, i (il . '••/ Wt ¥ ^»h ^ma ,9*-^ #-» 1 \- / -^ ( .V r i\ 4- .N I \ V y X ^^* ,^v^-. ^-X ^i-v .-T-i Jà '.r "&■%. ■- .» ^^i^^') .^ / .i '-' Il r (pie je promets ; puisse colle qui se fait un jeu de ti oubler ma raison meii laisser assez pour continuer mes chants ! 9 ROLAND FURIEUX. Race généreuse d'Hercule, ornement et splendeur de notre siècle, llippo- lyte, daigne accueillir l'hommage de ton humble sujet. Écoule ces accents, témoignage de sa reconnaissance pour tes bienfaits ; le poète te dédie ses vers, sa seule richesse ; ne repousse pas ses trop faibles dons. Parmi les plus dignes héros que je m'apprête à chanter, tu trouveras ce fameux Roger, qui fut la souche antique de ton illustre maison. Si tu fais pour un moment trêve à tes hautes pensées, tu m'entendras célébrer et ses actions éclatantes, et sa rare valeur. Depuis longtemps amoureux de la belle Angélique, Roland avait rempli l'Orient, la Mèdie et la Tarlarle, de trophées immortels. Il revenait en Occi- dent avec elle, lorsqu'il rencontra, au pied des Pyrénées, la nombreuse et brillante armée de Français et d'Allemands que Charles avait rassemblée pour réprimer l'audace et les incursions d'Agramant et de Marsile. Agra- mant traînait sur ses pas tout ce que l'Afrique comptait de guerriers, Marsile avait presque dépeuplé l'Espagne pour inonder de soldats le royaume quii voulait détruire. Ainsi le vaillant Roland arrivait à propos pour défendre sa patrie. Mais une amère douleur l'attendait en ces lieux, tant l'homme se trompe en ses desseins ! Celle qu'il avait amenée des climats où nait l'au- rore aux rives du couchant ; celle qu'il avait arrachée à tous les dangers, au prix des plus périlleuses victoires, devait lui être ravie sans combat, dans son propre pays, au milieu de ses amis. Le sage Empereur voulut étouf- fer ainsi les discordes funestes qu'eussent fait naître la jalousie de Roland et la passion ardente de son cousin Renaud de Montauban pour la belle An- gélique. Charles la plaça sous la garde du vieux duc de Ravière. Au nom de l'Empereur, oncle de l'un et l'autre rival, ce prince la promit pour épouse à celui des deux qui, dans la prochaine bataille, tuerait de sa main le plus grand nombre d'infidèles et accomplirait les plus grands exploits. La fortune contraire rendit vains tous ces projets. Les chrétiens ayant été battus et dispersés, le duc de Ravière fut pris avec d'autres paladins, et AngéHque abandonna la tente où elle était renfermée. Pour échapper au sort que lui réservait le vainqueur, elle s'élança sur un coursier et prit la fuite avant l'issue de la bataille. Prévoyant que la victoire trahirait les efibrts des chrétiens, elle gagna la forêt voisine, et rencontra, près d'un étroit sentier, un chevalier chargé de sa cuirasse, le casque en tête, l'épée au côté, le bou- clier au bras; il courait à travers les bois, plus léger que le villageois à moitié nu disputant le prix de la course. La timide bergère ne s'enfuit pas plus rapidement à la vue d'un serpent cruel que ne le fit .\ngélique en re- connaissant le fils d'Aimon, seigneur de Montauban. Ce guerrier avait perdu son clu'Viil liaviird qui par hasaid s'était échappé de ses mains. Un seul regard luisutiit pour reconnaître de loin le visage de la belle dont il porte les doux liens. Mais la jeune fille détourne son palefroi et le lance à toute bride à travers les fourrés, sans tenir de route certaine. Pâle, tremblante, hors d'elle- même, elle erre à l'aventure et arrive, après mille détours, sur les bords d'une rivière. Ferragus, tout couvert de poussière et de sueur, v était venu après la bataille pour chercher le repos et ètancher sa soif. Tandis qu'il se CHANT I. 0 penchait vers l'onde murmurante, son casque y était tombé ; il faisait d'inu- tiles efforts pour le retrouver. A l'aspect d'une femme qui fuit éperdue en poussant des cris d'effroi, le Sarrasin saute sur la rive, regarde Angélique qu'il n'a pas vue depuis long- temps, et la reconnaît aussitôt, malgré son trouble et sa pâleur. Épris d"a- mour comme les deux cousins, et plein de courtoisie, il vole à son secours aussi intrépidement que s'il eût été protégé par son casque. Il tire son épée et court sur Renaud, que ses menaces n'effrayent pas. Tous les deux se con- naissent ; naguère ils ont mutuellement éprouvé leur valeur. Aussitôt un combat terrible s'engage. Rien ne résisterait à leurs coups fu- rieux, ni les cottes de mailles, ni l'acier des armes, ni les plus solides en- clumes. Tandis qu'ils sont aux prises, le palefroi d'Angélique a besoin de tout son instinct, car elle précipite sa course désordonnée à travers les bois et la campagne. Les deux adversaires s'épuisent en efforts pour obtenir la victoire, ils ont môme adresse et même vaillance. Plein de son amour, le sire de Montauban dit le premier au chevalier d'Espagne : « En croyant me punir, tu t'abuses toi-même ! Si les rayons brûlants de cet astre nouveau ont embrasé ton cœur, que gagnes-tu à me retenir ici? Quand tu m'auras ôtéou la vieoula lil)orté, tu ne posséderas pas cette belle, qni fuit à la fa- veur de notre lutte. i\e vaudrait-il pas mieux suivre ses traces, la saisir et l'arrêter avant qu'elle ne soit trop éloignée? Quand nous l'auions en iiolro pouvoir, l'épée décidera entie nous; mais à jii'ésenl il ne peut résulter de ce combat qu'un même préjudice poni' nous deux. " Le païen accepte cette convention, et le duel est ainsi suspendu. Soudain un tel accord s'établil entre eux (si tant est que la haine et la colère puis- sent s'oubliei' ! ) que Ferragus ne veut pas laisser aller à pied le biave lils 4 ROLAND FURIEUX. d'Ainionet le presse de monter en croupe derrière lui. Tous deux se hâtent de suivre les traces d'Angélique. 0 merveilleuse vertu des paladins des an- ciens temps ! ces deux rivaux, de foi si différente, meurtris et brisés des rudes coups qu'ils se sont portés, traversent ensemble, sans défiance, les obliques routes d'une sombre forêt! Le destrier, que pressent quatre éperons, les conduit rapidement à un endroit où la route se partage en deux. Incertains, ils ne savent plus le chemin qu'a suivi Angélique... On voit sur l'un et l'autre sentier la trace de pas nouveaux !... Ils s'en rappor- tent au hasard. Renaud suit l'une, Ferragus suit l'autre ; et, après avoir par- couru la forêt, le Sarrasin se retrouve encore sur les bords de cette même rivière où le matin il a perdu son casque. Désespérant de rejoindre Angé- lique, il ne songe qu'à le retrouver. Il prend une branche d'arbre dépouillée de ses feuilles, la traîne sur le sable et conmience ses recherches. Tout à coup surgit du fond de la rivière un chevalier à l'air fier et menaçant ; il est armé de toutes pièces, et lient dans sa main droite le casque vainement cherché par Ferragus : « Félon, fils de Maure, lui dil-il d'un ton irrité, pour- quoi songes-tu à reprendre ce casque que tu avais piomis de me restituer il V a longtemps? Rappelle-toi ce frère d'Angélique qui tomba sous tes coups. Ne reconnais-tu pas l'Argail? Tu devais jeter dans le lleuve mon casqui' et mes armes. Ce que tu avais oublié, le destin l'a voulu ; tu ne peux CHANT I. 5 le regretter et tu dois plutôt rougir de ta déloyauté ! Mais si tu désires uu casque de fine trempe, sache le conquérir avec plus d'honneur ; le paladin Roland, le vailland Renaud, en ont de meilleurs peut-être. Le premier fut porté par Alniont, le second par Membrin. Que l'un d'eux soit le prix de ton courage ! Quant à celui-ci, il faut y renoncer et me le laisser. » A l'apparition subite de ce fantôme, le Sarrasin pâlit, ses cheveux se hérissent, la parole expire sur ses lèvres. Il entend ce guerrier qu'il immola naguère lui reprocher son manque de foi, et il est ému de honte et de colère. Silencieux, il comprend sa faute et n'essaye point de s'excuser. Accablé de honte, il jure par les jours de sa mère Lanfouse de ne jamais porter d'autre casque que celui dont le fier Almont fut dépouillé par Roland dans Apre- mont. 11 tint mieux ce serment que le premier. Humilié, triste et chagrin, il passe plusieurs jours à chercher le paladin partout où il espère le ren- contrer. D'autres aventures arrivent au brave Renaud, qui suit une route diffé- rente. A peine a-t-il commencé sa course, qu'il voit son coursier bondir de- vant lui : « Arrête, arrête, moucher Rayard, s'écrie-t-il ; sans toi je suis trop malheureux ! » Mais, sourd à ses cris, le coursier fuit avec plus de rapidité. Renaud, furieux, s'attache à sa poursuite. Revenons maintenant à la belle Angéhque, qui fuit de son côté. Elle erre au travers d'une sombre forêt, cherchant les lieux sauvages et solitaires, tremblant au bruit des feuilles des ormes et des hêtres qu'agite l'haleine des vents. Les ombres légères qui se dessinent sur les colhnes ou dans les val- lons suffisent pour augmenter sa frayeur. Partout elle voit Renaud s'atta- cher à ses pas. Ainsi, à la vue du cruel léopard qui a saisi sa mère et dé- chiré ses entrailles palpitantes, le jeune faon ou le chevreuil s'élance du bosquet où il reçut la vie. Dans son effroi, tout, jusqu'à l'arbuste qu'il effleure, lui fait croire que déjà la bête féroce est prête à le dévorer. Après avoir erré pendant toute cette première journée, toute la nuit suivante et même la meilleure partie du second jour, Angélique, incer- taine, s'arrête enfin dans un bosquet touffu que caressent les zéphirs, et dont les arbustes sont baignés par deux limpides ruisseaux qui murmurent en fuyant au travers de petits cailloux de couleurs variées. C'est là que, se croyant bien loin de Renaud, Angélicpie, accablée par cette longue course et la chaleur brûlante, se décide à se reposer sur un lit de fleurs, qui laisse à peine entrevoir un gazon touffu. Elle descend sur ces fleurs, débride son palefroi, qui, près de tomber de faim et d'épuisement, cher- che à réparer ses forces dans l'horbe fraîche dont les bords des ruisseaux sont couverts. Angélique s'approche d'un buisson d'aubépines et de rosiers fleuris. Ce buisson, que l'art semble avoir formé, est situé près de l'onde, où il se reflète et se reproduit, ses branches se recourbent en dôme. Sons cette voûte verdoyante, que des chênes élevés protègent de leurs rameaux touffus, est un espace tapissé de mousse fine et d'une herbe innlle cl épaisse. Angélique s'abandonne à peine aux douceurs du sommeil, et sou- dain elle entend le bruit d'un cheval (pii s'avance vers le ruisseau; bienlôl 6 ROLAND FURIEUX. elle aperçoit un chevalier armé arrêté sur la rive. Palpitante de crainte et despoir, la belle retient même un soupir, qui pourrait la trahir. Le paladin est descendu sur la rive fleurie. 11 repose tristement sa tête sur son bras; et, immobile comme le marbre, il tombe aussitôt dans une rêverie pro- fonde. 11 reste ainsi plus d'une heure comme affaissé par la douleur; puis, les yeu.x. fixés sur la terre, il mêle de profonds soupirs à de faibles plaintes ; sa voix touchante eût attendri les tigres et les rochers. Un torrent de lar- mes inonde ses joues; sa poitrine est embrasée des feux d'un volcan. <• 0 fatale pensée, s'écrie-t-il, qui tour à tour glaces et brides mon cœur; seule cause du chagrin qui me dévore, que dois-je faire? Un autre a donc cueilli cette fleur que j'ai tant désirée! J'obtins à peine une parole, un regard, et un autre a conquis les plus précieux trésors!... Mais pourquoi tous ces re- grets!... La jeune vierge est semblable à la rose naissante, qui, sur sa tige épineuse, fait l'ornement des jardins!... Solitaire et tranquille tant que le berger et son troupeau n'en approchent pas, le doux zéphyr, les pleurs de l'aurore, l'eau qui baigne le pied du rosier, la terre même qui le porte, tout lui donne de l'éclat et de la fraîcheur. Les amants et les belles l'admirent et la désirent; les unes veulent en parer leur sein, les autres espèrent la placer dans leur chevelure; mais dés qu'on l'enlève à la branche aux vertes épines, elle perd tous les dons qu'elle avait reçus des hommes et du ciel. Ainsi la jeune fille, privée de ce trésor qu'elle devait chérir plus que ses veux, plus que sa vie même, voit, pour un amant favorisé, s'éloigner avec dédain tous les autres. Heureuse encore si elle conserve l'amour de celui (jni lui ravit llioniunir !.. 0 fortune ennemie! d'autres triomphent, et moi ANGELIQUE ET SACRIPANT. p. 7. CHAM I. 7 je meurs de misère, sans espoir de jamais rien obtenir! Ah! plutôt mille fois perdre la vie que de renoncer à mon amour! » Ce guerrier est Sacripant, roi de Circassie. L'amour dont il brûle est la seule cause de ses lamentables plaintes. Angélique a reconnu l'un de ses plus ardents adorateurs. 11 est accouru des extrémités de l'Orient à la nou- velle du départ de sa maitresse avec Roland. Instruit des desseins de Char- les, qui l'a confiée à un autre chevalier et la promet conmie récompense de la valeur et des services rendus à la cause des lis, Sacripant pénètre dans le camp de l'Empereur; il voit la défaite des chrétiens et se met sur les traces d'Angélique sans pouvoir la retrouver. Alarmé sur son sort, re- doutant pour elle les plus grands périls, ce tendre amant se désespère ; ses plaintes eussent touché les cœurs les plus insensibles et arrêté le soleil en son cours. Tandis qu'il exhale sa douleur et que ses yeux sont changés en deux abondantes fontaines, son heureuse étoile veut qu'Angélique, qui l'écoute, soit émue, et cet instant est plus favorable à sa flamme que mille années de soupirs ne l'avaient été jusqu'alors. La belle a entendu les plaintes d'un amant si fidèle; et, quoiqu'elle se soit montrée toujours insensible, ne trou- vant pas dans l'univers un chevalier digne de lui plaire, elle réfléchit que, seule au milieu des bois, Sacripant pourrait devenir son guide. Et quel se- rait le mortel assez obstiné pour ne pas demander du secours lorsque, près d'être englouti par les eaux, il s'estime perdu? L'occasion était belle; com- ment espérer un protecteur plus sur? N'a-t-elle pas la preuve que le roi de Circassie est le plus constant de ses admirateurs? Elle est bien résolue de ne jamais couronner ses désirs; mais elle veut lui donner quelque espoir, tout en se promettant de devenir dure et fière dès qu'elle n'aura plus be- soin de son secours. Tout à coup, rayonnante de grâces et de beauté, elle sort de sa retraite. Telles paraissent, dans les jeux du théâtre, Diane et Cythérée. « Que Dieu te garde et protège notre réputation ! Puisse-t-il me laver de tes injustes soup- çons! » Une tendre mère qui pleure son fils, dont les compagnons d'armes sont de retour, n'éprouve point, en le voyant un jour reparaître, une plus vive joie que le Sarrasin n'en ressent à l'aspect imprévu de cette beauté séduisante et gracieuse. Transporté de joie et d'amour, il court à la déesse de son âme, à la souveraine de son cœur; et celle qui, dans les palais du Catliay, s'était toujours montrée si froide et si sévère, Angélique le reçoit dans ses bras!... L'amoureux Sacripant renaît à l'espérance; la belle compte sur son appui pour revoir bientôt le royaume de ses pères. Elle lui raconte en peu de mots toutes ses aventures, et comment, depuis le jour où elle implora l'appui de Nabate, roi de Séricane, Roland l'a défendue de la mort, du déshonneur et de mille dangers; elle proteste que, grâce à ce héros, elle a pu conserver pure cette fleur que la vierge reçoit de sa mère... Elle disait vrai pcul-rli'e; mais cet aveu eût ti'ouvè moins crédule un homme plus maître de sa raison. Sacrijiant, demi-fou, eût ajouté foi aux plus incroyables mensonges. Amoui! amour! c'est ainsi que tu nous 8 hOLAXn FURIF.L'X. déguises les faits qui frappent nos yeux, taudis rpie tu nous forces à voir ce qui n'existe pas. L'infortuné croit aisément ce qu'il désire, et Sacrij)ant eut confiance dans les discours d'Angélique. « Ah! se dit-il aussitôt, le cheva- lier d'Angers a perdu des moments si doux! Il pourra s'en repentir, car son heureuse fortune ne lui rendra pas ce rare trésor!... Je ne l'imi- terai point, je ne laisserai pas échapper une si belle occasion; j'en aurais plus tard une mortelle douleur; je cueillerai sans plus attendre cette rose fraîche et nouvelle. Ne sais-je pas qu'une jeune fille verse des larmes et fait résistance, bien que cette violence ne soit pas sans plaisir pour elle!... Les refus et la feinte colère de celle-ci n'arrêteront point mes transports. » Il dit et se prépare à exécuter son projet; mais un bruit d'armes et de chevaux se fait entendre dans un bosquet voisin. Furieux d'être interrompu. Sacripant, qui est tout armé, reprend au plus vite son casque, saute à la bride de son cheval, sur lequel il monte, et met sa lance en arrêt. Il voit venir alors un cavalier d'une mine haute et fière ; son écharpe, ses vêtements sont blancs comme la neige; un haut panache de la même couleur flotte sur son cimier. Sacripant le regarde avec des yeux de courroux : brûlant de punir son audace, il le défie et veut lui faire mordre la pous.sière. Sans s'émouvoir de ses menaces, l'inconnu se prépare au combat; leurs chevaux, pressés en même temps par les éperons, fondent l'un sur l'autre avec l'impétuosité de la tempête. Les deux paladins cherchent à se frapper à la visière. Deux lions, deux taureaux irrités qui s'attaquent de front en baissant les cornes ne se heurtent pas avec plus de violence. Le choc fait trembler la crête des montagnes et les vallées ombreuses. Les deux écus sont traversés par le fer des lances, et la fine trempe des cuirasses peut seule préserver leurs poitrines. Los deux chevaux se frappent tête contre tête, ainsi que des béliers; celui du Sarrasin tombe mort malgré sa vigueur CHANT I. 9 cl reste sur le corps de son maitre abattu. Celui de l'inconnu se relève au premier coup d'éperon. A la vue de Sacripant étendu sous son coursier privé de vie, le chevalier ne songe pas à continuer la lutte. Pensant que cela suffit à sa gloire, il s'éloigne rapidement; il est à plus d'un mille de dis- tance lorsque le Sarrasin parvient à se dégager. Ainsi qu'un laboureur, étourdi par la foudre qui a renversé les bœufs attelés à sa charrue, con- temple tristement son malheur et le pin antique qu'il voit au loin dépouillé tout à coup de ses rameaux , de même Sacripant reste à pied, ayant Angé- lique pour témoin de sa triste aventure; il gémit et soupire, bien moins pour la douleur qu'il ressent au bras et au pied que pour l'humiliation de sa défaite. C'est la rougeur au front qu'il reçoit l'assistance d'Angélique; et il fût, je pense, resté muet, si les consolations de la belle n'eussent eu le pouvoir de lui rendre la parole. « Calme-toi, seigneur, lui dit-elle; cette chute ne peut être attribuée qu'à la faiblesse de ton cheval ; il àvait.plus besoin de repos et de nourriture que d'un combat. Je ne crois pas d'ailleurs que cet inconnu puisse en retirer la moindre gloire; car, par sa brusque retraite, il s'avoue vaincu. » Tandis qu'elle le console, ils aperçoivent une espéce de messager monté sur un mauvais cheval, à ses côtés pendent un cor et une besace : il pa- raît inquiet et fatigué. Dés qu'il est à portée de Sacripant, il lui demande s'il a vu passer un chevalier couvert d'une blanche armure et portant un blanc panache : « Je ne l'ai que trop vu, répond le païen; c'est lui qui vient de me mettre en cet état; dis-moi son nom, pour que je sache le retrouver. — Je le ferai volontiers, réplique le messager. Apprends donc que tu as été renversé par une jeune fille aussi redoutable que belle; et pour te dire son nom, qu'elle a rendu célèbre, c'est l'illustre Bradamante qui t'a ravi la victoire. » A ces mots, le messager s'éloigne à toute bride, et laisse le Sarrasin plus confus et plus humilié que jamais. Triste et confus en songeant que le bras d'une femme la si facilement renversé, le païen monte sans proférer une parole sur le cheval d'Angélique : il la prend en croupe, s'éloigne, et cherche un lieu' plus tranquille. Ils onta peine fait deux milles, (lu'nn nouveau bniil trouble la hirèl ; ils voient un vigoureux cheval, couvert d'un harnais d'or, franchir les bruyères et les ravins, brisant sur son passage les arbres et les rameaux. « Si mes yeux peuvent percer à travers les branches et ce brouillard épais, s'écrie Angélique, ce coursier ([ui fuit avec fracas, c'est Bayard; oui, je n'en sau- i-ais douler, c'est lui-même, et il semble venir tout exprés ponr nous tii'ci' de l'embarras où nous laisse la faiblesse de notre nionlmc. » Sacripant saule à terre, s'approche du fier coursier et veut saisir l;i bride; mais Bayard tourne promptement sa large croupe et lui lance une ruade capable de réduiie en poudre une montagne d'airain. Le malheu- reux i)rince l'évite avec peine. Cependant, d'un air aussi flatteur que peut l'avoii- un chien fidèle qui revoit son maitre après plusieui-s jours d'ab- sence, le noble animal s'approche d'Angélique : il n'a point oublié les soins 10 ROLAND FURIEUX. qu'elle lui donna clans Albraque, alors qu'elle aimait le cruel et insensible Renaud ; maintes fois elle lui porta sa nourriture. Elle prend une des rênes de la main gauche, de l'autre elle caresse son poitrail et son cou. Rayard, doué d'un instinct merveilleux, est alors docile comme un agneau. Le Sarrasin saisit cet instant pour s'élancer sur son dos, et le presser fortement. Angélique quitte son palefroi et se remet en croupe derrière Sacripant. Mais leurs regards se portent soudain vers un lieu d'où s'élève un o-rand bruit d'armes. Un paladin, tout armé, accourt vers eux, et la belle, frémissante de dépit, reconnaît le fils du duc Aimon. Ce héros la chérit plus que la vie, elle le hait avec plus d'hoireur que la timide colombe ne fuit le faucon. Jadis cependant elle l'adora, et il la détestait alors. Maintenant l'un et l'autre ont changé. Deux fontaines aux ondes ma- giques ont opéré ce miracle. Toutes les deux, voisines l'une de l'autre, coulent dans la forêt des Ardennes : l'une remplit le cœur d'amoureux dé- sirs, celui qui boit de l'autre reste indifférent. Renaud a bu de la pre- mière,-et l'amour l'embrase; Angélique s'est désaltérée à le seconde, et son âme ne ressent plus que de la haine et de l'aversion pour Renaud. A la vue du paladin, la jeune fdle reste muette; ses yeux perdent leur éclat et leur sérénité, son visage est sombre; et, d'une voix tremblante, elle conjure Sacripant de fuir sans l'attendre. « Faites-vous donc assez peu de cas de ma vaillance, réplique le Sarrasin, pour douter de mon zèle à vous défendre? Avez-vous oublié la bataille d'Albraque et cette nuit où, pour vous sauver, je combattis seul et presque sans armes Agrican et toute son armée? » Incertaine de ce qu'elle doit faire, Angélique ne répond pas. Mais Renaud est arrivé près d'eux, et il s'avance en menaçant le Circassien : il a reconnu son cheval et celle qu'il adore. Déjà renaissent en son cœur tous les feux de l'amour et de la colère. Mais je garde pour le chant suivant le récit de la lutte entre ces superbes rivaux. CHANT II La ruse d'un vieux nécromancien, épris d'amour pour Angélique, fait que les deux paladins suspendent leur combat acharné. — La belle se dirige vers Paris et rencontre dans un lieu écarté Renaud, l'iui de ses amants. — Le perfide Pinabel précipite Bradamante dans une profonde caverne. / njiiste amour! pourquoi, dans ^, nos désirs, fais-tu régner si s^^^T ^peu de sympathie? Perfide, tu si^r l^y te plais à diviser deux cœurs! Tu nous éloignes des routes douces et fleuries, pour nous entraîner au fond de téné- breu.x^ abimes! Tu veux que je dédaigne celle dont je suis aimé, et tu veux que j'adore celle qui me déteste. Ainsi, lorsque Angélique a subjugué Renaud, tu rends ce paladin odieux, insupportable à cette belle. Naguère elle adorait l'insensible Renaud, et, main- tenant qu'il brûle d'amour pour elle, Angélique le hait plus que la moi-t. Cependant le paladin crie d'uiie voix fière à Sacripant : « Lari'on, ce coursier est à moi, et je ne souffre pas d'ordinaire qu'on s'empare de mon bien. Je saurai te faire payer cher ton audace. Je vais aussi t'enlever celte belle ; te la laisser serait un crime ! Une dame aussi parfaite et le plus beau des destriers ne sont point l'affaii-e d'un brigand tel (jue toi. — Tu mens, réplique le Sarrasin avec une égale fierté; je ne suis point un larron , ce titre te convient mieux qu'à moi, si j'en crois la renommée. Nous verrons quel sera le possesseur de cette dame et de ce coursier, mais je suis prêt à confesser avec toi qu'il n'est rien au monde de comparable à celle beauté. » Tels on voit deux chiens vigoureux, excités parla baine et la jalousie, s'approcher l'un de l'autre en grinçant des dents; leurs yeux élincellenl. /f*^' 12 ROLAND FURIEUX. leur poil est hérissé; ils s'attaquent et se déchirent avec fureur : tels Renaud et le roi de Circassie passent des injures aux coups d'épée : l'un est à pied, l'autre à cheval, mais ce n'est point un avantage pour le païen : il montre aussi peu d'adresse qu'un page sans expérience. Le fidèle Bavard ne veut point nuire au maître qu'il aime , il résiste aux éperons et à la hride : il recule quand Sacripant veut le porter en avant, et se précipite au moment où il doit rester immobile ; parfois il courbe la tête et lance des ruades; d'autres fois il se cabre. Désespérant de le maîtriser. Sacripant s'appuie sur l'arçon et se jette légèrement à terre; c'est alors que, délivré des bonds de son coursier, le roi commence un combat digne de sa bra- voure ; les deux épées s'élèvent, s'abaissent tour à tour; moins rapides sont les coups des pesants marteaux de Vulcain, lorsque, dans ses cavernes enfu- mées, il forge les foudres de Jupiter. Tous deux, également habiles, font des feintes, parent les coups ; l'un se redresse, l'autre s'incline ; tantôt ils se remassent sous leurs armes, tantôt ils se découvrent un peu. Ils mar- chent, rompent, tournent sans reculer : si l'un cède du terrain, l'autre prend sa place. Enfin Renaud s'élance, l'épée haute, sur son adversaire. Saci'ipant pare avec son bouclier formé des os d'un gros poisson et doublé d'une forte lame d'acier. Flamberge le divise malgré son épaisseur : le bruit fait résonner la forêt ; l'os et l'acier volent en éclats : le bras du Sarrasin est engourdi et désarmé. A celte vue, la timide jouvencelle, sem- blable au criminel dont le supphce approche, pâlit d'effroi. Elle se voit la proie du vainqueur, de ce Renaud qu'elle exècre et qui l'adore ! Aussitôt elle tourne bride et lance son coursier à travers les bois, en suivant les aspérités d'une pente rapide. Souvent elle regarde en arrière. ci'oyanl (juc (lój;i licnan'd vn l;i saisir. Biontôt elle rencontre, au fond d'un vallon, un einiile doiil la hailu' blanche tombe jusqu'à la ceinture : il a CHAxNT II. 13 l'air pieux et vénérable. Couché sous le poids des ans et des austérités, il chemine lentement, monté sur un âne. Le calme de son visage indique une conscience honnête et tranquille. Cet ermite cependant a de bons yeux ; et, malgré sa décrépitude, il sent une légère émotion à la vue dune femme de si grande beauté. Angélique lui demande le chemin et le prie de la guider vers quelque port de mer où elle puisse s'embarquer pour quitter la France et ne plus entendre le nom odieux de Renaud. Cet ermite est un nécromancien ; il l'assure la belle et lui promet de la sauver. Puis il tire de sa besace un livre qu'il ouvre. Le premier feuillet n'est pas plutôt achevé, qu'un esprit, obéissant à ses évocations, parait sous la forme d'un valet. Le vieillard ordonne, et soudain le fantôme se rend dans la forêt où les deux chevahers sont aux prises ; il se jette hardiment entre eux : a Veuillez, leur dit-il, me faire le plaisir de m'apprendre quel fruit le vainqueur retirera de sa victoire? Comment sera-t-il récompensé de ses peines après une lutte aussi acharnée?... Sachez donc que Roland, sans risque ni péril, sans qu'il lui en coûte une seule maille de son armure, conduit tranquillement à Paris celle pour qui vous vous battez si rudement. A moins d'un mille d'ici je l'ai trouvé riant et plaisantant avec Angélique de votre lutte sans objet : l'un et l'autre se dirigent vers Paris, et vous feriez mieux de tâcher de les rejoindre quand il en est temps encore. Si Roland la tient une fois dans celte ville, vous ne la reverrez plus. » A cette nouvelle, vous eussiez vu les deux rivaux, tristes et stupéfaits, s'accuser d'avoir manqué de sens et d'esprit en donnant à leur rival sujet de se moquer d'eux. Renaud soupire de honte et de fureur ; il jure d'arracher le cœur de Roland s'il parvient à l'atteindre. Puis il se rapproche de Bavard, saute sur son dos, le lance au galop, et laisse son adversaire à pied, au mi- lieu des bois, sans le saluer d'un adieu. Docile à son maître, le robuste coursier franchit les ravins et les préci- pices, brise, renverse tous les obstacles. Rien ne l'arrête : ni les fleuves, ni les rochers, ni les ronces, ni les ravins. 11 faut, seigneur, que je vous explique la cause de la docilité de ce même Bayard, dont Renaud, après plusieurs jours de poursuite, n'avait pu seulement toucher la bride. Ce noble coursier, doué d'une intelligence plus qu'humaine, avait fui son maître et s'en était fait suivre ; mais ce Ji'était point par caprice : il voulait le mettre sur les traces d'Angélique. Il l'avait vue s échapper de sa tente au moment où Renaud jnettait pied à terre pour combattre un ennemi redoutable. Bayard suivit aussitôt Angélique afin de pouvoir la l'aire retrouver à son maître. C'est ainsi que deux fois il le condui.sit vers elle, au milieu de la forêt, sans toutefois se laisser monter, de peurdobéir au mois et de chan- ger de route; mais deux fois Renaud fut distrait de ses projets pai- Ferragus et le roi de Circassie. Alors, abusé comme son maître |)ar le farfadet qui leur in sous l'escorte de nombreux escadrons. Le jour même où Sacripant a mesuré la terre, elle a traversé la forêt, puis, après avoir gravi la montagne, elle est arrivée sur les bords d'une claire fontaine. L'onde serpente an milieu d'une grande et vaste prairie, d'antiques arbres ombragent les bords : le mui'uuue des eaux invite le voyageur à s'y rafraîchir et à goûter le repos. Une colline cultivée la défend de la grande chaleur du jour. Tandis que Bradamante admire les beautés de ce séjour, elle aperçoit, à l'ombre d'un petit bois, un chevalier livré à de silencieuses rêveries; il est assis sur le gazon èmaillé de mille CHANT H. 15 couleiiis; ï^on casque et son écu sont près de lui suspendus aux branches du hêtre qui retient son cheval ; ses yeux baignés de larmes, son visage abattu, révèlent ses fatigues et sa douleur. Poussée par ce désir qui nous porte à connaître les secrets des autres, Bradamante demande à ce cheva- lier la cause de son chagrin. Celui-ci la prend pour un guerrier de grande vaillance et est touché de sa courtoisie; il se sent disposé à lui ouvrir son cœur, et commence ainsi : « Je conduisais des troupes de pied et des ca- valiers à Charles, qui doit disputer à Marsile le passage des montagnes, j'avais sous ma garde une jeune dame que j'adorais, lorsque, prés de Ro- done, j'aperçus un cavalier couvert de ses armes et monté sur un coursiei' ailé. Je ne saurais dire si c'était un mortel condamné ou un monstre vomi par les Enfers!... Dès qu'il eut vu ma chère et belle maitresse, il se préci- pita sur elle comme le faucon tombe sur sa proie, la saisit et l'enleva mal- gré sa faible résistance. Je n'avais pas même eu le temps de prévoir son attaque, et les cris de ma maitresse èplorée m'ajiprirent mon nialheur. Tel on voit le vorace milan ravir le jeune poussin et s'élever avec lui dans la nue, tandis que les cris de la mère désolée rappellent en vain son eiifaiil : 16 ROLAND FURIEUX. ainsi je ne pouvais suivre le barbare clans les airs : j'étais au fond d'un vallon qu'entouraient de toutes parts des rochers à pic, et mon faible cour- sier était impuissant à gravir des routes escarpées. J'appelai la mort avec désespoir, et, laissant mes compagnons d'armes poursuivre leur voyage, je pris seul et sans guide le chemin que me montrait l'amour. Je cherchais à revoir le cruel ravisseur qui venait de m'ôter tout bien et toute espérance. Durant dix jours entiers, je parcours des lieux déserts où l'homme n'a jamais imprimé la trace de ses pas; partout des précipices affreux s'offrent à mes regards. Enfin j'arrive dans un vallon sauvage, entouré de hautes montagnes et de profondes cavernes. Au milieu, sur un pic isolé, s élève un magnifique château fort, resplendissant comme la flamme. J'admire son architecture et ses murailles, que n'ont poijit formées la brique ou le marbre. Plus tard j'ai su que, contraints par des enchantements et des paroles magiques, les démons avaient bâti ces murs. d'un acier forgé aux feux de l'enfer et trempé dans les-ondesdu Styx; aussi la rouille ne peut ni le ronger, ni même le ternir. Ce château est la demeure d'un enchanteur dont les courses désolent jour et nuit la contrée. Il est insensible aux cris et aux malédictions de ses victimes : nul rempart ne peut l'arrêter. C'est là qu'il tient enfermée la dame de mon cœur et de mes pensées : je désespère de la revoii' jamais. Puis-je faire autre chose que de regarder ce roc affreux, où respire l'objet de moii amour? Ainsi le renard frémit de douleur en écoutant ses petits qui cileni dans l'air où l'aigle les a transportés; mais il ne peut les atteindre ni les délivrer : de nanne je voyais (|u il m'eût fallu des ailes pour parvenir au sommet de cette roche escarpée. CHAi\T li. 17 « Pendant que j'étais immobile, deux chevaliers, pleins de confiance et d'ardeur, arrivèrent guidés par un nain : l'un était Gradasse, roi de Séri- cane, l'autre, jeune héros déjà célèbre par sa valeur dans l'armée afri- caine, se nommait lìoger. — Ils viennent, me dit le nain, pour combattre le maitre de ce château, qui, sur un coursier ailé, suit d'étranges routes. — Ah! seigneurs, leur criai-je aussitôt, ayez pitié de mon infortune; vous me rendrez mon amante si, comme j'en ai l'espoir, vous triomphez de ce barbare! Je leur dis comment elle m'a été ravie, et mes larmes attestent ma sincérité. Ils me promettent leur appui et commencent à descendre vers le pied du rocher. Je me décide à rester de loin spectateur de la lutte, en priant Dieu pour ces valeureux champions. « Une petite plaine entoure le château. Parvenus au bas du rocher, les chevaliers se disputent l'honneur de la première attaque; le sort ou le con- sentement de Roger permettent à Gradasse de faire retentir les échos des sons du cor. Soudain les portes s'ouvrent, et le magicien armé parait sur son cheval ailé. Tel que la grue voyageuse qui, au moment de prendre son essor, court en rasant la terre, puis vole lourdement avant de fendre les airs, le nécromancien ne s'élève que lentement; mais bientôt il se perd dans la nue, hors de la portée de l'aigle audacieux. Puis, soudain, il se précipite vers la terre, comme le faucon qui veut saisir une colombe. Le nécromancien, la lance en arrêt, tombe sur Gradasse avec un horrible fracas, et le paladin est blessé avant d'avoir pu se mettre en défense. La lance s'est brisée sur l'armure. La force des coups de l'enchanteur a fait ployer les reins de la robuste Alphane, Alphane la meilleure et la plus belle des juments. Les coups de Gradasse ne frappent que les vents. Le magicien est déjà remonté dans les airs, d'où il fond avec la même impé- tuosité sur Roger, attentif à regarder son compagnon d'armes. Le héros se courbe sous la violence du choc; son cheval recule : il se relève pour ri- poster, mais déjà son ennemi plane dans la nue. Frappés tour à tour à la tête et à la poitrine par un ennemi presque invisible, les deux chevaliers essayent en vain de l'atteindre. Le nécromancien, plus prompt que la foudre, menace l'un et touche l'autre; il fait mille circuits, et leurs yeux éblouis ne peuvent voir d'où partent les coups. « Cette lutte entre les deux paladins combattant de pied ferme et leur adversaire ailé se pi'olongea jusqu'au moment où la nuit étendit son voile sombre sur tous les objets qu'elle priva de leurs vives couleurs. Je devrais hésiter à vous reti'acer ces prodiges, qui tieunent ])lus de la fable que de la vérité; mais je les ai vus. Enfin le magicien découvrit un large bouclier enveloppé d'une épaisse étoffe de soie, qu'il tenait à son bras. Il en soitil une splendeni" si giande, (|ue les deux chevaliei's tombèrent à terre privés de sentiment, et demeurèrent au pouvoir de lem- ennemi. Moi-niènu', ébloui par cette lumière sans pareille, je sm1)Ìs, <|U()Ì(|ik^ éloigné, le niènie soH. Lorscpie je revins de mon bnig évaiinuissenuMit, je ne vis ni l'enchan- teur, ni les chevaliers, ni le nain. Le clianip de bataille était désert et la nuit envt'Ioppail les montagnes. Je conquis (|ih' le magicien, après s'être 18 KULAND FLUll'UX. aiiiusc (le leurs vains elTorls, avait mis fin au combat eu découvranl >(iu res- plendissant bouclier : leur malbeur m'enlevait tout espoir. Je méloi^Miai pour toujours de ce lieu, qui renfermait le bonheur de ma vie. Ju^^ez main- tenant s'il est des chagrins d'amour comparal)les aux miens. » A ces mots, le chevalier retombe dans sa douleur. C'était Pinabel, fils d'Anselme, comte de Hauterive. Loin de démentir la perfidie et l'indigne réputation de la maison de Mayence, il égalait et surpassait tous ses alliés en scélératesse et en lâcheté. Bradamante, émue, attendrie, avait, au nom chéri de Roger, lai.ssé briller une vive joie; mais elle fut consternée quand elle apprit le sort de son amant. Elle pria Pinabel de recommencer son récit. « Chevalier, lui dit-elle, reprenez courage; notre rencontre sera chère à votre souvenir, et vous bé- nirez cette journée. Conduisez-moi sur-le-champ vers ce château où gémit votre belle. Si la fortune me seconde, vous ne regretterez point vos fatigues. — Ah! répondit Pinabel, je n'hésiterai point à gravir la montagne pour vous guider. Redouterais-je des fatigues après avoir |)erdu celle ({ui mat- tache à la vie? Mais, je dois vous le dire, vous allez à travers les ruines et les précipices chercher une prison. ?se m'accusez point un jour de vous avoir caché les périls que vous voulez braver. » Il dit, tourne bride et con- duit Bradamante, qui, pour sauver Roger, affronte les dangers et l'en- chanteur. Bientôt ils sont rejoints pai' le messager qui avait appris à Sacripant le nom de son vainqueur. « Arrêtez! arrêtez! » leur crie ce messager, lise hâte de leur aimoncer que le Languedoc et la Provence ont levé l'éteiulard de la guerre. Aigues-Mortes est en armes; Marseille épouvantée ne voit point celle qui doit la défendre : elle demande les consoils et l'aiipui de Bradamante. L'empereur Charles, qui voit avec plaisir et admiration sa belliqueuse nièce, et qui a confiance en sa lidélité, lui a donné la garde de celle belle cité, assise sur le bord de la mer, entre le Rhône et le Var. Ce courrier a été dépêché vers Bradamante. Partagée entre le devoir qui l'ap- |)ellt' et l'iimour qui la presse de voler à la délivrance de Roger, la guer- rière est incertaine. Enfin l'amour l'emporte; elle renvoie le courrier avec des promesses, et poursuit sa route, bien décidée à sauver son amant et à briser ses fois. Pinabel, qui vient d'appiendie que sa conqiagiie est de i'iUuslie maison de Clerinont, la suit avec effroi. Une haine antique sépare les deux familles, qui se sont livré plusieurs combats sanglants. Le perfide conile songe à trahir Bradamante, on à rabandonner à la pi-emière oerasion favoi'able. Préoccupé de ses iiKjiiièlmh^s (>t de sa baine, il s'écai'le iiivdjuntaii'emenl (le son chemin, et tous doux ari'ivent dans une soml)re forêt. Là s'élève une montagne dont la cinu' aride est un dur loclier. Pinal)el veut profiter de l'épaisseur du bois pcmr hiir l'radaniante sans cesse attachée à ses pas. m II l'aut, lui dit-il, chercher un meilleur gite avant ([iw les ténèbres soient plus prol'ondes. Il y a, si je lU' me trompe, un beau castel de l'autre côté de cette montagne. Altende/.-nioi iri. j'irai dn liani du locliei' iH'connaiIre le pavs. » CHANT II. lu A CCS mots, il se met à yiavir, cherchant les sentiers détournés i)oiir se (léi'oher à la vue de la gerrière. Au sommet du roc, le hasard lui l'ait trouver une caverne qui parait avoir plus de trente brasses de profondeur. Elle s'agrandit h l'intérieur; une seconde ouverture donne entrée dans une autre caverne plus vaste, d'où s'échappe une lueur semblable à celle d'un flambeau. Bradamante i-ejoint le traître au moment où il médite un perfide dessein. Renonçant à l'espoir de se séparer d'elK' pai- la fuite, i'inaltel change de projet et se décide à la l'aire périr. Il l'engage à montei' jusqu'à l'ouver- ture, qui ressemble à celle d'un puits, et lui assure que ses yeux y ont aperçu une belle demoiselle dont les riches vêtements annoncent la haute nais- sance. Ses larmes et son affliction indiquent qu'elle est captive. 11 ajoute qu'au moment où il voulait descendre pour l'interroger, un honnne en fu- reur l'a entraînée au fond de la caverne, où elle a disparu. Bradamante, confiante et intrépide, croit aisément les mensonges de l'inabel. Stimulée pai" le désir de secourir cette infortunée, elle cheiche un moyen de descendre jusqu'à elle. Tout prés est un oi meau chaigé de lon- gues branches; elle abat la plus foite avec son épée, et la place dans l'ou- verture de la caverne. Puis elle dit à Pinabel de saisir par le gros bout la branche tpi il retiendra follement, tandis qu'elle-même, à l'aide des ra- meaux, arrivera jusqu'au fond de la caverne. Tandis (pielle est suspendue 20 nu LA Ml rURlEL'X. le traître sourit et lui crie : » Sais-tu bien sauter? » Et il uuvie les niains avec une joie perfide... Tandis que Bradamante roule avec la branche: « Que tous les tiens ne sont-ils ici! ajoute-t-il; d'un même coup j'éteindrais une race maudite!... » Le sort de la trop crédule guerrière ne fut pas aussi terrible que l'avait espéré Pinabel. Les rameaux retardèrent la lapidité de sa chute, et la branche, en se brisant, amortit la force du coup. Bradamante demeura seulement étourdie et put. voir ce que nous raconterons dans le chant suivant. CHANT 111 Dans la caverne où l'a précipitée le peiTule Pinahel, Bradamante voit le? hautes (iestinées de sa race et de celle de Rower. — Ce héros, prisonnier d'Allant, cherche les moyen'^ de hriser ses fers;. Mélisse lui en donne le moyen, et il finit par trouver linniel. ni pourra rendre mes vers el mes accents dignes d'un si noble sujet? Qui me prêtera des ailes pour m' éle- ver à la hauteur de ce que je vais décrire? De nouveaux feux doivent eiitlainiiier mon âme! C'est au prince mon bienfaiteur, c'est à ses antiques et nobles aïeux que je consacre ce (liant. Parmi les rois illustres des- cendus du ciel pour le bonheur du monde, vis-tu jamais, ò Soleil, race plus féconde en héros également grands dans la paix et dans laguerie? Il n en est point qui ait si longtemps conservé son éclat; et, si j'en crois l'esprit prophétique qui s'empare de moi, les cieiix cesseront de tourner autour des pôles avant qu'elle perde sa splendeur. Pour célébrer la gloire de ces héros, il faudrait une force i)lus grande que la mienne; j'aurais be- soin de cette lyre sur laquelle Apollon rendit grâces au maitre de l'Olympe de la défaite des Géants. Que n'ai-je les célestes burins! je consacrerais mon talent et mes efforts à graver sur le marbre ces grandes figures. Mon trop faible ciseau essayera d'ébaucher cet ouvrage, que mes soins ren- dront un jour, peut-être, ])lus parfait. Mais retournons à ce lâche dont le cœur tremble sons les meilleures armes. Parlons du Mayençais, de ce Pinahel, qui croyait avoir fait périr Hradamaiite. 11 pense qu'elle a perdu la vie au fond du pi-écipice et se hâte de remonter à cheval. Le visage pâle et défait, il (initie le théâtre de son crime; et, comme l'infAme entassait iniquités sur iniquités, il s Ciupaie du cheval de la guerrière. Laissons-le courir â sa jierte et provotpier un juste châtiment. Voyons ce (ju'est devenue la jeune tille, (|ui send)le avoir trouvé ..iffirRIIIIIijiiin'l'ii:'! 22 li OLA. NI) I"LI'.lt:i \. du même (;o»p la mort et im sépulcre? Elle est tojiibée sur un rocher. Étourdie par la violence du choc, elle se relève péniblement, s'avance vers une porte, et pénètre dans une seconde caverne plus vaste que la première. Spacieuse et carrée, elle ressemble à une chapelle; des colonnes d'albâtre d'une noble architecture soutiennent et embellissent la voûte; au milieu s'élève un auhA, devant lequel brûle une lampe doni In brillante flamme répand dans les deux cavernes une douce clarté. P.radamante, émue à l'aspect d'un lieu qui parait être sacré, fléchit h- genou et adresse à Dieu ses prières et ses vœux. Une petite porte s'ouvre en criant sur ses gonds; il en sort une femme les pieds nus, sans ceinture, les cheveux épars, qui l'appelle par son nom. « Brave et gé- néreuse Bradamante, lui dit-elle, apprends que c'est la volonté divine qui te conduit ici. L'esprit de Merlin, dont tu devais sa- luer la cendre en suivant cette étrange route, m'avait prédit ton arrivée, et je t'at- tends pour te révéler le sort que te réser- vent les célestes décrets. Cette grotte fa- meuse et redoutée est l'ouvrage du sage enchanteur Merlin. C'est là qu'il fut trahi par la Dame du Lac, et c'est dans ce tom- beau que reposent ses restes. Pour obéir au caprice de elle qu'il aimait, il se coucha vivant dans ce sépulcre et y trouva le sommeil éternel. 11 doit y demeurer jusqu'au jour où la trompette fatale réveillera les humains pour les appeler devant celui qui saura distinguer la pure colombe du noir corbeau; mais l'esprit prophétique de Merlin ne s'est point séparé de ses os glacés, sa voix répond à ceux qui peuvent s'appro- cher de sa tombe et qui l'interrogent sur le passé et l'avenir. Je suis venue d'un lointain pays pour le consulter, il y a déjà longtemps. Merlin, qui ne nio trompa jamais, m'ayant aimoncé ton ai'rivée, je suis i-estée pour \o Vdir. " La fille d'Âimon, muette et troublée de tant de merveilles, ne sait si c'est un songe ou la réalité. Confuse, elle baisse les yeux. « Que suis-je donc, dit-elle avec modestie, ])our que les prophètes daignent s'occuper de moi? » Cependant elle se réjouit d'une aventrire aussi extraordinaire, et suit, sans hésiter, la magicienne qui la conduit au tombeau de Merhn. Il était formé iruiu' pierre dure et resplendii^sante ; une lueur rougeàtre s'en échappait it sultisait pour éclairer ce lieu terrible, où jamais le soleil n'avait pénétré. Certains marbres ont-ils la vertu de i>roduire l'ombre et la lumière? Était- ce l'eflel des charmes, des talismans et d(>s signes magiques dont Merlin avait entouré sou tond)eau? La clarté jiernuMtait d'admirer les sculplur.>s et les riches ornements de ce lieu enchanté. Bradamante franchit à peine le s.'uil de Irnceinle .sacrée; soudain, du tond de sa tombe, l'enchanlejir CHANT Ilf. :23 lui parle d'une voix forte et distincte : u Que la fortune seconde tes projets, ô chaste et noble fille ! De ton sein doit sortir une race nombreuse, qui sera la gloire de l'Italie et du monde. L'antique sang de Priam, réunissant en toi ses deux sources principales, produira une illustre lignée qui fera le bonheur et la joie des peuples depuis les rives de l'Indus, du Nil, du Danube et du Tage jusqu'à l'Ourse et au Pôle. Tes fils parviendront aux plus hautes dignités; ils seront ducs, marquis et empereurs. Des chevaliers renommés, de grands capitaines sortiront aussi de ton auguste maison ; ils rendront à l'Italie son ancienne splendeur et ses armes invincibles. Des princes bien- faisants et justes feront, comme Auguste et le sage Numa, revivre l'âge d'or. Pour accomplir l'arrêt du Destin, il faut qu'un mariage avec toi mette le comble aux vœux de Roger. Va, rien ne s'opposera plus à ce que tu le délivres, et le maudit qui le retient dans les fers tombera sous tes coups. » .Merlin se tait et laisse à Mélisse le soin de faire paraître sous les yeux de Bradamante l'illustre postérité de la belle guerrière. La magicienne ordonne, et déjà de nombreux esprits, obéissant à ses évocations, paraissent sous mille formes différentes et dedivers côtés à lafois. La magicienne conduitia filled'Aimondans la première caverne ; elle trace autour d'elle un cercle qui dépasse sa taille d'une coudée, et la couvre d'un vaste dais ; puis elle lui re- commande de ne point sortir du cercle, d'observer le silence, et d'attacher sur elle un regard attentif. Les espiits devaient faire trois fois le tour du cercle et rentrer dans le sépulcre. Mélisse, alors, ouvre son livre et conjure les esprits. Tous sortent de la première grotte et se rangent autour du cercle; vainement ils tâchent d'y pénétrer, on eût dit qu'une mer ou un fossé leur en défendît l'accès. « Bradamante, s'écria-t-elle, si j'essayais de te faire connaître tous les noms et tous les exploits des héros que tu vois apparaître avant qu'ils soient nés, une seule nuit ne pourrait me suffire, et notre entre- tien n'aurait point de terme. Je me contenterai donc de t'en indiquer quel- ques-uns, à mesure qu'ils se présenteront à nous. Le premier te ressendjle par la giace et la noblesse. Digne (ils de Roger et de Biadamante, il sera le chef de la maison en Italie, il vengera le sang de son illustre père et punira les traîtres qui l'auront si lâchement i-épandu. Sous ses coups loni- bei'ont les sires de Poitiers. Il arrachera la Loinbaidie au joug de DiditM', et deviendra souverain d'Est et de Calaon. Ubert, son fils, le suit. Vainqueur des Barbares, il sauvera l'IIespéric; il sera, en plus d'une occasion, le bou- clier de l'Église. Vois Albert, ce héros invincible qui remplira les temples de trophées. Hugues, son fils, soumettra Milan et s'enqiarera de l'étendai'd aux antiques couleuvres. Celui-ci est Azzon. Successeur de son frère, il gouvei- ncra les Insubriens. Voici Albert, dont les sages conseils parviennent à chas- sei' de l'Italie Bérenger et son fils. La bielle Aide, sa fille, digne é|)ouse d'Ollion, occupera le trône des Césars. Voici un luiivo lluiiucs. 0 noble suite de héros, où In valeur est héréditaire! Vois, il cliâtic roi;.;ii('il des Romains, et leni' aiiaclu' Othon III el le pontife, (pic r(>lenaient des bras impies. Regarde le généi'cux Kouhpics. .Miaiidonnanl à son fière Ions ses Liais 24 ROLAM) Fini EUX. d'Italie, ce héros va, au delà des fleuves et des monts, chercher dans la Germanie un vaste duché. Il hérite, par sa mère, de la maison de Saxe, la relève, et perpétue une race expirante. Cet autre qui vient à nous préférera la paix à la guerre ; c'est Azzon, second du nom. Ses deux fds, Bortolde et Albert sont à ses côtés. Bertolde, vainqueur d'Henri II, abreuve les champs de Parme du sang des Allemands. Albeit le seconde. Les vertus de Bertolde lui ont fait obtenir la main de la sage et belle Mathilde. Par cette union il devient le neveu d'Henri I", et reçoit en héritage la moitié de l'Italie. Son fds, Renaud, a l'incomparable gloire de préserver l'Église romaine des attaques de l'impie Frédéric. Un nouvel Azzon possédera Vérone et son beau territoire ; Othon IV et le pontife Honoré II reconnaîtront ses sei'vices parle marquisat d'Ancone. Le temps me manque pour te nommer tous ceux de tes descendants (pii, défenseurs de l'étendard sacré, se signaleront par des exploits utiles à l'Église : cet Obizzo, ce Foulques, cet Azzon, ces Hugues, ces dejux Henri : le fds est prés de son père. Deux Guelfe : l'un sera le conquérant de l'Ombrie, l'autre portera le manteau des ducs de Spolète. Azzon V séchera les pleurs de l'Italie désolée ; son glaive châtiera Ezzelin, monstre infernal, dévastateur de la belle Ausonie, plus cruel que Néron, Caligula, Marins, Scylla et Antoine. Le même Azzon arrache et foule aux pieds le sceptre de Frédéric 11. Sous ce règne heureux pros])érera la ricln^ contrée qu'ai'rose le fleuve où Phébus redemandait sur sa lyre plaintive le fils téméraire (pii avait voulu guider le chai' du soleil ; bords riants on gémit Cycnus aux plumes argentées, et où les larmes des Héliades devinrent l'ambre parfumé. Pour prix de ses pieux efforts, le Saint-Siège lui concé- dera ses vastes apanages. Pourrais-je oublier Aldobrandin, son frère ; cet CflÂNT III. 25 Aldobrandiii qui, pour sauver la tiare, attaque Otliou IV, campé avec les Gibelins au pied du Capitole ! Les riches Florentins lui ont prêté leur or pour soutenir cette guerre sainte, mais il a dû leur laisser en otage son frère chéri ; puis il a déployé ses étendards contre les Germains. Plus tard, il châtiera les comtes de Celano. Le souverain pontife, remis en possession de ses États, pleurera la mort prématurée d'un héros, son hbérateur. Azzon, son jeune frère et son héritier, gouvernera Pise, Ancóne et les pays compris entre la mer, l'Apennin, l'Isaure et le Tronto. Azzon semble avoir reçu aussi en héritage ses vertus el sa piété, trésors plus précieux et plus durables que les riches dons que nous prodigue la fortune. Tu vois Renaud, son fds , sa valeur est non moins éclatante ; mais, jalouse des grandeurs de cotte illustre famille, la mort le frappe au commencement de sa carrière. La nouvelle de son triste sort retentira depuis Naples jusqu'aux lieux où son père gémit dans les fers. Le jeune Obizzo succède à son aïeul ; il ajoute ;"i ses domaines la belle ville de Reggio et Modène la superbe. Conliants en sa valeui', tous les peuples voudront se ranger sous ses lois. Azzon VI porte le gonfalon sacré, devient duc d'Adrila, et épouse la tiUede Charles d'Anjou, roi de Sicile. Dans ce groupe ilhisli e In vois réunis les meilleurs el les plus nobles des piinces ; Aldobiaiidiii, Óbiz/.o, Nicolas le r.oitciix cl Mbi'i I le Clément. Il serait ti'op long de le raconter conniienl ils réunii'ont Faenza au liclie duché dont Adria est la capitale. Cette ville donne son nom à la uhm- Adriatique aux flots agités. Ainsi, dans la Grèce, on vil de vastes contrées tirer leurs noms des roses, ainsi la cité assise au milit'ii des lagunes et vers les deux end)0uclnu'es du Pô jiorte un nom (pii ra|)p{'lle l(> désii' (pi'ont ses liahitaiils (le voir la nier en furie et les a(|inloiis favoriser leur pècin'. Nicolas, jeune encore, hérite des domaines de ses pères, et confond les vains efforts de Ti leur sang les plaines où coulent le Pô, leSanterne el le Zaniole. Les Espagnols, soldais iiiei'ctMiaires d'un ponlil'e criminel, re('(nrt)nl sui- ces mêmes bords CHANT NI. 27 un prompt châtiment de leurs cruautés envers le gouverneur et la garnison de Bastia. Impitoyablement égorgés à leur tour, ils périront depuis le capi- taine jusqu'au dernier soldat, et nul d'entre eux n'ira porter aux Romains la nouvelle de leur désastre. Ce même Alphonse, aux champs de la Roma- gna, décidera, par .sa sagesse aussi bien que par sa lance la victoire à se ranger du côté des Français dans cette journée où ils combattront Jules II et les Espagnols : journée terrible, où l'on verra les chevaux entrer jus- qu'au poitrail dans le sang des vaincus, où les bras manqueront pour don- ner la sépulture aux guerriers allemands, espagnols, grecs, français et ita- liens. Arrête tes regards sur ce grand, ce libéral Hippolyte, qui s'appi'oche en habits pontificaux, la tète ornée de la barrette de pourpre. Cardinal sublime, que, dans tous les idiomes de la terre, la prose et les vers célébi'c- ront à l'envi, le ciel juste a voulu que, comme un autre Auguste, tu trou- vasses un nouveau Virgile ! Semblable au soleil, dont l'éclat efface celui des autres astres et fait l'ornement de l'univers, tu seras l'orgueil de ta race. Un jour, tu sortiras de ta capitale avec un petit nombre de guerriers, et bientôt, radieux, tu ramèneras au port quinze galères captives et un plus grand nombre d'autres navires. Voici les deux Sigismond, Alphonse et ses cinq fils chéris, dont la renommée franchira les monts et les mers. L'un, Her- cule II, épousera la fille du roi de France; l'autre, Hippolyte, non moins brillant que son oncle, jettera un nouveau lustre sur sa maison. François est le troisième; les deux autres portent le nom d'Alphonse. Mais je tele répète, ô Bradamante, si je devais te montrer tous tes descendants, si je voulais te raconter leurs exploits, je verrais le soleil finir et recommencei' plusieurs fois sa carrière ; et il est temps que je rende la liberté à ces fan- tômes et que je garde le silence. » Elle dit, ferme son livre avec l'assentiment de Bradamante, et ces ombres fugitives se précipitent aussitôt dans le sé- pulcre de Merlin. Libre de parler, la guerrière dit à Mélisse : « Quels sont les princes que j'ai vus entre Hippolyte et Alphonse? Ils s'avançaient en soupirant, l'œil morne et attaché à la terre ; ils send)laient sans force et sans voix ; retirés à l'écart, ils n'osaient s'approcher de leurs frères. » .\ cette question Mélisse change de visage; des larmes s'échappent de ses yeux. « Les infoitunés! s'écrie-t-elle ; dans quel abinu^ des conseils pervers ne les ont-ils pas entraînés! Hipp(»lvte, Alphonse, ne démentez pas les veilus de vos aïeux. Soyez cléments ! Ces malheureux sont vos frères, que votie justice cède à votre pitié! » Puis elle ajouta à voix basse : « Poiu'qnoi t'en dirais-je davan- tage? Je ne veux point ti'oublcr tes dou(;es pensées. Ne regielte pas mon silence!... Demain, à l'aube naissante, nous suivrons ensemble le |)lns <'ouit chemin poiu' nous rendic à ce château d'acier resplemlissant, jirison fie Roger. Je ne te (juitleiai point (pie tu ne sois sortie de cette forêt sau- vage. Quand tu seras sui les bi»rds de la mer, je t'enseignerai la ronl(^ de manière à ce (pie tu ne puisses plus l'égarer. »» L'inti'épide Ih-adauianle demeiu-e le resl(> de la nuit dans celte caverne, s'enti'etenanl avec Merlin el apprenanl (h> lui les moyens dt> seconrii' llogei'. 28 ROLAND ILRILLX. Aux premiers feux du jour, elle pari avec Mélisse en suivant des senliers obscurs et difficiles et franchissant les précipices et les montagnes escar- pées qui les environnent de toutes parts. Sans prendre de repos, elles gra- vissent les rochers, traversent les torrents, et adoucissent les fatigues d'un si pénible vovage en parlant de ce qui était le plus cher et le plus agréable il P.radainanfë. Mélisse lui dit qu'elle a besoin d'autant d'adresse que do courage pour réussir dans son projet. « Quand tu serais, lui dit-elle, Mars ou Pallas, quand tu aurais à ta disposition les troupes innombrables d'Agra- mant et de Charles, tu ne résisterais pas au nécromancien. Ces murs d'aciei" bâtis sur une roche inexpugnable qui se perd dans les nues, ce cheval ailé ([ui le poite dans les airs, le rendent moins terrible peut-être encore que son bouclier, d'où s'élancent des rayons si perçants et si dangereux, que les veux (pii le fixent perdent la lumière; tous les sens sont suspendus, et Ion tombe dans un état semblable à la mort. Il te serait d'ailleurs impos- sible de fermer tes paupières ; comment diriger tes coups et parer ceux de ton adversaire? Pour te préserver de cette éblouissante lumière et pour te défendre contre les autres enchantements du magicien, je t'enseignerai l'unique secret que tu puisses employer. Agi'amant, possesseur d'un anneau qui fut autrefois dérobé à une reine de linde, l'a remis à l'un de ses offi- ciers nommé Brunel. Ce Brunel nous précède de quelques milles sur la même route que nous suivons. L'anneau est un talisman contre tous les enchantements, et Brunel est aussi rusé, aussi grand magicien que celui qui relient Roger captif. Agramnnt a compté sur son zèle et son adresse piiur délivrer un guerrier si utile à ses armes, et lîriinel a pi'oiuis de réussir. Mais il faut, ò Rradnniante, (|ne le paladin ne doive son salut (ju'à toi seule, et voici le nMiven d'v iiai'vcnir. Tn snivras ])eii(lant trois jonrs les bords de GUAM III. 29 la iiior. Le .soir de la troisièiiie joiirnée/lii arriveras dans l'iiòlellerie où sera Brune), possesseur de Tanneau. Tu le reconnaîtras sans peine à sa taille au-dessous de quatre pieds, à sa grosse tète couverte d'une laine noire et crépue. Son regard est louche, son teint livide, .son nez écrasé , ses sourcils hérissés rejoignent sa harbe touffue. Enfin, il porte les vêlements courts et étroits d'un messager. Tu pourras l'aborder aisément si tu lui parles de ces enchantements étranges et si tu l'informes de ton désir de combattre le magicien. Mais garde-toi de lui laisser croire que tu connais la puissance magique de l'anneau d'Agramant. Il s'offrira pour te guider, et vous partirez ensemble. Aie soin de marcher derrière lui. Dès que vous serez près du château d'acier, égorge Brunel sans écouter une faible cl fausse pitié. Tâche qu'il ne soupçonne rien de ton dessein, car il lui sulii- rait de mettre l'anneau dans sa bouche pour disparaître sur-le-champ. » En parlant ainsi, Mélisse et Bradamante arrivèrent sur les boi-ds de la mer, jirés de Bordeaux et non loin de l'embouchure de la Garonne. Là, elles se sépai'èrent en versant des larmes. Pressée de délivrer Roger, la lille d Aiiudu continue sa route avec tant de rapidité, qu elle arrive bientôt à riiôtelleric, nù Ihunel l'avait piécédée de ([uehpu's instants. Klle a lu'éscnl à la jìciiséc le |»nrlrait que lui traça Mélisse, et elle reconnaît au.ssitòl le Sarrasin, lille lui demande d'où il vient et le but de sou voyage? Ses l'époiises soûl des )uensonges. La guerrière, de son c'"ilé, lui cache avec soin sa 30 l'.dLAMi 1[|;IKI\. |talrii', ;-oii si'Xt', s,i rcli^idii, >(iii ihuii cl >a iiaissaiift'. (tbservaiil Idus ses •iesles, tousses iiioiiviMiieiils, clk' le lieiil à l'écart. Biiiiiel est ca|)al)le des larcins les plus siiljtils. Soudain une ;;rande rumeur retentit à leui's oreilles , je vous eu dii'ai la cause, seigneur; mais soullrcz ([ue ma voix se l'epose. (;ha!\t w L'intrépide Bradamante délivre :;Oii bien-aimé Roger; mais, par une ruse d'Allant, le cnur- siêr ailé enlève le jialadiii. — lîenaud, épris d'Angélique, est envoyé par ?... Elle résolut de dissimuler cl (\v lutter avec ce maître en su- percherie. Tandis (jucIÌl' Mirveillail les niains subtiles de ce larron, mii' grande ru- meur se fit entendre : « U reine du ciel, ô gloiieuse et divine Mère, s'écria lîradamantc, d'où vient ce bruit? " h'iiòlc cl toute sa famille, aux fenêtres de la maison ci sur la idiilc, lenaiciit les veux ébn'és vers le haut des airs, coiiiiiic s'ils ciissciil confem])lé une coiiiclc mi nue éclipse, l'rada- inante apei'çnl un coursier ailé monté |iar un cavaliei' couveil de liclies armes : il fendait les airs avec rapidité. Les vastes ailes de ce merveilleux coursier étaient formées de plumes de diverses couleurs. Les armes du ca- valier étaient d'im acier étincelant. Il dirigeait son vol vers roccidciil cl disparut bientôt derrière la cime de^ UKuitagnes. ^ (', fst un enchanlcni , dit l'hôte (et c'était la vérité); sonvcnl il itn'iid celle loute et fait des courses plus on moins élo'gnées. Taiilôl son vol le porle vers les étoiles. 32 r.OLAM» FUr.IKUX. tantôt, lasant la terre avec rapidité, il enlève toutes les belles personnes qu'il rencontre. Aussi, les jeunes filles du pays qui se croient douées de quelque beauté (et il en est peu qui ne le croient), n'osent plus sortir pen- dant le jour. Il possède un château bâti par ses enchantements sur le som- met des Pvrénées. Cette demeure, toute d'acier, est si belle et si éclatante, que le monde ne vit jamais semj^lable merveille. Déjà plusieurs chevaliers ont essayé d'y pénétrer, mais aucun d'eux n'en est revenu; je crains (ju'ils n'y aient trouvé la mort ou des chaînes. » Bradamante écoute ce récit avec intérêt. Elle espère détruire, par le pouvoir de l'anneau, les enchantements du magicien et son château. « Est-il parmi tes gens, dit-elle à l'hôte, un homme qui connaisse la route de ce castel? Mon cœur est impatient et je brûle do combattre le magicien. — Tu ne manqueras point de guide, s'é- crie Brunel; je suis prêt à t'accompagner. Je possède une carte pour nous diriger, et autre chose encore qui te rendra ma présence utile. » Il voulait parler de son anneau, mais il n'eut garde de le montrer, et ne dit rien de plus. (' Je te verrai avec plaisir i»rés de moi, ;> réplique Bradamante, et elle pense qu'elle sera bientôt maîtresse du précieux talisman. Toujours en garde pour savoir ce qu'elle devait dire ou cacher à Brunel, elle achète de l'hôte un cheval propre au voyage et bon pour combattre. Puis le lende- main, les premiers rayons du soleil annonçant un beau jour, elle s'éloigne par une étroite vallée, en ayant soin de suivre pas à pas son compagnon, qu'elle fait toujours marcher devant elle. De forêts en forêts, de montagnes en montagnes, ils parviennent enfin an sommet des Pyrénées. De ces heux élevés, lorsque l'air est pur, on dé- couvre la France, l'Espagne et les deux mers. Ainsi, du haut des crêtes de l'Apennin, sur le chemin qui conduit à Camcaldoli, on aperçoit la mer de Toscane et le golfe Adriatique. Par un rude et fatigant sentier, Brunel et sa compagne descendent dans une profonde vallée. Au milieu s'élève un roc, dont la cime est environnée d'un mur d'acier. Ce roc domine tous les monts dalentour, et, à moins d'avoir des ailes, on ne peut espérer d'en atteindre le sommet « Voici, dit Brunel, la prison où le magicien retient captifs les dames et les chevaliers. » Le maître d'un coursier ailé pouvait seul choisir poMi' demeure ce rocher taillé à pic des quatre côtés. Bradamante juge que le moment est venu de tuer Brunel pour lui ravii' son anneau. Mais elle ne peut se décider à souiller son bras du sang de cet liduimc vil et sans défense. Espêi'ant réussir à s'emparer du talisman sans avoir à rougir d'un meurtre, elle saisit Brunel, qui ne se défie de rien, l'altache fortement aux branches d'un sapij» élevé et lui arrache son ;ni- ncan. Ses cris, ses plaintes, ses gémissements, ne i)euvent la fléchir. Alors elle descend à pas lents dans la plaine et s'approche du château. Poiu' alli- n'v le magicien et le provoquer au combat, elle donne du cor. Puis, à haute \oix, elle l'appelle elle défie. L'enchanteur ne tarde pas à pai-aître; sou cheval fend les airs : il se précipite vers l'audacieux. Bradamante s'est aper- çue (pi'il ne porte ni lance, ni épée, ni massue, ni armes offensives; mais à son bras gauche est un bouclier couvei-t (l'une étoffe de soie : il tient dans CHANT IV. 55 sa main droite le livre ouvert qui sert à ses enchantements. Par son art magique, tandis qu'il est loin encore, le guerrier qui le combat croit lutter déjà contre lui et sentir ses coups. Cependant le cheval ailé n'est point un I vain fantôme; l'ruit des amours d'une jument et d'un griffon, il a, comme son père, la tète d'un aigle et les pieds de devant armés de serres tran- chantes. Il a des ailes et des plumes : le reste de son corps est semblable à celui de sa mère. Cet être bizarre s'appelle hippogriffe. On en voit quel- ques-uns, mais en petit nombre, dans les monts Hn pliéos, bien au delà des mers glaciales. Le magicien, à foi'ce de soins et d'iipplicalidn, avait su, i)ar le p(»uvoir de son art, attirer celui-ci. Un mois avait siilli poiw 1 accoutu- mer au frein; il se laissait monter el volait partout où le guidait son maitre. Mais si l'hippogriffe n était point un être imaginaire, le magicien s'entourait de prestiges; il eût fait paraître jaune la plus brillante pouri»re. Tous ces artifices ne pouvaient i-ien sur Bradamante éclairée \r,\r la vei'tu de l'an- neau. La guerrière, docile aux conseils de Mélisse, s'agite et se débat sans cesse, frappant l'air avec sou épée. Après s'être escrimée longtemps à cheval, elle met pied à terre pour suivre encore les avis de Mélisse et afin de mieux mesurer ses coups. L'enchanteur songe à employer le plus puissant de ses charmes; il découvre l'écu fatal, certain ipu' la vive splendeur renversera son ennemi. 11 eût pu sans doute se servir, dés l'abord, d'un moyen aussi 34 ROLAND tUftlEUX. prpinpl, mais il -so plaisait à voir les chevaliers manier la lance ou lépée. Ainsi le chat s'amuse de la faihle défense d'une souris jusqu'à ce que, las de ce jeu, il lui doinie le coup mortel. Dans ses précédents combats l'en- chanteur avait été le chat, et ses adversaires les souris. 11 n'en lut point de même de Bradamante protégée par l'anneau. Attentive à tous les mouve- ments de son ennemi, elle voit qu'il découvre le bouclier. Pour ne lui donner aucun soupçon, elle l'ei-me les yeux et tombe par terre dans l'espoir d'enga- ger le magicien à descendre et à s'approcher d'elle. Cette ruse réussit : le nécromancien fait aussitôt abaisser le vol de son coursier ; il lecouvre son écu, l'aKache ainsi que son livre à l'arçon de la selle et s'approche de Brada- mante, qui l'épie comme le loup caché dans un buisson guette le jeune che- vreuil. Dès quelle le voit à sa portée, elle se lève soudain, le serre forte- ment et l'étreint avec cette chaîne dont il se sert d'ordinaire, et avec laquelle il a cru lier Bradamante comme ses autres victimes. Il n"a plus ce livre qui lui assure la victoire; vieillard faible et sans défense, il est au pouvoir de la robuste guerrière. Elle va lui trancher la tête... Mais son bras victorieux reste suspendu; elle regarde comme une vengeance indigne d'elle d'immoler ce vieillard aux cheveux blancs, couvert de rides, et abattu à ses pieds. « Pai' pitié, jeune homme, arrache-moi la vie, s'écrie-t-il plein de dépit et deco- iéie ! Il Plus il implore la mort, et moins Bradamante se sent disposée à le satisfaire. Cin'ieuse, cependanf, de savoir son nom el le nuilil qui I ,i porle à choisir ce lien sauvage poni' s'\ eonstiuirc une deincuiv inexpugnable, elle lUUDAMANTI'; OOMllAT LK VIKII, \TI,ANT. I'. 34. CHANT IV. 35 liiiteiiujic : « Hélas ! lui répond le vieillard en versant des larmes, ce n'est ni pour cacher des larcins, ni pour faciliter des brigandages que j'élevai cette forteresse sur la cime d'un rocher. Je voulus sauver les jours d'un jeune chevalier, objet de ma sollicitude. Mon art m'a révélé qu'il doit périr par trahison peu de temps après avoir embrassé la religion chrétienne, il s'appelle Roger. Le soleil, d'un pôle à l'autre, ne voit rien d'aussi beau, d'aussi paifait. Ce fut moi, malheureu.v Atlant, qui l'elevai dès le berceau. La soif de la gloire, ou plutôt sa destinée, l'ont conduit en France, au camp d'Agramant. Ce prince lui porte une affection de père. J'ai voulu l'éloigner de celte contrée où le péril 1 attend. Je bâtis ce castel pour l'y retenir, et je m'emparai de lui par les mêmes moyens que j'employai contre toi. Des dames, des chevaUers captifs dans cette enceinte devaient en rendre le séjour agréable à Roger. Pour lui ôter la pensée de recouvrer sa liberté, j'y réunis tous les plaisirs, toutes les joies de la vie : concerts, parures, jeux variés, chère exquise, tout y charmait le cœur et les sens. Je recueillais le fruit de mes soins ; ton arrivée a détruit tous mes projets. Ah ! si ton âme est aussi belle que ton visage, ne t'oppose pas au succès d'un dessein géné- reux. Prends ce bouclier, je tele donne; prends ce coursier rapide qui fend les airs, mais respecte mon asile. Délivre ceux de ces chevaliers que tu vou- dras choisir; ah! délivre-les tous, pourvu que tu me laisses mon cher Roger? Si ta lésolution est inébranlable, si tu veux le conduire en Fiance, arrache-moi celte âme désolée, dont l'enveloppe vieillie est une écorce prête à tomber. — Je délivrerai ce héros, réplique Rradamante : tes prières sont vaines et superflues. Prétends-tu m'offrir comme un don ce cheval et ce boucher? Ne sont-ils pas à moi maintenant? Pourrais-je, d'ailleurs, les pré- férer à Roger? Tu crois, en le retenant ici, t'opposer aux arrêts du Destin; va, ton art est impuissant, puisque tu n'as point su prévoir le sort (jui l'at- tendait ! Comment prétends-tu conjurer les périls qui menacent une autre tête quand tu n'as point arrêté le coup qui l'accable aujourd'hui ! Vaine- ment tu me demandes la mort. Si ton âme est forte et courageuse, il le reste mille moyens pour te délivrer d'une vie importune, alors même que l'univers te refuserait tout secours? Mais connnence par rendre la libellé à tes captifs. » Elle dit, entraîne le magicien vers la tour et le force à montei' le premier ; car, malgré sa contenance résignée, elle se défie encore de lui. Parvenue au pied du rocher, elle découvre une petite porte ; un escalier tournant les conduit jusqu'à l'entrée du château. Allant soulève une longue pierre plate (jui forme le seuil, et sur laquelle sont gravés des figures el des caractères étranges. Là sont des vases pleins d'un feu caché, el d'où s'é- chappe une épaisse fumée... Allant les brise... Aussitôt la tour, le château, les murailles s'évanouissent. On ne voit plus que la cime inculte el sauvage de la montagne. L'enchanteur lui-même disparait avec la rapidité de l'oiseau qui s'envole de sa cage. Les dames el les chevaliers devenus libres pa- laissent çà et là siu' celle leire .sléi-ile, et (luebjues-uns regreltenl les délices de leur prison. Là sont Gradasse cl SacripanI, l'rasildc. brave rlK'valiei-, ipii, (lu 1(111(1 (le rOiiciil, iivail suivi le palinlin lienaud ; à so crilé» cl 36 ROLAND FURIEUX. Trolde, son ami le plus cher. La fiUe d'Aimon reconnait aussi son fidèle Roger, qui lui fait l'accueil le plus tendre et le plus gracieux. Il l'aime depuis le jour, où, ]»ourlui complaire, elle délaça son casque et fut blessée. Userait trop long de dire ici quel fut l'auteur de cette blessure. Depuis lors ils se cherchèrent sans cesse, parcourant les forêts désertes et sauvages. En recon- naissant sa libératrice, à la vue de celle qu'il aime, rien n'égale la joie et le bonheur de Roger. Tous deux descendent dans le vallon où Diadamante remporta la victoire. Ils y trouvent l'hippogriffe ayant encore le bouclier fatal suspendu à l'arçon de la selle. Rradamante s'avance pour saisir la bride : rhipi)ogriffe send)le l'attendre ; mais, prenant son essor, il s'élève dans les airs et va se poser à (juclque distance sur le penchant de la mon- tagne : elle le p(un\suit. Le coursier la laisse approcher et s'envole de nou- veau. Ainsi on voit sur les sables arides la corneille se jouer des chiens (pii veulent la saisir. Rogei-, Grada.sse, Sacripant et tous les autres chevaliers se placent à CllA.NT IV 57 divers endroits dans la plaine et sur la montagne. Tous essayent de sur- prendre l'hippogriffe, qui les attire tantôt sur la cinie des monts, tantôt dans le fond des vallées; enfin il se laisse approcher par Roger. C'était un piège de l'enchanteur. Plein d'inquiétude et voulant préserver le jeune paladin des périls qui le menaçaient, Atlant lui envoyait l'hippogriffe pour l'enlever de l'Europe. Roger saisit les rênes du coursier; mais il ne peut l'arrêter ni s'en faire obéir. Il descend alors de son fidèle Frontin et s'é- lance sur l'hippogriffe, auquel il fait sentir les éperons. L'animal, dont l'ardeur est excitée, galope pendant quelques instants, et soudain, plus rapide que le faucon déchaperonné qui découvre une proie, il s'élève dans les airs. Bradamante, éperdue et consternée, voit le péril de son cher Ro- ger; ce quelle a entendu raconter de l'enlèvement de Ganymède, ravi du palais de son père et transporté dans l'Olympe, lui fait craindre un sort pareil pour un jeune héros non moins beau et non moins aimable. Ses regards le suivent dans les airs, elle croit le voir encore lorsqu'il a déjà disparu. Son âme entière s'attache à Roger. Kiifiii ell(> s'abandonne aux gé- missements; son cœur, en proie au désespoir, est brisé. Ses yeux se portent sur Frontin, elle le prend, pour éviter que cet excellent cheval ne tombe en des mains étrangèies; peut-être un jour le ramèiiera-t-elle à son maitre. Roger, inhabile à gouverner l'hippogriffe, est porté au-dessus des plus hautes montagnes; bientôt il ne peut plus distinguer les monts des plaines et des vallées, et lui-mêinc- ne parait plus qu'un point dans l'espace. Le coursier dirige son vol vers le couchant, et fend la mer comme un léger vaisseau glisse sur les ondes, au souffle des zéphyrs. Laissons-le poursuivre ce voyage qui ne sera point malheureux, et revenons au paladin Renaud. Jouet des vents furieux, il parcourt pendanl deux joins ciilicrs de vastes 58 ROLAND FlUir.UX. mers, depuis lo couchaiil jusqu'à l'Ourse. La tempête dure toute la uuit, et le vaisseau est poussé vers le cap de l'Écossc qu'ombrage la célèbre forêt Calédonieuue, dout les arbres antiques retentirent si souvent du bruit des armes et des combats. Là se rendaient les chevaliers errants les plus fa- meux de la Grande-Bretagne, des contrées voisines, et même des pays les plus lointains. Là venaient les paladins de France, d'Allemagne et de Nor- vège. Celui qui n'a point au cœur grande vaillance doit se garder d'y entrer; en cherchant la gloire, il trouverait la mort. Ces lieux furent témoins des exploits de Tristan, de Lancelot, d'Arthur, de Calasse, de Gauvin, de tous les chevaliers de l'antique et de la moderne Table-Ronde. On y voit les mo- numents de leur valeur et leurs pompeux trophées. Renaud prend ses armes, se fait descendre sur le rivage avec.Bayard et commande au patron du navire d'aller l'attendre dans le port de Berwick. Le paladin, seul et sans guide, s'enfonce dans les détours de l'immense forêt; il suit diverses routes, espérant trouver celle qui doit le conduire à quelque aventure extraordinaire. Sur le soir du troisième jour il arrive dans une belle abbaye, où l'on accueille avec honneur les dames et les chevaliers. L'abbé et les religieux reçoivent le paladin avec distinction. Lorsqu'un repas abondant a réparé ses forces, Renaud leur demande comment un chevalier pourra, dans ce pays, signaler son courage. Ils lui répondent qu'il n'est point dans l'univers de lieu plus fertile en grandes aventui'es , mais que la plupart demeurent ensevelies dans les ténèbres de l'oubli. « Cherchez donc, ajoutent-ils, des pays où les actions valeureuses ne soient point ignorées. Si vous voulez essayer vos forces, il se présente la plus belle occasion qui puisse jamais s'offrir à nn paladin. La fdle du roi a besoin d'un défenseur et d'un champion contre un chevalier, nommé Lurcain, qui veut lui faire perdre l'honneur et la vie. Obéissant à une haine aveugle, Lurcain l'accuse devant le roi, son père, d'avoir, au milieu de la nuit, introduit un amant dans son palais. Il prétend avoir vu cet homme escalader le balcon avec l'aide de la princesse. Les lois de ce royaume la condamnent à périr par le feu si, dans un mois, elle ne trouve pas un champion pour combattre l'ac- cusateur et lui prouver son mensonge. Telle est la loi de l'Ecosse, loi sévère et rigoureuse qui veut que toute dame, de quelque naissance qu'elle soit, accusée d'avoir eu commerce avec tout autre que son mari, subisse la mort s'il ne se présente un chevalier qui soutienne et prouve, les armes à la main, son innocence. Le roi, déplorant le sort de Genièvre (cesi le nom de sa fille), a fait proclamer dans les villes et les châteaux que le champion qui s'armera pour sa défense et confondra la calomnie, recevra, pourvu qu'il soit de race noble, la main de la princesse et une dot digne d'une si grande alliance. Mais s'il ne se trouve personne d'ici la iin du mois, ou si son défenseur succombe. Genièvre périra. Il est plus glorieux pour vous, seigneur, de tenter une pareille entreprise que d'errer à l'aventure dans cette forêt. Une éternelle gloire sera le prix de votre victoire, et vous rece- vrez pour lécompense la main de la plus belle princesse qu'aient vue les régions conipi'ises eiili-e Fliide cl l.-s eolniuies d'Hercule. Vous aurez des CHANT IV. 39 l'icliesses, un raiiy qui assurera pour toujours voire bonheur, et l'aniilié d'un grand roi qui vous devra l'honneur et la vie de sa fille. Un chevalier ne doit-il pas punir les méchants et protéger les belles, surtout quand elles sont des modèles de sagesse et de vertu? » Le paladin réfléchit un moment, et répond : « Vous dites qu'une de vos lois puiul de mort la femme qui reçoit dans ses bras celui qu'elle aime. Que maudits soient les inventeurs de ces décrets barbares! et plus maudits soieut encore ceux qui consentent à les subir! Ah! périsse j»lutôt la cruelle qui désespère un amant fidèle... Que la belle Genièvre ait ou nom fait le bonheur du sien, peu m'importe! mon ca^ni' serait môme disposé à la louer si elle eût agi avec mystère. Mon seul désir est de la défendre. Donnez-moi un guide pour me conduire vers son accusa- teur; avec l'aide de Dieu, j'espère la sauver. Je ne soutiendrai point qu'elle est innocente, je l'ignore et])Ourrais me tromper; mais je soutiendrai qu'une semblable faute ne mérite point un pareil châtiment. Je dii"ai (jue vos légis- lateurs sont des fous et des barbares, et qu'il faut substituer à ces lois quel- que chose de plus doux. Si une ardeur mutuelle, si les mêmes transports entraînent les deux sexes au tendre dénoùment que le sot vulgaire regarde comme un crime, si l'honmie s'abandonne sans frein à ses passions et met toute sa gloire à réussir, pourquoi blâmer et punir les belles d'avoir écouté les vœux d'un ou plusieurs amants? Cette loi, si rigoureuse pour les dames, manque donc d'équité. Par le ciel, je proilverai qu'il serait horrible de la conserver plus longtemps! » Tous les moines applaudissent et conviennent de l'injustice des anciens législateurs; tous s'écrient que le souverain a tort de ne point user de son pouvoir poni' biiser de si cruelles lois. Lorscpie l'aurore malinalc eut embelli les lieux de ses couleurs lnill.inles et vernieillcs, lienand, couvert de ses armes, s'élance surDayai'd. l'n écuyei' (pi'il prend à l'abbaye le conduit rapidement à li'avei's la l'orèl sauvagt', jns- en- 40 UOLÂND FURIEUX. tendent des cris douloureux. Renaud et son écuyer lancent leurs chevaux vers le vallon d'où partent ces gémissements, et ils voient de loin une femme assez belle qui se débat entre deux malfaiteurs. Tout en pleurs, désespérée, elle les supplie vainement de l'épargner. Ils vont la frapper; mais Renaud accourt et pousse des cris menaçants. A sa vue, les deux assassins prennent la fuite et disparaissent dans les profondeurs du vallon. Dédaignant de les poursuivre, le chevaliei' s'approche de la dame, et lui demande la cause de son malheur; il l'invite à monter en croupe derrière son écuyer, et continue sa route. Malgré son effroi et sa pâleur, cette dame est belle et de nobles manières. Renaud l'interroge encore sur son aventure. Alors, d'un air mo- deste, elle lui raconte ce que je vous dirai dans le chant suivant. CHANT V Lurcain, persuadé que Genièvre est cause de la mort de son frère, l'accuse devant le roi, qui aime tendrement sa fille. — Renaud arrive à temps pour la secourir; instruit de la vérité, il combat Poline.:.se et lui fait avouer son mensonye avant qu'il expire. \. ^- ^"tH,%.^,i,|Ì!V.!^-^^^* ons les animaux vivent unis et en paix. S'ils se font la guerre, on ne voit jamais le mâle attaquer sa com- pagne. L'ourse, dans les forêts, est en si!ireté près de l'ours ; la lionne repose tranquillement près du lion; la louve ne fuit point le loup, la gè- J nisse ne redoute pas le taureau . Quel abominable fléau , quelle furie se sont donc emparés du cœur de l'homme 1 Ne voit-on pas souvent deux époux s'accabler d'injures et de reproches, se frapper, se meur- 1 trir le visage, souiller de pleurs, rougir de sang le lit nuptial ! C'est une action déjà trop criminelle, conti-e natui-e, offensante pour le Créateur, que de porter la main sur les traits délicats, que d'arracher un seul cheveu d'une femme ! Mais se servir du poison, du lacet ou du cou- teau pour ôter la vie à une damoiselle, ce n'est point le fait diin honinie; c'est l'inspiration d'un esprit infernal revêtu d'une forme humaine. Tels étaient sans doute les deux brigands que Renaud mit en fuite au moment où ils entraînaient la jeune dame au fond d'une sombre vallée. Je l'ai laissée sur le point de raconter ses malheurs au paladin son protecteur; reprenons maintenant ce récit: a .le vous dirai, j)our.suivit-elle, une histoire si affreuse et si cruelle qu'Ârgos et Mycénes ne virent jamais pareilles atrocités. Puisse le soleil refuser sa lumière à cette sinistre contrée et caclier tant d'alutniina- tions aux l'egards des mortels! Dans tous les lein|)s on ne voli (pie li'op d'exemples de l'impitovable cruauté de rbomme envers ses semblables ; mais vouloir détruiie celui qui s'étudie à faire notre bien, c'est plus (pi'un crime, c'est une impiété. Il est nécessaire que je vous fasse connailie ma 4'2 ROLAND FURIEUX. vie pour que vous sachiez la véritable cause du soit dont (;es deux scélérats ni'oul menacée ! « Dès ma tendre jeunesse, je fus élevée avec la fille de notre roi , attadiée à son service, j'occupais à la cour un i-ang honorable ; mais; jaloux de mon bonheur, le cruel Amour voulut, pour me punir, me ranger sous ses lois. Le duc d'Albanie me parut plus beau que tous nos pages et chevaliers. Il me peignait son ardente flamme, et je l'adorai de toutes les forces de mon cœur. On écoute les paroles d'amour, on voit le visage d'un amant; mais comment lire dans sa pensée? Trop confiante, je fus séduite et j'osai le recevoir près de moi. Je ne réfléchis pas que ma chambre était celle où Genièyre se retirait quelquefois, et dans laquelle elle plaçait ses plus riches parures. Cette chambre avait un balcon ; une échelle de corde donnait à mon amant la liberté d'y monter lorsque la princesse changeait d'apparte- ment pour éviter le froid ou la chaleur. Nous ])rofitions de son absence pour nous voir. A la faveur des ruines qui entouraient le balcon, le duc passait inaperçu, et nos plaisirs, protégés par le mystère, durèrent plusieurs mois. Aveugle que j'étais, je ne pouvais m'apercevoir du peu d'affection de mon amant, et pourtant mille indices eussent dû me révéler sa dissimulation et ses perfidies. L'amour grandit sans cesse, et telle devint ma folie que le duc ne craignit pas de m'avouer qu'il était épris de Genièvre. Je ne sais même s'il ne l'avait point aimée avant moi ; mais, se sentant le maître absolu de ma raison et de toutes mes volontés, il n'hésita point à me confier ses pro- jets. Il me disait, à la vérité, que son amour pour ÏS princesse n'était point réel ; mais qu'il avait besoin de feindre pour obtenir du roi la main de la princesse, maîtresse de choisir un époux. « Il n'est point, ajoutait-il, de chevalier plus digne que moi de ce rang et de cet honneur. » Il me persuada que si, par mon secours, il devenait le gendre du roi (c'était la plus haute position où pûls'élever un sujet), sa reconnaissance serait éternelle comme le souvenir d'un tel service. Mais, continuait-il, tu seras toujours à mes yeux la plus belle, et je serai toujours ton fidèle amant. Accoutumée à prévenir ses vœux, je ne savais ni ne pouvais contrarier son dessein. J'étais heureuse de son bonheur, et ne cherchais qu'à lui plaire. Je me dévouai, et, saisis- sant la première occasion favorable, je parlai de lui avec éloge à la princesse. Je fis tous mes efforts, j'employai toute mon adresse pour le faire aimer de Genièvre; Dieu sait si je négligeai rien pour y parvenir! Soins inutiles : toutes les pensées, tous les vœux de Genièvre se portaient sur un chevalier beau, gracieux, venu à la cour d'Ecosse d'un pays éloigné. Il arrivait d'Italie avec son jeune frère. Bientôt il se fit remarquer parmi les paladins les plus braves et les plus adroits de toute la Grande-Bretagne. Le roi lui accorda son amitié, et lui donna des châteaux, des villes, des dignités qui le rendirent régal (\cs plus puissants barons. Agréable au prince, il était cher à Genièvre. Elle était raplivèo, moiiîs |»ar sa valeur éclatante (pu- par la sincérité de son amour; elle savait que dans lo cœur d'Ariodanl Inùlail une llamnie plus vive que les iViix (pii dévcMvrent Troie, et que ceux du Vésuve et de l'Elna. I..uii(inr lidèle cl Iciidic qui remplissait son âme fil (pie Genièvre, insen- CHANT V. 4o sll)le à tous mes discours, accabla de ses dédains et de son aversion rol)jet de mes vives prières. Souvent j'engageais le duc à renoncer à ses vains pro- jets; je lui disais qu'il ne pourrait chaniier un cœur préoccupé d'un autre ^>^ N~> Ô'^ï^^A '-^^^ :.4^' ^' \ " «s; -VA- ^ amour; je voulais lui prouver que toutes les ondes de l'immense Océan n'é- teindraient point de si grands feux. Polinesse (c'est le nom du duo m'é- coute enfin; il voit, il comprend que ses vœux sont rejelés. Genièvre lui préférait un rival, et l'orgueil blessé cliangea bientôt son amour en baine. Il veut alors faire naitre entre les deux amants de si cruelles discordes et une telle inimitié, qu'ils soient pour jamais désunis. Il songe à faire peser sui- Genièvre une odieuse calomnie dont elle ne j)ourra se laver. Dissimulant son projet, il me le cacbe à moi-même, et son plan une fois arrêté : « Ma cbére Dalinde, me dit-il un jour (c'est ainsi qu'on me nomme), l'arbre plu- sieurs fois coupé renaît de ses racines, et telle est ma passion : tous ces refus n'ont pu que l'irriter; elle me consumera tant que je n'aurai point atteint le but désiré. C'est moins l'attrait du plaisir que la volonté de réussii-. Mais si les obstacles sont insurmontables, ne puis-je me consoler par une douce illusion?... Consens à prendie les vêtements de Genièvre pendant son sommeil, relève et dispose tes cbeveux comme elle, imite son air et son maintien, viens sur le balcon et jette-moi l'éclielle de corde ; je cioirai voir la princesse, et, cette folie satisfaite, mes désirs seront éteints. » il dit , privée de raison, je ne m'aperçus point que ce (pi'il me demandait était une ruse grossière, .le ])i'is les vêtements de Genièvre, et j'aidai uioi-inènic Ai ROLAND FURIEUX. Polinesse à escalader le balcon à l'aide d'une échelle de corde que je lui avais lancée. Je m'aperçus trop tard de sa perfidie. Polinesse avait été l'ami d'Ariodant ; en devenant rivaux ils étaient devenus ennemis. Il s'approcha de lui et lui tint à peu près ce discours : « Je suis étonné que lu aies si peu de souvenii' des marques d'estime et d'amitié que je t'ai données. J'aime depuis longtemps la princesse ; le roi m'accorde sa main : tu ne l'ignores pas, et tu viens troubler mon bonheur en t' obstinant à lui adresser tes hom- mages. Si j'étais à ta idace et si tu étais à la mienne, Dieu m'est témoin que je n'agirais point ainsi. — Et moi, répond Ariodant, je suis bien plus surpris encore de ce que tu me dis. Genièvre a reçu mes vœux avant que tu aies pu la connaître. Rien n'égale notre mutuel amour. Elle consent à devenir mon épouse, et je sais qu'elle ne t aime pas. Fais donc ce que tu me demandes au nom de notre ancien attachement, et ce que j'aurais fait moi-même si tu avais été plus heureux que moi. Si mes richesses n'égalent point les tiennes, je possède comme toi la faveur du roi, et j'ai, de plus, l'affection de sa fille. Je puis donc aspirer à cette alliance. — Ah ! réplique le duc, tu es bien aveugle! Tu crois être aimé, j'ai la même conviction; c'est aux preuves qu'il faut recourir. Sois sincère avec moi, je le dirai mes secrets. Le moins favorisé cédera la place au vainqueur. Je suis prêt à faire le serment de ne jamais révéler ce que tu pourras me dire, si tu veux me promettre de ne jamais trahir mes confidences. » D'un commun accord ils jurent, la main placée sur les saints Évangiles. Puis Ariodant commence avec franchise le récit de ses amours avec Genièvre. Elle lui a promis, de sa bouche et par CFIANT V. 45 écrit, de ne jamais prendre un autre époux si le roi s'oppose à leur union. « Elle espère, ajoute Ariodant, que mes services et l'amitié de son père le détermineront à récompenser ma flamme. Tels sont les termes où j'en suis avec elle. Je ne crains pas qu'un rival me remplace ; je ne cherche point d'autres preuves de son amour, et je ne désire rien jusqu'à ce qu'il plaise au Ciel de me la donner pour épouse. Comment oserais-je lui demander la plus légère faveur? » Ariodant termine son récit modeste et sincère. Poli- nesse, qui s'est promis de lui inspirer de la haine contre Genièvre, lui dit : « Je vois que tu es moins avancé que moi : tu conviendras bientôt que je suis le seul heureux. Elle feint de t'aimer, mais elle n'a pour toi ni affection ni estime : elle te berce de promesses trompeuses, et dans nos secrètes entre- vues elle se raille de ton amour. Je reçois de sa tendresse des gages plus certains, et la discrétion que nous nous sommes jurée m'enhardit à te révéler ce que je devrais taire. Apprends donc qu'il ne s'écoule pas de mois sans que, quatre, six, dix fois même, je ne passe la nuit dans ses bras et que je ne la voie partager mes transports. Pourrais-tu comparer le bonheur qu'elle m'accorde aux espérances qu'elle veut bien te donner? Crois-moi donc, cède au plus heureux et cherche fortune ailleurs. — Je ne peux te croire, s'écrie Ariodant; non, tu mens ! Tu inventes ce tissu d'impostures pour me faire renoncer à celle que j'aime... Soutiendras-tu ces outrages? Je saurai l'v forcer, et mon bras te prouvera ta perfidie et tes mensonges. — Mieux vaut, réplique le duc, te faire voir, si cela te plait, la vérité de mes assertions. A quoi bon remettre aux hasards d'un combat la preuve de ce qui e.>^t mani- feste? » A ces mots Ariodant est interdit ; un froid mortel parcourt ses os, et le doute qu'il conserve est le seul lien qui le rattache à la vie ; le cœur percé, le visage pâle, il dit d'un ton amer et d'une voix tremblante : « Eh bien ! quand me feras-tu voir que Genièvre te prodigue les faveurs dont l'amour est si avare pour moi? Je ne croirai rien avant d'avoir vu de mes propres yeux. — Je t'avertirai quand le moment sera venu, )> lepreiid Poli- nesse; et il quitte le malheureux Ariodant. « Deux jours se passent; j'informe le duc (pi'il peut venir me visiter. Jugeant qu'il est temps de faire réussir sa [lerfide trame, il engage son rival à se cacher la nuit prochaine dans les ruines solitaires qui étaient vis-à-vis du balcon. Ariodant s'y résout; mais, soupçonnant Polinesse de prendre un prétexte pour l'attirer dans un lieu propice à uu assassinat, il se rend le soir derrière les masures, accompagué de son frère Lurcain. Ce chevaliei-, d'une force et d'une valeur sans égales, lui eût été d'un plus -grand s'ecours que dix autres défenseurs. 11 le pi'ie de se couvrir de ses armes; et, sans lui confier son secret, il le place à une faible distance du balcon et des ruines. « Si tu m'entends, lui dit-il, tu viendras ; mais si je ne t'appelle pas, jure-moi, par notre amitié fraternelle, de ne jioint approcher. — Je le promets, d lui réjiond Lurcain. Ariodant s'avance alors et se cache derrière les l'uines, près du balcon, bicntôl jiarail le tiailro, (pii lirnlo du désir de déshonoi'er Genièvre, lime donne le signal ordinaire. Kl moi, (pii ne pouvais deviuei- cette horrible perfidie, je m'avance sur le balcon, enveloppée d'uni' robe 46 MOLAMI l'URIKlX. blaiK-lio brochée d'or, mes cheveux sont couverts diiii riche réseau tissu de pourpre et d'or, que la priucesse seule a l'habitude de porter. Je réponds au signal de Polinesse et je me montre de manière à être vue de tous les côtés. « Cependant, inquiet d'Ariodant, ou poussé par ce sentiment qui nous excite à connaître toutes choses, Lurcain se glisse doucement à la faveur des ombres et se trouve à moins de dix pas de son frère. Dans mon ignorance de toute cette trame, j'ai pris les atours que je viens de décrire; ma taille, mon visage même ont quelque ressemblance avec la taille et les traits de Genièvre. Aux clartés de la lune, qui permettent de distinguer mes vête- ments, on peut aisément me prendre pour elle, surtout à la distance où sont les deux frères. Polinesse leur persuade aisément que c'est Genièvre elle- même. Jugez du désespoir d'Ariodant! Le duc s'approche, je lui jette l'é- chelle, il monte et je le reçois dans mes bras. Je lui prodigue les plus ten- dres caresses, et le perfide affecte de nie combler des plus grandes marques d'amour. A cette cruelle vue, le malheureux Ariodant est accablé de dou- leur. 11 veut mourir , et, plaçant à terre le ponuiicau de son épée, il va se précipiter sur la pointe... Lurcain accourt et l'arrête. 11 a vu avec èlonne- ment le duc d'Albanie monter sur le balcon, mais sans le reconnaître. Il est aloi's sorti de sa l'ctraite, s'est approché de son frèi-e, et, grâce à sa iirompti- Indc, il a pu arrêter l'excès de son désespoir. « Pauvre insensé ! lui dit-il, tu songes à te tuer pour une l'euuue ! Ah ! ({uc toutes disparaissent comme la neige emportée parle vent! Poui'suis plutôt sa moi-l, elle la uu-rite, et garde ta vie pour la sacrifier dans une plus honorable occasion. Tu lui ilounas ton amoui', parce (pu- lu l'eu crus digne e1 ipie tu ignoiais sa perfidie. Tu dois la délester davantage depuis ipu' tu la connais, licprends cetfe épée qui me- CHANT V. 47 naca Ion ^eìn; elle te servila à in'ouver le ci'inie de Genièvre en [n'éseiice du roi. » « Le jeune chevalier semble renoncer à son sinistre dessein, mais sa résolution est inébranlable. Il feint d'écouter les avis de Lurcain et s'éloigne avec désespoir de ce lieu fatal. Le lendemain, trompant tous les regards, il part à l'insu de son frère, la mort dans l'âme ; et, pendant plusieurs jours, on ignore ce qu'il est devenu. A la cour, dans tout le royaume, on attribue son absence an.x; causes les plus diverses. Lurcain et le duc d'Albanie sont les seuls qui en connaissent le sujet. Toutefois, huit jours après sa disparition, un voyageur vint apprendre à Genièvre une triste nouvelle : Ariodant avait péri au milieu des flots. Ce n'était point la tempête ou le hasard, mais une déplorable volonté qui avait causé son trépas. Du haut d'un rocher, on saillie sur la mer, il s'était précipité dans les ondes. « Avant d'e.\:écuter cet acte de désespoir, continua-t-il les larmes aux yeu.K, Ariodant, que j'avais rencontré sur la route, me dit : « Viens, et sois témoin de mon trépas pour le raconter à Genièvre. Dis-lui que je meurs pour avoir trop bien vu... Heureux, hélas ! si mes yeux eussent été fermés à la lumière ! » Nous étions alors sur le pro- montoire de Capobasso, qui s'avance dans la mer d'h'lando. Je le vis courir vers cette roche, s'élancer et disparaître sous les flots. Je suis venu sans perdre de temps pour vous instruire de cet événement lamentable. (( La douleur rend Genièvre innnobile; une pâleur livide couvre son vi- sage; que ne fit-elle pas, grand Dieu! que ne dit-elle pas quand seule elle se trouva sur sa couche solitaire! Elle déchire ses vêtements, meurtrit son sein, arrache ses cheveux, et sans cesse elle répète les dernières paroles d'Ariodant : « La cause de ma mort, c'est d'avoir trop vu! » « Le bruit se répand (pi'un cruel désespoir a poussé à sa perte le mal- heureux chevalier. Le roi, les dames, les seigneurs versent des larmes. Mais Lurcain, en proie au plus violent chagrin, est prés d'imiter son frère et d'attenter à ses jours. Il songe qu' Ariodant est victime de l'infidélité de Genièvre; il a tout vu lui-même, et une sombre fureur s'empare de lui. Brûlant de se venger, il bravera la haine du roi et du pays. Il se présente au monarque environné de toute sa cour. « Seigneur, lui dit-il, lu sauras que la fille a porté mon frère à se donner la mort II l'a vue, ijifidèle à ses serments, oublier toutes les lois de la pudeur, et la vie lui est devenue odieuse. L'amour de Genièvre semblait répondre aux vœux respectueux de l'infoituné. Ces vœux, je peux aujourd'hui vous les fiiire connaître: il es- pérait, par ses services et sa valeur, mériter la main de la princesse. Il n'a jiu voir sans mourir qu'un autre avait i)rofaiH' et cueilli cette fleur, dont il n'eût point osé, lui, respirer le doux parfum. » Il termine en racontant tout ce qu'il a cru voir. Il affirme qu'il a vu Genièvre sur le balcon jeter l'échelle et recevoir un honnne que son déguisenuMit empêchait de icconnailre. Puis il déclara à haute voix qu'il soutiendrait son accusation les armes à la main. A ce récit vous pouvez, ajoute Daliude, comprendre l'accablenienl du roi Il n'a jamais soupçonné sa fille, cl malgré lui il est forcé d'obéir an\ luis qui ordonnent son supplice. Genièvre |)érira s'il ne se iirèsente un chevalier 48 ROLAND FURIEUX qui prouve la fausseté des dires de Lurcain en lui ôtant la vie. Telles sont nos lois, seigneur, vous n'ignorez point que toute dame ou darnoiselle, con- vaincue d'avoir cédé à une passion coupable, subit une mort honteuse si, dans le mois, un champion ne consent à prendre sa cause et à faire éclater son innocence. Le roi, persuadé de l'injustice qui frappe sa fille, a fait pro- clamer que le vainqueur de Lurcain recevra, avec une riche dot, la main de celle que son courage aura sauvée. Personne ne s'est encore offert. On hésite, on attend, on redoute la force et la vaillance de l'accusateur. Pour comble de misère, Zerbin, frère de Genièvre, est absent. Il cherche, depuis plusieurs mois, la gloire dans de lointains pays. Ah! s'il pouvait apprendre le funeste destin qui menace sa sœur, il volerait à son secours. « Pour s'assurer de la vérité par d'autres moyens qu'un combat, le roi a l'ait arrêter celles des femmes de Genièvre qu'il croit les confidentes de ses secrets. A l'idée du péril qui menace le duc d'Albanie aussi bien que moi, je fuis au milieu de la nuit et vais trouver Polinesse; je lui dis combien il est important pour nous deux de ne point attendre qu'on m'arrête. Il loue ma prévoyance, me dit de ne rien craindre; et, pour protéger ma fuite, il me confie à deux hommes qui doivent me conduire dans une forteresse voi- sine. Vous avez pu juger de ma tendresse pour le duc; je ne lui en avais, hélas! donné que trop de preuves! Vous allez voir comment il me témoigna sa reconnaissance et quel fut le prix de mon dévouement. Hélas! il ne suffit point d'aimer éperdument pour être sûre d'être aimée. Tandis que j'étais touchée de sa sollicitude, l'ingrat, le perfide douta de ma fidélité! il craignit que je ne révélasse sa ruse abominable; et, sous prétexte de m'éloigner et de me dérober à la colore du roi, le monstre m'envoyait à la mort. Ceux auxquels il m'avait confiée avaient ordre de m'arracher la vie dés qu'ils se- raient enfoncés dans la forêt. Trop digne prix de ma fidélité ! ce crime eût été accompli si vous n'étiez venu à mon secours. Barbare Amour! est-ce ainsi que tu récompenses ceux (jui suivent tes lois? » Telle est l'histoire que Dalinde raconte à Renaud tandis qu'ils poursui- vent leur voyage. Le paladin est charmé de cette rencontre et de savoir la belle Genièvre innocente. Coupable ou non, il était décidé à la défendre; mais la calomnie étant évidente à ses yeux, il trouvait plus de forces et d'assurance. Il redouble de vitesse et se dirige vers la ville de Saint-André, où le roi tient sa cour. Là devait avoir lieu le coinl)at. Aux environs de cette capitale, il rencontre un écuyer et lui demande ce qu'il y a de nouveau. Il apprend qu'un chevalier, couvert d'une armure noire et la visière toujours baissée, s'est présenté pour défendre Genièvre. Ce chevalier est inconnu de tous, et son écuyer répond à ceux qui l'interrogent : « Je jure que je ne puis dire quel est mon maitre. » Bientôt ils sont près des murs; Dalinde n'ose point aller plus loin, Renaud la rassure. La porte est fermée. « Pourquoi cotte précaution? » demande Renaud. On lui dit que tous les habitants sont «ortis pour se rendre dans une vaste prairie, où va se livrer le combat entre Lurcain et un chevalier inconnu. La lulli; est peut-être déjà commencée. Le sire de Montauban se CHANT V. 49 fait ouvrir la porte, qui se referme aussitôt sur lui. U laisse Daliude dans une hôtellerie, traverse la cité et arrive près de la lice. Déjà Lurcain, animé par la haine, est aux mains avec l'inconnu, dont l'ardeur est égale. Le duc, monté sur un magnifique coursier, remplit, en qualité de connétable, les fonctions de juge du camp. Six hommes d'armes gardent la lice, qu'entou- rent de fortes barrières. Le cruel semble triompher en voyant le péril de Genièvre. Renaud fend la foule: l'impétueux Bavard lui ouvre un large che- min. Les assistants s'écartent à la vue de ce coursier rapide comme la tem- pête. D'un air noble et fier il s'avance vers le roi, et chacun prête une oreille attentive. « Grand prince, s'écrie-t-il, faites cesser un combat impie. La mort de l'un des champions serait un crime. Lurcain croit avoir raison, mais il est abusé et ne ment pas ; la même erreur qui fit périr son frère arme son bras. Son adversaire s'expose au hasard; la pitié, la générosité, le désir de sauver une beauté si rare lui ont mis les armes à la main. C'est à moi de vous faire connaître la vérité, afin que vous punissiez la perfidie. Au nom de Dieu, mettez un terme à ce duel et soyez attentifs à ce que je vais révéler. » Le ton imposant, la noble contenance de Renaud ont ému le roi. U or- donne qu'on sépare les combattants. Alors, en présence de tous les sei- gneurs et chevaliers, le paladin dévoile l'horrible trame de Polinesse et son infâme calomnie. 