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REVUE HISPANIQUE
MAÇON, PROTAT FRÈRKS, IMPRIMEURS
REVUE HISPANIQUE
Ri'ciu'il consacre à Télndii des langues, des Utlèrature^ et de rhistoire des pays casliUans, catalans et portugais
PUBLIÉ PAR
R. Foulché-Delbosc
CINQUIÈME ANNÉE 1898
.3
.*
PARIS ALPHONSE PICARD ET FILS, EDITEURS
Libraires des Arcliives nationales et de la Société de l'École des Chartes 82, Rue Boxaparte, 82
1898
GUILLAUME DE HUMBOLDT
ET L'ESPAGNE
Wer die meisten Gestalten der vielfach iimwohnten Erde,
Die er vergleichend ersah, tr'àgt im bewegenden Sinn, Wenn sie die glùhende Brust mit der fruchtbarsten Fùlle durchwirken, Der hat des Lebens Qiiell tiefer und voiler geschcipft. W. V. HuMBOLDT, Sierra Mnrena.
Personne n'ignore que Guillaume de Humboldt a visité deux fois l'Espagne, qu'il y fit, au commencement de notre siècle, des études fort sérieuses sur l'origine et sur la langue des Basques, qu'il imprima quelque part des fragments de ses impressions de voyage et de ses recherches linguistiques; mais bien peu, sans doute, sont en état d'apprécier, n'importe comment, tout ce que ce puissant génie a pensé et écrit sur l'Espagne. S'il n'existe pas encore d'édition raisonnable et complète de ses nombreux ouvrages, on a pourtant, grâce à l'activité de plusieurs savants et à la condescendance inépuisable des particuliers, fouillé dans les archives de famille; il ne se passe pas d'année sans que l'on publie des extraits de corres- pondance, des confessions intimes, des essais inconnus, des souvenirs de voyage. On ne regrettera nullement cette chasse fiévreuse à l'inédit aussi longtemps qu'elle n'aboutira pas aux relations futiles ou aux frivoHtés et puérilités posthumes qui ont terni la mémoire de Gœthe et d'autres grands hommes. Le moment paraît venu d'esquisser, en rassemblant les débris épars çà et là dans le trésor épistolaire dévoilé, ce que l'on pourrait appeler l'histoire des relations de Humboldt avec l'Espagne. Un aperçu d'ensemble de tout ce que l'Espagne, sa civilisation, sa nature, ses mœurs, ses lettres, ses arts, sa langue ont été dans
Revue hispanique i
ARTURO FARINELLl
l'imagination de l'ami et du confident de Gœthe et de Schiller n'ouvrira pas sans doute des horizons nouveaux à l'étude de Humboldt comme homme et comme savant, mais il fournira quelques détails curieux à la connaissance de la physionomie morale de celui qui a été le plus olympien et le plus harmo- nieusement équiUbré et, peut-être aussi, le plus universel des explorateurs allemands de la nature humaine ; d'autre part, elle remettra en mémoire aux Espagnols, trop habitués à juger d'eux-mêmes par les tableaux trompeurs et fantastiques que les étrangers leur présentent à tout moment, les appréciations d'un observateur véritable et profond, qui conservent toute leur valeur après un siècle écoulé et qui tranchent nettement sur les jugements aussi superficiels que prolixes de tant d'amateurs modernes des choses d'Espagne '.
LE CARACTÈRE ET l'eSPRIT DE GUILLAUME DE HUMBOLDT
Guillaume de Humboldt était dans la maturité de son âge, il venait d'atteindre sa trente-deuxième année, lorsqu'il mit pour la première fois le pied sur la terre d'Espagne. Tous les dons qu'il avait reçus de la nature étaient alors en pleine floraison, développés encore par tout ce qu'il avait appris, par une éducation des plus soignées et par le commerce avec les hommes les plus célèbres de son temps.
Toutes les pensées qui avaient occupé les esprits les plus notables de l'époque avaient passé par son cerveau. Il était à 30 ans un savant accompli, un penseur consommé, pourvu en surabondance des moyens nécessaires pour remplir sa mission
1 . Si cette étude offre quelque mérite dans la langue et dans le style, les lecteurs doivent en savoir gré à la bienveillance de mon cher ami le Dr Jules Jeanjaquet, qui a corrigé mon manuscrit avec une patience infinie et un désin- téressement que je n'aurais sans doute rencontré nulle part.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE
dans la vie. De même que ces grands fleuves qui s'avancent majes- tueusement et dont les affluents nouveaux viennent sans cesse accroître le volume, Humboldt avait étendu constamment sa sphère d'action ; il s'était assimilé le savoir et l'expérience de l'élite des hommes qui l'entouraient. Il agira désormais comme individualité puissante; ses voyages ne signitieront plus, comme pour d'autres, un changement, souvent même un bouleverse- ment des idées antérieures, ils ne feront qu'élargir l'étendue de ses connaissances et perfectionner sa méthode, qu'il saura appliquer mieux que personne à la caractéristique des différentes nations et à l'étude des hommes et des choses.
En fait, il était heureux, foncièrement, presque excessivement heureux. Ce bonheur, cet éclat de la destinée, le surcroît de bien-être matériel, dont il jouissait dès sa naissance, l'harmonie souveraine et presque surhumaine, le calme prodigieux, aujour- d'hui inconcevable, de ses forces pensantes, n'ont pas été une des moindres causes du refroidissement qui s'est produit autour de son nom. Nous ne vivons plus dans le même cercle d'idées ; nous ne savons plus jouir esthétiquement comme lui ; nous poursuivons d'autres buts dans un âge bien plus troublé, violemment agité par des problèmes d'une nature tout autre que ceux que l'on discutait en Allemagne de son temps. A mesure que nous nous éloignons de sa manière de vivre, ses œuvres comme ses idées nous étonnent bien plus qu'elles ne nous guident et ne nous inspirent, et nous devenons d'autant plus injustes envers lui que nous nous soucions moins de le comprendre. C'est que nous sommes bien plus disposés à admirer des natures tragiques et souffrantes que des caractères tout d'une pièce, parfoitement équilibrés, impassibles dans leur perpétuel bien-être. Il n'y avait point en Humboldt l'étoffe d'un titan, et moins encore celle d'un martyr. Les orages de la vie ne se déchaînèrent pas avec véhémence sur sa tête ; ils l'épargnèrent. Son cœur n'éprouva jamais le choc des passions acharnées et tumul- tueuses, le conflit poignant entre l'idéal poursuivi et la misérable
ARTURO FARINELLI
réalité de l'existence, qui mine le bonheur et la santé de la plupart des artistes et des poètes. Point d'amertumes véritables, point de luttes, point d'efforts, point de désirs réprimés, pas même d'hésitation et de doute dans les décisions à prendre. Il n'a jamais subi les vicissitudes de la fortune, qui terrassent les âmes délicates et agissent sur elles comme les vents impétueux sur la surface de la mer. Il a toujours plané avec un calme olympien au-dessus des misères de la terre. Il a vécu en sage toute sa vie. Maître incomparable dans l'art de jouir, il a su tirer parti des événements quels qu'ils fussent, profitant de chaque vent qui soufilait, non pas pour changer d'idées, mais pour se perfectionner soi-même sans relâche. Les circonstances de la vie, les vrais malheurs domestiques eux-mêmes, n'eurent pas de prise sur lui ; il dominait les circonstances, mieux encore, il savait les exploiter. Tout lui venait à propos pour épanouir son âme. Chaque étude, chaque observation, chaque nouvelle connaissance était pour lui une nouvelle source de plaisir. Il était d'une étonnante souplesse d'esprit et néanmoins ferme, inébranlable dans ses principes et dans ses convictions. Tel il se montra au commence- ment de sa carrière, tel il est resté jusqu'à sa fin; il a été jeune toute sa vie. Tout ce qu'il a pensé et senti forme un ensemble merveilleux, sorti du même moule, dominé, dirigé par les mêmes principes. Esthéticien, métaphysicien, linguiste, homme d'Etat, Humboldt a été en tout le même penseur.
Ayant conservé toujours le repos, le calme suprême de son âme, il a évité les écarts subits de la pensée, les envolées hardies dans le monde transcendental ; sa fantaisie n'éprouva jamais les éblouis- sements et les extases des vrais poètes; il avait l'âme d'un philo- sophe plutôt que celle d'un poète et d'un artiste. Ami de Schiller, épris de la liberté individuelle comme lui, idéaliste comme lui et parfois même son conseiller et son confident, il est à mille lieues de l'enthousiasme poétique du chantre de Guillaume Tell. La vue des spectacles grandioses, des montagnes aux masses écra- santes, de l'Océan sans bornes, de ses vagues en perpétuel mou-
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 5
vement, les ruines de Rome, les voyages de son frère, la mort de sa femme, les souvenirs au déclin de la vie l'ont inspiré : il a écrit des vers, mais ces vers sont lourds et traînants, les idées se pressent, s'entassent, s'étouffent sous la forme embarrassée qui les étreint. Son vrai domaine est la prose philosophique ; là il est à l'aise, il sait donner une expression claire et lumineuse à toutes les sinuosités de sa pensée, aux idées débordantes dans toutes les branches du savoir. Il s'attachait aux hommes, aux individualités marquantes surtout, mais il aimait encore plus la solitude qui lui permettait de se concentrer, de se recueillir, de revenir sur lui-même, de méditer à loisir. A un âge où la plupart des jeunes gens se lancent dans le monde pleins d'ardeur et d'effervescence, il se retire tantôt à Burgôrner, tantôt à Auleben, surtout à Tegel, pour se vouer à l'étude et à la con- templation. Les affaires surviendront et l'entraîneront malgré lui. Tour à tour diplomate, ambassadeur, ministre, forcé de rivaliser d'intrigues avec un Talleyrand et un Metternich, il saura toujours réserver une place à ses occupations favorites, s'enfoncer dans ses idées et faire abstraction du monde qui l'entoure. Au plus fort du combat diplomatique il persiste dans son quiétisme bienheureux.
Sans doute il a eu ses heures mélancoliques : ses sonnets et quelques lettres sont là pour le prouver; le penchant à la solitude devait exclure souvent la gaieté. Mais la mélancolie de Humboldt ne le rongeait point à l'intérieur, elle n'était pas même un obstacle à ses jouissances intellectuelles. C'était une mélancolie douce qui le caressait mollement, pareille à cette gaze vaporeuse qui s'élève sur la plaine, enveloppe les formes, bleuit les con- tours, mais que le soleil perce bientôt et fait disparaître. Lorsque le malheur frappe à sa porte, il se résigne en philosophe ; il verra mourir dans la fleur de l'âge deux de ses enfants, son asile de Tegel se couvrir de tombeaux et le vide se faire autour de lui, il enterrera sa femme, il restera presque seul dans sa famille et il courbera la tète sans pousser un cri de douleur, préparé, résigné à tous les coups du sort.
ARTURO FARINELLI
Ce Stoïcien de vieille roche, qui, à quelques-uns, a pu paraître trop froids trop raisonneurs trop épicurien, incapable d'une passion véritable', constamment et uniquement préoccupé du
1. « Der edelste aller stoischen Epikuràer » l'appelle V. Weigand dans un de ses Essays, Mûnchen, 1892: Zur Psychologie des nj. Jahrhiinderts, p. 232. «Il était froid et clair comme un soleil de décembre », a dit de Humboldt Challe- mel-Lacour, dans son livre La philosophie individitdiste, Paris, 1864, p. 46, que les Allemands ne lisent guère aujourd'hui, mais qui a été largement mis à profit par Gregorovius pour son admirable étude sur les deux frères Humboldi : Kkinere Scbriften -{ur Geschichte niid Ctillur, Leipzig, 1888, II, 125 ss.
2. Thérèse Huber, la mère de Victor Aimé Huber, bien connu en Espagne f^ar ses Esquisses, femme très spirituelle, qui vécut nombre d'années dans l'inti- mité de Guillaume de Humboldt, appelle une fois assez durement son ami : « Ein Mensch, der stets theoretisirt und das Leben, den Genuss, die Moral, jeden Gedanken und jede Regung, Faser fur Faser abgesplittert hat, so dass ihm die Menschheit wie eine Apothekerbude vorkommen mag, aus deren Bûchse er Gesetze, Staatenwohl, Vertràge u. s. w. zusammensetzt. Palinge- nesie hat nur mit decomponirten Kôrpern zu thun » (Drieje von und an IF. von Humboldt. Neiie Frète Presse N" 11777. Lettre du 14 juillet 1817). Grillparzer a été plus dur encore envers Humboldt. Il l'appelle (Œuvres, 5, XVIII, 105) : « Der greulichste Pédant ». Il n'épargne ni l'ironie, ni l'injure : « Dieser Pédan- terie widerspricht scheinbar sein Briefwechsel mit einer Frau, der allerdings vortrefflich ist. Ich glaube aber, er hat damais, ùber seine eigene Dùrre erschrocken, sich ein sentimentales Zugpflaster auflegen vvollen und daher auf gut Gliick ein Frauenzimmer gewàhlt mit dem er ini Feuer exerzieren konnte. EndlichblieberinderspekulativenGraniniatik hangcn, und in diesem Saïuiboden gediehen seine Kartoffel. » — Dans l'excellente caractéristique de G. de Hum- boldt donnée récemment par F. Jonas (Schiller Briefe, VII, 394 ss.), je trouve un reproche qui ne me semble pas tout w fait fondé : « Es mangelten ihm die kràftigen Atfekte, die zum Bilde des rechtcn deutschen Mannes gehôren, und die eben nur die gespannte Thiitigkeit auf klare, feste Ziele gebcn kann. »
3. Il suffit de lire les lettres de Humboldt à Motherby pour se convaincre qu'il a senti comme tout homme passionné les chagrins de l'amour. Lorsqu'il fallait prendre congé de M"ie Motherby il était (Lettre du 17 déc. 1809) : « wie dumpf und betiiubt an allen Sinnen », il avoue cependant : « Es liegt sonst gar nicht in meiner Natur, von welcher Empfindung es sey, so physisch ûberwâltigt zu werden ». Briefe an Johanna Motherby von ÎVilhchn voit Humboldt und Ernsl Moril^ Arndl, hrg. v. A. Meissner, Leipzig, 1893.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE
développement complet et parfait de son être, était en réalité un des plus nobles représentants de l'idéal humanitaire. Humboldt a plaidé toute sa vie avec obstination en faveur de l'affranchisse- ment de l'énergie personnelle ; il rêvait l'homme libre et indé- pendant, maître absolu de ses forces et de ses capacités naturelles, point entravé par les liens de la société et de l'Etat; il a toujours cru au pouvoir exclusif de l'individualité dans la destinée des nations. C'était au fond un adepte de Rousseau qui allait rehausser la dignité personnelle avec plus de constance et de ténacité dans les principes que son maître lui-même'.
Ce qu'il voit dans le monde, ce qu'il a appris par l'étude incessante de l'antiquité, c'est la force productive de quelques hommes supérieurs, le travail de l'individu, point celui du genre humain pris en masse. La civilisation quelle qu'elle soit, les caprices du hasard ne peuvent rien contre la puissance indivi- duelle qui crée, transforme et enchaîne tout après elle. Elle seule règle la destinée des nations et produit les différentes époques de l'histoire. Le génie de l'homme est le facteur principal de l'histoire. Humboldt prêche encore dans sa vieillesse son évangile de l'individualité. Il avoue dans une de ses lettres à Charlotte Diede que l'homme est au centre de toutes choses dans ce monde. Les événements sont subordonnés à l'esprit, à l'activité, au sentiment de l'individu. Toute évolution est soumise à l'énergie individuelle. Si les institutions s'améliorent, si notre savoir augmente et s'élargit, si les états et le monde entier se perfectionnent, c'est à l'énergie individuelle de l'homme que nous le devons^.
1. Voir sur les relations des idées de G. de Humboldt avec le système péda- gogique de Rousseau : R. Fester, Rousseau inid die deiilsche Geschichtsphilosophie , Stuttgart, 1890, p. 292 s.
2. « ...Darum nehme ich in allen, auch den grôssten Weltbegebenheiten immer den Einzelnen, seine Kraft zu denken, zu empfinden oder zu handeln heraus », Briefe von W. von Humboldt an eiiie Freundin, Leipzig, 1853, I, 239
8 ARTURO FARINELLI
Il £iut donc que l'homme agisse en parfaite liberté. Le but le plus noble qu'il puisse poursuivre c'est de déployer aisément et complètement sa propre individualité. Il se perfectionnera d'autant plus qu'il agira par lui-même et pour lui-même. Y a-t-il quelque chose de plus important ici-bas que la force suprême, le développement multiforme des individus ? La loi première de la morale est : « Cultive-toi toi-même ; » cette autre ne vient qu'après : « Agissurlesautrespar ce que tu es toi-même. » Malheur aux États qui étouffent dans ses germes l'esprit indépendant de l'homme, cette force vitale de laquelle dépendent en premier lieu l'aisance et la puissance d'un peuple.
Mille fois Humboldt a donné libre carrière à son exaltation pour l'individu, qu'aucune espèce de gouvernement n'aurait dû entamer, en particulier et mieux qu'ailleurs dans son livre Sur Vétendue et les limites de l'action de l'Etat, qu'il écrivit en 1792, et dans l'Esquisse sur les Grecs, de l'année suivante. De bonne heure il fait de l'homme le sujet principal de ses études; il adopte la devise de Charron, de Pope et de bien d'autres philosophes et poètes : « La vraie science et la vraie étude de l'homme, c'est l'homme. » Il recherche les per- sonnalités les plus accusées, et son plus grand plaisir c'est de démêler leur organisation complexe, de suivre leur développe- ment graduel. Nous ne jouissons et nous ne profitons vraiment de la vie, avoue-t-il, qu'en nous efforçant d'observer l'homme dans ses plus grandes variétés. Le hasard, car tout dès l'enfance lui a souri et il a toujours été heureusement bercé dans les bras de la fortune, le hasard l'avait fait naître à l'époque la plus lumi- neuse pour le déploiement de l'esprit de sa nation, et l'avait placé au milieu de grands hommes et d'individualités puissantes.
(9 mai 1826). L'idée clièrc à Humboldt est celle du jaillissement instantané dii génie. Voir son essai (1795): Uehr den Geschlcchtsunterschied tmd dessen Einjltiss atif die organische Natiir.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE
Humboldt ne perdra aucune occasion d'approfondir l'étude de ses semblables. Lorsqu'il quitte sa solitude, il s'entoure d'un véritable olympe intellectuel ; il est l'ami de Gœthe, de Schiller, de Fôrster, de Kôrner, de Jacobi, de Wolf et d'une foule d'autres grands hommes; il fait môme des voyages pour les approcher, pour vivre quelque temps dans leur intimité : c'est ainsi qu'au printemps de 1794 il va exprès à Jena pour trouver Schiller; il entretient une correspondance assidue avec l'élite de sa nation, et ses lettres sont un système complet d'éducation, le miroir le plus fidèle du progrès continu qu'il s'imposait; elles contiennent la moelle substantielle de ses pensées et de ses sentiments.
Jamais on ne l'a vu perdre son étonnante sérénité. Il a gardé jusqu'à son lit de mort la lucidité d'un esprit élevé qui com- prend, distingue tout et étudie son état'. S'il avait pu souhaiter un bonheur plus grand pour lui, c'eût été d'être venu au monde vingt siècles plus tôt, dans sa Grèce chérie, et de vivre avec Homère et Pindare, qu'il adorait. Mais après tout, avec ses beaux rêves de l'antique, il avait dans son siècle, dans sa patrie, un sort enviable dont il jouissait, dont il savait jouir : « La comparai- son des individualités des grands hommes, écrit-il une fois à Jacobi, dont le hasard m'a heureusement fait le contemporain et que je connais personnellement, est l'occupation qui m'intéresse le plus et que je préfère dans mes heures de paisible recueille- ment 2. » C'est encore ce qu'il répète à l'amie à laquelle il confiait tous les secrets de son âme. Ce ne sont que les relations avec
1. Al. de Humboldt à Varnhagen ($ avril 1835), Lelires de Al. de Humholdt à Varnhagen, traduites par C.-P. Girard, Paris, 1860. « Der Reichthum einer Seele von der aile Felder des Wissens und Lebens klar und sonnig daliegen, ist immer befruchtend und immerBlûthen spendend ». Karoline v. Wolzogen à G. de Humboldt (Lettre de Weimar, 8 avril 1822). O. Harnack, Briefe von und an IF. von Humholdt, d^ins les Biogr. Blàtter de Bettelheim, II, 61.
2. Berlin, 15 octobre 1796. Briefe von W. von Humboldt, an Friedrich Heinrich Jacobi, hrg. von A. Leitzmann, Halle, 1892, p. 51.
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les hommes qui donnent quelque prix à la vie ; plus elles vont au fond, plus on reconnaît en quoi consiste la véritable jouissance, l'individualité'. Dans cet ait d'étudier les hommes, de classer leurs physionomies particulières, avec un esprit et une sagacité bien différentes de celle de Lavater, pour saisir d'emblée leur trait saillant, Humboldt acquit une rare virtuosité. De l'observation pénétrante et minutieuse de l'homme comme produit isolé de la nature, il s'élève à des observations générales sur l'humanité entière; de l'étude des particularités individuelles de l'homme il passe à l'étude de l'individualité de la nation. C'est la nature qui produit spontanément les différents caractères. C'est la nature qui forge l'homme, et non le raisonnement ^. Dans ses lettres à Schiller, à Jacobi, dans son fragment Observations sur rbistoire universelle, qu'on vient de publier ', ailleurs encore, Humboldt revient à son idée favorite de l'apparition soudaine de l'indivi- dualité, qui se développe de l'intérieur à l'extérieur. Les circon- stances de la vie, le climat, la religion, le gouvernement et les mœurs modifient cette apparition sans doute, mais sans toucher i\ son essence véritable; c'est une sorte d'étincelle que la nature
1. Tegel, 21 septembre 1827. Briefe an einc Frciindin,\, 323. Voir aussi la lettre du i" mars 1825.
2. La même idée revient chez Gœthe. Voir W. Dilthey, Beilrâge :ium Stu- diiini der Individiialilàt, dans les Sil^inigsher. der k. pretiss. Akad. der Wissensch., zu Berlin, mars 1896, XI-XIII, p. 259 s. L'essai de R.-M. Meyer, Ueher den Begriff der Iiidividualilàt, dans les Deutsche Cbaraktere, Berlin, 1897, p. 43, n'a rien à faire avec les idées développées par Humboldt.
3. Sechs nngedrtickle Aufsàtie ûber das dassische AJterlhnvi von W. von Hum- holdt, hrg. V. A. Leitzmann (^Deutsche Litteraturdenkm. des 18. nnd /<?. Jahrh. N. F. 8-12). Leipzig, 1896, p. 64. Ce fragment, qui développe quelques-unes des idées fondamentales de Humboldt, a été rédigé peut-être plus tard que Leitzmann ne le pense. Les considérations sagaces sur les révolutions des peuples n'ont-elles pas en vue particulièrement la Révolution française? Restent les singularités de la graphie dans le manuscrit, qu'on ne peut pas bien facilement attribuer au hasard.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE I I
allume tout d'un coup, où elle veut et par caprice. L'élément substantiel dans le caractère d'une nation, comme d'un individu, c'est sa forme primitive particulière. Une nation avancée doit ses privilèges à son individualité d'origine, et celle-ci se manifeste chez l'homme isolé, comme dans l'ensemble d'un peuple, spon- tanément et comme par miracle \
Cette manifestation miraculeuse et toute-puissante de l'indivi- dualité, l'élixir de la vie de l'homme et des peuples, Guillaume de Humboldt la voyait plus frappante et lumineuse qu'ailleurs dans la Grèce aux plus beaux temps de sa civilisation. C'est vers la Grèce que son âme, comme celle de Winckelmann, se vit tou- jours magiquement et irrésistiblement attirée. Ses plus beaux rêves le transportaient en Grèce ; son imagination était remplie de souvenirs helléniques, ses éludes le ramenaient sans cesse à l'antique. En Allemagne, en France, en Espagne, en Italie, par- tout où il erra, il vivait, dans ses heures de loisir, dans l'intimité des auteurs classiques qu'il lisait et qu'il goûtait souvent avec sa femme. La Grèce, c'était son ciel, vers lequel il levait les yeux aussitôt que les troubles de la vie menaçaient de l'opprimer, et la Grèce l'avait animé d'un souffle de son génie, lui avait légué, comme à un fils égaré en terre étrangère qui s'éveille après un som- meil de siècles et de siècles, l'idéal esthétique de ses grands poètes et de ses grands artistes. S'il travaille dansses meilleures années, avant de s'occuper sérieusement de linguistique, c'est pour la Grèce ; s'il propose des modèles à imiter à sa nation, ce sont les Grecs; s'il a eu des élans, une sorte de transport, d'enthousiasme, de flamme dans son existence si calme, si inaltérable, c'est pour la Grèce. S'il a eu des regrets, c'était de n'avoir pas vécu dans un âge infi- niment plus serein que le sien ; mais ces regrets étaient ceux d'un philosophe résigné et ne rappellent guère les lamentations d'autres grands hellénistes qui luttaient pour leur idéal inassouvi :
I. LifiiiDi itiid Hi'l!a<, p. 146 du même recueil.
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les plaintes amères et poignantes, les cris de douleur de Leopardi, les soupirs, les rêves fiévreux de Hôlderlin.
Tout jeune encore, sur les bancs de l'école, à l'Université, il entend prêcher par ses maîtres l'évangile hellénique ; Engel et Mendelssohn avaient mis les Grecs à la mode, les leçons de Heyne à Gôttingen jettent des germes féconds dans son âme et lui inspirent l'amour de Pindare et d'Eschyle^, l'amitié avec F. A. Wolf, le grand philologue de Halle, fit le reste. Déjà en 1787, Humboldt publia des traductions de Xénophon et de Platon, qui trahissent l'inexpérience de la jeunesse; ce n'est que plus tard qu'il fut maître inimitable dans l'art de traduire. Depuis 1790, les projets de travaux sur la littérature des Grecs se succèdent avec une fréquence et une rapidité étonnantes; les lettres à Wolf en sont pleines ; il veut rédiger (en 1792) une sorte de journal ou de revue avec le titre Relias, consacré exclusivement à l'étude des Grecs, il veut écrire une caractéristique de l'esprit grec et il com- mence par l'étude de Pindare, qu'il n'achève pas et qu'il ne publie pas ; il promet à Wolf de traduire le Ménexène de Platon, il commence des études fort étendues sur l'antiquité, sur la nécessité de l'étude des Grecs, sur la décadence et la ruine des états libres de la Grèce ; il a ses héros tavoris : Homère, Sophocle, Aristophane, Pindare, qu'il place au centre de ses études et qu'il voudrait faire aimer par tout le monde. Malheu- reusement il n'a laissé que des projets d'études et des fragments ; le peu que l'on connaissait par ses œuvres, les Essais que l'on vient de nous faire connaître dans un charmant recueil, sont une partie bien mince du grand travail que Humboldt avait consacré à l'étude de la Grèce.
Dans ses voyages il ne cachait nullement ses goûts pour l'an- tiquité ; il voyageait un peu en humaniste, tout en cherchant à se conformer aux mœurs contemporaines du pays. L'Espagne ne manqua pas d'évoquer ses souvenirs classiques. Valence, les côtes de la Méditerranée où viennent aboutir les plaines de la Manche et de la Castillc lui rappelaient les légendes des
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Samothraces; les ruines de Sagonte lui offraient mille images de l'hiscoire ancienne, et le combat acharné et tragique qui décida la chute de Carthage et la grandeur de Rome lui faisait déplorer la fin des colonies grecques englouties par les Latins voraces, race dégénérée, indigne de la civilisation des Grecs qui leur tombait en partage. Si ces colonies avaient pu prospérer, les langues méridionales auraient pris leur origine de la langue grecque qui est bien autrement féconde que la langue pauvre et rude des Latins '.
L'Italie, mieux que toute autre nation, lui rappelait la Grèce, et que fit-il autre chose dans son long séjour à Rome que vivre à l'antique, se bercer dans les souvenirs du monde classique disparu, jouir, au milieu des ruines, des sourires de la nature qui avait souri à ses Hellènes, évoquer le tableau complet de la vie hellénique des siècles écoulés ?
On sait les effets de l'hellénisme de Humboldt sur ses contem- porains en Allemagne. L'ami de Schiller et de Gœthe est pour une bonne part dans cette régénération qui se produisit dans l'esprit germanique à la fin du siècle, retrempé aux sources pures et vivi- fiantes de l'art grec -. De même que l'essai philosophique Sur la poésie naïve et sentimentale de Schiller avait éveillé dans l'âme de Humboldt un monde de pensées nouvelles, l'écrit de Humboldt Sur l'étude de l'antiquité et du grec en particulier, quoique trop rapidement esquissé, amena le grand poète à un jugement plus approfondi de l'antique, à une connaissance plus sûre et plus exacte de l'esprit grec. D'autres poètes, d'autres savants avaient arboré en même temps que Humboldt le drapeau hellénique. Fré-
1. Ueber das antike Theatcr in Saguni, p. 66 du recueil de Leitzniann.
2. Humboldt ne figure point, à mon grand étonnement, dans l'étude de F. Arnold, Der deutsche Philhelleiiismiis, Kultur und Uterarhistorische Untcrsuch- ungen, ànns V Eupliorion (Ergànitingsbeft), II, 71 s. Voir aussi A. Stern, Znr Gesclnclite des PlnlI:eUenismiis, dans le journal Die Nation, 1896-97, n'' 14.
