charbon : Corps de John Deadye esq., commandant la Torche, corvette de Sa Majesté Britannique, Sur le sol, et au milieu môme de la cabane, brûlait un feu de broussailles et de débris de bâtiment; un morceau de gibier, appendu à des bâtons, rôtissait devant ce foyer rustique, tandis qu un Indien entièrement nu, assis sur les jarrets, et dans l'atti- tude d'une grenouille en repos , soufflait et attisait la flamme ; plus loin, en face, était le lieutenant Splinter, en chemise, pieds nus, affreusement maigre, l'air souffrant, défait; et à travers une porte entrouverte, dans une espèce de bergerie, dormaient ou brou- taient une demi-douzaine de moutons étiques. Le ciel était pur et bleu ; la lune éclairait la cabane de ses rayons d'argent. Scène con- fuse encore et délicieuse, mais que le bruit lointain du ressac et des flots, en venant frapper mon oreille, rembrunissait de lugu- bres souvenirs ! Le vent agitait doucement les branches des arbres ; leur mur-* mure m'éveilla , et peu à peu la mémoire me revint. Je rompis le silence en tremblant. — Que sont devenus nos camarades, nos compagnons d'infor- tune, monsieur Splinter? — Ensevelis dans les flots , engloutis, ainsi que la Torche; et, sans la chaloupe , sans ce brave Indien , moi-même je ne serais pas ici pour vous donner de leurs nouvelles. Alors le bon lieutenant , tournant les yeux sur le cadavre du capitaine , continua d'une voix émue : — Voici le corps de notre infortuné capitaine, que j'ai retiré des Digitized by VjOOQIC , 336 REVUE DES DEUX MONDES. flots y aidé par cet Indien ; puis il nous a transporté ici ! Pour moi , j*étais si faible qu à peine puis-je aujourd'hui me tenir debout. Demain , si nous en avons la force , nous rendrons au capitaine Deadye les derniers honneurs et les derniers devoirs. Pendant que SpKnter me faisait ce récit, Sneezer, affiimë, ne put résister plus long-temps à la tentation qui lui était offerte : il s*élança sur le rôti , dont le fumet mettait son appétit à une trop rude épreuve, et, le saisissant mal{[ré les efforts de Flndien , il s'enfuit avec sa proie. Crimgle*s Log (1). (i) Nous reviendrons sur ce livre, qui est attribué an poète Wilson, dont il a été plusieurs fois question dans V Histoire de la littérature anglaise depuis cin- quante ansj de M. Allan Cunningham. Toyez nos dernières livraisons. Digitized by VjOOQIC aamsaÊOBmsa L'AMOUR DE LOR, SATIEtam (FRAGMENS). 21 M. "Mtxéh it MotAebAlo. Le terrible boulet avah brisé ses os ; Et sur son lit de camp, en proie à mille maux, Abandonné de tous et de la roédedae , Tirant avec effort sa voix de sa poitrine, Sans ressentir pourtant faiblesse ni terreur, Il s'écriait toujours : l'empereur, l'empereur ! Qu'il voulait l'empereur, lui parler et Fentendre, Lui dire qu'il devait vivre pour le défendre; c Ah ! sire , n'est-ce pas que je ne mourrai pas? c Qu'ils mentent tous? > Et puis il lui tendait les bras; Et s'attachant à lui , comme on fait à sa proie , Gomme à l'esquif sauveur le marin qui se noie , Et menaçant toujours de l'œil les ennemis. Il lui prenait les mains , il touchait ses habits : Gomme si celui-là , par son poissant génie , Pouvait, pareil au Ghrist, suspendre l'agonie. € Non, tu ne mourras pas, > répondait l'empereur, € Pour me servir encor j'ai besoin de ton coeur! > TOME I. 22 Digitized by VjOOQIC , 358 RËVUK DES DSUX M0NBE8. Pourtant, comme Dieu seul ôte et domie la vie , Cette ame généreuse au monde fut ravie. Napoléon pleura; la grande .armée en deuil Vint le voir sous sa tente et suivit son cercueil ; Et Fempereur fit plus, pour honorer sa cendre , Que pour Éphestion n'avait fait Alexandre. Les grenadiers à pied , aux larges revers blancs , S'avançaient les premiers et venaient à pas lents. Les fusils renversés , l'aspect sombre et sévère , Les crêpes aux drapeaux , l'œil baissé vers la terre; Et les chevau-légers, ces braves Polonais Qui versaient tous leur sang pour nous autres Français, Pour nous qui n'avons su , dans sa grande agonie, Qu'envoyer une aumône à leur pauvre patrie ! Et puis venaient des chants et de pieuses voix , Le clergé de Paris avec toutes ses croix ; Car, afin d'honorer si haute renommée. L'empereur unissait et l'Église et l'armée. Et le cercueil enfin entouré de drapeaux Et tiré lentement par quatre noirs chevaux , Et derrière le char, le cheval de batailles Suivant le col baissé les belles funérailles; Et les tambours voilés , aux sombres roulemens. Et le tam-tam d'Asie, aux aigres tintemens ; Et moi qu'en ce moment le noir chagrin assiège , Tout enfant , je voyais défiler ce cortège , Et son aspect lugubre a bien dû m'attrister, Puisqu'après vingt-cinq ans je puis le raconter. Hoche, Lannes, Kléber, natures héroïques. Beaux restes de courage et de vertus antiques! Votre cœur était pur à l'égal de vos mains , Le peuple, à vos soldats, venait par les chemins , Sans jamais redouter le vol et la rapine , Présenter le froment et la liqueur divine; Digitized by VjOOQIC SATIRICON. 339 Le luxe n'était point assis dans vos palais Comme au palais du Russe et des nababs anglais ; A d'autres les trésors volés à rAllemagne , Les madones d'argent de la chrétienne Espagne, Et ses flambeaux d'église et ses doublons royaux, Et ses moines priant dans ses graves tableaux ! Hélas ! en ces momens de publique souffrance , Votre vertu romaine eût consolé la France; Et lorsque sous nos coups l'Algérien tomba , Pour elle eût conservé l'or de la Gasauba. Mais avec vous, grand Dieu ! la vertu militaire Dans son cercueil d'airain dort-elle sous la terre? IL La sainte poésie et la musique sainte, Paris , ne régnent plus dans ta coupable enceinte ; Mais, comme aux temps impurs des antiques Césars, La danse à l'œil lascif, le dernier des beaux-arts , Et la chanson lubrique et la peinture obscène. L'ignoble vaudeville , opprobre de la scène , Et Plutus , dieu de l'or, chargé de sacs pesans , Et tous les dieux du ventre et tous les dieux des sens, Si bien que le burin qui grave notre histoire Appellera ce temps le second directoire. Ce règne de la chair pourtant devra finir, Et ce n'est pas à vous qu'appartient l'avenir; Car, après ces momens de rut et de délire. Ceux-là qui croient à l'ame entreront dans l'empire. ra. 21 la vximoixe ie (fteor^f Saxq^. Tandis que chaque jour dans Paris, où nous sonmies. Des hommes sans pudeur pillent les autres hommes, 22, Digitized by vjOOQ le 1 54() RKVUE DES DEUX MONDES. D'auires s en vont craintifs , la rougeur sur le front , Se reprochant la mort du moindre moucheron. Vois donc , ô conscience, ù vierge sainte et pure ! D'un bien léger délit quelle large blessure ; Faut-il s'en applaudir, faut-il plaindre son sort? Est-ce que Tinnocent connaît seul le remord? IV. Ceux qui sont purs de vice et de cupidité Vivant dans la retraite et dans raustérité, Quand ils viennent un jour sur la place publique. Satisfont par le fer leur amour politique. Ceux-là qui sont plus doux n'ont pas d'autres vertus Et sont tous courtisans du roi de For , Plutus. Il n aiment pas le sang, ils ont de l'indulgence. Mais comme dans un bois dévalisent la France. Ne trouvera-t-on pas enfin , Dieu tout puissant. Un homme qui n'ait soif ni de l'or ni du sang ! V. 3hm aujT nomeanx |)i)amirn0» Loi^ue les Séraphins, du haut du firmament. Fixaient sur les humains leurs yeux de diamant , Et pour me voir mourir, au sommet du Calvaire , Sur les nuages d'or, se penchaient vers la terre , J'espérais en mourant qu'au lointain avenir Et la haine et la guerre un jour devaient finir ; Car j'avais aboli les anciens sacrifices. Le ciel ne voulait plus des boucs ni des génisses. Et mon sang devait être, à vos sacrés autels. Le dernier sang versé par la main des mortek. Vous êtes revenus à la loi de Moïse ; Vous avez mis du sang aux mains de mon Église ; Digitized by VjOOQIC SATlRICOiN. 3^11 El VOUS avez tué! Votre perversité A toujours méconnu la douce charité. Vous avez oublié qu'au temple , sur la terre , Je pardonnai jadis à la femme adultère; Vous avez été durs, inflexibles, glacés, Et vous avez marché sur des cœurs terrassés, Exigeant la vertu dans vos terrestres fanges , Quand mon père a trouvé le vice chez ses anges. Et pourtant je le dis et répète en ce jour, Docteurs, la loi nouvelle est une loi d'amour. Un homme cependant , mon grand Vincent de Paule , A suivi l'Évangile et compris ma parole ; Aussi je vous le dis , serein et radieux , Il voit incessamment mon père dans les cieux ; Et s'il n'était pour vous tout le jour en prière. Maudits, vous seriez tous rentrés dans la poussière, Car je vous le répète , ô docteurs , en ce jour La première vertu des chrétiens, c'est l'amour ! 0 toi , crucifié , qui reçus sur la terre , Par la main des Hébreux , une mort volontaire, Pardonne si le feu de l'indignation M'inspire ce discours et cette fiction. Le monde, hélas ! depuis le temps des paraboles, N*eut jamais plus besoin de tes saintes paroles. Tout homme règne ici , plus d'ordre ni de rangs , Et la terre de France est pleine de tyrans , Et d'insensés qui vont pressant ton cœur de père Pour en faire sortir et l'épée et la guerre. Toi seul peux les confondre, ô sacré rédempteur! Car toi seid es le maître et le révélateur ; Toi seul, divin Jésus, de sa fange profonde, Une seconde fois , tu peux tirer le monde ; Car toi seul apportas la sainte Égalité En apportant l'amour avec la charité. Antom Desciluips. Digitized by VjOOQIC CHRONIQUE DE LA QUINZAINE. 3i janvier i854. IVous avons laissé le ministère encore tout éma de la chande alarme que lui avait donnée l'imprudent discours du duc de Broglie, mais remis sur ses bases par la rétractation du noble duc. Depuis ce temps , il a reçu des secousses bien plus violentes, qui Font ébranlé jusque dans ses fondemens. Il n'était pas question cette fois de savoir si, dans une éventualité plus on moins prochaine, la France respectera les traites de 4845 , ou de recon- naître, avec M. Guizot, que la restauration a été un gouvernement pater- nel et favorable au pays; il s'agissait de savoir combien nous paierons cette année pour l'excellent ministère, pour l'honorable et glorieux gou- vernement dont nous jouissons. M. Humann est venu le dire avec sa grosse franchise allemande , et sans se faire tirer Toreille. Nous n'aurons à tirer de nos poches, pour l'année prochaine, que la faible somme de un milliard trente millions quatre-vingt dix MILLE cinq cent QUARANTE-SEPT FRANCS. Le ministère nous fait grâce des centimes. Seulement comme cette petite somme ne dépasse guère que de quarante-cinq millions le budget de Tannée dernière, M. Humann a bien vouhi nous apprendre qu'elle ne suffira pas aux besoins , et que si Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHRONIQUE. 343 nous tenons à conserver ce cher ministère dont il fait partie , il faudra nous décider à ouvrir un léger emprunt de soixante-dix millions, ce qui porte la totalité des demandes financières adressées aux chambres, dans la semaine dernière, à un milliard cent millions quatre-vingt-dix MILLE CINQ CENTS, ctc. Nous ne parlons pas d*un crédit de vingt-cinq millions demandé par le même M. Uumann pour le règlement des indem- nités accordées aux Etats-Unis d'Amérique. Nous avons déjà dit, dans nos Lettres sur les hommes é^état de la France, comment celte indemnité avait été fixée successivement, par trois commissions, à la somme de quinze mil- lions, et élevée par M. Sébastiant, de son autorité privée, à vingt-cinq millions. On a hésité quelque temps à porter aux cliambres ce traité , et il était question de Tenfouir dans les cartons jusqu'à Tannée prochaine. Quelqu'un aura sans doute judicieusement fait observer que ce petit brûlot de vingt-cinq millions passerait inaperçu entre le gros milliard qui cinglait majestueusement vers la chambre, sous le pavillon minis- tériel, et qu'on pouvait le lancer impunément. En effet, personne n'a daigné tourner la tête pour le voir venir. On sait quelle longue guerre ont soutenue l'un contre l'autre , dans le conseil , le maréchal Soult et le ministre des finances. On sait que le ma- réchal Soult , s'inquiélant fort peu de la quotité des crédits qui lui ont été alloués par la chambre , les a dépassés sans aucune mesure , en disant qu'il se r..... bien de pareilles misères, et qu'il ne connaît rien quand il s'agit de former une armée à la France. Il faut bien en prendre son parti. Le maréchal est un homme de Fempire : il ne comprend rien , il ne veut rien comprendre au gouvernement constitutionnel, et de ce côté il mourra dans l'impénitence finale, comme il le disait , il y a peu de jours , du haut de la tribune, à M. Larabit, qui lui reprochait une illégalité d'un autre genre, celle de l'introduction des lieutenans d'artillerie de marine dans l'armée de terre. Le maréchal n'a-t-il pas refusé dernière- ment d'ordonnancer le paiement des pensions accordées par les chambres aux anciens gardes-françaises qui ont marché contre la Bastille , en disant qne ce fut un acte d'indiscipline, et qu'il serait dangereux de l'encourager? On aurait mauvaise grâce d'ailleurs à se plaindre de M. le maréchal Soult, quand on marche sans murmurer avec M. de Broglie, quia déclaré à la chambre qu'iF ne reconnaît d'autre loi que la nécessité , et que tout ce qui a été fait depuis 4850 est illégal; avec M. Thiers , qui soutient à la tribune que le gouvernement a le droit de sortir de la légalité quand il lui plaît, comme il est arrivé lors de l'arrestation de la duchesse de Berry, et avec M. Guizot , le promoteur de l'état de sicge. M. le maréchal Soult représente dignement ce ministère, qui s'est placé hors de toutes les con- Digitized by VjOOQIC 544 REVUE DES DEUX HONMIS. ditions du goaveniement représentatif, et on ne saurait le blâmer sans condamner tous s^ collègues. Toutefois , comme la présentation du budget avait fait éclater dans la chambre de violens murmures , et que des groupes menaçans s'y étaient formés après la lecture du curieux exposé de motifs qui le précède, un long sauve qui peut ! fut prononcé sur le banc des ministres. Ce fut une véritable bataille de Waterloo, où faillit rester le vainqueur de Toulouse, abandonné et trahi par tous ses collègues. C'était un triste spectacle que de voir le vieux maréchal succombant sous le poids de son budget, la jambe traînante, et s'efforçant d'échapper à tous les nombreux ennemis que lui suscitaient les autres ministres. Pendant vingt-quatre heures , il a été complètement abandonné, abandonné dans le conseil surtout, où la pensée qui domine s'était déjà arrangée avec un autre maréchal dont eUe n'espère pas moins de complaisance que de M. Soult; car la première condi- tion pour devenir ministre aujourd'hui , c'est de consentir à ne pas l'être , et à plier humblement, chrétiennement, sous la volonté du maître absolu. On vit alors M. Thiers, M. Humann et M. Guizot, tendre une main amicale à des hommes pour lesquels ils n'avaient depuis long-temps que des paroles d'animosité et des gestes de dédain. On se plaint depuis long- temps des vues étroites de la majorité, qui n'admet que des députés ministériels dans les commissions même les pins insignifiantes; cette fois, on a pu voir M. Guizot demander l'admission de M. Salverte dans la com- mission du budget, et M. Humann exiger l'introduction de M. Odilon Barrot. Il n'est pas un membre de l'opposition qui n'ait été porté, poussé, dioisi par quelque ministre. M. Thiers, surtout, était d'une activité sur- prenante; il ne concevait pas comment la chambre ne tonnait pas contre un ministre qui avait dépassé ses crédits avec une pareille audace; il ne cessait de se lamenter, de se plaindre des embarras où se trouvait em- bourbé cet excellent et parfait ministère, qui eût si bien et si long-temps marché sans le vieux maréchal, ce mangeur, ce prodigue, d'où venait tout le mal. De leur côté , les jeunes doctrinaires de la chambre étaient en campagne, et parcouraient les rangs de la gauche pour y trouver des alliés, c'est-à-dire des dupes. Ils consentaient à abandonner non pas seu- lement le maréchal Soult, mais aussi M. Thiers, M. d'Argout, M. Hu- mann , tout ce qui n'est pas eux enfin ; car les doctrinaires ne se démen- tent jamais. En fait d'égolsme froid et cynique, M. Thiers lui-même pourrait apprendre à leur école. Au château, une négociation très active, poussée par M. Thiers^ dit-on, M. d'Argout, portait le maréchal Gérard à la préside conseil et au piinistère de la guerre. Cette combinaison devait ^jKIner Digitized by VjOOQIC REVUE. ^ CHRONIQUE. 345 M. Guizot et M. de Broglie avec le maréchal Soult. Une autre négo- datioD, plus secrètement entamée par M. Guizot, portait également le maréchal Gérard à la présidence et à la guerre, et poussait dehors M. Thiers et M. d'Argout^ Ainsi tous les efforts se réunissaient contre le maréchal Soult, saaf à s'entendre ensuite ; et ponr en Unir plus tôt, on amvint de traîner le vieux maréchal devant cette commission du budget, composée avec tant de sollicitude. En attendant, le Jmirual des Débais se prononçait hautement contre les crédits supplémentaires du maréchal Soult, et engageait la chambre à les rejeter. Or on savait, au Journal des Débats comme ailleurs, que le maréchal avait foit pour ses supplémens de crédit le même serment que ponr son traitement , qu'il ne veut abandonner qu'à la mort. Il avait juré de se faire enterrer sous ses soixante-^ix millions. Il font redouter les vieux généraux de la trempe du maréchal Sonlt. Ils ont toujours quelque pièce en réserve dans leur gibecière. Il n'est pas de renard blanchi qui eût échappé à une meute semblable à celle qui fai- sait entendre sa voixauconseilet dans le conciliabule des doctrinaires. Le maréchal n'a pas été un seul instant efFrayé du péril ; il l'a mise tout en- tière en défaut, et peut-être, avant peu, sera-t-il appelé à présider un nouveau ramislère. Le maréchal Gérard pouvait inspirer quelques inquiétudes au maréchal Soult; mais on venait de prononcer la dislocation définitive de l'armée du nord, et le maréchal Gérard, qui jouissait encore d'un traitement de 150,000 francs comme général en chef, a conservé ce traitement à la demande et sur les ordres exprès du maréchal Soult. Or une situation tranquille et un traitement de 150,000 francs valent bien un traitement de 60,000 francs et les soucis du ministère. La commission du budget, où des paroles sévères attendaient, dit-on, le maréchal, fut préalablement tâtée par M. Martineau de la CheneU et d'autres personnes atuchées au ministère de la guerre et à la chambre. On annonça individuellement aux commissaires que le maréchal n'était pas nn homme intraitable comme on le pensait, qu'il ne répugnait nulle- ment à se présenter en personne devant la commission; qu'il tenait même beaucoup à la voir, et promptement , si promptement, qu'on ne voulut pas laisser aux commissaires le temps d'approfondir la question du budget et de se former des objections solides. Le ministère demanda à comparaître le lendemain. Le lendemain, en effet, il se rendit devant les délégués de •r.. la chambre. "^^fejj^jpiaréchal Soult parla le premier, et dit en peu de mots que, dési- rant éviter tonte difficulté avec la chambre , il venait pour s'entendre avec Digitized by VjOOQIC 546 REVUE DES DEUX MONDES. sa commission, et annonça tout de suite que, pour lui, il était prêt à réduire son budget. H ajouta que toutes les dépenses se centralisant dans le mini- stère des finances , M. Uumann allait prendre la parole. On sait ce qui se passa dans cette séance , où M. Humann inventa une division qui deviendra fomeuse, celle des dépenses gouvernementales et des dépenses administratives. Quant aux premières, les ministres en font un noix me tangere. Tout est perdu si on les réduit, car les ministres se retirent; ils abandonneront alors la France à sa triste destinée. Hélas ! que deviendra la France sans M. Thiers? Quant aux dépenses adminbtratives, il est possible de les diminuer un peu; M. Thiers consentira tout de même à diriger le cliar de l'état. M. Thiers est vraiment bien honnête. Ainsi, pour bien établir cette distinction, importante à faire, puisqu'un malentendu nous coûterait nos ministres , le ministère déclare qu'il lui faut les crédits nécessaires pour maintenir 340,000 hommes sous les armes. Tout ce que l'armée compte de soldats au-delà de ce nombre fait partie des dépenses administratives. U y aura désormais dans les régimens des soldats gouvernementaux et des soldats adminislratifis. Si vous licenciez les premiers, le ministère s'en va avec eux. Quant aux soldats adminis- tratifs, il n'y tient pas, il n'en a que faire. Notez que la France compte en ce moment 60,000 soldats administratifis, que le ministère comptait du moins ce nombre de soldats dans son budget, et que sans une seule réclamation , avant que la commission ait rien demandé , le ministère les abandonne. Il en est ainsi dans chaque département ministériel , où l'on agit envers la chambre comme les boutiquiers avec les pratiques qui ont cou- tume de marchander. On surfait tout pour avoir la faiculté de diminuer. Nos ministres , on le voit, s'entendent comme larrons en foire, qu'on nous passe la comparaison. Enfin, comme résultat, M. Uumann posa de la sorte les réduction» auxquelles consent le ministre de la guerre. Il demandait pour l'armée active 246,865,000 Pour la réserve • . . 40,586,000 Ensemble 257,449,000 Ou abandonne la réserve , et l'on réduit la dépense de l'armée active à 250,450,000 DifTérence en moins 26,909,000 Toute réduction réclamée au-delà de cette somme porterait sur les dépenses gouvernementales, et le ministère a déclaré à Vunanimiié devant la commission qu'il remettrait ses portefeuilles plutôt que d'y souscrire* Digitized by VjOOQIC RBVUE. — CHRONIQUE. 347 M. Thiers seul parla après M. Humann ; encore se contenta-t-U de s'écrier de celte voix qu'on lui envierait à la chapelle Sixtîne, qu'il ne pourrait accepter la responsabilité qui porterait sur lui avec un budget moindre. Or on sait combien M. Thiers est difficile en fait de responsabilité. Le ministère a reçu des dépêches dont il ne manquera pas de se féliciter à la chambre , et dont il compte bien se servir pour faire accepter son budget. Le maréchal Maison, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, a reçu le meilleur accueil de l'empereur Nicolas ! L'empereur Nicolas veut bien oublier que nous ne l'avons pas empêché d'écraser la Pologne. Il daigne consentir à ce que nous le laissions s'emparer de Constantinople, ou Umt au moins nous fermer I» mer Noire. Il a montré un visage aimable el riant an maréchal Maison; il s'est fait présenter ses aides-de-camp , ses secrétaires d'ambassade. Réjouissons-nous ! La France est sauvée ! L'em- pereur des Russies vient de recevoir en grâce le roi des Français. Il est certain que cette apparence de rapprochement a causé une grande joie au château, oà l'on éprouve depuis quelque temps des inquiétudes au sujet de l'alliance avec l'Angleterre. L'appui de l'Angleterre peut manquer au premiec moment; elle sent qu'on n'a d'intimité qu'avec elle, que les autres puissances repoussent le cabinet des Tuileries, et elle se montre exigeante. La question d'Alger n'a pas été abandonnée par elle, el d'un jour à l'autre il peut arriver de Londres une sommation d'évacuer le territoire d'Afrique. Que ferait-on alors si on n'avait préparé quelque antre alliance? Ce n'est pas que la volonté souveraine qui décide en tout tienne beaucoup à Alger. On 6ak qu'à l'époque du premier départ de M. de Talleyrand pour Londres comme ambassadeur de Louis-Philippe, M. Mole étant ministre des affaires étrangères , il fut beaucoup question de l'évacuation d'Alger dans le conseil , et que M. de Talleyrand, forte- ment appuyé par le roi, insista pour emporter en Angleterre l'autorisa- tion d'annoncer l'abandon de notre conquête, ce qui devait , disait-il, singulièrement faciliter la négociation de l'alliance qu'il projetait. M. Mole , dont le ministère a laissé d'honorables souvenirs, protesta vive- ment contre cette pensée, et M. de Talleyrand n'emporta, dit-on, qu'une promesse verbale du roi. On croit savoir que c'est l'exécution de celte promesse qu'on réclame aujourd'hui , et assez vivement pour avoir engagé la pensée suprême à se tourner, à son grand regret, du côté de Saint- Pétersbourg. On ne pouvait faire un meilleur choix que celui du maréchal Maison , qui a été précédé à Saint-Pétersbourg par la recommandation du roi de Prusse , et par le souvenir de ses liaisons amicales avec l'empereur Alexandre. On sait que le maréchal Maison , chargé de défendre , en 184 4, Digitized by VjOOQIC 348 BEVUE DKS DEUX NONDES. la ligne du nord, se condaisit si vaillamment, que l'ennemi, rendant justice à son caractère , lui conserva la dotation impériale qu'il avait dans les provinces du Rhin. Depuis ce temps, le roi de Prusse a eu Toccasion de voir fréquemment le maréchal Maison, dont les possessions touchait au terrain où les grandes manœuvres d'été s'exécutent, et ces rapports n'ont pas été inutiles au maréchal près de l'empereur Nicolas. D'après une lettre particulière , écrite par notre ambassadeur, il parait que l'em- pereur n'était nullement au courant des affaires de la France, qu'elles lui avaient été présentées sous un jour oomplètenient faux , et qu'une oon- versation soutenue par le maréchal avec la bnisque franchise qu'on lin connaît, lui a valu l'accueirpublic qui a causé tant d'étonnement en Alle- magne. Nous aimons à le croire, n^is nous savons par expérience que nos ambassadeurs et nos ministres ne sont pas toujours les mieux informés de ce qui se passe dans la plus haute région du cabinet; et ainsi qu'une promesse verbale faite à Londres a hcUxté les négociations de M. de Talleyrand, il se pourrait que la correspondance autographe eût porté à Saint-Pétersbourg des engagemens que tout le monde ignore. La suite nous l'apprendra. Quand M. de Rayneval fdl nommé ambassadeur ii Madrid, il se ren- dit , comme il est d'usage , près de M. Casimir Périer , alors président du conseil, pour lui demander ses instructions. M. Périer, qui n'était pas très bien informé des affaires de l'Espagne , et qui s'entendait fort peu à la politique étrangère, se contenta de lui dire : « Mais vous savez cela mieux que moi. Faites ce qui vous plaira, faites pour le mieux! » Et M. deRayneval quitta le ministère en riant et en disant : a Je vous pro- mets de leur donner tant d'embarras chez eux, qu'ils ne vous causeront pas d'inquiétudes. » M. de Rayneval a tenu parole, mais les hiquiétqdes sont venues cependant. Tant que M. Zcéa-Bermudez , le ministre de Fer- dinand YII, a conservé le pouvoir, la royauté de juillet n'a pas conçu d'effroi de la révolution espagnole; mais depuis qu'il a passé à Marlinez de la Rosa et à ses amis, on entrevoit qu'il pourrait tomber bientôt aux mains d'hommes moins modérés, et l'on trouve que les Pyrénées ne sont pas assez hautes. Le gouvernement des barricades voulait à toute force maintenir le régime absolu en Espagne, mais un despotisme éclairé, disait-il, c'est-à-dire obéissant à ses inspirations. La Russie tenait d'ail- leurs à M. Zéa; et comme on veut plaire maintenant à la Russie, M. de Rayneval sera rappelé pour n'avoir pas défendu M. Zéa avec assez de z^e. La réception faite au maréchal Maison vaut bien le rappel de M. de Ray- neval. C'est M. Deoazes qui se rend à Madrid pour remplir le poste laissé par M. de Rayneval, mais M. Decazes n'a consenti à accepter cette mission Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHHOr^IQUE. 549 qu'avec le litre d'ambassadeur extraordinaire. On cherche à l'entourer de tout rêclat nécessaire pour la remplir, et après un séjour de quelques mois, si les circonstances n'exigent plus sa présence, il sera remplacé par un ambassadeur. Le ministère espagnol actuel, composé de madificantes ou pastelleroSy est parfaitem^t en harmonie avec les opinions politiques de M. Decazes; mais ce ministère durera-t-il long-temps? Notis en dou- tons. Voici l'ordre des travaux de la chambre dans cette quinzaine : elle a d'abord discuté sans attention une loi municipale pour la ville de Paris , qui n'empêchera pas la ville de Paris d'être administrée arbitrairement par son préfet, gouvernée par sa police, et d'être tenue dans l'ignorance complète de ses affoires. La chambre dormait ou causait pendant cette discussion , comme s'il eût été question de voter les frais d'un coq de plomb pour nu clocher de village. La distraction de la chambre ou son indifférence était si forte, qu'elle a accordé au ministère encore plus de latitude qu'il n'en demandait, quoiqu'il eût fait sa part fort large comme de coutume, sur quoi M. d'Argout se leva et dit ironiquement qu'il adhérait au vote de la chambre. M. d'Argout se pose de plus en plus comme un homme d'esprit. Puis la chambre a aboli les majorais fondés par Napoléon, d'où il résulte que la noblesse établie sur ces majorais, et les litres qui en sont inséparables, doivent en même temps disparaître. La chambre des pairs, saisie maintenant du projet de loi, adopté par l'aulre chambre, a nommé, pour l'examiner, une commission composée en gtande partie de nobles de l'empire. Il est vrai que la chambre des députés vient, de son côté, de nom- mer M. Persil, rapporteur do projet de loi contre les crieurs publics. Les notions d'impartialité et de justice s'effocent toul-à-fait de nos mœurs politiques. La chambre a ensuite rejeté la demande d'une pension en faveur des veuves des généraux Gérard elDaumesnil. Les pensions demandées pour les veuves du maréchal Jourdan et du général Decaen ont seules été accordées parla majorité. On assure que les doctrinaires se sont plu à jouer ce malin tour à M. Dupin, qui s'était activement employé pour la veuve Daumesnil; et afin que l'élévation d'esprit et la noblesse d'ame ne manquent de part ni d'autre dans cette affaire, M. Dupin se dispose, dit-on, à rendre aux doctri- naii-es la pareille , en faisant voter la cliambre contre une loi qui les inté- resse, celle des pensionnaires de l'ancienne liste civile. Le courage et Ta- nimosité de ces messieurs s'exercent sur de malheureuses femmes qui récla- ment le prix du sang de leurs maris, sur des misérables qui manquent de pain, et qui implorent la pilié de la nation. Disons, pour en finir de ce Digitized by VjOOQIC OSO REVUE Mtô DEUX MONDES. repoussant sujet, qu'on a regardé comme une inconvenance le rapport de M. Yatont contre le projet d'accorder des pensions à ces veuves. H semblait que M. Yatout , en sa qualité de commensal du château , voulût faire passer dans les députés les sentimens de parcimonie de la cassette. Ne serait-il pas à propos de demander l'application au paiement des pen- sions de l'ancienne liste civile, des sept cent mille francs que la liste civile actuelle s'approprie induement sur le million afiecté an doc d'Orléans , et qu'elle enfouit dans ses coffres? L'affaire de MM. Michel , Dupont et Pinard , interdits par la conr d'as- sises , pour avoir déclaré faux un acte d'accusation évidemment faux, a été appelée à la cour de cassation , devant laquelle les trois avocats s'é- taient pourvus. M. Dupin , à qui la voix n'avait pas manqué pour redou- bler d'interpellations et d'apostrophes à la chambre qu'il préside si sin- gulièrement, avait ce jour-là un violent mal de gorge. Il n'a donc pas pu parler et nous dire son sentiment sur cette interdiction, que son ami et correspondant lord Brougham a traitée d'inouie et digne d'une nation sauvage. M. Dupin a du malheur. Une pareille indisposition nous a pri- vés de son opinion sur la rétroactivité et l'état de siège, et le frêle état de sa santé, sa constitution si mince et si délicate , comme on sait , sèvreront encore bien souvent, en certaines circonstances, la cour de cassation de l'appui de sa belle parole. M. Dupin aurait besoin d'un ministère pour se reposer et se remettre de ses extinctions de voix. Encore quelques omissions forcées du genre de celles que nous signalons , et le ministère ne lui manquera pas. Il en sera parfaitement digne. En attendant, M. Dupin donne des fêtes au palais de la présidence. Un avis inséré dans les journaux de ce jour avertissait les personnes invitées au bal de M. Dupin de présenter leurs lettres d'invitation, afin d'éviter la présence des intrus. Le mot est heureusement choisi. Il faut être en effet un intrus de la plus étrange espèce , pour aller se jeter dans la cohue grotesque que M. Dupin nomme son bal , sans y être invité , on plutôt forcé. Il n'en est pas ainsi des bals que donne le duc d'Orléans , et qui sont très brillans , dit-on. Toujours est-il qu'on n'y invite pas tous les fonc- tionnaires hauts et bas , par rang alphabétique , car un jeune ministre , très jaloux de se montrer partout, n'a pu obtenir, la semaine passée, une invitation pour sa belle-mère. Nulle démarclie n'a réussi , et le ministre a eu beaucoup de peine à faire comprendre à une vanité de femme blessée, que ce n'est pas là une question de cabinet et un motif suffisant de démis- sion. Il parait que la belle-mère du ministre voulait absoliunent Mre pas5er le bal du duc d'Orléans pour un bal gouvernemental; mais Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHRONIQUE. 35'! celui-ci, homme d'esprit, a soutenu que ce n'était qu'un bal adminis- tratif» et qu'il pouvait garder sa place. Il fout emprunter les paroles de M™* de Sévigné, pour parler comme elle le mérite, de la chose la plus étonnante, la plus merveilleuse, la [dus surprenante, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus imprévue , la plus grande , la plus petite , la plus rare , la plus commune , la plus digne d'envie , enfin pour annoncer ce qui s'est passé au dernier bal de M"* Appony. Une descendante de Sully, deSobieski, une La- grange, une d'Arquien, M^** de Béthune en un mot, a walsé avec M. le duc d'Orléans ! Le faubourg Saint-Germain en a pris le deuil. Une autre nouvelle importante, c'est que M"''' Thiers, qui avait éclipsé à la cour de juillet M™« Lehon, laquelle avait effacé M"»* Vatry, vient d'être anéantie , ruinée , perdue à son tour, après un règne de moins d'un mois, par la belle M°^' de Si. .y, femme du député de ce nom. O vanité! ô néant! ô mortels ignorans de leurs destinées! dirait Bossuet. Il nous reste à parler d'un triste événement. M. Dulong, membre de la chambre des députés, a été tué en duel par le général Bugeaud, qu'il avait interpellé dans une discussion. Les témoins étaient, pour M. Bu- geaud, le général deRumigny et le colonel Lamy; et pour M. Dulong, M. George Lafayette et le colonel Bacot. M. Bugeaud tira le premier, et sa balle frappa au-dessus du sourcil gauche M. Dulong, qui a survécu encore plusieurs heures à cette terrible blessure. Une noble rétractation avait été adressée la veille du combat à M. Bugeaud qui l'avait acceptée; mais un journal ministériel parla avec si peu de mesure de cet acte de réconciliation de M. Dulong , que le combat devint inévitable. La lettre de M. Dulong à M. Bugeaud, remise au roi par M. de Rumigny, a été brûlée de sa main. M. Dulong était ami et parent de M. Dupont (de l'Eure). — Nous avons trop long-temps tardé de parler d'un roman de M. Cape- figue , l'auteur de V Histoire de la Restauration , à laquelle nous consa- crerons plus tard un article. Le roman de M. Capefigue est intitulé Jacques II à Saint-Germain (i). Il a été publié il y a peu de temps, et déjà la seconde édition est mise en vente. Pour nous , le succès (]u livre s'explique non pas seulement par son sujet et par les allusions qu'une certaine classe de lecteurs y a cherchées , mais par des tableaux vrais et simples, par une abondance d'idées histo- riques qui manque à presque toutes les compositions de ce genre , et que (i) Chez Dufey, rue des Marais. Digitized by VjOOQIC 352 REVUE DBS DEUX MONDES. les étades sérieuses de M. Capefigae l'ont mis à même de répandre dans ses écrits. Il est évident que M. Capefigae n'a pas In les mémoires et les docomens diplomatiques dont il fait usage uniquement pour composer nn roman; on sent qn'il avaît dès long-temps mûri ses lectures avant que de les appliquer. De là ces peintures sans excès et sans efforts qui plaisent dans son livre. Peut-être les scènes qu'il trace sont-elles trop pen déve- loppées y trop légèrement touchées quelquefois ; mais elles rachètent ce défont par leur nombre et leur variété. Ce dont il fiiut savoir gré sur- tout à M. Gapefigne^ c'est de n'avoir pas altéré l'histoire , de n'avoir pas dénaturé les personnages pour les rendre plus bizarres et plus pittoresques^ et de n'avdr pas trahi ses études, d'historien dans ses loisirs de romancier . L'abondance des matières nous force d'iyoumer à no^ prodiaine livraison l'analyse des romans nouveaux de MM. Sue , Balzac , Alphonse Royer , et de plusieurs antres ouvrages importans , tels que la Correspon- dance cf Orieni y de M.'Michaud , et les Souvenirs de la Révolution de 4 S50, de M. Bérard. — M. Lerminier, professeur au collège de France, ouvrira son cours , mardi, 4 février, à une heure et demie, et le continuera à la même heure les samedi et mardi de chaque semaine. Il exposera, durant cette année, les Principes historiques du droU pubUe européen , en les comparant aux principes des sociétés antiques. — Le libraire Charpentier annonce une publication prochaine d'on haut intérêt. C'est un ouvrage posthume du célèbre Jérémie Bentham, intitulé Déontologie ou Nouveau Code de morale. Ce livre, nn des [dus importans , dit-on , qui soit sorti de la plume de ce grand pnbliciste, est publié par les soins du docteur Bowring, en exécution d'une des clauses du testament de Bentham. Nous rendrons compte de cette publication. F. BULOZ. Digitized by VjOOQIC POÈTES ALLEMANDS. msaïaii miBiiaiBo P PARTIE. Dormez-vous y ou veillez-vous, ma sœur? c'est ce que nous sommes toujours teutës en France de demander à TAllemagne. S*est-eUe assoupie cette fois pour cent ans dans sa forêt, cette belle au bois dormant, que personne n*en a plus de nouvelles? n'a- t-eUepIusde noms à nous apprendre, plus de rêves, plus de fan- tômes à ses balcons, plus de systèmes, plus de poèmes, plus de chants à murmurer à l'oreille de la vieille société qui se file son linceul? Pendant que la France, cette bonne ouvrière, faisait sa rude tâche dans la paix et dans la guerre, sans prendre une heure de répit, pendant qu'elle élevait et renversait, et pétrissait son argile dans son sang et dans ses larmes, au loin, surtout en Alle- magne , le chœur des poètes ne s'était jamais tu. Pour la désen- nuyer, il lui arrivait de loin à loin, à la fin de sa journée, une TOME î. — 14 FÉVRIER 1834. 23 Digitizedby Google * 354 BEVUE DES DEUX MORDES. humide brise toute chargée de ces chants. Quand ses peuples sapaient les peuples, qu'ils creusaient avec leurs pics sous les trônes, qu'ils chariaientles couronnes, il y avait toujours eu Thar- monie éloignée de ces littératures étrangères qui nous arrivait à nous, pauvres travailleurs sans salaire, et nous redonnait courage. Ces noms inconnus nous disaient relever la tète , et nous voyions bien par là que la tâche n'était pas finie. Une fois ce fut Ossian , et celui qui s'en réjom't le plus s'appelait Napoléon. Une autre fois, à la fin d'une longue journée, ce fut Schiller; et puis Goethe, quand nous l'eûmes encore mieux gagné ; et par un autre soir, Byron; et puis quand décidément, sous la restauration, nous pliâmes sous notre M\ , les rêves empourprés de Jean-Paul et d'Hoffmann qui s'allumèrent et flambèrent à notre lampe. Chacun de ces noms nouveaux était comme l'invasion d'une idée qui descen- dait de sa montagne en se laissant glisser sur son bouclier. Quel- que temps nous pûmes croire que cette invasion n'aurait pas de fin; et pour ma part, je me rappelle que bien jeune, quand je passai la frontière, du côté de la Forêt Noire, je m'attendais à trou- ver sous chaque arbre et sous chaque buisson du nord, une idée tout armée de pied en cap, que je me figurais le casque en tête, assise sur l'herbe et prête à émigrer. Auprès de combien de sources ai-je passé des heures sans fin , à attendre quelque chose qui ressemblât au moins de loin à l'Ondine de la romance du pêcheur! Je déclare n'être jamais entré en ce temps -là dans la maison d'un ministre protestant ( et j'en connaissais beaucoup alors ) , et ne m'être jamais assis sous les marronniers de la oour sans avoir retrouvé aussitôt dans les membres de sa femiUe la Louise de Voss, Werther, Hermann et Dorothée. Sous les amandiers en fleurs du Necker, je n'ai jamais entendu une voix de fille m'appeler par mon nom que je n'aie reconnu , sans me tromper jamais, Marguerite, Claire, Mignon» et surtout là bas, à ses joues si pâles, Lénore de la ballade de Burger. Tons ces rêves poétiques vivaient réellement pour moi. Je les croyais réunis en nombres inépuisables dans chaque village de l'Odenwald; et je ne frappais pas à une porte de la Bergstrasse sans penser que c'était là une de ces portes d'ivoire d'où le poète faisait sortir à son heure les songes (jui remplissaient alors le monde. ^ Digitized by VjOOQIC POÈTES ALLEMANDS. 3S5 Encore uoe fois, aujourd'hui, en est-ce fidt vraiment? le Nord nous a-l-ii envoyé tous ses rêves? ne rëcèie-t-il plus dans son ombre un seul nom, plus un seul songe, plus un fantôme d'amour? Est-il sûr qu'il ne passera plus sur notre route une de ces gloires lumi- neuses, un de ces voyageurs qui ne touchaient pas la terre, et qui s'appelaient Scott, Byron, et qui nous apportaient à boire leur verre plein des larmes d'un autre chmat? Gela est-il sûr? ou bien est-ce un signe seulement qu'il est temps pour nous de ne plus compter que sur nous-mêmes, que nous n'aurons plus d'abri pour nos rêves, hors ceux que nous nous bâtirons nous-mêmes, qu'il feut vivre désormais de notre substance à nous, et que le monde est déjà las de nous prêter ses ombres? Si je regarde du côté de 1* Allemagne, la tristesse me saisit au cœur, et l'envie me prend de quitter déjà la plume; car voilà ce grand pays , celui de la foi et de l'amour, devenu à son tour le pays du doute et de la colère. Ce serait une longue et cruelle histoire que celle du doute chez un peuple que la Divinité a si bien rassasié d'elle-même qu'il n'en veut plus goûter, et où le mysticisme aboutit an même endroit que chez nous le scepticisme. Ce serait une chose à montrer que ses efforts pour se retenir dans sa chute, et pour flotter encore quelque peu dans ses croyances ondulatoires avant de se noyer sans retour. Les mêmes combats que son Luther a soutenus pendant ses insomnies, la tête sur son chevet^ criant, pleurant, soupirant, haletant, l'Allemagne les a, à son tour, endurés toute seule dans son lit, sous ses rideaux, dans cette longue insomnie de gloire qui commence par Frédéric, et finit par Goethe; car ce n'est pas en une heure qu'elle est venue où nous en sommes. Avant d'arriver à l'indifférence de tous les cultes, elle a essayé de tous. Elle a offert à toute chose son adoration ; et dans cette chute du ciel sur terre, tout lui a manqué sous la main et a croulé avec elle. Quand la lettre a chancelé , elle s'est réfugiée dans l'esprit, et l'esprit tout ruiné de mysticisme a fléchi à son tour. Là où la foi manquait, elle s'est mise à adorer la philosophie , c'était le temps de Fichte et de Schelling, et puis ce terrain miné a croulé dans le nihilisme de Hegel, et il a fallu se faire un autre dieu. U y a eu anssi un temps où le patriotisme servait de rehgion, où l'on priait dans la bataille, où la foi se retrempait dans le 23. Digitized by vjOOQ le 356 REVUE DES DEUX MONDES. sang, oh le Te Deumée Leq)sick montait sans peur dans sa cathé- drale de fumée et de bruit; et cette foi, la plus facile à garder, s'est dissipée à son tour avec la fumée dés bivouacs. Restait au moins le culte de Fart. Celui-là avait toujours conservé son église* Mais Goethe, le dieu quelle adorait, l'a détruite lui-même. Ainsi FAllemagne est descendue dans le doute avec la même conscience qu elle avait mise à monter dans la foi. Ce n'est point comme d'autres, par une chute d'un jour irrémédiable et subite, mais par une infinité de chutes et de oourbes toutes formulées d'avance. Je la vois qui descend processionnellement dans le néant et scientifi- quement dans le doute. Ses cathédrales à elles sont usées, non par le temps, mais par la prière et par les genoux des hommes. EUe leur met déjà au front le bandeau du mysticisme, comme aux mortes on leur attache à la tète des fleurs d'hiver. Ainsi, par une autre voie, elle est arrivée au point où le monde l'attendait. Et à présent sous des langues et des noms différens , l'Europe entière peut se vanter de vivre sous le même toit, c'est-à-dire dans le même vide; et les voilà désormais toutes trois assises par terre, comme dans le Richard de Shakspeare , ces trois reines du monde moderne, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, toutes trois tombées par des chemins différons du même trône de religion au même néant, de la même foi au même doute, du même ciel à la même terre , toutes trois s'entreregardant l'une l'autre, à moitié hébétées, sans leur Dieu accoutumé, elles si différentes de destinées , si sem- blables de misère, et prêtes à ricaner jusqu'au mourir de ce com- mun désappointement dans l'infini. En France et en Angleterre, le doute a poussé son cri éclatant par Voltaire et Byron. C'est une étude que de rechercher comment il s'y est pris dans la littérature allemande pour se faire peu à peu son lit et sa demeure. Les mêmes déguisemens que les âmes pre- naient vis-à-vis d'elles-mêmes , la poésie les a subis ; et ce n'est qu'après bien des essais et des restrictions sans nombre que le mot a été prononcé. Il est arrivé de là que l'on n'a point connu ce dé- chirement subit qui a arraché ailleurs de si étonnantes plaintes. I^ nœud des croyances a été lentement dénoué; on tenait là en réserve des baumes pour chaque plaie. Il y avait une consolation pour chaque renoncement; le cœur n'était poinl brisé d'un coup; Digitized by VjOOQIC POÈTES ALLEMANDS. 357 mais lentement dépouillé » et mis à nu et endormi. Sans compter mille distractions et des fantaisies de secte sans nombre qui lui ca- chaient sa détresse. La poésie , d'ailleurs , n était pas un luxe dont on pût se passer. Elle se donnait pour la religion qu'elle avait rem- placée; et elle imitait en effet à s'y méprendre son air et ses rigueurs. L'église était tombée , mais on avait gardé l'hymne. No- valis chantait dans la nuit ; et le moyen alors de croire à une ruine quand la voix qui l'habitait était encore si mélodieuse et si jeune? C'est ainsi que, remplaçant toujours h foi par la poésie, et l'idée par l'image, et le dieu par son ombre, l'Allemagne a pu sans se- cousse endormir son passé sur ses genoux et l'emmailloter dans la mort, ce vieil enfant, sans qu'il se réveillât. Toute la question est de savoir, lorsqu'elle viendra à reconnaître que ce qu'elle adore est cendre de ce qu'elle adorait, si ce sera un cri de détresse, ou si plutôt elle ne se sera pas ainsi mieux que nous apprivoisée au néant. Voyez déjà conune elle s*y prend ! Au fond, ses deux religions, le protestantisme et le catholicisme, s^entr'aident l'une l'autre à mieux périr. Elles se prêtent l'une l'autre leurs doutes, leur foi , leurs églises , leurs berceaux, leurs tombeaux. Sous le même toit elles naissent, elles vivent, elles prient, elles meurent. Elles mêlent ensemble leurs poisons dans le même calice. Elles ont même croix, même linceul. Et quand leur haine par hasard se rallume, elles disent à la raison humaine avant dTen venir aux mains, le mot des gladiateurs à l'empereur : Ceux qui vont mourir te saluent! Ce caractère de conciliation dans la mort n'a jamais mieux paru que dans Goethe. Voilà un homme qui enferme en lui toutes les incertitudes de l'homme moderne et qui n'en laisse rien paraître. Il n'attaque rien, il ne défend rien. Il traite toutes les croyances et tous les enthousiasmes comme ces momies qu'Aristote recevait d'Asie, et qu'il classait dans son académie. Lui aussi , dans son église , il classe tous les cultes et met tous ces morts face à foce l'un de l'autre. L'infinité du doute se cache en lui sous l'infinité de la foi. C'est en apparence tout le contraire de Voltaire, le même mot au fond, n n'exclut rien , lui. Il admet jusqu'au moindre fantôme; et cette universalité de croyances est en même temps l'universalité du Digitized by VjOOQIC % 358 REVUB DES DEUX MONDES. scepticisme, et cette affirmatioo sans borne l'absolue nation. Vol- taire était l'analyse ; lui , il est la synthèse du néant ; c'est le lieu où leur pensée se joint, et il valait bien la peine, vraiment, que ces deux noms et les deux peuples auxquels ils se rapportent se fissent si long-temps la guerre pour si bien s'entendre en cet endroit. Car Goethe n'a pas appris seulement à l'Allemagne à se connaître elle- même. Il lui a fait connaître tout ce présent qui hurlait autour d'elle. Il l'a jetée, toute seule, sur le chemin des révolutions mo- dernes. Il lui a révélé son doute , dont elle voulait douter encore, n a divulgué le secret de sa foi chancelante, qu'elle aurait encore caché si bien aux autres dans sa retraite mystique. C!omme le méchant esprit, il a dit tout haut dans l'église à cette Hai^erite agenouillée, le jour du Dies irœ : T'en souviens-tu, Marguerite, quand tu croyais ce que tes lèvres murmurent, et ce que ton coeur désire? Quand ton Luther ne t'avait pas encore trompée, et que jeune et blonde comme ton espérance, et toute au Christ enfont, tu priais, soir et matin, en faisant ta cathédrale de Cologne? C'est là ce qu'il lui a dit, lui^ de mille façons, tant en prose qu'en vers, et ce que le monde a entendu. Depm's ce jour, elle est entrée dans la grande société des nations sceptiques. Elle est sortie de sou pur cénacle, et la voilà à son tour dans la mêlée du siècle. Bien des voix, sans doute, se sont élevées pour réclamer contre le grand poète. Bien des efforts ont été faits par elle pour retourner en arrière dans son passé. Mais tout est inutile. Il faut avancer, n'im- porte vers quelle chute. Elle a mis le pied hors de ses croyances; elle n'y rentrera pas. L esprit moderne l'a saisie. Il l'entraîne là où nous nous poussons l'un l'autre. C'est le noir chevalier qui a enlevé sa Lénore. Terre ou ciel, triomphe ou ruine, ou vie ou mort, il faut à présent, jusqu'au bout et sans tourner la tête, qu'elle se laisse emportei^ par ce froid génie du siècle vers l'endroit où nous la devançons. Goethe avait révélé à l'Allemagne le doute qu'elle voulait se ca- cher ; mais cette révélation n'eut long-temps qu'un sens personnel. On s'obstinait à voir là l'état intérieur d'une ame et non la confes- sion d'un peuple. On accusait le poète , on absolvait le pays. D fallait bien du temps encore et de rudes secousses pour faire l'aveu que l'homme , ici, c'était la nation tout entière. L'école critique Digitized by VjOOQIC POÈTES ALLEMANDS. 559 des Scbl^gel s'entendit à mervalle à déguiser le mal et à l'assou- pir à sa surface. Us endormirent» à proprement parler, F Allema- gne d'un sommeil magnétique, pendant lequel passèrent autour d'elle l'invasion, les révolutions, et tout le bruit des éperons de Napoléon sans lui tirer un soupir. Pendant ce rêve de quinze an- nées , tout l'effort de ce pays fut de se détacher du présent, et de détourner la tète de sa blessure saignante ; tous les temps furent essayés et parcourus , hors celui où l'on vivait. Ce fut, mais sous des formes originales , quelque chose de semblable au mouvement de la France sous la Restauration. La vie publique latente, et morte en apparence, une littérature résignée et mystique, la poésie prenant le voile, et se coupant ses longs cheveux, un complet renon- cement à tout ce qui avait été du monde, une façon particulière de ruminer ses souvenirs , et de les interrompre à l'endi-oit où ils de- viendraient amers, des regrets, du mystère, point d'espérances ni de bruyante popularité; à tout prendre une manière aussi de se créer une liberté dans la gloire , et de passer triomphalement sous les fourches caudines. Les poètes s'en allaient alors au cloître avec Wemer, ou au moins ils se convertissaient avec Stolberg, F. Sdilegel et Adam MuUer . Celui qui resta à la porte de cette petite église , et le seul dont rengagement avec le monde ne parut pas brisé, fut Louis Tieck. Il conserva , lui , tout juste assez de doute pour raiBer des fantômes; il persifla des ombres, et crut laisser en paix la vie. Tout le temps, il joua avec le scepticisme, sans songer que le nain deviendrait le géant , et que les griffes et les dents croîtraient un jour au monstre. Ce fut lui qui l'allécha le mieux. Il l'habilla de peau d'àne , et lui mit, pour marcher dans b forêt des espérances humaines , les bottes de sept lieues des contes de fées. Au sein du vieil art germanique, il introduisit le persi- flage ; et parce qu'il l'avait enveloppé de candeur, il crut qu'il en était le mattre , que le sourire ne dépasserait pas les lèvres , que l'esprit ainsi muselé ne se déchaînerait pas, et que le cœur au moins n'en saignerait jamais ; et c'était déjà en soi , pourtant , une ironie assez amère, pendant que la terre tremblait du bruit de la convention et de Napoléon , que tout ce peuple enivré de la coupe de la table d'Arthus , et que cette poésie carlovingiemie, et ces sylphes , et ces rêves , et ces fées imprévoyantes , qui , si on les eût Digitized by VjOOQIC 360 REVUE DES DEUX MONDES. regardées de près , auraient secooé de leurs ailes la poussière de lena , de Wagram et d'Austerlitz. Il y eut alors un homme qui fit ouvertement une plaie bien plus profonde au coeur des croyances et, en voulant tout le contraire, en avança beaucoup la ruine. Cet homme > là, c'est le paysan Yoss, qui se rua en véritable anabaptiste contre le principe sur lequel vivait alors toute la pensée allemande. Il n'at- taqua pas en foce la philosophie idéaliste de son époque, ses coups ne portèrent pas si haut; mais il alla la poursuivre avec acharnement dans ses applications à la science de l'antiquité. Il ne voyait pas , Taveugle , qu'en détruisant le principe du symbole , il détruisait en même temps toute la vie allemande. Il y eut un moment où ce pacifique pays ne retentit que de ses imprécations contre les fauteurs du symbolisme. Volontiers il eût fait de tous ces monstres un unique bûcher ; et il déchaîna en effet plus d'une émeute, au nom du Bacchus indien , contre mon très honorable et très paisible m^tre, le docteur Frédéric Creuzer. Cet honune apportait dans la science une verdeur de passions qui, ailleurs, ne se trouve que dans la fièvre des assemblées politiques. C'est qu'au fond, sous cet appareil scolastique, la question était grande et imminente ; et c'était du présent qu'il s'agissait dans ce passé de trois mille ans. L'instinct révolutionnaire se glissait sans le savoir sous ce masque d'antiquité; et le vieux Voss, tout en maudissant la France, introduisait le xviu* siècle tout armé dans sa Troie pédan- tesque. C'était la lutte du protestantisme et du catholicisme qui se retrouvaient tous deux sur le terrain de la science, et vidaient là leur dernière querelle. Ce grand monument de l'érudition alle- mande où chaque rêve avait trouvé sa place, ces superstitions du génie qui décoraient tout cet ensemble , comme un peuple de sta- tues dans leurs niches, cette poésie plus vraie que l'histoire, il brisa tout cela , le serf révolté. Il ne laissa pas une idœ debout sans lui rompre sa visière. Autant^qu'il put, il fit de la science alle- mande, une science cooune toutes les autres, nue, visible, mesu- rable, sans pressentiment, sans mystères, sans divination, une vraie science et non plus une religion, un temple protestant et non plus une basilique aux mille voix. Il était au passé sa poésie» et il ne voyait pas qu'avec cela il tuait le présent. Il ne sentait pas Digitized by VjOOQIC POÈTES ALLE1L4NDS. 361 que le génie de son pays est firère do génie platonicien » et qne ruiner Alexandrie c'était ruiner TAnemagne. Il voulait les vieilles mœurs , et il n'en voulait plus la foi ; il ne sentait pas que les ca- thédrales qui servent d'abris au protestantisme ont leurs fonde- mens posés sur les basiliques grecques, et les basiliques sur les temples , et les temples de Grèce sur ceux d'Orient , et que l'on ne peut pas toucher à l'une de ces assises sans que l'édifice infini de la foi humaine ne s'écroule en même temps. Il n'avait ni paix ni cesse qu'il n'eût rongé ces fondemens primitifs ; et il ne voyait pas sur sa télé les cathédrales qui se penchaient et tremblottaient comme des mâts de vaisseau dans l'orage, et menaçaient de l'écraser, lui et son méthodisme, sous leurs ruines. Et quand il avait décimé à son aise l'imagination allemande et mis au ban toute chimère , il se retirait en paix dans son idylle de Louise, et il vivait là en repos et sans remords, parmi ses longs hexamètres tout parfumés de fleurs de tilleul , sans s'inquiéter de rien , l'aveugle puritain qu'il était. Le mal ne s'arrêtait pas là pourtant; il gagnait la philosophie, et par elle il entrait décidànent au cœur de l'Allemagne. La phi- losophie de la nature, cette aventureuse qui avait jusqu&4à mené toutes les destinées de ce pays , ne se sentait plus le cœur d'avan- cer. Après ses tentatives, n'en pouvant plus et défaillante , elle rentrait toute confuse dans le cercle du catholicisme et n'en voulait plus sortir. L'idéalisme de Schellingl se sentait périr et demandait à se faire absoudre par le dogme. Une science mourante, une foi mourante, mises ensemble, et qui cherchent à se ranimer l'une l'autre ! Encore une fois l'histoire d'Héloise et d'Abeilard qui s'embrassent dans leurs tombeaux. U y a là encore à présent, à Munich, un héroïque effort, et tout semblable à celui de H. de Lamennais pour retenir la vie. Baader, Goerres, font la veillée du catholicisme et se consument à ranimer ce souffle. Ce n'est plus une religion , ce n'est plus une philosophie , ce n'est plus une poésie; c'est le débris de tout cela ensemble, une science sans nom, une foi sans nom , une poussière divine. Pour cette poussière, creusez un grand tombeau ; il faut qu'il y puisse entrer sans gène toutes les espérances , et les chimères , et les rêves , et le bonheur aussi de la vieille Allemagne. Au nord , la philosophie de Hegel est morte aussi avec son chef, Digitized by VjOOQIC « 302 ' REVUB ABS DBUX HORDES. OU du moins elle s'absorbe dans la sdem» sociale , oooioie au nûdi la philosophie de ScheUing s'absorbe dans la relîgkm. C'est un grand symbole que la disparition de ces tribuns de l'idéalisme qui ameutaient tout ce peuple autour de l'infini. Ils l'ont mené trente ans sur le mont Aventin du spiritualisme ; et à présent, il crie » kii, qu'il a faim et soif du monde réel» et il ne sait que faire pour y redescendre assez vite. Dans cette invisible dissolution » les sectes prennent peu k peu la place de la religion» et les maximes celle de la morale. Sous mille noms» piéttsme» méthodisme» le froid avance et s'insinue partout. A mesure que l'Allemagne se fait plus sensuelle» il se forme des codes de fastueuse austérité. Dans son premier étonne- ment» tout lui fait scandale. Elle a quitté la grande voie de l'inno- cence antique; elle est entrée dans les détours du scrupule* La pauvre Eve se couvre trop tard de feuillages; son passé n'en est pas moins condamné. Ce qui faisait le charme de ce pays entre tous les autres» la confiance» la sérénité» un reste d'incrédulité au mal» disparait chaque jour. Un dur casuisme se met à la place de tout cela» et prétend lui seul» à force de maximes» tenir tête à la ruine. Plus convaincu que le coxu ang^s» il trouble jusqu'à la mort les âmes vierges dont ce pays est encore plein. Il les vieillit en un jour» et rien ne manifeste mieux le démembrement des anciennes croyances que ces fantômes de secte qui surgissent ainsi par intervalle dans la consdenoe pubHque. Tous ces symptômes » il faut le dire» se sont long-temps dissi- mulés sous l'effervescence qui a suivi les guerres de Findépen- dance. Les espérances infinies qui se montrèrent vers ce temps-là couvrirent bien des désenchantemens commencés et des pertes cuisantes. Les peuples et les rois s'étaient embrassés dans le sang. On s'était hk les uns aux autres mille sermons» et l'ancienne foi allemande reparut pour un moment. Uhland fut le poète de cette aUiance. On crut quelque teo^ qu'il n'y avait qu'à essuyer ses yeux » et que cette larme du doute qui avait send)lési amère ne reviendrait jamais. Partout se remontra dans les œuvres d'art la figure de l'Allemagne au moyenrâge» blonde et sereine» seulement un peu attristée par cette sourde plaie que l'on pensait guérie. Et je ne sais pas si encore à présent ces imprévoyans poètes de la Digitized by VjOOQIC POÈTES ALLEIUIXDS. S65 Souabe et de tout le midi ne oontinuent pas là rincomgible Ugoée des Trouvères. Tont est bien changé pourtant. Les rois ont eu un moment en leur pouvoir, la foi, la vertu , la religion de T Allemagne. Quand tout périssait et qu'elle ne trouvait plus que cendre dans sa meil- leure certitude, elle leur a mis dans la main sa dernière espérance. Dans leurs coupes vermoulues, elle a versé sa dernière chimère, et eUe leur a dit : Buvez-en avec moi. Quand sa philosophie Ta laissée en chemin , elle s'est mise à leur école ; et cette candeur ne les a point touchés , et ils ont eu le cœur de frapper sur ce peuple, comme sur un autre peuple. Ils ont brisé cette espérance; ils ont rejeté cette chimère. Ils n*ont point fait de difierence de oetfe nation et d*une autre nation. Oh! c'est là une iniquité, je voos jure ; car ce ne sont pas seulement comme chez nous des couronnes ou des trônes qu'ils mettaient en péril, mais la vieille foi, mais le Christ tout vivant dans les cœurs, mais la Providence dont ils étaient l'image dans ces âmes crédules, mais la vie du serment encore intacte , mais les morts et les anges adorés, mais le ciel et l'enfer chrétiens pris à témoin. Ce n'était pas seulement des sceptres qu'ils brisaient, mais des idées qu'ils foulaient, mais des religions qu'ils étouffaient, et un monde entier de pei^ées, de traditk)ns, de prières et de vœux, suspendu à leur parde, et qui croulait avec elle. C'en était fait, il fallait bien le reconnaître. On avait cm que si les rois guérissaient au moyen-âge par Timpositton des mains l'infirmité du corps, ils sauraient maintenant guérir l'incurable infirmité des âmes; et tout le contraire, on ne rapportait de ce#)ntact que des cœurs meurtris et des espérances évanouies. Force était de changer de bngage et d'extase. Les ballades se nourrirent de fiel» et les connsts d'absinthe. Quand, au quin- zième siècle , l'esprit allemand avait achevé sa cathédrale de Sûra»* bourg, il avait sculpté au sommet une figure satanique pour railler de là haut tout l'édifice. C'était un ricanement d'enfer qui tombant de ce balcon sur les vierges de pierre, sur les colonnes et sur les colonnettes, sur les saints dans leurs mches, sur le pavé et sur Fautel, et sur toute cette hnpuissance du culte et de la foi humaine. A son touri la poésie en fit autant EUe monta au dernier échelon Digitized by VjOOQIC 564 REVUE MSS DEUX MONDES. de ridéalisme allemand , et se mit à son aise à railler tout ce qu'elle avait aimé 9 à aimer tout ce qu elle avait hai, à chanter avec Heine, comme le dervidie au haut du minaret, la dernière heure , Fheure de minuit de ce jour de mîUe ans du génie germanique. Cette fois rironie ne se déguisait plus. Elle se tenait tété levée ; elle sifflait en plein air. Sous leur forme insoudante et frivole, les poésies de Heine dont je viens de prononcer le nom ont en effet un vrai sens social. H y a trente ans , on les eût réputées impossibles , et les imaginations vier- ges de ce temp9-là n'auraient jamais supporté leur crudle morsure. Il y a là tdies petites chansons de dix vers qui portent innocemment dans leurs corolles, car ce sont de vraies roses des bois , un venin qu'il a fallu trois sièdes au moins pour distiller à ce point. Ce sont des fleurs charmantes, ouvragées et peintes avec l'andenne habileté de l'art tudesque et qui toutes dardent un aiguillon de basilic. Il y a là des sonnets transparens et purs à la manière de ceux , de Pétrarque, au fond desquels vous voyez ramper le reptile; des ballades qui cachent sous leur sourire, comme une fomme sous son voile , leurs mécomptes et leurs poisons. U y a des can- cane folâtres qui vous prennent et vous bercent d'amour et vous noient à la fin dans un mot satanique ; car c'est là le caractère et l'originalité de ce poète , de vous feire boire l'amertume et la lie de nos temps sous l'expression et le miel des époques primitives : le siède de By ron dans le siède de Hans de Sachs. A tous les sentimcns d'une sodété avancée il donne le rhythme populaire dessodétés qui oonunencent; et ce désespoir qui emprunte la langue de l'espé- rance , cette mort qui parle comme la vie , ce berceau qui redevient un tombeau, ces passions vieillies et rassasiées qui se meuvent #ir le mètre des passions naissantes , cette candeur et cette corruption, ce miel et ce fiel , ce commencement et cette fin qui se rencontrent et s'unissent dans l'Streinte de ces rapides poèmes , en font autant de petits chefs-d'œuvre d'art, de fantaisie, d'originalité et d'im- moralité. La plupart des poésies de Hdne sont contenues dans un volume intitulé Livre des chants. Les premières datent de 1817. A cette qpoque le jeune poète appartient à l'école des Schlegd et de Tieck. C'est d'eux qu'il a appris la forme populaire et la naïveté que plus Digitized by VjOOQIC POÈTES ALLEMANDS. 365 tard il aiguisera contre eux. Depuis ce temps, l'aiguillon cnrft et perce chaque année. Dans ses voyages du H^rtz, d'Italie , et de la mer du Nord, il s*en va chercher et rapporte à la maison des im- pressions de fleurs » de bois» d'amour dont il garde Tépine , et qui se convertissent chez lui en un miel de colère et de haine. Nés dans des climats différens, ces chants en gardent peu ou point le carac- tère. C'est une espérance, un désir, rencontrés par hasard, qu'il flétrit en passant, et qui perdent ainsi leur date et leur origine, comme une feuille tombée perd son odeur et sa couleur. Uya là de ces poèmes nés dans la pure ^Toscane, sous le soleil de Lucques et de Florence, qui n'ont rien gardé de l'odeur des orangers ni des myrtes, et ne sentent que l'absinthe. On dirait qu'un souffle satani- que éteint la différence et Tenchantement des climats et ne laisse voir au fond que le même mot et le même dard partout. Le poète ne rencontre pas sur sop chemin une voix de fille , une fleur sur sa tige, sans lui adresser un madrigal méphistophélique. Les étoiles ont beau se cacher toutes prudes sous leurs voiles; il finit toujours, comme dans les Nuées d'Aristophane, par quelque ironique ques- tion qui leur fait pleurer des larmes d'or. Quand il approche de la mer du Nord , c'est le seul endroit où son ironie prenne quelque chose des lieux. Elle devient conune eux ample et colossale; des nuages de la Baltique , il fait un linceul pour rouler et berner les dieux vivans et les dieux morts, le présent et le passé, et vous quitte là sur la grève avec un édat de rire : si bien que lorsque vous fermez ce livre , qui semblait si frivole , toute la nature est déjà vide , et le ciel désert, et le cœur aussi , et tous les fruits du grand arbre de vie ont été mordus l'un après l'autre d'un noir aiguillon; et le ver les ronge. Cruel poète que vous êtes ! Trouvez-vous donc que la ruine fait son chemin trop lentement! Quand vous frappez si fort au cœur les arbres de cette forêt enchantée de l'AIIeiflhgne, n'entendez- vous pas les branches qui soupirent , et les feuilles qui tremblent, et les fleurs qui vous disent : Méchant! Ce soir, si vous aviez attendu , nous nous serions fanées toutes seules , sans vous. O Heine ! si vous aimez quelque chose, je vous demande à cause de moi merci pour ce qui vous reste encore de fleurs à sécher et de sources à tarir. Que vous ont fait , dites-moi , ces pauvres villes Digitized by VjOOQIC • 366 REVUB DES DBCZ MONDES. d'anhrerâté, qu'il vous faille si amèrement les réveiller et leur barbouiller d'encre le visage avec leurs plumes séculaires ! et Goel- tingue» et Hambourg » et Munich » et votre ville Dusseldorf! vous soufflez chaque matm sur elles y et la poussière des vieilles mœurs qui les recouvrait, conune des in-folios rangés depuis mille ans dans leurs bibliothèques , s'en va en fumée , et vous la prenez tout entière pour vous. Mais songez donc à ce qui nous menace aussi par GOntt*e-«oup en France. Autrefois, quand nos révolutions et notre bruit nous lassaient pour un moment, nous traversions le Rhin, et nous trouvions là, pour nous reposer du présent, le passé tout entier. Il y avait là encore des pensées dd>out qui nous prenaient sous leurs aUes. Tout ce que nous avions perdu s'était conservé en cet endroit , et nous allions là pour un jour nous abriter dans votre foi. Mais maintenant que vous faites fi de ces rêves, il est bien vrai qu'il n'y a plus place au monde oii reposer sa tête pour une heure. Il nous faut songer désormais à dormir dd)out dans le vent et la tempête. Encore jusqu'à présent votre salifie s'est contentée du Nord; vous vous servez de la France pour railler l'Allemagne. Mais quand vous en aur^ a^sez de ce jeu , n'y changerez-vous rien ? quand les vieilles coutumes seront chez vous nivelées à votre point , quand a n'y aura plus là bas ni princes , ni docteurs, ni villes, ni villages qui ne vous aient passé par les ntoins , étes-vous sûr que votre dard ne se tournera pas vers nous , et que vous ne découvrirez pas diez nous quelque sérieuse espérance à désoler ? J'ai bien peur pour ma part, en voyant d'autres peuples, que vous ne résistiez pas tou- jours à l'ivresse de choquer ces verres vides l'un contre l'autre , et que dans cette danse des morts, où les croyances humaines font la ronde, vous ne continuiez de siffler joyeusement comme aupara- vant vos charmantes, et suaves, et sataniques mélodies. Ainsi , il est donc vrai , le long monologue de l'idéalisme de l'Al- lemagne a fini par un éclat de rire. Elle a bu sa poésie jusqu'à la lie. Encore une fois son Rhin s'est perdu dans le sable. Ainsi , un monde entier d'espérances et d'amour se noie en ce moment avec la vieille Allemagne, sans que personne ici tourne la tête pour s'en inquiéter. Là , près de nous , mille fantômes s'éva- porent sans bruit, comme ils étaient nés sans bruit. Ces divins Digitized by VjOOQIC POÈTES ALLEMANDS. 367 rêves , auxquels manque le souffle, ont vécu leur vie rapide. Tout- à-I'heure un univers va s'engloutir sans réveiller seulement l'oi^ seau dans son nid. Que signifient donc ces accusations venues récemment de Vienne et d'Edimbourg contre la poésie de la France actuelle? Croit-on que nous serions bien en peine de montrer ailleurs même misère? Ruine ici , ruine là bas ; et qui a prétendu jamais que tout ceci fftt autre diose qu'une grande mort? Il s'agit bien vraiment , tant ai France qu'en Allemagne » d'hémisticbes et de prose qui croulent, quand c'est le poème entier de la*société moderne qui s'en va par lambeaux. Ce n'est pas la page seule que j'écris qui est déjà usée et mangée par les vers, c'est le livre où nous écrivons tous, ce livre du présent où les peuples et les rois parlent chacun leur lan- gue, et , qui à cette heure, n'a déjà plus ni marge ni feuiHet pour y mettre son nom. U faudrait au moms , si l'on veat feire le procès aux fantômes des poètes, que le monde et les pouvoirs actuels fussent moins fantômes qu'eux. Or quelle loi , quelle société, quelle ^hse , quelle religion, je ne dis pas quel homme, mais quelle institution qui ne se donne aujourd'hui pour une ombre et qu'on ne traite en ombre? qui a aujourd'hui la prétention de vivre sérieusement et autrement qu'en rêve? Qui se figure , par exemple , que nos lois sont des lois? que nos rois sont des rois , et ne voit pas que ce sont des fantômes qui n'ont que le visage? Êtres fantastiques s'il en fut, qui viennent on ne sait d'où , dont le plus grand demeure au plus un jour, qui s'en vont par hasard et qu'on ne revoit jamais. Dans quelle poussière les avez-vous pris hier? dans quelle poussière les jetterez-vous de- main? Vous ne le savez pas vous-même. Royautés plus chiméri- ques que les rêves d'Rofhnann, plus rapides, plus changeantes que les rêves de la fièvre , leurs couronnes ne sont pas des cou- ronnes; ce sont des bandeaux que vous leur mettez sur les yeux. Leurs sceptres ne sont pas des sceptres ; ce sont des verges avec lesquelles vous leur frappez le dos. Leurs peuples ne sont pas des peuples. Sans présent , sans passé , sans nom , sans héritage , véri- tables morts habillés du manteau de la vie, ils escortent dignement ces royautés décapitées. Avec cela , ne dites pas que la poésie finit ; dkes plutôt , telle Digitized by VjOOQIC , 368 REVUE DES DEUX MONDES. qu'elle est» qu'elle seule reste vivante. Rien n'existe aujourd'hui que ce qui est dans les cœurs. Il n'est pas une tradition , pas une autorité, pas une lettre écrite qui ne^ tombe en cendre, si vous la couchez de la main. Dans ce bouleversement du réel, l'idée seule, subsiste. Elle seule garde sa couronne éternelle sur sa tête, et il n'y a ni peuple ni roi qui la lui puisse ôter. Là où rien ne prend corps tout redevient pensée. Nous marchons et vivons non dans ce qui est, mais dans le fantôme de ce qui doit être et de ce qui sera demain. Ombres que nous sommes » nous sommes nous-mêmes une poésie , et nous ne la voyons pas. Sans doute l'idéal que chaque peuple s'était fait de l'absolu se dissipe à chaque heure, en Angleterre, en Allemagne conune en France; car cet idéal, c'était lui-même. Chacun se dépouille de ses traditions locales, de son art indigène, et jette autour de lui cette feuillée de mille ans. Mais de ces ruines particulières se forme la personnalité du genre humain. Un même génie cosmopo- lite se met à la place des génies differens d'idiomes et de races. Dans cette poétique du monde , toute idée sera à l'aise , et le vers ni la prose ne seront plus en peme d'y trouver le nombre qu'il leur faut de rimes et de pieds. De là, véritablement, la mission réelle du poète ne fait que commencer. La vie sociale ne s'en est emparée que d'hier, et dqà il ne peut plus mourir tranquille dans son lit. Le temps est passé où il vivait en paix jusqu'au bout sous son clocher. A cette heure il faut qu'il quitte, avec Byron, avec Chateaubriand , avec Lamar- tine, sa frontière ou son tle. Il faut qu'il supporte et la pluie et le vent, et le froid et le chaud, et l'amour et la haine des climats étrangers; car son cœur est désormais trop grand pour que ni ville ni village le renferme tout entier. Sa vocation religieuse est d'être le médiateur des peuples à venir. Sa parole n'appartient plus à au- cun. Dans rinterrègne des pouvoirs politiques, lui seul redevient souverain. Il est déjà le législateur de la grande fédération euro- péenne qui n'est pas^ncore. Le voilà donc désormais seul en compagnie avec son cœur; toutes les imitations sont épuisées; toutes les réalités sont éva- nouies; tous les chemins connus ne mènent qu'au d^rt; toutes les vieilles terres ont donné tous leurs fruits. II faut que ce Chris- Digitized by VjOOQIC POÈTES ALLEMANDS. 