11 déclare qu'il est prêt à soutenir son dire. On fait appro- cher le duc, il est troublé; mais l'orgueil réveille son audace et il nie hardi- ment. « Nous verrons, » dit Renaud. La lice est ouverte; ils sont armés, ils peuvent combattre sans retard. Quels vœux le roi et tous les spectateurs ne forment-ils pas pour le triomphe de Genièvre! Tous pensent que Polinesse, homme cruel, avare et superl)e, est capable d'une si odieuse machination. Pâle, tremblant, consterné, il attend le dernier signal et met sa lance en arrêt. Renaud fond sur lui et dirige son fer contre le cœur. Le duc, percé de paii en [)art, luulo à dix pas de son cheval. Le paladin saule a leire 50 . Rdl.AND l'LHlKUX. l'empêche de se relever et lui airache son casque. Le Irailre, incapable de résister, crie merci et confesse les mensonges qui l'ont conduit à la mort. La voix et la vie l'abandomient; il ne peut achever. Le roi voit sa fille justi- fiée et son honneur réparé. Sa joie est plus grande que s'il eût recouvré sa couronne après l'avoii" pei'due ; il comble Renaud de louanges et de marques de distinction, et lève les mains au ciel qu'il remercie de lui avoir accordé un tel défenseur. Cependant l'inconnu, (|ui avait si généreusement combattu pour Genièvre, se tient à l'écart et observe tout avec attention. Le roi, jaloux de lui prouver sa reconnaissance, demande son nom et le prie de lever sa visière. Après de longues instances, le chevalier ôte son casque. Je vous dirai son nom dans le chant suivant, si loulefois il vous est agréable d'écouler cette his- toire. aUn CHANT VI L'innocence de Genièvre est reconnue, et elle devient l'épouse d'Aiiodant. — Monté bur l'hilipogritle, Roper, que le» reyards de Bradamanle suivent au plus haut des airs, est Iransiiorté dans l'ile d'Alcine. — Asiolplie, qui a été chaiitjé en myrte, lui conseille de ne point aller plus avant; mais le jeune héros veut accomplir la délivrance de ce chevalier. allieiii au perveis (|iii ne ciaiiii point de cuiuinettre un crijne, dani> l'esjiuir du silence et de l'impunité! Fiît-il assuré du silence, la terre qui renfermerait sa victime, le Ciel même frémiraient autour de lui. Souvent Dieu permet que le cou- pable se dénonce lui-même par im- piudeuce et par hasard. Ainsi le misérable Polinesse avait cru en- sevelir à jamais son forfait par la W mort de Daliiide, qui seule pouvait le trahir. Ce second crime, joint au premier, fut cause de sa moil. Il eût évité le châtiment; sa précipi- tation le poussa à sa ruine: il pei- dil à la fois sa fortune, la vie, d riiniincin-, (pii est le plus précieux des biens. J'ai dit que le chevalier, pressé de lever sa visière, découvrit enlin le- traits du brave Ariodant, pleuré de l'Ecosse eutièi-e, de sa tendre et fidèle Genièvre, de Lurcain, du roi et toute la cour. Tous se rappelaient sa géné- rosité et sa vaillance. Le voyageur avait dit la vérité, et il avait rapporté ce qui s'était passé sous ses yeux. Ariodant s'était, en effet, précipité dans les flots. Mais souvent on appelle la mort quand elle est éloignée ; et, lorsqu'elle vient, on la repousse. Le jeune héros, à peine plongé ilans rabime, retrouve, avec le désir de la vie, sa force, son adicsse et sou courage. Il s'élève à la surface de l'eau, regagne le rivage et abandonne son projet fatal et insensé. Humide encore des flots de la mer, il frappe à la porte d'un ei'mitage. (l'est là qu'il se retire pour savoir (pieile impression fera sur Genièvre la nouvelle de sa 111(11 1. l!ieiili')l il appirnd (pi'elle a lailli expirer de douleur. On parle 52 ROLAND FUP.IEUX. de ses larmes et de sa tristesse. Résultat bien contraire à ce que le nialheu- leux devait croire après le spectacle dont il avait été témoin ! Il apprend aussi que Lurcain accuse la princesse, et sa colère contre son frère égale la fougue de son ancien amour pour Genièvre. Cette action lui semble barbare et ciuelle, quoi(in'elle soit destinée à le venger. Plus tard il est informé qu'aucun défenseur ne se présente, car on estime la discrétion et la loyauté de Lurcain, et l'on redoute sa force et sa valeur. Les uns craignent de sou- tenir une mauvaise cause, les autres ne se soucient point d'attaquer un tel adversaire. Ariodant, ne consultant que son cœur, accepte le défi de son frère. « Non, se dit-il, je ne puis laisser périr Genièvre ; ma mort serait trop cruelle et trop affreuse si elle expirait avant moi ! N'est-elle pas toujours la divinité ({ue j'adore et qui m'est plus cbère que la lumière du jour? Iimo- cente ou coupable, je combattrai pour elle et je mourrai sous ses yeux. Défenseur d'une injuste querelle, je succomberai et j'aurai la douleur de penser que mon trépas entraînerait le sien. Ce qui me console, du moins, 'c'est que son Polinesse ne se soit même pas offert pour la secourir, tandis que moi, si cruellement traili, j'aurai tout sacrifié pour la sauver. Ce genre de mort me vengera aussi d'un frère, cause de tous ces scandales, car dans le moment où il croira venger Ariodant il le verra expirer sous ses coups. » Il dit et met son projet à exécution. Couvert d'armes nouvelles, il prend un nouveau clieval. Sa cotte de mailles, son bouclier noir, sont bordés de --3 . jauni! et de vert. Il cboisit uu écuyer inconiui, étranger à lEcosse, et des- ceinl dans la lice poui' combattre son frère. J'ai raconté l'issue de cette lutte et connnent Ariodant fut l'econnu au milieu des trans|)orls de joie du roi, (jui voyait sa tille jnstiliée. (le prince [tensa pins grands crinn^s ; sans pi'in- 56 Pi OLA M» FLllIiaX. cipes et sans pudeur, elles délestent celle dont la vie est chaste et vertueuse. Toujours elles se sont liguées contre elle : souvent elles ont rassemblé des "S&^ armées poui' la chasser de File et lui ont enlevé, en diverses circonstances, plus de cent châteaux. H ne resterait même rien à Logistille, si ses États n'étaient séparés de ceux d'Alcine par un golfe et une chaîne de montagnes, de même que l'Angleterre et l'Ecosse sont séparées par un large fleuve. Mais Âlcine et Morgane ne seront point satisfaites qu'elles n'aient usurpé tout le territoire de leur sœur. Ce couple, souillé de vices et de crimes, abhorre la sage et pudique Logistille. « Maintenant, je continue mon récit ; tu sauras de quelle manière je fus changé en myrte. Alcine, toute entière à son amour, me combla de félicités. Ses soins et sa tendresse avaient allumé dans mon cœur une passion non moins violente; j'admirais sa beauté : je trouvais en elle tout ce qui peut charnier les yeux et les sens. Je n'avais de pensées, je ne formais de projets que poui' Alcine ; près d'dle j'oubliais la France, ma pa- trie. J'étais, il est vrai, tendrement aimé : elle avait Ioni abandonné pour moi. Confident de ses pensées, elle voulait m'avoir nuit ot jour à ses côtés. Mes volontés étaient lessieime?; elle ne pouvait entendre que ma voix. Ah ! iiinllicui'enx ! j'irrile une incurable blessure ! l'ourfiuoi. dans le triste état CHANT VI. 57 où je suis réduit, me rappeler mes félicités perdues 1 Hélas ! c'est au moment où, dans mon ivresse, je croyais l'amour d'Alcine plus grand que jamais, c'est alors qu'elle m'enlevait son cœur et cherchait un nouvel amant ! Je ne connus que trop sa légèreté. Je la trouvai tour à tour prompte à aimer et à détester ! Deux mois à peine s'étaient écoulés, et déjà'mon règne était fini ; un autre avait pris ma place: j'étais l'objet de ses dédains et de ses mépris; j'avais perdu tous mes droits sur elle... J'ai su depuis que mille autres che- valiers avaient eu le même sort. Pour les empêcher de trahir les mystères de sa vie licencieuse et désordonnée, elle peuplait ce terrain fertile de mal- heureux changés ainsi que moi en ohviers, en pins, en cèdres, en palmiers; plusieurs, au gré de son caprice, prirent la forme d'une fontaine ou d'une bête farouche ;'fet toi, qu'une route étrange a conduit en ces lieux, tu seras cause sans doute de la métamorphose de son dernier amant en arbre, en pierre ou en ruisseau ; tu recevras le sceptre d'Alcine, mais tôt ou tard tu seras changé toi-même en arbre, en fontaine ou en rocher. J'ai voulu t'aver- tir, bien que je n'espère guère te voir éviter le péril; cependant, une fois prévenu des mœurs de cette magicienne, comme l'esprit et le caractère des hommes sont différents, tu parviendras peut-être à éviter le précipice où tant d'autres sont tombés. » ^s^--?. Roger sait depuis longlenips qn'Asl()l|)lie est cousin do sa chère Brada- mante, et il le voit avec douleur changé eu nu aibre stérile, (pii ne rappelle point un si brave chevalier. Par amoui- jionr la belle gneiiiérc il eut désiré venir à son secours et changer son liisie sort, mais il ne peut qnc lui offrir des consolations. 11 le prie de Ini indicpu'r le clicniin du palais de Loi:i>!ille, afin d'éviter le château dWlcinc. L'.iihrc répond ijn'il ImiiI prendre, .'i pen de 58 P. OLA Ml FUaiFJX. distanre A travois In plaine et les collines, un sentier iude, rempli de rochers et conduisant au sommet d'une montagne sauvage. Il l'avertit qu'il ne doit point s'attendre h terminer sa course sans obstacle. Des monstres nombreux et horribles s'opposeront à son passage; Âlcine a fait en outre bâtir un mur et creuser des fossés pour retenir tous ceux qui essayeraient de sortir de ses domaines. Roger, parfaitement instruit de ce qu'il doit laire, remercie le myrte et s'éloigne. Il délie l'hippogriffe et saisit la bride; mais l'ijulocile animal résiste. Dans la crainte de se voir entraîné comme la première fois, Roger ne songe plus à le monter et s'en fait .suivre. Il réfléchit aux moyens de se rendre vers Logis- fille : l'hippogriffe ne peut lui servir; comment le guider? il n'obéit ni au mors ni au frein. « La force secondera mon audace! » se dit-il enfin. Vain projet! En longeant les bords de la mer, il n'eut pas fait deux milles qu'il découvrit la .superbe cité d'Âlcine. On aperçoit de loin une muraille d'or qui entoiue un vaste espace el semble s'élever jusqu'aux cieux. Est-ce bien réellement de l'or? est-ce l'œuvre de l'alchimie? les avis sont partagés. Pour moi, à voir sa splendeur éclatante, je pense que c'est de l'or. En s'approchant de cette enceinte ma- (inifiquo et sans pareille, le paladin quitte la belle route qui traverse la plaine et aboutit aux portes de la cité; il suit, comme plus sûr, le sentier à main droite, qui conduit à la montagne. Aussitôt une troupe immense de monstres lui barre le passage. On ne vit jamais rien d'aussi horrible que ce ramas d'êtres hidenx et bizarres. Les uns ont la foiine humaine dejiuis le cou jus- qu'aux pieds, avec une fêle de singe ou de chat; d'autres ont les pieds d'un satyre : plusieurs d'entre eux ressemblent aux agiles Centaures. Les jeunes ont l'air Ion et impudent, les vieillards ont l'air hébété. Tous sont couverts de peaux d'animaux incoinius. Ceux-ci galopent à toute bride sur un coui'sier sans fi'ein, c(^iix-là se ti'ainenl lentement sui' \in cheval ou sur un bn-uf. (Jiii'l(|iii'^-iiii- (■li('\.iii(li('iil . prrcliés sili' le dos des ("enlanivs ; d'anli'es ont e fi AN T VI. 59 pour monture un aigle, une autruche ou une grue. Dans cette folle et vile troupe, les uns portent un cor à leur bouche, d'autres plongent leurs lèvres dans une coupe. Ceux-ci sont armés d'un crochet ou d'une broche de fer: ceux-là, pour un usage mystérieux, tiennent une échelle de corde et une hme sourde. L'un est mâle, l'autre femelle, et plusieurs sont hermaphrodites. Celui qui paraissait être leur chef avait un gros ventre et une face rubiconde ; assis sur une tortue, il cheminait à pas lents : il sommeillait ivre-mort, et ses compagnons étaient occupés sans cesse, soit à essuyer son front trempé de sueur, soit à l'éventer. L'un des monstres, qui, sur un buste d'homme avait la face et les oreilles d'un dogue, se mit à aboyer contre Roger pour le forcer à reprendre la route de la cité. « ,Ie ne reculerai point s'écria le paladin, tant que mon bras pouira tenir ce fer. » Et il faisait briller son épée nue. Le monstre lui porte un coup de lance : Roger le prévient et d'un coup d'estoc le traverse de part en part. Puis, couvert de son bouclier, il s'élance sur ces lâches ennemis; lun tombe la tète fendue jusqu'aux dents, l'autre jusqu'à la ceinture. Les casques, les boucliers, les cuirasses ne peuvent lui résister. Cependant, malgré ses efforts, tous l'entourent et le serrent de si près., qu'il ne peut presque plus se remuer. Pour s'ouvrir un passage, il eût eu besoin d'avoir plus de mains et de bras que Briarée. En découvrant l'écu qu'Atlant avait laissé à l'arçon de sa selle, Roger eût aisément vaincu cette horde effroyable, car il l'eût fait tomber à ses pieds. Mais, soit qu'il ne songe pas à l'employer, soit qu'il dédaigne ce moyen et qu'il ne veuille devoir la victoire qu'à son courage, il ne cesse point de combattre, bien résolu à périr plutôt que de se laisser prendre par cette impure engeance. Tout à coup il voit sor- tir de ce mur brillant, que j'imagine être d'or, deux jeunes beautés dont l'air et les riches vêtements annoncent un rang élevé. On reconnaît qu'elles n'ont point été nourries sous de rustiques toits, mais au milieu des délices et de la mollesse des palais. Elles sont montées sur de superbes licornes, jilus blan- ches que l'hermine. Elles sont si belles, lem- parure bizarre a tant d'élé- gance, que les dieux seuls contemplent des charmes si parfaits. C'était l'idéal de la beauté. Toutes deux s'avancent dans la pi-airie où Roger se débat contre la troupe qui le presse, et tous les monstres disparaissent à leur aspect ; elles présentent au jeune chevalier leurs mains blanches et délicates; il les re- mercie, et une douce rougeur colore son visage. Déjà soumis à leur empire, il reprend avec elles le chemin de la cité aux portes d'or. Les sculptures, qui foi'inent saillie, sont ornées de pierreries et de perles précieuses; le portique repose sur quatre colonnes d'un pur diamant. One ces diamants soient feints ou factices, leur éclat trompe lœil. On ne peut rien voir de plus gracieux et de plus magniliqur. Sur le seuil, et autour des colonnes, une troupe de jeunes fdles folâtic et se joue, mais un peu de modestie eût ajouté à leurs attraits. Toutes poi'tent des guirlandes de fleuis sur des robes de gaze veite et transparente; des couronnes de roses ceignent leurs fronts. Par de douces et vives prières elles engagent Roger à entrer dans leur paradis. Il est per- mis de nommer ainsi des lieux, berceau de l'Amour, où les danses, les fêtes et les jeux entretiennent la v'c cl les plaisii's. Les legrets, le besoin, la pan- 60 Pi OLA Ml l'URIiaX. vreté, la vieillesse surtout y sout incounus. Partout la corne d'abondance et la coupe des voluptés! Les jeunes gens et les jeunes filles, le front joyeux et serein, ont l'air riant et gracieux des beaux jours d'avril. L'un chante aux bords d'une claire fontaine, et sa voix ne fait entendre que de doux et mélo- dieux accents. Sur le penchant d'un coteau ou sous les ombrages, ceux-ci se livrent aux jeux et à la danse, tandis que d'autres, plus heureux, cherchent les bois touffus et le mystère pour jurer à l'objet aimé une flamme éternelle. Sur les branches des lauriers et des hêtres, sur la cime hérissée des sapins, voltigent de légers Amours : les uns joyeux de leurs victoires, les autres montrant leur adresse et perçant les cœurs de leurs traits acérés; ceux-là tendent des rets, ceux-ci trempent leurs flèches dans l'onde d'un ruisseau et en aiguisent la pointe sur les rochers. On amène à Roger un superbe cheval alezan, jiloin de feu et d'audace, dont le harnais étincelle d'or et de pierreries. L'hippogriffe, qui ne veut obéir qu'au vieil enchanteur, est confié à la garde d'un page et suit le paladin. Alors ses deux libératrices lui adressent ces mots : « Seigneur, le bruit de vos exploits nous encourage à vous demander votre appui. Nous approchons d'un fleuve qui divise celte vaste plaine en deux parts. Une géante crueUe, nonunée Éiipliile, délend le pont. Sa force égale sa ruse, et elle sait vaincre ou écaiter ceux (|ui désirent passer sur l'autre rive; ses dents soni longues, sa morsure est venimeuse; elle a des giiffes tranchantes comme celles d'un ours. Elle se plail à fennei' le chemin, (pii serait libre sans elle. Souvent elle parcourt ces beaux jardius et y portela désolation. Paiini ces monstres qui vous ont attaqué, nu grand nombre sortirent de ses flancs; les autres, au.ssi méchants, aussi inliospilaliei's (pi'elle. sont somuis à ses volontés. — Ah! l'éplique Rogei-, je m'est iniei\ii heureux de livicr, non pas un, mais ceul coiu- CHANT VI. (il bats pour vous ! Disposez de mon bras. Je ne suis point armé pour conquérir des terres ou des richesses, mais pour protéger les opprimés et surtout les belles. » Toutes deux le remercient de ces promesses si dignes d'un chevalier, et bientôt leurs yeux découvrent la rivière et le pont. Soudain la redoutable géante s'offre à leurs yeux; elle a une armure d'or, semée d'émeraudes et de saphirs. Mais souffrez que je vous raconte dans le chant suivant les périls auxquels Roger s'exposa pour la combattre. CHANT VII l'.o'er luit morille la i>oussiéie à la géante. — Aitine reiitlainine d'un lei amour, qu'il oublie tout autre jou^'. — Mélisse veille sur lui et ajujorle le remède à tes maux. L'an- neau ma"iquc'lui ]ieiniet de découvrii- la laideur que cachaient les enchantements. e Noyageiu' qui va loin de sa pallie obbene souvent bien des merveii- les, el, lorsqu'à son retour il ra- ( onte les choses les plus vraies, on ne le croit pas, on le regarde comme un menteur. Le vulgaire se défie de (ont ce qui l'êtonne, et ne veut cioire que ce qui est évident ou pali»able. Je mattends donc à trou- ^el peu de crédit chez les hommes ^ans expérience. Mais que m'iin- poite! je ne m'adresse point au.v Ignorants ; c'est à vous, gens éclai- res, c est à vous seuls, et vous ne m'accuserez point de mensonge! C'est vous qui me rendrez cher le fruit de mes travaux ! Vous vous rappelez que nous avons laissé Roger au moment où il aperçoit la rivière et le pont gardés par la terrible Ériphile. Les armes de la géante sont en métal de la meilleure trempe et brillent des diverses couleurs, du ru- bis vornieil, de la jaune chrysolite, de la verte émeraude et de la jacinthe au rouge changeant. Un loup lui sert de monture. A l'aide de cet étrange coursier, dont le harnais est d'une richesse extraordinaire, elle traverse le fleuve. Je ne penso pas ((ue la Pouille ait jamais nourri de loup aussi mon- strueux; il est plus haut el plus gros qu'un bœuf : l'écume de ses lèvres n'a point encore souillé unn^ors, j'ignore donc par quel pouvoir elle parvient à le diriger. Sa cotte d'armes est de cette couleur de sal)le ((ue portent les évê- (|ues et les prélats quand ils vont à la cour. Au milieu de son bouclier, et sur h' ciniier de son casque, est un gros crapaud gonflé de venin. Les deux nymphes fiuil leniaitpier à Rogei' (jue la géante se disjiose à lui CJIANT VII. 05 barrei- le passage. Elle lui crie de se l'etirer. Le paladin lève sa lance, la me- nace et la défie. Ériphile, non moins audacieuse, s'alïennit sur la selle, met sa lance en anèt, pique son loup, et la terre tremble sous ses pas. Bientôt ils se rencontrent : le héros l'atteint au bas de son casque et l'enlève de la selle avec une telle vigueur qu'il la jette a plus de six brasses en arrière. Déjà il a saisi sa propre épée et il se prépare à lui couper la tête. Rien n'est plus Ta- cile, car la géante, privée de senti- ment, reste étendue sur riierbe; ■mais les deux jeunes filles lui crient : « Que sa défaite te suffise, seigneui' ; ne cherche point une cruelle ven- geance! » Le généreux paladin laisse tomber le glaive menaçant. Passons le pont et poursuivons notre route. Ils s'avancent pai' un sentici' raboteux, étroit, escarpé, (jui traverse un bois touffu. Arrivés sur la hauteur, ils se trouvent au milieu d'une vaste prairie, où s'élève le plus magnifique cl le plus admirable des palais. Alcine parait hors des portiques et vient à leur rencontre. Environnée de sa cour, elle reçoit Roger et lui fait i endre les hommages qu'elle eût accor- dés à un dieu venu du céleste séjour. Le palais était moins remarcpiable par sa richesse que par les grâces et la beauté de celles (pli l'habilaienl. Toutes avaient les mêmes charmes et la même jeunesse. Mais Alcine brillait, parmi elles, comme le soleil au milieu des astres de la nuit. Les plus grands peintres ne pouri'aienl imaginer de beauté plus parfaite; ses cheveux llot- laient en boucles innombrables plus douces et plus brillantes que l'or. Les roses et les lis de ses joues s'alliaient à l'ivoii'C de son front. Deux sourcils noirs et bien arqués surmontaient des yeux plus noirs encore, pleins de dou- ceur et peu prodigues de regards; les Amours semblaient s'y jouer et y rem- plir leur carquois de traits inévitables dont ils perçaient tes cœurs. Une ri- vale jalouse n'eût pu trouver à redire à la perfection de son nez. î^a bouche, teinte des riches couleurs du cinabre, laisse voir en s'ouvrant deux laiigs de perles choisies; cette bouche s'embellit des douces paroles qui s'en écha|i- pent et du sourire qui l)rùle et captive les cœurs. Divin sourire, qui seinble appartenir aux deux plutôt qu'à la terre! Son cou, gracieusement ariondi, efface l'éclat de la neige; sa poitrine est large et relevée; sa gorge, blanche connue le lait, est doucement agitée : on dirait les oscillations des flots quand souffle le Zéi)hire. Des voiles impénétrables aux yeux d'Argus arrêlent le> regards, mais on devine (juc les charmes cachés sont dignes de ceux cpie l'on découvre. Ses deux bras, d'une forme élégante et proportionnée, sont lenni- nés par den\ mains dont l'ivitire ne laisse paraili'C ni les veines ni les res- 64 ROLAND ILUIKUX. sorts cachés. Enfin, un petit pied potelé soutient cette créature angélique, semblable à un esprit céleste rendu visible aux regards des mortels. Tout est séduisant en elle : ses paroles, sa voix, son sourire, sa démarche, ses accents. Comment, en la voyant si belle, Roger eût-il pu lui résister? Les instructions et les avis du myrte ne lui parurent plus qu'une perfide et trompeuse ca- lomnie. Devait-il croire que le mensonge et la trahison étaient cachés sous cet air de candeur et dans ce sourire? Il ne doute plus que le coupable Astolphe n'ait mérité son sort et peut-être un châtiment plus terrible. Il se persuade que ses récits ont été dictés par la colère, la jalousie, les regrets et la vengeance. Bradamante, si belle et si chérie, était loin de son cœur. Les charmes, ou plutôt les enchantements d'Alcine, avaient banni sou ancien amour, que remplaçait une passion nouvelle. Si quelque chose rend excu- sables son inconstance et sa légèreté, c'est de penser que son âme cède à la force de la magie. Cependant, à la table d'Alcine, les lyres, les harpes, les ci- thares font frémir les airs de sons harmonieux. Les chants peignent les déhces et les transports de l'amour. Les fictions de la poésie ajoutent aux charmes de ces récits. La table est plus magnifique et plus somp- tueuse que celle des successeurs de Ninus. La trop célèbre Cléopàtre n'eût point offert à Antoine vainqueur un festin compaiable à celui qu'Alcine sert au paladin qu'elle aime. Je doute même que Ganymède présente rien de pa- reil aux banquets du maitre de l'Olympe. On enlève les tables; tous les convives, réunis en cercle, se hvrent à ces jeux inventés par l'amour pour favoriser les tendres et discrets aveux. Chacun se dit à l'oreille une partie des secrets de son cœur. Alcine et Roger se font avec mystère les plus doux aveux ; un même désir amène la même promesse de se retrouver peiulant la nuit prochaine. Les jeux cessent plus tòt que d'ordinaire. Des pages entrent et apportent des llanibeaux de cire parfumée. CHANT VII. 65 Une vive lumière dissipe les ténèbres. Ils conduisent la joyeuse compagnie dans les appartements qu'elle doit occuper. Une chambre plus riche, plus élégante et plus parfumée est destinée au paladin. Des conserves et des vins exquis sont de nouveau présentés au.K convives, puis tous s'inclinent avec respect et se retirent. Roger repose entre des draps parf innés, qui semblent avoir été tissus par Arachné. D'une oreille attentive, il épie le bruit qui doit lui annoncer Alcine. Au plus léger mouvement, il lève la tête plein d'espoir. Souvent il croit l'entendre, mais il reconnaît son erreur et soupire. Parfois il s'élance hors du lit, ouvre la porte, écoute en vain, et, plein d'impatience, il maudit les heures si longues qui retardent l'instant désiré. Souvent il se dit : « Elle vient! » Et il compte les pas qu'elle doit faire pour le rejoindre. Ainsi mille pensées l'agitent, et parfois il craint de se voir privé par un obstacle imprévu du bonheur qu'il semblait tenir. Enfin Alcine a banni toute crainte ; et, tandis que le calme et le silence lèguent dans son palais, elle verse sur elle les parfums les plus doux et sort doucement de sa chambre. Par une voie secrète elle se rend près de Roger, dont le cœur est en proie à la crainte et à l'espoir. Le successeur d'Astolphe voit enfin paraître l'astre charmant. Un soufre brûlant coule dans ses veines. Ses regards plongent dans cette mer de délices et de beauté. Il s'élance de son ht et presse Alcine dans ses bras. L'enchanteiessen'a d'autre voile qu'un simple tissu de gaze d'une extrême finesse et d'une éclatante blancheur. Ce voile se détache sous les baisers de Roger, et Alcine paraît tout entière hors (lu cristal qui cachait ses contours de rose et de lis. Ils s'enlacent, et le lierre n'étreint pas avec plus de force l'arbre qui le soutient. La ileur que pro- duisent les sables de l'Inde et les plaines de Saba n'a point de parfums aussi suaves que leur haleine... Puis le silence règne et leurs langues muettes expriment encore leur félicité. Les mystères de cette heureuse nuit restèrent secrets, ou du moins on parut les ignorer. Rarement on se repent d'avoir été discret, et souvent il faut l'être. Toutes lesbelles soumises aux volontés d'Alcine entouraieni Uogi'r de prévenances et de soins, mais toutes feignaient de ne point sonpçonnei' son bonheur. Les deux amants ne négligent aucun plaisir. Dans le cours de la même journée ils changent deux et trois fois de vêlements. Pour eux les heures s'écoulent au milieu des jeux, des joutes, de la lutte, de In danse^et des spectacles. Quehpiefois, nssis à ronilne des boscpu'ts, sur les bords d'une fontaine, ils lisent d'aiilicpies fabliaux d'amour. D'autres fois ils poursuivent le lièvre timide sur les coteaux et dans les sombres vallons. Tantôt, guidés par des chiens exercés, ils l)altenl les buissons d'où s'envolent les faisans. La grive évite avec peine les gluaux et les lacets (pi'ils tendent dans les geniè- vres odoriférants. Les poissons, troublés dans louis retraites i»iofondes, ne peuvent échapper aux hameçons et aux lilels. C'est ainsi que Roger s'abandomu' tout entier à la vie la plus molle et la plus voluptueuse, tandis queChailemagne se prépare à conibattic Agramanl. .lene dois point, pour le plaisir de vous parler d'Alcine, onlilier l'Iiisloirede ce gi'and empereur, .le dois me rappeler (pie lir.id.ini.uil e, désolée dt' la perle d'im 66 ROLAND FURIEUX. amant adoré, consiinie sa vie dans les larmes, et que jour et nuit elle parcourt incertaine tous les lieux où elle espère le retrouver. Je commencerai par vous dire que, pendant longtemps, elle chercha vainement dans les vallées, sur les monts, dans les campagnes et dans les cités, cet amant si cher à son cœur et si loin d'elle. Enfin elle se dirige vers le camp des Sarrasins. Elle explore les tentes, les divers quartiers; elle interroge tous ceux qu'elle rencontre. L'anneau de MéHssela rend invisible dès qu'elle le place dans sa bouche, et la préserve de tout danger. Elle ne craint poinfqu'on lui apprenne la mort de Roger, car la perte d'un tel héros eût retenti des rives de l'Hydaspe aux lieux où se couche le soleil. Mais elle ne peut deviner quelle route il a suivie sur la terre ou dans les airs. Seule avec sa douleur et ses regrets, elle ne cesse point de le chercher. Enfin elle songe à revenir dans la caverne où repose Merlin. Peut-ètie que ses cris attendriront jusqu'aux marbres froids de ce sépulcre! Elle obtiendra une réponse, elle saura si Roger vit encore ou s'il a mis fin à ses jours. Mieux instruite, elle prendra une résolution der- nière. Elle se dirige de nouveau vers les forêts voisines de Poitiers. C'est là que dans un lieu sombre et sauvage est le tombeau du prophète Merlin. La bonne magicienne, qui, dans cette grotte, lui révéla les mystères de sa nais- sance et de sa postérité, ne l'a point oul)liée. Toujours pleine de sollicitude pour celle qui doit donner au monde des héros supérieurs aux autres mor- tels et semblables à des demi-dieux, la sage Méhsse veille sur ses actions et sur ses discours : sans cesse elle interroge le sort. Elle a su que Roger, dé- livré des chaînes d'Atlant, et ravi presque aussitôt à Rradamanle, avait été transporté au fond des hides. Mélisse l'a vu, sur ce cheval indocile qu'il ne pouvait pius diriger, parcourir un intervalle immense et suivre un chemin étrange et périlleux. Mélisse n'ignore point que le paladin, oublieux de sa belle amante, de son honneur et de son roi, passe une vie molle et volup- tueuse dans les festins et l'oisiveté. Ainsi Roger consume la fleur de ses années en perdant à la fois son âme, son corps et jusqu'à sa gloire, seule chose qui reste après l'honune et qui le continue au delà du tombeau. La bienfaisante Mélisse, plus dévouée que lui-même à son salut, songe à le ra- mener dans le sentier difficile de la vertu. Semblable au médechi, qui, cruel en apparence, se sert du fer et du feu pour guérir une plaie envenimée et reçoit plus tard les remerciments du malade sauvé et déhvré de ses vives souffrances. Mélisse n'est point aveugle dans son affection pour Roger. Elle n'est pas, comme Allant, uniquement occupée du désir de conserver ses jours; elle ne pense point, ainsi que le vieil enchanteur, qu'il faille, au prix de son honneur et de sa renonnnée, sauver sa vie et sacrifier à une année d'existence l'admiration et les louanges de l'univers. C'était Allant (pii avait ti'ansjiorté le jeune héros dans l'ile d'Alcine. Il espérait lui faire oublier la gloire au sein de cette cour. Par un art plus puissant, il avait dominé la lé- gèreté natiuelle delà magicienne : elle n'eût ])()int rompu une chaîne aussi forte, quand même Roger eût atteint l'âge de .Nestor. La magicieMUf prend la rdule (pii doit lui faire retrouver Rradamanle; elle apparaît à la guerrière, (pii se dilige aloi's vei-s la toudie de Merlin, et bien- CHANT VII. G7 tût, dans l'àme de la jeune fille, la crainte fait place à l'espoir. Mélisse lui annonce que Roger est captif d'Alcine. En songeant que son amant est si loin d'elle et que tant de périls le menacent, Bradamante demeure presque ina- nimée. Elle brûle de voler à son secours. Mélisse la rassure, verse un baume consolateur sur ses blessures les plus vives, et lui promet qu'avant peu de jours elle reverra Roger. « Ma cbère fille, lui dit-elle, confie-moi cet anneau qui triomphe des plus forts enchantements. Je le porterai dans le palais où Alcine cache son captif, et je suis certaine de vaincre son pouvoir : je ramè- nerai Roger prés de toi. En partant vers la première heure du soir, j'arri- verai dans l'hide au lever de l'aurore. » Mélisse l'instruit encore des moyens qu'elle doit employer pour arracher le héros à celte vie efféminée et le rap- peler en France. Bradamante lui remet l'anneau; elle eût donné son cœur et sa vie même pour sauver son amant ! Elle lui recommande mille fois son cher Roger, puis elles se séparent. La guerrière se dirige vers la Provence. Afin d'exécuter son projet. Mélisse fait apparaître un grand palefroi, dont un pied est roux et le reste du corps entièrement noii'. C'était sans doute un des farfadets ou des esprits infernaux soumis à ses ordres. La magicienne, sans ceinture, les jambes nues, les cheveux épars et en désordre, ôte l'anneau de son doigt, car eUe craint qu'il ne nuise à ses propres enchantements. Sa course est si rapide qu'elle se trouve, dès le len- demain, dans l'ile d'Alcine. Sa taille croit alors de plus d'une palme, ses membres grossissent : elle prend l'air et la stature de l'enchanteur Allant, qui éleva Roger avec tant d'amour. Une longue barbe couvre son menton, des rides phssent son front et son visage; sa démarche, le son de sa voix, ses traits, sont exactement semblables à ceux de renchanleur. Elle se tient ca- chée, épiant le moment où Roger sera séparé d'Alcine; et ce n'est pas sans peine, car la magicienne ne peut rester un moment sans lui. Enfin elle le voit seul. Le héros respire l'air frais du matin le long d'un ruisseau ({ui des- cend d'une colline et forme un petit lac riant et limpide. Le paladin a une atti- tude efféminée : il porte des vêtements riches et parfumés : c'est la main d'Al- cine qui a formé ce tissu d'or et de soie. Un magnifique collier de |>ierreiies descend sur son col et son sein, ses bias nerveux sont entourés de joyaux el de bracelets. Alcine a percé ses oreilles avec un fil d'or, et les a ornées de deux grosses perles dont l'Inde et l'Arabie envieraient l'incomparable beauté; sa chevelure bouclée est encore humide des plus suaves })arfums. Son atti- tude, ses moindres gestes respiriMil la mollesse de ces galants esclaves des belles de Valence. En lui tout est changé : telle est la force des charmes d'Al- cine, qu'il n'a plus que le nom de Roger. Méhsse, sous la forme d'AtlanI, l'air triste et sévère, se montre au cheva- lier, qui respecta toujours le vieil em^banteur. Elle attache sur lui ce regard menaçant et irrité qui souvent fil trembler son enlance. « Est-ce donc là, lui dit-elle, le fruit de mes peines et de mes leçons? l'ai-je nourri de la moelle des ours et des lions, t'ai-je appris à étouffer d'horribles dragons, t'ai-je inspiré l'audace d'airacher les griffes Iranclianles des panthères et des ligies, et lt>s défenses des sangliers, pour \v voir nu joui l'Adonis on I'AIIins d'M- 68 li () LAND FIUILILX. cine? Est-ce donc la ce quo l'olj^^oivalion des astres et des fd)res palpitantes des animaux, les lidioscopos, les augures, les songes et les divers sortilèges m'ont annoncé alors que tu étais encore à la mamelle? Tu devais, à l'âge où je (e vois, surpasser en valeur les plus grands héros! Noble commencement! Est-ce ainsi que tu deviendras le rival des Alexandre, des César et des Sci- pion? Hélas ! qui eût jamais pu croire que tu serais l'esclave d'Alcine, et que, pour mieux faire éclater ton opprobre, tu porterais à ton col et à tes bras la chaîne dont elle se sert pour te conduire à son gré! Si lu es insensible aux louanges et à l'espoir des destinées que le Ciel te réserve, du moins n'avilis pas la race qui doit naître de toi; n'éteins point dans sa source ta glorieuse postérité, qui sera, parmi les mortels, plus brillante que le soleil. N'enq)èche point ces grandes âmes, déjà formées dans les décrets étemels, de vivilier ces rejetons dont tu seras le tronc illustre. Ne sois point un obstacle aux triomphes de tes fils et de tes neveux. Songe surtout à ceux de tes nobles descendants qui feront fleurir l'arbre éternel et fécond de ta race, à ces deux héros (pu senis suftiraient pour émouvoir ton cœur, Hippolyte et son frère, les plus grands des rtels! Si je l'en parle plus souvent que des autres, c'est qu'il ne leur nianipiei'a aucune des vertus propres à élever l'homme au plus haut point de la renonnnée et de la gloire. C'est sur eux que je veux fixer ton altcnlioji, car je me souviens de ta joie à la pensée que ces deux héros naili'.iicnl de loi. Un a donc celle Alcine, aujourd'hui souveraine de lou cuMu, ([lie u';.itMi(, ( (uiniu' cHf, niille .Mitres coui'lisanes? Ne s'est-elle pas CHANT VII. 69 livrée à cent autres amants, sans avoir fait le bonheur d'un seul? Mais il faut que tu connaisses Alcine et que tu apprécies ses mensonges et ses arti- fices! Prends cet anneau, retourne auprès d'elle, et tu pourras juger qnels sont ses charmes. » Roger, confus, incertain, fixe les yeux sur la terre, ne sait que répondre et garde le silence. Mélisse profite du moment et passe l'anneau dans son doigt... Le héros revient à lui; accablé de honte, il voudrait se soustraire aux regards et s'enfoncer dans les entrailles de la terre. Soudain Mélisse quitte la forme d'Atlant, désormais inutile; elle reprend la sienne, et instruit Roger du motif qui l'amène. C'est l'amoureuse Rradamante qui l'envoie, Rradamante qui ne peut vivre sans Roger! Elle accourt pour l'arracher des mams de l'enchanteiesse. Pour avoir sur lui plus d'autorité, elle a emprunté les traits d'Atlant de Caréné; mais, en le voyant revenu à la raison, elle a repris sa première forme pour lui faire connaître ce qui le touche, et pour ne lui l'ien cacher. « La belle guerrière qui t'aime d'uji si violent amour, ajoule-t-clle, celle,que ses vertus rendent si digne de ton affection, Brada- mante, ta libératrice, ah! tu ne peux l'oublier! t'envoie cet anneau, qui dé- truit tous les charmes magiques. Elle m'eût donné .son propre cœur, s'il eût pu te servir et te rendre à toi-même. » Mélisse l'entretient encore de l'amour que lui porte Rradamante. Sans se laisser aveugler par sa tendresse, elle lui parle de la valeur de cette guer- rière. Elle remplit sa mission avec tant d'esprit et d'adresse, qu'elle fait naître dans le cœur de Roger la plus violente haine contre Âlcine, cause de ses fautes : il la déteste autant qu'il l'a aimèe.^Tels sont les effets de l'anneau, qui triomphe de cet amour et des enchantements de la magicienne. Le charme est rompu : Roger ne voit plus que ses vices, tous ses attraits son! factices. De la tête aux pieds, tout en elle n'est qu'illusion. Ainsi l'enfanl cueille un fruit mûr, le cache et l'oublie; puis, après plusieurs jours, il le retrouve et s'étonne de le voir désagréable, gâté, re- poussant; il rejette avec mépris et dégoût ce qui fit l'objet de sa con- voitise. De même, grâce aux avis de Mélisse, et avec l'aide de son an- neau, le paladin sui pris voit une hoi'rible créature au lieu de la charmanle Alcine; à ses regards s'offre la plus vii'ille et la plus dil- forme de toutes les femmes. Sa taille a six palmes au plus de hau- teur; son visage est pâle, déchar- né, sillonné de rides; quelques "^ '" ' cheveux blancs lui i-estent à ])oiiie,sa bduclie est dègaiiiic de dénis: elle |ia- l'ait plus jigèc (priIècnlM' et (pic l,i silivllc de Cumes. Mais un art qui nnus e>-l 70 ROLAND ['URIEUX. inronmi Ini permet de paraître jeune et belle. Si par ses prestiges elle a déjà sédnit nn si grand nombre d'amants, Roger, grâce à son anneau, découvre toutes les années qu'elle a pu dissimuler; il perd tout souvenir de son amour en la vovant privée de tous les artifices qui l'avaient si cruellement abusé. Cependant il suit les avis de Mélisse et garde avec Alcine le môme air. Il feint de vouloir essayer ses forces; et, pour s'assurer que sa taille n'a point changé, il se couvre de ses armes, si longtemps négligées. Il suspend à son côté Balisarde, sa bonne épée; il saisit le bouclier d'Atlant, dont l'éblouis- sante lumière est capable d'étourdir ceux qui osent le fixer, et le place à son cou, mais enveloppé d'un voile de soie. Il descend à l'écurie, fait seller et brider un superbe coursier plus noir que l'ébéne. Son nom e.'^l Rabican, et Mélisse lui a vanté sa vitesse. Jadis porté par la baleine, il aborda dans l'ile d'Alcine avec son infortuné maitre, qui, maintenant sur le rivage, est le jouet des vents et des flots. Il eût pu prendre aussi l'hippogriffe, alors atta- ché prés de Rabican; mais la bonne magicienne lui dit : « N'oublie pas com- bien cet animal est indocile! » Puis elle promet de le lui faire retrouver dans un lieu où il sera plus facile de le dompter : elle ajoute que la présence de ce coursier empêchera de soupçonner le départ de Roger. Ce fut en obéissant aux conseils de Méhsse, alors invisible, que le héros, trompant la scélérate et impudique vieille, put sortir du palais. Il s'approcha d'une porte qui aboutissait à la route des États de Logistille. Au moment de franchir le seuil, il fut attaqué à l'improviste par les gardes d'Alcine; mais, en levant son bras redoutable, il les eut bientôt massacrés ou mis en fuite. Il s'élança ver& le pont, le traversa sans résistance, el s'éloi- gna rapidement avant que la magicieime eût pu être informée de sa fuite. Je vous dirai dans le chant suivant la l'oute qu'il prit et comment il parvint dans les États de Logistille. CHANT Vili lioger s'enfuit du palais d'Alcine. — Astoljiho, .secouru par Mélisse, reprend la forme hu- maine. — Le sire de Montauban se rend en Angleten'e, mais il y reste peu de temps el part avec l'espédition. — La charmante Angélique est exposée à la voracité d'un poisson nionstnieux. — Tîoland quitte l'armée de Charles pour chercher sa lielle par toute la terre. h 1 que nous sommes loin do nous douter du nombre d'enchanteurs t^t d'enchanteresses qui vivent parmi nous! Pour se faire aimer et nous séduire, tous changent sans cesse et de forme et de langage. L'art d'évo- quer les esprits et d'interroger les astres est plus faible que leurs enchantements; ils soumettent les cœurs par la dissimulation, la ruse et le mensonge. Heureux celui (|ui posséderait l'anneau d'Angélique, ou qui serait doué d'assez de raison pour connaître ceux dont làmc est jileint' de fictions et darlilices! Tel, qui parait avoir un noble coein', ne serait plus (pi'ini monstre mépri- sable si le Miasque lui était arraché. Combien Hoger dut s'estimer heureux d'avoir ranneau qui lui découvrit la vérité! Ainsi que je l'ai dit, ce paladin, bien aimé el monté sur le léger Rabican, était arrivé en dissimulant son dessein piés de la porte, où les gardes l'atta- quèrent à l'iinpiovisle. Son épée ne resta point oisive à son côté; laissant ensuite ces gardes massacrés ou en fuite, il passa le pont et se dirigea vers la forêt. Mais il ne tarde pas à rcnconti'er un des serviteurs d'Alcine : c'est mie espéce de chasseur, qui porle sur le poing un faucon; il s'en sert avec suc- cès pour prendre le gibier de la plaine ou celui d'un étang voisin. Un chien l'accompagne ; il chemine sur un roussin assez mal é(piii)é. A la vue de Roger et de sa fuite précipitée, il devine que le paladin veut s'échapper; il vient à sa rencontre et lui demande hardiment le motif de celte course rapide. Le silence du héros conflrnie ses soupçons : il essaye de l'arrêter. Le bras gauche 72 ROLAND FURIEUX. tendu d'im air iiienaçanf : a Que diras-tu, s"écrie-l-il, si je te force à rester et si mon faucon nie suffit pour cela? » A ces mots il lance son oiseau, dont Rabican égale à peine la vitesse. Puis il saute de son roussin, qu'il débride, et ranimai part comme une flèche; le chasseur le suit avec l'impétuosité du vent ou de la foudre. Le chien, à son tour, s'attache aux pas de Rabican; moins ardent est le léopard qui poursuit un lièvre. Roger, frémissant de honte, s'arrête et attend l'audacieux, qui n'est armé que d'une baguette dont il se sert pour corriger son chien. Le héros, 'dédaignant de tirer son épée, le laisse approcher; il reçoit un coup de la baguette, tandis que le chien mord son pied gauche, et que le cheval, débridé, lui appUque des ruades violentes et multipliées du côté droit. Le faucon voltige sur sa tète et sur celle de Rabican : tous deux sont déchirés par ses serres. Le cheval, effrayé, n'obéit plus au frein ou à l'éperon. Roger s'impatiente et tire Rali- sarde pour terminer cette lutte ridicule. Vainement il menace le valet et les animaux de la pointe et du tranchant de son épée, cette race maudite n'en devient que plus acharnée : il voit la honte et le péril qui l'attendent. Déjà le son des cloches, des trompettes et des tambours fait retentir les vallons. Un moment de retard et il est attaqué par toutes les forces d'Alcine ; mais il rougirait de se servir de son épée contre un valet sans armes et son chien. P«ur s'en défaire plus promptement, il préfère découvrir le bouclier d'Atlant ; il soulève une partie de la soie vermeille qui l'enveloppe, et la lu- mière éblouissante agit comme elle l'a déjà fait tant de fois. Le chasseur. son coursier et son chien tombent à terre, et déjà les ailes du lançon ne le soutiennent plus dans les airs. Roger, délivré d'eux, les laisse engourdis p.n- le sommeil. GUAM Vili. 75 Cependant Âlcine, éperdue, voit ses gardes massacrés et devine que Roger fuit loin d'elle. Vaincue par la douleur, elle semble inanimée; elle déchire ses vêtements, se frappe le visage et s'accuse de fail)lesse et de stupidité. Toutes ses troupes se rassemblent : une partie suit la route qu'a prise le pala- din, l'autre monte sur des navires pour le chercher sur les eaux. En un mo- ment la mer est couverte de voiles. Désespérée, mais impatiente de saisir le coupable, elle s'embarque elle-même, laissant sa capitale et son palais sans défenseurs. Mélisse, qui épie l'instant favorable pour délivrer ses victimes, peut sans obstacle détruire ou brûler les images, les talismans, les caractères, les maléfices. Elle parcourt la campagne à la hâte, et bientôt cette multitude d'anciens amants d' Alcine, changés en fontaine, en arbres, en rochers, en bêtes féroces, reprennent leur première forme et leur liberté. Tous ces braves chevaliers, ainsi déhvrés, suivent le chemin qu'a choisi Roger, lisse rendent chez la sage Logistille ; et, de là, ils retourneront en Grèce, dans la Perse, dans la Scythie et jusqu'aux rivages de l'Inde. Mélisse renvoie dans leur ])ati'ie, en leur recommandant plus de prudence à l'avenir, Astolphe, ce prince d'Angleterre, qui le premier de tous a recouvré la forme humaine. Il est parent de Bradamantc, et l'intercession de Roger lui a été utile. Ce der- nier a môme donné son anneau pour que le secours de Mélisse fût i)lus effi- cace. Non content d'avoir rendu à Astolphe sa première forme, elle lui fait retrouver ses armes, et surtout cette lance d'or qui renverse tous les cheva- liers qu'elle touche. D'abord aux mains de l'Argail, cette lance est tombée en celles du prince. En France, elle lui assura plus d'une fois la victoire. .Mé- Hsse a vu, dans le palais d'Alcine, toutes les armes d' Astolphe; elle le fait monter en croupe derrière elle sur le cheval ailé du vieil Allant, et elle le conduit chez Logistille. Leur arrivée précède d'une heure celle de Roger. Ce héros, franchissant les rochers sauvages, les précipices, les buissons épineux, les routes escarpées et solitaires, arrive vers le milieu du jour dans une plaine de sable située entre la mer et des montagnes inaccessibles. C'est un désert nu, stérile, brûlé par le soleil, dont les rayons, réfléchis par la montagne voisine, joignent à leurs propres feux la chaleur d'un sable biû- lant. L'air embrasé eût fondu le verre môme ; les oiseaux silencieux reposent sous les ombrages : la cigale, cachée sous h's hiaiiches des arbit's, l'ait seule entendre ses chants monotones. Accablé de lassitude, le jeune héros voit avec tristi'ss(> et désespoir le vaste espace qui lui l'este à parcourir; il faut braver la fatigue, la chaleur et la soif. Je suis à regret forcé de le laisser dans cette fâcheuse situalidu ; luais je ne poux toujours vous entretenir du luême personnage, et je ret(uniie eu Ecosse, pi'és de lìcnaud. Le sire de Monlauban est clicr au idi, à la piiucessc sa (illc, à Inule la (•(iiili'éc. Il a l'ail (•(iiniaitrc sa luissidii. ('.Ii;iilt's deuiaudc i'-ippni de l'An- gleterre et de l'Ecosse, et fait valoii- prés du iii(inar(|ue de justes raisnus. Le roi lui a aussitôt répondu (pi'il enverra toutes ses forces au secuurs de la France, el (|iii' [leii de jours lui suriiioiil |Huir les réunir ; son grand âge l eni- pêchaut (le passer ja nu>r et de les i:ni(lei' eu pei'>ouue, il eu doutiera le 74 ROLAND FURIEIX commandenionl à son fils, plus capable de les bien diriger, el plus en état de soutenir les laligues de la guerre. Ce fils, absent alors, reviendra en temps utile pour se mettre à la tête de son armée. Il donne ses ordres aussitôt, il épuise ses ressources et ses trésors à lever des cavaliers et des fantassins. On prépare des vaisseaux de transport, des munitions de guerre ; puis il accom- pagne Renaud jusqu'à Berwick et verse des larmes en le quittant. Un vent favorable enfle les voiles, Renaud prend congé de ses botes, s'embarque et arrive bientôt en vue de ces lieux où la mer reçoit et repousse tour à tour les eaux de la Tamise. Secondés par le flux, les nautoniers re- montent avec les ranves et les voiles jusque dans la cité de Londres. Renaud apporte au prince de Galles des lettres de Charlemagne, et un message de la part du roi Otbon, qui est aussi assiégé dans Paris. Othon l'exborleà en- vover à Calais son infanterie et sa cavalerie pour voler au secours de la France. Le prince de Galles, régent du royaume pendant l'absence d'Othon, comble d'bonneurs le fils d'Aimon; il accueille sa demande, et fixe le jour du départ de tous les guerriers qu'il rassemble dans la Grande-Bretagne el les îles environnantes. Mais, seigneur, souffrez que j'imite l'habile joueur d'instruments, qui pince tour à tour les cordes et se plaît à varier ses sons, passant du ton grave au ton le plus aigu. Au moment où je vous parlais de Renaud, je me suis rap- pelé la belle Angébque, que j'ai laissée se dérobant aux poursuites du pala- din el faisant la rencontre d'un vieil ermite. Je continuerai son histoire : je vous ai dit qu'elle suppliait cet ermite de lui indiquer la route de la mer. Telle est son aversion pour Renaud, qu'elle ne voit point d'asile sûr en Eu- rope. Du moins elle veut traverser les flots ; mais le vieillard, qui se plaît à la voir, cherche à la retenir près de lui. Cette rare beauté l'enflamme et ra- nime ses sens engourdis. Désespérant de réussir, et voyant que déjà elle s'éloigne, il pique son âne au pas lent et tardif, et cherche à la suivre. La belle s'éloigne de plus en plus; il craint de perdre sa trace et appelle à son aide les esprits infernaux. Une troupe hideuse de démons paraît : il en choi- sit un et le fait entrer dans le corps du coursier d'Angélique, qui semble lui ravir aussi son cœur. Le chien, accoutumé à poursuivre sur les montagnes les lièvres el les renards, abandonne souvent leurs traces pour les attendre à l'endroit où ils doivont revenir tomber sous ses dents meurtrières. De même l'ermite coniiail les sentiers par où doit passer Angélique; je me doute de son projet, el je vous eu instruirai dans un autre moment. Angélique, sans détiance, continue son voyage à grandes ou à petites journées; le démon se tient tranquille dans les flancs de son cheval. Ainsi i)arfois le feu couve long- tenijis avaui d'éclater en un vaste incendie. Lorsipielle arriva près de la mer qui baigne les rivages de Gascogne, elle conduisit son cheval le long du bord, dans les endroits où l'humidité rendait le sable i)lus solide. Aussitôt le dé- mon entraîne au milieu des vagues le coursier, (pii se trouve bientôt à la nage. La jeune fille effrayée s'attache fortement à la selle et tire les rênes pour foi'cer l'animal indocile à revenir au rivage : vains efforts ! Il s'avance de plus en |)lus dans la mer. Angélique relève sa robe, hausse ses pieds, ses GUAM Vili. 75 cheveux épars flottent sur ses épaules au gré du zéphyr. L'impétueux aqui- lon se tait et semble contempler tant de beautés. D'inutiles larmes baignent sesjouesetsonsein; vainement elle tourne ses regai'ds vers la terre, qui fiiil de plus en plus et va l)ientòt disparaître. Enfin, le cheval prend vers la droite une direction nouvelle, puis il dépose son fardeau sur des rochers percés d'effrayantes cavernes. Lorsqu'elle se vit seule en ce heu, dont le seul aspect glaçait d'effi'oi, Phébus se plongeait dans le sein des flots et laissait aux ombres l'empire des cieux et delà mer. Elle reste immobile; el, dans ce! état, il serait impossible de dire si c'est une créature animée ou uiu' statue de pierre. Étendue sur l'arène, les cheveux en désordre, les mains jointes, les lèvres tremblantes, elle lève verste ciel des yeux languissants, et semble reprocher au maitre de l'univers de l'avoir condamnée à un si affreux des- tin; longtemps elle reste accablée et silencieuse. Enfin sa bourbe exhale li- brement ses plaintes , de ses paupières s'échappe un torrent de pleurs. « 0 fortune! s'écrie-t-elle, n'as-tu point épuisé sur moi tes fureurs? Que puis-je faire de plus que de t'abandonner ma misérable vie? En me tirant du sein des flots, où je devais périr, tu veux sans doute m'accabler de plus grands maux encore? Mais pourras-tu trouver de plus effroyables misères? Chassée du trône et sans espoir d'y remonter, j'ai perdu ma réputation, et c'est la pire de toutes les infortunes. Bien qu'iimocenle, mes courses errantes m'oni exposée aux soupçons. Est-il au monde quelque bonheur pour la femme (|ui a perdu l'Iionneur? Soy(>z maudites, jeunesse, beauté, causes de tous mes chagrins! .Non, je ne jiciix remercier le Ciel de m'avoir accordé ces dons, source de tous mes malheurs ! J'ai vu périr mon frère l'Argail, bien qu'il li'il couvert d'armes enchantées; c'est pour moi qu'Agrican, l'oi des Tailares, attaqua mon père Galafron, grand khan de Catbay. Telle est ma misère, (pi'il me faut charpie jour changer d'asile. Ainsi, tu m'as ravi mon honneur, mes Etats, tous les objets de mes plus chères affections : tu m'as fait ton! le mal qui se puisse inventer; à quelles épreuves prélends-lu donc me iéseiv('r?Si la moit an sein des flots ne t'a i)oinl paru as-ez cruelle, livre-moi (bmc à 76 ROLAND FURIEUX. quelque bète venimeuse ou carnassière. Que m'importent les souffrances, pourvu qu'elles aient un terme prochain? Je te rendrai grâce, si ma vie doit bientôt finir. » Tandis qu'elle se lamente ainsi, le vieil ermite parait à ses côtés. Depuis six jours, porté sur ce rocher par un démon, il attend l'arrivée de la belle affligée; il s'approche avec un air plus dévot que Paul et Jlilarion. A son aspect, la confiante Angélique se rassure; son visage est toujours pâle, mais son effroi se calme. « Ah ! mon père, s'écrie-t-elle en le voyant à ses côtés, ayez pitié do moi et de mon sort funeste ! » Et, d'une voix que ses sanglots interrompent, elle lui raconte ce qu'il est loin d'ignorer. Pour la rassurer, le fourbe lui adresse de belles et dévotes paroles ; mais en même temps ses mains profanes caressent ses joues humides, et même son beau sein. Bientôt, plus hardi, il cherche à l'embrasser. Angélique indignée le re- pousse, et le rouge de la pudeur colore ses traits. Le perfide porte une fiole dans un élui ; il l'ouvre et lance quelques gouttes de liqueur dans ces yeux où ètincellent les feux de l'amour. Sous l'influence du ])hiltre enchanté, la belle ferme les paupières et reste couchée à la merci du vieillard. Elle s'endort, incapable de résistance : l'erniile la ])resse dans ses bras, et ses mains iini>udi((ues parcourent tousses charnies, tandis que ses lèvres pres- sent la ])ouche et le sein d'Angélique. Diuis ce lieu sauvage et retiré, per-- .sonne ne peut s'opposer à ces indignités; mais l'âge et la faiblesse de l'er- mite trahissent ses désirs, plus il fait d'efforts et moins il réussit... Enfin, il s'endort près de celle qu'un nouveau malheur doit accabler. Hélas! quand CHANT Vili. 77 elle nous atteint, la fortune contraire ne cesse point de nous frapper! un premier malheur nous en présage d'autres. Mais, avant de vous dire la suite de cette aventure, je vous conduirai au fond des mers d'Occident. Par delà l'Irlande est une île mal peuplée qui porte le nom d'Ébude. Ses habitants, livrés aux colères de Protée, ont été détruits en grande partie par une orque énorme et par d'autres monstres hideux. D'anciennes légendes, vraies ou fausses, racontent que cette île avait autrefois un roi dont la fille était d'une beauté remarquable. Protée la vit tandis qu'elle se promenait avec ses compagnes sur les bords de la mer, et l'amour l'enflamma. Brûlant au sein des ondes, il épia l'instant favorable, la trouva seule, et bientôt la jeune fdle porta dans ses flancs un gage de sa tendresse. Le roi, sévère et impitoyable, éprouva un si violent chagrin, que rien ne put le fléchir, ni les larmes de sa fdle, ni les sentiments de commisération. Il fil périr lanière infortunée et son enfant innocent. Le terrible gardien des l'edoutablcs troupeaux du souverain des mers, Protée, saisi de douleur et de rage, bouleversa les lois ordinaires de la nature ; il envoya des orques, des pho- ques, des animaux étranges qui détruisirent les troupeaux, les champs cultivés, les châteaux et les cités. Les habitants, abandonnant la campagne, se retirèrent dans les murs de leur ville. Les monstres marins les y assiégèrent. Livrés à la crainte et sans cesse sons les armes, les lî^bndiens eurent recours à l'oracle pour savoir comment ils mettraient fin à tant de calamités. Sa réponse fut que le seul moyen d'apaiser Protée était de trouver une jeune fille aussi belle que celle qu'il j'egrettait, et de l'exposer sur les bords de la mer. « S'il est satisfait de sa beauté, il cessera ses ravages ; mais, s'il poursuit le cours de ses ven- geances, vous devez, ajouta l'oracle, en exposer successivement de nou- velles, jusqu'à ce que sa colère soit calmée. » Us commencèrent à offrir chaque jour les plus belles iilles d'Ébude à Protée. La première et toutes les autres subirent la mort. Quandic troupeau cruel sommeillait au fond des abîmes, une orque s'élançait sur le rivage et dé\orait les victimes. Que cette histoire de Protée soit vraie ou fausse, je n'affirmerai rien. Mais je peux dire seulement que cette loi barbare existait, et que l'orque faisait sa proie des plus jolies filles d'Ébude. Si la jeunesse et la beauté sont partout un malheur, c'était dans ce pays un sort affreux. Quand le destin jetait sur ces funestes bords une dainoiselle infortunée, les habitants ne maïuiuaient pas de la sacrifier au monstre. La mort avait saisi un si grand nombre de leurs iilles, et les vents leur amenaient' si rarement .de nouvelles victimes, que souvenl ils exploraient les côtes voisines pour en trouver. Montés sur des bricks et d'autres bâtiments légers, ils voguaient vers les plages les plus lointaines, cherchant à se procurer avec l'or, par le vol, la ruse ou la violence, le moyen de remplir leurs prisons de beautés enlevées, aliii d'alléger leur cruel tribut. L une de leurs fustes passe près du rivage solitaire où la malheureuse Angélique dort encore, étendue sur le sable. Quelques matelots descendent poui' (•(uiper du bois et faire de l'eau, 'fransportés de joie, ils aperçoivent celle jeune beaulé dans les bras de l'ermite. 0 tro)» chère et Iroi» divine 7S ROLAND rURIKl'X. proie pour CCS hoidines méprisables cl féroces! 0 tnrluiic ci'uelle, quelle n'est, pas ton influence sur tous les événements de la vie ; tn vas livrer en pâtuie à la tient impitoyable d'un monstre cette lille incomparable, pour qui le grand loi Agrican vint des cimes du Caucase, à la téle des Scytbes, cher- cher la mort dans les plaines de l'Inde; cette Angélique, pour qui Sacripant exposa sou royaume et son honneur; cette beauté qui faillit ternir la gloire du vaillant sire d'Angeis et le priva delà raison; celle enfin qui bouleversa l'Orieul el vil tous les monarques saisir leurs armes et s'arrêter sur un signe d'elle. Maintenant, hélas! seule, abandonnée, elle ne reçoit ni consolation, ni secours Les ÉbudiensTenchainent tandis qu'elle dort encore d'un lourd sonnneil; ils la portent avec l'ermite dans leur navire, que remplit une trouite déso- lée. Le vent gonfle les voiles et pousse le vaisseau vers l'ile funeste où les jeunes filles sont jusqu'au jour fatal renfermées dans une prison. Cepen- dant, énuis de sa beauté céleste, les Ébudiens se laissent aller à la pitié. Duiaut i)lusieurs jours ils diffèrent son sacrifice, et tant qu'il leur reste une viclhne, ils lui conservent la vie ; mais, enfin, tout en déplorant son sort, ils la conduisent au rivage el la livrent à la faim du monstre. Comment rendre les plaintes, les angoisses, les cris de la jeune fille et les reproches qu'elle adresse au Ciel ! Est-il possible que le froid rocher sur lequel repose, sans aucun voile, ce corps divin, ne se fende pas de pitié? Ce n'est poiut moi ipii conqireudiai tant de dui-elé, moi (pie la douleur saisit à ce poiut que je suis forcé d"iuterronq)re de lugubres chants pour reposer mou iuiagiualiou étcinlc et troublée. La ligi'esse furieuse de la perte de ses CHANT Vili. 79 l)elits, le serpent venimeux qui erre sur les penchants de l'Atlas et sur les sables brûlants de l'Afrique, eût senti quelque pitié en voyant cette belle attachée au rocher. Et toi, Roland, qui dans ce moment même voles vers Paris pour la retrouver ; et vous, fiers chevaliers, dont un démon envoyé par l'ermite interrompit le combat, que ne la vltes-vous réduite à cet état dé- plorable ! Ah ! vous eussiez bravé mille morts pour la secourir ! Mais que pou- viez-vous si loin d'elle, quand bien même vous eussiez connu son destin? Paris était alors assiégé par le célèbre fils de Trojan. La ville était réduite à la dernière extrémité, et il semblait que les ennemis n'eussent plus qu'à s'en emparer, lorsque le Ciel, touché des prières des chrétiens, envoya une pluie abondante qui préserva la ville d'un incendie. La France et le saint- empire échappèrent ainsi au fer des Africains. Le souverain maitre de l'uni- vers abaissa ses regards sur le vieil empereur; un oi'age violent et subit éteignit le feu destructeur, contre lequel tous les secours humains eussent été impuissants. Charles comprit qu'il devait son salut à l'assistance divine : c'est du Ciel que le sage attend son plus grand appui. Roland, en proie à mille pensées tumultueuses, est étendu sur son lit ; il se tourmente et s'agite sans pouvoir trouver le repos. Ainsi l'on voit les l'avons du soleil on de l'asti'o des nuits, lélléehis par la sni lace agitée (rime eau limpide, s'élevei' ou s'abaisser à droite, à gancbe, sur les mm's et les toits. Le scmvenir d'Angéli({ue revient sans cesse, on plntòl ne sort pas de son âme. Le retour des ombres semble rallumer ses feux cacliês pendant K' jour. Celle (|u'il avait ramenée du Catliay a é(lia|»péà tontes ses reclieirlies depuis l'instant où rarmée de Charles fut détiiiile près de lioi'deanx Sa dou- leur était |)lus vive encore Icnsipiil songeait à la faiblesse de sa conduite. « Est-il possible, se disait-il, ([ue jaie montré tant de làclieté ! Onoi! je pou- vais rester nuit et jour près de toi, ô ma chère Angéfuiue (tu me le permi't- 80 no LAND FURIKUX. tais alors) ; coinnient ai-je pu, sans résister à un ordre injurieux, te re- mettre aux mains du vieux duc Naymes? ^'avais-je pas mille justes raisons à leur opposer? Que Charles fût satisfait ou mécontent, ({ue m'importait! Qui eût osé me contraindre? Qui eût pu t'enlever par la force des armes? On m'eût plutôt an-aclié le cœur. Mais Charles ni toutes ses légions n'aui'aient point triomphé de mes efforts! Je t'aurais mise sous hoime garde dans quelque forteresse imprenable ; que dis-je 1 days le centre même de Paris ! Je t'ai perdue par trop de lâcheté. Pourquoi te confier au duc de Bavière? Qui pouvait te garder mieux que moi? Ah ! je ne devais te quitter qu'avec la vie, car tu m'es plus chère que mon cœur, que la lumière du jour ! Je le de- vais, je le pouvais, et je ne l'ai pas fait! Hélas! si jeune et si belle, ô ma douce amie, que fais-tu loin de moi? Quand l'agneau timide égaré dans les bois erre au milieu de la nuit obscure, sa voix appelle le secours du berger ; mais le loup entend ses bêlements, il accourt, et le berger ne tarde pas à pleurer sa perle. Où vas-tu, ô ma seule espérance? es-tu seule, hélas! fugi- tive, sans appui? Des loups cruels ne t'ont-ils pas rencontrée tandis que lu étais loin de ton fidèle Pioland? Je frémis, ô dieux! Hélas! cette fleur, qui m'eût rendu le plus heureux des mortels, fleur que mon respect conserva intacte, la force et la violence te l'ont i)eut-être ravie ! 0 comble de misère ! si celte lleur, qui fut en ma puissance, est profanée, je ne peux que désirer la mort. Puissances célestes, vous pouvez m'accabler de tous les autres maux, mais épargnez-moi celui-ci. Ah! si mes craintes se réalisent, jues propres mains déchireront mon sein et en arracheront mon âme déses- pérée! » C'est ainsi que Roland pleure et soupire en exhalant sa douleur. Déjà tous les êtres delà nature se livrent au repos : les uns sur un duvet moelleux, les autres dans le creux des rochers, au milieu des herbes ou sur les rameaux des myrtes et des hêtres. Toi seul, ò Roland, sans cesse lour- menté par de cruelles pensées, tu peux à peine fermer tes paupières; si tu goûtes un léger et court sommeil, tu ne trouves point le calme bienfaisant ! 11 se croyait transporté sur un vert rivage émaillé de fleurs odoriférantes ; il contemplait l'ivoire et le vermillon naissant que l'amour avait accordés à celle dont les yeux brillants retenaient son âme captive daiR de tendres fdets. C'étaient les regards et les traits de la reine de son cœur; il était le plus heureux des amants... Soudain une tempête s'éleva, brisant les fleurs, déracinant les ai'bres. Moins terrible est l'ouragan qu'excitent l'Aquilon, l'Auster et le vent du midi déchaînés ! Il se trouvait au milieu d'un désert, où il cherchait en vain un abri. Alors, ô prodige inexphcable ! Angéhque disparut dans un brouillard épais ; il faisait retentir les campagnes et les bois de ce nom chéri. « Malheureux que je suis ! s'écriait-il, qui a pu changer sitôt mes félicités en amertume? » Il enteiulait les plaintes d'Angélique (jui l'ap- pelait et invoquait son appui; il s'élançait vers l'endroit d'où partaient les cris et s'épuisait en courses inutiles. 0 mortelle douleur, il ne pouvait la revoir! Puis une voix lointaine prononça ces mots: « N'espère plus de bonheur sur lateire!» 11 se réveilla saisi d'horreur et baigné de larmes. Sans réfléchir ;'i (pici point sont trompeuses les illusions d'un lève produit CHAiNT Vili. 11 par les désirs ou la crainte, Holand se persuade que sa belle maîtresse est exposée à des périls ou à des affronts. Furieux, il s'élance de son lit et s'arme de toutes pièces : sans le secours d'aucun écuyer, il selle Bride-d'Or; pour être plus libre dans son voyage, pour mieux cacher son rang, il ne prend point la cotte de mailles aux couleurs blanche et rouge qu'il îporte d'ordi- naire et qu'U a rendue si fameuse ; mais il choisit une armure noire, en rapport avec l'état de son âme : il l'enleva jadis au Sarrasin Amostan, tombé sous ses coups. Monté sur Bride-d'Or, il part au milieu de la nuit, sans prendre congé de l'empereur et sans avertir son cher Brandiniart. Mais lorsque le soleil, secouant sa chevelure d'or, quitte les splendides demeures de Tithon et dis- sipe les ombres, Charles est instruit de son départ. Son neveu s'éloigne dans le moment où son bras lui est le plus nécessaire. L'empereur ne peut cacher sa colère ; il exhale des plaintes et des reproches amei's, et menace Roland de son courroux. Brandimart, que ce paladin aimait plus que lui-même, soit qu'il fût blessé des discours de Charles, soit qu'il espérât ramener Roland, partit sur la fin du même jour sans l'annoncer à Fleur-de-Lys, de peur qu'elle ne s'opposât à son projet. Fleur-de-Lys était une gracieuse princesse, aimée de Brandimart ; elle était douée de prudence et de douceur. Il lui cacha sa fuite parce qu'il espérait ne s'éloigner que pour un jour; mais une foule d'aventures l'empêchèrent de revenir aussi promptement. Après un mois d'attente, Fleur-de-Lys, ne pouvant résister à son inquié- tude, se mit à sa recherche, sans guide, sans écuyer. Quand le moment sei'a venu, nous dirons les pays qu'elle parcourut, et comment elle rejoi- gnit son amant. Il est plus nécessaire que je vous parle du comte d Angers. Dépouillé des armes et des devises d'Almont, Roland s'approcha de l'une des portes de Paris; il dit à l'oreille du capitaine de garde :« Je suis le Comte. » Le pont s'abaissa, et il prit la route la plus courte |)our se rendre au camp ennemi. Ce qui lui an iva se trouve dans le chant suivant. CHANT IX PïOland apiirenil la loi impie de l'ile d'Eludo, ([ui vfut que les jeunes fdle^ ^'- mosque. lie peut-on espérer d'un cœur sou- mis au cruel et perfide amour? Roland a oublié ses serments. Un héros naguère si sage, si plein de respect pour les choses sacrées, et défenseur de la sainte Eglise, mam- tenaiit, égaré par une folle passion, ne songe plus à ses devoirs, à l'eni- pei'our son oncle, ni à Dieu lui- même. Pour moi, je l'excuse volon- tiers et je me féhcite d'avoir un si noble compagnon de ma faiblesse; je me sens toujours aussi liéde, aussi peu ardent pour le bien, que vif et empi'ossé à goûter le plaisir. Roland, couvert d'une armure noire, sans nul souci des nobles compagnons qu'il abandonne, se dirige vers la plaine où les Sarrasins d'Afrique et d'Espagne ont dressé leurs pavillons. Le camp vient d'être détruit parla pluie et l'orage; des groupes de quatre, six, huit, dix, vingt guerriers sont épars sous les arbres ou sous quelques restes de toits. La plupart, accablés de fatigue, se livrent au soni' meil. Les uns sont étendus sur la terre trempée, les autres ont la tète ap^ puyée sur leur main. 11 eût été facile au généreux Roland d'en massacrer un grand nombre ; mais il dédaigne de se sei-vir de Durandal pour frapper des gens endormis. Il court de tous côtés, cherchant à découvrir Angélique. Il interroge ceux qu'il trouve éveillés, leur décrit le visage et les vêtements de sa belle, et leur demande la roule qu'elle peut avoir suivie. Le jour connnence à poindre. Roland aie coslumedes Sarrasins, ci il pciil e li A. M IX. 83 sans obstacle explorer (ont le camp ; il parle la laii<;ue des Al'ricains avec tant de facilité, qu'on l'eùl pris pour un enfant de Tripoli. Après trois jours d'inutiles recherches, il se met à parcourir toutes les villes et tous les bourgs de France, depuis l'Auvergne jusqu'à la Gascogne, des confins de la Provence à l'extrémité de la Bretagne, des limites de la Picardie aux fron- tières d'Espagne. On était à la fin d'octobre et au commencement de novembre, à celte époque où les brouillards et les frimas dépouillent de leur verdure les arbres, naguère l'ornement des campagnes; désormais leur cime est nue et leurs rameaux sont desséchés. C'est alors que les oiseaux se rassemblent en bandes nombreuses pour fuir les rigueurs de l'hiver. Le paladin amoureux continue ses recherches sans s'arrêter, ni pendant l'hiver, ni au retour de la saison nouvelle. Habitué à changer sans cesse de contrée, il arrive un jour sur les bords d'un fleuve qui sépare la Bretagne de la Normandie et porte dans l'Océan ses ondes tranquilles. 11 était alors gonflé et couvert d'écume ; les neiges fondues et les pluies descendues des montagnes l'avaient fait dé- border de ses rives. Torrent impétueux, il avait entraîné le seul pont qui permit de le traverser. Roland voit qu'à moins d'être poisson ou oiseau il faut inventer un moyen pour passer sur l'autre bord. Soudain parait une na- celle; une jeune dame est au gouvernail- Le i)aladin lui lail signe d'ap|>ro- cher. Elle vient vers le rivage, nuiis elle a soin de lenir la pi'one à ime lellr distance qu'on ne puisse contre sou gré numler dans la barque, llulaiid la 84 UOLAM» rUIUEUX. su])plic de le trausporler sur l'autre rive, mais elle lui répond que nul clie- valier ne recevra d'elle ce service s'il ne promet de tenter, à sa prière, la plus juste et la plus nol)le dos entreprises : « Si vous voulez, ajoutc-t-cUe, que je vous fasse passer sur l'autre rivage, jurez-moi qu'avant la fin du mois où nous allons entrer vous irez joindre l'armée que rassemble le roi d'Irlande , il veut détruire l'ile d'Él»ude, la plus cruelle de toutes celles que la mer baio-ne de ses eaux. Vous n'ignorez point (pi'au delà de l'Irlande se trouve un arcbipel; les habitants de l'île d'Ébude, obéissant à une loi barbare, vont de rivao^e en rivage enlever toutes les jeunes beautés qu'ils peuvent saisir. Puis, chaque jour, ils livrent l'une d'elles à la voracité d'un monstre marin habi- tant de leurs rivages. Ils reçoivent aussi de fort belles captives des mains des corsaires et des marchands. Ainsi chaque journée a sa victime. Jugez donc combien de jeunes beautés ont déjà péri ! Si vous êtes accessible à la pitié, si vous n'êtes pas rebelle à l'amour, vous voudrez unir vos efforts à ceux de ces guerriers armés pour une si juste cause. » Ces mots suffisent. Roland ne peut entendre parler d'une action injuste ou cruelle sans désirer de la punir; il jure d'être le premier au combat. \]n secret pressentiment lui fait craindre qu'Angélique, si longtemps cherchée en tant de lieux, ne soit devenue la proie de ces barbares. Cette pensée le trouble et lui l'ait oublier son premier dessein. Aussitôt il se décide à voguer sans retard vers l'ile cruelle. Le lendemain, avant que le soleil se plonge au sein des mers, il arrive près de Saint-Malo et s'embarque sur un navire. Les voiles sont déplovées ; et, dépassant le mont Saint-Michel pendant la nuit, il laisse à sa gauche Saint-Brieuc et Landriglier. Il longe les côtes de Bretagne et se dirige vers les blanches falaises qui liient donner à l'Angleterre son antique nom d'Albion. Mais le vent du sud a cessé de souftlf r, l'Aquilon et l'Auster se déchaînent avec tant de violence que les matelots sont obligés de carguer les voiles et de s'abandonner à la merci des flots. Le vaisseau perd en lui jour le chemin qu'il a fait en quatre. On tient la pleine mer, car le navigateur expérimenté craint de voir le navire échouer et se briser sur la côte. Durant quatre journées il est le jouet des vents irrités. Enfin leur furie s'apaise, et le vaisseau entre paisiblement dans le beau fleuve d'Anvers. Une fois en sûreté, tous s'empressent de débarquer. Bientôt un vieillard aux che- veux blancs et à l'air vénérable s'avance vers Roland, qu'il reconnaît pour être le chef de cette troupe. Il le prie de se rendre près d'une demoiselle ai- mable, spirituelle et d'un extérieur plein de charmes; si le paladin l'exige, cette beauté viendra le trouver sur son vaisseau pour l'entretenir. Le vieillard ajoute : « Nul chevalier n'a pu jusqu'alors lui refuser celte grâce et des con- seils, car sa position est affreuse. )> Le généreux et courtois paladin s élance sur la rive et n'hésite point à suivre le vieillard. Roland est conduit dans un palais; il trouve au haut du perron une dame couverte de longs habits de deuil. Son visage, jeune encore, porte l'empreinte d'une gi'ande douleur; dans les salles, dans toutes les pièces de cette de- meure sont des signes de tristesse, l^a dame comble le héros de marques d'Iidinu'iH' cl de pi'(''\i'u;iiice.> ; elle le l'ait asseoir, el d'iuu' Vdix laiiguiss;nile CHANT i.\. 8r. elle lui adresse ce discours : « Seigneur, je suis fdle du conile de Hollande. Bien que j'eusse deux frères, mon père m'aimait avec une telle tendresse qu'il accueillait toutes mes prières. J'étais heureuse et au comble de mes vœux, lorsque le duc de Zelande, qui allait en Biscaye pour y combattre les Maures, vint à notre cour. Toutes les grâces, toutes les fleurs de la jeunesse brillaient en lui. Bientôt je me sentis consumée des feux de l'amour, et il eut peu d'efforts à faire pour me séduire. Je crus, je crois encore que son cœui- était sincère comme le mien. Des vents contraires à sou vaisseau, mais pro- pices à mes vœux, le retinrent parmi nous, et quarante jours fortunés s'écou- lèrent avec la rapidité d'un moment; il put me voir et me jurer qu'à son retour il m'épouserait : je lui fis le même seinienl. Le duc de Birène {c est le nom de mon amant) s'était à peine éloigné, ipie le roi de Frise, dont les États sont séparés par un fleuve de rcnx de mon père, conçut le projet de me donner pour épouse à son fils Arbant. Il envoya les plus illustres seigneurs de sa cour pour demander ma main. .le ne pouvais (Miblier la foi que j'avais jurée : l'eussé-je voulu, l'amour ne l'aurait jias peiniis! Je pris d'avance les mesures nécessaires pour faire échouer cette négociation, et je déclarai a mon père que la mort me semblait pi-èfèrable au chagrin de devenir l'èpeuse du prince de Frise. Ce tendre père, (pii n'avait pas d'autre volonté que la mienne, ne songea point à me contraindre; il seff(n'ça de me consoler: la négociation fut rompue. L'orgueilleux roi de Frise fut eutié de dépit, la haine et la rage s'emparèrent de son âme; il envahit la Hollande et nous lì! une guerre cruelle où tous mes proches trouvèreiil la mort. Ce prmce est doué d'une force et d'une vi|;ueur prestine sans égale! Habile à laire le mal, sa ruse est telle que l'adresse, le courage, la l'oi'ce mém(\ i-ien ne lui n'sisle. 8() ROLAM) FURIEUX. Il possède une arme iiiconiiiie à nos aïeux, et que nous n'avions jamais vue. C'est un tul)e de fer creux, long de deux brasses, dans lequel il place de la poudre et une balle. Dès qu'on approche le feu d'un petit soupirail posé près de la base de cette canne, la balle, s'échappant avec un bruit semblable au tonnerre, perce, brûle, abat, fracasse, comme la foudre, tout ce qu'elle touche. Ainsi le sang jaillit de la veine qu'a percée la lancette du médecin. C'est à l'aide de cette arme qu'il a mis deux fois notre armée en déroute et tué mes deux frères. Au premier choc, l'un d'eux eut son haubert fracassé, et la balle lui traversale cœur. Dans un nouveau combat, l'autre, qui fuyait, fut atteint entre les épaules, et la balle sortit par la poitrine. Mon père, dé- pouillé de tous ses États, se défendit un jour dans le dernier de ses châ- teaux; il reçut le coup fatal au milieu du front, de la main du traître qui I ajustait depuis longtemps. Seule héritière de la Hollande après la mort de mon père et de mes frères, je reçus du roi de Frise l'offre d'une paix du- rable aux mêmes conditions; il fit savoir à tous mes sujets quelles étaient ses intentions si je voulais épouser son fds. La haine que je portais aux injustes destructeurs de ma famille et de mon trône, la promesse que j'avais faite à Birène de l'épouser à son retour d'Espagne, m'inspirèrent le courage de»ré- pondre que je préférais une ruine complète et la mort à un pareil destin. Mes sujets essavèrent de me ramener à d'autres sentiments; plusieurs d'entre eux, effravés des menaces du duc, déclarèrent qu'ils me Hvreraient ainsi que mes domaines plutôt que de subir les calamités dont mon obstination serait cause. Je restai inflexible. Une grande partie d'entre eux se révolta et fit un pacte criminel avec le tyran. Puis, ^'emparant de la forteresse où je m'étais réfugiée, ils la livrèrent avec ma personne aux mains du roi frison. Celui-ci me traita d'abord avec égards et me promit de respecter mes biens et ma vie, mais il persistait dans son projet de me faire épouser son fds. La mort m'eût semblé un bienfait, car elle m'eût affranchie de tous mes tourments. Cepen- dant je brûlais de me venger de tant d'outrages; mille projets s'offraient à mon esprit : je dissimulai ma haine; je feignis de désirer qu'il oubhàt mes premiers refus, et je parus souhaiter de m'unir à son fils. Puis, entre les plus fidèles serviteurs de mon père, je fis choix de deux frères, dont je connais- sais 1 intelligence et la résolution; ils avaient pas^é leur enfance auprès de moi, j'étais sûre qu'ils me sacrifieraient leurs biens, leni' patrie ot même leur vie : je leur, révélai mon dessein, et ils jurèrent de me seconder. L'un d'eux se rendit en France pour s'assurer d'ini légei' vaisseau, l'autre resta prés de moi. Tandis que tout le monde, Frisons et étrangers, attendait la prochaine célébration de mou mariage, on apprit que le duc de Birène rassemblait une armée dans la Biscaye, et qu'il se proposait de venii- en Hollande. Le jour de la bataille où avait péri le premier de mes frères, je lu; avais envoyé un cour- rier. Pendant qu'il s'occupait à lever des troupes, le l'oi de Frise eut le temps de léunir les siennes. Birène, mal informé de ces pivparatifs, continuait de rassembler des navires et des soldats. Cependant le tyran laisse à son fils le soin de hâter la conclusion du mariage; il'mo>nte sur ses vaisseaux, joint Birèue, ratta({ue, biûleou coule ses navires et le fait pi-isoiuiier. Ignorant ce GUAM IX. 87 désastre, j'épouse Arbant. Le jour finissait à peine, et déjà le prince voulait user de ses droits. Derrière les rideaux du lit j'avais fait cacher mon servi- teur fidèle; il laisse au prince le temps d'arriver et de se coucher; puis d'un bras vigoureux il lui fend la tête avec une hache. Je m'élance hors du lit, je lui plonge dans la gorge un poignard. Arbant perd la voix et la vie. Le mau- dit tombe ainsi qu'un bœuf abattu par la massue. Bravant la fureur de Cy- mosque, de ce roi barbare, meurtrier de mon père et de mes frères, et qui, non content de me forcer à épouser son fils, avait voulu peut-être me donner la mort à moi-même, je m'enfuis avant qu'on songe à m'ai-rèter : j'emporte mes effets les plus précieux. Mon compagnon me descend par une fenêtre du palais qui donne sur la mer. Près de là son frère m'attend sur un vaisseau (pi'il a amené de Zelande. Alors, avec l'assistance de Dieu et l'aide de nos voiles et de nos rames, nous cherchons notre salut dans la fuite. « Je ne sais si Cymosque fut plus ému de douleur ((ue de rage. Triom- phant, chargé de dépouilles, maitre de Biréne, il arriva le jour suivant dans ces lieux témoins de ma vengeance; il s'attendait à trouver des noces et des festins, il ne vit partout que le deuil le |)his sinistre. Les Inrnies ne peu- vent l'appeler les morts de leurs tombeaux, la vengeance seule i)eut aiiaiser la haine. Navré de douleur, }tlein de rage, Cyni()s(jue ne songe plus qu'à s'emparer de moi. Tous ceux (pi'il croit mes amis, ou ceux des deux frères mes libérateurs, sont mis à mort; on ravage, on brûle leui's domaines. 11 veut tuer Biréne, dans la pensée (pie c'est le plus affreux chagrin qu'il puisse me causer; mais il léfléchit (pi'en le retenant captif il aurait un moyen de me faiie tomber dans ses pièges. Il lui impose le cruel et terrible choix de me livrer par la force ou par la ruse, avec l'assistance de ses pa- rents et de ses amis, ou de péiir Ini-niènie. Vinsi de ma mort dépend son salut. J'ai fait jusqu'à présent tout ce (|ni était en mon pouvoir, hors de me livrer à Cymosque, pour délivrer le duc de Zelande : j'ai vendu six châteaux 88 ROLAND FUniEl'):. quo j'avais on Flandro; avoo lo prix j'ai ossayô de corrnnipro les gardes do Bii'èiie, j'ai voulu soulever contre le tyran les Anglais et les Âlloniands. Soit que mes émissaires aient mal rempli leur devoir, soit que leurs efforts aient été inutiles, je n'ai reçu que des promesses et point de secours. Peut-être se sont-ils approprié l'or que je leur ai confié. Cependant le terme fatal ap- proche ; bientôt la force ni tous les trésors ne pourront arracher Biréne au trépas : je lui ai sacrifié mon père, mes frères et mon trône; dans l'espoir de le délivrer, j'ai perdu le peu de biens qui me restât : je ne sais plus quel parti prendre, et peut-être, pour sauver la vie de celui que j'aime, faudra-t-il que je me livre à mon plus cruel ennemi. Je n'hésiterais point, et il me serait doux de mourir pour lui ; mais puis-je compter que le traître observera un pacte qui doit me coûter si cher? Qui m'assure que le tyran ne me trompera pas lorsqu'il me tiendra en son pouvoir? 11 n'assouvira sur moi qu'une partie de sa rage, et Birène immolé n'aura point le temps de pleurer la mort de celle qui aura donné ses jours pour lui. « Tels sont, seigneur, les motifs qui m'engagent à vous raconter mes malheurs et à vous consulter, ainsi que tous les chevaliers que je rencontre. J'espère toujours que l'on m'indiquera le moyen de traiter sûrement avec Cymosque, mais je les supplie en vain de m'accompagner. Si je dois me livrer au barbare, je désire avoir les témoins et les garants de sa promesse de délivrer Birène. Jo ne veux point qu'après m'avoir immolée il me donne une seconde mort dans la sienne; je les supplie de forcer le tyran à tenir sa parole en délivrant Birène dès que j'aurai perdu la vie. La mort me sem- blera douce, car j'aurai sauvé mon époux. Nul d'entre eux n'a pu jusqu'à pré- sent m'assurei- que Cymosque consentira à délivrer Birène. Dès qu'il m'aura en sa puissance, il me gardera sans se soucier des plus braves chevaHers. Tous redoutent cette arme terrible à laquelle no résistent ni cuirasses ni hauberts. Soigneur, si votre courage répond à la noblesse de votre figure et à votre aspect imposant, vous consentirez à m'accompagner : je bannirai toute crainte ; vous saurez m'arracher dos mains du barbare s'il ose manquer à sa parole! S'il la tient, ma mort sauvera les jours de mon époux. » La princesse do Hollande termine ainsi un discours que ses soupirs et ses plaintes ont souvent interrompu. Roland, dont le cœur est prompt à rendre service, lui répond : « Je ne m'arrêterai point à do vaines paroles, je vous suivrai, je ferai plus que vous ne me demandez. » Il ne lui conseille pas de se livrer à Cymosque pour sauver Biréne ; il se fie en son bras et dans la bonté de Durandal pour les protéger tous les deux. Aussitôt, favorisé par le vent, il prend par un ciel sans nuages la route de Frise. Il soliate, car il veut combattre au plus tôt le monstre d'Ébudo. Un pilote habile dirige le vaisseau vers la haute nior, en vue des îles de Zelande. H les côtoie, les dépasse les unes après les autres, et arrive en Hollande le troisième jour. Roland ne permet point à la princesse d'aborder ; il espère lui épargner le soin de descendre et lui annoncei' bientôt la mort de son ennonn. Couvert de ses armes, il touche le rivage et choisit pour CHANT IX. 80 montino un robuste cheval danois nourri dans les gras pâturages de la Flandre : ce cheval est peu propre à la course. Roland a laissé dans un port de Bretagne le superbe et vaillant Bride-d'Or, à qui Bavard seul pour- lait être comparé. Le héros arrive au port de Dordrecht ; les portes sont gardées par de nombreuses troupes, selon la précaution ordinaire pour tenir en respect une ville nouvellement conquise. Les Frisons n'ignoient pas qu'un cousin de Birène a réuni des soldats et des vaisseaux en Zelande afin de scourir son parent. Roland dit à l'un des gardes d'avertir le roi qu'un chevalier errant désire se mesurer avec lui, la lance et l'épée à la main : s'il est vainqueur, on lui livrera celle quia tué Ai'bant, elle est tout prés et à la disposition du cheva- lier; s'il est vaincu, Cymosque rendra sur-le-champ son captif. L'envoyé vole en toute diligence remplir sa mission ; aussitôt le lâche et déloyal tyran conçoit un projet que lui dictent la fraude, le mensonge et la trahison : il veut se saisir du chevalier, dans la pensée que s'il a dit vrai il suffira de le prendre pour s'emparer facilement de celle dont l'offense lui fut si cruelle. Il ordonne à trente hommes armés de suivre un chemin détourné et d'aller attaquer par derrière le chevalier, ({u'ils pourront aussi envelopper. Puis il gagne du temps à l'aide de paroles captieuses ; et dès qu'il pense que les soldats sont en embuscade, il sort de son château à la tête d'une troupe aussi nombreuse. Semblable au chasseur qui fait cerner des bètes fauves dans l'intérieur d'un taillis; pareil encore au pécheur de Volane qui entoure avec de longs filets l'espace de mer où les poissons se sont rassemblés, le roi de Frise ne nègUge rien pour que Roland ne puisse s'échapper : il espère le prendre vivant; et, certain d'une victoire facile, il n'emporte pas cette arme meurtrière, fondre terrestre dont il se servit pour exterminer tant d'ennemis. L'oiseleur rusé conserve eu vie ses premiers captifs, afin d'attirer par leurs cris et le battement de leurs ailes un plus grand nondjre d'oiseaux dans ses filets. Ainsi le Iraitre compte se servir de Roland pour attirer son ennemi. Mais, quelle que fût l'habileté de ce raisomiement, Roland était un terrible oiseau, et son bras rompit au premier choc le cercle où Cvmosque comptait l'enfeimer. Le sire d'Angers fond, la lance en arrêt, sur le plus épais de la troupe. Il perce le premier de part en part, puis i\n second, puis un troisième, un (|uatrième, un cinquième, un sixième; il les tient en l'air, tous embrochés ; la lance n'est point assez longue pour en percci' un plus grand nombre, mais la pointe, (pii soit entre les épaules du dcniier, lue encore le septiènu'. L'archer habile n'en use point autrement lorsque, sur les bords d'un canal ou d'un maiais, il dirige sa flèche sur les grenouilles; la pointe leur ti'averse le dos, le milieu du corps, et l'acier en est bientôt couveit. Cependant la lance de Roland se rompt sous ce fardeau trop lourd, il nu't au vent Durandal. La formidable èpèe, (pii ne porta jamais deeoii|ts en vain, perce ou déchire cavaliers et fantassins; le bleu, le liianc, le vert, le noir et le jaune disparaissent sous la couleur merveille du sang. Cymos(pie se repent alors de n'avoir pas pris le tube creux et le feu, qui lui seraient 90 n OLA Mi FURIEUX. d'un si grand secours. D'une voix haute et menaçante il crie à ses soldats de le lui apporter ; mais ils ne l'entendent plus, tous fuient vers la cité, d'où ils n'osent plus sortir. Le barbare, qui voit ses gens fuir de toutes parts, les suit, court à la porte et veut faire lever le pont-levis, mais Roland le serre de trop près. Cymosque, le laissant maitre du pont et des deux portes, devance tous les fuyards. Le paladin dédaigne de frapper de misé- rables guerriers, c'est le traître qu'il veut atteindre. Cependant son coursier trop pesant ne peut suivre Cymosque, à qui la terreur donne des ailes. Celui-ci, prenant un détour, disparait aux l'ogards du héros ; puis il ne tarde pas àrevenii' avec une arme nouvelle; il tient son tube de fer creux et attend son ennemi au passage. Ainsi le chasseur, accompagné de ses chiens, la poi- trine et les flancs couverts dun cuir épais, armé d'un fort épieu, gaiette le sanglier qui descend de la montagne; l'animal superbe brise avec son front les arbres et les rochers; on dirait que la forêt tombe et que le mont s'en- tr'ouvre avec fracas. Cymosque est à son poste, et il épie l'audacieux comte. Dès qu'il l'aper- çoit, il souffle son feu, l'approche du fer, et la flamme s'en échappe soudain. Brillante comme l'éclair, elle traverse l'espace avec le bruit du tonnerre : les murs tremblent, le sol frémit sous les pieds et répète au loin l'ef- froyable son ; le trait ardent perce et brise tout ce qu'il rencontre, mais il sert mal le vœu du perfide : soit que Cymosque se soit trop pressé, soit que sa haine l'ait égaré, soit que l'effroi ait fait trembler son bras et sa main, soit enfin que la bonté divine, protectrice du champion de cette juste cause, l'ait dérobé à une si prompte moit, la balle ne frappe que le coursier, qui tombe sans pouvoir se relever ; le paladin roule avec lui, mais touche à peine la terre ; et, plus fier et plus vif qu'Antée, il semble que ses forces sont doublées. Celui qui vit tomber avec un horrible fracas les foudres de Inpiter, celui fini a vu la flamme pénétrer sous la voûte où sont renfermés le charbon, le soiilVe et le salpêtre, alors que les airs sont en feu, les murs arrachés et dispersés, les rochers et les marbres en éclats, peut seul se faire CHANT I\. 