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déric Schlegel, nourri des idées de Hetder et de Winckelmann, avait écrit des essais qui rappellent par leur titre les essais de Humboldt : Sur F étude de la poésie grecque; Les Grecs et les Romains ; Sur la poésie homérique ' ; il projetait comme Humboldt une carac- téristique des différentes races de l'antiquité, tâche qui ne fut accomplie que plus tard par Otfried Mùller ; mais tandis qu'en exaltant démesurément la Grèce, Schlegel et ses adeptes se per- dirent bientôt en déclamations vagues et emphatiques, en rodo- montades grecques, comme les appelait Schiller -, Humboldt, en creusant toujours plus à fond les mystères de l'art antique, ouvrait vraiment des horizons nouveaux.
On n'insistera jamais assez sur le culte que Humboldt vouait aux Grecs, sur la préférence immense qu'il accorde aux peuples anciens sur les modernes, lorsqu'on veut mesurer la portée de ses appréciations sur les pays qu'il a voulu étudier. C'est en Grèce, écrit Humboldt, que l'humanité a produit ses meilleurs fruits ; en Grèce, l'homme s'est toujours développé librement, il a pu atteindre son plus haut degré de perfection ; chacun était né roi en philosophie, dans les lettres et les arts; chacun possédait ce que l'homme moderne ne possède guère : le sentiment inné de la manifestation la plus riche, la plus claire et la plus décidée de la vie humaine dans son caractère individuel et national '. Rien de moderne n'est comparable à l'antique. Un abîme incom-
1. Fried. Sclilcgel. Seine prosaischen Ju^cndsctirifleii, lirg. voii J. Minor, Wien, 1882, p. 87 s., 167 s., 215 s.
2. Schillers Briefe, hrg. von Jonas, II, 181. Qu'on se souvienne de Fépi- grammc mordante Die Zivey Fieber :
Kiium bat das kalte Fieber der Gallomanie uns verlasseii, Bricht in der Gràcomanie gar noch ein hitzriges aus.
Xenii'ii, 1796.
Nacb der Handschrift des Goethe u<id Schiller- Archivs, hrg. v. E. Schniidt und B. Suphan, Weimar, 1893, no 833.
3. Geschichle des Verfcills der griech. Freislaalev, p. 186 du recueil de Leitzmann.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE
mensurable nous sépare de nos ancêtres. Que l'on compare notre vie si tourmentée, si bouleversée, si décousue avec la vie des anciens, si douce, si paisible et si ensoleillée ; notre désharmonie perpétuelle avec leur équilibre constant et leur suprême harmonie; notre condition misérable, opprimée par les mille chaînes du hasard, des habitudes et de nos affaires; nos travaux éparpillés, qui ne sondent jamais le fond de la vie, avec leur activité libre et complète qui vise au plus haut développement de l'homme; nos ouvrages lentement et pénibletîient mûris, après bien des épreuves, avec les ouvrages de l'esprit grec, prodigués avec une facilité et une fécondité étonnantes ; nos réflexions douloureuses dans notre solitude de cloître avec leurgaieté heureuse et sereine, s'épanouis- sant au dehors dans un état libre, dans une vie communicative. Revenons à l'antique, autant que nos forces limitées nous le per- mettent. La pierre de touche des nations modernes est leur senti- ment pour l'antiquité. Elles sont d'autant moins parfaites qu'elles s'éloignent plus de ce sentiment. La Grèce est notre patrie idéale. Nous n'y parviendrons plus sans doute, comme nous n'atteindrons jamais les modèles que la Grèce nous offre ; mais en cherchant à nous en approcher, nous soulagerons notre cœur et notre esprit, nous puiserons à une source intarissable de bonheur et d'enthousiasme, et, tout en restant dans l'imperfection inévi- table de notre être, égarés dans un monde qui n'est pas le nôtre, quelque souffle de la divinité viendra de temps en temps nous consoler.
Malgré ce culte pour la Grèce qui n'a d'exemple ni en Allemagne ni ailleurs, on ferait grand tort à Humboldt si on le croyait exclusivement attaché à l'antique ; il a montré, sinon le même amour, au moins presque autant de profondeur dans l'étude des nations modernes. Son génie aspirait à l'universalité du savoir. Il savait tout comprendre et il voulait comprendre tout. Sa curiosité de savoir était sans bornes. Il écrivit un jour à Schiller qu'il voudrait à sa mort laisser le moins possible der- rière lui qu'il n'eût point observé et étudié d'une manière quel-
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conque '. Noire vie est tellement courte, que ne l'employons- nous à la connaissance de ce qui regarde l'homme et sa des- tinée ? Observer, juger, discuter, comparer, classifier, disséquer, tel a été le travail constant de ce philosophe infatigable. Si chez lui l'observation a tué souvent la production, elle a, d'autre part, merveilleusement élargi son entendement. Schiller ne mian- qua pas de lui assurer qu'on n'atteint point la perfection indivi- duelle au moyen de la production, mais par le jugement et la jouissance ^. Tout imbu qu'il était de la science et de l'art des anciens, il avouait déjà, dans son essai Sur rétudc de raiitiqiiité, que l'étude de l'homme aurait gagné surtout par l'étude et la comparaison de toutes les nations, de tous les pays et de tous les temps. Il aurait savamment employé cent vies pour tout embrasser dans le cercle de ses recherches. Il faut lire dans ses lettres à Kôrner ses vastes projets. En 1793, il se propose d'étu- dier l'idéal de l'humanité en comparant les hommes dans les différents âges et dans les différentes nations '. Quelques années plus tard il conçoit le projet d'une caractéristique comparée de tous les peuples. Il a dû borner ses travaux. La concentration, l'intensité des études, ne lui importait pas moins que leur éten- due. Dans l'histoire anthropologique des différents peuples qu'il avait imaginée, l'essentiel était de saisir le trait saillant, qui revient dans toutes les manifestations de la vie et leur imprime son cachet particulier. Humboldt observe et juge en psycliologue et en naturaliste ; il ne décrit pas, il caractérise. Ses lettres four- millent de petits aperçus qui sont, en eux-mêmes, des caracté- ristiques complètes. Il fiiut lire ce qu'il a écrit à Paris, dans son
1. 28 sept. 1795. Brit'fiuecbscî iwischcii Scbilh'r und JV. von Hnniholdt in dcn Jahren i/Ç2 bis iSo;, hrg. v. Fr. Muncker, Stuttgart, 1895.
2. Lettre du 22 juillet 1796. Schillers Briefe, hrg. von F.Jonas, V, 35.
5. Ansichtenûher Aeslhelik und Lilteralur von IV. von Hutnbuldt. Seine Briefe an C. G. Kôrner, hrg. von F. Jonas. Berlin, 1880, p. 9. Voir aussi W. Scherer, Khine Schrijten, Berlin, 1893, I, 202.
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essai sur le théâtre français, dans ses lettres à Gœthe, à Schiller, à Kôrner, dans son admirable épitre à Jacobi (octobre 1798), pour se convaincre de la finesse, de la clarté, de la précision, de la profondeur de ses remarques. Jamais les Français n'ont été mieux caractérisés que par la plume de ce savant anthropologue et esthéticien.
Tout en se bornant à ce qui lui paraissait essentiellement national dans l'esprit et dans les mœurs des Français, tout en fixant ses regards plutôt sur le passé que sur le présent (en France, disait-il, on s'attache forcément aux siècles écoulés, tandis qu'en Allemagne on aime à voir et à vivre dans l'avenir), il donne un tableau de la vie intérieure de ce peuple qui étonne encore aujourd'hui par sa vérité frappante et par la précision sur- prenante des détails.
Ce qui distingue la méthode d'observation de Humboldt de celle de la plupart des psychologues modernes, c'est son goût pour la beauté pure. C'est par l'esthétique que Humboldt arrive à la connaissance des hommes ; c'est l'esthétique qui l'amène à la caractéristique des nations ' . En efi:et il étudie la France comme il étudiera plus tard l'Espagne et l'Italie, au point de vue pure- ment esthétique. Il donne à plusieurs reprises des preuves philo- sophiques de l'essence de la beauté ; il applique son principe dans l'étude de la tragédie française et de toutes les formes de l'art en Grèce, en Allemagne et ailleurs ; une fois il avoue même que le but principal de ses observations dans ses différents voyages était d'expérimenter pratiquement la théorie de l'esthétique.
Cette théorie foisait peu de place à la politique. On est surpris que l'homme à qui l'on confiera un jour les affaires les plus importantes de l'État, le ministre en Prusse, le plénipotentiaire à Vienne, ait négligé presque à dessein et obstinément la politique
I. Voir R. Haym, Wilhdm ion Humboldt. Lebenshild iind Charakteristik, Berlin, 1856, p. 185.
Revue hiipaniq^ue . 2
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dans la première époque esthétique contemplative de sa vie. Au milieu d'un pays en flammes, tel que l'était encore la France immédiatement après la Révolution, Humboldt n'est ni dis- trait ni touché par les questions brûlantes qui se débattaient autour de lui. Il médite tranquillement et sereinement sur le passé et reste étranger aux luttes du présent, vit dans la société, dans le siècle de Louis XIV. « La politique, je ne m'en mêle guère », écrit-il de Paris à Gœthe en 1798. Ses considérations sur l'action de l'Etat, très sensées et très profondes, peuvent fort bien se passer du mouvement politique contemporain. Dans l'étude de l'homme, l'étude de ses systèmes politiques est secon- daire. Humboldt saura plus tard rivaliser en perspicacité politique avec les hommes d'Etat les plus éminents ; sa carrière diploma- tique est pleine de beaux et brillants succès; mais le penchant à la méditation, à la contemplation solitaire l'a dérouté parfois dans les manèges et les intrigues des affaires. L'énergie politique lui a presque toujours fait défaut.
Ce que l'homme, de même qu'une nation, possède de plus individuel, c'est la langue. C'est la langue, dit Humboldt, qui enchaîne tout dans la vie, c'est la langue qui est l'esprit, l'âme véritable d'une nation, l'organe de l'être intérieur, l'exhalation spirituelle d'une vie nationale, c'est la langue qui conduit aux couches les plus profondes de l'humanité. Toute recherche du caractère national, toute recherche historique doit donc partir de l'étude de la langue. Tout le cercle des questions qui se rattachent à l'essence du langage sert à l'étude du développement graduel d'une nation. Une langue a plus ou moins de valeur à mesure qu'elle éveille plus ou moins d'idées claires, déterminées et vivantes dans l'esprit d'un peuple. C'est une étincelle divine qui a donné la vie à la langue. Des profondeurs insondables l'ont engendrée '. Vers 181 2, Humboldt écrit à Jacobi que l'on pour-
I. Voir surtout : Ueber das Entstehen der grammalischen Formen tinâ ihreu Einjluss au/ die Ideenentu'ickylung; — Uiher die Vcrschiedenheil des memchJichen SprachhaUiS.
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mit donner des principes à l'aide desquels on pourrait faire déri- ver de la langue l'esprit d'une nation, son origine, son caractère et même une partie de son histoire. Si Humboldt a poussé trop loin peut-être la croyance à l'omnipotence du langage, s'il a adoré le langage de l'homme comme une sorte de divinité, il a bien indiqué par là, en revanche, le moyen le plus sûr pour ariiver à la connais- sance intime d'un peuple. En donnant hbre carrière à ses goûts pour la linguistique, qui envahit bientôt tout le domaine de sa pensée, il a frayé la route aux recherches scientifiques posté- rieures, il a été un précurseur génial de la science philologique moderne.
I. — LES VOYAGES. ALEXANDRE DE HUMBOLDT EN ESPAGNE
Pourvu d'un capital de connaissances immense, à un âge auquel même les mieux doués tâtonnent encore dans leurs études, ami et confident des meilleurs esprits de son siècle, observateur et scrutateur incomparable de la vie intérieure des hommes, épris comme son frère et comme J.-J. Rousseau des beautés de la nature, cherchant dans la nature les lois qui régissent notre destinée, poussé par le désir d'accroître son expé- rience, d'élargir, d'approfondir ses idées, de confirmer par d'autres faits et d'autres exemples les principes inébranlables qu'il appli- quait habituellement à l'étude des hommes et de leur histoire, il est aisé de comprendre quels fruits Kumboldt tirera de ses voyages, en Suisse, dans le Nord de l'Allemagne, en France, en Espagne, en Italie. Peu d'hommes ont su voyager comme Guil- laume de Humboldt. Plus il reste à l'étranger, plus il perfectionne son art d'observation, plus sa ps3^chologie acquiert des bases sûres et inébranlables. Gœthe, dans ses notes de voyages, surpasse sans doute son ami dans les qualités essentiellement d'artiste ; ses esquisses ont les contours nets et déterminés ; même en s'occupant des détails, Gœthe ne donne que le côté vif et saillant
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de ce qu'il observe ; on n'a qu'à gratter légèrement la surface de ses descriptions et de ses réflexions pour y retrouver le poète et l'artiste. Chez Humboldt, la iaculté pensante prédomine ; les idées le maîtrisent et il maîtrise les idées. Il met tout ce qu'il voit au service des idées ; il est toujours à l'affût des causes qui ont produit tel ou tel phénomène dans la vie et dans la destinée d'une nation ; il amasse les détails, il charge son pinceau de couleurs ; partant, les tableaux qu'il achève sont plus riches en effets, même plus complets que ceux qui sortent de l'imagination bien plus poétique de Gœthe. Les mêmes soins que Humboldt prodigue à l'intérieur des choses, il les prodigue à l'extérieur. L'étude de la nature est pour lui le complément de l'étude de l'homme. S'il n'est pas poète au fond, il en a le sentiment et souvent même l'inspiration. Il lui faut bien un surcroit d'émotion pour qu'il crée des vers ; mais que de fois ne s'élève-t-il pas dans sa prose à des considérations d'une hauteur inconcevable, que de fois l'image, le symbole ne se pressent-ils pas dans les contemplations et dans les rêves de ce penseur solitaire !
Autre chose est connaître scientifiquement une nation étran- gère, autre chose en connaître et en comprendre le caractère intime; des livres, des mémoires, des relations authentiques, d'autres moyens indirects d'information suffisent au premier but : on n'atteindra jamais le second sans être allé soi-même à l'étran- ger, sans voir sur place les hommes et les choses. On n'aura jamais la clef du génie d'une nation, on ne saura trouver l'expli- cation de quelques particularités étranges, qui suffisent pour fourvoyer notre jugement, pour nous faire supposer ridicule ou grotesque ce qui est parfaitement sérieux, inhérent au caractère national ; on n'entrera jamais dans l'intimité des mœurs d'un peuple sans avoir communiqué et vécu avec lui '. C'est dans ce sens que Gœthe approuvait la résolution de Humboldt de passer
I. Lettre de Jena, 26 mai 1799. Gœthe' s Bru:Jivechsel mit dcii Gchrïiâeni von Huwhohit, \\rg. von Th. Bratranck. Leipzig, 1876, p. 70.
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quelque temps en Espagne. Veut-on vraiment jouir des trésors d'une littérature étrangère, on fera fort bien de voyager dans la patrie des auteurs. Des lectures assidues ne dédommagent pas de l'absence de contemplation directe. Gœthe, qui avait vu l'Italie et qui n'était jamais allé en Angleterre, assurait qu'il goûtait bien différemment les écrivains des deux pays. J.qs premiers par- laient, pour ainsi dire, à tous ses sens et lui donnaient une image plus ou moins complète; les seconds étaient toujours livrés au pouvoir de son imagination, il ne savait pas si ce qu'il éprou- vait en les lisant était vrai ou faux. De même Humboldt, en répondant à Gœthe, trouve que la jouissance complète d'un chef- d'œuvre ne peut être acquise que dans le pays qui l'a produit '. « Qui n'a jamais connu un ânier espagnol avec son outre sur sa jument, aura toujours une image assez imparfaite de Sancho Panza. Don Quichotte ne peut être compris entièrement que par celui qui a visité lui-même l'Espagne et s'est trouvé en contact avec les classes des personnes dépeintes par Cervantes. Toute chose échappe à un jugement complet si elle n'a pas été vue dans son propre pays. »
On ne voyageait pas si vite et si commodément au temps de Humboldt qu'au nôtre, c'est certain; mais en revanche on goûtait plus les voyages alors qu'aujourd'hui. Dans nos cages, rapidement traînées de province en province, que voyons-nous, sinon une partie bien minime du paysage qui fuit devant nos yeux, dispa- raissant aussitôt qu'on commence à le contempler ? Nos ancêtres voyaient en entier ce dont nous ne voyons que des fragments. Nous embrassons, dans nos voyages à toute vapeur, un espace bien plus considérable qu'eux; mais eux, en avançant à petites étapes, pouvant aisément se concentrer, embrassaient plus d'idées, éprouvaient plus d'émotions. Nous simplifions ce qu'ils compli-
I. Voir le commencement de son admirable description du Montserrat, dans le Givthc's Bricfiv., p, 163 s., et dans les Œuvres, III, 173.
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quaient. Ils jouissaient spontanément, tandis que nous nous imposons une jouissance qui est bien loin de nous satisfaire et qui, en fin de compte, nous laisse froids, malgré notre contort réel ou imaginaire. Nous voyageons pour nos aflaires ou pour nous distraire; les voyages au temps de Humboldt avaient un but éducatif qu'ils n'ont plus aujourd'hui ; ils constituaient un élément fort considérable dans la vie de nos ancêtres, d'autant plus con- sidérable qu'ils étaient malaisés et difficiles à effectuer. Pour les Allemands qui vivaient dans la fourmilière d'idées soulevée par les classiques et les romantiques à la fin du siècle, un voyage était une source nouvelle et intarissable de plaisirs. On dévorait alors les récits de voyage comme on dévore aujourd'hui les nou- velles et les romans. Ces récits ne pullulaient pas comme de nos jours, où chaque commis écrit ses impressions, chaque jeune fille ses souvenirs, mais ils étaient moins superficiels sans doute, ils formaient une pâture intellectuelle fort recherchée. Les mots bien connus de Caroline Schlegel au moment où allaient paraître les voyages d'Archenholz en Angleterre et en Italie : « Je meurs si je ne les lis pas », et d'autres expressions analogues que j'ai rappelées dans une étude sur les relations littéraires entre l'Alle- magne et l'Espagne ' donnent bien la mesure de l'exaltation qu'excitaient ces friandises littéraires, exaltation qu'on a peine à comprendre de nos jours. Dans le cercle des temmes surtout, la curiosité était extrême et sans bornes. Heureuse la femme de Humboldt qui pouvait accompagner son mari dans ses pèlerinages, jouir comme lui, voir comme lui tant de monde en raccourci. On sait ce que les récits de voyage fournissaient d'agrément à Schiller et comme le grand poète savait en profiter pour ses drames. Les voyages de Fôrster et des deux Humboldt étaient une sorte de révélation pour la nation allemande. On suivait les grands hommes de pays en pays, pas à pas, avec un intérêt aussi
I. Deulscblands ititd Spanieiis litlerarische. Be:(iehiingen, III, dans la Zeilscb. /. vergl. Litter., N. F., VII, 302 s.
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vit" et soutenu que s'il s'était agi d'une aftaire particulière. On ne cessait d'importuner les amis de mille questions. Gœthe était à la tête de ces curieux insatiables. Du premier séjour de Guillaume de Humboldt en France il se promet, pour l'accroissement de ses connaissances, de grands avantages, qui ne lui firent pas non plus défaut. Il revient à la charge à l'époque du premier voyage de Humboldt en Espagne. Pour mieux s'instruire il affiche une carte du royaume des Espagnes à la porte de son cabinet d'étude et c'est ainsi qu'il retait en imagination, à l'aide de la carte, les différentes étapes de son ami. D'autres grands travailleurs de cabinet, F. A. Wolf et F. H. Jacobi, n'attendent pas avec moins d'impatience les impressions de Humboldt sur l'Espagne, et Humboldt satisfait les désirs de tous; il écrit de longues épîtres à tout le monde, surtout à Gœthe, ce centre lumineux vers lequel se dirigeait tout ce qui était grand et humain ; il rédige son Tagcbuch; il exerce sur tout et partout son talent d'observation, dont il est seul ci posséder le secret. Sa femme l'aide à la besogne. C'est de ces récits intimes aux amis et aux confidents, de ces notes écrites à la hâte, au fur et à mesure, souvent au milieu des cahots d'un chariot primitif, traîné par des bêtes de somme espagnoles, que se compose le Voyage eu Espagne de Guillaume de Humboldt, auquel, pour comble de malheur, la partie principale, le Tagehiich, les notes de Caroline sur l'art espagnol, égarées ou détruites au cours des années, font défaut. Du vaste tableau projeté il n'est resté qu'un tronçon informe, cruellement mutilé, qui étonne cependant encore, comme les débris d'une statue antique, par l'ampleur des lignes et l'harmonie des proportions.
Avant de mettre le pied en Espagne, que savait Humboldt de ce pays qui, pour la plupart des Allemands, et même pour la plupart des Français et des Italiens, restait encore une énigme ? Nous ignorons quels livres concernant l'Espagne Humboldt aura pu lire avant son départ. Le Don Quichotte, dans l'original, ou dans une des faibles traductions qui précédèrent celle de Tieck,
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l'nura charmé, comme il charmait toute la génération de penseurs et d'écrivains allemands contemporains. Son frère Alexandre qui, dans ses lettres de jeunesse, faisait grand étalage d'expres- sions italiennes, de vers de Pétrarque et surtout de Métastase qui était alors à la mode, rappelle une fois, en juin 1788, en écrivant à son ami Wegener ', un dicton de Sancho assez connu. Quelques-unes des chansons populaires recueillies et traduites pcir Herder {Stimmen dcr Vôlhr in Licdcm), qui venaient de jeter de nouveaux germes de poésie dans le cœur des Allemands, donnaient à Guillaume de Humboldt une idée bien mince de la poésie lyrique espagnole. Il écrit là-dessus ses impressions à Schiller. Il trouve charmante la traduction : Die Entfernte. (Die silbernen Wellen des heil'gen Ibero | Sie sahen Auroren undstrahlten ihr Bild,etc.); il en loue la mesure, qui rehausse, par sa beauté et sa souplesse, le contenu de la pièce. Madera, au contraire, fatigante par sa longueur, n'était pas de son goût ^.
L'Espagne n'est presque jamais nommée dans les écrits de Humboldt antérieurs à son voyage. S'agissait-il de comparer un peuple avec un autre, la civilisation ancienne avec la civilisation moderne (et les comparaisons, comme l'on sait, coulaient abon- dantes de la plume du grand penseur), l'Espagne était négligée, oubliée, comme une grande ile encore à découvrir au milieu de l'Océan. Plusieurs des projets d'études qui s'entassaient dans cette vaste cervelle auraient dû maintes fois diriger la pensée vers l'Espagne. Ces projets, tout féconds qu'ils étaient, avortèrent. Au mois de septembre 1795, Humboldt écrit à Schiller qu'il veut étudier la poésie idyllique chez les différentes nations pour en tirer des conclusions sur la ressemblance entre les Grecs et les
1. Jtigendbriefe A. von Humhoîdt an G. Gahr. Wegener, hrg. von A. Leitz- mann, Leipzig, 1896, p. 6, loi.
2. Briefiuechsel izL'ischen Schiller tend IV. v. Hinnholdt (18 août 1795), 2 p. 84. Voir aussi la lettre du 25 août 1795 qui rappelle deux variantes proposées par Humboldt ù Herder.
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Allemands. Cette étude, qui resta parmi les beaux rêves de Humboldt, aurait dû prendre en considération la poésie pastorale espagnole à son origine et dans son développement successif. La France, l'Angleterre, l'Italie avaient intéressé Humboldt tour à tour. On connaît ses études caractéristiques sur les Français. Il compare une fois la fantaisie des Italiens avec celle des Anglais et des Allemands; les Italiens ne peuvent guère trahir leur sensua- lité et leur exubérance; les Anglais ont plus de profondeur et d'exaltation ; les Allemands plus de sentiment ; des Espagnols, il n'aurait rien su dire'. Une fois cependant, c'était au cours de son voyage dans l'Allemagne du Nord, dans une visite qu'il fit à Butin à J. H. Voss, il avait entendu se prononcer sur les poètes espagnols le célèbre traducteur de V Iliade, qui approuvait dans la poésie moderne tout ce qui rappelait en quelque sorte Homère, et condamnait tout ce qui n'était pas homérique : « C'est à ce point de vue, écrit Humboldt dans les souvenirs de ce voyage % que Voss juge les poètes de tous les temps et de toutes les nations. Il en connaît beaucoup et très exactement, même les Espagnols et les Portugais ' ».
C'est par hasard que Guillaume de Humboldt se trouva un beau jour sur la terre d'Espagne. La fièvre des voyages poussait par centaines les enthousiastes allemands, poètes, artistes et rêveurs vers le pays où fleurissent les citronniers. Humboldt, lui aussi, se vit bientôt entraîné dans le tourbillon des grands amateurs de l'Italie. Il a beau avouer à Schiller qu'il sentait trop peu développé en lui-même le sentiment de l'art pour jouir pleinement des
1. Lettre à Schiller, 6 novembre 1795.
2. Tagebuch IV. von Hmnboldts von seiner Reisc iiach Norddeutschlaml itnjabre 1796, hrg. V. A. Leitzmann, Weimar, 1896, p. 67.
3. Par l'étude biographique très consciencieuse de W. Herbst, Johann Heinrich Voss, vol. I, Leipz., 1873, p. 80, nous savons seulement que Voss avait appris l'espagnol avec son ami Kahn, pendant l'hiver de 1773-74, et qu'il lisait passionnément Cervantes, I, 227 ; II, 104.
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trésors de l'Italie ; il a beau sourire de ceux qui mouraient d'envie et d'impatience de se promener sous le doux ciel du Midi; il a beau déclarer que l'Angleterre et la France, et tout autre pays vraiment industriel, en plein développement de ses forces, offrait aux voyageurs un champ d'observation bien plus vaste que l'Italie, il n'échappa point à la contagion générale. Il avait au surplus la soif inassouvissable de l'antique; le désir de voir ritalie, qui offrait, à son avis, l'ombre de la civilisation ancienne détruite et ensevelie, l'éperonnait de plus en plus. En 1797, il veut sérieusement entreprendre son pèlerinage dans le Midi. Les troubles que les expéditions de Bonaparte venaient d'y causer l'arrêtent et lui ferment la route. De même que Gœthe, qui voyait à la même époque échouer ses beaux projets de voyage en Italie, Humboldt diffère son voyage de mois en mois; il y renonce enfin après deux mois d'attente. Il se décide alors à aller en Espagne, pour voir au moins une nation méridionale, comme il écrit à Gœthe '. Le 24 décembre 1798, Caroline de Humboldt écrit à Charlotte Schiller qu'elle ira avec son mari et ses enfants jusqu'aux Pyrénées; Guillaume passerait ensuite en Espagne, où il comptait rester quelques mois -. Ce plan conçu, il restait à le modifier et à l'exécuter. On voulait déjà quitter Paris au mois de mars 1799. En février, CaroUne annonce à Rahel Lewin son prochain départ '. Humboldt aurait voulu traverser l'Espagne et le Portugal, et arriver jusqu'à Lisbonne K On rêvait même de passer un hiver à Valence. Les descriptions de cette contrée privilégiée qui sortaient de la plume enthousiaste
1. Gœthe' s Bricjiu. mit dcn Gcb. v. Hiiiiibohll. Lettre du 20 décembre 1799, p. 211.
2. E. Gleichen-Russwiam, Charlotte von Schiller itnd ihre Freitmle, Stuttgart, 1862, I, 178.
3. Briefwechsel iivischen Karoline von Humboldt, Rahel und Varuhigen, hrg. von A. Leitzmann, Wcimar, 1896 (Lettre du 2 février 1797), p. 23.
4. Lettre de (j. de 1 luniboldt à Gœtlie, 18 mars 1799.
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de C. A. Fischer et qui ne devaient pas manquer leur effet en Allemagne, les lettres qu'Alexandre de Humholdt écrivait de Valence étaient sans doute pour quelque chose dans ce projet qui avorta comme tant d'autres. Il fallait songer aux enfants. Le gra- veur G. Christian Gropius, le même qui aida Caroline dans ses recherches artistiques et qui eut plus tard une place assez consi- dérable dans le cœur de cette femme ' , accompagna la caravane. Le pauvre Geoffroi Schweighaeuser, l'ami de Hum.boldt, qui figura plus tard parmi les plus célèbres philologues et archéo- logues de l'Alsace, et qui avait longtemps caressé le beau rêve d'un voyage en Espagne avec la famille Humboldt, fut rappelé à l'improviste sous les drapeaux. Toutes les démarches qu'il fit pour échapper au service échouèrent.
Le 8 août 1799, Guillaume de Humboldt annonce à Schweig- haeuser son départ, qui aura lieu dans huit ou dix jours : « Cette perspective me réjouit; la seule chose qui me préoccupe est la crainte que ma femme n'ait pas autant de plaisir que moi et ne trouve pas de compensations suffisantes aux ennuis que je prévois pour elle -. « Cette crainte n'était pas fondée. Malgré les désa- gréments continuels du voyage, Caroline trouva en Espagne non moins de plaisir et de distraction que son mari. Dans la seconde moitié d'août 1799, deux mois après qu'Alexandre de Humboldt se fut embarqué à la Corogne pour l'Amérique, Guillaume de Humboldt, sa femme Caroline, ses deux enfants et
1. C'est sans doute avec ce Gropius, qui fut plus tard consul général d'Autriche en Grèce, et non point avec le décorateur célèbre Karl Wilhelm Gropius, que Byron eut maille à partir en Grèce. Voir ses notes au i^'' chant de Childe HarohI.