369 tophe Colomb du nouveau monde idéal se risque au loin, lui seul, dans l'océan de sa pensée. Il va, il va, et cet infini s'accroît toujours. Il va encore, et ce que l'on appelait terre est à présent nuage; et ce que l'on nommait espoir se nomme à cette heure illusion. Et le peuple qu'il entraîne lui crie : — Je me noie, maître, allons-nousren. — Mais lui répond : — Demain! — et demain est un siècle. Et dans la mer de son génie, jamais l'ancre ne se jette, jamais la voile ne se ploie, qu'il n'ait touché la rive où la vie a sa source et qui s'appeUe Éternité. Edgar Quinet. TOME I. — SUPPLÉMENT. 24 Digitized by VjOOQIC DANTE âlViilIV'^^IIIii IDlÊIBI&'ÏÏIK^IfflB ? t Dans le temps où nous vivons, tous les efforts de Fimagination , toutes les études des hommes semblent tendre d*une manière lé- tale à détruire nos illusions. Les esprits même le plus naturelle- ment disposés à se nourrir des nobles chimères, principal héritage des siècles passés, ne peuvent s'empêcher de les considérer d'un œil curieux, de vouloir connaître leur véritable nature, de les soumettre enfin à la coupelle de l'analyse. On dirait qu'à toutes les passions éteintes la curiosité seule a survécu. Est-il question d'Homère ; ce n'est pas des ouvrages attribués à ce poète dont on s'inquiète, mais des dissertations critiques qui prouvent qu'Homère n'a jamais existé. Veut-on connaître les premiers temps de l'histoire romaine; i! n'y en a plus , on les refait , et celui (jui cherche à fixer ses idées sur cette époque glorieuse, les répand et les disperse au contraire dans un dédale de faits contradictoires , d'hypothèses bizarres et de rapprochemens inattendus qui blasent la réflexion et confon- (i) Quelque étrange que puisse paraître le système qui fiait Fobjet de cette exposition critique, nous avons cru devoir accueillir le travail consciencieux de M. Delécluie. 11 est bien entendu, on le comprendra sans peine , que nous n*as- sumons pas la responsabilité des conclusions. (N.d,D.) Digitized by VjOOQIC ANCIENNE LITTÉRATURE ITALIENNE. 571 dent là pensée. Il semble qu'aujourd'hui le tour de Dante soit venu. Dernièrelnent je rencontrai un Italien, homme recommandable par ses connaissances littéraires et parla gravité de son esprit. € Avez-vous terminé votre ouvrage sur la poésie dantesque? me de- mrnda-t-il. — Oui et non. — Que voulez-vous dire? — Que Fayant cru fini, il y a quatre ans, j'ai cessé d*y travailler depuis cette épo- que, mais que j'ose à peine en lire desfragmens à mes amis, tant je me sens averti par un instinct secret que je n'ai pas entièrement rempli la tâche que je me suis imposée. — Vous avez lu les Essais ^ur Pétrarque et le Parallèle pntre ce poète et Dante, par Ugo Fos* colo? — Sans doute. — Connaissez-vous aussi le livre que Gabriele Rossetti a publié à Londres l'année dernière? — Non. — Eh bien ! mon ami , lisez-le. C'est une précaution indispensable pour vous , puisque vous écrivez sur Dante. — Mais quel est ce livre ? Qu'ap- prend-il de nouveau? — Lisez-le , me répéta l'Italien, et vous m'en direz votre opinion, car, pour moi, je serais encore fort embar- rassé de vous exprimer ce que j'en pense. Lisez , lisez.... adieu. » L'air d'attention réfléchie qu'il avait eu , tout en prononçant ces derniers mots et en me serrant la main, excita vivement ma curio- sité. A l'instant même , je courus chez le libraire Baudry qui me trouva le livre de Gabriele Rossetti, ouvrage assez rare à Paris. Depuis l'âge de dix-huit ans, je n'ai certainement pas éprouvé un accès de curiosité littéraire plus vif que celui que je ressentis loraf je je me vis possesseur du livre de Rossetti. Je me fis celer; et toutes les précautions prises pour être à l'aise et tranquille , je me rais à dévorer mon grand in-8* anglais de 460 pages. En voici le titre un peu long et les conclusions étranges; on lit en tête du livre : De l'esprit anti-papal qui produisit la réforme, et de l'influence secrète quil exerça sur la littérature de l'Europe et par- ticulièiement sur celle de l'Italie, comme on peut s'en convaincre par i* examen de beaucoup d'auteurs classiques italiens , et en particu- lier de Dante, de Pétrarque et de Boccace; par Gabriele Rossetti, professeur de langue et de littérature italienne au collège du roi à Londres. — Londres, 1852. De la première page je passe â la fin du volume , oii l'auteur se résume à peu près en ces termes: t Tous les ouvrages, dit-il, tels que ceux de Pythagore, des prophètes, tels que l'Apocalypse, la 24. Digitized by VjOOQIC ^ 373 REVUE DES DEUX MONDES. Consolation de Boetius, et d'autres qui nous paraissent obscurs y ne sont souvent que la transmission d'antiques vérités voifêes sous des chiffres y âous un jargon » sous un argot dont nous n'avons pas l'inteUigence. c Ce style symbolique* figuré, cet argot enfin » a toujours été employé , non par ignorance ou singularité, comme on le pense or- dinairement, mais pour échapper aux poursuites et à la vengeance de ceux qui avaient le pouvoir en mains. c Les savans les plus lettrés, les plus illustres , tels que Pytha- gore, Platon chez les anciens, Dante., Pétrarque et Boccace parmi les modernes , ont tous été de ces écoles mystérieuses. c La civilisation moderne, si répandue aujourd'hui, est en grande partie le fruit tardif de ces écoles secrètes qui ont feit suc- cessivement et peu à peu pénétrer leurs doctrines dans tous les esprits. c Depuis la décadence de la langue latine et dans les pays où on la parlait encore , cette école secrète fut la première qui cultiva les langues vulgaires et les rendit usuelles en les perfectionnant. c Le monde a de grandes obh'gations à cette école , puisqu'il a constamment profité de bienfaits dont il ne connaissait pas la source. c C'est cette école dont les travaux furent si grands et si con- stans, qui, par l'infatigable activité de ses prosélytes, a répandu et entretenu dans toute l'Europe, pendant le cours de pluaieurs siècles, cette haine profonde contre Rome qui fit naître dans tous les esprits un conflit d'opinions dont le Vatican se sentit comme ébranlé, et qui fit germer et établit enfin l'idée de la réfonnation dans la plus grande partie de la chrétienté. c Enfin l'éruption, en quelque sorte volcanique, de la liberté de penser, et cette effervescence de passions politiques qui agitent les esprits et les coeurs dans toute l'Europe , depuis plus d'un demi- siècle, est l'effet tardif des efforts lens, mais si constans de cette vieille école, dont le but a toujours été d'affranchir Thonrune de la tyrannie sacerdotale et du despotisme monarchique. > Telles sont les conclusions du livre de M. G. Rossetti , ouvrage assez volumineux , écrit en italien et hérissé de citations tirées des anciens poètes toscans, ce qui le rend peu propre à être traduit. Eu Digitized by VjOOQIC AlfClËNIffi LITTÉRATURE ITALIENNE. 573 effet, les textes sur lesquels Fauteur appuie ses raisonnemens, dans lesquels il va chercher ses preuves, perdraient toute leur force et leur importance, si on les faisait passer sous le joug d'un autre idiome. Et cependant, quel que soit le sort futur de Topinion de M. Rossetti sur Dante et sur tQute son école, elle est présentée sous un jour si inattendu et défendue avec tant d'érudition et de bonne foi littéraire , qu'elle nous semble mériter d'être connue en France de tous les hommes qui prennent intérêt aux hautes spé- culations de l'esprit. Pour suppléer donc, autant qu'il est possible, à une traduction qui ne l'est pas, nous donnerons, avant d'entrer dans le détail de la discussion, une idée sonunaire de quelques chapitres et du plan de Touvrage. Mais avant tout, il faut savoir que M. G. Rossetti, sincère ca- tholique, comme il en fait profession hautement dans son livre, a été amené par une pente si douce, en étudiant Dante, ses contem- porains et ses élèves , à reconnaître que ces écrivains avaient eu pour but unique» dans leurs comportions, de combattre le chef de lléglise, qu'il en a été en quelque soite attéré lorsqu'une lec- ture et des études plus fréquentes et plus attentives ne lui permi- rent plus d'en douter. Aussi M. Rossetti , en trouvant tout naturel et juste même que personne ne veuille prendre la peine de lire son livre, comme ne renfermant que des extravagances, s'écrie-t-il : c £t en effet, quand je sonde ma conscience, dois^je me plaindre de ce mépris? Si, il y a huit ans, quelqu'un m'eût dit, à moi professeur de littérature italienne : Tu ne comprends pas un mot aux ouvrages de Dante et de Pétrarque, j'eusse souri de pitié. Et si enfin on m'eût conseillé de lire l'ouvrage que je présente , j'aurais tourné le dos au livre et à celui qui me l'aurait offert. Je ne m'é- tonne donc pas de ce que beaucoup de personnes agissent de la sorte à mon égard. > C'est avec cette conviction en ses propres opinions, et d'autre part avec cette appréhension du public, que M. Rossetti pubha à Londi*es, il y a quelques années, un commen- taire analytique de la Divine Comédie de Dante, où, comme il l'avoue lui-même, il n'osa pas dévoiler complètement les véritables intentions du poète, par respect pour l'église romaine. Ce com- mentaire dont il ne parut qu'une faible partie, non-seulement n'eut point de succès, mais devint même l'objet de critiques iro- Digitized by VjOOQIC * S76 REVUK DES DEUX MONDKS. Dans une suite de cbaiMti*es doni les noint>reux et intéressaos déiails repdent l'analyse impraticable , U. Rossetti , après avoir jeté un coup d'œil historique sur le siècle de Dante, avance et dé- montre assez clairement que dans la Divine Comédie le sens est double , positif et allégorique ; que le langage y est presque tou- jours à double entente; que par le mot d'enfer û faut toujours en- tendre le monde conduit par les papes , par Satan le pontife même; et qu en somme la composition des trois cantiques a pour objet le développement d'une grande opinion politique, par laquelle on exprimait le désir de renverser le papisme en Italie, et d'établir dans ce pays, et par suite dans tout le monde civilisé, la monar- chie universelle dans la personne d*un empereur et souverain pon- Ufe. Si nouvelle et si bizarre même que puisse paraiti*e cette idée à ceux qui sont complètement étrangers à l'histoire et à la littérature de l'Italie, il faut bien se persuader néanmoins que, pendant trois siècles , elle a été l'occasion des querelles et des guerres entre les Guelfes, ou papistes, et les Gibelins , qui soutenaient les droits de l'empire; que Dante Alighieri a certainement été le plus opiniâtre des hommes de ce dernier parti , et que non-seulement il a présenté son avis sur ce sujet d'une manière implicite dans ses poèmes, mais qu'il l'a exprimé tout-à-fait ouvertement dans un ouvrage latin intitulé De Monarchiay où il s'est efforcé de prouver que la puis- sance impériale ne relève point du pape, mais de Dieu seul. Après avoir établi tous ces faits, dont il est assez difficile de se dissimuler l'évidence , l'auteur, revenant sur l'usage inmiémoriai du langage apocalyptique employé par les grands philosophes de l'antiquité , par les prophètes, les sibylles, Virgile lui-même et le visionnaire saint Jean , pour tromper la vigilance du pouvoir ré^ gnani et répandre , sous le voile de l'apologue et d'un langage con- ventionnel, des vérités importantes à l'amélioration et au bonheur de l'humanité , lie cet usage antique aux habitudes analogues que l'on prit parmi les premiers chrétiens , du moment où les vicaires du Christ conunencèrent, par leur conduite plus ou moins coupable, à attirer sur eux et sur l'égh'se l'animadversion et la haine des fidèles. II signale comme l'époque où Ton se servit régulièrement d'un langage et de signes convenus, où il se forma une secte anli* ^ Digitized by VjOOQIC ANC1£NM£ LITTERATURE ITALIENNE. 377 papiste enfin, le temps où les Patarini ou Albigeois se répandirent en Italie. Ces hérétiques, venus originairement, dit-on, de Bulgarie, ^ étaient particidièrement accusés de manichéisme. Leur première apparition constatée en Italie date de 1176, époque qui cœncide avec celle où la langue et les poçsies provençales étaient deve- nues familières dans toute la péninsule. Alors tous ceux qui se rattachaient aux intérêts de l'église et du saint-siège, par consé- quent tous les gens qui prenaient part directe ou indirecte au pouvoir en Italie, écrivaient et parlaient latin. La secte des Pata- rini, au contraire, intéressée à faire des prosélytes dans le bas peuple, eut recours au langage vulgaire, et les gens influens et lettrés qui voulaient s'opposer au papî$me , s'appliquèrent à com- poser des ouvrages en provençal, et bientôt après en italien pour donner une nouvelle langue au nouveau peuple qu'ils voulaient former en Italie ; ea sorte que l'Italie était divisée en deux partis , les Guelfes ou partisans du pape, qui parlaient latin, et les Gi- belins ou partisans de l'empereur et de Ja monarchie, s'exprimant de préférence en langue vulgaire. C'est dans cette disposition pçlitique et littéraire qu'était l'Italie lorsque la langue de Dante, de Pétrarque et de Boccace, celle que Ton y parle encore aujourd'hui, prit naissance et seperfectionna . Cette apparition presque subite d'une langue dont il n'y a nulle trace avant la fin du xf siècle, est un phénomène qui a sin- gulièrement exercé les recherches des philosophes et des lettrés ; mais ce qui ne mérite pas moins d'attention de leur part, c'est l'étrange appareil poétique qui a servi constamment de charpente ou de cadre à la plupart des compositions qui ont été faites de- puis les chansons et les sonnets de l'empereur Frédéric II , de Pierre Delavigne son chancelier, de Jacomo da Lentino, de Guide Guinizzelli et de plusieurs autres, jusqu'aux poèmes et écrits de Dante, de Pétrarque et de Boccace , je veux dire cqt ampur dé- gagé de toute pensée mondaine , ayant pour objet un être féminin dont l'existence est à peine prouvée, et qui sert d'intermédiaire entre l'être aimant et la divinité, pour parvenir an souverain bien. Toute la poésie italienne , depuis son oiîgine vers 120Q , jusiiu'ù Digitized by VjOOQIC^ Ô78 REVCE DES DEUX MONDES. la Un du xv*" siècle, a pour clément principal^ on peut même dire unique , ce que l'on appdie Tamour platonique. Un fait qui résulte des nombreuses recherches de M. Rossclti, mais sur lequel il n'a peut-être pas assez appuyé, c'est que tous les écrivains et poètes italiens de l'époque comprise entre les deux dates qui viennent d'être indiquées , et qui étaient Gibelins ou du parti de l'empereur, étaient erotiques platoniciens, tandis que les poètes guelfes au contraire, ceux qui, attachés aux intérêts du saint-siège, se hasardaient cependant à rimer en langue vulgaire, ne se servaient point de l'appareil poétique éroto-platonique. On en fournh*a une preuve unique , mais frappante et décisive : Bru- netto Latini , le maître de Dante, était Guelfe ; or il a laissé deux écrits, l'un, le Trésor, espèce d'encyclopédie, et l'autre, il Tesoretto, |X)ème moral où l'amour ne joue aucun rôle, ni comme principe , ni comme passion , tandis que Dante Alighieri , élève de Brunetto Latini , mais fougueux Gibelin , et fondateur en quelque sorte de la langue vulgaire de son pays, est, pour le fond des idées comme dans la forme de ses compositions et de ses phrases , l'écrivain le plus habituellement éroto-platonique de l'Italie. Or , avant les ou- vrages de Brunetto Latini, on avait déjà fait une assez grande quantité de poésies erotiques ou gibelines , d'où il faut conclure « d'après le système de M. Rossetti, que l'auteur du Tesoretto a com- posé ses livres dans un tout autre esprit littéraire, parce qu'en sa qualité de Guelfe, il avait des opinions politiques contraires à celles des poètes platoniciens. Ce que l'on peut observer facilement en étudiant les poètes et les écrivains italiens des xiii* et xiv* siècle, c'est que tous ceux qui ont écrit comme Brunetto Latini, quel que soit d'ailleurs le mérite littéraire de leurs ouvrages, parlent toujours au positif et sont en général simples et clairs , tandis que les poètes au contraire qui cultivaient la gaie science, qui disaient et rimaient d'amour, qui avaient une dame de leur intelligence , conmie la Béatrice de Dante, la Laura de Pétrarque, la Fiametta de Boccace, et tant d'autres qui ont toutes méthodiquement charmé leurs amans pour la première fois pendant la semaine sainte, et sont toutes mortes peu après et toujours avant leurs amans; ces écrivains, dis-je, ont produit des ouvrages dont les plus importans, les plus en vogue de leur temps Digi^ized by VjOOQ IC ANCIENNE LITTÉRATURE ITALIENNE. 579 sartout, sont inintelligibles pour nous, soitqu*on les étudie dans leurs détails, soit qu*on en cherche le but final. Quoique l'intention véritable de Pétrarque ne soit pas toujours facile à saisir dans ses ouvrages italiens , quoiqu'elle soit restée en grande partie ensevelie dans l'dbscurité dont il a volontairement enveloppé son poème de l'Afrique et particulièrement ses églogues latines, cependant on suit, sans trop de peine, dans ces dernières productions , les allusions qu'il fiiit sans cesse aux excès et aux injustices reprochées à la cour des papes de son temps ; mais les écrits de Dante, ainsi que plusieurs de ceux qu'a composés Boc- cace, sont loin d'être aussi clairs. Tous les commentateurs de Dante en particulier, depuis lui jusqu'à nos jours , reconnaissent qu'il n'y a rien de certain encore dans les découvertes que l'on prétend avoir faites du plan allégo- que des Trois Règnes, pas plus que des explications que l'on a données d'une foule de pensées et de vers étranges qui se ren- contrent à chaque page dans ces singuliers poèmes. L'un des plus savans appréciateurs des écrits d'Alighieri, le chanoine Dionisi, avouait à la fin du siècle dernier que le sens interne, mystique, que ce qu'il y a de plus précieux dans le livre enfin, reste encore comme un trésor caché qu'il feut s'efforcer de découvrir; et en 1827, Quirico Yiviam', en donnant une édition annotée du manuscrit Bartohni, de Dante, dit que pour dérouler le voile allégorique tissu par ce poète, il faudrait s'oublier soi-même ainsi que la civi- lisation dans laquelle nous vivons; qu'il serait nécessaire de s'iden- tifier avec le aècle de l'auteur, de devenir Guelfe et Gibelin pas- sionné, et de ressentir tour à tour la haine et l'amour du poète, afin de familiariser son imagination avec les images et les inventions même les plus extravagantes dont il s'est servi pour exprimer ses opinions et sa doctrine. Enfin M. Rossetti s'est tenu pour dit ce que tous les hommes (|ui ont sérieusement étudié les écrits de Dante savent très bien , que, si les beautés poétiques de ses ouvrages, prises a part et iso- lément, ravissent en admiration le lecteur, personne jusqu'ici n*a pu découvrir, dans l'ensemble des écrits du Florentin, d'où il part et où il veut arriver, et que fort souvent même on ne sait pas par où il passe. Digitized by VjOOQIC^ 380 REVUE DES DEUX MONDES. L'espèce de dédain avec lequel le commentaire de M. Rossetû a été reçu n'a donc aucun fondement raisonnable, car ce criti- que n'a fait directement le procès d'aucun de ses prédécesseurs; il s'est répété courageusement à lui-mén^e ce que tous les autres avaient dit précédemment : je n'entends et l'on n'entend absolu- ment rien à la partie all^rique, théologique ou mystique, des écrits de Dante; il faut le relire avec soin et emprunter des lu- mières nouvelles pour parcourir ce labyrinthe, jusqu'ici inextri- cable. On sait déjà quelle est la nature des travaux historiques que M. Rossetti a faits pour asseoir solidement les nouvelles études qu'il voulait accomplir; mamtenant venons aux recherches litté- i*aire& où il a été conduit. Elles ont pour objet principal l'analyse des OMvrages des trois chefs littéraires^ selon M, Rossetti , de la secte gibeline ou anti-pa- piste, Dante , Roocace et Pétrarque , trois astres enfin autour des- quels tournent toutes les étoiles poétiques qu'ils éclairent. Le tra- vail du critique sur ce sujet est savant , substantiel , très curieux , mais il manque d'ordre, et il faut déjà être très versé dans les ma- tières qu'il traite et daqs la lecture des poètes des xin* et xiv* siè- cles qu'il.dte, pour saisir toutes les conséquences qu'il en tire, et reconnaître ce qu'il peut y avoir de vrai dans les conclusions qu'il prend. Partant de cq fait qu'il s'est efforcé de prouver, que, de- puis la publication de l'Apocalypse, on n'a pas cessé de s'élever contre les excès des papes et. d^ Téglisa romaine , en employant , pour se soustraire aux poursuites de l'autorité régnante, un lan- gage figuré et apocalyptique, il avance que cet usage a pris une consistance régulière, a reçu même les formes convendonnelles d'un langage tout à la fois figuré par des signes et par un jargon, à partir de l'époque oii les Patarini, Albigeois, anti-papistes enfin, persécutés à toute outrance en Europe, eurent recours à ce moyen pour iaire triompher leurs opinions en les puUiant sous un voile, et pour se soustraire aux supplices qui les attendaient, en parlant entre eux une langue inintelligible à leurs adversaires. Ces évène- mens, nous le répétons, avaient lieu précisément vers le commen- cement du xiii'' siècle , où se formaient la langue et la poésie ita- liennes, et lorsque les démêlés entre les empereurs d'Allemagne et Digitized by VjOOQIC ANCIENNE LITTÉRATURE ITALIENNE. 381 la cour de Rome jetaient les premières semences de cette lutte haineuse et sanglante qui dura si long^temps entre les partis gibeKn et guelfe. Il importe même, à ce sujet» de remarquer que Tefmpe- reur Frédéric II , roi de Naples et de Sicile , qui passe pour avoîr donné naissance , vers 1340 , à ces deux factions, par ses querelles avec le pape Grégoire IX , est compté aussi au nonibre des premiers qui ont fait des vers italiens. D faut même ajouter que les chansons qui restent de lui en cette langue, sont écrites dans le mode éroto- platonique. On doit répéter aussi que ce système littéraire , amoureux ou sectaire, a prévalu dès l'instant que Tusage de là latigue vulgaire a été adopté, et qu'au contrante, quand dn voulait exposer des foits, des raisonnemens ou bien une doctrine morale ou scientifique, on avait recours âû latin. Dante en fournit des exemples danâ ses let- tres et particulièrement dans son traité DeMonarchia, C'est ce qne l'on peut observer également dan^ les œuvres complètes de Pétrar- que et de Boccace. Mais avaùt de passer outre, j'ajouterai id tra document curieux, négligé par M. Rossetti, et qui est de natulre cependant à jeter dà jour sur rétat dés esprits, en Italie, à TépOqûe où les guerres des par- tis gibelin et guelfe étaient dans toute leur ft>rce; où la littératore en langue vulgaire prévalait , et où tous les hommes mécontens, et exprimant la haine que leur inspirait la cour de Rome , a)ppelaient de tous leuris vœux l'arrivée de l'emperéuf, cùmtne celle d'un mes- sie. D'après Itô promesses de l'empereur Henri YII, ce grand évé- nement devait avoir liea en 1314. Or, sept ans avant , on brûla vif un certain Dulcinus, hérétique patarin , qui fut pris avec toute sa secte, auprès de Yerceil en Piémont , après un combat long et qpi- niâtre. Muratori , parmi les écrits du moyen-âge qu'il a feit con- naître , donne une relation latine, écrite par un contemporain , de l'histoire et des opinions de la secte dont ce Dulcinus était alors le chef. Voici les principaux points de la profession de foi qne firent ce sectaire et ses disciples, lorsqu'ils furent condamnés au supplice : ils prenaient le titre d'apôtres, disant que leur ordre ou comnMi- nauté a^'ait été ainsi mstitué et nommé par Gérard Seguerelli de Parme, lequel avait été brûlé quelques années auparavant; que Seguerelli était le fondateur de leur secte; qu'ils ne reconnaissaient Digitizedby vjOOQIC • «3« REVUE DES DEUX MOKDES. ni rëglise romaine , ni les cardinaux, ni le pape; qa eux seuls Pa^ tarins, avaient la véritable tradition des vertus évangéliques ; que les dîmes ne devaient pas être payées au clergé romain qui avait abandonné cette perfection morale et cette véritable pauvreté dans lesquelles vivaient les premiers apôtres ; que Thomme et la femme avaient le droit de vivre ensemble et de satisfaire leurs désirs mu- tuels , sans conamettre un péché ; que la vie est plus parfaite sans vœux qu*avee des vœux ; outre cela , ils croyaient que pour aucune cause , dans aucun cas , on ne devait jamais jurer, si ce n*est à Toccasion des articles de foi et des conmiandemens de Dieu ; que quant à tout le reste , on pouvait cacher ce que l'on savait, en ju- rant même de dire la vérité aux cardinaux et aux inquisiteurs; que Ton n'était nullement tenu par ce serment de révéler ses opinions et sa doctrine , et qu'on n'était point obligé de se dé- fendre par ses paroles , mais dans son cœur. Il leur était recom- mandé de dogmatiser toutefois, quand et où ils pourraient, en ca- chette ; qu'en tous cas si on les forçait de jurer en les menaçant de la mort, ils pouvaient mentir, sans crainte de commettre im péché ; qu'enfin s'ils ne pouvaient échapper au supplice , alors ils devaient avouer et défendre ouvertement leur doctrine et mourir avec cou- rage sans trahir leurs co-sectaires. Ce Dulcinus déclara qu'il avait reçu le don de prophétie , et que Dieu lui avait révélé, vers l'année 1505, que Frédéric, roi de Si- cile, fils de Pierre d'Aragon, deviendrait empereur, instituerait dix rois en Italie, mettrait à mort le pape, les cardinaux, les pré- lats de l'église romaine et tous les religieux , excepté ceux d'entre eux qui viendraient se joindre a sa secte; et qu'enfin lui, Dulcinus, serait placé sur le siège du bienheureux saint Pierre , d'où il ferait connaître la vérité. D après les statuts de la secte, Dulcinus avait une femme qui vivait avec lui. Elle se nommait Marguerite. Tous les sectaires étaient à peu près dans le même cas , et ils donnaient à la femme qui leur était attachée, le nom de sœur en Jésus-Christ (1). Je dois à la vérité de dire que dans cette curieuse chronique je n'ai rien trouvé qui indiquât que, parmi ces hérétiques, on eût (i) Muralorii Script., vol 9, pag. 459. Digitized by VjOOQIC ANCIENNE LITTÉRATURE ITALIENNE. 38ô l'usage d*une langue figurée , d'un argot et de signes convenus. L'histoire des Albigeois et Vaudois en France , écrite par Pierre de Vaucernay, moine de Citeaux et contemporain , ne donne non plus aucun renseignement sur ce foit. Quoi qu'il en soit, M. Rossetti croit reconnaître qu'à la secte anti-papiste des Patarini a succédé ou s'est mêlée celle des Gibelins; que les signes conventionnels , par le geste, h parole et l'écriture, ont été transmis par les premiers aux seconds ; et qu'enfin le fond de cette langue figurée, de cet argot, qui était employé également l^ar les chevaliers du Temple, tire son origine du livre de l'Apoca- lypse. Faute de pouvoir rapporter ici des citations trop longues et trop nombreuses, on ne donnera qu'un échantillon du vocabulaire commun au visionnaire de Pathmos et au gi*and poète gibelin Dante. Ainsi, l'enfer des vivans veut dire le monde corrompu par la direction des papes; Béatrice, Laure, Fiametta et tant d'autres femmes imaginaires sont la personnification de la puissance impé- riale, de la monarchie environnée de toutes les vertus et de tous les bienfaits. La Rome des papes est tour à tour la louve, Baby- lone, la grande prostituée; le loup, le guelfe, mot qui vient du saxon wolf, Satan , Lucifer, etc., sont les noms donnés au pape , et par lesquels il est désigné. L'empereur est ordinairement indiqué par la figure d'un lévrier. La mort et la vie, deux expressions que l'on rencontre sans cesse dans tous les écrits des poètes éroto-pla- toniques, et dont on a ordinairement beaucoup de peine à saisir l'acception dans leurs vers, indiquent, en argot gibelin, le pre- mier, le papisme, et le second , la puissance impériale. Ainsi, lors- que Dante dit que le la^ncr, héritier de Y aigle ^ viendra au secours de l'Italie et punira la louve , selon M. Rossetti, qu'il est assez dif- ficile de contredire en cette occasion , cela signifie : L'empereur viendra au secours de l'Italie, et punira la Rome papale. Je ne prétends pas affirmer que toutes les explications données par M. Rossetti sur le texte de Dante soient aussi précises que celle que je viens de citer; j'ai voulu en faire connaître d'abord la nature et l'esprit par des exemples simples et bien caractérisés. Mais il n'y a encore, dans ce qui vient d'être exposé de la langue conventionnelle de Dante et des poètes ses contemporains et élèves, que ce qui est emblématique, apocalyptique; et il est important Digitizedby vjOOQIC . 384 RlRVCE DBS DEUX MONDES. de connaître les expressions , les mots et les signes mêmes dont on se servait pour rendre ces pensées , déjà fort obscures. Or^ dans les poèmes de Dante comme dans toutes le& autres poésies de son temps, TannoDce du jugement dernier et d'un jtigfe qui viendra bien- tôt pour punir et récompenser les vivUns et les morts, s*y trouve toujours reproduite. C'est même là ce qui a fait donner à Dante le surnom de poète théologien. Mais, d'après le système de H. Ros- setti , toute sa poésie est politique. Les vivam, ce sont les bons , c'est-à-dire les Gibelins; lés Guelfes, au contraire, sont les mau- vais, ou les morts, deux expressions embléiûatiques employées dans un sens analogue par l'auteur de l'Apocalypse. Enfin , le juge qui doit venir, c'est l'empereur. Toute la gaie science en Italie , le dire d'amour n'était donc, se- lon M. Rossetti, que le jargon ^ l'argot de là faction gibeline, qui, sous le nom d'amour, cadiait son désir de voir l'empereur renver- ser le pape, et désignait cette espèce de messie impérial tantôt sous le nom générique de damés, tantôt sous celui d'une femme parti- culière. Ce nom, qui était toujours symbolique, était encore par- fois anagrammatique. Dante fournit un singulier exemple de ces jeux de mots et de lettres. Au T chant du Paradis, lorsque le poète s'adresse à Béatrice pour être instruit sur b rédemption de l'homme, il exprime la cramte mêlée Àe respect que lui inspire la vue de sa dame, et s'écrie : lo dubitava> e dicea : diUe, dille Fra me, dille, diceva, alla mia donna Che mi dissetta con le dold stille ; Ma quella reverenza che s^indonna bi taUto me, pur per B e per ICE Mi richinava corne Tuom ch*as3onna. Avant de donner la traduction de ce passage , il faut que Ton sache que, dans quelques poésies de Dante et dans sa Viia wiova, on trouve parfois le nom de Béatrice réduit par abréviation à celui de Bice, conune [dus tard Pétrarque a em[doyé le diminutif Lau- rette pour Laure. Dante dit donc : « J*étais dans le doute, et je me disais en moi-même : dis-le, dis-le a ma dame qui apaise ma soif par la douce rosée qu'elle distille; mais ce respect qui s'empare Digitized by VjOOQIC ANCIENNE LITTÉRATURE IIALIENNE. 385 de moi tout entier, méoie à l'idée de B et de ICE, me fait baisser la tète comme un homme qui obéit au sommeil. » Tous les anciens commentateurs s'accordent à croire que le poète a joué sur le nom de Béatrice. Alfieri , qui a adopté cette opinion , trouve celte puérilité indigne de Dante, et enfin M. Ros* setti, à Taide de son système de critique, voyant dans Béatrice la personnification de la vertu politique, au lieu de la théologie, coname on Tavait signalée jusqu'à ce jour, indique les quatre lettres formant le mot de BIGE , comme les initiales de quatre mots dont le premier, JBéatrice, rappelle ce qui se rapporte à l'a- mour; le second et le troisième, /esu-Cristo, caractérisant la théologie, et enfin le quatrième^ £nrico, nom de l'empereur, ob« jet et but particulier des allégories précédentes et résumant la grande idée politique des Gibelins. Jacopo Mazzoni, qui écrivit une défense de Dante dans le coii< rant du xvi* siècle, dit , à propos de de vers bizarre : per B eper ICE y qu'il prie le lecteur de lui pardonner s'il ne s'explique pas ouvertement sur la signification de ces lettres, parce qu'il ne peui ni ne veut en dire davantage ; et il se borne à faire entendre que l'auteur de la Divine Comédie, loin d'avoir joué vainement sur le nom de Béatrice, a prétendu cacher sous ces quatre lettres un secret pythagorique. Or, il arrive que par une modification bizarre qui a lieu dans le poème de Dante, cette Béatrice se change à la troisième sphère du ciel , et devient Ijice à laquelle Pythagore a donné le nom de philosophie , la fille de l'empereur du monde , et que Dante, dans son livre intitulé le Banquet^ où il donne l'explication philosophique de ses conceptions poétiques, dit : c Je dis et j'affirme que la dame dont je suis devenu amoureux, après mon premier amour,, fut la très belle et très honnête fille de l'em- pereur de l'univers, à laquelle Pythagore a donné nom Phibso- pfde; > et il ajoute un peu plus loin : < Par ma dame, j'entends toujours celle dont il a été question dans ma chanson précédente, c'est^-dire Luce , la puissante philosophie. > On rencontre encore fréquemment dans les vers et la prose de Dante des expressions dont l'indécision est telle , qu'elle embar- rasse ordinairement le lecteur. C'est le mot /fli*(tel) ou altri (autre), TOME I. 2*> Digitized by VjOOQIC • 386 RETOE DES DEUX MONDES. employés comme nous le ferions pour indiquer quelqu'un dont on parle , mais que Ton ne veut pas nommer : « Un tel viendra ; l'autre ne tardera pas à paraître. > A propos de ces deux expres- «ons , M. Rossetti cherche à prouver par de nombreux exemples qu'elles ont été employées de la même manière par plusieurs poètes contemporains de Dante, et qu'il regarde comme ses co- sectaîres; puis il finit par avancer que ces deux mots, TAL et ALTRI , renferment les initiales de ces deux phrases : Teutonico , krrtgOy hucemburghese y et Arrigo huceniburghese , Teutonico, l^omano Imperatore, c'est-à-dire le nom, les qualités et le titre du messie qu'attendaient les Gibelins, Henri VII, duc de Luxem- bourg , empereur d'Allemagne , qui devait être couronné à Rome. C'est au moyen de ces interprétations que M. Rossetti donne un sens précis à ces paroles de Dante, lorsque, dans son poème, les démons s'opposant à l'entrée de Virgile et à la sienne dans la ville de Dite, l'enfer ou la Rome des papes, il s'écrie : c // nostro pœsso non ci pud torre alctin, da TAL n' è dato. — TAL ne s'offerse: — 0 quanto tarda à me ch* ALTRI qui ginnga / > — c Personne ne pourra nous frayer le chemin , si ce n'est un TEL. — Un TEL ne vient pas ! — Oh ! qu'il me tarde de voir arriver l' AUTRE ici ! » Ce tel y cet autre, selon M. Rossetti, est donc l'empereur Henri VII. Parmi les exemples donnés par le critique à l'appui de cette opinion , il cite encore une espèce de talisman indiqué par Fran- cesco da fiarberino, contemporain de Dante, gibelin et sectaire comme lui. Ce talisman, ou plutôt ce prijscrvatif que l'auteur re- commande d'écrire sur les murs des appartemens, avec du sang de bouc, est disposé de cette manière : Droite V + vivans THAZU morts + X morts date Gauche Et en voici l'explication : Au milieu , Teutonicus Henricus , Angustus Septimus , 'Uivat. A la droite de ce messie, de ce christ Digitized by VjOOQIC A71CISIVNE LITTÉRATURK ITALIENNE. 587 politique, sont V , les vi\T)ns, les bons, les gibelins; à sa gauche, les morts X , lés méchans, les guelfes. I>essous les vivans indiqués par un V, sont les morts X pour exprimer leur infériorité et leur punition; et enfin FX, qui se voit à l'angle opposé, est la date de, fannée oii Henri VII devait metire son expédition en Italie à fin. Henricm VU , anno mcccx, eocpeditionem romanam îndixit (1). J'ai cru devoir m'arrêter tant soit peu sur les faits qui tendent à prouver Titsage que Dante et ses contemporains, gibelins comme loi, ont fait du langage apocalyptique, d'un argot de secte et do signes conventionnels. Parmi l'immense quantité d'exemples fournis par M. Rossetti , j'ai choisi r^ux qui frappent davantage et qui paraissent le plus propres à donner le désir de s'assurer par soi-même de la solidité des raisons et du système du nouveau com- mentateur de Dante. Quoi qu'il en soit, et dans le cas môme oii les recherches de M. Rossetti, à ce sujet, ne dévoileraient pas suffi- samment la vérité qu'H croit avoir démontrée , on peut assurer que rien n'est plus curieux et plus intéressant pour les personnes qui étudient le moyen âge, que le livre d'où j'ai tiré tous les détails que l'on vient de lire. En admettant même que le système de M. Rossetti soit entièrement erroné, je conseillerais encore d'en prendre connaissance. Il y a toujours à apprendre avec ceux qui se trompent de bonne foi. C'^st aux théologiens scolastiques et à ceux qui cherchaient la pierre philosophale, que l'on doit la philo- sophie et la chimie telles qu'elles sont de nos jours. n n'y a pas un chapitre de cet ouvrage sur lequel on ne pût faire un volume intéressant. Tels sont ceux où l'auteur fait connaître Tâllégorie principale de l'enfer, oii il indique les auteurs qui ont eu les mômes opinions et. employé le môme jargon que Dante, oîi il apprend ce que c'est que le Virgile acoljle de Dante, et tant d'autres choses mystérieuses et inexpliqué^ des écrits de ce grand poète. Mais il faut nous borner; et tout en nous imposant des limites, peut-ôlre serons-nous bien longs, car il nous reste encore des questions importantes à exposer. L'une de celles qui , soit qu'on la considère isolément ou qu'on la rattache à la discussion littéraire relative aux écrits dantesques, (i) Striiviiiii, hist. gernu, Par» IX, sect. 4. Digitized by VjOOQIC 588 REVUE DES D£UK MOiXDI». mérite le plus d'attention , est de savoir ce quêtait au juste ramour platonique au moyen âge. M. Kossetti a foit sur cette matière neuf chapitres, qui remplissent près de deux cents pages. Il n'y règne pas tout l'ordre désirable , mais rien de ce qui s'y trouve n'est indifférent, et l'on doit sentir à quel point l'association de ce défaut et de cette qualité rend difficile la tache de cehii qui analyse. Les premières poésies italiennes furent composées à l'instar de celles des Provençaux ; or, je ferai , au sujet des vers de ces der- niers, une observation importante, omise par M. Rossetti, et qui cependant tourne tout à l'avantage de son système. Le sujet favori des troubadours de Provence est l'amour, mais l'amour naturel, h galanterie, et fort souvent même le libertmage. C'est en vain que j'ai cherché, dans les vers amoureux de ces poètes, un seul passage qui indiquât cet amour chaste, religieux, philosophique, platonique enfin, qui est le caractère distinctif de celui dont les poètes de l'école de Dante ont fait le sujet constant de leurs écrits. Dans l'ou- vrage que j'ai en portefeuille sur la poésie dantesque, j'ai consigné et appuyé par des preuves cette importante distinction. Ce n'est vraiment qu'avec Dante qu'est apparu ce personnage féminin en- touré des attributs de la divinité, dont Béatrice est le type te plus majestueux et le plus brillant. Ce n'est que depuis Dante que l'on a eu l'idée de cet amour mystique dont sa Béatrice a été con- stanmient l'objet. Enfin , en comparant les poésies provençales avec celles des Italiens dantesques, j'y ai trouvé encore une différence caractéristique : c'est que la jalousie, qui joue un si grand rôle dans les compositions des troubadours, n'estjamais exprimée dans les vers amoureux de Dante et de Pétrarque. Evidemment u« amour sans soupçon, sans inquiétude, ne peut être inspiré que par un être tellement supérieur à notre nature que l'on doit le croire imaginaire ou divin , sans courir la chance de passer pour avoir une idée défavorable du beau sexe. J'étais donc arrivé, par la réflexion et par mes études, au même point marqué par quelques^ uns de ceux qui ont étudié Dante avant nous, mais sans comprendre parfaitement le sens des allégories de détail mises en œuvre par ce poète, et je pensais que le but, que le sens final de tous ses «Tiis, dpnl j'excepte la Monarchie, était non pas théologique, (romme on l'a cru , mais simplement philosophique. Digitized by VjOOQIC ANCIENNE LITTÉRATURE ITALIENNE. 389 Qo le sait à présent, H. Rossetti croit , non sans quelque raison , que tous les écrits de Dante ont été composés dans un intérêt poli- tique. Il était donc important et indispensable pour Iw de prouyer cpie Tamour platonique est comme les phrases, comme les signes dont il a été question, un voile, un emblème, au moyen desquels les sect»resantKpapisies, impérialistes, gib^ns, exprimaient leurs opinions et leurs espérances, répandaient leurs doctrines et atta- quaient la puissance de leurs adversaires. C'est aussi ce qu'il s'ef- force de faire. Ainsi , dit-il , lorsque Dante vint, il trouva l'art de la gaie science tout fait, et un langage illusoire établi sur une base très simple , deux mots : amour et haine , d'où dérivent deux séries d'expressions contrastant l'une avec l'autre, et servant a désigner, d'une manière emblématique, toutes les choses contraires. Les mots amour et haine donnés, on en fit donc le seigneur Amour et la dame Haine; le règne d'Amour et celui de Haine, Plaisir et Douleur, Vérité et Fausseté , Lumière et Ténèbres , Soleil et Lune , Vie et Mort, Bien et Mal , Vertu et Vice , Courtoisie et Bassesse , Valeur et Lâcheté , Noblesse et Abjection, Gens intelligens et Gens grossiers. Agneaux et Loups, Droite et Gaudie, Montagne et Val- lée, Feu et Glace, Jardin et Désert, etc.; nomenclature à laquelle Dante ajouta Dieu et Lucifer, Christ et Antéchrist , Anges et Dé- ' mons, Paradis et Enfer, Jérusalem et Babylone, la Femme pudi- que et la prostituée, Béatrice et Mérétrice. Pour apprécier la nature du sentiment auquel on a donné le nom d'amour platonique, M. Kossetti a pris un excellent moyen : c'est d'étudier le caractère et le développement progressif de ce qui en fait l'objet, c'est-à-dire des Béatrice, des Laure, des Fiametta, des Sdvaggia, des Teresa, Nina, Clori, etc., qui sont toutes jetées dans le même moule. Or ces fenmies qui, comme on Fa déjà dit, apparaissent toutes dans la semaine sainte, jetant toutes aussi leurs amans dans la vie contemplative, meurent toutes précisément avant leur amant, à la première heure du jour, et elles finissent régulièrement par aller habiter le troisième ciel. Leurs amans prennent alors le titre de pèlerins , et entreprennent de grands voyages, passant par l'enfer et le purgatoire pour parvenir jusqu'à l'empirée. Enfin l'amant, et Dante en particulier, après avoir subi de nombreuses initiations, arrive à ce troisième ciel Digitizedby Google * 390 REVUE DES DEUX MONDES. pour recevoir une adoiooesUttion de la dame de ses pensées , au sujet des fautes c}u*il a pu commettre , et entendre prononcer son admission au paradis. Bientôt cette Béatrice ou toute autre se trans- forme en Luce ( lumière) , et finit par s*identifier avec son amant lui-même» comme le prouvent ces paroles de la Vtta nuava de Dante, lorsqu'il dit, en parlant de la mort de Béatrice : c Qu*il ne peut louer cette personne sans se louer lui-même, ce qui serait Uàmable , et ce qu'il laisse à faire à d'antres. > Pétrarque et Boc- cace emploient également ces étranges paroles à propos de Laure etdeFiametta. Quel que soit mon désir d'éviter les citations, je ne puis me dis- penser de rapporter ici un admirable passage de Dante , propre à jeter du jour sur la question que je traite. Il est tiré du XL%f diant du Purgatoire, lorsque Dante, arrivé près du fleuve Léthé, ren- contre' Béatrice sur le char tratné par un griffon , et s'apprête à faire la confession de ses fautes à ta dame de ses pensées. C'est Béatrice qui parle : O tu , che se ' di là dal fitime sacro, Yolgendo suo parlare a me per puota , Che pur per taglio m * era parut ' acro , Ricomincià , segueudo , senza cunla , Di *, di ' se quesl * c vero, a tanta accusa Tua confession convienne esser rongiunla. Era la mia virtù tanto confusa, Che la voce si mosse, e pria si spense Che dagli organi suoi fosse diachiusa. Pooo s' oRèrse, poi disse : che pense? Ritpondi a me, che le memorie triste In te non aono ancoia d'air acqua offense, Confusione e paura insieme miste Mi pinaero un tal «< fuor ddla bocca, Al quai intender fur mestier le viste. Corne balestro frange, quando scocca Da troppa tesa la sua corda e V arco, C con men foga V asta il segno tocca , Si scoppia' io soll' esso grave carco Fuori sgorgando lagrhne c sospiri , K la voce allentô per Io suo varco. Digitized by VjOOQIC ANCIENNE LITTÉRATURE ITALIEN.^E. 3îH Ond ' eir a me : perentro i miei desiri Che ti menavano ad amar lo bene Di là dal quai non è a che s 'aspiri , Quai fo8se attraversale o quai catene Trovasti , perche del passare innanzi Dovessiti cosi spogliar la spene? E quali agevolezze , o quali avanzi Nella fronte degli altri si mostraro , Perche dovessi lor passegiare anzi? Dopo la tratta d'un sospiro amaro, A pena ebbi la voce che risposc E le labbra a fatica la formaro. Piangendo difsi : le presenti cose Col fako lor piacer volser mie * passi , Toslo che ' 1 vostro viso si nascose. Ed ella : se tacessi, ose negassi Giô che confessi , non fora men nota La colpa tua; da TAL giudice sassi. « O toi qui es sur Tautre rive du fleuve sacré , dirigeant vers moi la pointe de ton discours dont le taillant m*avait déjà paru si douloureux , dis , continua-t-elle sans s'arrêter, dis si cela est vrai; car à une si grande accusation doit se joindre un aveu. — Mon courage était si abattu , que quand je voulus faire usage de ma voix , elle s'éteignit dans mon gosier. Béatrice ne supporta pas long-temps mon silence : Que penses-tu? dit-elle, réponds- moi, car le souvenir de tes fautes n'a porat encore été entamé par les eaux du Léthé ! — La crainte et la confusion m'ar- rachèrent un tel oui de la bouche , qu'il JEallut le secours des yeux pour le saisir sur mes lèvres. Comme un arc se rompt quand la corde est trop tendue, et que la flèche ne parvient pas au but , je me débarrassai du lourd fardeau qui m'acca- blait , en laissant échapper soupirs et pleurs qui m*ôtèrent l'usage de la voix. — Mais elle me dit : Quand tu m*as aimée , et que cet amour te conduisait à chérir le bien qui comprend tous les autres, et au-delà duquel le désir ne peut pas aller, quelles chaînes, quels obstacles t'ont empêché d'aller plus avant ? et pourquoi as-tu cru devoir abandonner toute espérance? quels charmes, quels avantages ont donc bnllé sur le front des autres , pour que tu aies pris le parti de te tenir auprès d'eux? — Après avoir tiré un soupir amer de ma poitrine , et trouvant à peine de la voix pour répondre, mes lèvres s'émurent péniblement, et je dis en pleurant : Les choses du moment, par l'attrait de leurs faux plaisirs, ont détourné mes pas dès que votre figure s'est cachée. Et elle : Quand tu aurais tu ou nié ce que tu confesses, ta faute n'en serait pas moins connue^ un /«/juge 1» lail ! » Digitized by VjOOQIC 39S REVUE DES DEUX MOFIDBS. Cette scène est une des plus importantes des trois cantiques. Dante a parcouru tous les cercles, tous les degrés de Fenfer et du purgatoire, et il arrive devant Béatrice qui lui fait subir sa dernière initiation , son dernier jugement , avant qu'il soit admis à boire les eaux du Lethé et à visiter le paradis. Or, en oubliant , s'il est pos- sible, la majesté de cette scène et la beauté des vers du poète, il faut convenir que l'aveu du pénitent conune les reproches de l'accusa- trice sont bien vagues, et qu'il est assez singulier que Dante, qui ne recule ordinairement devant aucune dissertation^ ait été d'une réserve si extraordinaire dans une circonstance aussi importante. Voici de quelle manière M. Rossetti interprète l'ensemble de cette scène , ainsi que la réserve des deux interlocuteurs et enfin l'amour platonique qui les unit. Béatrice, comme il l'a dit , est la perfection sur terre dans la monarchie impériale , opposée à la Mérétrice , la louve, la prostituée, la Rome des papes. Dante aime Béatrice et fuût Mérétrice. Or Dante , avant d'avoir embrassé le parti gibelin , avait été Guelfe ainsi que toute sa famille. Il se reprocha souvent cette espèce de péché originel dont il ne fut lavé que quand il se mit volontairement parmi les Gibelins. C'est le passage d'une faction à l'autre que Dante regardait comme la transition de l'erreur à la vérité, et qu'il considéra, pour lui, comme une vie nomeUe.Ei s'il faut en croire M. Rossetti, la Fila ntiova n'est rien autre chose que l'histoire de cette conversion dont Béatrice , figurant le pouvoir impérial , est l'objet , et sur laquelle le poète promet de dire des dioses qui n'ont point encore été entendues, parole qu'il a tenue effectivement dans ses trois cantiques. On reprocha , et Dante se reprocha à lui-même plus d'une fois, non-seulement de ne pas être né Guelfe, mais encore d'avoir cédé à la crainte qu'inspiraient Ie§ hommes de ce parti , en ne parlant pas avec toute la fermeté et la franchise qu'il aurait dû mettre dans ses discours. Ainsi dans le premier, ouvrage de Dante , la^Fi/a nuova , il dit à l'occasion de la mort de Béatrice : f Quand cette noble dame fut ^rtie de ce monde , la ville resta comme veuve et privée de son ornement; j'étais encore dans l'affliction au milieu de cette ville désolée, quand j'écrivis aux princef de la ieire et du monde, pour leur faire con- naître qui elle était. On trouvera peut-être mauvais (fue je ne rap- porte pas ici cette lettre qui est en latin ( langue des Gïïetfes); mais Digitized by VjOOQIC AlfaENNB LITTÉRATURE ITÀUENNE. 393 comme mon mteotioii est de ne rien insérer dans ce prëseiA livre qui ne soit en langue vulgaire (langue des Gibelins) y et qu'en agissant ainsi , je remplis d'ailleurs les intentions de mon princi- pal ami ( Guido Cavalcanti^ poète jrtfre/iit), je ne donnerai donc pas ma lettre latine. » Toutefois ce passage de la Vita nuova est accom- pagné de ces paroles latines tirées de Jérémie : Quomodo sola se- det dvitas pkna populo? facta est quasi vidua domina gentium. La mort de Béatrice coïncide, selon H. Rossetti, avec celles de Tempereur Henri VII et du pape Clément V (1313-1314). Dante, à l'occasion de ce dernier événement , et pour engager le clergé à ramener le saint- siège d'Avignon à Rome, écrivit nne lettre latine aux cardinaux italiens qu'il surnomma, selon les formules de flatterie en usage alors, princes de la terre et du monde. Il accompagna même cette lettre de l'épigraphe tirée de Jérémie: Quomodo sola sedet civitas^ etc. Cette condescendance pour les hommes guelfes, cette formule qu'on leur accordait par flatterie, ce titre qu'on leur disputait effectivement, indisposèrent le parti gibeKn contre Dante, qui ne tarda pas à se reprocher h lui- même cette faiblesse. D'après les idées de M. Rossetti, tous les péchés dont s'accuse Dante dans ses poèmes se borneraient à cette fante; la mort de Béatrice ne serait qu'un emblème de far colère de ses co-sectaires contre lui , et enfin les interrogations im- périeuses de Béatrice au 31* chant du Purgatoire, ainsi que l'aveu si vague que Dante y fait de sa faute, auraient pour motif cette déviation apparente du poète gibelin vers le parti guelfe. Enfin, le dernier vers du morceau dté : da TAL giudice sassi, devien- drait une confirmation matérielle de ce que le commentateur avance, puisque^ comme on l'a déjà dit, TAL est un signe conventionnel qui enferme les înUiales de Teiitonico, Arrigo, Lucemburghcse , l'empereur Henri VII, qui était le grand juge dans cette affaire. J'ai rapporté fidèlement l'opinion de M. Rossetti sur ce morceau de Dante. Cependant je dois avertir ce critique et les lecteurs qu'il y a abus et erreur dans le raj^rochement des dates. Ainsi Henri VU est mort empoisonné avec une hostie, en 1313, et le pape Qément V a quitté le monde l'année suivante» Dante, né en 196S, avait 47 ou 48 ans vers 1314. Or, Boocaoe, dans la vie de Dante, qu'il a écrite, dit que ce poète, précisément contemporain Digitizedby vjOOQIC • •"ÎM REVUE DES DEUX M0N0E8. de Béatrice, avait 26 ans lorsqu'il composa la Vie nouvelle, quelque temps après la mort de cette femme. < Egli primieramente, du- rant! ancora le lagrime délia sua morta Béatrice, quasi nel suo vigesimo sesto anno, compose un suo vilumetto, il quale egli titolù : Vita nuova. » Sans croire que cette observation renverse entièrement le système que M. Rossetti présente pour expliquer ce passage de Dante , on doit cependant l'engager à mettre toute la précision imaginable dans la citation et le rapprochement des faits sur lesquels il établif ses inductions. Mais je dois le dire , malgré ces erreurs partielles , et sans adopter complètement les idées de M. Rossetti sur le but essentiellement politique qu*il donne ù tous les écrits de Dante et des auteurs de son siècle, il est impossible de ne pas convenir d'une part qu'ils renferment un sens allégorique que personne n'a encore découvert ni saisi, et que de toutes les clés données jusqu'à présent pour pénétrer dans ce sanctuaire, celle qu'a forgée M. Rossetti est encore celle qui ouvre le plus de portes. Gomme j ai critiqué ce commentateur sur un point important , je veux maintenant prouver par un exemple qu'il est loin d'avoir toujours tort. Parmi la quantité de preuves qu'il allègue pour démontrer que , sous le xpile du mol amour et de tous les dérivés de cette parole emblématique , on <^chait les espérances et le langage conventionnel d'une secte, il rappQrte une chanson d'un certain Bracciarone de Pise , espèce d'apostat qui , après avoir fait partie de la secte gibeline, trahit ses secrets en exprimant le ressentiment auquel l'exposait sa désertion. Nuova m ' è volonté nel cor creata Yolendo proferisca e dica il grave Cnidele stalo ch' è in Âmorfallace. Perô ch' alquanto gia fui suo seguace, Tuol che testimonia rendane dritta, Ed alla génie l'ea faccia scoufitta Che seguon lui , e cantan del lor maie , E danno laude a chi tanto gli sconcia ; Cio è Amory che non sUnchi si veno ( vedono ) Di coronar lo impero d * ogni bene. Li malti che si copron del suo sciido Il quai manco è che di ragnolo lela ! Digitized by VjOOQIC ANCIENNE MTTÉnATURB ITALIENNE. 3B*> Comeiagente Qondi lui s' accorge? A prender guardia da' auoi inganni felli Cbe a Deo li fa, e al mondo ribelli! « Une nouvelle volonté née dans mon cœur me force de dire , de £ûre connaître ce quil y a de triste et de terrible dans ce qui constitue l'amour trompeur ; et par cela même que j'ai été dévoué à cet Amour^ ma volonté exige que je rende témoi- gnage de ce que je sais et que je poursuive et démasque cette tourbe coupable de gens qui suivent ses lois, qui célèbrent par leurs louanges ce qui fait leur malheur et leur perte , c'est-à-dire cet Amour qu'ils ne se lassent pas de voir .couronner comme le maître et la source ( impero)de tout bien. Les insensés ! Us se couvrent de son bouclier qui est moins qa'une toile d'araignée I Coomient tout le monde ne le démasque-t-il pas? Comment chacun ne se tient-il pas en garde contre les em- bûches perfides qui rendent tous ceux qui se dévouent à lui , rebelles en vers Dieu et les hommes?» Le poète renégat continue : Non gia me coglieranno a qdilla setta ! Alcuna volta fui a sua distretta Ne suc serve era , ne signor ben meo Onde m'acoorsi del doglioso passo E quasi Deo venia dimenticando , Onde del tutto gli aggio dato bando. Miri , miri catuno, e ben si guardi, Di non in tal sommettersi servaggio, Che adduce quanto dir puossî di maie, Che questa vita toile e l'Etemale. O miseri , dolenti e sciagurati , Ponete cura bene u'vi conduce Il vostro amore , ch'al malvagio conio Odiar fia più Tareste che*l demonio. « Us ne me rqirendront plus dans cette secte J Plus d'une fois j'y ai été en- lacé... mais il (l'Amour) n'a plus été mon seigneur, et j*ai cessé d'être son esclave, du moment que j'ai reconnu le pas dangereux où j'étais engagé. Je l'ai quitté (l'A- mour ) lorsque je me suis aperçu que j'oubliais Dieu. Faites attention , vous tous, de ne pas tomber dans une servitude qui produit autant de maux qu'on en peut énumérer , qui détruit la vie présente et la foture. O malheureux ! prenez bien garde où vous conduit votre amour^ car un jour il vous paraîtra plus aflreux, et vous le haïrez plus que le démon ! » Digitized by VjOOQIC 396 REVUB DBS DBUX MONOBS. Cette chanson et une autre, écrite avec uoe impnidence tout aussi périlleuse, ayant attiré sur Bracciarone la ?Migeance des sec- taires qu'il avait compromis, le poète eiprima daos une nouvelle pièce de vers , la double haine à laquelle sa position le mettait en butte, entre la vie et la mort , ce qui veut dire entre les Gibelins et les Guelfes , ou les impérialistes et les papistes. Il dit donc : lo dell amore deggîo esser temente : La Ttta dunque e'I morir mi eonUra y Poi d*ogiii parte sol mi veggio odiare..... Che wta m'odîa e morte mi ratnaccia. Di die ora mi taoeiOf jÉ HùH parUtr voieme pik ûvante ; Cbe pal'lato aggio, dettone seidbiaale, Cbe alcun mi puote ben optr iiUeso. « Potir moi je dois redouter Vamour, La frie et la mort me sont donc con- traires, et la haine me vient de tous les côtés, puisque la vie me hait et que la mort me menace. Mais je me tais maintenant sur ce sujet ; je ne veux pas en dire davantage parce que , d'après mes paroles et ce que j*ai indiqué , chacun peut m'a- voir bien entendu. » Tout lecteur sincère conviendra que, sans Fexplication donnée par H. Rossetti , cest-à-dîre sans l'admission d*une secte et d'un langage figuré , ces vers du Bracciarone, de fort clairs qu'ils sont, deviennent un amphigouri inexplicable. Or, j'affirme sans crainte d'être contredit, qu'il y a une foule de passages, et même des volumes entiers de Dante, de Pétrarque et de Boccace, qui offrent précisément le même genre d'obscurité que les chansons de Brac- ciarone. Quand bien même les efforts du nouveMicomiDeiitaCeur ne l'au- raient pas mené au véritable but qu'il se propose d'atteindre, il feut lui savoir gré de ses travaux; car enfib, s'il n'a pas encore trouvé la véritable clé pour pénétrer dans Tiiitelligence des écrits italiens des xiii^ et xiv^ siècles, il a bien démontré au moins qu'il en faut une , et une seule, puisque le langage figuré , employé par les poètes et les prosateurs de cette époque , a identiquement les mêmes formes, et qu'enfin Gino da Pistoia , Guido Cavalcanti , Dante Alighieri , Cecoo d' Ascoli , Petraror et Boccacio kiÎHaaème , Digitized by VjOOQIC ANCIEimE LITTÉRATURE ITALIENNE. 307 dans des oompositîons d*un geBre toutrà«fait diffiérBit, ont tons cependant adopté les mêmes personnages allégoriques , les mêmes symboles et le même argot. Boocace, considéré comme gibelin, comme sectaire , comme anti-papiste, comme écrivant Targot de la science d'amour, jM pent«> être, de tous les hommes avec lesquels il vient d'être associé, le plus curieux à étudier, et celui dont les ouvrages ont fourni à M. Rossetti les bases les plus solides pour fonder son système. Boccace n'est connu aujourd'hui que par les nouvelles de son Déca- meron, et c'est à peine si l'on se souvient ou si l'on sait que cet écrivain, outre ses travaux purement scientifiques, a laissé des poèmes et surtout des romans qui eorent une très grande vogue jusqu'à la fin du xvi* siècle. Au nombre de ces dernières produc- tions , on distingue le Filocapo ou Filocolo, qui renferme les aven- tures de Biancofiore e Florio, la Fiameua, le Labyrinthe d'Amour et son Songe, narrations en général fort longues , et dont personne jusqu'ici ne croyait avoir deviné le véritable sens. M. Rossetti a fait sur ces romans , et particulièrement sur le Filocopo et la Fia- metta , des recherches critiques dont le développement et les détails sont trop étendus et trop multipliés, pour qu'il soit possible d'en donner un extrait. C'est une comparaison continuelle des mêmes aOégories, des mêmes personnages et du même langage figuré que Boccace, Pétrarque et Dante ont également employés, quoiqu'on traitant des sujets dont la oontexture ou la foble était tonte dif- férente. On ne saurait engager trop vivement les personnes qui suivent sérieusement l'étude de h langue italienne à eonsnlter cet intéressant travail ,. ne fût-ce que pour familiariser leur esprit avec les idées, hs tour de phrase et les mots qui distinguent les écrits de ces trois hommes; mais, je lerépèl^, it feut renoncer adonner id une idée même sommaire de ces longs romans emblématiques; Cependant , pour fixer l'opinion du lecteur sur la natiure el t'ioi» portance des études que M. Rossetti a faites sur les conqpositions romanesques de Boccace , je dioisirai l'une des plus courtes, une espèce de nouvelle intitulée UriHtno , dont je donnerai un extrait rapide , en indiquant concurremment le sens caché que notre com- mentateur a cru y découvrir. c L'empereur Frédéric P% étant à la chasse et poursuivant avec Digitized by VjOOQIC 39B RBYUE DES DEUX MONDES. anleur ud saogiiei*, s*ëgare daBS une forêt sauvage , près de Rome. I^ nuit vîem, et à grand'peine il se dirige vers uoe petite lumière qui brillait dans une pauvre cabane. li y entre, et y trouve une jeune et belle fille toute seule. Il Finterroge sur son sort. La fille répopd que sa famille a été cruellement réduite par la mort , qu*il ne lui reste que sa mère et son père , qui , pauvres , sont forcés de tenir une auberge à Rome. L'empereur devient amoureux de la jeune fille, et quand il Ta vaincue, il lui passe un riche anneau au doigt , en lui disant qu'avec de la discrétion ils pourront vivre heu- reux ensemble. La mère revient, et s'aperçoit bientôt de la gros- sesse de sa fille , qui lui avoue sa faute. Cette femme fait confidence du malheur de sa fille à son mari , qui, sans connaître le séducteur, offre sa maison pour les couches. L'amante deFrédéric met au monde un fils , auquel on donne le nom d'Urbano. € A quelques jours de distance, l'impératrice accouche également d'un fils auquel Frédéric donne le nom de Speculo ; puis enfin la vieille mère et l'impératrice meurent presque en même ten\p$. » Avant de poursuivre l'analyse de ce roman, voyons comment H. Rossetti en explique l'exposition. La forêt sauvage et remplie de bêtes féroces figure , comme dans les poèmes de Dante et des autres écrivains ses contemporains, l'Italie devenue la proie des papes et de la barbarie. La jeune fille est la Secte avec laquelle Fré- déric ¥"" contracte ime union secrète ; ta Secte se disait l'épouse de l'empereur, par opposition à l'Église dite épouse du pape. La jof^ère de la jeune fille indique les sectes antérieures qui régnaient depuis long-temps en Italie, et que Frédéric modifie et renouvelle dans son intérêt, par l'intermédiaire de la jeune fille et par le fils qu'il en a. Cet enfant de sang tout à la fois impérial et populaire est l'emblème du jargon , de l'argot de la secte. On le nomme Ur^ bano, c'est-^-dire le représentant, l'organe de la classe bourgeoise, tandis que le fils de l'impératrice , son frère par consanguinité paternelle, est appelé Speculo comme devant être le imroir où ira se réfléchir tout ce que dira ou fera TJrbano. Enfin l'hôtdlier, le père de la jeune fille, figure l'ensemble de la population , le peuple qui ignore d'où vient l'argot qu'il adopte. Reprenons maintenant l'analyse du roman. « Les deux jeunes gens , Speculo et Uibano , élevés avec soin , Digitized by VjOOQIC ANCIENPIE LITTÉRATURE ITALIENNE. 59îJ l'un à b cour, l'autre chez Thôtellier, grandissent, se forment. Urbano va à la cour impériale, et malgré Tobscurité de sa naissance, contracte une étroite amitié avec Speculo. Ils s'aiment comme des frères, et leur familiarité devient si grande, que l'hôtellier se croit obligé d'en faire reproche à Urbano, qui se résout à servir le public dans l'auberge , ce qu'il continue de faire jusqu'à ce qu'il ait atteint, ainsi que Speculo, l'âge de 14 ans. c II arrive alors que trois frères florentins, commerçans, viennent dans l'auberge. L'aîné, Blandizio, frappé de la ressemblance d'Urbano avec le fils de l'empereur, Speculo , propose à ses frères de profiter de cette circonstance pour mettre à fin une entreprise importante, c Vous savez , leur dit-il , que le grand Soudan de Babylone ( le pape ) , par fierté ou par avarice, ne paie pas le tribut qu'il doit, et qu'il est d'usage d'envoyer à Rome; que, malgré les fréquentes sollicitations de notre empereur, il ne se départ pas de son refus obstiné , ce qui va donner lieu à une guerre terrible entre ces deux souverains. Si je ne me trompe, ajoute le frère, le Soudan craint les résultats de cette guerre et désire d'entrer en conciliation avec l'empereur de Rome. Faisons donc prendre à Urbano des habits semblables à ceux de Speculo , pour lui faire porter une fausse paix à Babylone , et tirer, par ce moyen , des mains du soudan , un bon cadeau. > Le projet est adopté par les deux autres frères , et Urbano se prête à son exécution. On s'em- barque à Genova ( terre nouvelle). Pendant la traversée, Blandizio apprend à Urbano que le soudan de Babylone a une fille, et il s'efforce , avec ses frères , d'engager le jeune ambassadeur à Fépouser. Urbano, qui n'est pas la dupe du projet des trois Florentins, ni des caresses qu'ils lui font, profite de leur zèle intéressé pour faire le voyage et aller, comme il le désire, secrète- ment à la cour du soudan. Urbano est reçu comme le fils légitime de l'empereur. Il y trouve la fille du soudan , Lucrezia , dont il demande la main , qui lui est accordée avec empressement. Or Lucrezia, tendrement aimée de son père et de sa mère, ditBoccace, avait près de quinze ans et paraissait non une chose humaine , mais divine, tout nouvellement descendue du paradis. Entre autres mé- rites , elle avait celui de travailler merveilleusement de ses main», ce qui faisait qu'il n'était question (]ue d'elle dans tout le pays. Le Digitized by VjOOQIC i 400 REVUE DES DEUX MOIUWS. mariage se fait, et au moment du départ des deux nouveaux époux» ïopuUnie mère de Lucreaûa donne au patron du navire qui dok l'emmener, un pavillon, une tente richement tissue et travaillée, et enfin elle remet à sa fille deux pierres d'Orient, en lui conseillant de les cacher dans l'ourlet de sa chemise ; puis, s'adressant a son gendre , elle lui recommande son enfont en lui disant qu'il est désor- mais son premier et son dernier soutien. Urbano, sa Lucrezia accompagnée seulement de sa nourrice qui ne la quitte jamais, et . les trois Florentins se rembarquent. Le patron du vaisseau me t la voile. > ArréCons-nous encore un instant pour édaircir la partie du rédt qui précède. Les trois frères florentins représentent les sectaires tous occupés de l'idée de faire recouvrer à l'empereur les droits que lui dispute le pape, ou soudan de Babylone; pour cela, ils ima- ginent d'introduire dans sa cour, sous les habits du fils légitime de l'empereur, Urbano déguisé, qui, conune on l'a déjà vu, n'es! autre chose que le jargon , l'argot de la secte personnifié. Or , puis* que le Soudan c'est le pape, son épouse est Téglise, et sa fille ( Lucrezia , ainsi nommée à cause du lucre dont elle est la source ) est nécessairement la théologie catholique, c paraissant, comme dit Boocace, non une chose humaine, mais divine, et tout nouvellement descendue du paradis. > Par l'union d'Urbano avec Lucrezia , le romancier enseigne que la langue de la secte , pour devenir par- faite et dérouter complètement ses antagonistes:, doit être un com- posé d'argot et de théologie, comme Dante, Franoesoo da Barbenno, Cecco d'Ascoli, Petrarca et Boocacio hii-méme l'ont employé. Enfin les deux pierres d'Orient représentent la double clé de cette kmgue double et trompeuse, dernière ressource de l'église, selon l'idée et Fespoir des sectaires anti-papisies, pour sauver la théologie catho- lique des dangers qui la menacent. Quant à Yamiclnmma fioita, la vieille nourrice qui a allaité . élevé Luorezia , et qui seule la suit après son mariage, c'est la Bible. Nous verrons plus tard qui peut être le patron de la barque , et je reprends le roman de Boo- cace. 4 Après avoir tenu la mer qudque temps, les voyageurs arri- vent et dâ)arquent à une île nommée Dispersa ( perdue ) , remplie de bétes féroces, mais particulièrement de lions. Urbano et Lu- , Digitized by VjOOQIC ANGIEIériale relève du pape ou de Dieu ; et , après avoir fait une distinction tout aussi précise et aussi rigoureuse que l'on pourrait l'établir aujour^ dliui, entre la puissance spirituelle et la temporelle, il conclut que Fautorité de l'empereur relève immédiatement et exclusive- ment de Dieu. Encore une fois, je le demande , si, vers 1313, en Italie et sous les foudres du Vatican, Dante avait la faculté de se dédarer hautement antipapiste et de s'expliquer, comme il l'a fîait, d'une manière rigoureusement philosophique sur cette question , pourquoi a-t-il pris tant de peine toute sa vie à dresser uup énorme charpente allégorique sur laquelle il aurait plaqué des ré- bus, des énigmes, et toute une langue hiéroglyphique, dont le sens total , dont le dernier mot enfin% se trouverait dans sa lettre à Can-Ie-Grand ou dans son livre de la Monwrchiet Malgré la force de ces objections que je transmets avec la même 26. Digitized by VjOOQIC * 44)4 REVUE DES DEUX MONDES. sincérité que je me les suis faites , je l'avoue , l'opinion de M. Ro&- setti m*a ébranlé. Son livre contient ou une erreur ou un para- doxe. Dans le premier cas, il est indispensable de le combattre vic- torieusement; dans le second , il faut avoir le courage et surtout le talent d'amener le paradoxe jusqu'à l'état de vérité. Je ne me suis pas senti assez fort pour commencer ouvertement l'une ou l'autre de ces entreprises^ mais comme il se trouve en ce moment en France un assez grand nombre d'Italiens savans et lettrés , et que l'on compte même au nombre de nos compatriotes quelques hommes profondément versés dans la littérature italienne du moyen âge y j'ai pensé qu'une exposition impartiale du système de M. Ros- setti sur l'esprit et la lettre des écrits de Dante , de Pétrarque et de Boccace , ferait nattre l'idée de lire et d'étudier un livre écrit avec trop de bonne foi et d'érudition pour ne pas dHenir au moins les honneurs d'une critique sérieuse. D'après les idées de M. Rossetti , il y aurait dans les poésies de Dante et de Pétrarque , ainsi que dans les romans de Boccace, quelque chose encore que ces hommes n'ont jamais entièrement exprimé dans leurs leurs écrits latins. Il semblerait , à entendre le nouveau commentateur de la Divine Comédie , qu'une grande et étemelle vérité, partie de la bouche des Orphée, des Thaïes , des Pythagore , et bondissant d'écho en écho jusqu'à nous , par Tinter- médiaire des prophètes, de Platon, des sibylles, de Virgile et de Boétius, a été recueillie enfin , tenue voilée , mais exactement transmise aux générations modernes, par une succession de sec- taires, comme les manichéens, les templiers, les patarins, les gibelins , les rosecroix , les sociniens , les swedenborgiens , les francs-maçons , et enfin les carbonari. Ici il faut abandonner la question , jusqu'au temps au moins oii des recherches nouvelles , mieux coordonnées et plus concluantes donneront lieu à un examen plus rigoureux et mieux approfondi. Qu'il y ait eu , aux xm* et xrv* siècles en Italie, une espèce de con- juration contre les abus de la cour de Rome, et que pour exprimer des plaintes à ce sujet , et avec force , sans porter ombmge à l'au- torité pontificale , on ait adopté un système de machines poétiques, une langue figura, un argot, qui servissent de bouclier protec- teur aux mécontens, on peut le croire, car l'ouvrage de M. Rossetti Digitized by VjOOQIC ANCIENNE LITTÉRATURE ITALIENNE. 40B le démoDtre assez dairement ; mais quant à préjuger plus profon- dément de l*état de la conscience religieuse des hommes et en par- ticulier de celle des poètes et écrivains de cette époque , je ne puis le faire; les documens sur ce sujet ne suffisent pas. Aussi me de- mandërai-je en terminant comme en commençant : Dante était-il- hérétique? £. J. DfiLÉCLUZE. Digitized by VjOOQIC 408 rbvue des blux mondes. Messieurs, Ce que j*ai résolu d'exposer devant vous, c'est l'hisioire de b littérature française comparée aux autres littératures. Je ne m'arrêterai pas à vous rappeler les conditions d'une bonne histoire littéraire ; j'ai traité ce sujet dans un discours prononcé H y a quatre ans à l'Athénée de Marseille, et qui a été publié. D'ail* leurs une portion de ces généralités n'aurait plus rien de nouveau pour personne ; qui doute, aujourd'hui, que l'histoire d'une littéra- ture doive marcher de front avec celle de la civilisation qui Fa pro- duite ; qu'on ne puisse arriver à l'intelligence complète des monumens littéraires que par la connaissance approfondie des langues dans lesquelles ces monumens existent, des arts, des mœurs, de la vie sociale et politique propres à la nation à laquelle ils appartiennent? Dès-lors M. Yillemain , qui a fondé parmi nous avec tant d'éclat l'enseignement historique des lettres, en avait donné l'exemple dans ses belles leçons. Après cet exemple, après que M. Fauriel nous a offert de si parfaits modèles d'une investigation profonde, en appliquant à quelques points obscurs et décisifs de l'histoire lit- téraire toutes les ressources de la science la plus habile et la plus sévère , il n est pas besoin de revenir sur des principes générale- ment admis ; ce qu'il me reste à faire , c'est d'en reprendre quel- ques-uns, qui me paraissent d'une importance capitale, et d'en montrer l'application au sujet que m'a imposé le nom même de cette diaire , à la littérature française. D'abord, une histiûre de la littérature frtmçaise doit être com- plète. Or, une littérature, c'est un univers bien vaste et bien varié. La vie humaine est là tout entière , et la littérature n'est pas seulement, comme on l'a dit, l'expression de la société , elle en est aussi l'ame et l'instrument. Elle n'est pas seulement le miroir qui la réfléchit, mais l'aiguillon qui la presse, le souflle qui l'anime ou l'embrase. Elle prend mille formes, elle contient mille genres, elle a mille noms. Foi, doute , politique , philosophie , folie ou sagesse se tra- duisent par elle, et c'est die aussi qui provoque toutes ces choses , les suscite, les développe , les propage. Elle fonde ou détruit, dis- trait ou console, égare ou dirige. Les livres font les époques et les ^ Digitized by VjOOQIC LlTTÉaATURE FRANÇAISE. 