91 uno idèo de Roland, dont l'aspect et les regards épouvanteraiont Mars lui- même. Le roi de Frise, cédant à l'effroi, tourne bride ; mais, plus rapide que la flèche lancée par un bras \igoureux, le héros vole sur ses pas : son lourd coursier a mal secondé ses efforts, la légèreté de ses pieds le servira mieux. Il poursuit le perfide avec une incroyable rapidité ; bientôt il l'atteint : il lève Durandal, frappe le cimier du casque et fend en deux la tête coupable. Cymosquo mord la poussière et rond le dernier soupir. Alors une rumeur nouvelle s'élève dans la ville : on entend le bruit des armes. Le cousin de Birène, qui conduit une armée à son secours, a trouvé les portes ouvertes et les gardes en proie à la terreur ; il est entré et par- court sans obstacle toute la cité. Le peuple, ignorant ce que veulent et ce que sont ces guerriers, fuit en désordre. Enfin, leur costume et leur langage les font reconnaître pour des Zélandais ; ils présentent un drapeau blanc en signe de paix, et le che.'' de l'armée offre à celui de la cité son appui contre les Frisons, (jui tiennent captif leur souverain. Le peuple abhorrait Cy- mosquo; il regrettait le roi qui avait été mis à mort, il avait souffert des rapines, de l'injustice et do la cruauté do ce tyran. Uni aux Hollandais et aux Zélandais, Roland tue ou disperse tous les Frisons. On n'eut point besoin de chercher les clefs, on brisa les portes de la prison de Birène, qui put témoigner à Roland toute sa reconnaissance. Le héros, suivi d'une foule nombreuse, se rendit an vaisseau, uù lattendail la bolle Olympio : tel était le nom do la jeune sunvoraino do cette contrée; elle - / A m n'eût jamais osé croire que le sire d'Angoi-s forait l.nil \n)i\v olio : ^a sonio espérance était de délivrer son époux en sacrifiant sa vio. 02 ROLAND TLRIKUX. Le peuple comblo Roland crhonneurs et de respects, et il serait superflu de dire iri quelles furent les actions de grâces de Birèue et dOlyuipie. La princesse remonta sur le trône de ses pères et le peuple lui jura fidélité. Unie à son époux par ce lien sacré, elle lui confia les rênes du pouvoir. D'autres soins occupèrent Birène ; laissant le gouvernement de la Hollande à son cousin, il engagea sa nouvelle épouse à le suivre dans ses forteresses et ses domaines de Zelande. Il annonça qu'il se proposait de conquérir la Frise, et qu'un puissant gage de succès était en son pouvoir : c'était la fille de Cymosque, restée captive avec un grand nombre des siens; il voulait la don- ner pour épouse à son plus jeune frère. Roland s'embarqua le même jour. De tant de dépouilles le généreux chevalier n'emportait que cette arme, dont les effets ressemblaient à ceux de la foudre. H ne songeait point à l'employer pour sa défense ; une victoire remportée en abusant d'un si grand avantage lui eût paru le comble de la lâcheté : il voulait, au contraire, ensevelir à jamais et mettre à l'abri de toutes les recherches l'arme, la poudre et les balles dont il s'était emparé. Dès qu'il se vit dans la haute mer, loin de tous rivages, hors de la portée de tous les regards, il la saisit et s'écria : « Je ne veux point qu'un chevalier puisse jamais mettre en toi sa confiance! je neveux pas que la faiblesse et la lâcheté triomphent ainsi de la force et du courage! Invention maudite, arme abominable forgée par Belzébuth lui-même dans les cavernes du Tartare, retourne aux enfers, qui t'ont vomie, toi qui peux détruire l'univers! « A ces mots il jette le tube au fond de l'abîme, et les voiles gonflées entraînent son vaisseau vers l'ile cruelle. Il n'aborde point en Irlande, de peur qu'une aventure nouvelle ne retarde son arrivée. «Ah! s'écrie-t-il, pourquoi ne me suis-je point hâté davan- tage ! » Il ne s'arrête ni en Angleterre, ni eu Irlande, ni sur les rivages op- posés ; il brûle de connaître le sort de celle qu'il adore, qu'il préfère au reste de l'univers, et sans laquelle il n'est plus de bonheur pour lui. Mais laissons ce héros voguer sous la conduite du petit archer nu dont les flèches ont percé .son cœur. Avant de poursuivre son histoire, je vous in vile à retourner en Hollande : je crois que vous regretteriez tout autant que moi de ne point assister aux noces qui s'y préparent. La magnificence et la splendeur de ces fêtes nuptiales seront encore surpassées par celles qui se feront en Zelando ; mais je n'ose vous engagera venir voir celles-ci, car de nouveaux incidents pourront les troubler. Vous en connaîtrez les détails dans le chant suivant, si vous avez la patience de m' écouter. CHANT X Olympie est aliandonnée par l'inçri'at Birène, qui brûle d'un nouvel amour. — Échappé aux fers d'Alcine, Roger i7ionte sur l'hippogriffe et vole à de meilleures destinées. — 11 voit l'armée qui se rassemble aux bords de la Tamise pour aller au secour:, de l'empereur. H sauve de l'orque la reine de Cathay. frN armi tous ces amants fidèles, dont A la tendresse et la constance furent célèbres dans l'infortune comme dans la prospérité, Olympie peut servir de modèle. L'antiquité, les temps modernes n'offrent point d'exemple d'un plus grand amour. I<]lle en a donné à Birène les preu- ves les plus éclatantes et les plus certaines; elle a fait tout ce qui était en son pouvoir, elle lui a ou- vert son âme et son cœur. Si la confiance et le dévouement méri- tent d'être payés de retour, per- sonne n'a mérité mieux qu'elle l'attachement de Birène; il eût dû l'aimer plus que sa propre vie. Insensible aux attraits de cette beauté qui mit en armes l'Europe et l'Asie, ou de toute autre mortelle plus belle encore, il eût dû, plutôt que d'abandonner Olympie, dompter ses désirs et ses passions, renoncer à la clarté du jour, aux biens les plus chers, à la vie même et à la gloire. S'il aima Olympie autant qu'il en fut aimé, s'il paya sa fidélité par une égale constance, si Olympie porta tdujours ces liens chéris, vous n'apprendrez point sans étonnement, sans mnrninrc, sans froncei' le sourcil, sa lâche gratitude et son impitoyable cnianté. Lorsque vous saurez quel hit le prix de tant de dévouement et de tendresse, vous craindrez, jeunes filles, de iii'èler l'oreille aux discouis des amants. Pour vous séduii'e, ils onbliciit ((ne Bien voit et entend toutes choses, et font des promesses, des serments (ine les vents emportent avec leurs doux baisers. Puisse cet exenijile vous instinire; sovcz moins promptes à écouler les prières et les son|)ir^. Lîeaulés cliérios, licurcux rru\ (jui luoliten! des e\eni|tl('s (raiitini. dardez- 94 UULAM) F LI 111 EUX. vous surtout de ces adorateurs jeunes et brillants, au doux visage, au gra- cieux maintien; leurs désirs naissent, grandissent et s'éteignent comme les feux de la paille légère. Lorsque, bravant les ardeurs du soleil ou les frimas rigoureux, le chasseur a saisi le lièvre qu'il poursuivait dans la plaine et sur les monts, il le dédaigne aussitôt et s'attache à une autre proie qui le fuit. Tels sont les galants; tant que vous paraissez insensibles et sévères, ils vous adorent, ils vous respectent : rien n'égale leurs soins et leur soumission ; mais une fois vainqueurs, ils vous dominent, ils vous maîtrisent, et vous les voyez s'éloigner et porter ailleurs leur infidèle amour. Je ne veux pas dire, à Dieu ne plaise, qu'il faille se garder d'aimer! Sans amour, vous seriez (^omme la vigne, qui, faute d'ajtpui, rampe sur la terre. Je vous conseille seulement d'éviter les fladeries delà jeunesse volage; laissez les fruits trdp verts et trop amers, mais n'en cueillez point de trop mûrs. J'ai déjà dit que, parmi les captifs, était une fille du roi de Frise. Birène annonçait qu'il la destinait à son frère, mais, friand d'une si belle proie, il voulait en secret se la réserver. La céderàun autre lui semblait sottise et folie. Elle avait quatorze ans à peine, elle était fraîche et belle comme la rose nouvellement épanouie au lever du soleil ; il s'éprit d'amour pour elle. L in- cendie saisit, dévore les moissons avec moins de violence et de rapidité. Sa passion prit naissance à la vue des larmes que la belle captive versait sur le corps de son père. De même que l'eau froide tempère soudain l'ardeur de la liqueur bouillante, ainsi le feu qui s'allume au sein de Biréne éteint les flannnes dont il brûlait naguère pour Olympie. Rassasié, ou plutôt fatigué d'elle, son impatience et ses transports pour sa nouvelle maîtresse sont tels qu'une trop longue atttente pourrait le mener au tombeau. Mais, jusqu'au moment favorable, il feint d'adorer celle qu'il n'aime plus. Olympie paraît èlie l'objet de ses soins, de ses pensées et de ses vœux; ses attentions pour la princesse de Frise (et il s'y abandonne trop souvent) ne sont point mal interprétées; on les attribue à la bonté, à la compassion, au désir de conso- ler une infortunée que le malheur accable. Loin de le blâmer on le loue, car il s'agit d'une jeune lille, ou plutôt d'un enfant innocent. Que de ténèbres, grand Dieu! que d'épais nuages enveloppent les jugements humains! Les caresses impies, les i)rofanations de Biréne sont regardées comme saintes et généreuses ! Déjà les rames sont aux mains des matelots; joyeux, ils quittent le i-i- vage : le duc et ses compagnons voguent vers la Zelande; bientôt ils ont perdu de vue les côtes de Hollande. Pour éviter la Frise, le pilote gouverne à gauche, vers les rochers d'Ecosse. Un vent impétueux s'élève tout à coup et emporte le navire en pleine mer. Ce n'est que vers le soir du troisième jour qu'ils découvrent une île inculte et déserte. Le vaisseau une fois à l'abri dans un petit port, Olynq^ie descend à terre avec le perfide qu'elle aime, et dont elle ne peut soupçonner la trahison. Une tente est dressée dans un lieu agréable : tous deux y prennent du repos, tandis que leur suite re- gagne le navire. La fatigue de la mei', la crainte ont depuis plusieurs jours chassé le sommeil des yeux d'Ulympie, le bonheur de se trouver en sûreté, CIIAM X. 95 loin ilii hiuil des tlut^;, dans les bras de son époux et bercée de rêves agréa- bles, tout contribue à la plonger dans un assoupissement qui n'est compa- rable qu'à celui des loirs et des ours. Le traître, méditant un horrible des- sein, n'a point fermé la paupière; il se lève doucement, prend ses vêtements dont il néglige de se couvrir, vole à son navire et ordonne à ses gens de dé- ployer les voiles en silence : on abandonne la plage et on gagne la pleine mer. Le rivage a fui loin d'eux lorsque Olynipie sort d'un loui'd sommeil. A cette heure où l'Aurore laisse tomber de son char éclatant une blanche rosée sur la terre, on entend sur les ondes l'alcyon exhaler par un cri sa douleur. A demi éveillée, la jeune fennne étend le bras pour enlacer l'époux qu'elle ne trouve plus à ses côtés; elle étend de nouveau la main, la retire et cherche, mais en vain ; l'effroi a bientcU dissipé son engourdissement : elle ouvre les yeux, icgarde et ne voit point Hirène. Abandonnant aussitôt le duvet moelleux, elle se précipite hors du pavillon. Les cheveux épars, le vi- sage meurtri, elle coui't au rivage. Ses regards interrogent l'espace, le li- vage seul est là! ses cris a])pellent Birènc; et, compatissant à son désespoir, l'écho seul répond à sa voix. Elle gravit un rucher dont les vagues ontci'ousé la base, et qui domine les flots. Bientôt elle en atteint la cime (tant l'amour lui doime d'énergie!); de loin elle aperçoit les voiles gonflées par le vent cl le navire qui emporte son cruel époux: loiigtenq)s elle le suit du regard. Déjà ce n'est plus qu'un point inqjerceptibie à travers l'épaisse brume, et elle croit encore le voir! Entîn, toute trendjianle, elle tombe plus blanche, plus froide que la neige. Elle appelle à grands cris le navire fugitif, et plus d'une fois le nom du perfide expire sur ses lèvres, l'uls, (juand sa voix est étouf- fée par la douleur, ses battements de mains se mêlent à ses sanglots. « Où fuis-tu, cruel? ton vaisseau est trop léger! Déjà il renferme mon âme; crains- tu pour lui le poids de mon coriis? » Longlenqts av(>c ses mains, avec ses vêtements qu'elle agile, elle fait signe aux matelots de revonii'. Les vents, qui poussent dans la pleine merle perfide Birènc, emporleiil aussi lesprièies, 96 ROLAND FURIEUX. les reproches, les cris et les gémissements de riiifortuiiée. Trois lois, odieuse à elle-même, Olympie est prête à s'élancer dans les flots. Enfin, détournant ses regards, elle revient à la tente, où elle passa la nuit. Tout éplorée, bai- gnée de larmes, elle se précipite sur le lit. « Hélas ! dit-elle, ici nous étions tous les deux; pourquoi à mon lever ne t'ai-je pas trouvé près de moi? Per- fide Birène! que maudit soit le jour où je reçus la vie ! Que vais-je devenir? que puis-je faire seule, sans appui, hélas! sans consolation? Je n'aperçois aucun vestige de la présence des hommes, il n'y a point de vaisseau qui puisse me recevoir et me sauver : je périrai de misère ! Personne ne me fermera les yeux, personne ne me donnera la sépulture. Peut-être les entrailles des loups me serviront-elles de tombeau ! Déjà je crois voir sortir de ces bois les ours, les lions, les tigres, tous ces animaux terribles qui sont armés, pour le carnage, de dents et de griffes aiguës ! Comment résisterai-j e à ces monstres? Mais ils ne me donneront qu'un seul trépas; et toi, Birène, plus cruel qu'eux, lu me fais subir mille morts! En supposant que des nochers abordent sur ces rivages, pourront-ils, émus de mes dangers, touchés de mon infortune, me conduire on Hollande, dont tu occupes les ports et les forteresses? Me rendront-ils à ma patrio, dont tu m'as arrachée par une horrible trahison? Sous de faux semblants d'amour et d'alliance, tu t'es emparé de mes États. Pour mieux les usurper, tu y as conduit des troupes dévouées. Puis-je retour- ner on Flandre, où j'ai vendu le reste de mes biens, le peu qui me restait, pour te sauver et obtenir ta délivrance? Malheureuse que je suis, où porle- rai-je mes pas? Irai-je en Frise, dont je ne voulus point être la reine, refus qui causa la ruine et la mort de mes frères, de mon père et do fous les miens? Ingrat, je ne te reproche point tout ce que j'ai fait pour toi; ta conscience te parle plus haut que moi, et voilà ma récompense ! Avant que je sois enlevée par quelque corsaire qui me vendra comme une proie, fais, ô mon Dieu! qu'un lion, un tigre, un ours, ou toute autre bête féroce, m'emporte dans son repaire, me déchire et dévore mes membres palpitants. » A. ces mots, Olympie arrache ses blonds cheveux, puis elle volo de nou- veau vers lo l'ivago; |iàlo, los chovoux épai's, los vèlouioiifs on désordre, on jiroie aux iurios, on dirai! Ilocubo furieuse, plouiant sur le cadavre de Poh- ROGER KT LES JEUNES FILLES IfALCiNE. p. a7. CHANT X. 97 dore. Enfin elle s'arrête sur un rocher; inunobile, le regard fixe, on dirait une statue de pierre. Mais laissons-la livrée à sa douleur, en attendant que nous la retrouvions. Je vous parlerai encore de Roger, que nous avons quitté au moment où il traversait des plaines arides exposées aux rayons du soleil. Le sable est em- brasé, et sa cuirasse n'est pas moins brûlante que le jour où elle étincelait sous le marteau des forgerons. La soif et la fatigue, dans ces déserts arides, lui font paraître la route plus longue et plus pénible. Cependant, à l'ombre d'une tour antique bâtie sur les bords de la mer, il trouve trois jeunes filles qu'il reconnaît à leur démarche et à leur costume pour des suivantes d'Al- cine. Assises sur des tapis d' Alexandrie, elles goûtent avec délices une fraî- cheur bienfaisante ; devant elles sont des vins de toute espèce et une foule de mets délicats. Une barque amarrée au rivage parait se jouer avec les flots, et la voile sans mouvement attend le zéphyr silencieux. A la vue de Rocher qui, le visage abattu, couvert de sueur, tourmenté par la soif, s'avance au milieu de ces sables mouvants, les jeunes filles l'invitent à descendre se ra- fraîchir et à réparer ses forces épuisées : l'une d'elles prend l'étrier de son cheval pour l'aider à mettre pied à terre, l'autre lui présente une coupe de cristal pleine d'un vin pétillant. Roger les refuse; il sait qu'Alcine est à sa poursuite et veut éviter toute cause de retard. Le salpêtre et le soufre s'en- flamment moins rapidement, la nier ne s'élève pas avec plus de furia quand un noir tourbillon la bouleverse et l'agite, que ne fut prompte à éclater la co- lère de la troisième jeune fille, qui, comme les deux autres, sûre de ses attraits, voyait Roger dédaigneux de sa beauté poursuivre son voyage. « Tu n es ni un noble, ni un chevaliei', lui crie-t-elle avec force ; tu as volé cette armure et ce destrier; je voudrais te voir subir un juste châtiment. On de- vrait pendre, mettre en quartiers, brûler un larron ingrat, arrogant et biu- tal comme toi. » lîoger laisse sans réponse ces injures, (pie suivent mille autres outrages. Quel honneur retirerait-il d'une semblable querelle? La jeune fille monte avec ses sœurs dans la barque, et elles suivent en ramant le paladin qu'elles accablent d'insultes, de menaces et de malédictions. Enfin il arrive sur les bords d'un fleuve qui sert de limite aux États de Logislille. Roger aperçoit un vieux nocher; il semble attendre son arrivée et s'approche pour le recevoir. S'il est permis de juger le cœur humain d'après le visage, ce vieillard doit unir la prudence à la bonté. D'un air riant il se dispose à transporter sur l'autre rive le jeune homme, qui saute dans la barque et rend grâce au Ciel! En voguant sur ces flots paisible, le vieillard, qui parait avoir une longue expérience et une grande sagesse, félicite Roger d'avoii" eu la force de s'éloigner du royaume d'Alcine avant que cette magicienne lu] ait offert, comme à tant d'autres, la coupe et le breuvage enchanté; il le loue d'avoir pris le chemin du palais de Logistille, dont il admirera les mœuis pures, réternelle beauté, les gi-àces infinies (jui noui-rissent et rcnqtlissenl le cœin-, sans anu'iier jamais la satiété. « Logistille, continue le vieillard, leni- pliia (on âme d'étonnenienl et de respect, quand tu l'auras bien connue, tu ne liduvcras rien (pii lui ^^oit comparable. L'aniuur cpielle inspire csl diffé- US UOLAM) l'LIUEUX. rent de tous les autres; le cœur n'est point livré tour à tour à la crainte età l'espoir ; à son aspect tous les désirs sont satisfaits et l'on est heureux. Elle l'apprendra à jouir des choses les plus agréables, la musique, la danse, les parfums, les bains, la table, elle élèvera tes pensées plus haut que le milan ne plane dans les airs, et tu pourras savoir comment il arrive qu'un corps périssable obtieinic la gloire et les jouissances des esprits bienheureux. » Tandis qu'il parle, la barque vogue doucement vers le rivage encore éloigné d'eux. Soudain ils découvrent une grande quantité de navires faisant force de voiles à leur poursuite. Alcine arrive avec tous les guerriers qu'elle a pu ras- sembler. Elle veut, par un coup de désespoir, risquer son trône et sa vie, ou retrouver l'objet de son amour. C'est l'amour, c'est le ressentiment de son injure qui l'anime au combat. Jamais elle n'éprouva un aussi vif désir de se venger. Les rames soulèvent les flots avec bruit, l'écume blanchit les mâts, la mer et les rivages retentissent; l'écho répète ces bruits éclatants. Le vieux nocher s'écrie : « Roger, hâte-toi de découvrir le bouclier, si tu ne veux perdre la vie ou recevoir de honteuses chaînes. » Il dit, saisit lui-même le bouclier, ôte l'étui, et laisse échapper la splendeur foudroyante, qui brille comme l'éclair. Aveuglés, éblouis, les guerriers d' Alcine tombent, privés de sentiment, à la poupe et à la proue de leurs vaisseaux. Une des sentinelles de Logislille, qui a découvert du haut d'un rocher la flotte ennemie, donne l'alarme : les troupes volent au port. Les machines de guerre repoussent, connue eût fait la tempête, ces navires qui voulaient enlever Roger. Secouru de toutes parts, il conserve la vie et la liberté. Près du rivage sont quatre dames envoyées par Logistille ; c'est la valeureuse Andronique, la sage Fre- nesie, la modeste Dicille et la chaste Sophrosine, plus aimable et plus dé- vouée que ses compagnes. Puis la plus belle armée du monde sort de la ville et se range sur le rivage. Sous les nmrs du château, dans un abri tranquille, restent de nondjreux et puissants navires, qui, jour et nuit, sont prêts, au premier cri d'alarme à mettre à la voile pour combattre. Bientôt la bataille s'engage sur terre et sur mer, et Alcine perd avec la victoire les États qu'elle avait usurpés. Combien de guerres n'ont point tourné suivant l'espoir de ceux qui les entreprirent! ^\m-seulement Alcine ne saisit point l'infidèle amant objet de ses vœux, mais de tous ces vaisseaux qui couvraient la vaste éten- due des ondes elle ne peut arracher aux flammes que la misérable barque sur laquelle elle fuit. Ses soldats sont massacrés ou pris; linceiulie a détruit sa flotte, mais elle ne cesse de pleurer et de gémir sur une perte plus dou- loureuse que toutes les autres, celle de Roger. L'infortunée ne peut mettre un terme à sa misère en se donnant la mort, une fée ne saurait mourir tant que rien ne sera changé aux révolutions du soleil et des astres ! Sans cet arrêt fatal, son affreux désespoir eût touché Clotho, qui tranche le fil des desti- nées. Ainsi que Didon, la magicienne aurait prismi poignard, ou, comme la superbe reine du Nil, elle eût choisi le venin inortel! Ilélas! lestées ne peu- vent mourir ! Revenons à Roger, si digne d'une éternelle gloire, et laissons Alcine livrée à sa douleur. En touchant ce rivage j)aisil)le, le paladin rend grâces à Dieu GUAM X. 99 de sa délivrance, puis il se dirige d'un pas léger vers le château de Logis- lille, qui est bàli sur le bord de la mer. L'œil d'un mortel ne contempla jamais un château plus magnifique ni mieux fortifié. Les murs sont d'une pierre plus précieuse que le diamant et le rubis. De toutes parts étincellent les pierreries; il faudrait le voir pour s'en faire une idée, et il n'a peut-être point de pareil ailleurs que dans les cieux. Mais, par un art merveilleux plus admirable encore que toutes ces pierreries, l'homme peut y lire ce qui se passe au fond de son propre cœur; il y découvre l'image de ses vices ou de ses vertus. Habile à se connaître lui-même, il reste sourd aux critiques in- justes et aux louanges des flatteurs. Cette lumière, éclatante comme les feux du soleil, rend inutile la course du char de Phébus, et l'on peut y marcher avec assurance, même pendant la nuit. Les murailles ne sont pas seules dignes d'admiration : l'art et la matière se sont plu à reiulu'ilir ; il serait im- possible de donner la préférence à l'un des deux. Sur des arcades si élevées qu'elles semblent soutenir le firmament, on voit de vast'es et déhcieux jar- dins. 11 eût été difficile d'en faire de pareils, même dans une plaine. A tra- vers les créneaux s'échappent des arbustes odoriférants chargés defeMÎHes it (le fruits mûrs en hiver comme en été. La terre n'est point habituée àjuci- duire de telles merveilles. Partout des roses, des violettes, des lis, des ama- rantes, des jasmins parfumés; ailleurs un inême jour voit naître, éclore et mourir ces fleurs, qui, soumises à l'intempérie des saisons, laissent une tige dépouillée; mais en ces lieux les gazons sont toujours verts, la beauté des (leurs est éternelle. Une nature plus douce, un climat toujours égal n'ont point enfanté ces prodiges. Logistille, à force d'art et de soins, obtient, sans un secours surnaturel, ci? qui send)lerait chose impossiblt>, un printenqis per- pétuel ! Logistille témoigne sa joie de i ecevoii' un si noble clievaiiir. I^lle veni lot) UOLA-ND KUIUEIX. qu'on l'accueille elqu'on le comble d'honneurs. Roger reconnaît Astolphe, depuis longtemps arrivé dans cette cour. Bientôt paraissent tous ceux que Mélisse a délivrés. Après quelques jours de repos, les deux paladins, i)ressés de revoir l'Occident, se rendent vers la .sage fée. Mélisse leur sert d'inter- prète ; elle supfilie Logistille d'aider de ses conseils et de sa protection les jeunes guerriers qui doivent revoir leur patrie. « J'y penserai, répond Logistille; et, dans deux jours, je leur en fournirai le moyen. » Elle s'entre- tient avec eux et décide que le cheval ailé retournera le premier sur les rivages d'A((uitaine. Mais elle veut auparavant préparer elle-même la bride et le frein qui serviront à le diriger. Elle enseigne à Roger la manière de le dompter, de le faire tourner, de le forcer à élever ou à abaisser son vol : il apprend à le conduire dans les airs aussi facilement qu'un coursier docile galopant dans la plaine. Le héros, bien instruit, prend congé de la bonne fée; et, après lui avoir voué pour toujours une affection sincère, il quitte ses États. Je continuerai à vous parler de lui, et je vous dirai plus tard couî- ment le prince anglais, après un long voyage et de grandes fatigues, rejoi- gnit Charlemagne et ses alliés. L'amant d'Angélique ne prend point la route qu'il a suivie malgré lui au-dessus des meis, hors de la vue de toute terre. Maitre alors du vol de Thippogriffe, il choisit une direction nouvelle, comme les mages lorsqu'ils fuyaient le barbare Ilérode. En sortant d'Espagne, il était venu directement sur la côte oiienlale de l'Inde : c'était le théâtre de la lutte entre les deux fées rivales. Il suit alors un chemin opposé et cherche d'autres régions que celles soumises à l'enqjire d'Éole , et, comme le soleil qui fait le tour du monde, il reviendra au lieu d'où il est parti. Le Catliay, le Mangiaime, levaste royaume de Quansi s'offrent à ses regards; il plane sur le mont Imaiis, et laisse à sa droite la Séricane. Descendant alors des pays hyperboréens et des plaines de Scythie jusqu'aux rivages de l'IIyrcanie, il découvre le royaume des Sarmates. Arrivé sur les confins de l'Europe et de l'Asie, il entrevoit la Prusse, la Russie, la Poméranie. Bien que son seul désir soit de revoir promptement sa chère Rradamante, il Jie peut résister au plaisir de parcourir ainsi l'univers; il visite la Pologne, la Hongrie, la Germanie et les régions glacées du pôle. Enfin, il s'arrête en Angleterre. Vous ne croyez sans doute pas, seigneur, que, pendant ce long voyage, Roger fut toujours sur l'hippogriffe ; chacpie soir il prenait du repos, évitant avec soin les mauvaises hôtelleries. Les jours et les mois s'écoulèrent ainsi dans la contemplation des merveilles de la terre et des ondes, jusqu'au mo- ment où le coursier, abaissant son vol, déposa notre héi'os à Londres, sur les bords de la Tamise. Au milieu des prairies qui entourent cette cité, il vit une nombreuse tioupe de cavaliers et de fantassins; tous défilaient en bon ordre devant P»enand, la gloire des paladins, (le héros avait été, si vous vous rappelez, envoyé par Charlemagne pour demander des secours au roi de cette contrée. Roger arrive au moment où I'imi passe en revue cette graiule et belle armée. Pour savoir le motif de ces apprêts, Roger met pied à terre et questioinie un chevalier. « Seigneur, l'épond celui-ci avec courtoisie, l'Ecosse, l'Angleterre, rii'lande et les îles voisines ont l'assenddé ces batail- CIIA.M X. 101 Ions. Après cette revue, nous irons vers le port, où nous attend la flotte qui doit nous conduire au secours des Français assiégés par les Sarrasins : ils comptent sur nous pour triompher. Mais, afin de mieux vous faire con- naître nos forces, je vous signalerai les diverses nations. Cette grande ban- nière, sur laquelle les lis sont unis aux léopards, est celle du général qui commandera les autres chefs : c'est Léonel, duc de Lancastre ; neveu de notre roi, il est la fleur des chevaliers ; sa prudence dans les conseils, sa valeur dans les combats ont rendu son nom célèbre. Près de l'étendard royal est une autre bannière qu'agile le vent de la montagne, et qui porte trois blanches ailes dans un champ de sinopie : c'est celle de Richard, comte de Warwick. Sur cet autre sont les anues du duc de Glocester, un bois de cerf avec le crâne dépouillé. Le duc d'York a pour blason un arbre ; le duc de Clarence, un flambeau. Cette lance brisée en trois mor- ceaux indique la bannière des ducs de Norfolk. Le comte de Kent a pour emblème la foudre ; et le duc de Pembrocke, un griffon. Les Suffolk por- tent une balance ; les comtes d'Essex, deux serpents sous un même joug ; lesNorthumberland, une guirlande en champ d'azur; les sires d'Arundel, un vaisseau battu par les flots; le marquis de Barclay, une montagne aux flancs déchirés ; le comte de la Marche, un palmier ; le comte de Richemond, un pin dont l'eau baigne le pied. Les bannières des comtes de Dorset et de Sonthampton offrent, la première, un char, et la seconde, une couronne. Ce faucon, dont les ailes étendues protègent le nid, est ta Raimond, duc de Devonshire ; la bannière jaune et noii'e est celle du comte de Vigorre. Derby a pour armoiries un chien; et le comte d'Oxford, un ours; le riche évêque deBath, une croix blanche; l'étendard d'Arimon, duc de Somerset, porte une chaise rompue sur un fond cendré. Vous compterez quarante - deux mille hommes d'armes et archers : les fantassins sont une fois plus nombreux. Regardez ces drapeaux : l'un cendré, l'autre vert, le troisième jaune, le dernier bordé de bleu et de noir ; ils sont près des chefs de l'in- fanterie : Godefroi, duc de Buckingham; Henri, comte de Salis])ury; le vie'.! llei-man, sire de Burgenie ; Odoard, comte de Croisbère. Les Anglais sont à 1 Orient et les plus éloignés; à l'aile opposée est Zcrbin, fils du roi d'Ecosse, et ses trente mille guerriers. Vous voyez près de ce prince l'étendard royal avec ses deux licornes et le lion armé d'une épèe d'argent. Zerbin est duc de Ross ; il est le plus brave et le plus beau des mortels ; la nature, qui prit plaisir à le former, brisa ensuite le moule. Le comte d'Âlhol porte une barre d'or sur sa bannière; le duc de Marr, un léopard superbe; l'enseigne d'xVlcabrun est ornée d'alèrions brillant de vives couleurs : le premier d'un pays sauvage, ce chef dédaigne les titres de comte, de marquis et de duc. Les Siraffoi'd ont pour emblème l'aigle qui fixe le soleil ; Lurcain, conile d'Angus, a sur sa bannière un taureau entre deux dogues; le (•(tinte d<' Rukan, un vautour déchiré par un dragon vert; l'étendard du duc d'Al- banie est mélangé de blanc et de bleu ; celui du brave Arman, seigneur de Forbès, est mi-parli noir et blanc. Le comte d'Krélie a pour arnutiries un llainheau en champ d'azur. Au eenire de l'armée, an milieu de la phiine^ 102 nOLAND FURIEUX. sont les Irlandais. Le comte de Kildare est à la tète de l'une des divisions ; l'autre, formée de montagnards, suit l'étendard blanc, avec une bande rouge, du comte de Desmond. Un pin enflammé est l'insigne des Kildare. Ainsi l'Angleterre, l'Ecosse, l'Ii'landc, la Suède, la Norwége, les lies de Thulé et d'Islande, toutes les nations belliqueuses du pôle ont envoyé des auxiliaires à l'empereur Cbarles. Seize mille barbares, sortis de leurs bois et de leurs antres sauvages, le visage, la poitrine, le dos, les bras, les jam- bes velues comme des bêtes fauves, suivent la bannière de Morat. Ce chef a pris un étendard blanc, qu'il espère teindre dans le sang des Maures ; autour de lui s'élève comme une forêt de lances. Pendant que Roger contemple ces bannières et tous ces chevaliers bretons qui volent au secours de la France; tandis qu'il apprend leurs noms, plu- sieurs guerriers s'approchent de lui afin d'examiner son étrange et mer- veilleux coursier. Pour augmenter leur êtonnement et leur admiration, il presse les flancs de l'hippogriffe, et soudain il se perd dans les nues, lais- sant les chevaliers en proie à la stupeur. Pioger arrive en Irlande, dans cette fabuleuse Hibernie, où, dans les ondes d'un puits creusé par les mains d'un saint vieillard, l'homme peut trouver le pardon de ses fautes. Au mo- ment où il plane sur les côtes de la basse Bretagne, le paladin aperçoit Angélique liée à un des rochers de l'ile des Pleurs. Tel était le surnom donné à cette contrée, dont les cruels habitants envoyaient des corsaires armés parcourir les mers pour enlever les plus belles femmes, qu'ils livraient en pâture à une orque gigantesque. Angélique avait été enchaînée le matin même, et elle attendait la venue du monstre qui devait la dévorer. J'ai dit ailleurs comment la jeune fille, endormie près de Termite, avait été surprise par les Ébudéens. Ces bar- bares impitoyables l'avaient exposée sur le rivage, entièrement nue, et telle que la nature l'avait formée, sans voile qui cachât les lis et les roses ver- meilles de son beau corps, brillantes fleurs que ne pouvaient flétrir les cha- leurs de l'été et le froid des hivers ! Pioger eût pu la prendre, au premier aspect, pour une statue d'albâtre ou de marbre précieux; mais des pleurs roulaient sur ses joues et tombaient sur sa gorge naissante : le souffle du zéphir agitait sa l)londe chevelure. A la vue de cette belle, P»oger pense à Bradamante. L'amour et la pitié se partagent son cœur ; il a peine à retenir ses larmes; et, modérant le vol de son coursier, il dit à la jeuiu^ fille d'une voix douce : « Belle infortunée, tu ne mérites point un pareil sort, tu ne devrais porter que les chaînes de l'amour. Quelles mains barbares ont osé charger de fers ces bras d'ivoire? » Angélique est confuse de se voir ainsi livrée aux regards de Piogcr ; un léger vermillon colore son teint de neige : elle eût voulu cacher son visage dans ses mains enchaînées à l'hu- mide rocher; ses larmes coulent en abondance et inondent son visage : la paupière abaissée, d'une voix plaintive elle s'apprête à répondre, quand tout à coup un sourd nnu^mure fait bouillonner les ondes et interrompt ses paroles. Puis, du milieu des vagues, sort un monstre effroyable. Plus rapide que le navire poussé par l'aquilon, l'orque se précipite vers sa proie ; elle lì oc, F, lì l)F,Llvr,l' Wr.ELIOn: Ul'UN MONSTIÌF. va DKVOKKIl. p. 102. CHANT X. lOr, va saisir Angélique, à demi morte d' épouvante et sans espoir de saint... Je ne peux comparer cet horrible animal qu'à une montagne mouvante ; on distingue la tète, les yeux et les défenses d'un sanglier. Roger met sa lance en arrêt, fiappe le monstre et l'atteint au milieu du front ; mais le roc et l'acier ne sont pas plus impénétrables. Le paladin porte un nouveau coup ; l'orque, qui voit courir sur les ondes l'ombre des grandes ailes de l'hippo- grilfe, abandonne une proie assurée et poursuit avec fureur un vain fan- tôme. Roger épie tousses mouvements, fond sur elle à plusieurs reprises et la frappe sans relâche. Ainsi l'aigle s'abat, du haut des airs, sur la biche errante dans la prairie, ou sur la couleuvre qui, aux rayons du soleil, polit sur le rocher ses écailles nouvelles ; on voit le roi des airs éviter le dard empoisonné, saisir le reptile par le dos et agiter ses ailes pour se soustraire à ses atteintes ; de même Roger frappe le monstre de son épée et de sa lance ; il dirige la pointe entre les oreilles, sur le dos ou la queue, et esquive avec adresse la gueule armée de dents aiguës. Quand l'orque se détourne, il s'élève dans les airs et retombe sur elle d'un autre côté ; mais il s'épuise en vains efforts, le jaspe serait moins dur. L'orque bat l'onde avec tant de violence, que l'eau jaillit jusques aux cieux. Ainsi, pendant la moisson, au milieu des ardeurs de l'été, on voit le hardi moucheron s'acharner contre un dogue; tour à tour enfonçant son dard dans les yeux, dans les oreilles, dans le museau, il vole autour de lui, bourdonne et cherche à lui faire de nouvelles blessures; l'animal, grinçant des dents, broierait son ennemi s'il pouvait parvenir à le saisir. Roger ne sait s'il combat au milieu des nuages ou des flots; les ailes mouillées de son coursier ne le soutiennent plus, il craint d'être réduit à se servir d'un frêle esquif. Un moyen plus sûr s'of- fre à sa pensée, d'autres armes seront plus efficaces : le bouclier magique éblouira le monstre. Il vole vers Angélique attachée au rocher et lui met au doigt l'amieau, talisman précieux. Des mains de Brunel cet ainienu a passé dans celles de Bradainanlo, qui l'a confié à Mélisse pour sauver Roger et l'arracher (in palais d'Alciiie. La fée, après s'en être sei'vie dans l'Ile de la magicicime, l'a remis au jeune paladin, (pii le ]iorle sans cesse avec lui. Roger le donne à celle dont les l)eaux yeux ont séduit son cccui' ; c'est pour elle un gage de salut, et il ne faut pas (jue cet aiiiienii délruise In juiis- saiice magique de l'écu... La nuM" disparaît sons la masse du monsti'e, qui s'appi'oclie du rivage. l»oger l'atleml de pied ferme, lève son voile, et un nouvel astre semble lutter avec la splendeur du soleil : ses rayons aveuglent l'orque. De môme que les carpes et les Imites llottent à la surface du ruis- seau dont le i)êcheur a tioublé les ondes avec de la chaux : ainsi l'orque, couchée à la renverse, s'abandonne au mouvement des flots. Roger essaye vainement de l'entamer avec son épée ; Angélique le supplie de ne pas s'é- puiser en elToi'ts inutiles: « De grâce, seigiu'ur, lui crie-t-elle en i>leurant, hâtez-vous plutôt de me délier avant que le monstre ne se réveille ; emme- nez-moi ou précipitez-moi dans les flots plutôt que de me laisser exposée à sa voracité. » Touché de ses plaintes, Roger brise ses chaînes et la place ini ROLAND FUllIEUX. sur son coursier. Aussitôt l'hippogriffe, obéissant à l'éperon, s'élance et plane dans les airs : l'orque est privée d'un mets trop délicat et trop friand pour elle. Roger se retourne souvent et couvre de baisers la gorge et les yeu.v pleins de bonheur de sa compagne. Il ue songe plus à visiter l'Espagne, et se dirige vers le promontoire qui est à l'extrémité de la basse Bretagne ; le rivage est couvert de chênes touffus; au miheu de ces bois ombreux est une prairie, que fécondent les eaux paisibles d'une fontaine. Philoméle y fait entendre ses chants mélan- coliques. De chaque côté s'élèvent des coteaux déserts. Roger, brûlé de tendres feux, arrête son coursier, qui rephe ses ailes et s'abat dans la prai- rie. Notre héros se dispose à livrer de plus doux assauts : il ne se connaît plus. Sa cuirasse, ses armes sont un obstacle incommode; il les arrache à la hâte et les jette au loin. Jamais il ne prit tant de peine : s'il dénoue un lacet, il en noue deux! Mais ce chant est, déjà trop long, seigneur, et je crains qu'il ne vous fatigue. Je raconterai donc la un de cette aventure dans un moment plus opportun. CHANT XI Angélique, sauvée de l'orque, se dérobe aux regards de Roger, grâce à l'anneau enchanté. — Tandis que ce héros la cherche dans une forêt, il voit un géant qui emporte une dame; il se met à sa poursuite et reconnaît sa chère et belle lîradaniante. — Roland délivre Otympie, qui devient l'épouse du roi Obert. ouvent un faible l'reiu arrête, an milieu de sa course, le coursier fougueux; mais il est rare que la force seule de la raison puisse contenir les transports de l'amant qui trouve une occasion propice. L'ours ne s'éloigne pas du miel dont il a senti le parfum et sa- vouré quelques gouttes. (Jui pour- rait retenir le brave Roger alors que dans un bosquet solitaire ses bras pressent la belle Angélique, dont les attraits n'ont plus de voi- les? Il a oublié Bradamante, jadis l'unique souveraine de son cœui-. Eût-il même gardé le souvenir d(> la belle guerrière, il ne ferait point ^-' ~ ~^^:.I~ -"^-"""-^" '"■"--' \^ sottise de renoncer à Angéli- que. En pareille occurrence, l'austère Xénocrate n'eût point été plus sage que lui. Déjà il a quitté sa lance, son bouclier, sa cuirasse et toute son armure. Dans cet instant suprême, Angélique, confuse, abaisse ses regards sur ses charmes et reconnaît à son doigt le talisman que Bruiiel Ini vola jadis dans Albraque. C'était bien l'anneau qu'elle avait apporté lors de son pre- mier voyage en France, lorsqu'elle accompagna son frère armé de la lance d'or dont Aslolphe est maintenant possesseur. C'est à l'aide de ce talisman (pi'elle a pu pénétrer dans la caverne de Merlin, triom]dier des encliante- ments de Maugis et briser les fers de T.oland et des autres chevaliers captifs de Dragontine; elle a encore réussi à fuir invisible de la tour on la leiiail enfei'mée un méchant vieillard. Mais à quoi bon vous donner tous ces détails sur des choses que vous savez aussi bien que moi? IJrunel parvint à lui ravir iO( RdLAM» I-UniKUX. I nnnenii pour romplniro au roi Agramant. Depuis lors, Angéliqup, accablée do mille infortunes, a perdu ses Étals. A la vue de ce talisman, la jeune fille est saisie de joie et d'élonnement. Elle le touche, elle le contemple et en croit à peine sa main et ses yeux. Puis, l'ôtanl doucement de son doigt, elle le met dans sa bouche et disparait plus prompte que l'éclair. Ainsi le soleil se cache derrière un nuage. L'infortuné Roger promène ses regards autour de lui et s'agite comme un insensé. Interdit, confus, il se rappelle le pouvoir de l'aïuieau et accuse d'ingratitude et de dé- lovauté celle qui récompense ainsi ses services. « Ingrate beauté, s'écrie-t-il, est-ce donc là le prix qui m'était dû? Quoi! tu préfères me dérober ce talis- man, que j'eusse accordé à tes prières ! Ah ! certes, je te l'aurais donné aussi bien que ce bouclier et ce cheval, qui, comme moi-même, t'appartiennent ! Ah ! ne me refuse pas du moins la vue de ton gracieux visage ! Cruelle, tu m'entends, je le sais, et tu gardes le silence ! » Et, comme un aveugle, il étend les bras et fait le tour de la fontaine. Oh! combien de fois il embrasse l'air, croyant saisir Angélique! Déjà la belle est loin ; elle s'arrête au pied d'une montagne, dans une vaste caverne, où elle trouve à apaiser sa faim et sa soif. Un vieux pasteur habite cette demeure; ses cavales paissent dans la vallée, le long d'un frais ruis- seau. A droite et à gauche de la caverne sont des abris qui garantissent le troupeau des ardeurs de l'été. Angélique, toujours invisible, se repose long- temps en ces lieux. Le soir, enveloppée d'un vêtement rouge, que la rudesse rend bien différent des riches habits aux vives couleurs dont elle est tou- jours parée, elle s'éloigne. Mais ce modeste costume ne peut cacher ses attraits et la grâce de son maintien. Cessez vos chants et vos louanges, admi- rateurs de Philis, de Nérée, d Amaryllis, de la légère Galatée : vous avoue- rez, ô Tityre et Mélibèe, qu'aucune de ces nymphes n'est comparable à la reine de Cathay. La jeune fdle choisit une belle haquenée, et sent alors renaître le désir de retourner en Orient. Roger, soutenu par l'espérance de i-evoir Angéliijue, l'attend longtemps encore. Il voit enfin que sa patience est vaine et retourne vers l'arbre où est attaché l'hippogriffe; mais l'animal a rompu la bride et s est élevé dans les airs. Cette hiilo, jointe à la déception cruelle cpi'il vient d'éprouver, lui brise » 1 .^y^ r^^ \ ROGEH IMURSLIT IN (lEAM. r. 107. CI[ANT XI. 107 le cœur. Son plus cuisant regret est d'avoir perdu le précieux anneau, gage de l'amour de Bradamante. Pénétré de douleur, il reprend ses armes et son bouclier, s'éloigne de la mer, et, traversant une prairie, il se dirige versune lar^^ considère celte lutte; en secret il fait des vœux pour le cbovalier, mais il ne croit pas devoir lui venir en aide et se tient à l'écart. Tout à coup le géant prend à deux mains sa massue et la laisse retomber avec violence sur le casque de son adversaire, qui tombe à terre, privé de sentiment. Le géant se hâte de lui arracber son casque pour l'égorger plus aisénu^nt, et Roger reconnaît les traits de sa douce et belle Bradamante : c'est à elle que le bar- bare veut ùtoi' la vie. Le paladin court sui' lui l'èjjée à la main et le défie; mais, sans accepter un nouveau combat, le géant enlève la guerrière éva- nouie et la place sur ses épaules. Ainsi le loup saisit le faible agneau, ainsi l'aigle prend dans ses serres la timide colombe ou tout autre enfant des airs Roger se précipite sur ses pas; mais le jeune héros peut à peine suivre de l'œil le géant, que ses longues jambes emportent rapidenuMit. Il fuit, et Roger court sur sa trace. Bientôt ils entrent dans un étroit et obscur sentier, »pn s'élargit et aboutit aune prairie. Mais il faut que nous revenions à Roland, qui, afin de soTistraire poni" tou- jours à la main des hommes l'arme du roi Cymosque, vient de la jeter dans les profondeuis de la mer. Vaine espérance! l'implacable ennemi des mor- tels avait inventé cette arme fatale, pour imiter la foudre, (pii éclate et dé- chire la niu\ Depuis le jour où ses encbantements séduisii-enl Ève, il n'avait rien fait d'aussi funeste. Dans les siècles futurs, du temps de nos derniers 108 . nOLANl» rLT.Iia'X. nïeux, un vieux sorcier, guidé par le démon, retirn l'arme de son humide retraite. Par ses enchantements, le tuhe infernal en sortit après hien des années et Ait offert aux regards des Allemands. Divers essais furent tentés; puis le démon, pour notre mallieur, leur enseigna le moyen d'en faire usage. Les Italiens, les Français et tous les autres peuples apprirent une science cruelle, les uns rendirent le bronze liquide, et, au sortir de la fournaise ardente, le coulèrent dans des globes creux. D'autres percèrent le fer et fa- briquèrent des armes de tout gcni'e, de toute grandeur et de tout poids. Ils les nommèrent canons, fusils, fauconneaux, coulevrines : leurs coups pulvé- risent le marbre et l'acier. Malheureux chevalier! ton épée, la cuirasse ne te sont plus d'aucun secours; si tu veux égaliser les chances du combat, résigne-toi à prendre l'arquebuse et le mousquet. 0 criminelle et horrible invention, comment as-tu trouvé place dans le cœur de l'homme? Tu as anéanti la gloire militaire et l'honneur des armes, tu as rendu vaines la force du corps et le courage; le plus intrépide est vaincu par lephis lâche, la vail- lance et l'audace no sont plus un avantage dans les batailles. Par toi ont déjà succombé, par toi périront, avant la fin de cette guerre, les princes, les héros les plus illustres! Guerre lamentable, qui a coûté tant de sang à l'Eu- rope et à l'Italie! Oh! certes, je ne me trompe pas en accusant de cruauté, de perversité sans pareille, l'inventeur de celte abominable machine. Puisse Dieu, pour venger un tel forfait, renfermer pour toujours dans le ténébreux abime l'âme de ce maudit, près de Judas le danmé! Mais suivons le paladin Roland, qui vole vers l'ile d'Ébude, où les femmes les plus belles et les plus parfaites sont données en pâture à un monstre marin. Plus il a hâte d'arriver, et plus le vent semble contrarier son dessein ; il souffle sans force à droite, à gauche, à la poupo, à la proue, et le navire avance lentement. Parfois les Ilots, endormis dans un calme profond, s'élèvent soudain avec violence, mais de manière à faire reculer le vaisseau, qui se détourne et louvoie. Dieu vou- lut sans doute que le héros n'arrivât point dans l'ile avant le roi des Iliber- niens, et bientôt vous en saurez le motif. Roland dit au pilote : « Approche (!n livage; lu resteras ici et je prendrai la chaloupe; j'y monterai seul, j'a- borderai sur ce rocher stérile : j'emporterai le plus gros câble et l'ancre la plus forte du vaisseau, tu verras l'usage que je prétends en faire. » A ces mots, il se jette dans la barcjue avec tout ce qui pouvait seconder son projet; de toutes ses armes il ne garde que son épée et se dirige verste rocher. Le dos tourné au rivage, il rame et s'en approche comme l'écrevisse lorsquelle passe entre les roches cachées pour gagner le lit d'un fleuve. C'était l'heure où la belle Aur(n"e, bravant la jalousie de Tithon, étalait l'or de sa chevelure aux regards de Phébus à demi caché dans le sein de Téthys. Roland està peine à un jet de pierre du i-ocher... Tout à coup il entend des gémisse- ments; il se retourne et voit une fenniie inu' liée à un gros arbre ; ses pieds sont plongés dans les ondes; elle tient sa lète inclinée : Roland ne peut dis- tinguer son visage; il rame avec plus de force et s'avance pour mieux la vou\.. Soudain la mer mugit : les cavernes, les forêts reteutissenl ; les vagues se soulèvcMil, s'entr'onvreut et vomissent un monstre, dont la masse GUAM' \1. 109 énorme semble cacher les flots. Telle que la mièe, qui porle dans ses flancs la pluie et la tempête, s'élève du fond de la vallée, se répand sur la terre et chasse l'éclat du jour, ainsi s'avance l'orque effroyaltle : l'onde frémit, llo- land, sans changer de couleur, sans éprouver de crainte, la voit d'un œil calme et fier. Pour accomplir son projet, il se prépare à attaquer le monstre et dirige l'esquif entre l'orque et la jeune fdle qu'il veut délivrer. Laissant Durandal dans le fourreau, il saisit l'ancre et le câble et attend sans trem- bler l'horrible bête. Dès qu'elle l'aperçoit, elle ouvre pour l'engloutir sa gueule immense, où se tiendrait aisément un homme à cheval !. . . Roland s'y précipite avec son ancre, son câble et, je crois, même avec sa chaloupe ; il place les deux becs de l'ancre dans la langue et le palais. L'orque ne peut plus serrer ses mâchoires. C'est ainsi que le mineur, pour se défendre contre le danger des éboulements, soutient avec des barres de fer les galeries où il poursuit ses ti'avaux. Les deux pattes de l'ancre embrassent un tel espace, que, pour atteindre au bec supérieur, Roland a besoin de sauter. Après s'être assuré que l'orque ne peut plus fermer la bouche, le paladin tire son épée et frappe d'estoc et de taille dans ce gouffre obscur. De même ({ue les assié- gés luttent vainement contre les ennemis qui ont pénéti'é dans leui's mu- railles, de même l'êrque ne j)eut plus se défaire tin paladin qu'elle a dans sa gueule; vaincue par la douleur, tantôt elle sélance hors de l'eau et découvre son dos et ses écailles, tantôt elle s'enfonce dans l'abime, dont elle laboure et fait jaillir le sable. Roland, que l'eau menace d'étouffer, sort de la gueule du monsti'e, y laisse son ancre fortement fixée, saisit le câble (pii la l'ctienl et nage vers le rocher. Là, se trouvant de pied ferme, il tire le câble et amène l'ancre, dont les pointes sont fortement engagées dans les mâchoires de l'orque. D'un bi'as rol)Uste, dix fois plus puissant (ju'un cabestan, il la force à suivre le cordage. Le taureau, dont les cornes sont attachées, s'agite, saute de côté et d'autre, se lève, se couche, se roule sans pouvoir briser le lien qui l'arrête : ainsi l'orque, perdant tout son sang, se débat violemment, se roule dans l'onde, et ne peut parvenii' à se dégager ni à rompre le câble qui l'attire. Déjà son sang rougit les Ilots. Vainement, dans sa fureur, elle entr'ouvre la mer et découvre le Ibnd de l'abhne; vaineujent elle élève des no riOLAM) FUUlLiUX. montagnes d'eau jusqu'aux nues et couvre les deux de noirs tourbillons; le fracas qu'elle excite fait retentir les monts, les forêts et les plages les plus lointaines. Le vieux Protée sort de sa grotte et parait au-dessus des vagues, il voit le paladin pénétrer dans la gueule de l'orque, il le voit sortir presque aussitôt, attirant sur le rivage l'énorme cétacé. Le dieu oublie de réunir son troupeau et fuit à travers TOcéan. Neptune lui-même, saisi d'effroi, monte sur son char que traînent des dauphins et gagne l'Ethiopie. Ino, éplorée, tenant Mélicerte dans ses bras, les Néréides échevelées, Glaucus, les Tritons et les autres dieux marins s'enfuient de toutes parts. Déjà l'orque arrive sur la plage. Roland n'a plus besoin d'autant d'efforts; car le monstre, épuisé par la perte de son sang, a rendu le dernier soupir. Les habitants de l'ile sont venus en foule pour contempler ce spectacle; ils regardent celte action sainte comme un sacrilège. Afin de prévenir les co- lères de Protée, dont les troupeaux peuvent les menacer de nouveaux ra- vages, et pour mériter leur pardon, ils veulent précipiter Roland dans les flots. Tel que la flamme d'une torche qui s'étend et embrase avec rapidité toute une contrée, le sinistre dessein s'empare de tous les esprits. L'un s'arme d'une fronde, l'autre d'un arc ou d'une lance; ils courent au rivage, entourent de tous côtés et attaquent de mille manières leur libérateur. Le paladin s'étonne de tant d'ingratitude et de brutalité, car il pense que la défaite de l'orque le couvre de gloire et mérite leur reconnaissance. De même que l'ours, captif d'un bateleur lusse ou hthuanien, ne s'émeut pas des aboiements des petits chiens qu'il dédai- gne, ainsi le héros voit sans crainte ce peuple vil, que son souffle seul eût pu renverser. Il se retourne, et bientôt Du- randal lui ouvre un large chemin. Les barbares ont pensé qu'il leur serait facile de venir à bout d'un honmie sans bouclier, sans cuirasse, sans arnmrc; ils ignorent que de la tète aux pieds Roland est impénétrable comme le diamant. Mais le héros fait subir aux autres le sortau- ([uel il n'est point soumis. Dix coups de son épée lui suffisent pour renverser trente Ébudéens. Tous se dispersent et fuient. Déjà Roland s'approche pour déliei' la victime, loisqu'nn nouveau bruit s'élève sur un autiv point du ri- vage. Pendant que les insulaires sont attentifs à la lutte de Roland contre lorquo, les Irlandais ont débarqué sans obstacle, et, soit justice, soit cruauté, ils massacrent impitoyablement tout le peuple, sans distinction (1 âge ni de sexe. Suipris à l'iniproviste, les Kbudèens, peu nombreux et dé- pourvus de courage, n'essayent point de résister. La campagne est saccagée. CHAM \I. Ili la ville est bi'ùlée, les remparts sont détruits, et dans l'ile il ne reste pas un seul être vivant. Sans s'inquiéter de ce tumulte, de ces cris, de ces mas- sacres, Roland s'approche de la victime offerte en pâture à l'orque; il regarde et croit reconnaître Olynipie. C'était elle en effet : triste récom- pense de la fidélité! L'infortunée! ce n'était point assez pour elle d'avoir souffert les dédains de l'amour, la fortune cruelle l'a, dans le même jour, livrée aux Ébudéens; mais, honteuse de sa nudité, elle tient la tète baissée sans oser lui parler ni lever vers lui les yeux. 11 lui demande par quelle fa- talité elle se trouve dans cette lie, elle qu'il avait laissée naguère heureuse dans les bras d'un époux chéri? « Hélas! lui dit-elle, sais-je si je dois vous remercier de m'avoir arrachée au trépas? Ne puis-je point regretter que vous m'ayez conservé une existence misérable? Soyez béni toutefois de m'a- voir préservée d'un -genre de mort si horrible; il eût été trop alfrenx d'avoir pour tombeau les entrailles de ce monstre La mort seule peut mettre lin à mes douleurs : il me sera doux de la recevoir de votre main. » Elle verse d'abondantes larmes en lui racontant comment les corsaires d'Ébude l'ont surprise dans l'ile déserte où son perfide époux l'avait abandonnée. Tandis qu'elle parle, elle garde l'attitude de Diane surprise au bain par le chasseur Actéon. Elle s'est retournée, elle cherche à cacher son sein et mille beau- tés, car elle craint moins de laisser voir ses autres charmes. Roland vou- drait que son esipiif s'approchât atin d'offrir un voile à Olympie; et, tandis que ses regards cherchent de tous côtés, Obcrt arrive. Ce roi d'Irlande vient d'apprendre la mort de l'orque et la victoire du chevaUer (jui avait eu l'audace d enfoncer dans la gorge du monstre une ancre immense, à l'aide de laquelle il l'avait attirée sur la plage ainsi qu'un gros navire. Obert a voulu s'assurer de la vérité ; il est accouru, et ses guerriers ont ravagé l'Ile et détruit les Ébudéens. Bien que Roland fût couvert do sang et souillé d'écume et de vase, le roi l'a reconnu. D'ailleurs, en écoutant le récit de cet exploit, il avait pensé (pie Roland seul avait pu 1 accomplir. Élevé comme enfant d'honneur à la cour de France, Obert est depuis un an revenu pour H2 IIULAND FUHIEUX. prendre la couroiine que son père lui a laissée ; il a vu Roland. Levant aus- sitôt la visière de son casque, il se jette dans les bras du paladin également charmé de revoir le jeune prince. Longtenqjs ils se tiennent embrassés , puis Roland raconte les aventures d'Olympie et la trahison d'un époux qu'elle avait comblé de tant de marques d'amour , il dit comment, après avoir perdu son trône et sa famille, elle a voulu sacrifier sa propre vie. Témoin de tous les événements, le héros parle avec conviction ; et, pendant son récit, des pleurs tombent des yeux d'Olympie. Le beau visage de la princesse est alors semblable aux liantes journées du printemps, lorsqu'une pluie légère rah'aichit la verdure et les fleurs et que les nuages adoucissent les feux du soleil. Pareil au rossignol qui secoue doucement ses plumes sous l'humide feuillée, lAmour baigne ses ailes dans les larmes d'Olympie et se réjouit de leur éclat. C'est au feu de ses yeux qu'il forge les traits dont la pointe est trempée dans les larmes qui coulent sur ces joues vermeilles; il vise au cœur du jeune roi, que ne sauraient préserver son bouclier, sa cui- rasse et sa cotte de mailles. Obert a vu les yeux et la chevelure d'Olympie : il est blessé. La jeune femme est belle; ses yeux, son front, ses joues, ses cheveux, sa bouche, son nez, ses épaules sont la perfection même; jamais les yeux d'un mortel n'ont contemplé rien de plus admirable que ses autres attraits; sa gorge, éblouissante de blancheur, douce au toucher comme l'i- voire, unit à l'éclat de la neige nouvelle la blancheur du lait, que renferment les corbeilles de jonc; les deux globes sont séparés par un petit sillon pareil à la vallée qui se forme entre deux collines quand le soleil commence à fondre les neiges amoncelées par l'hiver. Ses flancs potelés, ses belles hanches, son corps plus poli, plus brillant qu'un miroir, tout est si char- mant qu'on croit voir le chef-d'œuvre de Phidias ou d'un statuaire plus habile encore. Que ne puis-je dépeindre les merveilles qu'Olympie s'efforce en vain de cacher!... Il me suffît de vous dire que jamais le Ciel ne forma créature plus admirable. Si dans les vallons d'Ida elle se fût montrée au berger troyen, Véims peut-être, Vénus, qui surpassait en beauté les déesses, n'eût point obtenu la pomme, et Paris n'aurait point eu la pensée de violer dans Sparte Ihuspitalité sainte. « Ménélas, se fût-il écrié, garde Ion Hélène ; je préfère cette beauté! » Lorsque Zeuxis voulut, dans Crotone, faire le tableau destiné au tenq^le de Junon, il rassembla les plus belles d'entre les vierges de la Grèce, afin de copier ce que chacune avait de plus }iarfait ; mais, pour s'inspirer, il n'aurait eu besoin (pie d'Olympie. Non ! si Birène l'eût contemplée sans voile, je ne croirai jamais (pi il eût été assez cruel pour l'abandonner dans l'ile déserte. Obert ne peut cacher les feux dont il est embrasé ; il s'efforce de la consoler et lui fait espérer que de tant de misère naîtra pour elle le bonheur; il lui promet delà ramener en Hollande, de lui faire rendre ses États : il jure de ne point déposer les armes avant d'avoir tiré du perfide une ju.sle et éclatante vengeance, et il est impatient de pai- lir au plus tôt pour l'Irlande. Cependant on cherche des vêtements de femme , il n'est pas besoin de sortir de l'ile, les victimes qui ont été immo- lées en ont lai.'-só un i;raiid iiuinl)io ! On en trouve de mille formes diffé- CHANT XI. Ilo rentes, cl Olyiiipie reçoit des mains d'Obert une parure qu'il eût voulu rendre plus digne d'elle. Mais, ni l'or pur, ni les tissus de soie que fait l'ha- bile Florentin, ni la robe la plus richement brodée, fussent-elles l'œuvre de la patience et des soins de Minerve ou du dieu de Lemnos, rien n'eût sem- blé au jeune roi assez beau pour couvrir les attraits dont il se rappelait sans cesse la perfection. Roland se réjouit de cette passion naissante ; il sait qu'Obert ne laissera point la trahison de Birène impunie : il se voit déchargé de celte mission difficile, et il pourra donner tous ses soins à Angélique, qu'il chérit bien plus qu'Olympie. La belle reine de Cathay n'est point dans l'ile d'Ébude : Roland s'en est assuré; mais, comme tous les habitants ont péri, il ne peut s'informer si elle n'y est pas venue. Le lendemain, Obert s'embarque avec sa maîtresse et Roland ; ils voguent vers l'Irlande. L'amitié ne .saurait y retenir notre héros plus d'une journée : l'amour lui commande de voler au secours de sa dame, et il ne veut pas rester dans ce pays; il part après avoir recommandé Olympie au roi, qui remplira ses promesses. En effet, Obert rassemble sur-le-champ son armée ; secondé par ses alliés d'Angleterre et d'Ecosse, il s'empare de la Hollande et de la Frise, soulève la Zelande contre Birène et ne termine la guerre qu'a- près lavoir immolé. Châtiment trop doux si l'on songe à son crime ! Olym- pie épousa Obert, et de simple comtesse devint une reine puissante. Suivons toutefois le paladin, qui vogue à pleines voiles et ne tarde point à rentrer dans le port de France d'où il est parti. Il retrouve Bride-d'Or et l'agile coursier loin du séjour des vents et des orages. Pendant le reste de l'hiver, Roland accomplit des exploits dignes d'éternelle mémoire, mais enveloppés d'un tel mystère que je ne puis vous les raconter. Prompt à exé- cuter toute action louable, il est modeste plus que personne et n'aime point à raconter ses triomphes : on ne les appreiid que par ceux qui en furent les témoins. Comme il passa le reste de l'hiver seul, on ne sait rien de ses aven- tures; lorsque le soleil fut près d'entrer dans le signe du bélier que déroba Phryxus, lorsque zéphyr au souffle tiède et doux ramena le printemps, les hauts faits de Roland reparurent avec les fleurs et les. gazons nouveaux. Accablé de douleur et de fatigue, il errait sur les nionls et les rivages, lorsqu'à l'entrée d'un bois des cris lamentables frappèrent son oreille. 11 pressa Bride-d'Or, mit l'épèe à la main et vola vers l'endroit d'où partaient ces cris. Mais j'attendrai un autre iiiï>taMl jtour coni iiuier mon récit, si vous voulez m'ècouler encore. CHANT XII Roland jioursuit le cavalier qui emporte sa belle, et arrive dans un palais où pénètrent aussi Roger et le géant. — Le comte d'Angers en sort et lutte avec Ferragus, qui veut lui pren- dre son casque; il livre un rude combat aux Sarrasins et trouve Isabelle dans une ca- verne. orsque Cérès, après avoir quitté la mère des dieux, arriva dans la vallée solitaire où le géant Ence- ladc, foudroyé par Jupiter, gémit sous le poids de l'Etna, elle ne vit plus sa fille chérie. Alors elle s'ar- racha les cheveux, elle se meur- trit le visage et la poitrine. Bran- dissant deux pins, elle les alluma aux feux de Vulcain et voulut qu'ils ne pussent jamais s'étein- dre. Puis, chaque main armée de ces torches éternelles, elle monta sur son char, que tenaient deux dragons, et parcourut les plaines, les forêts, les monts et les vallées, franchissant les fleuves et les tor- rents. Après de vaines recherches sur la terre, elle descendit dans les profondeurs du Tartare. Si Roland avait eu la puissance de la déesse d'Eleusis, il n'eût point oublié, pour retrouver son amante, d'interroger les plaines, les forêts et les fleuves , il eût exploré le ciel, la terre et les enfers ; mais, comme il ne possédait point le char et les dragons de Cérès, il chercha de son mieux sa belle mai- tresse. Il a déjà visité la France : il se dispose à parcourir lltalie, l'Alle- magne, la vieille et la nouvelle Castille; il franchira la mer d'Espagne et passera en Lybie. Tandis qu'il forme ces projets, une voix plaintive se fait entendre; il pique Bride-d Or et voit un chevalier monté sur un gigantesque coursier; il tient dans ses bras et couchée sur l'arcon de sa selle une jeune dame qui se débat en proie à l'épouvante et appelle à grands cris un défen- seur, l'ioland la regarde avec attention et croit reconnaître Angélique, qu'il cherche nuit et jour en France et dans tous les jiays. Sans dire que ce soit CHANT XII. 115 elle, je peux affirmer qu'elle ressemble à celte douce Angélique si leiidre- ment aimée. Persuadé qu'on enlève la déesse de son âme, le paladin, pleiji de colère, défie à haute voix le ravisseur : il le menace et le poursuit. Mais, attentif à conserver sa proie, le félon ne répond pas, et, plus rapide que les vents, continue sa course à travers les halliers. L'unfuitavec vitesse, l'autre vole sur ses traces. Cependant la forêt retentit de cris lamentables. Enfin ils arrivent dans une vaste prairie, au milieu de laquelle s'élève un palais vaste et magnifique. Bâti avec les marbres les plus beaux et les plus variés, il est orné de splendides sculptures. Le chevalier, qui tient toujours la jeune dame, se précipite à toute bride par une porte d'or qui est ouverte. Roland, sans descendre de son coursier, pénètre aussi dans le palais. D'un air fier et menaçant il visite toutes les chambres, les divers étages et fouille les moindres réduits. Sur plusieurs lits éclatent l'or et la soie; les murs, les parquets sont couverts de tapis et de riches tentures : il va de tous côtés. Peine perdue ! il ne retrouve ni Angélique ni son ravisseur. Livré à mille pensées, en proie à la plus vive anxiété, il rencontre Ferragus, Brandimai't, le roi Gradasso, Sacripant et une foule d'autres paladins fameux qui ne cessent de chercher comme lui et avec aussi peu de succès dans cette de- meure dont ils maudissent l'invisible maitie. Tous se plaignent de quel([ue larcin : l'un a perdu son (cheval, l'autre sa maitresse ; tous accusent le géant d'être l'auteur de ces vols. Trompés par les mômes enchantements, ils ont ainsi passé plusieurs semaines et môme dos mois entiers. Après avoir par. couru trois ou quatre fois ces lieux magiques, Pioland se dit : « Je perds juon temps et ma peine; ce larron se sera échappé par quelque issue secrète, et il est déjà loin peut-être! » Plein de cotte pensée, il s'avance dans la prairie qui entoure le château. Tandis qu'il cheiche sur la terre lompreinto tlo traces nouvelles, il entend une voix prononcer son nom ; il se retourne et croit voir à une fenêtre les divins attraits d'Angélique, dont les ciis seniblenl rinq)loror. « Prutége-moi, dit-elle; je tiens à mon honneur plus cpi'à la vie! Un brigand oserait-il m'outrager sous les yeux de celui (pio j'aime? Ali ' puissé-je recevoir do ta main une prompte iiuul plulùl ipio dv subir un loi H6 r.OLAND FURIEUX. outrage! » Ces paroles redoublent l'ardeur de Roland. Il rentre dans le châ- teau malgré la fatigue qui l'accable, et, soutenu par l'espérance, il cherche toujours. Dès qu'il s'arrête il croit entendre Angélique réclamer son appui. Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, il vole à ses cris et toujours en vain. Mais revenons à Roger, que j'ai laissé au milieu d'un étroit et obscur sen- tier à la poursuite de Rradamante. En quittant la forêt, il s'est vu au milieu d'une vaste prairie, et bientôt il est arrivé dans ce même château où Roland l'a précédé. Le géant, qui semble retenir Rradamante, y pénétre ; Roger le suit rapidement. Dès qu'il a franchi le seuil, il regarde dans la cour, le long des galeries, et n'aperçoit ni sa maîtresse ni le géant ; il tourne de tous côtés et ses pas et ses regards, monte, descend pour trouver la retraite du perfide : ses efforts sont inutiles. Sans cesse il parcourt trois, quatre et cinq fois les corridors, les salles, les divers étages ; il y revient encore, visitant même le dessous des escahers. Enfin il retourne dans la forêt pour y continuer ses rechei-ches ; soudain une voix qui prononce son nom l'engage à revenir dans le palais. Le fantôme que Roland avait pris pour Angélique semble aux yeux de Roger la fille du duc Aimon, la souveraine de son cœur. La même voix et le même fantôme ont aussi abusé Gradasse et tous les paladins qui errent dans ce château. Tous ont été séduits par Tobjet le plus propre à exciter leur ardeur. Allant de Carène a imaginé cet étrange et nouvel enchantement pour que Roger, tout occupé de sa poursuite, puisse échapper au destin funeste dont il est menacé. L'enchanteur espère obtenir ce que n'ont pu faire le château d'acier et le palais d'Alcine. Les plus braves paladins de France ont été attirés dans cette demeure afin de dérober Roger à leurs coups. Du reste ils y trouvent en abondance ce qui peut flatter leurs désirs. Mais revenons vers Angélique, qui, à la faveur de l'anneau enchanté placé dans sa bouche, se rend invisible et triomphe de tous les pièges quand elle le tient passé à son doigt; elle a trouvé dans la caverne des vivres, des vêtements et une haquenée : elle se propose de revoir linde et le beau royaume de Cathay. Sans doute elle eût bien désiré avoir pour compagnons de voyage Roland et Sacripant : ce n'est pas qu'elle aime l'un ou l'autre de ces paladins, elle a toujours repoussé leurs vœux ; mais elle doit traverser tant de villes et de châteaux, qu'un guide et un compagnon l'eussent pro- tégée, et elle ne peut en souhaiter de plus fidèles que ces chevaliers. Par- tout elle les cherche, dans les villes, dans les campagnes, sur les routes, dans les forêts profondes ; elle ne trouve d'eux ni traces, ni vestiges. Enfin elle arrive par hasard près du château où Allant a su retenir Sacripant, Ferragus, Roger, Gradasse, Roland et une foule d'autres paladins. Son anneau lui permet d'entrer sans être vue. Roland et Sacripant, livrés à d'activés recherches, s'offrent à sa vue ; elle peut juger de l'art du vieil enchanteur qui les lronq)e en leur présentant son image, un vain fantôme. Entre ces deux amants son cœur est indécis. Roland serait un défenseur plus sûr et plus redoutable, mais c'est un maitre et non un guide; elle ne saura plus conunent l'écarter et le renvoyer en France quand elle n'aura plus CHA.M XII. 117 besoin de son appui. Pour le Circassien, eût-il déjà goûté la céleste fiélicité, elle s'en défera aisément quand bon lui semblera. Elle lui donne donc la préférence ; étant de sa bouche l'anneau magique, elle lève aussi son voile et paraît aux regards de Sacripant. Mais tandis qu'elle croit n'être vue que de lui seul, Roland arrive et l'aperçoit aussi. Ils n'o.nt point cessé de parcou- rir le palais en tous sens, mais l'anneau a rompu le charme; ils s'approchent d'Angélique : ils sont armés de toutes pièces. Accoutumés au poids de leurs armures, qu'ils ne quittent ni le jour ni la nuit, ils les ont gardées depuis leur entrée dans ce château. Ferragus, fidèle au serment qu'il a fait à l'Ar- gail, n'a point de casque. Il ne doit pas en porter d'autre que celui conquis par Roland sur le fier Almon, frère de Trojan. Il est alors prés du comte d'Angers, et la lutte n'a pu commencer, car dans ce séjour enchanté il est impossible de se reconnaître. Tous ceux qu'Allant y a conduits ne quittent jamais leurs armes ni le jour ni la nuit , ils ont leurs cuirasses, leurs glaives et leurs boucliers, tandis que leurs chevaux, sellés, mais la bride à l'arçon, mangent à l'entrée du palais dans une écurie abondamment fournie d'orge et de paille. Le pouvoir d'Atlaut ne saurait empêcher les trois paladins de s'élancer sur leurs coursiers et de suivre ces yeux noirs, cette chevelure dor, ces lèvres vermeilles qui les enflamment. La belle s'enfuit à toute bride, car elle ne se soucie point de rencontrer tous ensemble ces trois adorateurs, qu'elle eût ]»eut-ètre pris pour défenseurs sépai'émeiil. Dès qu'ils sont assez loin du château pour ne plus l'i'douler les artifices du vieux magicien, elle met dans sa bouche raimcni i|ui la déjà tirée de plus d'un péril; soudain elle disparait et les laisse plongés dans un stu[)i(le éloune- menl. Son ])reinier dessein élnil de clioisii" pour conipagnon de voyage 118 ROLAND FUllIEUX, Roland ou Sacripant, qui l'eussent reconduite dans les États que Galafron son père avait possédés ; mais, changeant tout à coup de résolution, elle ne veut rien devoir ni à l'un ni à l'autre, et pense que son anneau lui tiendra lieu de leur appui. Les trois paladins portent des regards stupéfaits dans toutes les parties du bois ; ils ressemblent au chien qui a perdu la trace du lièvre ou du renard dans un fossé ou dans un taillis épais. Angélique les voit, rit de leur étonnement et observe leurs démarches. Vue seule route traverse la forêt ; ils ne doutent pas que la dame ne l'ait prise. Roland y court. Ferragus le suit, Sacripant n'est pas le moins ardent à piquer son cheval. Angéhque retient sa monture et s'avance tranquillement sur leurs traces. Enfin ils parviennent à un endroit où la route se perd dans la forêt. Ils cherchent de tous côtés sur l'herbe pour trouver quelques vestiges. Ferragus, le plus arrogant des mortels, se retourne avec insolence et dit à ses compagnons : « D'où venez-vous? Reculez ou prenez une autre route, si vous ne voulez trouver ici la mort ; il ne me convient pas qu'on m'aide à chercher la déesse de mon âme. » Roland lui répond : « Quel langage pour- rait donc tenir cet insolent s'il s'adressait aux plus viles, aux plus lâches créatures qui aient porté un fuseau? » Puis, s' approchant de Ferragus: (( Rustre brutal, ajoute-t-il, si tu avais un casque, je te ferais voir à qui tu parles. — Pourquoi te mettre en peine de ce dont je ne m'inquiète guère ? répUque Ferragus ; seul et sans casque, je saurai bien vous forcer tous les deux à m' obéir. — De grâce, dit Roland au roi de Circassie, veuillez lui prê- ter votre casque pour que je le giiérisse de sa folie ; je n'en ai jamais vu de semblable! — ?se serais-je pas plus insensé que lui si j'accédais à ton désir? répond Sacripant. Prête-lui le tien et je serai aussi capable que toi de le corriger. — C'est vous qui êtes des imbéciles ! s'écrie Ferragus ; si j'avais voulu mettre un casque, vous auriez déjà perdu les vôtres, car j'aurais su vous les enlever. Apprenez que j'ai fait vœu de rester le front découvert jusqu'au moment où j'aurai pris l'armet de Roland. ■ — Ah ! réplique celui-ci, tu crois pouvoir, sans casque, faire au comte d'Angers ce que lui-même lit dans Âpremont au fils d'Agolant? iMoi, je crois que si tu le voyais face à face tu tremblerais de la tête aux pieds ; et, loin de songer à lui prendre son casque, tu lui abandonnerais toute ton armure. — Déjà, s'écrie le Maure d'Espagne d'un ton fanfaron, déjà j'ai lutté plus d'une fois avec Roland ; il a dépendu de moi de lui ravir sans peine et son casque et sa cuirasse ! Si je ne l'ai pas fait, c'est que je n'avais point encore formé le dessein qui occupe aujourd'hui ma pensée; maintenant je compte y parvenir sans difficulté. » Roland ne peut se contenir plus longtemps. « Lâche menteur, lui crie-t-il, en quel pavs, en quel temps m'as-tu vaincu les armes à la main? Je suis ce même Roland, objet de tes forfanteries et que tu crois bien loin de toi. Tâche donc de me ravir mon casque ou rends-moi tes armes! Je n'entends conserver aucun avantage sur toi. » A ces mots il suspend soncas([ue aux branches d'un hêtre et tire Durandal. Ferragus, sans s'émouvoir, tient son épée haute et se couvre la tète avec son bouclier. Ils commencent la lutte en faisant tourner et voltiger leurs chevaux ; ils cherchent le défaut des cui- CHANT XII. 119 rasses, mais les glaives se rencontrent sans cesse. Le monde ne vit jamais de pins redoutables guerriers; égaux en force et en valeur, tous deux sont presque invulnérables. Vous savez déjà, seigneur, que Ferragus était fée, excepté dans cette petite partie du corps par laquelle l'enfant se nourrit dans le sein de sa mère. Aussi, jusqu'au jour où le sépulcre renglonlil, le Sarrasin porta sur son nombril sept plaques du plus dur acier. Le prince d'Anglante était également fée et ne pouvait être blessé que sous la pointe des pieds; il avait soin de les préserver de toute atteinte. S'il faut en croire la renommée, le reste de sori corps était plus dur que le diamant. Tons deux allaient donc au combat revêtus de leurs armes plutôt comme ornement que par nécessité. Ce duel effroyable, borrible à voir, s'anime et devient de plus en plus cruel. Ferragus, toujours lei'i'ibU', frappe d'estoc et de taiih\ et jamais en vain. Roland fait voler en éclats le banlx'rl, la cuirasse, les brassards: chaque coup fracasse et déchire. Angéli([ue, toujours invisible, est seule témoin de ce ciuel spectacle. Le roi de Circassie, persuadé (\nc la belle ne peut être bien loin, a saisi le moment où ses deux rivaux sont aux prises, et il suit la roule qu'elle a dû choisir. Angélique est donc seule prés des deux champions. Saisie d'horreur et presque épouvantée, elle les con- temple avec admiration pendant quelques instants. Puis elle a l'idée d'en- lever le casque pour voir ce rpie feront les deux jirétendants. Klle ne veu point le garder, mais le remettre au comte après s'être fait nnjcndelenr étonnement. Détachant donc cet armet, elle le place dans les jilis de sa robe, considère un instant encore les deux paladins et s'éloigne silencieuse- 120 ROLAND I-LRIEUX. meut. Déjà elle a franchi une grande distance avant que les deux ennemis, aveuglés par la colère, se soient aperçus du larcin. Ferragus dirige le pre- mier ses regards vers l'arbre ; et, s'éloigiiant du comte d'Angers : « Vois, lui (lit-il ; le chevalier qui nous a suivis nous traite comme des dupes et des sots ! Il emporte le casque ; quel sera le prix du vainqueur? » Roland s'ar- rête à la vue de la branche privée de l'armet; il est en proie à la colère. Il pense comme Ferragus que Sacripant est l'auteur du vol, et il lance Rride- d-'Or sur ses traces. Ferragus le suit ; ils arrivent à une place où l'herbe foulée indique le passage de Sacripant et d'Angélique. Roland s'avance à travers la vallée sur les traces du roi de Circassie ; Ferragus. reste sur le penchant de la montagne et s'attache aux pas de la belle. La jeune fdle est alors près d'une fontaine, située au milieu des ombrages, dans un lieu frais et agréable. Tout invite au repos, et la limpidité de l'onde excite le voyageur à s'y désaltérer. Elle s'arrête et ne craint point d'être vue, car son anneau la protège ; elle laisse paître sa haquenée et su.spend aux branches d'un arbre le casque de Roland. Le chevalier maure, qui s'est mis à sa poursuite, arrive près de la fontaine. A sa vue, Angélique s'élance sur sa monture sans prendre le temps de ramasser le casque. Ferragus veut la saisir ; mais elle disparait à ses yeux connue s'effacent les vaines images d'un songe. Il la cherche de tous côtés en maudissant Mahomet, Tervagant et tous les faux prophètes de sa religion. Enlin il retourne à la fontaine et trouve sur l'herbe le casque du comte. Une inscrip- tion, gravée sur la visière, indique le nom du vaincu, l'époque de la vic- toire et de quelle manière Roland s'en est emparé. Malgré le chagrin qu'il éprouve .en voyant sans cesse Angélique paraître et s'évanouir connue un esprit nocturne, le Sarrasin s'empresse de pincer sur sa tête le casque ter- rible. Tous ses vœux seraient comblés s'il pouvait rejoindre celle qui le fuit plus rapide que l'éclair. Il parcourt tous les détours de la forêt : et, perdant eniiu toute espérance, il rejoint les Maures campés sous les nun-s de Paris. Heureux de posséder ce casque et de pouvoir ainsi tenir son serment, il se console de la perle d'Angélique. Roland s'épuisa en longs efforts pour CHANT Xl[ 1^1 retrouver le ravisseur de son armet; il finit par le rencontrer entre deux ponts, et lui reprit son casque en lui ôtant la vie. Angélique, seule et toujours visible, continue son voyage le visage troublé ; car elle regrette d'avoir fui avec trop de précipitation et d'avoir oublié le casque près de la fontaine. « Est-ce donc là le prix de tant de services? se dit-elle; je lai dépouillé de son armet. Quel qu'ail été le résultat, ce fut à bonne intention, Dieu lésait! J'espérais mettre fin au combat, et je sers les désirs de ce Maure féroce! » C'est ainsi qu'elle se lamente en suivant avec tristesse la route qu'elle croit la plus prompte. Elle se dirige vers TÛrient. Tantôt elle se montre, tantôt elle reste invisible. Après avoir parcouru un grand nombre de pays, elle arrive dans une forêt où elle aperçoit un jeune bonnne étendu entre deux cadavres et blessé au milieu de in poitrine. Mais j'ai tant de clioses à vous raconter, que je ne puis vous entretenir plus long- temps d'Angélique, de Ferragus et du roi de Circassie. Je ne devais clianter que le comte d'Anglante, et il faut que je raconte ses peines et ses disgrâces pour réussir dans un amour cpii ne fut jamais lieui'cux. Afin de ne point être reconnu, il se couvre la tète du piemier casque qu'il trouve, sans regarder s'il est de faible ou forte trempe. Que lui importe? n'est-il pas invulnérable? Ainsi caché aux regards, il continue jour et nuit ses recherches, sans que le soleil ou la pluie' puissent l'arrêter. A celte heure où Phébus fait sortir du sein des Ilots ses coursiers enflammés et où l'Aurore secoue dans les cieux ses fleurs jaunes et vermeilles, au moment où les étoiles ont cessé de briller, Roland arrive aux environs de Paris et donne une preuve éclatante de sa valeur. 11 rencontre deux escadrons sarrasins : l'un d'eux obéit au vieux .Ma- nillard, roi de Noricie, autrefois fier et vaillant guerrier, mainlenaut meil- leur pour le conseil que pour le combat; l'autre suit le roi de Tremiseli, héros fameux parmi les Africains, et (jui se nomme .Vlzirde. (a^s soldats, comme tous les autres corps de l'armée païenne, ont pris leurs (piartiers d'hiver, les uns près de la cité, les autres plus ou moins loin de i^aris, dans des villes ou dans des châteaux. Campé depuis plusieurs mois devant cette place, dont il ne pouvait s'cMuparer, Agramanl s'était décidé à livrer un 122 UOLÂMi Fl'P.IEUX. assaut. Dans ce dessein, il réunissait un noml)re consirlérahle de troupes. Outre les Africains et les Maures de Marsile, il avait à sa solde une multitude de Français. Toute la contrée entre Arles el Paris, la Gascogne (à l'exception de quelcjnes forteresses) lui étaient soumises. Dés que l'onde murmurante, faisant place aux glaçons, eut roulé dans les prairies émaillées de fleurs nou- velles, sous des arbustes au tendre feuillage, le roi des Maures, pour accom- plir son dessein, rassembla tous les guerriers qui suivaient son étendai'd. Les rois de Trémisen et de Noricie se rendaient avec leurs troupes au lieu indi- qué pour la revue générale, lorsque Roland, qui cherchait Angélique, les rencontra par hasard. Le comte paraît plus fier et plus intrépide que Mars lui-même. Alzirde, frappé de son air et de sa contenance formidables, se doute bien qu'il a devant lui un illustre chevalier. Jeune et présomptueux, il brûle d'éprouver sa force et sa valeur. Dans son impatience il pousse son coursier et défie Roland. Il eût mieux fait de rester à la tête de sa troupe; car le comte lui perce le cœur et le jette à bas de son cheval, qui, libre de tout frein, s'enfuit épouvanté. A la vue du sang qui s'échappe à grands flots de la poitrine de leur prince, les Sarrasins poussent un horrible cri. Frémis- sant de colère, ils s'élancent en désordre et accablent Roland de coups d'épée; les flèches et les dards pleuvent sur le héros. On entend une rumeur pareille à celle qui s'élève dans la plaine quand l'ours ou le loup sortent de leur repaire, descendent de la montagne, et enlèvent au milieu de ses frères un jeune sanglier. Ainsi les Infidèles fondent sur le paladin ! Tous s'écrient : « A lui ! à lui ! » Mille dards, mille lances frappent sa cuirasse et son bouclier; les uns lui assènent par derrière des coups de massue, d'autres le harcèlent de côté, les plus braves l'attaquent en face. Mais, inaccessible à l'effroi, Roland méprise cette vile troupe : ainsi le loup renfermé dans une bergerie craint peu la colère des agneaux. Il brandit cette redoutable èpée si fimesto aux Sarrasins. Dire le nombre de ceux qu'il immole serait long et difficile : le sang rougit la terre, c'est à peine si la route peut contenir les cadavres dont elle est jonchée. Rien ne résiste à Durandal : ni les casques, ni les boucliers, ni les manteaux soyeux, ni les innombrables replis des tur- bans. De toutes parts volent les crânes, les épaules, les bras; l'air retentit des plaintes et des cris des blessés. La mort, sous mille formes hideuses, plane sur les Sarrasins, et elle se dit : « Cent faux comme la mienne ne vau- draient pas Duiandal aux mains de Roland ! » Ses coups se succèdent sans relâche, et bientôt tous les Sarrasins prennent la fuite. Ceux qui se sont le plus avancés, croyant avoir bon marché d'un homme seul, se dispersent les premiers sans attendre leurs compagnons; les uns se sauvent à pied, les autres à toute bride; nul ne s'informe du droit chemin. L honneur les suit : l'honneur, miroir fidèle qui nous montre les taches de notre âme. Nul d'enti'e eux n'ose y arrêter ses regards, excepté le roi de Noricie. C'est un vieillard dont l'âge a glacé le sang, mais qui n'a rien perdu de sa vaillance ; prt'léi ani la mort à une fuite ignominieuse, il met sa lance en arrêt et la brise sui' le bouclier de Roland. Le héros n'est ))as même ébranlé; il porte en passant un coup d'épée à Manillard, mais la fortune détourne le fer cruel. Et ^^^:^. . l^^.y./'^- lOCER DELIVP.E ISABELLE PRISONNIERE DANS INE GROTTE. r. 1-25. CHANT Ml 120 qui peut être sûr de toujours bien ajuster? Le vieux roi, renversé de cheval, reste évanoui. Roland ne s'arrête point pour l'achever. Il renverse, taille, pourfend tout ce qui s'offre à lui. Tous croient sentir le fer sur leurs épaules, bientôt il s'est fait une large place, car les Sarrasins se sont dispersés comme une volée d'étourneaux qui, fuyant l'émerillon, laissent hbres les plaines de lair. Enfin, de toute cette troupe il n'en est aucun qui ne tombe, qui ne fuie ou qui ne se jette la face contre terre. Le glaive sanglant ne s'arrête qu'après la mort du dernier des combattants. Le héros ne sait quel chemin suivre, bien qu'il connaisse le pays. Doit-il prendre adroite ou à gauche? Son espi'it est indécis ; il craint de s'éloigner d'Angélique au lieu de s'en rapprocher. Enfin il s'avance à travers les plaines et les forêts, marchant au hasard comme un insensé, et arrive au pied d'une montagne. Au loin brille une lu- mière qui sort des fentes d'un rocher; Roland s'approche dans l espoir do trouver Angélique; et, tel que le chasseiu^ qui, poursuivant un lièvre dans les genévriers et dans les chaumes, bat les taillis et les buissons pour décou- vrir le gîte, ainsi l'amant, plein d'espérance, visite tous les lieux; il se dirige en toute hâte vers ce rayon de lumière, et voit au milieu d'une clairière de la forêt un étioit soupirail qui sert d'entrée à une profonde caverne creusée dans les flancs de la montagne. C'est de là que s'échappe la clarté. Des ronces, des épines forment un mur épais qui cache et protège les abords de la grotte. Il eût été difficile de la découvrir durant le jour; mais cette lumière l'a trahie pendant les ténèbres. Roland, inquiet de co que ce peut être, veut s'en assurer mieux; il attache Bride-d'Or, écarte les branches, s'approche en silence et pénètre soudain dans la grotte. Il descend plusieurs degrés de cette vaste tombe, où des êtres vivants paraissent ensevelis. La grotte, taillée au ciseau, n'est point entièrement privée de la clarté du jour; elle la reçoit, non par la porte, mais par une fenêtre ouverte dans le roc. Au miheu de la ca- verne, près d'un feu allumé, le paladin aperçoit une gracieuse jeune fdle âgée de quinze ans au plus. Sa ravissante beauté fait un paradis de ce lieu sinistre. Ses yeux sont baignés de larmes, et elle montre une profonde dou- leur. Elle semble se quereller avec une vieille femme placée près d'elle; c'est chose assez comnuuie entre femmes. Elles se taisent à l'aspect du comte. H les aborde avec courtoisie (il en faut toujours avec les dames); elles se lèvent aussitôt et le saluent gracieusement. Dans le premier moment, il est vrai, elles ont été alarmées en écoutant la voix et à la vue d'un homme ai'iné, dont l'air est si terrible; Roland leur demande quel est le monstre assez injuste, barbare, féroce même pour ensevehr dans cette caverne une beauté si douce et si chaimante? La jeune fille lui répoud d'une voix faible et eiiti-ecoupèe par des sanglots ; de sa bouche semblent sortir les )terl(>s et le coi'ail : b's pleurs silloniicnl les lis et les roses de son visage et rdulenl sur son sein. Mais, sei- gneur, souffrez que je gardi» la fin de mon lécit pour le chant snivnni , il est temps que je m'arrête, CHANT XIII Isabelle, accablée de tristesse et fondant en larmes, raconte à Roland ses cruels malheurs et la funeste aventure qui la relient prisonnière dans celle grotte. — Le héros tue le brigand et emmène avec lui la belle aflligée. — liradamanle essaye de délivrer Roger et reste jirisonniére d'Allant. Is élaieiit fort heureux, les cheva- lici's du vieux temps! Ils trouvaieut parfois dans les vallous, dans les sombres cavernes, dans les forêts sauvages, au milieu des serpents, des lions et des ours, déjeunes beau- tés au printemps de leur âge, qu'on verrait à peine dans les plus riches palais ! •le vous ai dit que Roland, ayant rencontré dans une grotte une da- moiselle, lui demanda le motif de sa présence en un tel lieu. Je poursuis mon récit et je vous raconterai com- ment, d'une voix douce et sédui- sante, elle lui apprit en peu de mots ses tristes aventures. « Seigneur, lui dit-elle, je suis certaine d'augmenter ainsi ma misère, cette vieille femme ne manquera point d'en rendre compte à celui qui me retient captive. Cependant je ne vous cacherai rien. Puis-je craindre de ris- quer ma vie? Puis-je désirer autre chose que la mort, terme de toutes les peines! Je m'appelle Isabelle ; je suis fille de l'infortuné roi de Galice, ou plu- tôt je ne suis })lus que l'enfant de la douleur et du désespoir. L'amour eu est cause ; je ne sais si je dois me plaindre de ses perfidies et de ses noirceurs, charmes môme qu'il répand dans ses premières faveurs. Jeune, aimable, riche, modeste et belle, naguère j'étais heureuse; maintenant je suis pauvre et humiliée. 11 n'existe pas de sort pire que le mien : je vous en dirai la cause; et, bien que je ne ]iuisse recevoir de vous aucun secours, j'obtiendrai quelque adoucissement à mes peines. Mon père, il y a près d'un an, fit proclaim^r CHAM XllI. 1-25 qu'il doniiorait lui touriiui dans Bayoïiiie : le l}riiil de ces joutes attira une foule de chevaliers de divers pay.-. De tous ceux qui parurent, soit que l'amour dirigeât mes yeux et mon cœur, soit que le vrai mérite se montre de lui-même, Zerbin, fds du puissant roi d'Ecosse, me sembla ^eul digne de louanges. En le voyant dans la lice accomplir de merveilleux faits d'armes, je fus embrasée d'amour, et, lorsque je m'aperçus de ma faiblesse, je n'étais plus maitresse de ma raison. Cependant je me réjouissais du sentiment (|ui m'avait livrée à l'olijet le plus digne de moi. Zerbin surpassait en valeur et en beauté tous les autres chevaliers; il me déclara sa passion et sut me per- suader que son ardeur était aussi réelle que la mienne. Nous ne manquions point d'occasions pour nous exprimer de tendres vœux, et, lorsque nous ne pouvions nous voir, nos âmes restaient unies. Les joutes terminées, mon cher Zerbin retourna en Ecosse. Si vous connaissez l'amour, vous pouvez juger de ma tristesse : jour et nuit je pensais à lui. Je savais que sa douleur égalait la mienne et que son cœur partageait la constance de mes feux. Ne pouvant plus vaincre ses désirs, il songea aux moyens de m'avoirprèsde lui. Il était chrétien, j'étais musulmane; il ne voulut point me demander pour épouse à mon pére et résolut de m'enlever. Sur les confins de ma riche patrie était un beau jardin, situé dans une plaine qu'entouraient d'un côté les mon- tagnes, et de l'autre côté la mer : ce lieu parut favorable à l'exécution de son dessein; il me fit savoir les mesures qu'il avait })riscs pour assurer notre bonheur et vaincre l'obstacle que mettait entre nous la différence de nos reli- gions. Près du port de Sainte-Marthe était cachée une galèi'e que montaient des gens armés, sous le conuuandemcnt d'Ordéric de Biscaye. Ne pouvant m'enlever lui-même, parce que sou père, accablé d'années, le chai-geait de conduire au secours des Français les hH)upes d'Ecosse, Zerbin avait dduné cette mission à un chevalier l)iscaïen, renonniu'' dans les combats de terre et de mer, le pluschei, le plus fidèle de ses amis, et qu'il avait ((imblé di- bienfaits. Je devais me laisser surprendre dans le jardin. Suivi d'une tiuiqie 1:^(1 ROLAND FURIEUX. de matelots déteiiiiiiiés, Ordéric arrive au jour marqué : il remonte la l'ivière qui avoisine la ville et s'approche en silence du lieu où je l'attends. On rne transporte sui' la galère avant qu'aucun soupçon de cet enlèvement se soit rèpaudu dans la ville; nos serviteurs, sans vêtement et sans armes, prennent la fuite ou sont égorgés : quelques-uns partagent mon sort. C est ainsi que je quittai ma ]»atrie, et je ne peux dire avec quelle joie, car j'e.spérais re- voir bientôt mon cher Zerbin. « Nous étions à peine en vue de la Mongiane, qu'une horrible tempête obscurcit les cieux jusqu'alors sereins ; la mer se troubla, les vagues attei- gnaient les nues. Un vent de mistral, qui soufflait avec force et augmentait d'heure en heure, nous faisait dériver. Bientôt tous nos efforts furent inu- tiles ; vainement on plia les voiles et on abaissa les mâts, nous vîmes que nous étions emportés contre des écueils voisins de la Rochelle ; et, sans la protection de celui qui réside aux Cieux, notre navire eût été brisé contre le rivage. Le vent impitoyable ne cessa })OÌ!it de nous pousser avec la rapi- dité d'une flèche que l'arc vient de lancer. Jugeant le péril, Ordéric a recours à un moyen souvent trompeur : il s'élance dans la chaloupe et m'entraîne avec lui. Deux autres personnes y descendent aussi; tous s'y seraient jetés sans la résistance du Biscaïen et de ses compagnons, qui les repoussent avec leurs épées et coupent le câble. L'esquif est bientôt loin du vaisseau et nous échouons heureusement sur la côte, tandis que le navire sombre avec tout l'équipage. Les agrès, les nautoniers, tout est englouti par l'onde. Les mains jointes, je rends grâce au Créateur, dont rélernelle bonté, l'amour infini m'ont arrachée à la fureur des flots en me laissant l'espoir de revoir Zoibin. Mes joyaux, mes vêtements, mes biens, tout m'est ravi, mais il me reste l'espérance de rejoindre mon amant. Le rivage n'offre aucune trace de sentier ou d'habitation ; on y voit seulement une montagne dont la cime sourcilleuse brave les tempêtes, tandis que le pied plonge dans les flots. Ce fut là que l'amour, tyran cruel, si prompt à oublier ses serments, toujours prêt à déjouer nos projets les plus cliers, changea d'une manière déplorable mon espoir en douleur et ma joie en misère. L'ami que Zerbin a cru si fidèle brûle d'impurs désirs et oublie ses promesses. Soit que ses feux, déjà allumés pendant le voyage, aient été contenus par le respect, soit qu'ils aient pris naissance dans cette solitude, Ordéric veut accomphr sans retard un odieux dessein. Il songe à se débarrasser des deux hommes qui se sont sauvés avec nous. L'un d'eux se nomme Alnion, Ecos- sais dévoué à Zerbin, qui l'a recommandé au perfide comme un preux che- valier. Ordéric lui dit que ce serait une criminelle imprudence de me reconduire à pied jusqu'à la Rochelle ; il l'invite à aller chercher un cheval. Almon, sans détiance, part pour se rendre à la ville, qui se trouve derrière la forêt, à six milles de distance au plus du lieu où nous sommes. Alors, soit faute de pouvoir éloigner celui qui reste, soit confiance en lui, il se hâte de lui dévoiler son infâme projet. Cet homme, né à Bilbao, a passé son enfance avec le perfide, dans la iiième demeure : Corèbe est son nom. Le lâche ose s'ouvrir à lui, dans la conviction (piil sacrifiei'a son honneur à l'amitié. CHAM Xlll. 127 Mais Corèbe, dont le cœur est noble et loyal, lui reproche avec indignation sa félonie et s'oppose à sa violence. Tous deux, brûlants de colère, mettent l'épée à la main ; et, tandis qu'ils se battent, je m'enfuis vers la sombre forêt. Ordéric, plus adroit et plus exercé, triomphe de son adversaire et le renverse ; puis, le jugeant mort, il me poursuit vivement. L'amour sans doute lui prête ses ailes pour m'atteindre, et ses paroles les plus douces et les plus séduisantes pour m'altendrir et me charmer. Mais, plutôt que de céder à ce monstre, j'eusse préféré subir la mort ; je reste sourde à ses prières, à ses plaintes et à ses menaces. Il vent alors user de violence : je lui reproche vainement sa trahison envers Zerbin et envers moi, qui m'étais fiée en lui... Pressée par cet homme brutal et enflammé, qui s'avance comme un uurs ivre de carnage, je n'ai d'autre chance de salut que dans mon désespoir; je me défends avec les pieds, avec les mains, avec les ongles, avec les dents : je lui déchire le visage et mes cris s'élèvent jusqu'au ciel. Je ne sais si ce furent mes génilï-soincntsipii refonti.^saiont aune lieue de dis- tance, ou le hasard, ou la coudi inOnl les habitants de ce pays d'accourir versles navires naufragés, mais une troupe dluuunn's païut au sonnnet de la colline et descendit vers nous. Le perfide, renonçant à son projet, prit aus- sitôt la fuite. Seigneur, ces étrangers me furent en cet instant d'un grand secours confie le traître ; mais j'étais rései'vée à de nouveaux périf^, et, sui- vant le proverbe vulgaire, je tombai delà poêle dans labi-aise. Celte troupe 128 no LAND rURIELX. no me lit aucuiu' violence, non par humanité ou générosité, elle ne me gar- dait chaste et pure que pour me vendre avec plus d'avantage. Depuis neuf mois je suis ensevelie dans ce sépulcre ; j'ai perdu toute espérance de revoir mon cher Zerbin, et les discours de mes ravisseurs m'ont appris que, pro- mise à un marchand, je serais livrée au soudan d'Egypte. » Tel est le récit de la jeune Isabelle; les sanglots interrompent souvent sa voix si douce, qu'elle eût attendri les tigres et les serpents. Tandis qu'elle renouvelle ainsi ses chagrins en calmant peut-être ses angoisses, une ving- taine d'hommes armés de haches et d'épieux pénètrent dans la caverne. Leur chef, à l'aspect farouche, n'a qu'un œil ; son regard est sombre et terrible : une même blessure lui a fait perdre l'autre œil, le nez et la mâ- choire. A la vue du comte assis prés de la jeune fille, il se tourne vers ses compagnons : « Yoici, leur dit-il, un nouvel oiseau qui tombe dans mes tllets sans que je lui aie tendu de piège. » Puis, s'adressant au paladin: « Je n'ai jamais rencontré d'eimemi plus commode ni plus obligeant; j'i- gnore si tu as deviné ou si l'on t'a fait coimailre mon désir de posséder les vêtements et tes armes ; tu arrives vraiment à propos, car j'en ai be- soin. Roland se lève, et, avec un rire amer, répond au brigand : « Je te vendrai ce que tu désires, mais à un prix que nul marchand ne voudrait y mettre. » [l dit et saisit soudain un tison enflammé, qu'il lui lance à la tête ; il l'atteint entre le nez et les sourcils. Les deux paupières sont brû- lées, et le tison crève l'œil qui restait au larron ; son âme maudite va re- joindre celles (pie Chiron et ses Centaures gardent dans les plaines brûlantes du Tartare. Au milieu de la caverne est une grande table, épaisse de deux coudées, autour de laquelle tous les voleurs peuvent prendre place ; elle est soutenue par un pied massif grossièrement sculpté. Roland la jette sur cette troupe avec la facilité d'un cavalier maure faisant voler son djérid dans les airs. Ceux-ci ont le ventre et la poitrine ouverts, ceux-là ont les bras, les jambes et la tête brisés ; les uns sont blessés, les autres sont frappés à mort, le reste prend la fuite. Ainsi une pierre énorme lancée sur une bande de cou- leuvres qui se tiennent roulées au soleil du printemps les écrase ou les estropie presque toutes : l'une meurt, l'autre perd sa queue; celle-ci, hors d'état de ramper, se replie en orbes; celle-là, moins blessée, ramjie sous l'herbe et y cherche un refuge. L'effet de la table immense est teiiible , mais on ne peut s'en étonner, puisque le coup a été |)orté par Roland. Ceux qui échappent à ce choc formidable ne sont plus que sept, l'archevêque Turpin l'aflirme. Ils cherchent à se sauver et fuient avec rapidité ; mais le héros ferme l'issue et leur lie fortement les mains avec une corde. Alors il les conduit près d'un vieux sorbier à l'épais feuillage, dont il taille les bran- ches avec son épée. C'est là qu'il veut les exposer à la voracité des corbeaux; et, pour purger la terre de celle engeance, il n'est pas besoin de chaînes, il les accroche par le menton. La vieille, leur amie, ne les voit pas plutôt morts qu'elle piend la fuite en pleurant et en s'arrachant les cheveux : elle se ré- fugie dans les détours de la ioiél. Lunyleiups elle >nivil des cheniiiis rudes GUAM Mil. 1^21) ol difficiles, et arriva au burd d'un fleuve où elle lit la reucoutre d un cheva- lier que je vous nommerai plus tard. Je retourne à Isabelle, qui supplie Roland de ne pas la laisser toute seule : elle s'offre de le suivre en tous lieux. Il la console avec bonté , et, le lende- main, dès que la blanche Aurore, parée de roses et de ses voiles de pourpre, recommence sa carrière, il s'éloigne avec elle. Ils ne trouvent, dans leur voyage, aucune aventure digne d'être racontée; mais enfin ils aperçoivent un chevalier qu'on ennnéne captif. Je vous raconterai plus tard celte aventure ; je dois m'occuper maintenant d'un objet moins cher à votre souvenir, de la vaillante fille d'Ainion, que nous avons laissée enproie à seschagrins d'amour. La belle guerrière était à Mar.-eille, où elle attendait en soupirant le retour de Roger. Sans cesse elle faisait des courses contre les Sarrasins en Languedoc et en Provence; chaque jour elle remportait sur eux des avantages : elle ne donnait pas moins de preuves de sa prudence et de son courage, et connue général et comme simple chevalier. Quand elle vit que le terme du retour de Roger était dépassé, elle fut en proie à de continuelles alarmes. Un jour que seule elle pleurait son malheur, elle aperçut tout à cou[) celle qui, par le secours du précieux anneau, avait brisé les chaînes d'Alcine et guéri les bles- sures de Roger. En la voyant reparaître sans le héros, la guerrière pâlit et n a même plus la force de se soutenir. La bonne Mélisse devine la cause de sa frayeur, elle s'avance d'un air joyeux, comme un messager porleui' de bonnes nouvelles. « Aimable fille, lui dit-elle aussitôt, ne crains rien pour Roger! Plein de vie et de santé, il t'adore, mais il est captif : ton ennemi Ir lient en son pouvoir. Si tu veux le délivrer, monte à cheval et suis-moi, je t'indiquerai le moyen de lui rendre la liberté. » Elle l'instruit des artifices d'Allant de Carène et lui dit connnent, à l'aide d'un fantôme qui reproduisait l'image de la guerrière enlevée par un géant farouche, le magicien avait attiré Roger dans un palais enchanté où la vision avait disparu. « C est ainsi, ajoule-t-elle, (pi'Atlanl arrête tous ceux que la fortune conduit près de son château, c'est ainsi (pi'il leur montre les objets de leurs plus chères affec- tions. Chaque chevalier croit voir dans le magicien l'objet de ses désirs : sa dame, son écuyer, son ami, son compagnon d'armes, car les affections des 9 15U llULAiM) lUKlEUX. mortels iio sont point les mêmes. Tous s'épuisent eu vaines poursuites, et, contenus par l'espoir, ils n'osent quitter le château! Lorsque tu seras près de cette demeure, Atlant viendra à ta rencontre sous les traits de Ro^er; il te semblera voir ton amant vaincu par des guerriers d'une force supérieure, tu voleras à son secours et tu subiras le sort des autres captifs. Si tu veu\ éviter le piège dans lequel tant d'autres victimes sont tombées, garde-toi du fantôme qui, sous les traits de lioger, sollicitera ton appui. Ne crains pas de lui porter un coup mortel ; tu ne frapperas point ton amant, mais celui qui causa tous tes chagrins. Je prévois qu'il te sera difficile de tuer un guerrier semblable à Roger; mais garde-toi d'en croire tes yeux! Que les artifices d'Atlant de Ca- réné ne te cachent point la vérité ! Avant de te conduire vers l'eiidioil où ton amant est captif, je veux que ta résolution soit invariable; si par faiblesse lu laisses vivre ton ennemi, Roger est à jamais perdu pour toi. » La courageuse guerrière, bien décidée à suivre la fée, se promet d'arra- cher la vie au magicien; saisissant ses armes, elle s'avance rapidement à tra- vers les forêts et la plaine. Mélisse, par le charme de ses discours, lui fait oublier les ennuis et les fatigues du voyage; sans cesse elle lui rappelle que de son union avec Roger doivent naître de glorieux princes, des demi-dieux; elle lui prédit les événements futurs, car elle peut lire les décrets éternels. « 0 ma chère et piudcnte conductrice, dit alors la belle guerrière, vous m'avez fait connaître mes nobles descendants ; daignez me nommer les prin- cesses de ma race qui seront célèbres parmi les plus belles et les plus ver- tueuses. )) La bonne Mélisse lui répond : « Parmi tes rejetons, je vois des mères de rois et d'empereurs, modèles de chasteté : ellts relèveront l'éclat des illustres familles où le destin les aura placées; elles protégeront de vastes États. La piété, le courage, la prudence, une incomparable sagesse les ren- dront non moins célèbres sous les vêtements de leur sexe que les plus vail- lants guerriers sous leur armure. Si je voulais te raconter la vie et les vertus de toutes ces illustres princesses, le temps me manquerait, car aucune d'elles ne devrait être oubliée. Mais, afin de satisfaire ta curiosfé, j'en choisirai quelques-unes entre mille autres. Si lu m'avais lèiiioigné ce désir dans la ca- verne de Merlin, je les aurais fait paraître toutes sous les yeux. De ton sang naîtra la protectrice des travaux sérieux et des arts libéraux ; tes grâces et ta beauté égaleront la inoTlcstie, généreuse et magnanime Isabelle! Tes succès éclatants rendront glorieuse la cité (pii, sur les bords du Mincio, porte le nom de la mère d'Ocnus! Un époux, digne d'elle, se plaira à répandre ses bienfails et l'exemple dos vertus. Par ses exploits aux bords du Taro et dans le royaume de Naples, ce héros délivrera l'Italie du joug des Français : l'égal d'L'lysse en prudence et en valeur, il aura une épouse non moins chaste, non moins célèbre que Pénélope. Je m'arrête et je ne te répète point les i)aroles de Merlin, lorsqu'il me fil dans sa grotte l'éloge des insignes vertus d'Isabelle, Mon voyage serait plus long que celui deTiphyssi je voulais parcourir celle mer infinie. Apprends qu'Isabelle possédera mille vertus el les plus rares dons. Sa sœur lîéatrix, au nom d'un doux pi'és;ige, atleindra, pendant la durée de sa vie, le comltle du bonlieur; sa bicnfaisanle inlliience s'élendi-a sur son CHANT XIII. J51 époux, et ce prince, naguère le plus heureux des mortels, éprouvera, après l'avoir perdue, une longue suite de malheurs. Tant que Béatrix vivra, Louis le More, Sforce et les couleuvres des Visconti resteront invincibles, depuis les glaces du pôle jusqu'aux rivages de la mer llouge, et de l'indus aux rochers dont les flancs déchirés livrèrent passage à l'Océan. Mais, à sa mort, son époux et rinsubrie tomberont dans l'esclavage. Jours funestes où la sagesse humaine devra céder à la fatalité ! Plusieurs années avant ces malheurs, d'autres princesses du même nom auront vu le jour : l'une portera la splen- dide couronne de Paimonie ; l'autre, renonçant aux biens d'ici-bas, sera révérée comme sainte dans toute l'Ausonie. Je me tairai sur les autres pour mettre un ternie à mes récits, et pourtant il n'en est point dont la renommée ne doive proclamer plus haut les vertus : les Blanche, les Lucrèce, les Con- stance donneront d'illustres princes à l'Italie et renouvelleront la splendeur des plus nobles maisons. Jamais i-ace n'aura été plus féconde en femmes cé- lèbres : elle ne le sera pas moins en jeunes princes dont les grandes qua- lités égaleront les vertus de celles (jui auront formé les liens du mariage. Merlin m'a révélé leurs noms et leurs actions; sans doute il désire que je te les fasse connaître et j'ai hâte de te réi)éter ses paroles : « Je t'entretiendrai d'abord de l»icharde, modèle de courage et de cliasteté; jeune encore, elle restera veuve ; les plus nol)lcs épouses ne sont point à l'abri de ce cruel des- tin! Elle verra ses enfants, dépossédés des États de leur père, errei" sur la terre étrangère; mais elb; ne se laissera |)as abalti'e par le malheur et saura en trionqiher. Je ne peux oublici' une illustre princesse de 1 antiipu' maison d'Aragon. Les Grecs et les Latins ne nous offrent pas de plus parfait modèle. Il n'en est point d'aussi favorisée de la bonté divine, (lui l'a choisie 132 ROLAND FURIKLX. pour être la mère foituiiùe d'IIippolyte, d'Alphonse et d'Isabelle; c'est Léonore! elle unira ses destinées à celles de ta maison. Mais que dire de sa seconde bru, de Lucrèce Borgia? Corame la plante naissante qui cioit et s'élève dans un terrain fertile, de même sa beauté, sa vertu, son bonheur et sa haute renommée grandissant toujours la feront admirer. Elle n'est point encore née, et cependant je révère déjà celle prés de laquelle les autres femmes seront comme l'étain comparé à l'argent, le cuivre à l'or, le sombre pavot h la rose, le pâle saule au laurier toujours vert, et le cristal peint aux pierres précieuses. Cependant, de tous les éloges qui lui seront prodigués pendant sa vie et même après sa mort, le plus grand sera le souvenir des vertus et des nobles sentiments qu'elle aura su transmettre à ses fils égale- ment illustres dans l'Église et par les armes. Je ne passerai point sous silence Renée de France, fille de Louis \11 et d'Anne de Bretagne. En elle brilleront les plus rares perfections que l'on ait admirées dans une femme depuis que le soleil éclaire la terre, depuis que la mer mugit sur ses rivages et que le ciel tourne autour des pôles. Alice de Saxe, la comtesse de Sélano, Blanche Marie, princesse de Catalogne et fille clu roi de Sicile, la belle Lippa de Bo- logne et plusieurs autres ne seront point oubUées ; mais, s'il fallait leur don- ner toutes les louanges qu'elles méritent, ce serait entrer dans un océan infini. » Après avoir dit à Bradamante les noms de la plus grande partie des femmes de sa postérité, Mélisse lui raconte comment Roger fut entraîné dans la demeure de l'enchanteur. Elles ariivejit enfin à peu de distance de ce Castel. La bienfaisante fée ne juge point convenable d'aller plus loin, dans la crainte d'être aperçue par le rusé vieillard. Elle .^e sépare donc de la guerrière après lui avoir mille et mille fois répété les avis qu'elle lui a don- nés. Bradamante eut à peijie fait deux milles, qu'elle aperçut un chevaUer, portrait frappant de Ro- ger. Deux géants, d'un aspect fé- roce,, étaient sur le point de lui ùter la vie. Bradamante, oubliant sa résolution, perd toute confiance en Mélisse': elle craint que la fée, obéissant à une haine sourde et sans motif, n'ait voulu i'aii'O tom- ber le héros sous les coups de son amante. « N'est-ce pas la, s'écrie-t-elle, l'objet de mon affection? .Mes yeux me ti'omperaient-ils? Pourcjuoi m'en lier à Mélisse piulôl (pi'à moi-même? A délaut de mes yeux, mon cceur ne CIIAM XIII. 155 me dil-il pas si Roger est près ou loin de moi? >) Tandis que ces pensées l'agitent, elle croit entendre la voix de son amant qui l'appelle : elle le voit fuir à toute bride devant ses deux adversaires qui le poursuivent avec achar- nement. La belle guerrière s'élance sur leurs pas jusque dans l'intérieur du château magique. Mais à peine y est-elle entrée que déjà, partageant l'illu- sion commune, elle cherche son amant de tous côtés, en haut, en bas, dans les corridors et les réduits les plus sombres. Nuit et jour elle continue ses recherches, et le charme est tel que Bradamante voit sans cesse Roger; elle lui parle toujours et ne peut le reconnaître ni être reconnue de lui. Laissons la jeune fille soumise à ces enchantements et n'en ayons aucune inquiétude; je saurai bien, quand le temps sera venu, la délivrer ainsi que son amant chéri. Le changement plaît à l'esprit comme au goût. Plus cette histoire sera variée, et plus elle intéressera ceux qui l'écouteront. Je suis, d'ailleurs, forcée de me servir de différents fds pour tramer le long tissu de ma toile. Laissez-moi donc vous dire comment les Maures, sortis de leurs tentes, prirent les armes pour défiler devant leur roi. Agramant, qui menace l'empire des hs, veut connaître le nombre de ses guerriers. Des cavaUers et des fantassins ont disparu; plusieurs chefs manquent; les Espagnols, les Li- byens, les Éthiopiens et d'autres nations ont perdu leurs généraux : cette revue permettra de leur en donner et de remplacer les soldats morts dans les batailles ou dans les combats singuliers. Les rois d'Espagne et d'Afrique ont appelé tous les guerriers de leurs Étals, afin de les distribuer dans les rangs et sous les drapeaux. Mais, seigneur, si vous le (lonvez bon, je vous parlerai de celte grande revue dans le ebani suivant. CHANT XIV Après avoii' passé la revue de son armée, Agramant s'aperçoit que deux divisions, celles de Manillard et d'Alzirde, manquent à la fois. — Mandricard se met à la poursuite du vail- lant -ire d'Anglante et trouve Doralice. — L'arthange Michel foiide les pas de Renaud, tandis que les Maures donnent l'assaut à Paris. ans les cruels combats et les sièges que l'Espagne et l'Afrique avaient livrés à la France, les cadavres d'une foule de guerriers étaient devenus la proie des loups, des ai- gles et des corbeaux. Les Français ne pouvaient plus tenir la campa- gne, mais les Sarrasins avaient de plus justes motifs de se désespé- rer, ils regrettaient la perle de la plupart de leurs princes et des chefs les plus courageux. Ils n'o- saient se réjouir de succès payés par tant de sang. S'il est possible, ô magnanime Alphonse, de com- parer les exploits de ces temps re- culés à ceux de notre époque, on reconnait que la victoire de Ravenne, qui fit verser tant de larmes et fut due à votre bras, eut les mêmes résultats que les triomphes des Maures. Lors- que vous attaquâtes 1 Espagnol, c|ui se croyait sûr de la victoire, les Picards, les Morins, les Aquitains et les Normands pliaient déjà ; vous conduisiez une troupe jeune et brillante qui reçut en ce jour, de votre main, le pommeau d'épèe et les éperons d'or. Ces intrépides compagnons de vos dangers vous aidèrent à détruire les glands somptueux et à briser le bâton jaune et ver- meil. Vous sauvâtes l'honneur des lis, un immortel laurier vous est dû; votre front mérite une autre couronne, car vous avez conservé à Rome un second Fabrice, cet illustre Colonne que votre protection sut arracher au trépas. Action généreuse, qui vous a valu plus de gloire que si votre bras seul eût iiiiniolé ces cohortes redoutables, dont les ossements engraissent aujourd'hui les ( liarapsde Ravenne, et les guerriers deCastille, de Navarre et d'Aragrfii, CHANT XIV. 135 qui, vovant riniitilité de leurs lances et de leurs machines, abandonnèrent leurs étendards! Triomphe plus glorieux que digne de joie! La lin déplo- ]'able du général français, chef de notre armée, la mort de ces nobles sei- gneurs qui avaient franchi les cimes glacées des Alpes pour voler à la dé- fense de leurs alliés, nous accabla de tristesse. Si nous dûmes à cette victoire la vie et la liberté, si Jupiter détourna ses foudres de nos têtes, nous ne pûmes nous réjouir en songeant aux larmes de la France, aux pleurs de tant de veuves infortunées, dont les gémissements remplissaient les airs. Il faut que Louis se hâte maintenant d'envoyer de nouveaux capitaines, afin de rendre aux fleurs de lis d'or leur éclat et de réprimer les excès de bar- bares avides et sacrilèges qui ont violé les mères, les épouses et les filles, pillant les monastères de moines noirs, blancs ou gris, et foulant aux pieds les saintes hosties pour s'emparer des ciboires d'argent. 