2. Voir : Guillaume de Humboldt et Caroline de Humboldt. Lettres à Geoffroi Schweighaeuser, traduites et annotées sur les originaux inédits, par A. Laquiante, Paris, Nancy, 1895, p. 194 s. — Sur un curieux projet de fonder à Paris un journal allemand dont on voulait confier la rédaction à Schweighaeuser, voir une note de L. Geiger, Eine deutsche Zeitschrijt in Frankreich, dans luZeitsch. f. vergl. Litter. N. F., X, 550 s.
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Gropius quittaient Paris, et se dirigeaient vers les Pyrénées et l'Espagne '.
Le voyage d'Alexandre de Humboldt en Espagne (fin de décembre 1798-commencement de juin 1799) a eu évidemment quelque influence sur le voyage en Espagne de son frère. Guillaume suivra plus tard en partie les étapes d'Alexandre. Si le naturaliste visite le Montserrat, son frère fera aussi, dans un autre but, la même excursion. Si Alexandre admire la Catalogne et compare son industrie avec celle de la Hollande, Guillaume sera de même épris de l'activité laborieuse des Catalans et fera la même comparaison que son frère. Si Alexandre s'arrête aux ruines de Sagonte pour déterminer la position des ruines du temple de Diane, Guillaume y passera aussi quelque temps et étudiera le théâtre et le cirque. Si Alexandre reçoit à Madrid et ailleurs des preuves touchantes de bienveillance de la part du ministre éclairé Don Mariano Luis de Urquijo, du baron Forell, ambassadeur de Saxe à la cour d'Espagne, du marquis Iranda et d'autres encore; s'il a été honoré, fêté par tout le monde comme jamais peut-être étranger en Espagne ; si on lui aplanit en Espagne tous les obstacles pour l'accomplissement de son grand voyage équi- noxial, Guillaume recevra plus tard les mêmes témoignages de respect et de dévouement; il sera charmé lui aussi de l'hospitalité entière et cordiale des Espagnols.
Les naturalistes allemands, bien plus que les littérateurs et les historiens, parcouraient l'Espagne à la fin du siècle passé. Depuis les exploitations des Fugger % les mines de la péninsule étaient aveuglément confiées à des Allemands qui les travaillaient à
1. Encore le 21 août Metzger écrivait àSchweighaeuser: «La famille de Hum- boldt n'est pas encore partie : je la retiens aussi longtemps que je puis, car je crains pour la sûreté des routes entre Bordeaux et Bayonne, et je serais incon- solable si elle était exposée à un accident quelconque. »
2. Voir les études de K. Haebler, Die Geschkhte der Fugger' schen Hcuidliing in Spdnicii, Weiniar, 1896, et deR. Ehrenberg, Das Zcilallcrdcr Fiicrger, Jena, 1896.
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leur grand avantage et en empochaient l'argent. Les richesses naturelles inconnues attirèrent en Espagne et en Portugal quelques savants de mérite du Nord '. Quelques-uns, comme Herrgen, vinrent s'établir à Madrid et y firent école. Il faut lire dans leur correspondance, fort rare d'ailleurs, à leurs amis d'Allemagne, à MoU, à Willdenow, à Karsten, à d'autres, l'histoire de leurs efforts, de leurs études et de leurs pénibles succès. On réussit cependant à établir à iMadrid une chaire passable de miné- ralogie, occupée par un professeur allemand; on fit venir des livres d'Allemagne; on noua des relations durables avec Cavanilles, Ortega et les meilleures têtes du pays; on enrichit, on créa même des collections et des musées. Mais les communi- cations avec l'étranger étaient extrêmement difficiles : « On vit ici en Espagne, écrit le baron de Forell à MoU, pendant l'été de 1801, complètement isolé de la société humaine; les livres mettent un demi-siècle à arriver jusqu'à nous. » L'isole- ment engendre l'ennui. « Ce pays ne me plaît guère », écrivait Herrgen à Moll, après dix-sept années de séjour en Espagne -. Alexandre de Humboldt n'eut pas à se plaindre, il n'eut point de regret ni de mélancolie pendant les dix mois qu'il passa en Espagne. N'eût été l'impatience de s'embarquer pour l'Amérique, il y aurait prolongé sans doute son séjour, tellement il se trouvait à son aise.
1, Tel le médecin G. H. von Langsdorfï, Vauteur des Benierkungen mcf einer Reise ttm die IVelt in den Jahren iSoj bis iSoy, Frankfurt a. M., 1812, qui visita l'Espagne et le Portugal en 1797 avec le prince Christian von Waldeck. Il n'a pas imprimé, paraît-il, son voyage en Portugal, qu'il rappelle dans la Préface de son grand ouvrage (Bemerkungen, Vorerinnerung, etc.) : « Unterdessen hatte ich meine damais schon ansehnliche naturhistorische Sammlung von Lissabon nach Hamburg und Gôttingen schicken lassen, wohin ich mich selbst begab, um dort meine Reisebemerkungen ûber Portugal auszuarbeiten ».
2. Lettre du 9 juillet 1801. Voir Moll's Mittheilungen aies seinein Briejwecbsel , II Abth., 1836, p. 321.
ARTURO FARINELLI
Il y trouva de véritables amis et des admirateurs ' tels que l'abbé Cavanilles, « aussi remarquable par la variété de ses con- naissances que par la finesse de son esprit - ». Don Casimiro Ortega, l'abbé Pourret, les savants auteurs de la Flore du Pérou, MM. Ruiz et Pavan, Clavijo, le traducteur de Buffon et le rédacteur du Pensador : « un bon vieillard, disait Herrgen, mais faible et mal dirigé », le chimiste Proust, Herrgen et d'autres encore. Il voyage en savant, les yeux tournés bien plus vers la nature que vers les hommes, absorbé dans ses études, déterminant à l'aide du baromètre la hauteur des différents plateaux de l'Espagne, fixant par des moyens astronomiques la position de plusieurs points importants pour la géographie physique de l'Espagne, faisant des conjectures fort ingénieuses sur le soulèvement du grand plateau central, recueillant partout
1. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, fait en ly^p, iSoo, iSoi, 1S02, 180) et 1804, rédigé par A. de Humholdt et A. Bonpland. Première partie. Relation historique, Paris, 1814, vol. I. Cli. I, p. 48, Je ne connais guère la traduction espagnole, extrêmement rare, de ce voyage : Fiage à las Regiones Equinocciales del Nuevo Continente, ij^<) hasta 1S04. Paris, 1826. C'est dans son étude : Ueber die Gestalt und das Klima des Hochlandes in der iberischen Halbinsel. Aus^iig eines Schreibens an Herrn Prof.Berghaus, insérée dans Herthas, Zeitsch. f. Erd-Vôlheru. Slaatenkunde, I Jahrg.4. B. I Heft. Stuttgart, Tùbingen, 1825, p. 5 s., qu'Alexandre de Humboldt a donné une partie du Tagebuch de son voyage scientifique en Espagne, en 1799, 1*^^ pendant bien des années il suppo- sait perdu. C'est laque l'on peut exactement suivre sa route, durant sa traversée rapide de l'Espagne. Il a vu entre autres elToboso, le village immortalisé par Cervantes ; il est resté quelque temps à Aranjuez (« In dor heissen Jahreszeit ein staubiger und ungesunder Aufenthalt «, p. 12); il a passé quelques jours à La Granja, à San Ildefonso et à l'Escorial avant de partir le 14 avril pour le Nord de l'Espagne. D'après ce Tagebuch, on sait qu'Alexandre de Humboldt avait entamé une correspondance scientifique avec quelques savants espa- gnols.
2. Cavanilles était connu en Allemagne par sa réponse à l'article « Espagne » de la Nouvelle Encyclopédie, traduite par Biester. Voir : Don A. J. Cavanilles fiber den gegenwàrtigen Zustand von Spanien, ans der fran-{ôsischen Urschrift des spani- schenVerf assers. Berlin, 1785.
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des plantes et des minéraux ', forcé souvent de continuer ses expériences dans de mauvaises « ventas » et dans de pitoyables chaumières. A Valence, l'insolence de la populace l'inquiète; il doit attendre la nuit pour achever ses observations -; à Martorell, aux pieds du Montserrat, il regarde la lune, et trente personnes qui l'environnent croient qu'il l'adore.
Quoique l'hiver fût rude et long, il n'eut à souffrir de l'inclé- mence du temps qu'en Castille. Dans ses lettres à Willdenow, à Zach, que son biographe Bruhns a imprimées, il exprime son étonnement au sujet de la végétation luxuriante de la Catalogne et de Valence : « Vous malheureux, dit-il en s'adressant à ses amis de l'Allemagne, c'est à peine si vous trouvez: de quoi vous chauffer, et moi j'erre ici parmi des orangers en fleur, le front baigné de sueur, mes pieds foulent des champs arrosés par mille canaux et qui donnent cinq moissons par an. Au milieu de cette exubérance de plantes et de fleurs, entouré de ces types humains d'une beauté indescriptible, on a vite oublié les désa- gréments du voyage, le manque de confort dans les auberges, où l'on ne trouve souvent pas même du pain à manger. En Catalogne et à Valence, le pays est un jardin éternel, encadré de cactus et d'agaves; au-dessus des cloîtres, les dattiers chargés de fruits s'élèvent à quarante et cinquante pieds de hauteur. La campagne n'est qu'une forêt d'oliviers, de citronniers. Près de Balaguer, à l'embouchure de l'Ebre, une plaine de dix milles de longueur est toute parsemée de palm.iers, de pistachiers, de roses de toute espèce. Les bruyères sont en fleur; même au milieu de haies d'épines, les narcisses fleurissent. Aucune
1. Déjà en 1797 A. de Humboldt avait vu à Dresde la riche collection de minéraux espagnols et américains du baron Rachwitz. Voir K. Bruhns, Alexander voii Humholclt, Leipzig, 1872, I, 241.
2. Ce fut Cavanilles qui publia le premier dans les Anales de historia natural, I, 86 s., les résultats des nivellements barométriques et des observations hypso- métrlques de A. de Humboldt, mêlées à des notes inexactes de Thalacker.
ARTURO FARIXELLI
ville de l'Europe ne peut être comparée à Valence pour l'épa- nouissement de la vie végétale. On croit n'avoir jamais vu ni arbres, ni feuilles, lorsqu'on aperçoit ces palmiers, ces dattiers, ces manoques. De beaux édifices ornent les côtes de la mer. En Catalogne, l'industrie n'est guère inférieure à celle des Pays-Bas-. On fabrique des tissus dans tous les villages ; on construit des vaisseaux; tout le monde travaille. Nulle part, l'agriculture et l'horticulture ne sont si avancées en Europe qu'entre Castellon de la Plana et Valence. »
En voilà assez pour exciter l'imagination des fils du Nord, plongés, en hiver, dans la brume, la neige et la glace. On comprend que Guillaume de Humboldt ait songé une fois à passer un hiver à Valence. On comprend aussi comment le poète Frédéric Schulz, l'auteur de Léopoldinc et des Lettres sur Paris et les Parisiens, a pu penser sérieusement à passer à Valence les dernières années de sa vie ^
Les plateaux de la Castille, dénuées de toute végétation, ne pouvaient que refroidir l'enthousiasme d'Alexandre de Humboldt. A Madrid, les afîaires, les préparatifs du grand voyage équinoxial l'attendaient. Au mois de mars, il est présenté à la cour d'Aranjuez; le roi l'accueille avec bienveillance et lui prodigue ses faveurs. Sa demande d'autorisation à visiter l'intérieur de l'Amérique espagnole est appuyée par le ministre Urquijo ; on lui accorde tout ce qu'il veut avec une facilité et une amabilité étonnantes. Il quitte la capitale au mois de mai pour se rendre à
I. Alfieri n'était pas moins enchanté de Valence que les Allemands. Voir les souvenirs de son voyage en Espagne en 1771 et 1772 dans sa T/Za, chap. xii : « La posizione locale délia cita di Valenza e il bellissimo azzurro del di lei cielo, e un non so che di clastico ed amoroso nell' atmosfera ; e donne i di cui occhi protervi mi faceano bestemmiate le Gaditane ; e un tutto insomma si fatto mi si appresentô in quel favoloso paese, che nessun'altra terra mi ha lasciato un taie desiderio di se, né mi si riaflfaccia si spesso alla fantasia quanto codesta. »
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la Corogne. La neige couvrait encore les cimes et les pentes gra- nitiques du Guadarrama ; mais dans les vallées profondes de la Galice, qui rappellent les sites les plus pittoresques de la Suisse et du Tyrol, des schistes chargés de fleurs et des bruyères arborescentes tapissaient tous les rochers. D'Astorga à la Corogne, surtout depuis Lugo, les montagnes s'élèvent gt-aduellement, la nature devient de plus en plus imposante. Il fallut attendre dix jours à la Corogne avant de s'embarquer. Ce retard parut bien long à Humboldt. Les beautés du paysage le dédommagent du retard forcé; il visite ces vallées, qu'on négligeait alors, comme on les néglige aujourd'hui ' ; il prépare ses plantes, et continue ses observations et ses expériences. L'heure du départ arrive enfin; au moment de quitter l'Europe, son agitation arrive à son comble. Il va encrer dans une vie nouvelle, il sera bientôt séparé de tout ce qu'il aime le plus au monde ; il éprouve un isolement pénible qu'il n'avait jamais éprouvé jusqu'alors. La nuit survient, le « Pizarro » hisse ses voiles et quitte le port avec une lenteur extrême. Les yeux du savant restent fixés sur le château de Saint-Antoine où le malheureux Malaspina gémissait alors dans une prison d'État. On dépasse la tour d'Hercule et on gagne peu à peu le large; le dernier objet que l'on aperçoive sur les côtes d'Espagne c'est la lumière d'une cabane de pécheurs; au milieu de la nuit obscure, elle apparaissait par intervalles au-dessus des flots agités, se confondant parfois avec la lumière des étoiles qui se levaient à l'horizon. Que de souvenirs s'éveillaient alors dans l'imagination de Humboldt, que d'émotions il éprouvait en quittant l'Espagne, lancé désormais dans un monde inconnu ! Il avait un but à poursuivre et il le poursuivait malgré tout, avec une constance et une ténacité à toute épreuve, avec un enthousiasme qu'on pourrait appeler poétique. Sa devise : « L'homme doit vouloir
I. Robert Southey est un des premiers étrangers qui aient visité la Galice avec amour et intérêt. Voir ses Letters written ditring a journey in Spaiii ami a short rcsidencc in Portugal. London, 1808, I, 19 s. (fe édition ; London, 1797).
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le grand et le bon », il l'a souvent répétée dans ses lettres écrites d'Espagne. La destinée, qui aurait pu lui être défavorable, le seconda au contraire dans toutes ses aspirations et dans toutes ses entreprises.
II. PREMIER VOYAGE DE GUILLAUME DE HUMBOLDT EN
ESPAGNE. — LE SEJOUR A MADRID.
C'est avec bien moins d'émotion, sans préoccupation sérieuse pour l'avenir, en simple dilettante qui aime à observer et à profiter de ses observations, que Guillaume de Humboldt a traversé l'Espagne : «Comme nous avons l'intention de ne nous arrêter nulle part plus qu'il ne sera nécessaire pour voir le pays, écrivait Caroline de Humboldt à son père, notre voy.ige ne sera qu'un vol rapide. » Ce voyage, il faut le recomposer au moyen de fragments de lettres, écrites soit par Humboldt lui-même, soit par sa femme, aux parents et aux amis d'Allemagne, à Gœthe et à Schiller, à Lotte Schiller, à Wolf, à Jacobi, à Schlabren- dorf, à Sclnveighaeuser '.
Guillaume de Humboldt et sa femme regardent et étudient la nature avec le même intérêt; mais, en général, ils se partagent leur champ d'observation; Guillaume étudie la littérature et les mœurs, Caroline se voue tout particulièrement à l'étude des trésors artistiques; Guillaume s'occupe des hommes et des livres , Caroline des dessins et des tableaux.
I. Voir : Gabriele von BiiJoic. Eiii Lcbeiishild. Ans clen Fciniilioipapiereii JVilbelm voit Humboldts nnâ seiner Kinder, Berlin, 1895, p. 3 s.; les lettres déjà indiquées à Gœtlieet à Schiller; le livre Cbarlolli: von Schiller und ihre Freunde, Stuttgart, 1862 ; les lettres à Jacobi, Halle, 1892 ; les lettres à Schweighaeuser, traduites par Laquiante; cellesà F. A. Wolf, dans les Œnvres, V, 210 s.; celles à Schlabrendorf, dans les Ansichten iïher Aeslhetik und Ijlleralur, Berlin, 1880.
GUILLAUME DH HUMBOLDT ET L ESPAGNE 35
Une fois qu'elle eut quitté Paris, la petite caravane se dirigea vers Orléans, puis passa par Limoges, Bordeaux, Tarbes et Bagnères. \'ers la iin de septembre, elle fait halte à Barèges, dans les Pyrénées. Par un temps splendide, Guillaume de Humboldl et sa femme, lui à pied, elle en chaise à porteurs, pénètrent jusqu'à Cautcrets et au lac de Gaube ; ils visitent Gavarnie et font la promenade aujourd'hui de rigueur pour tout touriste qui arrive aux Pyrénées; ils traversent la vallée de Barèges qui vient déboucher à Gave, et qui dépasse en pitto- resque la Suisse elle-même. Les rochers gigantesques surplom- bant la vallée, qui s'élargit et se rétrécit tour à tour, le torrent rapide qui serpente en bouillonnant dans le fond, l'aspect sau- vage des montagnes inaccessibles, élevant de chaque côté leur masse énorme et menaçante, les troupeaux qui paissent paisible- ment auprès d'affreux précipices, tout cela ravit et subjugue nos voyageurs. Au cœur d'ur.c nature semblable, on ne peut conce- voir que des idées simples et sublimes en même temps. C'est là que viennent se nouer les derniers fils de notre pensée et de notre sentiment. Humboldt portait partout sa curiosité philoso- phique, qui s'attachait à la nature aussi bien qu'aux hommes; il éprouvait dans les Pyrénées les mêmes émotions que dix ans auparavant en Suisse, nu pied du Saint-Gothard '.
Après Bagnères , la route conduit par Pau à Bayonne. Les enfants sont atteints de la petite vérole, mais ils guérissent bientôt % et le voyage se poursuit au-delà des frontières de l'Espagne. Tout près de Bayonne, les Humboldt aperçoivent la mer. Ce mouvement perpétuel, cette étendue sans bornes, ces vagues qui succèdent incessamment à d'autres vagues suggèrent dans l'âme quelque chose d'inexprimable, d'indéfinissable, les entants
1. Lettres à Wolf, Bern, 28 octobre 1789.
2. La fille aînée, âgée de huit ans, suivait partout ses parents en habits de garçon. Voir Friederike Brun, Rdiuische!; Lehen, I, 173.
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eux-mêmes en restent frappés. Guillaume de Humboldt avait vu une première fois la mer à Rûgen, dans son voyage à Stralsund; il éprouva, avoua-t-il alors, une émotion semblable à celle que la vue des glaciers de la Suisse inspire '; mais la nappe immense et majestueuse de l'Océan frappait maintenant encore davantage son imagination.
On change de voiture à Bayonne et on loue un de ces « coches de colleras » traînés par six mulets, qu'un voyageur allemand, en 1802, appelait caissons gothiques % et au moyen desquels on avançait patriarcalement dans le vaste royaume d'Espagne. Les souvenirs de ce voiturage, depuis les Pays Basques jusqu'à Madrid, n'abondent guère. L'attention des voyageurs est souvent distraite. Les arrêts dans les différentes villes sont très courts, souvent forcés. Il suffit d'une demi-journée pour visiter Burgos, d'une autre demi-journée pour voir Valladolid, et d'une troisième pour Ségovie. Les jugements ne peuvent, en conséquence, être ni réfléchis ni profonds ; les descriptions sont rapides, mutilées : « A Burgos, à Valladolid et à Ségovie, écrit Guillaume de Hum- boldtàGœthe, il y a bien quelques édifices gothiques qui frappent l'attention du voyageur, mais la plupart sont dans le goût mauresque, qui n'est guère remarquable dans les formes, mais gracieux et riche dans les détails. Il n'y a que la cathédrale de Ségovie qui ressemble aux grands édifices gothiques de l'Alle- magne et de la Lombardie. » Et voilà tout pour l'architecture. Le reste n'est souvent pas plus riche en détails.
La maudite cuisine espagnole et les misérables auberges n'inquiètent pas beaucoup nos voyageurs. A leur avis, les
1. Tagebuch IV. von HiiinhoUls von sciner Reise nach Nonidcutschland, Weimar, 1896.
2. Bnichslïtcke einer Reise durch das s'àiUiche Frankreich, Spanieii und Portugal (de Cari von Jariges), Leipzig, 18 10. v Dcis unfdrniliche Fuhrwerk des spanischen Kutschers », p. 42 s.
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« ventas » ne sont pas aussi mauvaises qu'on le croit ordinaire- ment à l'étranger. Partout, même dans les petits villages où l'on passe la nuit, on trouve des lits suffisants et du linge propre, duant à la nourriture, c'est une autre affliire; faute de viande, le dîner se trouve parfois supprimé; mais, si vous n'êtes pas exi- geant, on vous donnera partout des œufs frais et des melons autant que vous en désirerez.
La Biscaye et la Catalogne sont les seules provinces de l'Espagne qui offrent un confort véritable : Humboldt est frappé par le bien-être et par l'industrie des Biscayens. Il a pris en Biscaye des notes abondantes, qui formeront plus tard la matière de ses Esquisses sur Je Pays basque. Il communique à Gœthe, dans une longue lettre, ses impressions. Le paysage, la culture, la race, tout est également intéressant ici. Aucun peuple n'a un caractère si foncièrement national, nul autre n'a conservé une physionomie si originale. Les hommes sont habituellement petits, mais presque tous, sans exception, ont des traits fins et expressifs, sans être ni énergiques ni saillants. Les Basques sont plus hardis que courageux, plus agiles que forts, plus irritables que passionnés. On ne trouve rien de semblable dans aucune autre physionomie nationale ; chez aucun peuple, l'expression des forces intellectuelles n'est plus générale. Rien cependant n'annonce chez eux ni la ruse ni l'adresse; vous apercevez au contraire le plus heureux accord d'un esprit fin et d'un senti- ment droit. Les femmes sont moins avantageusement dévelop- pées. Leurs traits sont moins fins et moins expressifs. Elles ont toutes une physionomie nettement accusée : sévère, rigide même, que leurs sourcils grands et noirs rendent encore plus frappante. On reconnaît tout de suite le Basque à la légèreté et à la souplesse de son allure. Parmi les Basques et les Béarnais on retrouve en France et en Allemagne plus qu'ailleurs des formes de visage du xv^ et du xv!"" siècle. On remarque souvent des têtes sur lesquelles on n'a qu'à mettre un casque pour avoir un Henri IV, un connétable de Bourbon, ou n'importe quel autre
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héros '. Humboldt pensait ici plus aux Basques français qu'aux Basques espagnols.
Le coche roulait lentement à travers les plaines tristes et monotones de la Castille. Impossible de se figurer un pays plus désert tout en ayant l'apparence d'être fertile. On h'it plusieurs lieues sans voir l'ombre d'un habitant. Les villages sont extrê- mement rares; plus rares encore que les villes et les villages sont les arbres. On n'a devant soi qu'une plaine bornée à l'horizon par des collines de sable pareillement dénudées. La vue, dans ce désert, est rarement distraite par quelque spectacle intéressant. Rien pourtant n'est plus merveilleux que les montagnes de Pan- corbo, à l'entrée de la Castille. Des rochers nus et escarpés, à travers lesquels serpente un passage étroit, se dressent au-dessus de la plaine ; ils ont une forme si curieuse et si grotesque qu'on aurait pardonné à Don Q.uichotte, si, en traversant cette contrée, il les eût pris pour des châteaux enchantés. Quelques-uns, en effet, ont la forme de véritables châteaux ; ils ne sont là que pour donner au voyageur une image aventureuse du pays qu'il traverse.
Nous n'avons ni notes ni souvenirs sur Burgos. Rien qu'une observation, dans une lettre à Gœthe, à propos d'un détail humoristique d'une sculpture du chœur de la grande et somp- tueuse cathédrale. On avait hâte de quitter la Castille. Quelques arbres, rares d'ailleurs, qui revêtent la colline de Ségovie, inter- rompent la monotonie de ces plaines interminables. L'aqueduc est sans contredit la perle de Ségovie. Il est grand et hardi; si l'on n'avait pas muré des arches pour construire des cabanes il offrirait un spectacle bien plus imposant. Tel qu'il est, parfaite- ment conservé, avec la rangée d'arches qui rehent deux collines
I. Lettre à Gœtlie du 28 nov. 1799. 'l'aine lait la luèiiie remarque dans son Voyage aux Pyrénées, p. 129 : "J'ai vu là (Vallée d'Ossau) des figures comme celles d'Henri IV, avec l'expression sévère et intelligente, l'air sérieux et lier, les grands traits de ses contemporains. »
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considérables, il s'élève majestueux au-dessus de la ville qui dort à ses pieds. Un jour entier est consacré à la visite du palais de Saint-Ildefonse, qui est détestable, selon Caroline, du jardin, froid comme celui de Versailles, de la belle collection des antiques qui remplit neuf ou dix chambres du palais, et dont le groupe de Castor et Pollux est sans doute la chose la plus belle et la plus remarquable. Mengs en a tait une copie pour Dresde et Cassel. Le chemin de Saint-Ildefonse à l'Escorial est fort curieux; il rampe sur la montagne, qui est d'une hauteur considérable, et dont le sommet est couronné de neige la plus grande partie de l'année. Le 27 octobre, les Humboldt arrivent à l'Escorial.
C'est ici, aux portes de Madrid, que les Humboldt durent res- ter, bon gré, mal gré, une dizaine de jours. La cour y séjournait à cette époque; il fallait attendre jusqu'au 4 novembre pour être présenté au roi à l'occasion de sa fête. La cérémonie de la pré- sentation, l'effet des « besamanos « à la reine, qui aurait dit, une fois la chose faite : « A présent je m'en vais laver toutes ces cochonneries, » et d'autres détails encore sont plaisamment racontés par Humboldt dans une lettre à Gœthe. On comprend que le monarque, qui avait témoigné une année auparavant tant de bienveillance à Alexandre de Humboldt, ne manqua pas de prodiguer ses fliveurs à Guillaume. Le baron de Forell et le ministre napolitain s'empressèrent aussi de téliciter l'illustre voya- geur. Caroline, qui, en vertu de l'étiquette espagnole, ne pouvait être présentée au monarque, étudie en revanche les innom- brables trésors artistiques qui ornaient alors le célèbre mona- stère, et dont elle dresse l'inventaire. Aujourd'hui, comme chacun sait, la plupart de ces chets-d'œuvre sont entassés avec plus ou moins d'ordre dans les salles du Musée du Prado. Dix matinées ont à peine suffi pour explorer cette mine inépui- sable de tableaux. Munie d'une permission royale, Caroline tra- verse en enthousiaste les appartements du cloitre; elle étonne tout le monde par son assiduité. Le cicérone qui l'accompagnait prend congé d'elle les larmes aux yeux. A l'Escorial, mieux
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qu'ailleurs, on pouvait étudier l'école nationale espagnole. Les Titien, les Tintoretto, les Guido abondaient. Quatre grands tableaux de Raphaël et un petit étaient parmi les trésors les plus remarquables.
A côté de l'art, l'Escorial offrait à nos voyageurs une attrac- tion tout à fliit particulière. L'Escorial rappelait la mort tragique de l'infant Don Carlos. C'est ici et à Aranjuez que Schiller avait placé l'action principale de son drame. C'est avec les souvenirs du Dlvi Carlos de Schiller que les Humboldt pénétraient dans le Panthéon et dans les salles mystérieuses du cloître. La fiction poétique remplaçait alors l'histoire. L'Escorial offrait aux Humboldt une sorte de commentaire à la pièce de Schiller qu'on venait de relire. On sait, par les recherches de Gachard, de Bûdinger et d'autres, comment la légende du prince infortuné avait offusqué la vérité historique '. On connaît la portée idéa- liste de Schiller, dépassant de bien des coudées celle du poète espagnol Ximenes de Enciso qui avait dramatisé au xvii^ siècle l'histoire de Don Carlos - et celle d'autres poètes de Don Carlos, Alfieri et Fouqué. Schiller, qui n'ose pas même tracer le plan de sa pièce sans connaître l'histoire et les mœurs du peuple espagnol ', lit tout ce qu'il peut trouver sur son sujet : les histoires de S. Real, de Ferreira (traduite en allemand par
1. D'autres écrits ont confirmé les rcclicrches Je Bûdinger. Voir J. Loserth, Die Reise des Er:^hcr\og Karl II nach S.anicii (ij68-ij6p). Ein Beitrag ^ur Geschichle des Don Carlos, dans les MiltheiliDigeu des historischcn Vereines jùr Steierniark, XLIV, 130 s. La relation du voyage, très intéressante parfois, est due à la plume de Hans Kobenzl von Prosseg.