409 nattions 9 coaune les époques et les nations font les livres. Un poème fait un peuple. C'est la Grèce hémque qui a produit Homère ; c'est d'Homère qu'est sortie la Grèce civilisée. Les livres créent les re- ligions 9 les royaumes , les révolutions. C'est un livre qui a dcmné le genre humajn au christianisme , c'est un livre qui a fondé l'em- pire des califes; des livres ont enfanté la révolution française, qui changera le monde. Il est un moyen toutefois de simplifier beaucoup l'histoire litté- raire et d'en rendre l'étude singulièrement facile et expéditive , c'est de la restreindre à quelque époque privilégiée hors de laquelle on se fait une loi , flatteuse pour l'amour-propre et commode à la paresse , de tout méconnaître , ou , ce qui est plus sur encore, de tout ignorer. Dans ce point de vue on compte quatre époques, dnq par grâce, qu'on appelle des siècles, bien que plusieurs soient loin d'avoir duré cent ans , pendant lesquelles l'esprit humain qui , hors de là ne fait que des sottises, n'a fait que des merveilles. Il semblerait que la pensée humaine dût attendre qu'un despote empereur, roi, ministre ou marchand, voulût bien lui permettre d'être sublime, n'osant s'y risquer avant, n'osant plus y revenir après. A ce compte, la poésie serait née en France vers le temps des pensions de Louis XIV, et serait morte sans rémission un peu après Voltaire , avec l'ancien régime. Dans les siècles qui ont précédé le nôtre, on traitai: ainsi l'histdre; on ne daignait pas s'enquérir de ce que faisaient nos grossiers aïeux , au milieu des ténèbres du moyen- âge, au sein des grandes luttes religieuses du xvi*" siècle. Maintenant on a senti que la nationalité d'un peuple se compose de son histoire, et que pour connaître les racines de la nôtre il fallait plonger avec elles dans cette terre vigoureuse et tant labourée du moyen-àge. On a compris qu'il fallait jeter péle-méle dans la fournaise tous les débris du passé , misère et gloire , deuil et grandeur, armure de cheva- lier , chaîne de serf, crosse d'évéque , sceptre de roi , et les larmes, et la sueur, et le sang, pour en retirer rayonnante la statue de la patrie. II en est de même de notre littérature ; le grand siècle , et qui pourrait nier ses droits immortels à ce nom? le grand siècle n'est pas né de lui-même, d'autres siècles Tout devancé, l'ont pré- |)aré. Ces siècles , moins favorisés , moins poUs , ont eu aussi leur grandeur. Ils ont vécu , ils ont souffert, ils ont chanté, gémi, raillé; Digitized by VjOOQIC • 440 RBVUR DES DBUX MONDES. avoDMious le droit de fermer l'oreille à leurs voix parce qu'elfes furent plus rudes et plu» franches? Nous sied-il dans notre temps de n'avoir de sympathie que poui* oe.qui respire l'étéganœ des cours? Dérogeons-nous donc à l'aristocratie de notre goût , &Et lisant le pamphlet du ligueur^ la chronique du moine, le fabliau du conteur, la farce, dont au sein de^ses.hbeurs, le menu peuple s'qouissait? nous faut-il absolument les pompea^ de Versailles ou de Saînt-Gyr pour nous toucher? Nous négligeons trop nos richesses, messieurs; les autres peu- ples ne font pas ainsi. L'Allemagne étudie son moyen-âge avec religion ; l'Angleterre regarde par-;ec eux sur une quastîoo 4*ii|ie î^ih^a^ t^Hfce )fim pli^ migente , çeUe (Je T.^maiicipaûan c^tMiqMe , 4M*i| ^yai^ ^ouy^Ql. défço^ue 4t^ oopcert a^ BfXHigluim^ Depu^ Iqng^ l^pij[^}ex:abipçV^t^i^ dixî^ loi|chaj)^c^|t^m^CMre, ^i^ |a w^i^é ^i^Jll^leAti^/^aU^i^^ eiv,^^Jum»aye€ )^'^ppQfi^fiw.9yi^t<éf[Qa(^^ l*ûis.J^^ace$si&, Ai^9Wlg fMX)çpt^ {^ WAÛ^ le poppl 4^ p^tÂT pour fM^ conme gçuiverijieiirngiiDéruI)» il i\kt ^ssez ,gé^;^leai^Dt ac- fcimt .^ Wfi ,^^yfcev ses opipioii^, ait ipaouis 4e icops^îr pour 110 Ifei^pts à w pa^ les manifesier publiqueg^eut, et l*m $uppo^ qu'il axail f^if œ s^crifiiee qfia de se coqcjjiier le vieux ql|a^celier , Jorfl Hldoq^ qw nourns^ii oonU*e le b^dj £;t bjHUwt Ol*9te^r une ^nt^pdlJbie profonde. On n'avait jgsk^ oubUé n/iMi j){us quen 1812 .C^MWV^ ù'aiVfMt p9s.expljdiM3aient refi^ de fai^re parije d'un minis- ^i^jauj^^^boUque, U ^e f^ui dooQ p^s Véttwier ^ B^ougham^ itois Ie,eo\irsd'uue>djscus^ rie)a|iveaMViuaiho.ljûi|^ie3(a¥ril 1823), sq bissa^n to'^i^er par Ja oo^ère >Mipqu'à fenofUoyerxKViitre Camung d^ expressions violeateset peu coqvenaUQS ; $*il Taoeu^d'une mons^ trueus^ Jbassesse jet d*uiie incroyable lergiver^fîpp.poUvqMe. Pro- bableioept la répriniande fut d'autant p)us vivc^i^ut sentie qu'elle 4tai|tplips JMSte^ Q^ir ÇaiMMUg^ au Ueu de.aa jsouni^ria avec la froi- deur quiy rCh/Qz les bomu^ publies , accueille dordinaii^e de pareils reprocbes sur leur conduite politique, se leva fif, interrompit son ^dveisjiire en l'accus^t^de mensoçge. Uu démenti dan3 une con- versation |yutiçi4ièreempçiitea;^ecj^ un sens e^HU résultat; dans une assemblée délibéi'ante, un déiueuM est .une incitation directe adressée pux ojffieiers de la cbambre pour qu*ils.ai^iU à se saisir de celui qui l'a prononcé. £n conséquence» le ^pciihcr intervint , mais la pppulpnté de Çanning dans la chambre des^ communes le défen- dit contre l'autorité dM i^jE[leineut; il ri^fy^i quelque temps de i^r^cter ses compressions, ptfeasantes ; alors ^un me^mbre fit ime prpposition singuljèremenjt impai'tj^le,. et demanda l'arrestiaiion di^ i'offeuseur et de l'offensé. J^a cbose finit cornue fbûssent d'ordi- naire 4aBjS les ajssemblées anglaises des offenses de ce genre. jUos Digitized by VjOOQiC» M8 BCTU» JDfiS peut HQHIIK^* Icmeot éfl((la«v/iCiH8((es. y«iK duquel pimii^ jUiit d'ufl^iûw d^ dfi»creidiQe46oeqii'U4^ti»Qa$ce.i^^ Qe>4NI90Mi*»^qiii4iirfi l'^nTfiieitr léMîf xw(iqI«4 pn^MHV ^u mofule q««e» oM^gré 9^<|mtiié$ Ml|ii»ieâ, ilf)i9W««l ri«aii9^r 9V6q las^Utt.i)9bîii9$iai fe^fjtiitodrdu itei te ^aiMcUiiité inéwo.de levr ud^^ ÇIa 4^ 4e biÂlr ipii ik)- ampsiff»M aouvfmt i>oilNUide deiîiQidt^ qu^mH^émes nom pas ir0giie94 C*^t dîn$i qnt^Jord Byi^a ;spiiii(6iioîi que récale cbus^îque (de P<»pe et de ses koit/Bitewrs a^ produit k» loadèies leg^bi» ^^^irMls d^la poésie anglaisai; evBr#Mg4iaw, dan^ m& divers ecriis, M MHant de wailènesâe igotU ( spédial0i»ent dws «op dinpours iioaugunal ftdressë aii& éludiaos de Gtogow^qui fav^at éh», en 4i8S5« neeieiir de leur univ^raîié )«, représeoi^ saps ces^ l'élude ide^4UifSMni0odèles oomniei^ aende propre àformer rovaOur. Dé^ iwMfMnas M DatUeunA sèsdeiix auiews fovpi'js, qu'il a im^ sa Yi^:ne»eoii9aÉdé8 auKgeHs de JcMres, pour leur coioiQuiie odd- otsion 0ktmi^Qimmiut^mbri(éUi. « Soyes persMPdéSt (ditrîl» que les -OUfn'ages du ^oiseaq anglais ne sont pas looîns au-dess^ius des wei^ , fireiUes de L' A«r0potis, que les laeilleunes prodMwisde nos pbiwes M 80ot:au^es80us4ies€Qmposîuous cbastesei aelievées, nory^uses etirvésiadUes des hommes dont la ^mh tonnaît dans ia Gi^èoe^ Les Modernes, âyoute4-ii, dépasse^st toujours le buiL, ils ne savent et ne veulent j«niaisqwand ils.eaooidttasse%^ > AiUeuns^Ur^ecsmmiiideà To^areuf quîdiigMifieide nef^se/Serà^ladang^ pivvisation^ inais.d'éf^ireà.piiisîeurs reprises ^esdiseonrs» afin d*acqucrir cette simplicité étudiée.qnî coiv^tittie la plus Maule per- feoiion. Cependant le ^tfle de loi^d Brougbam mt précisàiient l'o^^posé de «riui des oFatisurs grecs. Au Ijcu d*^r^ «onc»s , il est Digitized by vjOOQ le Homo»' D'ÉTiTD «G L-âlIGiJ^fBSARE. M5 dWÉB rfmili9u4»kase0 iqÉélq«9 obOie ii|detiiiwwil>4pi»i^ ill|Oiir tière. Lard BrougiMtuiiiMbiieét rttiNiRne 4oii) «iij^tfda ||iilte,IP$M- niir^^^ ju6q«*è e8^i}a!il tût dfaÉeoli r^ôfifet! quiS .4^(m; efc,. loin d^afvoiv nÎQdeUisei^iQoiDpèaitioiis sui^ b: mMiiànC^ fiioéi^i^aAQt» js<^ prépapés^ Ilala {ms a»èd d: f rigpnAfké 4apa la ^«p|^«, lû^ ,d'l^ gatioe daés l^tspriKaiaaS jxwn âtre>im;OnMeiir ,qa'm< pum& lire dan»» le «abinet. iSai Êw^të oratûbr cMMata;^t9^Qli#eipQ0t $i trakér les aflfokiea^ 0è ipeixl la moitié* de. sa» cbann0. qi^pd-pp resamioeâ^iiS'pnéYfiiitiDB, cf^ que Tespwtdit feotoUf ^HW^p^iW disoonTft en Juitfnônpe i aalis teoir bonpte de$ Ciroonatapc^ dfUi3 tfisqoeUeaXa^prononoé. La partie cpifit travaille le plu» ^t,0li fféûénlf la péronaiaoïi; souveM.eUe e8t.piii8sante,,soleiliiaileé et produit une vive impression, quoiqu'il ait eu parfois recoure jiiidi9S parades de théâtre indigiiefi! de lui^ pour len augmenner Feffet, eomme lorsque, dans up de ses disçouts en ftiviettPjd»! liJU d'Uenri5 effrayans , fruits des derniers temps, ces figures qui se dressent au dehors 9 d'une stature inconnue et d*une forme étrange , ces unions , ces ligues, ces bourdonnemens d*hommes par myriades, ees coalitions contre TEchiquier, d'où sortent-ils? comment sont- ils venus sur nos rives? Quelle puissance a engendré ces formes sau- vages? Qui a multiplié ces naissances monstrueuses, jusqu'à en peupler la terre d'Angleterre? Croyez-moi, c'est la même puis- sance qui armait d'une force irrésistible les volontaires irlandais de 178â, la même qui divisa notre empire, et fit jaillir du sol treize républiques; la même qui a créé l'association catholique et lui a donné l'Irlande en partage. Quel est ce pouvoir? c'est la jus- tice refusée , c'est les droits méconnus , c'est les injures commises , c'est la force donnée au peuple par l'humiliation, c'est l'autorité publique détournée méchamment au profit des caprices particu- liers , c'est la folie de croire ou de faire croire que les adultes du xix' siècle peuvent être conduits comme des enfans ou traînés conmie des barbares; c'est ce pouvoir qui a fait jaillir ces étranges visions qui nous épouvantent. Grand Dieu ! les hommes n'appren- dront-ils jamais la sagesse , même au prix de leur expérience? Ne croiront-ils jamais, avant qu'il soit trop tard , que le plus sur moyen de prévenir les désirs immodérés , justifiés par d'iniques exigences, est d'accorder à temps les requêtes fondées sur la raison ? Vous êtes, mylords, à la veille d'une grande catastrophe, vous êtes en présence de la crise générale des espérances et des craintes de toute une nation. Arrêtez-vous avant de vous engloutir : il n'y a pas de retraite possible. Il convient , mylords , de régler votre con- duite sur la gravité des circonstances. ( Écoutez la parabole de la sibylle, car elle renferme une mo- rale sage et saine. La sibylle est maintenant à votre porte ; elle vous offre solennellement ses feuilles précieuses, ses feuilles de justice et de paix ; le salaire qu'elle demande est raisonnable : c'est la restitution des franchises que vous devriez rendre sans marché. Vous refusez ces conditions, — ces conditions modérées : — eh bien! voici que son ombre disparait de votre porte. Mais bientôt (car vous ne pouvez vous passer de ses avertissemens) vous la rappellerez. La voici qui revient , mais avec les mains moins plei- nes. Plusieurs feuillets du livre ont été déchirés par des mains fu- Digitizedby vjOOQIC » AS6 R£VUE DBS DEOX MONDES. d'argent pour les ministres d*un autre culte , payer des sommes exorbitantes pour maintenir dans une splendeur inaccoutumée une église qu'ils détestent , et qui a peu de croyans, c'est sans aucun doute une dégradation , une marque de servitude qu'ils cherchent très légitimement à effacer; et le public anglais ne penserait pas autrement, s'il pouvait être juge de sa propre politique, comme il l'est de celle de ses voisins. Nous nous rappelons avoir lu , dans le livre d'un Anglais très religieux et excellent protestant, l'énumération des grieftdes Vau- dois sous le gouvernement de Turin , au nombre desquels il men- tionne, comme l'un des plus sérieux, l'obligation où ils sont de contribuer aux frais des prêtres catholiques. Néanmoins en Irlande, et probablement aussi dans les Alpes, la plaie est plutôt apparente que réelle ; l'injusUce n'atteint que les sentimens. Aucun iardeau ne pàsc en réalité sur le contribuable nominal ; la dîme, de quelque manière qu'elle soit levée , n'est qu'une portion du grand produit du sol ; ou plutôt c'est une portion du sol lui-même , comme les économistes commencent à le reconnaître, et conrnne les agriculteurs intelligens le savaient depuis long-temps. Il serait donc plus exact de dire qu'un dixième du territoire irlandais appartient au clergé ca- tholique pendant que les autres neuf dixièmes appartiennent exclu- sivement au clergé protestant; les laboureurs et les fermiers qui s'unissent pour exciser à la révolte contre les dîmes, ne sont pas en effet plus grevés par Texistence de l'une de ces propriétés que par celle de l'autre : il faut excepter toutefois les vexations exer- cées dans la levée de cet impôt, et que la législature a depuis long- temps abolies peu à peu en réduisant la dîme au caractère de toute autre taxe. Le paysan n'est pas plus pauvre d'un shelling par l'exis- tence du clergé protestant qu'il ne le serait sans lui. Au contraire , il jouit du bienfait qui naît de la présence d'un certain nombre d'hommes éclairés , tenus de résider en grande partie sur leurs bé- néfices, et obligés d'être, autant que faire se peut, les amis des pauvres , pendant que les propriétaires laïques vont s'amuser à Londres, à Paris et dans tous] les bains d'Europe , aux dépens d'un peuple plus misérable que celui de la Pologne. Tel est le véritable état des choses, et il est évident qu'un revenu aussi élevé ne peut <^trc aboh que graduellement, à moins que ce ne soit par un acte Digitized by VjOOQIC HOMMES D*ÉTAT DE L^ANGLETERRE. 4^7 de réforme qui conduirait à une révolution. Jusqu'à ce que cette abolition s'opère, c'est le devoir du gouvernement de protéger le citoyen dans la jouissance de ce que la loi lui attribue, et de le garantir de la violence qui cherche à le lui arracher. Dans ces circonstances , que fera lord Brougham? C'est une des questions que se fait le plus fréquemment la politique quotidienne en Angleterre. Depuis plusieurs mois, son esprit actif, infatiga- ble, a été dans un état apparent de repos. Il n'a pris qu'une faible part aux affaires pendant les vicissitudes politiques qui ont agité le ministère auquel il appartient. Quant à sa cour de chancellerie, il s'y est jusqu'ici peu distingué malgré son zèle et son assiduité; il avait à combattre une difficulté grave, celle de remplir des fonc- tions si ardues , sans connaître préalablement la partie des lois qu'il est appelé à appliquer. La juridiction des cours de lois communes, comme nous les ap- pelons, et celle des cours d'équité, que préside le lord chancelier, sont si essentiellement différentes, que la pratique et l'expérience de l'une ne suffiront jamais pour'la connaissance de l'autre. C'est là un désavantage que ne feront jamais disparaître ni la science de la jurisprudence , ni la théorie générale des lois , matières dans les- quelles personne n'est plus versé que lord Brougham. Un juge inexpérimenté sera toujours timide, indécis et gouverné par les avocats les plus puissans de sa cour, quand il ne peut réfuter leurs assertions, et qu'il est obligé de les suivre sans contrôle. Lord Brougham, à la vérité, projetait, dans les différentes bran- ches de la législation , des réformes dont quelques-unes ont déjà été mises à exécution. Il a le projet de partager les fonctions de la chancellerie entre deux officiers distincts, l'un politique, l'autre judiciaire. Cette réforme est désirée par tout homme de sens; mais les légistes la repoussent, parce qu'elle priverait leur profession de l'édat qui lui vient d'un ordre de choses dans lequel leur plus illustre confrère se trouve être toujours un ministre influent du cabinet. Si ce projet passe en loi, on suppose que lord Brougham se consacrera entièrement à la législation politique. Il a aussi sou- tenu les projets présentés au parlement en faveur de l'abolition de l'emprisonnement pour dettes sur^ procès sommaires. Son opinion est que l'emprisonnement ne doit être maintenu que dans deux Digitized by VjOOQIC 4S8 REVUE DES DEUX MONDES. cas : quand le débiteur refuse d'engager sa propriété, ou quand il a contracté frauduleusement des dettes. Il a introduit d'im- portans changemens dans l'application des lois sur la banque- route. II s'est aussi beaucoup occupé de son projet , depuis long-temps arrêté, d'établir en Angleterre un système de juridic- tions locales. Ce plan a été rejeté une fois par la chambre des lords ; mais il sera de nouveau soumis à leur discussion. Maintenant les causes civiles qui naissent des transactions ordinaires sont décidées par une foule de petites juridictions d'origine féodale ou munid- pale ; ou bien si les tribunaux sont trop éloignés , ou si les parties se refusent à se soumettre à la justice appliquée d'une manière si irrégulière, les causes sont portées devant les juges des cours supérieures, qui, deux fois par an, traversent les différens comtés du pays, et entraînent des procès ruineux et interminables. — A la première vue , il semble qu'aucun remède n'est plus propre à corriger un tel état de choses que l'établissement d'un système complet de cours provinciales. Néanmoins il se rencontre dans l'accomplissement d'un tel système plusieurs difficultés que le plan de lord Brougham n'a pas prévues. Aussi , comme tous ses autres projets , a-t-il plus d'éclat que de solidité. Aux yeux du peuple qui s'intéresse peu aux arguties le^les, et qui n'a nulle sympathie pour les horreurs de la chicane , à moins qu'il n'y soit lui-même engagé , les dépenses exigées pour l'établis- sement des cours de justice ont été jusqu'ici un puissant obstacle à leur popularité. D'un autre côté, tout le corps des hommes de loi du royaume est en guerre ouverte avec le chancelier , au sujet d'une mesure qui, si elle ne diminue pas la somme totale de leurs profils, en altérera beaucoup néanmoins la distribution, qui dé- truira plus d'une fortune naissante, et renversera les espérances de plus d'un jeune aspirant. Aussi, comme on peut le supposer, le projet de lord Brougliam a-t-il fait naître une infinité de contre- projets; et, quoiqu'il puisse arriver, le pays verra toujours eji lui l'instigateur du nouveau système sous lequel il sera gouverné à l'avenir après une expérience de six cents ans. Mais le monde, en général, qui attend des hommes puUics autre chose qu'une attention circonscrite aux questions de jurispru- dence civile, le monde réclame avec anxiété de lord Brougham Digitized by VjOOQIC HOMMfi» DKTAT DG L ANGLETERRE. quelque autre preuve de son zèle pour le bonheur public. Sa posi- tion dans le pays est à présent singulière. Les whigs Tidolàtrent, parce qu'il est le seul homme de facultés éminentes dans un cabi- net qui, quels que puissent être ses autres mérites, ne brille cer- tainement pas par le talent. Les tories en font cas, parce que son silence sur plusieurs des mesures proposées par ses collègues leur permet de supposer quil les désapprouve, parce qu'ils croient ou affectent de croire qu'il entretient la division dans le cabinet, parce qu'ils assurent que son projet secret est d'établir un gouver^ nement plus fort dont il serait lui-même le chef. Les radicaux le respectent, parce qu'il s'est toujours défendu d'un vice commun en Angleterre, l'obséquiosité envers l'aristocratie qu'ils détes- tent , et qu'il a toujours combattue. Enfin , l'on peut dire qu'il est à la tête de tous les aventuriers politiques secondaires du pays; journalistes, écrivains, discuieurs, tous le regardent en un certain sens comme leur patron et leur Mercure, parce qu'a- venturier lui-même, il s'est élevé au poste éminent qu'il oc- cupe en déployant, à un degré supérieur toutefois, les fa- cultés qui les distinguent eux-mêmes. Il possède de plus tout le pouvoir qu'il a pu gagner par un patronage immense qu'il a fran- chement réparti entre ses amis personnels et politiques. Mais le le temps approche où il doit se montrer d'une manière plus écla- tante qu'il ne l'a fait jusqu'ici, où il doit réclamer et obtenir le poste le plus avancé, ou retomber dans Fobscurité avec les hommes d'état à demi oubliés , dont les noms ne figurent plus que dans les almanachs de l'année ou la liste des pensionnaires du gouverne- ment. Les hommes maintenant ne se contenteront plus de simples réformes pratiques dans les détails de l'administration , quelque importantes d'ailleurs qu'elles puissent être. Des millions d'hommes organisés d'une manière inconnue jusqu'à ce jour sont en marche et s'avancent en colonnes pressées ; ils ont cessé de s'occuper de ces propositions spéculatives qui étaient le cri de guerre de leurs pères; Taristocralie et la démocratie ne sont plus pour eux que des mots vides , quand il s'agit de revendiquer les droits de l'homme. Les privilèges électoraux , l'égalité des droits politiques , ne sont à leurs yeux que le moyen d'arriver à un but plus élevé : c'est la bataille du pauvre contre le riche , la collision du travail Digitized by VjOOQIC 460 EfiVUB DES DEUX MONDES. et du capital , qui doivent entretenir les angoisses des honunes d'état de la génération actuelle. Il reste à savoir si, lorsque le mo- ment de cette grande lutte sera] venu , nous trouverons rhonune dont il a été question dans ces pages à la tête du mouvement, au poste où tant de voix l'appellent , ou s'il se conformera aux prin- cipes exprimés dans un de ses discours dont la mémoire s'est le mieux conservée, lorsqu'après avoir prodigué les plus brillans éloges aux institutions monarchiques de son pays, il termina en ces termes : c Et si toutes doivent périr, il vaut mieux périr avec elles que de leur survivre pour lire sur leurs ruines une leçon mémorable de plus de la fragilité des meilleures institutions humaines. » Le titre baronial de lord Brougham (Brougham et Vaux) tire son origine d'une ancienne seigneurie du Gumberland qui touche aux possessions héréditaires de sa famille. U a épousé, en 1819, une veuve, mistress Spalding, dont il a eu une fille. Un de ses frères, James, membre du parlement pour Kendal, est mort récemment. L'autre, William Brougham, a un office judiciaire à la cour de la chancellerie et représente au parlement le bourg de Southvirark. Un membre du parlement. Londres, lo février 1834. Digitized by VjOOQIC TERPSICHORE. A M. A. ROTER. Lorsque la foi brûlante a dësertë les âmes , Quand le pur aliment de toutes chastes flammes , Le nom puissant de Dieu des cœurs s'est eflacé, Et que le pied du doute a partout repassé , La vie à tous les dos est chose fatigante ; C'est une draperie, une robe traînante. Que chacun à son tour revêt avec dégoût, Et dont le pan bientôt va flotter dans Tégout. Quand l'on ne croit à rien , que faire de la vie? Que faire de ce bien que la vieillesse envie, Si Ton ne peut, hélas ! l'envoyer vers le ciel. Comme un encensoir d'or fumant devant l'autel , La remplir d'harmonie, et, dans un beau délire, Des âmes avec Dieu se partager l'empire, Digitized by VjOOQIC 402 RETUE DES DEUX MONDES. Ou la teindre de sang, oomme un fer redouté» Aux mains de la patrie et de la liberté ; Quand le cœur est sans foi , que faire de la vie? Alors 9 alors il faut la barbouiller de lie , La masquer de haillons , la couvrir* d*oripeaux , Comme un ivrogne mort , Tenfouir dans les pots; Il faut Fuser enfin à force de luxure, Jusqu'au jour où la mort, passant par aventure. Et la trouvant vaincue et courbée à moitié , Dans le fossé commun la poussera du pié. IL Ainsi du haut des tours les cloches ébranlées , Battant Tair sourdement de leurs pleines volées , Sur la ville frivole et sans dévotion Ont beau répandre encor de la religion. Les cierges allumés ont beau luire ù Téglise ; Et sur Tautel de pierre et sur la dalle grise Le prêtre a beau frapper de son front pénitent. Au culte des chrétiens on vit indifférent , Mais non pas à Tennui l Toute face tournée Vers ce triste démon à la main décharnée , Craint toujours de sentir le monstre un seul moment Lui donner son baiser de glace ^ isolément. Et chacun de le fuir, et de suivre à la trace La moindre occasion qui traverse et qui passe , Le tumulte en la rue, et le rire banal De Tantique Saturne, aux jours du carnaval. — Cependant ce n'est phis seulement la fdie, La misère du peuple avec un peu de lie. Des malheureux payés le long des boulevards. Poussant des hurlemens sous des masques blafards ; Digitized by VjOOQIC T£RPSICHORE. 465 D*autres acteurs encore envahissent la scène. Les beaux noms du pays descendent dans Tarène, Et le gosier bardé des plus sales propos, Des hommes de la halle étourdissans échos, Ils traînent après eux les hommes de pensée Les ardens curieux de la joie insensée, Tous courent au théâtre, et sans chaleur, sans rut , Apprennent là du peuple à danser la chahut. Quelle danse et quel nom ! D'abord c*est une lutte : Les accens du clairon , les soupirs de la flûte , Les violons aigus et les tambours ronflans Irritent tous les corps, agitent tous les flancs; Puis , le signal donné , les haleines fumeuses Versent de tous côtés des paroles vineuses. ' Voyez ! le masque tombe ainsi que la pudeur. La femme ne craint pas de tendre avec ardeur Au vin de la débauche une lèvre altérée ; Et là nulle ne fait la longue et la sucrée. L'homme attaque la femme, et la femme répond , La joue en feux , les yeux luisant à chaque bond; Et, la jambe en avant, elle court sur les planches. Elle arrive sur l'homme en remuant des hanches; Et l'homme, l'animant du geste et de la voix. Par ses beaux tordions la met toute aux abois. Comme un triton fougueux |[)rend une nymj[)he impure. Il la saisit au corps , et , luttant de luxure , Simule à tous les yeux ce que les animaux N'ont jamais inventé dans leurs plaisirs brutaux. Horreur ! Cette luxure est partout applaudie. Et l'imitation court comme l'incendie. Puis la salle chancelle , et d'un élan soudain , Le bal entier se lève, une main dans la main. Les corps joignent les corps ; conmie un torrent qui roule , Sur le plancher criant s'éparpille la foule. Alors une poussière iomionde, en longs anneaux. Enveloppe la salle et ternit les flambeaux. Le plafond tourne aux yeux, ainsi que dans l'ivresse, Digitizedby vjOOQIC • 464 REVUE DBS DEUX MONDES. La chair a tout vaincu , l'ame n'est plus nv^.tlresse. Et rhomme n'est plus froid en cet emportement. Car c'est la mer qui gronde en son lit ëcumant , C'est le vent qui tournoie en hurlantes rafiales. C'est un troupeau fumant de bouillantes cavales» C'est la fosse aux lions. — Malheur, hélas! malheur Au pied de l'apprenti qui n'a pas de vigueur ! Malheur au faible bras qui délaisse une taille ! Car c'en est fait, ici , comme au champ de bataille , Le corps qui tombe est mort : au cri de l'expirant Tout est sourd, et le père , et la mère, et l'enfant; Personne n'a d'entraille en ce moment terrible , Et la ronde aux cent pieds , impitoyable , horrible , Passera sur le corps , et sous ses bonds ardens Sèmera le carreau de membres tout vivans. m. O pudeur, ô vertu , douce et belle pensée ! O chevelure d'Eve , à longs flots dispersée ! Pudeur, voile divin et céleste manteau , Déchire-toi devant cet ignoble tableau ! Et vous , de Terpsichore ô compagnes fidèles , O filles d'Apollon, danseuses immortelles , N'abaissez pas vos pieds sur nos planchers mesquins , Où se ternirait l'or de vos beaux brodequins ; Muses, restez aux deux, car la plus grande peine Qui pourrait affliger votre ame surhumaine , Serait de voir encore à ces débordemens Se mêler le flot pur de vos nobles amans. Oui, ce serait de voir , sans respea pour soi-même , L'artiste profaner sa dignité suprême , Digitized by VjOOQIC TERPSICHORE. 465 D'avance dépouiller ses œuvres de grandeur En faisant de leur père un grotesque sauteur ; L'artiste devenir le jouet du vulgaire , Un singe balladant devant le populaire , Lui, dont la grande voix, et les chants rebutés Percent si rarement Tair pesant des cités , Pour lequel notre temps est un siècle pénible , Et pour qui Favenir semble encor plus horrible! Auguste Barbier. TOMï: I. — SUPPLÉMK5T. K) Digitizedby vjOOQ le . ^ CHRONIQUE DE L\ QUINZAINE. i4 février iiSS^. Ce serail une Imii-de Uiche que celle d'enrejrislrer méthodiqueinefil tous les évétiemens tragiques et comiques de ces deux folles semaines , où les OFgies du carnaval , commencées au bruit du coup de pistolet qui a tué un bon citoyen et un honnête homme , ont failli plusienrs fois se terminer comme un festin de Lapithes , dans le san^ et clans les horreurs d'un combat. Qîous ne reviendrons pas sur le duel qui a coûté la vie à M. Dulong , et qui laissera une triste célébrité au général Biigeaud. Nous ne rechercherons pas non plus par quelle fatalité le pouvoir se trouve mêlé à toutes les affaires grandes et petites, et ne s*y montre que [lonr recevoir chaque jour de nouvelles flétrissures. On ne peut échapper à sa destinée. Il est dans celle de ce gouvernement de porter partout une main honteuse. On a dit de ce règne que c'est une halte dans la boue ; mais on s'est trompé : c'est une marche hardie et rapide dans la fange , une marche à pas de course à travers un l)ourbier. Il serait difficile de dire où elle s'arrêtera et quel sera son terme ; mais à coup sûr une telle route ne mène ni à la çrrandeur, ni ù la prospérité, ni surtout à la puissance. En France du moins elle a mené la vieille monarchie aux pieds de l'as- •emhlée constituante, le directoire au 48 brumaire, et le malheui-eux Charles X au ministère Polignac , c'est-à-dire à sa chute. Encore le svstème de M. de Villèle hrillerait-il de rayons de gloire , comparé à cehii que nous subissons aujourd'hui. La restauration n'offre pas une seule affaire aussi notoirement scandaleuse , que l'ont été les intrigues qui oit accompaçné la mort de M. Dulong. On dansait, il est vrai, à la cour le jour où furent exécutés Bories et ses malheureux compagnons; Digitized by VjOOQIC REVUE. — QIRONIQUE. MÏÏ inais ils Avaient élc juives et condaoïncs offlcieUeiiient , on n'avait nul droit de les plaindre. Le bal qui a eu lieu aux Tuileries, le jour de la mort de M. Duloug, a ime signiGcalion plus grave : c'est du cynisme et de la liaine à na ; et le nom du roi, qui se trouve si déplorablement mêlé à cette affaire, donne encore plus d'importance à ce fait. Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que cette querelle déjà éteinte a été ranimée et soufflée à dessein par auelques hauts personnages. Aux caractères décidés qui se sont arrêtés à 1 arUllerie et à la mitraille comme nnique et dernier moyen d'en finir avec Topposilion , nous n'attriboerons ^pàB la mince penisée de lui faire la guerre à coufis de pistolet ; mais il est évident que le jour du duel de M. Diilong, la haine a éclaté sans contrainte. Le lende- main , cette haine veillait, m mèche allumée et le sabre au poing, dans toutes les rues de Paris. Là elle était snr son terrain, elle attendait son emiemi avec des forces capables de Técraser. Mais celui-ci a été plus prudent, il s'est contenté oe montrer une partie des siennes , et il s'est retiré. Qne dire d'un gouvernement qui provoque ainsi un parti au'il a s^rossipar se> rigueurs, au lieu de le calmer? Un ministre, le plus léger, le plus audacieux de tous , ne parle-t4l pas sans cesse de la nécessité d'en Unir avec le gouvernement représentatif? et ne disait-il pas un jour à quelqu'un qui lui objectait aue les 48 brumaire ne se font qu'après avoir acqnis de la gloire l'épée à la main : a Eh bien ! nous pouvons faire nos campâmes d'Egypte et d'Italie sur le pavé de Paris !» En ce sens-là le ministère a déjà remporté sa victoire du pont d'Arcole, et il n'a pas tenn à lui qu'il n^eût tout récemment sa bataille des Pyramides. Mais t()t ou tard, il en viendra là, car, nous le répétons, nos grands hommes d'état n'ont plus qu'un rêve, nu' une pensée , le despotisme militaire. En attendant, on s'oceupe ae river tout doucement quelques-unes des libertés pablif|ues, et malheureusement, il faut le dire, les circonstances servent fort bien ce fotal ministère. Le parti républicain tenait à se mon- trer d'une manière imposante aux obsèques de M. Dulong. Trente mille hommes sous les armes , quelques milliers de sergens de ville , plusieurs escadrons de garde municipale, des canons attelés, tout cela n'était j)asde trop pour s'opposer au fantôme de la république , et l'occasion était tra[) belle pour ne pas accoutumer les Parisiens à un déploiement de forces militaireg qui en 1850 les avait fait courir aux armes. Les crieurs publics inondaient les rues en colportant des écrits très vifs, très hanlis, souvent pernicieux, noas le disons avec franchise; il a donc fallu i-cprimer cette licence, et pour cela livrera M. Giscpiet la voie publique, romine le ministère Villèle l'avait livrée à M. Délavait , confier une censure préventive à la police, ce pouvoir si moral , si jaloux de réformer les moBurs du peuple , si intéressé à la suppression des vices et de tous les désordres! Ce n'est pas tout, la Vendée tarde à ae pacifier : bonne occasion pour demander une immense augmentation de gendarmerie , car on ne se fie plus assez aux gardes nationales , non plus même aux troupes de ligne; c'est de la gendarmerie qu'on veut avoir, ce soutien puissant des gouvemeroens paternels comme des gouveruemens popu- laires. Encore le code de la gendarmerie est-il insuflisant ; on demande aux chambres d'accorder les attributions des officiers de paix aux mare- cliaux-des-logis de gendarmerie; el la chambre des députés, si ardente au bien , ac«X)rde aussitôt d'elle-même et sans efforts ces pouvoirs à de simples lirigadiers. Aux premiers troubles qu'il plaira à la police de sus- citer danii Paris , on y versera «pielques escadnms de ces geiidarmes-ma tristrats qui en auront bientôt fini de ces choses superflues à une grande tiaiiou , qu'on nomme Uberté individuelle et liberié de la pi esse. Digitized by VjOOQIG 468 REVUE DES DEUX MONDES. Parlerons-nous de la démission de M. Dupont de l'Eure et de la lettre Sar laquelle il a annoncé cette résolution à la chambre des députés. Nous evons nous attendre à voir tous les vieux soutiens de la révolution de juillet se couvrir la tète de leur manteau en signe de désespoir, et peut-élre aussi pour se dérober aux reproches de toute cette jeunesse ar- dente qui avait placé en eux son avenir. La situation de M. LafGtte et de M. Lafayette ne doit pas être moins insupportable que celle de M. Dupont de l'Eure. Il doit leur être bien pénible ae se trouver chaque jour fece à face de ce pouvoir qu'ils ont fait , et qui les a si cruellement déçus. Con- venons-en, cette grande erreur au' ils ont commise, les rend peu aptes à accomplir la mission politique qu ils semblaient avoir reçue. C'est à d'au- tres qu'il est réservé de faire rentrer vigoureusement ce pouvoir dans ses voies, de le combattre avec succès dans les empiétemens qu'il a déjà commis et dans les usurpations plus grandes encore qu'il médite. La force ne suffira pas , il faudra encore de la sagesse et de rhabileté , et l'opposi- tion aura à vaincre toutes les terreurs que sa queue , comme dit M. Vien* net , a inspirées aux masses. Il serait inutile de chercher les motifs qui ont porté M. Dupin à s'op- poser à la lecture de la lettre de M. Dupont de l'Eure. M. Dupin se sent mal à l'aise devant la gauche , oii il compte quelques rivaux qui offusquent sa vanité par leur ialent et par le peu de cas qu ils font de son caractère. La haine que M. Dupin éprouve pour les doctrinaires , qui la lui rendent bien , le met aussi dans un état d'hostilité presque permanent contre le ministère. M. Dupin emploie donc toutes les petites chicanes du barreau, familières à sa robe, pour dérouter les deux camps; et , toutes les fois qu'il s'agit d'un principe , il échappe à tout le monde par quelque détour de palais. Le ministère de M. Dupin serait un ministère de réticences. Son abondante parole coulerait de source dans toutes les discussions peu déci- sives, mais le ministre disparaîtrait dans les grandes affaires, comme disparait le procureur-général quand il faut se prononcer sur l'état de siège, sur l'mterdiction de ses collègues du barreau , ou sur d'autres ques- tions vitales. M. Dupin semble avoir pris Brougham pour modèle ; mais il lui ressemble à peu près comme lord Grey ressemble à Canning. Brougham a débuté dani$ la présidence de la chambre haute en se mon- trant partial et violent , en coupant brutalement la parole à l'orateur, en faisant des digressions , des distinctions que lui interdisait sa qualité de président; mais il y avait du courage à Brougham à agir ainsi. Avocat parvenu , jeté au milieu des lords , Brougham luttait contre la puissante aristocratie andaisedans son propre cainp; il venait hardiment planter le drapeau de la réforme dans un lieu où ce seul mot excitait uq trémis- sement de rage sur tous les bancs; en un mot, il était là le courageux protecteur d'une mintrité presque sans force. M. Dupin s'est feit au con- traire le vaillant adversaire de la minorité , le courageux champion du pouvoir, dans une assemblée où le pouvoir dispose d'un parti immense , il brutalise la gauche au profit des centres; et quand par hasard son hu- meur contre les doctrinaires l'emporte, ce n'est jamais que souterraine- ment qu'il l'exhale , et par les votes de ses aflidés. On voit que M. Dupin a bien mal suivi son modèle , et qu'il se trouve deux hommes biens diifé- rens sous les robes des deux avocats qui président la chambre des lords et notre chambre des députés. En ce moment , M. Guizot , M. de Broglie et leurs amis doctrinaires de la chambre , imitent aussi de Conrard le silence prudent, M. Guizot a failli perdre son portefeuille pour avoir trop parlé en faveur de la res- tauration ; M. de Broglie a failli perdre l'espnt pour un semblable excès de paroles ; il parait que la leçon a été bonne , et qu'on ne se soucie pas Digitized by VjOOQIC R£YU£. — CHRONIQUE. 400 de s'exposer à de pareils dangers. Les esprits pénétrons veulent avoir trouvé d'autres motife. M. Guizot et ses amis , qui n'aiment pas plus la liberté de la presse que ne l'aiment M. Thiers, M. Barthe et M. d' Argout, ne veulent pias cependant qu'on puisse les accuser un jour d'avoir porté les mains sur cette liberté, et ils se sont fait un devoir, dit-on, de se tenir à l'écart dans cette discussion sur la presse des rues, comme on la nomme au centre de la cbambre. M. Guizot et les siens prévoient le cas où les élections pourraient amener une chambre moins facile et moins pol- tronne , qu'on ne mènera pas avec des contes de revenans , et l'on peut s'en fier à eux, ils ne ménageront pas alors ceux de leurs collègues dont les votes passés seront recherchés. M. Cabet ne sera pas plus impitoyable pour M. d' Argout, M. Mauguin pour M. Thiers. C'est un curieux spec- tacle que celui de cette royauté qui se plait à user et à briser les hommes qui la servent , tandis que ceux-ci se aévorent entre eux. Ce spectacle n'est pas seulement cuneux, il est encore consolant, et nous promet un meilleur avenir. Violemment attaqué par M. Barthe , poursuivi jusque sur les bancs de la chambre par M. Persil qui veut à toute force le traîner devant la cour d'assises , M. Cabet s'est défendu avec beaucoup de vigueur. La fran- chise de sa riposte a décontenancé tous ses ennemis parlementaires ; on a vu le moment où M. d' Argout allait s'élancer de son banc pour se colle- ler avec le député républicain. M. d' Argout, retenu par quatre autres ministres, sans compter M. Thiers cramponné à sa poche , était beau à voir dans sa colère. M. d' Argout avait tort cependant. Chaque jour, une feuille dont M. d'Argout fait les tnàs (et il ne Ta pas nié), injurie M. Cabet; M. Barthe, le collègue de M. d'Areout, M. Persil, son ami, voudraient déjà voir M. Cabet niché à la cime du mont Saint-Michel; de la tribune où parlait M. Cabet, il pouvait entendre distinctement les ministres, sur leur banc, le comparer à Marat et à Danton. M. Cabet prit donc la liberté de reprocher à M. d'Argout d'avoir jadis brûlé le drapeau tricolore. Nous nous étonnons de la susceptibilité de M. d'Argout à ce sujet. Près de lui se trouvaient M. Guizot qui a émijrré à Gand où l'on foulait aux pieds ce drapeau, M. Soultqui l'a renié un cierge à la main. Un duel avec M. Cabet n'eût pas été une bonne raison, et n'eut rien changé à cette affaire. Nous connaissons la bravoure de M. d'Argout. Nous savons que , dans le midi , il a tué en duel un grand-prévôt , qu'il a reçu lui- même , une belle nuit , sous un réverbère , un grand coup d'épée dans la poitrine; mais, comme le lui a dit un de ses collègues de la chambre , quand on tire l'épée du portefeuille , il faut jeter le fourreau. Or M. d'Argout ayant à voter entre la satisfaction de tuer M. Cabet et celle de rester ministre , a choisi en homme d'esprit le plaisir le plus fructueux et le plus vif. Il eût été aussi trop dur de vouloir à la fois tuer M. Cabet et l'envoyer en prison. Ce jour-là une autre scène se passait au banc des minisires. M. Bartlie, qui venait de se permettre à voix basse quelques interpellations inju- rieuses contre M. Cabet , était violemment apostrophé par M. Beslay fils, qui lui disait que sa conduite était celle d'un lâche. Pendant ce temps, le président de la chambre des communes d'Angleterre était obligé de remettre entre les mains des sergens-^'armes le chancelier de l'Echiquier, lord Althorp, et un membre irlandais, M. Sheil, qui s'étaient livrés à de violentes pMersonnalités.-^ Le jour même du duel de M. Dulong, un étu- diant, du cours de M. Orfila, mourait à quelques pas du malheureux député , d'un coup de pistolet dans la poitrine ; et le lendemain , le direc^ teur de l'Opéra échangeait, au pied de la butte Montmartre, une balle avec le gérant d'un j)oumal littéraire. Enfin on parle d'un duel devenu Digitized by VjOOQlf i7() REVUK I)£S 1>EUX MONBË^i. inévitable entre un riche banquier et un homme du moade très connu . |iar suite d'une querelle survenue au jeu. Vous voyez que le carnaval a été très brillant cette année. Ce qui dépasse la licence du carnaval , c*est la demande que M. de Seho> nen, procureur-général à la cour des comptes , et liquidateur de Fancienne liste civile , est venu adresser, il y a deux jours , à la chambre. Cette petite requête, glissée fort innocemment, à propos d'une demande de levée de séquestre faite par les agens du duc de Bordeaux, tendait à foire passer au nombre des biens de la liste civile actuelle le château de Chambord. Et c'est un membre de la cour des comptes, un majgistrat, qui vient demander la confiscation ! M. de Schonen est un familier du château , un des amis du roi , il n'a pas fait cette demande sans l'avoir soumise au mailre , il n'a pas pris sur lui d'enrichir la liste civile , sans être dûment autorisé. Eh ! qnoi,ona Neuilly, Raincy, Eu, le Palais-Royal, on est arrivé à posséder Chantilly; on tient dans sa main les Tuilenes, le Louvre, Versailles , Saint-CIoud , viui^t antres domaines , et cette main s'ouvre encore pour saisir Chamborcl; elle s'allonge pour s'emparer de Ram- bouillet: elle veut hériter du duc de Bordeaux comme elle a hérité du |H-ince de Coudé, elle veut tout saisir, tout avoir. En ce moment, elle fait abattre impitoyablement les beaux arbres des avenues de Versailles ; ces chênes centenaires que Louis XIV, suivi de Lenôlre, avait fait planter sous ses yeux, Louis-Philippe, suivi de M. Fontaine, est venu les faire tomber sous la liache. Chambord a un parc de douze mille ar pens où l'on espère sans doute faire aussi quelques bons abattis d'arbres , des pavillons construits par le Primatice, dont les pierres seraient d'un débit avantageux , de grandes avenues, de belles allées qui prêtaient leur ombre au maréchal de Saxe , et qu'on a ju^é devoir faire belle figure dans les piles d'un chantier. Nous avons sons les yeux l'état du domaine de Chambord , et nous pouvons donner à la chambre une idée dn présent , disons du vol , qu'on lui demande par l'organe du complaisant M. de Scho- nen. L'enceinte du parc renferme vingt-quatre fermes; la superficie des bois est de quinze mille arpens, quarante-six mille pieds d'arbres cou- vraient la pépinière à l'épociue de rachat du château |K)ur le compte des souscripteurs, et le prix de cet achat s'éleva à un million sept cent quarante-un mille six cent soixante-sept francs. Allons, un peu de com- f»laisance, MM. les députés, donnez encore cette obole au pauvre Bélisairej Tandis qu'on se i^jouit ici du bon accueil que l'empereur Nicolas a fait au maréchal Maison , les conventions secrètes stipulées entre la Russie et la Suède s'exécutent; le roi Charles-Jean met les rives dn Sund en état de défense , et remplit de troupe^ la forteresse de Karlskrona. Xes journaux suédois n'ont pas pris une attitude moins hostile, et ils ne sont remplis PREBOERE PARUE. Au moment de parier de F Allemagne et de la littérature alle- mande, je dois m'arréter d'abord à la religion, pour mieux feire comprendre cette littérature. Ce n'est pas seulement dans le passé que la religion a donné la forme et le mouvement de notre vie so- ciale et politique, mais elle exerce encore la plus grande influence sur le présent. Je dois donc parler du christianisme en général, et particulièrement du protestantisme ; je montrerai par la suite comment toute notre littérature actuelle, sciences et arts, en a dé- coulé. Ne vous alarmez pas , âmes pieuses ! je ne blesserai pas vos oreilles par des plaisanteries profenes. Elles peuvent encore avoir quelque portée en Allemagne, où il est peut-être utile de neutra- TOME I. — i"^ MARS i85i. 51 Digitized by VjOOQ IC 474 REVUE IHCS DEUX SONDES. User en ce moment l'influence de la religion ; car, nous autres Alle- mands, nous sonmies dans la situation oii se trouvait la France avant sa révolution , lorsque le christianisme était inséparablement lié à Fancien régime. L'un ne pouvait être ébranlé tant que l'autre eût continué d'exercer son influence sur la multitude. Il follut que Voltaire fit entendre son rire tranchant avant que Samson pût laisser tomber sa hache. Mais le rire de Voltaire n'a rien prouvé , il a produit un effet tout matériel, comme la hache de Samson. Voltaire n'a feit quQ blesser le corps du christianisme; tous ses sarcasmes, puisés dans l'histoire de l'église, toutes ses épigram- mes sur le dogme et le culte , sur la Bible , ce saint livre de l'hu- manité , sur la Vierge Marie , la plus belle fleur de la poésie ; tout ce carquois hérissé de flèoheg philosopifqiie^ qu'il décocha contre le clergé et la prêtrise, ne blessa que l'enveloppe mortelle du chris- tianisme , et non pas son essence intérieure ; il ne put atteindre ni les profondeurs de son esprit, ni son ame immortelle. Car le christianisme est une idée , et, en cette qualité, il est indestructible , immortel, comme le sont les idées. Mais celle idée , qu'est-elle? C'est parce qu'on n'a pas encore conçu clairement cette idée, parce qu'on a pris ses formes extérieures pour sa réalité , qu'il n'existe pas une histoire du christianisme. Bien que deux partis opposés écrivent l'histoire de l'église , et se contredisent constam- ment, ils sont cependant d'accord en cela qu'ils ne disent précisé- ment ni l'un ni l'autre ce qu'est après tout cette idée qui fut le ceatre du christianisme, qui s'efforce de se révéler dans m S)'iq|[KH lique, dana son dogmi^ et dans son cuite, et qi|i s'esi mapile^tée dans la vie réelle d^8 peuples chrétiens. C'est cq que ne bous di- sent fii B^rofiius , le c;)rdinal catholique, ni Sahrcackh » k oops^iller auliqiiq piH)|estant, Feuilleté» toute h coUecûop des actes des conciles, le code de la liturgie , toute l'hisiûire eoolésiastiqtte de Saccarellj , vous n'apprendre» pas ce q«e fut l'idée du cbristi^-i ni^me. Que voye«-vousdans l'histoire des ^ses4'0rie9l et d'Oq-^ cident? Dans la première, des subtilités dogmatiques, à Taidç des-; quelles les vieux {sophistes grecs cherchent à se renouveler ; dans la seconde, rien que des que$(ions de discipline au sujet des querdies que font naîtra les intérêts ecclésiastiques » des formules d'opfM-es-^ Digitized by VjOOQIC DE L ALLEMAGNE DEPUIS LUTHER. 47«1 sioiiy intentées par l'esprit casuistique des anciens Romains pour se manifester de nouveau. Comme on s'était disputé a Constanlinople sur le logoi^ on se bat à Rome pour les rapports des puissances temporelles et spirituelles ; là on s'attaque sur homounioft » ici sur l'investiture. Mais les questions byzantines : Si le logos est homousios à Dieu le père? Ou si Harie doit être appelée mère de l'homme ou mère de Dieu? Si le Christ manquant d'alimens devait mourir de feim , ou s'il n'avait faim que parce qu'il voulait avoir fiiim? Toutes ces questions ne s'appuyaient au fond que sur des intrigues de cour, et la solution dépendait de ce qui se passait à la sourdine dans les petits appartemens du palatii sacri , comme par exemple de savoii* si Eudoxie devait tomber ou si c'était Pulchérie. Ce n'est rien autre chose , rien de plus. Cette dame hait Nestorius qui a révélé ses inu*igues d'amour; l'autre hait Cyrillus que protège Pul- diérie; tout se rapporte à des caquets de femmes et d'eunuques. Il y a un homme au fond de chaque question, et dans l'homme un parti qu'on sert ou qu'on poursuit. Le$ choses se passaient exacte- ment ainsi en Occident. Rome voulait dominer. Quand ses légions succombaient , elle envoyait des dogmes dans les provinces. Toutes les discussions de croyances avaient des usurpations romaines ponr bases. Il s'agissait de consolider la puissance suprême de l'évêque de Rome. Celui-ci était toujours très tolérant pour les articles de foi propreoientdits, mais il vomissait feu et flammes dès qu'on toiichail aux droits de l'église. H ne disputait pas beaucoup sur les personnes en Jésus-Christ , mais beaucoup sur les consé- quences des décrétales d'Isidore. 11 centralisait son pouvoir par le droit canonique, par l'installation des évêques, par le rabais- sement de l'autorité des princes, par des fondations d'ordres monastiques, par le célibat des pnHres, etc. Hais tout cela était-ce le christianisme? L'idée du christianisme se révèle-t-elle à nous pendant la lecture de cette histoire? Et cette idée, je le demande encore, quelle est-elle? En jetant un regard libre de préjugés dans l'histoire des Mani- chéens et des Gnostiques, on pourrait déjà découvrir, dans le pre- mier siècle de l'ère chrétienne, comment cette idée s'est formée, 31. Digitized by VjOOQIC» 480 REVU£ DES DEUX MONDES. à fond les superstitions populaires allemandes. Pour le moment, je me bornerai à remarquer que des écrivains français, égarés par Fautorité de quelques Allemands, sont tombés dans une grande ^reur, en admettant que, pendant le moyen-âge, les croyances po- pulaires avaient été les mêmes dans toute l'Europe. Ce n'est que sur le bon principe , sur le royaume de Jésus-Christ que l'Europe entière nourrissait les mêmes vues ; l'église de Rome y pourvopit, et quiconque s'éloignait de l'opinion prescrite , était un hérétique. Mais sur le mauvais principe , ^r l'empire de Satan , les Tues va* riaient selon les pays , et dans le nord on s'en iaisait une autre idée que dans les contrées romantiques du sud. Cela venait de ce que les prêtres chrétiens ne rejetaient pas comme des songes vides les vieilles divinités nationales , mais qu'ils leur accordaient une existence réelle , en assurant toutefois que les dieux étaient au- tant de diables et de diablesses , qui avaient perdu leur pouvoir sur les hommes par la victoire du Christ, et qui cherchaient mainte- nant à les attirer à eux de nouveau , par la ruse et la volupté. Tout l'olympe était devenu un enfer dans l'espace, et les poètes du moyen-âge avaient beau chanter avec grâce les divinités grecques, • le pieux lecteur chrétien ne voyait là que démons et revenans. Le sombre anathème des moines tomba surtout bien rudement sur la pauvre Vénus. Elle passait pour une fille de Belzâ)uth , et le fy^n chevalier Tanhauser lui dit même en face : O Yéniu, ma belle déesse, Tqus êtes une diablesse! Ce Tanhauser, Vénus l'avait entraîné dans ce lieu merveîtteux qu'on nommait la montagne de Vénus , ou la belle déesse et ses nymphes menaient, au milieu des jeux et des danses, la vie la plus dissolue. Diane elle-même, en dépit de sa chasteté, était accusée de courir les bois dans la nuit avec ses nymphes; de là les landes du Féroce Chasseur et de la Chasse nocturne. Id se montre tout^ ,foit le point de vue gnostique de la détérioration des choses divines, ^ l'idée du christianisme germe de la manière la plus sensible dans cette transformation de l'antique culte national. La foi nationale en Europe, mais plus au nord qu'au sud, était w Digitized by VjOOQIC DE L ALLEMAGNE DEPUIS LUTHER. 481 panthéiste. Ses mystères et ses symboles reposaient sur un culte de la nature; dans chaque élément on adorait un être merveilleux; dans chaque arbre respirait une divinité ; toutes les apparitions étaient divinisées. Le christianisme retourna cette manière de voir; au lieu de diviniser la nature, il la diaboUsa. Mais les riantes images de la mythologie grecque, inventées par les artistes, et qui ré- gnaient avec la civilisation dans le midi , n'étaient pas aussi faciles à changer en masques sataniques que les dieux de la Germanie , à la création desquels nulle pensée artiste n'avait présidé, et qui étaient déjà aussi sombres et aussi chagrins que le nord même. Ainsi, en France, on ne put créer un empire du diable aussi ter- rible et aussi noir que chez nous, et le monde des esprits et des sor- ders y prit une forme sereine. Combien les légendes populaires de la Fr^ce sont belles , éclatantes et claires, comparées aux légendes de l'Allemagne, ces tristes enfantemens pétris de sang et de nuages, dont les fbimes sont si grises et si blafardes , et l'aspect si cruel! Nos poètes du moyei>4ge , qui choisissaient , la plupart, des sujets que vous autres de la Bretagne et de la Normandie, vous aviez trouvés et traités les premiers, donnèrent, peut-*étre à dessein, à leurs ouvrages , ces agréables formes de l'ancien esprit français. Mais dans nos compositions nationales , et dans nos légendes popu- laires traditionnelles, domina ce sombre esprit du nord dont vous pouvez à peine vous faire une idée. Vous avez , ainsi que nous , plusieurs sortes d'esprits élémentaires, mais les nôtres diffèrent autant des vôtres qu'un Allemand diffère d'un Français. Que les démons de vos fabliaux sont nets et propres en comparaison de la canaille infernale de nos esprits infects et mal léchés! Vos fées, vos lutins, de quelque pays que vous les tiriez, du pays de Gralles o« de l'Arabie, semblent parfaitement naturalisés chez vous, et se distinguent des apparitions germaniques , à peu près comme un dandy qui flâne sur le boulevart de Goblentz , avec des gants jaunes glacés, se distingue d'un lourd portefaix allemand. Vos Ondine et vos Mélusine, par exemple, sont des princesses; les nôtres sont des blanchisseuses. Qudle frayeur éprouverait la fée Morgane, si elle rencontrait une sorcière allemande, toute nue, enduite d'onguent, et courant, achevai sur un balai, au sabbat du Brocken, cette montagne qui sert de rendez-vous à tout ce qui Digitized by VjOOQIQ É i^ 484 REVUE DES DEUX MONDES. et punir par le maître ou la maîtresse du logis , cas auquel on en- tend souvent le kobold se moquer et rire. De leur côté, les kobolds ont coutume de rester dans la maison , même quand on y change de servantes. Souvent une servante qui s'en allait recommandait le kobold ù celle qui prenait sa place , et quand celle-ci ne tenait pas compte de ses recommandations, les malheurs ne lui manquaient pas, et elle était forcée à son tour de quitter bientôt la maison. » L'anecdote suivante est peut-être une des plus terribles aven- tures de ce genre : c Une servante avait eu pendant bien des années un invisible esprit fiamilier qui s'asseyait près d'elle au foyer, où elle lui avait fait une petite place, s'entretenant avec lui pendant les longues nuits d'hiver. Un jour la servante pria Heinzchen ( elle nommait ainsi l'esprit) de se laisser voir dans sa véritable forme. Mais Heinzchen refusa de le faire. Enfin , après de longues instances , il y consentit, et dit à la servante de descendre dans la cave où il se montrerait. La servante prit un flambeau , descendit dans le caveau , et là , dans un tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait au mi- lieu de son sang. Or, longues années auparavant, la servante avait mis secrètement un enfant au monde , l'avait égorgé , et ra\*aii caché dans un tonneau. > Les Allemands sont ainsi faits, qu'ils cherchent leurs meil- leures bouflFonneries dans les choses terribles , et les légendes po- pulaires qui parlent des kobolds sont souvent remplies de traits plaisans. Les histoires les plus amusantes sont celles du Hudekcn , un kobold qui faisait ses tours dans le xii'' siècle, à Hildesheim , et dont il est question dans nos chroniques , dans nos romans mer- veilleux et dans nos veillées. J'emprunte à la chronique du cloître de Hirschau, par l'abbé Trithéme, le passage suivant qui a été souvent réimprimé : c En l'an 1132 , apparut à beaucoup de gens de l'évéché d'Hildesheim, et pendant un certain temps, un très malin esprit. Il avait la forme d'un manant , et portait un chapeau sur sa tête. C'est pourquoi les paysans le nommaient en langue saxonne Hudeken (petit chapeau). Cet esprit trouvait son plaisir à hanter les hommes, à être tantôt visible et tantôt invisible, à leur foire des questions ; cl ù répondre à celles qu'on lui faisait. Il n'ofFensnil Digitized by VjOOQIC DE L^ALLEMAGNE DEPUIS LUTHER. 485 l^crsonne sans motif. Mais quand on se moquait de lui, ou lors- qu'on Finjuriait, il rendait le mal avec usure. Le comte Burchard de Luka ayant été tué par le comte Hermann de Wissembourg , et son pays se trouvant en danger de devenir la proie de ce dernier, Hudeken alla réveiller Tévéque Bernhard de Hildesheim dans son sommeil , et lui cria : c Lève-toi , tète chauve ! la comté de Wiss^n- bourg est abandonnée et vacante par le meurtre de son seigneur, et tu pourras iticilement Toccuper. > L'évéque rassembla vitement ses gens d'armes , tomba sur les domaines du comte félon, et les réunit, avec Tassenliment de l'empereur, à son évéché. L'esprit avertit bien souvent ledit évéque de toutes sortes de dangers, et se montra souvent dans les cuisines du palais épiscopal, où il s'entre- tenait avec les marmitons, et leur rendait toutes sortes de services. Comme on était devenu très familier avec Hudeken , un jeune marmiton se permettait de le harceler et de lui jeter de l'eau mal- propre chaque fois qu'il paraissait. Enfin l'esprit pria le maître- queue ou le principal cuisinier de défendre ces espiègleries à ce garçon mal courtois; le maitre-queue répondit : c Tu es un esprit, et tu as peur d'un pauvre g^rs ! > A quoi Hudeken répondit d'un ton menaçant : c Puisque tu ne veux pas châtier ce garçon, je te montrerai dans quelques jours si je le redoute! > Bientôt après, le garçon qui avait offensé l'esprit, se trouva dormir tout seul dans la cuisine. L'esprit le saisit, le poignarda , le mit en pièces, et jeta tous les lambeaux de son corps dans les pots qui étaient sur le feu; quand le cuisinier découvrit ce tour, il se mit à maudire l'esprit, et le jour suivant Hudeken gâta tous les rôts qui étaient à la broche , en y versant du venin et du sang de vipère. La vengeance porta le cuisinier à de nouvelles injures ; alors l'esprit l'entraîna sur un foux-pont enchanté, et le fit périr dans les fossés du château. De- puis ce temps, il passa les nuits sur les remparts et les tours de la ville , inquiétant beaucoup les sentinelles , en les forçant ù faire une rigoureuse surveillance. Un bourgeois qui avait une femme infi- dèle, dit un jour en plaisantant, au moment de se metue en voyage: « Hudeken , mon ami , je te recommande ma femme ; gaixle-la bien. » Dès que le bourgeois se fut mis en route , la femme déloyale fit venir tous ses amans les uns après les autres. Mais Hudeken n'en laissa pas approcher un seul, et les jeta tous du lit sur le plan- Digitized by VjOOQIC 48G RF.VUE DES DEUX MORDES. (;her. Lorsque le mari revint de sod voyage , l'esprit alla au-devant de lui , et lui dit : c Je me réjouis de ton retour, qui me délivre du lourd semée que tu m*avais imposé. J*ai préservé ta femme du pédié d*infidélité avec une peine incroyable, mais je te prie de ne plus la mettre sous ma garde. J'aimerais mieux garder tous les pourceaux du pays de Saxe, qu'une femme qui veut se jeter dans les bras de ses amans. > Je dois remarquer, pour l'exactitude historique, que le chapeau qui couvrait toujours la tête de Uudeken s'ékMgne du costume or- dinaire des koboids; ceux-ci sont habituellement vêtus de gris, et portent un petit bonnet rouge. Du moins c'est sous cetaffublement qu'on les trouve en Danemarck, ou ils sont encore dans le plus grand nombre. Autrefois, je cropis qu'ils avaient choisi ce pays pour séjour à cause de sa belle orge rouge; mais un jeune poète danois, M. Anderson , que j'ai eu le plaisir de connaître à Paris, cet été, m'a positivement assuré que les nissen, ainsi qu'on nomme les koboids en Danemarck , préfèrent pour leur nourriture la panade au beurre. Quand ces koboids se sont intro- duits dans une maison , ils ne se montrent pas facilement disposés à la quitter. Toutefois, ils ne viennent jamais sans être annoncés, et ib préviennent le maître du logis de la façon suivante. La nuit, ils portent dans la maison une grande quantité de petits éclats de bois, et ils répandent de la fiente de bétail dans les vases où l'on conserve le lait; si le maitre ne jette pas les éclats de bois, s'il consomme avec sa famille ce lait ainsi souillé, les koboids s'installent chez loi pour toujours. Un pauvre Jutlandais devint si chagrin de la pré- sence incommode d'un de ces sioguliers commensaux, qu'il ré- solut de lui abandonner sa maison. Il chargea ses misérables effets sur une brouette, et se mit en chemin pour aller s'établir dans le village prochain. Mais s'étant retourné une fois sur la route , il aperçut le petit bonnet rouge et la petite tête du kobold, qui s'a- vançait hoi;s d'une des barattes au beurre , et qui lui cria amicale- ment : wi flutten ! ( nous déménageons ) ! Je me suis arrêté peut-être un peu trop long-temps près de ces petits démons, et il est temps que je passe aux grands. Mais toutes ces histoires donnent une idée des croyances et du caractère du peu- ple allemand. Cette croyance était jadis aussi puissante que la foi Digitized by VjOOQIC DE L ALI^ËlflAGNR DEPUIS LUTHER. 487 ea régUse. Lorsque le savani docteur Remigîus eui acheTé son grand ouvrage sur la sorcellerie, il se regarda comme si bien instruit de su witière, qu'il crut pouvoir se livrer lui*méme à la magie, et consciencieux docteur quil était, il ne manqua pas de se dénoncer aux, tribunaux , comme sorcier. Il fut brûlé publiquement par suite de ses aveux. Ceshorreurs neprovenaient pas directement de Fëgiise catholique, mais indirectement sans aucun doute , car elle avait si artificieuse- ment interverti la vieille religion germanique, que le système pan- théistique des Allemands était devenu pandémonique, et les divinités populaires avaient été changées en diables affreux. L'hommen'aban- donne pas volontiers ce qui a été cher à ses pères, ses prédilections s*y cramponnent secrètement et souvent à son insu , même quand on l'a mutilé et défiguré. Aussi cette superstition populaire, toute travestie qu'elle soit, durera-t-elle peut-être en Allemagne plus long- ten^)» que le culte chrétien, qui n'a pas, comme elle, sa racine dans l'antique nationalité. Au temps de la réformation , le souvenir des légendes catholiques s'effaça rapidement, mais nullement la croyance aux eocbantemens et aux sorciers. Luther ne croit plus aux miracles du catholicisme; mais il croit encore à la puissance du diable. Ses propos de table sont pleins d'histoires andenues et cu- rieuses où il est question des tours que (ait Satan, des kobolds et des sorcières* Lui-piéme, souvent, il crut lutter avec le diable en personne. A la Wartbourg , où il traduisit le Nouveau Testament , il fut si fortement troublé par le diable , qu'il lui jeta sou écritojre à la tcte. Depuis ce temps, le diable a une grande horreur de l'encre, mais peut-être encore plus du noir d'imprinaerie. Dans «ces ^propos de table ^ il est bien souvent question de la finesse et de l'astuce du diable , et je ne puis me dispenser de vous citer encore une histoire. Le docteur Martin Luther conte qu'un jour quelques bons com- pagnons étaient assis et devisaient dans un cabaret. Il y avait parmi eux un garçon impatient, emporté et sauvage, qui s'était rais à dire que si quelqu'un voulait lui donner une bonne pinte de vin 9 il lui vendrait son ame. c Peu de momens après , un homme entra dans la chambre „ s'assit près de lui , but avec lui , et lui dit : Digitized by VjOOQIC 488 REVUE DES DEUX MONDES. — Écoute, tu as dit tout-à-Fheure que si quelqu'un voulait te donner une bonne pinte de vin, tu lui vendrais ton ame? € Celui-là répéta encore : — Oui, je le veux bien; aujourd'hni buvons, feisons des folies et soyons de bonne humeur. c L'honune, qui était le diable , dit oui , e€ bientôt après il dis- parut. Lorsque le même buveur eut passé joyeusement toute la journée, et se trouva ivre, le même homme, le diable, revint, s'assit près de lui , et dit aux autres compagnons de débauche : — Mes cbers sires , quand quelqu'un adiète un dieval , la seHe et la bride ne lui appartiennent-elles pas aussi? Que vous en semble? — Tous eurent une grande frayeur. Mais finalement l'homme leur dit: — € Allons, parlez nettement. c Ds en convinrent, et répondirent : — Oui, la selle et la bride lui appartiennent aussi. — Alors le diable s'empara de ce garçon emporté , l'enleva par le toit , et personne ne sut jamms où il était allé. > Bien que je porte le plus grand respect à notre grand maître Martin Luther, il me semble qu'il a complètement méconnu le ca- ractère du diable. Celui-ci ne parla jamais du corps avec autant de mépris qu'il le fait en cette circonstance. Quelque mal qu'on ait dit du diable jusqu'ici , on ne l'a pas encore accusé d'être spiritnaliste. Mais Martin Luther méconnut encore plus les sentimens du pape et de l'église catholique. Dans une stricte impartialité, je dois les défendre tous deux , comme j'ai défendu le diable contre le zèle par trop ardent du grand homme. En vérité , si on s'adressait à ma conscience, je conviendrais que le pape Léon X n'avait pas du tout tort au fond , et que Luther n'a nullement compris les der- nières raisons de l'église catholique. Luther n'avait pas compris , en effet , que l'idée fondamentale du catholicisme, l'anéantissement de la vie sensuelle , était trop en contradiction avec la nature hu- maine pour être jamais complètement exécutable; il n'avait pas rxmipris que le catholicisme , tel qu'il se trouvait alors , était un concordat entre Dieu et le diable, c'est-à-dire, entre l'esprit et la matière , où la domination absolue de l'esprit était admise en théorie, mais où la matière était mise en état d'exercer par la pratique tous ses droits annulés. De là un prudent accommode- ^ Digitized by VjOOQ IC DE L'ALLEMAGNE DEPUIS LUTHER. 481) ment que l'église avait établi au proKt des sens , bien que conçu sous une forme qui flétrissait tout acte de la sensualité et consa- crait la superbe usurpation de Tesprit. — Il t'est permis d'écouter les battemens de ton cœur et d'embrasser une jolie fille ; mais nous t'obligeons a reconnaître que c'est un péché abominable, un péché pour lequel tu feras pénitence. — Que ce péché et d'autres pussent être rachetés par de l'argent , c'était une pensée aussi bienfaisante pour l'humanité que profitable à l'élise. L'église faisait payer rançon , pour ainsi dire, à chaque jouissance charnelle , et il en ad- vint une taxe pour toutes sortes de péchés. H y eut de religieux colporteurs qui offraient dans le pays, au nom de ta sainte église romaine , des indulgences d'après le tarif de tous les péchés taxa- bles. Telzd, l'un de ces colporteurs, fut celui contre lequel s'é- leva d'abord Luther. Nos historiens disent que cette protestation contre le trafic des indulgences fut une circonstance peu impor- tante , et que ce ne fut que poussé par la raideur de Rome , c(ue Luther, qui ne s'élevait d*abord que contre un abus , attaqua l'au- torité de l'église à son sommet le plus culminant. Mais c'est encore là une erreur : le trafic des indulgences n'était pas un abus ; c'é- tait une conséquence de tout le système de l'église ; en l'attaquant, Luther attaqua l'église , et l'église dut le condamner comme héré- tique. Léon X , ce superbe Florentin , l'élève de Politien , l'ami de Raphaël , ce philosophe grec, couronné de la tiare que lui con- féra le conclave , peut-être parce qu'il souffrait d'une maladie qui n'était assurément pas le produit de l'abstinence chrétienne , et qui était alors encore très dangereuse, Léon de Médicis dut bien rire de ce pauvre , simple et chaste moine , qui s'imaginait que l'É- vangile était la charte du christianisme , et que cette charte devait être une vérité ! H n'a peut-être jamais deviné ce que voulait Lu- ther, tant il était occupé de la construction de l'église Saint-Pierre, dont le trafic d'indulgences faisait lifs frais, si bien que le ptk^hé procura l'argent à l'aide duquel on éleva cette église , qui devint ainsi un monument des extravagances sensuelles, comme la pyra- mide de Rhodope, qu'une fille de joie égyptienne éleva avec le produit de ses prostitutions. On pourrait dire de cette maison de Dieu , ce qu'on dit de la cathédrale de Cologne, qu'elle a été bâtie par le diable. Le triomphe du spiritualisme , qui faisait bâtir le TOME I. — SUPPLÉMENT. 3:2 Digitizedby vjOOQIC • 41K2 REVUE DES DEUX MONDES. sion en Franee , et quiconque voudrait le continuer se montrerait inhabile et intempestif. Si on s'appliquait à anéantir les derniers restes visibles du catholicisme, il pourrait facilement arriver que ridée catholique prit une forme nouvelle, qu'elle revêtit un nouveau corps, et que, déposant jusqu'à son nom et sa ban- nière , elle devint encore plus embarrassante et plus d)sessive dans cette transfiguration que sous sa vieille forme ruinée et discréditée. 11 est même bon que le spiritualisme soit représenté par une reli- gion qui a perdu ses meilleures forces, et par un clergé qui s'est placé en opposition directe avec l'esprit de liberté de notre temps. Mais pourquoi le spiritualisme nous trouve-t-il conti'aires? Est-ce donc une chose si mauvaise? Nullement! L'encens de roses est une chose précieuse, et une fiole de cette essence parait délicieuse à ceux qui paient leur vie dans les chambres d'un harem. Mais nous ne voulons pas qu'on effeuille et qu'on écrase toutes les roses de cette vie pour en extraire quelques gouttes, si enivrantes qu'elles soient. Nous ressemblons plutôt au rossignol, qui fait ses délices de la rose elle-même, et qui jouit autant de la vue de ses couleurs que de son vaporeux parfum. J'ai avancé que ce fut le spiritualisme qui engagea en Allemagne la lutte avec la foi catholique. Mais ceci ne peut s'appliquer qu'aux commencemens de la réformation. Dès que le spiritualisme eut fait une brèche dans le vieil édifice de l'église , le sensualisme s'y pré- cipita avec sa brûlante ardeur, contenue depuis si long-temps, et l'Allemagne devint le thédtre tumultueux où s'ébattit une foule ivre de liberté et avide de joies sensuelles. Les paysans comprimés avaient trouvé dans la doctrine nouvelle des armes intellectuelles pour soutenir la guerre eontre l'aristocratie, et ils s'y livrèrent avec le feu de gens qui nourrissaient ce désir depuis plus d'un sîède et demi. A Munster, le sensualisme courait tout nu dans les rues, sous la figure de Jean de Leyde, et se couchait avec ses douze femmes dans le lit monstrueux qu'on y Biontre encore aujourd'hui à i'hôtekle-ville. Les portes des monastères s'ouvrai^ic partout, et moines et nonnes, se jetant dans les bras les uns des autres , se caressèrent sans vergogne. L'histoire aHemande de cette époque ne consiste guère qu'en émeutes sensualistes. Plus tard, je dinû combien pou cette réaction eut de résultats, comment le spîi*itua* Digitized by VjOOQIC DE l'aLLEMAGNë depuis LUTHER. 