0 malheureuse Ra- venne! où t'a réduite une vaine résistance? Que n'as-tu imité Brescia, toi qui servis d'exemple à Rimini et à Faenza ! Louis a voulu que le sage Tri- vulce réprimât la licence de ses soldats ! Que les Français sachent qu'en Italie de tels crimes furent toujours punis de mort ! De même que le roi de France, Agramant et Marsile, jaloux de rétablir l'ordre dans leur armée, la rangent en bataille dans la plaine dés que la fin de l'hiver permet aux soldats de sortir de leurs tentes; ils se proposent de former les bataillons et de nommer les chefs, et font défiler toutes les trou- pes. Sous la bannière de Dariphèbe s'avancent les Catalans ; ils sont suivis des Navarrais, dont le chef, Folvirant, est tombé sous les coups de Renaud. Le monarque choisit Isolier pour leur capitaine. Les guerriers de Léon obéissent à Balugant, ceux des Algarves à Grandonio. Falsiron, frère de Marsile, conduit les Castillans ; ceux qui sont partis de Malaga, de Séville et des bords fleuris du Bétis, depuis la mer de Gadès jusqu'à la liche Cordone, suivent l'étendard de Madarasse. Stordilan, Tessile et Baricondo guident les troupes do Grenade, de Lisl)onne et de Mayorque. Tossire a succédé au mi des Portugais, Larbin, son parent, qui a succombé. Serpentine comniandc les Galiciens, privés de Maricolde, leur ancien chef. Le valeureux Mataliste dirige maintenant les guerriers de Ca.latrava et de Tolède, naguère rairgés sous les lois de Sinagon, et les soldats venus des boi'ds (jue baigne la Gua- diana. Bianzardin réunit autour de ses drapeaux les enfants d'Astorga, de Salamanque, de Placencin, d'Avila, de Zamora et dePalencia. Les chevaliers de Saragosse et de la cour de Marsile sont guidés par Ferragus; tous sont braves et bien armés : on voit parmi eux Malgarin, lîalinverne, Malzarise et Morgante. Chassés de leurs Ftats, ces princes ont trouvé sur la terre étran- gère l'hospitalité de Marsile. Près d'eux on remarque encore le bâtard de ce roi, Follicoli d'Almèrie, Poricont, Bavarle, l'Argalife. Aiialard, Archidant, comte de Sagonte, l'Amirante, le valeureux Langhiraii, le rusé Malagur, et une foule d'autres dont je parlerai quand viendra le moment de céléltrer leurs hauts faits. Dès que l'armée de Marsile a défilé en bon ordi'e, le gigantesque roi d'Oran s'avance à la tète de son nombreux escadron. Les guerriers qui paraissent ensuite ont perdu leur chef Martasin, imuiolé par 156 ROLAND FURIEUX. Rradamante. Tous s'indignont qu'une femme ait vaincu le roi des intrépides Garamantes. Les soldats de Marmonde forment la troisième division ; ils regrettent Argoste, leur général, tué en Gascogne ; ils ont besoin d'un nou- veau chef, ainsi que le corps qui les précède et le quatrième qui les suit. Agramant a peu de généraux habiles, mais il nomme Buralde, Ormide et Arganio, qu'il suppose dignes de ce choix : il confie à ce dernier l'armée de Libve, qui pleure encore le nègre Dudrinasse. Les peuples de la Tingitane obéissent à Brunel ; ce chef a l'air triste et sombre, son regard est fixé vers la terre. Depuis la perte de "l'anneau d'Angélique, que Bradamante lui ravit prés du château d'Âtlant, Brunel a encouru la disgrâce de son maitre. Sans le frère de Ferragus, Isolier, qui affirma l'avoir trouvé lié à un arbre, Agra- mant l'eût fait pendre. L'intercession de plusieurs chefs le sauva : on lui ôta la corde déjà passée autour de son cou ; mais le monarque menaça de ne pas l'épargner une autre fois. Ainsi son abattement et sa tristesse ne sont que trop motivés. Farulant marche sur ses pas avec les fantassins et les cavaliers maures. A ses côtés est le nouveau prince du Liban, avec les sol- dats de Constantine; il a reçu d'Agramant le sceptre et la couronne que Pinadore possédait jadis. Les troupes d'Hespérie et celles de Coûta viennent après, commandées par Soridan et Dorilon. Pulian conduit les Nasamons, Agricalte est roi des Amoniens, Malabuferse guide les Fizans et Finadure les peuples de Canarie et de Maroc. Balaslre rallie à sa baimiére les anciens soldats de Tardoc. Deux escadrons, l'un de Malga, l'autre d'Azila, marchent ensuite. Le premier n'a point de chef, Agramant le confie au fidèle Corinée; le second obéit à son ancien maitre. Caïque est fait roi d'Almanzile, naguère soumise à Tanfirion; Rimedon reçoit le commandement des soldats de Gétulie. Le peuple de Cosca vient après eux, sous la conduite de Balifront. Clarinde, successeur de Mirabalde, s'avance ensuite à la tète des guerriers de Bolga. A ses côtés est Balivorse, le plu.s grand pillard de toute l'armée. Cependant on voit à leur suite la meilleure des divisions, sous le comman- dement de Sobrin, le plus sage des Sarrasins. Les troupes de Bellemarine, qui avaient autrefois Gualciolle pour chef, obéissent maintenant à Rodomont CHANT XIV. 157 de Sarse, roi d'Alger. Au moment où le soleil, dans le signe du Sagittaire, semblait s'éloigner des cornes du Taureau, Agramant l'envoya au fond de l'Airique pour y lever des cavaliers et des fantassins. Depuis trois jours il est revenu. C'est le plus audacieux et le plus redouté des guerriers sarra- sins; il inspire aux Français plus d'effroi que Marsile, Agramant et tous les autres Maures de l'armée. La foi chrétienne n'a poiiit de plus implacable ennemi. Sur ses traces s'avancent Prusion, roi des Alvaraches, et Dardinel, roi deZumara. Parfois le bibou, la corneille ou quelque autre oiseau sinistre perché sur les toits, amioncent aux mortels leur fin prochaine. Je ne sau- rais dire si quelque présage avertit ces deux princes, mais leur mort est fixée dans le ciel au combat du lendemain. Deux corps d'armée manquent encore à la revue, ceux de Trémisen et de Noricie : on n'a point aperçu leurs drapeaux. Agramant ne sait qu'augurer de ce relard, lorsqu'un écuyer du roi de Trémisen vient lui apprendre qu'Alzirde, Manilard et une grande partie de leurs guerriers sont étendus sur la poussière. « Seigneur, ajoute- t-il, le terrible ennemi qui a taillé en pièces nos escadrons n'aurait laissé la vie à aucun d'entre nous si la fuite ne lui eût point dérobé ses victimes ; il se jette au milieu des cavaliers et des fantassins comme un loup se précipite à traveis un troupeau de chèvres et de moutons. >. Depuis quelques jours il était arrivé au camp un nouveau chevalier que nul mortel, du couchant à l'aurore, n'égalait en force et en courage; il se nommait Mandricard et était fils et successeur du puissant Agrican, roi des Tartares. Agramant le comblait de marques d'honneur. Ses merveilleux ex- ploits remplissaient l'univers de son nom; mais le plus extraordinaire de ses hauts faits était la capture, dans le château d'une fée de Syiie, des armes que, dix siècles auparavant, Hector avait possédées. Il sut bravei- les hasards d'une aventure épouvantable donile seul récit excite la terreur. En écoutant le discours de l'écuyer, Mandricard lève un front superbe et forme sur-le- champ le dessein de suivre les pas de cechevalier redoutable; mais il ne laisse point soupçonner son projet, soit qu'il dédaigne d'en instruire ses compa- gnons, soit qu'il craigne de se vuir ravir cette gloire par un rival plus entre- prenant. Il demande la couleur des armes du chevaher. « Elle est entière- ment noire, répond l'écuyer; son bouclier est également noii' et son casque n'a point de cimier. « En effet, Roland ne portail même pas d'écu, afin que cet extérieur lugubre exprimât mieux l'état de son cœur. Marsile offre à Mandricard un superbe cheval bai-châtain, dont la crinière et les pieds sont noirs. Ce fougueux animal est né d'une jument de Frise et d'un étalon andn- loux. Le Tartare, bien armé, saule dessus et s'éloigne au galop â travers la plaine, en jurant de ne point retourner au camp s'il ne décimvre le cavaliei- aux armes noires : il rencontre ])lusieurs guei'riers échappés au glaive de Roland. Tous sont épouvantés : celui-ci pleure wn fils, celui-là un frère égorgé sous ses yeux. Pâles, troublés, silencieux et comme en démence, ils courent au hasard. Le Sarrasin découvre bientôt un cruel et sanglant spec- tacle. Tout lui confirme la vérité des coups merveilleux dont l'écuyer a parlé en présence d'Agramant. De tous côtés gisent des cadavres; d'un œil eu- 108 II OLA M» FuniF.rx. rieux et jaloux il mesure ces énormes blessures : sa main en sonde les profon- deurs. De même que le dogue ou le loup se jettent sur les restes d'un bœuf aliandonné par les labduieurs, après avoir considéré avec regret les cornes et les os dépouillés, reste des oiseaux de proie, de mémo le Tartare témoi- gne par ses blasphèmes son dépit d'être arrivé trop tard pour trouver un ad- versaire. Pendant le reste de celte journée et la moitié du lendemain, il s'avance au hasard à la poursuite du chevalier noir; mais alors s'offre à sa vue un pré qu'ombragent de grands arbres. Un fleuve le côtoie en serpentant et laisse à peine un petit sentier pour qu'on puisse le franchir. Cesi ainsi que le Tibre embrasse en tournant le pays d'Otricoli. Plusieurs chevaliers, armés de foutes pièces, gardent ce passage. Le Sarrasin demande le nom de leur chef et dans quel but ils se sont l'assemblés. Frappé de l'aspect impo- sant de Mandricard, do la richesse des harnais de son coursier, étincelant d'or et de pierreries, le chef fje celle troupe lui répond : « Le roi de Grenade nous a choisis pour accompagner sa fille, dont il accorde la main au roi de Sarse. La renommée n'a point encore répandu cette nouvelle; mais, à l'heure du soir, quand la cigale aura suspendu ses chants, la princesse, qui repose en ce moment, sera conduite au camp espagnol, dans les bras de son père. » Mandricard, qui méprise l'univers, veut, en s'amusant, voir comment cette troupe défendra la princesse. « On assure que votre maîtresse est belle, leur dit-il, je serais bien aise de savoir à quoi m'en tenir ; conduisez-moi près d'elle, ou amenez-la, car je suis pressé de repartir. — 11 faut que tu sois, réplique le Grenadin... » Il achève à peine ces mots, et déjà le Tarlare, fon- dant sur lui la lance en arrêt, lui perce le cœur : l'inforlnné tombe et ex- pire. Sa cuirasse a été traversée de pari en part. Mandricard relire sa lance aussitôt et tue d'autres guerriers. Il ne porte ni glaive ni massue ; il n'a point trouvé d'épées parmi les armes d'Hector. Depuis lors il a fail le serment (et il ne jurait jamais en vain !) de ne manier d'autre glaive que celui de Roland, celte terrible Durandal qu'Almont avait portée ! L'audacieux Tartare ne craint point d'arfronler toute cette ti'oupe. « Fn est-il un, s'éciie-t-il, qui puisse marrèter? )■> 11 dit et se précipite sur eux. e II A M XIV ir)0 Tous l'entourent, tous le pressent; ceux-ci tiennent leur lance en arrêt, ceux-là lèvent leurs épées. Mandricard en tue un grand nombre, sa lance se rompt; il prend le tronçon à deux mains et commence le plus effroyable car- nage qui se soit jamais vu. De mémo que Samson exterminait les Philistins avec une mâchoire d'âne, Mandricard brise les casques, les écus et renverse par- fois du même coup l'homme et le coursier. Ces braves infortunés ne reculent point : celui qui tombe est aussitôt remplacé ; ils subissent en frémissant cet ignoble trépas, plus honteux que la mort même : ils no peuvent supporter l'idée d'être traités comme des grenouilles et des couleuvres. Enfin ils re- connaissent que la mort est toujours effroyable. Déjà près des deux tiers d'entre eux ont péri, les autres prennent la fuite; mais le féroce Mandricard semble les regarder comme son troupeau et ne veut pas en laisser vivre un seul. De même que les roseaux desséchés et le chaume ne peuvent résister à l'incendie allumé par le laboureur et poussé par un vent impétueux, alors que la flamme éclate de sillon en sillon, ainsi ces malheureux ne résistent pas à la furie du Sarrasin. L'entrée de la prairie est restée libre; le Tartare m\t des traces fraîches et s'avance vers l'asile, que des gémissements indiquent à son oreille. Pour s'assurer si la beauté de la princesse do Grenade répond aux éloges qu'on en fait, il passeau milieu des cadavres, suit les rives du Ueuve et aperçoit Doralice (c'est le nom de la princesse). Assise au pied d'un vieux fréno, elle s'abandonne au désespoir; ses larmes se succèdent comme les ondes d'une fontaine et tombent sur son beau sein; son visage exprime à la fois l'épouvante que lui cause le massacre de ses chevahex's et la crainte qu'elle éprouve ]i(ini' cllc-inènie. Sa loiTour gi'audil à la vue du Tarlare (|iii s'avance, tout souillé de sang, l'air sauvage et impitoyable. Kilo pousse des cris perçants, et redoute le barbare pour elle-même et poni" ceux qui l'en- 140 ROLAND FURIEUX. tourent. Près d'elle sont des vieillards, elles plus belles et les plus charman- tes damoiselles du royaume de Grenade. A la vue de cette beauté sans égale, dont le visage en pleurs peut préparer encore les filets de l'amour (qu'eùt-il donc été si le sourire l'eût embelli?), Mandrirard se croit ravi au séjour des immortels et transporté dans les cieux. Vainqueur, il reçoit les fers que lui donne sa jeune captive. Cependant il neconsent point à renoncer au prix de sa victoire, malgré les larmes de Doralice, qui prouvent son chagrin et sa dou- leur; il compte faire succéder bientôt de doux plaisirs à tant de lamentations. Décidé à l'emmener, il la fait monter sur une blanche haquenée et poursuit avec elle son chemin. D'abord il a congédié les vieillards et les dames de la princesse de Grenade. « Ne vous inquiétez point, leur dit-il a.ssez douce- ment, je saurai la protéger; je serai son défenseur, sa cameriste et son écuyer. Adieu donc, mes amis! » Ces malheureux, incapables de résister, s'éloignent en pleurant. « Quelle sera la douleur du roi son père quand il ap- prendra cette triste aventure! Quelle sera la fureur de son époux et quelle sera sa vengeance! Que n'est-il ici pour sauver l'illustre fdle du roi Stor- dilan, avant que cet étranger ne l'ait entraînée loin de nous ! » Satisfait de la charmante proie qu'il doit à son courage, Mandi'icard e.st moins pressé de retrouver le chevalier aux armes noires; il chemine d'un pas lent et tranquille au lieu de lancer son cheval au galop, et ne songe qu'à trouver un lieu propice à son désir d'éteindre son amoureuse flamme. Tout en marchant il console Doralice, dont le visage est inondé de pleurs et s'efforce de l'attendrir. « Hélas ! lui dit-il, le bruit de votre céleste beauté m'a fait quitter mon heureuse patrie! Auiais-je renoncé à mes États et au faste du trône dans le seul but de visiter l'Espagne ou la France? Non, je voulais contempler vos charmes! Si l'amour doit être payé de retour, vous serez touchée de mon sort et de la constance de ma flamme. Si vous êtes sensible à l'éclat du rang, où trouver une naissance plus illustre que la mienne? Je suis fds du fameux Âgrican; si vous voulez des richesses, nul mortel n'en possède plus que moi et je ne le cède en puissance qu'à Dieu seul. Si vous aimez le courage, je viens de vous eu donner, je pense, des marques dignes de votre estime. » Ces discours, et mille autres encore in.'^pirés par l'amour, calment les craintes de Doralice. Phis rassurée, elle songe moins à sa douleur et semble écouter avec attention ce nouvel amant. Bientôt elle se montre plus douce et plus affable, elle arrête sur le païen des regards qui ne demandent que la pitié; mais Mandricard, percé des traits de l'amour, ne doute pas que la jeune fille ne réponde bientôt à ses transports. Plein d'espoir et de joie auprès de Doralice, qui peu à peu se montre sensible à ses feux, il voit ve- nir l'heure où l'approche des ombres fait naître chez les créatures la fraî- cheur et le besoin du repos. S'apercevant que déjà le soleil disparaît à moi- tié à l'horizon, il redouble de vitesse. Tout à coup ils entendent le son des chalumeaux et voient la fumée qui s'élève au-dessus d'un groupe de chau- mières. Ces demeures, plus commodes que belles, sont habitées par des pas- teurs qui accueillent les deux voyageurs avec bienveillance et empressement. CIIA.M XIV. 141 Mandricard et la piiiicesï^e les en remercient. La courtoisie ne se rencontre pas seulement dans les villes et dans les châteaux, mais aussi dans les champs et les chaumières. Je n'aurai garde de raconter ce qui se passa duiant la nuit entre la belle et lefds d'Agrican. Libre à chacun d'en croire ce qu'il voudra ! Mais on peut dire que leur réconciliation fut complèle, car le lendemain tous deux sem- blaient fort joyeux, et la reconnaissante Doralice rendit grâces au pasteur de son hospitalité. Errants ainsi de contrées en contrées, ils arrivent enfin sur les bords d'un fleuve, qui porte lentement vers la mer ses ondes limpides, ils aperçoivent sur le bord deux chevaliers et une jeune fdie qui se reposent à l'ombre. Mais mon imagination capricieuse ne me permet pas de suivre toujours le même chemin; je me sens entraîné vers le camp des Maures, dont les cris semblent vouloir assourdir la France. Je me dirige vers les pa- villons où le fils de Trojan défie l'empire, et où l'audacieux Rodomont jure de brûler Paris et de détruire Rome la sainte. Agramant, informé que les An- glais ont traversé la mer, fait aussitôt appeler Marsile, le vieux roi de Garde, et les autres chefs. L'avis unanime est de se préparer sur-le-champ à livrer l'assaut, car l'arrivée prochaine d'un si puissant secours rendrait désormais inutiles les plus grands efforts. Autour des murailles les Sarrasins ont déjà rassendjlé d'inombrables échelles, des poutres et des claies pour construire des bateaux, des ponts et diverses machines. Agramant a déjà désigné les troupes destinées aux deux premiers assauts, et lui-même se propose de coni, battre au milieu de ses guerriers. La veille du combat, l'empereui' Charles ordonne des prières dans tous les monastères de Paris; chevaliers et soldats font leurs dévotions, se con- fessent et communient, ainsi que des gens près de mourir. Charlemagne, entouré de ses pairs, des paladins et des chefs de l'armée, enlend l'office divin dans la principale église. Les mains jointes, les yeux levés vers le ciel, il donne l'exemple à ses sujets, c 0 mon Dieu ! s'éci'ie-t-il,si jesuis coupal)le, ne châtie point ce peuple fidèle en punition de mes fautes. Si lu nous ré- serves de justes peines, suspends les effets de ton courroux, ne confie point à tes ennemis le soin de ta vengeance! En nous voyartt périr abandonnés de toi, ces infidèles insulteraient à ta puissance! Si tu punis un seul cou- pable, tu pousses à la révolte cent autres rebelles. Les lois de Babel étouf- feront la foi humiliée. Protège ce peuple, qui mit à mort les vils profana- teurs de ton sépulcre, et défendit la sainte Église et les pontifes. Nous ne méritons point de pardon : nos fautes doivent nous ôter tout espoir; mais ta grâce purifiera nos cœurs et le souvenir de ta clémence nous donne con- fiance en toi. » C'est ainsi que d'un cœur contrit et humilié Charles présente ses vœux à Dieu ; il ordonne encore d'autres cérémonies j)ieuses dignes de sa puissance et de la grandeur du péril; ses prières ne sont point stériles, et son ange lu- tèlaii'c, s'envolanl aux cieux, les porte aux pieds du Sauveur dos Ininmes. Alors les Saints intercèdent pour tous les fidèles. Les esprits bienheureux, plemsde charité, contemplent l'Éternel, objet de leur constant amour, et le H^ì ROLAND l URI EUX. supplient do veiiii' au bccuurs du peuple chrélicn. LiiaHable iìunlé, qui ne fut jamais invoquée vainement, jette sur eux un regard de compassion. Dieu fait signe à l'archange Michel de s'approcher. « Va, lui dit-il, vers cette armée de Chrétiens qui descend sur les côtes de Picardie, et conduis-la sous les murs de Paris, sans que les Sarrasins en soient avertis; cherche d'abord le Silence, ordonne-lui de seconder ta mission : il saura ce qu'il doit faire pour assurer le succès de mes desseins. Vole ensuite vers l'antre de la Discorde ; dis4ui d'allumer ses brandons, de porter le feu dans le camp des Maures et d'exciter tant de jalousies et de haines, que les plus vaillants héros, animés de fureur, tournent leurs armes les uns contre les autres, s'arrachent la vie et se chargent de chaînes, ou bien, abandonnant l'armée, |)rivent de leur appui le monarque africain. » L'archange, silencieu.x, s'élance rapidement vers la terre. Devant lui les nuages se dissipent, l'air reprend sa sérénité; il est environné d'un cercle lumineux, éclatant d'or et plus brillant que l'éclair pendant une nuit ob- scure. Prêt à du'iger son vol vers l'ennemi des longs discours, Michel, auquel il doit transmettre l'ordre du Très-Haut, cherche à se rappeler les divers lieux où il est prcsumable que le Silence a fixé sa demeure. 11 espère le trouver parmi les moines, dans les églises et le couvents : où l'on ne peut parler; le mot Silence est transcrit à l'entrée de la nef, où se chantent les Psaumes, sur la porte des réfectoires et des dortoirs, enfin .sur toutes les cellules. A la vue de ces lieux, consacrés à la Paix, au Repos et à la Charité, l'Archange agite plus vivement ses ailes dorées. Mais, hélas! combien son attente est trompée ! Dés qu'il a franchi le seuil des cloîtres: « Celui que vous cherchez n'habite point ici, lui dit-on ; il n'en existe plus que le nom. Avec lui ont disparu la Piété, le Repos, l'Humilité, la Paix et la Charité. Jadis toutes les vertus avaient choisi cet asile, mais la Gourmandise, l'Ava- rice, la Colère, l'Orgueil, la Paresse et la Cruauté les en ont bannies. » Le messager céleste, plein d'étonnement, jette un regard iiuligné sur cette vile troupe et découvre la Discorde, que l'Éternel lui a ordonné de chercher dès (pi'il auratiouvé le Silence. Il s'attend à la voir parmi les réprouvés, au fond des abîmes de l'Averne; il l'aperçoit dans ce nouvel enfer (qui l'eût cru !),au milieu des prières et des saints sacrifices. L'archange , surpris , voit celle qu'il n'espérait trouve)' qu'après un long voyage. Cependant c'est bien elle; il la reconnaît à ses vêlements aux milles couleurs, qui, abandonnés au ca- price des vents, cachent ou montrent sa nudité; ses cheveux, en désordre sont noirs, gris dorés et argentés ; les uns réunis en tresse, les autres relevés et attachés avec un ruban, ceux-là épars sur ses épaules et sa poitrine. Son sein et ses bras sont couverts d'assignations, de papiers il'onquètes et de procès, de liasses, de gloses, de consultations et d'autres instruments de "chicane, qui, dans les villes, mettent en danger les biens du pauvre. Elle est entourée de notaires, de procureurs et d'avocats. L'ange lui ordonne de se rendre au milieu des chefs sarrasins et d'exciter les plus vaillants à des luttes cruelles. Puis il lui demande en qu'elle endroit habite le Silence. Elle doit le connaître, puisque sans cesse elle parcourt l'univers une torche à la CHANT XIV. 145 inaili. La Discorde lui répond : « Je ne inc souviens point de l'avoir jamais l'en- coiilré; j'en ai souvent entendu parler; on louait sa sagesse. La Fraude, une de mes sœurs l'accompagne parfois; sans doule ellel'iiidi([uera sa demeui'e.» A ces mois, étendant le doigt : « La voilà! » s'écrie-t-elle. Son air est alTahie, sa démarche grave, son regard humble : elle est vêtue avec modestie. Ses pa- roles sont empreintes de tant de réserve et de douceur qu'on Teùt prise pour I ange Gabriel saluant Marie. Mais elle est laide et hideuse; sous les longs habits qui déguisent sa difformité elle cache un poignard empoisonné.» Quel est, demande l'archange, le chemin qui mène au séjour du Silence? — Jadis, réplique la Fraude, il résidait avec les Vertus chez les disciples d Flie, chez les religieux de Saint-Benoit et dans les monastères nouvellement fondés ; aux siècles d'Archytas et de Pythagore,il se tenait dans les écoles publiques. Mais depuis la mort de ces sages et des pieux anachorètes, il a fui de ces denieui'cs. Protecleiir du crime, la nuit il favorise les anianls et les voleurs; longtemps i! liabila piés de la Trahison et avec rilomicide. Sduvenl, dans un anlre sombre, il assiste au travaux du laux niDimayeiir ; entin il change si souvent de conqiagnous et d'asile, qu'il est fort dilïicile de le rencontrer. 144 HULAMJ lUllltCX. Toutefois, poiu' lacilitLM' les recherches, je t'engage à le rendre, vers le mi- lieu (le la nuil, dans la grolle où repose le Sommeil ; lu dois y Irouver le Silence. » Quoique la Fraude ail coulume de Iromper toujours, cet avis parait si sincère, que Michel n'hésite point à la croire. Il s'envole du monastère, ralentit le mouvement de ses ailes et arrive dans un moment favorable près du palais du Stinnneil. Au fond de l'Arabie est une petite vallée éloignée des villes et des hameaux. Formée par deux montagnes, elle est couverte de frênes et de sapins anti- ques, jamais les rayons du soleil ne purent pénétrer à travers leurs rameaux épais et leurs feuillages touffus. Sous ces ombrages sombres est une caverne creusée dans le roc. Le lierre qui tapisse l'entrée serpente en contours tortueux. C'est là que le Sommeil repose. A ses côtés sont l'Oisiveté, grasse et pesante, et la Paresse, étendue sur la terre. Le stupide Oubli reste sur le seuil ; il ne reconnaît et ne laisse entrer personne. Sourd à tous les messages, il se garde d'y répondre et ne se souvient d'aucun nom. Le Silence veille autour de cet asile : sa chaussure est de feutie, son manteau est brun ; de la main il fait signe à tous ceux qu'il aperçoit de s'éloigner. Michel s'approche doucement et lui dit à l'oreille : « Le Tout-Puissant t'ordonne de conduire Pienaud à Paris, avec les gueiriers qu'il amène au secours de rFm|)ereur ; il veut que leur marche soit enveloppée de tant de mystère, que les Sarrasins ne puissent entendre le moindre bruit. Il faut (pTavant d'avoir eu connais- sance de votre ni'rivèe les infidèles soient alUK^uès de tt)ules i)arts. Le Silence ne répond j»as; il incline la téle et prend son essor à la suite de l'archange. iVun premier vol ils arrivent en Picardie. Miclu'l excite l'ardeur de ces braves gueriiers et les fait marcher avec tant de ra[)iditè (pi'ils parviennent en un seul jour, el sans se douter que c'est pai' un miracle, sous les nuu's de Paris. Le Silence volo autour de celle année, (lu'il lii'ul cachée sous un CHÂM XIV. 145 nuage immense et transparent, mais impénétrable aux sons des clairons et des trompettes. Il se rend ensuite au camp des Sarrasins et secoue sur leur tète quelque chose d'inconnu qui les rend sourds et aveugles. Tandis que Renaud s ni)proclic avec une rapidité merveilleuse, preuve infaillible de la protection céleste, et dans un silence si profond que les Sar- rasins n'entendent aucun bruit, Agramant veut tenter un dernier effort et range son infanterie dans les faubourgs de la ville, au bord des fossés, au pied même des murs. Qui pourrait dire le nombre des soldats que le mo- narque africain dirige contre Charles! Il serait plus facile de compter les arbres des forêts de l'Apennin, les vagues que la mer en fureur roule au pied de l'Atlas, sur les côtes de la Mauritanie, où les étoiles, dont les feux éclairent pendant la nuit le bonheur des amants. Déjà le son retentissant des cloches sème partout l'effroi. Les temples sont remplis de lèvres murmurantes et de mains levées vers l'Éternel. Si les esprits bienheureux faisaient cas des tré- sors que recherchent ici-bas les mortels, chaque saint obtiendrait dans cette journée une statue d'or. Des vieillards se plaignant d'avoir trop vécu pour être les témoins de pareilles calamités, portent envie aux statues qui l'eposent sur les tombeaux. Mais les jeunes gens, braves et vigoureux, se précipitent vers les remparts, au-devant du danger. Là se placent les barons, les pala- dins, les rois, les ducs, les marquis, les comtes, les chevaliers, les guerriers de France et des nations étrangères, tous pilêts à mourir pour la gloire du Christ et l'honneur de leurs drapeaux. Ils supplient Charles de faire baisser les ponts et de leur permettre de marcherà la rencontre des Sarrasins. L'empereur admire leur audace, mais ne veut point accéder à leur prière : ses soldats occupent les endroits les moins fortifiés, et en ferment l'accès à l'ennemi; il augmente ou diminue le nombre de ses défenseurs, suivant l'étendue des murs ou le péril. Les uns devront préparer et entretenir les feux, d'autres sont chargés de la manœuvre des machines. Sans prendre un moment de repos, Charles se porte sur tous les points et organise la défense. Paris s'élève au milieu d'une grande plaine, au ct-ntre même de la France; un fleuve traverse son enceinte et renferme, avant de sortir des murs, une ile ({ui protège l'une des principales parties de la cité. Les deux auli'es (car cette ville immense est divisée en trois parties) sont défendues à l'iiilèrienr par le fleuve, et de l'autre côté par de larges fossés. Cette enceinte, de plu- sieurs milles de tour, peut être assaillie sur plusieurs points à la fois. Mais Agramant se décide à ne former qu'une seule attnqiu\ et il choisit le côté du couchant, au delà du fleuve, parce que derrière Ini tout le {)ays, les villes et les châteaux lui sont soumis jusqu'à la frontière d'Espagne. Charlemagne a rassemblé d'immenses nmnitions; il a fait construire des digues, des bas- tions, des casemates sur le bord du fleuve : l'entrée et la soitie de la Seine sont défendues par de solides chaines. Les points les pins menacés sont fortifiés avec plus de soin encore. Aussi clairvoyants qu'Argus, le (ils de rè|iin send)le deviner tons les pi'ojels d'Agramant et prévoir de (piel còlè r.VI'ricain tentera l'assaut. .Marsile se déploie dans la plaine avec son année, ainsi ipie Ferragus, Isolier, Serpentin, Crandunio, ralsiroii, ISaiiiganl ei le.s Sannsins 10 J46 ROLAND FURIEUX. d'Espagne. Sobriii se tient à la gauche, sur les rives de la Seine, avec Pulian, Dardinel, fds d'Almont, et le gigantesque roi d'Oran. Mais pourquoi suis-Je plus lent à me servir de la plume que les Sarrasins à manier le fer? Déjà le roi de Sarse, plein de colère et de rage, jure, blasphème et s'irrite de ne pouvoir combattre. De même que dans les jours d'été les mouches produi- sent en agitant leurs ailes un bourdonnement importun, et se jettent sur les restes d'un festin ou sur les bords du vase humide de lait ou de vin; pareils encore à ces essaims d'étourneaux qui s'abattent sur les treilles rouges de raisins mûrs, les Maures s'élancent à l'assaut en remplissant l'air de leurs cris. Les Chrétiens, armés de lances, de haches, de pierres et de feux allumés, bordent les remparts. Dédaignant les clameurs des Infidèles, ils combattent avec courage. Au guerrier mort succède un autre guerrier : nul n'est assez lâche pour reculer. Enfin, à force de coups, ils rejettent les assaillants dans les fossés; ils se servent du fei', de quartiers de rocher, de créneaux presque entiers, de débris de murailles, du toit des tours, des chapiteaux des co- lonnes; l'eau bouillante tombe à torrents, pénètre à travers les visières des casques et brûle les paupières des hifidèles. Si cette affreuse pluie est pour eux plus terrible que le fer, que n'ont-ils pas à redouter d'une nuée de chaux vive et des vases enflammés qui versent par torrents le nitre, le soufre, la poix et la résine! Des cercles embrasés traversent l'air et entourent les assiégeants. Cependant Rodomont amène à l'assaut une seconde division, guidée par Ruralde et Ormidas. Ce sont les Garamantes et les guerriers de Marmonde. Clarinde et Soridan sont aux deux ailes; les rois de Ceuta, de Cosca et de Maroc s'avancent avec audace : tous se montrent impatients de signaler loin' valeur. Le terrible Rodomont porte sur sa bannière un lion, couleur de pourpre, qui se laisse mcllre un mors par une jeune fille. Le lion est lem- blémedu roi de Sarse; la jeune fille, c'est Doralice, enfant chéri de Stordilan, roi de Grenade, .l'ai dit connnent et dans quel lieu elle avait été enlevée par CHANT XIV 147 Mandricard ; Rodomoiil eût donné ponr elle sa couronne et sa vie. [1 est loin de soupçonner que sa belle soit aux niains d'un autre. S'il l'eût su, il aurait à l'instant même fait pour elle tout ce qu'il va faire pour le monarque africain. Mille échelles se dressent à la fois. Deux guerriers peuvent y monter de front : le second rang pousse le premier et est poussé lui-même par le troi- sième rang. L'un est soutenu par sa valeur, l'autre par la crainte ; tous doivent montrer un courage égal, car le cruel Rodomont frappe les lâches et les timides. Les hifidéles, accablés de pierres et de feux, s'efforcent d'atteindre le haut des murs; tous cherchent les endroits les moins fortifiés, tous adressent des prières au Ciel : le roi d'Alger seul profère d'horribles blas- phèmes et dédaigne de suivre la route la plus facile. Sa cuirasse impéné- trable est formée de la peau écailleuse d'un dragon; jadis elle fut possédée par l'un de ses aïeux, l'impie qui bâtit la tour de Babel et voulut enlever au Créateur les régions célestes. Sou casque, son bouclier et son épée, forgés dans le même but, sont d'une égale bonté. Non moins indompté, superbe et furieux que Nembrod, Rodomont n'aurait point hésité à escalader le ciel, même pendant les ténèbres, s'il eût pu en connaître les chemins. Sans s'ar- rêter à l'examen de la nun>aille, sans chercher si elle est entière, si la brèche est praticable (que lui importe!), il traverse en courant le fossé, où l'eau monte jusqu'à ses lèvres. Souillé de fange, il brave le feu, les pierres, les tiaits et les balistes. Ainsi le sanglier fougueux brise, avec sa poitrine et ses défenses, les roseaux du marécage et se fraye une large route ; de même l'au- dacieux s'avance, à l'abri de son boucher, en insultant au ciel et aux rem- parts de la ville. A peine hors de l'eau, il s'élance sur une i)lnte-forme immense où sont rangés les guerriers francs. On voit alors le formidable jiaien abattre des pelotons entiers, faisant volei- des portions de crânes plus grandes que les tonsures des moines; les bras, les têtes tombent de tous côtés, et du haut des murs coulent des torrents de sang. Cieutòl il jette son bouclier, sai- sit à deux mains sa redoutable èpèe et se précipite contre le ducAi-nolfe, venu de ces pays où le Rhin se jette dans un golfe d'eau salée. L'infortuné se dé- fend moins (juo le soufre ne résiste à l'action du feu, et tombe hi tète fendue en deux parts. Du même coup Rodomont renverse expirants Anselme, Aldrade, Spinoloque et Prandon. La Flandre a vu naître les deux premiers, et la Normandie les seconds. Le fer mortel ne tombe jamais en vain sur ces rangs pressés dans un espace étroit. Il ouvre le crâne, la poitrine et le ventre d'Orger de Mayence. Il jette au fond des murs Andropon etMoscjuin. Le pie- mier est voué au sacerdoce; le vin est l'idole du second, qui vide d'un seul trait la plus vaste coupe : Mosquin a pour l'onde limpide la même horreur qu'ont les autres mortels pour le venin et le sang des vipères. Le malheureux, en mourant, gémit de périr au milieu des eaux. Louis de Provence est poni- l'endu pai' l'éjjée du roi d'Alger, qui déchire le sein d'Arnaud de Toulouse. Uberi, Claude, Ugon et Dionis, tous les quatre de Tours, se dèbatlenl d.iiis une mare de sang. Près d'eux, quatre Parisiens, Odon, Gauthier, Ainhaide et Salallon, et mille autres dont j'ignore le nom et la patrie, toniheiil expi- rants. Les soldats du roi d'Alger marchent sur ses pas, plantent des èclielles 148 UOLAM) FURIEUX. et gagnent le haut du rempart. Les défenseurs rabandunnent aussitôt, car d autres obstacles attendent l'ennemi. Entre le mur et le second retranche- ment est un fossé d'une effroyable profondeur. Les premiers bataillons chré- tiens opposent une résistance vigoureuse et combattent avec vaillance. Puis de nouvelles troupes, cachées sous le rempart intérieur, repoussent avec leurs lances et à coups de flèche les Sarrasins, dont le nombre eût diminué si l'indomptable fds du roi Ulien ne les eût pas soutenus. Il excite les uns, gourmande les autres et les pousse devant lui. Saisissant les fuyards par les cheveux, par le cou, par les bras, il les égorge ou les force à descendre dans le fossé, qui parait trop étroit pour les contenir. Ahisi descendus ou précipités, les assaillants s'efforcent d'atteindre le second rempart. En même temps le roi de Sarse, dont tous les membres semblent avoir des ailes, bondit de l'autre côté du fossé, malgré le poids de son corps et de ses armes. Le fossé a plus de trente pas de largeur, et Rodo- mont le franchit avec la légèreté d'un lévrier; en i'etoml)ant, il ne fait pas plus de bruit que si ses pieds eussent été garnis d'un feuti'o épais. Alors il taille en pièces tous ceux qui cherchent à l'an-èter, connue s'ils n'avaient eu d'autres armures qu'une faible peau; tant est grande la force du Sarrasin, tant est fine lu trempe de son épée ! CHANT XIV 149 Cependant les Chrétiens, pour tromper l'ennemi, ont rempli le fossé de branches d'arbres desséchées et de fascines enduites de poix. Nul d'entre les Sarrasins ne s'en est aperçu, et pourtant il en existe de tous côtés, ainsi que des vases pleins d'huile, de salpêtre et de soufre ; les Chrétiens atten- dent un signal pour punir la folle audace de ceux qui se croient déjà maîtres du dernier rempart... Soudain le feu éclate sur différents points, et le fossé est en proie à l'incendie. Puis, bientôt, réunies en une gerbe immense d'une hauteur prodigieuse, les flammes s'élèvent et semblent embraser le cercle humide de la lune. La fumée forme un épais nuage qui obscurcit le soleil et la clarté du jour; on entend une sourde rumeur pareille au roule- ment sinistre du tonnerre : l'épouvantable harmonie, l'horrible concert des plaintes, des cris et des hurlements de cette foule de malheureux qui meu- rent victimes de la témérité de leur chef se mêle aux sifflements de la flamme homicide. Mais, seigneur, je ne peux suivre plus longtemps un pa- reil récit, ma voix faiblit, souffrez que je me repose. CHANT XV Tandis qne Marsile et Agramant livrent à Paris un assaut terrible et furieux, I.oyistille remet un livre à Astolphe et lui donne une escorte sûre. — Le paladin s'éloigne, prend Caligorant dans ses propres fdets, ôte la vie à Orille en lui arrachant un cheveu et re- trouve Sansonnet. — Griffon reçoit de tristes nouvelles de la dame de ses pensées. a victoire est toujours glorieuse, qu'elle soit due à la fortune, ou qu'elle soit le prix du génie. Mais il faut avouer qu'un triomphe san- glant enlève au chef vainqueur une partie de son mérite. Le seul triom- phe digne de palmes immortelles est celui qu'on obtient en ménageant la vie des guerriers. Seigneur, votre ilhistre victoire vous mérita mille iuiianges lorsque le hon de Saint- .Alaïc, si redouté sur les mers, lit retentir de ses rugissements l'em- bouchure et les deux rives du Pô jusqu'à Francolin. Ces mgisseraents ne pouvaient effrayer ceux qui vous voyaient à leur tète. Vous montniles alors votre science de la guerre, et, vainqueur, vous parvîntes à sauver les jours de vos soldats. Le farouche Rodomont ne connaît point de semblables victoires; il a témé- rairement précipité ses guerriers dans le fossé, où les flammes les dévorent. Ce gouffre immense n'eût pu les contenir .si le feu n'avait pas ri^duil leurs cadavres en cendres. Onze mille vingt-huit Sarrasins expirent dans cette fournaise, où les a poussés malgré eux l'audace de leur chef. Tous perdent la lumière du jour au sein des flammes les plus brillantes; mais le roi de Sarse échappe à cet affreux trépas. Il fiaiichit d'un bond le large fossé et tombe nu iiiilii'u des ennemis. S'il y tVit dcscfinln avec ses compagnons, il y eût trouvé la iiii de ses exploits. Un monieut il considère cet abîme de feu; la vue des flammes, les cris et les gémissements qui s'élèvent dans les aii-s lui font proférer contre le Ciel d'hoirihles blasphèmes. CHANT XV. 151 Dans le même moment, Agramant livre l'assaut à l'une des autres portes. Croyant les assiégés occupés à repousser Rodomont, il espère s'emparer de la ville par surprise ; il n'amène à sa suite que Bambirague, roi d'Arzilla, le vieux Balivers, le riche Prusion,roi des îles Fortunées, et Malabuferne, roi de Fizan, pavs où le printemps est éternel. Plusieurs autres guerriers, des lâches même, que mille boucliers n'auraient point rassurés, marchent avec confiance sur ses pas. Mais son espoir est bientôt déçu. La porte qu'il croyait franchir aisément est gardée par Charlemagne et l'élite de ses paladins, les deux Guv, Ogier le Danois, le roi Salomon, les deux Angelins, le duc de Ba- vière, Ganelon, Bérenger, Avolin, Avin, Otton et une foule de chevaliers francs, lombards, allemands, moins fameux, qu'animait le désir de se signa- ler sous les yeux de l'Empereur. Je vous raconterai plus tard leurs prouesses, seigneur; je dois maintenant me rendre à la prière d'un duc puissant, dont les gestes etla voix m'implorent pour que j'aille le tirer d'embarras ! Il est temps que nous revenions à l'heureux Astolphe, prince d'Angleterre. Affligé d'avoir subi un si long esclavage, il brûle de retrouver son pays natal. La bienfaisante Logistille, dont les soldats ont détruit la flotte d'AI- cine, se dispose à le renvoyer dans sa patrie par les chemins les plus sûrs et les plus prompts. Elle fait préparer la jneilleure des galères qu'ait portées l'Océan. Puis, pour le dérober aux embûches d'Alcine, elle ordonne à An- dronique et à Sophrosine de l'accompagner avec ses vaisseaux dans la mer d'Arabie et le golfe Persique. Elle l'engage à suivre les bords de la Scythie, de l'Inde et des Nabathénéens, et d'arriver ainsi dans la mer de Perse et dans celle d'Erythrée, en évitant les mers boréales, où règne sans cesse le cruel Aquilon; elle lui conseille surtout de fuir ces climats privés pendant dix mois des rayons du soleil. Lorsque la sage Fée eut tout dis- posé, elle permit à Astolphe de partir et lui donna une foule d'iii- sti'uctions (|u'il serait trop long de répéter ici. Pour le soustraire aux pièges et aux enchantements, elle lui remit un magnifique livre qu'elle lui recommanda de porter toujouis poni' l'amour d'elle. Ce livre avait le pouvoir de défendre les mortels contre les maléfices. Des signes par- ticuliers indiquaient le moyen de li' consulter aisément. Enfin elle lui lil un autre présent, supérieur à ceux dont les humains disposent. C'était un cor; ses formidables sons met- taient en fuite tous ceux qui l'en- tendaient. Ainsi, je le i-épète, les ~ sons de ce cor étaient horribles et si perçants, qu'ils obligeaient à fuir; il 152 ROLAND FURIEUX. n'était point dans l'univers un homme assez hardi pour leur résister. Les vents furieux, les éclats de la foudre, les tremblements de terre n'étaient rien en comparaison! Le bon Astolphe quitte le rivage après avoir remercié la Fée; il vogue sur une mer paisible : le zéphyr seul pousse la proue de son navire , il passe prés des côtes embaumées de l'Inde, où sont assises tant de villes superbes et bien peuplées. Il découvre à droite et à gauche une in- finité d'îles, et aperçoit la terre de Thomas. Puis le pilote, cinglant vers le nord, côtoie la Chersonèse d'Or et ces riches contrées où le Gange mêle aux flots de la mer ses ondes écumantes ; il aperçoit aussi la Taprobane, Coromandel et l'Océan, que resserrent deux rivages. Après de longs circuits, les navigateurs doublent Cochin et quittent les bords de l'Inde. Pendant le cours du voyage, que protège l'expérience des pilotes, Astolphe demande à Andronique si quelque vaisseau, venu d'Occident, s'est jamais avancé dans ces mers, avec l'aide des rames ou celle des voiles, et si, en par- tant des Indes, on peut, sans prendre la route de terre, arriver en France ou en Angleterre. « Tu sauras, lui répond Andronique, que de toutes parts l'Océan entoure le monde : ses vagues roulent à la fois sous les zones glacées et sous la zone torride; mais comme le cap d'Afrique s'avance au midi jus- qu'au fond des mers, on a pensé que c'était la hmite de l'empire de Neptune. Cette opinion arrête les nautoniers, qui n'osent pas tenter de franchir ces barrières ; et nul d'entre eux n'a quitté l'Europe pour pénétrer dans ces régions. A la vue de ce promontoireimmense, tous retournent sur leurs pas et croient que la terre s'étend jusqu'à l'autre hémisphère. Cependant, dans la suite des temps à venir, d'autres Argonautes, de nouveaux Tiphys, venus des extrémités de l'Occident, s'ouvriront des routes inconnues. Les uns, après avoir fait le tour de l'Afrique, .suivront les côtes habitées par les nè- gres. Parvenus jusqu'au signe que traverse le soleil quand il sort du Capri- corne pour éclairer nos climats, ils reconnaîtront que le promontoire semble diviser en deux ces mers qui n'en forment qu'une seule. Ils exploreront ainsi tous les bords, toutes les îles voisines de l'.Arabie, de la Perse et de l'Inde. D'autres navigateurs, partis de ces rivages que créa la main d'Her- cule, imiteront la course du soleil ; ils découvriront des terres nouvelles et un monde nouveau. Je vois la sainte Croix et l'étendard de l'Empire s'élever sur une verte plage. Je vois les chefs qui conduiront ces navires à la con- quête de merveilleux pays. Dix de ces héros mettront en fuite des miUiers d'ennemis. Ces royaumes subiront la loi de l'Aragon. Partout la victoire couronnera les soldats de Charles-Quint! L'Éternel veut que cette route, inconnue jusqu'ici, reste encore ignorée pendant plusieurs siècles; il la ré- vélera aux humains tpiand le sceptre du monde sera aux mains du plus sage empereur qui ait paru depuis Auguste. Je vois naître, sur les bords du Rhin, du sang d'Autriche et de celui d'Aragon, un prince brave parmi les plus vail- lants. A sa voix Astrée descendra ûu li;iul des cieux, et les Vertus, bannies de la terre par la Corruption, reviendront de leur exil. La puissance divine lui accordera non-seulement les États qu'ont possédés avant lui Auguste, Trajan, Marc Aurèle et Sévère, mais encore de si vastes régions que son em- CHANT XV. 153 pile ne vei'ra point le concher du soleil. Pour accomplir les décrets du Tout- Puissant, tous les peuples viendront se ranger sous la bannière de ce grand empereur. Les chefs de ses flottes et de ses armées seront des capitaines in- vincibles. Fernand Cortez soumettra à ses lois de nouvelles cités et des royaumes si lointains, que leur nom n'est pas venu jusqu'à nous. Un Prosper Colonne, un marquis de Pescaire, un jeune marquis Du Guast feront regret- ter aux chevaliers de France leurs entreprises contre l'Italie. Semblable au destrier fougueux qui dans la carrière atteint et dépasse bientôt ceux qui le précédent, le dernier de ces héros s'approche des deux autres et va leur ravir la palme du triomphe. En récompense de sa valeur et de sa fidélité, Alphonse (c'est le nom du héros), à peine âgé de vingt-six ans, deviendra généralissime des troupes de l'Empereur. Avec l'aide de tels capitaines, Charles-Quint sauvera ses bataillons, gardera ses conquêtes et soumeltra l'univers ; sa puissance n'aura d'autres limites que les pays les plus reculés de l'ancien continent; il dominera sur les mers d'Europe et d'Afrique tant qu'André Doria combattra pour lui ! André Doria, l'exterminateur des in- fâmes corsaires ! Bien que le grand Pompée ait jadis accompli de semblables exploits, sa gloire fut moins éclatante; car les pirates n'avaient point autre- fois des forces égales à celles du plus puissant des empires. Doria, par son courage et son génie, purgera les mers. Son nom seul fera trembler les cor- saires, des rives de Galpé aux embouchures du .Nil. Guidé par ce héros, Char- les viendra ceindre la couronne impériale en Italie, et devant lui s'ouvriront les portes de toutes les cités. Le seul prix de tant de services, le seul (pu' Do- ria voudra solliciter, ce sera la liberté de sa patrie, que d'autres, plus am- bitieux, auraient tenté d'asservir. Ce patriotisme, si pur et si désintéressé, 154 ROLA-M) FURIEUX lui vaudra plus de gloire que n'en obtint César par ses victoires en France, en Espagne, en Ângleteire, en Thessalie et en Afrique. Octave et Antoine, son rival, ont par leurs excès terni leur renommée. Honte éternelle à ceux qui veulent dorner des fers à leur pays! Qu'ils rougissent au nom seul de Doria! Et, lorsque l'Empereur accablera ce grand homme de bien- faits, Doria partagera avec ses compagnons le fruit de ses triomphes et recevra en outre cette riche principauté de la Pouille, où s'étaient éta- bhs les Normands. Charles n'est pas moins magnifique envers ses autres généraux. Je le vois récompenser leurs services par le don de cités, de pro- vinces et de vastes domaines; son âme se plaît à répandre les bienfaits : la conquête de nouveaux royaumes ne le rendrait pas plus heureux. » C'est ainsi qu'Andronique révèle au prince d'Angleterre les futurs exploits des capitaines de Charles-Quint ; Sophronique, pendant ce temps, dirige le navire, repousse ou captive les vents. Déjà les voyageurs sont au milieu du vaste golfe Persique ; et, peu de jours après, ils arrivent dans ce golfe au- quel les anciens mages ont donné leur nom : ils arrêtent sur ses bords la poupe de leur vaisseau. Désormais à labri de l'amour et de la haine d'Âlcine, Aslolphe suit la route de terre. 11 traverse des plaines et des bois, franchit des montagnes et des vallées, tantôt au milieu du jour, tantôt pendant les ténèbres ; souvent il est attaqué par des brigands. Parfois il rencontre des bons rugissants, des serpents gonflés de venin, et d'autres monstres hideux; mais les moindres sons du cor magique suffisent pour les mettre en fuite. Il pénètre dans l'Aiabio Heureuse, pays fertile d'où viennent la myrrhe et les parfums. Le phénix a choisi ce séjour, qu'il préfère au reste du monde. Il parvient jusqu'aux bords de cette mer dont les flots, libérateurs d'Israël, en- gloutirent les soldats de Pharaon. Enfin il touche à la terre des héros. Long- temps il suit les rives du fleuve Trojan, monté sur un coursier sans pareil , telle est sa légèreté que le sable, l'herbe nouvelle, la neige même ne conser- vent point la trace de ses pas; il effleurerait à peine la cime des vagues. Dans sa course impétueuse, il devance la foudre, l'ouragan et la flèche que lance un bras vigoureux: le malheureux Argailfutautrefois son maître. Fils de la flamme et (lu vent, il n'a point savouré l'herbe et les pâturages ; l'air forme sa seule nourriture : son nom estRabican. Astolphe est prés des lieux où Trojan se jette dans le Nil, et, avant de par- venir à l'embouchure de ce dernier, il voit une barque s'avancer rapide- ment vers lui. Un vieil ermite, dont la barbe blanche tombe jusqu'à la cein- ture, se tient à la poupe; il invitele paladin à monter dans sa nacelle : « Mon fils, lui crie-t-il, si tu ne hais pas la vie, situ ne veux point périr au- jourd'hui, accours, je vais te passer sur l'autre rive; la route que tu suis le mènerait à la inoit. A six milles d'ici est une caverne sanglante, où demeure un géant effroyable qui surpasse de huit pieds la taille d'un homme ordi- naire. Les voyageurs, les pèlerins ne peuvent se soustraire à sa cruauté; le scélé- rat les assomme, les écorche, les dèchiie, et quelquefois même les dévore tout vivants. Il se plaît à faire des filets, qu'il dispose prés de son antre, et il les ca- che dans la poussière avec tant d'ait ci d'adresse, qu on ne peut les aper- CHâM XV. 155 cevoir. Puis les voyageurs, épouvautós par les cris de ce géant, vont se jeter dans les pièges. Alors il achève en riant de les envelopper, puis il les ei:- traîne dans sa demeure sans s'inquiéter si c'est une damoiselle ou un cheva- lier, un noble ou un vilain ! Il suce leurs cervelles et leur sang, ronge la chfiir jusqu'aux os, (pi'il disperse dans la campagne, et place autour de sa caverne leur peau comme un trophée. Mon fds, hàle-toi donc de prendre cette autre roule ; elle te mènera sans danger jusqu'à la mer. — Je te rends grâce de ton avis, bon père, répond le paladin; mais, quand rhonneurl'exige, je mé- prise le danger, car riioniieur m'est ])lus cher que la vie. Tu nie conseilles en vain de changer de roule; je vais, au conliaiie, à la recherche de cette caverne. Parfois on peut sauver sa vie en sacrilianl l'honneiu', mais je ne sauverai jamais la mienne à ce prix. Si je succombe, j'aurai subi le sort de plusieurs autres! Dieu secondera peut-être mes projets, et, si je triomphe de ce monstre, j'aurai ouvert lai'oule à une multitude de pèlerins. Kn expo- sant ma vie, j'ai du moins la pensée que mon tré|)as pouri'.i èlrc ni ile à une (ouïe de voyageurs. — Va donc en paix, mon cher (ils, lui dit l'ermite, puisse l'archajige Michel descendre pai- l'oi'dre de Dieu, ih\ haut {\es légions célestes, pour te iirotéger et te dérendre ! » V ces mots, le vieillard le bénit; et le bon Astolphe, mettant sou espoir i»lutòt dans les sous du cor ([ue dans sa bonne épée, continue de suivre la même rive. Un petit sentier sablonneux, eiilrt' le lleuve et des marais, coiidtiil à l'an- tre solitaire du géant. Autour de ces lieux inconnus sont les tètes et les corps décharnés des malheureux tombés sous les coups du monstre ; chaipie ou- verture, chaque créneau laisse voir ces tristes débris. Ainsi, dans rApeimiu, un chasseur, lier des périls qu'il a bravés, suspend aux porles de sou châ- teau les tètes, les peaux, les grilïes cruelles des ours ((u'il terrassa, l.e ;;é;uil 156 ];0LA>ÎD FURIKUX orne sa demeure des ossements de ceux qui ont fait résistance : les restes des autres sont abandonnés sur le sol, et les fossés sont remplis de sang. Caligorant (c est le nom du monstre qui pare les murs de son repaire de ces horribles trophées), Cahgorant veille sans cesse sur sa porte. Ala vue du jeune duc qui s'avance de loin, il a peine à contenir sa joie : depuis deux mois passés il n'a point aperçu de proie nouvelle. 11 court aussitôt se cacher entre les touffes hautes et épaisses des roseaux d'un vaste marais ; il se pré- pare à saisir le paladin par derrière pour le vaincre plus aisément : telle est sa manière d'attaquer les voyageurs. Dès qu'Astolphe a découvert le géant, il arrête son cheval, pour ne point tomber dans les pièges dont l'ermite l'a prévenu, et il a recours à son cor, qui produit sibien son effet ordinaire, que Caligorant fuit saisi d'effroi et d'épouvante. Astolphe continue à sonner, et le géant se sauve avec plus de vitesse. Eperdu de frayeur, il va de lui-même se jeter dans ses ])ropres fdets, qui l'enveloppent de toutes parts et le ren- versent par terre. Astolphe accourt pour lui trancher la tête : la mort du brigand doit venger le trépas de mille infortunés; mais tuer cet honnne sans défense, dont le cou, les bras, les mains et les pieds sont chargés de liens, lui paraît une action indigne de son courage. Les filets, ouvrage du célèbre Vul- cain, sont de l'acier de la plus line trempe et travaillés avec tant d'art que personne n'eût pu en dénouer une seule maille, ni la briser. Vulcain, ja- loux, voulut jadis surprendre Vénus et Mars, et il forgea ces rets, que Mer- cure déroba pour saisir Chloris, la belle Chloris, qui, au lever du soleil, vol- tige derrière l'Aurore quand elle répand sur la terre les roses, les violettes et les lis. Le dieu l'atteignit un jour près des heux où le grand fleuve d'Ethiopie porte dans la mer la masse inégale de ses eaux. Ces filets furent, durant plusieurs siècles, conservés à Canopo, sur les autels d'Anubis. Trois mille ans après, l'impie Caligorant saccagea la ville, s'empara du chef- d'œuvre de Vulcain, et brûla le temple. Depuis lors, le perfide apprit l'art de les placer sous le sable avec tant d'habileté, que ses victimes étaient rete- mies à la fois par le cou, par les bras et par les jambes. A l'aide d'une chaîne, Astolphe lie les mains de Caligorant derrière son dos efcle met ainsi dans rimpossibihté de se dégager. Le géant se lève, plus docile qu'une jeune fille, et le paladin se résout à l'emmener avec lui dans les villes, dans les châteaux et dans les bourgs. Il lui fait porter, sur ses vas- tes épaules, ses rets, son casque et son boucher. Sur son passage, tous les peuples se réjouissent de voir enfin les chemins libres pour les pèlerins. As- tolphe marche rapidement et arrive aux vastes sépulcres de Memphis, près de laquelle s'élèvent les célèbres pyramides : la ville du Caire est non loin de là. Tout le peuj)le accourt pour voir le géant si redouté. « Comment est-il possible, s'écrie-t-on, que ce jeune guerrier ait enchaîné un monstre gigan- tesque ! » On l'arrête, on l'entoure, on le comble d'honneurs. Le Caire n'était i)oint alors aussi vaste que nous le voyons. I>i\-huil mille rues, que boidenl des maisons à trois étages, ne peuvent suffire aujourd'hui à son immense jiopulation, et l'on voit les habitants dormir sur le seuil des palais. Celui du prince est d'une magnificence, d'une étendue suprenanles; CHANT XY. 157 qiiinïe mille gardes, tous chrétiens renégats, y sont logés avec leurs familles et leurs coursiers. Astolphe, jaloux de savoir le nombre de bras dont se com- pose l'embouchure du Nil, se dirige vers Damiette, bien qu'il ait entendu dire que tous les voyageurs ris(|uent de perdre la vie en prenant cette route. Au delà de ce port, dans une tour, demeure un brigand, terreur des pè- lerins et des habitants d'alentour. Ses ravages s'étendent jusqu'à la cité : rien ne lui résiste. Vainement les guerriers qui l'ont combattu ont ciiblé son corps de mille blessures, aucun n'a pu le faire périr. L'Anglais prend le gé- néreux dessein d'attaquer Orrile (c'est le nom du brigand), el de voir si la Parque pourra trancher le fil de ses jours. Il traverse Damiette et s'avance vers l'embouchure du Nil. La grande tour, demeure de ce monstre, né d'une fée et d'un lutin, domine le rivage. Astolpbe trouve Oi'rile aux prises avec deux chevaliers. Gi'ilTon le Blanc el Aqnilaiit le Noii-, tous deux fils d'Olivier et célèbres par leur valeur, ont peine à lui résister. Le géant, il est vrai, a su se ménager un grand avantage ; il s'est fait accompagner de l'un de ces monstres féroces qui, cachés au fond du lit du lleuve ou sur ses bords, s'élanceiit sur le voyageur ini|)rudent ou sur les malheureux uauloniiiei's. dépendant les deux frères ont renversé cet animal : il git sur le sable; mais Orrile peut se |)asserdeson aide. Plusieurs fois les chevaliers ont mis en piè- ces le corps de leur adversaire, sans parvenir à lui ôterla vie : ses bras, ses jambes tond)ent sur le sol, el il 4es remet en place comme s'ils eussent été de cire, ririffon et Aquilani lui ont maintes fo's fendu la tète juscpi'auxdenls el àia jìoilnne, les deux parties se rejoignent et le géant sourit. Les cheva- liers s'iiritent de voir tant d'efforts imUiles. Avez-vous vu tomber d'en haut au l'ont! d'un vase l'argent li(inide que les alchimistes nonmu'nt mercure? Il s'éparpille d'abord en mille gouttelettes qui se rassend)lenl anssilôl. l>e même les mend)res d'Orrile se réunissaient à son corps. Lui tranchait-on la tète, il la cherchait en tâtonnant, la saisissait par le nez ou parles cheveux, 158 IlOLAM) FMUiaX. et la fixait sur ses épaules comme avec des clous. Lorsque Griffon parvena.l à la ramasser et à la jeter clans le fleuve, Orrile, excellent nageur, plongeait comme un poisson et reparaissait sain et sauf. Deux dames richement vê- tues, l'une de blanc, l'autre de noir, se tenaient sur la rive et regardaient ce combat, (pi'elles avaient provoqué. Les fds d'Olivier ont été élevés par ces fées bienfaisantes. Tous deux, encore à la mamelle, furent arrachés aux serres cruelles de deux oiseaux monstrueux, qui les avaient ravis à la ten- dresse de Gismonde, leur mèi e, pour les transporter dans un pays lointain. Mais personne n'ignore cette histoire; qu'ai-je besoin de la raconter? Il est vrai ([ue l'auteur, trompé sur le nom de leur père, l'a confondu avec un au- tre. Ouimporle, après tout! Nous disions donc que les deux chevaliers avaient connnencé la lutte pour obéir aux fées. Le jour, brillant encore dans les lies Fortunées, a disparu de ces climats; déjàl'ondjre s'épaissit et l'on ne peut • plus distinguer les objets qu'aux lueurs faibles et inégales de la lune : Orrile rentre dans sa tour. Les deux fées ont sans doute voulu suspendre le combat jusqu'au retour du soleil. Astolphe a sur-le-champ reconnu Griffon et Aqui- lani à leurs armes et à leurs coups terribles; il s'empresse de les saluer. Les deux frères voient le chevalier du Léopard (c'est le nom que porte le jeune duc à la cour d'Angleterre), et ils l'accueillent avec joie. Les fées conduisent dans leur palais les intrépides paladins; déjeunes de- moiselles, des écuyers qui portent des flambeaux viennent à leur rencontre. Ils quittent leur armure et confient leurs coursiers à de nombreux servi- teurs. Puis, aux bords d'une claire fontaine, sous de frais ombrages, ils trou- vent un festin préparé. Astolphe n'oubhc pas de bien attacher Caligoianl avec une énorme chaîne au tronc d'un vieil arbre que les plus fortes se- cousses ne pourraient briser. Pour plus de sûreté, et afin qu'il ne puisse se déher pendant la miit et attaquer les paladins plongés dans le sommeil, dix gardes sont chargés de veiller sur lui. L'excellence des mets est le moindi-e attrait de ce souper; on y parle volontiers et longuement d'Oriile et de ses incroyables facultés. Comment s'imaginer qu'il puisse retrouver et réunir à son corps ses bras et sa tête que le fer en a séparés, pour revenir ensuite plus fort et plus terrible? Astolphe a lu, dans son livre où l'on indique le moyen de détruire les enchantements, que la vie d'Orrile dépend d'un che- veu placé au sommet de sa tète. Ce cheveu coupé, le brigand recevra la mort; mais le livre n'apprend pas la manière de distinguer ce cheveu pai'nii ceux de l'épaisse crinière d'Orrile. Le chevalier anglais se promet de rempor- ter la victoire si les deux frères lui permettent de combattre. Aquilant et Griffon lui cèdent leur place, bien convaincus qu'il s'épuisera en vains efforts. Au lever de l'aurore, le géant, armé d une massue, descend dans la plaine; Astolphe se sert de son épée : aussitôt une lutte terrible commence. Un seul des coups d' Astolphe doit être mortel. La main et la massue du monstre, son bras droit, son bras gauche tombent tour à tour sur la pous- sière; tantôt l'Anglais le perce d'outre en outre, et tantôt il l'accable de coups: mais sans cesse le géant l'attache ses memltres. Cependant un non- CHANT AV. 159 veau coup fait voler la tète loin des épaules tlu luoiislre ; le paladin, pUis alerte que lui, se jette en bas de son coursier, saisit d'une main la chevelure sanglante et remonte sur Rabican avant qu'Orrile ait pu le prévenir. Celui- ci cherche longtemps sa tête sur la poussière ; mais il s'aperçoit enfin qu'on l'emporte au milieu de la forêt, et, pressant son cheval, il poursuit vive- ment le ravisseur. Il veut crier : « Arrête ! arrête ! reviens ! » C'est en vain ; Astolphelui a ôté la bouche. Il se sert de ses talons, qui lui i estent, et veut atteindre Rabican, mais le rapide cour.sier franchit en un clin d'œil un es- pace immense, et le duc a le temps de chercher parmi les cheveux celui an- quel la vie du géant est attachée. Comment le reconnaître? Tous sont d'égale longueur, u Mieux vaut les couper tous à la fois ! » s'écrie le paladin. Au lieu des ciseaux et du rasoir, qui lui manquent, il saisit son éi)ée de fine trempe ; puis, prenant la tête par le nez, il la dépouille en un instant de sa chevelure. Le visage aussitôt devient pâle et livide, les yeux tournent, le corps roule à terre et reste innnobile. Astolphe, tenant toujoui's cette tête où sont les empreintes du trépas, retourne vers les dames et les chevaliers. et leur montre Orrile étendu sur le sable. Je ne sais si Aquilant et Griffon smii réellement satisfaits d'une victoiie dont ils sont peut-être jaloux en secret ; je pense aussi que les deux fées ne peuvent s'en réjouir, car elles ont mis les fils d'Olivier aux prises avec Orrile pour les préserver du soit dont ils sont menacés en France, et elles espèrent les dérober ainsi à de funestes influences. Dès que le gouvei'neur de Damiette est informé de la moit du géant, il lâche ini pigeon qui porte un billet sous son aile. Cet oiseau arrive au Caire, et, selon la coutume des Égyptiens, on en expédie un secoiul pour une aiili'e ville; de sorte ((ne tons les habitants apprennent pi'(ini|ilenieiil celle 160 UULAND FUUIL:UX. heureuse nouvelle. Astolphe presse les paladins de quitter l'Orient et de venir défendre la sainte Église et l'empire romain. Aquilani et son frère n'ont point besoin d'être excités pour cela, car ils brûlent de conquérir la f^loire au sein de leur pavs. Ils prennent congé des bienfaisantes fées, dont les larmes et l'affliction jie peuvent les retenir. Astolphe et les fds d'Olivier désirejit, avant de retourner en France, visiter les saints lieux, témoins du sacrifice d'un Dieu fait homme. Sur la gauche, ils auraient pu prendre une route plus agréable, moins difficile, et qui ne s'éloignait jamais des bords de la mer ; mais ils choisissent un autre chemin, horrible et escarpé, qui abrégera de deux jours leur voyage à la sainte capi- tale de la Palestine. Comme ils ne doivent y trouver ni herbe ni eau, ils se munissent de ce qui peut leur être nécessaire et chargent leurs bagages sur les épaules deCaUgorant, qui eût, sans grande peine, porté une grosse tour. Après avoir essuyé de nombreuses fatigues au travers d'un pays montagneux et sauvage, ils découvrent, de la crête élevée d'une montagne, la terre sainte et sacrée où l'amour suprême voulut laver et effacer, par son propre sang, tous les crimes du genre humain. Au.Y portes de la ville, ils rencontrèrent un jeune chevalier qu'ils connais- saient : il s'appelait Sansonnet de la Mecque. Fameux par sa justice, sa va- leur et sa bonté, il joignait aux fleurs de la jeunesse la prudence des vieil- lards; Roland l'avait converti, puis baptisé de sa propre main. Sansonnet était alors occupé à élever une forteresse pour arrêter les incursions du sou- dan d'Egypte ; il comptait entourer la montagne du Calvaire d'un mur de deux milles d'étendue. Les trois paladins reçurent de lui un accueil amical ; il les conduisit dans l'intérieur de la ville et voulut les recevoir dans son palais. Charlemagne lui avait confié le gouvernement et la défense de la terre sainte. Astolphe lui fit don de son géant, qui, capable de soulever les plus gros fardeaux, était plus utile que dix bêtes de somme. Il lui fit aussi présent de ses magnifiques filets d'acier. Sansonnet lui offrit à son tour un riche baudrier et des éperons d'or qui avaient, disait-on, appartenu au saint libérateur de la jeune vierge menacée par uu dragon. Le paladin avait trouvé ces éperons d'or dans les murs de Jaffa, dont il s'était emparé. Après avoir reçu l'absolution de tous leurs péchés dans un monastère, sainte re- traite où tout respirait lédilicalion et la piété, les voyageurs visitèrent les lieux où s'étaient accomplis les mystères de la Passion ; maintenant, à la honte éternelle des chrétiens, ces mêmes lieux sont profanés par les infi- dèles. L'Europe entière est en armes; i)ourquoi donc tous ses enfants, brû- lant de combattre, ne ])ortenl-ils pas la guerre chez leurs vrais ennemis? Pendant que l'aspect des saints lieux remplissait leur âme de })ieux senti- ments, un pèlerin grec apporta à (iriflon de funestes et tristes nouvelles, (jui jetèrent au fond de son ànie le trouble et l'affliction ; les prières et les orai- sons furent aussitôt mises de côté. Par malheur, Griffon aimait depuis long- (enips une femme nommée Origile. Entre mille, elle eût rempoiiè le prix de la grâce et de la beauté. Mais elle était d'un naturel si pervers et si déloyal, que ni continent ni Iles n'en ont produit de plus détestable. Griffon, à son CUAM XV. Kil dopartelo CoiistaiitiiKtplc, avait laissé cette belle en pi'oie à une lièvre vio- lente, et, au moment où il espérait la revoir, il apprit qu'elle était partie pour Antioche avec un nouvel amant. « Sa jeunesse, disait-elle, l'empêchait de dormir seule plus longtemps. » Griffon, désespéré, soupirait nuit et jour ; ce qui a coutume de plaire et de charmer lui devenait insupportable. Plus les traits de l'amour s'enfoncent en notre cœur, et plus, vous le savez, il e.st cruel de ne pouvoir se plaindre sans avoir à rougir. Aquilant lui avait mille fois reproché sa faiblesse afin de l'arracher à mi joug humiliant. Toujours Griffon excusait son amante, tant nous sommes aveugles pour l'objet de notre amour! [^'infortuné prit donc le ^jarti de s'éloigner sans avertir son frère, et de pénétrer dans lesnmrs d'Antioche pour y enlever la souveraine de son cœur. Il espérait en même temps tirer du ravisseur une éclatante vengeance. Nous verrons dans le chant suivant comment il exécuta son dessein, et je raconterai les aventures de son voyage. CHA.\T XVI Orifloii liduve Uiigile en la coinpaguie du vil Marion, qu'elle fait passeï jjoui sou Irére. — Le sire de Monlaubau arrive au caiii|i dans l'instant où sou secours e-l le plus iiête.>- saire. —Tandis que Rodouioiit fait un grand carnage dans l'enceinte des murs, licnaud massacre les guerriers de la plaine. Leurs coups et leurs exploits sont les juèmes. oinbion les peijies d'ainoiirsunl iiuiii- breuses et cruelles ! Hélas! je les coii- ^^^ nais presque toutes et j'en puis par- ler savainiiieiit. Si j'ai dit, si j'ai êcril ailleurs que telle est légère et que telle autre est affreuse, croyez -en 111011 expérience. Je l'ai dit, je ne ces- serai point de le répéter, tant (pi'il me restera un souffle de vie, celui cpii aime une beauté digne d'hommages, lût-elle rebelle à ses désirs ou insen- sible à sa constance et à ses trans- ports, cet amant ne doit point se plaindre de ses tourments! Ab! plu- tôt à plaindre cent fois celui qu'ont asservi de séduisants regards, une belle chevelure et la trompeuse en- veloppe diui cœur vil 1 Voul-il briser sa chaîne, comme le cerf blessé il emporte avec lui le trait fatal. L'inl'oifniié, malgré sa honte, essaye vaine- ment (le briser ses feis. Le jeune CirilToii subissait ce triste soit; il savait sou erreur et ne pouvait vaincre son amour : il sentait son avilissement, mais un penchant irrésistible le dominait ; quelque perfide et coupable que flit Origile, une puissance secrète reiitrainait vers elle. Je contiimerai donc celte cuiieiise histoire. \ous savez ijue Giiffon sortit de la cité sainte à rinsu de son fière. (|ui lui i-eprocbait sa faiblesse; il prit à gauche une route assez belle et assez fré- quentée, du côté de Rama. Après si.v jours de mardie, il arrive à Damas.de Syrie, (r(»ii il part itoiir Antioche. Non loin de Damas, il rencontre le clievalier qui a séduit (trigile. I, I llcui- n'es! pas inimix a>sorlie à ^a lige (pie ces i\i'\\\ cteiirs corroiniiiis ne CHANT XVI. 165 se coiivieiiiieiil rnii à laiilie. Tous deux sont égaleiiieul iiiconslaiils, pei- fides el Iraities. Tous tloiix possèdent Tart de dissimuler leurs vices sous uu extérieur gracieux. Ce clievaliei', moulé sui' un beau coui'sier capara- çonr.é, luardie aux côtés d'Origile. dont la robe est d"or et d'azur. Couvert .rH.^:;.;' ■^^ d armes brilhmles, il désire paraître avec uuigniliceuce aux joiilo de llanuis. Ilerriére lui sont deux écuyers qui portent sou casque et sou bou- clier. Le Soudan de Damas l'ait annoncer uu tournoi, et plusieurs chevaliers s'y rendent lichement é(juipés. A la vue de Griffon, l'infâme Origile est saisie de teri'eur; elle sait que son nouvel anuuit u'auia ni la force ni le courage de la protégei-, et elle ciainl la vengeance du prince. CejieudanI elle maiti'ise sa frayeur; sur ses traits ou ne renu\r inipit> des moi- CHANT \VI. 1G5 tels. Il s'irrite à la vue des édifices et brûle les palais et les églises profanées. La plupart des maisons de F^aris étaient alors construites en bois, et on le croira sans peine, puisque aujourd'hui six sur dix sont encore bâties de la sorte. Les flammes ne sont jioint assez promptes pour le barbare; il arrache les colonnes et les toits des maisons. Ah! seigneur, la plus grosse boudjaide que vous ayez vue dans l'adoue produit moins de ravages que le roi d'Alger avec ses seules mains. Si les dehors eussent été assailhs avec la même vigueur tandis qu'il promenait dansTinléiienr le fer et l'incendie, Paris eût étéperdu sans ressource; mais Agramant était attaqué lui-même par les lidupcs que le prince d'Angleterre avait amenées, sous la protection de .Michel et du Silence. Dans l'instant où Rodomont franchissait le fossé, Dieu jìcrmit (pie Renaud, la fleur de la maison de (".icrnionl, arrivât avec les Anglais et les Ecossais. A laidi' de iiai(pi('s cl di' |miii|iiiis, il avait traversé le fleuve à trnis lieues au-dessous de Paris. Puis il avait jiris surja gauche une rouh» détnui- née, avec six mille ai'chers à pied i-aiigés sous la l)anniére d'Odoard, et deux mille cavaliers coiiunaudés pai' le hravr Aiinian. Soudain il |iéiiélri' dans la ville par le chemin cpii, des ciMes de Picardie, cnudiiit directenienl aux portes Saint-Denis i-t Saint-Marlin. Les bagages et les chariots ont [iris la même roule, tandis (pi'avec le reste de son armée il a fait un plu-< long détour; les Anglais et les Écossais sont munis de bateaux et de ponts pour traverser le fleuve. Cet obstacle franchi, lesi)onts sont rompus, et Renaud i-aiige ses troupes en bataille. Après avoir choisi \\<\ lien élevé d"où il |ini>sc cire vu et cnleiidn (\c loii-. le héros l'a^seuddc anione (\i' hii le- Itaions el les caiiitaincs. et leur ailrc->c UH) iKiKAM) rri'.iKix. {•e discouis : « SoigiuMiis, vous dovoz rendit' tjràct's ;iii (iicl de vous avoli- amenés en ces lioux, où, pour prix do quolqups fatij^ues, vous allez conqué- rir une gloire élernello supérieure à celle des pins célèbres nations de l'uni- vers. Vos bras sauveront deux puissants monarques : votre roi d'abord, doni vous avez juré de défendre les jours et la liberté ; puis le plus grand empe- reur qu'ait enfanté le monde. Vous sauverez une foule de princes, de ducs, de marquis, de seigneurs, de cbevaliers de divers pays. Les Parisiens ne vous devront pas seulement la conservation de leur ville, mais le salut d'ê- tres chéris pour lesquels ils craignent davantage, leurs femmes, leurs en- fants et les vierges pieuses que les cellules ne sauraient dérober à la profanation. La délivrance de Paris, c'est le salut des |)ays voisins ; et , comme toutes les nations de la chrétienté ont dans cette cité quelques-uns de leurs guerriers, toutes vous porteront la même reconnaissance que les autres villes de France. Si les anciens décernaient une couronne à celui qui sauvait la vie d'un citoyen, quelle sera la récompense des libérateurs d'un peuple immense ! Si la fortune envieuse ou jalouse, si la faiblesse de vos courages font échouer ce généreux dessein, la chute de ces murailles sera, soyez-en sûrs, le signal de la perte de l'Italie, de l'Allemagne et de toutes les nations qui adorent le Dieu mort sur la croix. Votre pays, que protègent les flots et son éloignement des côtes d'Afrique, ne sera point à l'abri des fureurs de ces barbares. Ne les vit-on pas autrefois traverser le détroit de (libraltar, passer au delà des Colomies d'Hercule et saccager votre lie? Que n'oseronl-ils point s'ils se rendent maîtres du royaume de France ! Quand bien même riionneur et l'intérêt commun n'animerai(Mit point vos courages, le devoir, la religion vous ordonnent de secourir vos frères. Bientôt ces ennemis, sans armes, sans discipline, sans expéiieiice de la guerre, céde- ront à des héros réputés invincibles. » Ce discours, des paroles plus énergiques encore, prononcés d'ime voix forte, excitent l'ardeur belliqueuse des barons et des soldats. C'était, suivant le proverbe, donner de l'éperon au vigoureux coursier qui déjà vole rapi- dement. Renaud a fini de parler; il divise ses troupes en trois corps et les fait avancer sans bruit, sans rumeur. Zerbin a l'honnenr de la première attaque et se dirige vers les bords de la Seine. Les Irlandais se dè|doienl dans la plaine et l'oiuKMit Tarrière-garde. Au centre sont les Anglais, com- mandés par le duc de Lancastre. Toutes ses dispositions ainsi prises, Renaud court le long du rivage poiu' rejoindre Zerbin. Bientôt il aperçoit le roi d'Oran, le l'oi Sobrin et divers corps ennemis (pii, postés à un tiers de mille eu avant des Maures d'Fspagne, gardent le camp de ce côté. A ci^te vue, l'armée cbrétienne, guidée jusqu'alors par l'Ange et le Silence, ne peut plus icteiiir ses cris. Le son des trompettes, le cliquetis des armes, les ( lamems guerrières s'élèvent jusqu'au ciel et jettent l'épouvante au cœur dos infidèles. L'impatient Renaud -met sa lance en arrêt, s'élance en avant, et, tel (|nnn l(»nrbillon précurseur d'une horrible tempête, il tombe avec r. lyanl an nnlien des Sarrasins. Tons le reconnaissent, et déjà leni-s mains ne MMitieinieiit iiln-' leni> anne>. leurs jambes vacillent dans les èlriers. CHANT XVI. 467 lonrs corps Iromblent sur les arçons. Le roi Puliaii n'a jamais vu Renaud, et ne partage poiiil la terreur générale; il s'affermit sur la selle, rassemble ses forces, met sa lance en arrêt et vole à sa renconti'e. De son côté le fils d'Âimon, ou plut(M le fils de Mars, montre cette dextérité, ce sang-froid el celte vaillance qui lui ont acquis une si grande renommée. Les lances, dirigées avec une égale adresse, frappent les deux visières, mais le résultat est différent. Renaud, sans être ébranlé, poursuit sa course, et Pulian reste mort sur le sable. On peut toujours manier une lance avec adresse et faire preuve de courage; mais, sans la fortune, la valeur ne suffit pas. Renaud se dirige vers le roi d-Oran, à la gigantesque stature et au cœur lâche. 11 s'apprête à porter nu de ces coups qui peuvent être comptés au nombre des plus mémorables; mais son fer n'atteint que le bas du bouclier. La grande taille du géant n'a point permis au fds d'Aimon de le frapper plus liant. Les plaques d'acier dont l'écu est recouvert ne retiemient pas l'âme vile du païen qui sort par une large blessure. Le coursier, accablé de sa lourde charge, semble remercier Renaud de lui avoir épargné de plus longues fatigues. Le paladin voit sa lance rompue et met Flamberge au veut. Bavard tourne avec légèreté, comme s'il eût possédé des ailes, et se précipite impétueusement au milieu des ennemis. Leurs armes, ainsi qu'un verre fragile, sont bi'isées en éclat par Flamberge. L'acier le mieux trempé cède aux coups de la formidable épée, qui met en pièces les armures et déchire la chair. Les minces boucliers de cuir ou de bois des Sarrasins, leurs jaquettes et leurs turbans n'opposent qu'une faible ré.sistance. xV peine touchés, ils||pulent dans la poussière, pourfendus ou transpercés. Ils ne sauraient se défendre de Renaud mieux que l'herbe ne rési.ste à la faux ou les moissons à la tempête. Déjà cette première troupe est en désordre (piand Zerbin arrive avec l'avaut-garde. Les soldats rangés sous sa bannière ne montrent pas'moins d'audace; on eût dit des lions et des loups iirêts à dévorer des troupeaux de chèvres ou de moutons. Rientôl tous excitent à la fois leurs coiu'siers et franchissent rapidement la faible distance (|ui les sépare de l'ennemi. Dans ce combat bizarre, les Écossais frappent, et les Sarrasins se laissent égorger avec une sorte de résignation. Ceux-ci soni fi'oids comme la glace, ceux-là sont bouillants d'ardeur; les infidèles voient partout le bras terrible de Renaud. Cependant Sobrin \o\c à leni sccduis, sans attendre Mes ordi'es du chef de l'armée. Ses guerriers soni, ((Mninc leur roi, plus braves et mieux armés que ceux du i)remier escadnm. Il est suivi par Dardinel , dont les soldats mal équipés soni incapaiilcs de i)ii'ii condiallre Cdiivert d'une cuirasse et d'une cotte de mailles, DarJinel poile ini casipie èlincelanl. La quatrième division, que commande Isolier, esl, je pense, la meilleure. Le brave Trason, duc de Marr, se réjouit de se tiouvci eu pièseme des Navarrais, guidés par Isolier; il donne le signal à ses Kcossais après les avoir exhortés à conquérir de la gloire. Le duc dWIlta- nie, Ariddaid, lail aussi marcher ses escadrons. Le son èclalani des liom- peltes, (U's lambours, des limbales el de mille aulres inslrumeuls -;ni'r- l'iers se joint an bruii conhis des arcs, des frondt^s, des roues, des machines ICS nOLANI) FUniEUX. de guerre; le tuniulfe, les cris furieux des combaltaiils, les plaintes, les gémissements des blessés et des mourants ébranlent les airs et produisent un fracas semblable aux catai'actes du Nil lorsque la chute de ses ondes épouvante les campagnes voisines. Déjà les flèches déroberit la vue du ciel; des tourbillons de poussière se mêlent à l'épaisse vapeur que forme Tlia- leine des houmies et des coursiers. Le camp se couvre d'un nuage épais et obscur. Une troupe s'avance, une autre recule : les uns fuient, les autres poursuivent. Le vain(|ueur est frappé .sur le corps du vaincu. Ceux que la fatime épuise sont aussitôt remplacés. Les rangs gros.'^issent de part et d'autre; cavalerie, infanterie, tout est confondu. La terre est rouge de sane; un léo^er venni lion colore l'herbe. Des cadavres d'hommes et de che- vaux jonchent Iherbe naguère parsemée de fleurs jaunes ou d'azur. Zerbin se sic^nale par des exploits au-dessus de son âge. Il tue, blesse ou met en fuite les infidèles. Ariodant fait éclater sa valeur aux yeux de ses nouveaux sujets et remplit d'admiration et d'effroi les Maures de Castille et de Na- varre. CUelinde et Bosco, tous deux bâtards du dernier roi d'Aragon, Cala- brun et Calamidor de Barcelone, chevaliers célèbres par leur audace, s'élancent hors des rangs. Brûlants d'ardeur, ils attaquent Zerbin et frap- pent les flancs de son coursier, qui roule sur la poussière. Le prince se relève aussilût cl se piècipile sui' eux pour venger la mort de son cheval. L'hiexpérimi nié llosco se flalle de faire Zerbin prisonnier, reçoit un coup mortel et tombe pâle et glacé. Chelinde, lénioin de la mort de son frère, s'élance jioui' (lésaiconner Zerbin, (pii saisit la bride du coui'sier, le reu- veise en arrière cl h' mei Intis délai d'avoir jamais besdin d'orice ou de CilANT XVI. iO'J paille : le même coup tue le maitre et le destrier. Calamidor, effrayé, veut fuir à toute bride ; Zerbin lui porte un coup de revers en lui criant : « At- tends, traître, attends! » Le fer perce la croupe du cheval, qui s'abat. L'infidèle se traine sur le sable, mais le duc Trason le foule aux pieds de son coursier. Ariodant, Lurcain et quelques antres chevaliers volent au se- cours de Zerbin, que pressent une foule d'ennemis. Ariodant fait tourner son glaive; Margan, Artalique, Étéarque et Casimir sentent la pesanteur de son bras. Les deux premiers, grièvement blessés, s'enfuient ; les deux au- tres perdent la vie. Lurcain, de son côté, heurte, culbute, disperse, égorge les Sarrasins. Ne croyez point, seigneur, que le combat soit alors moins acharné dans la plaine que sur les bords du fleuve ; les troupes du coura- geux duc de Lancaslre ont assailli les pavillons espagnols. De part et d'au- tre, chefs, cavaliers et fantassins déploient une égale fureur. Oldrade, duc de Glocesler ; Fiéramont , duc d'York; Richard, comte de Warwick, et l'audacieux Henri, duc do Clarence, se mesurent avec Mataliste, duc d'Al- jnérie, Follicon, prince de Grenade, et Baricondo, roi de Majorque. La victoire est longtemps incertaine. Chrétiens et Sarrasins s'attaquent et re- culent comme on voit les moissons obéir au souffle des vents opposés, ou connue les vagues de la mer agitée. Après avoir joui de ces luttes cruelles, la foitune abandonne les Sarrasins. Mataliste est renversé par le duc de Glocester; Follicon, blessé à l'épaule droite par Fiéramont, mord la [lous- siére, et les deux infidèles restent prisomiièrs des Anglais. Dans le même instant, l'épée du (Uic de Clarence tranche les jours de Baricondo. Los chrétiens sont animés d'une noble ardeur. Les païens, glacés d'effroi, cessent de résister et tournent le dos. Les fidèles s'attachent à leur pour- suite, et, sans l'arrivée d'autres renforts, le camp des Sarrasins eût été forcé. Ferragus, qui jusipialors est resté prés du roi Maisile, voit la déroule i\ti>^ Maures. 11 jiousse son coursier au plus fort de la mêlée, et soudain un spectacle funeste frappe ses regards; c'est Olympe de la Serre qui, la tête fendue en deux, roule sous les pieds des chevaux. Doué d'une voix et d'un visage enchanteurs, Olympe soumettait tous les cœurs au pouvoir de sa lyre. Pourquoi n'a-t-il point eu boi-renr des arcs, des carquois, de^ Imii- diers, des lances et des cimeterres qui le font périr en France, à l;i fleur de ses ans! Ferragus l'aime avec tendi'esse, et ne peut le \(»ir expirer sans i-essentir une douleur que la mort de mille autres n'eût pouit evcilèe en lui. Il |(> venge et pourfend son meuilrier depuis le sommet de la tète jus(|u'à la ceintuie. l'uis il s'élance au milieu de la foule, l)rise les casques, les cuirasses, abat les tètes, les bras, et blesse l'un à la joue et l'aulre au froul. Le sang ruisselle, le sol est jonché de tant de cadavres (pie le com- bat est suspendu en cet endroit. La foide, épouvaiilèe, se disperse de tous (;òlès. Agi-amaiil, jaloux de signaler son courage, s'avance eu uièiue leinps a\ec ses troupes. Balivers, liambiragiie, Faiulant, Soridan el Drusion raccom- pagnent, l'ne uudiitude de guerriers luoins fameux les suit. Leur noud)re ITU lini, AMI rriìlKIX. ,.s| lei, (|iii' l'ini Iciii (lim> ct'llc joiiriin' un l;ic ile leur snii^ , et qu'il so- lait plus (lifficilc (le les romptor qm^ de flirc le noiribrc dos feiiillos ba- layées par lo sonfflo de raiilnmno. Agrainaul fait revenir de Tassant des cavaliers el des fantassins, et ordonne au roi de Fez d'aller avec, eux ar- rêter les Iilandais, qui menacent les derrières du camp. Le roi de Fez obéit avec célérité : le moindre relard serait funeste. Le monarque se dirifçe alors vers les rives du fleuve où sa présence est nécessaire, car Sobria demande des renforts. Les Écossais, effrayés à la vue de celle ai- mée prête à les accabler, pei'dont tout sentiment d'honneur et prennent la fuite. Ariodant, Zorbin et Lurcain font tète à renneini. Zerbin, démonté, coiiit 1(> plus oraud péril; mais on avertit Renaud que ce prince, aban- donné des siens, est au milieu des guerriers de Cyrène. Dispersant aussilôl les escadrons qui s'opposent à son passage, il vole vers les Ecossais qui liiiont : « Où courez-vous? leur crie-t-il; quoi! vous cédez à ces vils Sar- rasins ! OiTest devenu votre courage? Où sont les étendards dont vous vouliez orner vos temples? Pensez-vous acquérir de la gloire en abandon- nant ainsi le fils de votre roi? » .\ ces mots, saisissant la forte lance que lui pré.^enle un de ses écuyers, i\ ciuirt sur Prusion, roi d'Alfarache, et le jette mort sur le sable; il im- Miolo Agricalte, renverse Bamliiragne et blesse Soridan, qui eût péri si la l.inco ne se fût brisée. Flaniberge l)rille, et soudain Serpentin, guerrier à rnniiiuo oncliantéeet àia cuirâse parsemée d'étoiles, vole hors des étriers. Zorbin, dégagé, peut alors s'élancer sur un coursier sans maître. En ce moinont Dardinel, le roi lîalastre ot Sobrio arrivent avec Agrainant. Zorbin s'élaiioo sur les Sarrasins ot onvdio les plus téméraires raconter aux Enfers les prouesses des vivants. Konaud, brûlant de se mesurer avec les ))lus inliépidos, s'avance vers Agramant, guerrier audacieux et redoutable, plus leiriblo (pie mille de ses soldats; il le joint, ot du même coup le renverse ainsi que son cheval. Tandis qu'au dehors des murs la haine, la fureur el la rage des com- battants entretiennent une bataille si cruelle, Rodomont, au milieu de Paris, égorge les habifanls, brûle les maisons, les palais et les églises. (Iharleniagne, qui combat ailleurs, ne se doute point des cruautés du féroce roi d'Alger. 11 reçoit Odoard et Arimon, que suivent les guerriers bretons, quand soudain accourt un écuyer au visage pâle et défait. « Ah! seigneur, sédu'-l-il plusieurs fois avant de pouvoir continuer son récit, le dernier jour du saint empire est arrivé si le Christ délaisse son peuple. Satan, oui, Satan lui-même dévaste et couvre de ruines cette ville malheureuse. Voyez les tourbillons de fumée qui s'élèvent de toutes parts, vovez ces flammes dévdiaiilos! Entendez-vous ces plaintes lamentables qui vous atlestenf la véracité d'un sorvilenr fidèle! Un seul Sanasiii porte dans Paris le for, la llanime et le ravage : son aspect seul siiliil pour mettre on filile Ions les liabitaiils. » A celle iKMivelle de ealainilés si voisines, (Jiaiiemagne o-l ((iinme le iiiiiilel (Idiil I (.l'eillc e-l liappée pai- le snii liii^iibro el conliniiel du luc-iii. CHANT \VI. iTI cl (|HÌ, h son réveil, voit rinceadic prêt à le dévoier. Il i-assemble ses [)|iis liraves guerriers et mardie en diligence vers le quartier de la ville où re- Iciitissent les cris et les gémissements. Ses paladins et l'élite de ses soldais portent sa bannière vers les lienx où Rodomont fait éclater ses fureurs. Les plaintes des chrétiens touchent l'empereur, qui, à l'aspect des memlncs épai's de tous côtés, peut juger des coups du barbare. Mais vous attendrez nn |)eu si vous voulez connaître la suite de cette intéressante histoire. CHANT XVII l.'i:mnereur sort à la tète de ses paladins et s'avance contre Rodoniont. — GrifTon arrive à la cour de Noradin en la corapagnie du traître Marlan; il est vainqueur dans les joutes. — Martan, au cœur lâche et au faillie bras, s'empare de l'armure du héros, dont il nsur|ie les titres de frinire. — GrifTon ne relire qne la linnle et le mépri-. nrsqiip nos crimes ont dépas- si" la limite du pardon, Dieu, ponr prouver que sa jnstice égale sa miséricorde, envoie souvent aux peuples des rois, monstres terribles et sangui- naires, qui sont ingénieux à abuser de leur puissance : lels furent Marins, Svila, les deux Néron, le furieux Cali- gula, Domitien et le derniei- des Antonins. Maximin, sorli d'une classe vile et immonde, ceignit la couronne impériale. Déjà Thébes avait vu naître ï^^ Ci'éon, Mézcnce avait arrosé de sang Immain les champs de l'Étrurie. Plus tard, l'Ita- lie fut livrée comme une proie aux Huns, aux Lombards et aux Gotlis. Que dirai-je d'Attila, de Tiiiipie Ezzelin, de Uomano et de cent autres aux- quels Dieu, fatigué de nous voir sans cesse suivre une mauvaise voie, domia la mission de nous opprimer et de nous punir? Mais, sans invoquer les souvenirs de ces temps reculés, n'avons-nous pas éprouvé les célestes vengeances, nous qui, tels que des troupeaux infectés et inutiles, restons à la merci des loups dévorants? Puis, comme si, leur faim étant trop aisément assouvie, leni' ventre ne pouvait contenir cette immense pâture, ils on appelé des bois ultramontains d'autres loups pins alïamés pour dévorei- leurs restes. Les osseiuents sans sépulture de Tiasiméne, de Cannes, de la Trebbia, ne sont rien prés des débris fumants qui couvrent les rives et li's cainiuigiies del Adda, de la Molla, ilii Tar cl dn lioiico. Pour nous ]iniiii' CHANT XVII. J7n (Ir nos eiiL'iirs, île iiu.s vices, do nos iniquités, JJiou se seri aujoiinlTiiii (le peuples plus coupables que nous. Si nous devenons meilleurs, chargés un jour de châtier leurs crimes, nous envahirons leurs frontières. La vengeance céleste frappait sans doute ces contrées, où le Turc et le Maure avaient porté Tinsulte, la honte et le carnage, mais Rodomont y lé- pandait alors de plus grandes calamités. J'ai dit que Charles, averti du péril, s"était dirigé vers l'endroit où les guerriers expirants, les palais dé- truits, les églises brûlées lui annonçaient la présence du roi d'Alger. Il voit partout l'image de la désolation. « Où fuyez-vous, s'écrie-t-il, soldats épou- vantés? vous n'osez point faire tète au malheur? Quel asile, quels foyers aurez-vous si votre lâcheté laisse escalader nos remparts? Quoi, cet homme seul, enfermé dans nos murailles, pourra se retirer impunément après vous avoir tous égorgés ? » Telles sont les paroles qu'arrachent à Charles la colère et l'indignation. 11 ne peut voir son peuple massacré sans défense par le terrible païen. Une foule considérable a cherché un asile dans le palais impérial, dont l'enceinte e.st protégée par de fortes murailles flan- quées de tours. Il y a pour le défendre d'abondantes munitions. Rodo- mont, ivre de rage, gonflé d'audace et méprisant l'univers, attaque seul celte forteresse. D'une main il brandit sa formidable épée, de l'autre il lance la flannne, puis il heurte les portes avec fureur, et le bruit de ses coups retentit au loin. Les assiégés font pleuvoii' sur lui, du haut des remparts, des débris de créneaux et de tours. (Prévoyant une mort pro- chaine, que leur importe la destruction des édifices!) Le bois, les pierres des colonnes et les poutres dorées tombent sur Rodomont, qui, couvert d'un casque et d'une cuirasse d'acier, assiège le portique. Ainsi le serpent, dépouillé de son ancienne parure, sort de sa caverne, fier d'un éclat nou- veau et de sa jeune vigueur; il agite son tri[ilc dard, ses yeux lancent des éclairs, et les animaux tremblants fuient à sou aspect. Les pierres, les cré- neaux, les poutres et les traits frappent en vain l'infidèle, qui secoue et fait voler en éclats la porte piincipale. L'ouverture est assez laige pour (pi'il pui.s.se apercevoir un peuple timide rassemblé dans la cour et con- templer des visages empreints des couleurs de la mort. Il entend sous les voûtes élevées de lameiilables cris; les femmes éperdues coui'ent çà et là, se fiappant la poitrine, endjrassanlle lit impfial, iprclles voient déjà souillé par les barbares. C'est dans ce moment suprème que Charles ai-rive, suivi doses braves chevaliers.il l'egarde un moment ses mains si souvent viclo- rieusiis. « N'ètes-vons plus, s'ècrie-t-il, ce que vous fûtes jadis dans A|)remonl contre le farouche Agolanl? N'est-ce donc pas vous qui arrachâtes la vie à Almont, à Trojan et à cent mille Sarrasins? Vous ne craindrez pas un seul lionnne, un Sairasin ! Votre vigueur n'a point faibli ! Monirez-vous à ce barbare, qui égoi'ge nu's sujets; un cœur généreux ]ie craint point ini tré- pas prompt ou tardif, s'il est glorieux. Ah! je lie doute point de voln- force, qui loujouis me valut la victoire ! » Piuissaut alors son comsier, il se précipite la lance eu arrêt sur Rodonnuil. Oliviei', Ogier, .Nayines, Otiion. Avin, Âvolio et Bèrenger, guerriers unis par rnniilié. l'allaqueiil et le Iraii- I7Ì l!(il,.\.M» ILIIIKIX. pL'iil (If lnii> cùlc-^. Mais, de jiiAci', seigiieui', siis|jL'Jidojis un iiioiiieiil ( us lécils (le iiiLiiiIrcs el do combats; retouriioiis aux [lorlesde Damas, uùiioiis avons laissé (irilTun vi la peifide Oiigiik' avec l'amant (urelle nomme son li'èie. Parmi les magnifiques cités de lOiieut, Damas est une des plus riches el des plus jteuplées; jìlacée à sept journées de Jérusalem, dans une j)laiiie l'ertile également à 1 abri des rigueurs de Tbiver et des ardeurs de Téle, elle s'élève au pied dune jnontagne, cpii lui caelie les pi'emiers feux de l'aurore naissante ; deux rivières, dont les ondes sont pures cojniiie le cristal, serpentent au milieu d'une multitude de jardins, loujouis émaillés de fleurs et couverts de verdure. L'eau de Xaffe y coule avec assez d'abon- dance pour faire tourner plusieurs moulins : son parfum end)aume l'air el les maisons. La rue principale est alors ornée de mille tapis aux couleurs variées; des ai'bnstes odoriférants, de verts rameaux, des draperies nuigni- fbiues ca( licnl le sol et les nmrs des habitations. Des dames parées de vête- ments somptueux el de robes chargées de pierres précieuses se monlrenl à ebaipie porte, à cluupie fenêtre. Sur les })lacespubli(iues le peuple se livre il la danse, plusieurs cavaliers font caracoler leui's coursiers. Mais i-ieii n'égale le luxe des princes el des chevaliers du roi de Damas. Leurs babils élincellent d'or, de perles, de pierreries et des plus riches joyaux que four- nissent l'hide et la mer (rLrytbrée. Ciriffon et ses pcilides amis s'avancent h'Ulenieiil. Un cbevaliei' s'appru- clie deux el li'Ui- olire l'hospitalilé dans son palais. Avec celle politesse cl d'Ile couiloi^ie en usage dans llhieiil. il leur l'ait préparer un bain cl les i:iI.\\T Wll. I7j ;ii\i((' ;i sa lahU'. Il lem ai)|iieii(l quo .Noiadm, roi ilc Daiiia.s ol de luuli' la Sxiic, appello les chevaliers de ses Etats et des pays étrangers à mi lournoi qui se prépare pour le lendoniain sur une des places de la villo. " Si vous avez, ajoute-l-il, autant do valeur que l'annonce votre air )ii)l)lo el lier, vous pourrez faire vos preuves sans aller plus loin. ); (Iril- l'on 110 sonjio pas à de semblables luttes, mais il ne néglige point l'occa- sion de montrer son courage : il accepte l'oITre du chevalier et lui de- mande le motif du tournoi. Était-ce une fête solennelle, ou bien Noradin voulait-il s'assurer ainsi do la force et de la valeur de ses guerriers? << C'est la première fois, lui répond son hôte, que nous célébrons cotte loto, cpii se renouvellera tous les quatre mois. Elle est fondée par notre })iincc on iiiénioire de sa délivrance, ([ui eut lieu à pareil jour, après quatre mois d'angoisses et do donlour. l'our vous apprendre tous les détails de colle histoire, je vous diiai que Noradin, épris depuis plusieurs aimées do la lille du roi de Chypre, revenait on Syrie après avoir obtenu sa main. Il était accompagné dune suite nombreuse de dames et do chevaliers. Nous avions à peine (initié le port, le navire voguait au milieu do l'orageuse mer Carpatienne, quand nous IVnnos assaillis par une tempête si horrible (|ue le vieux pilote lui-même en fut troublé. Nous luttâmes pendant trois jouis et trois nuits contre les vagues furieuses, et nous abordâmes enfin, é|iuisés de fatigue, sur un rivage qu'abritaient des collines couvertes de vastes jnairies et de bois touffus. Aussitôt dos tentes s'èlovèrent eidre les arbres. Des feux s'allumèrent, on prépara le repas et Ion éloudit dos la|)is. Noradin, suivi de doux serviteurs qui portaient son arc et sos lléchos, paicouiut la vallée et les bois d'alentour pour surprendre \i\\ daim, im cerf ou (piebiue biche. Joyeux de notre délivrance, nous alten- dioiis tranquillement son retour, lorsqu'un mojistre horrible se dirigea vers nous. Dieu vous garde, seigneur, de voir jamais un être aussi épou- vantable 1 Mieux vaut en entendre parler que d'avoir bravé son aspect. Je ne saurais dire quelle était sa taille et sa grosseur! L'écume couvrait sa poitrine , doux os étaient à la place de ses yeux ; deux défenses, jiareilles à celles d'un sanglier, se courbaient près de son nez hideux. Je l'ai dit, ce monstre venait à nous le long du rivage. 11 tenait son museau levé comme un cIiìoimimì llaiiv le i;ibier. Pâles de terroni', nous primes tous la l'uito; mais pour levitor il eût fallu des ailes. L'ogre, aveugle, était guidé par rndoral aussi bien ([\n' par dos yeux. Nous courons cà et là, mais on \aÌM : le iii(Hi>lro élail trop léger à la course. Do (piaianlo (pio ikiu> éliims, dix à peine purent regagner le vaisseau. Il mit les prisonniers, les MUS sons son bras, les autres au fond d'une gibecière semblable à celle ipio |Miiloiil les hoigors. Puis il nous oiifiMiiia dans sa caverne, doiil Ir- p.irois smil diin marbre aussi blanc (pie le jiapier le |dus pur. iNiuis \ Iroiivàmos une femme; son visage annonçait la jilus proi'ondo dduloiir; prés (Telle élaioiil plir-ioin>. dames et joiiiicr- doiiioiscllo-, je- nues assez jidios, d'aiilres laides, de tout rang et de tout âge. lue aulre grotte, voi- sine de colle caverne et non moins vaste, servait d'asile aux iinmeiises I7() r.ULAMJ l'LTliKLX. Iroujieaiix (jiie lOiiix' yaidait lui-iiièine en été coimiie on hiver. Il se phti- sail, à les condniie anx ])àturagcs et les avait plutôt par distraction que par besoin : la chair humaine formait sa piincipale nourriture. Nous rapprîmes cruellement, car, à notre arrivée dans la caverne, il dévora tout vivants trois de nos compagnons. Puis il se dirigea vers l'autre grotte et nous y enferma après en avoir fait sortir ses tron])eaux, qu'il conduisit aux pâturages en jouant de la cornemuse. « Cependant NoracHn, de retour de la chasse, pressentit notre malheur. Les tentes et les pavillons étaient détruits ; de toutes parts régnait un silence lugubre. Ne pouvant deviner le péril que nous avions couru, il s'avance vers le rivage et voit les matelots qui se hâtent de lever l'ancre et de déployer les voiles. A la vue de leur prince, ils envoient une barque pour le ramener ; mais, instruit des cruautés de l'ogre, et désespéré de l'enlèvement de sa chère Lucine, Noradin jure de mourir ou de la sau- ver. Plein d'amour, il suit lapidemenl les traces fraîches imprimées sur le sable et arrive à la caverne, où, tremblants, désespérés, nous atten- dons le retour du monstre. Noradin ne trouve que la femme, qui lui crie de loin : « Fuis, malheur à toi si l'ogre t'aperçoit ici ! — Qu'il me voie ou non, que m'importe, réplique notre pi'ince, rien ne peut Unir mes tour- ments. Je ne suis point conduit par le hasard, mais par l'amour; je serai heureux dexpirei' auprès de l'èpou.^-e que j'adoie. » Il siidbrme avec empressement des victimes de l'ogre, et s'inquiète suitoul du sort (le Lucine : est-elle iiioilc ou caplivc? CHANT XVII. 17 7 « Touchée de pitié, la femme de l'ogre rassure Xoradin ; elle lui alfirme que Lucine est vivante et que nul danger ne la menace pas plus que les autres dames, car le monstre n'en mangeait jamais. « Vous en voyez la preuve, ajoute-t-elle, par moi et par toutes celles qui sont ici; il ne nous l'ait aucun mal si nous n'essayons pas de fuir. Mais toute tentative d'éva- sion serait cruellement punie. La coupable serait enterrée vive ou exposée nue et chargée de chaînes sur les bords de la mer. 11 vient de renfermer pêle-mêle tous tes compagnons dans la caverne; bientôt son odorat lui fera reconnaître les hommes des femmes : il conservera celles-ci, les hommes sont sûrs d'être dévorés; cinq ou six par jour assouviront sa faim. Si je ne puis t'indiquer le moyen d'enlever celle que tu aimes, tu sauras du moins que sa vie n'est poijil en péril et qu'elle partage notre sort. Je te conjure de t'éloigner avant que l'ogre ne te sente et ne s'aper- çoive de ta présence. Dès qu"il arrive, la finesse de son odoiat l'avertit de l'approche d'un étranger ; il découvrirait même une souris. » « -Xoradin ne veut point partir sans revoir Lucine; il préfère la mort sous ses yeux aune séparation éternelle. La femme de l'ogre, ne pouvant le dé- tourner de son projet, cherche à l'aider. A la voûte de la caverne sont sus- pendues les peaux des boucs, des chèvres et des agneaux dont les captives font leur nourriture. Elle engage >'oradin à se frotter avec la graisse d'un bouc, afin que cette odeur fasse disparaître celle de l'homme ; et, quand il est bien imprégné de ce parfum fétide, elle le couvre de la peau velue du bouc. Il peut, à la faveur de ce déguisement, se rendre à la caverne, où la pierre énorme qui forme l'entrée le sépare encore d'une épouse chérie. 11 se place près de l'ouverture, dans l'espérance de pouvoir se mêler au troupeau, el attend impatiemment l'arrivée de la nuit. Bientôt le son perçant d'un cha- lumeau l'avertit que l'ogre rappelle ses troupeaux du pâturage. Notre prince aperçoit le monstre. Jugez de son effroi! Mais l'amour l'emporte sur la peur, et vous allez voir si l'amour de Noradin était feint ou véi'itable. L'ogre lève la pierre et le prince ose pénétrer dans la caverne avec le reste du troupeau. Dès que l'entrée est fermée, le monstre s'approche de mes compagnons et en choisit deux pour son repas du soir. Le souvenir seul de ces effrayantes mâchoires me brûle etnie glace tour à tour. Il part cnlin. Noradin jette son hideux vétenieiil et vole dans les bras de sa chère Lucine. Mais, au lieu de se livrer à la joie, la belle se désespère en voyant son époux exposé à un trépas certain. « Hélas! s'écrie-t-clle, dans mon malheureux sort je conservais du moins la douce pensée que vous aviez, par voire ab- sence, échappé aux atteintes d'un monstre avide et cruel. Jauiais quitté In vie avec regret, mais coniente de vous savoir sauvé. Votre présence ledouble mes angoisses, car l'idée seule de votre mort réveille toutes mes douleurs. — Chère épouse, reprend Noradin, l'esiioir de le délivrer ainsi que tes com- pagnons m'a conduit ici. l'euses-lu, soleil de ma vie, ({ue je puisse vivre séparé de toi? iNous sortii'ons de cette caverne connue j'y suis entré. Suivez- moi ilonc, si vous savez braver celle horrible odeur. » 11 jious fait alors connaître la ruse que lui a indiquée la fennne de l'ogie afin de tromper l'J 178 UOLAND l'URIEUX. Todoral subtil du uionslrc. Persuadés de la bonté du slialagénie, nous iuiHiolons aussitôt les boucs les plus âgés et les plus fétides du troupeau. Avec la graisse, nous oignons nos corps et nous nous couvrons de leuis hideuses dépouilles. « Au niomont où le Soleil, précédé de l'Aurore, soilil de son )iiagni(i((uc palais, on entendit le chalumeau de l'ogre ((ui ap[)elait ses troupeaux dans la prairie. 11 tenait d'une main la pierre qui i'ei'iuail la caveine, et, de l'au- tre, il nous tàtait au passage poni- s'assui'er si ce (pii sortait avait une peau velue. Ilonniies et l'ennnes, nous suivons tous ce chemin dangereux; niais l'ogre arrête Lucine ti'end)laiile (relTroi, soit (pTelle n'ait pas voulu oindre son corps de l'exéciahle parlimi, ou (pie sa mai'clie ail élé [dus lente l'I moins assurée (pie celle d'un animal, soit (pfelle ait laissé échapper un cri d'épouvante ou (pie ses longs cheveux ilolleiil détachés, soit eidiii toute autre cause, elle est reconnue. Préoccupés de nolic propri' danger, nous hiyions, lorsqu'un cri de Lucine méfait (ourner la lèle, et je vois logie (pii la repousse rudement dans la caverne. Cei)endanl nous nous avançons lou- CHANT XVII 179 jours an milieu des troupeaux, que Togre guide. Parvenus au milieu d'une piairie, nous attendons que le monstre se soit endormi sous Tourbrage, el nous courons, les uns vers la mer, les autres du côté des montagnes. Le fidèle Noradin ne veut point nous suivre; il rentre dans la caverne, résolu à mourir ou à délivrer sa compagne. En revoyant son épouse captive, liii- Ibrtuné, livré au désespoir, est près de se jeter dans la gueule du monstre, et peu s'en faut qu'il ne sente ses os broyés par les terribles dents; mais une lueur d'espoir le retient au milieu des moutons et des brebis. Le soir, quand l'ogre a ramené ses troupeaux, son odorat lui apprend bientôt notre fuite et la perte de son souper. Lucine, qu'il accuse d'être notre complice, sera exposée sur une roche déserte. Noradin voit son épouse souffrir par amour pour lui, cl il appelle en vain la mort. Chaque jour, mêlé au trou- peau, il-sort de la grotte et y rentre, et chaque jour il contemple les traits de Lucine éplorée. Elle le supplie de quitter ces lieux, où il court tant de périls sans pouvoir la sauver. La femme de l'ogre engage aussi le prince à s'échapper ; mais rien n'eût pu le contraindre à abandonner Lucine, et sa constance grandit encore. L'amour et la pitié lui inspirèrent la force de subir ce triste esclavage jusqu'au moment où le roi Gradasse et le fils d'Agrican abordèrent sur ce rocher. Plus henieux que prudents, ils rompirent les fers de Lucine et la rendirent à son père, qui les avait accompagnés. L'ogre reposait alors avec son troupeau au fond de la caverne. Le matin du jour suivant, ^oradin ne vit plus Lucine: la femme de l'ogre lui apprit de quelle manière elle avait été délivrée ; il rendit grâces au Ciel el conçut l'espérance de la retrouver à l'aide de son épée, de ses prières el de ses trésors. Plein de joie, il suivit le troupeau dans la prairie el attendit que l'ogre se fût en- dormi sur l'herbe; puis il prit la fuite, marchant jour et nuit, et se vit bien- tôt hoi's des atteintes du monstre. Il s'embarqua à Salalie, et, depuis trois jnois envii'on, il est de retour dans sa capitale. A[)rès de nombreuses re- cherches à Chypre, à Rhodes, dans les villes et les châteaux de la Turcjuie, de l'Egypte et de l'Afrique, il a reçu des nouvelles de Lucine avant-hier pour la première fois. Le roi de Chypre lui fait savoir qu'elle est arrivée saine et sauve à Nicosie, après avoir essuyé une affreuse lenq)ête. Ivre de joie, Noradin a institué cette fête, qui se renouvellera tous les quatre mois, en souvenir du temps qu'il a passé sous un infect vêtement au milieu des troupeaux de l'ogre : le tournoi de demain niar(|uera l'instant de son heu- reuse déliviance. Ce (jue je viens de l'aconler, je l'ai vu en partie de mes propres yeux : je liens le reste du roi lui-même, qui icsia captif durant les ides el les calendes ; ses chagi'ins ont fait |)lace à la joie la plus vive; et, si (jnelqu'un nie ces détails, vous i)0urre7, lui dire (ju'il est mal inslinil. » C'est ainsi ([iic le chevalier apprend à Griffon la cause du procbain (oui noi. Ils passent nue partie de la luiit à deviseï' el à dii'e que Noradin élail un rare modèle d'amour et de (idèlilé. Kndn ils (piillent la lable; on lescondiiil dan^ Un magni(i(|n(î apparlemeiit cl ils se livrent an sonnneil jnxiii'an nidiiii'iil où les ci'is (le joie du peuple viennent les léveiller. Le son des tronqtelles el des tand)onrs ap|telle les habitants sur la piincipale |)lace de la ville. Dès J80 ROLAND l'URIEUX. que Griffon entend le piétinement des clievaux et le bruii des chars, il se couvre de ses blanches armes ; il serait difficile d'en trouver d'aussi par- faites, car la blanche Fée les trempa elle-mènie et elles sont impénétrables. Le vil chevalier d'Antioche s'arme de même et se met aux côtés de Griffon. Leur hôte, toujours attentif, leur a fait préparer de bonnes et fortes lances, grosses comme des antennes de vaisseau. 