2. Le drame espagnol a été traduit récemment en allemand par J. Herzog, Der Prrii von Astiirien, Tiauerspiel in ^ Aiif:!;_iï^en von Don Xi mettes de Enciso. Filr die deiitsche Billvte bearbeitet, Wien, 1894 On vient de le représenter avec quelques succès à Prague. Quelques légères ressemblances qu'on a constatées avec le drame de Schiller sont dues au hasard. Schiller n'a jamais connu,, à mon avis, le drame de Enciso.
5. J. iMinor, Schilltr, IL 52.
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Bertram en 1762), des notes de voyages ', peut-être aussi le récit fantastique de Gregorio Leti; il ne réussit guère cependant à donner à la pièce un coloris espagnol ni vrai, ni vraisemblable. Il a donné dans son drame un reflet frappant de ses propres idées, de ses sentiments patriotiques et généreux, de ses convic- tions en matière de politique et de religion, mais son Espagne n'a été qu'une Espagne imaginaire. Schiller est bien loin de donner dans ses vers les descriptions locales, frappantes par leur vérité, dont il ornera plus tard son Giiilhmiiic Tell. Le paysage dans Don Carlos est un paysage de rcve, mêlé de souvenirs de l'Allemagne; son Aranjuez, ce jardin de délices, que le roi taciturne avait fait construire au milieu d'une contrée déserte et sauvage, n'a fait que remplacer, dans l'imagination du poète, les souvenirs du jardin de Ludwigsburg; de même que ce parc, celui d'Aranjuez doit avoir son ermitage, où les dames peuvent s'occuper à loisir des petits travaux de jardinage -. Les tirades élo-
1 . Ces notes amusaient le grand poète de même que sa femme Lotte. Dans une notice insignifiante des Nachrichten \mn Ntilien uiid Vergnu^eu (décembre 1781), Schiller rapporte des dates statistiques d'un voyageur en Espagne. « On consomme à Madrid 600 millions d'oignons. C'est peut-être la raison pour laquelle les Espagnols ne baisent jamais leurs dames sur la bouche. » Voir J. Minor, Schiller ah Joiirnalist, dans la Vierteljahrsch. f. deittsche Litkr. (Weimar), II, 370. J'ai parlé ailleurs de la prédilection de Schiller pour les récits de voyage. Lotte Schiller avait aussi lu quelques voyages en Espagne. Elle écrit le 27 mars 1787 à Stein : « Hier ist eine Grabschrift, die ich einst aus einer Reise nach Spanien abschrieb ». V^oir Charlotte voit Schiller und ihre Freiiiide, I, 419.
2. Qu'on lise à ce propos le chapitre Landschaftliches Colorit du livre dé M. MôUer, Stiidicn iiim Don Carlos, Greifswald, 1896, p. 48 s. D'après Schack, Eiii halbes Jahrhiindcrt, III, 99, Schiller aurait dû étudier l'ancienne littérature espagnole pour trouver Tatmosphère historique convenable à son drame. Landwehr, Dichterische Gestalten in geschichtlichcr Tretie. Ein Beitrag ^iiin Verstàndnis der classischen Drainen, Bielefeld, 1893, croit que Schiller n'aurait jamais écrit un Don Carlos si, au lieu de Saint-Réal, il avait pu profiter des sources telles que Maurenbrecher ou Biidinger.
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quentes et fougueuses contre l'Inquisition espagnole, non moins véhémentes que celles lancées par Saint-Simon, Montesquieu et Voltaire, et qui exprimaient si bien les idées de Schiller, le véritable marquis Posa de la pièce, s'accordaient parfaitement avec les tirades des romans et des autres drames allemands contre les cruautés inouïes de la noire Inquisition. Q_u'on se rappelle le Jiilius von Tarent de Leisewitz, la fin édifiante du Raphaël de Aquillas de Klinger, où le grand inquisiteur, après avoir torturé et supplicié sa victime pendant trois jours, enfonce de ses propres mains le poignard dans la poitrine du malheu- reux.
Fidèles ou non, les tableaux présentés par Schiller dans son drame restaient gravés dans l'imagination des Humboldt : « Nous avons emporté avec nous le Don Carlos, écrit Caroline à la femme de Schiller, le 25 novembre 1799, et j'en relis souvent des parties. » Le Panthéon de l'église, avec ses froides parois de marbre, avec ses niches et ses sarcophages, glaçait et terrifiait l'âme des visiteurs. On s'empressa de voir les tombeaux de Philippe II et d'Elisabeth : " Je croyais, écrit Caroline, avoir devant moi les tombeaux de personnes connues. » Toute la peine qu'on se donna pour voir un portrait de la reine qu'Alfieri avait appelé : « Sublime ingegno e in avvenenti spoglie bellissima aima » tut inutile ^ v Nous avons appris bien des choses intéres- santes sur la fin du malheureux prince Don Carlos; nous avons môme parlé à quelqu'un qui avait vu plusieurs fois son corps. » Quelques années plus tard, l'Allemand]. G. Rist, qui laissa des souvenirs fort curieux et fort dignes d'étude sur son séjour en Espagne, visite l'Escorial avec le même recueillement mvsté-
I. Cnroline de Hiiniboldt vit-elle ensuite à Madrid le beau portrait de la reine Isabelle de Valois peint par Pantoja (1539), qui est aujourd'hui au Prado (No 925)? Voir sur les portraits de Don Carlos et de la reine, et sur le portrait unique de la princesse d'Eboli, l'article de C. Justi, Spanischc Miscelleu. I. Veber Bildiiissc des Don Ciiilos, dans la Zeitschr f. biU. Kiiiist., V, 3 1 s.
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rieux. On avait imposé alors, rapporte-t-il , un silence profond sur la catastrophe de Tintant Don Carlos : « Je cherchais long- temps en vain l'endroit où il commit son crime et où il l'expia ; le doigt d'un moine, qui m'accompagnait, me montra à la déro- bée la chambre fatale '. »
A TEscorial, les Humboldt visitèrent aussi le palais du prince des Asturies, d'assex mauvais goût, mais qui renfermait une charmante petite collection de tableaux. On passait ordinaire- ment la soirée en bonne société, avec des diplomates et des hommes de cour, qui furent bientôt de leurs amis. Ils assistèrent une fois à la représentation d'une comédie espagnole. Caroline, qui savait trop peu la langue du pays pour comprendre et goûter la pièce, s'amusa à regarder la foule qui remplissait le théâtre et en particulier les deux rangées des loges, où il n'y avait pas de femme qui ne portât de diamants.
L'hiver approchait lorsque Guillaume de Humboldt et sa femme quittèrent l'Escorial pour aller à Madrid, le soir du 5 novembre 1799. Au cœur de l'Espagne, le froid n'était pas sensible. Cette terre, si souvent ensoleillée, gardait encore ses rayons bienfaisants ; elle n'avait pas revêtu son deuil; les journées restaient splendides. A Madrid, on prit un logement dans une maison bourgeoise, chez une Irlandaise, avec l'intention bien arrêtée de quitter la ville après un mois de séjour. On se mit tout de suite à parcourir les rues, à visiter les palais et les musées; on commença à étudier les arts et les mœurs. C'était un travail véritable et un travail souvent pénible : « Je suis terriblement occupé, )) écrivait, vers la moitié de novembre, Guillaume de Humboldt à Schweighaeuser. Il fallut prolonger le séjour d'un mois, et encore Humboldt regrettait-il de n'avoir pas tout vu et tout étudié.
I. /. Georg Rists Lchcnscrinncrungcu, herausg. von G. Potl, 1 ïh. (2^ édit.). Gotha, 1884, p. 296.
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L'aspect de la ville n'offrait rien de particulier à nos voya- geurs. Elle n'est pas grande, elle a un peu plus d'extension que Dresde, les rues sont larges, en général, les édifices grands et beaux. Celui qui y arrive de Paris trouvera Madrid une ville assez commune. Elle est, du reste, énormément chère; c'est peut-être la ville la plus chère de l'Europe. Le Prado est une promenade fort belle. C'est Là que l'on peut commodément étudier le type espagnol véritable, son extérieur surtout. Le costume espagnol est peu varié : des manteaux et des « mantillas » partout. Mais on les porte bien et avec élégance. Les femmes, nobles et bourgeoises, riches et pauvres, portent toutes une « basquina », c'est le costume national; on ne reconnaît qu'à la qualité de l'étoffe l'habillement d'une femme distinguée. Sous une mantille, la coquetterie féminine s'insinue ici comme partout ailleurs et mieux qu'ailleurs. Caroline voulut avoir aussi sa mantille : a Tu rirais bien, écrit-elle à Lotte Schiller, si tu me voyais habillée de cette fliçon, à l'espagnole. » Trois mois plus tard, elle achète une écharpe, une « faja » espagnole pour Schiller : il follait porter au poète quelque chose de vrai- ment espagnol et utile en même temps.
Il n'y a pas de société à Madrid comme à Paris, mais on y trouve quelques maisons particulières où l'on peut se distraire passable- ment pendant la soirée : celle de l'ambassadeur danois, le baron de Schubart, beau-frère du comte de Schinmielmann ' ; celle de l'Américain Humphrey; de l'ambassadeur français, Guillemardet. Parmi les Espagnols qu'on visitait de préférence, Humboldt nomme la princesse de Castelfranco et la marquise de Santa
I. Dans une IcUre à Lotte Schiller (C7.'rt^/. v. Schiller iiiid ihrc Fieioulc, II, 578), datée de Copenhague le 5 octobre 1799, Charles Schimnielmann parle du séjour de son frère en Espagne : « Jetzt lebt er einsam in Spanien, \vo er mit dem Hof den ganzen Sommer hat herum emigriren miissen, die heissesten Monate in Madrid zubringend. Jetzt schreibt erausSt. Ildefonso, wodie Natur doch etwas giinstiger sein soU. Aranjuez ist ein trauriger Kunstgarten. »
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Cruz, toutes deux allemandes d'origine : la première, com- tesse de Stolberg; l'autre, comtesse de Wallenstein ; puis, le marquis Colomella et le marquis Granda. Ce dernier disposait d'une grande fortune, 45 millions de livres à peu près, qu'il employait dans le commerce, ne pouvant acheter des terres considérables à cause des majorats, la peste industrielle du pays. Ce marquis n'était point le premier venu : il avait joué, autrefois, un rôle dans les affaires d'État, où il s'était distingué par son bon sens et par sa prudence. Maintenant, on le négligeait, on l'oubliait. Le ministre d'Urquijo, autrefois secrétaire d'ambas- sade en Angleterre, jouissait d'une bonne renommée comme littérateur et critique ; il était près de sa chute, lorsque Humboldt le visita à Madrid. Il fut très aimable envers lui comme envers son frère; il l'invita même tout de suite à dîner, honneur fort rare et considérable en Espagne, et qu'on n'accordait guère aux étrangers.
Guillaume de Humboldt était resté néanmoins Allemand en Espagne, comme partout ailleurs. Même lorsqu'on le croit tout entier aux affaires, brillant dans la société, il a ses heures de recueillement, ses heures vouées à l'étude, où il débrouille ses idées et ordonne ses observations. Il ne déroge pas à ses habi- tudes — on ne jouit du calme à l'intérieur que lorsqu'on s'im- pose des règles et des mesures. A la chute du jour, le savant se retire en famille autour d'un thé « à l'allemande » ; il lit alors, avec Caroline, les poètes grecs ', de préférence Homère, comme il le fera plus tard dans sa campagne d'Albano, Gœthe lui écri- vait à Madrid ;, « Il est fort à louer qu'au milieu des grandes distractions d'une vie à l'étranger, vous souteniez toujours le
I. « Ich gehe zum Thé einige Gesàiige Homers mit meiner Frau zu lesen. Denn der Homer vcrlasst uns nicht, und den Abend versammlen wir uns immer zu einem sehr Deutsch-hâuslichen Thé mit einem Freund, der mit mir reist und uusern 5 Kindern. » Lettre de G. de Humboldt à F. A. Wolf. Madrid, 20 déc. 1799, <2:hi'/y5, V, 215.
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pilier du véritable idéal esthétique. >■> Humboldt veut connaître, à i\îadrid comme à Paris, la vie et les hommes, le pays et la nation; il s'occupe d'une foule de clioses, peut-être de trop de clioses, comme il l'avoue à Gœthe : « Je suis très affairé, écrit-il de Madrid à Scliweighaeuser, je vois beaucoup de gens et beau- coup de choses, je m'absorbe dans les questions qui m'inté- ressent, je ne travaille que par pièces et par morceaux. »
Madrid, avoue Henriette Herz dans ses Souvenirs, intéressait Humboldt infiniment plus que Paris. Les trésors de l'art, ceux de l'Escorial surtout, l'enchantaient. « Quoiqu'il n'approuvât point beaucoup des motifs qui remplissaient les églises de l'Espagne, il trouvait néanmoins qu'ils inspiraient des sentiments plus nobles et plus beaux que ceux qu'on prodigue dans les églises de la France '. »
Humboldt est tour à tour philologue, philosophe, esthéticien, mais surtout grand dévoreur d'hommes. L'homme, c'est la mine la plus heureuse et la plus fertile, qu'il fouille incessamment. Sous ce rapport, Madrid lui fournissait quelques types fort dignes d'étude. Point de grands originaux aux idées vraiment pro- fondes, point de savants qui aient fait n'importe quelle décou- verte dans une branche quelconque de la science, mais des hommes qui, malgré des obstacles infinis, avaient atteint un haut degré de culture, des caractères aimables, affectueux et complai- sants, dépourvus de l'écorce rude qui recouvre souvent la bon- homie des savants et des grands hommes en Allemagne. Rist, qui alla en Espagne peu d'années après Humboldt, trouvait dans ce pays plus de véritables originaux qu'ailleurs. Il valait bien la peine de faire un voyage en Espagne pour entrer en intimité avec eux : « On trouve ici, assure-t-il, les contrastes les plus
I. J. Fùrst, Henrielle Heri. Ihr Lchen iiiid ihie Erinneruvgeu, Berlin, 1850, p. 206 s. : « So sprach cr (Humboldt) sich aucli hierùber in seinen Briefen an mich ans». Ces lettres que Humboldt écrivait de Madrid à son amie ont, paraît-il, complètement disparu.
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merveilleux, des mœurs grotesques, des traits de caractère que la généralité de l'éducation sociale a depuis longtemps efflicés dans le reste de l'Europe; on ne rencontre pas ici, comme en Angleterre, un effort ridicule pour paraître un « gentleman», une monotonie mortelle dans riiabillement, dans les mœurs, dans la conduite; on n'agit pas ici, comme en Allemagne, d'après des modèles copiés dans les livres et dans les journaux ; tout le monde obéit à ses inclinations et à ses goûts '. ^
A part le nombre extraordinaire de tableaux qui remplissaient les salles publiques et privées de Madrid, et dont les descriptions de voyage ne donnent qu'une idée fort impartaite ; à part les tré- sors artistiques qui occupaient Caroline bien plus sérieusement que son mari, tout, à l'exception de la politique du jour, entrait dans le cadre des observations de Humboldt. Il approche autant de monde que possible, il fait des études physionomiques, il fouille dans les bibliothèques, il fliit des recherches sur la littéra- ture ancienne et moderne, il sait profiter de toutes choses, à tel point que le diplomate suédois Brinkmann, qui n'était nullement enchanté de l'Espagne, comme il résulte de ses lettres à Gœthe, écrit malicieusement que Humboldt aurait sans doute trouvé du talent môme chez les brebis espagnoles, ne voulant pas se mettre en vain en rapport avec elles -.
« Des jouissances artistiques très variées, la connaissance de quelques hommes singuliers, la contemplation vivante de la nature du Midi, voilà ce que je remporte de mieux de mon voyage en Espagne », écrivait Caroline de Humboldt à Lotte Schiller,
Avec son penchant naturel et irrésistible à l'observation, Humboldt avait en outre un grand avantage sur les autres voya-
1. Lehenseniiiierinigt'ii, II, 302.
2. Briefwechsf] \ivischtii Brinckinaiin iiiid Gœthe, dans le Gœthe Jahrh., XVII, 32 (Lettre de Paris, 29 novembre 1799). C'est dans cette lettre que Brink- mann écrit de l'Espagne : « Wenn ich Ihnen aber nur recht deutlich machen kônnte, was dièse grosse Nation fur ein jammerliches Ding sei. «
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geurs allemands en Espagne : c'est qu'il possédait la langue du pays avec assez de perfection pour s'entretenir facilement et rai- sonnablement avec les Espagnols. On ne pouvait parler aux savants du pays que dans leur propre langue. Caroline assure que son mari avait déjà appris l'espagnol avant son départ de Paris. Un des enfants s'était familiarisé bien vite avec l'idiome de Cas- tille ; malgré son jeune âge (il n'avait que cinq ans) il le parlait avec une flicilité surprenante et excitait l'admiration générale ; en route, c'était toujours lui qui entamait la conversation avec les muletiers. L'autre enfant, Théodore, avait moins de souplesse, il s'exerçait dans trois langues en môme temps et parlait d'une fltçon très drôle, frisant un mélange de français, d'allemand et d'espagnol '. Plus tard, ce fut l'italien qui captiva l'âme du grand savant, à tel point qu'il l'adopta, à Rome et ailleurs, comme langue de la famille : « J'admire de plus en plus la langue italienne, écrit-il à Gœthe, de Rome, le 25 février 1804. Elle est bien plus poétique que la langue latine, et infiniment supérieure au fran- çais et même à l'espagnol » -. A un penseur allemand de la force de Humboldt, l'espagnol ne pouvait paraître assez flexible pour se plier à toutes les exigences et aux nuances de la réflexion. Humboldt avoua néanmoins a Schlabrendorf que l'es- pagnol, sans être encore parvenu à la perfection d'un langage philosophique, avait de très bonnes dispositions pour le devenir, et de grands avantages sur le français. N'oublions pas quelle importance souveraine Humboldt attribuait à la langue dans l'étude de la civilisation d'un peuple. Les particularités du
1. «Die Kinder sind gesunJ und munter... redeii etwasspaiiisch », écrivait G. de Humboldt à Schlabrendorf de Valence le 7 mars 1800. Briefe Humholdts an Schlabrendorf . Suite aux Briefe an F. H. facobi, Halle, 1893, p. 130.
2. « In keiner dieser Sprachen nun, als in der Italianischen, hat dieser neue Geist, in vollstandiger Unabhilngigkeit und in eigenthùmlicheren Charakter trt'uere Anhànglichkeit an das Antike bcwahrt ». Ueber Gœlhe's \weilcn rômischen Atifenthalt, Œuvres, II, 240.
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caractère national sont révélées souvent par les particularités de sa langue, par l'abondance ou la rareté de telle ou telle classe de mots, par la manière directe ou indirecte dont les idées sont exprimées dans la langue. La langue n'est pas seulement un mo3'en sûr pour la comparaison des différentes nations, mais elle donne des lumières pour étudier l'influence d'une nation sur une autre \ Lorsque Humboldt entreprend son voyage en Espagne, sa vocation linguistique n'était pas encore décidée. Il avait embrassé toutes sortes d'études ; quelle branche particulière fal- lait-il choisir ? A un certain âge de la vie, le besoin de concen- tration éperonne l'homme, même le savant le plus fertile, le plus accoutumé aux inhabilités et aux revirements de la pensée. Humboldt éprouva ce besoin plus fortement en Espagne qu'ailleurs. Il écrit à Wolf % le 20 décembre, qu'il prévoyait bien qu'à l'avenir il se vouerait exclusivement aux études linguistiques, qu'une comparaison philosophique approfondie de plusieurs langues serait sans doute le travail dont il chargerait ses épaules après quelques années d'études sérieuses.
Les souvenirs de la promenade esthétique de Himiboldt dans le royaume d'Espagne, esquissés à la hâte dans des lettres confiden- tielles, ne sont ni très riches, ni très profonds. Humboldt s'en défiait lui-même ; il a soin de répéter à ses amis de ne pas prendre comme paroles d'évangile tout ce qu'il leur communique sur le pays qu'il vient de voir et d'étudier. Sa grande épître sur l'Espagne achevée, il prie Gœthe de ne montrer la lettre à personne autre qu'à Schiller; il ne voulait pas qu'on lui reprochât, dans la suite, des jugements si prématurés \ Le temps et la méditation, d'autres
1. Latium und Hellas, p. 148.
2. Sur l'intérêt que F. A. Wolf, le célèbre helléniste, gardait pour la langue espagnole, voir F. Boll, Bricfe von F. A. IVolf, H. Lucien inid F. Jacobs an Alvar Augustin de Liagno, dans les Blàtterftird. Gyninasial-Schuîwescn, 1895, et mon compte rendu, dans la Revista critica, I', 137.
3 . Il faisait la même prière à Jacobi à la fin de sa grande lettre sur la France et les Français (p. 71 du recueil cité) : «Ich môchte uni ailes in der Welt vor
Revue' hispcin ique. 4
50 ARTURO FARIXELLI
recherches, d'autres études plus approfondies, la comparaison avec d'au très ouvrages sur l'Espagne, ses mœurs et sa civilisation, au raient mûri ses idées. Il se proposait d'écrire son voyage en Espagne. Cevoyage n'aurait pas été, sans doute, comme la plupart des guides et des souvenirs en Italie, qui commençaient déjà à inonder l'Allemagne, une simple description des édifices, des églises, des tableaux, des curiosités des différentes villes. De tels livres causent inévitablement un ennui mortel à ceux qui ne sont jamais allés dans le pays. Il y a une autre manière, dit Humboldt dans une de ses lettres à Charlotte Diede, de transcrire ses impressions de voyage ', c'est de donner, plutôt qu'une description du pays, une peinture individuelle de l'auteur dans ce pays. Une descrip- tion vivante et individuelle de l'Espagne, voilà ce qu'aurait dû être son récit de voyage. Il en parle très sérieusement à Gœthe, dans l'automne de 1800, fort content de ce que son article sur le Montserrat avait plu au poète. Il désirait qu'on imprimât cette première esquisse avec une note. Il fallait informer le public que c'était un Essai d'un nouveau voyage en Espagne qui paraîtrait bientôt, mais dont l'auteur n'avait point l'intention de répéter ce que d'autres avaient déjà suffisamment décrit; il préférait se bor- ner aux choses qu'il aurait pu peindre mieux que les autres. N'ayant séjourné en Espagne que peu de temps, ajoute-t-il, dési- rant omettre dans son récit tout ce qui avait quelque rapport avec la statistique, il devrait forcément écrire avec un peu d'art. Il s'agissait de choisir quelques points essentiels (parmi lesquels le Montserrat resterait toujours au centre), qui se grouperaient et s'entrelaceraient de façon à offrir aux lecteurs une image pro- gressive du pays. L'ouvrage devait être au fond une étude sur l'individualité de la nation, ce qui est indispensable à toute des-
kcinem andern Richtcrstiilil als vor dcr Naclisicht der Frciindschaù mit diosoii flùchtig hingeworfeneii Bcmcrkungcn erschcincn . »
I. Lettre de Tegcl, 2 décembre, 7 janvier 1834. Riicfe an einc FreiimUn, II, 2.} 6.
GUILLAUME DH HUMBOLDT ET L ESPAGNE 5 I
cription de voyage. Pour ne pas nuire à la vivacité du récit et pour donner aussi vite que possible une vue d'ensemble, il aurait évité les détails inutiles : « Je ne connais personne, ditHumboldt, qui ait voyagé actuellement en Espagne, et diit-il même y avoir quelqu'un, je ne crains aucune concurrence, car je vise plus à reproduire une idée individuelle des choses qu'à donner une des- cription aride quelconque \ »
Aucun Allemand, en effet, n'aurait pu donner un tableau de l'Espagne tel que Humboldt le concevait. Les livres sur l'Espagne, qui sortaient des presses de Leipzig, n'étaient pour la plupart que des traductions. Les hommes, sensés ou non, qui voyaient l'Espagne de leurs propres yeux n'étaient pas prodigues de souve- nirs; s'ils se décidaient à écrire, c'était pour répéter des choses dites et redites, usées jusqu'à la corde. On a exposé ailleurs ce qu'il y avait de remarquable et de nouveau dans les descrip- tions des voyageurs allemands en Espagne. Même les dithy- rambes deC. A. Fischer, ses tableaux de Madrid, de Valence, ses aventures dans les Pyrénées, ne s'élevaient pas trop au-dessus d'une superhcialité déplorable. Ce n'était pas, sans doute, l'enthousiasme qui manquait, c'était la sérénité et la protondeur du jugement. L'écrivain patriote C. F. D. Schubart loue quelque part le comte danois Woldemar Friedrich Schmettow, qui avait résidé deux ans à Madrid (1767-1769) en qualité de secré- taire d'ambassade et qui en savait plus que Clarke et Baretti sur l'esprit des Espagnols, sur le caractère du roi et de sa cour '.
1. Gœlhes Briefw. mit den Geh. von HiimhoUt, III, 169 s. (Paris, 10 octobre 1800). Voir aussi la lettre de Humboldt à Goethe, écrite à Paris le 18 août, à la veille de partir pour l'Espagne. Humboldt promettait déjà alors de décrire son voyage, p. 84: «...Da ich im Sinnhatte, in der Beschreibung meiner spanischen Reise (denn nur dièse werde ich wol eigentlich beschreiben kônnen) ausfùhr- liche Nachrichten ûber die Kunst in Spanien zu geben, und ich in dem Grade ausfiihrlicher sein wùrde, als ich den Gegenstand fur unbekannter annehmen kônnte. »
2. C. F. D. Schuhart's des Patrioten gesannnelte Schriften und Schicksah, Stuttgart, 1859, vol. l. Schuhart's Leheniind Gt'sinnungen von ihmselbst im Kerker
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Malheureusement, Schmettow ne communiqua ses observations qu'à un cercle limité d'amis intimes. Il n'a imprimé sur l'Espagne que deux articles assez insignifiants sur les Combats de taureaux cl sur riuijuisitiou, Griinahii et Arauda, où il prouve que l'Inqui. sition n'avait jamais été supprimée en aucun temps en Espagne. Il était assez modeste pour reconnaître qu'un séjour de 17 mois à la cour, un voyage à travers l'Espagne, depuis les frontières du Portugal jusqu'aux Pyrénées, ne l'autorisaient point à croire qu'il connaissait l'Espagne contemporaine; il avoue même qu'il ne la connaissait guère, qu'il ne prétendait nullement corriger les voyages de Clarkc, de Plùer, de Baretti, et moins encore celui du chevalier de Bourgoing '. Aujourd'hui, quiconque a passé quelques semaines en Espagne écrit un ou deux volumes de mémoires qu'il lance au public comme des vérités irrétutables.
Humboldt, après avoir écrit quelques fragments de son voyage, distrait par d'autres occupations, n'y songea plus. Encore au com- mencement de septembre 1800, Schiller assurait à Kôrner que Humboldt avait l'intention d'écrire et d'imprimer son vo3-age en Espagne : « Il vient de nous envoyer par anticipation quelques
anfgesetit, I Th., 1791, p. 165 : « So jung dieser edle Mann war, so grossund reich waren doch die Erfahrungen, die er bereits in der Welt angestellt batte. Er war einige Jahre lairsiichsischer Gcsandtcr in Madrid, und wusstc dcnGcist der Spanier und den Karakter des Kônigs und seines Hofs weit treffender zu schildern, als Clarl<(e) und Baretti. Was icli hernach in Bourgin (Bourgoing) las, schien niir grôsstentlieils eine W'icderholung desjenigen zu seyn, was icli lange schon von meinem Grafen geliort batte ». — Ce n'était point ce Schmettow, comme Seuffert l'a prétendu une ibis, mais son père, qui était l'ami de Heinse et de Wieland. Voir B. Seuftert, tVietands Erfiiiier Sihiiler vor der Inquisition, Euphoiioii, III, 389, 725.
I. Des Grafen IVotdeinar Friederich von Schmettow Kteine Scljriftcn, Altona, 1705, II, 338 s., dans l'essai : Inquisition, Grimatdi und Aranda ; ein Coninientar ^u deni Aufsat:^e : Les extrêmes se touclienl, qui avait paru en 1793 dans le Schlesiuigsch. Journal. L'article : Von den Stiergefechlen in Spanien (II, 162 s.), avait paru d'abord en 1781, dans le Briefwechsel de Schlôzer, IX, 68 s.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGXE ) 3
fragments qui se lisent très agréablement '. » L'article sur le Montserrat, celui sur le théâtre de Sagonte, les esquisses sur la Biscaye, l'étude linguistique sur les Basques et leur origine, voilà tout ce qui est resté de l'ouvrage que Humboldt pensait écrire sur l'Espagne. On sait qu'il notait régulièrement ses impressions dans un Tagebuch. Mais ces notes disparurent dans la suite ; Humboldt les détruisit peut-être par caprice - ; peut-être aussi ont-elles péri dans le pillage du château de Tegel par les Fran- çais, en 1806.