495 lisme élouffo tous ces émeutiers , coiumenl il assura sa puissance dans le nord , et comment il fut blessé à mort par la philosophie , cet ennemi qu'il avait élevé dans son sein. C'est une histoire très confuse, très difficile à débrouiller. Le parti catholique sait trouver les plus méchantes raisons, et à l'entendre parler, il ne s'agissait que de légitimer la luxure la plus impudente et de piller les biens de l'église. Sans doute les intérêts intellectuels doivent toujours faire alliance avec les intérêts matériels, s'ils veulent vaincre ; mais le diable avait si bien mêlé les cartes, qu'on ne reconnut plus rien aux intentions. Les personnages illustres qui s'étaient rassemblés, le 17 avril 1521, à Worms dans la grande salle de la diète, pouvaient avoir dans l'ame des pensées qui différaient de leurs paroles. Là siégeait un jeune empereur, qui s'enveloppait de sa pourpre neuve avec toute la joie et l'aideur que met la jeunesse à s'emparer de la puis- sance , et qui se réjouissait secrètement de voir le fier pontife ro* ' main , dont la main avait si rudement pesé sur les empereurs et dont les prétentions n'étaient pas encore abandonnées , en butte lui* même à de rudes attaques. De son côté , le représentant de Rome avait le plaisir secret de voir la division s'introduire parmi les Allemands qui s'étaient si souvent jetés sur la belle Italie pour la piUer comme des barbares ivres , et qui la menaçaient de nou- velles incursions. Les princes temporels se réjouissaient de pou- voir mettre la main sur les biens de l'église, au moyen des idées que répandait la nouvelle doctrine. Les éminens prélats délibéraient déjà s'ils n'épouseraient pas leurs cuisinières , pour léguer à leurs descendans mâles leurs électorats, leurs évêchés et leurs ab- bayes. Les bourgeois des villes se réjouissaient de l'extension de leur indépendance. Bref, chacun avait quelque chose à gagner, et tout le monde songeait aux intérêts terrestres. Cependant il se trouvait là un homme qui , j'en suis sûr, ne son- geait pas à lui, mais aux intérêts divins qu'il allait défendre. Cet homme était Martin Luther, ce pauvre moine que la Provi- dence avait choisi pour briser cette grande puissance de Rome , contre laquelle les plus vaillans empereurs et les philosophes les plus hardis étaient venus échouer. Mais la Providence sait très bien sur quelles épaules elle dépose ses fardeaux. Il fallait ici une force non Digitized by VjOOQIC • 494 REVUE DES DEtX MONDES. pas seulement monle, mais physique encore. Il fallait un corps fortifié par une Ion{j[ue discipline monacale et le vœu de la chas* teté, pour supporter les fatig^ues d'une pareille mission. Notre cher maître était encore très maigre et très paie alors , si bien que les sei{fneurs rubiconds et bien nourris qui assistaient à la diète , regardaient presque avec pitié ce pauvre honmie décharné sous sa robe noire. Hais il était plein de force et de santé y et ses nerfs étaient si vigoureux, qu'il ne se laissa pas émouvoir le moins du monde par celte foule brillante ; et ses poumons devaient être d'une grande force , car, après la longue défense qu'il venait de pronon* cer, il lui fallut la répéter en langue latine, vu que sa majesté impé- riale ne connaissait pas le haut allemand. Je ne puis me dispenser d'un mouvement d'humeur chaque fois que je songe à cette drcon- sumce ; car notre cher maître était debout près d'une fenêtre, exposé à un courant d'air très vif, tandis que la sueur découlait le long de son front. Son long discours l'avait sans doute beaucoup fati- gué , et il paraît que son gosier était devenu très sec. -^ Cet honome doit avoir sans doute grand' soif, — pensa le duc de BrunswidL ; du moins nous lisons qu'il lui envoya, à son auberge, trois cruchons de la meilleure bière de Ëimbeck. Je n'oublierai jamais cette noUe action, qui fait tant d'honneur à la maison de Brunsvnck. On a conçu en France une idée aussi fausse de la réformation que des principaux personnages qui y figurèrent. La principale cause de ces erreurs, est que Luther ne fut pas seulement le plus grand homme , mais qu'il est aussi l'homme le plus aUenumd qui se soit jamais montré dans nos annales , que son caractère réunit au plus haut degré toutes les vertus et tous les défauts des Allemands, et qu'il représente réellement tout le merveilleux germanique. Il avait en effet des qualités que nous voyons rare- ment réunies, et que nous regardons d'ordinaire comme incompa- tibles les unes avec les autres. C'était à la fois un rêveur mystique et un homme d'action. Ses pensées n'avaient pas seulement des ailes , elles avaient encore des mains. Il parlait , et chose rare , il agissait aussi ; il fut à la fois la langue et l'épée de son temps. En même temps Luther était un froid scolastique, un éplucheurde mots et un prophète exalté, ivre de la parole de Dieu. Quand il avait passé péniblement tout le jour à s'user l'ame en discussions Digitized by VjOOQIC DE L ALLEMAGNE DEPUIS LUTHER. 405 dogmatiques, le soir venu , il prenait sa flûte, et contemplant les étoiles, il se mettait à fondre en mélodies et en pensées pieuses. Le même homme qui pouvait engueuler ses adversaires comme une poissarde, savait aussi tenir un mou et doux langage, comme une vierge amoureuse et passionnée. Il était quelquefois sauvage et im- pétueux comme Touragan qui déracine les chênes , puis doux et murmurant comme le zéphir qui caresse légèrement les violettes. Il était plein de la sainte terreur de Dieu , prêt à tous les sacrifices en Tbonneurde l'Esprit saint, il savait s'élancer dans les régions les plus pures du royaume céleste ; et cependant il connaissait par- feitement les magnificences de cette terre, il savait les apprécier, et de sa bouche est tombé ce fameux proverbe : Wer nicht liebt Wein Weiber und Gesang, Dcr bleibt ein Nai-r sein Lebenlang (x). Bref, c'était un homme complet, je dirai plus, un homme absolu dans lequel l'esprit et la matière n'étaient pas séparés , comme dans ï absolu des philosophes. Le nommer un spirituaUsle, ce serait se tromper aussi fort que le quaUfier du titre de sensua- liste. Que dirai-je? Il avait quelque chose de prime-sautier, d'ori- ginel, de miraculeux, d'inconcevable; il avait ce qu'ont tous les hommes providentiels, quelque chose de terriblement naïf, quel- que chose de gauchement sage; il était sublime et borné. Le père de Luther était mineur à Mannsfeld. L'enfant descen- dait souvent avec lui dans les entrailles du sol où croissent les puissans métaux, où coulent les sources primitives; ce jeune cœur s'appropria peut-être à son insu les forces secrètes de la nature , et peut-être encore fut-il enchanté par les esprits de h terre. C'est de là sans doute que tant de matière terreuse , que tant de restes de la scorie des passions, lui sont restés accolés, comme on l'a sou- vent reproché à sa mémoire. On lui fait tort et injustice en cela , car sans tout ce mélange terrestre , eût-il pu jamais devenir un (i) Qakonque n^aime ni les femmes, ni le vin , ni le chaut , Celui-là est un sot , et le sera sa vie durant. Digitized by VjOOQIC â I VJii RKVUS DKS DEUX MONDES. Iiomme d'action ? Les purs esprits ne savent pas agir. Ne lisons- nous |>as, dans le traité des spectres de Jung Stilling, que les es- prits ficuvent bien prendre la forme et Tapparence des créatures humaines, qu'ils peuvent marcher, courir, danser comme les vi- vans, mais qu'ils ne sauraient foire rien de matériel , ni déranger le moindre meuble de sa place. Gloire à Luther! honneur éternel à cet homme illustre, à qui nous devons le salut de nos biens les plus chers , et dont les bien- faits nous font encore vivre à cette heure! Il nous appartient bien [>eu de nous plaindre des étroites limites de ses vues. Le nain qui est monté sur les épaules d'un géant , peut sans doute voir plus loin que celui-ci , surtout quand il s'avise de prendre des lunettes ; mais de cette haute position , il nous manque le sentiment élevé , le cœur du géant que nous ne pouvons pas nous approprier. Il nous convient encore moins de laisser tomber une sentence rigou- reuse sur ses fautes ; ses fautes nous ont été plus utiles que les vertus de milliers d'autres. La finesse d'Érasme et la mansuétude de Mé- lanchton ne nous eussent jamais fait faire autant de progrès que la brutalité de frère Martin. Oui , les erreure de son début elles- mêmes, que j'ai signalées, ont produit des fruits précieux, des fruits que l'humanité tout entière savoure aujourd'hui. Du jour de la diète où Luther nia l'autorité du pape et déclara ouverte- ment qu'il fallait réfuter ses doctrines par des motifs tirés de la rai- son ou par des passages des .vain/es Ecritures^ de ce jour commença vn Allemagne une ère nouvelle. La chaîne par laquelle saint Bo- niface attacha l'église allemande au siège pontifical de Rome, fut limée et rompue. Cette église, qui faisait partie intégrante de la gi*ande hiérarchie , devint une démocratie religieuse. I^ religion elle-même devint tout autre. Au lieu du spiritualisme indien gnos- tiquc, du boudhisme de l'Occident , qui s'était changé en chris- tianisme romain-catholique-apostolique , naquit le spiritualisme judaïque et déiste , qui reçoit sous le nom de christianisme évangé- iique un développement conforme aux temps et aux lieux. Cette dernière croyance n'est pas étrange comme ce gnosticisme indien , elle peut être plus aisément mise en pratique, elle laisse à la chair ses di'oits naturels; la religion redevient une vérité , le prêtre un Iinnime qui accomplii ce que Dieu lui a commandé, en prenant une Digitized by VjOOQIC DE L'ALLEMAGNE DEPUIS LUTIIER. 407 femme et en montrant au grand jour ses enfans. D*un autre côté. Dieu redevient un célibataire céleste; la légitimité de son fils est rudement contestée, les saints sont médiatisés , on coupe les ailes aux anges; la mère de Dieu perd ses droits à la couronne du ciel, et défense lui est faite de faire des miracles. Dès-lors en effet, en même temps que les sciences naturelles font des progrès, les miracles cessent. Soit que Dieu nait pas été satisfeit de voir les physiciens le regarder aux doigts avec tant de défiance, soit par tout autre motif, toujours est-il que même dans ces der- niers temps oii la religion s'est trouvée en très grand péril , il a refusé de la soutenir par un éclatant miracle. Peut-être désormais les nouvelles religions qu'il daignera éuiblir sur la terre, s'appuie- ront-elles seulement sur la raison , ce qui sera beaucoup plus rai- sonnable. Ce qui est certain , c'est que l'établissement du saint- simonisme , qui est la plus nouvelle religion , n'a pas produit un seul miracle, sinon qu'un ancien mémoire de tailleur que Saint-Simoo avait laissé sur la terre fut payé dix ans après par ses disciples. Je vois encore l'excellent père Olinde se dressant avec enthousiasme sur les planches de la salle Taitbout et montrant à la communauté étonnée le compte du tailleur acquitté. Et les épiciers de s'étonner de cette transsubstantiation moderne du papier en or; et les tail- leurs de commencer à croire. Cependant, si l'Allemagne perdit beaucoup de poésie en perdant les miracles que dissipa le protestantisme , elle eut d'amples dédom- magemens. Les hommes devinrent plus vertueux et plus élevés. Le protestantisme eut la plus grande influence sur cette pureté de mœurs et le rigoureux accomplissement des devoirs qu'on nomme la morale; le protestantisme a même pris une direction qui l'i- dentifie parfaitement à cette morale. Nous voyons partout un heu- reux changement dans la vie des ecclésiastiques. Avec le célibat di^ paraissent les vices et les débordemens des moines, qui font place à de vertueux prêtres pour lesquels les vieux stoïques eux-mêmes eussent éprouvé du respect. 11 fout avoir parcouru à pied le nord de l'Allemagne, en pauvre étudiant , pour savoir combien de vertu» et , pour lui donner une belle épithète , combien de vertu évangé- lique, se trouve dans une modeste habitation de pasteur. Que de fois , dans les soirées d'hiver, ai-je trouvé là une réception hospi- Digitized by VjOOQIC 496 RfiVUE 0£S D£UX MÛJ^iDKS. lalière, moi étranger, sans autre recommandation que la faim et la fatigue dont j'étais accablé ! Quand j'avais bien satisfait mon appétit, quand j'avais fait un bon somme, me voyant disposé à partir, le vieux pasteur en robe de chambre venait ù moi et me donnait sa bénédiction pour le chemin, bénédiction qui ne m'a ja- mais porté malheur. La bonne et loquace femme du pasteur me glissait dans la poche quelques tartines , qui ne m'étaient pas moins utiles; et, à quelque distance de là, dans un pariait silence, les belles filles du vieux prêtre apparaissaient avec leurs joues rou- gissantes et leurs doux yeux couleur de violette, dont le feu timide ranimait mon cœur pour toute cette longue journée d'hiver. En posant comme thèse que sa doctrine devait être discutée ou réfutée au moyen de la Bible ou par des motifs tirés de la raison , Luther accorda à l'intelligence humaine le droit de s'expliquer les saintes Ecritures, et la raison fut appelée comme juge suprême dans toutes les discussions religieuses. De là résulta en Allemagne la li- berté de l'esprit ou de la pensée , comme on voudra la nonuner. La paisée devint un droit, et les décisions de la raison devinrent légitimes. Sans doute, depuis quelques siècles, on avait pensé et parlé avec une assez grande liberté , et les scolastiques ont disputé sur des choses que nous nous étonnons de voir même mentionner dans le moyen^ge. Mais cela provenait de la distinction qu'on faisait des vérités théologiques et philosophiques , distinction au moyen de laquelle on se gardait expressément de l'hérésie, et cela avait lieu seulement dans les salles des imiversités, et dans un latin gothique que le peuple ne pouvait comprendre. L'église avait donc peu de chose à craindre de toutes ces discussions. Cependant elle n'avait jamais positivement permis ces procédés , et, de temps en temps , comme pour protester, elle brûlait un pauvre soolastique. Depuis Luther, au contrabe, on n'a pas fait de distinction pour la vérité théologique et la vérité philosophique, et l'on a disputé sur la place publique, et en langue allemande , sans avoir rien à craindre. Les princes qui ont accepté la réforme ont légitimé cette liberté de la pensée, et la philosophie allemande est un de ses résultats positife et importans. Nulle part , pas même en Grèce , l'esprit humain n'a pu s'expri- mer et se développer aussi librement qu'il l'a fait en Allemagne , Digitized by VjOOQIC i DE L*ALL£MAGNE DEPUIS LUTHER. 499 depuis le milieu du dernier siècle jusqu a la révolution française. En Prusse, surtout, régnait une liberté de penser sans bornes. Le marquis de Brandebourg avait compris que lui, qui ne pouvait devenir roi légitime de la Prusse que par le principe protestant, devait maintenir la liberté de penser protestante. Depuis ce temps les choses ont changé, et le chaperon naturel de notre liberté pro- testante s'est entendu avec le parti ultramontain pour l'étouffer; il a même traîtreusement fait ^rvir à ses desseins une arme trou- vée et tournée contre nous par le papisme : la censure. Quelle bizarrerie ! Nous autres Allemands, nous sommes le plus fort et le plus ingénieux de tous les peuples. Les princes de notre race occupent tous les trônes de l'Europe, nos Rotschild gouver- nent les bourses du monde entier, nos savans régnent dans toutes les sciences , nous avons inventé la poudre à canon et l'imprimerie, et cependant, quand quelqu'un de nous Ure un coup de pistolet , il paie trois thalers d'amende , et quand un de nous veut faire insérer ces mots dans la Gazette de Hambourg : c Je préviens mes amis et connaissances que ma femme est heureusement accouchée d'un enfant beau comme la liberté ! > M. le docteur Hoffmann prend un crayon rouge et efface t la liberté. • Gela durera-t->il encore long^temps? Je n'en sais rien. Mais je sais que la question de la liberté de la presse, qu'on débat si vio- lemment à cette heure en Allemagne, se lie significativement à toutes les questions que je vien»de traiter, et je crois que la solu- tion ne sera pas difficile, si l'on songe que la liberté de la presse n'est autre chose que la conséquence de la liberté de penser, et par conséquent un droit protestant. Or l'Allemagne a déjà versé son meilleur sang pour des droits de ce genre, et il se pourrait qu'elle fût appelée un jour, par cette même cause , à rentrer en lice. Cette pensée est applicable à la question de liberté académi- que qui agite aussi vivement les esprits en Allemagne. Depuis qu'on a cru découvrir que c'est dans les universités que règne le plus d'exdtation politique, c'est-à-dire d'amour de la li- berté, on insinue de toutes parts aux souverains qu'il faut étouffer ces institutions ou du mdns les changer en écoles ordinaires. De nouveaux plans sont apportés de toutes parts, et le pour et le contre discutés avec ardeur. Mais les adversaires avoués des uni- Digitized by VjOOQIC » .'iOO REVUE DBS DEUX MORDES. versitês ^ tout aussi bien que ceux de leurs défenseurs qui se sont présentés jusqu ici, ne paraissent pas avoir bien saisi le véritable côté de k question. Ils ne comprennent pas que la jeunesse est partout animée d*enlhousiasmé pour la liberté, et que les universités fer- mées, cette enthousiaste jeunesse, comprimée et renfermée dans les universités, se répandra en d'autres lieux, fera peut-être alliance avec la jeunesse des villes de commerce et de la classe des artisans , et s'exprimera avec plus de force. Les défenseurs des universités ne cherchent qu'à prouver que la sdence de l'Allemafpie sera anéantie avec les universités , que la liberté académique sert aux études, qu'elle permet aux jeunes gens d'envisager les choses sous des aspects divers, etc., comme si quelques vocables grecs ou quelques rudesses de plus ou de moins faisaient quelque chose à Taffaire! Et qu'importe aux princes la conservation de la science, l'étude et la civilisation , si la sainte sécurité de leur trône est en pé- ril? Ils seraient assez héroïques pour sacrifier tous ces biens relatifs ù un seul bien absolu , à leur absolue domination ! car ce bieih4à leur a été confié par Dieu, et quand le ciel commande, toutes considéra- tions terrestres doivent céder. U y a donc malentendu aussi bien du côté des pauvres professeurs qui défendent les universités que du côté des délégués du pouvoir qui les attaquent. La propagande catholique en Allemagne comprend seule la question. Celle-là est l'ennemie secrète de notre système d'universités , qu'elle attai|ue par la ruse et le mensonge, et quand un des pieux frères de l'as- sociation fait mine de prendre intérêt pour les universités , on découvre bientôt que sous ses paroles se cache une lâche intrigue. Ceux-là savent parfaitement ce qui se trouve au Jeu , et quelle sorte de gain on peut y faire ; car l'église protestante tomberait avec les universités, cette église qui depuis la réformation n'a de racines que là , racines si profondes que toute l'histoire de l'église protes- tante de ces derniers siècles ne consiste que dans les discussions théologiques des doctes universités de Wittemberg, de Leipzig, de Tubingue et de Halle. Les consistoires ne sont que le faible reflet de la faculté de théologie , ils perdraient toute tenue et tout caractère , et tomberaient sous la dépendance des ministères , ou mêuie de la police. ^ Mais je ne veux |>as me livrer à ces considérations fâcheuses, sui*- Digitized by VjOOQIC DE L'ALLEMAGNE DEPUIS LUTHER. ^H tout ayant encore à parler de cet homme providentiel par lequel tant de grandes choses ont été feites en faveur du peuple allemand. J'ai montré comment il nous a fait arriver à la plus grande indë- pendance de la pensée; Luther ne nous donna pas seulement la liberté de nos mouvemens, mais aussi les moyens de nous mouvoir. Il donna un corps à Tesprit, ù la pensée il donna la parole. Il créa la langue allemande. Gela se fit en traduisant la Bible. L'auteur divin de ce livre parait avoir su , aussi bien que nous au- tres, que le choix d*un traducteur n'est pas du tout une chose indiffé-* rente. H créa lui-même le sien , et le doua de la faculté merveilleuse de foire passer son œuvre d'une langue qui était dès long-temps morte et enterrée , dans une autre langue qui était encore à naître. On possédait, il est vrai, la Vulgate, qu'on comprenait, et les Septante, qu'on commençait à comprendre; mais la connaissance de l'hébreu était complètement perdue dans le monde chrétien. Les Juifs seuls, qui se tenaient cachés çà et là, dans un coin de ce monde , conservaient encore les traditions de ce langage. Comme un fantôme qui garde un trésor qu'on lui a confié lorsqu'il était vivant, cette nation égorgée, ce peuple -spectre retiré dans ses ghettos obscurs, y conservait la Bible hébraïque; et l'on voyait les savans allemands se glisser furtivement dans ces cuis-de-sac pour s'emparer du trésor de la science. Le clergé catholique s'aperçut qu'un danger le menaçait de ce côté; voyant que le peuple pouvait arriver par cette route à la véritable parole divine, et décou- vrir les falsifications romaines , il s'efforça d'étouffer aussi les traditions des Israélites , et se disposa à détruire tous les livres hébreux. Dès-lors commença vers le Rhin cette guerre aux livres contre laquelle s'éleva si glorieusement l'excellent docteur Reu- chlin. Les théologiens de Cologne qui agissaient alors, et particu- lièrement Hochstraten, n'étaient pas aussi bornés que le vaillant champion de Reuchlin , Uh*ich de Hulten, les représente dans ses Litterœ obscurorum virorum. Il s'agissait de l'anéantissement de la langue hébraïque. Quand Reuchlin eut vaincu, Luther put com- mencer son œuvre. Dans une lettre qu'il écrivit à cette époque à Reuchlin , il semble déjà comprendre toute l'importance de cette victoire remportée par celui-ci dans une situation difficile et dé- Digitized by vjOOQ le iiOS REVUE BKS DEUX MONDES. pendante, tandis que lui, le moine augustin, jouissait de toute sa Vberté; dans cette lettre, Luther dit très naïvement: Ego nikil timeo , quia nUùl habeo. Jusqu'à œtle heure il m'a été imposable de comprendre com- ment Luther arriva à ce langage dont il s'est servi pour traduire la Bible. Le vieux dialecte souabe avait complètement diq[)aru avec la poésie chevaleresque du temps des empereurs de la maison de HohenstaufFen. Le vieux dialecte saxon , qu'on nomme le plat alle- mand , n'était répandu que dans une partie du nord de l'Allemagne, et, en dépit de tout ce qu'on a tenté, il n'a jamais pu servir à un usage littéraire* Si Luther s'était servi pour sa traduction de la BiUe du langage qu'on parle aujourd'hui dans la Saxe, Adelung aurait eu raison de prétendre que le langage saxon , surtout le dialecte de Meissen , était le haut allemand , c'est-à-dire notre langage litté- raire. Mais cette erreur a été réfutée depuis long-temps , et je n'en parle que parce qu'elle est accréditée en France. Le saxon d'aujour- d'hui n'a jamais été un dialecte du peuple allemand , aussi peu que le silésien, car l'un et l'autre sont nés de la coloration slave. Je le répète , je ne sais comment est née la langue que nous trouvons dans la Bible de Luther; mais je sais que par cette Bible dont la jeune presse jeta des milliers d'exemplaires parmi le peuple, la langue luthérienne se répandit dans toute l'Allemagne, et servit partout de langage littéraire. Elle règne encore en Allemagne, et donne à ce pays, fracturé religieusement et politiquement, une unité littéraire. Cet immense service nous dédommage de ce que cette langue, telle qu'elle est aujourd'hui , manque de cette intimité qu'on trouve dans les langues qui se forment d'un seul dialecte. Mais le style de Luther dans la Bible offre ce caractère d'intimité, et ce vieux livre est une source éternelle de rajeunissement pour notre langue. Toutes les expressions et toutes les tournures qu'on trouve dans la Bible de Luther sont allemandes, les écrivains peu- vent toujours les employer ; et conune ce livre est dans les mains des classes les plus pauvres, elles n'ont pas besoin de leçons sa- vantes pour s'exprimer dans une forme littéraire. Cette drconstance produira de remarquables effets, s'il arrive jamais qu'une révolu- tion politique éclate parmi nous. Partout la liberté saura parler, et son langage sera biblique. Digitized by VjOOQIC DE L'ALLEMAGNE DEPUIS LUTHER. 505 Les écrits orig^maux de Luther nont pas moins contribué à fixer le langage allemand. Ils pénétrèrent profondément dans les esprits par la vivacité et la passion de sa polémique. Le ton qui y règne n*est pas toujours très délicat ; mais on ne foit pas non plus les révolutions religieuses à la fleur d'orange. Pour fendre des sou- ches grossières, il fallait quelquefois prendre un coin grossier. Dans la Bible, le langage de Luther conserve toujours une cer- taine dignité par respect pour la présence de l'Esprit divin. Dans ses écrits polémiques, il ^'abandonne au contraire à une rudesse plé- béienne qui est encore aussi repoussante que grandiose. Ses ex- pressions et ses métaphores ressemblent assez a ces gigantesques images de pierre qu'on trouve dans les temples égyptiens ou hin- dous, et dont la laideur et les couleurs bizarres nous attirent et nous repoussent en même temps. Au milieu de ce style baroque et rocailleux, le hardi moine apparaît quelquefois comme un Danton religieux, comme un prédicateur de la Montagne qui, debout à sa cime, fait rouler sur ses adversaires ses paroles écrasantes comme des quartiers de rocher. Ce qui est plus curieux et plus significatif que ces écrits en prose, ce sont les poésies de Luther, ces chansons qui lui ont échappé dans le combat et dans la nécessité. On dirait une fleur qui a poussé entre les pierres, un] rayon de la lune qui éclaire une mer irritée. Luther aimait la musique , il a ooéme écrit un traité sur cet art , aussi ses chansons sont-elles très mélodieuses. Sous ce rapport , il a aussi mérité son surnom de cygne d'Eisleben. Hais il n'était rien moins qu'un doux cygne dans certains chants où il ranime le courage des siens, et s'exalte lui-môme jusqu'à la plus sauvage ardeur. Le chant avec lequel il entra à Worms, suivi de ses compagnons, était un véritable chant de guerre. La vieille cathédrale trembla à ces sons nouveaux , et les corbeaux furent effrayés dans leurs nids obscurs, à la dme des tours. Cet hymne , la MarseiUaise de la réforme , a conservé jusqu'à ce jour sa puis- sance énergique , et peut-être entonnerons-nous bientôt dans des combats semblables ces vieilles paroles retentissantes et bardées de fer: Notre Dieu est une forteresse , Une épce et une bonne armure ; Digitized by VjOOQIC • liM REVUE DBS DEUX MONDES. Il nous délivrera de tous les dangers Qui nous menacent i présent. Le vieux méchant démou Nous en veut aujourd'hui sérieusement , Il est armé de pouvoir et de ruse , Il n*a pas son pareil au monde. Votre puissance ne fera rien y Vous verrez bientôt votre perle ; L*homme de vérité combat pour nous , Dieu lui-même Ta choisi. Teux-tu savoir son nom : Cest Jésus-Christ , Le seigneur Sabaotb , Il B^est pas d'autre Dieu que lui , Il gardera le champ, il donnera la victoire. Si le monde était plein de démons, Et s*ils voulaient nous dévorer, Ne nous mettons pas trop en peine. Notre entreprise réussira cependant. Le prince de ce monde , Bien qu'il nous fasse la grimace , Ne nous fera pas de mal. Ii> est condamné , Un seul mot le renverse. ds nous laisseront la parole , Et nous ne dirons pas merci pour cela : La parole est parmi nous Avec son esprit et ses dons. Qu'ils nous prennent notre corps , Nos biens, l'honiieur, nos enfiuis. Laissez-les foire , Ils ne gagneront rien à cela ; A nous restera l'empire. J*ai montre comment nous devons à notre cher docteur Martin Luther la liberté de penser dont la littérature moderne avait besoin Digitized by VjOOQIC DE l' ALLEMAGNE DEPUIS LUTHER. 50i> pour son développement. J'ai montré comment il nous créa la pa- role, la langue par laquelle devait s'exprimer cette littérature. J*ai encore à ajouter qu'il ouvre en personne cette littérature; que les belles lettres, proprement dites, commencent avec Luther; que ses chansons spirituelles en sont le premier monument important , et qu'elles révèlent déjà tout son caractère. Quiconque voudra parler de la littérature moderne de l'Allemagne doit donc del)uter par Luther, et non pas par ce bon bourgeois de Nuremberg, nommé Hans Sachs, comme il est arrivé à quelques littérateurs ro- mantiques de mauvaise foi. Hans Sachs , ce troubadour de l'hono- rable corporation des cordonniers, dont les mattre&chants ne sont qu'une informe parodie des anciennes chansons des troubadours, et les drames un absurde travestissement des vieux mystères; ce farceur pédant, qui singe péniblement la libre naïveté du moyen- âge , est peut-être le dernier poète des temps anciens , mais assu- rément il n'est pas le premier poète des temps nouveaux. Il n'est besoin pour cela que d'indiquer en peu de mots, comme je ne puis me dispenser de le faire dans la seconde partie de ce travail, les différences de la littérature moderne et de la littérature du moyen- âge. Henri Heine. TOME I. 53 Digitized by VjOOQIC LES ROYAUTÉS LITTÉRAIRES, 21 M. \)xctav ^uf^. I. Depuis quelque temps, mon ami, la critique et la poésie sont divisées sur plusieurs questions. Le différend promettait d'abord de s'arranger à Tamiable. Mais la réflexion et l'invention, en diemi- nant chacune dans la voie qui leur appartient, se séparent de plus en plus. Si chacune des deux persistait dans cette mutuelle résis- tance, ce serait bientôt une hostilité irréconciliable. Heureusement, nous l'espérons du moins, le mal peut encore se réparer. La discussion ramenée à ses conditions les plus hautes et les plus vraies , à la franchise et au désintéressement, peut éclairer d*une commune lumière le public, la poésie et la critique. Si quelques jeunes enthousiastes n'avaient pas eu la fantaisie singuhère de fonder pour leurs adorations des royautés litté- raires, inviolables, irresponsables, placées, à ce qu'ils disent, au- dessus de la discussion et de la réprimande, dédaigneuses du Digitized by VjOOQIC LES ROYAUTÉS LirrÉRAIRES. S07 passé qu'elles dominent, supérieures au présent qui ne les comprend pas encore, pleines de mépris pour l'avenir qui ne leur appartien- dra pas, nous n'aurions pas à regretter l'entêtement et la colère qui contrastent d'une façon si fiichense et si mesquine avec le loisir et la rêverie du poète. Serait-il vrai qu'il existe des royautés littéraires? Le public plierait-il volontiers le genou devant les demi-dieux de ce nouvel Olympe? Le devoir de la critique est-il d'enregistrer l'avènement des nouveaux rois et de prêter serment entre leurs mains? Si cela était, la dialectique littéraire se réduirait à l'office de chancelier. Avant de souscrire à cette théorie de la puissance poétique, qu'il me soit permis de la discuter. Si mes raisons ne valent rien , qu'on les réfute; si mes argumens sont inoHnpIets, qu'on les achève; si je suis dans le vrai^ qu'une fausse honte n'éternise pas des inimi- tiés factices. Il n'y a pas à rougir quand on se trompe; il n'y a rien d'honon^le ni de grand à persister dans son aveuglement. La critique , je le sais , n'est pas tmafiime dans ses reproches ; et je croirais mal défendre la cause à laquelle je me suis dévoué en altérant la physionomie réelle des faits. Ce que je blâme, d'autres l'approuvent ; ce que je prévois , d'autres ne l'aperçoivent pe&. le ne veux iiier aucune de ces difficultés. J'accepte volontiers , sans confusion et sans répugnance , les objections suscitées par le mouvement de ma pensée. Pour les combattre , il suffira , je crois , d'exposer comment je conçois les sympathies et les devoirs de la critique. n y a, aeloti moi, trois manières de juger les œuvres de son temps : on peut les estimer sérieusement au nom du passé, que l'on compskte avec eHes; au nom du présent, en les admettant ab- soiiment, sans restriction et sans arrière-pensée; et enfin au nom de ravenir, en discutant le but qu'elles se proposent. Ces trois méthodes scml profondément distinctes. La première et la troisième sont hostiles à plusieurs croyances de la poésie nou- velle. La seconde seule a fut preuve jusqu'ici d'une entière sym- pathie pour les royautés littérah^. Voyons si toutes les trois ré- sisteront avec un égal succès à l'analyse et à la réflexion. La première méthode, que j'appellerai la méthode historique, faute de pouvoir la désigner plus clairement , prend dans le passé Digitizedby Google • 508 REVUB DES DEUX SONDES. une époque féconde en chefs-d'œuvre poétiques, remarquable par le mouvement et la vivacité, ou par Tordre et rharmonie de se» créations. Elle choisit à son gré , selon l'énergie ou la faiblesse de son caractère, Shakspeare ou Pope , Molière ou Boileau. Une fois fixée dans son choix, elle déclare irréprochable de tout point le modèle dont elle a fait un demindieu. Elle brûle , sur Tautel qu'elle a buti de ses mains, un encens vigilant et assidu. Tous ceux qut ne sont pas initiés à sa religion , elle les nonmie impies. Quelles sont les conséquences prochaines et naturelles de cette méthode? Que faut-il attendre de ces perpétuelles comparaisons? Est-il permis de fonder une légitime espérance sur ce dévot souve- nir du passé? N'y a-t-il pas dans ce cnlte des aïeux le germe d'une irrésistible injustice pour les contemporains? N'est-il pas à craindre que l'habitude de vivre avec les morts ne nous rende dédaigneux et hautains avec les hommes que nous coudoyons? Le vieil adage latin, major è longinquo reverentia^ n'est-il pas applicable avec une. égale justesse à l'histoire littéraire et à l'histoire politique? N'estnl pas dans le caractère humain de grandir les figuresà mesure qu'elles s'éloignent? Quel est celui de nous qui i*ésiste courageusement à l'effet inverse de cette singulière perspective? Quel est celui qui ne cède pas au mouvement involontaire de sa vanité, et qui ne se console pas à son insu de la supériorité des contemporains éminens» en leur opposant la supériorité menaçante des morts illustres? C'est une triste vérité, mais qu'il faut reconnaître et ne jamais oublier, que la plupart des hommes répugnent à l'admiration des choses qu'ils ont sous les yeux. Ils se sembleraient à eux-mêmes trop petits et trop infimes, s'ils avouaient la grandeur et l'éléva- tion de ceux qui respirent le même air et vivent dans la même ville. Ils se vengent du présent qu'ils ne peuvent détruire en cherchant dans les siècles évanouis des figures plus grandes et plus hautes. Ceci est une plaie honteuse de notre nature ; mais, pour la guérir» il ne faut pas la nier. S'il y a parmi nous des esprits loyaux et sérieux qui s'accommo- dent volontiers d'une double admiration , diez qui la sympathie pour le présent n'exclut pas le respect du passé, et qui ne se trou- vent ni plus petits ni plus étroits pour proclamer en toute occasion qu'ils n'atteignent à la taille ni de leurs aïeux ni de leurs frères^ Digitized by VjOOQIC LES ROYAUTÉS LITTERAIRES. llOd s'il efi est qui viveot paisibles et sereins, et qui dorment beuieux sans espérance de grandir, ces esprits sont rares et font exception à la loi commune. Ce n*est pas tout. Jusqu'ici nous avons supposé que la compa- raison assidue du présent et du passé, bien que préjudiciable aux contemporains, se réalisait à des conditions régulières; nous avons cru, par hypothèse, que les amans studieux du passé contem- plaient d'un œil clair et attentif les monumens élevés chaque jour à leurs côtés. Mais cela est-il ainsi? Je ne le crois pas. Ceux qui baptisent du nom d'immortel et d'inimitable un siècle de prédilection, qui prennent pour dernier terme du génie humain l'âge d'Elisabeth ou de la reine Anne , de Louis XIV ou de Voltaire , consentiront- ils volontiers à étudier dans leurs moindres détails les inventions qu'ils dédaignent à priori? Devons-nous attendre de leur mépris l'analyse patiente et déliée des œuvres qu'ils ont rapetissées d'a- vance dans leur pensée? Ne serait-ce pas de leur part une com- plaisance merveilleuse et presque impossible , que de descendre jusqu'à l'intelligence intime des choses et des honunes qui sont auprès du passé comme s'ils n'étaient pas? Espéréz-vous qu'ils s'abaissent jusqu'à mesurer des pygmées, eux qui ne veulent re- garder que des géans? Aussi voyez comme ils traitent le plus souvent avec une igno- rante fatuité les questions qu'ils n'ont pas même feuilletées! Voyez comme ils parlent avec une abondance vide et gonflée des pro- blèmes les plus nouveaux, qu'ils ne soupçonnent pas! Gomme ils déplacent et brouillent les termes opposés des équations qu'ils prétendent résoudre ! Gonmie ils tranchent d'un mot les doutes qu'ils ne conçoivent pas; comme ils cravachent msolemment les difficultés qui se cabrent sous leur gaucherie entêtée ! Il y a dans la vénération du passé quelque chose qui obscurcit fréquemment l'intelligence des contemporains. Complète et persé- vérante, l'étude des monumens qui ont traversé les siècles ne pourrait se concilier avec l'ignorance et le dédain du présent. Renfermée dans de certaines limites, dévouée aux intérêts d'une famille dont die ne connaît pas la généalog^, cette étude ferme la porte aux idées nouvelles. Digitized by VjOOQIC 510 hRyiiH Dl^S DEUX MONDES. Faut-il s'étonner si m booime foçonné dès longHempi^ aux poèmes castillans et hautaine de Corpeille » ou bien aux élégies harmonieuses 9 aux délicates analyses de Racine, refuse de s*iniiier par de nouvelles et laiM)rieuses investigations aux tentatives et aux espérances de la poésie contemporaine? Faut-il s*étonner s'il répu^ gne à passer de la tranquille contemplation des chefs-d'oeuvrç accomplis à la recherche des inventions qui se multiplient et se combattent, et dont plusieqrs encore ne sont que Tébauçhe in- complète des idées qu'elles devaient réaliser? Non sans doutp; Tétonnement serait de la niaiserie. Il est si simple et si commode d'enfermer sa pensée dans un cercle in- iranchissable! Il est si doux et si heureux pour Ifi paresse d'ar- rêter irrévocablement l'horizon de ses regards, de déclarer absente la terre qu'on n'a pas visitée, de U^ter d'avepturiers et de visionnaires ceux qui rêvent les îles faicoRniies!  quoi bon abréger son soDuneil pour étudier les projets de ces nouveau:^ Colomb? Ne vaut-il pas mieux cent fois traiter ces inventeur^ pré- tendus conune la cour de Gastille traitait le pilote génojs? Au lieu de risquer le voyage, ne vaut-il pas mieux dire avec les ian^iliers d'Isabelle : Le sol manque où nos pieds n'ont pas marché? n y a dans l'intimité quotidienne des hommes qui ne sont phi^ quelque chose de grave et de singulièrement émouvant, qui dé- tourne la pensée des nouvelles épreMves. Quand on s'est composé pour ses rêveries de la jouroée, pour ses réflexions et ses ^tre<- tiens de toutes les heures, un cercle choisi d'esprits rares et puis- sans, qui ont donné au monde la mesure et la portée de leurs projets , qui ont réalisé par des oiivres pures et fidèles leurs plus hautes ambitions, l'ame heureuse et fière de ces glorieuses et îp* violaUes amitiés se fait prier à deux fois pour engager sa coih fiance à de nouvelles affectioas. £llç passe indifférente auprès de$ inventions les plus éclatantes qui vieiwe^nt d'^ore, coimpe un époux de la veiUe près d'un groupe de jeuœs filles resplendisfiantes de pudeur et de beauté. Or une critique oondanmée par ses instincts et ses prédilectiofis à l'ignoranoe ou à la connaissance néoe^remept incpmplèie des Qsuvres qu^elIe prétend juger, a-t-elle des drcMls l^tiipeisf à noire sanction? Si elle refuse de marcher devant nQiis,Qop«i§i)t poMvaDS- Digitized by VjOOQIC LES ROYAUTÉS LITTÉRAIRES. oll flous la suivre? Si elle ne daigne pas écarter les ronces qui embar- rassent le chemin, la prendrons-nous pour guide? Si die s'assied au bord de la route , la oonsulterons-nous sur le but du voyage? L'ignorance qui s'avoue et se proclame est le point de départ le plus sàr vers la science qui reste à conquérir. L'ignorance qui se glorifie et s'absout est une nuit que rien ne peut dissiper, qui ternit toutes les lumières, une nuit étemelle. En présence de la critique amoureuse du passé , on ne saurait se lasser de le répéter, malgré l'inévitable ridicule de cette nâive i*e« commandation : le sa.voir, si profond qu'il soit, limité aux lignes ciUrémesde certaines q)oques, ne dispense pas plus de l'étude des époques qui ont suivi que de' celle dos époques antérieures. Si la littérature du xy^ siècle n'explique pas, à ceux qui l'ignorent , la lit- térature du XII*, par quel hasard les idées littéraires contempo- raines de Louis XI ou de François P révéleraient-elles aux hommes enfouis dans le passé l'intelligenoe de notre temps, sur lequel ils n'ont jamais jeté les yeux ? Qu'ils ignorent, mais qu'ils s'abstiennent. Qu'ils occupent leurs loisirs à dérouler les bandelettes de leurs momies vénérées; qu'ils adorent les images de ceux qui ont vécu. Hais qu'ils ne sortent pas de leurs cités souterraines pour blâmer à l'étourdie les choses qui se font au-dessus de leurs têtes. Que fait au contraire cette critique rétrograde? Comprend-elle son devoir et les limites de sa puissance? Se résigne-t-elle de bonne grâce au seul râle qu'elle puisse dignement remplir, à l'interprc- tation du passé au mOieu duquel elle a vécu? Mon dieu non ! elle s'entête aveuglément dans une résistance inutile; elle s'oppose de toutes ses forces au mouvement qu'elle ne conçoit pas. Elle s'en va furetant jour et nuit les poudreuses bibUothèqnes, pour demander aux moits des ai^umens victorieux contre le&vivans. Ainsi, sans tenir compte des besoins nouveaux, des transforma- tions relatives des mœurs et des passions, auxquelles s'adresse la poésie, sans accepter les métamorphoses imposées à l'ensemble ^ des idées littéraires par les progrès des études historiques, elle prétend immobiliser la pensée. C'est une Arfie, je le sais bi^ , mais une folie inguérissable à ce qu'il semble ; car la critique de bibliothèque compte aujourd'hui Digitized by VjOOQIC Slâ HEVtJE DES DEUX MONDES. de nombreux représentans et ne promet pas de s'éteindre. Plu«- sieurs d'entre eux se recommandent par Téléganoe du langage ; mais toute rharmonie de leurs périodes, toute la grâce de leurs raille> ries» toute l'habileté de leurs récriminations ne peuvent rien contre les choses qui se font. Os n'excitent que le dédain et l'indifférence des poètes. Je blâmerais hautement les hommes d'imagmation de ne pas ré* pondre à des interpellations pertinentes; je les bl&merais de ne pas réfuter par eux-mêmes ou par leurs amis des objections sé- rieuses. Le silence en pareil cas est une mauvaise d^nse. C'est mal comprendre sa dignité personnelle que de n'opposer à une accusation mesurée que le sourire de l'inattention. Mais je ne puis blâmer l'accueil fait aux reproches delà critique historique. Je ne puis savoir mauvais gré aux esprits qui vivent de fantaisie d'entendre sans les écouter les clameurs d'une foule jalouse et envieuse qui prétend leur défendre de marcher» parce qu'elle ne peut faire un pas. La seconde méthode est plus féconde et plus large. C'est la réalisation vivante d'une parole échappée à l'auteur de René » dans sa colère contre les chicanes mesquines que la littérature impé- riale ne lui épargnait pas. Il avait dit : c II faut abandonner la cri- tique des défauts pour la critique des beautés. > Cette pensée, vraie en elle-même , et qui contient le germe de plusieurs réflexions utiles et encourageantes aux nouveau-venus comme aux hommes déjà glorieusement arrivés , a été prise à la lettre par ceux qui font profession d'une sympathie assidue pour les tentatives et les projets de la poésie nouvelle. Ce qui leur importe avant tout, c'est de se placer au point de vue de l'inventeur, et en cela ils ont raison. Leur préoccupation constante, leur étude de toutes les heures , c'est de s'interposer entre le poète et la foule , c'est d'expliquer et de mettre en lumière les parties les plus secrètes du drame ou du roman qu'ils ont sous les yeux. Ils s'efforcent à deviner, dans les moindres détails de Tœuvre qu ils analysent, l'intention générale, obscure pour le plus grand nombre, et perceptible seulement aux initiés, à ceux qui sont doués d*un sens poétique capable de rivaliser avec !• génie Digitized by VjOOQIC LES ROYAUTÉS LITTÉRAIRES. 513 même de rinventioD , pour l'acuité du regard et Télendue de Tho- rîzon qu'il embrasse. Cette tâche est belle , je ne veux pas le nier. Au début d'une école nouvelle , la critique admirative et sympathique peut aider puissamment à la réforme et à l'éducation de l'esprit public. En se résignant à l'enseignement quotidien des vérités qu'elle a sur- prises, en exprimant successivement , avec une sobriété contenue» avec une habile tempérance , dans un style limpide, les idées que le poète livre d'un seul coup aux esprits frivoles et inattentifs , elle rend à l'inventeur aussi bien qu'au lecteur un service incontes- table. Mais , après l'avènement définitif des idées nouvelles , quand le public instruit par ces leçons persévérantes n'a plus rien à deviner, quand le poète est sûr d'être compris, une tâche nouvdle com- mence pour la critique. Cette tâche , c'est l'application de la troi- sième méthode que nous avons précédemment indiquée. La pre- mière se rejetait dans le passé pour blâmer le présent; la seconde s'en tenait au présent, et se bornait à l'expliquer; la troisième explique le présent par le passé, mais elle va plus loin. Elle inter- roge l'avenir qui se prépare, elle prévoit les choses qui ne sont pas encore, en estimant sérieusement les choses qui se font. La critique rétrospective est frappée d'impuissance. La critique admt- rative est désormais inutile. La critique prospective a maintenant son rôle à jouer. Ce rôle n'est possible qu'après l'examen total, après la récapitulation sommaire, mais compréhensive, des hommes éminens qui sont aujourd'hui à la tète de la poésie française. II. Parcourons ensemble, mon ami, le domaine entier de l'imagi- nation, embrassons d'un regard toutes les gloires poétiques de la France, épelons les noms splendides et sonores qui depuis quinze ans ont pris place dans l'histoire; quelle richesse, quel éclat et surtout quelle variété! L'élégie, Tode et la satire, qui jusqu'ici, si l'on excepte Régnier et André Chénier, n'avaient Digitized by VjOOQIC 514 AETDB DES DBilX WNIBBS. guère été dans notre pays qu'un dëbssemeBt de lettrés, un releii- Ussement plus ou moins grèle des deux antiquités , un pastiche habile t mais le plus souvent inanimé des pensées oonsacrées par l'admiration d'Athènes ou de Rome, ont aujourd'hui de glorieux représentans. Le premier nom que je vais prononcer est déjà sur vos lèvres. Pkis d'une fois vous l'avez invoqué dans la tourmente littéraire. Au milieu des orages tumultueux qui ont accueilli votre passage, vous avez pris pour guide plus d'une fois;cette étoile radieuse qui avait édairé vos premiers pas. Entre les fortunes littéraires j'en sais bien peu qui se puissent comparer à celle de Lamartine. U domine par la paisible majesté de son géme toutes les controverses litté- raires. Une s'est guère soucié, à ce qu'il semble, de la rénovatioo factice de la poésie lyrique au seizième siècle , ni du rajeunissement ]4us sérieux et [dus vrai commencé à la fin du siècle dernier, au pied de l'échaÊiud, par une voix trop tôt réduite au silence. Le savant Ronsard qui voulait helléniser toute la Franœ, et la lyre mélodieuse à qui M^ de Goigay a confié le soin de son immortalité, ne sont pour rien dans l'avènement de Lamartine. Homme heureux et prédestiné, il ne doit qu'à lui-même l'abondance et la forme de ses pensées. Parmi les artistes éminens de ce lempsKâ, ce qui le distingue, vous le savez, c'est la spontanéité permanente de son génie. Il n'emprunte à personne le nombre et la mesufe de ses périodes. Les similitudes inépuisables dont il fait un vêtement à sa fantaisie, les horizons indéfinis qu'il ouvre devant nous, les pers- pectives majestueuses de ses paysages, tout cda est bien à lui. Il n'a dit à personne le secret de ses inspirations merveilleuses. Peut- être qu'il ignore lui-même la source mystérieuse où sa rêverie se renouvelle sans jamais se métamorphoser. Homme de cœur et d'en- traînement, il ne s'est jamais étudié. Il n'a jamais songé à se de- mander pourquoi sa fantaisie préférait les plis majestueux de la toge antique aux tabards et aux cottes de maille; s'il lui est arrivé de feuilleter rhistoh*e, sans doute c'a été seulensent pour nouirir sa pieuse tristesse au spectacle des grandes catastrophes. Il ne s'est guère enquis du costume ou des habitudes des héros dont il lisait la vie. Mais il a suivi d'un oeil curieux l'accompUssemâat des con- seils providentiels dans la destinée politique des nations. Il n'a pa$ Digitized by VjOOQIC LES KOYMJTtS LITTÉRAIRBS. olâ cherché dans les chroniques les anecdotes sin^lières ou les pa^ sions désordonnées qui depuis quelque temps ont alléché tant d'an)bitîons poétiques. Chose étonnante dans un siècle énidit et dialectique! si tous les livres avaient péri, il y a quinze ans, Lamartine ne serait pas moins s^rand. Le savoir enfoui dans nos bibliothèques naurait pas ajouté une corde à sa lyre. Dieu , l'homme et la nature, voilà le thème éternel qu il recoaunence incessamment, qu'il interr(^ et qu'il explique à toute heure, qu'il décompose et qu'il varie; c'est à cette vastQ et solennelle trilogie qu'il ramène toutes ses médi- tations. Tantôt il demande au monde le secret des volontés di- vines, tantôt il essaie de résoudre l'énigme de la création par les espérsmces de son cœur. Ou bien, dans ses tristesses les plus hautes, quand il est las de lui-même et du monde, il s'adresse à Dieu et lui pose l'insoluble question : où va le monde? où vont les hommes? Par la profondeur de ses regrets, par la sereine résignation de ses pensées, Lamartine appartient au christianisme. Par l'élan naturel et divin de son génie, par son ignorance naïve et résolue , ou plutôt par l'intuition savante et calme de sa conscience, il ap- partient aux premiers temps de la poésie antique. Après lui il est un nom que l'art et la poésie chérissent presque à l'égal du sien , un nom qui se reconunande à la gloire par la dé- licatesse patiente des inventions, par la grâce exquise et harmo- nieuse, par la Qnesse déliée, par la coquetterie invitante et chaste. Vous le savez, Alfred de Yigny, dont les débuts remontent au même temps que les vôtres , a marqué sa place dans l'histoire litté- raire avec un soin que nul ne peut blâmer; si plus d'un regret se mêle à notre admiration, s'il nous est arrivé plus d'une fois de souhaiter une sœur à la divine Eloa , ai dans notre pieux enthou- siasme pour le poète nous l'avons gourmande sur le chiffre avare de sa famille, qu'importe, n'est-K^ pas? Est-ce au nombre des pertes qu'il faut mesurer la beauté du collier? Le poète est jeune, Û a devant lui une longue vie. Il s'est nourri de fortes études, il n'a regretté , pour assoujdir sa parole et façonner sa pensée, ni les veilles, ni le courage. Il n'a pas craint le reproche adressé a l'en* Digitized by VjOOQIC 516 REVUE DES DEUX HCMfDES. nemi de Philippe; bien souvent il a vu le jour lutter avec la lueur pâlissante de sa lampe. S'il a reçu du ciel une riche nature, il a cultivé précieusement ce divin patrimoine. Rarement se laisse-t-il aller au premier dan de sa pensée. Il se défie courageusement du caprice de ses inspi- lotions, n préfère, et je Fen remercie, l'approbation et la louange de quelques amis d'élite à la bruyante et passagère popularité qui salue à l'ordinaire l'exagération et l'emphase. Quand une fois il s'est mis en tête d'enchatonner une de ses pensées, il ne quitte pas le métal qu'il ne l'ait ciselé selon sa volonté. Ce n'est pas assez pour lui d'avoir donné, comme un habile lapidaire, une transpa- rence lumineuse à la pierre qu'il a taillée ; il veut pousser plus loin le travail et la conquête. II sèmera sur l'anneau des figures Vapri- deuses , pleines de mouvement et de vie , il entrelacera leurs bras , il animera leurs gestes, il luttera de prédâon et de finesse avec Fart florentin. C'est une rude tâche, n'est-ce pas? Mais la gloire ache- tée à ce prix n'en est que plus grande et plus durable. Vous connaissez mieux que moi tous les trésors contenus dans l'ame ardente et poétique de Sainte-Beuve. Blieux et plus sou- vent que moi, vous avez pu apprécier toutes les souplesses de sa pensée, toutes les ressources de sa parole. S'il n'a pas, comme Lamartine, la spontanéité débordante, ou, comme Alfred de Vigny, la patiente coquetterie , il s'élève aussi haut qu'eux en mardiant par d'autres voies. Vous ne l'ignorez pas, mon ami, Sainte- Beuve est arrivé à la poésie par la science qu'il a trouvée incom- plète, par la pratique de la vie qu'il a trouvée mauvaise. Avant de demander à Dieu d'impérissables consolations , il s'est plongé bien avant dans les vanités de l'esprit, dans les plaisirs et les pasaons du monde. Avant de regarder face à face celui qui ne se voit pas, U s'est confié long-temps dans l'austère contemplation de la vérité enseignable, il s'est complu dans les joies turbulentes. Quand il s'est mis à chanter, il savait, il avait vécu. Aussi, chez lui, c'est un plaisir singulier d'allier la fDrme savante à l'apparente humilité des détails. Comme l'auteur de Laodanùa, il aime à célébrer dans ses hymnes mélodieux les épisodes de h vie domestique. Le sou- venir de ses lectures n'est jamais que l'occasion et rarement la cause Digitized by VjOOQIC LES ROYAUTÉS LITTÉRAIRES. 517 de ses rêveries. Il n essaie pas de cacher sous une fastueuse érudi- tion la primitive simplicité de ses espérances, ou la modestie de ses désirs. Il parle naïvement des choses qu'il a senties. II ne demande gvace pour aucune hardiesse. Il nous montre sans ostentation et sans pruderie ce qu'il a vu au fond de son cœur. Le soleU éclatant et pur, le ciel haut et diaphane, les paysages dans le goût de Claude Lorrain , ne sont pas familiers à son pinceau. Il préfère à ces au- gustes épopées de la campagne italienne les lignes élégantes et sobres de Richmond. Par l'acceptation franche des vulgarités qu'il sait enrichir, il se rapproche volontiers de l'école flamande. Comme Ruysdael et Hobbema , il ne dédaigne rien de ce qu'il peut retracer. Il excelle éminemment à relever par la pureté précise de l'expression les traits qui, sous une autre main, seraient demeurés vagues, inaccusés, et nous auraient choqués par leur inutilité. — Mais , quels que soient les secrets de son procédé poétique, il est sûr, quand il le voudra, d'agrandir son nom. Ce que j'aime dans Béranger, ce que j'admire sans me lasser^ c'est l'artifice ingénieux qui encadre, dans les étroites linntes de quelques strophes, le développement rapide, mais complet, d'un sentiment qui, pour être simple , n'en est pas moins neuf, tant le poète sait rajeunir par la pureté de b forme, par l'invention des détails, les sujets les plus familiers. Rarement lui arrive-t-il de se fier à l'éclat pittoresque de l'expression pour l'effet de sa pensée. Il y a dans la trame de son vers une transparence hardie qui laisse voir à nu tous les caprices de la fantaisie. Il ne déguise jamais sous un mot sonore une idée grêle et chétive. Ce qu'il veut dire, il le sait nettement. Il prévoit tout ce qu'il montre. Il ne laisse au hasard aucune chance de victoire ou de défaite. Chaque pas qu'il fait, il a pris soin de l'assurer. Aussi comme il va droit au but! Comme il remue profondément! Comme il va chercher au fond du cœur, sans hésitation et sans gaucherie, les sentimens qu'il veut atteindre ! Un des caractères dktinctifs de Béranger, un de ses privilèges les plus précieux, c'est de dramatiser en cinquante vers l'idée qu'il a choisie. Non-seulement il en exprime le suc le plus savoureux, mais il sait encore, chose plus rare aujourd'hui, s'arrêtera temps et ne pas l'épuiser. Digitized by VjOOQIC MS REVUE DES DEUX MONDES. II s'est préservé avec une reDgîeuse vigilance de la oonta gion générale aajourd'biii, de feitubérance luxuriante» qui effece les formes en muItipUaiit les couleurs. Ce qu'on otait comme finissent les maîtres. On avait peine à comprendre comment il avait passé si rapidement de la lecture de Sauvai et de Fâibien à la sanglante satirede nos turpi- tudes dorées. Mais qu'importe la sîngnbrité imprévue de cette rapide inauguration? Quand il pronenail laborieusement sa pensée dsms le vieux Pans de François P'^ il n avait pas encore trouvé son vrai chemin, il attendait un guide mystérieux. Quand son heure fut venue, il sentit au dedaiB de lui-même une confiance inespérée. Il n'eut qnà parler : tous, en Fécoutant , se souvenaient des vers qu'il allait dire. Jamais, vous le savez, le symboKsme poétique n'avait été si hardiment réalisé. Jamais la langue n'avait plus franchement dé- poniUé sa dédaigneuse coquetterie. U semblait que le secret de Juvénal fût retrouvé. Une fois maître d'cme image harmonieusement unieà8apen8ée,îllaiBèneàbout, il la déploie et la drape, il pro- mène le regard parmi les plis ondoyans et lumineux, il ne laisse ignorer aucune des richesses du vêtement qu'il a dioisL Une image unique hri suffit parce ^'il en devine toutes les ressources , et qu'il sait les appliquer toutes aux besoins d« sentiment qui le domine. Y a-t-il , dans les satires antiques, dans les flétrissures infligées à la Rome impériale quelque chose d'une nudité plus saisissante et plos vraie que l'Idole? Les matrones btînes ooft-dles été plus sévè- rement fustigées que les femmesde France prostituant à l'étranger vainqueur leur jeunesse et leur beauté? L'envie ne devait pas laisser imponi le triomphe du nouveau poète : elle a dit que le secret des ïambes se réduisait à deux pro- cédés bien simples; exagérer pour frapper pkis fort, et substituer constamment le sens propre au sens figuré. Vous sarrez , mon ami ^ ce qne valent ces découvertes prétendues, ces recettes pour jouer le génie. Depuis que la formule est pubUéc , personne encore n'en a fait usage. Digitized by VjOOQIC SUR R£TUE DES BEVX MOfCBES. im des épisodes sangbos de ceue biUe aMmorsUe , c eût éêéhirc preuve d'une rare ignorance que de phosr tu premier pbu b rë^tance populaire. Aa temps de Gaq-4larst rarîstocmrie, en dâ^^idant ses privilèges, croyait combattre poor eHennéme, et ne prévoyait pas que le peuple îniieraitsûn excnpte et ptendrait sa place. A deux siècles de distance nous pouvons juger Rkheiiea et ses ennenûs sous un autre point de vue; mais le poète n'a pas eu tort de s'associer par la pensée aux passions et aux ignoraices de ses acteurs. Ainsi le monument épique d* Alfred de Vigny a tenli bon ma- ire les attaques historiques et politiques^ et nous pouvons bar- dknent le placer entre les plus belles pages d'bislitàre et de poésie. L'unique roman de Mérimée , la Ckrmique de Charleê IXfédade surtout par la réalité pioores^ne des détails. Pourquoi aH-^il choisi la Saintr^Barthélemy comme cadre de scm roman ? Je ne sais. Peut- être luisnéme ne le sait-il pas. Il avait lu , dit4l ^ un grand notiriire de pamphlets et de nnémoires sur la fin du seicièaie siède. Il a voulu faire un extrait de ses lectures^ et^ par un oaprioe d'artiste, cet extrait est devenn un roman. Il tie laut pas chercher dans les aventures de Mergy le dévetoppoment progressif d'une idée pré- conçue. Non, l'auteur marche à l'av^ture comme son héros. Il nous mèaie à l'hôtdlerie, au milieu des reitres et des bohémiennes, a la cour parmi les raffinés, dans Toratcrire àmourecii d'une coi»- tesse. Mais il ne parait guère se souder que son livl*e ait une fin ou un but. n conte poar oonier. Chacun des diapittf^ de son fivre est un chef-d'œuvre de simplicité. On n'y trouve jamais une des- cription oisense. Chaque chose y est à sa place et pour un usage déterminé. Il ne s'amuse pas volontiers à nous expliquer les meubles et les parures en style d'antiquaire. Ce qu'il lui fsut, ce qu'il sait créer, œ qu'il nous moMre, c'est un ensemble de réalités vivantes, énergiques, qui se meuvent hardiment selon les lois de la vrmseuh Uance et dé la raison. Si l'on se demandait quelle synthèse a précédé la composition de ceue dironique, iln'yâuraitpas de solution possible. Mai^îlvâ tant d'autres livres qui se sont passés de synthèse et qui n'en son! pas moins de très beaux livrer! Où est la synthèse de Gil Bla», Digitized by VjOOQIC par CQMEip9p)e?.L^ee 6^1 iDoi^ gpaq^ pOiAP Uimk j^^ ^'mé d*avance les aventures qu'il r^CQitfe? Deax %iire9 domiaen» ^MM^ J? ii^niqiMS, c'est ^qc^^i^^de Mergy et DîoDe de Tuffgp^. Beniai4 ^t w Jype hc^r^w^ïi^; ifmfpné , pleîQ de enwsiee et àe ft^pi^tp, vcprt^au)^ et km^ 4^s aescrayance^^ iriaisieiiiporté , eomoiie le^ îeninm çeosil^ spf ^ , par l'ardeur uunutaiMM des s^Sv iQiuaiid il eptrevoll. poi^r la pri^^ mière fois l'e^pépaooe 4*âtre aimé» fl iffî^^aîH^ de joje ^ .^^ l^^. aveu^Q0ieiiiàsada9tî9ée. Il n^ s arrête p^ ud iosua^ q^cQiit^Qxvf le danger; H pourlw»t »a bravoure M sqq ^veugl^n^nt «p^t pl(;JM^ de naturel, k V9mm B^m ^r^nge u*^ \m9^. Um l*|^m^^ t^ ^ donner à son héros une franchise qui lui concilie tout d'aboi^ }?^ sympathie du lecteur. Ç^xmi i^uard va joiner i^ yi^ sur |e pré aux derc», il ne tremble pas , mais il est ému comme iji doijt l'tétr^ , il sait que àms uo iosi^mt ji| peut motmr^ m il ne p^nt^uitt^r ^^um r^et une vie qui s'ouvre 4 peine, àm ie^péraqce^ UH^s tm^y^ ^ que le temps n'a pas encore flétries. €'est poiirq«oj j'aime Mergy. Di^ftie est une h9i*die jouieMse qui mèpe ^^mmen$ \^^ ^yoRr ture. Eik prend pour elle le rôle q^ Ekmard ji'oise p^^c^^sayie^^ Eue poursuit l'am^t qui devrait l'^siquer. Ceii*e»f pfis» j'e^c^ipr viens, la méthode usitée aujourd'hui; mais le roman se^p^we au saizième siècle^ parmi les femme» dosft Rsaniome uousa Jqi^^é de si joyeux poitr^^ Celte date jBkm p9$^»ii^iiivprt90f)e^ rU(u ^\^ pl«s lard , k Versailles, pM* exemple» quoique ]m mo^im fufsc^ lomd'élre pu^es, quoiqu'il y ait d;msBp3^ et IS)aM^tr;9imou prévue autant de lui^une ef£roiitée que dans k biqgraphe d^ d^m^^ galantes , Dia«e de Tur^s n'auraijt pa$ été vnMsenpIM^- Le cafaeiëre de Diane, malgré «ou ^p|)ai^|e viriliité^ urest oçr pendaut pas d^)ourvu d'iuiénèt poét^ue. Biès les premières p;^ on comprend qu'elle n'a jooiais connu d'amoar comme celui dp Bernard* Jusqu'alors eUe n'avait été mmée que pour^s^i beauté» fUlp lentrevoît dans les empre^semens pe^peetueux de Me^gy luue ftflûQtion plus pure et plns^te^ée, et »9ffs savoir ai e^l^e ^çst c^p^e d'éprouver mt pareil sentimeAl 9 ^ estifière do l'inqpirer i At se résigne à ^re la nmiié d^ chemin pour amen^ |i eUe^n timide antagoniste. Digitized .y^oogle . 99B REVUE DBS DEUX MONDES. Ces deax caractères sont admirablemem tracés, et se réaUsent dans l'action avec une netteté peu commune. Le style de Mérimée, dans ce roman, est d'une remarquable concision , mais en même temps d'une riche contenance. Quoique le cadre de cette chronique soit emprunté à TbistMre, cependant les figures historiques y sont rares. Mais celles qui paraissent sont indiquées par des silhouettes vives et har- dies. Charies IX, tel que Mérimée nous le donne, s'accorde très bien pour la chétiveté de ses vues et l'étroit horizon de sa pensée avec la tête que nous avons au Louvre. Il a tiré de œ portrait ce qu'on en pouvait tirer. U a retrouvé l'homme sous le marbre. Ce que Mérimée dit de la Saint-Barthâemy a semblé à quelques esprits graves un paradoxe ingénieux. Mais beaucoup ont refusé de vdr dans cette interprétation toute nouvelle une pensée loyale et sincère. Pour moi , je l'avouerai , je ne me refuse pas à la théorie du chroniqueur. Je ne crois pas que Charies IX fût capable de pro- jets long-temps médités. Tindine à soupçonner qu'il a pu résoudre un massacre comme une partie de chasse. Cette théorie doit être prise pour ce qu'eUe vaut, ce n'est ni une apdogie ni une accu- sation , c'est une vue contestsdble , mais qui ne manque pas de vrai- semblance. Quel que soit l'avis du lecteur érudit sur les opinions histori- ques et morales de Mérimée, nous auricms à regretter une scène du premier ordre , si l'auteur eût placé son récit dans une autre année que celle de la Saint-Barthélémy. Quand Mergy veut quitter sa maltresse , et que Diane , après avmr vainement essayé de con- vertir son amant, essaie de le retenir, quand elle l'étreint dans ses bras, le poète s'élève malgré lui aux acoens les plus pathétiques de la passion. Malgré le désintéressement qu'il professe , il ne peut se refuser à Fentrainement du sujet; lui qui d'ordinaire est si sobre en images, il trouve à son insu des expressions pittoresques. U y a dans l'amour de Diane, furieux et dévoué , quelque chose de la colère maternelle d'une lionne défendant sa famille. C'est qu'en effet Diane aime Bernard à l'heure du danger autrement qu'elle ne l'i^mait d'abord. C'est qu'au moment de le perdre, elle a senti re- doubler pour lui sa première affection. Digitized by VjOOQIC LES ROYAUTÉS LITTÉRAIIIBS. 539 Ceci est kt plus beUe scène du livre , et suffirait seule à établir solidement le nom littéraire de Mérimée. Ce que f admire dans votre Notre-Dame, c'est Tin^uisable richesse d*épisodes et d'incidens que vous avez semée dans ce beau livre. Vous semblez prendre plaisir à compliquer Fentre- lacement des fils de votre récit pour dénouer sans peine ce qui semble inextricable. Si jamais œuvre humaine a témoigné de la puissance de son auteur, c'est à coup sûr Notre-Dame de Paris. Ceux qui ne verraient dans cette vaste épopée que l'intérêt poé- tique ne comprendraient que la moitié de votre pens^. Votre vo- lonté, je le sais, a été plus haute et plus hardie. Vous avez projeté la reconstruction de la France au xv* siècle. La tâche était grande, Tavez-vous réalisée? Vous avez pris pour centre de votre compo- sition la cathédrale de Paris , et autour du temple chrétien vous avez groupé toutes les formes de la vie nationale. Phœbus, Grin- goire , Claude Frollo , Quasimodo, sont des types long-temps mé- dités, qui résument poétiquement les conditions et les mœurs de la société française au xv" siècle. faime la Esmeralda , et me soucie fort peu de discuter avec les critiques d'Edimbourg si elle procède de Fenella , qui procédait de Mignon , qui procédait?... Je laisse de grand cœur ces misérables chicanes aux oisifs et aux badauds. Elle est à vous, mon ami, à vous tout entière, puisque sans vous nous ne l'aurions pas. Ces lointaines analogies peuvent servir de délassement aux causeries de bibliothèque, mais n'entament pas d'une Kgne la valeur d'une création poétique. C'est une ingénieuse invention d'avoir réuni sur la tète d'une danseuse l'amour d'un soldat, d'un poète , d'un prêtre et de Quasi- moido. Grâce à cet heureux artifice, l'intérêt romanesque vient co- lorer toutes les parties du rédt. Sfois derrière cette héroïne humaine et visible il y a une idée mystérieuse et irrésistible, la destinée, une main de fer qui étreint tous ces personnages et les pousse vers un but inconnu. En dis- posant , comme vous l'avez feit , des créatures de votre fantaisie, vous avez agi selon votre droit. Et j'aurais mauvaise grâce à vous demander pourquoi vous avez prodigué le malheur avec une telle profusion. Ce serait de ma part une question impertinente et sotte. Digitized by VjOOQIC su RBVUE DES OEUX MOIfDES. avec les esprits frivole^ qd réduisait tonle leur pensée aux cau- series de salon et d*acndémie, que nous sommes arrivés maintenani à la dernière page de notre iûsloire littéraire? Ceci, vous le sarez, est tout au plus un paradoxe bon à distraire des femmes oisives ou des vieillards blasés; l'agilité bruyante de la parole peut trouver dans ce dièsieabsurde Toccasion d*un triomphe de quelques jours. Ce n'est pas ma itiute vraiment, s'il se rencontre aujourd'hui quel- ques rfaéleurs qui mettent leur gloire et leur ftituité à nier le mou- vement qu'ils n'ont jamais compris , pas plus dans le passé que dans l'avenir; héros de la périphrase et de la réticence, qui s'éver- tuent à sons^entendre l'idée qu'ils ne pourraient monter, qui ré- servent pour une époque indéterminée la prophétie solenaeDe dont ils ne savent pas encore le premier mot , qui disent à l'imagination humaine de s'arrêter pour amnistier leur impuissance et leur pa- resse. Ce n'est pas ma faute s'ils font de leur enseignement une prouesse de baladin, s'ils chifïonnent l'histoire, qui les importune, «ofnme une femme sa pamre qu'elle voudrait changer. Ces faom- mes-là, vous le savez, ne sont d'aucun temps et n'appartiennent à aucune génération ; c'est un hors-d'œuvre qu'il faiH tolérer, c'est un bourdonnement inutile dont il ne faut pas prendre souci. Qu'ils «e toisent ou qu'ils parlent , peu importe ; leur voix n'a rien à feire dans les débats sérieux. La poésie lyrique a maintenant épaisé l'étude et l'analyse de la ne individuelle ; eHe a envisagé sous toutes ses faces le moi humain, f I ne semble qu'elle a aujourd'hui une autre destinée à remplir. 8ans vouioîr, -covame les disciples de quelques ptiîlosophtes ébau- chées , hii assigner un r6le direct dans le renouveflement social qui se prépare^ je crois qu'elle doit se mêler plus activement q«'#Ke ne l'a fait jusqu'ici à la lutte des iniéréts positifs et des passions publiques. Est-ce à dire que le poète lyrique sera tr3)un ou hiéro- phante? Non , sans doute. S'il essayait d'empiéter sur la mission de l'orateur ou du philosophe , il s'y absorberait tout entier et dis- paraîtrait. Tentrevois seulement que l'égoïsme poétique excite de jour en jour des sympathies moins vives. C'est une belle chose, et très grande assiirément , de se poser seul en face de la société, de raconter ses souffrances intérieures , ses ambitieuses «sq[)éranoes , de dédaigner "les plaisirs vulgaires «et le bruH qui se feit attiour de fc^ Digitizedby Google LES ROYAUTÉS LITTÉRAIRES. 533 soi , èe iffvre en soi-même confine dans un asile inviolable, de re- garder la foule qui s'agite en bas, comme un pasteur ses troupeaux . Mais , comme le disait Bacon , pour s'en tenir à la solitude , il fout ^tre moins qu*un homme ou plus que Dieu. A se nourrir perpë- tueUemfent de la contemplation de soi-même , on voit bientôt se troubler la sërémlé primitive de ses pensées ; on ne se trouve plus si grand qu'à Theare de la retraite ; bon gré mal gré, il faut reve- nir au monde et s'y renouveler. Déjà la satire s'est élevée au lyrisme le plus haut; cette fusion iégiâme de l'enthousiasme et de l'ironie entame glorieusement un nouvel avenir^ Désormais on ne doit plus craindre que la pensée poétique s'appail vrisse ou se mutile en ^'appliquant à la réalité. Le poèie ne perdra rien de son hidividualité, en quittant les cimes solitaires de la méditation pour la tumultueuse arène. A ta richesse de son langage , a l'énergie chaste et pénétrante de son regard , on le reconnaîtra fedlement. Le Curé de campagne réalisera. Je l'espère, une partie de cette prophétie. Sans doute , nous y verrons l'alliance heureuse et fé- conde du réalisme éedrabbe et du lyrisme de Wordsworth. Nous y retrouverons les traits naïfs et vrais du Borough et la morale auguste -et sympathique de Œxcursiim. Cette analogie, quej'in- éiqbe sans pouvoir la constater, ne conclut pas Fimitation; loin de là , l'originalité du nouveau poème de Lamartine sera d'autant plus incontestable, qu'il aura cédé, malgré lui, à nne inspiration parfèille; il n'aura pas dépendu de lui de choisir le sujet de ses études; œ qu'H fera, il n'aurait pas pu ne pas le faire. L'identité du thème n'emporte pas avec elle l'identité du style. Si c'avait été de sa part un pur caprice , il aurait p« emprunter à l'Angleterre les signes et les couleurs de son nouveau tableau ; mais comme il obéit fatalement au mouvement général des idées poétiques, il ne cessera pas d'être lui-même, en traduisant, sons un aut!*e ciel, avec d'autres émotions , des pensées unies à celles du poète des bcs par une étroite parenté. Je ne veux pas croire que Béranger garde fidèlement le silence auquel il s'est engagé: il pourra bien prendre en dégoût la lutte politique; mais , à mesure qne son sang s'attiédit et que son front se dépouille , fl ne pourra' se défendre d'exprimer sur les crwances Digitized by VjOOQIC SS36 REVUE DES DEUX MONDES. qui tombent en ruines quelqu'une de œs pensées bienyeiilantes où il sait si bien allier le regret et l'encouragement. Les Êtévadoiu d'Alfred de Vigny ne resteront pas non fdaft étrangères à cette métamorphose de b poésie lyrique. Je m'assure que l'histoire tiendra quelque place dans ces nouveaux poèmes^ Si les évènemens auxquels nous avons assisté depuis quinze ans ne s'y réfléchissent pas comme dans le journal écrit par un homme d'état sous la dictée de ses ambitions, au moins y verrons-nous les passions et les idées que ces évènemens représentent. Et vous, mon ami, dans vos poésies politiques qui sans doute ne se feront pas long-temps attendre , vous serez amené à modifier le cercle ordinaire de vos pensées. Je n'entends pas ici parler de Faltération progressive de vos opinions sur les hommes et sur les choses : je me suis souvent dit et je me dis encore qu'en pareille matière l'extrême conséquence pourrait bien n'être, après tout, que la perpétuité du mensonge. Puisque les affections humaines s'évanouissent et se succèdent, et se prétendent toujours à bon droit loyales et sincères, pourquoi les idées ne subiraient-elles pas les mêmes changemens? Ce n'est pas moi qui vous reprocherai d'avoir cru aux promesses de la vieille monardiie , d'avoir été cavalier jusqu'au jour où la crédulité n'était plus possible sans aveuglement. Non, le changement que je prévois est d'une autre nature. Vous prendrez à la lutte sociale une part plus directe et plus active. Vous ne pourrez plus , comme autrefois, vous g^rifier dans l'anathème et le dédain ; la vie publique vous atteindra, et vous serez forcé de mêler à vos tristesses les conseils et les eSpérances. L'avenir du roman et du théâtre se dessine encore plus nette- ment que celui de la poésie lyrique. Comme ces deux formes de la fantaisie s'adressent plus directement à la foule, force leur sera bien d'entendre et de satisfaire les besoins et les volontés de la foule. Or, quels sont ces besoins? N'est-il pas évident pour tous les observateurs de bonne foi que le roman et le théâtre ont épuisé la poésie matérielle et que le temps est venu d'entamer une autre hce de l'humanité? N'est-il pas évident que toutes les classes élevées de la société n'accueillent plus maintenant que par l'indifférence et Digitized by VjOOQIC LES ROYAUTÉS LrTTÉRAIRES. 