11 leur donne des écuyers et des varlets et sort avec eux, entouié d'une troupe nombreuse d'amis et de pa- rents. Quand ils sont près de la lice, ils se tiennent à l'écart, de manière à pouvoir examiner tons ces enfants de Mars, jaloux de se signaler. Ceux-ci arrivent seuls, ou par petits groupes de deux ou de trois; la couleur des bannières indique aux dames leur joie ou leur tristesse. Les insignes des casques et des boucliers annoncent les succès ou les revers en amour. L'armure des Syriens était, à cette époque, semblable à celle des cheva- liers d'Occident. Ils avaient imité les usages de ces maîtres de la cite sainte, que les Chrétiens d'aujourd'hui, lâches dans leur orgueil, laissent au pou- voir des infidèles. Au heu de lever nos lances pour la seule défense de la Religion, nous les tournons contre nous-mêmes et nous nous efforçons de détruire le petit nombre de ceux qui adorent encor.ç le vrai Dieu. Vouï;, Espagnols! vous. Français, portez ailleurs vos armes! Et vous, Suisses, et vous, Allemands, cherchez de plus glorieux condiats! Vous ravagez un pavs soumis depuis longtemps à la vi'aie foi. Si vous voulez mériter vos surnoms de peuple très-chrétien, de jieuple catholique, pour(|uoi massacrer les fils de Jésus-Christ? Pounpioi les déponiller de leurs biens? Pourcpioi ne cherchez-vous pas à reiirendie Jéiiisalem, que des renégats vous oui ari'achée? Poui'quoi laissez-vous Conslanlino|ile et tant de l'iches conti'ées aux mains du Turc immonde? Kspagne, n'as-lu pas en face de loi celle Afrique, qui t'a fait subir mille fois plus d'insultes et de maux que Illa- GUAM XVII. 181 lie? Et c'est pour ruiner ce pays malheureux que tu renonces à une juste entreprise ! Et toi, repaire de tous les crimes, Italie, tu dors au sein de Tivresse, sans rougir des fers que te donne une nation, jadis ton esclave! Suisse, si la crainte de mourir de faim dans tes cavernes te conduit en Lombardie; si tu demandes du pain ou la mort, terme de tes misères, songe que les richesses du Turc ne sont pas loin de toi. Chasse ces vils païens de l'Europe, ou, du moins, de la Grèce. Tu pourras alors échapper à la misère ou périr avec gloire. Ce que je te dis, je le répète à tes voisins d'Allemagne. A Byzance sont les précieux trésors dont Constan- tin dépouilla Piome. Le Pactole et l'Hermus, qui roulent un sable d'or, la Lydie, la Mygdonie, ces délicieuses contrées, si célèbres dans Thistoire, ne sont point assez loin pour que vous ne puissiez en essayer la conquête. Sublime Léon, toi qui tiens les clefs du Ciel, ne souffre pas que l'Italie sommeille plus longtemps; tu en es le maître et le pasteur; Dieu t'a donné le bâton du commandement et un nom redoutable pour que, protecteur de ton troupeau contre les loups voraccs, tu montres la force du pasteur et le courage du lion. Mais en changeant de sujet, combien ne m'écartai-je pas de la route que je suivais naguère ! Je ne sais en vérité s'il me sera possible de la retrouver. Je vous parlais, je crois, des Syriens, dont les armures étaient semblables à celles des Français. La givaude place de Damas étincelait des fe-ux des casques et des cuirasses. Du haut de leurs balcons, les dames jetaient des Heurs sur les chevaliers qui montraient leur adresse en faisant caracoler leurs destriers. Les mauvais comme les bons cavaliers lançaient leurs coursiers dans la lice. Les uns méritaient les louanges, les autres excitaient les ris et les huées de la multitude. Le prix du tournoi était une magnifique armure achetée par Noradin d'un marchand qui l'avait trouvée sur la route d'Arménie. La générosité du prince y joignait nue veste d'un prix iuestimable, oi'iiée de broderies d'or et de pierres précieuses. Si Xoradin eût pu soupçonner quelle était la bonté de cette arnuue, il l'erd, malgré sa générosité et sa luagnifi- cence, conservée soigneusement. Mais il serait trop long de raconter ici commeul elle avait été abandonnée à la merci du premier venu : j'altendiai nue autre occasion. Je dois, (piant à présent, vous parici' de GrilTon. A sou arrivée sur la grande place, [îIus d'une lance avait été rompue; huit jeunes seigneurs de haute naissance, tous favoris du roi et renommés par leur adresse, se présentaient pour combattre envers et contre tous, d'abord avec la lance, puis avec l'épée et la massue. Ces luttes n'étaient point sans j)éril; car, bien que Noradin eût le droit de séparer les combattants, on voyait sou- vent les armures fracassées par les chevaliers qui dé|)loyaient le même acharnement que contre des ennemis véritables. Le chevalier d'Antioche, ce perfide Martan, lâche autant (pi'insensè, croyant avoii- acquis une partie de la force de sou compagnon, ose enti'ci' dans la lice et il attend la lin d'une lutte engagée entre deux chevaliers. Le sire de Sèlencie, un des huit dont je viens de parler, combat Onibruu et lui porte au visage un coup si violent f|u'il tombe mort sur le sable. On déplora Ï82 ROLAND FURIEUX. son destili funeste, car il était doué d'un grand courage et nul prince ne l'égalait en courtoisie. Mais, à cette vue, Martan redoute un sort pareil ; sa lâcheté prend le dessus, et il songe à fuir. Griffon, placé prés de lui, l'ex- cite et le pousse vers un chevalier. Mais, tel qu'un chien poursuivant un loup redoutable s'avance de quelques pas, puis s'arrête et aboie à la vue des dents menaçantes et du feu sombre qui éclate en ses yeux, de même, malgré la présence du roi et de tous les chevaliers, Martan évite la rencontre de son adversaire et fait tourner bride à son coursier. 11 eût pu dire que l'animal refusait d'obéir; mais sa frayeur et son hésitation avaient été si manifestes, que toute l'éloquence de Démosthènes ne l'eût point fait excuser. Son ar- mure lui semble un fragile carton et il prend la fuite au milieu des huées de la foule, qui le suit jusque dans le palais où il court se réfugier. Griffon, plein de honte et de rage, se croit déshonoré par la lâcheté de son compagnon ; plutôt que de subir cette infamie, il eût souffert les feux d'un ardent brasier. Sans doute on le compare à cet indigne chevalier. Il faut que sa valeur éclate plus brillante, car la moindre faiblesse serait exa- gérée ; s'il recule d'un pouce, on l'accusera d'avoir reculé de six brasses. Tels~sont les doutes fâcheux que la lâcheté de Martan fait planer sur lui. L adroit Griffon met sa lance en arrêt et pousse son coursier contre le sei- gneur de Sidonio qu'il jette sur laréne. Tous les spectateurs se lévenl étonnés d'un coup auquel ils ne s'attendaient pas. Giilfon, dont la lance est CHANT XVII. 185 intacte, la brise en éclats contre l'écu du sire de Laodicée, qui reste un moment couché surla croupe de son cheval, puis se redresse promptement et se précipite l'épée haute vers le paladin. Surpris de le voir encore de- bout, notre héros se dit : « Achevons avec l'épée ce que la lance n'a pu faire. » Il fond sur son adversaire et lui porte un coup qui semble tomber des nues : deux autres coups suffisent pour le désarçonner. Deux chevaliers d'Apamée, Tyrsis et Corimbe, qui passent pour invincibles dans ces sortes de joutes, éprouvent le môme sort. L'un tombeau premier choc, l'autre cède à la formidable épée de Griffon. Déjà les spectateurs lui décernent la palme du tournoi. L'n superbe seigneur arrive alors : c'est Salinterne, chef des affaires étrangères, grand écuyer et maréchal de la cour du roi. Son orgueil s'indigne de voir qu'un étranger remporte la victoire. Il marche vers le paladin et le défie avec hauteur. Griffon, saisissant une forte lance, lui porte au milieu de son écu un coup terrible qui pénétre jusqu'à la cui- rasse et lui traverse le corps de part en part. La foule applaudit à sa chute, car Salinterne, regretté du roi, s'est rendu odieux au peuple par son avarice. Griffon fait ensuite mesurer la terre à Ermophile et à Carmonde; le premier est chef de la garde du prince, le second est grand amiral de Damas : l'un est désarçonné, l'autre roule avec son coursier abattu. Le sire de Séleucie reste seul à combattre ; il passe pour le plus brave des huit chevaliers ; son armure et son coursier sont excellents. Les deux adversaires se touchent à la visière; le sire de Séleucie est renversé et jette le tronçon de sa lance, Griffon l'imite et tous deux s'attaquent de nouveau Tépèe à la main. D'un premier coup, capable de briser une enclume, le Français fend en deux le fer etfos du boucher du Sarrasin; et, si les cuissards n'avaient point été de si bonne trempe, la chair eût été cruellement déchirée. L'autre riposte par un coup qui eût brisé le casque de Griffon s'il n'avait été l'œuvre d'une Fée. La lutte est inégale ; car le païen ne peut entamer une armure impé- nétrable, tandis que la sienne vole en éclats, ^oradin, obéissant aux vœux des spectateurs, intenompt ce combat, où le sire de Séleucie eût laissé la vie. Les huit chninpions, qui ont défié tous les chevaliers, sortent successive- ment de la lice où ils ne peuvent tenir tête à un seul adversaire. Les autres se rotiient, car le paladin a fait ce qu'ils se proposait d'accomplir. Le tour- noi ayant fini en moins (l'une heure, Noradin, pour i)roloiiger la fête, des- cend de son balcon, fait couvrir la lice de toiles et partage les chevaliers en deux troupes, suivant leurs prouesses et leur rang ; puis il fait commencer de nouvelles joutes. Cependant Griffon, outré de colère, retourne à son logis, plus honteux de l'affront que lui a fait subir Martan que satisfait de .sa glorieuse victoire. Celui-ci, que seconde la perfide Origile, a recours à mille mensonges adroits pour excuser sa lâcheté. Soit dissimulation, soit faiblesse, Griffon semble accueillir leurs explications ; mais il veut partir aussitôt dans la ciainte que le peuple n'insulte de nouveau le lâche Martan. Ils se dirigenl tous trois par des rues tortueuses vers l'une des portes de Damas. Apres une course d'environ deux milles, le fils d'Olivier, voyant son cheval acca- 184 ROLAND FURIEUX blé de fatigue, et sentant ses paupières appesanties par le sommeil, s'ar- rête clans Ihòtellerie la plus prochaine. Il quitte son casque et son armure, détache la selle et la bride de son coursier et se jette sur un lit afin de prendre quelque repos. Ses yeux se ferment aussitôt, et jamais loir ni blai- reau ne dormirent si profondément. Martanet Origile, retirés dans le jardin voisin, ourdissent la plus noire trahison qu'il soit possible d'imaginer ; ils conviennent que Martan prendra les habits, les armes et le cheval de Griffon, et qu'il ira se présenter à Noradin comme le vainqueur du tournoi. L'in- fâme exécute ce projet sans hésiter; il se couvre de l'armure blanche et monte le coursier de Griffon, plus blanc que le lait. Puis, accompagné d'Origile, il reparait dans la lice au moment où finissait la dernière lutte à l'épée. Le roi, ignorant encore le nom du vainqueur, accueille avec joie le héros à l'armure blanche et au destrier de même couleur. Pareil à l'âne sous la peau du lion, le lâche s'approche comme eût pu le faire l'intrépide chevalier. Noradin le presse dans ses bras et lui désigne avec bonté une place à ses côtés. Pour comble de gloire et d'honneur, il ordonne que son nom victorieux soit proclamé au bruit des instruments, et mille voix répè- tent le nom de l'infâme. Noradin veut qu'il se tienne à sa droite en retour- nant au palais ; Hercule et Mars n'auraient point été mieux honorés ni plus fêtés. On lui prépare un magnifique appartement. Les chevaliers et les jeunes pages entourent la perfide Origile. Mais il est temps de retourner à ce brave Griffon, qui, loin de se douter d'une pareille trahison, se livrait au sommeil et ne se réveilla que le soir. Dès qu'il vit que le jour était avancé, il courut en toute hâte à l'endroit où il avait Jaissé la belle Origile et son prétendu frère. Il ne les trouve plus et cherche en vain ses vêtements et son armure. Le soupçon commence à pé- nétrer dans son esprit ; bientôt il ne doute plus, car il voit au lieu de sa cotte d'armes le pourpoint de Martan. L'hôte lui déclare que depuis fort longtemps le chevalier aux armes blanches a repris le chemin do la vdle avec sa dame et ses écuyers. Griffon s'aperçoit enfin du piège où l'a conduit CHANT XVU. 185 l'amour : le prétendu frère n'est donc que l'amant d'Origile ; il s'est laissé prendre aux discours trompeurs de celle qui l'a si souvent abusé. Naguère il pouvait se venger et il a négligé de le faire ; maintenant il brûle de punir un ennemi en fuite. Forcé de se servir des armes et du cbeval d'nn lâche, il eût mieux fait sans doute de partir tout nu que de revêtir une armure déshonorée et de prendre un casque et un bouclier méprisés ; mais l'ardeur de la vengeance l'emporte sur la raison. Il pénètre dans Damas une heure avant la fm du jour. Non loin de l'une des portes s'élève un château magni- lique, moins bien fortifié que richement décoré. Le roi et toute sa cour, réunis dans une vaste salle, se livrent aux joies d'un festin splendide. Du haut des balcons leurs regards découvrent les murs de la cité, des routes et de riantes campagnes. Lorsque Griffon, sous l'armure du lâche, franchit la porte, il est aperçu de tous les seigneurs de la cour. Les chevaliers et les da- mes rient en croyant reconnaître le poltron. Martan est assis près du roi, et à côté de lui se trouve sa digne maîtresse. Noradin lui demande le nom de ce chevaher si peu jaloux de son honneur, et qui ose reparaître après avoir donné de si grandes preuves de lâcheté : « Je ne peux comprendre, ajoute le prince, qu'un paladin aussi intrépide que vous ait pour compagnon le plus vil chevalier de l'Orient. L'auriez-vous amené pour mieux faire res- sortir votre incomparable vaillance? Je jure que, si ce n'était par égardpour vous, il eût déjà subi le traitement ignominieux que méritent ses pareils; je hais les chevaliers sans courage, et c'est à vous qu'il devra l'impunité. » Martan, dont l'âme est le réceptacle de tous les vices, répond sans hésiter : (( Illustre prince, il me serait difficile de vous le nommer; je l'ai rencontré par hasard sur le chemin d'Antioche. Son air m'a fait supposer qu'il se conduirait avec courage ; je ne connais de lui d'autre prouesse que celle bien triste assurément dont vous avez été le témoin. Je suis tellement indigné de sa faiblesse, que j'ai été tout près de le mettre hors d'état de jamais ma- nier la lance ou l'épée ; je n'ai été retenu que par le respect de votre per- ^ sonne et du lieu où je me trouvais. Mais je rougirais trop s'il pouvait se van- ter d'avoir été mon compagnon pendant deux jours, et je sens le poids du déshonneur qui rejaillit sur moi. Il a flétri toute la chevalerie, il ne faut point que son crime reste impuni. Je ne serais donc pas fâché qu'il fût pendu aux créneaux du château : ce juste châtiment servirait d'exemple aux lâ- ches de son espèce. » Origile applaudit à ce discours ; mais Noradin répond : « Cette honteuse action ne mérite point la mort ! Je désire seulement punir ce chevalier en le livrant aux insultes du peuple. » Aussitôt un de ses barons choisit par son ordre plusieurs soldats, et tous s'avancent vers la porte où doit se présenter Griffon. Us le guettent en silence et se saisissent de lui à l'improviste au moment où il se trouve entre les deux ponts. Puis après l'avoir accablé d'outrages, ils le précipitent dans un cachot. Dès que le soleil, quittant le sein de l'anticjue Téthys, eut dissipé les om- bres de la nuit et doré la cime des monts, le lâche Martan, qui redoute le fils d'Olivier et sa juste colère, se hâte de prendre congé du loi et de s'éloi- gner. Il allègue pour excuse sa répugnance à voir le supplice de son ancien isfì r.OLANM) FURli:U.\. compagnon. Lo roi joint de riches présents an prix dn tonrnoi et remet à Martan nn écrit qui atteste ses exploits. Laissons partir ce misérable, je vous réponds qu'il aura bientôt la récompense de ses indignités. Griffon, acca- l)lé d'oulrages, a été conduit sur la grande place : la foule l'entoure. On lui ôte son casque et sa cuirasse; el, couvert seulement d'un pourpoint, on le place sur le haut d'mi char, que traînent à pas lents deux vaches épuisées de faim et de fatigue. De hideuses vieilles, des femmes perdues entourent le char; tour à tour elles dirigent sa maiche et chargent Griffon d'injures grossières. Les enfants se montrent les plus acharnés ; non contents de faire retentir l'air de leurs insultantes clameurs, ils eussent assommé le paladin si des gens plus sensés ne les avaient contenus. Les tristes armes qui ont causé la méprise sont attachées derrière le char et souillées de boue. Griffon, traîné devant une espéce de tribunal, s'entend reprocher publiquement la lâcheté d'un autre. Puis on l'expose aux portes des temples, des palais, des maisons, où les plus honteux surnoms lui sont prodigués. Enfin on le pousse hors des murs de la ville, car un arrêt le bannit ignominieusement. A peine est-il dé- livré des fers dont ses pieds et ses mains sont chargés, qu'il saisit avec fu- reur l'épée et le boucher attachés derrière le char. La populace, lâche et sans armes, ne peut lui opposer ni pique ni lance... Mais, seigneur, je ren- voie la fin de cette aventure au chant suivant; il est temps que celui-ci fi- nisse. CHANT XVIIl ìndomoiit sort de Paris et suit un nain. — Griffon lave son honneur outra^ré et se venire du traître Martan. — Le sire de Montauban tue Dardinel et trioniplie d'Agiamant. - Marphise parcourt la mer. — Cloridan et le beau Médor enlèvent le corps de leur roi. ||[ agnanime seigneur, c'est avec rai- son que, malgré la faiblesse et l'iii- suffisance do ma voix, j'ai toujours chanté et que je célèbre encore vos nobles actions. Parmi toutes les ver- tus que j'admire en vous, il en est une qui attire surtout mes louanges. Si votre accès est facile, il ne l'est pas autant de vous tromper. Je vous ai vu souvent accorder votre appui à l'absent dont plusieurs voix accu- saient la conduite, et vous suspen- diez votre arrêt jusqu'à ce que l'in- culpé eût pu se justifier. Ainsi, avant de condamner, vous voulûtes tou- jours entendre l'accusé, elles mois, les années mêmes ne vous sem- blaient point trop longs pour vous décider. Si Noradin eût agi avec autant de sagesse, il n'eût point traité Griffon aussi cruellement; votre nom sera béni sans cesse et celui de No- radiu maudit à jamais. N'esl-il pas cause du massacre d'un grand nombre de ses sujets? Le paladin, en moins de dix coups d'épée, soit d'estoc, soit de taille, renverse autour du char trente vi(;limes de sa colère et de sa vengeance. I.a populace effrayée se disperse dans la campagne. Quelques fuyards tâchent de rentrer dans la ville et tombent les uns sur les autres. Griffon, sans pj'o- férer une seule menace, une seule parole, égorge impitoyablement cette inullilude désarmée et lave l'insulte qu'il a subie. Enfin les plus lestes, ou- bliant leurs conipagnons pour ne songer qu'à leur propre salut, gagnent la porte et lèvent le pont. Les autres, pâles et gémissants, continuent de fuir sans oser Idurnerla tète. Les ci'is, le lumulli' el wììt^ épduvantnble iiniieur "•^^^^^l^ J88 nOLAND FURIEUX. retentissent de toutes parts. Au moment où le pont est levé, Griffon saisit deux robustes Syriens; il brise la tète de l'un d'eux contre les murs, et, prenant l'autre par la ceinture, il le lance au milieu de la ville. Le peuple voit avec stupeur cet homme (jui semble tomber du ciel; tous craignent que le guerrier terrible ne bondisse lui-même sur les murailles. Un assaut livré par le Soudan d'Egypte n'eût pas excité plus de confusion. Le bruit des armes, des cris perçants, les sons mêlés et confondus des cloches, des trompettes et des tambours ébranlent les airs. Mais j'attendrai un autre instant pour vous raconter la suite de cette histoire; je reviens à Charlema- gne, qui marche en toute hâte contre Rodomont alors occupé à égorger les Parisiens. Vous vous rappellerez qu'Ogier le Danois, Naymes, OHvier, Avin, Avolio, Bérenger et Othon entourent leur prince. Tous les huit frappent à la fois la cuirasse impénétrable formée de la peau écaillée d'un dragon. De même que le navire se redresse et déploie ses voiles après avoir résisté immobile aux vents impétueux de lOurse : tel Rodomont se raffermit sur les arçons après avoir soutenu un choc capable de renverser une montagne. Guy, Renier, Richard, Salomon, le traître Ganelon, le fidèle Turpin, Ango- lier, Angelin, Marc, Yvon, Hugues et Matthieu de Saint-Michel se joignent aux huit preux que j'ai déjà nommés. Odoard, Ariman, chevaliers venus depuis peu d'Angleterre, entourent aussi Rodomont. La forte tour assise sur un solide rocher des Alpes ne résiste pas mieux aux efforts de deux vents opposés et furieux, alors qu'ils déi'acinent les frênes et les sapins, que ne le fait aux coups de tant d'ennemis le superbe Sarrasin ivre de dédain et de sang. Sa vengeance, pareille à la foudre qui suit de près l'éclair, satis- fera bientôt sa colère. Hugues de Dordonne, qui le premier se trouve à sa portée, a, malgré son casque de fine trempe, la tête fendue jusqu'aux dents. Vainement les coups 'pleuvent sur la cuirasse écaillée, on dirait des piques d'aiguille sur une enclume. Cependant les giierriers ont abandonné le rem- part pour voler à la voix de Charles, au plus fort du danger. F^es Parisiens accourent en foule; leur courage renaît, tant la présence de l'Empereur a ranimé les esprits. Lorsque pour les jeux du cirque on enferme un taureau indompté dans la cage d'une vieille lionne accoutumée aux combats et en- tourée de ses honceaux, ceux-ci, d'abord effrayés par les cornes menaçantes et les mugissements de l'animal, se serrent près de leur mère ; dès que la lionne s'élance sur l'ennemi, les lionceaux rassurés l'imitent aussitôt : tous cherchent à s'abreuver de sang; l'un déchire les épaules, l'autre s'attache aux flancs du taureau. De même, du haut des fenêtres et des toits, les Pari- siens harcèlent le Sarrasin et font jileuvoir sur lui des nuées de flèches. Pareils à des essaims daboilles, la ]iopulace, les cavaliers, les fantassins encombrent la place ; il eût fallu au roi de Sarse plus de vingt journées pour tailler en pièces cette multitude, même réunie en un seul groupe. Voyant la foule grossir sans cesse et toujours immense, malgré les flots de sang, Rodomont ((tnnnence à songer qu'il icia bien de s'éloigner. Il pro- mène des regards terribles sur ces hommes (pii lui fermenl toute issue; mais il s'ouvrira un chemin. Soudain son èpêe tourn»»ie, et, obéissant à un CHANT XVHI. 189 instinct furieux, il se jette sur les Bretons rangés sous la bannière d'Ari- nian et d'Odoard. Celui qui a vu le taureau harcelé toute une journée par des chiens rompre les barrières, s'élancer au milieu d'une foule épouvantée et enlever avec ses cornes les moins agiles, celui-là seul peut se faire une idée des ravages que le roi de Sarse exerce dans les rangs des Anglais. D'un même coup il abat quinze ou vingt tètes et déchire la poitrine d'autant de guerriers. On eût dit qu'il élaguait des ceps de vigne ou des branches de saule. Son passage est marqué par des flots de sang, des crânes, des bras épars, des épaules, des lambeaux de chair. 11 recule, mais son visage ne décèle pas la crainte. Bientôt il arrive dans File, près de l'endroit où le rem- part s'éloigne des bords du fleuve. Les Parisiens, plus hardis, s'attachent à ses pas. Ainsi le lion généreux, poursuivi par les Numides et les Massiliens, se montre encore superbe dans sa fuite ; menaçant toujours, il ne se retire que lentement dans les antres de la forêt. De même Rodomont s'approche sans crainte du rivage, malgré les dards, les lances et les èpées. Trois fois, brûlant de rage, il rentre dans la ville et immole une foule de victimes. Enfin, la prudence lui ordonne de cesser le combat; il se précipite dans les flots et échappe au péril. Il nage tout armé, comme si le pesant acier n'eût été que du liège. Afrique, ne t'enorgueillis plus d avoir vu naître Annibal et Antée! Nul mortel ne saurait être comparé à Rodomont! Il touche l'autre bord, et son plus vif regret, en contemplant cette ville qu'il vient de tra- verser, est de ne l'avoir point brûlée et détruite de fond en comble. L'or- gueil et le dépit le dévorent ; il voudrait escalader de nouveau les remparts : il gémit et soupire. Mais un messager paraît le long des bords du fleuve et intei-rompt ses cruelles pensées : je vous dirai bientôt ce dont il s'agissail . pour le moment, j'ai d aulies choses à vous raconter. Il laut vous appreii- 190 ROLAND IL lilla \. dre ce quo fit la Discorde pour obéir aux ordres de l'Auge. Elle a uiissiou de susciter des querelles et des combats entre les plus braves chevaliers d'Agramant ; elle quitte les moines le même soir, après avoir recommandé à la Fi'aude d'entretenir parmi eux le trouble et la division jusqu'à son re- tour. Elle pense avoir besoin de l'Orgueil, et, comme il habite depuis long- temps le môme monastère, elle lengage à la su'ivre. Il y consent volontiers, et charge l'Hypocrisie de le remplacer chez les moines. L'implacable furie se met donc en chemin avec son digne compagnon; bientôt ils font la ren- contre de l'implacable Jalousie qui se rend au camp des Sarrasins avec un nain que la belle Doralice envoie à Rodomont pour l'instruire de son aven- ture. Je vous ai dit connu eut cette princesse était tombée au pouvoir de Man- dricard ; ce nain devait eu informer le loi de Sarse. Doralice compte sur le secours de Rodomont et sur sa soif de vengeance pour échapper aux mains de son ravisseur. La Jalousie, apercevant le nain, devine le but de son voyage et s'empresse de le suivre. La Discorde, charmée de la rencon- tre, est plus contente encore de savoir ses intentions ; c'est un excellent moyen pour exciter le roi de Sarse contre Mandricard ; elle espère trouver de nouvelles causes de querelles pour désunir les autres chefs. Accompa- gnées du nain, les deux affreuses aUiées s'approchent de l'endroit où Rodo- mont vient d'effrayer les habitants; elles trouvent le Sarrasin au moment où il sort du fleuve. A la vue du messager ordinaire de celle qu'il aime, le barbare sent flé- chir sa colère ; une douce sérénité brille sur ses traits. Loin de soupçon- ner l'affront qu'a souffert sa maîtresse, il s'approche gaiement du nain. « Eh bien, quelles nouvelles? lui demande-t-il, où t'envoie Doralice? ■ — La princesse n'est plus à toi, réplique le nain; elle est esclave et je ne suis plus attaché à son service. Nous avons fait rencontre, hiei", d'un chevalier discourtois qui l'a enlevée. » A ces mots, la froide Jalousie se glisse comme un serpent dans le cœur du roi, et le nain, continuant son récit, parle de l'attentat du "chevalier qui s'est emparé de Dorahce, après avoir massacré son escorte. La Discorde prend alors un caillou et un morceau d'acier, l'Orgueil jette une amorce sur le feu qu.i jaillit et allume un alfreux incendie dans le cœur de Rodomont. Il mugit, il soupire et semble menacer le ciel et les éléments. Ainsi, lorsque la tigresse, descendant de la monta- gne, voit sa tanière vide et ses petits enlevés, elle parcourt en rugissant le.«* bois, les plaines et les torrents. De même Rodomont, transporté de fureur, se tourne vers le nain. « Suis-moi, » lui dit-il ; et, plus prompt que le lézard, il traverse une plaine biùlée |)ar les rayons du soleil. Il n'a point de des- trier, mais il se pré])are à enlever, de gré ou de force, le premier qu'il ren- contrera. La Discorde, (jui devine sa pensée, souiit en regardant l'Orgueil. « Il faut, lui dit-elle, que le cheval dont il s'emparera fasse uaitre de nou- velles divisions. )) Dés lors elle a soin d'éloigner tous les coursiers, afin que Rodomont ne rencontre (jue celui qu'elle a choisi. Mais retournons vers Charlemagne. CHANT xviii. lyi Après la retraite du Sarrasin, l'Empereur fait éteindre l'incendie; il re- lorme ses bataillons et place des gardes dans les endroits les plus faibles Puis, avec le reste de son année, il ordonne une sortie par toutes les portes depuis Saint-Germain jusqu'à Saint-Victor. Chaque division reçoit l'ordre de se réunir en un seul corps au milieu do la vaste plaine qui s'étend en face de la porto Saint-Marcel. Ses instructions sont ponctuellement suivies; alors, de la voix il anime les combattants et donne enfin le signal de la bataille. Cependant Agramant, remonté sur un autre cheval, malgré les efforts des Chrétiens, lutte contre l'amant d'Isabelle; Lurcain etSobrin s'attaquent avec fureur; Uenaud, protégé parla fortune autant que par son courage, culbute et taille en pièces tout un escadron. Charles s'avance contre l'arrière-garde ennemie où flotte a bannière du roi Marsile; là se trouve l'élite des cheva- liers d'Espagne. L'Empereur met son infanterie au centre et ses cavaliers aux ailes, et commence l'attaque avec un tel fracas de trompettes et de tam- bours que l'air en est ébranlé. Bientôt les Sarrasins fléchissent; ils fuiraient sans l'arrivée de Ealsiron et de Grandonio, qui, plus haijitués aux dangers, paraissent avec Balugant, Serpentin et Ferragus. Ce dernier s'écrie d'une voix retentissante : « Mes compagnons, mes frères, tenez ferme, et l'ennemi ne j)ourra vous entamer. Songez à la gloire, à l'innnense butin qui vous attendent, si vous êtes vainqueurs; songez à la honte et aux périls qui vous sont réservés, si vous prenez la fuite. » Il dit, et brandissant une énorme lance, il fond sur Bérenger, qui combat l'Argaliffe et lui fait mordre la poussière. D'un seul coup d'épée il culbute huit chevaliers, et chacun de ses coups est mortel. Benaud, de son côté, fait un tel massacre des Sarra- sins, qu'il me serait impossible de dire le nombre de ses victimes; rien ne peut l'arrêter. Lurcain et Zerbin combattent avec autant de vaillance, el leurs exploits sont dignes d'une éternelle mémoire. Le premier fend la tète de Finadure, qui dirige les guerriers de Saffi, de Maroc et de Zamora. Le second immole Balastre, chef des troupes d'.Vlzei'be, que Tardoijuc guidait naguère. Mais il ne l'an! pas croire cpu' les Sarrasins soient inhabiles à mnnier la lance et l'épée. Je ne laisserai point dans l'oubli ceux tpii sont dignes de mémoire, et je signalerai surtout le roi de Zumara, Dardinel, le vaillant fils d'Almont ; d'un coup de lance il renverse Hubert de Melfort, Claude Dubois, Elie, Dauphin du Mont. Sous le tranchant de son glaive tombent haimond de Londres, Anselme de Stafi'ord et Pinamont. De ces se|»l t'iie- valiers quatre perdent la vie, un autre est blessé, les deux autres lestent privés de sentiment. Malgré tant d'efforts, la troupe de Dardiiud ne peut sou- tenir l'altatjue des Cbréliens, moins nombicux, il est vrai, mais mieux aimés, plus vaillants et mieux disciplinés. Les Maures de Znmaia, de Sue/, de Maroc et de Canaro iiremient la fuite; ceux d.VIzerbe laissent vnir leiu' eltioi; mais les prières et les menaces du jeune Daidinel les enqièchent de làclu i' pied. « Prouvez-moi, leur dit-il, (pu' la mémoire dAlmont vous est toujours chéi'e,et n'abandonnez pas son fils au milieu du danger! Laisserez-vous périr à la fleur de ses ans celui sur qui vous avez fondé de nobles es[)éi'autes? 19^2 noLA.ND FLPilELX. Voulez-vous donc mourir sans vous défendre, et nul d'entre vous ne doit-il revoir l'Afiique? Une fois en fuite, votre trépas est certain. Nous serons en- fermés entre des monts inaccessibles et la mer profonde, comment pour- rons-nous échapper à la mort? Ne vaut-il pas mieux tomber avec gloire que de nous livrer aux supplices et à la merci de ces Infidèles? De grâce, amis, restez fermes, conservez vos rangs, c'est pour vous la seule chance de salut. Tous ces Chrétiens n'ont, comme nous, qu'une tête, une vie et deux bras! » A ces mots, l'impétueux Dardinel tue le comte d'Athol. Le souvenir d'Almont ranime le courage des Africains; ils voient que la mort est préférable à une honteuse fuite. Guillaume de Burnick surpassait de la tête ses compagnons. L'épée de Dardinel la fait voler au loin, et la taille de l'Anglais est égale à celle des autres guerriers. Le malheureux Aramon de Cornouailles a le crâne fracassé. En vain son frère veut le sau- ver; Dardinel lui brise les épaules et lui fend la poitrine. Bugio a promis à sa jeune épouse de revenir près d'elle au bout de six mois... Dardinel le perce de part en part et le dispense de tenir son serment. Il voit alors Lurcain s'avancer après avoir immolé Dorchin et Gardon. Lurcain a coupé la gorge à celui-ci, l'autre a la tête fendue jusqu'aux dents. Allée, que Dar- dinel chérissait tendrement, fuit trop lentement et ne peut se dérober au trépas. Le fils d'Almont saisit une lance et court le venger. Il jure de con- sacrer à Mahomet, dans la grande mosquée, les dépouilles de son adver- saire. Franchissant alors l'espace qui le sépare de l'Écossais, il lui porte un cou|) toiiibU' cl lui piis;e sa lance au tiavors du coips; pulsi! ordonne à ses écuyers de prendre son armure. Connnoiit peindre la douleur d'Ariodanl! Cuninkiit oxinimcr son désii' d'envovei' aux enfers l'àme du menrtriei'! CHANT XVIII,- 193 Pourquoi la foule pressée des combattants vint-elle mettre obstacle à sa vengeance! Vainement il essaye de s'ouvrir un passage avec son épée; il heurte, culbute, renverse tout ce qui l'arrête. Dardinel, de son côté, essaye de le rejoindic; et, tandis que l'un extermine les chevaliers de France, d'Angleterre et d'Ecosse, l'autre massacre les Sarrasins. Le Destin ne veut point permettre qu'ils se rencontrent; il réserve à Dardinel un adversaire plus terrible, et ses arrêts sont inévitables. Renaud est près de là, Dardinel tombera sous ses coups. Mais c'est assez parler des combats mémorables qui se li\Tent dans l'Occi- dent. Il est temps de revoir Griffon, que nous avons laissé en proie à la colère, au milieu d'un peuple épouvanté. Noradin, averti du tumulte et de la fuite de ses sujets, prend mille archers et se fait ouvrir les portes de la ville. Griffon, débarrassé de la populace, se couvre pour la seconde fois de l'armure déshonorée. Non loin de là est un temple qu'entourent de foites nunailles et un fossé. Le paladin s'empare du pont, et calme, impassible, il attend sans crainte la troupe nombreuse de soldats qui sort des remparts; tous s'approchent en le menaçant et poussant de grands cris. Soudain il prend à deux mains sa formidable épée, s'élance et fait un grand ravage parmi les gueriiers de Noradin. Bientôt il se retire sur le pont, s'y repose un moment, puis se jette de nouveau sur les assaillants, frappe à tort et à travers, et renverse cavaliers et fa^^tassins. Les Sarrasins furieux redoublent d'acharnement; la multitude le presse et l'entoure; Griffon craint de suc- comber; déjà blessé à l'épaule et à la cuisse droite, il commence à perdre haleine. Mais la vertu protectrice des gens de courage touche Noradin en faveur d'un héros. A la vue de tant de guerriers renversés et couverts de blessures, qu'on dirait faites de la main d'un nouvel Hector, le roi de Da- mas s'aperçoit de l'injustice du traitement qu'il a fait subir à un brave che- valier. Il s'api)roclie, et, à l'aspect des cadavres entassés et du sang ipii remplit le fossé, il croit voir Horace lui-même disputant le pont aux Toscans. Pressé du désir de sauver la vie des siens en réparant une injustice, Nora- din s'avance vers Griffon et lui présente, en signe de paix, sa main nue et désarmée. « Je conviens de tous mes torts envers toi, lui dit-il; un manque de réflexion et des conseils pervers m'ont fait tomberdans une erreur que je regrette. J'ai fait subir au plus brave des chevaliers le traitement léservé au plus vil. La vaillance que tu viens de montrer efface la honte de l'affront (pie lu as subi ; cependant je veux, pour réparer mes torts, t'accorder de.> honneurs dignes de ma puissance; puissé-je te faire accepter des richesses, des villes et des châteaux ! Demande la moitié de mes États, et je le l'accorde en récompense du merveilleux courage (jui t'assure mon estime et ma fa- veur. Que nos mains soient unies en signe de fol et d'éternelle amitié. » A ces mots, Noradin descend de cheval et s'approche ûc Griffon en lui tendant la main. Le paladin, touché de tant de loyauté, dépose son épée; il oublie sa baine et sa colère et fléchit le genou devant le i-oi. A la vue de son sang (jui coule, le monarque oi'doime qu'on soigne ses blessures; puis il le fait conduiie dans la ville et lui offre l'hospitalité dans .hui nia- 194 ROLAND KULUKUX. giiifique palais. GrifCuii y (iGincurc [ìlusicurs jours avant de pouvoir l'c- prendre les armes. Mais laissons ce héros près du roi de Syrie et revenons vers Astolplie cl Aquilani. Depuis que Griffon a ([uillé Solinie, ces deux chevaliers n'ont point cessé de le chercher. Ils ont parcouru les saints lieux et tous les environs h ans découvrir ce qu'il est devenu. Enfin un pèlerin grec leur apprend qu'Origile, éprise d'un amour soudain, a rejoint dans Antioche un autre che- valier. Aquilani demande si celte nouvelle est parvenue jusqu'à Griffon ; el, sur la réponse ofliiniative du pèlerin, il ne doute plus du départ de son frère el de l'ohjet de son voyage. Griffon se rend à Antioche afin de châtier un rival el de lui enlever Origile. Aquilani ne veut pas rester loin de son frère. Saisissant ses armes, il prie Aslolphe de différer son retour en France, au palais de ses pères, jusqu'à ce que lui-même soit revenu d'Aii- lioche. Puis il s'achemine vers Jaffa el choisit la roule de mer connue plus pronq)te el plus sûre. H s'end)arque ; et, favorisé pai- le vent du midi, il dé- couvre, dès le jour suivant, la leri'e de Sur, puis Sukfet ; hientól il dépasse Beyrouth, Géhilé. Laissant à sa gauche l'ile de Chypre, il dirige la proue vers Tortose, Tripoli et le golfe d'Aïas. Le pilote cingle alors vers l'est, elle navire touche à l'einhouchure de l'Oronte : Aquilani fait jeter le pont, saute à terre el, moulé sui' un coursier vigoureux, il suit les rives du fleuve jus- qu'aux portes d'Antioche. On lui annonce (pie Martan el Origile se sont ren- dus à Damas de Syrie, où doit se donner un magnifique tournoi. Persuadé que Griffon est sur leurs traces, le héros, hrùlant de le revoir, part le jour inénic pour cette cité, mais il ne veut plusse conlieià la mer et se dirige vers Larisse et la Lydie, liieiilòl la riche et populeuse Al(>p s'est dérohée à leurs regards. L'Lternel, loujdui's pronijìt à récompenser les hons et à chàtiei' les méchants, permet (juil rencontre Marlau aux environs de Manuga. Le trai- CHANT XVll!. |K l'aborde avec respect et courtoisie; il lui exprime toute sa joie de la revoir et ils s'interrogent réciproquement sur le but de leur voyage. Astolphe ré- pond le premier qu'il se rend à Damas avec son ami pour assister au tour- noi où le roi de Syrie a convoqué toute la chevalerie. Marplnse, prom|»lt^ à saisir l'occasion de moissonner des lauriers, réplique sur-le-clianip : « Je vons suivrai à ces joutes. » Les deux paladins, charmés d'avoir une Ielle (•oni|)agne, arrivent à Danuis la veille du joui' niai'ijué pour l(>s l'èles el cherchent une hôtellerie dans l'un des faubourgs. Plus li-auquilles el mieux que dans le |)alais de Noradin, ils y premunii du rc^pos iu>i(u"au uioukmiI hù TAni'oi'e cpiille la couche du vieil époux (pTelle a chéri. Dès cpu' le soleil ré- pand sur le monde ses rayons lumineux, Mariiliise et les deux paladins se revôtcnl de leurs aimes, envoient dans la ville plusieurs écuyers; et, sa- chaul (pie NiU'adiii s'est déjà rendu sur la place du tournoi pour voir rom- pre l(>s lances, ils itarlent aussilôl. Ils péiiélre-it eiiscnuble dans la lice, arçon-, et A(piilaiil, doul récii est â pome touché, moi'd la poussière. Sansonnet, de sou còlè, culbute d'illustres et vaillants adversaires, l^a populace se disperse, et Noradin, plein de rage, voit Mar- CHANT XVI 11. 199 pliise dégagée emporter triomphante les deux casques et les deux cuirasses. Astolphe et Sansonnet suivent la guerrière ; tous les trois se dirigent vers leur logis par la porte de la ville qui est restée lilu'e. Les deux fils d'Oli- vier, honteux d'avoir cédé au premier choc, tiennent la tète haissée et n'osent se présenter devant Noradin. Toutefois ils remontent à cheval, et poursuivent leurs ennemis, accompagnés du roi et de ses chevaliers, tous déterminés à vaincre ou à périr. La lâche populace crie de loin : « Atta- quez ! attaquez! » Griffon joint les paladins au moment où ils s'emparent du pont. Alors, ce qu'il n'avait pu faire dans la lice, il reconnaît Astolphe à' la devise, au coursier et aux armes que ce héros portait lorsqu'il coupa le cheveu d'Orrile. Il s'incline avec politesse et demande au jeune duc quels sont ses compagnons et par quel motif l'un d'eux a pu faire au roi de Syrie l'outrage de jeter sur l'arène le prix du tournoi? Astolphe dit les noms 'B|^-ft;--r^4'!,.H.1 des lieux chevaliers, mais il ne sail rien de l'ainuire; il a dû [irendrela dé- fense de Marphise, qu'il avait accompagnée. Tandis qu'ils pai'lenl, Afpiilaiit s'approche, voit Astolphe et renonce à se venger. Lescheviiliers de Noradin surviennent et se tiennent à (jnelquc distance, attentifs au résultat de la con- férence. L'un d'eux, sachant l'arrivée de la célèbre Maridiise, se hâte d'en avei'lir Noradin. Il le supplie de les soustraire au sort le plus déplorable, cai' il serait plus facile d'échapper aux coups de Tisiphone et à la mort, (\\\o d'arracher l'armure des mains de la guerrière. A ce nom redoulaltle d(> Marphise, ipii, ménu^ de loin, faisait hérisser les cheveux des plus braves. 201 ROLAM) l-LTiIEUX. Noradin, convaincu de la vérité des paroles du chevalier, rassemble ses guerriers dominés par l'effroi. Griffon, Aquilani, Sansonnet et le fds d'Othon conjurent Marphise de mettre un terme à ces sanglantes luttes. Elle y con- sent; et, s'avançant avec fierté vers le roi : « Je ne peux comprendre, lui dit-elle, que vous offriez au vainqueur du tournoi des armes qui ne sont point à vous! Cette armure m'appartient; je fus un jour forcée de la dé- poser au milieu de la route d'Arménie afin de poursuivre à pied un larron qui m'avait offensée. Ma devise peut vous servir de preuve, la voici! » A ces mots, elle montre une couronne brisée en trois parties et gravée sur sa cuirasse. « Il est vrai, répond Noradin, que cette armure me fut livrée par un marchand arménien. Si tu me l'avais demandée, je me serais empressé de te la rendre, d'accord avec Griffon, et ce loyal paladin se fût fait un plai- sir de me l'offrir pour qu'elle te fût rendue. Qu'est-il besoin de reconnaître la devise? Une de tes paroles me suffit; d'ailleurs ces armes t'appartiennent à un nouveau titre, puisqu'elles sont le prix de ta valeur. Garde-les; je sau- rai offrir à Griffon une autre récompense digne de lui. » Celui-ci attache moins de prix à l'armure qu'à satisfaire le roi. « Seigneur, dit-il, je m'es- timerai trop heureux si vous m'accordez votre amitié. — L'honneur est pour moi, » pense Marphise, et elle offre à Griffon l'armure qu'elle finit par rece- voir de lui comme un don. Ils retournent alors en bonne intelligence dans la ville ; les joutes re- commencent et Sansonnet est proclamé vainqueur. Astolphe, les deux fils d'Olivier et l'altière Marphise n'ont point pris part à la lutte dont ils veulent laisser toute la gloire à leur compagnon. Après huit ou dix jours passés chez Noradin, au sein des fêtes et des jeux, pressés de revoir la France, ils quit- tent la cour du roi. Marphise, depuis longtemps jalouse de combattre les chevaliers de Charlemagne, s'éloigne avec les paladins. Sansonnet laisse son gouvernement de la terre sainte à un autre prince; et, après avoir pris congé de Noradin, ils marchent ensemble vers le port de Tripoli. Là se trouve un navire chargé de marchandises pour l'Occident. Le vieux capi- taine, né à Luna, reçoit le prix de la traversée pour eux et leurs équipages et ils s'embarquent parmi temps favorable; le zéphyr, présage d'une heu- reuse navigation, gonfle les voiles; bientôt ils sont loin du rivage. Le pre- mier port où le navire al)orde fait partie de l'ile consacrée à la déesse des Amours. Ils sont dans le voisinage de Constance, à Famagouste, lieu funeste dont l'air abrège la vie et ronge jusqu'au fer. Pourquoi la nature, si favo- rable à toute cette contrée, y laissa-t-elle un marais tellement infect que les navigateurs sont contraints de s'éloigner? Le pilote, forçant dévoiles, arrive devant Paplios. Mille échelles sont placées pour descendre sur ce dé- licieux rivage. Les navigateurs y sont attirés, les uns par le commerce, les autres par l'amour et le plaisir. Le terrain s'élève doucement depuis les bords de la mer jusqu'à la cime d'une montagne. Les myrtes, les cèdres, les orangers, les lauriers, les arbustes odoriférants, le serpolet, la marjo- laine, le safran, les lis et les roses embaument les airs, et le souITle des vents porte au loin sur les ondes ces suaves parfums. Un ruisseau, que CHANT XVIll, 201 formo une source limpide, serpente dans la prairie. On reconnaît que ce riant séjour est celui de la déesse des voluptés. Les femmes et les filles y sont plus attrayantes qu'en aucun lieu du monde. Les feux de Vénus yen;- brasent les jeunes et les vieilles; l'ardeur des désirs ne les quitte qu'avec la vie. On s'entretenait alors de l'aventure de l'ogre et de Lucine, que les voyageurs avaient apprise en Syrie. La princesse faisait, dit-on, ses prépara- tifs à iMcosie pour rejoindre Noradiii. Après avoir terminé ses affaires, le vieux patron lève l'ancre, déploie ses voiles et gouverne vers l'Occident. Un vent du sud-ouest les pousse vers la haute mer. Tout à coup le mistral, assoupi tant que le soleil est resté sur l'horizon, souflle le soir avec vio- lence. Les vagues grandissent, la foudre éclate; le firmament, déchiré par les éclairs, semble se briser de toutes parts. De sombres nuées rendent in- visibles les planètes et les étoiles; le ciel tonne, la mer nuigit. lue pluie mêlée de grêle, une affreuse tempête fondent sur les nautoniers; les té- nèbres, de plus en plus pi-ofondes, ajoutent à I'Iku icur de cette situation. Les matelots Intient avec toutes les l'essources de l'ari, le sifflet ai^u com- mande les manoMivres; les uns préparent les ancres, d'auti'es tendent les câbles et carguent les voiles : ceux-ci vi'illciil au gouvernail ou gi'impenl sur les mâts, ceux-là se hâtent de débarrasser le pont. La l'nreur de la tempête s'acci'oît au sein de cette nuit plus sombre et plus lugubre que celle des enfci-s. Dans l'espoir que les vagues seront moins foiles, le pilol(> tâche de gagner la pleine nuM'. Toujours il oi)pose la pi'ouc aux flots Inricux. Mais loin de s'apaiser au retour de l'aurore, la teuq)êle semble l'edoublcr avec le jour, s'il est lontefois peiniis de nonuner ainsi une faible clarté ini- 202 ROLAND FU HI EUX. puissante à chasser les ténèbres, et que les heures seules peuvent indiquer. Enfin le pilote, triste et aliattu, livre la poupe à l'effort des lames, déploie les basses voiles et s'abandonne à la merci des flots. Tandis que la fortune se joue de la vie des navigateurs, elle ne laisse point en repos ceux qui sont sur la terre. La France voit les Sarrasins et les chevaliers d'Angleterre se livrer de sanglants combats; Renaud ouvre et disperse les rangs ennemis. J'ai dit comment il a lancé Bavard contre Dardinel. A la vue de l'écu au.\ quatre quartiers d'argent et de gueules que porte le fils d'Almont, Roland juge que celui tjui se pare du blason des comtes d'Anglante doit être un paladin de haute vaillance. 11 s'avance; et, contemplant les cadavres amoncelés autour de Dardinel : « Arrachons, se dit-il, une plante dangereuse avant qu'elle n'ait acquis toute sa force. » Tous reculent et lui font place. A son aspect Chrétiens et Musulmans se sont retirés. De toute cette multitude, le sire de Montauban ne voit plus que Dardinel. « Jeune homme, lui crie-t-il, tu sauras que ce bouclier fut un présent fatal pour toi. Je verrai (si tu oses m'attendre) comment tu défen- dras ces nobles couleurs. Si ton bras ne peut me les disputer, il sera plus faible encore contre Roland. — Je t'apprendrai, réplique Dardinel, que je suis digne de posséder l'héritage de mes pères et capable de le conserver : ces armes m'auront valu plus de gloire que de dangers. Je suis jeune, mais il est difficile de m'intimider; tu ne m'arracheras ce boucher qu'avec la vie; et. Dieu aidant, je le garderai! J'espère, quel que soit mon sort, rester digne de mes aïeux. » A ces mots il court l'épée haute sur Renaud. Une sueur froide glace les Africains quand ils voient celui-ci se précipiter sur leur prince comme le lion furieux, qui, dans une prairie, bondit vers le jeune taureau encore inhabile aux joies de l'amour. Dardinel touche vaine- ment l'armet de Mambrin. Renaud sourit : « Tu vas éprouver, s'écrie-t-il, que mes coups sont plus sûrs que les tiens. » Il dit, pique Bavard, et, d'un coup de pointe, frappe Dardinel au milieu de la poitrine avec tant de force que le fer ressort par le dos. L'âme s'échappe avec le sang par cette large plaie et le corps de l'infortuné roule sur le sable. De même qu'une fleur, jeune et brillante, tranchée ])ar le soc de la charrue, se flétrit et meurt; tel encore que le pavot trop chargé de rosée qui s'incline et penche vers la terre : de même Dardinel, le visage couvert*des pâleurs de la mort, ferme sa paupière appesantie. Avec lui s'évanouit le courage des Sarrasins. Ainsi les eaux se rassemblent tant qu'elles sont contenues par une forte digue et débordent avec fracas quand cet appui leur manque; de même les Afri- cains, que soutenait l'exemple de Dardinel, s'enfuient de tontes parts à la vue de leur prince expirant. Renaud dédaigne les fnvards et l'enverse les plus braves. Ari, favoiisc du Ciel, je traversei-ai sans être vu le camp de Charles, maintenant li\rc au sommeil. Tu resteras à ton poste. Si 1(> (lt>slin a inar(|ué ma dernière lieuie. In l'ci'as <'Oiinailre mon sort; si je meurs sans pouvoir réussir, on saura dn moins (pic j ai voulu remplir un pieux devoir ! » Cloridan, surpris de trouver 204 ROLAM) FUUIRUX. dans son jeune ami tant de fidélité, de courage et d'amour, fait d'inutiles efforts pour le détourner de son projet. Médor est déterminé à périr ou à rendre la sépulture aux restes de son seigneur. Rien ne peut l'obranler ou le fléchir. (I Je te suivrai donc, reprend alors Cloridan; une mort honorable ne saurait m'effrayer. Et, d'ailleurs, pourrais-je vivre sans loi? J'aime mieux périr ainsi que de mourir en te pleurant !» Leur résolution prise, ils attendent que d'autres gardes les aient rempla- cés; puis ils partent, franchissent les fossés et les barrières, et pénétrent dans le camp des Chrétiens. Tout repose, les feux sont éteints; chefs et sol- dats, pleins de sécurité, sont plongés dans un profond sommeil. Quelques- uns, endormis par l'ivresse, sont étendus au milieu des bagages et des ar- mes. Cloridan s'arrête et dit à son ami : « Cette occasion de vengeance n'est point à négliger! il faut punir de mort les meui'triers de notre malheureux prince : sois attentif, écoute, observe les alentours, et je vais, avec mon épée, t'ouvrir une large route au milieu de leurs rangs ! » A ces mots, il en- tre dans la tente où dort Aljihée, savant astrologue et médecin, arrivé de- puis un an à la cour de Gharlemagne. Sa vaine .science, qui l'a toujours trompé, lui sert peu. Il s'était promis une longue vieillesse près de sa IVunne, et le fer homicide lui coupe la gorge. L'adroit Sarrasin innnole ipiatie autres guerrierssans leur laisser le temps do pousser un cri : Tni'piu n'a point conservé leurs noms, perdus dans la nuit des siècles. Palidon de Moncalieri est égorgé entre deux coursiers; puis Cloridan s'approche de Crillon, dont la tête re- pose sur un tonneau que l'ivrogne a vidé; taudis qu'il savoure un paisible CHAiM XVIII. 205 soiniaeil, le païen lui tranche la tête; par une niènie l)less;ure coulent des flots de sang et de vin; le corps en est plein ; Grillon rêvait qu'il buvait en- core lorsque la mort est venue le saisir. Un Grec, un Allemand, Andropon et Conrad, tombent du même coup. Tous deux ont passé une partie de la nuit sous un frais feuillage, tenant une coupe ou des dés à la main. Que n'ont-ils continué leu.v jeux jusqu'au retour de l'aurore ! Mais si l'homme connaissait l'avenir, quel serait sur ses jours le pouvoir du Destin! Tel qu'un lion, amaigri par la faim et la soif, égorge, déchire, met en piè- ces et dévore le troupeau dont il a forcé la bergerie, Cloridan massacre sans pitié une multitude endormi. Médor, qui n'a point rougi son fer de ce sang obscur, s'approche du pavillon où le duc d'Albret tient dans ses bras sa maîtresse endormie : ils sont étroitement enlacés, l'air ne pourrait se faire jour entre eux; Médor leur abat la tête du même coup. Douce mort! heu- reuse destinée! Leui's âmes s'envolent unies, comme leurs corps l'étaient par l'amour ! Un instant après, Méilor tue les deux fils du comte de Ulandi'e Ai(lali(pie et Malinde. Peu de jours auparavant, Charles lesanna chevaliers, et ajouta des lis à leurs armoiries, en les voyant revenir d'un combat, vain- (jneurs et tout souillés de sang et de poussiéi'c. Ils devaient aussi recevoir des baroimics dans la Frise. Déjà les deux pa'iens louchent aux tentes de l'Empereur; là, veillait tour à tour un des redoutables pairs. Jugeant impossible que tous les paladins se soient livrés au sonnneil, Cloridan [uend la route la plus sûre et Mé- dor le suit. Médoi' et ^ttn ami renoncent à un riclu- hulin cl soiigeni 2{){j liULAM) FUIUKUX. à leur [iropie .--nlul. Kiiliii ils ariiveiit au milieu du chaiiip de bataille, où le faible el le puissant, le prince et ses vasseaux, confondus avec les coursiers, sont baignés dans une mer de sang, parmi les débris des arcs, des lances, des épées et des boucliers. Cet horrible mélange de cadavres amoncelés eût rendu iiupossible toute recherche avant l'arrivée du jour, si la lune, écartant de sombres uuages, n'eût donné quelque clarté. Médor élève un i)ieux regard vers l'astre des nuits : « 0 déesse, s'écrie-t-il, toi que nos pères ont adorée sous le nom de Triforme, toi qui par ta beauté régnes aux cieux, sur la terre et dans les enfers; toi qui d'un pied agile parcours les forêts sur les traces des monstres et des bêtes fauves, daigne m'iudiquer fa place qu'occupe mon maitre, adorateur pendant sa vie de tes divines vertus! » Soit par hasard, soit que la lune fût sensible à sa voix, la i.uée s'ouvre, el la déesse paiail non moins Inillanle t|ue la nuit où, ilé- liuuillée de tout voile, elle se jeta dans les bras d'Endyniiiui. .Vux regards des deux païens se montrent Paris, les deux canq)s, la plaine et les collines. Dans le lointain sont deux montagnes : Moiitlhéry à gauche, à droite le nidut (les Marlvrs. Les rayons send)lent même tomber plus éclatants à l'en- ilroit où repose le ills d'.Vlmon. Médor, baigné de lai-mes, s'avance vers ce- lui qu'il reconnaît aux couleurs blanches et vermeilles de son bouclier, il arrose de ses pleurs le visage de Dardinel : son attitude est supi)lianle; ses plaintes oui tant de douceur que les vents se seraiorit arrêtés pour l'enten- dre. D'une voix basse et à peine distincte (non qu'il redoute la mort, mais il ciainl d'être arraché à ses pieux sonis), Médor appelle Cloridan ; ils char- gent sur leurs épaules le cadavre du prince, el s'éloigiieut rapidement avec leur précieux fardeau. Déjà le (lien de la liniuéie l'ail pâlir les étoiles 1 1 chasse les téiiél)res; l'ar- GUAM XV III. '2o: dt'iit Zt'ibiii, qui 11 a i>oiiit cédé au sommeil, revient au camp après avoir poursuivi les Maures. Les chevaliers qui l'accompagnent aperçoivent de loin les deux amis, et, jaloux de les saisir, ils s'élancent en foule. « 0 mon frère, dit Cloridan, abandonnons ce corps et tâchons de fuir; il ne serait point sage de sacrifier deux vies au salut d'un cadavre. » En disant ces mois, il se débarrasse de son fardeau, ne doutant point que Médor n'imite son exemple. Mais le jeune homme, plus dévoué au prince, le garde sur son dos; Cloridan s'éloigne précipitamment, persuadé que son ami le suit, : lui dit-il. Il a saisi h- jeune Ikiiiiuic \r,iy ses lilonds clit'Vt'ux el reiilraiiic pdiir I iinniolcr. M.iis ses regards s'ai rrlciil avec pitié sur ce gracieux visage; Médoi' l'inipldre cl le supplie : « Ah! scigueni', s'éci'ie-t-il, c'est au nom de voire Dieu «pu- je sollicite la faveur d'ensevelir le coi'ps de mon infortuné prince; je m; vous demande pdini ,uitre chose, car je licndiMis nioins à la vjc si je n'avais à remplir un devoir sacré. Vous pourrez ensuite, aussi cruel que Créon le Thébain, disperser mes membres dédiirés l't les livrer à la voiacité des oiseaux de proie et des bètes féroces. Ah ! laissez-moi confier à la tond)e les dépouilles du vaillant Dardinel ! » Ainsi parle Médor, et sa voix touchante eût attendri les monts et les rochei's. Zerbin est énni. Dans cet instant un barbare chevalier, sans respect pour smi prince, ploiii:c sa lance dans la 210 RoLAMi FURIEUX. puitrine do Médor. Iriilé de celle barbarie, Zerbin, qui voit tuiuber le jeune boinme pâle et mourant, s'écrie : « Tu seras vengé! » Et, rouge de colère, il poursuit le meurtrier, qui, par une fuite rapide, évite un juste châtiment. A la vue de son ami expirant, Cloridan sort du taillis et se montre à décou- vert. Plein d'une aveugle rage, il s'élance le glaive à la main au milieu des cavaliers, moins pour le venger que dans l'espoir d'une prompte mort. Bientôt son sang rougit la terre; ses forces l'abandonnent et il tombe sans vie près de son cher Médor. Les Ecossais suivent leur prince, que la colère emporte à travers les bois, et abandonnent le cadavre de Cloridan. Médor, dont le sang s'échappe par une large blessure, eût péri s'il ne se fût poinl trouvé un prompt secours. Vne jeune fille d'une grande beauté s'approche de lui : ses vêtements sont ceux d'une bergère; mais son air est noble el son visage plein de majesté. Connne il y a longtemps que je ne vous ai parlé d'elle, vous aurez poul-ètre de la peine à reconnaître l'aimable Angélique, l'illustre fille du grand kan de Cathay. Depuis qu'elle a recouvré l'anneau dérobé par Brunel, cette belle, bravant l'univers, voyage seule, dédaignant toute protection et rougissant de s'èlre humiliée devant Sacripant et le comte d'Angers. Ce qui augmente son dépit, c'est le souvenir d'un moment détendre faiblesse pour Renaud, qu'elle trouve indigne d'elle. Mais l'Amoui-, irrité de sa folle arrogance, place une flèche sur son arc, se tient caché près de Médor et attend en silence que l'orgueilleuse soit à sa portée. A l'aspect de ce jeune honniic bic-si', (jiii, prés de rendre le dernier soupir, se plaini moins (le son sort que de savoir le corps de son prince privé de sépulture, une douce pitié saisit le cœur de la belle insensible ; le récit de Médor l'al- leiidril encore davantage. Elle coimait les secrets de la chirui-gie; dans l'Inde, cet ail respecté est transmis par le père à .'^on enfant. Résolue à em- ployer le suc des plantes pour sauver les jours du jeune Sarrasin, elle se souvient d'avoir vu ;ui hiìI'umi de la |uairie voisine une lu rbe salutaire, le 4,-' » ^^?- MF.DOH BLKSSÉ- SliCOUKl l'Ail 1 NK .IlilM'. FILLI'. !•. '21(1, CHAM XIX. 211 dictiuiie ou la panacée, ou toute autre plante qui arrête le sang et calme la douleur des blessures. Elle court la cueillir et revient près de Médor. Sur son chemin elle rencontre un berger à cheval qui cherche sa génisse échap- pée depuis deux jours; elle le conduit près du lieu où la terre est humide de sang. Descendue de son palefroi ainsi que le berger, elle presse l'herbe entre deux cailloux, en reçoit le suc dans ses blanches mains, le verse dans la plaie et frotte la poitrine, le ventre et les flancs du blessé. Ce remède énergique rend à Médor quelque force, le sang ne coule plus, et le jeune Maure peut monter sur le cheval du berger. Mais il ne veut point s'éloigner sans avoir donné la sépulture à son prince et à Cloridan. 11 suit alors celle (pii l'a sauvé. La tendre AngéUque désire rester dans l'humble demeure du berger jusqu'à l'entière guérison de son protégé, tant est grande sa commi- sération ! Bientôt les grâces et la beauté de Médor ont embrasé son cœur, qui, déchiré comme par une lime sourde, est en proie à l'amour. La cabane du berger et de sa famille est à l'entrée de la forêt, dans un vallon que forment deux montagnes. Les soins d'Angélique ont amené une prompte guérison; mais, atteinte elle-même par un trait invisible que lui décoche le petit archer ailé qui se cache dans les yeux et la blonde cheve- lure de Médor, la reine de Calhay éprouve les effets d'une blessui'e plus dan- gereuse. Un mal de plus en plus terrible la consume ; mais, oubliant ses souffrances, elle ne s'occupe que de celui qu'elle veut guérir. A mesure que la plaie du Maure se referme, la blessure d'Angélique s'ouvre et s'aigrit; il recouvre la santé, elle languit, froide et brûlante tour à tour; il semble renaître, elle dépérit : ainsi l'on voit la neige tombée à la fin des frimas se fondre aux premiers rayons du soleil. Pour elle le trépas est certain si les joies de l'amour ne viennent calmer la fougue de ses désirs. Déjà elle ne peut plus attendre qu'un aveu vienne la satisfaire. Dédaignant les lois de la pudeur, d'une voix hardie, d'un regard audacieux, elle sollicite la guérison de ces maux, dont Médor est l'auteur sans doute involontaire. 0 comte Uoland! ô roi de Circassie ! que vous sert d'avoir tant de valeur et tani di; renoramée? Quelle est la récompense de tant de gloire? Âvez-vous jamais obtenu la moindre faveur en récomiionse des exploits merveilleux ipu' vous avez accomplis pour elle? 0 Agiican, si tu pouvais revenir à la vie, (pieUe serait ton humiliation, toi qu'elle accabla de ses mépris, de ses dédains! Ferragus, et vous, mille autres, qui exposâtes cent fois votre honneur et votre vie jiour cette belle, (pi'il vous serait cruel delà voir se jeter dans les bras de .Médor! Klle lui offre celle fleur, jiure encore, celle llenr du j.irdin nu'i'veilleux cpic md aulre n'a pu fouler! Cependant, pour cacher en partie sa faiblesse, on célèbre sctus le in>-li- (pu' toil, avec l'Amoui- pour témoin, la cérémonie sainte du iiiaii,ii:(v Pen- dant plus d'un mois ils se livrent à de doux plaisirs; sans cesse piés de son éjioux, les yeux toujoui's attachés snr les siens, Angélicpie voit renaître sans cesse et ses désirs et ses transports. Dans la cabane, sous les ombrages, le soir et le malin, au bord des ruisseaux, sur la verle pelouse, partout Médoi' està ses côtés. Pour se dérobei' aux brûlantes ardeurs du midi, tous deuX 212 • r.OLANI) FURIKUX. se retirent dans une grotte aussi discrète, aussi dêlicieuse,que celle qui pro- tégea les amours d'Énée et de Didon, fuyant l'orage. Dans des moments plus tranquilles de cette perpétuelle félicité, ils graventjeurs noms sur l'écorce d un arbre dont le feuillage épais couvre le limpide cristal d'une fontaine. Avec la pointe d'un couteau ils les gravent encore sur les rochers les moins durs. Ainsi, de toutes paris on voit entrelacés de mille manières les chiffres d'Angélique et de Médor. Knfui la belle léfléchit qu'elle a fait un assez long séjour dans la cabane du pasteur; elle pense à retourner aux Indes, pour placer sur la tète de Médor la conrohne de Cathay. Depuis longtemps elle porte un bracelet d'oi- enrichi de magnifiques pierreries; c'est un présent du sire d'Angers. Jadis Morgane l'avait offert à Zéliant, qu'elle retenait captif au fond du Lac; mais lorsque le vaillant comte eut rendu ce prince à la tendresse de sou père Monodaiit, Zéliant donna son bracelet à Roland, qui, [)l(Mn du souvenir de sa maiti'esse, et dans l'espoir de le lui présenter, souffrit qn on ratlacliàt à à son bias. La belle portait ce gage, moins par amoui- pour le comte que j)our son incomparable richesse. Elle parvint à le coiiservei' au milieu de l'île des IMeurs, alors que des honmies crnels et inhospitaliers l'exposaient toute nue à la voracité de l'orque. Vous dire connnent elle s'y prit me se- rait im|)ossii)le. Angélique le donna au berger età sa femme pour les remer- cier de leurs soins et de leur hospitalité, et bientôt, accompagnée de Médor^ elle se (lirig(>a veis l(>s montagnes élevées qui séparent la France de l'Es- pagne. Elle complail attendre qnelques jouis à Barcelone ou à Valence (pi'nn vaisseau partit {xuir l Oiieiil. De l'auti-e côté des monts, ils découvri- rent au delà de (lirone la vaste mei-, doni ils snivirtMit les bords à main gauche, eu prenant la route de Barcelone. Avant d'atteindre cette ville, ils ANC.I'LIQIK KT IIEDOR TIUÇANT LEURS CIllbM" RIÌS. p. -1\± ClIAXT XIX. 215 aperçurent près du rivage un homme dont le visage, la poitrine et le dos étaient souillés de sang et de poussière. A l'aspect des deux amants, cet in- sensé se précipita sur eux de même qu'un dogue s'élance sur les étrangers. Mais il est temps que je vous eiitretienne de Marphise, de Griffon, d'Âqui- lant et des autres guerriers qui luttent contre les flots en fureur. Le destin les menace de ses coups. Durant trois jours, les vagues monstrueuses et les vents déchaînés ont brisé les huniers et les cordages. On jette ces tri.s- tes débris à la mer. L'un cherche vainement sur sa carte à retrouver, aux lueurs d'une petite lanterne, la route qu'il faut suivre ; un autre se lient à font de cale; celui-ci reste à la poupe; celui-là veille à la proue ; les hommes de garde retournent à chaque demi-heure les sai)liers afin de juger de la marche du vaisseau. Puis, rassemblés autour du pilote, ils tiennent conseil. L'un d'eux prétend que l'on n'e.st pas loin des dunes de Limisso, l'autre qu'on est prêt des rocs dangereux de Tripoli, si funestes aux navires; un matelot aftirme à ses compagnons elTrayés que le vaisseau va se perdre sur la còte de Satalie. Ainsi les opinions diffèrent, mais tous éprouvent la même inquiétude. Le troisième jour, la mer est plus terrible encore et la tempête nuigit avec plus de fui'cur. Une lame emporte le gouvernail, puis une autre enlève la barre et le matelot qui la dirige. Il eût fallu un cœur de marine ou d'acier pour résister à la crainte; l'intrépideMarphise elle-même a pâli. On voue des pèlerinages au mont Sinai, à Saint-Jacques de Galice, à Chypre, à Rome, au Saint-Sépulcre, à la Vierge d L tine et à tous les saints lieux. .Mais le navire continue de s'élever jusqu'aux mu>s ou de desceiulrc dans l'abime. Le pilote fait couper le mât d'artimon ; on jette les caisses et les ballots, on abandonne aux (lots les objets les plus précieux afin d'alléger le vaisseau ; 214 ROLAND FURIEUX. ceux-ci pompent l'eau qui l'envahit, tandis que d'autres réparent les fentes et les crevasses. Après quatre jours de fatigues et d'angoisses, au moment où la mer semblait triompher de tous les efforts, elle suspendit tout f\ coup sa furie. La lueur du feu Saint-Elme, si désirée, est 1 heureux présage d'un temps plus calme ; on la voit se jouer sur une corniche de la proue, car il ne restait ni antennes ni mâts. A la vue de cette flamme éclatante, les mate- lots tombent à genoux en demandant au Ciel une moi" tranquille. La tem- pête a cessé ses fureurs, l'aquilon et le mistral se taisent ; le vent du sud- ouest s'empare des flots, son souffle impétueux entraîne le navire avec la vi- tesse du faucon qui fend les airs. Craignant d'ètie poussé jusqu'aux limites du monde ou d'être submergé, le pilote fait attacher à l'arrière du vaisseau de longs et forts câbles, auxquels les ancres sont suspendues ; celte ma- nœuvre ralentitla marche des deux tiers. Il peut alors s'éloigner de la terre, tandis, que le feu Saint-Elme se montre à la proue comme un gage de sé- curité. Ils arrivent sur la côte de Syrie, dans le golfe de Laïas, et contemplent une grande cité que défendent deux forteresses placées à l'entrée du port. Le pilote pâlit en reconnaissant ce rivage, qu'il fallait éviter. Mais comment y réussir avec un navire hors d'état de tenir la mer, privé de ses vergues, de ses mâts, sans pont et sans galeries? Aborder, c'est affronter la mort ou l'esclavage, car tous ceux que le hasard a conduits sur ces bordsy ont perdu la vie ou la liberté. Il redoute aussi que les habitants ne viennent sur leurs navires assaillir le vaisseau, plus incapable encore de faire résistance que de naviguer. Tandis que le pilote reste indécis, Astolphe lui demande la cause de son hésitation et le motif qui l'empêche d'entrer au port. Le vieillard lui répond que ces côtes sont lijabitées par des fenmies cruelles dont la cou- tume, depuis de longues années, est de faire esclaves ou d'égorger les navi- gateurs. Pour échapper à un sort funeste, il faut vaincre en champ clos dix chevaliers ou triompher, dans le cours d'une même nuit, de dix jeunes vierges. La première victoire serait inutile pour celui qui succomberait dans la seconde épreuve. Son arrêt serait irrévocable et ses compagnons seraient forcés de cultiver la terre et de garder des troupeaux. S'il est vainqueui" dans les deux luttes, ses amis recouvrent leur liberté, mais il perd lui-mènu^ la sienne en devenant l'époux des dix jeunes tilles dont il a triomphé. Astol- phe ne peut s'empêcher de rire en écoutant cet étrange récit. Marphise et Sansonnet arrivent avec les deux fils d'Olivier, et le pilote leur répète ce qu'il vient de raconter aux paladins. « Je crains moins, leur dit-il, la fureur des flots que le joug odieux de la servitude. » Les matelots et les autres pas- sagers partagent cet avis. Marphise et ses amis préfèrent la terre aux ondes; ils affronteront cent mille épées plutôt que les vagues en courroux; redou- teraient-ils une contrée où leur salut dépend de luttes et de combats? Ils désirent donc d'aboi'dei", Astolphe surtout, (pii compte sui' la puissance de son cor pour dispei'ser tous les assaillants. Parmi les vovageurs, les uns ap- prouvent, les autres repoussent (H' |)rojet. Kiilin les premiers, plus nom- breux, l'orcent le piiolc à se dirigtM' vers le pori. |tès (pi'ils sont en vue de CHANT XIX. •215 la ville, une grande galère, montée par d'habiles matelots, cingle vers le vais- seau où se débattaient tant d'avis contraires. La galère attache sa proue à la poupe du navire et le prend à la remorque. Les cinq guerriers, couverts de leurs armes, tirent leurs épées et rassurent le pilote et leurs compagnons de voyage. Le port, demi-circulaire, a quatre milles enviion de tour et est à l'abri des vents autres que celui du sud. C'est aux extrémités du croissant (pu^ se trouvent les deux forteresses. La cité s'élève en amphithéâtre sur le penchant d'un coteau. A peine le navire est-il arrivé, que six mille femmes, bien armées et l'arc en main, se déploient sur le rivage. De foites chaînes et des galères ferment l'entrée du port et toute retraite .au navire. L'une d'elle, aussi vieille (pu^ la mère d'Hector ou la sibylle de Cumes, appelle le pilote et lui demande quelle est l'intention de ceux qu'il amène; ils n'ont (pi'à choisir entre la mort et lesclavage. k Cependant, ajoute-t-elle, s'il est parnn eux un homme assez intrépide pour lutter en clianq) clos contre dix de nos chevaliers et pour servir d'époux la nuit suivante à dix jeunes vierges, nous le reconnaîtrons pour notre roi et vous serez libres de continuer votre voyage. Si votre champion est vaincu par les nôtres, ou s'il se tire mal de la seconde épreuve, il périra et vous resterez nos esclaves. » Loin d'inspirer de l'effroi aux paladins, ainsi qu'elle l'avait espéré, la vieille femnu^ anime leur ardeur. Tous, jdeins d'assurance, se flattent de triompher dans cette double épreuve; et Mar|)hise, qui ne peut tentei- la seconde lutte, a foi en son épée et en son courage pour s en dispenser. Ils chargent le patron de répondre que plusieurs d'entre eux se proposent de soutenir le combat dans la lice, en plein jour, et de courii' les hasai'ds de la lutte noclui'iie. Le navire s'approche, on jette les grapins, le pont est lancé; les |»ala(lins, tenant leurs couisiei's pai- la bride, metleul pied à leri'e el 216 ROLAND FUUIELX. traversent la ville au milieu d'une foule de jeunes filles à la mine alliçre, qui parcourent les rues à cheval et se livrent à des joutes guerrières. Dans toute la contrée il est défendu aux hommes de ceindre l'épée, de chausser les éperons et de manier le fer, excepté les dix (jui doivent soutenir le com- ])at. Tous les autres ont la démarche efféminée et se servent de la navette, de l'aiguille, de la quenouille et des fuseaux; ils portent de longs hahits de femme : quelques-uns traînent une chaîne, labourent la terre ou gardent les troupeaux. On voit peu d'hommes dans la ville et dans les campagnes; on en compte à peine cent pour mille femmes. Les paladins conviennent de s'en rapporter au sort pour désigner celui qui devra tuer les dix champions. Si Marphise doit être victorieuse dans la première lutte, il est impossible qu'elle songe à tenter la seconde. Us veulent écarter son nom; mais la gaier- rière ne saurait y consentir, et bientôt le sort la choisit. « Je périrai plutôt que de subir l'esclavage, dit-elle; avec cette épée (et elle montrait le fer suspendu à son baudrier), je saurai triompher des plus grands obstacles, de même qu'Alexandre trancha le nœud gordien. Désormais, et jusqu'à la fin des siècles, aucun étranger ne se plaindra des femmes de ce pays. » Les paladins, ne pouvant refuser à Marphise ce que le sort lui avait accordé, re- mettent leur salut entre ses mains. La guerrière, couverte de ses armes, se dirige vers la lice. Sur le sommet de la colline est une vaste place circulaire, qu'entourent à l'intérieur des gradins réservés aux spectateurs des joutes, des chasses et des jeux publics. Quatre portes d'airain en ferment l'entrée. Une immense multitude de femmes armées se rangent sur les gradins; puis on introduit Marphise, montée sur un superbe cheval gris-moucheté, dont les foi mes sont bt'llos, lair fier et le regard plein de feu. Le roi de Damas la choisi entre mille, comme le plus beau, le plus rapide et le meilleur de ses coursiers. .Marphise se présente dans l'arène par la porle du sud, au mo- CHANT XIX. 217 ment où le soleil atteint le milieu de sa carrière; le son aigu des trompettes annonce son arrivée. Au même instant les dix champions entrent par la porte du nord. Leur chef semble seul plus redoutable que les neuf autres réunis. 11 monte un vigoureux cheval entièrement noir, à l'exception de la tête et du pied gauche de derrière, où se montrent quelques taches blan- ches; ses armes, pareillement noires, attestent que son âme est aussi éloi- gnée du bonheur que les ténèbres le sont de la lumière. A un signal donné, neuf des champions fondent la lance baissée contre Marphise; mais leur chef, plus jaloux d observer les régies de la courtoisie que d'obéir aux lois du pays, reste immobile. Le coursier de Marphise part avec vitesse; la guerrière baisse sa lance, arme si lourde que quatre hommes auraient peine à en soutenir le poids. Son air terrible fait pâlir mille visages et tressaillir mille cœurs. Le premier qu'elle frappe est percé aussi aisément que s'il eût été nu ; le fer déchire la cuirasse, la cotte de mailles et l'écu garni d'un acier épais, traverse la poitrine et ressort d'une coudée derrière le dos. Marphise le laisse rouler dans la poussière et se précipite sur un autre, qu'elle renverse; un troisième a les reins brisés; tous les deux expirent, et la guer- rière passe au milieu de ses adversaires comme un boulet qui ouvre les es- cadrons. Plusieurs lances se brisent sur sa cuirasse sans l'ébranler. Ainsi les murailles d'un jeu de paume reçoivent immobiles les balles lancées par les joueurs. Les plus rudes coups ne peuvent rien contre cette cuirasse rou- gie au feu des fers et trempée dans les eaux de l'Averne! Marphise, parvenue à l'extrémité de la lice, arrête son cheval, fait volte-face, fond de nouveau sur ses adversaires épouvantés et les met en fuite, les égorge et rougit son glaive de leur sang; elle fait voler la tête à l'un, à l'autre les bras : elle coupe un troisième en deux par la ceinture, de manière que le buste tombe à terre, tandis que les cuisses et le tronc restent à cheval; on dirait, à les voir, un de ces ex-voto d'argent ou de cire que les pèlerins et les dévols suspendent en actions de grâces devant les images des saints. Un seul reste encore debout : la guerrièic le poursuit et sépare la tète du cou de façon qu'aucun chirurgien neùt pu les réunir. Enfin les neuf champions sont tiu^s ou blessés si gi'iévemeiit (ju'ils sont lims d'élal désormais de continuer la lutte. Le clunaliei' noir, clief de cette troupe de dix guerriers, s'est abstenu de cond)attre, car il regarde comme une lâclieté d'attaquer ainsi un seul nd- vei'saire. Dès qu'il voit la défaite de ses compagnons, il s'avance ])()ur prou- ver que la générosité et non la crainte l'ont l'éteini jiiMiuaUns. 11 lait signe qu'il désire prononcer quebpies mots avant d'engager la lutte; et loin de soupçonner (pie la main d'une fennne ait i»orté de si rudes coups : « Che- valier, dit-il à Maiphise, tu dois être las de ce combat; il serait peu géné- reux à moi de profiter de ton épui'^ement. Repose-toi jusqu'au lever du soleil, puis reviens ici : la victoire maintenant serait poui" moi sans honneur. — Je suis depuis longtemps endurcie aux fatigues, répond Marphise; cette lutte de courte durée ne m'a point ôtè toutes mes forces et j'espère te le prouver. Je te rends grâces de ta courtoisie, mais à cette heure peu avancée 2IS ROLAND FI RI EUX. jo ne saurais mo retirer sans combattre. — Tu seras satisfait, réplique le chevalier; que ne puis-je aussi facilement obtenir la réussite des vœux se- crets de mon cœur! Tâche de ne point trouver cette journée plus courte que lu ne penses. » A ces mots il fait apporter deux lances énormes, ou plutôt deux grosses antennes; il donne l'une d'elles à Marphise et garde lautre- pour lui. Tous les deux se préparent à courir et attendent le signal; la terre, les airs et l'onde retentissent de sons éclatants. Les spectateurs, le regard fixe, les lèvres immobiles, retenant même leur haleine, suivent avec attention les mouvements des deux adversaires. Marphise cherche à désarçonner d'un seul coup le chevalier noir, qui vise à la tuer. Les lances, d'un chêne ro- buste, volent en éclats ainsi que de faibles roseaux. Les coursiers ont fléchi les jarrets comme si le tranchant d'une faux les eût abattus, mais les deux adversaires sont également prompts à se dégager. Marphise, qui toujours du premier coup jette ses adversaires hors des étriers, s'étonne de trouver une telle résistance ; elle est comme folle de rage en se voyant à terre pour la première fois. Le chcvaHer noir, de son côté, n'est pas moins sur- pi is de sa chute. Mais ils ont à peine touché la terre et déjà ils se relèvent pour continuer la lutte, lisse frappent d'estoc, détaille, évitent ou parent les attaques, tantôt avec leurs épées et tantôt avec leurs boucliers. Les coups qui portent font retentir les airs, les autres produisent un sifflement aigu. Les cuirasses, les casques, les boucliers sendilent impénétrables. Le bras du chevalier, celui de la guerrière sont également terribles; de part et d'autre l'acharnement est le même. Où trouver deux adversaires plus hardis et plus intrépides? Ces deux champions ont toute l'adresse et tout le C()ura;;e qu'il est possible d'imaginer. Les dames, attentives à ce rude com- bat, voient que la force des deux guerriers ne s'affaiblit pas ; elles les pro- clament les meilleurs chevaliers de la terre; leur vigueur est au-dessus de celle des moi tels! n H est heureux pour moi, pense Maiphise, que ce che- valier ne se soit pas joint à ses compagnons. Aurais-je pu leur résister, quand je me défends avec peine contre lui seul? » Telles sont les l'éflexions de la guerrière, et son glaive n'est point oisif. « Vi-aiment, se dit le guei'rier noir, je dois bénir le sort de ce que mon adversaire n'a point pris de repos , malgré la fatigue de ses premières luttes, il peut encore me disputer la vic- toire; qu'eût-ce été si nous avions attendu au lendemain? Je suis trop heu- reux (ju'il ait repoussé mon offre. » Le combat se prolonge jusqu'à l'heure où la nuit empêche de distinguer les objets. Le chevalier noir, s'adressant à Marphise, lui dit avec courtoisie: « .Nous avons conservé tous nos avantages, les ténèbres viennent nous sur- prendre, que devons-nous faire ? mieux vaut que lu vives cette nuit encore. Mais, si je dois trancher le fil de tes jours, ne m'accuse pas; j'obéis à une loi inflexible. Le Dieu qui voit au fond des cœurs sait combien je gémis sur Ion soil et sur celui de tes amis! Accepte Ihospitalité dans ma demeure. Des dangers vous menacent; on conspire contre vous. Sache que chacun de ceux (pic lu vitMis (rimmoler était Tépoux de dix femmt^s. Ainsi tpiaire-vingl e II A M XIX. ^219 dix veuvos iiifortunoos brûlent de se venger. Vons serez égorgés si vous n'acceptez point mon offre hospitalière. — J'irai dans ta demeure, répond Marphise; Ion incomparable valeur est le gage de ta loyauté. Mais ne dé- plore point le sort auquel tu me crois destiné ; tremble plutôt pour ta vie. Ma force est égale à la tienne, et tu me verras toujours prêt à te le prouver, que tu veuilles recommencer notre lutte au retour du soleil nu à la clarté des flambeaux. Cependant ils conviennent de suspendre le combat jusqu'au moment où l'aurore reparaîtra sur les rives du Gange. 11 est impossible de donner à l'un d'eux le prix de la valeur. Le chevalier noir invite Astolphe, Sansonnet et les deux fils d'Olivier àie suivre dans son palais. Tous se mettent en mar- che au milieu d'un nombreux cortège et à la lueur d'une multitude de flambeaux. Le palais contient plusieurs appartements magnifiques. Marpiiise et le chevalier noir, ayant ôté leurs casques, sont frappés d'une égale surprise ; celui-ci parait avoir au plus dix-huit années, et la fière amazone s'étonne de trouver tant de vaillance dans un si jeune homme. Le brave chevalier est saisi d'admiration en voyant la chevelui'e ondoyante et bouclée de son rival. Ils se demandent leurs noms, mais je vous apjirendrai celui du che- valier flans le chant suivant. -^^~ CHANT XX Cuklon raconte à Maipluse son hisloire et ui dit la cause de la loi barbare. — Ils -veulenl partir.— Astoliihe embouche son cor et met en fuite les femmes et ses amis. — Griffon et Aquilani sont enfermés dans une prison. — Marpliise désarçonne Pinabel. — Cabrine prend le- vêtements d'une jeune dame, et Zerbin est forcé de l'acconiparrner. OS femmes, dans tous les temps, ont accompli de nobles choses; l'antiquité nous les montre, tantôt favorites des Muses, tan- tôt vouées aux belliqueux ex- ploits, toujours brillantes d'une vive auréole. Harpalyce et Ca- mille sont restées célèbres par leur valeur et leur science de la guerre ; Corinne et Sapho se sont illustrées par leur savoir et leur génie. Si l'on interroge l'histoire, on apprend que les femmes ont su atteindre la perfection dans les arts. Il est impossible qu'on laisse leur gloire plus longtemps obscur- cie; il faut accuser d'une telle injustice l'ignorance et la ja- lousie des éci'ivains. A num avis, les femmes de nos jours se distinguent par d'éclatants mérites; la postérité célébrera leurs travaux et leurs succès. Critiques odieux! leur gloire sera brillante alors que vos noms et vos écrits seront plongés dans l'éternel oubli. Les triomphes des femmes de notre temps ne le céderont point aux exploits de Maiphise. Parlons encore de la guerrière ; elle se hâte de se faire connaître au che- valier courtois dont elle désire savoir le nom. Pleine d'une impatiente ciu'io- sité, elle lui dit: « Je suis Marphise. >» VA ce nom suffit, car de nombreux exploits Tout rendue fameuse. Le chevalier noir a besoin de donner sur lui- même de jiius longs détails. « Vous aurez sans doute entendu parler de ma CHANT XX. 221 noble famille, reprend-il; la France, TEspagne et les nations voisines, linde, l'Ethiopie et les régions du pôle l'honorent. De la maison de Clermont sont issus le vainqueur d'Almont et celui qui fit tomber Tempire de Clariel et de Mambrin immolés par son bras. Jadis le duc Aimon fut épris de ma mère durant un voyage qu'il fit aux lieux où Tlster se jette par huit ou dix bou- ches dans le Pont-Euxin. Depuis une année environ je me suis séparé de cette mère désolée pour rejoindre mes parents, qui sont en France. La tem- pête m'a jeté sur ces bords, et voici plus de dix mois que j'y suis retenu. Je m'appelle Guidon le Sauvage : j'ai accompli peu d'exploits; cependant j'ai vaincu ici Argilon de Mélibée et neuf autres chevaliers avec lui. Je sortis vainqueur de la seconde épreuve et j'eus le droit de choisir dix épouses à mon gré. On m'a confié le sceptre de ce royaume ; je dois le conserver tant qu'un autre chevalier n'aura point triomphé de dix champions. » Les paladins demandent à Guidon par quelle raison les hommes sont en si petit nombre dans ce pays, et pourquoi, contrairement à tous les usages, les femmes leur dictent les lois. « Depuis que je vis en ces lieux, répond le jeune chevalier, on m'en a plusieurs fois raconté le motif et je vous répé- terai ce que j'ai entendu dire, si toutefois mon récit peut vous intéresser. Vous savez que les Grecs, à leur retour de Troie, après vingt années d'ab- sence (le siège avait duré dix ans ; et, pendant dix années, jouet des vents contraires, ils errèrent sur les flots), apprirent que leurs femmes, pour se consoler d'un tel veuvage, et pour se garantir du froid des nuits, avaient fait choix de jeunes amants. Ils trouvèrent dans leurs demeures une troupe // - '^J^if:..<^ d'enfants étrangers. Convaincus qu'une si longue absence était diflicilc à supporter, tous pardonnèrent à leurs épouses; mais, peu soucieux de gar- dei- les fruits d'une faute, ils résolurent de s'en délivrer. Les uns furent exposés, d'autres cachés par leurs mères. Ceux qui touchaient à l'adoles- cence partirent : les uns embrassèrent le métier des armes, d'autres culli vèrent les sciences et les arts ; ceux-ci se firent pasteurs ou laboureurs, ceu.x-là allèrent chercher l'orluiic dans les cours; tous obéirent à leur des- ±12 KO LA M) l'LlUlilX. tinée. Panni les plus âgés était le fils de la cruelle Clytemneslrc ; il avait dix-huit ans à peine, et sur son frais visage la blancheur du lis se mariait à la couleur vermeille de la rose. Il arme un vaisseau, suivi de cent autres jeunes Giccs des plus braves et des plus vigoureux, et parcourt les mers en pillant les navires. Dans le même temps, les Cretois, ayant chassé de leur ile le barbare Idoménée, firent choix d'un autre roi. Comme ils levaient des troupes pour se défendre, ils prirent à leur solde Phalante (c'était le nom du ills de Clytemneslrc) cl le chargèrent de garder Dicbthyme, la plus riche et la plus agréable des cent villes de Crète. Les femmes y étaient belles et por- tées à l'amour ; elles passaient leur vie dans les jeux et les plaisirs : tous les étrangers recevaient d'elles un gracieux accueil. Phalante et ses compa- gnons, tous jeunes, braves et galants, les soumirent bientôt à leurs lois ; les belles Cretoises s'enflammèrent à leur vue et ne tardèrent point à les pré- férer à tout autre bien. Au retour de la paix, les aventuriers, ne recevant plus de solde, songèrent au départ. Leurs amantes sentirent une plus grande douleur et versèrent plus de larmes que si leurs pères eussent expiré sous leurs yeux. Désespérant de les retenir, elles résolurent de les suivre et abandonnèrent pour eux pères, mères, frères et enfants. Elles emportaient leurs biens les plus précieux ; le complot et la fuite furent si secrets que le vent les poussait loin du port quand leurs époux s'aperçurent de leur départ. Phalante et ses compagnons arrivèrent, conduits par le hasard, sur ces bords inhabités ; ils purent y jouir tranquillement de leur double larcin. Dix jours s'écoulèrent au sein des plaisirs; mais enfin l'abondance et la faci- lité amenèrent l'ennui et la satiété. Phalante et les siens songèrent à se séparer de leurs belles, car la présence d'une femme importune est le plus pesant des fardeaux. Le souvenir de leur premier métier, l'espoir de nou- velles l'apinesleui' faisait mieux comprendre que pour subvenir aux besoins d'une amante, il fallait autre chose qu'un arc et des llèches. Ils partirent avec leurs trésors, délaissant ces infortunées, et se dirigèrent vers la Punille, où ils fondèrent la ville dcTarenle, sui- les bords de la mer. « Les Ciétoises, se voyant trahies par ceux qui leur avaient juré un amour éternel, restèrent pendant plusieurs jours immobiles et désespérées sur le rivage. Puis, jugeant (jne les larmes et les plaintes ne leur étaient d aucun secours, elles cherchèrent un remède à leurs malheurs ; les unes furent d'avis qu'il fallait retourner en Crète et se soumettre aux sévères reproches de leurs pères et de leurs maris, plutôt que de péi'ir de faim et de misère dans ces lieux sauvages. D'autres déclarèrent ({n'elles jn-èfèreraient à un tel parti la mort au sein des flots, une vie pauvre ou errante, et même, dirent les plus jeunes, l'état de courtisanes. Coininent braver \\n juste châtiment? Tandis que s'agitaient une foule d'avis contraires, Orontée se leva. Cette jeune et belle des(;endante de Minos avait quitté le toit paternel poursuivre Phalante, dont elle était vivement éprise. Tandis qu'elle parlait, la colère éclatait sur son visage ; son cœur noble et niagnaniine repoussant l'avis de ses compagnes, elle fit prévaloir son opinion. Pourquoi délaisser une contrée féconde, où le ciel était pur et le climat salubre? Partout s'élevaient des bois toiilliis arrosés par de limpides ruisseaux. On y trouvait des plaines, des ports, des rades où pouvaient aborder eu sûreté les vaisseaux cbargés des divei's pioduits de l'Afi'icjue et de rÉyypte. Pourcpioi ne point s'y arrêter afin de tirer vengeance d'un sexe perfide? « Que tout vaisseau poi'lé par les vents sur ce rivage soit pillé, l)rùlé par nos mains ! Massacrons tous les liom- iiies sans exception. » Cette résolution adoptée, la loi l'ut aussitôt mise à exécution. Dès que les nuages amoncelés présageaient la tempête, les l'eni- mes, guidées par l'implacable Ui'ontée, devenue leur l'eine, accouraient sur le rivage; elles pillaient les navires et exterminaient t(»ns les naulVagés alin (|ue personne ne pût connaitre leur sort. Plusieui's années s'écoulèrent ainsi, l'rivées de l'assistance de ceux dont elles étaient les ennemis, elles l'ccon- juu'ent enlin (|iie le manque de postérité amènerait bientôt la ruine de leur royaume et l'anéantissement de leur loi. Alors toutes ces renmu's, au nom- bre de cent, modérant la l'iguenr de leur vengeance, l'ésolurent de l'Iioisir, «luraiit l'espace de quatre années, parmi ceux que le destin leur livrait, dix jeunes gens beaux et vigoureux ; dix fenmies n'eurent qu'un seul époux. Plusieurs jeunes gens, trop faibles pour résister à de telles épreuves, lurent d'abord massacrés. Knfin il s'en trouva dix à qui elles firent partager leur lit et leur puissance, mais sous la condition que si elles en rencontraient de meilleurs, les premiers seraient innnolés. Bientôt elles eurent des fils; et, craignant (pi'ils ne s'empai'assent un jour de l'autorité, ell(>s instituèrent cette borriblc loi (pu' cbaiiue nu''re ne pourrait consei'ver ([u'un seul entant mâle. On dut éloulTcr, exilei' au loin tons les autres ou les éclianger contre des filles. .\nl n'écbap|)erait à la mort si la nation pouvait exister sans leur secours. Telle est la seule pitié de ces l'enunes, plus cruelles j)Our leurs propres fils que pour ceux des èliangers. Les voyageurs l'urenl Inujtturs 224 ROLAND FURIEUX. égorgés, mais on mit dans ces meurtres plus de réflexion qu'autrefois. Lors- qu'elles prenaient dix, vingt ou un plus grand nombre d'honuiies, elles les enfermaient dans une prison, et chaque jour on sacrifiait la victime désignée par le sort dans un temple qu'Orontée avait consacré à la Vengeance. (( Longtemps après, un jeune Grec, de la race d'Alcide et doué d'un grand courage, fut jeté sur ces plages inhospitalières. Elban était son nom. Comme il était sans défiance, les femmes purent s'emparer de lui; on le plaça sous bonne garde dans le cachot où il devait attendre le moment du sacrifice. Il était beau, séduisant; sa voix était si douce qu'elle eût charmé l'aspic lui-même. Orontée vivait encore, quoique très-vieille ; toutes ses anciennes compagnes étaient mortes, mais d'autres les avaient remplacées, et le nombre s'était accm au point qu'il n'y avait même pas un mari pour dix femmes, car les dix chevaliers faisaient aux étrangers une cruelle ré- ception. « Alexandra, fdle de la reine, entendit parler d' Elban et désira le con- naître : elle put le voir et l'écouter; mais, lorsqu'elle le quitta, son cœur n'était plus libre : le captif était devenu son vainqueur. «Jeune fdle, lui ilil-il. >i 1,1 pilit' ([Ili l'égne dans toutes les contrées cpic \e soleil éclaire m- l'est pas inconnue, j'ose te demander, au nom de ta beauté sans égale, de me laisser une vie que je bi'ùle de to consacrer. Si Ion âme est inaccessible à la pitié, accorde-moi du moins de mourir en brave, les armes à la main, et non comme un scélérat ou conune la victime des sacrifices. » La jeune lille, attendrie et les yeux humides de larmes, lui répondit : Cette nation CHA.NT XX. 225 est sans doute la plus cruelle qui ait existé. Mais tu te tromperais si tu pensais que toutes les femmes ne sont que des Médées. Si, jusqu'à ce mo- ment, j'ai paru soumise à des coutumes barbares, c'est qu'aucun mortel n'a pu encore toucher mon âme. Mais, eussé-je la férocité d'un tigre, mon cœur fût-il dur comme le diamant, ta beauté, ta grâce et ta noblesse m'au- raient rendue sensible ! Cependant une irrévocable loi ne me permet point de racheter, même au prix de mes jours, ta vie, que je préférerais à la mienne. La faveur que tu réclames ne sera point aisée à obtenir : je la solli- citerai toutefois. Mais, en prolongeant tes jours, crains d'accroître tes tour- ments. — Ah! s'écrie Elban, je me sens la force de combattre et de vaincre ensemble dix chevaliers armés de toutes pièces. » Alexandra ne répondit que par un profond soupir; puis, le cœur percé des flèches de l'amour, elle alla supplier Orontée d'arracher au trépas l'intrépide jeune homme, qui se promettait de combattre et de vaincre dix adversaires réunis. La reine as- sembla sur-le-champ sou conseil : h II nous importe, dit-elle, que la garde de nos rivages soit confiée au plus brave des chevaliers. Pour éprouver la valeur de celui que nous choisirons, et pour ne point immoler un homme de coui'age eu place d'un lâche, nous devons éprouver la vaillance de tous ceux qui nous seront livrés par îe sort. Je vous propose d'ordonner que dé- sormais tout prisonnier puisse sauver sa vie en coniballanl à la fois dix champions. S'il triomphe, nous lui laisserons le soin de garder nos esclaves et nos ports. Un de nos captifs prétend aujourd'hui triompher seul de dix de nos guerriers. S'il est vainqueur, il méritera notre confiance , s'il est aveuglé par 1 orgueil, il recevra un juste châtiment. » Une vieille femme prit alors la parole pour répondre à la reine. « La défense de ce royaume n est pas la seule raison qui nous ait décidées à conserver quelques hommes parmi nous. Leur appui nous est inutile, car notre courage et notre intel- ligence peuvent nous suffire. Naguère, obéissant à la nécessité d'empê- cher l'extinction de notre race, nous consentîmes à recevoir des hommes, mais en petit nombre; afin qu'il ne fussent jamais plus d'un contre dix épouses et qu'ils se trouvassent trop faibles pour nous dominer. Ainsi notre but a été d'obtenir des enfants et non d'avoir des protecteurs. Leur bravoure nous servirait peu ; il suffit qu'il remplissent notre unique désii-. Rechercher un guerrier si vaillant, c'est vouloir détruire notie ))i'omière loi, car une multitude de femmes succomberaient sous l'effort du vainqueui' de dix che- vaUcrs! Si, jadis, nos époux avaient eu cette vaillance, ils nous auraient soumises à leur empire. Pour conserver notre puissance, il ne faut poinf donner des armes à plus fort que nous. Ut que deviendront les cent mal- heureuses veuves de ces dix champions immolés par un s(>nl adversaire? .N'entendez-vous pas déjà leurs plaintes? Un captif ne peut-il racheter sa vie pai- d'aulres moyens? Passe encore si celui-ci promcltait de remplacei- ;in|iiès (les cent veuves Icui's maris égorgés? » Tel fnl le discdurs de la vieille .Vi'lémie, el elle faillit être cause (]n sacrifice de rinlortuné dans le temple de la déesse inexoiable. Mais Ôi'onlée, poui' plaire à sa lille, |u'èseiila de nouvelles el si puissantes considérations, (jue l'assemblée se montra l'a- ir) 226 r.OLAM) FURIEUX. vorable au jeune chevalier. La beauté d'Elbau lui fit trouver d'éloquents défenseurs parmi les jeunes femmes; leur avis prévalut sur celui des vieil- les, qui, comme Artémie, demandaient l'exécution de la loi. Peu s'en fallut qu'il ne fût délivré. Cependant, d'un commun accord, on décida qu'il aurait la vie sauve s'il triomphait d'abord de dix chevaliers, et si, la nuit suivante, il demeurait vainqueur, non point de cent, mais de dix vierges. Le lende- main, Elban sortit de sa prison; on lui donna des armes et un cheval, et il renversa sans vie ses dix adversaires. Puis, pendant les ombres de la nuit, il remporta contre dix jeunes filles de plus douces victoires. Orontée, ad- mirant de tels exploits, le prit pour gendre et lui donna, avec sa fille, neul autres épouses. Elle le choisit pour son successeur avec la belle Alexandra, qui a laissé son nom à cet empire. Depuis lors, on observe la loi qui veut que tout étranger conduit sur ces bords soit inmiolé s'il ne triomphe, dans une double épreuve, contre dix chevaliers en plein jotu' et contre dix jeunes filles pendant la nuit. Le sceptre du royaume est accordé au vainqueur, qui peut faire choix de dix femmes, jusqu'à ce qu'un autre parvienne à lui ar- racher sa puissance et la vie. Cet usage cruel subsiste depuis enviiou deux mille ans ; peu de jours se passent sans voir le sacrifice de ({uelque malheu- reux. S'il en est qui, comme Elban, affrontent dix guerriers, presque tous périssent dans le combat; et, sur mille, pas un ne sort avec bonheur de Ja seconde lutte. On eu citerait dix au plus. Argilon fut un de ces vainqueurs, mais il ne jouit pas longtemps de sa victoire. Je fus jeté par la tempête sur ces rivages et je lui donnai la mort. Que n'ai-je, hélas! subi moi-même le trépas au lieu d'être condamné à porter un joug humiliant! Les plaisrs de l'amour, les ris, les jeux, si chers à mon âge, la pourpre, les joyaux, le rang suprême, ne sont rien pour l'homme privé de sa liberté. Ces lieux, que je ne puis quitter, me semblent la plus triste et la plus cruelle des pri- sons. Mes plus belles aimées s'écoulent dans une vie molle et oisive, et cette pensée, qui acci'oit mon désespoir, éteint toutes les joies en mon cœui'. Tan- CHANT X\. 