La description du voyage en Espagne, l'étude de la civilisation d'un des peuples les plus méconnus de l'Europe auraient donc dû augmenter la liste des travaux projetés par Humboldt. Combien d'autres projets fermentaient dans cette puissante cervelleàl'époque de son séjour à Rome ! Une idée éveillait d'autres idées, un rêve produisait d'autres rêves, qui se détruisaient l'un l'autre, dans la suite. Lorsqu'on s'y attend le moins, les événements entraînent l'homme dans leur tourbillon aveugle, ils réduisent en poussière ce qui semblait devoir rester comme un monument éternel. Parmi tant de projets, Humboldt nourrissait celui d'écrire une histoire de la décadence et de la chute des républiques grecques. Il avait médité longtemps ce travail qui aurait dépassé en grandeur et en profondeur de conception les travaux de Montesquieu et de
1. Lettre de \\'einiar, 3 septembre 1800. SchUkrs Brie/ivechsi'l mit Konier, IV, 191, et Schillers Briefe, hrg. v. Jonas, VI, 194. Quels sont ces « einzelne Fragmente » nommés par Schiller ? Sans doute l'article sur le Montserrat, et peut-être aussi la description du théâtre de Sagonte. M. Leitzmann (Introd. aux Si'cbs iingcdr. An/s., p. XLi) est d'avis que l'article sur Sagonte, de même que celui sur le Musée des Petits Augustins, ne parvint jamais à Gœthe. Comment expliquera-t-on la notice donnée par Schiller qui recevait directe- ment de Gœthe tout ce que Humboldt écrivait sur l'Espagne?
2. De temps en temps Humboldt brûlait lui-même ses notes : « Ich habe oit, fast von meiner Kindheit an, angefangen Tagebucher zu halten, und sie nach einiger Zeit wieder verbrannt >>, Briefe an eiue Freiinditi, II, 204 (7 avril 1853).
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Gibbon. 11 en parle à Schweighaeuser ; il croit élever avec cet onvnige un monument à l'intention de la pauvre Allemagne bouleversée, parce que, dans sa conviction intime, l'esprit grec, greffe sur l'esprit allemand, produira quelque chose, lorsque l'humanité reprendra sans obstacle sa marche progressive; mais, dans la même lettre, il ajoute mélancoliquement que son grand projet sera peut-être, ainsi que toute chose aujourd'hui, une bulle de savon, destinée à disparaître au premier accident. Les accidents survinrent ; il fallut quitter Rome et l'Italie, pour diriger ailleurs son activité, débrouiller d'autres affaires. D'un coup, le grand édifice construit à Rome croula. C'est ainsi que dans l'âm.e la plus forte et la plus vigoureuse, la plus équilibrée et la plus active, par la force du hasard et le changement perpétuel des choses de ce monde, se glisse insensiblement un esprit dévastateur qui intro- duit la ruine au milieu du travail et de la production.
III. — LE CARACTÈRE ET LES MŒURS EN ESPAGNE
Essayons de recueillir quelques débris des ruines de l'ouvrage projeté par Humboldt, voyons ce qu'il reste à glaner sur le carac- tère et les mœurs de l'Espagne dans ses lettres et dans ses frag- ments '. Le tableau, bien loin d'être achevé, ne dévoilera par intervalles que quelques lignes et quelques contours; mais à ces lignes, à ces contours, on reconnaîtra aisément la main intelli- gente et habile qui les traçait.
Veut-on hasarder, après un séjour de quelques mois en Espagne, une observation générale sur ce pays, c'est qu'il donne actuelle- ment l'image de ce que devait être l'Europe au xvi" siècle. Cette observation serait fausse, triviale même si on la foisait par rap-
I. Le L-ctcur nous dispensera de donner ici, à chaciuc instant, l'indication des lettres qui contiennent tel ou tel jugement de Humboldt sur l'Espagne.
GUILLAUME DE HUMBOLDT HT L ESPAGNE
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port à la condition morale arriérée ou barbare de ses habitants ; elle est juste lorsqu'on la rapporte à la langue et aux mœurs qui, en Espagne, sont restées les mêmes dans le peuple et dans les classes supérieures. Il y a plus de simplicité, plus de bonhomie et de naïveté en Espagne que dans le reste de l'Europe. Il faut admettre que les classes sociales ne diffèrent entre elles que par leur degré plus ou moins grand de culture. Plus la différence dans le développement intellectuel est considérable, plus la sépa- ration des différentes classes doit être sensible. Plus une nation tarde à se développer, plus cette muraille de séparation devient insurmontable. Or, cette séparation n'existe point en Espagne. Elle ne peut exister, car l'Espagne a atteint son plus haut degré de culture au xvi'^ siècle; elle est plus grande en France, car le raffinement de la culture est fort ancien dans cette nation; elle est infiniment grande en Allemagne, car là en effet il existe une aristocratie intellectuelle. Celui qui n'a pas le bonheur d'apparte- nir à la caste privilégiée n'est pas en état de comprendre même l'écrivain le plus ficile. Gœthe avait déjà dit la même chose, avec une légère variante, en 1782, en quittant la classe bourgeoise pour entrer dans la noblesse. En Allemagne, il n'y a que le gen- tilhomme qui puisse acquérir des connaissances générales et vraiment personnelles. Le bourgeois saura bien acquérir des mérites, et même, au besoin, cultiver son esprit, mais, quelque effort qu'il tasse, il ne parviendra jamais à faire valoir sa person- nalité '. Humboldt regrettait, comme tant d'autres, l'abîme qui séparait, dans sa patrie, le peuple des classes privilégiées. Tout en déplorant le degré inférieur de culture en Espagne, il aurait désiré pour l'Allemagne le contact, la communauté d'idées dans les différentes classes qui existaient réellement au delà des Pyrénées. La muraille qui sépare le peuple des classes cultivées est sans cela trop grande, écrit une fois Humboldt à son amie intime, et
I. Voir). Minor, Die Aiifiiiioe des JVilbt'liii Mcistcr, Gœlbrjabii'., IX, 183.
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il faudra bien redoubler nos efforts pour maintenir le lien princi- pal qui les relie encore '. Les hommes les plus éclairés qui ont vu l'Espagne au temps de Humboldt sont tous frappés de l'in- telligence, de la culture originale et individuelle des classes moyennes. Celui qui veut bien juger de l'Espagne, assure Rist, doit connaître la petite noblesse, car noble, tout le monde l'est en Espagne, un cocher autant qu'un domestique '. A peu de dis- tance de Humboldt, Beaumarchais, qui passe encore chez quel- ques-uns pour avoir dénigré et raillé les Espagnols, loue l'es- prit démocratique qui régnait dans toute la société espagnole, malgré l'absolutisme dans l'ordre gouvernemental : « Dans le haut État, dit-il, il n'y a pas d'autre considération que la person- nelle ; je n'aperçois pas que le rang en donne à ceux qui n'ont ni crédit dans les alîaires, ni ce qu'on appelle qualités transcen- dantes » '.
Dans une lettre à Schlabrendorf, une des plus belles et des plus instructives que Humboldt ait écrites sur l'Espagne, et qui malheureusement ne nous est parvenue que mutilée, le savant reproche aux Espagnols une certaine rudesse qui, même chez ceux qui ont voyagé hors de leur pays, se cache encore sous le vernis étranger, une rudesse ou pruderie qui n'est pas dans le caractère des Français. Dans les classes moyennes, cette pruderie n'est, à vrai dire, que négative, elle n'est qu'un manque de finesse de culture; cette classe représente à peu près les bourgeois des petites villes de l'Allemagne, bons, bienveillants, prompts à rendre service, généreux, mais bornés et tout à fait dépourvus de souplesse. L'autre partie, qui doit beaucoup à Tinfluence étran- gère, est ordinairement superficielle; elle méprise sa propre nation et adore la France, lors même que les Français, s'ils parlaient
1. Lettre de Tegel, 14 mars-4 avril 1834. Briefe an ciiie Frcundin, II, 263.
2. Lebenseriiincniiii^en, II, 302.
3 Voir A. Morel-Fatio, Étuda sur rEspih^ne, Paris, 1893% I, 77.
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ouvertement, l'appelleraient encore à demi barbare. Le fond du caractère est cependant meilleur en Espagne qu'ailleurs. On est franc et loyal ici, sans nulle prétention; on est très aimable et courtois envers les étrangers ; on l'est sans affectation et par l'élan spontané de l'âme. On trouve en Espagne des hommes avec les- quels on entre volontiers en relations et avec lesquels on voudrait passer toute sa vie '.
Le développement du caractère importe à un Espagnol bien plus que le développement de ses forces individuelles. Il y a dans son naturel plus de penchant à s'approfondir qu'à s'élar- gir. La nation n'étant pas suffisamment cultivée, on ne connaît pas chez les Espagnols l'occupation fiévreuse de l'esprit qui est particulière aux Français. L'isolement chez eux n'est pas un sacrifice, mais souvent un besoin. Ils sont prêts à acheter l'indé- pendance par la solitude. Ils sont plus sensuels, mais moins maté- riels que les septentrionaux ; ils sont excessivement irritables ; c'est pourquoi ils désirent vivre sans être importunés. On reproche aux Aragonais une morne sévérité, de l'orgueil et du dépit. Les relations de voyage enchérissent sur ces défauts qui, en fait, sont excusables et s'expliquent par le souvenir des anciennes institu- tions qui n'étouffaient guère l'esprit d'indépendance. En société, les Espagnols sont éveillés et spirituels, mais ils n'ont pas propre- ment besoin d'une société ; ils ne la cherchent pas; ils s'en passent. De tels honmies montrent par nature de l'inclination à ce que l'on pourrait appeler oisiveté et qui n'est souvent qu'une noble occupation de la flmtaisie par leurs propres sentiments. Attirés par leur caractère seulement vers quelques points, mais avec force, ils peuvent passer de la fainéantise à une activité bornée à ces points, mais à une activité fiévreuse, tout le reste leur parais- sant trop facile, simplement mécanique, indigne d'eux. Cette
I. Lettre à \Volf, Œuvres, V, 213 : « Ein Paar Menschen habe ich hier (Madrid) gefunden, mit denen ich ùberall gern leben vvûrde und mit denen ich gewiss in Verbindung auch kùnftig blciben werdc. »
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disposition d'àme convient fort bien pour l;i vie solitaire. Les Espagnols sont d'excellents ermites pour peupler le Montserrat. lisse passent du confort, des commodités de la vie. Les fatigues corporelles ne les inquiètent point ; ils se sont endurcis par l'habi- tude '.
Quoique la culture de l'esprit ne soit pas la règle en Espagne, il se trouve cependant un nombre assez considérable de savants qui, malgré des difficultés incroyables, sans même sortir de leur pays, ont atteint un haut degré de culture et sont plus modestes, moins disposés à condamner les autres que les savants français. Pnr malheur, il faut toujours parler bas en Espagne, car l'oppres- sion religieuse n'a pas encore cessé et le pays ne jouit presque d'aucune liberté. Comme un public éclairé et assez cultivé fait défaut et que le commerce des livres est presque nul, la plupart de ces savants ne se donnent pas la peine d'écrire, et ne réussissent guère à se faire connaître hors d'Espagne. L'érudition a ici peu de place. Impossible d'approfondir n'importe quelle recherche dans les bibliothèques, mal pourvues ou mal ordonnées ; le phi- lologue surtout ne peut guère travailler en Espagne. Il n'y a que la bibliothèque de l'Escorial qui renferme des trésors remar- quables, des manuscrits d'auteurs classiques. A Madrid, la bibliothèque du duc de l'Intantado, dérivée de celle du cardinal Mendoza, est la seule qui puisse intéresser le philologue. On y trouve quelques douzaines d'éditions classiques du xv'-' siècle, une édition d'Homère, fort rare, de 1488. En revanche, les auteurs espagnols abondent dans les autres bibliothèques. Mais ceux qui n'ont pas eu le bonheur d'être imprimés restent tout à fait oubliés.
I. C'est dans l'article sur le Montserrat, adressé à Gœthe, que Huniboldt parle du penchant des Espagnols pour la solitude, Œuvres, 111, 207 : a Die kôrperlichen Beschwerdeii schrecken den Spanier wenigcr ab, da er, icie ich Jimen eitiiiial kiiiiftig nâher auseinandcrselicii wenlc, harter gewohnt ist. « Voilà encore une promesse de revenir sur les qualités du caractère espagnol qui s'en alla en fumée comme tant d'autres.
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Les éditions anciennes des poètes espagnols sont extrêmement rares et fort chères. Un petit volume de comédies coûte 1.200 réaux. Les langues sont fort en décadence, le grec surtout. Tous les professeurs de grec des Universités espagnoles se valent ; à peine trouve-t-on ailleurs des hommes mieux instruits. Même ceux-ci ignorent les publications nouvelles. Lhie partie du Sophocle de Brunck, que l'on apporte ici d'Allemagne, est une grande rareté, duelques bonnes éditions anglaises des classiques restent enfouies dans la bibliothèque du duc d'Ossuna : le public les ignore. Il f^iut vraiment s'étonner qu'un des traducteurs nou- veaux de Pindare se soit servi d'une édition de Heyne.
On a beau prodiguer de l'argent en Espagne pour les sciences et les lettres, on le dépense aveuglément, sans réflexion, partant sans profit. Le roi donne même de sa caisse. Quelques Univer- sités sont fort bien dotées, celle de Salamanque dispose d'environ 60.000 réaux, ce qui est très considérable, vu le nombrelimité des professeurs. Malgré ces dépenses on n'aperçoit pas de progrès '.Les Universités surtout sont mauvaises ; presque toutes les sciences sont arriérées. Ce n'est que dans la chimie et dans la minéralo- gie qu'il fout espérer quelques progrès. Encore a-t-il tallu appe- ler des savants étrangers et confier des chaires à des Allemands. On vient de traduire des manuels allemands en espagnol. Grâce à Herrgen les musées d'histoire naturelle s'enrichissent ; des relations intellectuelles avec l'étranger sont inaugurées -.
1. Herrgen regrettait la même chose, deux années après Humboldt. Voir MolVs Mittheiliaigeii, II, 322. (Lettre de Madrid, 9 juillet 1801) : « Die ungeheuren Summen, welche Spanien von jeher zur Aufnahme der Wissen- schaften angewandt hat, sind noch nirgendswo angewandt worden und docii ist man bis jetzt fast noch nicht um einen Schritt weiter gekommen. «
2. Dans une de ses lettres à ses amis de l'Allemagne (MolFs Miltb., II, 315. 16 février 1801), Herrgen promettait de donner des nouvelles littéraires sur l'Espagne qui n'était guère connue à l'étranger : « Ich bin mehr als irgend jemand ùberzeugt, dass Spanien noch gar nicht richtig bekannt ist, und dass man sich im Auslande ganz lalsche Ideen davon macht. »
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Au sujet des femmes espagnoles qui fournissaient aux voya- geurs de tous les pays une matière abondante pour des fantaisies et des tableaux de mœurs d'une étonnante superficialité, les lettres de Humboldt et de sa femme sont muettes. A peine Caroline mentionne-t-elle les femmes de Madrid revêtues de la mantille traditionnelle, coquettes comme partout ailleurs. Même en traversant l'Andalousie, ce « sunny land of love », comme Byron l'appelle, les Humboldt ne rapportent pas de souvenirs de ces femmes ravissantes, célébrées par Byron quelques années plus tard :
Their vcry waik would makc your bosoni swell ; I can't dcscribc it, though so much it strikc, Nor liken it — I nevcr saw the like : An Arab horsc, a statcly stag, a barb
New broke, a camtleopard, a gabelle, No — none of thèse will do "...
C'est à cette époque que l'on commençait, en France plus qu'ailleurs, à divaguer sur la jalousie des femmes espagnoles, enfermées comme des esclaves derrière leurs grilles. Quelques Allemands enchérissent sur ce type conventionnel et ajoutent des traits encore plus édifiants. Rist détend, dans ses Mémoires, le beau sexe espagnol. Il avait admiré dans les « tertulias » des femmes très intelligentes et alertes, frétillantes d'esprit, enjouées, promptes à la répartie, des femmes incorruptibles, de sentiments très élevés, d'idées très libérales ; si elles avaient pu agir, si c'eût été leur afiairc, elles auraient fait la révolution mieux que les hommes -.
1. Don Juan, II (5-6).
2. Lebcnserinnerniigen, II, 505. Je parlerai dans une autre élude des fantaisies des Allemands à propos des femmes et de l'amour en Espagne, de quek]ues romans et nouvelles de mœurs dont j'ignore encore la source, telles que : AJouio mu] Lconoia odcr die IliitJ'nhniiii^ ans Raclh-, trai^édie en 3 actes, de
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Une autre particiihirité foncièrement espagnole, c'était la gui- tare, due de fantaisies et de divagations les romantiques n'ont-ils pas entassées îi propos des guitares et des « guitarreros » espagnols ! Guillaume de Ilumholdt, de même que son frère Alexandre, n'avait ni goût ni compréhension pour la musique. A un certain égard on pourrait l'appeler absolument antimusical. Mais jamais il ne se piqua, comme d'autres Allemands, de savoir ce qu'il ne savait pas, de sentir ce qu'il ne sentait pas. Il aura probablement assisté à quelques opéras italiens, dans les théâtres de Madrid, mais il n'en parle pas dans ses souvenirs. Il s'intéresse, cependant, en philologue, aux chansons populaires, surtout à celles des Basques. Il procura à ses amis de la musique du pays : « Je vais vous prociu'er de l'Espagne un paquet de musique nationale, écrit-il à G. Kôrner; elle doit être curieuse, quoiqu'elle ne soit pas trop agréable aux oreilles ». Il avait entendu quelque part Garât et il demande de ses nouvelles aux amis de Paris. La guitare ne devait point lui déplaire; il en achète une en Espagne pour la femme de Kôrner, sans doute de provenance anglaise, car, assure-t-il, les prétendues guitares espagnoles de quelque valeur viennent toutes d'Angleterre. Il promet au même ami de lui décrire quelque jour les danses nationales d'Espagne « pour l'amour desquelles, dit-il, nous avons passé une nuit entière parmi les Tsiganes ' ».
Si, d'une part, nous devons savoir gré à Humboldt de s'être tu sur des détails répétés à l'infini par d'autres voyageurs, sur l'In- quisition d'autrefois et l'intolérance contemporaine, sur les tau- reaux et les « toreros », qui de nos jours encore forment la pièce de résistance de toute véritable peinture de 'mœurs espagnoles
Rost, Eisenach, 1790; la Gcscbichie des jiuigen Grafeii Fernando von Mendo^a, Leipzig, 1794; Die Einsiedler von Mar^ia, Gotha, 1798; le drame Carfl von Consiu'gra, ein Opfer der ÎVeiberrache, Dresden, 1794, etc.
I. Voir à ce sujet les deux premiers chapitres de l'ouvrage de G. Borrow, The Zincali ; or an account of the Gypsies of Spain, London, 1841, p. 37 s.
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(Humboldt ne paraît pas même avoir assisté à une « corrida », ce qui est impardonnable) ; s'il s'est tu vraisemblablement sur bien des choses qui auraient donné de fort belles pages de couleur locale, il est très regrettable qu'il nous laisse dans l'ignorance presque complète de ses idées sur la religion, sur la politique, sur les institutions gouvernementales en Espagne. A en juger par l'article sur le Montserrat, Humboldt ne paraît pas attribuer aux Espagnols l'exaltation, le flmatisme religieux, la sensiblerie bigote que la plupart des voyageurs admettaient par tradition. Les ermites qu'il visite sont pieux, mais nullement exaltés. On ne voit pas qu'ils soient tourmentés par des rêves mystiques. Le ciel et la terre les occupent avec la même intensité. Ils ont du plaisir à contempler la nature, ils soignent leur petit jardin, ils se plaisent à parer leur humble demeure. Rist, qui avait souvent médité sur la religion des Espagnols, trouve qu'ils sont indiffé- rents et distraits dans leurs exercices de dévotion, « quoique zélés et ponctuels ; ils ont leur croyance dans la chair et les os, et point dans le cœur : la religion n'est pour eux qu'un pur instinct et non un sentiment élevé. »
Humboldt visitait l'Espagne à une époque de troubles et de bouleversements intérieurs. On aimerait savoir ce qu'il pensait des hommes d'Etat qui dirigeaient les affaires de cette monarchie faible et pourrie ; il a fréquenté la cour au plus fort des ébranle- ments qui agitaient l'Espagne ; il a vu le roi, il reçut de lui des grâces et des faveurs et il ne parle nullement de sa politique malheureuse ; il a été témoin des intrigues de la reine et du ministre Godoy son favori '. Il ne fallait pas beaucoup de clair- voyance et de perspicacité pour prévoir la ruine prochaine, irré- médiable, de ce système gouvernemental absolu et lâchement
I . Parmi la foule des romans politiques que personne ne lit plus aujourd'hui, j'en connais un anon}me allemand : Don Diego Godoi, acier Pudehiiinische Avant'àren eines Haiis Ohnesorge. Nichl lum Nacbdenken ; soiidern ^ur Unterhal- tniig nieilergescbrieh(n,von eiiiem dergleichen Goldsohne, Leipzig, 1802.
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despotique. Humboldt s'était fait en Espagne, comme jadis en France, un devoir de ne point parler de politique.
Le grand malheur de l'Espagne gît, à son avis, pour étrange que cela puisse paraître, dans la situation géographique du pays. De tous les peuples de l'Europe, ce n'est qu'avec la France que l'Es- pagne est unie par terre. Tout, même les produits de l'Angleterre et de l'Allemagne, n'y arrive que par l'intermédiaire de la France, et c'est précisément la civilisation française qui est la plus dangereuse pour les Espagnols. On a beau maudire cet ennemi juré de l'Espagne, c'est vers la France qu'on se tourne toutes les fois qu'on veut des lumières et du progrès. On se nourrit, bon gré, mal gré, de sa littérature, de sa philosophie, de sa morale '. Passe encore si la plupart des idées qui viennent de France étaient bien saisies et bien digérées, mais on les déna- ture souvent et on en tire plus de poison que de profit. C'est ainsi qu'au lieu d'abattre des préjugés, les lumières de la France servent à en engendrer de nouveaux non moins dangereux. Vous trouvez en Espagne des honmies qui nient et combattent les miracles prétendus pour sauver les véritables. Vous en trouvez d'autres qui sont encore des Jansénistes complets, et ce sont pré- cisément les plus éclairés ; d'autres enfin qui ont une religion purement philosophique. Toutes les nuances qui existaient jadis en Allemagne se rencontrent maintenant encore en Espagne. Dans ces nuances, l'esprit français glisse à la surface, il ne pénètre pas. On imite aveuglément ce qui s'impose au delà des Pyrénées. Il faudrait à l'Espagne d'autres modèles, une autre sève. Il faudrait d'autres doctrines, d'autres livres, une éducation plus sensée. Si l'on permettait une étude plus libre et plus approfon-
I. Le comte de Schmettow disait dans son essai sur a l'Inquisition et Aranda.), Kkiiie Schriftoi, II, 349, à propos des livres de Voltaire qui s'intro- duisaient en Espagne : « Es gab einige, die fur schweres Geld fremde Bûcher anschafïten, und sie in verborgenen Schrànken nicht ohne Gefahr aufbe- wahrten ».
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die de l'exégèse et de l'histoire ecclésiastique, si l'on répandait la connaissance de l'anglais et de l'allemand, on aurait indubitable- ment, en peu d'années^, des fruits très précieux. Le fond de l'homme dans ce pays est excellent ; il s'agit de le développer au moyen d'un guide sûr et intelligent. L'esprit de l'Espagnol, disait Schubart vers 1790, est saturé de phlogistique, il prend vite feu et il le communique aussi vite. « Si l'on bannissait une fois le pouvoir funeste des prêtres, l'Espagne parviendrait d'un seul bond aune hauteur inconcevable » '.
Humboldt, lui aussi, a voulu dire son mot sur l'avenir de l'Espagne. Ce mot nous échappe par malheur; la lettre à Schla- brendorf qui le contenait s'arrête précisément à la question : « Qu'adviendra-t-il des Espagnols, de leur nation en général? » Personne ne saura jamais remplir cette regrettable lacune. Ce qui est sûr, c'est que Humboldt était parfaitement convaincu de l'affinité du caractère espagnol avec le caractère allemand. Il écrit à Schlabrendorf : « Parmi les peuples méridionaux, les Espagnols occupent une place tout à fait particulière. Ils ont sans doute des qualités de caractère qu'on pourrait appeler sep- tentrionales et qui les rapprochent sensiblement de nous autres Allemands ». Sur cette ressemblance, réelle ou imaginaire, les Allemands de notre siècle n'ont cessé d'enchérir : ils ont écha- faudé de charmantes fantaisies; l'enthousiasme a donné des ailes à l'imagination ; le romantisme a aidé de son côté à découvrir des dispositions d'esprit d'une analogie frappante entre l'Allemagne et l'Espagne. Humboldt, qui n'était ni enthousiaste, ni roman- tique, qui n'éprouva, après ses voyages, aucun attachement
I. GesanimcUe Schrij'ten, VIII, 212. Ce n'est que par ouï-dire et à la suite de lectures fort imparfaites que Schubart jugeait l'Espagne. Sachons-lui gré au moins de son optimisme : « Jetzt verbreitet sich das Licht der Aufl^larung immer mehr in Spanien. Wolfs lateinische Schriften liaben daselbst sciion Ûinfstarke Auflagen erlebt und solchen Eindruci< auf den Geist der Nation gemaclit, den aile finstre Inquisitoren wolil nie werdcn vertilgen kônnen. »
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véritable pour l'Espagne, reléguée tout au fond, même au delà de l'horizon de sa pensée, a été, par un caprice du hasard, un des premiers à proclamer la fraternité d'esprit et de sentiment des deux nations, un des premiers à pousser, du fond de l'Espagne, h cri : « Somos hermanos », qui éveille encore de nos jours dans le cœur des Allemands tant de souvenirs et d'émotions '.
I . (c Deutsches Gemùth und spanische Phantasie in kràftiger Vereinigung, was kônnen sie nicht hervorbringen ? Was der Spanier, seiner Abkunft nach,immer gern eingedenk, von den Deutschen sagt : Somos hermanos, kônnte auf eine ganz neue Art in der deutschen Poésie walir werden » . Bouterwek, Geschichte der schônen LUeratur in Spanieii, Gôttingen, 1804, p. viii s. — « Spanien bildete den germanischen Charakterin seiner unvergleichlichen,Poesieam reinstenund unabhangigsten aus. » Adam H. Mûller, Vorlesiuigenilher die cletitsche IVissenscbaft und Literatur, Dresden, 1807, p. 22; et dans une autre conférence : Vom Charalder der spaiiisclk'.n Poésie (Phôbtis. Ein Journal fiïr die Kunst., VII, St., 1808, p. 12): « ...es heisst... nur die ungewôhnliche VortrefBichkeit dieser Uebersetzungen (de G. Schlegel) erklàren, wenn man bemerkt, dass dieinnertn Genien der deutschen und spanischen Nation, und der beidenSprachen, einander wo môglich eben so nahe verwandî und àhnlich sind, als ihre gcgenwàrtigen beiderseitigen Schicksale. » Die wunderbare Aehnlichkeit des deutschen und spanischen Charakters wùrde dabei, aller anscheinenden Ungleicheit zum Trotze, sich auch in diesem poetischenRepràsentanten(^/fl/ro5 de F. Schlegel) ahnungsvoll behaupten ». Fouqué, Gefi'Me, Bilder und Ansichten, Leipzig, 1819, II, 151. — L'histoire de la littér. espagn. de Bouterwek, écrivait F. Wolf en 183 1 « erscheint uns wie eine Erneuerung des geistigen Bûndnisses zweier nicht bloss dem Stamme, sondern mehr noch ihrem innersten Wesen nach verbrûderten Nationen ; wie eine Erneuerung des altherkômmlichen Grusses der Spanier an die Deustchen : Somos hermanos! ». F. Wolf, Studien \iir Geschichte der spanischen und portugiesischen Nationalliteralur, Berlin, 1859, p. 5. — « So unendlich verschieden auch Spanien und Deutschland immerhin sein môgen, in bedeutungsvoUer und grossartiger Weltstellung sind beide sich voUkommen gleich. Sie beruht dort auf einer abgesonderten, scharfbestimmten und kraftvoUen Nationalitat, welche aile ilusseren Einwirkungen und die verschiedenartigsten Elemente selbstândig in sich gestaltet und beherrscht, hier auf der Vielseitigkeit der Volksanlagen, der ôffentlichen Stellungen und Verhàltnisse, welche fur aile allgemeinen Bewegungen des europâischen Vôlkerlebens empfânglichsten Sinn und Zuganglichkeit bewahrt. » A. Flegler,
Revue hispanique. 5
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IV. LES LETTRES
Les bouleversements politiques qui agitaient l'Europe à la fin du siècle n'ont point troublé la paix du philosophe allemand en Espagne. Au milieu des orages qui grondaient de toute part, au milieu du tumulte et de la révolte, Humboldt reste calme et imper- turbable. Il est à peu près de l'avis de Herder qui, dans ses Lettres d'humanité, prétendait que l'on apprend bien mieux à connaître les temps et les nations par leur histoire littéraire que par l'étude peu commode et trompeuse de l'histoire politique et militaire '. Tous les événements humains, avoue Humboldt à son amie intime, ne peuvent nous intéresser que par les senti- ments et les pensées qu'ils produisent.