557 le dégoût toutes les bruyantes fantasma{;ories, toutes les or{yies sanglantes, toutes les bacchanales funèbres qui depuis quinze ans ont envahi le roman et le théâtre? Est-il permis d'espérer, sans folie , que le public voudra jeter les yeux désormais sur une chro- nique découpée en chapitres, ou dépecée-en dialogues? Si le drame et le roman persévèrent dans cette routine stérile, avant peu les livres et les théâtres demeureront fermés, c'est-à-dire que tous les esprits sérieux s'en abstiendront. Non que je veuille prétendre en aucune façon que la poésie ne doit pas toucher à l'histoire. Grâce à Dieu , je n'ai jamais trempé dans ce puritanisme étroit, qui interdit à l'imagination le domaine de la réaUté. Le mot de Marlboi'ough ne prouve rien contre Shaks- peare et n'a pas ôté un lecteur aux pages ingénieuses et disertes de David Hume. L'histoire ne s'apprendi'a jamais dans les romans ou les tragédies. Mais le dramatiste et le romancier ont le droit de restituer à leur manière les traditions incomplètes. Pourtant , à l'heure qu'il est , je crois qu'il conviendrait de met- tre en jachère pour quelques années le poème historique ; à force d'étudier les hommes modifiés par les temps et les lieux, nous avons presque oublié l'homme de tous les lieux et de tous les temps, l'homme éternel , immuable; en scrutant les mœurs et les costumes de chaque siècle , nous avons oublié le type des passions cachées sous ces enveloppes variées ; nous datons à merveille l'amour et l'ambition; mais c'est à peine si nous connaissons les ressorts de ces deux sentimens. Le mal est constant, le remède se trouvera. Avant de revenir à rhistoire, c'est-à-dire à la variété visible, il fautal^ordcr hardi- ment la philosophie humaine, c'est-à-dire le spectacle intérieur des passions; variété non moins grande que la première, mais plus difficile à saisir, aussi réelle, quoique plus obscure, permanente et toujours comparable à elle-même. L'histoire sans la philosophie ne donnera jamais qu'une poésie misérable. Mais pour apercevoir l'homme dans les récits du passé, il faut négliger volontairement la draperie pour la statue. Il faut contempler long-temps la nudité vivante avant d'essayer les plis du manteau. C'est pourquoi le roman et le drame ont deux choses à faire avant de reprendre l'histoire. Il faut d'abord qu'ils prennent l'homme TOME I. «î^ Digitized by VjOOQIC 558 REVUE DES DEUX MONDES. de leur temps pour le soumettre aux métamorphoses de l*iiispfa*a- tion. N'ayant pas à s'occuper de la question extérieure, ik pour- ront traiter plus à fond et plus sérieusement le sujet même de leurs conceptions, la passion qu'ils auront choisie. Cette première épreuve achevée, et je m'assure qu'il en sortira plus d'un triomphe éclatant et durable , ils pourront tenter dans l'histoire l'applicatîon d'une méthode pareille. Par exemple ils prendront une époque bien circonscrite, soit le règne de Louis XIII, 1610-1642, et dans le cercle de cette époque ils essaieront de réaliser une conception à priori^ une faiAe toute faite, le développement d'un caractère trouvé à l'avance. Arrêtés a chaque pas par b réalité relative et passagère qui devra servir d'encadrement à la réalité étemelle , c'est-à-dire humaine , ils ga- gneront dans cette lutte courageuse une habileté nouvelle et plus profonde. Ce ne sera plus ni le roman ^ ni le drame historique. Ce sera le roman et le drame dans l'histoire. Mais comme les noms et les personnages historiques ne joueront aucun rôle dansées innovations, il n'y aura aucune parenté entre ce nouveau genre de poésie et la poésie qui s'est appelée historique jusqu'ici. Chacun des acteurs appartiendra tout entier au poète, et les particularités de l'histoire , en se réfléchissant dans ces créations, n'en pourront troubler l'ori- ginale spontanéité. Enfin , après cette seconde épreuve, non moins profitable que la première , la poésie pourra reprendre l'interprétation des évè- neroens et des hommes historiques; die pourra, sans craime de trébucher, remettre dans le roman et dans le drame les person- nages dont la tradition nous a légué le portrait et la biographie, achever les phy^onomies ébauchées , combler le» lacunes des ré- cits, expliquer les énigmes politiques demeurées obscures pour les contemporains , suppléer la science par l'inspiration. Cette triple évolution que je prévois ne s'accomplira pas dans tous les esprits. Quelques-uns s'arrêteront à la première et se com- plairont dans l'étude poétique de l'humanité prise en elle-même, sans acception de temps ni de lieu ; ils placeront dans le siècle où ils vivent les héros de leur fantaisie , pour se dispenser de la des- cription qui a perdu tant de poètes. Sans doute le roman de Sainte- Digitized by VjOOQIC LES ROYAUTÉS LITTÉRAIRES. 359 Beuve appartient à cette première évolutioD. D'ici à deux mois nous en pourrons juger. La seconde évolution que je voudrais voir s'accomplir en même temps dans le récit et dans le drame n'a pas encore , que je sache, de représentans avoués. Est-ce à l'auteur de Cinq-Mars ou de Notre-Dame de Paris que cette gloire est destinée ? Nous le saurons peut-être avant d'apercevoir les premières feuilles. Reste la troisième évolution , qui se réalisera dans un avenir plus éloigné. Celle-là, vous n'en doutez pas, sera franchement et unanimement acceptée. Préparée par les deux autres , elle ne les dominera pas, mais elle les complétera. Ce sera l'union intime et vivante de l'histoire et de la philosophie sous la forme poétique. Si toutes ces réflexions , conune je l'espère, sont vraies , si elles expriment fidèlement une pensée qui n'est pas mienne seulement, mais qui depuis plusieurs années bourdonne sourdement sans trou- ver d'interprète , si j'ai raison de présager à la poésie un avenir qui n'aura rien à envier au présent, que deviendront ces dynasties si complaisamment inaugurées de nos jours? Verrons-nous se fonder de nouvelles royautés littéraires? Les grands noms que j'ai comp- tés auront-ils disparu? Je ne le crois pas. Le moule de ces statues ne se bâtit pas en une nuit. Mais il y a dans ces présages un enseignement sérieux. Puisque les idées victorieuses hier, aujourd'hui chancelantes , céderont de- main le pas à des idées nouvelles , il ne faut pas se hâter d'élever sur un piédestal les popularités qui passent devant nous; il faut estimer chacun pour ses œuvres , le glorifier selon sa puissance , mais nous abstenir prudemment de l'adoration et de la prière. Il ne faut pas saluer du nom de rois ceux qui nous dépassent de la tête , ni plier le genou devant eux. H n'y a pas de royauté littéraire; s'il y en avait une aujourd'hui , il faudrait en changer tons les jours. Laissons venir les hommes et les choses; bissons murmurer l'envie et Fimpuissance; ne croyons pas que l'admiration exclu- sive amnistie à tout jamais les erreurs de l'idole. Que la discussion et l'étude n'abandonnent pas la fantaisie , si libre qu'elle soit. Alors seulement la poésie et la critique se donneront la main ; et ce mo- ment n'est pas loin. Gustave Planche. Digitized by VjOOQIC • ETUDES DE L'ANTIQUITÉ il. Un sculpteur d*Egine avait rempli le fronton d'un temple con- sacré à Minerve par Timage du combat que les héros de la Grèce et de Pergame se livrèrent les uns contre les autres autour du corps de Patrocle. L'ami d'Achille est tombé; un des siens se pré- cipite pour le relever; puis s'avance Ajax, fils de Télamon, qui brandit sa lance, et derrière lequel deux guerriers s'apprêtent à combattre avec l'arc et le javelot. Cependant Hector presse l'at- taque et la victoire; il est également soutenu par deux guer- riers armés aussi de l'arc et du javelot, quand, au milieu des Troyenset des Hellènes, intervient Minerve , spectatrice compatis- (i) Traduction nouvelle avec le texte en regard, par M. Ambroise-Finnin ' 'i'c— /f//''' ■*^.' Digitized by VjOOQ IC ÉTUDES DE l'antiquité. 'S41 santc et calme de la chute de Patrocle, et communiquant, par sa présence divine à cette horrible lutte , une sorte de tranquillité reli- {peuse et sévère (1). Ce caractère , imprimé par la déesse au fronton de son temple , se retrouve toujours dans les grands travaux des anciens , temples ou poèmes y histoires ou statues : l'art y garde toujours une majesté paisible , même quand il exprime de vives douleurs ou de tra- giques déportemens; la force vient mettre un frein au désespoir et empêcher Famé comme le visage de se contracter trop violem- ment. Cette inaltérable harmonie est à la fin le principe et le ré- sultat de la véritable puissance : caria mesure n'est autre chose que la forme de la force qui s'affirme en se limitant elle-même et ne se développe bien qu'en formant autour d'elle le cercle où elle doit rayonner. Il est une expression mesurée de l'esprit et de l'ame qui ne peut sortir que d'une ame forte et d'un esprit grand , c'est b gra- vité. Quand les anciens recommandaient à l'homme d'être grave, c'était lui dire : Tu supporteras convenablement le poids des choses humaines; tu n'assisteras pas à ta propre destinée et à celle des autres avec mdifférence, avec une légèreté futile » ou un abattement indigne; tu opposeras à la vie l'intelligence et la force; cette intel- ligence et cette force auront leur mesure qui te procurera l'har- monie et la beauté; le bonheur pourra venir à la suite comme une condition et une récompense de l'art que tu auras mis à composer ton caractère et ta vie. La gravité dompte la douleur en la comprenant ; la gravité n'est pas la tristesse, mais en s'élevant au-dessus d'elle, elle peut y com- patir ; elle répugne à ce que la mélancoUe a d'efféminé et de mou^ mais elle peut en retenir, en les fortifiant, les inspirations idéales ; elle écarte les joies grossières et ne garde que la sérém'té; elle n'aime pas à saluer les choses humaines d'un rire brutal et pervers ; mais elle se réserve de les traduire de temps à autre au tribunal d'une grande et secrète ironie ; elle prête à ce que l'inlelUgence peut avoir de plus étendu la contenance la plus ferme et la plus digne. (i) Cela se voit à Munich. Digitized by VjOOQIC • $4â R£VUE DES DEUX MONDES. Puisque la vie et l'histoire sont la même chose» les anciens don- naient à rhistorién le même conseil qu'à l'homme» d'être grave. Pour eux, la gravité de l'historien consistait à comprendre tout ce que les (affaires humaines ont de sérieux et de profond, à ^ peser le positif à sa juste valeur , à en peindre les catastrophes et les pari- péties avec une large simplicita , de telle foçon que l'histoire fut aussi grande et aussi naturelle que la vie. L'art était alors l'expres- sion de l'ame et du caractère ; il ne se détachait pas de l'homme même comme une fantaisie ou un luxe frivole ; celui qui le possédait l'avait reçu du destin , et le fortifiait par le vouloir : l'art se confon- dait avec la vie. Quel homme de l'antiquité aurait imaginé d'écrire et de se foire historien au caprice d'une velléité arbitraire? On ne se mêlait d'écrire les vicissitudes ^humaines qu'avec du génie et avec des circonstances qui venaient provoquer ce génie. Or , dans la huitième année de la guerre du Péloponèse , Amphi- polis, colonie d'Athènes sur le fleuve Strymon, vit tout à coup à ses portes Brasidas le Lacédémonien» Ceux d Amphipolis qui étaient restés fidèles à Athènes, envoyèrent sur-le-champ, auprès du gé- néral athénien commandant en Thrace, Thucydide, fils d'Olorus, qui se trouvait à l'île de Thasos, colonie d^ Parieo&, éloignée d'Amphipolis d'une demi -journée de navigation. Sur cet avis, Thucydide se mit à Finstant en mer avec sept vaisseaux. HaisBra- sidas , informé de l'arrivée prochaine de l'Athénien, se bâta d'of- frir aux babitans d'Amphipolis des conditions modérées; la crainte les fit trouver raisonnables, et Thucydide, spectateur impuissant de la reddition de la ville, ne put que protéger le port d'Eion contre les attaques du Spartiate. Les Athéniens irrités bannirent Thucy- dide. Alors l'exilé résolut définitivement d'écrire l'histoire de cette guerre à laquelle il ne pouvait plqs se mêler; il augmenta le nombre des documens et des notes qu'il avait commencé de re^ cueillir dès l'origine de la guerre; il employa les richesses que lui fournissaient ses mines de Thrace à acheter des récits fidèles tant des Athéniens que des Lacédémoniens; d'abord à Egine, ensuite à SKapté Hylé, il regarde, il écoute, il écrit, et il se trouve que le général malheureux et médiocre est un grand historien. Athées et Sparte peuvent lutter corps à corps et se déchirer; elles se dé- battent sous les yeux d'un artiste qui a mission de vouer cette Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE L ANTIQUITÉ. 545 guerre à rimmortalité : Thucydide est présent , qui peint les actions et les bommes sur place , à mesure que les actions s'accomplissent » à mesure que les hommes se montrent. Jamais les faits et les héros n*ont ëcë mieuK surpris en flag^rant délit, et n'ont été plus vite saisis par l'histoire pour être Uyrés à la postérité. * Thucydide rhistorien eut pour père Olorus et pour mère Hégésy- pile. Marcellin veut qu'il ait eu pour ancêtres Miltiade et Gimon , par lesquels il serait descendu d'iEacus, fds de Jupiter. Cette ma- gnifique généalogie pourrait, selon ce biographe, s'autoriser du té- moignage de Didyme et d'Hellanîcus. Si sa naissance n'a pas été si divine , du moins elle a toujours passé pour illustre. Notre histo- rien instruisit sa jeunesse à l'école d'Anaxagore. Ce philosophe exerça sur ses contemporains une vive et profonde influence : il eut pour disciples les plus grands et les plus beaux esprits d'Athènes, Périclès , Thucydide , Archélaus dit le physicien , et peut-être Eu- ripide , qui du moins reçut ses doctrines par l'entremise de ce même Archélaus. L'homme qui expliquait la nature par une su(f- cession de causes nécessaires, et par une cohésion de parties simi- laires que dominait, après les avoir créées, le principe intelligent, dut comnmniquer à l'historien futur quelque chose de sa raison et de sa pensée froide. Thucydide s'accoutumait à envisager les choses avec une liberté tranquille; il se préparait à étudier les hommes aussi hardiment qu'Anaxagore les phénomènes, à faire entrer dans l'histoire cette vérité que son maître avait introduite dans la na- ture, et que Socrate devait, au prix de sa vie, introniser dans la reb'gion. Il ne déplaisait pas aux anciens de passer de la philoso- phie à l'éloquence, et le jeune fils d'Olorus variait les enseignemens d'Anaxagore par les leçons de l'orateur Antiphon, qui le premier, selon Plutarque, a rédigé les préceptes de la rhétorique. Antiphon était dans tous ses discours exact, exquis, plein de persuasion, d'artifice dans les choses difficiles, de subtilité dans l'invention; il déployait à l'improviste des ressources infinies, s'accommodait avec un art heureux aux convenances parfois gênantes des lois et aux affections de ses auditeurs, toujours jaloux de ce qui était bien- séant et beau (1). Dans la crise des factions qui déchiraient Athènes, (i) PluUrque, vies des dix orateurs. Anlipboa. édit Reiske, (.9, pag. 309. Digitized by VjOOQIC • ^44 hevle des deux mondes. il dirigea le parti oligarchique , et quand les quatre cents furent châtiés par la vindicte populaire, il fut accusé et condamné à mort. Thucydide , son élève, rapporte que sa défense fut admirable et le mit au moment de mourir auHJessus de tous ses contemporains (1). A l'école d*Anaxagore, Thucyilide et Périclès s'étaient rencontres, Thucydide, dit un scholiaste, était, conmie nous le savons, con- disciple de Périclès; aussi Vaimathil beaucoup. Amitié virile et douce , confusion de deux grandes âmes , fraternité du coeur et du génie. Les deux jeunes Athéniens, celui qui devait faire de grandes choses et celui qui devait les écrire , passaient ensemble de longues heures. La nature que leur expliquait Anaxagore, la liberté grecque dont Thémistocle leur avait légué la défense et les prospérités , l'art qui leur donnait Eschyle et leur promettait Phi- dias, occupaient leurs entretiens. Jours heureux de la jeunesse des grands hommes! délicieuses prémices d'une illustre vie ! pressen- timens délectables d'une gloû*e qui n'est pas encore éprouvée ! Combien vos charmes devaient être plus vifs dans la cité de Minerve, sur les bords de l'Ilyssus, du»*ant une des plus fortunées époques dont ait jamais pu s'enorgueillir une société, entre la bataille de Salamine et celle d'^Egos-Potamos ! Cependant Thucydide prit une femme qui lui apporta pour dot des mines de la Thrace. Il fut riche. Pendant la guerre du Péloponèse on le fit général ; on lui donna un commandement en Thrace , oii se trouvaient les pos- sessions qu'il tenait de sa femme; c'est au milieu de ces circons- tances que le message des habitans d'Amphipolis vint le chercher dans l'îledeThasos pour lui demander de secourir la ville; maisBra- sidas le prévînt , et les Athéniens punirent de l'exil sa déconvenue. Alors se réveilla chez lui Timpérieux instinct qui , dès sa première jeunesse et depuis, d'intervalle en intervalle, l'avait sollicité d'é- crire l'histoire. Effectivement, aux jeux olympiques, ayant quinze ans ou dix-neuf ans , il avait pleuré aux côtés d'Hérodote qui lisait ses Neuf Muses y et qui prédit à son père que tant de passion dans un si jeune cœur ne serait pas stérile. L'honmie de quarante ans siî ressouvint des pleurs de son adolescence; il se soumit irrévoca- l)li?nient à son destin et à son génie. Désormais il est détaché de (r) IhurydiJc, liv. 8. 55.68 Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE L'antiquité. d45 tout , hormis de Tart et de Thistoire. Cette magnifique indifférence sur ce qui le touche est sensible par la manière dont il parle de lui-même. La désagréable affaire d'Amphipolis est contée avec une brève simplicité ; en un endroit , il parle de sa fortune et des soins qu'il met à écrire son histoire; quand il décrit la peste d'Athènes, il dit pouvoir en parler pertinemment, ayant été malade lui-même^ auToç T8 vodYi^aç , et ayant vu souffrir les autres. Il y a tel écrivain moderne qui , dans une semblable conjoncture , si par exemple il eût eu le choléra , aurait fait de sa propre maladie cinq à six pages. Thucydide passa vingt ans dans l'exil ; a-t-il fini ses jours en Thrace ou dans Athènes? Sa mort fut-elle naturelle et paisible ou tragique et violente? Il est difficile , au milieu des témwgnages discordans de Plutarque, de Pausanias, de Marcellin et du biographe anonyme , d'élever ces points à la certitude historique. Mais il nous paraît vraisemblable qu'il a terminé ses jours dans Athènes ; quel qu'en ait été le dénouement, la mort le surprit au moment oii il ter- minait le huitième livre de son histoire; ses héritiers confièrent la précieux manuscrit à Xénophon qui dut honorer la vieillesse de Thu- cydide par une respectueuse amitié, se fit son éditeur (1) et le con- tinua. Les Helléniques du disciple de Socrate commencent où finit l'histoire de Thucydide , et par ces mots : (x.eTà ^e Taura. Les an- ciens aimaient à s'enchaîner les uns aux autres, à se continuer : ils sentaient combien il y a de grandeur et de puissance à ourdir dans les affaires humaines, par l'action ou la pensée, une trame commune. Il ne parait pas que Thucydide ait joui de sa gloire dans l'esprit de ses contemporains; mais il en a joui dans sa propre conscience : le KT^pt-a etç ie\ est fameux; l'historien sent qu'il écrit pour l'éternité : pourquoi ne le dirait-il pas? • L'histoire de la guerre du Péloponèse s'ouvre par une exposi- tion préliminaire des origines et des commencemens de la Grèce : les émigrations fréquentes dont toutes les régions de l'Hellade, sauf l'Attique , furent le théâtre, la condition des Grecs avant leur coalition contre les Troyens , la vraisemblance de leurs forces d'a- près la nature et la durcie de Texpcdition , la Grèce revenue dans (i) Voyez l'excellent article de M. Lelronne sur Xcoophon dans la Biographie Universelle. Digitized by VjOOQIC o46 REVUE DEii DEUX MONDES. ses foyers et assise sar ses fondemens , envoyant hors de son sein des colonies, rétablissement des tyrannies concourant avec l'ac- croissement des prospérités matéridies , ces mêmes tyrannies dis- sipées par des progrès ultérieurs de la civilisation » la puissance de Lacédémone fondée parles Doriens, Témulation d'Athènes, qui bat les Hèdes à Marathon , la rivalité naissante des deux républi- ques, leur courte union , l'égalité de leurs forces et de leur gloire qui les met en présence et devient la vraie cause de la guerre, for- mat comme une espèce de prologue. L'action commence par les dissensions de Corcyre et de Corinthe : Epidamne , ville située à droite en entrant dans le golfe Ionique , et colonie des Gorcy- réens, était désolée tant par des divisions intestines que par les expé- ditions que faisaient contre eux un grand nombre de citoyens bannis qui avaient été chercher l'appui des barbares ; la colonie s'étsût adressée à la métropole afin qu'on la réconciliât avec les exilés, et qu'on mit fin à la guerre; mais Corcyre avait rejeté leurs prières. Les Epidamniens embarrassés envoyèrent à DeljAe^ con- sulter le dieu , qui leur répondit de donner leur ville aux Ckirin- thiens, et de se soumettre à leur commanditent. Ils obéîr^t, et remirent la odonîe aux Corinthiens, en représentant qu'elle avait eu pour fondateur un citoyen de Corinthe , et en faisant connaître dorade auquel ils se conformaient. Corinthe, qui prétendait de- puis long-temps que cette colonie ne lui appartenait pas moins qu'à Corcyre, et depuis long-temps aussi aigrie contre Corcyre , qui la négligeait et ne lui rendait plus les honneurs auxquels elle avait droit comme métropole , reçut Epidamne sous sa protec- tion. Les Corcy réens, apprenant que des troupes et de nouveaux habitans partis de Corinthe se dirigeaient vers Epidamne, s'irrilè- rent, et la guerre édata entre Corcyre et Corinthe. Corcyre rem- porta d'abord quelques avantages, qui provoquèrent chez les Corinthiens de puissans préparatifs : Corcyre effrayée, et ne se trouvant comprise ni dans les traités des Athéniens ni dans ceux des Lacédémoniens, envoya des députés à Athènes pour en solli- citer l'alliance et l'appui. Les Corinthiens, instruits de l'ambassade, en députèrent une autre, et le débat s'ouvrit entre Corcyre et Co- rinthe devant le peuple d'Athènes. La harangue des Corcyréens fut habile : ils s'excusèrent adroitement de n'avoir pas jusqu'alors » Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE l'antiquité. 347 recherché l'alliance d'Athènes ; ils montrèrent que la république pouvait les accepter pour amis et alliés sans rompre ses traités avec les Lacédémoniens, puisque Corcyre n'était l'alliée ni de Co- rintbe ni de Lacédémone. En terminant « ils posèrent ainsi la question c U est en Grèce trois puissances maritimes, la vôtre, la nôtre, celle des Corinthiens; -votre intérêt est de confondre les forces de Corcyre avec les vôtres contre Corinthe et le Péloponèse. Les Corinthiens , dans leur discours , traitèrent Corcyre avec indi* gnation et mépris : ils rappelèrent ses injustices et ses impiétés envers la métropole ; ils revendiquèrent le droit qui leur apparte- nait de châtier des sujets rebelles. Ne vous laissez pas entraîner, direntril3 encore aux Athéniens, par l'offre d'une marine considé- rable : mieux vaut la justice pour assurer la puissance que des avantages éphémères qu'il faut acheter au prix de mille dangers. Les Athéniens se décidèrent en faveur de Corcyre, et contractè- rent avec elle une alliance défensive contre ceux qui attaqueraient Corcyre , Athènes 09 quelques-uns de leurs alliés. C'était au fond accepter U guerre avec le PélopcMièse , mais ils ne purent résister à l'appât d'une flotte (glissante qui venait s'offrir à eux. D'ailleurs l'iie de Corcyre leur paraissait commodément située, sur la route de l'Italie et de la Sidle. Désormais Sparte et Athènes seront irréconciliables; et la guerre de Corcyre et de Corinthe ne sera que le prélude de celle qu'elles se réserveroQt. Les mécontentemens s'aigrissent et se multiplient : on se plaignait à Corinthe de ce que les Athéniens assiégeaient Potidée , colonie corinthienne , où se trouvaient des Corinthiens et des Péloponésiens; on se plaignait à Athènes des peuples du Pélo- ponèse qui avaient excité à la révolte une ville tributaire de la répu- blique. Les Corinthiens convoquèrent à Lacédémone les alliés; les Lacédémoniens tinrent leur conseil ordinaire , et invitèrent à s'ex- pliquer devant eux tous ceux qui avaient à se plaindre des Athé- niens. Les députés de Corinthe parlèrent les derniers. Pourquoi Thucydide a-t-il mis de si nombreuses harangues dans la bouche des acteurs de son histoire? Il a profité des mœurs et des habitudes de ses contemporains pour atteindre la vérité au prix de toutes les ressources et de toutes les industries de l'art. Les anciens parlaient beaucoup dans la gestion de leurs affaires ; Digitized by VjOOQIC * o48 REVUE DES DEUX MONDES. ils (lëlibéraieni sur tout : ils mêlaient les discours aux guerres» aux expéditions et aux lois décrétées. Ainsi les Corinthiens durent parler contre les Athéniens dans rassemblée de Lacédémone. Voilà pour l'historien le texte nécessaire : il ajoutera son génie à la situation et à la réalité : il se servira de la harangue des Corinthiens pour apprécier l'esprit des deux peuples qui vont s'étreindre et se combattre ; sous la forme d'un reproche direct, il fera le portrait des Lacédémoniens : < Seuls d'entre tous les Grecs, ô Lacédémoniens, vous aimez à temporiser, vous défen- dant plus par la lenteur que par la force; seuls, vous vous oppo- sez h l'agrandissement de vos ennemis, non lorsqu'il commence, mais lorsqu'il est double! Cependant on disait votre politique ferme et sûre, mais les faits démentent cette renommée. Le Hède, parti des extrémités du monde, était arrivé jusqu'au Pé- loponèse avant que vous lui eussiez opposé des efforts dignes de vous : et maintenant vous voyez avec indifférence les Athéniens, qui ne sont pas éloignés comme le Mède , mais qui sont près de vous. > Mais l'historien retrempe ses couleurs pour opposer l'un à l'autre le caractère de l'Athénien et du Spartiate : c Les Athé- niens sont novateurs , prompts à inventer et à exécuter ce qu'ils ont résolu. Vous, au contraire, vous voulez conserver ce que vous possédez sans inventer rien , sans atteindre en réalité même au nécessaire. De plus, les Athéniens sont entreprenans au-dda de leurs forces, audacieux au-delà de toute attente, pleins d'espé- rance dans les revers ; votre partage est d'agir au-dessous de vos forces , de ne pas même vous fier aux choses les plus sûres , et de croire que vous ne serez jamais délivrés des malheurs. Ils sont aussi infatigables que vous êtes tardifs; ils quittent aussi volontiers leurs foyers que vous y êtes attachés. Us croient, en sortant de leurs murs, acquérir quelque chose; en faisant une excursion, vous croyez nuire à ce que vous possédez. Vainqueurs , les Athéniens s'avancent très loin; vaincus, ils se découragent très peu. Bien plus , ils dévouent à leur patrie leurs corps , devenus étrangers à eux-mêmes , et leur ame jusqu'à ses ressorts les plus secrets. S'ils ne réussissent pas dans ce qu'ils ont conçu, ils se croient déchus de ce qui leur appartenait ; s'ils saisissent l'objet de leur ambition, ils croient avoir peu fait en comparaison de ce qui leur reste à ft Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE l'antiquité. o49 faire. S'ils échouent dans quelque projet, ils le remplacent par d'autres espérances , et complètent ainsi ce qui leur manque. Seuls, les Athéniens obtiennent et espèrent obtenir ce qu'ils ont conçu , parce qu'ils exécutent rapidement ce qu'ils ont résolu ; et c'est au milieu des peines, des dangers, durant toute la vie, qu'ils poursuivent ces travaux pénibles. Ils jouissent très peu de leurs biens par l'envie d'acquérir toujours, croyant qu'il ne peut y avoir d'autre fête que d'accomplir leurs devoirs, et qu'un repos inoc- cupé n'est pas un moindre malheur qu'une activité laborieuse. Enfin , si l'on disait en peu de mots qu'ils sont nés, et i)our n'avoir pas eux-mêmes de repos, et pour n'en pas laisser aux autres, ce serait la vérité. > Les voilà jetés sur la scène, les acteurs du drame : sont-ils assez vivans? Il y avait à Sparte des députés d'Athènes qui étaient venus pour d'autres affaires : instruits de ce qui s'agitait dans l'as- semblée, ils crurent devoir s'y présenter, non pour répondre aux accusations portées contre Athènes, mais pour démontrer généralement qu'il ne fallait pas se hâter de prendre un parti en de si graves conjonctures , et qu'il importait d'y réfléchir avec maturité. Nouvelle harangue oîi sont développés les mérites et les qualités d'Athènes. Les Lacédémoniens, après avoir entendu tous les discours, firent retirer les étrangers et délibérèrent ensem- ble. Comme le plus grand nombre opinait à une guerre immédiate contre Athènes, on vit se lever le roi Archidamus qui conseilla la lenteur et la réflexion : son discours ajoute à la peinture du caractère des Lacédémoniens. Mais Stenelaïdas, un des éphores, déclara ne rien entendre aux longs discours des Athéniens; ils se vantent beaucoup, dit-il, et ne se justifient pas : votez la guerre, Lacé- démoniens , d'une manière digne de Sparte. L'issue de la délibé- ration fut de déclarer que l'assemblée jugeait les Athéniens cou- pables , mais qu'elle voulait appeler tous les alliés à donner leurs suffrages sur la paix ou la guerre. Si les Lacédémoniens décré- taient ainsi la rupture des traités , ils cédaient moins aux instances des alliés qu'à la terreur inspirée par les progrès toujours crois- sans de la puissance athénienne. Or void conunent s'étaient éle- vées les prospérités d'Athènes. Par cette transition simple , Thucydide se rejette dans le passé : Digitized by VjOOQIC 5S0 REVUE DES DEUX MONDES. il fait remonter les choses au moment où la Grèce, victorieuse des Mèdes sur terre et sur mer, se rassit sur ses fondemens conmie déjà dans des temps antérieurs elle était rentrée au sein de ses foyers après la guerre de Troie. Nous assistons alors à l'histoire des murailles d* Athènes et à Fadministration de Thémistode: nous voyons comment il se fit envoyer à Lacédémone pour la tromper , et comment les murs d'Athènes et dd Pirée s'élevèr^t par le concours de l'audace et de la ruse, en dépit du Péloponèse. Cependant Pausanias , fils de Cléombrote , commençait à rendre insupportable aux Grecs la domination des Lacédémo- niens, et les alliés invitèrent les Athéniens à prendre le coomian- dément. Les progrès de la puissance d'Athènes , les victoires de Cimon, les premières défiances de Lacédémone, les premières injures, les premières inimitiés , les guerres d'Athènes contre les Corinthiens, les Epidauriens, contre les Eginètes et les Lacédémo- niens, contre l'Egypte, l'Eubée, contre Mégare, l'expédition de Samos sous la conduite de Périclès, tous ces événemens rejoignent l'époque où commence la guerre du Péloponèse, et les conjonc- tures qui Font précédée, telles que l'aflBiire de Corcyre et celle de Potidée. Alors Thucydide reprend l'histoire du présent an point où il l'a laissée , c'est-à-dire au moment où les aUîés s'assemblent une seconde fois à Lacédémone pour délibérer de la paix et de la guerre. Nouveau discours des Corinthiens où les choses sont exaspérées , où les hommes du Péloponèse sont adjurés de secou- rir les habitans de Potidée : car ils sont Doritns, et sont asmgéi par d€$ Ioniens; c'est le conursàre de ce qu'on voyait autrefois. Les suffrages de l'assemblée furent presque unanimes pour la guerre; mais comme rien n'était encore prêt, on envoya des députés à Athènes pour gagner du temps et acquérir de nouveaux griefs par de» plaintes qui ne seraient pas écoutées : on demanda aux Athéniens de se purgef d'un sacrilège commis contre Minerve, dont Thucydide conte les défaite , et dans lequel Périclès était im- pliqué du celé de sa mère. Lesi Athéniens répliquèrent en deman- dant aux Lacédémoniens d'expier un sacrilège commis au Tenare, d'exiner encore un autre sacrilège qui avait souiUé le temple de Minerve quand les épbores voulurent mettre la main sur Pausa- nias. Thucydide raconte l'histoire et la fin de Pausanias qui vient Digitized by VjOOQIC ÉTUDKS DE l'antiquité. o51 se mêler à la destinée de Thëmistoeie; le héros athénien reparaît ; nous lisons sa fuite du Péloponèse , son refuge chez Admète , roi des Molosses, son apparition auprès d*Artaxercès , l'audace qui subjugue ce barbare dont Tame n'était pas sans grandeur; enfin le portrait même de Thëmistoeie grandement esquissé, dont le trait le plus saillant est un génie naturel, une intelligence innée qui se passa, pour ainsi dh*e, de la science et de l'expérience, une divination inouie des obscurités de l'ayenir, une improvisation admi- rable des ressources nécessaires au présent. Enfin Lacédémone envoya ses derniers députés avec ces der- nières paroles : Les Lacédémodiens veulent la paix; la paix subsistera si vous laissez les Grecs libres. Les Athéniens se for- mèrent en assemblée pour délibérer ; et quand plusieurs eurent parlé , Périclès , fils de Xantippe, qui était alors le premier parmi les Athéniens, et le plus puissant par l'action et la parole, ouvrit la bouche. Dans ce discours, Périclès opine ouvertement à la guerre; il énumère les avantages d'Athènes sur les Péloponésiens dans la lutte qui doit s'engager : comparaison des forces des deux partis. Périclès recommande aux Athéniens de se confier surtout à leur puissance sur mer, d'être insensibles au ravage momentané de leurs campagnes et de leurs biens , car ce ne sont pas les choses qui possèdent les hommes , mais les hommes qui les possèdent. Il leur recommande encore de ne pas songer, pendant la guerre, à étendre leur empire , et de ne pas ajouter à des épreuves nëces^ saires des périls et des aventures volontaires. Après T^lvoir entendu, les Athéniens répondirent afux Lacëdémonieiis qu'on n'obtiendrait rien d'eux par la crainte » mais qu'ils étaient prêts ù traiter comme des égaux avec leurs égaux. Les députés se retirèrent, et il n'en revint pas d'autres. Voilà le préambule de la guerre et de son histoire. Nous avons insisté sur cette première partie de l'œuvre de Tliucydide, parce qu'elle nous semble le triomphe de l'art bis- torique tant chez les anciens que chez tes modernes. Se présenter conome l'historien d'im seul événement et d'une catastrophe uni- que, se proposer un but direct et simple, mais y graviter en entraînant avec soi tout ce qui a précédé l'objet du rédt, semer sur son passage les origines de la Grèce, traverser Ja guerre de Digitized by VjOOQIC 55â REVUE DES DEUX MONDES. Troie, celle des Mèdes , assister à réIévatioD des murs d'Athènes, aller reprendre dans le passé Théraistocle qui échappait par la date de sa vie au sujet et à la plume de F historien; ne pas oublier Pausanias, ouvrir au lecteur la place publique de Lacédémone, d'Athènes , le secret de leur haine et de leur originalité ; rassem- bler toute la Grèce autour de deux rivales-, et préluder à l'action par une évocation synthétique de toutes les causes , de tous les élémens, et de toutes les puissances que le temps, la nature et l'histoire avaient accumulées pour y aboutir, n'est-ce pas là un miracle de l'art, n'est-ce pas là un de ces dévéloppemens du génie qui rapproche la conception humaine de la conception divine? Peut-être quand Xénophon fit connaître aux Grecs le livre du fils d'Olorus, quelques critiques, que sais-je? quelques Béotiens blâ- mèrent cette introduction : l'infini, la profondeur et la majesté de l'œuvre furent appelés peut-être chaos , confusion et pesanteur; mais Thucydide a déclaré laisser aux hommes un monument éter- nel et non pas un divertissement éphémère : par la pensée, il s'est enfui de son siècle pour mettre au service de sa gloire tout le temps dont les hommes auront à disposer sur la terre. Dans cette histoire, telle que l'artiste l'avait conçue, le plus dif- ficile était de commencer: l'action même devait être plus simple que les préambules. Quand Thucydide a exposé les préparatifs de Lacédémone et d'Athènes, et quand il a énuméré les peuples qui embrassaient la cause, les uns des Athéniens, les autres des Lacé- démoniens, Athènes elle-même parait sur le premier plan de la scène. Nous voyons les Athéniens obligés de rentrer dans leurs murs pour se préserver de la première invasion. A ce prcqpos, l'his- torien remonte à la manière dont l'Attique était habitée dans b plus haute antiquité. Durant l'hiver qui suivit cette première inva- sion et les premières hostilités, Athènes célébra les funérailles des citoyens qui avaient succombé dans les commencemens de la guerre. Périclès fit le panégyrique solennel des morts, où il décernait à Athènes cette incontestable louange d'être l'école de la Grèce. Quelques jours après la seconde invasion de l'Attique, la peste se déclara dans la ville. On en sait la description. Cependant il se fit un grand changement dans l'esprit des Athéniens quand ils se virent la proie de la peste et de la guerre : ils accusaient Péridès, Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DB l'antiquité. 555 ils lui reprochaient leurs malheurs; Péridès par sa parole releva leur courage, s'il n'apaisa pas tout-à-fisiit leur colère: le peuple le mita l'amende, et peu de jours après l'élut général. Mais atteint lui-même du fléau qui désolait Athènes, il mourut au miUeu de la troisième année de la guerre. Jamais homme d'état n'est sorti plus grand des mains d'un historien que Péridès de celles de Thucy- dide : il est dair que les destinées d'Athènes reposent sur la tête du fils de Xantippe; il vit, Athènes prospère; il meurt, elle tombe; il emporte avec lui la sagesse de la dté de Minerve ; le plus aimable et le plus grand des Athéniens, il jouît de cette gloire éclatante et triste d'avoir pour oraison funèbre la ruine de sa patrie. Nous ne saurions apporter ici le dessein de conter la guerre du Péloponèse. Lesévènemens se déroulent dans le troisième, qua- trième et dnquième Uvres (1) , jusqu'à l'expédition de Sicile. La révolte de Mytilène contre Athènes, sa reddition, les délibérations des Athéniens sur son sort, le discours de Gléon, les murailles de Mytilène rasées, et le partage de son territoire sont l'objet du rédt le plus attachant et le plus dramatique. L'histoire de Platée n'est pas moins tragique. La Grèce est vivement représentée déchirée par les factions, et partagée entre Athèneset Lacédémone.Nons trou- vons aussi les témérités de Cléon, les caprices de la fortune qui cou- ronne quelques-unes de ses folies, enfin sa mort dans la même action où succomba le Spartiate Brasidas. Le cinquième livre se termine par une sorte de conférence diplomatique entre les Athéniens et les Mêlions. Ce dialogue est une des pièces les plus curieuses de l'anti- quité. L'île de Mélos, colonie des Lacédémoniens, avait d'abord gardé la neutralité; ensuite elle avait repoussé, par la force, les ravages des Athéniens. Ceux-d firent contre l'ile une expédition avec trente de leurs vaisseaux, six de Chio et deux de Lesbos; mais avant de commencer les hostilités, ils envoyèrent des députés à Mélos : les Méliens ne les présentèrent pas à l'assemblée du peuple; ils les invitèrent à conférer avec les chefs et les oligar- ques. Dans cette conversation qui doit aboutir à la ruine ou au (i) n est probable que la division de Tbistoire de Tbucydide en huit livres fut fiaite par ceux qui la publièrent après sa mort : mais comme elle est généra- lement adoptée , nous nous en servons ici. TOME I. — SUPPLÉMENT. «"50 Digitized by VjOOQIC nSH RETUR DES OEUX MONDES. sahit d*iÉti peuple, les Athéniens sont sublils el însolens, les Mé- liens som subtils et supplians; les maximes politiques dév^c^pees dans cette argmUe^taiîon ^eoque rappeHent les nëgodàtions tta- KenneB du seisiëtte sièele. Mais la Éianière de récrivain gtrandit encore avec les événemens , et les sixième et septième Jivr^, oii est racontée rexpédhion de Sidie , saluassent eb ëcht les trois livres qui les précèdent. D*àbord les oommenoeniens de te SicHe sont exposés : il parait que les plus anciens habitans de la partie occidentale de Vile ^'appelaient tes Gyclopes et les Lestrigons. Après avoir rappelé l'origine dorienne de Syracuse , aHégnée par les Égestains auprès d'Atbèlies pour ap- puyer leur demande d'un puissant secours, Thucydide ouvre la dâi- bératton au sein de rassenri[>lée populaire et produit Nicias. Le vieil- lard fait entendre encore une fois le bon génie de la répubKqcie : il rappelle que , faiblement rétablis depuis peu d'nne terrftfe peste et de la guerre, les Athéniens ne dœvent pas jeter leurs forcesà pèîne restaurées dans une inutile aventure; il attaque Aldbiade et dit qu'il ne faut pas permettre à un jeune homme qui veut se faire admk*er par le luxe de ses chevaux d'étaler sa magiÂficenoe au péril de la république. Le fils de ClMas se lève pour rép&néte et ne se gène pas d'avouer qu'aux jeux olympiques il a lancé dans la car- rière sept chars, ce que personne n'avait fait avant lui, qu'il a remporté quatre prix , et qu'il a encore rehaussé ses victoires par ses magnificences; il foit vanité de cette jeunesse qu'on accuse ; il ne refuse pas de l'associer à l'expérience de son antagoniste pour la plus grande ^gloire de la patrie. Cependant Nicias reprend la pa- role, et veut épouvanter les Athéniens par l'énumération des dé- penses et des préparatifs; on lui ferme la bouche en lui accordant tout; on l'élit général avec Alcibiade ; Athènes, dans l'ivresse et le d^îre, semble se soulever tout entière pour Rejeter sur Syracuse. Cette capitale de la Sicile a aussi «es assemUées et ses orateurs; on s'y encourage , on y exaspère la haine et la résiistjuice contre les Athéniens; enfin commence le combat de la Sicile et de l'Atiîque. Quelque chose semble annoncer le dénouement; il y a dans l'armée des Athéniens un homme de moins, Aleflbidde, qnela folie du peu- ple vient de proscrire, après l'avoir éhi général*; du côté des Siciliens, il y a un homme de plus, Gylippe *e Lacédémonien. Le succès Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE l'antiquité. Soo sera décidé par Fabsence et la trahison du premier , par la pré- sence et les talens militaires du second. Mais a quoi bon ce récit? Qfoà n*â pas lu le septième livre de Thucydide? Qui n* a pas ^té saisi douloureusement par la peinture lamentable de la déroute des Athéniens» catastrophe sans henîtes et aans mesures , et .qui sem- ble n'avoir été égalée que par nos désastres au milieu des feux et des neiges de Moscou. Après tant de patbélique , il n*y a de contraste puissant que la simplicité. Thucydide, dans leJmitîème livre, coslimie ie récit des événemens avec une gravité |^ austère encore, gravité qui œn- vient aux malhemrs d'Athènes, aux révolutions intérieures de sa démocratie. Ce huitième livre a été l'objet des plus singuliers jugemens : on a dit qu'il était indEgne des précédens, que l'es- prit de l'hiâtorien s'était affaibli, que cette décadence était prou- vée par un style moins puissant et moins haut, et surtout par l'absence complète de harangues; enfin quelques-uns ont avancé que ce huitième livre n'était pas de Thucydide. Pour démontrer la faiblesse de ces tënoérités erronées,' je reprendrai les choses dans leur ensemble. Dès le principe de la guerre, Thucydide iput avoir l'envie et môme concevoir le projet d'en éotre l'his- toire, mais il est vraisemblable qu'il ne se mit sérieusement à J'oeuvre que lorsqu'il se vit exilé : neuf années avaient d^a coulé quand ilcorom^çait, avec la consoienee et la possession de toutes ses ressources et de toutes sestpensées : alorsil composa oette vaste introduction que nous avons si fort admirée; il lui donna pour suite la peste d'Athènes, l'éloquence et la mort de Péridès; cependant il était occupé à raconter les événemens qui remplissent le troi- sième', quatrième et cinquième livres , quand éclata l'expédition ou plutôt la catastrophe de Sicile ; l'historien vit son drame se compliquer par cet épisode si soudain et si douloureux ; Jl dut redoubler de soins , de patience et de génie ; .les enquêtes et les informations devenaient plus difficiles et plus loàgues ; quelque chose de si nouveau, de si fatal et de si désespéré demandait à l'historien ses forces les plus énergiques et les plus concentrées, et l'art devait au moins , par sa puissance , égaler la grandeur de la catastrophe et de la matière. Thucydide écrivait cette expédition de Sicile , quand Athènes fut prise par Lysandre : dénouement 3G. Digitizedby vjOOQIC % iiS6 REVUE DES DEUX HONDES. apporté à rhistorien par Tinexorable destinée qui poursuit sa patrie. Quelles patriotiques douleurs durent s'élever dans Tame de Fartiste! L'œuvre qu'il élève grandit à toute heure sous sa main par les malheurs de son pays; et c'est par des coups de génie qu'il de- vra répondre aux coups de la fatalité. Thucydide sentit le besoin de séparer dans son histoire les désastres de Sicile d'avec la prise d'Athènes par quelque chose de fort simple; il écrivit donc simple- ment, mais avec un redoublement de tristesse austère, le huitième livre que nous connaissons; il n'en écrivit pas plus parce qu'il mou- rut; mais en mourant, il eut devant les yeux l'œuvre qu'il médi- tait , les suprêmes momens d'Athènes, Alcibiade qu'il aurait peint et jugé, le Spartiate Lysandre, cette inexplicable déroute d'iC- gos-Potamos qui coulait bas les vainqueurs de Salamine, la prise et la honte du Purée, ses murailles démolies au son des flûtes (i); car enfin la Grèce se réjouissait , et la ruine d'Athènes était pour elle un jour de fête. Pourquoi le destin fut-il donc si âpre envers la cité de Minerve , jusqu'à lui envier son Thucydide et le lui enlever trop tôt? Il est constant pour nous que Thucydide, en écrivant ce qui forme Iç huitième livre , avait dans la tête tous les élémens du dénouement et de la péroraison ; il était simple parce qu'il venait d'être pathétique, et bientôt devait l'être plus encore; il suspendait l'effet des harangues parce que déjà il l'avait porté loin , et bien- tôt devait le porter à son comble; par la modération, il se pré- parait au sublime. U est dair, quand on a étudié Thucydide, que ce grand homme composait son œuvre d'une façon synthéti- que , avec une intelligence prévoyante , qui tenait toujours en ré- serve des forces inconnues; et que la Grèce tout entière, depuis ses origines jusqu'à la chute d'Athènes , fut contenue dans son génie. Thucydide parut après Hérodote, qui eut pour précurseurs Denys de Milet , Acusilaus d'Argos , Hécatée de Milet , Charon de Lampsaque, HeHanicns et Phérécide (S); Thucydide, successeur d'Hérodote , eut pour continuateurs Théopompe et Xénophon; il est le point central de l'art historique chez les Grecs. Hérodote (i) Xénophon, Helléniques, liv. 2. (a) Creuzer, hittoriche Kuntt der Griechen. Digitized by VjOOQIC ÉTUDES DE L* ANTIQUITÉ. 557 «exprime le passage de la chi-onique à riiistoire, Thucydide oousli- UieF histoire elle-même; il lui donne son caractère et sa gravité : disciple d'Anaxagore, ami de Périclès, il connaît la philosophie et le gouvei'nement ; il est autrement grand homme queux, mais avec eux , associant l'histoire à Tétude de la nature et à la grande gestion des affaires. Entre Anaxagore et Socrate, Thucydide vient dans le dévelop- ment de la pensée grecque établir la politique : il est dénué de tout pressentiment de la révolution morale que doit accomplir le maître etTami d'Alcibiade; il peint et représente la société grecque comme Machiavel a peint et représenté ITlalie du xv*' siècle; et il n'a pas plus d'intelligence pour Socrate que Machiavel n'en a eu pour Luther. Il est artiste consommé, et pour l'industrie de l'art, ni l'histoire antique , ni la moderne, n'ont à lui opposer, je ne dis pas un vain- queur, mais un égal. Denys d'Halycarnasse accuse Thucydide d'a- voir mal choisi son sujet : c II ne fait, dit-il, que l'histoire d'une t seule guerre qui ne fut ni belle ni heureuse; guerre qu'il serait « à souhaiter qui ne fut jamais arrivée, et qu'il aurait fallu condam- c ner du moins au silence et à l'oubli. > Que répondre à un pareil homme et à une pareille objection? L'antiquité a donc eu ses pro- diges de bêtise comme de grandeur (1), Thucydide conte admirablement les choses, et la complication du récit n'en altère jamais Funité. Mais peut-être est-il encore plus grand dans ses harangues. L'imagination a besoin d'un véritable effort pour concevoir la puissance dont était doué Thucydide de faire ainsi parler les hommes : trois fois il ne craint pas de donner aux Grecs l'équivalent de la parole de Périclès ; Mytilcne et Platée lui inspirent les plus touchans discours : Aldbiade a la brillante éloquence d'un jeune homme et d'un favori du peuple d'Athènes; llermocrate à Syracuse trouve contre les Athéniens des explosions de haine et de colère qui font trembler pour eux; tout dans les harangues de Thucydide a sa raison et son effet. Quel est donc (t) Lévesque a fait dans sa cinquième excursion une réfutation détaillée des critiques de Denys d'Halycarnasse. Digitized by VjOOQIC * 560 RBYUE DES DKUX MONDES. se sont produits, il induit qu'ils se raiouvelleroBt toujours. Que conclure de tout cela , si ce n'est que Thistoire veut être conçue et écrite aujourd'hui dans un système de métaphysique social assez puissant pour contenir toutes les idées , toutes les propriétés et tous les faits de l'humanité, et pour frayer la route avec ce majestueux et irrésistible cortège aux vérités futures? Lerminier. Digitized by VjOOQIC ADMINISTRATION FINANCIÈRE DES ÉTATS-UNIS. Lorsqu'il y a deux ans , un fonctionnaire public , rédacteur d*un recueil justement esUmé, prétendit que les taxes du gouverne- ment des États-Unis étaient fort supérieures à celles de la monar- chie constitutionnelle de France , il ne fut pas difficile d'aperce- voir qu'il s'agissait simplement de décréditer, par des rapproche- mens peu adroits , toutes ces idées de gouvernement populaire et ù bon marché, qui avaient servi de passeport à la royauté du 9 août. La découverte de M. Saubier, déposée d'abord dans la Revue Britannique , reproduite presque en même temps par plu- sieurs journaux , fut ensuite publiée à part avec une extrême profusion. 11 était bien naturel que le général Lafayette relevât les étranges assertions de ce pubUciste. Bien persuadé qu'elles n'avaient aucune exactitude , il les soumit à l'analyse instructive de deux hommes fort compétens pour en juger : le général Ber- nard , que la nature de ses éminens services avait mis à portée de connaître les États-Unis, et le célèbre Fenimore Gooper, qui réunit» Digitized by VjOOQIC 5(jâ RfiVCJfi DC8 DEUX MONDES. avec une si rare fécondité de talens, les dons gracieux du poète aux plus solides qualités de Tesprit. Les réfutations de ces honorables correspondans furent atta- quées de manière à laisser voir de plus en plus l'intention primi- tive de leurs adversaires. On alla jusqu'à transporter les argiunens de M. SaHloier à la tribune tég^slqcive , où M. Ca^niir I^ri^, président du conseil» se prévalut de l'avis de M. Rives , alors mi- nistre des États-Unis en France (séance du 10 mars i85â). Le général Lafayette , qui avait évité de compromettre la lotion américaine, se contenta d'exprimer son doute. Il reçut quelque temps après une lettre de M. Rives, qui se plaignait d'avoir été mal compris par M. Casimir Périer, et d'avoir été cité mal à propos par M. Saulnîer, dosble réolamalîon cfxil le priait de faille con- naître à la première occasion. Elle se présente aujourd'hui (1). Le général Lafayette eut aussi l'idée d'ouvrir dans sa corres- pondance une nouvelle discussion avec deux amis dont il serait diflicile de récuser le témoignage : M. Gallatin, l'un des membres les plus distingués du congrès jusqu'à la présidence de JefTerson et de Madisson , non moins habile ministre des finances à cette époque , plus tard ministre des États-Unis en France, et M. Edward Livingston, célèbre par ses travaux de jurisprudence, secrétaire d'état sous la présidence du général Jackson, c esi-à-dire ministre de l'intérieur et des af&ires étrangères, aujourd'hui ministre plénipotentiaire à Parts. Une lettre de M. Gallatin et des documens ^ciels, envoyés par le secrétaire d'état a^ant son départ de Washington , nous ont été ( I ) « Surpris comme je le fus , écrivait M. Eiiws m ^éml Lafayette , de Tusige « parlementaire que M. Périer a (ait de mon nom, j^ai été extrêmement choqué « de me voir cité par M. Saulnier que je n*ai jamais vu et à qui personne n'a pa « donner comme de moi, aucune opinion qui justifiât sa citation. Les considéra- •• tions politiques que ma situation présente m*impose , rendent mon silence ■ moins fâcheux que mon intervention dans cette polémique. Bien entendu que je « me réserve le droit de démentir de telles erreurs dans le monde, lorsque rocca- u sion s*en présentera , et d'espérer que mes amis voudront bien en feûre autasiL J^ « ne me rappelle pas si je vous ai dit que j'avais reçu de M. Périer une excuse " très posi4ive et très aimable pour avoir employé mon nom dans la chamibre. » ▼ersaiUes, 23 mai c83a. Digitized by VjOOQIC AD1UN18TRAT10II FINANCIÈRE. SSS comiiMiaiqués. GesdocumenssoDt des réponses aux questions que M. Livingslon avait cru devoir adresser à tous les états» a toutes les villes et diverses circonscriptions de la république aoiérieaiBe , pour éclaircir la discussion soulevée par M. Sauliiier. Vcicî k^s demandes du secrétaire dtéiSA : c l*" Quel est le montant de toutes les taxes annuelles destinées à couvrir dans chaque partie du territoire les dépenses des états, villes, comtés, ainsi que du gouvernement national ? 2° Quel est le nombre des ecclésiastiques de toutes les dénoaunations et leur salaire? S" Le nood)re des journées de travail exigé pour la ré|^- ration des routes, des ponts, et la valeur de ces journées? 4"" L'é- vakiaiion du prix du travail , y compris cehii de la nounûture, par mois et par jour, par semaine et pendant la moisson? 5** Combien de pauvres sont-ils assistés dans des dépôts ou placés dans des £amilles? à combien s* élève le nombre des pauvres à la charge des villes et comtés? 6"* Quelle est la taxe annuelle pour les écoles , le nombre des écoles, collèges, académies, et des élèves dans ces différentes institutions? • Six états seulement, Maine, Rhode^Island, Gonnecticat , Obio, Indiana, lUSssouri, ont répondu; mais les recherches de M. li- vingstOB sont continuées par son successeur. Les tableaux encore inédits que nous avons sous les yeux , sont à la fois trop minu- tieux et trop étendus pour que nous puissions les reproduire ici. Nous nous bornerons à en extraire les résultats généraux qui doivent d'ailleurs servir à faire connaître af^roximativenoent les dépenses totales du gouvernement des États-Unis. En effet , les six états dont la situation est connue, dépensent au moins autant que le reste de FUnion , pour le clergé, les écoles et les pauvres. On y remarque des routes, des canaux, des ponts, en aussi grand nombre, en aussi bel état que dans les plus riches contrées du monde. La positron géographique et les mtérôis de ces états sont on ne peut plus variés. Il faut aussi remarquer que dans ceux dont la fondation est récente les dépenses s'élè- vent en raison de Fétendue superficielle du territoire; car un gouvernement exige dès sa naissance une organisation complète , (|ui peut ne |X)s cx)ûter davantage pour un nombre beaucoup plus considérable d'habilans. Gest ainsi (joc les étais nouveaux Digitized by VjOOQIC soi REVUE DES DEUX MONDES. contribuent ordinairement plus que les anciens , à proportion de leurs ressources, pour les routes , les tribunaux et une multitude d'établissemens dont les progrès ne sont pas en rapport exact avec cenx de la population (1). Il est donc permis d'évaluer, comme l'a foitM. Livingston, sur la base des taxes connues d'une grande partie de l'Union et de leur rapport avec le nombre des habitans , les charges du pays tout entier. L'emploi d'une semblable propor- tion aurait plutôt pour effet d'accroître , dans le cas présent , le chiffre des contributions nationales , que de le réduire. n résulte des tableaux que nous ne publions pas à cause de leur étendue, et des tableaux suivans qui en font connaître la partie essentielle, 1"* qu'en 1830, les taxes locales du Maine, Rhode- Island, Gonnecticut, Ohio, Indiana, Missouri, s'élevaient, pour une population de 2,215,718 habitans , à 18,636,751 fr. ; ** qu'en appliquant les bases de cette évaluation aux autres états , la to- talité des charges locales des États-Unis devait être estimée à 91,0^,196 fr., au lieu de 261,998,605 fr., chiffre avancé par M. Saulnier, ce qui pix)uve qu'il a commis une erreur d'environ 170,903,409 fr. sur cette branche des contributions américaines; 3^ que les dépenses du gouvernement fédéral ne s'élevaient pas à 144,335,884 fr., mais à 130,431,475 fr., y compris l'excédant dés recettes, employé pour la dernière fois cette année à l'extinc- tion définitive de la dette, seconde erreur de 15,904,409 fr. sur les dépenses générales, qui pourtant ne comportent aucune espèce d'incertitude et de contestations. Dans le premier et le second tableau , nous avons évalué , ainsi que le désire M. Saulnier, à 5 fr. 42 c, le dollar dont la valeur variable, selon l'état du change, descend quelquefois a 5 fr. 25 cent. (x) M. Adam Seybert, membre de la chambre des représentans des États- Unis, a publié en 1817 un tableau d'après lequel de 1789 à i8t5 (pendant a5 années), les dépenses et les recettes du gouvernement fédéral , y compris le rem- boursement et le produit des emprunts nationaux, se sont élevées , année moyenne, à 76,779,7ao fr-, chiffre supérieur à ce qu'on payait en i83o, sans compter la dette. Or U population était en 1790 de 3,929,000 habitans, de 8,437,000 en i8x5, de 12,866,020 en i83o. (Annales statistiques de Seybert, traduites par M. Arnold Scheffer en i8ao.) Digitized by VjOOQIC ADMINISTUATION FINANCIÈRE. S65 Dans le troisième tableau» le budget fédéral de 1830 figure tel que M. le général Bernard Fa extrait du Naiional CalendardelSSi , et tel que M. Saulnier Ta adopté en y ajoutant 13,904,884 fr. qui ne doivent pas en faire partie. ANNÉES 1830-1831. Tableau généi^al de toutes les taxes locales des étals , comtés et villes de l'Union, pour le clergé, les routes, la milice, les pauvres, les écoles, etc. y précédé d'une évahiadon du prix moyen du travail. (D*après les réponses de six états aux questions officielles qm leur ont été adressées, et les documens recueillis par le secrétaire d*état) PREMIER TABLEAU. Évaluation du prix du travail, par mois, du- rant toute Tannée... moyenne du] P^J»"»"**'»^ Prix de la nourriture par semaine, d'un ouvrier dollâfs oeals \ En francs et eentlmes. Il 2 » 57 f. 59 c. 75 5 0» 4 61 I 52 8 25 Taxes d'états. Taxes de comtés. Contin^^nt des villes. Taxe volontaire pour le cler^. Taxes pour les dépen- doiun cent» f. c ses des états sans compter la milice. . . 2,595,070 59 { 12,975,695 51 Taxes de comtés en dé- duisant la portion ap- pliquée aux pauvres. 2,541,804 5 J 12,692,577 95 Evaluation des diver- , ses taxes des villes. . 1,585,021 46 { 8,590,816 51 Nombre des ecclésias- tiques : 10,405. Eva- luation de leur sa- laire 2,652,260 5 } 14,575,249 47 Digitized by VjOOQIC 5GU REVUE DES DEUX MONDE:^. Evaluation de ce qtii revient à chacun : 254 d. 88 c. c'est-à-dire : 4881 r. 44 c. Routes. Milice. Ecoles publiques. Nombre de journées employées sur les routes... 6,479,096. Evaluation du prix total deœs joamées. dollars. francs. *fiSSStfiX 94 21,853,640 21 Nombre des miliciens : 1,344,547. Nombre de jours perdus |ionr les revues: 3,370,679 Valeur du temps et de l'entretien des ar- mes 1,625,808 36 j 8,811,881 51 / Nombre des ipauvres : Pauvres. * ^*' " ®*^ ^ ^^^ connu); dépense pour leur entretien 4,105,416 62 Nombre des écoles : i ( imparfaitement connu) ; nombre des élèves : 4,065,447. Taxes le- vées pour leur entre- lien, sans compter les fonds fournis par FéUt 4,074,244 5,901,338 8 4 { 3,805,080 40 Total DBS Taxes. .. 46,807,234 91 91,095,496 94 Tableau comparé des dépenses totales des htats-Unis, seion les documens officiels et selon M, SûiUmer, DEUXIÈME TABLEAU. Charges fédérales. Scion les docaraens offideU. Selon M.Sanhner. Budget fédéral. . . 74,450,744 f. 56c. 74,450,744 f. 5Cc. Hemiboursement de la dette 55,080^764 44 55,a8a,764 44 Total 430,434 ,475 430,454 ,475 Digitized by VjOOQIC ADMfinSTRATION FMANClÈlie. M. Sailnier ajoute à cette somme fioiir les postes. . Pour frais de perception. . . Total 367 4,565,055 144,535,884 Selon les docnmens officiels. Selon M. Saulnicr. Budget des étate 12,973,603 51 45,8U2,(»5 ( Y compris les frais de perception. ) Ohar^ f Pawmes 5,901,358 8 des villes, 1 Ecoles 5,805,060 10 comtés et 1 Pour les villes. . . 8,500,816 51 districts. { Comtés et dis- (Y compris les i jricU 12,602,577 05 frais de percep* 1 . H'i;*;:«'^)l Total.... 33,080,752 44 44,000,000 Routes 21,855,640 21 72,000,000 Milice 8,841,881 31 50,000,000 Gtergé 44,575,240 47 25,000,^00 Jurés 11,000,000 Roules à barrières 14,406,000 Total g^n^ral.. . . 221,526,671 94 406,334,489 Nous n'avons pas compté dans ce dernier tableau les sommes suivantes : V — 9,341 ,356 fr. pour les postes; 2° — 4,363,085 fr. pour frais de perception ; 3** — 4 1 ,000,000 fr. pour indemnités aux jurés ; 4** — 14,000,000 fr. pour les péages des roules à barrières. Voici nos raisons : Les postes aux États-Unis ne sont pas un Impôt. Les recettes de ce genre de service en couvrent exactement les dépenses, à Texception des frais d'administration centrale, portés au budget de l'Union. M. Saulnier n'a pas reconnu comme un impôt dans les recettes des postes françaises, ce qui est absorbé parle transport des dépêches, et en cela il a eu parfaitement rai- son. Il devait rayer par conséquent la même dépense pour les États-Unis. Le service des postes françaises est porté au budget pour 36,380,000 fr. M. Saidnier en a déduit les fi*ais de service, pour ne compter comme impôt que le bénéfice net de l'état , évalué en 1830 à 16,779,834 fr. Il n'a pas ajouté à celte somme le droit Digitized by VjOOQIC 568 REYUB DES DEUX MONDES. de 2S centimes que Ton paie aux maîtres de poste, par chaque cheval attelé à une voiture suspendue. Cependant ce droit est une taxe. Quant aux 4,â65,0S3 fr. de frais de perception, nous nous sommes assurés auprès de H. Livingston que cette somme est imaginaire. Le chiffre officiel du revenu fédéral comprend ce que la perception a coûté. Les indemnités payées aux jurés sont en grande partie à la charge des états , et figurent ainsi dans la sonune déjà ëvalaée de leurs dépenses. Dans quelques états , elles entrent dans les frais de procédure , supportés par les parties. Personne ne sait à quelle somme cette espèce de taxe, d'ailleurs fort restreinte, peut s'é- lever. Nous avons encore effacé les 14,000,000 fr. que coûtent , sdon M. Saulnier, les péages des routes à barrières , car il faudrait compter également aux États-Unis et en France les péages des canaux , routes de fer, ponts , etc. Si Ton rangeait parmi les taxes nationales les rétributions que chaque entreprise de travaux pu- blics doit exiger de ceux qui font un usage volontaire de ses ser- vices, cela changerait entièrement les évaluations de tous les budgets du monde, et la question qui nous occupe serait fort com- pliquée. En divisant les 406,354,489 fr. du budget de H. Saulnier par le nombre de la population des États-Unis en 1850 (12,866,030 habitans ) , on obtient une cote moyenne de 51 fr. S8 cent, par habitant. Cependant rimpôt américain s*élève , selon lui, à 56 fr. 94 cent, par tête. Cela vient de ce qu'il a cru pouvoir retrancher tous les esclaves de la population contribuable (1). (i) Toutes les fois qu'en pariant de la république américaine , on rencontre ce malheureujL mot d'esclaves noirs , il est juste d'observer qu'un si grand fléau a été imposé aux Etats-Unis par la Grande-Bretagne. Lorsque les colonies demandaient à ne pas recevoir d'Africains , la mère-patrie répondait qu'elle ne pouTait renoncer à un commerce si lucratif, et que les colonies étaient faites pour la seconder. Il oe faut pas oublier que la première loi qui ait paru parmi les nations pour Tabolitiafi de la traite fut adoptée en 1776 par la législature de Virginie et par douze autm «lais en 1783. La plus grande partie de TUnion a déjà opéré raffrancbi^emeni Digitized by VjOOQIC ADHINISTRATIOTV FINANCIÈRE. 369 m. Emile Péreîre « dans une très intéressante brochure publiée ^en 1852, lui objectait avec beaucoup de raison que c si l'on excluait les esclaves d'une telle répartition , on pouvait tout aussi bien annuler la part d'impôt des femmes et des enfons, sous prétexte qu'ils ne s'en acquittent pas directement , et que les neuf dixièmes du revenu fédéral se composant du produit de la douane , c'est-à- dire d'un impôt de consommation , il était évident que non-seule- ment l'esclave américain participait comme travailleur à la forma- tion de l'impôt, mais qu'il acquittait une taxe relativement plus forte que celle de l'homme libre , puisque son travail servait à payer sa contribution et celle de son maître. > On lit dans le 16' numéro de la Revue Britannique de 1831 , l'as- sertion suivante de M. Saulnier : f M. Gallatin, autrefois ministre des États-Unis en France, et c antérieurement ministre des finances de l'Union , disait un jour, graduel des noirs, n existe à Libéria , sur la côte d* Afrique, une petite république noire fondée par des citoyens de tous les Élats-TTnis. Elle prospère et peut devenir un foyer de civilisation pour le continent afiricain. Mais ce qui doit contribuer phis sûrement à Fémancipation qu*on peut déjà prévoir , c*est que Tentretien des escla- ves devient très onéreux à ceux qui les emploient , à mesure que la concurrence victorieuse du travail libre s'établit à cété du travail forcé. Le malaise d*une sem- blable situation pour les planteurs a beaucoup d*influence en Virginie et surtout dans le Maryland , où Ton commence à suivre Texemple du nord. N*e8t-ce pas le concours de plusieurs causes du même genre qui a fait passer la plus grande partie de rEurbpe de Tesclavage domestique au senage féodal, et plus tard à difTérens degrés de liberté civile? Le christianisme avait bien proclamé d'admi- rables maximes d'égalité et de fraternité; mais seize siècles après son établissement, les pays les plus attachés à l'église romaine faisaient encore des esclaves sous pré- texte de faire des catholiques. Nous terminerons cette note en remarquant, avec M. Adam Seybert, que la population esclave double aux États-Unis en a 5 ans 9|io«* , et la population libre en a a ans a3|ioo«s. Or, dans nos colonies, selon M. Gautier, la race noire dé- croit annaellement dans la proportion de a i|a o|o , et de 5 o|o dans les colonies anglaises. Ces résultats paraissent indiquer chez les planteurs américains une supériorité morale de procédés vis-à-vis de leurs esclaves. ( Toy. la statistique d'Adam Seybert et le rapport de M. Gautier, pair de France, président de la chambre du commerce de Bordeaux , sur le tarif des sucres , en i833.) TOME 1. 57 Digitized by VjOOQIC 570 REVUE DES DEUX MONDES. < en ma présence , que le peuple des États-Unis était peut-'étre le « plus imposé après les Anglais. Cette opinion me surprit beau- c coup. J*ai pu depuis en reconnaître l'exactitude. C'est par suite « de ces énormes taxes qu'un habit qui , en Europe vaut 100 fr., « coûte 20Q fr. à New-York. Les marchands américains , quand c les étrangers se récrient sur leurs prix exorbitans, observent < qu'ils sont accablés d'impôts de toute espèce. » M. Saulnier n'est pas heureux dans le choix de ses autorités. Nous avons révélé en quels termes H. Rives repoussait l'usage que la Revue Britannique voulait faire de sa prétendue adhésion à de foux jugemens sur les États-Unis. Laissons parler maintenant M. Gallatin en réponse à l'anecdote qui le concerne : c Le prix du travail manuel et de tous les emplois en grande partie mécaniques , est beaucoup plus élevé ici qu'en Europe. Cette cherté des salaires tient à ce que le travail est plus demandé qu'of- fert , et à la surabondance des terres en comparaison du nombre actuel des habitans. D'un autre côté « nos institutions démocrati- ques empêchent que les salaires des emplois élevés ne soient payés au-delà de ce qu'ils valent, et, dans certains cas, les maintiennent un peu au-dessous de ce qui conviendrait. Ainsi, nous n'avons au- cuns des abus dopt on se plaint généralement en Europe , point de pensions civiles , point de sinécures , point de salaires extravagans donnés, à des officiers de hauts grades. Mais les employés d'un rang inférieur dans tous nos étabUssemens publics coûtent davan- tage en proportion de leur nombre. En même temps, je puis vous affirmer, du moins pour ce qui regarde nos employés civils , qu'a- vec un nombre beaucoup moins grand de personnes, soit chefs, soit commis , nous faisons autant de travail qu'en France (i). » (Lettre de M. GaUcuin au général Lafcufette. ) (i) Dans une comparaison de ce que cot^te radminûtradon financière des deux pays, M. Saulnier était arrivé à un résultat contraire, en £EÛsant abstraction de la cour des comptes, qui représente, avec Tadministration centrale de nos finances, réquivalent de la trésorerie de Washington. Ainsi mille emplojtés sur dix-neuf cent dix -huit ne figuraient pas dans les calculs de la Metfue Britaumque. M. Péreire a fait voùr que la trésorerie de Washington, au lieu des i54 fooction- uaires qu'elle rétribue, devrait en avoir 800, si le nombre de ses employés était proportionnellement égal à celui de notre administration financière. Digitized by VjOOQIC ADHTHISTRJITION FINANCIÈRE. 571 M. GalIaUn estime que la totalité de la dépense des états et des charges locales ou municipales s'élève à 17,000,000 dollars, ou 92,140,000 francs. C'est 1 ,044,804 fr. au-delà du chiffre qui résulte des recherches du secrétaire d'état. {Voyez le premier tabkau.) Si l'on ajoute ù ces 92,140,000 fr. la somme du budget fédéral t y compris même le remboursement de la dette, on voit que M. Gallatin , consuhé séparément et privé des renseignemens que M. Livingston pouvait obtenir dans l'exercice de ses hautes fonc* lions , confirme cependant toutes les données de cet écrit. n ne voudrait pas, il est vrai, que Ton comptât dans le budget^ américain ce qui est volontairement payé aux ministres des di£fé-< rens cultes , car, dit-il , avec beaucoup de vérité , ce n'est que par suite de l'habitude où l'on est en France de voir le clergé entretenu par le gouvernement, que l'on a pu considérer une semblable dé- pense aux Etats-Unis comme une taxe imposée aux habitans. A son avis, le remboursement de la dette américaine est une charge temporaire qu'il faudrait aussi retrancher dans l'estimation du budget normal des Etats-Unis. HM. Livingston et Fenimore €k)oper partagent cette opinion; mais nous avons préféré ne pas nous y conformer dans nos calculs , afin'de ne laisser à M. Saulnier aucune occasion de vaines controverses. Il est tout simple que les correspondans du général Lafayette aient hésité à compter comme partie intégrante des dépenses habi- tuelles de leur pays les 40 à 60,000,000 fr. que les Etats-Unis au- ront annuellement consacrés depuis l'avènement de Jefferson à la présidence jusqu'à l'année 1835 (pendant trente-cinq ans), à l'en- tière extinction d*une dette de plus de 860,000,000 fr., imposée par la guerre de l'indépendance et celle de 1812 à 1815. Ces énor- mes remboursemens, toujours opérés avec les excédans des recettes sur les dépenses, paraissent en effet une preuve de prospérité et de sagesse inouies, plutôt qu'une véritable ag^[ravation des charges nationales. Les Etats-Unis sont, jusqu'à ce jour, le seul pays du monde qui soit ainsi parvenu , par la persévérance de sa bonne administration, et malgré dix années de guerres, à se libérer de ses dettes comme d'une taxe provisoire. Comment comparer un si heureux emploi de ses excédans de 57. Digitized by VjOOQIC ^ o!i REVUE DES DEUX MONDES. recettes avec les expëdiens de nos administrations financières di'« puis que nous sommes entraînés à des emprunts toujours crois- sans? L'Angleterre, en cessant, à partir de i8â9, d'amortir sa dette, a du moins réduit ses dépenses sans diminuer son crédit. Quant à nous, nous multiplions les charges qui nous font emprun- ter par les procédés mêmes destinés à les réduire , et nos dépenses de toutes les sortes s'accroissent en même temps que le capital de notre dette. En considérant d'une part l'amortissement des Etats- Unis, le seul réel et définitif, l'immobilité de la dette de l'An- gleterre avec la compensation de ses réductions de taxes , qui s'é- lèvent, depuis six années seulement , à plus de 176,000,000 ir., et , d'un autre côté, l'accroissement simultané et réciproque de nos emprunts par nos dépenses, de nos dépenses par nos emprunts, il reste malheureusement démontré que notre système financier est le plus fâcheux qu'on ait pu choisir, et que ce serait une folie de ranger parmi nos charges temporaires les 319,000,000 fr. qui figurent dans notre budget pour le service de la dette et des pen- sions. A la vérité, certains économistes, dont l'esprit complaisant se platt à découvrir un côté heureux dans nos plus évidentes misères, prétendent que ce sera un 'malheur pour les Etats-Unis de n'avoir pas de créanciers, attendu que les dettes publiques intéressent un plus grand nombre de familles à l'ordre social. Plaisante manière d'attacher les gens à l'ordre social, par le désordre des finances et du gouvernement ! Cette invention ressemble un peu au corset que les men^res d'une secte contemporaine font lacer, dit-on , derrière leurs épaules. Savez-vous pourquoi? Pour rappeler à cha- cun qu'il a besoin de son frère, et que son frère a besoin de lui. L'intention symbolique du corset vaut assurément l'utilité sociale de la dette. D'autres esprits plus sérieux sont trop disposés à ne voir dans l'usage illimité des éiqprunts qu'une occasion de faire baisser l'in- térêt de l'argent , en accroissant par la création des nouveaux titres conférés aux créa^iérs de l'état la masse des valeurs en circulation, et à conclure de cettie baisse de l'intérêt que le crédit des particu- liers s'accroît avec le crédit public. On pourrait leur répondre : 1 - Que le crédit public , quand il est renforcé par des monopoles , yjO y^\ Digitizedby Google ^^ ^; ADMINISTRATION FINANCIÈRE. 