227 dis que la reiioiniuce remplit la terre du bruit des exploits de ma race, je songe que j'aurais pu lejoindre mes frères et partager leurs travaux. Injuste, sort, qui me livre à un honteux esclavage et me relègue comme un miséra- ble cheval de bataille aveugle, boiteux et inutile! Ah! vienne la mort, je l'appelle de tous mes vœux. » Ainsi parle Guidon, et il maudit le jour où la chute de dix guerriers et son autre victoire lui ont mérité le sceptre de ce loyaume. Astolphe, qui l'écoute avec attention avant de se nommer, a voulu savoir si ce chevalier était réellement fds du duc xVimon, son pareirt. « Je suis, dit-il alors, ton cousin Astolphe, prince d'Angleterre. » Il le presse sur son cœur en versant des larmes. « Ta mère, ajoute-t-il, n'avait point besoin d'attacher un signe à ton cou pour te faire reconnaître; ta valeur prouve assez ton origine. )\ Dans toute autre circonstance, Guidon eût ressenti la plu« vive joie en revoyant un parent aussi illustre ; mais une sorte de tris- tesse se mêle à ses témoignages d'amitié. Astolphe doit le tuer le lendemain ou rester esclave. Lui-même ne peut conserver la vie et la liberté sans im- moler le duc anglais et ses compagnons. La mort même de Guidon ne saurait les affranchir du trépas ou de l'esclavage, puisque Marphise, victorieuse dans le combat, doit échouer dans la seconde lutte. Cette belle guei'riére, ne pouvant satisfaire à la loi, sera conduite au supplice et ses compagnons demeureront esclaves. Marphise, de son côté, touchée de la jeunesse, de la courtoisie et de la valeur de Guidon, ne veut point d'un salut payé par sa mort. Les autres paladins pensent comme elle. La guerrière affrontera le trépas plutôt que d'immoler Guidon. « Viens avec nous, lui dit-elle ; il faut que notre vaillance nous fasse sortir d'ici. — Hélas! répondit Guidon, (juel que soit ton courage, n'espère pas téchapper. — Je ne suis point habituée à dou- ter du succès, répond Marphise! la route la plus sûre pour moi est toujours celle que m'ouvre mon épéc. Ta haute valeur, que je viens d'éprouver, me donne l'assurance que je puis tout oser avec ton aide. Demain, dès que ces femmes auront pris place sur les gradins, nous les massacrerons, cpi'elles veuillent ou non se défondre. Leurs corps assouviront la faim des loups et des vautours et nous brûlerons leur cité. — Je te suivrai volontiers, répond le chevalier, si je désespère de sauver nos jours, je sais que nous ne péri- rojis point sans vengeance. Le cirque sera occupé par plus de dix mille fem- mes, un pareil nombre garde les remparts, le port et les châteaux , toute re- traite nous sera fermée. — Fussent-elles plus nombreuses que l'armée de Xeicès, s'écrie Marphise, leur nombre surpassàt-il celui des anges rebel- les, (pii, à leur éternelle honte, furent chassés du Ciel, si tu combats avec nous, ou si, du moins, tu ne te joins pas à ces fennnes cruellos, je jure de les exterminer en un seul jour. — Soit, dit Guidon; mais choisissons uu moyen qui puisse réussir. Comme les fennnes ont seules le di'oit de s'appi'o- chor des naviies, j'auiai recoui's à la tendresse et au dévouement dune de mes épouses; elle désire sortir de cet affreux pays dans l'espoii- que, déhai- rassée de ses rivales, elle vivra seule avec moi. .V la. faveur des ténéhres, elle pourra faiie écpiiper une galère, que conduira ti>n pilote. .Nous, chevaliers, marchands et matelots, nous nous dirigerons vers le jiort, renversant lou- 228 ROLAND FURIEUX. les obstacles qui arrêteraient nos pas. C'est ainsi que nos épées nous délivre- ront de Uesclavage. — Agis de la sorte, répond Marphise; quant à moi, je suis sûre de sortir saine et sauve du combat. Il m'est plus aisé d'immoler toutes ces femmes que de fuir ou de céder à la crainte; je prétends sortir en plein jour : j'aurais honte de fuir pendant les ténèbres. Je sais qu'il me se- rait facile d'obtenir ici les honneurs et les avantages accordés aux femmes : on m'admettrait dans le sénat; mais, venue avec vous, je dois affronter les mêmes dangers et je ne suis pas assez lâche pour rester libre tandis que vous seriez esclaves. » Toutefois, craignant que cette résolution intrépide ne compromette les paladins, elle laisse Guidon libre de prendre le parti qu'il jugera convena- ble. Celui-ci, dès la nuit suivante, avertit de son dessein la belle Alérie (c'est le nom de la plus fidèle de ses femmes); il la trouve pleine de dévouement à le faire réussir. Elle fait choix d'un navire, y transporte ce qu'elle a de |}lus précieux ; et, sous prétexte d'aller en course avec ses compagnes, elle prend des armes, des épées, des lances, des cuirasses et des boucliers, (pi'elle distribue aux compagnons de Marphise. Tandis que les uns se livrent au repos, les autres épient à l'orient les premières lueurs du jour; le soleil n'a pas encore soulevé les voiles sojnbres et la fille de Lycaon n'a point achevé sa course dans les cieux, lorsque les femmes, avides de connaitie l'issue de la lutte, se hâtent de prendre place sur les gradins de l'amphi- théâtre; on eût dit des essaims d'abeilles s'agitant à l'entrée de la ruche qu'elles vont quitter pour aller, au retour du jirintenips, peupler une habi- tation nouvelle. Le son des trompettes, le bruit des tambours font retentir la terre et les cieux. C'est le signal pour que Guidon vienne leiinnu>r la lutte. Déjà ce CHANT XX. 229 paladin, Aslolphe, Aquilani, Griffon, Sansonnet, Marphise, couverts do leurs armes et suivis de leurs compagnons armés, les uns à pied, les autres à cheval, sont sortis du palais de Guidon et s'avancent vers le rivage. Le prince leur annonce qu'ils seront obligés de traverser la grande place ; il les exhoile à se bien défendre et pénétre dans la lice avec cent hommes armés. Au moment où il va franchir le seuil de l'autre porte, les femmes, qui le voient si bien accompagné, se doutent de son projet et s arment d'arcs et de frondes pour l'arrêter. Marphise et ses amis commencent aussitôt l'attaque et cherchent à s'ouvrir un passage. Mais une grêle de flèches blesse ou tue plii.sieurs de leurs compagnons, et les plus intrépides commencent à déses- pérer du succès. Le cheval de Marphise, celui de Sansonnet, succombent ; (ît, sans la fine trempe de leurs armures, les paladins eussent couru les plus grands dangers. Aslolphe se dit alors : « Pourquoi différer plus long- temps à me servir de mon cor? Où trouver une meilleure occasion? Voyons s il me sera plus utile que nos lances et nos épèes? Dans un péril extrême, tous moyens sont bons. » Aussitôt il embouche le cor. A ce bruit épouvan- table, la terre tremble; les femmes, saisies d'effrai, prennent la fuite, se renversent les unes sur les autres et laissent toutes les portes libres. Ainsi l'on voit les habitants d'une maison que l'incendie dévore se réveiller en sursaut et se précipiter du haut des fenêtres ou des toits; de même toutes ces fennnes, oubliant le soin de leur vie, ne songent qu'à se dérober aux sons. du cor merveilleux. De toutes parts elles courent épouvantées. Plus de mille, arrêtées aux portes, s'entr'écrasent ; les unes perdent la vie, les autres tombent et se cassent les bras ou le cou. Des cris, des plaintes la- mentables se mêlent au bruit et au fracas des ruines. Toute cette populace fuit, et pourquoi s'en étonner? Le lièvre n'obéit-il pas toujours à sou nalunl lâche et craintif? Mais que dirons-nous de Guidon, des deux fils d'Olivier 230 ROLAND FURIEUX. immortalisés par leurs exploits, et de Marphise au cœur indompté? Ces hé- ros, qui eussent résisté à toute une armée, fuient comme une troupe de lapins ou de timides colombes. Ainsi le cor fait sentir son pouvoir aux amis et aux ennemis d'Astolphe. Les autres paladins et Marphise se hâtent de fuir sans pouvoir éviter les sons horribles. Astolphe ne cesse point de courir de tons les côtés en sonnant du cor. Les femmes encombrent le rivage, celles-ci cheichent un refuge dans les montagnes, celles-là au fond des bois. Quel- ques-unes fuiront pendant dix jours 'sans s'arrêter et sans tourner la tète. D'autres se précipitent dans les ondes, qui les engloutissent pour toujours. En un moment les maisons, les places, les temples, la ville même, tout est désert. Les chevaliers et Marphise, pâles et tremblants, se sont dirigés vers le rivage ; les matelots et les passagers les y ont suivis ; ils trouvent Alérie qui fient la galère toute préparée : ils s'y élancent et sortent du port à l'aide des rames et des voiles. Astolphe, après avoir parcouru l'intérieur et les dehors de la cité, depuis le sommet des montagnes jusqu'à la plage, disperse toutes les femmes et cherche ses compagnons. Il voit le navire qui les emporte rapidement et est obligé de prendre une autre route. Nous pouvons le lais- ser aller sans crainte ; s'il doit traverser des pays barbares et les terres des Tnfidèles, il est armé de son cor. Après cette épreuve, il bravera tous les périls. Rejoignons Marphise et les paladins, qui sont déjà loin de ces cruels rivages. Ils n'entendent plus les sons du cor : la honte s'empare d'eux, le rouge colore leurs fronts; l'air humilié et la tète baissée, ils n'osent pro- noncer une parole ni se regarder en face. Le vaisseau, favorisé par le vent, dépasse Rhodes et Chypre ; la Morée, le dangereux promontoire de Malée, Cent îles de la mer Egée ont disparu à leurs regards. Ils aperçoivent la Si- cile, entrent dans la mer Tyrrhénienne et suivent les bords riants de l'Italie. Enfin le pilote découvre Luna, cité qu'habite sa famille, et il remercie le Ciel qui lui a permis d'accomplir sain et sauf un si long voyage. Un navire les transporte en France et ils arrivent bientôt à Marseille. Rradamante, à qui la garde de ce pays avait été confiée, est alors absente. Si elle eût été là pour recevoir les voyageurs, elle les eût décidés à rester quelques jours au- près d'elle. En touchant le rivage, Marphise dit à ses compagnons : a II n'est pas bien que tant de chevaliers marchent réunis; les colombes, les étour- neanx, les daims, les cerfs et tous les animaux timides se rassemblent par iKMipes, mais le hardi faucon, l'aigle audacieux, les ours, les tigres et les lions vont toujours seuls, sans craindre le danger. » Les autres paladins ne voulant point se séparer, Marphise part seule, marchant à travers les bois et suivant des routes inconnues. Acpiilant, Gi'iffon, Sansonnet et Guidon prirent le chemin le plus fré- quenté, et arrivèrent le lendemain dans un château on ils reçurent une gra- cieuse hospitalité. Cette feinte courtoisie cachait une ti'ahison, et ils s'en, aperçurent la nuit suivante. Le -maitre du château les fit arrêter dans leur lit pendant qu'ils doiniaient, et ne voulut point leur rendre la liberté avant d'avoii- reçu d'eux la promesse d'observei' une inrâiiie coutume. Mais je vous CHAM XX. 251 conterai la fin de cette aventure; je veux, seigneur, suivre les pas de l'intré- pide Marphise. Après avoir traversé la Durance, le Rhône et la Saône, elle arriva au pied d'une montagne. Là elle vit venir, le long d'un torrent, une vieille femme couverte de haillons noirs et en lambeaux; elle paraissait accablée de fatigue et surtout de tristesse. C'était cette méchante vieille qui servait les brigands de la caverne où la justice divine envoya le comte d'An- gers châtier tant de forfaits. Craignant d'être reconnue et de subir la mort qu'elle avait méritée, ainsi que nous le verrons plus loin, elle marchait de- puis plusieurs jours par des chemins obscurs et détournés afin d'éviter toute rencontre dangereuse. Les armes, les vêtements de Marphise annonçaient un chevalier d'origine étrangère ; elle ne chercha donc point à fuir comme elle le faisait d'ordinaire, et, loin de l'éviter, elle s'avança avec assurance et la supplia de la passer à l'autre bord, sur la croupe de son cheval. Mar- phise, naturellement obHgeante, la conduit sur la rive opposée et lui fall même traverser un terrain marécageux. Sur ces enti-efailcs parait un che- valier couvert d'une arnnu'e ri(;he et l)riilante. Il est accompagné diiii écuyer et d'une dame assez belle, mais à l'air disgiacieux, fier et hautain. C'est Pinabel, ce conile mayençais qui, peu de mois aujiaravant, a |)i'éci|iilé Bradamante dans la caverne de Merlin. I>('|iiiis lors il a failli perdre l;i \ne tant il a versé de j)leurs; l'enlèvement de sa tlanie jtar un nécromancien est cause de ses soupirs et de ses sanglots. Mais apiès la disparition du palais enchanté d'.\tlant, l'un des faits d'armes de l'intrépide Hradamante, tous les captifs ayant retrouvé leur liberté, la damoiselle, disposée à se rendre aux tendres vœux de l'inahel, vint le trouver, et inainlenaut ils voyagent de châ- teaux en châteaux. Celte l'enniie est railleuse; dés (pTelle a|ierç(iil la gnei'- 252 ROLAND FUP.IEL'X. rière en la compagnie de la vieille femme, elle se met à sourire et à tenir mille propos moqueurs. La fière Marphise, peu accoutumée à la patience, s'écrie avec colère : « Cette femme est plus belle que toi, et je vais sur l'heure le prouver à ton chevalier. S'il est vaincu, tu céderas à cette dame tes vêtements et ton destrier. » Pinabel, se voyant forcé à combattre, saisit sa lance et son boucher, prend du champ et se précipite avec audace sur la guerrière. D'un seul coup de lance Jlarphise le jette à terre privé de sen- timent. Aussitôt elle force la damoiselle à ôter ses somptueux habits, et les donne à la vieille, qui revêt ces brillants atours destinés à la jeunesse. Elle la fait aussi monter sur le palefroi de la dame et s'éloigne avec sa compagne, d'autant plus laide qu'elle était mieux parée. Elles voyagèrent ainsi pendant trois jours, sans trouver d'aventure digne d'être racontée. Mais 4e quatrième jour elles aperçurent un chevalier; il venait vers elles à toute bride. C'était le prince d'Ecosse, Zerbin, qui joignait à la grâce de la jeunesse la plus haute valeur. Longtemps il avait poursuivi le barbare assassin de Médor à travers jes détours du bois; un nuage cacha les premières lueurs de l'aurore et déroba ce traître à sa vengeance; il rejoignait le camp. L'Ecossais, malgré sa colère, ne put s'empêcher de sourire à la vue de la vieille, dont les atours riches et magnifiques faisaient mieux ressortir encore l'horrible et grotesque figure. « ChevaUer, dit Zerbin à la guerrière, vous avez fait preuve d'une rare prudence en choisissant une telle compagne, il n'est pas à craindi'c qu'on vous l'enlève. » La vieille, ridée comme une sibylle et semblable à une guenon habillée par des bateleurs, devint plus hideuse encore lorsque ses yeux étincelèrent de fureur. Le plus mortel affront que l'on puisse faire à une femme, c'est de lui dire qu'elle est vieille et laide. Marphise, que ce débat amusait, feignit d'être indignée des paroles de Zerbin : « Ma dame est plus belle que tu n'es poli, répond-elle, et tu feins de la trouver laide pour excuser ta lâcheté. Il n'est point de paladin qui ne désire s'emparer d'une femme aussi charmante et presque seule au milieu des bois. — Ma foi, vé- plique Zerbin, je la trouve très-bien en tes mains; il y aurait injustice à te la ravir, et ce n'est pas moi qui l'essayerai jamais. Si pour tout autre motif tu veux éprouver ma valeur, je te satisferai; mais je ne veux point rompre une seule lance en son honneur. Belle ou laide, garde-la; je ne briserai pas de si doux nœuds. En voyant cette touchante union, je jurerais que ton cou- rage égale sa beauté. — Ah! ah! ajoute Marphise, il faudra bien que de force ou de gré tu combattes pour elle; tu ne peux te refuser à une lutte dont le prix sera tant de charmes et d'attraits. — Est-il donc juste que l'on s'expose pour remporter une victoire nuisible au vainqueur et profitable au vaincu? — Non, certes; mais si cet arrangement ne peut te convenir, je t'en proposerai un autre que tu ne refuseras point. Si tu es vainqueur, je garderai cette dame; si je triomphe, Ui devras la prendre avec toi et la con- duire partout à son gré. — J'y consens, » s'écrie Zerbin sans hésiter; et aussih'il, rassemblant ses forces, il s'affermit sur ses étriers et se précipite vers la guerrière; sa lance se brise sur 1 écu de Marphise comme sur un bloc d'airain! Frappé lui-même, il tombe sans connaissance. L'Écossais, CHANT XX. 255 jadis vainqueur de mille et mille guerriers, regarde cet affront comme inef- façable. Longtemps il reste muet et immobile, le serment qu'il a fait de garder la maudite vieille accroît son désespoir. Marphise s'approche en sou- riant et lui dit : « Je te présente ma gracieuse dame, et plus je considère ses charmes et ses attraits, plus je me hâte de te la céder. Sois donc à ja- mais son défenseur, son guide et son appui, et sache bien tenir ton ser- ment. » A ces mots elle pique son coursier et s'enfonce au milieu des bois. Zerbin, qui ne doute pas que son vainqueur ne soit un illustre chevalier, dit à la vieille : « Quel est son nom? » Celk-ci, prenant plaisir à lui révéler une dure vérité, répond : « Une jeune et vaillante fille t'a fait mordre la poussière. Elle arrive du fond de l'Orient pour éprouver sa valeur contre les paladins de France. Son courage la rend digne de disputer à tous les chevaliers l'honneur de porter une lance et un bouclier. » Zerbin sent alors redoubler son humiliation et son dépit. Pourpre de honte, il est près de teindre de son propre sang sa cuirasse et sa cotte de mailles; il s'accuse lui- même de faiblesse, tandis que la vieille irrite sa douleur en lui rappelant qu'il a juré de l'accompagner partout. Le prince, forcé de tenir sa parole, la suit comme le destrier harassé de fatigue marche, l'éperon dans les flancs, en rongeant son mors. « Hélas! disait-il. Fortune cruelle, lu m'as ravi la fleur des beautés de la terre pour m'imposer cette horrible compa- gne : je dois garder l'une et renoncer à l'autre. Celle qui n'eut point de rivales en perfections et en beauté a le corps brisé sur de durs rochers et est submergée par les ondes. Elle est la proie des oiseaux ou des monstres marins, tandis que cette vieille, qui depuis si longtemps eût dû servir de pâture aux vers, semble avoir vécu dix on vingt années de trop, afin dac- croitre mes tourments. » Ainsi parle le triste Zerbin, que le poids de sa nou- velle conquête afflige autant que la perte de sa dame. La vieille fennne n a jamais vu le [irince, et pourtant ses plaintes lui font penser que c'est le beau chevalier dont Isabelle lui parla si souvent. Je vous ai dit et vous devez vous souvenir qu'elle arrivait de la caverne où la dame des pensées de Zeibin avait été dix mois prisoimière. Souvent la princesse lui avait raconlé de quelle manière elle s'était enfuie de son pays et comment, a|)rès la deslrnc- tion de son navire, elle s'était réfugiée sur les côtes de la Rochelle. Pins affligée de la perle de Zerbin que de son propre e.-^clavage, Isabelle se plaisait à parler de la beauté de son amant et à dépeindre son visage. Aussi la vieille le reconnaît sans peine. Les lamentations du prince pnmveni qu'il croit sa dauie au fond des abîmes, et sa méchante conqjagne, lui lais- sant ignorer la vérité, s'empresse au contraire de lui raconter ce qui peut redoubler sa douleur. « Ecoute, lui dit-elle, loi dont 1 orgueil se plaît à nj'ao cabler de haine et de mépris, si je te racontais ce que je sais de celle que lu ])leures, tu m'accablerais de caresses! .Mais tes outrages me décident à te cacher ce que je pourrais l'apprendre, et tu me mettrais en pièces plulùl que de m'arracher mon secret. » Acharné à poursuivre l'étranger (|u'il prend pour un voleur, le chien de garde en furie ne s'adoucit pas jilus promplement à la vue d'un morceau de pain que Zerbin, désireux d'obtenir 2Ô4 ROLAND FUP.IRIX. un renseignement de la mediante vieille. T)'nn air hnmble et sonmis il la conjure et la supplie par rÉternel, |)ar 1 amour du prochain, de ne lui rien cacher. Quel est le seri heureux ou malheureux de celle dont il déplore la perte? « Va, réplique-t-elle aver insolence, n'attends point de moi des con- solations, tu sauras seulement qu'Isabelle est vivante et qu'elle est malheu- reuse au point d'envier la destinée de ceux que la mort a moissonnés. De- puis que tu l'as perdue, elle est la proie d'une vingtaine de bandits, et, si jamais tu la retrouves, n'espère pas cueillir cette fleur que tu as si ardem- ment désirée. — Maudite vieille, s'écrie Zerbin, avec quelle perfidie tu pré- pares tes mensonges! Si ma dame est captive parmi les brigands, tu sais bien qu'aucun d'eux n'a pu lui ravir son honneur. » Puis il s'informe du lieu et du moment où elle a rencontré Isabelle. Tour à tour il menace ou supplie sans pouvoir arracher une parole à l'infâme. Enfin, le cœur plein de jalousie, il se tait et renonce à toute question nouvelle. Pour rejoindre Isabelle, il se jetterait au milieu des flammes; mais, esclave de sa parole, il suit, à travers des sentiers déserts et inconnus, la vieille, qu'il a juré de protéger. Toujours silencieux et sans même se regarder en face, ils gravis- sent les montagnes et descendent dans les vallées. Le soleil touchait à peine au milieu de sa carrière lorsqu'ils aperçurent un chevalier dont l'approcbe mit un terme à leur long silence. La fin de cette aventure se trouve dans le cjiaiit suivant. CHANT XXI Zeiliin lait proiivo île vertu; ei, puur tenir loyalement sa parole, il enga^^e un rude combat avec Hennonitles, qu'il désarçonne et blesse mortellement. — ■ Ce chevalier lui apprend ce qu'est Cabrine et quelle est la cause de son triste sort. C.e récit le plonge ilans le trouble et la tristesse, mais une grande rumeur l'arrache à ses pensées. on, je ne pense pas que la cni'de serre moins étroitement un ballot, ou que la cheville s'unisse plus for- tement an bois, que la foi sainte ne lie une âme généreuse. Jadis on la représentait couverte d'un voile blanc, dont la plus faible tache n'a- vait point altéré la pureté. La foi promise à un seul ou à mille, dans une forêt, an fond d'une grotte, loin \ des villes et des lieux habités, doit ^- être aussi respectée que s'il s'agis- sait de serments faits en présence de Thémis, ou devant des témoins, ou consacrés par des écrits autlien- litpies. Fidèle à sa parole dans toutes les circonst-ances , Zi'iltiii jiidiiva sa lovante quand il (|uilla son chemin poursuivre celle dont la vue et la compa- gnie étaient plus désagréables pour lui que la peste et la mort même. Ainsi, l'engagement (pi'il avait pris envers Marphise triompha de son bori-eur pour la vieille. J'ai déjà dit (pu% tout confus de sa mission et le cœur plein de rage, il cheminait en silence. Tous deux marchaient sans proférer une pa- role, lorsqu'ils dreni la rencontre d'un chevalier qui portait un bouclier noir ti'aversé d'une bande vermeille. La vieille le reconnut aussitôt pour llerino- nides de Hollande; son arrogance fit plaie à l'hinnilité et elle supplia Zer- bin de ne point oublier la promesse faite à Marphise. « Ce guerrier, dit-elle, est mon ennemi et celui de tous les miens. Mon père et mon unicpu^ frère, que je chérissais, sont tombés sous ses coups; il se propose de traiter de la même manière jusqu'au dernier de ma race. — Reste sans crainte tant (pu- t\i seras sous ma garde. » lui répond Zerbin. .\ l'aspect de celle qu'il déleste. 256 nOf.AM) FURIEUX. le chevalier s'écrie crune voix fière et menaçante : n. Prépare-toi au com- bat et à la mort que méi ite le champion d'une mauvaise cause, ou renonce à défendre cette vieille, qu'attend un juste châtiment, -r- Ce que tu me pro- poses, réplique Zerbin doucement, est contraire à l'honneur; les lois de la chevalerie ne te permettent point d'égorger une femme; je ne refuse pas le combat; mais je te prie de réfléchir qu'un noble chevalier, tel que tu pa- rais être, ne doit point se souiller du sang d'un être faible et désarmé. » Cette observation n'est point écoutée ; tous deux se précipitent hardiment l'un contre l'autre : leurs coursiers volent avec la rapidité des fusées, qui, dans les fêtes publiques, traversent les airs. Hermonides baisse sa lance et cher- che à frapper Zerbin à la ceinture : mais l'arme se brise et le choc est léger L'Écossais porte un coup terrible qui traverse le bouclier, effleure l'épaule du chevalier et l'étend sur l'herbe de la prairie ; alors, saisi de pitié, il descend de cheval ; et, croyant son adversaire mort, il lève la visière de son casque. < ,-. Ilei iiiiiiiides sort de son évanouissement, attache sur Zerbin un regard fixe et lui dit : (( Je ne regrétte point d'avoir été vaincu par un adversaire qui me parait être la fleur des chevaliers eirants; ce qui me désespère, c'est de perdre la vie pour une misérable créature, indigne de ta protection. Com- ment as-tu pu devenir son protecteur? Tu te repentiras de ra'avoir fait tant de mal à cause d'elle quand tu sauras le motif de ma haine. Si j'ai assez de force pour achever mon histoire (et je crains l)ien de ne le pouvoir pas), tu reconnaîtras que cette.vieille a toujours poussé à l'extrême le vice et Ta perversité, .l'avais un frère qui, jeune encore, partit de la Hollande notre patrie pour se rendre à la cour dlléraclius, alors empereur d'Oiient. Il se lia bientôt d'une étroite amitié avec un seigneur qui possédait, sur les fron- tières de la Servie, un chàtean (lu'entouraient de vastes mui'ailles. Argée (c'est le nom de ce Grecj était l'époux de cette détestable vieille, et malheu- GHAN'T XXl. 237 reuseraeiilillaimait au point d'oublier pour elle le sentiment de sa propre dignité. Plus légère que les feuilles desséchées et abandonnées au souffle du vent d'automne, elle oublia l'affection que son mari lui avait un moment inspirée; elle brûla pour mon frère d'une passion .coupable et résolut d'en faire son amant. Les monts Cérauniens résistent moins aux vagues en cour- roux; le pin, dont la verdure s'est renouvelée cent fois, et dont les racines pénètrent dans la terre aussi profondément que la tige s'élève dans les airs, n'est pas plus inébranlable sous la fureur de Borée que mon frère le fut aux avances de cette femme, vil réceptacle de tous les crimes. Comme il arrive souvent aux chevaliers qui courent les aventures d'avoir une fortune variable, mon frère fut blessé dans un combat, près du château d'Argée. Habitué à s'y arrêter seul ou accompagné, sans attendre aucune invitation, mon frère se proposa d'y rester pour soigner sa blessure. Tandis qu'il était retenu sur son lit de douleur, Argée fut obhgée de s'absenter. Alors cette femme éhontée renouvela ses avances près de mon frère. Mais cet ami fidèle repoussa ses criminelles offres. Pour éviter sa présence, il choisit entre les malheurs dont il était menacé celui qui lui parut le moins grand. Ptenonçant à l'amitié d'Argée, il résolut de fuir loin de sa fenmie dans l'es- poir qu'elle l'oublierait. 11 préférait agir ainsi que de l'accuser près d'un époux qui la chérissait plus que la vie. Malgré ses souffrances, il prend ses armes et sort du château dans le ferme dessein de n'y jamais revenir. Mais sa mauvaise étoile s'oppose à la réussite d'un projet vertueux et sage. Argée, de retour, trouve sa femme éplorée, les cheveux épars, le visage couvert de rougeur et lui demande la cause de cet état horrible. La perfide feint de ne vouloir pas répondre, mais elle médite sa vengeance ; et, inspirée par la rage qui dans son cœur a fait place à l'amour, elle s'écrie enfin : « Comment essayerais-je de cacher le crime que j'ai commis en ton absence? Ouand je pourrais le taire, ma conscience ne me trahirait-el|e pas? Accablée de re- mords, quels châtiments égaleront le supplice que ine fait éprouver le sen- timent de mon crime, si l'on peut donner ce nom au résultat de la plus exécrable violence! Sache donc, et que ton glaive arrache d un corps souillé mollame innocente et pure, sache ((ue ton cou{)able ami vient d'abuser de moi! il m'enlève rhonneur etiuit pour se dérobtM- à ta vengeance. Om' mes yeux soient à jamais privés de la clarté du soleil ! après un tel nlfroiit, je ne peux plus soutenir les legards des hommes, devant qui j ai trop à rougir ! " M Ainsi cette l'emme perverse ex(^ite une rage furieuse dans le cœur de son époux. Il ajoute foi à ses discours, saisit ses armes et court se venger. Tous les environs lui sont connus; bientôt il rejoint mon frère, qui, souffrant et blessé, s'éloigue lentement. Sourd à ses protestations, il ratta(iue aussitôt. Argée, plein de santé, puise de nouvelles forces dans sa colère ; mon frère, affaibli par sa blessure, est en outre retenu par l'amitié. Mors d'état de faire une- longue résistance. Filandre (c'est le nom de mon malheureux frère) est forcé de céder. « A Dieu ne plaise, lui dit Argée, que mon bras soit lougi du sang d'un homme que j'aimai tant et cpii se disait mon ami! Non, dans ma vengeance comme dans notre amitié, je veux être plus grand que loi. 238 KULAM) FUKIEL'X. Je ne te tuerai pas! » A ces mois, il forme avec du bois et des rameaux un léger brancard, qu'il place sur le cheval de mon frère, et il ramène dans son château Filandre à moitié mort. Puis on enferme l'infortuné dans une tour, d'où il ne doit jamais sortir. A cela près de sa liberté, il était traité de la même manière qu'avant ; tout lui obéissait comme s'il n'eût pas été cap- tif. La femme d'Argée sentit renaître sa flamme criminelle : elle possédait les clefs de la prison, et, chaque jour, elle pouvait y pénétrer pour éprouver la fidélité de mon frère par des attaques sans cesse- renaissantes. « A (juoi bon celte vertu, lui disait-elle, puisque partout on t'accuse? Où est le pri.x de ta résistance? Quel profit en as- tu tii'é? Si lu m'avais écouté, tu jouirais de ta liberté, et ton honneur serait à couvert; lu portes la peine de ton in- sensibilité. N'espère pas sortir de cette prison si tu ne consens à répondre à mes transports. Cède-moi, et je saurai te rendre l'honneur et la liberté. — Non, répondait Filandro, fu ne parviendras point à me coi rompre; si le sort réserve à ma loyauté une si triste fin, celui pour qui rien n'est caché con- naîtra mon innocence et pourra la faire triompher. Lorsqu'il plaira à Argée de tirer de moi une plus cruelle vengeance, il ordonnera mon supphce et je recevrai du Ciel la récompense d'une conduite méconnue par les hommes. Ton époux, revenu d'une prévention fatale, recomiaîtra son injustice et ac- cordera quelques larmes à la mort d'un ami fidèle et sincèfe. » « Plusieurs fois cette femme exécrable tente vainement d'arriver à ses fins; ses désirs, sans cesse irrités par une passion insensée, la poussent à rassembler au fond de son cœur ses pensées les plus ciiminelles. Elle forme mille projets avant de s'arrêter à aucun. Pendant six mois elle s'abstient d'entrer dans la prison de Filandre et le captif espère en être délivré. Mais la fortune, trop souvent favorable aux méchants, oITre à l'infâme l'occasion de se satisfaire par un moyen déplorable. « Depuis longtemps Argée était l'ennemi d'un seigneur du voisinage nommé Morand le Beau, qui, en son absence, avait coutume de faire des excursions sur ses terres, mais n'osait, s'approcher à plus de dix milles quand il le savait dans son château. Pour Faltirer dans un piège, Argée eut recours à la rose; il fit courir le bruit qu'il allait en pèlerinage à Jérusalem et partit au jour indiqué assez pubhquement pour qu'on ne doutât pas de son éloignement. Sa femme était dans sa confidence : chaque soir il venait passer la nuit dans son château ; puis, au retour de l'aurore, il sortait déguisé et sans être vu de personne. Il se tenait dans la forêt voisine et rôdait aux alentours, espé- rand que Morand paraîtrait, suivant son habitude. A la chute du jour son infidèle épouse venait le recevoir par une porte secrète: Tout le monde le croyait donc fort loin de la contrée, et cette femme ci'iminelle, jugeant le moment favorable, se rendit près de mon fière. De feintes larmes inondaient ses joues et son sein. « Ah ! s'écria-t-elle, qui me protégera? Pourquoi Argée est si loin? Tu connais Morand; il ne respecte ni Dieu ni les hommes. En- hardi pai- l'éloignement d'Argée, il songe à user de violence contre moi. Pour coriompre mes serviteurs, il em]iloie tour à tour les prières et les me- naces. Sachant que mon époux, parti pour la Palestine, ne reviendra pas de CHANT XXl. 259 longtemps, il ose malgré moi pénétrer dans le château, sans même recourir aux prétextes; si Argée était près de moi, ce lâche serait moins audacieux d:-'4'm1 et il resterait à plus de trois milles de nos remparts. Aujourd'hui même il a sollicité avec impudence ce qu'il m'avait autrefois fait demander par ses confidents. Je n'ai pu échapper au déshonneur et à la" honte, je n'ai pu calmer sa fureur qu'en me servant de paroles encourageantes, et je lui ai laissé l'espoir d'obtenir de mon amour ce qu'il voulait devoir à la force. Ainsi je lui ai promis de le satisfaire; mais je compte bien ne point tenir un serment que la force seule a pu m arracher. J'ai voulu me tirer d'un grand péril. Toi seul peux me soustraire à de tels dangers, si tu aimes mon époux et .si son honneur t'est plus cher que la vie ; ton refus me prouveia ton peu d'attachement pour lui : ta résistance à mon amour n'aura puisé sa force que dans le peii d'effet de mes larmes et de mes prières. Notre liaison fût restée secrète, aujourd'hui mon malheui' sera connu de tous. — Il est inutile d'ex- citer mon zèle, réplique le jeune homme, je suis dévoué à ton époux. L'in- justice dont je suis victinu; ne m'a point changé ; je n'ai jamais songé à l'ac- cuser. Dis-moi ce (pi'il faut faiic et je braverai la mort, l'univers, le destin lui-même. — Tu dois iinmolei' 1 honinie (pii cherche à nous déshonoi'er, et je t'en donnei-ai le nirtyeu. 11 l'c^viendra cette nuit vers In ti'oisième heure, à la laveur des ténèbres; je lui ferai un signal et l'introduirai dans mon ap- parlenienl : lu m'y attendras au milieu de l'obscurité, je te livrerai notre emienii sans armes et pies((ue nu. » L'infernale épouse, ou plutôt l'abomi- nable hu'ie prèpai'e ainsi le piège où doit siu'condjei' Argée. La nuit suivante, elle remet une épée à mon frèie et le conduit dans sa chambre, où il attend le malheureux seigneur. Tout se passe au gré de ses désirs. Hélas! les mauvais desseins ne réussissent que trop aisément! Filandre croit |)unir 240 ROLAND FURIEUX. Morand, et fend le crâne dArgée. L'infortuné expire sans prononcei' une parole. 0 fatale destinée ! il tombe sous les coups de l'ami dévoué qui veillait au salut de son honneur. Mon frère aussitôt rend l'épée à Gal)rine, tel est le nom de ce monstre, dont la vue m'est odieuse. Saisissant alors un flambeau, elle montre à Filandre le cadavre de son ami! Elle le menace, s'il n'accède à sa flamme impure, de divulguer partout son crime et de le livrer au sup- plice comme un traître et un assassin. « Si tu ne tiens pas à la vie, lui dit- elle, songe du moins au souvenir que tu laisseras de toi. )> Éperdu de colère et de douleur, Filandre veut l'immoler. Privé de son épée, il l'eût mise en pièces avec sesongles et ses dents. De même qu'un vaisseau, jouet des vents contraires, se laisse d'abord aller au gré de l'un, au souffle de l'autre et flnit par obéir au plus puissant des deux : de même Filandre, en proie à miUe desseins opposés, prend le parti le moins dangereux. La raison lui fait envisager une moit ignominieuse et infâme quand son crime sei^a comni. Mais il a peu d'instants pour se décider et se trouve forcé de vider l'affreux cabce. La crainte obtient de lui ce qu'il avait refusé aux plus tendi'es prières ; il promet de se rendre aux désirs de Gabiùne s'il peut s'échapper avec son secours. Cette infâme leçut le prix de son forfait et Filandre revint parmi nous, laissant dans la Grèce une mémoire avilie et déshonorée. L'image san- glante de son ami (railrensemeiit égorgé, le poids accablant de la chaîne que lui imposait une Médée, une Progne cruelle, étaient sans cesse présents à sa pensée; si le frein des serments ne l'eût retenu, il aurait immolé celle qui lui inspirait autant de haine que de mépris. Depuis cet événement, on ne le vit jamais sourire; sa bouche ne s'ouvrait ipi'anx soupirs et aux plaintes; il devint comme Oreste après son parricide et le meurtre d'Égisthe. Sa dou- leur et ses souffrances le réduisirent à garder le lit. Gabrine ne tarde point à s'apercevoir des dédains de mon frère; des sentiments de haine, de fui'eur CHANT XXI. !24l et de rage succèdent aux feux de l'amour. Filandre lui parait aussi insup- portable qu'Argée ; elle forme le projet de se défaire de son second époux, et s'adresse à un médecin, homme perfide adonné à la magie et plus habile à se servir du poison qu'à guérir les maladies : elle lui promet un riche salaire si, par quelque breuvage empoisonné, il la délivre de son époux. Debout dans la chambre de mon frère, ce vieillard lui offre, en présence de plusieurs amis et de moi-même, une potion qui doit lui rendre ses forces. Mais, agitée par un soupçon nouveau et voulant peut-être se défaire d'un complice dont il fallait payer le crime, Cabrine arrête le bras du médecin au moment où il tient la coupe fatale : « Tu ne seras point surpris, lui dit- elle, que, pleine de solUcitude pour les jours d'un époux adoré, je veuille être sûre que ce breuvage n'a rien de dangereux ; il est nécessaire que tu le goûtes toi-même... » Vous comprendrez quel dut être le trouble du mé- chant vieillard. Cependant, pour bannir les soupçons, il boit une partie du remède, et le malade avale le reste avec confiance. L'épervier qui tient dans ses serres l'oiseau timide et qui se le voit disputer par un chien, jus- qu'alors son compagnon fidèle, n'est pas plus décontenancé que ce perfide médecin; il croyait déjà toucher son abominable salaire, et il perdait fes- poir de jamais en jouir. Puisse cet exemple servir aux avares dignes d'un pareil sort! Dès qu'il sent la liqueur circuler dans ses veines, il veut se re- tirer pour prendre du contre-poison; Cabrine s'y oppose. « Tu ne dois point sortir, lui dit-elle, tant que les effets du remède ne nous auront pas encore démontré sa vertu. » Vainement il la supplie, vainement il renonce au prix de son crime, la mort va le saisir; il dévoile l'infernal complot et exjiire peu (I inslauts api'ès mou jVère. Alors nous nous précipitous sur celle IkHc féroce, plus cruelle cent fois que les monstres des forêts, et nous l'enfii - 16 242 ROLAND l-URIRUX. mons dans un sombre cachot pour lui faire expier ses forfaits dans les llammes. » Hermonides veut poursuivre son récit et raconter à Zerbin comment la maudite Cabrine s'est échappée de sa prison ; mais, épuisé par la souf- france, il retombe mourant sur l'herbe : deux de ses écuyers le placent sur une litière formée de branches d'arbre, Zerbin lui exprime son chagrin de l'avoir réduit en ce triste état; il lui représente que ses serments et son res- pecl pour les lois de la chevalerie errante l'ont obligé à défendre celle que, sans déshonneur, il n'eût pu abandonner. « Dispose do moi de toute autre manière, » ajoute-t-il. Hermonides l'engage à se séparer par tous les moyens d'un monstre souillé de vices avant de devenir lui-même victime de ses noir- ceurs. Cabrine tient ses yeux baissés, car elle reconnaît la vérité des accu- sations d Hermonides. Le prince d'Ecosse s'éloigne enfin avec celle qu'il mau- dit plus encore depuis la triste aventuie du noble chevalier de Hollande. Cabrine lui avait d'abord inspiré du dégoût, maintenant il la hait au point de ne pouvoir la regarder en face. Mais elle ne saurait être vaincue en senti- ments haineux et elle lui rend sa haine au quintuple ; ses regards annon- cent combien son cœur est gonflé de venin. C'est dans cette espéce d'union qu'ils traversent ensemble un bois antique ; au moment où le soleil touche au terme de sa carrière, ils entendent des cris, une grande rumeur et le cli- quetis des armes, indices d'un combat acharné. Zerbin vole de ce côté et Cabrine s'attache à ses pas. Je raconterai la lin de cette aventure dans le chant suivant. t" ^ ,^vr«--P. rv-m^4^' CHANT XXI Le duc anglais (iétniit le palais endianté du magicien Allant, qu'il force à la fuite. — Bradamante el lioirer se retrouvent; tous deux se rendent au château pour sauver la vie à un jeune damoisel. La guerrière reconnaît le traître Pinahel. — Roger, dans une joute, triomphe de quatre chevaliers, jiuis il jette son écu au fond d'une citerne. eunes femmes chérie.s de ceux (juc vous aimez, vous qui savez vous con- tenter d'un seul amour, vous dont le caractère est parmi tant de bellts une bien rare exception, ne vous of- fensez point de ce que j'ai pu dire contre la perverse Gabrine ni de ce que m'arracherait encore une trop juste iiidif:;nation. J'ai parié d'une femme vicieuse, et les ordres de ce- lui qui a tout empire sur moi ne me forceraient point à taire la vérité. Puis-je ainsi nuire ù celles dont le cœur est vertueux? Le traître (pii vendit son maitre aux Juifs |utiii' trente deniers n'a point fait rejaillii' son opprobre sur Pierre el sur Jean. Hypermneslre a-t-elle soiilferl du crime de ses coupables sœurs? Puui' une seule que mes cliaiils oui llélrie, et j'y élais forcé par mon iòle déeri- vain véridi /. ^=î les grottes ou dans les cabanes. Accablé de chaleur et de soit, Astolphe ôte son casque, attache son coui'sier à un arbre et court se désaltérer à la Ion- CHANT XXII. '^Al taine. Au moment où ses lèvres touchent l'onde, un paysan s'élance d'un buisson voisin, détache Rabican, monte sur son dos et prend la fuite. Aslol- phe entend du bruit, regarde, et, oubliant sa soif, se met à poursuivre le ravisseur. Le larron ne s'éloigne pas assez vite pour disparaître aux veux du duc, mais il presse ou modère tour à tour l'allure de Rabican. Ils parvien- nent ainsi près du château où tant de nobles paladins, sans se croire captifs, sont retenus dans une véritable prison. Le paysan, toujours monté sur le coursier dont la vitesse égale celle du vent, se réfugie dans le château. As- tolphe, embarrassé de son boucher, de son casque et du reste de son ar- mure, le suit et perd soudain de vue son cheval et le voleur. Vainement il regarde de tous côtés et visite à pas précipités les salles, les chambres, les galeries. Peine inutile, il ne peut découvrir le perfide larron ! Ne sachant où retrouver Rabican, ce coursier sans pareil, le duc, après l'avoir vaine- ment cherché le reste de la journée dans toutes les parties du château, com- mence à se douter de quelque enchantement. Malgré son trouble, il se rap- pelle que Logistille lui fit, pendant son séjour aux Indes, le don précieux d'un petit livre qui apprenait à détruire tous les maléfices. Il le consulte aus- sitôt et trouve le secret de vaincre les efforts d'Allant. On y décrit ce mer- veilleux château, on y enseigne le moyen de déhvrer les captifs en confon- dant le magicien. Sous le seuil de la porte est retenu l'Esprit qui cause les illusions et les prestiges ; il suffira de lever cette pierre, elle château s'éva- nouiia en fumée. Dans son impatience de détruire le charme, déjà le duc s'élance vei's le marbi'e, lorscpie le vieil Allant I aporçoil cl veut larrôlei ne HO LA M) FURIEUX. par de nouveaux encliaiitements. Il évoque les Larves infernales, et soudain Astolphe parait, aux yeux de ceux qui le voient, tantôt un géant, tantôt un habitant de la campagne, tantôt un chevalier félon. Chaque prisonnier croit reconnaître l'ennemi qu'il a si longtemps poursuivi. Tous fondent à la fois sur lui ; Roger, Gradasse, Irolde, Bradamante, Prasilde, Brandimart et cent autres, trompés par le nouveau charme, attaquent le duc avec fureur. Ju- geant que sa perte est inévitable s'il n'a recours à son cor, il l'embouche, et aussitôt les chevahers prennent la fuite. Le coup d'arquebuse du chasseur ne disperse pas plus rapidement les timides colombes. Atlant lui-même, pâle et terrifié, s'enfuit pour éviter ces effroyables sons. Les coursiers brisent leurs liens et courent à travers champs comme leurs maîtres. Il ne reste pas dans le château un seul être vivant. Au moment où Rabican franchit la porte, Astolphe le saisit par la bride. Puis il lève la grosse pierre sur laquelle sont gravés des signes et des caractères qu'il serait inutile de décrire ici. Dans son empressement à détruire les charmes magiques, il brise tout ce qui s'offre à ses regards, et soudain le château s'évapore en fumée ; il aperçoit, lié avec une chaîne d'or, le cheval que le magicien maure avait donné à Ro- ger pour le transporter dans l'île d'Alcine. Logistille sut imposer à ce cour- sier un frein puissant et diriger sa course. Pioger s'en servit pour traverser cette partie du globe qui s'étend depuis l'Inde jusqu'aux rivages de l'Angle- terre. Je ne sais si vous vous souvenez que le jeune héros, ayant laissé l'hip- pogriffe attaché à un arbre au moment où la belle Angélique, toute nue, lui lit l'affront de disparaître à ses yeux, ce coursier rompit la bi'ide, prit son essor et vint, au grand étonnement de ceux qui l'aperçurent dans les airs, retrouver Atlant. Il demeura près de lui jusqu'au jour où le duc anéantit les enchantements. Il ne pouvait rien arriver de plus agréable au prince anglais. Avec le se- cours de l'hippogriffe, il se proposa de visiter la terre, les mers, le monde entier en peu de jours. Lorsque la sage MéHsse l'eut arraché aux vengeances d'Alcine, qui l'avait métamorphosé en myrte, le duc vit la tète altière de ce coursier céder au frein forgé par Logistille; il avait vu Roger, aidé des conseils de la fée, conduire et diriger l'hippogriffe, et il n'hésita point à s'emparer de ce destrier merveilleux; il lui mit la selle de Rabican; et, avec tontes les brides que les autres chevaux avaient abandonnées, il espéra maîtriser son vol. La crainte de délaisser Rabican l'empêche de partir sur- le-champ; il a raison de chérir son excellent cheval, le meilleur des des- triers pour le combat, et qui l'a ramené du fond de l'Inde jusqu'en France. Il pense qu'il doil le confici' à un ami el non l'abandonner au premier venu. Interrogeant du legard tous les alentours, il cherche à découvrir dans la forêt un chasseur ou quelque villageois pour le lui dttnner à conduire jusqu'à la ville la plus prochaine; il attend en vain tout le re>le du jour. .Mais à l'aube nouvelle, tandis (|ne le brouillard couvre encore la tei're, il voit venir un chevalier. Avant de poursuivre cette histoire, j'ai besoin de rejoindre Bradamante et Roger. Dès que les sons du cor tnit cessé de se l'aire eii(eii(lr.\ les deux CHANT XXII. 247 amants, délivrés du charme magique, se reconnaissent; tous deux, surpris de l'étrange effet des ruses d'Atlant, se regardent, et bientôt Roger presse sur son cœur sa belle maîtresse, plus fraîche et plus vermeille que la rose; il cueille sur sa bourbe un premier gage d'amour : leurs caresses, leurs em- brassements sont mille fois répétés et pleins d'ivresse; ils ont peine à con- tenir leurs transports. Oh ! combien ils regrettent tant de jours heureux qu'ils ont perdus en vaines recherches dans le palais enchanté ! La sensible Brada- mante, qui ne peut rien refuser à celui qu'elle aime, engage Roger à se rendre prés' du duc Aimon, son père; elle l'exhorte à se faire chrétien. Non- seulement il est prêt, pour l'amour d'elle, à embrasser la Foi, comme 1 a- vaient fait son pére et tous ses aïeux, mais encore il sacrifierait sa vie. « Ah! lui dit-il, pour toi je traverserais les llannnes; hésiterais-je à plonger ma tète dans l'onde? » Décidé à recevoir le Baptême afin de s'unir à Brada- mante, il se laisse guider par elle vers l'abbaye de Vallombreuse, riche et somptueux monastère, célèbre par la piété de ses religieux cLleur généreuse hospitalité envers les pèlerins. Les deux amants rencontrent, au sditir de la forêt, une femme livrée à une affieuse douleur. Roger, sensible et comi)ati.ssanl, surtout pour les dames, ne peut voii' le visage baigné de pleurs de cette infortunée sans lui demaiuler la cause de son chagrin. H s'approche d'elle, la salue avec politesse et s'informe du sujet de ses pleurs. Elle lève vers lui ses yeux humides de larmes et lui répond d'une faible voix : k Nulile chevalier, je gémis sur le soit d'un damoisel (pii doit, aujourd'hui inénu', subir la moi't la ])lus ci-uelle dans un château peu éloigné. Ce jeune heninie, épris de l'ainiable et belle fille de Marsile, roi d'Espagne, s'introduisait chez elle tontes les nuits, enveloppé d'un voile blanc et couvert de vêtements de femme. Sa ruse fut longtemps ignorée; US ROLAND FU ni EL X. mais il n'est point do secret qui ne soit à la fin trahi : ce damoisel ayant con- fié son bonheur à deux de ses amis, ceux-ci en parlèrent à d'autres, et le roi en fut bientôt instruit. Marsile fit saisir les deux amants et on les enferma dans une tour. Avant la fin du jour le damoisel périra dans les flammes. J'ai fui cet horrible spectacle; jamais je n'éprouvai semblable douleur : toutes mes joies se changeront en tristesse quand je me rappellerai la des- truction de tant de grâces et de charmes. » Ce récit émeut Bradamante : elle déplore le sort de cet infortuné comme s'il eût été son frère, et nous verrons dans la suite que sa crainte était fon- dée; elle se tourne vers Roger : « Il faut, dit-elle, que nos armes protègent le jeune captif. » Puis, s'adressant à la dame affligée : « Conduis-nous vers ce château et sois sans crainte- si le damoisel vit encore, nous le sauve- rons. » Roger, soumis au vœu de Bradamante, brûle de secourir le con- damné. « Qu'attendons-nous? dit-il à l'inconnue; ce n'est pas le moment de pleurer, il faut le servir; hâte-toi de nous guider vers lui avant que notre assistance soit devenue inutile. S'il en est temps encore, nous le sauverons, fût-il gardé par mille lances et mille épées. » La voix fière, l'air imposant, la noble contenance de Roger raniment l'espoir dans le cœur de la dame, mais comme elle craint moins la longueur du chemin que les obstacles qui peuvent les arrêter et rendre vains tous leurs efforts, elle reste un moment incertaine, o Si nous choisissons, reprend-elle, la route la plus directe et la plus facile, nous arriverons avant que le bûcher soit dressé; mais nous sommes forcés de suivre des sentiers si nides et si détournés que nous ne pourrons en sortir avant la fin du jour, et je crains qu'il ne soit trop tard. — Eh! pourquoi ne choisirions-nous pas la route la plus courte? demande I^Qo-er. — C'est, réplique la dame, afin de ne point traverser le château des comtes de Poitiers, où le fils d'Anselme de Hauterive, Pinabel, le plus per- vers des hommes, a depuis trois jours seulement étabh une honteuse cou- tume. Les chevaliers, les dames sont exposés aux plus sanglants outrages. Celles-ci doivent se dépouiller de leurs atours, ceux-là sont contraints d'a- bandonner leurs armes et leurs coursiers. Quatre chevaliers, habiles à ma- nier la lance et les plus redoutables que l'on ait vus en France depuis long- temps, ont juré de maintenir cette infâme loi. Je vous en expliquerai la cause, et vou^ serez à même de juger de ce que vaut leur serment. Le Mavenrais a pour maîtresse la plus perverse créature qui soit au monde. Ln jdur qu il voyageait avec elle, il fit rencontre d'un chevalier qui portail en croupe une vieille femme; la damoiselle se moqua de cette vieille : un combat s'engagea, et Pinabel, plus orgueilleux que vaillant, roula sur la poussière. Le vainqueui", pour s'assurer sans doute si la damoiselle boitait, donna ses vêtements et son j)alefroi à sa compagne. La belle, honteuse et confuse, revint avec Pinabel, toujours disposé à seconder de noirs complots ; elle lui ilil (jiie le seul moyen de la venger et de calmer sa douleur, c'est de faire subir à mille chevaliers et à mille dames un outrage pareil à celui qu'elle vient de recevoir. Le jour même, le hasard amena dans le château de Pinabel quatie chevaliers l'éceinnient airivés de contrées lointaines; on CHANT XXII. 249 n'en connaît pas de plus intrépides ni de plus vaillants. Ils se nonnnent Griffont, Aquilant, Sansonnet de la Mecque et Guidon le Sauvage. Pinabel les accueillit gracieusement, et, tandis que la nuit couvrait l'univers, il les fil saisir dans leur lit et ne consentit à. les délivrer qu'après avoir reçu d'eiTx la promesse qu'ils habiteraient son château pendant un an et un mois et qu'ils s'empareraient des armes des chevaliers errants et des vêtements do leurs dames. Les quatre paladins firent à regret ce serment. Jusqu'à présent nul n'a pu leur résister, et un grand nombre de chevaliers ont perdu leurs coursiers et leurs armes. Le sort désigne celui des quatre qui doit combattre le premier; s'il est renversé, les trois autres sont forcés de se précipiter à la fois sur le vainqueur. Chacun d'eux est déjà redoutable, jugez de leur force quand ils sont réunis. L'entreprise généreuse que nous voulons tenter ne nous permet point de courir les hasards de cette lutte; il faut donc éviter le château de Pinabel. Vous triompheriez, je le pense; mais si nous tardons d'une heure, le damoisel sera brûlé quand nous arriverons. — Oublions un moment ton protégé, réplique Roger; nous ferons pour lui ce qui sera en notre pouvoir : l'Éternel ou la Fortune se chargeront du reste. En nous voyant combattre, tu jugeras si nous sommes assez forts pour sauvei' celui qu'une faute légère a fait condamner au supplice du feu. n La dame ne ré- pond rien et les guide aussitôt par le chemin le plus direct. Quand ils eurent marché trois milles, il.s niiivéïent piès du |)ont où tout chevalier, pour con- server la vie, devait abandonner ses vêtements et ses armes. Deux fois la cloche retentit et annonce leur présence. Alors pai'ait un vieillard moulé sur un coursier de chétive apparence. « Arrêtez! arrélcz! leni- crie-t-il; 250 ROLAND FURIEUX. vous devez savoir qu'il faut ici solder uu péage. » Il leur explique aussitôt la loi établie par Pinabel et les exhorte à s y conformer. « Allons, leur dit-il, engagez votre dame à quitter ses vêtements, dépouillez vos armin^es, laissez vos coursiers et ne vous exposez point à périr sous les coups de quatre che- valiers invincibles. Vous retrouverez partout des armes, des chevaux et des habits, mais rien ne vous rendrait la vie. — Il suffit, répond l'audacieux Roger, je connais cette insolente loi et je suis venu pour essayer ma valeur; je ne céderai point à des menaces, et mon compagnon pense connue moi. Fais donc venir ceux qui prétendent nous dépouiUer; nous avons besoin de franchir cette montagne et nous ne pouvons rester longtemps en ces lieux. — Voici l'un de nos guerriers qui s'avance, » répond le vieillard. En effet, on aperçoit sur le pont du château un chevalier, dont la cotte d'armes ver- meille est parsemée de fleurs de lis d'argent. Bradamante supphe Roger de lui laisser l'honneur de la première joute, mais il ne peut s'y décider, et veut qu'elle reste spectatrice du combat et de ses dangers. « Quel est ce che- valier? demande-t-il au vieillard. — C'est Sansonnet de la Mecque; il est re- connaissablc à son armure. » Les deux adversaires, sans s'adresser une pa- role, mettent la lance en arrêt et fondent l'un sur l'autre. Pinabel, suivi d'une foule de gens de pied, est sorti de son château pour enlever les dé- pouilles du vaincu. Les deux adversaires s'entre-choquent violemment avec leurs énormes lances de chêne vert, de deux palmes de tour, et dont le fer a une égale longueur. Sansonnet a coupé dans la forêt voisine dix armes pareilles; des boucliers, des cuirasses de diamant n'auraient pu leur ré- sister. Les pointes sont trempées si fortement qu'elles perceraient une en- clume. Les chevaliers se portent deux coups terribles sur leurs écus; celui de Roger est impénétrable, car les démons qui l'ont forgé n'ont point perdu leur peine; c'est l'écu merveilleux d'Allant de Caréné, dont l'éblouissante lumière renverse les hommes et les prive de sentiment. Roger ne soulève le voile c[ue dans un péril extrême. Il faut que cet écu soit bien dur pour résister à la lance de Sansonnet. Son boucliei-, fait par des ouvriers moins habiles, ne peut soutenir le choc; il s'ouvre comme frappé de la foudre, et livre passage au fer, qui déchire le bras. Sansonnet vide les arçons. On n'avait point encore vu un des défenseurs de l'injuste loi succomber au lieu de remporter des dépouilles. Il est bon que la Fortune soit de temps en temps rebelle aux désirs de ses favoris, et que ceux qui rient pleurent quelquefois. Le gardien donne du haut de la tour le signal aux autres che- valiers. Pinabel s'approche alors de Bradamante pour lui demander le nom de ce chevalier si redoutable. La justice divine, i[ui semble prête à punir le traî- tre, permet qu'il soit monté ce jour-là sur le coursier volé jadis à Brada- mante. Vous vous l'appelez (pie huit mois auparavant It^ Mayençais avait pré- cipité la guerrière dans la caverne de Merlin; une bi-anch" d'arbre sauva la jeune fille, <'t Pinabel, persuadé (pi'elle était ensevelie pour toujours, prit son cheval, niadaïuaiite l'econnait aussitôt sdu conisier et par suite le peifîde (pii le munte. Elle le considère avec attention et tinit par s'écrier : <* Voilà, CHANT XXII. 251 j'en suis certaine, l'infâme qui a juré de me faire périr; il vient expier son crime et recevoir le prix de ses forfaits. » Menacer Pinabel, tirer son épée, fondre sur lui et lui couper la retraite fut l'ouvrage d'un instant pour Bra- damante. Pareil au renard dont on a fermé le terrier, Pinabel perd l'espoir d'échapper à la guerrière et n'ose soutenir ses regards ; il fuit à toute bride vers la forêt en poussant des cris de terreur. Pâle, éperdu, il presse sa mon- ture : elle le poursuit lépée dans les reins. La terre frémit sous les pas de leurs coursiers. Cependant les habitants du château, attentifs au combat (|ue soutient Roger, ne s'aperçoivent pas du danger que court Pinabel. Les trois chevaliers, accompagnés de la maîtresse de Pinabel, sont sortis du château, le visage pourpre de honte et le cœur brisé par le désespoir de se trouver forcés d'attaquer tous ensemble un seul adversaire. L'infâme et cruelle femme les excite à maintenir la coutume impie : elle leur rappelle leurs serments et sa vengeance. « 11 suffit de moi et de ma lance, s'écrie Guidon le Sauvage ; qu'ai-je besoin de l'appui de mes deux amis ? Je réponds sur ma tète du succès. » Griffon et son frère demandent aussi à combattre seuls et promettent la victoire ou le sacrifice de leur vie et de leur liberté. « Tous ces discours sont inutiles, s'écrie la méchante femme je ne suispoint ve- nue pour entendre vos plaintes ou vos propositions, mais pour recueillir les dépouilles de ce chevalier; ainsi trêve à ces vains propos, et tenez votre ser- ment. ») De son côté, Roger leur crie : u Voyez mes armes, mes habits, cette selle et ces harnais neufs ! Regardez les vêtements de cette dame ! Hâtez-vous donc de me les arracher! « Excités d'un côté par la maîtresse do Pinabel et de fautre par les provocations de Roger, il se décident à attaquer ensem- ble l'intrépide chevalier. Rouges de honte, tous trois se précipitent; les deux fds d'Olivier laissent derrière eux le jeune Guidon, car son cheval est moins agile. Roger, tenant la môme lance qui a renversé Sansonnet, s'approche couvert du bouclier enclianté que le vieil Allant avait naguère sui* la cime des Pyrénées. Nul regard ne pouvait en soutenir l'éclat. Le paladin ne s'en est jamais servi que dans les plus grandes extrémités; il le dècouviit seule- ment dans trois circonstances : les deux premières fois, pour sortir du sé- jour de la Volupté et se rendre dans celui de la Vertu ; la troisième fois, quand il fît flotter sur la mer ècumante l'orque pi-ivèe de sa proie au mo- ment où le monstre s'apprêtait à deverei' la jeune fille nue, Angélique! qui plus tard fut ingrate et cruelle envers son libérateur. Hors ces trois occa- sions, le ])aladin a toujours tenu ce bouclier caché sous un voile é]tais; il peut le découvrir aisément dès qu'il le juge nécessaire, lioger s'avance con- tre ses trois adversaires; il lui |i,ii';iissi'nt moins à craiiKlrc (pic de Ciililo enfants. Il atteint Griffon à l'extièniitè du bouclier et sui' la visière, et le lail voler loin de son l'heval. La lance de Griffon a fiappè sur l'ècu, mais elle pro- duit en glissant Mil rèsnilat inattendu; le voile déchiré laisse paraître la lu- mière éclatante dont la splendeur foudioie. Le reste du voile est enlevé pai' Aquilani; la clarté subite renverse, sans connaissance, les deux frères et le jeune Guidon, lioger a lire son épée ; il se retourne pour les attaquer et les voit étendus sur la poussière. Tons les chevaliers, toutes les dames, tons les 252 ROLAND FURI LUX. coursiers sortis du château semblent expirants. Revenu de sa première sur- prise, le héros devine la cause de leur chute en apercevant les lambeaux du voile qui pendent à gauche de l'écu. Il se hâte de chercher Bradamante, vainement il se dirige vers le théâtre de la première joute, il ne voit plus sa belle et pense qu'elle s'est hâtée de voler vers le malheureux captif pour l'arracher aux flammes. Parmi les personnes étendues sur le sol il distingue la femme qui l'a conduit en face du château; il la porte encore évanouie sur son coursier et couvre l'écu avec ses vêtements. Dès que la lumière en- chantée a disparu, la dame reprend ses sens. Plein de confusion, le guerrier n'ose lever les veux, car il craint qu'on ne lui reproche sa victoire peu glo- rieuse : « Hélas! se dit-il, comment ferai-je oublier une si honteuse action? Désormais on attribuera mes exploits à des enchantements et non à ma vail- lance. » En proie à ses pensées, il arrive près d'une citerne où les troupeaux viennent se désaltérer. « Maudit écu, s'écrie-t-il, je saurai me mettre à cou- vert du déshonneur que je te dois; à l'avenir, le blâme ne pourra m'altein- dre. » A ces mots, il saisit une grosse pierre, l'attache à l'écu et précipite ÎHEEEES. l'un ot l'autre dans la citerne. « Puisses-tu y demeurer éternellement, ajoute- t-il, et que ma honte soit ensevelie avec toi! » La citerne est très-profonde ; l'écu et la pierre descendent rapidement au fond. La diligente Renonnnée pu- blie partout ce noble et généreux sacrifice , sa trompette éclatante en in- struit l'Espagne, la France et les contrées voisines. A celte nouvelle, que mille bouches répètent, plusieurs chevaliers se mettent à la recherche de l'écu, mais ils ne peuvent retrouver le puits. La dame qui a fait connaitre l'action de Roger ne veut indiquer ni le bois ni la citerne. Dès que le pala- din se fut éloigné des lieux témoins de sa trop facile victoire sur les cham- pions (le Piiiabel, la lumière onchantéc cessa d'exercer son iniluence, et les chevaliers (|ui élaienl étendus sur le sol, avec les spectateurs de la lutte, se relevèrent étonnés. Ils s'entretenaient de cet événement et s'interrogeaient sur rorigiiie de celte lumière terrible, lorscju'on vint leur annoncer la mort de Pinabel, trouvé dans le bois sans qu'on sût qui lui avait arraché la vie. CHANT XXII. 253 Tandis que la lutte était engagée à la porte du château, Bradamante avait atteint le perfide dans uu étroit défilé ; cent fois elle lui plongea son glaive dans les flancs et dans le cœur. Contente d'avoir purgé la terre d'un monstre lâche et dangereux qui l'avait trop longtemps désolée, elle voulut sortir du bois et ramener son coursier, mais elle ne put retrouver son chemin. Vaine- ment elle erra sur les montagnes et dans les vallons, le destin cruel ne lui permit pas de se réunir à Roger. Mais ceux que cette histoire intéresse en coimaitront la fin dans le chant suivant. CHANT XXIII Asloljilu' ii:ii( lini le-. ;iir? ^iir lo ciieval ;iili'. — Zciliiii loiiibe au jiniiviiir ilii iriiel Aiibeliiie, il est coiulanmé à iiioit, et lìolaiul le délivre. — Iluiioiiioiil enlève à Hiiipalque le cour- sier de Roger, le noble Kronliu. — Combat de Mandritard et de Holand. — Le comle d'Anger» éprouve nue si grande douleur, qu'il devient fou. ortels, efl'oi'coz-vous de leiidre ser- vice à votre prochain; s'il arrive parfois qu'une bonne action de- meure sans récompense, du moins elle ne peut causer ni honte, ni dommage, ni péril. Une injustice ne s'ovd)lie jamais; tôt ou tard elle reçoit châtiment, car, suivant le proverbe, si les montagnes ne bou- gent pas, les hommes finissent tou- jours par se renconlier. Voyez (piel fut le sort du lâche Pinahel. N'a-t-il pas mérité la juste punition de sa perversité! Dieu, qui protège l'in- nocence, a sauvé Bradamante; il accorde son appui aux preux et loyaux chevaliers. Le félon croyait la jeune lille })our toujours ense- veHe au fond de la caverne, et il comptait ne plus la revoir, il était sûr de ne jamais recevoir d'elle le prix de sa trahison. Et ce fut prés du château de ses a'ieux, près de ce manoir d'Hauterive, situé non loin de Poitiers, au miheu des montagnes: ce fut prés de son vieux pére, le comte Anselme, que le traître tomba sous les coups de la vaillante héritière de la maison de Clermont. Bradamante satisfit sa vengeance : elle ola la vie à l'infame, qui poussait des gémissements et implorait sa pitié. Après avoir donné la mort à ce perfide, elle veni lejoiiidie son cher Bo- ger; mais la Fortune cruelle lui fait prendre une route qui l'en éloigne. Elle pénétre dans la ])artie la plus sauvage et la ])lns épaisse de la forêt ; déjà le soleil fait place aux ombres; ne sachant oi'i troiivei- un asile, la guerrière s'arrête et s'étend sur l'herbe toiUïue. Soit qu'elle dorme, soit e 11 A M Wlll. 255 qu'elle contemple Saturne, Jupiter, Vénus, Mars ou les autres astres, le sou- venir de Roger ne cesse point d'occuper sa pensée. Elle songe avec peine que, dans son cœur, la colère a dominé l'amour. « Hélas ! se dit-elle en sou- pirant, le désir de la vengeance m'a fait quitter celui que j'aime! Pourquoi n'ai-je pas remarqué la route que j'ai suivie, afin de pouvoir le retrouver? Âi-je donc perdu la vue et la mémoire?» Ces réflexions faites à haute voix retentissent plus vivement encore au fond de son cœur. Ses soupirs et ses larmes forment un orage de douleur. Enfin le jour si désii'é paraît à l'orient ; la guerrière s'élance sur son destrier. Au sortir du bois, près des lieux où s'élevait naguère le palais enchanté, Bradamante aperçoit Astolphe qui met une bride à l'hippogriffe et parait soucieux et préoccupé du sort fului" de Rabican. Il vient d'ôtcr son casque ; la guerrière, reconnaissant son cousin, s'approche, se nomme et l'embrasse après avoir levé sa visière. Astolphe ne peut confier son cheval à de meilleures mains ; il est sûr qu'elle en {(rendra soin pour le lui rendre à son retour. Le destin semble l'avoir conduite là tout exprès; et, si la vue de Bradamante fut toujours agréable au duc, il ressent un plaisir plus vif en espérant obtenir d'elle ce service. Ils s'em- brassent deux ou trois fois avec la tendresse d'un frère et d'une sœur, et se font le récit de leurs aventures. Puis Astolphe se dit : « Il faut paiiir sans retard si je veux visiter l'empire des oiseaux. )i II montre à Bradamante le cheval ailé et l'instruit de son projet. La guerrière n'éprouve pas de surprise, Atlant le montait lorsqu'elle lutta contre lui, et ses yeux l'avaient longtemps suivi le jour où il emporta Roger dans des régions si extraordinaires et si lointaines. Astolphe dit à sa cousine qu'il lui laisse ce léger Rabican, dont la course devance le vol de la flèche rapide. H la prie de garder ses autres armes, car leur poids ne peut que le gêner dans sa course aérienne ; il ira les reprendre à .Muntauban. Le prince conserve son é^iée et son coi'; ce dernier seul l'eût préservé de tout péril ; il se débarrasse aussi de la lance du malheureux fils de Galafron, dont la moindre atteinte renverse le plus vigoureux chevalier. Alors il s'élève lentement dans les airs; puis, pi'essaut son coursier, il disparait avec rapidité. Ainsi, sous la conduite du pilote, le navire, à la sortie du port, manœuvre prudennnent pour éviter les écueils ; puis déploie ses voiles, et s'avance vers la pleine mer. Après son départ, Bradamante se demande connm'nt elle enverra à Mon- tauban l'armure et le cheval. Brûlant du désir de revoir Roger, elle pense qu'elle pourra le trouver à Vallond)reuse, si toutefois elle ne le renconti'c pas sur sa route. Tout à coup elle ai)erçoit un villageois et lui ordonne de placer l'armure d'Astolphe sur le dos de Rabican; cet homme conduira der- rière elle deux coursiers, car sa victoire sur Pinabel a mis trois chevaux en son pouvoir. Elle veut se diriger sur Valloml)reuse, mais elle ne connaît point la roule la plus directe et craint de s'égarer. Le villageois ne peut la diri- ger; elle est exposée à chercher vainement pendant longtemps. Enfin, pr,- vée de tout guide, elle suit un sentici' (pii parait devoir la conduire où son cœur ra])pelle. Elle soit de la forêt V(Ms les neuf heures du matin et décou- vre, à peu (le distance, un château bàli sur la cime (rime montagne. Mie 250 IlOLAND FI, P. l EUX. l'examine et croit reconnaître Montauban. C'est en effet le manoir qu'habi- taient alors sa mère Béatrix et plusieurs de ses frères. Son affliction redouble en pensant cpion l'y retiendra. Consumée par l'amour, elle expirera de dou- leur! Elle ne reveira plus Roger et ne pourra mettre à exécution le projet qui les attire à Yallombreuse. Après un moment d'incertitude, elle se décide à éviter Montauban et à se rendre à l'abbaye, dont la route est désormais facile à trouver, mais elle ne peut éviter la rencontre imprévue de son jeune frère Alard. Ce chevalier, par l'ordre de Charlemagne, vient de préparer des quartiers aux troupes nouvellement arrivées de la Guienne. Le frère et la .sœur se donnent de tendres et nombreux témoignages d'affection, et parviennent aux portes de Montauban en devisant do diverses choses. Bra- damante revoit ce château, où Béatrix versa tant de larmes sur son absence, après l'avoir fait chercher vainement. Les baisers de sa mère et de ses frères lui semblent froids, comparés à ceux de Roger, dont les feux la brûlent toujours. Ne pouvant plus aller à Yallombreuse, elle prend le parti d'y en- voyer un messager pour avertir son amant du motif qui la retient; et, pour l'exciter (prières bien superflues !) à venir recevoir le baptême dans cette abbaye. Alors il sera maitre de se rendre à Montauban pour y dégager sa parole et s'unir à elle })ar des liens sacres : elle lui renverra le cheval qu'il chérit. Trouverait-on dans les royaumes des Francs ou des Sarrasins un des- trier comparable à Frontin, si ce n'est Bayard et Bride-d'Or? Le jour où Ro- ger, victime de soji audace, fut enqjorté dans les nuages par l'hippogriffe, il abandonna son cour.sier, que la guerrière dut envoyer à Montauban. On en jtrit soin et on ne le montait (jne rai-emont. Aussi Frontin était-il plus vigou- reux et plus dispos (pu' jamais. Aitlée de ses fenunes, l'active Bradamanle s'empresse déterminer nue niagnili(jue biodcrie d'or, sur un fond de soie blanche et grise : elle eu fait orner la selle et la bride de Frontin et appelle la tille de sa nourrice, Callitrésie, discrète conlidente de tous ses secrets. Souvent elle lui parla de l'objol de ses feux et lui vanta les grâces, la beauté CHANT \X111. 257 cl la vaillance de lioger. « Chère Hippalque, lui dit-elle, pourrais-je choisir un messager plus fidèle et plus dévoué que toi? Pars donc ! » Elle lui indique le but de son voyage et l'instruit de ce qu'il faut dire à Roger : le hasard, et non l'oubli de sa promesse, l'a empêchée de se rendre au monastère; le destin inflexible fut plus fort que sa volonté. Hippalque monte aussitôt sur une haquenée. Bradamante lui présente la riche bride de Frontin et lui dit : « S'il se trouve un chevalier assez lâche ou assez insensé pour vouloir te la ravir, proiionce le nom redoutable de Roger. » Elle ajoute à ses premiers ordres diverses recommandations. Bientôt Hippalque s'éloigne à travers les plaines et les forêts. Elle a fait plus de dix milles sans que personne ne l'ait interrogée ou ait troublé sa marche. Mais vers le milieu du jour elle rencontre, sur le penchant d'une montagne, dans un sentier étroit et difficile, Rodomonttout armé et conduit par un nain. Le Sarrasin lance sur elle des regards farouches et blasphème tous les dieux de l'univers qui n'ont pas mis un destrier si beau et si riche- ment caparaçonné aux mains de quelque paladin. 11 a juré de s'emparer du premier cheval qu'il rencontrera, et celui-ci est précisément le premier et le plus beau qu'il ait encore vu. Mais il lui répugne de l'arracher à une damoiselle. Brûlant du désir de le posséder, il s'arrête et 1 admire. « Ah ! s'ècrie-t-il, pourquoi le maître de ce coursier n'est-il pas ici? — S'il y était, répond fièrement Hippalque, tu changei'ais bientôt d'avis, car ta valeur ne saurait être comparée à la sienne. — Et (juel est donc ce chevaher supérieur à tous les autres? — C'est Roger, répond Hippalque. — Alors, reprend le Sarrasin, je m'empare de ce cour.sier, puisqu'il a pour maitre un guerrier si fameux : je le lui rendrai en lui payant le prix qu'il exigera pour le temps que je m'en serai servi ; il me trouvera sans peine, je suis Rodomont ! Par- tout où j'ai passé, la renommée m'a fait assez connaitie et la foudie no laisse point de traces plus profondes que les coups portés par mon bras. > A ces mots, saisissant la bride de Frontin, il s'élance sur son dos tandis que la jeune Hij»palqno, en proie à la douleur et baignée de larmes, l'accable de nienaces et de malédictions. Rodomont gravit la montagne et continue à poursuivre Mandricaid et Doralicc. Nous trouverons ailleurs la fin de celte histoire. Turpin, de qui je la tiens, s'arrête en cet endroit pour nous rame- ner dans la forêt, témoin de la mort de Pinabel. Rradamante s'est à ])eine éloignée, et déjà Zerbin arrive par \in autie clu'miii en conqiagnie de la vieille fennne. A la vue d'un chevalier mort et couvert de blessures, le généreux Écossais est énni de jiitié. Cet inconnu, gisant sur la teri'c, perd son sang par un si grand nond»re de plaies, que plus de mille glaives semblent l'avoir percé. H se bâte de suivre des traces toutes fraîches empreintes sur le sable, afin de découvrir le meuitrier. Pen- dant ce temps. Cabrine s'approche du cadavre et l'examine de tous côtés. Trouvant (ju'il est inutile de lui lai.sser ses ornements, la vieille, qui conqile l'avarice parmi tousses vices, se bâte d'enlever les objets les plus précieux. Elle eût voulu s'emparer de la riche cotte de mailles ; mais, craignant de ne pouvoir cacher son larcin, elle prend seulement ce (|u'clle peut dérober aux 17 258 UULAM) FIIUEIX. regards et abaiidoiiiie le reste, quoiqu'à regret. Elle attache le riche bau- drier autour de son corps, entre sa jupe et sa robe. Après avoir suivi les traces imprimées sur le sol, Zerl)in trouve que la roule e c divise en deux. Le jour baisse. Le paladin, peu jaloux de passer la nuit dans le creux de ces rochers, rejoint Gabriiie pour trouver un meilleur asile. A deux milles de distance, ils aperçoivent un vaste château qui se nomme Ilauterive. Us y demandent l'hospitalité pendant que les ténèbres, de plus en plus obscures, envelopperont l'univers. Mais peu de temps après leur arrivée des cris et de plaintifs gémissements retentissent à leurs oreilles. Tous les habitants du château versent des larmes comme si un même malheur les eût fra])pés. Le prince s'informe de la cause de cette douleur générale, on lui répond que le comte Anselme vient d'apprendre la mort de son iîls, tué dans une étroite vallée, entre deux montagnes. Zerbin, pour éviter que les soupçons ne se portent sur lui, tient les yeux baissés et affecte la plus grande surprise. Cependant il pense que ce corps trouvé au milieu de la route est celui de Pinabel. Bientôt, à la lueur des torches et des flambeaux, parait le brancard funèbre. Les cris, les battements de mains retentissent jusqu'au ciel; les pleurs redoublent, et sur le visage du père se montre un violent désespoir. Suivant l'usage antique que les siècles ont fait (j() HOLA M) FURIEUX. long du cheiiiiii, l'aiUrt' cherche un refuge dans les bois; celui-ci se cache dans une caverne, celui-là tombe le visage contre terre. De cent vingt qu'ils étaient, au dire du véridique Turpin, quatre-vingts au moins perdent la vie. Roland s'approche de Zerbin, dont ma voix ne saurait exprimer les transports ; l'Écossais voudrait rompre ses liens et presser les genoux de son libérateur. Tandis que le comte brise ses fers et l'aide à se couvrir de son armure, qu'il a reprise au chef de la troupe, Zerbin regarde Isabelle ; elle est restée jusqu'alors sur la colline et vient d'arriver. Il reconnaît celle qu'il a tant aimée et qu'il croyait engloutie dans les flots; tous ses membres trem- blent : son sang se glace et s'enflamme tour à tour. Il n'ose presser sur son cœur sa maîtresse, car il s'imagine que Roland la lui a ravie. Un tourment succède à l'autre et sa joie est de courte durée. La nouvelle de sa mort l'a moins affligé que la pensée qu'elle est au pouvoir d'un rival. Son désespoir redouble quand il songe au service qu'il a reçu de ce chevalier. Il y aurait ingratitude et déloyauté à vouloir lui arracher cette jeune fille; le tenter serait peut-être inutile, mais il ne souffrirait point qu'on lui enlevât son amante si la reconnaissance ne le liait pas au comte d'Angers. Ils cheminent en silence. Ariivés prés d'une fontaine, ils descendent de leurs coursiers et prennent quelques instants de repos. Roland ôte son casque pour respirer et invite Zerbin à quitter le sien. A la vue du prince, la tendre Isabelle pâlit d'abord, puis la rougeur ranime son visage. Ainsi la (leur battue par l'orage redevient plus brillante aux ravons du soleil. Aussi- tôt, sans songer à la présence du comte, elle se jette dans les bras de Zerbin. Sa bouche est muette, mais les larmes inondent ses joues et son sein. Ro- CHANT XXIII. 261 land voit leurs transports et ne doute pas qu'il n'ait devant les yeux le vail- lant prince d'Ecosse. Isabelle, tout en larmes, peut enfin parler et dire quelle fut la générosité de son libérateur. Zerbin se jette aux pieds du comte en le remerciant de lui avoir une seconde fois sauvé la vie. Les actions de grâces, les offres de service eussent pu durer fort longtemps encore, s'ils n'avaient été forcés de prêter attention au bruit qui venait d'un obscur sen- tier, sous l'épais taillis. Ils ont repris leurs casques et sont à peine en selle, quand paraissent un chevalier et une dame ; c'e.^t le fier Mandricard, que nous avons vu suivre Roland afin de venger Alzirde et Maniilard. Cependant, depuis qu'à l'aide d'un seul tronçon de lance le Tartare a arraché Dorahce aux mains d'une centaine de guerriers bardés de fer, il songe moins à re- trouver le comte d'Angers. Il ignore d'ailleurs le nom de son terrible adver- saire, mais il pense que ce doit être un illustre chevalier errant. Ses regards se portent avec plus d'attention .sur Roland; il l'examine delà tète aux pieds et le reconnaît au portrait qu'on lui en a fait. « Tu es l'homme que je cherche, lui dit-il aussitôt ; voici dix jours au moins que je suis tes traces : le bruit de tes exploits dans les plaines de Paris n'a pu qu'exciter mon ar- deur. Des mille guerriers que tu as attaqués, un seul évita la mort et il a raconté l'horrible carnage que tu fis des soldats de >'oricie et de Trémisen. Je me suis attaché à tes pas. On m'a décrit tes armes, et tu es, j'en suis sûr, le vainqueur des deux troupes sarrasines; mais ces indices sont superflus. Je te reconnaîtrais, au milieu de cent guerriers, à ta fière contenance et-à ton allure martiale. — Tu es un noble chevalier, réplique Roland ; de pa- reils desseins ne peuvent naître que dans les cœurs magnanimes. Situ viens pour me voir, tu connaîtras mon visage avant de sentir la force de mon bras. Regarde, je lève la visière de mon casque et je suis prêt à satisfaire ton audacieux désir; tu ne tarderas pas à savoir que ma vaillance répond à ma mine guerrière. — Allons, dit Mandricard, me voici satisfait sur le pre- mier point; passons au second. » — Cependant Roland, ne voyant ni èpée à sa ceinture ni masse à l'arçon de sa selle, lui demande de quelle arme il compte faire usage si sa lance vient à se rompre. « >'e l'en ÌM(|iiièle pas, réplique le Sarrasin, ma lance m'a ^xû'ii pour renverser plus d lui chevaliei'; j'ai fait serment de ne jioiiit poiler d autre èpée que Durandal, et je clier- che partout son maître. Lorsque je m'enq)arai de l'armure que (u me vois et qui appartenait, il y a plus de mille ans, au noble Hector, je lie trouvai point d'épée et je ne pus savoir comment elle avait été dérobée; mais j'ap- pris qu'elle était au pouvoir de Roland, qui lui doit une partie de ses vic- toires. J'ai donc juré de l'arracher à ce paladin, si jamais je le rencontre. Mais un autre motif m'excite à le combattre ; je veux veuger la mort d'Agri- can, mon père, traîtreusement immolé ; sans cela le comte n'eût pu en triompher. — Toi et tous ceux qui le disent en ont menti, s'écrie le paladin d'une voix terrible; je suis Roland, le vainqueui' l(i\al de ton père. Cette épée que tu réclames, tu l'auras si ton courage .sait me la ravir. Llle m'ap- partient à juste tiXre, mais je ne veux point m'en servir pour te la disputer ; je la suspendrai à ces rameaux, et tu la prendras si tu mai radies la vie ou 262 ROLAND FURIFJX si je reste captif. » A ces mots il attache Durandal aux branches d'ini arbre qui s'élève au niiheu de la plaine. Ils s'éloignent à demi-portée de flèche, piquent leurs coursiers et se pré- cipitent l'un sur l'antre ; tous deux se frappent- dans la visière, et leurs lan- ces volent en éclats jusqu'au ciel. Leurs armes se sont rompues, mais ils ne sont point ébranlés et luttent alors avec les tronçons. Habitués à manier le fer, ils n'en sont pas moins acharnés à combattre avec des morceaux de bois : ainsi deux villageois se disputent le cours d'un ruisseau ou les limites d'un pré. Au quatrième choc, les tronçons se brisent. Alors ils se frappent avec leurs gantelets; leurs doigts s'accrochent aux clous des armures, déchirent les mailles, partagent les cuirasses. On dirait de fortes tenailles ou de lourds marteaux. Le Sarrasin est impatient de mettre fin au combat : de pareils coups sont en pure perte et plus doidoureux pour celui qui les donne (|ue pour ce- lui qui les reçoit. Ils tâchent de se saisir corps à corps. Mandricard se jette sur Roland, le serre contre sa poitrine, et croit l'étouffer comme le fils de Jupiter étouffa jadis le terrible Antée ; il le heurte, le saisit, l'attire à lui, et tel est son acharnement qu'il oublie de tenir la bride de son cheval. Roland, plus calme, s'en aperçoit et fait ghsser la bride par-dessus la tête du coursier. Mandricard s'efforce d'grracher le paladin de la selle pour l'étouffer. Le comte résiste en serrant les genoux. Les sangles de la selle sont brisées par la violence des secousses; elle glisse, et le paladin, qui la presse toujouis, tombe à terre sans s'en douter. L'air retentit au loin : on diiait la chute d'un trophée d'armes. En même temps le coursier de Mandricard galope à travers les bois et la plaine; aveuglé par la peur, il emporte son maitre impuissant à le diriger. Doralice, voyant son compagnon déjà loin du champ de bataille, ne juge pas à propos de rester seule; elle pique son coursier et suit le Sarrasin, cpii, fiuionx, fra|)pe son cheval avec les pieds, avec les mains, et le monacc comnie s'il eùl con ipi'is ses paroles de courroux. L'ani- mal effrayé redouble de vitesse ; déjà il a franchi prés de trois milles lors- qu'il se jette, avec son cavalier, dans un large el profond fossé, dont le fond ne contient ni liliére ni iilunic Mandricard tonibe sans se-briserles os; il saisit son cumsier par l,i crinière, mais sans pouvoir le retenir el le guider. CHANT XX1[[. 2(53 « Prends la bride de mon palefroi, plus facile à conduire, » lui crie Doralice. 11 répugne au Sarrasin d'accepter cette offre; mais la fortune favorable lui fournit le moyen d'obtenir ce qu'il désire. Gabrine arrive sur l'entrefaite. Depuis qu'elle a trahi le prince d'Ecosse, la vieille maudite fuit comme une louve qui entend derrière elle le bruit dos chiens et des chasseurs. Elle porte encore la robe et les parures dont lut dépouillée la jeune maitresse de Pinabel. Son palefroi, l'un des meilleurs et des plus richement caparaçonnés qui se puissent voir, lui est échu de la môme manière. Elle se trouve en face de Mandricard avant de l'avoir aperçu. A la vue de cette espèce de guenon, parée de tous ces atours, Mandricard et sa compagne se mettent à rire. Le Sarrasin n'hésite point à s'emparer de la bride du coursier, qu'il effraye par ses gestes et par ses cris de telle sorte que la vieille, demi-morte de peur, est emportée au hasard dans les vallées, sur les montagnes, à travers les bois et les précipices. Mais nous ne lui portons pas assez d'intérêt pour ou- blier l'intrépide Roland, qui rajuste de son mieux la selle de son cheval, et attend le retour de Mandricard ; ne le voyant point puraitre, il se décide à le chercher. Mais, fidèle à ses habitudes de courtoisie, il fait, avant de s'éloi- gner, les plus tendres adieux aux jeunes amants. Zerbin ne le voit point partir sans éprouver une vive douleur; Isabelle verse des larmes. Tous deux veulent le suivre ; mais Roland, malgré son amitié pour eux, refuse leur offre. Le comte pense que lorsqu'un chevalier poursuit son ennemi et son rival, il ne doit point être accompagné d'un guerrier capable de le protéger ou de le secourir. Il les charge seulement de dire à Mandricard, si par ha- sard ils le retrouvent, que Roland restera trois jours dans les environs, et qu'il rejoindra l'armée de Charlemagne, pour se ranger sous la bamiière aux fleurs de lis d'or. De cette manière, le Tartare le reconnaîtra. Ils pro- mettent de faire tout ce que le paladin réclame de leur dévouement, et prennent un chemin opposé à celui qu'il doit suivre. .\u moment do partir et de s'élancer sur les traces do Mandricard, il saisit Durandal, suspendue à un arbre. Pendant deux jours, la course désordonnée du Tartare rend ses recherches vaines. Enfin il arrive près d'un ruisseau dont les ondes limpides et transparentes comme lo cristal, s'égarent sous do riants gazons émaillés de fleurs et ombragés par de grands arbres. Les troupeaux viennent s'y dés- altérer pendant les chaleurs du jour, et les bergers y qvrittont leurs vête- ments. Roland, accablé de fatigue, s'omprosse do gagner cos ombrages, où lout invite au repos. Mais, ô malheur! ô douloni' plus triste et plus lanion- lable que je ne saurais le redire ! .lournéo fatalo pour l'infortuné i)aladin ! Tandis qu'il contemple ces beaux lieux, il aperçoit dos chilIVos et des carac- tères gravés sur la plupart des arbres ; il les examine avec plus d'attention, et bientôt il ne peut douter que ce ne soit l'écriture de colle qu'il adoro 1 En effet, la belle reine de Cathay est souvent venue dans ces lieux voisins di' la cabane du pasteur. Le comte lit les noms et les chiffres d'.\ngélique et do Médor gravés en cent endroits, entrelacés de mille manières. Chaque ( arac- tère est comme un poignard qui lui ti'averse le cœur; il cherche à doulor, millo pensées l'agitent; il vont so poi'snadoi- ((u'nno anti'o Angélique n Iracè 264 ROLAND FURIEUX. ces noms sur tous les arbres ! « Ah ! se dit-il, je reconnais son écriture, que j'ai vue plusieurs fois, mais ma belle a peut-être choisi ce nom imaginaire de Médor pour me désigner. » C'est ainsi que, cherchant à se faire illusion et à se tromper, il conseive encore quelque espérance. Plus il s'ollorce d'écarter de cruels soupçons, et plus son cœur est déchiré. Tel l'oiseau, qui vient de donnei' dans un filet ou de se poser sur des gluaux, s'embarrasse et se lie de plus en pUis à mesure qu'il secoue ses ailes pour se dégager. Roland s ap- proche d'un rochei' (jui forme une espéce de grotte où pénétre l'oiule du ruisseau. Les tiges rauq)antes et tortueuses du lierre et celles de la vigne sauvage tapissent l'entrée de cet asile, où les deux amants, fuyant les ar- deurs du soleil, se sont tenus si souvent enlacés dans les bras l'un de l'autre. Là, plus que paitout ailleurs, on lit leurs noms sur le seuil et dans l'inté- rieur. La craie, la pointe d'un couteau, le ehai-bon même ont sei-vi à les re- tracer de mille manières. Roland descend à peine de son coursier, et il aperçoit sur le l'oc des mots AMOURS D'ANGÉLIQUE FT MÉDOR. p. 2(a. CHANT XXIU. 265 récemment écrits et qui ne sont pas de la main d'Angélique. Ce sont des vers où Médor, a peint les délices qu'il a goûtées dans la grotte. J'imagine qu'ils sont beaux, et je les traduirai ainsi : « Arbustes fleuris, verts gazons, limpide fontaine, grotte obscure où la fille de Galafron, oubliant tous les amants dont elle dédaigne les soupirs, s'est si souvent abandonnée à mon amour! Lieux fortunés, puis-je vous exprimer ma reconnaissance autrement qu'en vous chantant chaque jour et en disant aux chevaliers, aux amants, aux damoiselles, à tous ceux enfin que le hasard amènera sous vos om- brages, de vous adresser ces vœux? Ruisseaux, grottes, ombrages, verte prairie, lieux charmants, que les nuits vous soient toujours propices, et que les nymphes vous protègent contre les pasteurs et les troupeaux !» Ces vers sont en arabe, langue aussi familière à Roland que le latin même. De toutes les langues qu'il connaissait, c'était celle qu'il possédait le mieux, et maintes fois il s'en était servi sous les tentes des Sarrasins pour éviter des périls ou des outrages; science fatale dont un seul événement détruit tous les bienfaits! L'infortuné lit et relit ces lignes accusatrices; il s'efforce en vain d'y voir le contraire de ce qu'elles indiquent. Tout lui at- teste une affreuse vérité. Son cœur est comprimé par une main de glace. Silencieux et le regard fixe, on dirait une statue taillée dans le roc. Sa rai- son est près de l'abandonner. Vous le croirez, vous qui avez subi ces cruelles épreuves ! Un tel chagrin surpasse tous les autres ! Le comte incline vers la terre son front privé d'audace; sa voix, naguère si puissante, est al- térée; ses yeux ne peuvent verser des larmes, et sa douleur, trop forte pour s'exhaler, demeure concentrée en lui. Ainsi l'eau, renfermée dans un vase dont le goulot est trop étroit, ne peut sortir lorsqu'on le renverse; le li- quide se presse, mais quelques gouttes seulement s'échappent avec peine. Cependant le paladin, revenu à lui, cherche encore à se persuader (jue ces vers ne sont que mensonge. Un rival malheureux a voulu peut-être dil- famer son amante ou faire naître en Ini une jalousie mortelle ; une main coupable a imité l'écriture d'Angélique! Cette faible espérance l'anune son ardeur et son courage. Il remonte sui' bride-d'Or au moment où le soleil cède sa place à la déesse des nuits. Bientôt il aperçoit une épaisse fumée, qui s'élève au-dessus de qnehpies chaumières. On entend la voix des chiens et le nuigissemenl des troupeaux, il s"a|)pi"oche de l'une de ces cabanes, et descend de son coursier, (piil (•(inlic à nu jeune garçon. Les habitants de cette demeure s'empressent aulonr de Ini; Fnn prend ses armes, l'autre détache ses éperons d'or, un autre essuie sa cuirasse. C'était précisémenl dans cette chaumière que l'on avait transporté Médor, qui y trouva la For- lune si favorable. Roland, tout entier à sa douleni-, ne veut pi-endre au- cune nourriture; il cherche le repos, mais en vain; il ne li'ouve que mo- tifs dincpiiétudes et de tourments; parlonlses yeux rencontrent ces chiffres et ces écrits détestés : les fenêtres, les portes et les nuirs en sont couverts. Il garde le silence, car, craignant d'entendre confirmer une vérité cruelle, il préfère la laisser enveloppée dans un nuage. Vainement il cherche à se tromper lui-même : tout lui est révélé sans quii ait interrogé personne. Le 266 ROLAND FURIEUX. pasteur, touché de son affliction, essaye de le consoler, et lui raconte l'his- toire des deux amants, qu'il se plaisait à redire aux étrangers ; plusieurs Tavaieiil écoutée avec intérêt. Il lui dit comment, cédant aux prières d'An- o-élique, il accueillit dans sa cabane Médor blessé gravement, et comment elle avait, de ses blanches mains, pansé chaque jour la plaie qu'elle parvint à ouérir. Cependant la belle fut atteinte d'une blessure plus dangereuse; TÂmour lui décocha un de ses traits. L'incendio, né d'une étincelle, fut si terrible, que la fille du plus puissant monarque de l'Oiient devnit l'épouse d'un guerrier obscur. Il termina son récit en montrant le bracelet enrichi de pierreries qu'Angélique, avant de partir, lui avait offert comme un gage de sa reconnaissance. Cette preuve irrécusable fut pour le paladin comme un coup de hache qui acheva de lui faire perdre la raison, et le perfide Amour mit ainsi le comble à sa cruauté. Roland voudrait cacher son déses- poir, mais il laisse échapper des sanglots; des larmes sillonnent ses joues. Le pasteur se retire, et le héros, resté seul, s'abandoime à sa douleur : les pleurs inondent son visage ; il ne cesse de gémir et de s'agiter dans son lit, qui lui paraît plus dur que le rocher, ou rempli d'épines. Enfm il con- çoit l'affreux soupçon que sui- cette même couche, l'ingrate Angélique a pu reposer avec Médor. A cette pensée, il se lève précipitamment comme le villageois qui s'élance de dessus l'herbe où le serpent s'est glissé. Le lit, la maison, le pasteur même lui deviennent tellement odieux, que, sans atten- dre la brillante avant-courriére du jour, il saisit ses armes, prend son cour- sier et marche au hasard dans les plus somlircs détours de la forêt. Quand il se voit seul, il exhale librement sa douleur; il verse un torrent de lar- mes, et pousse d'affreux hurlements ; fuyant les villes et les hameaux, il couche au milieu des bois et sur la terre nue. Il s'étonne de l'abondance de ses soupirs et des pleurs intarissables qui s'échappent de ses yeux. « Ah ! di- sait-il, ce ne sont plus des larmes : elles n'ont pu suffire à ma douleur, elles se sont séchées au milieu même de mon désespoir. Maintenant, chas- sés de leur source par l'incendie qui m'embrase, les principes de la vie s'échappent avec mes pleurs. Mon existence et mes maux finiront en même temps. Ce ne sont point des .soupirs qui s'exhalent de ma bouche ; non ! ce souffle, qui, par intervalles, semble sortir de ma poitrine, c'est le vent des ailes de l'Amour; il attise les feux qui me dévitrent. Oh ! par quel prodige un cœur reste-t-il au milieu des flammes sans être consumé! ?soii, non, je ne suis point ce que je parais être; Roland est moi't victime de son ingrate et déloyale maitresse! Roland est couché dans la tombe! Je ne suis plus que l'âme errante de ce comte infortuné déjà livrée aux supplices de l'enfer. Funeste destinée! exemple lamentable pour ceux qui ont mis leur espérance dans ramour! » Pendant toute la nuit il parcourt la forêt. Au retoni' du soleil, le hasard le ramène {)rès des lieux où Médor a gravé les lignes fatales. A la vue tle sa honte inscrite sur le roc, il est tout entier en proi(> à la haine, à la colère, à la fureur et à la rage. Saisissant son èpée, il met en pièces l'inscription et b' rocher. Malheur à tous les endroits où se montrent les noms d'.Vngélitine CHANT XXIII. 267 et de Médor ! Ces voûtes n'offriront plus leur ombre et leur fraîcheur aux bergers et à leurs troupeaux. Et toi, fontaine, si calme et si pure, le cristal de tes ondes n'est point à l'abri de sa fureur! 11 y jette les troncs, les ra- cines et les rameaux des arbres; il la trouble avec des éclats de roc et de la terre; il veut qu'elle ne reprenne jamais sa limpidité. Enfin, trempé de sueur, il perd avec ses forces sa haine et sa rage; il tombe haletant sur la prairie et soupire en levant ses yeux vers le ciel. Immobile, les paupières ouvertes, privé de nourriture, il reste ainsi pendant trois jours, et sa fureui' ne cesse de grandir que lorsqu'il est entièrement privé de la raison. Le qua- trième jour il se lève, met en pièces sa cotte de mailles, et jette cà et là son casque, son écu, sa cuirasse et le reste de son armure; il arrache ses vêtements et découvre sa poitrine, ses épaules et son corps velu. Tels sont les premiers accès de la folie la plus horrible et la plus furieuse. Privé de la moindre lueur de raison, il oublie Durandal, qui lui eût servi sans doute à accomplir encore de nouveaux exploits. Cependant sa force prodi- gieuse n'a besoin ni d'épée, ni de hache, ni de lance; et, d'un seul coup, il déracine un pin gigantesque; puis il en arrache deux autres, comme si c'eût été du fenouil, des hièbles ou de l'aneth. H brise de la même manière les chênes, les ormes, les frênes, les sapins et les hêtres. Les arbres les plus gros et les plus plus antiques sont abattus, comme la paille, les orties et les joncs cèdent aux coups de l'oiseleur qui prépare la place où il doit ten- dre ses filets. Les pasteurs, effrayés d'un tel fracas, accourent pour en con- naître la cause et laissent leui-s troupeaux dans la campagne. Mais il est temps que je m arrête; je ne peux aller plus loin sans craindre de vous fatiguer: j'aime mieux achever mon récit dans le chant suivant que de vous paraître trop long et trop ennuyeux aujourd'hui. "s^.. CHANT XXIV Le généreux Zerbin pardonne à Otloric. — Mandricanl s'empare audacieusement tle l'épée du comte ; puis, brûlant de fureur, il lutte avec Rodomont. l'ientôt tous les deux, avertis par un messa^'ei', volent au secours d'Agramant. eiines papillons qui effleurez les filets de l'Amour, fuyez et prenez garde d'y laisser vos ailes captives. Les sages vous diront que l'amour n'est que folie. Si tous les amants ne donnent pas comme Roland des signes de fureur, n'est-il pas dérai- sonnable de se sacrifier aux volon- tés d'une autre? Si les actes de l'in- sensé varient, la cause est la même; c'est comme une forêt immense où l'on ne pénétre pas sans s'égarer, soit qu'on monte ou qu'on descende, qu'on tourne à droite ou à gauche. Pour tout dire, en un mot, quicon- (jue s'abandonne trop à l'amour mériterait, outre mille tourments, d'être chargé de chaînes. On pour- rait bien me due u Ami, tu conseilles les autres, et tu ne vois pas la propre faiblesse. » Mais je réponds : « Je parle dans un moment lucide, et j'ai bien résolu (puissé-je avoir assez de force !) de m'affranchir d'un joug trop pesant. Toutefois je ne saurais le faire en ce moment, car ma bles- sure est trop profonde. » Je vous racontais, dans le chant précédent, que Roland, furieux et terri- ble, avait jeté çà et là ses armes brisées. Abandonnant Durandal, il déchi- rait ses vêtements, déracinait les arbres, et faisait retentir de ses cris les cavernes et les forêts. Des pasteurs, attirés par liur mauvaise étoile ou cou- rant au-devant de la punition due à leurs fautes, s'approchèrent de lui. lùi voyant les marcpies de la force pi'odigieuse de cet insensé, ils prirent la fuite au hasard, tant cette soudaine terreur avait troublé leurs sens. Roland les poursuit, en saisit nti, et lui arrache la tète aussi facilement (pie s'il eût (:HÂ^'T XXIV. ^J69 cueilli une ijoniuie ou une prune mûre. Il lient alois le cadavre par uue jambe el s'en sert comme d'une massue pour assommer les pasteurs. Deux sont renversés et semblent dormir pour Téternité, les autres s'enfuient; ils auraient eu peine à l'éviter s'il ne se tût jeté sur leurs troupeaux. Les la- boureurs effrayés abandonnent leurs faux, leurs piocbes et leurs cbarrues. Les ormes et les sapins ne peuvent les protéger; ils montent sur les toits des églises et des maisons. C'est de là qu'ils contemplent la furie de Roland. Avec ses dents, ses poings et ses ongles, il taille en pièces, brise, déchire les bœufs et les chevaux. Pour lui échapper, il eût fallu des ailes. On en- tend, du sein des villages, s'élever de plaintifs hurlements et le son des clo- ches et des trompettes. Des milliers de villageois descendent des montagnes, armés de fourches, d'épieux, d'arcs et de frondes; d'autres s'avancent dans la plaine pour attaquer Roland. Ainsi la vague, poussée par le vent du midi, caresse doucement le rivage; la seconde roule en grondant, une troisième se brise avec fracas, puis les autres semblent redoubler de violence ; de même on voit grossir cette foule irritée, qui, du fond des vallons et du haut des collines, se précipite sur le paladin. Les dix premiers quii atteint sont écrasés, dix autres subissent le même sort ; ceux qui restent jugent prudent de se tenir éloignés. Vainement ils lui lanccul des Irnils et l'acciihlcnl «le pierres : le héros est invulnérahli'; c'est la xolonlé dn Ciel qui le (iostine à 270 nu LAND F LUI EUX. protégei' la Foi ïjaiiile. Sans doute il eût péri si la mort avait eu ([uelcjue empire sur lui ; privé de Durandal et de son armure, il eût été forcé A ces mots il ordonne qu'on le délie; Corèbe, aidé d'Almont, obéit avec lenteur; tous deux regrettent de ne point tirer du traître une vengeance plus complète. Cependant Odoric s'éloigne avec la vieille. Turpin ne nous a point raconté ce que devinrent ces deux scélérats ; je l'ai appris d'un autre historien, dont je tairai le nom. Il rapporte qu'Odoric eut à peine marché un jour avec Cabrine, que, pour se délivrer d'elle, il lui jeta, malgré la foi jurée, un lacet au cou, et la pen- dit à un ormeau, où il l'abandonna. Un an après, Odoric subit un traitement pareil de la main d'Âlmont, mais je ne saurais dire en quel lieu. Zerbin, décidé à suivre les pas de Roland, envoie les deux chevaliers pour rassurer ses troupes sur son absence, et il confie à Almont p1[usieurs messages qu'il serait trop long de raconter. Enfin, il se sépare de Corèbe et reste seul avec Isabelle. Pleins d'estime et d'affection pour le comte, ils brûlent de savoir s'il a retrouvé le Sarrasin qui l'arracha de dessus son coursier; mais ils ne veulent point revenir au camp avant la fin du troisième jour, délai que Roland leur a prescrit. Comme il suit les chemins que Ro- land a parcoui\is, il se trouve bientôt au milieu des arbres sur lesquels l'ingrate Angélique traça ses chiffres amoureux. Les troncs, les rameaux, le rocher sont brisés; la fontaine est détruite. La cuirasse étincelante du comte s'offre à leur vue, ainsi que le casque; ce n'est point l'armet fameux que porta l'Africain Almont. 11 entend, au milieu des bois, le hennissement d'un coursier, et voit Bride-d'Or qui pait l'herbe ; la bride est pendue à l'arçon de la selle. Durandal, tirée du fourreau, gii à l'abandon; et, Çcà et là, sont les débris de la cotte de mailles du malheureux paladin. Les amants considèrent ces objets avec ètonnement et tristesse; ils accueillent les plus étranges pensées avant de supposer que Roland ait perdu la raison; s'ils eussent trouvé quelque tache de sang, ils auraient craint pour sa vie. Ce- pendant ils voient venir, le long d'un ruisseau, un berger pâle de frayeur. Du haut d'un rocher il a été témoin des éclats de fureur de Roland ; il l'a vu jetant son épée, brisant ses armes, déchirant ses habits, massacrant les j)asteurs et donnant mille autres prenvcs de démeîice. Le prince ne peut croire ce récit fidèle; in;iis bientôt les indices les plus certains l'ont convaincu. H descend de cheval, et, les yeux pleins de lar- mes, il l'assendjle ces précieux débris. Isabelle l'aide à'réunir les diverses parties de l'arnun'e. Ils sont interrompus dans et liposlepni" un coup deux l'ois phi^ violciil. Le Tarlare est tVappé à la t]HANT XXIY. * 279 visière. Le casque d'Hector le préserve; mais, étourdi par ce choc terrible, il ne pourrait dire s'il est jour ou s'il lait nuit. Rodomont redouble sans s'ar- rêter; le coursier de Mandricard, effayé par les sifflements de l'épée, recule et sauve son maître. Le glaive atteint entre les deux oreilles le pauvre ani- mal, qui n'a pas, comme son maître, le casque d'Hector, et tombe mort sur la poussière. Sa chute ranime les sens du Tartare; la mort de son coursier irrite sa fureur, et Durandal tournoie avec rapidité. Rodomont pousse son cheval vers lui dans l'espoir de le renverser. Semblable au rocher immobile .sous l'effort des vagues, Mandricard résiste, et le coursier est lui-même renversé. Le roi de Sarse, qui sent le coursier fléchir, se dégage des étriers et saute légèrement à terre. Le combat, devenu égal, recommence plus terrible. La haine, l'orgueil, la colère peuvent le prolonger, lorsqu'un mes- sager accourt en toute hâte. C'est un des envoyés que le roi des Maures, assiégé dans son camp par les bannières aux fleurs de lis d'or, députe dan toutes les provinces de France pour appeler à son aide les capitaines et les chevalier. Sans un prompt secours sa perte est inévitable. Le messager a reconiui Mandricard et Rodomont à leurs armes, à leurs devises, et surtout à leurs coups formidables. La qualité d'envoyé du roi lu^ lui inspire pas assez de hardiesse pour séparer ces guerriers furieux; mais il s'ajqiroche de Doralice, et lui apprend (pu^ Marsile, ^gramaul et Sloi-dilnn, avec un pe- tit nombre de leurs capitaines, sont assiégés dans leni' canqi par les ('hré- tiens. 11 la supplie d'en insli'uire les deux chevaliers, afin de les amener au secours des rois sarrasins. Doralice se jette courageusement entre eux. x An nmn de cti .unoiii- (pu' vous nie poilez, je vous ordonne de réservei- voire éprc poin' un incii- lenr nsnge, el de vous i-endre au camp d'Agramant, (pii attend de vous stui salnl. » Il leur dit ce (|ui s'est passé el le )>éril (pie couicnl les Sari'asins. Kuliii il remet à Rodomont des Icllrcs dn llls de Trojan. Les (h ux adver- 280 * liOLAN'D FUUIEUX. saires conviennent d'nne trêve jnsqn'après la défaite des Chrétiens. Le siège nne fois levé, la lutte recommencera; il se déclarent une guerre ardente et implacable, tant que la victoire n'aura pas décidé du sort de Doralice. Ils la prennent à témoin de leur serment, qu'ils déposent en ses mains. La Discorde, éternelle ennemie des trêves et de la paix, et lOrgueil, son com- pagnon fidèle, se proposent d'empêcher celte suspension d'armes. Mais l'Amour, dont le pouvoir est sans égal, se tient aussi près de Doralice, et il écarte à coups de flèche la Discorde et l'Orgueil. La trêve est donc conclue au gré de celle qui domine les deux héros. Mandricard a perdu son cheval; il s'empare de Bride-d'Or, qui paît le long du ruisseau. Comme il est temps que je termine ce chant, je ferai une pause, si vous le permettez. ^- p.t «KK-a. CHANT XXV Roclomont et Mandricard se rcTideiit à Paris. — Eoger délivre Ritliardot, qui lui raconte l'histoire de Fleur-d'Épine; ils aperçoivent le château d'Ai^remonl. — Aldigier leur ap- prend le sort latal de Maugis et de Vivian. Roger s'engage à les délivrer; il écrit à Bra- daniante. r-fî-'-^v n^\ u cœiu^ du jeiiiio guerrier, le désir ^^i>:-^.