Spaiiieii iiiiil DiUtscljliincI iii geschicl.HliiiiL'j- Ffrgteicl}uiig,\\"in\.iinhuv, 1^4), p. 287. — « Bei aller Sonderbarkelt, die Spanien charakterisirt, und die uns scheinbar dàsselbe zu entfremden geeignet ist, gelit ein dem deutsclien Geist und Gemiitli tief verwandter Zug durch dièses Land und Volk hindurch, der vielleicht mehr wie jeden anderen dort dea Deutschen sich heimisch fùhlen liisst. » Lorinser, Reiseski:^ien ans Spanien, Regensburg, 1835, I Th. p. 2. — « Wir wcrden vielleicht finden, dass es eine gewisse Verwandtschaft des Nationalcharaktcrs, bei vicier und grosser Verschiedenheit ist, dass gerade das germanische Elément, welches die alte Volkspoesie Spaniens, ganz im Gcgensatz zu seiner unter dem Einfluss romanischer Sclnvestervôlker entwickelten Kunstdichtung, durcli- dringt... was uns Deutschen gerade zu dieser Dichtung (la poésie espagnole) so hingezogen hat. » A. Ebert, Literarisclie IVechselwirkungen Spaniens und Deutschlands, dans la DeiiLsche Vierteljahrs-Sclirifl, Stuttgart und .\ugsburg, 1857, II, 121. — « lu der HùUe der ausseren Einlachheit zeigt sich und wirkt um so unwiderstehlicher die innere Kraft der alten Liebe zu Religion und Vaterland und das macht auf das verwandte Gemùth der Deutschen cinen gewaltigen Eindruck. » Albert, Gedanken iiber Gott, IVelt und Menscl)enlel>en in den Autos sacramentales des Don Pedro CalJeron de la Barca. Passau, 1874-75, I Th., p. 19.
I. Hmnanittitslniefe, dans \cs Œuvres, éd. Suphan, XVIII, 137.
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L'histoire littéraire de l'Espagne a été quelque temps une de ses occupations favorites. Il écrit, le 15 novembre 1799, à son beau- père : « Je m'occupe sérieusement de littérature espagnole, que l'on ne peut guère étudier qu'ici en Espagne, car les livres de ce genre manquent partout ailleurs ». De même à Wolf : « Ce qui m'intéresse le plus, c'est la littérature et la langue espagnoles, et j'espère écrire quelque chose là-dessus à mon retour. Mon but étant d'expérimenter par des exemples pratiques la théorie de l'esthétique, la poésie d'une nation qui m'est encore inconnue doit m'intéresser par elle-même. En effet, lorsque je la compare à la poésie française et à la poésie italienne, je démêle des foits curieux. J'ai étudié avant d'arriver ici l'ancienne littérature fran- çaise, et si jamais je devais écrire quelque chose sur l'Espagne, je voudrais bien étudier à fond son histoire littéraire du xv^ et du xvi'' siècle. «Il manifeste pareillement à Gœthe le dessein d'élabo- rer ses notes de voyage et de comparer l'esprit des différentes littératures dans les différents siècles, convaincu que l'esprit de la langue d'une nation détermine foncièrement l'esprit de sa litté- rature. S'il assure une fois que les poètes français des xv'' et xvi^ siècles, tout en restant au-dessous même des poètes espa- gnols, ont parfois des côtés humains, des sentiments purs que l'on chercherait en vain chez les Italiens et les Espagnols, on est tenté de croire qu'il a beaucoup lu et médité les auteurs espa- gnols du bon vieux temps. Il n'est resté aucune trace de ses études. Il a assuré à Rome en 1806 que le Cid (sans doute le Poema del Cid) avait été toujours son livre favori '). A part cela, pas un souvenir, pas une citation de n'importe quel poète espagnol antérieur à Virués et à Cervantes dans ses lettres et dans ses nombreux écrits. Humboldt passait pourtant pour érudit en cette matière. Il devait être assez bien pourvu de livres espagnols.
I. Lettre à Caroline von Wolzogen du 23 juillet 1806, que nous rappelle- rons plus loin.
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Guillaume Schlegel, qui était en train de publier son Florilège de poésie italienne, espagnole et portugaise, et un almanach poé- tique, s'adresse à Tieck en le priant de fouiller parmi les livres de Humboldt et de Burgsdorf pour voir s'il y trouverait, par hasard, des « Cancioneros » ou « Romanceros », ou des vieilles chansons et romances dans d'autres collections '.
On ne doit guère s'étonner si l'ami intime de Gœthe et de Schiller préférait la poésie du Nord à celle du Midi. Il avouait cependant ouvertement que toute poésie étrangère est hérissée de mille difficultés. Les finesses, les nuances de la pensée nous échappent. Dans un essai esthétique sur la nature de la poésie en général, écrit en 1799, une année avant le livre bien connu de M'"^ de Staël, De la littérature considérée dans ses rapports avec les insti- tutions sociales - , Humboldt concède à l'enthousiasme le pouvoir de réveiller et de maîtriser à lui seul l'imagination. C'est peut-être là, ajoute-t-il, la raison pour laquelle il est impossible de sentir entièrement un poète étranger : a L'enthousiasme se compose d'une infinité de rapports que les objets ont avec nos sentiments et notre caractère ; et il faut être élevé dans l'habitude d'une langue, avoir pensé et senti avec elle, pour que chaque phrase et chaque mot se présente à nous avec toutes ses nuances, qu'il réveille tous les souvenirs capables de renforcer l'idée qu'il nous offre. Les mots d'une langue étrangère ressemblent véritablement à des signes morts; au lieu que ceux de la nôtre sont vivants, pour ainsi dire, parce qu'ils se lient à tout ce qui respire autour de nous. Quoique telle expression étrangère nous soit parfaite- ment connue, et que nous l'ayons souvent entendu prononcer
1. Lettre de Berlin, 2<S mai 1803, dans K. Holtei, Briefe an Tu'd, III, 286. — Ce n'est que dans le Mitliridales, IV, 359, que Humboldt a nommé les romances espagnols à propos du rythme d'un chant populaire basque.
2. On vient de le réimprimer. Voir A. Leitzmann, Ein verc^esseiu-r friin:;^Ly- siscJjer Aiifsal:^ W. von Humholdti, dans la ZfitscJjr. f. ih'rgl. Liltcr., N. F., VII, 270 s.
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dans le pays mcme auquel elle appartient, elle n'est jamais entrée dans le fond de nos pensées, elle ne nous a jamais servi à décou- vrir une idée neuve et intéressante, elle ne nous est jamais échappée dans un moment d'émotion ou de douleur; en voilà assez pour qu'elle nous reste toujours étrangère jusqu'à un cer- tain point. » Humboldt revient ici à un thème favori : l'abîme qui sépare la poésie des anciens de celle des modernes. « Tout, chez les premiers, est plastique ; il n'y a que des formes, des figures, des tableaux; leurs poésies nous laissent à peu près la même impression que produisent en nous les beaux morceaux de sculpture que nous avons sauvés des injures du temps. La poésie moderne, au contraire, nous fait plutôt l'effet d'une musique sonore et touchante, et souvent les objets disparaissent à nos yeux, dans l'émotion profonde que ses accents doux et mélan- coliques causent à notre âme... La poésie ancienne est la seule dont l'imagination puisse se nourrir entièrement... elle restera toujours un modèle qu'il sera impossible d'égaler ». La poésie moderne a pourtant ses avantages et ses mérites, elle offre « le tableau plus intéressant encore de l'homme et pénètre les replis les plus secrets de notre cœur », elle est intime, elle nous saisit avec une plus grande force, « elle touche plus profondément notre sensibiUté, elle intéresse davantage notre esprit, mais elle frappe moins notre imagination, elle parle moins à nos sens... elle est moins poésie en un mot, et tient moins du caractère véritable de l'art. »
Quelle nation parmi les modernes pourra se vanter d'une pré- éminence incontestable en poésie ? Humboldt paraît hésiter en posant cette question : « Ce serait un travail digne d'occuper un auteur philosophe que de décrire le genre et la variété des carac- tères dont la poésie des différentes nations modernes nous trace le tableau, l'idée que, selon chacune, si elle en était le seul modèle, on pourrait se former de l'humanité ». Cette comparai- son intéressante « montrerait du moins laquelle aurait su se nourrir davantage des leçons de la philosophie et de l'expérience.
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en pénétrer ses idées et ses sentiments, en faire reparaître les effets jusque dans les ouvrages de l'art, et il ne serait pas difficile de prédire quelles nations remporteraient la victoire dans cette lutte aussi glorieuse que difficile à soutenir. » Évidemment, Humboldt, de même que M""^ de Staël, donnait la préférence à la poésie des nations germaniques sur celle, beaucoup moins phi- losophique, des nations romanes ; il n"ose pas le dire ouverte- ment ici, mais il le laisse bien entrevoir : l'Allemagne, sa patrie, la patrie de Gœthe, est sur ses lèvres. Il paraît foire abstraction des Espagnols dans cet essai, lorsqu'il ajoute : « Les poètes fran- çais, italiens et anglais sont trop généralement connus pour qu'il soit nécessaire de rien ajouter à leur sujet. Tout le monde peut juger par soi-même jusqu'à quel point ils ont réussi à allier les avantages des anciens aux progrès des siècles modernes. La poésie allemande, au contraire, est encore ignorée de la plus grande partie de l'Europe. »
Dans son essai sur Hermaunct Dorothée, Humboldt élève Gœthe fort au-dessus des autres poètes d'autres nations, qui peignent plus les éclats de la passion que l'âme, qui ont plus de véhé- mence et de feu que de sentiment et de chaleur, et qui n'at- teignent jamais l'équilibre admirable, l'harmonie des anciens '. On se souvient des fines réflexions de Humboldt sur le théâtre français ; dans sa grande lettre d'octobre 1798, à Jacobi, il avoue explicitement que les Français ne sentent, dans ce qu'ils appellent poésie, qu'une certaine forme extérieure. Plus il avançait en âge, plus cette conviction s'enracinait en lui. Encore en novembre 1832 il écrit à Charlotte Diede que les nations septentrionales ont une poésie plus profonde et plus émouvante que celles du Midi, quoique ces dernières disposent d'une langue plus harmonieuse. C'est la nature qui nous environne, qui exerce sur nous une influence décisive, incalculable, c'est elle qui éveille en nous les
I. Ueher Givthc's Ileniuinii iiiid Doiollh\i, Œuvres, IV, 137,
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sentiments plus durables, qui règle et détermine notre activité. Le fond des lectures espagnoles de Humboldt nous échappe. A la tête des poètes de l'Espagne il plaçait, comme de droit, Cervantes, l'auteur divinisé par les Allemands et par les Anglais. Humboldt le nonmie une fois avec Dante et Shakespeare, pour opposer les modernes aux anciens ' ; il goûtait le Don Quichotte comme la peinture la plus fidèle et la plus caractéristique de l'Espagne. Le monde fantastique et réel que le chevalier errant traversait, et les figures, les images drolatiques dont il était le centre revenaient souvent à la mémoire de Humboldt comme à celle de ses con- temporains. On jurait alors en Allemagne par Don Quichotte et son écuyer. On émettait des sentences sur le modèle des grands héros de Cervantes -. Toute amante idéale s'appelait Dul- cinée. Charlotte de Wolzogen est nommée une fois Dulcinée dans une lettre de Schiller à Reinwald '. Jacobi devient sous la
1. Geschichte des Verfallsder griecbischen Freistaaloi, p. 177.
2. Il est fort curieux de voir que dans les petites querelles entre poètes et critiques on s'injuriait tout bonnement l'un l'autre avec des gros mots emprun- tés au roman de Cervantes. De même, déjà en 1746, à l'occasion de quelque « Lieder » de Lange, Kiistner répondait à son adversaire Sulzer, qui l'avait appelé « einen poetischen Don Quicb.otte », par cette phrase : « Jedweder, der Herrn Thyrsis Lieder unpartheyisch ansieht, fnidet darinnen, dass er seinen Freund eben so ausschweitend verehrt, als ein Verliebter seine Prinzessin, und weil er nach Art aller irrenden Ritter mit jedem auf Todt und Leben zu kampten bereit ist, der seine Dulcinea nicht fur die schonste unter der Sonneu erkennen \vill,so werde ichdieFreyheitanderervernûnftiger Leutehaben »,etc. Freuiidschaftlicbe Lieder von I. ]. Pyni und S. G. Lange, Heiibronn, 1884 (Vol. XXII, des Deutsche LUleratiirdenkinak des iS und iç^ Jahrh. hin Xeiidruckeii), p. XI s.; XVI.
3. Minor, Schiller, II, 94. On connaît l'influence du Don OnichoUe sur ks Kiiulter. Il y a même des réminiscences du ronun de Cervantes dans les lettres de Sc'niller. Voir Boxberger, Z/i/« Schiller-Kornerschen Briefivechsel. Arch. f. Litter , IV, 402. — C'était bien par amour de Cervantes que Schiller écrivait .1 Gœthe à propos de Tieck, qui l'avait visité en juillet 1799 : « Ich habe ihni, da er sich einmal mit dem Don Q.uixote eingelassen, die spanische Literatur schr enipfohlen, die ihm einen tieistreichen Stofl' zufûhren wird, und
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plume de Schiller un demi Don Quichotte. On jouait même entre amis des forces empruntées au roman de Cervantes, de véritables Don Quichotiades '. La nuit, on rêvait même de Cer- vantes. M'"^ Dorothée Schlegel vit une fois notre Espagnol avec un chapeau à trois coins et une grande dague, causant avec Meister, le héros bien connu de Gœthe -. Le Don Quichotte
ihm, bei seiner eigenen Neigung zum Phantastischen und Romantischen, zuzusagen scheint. » Schillers Briefe, éd. Jonas, V, 60. — On sait d'après son Calender {Schillers Calender. Nach dem im Jahre iS6j; erschienmen Text, ergàn:^t und hearbeikt von £)■■ Millier, Stuttgart, 1893) qu'il trouvait plaisir à la lecture du Portrait des G7-z,'a»/é'5, pastiche traduit du français, et qu'il lisait même Pcrsiks et Sigismonde (26 avril et 21 juin 1800). — Notons encore, à titre de curiosité, une ressemblance très frappante du parrain de Schiller, Johann Friedrich Schiller (17 31-181 5), avec la figure de Don Quichotte, constatée par Reinhold Forster Celui-ci écrit à Boie en date du 12 novembre 1776 : «... Dadurch ist nun seine Gestalt der des Don Quixote so àhnlich geworden, dass man ihn nicht unterscheiden kann ». {Miltli. ïib. tingedr. BrieJeG. Forslers.Arch. f. dus Stiid. der neueren Sprachcn u. Litter., XC, 32.)
1. C'est ainsi que, vers 1776, Reichardt jouait avec ses amis un tour très innocent qu'il raconte dans ses souvenirs : H. A. O. Reichardt (iyji-1828) seine Se]hstlnograpJ)ie ùberarb. und herausgeg. von H. Uhde. Stuttgart, 1877, p. 63 : « So hatten die Fusswanderungen nach den romantisch gelegenen Ruinen der Kienitz, und der Lobedaburg fur uns die grosstcn Reize, als wir nun einst in frôhlichster Laune von der ersteren, \vo wir in Cervantes gelescn hatten, zuriickkehrten, fuhr uns die Schnurre durch den Kopf : den Ritter Don Quixote von La Mancha zu spielen. Gedacht, gethan. Zufiillig begegneten uns zwei sogenannte « Gnoten » namlich Handwerksburschen ; mit eingelegten Lanzen, d. h. mit Hopfenstangen, sprangen wir auf sie zu und riefen mit Donnerstimme : « Sie sollten sofort laut bekennen, dass Dulcineavon Toboso die allerschônste sei ». Die Aermsten, welche es wissen mochten, dass ihres Gleichen von den Studenten mit Vorliebe gchansclt wurden, zittertcn, fielen auf die Knie und flehten klaglich um Gnade, doch nicht eher wurden sie frei gelassen, als bis sie laut die ihnen natùrlich unverstiindliche Floskel wiederholt hatten. »
2. Dorothea von Schlegel Briefunbsel, hrg. v. Raich, Main/,, 1881, I, ^4 (Lettre de décembre 1801, à l'r. Schlegel) : « Weisst Du, was mir heute
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devint bientôt une arme formidable pour la critique. Les écrits parsemés de citations du Don Quichotte sont légion. Bien plus que le Candide de Voltaire, la Nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau et les romans de Richardson, le chef-d'œuvre de Cervantes savait inspirer les romanciers de l'Allemagne ; il enfanta toute une génération de nouvelles et de romans qui répétaient à l'infini, et dans les variations les plus absurdes, les exploits et les expé-
getniuint hat? Du warst wieder angekommen, da ware nun die ganze Stadt in Aufruhr, und es wùrden grosse Festeangestellt und aile Hauser, aile Baume, mit allen gelehrtcn Leuten, Cervantes, Meister und ich wciss nicht mehr ailes... Ich weiss aucli noch, wie Meister und Cervantes ausgesehen haben. Meister hatte einen runden Hut mit einer goldenen Schnur, einen rothen Schleier und einen kleinen Sabel, Cervantes aber einen dreieckigen Hut mit grossen goldenen Klunkern daran, ebenfalls einen rothen Schleier, eine eiserne Rûstung und einen langen, langen Sàbel. » Toute comparaison de n'importe quel événement avec des situations du Don Quichotte, était alors monnaie courante en Allemagne. Dorothea Schlegel écrivait p. ex. à ses fils, octobre 1808 (Lettres, I, 306) : « ...Ueberhaupt verhahen sich die ôsterrei- chischen Douanen und andre Polizei-Einrichtungen gegen die franzôsischen, wie Don Quixote gegen Ginesillo Diebsfinger. » Autre comparaison assez édifiante {Ans Dorothea s Tagcbuch, I, 86) : « Friedrich (Schlegel) glaubt, die Versuche ùber die Religion die er schreiben will, werden sich gegen die Reden ùberdie Reden (Schleiermacher)ausnehmen, wie Cardenio gegen Don Quixote. » — Caroline Schlegel en faisait de plus sensées (Lettre à Julie Gotter, mars 1802, Waitz, Caroline, II, 221) : «Die dortige Médisance ist also recht wie das hôlzerne Pferd vom Don Quixote. » — Wieland, dans une lettre à Bôttiger {Litter. Zustàndc und Zeitgcnosscn, Leipzig, 1838, II, 174, févr. 1798, appelait sa paisible retraite de Osmannstedt « sa petite île Barataria. » — L'aventure des moulins à vent adonné à l'allemand un verbe assez original. Bùrger écrit une fois à L. Leonhart (Strodtmann, Briefe von und an G. Bi'irgcr, Berlin, 1874, III, 161) : « Pfui, schiime dich, du alter Don Quixote, dass du dich so bewind- mùUern liessest. » — C'est bien une expression prise au roman de Cervantes, celle que Gleim emploie dans une lettre à Heinse du 8 janvier 1778 : « Wie Laidion in einem Schwarm von unsern Maritornen », et que Schûddekopt {Briefivecliscl :^ii'ische)i Gte'un und Heinse, vol. IV, Weimar, 1897) n'a pas su expliquer.
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riences du chevalier de la Manche '. Jean Paul avait dressé un autel particulier à son dieu Cervantes. Ses romans, surtout les Comètes, Fibt'l, le Titan même fourmillent de souvenirs de Don Quichotte. Dans ses cahiers, où il amassait des notes pour ses créations, revient à chaque instant le nom du célèbre héros. Sa Vorschnle dér Aeslhetik est parfois une apothéose de l'esthé- tique de Cervantes. Don Quichotte n'était pas moins applaudi au théâtre, où il chantait souvent des airs et des duos; dans une opérette de Soden, le héros finissait par un mariage très pratique avec une brave jeune fille ~. Sans parler des romantiques, Tieck en tète, qui portaient le grand nom de Cervantes écrit sur leur drapeau littéraire et vouèrent un culte enthousiaste et durable à leur idole, il n'y eut pas un écrivain de valeur en Allemagne depuis Lessing, Herder, Wieland qui n'ait eu des dettes plus ou moins considérables envers Cervantes. Nous parlerons plus loin de Gœthe. Même cet étrange Kotzebue, le plus heureux parmi
1. Voir C. Hiiïnc, Der Roman in Dt'iitsclilamt von I/J4-I/JS, Halle, 1892.. p. 53 (étude qui est bien loin d'être complète). — En 1754 parut un Don Ouixote. ini Reifroclc, de H. Andréas Pistorius. — En 1773 : Der oreistlicJje Don Ouixote, Oiler Gottfricd Witdgoose, etc , de J. G. Gellius, traduction de l'anglais ; de même que le récit paru en 1776 : Liisliî^ei Abentciier ehies geislliclien Don Quixotte Pater Gassnets, etc.; en 1789 : tl'endelin von Cailsberg oder dcr Don Ouixote des iS. Jalnh. dej. Gottlob Schulz (H. Ringwald). La meilleure imitation et parodie du roman reste toujours le Siegfried v. Lindenherg, de G. Millier. — Les intrigues et les cabales à propos des traductions du chef- d'œuvre de Cervantes où figurent comme protagonistes Tieck, Soltau, Eschen, les deux Schlegel, ont fait époque en Allemagne et méritent leur histoire. Hertuch, qui traduisit le roman avant Tieck, gagna à ce travail 2.000 écus qu'il employa à bâtir sa maison. C'est pourquoi Rôttiger disait malicieusement {Liter. Zust. u. Zeilg., \, 183) : « Sonderbar ist's dass der ehrliche Cervantes, der in seinem undankbaren Vaterlande fast Hungers starb, einem Deutschen, einer thuringcr Heringsnase, ein Haus erbauen musste. >>
2. J'ai indiqué ailleurs une dizaine de pièces allemandes sur les exploits de Don Quichotte. Le Don Quixotte de K. Dieterich Ekhof, qui a été souvent représenté, est encore manuscrit à Herlin.
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les talents médiocres, avoue que le Don Quichotte était l'ouvrage qui lui avait laissé l'impression la plus durable dans sa jeunesse. Vieux et jeunes, tout le monde en Allemagne s'abreuvait aux sources de la saine invention poétique, de la simple philosophie de Cervantes, et il est bien touchant d'apprendre que pour quel- qu'un le Don Quichotte a été le dernier livre qui réconfortât encore ses derniers moments. Ce fut, paraît-il, le cas du philo- sophe Schlabrendorf à qui Humboldt, comme on sait, avait adressé de Valence une de ses plus belles lettres sur l'Espagne ^
Je ne doute guère que Humboldt ait connu la Numancia de Cervantes puisque Gœthe lui-même l'avait lue à l'époque du voyage en Espagne de son ami. On sait que Fichte, dans la pre- mière rédaction de ses célèbres Discours à la nation allemande, s'était inspiré de la Numancia. Fouqué en fît une traduction alle- mande qu'on publia en 1809 et en 181 1 , et beaucoup d'Allemands, aveuglés et foscinés par les dithyrambes patriotiques de cette faible tragédie, la proclamaient un chef-d'œuvre de l'art dramatique -.
Humboldt a jugé avec indulgence la littérature contemporaine de l'Espagne ; il a même loué les poètes et les écrivains avec les-
1. Voir la relation détaillée et émouvante du curé Gopp, sur la mort du philosophe dans Dorow, Denkscbriften und Bricfe ~iir Charakterislik dcr Wett und Litteratiir, Berlin, 1838,11, 5. — Il existe une lettre fort peu connue de Henri Voss (Heidelberg, 24 octobre 181 3), qui est une des plus belles apo- théoses du chef-d'œuvre de Cervantes. \o\v Bricfe von Heinrich Voss an Chri- stian von Triichfets, hrg. v. A. Voss, Heidelberg, 1834. — Le petit recueil de jugements des Allemands sur Cervantes, par E. Dorer, Cervantes und seine Werhe nach deutschen Urtbcilen, Leipzig, 1881, qui a encore de nos jours l'honneur d'être cité, n'est qu'une sottise. Ce travail est à refaire.
2. Matthison écrit, le 4 mars 1827, à Fouquc (Bricfe an Baron de la Moite- Fouqiic, hrg. V. Alb. Bar. de la Mottc-Fouqué, Berlin, 1848, p. 264) : «Die Numancia meines Lieblings Cervantes habe ich mit Entzùcken im Originale gelesen und wieder gelesen. Jetzt habe ich ein heisses Verlangen nach Jhrer Uebertragung des Meisterwerks, der ich hier (Stuttgart) vcrgeblich auf die Spurzu kommen suche. «
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quels le hasard l'avait mis en rapport. Parmi tant de voix pessi- mistes qui criaient à la décadence irrémédiable, condamnant et flétrissant la poésie espagnole tout entière, et ne sauvant de la réprobation générale que ce qui était sorti du moule étranger (les Espagnols n'étaient pas les derniers à lancer des accusations contre leur patrie), il tait bon entendre la voix du grand esthéti- cien allemand qui avait pratiqué les hommes dont il se foisait juge : « Il y a de très bons poètes parmi les modernes, écrit-il à Gœthe. Il n'est pas vrai du tout, ce que l'on croit ordinairement, que Tàge d'or de la littérature espagnole soit passé. » Que nous sommes loin des injures venimeuses lancées contre les écrivains espagnols par un Français, après un séjour de quinze ans à Madrid, dans certaines i.f//;r5 écrites vers 1792, à peu près à la même époque que le Voyage du marquis de Langle ; ces lettres qui, sous prétexte de redresser des erreurs, de détruire des men- songes débités par des voyageurs peu instruits, renversaient tout dans la flmge et assuraient que, à l'exception de quelques traduc- tions, toute la littérature espagnole était plongée dans la plus profonde barbarie et y resterait longtemps encore ' ! Moratin le
I . Lettres écrites de Barcelone à un ^clateur de la liberté qui voyage en Alle- magne, par M. C**. (Pierre-Nicolas Chantreau), Citoyen François, Paris, 1792. Voir p. 344: « Il est même des ouvrages à peine sortis de la presse qu'on croi- rait écrits par le secrétaire de Charlemagne ou de quelque roi Vandale». — J'ai dit ailleurs ce que les Allemands, au xviie siècle, pensaient de la littérature espagnole contemporaine. J'ajoute ici que Schubart était tout enthousiasmé des Portugais qui, selon lui, devançaient, en bonnes espérances, toutes lesautres nations : « Man glaubt gewohnlich der Geist dièses Volkes sey durch geistliche und weltliche Gewalthcrrschaft so tief herabgewùrdigt, dass er kaum mehr die Aufmcrksamkeit andrer aufgeklarten Vôlker verdiene. Allein, eben dièse von uns mit kaltem Cleichsinne bctrachteten Portugitsen machen indess bctraclit- liche Fortschritte in allen Kùnsten und Wissenschaften. Sieh aben Weltwcise, die unsere Lambert, Baumgarten, Mendelssohn, Suhcr, Kant kcnnen und prûfen ; sie schreiten mànnlich vor in der Naturlehre, Arzneikunst, Schift'ahrt, Mechanik, in der Gcschiclite und schonen Wissenschaften. » Suit une tirade sur les
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jeune était peut-être le poète que Humboldt connaissait le mieux. Sa pièce Comedia nucva venait d'être traduite en allemand ; il avait du goût pour la littérature du Nord, surtout pour la poésie anglaise. En 1799, il risque une traduction de Hamiei ; c'était s'attaquer à forte partie ; la rime étant difficile à manier pour son but, il écrit en prose, et soumet son travail au jugement de Humboldt ' : « Moratin, écrit celui-ci, a traduit Hamict. Il m'a prié de le comparer avec l'original et de lui foire mes observations là-dessus. Je me mettrai aussitôt à ce travail. » Humboldt examina réellement cette traduction, mais on peut douter qu'il en soit resté édifié, puisqu'il n'en dit ni bien, ni mal, Shakespeare n'était pas du goût des Espagnols : Humboldt le savait fort bien. Tout étant soumis à l'adoration aveugle de la France, il fallait au public, gâté, des drames à la française avec leurs inévitables unités. Le grand psychologue, qui n'avait en tête de règles que celles qui régissent la nature et l'âme hunviine, avait contribué en Espagne à déconcerter les esprits plutôt qu'à les éclairer et à les stimuler. Humboldt, qui avouait qu'en Espagne on était injuste envers Shakespeare comme envers tout autre génie qui ne suivait pas strictement les règles-, aurait pu ajouter que l'Espagne, à cette époque, oubhait ses grands hommes du xv'' et du xvr siècle, et s'éclipsait elle-même volontairement dans l'imitation obligatoire de l'étranger.
grands avantages de l'académie de Lisbonne sur les académies allemandes. Voir C. F. D. Schuhvi'.< (h'S PatrioUu eresanniielte Schriftcu, Stuttgart, 1840, VIII, 283.
1. Voir Cl. Biller, Ein spauischer Sbakespearc-Kritihr, dam le Jahrhiicb der deiitschen Shakespeare-GeseUschaft, Weimar, 1872, VII, 301 ss., où il n'est point question des conseils donnés par Humboldt à Moratin. Moratin note une seule foisjdans son Diario, le 12 décembre 1799 (Ohras pos/., III, 260) : « Aqui Humboldt ».