573 diininuecelui des particuliers; 2° que la baisse du prix des capitaux n'est heureuse pour un pays que lorsqu'elle résulte de leur égale ou fiicile répartition ; S* que des banques libres dans leur action , quoi- que soumises à de sages garanties vis-ù-vis de leurs cliens « diminue- raient aussi rintërét de Fargcnt, sans avoir les inconvéniens d'un crédit public mal dirigé. Ainsi , à la fin de cette année, les Etats-Unis n'auront plus de dettes» ce qui n'empêchera pas la seule ville de New-York de posséder plus de vingt banques , dont les escomptes annuels se sont élevés depuis huit ans à 365,000,000 fr., et les es- comptes de Philadelphie de dépasser 800,000,000 fr. , tandis que la banque de Paris n'a escompté que pour 222,000,000 fr. en 1831 , 150,000,000 en 1832. De tels exemples prouvent assez que le cré- dit vraiment social, le crédit industriel, est fort indépendant de l'usage du crédit public. La manière la plus rationnelle de comparer le poids des impôts en divers pays est de les évaluer en journées de travail. Sous ce point de vue» la thèse de M. Saulnier est encore moins soutenable. En effet, le prix moyen de la journée de travail en France est, selon lui» de 1 fr. 50 c, tandis qu'aux Etats-Unis il est de 4 fr. 50 c. U faudra par conséquent que l'auteur de ces évaluations con- vienne lui-même, en se conformant à ses propres calculs, que l'impôt français étant , comme il le dit , de 31 fr. par tête, est payé en vingt jours deux tiers de travail, et que l'impôt américain n'exige que huit jours un cinquième de travail pour le chiffre très exagéré de 36 fr. 94 c. par habitant. Mais en prenant pour base les évaluations plus sàres de MM. Li- vingston et Charles Dupin , la journée de travail ne vaut que 3 fr. 9 c. (voyez le premier tableau) aux Etats-Unis, et 1 fr. 25 c. en France. En 1830 , le contribuable américain n'a donc été imposé pour une cote moyenne de 17 fr.29c., produit de tous les genres de taxes qui peuvent l'atteindre, que de cinq ou six journées de tra- vail. En 1834, d'après le rapport communiqué le 17 décembre 1833, à la chambre des représentans, par M. Taney , nouveau se- crétaire d'état, les dépenses fédérales ne s'élèveront, y compris les derniers paiemens pour ladetle, (]u*à 127,580,807 fr. En ajoutant à cette somme celle des taxes locales, on obtient, pour 14»000»000 Digitized by VjOOQIC ^ 574 REVUE DES DEUX MONDES. d'habitans, un impôt moyen de i5fr. 00 c. (à pea près doq jours de travaS ). A partir de i835, lorsqu'on aura opéré le rem- boursement complet de la dette, Timpôt sera probablement réduit à quatre jours de travail. Comparons maintenant cet impôt du citoyen des États-Unis à celui du contribuable français que H. Saulnier a évalué pour 1830, année financière qui diffère très peu de celle oti nous en- trons. Budget de 1850 979,000,000 fr. Dépenses pour la garde nationale. . . 400,000,000 Gasuel du clergé 15,700,000 Total. .... 4,005,700,000 fr. Cote moyennedu oontriboable français selon M. Saulnier 5ifr. 4 c. (S14 jours de travail). Remarquons en passant que H. Casimir Périer évaluait notre impôt moyen à 53 fr. ( séance du K) mars 1833 ). Cette dififérence fait voir que les prodi{][es de la centralisation , si dévotement exahée par la Revue Britannique ^ n'empêchent pas nos habiles fonctionnai- res eux-mêmes d'apprécier diversement nos dépenses générales. Quant aux dépenses locales qui ont été la principale ressource de M. Saulmer pour enfler le budget américain, il faut bien recon- naître qu'en tout pays il est difficile de les constater avec une exactitude mathématique. Si l'on voulait appliquer à la France les minutieuses recherches auxquelles M. Saubier s'est livré pour les États-Unis seulement, et à notre avis, sans beaucoup y réfléchir, on reconnaîtrait d'assez notables lacunes dans les papiers de notre bureaucra^, et à coup sûr le» questions de M. Livingston , mi- nistre d'une nation éminemment vouée à Tanarchie , ne trouveraient pas chez nous de faciles réponses. Sans reproduire ici les excellentes critiques de M. Péreire, qui a signalé des erreurs considérables dans les résultats de M. Saulnier, tels que nous venons de les exposer , nous demanderons pourquoi , dans un tableau composé de toutes les taxes françaises et améri- caines, la Revue Britannique a omis les corvées et prestations de Digitized by VjOOQIC ADMINISTRATION FINANCIÈRE. 575 nos chemins vicinaux, le produit des octrois dans nos villes et d'autres charges qu*on ne peut évaluer à moins de 100 millions? Cette addition , probablement au-dessous de la vérité, porterait notre cote moyenne à plus de 54 fr., c'est-à-dire à environ 28 jour- nées de travail ( la 15*" partie de Tannée }. Or, nous avons vu que la cote moyenne des États-Unis ne dé- passait pas 5 journées de travail (la 73*" partie de Tannée). Sous ce rapport, Timpôt américain est à Timpôt français comme 15 à 75. JH est ridicule de vouloir juger des institutions d'un pays par la côte moyenne de ses impôts. En parcourant, avec le sentiment de défiance qu'on doit apporter en pareille matière, un tableau oii M. Adrien Balbi compare les divers revenus et les diverses popu- lations du globe entier, la Chine se présente conune le pays le moins imposé , et le gouvernement anglais comme le plus dispen* dieux. Assurément, le téméraireentrepreneur de statistique, dont Tinsatiable curiosité a essayé de oonvartir en monnaie française l'impôt des Chinois, ne songeait pas à prendre leur gouvernement pour çbjet de ses préférences et à rdéguar la Grande-Bretagne au dernier rang des nations, soit manarchiques, soit républicaines, barbares ou civilisées. L'assiette et Temploi des impôts, leurs diverses influences sur la masse des populations, et sous ce rapport leur évaluation en journées de travail, tels sont les caract^es essentiels qui peuvent diriger d'utiles recherches à Toccasion d'un système quelconque de t La richesse publique et la facilité de contribuer aux charges c de Tétat, dit H. Gallatin, ne manquent pas de s'accroître au plus c haut point sous les gouvememens qui , s'abstenant de tout pou- c voir arbitraire, administrent en vertu de lois égales pour tous , c sans favoriser ni opprimer aucune classe particulière de per- c sonnes, ni aucune espèce de travail, et assurent une sécurité • complète aux individus, à Tindustrie, à la propriété. Or, ces c avantages se lient au système des taxes qui peuvent être plus ou c moins oppressives, partiales, et frapper les sources de Tindus- « trie nationale; ils dépendent aussi de la manière dont se font € les dépenses publiques, soit qu'on les applique ù des objets pro- Digitizedby vjOOQIC ^ 576 REVUE DES DEUX MONDES. c duclife, soit qu*on en abuse pour augmenter le nombre c membres oisife et in^roductifs de la société (1). > Ce peu de mots résume le débat fort secondaire provoqué par la Revue Britannique^ et c'est par là seulement que nous pourrions juger du mérite des gouvememens dans une comparaison de leurs revenus. Qu*y a-t-il de vraiment remarquable dans le système financier des États-Unis? L'extinction de lenr dettB et l'absence de tout impôt sur les produits de l'agriculture. Ajoutez que la production elle-même en tous les genres n'y est qu'indirectement imposée et tûuîMirs également pour toutes les industries, puisque leur loi de douane, source abondante des neuf dixièmes du revenu fédéral , a cessé» grâce au bon sois du congrès américain, de protéger i^ fabriques aux dépens de la masse des consommateurs. N'étant plus qu'un impèt de consommation, c'est-à-dire un moyen de revenu publie , cette loi , telle qu'on vient de la réviser , permet à chaque instant de réduire les recettes au niveau des besoins de l'état. La constitution avait bien interdit au congrès la faculté de réglemen- ter à l'intérieur le commerce et l'industrie , mais de fldieuses in- terprétations commençaient à prévaloir. Les états favorisés, en revenant au sens rationnel du pacte fédéral, ont enfin renoncé anx privilègesqui les menaçaient soit d'un déchirement, soit d«8 misères ou fausses prospérités, dont les pays soumis, comme la France et l'Angleterre, à des tarifs protecteurs ou pr(Aibili&, sont de jour en jour accablés. L'heureuse issue de la dernière querelle du sud avec le nord a rétabli entre la liberté politique et la liberté iodu^ trielle un accord nécessaire qu£ assure à ce grand pays un long avenir de pacifiques prospérités. Or, cette crise elle-même a lénioir gné hautement en faveur des institutions américaines. Quand la cruelle espérance de leurs ennemis épiait une occasion de guerre civile, comment se fait-il en effet que tant de dissensions poussée^ à l'o^tréme se soient apaisées sans violence? C'est que de part et d'autre, on savait que le principe toujours vivant d'une repré- sentation nationale offrait des ressources inépuisables de concilia^ (0 Lettre de M. Gallalin au gcuéral Lafayctte. Digitized-by VjOOQ IC AI>M1N1STRAT10N FINANCIÈRE. 577 tk)n. Que Tcm compare ce qm s'est passé daos la Caroline iu sud avec les sombres évènemens de Bristol et de Lyon. Yaiiieipent ou objecterait que les réformes électorales ou législa- tives les plus vastes auraient été sans rapport immédiat avëb ces sanglaus déoiélés. La situation noenaçante de nos grandes villes manu&cturières tient assurémeit à nos loi^ de douane, à l'assiette de nos inqpôts sur les produits du sol» et quoiqu'on ne puisse toucher légèrement à de si graves objets, ni attendre de nouvelles mesures financières un remède subit et universel, cependant la délibération dé ces mesures n'aura d'efficacité que le jour où elle appartiendra i une représentation large et fidèle. Jusque-là , les perfectionnemens de nos boméopaifaes politiques administrant la liberté conunerciale et industrielle , par millionièmes de scrupule » seront fort incertains. Dans un recommandable ouvrage récemment publié par un écor nomiste qu'on n'accusera pas de passions anti-modales (1), nou^ venons d'examiner un grand nombre de tableaux la plupart officiels^ d'après lesquels l'auteur, écrivain consdencîeux et animé par les plus généreux motif&, a tiré les conclusions suivantes : c i"* Que nos lois de douane ne chargent Timportation de ma- tières propres à la fabrication , la plupart analogues à nos produits agricoles, que de 133^ fr. par 1,000 fr. , tandis qu'dles chargent de âOO fr. par 1,000 fr. , l'importation des objets fabriqués dont elles p^mettent l'entrée; que la sortie de nos produits agricoles est chargée de six fois plus de droits proportionnellement que celle de nos produits manufacturiers, bien que le sol paie déjà la plus grande partie des impôts directs et que ses produits paient à eux seuls les octrois et les contributions indirectes ; 2° que les tis- sus, objets de nos fabrications qui occupent le plus de machines , forment à eux seuls plus de moitié de nos exportations et ne forment guère que le trentième de nos importations, tandis que nos produits agricoles, que nous ne pouvons obtenir que par le travail réel de nos ouvriers, forment en 1831 plus de moitié de nos impor- tations, et ne forment pas le quinzième de nos exportations; (i) Rtcherckês de4 cause* et de la misère des peuples emlisés, par M. de Morogues , Biembre du conseil-général du déparlement du Loiret. Digitized by VjOOQIC 578 RKYUE DES DEUX MONDES. 3^ qu<^le système entier de nos lois de douane sacrifie notre agri« cultare aux progrès de nos fiabriques, qui pourtant ne poorraieDt trouver de meilleurs enoouragemens et débouchés que dans Tti- sancè des deux tiers du pays voués à la culture des terres; 4* que ces privilèges de l'industrie fabricante n'atteignent pas leur but, puisqu'ils enrichissent seulement quelques hauts spéculateurs au grand préjudice de la population ouvrière, ainâ qu'on peut le voir par des tableaux où sont enregistrés les nombres croissans de ses crimes, délits, suicides, enfans naturels ou abandonnés, décès dans les hôpitaux, etc....; 5° que ces^efiets sont constatés en tous les pays où la haute industrie et la grande culture obtiennent des privilèges aux dépens de la petite industrie et de la culture moyenne, qu'ainsi le paupérisme a envahi en An^eterre {dus du quart de h population, en Hollande le sixième, en Belgique le huitième, en France, avant i830, le seizième, tandis qu'aux États-Unis où les exportations agricoles forment les dix-neuf vingtièmes de Texpor- tation générale, et dans sept états du nord où pourtant le com- merce et les fabriques se trouvent , relativement au nombre des habitans, dans une proportion plus forte qu'en d'autres parties de l'Union , on ne comptait, en 1896 , qu'un pauvre sur 76 hstA- tans. > M. de Horogues propose des remèdes que nous n'adoptons pas. n attribue à la providence du pouvoir, tel qu'il se retrandie en son étroite volonté, une vertu que nous souhaitons sans Fespérer. Comment nos lois de douane seraient-elles autre chose qu'une tran- saction égoïste entre de petits intérêts de monopole, quand les plus hauts fonctionnaires professent sans détour l'excellence de l'intérêt personnel appliqué à l'art de gouverner? La plus incorrigible in- firmité d'un pouvoir qui s'est attiré de puissantes résistances, vient de ce qu'il ne voit en toutes choses que l'utilité de sa conservation. Son autorité n'est plus une mission ; c'est une place. Il va dierchant de nouvelles créatures qui fassent compensation au nombre de ses censeurs ou de ses ennemis , comme si l'on pouvait avoir des créa- tures sans nuire aux masses en qui réside la force durable. L'inté- rêt personnel, considéré comme ressort du gouvernement, n'est pas seulement une flétrissure, mais une contradiction. Élevez le tarif des fers ou des houilles , adjugez cet emprunt, inventez je ne Digitized by VjOOQIC ADMINISTRATION FINANCIÈRE. 579 sais quelle sinécure , pour capter soit une classe, soit un person- nage dont vous croyez avoir besoin » toute faveur se réduira perpé- tuellement à foire mille fois plus d'ingrats et de jaloux qu'on ne peut obtenir de misérables amis. Le nombre des soupirans est im- mense, il est vrai , et ceux-là paraissent encore plus amis que tous les autres; mais à côté se trouve la nation raisonneuse et souffrante. Ainsi Texige la nature de l'intérêt personnel qui devrait changer de nom, si, en retour de ses agaceries, il obtenait de véritables dévoue- mens au lieu de passagères complaisances et convoitises (i). Pourquoi les États-Unis ont-ils une loi de douane ramenée à ^n but raisonnable, le revenu public , une dette qui s'éteint, des impôts légers à la production , qui n'accablent ni ne ménagent aucune classe de citoyens ? Parce que l'utilité du gouvernement n'y est pas distincte de l'utilité nationale; parce que, dans toutes ses parties, ce gouvernement n'est et ne peut être que le pays représenté. Ces avantages tiennent-ils au dimat? — Non, car ce pays com- prend nos dimats d'Europe les plus variés. — A Tétendue de ses bonnes terres non cultivées ? — L'Amérique méridionale et d'autres peuplesen ont la même quantité sans aucun profit. — Aux mœurs primitives de ses habitans? — Elles étaient monarchiques et ne le sont plus. — A ses vertus ? — Ceux qui ont imaginé ce trésor général de vertus républicaines, les contestent toutes dans le détail. — A son instruction populaire? — Elle est remarquable en effet , et surtout heureusement appropriée à ses besoins; mais avec un peu de bonne volonté, nous ne tarderions pas à obtenirce même résultat.— A son suffrage universel? — La France a eu l'honneur de l'exer- cer, et plusieurs fois ses pouvoirs révolutionnaires en ont récusé l'expression contradictoire par des coups d'état, avant d'éprouver eux-mêmes une semblable atteinte. — A sa jeunesse? — 11 ne fait pas de folie. (x) Le (êxul système de riutérèt penonnel , pris comme unique mobile des actions humaines, était flétri du haut des chaires de la restauration comme la dernière conséquence de ce qu^on appelait le sensualisme du siècle passé. Or, la plupart des disciples d*Kd¥étius se sont illustrés par de généreux dévouemens à la régénération de la société. Lequel vaut le mieux de démentir d'étroits prin- cipes par ses actes, ou bien de belles paroles par de vulgaireè entrainemens? Digitized by VjOOQIC o80 HEVUE DES DEUX MONDES. Il faut bien en convenir, 1* Amérique du Nord doit le cours de ses prospérités à la probité intelligente el vraiment paternelle des pre- miers cbefe qui ont eu la gloire de ramiener si solidement au pro- grès de ses institutions 9 tout ce que la philosophie du siècle passé et la pratique successive des affaires leur ont fourni d* utiles ensei- gnemens. Sa révolution s'est ensuite maintenue par un concours de salutaires habitudes et de droonstances heureuses , qui ne tjeniieot pas au caractère de ses habiums, mais à la moralité sévère du dé* but de leur gouvernement. Gomme nous» ils ont eu à défendre leur révolution » et si la nôtre a su se faire reconnaître de FEurope re- poussée de nos frontières , il ne lui eût pas été plus diCEkile de se retrancher ensuite dans la puissance de son bon droit , que de s'égarer en de folles conquêtes. Des discussions inouies agitent le monde. L'économie politique est sortie de ses anciens calculs mêlés d'idylles et d'élégies pour embrasser tout ce qui touche aux conditions présentes des socié- tés. Au milieu de cette effervescence des écrits, deux méthodes contraires sont assez franchement controversées. Les uns paraissent considérer les ressources naturelles du sol comme épuisées» les forces de l'industrie comme arrivées à leur dernier terme » et résolus qu'ils sont d'apporter un soulagement ù ceux qui souffrent» n'ont aperçu d'autre moyen qu'un déplace- ment du pouvoir et de la richesse. Us conçoivent bien une asso- ciation définitive dont le nivellement régulier des fortunes serait le but imaginaire; mais pour la réaliser » ils auraient besoin d'une force violente qu'ils cherchent dans une victoire du plus grand nombre , au lieu de l'attendre de la conciliation des intérêts établis. Ainsi leur association ne }X)urrait résulter que d'une lutte préa- lable d'état à état » de classe à classe; en un mot , d'une guerre du pauvre contre le riche» c'est-à-dire contre le pauvre, car tirant sa subsistance journalière de son travail , c'est sur lui que retoQi- berait définitivement toute dépréciation de la valeur vénale de ses œuvres, toute atteinte au crédit courant, et le premier désordre en amènerait d'interminables. Les diverses variétés de ce déses- poir réduit en système peuvent être soutenues avec un honorable fanatisme; mais la société est faite de telle façon, que leur impor- tance est renfermée dans une controverse sans application pos- Digitized by VjOOQIC ADMINISTRATION FINANCIÈllE. 581 sible , ou seulement à Tusage de ceux qui veulent tenir compte de tous les avis. D autres, coofians dans la nature perfectible de rhumanité , la prudente souplesse de ses résolutions et ses destinées à venir , croient que l'intelligence a droit, comme Téconomie et le travail, à tion qu'on leur donnerait (i). Quel que soit d'ailleurs le terme de la discussion que nous venons d'indiquer, nous avons pleine confiance en ses résultats. Ne sem- ble-t-il pas qu'elle se calme à mesure qu'elle s'étend, et que h force se met au service de la science dans ces recherches d'huma- nité où elles ne peuvent marcher séparément? Une partie de la so- ciété s'en est émue avec autant de sincérité que d'autres en mettent peu à utiliser ses frayeurs ; mais les esprits faits pour mardier en avant y ont gagné du courage avec de nouvelles lumières, et cette peur que tous partageaient s'affaibh't quand on s'aperçoit combien peu elle est fondée, puisqu'elle est si générale. Les fo- reurs les plus déréglées, les utopies les plus bizarres ont eu leur côté utile. Elles ont contribué à élargir nos études , en nous forçant à considérer froidement les fantômes qui nous troublaient. Quand le fantôme s'est évanoui , nos jugemens sont moins timides, et ce qu'on (i) Maïs que fiûre quand un imp6t ruineux grève à la fois le sol et ses produits? Nos deux DÛJlions dlieetares de vignes , qui occupent entre la douzième et U trei- zîème partie de la population , supportent plus de la moitié de la contributioa totale du reste du territoire, Vimpôt foncier sur les vignobles faisant double eœfki avec celui sur les boissons. Aussi le vin de Surène est-il plus cher à Paris que le ^-in de Bordeaux i I9ew-Tork. Digitized by VjOOQIC ADMINISTRATION FINANCIÈRE. ^85 perd de temps en imprudence est ensuite largement compensé par un surcroit de fermeté tranquille. Voyez comme une division instinctive du travail s'établit à leur insu entre les écoles , les sectes et les partis dévoués à l'œuvre commune. Si les uns s'égarent» en préchant, sous la forme d'une théocratie hiérarchique ou d'une démocratie dictatoriale » la sub- version des mtéréts les plus respectables, les autres vont opposer à cette véhémence de fabuleuses conciliations, un système volup- tuaire qui promet de rassasier toutes les cupidités et d'ouvrir un plein essor aux passions connues ou inconnues de l'humanité. Les sociétés exclusives sont admirables pour dcmner à l'idée dont sou- vent elles se recommandent , une ardeur paradoxale qui enflamme les imaginations et popularise quelquefois ce qu'il y a de plus so- litaire en ce monde , les pensées du génie. Cette méthode parait- elle trop sensuelle? Elle est combattue par une autre méthode re- ligieuse ou stoïque. Les coalitions révèlent la vue encore confuse d'une association véritable. Chaque secte brisée se divise en de nouvelles nuances, qui préparent les voies de la vérité par leur mouvement, si ce n'est par leurs découvertes. Ceux-ci abandonnent leur premier pontife pour convenir que le roi des Français est après tout un père suprême fort tolérable, et que le pouvoir, de quelque manière qu'il soit incamé , est un type qu'il faut respecter. On dirait que les prétentions ministérielles vont théoriquement se renforcer de tout ce que ces recrues du saint- simonisme gouvernemental leur apportent d'humeur diéocratique. Cette étrange alliance n'est qu'un moyen d'introduire jusque dans les feuilles officielles, telle vue sur les hypothèques ou sur les banques, que le saint-simonisroe républicain ne désavouerait pas. M. de Horogues fait un livre pour démontrer que H. Charles Dupin s'est trompé en célébrant les avantages d'une accuroubtion quelconque de la richesse publique , et que ce qu'il faut surtout considérer, c'est la répartition plus égale de cette richesse, mena- cée, selon lui, par des doctrines forcenées de nivellement. M. de Stsmondi gémissait aussi, il y a douze ans, sur le sort des popula- tions souffrantes ; mais il fallait peut-être des sectes pour transpor- ter les intentions philantropiques de son livre dans la vie sociale. M. de Morogues subit l'influence des recherches dont il se plaint. Digitized by VjOOQIC 384 HETCE DES DEUX MONDES. Aucune pensée , aucune émotion ne nous semble perdue. Encore une fois , nous avons confiance en l'avenir et dans cette grande dis- cussion contemporaine où l'indépendance de chacun est pour le moment un des meilleurs moyens de s'entendre. Nous terminons en priant qu'on nous pardonne de si longues digressions. Si nous avons consenti à comparer, sous un point de vue financier et économique, deux pays iaits pour marcher frate^ nellement dansde glorieuses voies, les questions d'argent ne pou- vaient nous foire oublier celles qui se rattachent au progrès moral des nations, à ce besoin insatiable de vérité et de justice, qui est rindélébile caractère de la noble nature humaine. Un gouverne- ment à bon marché nous plaît surtout comme la preuve et te moyen d'un ordre social équitable. Qu'importe après tout le nom donne h cet ordre social, si les conditions du droit commun le plus pur sont un jour clairement stipulées et défendues par les progrès de notre éducation commune contre toute espèce d'injuste et tuiiio- lente agression? En vérité, ce n'était pas la peine d'entasser des chiffres trom- peurs pour nous affliger des prétendus mécomptes de la rëpn- bliqne américaine. Chaque peuple a ses inconvéniens ainsi que sa pente naturelle. Un isolement complet ou une aveugle imitation lui est également impossible , car la civilisation est un enseignement mutuel qui ne sera retardé ni par de petits mensonges ni par de scrviles parodies. F. DE CORCELLE. Digitized by VjOOQIC CHRONIQUE DE LA QUINZAINE. aS février t834. Nos ministres ne sont pas restés inactîfs pendant cette quinzaine, et la chambre les a admirablement secondés dans lenrs travaux. Grâce à die , ils ont maintenant une loi municipale faite pour anéantir toutes les fran- chises communales de la ville de Paris , une loi des crieurs qui remet la censure préventive entre les mains du préfet de police, et une loi des ass(h ciations , qu'on peut regarder comme votée , et qui achève de jeter le pays tout entier sous l'arbitraire de la police. Il ne leur reste plus qu'à présenter une loi contre le jury, qu'ils s'appliquent déjà à écarter peu à peu des causes politiques , et une loi de justice et d'amour contre la presse. Après cela, la chambre actuelle pourra se retirer et se dissoudre; elle aura noblement rempli son mandat. Soit par hasard ou par connexion, l'affaire des ouvriers de Lyon a suivi presque inunédlatement la tentative d'expédition en Savoie du général Bamorino et des réfugiés polonais. Les journaux ministériels, qui affir- maient d'abord que la coalition de Lyon n'avait rien de politique , ont su- bitement changé de langage , dès que le danger a paru s'éloigner. A les entendre maintenant, la république était là en personne, et ils ne se lassent pas d'interpeller le pouvoir, et de lui demander, conmie l'a fait avec tant TOME I. — SUPPLÉMENT. '^ Digitized by VjOOQIC Sgfi REVUE DES DEUX MONDES. d'adresse M. Angnstin Giraud , s*il est en tnesare d'opposer une forte digne aux débordemens réroUilionnaires. C'est le mot obligé; depaîs vingt ans , il a servi de préface à toutes les lois d'exception. L'affaire de Lyon est arrivée fort à propos pour le ministère , qai cherche depuis quelque temps à faire un coup d'état pour se consolider. Anssi les journaux ministériels ont-ils été vertement tancés de lenr maladresse. Rassurer le pays en lai disant que les associations pour l'augmentation du prix du travail n'ont rien de politique , que c'est une coalition tout indos- trielle, c'était couper l'herbe sous les pieds du ministère , qui n'avait ja- mais eu une pins belle occasion d'exploiter le système de la peur; c'était déconcerter toutes les hautes combinaisons de la pensée suprême qui avait jugé le moment fevorable pour écraser les résistances de Paris, en montrant à la capitale ce qu'on saurait Ikire contre les velléités de démonstrations populaires. Les forts déUchés de Lyon , et particulièrement le fort Mon- tessui, n'étaient-ils pas armés, approvisionnés pour trois mois, le parc d'ar- tillerie de Valence braqué dans les rues, trente mille hommes campés sur les denx rives du Rhône, les divisions des deux départemens voisins prêtes à marcher? Aussi le journal ministériel de Lyon fut-il chargé de relever les journaux de Paris restés en arrière; il annonça « que le pouvoir, en mesure , se disposait à donner une leçon vigoureuse aux ouvriers , v et ajouta : « Nous ne voyons pas ce que l'onlre public y perdrait. » Selon ce détestable égolsme et ce froid calcul de ses intérêts qui domine le pouvoir ^»tm\y la sang versé n'eatie poor rien enlignedecompte, et a n'y aqn'i ga^per pour loi dans la guerre dvile et le massacre de toute one pqw- Ges affireoses oombînaiBons eonlnetent telIenieBl vttc les niiBurs de notw époque, qu'on sa refinserak à le» prêter an ministère, si des Ms nombreux et des indiscrétions de tout genre ne les révélaient dnqae jour WK plus incrédules. Au consett, dans les salons mînisiériels ^ on ne cacbail pas^ sen impatience, on se plaignait de la lenteur et de l'irrésohitioa des oii«rieffSi> on raeoaMnandaît dans les dépêches de les poiiaser à bout, il fallait en finir, et si quelque bonne ame s'avisait de représenter à nos hommes d'état que ia ruine de Lyon et de son industrie serait une eab- eaité pour la Fmiieè entière, l'im des habiles de la tnmpe,^ oefaii qd a réponse à tout^ lui disiôi : « Voyez Aianchester. Il y a peu de moisqoe jei'aî visité. Depuis les demkunsraassacijBs, la prospérilé de la ville a aug- menté de moitié. » On conviendra qu'il serait impossible de remettre les intérêts du commerce en de meilleures mains. Le ministère voyait sans peine les fkbricans émigrer avec leurs femmes et Wurs enCvn^, H|.^r^»e croiser les bras et attendre patiemment la Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHRONIQUE. 587 famine qni devait les dévorer, la banqueronte frapper à tontes les portes de cette indaslrieuse cité ; il »'inquiétaîi peu de la voir déserte; loin de là, son altîtnde éloignait tonte idée de eoncilîation, ses agens excitaient sans cesse les fabricans à amener la catastrophe qa'il désirait , car Lyon sacca- gée et dévastée cessait de devenir une inquiétude pour le pouvoir, et de là devaient sortir toutes les lois d'oppression et d'exception qu'il lui fout. C'était d'ailleurs une diversion poissante an budget , qui a passé en effet sans endmrras, avec sa longue ipwae de crédits supplémentaires. Ce ne sont pas ces queues-là que H.yieniiet et ses amis du eentre sont d'avis de couper. D'aiOens, comme l'a fort bien dit M. Thiers, que sont vingt millioiis de crédits supplémentaires ^nrès un budget de onze cents mil- lions? Sans M. Thiers que deviendrait ce ministère, maintenant que M. Gui- zot se tait, et que M. de Broglie ne parle plus? Qui se chargerait de payer la diambre de mauvaises raisons, de fensser les idées, de totn- menter les chiffres , de les rendre inintelligibles , de couper rosolemmeiU les discussions les phn importantes, par la présentation de projets de loi de l'intérêt le plus minée? Il fisnt rendre cette justice aux autres mem- bres du ministère , que pas un d'eux n'irait jusque-là. Ce n'est pas M. Guizot, homme grave et instruit, qui dirait dans une question com- meidale qu'en Angleterre le ministère a mi fonds particulier pour l'en- ooQfigemeDt du conmeree, et que c'est a\'ecoe fonds qo^oo a creusé €h IrhmdeU canal eaUdonien ; voilà cependant ce que le ministre du com- meree a dit et imprimé la semaine dernière. M. de BrogKe, qui , dans ses diseoursà la diambre des pairs, a si bien et si souvent défini le gouver- nement représentatif , ne se chargerait certainement pas de venir décla- rer à la cfcambre que sur vingt millions de crédits supplémentaires, onze millions ont été dépensés par ordre exprès du roi , et que les neuf au- tres sont trop peu de chose pour qu'on ait à s'en occuper sérieusemenr. « Vingt millions, disait M. Thiers, ce n'est pas un pour cent sur la totalité du budget ; et qui de vous , messieurs, est en état de calculer une affaire à un pour cent près ?» Au reste , il faut féliciter M. Thiers, puisque cette manière d'argumenter produit son effet sur la chambre, qui a cessé de le diicaner sur son budget , et ne l'oblige pas à dire , comme ildisaît l'année dernière : « Ah! ils me font des réductions. Eh bien! je leur f..... des crédits supplémentaires. » M. Thiers s'est encore montré bien supérieur dans la discussion de la loi sur l'état-major général de l'armée de terre. Ce jour-là, M. Dupin et la chambre se sentaient pris en même temps d'une velléité d'indépen- dance. Un amendement de M. Demarçay, qui interdit au roi la faculté 58. Digitized by VjOOQIC 58K REVUE D£S DEUX MOaNDES. de nommer des roaréchanx en temps de paix, venait d'élre adopté à mie fotte majorité. Un autre amendement de M. Félix Bodin, membre du tiers-parti, qni limite le nombre des maréchaux à doaze , avait éga- lement passé sans opposition. Ces deux amendemens sont antant de coups de poi^ard frappés au cœur de M. Sébasliani, qm voit encore lui échapper ce bâton sur lequel il comptait pour soutenir sa débile TÎeiliesse, et qui sera obligé d'attendre une vacance, à un âge où l'on n'a guère le temps d'attendre, ou de remporter une nouvelle victoire à Almanaeid. La chambre semblait prendre goût à faucher ainsi les têtes dorées de l'année, et la foule des lientenans-généranx et des maréchaux-de-camp s'éclaircis- sait déjà , comme dans un jour de bataille , sous les coups meoririers des boules du scrutin. C'est alors que M. Thiers, jugeant, en honmie d'esprit, qu'il ne s'agissait que de gagner du temps et de laisser passer ce moment de lièvre, monta tranquillement à la tribune, après avoir pris conseil de M. Guizot, et se mit à lire, d'une voix encore plus menue et plus éteinte que de coutume, quelques projets de loi concernant des intérêts locaux tont-à- fait étrangers à la discussion. On sait avec quelle vivacité M. Dupin fit observer au ministre que la présentation de ces projets de loi était incon- venante dans un pareil moment. On sait encore avec quelle ardeur M. Thiers défendit la prérogative royale attaquée, disait-il, par M. Dupin. Opposer une simple observation au singulier procédé du ministre du commerce , c'était , selon lui , attaquer la prérogative royale , dont il donne une bien haute idée, en la faisant servir à des roueries aussi misé- rables. Jamais aux époques les plus fâcheuses de la restauration, on n'a- vait élevé de prétentions pareilles, et les plus anciens députés ne se sou- viennent pas d'avoh: vu une discussion interrompue de cette manière. Aussi la chambre, toute difficUe à émouvoir qu'elle soit, fit-elle éclater un mouvement général d'indignation, si fort et si hautement manifesté, que M. Thiers sentit sa faute, et ne lut pas même le texte de son premiar projet de loi. L'effet de cette habile manœuvre du ministre et des lourdes déclamations de M. Barthe qui vint soutenir son collègue dans sa déùute , fut de faire adopter Tamendement qui réduit le nombre des officiers-géné- raux, et de priver M. Thiers d'un dîner qu'il devait faire le lendemain chez M. Dupin. La question du dîner fut discutée en conseil des ministres. On délibéra long-temps , et il fut décidé à la majorité que M. Thiers n'i- rait pas chez le président de la chambre. Cette affaire parut si importante aux Tuileries , qu'on en oublia , pendant tout un jour , les évènemens de Lyon. Une autre affoire , non moins importante , a donné beaucoup d'embar- ras à nos hommes d'état . M.Gisquet , voyant avec quelle tyrannie M. Thiers Digitized by VjOOQIC IIËYUL. — CHRONIQUE. ' *>89 Iraitaîl la cliambre , imagina d'exercer le même clespolisme envers les Parisiens; et ref>snscitant une vieille ordonnance du règne de Louis XYI et de la Convention , comme dans les journées de juin il avait exhuma des ordonnances de Louis XIV , le préfet de police fit intimer aux théâtres de Paris Tordre de terminer leurs représentations a onze heures. A onze heures le rideau devait tomber et le public s'écouler, sous peine d'amende, de prison pour les directeurs, et ce qui va sans dire , de violences de la part des agens de M. Gisqnet. M. Gisquet trouvait tout naturel de sonner le couvre-feu pour les Parisiens, à Theure où ils se retiraient aulrerois , lorsque les théâtres commençaient â quatre heures du soir, ou comme en n9l , quand la ville de Paris était journellement le théâtre de combats sanglans. M. Gisquet donnait pour motif l'excès de fatigue que la longueur des spectacles cause à ses agens, et la nécessité de leur assurer des nuits tranquiUes. Les motifs et les conclusions de M. Gisquet lut ont attiré de vives et amères censures. Les hommes de loisir et de liesse qui applau- dissent à tous les empiètemens du pouvoir, à toutes les violences et à toutes les vexations de la police, se sentant cette fois atteints, ont jeté de grands cris d'alarme. Toucher à leurs plaisirs, vouloir restreindre leurs jouissances, diminuer leurs belles et joyeuses veillées, c'était un crime, une tyrannie qu'on ne pouvait tolérer , et qu'il fallait dénoncer â la nation. Ceux qui avaient défendu l'état de siège criaient à l'arbitraire, ceux qui se frottaient les mains en apprenant les exploits des assommeurs , juraient, les larmes aux yeux, que la cité était en péril. Le Journal des Débats , qui, depuis un grand mois, ne cesse de déclamer contre la liberté de la presse, défendit avec une violence inouie la liberté de rester la nuit hors de chez soi. Le maréchal de Richelieu et les grands seigneurs de la vieille cour ne traitaient pas avec plus de hauteur le lieutenant de police. C'est avec le plus profond dédain que le Journal des Débats déclara à M. Gis- quet que son ordonnance éUit inexécutable, et en effet, M. Gisquet fut obligé de se justifier le lendemain. On le numda devant les puissances , et on lui prescrivit de se tenir désormais entre d'honnêtes limites, et sur- tout de ne pas s'attaquer aux plaisirs du juste-milieu. On lui laisse d'ail- leurs d'amples compensations. On lui abandonne les crieurs, les associa- tions, les fêtes du faubourg Saint-Germain, les chahuts de la courtille; on le laifsefaireà son gré des arrestations, des émeutes, des visites domiciliaires. C'est une assez belle part, il pourra s'en contenter. I>es remontrances du Journal des Débats et de ses puissans amis ne sont pas les seuls désagrémens que l'ordonnance de M. Gisquet lui a fait essuyer. Le Courrier Français le prenant à corps , avec sa verve et sa franchise ordinaires , avait dit comme Ta répété depuis àU V^Vsivic^^^.^^^v^ Digitized by VjOOQIC ^ *]iH R£VUE DES DEUX MONDES. près des insptraiions émises d'en bant, et sur des documens confiés à im jeune avocat qui se chargea avec beaucoup de zèle de la respoiiaabililé de ce singulier ouvrage. Celait une preuve de dévonemeiK s'il ea fat jamais. Elle avait été donnée, il fiiot le dire, avec beancoop de cœor et de francliise par le jeune écrivain qui connassait bien mal les choses et encore plus mal les hommes qu'il vantait. Ce zèle méritaîi oiie récom- pense ; elle vient d'être accordée. L'aatenr do livre dont il est question, peu fomilîer avec les affaires, avait si mal arrangé l'esécacîon matérielle de celle-ci , que les bénéfices furent absorbés par les frais, et qoe pov- suivi lui-même pour mi excédant de dépenses, il fut écroué à Sainte- Pélagie. On s'adressa vainement poor loi à l'ordre de dioses qu'il aviitâ bien servi, et à ses dépens encore. Les ministres quil'avaîenC hMé ei en- couragé, firent également la soorde oreille. Enfin, après plusieurs moîsde captivité cruelle, lebaot personnage le plos intéressé à la pubiicuîon du livre, celoi poor qoi il avait été bit, s'est décidé à venir an secounda pauvre écrivain. Il y a pen de joorsqo'on de ses fiuniliers esl tim, de a part, remettre an ministre de l'intérienr deox mille franes pour le fri- sonnier. lien fidiait huit miUe pour le mettre en liberté 1 Avâsanxéeri- vains minisiérîds. M. AlphcoBC Royer , l'en des deox aoteus do beau roman des Mnk vnts-Garçons , a publié seul on noovean roman, intitolé Venesm k BeUa (1) , dédié à son ancien ocrilaborateor , M. Auguste Barbier, Taa- leur des Jambes et du Pteto. Dans ce nouveaa livre, M. Royer peint en artiste des derniers jours de la république de Venise ; fl annonee, par un dernier cri de douleur , la chute totale de cette merveilleuse cité. Un long séjour à Venise, ungoât éclairé des arts, une tournure d'eiprit toote particulière qui le porte à s'occuper pkis des monumens que des races, des ruines que des monnmens debout, donnent à ce livre na caractère de vérité et une forme originale. Venezàa Un BeUu est m roman; M. Royer a assujéti ce beau taUeau de Venise aux formes d'an drame, et ce drame est quelquefois plein d'intérêt; maïs ce qui vaut mieux que le drame de M. Royer, œ sont les belles et eomoaeB descrip- tions des églises, des places, des canaux, de la mer et des lagimes, ee sont les belles appréciations historiques qui les accompagnent. Les hommes qui aiment etcoltiventles arts, regretteront, en lisant le livre de M. Royer, que son talent incontestable n'ait pas pris une forme plus sérieuse, et ({ue les immenses recherches auxquelles il a dû se livrer, les ia Digitized by VjOOQIC R£VUË. — CHRONIQUE. 5îVi saiis nombre qu*ii a dû Taire dans Venise, n'aient pas prodoil un vaste et complet ouvrage , qui nous manque encore sur cette cité. Il eAt été digne d'un écrivain qui n'a épargné nnlle fatigue pour exécuter son ceuvre , d'élever ce monument littéraire sur les décombres de Venise , et de la dérober ainsi à sa ruine qui s'avance chaque jour. Ces regrets s'aug- mentent encore en lisant le premier chapitre du roman de M. Royer, belle et noble introduction , conçue d'nne façon si ingénieuse , où l'au- teur, placé an sommet de la grande tour du Campanile, sur la place Saint-Mare, jette im long regard sur tout le territoire vénitien qu'on découvre du haut de cette tour, depuis le canal de Mestre qui sépare Venise de la terre ferme , depuis l'Ile de Santa-Chiara jusqu'à la pointe de la Douane. G'e^ un admirable panorania qu'il nous montre. Que de soleil , que de flots , que de marbres , de granits , de colonnes , de statues , de clochers , de voûtes et d'ogives ! D'abord , arrivé au tiers de la hau- teur de la tour, à travers les meurtrières qui l'éclairent inégalement , on voit à cent pieds aii-dessons de soi ta foule, les hommes, le peuple de Ve- nise et les soldats autrichiens, les vaineus et les vainqueurs, tous pèle- mèle, bien chétifii et bien petits. C'est à peine si, au miliea des malelols aux jambes veines, des pécheurs, des gondoliers , des porte-feix , des men- dians et des bourgeois, vous apercevez les uniformes blancs des troupes allonandes; à peine si Ton distingue de loin en kmi les fusils et les ca- nons qui font leur force et assurent l^ir domination. Vons montez encore, les hommes ont disparu; vous ne voyez plus qu'une ville, ses tours, ses maisons; la matite humaine n'est plus c^n'une masse d'nne senle teinte. — «Ce n'est pins la terre, quoique ce ne soit pas encore le ciel , dit l'auteur. C'est Venise. Le regard ne sait où poser dans cet amas d'eau et de marbre qui étincelle de tontes parts. Montez encore; ce n'est plus seulement nne ville qui esta vos pieds, c'est un empire, l'immense dé- dale des lagunes et les villes qui les peuplent, la mer, le ciel , la terre ferme, et du côté du nord, les Alpes avec leur rideau de neige. Venise, dit le poète, vous apparaît alors dans toute sa splendeur. Il n'y a plus pour wus de cocarde ni de pavillon ; les cloches du Campanile ne soniîent ^ pas d'un antre son pour l'empereor François II, qu'elles ne sonnaient pour les doges de la république. SI un vaissean entrant dans le port du Lido salue le fort de son artillerie, vous pouvez croire qu'il appartient à Morosini , et qu'il revient du Péloponèse où le drapeau de Saint-Marc flotte encore en conquérant Pour vous, l'humiliant traité de Passarowitz n'a pas abrogé celui de Carlowitz, et vous oid>lîez jusqu'aux moms de Lcoben et de Campo-Formio. » Cette indication des pensées de Fauteur de Tene^ala ^\W^vSSi\^\Ks^^ Digitized by VjOOQIC «j98 reyub des deux moivdes. avant lui, le mirenl en rapport arec les trilNis Indiennes des Panf», et même avec celles du détroit de Magellan , qui parfois s'aTanœnl, dans lenrscoursesaventureiises, jusqttedansksenvironsdoRîa-Neçro. Hevena encore une fois à Buenos- Ayres, notre voyageur eAt désiré se rendre pv terre au Chili, en traversant les Punpas et les Andes; mab la guerre civile qui régnait alors dans le pays, lai fermant cette voie , Il foi obligé de confier de nouveau sa fortune à ki mer, et au commencement de I8M il débarqua à Valparaiso. M. d*Orbigny ne s'arrêta qu'on instant ao Chili; s'embarquaat de nouveau, ii visita les ports des Imermedfas, CotMJa, Arica; et de ce dernier s'enfonçant dans Tinlériear , il se dir%ei sur La Paz dans le Haut-Pérou, et peu de temps après à Codubanba et Santa-Cruz de la Sierra jusques au centre de TAmérique Bféri^onale. Ici commence une suite de travaux qui seront particnlîèremeot oiS» à la géographie, à l'histoire natoreUe et à l'histoire de l'état actnd de cette partie de l'Amérique , sur laquelle les missionnaires espagnols seuls nous ont à peine donné quelques détails anjoard'hui en grande partie surannés. Pendant deux ans , M. d'Orfoigny parcourut cet iauneBse terri- toire; il traversa à l'est le pays des Chiquitos jusques sur lesboiéideli lagune Xarayes où le Paraguay prend sa source; a« nord, le pays des Guarayos et des Moxos où existent un grand nombre de villages Indiens gouvernés par des missionnaires d'après les mêmes usages que les an- ciennes missions do Paraguay, et il descend le Rio-Mamoré jusqu'à sa jonctimi avec le Rîo-Madeira , l'un des plus majertueox af&uens de l'Ama- zone. Revenant sur ses pas , l'infirtigable vojageor s'arrèU dansqoelqBes lieox du Haut-Pérou, prineipalement sur les bords du lac Titicaca, le plus élevé de ceux qui existent sor le globe, à Potosi , Choqoiaana, etc., et vers le milieu de Tamiée dernière il se trouvait à Ariea prêt à revenir en France où le rappelait l'administration du Muséum. Un navire se pré- senta qui, après l'avoir conduit à Lima, le ramena à Valparaiso, d'ooU a dit adieu à l'Amérique. Plus heureux que les Duvaucel et les Jacquemont , comme loi intrépides et infoligables , mais condamnés par le sort à ne pins revoir leur patrie, M. d'Orbigny a pu saluer la France après plus de sept ans d'absence. De riches collections de toute espèce en ce moment déposées an M uséom , des vocabulaires de plus de vingt-cinq langues indiennes, des manoscrits de missionnaires sur le même sujet et sur l'histoire dn pays, enfin d'in- nombrables observations et dessins dans un ordre parfeit, tels sont les matériaux de la relation que va publier M. d'Orbigny, et dans laqoalle 3 a bien voulu puiser à l'avance quelques détails pour en enriddr nos pages. Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHRONIQUE. 300 Mort de SchMermacher, — L'Allemagne, qni, (kpmsphKienrs années, voit (fisparattre ses illustral ions les pins hantes et les mieux consacrées par le temps, vient, il y a qmnie jours à peine, de fiiire ane perle nouvelle. L*^élo([nent et savant Sclileiermacher est allé rejoindre Niebtihr , Hegel et Goethe. Certes^ quand nous Tentendlons au mois d'octobre dernier prê- cher à Berlin , dans l'église de la Trinité, et quand plus tard , au mois de novembre, nous l'entendhnes , dans ht chaire universitaire, expliquer, comme théologien et comme philosophe , les épitres de saint Paul , nous éUon» loin de craindre que le vénérable vieillard qui exerçait avec une si paisible énergie le double ministère de la parole évangéliqtie et du profes- sorat, serait si tdt ravi à l'affectueuse admiration qui l'entoarait et à ses grands travaux. Berlin a vivement senti cette perte , et a témoigné sa don- leur par un immense concours aux funérailles de l'homme célèbre que regrette ai^ourd'hui l'Allemagne. Un de nos aads nous mande que depuis l'enterrement de la reine, 0 n'y avait pas eu d'exemple d'une manifesta- tion publique aussi profende et aussi unanime. Partisans et adversaires, riches et pauvres , la cour et Farmée , enfin la population entière et tonte la jeunesse se sont réunis dans la même pensée et les mêmes témoignages. Plusieurs discours ont été prononcés; on a remarqué celid de M. Stef- fims. De pareils honneurs gtorifient k la fois eehii qui les reçoit et la grande cité qui sait les rendre. Schleiermacher est mort en travaillant à la traduction du Timée, et 4 nn traité de dialecllqiiei sa traduction de Pla- ton et ses sermons sont classiques; c^est nn des hommes qui a exercé le plus dinfluence sur la pensée religieuse de l' Allemagne; peut-être un jonr eBsakroiw-Bo«8 d'apprécier cette influence. E.L. HISfOnS DBS gUnSSS a ViWOQOE DB LA RiPOMUTION; CONTUflTA-' TION DE JBAN MULLBR, PAR M. HOTTINGER; TRADUTT PAR M. VUI.- LIBMIf». Pen d'ouvrages historiques, dans les temps modemea, ont obtenu un succès plus éclatant que X Histoire des Suisses , par Jean Muller. Il j avait peut - être quelque exagération à le comparer, comme Ta fait Yillers , à Tacite et à Thucy- dide ; mais il est du moins incontestable qu'il occupe le premier rang parmi les historiens de son pays. L'Allemagne , plus riche généralement en poètes qu'en prosateurs , lui doit un monument littéraire impérissable , et écrit avec beaucoup de simplicité et de clarté; qiudités qui, comme on sait, ne sont pas très com- munes parmi les écrivains allemands. Malheureusement , les fonctions politiques, que MuUer remplit à la fin de sa vie le forcèrent de suspendre ses travaux scien- tifiques; et, lorsque la mort le frappa en 1809, il laissait son ouvrage inachevé. QucUpies années après la mort de Muller , un jeune Soleurois , Gloutz , entreprit Digitized by VjOOQIC «j92 u£vue D£s D£ui mondes. l'empereur devait revenir en personne. M. Sapey , aimi de Lucien Bonaparte, demandait en quelque sorte une exception en sa faveur. Un fait cnrieox, c'est le peu d'intérêt que le général Bertrand a montré pour toute la fil- mille impériale. Le général Bertrand s'est rendu , ei^ cette circonstance, l'interprète fidèle de la pensée de Napotéon , qui, dans son exil, eut vive- ment à se plaindre de sa fieunille. M""' Laetitia et la princesse Borgtièse, seules parmi tous ses parens, demandèrent à le visiter à Sainte-Hélène, et cette dernière lui envoya généreusement son lameux coUîer de dia- mans, qui apparut plus tard, on ne sait comment, à Paris , dans un bal , sur les épaules de la femme d'un des exilés de Sainte-Hélène. Pour Eu- gène Beauharnais et les siens, on sait qu'ils refusèrent d'accepter une lettre de change que Napoléon avait tirée sur eux de sa prison. Jérôme refusa aussi d'entendre parler de son illustre frère y et ferma à un de se» envoyés la porte du diàteau où il vit seul avec son secrétaire , se faisant annoncer par un huissier qui le précède , en criant : L^ roi / dans les salles vides qu'il parcourt. Dans la famille du prince de CaninOy oo ne dé- signe l'empereur que par ces mots : et co^tiûi deBonafarU, et Ton des fils du prince romain fut chassé de la maison paternelle à ctuse de son admiration pour Napoléon. On se souvient de la mort de ce malheureux jeune homme qui se brûla la cervelle, désespéré de l'abandon où ses parens le laissaient. Tout contribue enfin à justifier le peu de sympathie du vieil ami de Napoléoa pour les parens de son protecteur, et à démontrer riau- tilité des rigueurs exercées contre cette famille qui est beaucoup moins bonapartiste qu'on ne le pense généralement. L'émeute gagne aussi les Pays-Bas. L'enlèvement d'u» fonctionnaire belge par la garnison de Luxembourg a causé beaucoup^ de rumeur à Bruxelles , et la réponse calme et pacifique du roi Léopold au DMssage du sénat a tellement irrité les esprits, qu'il a été brûlé , dit-on , en efi^ie sur une place publique. Dans sa réplique au sénat, Léopold semble beaucoup compter sur l'appui de la France et de l'Angleterre , et cette réponse rap- pelle un peu le niais de la comédie qui s'écrie quand on le menace : « Si vous vous attaquez à moi , vous aurez affaire à lui !» Ce n'est pas par leur fermeté vis-à-vis de l'étranger que brillent les monardiies élues de juillet et de septembre. On parle aussi d'un mouvemeat révolutionnaire en Espagne , et de k démission de M. Martinez de la Rosa, ainsi que de celle de son coUègae M. Gareli. On doit s'attendre d'un jour k l'autre à la dislocation de ce ministère , où les hommes d'affres n'abondent pas. Un de ses derniers actes a été d'envoyer comme ambassadeurs à Paris , à Londres et à Rome, Je duc de Frias, M. Florida - Blanca et M. Castro. Le duc de Frias et Digitized by VjOOQIC REVCE. — 1.HH0NIQUE. oîXÏ M. Castro sont poêles , ainsi que le premier ministre, et si ce système continue , le gonvernement espagnol ressemblera à une pléiade littéraire. Le duc de Frias est en outre connu par une singulière affaire qu'il eut à Londres pendant son ambassade. Il profita des franchises du corps diplo- matique pour faire entrer en Angleterre , sans payer de droits, et pour son nsage personnel , une quantité de vins si grande , qu'on l'évalua à dix mille livres sterling. Ces \ins furent vendus pour le compte de l'ambassadeur, et le fisc lui intenta un procès qui causa beaucoup d'embarras au corps diplomatique. Depuis ce temps, une circulaire tenue secrète soumet la cave des ambassadeurs , en Angleterre , à l'inspection du fisc , qui constate, d'après les registres d'entrée, la quantité de vin qu'on croit nécessaire à lenr usage. Nous espérons que le nouvel ambassadeur d'Espagne à Paris n'aura pas de pareils démêlés avec l'administration des droits réunis. L'affeire du mariage de M. le duc d'Orléans avec une princesse de la maison royale de Prusse éprouve de grandes difficultés , si elle n'a com- plètement échoué. C'était cependant une heureuse combinaison. Le prince royal eût été le beau-frère de l'empereur Nicolas et du prince d'O- range , et il eût été possible d'arranger à l'amiable l'afTaire de la Belgique, c'est-à-dire de la rendre à la maison d'Orange, si, comme nous en me- nace le ministère du roi Léopold, la Belgique adhérait au système de douanes prussiennes , et séparait entièrement ses intérêts de ceux de la France. Les Bourbons de la branche aînée s'alliaient dans leurs familles , et ces alliances étaient moins dangereuses pour le pays, car elles ne chan- geaient rien aux rapports extérieurs , et n'obligeaient pas à des conces- sions. On peut prévoir déjà ce que nous eût coûté en articles secrets un œariage tel que celui qu'on projetait. D'autres mariages moms difficiles à conclure ont eu lieu cette semaine. M. de Bondy, préfet de la Gorrèze, et fils du dernier préfet de la Seine , a épousé M^'* SeQlière, la nièce d'un de nos plus riclies banquiers. M. Ca- simir Périer a épousé W^' Paturle, fille du député de ce nom. Ces deux époux sont destinés à compléter une fortune de près d'un million de rentes. Enfin M. de N...., le plus jeune des fils du pair de France de ce nom, a enlevé une jeune Anglaise , riche et jolie , le jour même où son fiancé arrivait d'Angleterre pour l'éponser. On parie aussi du mariage de la fille du général Foy avec M. Piscatory, député d'Indre-et-Loire. Le mariage est en fiiveur, comme on voit. C'est d'ailleurs un moyen de plaire au châ- teau , où l'on voudrait former une cour de jeunes fenunes pour entourer la princesse royale future. Il ne restera plus qu'à la trouver. On se souvient d'un livre écrit en faveur de l'ordre de choses actuel , d'un panégyrique des deux premières années de ce régime, composé d'a- Digitized by VjOOQIC (iUO REVUE DES DEUX MONDES. de poursuivre cette œuvre incomplète; mais il fut surpris par la mort dans b force de Tige et à peine au début de son travail. Cette histoire , une setonit kk inachevée, a été reprise par un Zurichois, M. Hottinger, qui se sentait digne par son talent de^ la tâche difficile de continuer Jean Muller. Son ouvrage retrace lliistoire de la Suisse au xvi« siècle, dans une des époques les plus intéresnntes de ses annales. Les éloges que les critiques allemands ont décernés à ce livre en faisaient vivement désirer la traduction , que nous croyons destinée en France à un égal succès. Dans la première partie de son histoire, M. Hottinger Cait le récit des campi- gnes auxquelles les Suisses prirent part en Italie et en Allemagne. Depds la guerre de Bourgogne, les Suisses étaient regardés comme invincibles : tous les sou- verains recherdudent leur alliance , et croyaient la victoire assurée lonqiilb avaient à leur solde quelques milliers de soldats suisses. Mab, au commenceneBl du xvt* siècle , une tactique nouvelle s'était introduite dans Fart de la guerre. Les Suisses, enflés de leur succès, et, en général, peu portés aux inno^-ations , coo- servèrent leur ancien système militaire : c*est ce qui explique les sanglantes dé- faites qu'ils essuyèrent dans leurs trois campagnes en Italie. L'histoire de la Suise, à cette époque , présente un intérêt très général , et se confond avec Thistoire de h grande guerre que soutint François I*' avec les souverains ligués contre lui. Les campagnes dltalie furent suivies d'une guerre civile excitée par le moa vement religieux du xvi* siècle. La Suisse avait été violemment agitée par le pro- testantisme. Le papisme zifingUen avait triomphé à Zurich , à Berne et à Bile. Les trois cantons primitifs prirent l'alarme , et formèrent avec Zoug et Luocrae une ligue pour la défense du catholicisme. L'irritation des deux partis devait pio- duire la guerre civile. Les Zurichois y étaient excités par les prédications de Zwin- gli , qui ne cessait de répéter qu'il ne pouvait y avoir aucune sAreté pour les amis de l'Evangile, tant que les soutiens de la tyrannie n'auraient pas été abattus. Enfia, la guerre éclata i la suite du refis que fit le sénat zurichois de laisser arriver dans les petits cantons les approvisionnemens qui leiu* étaient nécessaires. Le résultat fat une défaite sanglante essuyée par les protestans , et dans laquelle Zwingli fut tné. Tons ces évéaemens sont racontés avec beaucoup de talent par M. Hottinger. Le réek de la bataille de Cappel et de la mort de Zwingli peut être placé à côté des plos belles pages de Jean Muller. On ne saurait aussi trop louer rimpartialité que M. Hottinger, quoique protestant , montre en jugeant les partis religieux : il nV- site pas à déclarer que le triomphe définitif du christianisme lui fMu^ît deroir être assuré , non par le protestantisme , mais par une réforme dans l'église romaine. Le traducteur, M. YuUiemin , est déjà connu par quelques ouvrages sur His- toire ecclésiastique. Cette publication se lie à un plan plus étendu : M. VulUemin a formé le projet de traduire Jean Muller, Glontz et Hottinger, et de contÎBBcr l'histoire de la Suisse jusqu'à nos jours. Cette traduction fait bien augurer de la suite de sou travail ; elle est complétée par des additions qui annoncent uue grande connaissance de l'histoire suisse. Peut-être pourrait-on lui reprocher quelques in- versions un peu forcées, et quelques locutions qui semblent faire violence à la lan^e française ; mais c'est un défaut presque inévitable , et qui se trouve dam toutes les traductions fidèles d'ou>Tages allemands. Amâd^e PaâvosT. F. BULOZ. Digitized by VjOOQIC DES OPINIONS COSMOGRAPHIQUES DES IPàSUBS OHB IL^IUISffii RAPPROCHÉES DES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES DE LA GRÈCE. D fut un temps, et ce temps n*est pas encore bien loin de nous , oii toutes les sciences devaient prendre leur origine dans la Bible. C*était la base unique sur laquelle on leur permettait de s'élever; et d'étroites limites avaient été fixées à leur essor. On laissait l'as- tronome observer les astres et fiaire des almanachs , mais à condi- tion que la terre resterait au centre du monde, et que le ciel con- tinuerait à être une voûte solide , parsemée de points lumineux; le cosmographe pouvait dresser des cartes, mais il devait poser en principe que la terre était une surface plane, suspendue miracu- leusement dans l'espace, et soutenue par la volonté de Dieu. Si TOME I. — 15 MARS 1834. 39 Digitized by VjOOQIC ^ G02 REVUE DES 1>EUX MONDES. quelques thëolog[iens, moins îgnorans, permettaient à la terre dUecHo nova Patrum : — c'est , entre les ouvrages qui nous restent sur ce sujet, le seul où un système cosmograplùque soit exposé d'une ma- nière complète. Je )e comparerai ensuite aux notions dëlacbées qu'on tire des anciens commentateurs de la Bible, en jurouvaDt qu'elles remontent toutes à quelque opinion soutenue dans les anciennes écoles philosophiques 51". De la Topographie ckréiienne de Cosnuu IndicopleuUe. Au commencement du vi* siècle vivait à Alexandrie un person- nage qui, après avoir fait le négoce et voyagé dans les mers de l'Inde , avait embrassé la vie monastique. Dans le repos et le silence du cloître, il composa plusieurs ouvrages, dont il ne nous reste phis^ que la Topographie chrétienne. Ce livre, écrit vers l'an 355 , a été connu de Photius , qui en a donné un extrait fort succinct (i) ; mais ce savant patriarche a ignoré jusqu'au nom de l'auteur; et Fabri- cius doute même si celui de Cosmas , qui se trouve dans le manu- scrit, ne serait pas simplement un de ces surnoms qu'il était d'usage de prendre d'après le genre des occupations auxquelles on se livrait ou des ouvrages qu'on avait composés (2). Quoi qu'il en soit, ce livre n'a guère paru intéressant jusqu'ici que par quelques détails curieux sur l'Inde, oii l'auteur avait voyagé, et principalement par les fameuses inscriptions grecques qu'il avait copiées à Adulb; aussi , à l'exception de ces particularités , qui ont été l'objet de di- verses recherches, le fond du livre n'a pas beaucoup occupé les (i) Bibliotheca, cod. 36. (a) Fabr. Bibigr,, m, 24 ; t. U, p. 612. Digitized by VjOOQIC GOSMOGRAPUIË. 607 savaus; et tout ce qu^on en lit dans plusieurs ouvra{Mes géographi* (|ues peut être considëré ooinme un simple extrait de la préface du savant Montfoucon. Cependant le fond même de ce livre le rend un des plus curieux de l'époque où il a été composé. Le but prin- cipal de Fauteur a été d'établir le seul système cosmographique qui lui semblait or(ftacioa;ej c'est-à-dire, selon lui , conforme au sens littéral de la Bible , auquel il s'attachait avec scrupule. La partie astrononûque de ce système est complètement absurde; la partie géographique est rempUe de notions fauss^p et d'idées extrava- gantes; et toutes deux seraient à peu près indignes d'examen , si elles ne nous représentaient qu'une opinion individuelle. Mais l'analyse approfondie de ce livre démontre que les ofMnions qui s'y trouvent ont été celles de plus d'un auteur des premiers sièdes du christianisme. Cosmas attaque très vivement ce qu'il appelle les hypothèses grec- ques, c'est-à-dire les idées de l'école aiexandrine sur la rondeur de la terre et l'existence des antipodes (1). Il croit démontrer d'abord sans réplique que l'Ecriture est formellement contraire à ces dan- gereuses idées* Ensuite il avance qu'il est absurde d'imaginer que des hommes peuvent vivre la tête en bas et les pieds en haut (S), et que la pluie peut tomber des quatre points de l'Iiorizon diamé- tralement opposés (3). Ces arguroens datent de loin , et en tout temps ils ont été trouvés fort bons. Plutarque (4) les met déjà dans la bouche d'un de ses interlocuteurs, grand ennemi de la sphéricité de la terre et des antipodes; et on les voit se reproduii^e de siècle en siècle, deptiis Lactance et saint Augustin, jusc]u*au moment où la découverte de l'Amérique et le voyage autour du monde de Ma- gellan vinrent pour toujours réduire au silence les adversaires des antipodes. Selon Cosmas , la terre est une surface plane entourée de l'o- céan : au-delà s'étend une autre terre que les hommes habitaient avant le déluge , mais où ils ne peuvent plus pénétrer maintenant» (i) Cosmas, p. 121. A. B; iJ;. A; 275. Â. (a) Id. p. 114, E. (3) Id. p. 119, D. (4) Defacte in orbe Lunœ, p. 9a3— t. iX, p. 654. Rei&k. Digitized by VjOOQIC 606 REVUE DES DEUX MONDES. Cette terre est entourée de hautes murailles sur lesquelles le firma- ment 9 comme une voûte immense , vient s'appuyer de tous côtés. Ainàf le monde ne ressemble pas mal à un coffre dont la terre se- rait le fond 9 et le ciel le couvercle. Voici maintenant conunent l'auteur soutient ce singulier système. Saint Paul désigne , par les mots to ayov xo9|i.txovy le tab^nade élevé par Moïse dans le désert (1). Ici les conmientatears convien- nent que le mot thûg^ixmç signifie simplement terrestre, par ) Cf. Schleusner. nof. Lexie. nov. Test,^ I, i3o9,. (3) Don Galmet , Comm. sur saini Paul, II , p. 689. (4) Cosmas, p. nS, D; 196, E; 197, A. (5) Hes. XL, aa.— Cosmas, p. 129, D; 3o5, C. (6) Hes. XUI, 5. (7) XXXIII, 38. (8) Cosmas I p. 1*9, d. Digitized by VjOOQIC COSMOGRAPHIE. ()01> de diaqae saison? Et d'ailleurs les quatre angles de cette table ne sont-ik pas des emUèines évidens des soktices et des éqoinoxes? Ainsi Gosnias ne le cédait pas beaucoup sur l'article des allé- gories à d'autres docteurs chrétiens ou juife qui en avaient puisé le goût chez les Alexandrins. Cette manière forcée de rendre compte de la disposition du tabernacle raj^Ile naturellement que Josèphe veut trouver dans certaines dispositions de ce lieu saint des emblèmes du même genre, tels que ceux des douze mois de l'année, de la terre, de la mer, du cid, des planètes et des quatre élémens (1), toutes choses auxquelles Moïse n'avait probable- ment jamais pensé; de même Philon (^, ainsi que Clément d'A- lexandrie (3) , voyait dans les diverses parties de l'ancien temple de Jérusalem , et jusque dans les ornemens du grand-prétre, des symboles qui se rapportaient à toute la nature, et principalement à ses parties les plus apparentes , le ciel, la terre , le soleil, la lune, les signes du zodiaque, etc. Cette manie d'interprétation symboli- que gagna aussi les théologiens du moyen-âge; car, lorsque GaElée eut découvert les quatre satellites de Jupiter, qui augmentaient le nombre connu des planètes, on opposa d'abord à sa découverte et les sept chandeliers d'or de l'Apocalypse et le chandelier à sept branches du tabernacle, et jusqu'aux sept églises d'Asie (4) , sym- boles divins , assurait-on , du nombre auquel la Providence avait voulu porter les planètes, et qu'on ne pouvait augmenter sans blesser la foi. Hais aussitôt que le fiait eut été constaté, on fit la découverte que la foi n'y est pas contraire. Le monde de Cosmas, ou ce grand coffre oblong qu'il appelle ainsi, se divise, selon lui, en deux parties : la première, séjour des hommes , s'étend depuis la terre jusqu'au firmament , au-des- sous duquel les astres font leurs révolutions; là séjournent les (i) Am, Jud, III, 8, 7; I, p. i55, x56, éd. Haverc — Tout cela est dans le goût d^Olympîodore qui interprète les quatre chevaui. d*ApoIlon par les deux sol- stices et les deux équinoxes. (Dans le Platon de M, Cousin^ t. III, p. 446.) (i) De semniis, I, $ 87 » t. I , p. 654, éd. Bfang. — De vitd Mos, III, $ la » t. II, p. iSa. — De Monarch. II, 5, t. II, p. 226. (3) Siromai. V, p. 664-669, éd. Polt. (4) Delambrc, HisL de l'Jstr, mod. , I ; Disc, prélim, p. xx. Digitized by VjOOQIC ^ UIO REVUE DES I»£UX MONDES. anges (1) 9 qui ne s'élèveni jamais plus haut (â). La seconde s étend depuis le firoiament jusqu'à la voûte supérieure qui couroiiiie et termine le monde. Sur le firmam^t repotau Us eamx du ciel : au- delà de ces eaux se trouve le royaume des cieux^ où lésuspChrisl a été admis le premier, frayant la route de vie à tous les clirétîeiis (5). Après avoir iaît de l'univers un grand coffre divisé en deux com- partimens» il restait à expliqua les jdiénomàies célestes , tels que la succession des jours et des nuits , et les vicissitudes des saisons. Voici l'explication orthodoxe de Cosmas. Il considère la terre, ou cette table oblongue circonscrite par de hautes murailles, comme divisée en trois parties: 1* la terre habitable, qui en occupe le milieu; 2^ l'océan, qui environne cette terre de toutes parts; 3*" une autre , qui entoure l'océan , terminée elle-même par ces hautes murailles sur lesquelles vient s'appuyer le firmameot. Chacune de ces divisions pourrait être l'objet d'un examen par- ticulier. Je ne m'occupe ici que de l'ensemble. Or, selon lui, la terre habitable va toujours en s'élevant du midi au nord, en sorte que les contrées australes sont beaucoup plus basses que les boréales. C'est pour cela, nous dit-il, que le Tigre et l'Euphrate, qui coulent du nord au sud , ont un cours plus rapide que le Nil, qui va dans le sens contraire. Tout-a-feit au nord, il existe une grande montagne conique derrière laquelle se cachent le soleil, la lune et tous les astres, qui exécutent leur cours le long de la voûte céleste, et en dedans de ces hautes murailles qui circonscrivent la terre. Par leurs mouvemens obliques , ces astres ne passent jamaôs au-dessous de la terre ; ils ne font que tourner autour de la grande montagne qui les cache à notre vue. Selon que le soleO s'élo^ ou s'approche du nord , et conséquemment selon qu'il s'abaisse ou s'élève dans le ciel , il disparait derrière la montagne en un point [Jus ou moins éloigné de sa base, et demeure éclipsé plus ou moins de temps : de là l'inégalité des jours et des nuits, et la vidssi- tude des saisons. Du reste, Cosmas admet que non-seidement le soleil et la lune, mais tous les astres, sont conduits, chacun par des (i) Cosmas, p. aSfi, D. (i) Id. p. 3i3, E. (3) Id. p. x86, D. Digitized by VjOOQIC COSMOGRAPHIE. 611 puissances q[>iriuielles9 par des anges, qu'il compare à des (om- padophores (1); en sorte que les mouiremens de ces asires sont dus à une cause trueUigente qui préside à chacun d'eux. Ce sont encore des puissances angéliques qui préparent la pluie , rassemblent les nuages » et président aux vents , à la rosée , à la neige y a la chaleur, au froid , en un mot à tous les phénomènes météorologiques (2). Tel est en substance le système de Cosmas. On peut facilement décider si quelque partie de ce système lui appartient en propre , ou bien si toutes les idées dont il se compose étaient plus ou moins répandues avant lui parmi les docteurs chrétiais. U nous apprend lui-même qu'il ne l'a pas tiré de son propre fonds, c Ce n'est pas, c dit*il , d'après ma propre opinion et mes prq)res conjectures que c j'ai exposé la forme du monde ; c'est principalement d'après < les leçons orales d'un homme divin et d'un grand maître, Patrice; c il vint id du pays des Ghaldéens, accompagné de son disciple c Thomas d'Edesse, qui le suivait partout dans ses voyages. C'est c Ini qui m'a fait connaître la vraie et pieuse doctrine (ce qui veut c dire le système conforme au texte de l'Ëcriture, que Cosmas ex- c pose dans son ouvrage) , et maintenant il a été promu au siège c épiscopal de toute la Perse (3). > Tout ce qu'il faut conclure de ce texte, c'est que le moine d'A- lexandrie tenait son système d'un chrétien de Babylone, aiq[)elé Patrice, et que le maître ne méritait guère les pompeux éloges de son disciple. Mais ce système n'appartenait pas plus à l'un qu'à l'autre, comme cela résulte de l'examen des principales particula- rités qu'il présente, et dont je vais montrer l'origine §. II. De la pluralité des deux. D'abord l'idée d'un double ciel qui divise le monde en deux corn- parlimens n'est que la conséquence de plusieurs textes de h Bible, (i) Cosmas p. i5o, A. C (3) Ubi suprà et p. xSô, D. E. 289, A. {^) Id. p. 125, A. Cf. VIII , p. 3o6, D. Digitized by VjOOQIC 614 REVUE DES DEUX MONDES. tuda ei presque tous les historiens de FastroDomie et des maUié- matiques; en cela ils n'ont fait que suivre l'autorité du savant Bouilliand, qui avait donné à son ouvrage sur le vrai système du monde le titre d'Asîrononùa pUbUuca. Philolaîîs» rajqpor- tant ce système aux idées religieuses » donnait au feu central le nom de Vesta , de mère des dieux (1 ) , Shabitadon de Jupiter. Enfin , au témoignage d*Aristote, quelques-uns des pythagoriciens ratta- chaient l'existence de la voie lactée à la course de Phaéthon dans le ciel (2). n me parait vraisemblable que XOiympe de Beda et de Raban Maur remonte à l'opinion de Pliilolaûs ; seulement on voit que ces auteurs ou ceux qu'ils ont copiés ne l'avaient pas comprise, puisqu'ils distinguaient l'espace igné de l'Olympe , tandis que , dans l'opinion de Phiblaus , cet Olympe était précisément l'espace igné : mais ce n'est pas la seule fois que les docteurs dirétiens cmt emprunté aux anciens leurs opinions sans les com- prendre. D'autres Pères de l'Elglise interprétèrent différemment les textes de la Bible sur ce sujet. Laissant de côté le troisième ciel de saint Paul y qu'ils entendaient d'une manière toute figurée et même symbolique^» ils s'en tinrent à la Genèse» et n'admirent qu'un double ciel. C'est cette opinion que Cosmas a adoptée. Sa divi- sion du monde en deux oompaitimens ou deux étages , l'un supé- lîeur, l'autre inférieur» paraît avoir été adoptée assez générale- ment. Elle était énoncée par Diodore, évéque de Tarse (en 378), dans un livre dont Photius nous a donné un extrait ample et cu- rieux (4). Ce père y combat les partisans de la sphérictté du del et de la terre. Il dit» dans un endroit : c II y a deux deux » l'un visible» < l'autre invbible et placé au-dessus : le del supérieur fait en quel- (i) Ideler, Ueber dos VerhàltnUs des Copermcus zum MterthMom y dans le Muséum der jénerthum^fFissenschafi, T. II. p. 408 — Cf. Boeddi, Philolaos, V' 94, ff. (a) Meteorol, 1. 8 , mit. p. 538. A. (3) S. August. in Gènes. XII, e^.^Opp. t. W y part. I, p. 3aa D. — 3a4. B. C. (4) Phot cod. aa3, p. a 10, col. x, 1. ^3; éd. Bekk.~ar i, eoL a, 1. 4a. Digitized by VjOOQIC COSMOGRAPHIE. 6iii c que sorte lofifice de toit , par rapport au monde , comme riafié* , € rieur par raji^rt à la terre; et ceini-ci sert en même temps de c sol et de base au premier (1). > Sëvérianus, évéqne deGabala vers la même époque , parle également du ciel supérieur, qu il dit être le ciel des cïeux de David; et il compare le monde ù une maison à double étage» dont la terre serait le rez-de-chaussée; le ciel infé- rieur, qui sert de lit aux eaax célestes, le plafond ; et le ciel supé- rieur le toit (2). Eusèbe de Gésarée , dans son commentaire sur Isaïe (5) , et Fauteur des Qaœsiïones et Responsiones (4) , admettent la même disposition ; c est tout juste celle qui résulte de la des- cription de Gosmas, puisqu'il se figurait Tintervalle d*un ciel à Tautre comme formant une espèce de compartiment dont le ciel inférieur était le fond et le supérieur le couvercle. On peut en dire autant de saint Basile (5). 