\ delà gloire, les transports de Ta- laour se livrent de violentes luttes. Tour à tour vainqueurs, ou ne sau- rait dire lequel de ces sentiments a le plus d'empire. Les deux guerriers, obéissant à riionneur et au devoir, ont suspendu leur combat pour vo- ler au secours des Sarrasins. Mais lamour Teùt emporté sans doute, et ce combat cnu4 neût cessé qu'a- vec la vie de l'un des deux, si l)o- lalice ne leur avait pas ordonné de sarrèter. x\gi'amanl et ses soldats eussent en vain attendu leurs se- cniu's. Ain>i, linnotu' n'est pas ton- 'onrs l'edonlable. Souvent dange- reux, il est parfois ntile. Les deux clievaliers, avant résoin de dillérer \o combat, se dirigèrent avec leur belle vers le camp, (pi'ils espéraient délivrer. Ils sont suivis du nain qui a conduit le jaloux Uodomonl sur les pas de Mandricai'd. Ils arri- vent ainsi dans une prairie où se repose, sur les bords d'un ruisseau, nne jeune et gracieuse dame accompagnée de quatre clievaliers; deux ont le casque entête, les autres ont quitté leins aiinui''es. Je vous dirai plus tard quels étaient ces étrangers; il faut auparavant que je vous entretienne du brave Roger. Il a jeté dans une citerne l'écu d'Allant, et s'éloigne. Lors- qu'il eut fait un mille à peine, il vil venir un de ces courriers que le fils de Trojan dépécliait vers les clievaliers dont il implorait l'assistance. Cet lionmie lui annonce cpie les Sarrasins, assiégés pai' ri'lmperenr, sont dans mi si grand péril, (pi'à moins d'un prompt secours ils pcrdioiit riiomiem' ou la 282 ROI A M) FUr.IEUX. vie. Aussitôt diverses pensées agitent le héros; il ne sait à quoi se résoudre. Enfin, sa promesse le relient près de la dame affligée, qui le presse de sau- ver le damoisel, et il laisse partir le courrier. Vers la fin du jour, ils aper- çurent une ville, qui, ])ien qu'au centre de la France, était cependant au pouvoir du roi Marsilc ; le sort des armes la lui avait livrée. Les ponts, les portes et le rempart sont couverts de guerriers, mais ils passent librement et sans s'arrêter; la dame est connue des gardes, qui ne s'informent point dece qu'est Roger et d'où ils viennent. Ils s'avancent vers une place, éclai- rée déjà par le feu d'un ardent bûcher; c'est au milieu d'une foule cruelle que le condamné, la pâleur sur le front, attend son supplice. En examinant ce jeune homme, qui, la tête penchée, verse un torrent de pleurs, Roger croit voir Rradamante, tant la ressemblance est parfaite ; plus il le considère et plus il croit la reconnaître : « C'est Bradamante, se dit-il. ou je ne suis plus Roger. Emportée par son courage, elle aura voulu dé- fendre le captif, et la fortune ennemie l'aura livrée à ces barbares. Pour- quoi s'est-elle trop hâtée? Que n'étais-je là pour seconder son généreux des- sein ! Grâce au Ciel j'arrive à temps, elle sera sauvée ! » Sans hésiter, il tire son glaive (sa lance a été brisée près du château de Pinabel) et pousse son coursier au milieu de cette multitude timide et lâche ; l'un est frappé au front, l'autre à la gorge; ceux-ci dans le ventre, 'ceux-là dans la poitrine ou les flancs. Tous fuient; mais plusieurs sont étendus sur l'arène, le crâne fendu ou les reins brisés. Ainsi l'on voit, sur les bords d'un étang, voltiger une nombreuse troupe d'oiseaux qui cherchent leur pâture; si, du haut de la nue, le faucon se précipite sur l'un d'eux, tous se dispersent sans songer à celui que presse la serre impitoyable : de même on peut voir Roger fon- dre sur cette populace épouvantée; il fait sauter la tète aux quatre ou six des moins diligents; il pourfend un même nombre de guerriers jusqu'à la poitrine, jusqu'aux yeux, jusqu'aux dents. Ils ont, il est vrai, des coiffes d'acier au lieu de casques ; mais, leurs armes fussent-elles les mieux trem- pées, cela n'empêcherait point Roger de les mettre aisément en pièces. L'incomparable force du paladin surpasse celle de l'ours, du lion et des monstres les pins terribles. On dirait l'éruption d'un volcan, ou l'explosion du Grand-Diable (non celui de l'enfer), ce Ijasilic de mon noble maître, qui vomit le salpêtre tonnant et lait trembler le ciel, la terre et les mers. Cha- cun des coups de Roger renverse au moins un honnne, quelcpiefois deux, souvent, du même coup, il en abat quatre ou cinq; cent sont bientôt im- molés. Balisarde entame l'acier aussi facilcinent que de la crème. Dans les beaux jardins de Morgane, Ealérine, pour assurer le trépas de Roland, for- gea cette épée redoutable.' Fatal pouvoii-, puisque plus tard elle fut cause de la destruclion de ce magnifique séjour! Quel carnage, quel massacre ne dut pas faire un pareil glaive aux mains d'un héros tel que Roger! Jamais il ne fit éclater pins de furie, jamais il ne montra plus de force et de va- leur; il accomplissait de merveilleux exploits en croyant combattre pour son amante. La populace fuit comme le lièvre devant les chiens. Plusieurs restent surla place, mais le plus grand nombre parvient à s'échapper. Ce- e fi ANI X\V. 280 pendant la conductrice de Roger dèlie le captif, lui donne une cuirasse, un bouclier et une épée. Jaloux de se venger, il donne des preuves de sa vigueur et de son courage. Quand le vainqueur et son protégé sortent de la ville, le soleil plonge déjà dans les flots de la mer d'Occident les roues dorées de son char. Le damoisel, se voyant en sûreté, remercie mille fois son sau- veur. D'un ton noble et affectueux, il lui rend grâce d'avoir accordé à un incoinni, an péril de ses jours, un généreux appui; il le .supplie de lui dire son nom afin de pouvoir proclamer sa reconnaissance. « Je trouve bien, se dit Roger, le visage charmant, l'attitude gracieuse, la beauté de Brada- mante ; mais ce n'est point sa douce voix. Parlerait-elle si froidement à celui qu'elle adore? Si c'était Bradamanle, eùt-elle oublié sitôt le nom de Roger?)» Pour s'assurer de la vérité, il a recours à l'adresse. «Je crois, dit-il au damoisel, que déjà nous nous sommes rencontrés, mais, il m'est impossible de dire en quel lieu ; veuillez aider ma mémoire, et je saurai le nom de celui à qui j'ai sauvé la vie ! — Il est possible que vous m'ayez déjà vu, répond le jeune honnne ; mais j'ignore dans quel endroit et dans quel moment; je parcours le monde entier pour chercher des aventures. Peut- être avez-vous vu ma sœur jumelle? Elle est pleine de vaillance, elle aime les armes et s'en sert glorieusement. Nés tous deux le même jour, notre ressemblance est telle, que nos proches ne peuvent nous reconnaître l'un de l'autre. Vous n'êtes ni le premier, ni le second, ni le quatrième qui vous soyez mépris; mon père, mes frères, notre mère elle-même y sont trompés. Mes cheveux, courts et négligés comme ceux des hommes, pouvaient me faire distinguer de ma sœur, qui porte de longues tresses deux fois nouées autour de sa tête. Mais, depuis qu'elle a été blessée (il serait trop long de vous dire comment), un ermite, pour la guérir, lui coupa les cheveux à la hauteur des oreilles, et il ne reste plus de distinction entre nous que le nom et le sexe. Je m'appelle Richardet, elle se nomme Rradamante; Re- naud est noire frère, et, si je ne craignais de vous fatiguer, je vous racon- terais une bizarre aventure, que favorisa cette ressemblance; cette aven- ture, agréable d'abord, a failli être cause de ma mort. » Roger ne pouvait rien entendre de pins intéressant qu'un récit où se retrouverait le nom de Bradamante, et il pi'ia Richardet de connncncer au plus tôt. « Ma sœur, poursuivit celui-ci, fut, dans un bois touffu et non loin de ces lieux, blessée par des Sarrasins qui la surprirent sans casque. Pour hâter la guérison de la plaie, on coupa les cheveux de [îradaniante, et elle s'enfonça de nouveau dans la forêt. Arrivée près d'une fontaine couverte d'ondirages, elle des- cendit de son coursier, quitta ses armes, et bientôt, accablée de lassitude, elle s'endormit sur le gazon. Il serait difficile, je pense, de rieu imaginer de plus extraoï'dinaire que la fin de cette hisloire. Tandis que Bradamante repose, survient une des filles du roi d'Espagne, qui chassait dans celte forêt. En voyant ma sœur la tète inie, mais armée de loules pièces, et por- tant une é|ièe au lieu d'une (pienouille, elle ne doute point (\\\c ce ne soit un chevalier. La beaulède son visage, sa l'iclie taille séduisent la princesse; elle ivveillt^ ce jeune i;nerriei' cl l'invile ì suivre la chasse. Bientôt elle s'é- 284 ROLAND lUKlEUX. loigne et entraîne ma sœur au plus épais du bois. Ne craiguant plus d"êtrc surprise, Fleur-d'Êpine, par de tendres propos et par sou attitude même, s'efforce de faire connaître Tamour qui renOamme ; ses yeux brillants, ses soupirs de feu révèlent son ardeur : elle rougit et pâlit tour à tour; enfin, hors d'elle-même, elle se hasarde à lui donner un baiser. Ma bonne sœur s'aperçoit de la méprise et ne sait comment arrêter ses transports. Pleine d'irrésolution, craignant de passer à ses yeux pour un indigne chevalier : « Mieux vaut, se dit-elle, faire cesser son erreur, lui déclarer qui je suis et mon sexe, n Ma sœur avait raison; un lâche seul, un lâche au cœur de marbre pouvait rester, comme un hibou, insensible à tant de charmes. Cher- chant donc quelque moyen adroit pour lui apprendre la vérité, elle lui dit que née aux bords de la mer, dans la ville d'Arzilla en Afrique, elle a, comme Hippolyte et Camille, senti l'aiguillon de la gloire, et que dès l'enfance elle s'est exercée à porter la lance et le bouclier. Cet aveu trop tardif ne peut cicatriser la blessure de Fleur-dÉpine ni éteindre une seule étincelle des feux qui [embrasent. Le trait de l'Amour a pénétré trop profondément dans sou cœur. Le visage de ma sœur lui paraît toujours aussi charmant ; ses at- traits et ses regards conservent la même puissance. Son cœur ne lui appar- licnl plus. Ses yeux, fixés sur ceux de liiadani.inle, savourent le plaisir. A la vue (le cette annure, un vague espoir se glisse en son ânu^; puis, lors- qu'elle réfléchit que ce guerrier est une fennne, elle soupire et verse des larmes de désespoir. Ses plaintes et ses sanglots eussent attendri tous les cœurs. «Hélas! dit-elle, est-il des tourments comparables à ceux que j'en- dure? Tout autre amour, innocent ou coupable, m'eût laissé quoique espoir; mais je ne verrai jamais la rose séparée de sa tige épineuse, et je brûlerai de vains désirs. Amour, puisque lu voulus me rendre malheureuse, puisque mon bonheur excitait ton couiroux, tu auiviispu ne miiilliger que les peines cu A M X\V. 285 l'èservées aux autres amants. Chez les hommes, parmi les animaux, le sexe le plus tendre ne s'enflamme point pour le sexe semblable ; la beauté d'une femme ne séduit point une autre femme, la biche ne poursuit point une autre biche, la brebis ne recherche pas la brebis. >»ul être sur la terre, dans les airs, au sein de la vaste mer, n'éprouve un pareil martyre. Tu as voulu sans doute montrer par un exemple la grandeur de ton pouvoir. L'épouse de iNinus brûla pour son fds, Myrrha ressentit pour son père une flamme cou- pable, Pasiphaé conçut pour un taureau une passion odieuse. Hélas ! mes désirs sont encore plus insensés. Leurs vœux déréglés, leurs transports cri- jninels pouvaient être satisfaits; mais, eussé-je le secours de Dédale, la na- ture, plus puissante que son ari, l'empêcherait de dénouer le nœud formé par des mains trop habiles. )> Toiles sont les plaintes et les lamentations de Fleur-d'Épine. Elle se meurtrit le visage, arrache ses cheveux, et tourne sa fureur contre elle-même. Ma sœur ne peut retenir quelques larmes : elle s'efforce de calmer sa folle passion; vaines paroles, soins superflus! Fleur- d'Épine a besoin d'aide et non de consolations, et ses sanglots ne font qu'augmenter. Cependant les derniers rayons du soleil rougissent l'occident, le jour baisse; il est temps de chercher un asile si on ne veut point passer la nuit dans les bois. Fleur-d'Épine offre à ma sœur l'hospitalité dans son château voisin de la forêt. Toutes deux arrivent dans ces lieux, où, sans votre assistance, seigneur, j eusse péri dans les flammes. Bradamante est reçue avec empressement. Fleur-d'Épine lui fait prendre de riches vêle- ments de femme, afin que tout le monde connaisse son sexe. La jeune prin- cesse, trop malheureuse de son erreur, ne veut point encourir les soup- çons qu'eût fait naître la présence d'un chevalier. Peut-être espèie-t-elle aussi que là disparition du premier de ces costumes et la contemplation de celui qui révéla la vérité effaceront de sa pensée une fatale illusion. Elles reposent dans le même lit; mais, tandis que l'une dort, l'autre, embrasée de vains désirs, pleure et gémit. Si le sommeil fenne un moment ses pau- pières, des songes voluptueux troublent ses sens : elle croit que le Ciel, touché de ses maux, change le sexe de Bradamante. Lorsque le malade, con- sumé par la soif, s'endort au milieu d'une lièvre biûlante, son sommeil est agité, il se croit au nnlieu des eaux, il se voit entouré des ondes limpides de toutes les fontaines qu'il a admirées : de même Fleur-d'Épine est abusée pai' mille songes ti'onq)eurs. Oh! quels vn^ux ai-dents ell(> adresse à son .Maho- met et à ses autres dieux pour les i-endre favorables! Mais toutes ses prières furent inutiles, et le Prophète ne fit peut-être ([u'eu riic. « Dès quePhébus, sortant du sein des Ilots sa blonde chevelure, eut èdaiiè l'univers, Fleur-d'Épine sentit redoubler sa donleur. Bradamante, |iressèe de soi'tir d'embarras, se dispose à paitii'. l>a princesse veut (pi'elle accepte un coursier richement harnaché et une luni(|ne (pi'elle a tissue de ses propres uiains. Après avoir accompagné ma sOMir, elle rentre dans son château les yeux baignés de larmes, lîradamante marche avec tant de rapi- dité qu'elle arrive le même joiu' ;'i Montaubau. Sa mère Bèatrix, ses sœurs, ses antres frères et moi, nous l'entonrons, nous la fêtons connue une sœni' 286 ROLA?JD l'IlUl'UX. chérie dont un trop long silence nous a fait craindre la mort. Elle ôle son casque, et nous voyons avec éloiniemenl que les belles nattes tressées au- tour de sa tète ont disparu; nous examinons aussi ses vêtements de forme étrangère, et Bradamante nous raconte ses aventures; elle nous dit com- ment on coupa ses cheveux pour guérir la blessure qu'elle avait reçue dans la forêt; elle nous parle de l'amour qu'elle inspira à la belle chasseresse trompée par une fausse apparence, et qui la vit endormie sur le bord dun ruisseau; elle nous fait part de tous les regrets de Fleur-d'Épine, et nous sommes touchés de pitié. Enfin elle nous raconte son séjour dans le château et ce qui lui est arrivé jusqu'au moment de son départ. Je connaissais Fleur-d'Épine, je l'avais vue autrefois à Saragosse et en France; ses beaux yeux, les roses de son teint m'avaient frappé; mais j'avais su contenir d'in- utiles vœux : aimer sans espoir est une folie! En écoutant le récit de ma sœur, mon imagination conçoit les plus vastes projets, et je sens mes pre- miers feux se rallumer. L'Amour forme la chaîne qui retiendra mon âme captive et m'inspire l'idée du stratagème qui l'era triompher mes désirs. Je peux adroitement et sans peine approcher de Fleur-d'Épine, car ma res- semblance avec Bradamante a trompé une foule de personnes, et la prin- cesse peut en être dupe à son tour. J'hésite d'abord, puis je pense que ce qui plait est toujours bon à faire. Je cache soigneusement mon projet; et, sans vouloir de conseil, je vais pendant la nuit prendre les armes de ma sœur; couvert de cette arnmre, je m'élance sur mon coursier et je pars i avant le retour de I aube. L'Amoui" me guide; je marche toute la nuit, el j'ariive vers la lin du jour dans le château de Fleur-d'Épine. Tous se hâtent CHANT XXV. USI d'annoncer ma présence ; llieureux porteur de cette nouvelle espère ob- tenir des récompenses et des faveurs; tous, partageant Terreur qui vous a trompé vous-même, me prennent pour Bradamante, d'autant plus que mes vêtements et mon coursier sont ceux que la guerrière portait la veille. Fleur-d'Épine, rayonnante de joie, s'approche de moi, m'accueille gracieuse- ment et me comble des plus douces caresses : elle m'enlace de ses bras, me presse avec tendresse, et sa bouche s'unit à la mienne. Vous devez croire, seigneur, que les traits de l'Amour m'atteignirent aussitôt. La princesse me conduit promptement dans sa chambre; sans laisser à personne le soin de délacer mon casque et d'ôter mes éperons, elle ordonne qu'on apporte une de ses plus riches robes, et me fait habiller comme une véritable demoiselle. Un filet d'or enveloppe mes cheveux; je baisse les yeux avec modestie, j'a- doucis ma voix, et personne n'eût pu soupçonner que je n'étais pas une femme. Puis nous entrons dans un salon, où sont rassemblés beaucoup do dames et de chevaliers; on m'y accorde les honneurs dus aux fennnes de haut parage et aux princesses illustres. Souvent je fus tentée de sourire en voyant de jeunes seigneurs ni'adresser de tendres et langoureux regards ! Qu'ils étaient loin de soupçonner que ma robe cachait un ardent et amou- reux chevaher! Lorsque la nuit fut plus avancée, on enleva les tables, na- guère somptueusement servies; Fleur-d'Épine m'invita d'elle-même à par- tager sa couche. Délivrés de la présence des pages, des valets, des dames et des danioiselles, nous prenons place dans un lit qu'éclairent mille [lam- beaux. Alors j'adresse ces mots à Fleur-d'Épine : « Ne vous étomiez point, charmante princesse, de me voir sitôt de retour. Peut-être pensiez-vous que je ne reparaîtrais plus à vos yeux; mais, avant de vous dire ce qui m'amène, je vous ferai connaître le motif d'un si prompt retour. Si j'avais pu me croire le pouvoir de satisfaire vos désirs, je vous eu.^se consacré tous les jours de ma vie; mais je pensai que ma présence ne faisait qu'entretenii- votre illusion et accroître vos douleurs. Je m'écartai de la route; et, con- duit par le hasard dans un bois fort épais, j'entendis des cris douloureux. J'y cours; sur les bords d'un lac aux ondes limpides, j'aperçois un faune prêt à dévorer une jeune fille toute nue tombée dans ses filets; je nie iiri- cipite 1 êpée à la main et je tue le monstre. Aussitôt la jeune fille se jelle dans les flots : — Tu m'as secourue, dil-elle, je te prouverai ma recon- naissance. Demande-moi ce que tu voudras; je suis une nynq)he, je sou- mets à ma puissance la nature et les éléments; dis-moi ce que je peux faire, et les vœux seront exaucés." A ma voix, la lune desceiul du firmament, le feu se change en glace, l'air devient solide; une seule de mes paroles suflil poiu' faire trembler la terre et suspendre le cours du soleil. » Je ne lui demande point les lichesses, les grandeurs, les couronnes, ni la fon^e, ni la valeur, ni la victoire dans les condials et les batailles; je n'ai (pi'un désir, celui d'être htincux. Kt, sans rien in(li-je le croire moi- 28.S l'.OLAM) lir.IKUX. inùmc, de reiiiiiie quo j'étais je deviens un lioniine. Vous pourriez en douter s'il ne vous était si facile de vous en convaincre. Mon cœur vous est tou- jours soumis; ordonnez, je serai trop heureux de vous obéir. » Fleur- (l'Kpino ne tarde pas à s'assurer de la vérité; mais il arrive souvent qu'a- prés avoir perdu l'espoir d'un bonheur ardemment souhaité, on doute encore au moment d'en jouiu; tourmenté par le souvenir d'une vaine es- pérance, on continue de gémir et de s'inquiéter : de même la jeune fdlc redoute les vaines illusions d'un songe. « Amour! Amour! s'écrie-t-elle, si c'est un rêve, fais qu'il puisse durer toujours! » Le son des trompettes, le bruit des taiid)0urs ne donnèrent point le signal des tendres assauts. Nous ])rélii(lànies par des baisers aussi doux que ceux: des colombes, et sans ai'c ni fronde je m'emparai de la forteresse, où je plantai unni étendard victo- l'ieux. Si la couche de Fleui--d'Épine avait été, la nuit précédente, le secret dépositaire de ses plaintes et de ses regrets, elle fut le témoin de nos luttes, de nos jeux (t de nos ris. L'acanthe flexible ne s'unit pas plus étroitement au chapiteau de la coloinic que Fleur-d'Kpine ne s'unit à celui qu'elle aime. iNoIre félicité est, pendant cpielques jours, protégée par le mystère; mais nous sommes trahis, et le roi en est informé. Vous, seigneur, qui m'avez délivi'é, vous connaissez les effets de sa colère; mais Dieu seul junit savoir Ionie l'élcnduc de ma douleur. »» C'est ainsi (pie Hichardet raconte son aventure à Roger, et ce récit cliarmo renimi de la roule, tandis qu'au sein d'une miit obscure ils gravissent une CHANT XXV. 289 montagne entourée de rochers et de précipices ; ils sont obligés de suivre un sentier étroit, aride, escarpé. Sur la cime de la montagne s'élève le château d'Âigremont, dont Aldigier de Clermont est gouverneur. Il est frère naturel de Maugis et île Vivian, l)ien que plusieurs écrivains aient avancé légèrement qu'il était fds légitime de Gérard. Qu'importe ! il est brave, prudent, géné- reu.\, courtois et humain ; il veille jour et nuit à la garde de son château. Ce preux guerrier reçoit avec joie son cousin Richardet et accueille gracieu- sement Roger. Cependant il est facile de lire sur son front soucieux qu'un chagrin secret le préoccupe. En effet, il a reçu une nouvelle qui l'accable de tristesse. « Mon cousin, dit-il à Richardet, nous avons de fâcheux événe- ments: j'ai appris, ce matin, que l'infâme Bertolas de Rayonne promettait à Lanfuse de précieux dons, si elle consentait à lui Uvrer mes deux frères, Maugis et Vivian. Depuis le jour où Ferragus son fds s'empara d'eux, elle les retient dans un cachot. Maintenant elle a conclu un pacte odieux et bar- bare ; ils seront conduits demain sur les limites du territoire de Rayonne, pour être livrés au Mayençais, qui achète ainsi le plus illustre sang de France. J'ai fait avertir Renaud par un messager diligent; mais je crains qu'il ne soit trop éloigné pour les secourir ; je n'ai point assez de guerriers pour sortir de ces muis. Aussi mon désespoir est grand, car je sais que le traître innnolera mes deux frères. Que résoudre? que faire? » Cette triste nouvelle afflige les deux paladins. Roger, voyant Aldigier et son cousin si- lencieux et indécis, leur dit sans hésiter : « Calmez vos inquiétudes, je me charge seul de cette entreprise ; mon glaive délivrera vos frères, fussent- ils entourés de mille épées. Je n'ai pas besoin de vos soldats ; donnez-moi seulement un guide sûr. Du haut de vos remparts vous entendrez, je le jure, les cris de ceux qui se proposent d'accomplir un jiacle cruel et impie. » Richardet écoute sans surprise les paroles de Roger, dont il a vu les ex- ploits ; mais Aldigier parait l'entendre comme on écoute un homme qui se vante et promet plus qu'il ne peut tenir. Richardet prend son cousin à part et lui i-aconte de quelle manière il vient d'échapper aux llannnes ; il lui af- firme que le paladin saurait, dans l'occasion, faire plus encore qu'il n'a dit. Alors le châtelain lui rend les honneurs aux(iuels il a droit. On sert un repas somptueux; Roger est traité connue un seigneur suzerain. Tous trois sont résolus de tenter, sans autres secours, la délivrance de Maugis cl de Vivian. Bientôt le sonnneil a clos les paupières des maîtres et des serviteurs. Roger reste seul éveillé et en proie à de tristes pensées. Il songe sans cesse aux périls (jui menacent Agramant. S'il tarde davantage à lui jiorter secours, il seia déshonoré. 0 infamie, passer à reinienii ! Choisir un tel moment [lour lecevoir le baptême, c'est aller au-devant du mépris général ! En toute autre circonstance, sa conversion sei-ait attribuée à la foi sainte; mais alois qu'Agramanl ap|ielle à sa défense tous ses chevaliers, on l'accusera, lui Roger, de faiblesse et de pusiil;iiiiinité ! Cette iilée fatale le loui-meulc sans cesse; mais il ne peut se résoudre à partir avant d'avoir revu liiadamante. Longtemps il eut 1 esjmir de la rencontrer au château de Fleuj-d'Épine, où 10 290 KO LA M) lURIRUX. elle devait se rendre pour secourir llichnrdet ; il se souvient encore quii a promis de se rendre à Vallombieuse. Si Bradamante y est allée, combien elle a dû être surprise de ne point y voir Roger ! Si du moins une lettre, un message pouvaient la rassurer et obtenir son pardon ! Enfin il se décide à écrire, bien qu'il ne sacbe coninient lui faire parvenir sa lettre. Peut-être renconlrera-t-il un messager fidèle. 11 saute de son lit et se fait apporter un flambeau. D'abord il adresse à son amante les compliments d'usage ; il lui fait part ensuite du message par lequel Agramant demande son secours. S'il ne se hâte, le prince perdra la vie ou la liberté. Ne s'expose-t-il pas à un éternel désbonneur en l'abandonnant dans ce péril extrême, au moment où il réclame l'appui de tous ses paladins? Bradamante ne peut le blâmer, car l'honneur de son époux ne doit pas avoir la moindre souillure; une faute le rendrait indigne de celle qui est un modèle de droiture, de loyauté, de vertu. Si Roger désire conserver une renommée intacte, s'il veut immorta- liser son nom, il doit plus que jamais songer à sa gloire et lui offrir un pur hommage. Quand ils seront époux, ils ne formeront plus qu'une seule âme unie en deux corps. Il renouvelle à Bradamante la promesse si souvent jurée qu'après la délivrance des Sarrasins, et s'il échappe au trépas, il reviendra embrasser la foi ; il la demandera pour épouse à son père, à Renaud, à tous ses parents. « Je t'implore pour que lu m'accordes seulement la permission de délivrer le camp, afin qu'on ne puisse pas m'accuser de trahison. i\e dira-t-on pas : Tant que la fortune se montra favorable au roi des Africains, Roger resta prés de lui ! Maintenant il unit sa bannière aux drapeaux victorieux ! Quinze ou vingt jours me suffiront. Les Sarrasins délivrés, je pourrai sans honte abandonner leurs étendards. Accorde-moi ce court délai pour que je puisse te consacrer le reste d'une vie honorée. » Je ne saurais répéter fidèlement une foule d'autres pensées dont sa lettile est remplie. Quand elle est termi- née, il la cachette et la place dans son sein, avec l'espoir que le jour suivant il pourra l'envoyer secrètement à Bradamante. Alors il ferme doucement ses paupières, etlesonnneil secoue sur lui ses pavots trempés dans l'onde du Lèthé. Il dort jusqu'à l'heure où Ton voit errer dans l'orient les nuées blan- ches et roses qui semblent parsemées de fleurs. Bientôt Phébus s'élance de son palais brillant, et les oiseaux cachés sous les feuillages saluent le retour de l'aurore. Aldigier, voulant servir de guide à ses hôtes, se lève le premier; il brûle de partir et d'empêcher que ses frères ne tombent aux mains du fé- roce Bertolas. Les paladins, à sa voix, sont bientôt hors de leurs lits. Roger, à peine revêtu de son armure, s'éloigne avec les deux cousins, (pi'il veut en vain détourner de l'accompagner. Us sont inébranlables comme des rochers ; Ihonneuret l'amitié qu'ils portent à Maugis età Vivian les retiennent. Tous trois arrivent dans Tendroit où les deux frères doivent être échangés, PlU' sieurs mulets suiit chargés des richesses qui seront le jirix de leur liberté. C'est une vaste plaine bi ùlèe par le soleil. On n'y voit ni myrtes, ni lauriers, ni frênes, ni sapins, ni cyprès; des bruyères desséchées couvrent le sol aride et inculte. CHANT XXV. ooi ll.s s'airètenl au milieu dunseiilier qui traverse la plaine, et rencontreiit un chevalier couvert d'armes dorée.s dont le bouclier porte, sur un chainj) de sinopie, le rare et bel oiseau qui vit plus dun siècle et renali de ses cen- dres. Mais, seigneur, il est temps que je marrète ; j'ai besoin de prendre quelques instants de repos. ClIAiNT XXV Mdugis explique le sens des figures gravées sur le marbre d'une fontaine ; survient Mandri- card, et il engage avec le roi d'Alger un combat long et terrible. — Roger se présente aussi avec un grand désir de combattre; il les provoque tous les deux. Mais DoralicB lance son palefroi, et tous les chevairêrs se précipitent sur ses pas. it-on jamais, dans les anciens temps, les femmes préférer les richesses à la vertu? De nos jours, au contraire, on en trouve peu qui n'obéissent pas à l'intérêt. Que celles du moins dont l'àmo noble et pure repousse les exem- ples d'avarice soient heureuses et res- pectées pendant leur vie, et honorées après leur mort ! L'intrépide Bra- daniante est digne d'une éternelle mémoire ; elle aima Roger pour sa vertu , son courage , sa courtoisie , et non pour ses grandeurs et ses ri- chesses. Digne de l'amour d'un .'^i vaillant chevaHer, elle mérite qu'il ac- complisse pour elle des exploits que les siècles à venir trouveront mer- veilleux. Jai (lit plus haut que Uogei', suivi des deux guerriers de la race de Cler- monl, Richardet et Aldigier, était parti dans l'espoir de délivrer Maugis et son li-ère Je vous ai parlé de la renconti'e qu'ils ont faite d'un chevalier à la mine fière, dont le bouclier porte l'image de l'oiseau toujours unique sur la terre, et qui renaît de ses cendres. A la vue des paladins, ce chevalier cul envie d'essayer si leur courage répondait à leur air martial. « Quel est, s ecnn-l-il, celui de vous qui désire éprouver sa valeur à la lance ou à l'épée, jus(jii à (•(> ([lie l'uii des deux, ferme sur son coursier, ait fait vider les ar- çons à l'autre? — Nous accepterions ton défi, répondit Aldigier, nous croiserions le fer et romprions une lance, si nous n'étions retenus par le désir de mener à lin une enheprise dont tu pourras être témoin. C'est à pcme si nous avons le loisir de te parler, car nous attendons en ces lieux six cents hommes, et peut-être plus ; nous devons les attaquer et leur en- CHANT XXVI. 29 lever deux de nos proches qu'ils conduisent ici. n 11 termine en exposant les motifs qui l'ont déterminé à s'unir aux autres paladins. « Votre raison est si bonne, réplique le chevalier, que je vous tiens pour des guerriers sans égaux en courage. Je désirais rompre une ou deux lances afin de juger de votre valeur; mais il me suffit de la voir briller dans une si noble occa- sion. Souffrez donc que je joigne aux vôtres mon casque et mon boucher; j'espère vous prouver que je ne suis pas indigne de votre estime. » Je pense qu'on désire savoir le nom de ce chevalier jaloux de courir les hasards d'une telle entreprise. C'est une guerrière (car il faut lui rendre son véritable titre) ; elle se nomme Marphise ; c'est elle qui força le malheureux Zerbin à suivre la vieille et scélérate Cabrine. Les deux chevahers de Clermont et Roger acceptent avec joie l'offre de Marphise, sans se douter que c'est une jeune et belle fille. Bientôt Âldigier montre à ses compagnons une bannière déployée, autour de laquelle se groupent des hommes armés. Lorsqu'ils furent plus près, on reconnut à leurs insignes guerriers que c'é- taient des Sarrasins. Au milieu on apercevait liés, sur de mauvais chevaux, Maugis et Vivian, qui devaient être échangés contre de l'or. « Les voici! s'écrie Marphise: qu'attendons-nous pour commencer la fête? — Tous les conviés ne sont point encore arrivés, réplique Roger, et les meilleurs man- quent; mais ils ne peuvent tarder longtemps. Préparons-leur une danse gé- nérale, et faisons de notre mieux pour qu'elle soit solennelle. « 11 achevait ces mots, lorsque parurent les Mayençais. Ainsi la fête allait commencer. Ceux-ci amenaient des mulets chargés d'or, de vêtements et d'objets pré- cieux. Les Sarrasins conduisaient, au miheu des lances, des épées et des arbalètes, les deux frères livrés à la douleur, en écoutant les discours inqji- loyables de Bertolas, leur ennemi. A la vue de ce traître, le fils de Beuves et celui d'Aimon ne peuvent contenir leur furie ; ils se précipitent sur lui la lance en arrêt; le fer de l un lui perce la poitrine, l'autre traverse ses deux joues. Puissent tous les méchants trouver un châtiment semblable ! Aussitôt, sans attendre le signal des trompettes, Marphise et Roger s'é- lancent. L'arme de la guerrière ne se brise qu'après avoir immolé trois ennemis. Roger frappe le chef des païens, (ju'il juge plus digne de ses coups. Deux autres, atteints au même instant, l'accompagnent au sombre empire. Cette soudaine attaque cause dans les deux partis une erreur qui contribue à leur pei'te. Les Mayençais se croient trahis par les Sarrasins, qui, de leur côté, les accusent de perfidie. Aussitôt ils se chargent avec fureur; des deux côtés commence un carnage horrible. Roger se précipite au milieu des Snriasins el taille (>n pièces, tantôt dix, (anlôl vingt guerriers. Marphise en immole un pareil nombre. Les épées formidables tranchent ceux qu'elles atteignent ; tous roulent aux pieds de leurs chevaux. Les casques et les cui- rasses l'èsislenl moins que le bois desséché d'une forêt ne résiste à l'action des fiaimnes. On vous a jiarlé des combals (\nc se livieut les abeilles au milieu des airs, peul-èli'c les avez-vous vus. Si riiiidiidcllr alTaniéc les apeiçoil, bientôl elle les disperse, les lue el les avale. Il en est de même de Marpliise et de Rogei' au milieu des Sarrasins. Richardel el son cousin ne 29i UOLANT) FUIUELX. quillent pas une troupe pour attaquer l'autre. Négligeant les Sarrasins, ils assouvissent leur furie sur les traîtres Mayençais. Naturellement brave et terrible, le frère de Renaud sent augmenter sa force par la haine qu'il porte à la race de Clermont, et cette haine inspire également le bâtard de Beuves. Plein de courroux, il frappe sans relâche avec son épée les casques, qu'il brise comme des coquilles d'œufs. Mais, sous les yeux de Marphise et de Roger, la fleur des paladins, qui n'eût montré l'audace et le courage d'Hector? La guerrière, en combattant, voit et admire les exploits de ses amis. Les prodigieux faits d'armes de Roger excitent sa surprise. On dirait Mars lui-même descendu du cinquième ciel. Elle ne peut sans étonnement voir Balisarde trancher comme du carton les casques et les plus fortes arnmres, pourfendre un cavalier et le jeter, divisé en deux parts, sur l'herbe de la prairie. Souvent le même coup tue l'homme et le coursier. La redoutable épée fait voler les têtes, coupe en deux, à la hauteur des hanches, ceux qu'elle touche. D'un seul revers elle tue cinq ennemis et même un plus grand nombre. Je pourrais en dire davantage, si je ne craignais d'être accusé de mensonge; je préfère rester au-dessous de la vérité. Turpin, sûr de sa bonne foi, s'inquiète peu qu'on croie ou non ses récits, et il raconte de Roger des choses si merveilleuses, que vous seriez incrédules si je vous les répétais. Marphise, de son côté, semble un tison dévorant, et chaque en- nemi un morceau de glace. Tandis qu'elle admire Roger, le héros contem- ple ses exploits : elle le compare au dieu de la guerre ; il l'eût comparée à Bellone s'il eût deviné le sexe que cachait son armure. Rivahté fatale pour les ennemis, dont la chair et les os servent à essayer la force de leurs coups. L'audace et la vaillance des deux champions eût suffi pour mettre en fuite Mayençais et Sarrasins, qui tirent meilleur parti de leurs jambes que de leurs bras. Heureux ceux dont les coursiers sont légers et rapides, car il ne s'agit pas ici d'aller l'amble ou le trot ! Malheur à celui qui se voit forcé ilr cdinliattre à pied ! Bientôt tous ont fui ; les vainqueurs restent maîtres (hi champ de bataille ol du liuliii. Los Maures fuient d'un côté, les Mayen- çais de l'autre, abandonnant les équipages et les captifs. Pleins de joie, CHANT XXVI. 295 Marphise et ses amis courent délier Maugis et Vivian. Les écuyers s'emparent des mulets qu'il déchargent ; ils trouvent une grande quantité de vases d'ar- gent, des vêtements de femmes richement façonnés, des tapisseries de Flandre tissues d'or et de soie, et destinées au palais d'un roi; enfin une foule d'ohjets précieux, des vivres et des vins exquis. Les quatre paladins, ayant ôté leurs casques, s'aperçoivent, aux longs Qheveux et à la heauté de Marphise, que leur sauveur est une jeune fille. Ils la comblent de marques de respect, et la supplient de ne point leur cacher le nom qu'elle rend si glorieux. La guerrière répond à leur désir avec sa courtoisie accoutumée. Ils ne peuvent se lasser de l'admirer en se rappelant les exploits dont ils ont été témoins. Marphise ne regarde que Roger et ne parle qu'à lui seul. Les serviteurs leur annoncent qu"un repas est préparé et les attend sur les bords d'une fontaine, protégée par une colline contre les ardeurs du soleil. Cette fontaine entourée d'un marbre brillant, poli et plus blanc que le lait, est une des quatre fondées en France par Merlin ; il la décora de figures formées avec un art merveilleux. On eût dit qu'elles étaient vivantes si la voix ne leur eût maiiqué. On y voit un monstre qui parait sortir d'une forêt; son aspect est horrible, son regard perçant et farouche; il a la tète et les dents du loup affamé de carnage, les oreilles d'un âne, les griffes d'un lion et le reste du corps d'un renard. 11 a parcouru la France, l'Italie, l'Espagne, l'Angieteire, toute l'Europe, EAsie et l'univers entier. De tous côtés il a moissoimé les tètes les plus humbles comme les plus altières ; il semble même s'attaquer aux rois, aux princes, aux baions et aux seigneurs. Rome surtout a souffert de ses ravages; il a renversé les papes, les cardinaux, souillé scandaleusement le siège de saint Pierre et profané la loi. Devant cette bête redoutable tombent les murs et les remparts; il n'est point de cité, de forteresse, de château capables de lui résister. Le peuple lui rend les honneui's divins, et la foule prosternée l'adore. On dirait qu'il tient en ses mains les clefs des cieux et celles du sombre abîme. Contre lui semble lutter un chevalier couronné du laurier impérial, accompaguéde trois jeunes hommes dont les habits sont brodés de fleurs de lis d'or. Un lion paré des mêmes insignes marche avec eux contre le monstre. Leurs noms sont écrits sur leurs tètes ou sur leurs vêtements Ce chevalier, dont l'épée pénètre jusqu'à la garde dans les entrailles de la bête, est François 1", roi de France; Maximilieu d'Autriche est à ses côtés. L'em- pereur Charles-Quint a plongé sa lance dans la gorge du terrible animal, et la flèche d'Henri Vili, roi d'Angleterre, lui a percé la poitrine. Siu' le dos dn lion on lit : « Léon X. » Ses dents tiennent les oreilles du monstre; il Eèpuise par des secousses si violentes, que les autres chevaliers peuvent s'approcher et lui porter des coups mortels. L'univers parait alors délivré, et plusieurs honnnes illustres viennent expier leurs erreurs au même endroit où le monstre a perdu la vie. Marphiseet ses compagnons désirent vivement savoir le nom des vainqueurs de l'animal qui épouvanta la terre ; ils se de- mandent les uns aux antres qu'elle ikmiI être roWo liistoire. Vivian se loiirne vers Maugis : « C'est à toi, lui dil-il, (juil appartient de nous la raconter, 296 ROLAND ITUIEUX. car tu ne l'ig^nores sans doute pas. Qnels sont ces guerriers dont les lances, les llèches et les glaives ont renversé cette bête formidable? — Les auteurs, répond Maugis, n'ont pu connaître encore celte histoire. Vous saurez que les hommes dont les noms sont gravés sur ce marbre n'ont point vu le jour, mais ils feront la gloire et Thonneur du monde quand six siècles se seront écoulés. Merlin, le sage enchanteur de la Grande-Bretagne, construisit cette fontaine sous le règne d'Arthus; il n'y fit ciseler que le^ événements futurs, digne objet d'admiration de l'univers. Cette bête horrible s'élança des profondeurs de Tabìme lorsque les hommes commencèrent à poser des bornes aux champs, à se servir de mesures et de poids et à écrire leurs engagements. Ces usages ne se propagèrent point dans le monde en- tier, et plusieurs nations les repoussèrent; maintenant ils exercent partout leur empire et soumettent le vulgaire. Ce monstre n'a point cessé de gran- dir; il sera le plus puissant et le plus horrible de ceux qu'ait vus l'univers. Le redoutable Python n'avait pas la moitié de sa taille et ne l'égalait ni en cruauté ni en laideur. 11 infestera tous les pays, et vous ne voyez qu'une faible image de son abominable fureur. Enfin les clameurs des populations s'élèveront contre lui; les princes dont vous avez les noms viendront en aide à l'hunianité. Tous jetteront un éclat pareil à relui du rubis. Mais le plus terrible de tous sera François 1*'\ sans égal en puissance et en valeur. Par ses vertus et sa royale magnificence il effacera le souvenir des plu.s brillantes renommées, de la même manière que toutes les clartés pâlissent devant l'éclat du soleil. Dès la première année de son règne, et avant que sa couroinie soit bien affermie, il fianrbira les Alpes, dont il forcera les passages défendus par de vaillants guerriers. Il lavera les outrages que les armes de France auront souffertes de peuples entraînés, par une fureur in- sensée, loin de leurs pâturages et de leurs troupeaux. Entouré de l'élite de CHANT XXVI. 297 ses chevaliers, i! descendra dans les riches plaines de la Lombardie, où l'orgueil des Helvétiens recevra un châtiment si terrible qu'ils n'oseront plus désormais relever leurs fronts farouches. Puis, à la honte de Rome, de l'Espagne et de Florence, il s'emparera d'une cilè réputée jusqu'alors inexpugnable. Le glaive qui pourfendit le monstre corrupteur des nations le rendra invincible. Devant lui fuiront les étendards et les escadrons; les fossés, les remparts, les murailles les plus épaisses ne protégeront pas les cités. Doué de toutes les vertus qui font les grands capitaines, à l'âme con- rageuse de César il joindra la prudence du vainqueur de Cannes et du Thra- symène; il aura comme Alexandre la fortune toujours favorable; et, sans la fortune, les desseins les mieux conçus ne sont que fumée. Xul autre souve- rain ne l'égalera en générosité. » Tel est le récit de Maugis. 11 inspii-e à ceux qui Técoutent le désir de con- naître la destinée des héros dont l'appui facilitera le triomphe du roi de France; ils lisent d'abord le nom et l'éloge de ce Bernard qui rendra Bi- bienna tàussi célèbre que Sienne et Florence. Mais les plus hardis de tous sont Sigismond de Gonzague, Salviati, Louis d'Aragon. François de Gonra- gue et son fils Frédéric marchent sur leurs traces. A ses côtés on voit son beau-frére et son gendre, les ducs d'Urbin et de Feri'are. Fils de l'un de ces princes, Guidobalde est digne de son pére et de tant de héros. Animés d'une même fureur, Ottobon de Fiesque et Sinibalde unissent leurs eiïorls. La flèche de Louis de Gazole a percé le cou du monstre ; son arc est un présent de Phébus et son glaive un don de Mars. Deux Hercule, deux Hippolyte d'Esté, un autre Hercule, un autie Hippolyte de Gonzague, un quatrième Hippolyte de Médicis, pour.suivent l'animal et le terrassent. Julien ne se laisse point surpasser par son fds, ni Ferdinand par son frère. André Doria et François Sforce sont également prompts à frapper. Les deux guerriers, qui portent sur leurs boucliers l'image de Typhée écrasé sous un gros rocher qu'embrassent les replis de sa queue, sont des chevaliers de la noble et généreuse maison d'Avalos. Nul assaillant ne serre le monstre de plus près. L'un est l'invincible François Pescaire, l'autre se nomme Alphonse Du Guast. Je n'oublierai point Gonzalve de Cordoue, la gloire de l'Espagne, si juste- ment célébré par Mangis; peu de héros peuvent lui èli-e comparés. Guillaume de Montfenat est parmi les ennemis de la bète horrible; mais leur nonibi'e |)arail resticint (piand on songe à ses affreux ravages. Assis sous l'ombrage, ou couchés mollement sur de riches lapis au bord d(! la fontaine, .Marphise et les chevaliers écoutent ces agivables histoires et laissent passer la chaleur du jour. .Maugis et Vivian, rc^vèlus de leurs armures, veillent près de leurs compagnons; soudain ils voient une damoi- selle seule (|ui ac(;ourt vers eux. C'est llippalque, à qui Piodomont enleva Frontin. Longtemps elica suivi ce roi farouche, tantôt en implorant sa pilié. parfois en lui adressant des injures. Désespérant de le flèchii', elle revient si;r ses pas, car elle compte retrouvei- Roger à Aigieinont. Elle a su, je ne pourrais dire comment, que le paladin s'y rend avec Richardet. Ili|tpal(pn' connait le pays; elle s'est diride la mon- tagne; et, en airivant au lieu du combat, il trouva ipie Rodomont en èlail parti par nu anli(> clifiiiin. Pensant (pi'il ne pouvail èlre loin cl (pi ilavail pris la route (pii conduisait droit à la fontaine, il la rei)ril en suivant les tra- ces fraîches dont elle était mar(|uèe. Il pria Ilippalque de retourner à Mou- CHANT XXVI. 301 tauban, qui n'était distant que cl une journée, et d'assurer Bradanianle qu'il comptait reprendre Ijientôt Frontin, et qu'il lui donnerait sur-le-champ de ses nouvelles. Il remit à la fidèle messagère la lettre qu'il avait écrite dans le château d'Aigremoiit, et qu'il avait toujours portée depuis dans son sein. Il la conjura de plus de l'excuser auprès de Bradanianle, il lui dit inillc choses tendres pour celle (piil adorait, et croyait toujours n'en dire pas assez. Hi|)palqne n'en oublia rien; et, prenant enfin congé de lui, son pale- froi la polla dés le même soir à Montauban. Roger, suivant en diligence les traces fraîches de UodomonI, ne put le joindre qu'auprès de la fontaine, où bientôt il reconnut que Mandiicard était avec lui. Les deu.x Sarrasins s'étaient promis nnitn.ellemeiit ((ue ni l'un ni l'autre ne s'atlacjueraient, ni pendant la route, ni avant d'avoir délivré le camp d'Agramant. Rogei' en ariivanl reconinil Frontin, et par conséquent quel était l'ennemi qu'il avait à cond)attre. Sur-le-chanq) il couche sa lance en arrêt, et défie Rodomonl, (pii en cette circonstance surpassa Job en pa- tience, puisqu'il prit sur son orgueilleux courage de refuser un combat, quoiqu il eût coutume d'être toujours le premier à le jirovoquer. Ce iiit la première et la dernière fois de sa vi(> qu'on lui vit faire un pareil relus; mais dans ce moment il n'était occupé que du secours qu'il croyait devoir au fils de Trojan, et, quand il eût cru la défaite de Roger aussi facile ([uc celle d'un lièvre saisi dans les griffes d'un léopard, il ne pouvait y saciitier le tenq)s de porter un on deux coups d épée. Ajoutez à cela (juil se voyait attaqué par Roger, aucpu-l il avait enlevé Frontin, et cpie c'était le chevalier de toute la leire contre lecpud il avait le [)lns île désir de se inesnriT. conunc étant celui qui jouissai de la plus haute renommée. 302 IIOLAND FI l'.IKUX. Cependaiil ie désir de secourir le camp assiégé lui fit refuser le défi d'un chevalier qu'en tout autre temps il eût été défier lui-même jusqu'aux extié- milés de la terre; mais en ce moment Achille lui-même leùt vainement dé- fié, tant sa fureur ordinaire était alors assoupie en son âme. Il rend compte tranquillement à Roger des raisons qui le déterminent à refuser son défi, le priant de se rendre lui-même à celles qui doivent le porter à soutenir aussi la même querelle. Il l'as-sure du reste qu'il sera toujours prêt à terminer celle qu'ils ont ensemble, dès que l'armée sarrasine sera délivrée. « Son- gez enfin, lui dit-il, que le premier devoir d'un brave et honnête chevalier, c'est de servir son maitre par préférence même à ses plus vifs ressenti- ments. — 11 m'est très-indifférent, lui répondit Roger, de différer notre combat jusqu'à ce que l'armée chrétienne soit dispersée, pourvu qu'à l'in- stant même tu me rendes Frontin. Réfléchis, toi qui passes pour être brave, (juc l'action d'enlever mon cheval des mains d'une femme incapable de le défendre est aussi basse qu'elle est injuste. Tu voudrais, dis-tu, que j'atten- disse que nous fussions prés d'Agramant pour finii' celte affaire : ne l'espère pas, ne crois pas que je t'accorde seulement une trêve d'une heure, si tu ne nie rends pas sur-le-champ mon cheval. » Tandis que Roger presse Rodomont de lui livrer on Frontin, ou le combat auquel il le défie, une autre querelle s'élève encore, et Mandricard s'avance avec un air menaçant en voyant l'aigle que Roger porte sur son bouclier. Cette aigle blanche sur un fond d'azur appartenait bien légitimement à Ro- ger, qui descendait d'Hector; mais Mandricard l'ignorait. Depuis qu'il avait fait la conquête des armes de ce héros troyen, il portait également sur son bouclier l'oiseau qui enleva Ganymède surte mont Ida, et il ne voulait pas souffrir qu'un autre que lui le portât. Je ne doute pas que vous ne sachiez comment ces belles armes étaient tombées au pouvoir de Mandricard, et comment la fée Falérine avait été forcée de les lui laisser enlever. Mandricard et Roger en étaient déjà venus aux mains pour le même su- jet, et je ne vous dirai pas qu'elle fut la raison qui les força de se séparer. La querelle était restée indécise ; ils ne s'étaient pas rencontrés depuis ce moment, et l'orgueilleux .Mandricard, en voyant cette aigle, ne retenait plus ses cris et ses injures. « Téméraire, dit-il à Roger, je te défie au combat. Quoi ! pcux-lu donc oser encore porter mes armes? 'Se te souvient-il plus du jour où je te l'ai défendu? Mais n'espère plus que je t'épargne; il faut que tu payes cher ta folie, puisque mes menaces n'ont pu l'en corriger, et lu vas voir qu'il eût bien mieux valu m'obéir que de l'exposer follement à ma vengeance. » Ainsi que le bois sec et déjà bien échauffé s'embrase au souffle le plus léger, de même le courroux de Roger s'enflamine dés la première me- nace que Mandricard ose lui faire. « Quoi ! lui dit-il, tu crois donc ici me gouverner à ta volonté, parce (pie tu me vois engagé dans une autre que- relle? Mais apprends que je suis bon pour les soutenir toutes deux égalo- nicnl. in me faisant rendre mon cheval et en t'arrachant les armes d Hec- tor. Il uva pas longtemps que nous nous sommes battus pour le même sujet; mais alors ce fut moi qui t'épargnai lorsque je m'aperçus que tu GUAM X.WI. 505 n'avais point d'épóe. Je vais te prouvei' aujoiird'lmi que cette aigle blan- che te sera fatale : apprends que j'ai droit de la porter, et que mes pères l'ont toujours portée de même depuis la mort du héros dont je descends, et dont tu n'as pu qu'usurper les armes. — C'est toi-même qui les usurpes, » s'écria Mandricard en fureur, en tirant aussitôt la fameuse Durandal, que Roland, dans son accès de folie, avait abandonnée dans la forêt. Roger, qui ne manquait jamais à prouver sa générosité, laissa tomber sa lance dés qu'il vit son ennemi Fépée à la main; et, tirant Ralisarde, il em- brassa son écu ; mais Rodomont et Maiphisc se jetèrent aussitôt entre eux deux pour les séparer ; il leur représentèrent avec force que ce moment n'était point celui d'en venir aux mains. Rodomont surtout était fort irrité de voir que Mandricard venait de manquer deux fois de suite au traité qu'ils avaient fait ensemble : la première, lorsqu'il avait pu croire qu'il fe- rait la conquête de Marphise ; la seconde, lorsqu'il voulait empêcher Roger de porter sa devise. Rlessé d'ailleurs du peu d'intérêt que le Tartare parais- sait prendre au fds de Trojan : « Arrête, lui dit-il; et, puisque tu manques à la parole que tu m'as donnée, leiniinons d'abord notre combat, la que- relle que nous avons ensemble étant la plus ancienne et la plus forte; ce n'est que sous cette condition que j'ai fait une trêve avec toi. Je ferai raison ensuite à Roger au sujet du cheval qu'il me demande; et toi, si tu conser- ves la vie, lu pourras la lui faire sur la devise de ton bouclier : mais j'es- père te donner assez d'occupation pour que tu n'en puisses plus donner à Roger. — Tu te trompes bien, lui répondit Mandricard; c'est moi qui t'oc- cuperai plus que tu ne voudras, et qui ferai couler ta sueur avec ton sang. La force et la vigueur me manquent moins que l'eau ne manque dans une source vive; il m'en restera plus qu'il ne faut pour faire raison, non-seule- ment à Roger, à plus de mille autres encore, mais au monde entier même, dès qu'on osera me tenir tête. » La colère et les menaces allaient eu augmentant des deux côtés. Mandri- cai-d, comme un furieux, insultait, défiait tout à la fois Rodomont et Roger : celui-ci, ne sachant pas supj)orter une injure, ne voulait rien entendre de tout ce qui jiouvait ménager un accord. Marphise allait vainement de l'un à l'autre de ces trois guerriers, et s'efforçait en vain de les calmer. Marphise en ce moment ressemblait au laboureui- dont les prés et les guèrets ne sont défendus des eaux enflées d'un fleuve que par une digue élevée à force de bras. Si pendant un grand orage il voit les eaux agitées percer celle digue et s'ouvrir une voie pour détruire ses foins et ses mois- sons, il vole, il travaille à réparer cette brèche; mais souvent, pendant qu'il se consume en vains efforts, son œil consterné voit la masse pc.<;ante des eaux s'en ouvrir une autre; il est enfin oblige de se retirer lui-même, d'aban- donner ses (hiimps détronq)és par les eaux qui les envahissent de tons cô- tés. Roger, Rodomont, Mandricard, animés de la même fureur, n'écouteni plus Marphise : au moment où sou bras retient l'un des trois, les deux au- tres lèvent leurs é|)ées pour se chargei';* elle court, elle empêche l'ini de ceux-ci de joindre son ennemi, les deux autres courent aussitôt i un contre 504 ROLAND FL'iUELX. l'autre. Épuisée de parler et de retenir ces trois furieux, .Marpliise parvient enfin à s'en faire écouler un moment. « Seigneurs, leur dit-elle, écoutez enfin un bon conseil : différez à vider vos querelles jusqu'à ce que le fils de Trojan suit hors de péril; et, si vous résistez à la justice de ce que je vous demande, je vous déclare que je reprends sur-le-champ mon combat avec .Mandricard ; et je veux voir enfin s'il est capable de me conquérir par la force des armes, connue il s'en est vanté. Mais, croyez-moi, rendez-vous à la sagesse du parti que je vous propose, et partons tous les quatre ensemble pour secourir Agramant. — J'y consens, répondit Roger, si Hodomont me rend mon cheval, que je veux sur-le-champ, ou qu'il le défende; et, je le jure, je périrai sur cette place, ou ce sera monté sur Frontin que je partirai pour me rendre auprès d'Agramant. — Il te sera plus facile de mourir que de le reprendre, dit le fougueux Uodomont. Au reste, je proteste ici que ce sera ta faute si le fils de Trojan n'est pas secouru : pour moi, je me prêtais à l'accord qu'on me proposait; mais c'est toi qui viens de le rompre. » Roger fait peu d'attention à ce propos, et pour toute réponse il lire sa redoutable épée. Il se jette sur Rodomont comme un sanglier; il le heurte avec son bouclier, avec son épaule, et le met dans un tel désordre que de ce premier choc il lui fait perdre un étrier. Mandricard crie à Roger : « Arrête, ou combats contre moi. » A ces mots, plus cruel, plus félon même qu'il ne l'avait jamais paru, il porte un coup furieux sur le casque de Roger. A ce coup horrible que celui-ci n'a pas dû prévoir, il est forcé de plier la tête jusqu'à l'encolure de son cheval, et il ne peut se relever comme il le voudrait, car Rodomont saisit ce moment pour lui porter un second coup plus violent que le premier. Si le casque de Roger n'eût pas été plus dur que le diamant, il eût eu la tète partagée. Il reste quelques instants couché sur le ('(Ui de son cheval, et sesbi-as étendus abandonnent les rênes et son épée. Le cheval l'emporte au travers de la campagne, et Ralisarde reste à terre derrière lui. Marphise, qui, cette journée, vient d'être sa compagne d'ar- mes, est indignée de voir deuxchevahers en attaquer un seul, et lui portei- en traître deux coups aussi terribles. Elle accourt le venger, et porte un coup violent à Mandricard sur le haut de son casque. Rodomont cependant poursuivait sa victoire , et, s'il eût pu joindre Roger au moment où, les bras ouverts, il avait perdu coimaissance, Frontin res- tait pour toujours en sa possession; mais Richardet et Vivian courent piniii|iiement entre deux, et empêchent le Sarrasin de le joindre. Richar- det le charge, le met en désordi'e, et Vivian saisit ce moment de joindre Roger, qui commençait à reprendre ses esprits, et lui présente sa propre épée. Dés que le brave élève d'Atlant, en revenant à lui, se voit armé de cette épée, aussi furieux qu'un lion qui vient d'être enlevé par les cornes d'un taureau, et qui court plusterrible que jamaisàla vengeance, il fond sur Rodomont, et porte un coup (pie le casque de l'impie Nembrod n'eut peul-ètre pas soutenu sans se rompre, si ce coup eût été porté pai" Ra- lisarde. CHANT XXVl. 505 La Discorde, s'applaudissant du succès de son souftle empoisonné, voit avec joie les quatre plus redoutables chevaliers d'Agramant dans une fu- reur et dans une confusion d'intérêts et de querelles que rien ne peut plus apaiser ni éteindre. Elle appelle l'Orgueil, et lui dit : « Mon frère, tout va bien ; viens avec moi, nous sommes à présent inutiles ici : allons revoir lui peu nos bons moines. » .Mais laissons aller ce vilain couple, et retournons à notre cher Kogci', qui vient de porter un rude coup sur le front audacieux de Rodomont. Le Sarrasin frappa la croupe de son cheval avec sa tête et la dépouille écail- leusedu dragon qni lui couvrait le dos; trois ou qnalre fois on le vit chan- celer pour t()nd)er, et son épéc [)endante lui eût échappé si le cordon qui rattachait à son bras ne l'eût retenue. Mai'phise, |)endant ce temps, menait assez mal Mandiicard jiour nuMtre le Tartare en sueur et souvent en désordre. Celui-ci faisait sentir aussi la force de SCS coups à la guerrière ; mais Icuis armes étant également impéné- trables, ils ne pouvaient fairecouler leur sang. Cejiendant un accident suivemi pendant ce cond)at rendit le secours de Roger bien utile à la gueiricre. IJi faisant tourner trop i)rusquement son cheval |»ar un coup de main, le cour- sier avait glissé sur l'herbe : elle ne jint renqiéclicr de tomber .sur le côté. Dans le moment où, [tar un coup d'éperon, elle espérait le faire rclevei-, le féroce Tartare la heurta si violemment avec Rride-dOr, (pi'il acheva de 2U 306 ROLAND FURIEUX. la renverser. 11 eût sans doute profité de cet avantage, si Roger, débarrassé de Rodomont, qu'il avait laissé reprenant à peine ses esprits, n'eût pas couru sur le Tartare, auquel il porta de sa nouvelle épée un coup si furieux, qu'il lui aurait fendu la tète par la moitié, s'il eût eu en main Balisarde, ou si Mandricard eût eu un autre arniet. Rodomont cependant revenait à lui dans ce moment ; et, voyant Richar- det, il s'élançait pour le punir du secours qu'il venait de donner à Roger ; mais son cousin Maugis, qui s'en aperçut, eut recours à ses enchantements pour le sauver de la furie du roi d'Alger. Quoiqu'il n'eut point alors son livret qui renfermait les invocations les plus terribles, il se souvint de quelques mots suffisants pour se faire obéir par quelques esprits infernaux ; il en sou- mit un cà passer dans le corps du cheval de Doralice, que ce démon anima sur-le-champ de la fureur qui ne cesse jamais de les dévorer. Le très-paisi- ble palefroi, qui portait la fille du roi de Grenade, fit subitement un saut de trente pieds de long et de seize de hauteur; mais cependant il le fit avec un mouvement assez doux pour que Doralice n'en fût pas ébranlée et ne perdit pas la selle. On imagine bien qu'elle dut pousser des cris perçants lorsqu'elle se vit tout à coup en l'air. Cet énorme saut ne fut pas la fin de sa peine : les pieds du palefroi ne touchèrent pas plutôt la terre, que ce diable l'emporta de nouveau, le faisant courir par monts et par vaux, et la pauvre Doralice criant plus fortement que jamais au secours. Rodomont, qui l'entend, quitte tout autre dessein que celui de la se- courir; il vole sur ses pas : Mandricard qui s'en aperçoit, ne s'occupe plus ni de Roger ni de Marphise; il ne voit que sa maitresse et son rival prêts à s'échapper ensemble de ses mains, et la jalousie le fait voler après eux. Marphise se relève pendant ce temps, brûlant de se venger de Taffront qu'elle a reçu; mais Mandricard est déjà trop loin pour qu'elle puisse es- pérer de le rejoindre. Roger voit avec douleur que ce combat est terminé par réloignement des deux Sarrasins ; et, ce qui l'afflige le plus, c'est l'im- possibilité où ils sont,*Marphise et lui, de rejoindre avec des chevaux or- dinaires leurs ennemis, monté sur Frontin et sur Bride-d"Or. Roger ne veut pas abandonner Frontin à Rodomont, Marphise veut achever de se venger et de punii- Mandricard; il leur en coulerait trop à tous deux d'aban- donner l'ette (pieit'Ile, el tous deux piemient le même parti de suivre leurs ennemis. Ils smii sûr de les trouver dans le camp des Sarrasins, qu'ils doi- vent défendre contre les assauts que Charlemagne est prêt à lui donner ; ils parlent donc, mais Roger n'oublie pas de prendre congé de ses compa- gnons. Uoger s'approche du frère de sa chère Bradamante pour lui dire adieu : tous deux se foni les prolestations les plus tendres d'une éternelle amitié. Roger alors prie Richardet d'assurer sa sœur de son èlei-nei allachement; mais il paiait en même temps pénétré d'un resjiect si profond pour elle, que Idul ce (pie Biehardet et les autres entendent de sa bouche ne \nnil lem- faire naitie d'autre idée que celle de l'admiration ipi il a pour les vertus sublimes el le courage de la charmante uuerrièie. CHAiNT XXVI. 307 On imagine bien quels furent les tendres adieux qu'il reçut des trois frères; ils furent dictés par la reconnaissance éternelle qu'ils lui devaient et qu'ils lui jurèrent : pourMarphise, elle était tellement pressée de poursui- vre ses ennemis, qu'elle avait oublié de leur dire adieu, et Vivian etMaugis furent obligés de courir après elle pour pouvoir au moins la saluer d'assez loin ; Richardet en fit de même. Le seul Aldigjer ne put remplir le même devoir, étant retenu par sa blessure. La guerrière et Roger prirent ensemble le cbemiii de Paris à la suite du roi d'Alger et de celui de Tartarie. C'est dans le chant suivant, seigneur, que ma voix va vous faire entendre quelles furent les actions merveilleuses et même surnaturelles, que ces chevaliers cxéculèrent ; mais c'est avec douleur que je vous peindrai tous les maux dont ces deux couples formi- dables accablèrent les malheureux sujets du grand empereur Charles. CHANT XXVll Rodomnnt cl Mandiicartl suivent Doralice. — Gradasse et Sacripant s'unissent à eux et tombent sur les Chrétiens. — Roger et Marpliise achèvent de les mettre en déroute. — Cliarles est forcé de rentrer dans Paris. —Confusion dans le camp. — Les querelles re- naissent de toutes jiarts. — Agxamant et Marsile s'efforcent eu vain de rétablir la paix. — Marphise s'empare de Brimel. — Agramant persuade à Rodomont et à Mandricard de s'en rapporter à la décision de Doralice. — liodomont quitte le camp. — Sacripant le suit. exe spirituel et charniaiit, non-seule- ment vous êtes enrichi de mille dons par la nature, et vous êtes paré par les grtices, mais il semble aussi que le Ciel se plaise à vous éclairer : vos pre- mières idées sont toujours lumineu- ses; vos premiers mouvements ne vous trompent presque jamais, et la sagesse n'est point en vous le fruit tardif de la réflexion. Il n'en est pas ainsi de cet autre sexe qui se croit supérieur à vous; il faut qu'il discute, qu'il pèse longtemps le pour et le contre pour prendre enfin un parti sage et pru- dent; il a tout à craindre, s'il se dé- termine à la légère et s'il ne pense mîirement tout ce qu'il doit prévoir : .Maugis notiseli doniu' un bien ti'isle exemple. Le premier mouvement du fils de Bauves fui bon sans doute lorsqu'il déroba son cousin Ricliardet aux coups du fier fîodomont et du fils d'Agri- cau ; mais ne ful-il pas privé de toute raison en ne prévoyant pas qu'il allait envoyer lui-même ces deux redoutables gueri'iers à la (leslruction de l'ar- mée clirélieiiue? Si Maugis eût réfléchi plus mûrement, il aurait pu facile- ment sauver de même Richardet sans causer tant de mal aux troupes de sa religion. Ne pouvail-il donc jias cdiiiniaiider à l'esprit qui s'était emparé (hi clieval de Doralice de remporter aux extrémités de l'orient ou de l'occi- deiil, cl (le léloignei'de Paris? Ce fut faute de penser que Maugis ne prévit pas Ioni le mal cpi'il allait causer à sa palii(>. L'ange rebelle, que son ingra- lilnile el sa noire inéchaiicelé hanii'i'ent du Ciel, ne manqua pas cette occa- Cn.\M XX VII. 509 Sion de nuire; et, ne respirant que le carnage et la destruction, dès qu'il ne se vit point forcé de suivre une route prescrite, il vola vers les lieux où ceux qu"il attirait sur ses pas pouviiient faire le pins de mal et de ravage dans l'année de Charles. Le démon renfermé dans les flancs du palefroi de Doralice continua de l'emporter avec la même rapidité, sans que les rivières, les marais, les montagnes et les précipices fussent un obstacle pour Tarrèler. Il lui fit tra- verser de même l'armée française et anglaise; et, le portant jusque dans le camp d'Agramant, il ne s'arrêta qu'auprès de la tente du roi de Grenade. Rodomont et Mandricard suivirent d'assez près Doralice pendant la pre- mière journée, quelquefois il la voyaient encore de loin; mais, lavant ensuite perdue de vue, ils suivirent ses traces comme le chien de chasse suit le lièvre et le léger chevreuil ; ils ne cessèrent de marcher jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés dans le camp d'Agramant, où bientôt ils apprirent (pic Doralice était entre les mains du roi Slordilan son père. 0 grand Charles, puisse maintenant la puissance céleste te protéger, non- seulement contre la fureur de ces deux redoutables ennemis, mais aussi contre celle de ceux qui se préparent à t'attaquer ! Gradasse et Sacripant viennent de s'unir pour tourner leurs armes contre toi; tu le vois privé dans ce même temps de deux feux ardents qui pouvaient guider tes soldats, et porter la terreur parmi tes ennemis; il semble que les ténèbres se répan- dent sur ton armée, lorsque à la fois elle est privée des bras victorieux de Ro- land et de Renaud. L'un, exposé tout nu à toutes les intempéries de l'air, est 'conduit par sa folie au travers des montagnes et des plaines; l'autre, n'é- tant guère plus sage, s'éloigne de toi lorsque son secours t'est le plus né- cessaire; il marche au hasard dans tous les lieux qu'il croit martpiés jiai- les pas d'Angélique. Je vous ai déjà dit comment un vieux enchanteur avait fait croire au fils d'Aimon que Roland emmenait Angélique. Renaud s'était empressé d'ac- courir à Paris pour la chercher et l'enlever au comte d'Angers, et vous vous souvenez sans doute que son sort fut d'être envoyé sur-le-chanq) par Charles dans la Grande-Bretagiu^ pour y demander du secouis. Aussitôt après la bataille où l{enaud,se couvrant de gloire, avait eu celle de renfermer Agramant dans son camp, ce paladin courut comme un fou dans tous les couvents de noinies, dnns toutes les petites maisons des fau- bourgs; il chercha sa maitresse jusque dans les tours, dans tous les lieux possibles; et, ne la trouvant point, la sombre jalousie lui fil iniaginei' <[ue Roland aurait bien pu la conduire dans l'un de ses châteaux d'Angei's ou de Dlaye, poni' jouii' en libellé de tous ses charmes. Il y cdurul ; mais, ne l'y trouvant jininl, il l'evinl à Paris, où, n'en ayant point de nouvelles, il crut être \)\us heureux en l'altendanl, tantôt sur le chemin d'Angei's, tantôt SUI' celui de Blaye ; et, marchaiil nuit et jour, soit à l'ardcniMln s(»leil, soit à la clarté de la lune, on croit (pTil lit an moins (Umi\ cents fois 1(> che- min de Paris à l'une ou l'autre de ces deux villes. Cet antique ennemi, qui fit lever une main coupable à notre première mère'-' i/' 510 ROLAND FURIEUX. vers cette pomme interdite à ses désirs, jetant alors ses sombres regards sur les Chrétiens et sur Cliarles, profita de l'absence de Renaud pour les faire attaquer par l'élite des giiorriers sarrasins ; il inspira dès lors à Gradasse, qui venait de s'échapper du palais d'Atlant avec Sacripant, l'idée de venir avec son compagnon au secours du camp assiégé d'Agramant, et d'attaquer l'armée de Charles. 11 les conduisit lui-môme par des chemins inconnus, tandis qu'il envoyait un autre démon du second ordre pour presser l'arrivée de Rodomont et de Mandricard, ce qui lui fut facile en leur faisant voir sans cesse les traces du cheval de Doralice. 11 en envoya même un autre pour amener Marphise et Roger; mais il eut soin de lui faire sa leçon auparavant : il lui fit retarder un peu leur marche. Ce vieux démon était trop fin pour ne pas empêcher que ce couple aussi brave qu'aimable ne se rencontrât avec celui des deux féroces rois sarra- sins : il prévoyait bien que, s'ils se voyaient en chemin, la querelle du cheval se renouvellerait, et qu'il serait retardé dans le projet qu'il avait de nuire à l'armée chrétienne. Les quatre premiers arrivèrent ensemble sur un terrain élevé d'où l'on découvrait facilement le camp assiégé , et les quartiers des assiégeants que 1 on pouvait connaître par les bannières qui flottaient au gré des vents : ils tinrent conseil, et résolurent d'aller attaquer Charles et de lui faire lever de vive force le siège du camp d'Agramant. Les quatre Sarrasins se serrent ensemble : ils entrent dans les quartiers de l'armée chrétieinie : l'un crie Afrique, l'autre Espagne; ils se déclarent hautement pour ennemis. Toute l'armée française crie tumultueusement aux armes ; mais à peine les troupes attaquées par les quatre Maures ont-elles essuyé les premiers coups, qu'elles se mettent en déroute : le reste du camp, qui ne voit aucun corps considérable d'ennemis, ignore encore la cause de cette alarme, et Tattribue à l'ivresse de quelques Suisses, ou bien à l'incar- tade de quelques Gascons : cependant chaque troupe se rasssemble sous sa bannière , prend les armes, et déjà le ciel retentit du bruit des instruments guerriers. Charles, entouré de ses paladins et couvert de ses armes, demande vaine- ment quelle est la cause du désordre qu'il aperçoit dans son armée : il ar- rête quelques fuyards; il voit avec surprise qu'ils sont couverts de sang, et et que quelques-uns ont perdu un bras ou une main. Plus Charles marche en avant, plus il voit la terre couverte de morts et de mourants qui se débat- tent dans le sang ; il en trouve dans le même étal jusqu'aux derniers cam- pements de son armée. On apercevait aisément la route que les terribles Sarrasins avaient tracée; et Charles, en l'observant dun œil triste, ressem- blait au père de famille, qui vient alarmé pour reconnaître les ravages que la foudre a faits en son passage, après être tombée sur son habitation. Ce premier secours n'était pas encore arrivé jusqu'aux remparts du camp d'Agramant, lors(jne Roger et Marphise attaquèrent les Français d'un autre côté : l'un et l'autre avnioiil vu du premier coup d'œil quel était le chemin le plus court poui- arriver an camp qu'ils voulaient .secourir. CFIAXT XXVII. 3H Marphise et Roger, en entrant dans l'armée française, pouvaient donner une idée juste de ce qu'on voit dans l'effet terrible d'une mine : la flamme dévorante parcourt le s lion noir de la poudre avec tant de rapidité que l'œil a peine à la suivre; sur-le-champ la mine éclate; elle remplit l'air d'une gerbe de feu, de morts et de rochers qui volent en éclats. On voit ce couple audacieux s'ouvrir un passage sanglant qu'ils jonchent de têtes et de membres dispersés : c'est ainsi que le tourbillon furieux qui vole en tournoyant pendant une forte tempête renverse ce qui s'oppose à son vol impétueux, et trace sa route et son ravage sur les flancs d'une montagne qu'il sillonne. Plusieurs de ceux qui fuyaient les épées meurtrières du roi d'Alger et de ses compagnons, et qui croyaient se mettre en sûreté par une prompte fuite, ont le malheur de venir se livrer aux coups de Marphise et de Roger. Il semble que les mortels ne puissent éviter leur destinée, et qu'en voulant fuir la faux cruelle qui les poursuit, ils courent d'eux-mêmes au- devant de ses funestes coups. Le péril dont ils veulent s'échapper les pré- cipite dans un péril plus grand encore; semblables alors au renard, qui, se sentant étouffé dans sa retraite par une fumée épaisse, s'élance de son trou profond, et tombe avec ses petits dans la gueule des chiens dévorants. Marphise et Roger parviennent et pénétrent ainsi dans les remparts du camp d'Agramant ; tous les yeux se tournent sur eux pour les admirer : les cris de joie s'élèvent de toutes pai'ls; déjà b^s assiégés perdent leni- con- sternation et la leireur que leur inspiraient les p;iladins français. Rien loin 512 r.OLAXD FURIEUX. de craindre les assiégeants, il n'est aucun Sarrasin qni ne se trouve assez brave pour en coniliattre cent, et tous prennent la résolution d'ouvrir les barrières et de fondre ensemble sur l'armée ennemie. Soudain les instruments mauresques retentissent; le ciel frémit; la terre tremble ; les bannières, les drapeaux se relèvent et s'agitent dans leur mar- cbe. De leur côté, Charles et ses capitaines rassemblent les Français, les Allemands, les Anglais et les Lombards pour repousser cette attaque impré- vue. De toutes parts commence une affreuse et sanglante mêlée : Rodo- mont, Mandricard, Gradasse, Sacripant, et non loin d'eux Marphise et Roger, portent dans tous les rangs la mort et le ravage. Bientôt les chrétiens et leur empereur lui-même ne songent plus qu'à regagner les murs de Paris en criant d'une voix lamentable : Bienheureux saint Jean, bon saint Denis, soyez-nous en aide ! Àh, Seigneur! mes chants ne pourraient exprimer quels étaient l'ardeur et les efforts incroyables de Marphise et des cinq autres guerriers; vous pouvez donc juger quelle foule immense de chrétiens tomba sous leurs coups, et quel fut le désastre qu'éprouva Charlemagne. Ferragus et phisicurs autres guerriers maures accourent pour se joindre aux vainqueurs. Le pont ne peut contenir la multitude des fuyards; une partie tombe dans la Seine ; plusieurs se voyant entourés, et menacés d'une mort certaine, voudraient posséder les ailes d'Icare. Presque tous les pala- dins français sont pris, à l'exception du marquis de Vienne et d'Ogier le Danois; le premier a l'épaule droite percée, et l'autre est blessé dangereu- sement à la tête. Si Brandimart eût été, comme Roland et Renaud, éloigné de Paris, Charles aurait été forcé d'abandonner sa capitale, trop heureux de pouvoir s'échapper. Brandimart tient tète à l'ennemi ; mais il est enfin obligé de se retirer, et Agramant vainqueur se voit à la fin de cette san- glante journée en état d'assiéger une seconde fois l'Empereur dans la capi- tale de ses États. Mais alors les cris des veuves éplorées, des timides orphelins et des vieillards aveugles, s'élevant au-dessus des obscures vapeurs, pénètrent dans les régions célestes où siège Michel, et lui font voir les peuples fidèles de France, d'Allemagne et d'Angleterre couvrant la plaine de leui's cadavres, et abandonnés en pâture aux loups et aux corbeaux. L'ange bienheureux devient rouge de colère : il s'aperçoit que l'Éternel a été mal obéi ; il ne peut se cachtM' à lui-même qu'il a été tronqué, et que l'infâme Discorde l'a tiJibi. L'ordre qu'elle a reni de lui ne lui permettait pas de laisser apaiser un instant la querelle susi^ilée parmi les Sarrasins, et Michel voit bien que, loin de l'exéculèr, elle a fait tout le contraile, .\insi (pie le serviteur fidèle qui sent qu'il a manqué de mémoire et oublié la commission importante dont son maitre vient de le charger, en la recommandant à toute sa sollici- tude, s'empresse de réparer sa faute, et jusipie-là n'ose se montrer; de même Michel ne veut pas paraître devant l'Elernel avant d'avoir exécuté ses ordres. Il se bâle et vole à tire-d'aile au monastère où la première fois il a trouvé la Discorde; il voit la scélérate assise au milieu du chapitre des moi- CHANT XXVII. 513 nés, qui se disputent entre eux pour l'élection des officiers de Tordre. Elle se réjouit en contemplant ces bons pères qui se jettent leurs bréviaires à la tête. Il la saisit par les cheveux, et l'accable de coups; puis il saisit le bâton de la croix, la frappe sur les bras et sur la tète si rudement que le bâton se brise. Vainement elle crie miséricorde et presse les genoux du divin messa- ger ; il ne lui laisse aucun répit et la chasse devant lui jusqu'au camp d'Agra- mant, en lui disant : « Scélérate, si je te vois un instant l'éloigner je te pré- pare un plus terrible châtiment. » La Discorde, ayant les bras et le dos presque rompus, et craignant de retomber encore sous la main de Michel, se hâte, court à ses soufflets et at- tise le feu qu'elle a d'abord fait naître; ce feu devient bientôt une vraie fournaise et semble dès lors animer tous les cœurs. Rodomont, Roger et Mandricard, plus acharnés que les autres guerriers, saisissent le moment où Charles en fuite laisse au fils de Trojan le temps de jouir de sa victoire et de contempler son armée triomphante. Tous trois en même temps courent à ce prince, lui exposent avec chaleur les griefs qu'ils prétendent avoir les uns contre les autres, et lui demandent le com- bat; ils le prient de décider quels seront les deux premiers qui videront leur différend. Marphise arrive alors et demande vivement qu'Agramant lui laisse termi- ner son combat contre Mandricard, qui Ta provoquée le premier : l'impa- tiente guerrière ne veut pas retarder d'un jour, d'une heure, et veut sur- le-champ attaquer le Tartare. Rodomont n'est pas moins déterminé qu'elle à se battre ; il représente au fils de Trojan qu'il n'a suspendu sa lutte que pour venir â son secours. Ro- ger l'interrompt en criant (ju'il in^ souffrira pas que Rodomont garde ainsi son cheval et s'en serve pour se battre avec un autre que lui. Mandricard se mêle au débat, et d'un ton insolent il réjiète â Roger les mêmes reproches qu'il lui a déjà faits sur l'aigle blanche qu'il porte dans ses armes. Il veut également terminer ses trois querelles et ose défier à la fois trois adversaires, dont aucun ne l'eût refusé s'ils eussent en la permis- sion d'Agramant. Ce prince s'efforce de rétablir quelque accord entre eux ; mais les trouvant tous également sourds à sa voix, il leur dit d'attendre au moins (ju'il leur assigne l'ordre dans letjnel ils devront combattre : et, pour éviter d'en décider lui-même, il veut s'en rappoiter au sort; on écrit quatre billets. On tire, et le premier porte les noms de Mandricard et de Rodomont ; le second, ceux de Roger et de Mandricard ; le troisième, ceux de Roger et de Rodomont; celui qui contient les noms de Marphise et de Mandricaid est le derniei'. Non loin de Pai'is s'élemlait ini terrain d'à peu près un mille de toni' : une petite élévation en forme d'amphitlièàhe l'envii'onnait. Ce terrain avait été jadis occupé par un château dont il ne restait }>lus que quelques luiiu^s : suiMa route de l'arme à Rorgo se trouv(> un lieu semblable. C'est là ([ii'on pi'épare la lice, entourée de palissades d'une nu''diocre liauteur: on y forme une enceinte carrée d'une étendue convenable. Selon l'usage deux portes 314 ROLAND FURIEUX. s'ouvrent, sur les deux faces les plus étroites : on dresse en dehors et près de la lice des pavillons fermés pour recevoir ceux qui doivent combattre , et ces pavillons sont achevés le jour qu'Agramant a fixé pour décider ces grandes querelles. Celui que l'on destine à Rodomoiit est à l'occident : Ferragus et Sacripant se charo-enl de couvrir ce roi de ses armes et de la peau écailleuse du dra- o-on ; tandis que Gradasse et Falsiron attachent les célèbres armes d'Hector au fils d'Agrican, dans le pavillon qui regarde l'orient. Agramant, assis sur une haute estrade, a Marsile et Stordilan à ses côtés. Heureux ceux des spectateurs qui peuvent se placer sur un tertre, sur la cime d un arbre, qui les élève au-dessus du terrain, et leur permet de dominer la foule innom- brable qu'attire ce grand combat. Avec la reine de Castille sont plusieurs princesses et grandes dames d'Aragon, de Grenade, de Séville et des pays qui s'étendent depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à la France. On remar- que au milieu d'elles Doralice, dont les riches habits sont de deux étoffes : l'une rose pi\le et l'autre verte; et, quoique Marphise ne porte que les habits simples en rapport avec son humeur guerrière, elle est plus noble et plus belle qu'Hippolyte lorsqu'à la lète de ses Amazones elle foulait les riva- ges du Thermodon. Déjà le premier héraut d'armes, portant sa cotte d'armes divisée en deux couleurs, esl oui ré dans la lieo i)oui' l'aire respecter les lois imposées aux combattants; déjà sa voix a proclamé la défense de donner aucune espèce CHANT XXVII. 315 d'avis, de signe el de secours aux champions. La foule attend le signal et se {)laint de la lenteur des chevaliers, lorsqu'on entend une grande rumeur qui s'élève du pavillon de Mandricard : elle augmente sans cesse. Il est bon de vous dire, seigneur, que c'étaient Gradasse et le Tartare qui criaient alors l'un contre l'autre, et que ce dernier avait déjà contre le roi de Séricane une quatrième querelle tout aussi ardente que les trois autres. Gradasse, en attachant les armes de Mandricard, reconnut à sa forme, comme au nom gravé sur la garde, la redoutable Durandal ; il vit de plus sur la garde de l'épée les célèbres armes écartelées d'Almont, au- quel le comte d'Angers, quoique bien jeune encore, avait ôlè cette arme avec la vie dans Apremont. Vous savez que Gradasse n'est parti de la Séri- cane et n'a conquis la Castille et battu les Français dans une grande ba- taille que dans l'espoir de s'emparer de cette épée; sa surprise fut extrême de la voir au côté du roi de Tarlarie : il lui demanda vivement s'il s'en était rendu le maître par la force ou par quelque traité. « Je me suis, il est vrai, battu pendant longtemps contre son maître, répondit orgueilleusement Man- dricard, pour lui arracher cette épée; quand il a vu que je ne voulais lui donner aucune trêve jusqu'à ce qu'il me l'eût cédée, il a contrefait le fou et me l'a abandonnée : il a imité le castor, qui se retranche lui-même ce qu'il a de plus précieux et le laisse aux chasseurs pour sauver sa vie. — Non, certes, répond Gradasse en fureur, ni toi ni personne ne possé- dera une épée qui m'a coûté déjà tant de peines el tant de soucis; tu peux en chercher une autre, car je prétends avoir celle-ci. Que Roland soit fou ou qu'il soit sage, peu m'importe; je trouve cette épée, et je m'en empare : la prendre sans témoins comme toi sur un grand chemin, c'est l'acte d'un voleur. Pour moi, c'est le cimeterre à la main que je la veux obtenir : la force de mon bras sera ma dernière raison; c'est en champ clos que je i)ré- tends plaider cette cause. Avant de tirer cette épée contre Rodomont, tu dois la mériter : l'ancien usage est d'acheter ses armes de façon ou d'autre avant de pouvoir s'en servir dans un combat. — Par Mahomet! répond Man- dricard, nul son ne peut être aussi doux à mon oreille que la voix d'un té- méraire (jui me provoque au combat; mais fais en sorte que Rodomont con- sente à me laisser te châtier, et qu'il attende à me combattre lorsque je t'aurai défait. Va, ne crois pas que je refuse de te répondre, et à tout autre qui voudra se présenter. — Non, non, s'écrie tout à coup Roger présent à cette dispule, je ne souffrirai point qu'on change rien à l'ordre du cond)at dont le sort a décidé. Que Rodomont entre le premier dans la lice, ou (ju'il n'y entre ((u'après moi. Si Gradasse dit viai, s'il faut gagner ses armes avant de s'en servir, tu ne peux porter ma devise de l'aigle aux ailes blanches avant de nie l'avoir enlevée; mais pnis(|ii(> j'ai souffert que l'on lirai au sort l'ordre des coniballnnls, cet ordre sera respecté. Si tu veux le troublei-, je serai encore plus prompt que toi, et je ne souffrirai pas (pie tu poiles mes armes pour en combattre un autre. — Chacun de vous eût-il le courage du dieu Mars, dit le Tartare en fu- reur, vous ne m'empêcheriez pas de me servir de Durantlal et de porter 316 ROLAND FURIKUX. ma noble devise. » Alors, bouillant de colère, il s'élance le poing fermé sur Gradasse, et lui porle sur la main droite un coup si violent qu'il fait tom- ber Durandal à terre. Le roi de Séricane, surpris de cette attaque, reste immobile pendant un instant. Mandricard en profite pour ramasser l'épée. Indigné de l'affront public qu'il a reçu et de la perte de Durandal, Gradasse recule deux pas et tire son cimeterre. L'audacieux Tartare non-seulement s'apprête avec joie à commencer cette lutte, mais il défie aussi Roger. « Avancez, avancez! s'écrie-t-il, tous les deux ensemble contre moi, et que Rodomoiit y vienne en troisième; que l'Afrique, l'Espagne et tout le genre humain m'attaquent, rien ne me fera ni tourner ni courber la tête. » En disant ces mots, il brandit Durandal,. serre fortement son bouclier, insulte et défie également Roger et Gi-adasse. « Laissez-moi, de grâce, dit au pre- mier le roi de Séricane, laissez-moi punir cet insensé. — l'ardieu! répond Roger, je ne peux vous céder, et c'est à moi de le cliâtier; retirez-vous. — Non! » crie Gradasse. Tous les deux contestent, et finissent par attaquer le Tartare, qui se défend avec fureur; et ce combat aurait été sans doute suivi de sang si plusieurs des spectateurs ne se fussent jetés entre eux : ils faillirent apprendre à leurs dépens qu'il est souvent dangereux de s'immiscer dans la querelle de gens à qui la fureur a fait perdre la tête. Rien n'aurait pu les arrêter sans l'arrivée d'Agramant et du roi Marsile; les trois combattants cèdent au respect qu'inspire sa présence. Le fils de Trojan se fait expliquer le sujet de celte seconde querelle. Il parvient avec peine à obtenir de Gradasse que Mandricard se serve de Durandal dans le combat qu'il va livrer à Rodomont; mais, tandis qu'Âgramant apaise ce dif- férend, le bruit qui s'élève de la tente de Rodomont annonce qu'il en naît un tout aussi violent entre le fier roi d'Alger et Sacripant. Le roi de Circassie, comme nous l'avons déjà dit, aide Rodomont à se couvrir des armes de Nembrod, et Ferragus le seconde dans cet acte hono- rable pour le roi d'Alger. Ils s'approchent ensuite du lieu où son cheval mord son riche frein et le couvre d'écume; c'est ce beau Fronlin, de la perte duquel Roger est si justement indigné. Sacripant, qui sert de parrain à un tel chevalier, regarde avec soin si le cheval est en état de servir son maître. Ce fut en l'examinant de plus prés que ipielques taches et plusieurs beautés particulières à Fronlin le lui firent reconnaître; il ne jinl douter que ce ne fût son cher Frontalel, pour lequel il avait essuyé plusieurs querelles et dont la perle l'avait affligé si vivement que pendant longtemps il n'avait voulu marcher qu'à pied. Le fripon de Rrunel avait eu l'ai t de le lui dérober sous lui, le même jour qu'il vola l'anneau d'Angélique, qu'il enleva Balisarde à Roland, et qu'il prit au.ssi l'épèe de Marphise. Rrunel, depuis son retour en Afrique, avait fait présent en même temps au jeune Roger de Halisarde et de Frontalel, au- quel Roger avait donné le nom de Fronlin. Dès que Sacripant l'ut bien sûr qu'il ne se trompait pas, il dit poliment à Rodomont : « Savez-vous, seigneur, que ce beau cheval est à moi? c'est le CIIA.NT XWIl. 3i7 même qui ine fut volé près d'Albraque : je pourrais présenter mille témoins de cette vérité; mais comme ils sont tous trés-éloignés, si quelqu'un ose la contester, je la lui prouverai par les armes. Je permets volontiers que vous vous en serviez pour le combat que vous allez livrer, pourvu toutefois que vous déclariez que c'est de mon aveu, et que je vous Tai prêté ; car si vous pensiez autrement, seigneur, je serais obligé, malgré moi, de le dé- fendre les armes à la main. » Le superbe Rodomont, fier de sa force et de son courage qui surpassent en effet tout ce qu'on rapporte des plus fameux héros de l'antiquité, répond avec arrogance : « Mon cher Sacripant, tout autre que vous ne me tiendrait pas impunément un pareil langage; et je lui ferais bientôt voir qu'il eût été plus heureux pour lui d'être né privé de la parole ; mais en faveur de plu- sieurs jours que nous venons de passer ensemble, je vous prie d'être le té- moin du combat que je vais livrer à Mandricard; et je crois que vous me direz, après en avoir vu l'issue : « Seigneur, le cheval est à vous. » — C'est peine perdue que .d'user de courtoisie avec un homme tel que toi, réplique Sacripant plein de dépit et de colère; maintenant je te dis clair et net que je te défends de te servir de ce cheval : tant que je tien- drai cette épée, tu ne t'en serviras point ; et n'eussê-je que mes ongles et mes dents pour soutenir cette querelle, je saurais en sortir vainqueur. » De ces paroles tous les deux en viennent aux injures, aux menaces, et bientôt au combat ; la paille ne s'enflannne pas plus promptenient. Rodo- mont est armé de toutes pièces, et Sacripant n'a que son épée; mais son adiesse extrême àia manier fait qu'il s'en couvre tout entier. Sacripant n'a pas à beaucoup près la force du roi d'Alger ; mais son grand cœur, sa souplesse, son coup d'œil et sa dextérité peuvent y suppléer, La roue qui roule pour écraser le grain ne tourne pas avec plus de vitesse que Sacripant harcelant Rodomont. 11 lui porte des coups et sait éviter tous les siens. Ala finFerraguset Serpentin, tirant leurs épécs, lesséparent: Grando- iiio et plusieurs seigneurs maures leur aident à tenir les deux adversaires. Telle est la cause de la rumeur qui s'élève de ce pavillon, où l'on s'occupe d'apaiser la colère de Mandricard, de Roger et du roi- de Sèricane. On informe Agraniant de cette nouvelle dispute, et on lui apprend que Ro- domont et Sacripant sont aux mains. Le fils de Trojan, confus, troublé de tant de queielles différentes, dit au roiMarsile : « Restez ici pour calmer ces che- valiers, tandis que je vais essayer de rétablir la bonne harmonie entre les au- tres. )) L'oi gueil (le Rodomont se cahnelorstpi'il voit Agraniant, il se retire d'un air respectueux ; Sacripant se soumet de même au lils de Trojan : mais, après leur avoir demandé le sujet d'un .si terrible débat, le monarque fait d'inutiles efforlspour les mettre d'accord. Sacripant exige (pie le roi d'Alger le prie de lui i>iêler son cheval, et ne veut le lui céder qu'à cette condition. « M le Ciel ni vous, répond le superbe Rodomont, ne me ferez consentir à demander r.'en de ce (pie je peux (lev(»ir à mon courage. » Agraniant interroge le loi de Circassie pour savoir ipiels sont ses droits sur ce cheval et de quelle manière on le lui vola. Sacripant le lui conte ingénu- 318 ROLAND FLIUFAX. ment, el ne peut s empêcher de rougir en lui avouant comment ce fripon de Brunel eut l'adresse de le surpendre dans une rêverie si profonde qu'il lui déroba son cheval, le laissant sur la selle soutenue par quatre êpieux. a ;. ' ' A^^èfe^o^^' Marphise, qui accourt au bruit comme beaucoup d'autres, n'eut pas plutôt entendu raconter l'histoire de ce singulier vol, que son visage s'enflamma ; elle se souvenait que le même jour son épée lui avait été volée : elle se rap- pela aussi avoir vu fuir le larron sur son cheval, et reconnut alors le bon Sacripant, que d'abord elle n'avait pas remarqué. Ceux qui les entouraient ne purent s'empêcher do regarder vers Brunel. Plusieurs d'entre eux, l'ayant entendu se vanter autrefois de ses larcins, se le montraient du doigt, si bien qu'à la fm Marphise en conçut quelques soupçons ; ils furent promptement éclaircis par ceux auxquels elle s'adressa, leur réponse lui donna l'assurance que c'était Brunel qui lui avait dérobé son épée. Le fils de Trojan, au lieu de le faire pendre comme il le méritait, l'avait fait roi de Tingitane, ce qui cer- tainement était d'un fort mauvais exemple. L'ancien courroux de Marphise se ralluma si soudainement et si fort qu'elle ne put différer sa vengeance cl la punition non-seulement du vol de son épée, mais encore de toutes les mé- chantes railleries dont Brunel l'avait accablée lorsqu'elle courait après lui. Klle se fit aussitôt atlachei-son casque par son écuyer; déjà elle avait ses auties armes : elle les quittait rarement depuis le jour où l'amour de la gloire avait rempli son cœur. Elle s'avance fièrement vers les gradins éle- vés sur les(jnels lirunel est assis; elle débute par lui donner un coup de poing bien a[)pli({uè, et, le levant de son siège dune seule main, de même qu'un aigle enlèverait une poule dans ses serres, elle le porte jusqu'auprès d'Agramant. Brunel, effrayé de se trouver dans de si terribles mains, jette les hauts ciis et demande merci. Il parvient à se faire entendre malgré les clameurs, le fracas et le tumulte dont le canij) est renqili; aussitôt la foule se rassemble et l'entouie. Marphise s'approche du fils de Trojan et lui dit d'un air allier : « ,Ie veux faire justice de ce scélérat, quoiipiil soit votre viissal, el le [tendre de mes propres mains : le jour qu'il vola Frontin à Sa- CHANT X.WI!. .10 cripant, ce larron eut aussi l'effronterie de me dérober mon épée; et si quelqu'un ose constester ici mon accusation, je suis prête à lui prouver qu'il en a menti. Je ne fais rien que de juste en le punissant : mais comme on pourrait m'imputer d'avoir attendu le temps où de braves guerriers sont oc- cupés de leurs propres querelles pour faire un semblable défi, je veux bien attendre trois jours encore pour le pendre ; et si pendant ce temps per- sonne ne se présente pour le défendre, je rendrai bientôt quelques corbeaux- heureux en leur exposant le corps de ce monstre méchant et hideux. Je pars et me rendrai à trois lieues d'ici ; je reste dans cette tour voisine d'un bois, je n'aurai qu'une de mes femmes et un seul valet près de moi. Si quel- qu'un ose y venir réclamer ce larron, je déclare qu'il ne sera pas bien reçu. )) A ces mots elle prend le chemin de la tour, sans attendre que pei'- sonne lui réponde : elle tient Brnnel par les cheveux, couché sur les arçons de la selle; le malheureux crie en vain, appelant ses meilleurs amis à son secours. Af,^raniant est confondu de cette nouvelle aventure , il ne peut s'expliquci- comment un si grand nombre de querelles s'élèvent à la fois ; il est d'ail- leurs offensé de la hardiesse de Marphise, quoiqu'il méprise intérieurement ce fripon; ])lusieui's foisBrunel faillit èti-e pendu, et il est peu en faveur depuis qu il s'est laissé enlevé l'anneau d'Angélique : mais l'action de .Alar^ phise était trop injurieuse pour qu'on pût la souffrir. Déjà ce prince se pré- parait à la i)0uisuivre afin de la châtier; mais le sage roi Sobrin, (jui se trouvait présent, l'arrêta. « Non-seulement, lui dit-il, vous exposeriez votie dignité en courant après celte guerrière poni' la conibaltre, quand même vous seriez sûr de la victoire; mais, outre qu'elle est a.ssez redoutable pour rendie votre triomphe douteux, quel honneur pouiriez-vous espéier de cette lutte avec une femme et de la défense de la cause d'un semblable lar- ron? Il vaut bien mieux laisser pendre Brunel ; et quand il ne vous en coûterait (jue de montrer un air menaçant poni' le sauver, en véi-itè vous ne devriez pas enipèclier qu'on le [)unit. Vous [lourrez envoyer dire à .Mar- 520 HULAND FURIEUX. phise que vous la priez de remettre cette affaire à votre jugement, en pro- mettant de laisser à ce fripon la corde au cou, et de lui donner à elle toute satisfaction. Si elle s'obstine à vous le refuser, qu'elle le garde et qu'elle en fasse à sa volonté. Souffrez que l'on pende Brunel et tous ses pareils, plutôt que de vous exposer à perdre l'amitié de cette guerrière ! Agramant écoute les conseils du sage Sobrin; il n'envoie personne à Mar- pbise, et détend même à tous ses chevaliers de prendre la défense de Bru- nel : il préfère employer tout son pouvoir à terminer les grands différends qui menacent de nuire à ses intérêts. La Discorde, se trouvant satisfaite du succès qu'elle venait d'obtenir, ou- blia les coups qu'elle avait reçus, et se mit à rire joyeusement : « Ob ! pour le coup, dit-elle en se rappelant toutes ces querelles diverses, bien habile qui pourrait les accorder! » L'Orgueil bondit aussi de joie, et tous les deux se proposent de fournir de nouveaux aliments aux brasiers qu'ils ont al- lumés. La Discorde élève vers le ciel un cri perçant pour apprendre à Mi- chel la pleine victoire qu'elle vient de remporter. Paris tremble; les eaux de la Seine se troublent à cet horrible cri, qui retentit jusqu'au fond des Ar- dennes; les hôtes sauvages de cette vaste forêt s'élancent épouvantés de leurs retraites; les antres, les rochers des Alpes, et même ceux des Cé- vennes, mugissent; les côtes de la Neuslrie, de la Guienne et de la Gasco- gne répondent à ces mugissements; le Rhône, la Saône, la Garonne et le Rhin s'agitent et franchissent leurs rivages; la mère éplorée et tremblante serre avec force son nourrisson dans ses bras. Cinq redoutables guerriers, en effet, sont prêts à se battre et se disputent l'honneur de la première joule, et Apollon même eût eu peine à débrouiller leurs querelles enveni- mées. Agramant essaye de défaire le premier nœud; c'est celui de la belle Doralice, que se disputent Rodomond et Mandricard. Le fils de Trojan emploie vainement la persuasion et les discours les plus flatteurs auprès de ces fiers ennemis, il ne peut mettre d'accord deux hommes excités par l'orgueil et par l'amour. Il imagine enfin un moyen qui lui réussit : il leur propose de s'en rapporter au choix de Doralice. L'amour- propre alors agit également sur tous les deux, et leur fait accepter cet ar- rangement. Rodomont, en effet, avait bien quelque raison de croire que le choix de Doralice serait en sa faveur. 11 l'avait aimée longtemps avant que Mandricard la conmil, il en avait même reçu ces légères faveurs que la sa- gesse ne défend pas à l'amour; c'est sur cette ancienne affection et sur tou- tes les palmes remportées dans les tournois, et dont il lui a fait lionmiage, qu'il fonde son espérance. Mandricard ne dit mot, il n'a l'air ni despérer ni de craindre ; mais il jouit intérieurement de beaucoup de sécurité. Dora- lice est sensible, elle ne peut être ingrate; la reconnaissance et le souvenir dont Rodomont semble si fier ne sont rien en comparaison des sentiments présenlsdesa tendre maitresse. Si le soleil éclaira les succès de Rodomont, la mut a souvent enveloppé les siens de ses voiles épais ; il rit en lui-même lorsqu'il voit les courtisans présumer que la belle se décidera en laveur de lìodomoìit. GUANI XX Ml. 32 i L'un et l'autre, ayant prêté entre les mains de leur empereur le serment de se soumettre au choix de Doralice, se rendent ensemble auprès de la princesse : elle rougit beaucoup et baisse les yeux ; mais bientôt, les atta- chant avec tendresse sur Mandricard, elle lui donne la préférence. L'éton- nement est général. Rodomont en est d'abord si surpris et si consterné qu'il reste un moment innnobilc et sans oser lever les yeux; mais bientôt la rou- geur delà colère éteint les feux de la honte sur le visage irrité du roi d'Al- ger. Il proteste à liante voix contre cette décision injuste; il serre avec fu- reur le ponuneau de son épée et crie, en présence d'Agramantet de toute sa cour, que les armes seules doivent juger une telle cause. Ce n'est point à une femme légère, toujours sujette à faire un mauvais choix, que l'on doit s'en rapporter. Mandricard s'avance alor.s et dit à Rodomont : u 11 en sera ce que lu voudras. » La querelle était donc prés de recommencer; et il eût sans doute fallu faire encore un long trajet sur cette mer irritée avant de ramo- ner le vaisseau dans le jiort, si Agramant n'eût déclaré à Rodomont qu'il ne pouvait plus renouveler un débat (pic l'anioui' veiiaif de juger : il parvint ainsi à vaincre sa colère. Rodomont, qui ne cède (pie par respect pour l'empereur, ressent le dou- ble affront que lui font son infidèle maitresse et l'impérieux Agramanl. Il ne veut plus s'arrêter un seul instant dans cette coui', il part, sans avertir per- sonne, suivi de deux seuls écuyers; il sort aussitôt du camp des Sarrasins, Enee moment on dirait, à le voir, un taureau furieux (pii se trouve forcé de céder sa belle génisse à un rival i»lus beureux. L'animal jaloux chercbe les bois et les rivages les plus solitaires, il s'éloigne des pâturages fertiles pour 21 r.2ti ROLANl» ILIUKUX. aller se cacher clans les marais ou sur les stériles bruyères; qu'il suit au so- leil, ou qu'il s'enfonce dans l'ombre épaisse, il ne peut éteindre sa fureur et l'amour, qu'il exprime par ses longs mugissements. Ce fut ainsi que Rodu- monl s'éloigna d'Agramaut et de sou ingrate maitresse. Roger eut l'idée de le suivre pour lui disputer Frontin ; il prenait déjà ses armes, lorsqu'il se souvint que le sort devait décider quel serait l'adversaire de Maudricard. 11 ne voulut pas être prévenu par Gradasse, qui disputait Du- randal au Tartare, et laissa Rodomont tranquille pour ne plus s'occuper que du combat qu'il allait livrer. Plus tard, il auiait le droit de poursuivre le ra- visseur de Frontin. A l'égard de Sacripant, qui n'était pas retenu par les mêmes motifs, il s'élança sur les pas de Rodomont ; il l'eût bientôt joint sans une aventure qui l'arrêta jusqu'au soir. Ayant aperçu une femme qui venait de tomber dans la Seine, sa générosité naturelle le porta à faire de longs efforts pour lui sauver la vie. Pendant ce temps son cheval s'écarta; il eut peine à le rattraper, et, per- dant ainsi les traces du roi d'Algei', il fut obligé de courir ensuite plus de deux cents milles pour le retrouver, et, lorsque le pauvre Sacripant put enfin joindre Rodomont, il eut le malheur de perdre tout à la fois et son cheval et sa liberté. Mais ce n'est pas le moment de raconter cet événe- ment; nou* devons être trop occupés de Rodomont, qui, à peine séparé de son empereur et de sa maitresse, jette feu et flamme contre eux. Souvent, quelques échos cachés dans les rochers répétaient ses soupirs et ses plaintes aniéros : c 0 cœur inqjarl'ait des femmes, s'écriait-il, que tu changes facile- ment! que tu respectes peu la foi des serments! Insensé Ihomme qui se fie en toi! Quoi, Doralice! le plus fidèle amour, ma soumission à tes ordres, dont je t'ai domié tant de preuves, n'ont pu captiver ton cœur ! Hélas ! devais- tu changer aussi vite de sentiments? Comment ce Tartare a-t-il pu si pronij)- tement te séduire? Non, je ne peux trouver qu'une seule raison de tant de légèreté. Doralice, le sort t'a fait naître femme! le Ciel et la nature ont pro- duit ton sexe perfide pour le malheur de l'homme ; il eût été moins à plain- dre sans toi. Oui, tu naquis pour son tourment : de même que l'on voit naî- tre sur la terre des ours, des loups et des serpents, dans l'air et dans nos guéiels des cousins, des taons et des mouches-guêpes, c'est ainsi que le froid pavot, 1 ivraie et le chai-don étouffent le bon grain. Pourquoi celle natine si puissante n'a-t-elle pas fait pour l homme ce qu'elle a fait pour les arbres, qui se repioduisent d'eux-mêmes par leui's rejetons? Ah! qu'il est aisé de voir que la nature porte toujours en elle le germe du mal! c'est sans doute parce qu'elle n'est jamais parfaite qu'on la représente sous les traits d'une fenune. N'on, non, femmes traîtresses, ne vous enorgueillissez poni! de donnei' la naissance à lliomme. Voyez le lis parfumé surgir au >"'li»ii de ieuill..s d'une nd.Mir nauséalmude, voyez la rose naître entourée d epmes vénéneuses. Feinnies acariâtres, dédaigneuses et superbes, sans loi, sans pitié, sans raison, hardies, cruelles, tracassiéres et perfides, vous ne naissez que pour leinallimr éternel du -emv humain. » CHANT XWll o2ô C'est ainsi que lîodoiiiont, dans son dépit mortel, exhale ses plaintes : tantôt, le cœur serré, il fait à peine entendre sa voix; d'autres fois, animé par la fureur, il faisait retentir au loin ses cris. On voit bien qu"il a perdu la raison; car certes que, pour une ou deux femmes qui mériteraient ses reproches, il en est cent qui sont dignes de louanges : si, pour ma part, je n'en trouvai jamais une seule fidèle, je suis bien persuadé qu'il peut s'en rencontrer qui soient capables de faire le bonheur d'un galant homme; ma mauvaise étoile ne m'en a pas offert une de cette espèce, et si sur cent il n'y en a qu'une de mauvaise je crains fort de tomber dans ses chaînes. Je nai donc qu'un espoir, c'est de poursuivre sans relâche mes recherches avant que mes cheveux aient achevé de blanchir; peut-être en trouverai-je à la fin une dont je pourrai chanter les louanges. Ah! comme je saisirai ce bonheur! ma langue, ma prose, mes vers, toute mon existence sera con- sacrée à célébrer ses charmes et son nom, ainsi qu'à publier sa gloire! Rodomont, injuste pour son roi comme pour sa maltresse, passe égale- ment les bornes en se plaignant de lui avec la même fureur. Il voudrait que la foudre, la tempête, et tous les maux sortis de la boite de Pandoie dé truisissent son empire jusqu'à ses fondements; il désire qu'Agramant soit dépossédé de son trône, chassé de ses États, et que, pauvre et sans secours, il languisse dans la plus mortelle douleur : mais, par un reste de générosité, Rodomont désire aussi relever son trône et le porter au comble de la gloiie, c'est un noble moyen de lui prouver qu'un ami véritable, qu'il ait tort ou raison, doit être préféré à tout, inème en dépit de l'univers Le i"oi d'Algci', maudissant et icgrcltant ainsi toni- à toui'el son enqu-reur et sa maitresse, maiche à grandes jouiiiées, et laisse |ieu de rejios au bon 324 ROLAND FI RI EUX. Froiitin. Enfin il anive sur les bords de la Saône et s'achemine vers la Pro- vence, où il veut s'embarquer pour retourner en Afrique. 11 voit la Saône couverte de bateaux qui amènent do différents endroits des vivres pour l'u- sage de l'armée; les Sarrasins occupent toute la rive droite du fleuve, depuis Paris jusqu'au.v bords délicieux d'Aigues-Mortes. Ces munitions, au sortir des bateaux, sont chargées sur des chariots et des bêles de somme, et trans- portées ainsi, avec une escorte. Les bords du fleuve sont remplis d'immenses troupeaux amenés de divers pays ; leurs conducteurs passent ordinairement la nuit en de bonnes hôtelleries établies d'espace en espace le long de la rivière. Rodomont, qui voit la nuit déjà noire, se rend aux vives prières d'un hôte qui le fait descendre chez lui. On a grand soin de son cheval ; on lui sert un bon souper, et vins de Corse et de Grèce : Rodomont a prévenu l'hôte que, s'il aime les mets des Maures, il sait boire comme les Français. Non content de lui faire faire très-bonne chère, l'hôte lui rend toute sorte d'honneurs, il a reconnu en lui un seigneur illustre ; mais il s'aperçoit bien qu'il est triste et distrait : et en effet Rodomont, toujours occupé de ses peines et de son ingrate maîtresse, boit et mange sans dire un seul mot. Cet hôte, l'un des plus rusés qui soient en France, et assez adroit pour con- server ses biens et exercer sa profession au milieu des dangers de la guerre, a près de lui plusieurs de ses parents qui l'aident à bien tenir son auberge; mais aucun d'eux n ose ouvrir la bouche devant Rodomont, dont ils respec- tent le silence. Le Sarrasin se perd en mille pensées différentes, et ne jette ses regards sur aucun d'eux. A la fin, devenu par degrés plus tranquille, il a l'air d'un homme qui sort d'un profond sommeil; il lève ses yeux, jusqu'alors fixes et sombres, et regarde l'hôte et sa famille d'un air assez doux. Rompant enfin ce long silence, il questioime l'hôte et ses serviteurs sur leur genre de vie et leur demande s'ils sont mariés. Ceux qui Tétaient ayant répondu, la se- conde question fut plus embarrassante ; car il leur demanda de lui dire franchement ce qu'ils pensaient de leurs moitiés : ils répondirent tous, ex- cepté l'hôte, qu'ils les croyaient aussi bonnes que fidèles. « C'est fort bien a vous, leur dit l'hôte avec un rire sardonique, mais d'autres peuvent avoir une opinion différente ; et, par ma foi, voulez-vous que je vous le dise libre- ment, je vous l'egarde tous conmie de crédules imbéciles. Demandez plutôt à ce bon seigneur; je paiie qu'il est de mon avis, s'il n'a pas envie de dis- puter et de soulenir (pi^une taupe a la blancheur de la neige. Vue femme fidèle ressemble au phénix : on n'en trouverait pas deux dans l'univers, rrès-lioureusement chacun croit l'avoir trouvée dans la sienne; mais, s'il n y en a qu'une an monile, connuenl cihuuii ptMit-il se flatter de la pos- sedei? « .le partageais la commune erreur : autrefois je croyais bonnement que toutes les femmes étaient sans reproches; un gentilhomme do Venise arriva par bonheur chez moi pour m ouvrir les yeux. Il s'appolait François Valerio: je n'ai jamais (iiihlié lo nom (io co galant liommo, que je regarde comme CHANT XXVIlf. 595 un bienfaiteur : il savait toutes les ruses, tous les tours d'adresse à l'usaf^e des femmes; il connaissait tontes les histoires antiques et modernes qui pouvaient venir à l'appui de son opinion. Je crois même que le bon mon- sieur s'appuyait sur sa propre expérience ; aussi soutenait-il avec force que, si quelque femme paraissait conserver une pudeur sévère, c'est qu'elle savait êlre beaucoup plus adroite qu'une autre. Il me fit cent contes à mou- rir de rire de tous les accidents arrivés aux gens un peu trop crédules ; je ne m'en rappelle pas à "présent la troisième partie, mais je me souviens d'un qui m'a paru si plaisant, que je l'ai gravé dans ma mémoire aussi fidè- lement que si je l'eusse inscrit sur le marbre. Je pourrais même vous amu- ser en vous le racontant, seigneur, dit-il à Rodomont, si je pensais que ce récit dût vous être agréable. « — Vous ne pouvez à présent, répondit le roi d'Alger, lien imaginer qui nie plaise davantage; ce récit est d'accord avec mes idées présentes, et, pour que vous puissiez mieux vous rappeler les faits, et me les conter à votre aise, asseyez-vous vis-à-vis de moi. » Vous me peiniettrez de ne vous répéter que dans le chant suivant la singulière aventure qu'entendit Hodoniont. CHANT XXVIII Rodomont entend son hôte liIAmer indignement le; dames. Trop coupalde lan^'ajie! Il pari avec la pensée de retonrnor dans son niyanme, mais il s'anéle dans nne lielle église. Cependant il perd sa liiieur et son coni roux en voyant Isabelle. lirùlant d'amour pour elle, le roi barbare se disjiose à l'enlever. emmes charmantes, et vous qui savez les aimer, gardez-vous d'écouter cette histoire : elle n'a d'autre objet que d'appeler sur un se.xe aimable le blâ- me, la honte et le mépris. Bien que les discours de telles gens ne puissent vous atteindre, et bien qu'on sache que le vulgaire se plaît à parler de ce qu'il connaît à peine, je vous prie, jeunes dames, de laisser ce chant de côté, et la suite de mon récit n'en sera pas moins claire. J'ai trouvé cette his- toire dans Turpin, et je la place aussi dans mon livre, mais sans méchante pensée et sans mauvaise intention, .le vous adore et me suis toujours plu à 'fuic l:iisTv - ^'-^- chanter vos louanges. En toute occa- sion je vous ai prouvé la sincérité de mon amour et de mon respect ; je ne pourrais vivre sans vous. Passez donc trois ou quatre feuillets; et, si vous vous hasardez à les parcourir, n'ajoutez pas à cela plus de foi qu(> n'en mérite un conte ou un jeu d'esprit. Après s'être placé en face de Rodomont, l'hôte commença ainsi : « Devenu loi d<'s Lombards par la retraite de son frère aîné dans un cloître, Astolphe élail (rniio si grande beauté que nul mortel ne pouvait lui être comparé. Apelle, Zeuxis, les peintres les plus célèbres n'auraient imaginé rien de phis accoini)li. 11 était beau, il sé.luisait tout le monde, et avait de lui- "lènie niir opini,. ii plus grande ,Micor.