2. M. D. Lopez avait commencé, dans la Revista hispaiio-ivnericaiia, t. VIII (Madrid, 1872), une étude sur Shakespeare eu Espana, qu'il n'acheva pas, à ce qu'il paraît. Voir aussi F. W. Cosens, Shakespeare in Spain, Atheiiaciim, 1865, no 1986.
yS ARTURO FARINELLI
De Jovellanos, l'écrivain espagnol le plus éclairé de son temps, le prosateur le plus pur, nourri de la science et de l'art de son pays, presque autant que de ceux d'outre-Pyrénées ', grand ama- teur de l'Angleterre surtout, Humholdt n'a cité qu'une fois {Œuvres, III, 230) le mémoire Sobre la le\ agraria. Du père Isla il ne cite que la traduction du Gil Blns de Lesage (III, 23 i). Il ne nomme ni Iriarte, ni Cadalso, ni Samaniego, ni Cicnfue- gos, ni Capmany, ni d'autres qui jouissaient alors d'une grande renommée; mais, en revanche, il apprécie Q.uintana, dont il entrevoyait la verve et l'élan lyrique : « J'ai connu ici (à Madrid) un poète, dit-il, dont le nom a difficilement retenti au delà des Pyrénées, un certain Quintana, qui paraît être une fort bonne tête; j'ai lu de lui quelques morceaux vraiment excellents. » Quintana, en effet, tarda quelque temps à se frayer un chemin hors d'Espagne; il a dû sa renommée à ses fougueuses odes patriotiques, qui i'enaient à propos, au plus fort de la lutte opiniâtre et héroïque contre le joug de Napoléon. De Melénde;^ Valdés, qui avait été dénoncé à l'Inquisition pour avoir lu Rousseau et Mon- tesquieu, quelques années avant que Humboldt arrivât en Espagne, balancé souvent entre des sentiments opposés, ni catholique, ni athée, avec ses velléités de libéralisme et de patriotisme qui ne l'empêchaient guère de chanter l'oisiveté champêtre et le bonheur suprême d'être bercé par les grâces naïves de la nature et de la solitude, charmé des Bucoliques de Théocrite, de Thompson, de
I. Jovcllaiios était ce que l'cin appelait alors « Wolfien ». Il s'était enfariné tant soit peu de philosophie allemande, qui entrait alors péniblement, goutte à goutte et bien trouble, en Espagne. Il écrit dans une lettre (Obras, II, 560; Bihl. de aiilor. esp. L) : « Siendo yo muy amante de las doctrinas del célèbre filôsofo aleman Cristiano Wolf, pudiera aconsejarle que estudiase a fondo la filosofia moral, y que haciendo de ella un extracto acomodado al uso de la escuela, ensenase por él A los disci'pulos. Pudiera tambien aconsejarle que para excusar aqucl trabajo, les ensenase los elementos de la filosofia moral del sabio Heinecio », etc.
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Gessner, le chef de Técole salmantine', de ce Monti espagnol Humboldt ne mentionne aucune poésie : il le nomme une fois, en ajoutant que c'était, avec Moratin, un des rares écrivains que l'on connût aussi hors d'Espagne-.
Comme ailleurs et même, à une certaine époque, plus qu'ail- leurs, la poésie champêtre était en vogue en Espagne. Les ri meurs de ces riens naïfs, comme les appelait Voltaire, les ertusions doucereuses des idyllistes faussaient le génie national. Il fillait aux poètes une nourriture plus forte pour les empêcher de mourir d'anémie. On avait beau accuser en Espagne les poètes français de froideur, plus on les accusait, plus on se lais- sait entraîner par eux. Les Espagnols, observe Humboldt, regrettent la pauvreté du sentiment, et ils s'enthousiasment néanmoins pour les idylles de Gessner. Ils aiment Werther, mais dans la traduction française. Là où les poètes modernes sont sentimentaux, ils sont faibles, et même languissants. Il semble que chez toutes les nations du Midi la fantaisie nuise au senti- ment. Caroline de Humboldt, dans une lettre à Lotte Schiller, souhaitait une traduction espagnole de Herinxun et Dorothée, de Gœthe, qui aurait pu être goûtée par quelques hommes intel- ligents. Les Espagnols ne firent point celte traduction et conti- nuèrent à lire l'épopée de Gœthe dans la traduction française de Paul-L Bitaubé \
1. Voir une étude sur Meléndcz Yaldés, par E. Mérimée, dans la Revue hispa- nique, I, 217 s.
2. C'est grâce à la Bil'lioteca espanola de los mejores escri tores (tel reynado de Carlos ///, Madrid, 1789, connue aussi à l'étranger, que le nom de Meléndez Valdés pénétra pour la première fois en Allemagne. — • Platen écrivait à Fugger, le 29 février 1820 : « Valdes ist einer der neuesten Dichter, die zu uns nach Deutschland gelangt sind. » — Je trouve dans le Musenalmaiiach fiir iSoo, de J. H. Voss, Neustrelitz, i8oo, p. 66, une traduction allemande insignifiante : Meiiie Kiiiderjalire. Aus dent Spaiiiscljen des Don Juan Melende- Valdes, faite par Soltau.
5. En 1879 pari-it cependant cette traduction espagnole si désirée. Je n'en con- nais que le titre : Ga-lhe. Herntau y Dorotea, traduccion de Manuel Gil Maestre, Salanianca, 1879.
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Les ravages exercés par l'esprit français étaient encore plus considérables dans la philosophie que dans les lettres. Quelques bribes de la pensée allemande avaient pénétré tout de môme en Espagne. Kant est connu à Madrid, au moins de nom, assure Humboldt à Gœthe : « Si je ne craignais pas d'être décrié par vous, je vous dirais que je viens de prêcher aujourd'hui à un Espagnol la seule doctrine qui mène au salut, »
Si Humboldt avait appliqué sa méthode esthétique, ses vastes connaissances, sa finesse de jugement à l'étude du théâtre espagnol, comme il les avait appliquées quelques années aupara- vant à l'étude du théâtre français, il aurait détruit sans doute nombre de préjugés qui s'insinuaient dans la critique allemande de son temps et qui sont pour une bonne part dans la décadence rapide du théâtre national en Allemagne. Malheureusement, durant son court séjour en Espagne, le théâtre n'intéressait guère Humboldt que comme moyen pratique pour apprendre l'espagnol : « Je ne fréquente le théâtre, avoue-t-il lui-même, qu'à cause de la langue. » C'est ainsi que l'Allemand, qui à la fin du siècle avait le mieux jugé Corneille, Racine, Molière, ignora toujours les chefs-d'œuvre de Lope, de Tirso, de Moreto, d'Alarcon. Il n'eut jamais, à coup sûr, une idée des trésors de l'ancienne Thalie espagnole. A Paris, à la veille de partir pour l'Espagne, il lut par hasard, paraît-il, un drame de Calderon, VAlcalde de Zalmnea, et il en traduisit pour Gœthe un fragment d'une scène du i" acte, celle entre Don Mendo et Nuno : « Cette scène d'une comédie espagnole vous fera sans doute rire, vous et Schiller, » écrit-il. Humboldt ne savait pas que VAlcalde était déjà connu en Allemagne depuis trente ans, que Lessing avait trouvé ce drame très recommandable pour la scène, qu'il figurait avec le titre : Die hestrafle Eiiljiïhrung, dans la traduction des pièces espagnoles de Linguet et dans le Théâtre espagnol de Zachariae, que le célèbre acteur Schroder avait lui- même joué le rcMe de l'Alcalde dans sa traduction ou adaptation de la pièce espagnole Amtmann Graumann oder die Begehenheîten
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aiifdein Marsch (tragédie en > actes') : « C'est une comédie, dit Humboldt de V Akalde, mais cela n'empêche pas qu'un des person- nages principaux meure étranglé à la fin de la pièce. » Il appelle Don Mendo un pauvre hidalgo espagnol, une sorte de Don Quichotte. Nufio, c'est Sancho, son écuyer.
L'enthousiasme et l'entraînement qu'avait produits en Alle- magne la connaissance de quelques pièces de Calderon, traduites, exaltées par G. Schlegel, représentées avec éclat sous le patronage de Gœthe, avaient laissé Humboldt froid. Il était heureusement à Rome lorsque cette épidémie littéraire éclata. Au mois de novembre 1808 il écrit à Jacobi une de ses lettres fines et profondes où il donne des lumières sur l'idée sym- bolique dans la tragédie. Le symbole est, selon lui, la caractéris- tique de tout ce qui est grand et beau dans la science et dans l'art. Toute tragédie doit avoir une unité d'idée, elle doit donc se concentrer à la fin dans un symbole, c'est-à-dire dans l'idée du combat que l'homme doit soutenir contre la destinée. On aimerait savoir ce que Humboldt pensait de l'idée symbolique du théâtre de Calderon. Il n'en dit rien. Il était évidemment fâché du pouvoir exclusif que le catholicisme dogmatique exerçait sur l'imagination du poète espagnol. Schlegel n'a pas connu de bornes dans son admiration aveugle pour Calderon : « L'idée d'une
I. J'en ai dit quelque chose dans mes Etudes sur l'Espagne et l'Allemagne. Voir G. Fr. v. Vincke, Spaiiisclie Schaiispiele in Deittschland, dans les Theater- gesch. Forsclj., VI, 150 ; B. Litzmann, F. L. Scbroder, Hamburg, Leipzig, 1894, II, 286. — Tieck, Krit. Schr., II, 556 s. : " Schrôder hat das Stùck wol nur nach Linguet's spanischem Theater kennen gelernt und niemals im Original gelesen.... Freilich ist Schrôders Stùck immer noch bei weiteni der Arbeit Stephani vorzuziehen, der den grossen Gegenstand noch viel mehr entstellt. » — Dans un livre que je prépare : Calderon und der deiilsche Calderonismus, je donnerai l'histoire des drames caldéroniens en Allemagne. Sur la traduct ita- hennede V Akalde de Pietro Andolfati, imitation très libre de la pièce espagnole (Teatro moderno, Venezia, 1799, vol. XXXIII), voir E. Teza, Riv. critkn délia leîkr. itah, II, 183.
Revue hispanique 6
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tragédie religieuse, observe Humholdt, l'exaltation sans réserve de Galderon, la maxime que toute tragédie doit être l'expression de l'idée, de la Providence divine, tout cela est bien absurde. » Pour détruire ces préjugés, il fallait lire la belle préface de Schiller à son drame : Die Brani von Messina ' .
Quant aux pièces espagnoles modernes, Humboldt ne les aimait pas trop sans doute; celles qu'il vit jouer cà Madrid lui donnaient une idée bien pitoyable des pastiches goûtés par le public : « Ces représentations, dit-il, portent encore les traces évidentes des premiers et rudes commencements du théâtre; au lieu d'être vraiment jouées, les pièces ne sont que récitées devant le public. » Voilà qui est fort dur et qui laisse supposer qu'au lieu d'acteurs véritables, tels qu'il en restait encore en Espagne à la fin du siècle', Humboldt n'a vu que de misérables manne- quins déclamant leur rôle à regret. Les Lettres malveillantes sur l'Espagne de Chantreau, que nous avons mentionnées tout à l'heure, assuraient que le théâtre espagnol en général, dans la capitale comme dans les villes de second ordre, était encore dans la barbarie : « La modeste Thalie des bluettes où les servantes parisiennes allaient rire de si bon cœur, était au-dessus de ce que l'Espagne pouvait offrir en fait de mœurs. » Mieux que dans la tragédie et dans le haut comique, mieux que dans la représenta- tion de sentiments héroïques et de grandes passions, les acteurs espagnols réussissaient dans le bas comique. Sur ce point, Humboldt est d'accord avec la plupart des voyageurs qui ont
1. C'était à Caroline de Humboldt que Goethe écrivait le 7 avril 1812 : « Um ein Calderon'sches Stûck : das Leben ein Traum, haben sich Einsicdel und Riemer verdient gemacht. »
2. M. E. Cotarelo y Mori consacre une série d'études aux acteurs et aux actrices espagnols les plus célèbres du xviiie siècle : Estiidios sobre la Jjisloria del arte escénico en Espana. Deux petits volumes ont paru : Maria Ladvenant y Qiii- raiile, Madrid, 1896; Maria del Rosario Fernande^, La Tirana, Madrid, 1897. Deux autres suivront sur Rila Lii>ia et Isidoro Maiqut\.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 83
écrit sur le théâtre moderne de l'Espagne. La scène espagnole, dit Humboldt, oftre de véritables avantages dans le bas comique; j'ai vu une pièce de « gitanos », gracieuse et coquette; aucune actrice d'aucune autre nation n'aurait pu égaler le jeu de la « gitana ».
Il est fâcheux que ce génie si clairvoyant, ignorant la richesse inépuisable du théâtre espagnol de l'ancien temps, n'ait pas, comme tant d'autres illustres écrivains, donné son opinion sur l'adaptation des pièces espagnoles à la scène allemande et sur la manière de tirer profit des inventions ingénieuses de Lope et d'autres poètes. 11 n'était pas ami des traductions; il aurait voulu sans doute des « rifacimenti ». Toute traduction, à son avis, était un dénigrement de l'œuvre originale : « Celui qui entreprend une traduction quelconque s'efforce à résoudre un problème insoluble. » Lorsque Humboldt errait parmi les ruines de Sagonte, la tête et le cœur remplis de souvenirs de l'antiquité, il n'oublie pas qu'on avait donné, quelques années auparavant, sur ce théâtre , une pièce espagnole. Cette grande scène , digne jadis du cothurne grec, se prêtait maintenant à une représenta- tion toute moderne : « C'était sans doute un beau spectacle que de voir le peuple de la petite ville actuelle s'asseoir à la même place où , tant de siècles auparavant, la foule se réunissait dans le même but. »
V. — LA PEINTURE
Pour les arts, pour la peinture surtout, Guillaume de Hum- boldt avait bien moins d'intérêt et de goût que sa temme Caroline. Il ne manqua pas, sans doute, de visiter assidûment les collections et les musées, il avoua même qu'il valait la peine de s'exposer aux désagréments d'un voyage en Espagne rien que pour y admirer les chefs-d'œuvre de l'art, mais il s'abstint de donner des jugements particuliers sur l'art espagnol, de rensei-
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gner les amis sur les tableaux de telle ou telle école qu'il voyait; c'était Là l'affaire de sa femme. Il faut le croire sur parole lors- qu'il affirme qu'il ne prit presque aucune part au travail pénible de Caroline, qui notait et classifiait soigneusement tous les tableaux de l'Espagne : « J'ai trop bien appris, écrit-il à Gœthe, combien il est difficile d'avoir un jugement sûr en matière de poésie pour donner des conseils en foit de peinture et de tableaux. »
En général, les étrangers qui visitaient l'Espagne au siècle dernier, Anglais, Français, Allemands, Italiens, se souciaient fort peu de l'art, ou du moins ils n'en parlaient que très superficielle- ment dans leurs récits de voyage. Raphaël Mengs peuplait depuis longtemps, à Madrid, les salles du palais royal de ses grands tableaux froids et académiques, que les Allemands étaient encore parfaitement ignorants de ce que l'Espagne renfermait en fait de trésors artistiques ^ Le volumineux Viage de Espana de Ponz, quoique riche en détails intéressants, était fort incommode à consulter; l'extrait qu'en fit Conca dans sa Dcscri:{ionc odcporica, les Vies de Palomino, les Lcltcrc piltorichc de Preziado, les Leitere du Vago italien ne firent pas grande fortune à l'étranger. Le Dictionnaire historique de Cean Bermudez ne parut qu'en 1800. Humboldt était d'avis qu'un tableau consciencieux de l'Espagne aurait dû s'occuper en premier lieu des richesses artistiques du pays. Pouvait-on passer sous silence ce qu'il 3^ avait de mieux en Espagne? Déjà, avant de quitter Paris, les Humboldt s'étaient partagé leur travail : « Vous aurez, de la plume de ma femme, écrit Guillaume de Humboldt à Gœthe (r8 août 1799), une description détaillée des tableaux de l'Espagne les plus curieux, particulièrement de ceux des provinces méridionales,
I. On traduisit cependant de l'italien la lettre de Mengs à Ponz sur les tableaux du palais royal de Madrid. Anton RapJmel Mengs Schieiben an Anton Pons. Aus dein italieniscljcn (par Prange), Wien, 1778. Voir le Tcutscbcr Merkur, de Wieland, 1779 (avril), p. 93.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET l'eSPAGNE 8)
qui sont peu connus. » Il désirait savoir s'il y avait une traduc- tion allemande de la Fie des peintres espagnols de Palomino, pour que sa femme allongeât la description à mesure que le sujet offrirait plus de nouveauté '. Dans une autre lettre à Gœthe, écrite de Madrid, le grand savant rendait justice au travail de Caroline : « Tout ce que les voyageurs ont écrit sur les vastes collections de tableaux en Espagne, surtout de l'Escorial, est fort imparfait, fort au-dessous de la vérité. Caroline décrira et enregistrera tous ces tableaux, et c'est à vous qu'elle dédie ce travail. L'idée de vous faire plaisir redouble son application et sa patience. Ce labeur est en effet extrêmement pénible; sa santé ayant déjà souffert à plusieurs reprises, elle pourrait à plus forte raison dire d'elle-même ce que feu le roi de Prusse avait dit : in doloribus feci. Je suis convaincu que vous approuverez ce tra- vail. Plusieurs tableaux, les Raphaëls surtout, me semblent très bien décrits. Ma femme ajoutera encore à la fin quelques obser- vations générales sur l'école espagnole et les traits les plus sail- lants de la vie des peintres espagnols, d'après Palomino et d'autres auteurs. Ce sera sans doute un ouvrage très considé- rable; rien que pour l'Escorial et le nouveau palais, ma femme a déjà réuni plus de 250 articles. Une partie de ce travail pourrait très bien figurer dans les Propyleen; nous déciderons ensemble de l'emploi qu'on pourra faire du reste -. » Dix jours auparavant Humboldt avait écrit à Schweighaeuser : « A
1 . Il existait en etiet une traduction allemande de Palomino, ignorée de Humboldt : Don Antonio Palomino Vciasco, Leben alkr spanisclicn itnd frenideu Malfr, BUdhauer und Baumcisier, luelche sicli in Spanien duixh ihre Werke heri'ilmt geniachl halvn ; /;/.■; Deutsche iilvrselit, und mit dcm Leben des beriïhmten Raphaël Meiigs verniehrt. Dresden, 1781.
2. Encore au mois de mai 1800, Humboldt, après avoir indiqué à Gœthe un médiocre tableau du Montserrat, écrit à son ami (Œuvres, III, 192) qu'il en saura davantage : « Wenn ich Jhnen die ausfùhrliche Beschreibung aller merkwûrdigen Gcmàlde Madrids, der kônigl. Lustschlôsser. und des ganzen mittaglichen Spaniens schicke, von der ich Jhnen schon einigemale sprach. »
86 ARTURO FARINELLI
Madrid et à l'Escorial, les innombrables trésors artistiques nous ont procuré un plaisir infini. Ma femme et Gropius sont fort occupés à en rédiger une description, afin d'en conserver pour eux et pour les autres un souvenir durable. Ce serait ce que nous rapporterions de mieux de notre voyage. »
Il y avait dans le caractère de Caroline quelque chose d'héroïque qui lui faisait supporter sans regrets et sans plaintes les désagréments infinis du voyage. Forcée de se traîner pénible- ment avec ses enfants à travers les grands déserts de l'Espagne, où l'on ne rencontrait souvent, pendant toute une journée de route, aucun endroit propice pour s'arrêter, heureuse encore lorsqu'elle pouvait passer la nuit dans une misérable chaumière ', prête à accoucher d'un enfant, sacrifiant néanmoins son propre bien-être au but qu'elle s'était proposé, elle observait, elle étu- diait, elle travaillait sans cesse à un ouvrage destiné à disparaître sans laisser presque aucune trace. Moins douée que cette brillante Rahel, la femme la plus passionnée et la plus intelligente de l'Allemagne de son temps, elle nourrissait dans son cœur des sentiments élevés; elle ajoutait à l'harmonie, au calme qui caractérisait Guillaume, un attachement touchant pour ses amis, attachement qui menaçait parfois de se transformer en passion -. Elle était de ce cercle de femmes d'esprit qui savaient captiver l'âme des plus grands poètes, tels que Gœthe et Schiller. Tout, chez elle, jaillissait spontanément du cœur; elle se vouait tout entière à ce qu'elle entreprenait, sans connaître aucun obstacle, sans reculer devant aucun sacrifice. Elle savait subordonner l'étude à l'amour, l'enthousiasme pour l'art au culte de ses enfants K Elle écrivait comme elle pensait, comme elle
1. Voir la lettre de G. de Ilumboldt à G. Kôrner (Paris, 50 mai 1800), dans les Aitsichten ïtber Aesthetik uiid Litcralur, etc., p. 106.
2. Voir ses lettres à Gustav Schiabrendorf, publiées par W'entzel, l))i iiciteii Reich, 1878, II, 497 s.
3. « In den Kindern lebt meineSeele », écrit Caroline à Rahel le 25 mars 1798. Briejw. iwiscben Karoliiic von Huniboldt, Rahel und Vunihagcn, p. 19. — « Es
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sentait, dans un style clair, qui réfléchissait nettement ses idées; ses lettres sont parfois aussi riches en observations, aussi char- mantes que celles de son mari.
Pour son ouvrage sur les tableaux de l'Espagne, elle avait un auxiliaire précieux dans la personne du graveur Gropius, qui surveillait l'éducation de ses entants, en remplacement de Schweighaeuser. Nous ne savons pas exactement la part qu'il a prise à la rédaction des différents articles, mais il faut bien sup- poser qu'en fin connaisseur de l'art, en homme du métier, il collaborait surtout aux détails techniques, à la détermination des ditîérents styles et des différentes écoles, travail essentiel, indis- pensable à toute judicieuse classification de tableaux. Peut-être existe-t-il, quelque part, des dessins, des croquis de Gropius des contrées et des monuments de l'Espagne qu'il put connaître et étudier à merveille dans d'autres voyages. Il vécut jusqu'à l'été de 180 r dans l'intimité de Caroline, plutôt en qualité de con- seiller et d'ami qu'en qualité de précepteur de ses enfants; il s'éloigna ensuite au moment où la sympathie allait se convertir en amour; il accepta une offre très avantageuse de Don Manuel Gonzalve Salomon, alors adjoint à l'ambassade de Saxe, plus tard secrétaire et ministre des affaires étrangères en Espagne, qui l'engageait à l'accompagner dans un voyage artistique et archéologique en Espagne et en Italie : « La visite de l'Italie, écrit Caroline à Schweighaeuser (13 juin 1801) devait lui procu- rer, au point de vue artistique, des avantages inappréciables pour son instruction et pour son avenir; il m'a été impossible de lui opposer la moindre objection. » Vers l'autonme de 1802, Caroline le revoit à Florence, fraîchement revenu de son voyage en Sicile. Il est probable que Gropius correspondait encore de
behagt mir nur was stiller, reiner, aber vor alleiii milder und innig licbender mit deni vorschreitendcn Alter wird » (Lotk Schiller, II, 171, 15 décembre 181 5).
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temps en temps avec les Humboldt '. En 1835, Guillaume de llumboldt le retrouve à Hambourg père d'une nombreuse tamille.
L'ouvrage de Caroline ayant complètement disparu, on ne saura jamais la valeur des études et des recherches artistiques de cette femme supérieure. La jouissance qu'elle éprouvait à la vue des trésors innombrables cachés dans cette terre oubliée d'Espagne, était souvent troublée par les difficultés qu'il fallait vaincre avant d'être admis à visiter tel ou tel musée. Outre les permissions royales que l'on exigeait partout, il fliUait à tout moment vider ses poches en pourboires. La plupart des palais et des châteaux étaient fermés pour tout le monde; ceux qui étaient accessibles ne l'étaient qu'à des heures fort incommodes. Autre embarras non moins désagréable : le désordre dans lequel on laissait en Espagne la plupart des objets d'art. Faute de connais- sances véritables, ils restaient négligés, mêlés à des tableaux de nulle valeur : « Figurez-vous écrit Guillaume de Humboldt à Gœthe, que des charmants tableaux de Rubens, de Titien, de Guido Reni sont relégués ici dans des chambres noires, sans lumière, parce qu'on les trouve indécents. Ce sont pourtant des tableaux moins dévergondés que ceux que l'on expose ailleurs. Une Féntts divine de Titien, la plus belle peut être qui existe, meilleure sans doute que celle de Dresde, a failli être livrée aux flamm s il y a quelques années : c'est à peine si l'on a réussi à la sauver ^ » On passe sur ces inconvénients et sur d'autres; on
I. Voir Briejiuechsel ^luis. Karol. v. Huinb., Rahel und Vanih., p. 30 (Lettre de Caroline, Paris, 5 juillet 1801).
?.. Cette Vénus est maintenant au Prado. Voir Madrazo, Caldlogo descripHvo è histôrico del Miiseo del Prado de Madrid. Madrid, 1872, n° 459, et Crowe und Cavalcaselle. Ti\ian. Leben und 11^ erke (tvixd. p. Jordan), Leipzig, 1877,11, 495. — Quelques lettres et documents sur les tableaux de Titien en Espagne sont donnés par Zarco del Valle, UnveroffentVichte Beitnige ^iir Geschichte der Kunstbc- strcbiingen Karl V und Pbilipp II. MU besondercr Bernchsichliguiig Ti^ians, dans \cs Jahrb. </. kiinslbisl. Samiiil, des aller h. Kahcrh., \'ll, 221 ss,
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est bien récompensé de ses peines par le plaisir que l'on éprouve à contempler des tableaux dont on ne se fait pas une idée à l'étran- ger. Humboldt, toujours en parlant de l'œuvre de sa femme, que Gœthe appréciera sans doute un jour, ajoute : « Lorsque vous la veirez, vous éprouverez peut-être le désir de visiter ce pays où, dans cette saison au moins (en hiver), ni le ciel ni la terre ne sourient. » Gœthe, tout en lisant et en admirant sans réserve le travail de Caroline, n'éprouva jamais de « Sehnsucht » pour l'Espagne. L'Italie suffisait à ses rêves et à ses désirs.
Le temps nécessaire pour connaître avec quelque exactitude les tableaux de telle ou telle collection déterminait d'ordinaire la durée des arrêts des Humboldt dans telle ou telle ville de l'Espagne '. Dix jours à l'Escorial, écrivait Caroline à ses parents et à Lotte Schiller, étaient à peine suffisants pour voir et étudier tous les trésors que le monastère flimeux renferme. Quatre grands tableaux de Raphaël et plusieurs petits, des Guido, des Titien, des Tintoretto en grand nombre, des chefs- d'œuvre de l'école espagnole , que l'on ne peut guère con- naître ailleurs qu'en Espagne, voilà de quoi ravir nos voya- geurs. Caroline croyait même que , exception faite pour la Madonna délia Sedia, l'Escorial possédait les meilleurs Raphaëls et les meilleurs Titiens. Au palais de Saint-Ildefonse, dans la chambre de Tintante Marie, elle avait vu une Madone de Raphaël avec l'Enfant Jésus et saint Jean - ; à l'Escorial, elle admira, entre autres tableaux, la célèbre Madonna del Pe:(
1. A Vitoria, dans le palais du marquis de la Alameda, ils avaient admiré une sainte Madeleine de Titien, une des nombreuses reproductions du tableau original de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg. Guillaume en donne une fort belle description dans ses Esquisses sur le Pays basque (II, 238). Voir Crowe et Cavalcaselle, Ti^ian, II, 616.
2. Voir le seul fragment de l'ouvrage de Caroline qui parut imprimé : Rafaels Cemàlde in Spanien, dans h Jenaisclw Allgemeim Litteratur-Zeitimg(i8oçf), vol. I (Janv. Févr. Mars), Jena, 1809, p. v,
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et la Perla ^ Nous n'avons pas de renseignements sur les tableaux que les Humboldt examinèrent à Madrid. Dans une lettre à Kôrner (Paris, 30 mai 1800), Guillaume observe incidem- ment qu'il avait reconnu, avec sa femme, dans les Pileuses de Velazquez ce que c'était que la nature et la vérité dans la peinture. Dans les tableaux de Murillo et de Juan de Juanes -, il voyait « une révélation du caractère espagnol : des figures origi- nales mais point nobles chez le premier; des figures idéales, raphaélesques chez le second. " Ce n'était un jugement ni profond, ni exact, sans doute. CaroUne, elle aussi, n'admirait pas sans restriction les chefs-d'œuvre de l'école espagnole. Témoin cette lettre qu'elle écrivit de Cadix, le 26 janvier 1800, à Schweig- haeuser, et que je reproduis ici dans la traduction de Laquiante : « Séville est une grande cité aux rues étroites et sombres; nous y avons passé six jours à examiner les œuvres d'art, conservées dans des collections trop disséminées. Ces six jours, pendant les- quels nous n'avons pas perdu un instant, cnt à peine sufii pour voir les œuvres les plus remarquables des peintres espagnols. On ne contemple pas, sans une attention respectueuse, ces témoi- gnages de l'incroyable étude de la nature à laquelle ils se sont livrés. Il y a des tableaux de Murillo qui inspirent, à cet égard.
1 . Sur l'exécution de la Perla par Raphaël, Cavalcascllc {RajJaeUo, la sua vita e le sue opère, Firenze, 1890, II, 260) a exprimé des doutes fort sérieux. De même la fameuse Madoitna ciel Pesce, tout à fait raphaëlesque dans le type, a été peut-être exécutée partiellement par Giulio Romano. Voir G. Friz- zoni, / Capolavori délia pinacoteca del Prado in Madrid. Raffaello e la sua scuola, dans VArch. star. deW arte, VI, 316 s. Caroline de Humboldt a connu sans doute une longue description de ce tableau reproduite dans le vol. II du Viage de Espaùa,dc Ponz, p. 173 s. : Sobre una pîntura de Ka/ael, que esta en el Escortai, llamada la Madoiina, 0 nuestra Senora del Pe:^^, par Mr Henry, caballero irlandes, eslando en el Escorial aho I'JS4, con ocasion de haher dicho el piiilor del Rey N. Amiconi que no era original de Rajael de Urhino » (trad. esp. de J. Henay.)