11 admettait que la surface supérieure du premier ciel est plate, tandis que la surface inférieure, celle qui est tournée vers nous, est en forme d^ voûte. Il expliquait de cette manière comment les eaitx célestes pouvaient s'y tenir et y séjourner (6). Ge saint Père défend cette disposition contre les ob- jections que les païens auraient pu y faire; il leur demande en quoi l'existence d'un double ou même d'un triple ciel serait plus dif- ficile à comprendre que celle de leurs sphères, c qu'ils disent < être disposées comme des seaux de diverses grandeurs emboîtés les uns dans les autres (7). > Allusion assez fine à un passage de Platon (8). Selon Gosmas, le ciel inférieur était séparé du supérieur par les eaux célestes. Pour cette disposition , il se fonde sur des textes 4e (i) Phot. p. sao, 1. 5, 5g, (a) Serer. Gab. p. aiS.B. (3) CoUêct, nov. Patr, t. II, p. 5i x. B. (4) P. 434* €. inter. Opp. S. JasL mari. (5) In Bêjsaem. ffom. III, 3, p. 34. A. B. (6) Id. 4, p. «5. C. (7) Id. p. a4. C. (8) De RepM, X, 6i6. D.— Piinaénid6,dans leroéoie sens, compmit les plans de ces sphères à des cowonnes concentriques (Pseudo-Plut. de Piac, phii. II , 7, ibiq. Corsini.) Digitized by VjOOQIC ^ 646 REVUE DES DEUX MONDES. Moise : Fiat fimuimentum medio aquarum; et Mvidat aqua$ ab aquis. Et fecit Deus firmamentum dtvisitque aquas quœ erant sub fir- mamento, ab hi$ quœ erant super firmamentum (i). D y ajoute d'au- tres textes tirés de la Genèse et des Psaumes (2). Piuaeurs Pères refusèrent de s'attacher à la lettre de ces textes, et Origène, par exemple, prétendK cjue par les eaux placées au- dessus du firmament, il fallait entendre certaines classes d'anges; opinion que saint Augustin combat fortement (3). Le plus grand nombre des Pères s'en tint au sens littéral de ces textes (4); et bien qu'ils sentissent toutes les difficultés d'une telle disposition, comme on le voit par tout ce que saint Basile (Sj et saint Au- gustin (6) s'opposent à euxnnémes, ils n'en crurent pas moins (fue les eaux célestes étaient soutenues par le firmament , qui avait des portes et des fenêtres. Car c'est ainsi qu'on interpràa les termes de cataractes ou de fenêtres du ciel, qui se trouvent dans h Genèse et les Psaumes- (7) : on conçut que, par ces ouvertures, les eaux du dd tombaient sous forme de pluie, à la vcdonté ou par les ordres de Dieu; cette disposition, admise aussi dans b cosmographie populaire des Grecs , et dont Aristophane nous â donné une expression burlesque (8) , fut r^[ardée cooune h condition indispensable de toute cosmographie prétendue ortbo- (i) Gênes, f, 6. (s) LaudaU eum cœii ecetonim et aquœ omnes quœ super cflek» sumi, PodÉi. CXLVni, 5. — qui ttpt aquissuperiora eju», GUI, 3. — et maniant mubihu destt- per, e'tJoHuas caU aperuît» LXXYII, a 3. (3) De civ. Dei, XI, 34, p. xii3. (4) Selon Tabbé Bergîer, savant docteur de Sorbonne, auteur du Dictioii- naire de Tbéologie de TEncydopédie (art âel, et eaux), ce sont tes iMcrt- dules qui ont prêté à MoUe l'idée que le ciel est une voûte solide recouverte d'une couche d*eau et percée de trous, etc. Ce docte théologien n*a pas songé qu'il range ainsi dHin trait de plume {Nresqoe tous les Pères de Téglise parmi les inerédaiet, (5) In Bexaem. IH, 7, p. 99. (6) In Gènes, n y c, 4. (7) Gènes. VU, 11; VIII, %.^Psalm. LXXVII, a?- — Cf* Schleusn. iVpf. Thés. Fet. Test. T. m, p. 91 , aSi, aSa. (8) Aristoph. Nuh. v. 3^2. • Digitized by VjOOQIC COSMOGRAPHIE. 617 doxe (1). II serait difficile de dire toules les subtilités auxquelles on eut recours pour appuyer une telle disposition , et la rendre un peu moins singulière (2). Une des moins mauvaises explications qu'on imagina, fut que la divine sagesse ayant besoin de pluie pour la vie des hommes et des plantes , elle ne pouvait rien in- venter de plus commode que cette couche d*eau, dont elle ména- geait la chute selon le besoin de ses créatures (3). D'autres, comme saint Basile et saint Isidore (4), pensèrent que Dieu avait voulu tempérer l'ardeur de la région éthérée par la froideur des eaux du ciel, ou bien empêcher que le monde infé- rieur ne fût brûlé par les feux qui embrasaient la partie supérieure de l'univers (5). C'est encore là un souvenir de l'ancienne philoso- phie païenne. On a vu plus haut que l'olympe de Philolaûs était cette matière ignée , placée à l'extrémité supérieure de l'univers (6) : Parménide (7), Heraclite, Straton (8), et les stoïciens, croyaient que l'éther, ou la partie la plus élevée du monde, était une matière enflammée (9) par la rapidité du mouvement diurne (10); Anaxagore surtout s'était attaché à cette opinion (11), et l'on tirait même de (i) Auctor quœst, et respons, g3, p. 449 B. C. — l^eophil. ad Autofyc. II, 9- (a) Cf. Lud. Tives ad S. Aug. Civ. Dei, XI, 34, p. i x 14.— Cf. S. Justin Mar- tyr, 1. 1. (3) S. Gyrill. HierosoL Caihech, IX, p. 76. B. C— Ailleurs, S. Cyrille donne une autre raison (p. 17. B.) qui n'est pas beaucoup meilleure. (4) jip. Lud. Tiv. in S. Aug. L 1. — Cf. Auctor quœst, et respoju, 93 , p. 448. (5) «• Cujus scilicet naturà artifex mundi Deus aquis temperarit, ne conflagratio superioris ignis inferiora dementa succenderet. Isid. ap. Yinc BelloT. Spec, mundi^ III , 8a. (6) Carus, Ideen zur Gesekichte dêr Philosophie^ p. aSS. (7) Stob. Edog» phfs, p. 5oo, éd. Heer. (8) Dîog. Laert. VU, 137. (9) Arist. Mtteor. I, 3, p. 53o. A. et alibi. — Pseudo-Arift <^ mundo^ II, $, r^i Kapp. (10) Id. decaloy II, 7, p. 460. A. (f 1) Carus, défont, Anax. Cosmo-Theor, p. 71 '. TOME I. — SUPPLÉMENT. 40 Digitized by VjOOQIC 618 REVUE DES DEUX MONDES. cet état présumé de Féther Fétymologie de son nom (1). Les an- ciens philosophes avaient, je pense, été conduits à cette idée par la simple analogie tirée d'un phénomène très ordinaire : savoir, Finflammation des matières combustibles et Féchauffiement des pierres et des métaux par le frottement (2); ils en conclurent que Féther, frotté si violemment par le mouvement rapide de la voûte solide du ciel, devait être une matière en état d'incandescence. Cette théorie, qui fut reçue, et, pour ainsi dire, remise en circula- tion par les néoplatoniciens, comme on le voit dans Plotin (3), passa de leur école dans les livres des saints Pères, entre autres, xle saint Augustin, qui s'en servit pour expliquer l'existence des jeanx célestes (4). Ce grand saint, toutefois, ne se dissimulait pas combien cette disposition était contraire aux plus simples notions du bon sens. Mais comme elle était appuyée par des textes dont le sens littéral lui paraissait le seul admissible, il finit par conclure que, de quelque manière que Fon pût concevoir Fexistence d'une couche d'eau sur le firmament , il allait nécessai- rement qu'elle y fût : (quoquo modo auteni et quùleslihel aquœ Un sint, esse eas ibi minime dubitemus); car, ajoute-t-il, toute la ca- pacité de Fesprit humain doit céder à Fautorité de FÉcriture {ma- jor est quippe Scripturœ auctoritas, quam omnis humant ingenii cth pacitas (5) ). Ce seul mot explique et excuse tant d'aberrations. §. ni. De la place occupée par les anges dans le monde physique. L'idée que les anges occupaient une place int^médiaire entre la terre et le ciel, n'est pas non plus particulière au système de (x) Mais Aristote feisait Tenir ce mol de àù 6t4y, toujours courir. CL Ktpp. ad Tract, de mundo^ Exe. II. (s) Aristote, de caioj II, y, p. 460. B. — Cf. S. Justin. Mart. Ari't. dogm, evers, $ 55, p. iS^^-^Quœst, et resp. ad Gr. p. 196. D. E. (3) Enn. III, c. 3,p. i38. (4) In Genetin^ ïî, a.—Opp. III, p. i33. E. part, I. (5) S. Aug. in Gènes. Il, g,-'Opp, ïtl, p. i35, B,part. I. Digitized by VjOOQIC COSMOGRAPHIE. 619 Cosmas et de Patrice. C'était l'opinion de saint Hilaire, ainsi que le reconnaissent les savans Bénédictins éditeurs de ses œu- vres (i). Théodore, évéque de Mopsueste» dans son ouvrage perdu mirla création, adoptait et développait la même idée (2); Jean Pbi- loponns» qui la combat, déclare qu'elle n'est autorisée par aucun texte de l'Écriture, et en effet ni l'ancien ni le nouveau Testament n'en offre de trace : elle a été amenée par la nécessité d'expliquer les phénomènes; et si je ne me trompe, on a puisé à une source qui a fourni bien d'autres explications, à la source platonicienne. Platon , dans le Banquet -(3) , dit qu'il existe des êtres appelés dé- mons, intermédiaires entre l'homme et la Divinité, qui transmet- tent aux dieux les vœux et les prières des hommes, et aux honunes les volontés des dieux, par le moyen des oracles et des divers genres de divination, d'enchantemens, de procédés ma- giques (4). L'auteur de l'Epinomide (o) en parle dans le même sens; il appelle ces démons une sorte de race aérienne qui occupe une place intermédiaire. Xénocrate, disciple de Platon , et dont l'Epi- \t) s. HiL in Psalmos, — Opp.'p. 486. A. B, 487. A. ibique annoiat. (s) J. Philopon. de Créât, I, x6, p. 3i ; 17, p. 3i. (3) P. aoa. E. ao3. A.— Cf. Plutareh. de U, et Osir, p. 36x. B. C. (4) CeUe idée sur le rôle des démons fiit tellement répandue chez les païens, d*après une si grande autorité (cf. Maxim. Tyr. XiV, S.—Prod. in Tim, I, p. 49. Plut, de liid, et Osir. p. 36i. B. C— Aristid. orai, t. II, p. xo6, éd. Jebb. etc.), que les Pères de Téglise ne purent guère se dispenser d'attribuer aux démons les oracles de l'antiquité. Leur opinion à cet égard fut k peu près unanime. Le jésuite Baltus ( Réponse à l'fUst, des oracles, Strasb. 1 707» ) a très bien prouvé que Vandale et Fontenelle, en B*y voyant que Toeuvre de Timposture , vont formel- lement contre l'autorité des saints Pères; ce qui ne prouve pas du tout, comme le concluait Baltus, que Vandale et Fontenelle aient tort; du moins aucun homme de sens ne le soutiendrait à présent Dans un très bon livre de théo- logie^ V Herméneutique sacrée ^ M. Janssens, art. 47, avance que Tatien, Origène, Busèbe, 8. Jean Ghysostdme, etc., n*ont vu dans les oracles que le résultat de la fraude ; les preuves du contraire sont rassemblées dans les chap. 3 à 9 du livre de Baltus , et dans les chap. a , 3 , 4 * 5 , S , etc. de la suite de sa Réponse. (5) S 8. page 985. D — page 5xo, éd. Ast. *£//>« est pris dans un sens physique. 4A. Digitized by VjOOQIC GSK) REVUE DBS DEUX MONDES. nomide rappelle peut-être en ceci la doctrine» avait ^gaiement fixé dans la région sublunaire les êtres senû-divins, ou demoos invisi- bles à nos yeux (1). C'est à la même source que Vairon avait poisé Topinion qu'il énonce en ces termes : Inier lunœ verà .gyum a nimborum ae ventorum cacumina aerias esse animas j sed easanimo non oculis videri , et vocari heroas , et lares et gemos (2). Apulée reproduit, dans des termes analogues, F^inion des néo- platoniciens de son temps. Il parle de puissances moyennes qui tiennent de la Divinité , et qui sont placées entre la terre et h haute région du ciel (5). C'est également la doctrine de Produs et de Piotin. Ainsi les platoniciens anciens et nouveaux avaient placé les démons précisément là où saint Hilaire, Théodore de Hopsueste et Cosm» ont depuis placé les anges, ou saint Paul mettait les esprits ma- lins (4). Quant à cette autre idée de Cosmas, que des anges qu'il appelle lampadophores président aux mouvemens des astres (S) , selon Jeao Philoponus , elle avait été admise par Théodore de Mopsueste, et elle avait trouvé de^ partisans auxquels il n'épargne pas le sar- casme, c Que ceux , dit-il, qui se portent défenseurs du sentim^t c de Théodore, nous disent dans quel endroit de l'Ecriture divine c ils ont appris que des anges mettent en mouvement la lune, le c soleil et chacun des astres, les tirant à eux attelés conome des € bêtes de somme, ou les poussant par derrière comme ceux qui c roulent des ballots de marchandises , ou les faisant mouvoir de c ces deux manières à la fois, ou enfin les portant sur leurs épaules, t En vérité, qu'y a-t-il de plus ridicule que toutes ces suppositions? (i) Slob. Ed. phys, I, 6a. Heer.— Plat, de Is, et Osir. p. 36 1 — TII, p. 4 a 5. Reiske. (a) Varro ap. S. Aug. in Ciwi. Dei, Vil, 6, p, 63o. (3) De Deo Socrat. II , p. x33 , ed, Oudend. « Ccetenim sunt quedua dnii» medJiB potestates, inter summum etbera et infimas terras in isto intenite aéris ^tio , per quas et desideria nostra et mérita ad Deos commeant , • etc. (4) Ephes, II, a; VI, xa. (5) SeloQ d'autres, thaqnepays de la terre avait sou ange particiiUer. Poljchn». în Daniel, ap. script, ifei. part. II, p. i44. Rom. x8a5.— Cf. Suarez, dm Ange- ^J, VI, i8. Digitized by VjOOQIC COSMOGRAPHIE. 621 € Gomme si Dieu , qui a créé le soleil, la lune et tous les astres , c n'a pas pu leur imprimer le mouvement, ainsi qu'il a donné c aux corps pesans et légers une tendance à se précipiter vers la € terre , et a tous les êtres vivans une (acuité de se mouvoir qu'ils c tirent du principe d'activité qui les anime (1). > Dans ce beau passage , Jean Pbiloponus paraît entrevoir que la force dont les mouvemens des corps célestes sont \e résultat , pourrait avoir de l*analogie avec la pesanteur. Mais Jean Pbilo- ponus ne s'est pas plus douté de la tbéorie des forces centrales que Descartes, auquel Bailly attribue la découverte de la force centrifoge (2). L'bonneur des découvertes s'établit sur des titres un peu plus clairs. On peut rappeler ici qu'un des interlocuteurs d'un dialogue de Plutarque compare le mouvement de la lune au- tour de la terre à celui de b pierre dans une fronde en mouve- ment. Elle est retenue par la corde, qui l'empêche de s'échapper, en même temps que la rapidité de son mouvement la maintient à l'extrémité du rayon (3). C'est là une image assez juste du combat des deux forces dans les mouvemens circulaires. Le principe sur lequel cette image repose remonte, je pense, jusqu'au système d'Anaxagore (4), qui croyait que les corps cétestes sont des pierres que la rapidité du mouvement diurne a entraînées de notre terre et maintenues ensuite dans les hauteurs dti cieL On ne peut voir en tout ceci que des aperçus rapides et fugitifs , qui , n'étant amenés par aucune observation suivie , n'ont jamais été (i) J. Philop. de créât, Mundi^ I, la, p. ^5. (i) Ddlambre, H'ut, de l'tutron. mod, II, p. ai a. (3) Defac. in orbe Um. IX, p. 65a. (4) PseudorPliU. Placph. II, x 3; Slob. Éclog. phys. I. 5o8,.ed. Heer. — Cest , je pense, cette opinion d!Anaxagore qui donna lieu.de lui attribuer la prédiction delà chute de Taérolithe tombée près d'^gos PotamoA. (Plut. Lpand. c. la.) Il pensait que les astres sont des pierres que la rapidité du mouvement diurne a en- lefées de la sur&ce de la terre, et qui , après avoir été enflammées par Tétber, sont devenues des astres édatans. Or, comme dans ce système, il devenait pos- sible que quelques-unes des pierres entraînées par le tourbillon étbéré retombassent sur notre terre « on aura attribué à Auaxagore la pnédiction d*iin phénomène dont son système avait en quelque sorte donné rexpUcation d'avance. . Digitized by VjOOQIC OSi RETUE BBS DEUX MONDES. liés à aucune ibéorie fondée. Ces! là, plus ou moii», le earadère de la phyâque des anciens. n parait donc que les docteurs chrétiens partisans de ropÎBÎOD de saint Hilaire et de Théodore concevaient de diverses manères le mouvement imprimé aux astres par les anges. Quelques-uns supposaient qu'ils les portaient sur leurs épaules, conune Yùwio- phore des manichéens (i) ; d'autres^ qu'ils les roulaient devant eox ou qu'ils les traînaient à leur suite. Cosmas ^en assimilant les anges à des lampadophoret, semble avoir cru que les astres étaient comme des flambeaux que les anges portaient à la main. Cette opinion tient encore à celle de Platon qui, dans leTi- mée, suppose que chaque étoile est présidée par un génie ou une intelligence d'une nature intermédiaire entre la Divinité et l'homme , à moins qu'on n'aime mieux supposer que les mouve- mens si extraordinaires que plusieurs docteurs chrétiens prêtaient aux astres exigeaient l'action inunédiate et constante d'une cause intelligente qui les poussait dans l'espace. On voit cette idée repa- raître encore dans les écrits théologiques du moyen-âge, par exemple, dans un ouvrage bizarre (2) oii l'abbé Trithéme, l'au- teur de la fabuleuse chronique des Francs, donne la succession exacte des sept anges, ou esprits des planètes, qui, les uns après les autres, et chacun pendant le même espace de trois cent dn« quante-quatre ans , ont gouverné les afiaires de ce monde , sous l'inspection de la Providence, depuis la création jusqu'à l'an de grâce 1522 (3). Ce qu'il y a de plus remarquable , c'est de voir cette même opinion exprimée dans l'ouvrage du jésuite Rie- cioli, très savant astronome, à qui ses supérieurs n'avaient ac- cordé la permission de lire les dialogues de Galilée qu'à la condition de les combattre. Cet antagoniste malgré tm de Copernic eut re- cours à l'opinion platonicienne , et plaça des intelligences célestes (i) Beaiuobre, hut. du manich. II, 374, 376. (a) De septem aectmdeis, id est, inteUigentiis siye spiritibiu , orbes post deoen moTeatibiu. Argentor., z 600. (3) n est singulier que la durée des règnes de chacun des anges contienne praci- Mment anUnt d'années que Tannée lunaire contient de iours. Gela doit se rMIadber à quelque rêverie astrologique. Digitized by VjOOQIC COSMOGRAPttl£. G25 dans les étoiles. Il y fut contraint pour répondre aux objections victorieuses que ce grand bonune etGalilée tiraient de Finvariabilité des distances relatives des astres pendant le mouvement diurne. Alors que le cours capricieux des comètes avait déjà brisé les cieux de cristal aiaquels les anciens astronomes attachèrent les astres y Riccioli ne pouvait expliquer cette difficulté énorme qu*en admettant qu'il y a dans chaque étoile un ange fort attentif à ce que fait son voisin, et qui pousse 1 étoile à laquelle il préside plus ou moins vite selon sa distance , de manière que , vues de la terre , les distances relatives ou les intervalles angulaires restent toujours les mêmes. Présenter sérieusement une pareille solution , c'était avouer qu'on n^avait rien à répondre. Hais il n'est pas bien sur que Ricdoli ait cru un mot de ce qu'il disait. Trop bon astronome pour ne pas sentir les mérites du système qu'il avait l'ordre de combattre, il l'attaque le plus souvent en avocat qui voudrait perdre sa cause. On voit qv*il ne lui a manqué , pour être copernicien , que la l'uenza de' Superiori, §iv. De la forme du imonde et du mouvement des astres. Quant aux traits caractéristiques du système de Cosmas , je veux dire ses idées sur la forme du monde , sur les mouvemens des astres autour de la partie élevée de la terre, sur les hautes mu- railles qui l'entourent et soutiennent le ciel,, ou est encore certain que ni lui ni son maître ne les avaient tirés de leur propre fonds. J'ai déjà i*emarqué que le sens donné par cet auteur aux mots ayiov xo«(uxàv dans saint Paul , était adopté par plus d'un conunen- tateur de cette époque. Or, ce sens est en quelque sorte le pivot de tout le système; car,)lu moment qu'on admettait que le tabernade de Moïse avait été construit à l'imitation du monde,, on était néces- sairement conduit à admettre que le monde avait la forme de ce tabernacle. Aussi avons-nous vu que Sevérianus de Gabala et Diodore de Tarse se figuraient le monde conmie une maison à double étage, ce qui rentre tout-à-fait dans la même idée ; ce der- nier auteur achève la re:>sembluucf eu donnant au ciel, de même Digitized by VjOOQIC \ 624 RBVUE DES DEUX MONDES. que Gosmas, la figure d'une tente dont la partie supérieure serait en forme de voûte (1). D'ailleurs, dit Pbotius, il eberchait à rendre compte, dans cette hypothèse , du lever et du coucher du soleil , de l'augmentation des jours et des nuits et des autres phénomènes de ce genre , et , à l'appui de ses idées , il citait des textes de l'É- criture. C'est dire assez que, dans cette partie de son livre , Dîodore traitait le même sujet que Gosmas , et , d'après la figure qu'il attri- buait au monde , on doit croire que ses explications ne différaient pas beaucoup de cdles du moine égyptien, si elles n'étaient pas exactement les mêmes. Photius , qui ne se montre nulle part fa- vorable à tous ces systèmes, s'exprime sur celui de Dîodore avec une réserve pleine de modération et de prudence, c Diodore, c dit41, appuie son opinion , du moins il le croit, sur des témoi- € gnages de l'Écriture, relatifs non-seulement à la figure (du « monde), mais au coucher et au lever du soleil; il recherdie « aussi la cause de ^augmentation et de la di^Minution des jours et c des nuits, et s'occupe d'autres sujets de ce genre , qui n'ont rien c de fort nécessaire, à mon avis , bien qu'ils aient en efiBet quelque c connexion avec les tivres saints. Sans doute, dans ce qu'il dit à < cet égard, on reconnaît un honune plein de piété; mais on n'ac- < cordera pas aussi facilement qu'il se serve avec discernement des < témoignages de l'Écriture. > Jean Philoponus, en critiquant le livre de Théodore de Mop- sueste, parle de la forme que cet évéque donnait au monde, qu'il se représentait conune la moitié d'un cylindre coupé longitudinale- ment, et ayant une longueur double de sa largeur (2) : or, le monde de Gosmas a presque exactement cette même forme, et il présente les mêoies rapports de dimension. Ge passage, et ceux que j'ai déjà cités, me semblent prouver que le système de Théodore de Mopsueste était à très peu près le même que celqi que Gosmas nou§ fait connaître. On voit encore par ce passage de Jean Philoponus que plu- sieurs substituaient à la forme d'un demi-cylindre celle d'un oeuf (0 Diod. Tars. ap, Phot.p, aao, I. la. Sq.— Bekk. (a) J. Philopon. de créât, mtmdi^ Ifl, xo, p. 119. Digitized by VjOOQIC COSMOGRAPHIE. 623 coupé par moitié perpendiculairement à son g^rand axe, ce qui revient encore à peu près au même. Il existe dans ce système un autre trait qui est inséparable des idées sur la forme du monde et sur les mouvemens des astres, et qui, en conséquence, n*a pu manquer de se trouver aussi dans celui de Diodore de Tarse, de Sevérianus de Gabala et de Théodore de Mopsueste. C'est l'élévation progressive de la terre depuis le midi jusqu'au nord , et de la grande montagne derrière laquelle les astres se cachent tous les soirs. Jean Philoponus ixiit une courte mention de cette opinion singulière : < Quant à ce que prétendent c quelques-uns, dit-il, que le soleil retourne vers l'orient, en € passant le long des régions boréales , et derrière de très grandes c montagnes qui le cachent , c'est une ancienne opinion absurde et « ridicule (1). > Voilà probablement ce qu'en pensaient tous ceux qui avaient quelque teinture des sciences physiques ; mais nous avons dit que parmi les auteurs chrétiens de cette époque beau- coup y étaient tout-à-fait étrangers; aussi, bien loin d'avoir rejeté cette opinion conmie ridicule , ils l'avaient accueillie dans leurs systèmes comme orthodoxe. L'anonyme de Ravenne, dans sa Cosmographie, écrite à la fin du vu'' siècle ou au commencement du vui', et qui n'est qu'une mauvaise traduction d'un livre grec, admet aussi que la terre est plate : selon lui , le soleiF la parcourt dans l'espace de douze heures; à la première, il se trouve au- dessus des Indiens ; à la deuxième , au-dessus des Perses , et ainsi de suite jusqu'à la douzième, ou il atteint le point du ciel corres- pondant aux Bretons et aux Scotes (2) : et ce qui prouve , selon l'anonyme, que la terre est plate, c'est que chaque point de la terre voit le soleil pendant douze heures (3). U existe, dans h partie septentrionale de la terre, des montagnes derrière les- quelles cet astre se cache tons les soirs (4); et si personne n'a amais vu ces montagnes, ajoute-t-il prudemment, c'est que Dieu (i) J. Philopon., de Créât, Mundi, III, xo, p. ia4t xa5. (s) jinon. Raveim, I, a, 3. (3) Id. 1,4. (4) I5. Digitized by VjOOQIC G061I0GRAPB1E. 697 ad loeum micm reverltfitr : ibique renascens gyat per meridiem , et fleetUur ad AquU&nem : ImhHins univerm in circuku , pergit spiritm et in drculossuos revertitur. Jean Philoponus (1) nous assure que certains auteurs voyaient » dans ce texte » la preuve que le soleil ne passe pas sous la terre quand il est couché » et s'en servaient pour élàbiir un système tout pareil à celui que Gosmas a exposé dans son ouvrage. Jean Philoponus» après avoir montré que ce texte peut facilement s'expliquer dans le système de Ptolémée» se moque de l'opinion de certain auteur qui , prenant à la lettre les paroles de Salomcm, se figurait que le soleil , arrivé le soir au terme de sa course, son du del^ glissant derrière cette voûte solide qui le cachait à nos yeux , et va regagner le levant» où il se retrouve le matin (2). Il est curieux de voir, après tant de siècles , reparaître une des notions favorites de la cosmographie des poètes grecs. Cette idée, que le soleil sort du ciel pour aller rejoindre par derrière le point de son lever, n'est-elle pas identique avec l'ancien mythe, dont les traces se trouvent dans des fragmens de Piçandre , de Mimnerme, d'Eschyle, d'Antimaque et de Phérécycte (3), d'après lequel Hélios, sortant du del par la porte du levant , parcourait obliquement l'atmosphère, jusqu'à h porte du couchant : là il rentrait dans le ciel, et, s'embarquant avec son char et ses cour- siers sur un vaisseau d'or, voguait pendant la nuit le long de cette voûte de métal , et revenait à la porte opposée ? Mais il y a bien d'autres exemples de cette réapparition des idées primitives et poétiques. Jean Philoponus ne nomme point celui qui avait tiré une consé- quence si singulière du passage de Salomon. Je crois qu'il avait ca vue Sévérianus de Gabala, à moins qu'une pareille idée n'eût passé par h tête de plusieurs , ce qu'assurément je ne voudrais pas nier. Quoi qu'il en soit, il me parait certain que l'évéque de Gabala expliquait en ce sens le texte de l'Ecclésiaste. c Cherchons , < dit-il, où le soleil se couche, et où il va pendant la nuit. Selon les c païens, il passe sous la terre; mais , selon nous, qui disons que (i) Crtat. Mundi^ III, lo, p. laa. (s) m, 10, p. ia6. (3) Ap. Atben. XI, p. 469, 470. Digitized by VjOOQIC CSH REVUE DES DEUX MONDES. le del esl fak comme une tente » où va-t-il?... Eh bien ! figurez- vous que le del forme une voûte au-dessus de nos iétes , que cetle voûte est divisée en quatre régions , de l'Orient » du Nord, du Hidi et de rOoddent. Lorsque le soleil se couche , il ne passe pas sous la terre; mais» arrivé aux limites du ciel » il court au septentrion; là, il est caché ànos yeux comme par une sorte de mur, la masse des eaux célestes nous empêchant d'apercevoir sa course; il longe la région boréale et va gagner l'Orient. Yous^ demanderez où en est la preuve. Elle est dansFEcdesiasie do bienheureux Salomon (1). » Son explication des jours et desjioit& est encore plus curieuse : c Nous savons^ mes frères , que k soleil ne s'élève pas toujours des mêmes endroits du ciel. A son lever il s'approche ou s'éloigne du Midi. Approcbei41 du Midi, alors il ne gagne pas les hauteurs du ciel , il le traverse oblique- ment, et la durée du jour est courte. Mais comme il se couche au point extrême de l'Occident , il doit parcourir pendant la nuit tout l'Occident, tout le Nord et tout l'Orient : la nuit est donc nécessairement fort longue. Lorsqu'il se lève au pomt milieu de l'Orient, il y a égalité dans la longueur du chemin ; le jour et la nuit sont égaux : s'approchant toujours du Nord, quand il est arrivé au point extrême, il s'élève dans le del, et le jour est long ; et comme il a pendant la nuit un petit espace à parcourir, la nuit est courte. Cette dbctrine, ajoute-t-il, ce ne sont point les Grecs qui nous l'apprennent, car ils veulent que le solal et les astres passent sous la terre, c'est l'Écriture, notre divio maître, qui nous instnut de ces choses, qui éclaire notre es- prit. » La théorie de Cosmas, qui nous paraît si extravagante , tire en- core son origine de la philosophie grecque. H s'appuie lui-même de l'autorité de Xénophane et d'Epliore. Pour le dernier, nous ignorons si la dtation est juste ; mais on n'en saurait douter pour Xénophane, et même il pouvait y ajouter Anaximène. Xénophane et Anaximène forent aussi embarrassés que l'avaient été Thaïes et Anaximandre pour comprendre la suspension de la {t) De créât, Mundi, ap. Combcf. in Bibl. gr. Pair Auct. p. »36. D, «37, A. Digitized by VjOOQIC COSMOGRAPHIE. ijS9 terre dans l'espace (1). Rejetant le fluide aqaeux de F un et le fluide aériforme de l'autre , ils eurent recours tous deux à des hypothèses jion mdns étranges , qui nous expriment bien leur perplexité , et en ngtéme temps leur complète ignorance dans la physique du monde, Xénophane, ne pouvant concevoir que l'air, quelque pressé qu'on le supposât, pût supporter une masse aussi lourde que la terre, crut se tirer d'embarras en supposant qu'elle avait la forme d'un cône prolongé à l'infini dans les profondeurs de l'espace, en sorte quelle ne remuait pas, ne pouvant aller nulle part (2). Si le texte formel d'Aristote n'était pas là pour nous garantir la idéalité de cette absurde opinion , on ne pourrait croire qu'elle fût entrée dans la t^e d'un homme doué de quelque sens. Mais il n'y a pas moyen d'élever ici le moindre doute. Cette hypothèse , pour avoir une apparence plus scientifique que YAtloi des poètes grecs (3) , ou que le grand serpent des mythologues indiens , n'était pas beaucoup plus raisonnable. Quoi qu'il en soit, dans l'hypothèse que la terre est un cône d'une longueur infinie, il est impossible de concevoir (4) que les astres passent au-dessous d'elle dans leur révolution diurne. Xénophane fut donc, de toute nécessité, obligé d'admettre qu'ils tournent obliquement autour de la partie supérieure du cône ter- restre , et de cette manière il fut amené par une idée spéculative dort il est l'invcnteor (5) à la même théorie qui est admise dans la cosmologie indienne. n n'y a là évidemment aucune influence étrangère. L'idée de prolonger la terre à l'infini sous la forme d'un cône n'appaioient (i) Je préviens qat, d'après rantorité d*AristoCe, je imU de côté des textes récens du &ux Plutarque , de Diogène de Laerce et de Pline, et que je refuse à ces deux philosophes la connaissance de la sphéricité de la terre. (a) Arist. Je calo, D, i3, p. 467. B. —Cf. AchiU. Tat. Itag. % 4. — Pseudo- Plat ptac pfiii, m, 1 1. Je Us ?r^»Toc au lieu de t^»» dans ce passage. (3) V. mon Mémoire sur les idées eotmograplùques rtUtachées mu mjfihe d'At- Uu, {Bulielin de Fértnsac, Partie histor, mars 1 83 1.) (4) Strabon le dit en faisant allusion à ce système ( I, p. i3. — Tr. fir. 1. 1 , p. • 7 , et la note de GosseUin.) (5) Pseudo-Plul. ubi suprà. Digitized by VjOOQIC 652 REVUE DBS DEUX MONDES. contraires au système alexandrin ^ ils eurent recours aux hypo- thèses puériles que Tinfluence de la poésie grecque avait popo- brisées » ou que Tabus de la métaphysique et le dédain de robse^ vation avaient fait naître dans le cerveau des philosophes grecs. Forts de cette autorité , ils durent espérer que les païens ne se ré- volteraient pas contre des explications qui émanaient des sages de Tantiquité. Ils eurent recours à des emprunts du naéme genre pour expliquer la position du paradis terrestre, et le tableau des notions qu'ils firent valoir à l'appui de leurs idées à ce sujet est une des parties les plus curieuses, mais certainement une des moins connues de l'histoire des systèmes géographiques. Tous ces vieux préjugés, tous ces vains systèmes que les pro- grès des sciences mathématiques dans l'école d'Alexandrie avaient à peine atteints, reparurent avec bien plus de force a l'abri de l'autorité des saints Pères; ils firent une nouvelle invasion, et se répandirent partout à la suite du christianisme; ils régénèrent pen- dant tout le moyen-âge. De là, les obstacles que les théologiem de Rome opposèrent aux progrès de la vraie philosophie et des sciences d'observation , en persécutant Galilée» en détruisant Facsh démie del Cimento^ en faisant craindre à Descartes de se prononcer pour le mouvement de la terre , et en mettant le savant Tycho dans la nécessité de recourir à un système astronomique infiniment mm raisonnable que celui de Ptolémée. Mais enfin , lorsque les i^UDO^ telles découvertes de Kepler, de Huyghens et de Newton eurat repoussé de proche en proche dans l'absurde toutes ces idées pué- riles qu'on avait défendues pied à pied comme orthodoxes, il follat bien qu'en matière d'astronomie et de physique générale, l'aoto- rité des opinions reculât devant l'évidence des faits. De cette lutte opiniâtre d*où la raison humaine est enfin sortie victorieuse, il résulte un enseignement dont il faut profiter : cest que les préjugés ne cessent de combattre que quand ils ont perda l'espoir de vaincre ; cet espoir, ils le conservent tant que la vàiié qui leur est contraire, bien qu'ayant acquis le caractère de Téfi- dence aux yeux des savans, n'est pas descendue dans tous les es- prits. Mais lorsqu'il est devenu tout-à-fait impossible de s'y op- poser saasctojger, on finit par reconnaître comme orthodoxe, on du moinygjllljl^ à la foi , ce qu'on avait déclaré bérêfi- Digitized by VjOOQIC GOSMOGBikHHS. - -633 que. C'est ce qui est arrivé déjà pour le vrai système du monde (1), que les théologiens du pape déclarèrent absurde en phtlosaplne > et formellement hérétique en religion. C'est ce qui arrivera, n'en doutons pas, pour les autres sciences, dès qu'il sera devenu évi- dent que^ Moïse et les prophètes 7 sont restés tout aussi étrangers qu'à l'astronomie. (i) Cependant Tautear de V Herméneutique eaerde, M. Jtnatens , a été verte- ment tancé en Van de grâce iS^y par un 4b ses çpnîtisrm en tfiéologîe, pour avoir admis le mouvement de la terre. ( Amand. a SanctA Cruce, animadv. in Her- men. saeram, Mos. x8so.) Letronne. » •' / r.; '1 ■'; '..'r-v 1 ':." ■'. .0* ..1 •."■ 'ii)\ '\. .-• ■1,-,; ,-„. ....,.,,.. .; ^'n\ 1 ■.-/. lî ) 1/», \[\> ' »^(/l îl 1 tome I. 41 Digitized by VjOOQIC 636 RETCE DES DEUX lfOIES. J'ai reDCODtré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un rôle grand on petit à l'étranger et dans ma patrie, de- puis Washington jusqu'à Napoléon , depuis Louis XYIII jusqu'à Alexandre, depuis Pie VII jusqu'à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt , Sberidan, Londonderry , Gapo-d'Istria jusqu'à Malesberbes, Mirabeau, etc.; depuis Nelson, Bolivar, Méhémet, pacha d'Egypte, jusqu'à Suffren, BougainviUe, Lapeyrouse, Mo- reau, etc. J'ai fait partie d'un triumvirat qui n'avait point eu d'exemple : trois poètes opposés d'intérêts et de nations se sont trouvés , presque à la fois , ministres des affaires étrangères , moi en France, M. Canning en Angleterre , Martinez de la Rosa en Es- pagne. J'ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse, les années si remplies de l'ère républicaine, des fastes de Bona- parte et du rallie de la légitimité. J'ai exploré les mers de l'ancien et du Nouveau-Monde et foulé le sol des quatre parties de la terre. Après avoir campé sous h hutte de l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, dans les vngwams des Hurons, dans les dâ)ris d'Athènes, de Jérusalem, de MemfAis, de Garthage , de Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forêts et les ruines ; après avoir revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le cafetan de soie du Mameluk , après avoir subi la pauvreté, la faim , la soif et l'exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur, brodé d'or, bariolé d'insignes et de rubans à h table des rois, aux fêtes des princes et des princesses, pour re- tomber dans l'indigence et essayer de la prison. J'ai été en relations avec une foule de personnages célèbres dans les armes, l'églke , h politique, la magistrature, les sciences et les arts. Je possède des matériaux immenses , (dus de quatre mille lettres particulières, les correspondances diplomatiques de mes différentes ambassades, celles de mon passage au ministère des affaires étrangères , entre lesquelles se trouvent des pièces à moi particulières, uniques et inconnues. Tai porté ]e mousquet du sfA- dat, le bâton du voyageur, le bourdon du pèlerin : navigateur, mes destinées ont eu l'inconstance de ma voile ; alcyon , j'ai fait mon nid sur les flots. Je me suis mêlé de paix et de guerre; j'ai signé des traités, des protocoles, et publié chemin faisant de nombreux ouvrages. J'ai Digitized by VjOOQIC MÉMOIRES D OUTRE-TOMBE. 637 été initié à des secrets de {>aitis, de cour et d'état : j*ai vu de près, les pins rares onalheurs, les plus hautes fortunes» les plus grandes renommées. J'ai assisté à des sièges» à des congrèsi, à des con- claves» à la réédifiçation et à la démolition des trônes. Tai fait de l'histoire, et je pouvais l'écrire. Et ma vie scditairey rêveuse^ poé- tique, marchait au travers de ce monde de réalités, de csitastropbes». de tumulte» de bruit » avec les fils de mas songes» Chactas» fteaé» Eudore» Aben-Uamet;. avec les filles de mes chimères» Atala»> Amélie, Blanca» Yelleda» Gymodopée. En dedans et à côié de mon siècle, j'exerçais peut-^re sur lui» sans le vouloir et sans le cherch^^ une trjple influence rdigi^use» politique et. litté- raire. Je n'ai plus autour de moi que quatre ou cinq contemporains d'une longue renommée. Ajfieri» Canoya et Monti ont disparu ; de ses jours brillans , l'Italie ne conserve que Pindemonte et Manzoni » Pellico a usé ses belles années dans les cachots du Spielberg; les talens de la patrie de Dante sont condamnés au silence». ou forcés de languir en terre étrangère ; lord Byron et.M, Ganning sont morts jeunes; Walter Scott semble au niûment de nous .laisser;. Goethe vient de nous quitter rempli de gloire et.d*années. La France n'a presque plus nen de son passé si riche; elle oommânce une autre ère : je reste pour enterrer mon'siècle» comme le vieux, prêtre qui», dans le sac de 3eziers » devait sonner la cloche avant de tomber lui- même » lorsque le dernier citoyen aurait expiré. . Quandla mort baissera la toile entre moi.et le monde» on uyhh vera que mon drame se divise en trois actes. Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800» j'ai été soldat ei voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814» sousle consulat et l'empire,, ma vie a été littéraû*e; depuis la restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été politique. Dans mes trois carrières successives, je me suis toujours proposé une grande tâche : voyageur ». j*ai aspiré à la découverte du monde polaire ; littérateur» j'ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines ; homme d'état» je me suis efforcé de donner aux peuples le vrai système monarchique représentatif avec ses diverses libertés. J'ai du moins aidé à conquérir celle qui les vaut» les remplace et tient lieu de toute constitution : la liberté de la presse. Si j'ai souvent Digitized by VjOOQIC 638 RBnre des dbox moni^es. échoue dons mes etit#e(>rî&éâ , Il y af eu éhez moi fiiHiàiiec de des- tinée. Les écnnoigers q\À om saocédë dans leurs desseins furent secondé» de la fortune; ils avaient derriète eux des anns pÉissans et utie patrie traiifquilie : je n'ai pas- eu ce bonheur. Dès anteurd modernes tonf^is de ma date, je séjs (juasi le seul dont h Hé ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat , poète, lë- gisie, céêi danà lés bois que j'ai chanté les boSs, sirr les vaisseaux qne j'ai peint la mer, dans les camps que j^ai parlé des armes, dans l'exil que j'ai appris l'exil, dâfns les éours, dans les affiares, dans les assend)Iées que j'ai étudié les princes, la politique, les lois et l'histoire. Les orateurs de la G^^ce et de Rokne farènt mêlés à h chose publique et en partagèrent le sort. Dans l'Italie et FEs^ pagne de la fin du Moyen-ége et de la Renaissance, les premiers génies des lettres et des arts participèrent au mouvement sodal. Quelles orageuses et beH^ vies que celles de Dante, de Tasse, deCamoêns, d'Erdtla, de Cervantes! En France nos anciens poètes et nos aticieùS lâsnorieis chan- taient et écrivaient an milieu des pèlerinages et des conibats : thi- bault comte de Champagne , ViKehardomn , XoinviHe , empruntent les félicités de leur style des aventures de teur carrière; Froissard va cherdier l'histoire sur les grands chemins , et l'apprend des chevaliers et des abbés qu'il rencontre et avec lesquels il ehevaudie. Mais à compter do règne de François I*^, nos écrivains ont été des honunes isolés dont les talens pouvaient être Te^pression de Fes^ prit, non des faits de leur époque. Si je suis destiùé k vivre, je re- présenterai dans ma personne, représentée dans mes ibënioires, Ibb principes, les idées , les événement , les catasttx)pbes , l'épopée de mon temps, d'autant plus que j'ai vu finir et domïâencer un monde, et que les caractèt^ opposés de cette fin et de ce eomtnen- cement se trouvent mêlés dans mes opinions. Je tne suis rencontre entre les deux siècles comme au confluent de deut fleuves; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'élœgnant à regret dû vienx rivage où j'étais né , et nageant avec espérance vers la rive inconnue ou voiit aborder les générations nouvelles. Les Mémoires , divisés étt livres et en parties , sont écrits à dn peâatre: b vie me sied mal; la moitm'ira peut-être mien:!!^, • GHATEâUBRIÂlID. (I^e reste de la PréCaœ inexpliqué sur oe qu'il y a d'écrit des Mémoires . $^r Icf manuscrits au nombre de deux, un à M"^ de Chateaubriand ^ on ^ M'^ Récim^er, etc. Ensuite vient une négociation pour une sépoltore dans une Ue en Bretagne, et la correspondance au sujet d'un tombeau entre l'auteur et ses bienveillans compatriotes.) Digitized by VjOOQIC HISTOIRE BT PHILOSOPHIE DE L'ART MOZART '• I. Si vous suivez les rives de la belle et rapide Moidau dont les flots se déroulent à grand bruit sous les vertes forêts de la Bohême, vous vous trouverez bientêt dans une vallée formée par sept col- lines où repose fièrement , comme la vieille Rome sur ses monts , l'antique dté de Prague. En arrivant de Buntziaw, vous la voyez à vos pieds coupée en deux parts par son large fleuve sur lequel s'élève, dorée par le soleU , la grande statue de bronze de saint Né- pomncène qu'on aperçoit de partout, à travers le feuillage des fies fleuries et des jardins des villas, entre les tours du Hradschin et (i) Ce Uvvail, dont quelques firagmens ont paru ailleun, a été refondu et complété pour la Âivue, i Digitized by VjOOQIC 64S Msms VËS bbux MifiiKs. les dodiers des églises. Jean Welflin, néàNépomuc, était an an- cien vicaire de l'archevêque de Prague. Le roi Wenoeslas voulut un jour l'obliger de révéler le secret de la confession de son arche vôque. Sur le refus de Weiflin ^ il fut traîné par une nuit noire sor le pont de la MoMau , et jeté dans le fieuve. Saint Néponiucène est le patron et le héros du noble et glorieux pays de Bohême qnîi représente si parfeitement sur ce pont où sa statue est décorée des rubans de plusieurs ordres qu'on renouveUe assidûment. La popu- lation aristocratique de Prague ne pouvait pas avoir moins qu un cheialîer et un grand'croix pour son représentant danfi le roi^iuv des deux. Si jamais vous visitez cette pittoresque ville de Pragne, qoaod vous aurez vu le château de Ilradsdiin , sa salle de Wratislaw, sa salle d'Espagne; quand vous aurez parcouru la chapelle de Wen- ceslas, placé sur votre tétc le casque de ce roi-soldat , qui guérit de la migraine; quand vous aureK admiré les beaux tableaux de Lucas Cranach et de Holbein , et les statues de Canova dans b galerie Golloredo; quand vous vqiis $€9e».iirrété chez les Prémon- trës, devant les portraits merveilleux de Zisca et de Ragoczj's; après qu'on vous aura montré, sur les dalles du cloître, les pas do prêtre qui refusa de quitter une partie d'hombre pour aUer SKlmi- nistrer un mourant, et qui revient chaque nuit jouer avec le diable; quand vos regards se seront perdus daus la vaDée de Scharka et auront glissé le long de la montagne Blanche , d'où Fré- déric, nommé le roi d'hiver, vint lorgner Prague d'un oeil d'envie; quand vous aurez tout vu, et les jolies GUe&de Wisfdierad, et les fraicbes danseuses de l'ile de Hets , reqdazrvous sur le KohhnariU» à l'auberge des Trois-Lions, et faitesrvous OHHHi'er une pelile chambre, couverte d'une tenture de serge en lambeaux. Puis grt- vissez le coteau vineux de Kosohicï» el entrez dai)$ une modote maison qui appartint jadis à Ekis^kt ^ vous irouvei^e une autrt chambre aussi obscure et aussi sî^le que celle des Trois-Uons. Croyez-moi, Prague n'a rien de phis intéressant à vous moouvr que ces deux misérables chambres. C'est là que Moxart ocrivil le» deux actes de son Don Juan. L'empereur Joseph avait demandé luinaoéaiQ a Moxart de cuu- poser un opéra sur le sujet du Mariage de Ftgwro de BeattO|tr< Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PIUI>060PBi& »E &*ART. 643 iMis^ tpA oedqMiit UMrte fa frmu»^ le Noxxe di Piga$o iwmt €0iiipc)6ëéer et i^vëseàDées à ViëUM^iM» bf mèMe aÉoée m f m jouée ta Cmurafu (feMartni Spagnooioc La Cow rarA^ fit foreur, et ropër» de Moeait né (utitt gaère cpi'à refl^)ereor Joaeph. A Prague^ ce fut autre chose. Le MarîMfe de Figmotat aoeoeîUi avec m eÉthousiasme inoui. On couroAna le portrait de Hélas ! eUen'étih pas destinée à un sort aussi doux , la pauvre fille \ Celle femme que l'enfant se choisissait avec tant d'ingénuité, c'était l'archiduchesse Marie-An- toinette, la future reine de France, qui périssait sur l'éehafaud le jour où Mozart, l'humble musicien, était couronné pidbUquemeiit et sahié par les vivat de la population de Vienne. C'est dans les lettres du père de Mozart qu'on découvre l'humir liante condition de ses premières années, c Aujourd'hui, écrit-il avec joie à sa femme, nous avons été chez l'ambassadeur de France, et demain nous irons chez le comte Harrach. De six à neuf heures , nous sonmies commandés pour six ducats dans une grande assem^- blée. On nous commande quatre, cinq, six, jusqu'à huit jours d'a- vance. Voulez-vous savoir comment est l'habillement de VITolfgang? Digitized by VjOOQIC 646 REVUE IIBS ABVX M01fDB8. Dttidrap le plus fin, codeur de Hbs., la ve^te de m9ire de eouleiir» le tout bordé de lorges^et doubles gakws. La robe de 9 etturest de taffetas hbnc brocbé. 9 WoI%aBg iibéiisth avec £ àsonpère; ilmequinait jamais le^piauo sans son ordre, etses^ furent si longues 9 ses fatigues si excessives, qu'il fit une daa- gereuse laaladie. A peine fiit«il guéri , que le père se mit ei roule, suivi de ses deux uierveilleux enfaus, et â'«n alla à P^, à Londres et en Hollande, battant partout monnaie avec ces deu pauvres petites créatures, dont la vie fut bien pâdiUe et bien Umh rieuse. On peut juger par la oorre^)OttdaBce de On allait donc entendre le jeune Mozart. comme oa aHait aux tréteaux de la foire Saint*Laurent, voirie g^nd-diabk danser au ndieu d'une vingtaine d'cBufe mns caaaer une coquille. Plus tard , dans son second toyage, quand Moiart eut reaoneéà fiuredeà tours de force en pablic, personne ne daigna laite atten^ tion à l'homme qui ruminait d^ dans sa tète les NaeetdgFifm ette A^ft Jtfan. Dans ce voyage, les lettres de Mozart le père sont aussi fort curieuses. L'enfant est toujonm une mine d'or, et le père la fomlle sans cesse. Il écrit de Paris à une dame de Saltadinarg: cil n'est pas d'uss^ id, eomnie en Allemagne, de baiser la main an princes ou de leur patlerauipassage quand ils tInvoRseollesappa^ ^«nwns ou les galeries de Versailles pour se rendre A la. messe. B n est pas non plus permis de sabier de la tète: qnelqa on de la fr- mille royale ou de s'agenouiller' en sa présence, mais on demeure Digitized by VjOOQIC HISTOIRE £T PSH4>SOMIIB BB L*AET. ^7 droit et ti« sai^ iaine le mokidre maiiveiiient. Vous eonoevreis tboc qoelefletfrdûifoipesuriles Français-, entiebés de leliisuaa^ ^icour, b o»daîtedès.priiice86es<)iii'8esom appvo^ eofens dans la^pderie, ^ sont iatoë baiser la îmakr par eux et les «Iitbai8ë8n>en giit pas. m mot^ eUetra- iMsasi; au froi tout ce qtie disait ILdit encote dans tmetwitfe ieta^: « Les enfons ont lrien>tvaiaiiléliier| J'ai «mpodié 41â lonis dk)r; imBsii(>ftt eOiMsoÉt fM»ÀdédU^^ k Londres, la ^ie de iMosart ne eha^^ <0uëne. U ettdeisa ^dmqueijour sombabit etisa vesledilas,. passa kB nuiis^à jouer «du |)iam>'àlaoonrvetchez»le6|giands(8eignettrsyetlef)ère,.auliettd'>em- pedier des kNiis^ empodui deaguinëes. Le roi^d'Au^^eterre ne se moolra pas moins gradeuxipour la famîiieMoiart que ne l'a^it •été 1er roi de France.. U faut encore coBBiiller la oorrespondance du ipère à ce sqei. ^ c Ifiersoir, à neuf benres» nousavons été menés cbez leurs majestés. Le présent n'a été que de 34 gainées, il leu vrai, que nous avons reçues dans l'antichambre du roi; mais la grâce des deux bauts personm^ges a été sans égale. Quelques jours après , nous étions à nous promener dans le parc Saint-James. Le roi a passé en voiture avec la reine, ils nous ont aussitôt re- .emiuuaret salués , bien que no«s eussions d'autres babks, et le roi a même ouvert la glaoeipour faure un signe UBMcal^à notre maître -Welgaag. > ->- Au reste, \e vieuxUoflurt se montra recoimaisaant eifvers le delde teus leslMiBeur»et de toutes les guiqées qui lui arrsieot «^ t Faites diro^ i^^nte^l^l , trois messes à la* chap^e.de Digitized by VjOOQIC 648 RBVUB DBS DBIIX HONI«S. la Vierge de Loretle, trois autres à Téglise de Mam-Pfadn, den à rautel de St.-Fraiiçoi»Kle-Piule, et deux à la parctsse de notre grand St.-Jean-Népomuoène. » Les lettres du Tieax musicieii se te^ minent toujours par de semblables recommandatioiis , et ce n'est qtt*après avoir écrit à Saltzbourg pour s*assurer la protection du patron de la Bohême et de la vierge Marie, qu'il se risqua à passer la mer pour se rendre en Hollande. Sans Tavarioe et Tamour effréné du gain qui éclatent à chaque ligne de sa correspondance» on éprouverait un vif intérêt pour œ père de famille qui entreprenait avec tant de oour^;e ces longs voyages d'artiste avec sa femme et ses deux enfuis , et qui se pré- sentait avec tant de con^ce devant les rois de l'Earope , aprèi avoir dévotement invoqué l'appui de Dieu. Sans cette funeste souillure» ne serait-ce pas un touchant speêtade que la vue de cette petite famille, apportant sa simplicité, sa candeur, son ignorance, dans les riches salons de Vienne, au milieu du loxe et delà corruption de Versailles, à la oour d'Angleterre, ne s'oc- cupant uniquement que de l'art, n'ayant de relations et de liens avec touteequi les entouredans ces. brillantes villes, que parcet art sublime qui leur ouvrait les portes despaliis et leur frayait le chennn jusqu'à la taUe des rois. Le jeune Mozart vécut ainsi. L'exemple et les leçons de son père ne lui apprirent point à des- cendre des hauteurs du génie pour supputer les bénéfices que k génie peut foire en se détaillant avec sagadté. En le suivant pas à pas, on verra que son talent est resté pur de toute tache de ce genre , et qu'une fois sorti des langes où le retensût Tavarioe patff- nelie, l'aiglon prit son vol au plus haut des deux pour n&t des- cendre jamais. IL ^ Voici Moeart en Italie! Les sonnets pleuvent sur sa tète. A Miba, la Corilla chante le mérite du sigilor Amedeo Mozart, qui n'est autre que le petit Wolfgang. A Rome, le pape le -nomme cben- lier de l'Eperon-d'Or, eques auratœ mitiiiœ. A Naples , il excite des cris d'enthousiasme en se faisant entendre dans le Conserroforio Digitized by VjOOQIC HISTOIRE t,T PHILOSOPHIE DE L*ART. 649 alla jneta, et radmiration qu'éprouvent ses religieux auditeurs en voyant Tagilité prodigieuse de ses doigts est si grande , qu'on le soupçonne de sortilège , et qu'il est obligé de déposer son anneau , pour prouver que ce n'est pas un talisman qu'il possède. Enfin , il compose son premier opéra , M'uridate, qui fut joué à Milan. Il avait quinze ans alors, et quand ses doigts étaient fatigués de tra- cer des notes, il se reposait en faisant des cabrioles et des culbutes autour de sa chambre. L'opéra eut un grand succès, et fut repré- senté aux cris de Eiviva il maeshino ! H est vrai que le père avait pris ses précautions ordinaires pour s'assurer de la protection du ciel et de la sainte Vierge. Quelques jours avant la représentation il avait écrit à sa femme et a sa fille, qui étaient restées à Saltzbourg : c Le jour de Saint-Etienne, une bonne heure après Y Ave Maria, vous pourrez voir en pensée le maestro Amedeo, assis au piano dans l'orchestre, et moi dans une loge comme spectateur. A ce moment-là, faites donc 'des vœux pour un succès, et dites, pen- dant qu'on jouera l'ojiéra , une paire d'Ave et de Pater Noster. > Ne trouvez-vous pas déjà dans cet évangile de l'enfance de Mo- zart , que je vous ai tracé, comme une lumière qui vous guide à tra- vers les profondeurs de son génie? L'enfant commence ses premiers jeux dans la cité la plus pittoresque de cette Bohême, dont l'histoire ressemble à un conte de fées. Ses yeux se sont à peine ouverts à la lumière, qu'il aperçoit autour de lui toutes les merveilles; les papes, les empereurs, les rois et les reines le regardent avec admiration et se le passent d'un trône à l'autre, depuis Vienne jusqu'à Londres, depuis Rome jusqu'à Berlin. Quels songes éclatans et dorés durent voltiger sur le berceau de cet enfant; mais aussi quel réveil! En ce temps-là , on avait beau se nommer Mozart , produire des chefs- d'œuvre, se faire admirer dans toutes les cours, empocher quelques pièces d'or comme faisait le père du grand homme , on ne pouvait échapper aux amères humiliations de la vie d'artiste. L'artiste ne trouvait pas deux fois en sa vie des archiduchesses pour le relever avec bonté quand son pied timide et mal assuré le faisait choir en présence des princes. Et cette bonté même , quand on la lui témoi- gnait, il l'avait achetée par de bien longues attentes, par de terri- bles heures perdues d.ins les antichambres , au milieu des laquais. Puis , quand enfin les portes du salon s'ouvraient pour lui, à quel TOME I. — SUPPLÉMENT. 42 Digitized by VjOOQIC 6S0 REVUE DES DEUX MONDES. prix obtenait-il l'attention qu*on lui prétait! Selon le protocole hautain du cérémonial allemand, on ne lui parlait jamais qu'en s'a- dressant à la troisième personne. Un pauvre musicien, un peintre,* un homme qui n'avait que son fj[énie pour patrimoine était trop peu de chose pour qu'on daignât Finterpeller directement. En Angle- terre , quand vous demandez qui sont ces gens-là, on vous répond avec franchise : No body; c ce n'est personne. > L'Allemagne les traite mieux, comme on voit. Elle admet qu'ils existent, mais en qualité d'oipbres seulement, d'esprits qu'ils sont; elle leur parie à eux-mêmes d'eux-mêmes, comme d'êtres moits ou absens; et Mozart eut souvent la satisfoction de s'entendre dire par l'empe- reur Joseph : c II a composé un bel opéra , un vrai chef-d'œuvre; nous lui accordons une gratification de cinquante ducats. > On voit que la récompense était proportionnée aux honneurs , les honneurs au mérite. Autrefois, quand Mozart n'était encore qu'un enfant, on voulait bien oublier avec lui les obligations de l'étiquette, mais alors il de- vait se regarder comme suffisamment payé de ses peines. La prin- cesse Amélie, sœur du roi de Prusse, bonne et charmante princesse, le combla de caresses à Aix-la-Chapelle, c Mais, hélas! écrivait le vieux père, homme sage, qui pesait attentivement la valeur de toutes choses, hélas ! elle n'a pas d'argent, et si les baisers qu'elle a donnés à mon peUt Wolfgang étaient autant de louis d'or, nous pourrions être contens. Encore ! ajoute le bonhomme en poussant un nouveau soupir, si les hôteliers et les postillons voulaient se contenter de baisers pour leur paiement, nous pourrions nous tirer d'affaire, car c'est la seule chose qui ne nous manque pas. » Pfais tard , quand les baisers eussent tiré à conséquence, Mozart obtint de ses protecteurs un salaire un peu plus solide. L'archevêque de Saitzbourg , son maître , se montra même magnifique envers lui. Idoménée, la Clémence de Titus, l* Enlèvement au sértùl^ trois opé- ras qui furent les premiers échelons de gloire pour Mozart, le firent admettre à la table dos laquais chez le prélat, et lui valurent de sa part une nomination à l'emploi de valet de chambre ! Celte époque de la vie de Mozart est affreuse. Il avait déjà rem- pli le monde du bruit de son nom; partout la voix publique avait i^econnu l'immensité de son talent. Dix années de son existence, Digitized by VjOOQIC USTOIRE BT PHILOSOPHIE DE LÀRT. 6Si remplies par de glorieux travaux , avaient été employées par le compositeur à efFacer le petit pianiste ; la tête était enfin parvenue à faire oublier les mains, lorsqu'il reparut à Vienne, déjà grand homme, et plié sous le poids de ses nombreuses couronnes et de ses partitions. Ce fut son patron , Farcbevéque de Saltzbourg, qui le rappela dans cette ville. Ce prince, grand ami des arts, puis- qu'il possédait une galerie de tableaux, et qu'il avait une musique de chambre, avait résolu de traiter avec la plus haute distinction ce jeune artiste, dont la célébrité rejaillissait sur lui. Mozart fut logé dans son palais. A son arrivée, Mozart écrivit à son père. Voici un fragment de sa lettre : c J'ai une jolie chambre dans la maison de son éminence. A onze heures et demie du matin on se met à table; malheureusement, un peu trop de bonne heure pour moi. A cette table margent les deux valets de chambre , le contrôleur, le chef d'office , les deux cuisiniers et ma chétive personne. Pen- dant le repas, on fait des plaisanteries grossières; mais on plaisante peu avec moi, parce que je ne prononce pas une parole. Quand il y a nécessité de parler, je le fais avec un grand sérieux , et je m'en vais dès que mon repas est fini. > Mozart montre beaucoup d'amer- tume dans cette lettre; il veut absolument arriver jusqu'à l'empe- reur, faire changer son sort ; mais Mozart avait tort de se plaindre , on le traitait tout-à-fait en grand homme, car tandis qu'à Vienne on le faisait diner à la cuisme, à Paris on envoyait Rousseau manger à l'office. Je n'ai pas parlé du second séjour qu'il fit à Paris, où il perdit sa mère. La misère qui la menaçait avait contraint la pauvre fa- mille de Saltzbourg à cette cruelle séparation. Le vieux Mozart, doué par sa goutte au fond de la Bavière, retenu d'ailleurs par la nécessité de remplir les fonctions de sa place d'organiste du prince- archevéque, éclairait de sa vieille expérience tous les pas de ces deux chers voyageurs. Il n'oubliait rien dans ses instructions. A Inspruck, il fallait s'arrêter à l'auberge de la Croix , car l'auber- giste aimait les artistes, et ses repas ne coûtaient que trente kreutzer. D'ailleurs l'église était proche, et on pouvait aller plus fréquemment y prier pour le succès du voyage. A Augsbourg, il recoBiBHmdait l'hôtel des Trois-Môres , où mangeaient l'organiste de la ville et un journaliste par «lequel il était possible de faire Digitized by VjOOQIC 552 REVUE DES DEUX MONDES. mettre quelque chose de beau dans la gazette. Il dit à WdfgaDç eo quels lieux il doit porter sa croix de chevalier de l'ordre du pape, en quels autres il sera bon de la mettre dans sa poche. Il lui re- commande de ne pas oublier de faire toujours mettre par les valets d'auberge des embouchoirs de bois dans ses bottes , et il renouvdle plusieurs fois cette importante recommandation. Il lui rappelle que les batzen de cuivre de Sahzbourg cessent d'avoir cours à Munich. Enfin il n'oublie rien , il a tout prévu , et il semble que Mozart pour- rait aller, les yeux fermés, de Saltzbourg à Paris, en tenant à la main la lettre de son père. Celui-ci se félicite déjà des succès de son fils , qu'il a préparés avec tant de prudence , lorsque tout à coup le désespoir s'empare de lui. En jetant un regard dans sa chambre , le vieux Mozart s'est aperçu qu'il manque à son fils une chose essentielle. Wolfgang a oublié sa culotte de satin , couleur gris de brochet. Une culotte faite pour être mise avec un habit pa- reil ! Vous ne pouvez vous peindre l'anxiété de ce bon |>ère. Si la goutte ne le retenait dans son fauteuil , il irait volontiers lui-même à Paris porter à son fils ce vêtement nécessaire. En effet , comment Mozart a-t-il osé se présenter à Paris sans sa culotte gris de bro- chet! . Cependant Mozart, guidé par la main paternelle, s'acheminait doucement et sans inquiétude vers la France. Il est vrai que ses prétentions n'étaient pas grandes. Plusieurs fois en route il s'arrêta pour offrir ses services a des princes allemands ; mais il fut refusé partout, souvent même avec dureté. Ce fiit l'éleœurde Bavière qui le traita avec le plus de dédain. Mozart lui offrait d'écrire pour tous les chanteurs qu'il lui plairait de faire venir de France , d'Al- lemagne et d'Italie. Il s'engageait à jouer tous les jours dans les concerts de la cour, et ù composer tous les ans quatre opéras , deux sérias et deux bouffes. Pour toutes ces choses , il demandait un salaire de trois cents florins, environ mille francs. U n'exigeait pas même d'être admis à la table des domestiques. U n'avait pas ett- core tant d'ambition! — c D'ailleurs, mes rqpas ne coûtent pas cher, écrivaît-il au comte Seau , maréchal de la cour. Mon appétit est très mince ; je bois de l'eau , et un seul petit verre de vin avec le fruit. » Le prince et son maréchal trouvèrent que Mozart n'était pas raisonnable , et que demander mille francs pour quatre opéras Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE l'aRT. 635 comme la Clémence de Titus, la Flûte enchoiUée , les Noces de Fi- garo et Don Juan, c'était exiger un prix exorbitant. Pour toute réponse, le comte Seau engagea Mozart à aller faire un voyage en Italie. — € Je ferai observer à votre excellence , répondit Mozart, que j'ai déjà passé seize mois en Italie, que j'y ai écrit trois opéras, et que j'y suis suffisamment connu. » — c II me demanda alors , dit Mozart dans une de ses lettres, si j'allais me rendre en France. Je lui répondis que je voulais encore rester en Allemagne. Il comprit à Munich, et me dit en souriant avec satisfaction : Bon ! vous nous restez. Je répondis : Je serais resté volontiers, si votre excellence et son ahessc avaient daigné m'accorder quelque chose pour mes compositions. — Ai ces paroles, il tourna son bonnet de nuit sur sa tcte, et ne dit pas un mot. > Maintenant voulez-vous savoir ce que c'est qu'un père qui aime son fils? Vous avez lu des lettres du vieux Léopold Mozart, de ce bonhomme qui ne songe qu'à gagner quelques écus en montrant son fils chez les rois , qui trouve les baisers des princesses si sté- riles ; vous l'avez vu à genoux devant les grands, pleurant de joie quand ils daignent lui parler, tremblant quand ils se taisent. En voyant le peu d*estime qu'on fait du talent de son fils , il se redresse, il se hérisse, et lui envoie ce billet héroïque : c Tu peux désormais te montrer partout, excepté à Munich. Il ne faut pas se faire siv chétif et se prosterner de la sorte; non certes, cela n'est jamais nécessaire! > Dès ce moment, ce vieil homme, froissé dans son orgueil de père par l'avanie que son fils a reçue à Munich , se montre sous un jour tout nouveau. On découvre alors que Mozart ne dut pas à son seul génie l'éléN^ation de pensées qui l'empêcha de succomber sous les faveurs ignominieuses dont il fut l'objet dans ses premières années. Il dut souvent trouver des lumières et de bons conseils auprès de ce père en qui une dévotion outrée, l'ava- rice et l'esprit le plus minutieux laissaient encore assez de chaleur d'ame pour écrire la lettre que je viens de citer, et cette autre qu'il adressa à son fils à Paris : c Si tu prends la peine de réfléchir sé- rieusement a ce que j'ai entrepris avec vous autres , tous deux en- fans, dans l'âge le plus tendre, tu me rendras la justice de dire que j'ai été un homme dans tous les temps, et que j'ai eu du cœur et du courage. Jusqu'à ce jour, nous n'avons été ni heureux ni mal- Digitized by VjOOQIC 6S4 REVUE nSS DEUX MONDES. heureux; Dieu soit kMié, notre condition k été médiocre. Nous avons tout tenté pour te rendre plus heureux, et cela par toi-ménie; mais le sort na pas voulu que nous arrivions an but.. Pour moi, je me sens profondément courbé par le mauvais résultat de ta der^ nière démarche. Tu vois donc, dair comme le soleil , que dans tes mains se trouve le sort futur de tes vieux, et certes de tes bons parens, ainsi que celui de ta sœur, qui t*aime de toute son ame. Depuis votre naissance, et auparavant, puis-je dire, depuis que je suis marié, je me suis certainement rendu la vie bien amère pour fournir successivement à l'entretien de deux ménages , de ma mère» de ma femme et de sept enfsins que j*avais de mes deux mariages. Si tu veux compter que de couches, de mairies, de morts, que de frais de tous genres j'ai eu à supporter, tu t'assureras que non- seulement je n'ai pas donné une seule fois dans ma vie un Uard pour mes plaisirs, mais qu'en dépit de tous mes efforts, je n'aurais pu m'empécher de contracter des dettes, sans une grâce spéciale de Dieu : et cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'en ce moment. Toutes mes heures , je les ai consacrées à vous deux , dans l'espoir que vous pourriez vous suffire un jour, et aussi que vous me pro- cureriez une vieillesse tranquille , où , sûr de rendre bon compte à Dieu des enfans qu'il m'a confiés, je pusse m'occuper du salut de mon ame et voir venir paisiblement l'heure de ma mort. Mais la volonté de Dieu en a décidé autrement. Il fout qu'à cette heure je recommence à me fivrer à un rude travail , et à donner des leçons mal payées. Mon cher Wolfgang, je n'ai pas la moindre inquiétude à ton sujet, et j'ai toute confiance, tout espoir en ton amour filial. Tu es doué d'une raison saine, et elle te mènera à bien si tu veux l'écouter; mais tu arrives dans un monde tout nouveau, et les cir- constances où tu vas te trouver à Paris seront toutes différentes de celles où nous vivions autrefois. Nous habitions l'hôtel d'un am- bassadeur, j'étais un homme mûr et vous étiez des enfons. Je ne voyais que des personnes d'un haut rang. J'évitais toute fomiliarité avec les gens de ma profession. Toi, tu es un jeune honune de vingt-deux ans, tu ne peux éviter lés liaisons avec les jeunes gens de ton âge, qui sont souvent des aventuriers ou des trompeurs. On s'avance ainsi insensiblement sans savoir comme Void donc Mozart à Paris, logé avec sa mère, au quatrième ëtoge, à rhôlel des quatre fils Aymon , rue du Gros-Chenet, très heureux de dtner quelquefois chez le danseur Noverre, d*étre reçu par la protection de Grimm chez M"* d*Epinay, très heureux sur- tout d'avoir une seule et unique écolière qui lui donne trois louis pour douze leçons. Il n'était plus question de rois et de princes. Mozart, sorti de ses langes, devenu un homme, et un homme de génie, était traité comme tel : on le dédaignait. Il faut dire cepen^ * dant qu'il vit s'ouvrir devant lui quelques nobles salons. La du- chesse de Chabot, entre autres, reçut chez elle Mozart. Voulez- vous savoir comment? Mozart alla lui porter une lettre de recom- mandation de Grimm. On le fit attendre plusieurs heures , et un laquais vint enfin lui dire de revenir dans huit jours. Le huitième jour, Mozart était à la porte cochère de l'hôtel de Rohan. On le fit encore attendre, dans un vestibule glacé , puis dans un grand salon sans feu. La duchesse arriva enfin , le reçut avec une politesse ex- trême, et le pria de se mettre au piano , en l'avertissant de ne pas faire attention à l'instrument,' qui n'était pas en bon état. Mozart répondit qu'il jouerait de grand cœur, mais qu'il lui était impossible en ce moment , tant ses doigts étaient engourdis par le froid , et il pria la duchesse de le faire conduire dans une chambre où il pour- rait trouver un peu de feu. — ^^ • Oh ! oui, monsieur, vous avez rai- son. • Ce fut là toute la réponse de la duchesse, qui se plaça dans un fauteuil , et se mit à causer avec plusieurs messieurs qui firent un grand cercle autour d'elle. » J'eus l'honneur d'attendre encore une heure tout entière, écrivait Mozart à son père. Les fenêtres et les portes étaient ouvertes; moi , légèrement vêtu , je me sentais gelé, non pas seulement aux pieds et aux mains, mais dans tout le corps, et la tête commençait à me faire mal. Je ne savais que de- venir de douleur et d'ennui. Enfin, on me mit au piano, un piano discord et misérable. Mais ce qu'il y eut de plus fâcheux , c'est que madame la duchesse ne quitta pas un dessin qu'elle faisait, que la conversation du cercle alla son train ; et ainsi je jouai pour la table , Digitized by VjOOQIC 656 REVUE DES DEUX MONDES. les murs et les fauteuils. Dans cette triste circonstance , la patience m'échappa. Je commençai les variations de Fischer; j'en jouai la moiUé et je me levai. Ce fut un concert général d'éloges. Pour moi, je me mis à dire ce qu'il fallait dire , que je ne pouvais me foire beaucoup d'honneur avec ce piano, et qu'il me serait bien agréable de me voir appelé un autre jour pour jouer sur un meilleur instror ment; mais on ne m'écouta : il me follut attendre encore une demi- heure , jusqu'à ce que vînt le duc, qui s'assit près de moi , et m'é- couta, lui, fort attentivement; et moi, — moi, j'en oubliai tout le froid, le mal de tète, et je jouai sur ce mauvais piano, — comme je joue quand je suis de bonne humeur. Donnez-moi le meilleur piano de l'Europe , mais une espèce d'auditeurs qui n'entend rien, ou qui ne veut rien entendre, ou qui ne sent pas avec moi ce que je joue, je perdrai tout courage. Au reste, je suis las des visites. A pied , les distances sont trop longues, et la boue inmiense, et en voiture, on a l'honneur de dépenser trois ou quatre livres par jour, et pour rien , car les gens vous font des complimens, et tout est fini. Us me commandent pour tel ou tel jour, je joue , on crie : Cest un prodige! cest inconcevable! c'est étonnant! et puis adieu. » Le découragement du pauvre Mozart ne fit qu'augmenter. Il com- posa une symphonie pour le concert spirituel du vendredi saint, et plusieurs autres morceaux ; maistlans le mépris qu'il avait pour les oreilles françaises, qui méritaient alors, il faut en convenir, toutes sortes de mépris , il dénatura sa propre manière et s'efforça de parler un langage assez vulgaire pour être goûté. En parlant de sa symphonie, Mozart disait : < J'espère que ces ânes y trou- veront quelque chose qui leur plaira, car je n'ai pas manqué le bruyant premier coup d'archet , et c'est tout ce qu'il faut. C'est à en rire de pitié ! » De sa retraite de Saltzbourg, le père ne cessait cependant de l'en- courager et de le soutenir de ses conseils. Il le suppliait de ne pas se laisser intimider par la jalousie que Piccini et Grétry pourraient montrer contre lui ; il lui rappelait les obstacles qu'il avait eu à vaincre pour faire jouer ses trois opéras en Italie ; il l'engageait à écrire avec lenteur, à lire avec Grimm et Noverre les poèmes qu'on lui apporterait; il le conjurait surtout de faire entendre ses mor- ceaux ù des connaisseurs et à les consulter, c Voltaire fait ainsi , Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE L*ART. 657 disait le bonbomme , il lit ses ouvrages à ses amis et les corrige quand ils ne leur plaisent pas. Il s'agit ici de gagner de Thonneur et de l'argent, et quand nous aurons de l'argent, nous irons en Italie. Allons donc, du courage ! • Un triste événement acheva de ravir à Mozart ce courage que son père lui recommandait. Sa mère mourut, et la douleur que lui causa cette perte augmenta encore son aversion pour Paris. Il le quitta pour n'y revenir jamais et s'en alla à Munich. Mieux ac- cueilli cette fois, il composa son opéra d*Idomeneo qui eut un immense succès, et ne tarda pas à s'établir à Vienne, où nous l'avons trouvé dînant à la cuisine de l'archevêque , entre un laquais et un marmiton. C'est là que l'avait mené la gloire ! La mère de Mozart était déjà morte, morte sous ses yeux, quand il écrivit la lettre suivante à son père , à Saitzbourg : Paris, le 3 jniDet 1778. c J'ai une nouvelle bien triste et bien désagréable à vous donner ; c'est ce qui est cause du retard que j'ai mis à répondre à votre dernière lettre ; ma mère est très malade. — Elle s'est ftitt saigner comme elle a coutume de le faire, ce qui lui réussit d'abord; mats quelques jours après elle se plaignît de ressentir du froid et de la chaleur en môme temps, — éprouva des douleurs de ventre et de tête, et, comme son mal augmentait sans cesse, comme elle ne pouvait parler qu'avec peine , et qu'elle perdait la faculté d'en- tendi*e , au point qu'il fallait crier à ses oreilles , le baron Grimm nous envoya son docteur. — Elle est très faible , elle a encore la fièvre et le délire. — On me donne de l'espoir, mais je n'en ai pas beaucoup. Depuis plusieurs jours et plusieurs nuits je flotte entre l'espérance et la crainte; mais je m'en suis remis entièrement à la volonté de Dieu , et j'espère que vous et ma chère sœur en ferez autant. Est-il donc un autre moyen d'être tranquille, plus tran- quille je veux dire , car comment l'être tout-à-fiiil? Je suis résigné, quoi qu'il arrive, parce que je sais que Dieu arrange toutes choses pour notre bien (même quand il nous survient de telles traverser). Je suis persuadé que nul docteur, nul homme, nul malheiu^, nul Digitized by VjOOQIC 6S8 RBVlJfc DBS DEUX MONDES. accident ne peut nous rendre ou nous ôter la vie , et que toutes ces choses ne sont que les instrumens de Dieu. c rai été obligé de feire une symphonie pour rouverture du oon- cert spirituel , et elle a été exécutée le jour du vendredi saint an bruit des applaudissemens universels. J*ai eu grand'peur à la répéti- tion, carde ma vie je n'avais entendu quelque chose de plus mauvais. Vous ne pouvez vous figurer la foçon dont la symphonie a été égn- tignée et estropiée deux fois de suite. J'étais au désespoir, j'arâ voulu la feire répéter encore une fois, mais il était trop tard. U fellut donc aller me mettre au lit, le cœur inquiet, Tame mécon- tente et avec colère. Le jour suivant je résolus de ne pas aller ao concert; mais le soir, comme il faisait beau temps, je me décidai à m'y rendre, bien décidé, si l'orchestre marchait aussi mal qo'à la répétition , à me jeter à milieu des musiciens , à arracher riair trument des mains du premier violon, H. Lahouse, et à dirige moi-même. Je priai Dieu de faire bien aller les choses , et ecce, h symphonie commencée , un passage que je savais bien devoir plaire réussit; l'auditoire fut entraîné et les applaudissemens écla- tèrent. — L'andante plut aussi , mais surtout le dernier allégro. Comme je savais qu'ici les derniers allégros, ainsi que les premiers, commencent aussitôt avec tous les instrumens, et suivent tiitîjofid, j'avais commencé seulement huit mesures, mais pumo^ avec les deux violons. Là-dessus venait tout de suite un forte. Au ptono, les auditeurs (comme je m'y attendais bien) , firent sch ! Alors com- mença tout de suite le forte. Entendre le forte et applaudir fut tout un. Je m'en allai donc plein de joie, après la symphonie, prendre une bonne glace au Palais-Royal; je dis le chapdet que j'a^ promis à la sainte Viei^ de dire , et puis je gagnai mon Ut. c Portez-vous bien , ayez soin de votre santé, reposez-vous sur Dieu , et vous trouverez de la consolation. Ma chère mère est dans les mains du Tout-Puissant; s'il veut vous la donner encore, nous le remercierons de celte grâce ; mais s'il veut la prendre, nos inquié- tude^^ nos peines et notre désespoir ne serviront de rien. — Aban- donnons-nous avec constance à sa volonté*, avec )a ferme convictioe qu'il n'agit jamais sans motif. > Dans sa réponse, le père mêle, comme son fils, la mosiqiie à sa douleur , et il ne peut s'empêcher de laisser édater son a^a- Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE L*ART. 6?i$l rice au milieu de ses larmes. En commençant cette lettre qu*on va lire, il n'avait pas encore reçu celle de Wolfgang, et il adresse ces protestations de tendresse bien touchantes à sa femme morte. Saltzbourg, x 3 juillet 177S. c Ma chère femme et mon cher fils! c Je n'ai pas voulu manquer le jour de ta fête» ma chère femme. Je te souhaite des millions de bonheur» et je prie le Dieu tout- puissant qu'il te donne en ce jour la santé pour beaucoup d'an- nées, et qu'il te fasse vivre aussi satisfaite qu'on peut l'être sur le changeant théâtre du monde. Je suis bien complètement convaincu que pour jouir d'un bonheur complet, il te manque d'a- voir près de toi ton mari et ta fiHe. Dieu, dans sa sagesse, arrange tout pour le mieux; ainsi pensais-tu, il y a un an, que tu passerais à Paris le prochain jour de ta fête! Aussi bien que cela paraissait impossible, autant il est possible qu'avec l'aide de Dieu nous nous retrouvions tous ensemble; c'est là ce qui occupe mon cœur uni- quement. — Etre séparé de vous , éloigné de vous , et vivre à une telle distance! Pour le reste. Dieu merci , nous sommes en bonne santé. Nous deux, nous t'embrassons, toi et Wolfgang, un million de fois, et nous vous prions surtout d'avoir soin de votre santé. c J'écrivais ces lignes hier au soir , mon cher fils, et à cet instant, à dix heures, je reçois ta lettre du 3 j uillet. Tu peux facilement te figurer dans quel état est notre cœur; nous avons tant pleuré que nous avons à peine pu lire ta lettre. — Et ta sœur !