2. Voir l'étude de Vilanova y Pizcueta, Biografa de Juan de Juaues, su vida V ohras, sus discipulos è itijlueuc'ui, ^'alencia, i8iS^.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 9I
un étonnement profond. Mais je ne reste pas moins convaincue que les peintres espagnols les plus éminents n'ont jamais conçu un type idéal du beau et que le sentiment des côtés élevés de la nature humaine leur a manqué. A Madrid, j'avais vu plusieurs fois une Vénus endormie ài\ Titien ;je n'aurais pas cru qu'il tûtpos- sible d'allier une telle pureté à un charme pareU. Je suis restée pendant des heures devant cette toile : la tête, avec les yeux fermés, et le corps sont merveilleux. Vénus est couchée au premier plan, sans aucun voile; jamais le pinceau de Titien n'a trouvé un coloris plus brillant ni plus délicat. Et cependant, je ne pense pas qu'il existe d'homme assez grossier pour que la noblesse d'inspiration de cette figure céleste ne l'emporte, chez lui, sur les sentiments de la beauté physique. Cette Vénus pour- rait, ce me semble, être honorée et invoquée comme une sainte. Aucun peintre espagnol n'a jamais approché, même de loin, d'une conception de ce genre. Si riche que soit la Galerie de Paris, elle est incomplète à ce point de vue : on n'y trouve pas une grande toile de chacun des maîtres espagnols, et l'on ne peut cependant se fiiire une idée de cette école qu'après en avoir vu les plus beaux spécimens. «
Caroline n'était pas femme à oublier les impressions reçues dans son voyage. Elle se rappelait vivement, en Italie et ailleurs, les trésors artistiques de l'Espagne. A Florence, le II novembre 1802, elle donne des renseignements à Gœthe sur un crucifix qui ornait le maître- autel de l'église de San Lorenzo, et qui, assurait-elle, était autrement conçu et travaillé que la grande figure du Christ de marbre à l'Escorial. Celui-ci aurait été plus humain que le Christ de Florence, le visage du Sauveur gardait dans la mort une expression noble et élevée. Dix jours plus tard, c'est au tour de Guillaume à disserter sur ce crucifix : « Il n'existe, écrit-il à Gœthe, aucun document qui en prouve l'origine. On ne savait pas s'il fallait l'attribuer à Jean de Bou- logne, à Cellini ou à d'autres. Il devait y avoir, au contraire, un document sur le Christ de l'Escorial, imprimé dans le Voyage de
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Ponz '. Gœthe aurait dû consulter l'édition originale espagnole : «J'ai laissé celle-ci, ajoute Humboldt, avec tous mes livres espa- gnols chez M. de Burgsdorf à Ziebingen -. » Il se demande si le Père Norberto Caimo, que l'on appelait le Fago et qui n'aimait guère l'Espagne, n'avait rien écrit là-dessus dans ses Lettres K L'enthousiasme de M""" de Humboldt pour les beaux tableaux
1. Ponz, qui parle de ce Crucihx dans le vol. II de son Viage Je Espaha, p. 66 {i^ édii.), ne reproduit aucun document ; il ne fait que rappeler ce que Cellini lui-même en avait dit dans la Vita et dans le Tratlato délia sculliira. — La similitude du nom de Saint-Laurent de l'Escorial et Saint-Laurent de Flo- rence a fait naître sans doute une confusion déplorable. 11 n'existe pas de Cru- cifix de Cellini dans l'église de Florence, mais seulement à l'Escorial. Des documents diplomatiques, des lettres retrouvées dans les archives de Simancas sur ce Crucifix fameux sont reproduites par E. Pion, Benvenuto Cellini, orfh're, Paris, 1883, 2<: partie, p. 225 ss.
2. Je parlerai ailleurs des rapports de Burgsdorf avec l'Espagne. Burgsdorf a vécu dans l'intimité des plus grands hommes de l'Allemagne ; il a joué un rôle considérable comme intermédiaire et conseiller, sans rien produire lui-même ; il a brillé dans les cercles les plus éclairés, les plus spirituels et les plus galants de son temps. Je doute fort, quoi qu'en dise Kôpke, L. Tieck, I, 300, qu'il soit réellement allé en Espagne. Burgsdorf et Tieck étaient presque les seuls qui eussent fréquenté le cours d'espagnol de Tychsen. Voir sur lui, Galerie von Bihl- iiissen ans Rahel's Unigang und Briefivechsel, hrg. v. K. A. Varnhagen von Ense, Leipzig, 1836, 1, loi s., et H. Hettner, dans VAUg. deiil. Biogr., article Burgs- dorf. Schiller était particulièrement enchanté de lui. Il écrit à Kôrner (Jena, 21 nov. i'jg6),Schillers Bricfe, V, 114 : « Er (Burgsdorf) gefàllt mir eben so sehr durch seine Bescheidenheit und Ruhe, als durch don Gehalt, der in ihm zu liegen schcint. « Et un mois plus tard (V, 137) : « Sein Umgang war uns recht angenchm ; ich liobe so ruhig empfangende Naturen sehr. » A la même date, .1 peu près (30 nov. 1796), Goethe écrivait à Schiller : « Burgsdorf hat mir in seinem Betragen und in dem wenigen was er sprach recht wohl gefallen. » Le 2 févr. 1799, Caroline de Humboldt écrivait à Rahel (Briefivechsel, etc., p. 21) : « Burgsdorf war bereits im Septcmber mit dem Vorsatz abgereist die Pyre- nacn zu durchwandern und Anfang Novembcr wieder hier zu sein... er kam nicht zurùck... erschrieb er gingc nach Madrid. »
3. Norberto Caimo, dans ses Lettere di un vago iialiano ad un suoaniico, Pitt- burgo (Milano), 1759-1767, n'a guère décrit le Crucifix célèbre.
GUILLAUME DE HUMBOLDT ET L ESPAGNE 93
de Raphaël en Espagne dut nécessairement se refroidir à Rome, où les chefs-d'œuvre du maître divin brillaient dans tout leur éclat. Elle écrit de Rome à Schweighaeuser le lo janvier 1803 : « Malgré tout ce que l'on peut admirer à Paris et en Espagne, c'est ici seulement que l'on apprend à connaître Raphaël et que l'on comprend que, chez lui, l'homme s'élève divinement au- dessus de l'artiste. »
Gœthe, n'en déplaise à sa mémoire, est bien coupable à nos yeux si l'ouvrage de M"'^ de Humboldt sur la peinture en Espagne a irrémédiablement disparu. Puisque son journal les Propyken avait cessé de paraître en 1800, pourquoi ne songea-t-il pas à le publier dans une autre revue? Pourquoi, tout en l'appréciant, en le consultant même souvent, permit-il qu'il s'égarât sans que le public en prît connaissance, sans que les amis de l'art pussent jamais en profiter? N'a-t-il pas d'ailleurs permis, surchargé de travail comme il l'était, que la poussière du temps ensevelît des essais admirables que Humboldt lui envoy^tit, dans l'espoir, sans doute, qu'il se chargerait de leur publication? Avant le départ des Humboldt pour l'Italie, le manuscrit de Caroline était entre les mains de Gœthe : « Vous m'avez laissé par la lettre (i/V) sur les tableaux de l'Espagne, écrit Goethe à Guillaume de Humboldt, le 29 janvier 1803, un trésor dont je ne vous serai jamais assez reconnaissant. » Elle est souvent consultée lorsqu'il s'agit de savoir où ont émigré quelques-uns des chefs-d'œuvre décrits. Encore en 1807, dans ses souvenirs autobiographiques, Gœthe rappelle l'ouvrage de Caroline, si savamment conçu, si riche en détails curieux, d'une nouveauté si imprévue, faisant vraiment époque dans l'histoire de l'art '. En 1804, Benito Pardo de Figueroa, ambassadeur et ministre plénipotentiaire à la cour de
I . « UnerwarteteUebersicht bedeutender Kunstscliâtze, wiesie sich von allen Zeiten her in Spanien aufgehâuft hatten, gab uns ein Manuscript, welches Herr v. Humboldt und seine Gemalilin auf der Reise in Spanien im Jahre
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Prusse, bien connu de Gœthe et de Wolf ', publia à Paris son petit livre sur la Transfiguration de Raphaël, suivi de quelques observations sur la peinture des Grecs, qui eut quelque succès et fut même traduit en allemand ^ Il est regrettable que Gœthe n'ait point confié à cet Espagnol éclairé l'ouvrage de Caroline sur l'art de son pays. En 1806 parut le volume IV de V Histoire de l'art, de Fiorillo, consacré à l'histoire de la peinture espagnole, qui n'était pas grand'chose, mais qui offrait, en bon ordre et avec clarté, le suc d'autres livres, tels que Palomino, Caimo, Preziado, Ponz, Conca, Bourgoing, Cean Bermudez, etc. '. Henri Meyer, que tout le monde connaît comme le conseiller de Goethe par
[1799] "''•'^ grosser Uinsicht und Keiminiss verfasst hatten, und insofern Geschichte der Sammlungen und Localitâten der Kunstwerke als cin wûrdiger Theil der Kuiistgeschichte mit Recht angesehen werden, wurden wir in der- selben hôchlich gefôrdert. » Tag uiid Jahresheftc (1807). GœtJje's fVcrluc, éd. Weimar, Ab. I, vol. XXXVI, 390.
1. Wolf écrivait de Berlin, le 17 mai 1807, à Hirt (Gœlhe Jal.irb., XV, 55): « Vorzûglich mit dem span. Gesandtcn bin ich viel und mein Hicrseyn scheint ihn zu noch mehrerèn griech. Versen zu verleiten. »
2. Examen aiialilico del qtiaâro de ta Traiisfiguracioit de Rafaël de Urbiiio seguido de atgitnas ohservacioues sohre la philura de los griegos, Paris, 1804. La traduction allemande, faite par Fr. Greuhm, parut à Berlin en 1806. Voir un compte rendu dans les Heidelbergiscbc Jahrbïicth'r der Literatiir (1808), I, 204 s. M. E. Sulger-Gebing, en parlant de l'article Vo)ii Raptiaet, de F. Schlegel (Europa), dans son livre qui vient de paraître : Die Briider A. IV. ii)id F. Schlegel in ihrem Verbiilhiisse ^iir bildeuden Kunst (Forsch. :{. iieiiereu Littera- turg., III), Mûnchen, 1897, p. 121, aurait pu consulter avec profit l'étude du diplomate espagnol.
3. Geschichte der leidjiieudeit Kiinsle. \'ol. IV. Geschicbte der Mablerev in Spa- nien, Gôttingen, 1806. On sait en quelle estime Goethe tenait les ouvrages de Fiorillo. Deux années après, Rehfues, dans son voyage en Espagne, que Guizot a traduit : Spanien nach eigener Ansicht im Jahre 1S08 und nach unbehannten Onellen bis auj die neiieste Zeil, Frankfurt a. M., 181 3, II, 1 196-1244, consacrait un chapitre considérable à l'histoire des peintres espagnols : Kiir^e Nactiricbten iiber die Lebensumstânde der voriiigliclk'n spanischen Maler. Trente-cinq ans après l'ouvrage de Fiorillo parut la Storia delta pitliira in Ispagna, de Montecuccoli (1841).
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excellence, en matière d'art, eut le bonheur de comparer le livre de Fiorillo avec l'étude manuscrite de Caroline de Humboldt. Il écrit là-dessus à Gœthe le 22 janvier icSoy : « Je viens de lire ces jours-ci VHisloire de la peinture en Espagne de Fiorillo, qui aide à mieux comprendre le manuscrit de M™^ de Humboldt '. » Meyer lui non plus ne se soucia pas de foire connaître au public le trésor qu'on lui avait confié. On ignore si c'est sur son conseil qu'un tout petit fragment de la description de Caroline, la partie consacrée aux tableaux de Raphaël en Espagne, vit enfin le jour, en 1809, dans la Ga:(ctle littéraire de Jena -. L'année suivante, Gœthe, en causant avec Guillaume de Humboldt, louait encore, et plus que jamais, l'ouvrage de Caroline; il l'appelait un trésor, un véritable chef-d'œuvre \ Pendant nombre d'années, ce manuscrit resta enseveli sans que
1. Voir aussi l'article de O. Harnack, Ans don Nachhuse H. Meycrs, dans la Vierteljahrs. f.ihntsche Liler. (Weimar), III, 375.
2. C'est le fragment indiqué dans une note antérieure : Rafueîs Geviàlde in Spaiiieii. — Comme il avait paru sans signature, Guillaume de Humboldt tenait à ce que le public sût que sa femme en était l'auteur. Il écrit à Welcker le 25 avril 1809 (^r. ('0» Humboldt Briefe au F. G. Welcl;er, hrg. v. R. Haym, Berlin, 1859, p. 10): « Die Beschreibung von Raphael's Bildern im Januar- stùck i8o9der L(7/.Zt'// ist von meinerFrau ; es waremirlieb, wenndiesinirgend einer Zeitung ohne anderen Zusatz gelegentlich gesagt wûrde. » Henri Meycr avait lui-même écrit en 1798 une étude assez étendue sur Raphël : Rafaels IVerke besonders im Vatikan, pour les Propyleen tie Goethe. Voir Kleine Schriften liir Kiinst von Heinrich Meyer, Heilbronn, 1886, pp. 167 ss. {Deutsche Literatur- denkmah des 18 und ip Jahrli., vol. XXV.)
3. Guillaume de Humboldt écrivait, en janvier 1810, à sa femme : (Gd'thes Gesprâcbe hrg. v. Fr. v. Biedcrmann, Nachtrâge. Leipzig, 1896, X, 63) : « Er (Gœthe) hat auch lange ûber Deine Beschreibung der spanischen Bilder gesprochen. Er nennt es nie anders, wie : einen Schatz, und die der Raflael- schen Bilder : ein wahres Meisterstùck. Und das sind sie auch. Er sagt : er habe nie eine Beschreibung gesehen, die einem so ailes geben, das Bild zu beurtheilen. Die der Madonna del Pez hat ihn vor allem erfreut. Er hat nun auch die Farben daraus kennen gelernt, und ihre Wahl passt in seine Théorie. »
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personne s'en souvînt. Ce ne fut qu'en 1823 que Guillaume de Humholdt osa le réclamer dans une lettre à Gœthe (3 novembre) : « je vous prie de me céder pour quelque temps la descrip- tion des tableaux de l'Espagne de ma femme. Je sais que vous gardez tout en bon ordre : il vous sera donc facile de retrouver ce manuscrit. » Il était trop tard. Le manuscrit avait disparu, on ne sait comment. Humboldt n'obtint pas de réponse à sa demande '.
VI. — LE RETOUR. DE MADRID A BARCELONE. — SIERRA
MORENA. — LES RUINES DE SAGONTE.
Guillaume de Humboldt était à Madrid en plein hiver et il parle déjà du printemps qui approche, de la nature qui revêt ses charmes, des arbres qui se couvrent de bourgeons et de fleurs. Les brumes et les neiges du Nord n'avaient pas de place dans le Midi, caressé par le soleil doux et bienfiisant. Mais il fallait quitter la capitale et retourner en France en traversant d'autres provinces et en remontant les côtes de la mer depuis Cadix, jusqu'à Valence et Barcelone. Le 26 décembre 1799 on se mit en route. Quelles qu'eussent été leurs jouissances en Espagne, la pensée du retour souriait à Guillaume de Humboldt comme à sa femme Caroline. Cette joie, cependant, était mêlée à de vifs regrets. L'Espagne, ce pays si déchu de sa grandeur primitive, avait gagné leur cœur; les ruines se ranimaient et s'embellissaient à leurs yeux. On les traversait vite, ces villes du Midi, on voyageait à grandes étapes et fort péniblement. Maintes fois les pluies avaient défoncé les routes ; entre Cordoue et Séville la voiture verse. Caroline fait à cheval une partie du chemin, ayant le petit Théodore devant elle, et l'autre enfant, Guillaume, en croupe. Le confort manquait partout, mais la nature était si
I. « Karolinens Beschreibung der spanischen Gemàlde ist verschollen und vveder in Tegel im Humboldtschen, noch hier (Weimar) im Gœtheschen Nachlass vorhanden », m'écrit mon ami Leitzniann, que je remercie des ren- seignements qu'il a bien voulu me donner à plusieurs reprises.
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belle, le climat si doux, la végétation si luxuriante; les cyprès, les plus beaux arbres de l'Espagne, élevaient vers le ciel leur taille svelte; la mer, avec son mouvement perpétuel, peuplait l'imagination d'idées : « Le ciel et le pays, écrit Guillaume à Schlabrendorf, de Valence (20 mars 1800), sont vraiment divins et si je regrette quelque chose c'est d'être obligé de quitter l'Es- pagne avant le plein printemps. » Caroline elle aussi eût prolongé volontiers son séjour en Espagne ; toutes les villes lui offraient de nouveaux trésors artistiques à admirer et à étudier; mais il fallait se hâter ; on perdait un temps infini sur les grands chemins; Caroline était grosse et pensait accoucher dans la première moitié de mai. On se borna donc à l'essentiel. Tolède fut, par malheur, laissé de côté. Les jardins d'Aranjuc/, chantés, immortalisés par Schiller, laissèrent froids nos voyageurs, à ce qu'il semble ; ils n'en parlent pas. Après Cordoue, on quitta les plaines stériles; la nature étalait tous ses charmes, tout son luxe. Les orangers et les citronniers se couvraient de fruits, les palmiers élancés balançaient leurs panaches au souffle de la brise printanière, les oliviers, disséminés partout dans ce sol fécond, les myrtes, les grands et noirs cyprès donnaient un charme par- ticulier à ces contrées méridionales. On sentait le contraste immense entre la végétation du Nord et celle du Midi. Jamais, avoue Caroline, elle n'avait observé l'etîet des fruits dorés ressor- tant sur le feuillage sombre; ce n'est qu'en Espagne qu'elle avait compris dans sa belle simplicité la chanson de Gœthe : « Connais-tu le pays où les citronniers fleurissent. » « Lorsque je vis les premiers orangers près de Cordoue, écrit Caroline à Lotte Schiller, je commençai à chanter : « Connais-tu le pays... » Guillaume lui aussi se rappelait les plaintes émouvantes de Mignon lorsqu'il dicta, dans le pays des citronniers, ses distiques : Sierra Morena '.
I. Témoin ce vers : « Unter der Mirthe Dach, uinblûht vom Duft der Orange. » Goethe avait ciianté : « Im dunkeln Laub die Gold-Orangen
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Séville ne capti\a point les Humboldt. « C'est une grande ville aux rues étroites et sombres, » dit Caroline dans une de ses lettres. On y passa six jours fiévreusement occupés à examiner les œuvres d'art '. Cadix, au contraire, les ravit; c'est ici qu'ils revoient la mer, et leurs premières émotions se renouvellent. « Cadix, dit encore Caroline, est une ville des plus gracieuses et des plus charmantes que l'on puisse voir. Elle est gaie, attrayante, remar- quablement propre, d'une propreté sans exemple. La mer l'en- tourant de tous côtés, elle est enserrée dans une île et n'a qu'une seule promenade. » Il y avait alors à Cadix toute une colonie d'Allemands, comme C. A. Fischer le £iit observer dans sa des- cription de voyage. Dix jours passèrent bien vite dans la plus
glùhn,.... Die Myrthe still und lioch dcr Lorbeer steht. » — Vinckc, qui traversa l'Andalousie deux ans après Humboldt (octobre 1802), n'était nullement enchanté de cette province ; toutes ses beautés n'existaient que dans l'imagina- tion des poètes : « Die Reise durch Andalusien war eine der traurigsten und entbehrungsreichsten... Aile hiesigen Baume haben ein krùppelhaftcs Ansehen, die Pomeranzcn und die Citronenwalder sind bloss eine Schopfung der Dichter. » Voir son Voyage en Espagne dans C. von Bodelschwingli, Lehen des Ober-Prâsideiilen Freiherrn von Vincke, I, Berlin, 1853, p. 193 s. — On connaît les soupirs vers l'Espagne, d'Albano, le héros du r;7a«dejean Paul. L'Espagne est le pays de ses rêves, le pays au printemps éternel, aux nuits douces, embaumées du parfum des orangers : « Da wâre er gern durch den schônen Himmel hingeflogen ». Les orangers de l'Espagne exerçaient un attrait puis- sant sur l'imagination de Clemens Brentano. Il écrit une fois à sa sœur Bet- tina (Clemens Brentand's Frûhlingskrani ans Jugendbriefen, Charlottenburg, 1844, I, 118) : « Ach die Welt ist gross. Es giebt mildere Sonnenhimmel ! — Spanien wo die Orangen Dir in den Schooss rollen, ich muss Dich hinfùhren \vo die ganzeNatur Dir bestiitigt was Du ahnest, was Du suchst und glaubst «, et Bettina lui répond (p. 121) : « Von Spanien! Ach erst hat mir die de Cachet davon gesprochen... Sie sprach von einem grossen Welttheil, von Oliven und Orangenwâldern, von blauen Fernen, von heissem Mittag und kùhlen Abendliiften, und dass Du mitgehen werdest », etc.
I. Une lettre de ce temps, de Guillaume de Humboldt, et dont on ignore le contenu, adressée à son frère Alexandre, porte la date de Utrera (Briefe Al. von Humboldt an seiiien Briider IFilhehn, Stultgan, 1880, p. 24).
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aimable société; on commença ensuite à remonter la côte sous un ciel presque éternellement pur et sans nuages, jusqu'à Malaga, ville splendidement située, et jouissant d'un climat divin.
Grenade allait cependant oftrir aux Humboldt bien d'autres avantages. C'est la ville d'Espagne qui a laissé dans leur âme les émotions les plus profondes. Caroline décrit Grenade à Lotte Schiller, à Schweighaeuser, à sa tante. M""" de Goltz. Elle ne se lasse pas d'admirer les montagnes couronnées de neiges per- pétuelles qui entourent la ville, la plaine fertile, dont les nuances délicates contrastaient avec la blancheur des montagnes, les jardins qui se paraient de la tendre verdure des peupliers et des bouleaux, parmi lesquels se dressaient avec orgueil d'immenses lauriers et des exprès séculaires. Le printemps taisait éclore partout des germes et des fleurs. Dans les jardins de lAlhambra les citronniers, les orangers, surchargés de fruits dorés, les amandiers fleurissaient ; des haies de myrte s'entrelaçaient en berceaux et les gigantesques cyprès reflétaient leurs sommets dans l'eau du bassin. D'après le témoignage d'un artiste qui avait séjourné dix ans à Rome, Grenade est peut-être la seule ville qui ressemble à la ville éternelle. Elle s'élève sur de petites collines dominant la plaine, et est elle-même dominée par l'Alhambra, le palais des rois maures, splendide, merveilleux et presque intact.
De Grenade ci Murcie, les Humboldt emploient sept pénibles journées. Murcie est une petite ville, riche et florissante, qui fournit d'oranges et de figues la moitié de l'Espagne. De Murcie, en traversant souvent des forêts de palmiers, ils passent à Alicante, ville renommée par son vin, mais qui ne possède de beau que le voisinage de la mer. Huit jours sont consacrés à Valence. Les richesses de l'art, la beauté de la nature, sont aussi ravissantes ici, qu'à Grenade. Qu'on se rappelle le projet primitif de Guillaume de passer tout un hiver à Valence, projet qui avorta bien vite., comme l'on sait, aussi vite que celui d'un voyage en Portugal. Q.u'on se souvienne des éloges accordés par la plupart des voyageurs à cette ville de délices, qui jouissait en tout temps d'un
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climat divin. Les Humboldt durent s'en détacher à regret : « Nulle part, dit Caroline, je n'ai respiré un air plus doux et plus moelleux qu'à Valence. On se surprend à l'aspirer plus vivement, afin d'absorber en plus grande quantité cette atmosphère embaumée. La mer se trouve à une demi-lieue de la ville et la route qui y conduit est la promenade habituelle des habitants; c'est une des plus belles que je connaisse. Jamais on n'y souffre du froid; de lo à ii heures du matin, souffle régulièrement la brise fraîche de la mer qui adoucit la chaleur. La ville plaît sans être jolie ; ses rues n'ont pas de pavés, mais elles sont propres; si étroites et irrégulières qu'elles soient, elles ne manquent pas d'agrément. Tout cela tient à la beauté de l'atmosphère. La culture du pa3's de Valence est extraordinairement riche et soignée; elle est cependant trop morcelée et trop divisée. «
De Valence, le chemin longe presque toujours la mer en remontant la côte, jusqu'en Catalogne. Le paysage, surtout près des ruines de Sagonte, est d'une beauté ravissante. Rien n'égale la grandeur de ce vaste bassin que la vue embrasse depuis Sagonte jusqu'au cap de Dénia, qu'on aperçoit à une grande distance, au milieu des flots. Rien n'approche la beauté de cette plaine tapissée de verdure qui s'étend vers la mer. Au milieu des forêts d'orangers et d'oliviers on voit poindre les sommets des villes et des villages; une chaussée somptueusement établie court au travers en capricieux méandres ; à l'horizon brillent les sommets des tours de Valence. Plus on avance vers la colline, plus on perd de vue la plaine féconde. Le fleuve serpente dans le bas, passant à travers des bancs de sable et de pierre avant de se jeter dans la mer. C'est ici, en face des ruines de Sagonte, que les souvenirs du monde antique et de sa civilisation se pressent en foule dans l'imagination du grand philhellène, c'est ici qu'il reconnaît et qu'il sent plus vivement qu'ailleurs l'abîme qui sépare les peuples anciens des modernes ; c'est ici qu'il rêve, avec sa douce mélan- colie, au changement perpétuel des choses humaines, à la poussière que les siècles entassent sur d'autres poussières.
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Sagonte avait décidé de la chute de Carthage et de la grandeur de Rome. Pour heureuses qu'aient été les suites de la destruction, elle amena la perte complète de la liberté des colonies grecques. Humboldt, qui interrogeait les pierres de Sagonte d'après ces souvenirs, éprouvait sans doute, dans ce coin de l'Espagne, un sentiment de regret et d'amertume. A côté de ses murs, des tours tombées en ruine, Sagonte offrait encore les débris d'un vaste théâtre qui invitaient à l'étude et à la contemplation. Humboldt s'arrête un jour à Murviedro, l'ancienne Sagonte; il se promène en savant, en archéologue, au milieu des ruines et des décombres; il s'efforce de reconstruire dans sa pensée le théâtre ancien d'après les ruines conservées. Il prend des notes, et, à son retour à Paris, dans l'été de 1800, il écrit, sous forme d'épître, son beau mémoire sur Sagonte qu'il destine à Gœthe et qui resta enseveli jusqu'au jour où M. Leitzmann put l'imprimer avec d'autres essais non moins précieux.
Aucune partie de la cité n'offrait autant d'avantages pour la fondation d'une ville que celle où l'ancienne Sagonte était placée, à peu de distance de la mer, au milieu de la plaine la plus fertile de l'Espagne, jouissant d'un doux climat, défendue naturellement et aisément contre les invasions des ennemis. La colline, à laquelle la ville actuelle est adossée, constitue l'extrémité de deux chaînes de montagnes d'une hauteur considérable qui, venant de l'intérieur du pays, se rejoignent ici et descendent ensuite gra- duellement jusqu'à la mer. On ne sait rien des origines de l'ancienne ville qui se perdent dans la nuit des temps ; elle devait être située au sommet de la colline, puis peu à peu elle s'étendit aussi vers le bas, comme le prouvent les restes des édifices romains; les Maures vinrent placer leurs châteaux sur les points les plus élevés ; le temps ne cessa ensuite d'exercer ses ravages ; les ruines s'amoncelèrent et l'abandon et l'oubli régnèrent pendant des siècles. La ville de Murviedro, qui remplace l'ancienne Sagonte, est petite, mais propre; elle est joliment bâtie; elle compte, d'après Cavanilles, plus d'un millier de iamilles; ni
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l'industrie, ni le bien-être n'y font déûiiit. Lorsqu'on y arrive de Valence, on aperçoit les restes des murs ébranlés qui couronnent le col; des tronçons de tours en surmontent les créneaux.
De toutes les ruines, celles du vieux théâtre ollVent le plus grand attrait. Le théâtre et le cirque de Sagontc avaient été décrits, sept ans avant la visite de Humboldt, par Enrique Palos y Navarro, dans un petit mémoire, clair et érudit, qui valut à son auteur le titre de conservateur des antiquités de sa petite ville natale. ' Un siècle auparavant (1705), le doyen d'Alicante,
I . Disertacion sobre el leatro, y circo Je Sagunto, ahora villa de Murviedro. Cornpuesta por Don Enrique Palos y Navarro, Abogado de los Reaies Consejos, natural de la propia, y Conservador nombrado por S. M. de todas las Antigiïedades que hay en ella. En Valencia, 1793 (52 pp.). Elle porte en t-ête une dédicace à Don Manuel Godoy et une censure ou approbation de Don Juan Antonio Mayans y Siscar, qui savait fort bien flatter à l'occasion : « Todos los adelantamientos que se han hecho en Europa en las Artes y Ciencias de quatro siglos d esta parte, se deben à este estudio, etc. » Elle est ornée d'une planche : Plan del Teatro Saguntino, peut-être le même plan que Humboldt avait joint à son étude et recommandé à Gœthe. Voir Uebcr das antike Theater in Sagitnt, p