— Grand Dieu , Dieu compa- tissant! que ta sainte volonté se fasse! Mon cher fils ! avec toute la résignation possible en la volonté divine, tu trouveras naturel et tout-à-fait humain que mes larmes m'empêchent presque de pou- voir écrire. Quelle conclusion puis-je tirer enfin? — Pas d'autre que celle-ci: maintenant, au moment où j'écris, elle est sans doute morte, — ou elle doit être mieux. On n'y peut rien changer; j'ai toute confiance dans ton amour filial, je crois que tu as eu tous les soins possibles pour ta bonne mère, et que tu continueras de la servir avec amour si Dieu nous rend cette bonne mère dam tu iiau la Digitized by VjOOQIC GGO REVUE DES DEUX MONDES. prunelle des yeuXy qui t'a aimé si passionnément, qui était si fière de toi, et qui (je le sais mieux que toi) n'a vécu qu'en toi seul. Si mon espoir devait être inutile ! si nous lavions perdue ! grand Dieti ! que tu auras alors besoin d*amis, d'amis, d'amis honnêtes! sans cela tu perdras tout ce que tu as; tu auras des frais d'enterre- ment, etc. Mon Dieu, que de frais que tu ne connais pas, sur les- quels on trompe, on vole, on subtilise un étranger ! On l'enlraîiie dans des dépenses inutiles, on le pressure, tu n'entends rien a toat cela. Adresse-toi, si ce malheur nous est arrivé, au baron de Grinun, qu'il mette en sûreté tous les effets de ta mère afin que tu n'aies pas à surveiller trop de choses, ou bien enferme tout avec soio, afin que si tu sors, on ne vienne pas pendant ton absence ouvrir les tiroirs et te voler. Dieu fasse que mes recommandations ne soient pas inutiles! ma chère femme! mon cher fils! aie bien soio de fermer tout! 0 mon Dieu, je confie tout à ta divine bonté! c C'est un grand bonheur que ta symphonie du concert spi- rituel ait si bien réussi. Je me représente ton anxiété. — Ta réso- lution de te jeter sur l'orchestre^ si l'exécution avait été mauvaise, n'était que la pensée d'une tête échauffée. Dieu t'en prései-ve! Il faut t'appliquer à repousser toutes les pensées de ce genre qui te viennent; elles sont irréfléchies. Un tel pas te coûterait la vie, ei un homme raisonnable ne met pas sa vie sur une symphonie. Un tel affront, un affront public, ne serait pas supporté, et il n'est personne, ne fut-ce même pas un Français, qui ne vengerait soa honneur, Tépée à la main. € Je lui adressais mes souhaits de bonheur au commencemcDi de cette lettre ! — Et Nanette voulait ajouter ses souhaits aux miens, après moi; mais elle ne peut pas tracer un mot, chaque syllabe qu'elle veut écrire fait tomber des rivières de larmes de ses yeux. Prends sa place, toi son frère chéri, prends sa place auprès de ta mère pour lui dire , — mais est-il encore possible que tn prennes sa place. € Non! tu ne le peux plus. — Elle est trépassée! Tu t'effoms trop de me consoler, on ne le fait pas si chaudement quand on n'y est pas poussé par son propre malheur, par la perte de toutes les espérances humaines. — J'écris ceci à quatre heures de l'après- midi. Je sais maintenant que ma chère femme est au ciel. Je l'écris Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPUIE DE LART. 661 en pleurant y mais avec une cniièrc résignation aux volontés de Dieu ! — < Quant à moi, tu peux être tranquille; je me conduirai comme un homme. Réfléchis, vois quelle tendre mère tu as perdue; main- tenant tu apprécieras ses peines, comme un jour tu m*aimeras encore davantage quand je serai mort. Si tu m'aimes , comme je n*en doute pas, aie soin de ta santé; de ta vie dépendent ma vie et l'entretien de ta sœur qui t'aime tant. — Écris-moi tout dans le plus grand détail. Peut-être ne l'a-t-on pas assez saignée? — Aie soin de ta santé, ne nous rends pas tous malheureux! Écris- moi bientôt, — et tout , — quand elle a été enterrée , — en quel lieu? — Grand Dieu ! il me faudra chercher à Paris la tombe de ma chère femme! > « J'avais déjà montré Mozart enfant, je viens de le montrer dans son âge mûr; nous allons le suivre dans ses dernières années. Nous le verrons luttant toujours contre l'abjection et la misère et menant une vie pauvre et laborieuse qu'il termina, jeune encore, en exha- lant pour dernier soupir son prodigieux Requiem^ sublime agonie qui retentit encore dans le monde, comme le grand cri que poussa Jésus sur sa croix , et que les anges du ciel recueillirent à genoux. III. Vous avez peut-être entendu dire que Vienne est en Autriche ou en Allemagne? Ne le croyez pas. Vienne est en Italie, peut-être du côté de Florence , peut-être même près de Naples et de la chaude mer de Sicile. Soyez bien sûrs que cette belle et riante ville , tout entourée, tonte parsemée d'arbres verdoyans, toute hérissée d'é- glises peintes et dorées, de palais garnis de tableaux et de mosaï- ques , pleine de musique et de danse , n'est pas une cité allemande. Le ciel coloré et éclatant qui jette le soir de longs rayons rouges sur les montagnes de la Bohême, est un ciel d'Italie. Ces femmes avides de plaisirs, d'harmonie, de fleurs, élégantes, voluptueuses, ces femmes qui laissent échapper de leurs yeux quelques étincelles du Digitized by VjOOQIC 66S REVUE DBS DEUX MONDES. soleil de Portid ou de Yelletri , qui prononcent la vieille hngie souabe avec le doux accent de la toscane, ne sont pas non pins les filles des Huns et des Saxons. Tout ce que les invasions ge^ maines ont enlevé à lltalie , se retrouve dans cette douce et beDe ville de Vienne. Les jeunes filles que les soldats impériaux ont arra- chées aux plus nobles maisons , les familles illustres qu*iis ont gar- dées en otages , les divins chanteurs quils ont liés à la queue de leurs chevaux, et traînés dans le nord pour se distraire dans leurs orgies, les statues, les peintures, tout est là; 1* Allemagne n*a rieo eu de ce butin , Vienne a tout pris , tout conservé ; on dirait qu on lui a apporté aussi le ciel sans nuages, l'air de fête et de joie, et les douces langueurs des molles latitudes méridionales. Ne che^ chez plus les jeunes sénateurs de Venise et les nobles filles des doges sur les eaux dormantes des lagunes, dans Tobscurité des gondoles, ou sous les arceaux des longues galeries procuratives ; les Montecchi et les Capuletti , les Foscari et les Doria, les Grimani , les Tiepdo, sont dans les salons de Vienne ; les femmes spirituelles de Milan sont à Vienne aussi; les savans et les seigneurs de Padoue, les ducs de Mantoue , les princes de Vérone , les divins musiciens de Crémone, les bouffons de Bergame, tout cela est à Vienne. Là est l'Italie entière, mais l'Italie riche, grasse et bien nourrie, sans marais pontins qui la dévorent , sans Vésuve qui la brûle, l'Italie sans Al- lemands qui l'oppriment et la dépouillent. Là vous trouvez cette élégance , ce goût des arts et des plaisirs, cette sûreté de commerce, cette faciUté de vivre que la pauvre Italie n'a plus depuis lon^ temps , une noblesse sans morgue , douce et bonne enfant , parce que rien de ce qu'elle a ne lui est contesté , et un mélange de sang, de mœurs et de races, qui donne une merveilleuse originalitë i cette société unique au monde. On y voit des Polonaises de la Ga- licie, fines, légères et moqueuses comme des Parisiennes, de grands seigneur hongrois, glorieux comme des Gascons et naïfs comme des Suisses, de grandes dames autrichiennes, nées en Italie, élevées en France, qui savent tout Racine, tout Alfieri, tout Shakspeare, et qui pourraient à peine lire Sdiiller dans leur langue maternelle. Là les affaires se font en laun, les plaisirs en français, et les amours dans la langue de Tasse et de Pétrarque. Quant aux Allemands, j*ai bien ouï dire qu'il s* en trouve quelque»- Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE l'aRT. 663 uns à Vienne; mais je vous préviens qu'il faudra prendre quelque peine pour les rencontrer. Établi dans Vienne, échappé enfin des cuisines de son patron Far- chevéque, vivant avec Gluck et Haydn, reçu chez rarchiducHaximi- lien , chez les Esterhazy, chez lesGalitzin, doucement influencé par rélégance , la joie qu'il voyait régner autour de lui, recevant tour à tour les impressions les plus opposées dans ses rapports avec les bourgeois les plus paisibles et les plus naifis du monde et cette no- blesse si vive et si animée, Mozart entra comme Raphaël dans une seconde manière. Sa musique devint plus variée, plus expressive, plus philosophique. Alceste et Iphigénie^ qu'il étudia attentive- ment, lui révélèrent à lui-même des forces cachées, qui dor- maient dans son ame , et qui se réveillèrent subitement. Gluck était un Bohémien comme Mozart prétendait l'être, il avait comme lui ce don mystérieux de conception musicale que Mozart a dit souvent n'avoir trouvé jamais qu'en Bohême, et Mozart découvrit sans doute dans ses ouvrages des secrets qui resteront peut-être toujours entre eux deux. Mozart ne cache pas qu'il apprit aussi beaucoup de l'immortel Joseph Haydn , qu'il nommait son maître. Ainsi , placé entre ces deux génies, l'esprit de Mozart put librement déployer ses ailes. Il reprit joyeusement sa plume, et écrivit sans s'arrêter l'Enlèvement au sérail ^ les Noces de Figaro, Don Juan, la Flàie enchantée, la Clémence de Titus ^ une masse énorme d'oratorios, de canons, de messes, de cantates, de symphonies, et enfin son Re- quiem. En ce temps-là on pouvait se donner un singulier spectacle à Vienne. Trois hommes se réunissaient de temps en temps à Tune des portes delà ville pour jouer aux quilles, grands joueurs tous trois, très âpres au jeu , mais un peu distraits , et fredonnant sans cesse tout en poussant leur boule. L'un d'eux se nommait Mozart, l'autre Gluck, et le troisième Haydn. En sortant de là, les trois amis s'en allaient écrire ce qu'ils avaient composé en jouant aux quilles. La partie de quilles avait produit les Noces de Figaro, Or^ phée et le femeux Stabat mater qui égale celui de Pergolèse! Mozart se maria pendant qu'il composait h musique de l'Enlè- vement au sérail. lia répandu toutes les douceurs de la lune de miel dans sa partition. L'air du premier acte surtout exprime tout ce que Mozart éprouvait au fond de son ame. Depuis , Mozart a sou-^ Digitized by VjOOQIC 664 REVUE DES DEUX MONDES. vent rendu dans sa musique les sentimens les plus tendres et les plus délicats, mais jamais rien d'aussi intime ne lui a échappé. C'était comme une confidence que Mozart faisait au public. Plus tard, le compositeur arriva à une plus haute perfection sans doute; mais ces airs de l'Enlèvement au sérail, il les préféra toujours comme le souvenir d'une heureuse époque. Les hommes tels que Mozart savent exprimer toutes les passions , et les trouvent ou les créeot au fond de leur cœur» dès qu'il leur plaît de les rendre , et quand il composa le délicieux air de Chérubin , dans les Noces de Figaro, où ce vague besoin de sentir et d'aimer qu'éprouve le page, est exprimé avec tant de délire, Mozart était déjà un père de famille très calme et très sérieux. Ce bon fils , ce bon père , cet honnête et fidèle époux, où trouva-i-il l'expression de débauche et de roue- rie infernale qu'il a donnée à Don Juan? C'est là le don que les anges font aux poètes. Ils leur portent une dé du ciel et une dé des enfers , afin que rien ne leur soit caché. Quitterons-nous ces hautes régions où s'épanouit le génie , poor révéler ses petites misères? dirai-je que Mozart , qui avait charmé Vienne par son opéra , fut arrêté au moment de son départ pour Saltzbourg, où il voulait voir son père, non par l'enthousiasme de tout un peuple désolé de voir son musicien chéri lui édiapper, mais par un créancier qui réclamait impitoyablement une dette de trente florins? Mozart n'avait pas trente florins! Mozart, qui manquait de trente florins pour payer ses dettes, se mit alors à composer en toute hâte un ouvrage qui recoupa jour et nuit. Vous croyez que Mozart écrivait pour son créancier? Nul- lement. Il travaillait pour satisfaire les créanciers de Haydn, son ami , qui était au lit , malade , et qui ne pouvait remplir l'engage- ment qu'il avait pris de livrer deux duos pour violon et basse. Le créancier de Haydn était pressant; il menaçait de réclamer le prix de ces duos qu'il avait payés à Haydn, et Mozart, qui apprit cette circonstance en allant visiter son malade , rentra aussitôt chez lui, et se mit à l'œuvre avec tant de vigueur, que les duos parurent bientôt sous le nom de Haydn. Ces deux duos sont des diés- d'oeuvre dignes de Haydn et de Mozart , et jamais celui-ci ne les publia dans ses écrits. Ils furent religieusement conservés, conune un monument d'amitié et de dévouement, dans les oeuvres de Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHII.OSOPHIB DE l'aRT. GGr'i Haydn. Commencez-vous maintenant h connaître et à comprendre Mozart et sa musique? Après cela , Mozart fit les Noces de Figaro. Dites-moi lequel a montré le plus d*esprit , de Mozart ou de Beaumarchais; car nous n'en sommes plus à savoir gré à Mozart de sa haute poésie et de son génie. Hais qu'il ait lutté de malice et de gaîlé avec le plus vif et le plus mordant écrivain du xvni* siècle , lui, lourd et épais Al- lemand, gauchement tombé du fond de la Bohème dans les anti- chambres des grands seigneurs de Vienne , qu'il ait encore plus légèrement dessiné ce minoischiffonné de Suzanne, donné un regard encore plus langoureux à la tendre et délaissée Rosine , qu'il ait fut du page Chérubin un enfant encore plus tourmenté de ses seize ans y plus ardemment dévoré d'un mal qu'il ignore , c'est là ce dont il faut s'étonner, car c'est tout au moins une chose inattendue que de trouver dans le même homme la grandeur de Corneille , la verve philosophicpe de Molière et la fidie de Beaumarchais. Après cela Don Juan^ Don Juan ! Don Juan épuisa les forces de Mozart. Le génie même a ses li- mites. Dès oe moment cet esprit vigoureux diminua chaque jour. Mozart devint triste et sombre, il parla sans cesse de sa fin pro- diaine , et il n'avait conservé d'énergie que pour composer sa mu- sique. Ses derniers morceaux sont admirables. Près de s'éteindre, la flamme divine qui l'animait jetait une clarté plus vive. Il n'est pas d'enfant à qui sa nourrice n'ait conté l'histoire du Requiem de Mozart. Peu de temps avant le couronnement de l'empereur Léo- pold, un inconnu présenta à Mozart une lettre sans signature, par laquelle on lui demandait s'il voulait se charger de la composition d'un Requiem, pour quel prix il voulait le faire , et à quelle époque il le livrerait. Mozart, qui ne faisait rien sans consulter sa femme, lui montra cette singulière lettre , et lui manifesta l'envie de s'es- sayer dans ce genre solennel, d'une teinte encore plus grave que les morceaux d'église qu'il avait faits jusqu'alors. Mozart fixa le prix de son travail , et pria le messager de lui faire connaître la personne à qui il devait remettre le Requiem. Quelques jours après, l'homme reparut, apporta le prix demandé, et dit à Mozart qu'il viendrait à l'époque déterminée chercher son ouvrage. Mozart re- çut l'ordre de se rendre à Prague pour y composer la Clémence de TOME I. 43 Digitized by VjOOQIC OHS BEVUt DBS DBUX monuks. r%tu$y pour les fêtes du couropnemeot de Tempereur. Au i où il se disposait à monter en voiture avec sa femme , rificoBim te présenta k ta portière comme un speetre, tira Mozart par le pai de son liabit » et lui demanda le Bequiem. Mozart s'excusa, ca aUéguant la nécessité de partir subitement, et promt de Facbefer ^ son retour. Il travailla à son opéra dans la voiture, pendant taat le voyaffe , et l'acheva dix-huit jours après sou arrivée. A son retour* il toi^ba sérieusement malade, et s*écrta plusieurs fris, les larmes aux yeux, qu'on l'avait entpeisonaé. Il eoatiiiuak cepeudant de composer son Requiem , en disant qu'il servirait à ses funéraifcs. Ce travail l'affecta tellement et angoienta si fort ses idées sombres, qu'il fallut lui arracher la partition des mains. Le jour 4e sa mort, iil s^ la fit apporter de iou,veau sur son lit, la parooHrut plusienn fois ei» versant des brmes, indiqua à son ami Sussmaier b mamèit de la terminer, et s'écria : c N'avais-je pas vaisou de dire qit j'écrivais pour moi ce Refuiem.^ > Ce Ait k dernier adieu qu'i adressa à son art chéri. Il mourut en tenant cette parthioa dans sa oB^ia. Son dernier mouvement fut d'enfler ses joues ponr indiquer le passage du tkqutem ou il biiait placer les trombone». Aussitôt après sa mort, l'inconnu se présenta dans la maiseB, demanda le Bequiem tel qu'il était, et l'emporta. Tous les efforts qu'on fit depuis pour connaître cet homme furent iautîies. Mosart fut enseveli dans le cimetière de l'église Saint^Marx , soa corps jeté daas la fosse coaunuoe, ses ossemens confondus avec les ossemens de la classe la plus obscure et la plus pauvre; et ea i808, quand on voulut les retrouver et les placer sous une tombe digue de lui » il fut impossible de les reconnattre. Miaéi-abie ii après une misérable vie ! Les restes de Mozart pourrissent ignorés dans le coiad'un dne- tjère dp Vienne ; mais depuis quarante ans le monde entier éoooie religieusement ses derniers accens, et anjourd'hui mème^ Paris, cet^ ville où Mozart fuiî si méconnu , oà on le laissa se geler daas les antichambres , où Ton ne daignait pas mettre d'accord le piaoo sur lequel ikexécutail^ ses inunorteiles pensées, Paris, après awf a^ré deiNis taot< d'années son chef-d'cauvre^ se prépare à aosou- rir tpuit entier pouj? l'entendis de nouveau et Iç voir reprëseotê avec une magaificence digne de l'om^m^ot deFeniiiousiaane qu'eHe Digitized by VjOOQIC mSTOnUI ET PHILOSOMIB M Lart. 667 exdie. Que de rëvolutioiis oM passé dans eetie fBte depuis qtfe Maxartra quittée avec douleor et dë^espohr ; que de grandes reùom- mées ont été détruites, que df œuvres réputées sublimes ont été re^ poussées aveedëdaifi ! Moizart presque sefd est resté jeune , seul il a conservé toute sa grandeur et sa gloire, parce qu'il a été vrai et quil a parlé au cœur de Thomme au lieu de s'adresser à ses seusi Dnn Inan^ représente en français à l'Opéra, est un événement eoimne le serait la représentation d'ime tragédie de Radme ou de CorneiHe perdaé depuis un siècle et découverte un beau matin* Nous avons retrouvé Don Juan en Allemagne, et nous Tavons repth eomme HoBère reprenait son bien; Ifcôart lui-même, qui noos déé^ignail, nous donnerait Don /«mra«}Ottnriiui; mai^il n'a pas iallu moins de treine ans d'efforts et d'études pour nous en rendre dignes. A. LoÈvB-YEiMÂas. IV. A l'opéra. Mocatt, qui parlàtc de lui^mémé avec francliiseet sévérité, a dit souvent qu'il préférâiti à tous ses ouvrages dramatiqties Idomeneo plus oooifdexe. On s'inquiétait moins de la vérité que dki détail; On n^'ai- mait pas la musique pour elle-même, on l'estimait d'après sa pa- renté avec la poésie. Mais cette alliance violante était i un men-> aonge ; la poésie et b musique se paralysaient eu s'étreignant. ^ous le savons aujourd'hui, et cette hitte désastreuse de la forme p6éti-i que et de la forme musicale aurait grand'peine à recommencer. Hais la musiquedramàtique, qui, loin de se prendre à la poésie^ et de lui servir d'organe et d'acooioiipagperaent , se propose poui^ modèle et pour but^ comme terme dernier de ses efforts et dé sa* puissance, les masses instrumentales de la syniphonie, moins Fu-^ nîté progressive et logique , mérite^t-elle vi*aiment le nom de mu- sique dramatique? Une symphonie, découpée en chœurs, en trios,; en eavalines, pettt*eUe devenir un opéra? Les parties de hautbois* ou de olairitette, exécutées par le gosier humain, peuvent-elles; servir à la oanstmction d'un drame musical? Ces questions , qui semUerdnt oiseusefii au plus grandi iombre , ont pourtant une* réelle importafioe. Si la symphonie, €0—io je n'îpn doute pps, est de toutes le^ Cormes UHnicales h plus esquise , la plus achevée, la plus piits- sante, est-ce à dire qne les lois de la composition symphoniqne sont idenliquenent les mêmes que ceUes de la musâque dramati- que? En admettant ^ eomme j'incline à le foire , que la formé dra- matique ne soit qu'une forme secondaire dans la musique, en fau- dra-*t-il condure que le drame musical n'ait pas à remplir de conditions individuelles et prières? Si ce dernier problème n'est pas encore résolu aussi nettement que odini de la musique dédamëc , si l'opinion populaire ne s est pas encore^ prononcée , au moins est-il permis de la pressentir en consultant les esprits édài^és et Digitized by VjOOQIC 670 BETDB DRS MUX MOaDBS. ppogre9stb qui domineiil et dirigeM l'avis du plus grand oombfv. Si le drame muaical ne rdète dit^eetemeal ni de la poéaie ni de la synqphoiiie, s'il se oondMmieà h aiédiocritë daw le prenicr cas; si, dans le second, il n'est q«e rimage effiaoée d'ue fignre plus spieodide et plus complète, que dôit-4l donc se proposer? Sans sol doute, la passion est de son domaine, puisque h passiouest l'élément primitif du drame. Toute la difficulté se rëduh à savoir coumient, à qud moment la passion peut se traduire sous la fbrne musicale. A mon avis, la musique doit prendre la passion de première main, c'est-à-dire à son origine. Loin de confier au poète le déve- loppement et le détail du sentiment qu'elle veut exprinrier, elle ae doit demander au iUfreniae qu'un canevas d'tme trame large et flexible , qu'elle puisse broder à son gré, sans jamais cnûadre que la solidité du tissu fesse obstacte aux caprices de son travail. De cette sorte, on le comprend, le musicien ne doit jamais se nsettre au service du poète; il doit le prendre comme un ami docile et dévoué, qui trace la route et n'y marche pas, qui désigne le sol où se bAlin le palais, choisisse le terrain oii s'asseoiront les fbndeoieiis, nais ne pose pas une seule pierre de l'édifice. La musique, il ne faiu pas l'oublier, esc par eUe-méme un organe aussi conapiec pour h pensée que la poésie, non pas qu'elle puisse prétendre à hilter de précision et de souplesse avec la parole, lorsqu'il s'agit d'une idée à expliquer; mais je veux dire seulement qu'étant dmnë un senti- ment à exprimer, le poète et le musicien, en choisissaiit chacun le côté qui convient le mieux aux ressources de leur art, poorraM atteindre à la même puissadce et au même succès. Je ne conseillerais pas à un musicien d'essayer Texpression et sentimeos limitéa et précis, cooune l'ambidon ou la jalousie, par exemple; et si , de nos jours, il s'est rencontré (pi^qoes espntb enthousiastes et ine^ipérimentés qui ont voulu écrire dans l'orches- tre le journal de leurs impressions, il feut les plaindre et les btt- mer, mais ne pas suivre la rouie aventureuse où ils se sont égarés. Je crois que le musiden doit choisir dans les mouveoMBs de l'âme les plus généraux et les plus vagues.^ tes phis consiaos et les plus vi^, lekque la joie, la colère, la tendresse, et ne janflai88eha8a^ Digitized by VjOOQIC HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DK l'aAT. 671 der dans les routes plus étroites où le ^ied seul du poète peut mar- quer^soB empreÎBte sans trébuober. MozaH me parait ayoir admirablement ccimjprië les limites de ta musique draoïatique. Il a écrit dans sa tie plusieurs symphonies, et beaucoup d*admirables. Il a composé pour les instrumens à cordes et les instrumeus à vent (}e8 morceaux d'une fecture spéciale , mais il 8*est profoodémeui pénétré des ressourèes et des convenances de la scène, et on n'a pas à lui reprocher, comme à Spobr ou a Bee- thowen dans Foufif et Ft(itf/iOf d'aToir attribué à la toix humaine le rôle de l'instrumentiste et de l'orchestre. Don /mm était un sujet difficile qui admettait et demàiidait l'ex- pression de sentimens variés et distincts. Ce sujet traité selon la manière des musiciens français du xytif siècle^ ou des compositeurs itaKens cto xix*"^ n'aurait pas eu le caractère musij] oottnaissoAs. Nous aurions eu une déclamation o^ gie bruyante, un récitatif morcelé on bien une as chanale. Mozart n'a rien fait de tout cela. Il a mieux pountuoi. Et d'abord que signifie le caraetère dé don Juan? Molière, Byton et HofFmnn l'ont compris diversement : lequel des trois a raison? Dans Molière^ don Juan est un (^lentilbomme libertin, vantard, fenfiiron, ivrogne^ endetté. On a dit que le dernier trait était de trop. Je ne suis pas de eet avis. On peut mener tine vie joyeuse, mafpsifique et dissolue, et dormir entre lés bras des courtisanes dans un somptueux palais, tandis que les créanciers grelottent h la porte. Il n'y a rien de mesqein ni d'abaurde^ poétiquement par^ tant, à détorer, dans une couche embaumée^ les châteaux et les prairies que l'on n'a plus, b boire dans une coupe savoureuse ane Ibrtune engagée trois fois k des usuriers imbéciles. Cet embarras, très grai^ pour les économistes, n'a rien de sérieux pour un liber- tin effréné. Si la carrière de débauche en devient plus courte et plus étroite, elle n'est pas pour cela moins folle et moins rapide. Un homme à qui personne, je f espère^ ne voudra contester son titre de gentilhomme , et qui mettait l'âge de son blason bien au- dessus de sa gloire personnelle , rauteur de Lurci, avant de diro adieu à la pruderie hypocrite de l'Angleterre, et d'aller distraire son égoisafie blasé parm îles filios ardentes de Cadu&et de Lisbonne, Digitized by VjOOQIC 674 RSYC)K M9 MOX lK>NI>Btl. prenable dont il a vu les mars Uancbir à rhorizon» mnis qui se- Yanoah à mesure qu'il lente de TescfifaNler, La dëlMiacbe ainsi interprëlëeesi une folie , mais une fDiie digne de compassion, une folie poétique. Le vice, et les fiétrissiiresqiill inflige à ses victimes, ne sont que les mouvemens Utnmlttieni d*iiiie ame ambitieuse qui s*est trompée de route. Elvire , Anna , Zerfine ne sont plus saorifiées seulement aux désirs d'un libertin; leon btus qui s'ouvrent pour Tenribrasser et qui essaient vainemeat it h retenir, n'ont pas à regretter leurs caresses, car il était sincère dans son amonr comme il est sincère dans son abandon ; il croyth pouvoir demeurer, et il ne le peut; il espérait étancher ses lèvr» ardentes dans leurs baisers, mais sa lèvre s'est desséchée , et H a cherché des amours nouvelles. Son mépris n*est pas une inînre» c'est une colère qui feit pitié, mais qui n'avSit pas. Le don. J|^n d'Hoffoian est très grand, c'est un trpe hardi, plein de Sôweur et de vérité , une élégie poignante et qui fah sai- gner le cœur; le , et le châtiment providentid est«4l inteUigibie? n me semble qu'HofitiKm , en fiisant une lai^ port à la douleor désespérée de don Juan , fait une part trop mesquine et trop pau- vre à son orgueil obstiné. On ne comprend pas assez poorqnoi don Juan tnsnhe à Dieu dans chacune de ses débauches, pourquoi il accuse le del de son sang auiédi et de ses désirs renaissans. Sans Forgneil, en effet, la débauche impie de don Juan n'a pas de caractère dramatique. La douleur, la satiété , Fespérance indomp- table du libertin, sont un élément d'intérêt, mais dTintérôt pure- ment personnel. L'intérêt dramatique doit nattre de l'orgueil qui persévère dans le vice, parce que l'orgueil ainsi conçu est un élé- ment d'action et appelle la vengeance. Voici donc comme je conçois le drame de don Juan. Après avoir peuplé sa liste homicide de plusieurs mîHiers de noms oubliés du jour où ils sont inscrits, don Juan , pour h première fois, songe à se fixer ; l'œil fatigué de suivre incessamment le siUage da navire, il pcns^ à jeter l'aiicre ; il choisit la beauté d'Elvire comme un port Digitized by VjOOQIC HtôToms BT puiLosoraiK i>B l'art. ftT5 00 il€spère trouver le repos el le bonheur. Ma» à poûtea-t^îl pris pied 9 qu'il se dégoûte de l'iniction et de la paix. Il veat repartir. Dona Abiui, phis beHe, pkw idéatey nonis erédirte et moins oonfiante, plus difiBeile à conquérir ^ loi semble une proie d%ne de lui; il Teut TaToir, 9 l'aura ; pour foUetiir* il oe reculera , ni devant l'adultère , poisqu'Etvire est sa femme , ni devant le meur* tre^ car il mettra l'épée à la main , si le père de dona Anna vient redemander sa fille« Le Gonunandeor n'entre en scène qoe pour tomber mort aux pieds de d^n Juan. La seconde maîtresse a le sort de la première : désirée , elle était sans prix ; possédée « elle ne vaut plus un regard. C'est le tour de Zerline. Une jeune fiancée, pleine d'innocence et de candeur^ réveille une dernière fois le cœur blasé de don Juan. Cette nou- velle ambition , d'autant plus vive qu'elle est plus stngiriière et plus neuve, doit se réaliser comme les autres. L'énergique volonté do libertin désespéré aora bon marché de cette vertu ignorante qui ne sait passe défendre contre Tétonnement. L'heure de la vengeance arrive. Dona Elvire et dona Anna arrachent don Juan anx bras de Zerfine. La mesure est comblée; les hommes ne suffisent phis a» châtî-* ment de don Juan , c'est le ciel qui doit s'en charger. Don JuaD répond aux aolennelles menaces de la statue du commandeur par un défi hautain, U l'invite à sa table. La partie est perdue, mais don Juan ne veut pas Kcber pied; U s*enivre joyeusement en attendant son convive de pierre; on frappe à la porte; entre le commandem*. Don Juan vent lui serrer la main. Il s»e sent pris dans un étau inexorable. Plus de fuite pos- siMe, la terre s'ouvre, don Juan s'abtme, renferfengioutit. Dona Elvire, dona Anna et Zerline sont vengées. Ainsi le désespoir et rorguoti , Fâégie et le drame , se marieiif > dans le type de don Juan. La comédie ne suffisait pas, l'ironie n'était qu'une interprétation incomplète, la douleur de la rêverie en pré^ seace de la réalité laissait encore dans l'ond)re une partie de cette ame prodigieuse. L'orgueil achève le Uddeau et justifie le cbâ* timent. C'est, je crois, le type que Blozart avait dans sa pensée, lors- qu'il a écrit la partition de Don Giovanni» Digitized by VjOOQIC 676 EKVUS DKS MKUX MOMDBS. On le voit» le librello de Dan Giovanni offre au musicien m sQJet riche et varié. La diversité des passions , les péripéties qu'elle enfonte » les persouaalités distinctes qn'elle crée , offrait à rinvention une matière abondante. En même temps, les épisodes de Faction , en groupante de certains momens la masse des acteurs, permettent à Tharmonie de dqdoyer toutes ses ressources. Or, à Fépoqne oii Mozart vivait, il avait devant lui deux routes , 0 se trou- vait placé entre Timpression ineffaçable des premières études de son enfance et les impressions non moins vives qu'il avait rap- portées de ses voyages d'Italie. La lecture et la pratique assidue des chefe-d'œuvre de Sébastien Bach et de Haydn lui in^iraient na- turellement une prédilection marquée pour les maîtres de 1*AII^ magne; mais cette prédilection devait être ébranlée par les ravis- santes mélodies qu'il avait entendues à Rome, à Naples et à Hibn. Dans les ouvrages d'imagination , je ne suis pas grand partisan des méthodes condliatoires; je ne puis que sourire de pitié quand j'ea- tends regretter sérieusement que Pascal n'ait pas écrit les Mé- moires du Goadjuteur, Racine les comédies de HoUère, ou que b couleur éclatante de Rubens n'ait pas été distribuée sur les contours divins de Raphaël. U £siut laisser ces empathiques niaiseries aai salons oisifs et aux académies caduques. Je n'ai pas une haute esr time pour les dessins, très habiles d'ailleurs, oii Ligorio essayait de tempérer la fantaisie inventive de BruneUeschi par la sévérité des monumens antiques. Et lorsque, de nos jours, on a fait graad bruit d'une prétendue fusion entre l'harmonie allemande et la mé- lodie italienne; lorsque , renchérissant sur ce nouveau miracle , ob a voulu trouver dans une partition le génie de deux nations cor- rigé par la sagacité d'une troisième ; lorsque, pour élever une sta- tue au nouvel artiste, dont personne (dms que moî n'admire b persévérance et l'heureuse industrie, on a voulu reconnaître dans ses inspirations des idées écloses dans trois patries diverses , je n'ai vu, dans cette exagération, qu'un aveuglement inexcusable. Je ne croîs pas à l'existence de ces génies hybrides. Si l'on venait me dire qu'un statuaire a trouvé moyen d'allier les lignes savantes et pures du Laocoon , la grâce harmom'euse de Gbiberti avec b musculature accentuée du Milon, je n'accueillerais cet évangile que par l'incrédulité. Digitized by VjOOQIC HISTOIHB BT PHILOSOPHIE D£ L*ART. 677 Il ne fout^onc pas croire qae Mo^cart ait réalisé oe qui est impoé- sible : la fusion de deux génies séparés l'un de l'autre par une na- tionalité profonde. Il n'a pas réconcilié , comme on le dit, l'Alle- magne ayec l'Italie; il a laissé aux deux peuples qu'il avait sérieu- sement étudiés les traits dKstinctifs qui les caractérisent. Dire que Mozart est Italien , c'est dire que Rubens appartient à l'école yém- tienne. N'est-il pas plus simple et plus vrai de voir dans l'artiste allemand un homme nouveau qui ne relève de personne, mais qui a mis à profit ses lectures et ses mécMtations, qui a pris ^ dans les écoles musicales de deux pays, ce qui convenait aux instincts de sa nature, qui a dérobé, par un travail patient, les richesses en- fouies dans ces deux mines si diversement colorées , mais qui , dans ses voyages intellectuels, a toujours conservé l'inaltérable person- nalité de sa pensée. Si Mozart avait opéré la fusion qu'on lui attribue, il ne mériterait qu'une estime médiocre; oe serait un honuae habile, et rien de plus. Mais il n'en a rien feit, comme il estlaciie de s'en convaincre; il a mis la science au service de la fsmtaiaie, il a feit, sous une autre forme, ce que faisait Michel-Ange lorsqu'il témoignait de ses études anatomiquea dans le carton de la guerre desPisans. Au lieu de mettre l'orchestre sur le théâtre, coowe l'ont tenté quelques harmonistes maladroits, il n'a vu dans Tins-* trumentation qu'un moyen de traduire , sous une forme plus com- plète et plus puissante, l'idée mélodique qui préexiste chez lui à toutes les phrases de son orchestre. La manière dont il a conçu tous les accompagnemens de ses chants sera pour les musiciens de tous les temps un sujet éternel d'admiration et d'étude. Ses parties instrumentales, sans jamais s'atténuer jusqu'à h maigreur, sont toujours subordonnées à b partie vocale , et l'enrichissent constamment sans jamais la couvrir au point de l'effacer. J'admire autant que personne ce qu'on a justement appelé le dialogue de l'orchestre ; c'est une belle chose , et très savante , que de livrer alternativement aux flûtes et aux violons un thème , qui, en se transformant, s'explique et révèle à l'auditoire des secrets inattendus; oui, mais cette habileté devient puérile, lorsqu'elle s'isole du premier devoir de l'artiste, lorsqu'au lieu d'obéir, elle domine, lorsqu'au lieu de concourir à l'unité poétique du drame Digitized by VjOOQIC 678 fcBTVB DBS DBinL MOKOtt. miirical, elle crée dans rœavre une cenvre flooirdle <{ai a sa va- leur, Son iinpanaBce , son dtarme , et dktnk ïsMeatàm , aa Haï de h ceneentrer. La gloire de Mozart n'est pas «euleiimt (Favoir exœUé daas b mélodie, d'avoir maintena sévèrement TobéisBaiice de son orches- tre; cette tâche difficile à remplir n'avait pas ëpniaë les foroesik son génie; Savoulndayantage; ila trouvé poar diacm des rMes de son cbeM* œavre «ne oonlenr individneUe et coosianle; il a'a vmlu que ce qu'il pouvait, U n*a vonlu que dans les limites de km art; et sa volonté s'est acoomplie. Ainsi, les mélodies qaH aet dans la bouche de ZerUne sont coquettes, gradenses, légères, simrples, parfois mémeenfentiBes; et ce caractère musical, naeCoii trouvé, ne se dément jamais. Ainsi* doua Ehira se lamenie, sd- CQse nnconstancede son éponx , lut reproche de l'avaîr déiansée, amis ele ne s'élète pas jusqu'à la menace; elle mêle toopMVs àseï plaintes et à ses regrets les aecens d'un aaK>ur méconna qm m renonce pas encoreà un avemr meiHeur. U y a dans s» trisiMe, qui s'e^haie en soupirs et en gémissemens, ane sorte de réâgna» tiott piense, qui semble demander i Dieu de ramener don Jma phitdt que de le punir. Dona Anna , phs énergique , pl«g hardie, porte dans ss colère toute la vivacité qu'eHe aurait mke dans soi amonr. Elle a son honneur et son père4 venger. Si eiie invoque le del, c'est ponr appeler la foudre sur don Juan. Ge^ trois phy* sionomies si diverses, Mozart les a si nettement dessinées, qu*it est impossible de tes confondre. Sans fbire acception d» ton dsns le- quel cesidifférens rdies sont éèriis, si l'on place par la penade oa auKde dona Anna dans la bouche de dona Ehîra , ou un air dt dona Elvira dhns h bouche de ZerUna ^ on s'aperçoit bien vite que Mozart a mis bon ordre à ces caprices de transpositio». L'indb»' dualité des thèmes qu'il a développés pour chacune dé ces- \ femmes, est si profondément empreinte dans le style de s que, il y a dans le rhythme et te mélodie un caractère si Bwiet ai tranché, qn^on ne peut impunément feire dianter à laflUe éa commandeur les notes qui appartiennent à la fianeéede MébHU^ Cette même rotfividualité n'est T^as gravée en traits moins pars d^ns Tes rôles de don Juan , de Leporeik), de Maeettiv et d'^Octvvio. Le chant de don Juan se colore soceessivement de tomes les im- Digitized by VjOOQIC HisTomB BT PBaoBonnB de JL AaT. 679 prassîpm qa 'il reçoit dans le oours de son rôle, et se modifie selon le caractère des antagonistes qu'il doit combattre. Il est rapide, aiÉÉié, insolent, quand il met l'ëpée à ta main pour tuer le com- mandeur. Quand il répond aux apostrophes de dona Anna , il est {[rave, fier, mais pourtant respectueux; il ne la traite pas e9 femme vulgaire; il veut hii imposer par son eourage et sa contc- tenance; il vient de jouer sa vie pour payer l'insulte qu'il lui a feile, et réffloliott de sa voix témoigne assez de la partie mortelle qu'il mm de soutenir. En présence de doua Ëlvira, il est dédai- gneux; on sent qu'ila hâte de sadëbarraaser deses pleurs dont il n'a qoe foire. Avee Zerlina , c'est autre chose; il veut la séduire et l'eqôler, il se fait mignard et préeieux , il veut Téblouv* par ses complimens et ses promesses ; sa voix devient doiice et \ent^ pour le mensonge et h trahison, comme foui à ^hewre die ét^t bputainf avee le commandeur. Son Ottavio, efféminé, amoureux de Im-méme» ayant à venger une maHresse qui vmit mieux q^e hû, une femme qu'il aime, m^ cpi'il ne comprend pas, tépuigiie de s^ iûUesse par kl manière dont it eiiprimo son dévouement. H veui punir œlui qui aisouîUé sa fiancée, maison sente sa voix trendbftmtft qu'M espère phm en Dieu qu'en son bras. Mazetto, par sa franche rudesse, par sa colère bourgeoise^ révèle dans le musiden une riehesse dei sin^plicitë qui cxmtraste heureusement avec les rôles précédons. -^ Quant à Lepordlo,. sa verve railleuse, ses craintes pour son maître, et son mépris pour les femmes que don Juan a trahies^, son étonnement respectueux peur ks aventures qu'il raconte, et sa superstition tremblante quand vient l'heure du châtiment, Mozart n'a rien épargné pour les ex* primer. Leporello est le digne confident du maître qui le W^àat àsasuite. Ce n'est pas tout; outre la précision des couleurs, Mozart pos* sède aussi une remarquable précision, de style. Quand sa phrase s'arrête, c'est qu'dle ne peut aller plus loin. U évite avec un soin égal la sécheresse et la redondance; il exprime d'une idée tout oe queMe contient, mais, il oe l'épuisé pas; il ne franchit jamais les limite^ nécessaires du dévcioppementf il renoncedélibérémentaux effets qu'il pourrait encore produii*e pour assurer le succès du Digitized by VjOOQIC (jgO RETUB BBS DBVX IfONDES. ceux qu'il a produits, et eu cela U est supérieur à ceux qui , ayaot la même richesse y n'ont pas la même avarice. Quand il achève l'ex- plication de son idée, on sent qu'il garde encore en lui-même bien des trésors qu'il pourrait montrer; mais on lui sait bcm gré de sa parcimonie : il est magnifique, mais il n'est pas prodigue. Il faut remercier H. Yéron d'avoir pensé à naturaliser sur h scène française le chef-d'œuvre de Mozart. Puisque, malgré son habileté que personne ne conteste, il n'a pas pu trouver un opéra pour la saison , puisque l'auteur de Guillaume Tell ne se décide pas à écrire pour nous une partition nouvelle qui grossisse la liste dgà si glorieuse de ses inventions, c'est une heureuse idée d'avoir songé à rajeunir par la pompe des décorations, par la richesse des costumes, un drame musical du premier ordre qui s'en passerait bien , mais qui n'a rien à y perdre. Les magnificences que M. Yé- ron a déployées lundi dernier sur notre scène lyrique serviront i populariser la gloire de Mozart. Le public français, si renonuné dans toutes les capitales de TEurope pour la finesse de son goût et h sagacité de ses jugemens, ne renonce pas volontiers au plaisir des yeux : il n'en est pas encore venu à aimer la musique pour elle- même. M. Yéron le sait bien , et il s'est prêté de bonne grâce aux caprices de l'hôte qu'il avait invité. Paris n'est pas encore à la hau- teur de Naples ou de Berlin , il juge la musique plus sévèrement que l'Allemagne et l'Italie , mais il se défie de lui-même et se con- sulte longtemps avant de se prononcer. U faut donc n'épargner rien pour le circonvenir et l'attirer. L'ouverture a été bien rendue. Le final du second acte a été exé- cuté avec une vigueur et une précision qui ne laissent rien à dési- rer. Les masses vocales étaient bien conduites et chantaient comme une seule voix. Levasseur, Adolphe Nourrit et M*** Falcon ont très bien compris la difficulté de la tâche qu'ils avaient acceptée. Levas- seur, moins vif, moins comique que Santini, a été, selon moi, plus fidèle à l'esprit de son rôle. Dès son entrée en scène , il s'est posé d'une façon grave. Il y avait dans sa raillerie, dans sa gaité bruyante, quelque chose de satanique. Quant à l'exécution vocale, il a été parfait. Adolphe Nourrit, avec la chaleur d'ame et la pureté de chant qu'on lui connaît, a su imprimer au caractère de don Digitized by VjOOQIC nSTÛUUS BT PHILO80HH1B DB l'aET. 681 Juan une physionomie pleine de verve et d'animation. Il a très bien dit son air avec Zerline, et n'a pas un seul instant manqué de l'élé- gance et de la grâce si nécessaires à son rôle. Mademoiselle Falcon, dans le rôle le plus difficile de la pièce, où tant de cantatrices ont échoué 9 a fait preuve d'un talent remarquable. Dans son grand air du premier acte elle a trouvé des acçens déchirans. Elle fera mieux encore, j'en suis sûr, aux représentations suivantes , et nous aurons enfin un don Juan digne de l'opéra. Gustave Planchb. TOMB 1. — SUPPLiMBNT. M Digitized by VjOOQIC DESTINEES DE LA POÉSIE Les deox Aragmens qui suivent, et que nous devons à une oomnmnîea- tion amicale y font partie d'une œuvre nouvelle que M. de Lamartine doit nous donner dans les premiers jours d'avril (4). Pour sujet, le poète a pris les Destinées de la poésie. Après les avoir présagées dans leurs futur» évolutions, il éclaire sa pensée par autant de tableaux ou d'exen^es rap- portés le plus souvent de son dernier voyage. L'Orient, la terre prophé- tique du genre humain, élève ainsi encore une fois la voix pour parler d'avenir; et il est bon que tous les vagues pressentimens qui nous assiè- gent soient enfin illuminés par un peu du soleil d'Arabie. Les ruines de Balbek fournissent au poète le sujet d'un beau tableau. Un jour, j'avais traversé les sommets du Sannim, couverts de neiges étemelles , et j'étais redescendu du Liban couronné de son (0 Ches Charies GoneUn, éditeur des œuvres oomplètes de Lamaitme. Digitized by VjOOQIC DESTINÉES DB LA POésiB. 683 diadème de cèdres , dans le désert nu et stérile d'Héliopolis. A la fin d'une journée de route pénible et longue , à l'horizon encore éloigné de^nt nouSt sur les derniers degrés des montagnes noires de TAQti-Liban , un groupe inunense de ruines jaunes, dorées par le soleil du soir, se détachaient de l'ombre des montagnes et réper- cutaient les rayons du couchant ! Nos guides nous les montraient du doigt, et criaient : Balbek ! BaUbek ! C'était en effet la merveille du désert, la fabuleuse Balbek qui sortait tout éclatante de son sépulcre inconnu pour nous raconter des âges dont l'histoire a perdu la mémoire. Nous avancions leitfement aux pas de nos chevaux fati- gués, les yeux attachés sur les murs gigantesques , sur les colonnes éblouissantes et colossales qui semblaient s'étendre, grandir, s'a- long«r à mesure que nous en approchions. Un profond silence ré- gaaît dans toute notre caravane, chacun aurait craint de perdre une impression de cette scène en communiquant celle qu'il venait d'a- voir; lesl Arabes mêmes se taisaient et semblaient recevoir aussi une forte et grave pensée de ce spectade qui nivelle toutes les pensées. Enfin , nous touchâmes aux premiers blocs de marbre, aux pre- miers tronçons de colonnes que les tremblemens de terre ont se- coués jusqu'à plus d'un mille des monumens mêmes, comme les feuilles sèdies jetées et roulées loin de l'arbre après l'ouragan. Les profondes et larges carrières qui déchirent, comme des gorges de vallées , les flancs noirs de l' Anti-Liban , ouvraient dqà leurs abîmes sous les pas de nos chevaux; ces vastes bassins de pierre dont les parois gardent encore les traces profondes du ciseau qui les a creusées pour en ticer d'autres collines de pierre, montraient en- core quelques blocs gigantesques à demi détachés de leur base, et d'autres entièrement taillés sur leurs quatre feces , et qui semMent n'attendre que les chars ou les bras de générations de géans pour les mouv(Mr ; un seul de ces moeUons de Balbek avait soixanleitué à y reconnaître. Sons ee rapport, le jcdi roman cîesse d'étro nne oeuvre individuelle et isolée, il a une signification supérieure ou du mîoins plus étendue» VP^ de Souza est un esprit , un talent qui se rattaehe tout«4 Eugène a donc quelquefois un tort, Athénaïsa ses imprudences; mais ils n'en sont que plus aimés. La maréchale tient dans l'action toute la partie moralisante, et elle en use avec ob à-propos qui ne manque jamais son but; Athénaïs et Eugène sont le caprice et la poésie , qui ont qudque peine à se laisser r^jier, Digitized by VjOOQIC roÈTBS BT ftOMAMCIERS FRANÇAIS. 705 mais qui fiaisseni par obéir, tout en sachant attendrir leur maître. Lorsqu'à la dernière scène, dans une de ces ailées droites ok l'on se voit de si loisi, madame d'Estouteville s'avance lentement, soutenue du bras d'Eugène, je sens tout se résumer pour moi dans celle image. Si jamais Fauteur a marié quelque part l'observation du moraliste avec l'animation du peintre, s'il a élevé le roman jusqu'au poème, c'est dans Eugène de RotheUn qu'il Fa fait. Qu'importe qu'en peignant son aimable héros, l'auteur ait cru peut-être propo- ser un exemple à suivre aux générations présentes, qui n'eu sont plus là; il a su tirer d'un passé récent un type non encore réalisé ou prévu , un type qui en achève et en décore le souvenir. Après Eugène de Boîhelin , nous avons à parier encore de deux romans de M"** de Souza , plus développés que ses deux précéd^its oheCs^'œuvre, et qui sont eux-mêmes d'excellens ouvrages, Ett- génie et Matlùlde et la Comtesse de Fargy. Le couvent joue un très grand rôle en ces deux compositions, ainsi qu'on l'a vu déjà dans Adèle de Sénange. Il y a en effet dans la vie et dans la pensée de Bf"^ de Souza quelque chose de plus important que d'avoir lu Jean-Jacques on Labruyère , que d'avoir vu la révolution française , que d'avoir émigré et souffert, et assisté aux pompes de l'Empire , c'est d'avoir été âevée au couvent. J'oserais conjecturer quç cette droonstance est demeurée la plus grande affaire de sa vie , et le fond le plus inaltérable de ses rêves. La morale , la religion de ses livres, sont exactes et pores; toutefois ce n'est guère par le côté des ardeurs et des mysticités qu'elle envisage le cloître; elle y voit peu l'expiation contrite des Héloiïse et des Lavallière. L'auteur de Léiia, qui a été Clément élevée dans un couvent et qui en a reçu une impression très profonde, a rendu avec un tout antre accent sa tranquillité fervente dans ces demeures* Mais j'ai dit que l'auteur de la Comtesse deFargg, d'Eugénie et Mathilde, appartient réelle- ment par le goût au xvm* siècle. Le couvent, pour elle, c'est quelque chose de gai, d'aimaUe , de gémissant comme Saint-Gyr ; c'est une volière de colombes amies; ce sont d'ordinaire les curio- sités et les babils d'ime volage innocence, c La partie du jardin , qu'on nommait pompeusement le bois, n'était qu'un bouquet d'arbres placés devant une très petite maison tout-à-fait séparée du couvent, quoique renfermée dans ses murs. Mais c'est une ba- Digitized by VjOOQIC 704 REf UE 0Eâ I^EUIl JI0NDE6». bitadedesi^igpieiise8de«epbireàd<)DDerdegraiKkiioiiK2^ peo qu'elles possèdent ; aocoutuniëes aux. privations, les moiiidres choses leur paraissent conéidérabies. > Le couvent de Bhnche, le cou- vent d'Eugénie , sont ainsi foits. Pourtant y dans celui d*£ugénie» au moment de b dispersion de& commanaulés par la révolutioD» îl y a des scènes éloquentes, et cette prieure dëchamëe, qui profite avec joie de la retraite d'Eugénie .pour gouverner la maisou, ne Mc-ce qu'un jour, est une figure d'une observation profonde. La Comtesse de Fargy se compose de deux parties entremêlées, la partie d'observation, d'obstacle et d'expéfience, men^ par M^*deKançay etparson vieil ami H. d'Entrague, et Tbistoire sentimentale du marquis de Fargy et dç son père» Cette domière me plaft moins; en général, à part Eugène dei^thelin et Adèle de Sénànge , le développement sentimental est nmas neuf dans les ■omans de H"^ de Souza que ne (e aont les obsenratioBS morales elles piquantes causeries. Ces types de beaux jeunes geo&inélanr cotiqueé, comme le marquis de Fargy, oomme ailleurs l'Espagnol Alphonse, comme dans Eugénie et MatkUde le Polonais Ladfebs, tcmdbem volontiers dans le romanesqite , tandis que le reste est di$ la vie réelle saisie dans sa pl^ fine vérité; M*"' de Sooza a voulu peindre par la liaison du vieux H. d'Sntragne et de H"''' de Nan- çay, ces amitiés d'autrefois , qui sid)6isiaienicûiqttanie anft ^ jusqu'à la mort. Comme oïl était marié ad sortR*)(ki couvent^ par pure doiivenance , il arrivait que bientôt le besoin du cœur se faisait seîitir;^n formait alors avec lenteur un lien de oboix, un fien unique et durable; cela se passait ainsi du moins là où la conve- nance régnait , et dans cet idéal de xviif siècle , qui n'était pas , il faut le dire, universellement adopté. L'aimable M^ d'Entrague , toujours grondé par M"* de Nançay, toujours âatté par Blanche, et qui se trouve servir chaque projet dé celle-ci ^ns le véuloir ja- mais, est un personnage qu'on aime et qu'on a connu, quoique l'espèce ne s'en voie phis guère. Bbdame de Nançay a vécu aussi, oontrariante et bonne , et qu'avec un peu d'adresse on menait sans cju'elle s^eh doutât : t Madame de Nançay rentra cbes eBe dispo- sée à g^o^^P tout le monde ; eHe n'ignorait pas qu'elle était un P<^« sust^epiible, car daus la vie ou a eu ph« d'uue affaire av«c Digitized by VjOOQIC POÈTES ET ROlUJiCIBRS FRANÇAIS. 705 «oi*iiiéine, et si Ton ne se'oonnait pas parfaitement, on se doutQ bien au moins de quelque cbpsè. > Eugénie ei Mathklde^ que nous âî^ons^ déjà beaucoufi cité, est le plus long et le plus soutenu des ouvrages de Fauteur, toujours Eughne et Adèle à part. L'auteur y a représenté au comidct l'in- térieur d'une famille noble pendant les années de la révolution. Eugénie, qui a été forcée de quitter son couvent, et qui devient comme l'ange tutélaire des siens, attire constamment et repose le regard avec sa douce figure, sa longue vdbe noire, ses cheveux voilés de gaze, sa grande croix d'abbesse si noblement portée; il y a un bien àdmind>le sentimaot entrevu , lorsqu'étant allée dan& le parc respirer l'air fr^is d'une matinée d'automne, tenant entre ses bras le petit Victor, l'enfant de sa sœur, qui , attaché à son cou; s'approche de son visage pour éviter le froid, elle sent de vagues tendresses de mère passer dans son cœur; et le comte Ladisbs la rencontre au même moment«Xe qu'Eugénie a senti palpiter d'ob- aeur, 0 n'est point donné à des paroles de l'exprimer, ce serait à la mélodie seule de le traduire. Dans Eugénie et MaUdUe^ lUP* de Souza s'est épanchée perstib- nellementidus penirétre que partout ailleurs. Je n'ai jamais In sans émotion une page que je demande la permission de citer pour la faire ressortir. C'est le cri du cœui* de bien des mères ^U8 FEm* pire, que W^^ de Souza, par tin retour sur elle-même et sur son lils, n'a pu s'empêcher d'exhaler. M^ de Revel, malheureilse dans son intérieur, se met à plaindre les inères qui n'ont qbe des filles, parce qu'aussitôt mariées , leurs intérêts et leur nom même séparent oes filles de leur famille. Pour la première fois depuis la naissance de Mathilde, elle regrettait de n*avoîr pas eu un fils : c Insensée! s'écrie M""" de Souza interrompant le rédt , comttie alors ses cha- grins pussent été plus graves, ses inquiétudes plus vives! — Pauvres mères, vos fils dans l'enfance absorbetit tontes vos pensées, embrassent tout votre avenir, et lorsque vous croyez (d)tenirla récompense de tant d'années en les voyant heureux, ils vous échappent. Leur acUte jeunesse, leurs folles passions les emportent et les égarent. Vous êtes ressaisies tout à coup par des angoisses inconnues jusqu'alors. < Pauvres mères! il n'est pas un des mouvemens de leur cœur Digitized by VjOOQIC 706 REVUS DES DEUX MONDES. qui ne fesse battre le vôtre. Hier eofeat, ce fils esl deveM n homme; il veut être libre, se croit son maître» prétend aHersal dans le monde.... Jusqu'à ce qu'il ait ach^ son expéneoee, fos yeux ne trouvei*ont plus le sommeil , que vous ne Fayez 'eatenéi revenir! Vous serez éveillées bien long-temps avant lui; et ks tendres soins d'une affection infatigable, ne les montrez jamais. Par combien de détours, de charmes, il faudra cacher votre so" veillance à sa tête jeune et indépendante! c Dorénavant tout vous agitera. Cherchez sur la figure è riiomme en place si vou^ fils n'a pas compromis son avancemen ou sa fortune; regardez sur le visage de ces femnaes légms qa vont lui sourire , regardez si un amour trompeur ou maiheiireii nel'entrainepas! c Pauvres mères ! vous n'êtes plus à vousHOi^êmes. Toujours préoc- cupées, répondant d*un air distrait» votre oreille attentive reçoit quelques mots échappés a votre fils dans la chambre voisine... & voix s'élève. . . La conversation s'échauffe. . . Peut-être s'est-il fait ■ ennemi implacable, un ami dangereux, une querelle monde. Cette première année, vous le savez, mais U Tignore, soobor heur et sa vie peuvent dépendre de chaque minute, de chaqiB pas. Pauvres mères! pauvres mères! n'avancez qu'eu tremUant c II part pour l'armée!... Douleur inexprimable! inqniétDde sans repos, sans relâche! inquiétude qui s'attache au cœur et k déchire!... Cependant si, après sa première campagne, il reriai du tumulte des camps, avide de gloire, et pourtant satis£sût, à» votre paisible demeure; s'il est encore doux et facile pour vos it* ciens domestiques, soigneux et gai avec vos vieux amis; si son regard serein, son rire encore enfant, sa tendresse auentive d soumise vous font sentir qu*il se plaît près de vous... Oh! hei- reuse, heureuse mère ! > — Ceci s'imprimait en 1811 ; Bonaparte , dit*on, lut quelque chose du livre et fut mécontent. Nous ne dirons rien des autres écrits de M"^ de Souza ^ an M" et Towmon, de la duchesse de Guise^ non qu'ils manquent aacafl^ ment de grâce et de finesse, mais parce que r<^)servatîon morak s'y complique de la question historique, laquelle se place tB0 nous, lecteur, et le iivrp, et nous en gale l'effet. M"* de Twnm est le développement d*une touchante aventure racontée dans h Digitized by VjOOQIC POÈTES Bt ROXAMCIERS FRANÇiUS. 707 mémoires de Marguerhé de Valoir. L'auiDeur de OiiMf-Mtrs a su seul"âé DOS jours ^eoficilia* k vérité desipeÉrtores d'kiiieiët>oque* av6e F0ffiotiott:d*ti^ sratimèiitroiiiaDesqife: On éUiit moins dlffecHe^ du temps de ta Princesse «^ Clèves^ on Fétail moin^ du temps mènv» ok parut' M*^ de £tenmfU'; on ne saurait s'«n plaindre; si eette cbarmaiite noutélie n'étak pas £aite iieunsus^ment, pourraiKdie^ se tenter aujourd'hui qu'on a lu dans le méchant grimoire de: 1»' Princesse Palatine : c M"' la Duchesse avait les trois plus belles filles du monde. Celle qu'on appelle M"' de Clermont est très belle, mais je trouve sa sœur la princesse de Conti plus aimable. M*"' la Duchesse peut boire beaucoup sans perdre la raison ; ses filles veu- lent l'imiter, mais sont bientôt ivres et ne se savent pas se gouver- ner comme leur mère. > Oh ! bienheureuse ignorance de l'histoire, innocence des romanciers primitifs, où es-tu? Ceux qui ont l'honneur de connaître H°^ de Souza trouvent en elle toute cette convenance suprême qu'elle a si bien peinte, jamais de ces paroles inutiles et qui s'essaient au hasard, comme on le fait trop aujourd'hui, un tour d'expression net et défini , un arrange- ment de pensée ingénieux et simple, du trait sans prétention, des mots que malgré soi l'on emporte, quelque chose enfin de ce qu'a eu de distînctif le xviii" siècle depuis Fontenelle jusqu'à l'abbé Morellet, mais avec un coin de sentiment particulier aux femmes. Moraliste des replis du cœur, elle croit peu au grand progrès d'au- jourd'hui; elle serait sévère sur beaucoup de nos jeunes travers bruyans, si son indulgence aimable pouvait être sévère. L'auteur d'Eugène de Roihelin goûte peu , on le conçoit , les temps d'agita- tion et de disputes violentes. Un ami qui l'interrogeait, en 1814, sur l'état réel de la France jugée autrement que par les journaux, reçut cette réponse, que l'état de la France ressemblait à un livre ouvert par le milieu, que les ultras y lisaient de droite à gauche au rebours pour tâcher de remonter au commencement , que les libé- raux couraient de gauche à droite se hâtant vers la fin , mais que personne ne lisait à la page où l'on était. La maréchale d'Estou- teville pourrait-elle dire autrement de nos jours?— Une épigraphe d'un style injurieux lui ayant été attribuée par mégarde dans un ouvrage assez récent. M"* de Souza écrivit cette réponse où l'on reconnaît tout son caractère : c BT'* a été induit en erreur, ce mot Digitized by VjOOQIC 706 RBVUK DES DEUX MONDES. fut attribué à un homme de. lettres ; msk qnoîqu'i epit mon depm kHie4emps, je ne me permettrai pas de ie nommer. Quant à moi, je n'ai jamais écrit ni dit une sentence fort iojusle qui comprend tous les sîèdes, et qui est si loin de ces convenanoes polies qu'une femme doit toujours respecter. » L'attiosme scrupuleax de M^ de Sottsa s'effraie avant tout qu'on ait pu lui supposer one impolitesse de langage. SAnrrE-BsuTK. Digitizedby vjOOQIC - CHRONIQUE DE LA QUINZAINE. i4'niariiS34. Le drame politique qui se joue sous nos yeux marche rapidement| trop vite, comme disait M. Gamier-Pagès du haut de la tribune. La loi des associations a suivi de près la loi des crieurs; d'autres suivront. On ne s^arréte pas en si belle route. D'ailleurs le ministère n'en est plus, comme autrefois, à se livrer par boutades à la colère et à l'humeur que lui causent la liberté de la presse, les rares absolutions du jury , les interpel- lations à la tribime, les railleries du théâtre, à la haine qu'il éprouve pour la plume et la parole, les deux instrumens qui ont élevé le trône, créé ce pouvoir et fait sortir de la poussière tous ces honunes qui manient aujour- d'hui les aftaires du pays. Maintenant, au dehors conuneau dedans, c'est un système entier qui se développe. Une main habile, quoiqu'un peu grossière, étend partout ses fils. Les yeux clairvoyans la voient s'agiter et apparaître à Saint-Pétersbourg, à Madrid, à Londres, glisser ses doigts avides jusque dans les plus petites affaires, manier tout, flétrir tout, et n'abandonner les honmies dont elle s'est emparée qu'après les avoir livrés au mépris des autres et d'eux-mêmes. Les minisires actuels ont rais leiurs petites et étroites passions au service de l'esprit calculateur et froid qui les domine, et l'on ne saurait dire s'ils entraînent ou s'ils sont entraînés dans Digitized by VjOOQIC 7iO REVUE DES DEUX MOMDfiS. la voie fatale où ils se jetent . Les ans , étonnés eux-mêmes de Tédat ei de Faudace de leur abjuration, cherchent à s'étourdir en reniant leur tie passée avec plus d'audace encore , et se vengent sur le pays tout entier du mépris qu'ils voient dans les regards de leurs anciens amis. M. Barthe, M. Thiers, savent de qui nous parlons. Les autres ont réellement et sin- cèrement fait pénitence des efforts qu'ils ont tentés autrefois en faveur de la liberté. Dans leur \ie toute livrée à l'étude des tliéories, dans une longue existence politique qu'ils mil su rendrè rêveuse et isolée, la connaissance véritable de l'homme, de la société actuelle, leur a échappé; et, comme l'un d'eux l'avouait naïvement à la tribune, il y a peu de jom^, se trou- vant les mains trop feibles pour mahitenir dans ses digues ce peuple qa'9s ont eu l'audace de vouloir gouverner, ils ont tourné leurs pensées veis l'illégalité, vers la force, vers ce qu'ils n'osent encore nommer, ven te despotisme. Que M. de Broglie le nonune nécessité, que M. Guizot l'a^ pelle une ressource passagère qu'on abandonnera il ne sait quand , peu importe. Ils y courent néanmoins de toutes leurs forces , en invoquant toot bas le grand nom de Bonaparte que M"*' de Staél leur avait appris à mas- dire. Derrière eux, au troisième rang, vient M. Soult, qui apporte a pierre à l'écMfioe.ministériel , et qui, de son côté , organise à petits coops le despotisme sous le nom de discipline. Puis M. d'Ârgout qui admire aon Bonaparte à sa manière , et pour qui l'empire n'a pas de plus beaux soq- venirs que ceux de Savary et de Fouché qu'y espère bien ùâre oubiierim jour. Enfin, les suivant de loin, M. de Rigny et M. Homann s'accommo- deraient de tout, et parliculièrement d'un ministère sans contrôle. \&3à le pouvoir que la nation, représentée par ses députés, appuie de m voles et de ses subsides, le ministère n'est cependant pas content de la cliarobre. H a hâte d'a^ river aux élection' , et il eu espère de meilleurs résultats. La chambre actuelle, dit le ministère, n'est boime que lorsqu'elle a peiu-, et c'est m sentiment qu'd n'est pas toujours facile d'exciter, qui, coule cher à entre- tenir^ et qui perd d'ailleurs de sa vivacité quand il est employé trop sou- vent. Quand on ne lui fait pas une émeutq, quand ou ne lui déroule ni déclarations de la société des droits de l'homme , ni circulaire des sec- lions; quand on se dispense pendant, huit jours seulement de lancer M. Persil ou M. Barthe à la tribune, la chambre profite de son loisir poor examiner le budget, pour vérifier les dépenses de chaque ministère; die s'informe, elle prétend juger, elle veut des pièces et des explications sou- vent impossibles à donner. C'est alors un embarras que cette chambre, et il ne reste d'autre alternative que celle de la dissoudre ou de l'épouvanter. Dernièrement encore, avant que les assonmieurs ne vinssent foire une Digitized by VjOOQIC REVUE. — CHRONIQUE. TU préable diversion à ses étndes financières, n*a-t-elle pas, par n ftili- inte inquisition , failli envoyer M. le maréchal Soolt snr le lit de donlear 1 elle avait déjà jeté M. le dnc de Broglie. On assure même que M. Seiilt it à aon toor sa petite attaque d'apoplexie, au sortir de la séance de la immission du budget, oo un député mal appris s'était avisé de lui finre smarquer de singulières distractions dans ses comptes. Il s'agissait simple- leni de quelques doubles emplois, commis sans douie maladroitement ms les bureaux du ministère de la guerre, et dont l'illustre maréchal s pouvait être responsable. Il se trouvait queplusienrs officiers-généraux, [lassez grand nombre, il est vrai, étaient portés au chapitre des aides- D^ainp du roi pour la solde de leur grade, pois portés encore, pour la lème solde, au cliapitre des officiers-généraux. Cette double masse d*offi- ers-généraux, dont une partie se trouvait ainsi fictive, enflait, il est rai, quelque peu le budget de la guerre, mais l'explication à laquelle site remarque donna lieu fut si naïve et si sincère, que tout le monde 'y rendra. H parait que quelques militaires qui siègent à la diambre eçoivent une indemnité proportionnée à leur grade et à l'importance de BUTS votes. Gomment résister à de pareilles raison»? . Nousamionçâmes, il y a quelque temps , que l'alliance de la fVanoe et de Angleterre subissait un refroidissement. Deux causes principales coatrî- Rient à ce changement. D'abprd la persévérance que met le ministèTe nglais à exiger l'accomplissement d'une promesse verbale du roi, rela- ive à Alger, qui lui fiit transmise par M. de Talleyrand. L'évacuation prochaine d'Alger fut alors solennellement promise, malgré les représen- ations de M. Mole, qui était ministre des aflE^ires étrangères; et oomme 'Angleterre ne cesse de la réclamer, le cabinet des Tuileries a jugé qu'il îtait temps de porter plus loin ses offres d'alliance et ses promesses. L'An- ^eterre demande en outre que la France s'unisse activement à elle )Our faire des représentations à la Porte et à la Russie au sujet du raité de Ck)nstantinopIe. Mais la France de 1854 ne se met pas ainsi m avant, et le ministère français s'est encore trouvé bien embarrassé de ses liaisons avec l'Angleterre dans cette circonstance. Ce fut alors qu'on chargea le maréchal Maison de porter les promesses les plus flatteuses i Saint-Pétersbourg, et les lettres qui partirent directement du chfl- tean des Tuileries, sans passer par le ministère des afibires étrangères , étaient, dit-on, encore plus conciliantes que les paroles de notre ambas- sadeur. On assure qu'on y fixait, avec beaucoup d'exactitude, l'époque où la royauté de juillet aurait perdu son caractère révolutionnaire, et rendu la sécurité aux rois de l'Europe, en anéantissant la propagande, et en gouvernant sans contestation, d'après les principes de la Sainte-^AlHance ; Digitized by VjOOQIC 716 REYUE DBS DEUX MONDES, ezioeptioiu, et k Riusîe en est une. Dmt un pays où Te^pèee humiine est sysié- maticpieflMnt tenue au point où la trouTe chaque gouTemement qui soooède à c«- lui qui vient de passer, sept années ne peuvent apporter de diangemens appré- ciables dans Taspect général du peuple , et nous sommes convamcn que le voyagenr qui traverserait en ce moment la Podolie et rUkraine , y verrait identiquement les mêmes sales auberges, les mêmes chaumières, les mêmes figures de Jui£s que celles auiquelles a eu à faire M. Moore. Cest dans cette partie de son voyage que sa rela- tion offre une lecture attachante et un intérêt qui va toujours croissant à son ani- vée à Odessa. On sait les progrès merveilleux de cette ville dont TemplaoeBDent était occupé par une demi-douzaine de misérables huttes et un fort de même apparence, IorK|ii le général Ribas sous les ordres de Potemkin s*en emparai en 1789. On connaît également les motifs qui engagèrent Catherine n à planter sur ce rivage à aoîtié désert ses avant-postes contre la Turquie. La corruption inhérente à radminisiii- tion russe arrêta long-temps Tessor de la nouvdle ville, et ce ne fut que lon- qu*eUe fut confiée à un honune habile et intègre, le duc de Ricbdieu , qu*cUe de- vint en peu d^années ce qu*eUe est aujourdliuL M. Moore a raconté en p« le eatnofdianr que ni la crainte d'être déeontett , ni ceHe du cliitiment n'arféle le» déprédateov Mail le fidt eit que pottmi qu*mi hoome ne conspire pas contre Télai, pon^ qoll se contente de lire la Gaiette de Saint-Péterd>Mvg, et qa*il admette qae M é»t p6ttr le mieux dan» le meilleur des empires possibles, il peut Toler , se psiiav et commettre impunément toute espèce d'injustices. » Après ai^ûfirtraeéce tableau qui n'est pas entièrenientneaf, M . Moore se réov. avec ime honnête mdignation, contre ceux qui ont eneoro foi dans les forcée hi Russie , mais il eit érident que fai question n'est pas là; ce n^est pas son gooiff nement oorrompo qui te rend i cnindre, si crainte il j a, mai» bieti ses uam ignorantes et fanatiques que ce gouTcmement met d'un signe en action. Aa reste. M. Moore n*a pas eu la prétention de (fiscuter cette question ai reliattne de t» luenoe que Torient de TEurope peut avoir un jour sur son occident. Noas ana» au fond fai mime confiance que bi dans l'avenir de ce dernier; teolcaaeai ass» b poisons dans d'autres motife, il nous suffit pour cela de regarder aotoor de aoai. D'Odessa M. Moore revint à Paris par Vieane et Strasbooi^; à Tienne il est lliomMar d'être présenté au duc de Reicbstadt : cet épisode de aon voy^ cil <<^ dVm vif mtérét, s'il l'eût publié aaasitét son retour; on sent qu'aoJoufdVD il doii perdre une partie de son mérite. Un itinéraire, offrant tontes le» dnUnoes |veii- rues par Tautenr, termine son ouvfnge et lui donne un de^ d'otflité de plus. U* voyageurs qui auront la même destination qae M. Moore trouveront en kà v compegnon de route attachant et un guide fidèie; à ce double titre no» croyos^ devoir le leur recomnnnder. F. BULOZ. Digitized by VjOOQIC TABLE DES MATIÈRES DU QUATRIÈME VOLUME- (troisième s^rib.) Piget. ALLAN GUNNINGHAM. — Histoire bi(^ra|»hique et criticfue de la HUératore anglaise depuis ciiKjuante ans. Y' partie, 5 ALFRED DE MUSSET. — Fantasio, comédie. 50 TIJ. LACORDAIRE. — Revue de voyages. — Voyages des capi- taines Owen, Sturt et Morell. — Voyages de MM. Rozet et La- place. 75 LERMINDSR. — Études de Tantiquité. — I. pe Tacite et de l'historien. 402 Chronlqqe de la quinzaine. 119 L. ROMAND. —Poètes et Romanciers modernes de la France.— IX. Alex. Dumas. 129 ALLAN GUNNINGHAM. — Histoire biographique et critique de la littérature anglaise depuis cinquante ans. Dernière partie. 464 MIGHELET. — Histoire moderne, le XIY' siècle. 486 ALPHONSE DE LAMARTINE. — A une jeune Arabe, poésie. 496 E. D'AULT-DUMESNIL. — Le Marquis de Santillane. 202 Chronique de la quinzaine. 228 GUSTAVE PLANCHE. — Histoire et phUosophie de l'art. — IL Michel-Ange. 244 Digitized by VjOOQIC 790 TABLE ABt HâTIÉaBS. LEKMHf 1ER. — De rEncydopédie à SI tons el de rinttnicstioQ da penple. Xfl SAINTE-BEUVE. — Mémoires de Mirabeau. » WILSON. -^ Jooroal d'un officier de la marine anglaiw. SW A. DESCHAMPS. — Satires. 537 Oironiqne de la quinzaine. Sfî EDGAR QUINET. — Poètes de T Allemagne. 5SS E. DELÉGLUZE. — Dante était-il hérétique? STO J.-J. AMPÈRE. — De Thistoire de la littérature française. m UN MEMBRE DU PARLEMENT. — Hommes d'état de r An- ^eterre. Lord Brougfaam. 491 AUGUSTE BARBIER. — ^erpsidiore. W Chronique de la quinzaine. ^ HENRI HEINE. — De F Allemagne depuis Luther. I'* fiartie. ^ GUSTAVE PLANCHE. — Les royautés littéraires. 5» LERMINIER. — Études de l'antiquité. — II. Thucydide. 5« F. DE CORCELLE. — De l'administration financière des Etats- Unis. 5M Chronique de la quinzaine. X LETRON?Œ.— Des Opinions cosmographiques des pères de FE^ise rapprochées des doctrines phflosophiques de la Grèce. 6t( CHATEAUBRIAND. — Mémoires tfOulre-Tombe. «H A. LOÈVE-VEIMARS. — Histoire et philosophie de l'art. — IH. Mozart , première partie. W GUSTAVE PLANCHE. — Don Juan à l'Opéra, deuxiènie partie. NT A. DE LAMARTINE, -r Destinées de la poésie. » SAINTE-BEUVE. — Poètes et Romanciers modernes de la France. — X. M"* de Souza. 9& Chronique de la quinzaine. 79 ( i^!" \ ^' ' ^ • .^"^ ^•"-X FIN DB LA TABLI. Digitized by VjOOQIC Digitized by VjOOQIC Digitized by VjOOQIC Digitizedby Google* ♦ • « •• r *S