>. 11 attachait moins de prix à la puis- sance, aux ricb.'ssi's, à la gloire, qu'an bonheur de n'avoir pas de rivaux en glaces et en beante. Aussi accneillait-il avec joie les louanges que l'on don- nait a ses elianiies extérieurs. Parmi ces favoris était un chevalier romain CHA.NT XXVIII. r.^i7 nommé Fausto, devant lequel il se vantait souvent de la beauté de son vi- sat^e et de sa main; il lui demanda un jour s'il avait jamais trouvé un homme qui réunit comme lui toutes les perfections, mais il fut assez surpris de cette réponse : « Seigneur, à en juger d'après ce que jfe vois et ce que j'entends répéter partout, vous avez peu de rivaux en ce genre, et voo.s l'emportez sur tous, excepté sur mon frère Joconde. Lui seul, à mon avis vous est comparable, si même il ne vous surpasse en attraits. » Rien ne pouvait sembler plus incroyable au roi, qui s'attribuait la palme de la beauté. Dans son impatience de voir ce rival, il presse Fausto d'appeler son frère près de lui. Malgré tous les obstacles, et bien que Joconde, satisfait de sa fortune, n'eût jamais rien fait pour augmenter ou diminuer son patri- moine, ne quittant point Rome, et craignant plus le voyage de Pavie que tout autre celui de Tana, Fausto promit de le décider avenir. Le plus grand obstacle était dans son amour pour sa femme, dont les volontés formaient sa loi. Cependant le chevalier partit, et le roi joignit à ses instances tant de dons et de faveurs qu'il n'eût pas été possible de résister à son désir. Peu de jours après Fausto revient à Rome, et réussit à déterminer son frère à ce '■i'''i- voyage. 11 (iblicnl de sa belle-sœur le silence (ihose assez diflicile) en fai- sant bi'illcr à ses yeux les avantages qui rattendenl, et en lui juiani une éternelle l'ecoiniaissance. Joconde fixe le jour de seni départ ; ses étjuipages sont magnifiques, ses vêtements som|)lntMiv : i';}v de riches pai'uies ajouleiil encore à la beauté. Sa femme ne le (juilte plus. Nuit et jour elle lui répète tout éplorée qu'elle ne pourra suppoiter sou absence, que son ca^ur est r,28 ROLAND FURIEUX. déchiré et qu'elle ne saurait bien vivre loin d'un époux si cher ! « 0 ma compagne, ô ma vie ! lui ditJoconde, sèche tes pleurs (et lui-même verse un torrent de larmes). Puissent mes espérances de succès se réaliser aussi promptement qu'il est certain que mon voyage ne se prolongera pas au delà de deux mois ! Je ne serai pas plus longtemps, dût le roi me donner la moi- tié de son royaume. — Ah ! lui répond la jeune femme inconsolable, tu me retrouveras morte si le Ciel ne daigne faire un miracle en ma faveur. » Sa douleur est si grande que Joconde, qui ne la voit prendre ni sommeil ni ali- ments, se repent de sa promesse. Elle détache de son cou un collier, auque est suspendue une petite croix ornée de pierreries, et qui contient de saintes reliques recuillies par un pèlerin de Bohème. A son retour de Jérusalem, ce pèlerin avait été reçu dans le château du père de la jeune femme; il y était mort et avait laissé ce reliquaire à son hôte. L'épouse remet cette croix à Joconde, qu'elle supplie de la porter comme un gage d'amour et un sou- venir. 11 accepte ce présent, bien qu'il ne craigne pas d'oublier une si tendre compagne que ni le temps, ni l'absence, ni les événements heureux ou prospères ne pourront effacer de son cœur. Avant le lever de l'aurore qui doit éclairer leur séparation, la jeune épouse est près d'expirer dans les bras de celui qu'elle va perdre. Joconde lui adresse ses adieux, monte à cheval et part. A une distance de deux milles il s'aperçoit qu'il a oublié le reliquaire placé sous le chevet du lit. .( Ah! s'écrie-t-il, comment me faire pardonner un tel oubli? Ma femme croira que je dédaigne ce gage d'a- Hidur 1 y 11 songe aux moyens de se justifier, et préfère aller lui-même en toute hâte chercher le reliquaire, plutôt que d'envoyer un serviteur ou un ami. « Va, dit-il à son frère, mais d"un pas plus lent, jusqu'à la première hôtellerie de Baccano ; je t'y rejoindrai bientôt, je suis forcé de retourner à Rome et je n'ai point besoin que tu reviennes avec moi. Adieu, soit sans crainte. » A ces mots il tourne bride et s'éloigne rapidement. Il traverse le fleuve au moment où les ténèbres vont dispa- raître, se dirige vers sa maison, descend de son coursier, gravit l'escalier et s'ap- proche du lit où sa femme repose. 11 sou- lève doucement les rideaux et voit avec surprise sa chaste et fidèle épouse endor- ^Yi- / "l'c dans les bras d'uii jeune honnne de ^^ , naissance obscure, élevé parmi les gens de sa maison. On peut juger de sa rage et de sa stupéfaction. Mieux vaut entendre parler de ces choses, et les croire, que de les éprouver soi-même! Plein de cour- roux, il eût frappé de son èpèe les deux coupables ; mais mi reste d'amour arrête son bras. L'amour (jugez de l'asservisse- ment de Joconde) lui défend de réveiller la perfide pour lui épargner jus- CHÂ>T XXVIII. 529 qu'à la lionle et aux remords. L'infortuné sort doucement, s'élance sur son cheval, dont il presse les flancs à coups d'éperon, et rejoint Fausto avant même qu'il eût atteint l'hôtellerie. Ses compagnons s'aperçurent de son trouble et de sa tristesse, mais sans pouvoir en deviner la cause, lis croyaient que Jo- conde revenait de Rome, tandis que c'était de Corneto. L'amour causait sa douleur, et personne n'eût imaginé de quelle manière. Son frère l'attribuait au chagrin de laisser Édile demeurer seule, et le malheureux se désespérait de la sevoir si bien accompagnée. Le front ridé, les lèvres serrées, Joconde, immobile, fixe vers la terre un morne regard. Fausto cherche à le consoler ; mais, ignorant la source de ses peines, il ne peut y réussir, il irrite la bles- sure qu'il s'efforce de calmer. Tous les remèdes qu'il y porte sont contraires à la guérison ; sans cesse il prononce le nom de l'infidèle. Joconde a perdu le repos; le sommeil et l'appétit. Son visage, brillant de santé, n'est plus le même; ses yeux se creusent, son nez s'allonge, ses lèvres sont aimaigries et les faibles traces de sa beauté passée ne pourraient soutenir le parallèle avec la beauté du roi. Enfin une fièvre brûlante se joint à tant de souHrances, et Joconde s'arrête sur les bords de l'Arbie et de l'Arno. Là s'évanouissent les derniers restes de sa beauté, comme les fraîches couleurs de la rose cueillie se passent aux rayons du soleil. Fausto, désespéré de l'état affreux de son frère, ressent plus vivement encore la crainte d'être pris pour un imposteur. Que pensera le prince de tous ces grands éloges des perfections de Joconde? On devait lui présenter le plus beau des hommes, et il verra le plus laid des mortels ! Cependant, poursuivant son voyage, le chevalier en- traîne son frère jusqu'à Pavie. Avant de se rendre près d'Asfolphe, il croit devoir le prévenir par une lettre que Joconde est à peine vivant, et qu'un chagrin secret, accompagné d'une fièvre cruelle, le rend méconnaissable à tous les yeux. L'arrivée du jeune homme est agréable au roi impatient de le connaître. Il se réjouit en secret du malheur qui le lend son inféiieur en beauté ; car, malgré les ravages de la maladie, on voit que, sans cela, il disputerait la palme, si ne l'obtenait pas. Il est reçu dans le palais. Chaque jour le prince le visite, s'informant de ses nouvelles, prévenant tous ses désirs et s'appliquant de rputouror d'égards et de marques de dis- tinction (( Joconde languit en proie aux souvenirs qui le consument; les fêtes, les jeux, la musique ne peuvent le distraire ni calmer sa douleur. Près de son appartement est une antique galeiie ; c'est là qu'il se promène, fuyant le niitude et ses plaisirs: la solitude doit augmenter ranicrlume de ses ré- flexions; cl pourtant, qui le croirait? c'est là qu'il trouve la guérison de ses maux! A lexlrèmité de cette galerie est un réduit ob.^^cur; les fenêtres sont fermées, et le parquet mal joint laisse échapper un rayon de lumière. Jo- conde regar.le et voit, chose incroyable si ce récit n'avait souvent été ré- pété! il découvre, et semble douter encore, le plus secret et le plus somp- tueux dessalons de la reine, lieu mystérieux où les intimes seuls sont admis. Il examine allentivcment et voit l'éiiouse d'Astolpbe aux piises avec un nain, qui la pivsse dans ses bras. Le diôle a même été si habile qu'il obtient la 350 ROLAND FURIEUX. victoire. Joconde, surpris, croit rêver et reste immobile de stupeur. iMais la chose n'est que trop vraie : ce n'est point une vaine illusion, il faut y croire, et l'époux d'Édile se dit en lui-même : « Quoi! la femme d'un prince puis- sant, aimable et beau, se livre à un monstre hideux et difforme! Quelle est don(; l'ardeur de ses désirs? » Il se rappelle Édile, qui lui parut sans excuse pour s'être abandonnée à un jeune valet, et son crime lui semble moins odieux. Serait-ce sa faute ou celle de son sexe qu'un seul homme ne saurait contenter? Si toutes tombent dans les mêmes écarts, sa chère Édile n"a pas fait choix d'un monstre ! » Le jour suivant, il revoit à la même heure, an même endroit, la reine et le nain faisant au roi le plus cruel outrage. Le lendemain, le surlendemain, chaque jour, en un mot, la fête recommence; et pourtant la reine, au grand étonnementde Joconde, se plaint toujours du peu d'ardeur de son amant. Un jour elle parait troublée, en proie à l'im- patience et à la mélancolie. Deux fois déjà elle a fait appeler par une de ses '."^^ femmes le nain qui n'arrive pas. Une troisième fois la jeune fille s'éloigne el reparait en s'éciiant : « 11 joue et ne veut point cesser avant d'avoir re- gagné son argent. « A ce spectacle, Joconde recouvre sa séi'énité ; il re- trouve sa gaielé et redevient digne de son nom. Avec sa bonne lunneur paraissent ses couleurs et son embonpoint ; on dirait un ange descendu des célestes régions. Astolphe, Fausto et toute la cour ne voient pas sans sur- prise un tel changement. Le roi veut connaitre la cause de sîi guérison, el Joconde, de son côté, désire l'instruire de lonlrage qu'il a reçu. Mais, crai- gnant (piAsIolphe n'inflige à son épouse le juste châtiment que lui-même avait é|)argné à la sienne, il réclame le seiinent solennel ([u'il ne tirei'a au- cune vengeance, quelle que soit l'offense et quoi qui! puisse apprendre. CHANT XXVI 11. 57)1 Puis il lui fait jurer que ni ses actions ni ses discours ne trahiront sa colère aux yeux du coupable. Astolphe, qui se croit hors de cause, promet sans hésiter, et répète son serment. Joconde commence par faire l'aveu de sa propre mésaventure, et raconte qu'ayant surpris son épouse infidèle dans les bras d'un valet, il serait mort de désespoir si le malheur des autres ne l'eût consolé. Dans le palais même il a trouvé un adoucissement à sa peine, et du moins il a pu se convaincre que d'autres partagent son infoitnne. Ce disant, il fait voir au roi, par Fétroite ouverture, le monstre qui jouit de son bien. Vous croirez sans peine que Tindignation d'Âstolphe fut grande. Dans sa rage, il fallit perdre la tête ou se la briser contre la muraille. Pièt à faire du bruit et du tapage, il se rappelle le serment qu'il a fait sur l'hostie, garde le silence, et dévore son outrage. « Ami, dit-il à Joconde, que faut-il faire, quel parti me reste, puisque tu t'opposes à ce que j'assouvisse la plus triste et la plus terrible des vengeances? — Ma foi, répond Joconde, il faut, sans nous soucier de ces infidèles, éprouver la vertu des autres : faisons aux ma- ris ce qu'on nous a fait à nous-mêmes. Jeunes, pourvus de quelques dons, nous rencontrerons peu de rivaux. Trouverons-nous des rebelles, quand nous voyons des êtres difformes réussir? Celles que n'attendrira point notre jeu- nesse céderont devant nos trésors. Partons pour conquérir les dépoinlle> opimesde mille maris. « « L'absence, le changement de pays, des beautés nouvelles parviennent à effacer les chagrins de l'amour. Astolphe trouve ce projet excellent, et sans hésiter ils partent accompagnés de Fausto et de leurs écuyers. Ils traversent la France, l'Italie, la Flandre et l'Angleterre, et toutes les femmes subissent leurs lois. Les unes reçoivent d'eux des présents, ils en acceptent de plu- sieurs autres ; et, s'ils font des frais prés de quelques-unes, ils en trouvent bien plus souvent qui viennent au-devant de leurs désirs. Ils s'arrêtent un mois dans une cité, deux mois dans une autre, et peuvent se convaincre que toutes les femmes ne sont pas plus fidèles que les leurs. Enfin, lassés de cou- rir ainsi le monde, et comprenant qu'ils ne peuvent, sans danger pour leur vie, chasser ainsi sur les terres des autres, ils se décident à chercher une femme agréable de caractère et de visage, qui calme la fougue de leuis transports sans faire naître en eux la moindre jalousie. (; Je t'aime autant qu'un autre pour conqiagnon d'anuiur, dit le roi; n'est-il pas clair à nos yeux qu'il n'est point de femme capable de se contenter d'un seul amant ? Choisissons-en donc une, partageons ses faveurs sans épuiser nos forces, et ji'ayons jamais, à cause d elle, ni querelle ni débat. Je ne pense |)as qu'elle s'en trouve mal. Certes, si chaque femme avait deux époux, elle leur serait plus fidèle qu'à un seul, et l'on verrait moins de ménages désu- nis. )) Joconde goûte ce projet et, résolus de l'exécuter, ils se mettent ;i chercher à travers les monts et les jilaines l'objet qu'ils ont rêvé. Ils jxmi- sent le trouver dans la fille d'un hôtelier de Valence, à la fine taille, au visage gracieux, et dont les roses de la jeunesse augmentent encore les rhaiines. Le père, chargé d'enfnntselciaignant la misère, écoute sans trop de (lilficultès les uHres d'ètiangers généreux qui lui promettent de ne jamais 552 ROLAND FURIEUX. abandonner sa fille. Us emmènent la jeune Flamette; et tour à tour heu- reux, sans ! rouble ni contestation, ils ressemblent aux soufflets d'une forge qui n'en laissent jamais éteindre le feu. Désirant connaître toute TEspagne et voir l'antique royaume de Syphax, ils sortent de Valence et s'arrêtent le même jour dans une auberge de Xativa. Ils s'empressent d'aller, suivant leur coutume, visiter les temples, les palais, les rues, les places publiques, et laissent la jeune fille avec le reste de leurs gens; les uns font les lits, les autres s'occupent des coursiers ou préparent le repas de leurs maîtres. Un des valets de l'hôtellerie a servi jadis dans la maison du père de Flamette. Dès l'enfance ils se sont aimés, et il a recueilli les prémices de son amour. Ils se reconnaissent, mais se gardent bien de le laisser voir. Puis, saisis- sant le moment où maîtres et serviteurs sont absents, leurs regards se cher- chent. Le jeune honniie lui demande le but de son voyage, et auquel des deux seigneurs elle appartient. Flamette avoue la vérité au Grec (c'est le nom du jeune homme). « Âh! s'écrie celui-ci, je croyais toucher au bon- heur, et je te perds peut-être pour toujours! Mes douces espérances vont se changer en chagrin, car je te vois la proie de ceux qui chercheront à nous séparer. A force de peines et de fatigues, avec le salaire que me donnent les voyageui's, j'ai fait quelques économies, et je comptais retourner à Valence pour demander ta main à ton père. » Flamette lui répond qu'il fallait se hâter davantage. Il se lamente, soupire, et, avec une astuce digne de son nom : « Tu veux donc mon trépas! s'écrie-t-il. Si, du moins, avant mon dernier soupir, je pouvais te presser dans mes bras, je me consolei'ais de te perdre! Allège la souffrance de mes derniers moments. — Ma tendresse égale la tienne, répond Flamette ; mais ici, en présence de tout ce monde, nous serions trahis! Quel instant choisir? — Ah! si ton ardeur était seule- ment le tiers de la mienne, tu saurais, j'en suis sur, nous procurer cette nuit d'heureux instants ! — Et comment y parvenir? je repose entre les CHANT XXYlll. ODO deux chevaliers, tour à tour chacuu d'eux me tient dans ses bras, et sans cesse l'un d'eux s'occupe de moi. — iNoiis parviendrons bien à déjouer leur surveillance, continue le Grec, si tu le veux, puisque tu partages ma llamme elmon désespoir! » Après un moment de réflexion, Flamelte lui permet de venir quand tout le monde sera endormi ; elle lui indique le moyen d'ar- river près d'elle et de se retirer. Le Grec se présente à la porle, la pousse et s'approche doucement connue un lionnne (pii craint de liriser des car- reaux ou qui marche sur des œnls. Ses mains ne sont pas moins prudentes; ses bras élen(his rencontient le pied (h\ lit, et il y entre la tète la première. Il sent les jambes de Flamette couchée sur le dos, se glisse jus(prà la hau- teur de son visage, et la tient dans ses bras tant (pie dure la miit. Tel que l'ardent cavaliei', droit sur les étriers, serre les flancs d'un vigoureux che- val sans perdre les arçons, le Grec n'abandonne point la dame, dont il com- ble les vœux. Cependant Joconde et le roi ont entendu les amoureux ébats; mais, abusés par une commune erreur, chacun croit au bonheur de l'autre. Au retour du soleil, le Grec se retire comme il était venu, et Flamette se lève poni- ouvrir aux pages. Âstolplie, d'un air joyeux, s'adresse à son com- pagnon : « Frère, tu as fait un bien long voyage, et tu dois être fatigué. — Moi! l'èplique Joconde d'un ton railleur, c'est bien plutôt à vous qu'il faut conseiller le repos ; votre chasse n'a cessé qu'avec le retour de l'aurore. — Eh ! reprend le roi, je n'aurais pas été fâché de faire un peu d'exercice, si lu avris voulu me céder la monture. — Vous êtes num maili'c, je suis volrc serviteur, vous étiez lihie de changer les conditions, et vous pouviez me dire sans façon : o Donne-la-moi. » Le discours s'anime; la querelle devient r,54 HOI.AND I-UIUELX. assez vivi- pour ([w des paroles insultantes soient échangées. Chacun i.ense avoir été mystifié, l-lamette n'est pas loin. On l'aiipelle, elle arrive tout eu tionil)lant : tons deux exigent qu'elle convienne de la vérité, u Écarte toute feinte, lui dit le roi d'un ton sévère, et nomme le champion qui, cette niiil, a voulu soutenir seul de si nombreuses luttes. » Sa réponse fera con- naître le trompeur. La jeune fille, effrayée, tombe à genoux en demandant grâce : elle avoue que, subjuguée par la force d'un premier amour, elle s'est laissé toucher par la souffrance et les maux d'un amant passionné, et a ou- blié sa promesse. Elle raconte par quelle ruse furent trompés les deux sei- gneurs. Joconde et le prince se regardent, tout confus et pleins d'admira- tion. Vit-on jamais deux hommes si meiveilleusement joués? Tout à coup, s'ahandounant à une violente hilarité, ils tombent à la renverse sur le lit, liors d'haleine, les yeux fermés et la bouche ouverte. Après avoir ri aux humes et jusqu'à en pei'dro la respiration, ils s'écrient: « Comment serions- nous préservés des ruses de nos femmes, puisque nous n'avons pu gardei' cette jeune fille entre nous et dans la même couche! Eût-il plus d'yeux que de cheveux, un mari ne saurait é(ha|)per à son sort. Nous avons éprouvé mille l'ennnes, toutes ont succombé! Que nous servirait de chercher encore des rebelles? Cette dernière expérience doit nous suffire. Retournons prés de nos épouses, elles ne sont ni mieux ni jiires que les autres. « \ ces mots ils font venir l'amoureux de Flamefte et la lui donnent jiour femme avec une bomie dot. Puis, montés sur leurs coursiers, ils reviennent sur leurs pas et vont vivi-e prés de leurs femmes sans s'inquiéter désormais de leurs écarts. » E'iiùle achève ce lécit, que ses auditeui's écoulent attentivement. Rodo- A vii NT LI! E s D'ASTOLI'IIE ET DE ,10 E ONDE. i: 55 i. CHANT XXVIII. 5Ô5 moni a gardé un profond silence, puis il s'écrie : « Je suis disposé à croire que les femmes sont fertiles en ruses, et tout le papier de l'univers ne suf- lii-ait pas poui' en écrire l'histoire. » Mais un vieillaid, plus sensé et plus liaidi que les autres, ne peut endurer tant d'outrages adressés à un sexe ainiabje; et, se tournant vers Tliôte, il prononce ces paroles : « Chaque jour voit éclore des contes invraisemblables; le tien est de ce nombre. Je ne saurais accorder confiance à l'historien qui te l'a rapporté, fût-ce un évan- géliste; son opinion sur le beau .sexe est le résultat de faux préjugés, et non de l'expérience. Pour deux ou trois dont il eut à se plaindre, il déverse le blâme sur toutes les autres. Que sa colère s'éteigne, et tu entendras les plus grands éloges succéder à d'absurdes calomnies. S'il veut être juste, il trou- vera plus d'exemples pour la louange que pour l'insulte. Contre une femme de triste renommée, il en est cent dignes d'un véritable respect. Loin de mériter le blâme, la plupart d'entre elles sont des modèles de vertu. Ce Valerio dit le contraire; mais sois persuadé qu'il obéit à un secret dépit, et non à la conviction. Est-il parmi vous un seul homme qui soit resté lldèle à son épouse, et qui, cherchant toutes les occasions de séduire la femme d'autrui, n'ait eu recours aux présents? Existe-t-il un honnne d'une irré- prochable fidélité? Le mari qui se flatterait de cela serait un imposteur, et celui qui le croirait, un sot ou un fou. N'avez-vous jamais trouvé de femme agaçante, et je ne veux point parler ici de celles dont l'honneur est perdu? N'avez-vous pas vu tel époux délaisser la plus belle des femmes pour celle dont les bonnes grâces sont à la merci de tous? Qu'arrivcrait-il si une jeune lille venait s'offrir à lui? Tous, pour lui plaire, nous nous exposerions à perdre la vie. Les femmes qui oublient leur devoir n'ont que trop souvent de justes motifs de représailles, car leurs époux infidèles semblent, accablés de satiété, recherclier le bien des autres. Pour être aimé il faut aimer soi- même, et rendre ce que l'on reçoit. Si j'étais maitre de l'aire des lois, je dicterais celle-ci : <( Toute femme adultère sera mise à mort si elle ne par- tì vient à prouver l'infidélité et le crime de son maii; dans ce cas son crime « restera iini>uiii, et elle n'aura rien à redouter de la vengeance des lois ou « de son époux. " l'n noble précepte de la religion eli rétienne est de ne point faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas ((u'on nous fit. On reproche l'iiicontinence aux femmes comme un très-grand tort; mais peut-on en ac- cuser le sexe entier? Nous, nous sommes bien plus sujets à faiblir. La chas- teté n'existe guère chez les hommes, et tous se livrent cliaque joui' sans scrupule au blasphème, au vol, à la fraude, au meurtre, à l'usure, à ti»us les crimes. » Le sage vieillard se dispose à citer de nombreux exenqdes, il va nommer ces femmes vei'tueuses dont la pensée et les actions furent tou- jours pures; mais Rodonioiit Ini lance un regard farouche et terrible. La crainte arrête sa voix sans lui ùler ses convictions. Le roi de Sarse termine ainsi la discussion; puis il se lève et se retire pour prendre du lepos jus- qu'au moment où le jour chassera les ténèbres. Mais le sommeil clôt à peine ses paupières, et il ne cesse de se lamenter sur rinfidélité de Doralice. .\ux premières lueurs de l'aurore, il part avec l'intention de s embarquer 556 ROLAND FURIEUX. sur le fleuve. 11 veut ainsi épargner des fatigues à l'excellent coursier qu'il ravit à Roger et à Sacripant; d'ailleurs cette route est la plus prompte. Aussitôt il commande aux matelots de quitter le rivage. La barque légère suit rapidement le cours de la Saône, et Rodomont est toujours livré à de tristes souvenirs. A cheval, il les porte en croupe; sur son navire, il les re- trouve à la poupe et à la proue. Des pensées fatales troublent sa cervelle, déchirent son cœur et lui ôtent toute espérance; il ne sait quel parti prendre ni le genre de résistance qu'il peut opposer aux ennemis impitoyables, aux perfides dont il attendait des secours. Il vogue ainsi tout le jour et la nuit suivante; rien ne peut effacer de son cœur ulcéré le souvenir de l'outrage qu'il a subi. Les ondes ne sauraient éteindre l'incendie qui le consume, le changement de lieux n'apporte aucune distraction à ses peines. Tel qu'un malade épuisé par une fièvre brûlante se retourne tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, cherchant en vain une situation meilleure, le païen n'éprouve aucun soulagement ni sur les flots ni sur la terre. Enfin, cédant à son im- patience, il saute sur le rivage, traverse Lyon, Vienne, Valence, Avignon au pont magnifique. Toutes ces cités et une foule d'autres, placées entre le fleuve et les monts des anciens Celtibères, sont soumises au roi d'Afrique et d'Espagne depuis qu'ils ont pénétré dans ces régions. Puis il se dirige vers Aigues-Mortes afin de s'y embarquer pour Alger. Il arrive près d'un village encore favorisé de Bacchus et de Gérés, malgré les ravages de la guerre. Là, les moissons jaunissantes ondoient dans les plaines; ici, se dé- roulent les vagues de la mer immense. Sur une colline s'élève une chapelle nouvelleineut bâtie, mais abandonnée depuis le commencement de la guerre. Séduit par la beauté du site et par l'espoir d'être loin du bruit odieux des armes, Rodomont s'y arrête. Renonçant à passer en Afrique, il oublie son palais d'Alger, li s'y loge avec ses écuyers, ses bagages et ses chevaux. Ces lieux sont peu éloignés de Montpellier et d'autres villes riches et populeuses. Une rivière les arro.e, on peut aisément s'y procurer tout ce qui est néces- saire à la vie. Un jour qu'il se livre à ses pensées, car il passe tout son temps à rêver, il voit venir à travers la prairie une belle jeune femme ac- compagnée d'un moine à longue barbe. Ces voyageurs suivent un petit sen- tier, et trament un cheval qui porte un fardeau recouvert d'une étoffe noire. Vous devinez quelle était cette dame, ce moine, et quel était ce fardeau : c'était Isabelle emportant les restes de son cher Zerbin. Nous l'avions quittée sur le chemin de la Provence, et accompagnée d'un saint vieillard qui l'e.v- hortail à consacrer au Seigneur la fin de ses jours. Son visage est alors pâle, égaré; sa chevelure est en désordre : de son sein oppressé s'échappent de brillants soupirs, ses yeux versent des torrents de larmes. Enfin, tout en elle annonce la douleur la plus grande et la i)lus profonde; mais ce qui lui reste de charmes prouve (jue l'amour lui prodigue tous ses dons. A la vue de cette jeune beauté, le Sarrasin oublie ses projets d'outrage et de haine contre les femmes, ce digne ornement de la nature. Isabelle lui inspire un nouvel amour et efface le souvenir de son ancienne flamme : ainsi un clou chasse l'autre. Il s'approche de la lielle allligéo, et du ton le plus doux l't le CflANT XWIII. 337 plus tendre il lui demande son nom. Elle lui dit que, déterminée à fuir un monde pervers, elle se voue à Dieu afin de mériter son pardon par la pra- tique des bonnes œuvres. Le farouche Rodomont, contempteur de toute loi et de toute religion, trouve ce projet ridicule ; il lui représente que c'est mie coupable folie d'enfouir comme l'avare de précieux trésors, sans profit et sans utilité pour persoime. Les chaînes sont faites pour les lions, les ser- pents et les ours, et non pour les belles. Le moine placé près de la jeune fille entend ces propos; craignant pour Isabelle, il étale à ses yeux toutes les splendeurs de la nourriture céleste et la fortifie. Le brutal Rodomont ne trouve pas de tels mets de son goût, et cela commence à lui déplaire. Fatigué des discours de ce vieillard, qu'il s'efforce en vain d'interrompre, l'impatient Sarrasin se jette sur lui avec fureur. Mais je crains d'être trop long; et, bien averti par l'exemple du moine qui fut puni de sa proHxité, je terminerai ce chant. 2'2 CHANT XXIX La chaste Isabelle, dans l'espoir de conserver son honneur, fait en sorte que Hodomonl, égaré par l'ivresse, lui enlève la tète. Le roi de Sarse construit un pont et un mausolée immense; il lutte avec Roland, qui passe prés de ces lieux eu domianl raille signes de folie. Ail ! que l'ospi'it liiimaiii est sujet à va- rier, et combien son inconstance est grande ! Il faut peu de chose pour modifier nos premières résolutions, celles surtout qui viennent d'un dépit amoureux. Nous avons vu Rodomonl, outré de fureur contre les femmes, sortir des limites des bienséances; et, " loin d'espérer qu'on pût jamais étein- - dre sa colère, il semblait que rien ne pouvait l'affaiblir. Sexe charmant! je suis furieux des outrages que vous a prodigués cet homme injuste; et, jus- qu'à ce qu'un châtiment terrible l'ait )uiii de son crime, je m'efforcerai de jirouver qu'il eût mieux fait de se taire et de mordre sa langue. L'ex- périence démontre que ses discours étaient ceux d'un sot et d'un insensé. Il enveloppait dans ses propos calom- nieux toutes les femmes, et le voilà changé par un seul regard d'Isabelle! il la voit à peine, il ne la connaît pas, et déjà cette jeune femme occupe la place de celle qu'il aima, p]mbrasé de nouveaux feux, il espère triompher par de légers discours de sa ferme résolution. L'ermite, pour la faire persévérer dans son pieux dessein, emploie les discours les plus graves, et s'oppose comme un boucher impénétrable aux efforts du païen. Importuné par ses discours, irrité, exaspéré de se voir atlatjué en face, Rodomont conseille au moine de i-etourner dans sa solitude, et finit par se jeter sur lui en arrachant une poignée de sa ItMiguc barbe. Sa fureur grandit encore; dime main de Ici' il le saisi! à la gorge, le fait tourner plusieurs fois en l'air et le lance sur le rivage. J'ignore et ne saurais dire ce (pi'il devint, car les versions .soni différentes. Suivant les uns, son corps inlorme et fracassé resta surim roc; CHAiM AXIX. 359 selon d'autres, il tomba dans la mer à plus de trois milles et se noya, faute de savoir nager, après avoir fait vainement un grand nombre de prières. On dit encore qu'un saint lui vint en aide et le déposa sur le rivage. Bref, quoi qu'il puisse en être, je ne parlerai plus de ce moine dans mes chro- niques. Après ce bel exploit, Rodomont s'approcha d'un air moins terrible de la jeune femme en proie à l'épouvante et au désespoir ; il lui débita les propos ordinaires aux amants, l'appelant son cœur, la joie, l'espérance, la consola- tion de sa vie, et lui donnant tous les noms de circonstance. Enfin sa dou- ceur et son urbanité éloignent la pensée de toute violence. La beauté d'ha- belle semble amortir ses instincts féroces ; il se résignera à n'effleurer que l'écorce au lieu de cueillir le fruit. Sa victoire, il veut la devoir à l'amour, et il espère amener peu à peu la jeune femme à se rendre à ses désirs. Dans ce désert sauvage, Isabelle, qui se voit comme la souris entre les griffes du chat, eût préféré se trouver au miheu des flammes; il faut éviter un péril imminent, ou en sortir sans tâche et sans souillure. Plutôt mourir mille fois que de subir les lois de cet homme féroce ! hisultera-t-elle à la mémoire de celui qu'elle a perdu, et à qui elle a voué une fidélité éternelle? Cepen- dant, que faire? La passion fougueuse de Rodomont grandit à chaque in- stant. Bientôt il bravera toutes les lois ! Enfin elle trouve un moyen de sauver sa vertu et de se couvrir d'une gloire pure et immortelle. Au moment où le barbare la presse avec un emportement peu d'accord avec les égards qu'il lui a jusqu'alors montrés : « Si vous jurez, lui dit-elle, de respecter ma vertu; si je peux rester sans crainte près de vous, je vous révélerai un secret qui aura pour vous cent fois plus de prix que ces jouissances aux- quelles vous aspirez. Ne perdez point un rare avantage pour une satisfaction passagère. Partout vous rencontrerez des femmes jeunes et belles, mais il n'en est point qui puissent vous faii'e un don égal à celui dont je dispose. Il est une herbe que j'ai vue près de ces lieux, et que je saurai retrouver. En la faisant bouillir avec du lierie et de la rue sur un feu de bois de cyprès, elle produit, pressée par d'innocentes mains, une liqueur dont l'efficacité est si grande qu'il suffit d'y plonger, à trois reprises, un corps pour h; rendre impénétrable et incondjustible. Il reste ainsi pendant un mois, puis il faut reconnnencer Tépreuve, car cet état merveilleux n'a pas une plus longue durée. Je puis dès aujonid'hni en préparer; vous en fei-ez l'essai; et vous trouverez, j'en suis sùie, la possession d'un lei secret pré- férable pour vous à la conquête de l'Europe entière. Vous reconnalliez ce service en respectant ma vertu. » Elle l'appelle Rodomont à des sentiments plus honnêtes; bientôt le Sarrasin aspire à devenir invulnérable, et ses serments dépassent même ceux qu'elle attendait de lui. Il compte bien lenir sa promesse afin de juger du pouvoir de la li(pienr. il saura se con- traindre jusque-là : el plus lard il agira au gré de sa [lassion, car rinqiie ne craint ni ne respecte Dieu et les saints; sa mauvaise foi dépasse tout ce (pie l'on sait de la déloyale Afrique. H proteste donc de son respect envers celle (pii Ini procurera l'avantage doni jouirent autrefois Achille et Cycnus. La 540 nOLA.ND l'UlULLX. jeune fille explore les vallées et les précipices; loin des villes et des ha- meaux, elle recueille une grande quantité d'herbes. Rodomont la suit et ne la quitte pas. Enfin, quand elle a rassemblé une grande quantité d'herbes, elle revient assez tard à sa demeure, et passe le reste de la nuit à les faire bouillir. Le roi examine avec attention tous ces apprêts. Bientôt il se livre au jeu avec ses écuyers , et la chaleur du feu leur donne une telle soif, qu'après de fréquentes libations ils vident deux tonneaux d'ex- cellent vin grec enlevés à des voyageurs un ou deux jours auparavant. Le Sarrasin n'a point coutume de boire du vin, sa religion en proscrit l'usage ; mais, dès qu'il en a goûté, il le trouve préférable aux [ilus dé- licieuses liqueurs et au nectar, boisson des dieux. Narguant Mahomet, il en avale plusieurs coupes entièrement pleines. Puis ce vin, versé à la ronde, fait tourner toutes les tètes comme des ailes de moulin. Isabelle retire la chaudière qui contient les herbes. « Tu verras si mes paroles sont vaines, dit-elle à Rodomont; lu le rendras à l'évidence qui soumet les plus incrédules. L'expéiience fait distinguer la vérité du mensonge : tu éprou- veras à l'instant sur moi-même la vertu de cette liqueur, et tu verras qu'elle préserve de la mort. J'y plongerai la tête jusqu'aux épaules, et tu essayeras alors si la vigueur de Ion bras et le tranchant de ton épée peuvent cntanuM ma peau . » RODOMONT TRANCHE LA TÈTM A ISABELLE. p. 311. CHANT WIX. 541 A ces mots, crun air calme et riant, elle présente son cou au païen troublé par l'ivresse,- dont ne sauraient préserver les casques et les boucliers. Inca- pable de réflexion, il ajoute foi aux paroles de l'amante de Zerbin et lui assène un coup terrible qui sépare des épaules cette tète où se jouaient les Amours. Trois fois elle bondit : de ses lèvres glacées s'échappe le nom de Zerbin. Pour le rejoindre et pour échapper aux profanations, Isabelle em- ploya la ruse! Ame fidèle et tendre, qui préféra sacrifier sa jeunesse et sa vie en restant chaste et fidèle : chose inouïe et presque inconnue de nos jours! Yole en paix au sein do Dieu, âme bienheureuse! Si mes faibles chants ont quelque pouvoir, je veux, par les fleurs de l'éloquence et les prestiges de la poésie, rendre ton nom éclatant d'âge en âge aux yeux de la postérité. Dors on paix dans les royaumes célestes, et laisse un noble exem- ple aux autres femmes. Le créateur du ciel et de la terre voit cette action si admirable et si ex- traordinaire. « Tu as fait mieux que celle dont l'honneur coûta le trône à Tarquin, dit-il; je veux en ta faveur instituer une loi que je placerai parmi les décrets irrévocables, je jure par les ondes sacrées que rien ne pourra la changer. Celles qui, dans les siècles futurs, porteront ton nom auront en par- tage, le génie, les grâces, la sagesse, la bonté et l'affabilité, elles seront douées de toutes les vertus, et les poètes célébreront à l'envi leur gloire; on entendra sans cesse, sur les cimes du Pinde, du Parnasse et de l'Hélicon : « Isabelle! Isabelle! » A la voix de l'Éternel, l'air devient plus serein et la mer plus calme. L'âme rayonnante d'Isabelle s'élance vers le troisième ciel et se réunit à celle de Zerbin, tandis que le féroce et nouveau Brébus-sans-Pitié demeure confondu de surprise et de honte; mais, revenu de son ivresse, il maudit son erreur. Accablé de douleur et de regrets, il croit apaiser sa victime en honorant sa mémoire et convertit en mausolée l'église et le lieu témoins de son trépas. Par la force des menaces ou l'attrait des pro- messes, il rassemble tous les ouvriers d'alentour au nombre de près de six mille. A ses ordres, ils détachent de la montagne voisine d'innnonses blocs de pierre et élèvent un monument haut do quatre-vingt-dix Virasses. Ce tombeau, assez semblable à celui qu'Adrien bâtit sur les rives du Tibre, renferme 1 église où re|)Osent les deux amants. 11 y ajoute une imnuMise tour, où il fixe son sèjoui'. Sur le flouve qui baigne le pied do ce magnifiquo sépulcre, il jette un pont d'uno grande longnoni', mais assez étroit pour que deux chevaux ne puissent y passer de front. Ce j)ont est dépourvu de jiai'apets, afin qu'au proniior choc il soit facile de tomber dans l'eau. Le Sarrasin se promet d'oxigor un lourd péage de tons los voyageurs, Chrétiens ou païens, et il jure (|ue mille tioithéos orneront la t(Hnbo d'Isaliolle. Dix jours lui sulïisent pour tous ces travaux. {]\\ gardien fait sentinolle au som- met de la tour, et donne du cor pour annoncer l'arrivée des chevaliers. Alors Rodoinont prend ses armes et marche à la rencontre dos survenants; s'il se présonlont du côté de la tour, il se hâte de gagner la rive opposée afin de les attaquer eu face. Sur cet étroit champ de bataille, le destrier qui bronche le moins du monde entraîne son maitre dans l'abiine. On ne 042 ROLAND F UHI EUX. vit jamais passage plus dangereux. Le Sarrasin pense qu'en s'exposant souvent au péril d'être précipité dans l'onde, dont il sera forcé d'avaler une bonne quantité, il expiera le crime que l'ivresse lui fit commettre. Mais si l'eau tempère la force du vin, elle ne lave pas les fautes dont il est cause ! Bientôt une multitude de guerriers se présente sur le pont. Pour les uns, c'est la route de l'Italie ou de l'Espagne ; d'autres vieiment afin d'éprouver leur valeur et d'acquérir de la gloire. Tous y perdent leur armure, et quel- ques-uns périssent au lieu d'obtenir les palmes désirées. Aux païens Rodo- mont enlève leurs armes, qu'il place dans le mausolée avec une inscription indiquant le nom des vaincus. Les Cbrétiens devenus ses captifs seront en- vovés en Afrique. L'édifice s'acbève à peine, lorsque paraît Roland, toujours en proie à un délire furieux. Il arrive errant au hasard, et les travaux xlu pont ne sont même point entièrement terminés. En ce moment Rodomont est couvert de son armure, mais sans casque. Poussé par sa folie, le comte d'Anglante franchit la barrière et s'élance sur le pont. Dédaignant de tirer son épée, le roi de Sarse, qui est à pied et du côté de la tour, crie de loin au comte d'un ton menaçant et courroucé : a Arrête, vil manant , ce pont n'est fait que pour de nobles chevaliers, et non pour un rustre de ton es- pèce ! » Préoccupé d'une foule de choses, Roland s'avance comme un honmie qui n'entend pas. « Je punirai ce drôle, » dit Rodomont. Puis, sans soup- çonner la force du comte, il s'apprête à le jeter dans le fleuve. Dans cet instant, une dame, placée sur l'autre rive, se dispose à traverser le pont ; ses vêtements sont riches, et sa beauté non moins remarquable que sa grâce et la noblesse de son maintien. Vous reconnaîtrez, seigneur, la douce amante de lîrniidimart, qui cherclie son bien-aimé partout, excepté dans Paris, où elle le trouverait. En arrivant, elle voit Ro- domont qui s'apprête à jeter le comte dans la rivière. La jeune fille connaît Roland; elle est stupéfaite d'étonne- ment à la vue de son étrange folie et de sa nudité. Elle s'arrête pour voir l'issue du combat entre ces deux terribles athlètes, et juger des efforts que cha- cun fait pour Iriompliei' de son adver- saire. « Comment un fou a-t-il tant de force? )) se dit Rodomont; et, plein de dépit et de rage, il s'agite en cherchant un endroit favorable pour le saisir et le précipiter. I! avance tantôt le pied droit et tantôt le gauche, dans l'espoir de faire ti'ébucher le comte. On dirait un ours qui s'efforce de renverser l'arbre d'où il tomba, et qu'il regarde sa douleur. Roland, dont l'esprit erre connne la cause de sa chute l'I de CHANT XXIX. 545 je ne sais où, se défend par sa seule vigueur, mais elle n'a point d"égale dans l'univers ; il serre étroitement Rodomont et tombe avec lui au sein de l'onde. Le bruit de leur cbute fait gémir le rivage, l'eau jaillit, et tous deux touchent le fond. Mais bientôt la surface s'ouvre : Roland, qui est nu, re- gagne sans peine le rivage ; et, sans savoir ce qu'il a fait, sans s'inquiéter du blâme ou de la louange, il reprend sa course vagabonde. Rodomont, accablé par le poids de ses armes, arrive plus difficilement et moins vite sur le bord. Cependant Fleur-de-Lis a pu traverser le pont et lire toutes les inscriptions des trophées : elle n'aperçoit ni la cuirasse ni les vêtements de Brandimart. Mais occupons-nous du comte, qui est déjà loin de la tour et du fleuve. Je n'entreprendrai pas de vous raconter tous les actes de folie de Roland, un tel récit serait sans fin; mais je peux vous parler des plus extraordinaires et de ceux qui, plus dignes d'être célébrés par la poésie, conviennent mieux à mon livre : je n'omettrai point ce qu'il accomplit dans les Pyrénées, non loin de Tolosa. Toujours en proie à un délire furieux, il a franchi d'énormes distances. Arrivé sur la cime des monts qui séparent la France de la Cata- logne, il se dirige vers l'occident en suivant une étroite route qui domine une vallée profonde. Là se présentent à ses regards deux jeunes bûche- rons qui poussent devant eux un âne chargé de bois. Ces hommes, s'a- percevant que Roland est privé de cervelle, lui crient d'un ton mena- çant de prendre le large, de reculer, ou de leur livrer le passage. Sans daigner leur répondre, Roland frappe l'âne d'un si terrible coup de pied, qu'il l'envoie au sommet des airs, où il semble comme un petit oiseau; de là il retombe à plus d'un mille de distance sur le haut d'une colline. Puis il s'élance sur les deux bûcherons. L'un d'eux, plus heureux que prudent, mais enqîorté par la frayeur, se laisse glisser au fond d'un précipice, à soixante brasses de profondeur; il s'accroche à moitié chemin aux branches flexibles d'un buisson de ronces, et en est quitte {)onr de légères blessures au visage : l'autre s'efforce de grimper sur un aibre pour échapper aux coups de ce furieux. Roland n'épargnera pas sa vie ; il le saisit par les pieds et le partage en deux. Ainsi fait le fauconnier qui veut donner à l'autour les entrailles saignantes d'un héron ou d'un i)Oulet. Celui qui é(;happa à un si funeste sort raconta ce fait prodigieux, que Turpin a inséré dans sa chro- nique. Après une foule d'autres aventures non moins bizarres, le comte, ayant eri'é longtemps à travers la montagne, descend vers les plaines d'Ks- pagne et suit les bords de la mer qui baigne les murs de Tarragone. Inspiré parsa capricieuse folie, il désire s'arrêter sur ce rivage et s'enfonce dans le sable pour se dérober aux rayons brûlants du soleil. Le hasai'd amène près de son asile la belle Angélique et son époux. Tous deux, aiusi que nous l'a- vons vu plus haut, sont descendus des Pyrénées sur les côtes d'Espagne. Angélique n'est plus qu'à deux pas du comte lorsqu'elle l'apeiToit. Mais pouvait-elle reconnaître le paladin ! Sans cesse il est nu au soleil, à l'ombre ; sa peau est noire et brûlée comme s'il fût né dans les arides plaines de Syène, parmi lesGaramantes ou près des sources du Nil. Ses yeux sont enfoncés dans leur dihile, sou visage est maigre et déclini'ué, ses chev<'ux hérissés et r.i4 ROLAND FURIEUX. en désordre se mêlent à sa bai'be touffue et souillée de fange. Angélique s'enfuit toute tremblante et vient se jeter dans les bras de Médor. Mais le fou la voit à peine et déjà il se précipite vers cette femme, dont les attraits rem- plissent son cœur des plus fougueux désirs ! Il ne conserve aucun souvenir de son ancien amour, cependant il la poursuit comme un lévrier acharné après une proie. Médor, voyant l'action de ce fou, le pousse par derrière avec son cheval et lui assène un coup d'épée sur les reins. Vains efforts ! Ce coup, (jui doit séparer la tête du tronc, s'arrête sur la peau plus dure que Tos, et plus impénétrable que l'acier. Le comte n'est-il pas invulnérable? En se sentant frappé, Roland se retourne et assène un coup de poing formidable sur le destrier que le beau Médor pousse de nouveau vers lui ; 1 animal tombe mort, la tète fracassée commesi elle eût été de verre. Puis Roland se remet à la poursuite d'Angélique, qui presse sa jument avec la baguette et l'épe- ron. Le vol du trait lancé par un bras vigoureux ne lui pai-aitrait pas assez rapide pour sa fuite. Enfin elle se rappelle le pouvoir de son anneau, et se hâte de le placer dans sa bouche. L'enchantement opère aussitôt : la fille de Galafron disparait comme la flamme d'une bougie que l'on éteint. Cependant la frayeur, le mouvement causé par la prise de l'ainieau, ou niènie un faux pas de son palefroi, lont perdre les arçons à la belle. Au moment où la bague la rend invisible, elle l'onle renversée sur le sol. Peu s'en faut qu'elle ne tombe sous les pieds de Roland, qui sans doute lui eût ôté la vie ; un ha- sard heureux la sauva. C'est à elle de chercher maintenant une autre mon- ture, car elle ne reverra jamais celle dont le paladin suit les traces. Soyez sans inquiétude, elle saura bien en retrouver une. Ne perdons pas le comte de vue. La disparition d'Angéli({ue n'a pas diminué son impétuosité el sa fu- reur: il parvient à saisir la jument, la prejid par la crinière, puis par la bride, et l'arrête heureux comme le serait un homme qui tiendrait une jeune fille dans ses bras, il rajuste le mors, s'élance sur son dos, et la force de ga- loper pendant plusieurs milles. Il ne la laisse prendre ni repos, ni herbe, ni nourriture; il ne lui ole ni son frein ni son harnais. Au moment de franchir CHANT XXIX 545 1111 fossé, ils y tombent lourdement tous les deux. Le comte, insensible à la douleur, ne s'aperçoit même pas de sa chute. Le malheureux animal s'est démis la jambe ; pour le tirer de là, il le charge sur ses épaules. Malgré le poids d'un tel fardeau, il le porle encore à trois jets d'arc. Alors il pose la jument à terre et essaye de l'entraîner par la bride : elle le suit avec peine et en boitant. « Avance donc! » s'écrie-t-il. C'est en vain; eût-elle pris le galop, sa course eût parn trop lente au paladin. Il lui passe son licou à la jajnbe droite et cherche à la traîner derrière lui, en lui assurant qu'elle ira mieux de la sorte. Les crins, la peau de la bête sont arrachés par les cailloux ; elle meurt de fatigue, de besoin et de douleur. Roland poursuit sa course sans s'apercevoir que l'animal est privé de vie ; il se dirige vers l'Occident. Quand il éprouve quelque besoin, il met à sac les villages et les chaumières ; il s'empare de la viande, des fruits et de tout ce qu'il trouve. Puis, livré à mille violences, il tue les uns, estropie les autres, et court sans jamais s'ar- rêter. Angélique eût subi le même sort si elle ne se fût dérobée à sa vue. Incapable de distinguer le noir du blanc, il croit, en conmiettant tous ces excès, se rendre utile à l'humanité. Que maudit soit l'anneau enchanté, et celui qui en fit don à Angélique ! Sans son secours, Roland eût vengé et lui- même et mille autres amants ! Pourquoi les infidèles que nous trouvons sur nos pas ne sont-elles point tombées aux mains du paladin ? Mais je vais dé- tendre les cordes de ma lyre avant qu'elles ne produisent des sons discor- dants. J'espère, en suspendant mon récit, en rendre la fin moins fatigante pour ceux qui m'écoutent. CHANT XXX Rol.inil laUso pnrtoiit sur son passade de cruelle- traces de sa folie. — Hofrer immole le vailhinl Mandricard. — liradamaiile ^rémif, car elle croit son amant mort ou blessé. — Ilenaud part de Montauban el sf rend avec ses frt-res au secours de Charlemagne. combien il est dangereux de se laisser dominer par l'impétueuse colère ! Si la fureur nous aveugle et nous porte à commettre des actes offensants pour ceux que nous aimons, de tardifs re- mords ne peuvent effacer notre faute ! Que me servira de me repentir des coupables discours qui terminent le dernier chant i Hélas ! je suis comme It' malade, qui, cédant à l'excès de la iliiuleur, se livre au désespoir et pro- fère des blasphèmes. Dès que la souf- france est moins vive, il se calme, re- connaît sa faute et la regrette, mais il ne peut retirer ses paroles criminelles. Jeunes beautés, j implore votre par- don; je suis un malheui'eux victime de la plus triste folie : hélas ! il faut en accuser celle dont les rigueurs m'excitent à tenir des discours que mon cœur désavoue. Dieu connaît ses torts et la grandeur de mon amour. .le ne suis guère plus sensé que Roland, et je mérite autant de pitié que lui. Krrant à l'aventure, le comte descend dans les vallées, franchit les mon- tagnes et traverse lapins grande partie des lieux soumis à Marsile. Il a, du- i.iiit plusieurs jours, traîné sans relâche le cadavre de la jument. Parvenu à l'embouchure d'un vaste fleuve, il la précipite dans la mer, s'élance à la nage et arrive de l'autre côté. Là se trouve un pasteur qui vient abreuver son clievnl. Il voii un hoiniiie nu accourir vers lui, et ne cherche point à fuir. « \(Mi\-tu. lui dit lioland, changer ton coursier contre une belle ju- ment (juc je lu'iix te montrer d'ici? Regarde sur le rivage opposé! Il est vrai qu'elle est morte, mais c'est son seul défaut, et tu en feras ce i\uo tu voudras... Allons, ton cheval me convient; donne-le-moi avec quelque zrzl Jy' CIIAXT XX\. Ul chose de retour. » Le berger ne répond pas, se met à rire et continue sa route. « Es-tu sourd? s'écrie Roland ; il me faut ton cheval. » Le ])erger frappe le comte de son bâton noueux. Celui-ci, qu'enflamme une incroyable fureur, brise d'nn coup de poing la tête du malheureux, qu'il étend roide mort. Puis il saute sur le cheval, galope par monts et par vaux et séme par- tout le ravage, sans laisser repo'ser l'animal, sans lui donner la moindre nourriture, de sorte que la pauvre bête ne tarde point à expirer de souffrance. Le comte ne se prive pas pour cela de coursier, il en dérobe suivant ses besoins, après avoir tué leurs maîtres Enfin il arrive à Malaga, et y commet les plus abominables excès. Il assomme tous les habitants, démolit, brûle les maisons, détruit un tiers du pays ; deux années ne pourront donner le moyen de réparer tant de malheurs. 11 part ensuite et arrive à Algésiras, ville située près de Gibraltar ou de Gilbeterre, car on donne ces deux noms au détroit. 11 aperçoit une barque qui, remplie d'une joyeuse conqoagnie. vogue sur l'onde par une fraîche matinée. L'insensé s'écrie : n .\ttende/, attendez! » On ne l'écoute pas; pourquoi s'embarrasser d un parciil hôte? Il redouble ses cris et ses hurlements, tandis que la barque continue de vo- guer avec la légèreté d'une hirondelle. Rdlaiid presse, piipu», frappe d'un énoi'mebàloa son coursier, qu'il pousse dans la mei'. Vaiiieincnl l'aninial se cabre et veut reculer. Contraint de céder, il cnlrc dans l'eau jus(ju "aux genoux, jusqu'au ventre; bientôt sa croupe et sa tète se plongent dans les flots; on le dislingue àpeine. L infortuné, cédant à la vdlonlè du comte, pé- rira s'il ne peutgagner à la nage les cùles d'Africpic liicnh'il lloland n'a|H'i'- çoit plus ni la terre ni la barque, ([ue les vagues mobiles dèrol)enl à ses ic- gards; mais il lu' renonce point à son projet, et continue de presser le coni'- sier, dont les flu'ces sont épuisées. Le coi'ps rempli d'eau, I animal cesse /)i8 ROLAND riniEUX. bientôt de nager et de vivre. Pour ne pas être entraîné au fond de l'abîme, Roland étend et agite sesjanibes et ses bras; il se soutient, et de son souffle repousse l'onde qui effleure ses lèvres. L'air est tranquille, la mer est calme, et il écliappe au trépas. Protectrice des fous, la Fortune le fait abor- der à deux portées de flèche de la ville de Ceuta. Il erre plusieurs jours sur le rivage du côté du levant, et finit par rencontrer une innombrable armée de guerriers noirs. Laissons-le pour un moment, bientôt nous le retrouve- rons. Quant à la belle .Angélique, n'en soyez plus inquiets; échappée au.x coups du comte, elle s'est embarquée sur un vaisseau, et, secondée par un vent favorable, elle retourne dans sa patrie. Elle y partagea son trône avec Médor, et je souhaite qu'une lyre plus harmonieuse que la mienne célèbre leurs amouis. Pour moi, j'ai tant d'autres choses à raconter que je ne m'occuperai plus d'elle. Je consacrerai cent vers au Tartare, qui, après la retraite de son rival, jouit en paix de la plus belle femme de l'Europe, de- puis le dépait d'Angélique et la mort de la céleste Isabelle. Mais il ne profi- tera pas longtemps de son triomphe ; son bonheur sera bientôt troul)lé, car il a deux grandes querelles à vider : la première contile Roger, (jui lui dé- fend de poiter l'aigle blanche; l'autre contre Gradasse, qui veut lui repren- dre Durandal. Marsile et Agramant font de vains efforts pour les mettre d'accord. Loin d'apaiser les haines, ils ne peuvent obtenir que Mandricard laisse à Roger l'écu d'Hector, ni que Gi'adasse souffre la bonne épée aux mains du Tartare. Tous deux brûlent de combattre. Roger ne veut pas que Mandricard s'arme du bouclier d'Hector contre le roi de Séricane, et celui-ci prétend interdire au fds d'Agrican de se servir contre Roger de l'épée du comte. « C'en est assez, dit enfm Agramant, le sort prononcera; interro geons la fortune, et choisissons celui qu'elle aura préféré. Si vous tenez à me satisfaire, et à mériter ma reconnaissance, tirez au sort pour savoir quel sera l'adversaire de Mandricard, etceluiquitermineralesdeux querelles. Le triomphe du champion ainsi désigné profitera aux deux à la fois, sa dé- faite leur sera commune. Votre valeur est égale sans doute, et celui qui combattra pour lautre agira vaillamment. Que le hasard seul soit donc l'ar- bitre ; le blâme ne saurait atteindre le vaincu. » Les deux guerriers accueil- lent cette proposition, et conviennent de s'en rapporter au sort. On écrit leurs noms sur deux billets de forme semblable, que l'on place dans une urne. Pu-s la main d'un enfant tire l'un des deux billets, et le nom de Ro- ger est proclamé. Le jeune héros laisse éclater la joie la plus vive, tandis que le roi de Séricane ressent une vive douleur. Mais il faut se soumettre à l'irrévocable loi. Dès lors il ne songe plus qu'à seconder Roger et à lui assurer la victoire; il lui apprend les secrets que lui enseigna son expérience des aiiiios. conuiient il faut se couvrir du bouclier ou parer avec l'épée, quelles sont les attaques el les feintes, et dans quels cas on doit hasarder un coup ou s'en abslenir. Il passe ainsi le reste de la journée à le conseiller, tandis que les amis de .Mandricard l'éclaireul de leurs avis. Le peuple, toujours avide de ces spectacles, se presse autour des barriè- res; et, non contents de pouvoir arriver avant le jour, les plus empressés y CHANT XXX. 549 passent la nuit. Ainsi celte tourbe insensée ne voit que les plaisirs d une brillante joute, n'aspire qu'à ces émotions, sans s'inquiéter des résultats , mais les chefs les plus sages et les plus prudents, Sobrin, Marsile, ne peu- vent approuver mie telle lutte, et blâment le roi qui l'a permise. Sans cesse ils lui représentent le malheur dont sera frappée l'armée tout entière, quel que soit le vainqueur. Vn seul de ces deux guerriers est plus redoutable pour les troupes de Charlemagne que dix mille Sarrasins. Agramant ap- prouve la sagesse de ces observations ; mais comment retirerait-il sa parole? C'est en vain qu'il prie Roger et Mandricard de la lui rendre. Il leur l'epré- sente que la cause de la querelle est peu importante, et ne devrait pas les armer 1 un contre l'autre. Pourquoi ne différeraient-ils pas ce cond)at cinq ou six mois encore, jusqu'au moment où le fils de Pépin, vaincu et chassé de ses États, serait dépouillé de son sceptre et de son manteau impérial ? Les deux adversaires, malgré leur désir de se rendre aux vœux d' Agramant, sont inflexibles. C'eût été une honte éternelle pour celui des deux qui, le premier, eût accepté la trêve ! La belle Doralice joint ses instances à celles des capitaines qui tentent de fléchir Mandricard. D'une voix entrecoupée de sanglots elle le supplie de se rendre aux \œu^ du roi, au désir de toute l'ar- mée; elle gémit, elle se désespère, et lui répète que ses jours seront livrés à la douleur, v. Que devieudrai-je, lui dit-elle, si à chaque instant vutre soif de gloire me l'ait Ircndiler pour vos jours? Que me sert d'avoir apaisé la querelle naguèie élevée entre vous et un ennemi redoutable, si je dois en 550 l'.oLANU ILl'.lfcilX. voir éclutcr une autre plus terrible? Malheureuse que je suis! Combien j'étais insensée en éprouvant une douce fierté de 1 ardent amour d'un guer- rier si lanicux ! Je le vis exposer ses jours dans une lutte dont j'étais le prix; mais aujourd'hui il affronte de plus grands péiilspour une cause futile C'est votre orgueil, et non l'amour, qui vous fit combattre pour moi ! Ah ! si cet amour ne se réduit pas à de vains lénioignages, ce serait en son nom, ce serait en implorant votre pitié que je vous supplierais de laisser à Roger la possession de l'aigle blanche! Quelle gloire, quel profit attendez-vous en lui arrachant un vain insigne? Cette lutte offre de grands dangers et peu de gloire. C'est une entreprise difficile, dont le succès ne présente guère d'avan- tages, tandis que votre défaite (et vous ne pouvez répondre des caprices de la fortune) entraînera pour moi tant de malheurs que mon cœur se brise en y songeant. Si vous tenez assez peu à la vie pour l'exposer en voulant re- prendre un triste bouclier, vous devriez penser que la mienne s'éteindra avec la vôtre. Je vous suivrai sans regret jusque dans la tombe; mais subirai-je l'affreuse destinée de vous voir mourir avant moi ? » C'est ainsi que, baignée de larmes, Doralice ne cesse de gémir et de supplier le Tartare d'accepter la paix. Mandricard est énm. Par ses baisers il s'efforce de sécher les paupiè- res humides de son amante ; il presse ses lèvres plus vermeilles que la rose, et pleure lui-même en prononçant ces mots : « Doux espoir de ma vie, pourquoi t'abandonner à de puériles craintes? Charles, Agramant et leurs guerriers m'attaqueraient vainement tous ensemble. Tu fais bien peu de cas de ma vaillance si Roger excite tes alarmes. Ne te souvient-il plus que sans é|)ée ni cimeterre, à l'aide d'un seul tronçon de lance, jai détruit une lioniie noni])ieuse de chevaliers? Ce n'est pas sans dépit et sans rougir que Cradasse répète à qui veut renlendre qu'il fut mon prisonnier dans un châ- teau de Syrie ! Gradasse est un autre adversaire que Roger. Isolier, Serpen- lin, II' brave Sacripant, les nobles frères Aquilant le Noir et Griffon le Rlanc, Telles sont les paroles du Tartare; mais, insensible à ses discours, Dora- hco redouble ses supplications. La douceur de ses accents eut ému une colonne de marbre. Belle, demi-nue, elle va triompher. Déjà elle a reçu de .M;iu(hi(;ud la piomessc qu'il se rendra aux désirs d'Agramant si ce mo- nar.pu' ri'uuuvelle sa prière. Sans doute il eût (emi son serment; mais, dès que la brillaule Aui-ore parait i)récédanl le char du Soleil, Roger, impatient de soutenir ses dioils, entre au sou du cor dans la lice, que déjà le peuple CHAM XX\. 55, environne. A ces accents de défi, le fier Tartare ne veut plus entendre le mot de paix, il saute hors du lit et se couvre de ses armes : son terrible aspect l'ait trembler Doralice elle-même. Le condjat est inévitable; il monte sur Bride-d'Or et vole aux lieux où le sort doit prononcer. Les deux rois et les seigneurs de la cour prennent place; l'heure fatale va sonner. On lace aux deux guerriers leurs casques étincelants, on leur donne leurs lances et le SQn aigu, éclatant des trompettes fait pàUr des milliers de spectateurs. Les lances sont en arrêt, les coursiers volent, et les deux chevaliers se heur- tent avec tant de force que le ciel semble tomber sur la terre tremblante et déchirée. Des deux côtés vole le fier oiseau qui porte Jupiter au-dessus de la nue, tel qu'on le trouve encore en Thessalie, mais avec un auti e plumage. On peut juger de la force et de la vigueur des deux champions en les vovant brandir leurs lances et résister à un choc si terrible que l'on dirait deux immenses tours battues vainement par les vagues furieuses : leurs lances volent en éclats jusqu'aux cieux. Le véridique Turpin affirme même que deux ou trois de ces fragments pénétrèrent jusqu'à la sphère de feu, d'où ils retombèrent embrasés. Les glaives sont aussitôt tirés ; les deux cheva- liers se précipitent l'un contre l'autre, chacun porte la pointe au visafe de son adversaire. C'est aux ca.sques qu'il faut frapper. Tuer les coursiers est chose condamnable, car ces nobles animaux ne sont pas cause des luttes où ils prennent part. Celui qui s'étonnerait de ces ménagements connaîtrait peu les antiques lois de la chevalerie ; il est interdit de les frapper, sous peine de déshonneur. Au premier choc, les visières, quoique doubles, ont peine à résister. Puis les épées tombent et retombent sur les annui-es avec l'impétuosité de la grêle qui brise les jeunes rameaux, coupe les feuilla^'-es, écrase et disperse les moissons. Vous savez quelle est la bonté de Balisarde et de Durandal; que ne font-elles pas aux mains de tels guerriers! Cepen- dant aucun coup décisif n'a encore été porté, car tous deux parent avec une égale adresse. Enfin Mandricard est près de cueillir les jialmes de la victoire. Un de ces coups formidables que ces deux chevaliers peuvent seuls porter, fend Técu de Roger, enlr' ouvre sa cuirasse, et le glaive cruel pénètre jus- qu'à la chair. Les spectateurs sont glacés d'effroi; la plupart des vœux étaient pour l'amant de Bradamante, et, si la fortune se fût montrée pro- pice aux désirs de la multitude, Mandricard n'aurait pas tardé à perdre la vie et la liberté. Aussi, à l'aspect de la blessure, l'épouvante s'em]iare de tous les cœurs. Je suis tenté de croire (lu'un ange arrêta la force du r;oup. Plus terrible (|ue jamais, lioger riposte avec force et attemt le casque de Mandricard. Aveuglé par la colère, trompé par son ardente fougue, il ne frappe pas d'aplomb, sans quoi le tranchnul de Balisai-de eût Inisé l'armel même d'Hector, bien (pi'il fût encbanfé. Mandiicard, èlnurdi d'un Ici choc, lâche les rênes et chancelle trois fois, tandis ipie Itride-dOr, (jui soulii-e avec peine son nouveau maître, l'empoite et l'ail le lour de la lice. Le serpeni froissé sous l'herbe, le lion blessé ne ressentirent j.unais une rage |)areille à celle du Tartare (piand il eut re|»ris ses sens. Avec son dépit et sa furie croissent et sa force et sa valeur. Levant son épée, il pousse son coursier; 352 nu LA. M) ILIllEL.X. et, clel)oul SUI- les arçons, il s'apprête à faire retomber sur l'armetde Roger un coup ({ui doit le pourfendre jusqu'à la poitrine. .Mais celui-ci le prévient et lui enfonce sous l'aisselle droite Balisarde, qu'il retire toute fumante et rouo-e de sang. Il s'en sert poui" parer la riposte de Durandal, et cependant le choc est tel encoie qu'il est renversé sur la croupe de son cheval, et ferme les paupières. Sans la bonne trempe de son casque, il eût cédé la vic- toire à Mandricard; mais il se redresse, serre les éperons, et plonge son fer dans le flanc droit du Tartare. Le métal le plus fin et le plus rare ne pour- rait lésister à la formidable épée que l'art des enchanteurs rendit plus dure que les colles de mailles et les hauberts. Mandricard, blessé, blasphème contre le Ciel. La mer en courroux est moins effrayante et moins horrible que les transports de sa rage. Pour tenter un suprême effort, il se débar- rasse de l'écu qui porte l'aigle ])lanche, et saisit Durandal à deux mains : « Âh ! s'écrie Roger, voici la preuve que tu te trouves indigne de posséder ces nobles insignes ; lu les abandonnes après avoir accablé de tes coups ceux que je porle. Renonces y donc pour toujours. » Au moment où il prononce ces paroles, Durandal tombe sur sa tète avec un tel fracas que la chute d'une montagne serait moins rude à soutenir. Le fer brise la visière (par bon- heur assez éloignée de la figure), glisse sur l'arçon, dont il divise les deux épaisses lames d'acier, coupe le cuissard comme s'il eût été de cire, et fait à Roger une blessure dont la guérison fut longue à obtenir. Deux torrents de sang rougissent les armures, et la victoire parait indécise. Roger doit la fixer. La pointe de son épée, si funeste à tant d autres, trouve un pas- sage facile depuis que le Tartare s'est privé de son bouclier. Le fer tra- verse la cuirasse et s'enfonce dans le cœur à la profondeur de plus d'un palme. Désormais Mandricard doit renoncer à la possession de l'aigle blanche et de Durandal; il perd la vie, bien plus précieuse qu'une épée et un bouclier. Mais il n'expire pas sans vengeance. En sentant l'atteinte mortelle, il bran- dit son glaive au hasard, et frappe le casque de Roger, dont la tète eût été fendue sans l'épuisement des forces de Mandricard. Mais la lame peut en- core briser un cercle de fer épais et une coiffe de fin acier. La peau est dé- chirée, les os sont brisés, et Roger, dont le crâne est atteint, roule étourdi sur l'arène, au milieu d'une mare de sang. 11 tombe le premier, et le Tar- tare, ferme et debout encore, semble victorieux. Doralice, en proie à mille émotions, partage cette douce erreur; et, les mains levées vers le Ciel, elle le remercie dun si grand bonheur. Mais lorsque des signes trop certains ont prouvé que Roger est vivant, et que Mandricard ne respire plus, son désespoir fait place à la plus vivo joie. Le monarque, les seigneurs de la cour, les chevaliers entourent Roger, qui se relève avec peine. Tous l'em- brassent, le félicitent, et le cœur est ici d'accord avec les discours. Gra- dasse seul dissimule ses secrètes pensées. Si des signes de joie se montrent sur ses traits, il est jaloux de tant de gloire, et maudit le sort qui lit sortir de l'urne le nom de Rouer. (Jui pourra pe'ndre la satisfaction d'Âgramant et les égards qu'il prodigue CHANT XXX 555 au vaiiiqueiii ■? .Naguère, malgré le nombre de ses soldais, il n osa |niinl s é- loi-^ner des rivages al'ricains ni tenter les hasards des batailles sans s'êlie assuré du secours de Uoger. .Maiiilenaal (jue le fils d Agrican exime, I appui de son vainqueur est plus précieux que celui de tous les guerriers du monde ensendde. Aux éloges des hommes qui célèbrent à l'envi l'intrépidité de llo- ger se joignent ceux des dames veiuies en France à la suite des aimées esjia- giuiles et africaines. Doralice, baignée de laiines et agenouillée sur le corp^ |)àle et sans vie de Mandricard, eût pu, connue les autres, accordei' au héros des louanges méritées, si la jiudeur ne l'eût retenue. Je n'affirme lien, mais c'est chose possible; cai' le noble aspect, la beauté et les cbarnu's de lîoger lui soumettaient promptement tous les cceuis. Kt d'ailleui's, nous le savons, Doralice a toujours été volage; elle n'aime point à laisser la place vide, et se flatte peut-être de la faire accepter par Roger. Mandricard lui convenait vivant; mais, une fois mort, il n'était bon à rien. Aussi ne songeait-elle qu'à retrouver un champion ardent, vigoureux et dispos. Le plus habile chirurgien, ayant été appelé sur-le-champ, l'èpondil de la vie de Roger. Agramantle fit porter sous sa tente, désirant lui pi'ouver sou attachement par des soins assidus. De sa royale main il suspendit près du lit le bouclier et l'armure entière de Mandricard, excepté Durandal, qui appai- tenait à Gradasse. bride-d'Or était aussi le pi'ix de la victoire. Le C(tmte, dans un accès de délire, avait abandonné ce noble cuur-ier. Plus tard Roger en fit présent au l'oi d'AIVirpu-, dont il savail flatter les désirs. Mais cessons un 25 554 i;ULAM) MUlKlJ'X, moment de parler da héros, et revenons ù celle qui soupire et se désole eu se voyant abandoniìée. J'essaverai de peindre les lourmeiils qu'une trop loiigne attente fall éprouver à Bradamaute. Ilippalque, de retour à Moutauban, lui a raconté de quelle manière Frontin fut pris par Rodoniont, et comment elle trouva prés de la fontaine Roger, les frères d'Aigremont et Ricliardet. Elle ajoute que Roger, s' étant éloigné dans l'espoir de rencontrer le roi de Sarse et de le punir de sa lâche action, n'avait pu le joindre , elle expose les motifs qui ont empêché le héros de revenir à Montauban; et, sans omettre une seule de ses paroles d'excuse, elle tire sa lettre de son sein. Troublée plutôt qu'heureuse, et trompée dans son espoir de revoir son amant, la guerrière parcourt ce message. Elle éprouve de la crainte, de la douleur et un secret dépit de recevoir un simple billet au lieu de celui qu'elle aime, et pourtant elle baise dix fois ces caractères en songeant à celui qui les traça. Le feu de ses soupirs eût embrasé cette lettre si les larmes ne l'avaient trempée. Elle la lit el la relit, cl fiil lépélcr ( enl lois à Ilippalque les paroles de Roger. La fdle d'Ainion ne ce>se de verser des pleurs qu'en accueillant l'espoir de revoir bienlùl son amant. 11 a engagé sa parole de revenii' dans ([uinze ou vingt jours; il liendia son serment. « Hélas! se dit-elle, i[u\ pouna me ras- surer coulre les accidejits de la vie et les hasards de la i^ueire! Un seul CllAiNT \XX. 355 inalliOLir poiil nie i»i'iver de mon amant. Roger, qni l'eût jamais pensé ! lUtgei', toi que j'adore, lu sacrifies mon amour à d'autres lennnes plus heu- reuses, et lu me négliges })Our déi'endie les propres ennemis! Tu secours ceux (ju'il faudrait innnoler, et lu délaisses celle à qui lu dois assistance. Pen- ses-tu mériter ainsi des éloges? Un tel aveuglement t'attirera de justes blâmes. Ignoierais-lu ce qui est connu de tous, le nom du meurtrier de ton pére? C'est le lils de Trojan, et c'est pour le fds de Trojan que lu vas exposer la vie ! Tu prétends l'arracher au péril et sauver son honneur! Est-ce ainsi qu'un tîls Aenge son pére? Kl quelle est donc la récompense de ceux qui voulurent laver ton outrage? On peut s'en douter en le voyant impiioyaljlc cl sourd aux prières d'une amante née de leur sang! « C'est ainsi que la guerrière adresse mille tendres reproches à Roger. Hippalque s'efforce de la consolei': elle lui promet (pie le héros est con- traint de tenir le serment fait au roi d'Afrique. Puisqu'on ne peut l'appro- cher, il faut se résigner et attendre l'époque qu'il fixe pour son retour. Les conseils de la jeune fille et l'espoir, ce fidèle conq^agnon de l'amour, calment pendant quehiuc temps les craintes et le chagrin de Bradamante : elle de- meurera à Montauhan jusqu'au jour marqué par Roger. Hélas! il observa mal une promesse solennelle, mais il ne faut pas lui en faire un crime : jouet des événements contraires, il fut relemi loin d'elle; blessé, il resta plus d'un uKiis eu danger de mort. Bradamante l'attendit donc vainement ; elle avait de ses nouvelles [lar lli[)palque; elle en reçut aussi par Richai'det, qui lui apprit la noble assistance que le héros lui avait prêtée ainsi qu'à Maugis et à Vivian. Un reste d'amertume se mêla à la joie que lui causait cette nouvelle. Richardet vantait la beauté et la vaillance de Marphise ; c'est avec celte guerrière que Roger se rend vers le canqj menacé. Le soupçoii agite le cœur de la jeune amante. Si Marphise est digiu^ des éloges que l'on fait d'elle, s'ils voyagent loujouis ensend)le, Roger sans doute aura subi le pouvoir de ses charmes ! Rradanumle lepousse celte idée. Dans l'attenti' du joui' (jui doit éclairer sa joie ou son malheur, elle craint, elle espère, et n'ose sortir de son château. Ceiiendanl le suzerain de ce castel, le premier de ses frères (non pai' les années, car il a deux aînés, mais le })lus grand de tous), Renaud, dont la gloire se rellèle sur les siens comme le soleil verse ses clartés sur les étoiles, ari'ive suivi d'un seul page. Kn revenant de Rlaye à Paris (souvent il parcourt celle roule |)our retrouver Angèli(pu'), il a appris que Maugis et Vivian devaient être liviês aux Mayençais; il vole aussitôt à leur secours, mais il a})prend la délivrance de ses parents el la mort de leui's ennemis : il sait que ses frères et ses cousins sont de l'etour à Montau- baii. Alors, imitMlicnl de les revoir, il trouve liop buigucs les heures de rallenlc. Il arrive, embrasse sa mère, sa femme, ses t'iifauls, ses Iréres el ses parents naguèi'e ca|)tifs : ainsi l'hirondelle levoit avec amour ses petits aux(iuels elle appoi'le la pàtuic. Après avoir passé deux jours à Monlauban, il pari, accompagné de Bichard, de Richardet, d'Alaid, de Cuichard, l'ainé des fils d Aimoii, de Vivian et de Maugis; tous ont pris leurs armes. Fidèle à son espoir, Bradamaule se plaint d'être malade et les laisse s'éloigner. 350 ROLAND FUUIELX. Uélas ! sa iiinladie est bien réelle ; il n'est point de souHhuiCL', il n'est pas de fièvre brûlante qni puissent se comparer aux feux et aux langueurs de l'amour. Ainsi Renaud entraîne à sa suite la lleur des guerriers, et nous verrons dans le chant suivant comment il s'approcha de Paris pour secourii l'Empereur. CHANT XXXI ,p vaillant Pirnaïul lulte contro r.uidnn, et leronnait en lui son frère. — Ton-; deux, unis snu< la mr-nie liannière, allaqiicnl AûTamant et lui l'ont éprouver une cruelle défaite. — l'iodoniont enpaire sur le pont une lulte terrible avec L'randiinart, qui e=t fait prisonnier. -- Le sire iré des doutes ; le lion n'engendre pas le daim, et In colombe ne peut naître ni de l'aigle ni du faucon. » En parlant de la sorte, ils se dirigent vers la tente. Renaud présente Guidon à ses frères, qui, depuis longtemps, brûlent de le connaître. Tous le voient avec joie, et trouvent qu'il ressemble à son père. Il nest pas besoin de décrire le tendre accueil qu'il reçoit de Richardet, d'Alard et de ses autres frères, ainsi que de ses trois cousins; il est inutile de répéter ses réponses obligeantes à leurs félicitations, je me borne à vous dire [que tous l'accueillirent avec joie. Si son arrivée devait leur être agréable en tout temps, elle leur parut mille fois heureuse dans ce moment où ils allaient recevoir de lui un utile concours. Le soleil dardait à peine ses rayons au-dessus des flots quand Guidon se rangea sous la bannière de Montauban, avec ses frères et ses cousins. Ils partirent et voyagèrent rapi- dement, de sorte qu'après deux jours de marche ils aperçurent la Seine et se trouvèrent à moins de deux milles de la ville assiégée. La Fortune favo- rable leur fit rencontrer en ces lieux Griffon le Blanc et Aquilant, fils d'Oli- vier et de Gismonde. Ils s'entretenaient avec une jeune dame dont les vête- ments annonçaient la noble condition. Une brodeiie d'or entourait sa robe de soie blanche. Son visage, flétri jiai' les larmes et par la douleur, conser- vait des traces de grâce et de beauté: elle sendjiait leur parler de choses inqiortanles. Guidon les reconnut aussitôt, et en fut reconnu de même. '( Voilà, (lit-il à Renaud, deux dei^ plus biaves chevaliers qui soient an monde, et nous obtiendrons !a victoire s'ils unissent leurs efloi'ls aux nôtres contre les ennemis de Charles. » Le sire de Montauban conlirme ces éloges et déclare que les deux iréies soni invincibles. La l'icliesse de leui's vêtements, l'ainnue blanche de l'iui et i'ainiun' noire de l'autiv les lui ont signalés. Ils se rappellent Renaud et le saluent, ainsi (|ue ses compa- CHANT XXXI. 561 gnons. Oubliniii même d'anciens rlifféiends, ils le traitent comme nn ami. jadis ils s'étaient battus avec aclianiement; et le lâche Trufaldin fut cause de celle aventure, trop longue pour trouver place ici. Maintenant tout est oublié ; on dirait que ce sont des frères bien unis. Sansonnet survient quel- ques instants après, et Renaud, qui connaît sa brillante renommée, s'ap- pi'oche de lui et le traite avec distiiiclinii. A la vue de lîenaud, la joune dame, qui paraît comiaitre tous les paladins, lui annonce une nouvelle affligeante : « Seigneur, lui dit-elle, votre cousin, ce bouclier de l'empire et de notre sainte religion, ce héros, naguère si sage, pai'court le monde comme un insensé. Je ne sais quelle peut être la cause de son déplorable sort, mais j'ai vu son épée et ses autres armes éparses dans la campagne ; un généreux chevalier les recueillit avec respect et en forma un trophée, qu'il plaça sur un pin. Le même jour Mandricard s'empara de Durandal. U perte à jamais funeste pour les Chrétiens ! 11 prit également Bride-d"Or, qui errait autour des armes de son maitre. Peu de jours se sont écoulés de- puis que j'ai vu Roland courir tout nu dans la plaine, en pouss'ant d'effroya- bles hurlements : oublieux de toute pudeur, sa folie ne respecte rien; et je n'aurais jamais voulu croire de si tristes choses, si mes yeux n'eu avaient été les témoins. » La dame ajoute que le paladin, luttant contre Rodomont, est tombé avec lui dans une rivière. « Je parle de ces événements à tous ceux qui peuvent aimer ce héros ; car j'espère trouver un chevalier qui se dévoue pour le conduire à Paris, où l'on essayera de le guérir. » Cette dame est Fleur-de-Lis ; elle se rend à Paris en toute hâte pour y revoir son bien-aimé Brandimait. Elle appi end en outre à Renaud les querelles et les condKits que la possession de Durandal a excités, et de quelle manière le trépas de Mandiicard livra cette épée au roi de Séricane. A cette nouvelle, si extraordinaire et si imprévue, Renaud ne cesse de gémir. Son cœur paraît se dissoudre en larmes, comme la glace que fondent les rayons du soleil. Sur-le-champ il forme le projet de chercher le comte : il se flatte d'obtenir sa guèrison, s il parvient à le rencontrer; mais il désire auparavant se servir de la troupe de guerriers d'élite (formée par un hasard providentiel) pour mettre en fuite les Sarrasins, et délivrer Charles. Il est d'avis qu'il importe de ne commencer l'attaque que vers la ti'oisième ou quatrième heure, au moment où les ondes du Léthé versent l'oubli de toutes choses. Il tient donc sa troupe embusquée dans un bois pendant le reste du jour. Dès que le soleil eut de nouveau permis à la luiit d'étendic ses voib's, dés que les ours, les chèvres, les serpents sans venin et les aulres animaux (le rcinpvrèc piii'urciit ètincelanls des l'cnx cprelTacail l'éclal des auli'es astres, le su'e de .Mimlauban s'approcha du camp jilongé dans le silence. Acconqiagnè de Giilïon, d'.V(piilant, de Vivian. dAlard et de Sansonnet, il pi'ècède d'un mille les autres guerriers. Les gardes du camp, sui-pris pen- dant leur sommeil, sont mis à moit sans quartier. Pu^s ils pénètrent ina pei'çus jusipi'au milieu du canq) et v sèment le carnage. Leur attaque ol nieuilrière pour les Sarrasins, qui, éveillés, sans annes, privés même de li'urs boucliei's. ne ]ieuvent guèi'e rèsislci' an cine ini|ii''liii'n\ de li'h ciini'- 562 ROLAM) FiniKrX. mis. Le son ùclntaiil dos cois et «les tidiniioltes augmente leur effroi; les Chrétiens poussent de grands cris, et font retentir les airs du nom de leur chef. Le lier Bavard bondit par-dessus les barrières, renverse cavaliers et fantassins, et culbute les tentes. A ces noms redoutés de Montauban et de Renaud, les plus braves sentent hérisser leurs cheveux. Les Espagnols, les Africains fuient, ahandomiant jusqu'à leurs armes. Ils n osent plus soutenir le choc de Guidon, des fils d'Olivier, de Richardet, d'Alard et des autres frères qui suivent les pas de Renaud. Sansonnet s'ouvre avec le fer un large passage; Vivian et Akligierse montrent terribles à l'ennemi. L'étendard de Clermont les rallie, et tous font des prodiges de valeur. Le fils d'Aimon avait dans son château, et dans les villages voisins, sept cents hommes d'armes endurcis aux fatigues, et non moins courageux que les Myrmidons d'Achille. Cent de ces braves pouvaient mettre en fuite mille païens, et tel d'entre eux eût triomphé de chevaliers de renom. A défaut de grandes richesses et de vastes possessions, Renaud, par sa générosité et la libéralité do ses manières, avait su conserver près do lui tous ces guerriers que les offres les plus sé- duisantes n'auraient pu détacher de son service ; ils ne s'éloignaient de Montauban que dans los grandes occasions. Le danger pressant qui mena- çait l'Einpereur décida Renaud à ne laisser qu'une faible garnison dans son château. Telle était la troupe rodoutablo qui traitait los Sarrasins comme on voit les loups de Falente égorger les paisibles troupeaux des bords du Galéso, ou les lions féroces déchirer les chèvres des plaines sauvages qu'ar- rose le Cyniphe. Prévenu de l'arrivée du sire de Montauban et de l'attaque qu'il projette, l'Empereur se couvre de ses armes, saisit l'instant favorable et fait une sortie avec l'élite de ses paladins. Le fils du riche Monodant, Brandimart, est à ses côtés. Pour le rejoindre, la tendre et fidèle Fleur-de- Lis a parcouru la France entière : elle reconnaît sa bannière. Brandimart, transporté d'amour, la presse sur son sein et la comble de douces caresses. Dans cet heureux temps, on avait une telle confiance en la vertu des dame.', que les chevaliers permettaient à leurs femmes et à leurs maîtresses de voyager seules, d'aller par monts et par vaux visiter les lointains pays. A leur retour elles ne paraissaient ni moins chastes ni moins belles ! Brandi- mart apprit de Fleur-de-Lis la folie de Roland. De la part de tout autre, ce récit lui eût paru incroyable. Mais comment eût-il douté de la bonne foi de son amante, surtout quand elle affirmait avoir tout vu de ses propres yeux ! Elle connaissait parfaitement le comte. Elle dit le lieu et le moment où elle l'aperçut, elle décrit le pont dangereux, et l'audacieuse prétention de Rodo- mont, qui, maître do ce passage, élève près d'un sépulcre des trophées avec los armes do roux qu'il dépouille. Elio torinino par le récit do la lutte de lldlaiid jivôc II' rni do Sarse, (]ui r.iillit pórir avoo lui au sein dos eaux. Bran- diniai't est à cheval et tout armé ; il chérit le comte et so dispose à braver tous los périls et tonlos los fatigues pour lo rotrouvor. Puis l'art de la mèdo- liiii' ini crini (les onchnntcurs lo ramènoronl ,'i la raison. Il part avoo Elour- do-Lis,(pii la oondiiil vers los lieux où olio perdit Roland de vue. Après plusieurs jours de marcho,ils se trouvent ))rès(lupoiil dangereux. Anssitôl lesècuyersde CHANT XXXI. 565 Piodomont lui amòr.eiit son cheval et préparent ses armes. Déjà il est prèlà comliallre, lorsque parait Brandiniart. Avf c son audace ordinaire le Sarrasin lui crie: « Qui que tu sois, victime du hasard ou de la folie, de.-ceiids de ton coursier, abandonne tes armes et rends hommage à ce tombeau, si tu ne veux être immolé aux mânes de ceux qu'il renferme. Je saurai bien t'y contraindre de gré ou de force. » Brandimart ne daigne pas répondre à co propos; il met sa lance en arrêt : pousse son cheval Batolde, et fond sur le Sarrasin avec une ardeur digne de sa haute renommée. De son côté, Kodo- mont vient sur lui à toute bride. Son cheval est habitué à parcourir l'étroite voie, tandis que celui de Brandimart s'avance d'un pas mquiet et incertain. Le pont tremble et semble près de s'abimer dans les flots. Les deux adver- saires se frappent avec leurs lances fortes comme des poutres; malgré leur souplesse et leur vigueur, les coursiers renversés roulent avec leurs maîtres sur le pont. L'éperon les excite, ils veulent se relever; et, ne trouvant point de parapets, ils tombent tous les deux dans le fleuve. Telle fut jadis la chute dans l'Éridan du guide téméraire des coursiers de Pliébus. Les deux cheva- liers, immobiles sur les arçons, vont visiter au fond du fleuve l'asile de quel- que jolie nymphe. Ce genre d'accident est assez familier à Rodomont, qui connaît tous les passages, les gués, les endroits solides et fangeux. Sa téle, sa poitrine, ses flancs ne tardent pas à se montrer, et il cherche à rejoindre Brandimart. D'abord jouet du courant, il s'aperçoit que son coursier s'en- fonce dans le sable ; puis l'onde se soulève et il roule dans le gouffre sous Batolde, dont le poids 1 accable. A la vue du péril, Fleur-de-Lis, éplorée, a recours aux larmes et aux prières, k Ah! s'écrie-l-elle, au nom de celle dont vous voulez honorer la mémoire, Rodomont, sauvez les jours d'un il- lustre guerrier! Si jamais vous avez aimé, prenez pitié de moi et de mon amniil. Contentez-vous de le retenir captif; ses armes seront le jdiis biillanl et le plus glorieux des ti'ophées réunis autour de ce lombenu. » Le farouche 564 ROLAND FURIEUX. roi de Saise, ému par coite douce voix, sellale de secoiii'ir Brnndimart près dexpiier. Rodomont lui enlève son casque et son èpêe, puis on le porte dans la tour avec les nulres captifs. Malgré sa douleur et son humiliation, Fleur-de-Lis préfère cette mésaventure à le voir mort : elle se reproche son malheur et s'accuse de l'avoir conduit à la recherche de Roland. Entin elle part dans l'espoir de ramener Renaud, Guidon le Sauvage, Sansonnet ou tout nuire champion, sinon plus hrave, du moins plus heureux que Brnndimart. Elle marche plusieurs jours sans trouver personne qui puisse lui promettre un défenseur capai)le de lutter contre Rodomont. Bientôt elle i-encontreun chevalier de haute apparence, dont la riche cotte de mailles est ornée de hranches de cyprès. Je vous dirai quel était ce chevalier; mais il est néces- saire que je retourne à Paris pour voir les sanglants exploits de Renaud et Maugis. Comment dirai-je la multitude des fuyai'ds et le nombre des morts? ïurpin, surpris par les ondjres de la nuit, ne put parvenir à les compter. Agramant est réveillé en sursaut par un chevalier qni lui crie de fuir au plus vite, s'il ne veut être fait prisonnier. Il se lève et voit ses soldats en désordre et demi-nus courir de tous côtés. Plein de trouble, il se fait ap- porter ses armes, lorsque paraissent Grandonio et son père, Falsiron, Bahi- gant et les autres capitaines, qui lui font part du désastre, et lui annoncent que ses jours sont en péril. Marsile et le sage Sobrin se joignent à eux : tous déclarent que Renaud s'avance rapidement, et qu'Agramant est perdu s'il attend ces innombrables ennemis. Mieux vaut se retirer avec les débris de l'armée vers Arles ou Narbonne, places fortes et capables de soutenir un long siège. Agramant pourra y trouver un asile et lever de nouvelles troupes qui lui permettront de i-eprendre l'offensive. Le monarque se rend à leur avis, quelque dur qu'il puisse être, et se dirige ou plutôt vole vers la ville d'Arles. Favorisé par la nuit, il a de bons guides. A peine vingt mille hom- mes, tant d'Afrique que d'Espagne, échappent aux corps de Renaud. Ses fi'ères, ses cousins, ses soldats immolent d'innombrables victimes, on comp- terait plus aisément les feuilles et les fleurs que le printenqis fait naître. On a même prétendu que Maugis eut nue grande part à celte victoire: non point en al)attant des tètes ou en rougissant son fer de sang; mais la puis- sance de son art fit surgir des antres du Tartare mie multitude d'esprits infernaux qui portaient des lances et des bannières. Deux royaumes grands comme la France n'eussent pu jamais fournir un si grand nombre de (ombntlnnts. Puis on entendit un horrible cliqnetis d'armes, le son des trompettes, des tambours et des instruments guerriers, le hennissement des coursiers, le tumulte et les cris des fantassins, ces bruits formidables faisaient retentir au loin les montagnes et les vallons. Les Maures épouvantés cherclièrenf leur salul dans une prompte fuite. Agramant n'oublia point Roger encore malade de ses blessui'os. On le plaça sur un coursier dont l'allure éfail dunce ; parvenu dans des lieux moins menacés, le Roi le fil embaripiei' sur un navire ([ni le conduisit jusiiu'à Arles, ville désignée comme le [loiiil (le ralliement de l'armée. Les fuyards (et il y en avait, je ci'ois, plus (le cent mille) se rèpandu'enl dans les bois, dans les vallées et les mon- CHANT XXXI. 365 liigiiL's pour se déiubur aux coups des vainqueurs. Mais la [tluparL rouj^irent de leur sang les champs et les prairies. Gradasse, doni le camp étail plus éloigné, ne l'ut point enveloppé dans ce désastre. A la nouvelle de l'attaque de llenaud, il l'réniil et se livre aux plus vifs transports de joie. Il rend grâce à son faux prophète d'avoir enfin trouvé l'occasion de conquérir Bavard. Depuis longtemps ce cheval sans pa- reil est avec Durandal l'objet de son envie. 11 est venu en France avec plus de cent mille honnnes dans le seul but de s'emparer de l'excellente épée et du noble coursier. Il a déjà provoqué Henaud et s'est rendu aux lieux où il es- pérait le condjattre. Maugis, trompant son attente, transporta le sire de .Moidauban sur un navire qui s'éloigna de ces bords. Depuis loi-s (n-adasse s'est cru en droit de suspecter le courage du vaillant fils d'Aimon. Maintenant, plein d'espéi'ance et de joie, il preiul ses armes, monte la vi- goureuse Alpliane, et cherche son adversaire an milieu des ténèbres de la mut. 11 blesse on disperse les chevaliers fiançais et les Africains eux-mêmes : amis et ennemis sont également renversés. Krrant de tous côtés, il appelle rienau Richardet et Guidon le Sauvage, irrités de celle insolence, lèvent leurs épées contre l'audacieux ; mais Renaud leur défend d'attaquer Gradasse. « Pensez-vous, s'écrie-l-il, (pie je ne sache pas me venger de celui qui m'outrage? » Puis, sadressanl au roi de Séricane. u Je veux, avant tout, te prouver que je suis venu au rendez-vous, après quoi je soutiendrai mon dire; quand lu m'accuses d'être indigne de la chevalerie, tu mens. Du moins écoute mes explications, et fais trêve à d'injustes repro- ches : nous disputerons ensuite la possession de Bayard à pied, ici, ou seul à seul, en nous conformant aux règles que nous avions fixées. » Plein de courtoisie, comme tous les grands cœurs, Gradasse est prêt à écouter le fils d'Aiinon : tous deux s'approchent du bord du fleuve. Là Renaud atteste le Ciel et expose clairement lesmoLifs de son absence. Il interpelle Maugis, qui peut mieux ({ue personne raconter la ruse qui empêcha le combat. « A pré- sent, poursuit Renaud, ce que je t'ai démontré, je vais 1 appuyer par la force des armes sur-le-champ, ou plus lard, quand il te plaira. » Craignant d exposer aux hasards d'une querelle imprévue l'occasion de la lutte à la- quelle il aspire, Gradasse parait convaincu de la vérité de ce récit, ils dési- gnent pour théâtre de leur prochain combat,- non plus les plages de Bar- celone, mais une plaine qu'arrose la fontaine voisine. Renaud promet d'y faire amener le coursier, qui sera placé à une égale distance des deux ad- versaires. Le sire de Muntauban mort ou captif aura perdu tous ses droits sur Bayard ; si Gradasse est vaincu, ou si ses forces trahissent son courage, il abandonnera Durandal. Le sire de Montauban, ému de sur|)rise el de douleur, a su de Fleur-de-Lis (jue, lorsque Roland eut perdu son épée, une querelle s'éleva plus tard a son sujet; Gradasse est maintenant maître du glaive devenu si fameux par les exploits du comte. Quand ils eurent réglé leurs conventions le roi de Séricane [lai'tit, suivi de ses écuyers, malgré l'offre hosjulaliére (\o lienand, (|ui l'engageait à ve- nir se reposer sous sa tente. Au lever du soleil, tous deux, bien armés, se rencontrèrent près de la fontaine ; c'était là que le sort devait prononcer sur le maître de Durandal et de Bayard. Les amis de Renaud semblaient inquiets de l'issue du combat. Gradasse joignait à beaucoiq» d'adresse une force remarquable el une grande valeur; il était, de plus, armé de Duran- e 11 A M XX \1. 507 dal. Maudis eùulé;~irr employer le secours de son ari [lour einiiùelier le cuiu- bal ; mais Renaud lui avait montré tant de courroux de ce qu'il avait osé faire, qu'il ne se hasarda pas à le braver une seconde l'ois. Tandis (|ue tous sont en proie à l'inquiétude, le llls d'Aimon vole paiement au combat. Brûlant de se laver d'un odieux soupçon, il attend le moment de l'aire taire les indignes clameurs des sires de llautefeuille et de Poitiers. Sûr de la vic- toire, il marche avec assurance, et il arrive prés de la fontaine en même temps que Gradasse. Les adversaires se saluent avec courtoisie. Leur abord est aussi affable, leur accueil aussi cordial que pourrait l'être l'entrevue de deux amis. Je vous parlerai plus tard des formidables coups qu'il se por- tèrent. CHANT XXXII Diadamanlc atlcml vainement lîogcr. Une fâcheuse nouvelle lemiilil son ta-ui de jalou- sie ; elle appiend que l'amour de Marphise relient son chevalier loin d'elle. — Elle [part el arrive au chàleau de Tristan; mais, avant d'y pénétrer elle fait vider les arçons à trois princes : elle y reçoit l'hospilalité pendant la nuit et relient près d'elle l'ambas- sadrice d'Islande. ai [uumis de vous dira (je l'avais lui- l)lié, mais il est temps que je me le rappelle) les affreux soupçous (jui tuiii- meiilaient la belle épouse de Rogei' ; elle avait reçu des nouvelles bien plus cruelles que celles apportées par lîi- chardet. Vn dard aigu, envenimé, per- çait le cœur de la guerrière. J'iiiler rompis mon récit pour en commencer un autre : Pienaud et Guidon causèrent ma distraction et me firent perdre de vue leur vaillante sœur : il est jusie ({iie'je vous en parle avant de raconter la lutte entre Gradasse et le fils d'Ai- mon. Cependant je vous dirai quel- ques mots d'Agramant, qui rasseudjle près d'Allés le reste de ses troupes échappées au carnage et à l'incendie. Cette ville, assise près de Tembouchure d'un fleuve, n'est pas éloignée de l'Espagne, et se trouve en face de l'Afrique. Elle offre aux Maures un point de ralliement; ils pourront y attendre des renforts et préparer des nni- nitions. Marsile fait venir tous les cavaliers et tous les fantassins de ses États, puis on arme à Barcelone des vaisseaux en état de soutenir une ba- taille navale. Agramant tient conseil, déploie la plus grande activité, épuise ses trésors. Les cités africaines sont ruinées par la quantité d'hommes el d'impôts qu il y fait lever. Poni- décider le roi de Sai-se au retour, il lin fait proposer la main de Tune de ses cousines, tille dAlmofit, avec la cou- ronne d'Oran. L'altier Rodomont refuse de s'éloigner du pont tant (pie la sépulture d'Isabelle ne sei'a pas couverte de déi»oiiilles et de trophées. La conduite de Marphise est différente. A peine a-t-elle été iiilorinée de la dé- route des Maures et de la retraite d'Agramant vers Arles avec les débris de V'tt\S^-■'•' cil A M XXX II. 569 son m'iiiùo, quelle acculili prèler à la défense du roi 1 "appui de so;i hias. Elle lui rend aussi Brunel sain el sauf, mais accablé par dix jours et dix nuits d'ani^oisses. Elle pensait qu'on viendrait le réclamer; dédaignant de se venger d'un être aussi vil, elle lui pardonna ses perfidies et le remit aux mains de son maitre. Agramant voulut que Brunel servit à prouver sa reconnaissance envers Marphise. On lui infligea le supplice dont la belle «Guerrière l'avait menacé ; il fut pendu dans un lieu désert, et abandonné à la faim des vautours et des corbeaux. La justice divine choisit le temps où son constant défenseur ïie pouvait demander sa grâce. Roger, alors souffrant de ses blessures, eût pu le sauver encore : le traître n'existait plus ipiand il apprit sa mort. Bradamanle attendait impatiemment que les vingt journées fussent écou- lées; c'était le terme fixé i)onr le retour et la conversion de Roger. Le cap- tif chargé de fers, l'exilé languissant loin de son pays, désirent moins la li- berté ou le ciel de la patrie. IMus l'instant approche, et plus le temps lui paraît long; dans son martyre, elle se demande si Pyroûs ou Ethoii ne sont pas devenus boiteux. Les roues du char du soleil se seraient-elles brisées? Oh! combien Phœbus est leni dans sa course: Cliatpie journée est jilus longue que celle où .losué, plein d'une foi pure, arrêta le cours de l'astre lumineux; chaque nuit est plus longue <[ue celle où le grand Alcide reçut la vie. Que de fois elle envia le sort des ours, des loirs et des blaireaux ! Elle eut voulu passer dans l'oubli el le repos les heures qui la séparaient encore du moment IVntuné. Mais, hélas! pendant la unit elle ne peut fer- mer la paupière : le repos la hiit de quelque côté qu'elle se tourne. Sans cesse elle coui't à sa fenêtre pour voir si l'épouse de Tilhon ne répand pas sur sa route les lis éclatants et les i-oses vermeilles. Quand paiait le soleil, 24 570 11 OLA .M) ILiilKLX. elle appelle de ses vœux la sciiiUllaliou des étoiles. Lorsque culiu il ne reste plus que quatre ou cinq jours à s'écouler; remplie d'espoir, elle es- père d'heure en heure qu'un messager viendra lui dire : « Voici Roger ! » Elle se place sur une tour élevée, d'où l'on découvre au loin la campagne et le chemin qui conduit de Paris à Montauhan. Quand elle voit briller une armure, l'ardeur éclate dans ses yeux ; le paisible voyageur lui semble un envoyé de Roger. Déçue dans son espoir, elle retrouve les mêmes joies suivies des mêmes regrets. Parfois, couverte de ses armes, elle descend dans la plaine à la rencontre de son amant : elle ne le trouve pas, et pense qu'il a pris une autre route. Dans cette idée, elle se hâte de revenir à Mon- tauhan; une nouvelle déception l'y attend. Ainsi se passent pour elle ces tristes jours. Enfin le délai expire sans qu'elle ait reçu la moindre nou- velle. Sa douleur se change en désespoir, ses plaintes eussent attendri les Euries : elle se meurtrit les yeux et le sein, elle arrache ses blonds che- veux. « Ah! malheureuse, s'écrie-t-elle, je poursuis de mon amour l'ingrat (|ui me fuit ! Dois-je adorer celui qui me dédaigne? Dois-je penser à l'anuint qui m'oublie? Il m'abandonne avec mépris; le superbe est si vain de sa beauté qu'une déesse de l'Olympe pourrait seule prétendre à son amour! Hélas! il sait trop bien que je l'adore, et il ne veut de moi ni pour amante in pour esclave; il n'ignore pas que je languis et que je meurs! Eaut-il queje sois morte pour qu'il me poite secours? Il craint de voir mes larmes et d'entendre mes plaintes ; il se cache connue l'aspic qui fuit les harmonieux accords, et reste inqjitoyable. Amour, Amour, enchaîne ce l'e- belle queje ne peux saisir, ou rends-moi le repos et la liberté! Des pleurs pourraient-ils t'émouvoir? Tu t'en abreuves avec délices. Qui dois-je ac- cuser, si ce n'est une passion insensée! Eolle présomption, je m'élance vers de si hautes régions que j'y brûlerai mes ailes ! Bientôt ma chute sera profonde et terrible, puis tu m'éléveras encore pour me précipiter de nou- veau ! Supplice horrible et sans fin ! Je suis la seule coupable, car j'ouvris mon cœur à cette passion fatale, qui prit sur ma raison un souverain em- pire! Il n'est plus tenqis d'essayer de la vaincre et de la dominer. Je des- cendrai dans la toinlie, car mes douleurs s'accroissent chaque jour. Que dis-je ! quel est mon crime? J'aime ! dois-je rougir d'une faiblesse si natu- relle à mon sexe et à mon âge? Pouvais-je resistei' à sa grâce, à sa majesté, à l'éloquence de ses discours? 0 combien je plaindrais celle qui voudrait se soustraire à l'éclat du jour! >ios destinées devaient être unies : la félicité suprême récompensera notre amour. Si Merlin m'abusa par des promesses vaines, je lui reprocherai son mensonge, mais sans cesser d'aimer Roger. Ah! inandits soient Mélisse et Merlin ! En faisant apparaître devant moi les esprits infernaux, ils ont voulu me tenir dans un perpétuel esclavage; qu'espéraient-ils? Étaient-ils jaloux de mon bonheur et de mon repos? » Telle est la douleur de Bradamante. Un seul espoir Uni tians son cœur : elle se rappelle les tendres adieux de Roger, et ne i)eiit se résoudre à le con- damner sans l'avoir entendu. Ce souvenir si cher calme pendant quelques jours ses aiii;( isses, et la soulienl un mois ciuure; mais, taiulis (lu'elk' CIJA.M X.WII. 571 s'avance sur la ruiiie pour y chercher rinfidèle, elle lait une malheureuse rencontre el ses dernières espérances soni détruites. La yucrriére trouve un clievaliei' de Gascogne, (jui, l'ait prisonniei' lors du désastre des Al'i'icains, a rompu ses fers. Après diverses questions dé- tournées, elles'inlorme de Roger. Le chevalier lui raconte les querelles qui ont pris naissance sous la tente d'Agramaut, el l'issue fatale pour Maiidri- card du comhat quii a livré au jeune héros. Le vaiuijueur, en danger de perdre la vie, est retenu sur sa couche par de cruelles hlessurcs. Le com- mencement de ce récit ne peut qu'excuser Laniant de Bradaniante; mais le chevalier ajoute que l'illustre el vaillante Marphise n'a point quitté le hlessé : elle en est éprise et semhle payée de retour; on les croit môme unis par un lien secret. Les princes cl l'armée se réjouissent de cette union, car ils es- pèrent que d'ime telle alliance sortira une race de guerriers doués d'une force surnaturelle. Tel est le récit fait par le Gascon d'un ton d'autant plus sincère que c'était nu bruit accrédité parmi les Maures. Les rapports d'ami- tié qui existaient entre Marphise el le héros avaient \ni domier naissance à ces fables. La Renommée se plait à répandre les nouvelles bonnes ou mau- vaises qui s'accroissent en volant de bouche en bouche. Marphise était ar- rivée avec Roger, qu'elle ne quittait jamais. Les soupçons prirent plus de force lorsqu'on s'aperçut que, partie du canqi pour se venger de Rrunel, elle 372 ROLAND FURIEUX. y était revenue tout à coup dans le seul but de voir le héro.>. Sans cesse au chevet de son lit, elle s'en éloij^nail à peine le soir. Ainsi celte jeune fdle si fière et si dédaigneuse comblait Roger de soins et de prévenances ! En écoutaut ce récit, Bradaniante est saisie d'un si graud désespoir qu'elle chancelle sur son coursier. Tiansportée de rage et de jalousie, elle ne profère pas un mot, tourne bride et revient pleine de fureur s'enfermer dans son château. Là elle se jette sur sa couche, et appuie son visage et sa bouche sur les oreillers pour étouffer le bruit de ses soupirs; là, repassant dans sa mémoire toutes les paroles du chevalier gascon, elle ne peut plus contenir la douleur qui l'oppresse,' et Lexhale ainsi : « Malheureuse, à qui se fier désormais? Tout homme est donc cruel el perfide, puisque Roger est impitoyable et parjui'c ! Ce Roger, que je croyais si tendre et si fidèle ! Fût-il jamais plus odieuse trahison? Tout ce que lu me dois ne met-il pas le comble à ton ingratitude! Pourquoi le pins brave et le plus beau des mortels n'en est-il pas le plus constant ! La fidélité fut sans doute exceptée de tous les dons que le ciel t'accorda. La loyauté, cette reine des vertus, tu l'as violée! Sans elle, que sont la valeur, que sont les plus brillants * exploits dont elle est l'âme et le flambeau? 11 ne te fut que trop facile de séduire le jeune cœur qui volait au-devant de toi, et à qui tu savais per- suader les choses les plus incroyables. Ah ! si tu ne sens des remords, quel crime pourra t'en inspirer! Onels supplices destines-tu à ceux que tu hais, si tu réserves à celle qui t'adore une mort leiite et affreuse? Si je ne suis point vengée, la ju.stice divine n'est qu'un mot ! L'ingratitude est le plus odieux des vices : c'est pour elle que le plus beau des anges fut précipité dans les abîmes. Ingrat, tremble donc aussi; un châtiment terrible se pré- pare! Va, je ne t'accuse point d'avoir ravi ce cœur que je t'abandonne; mais je te reproche un plus affreux larcin : tu m'avais offert ton cœur, et lu me l'enlèves sans motif. Impie, rends-le-moi, tu sais qu'il n'est point de re|ios pour les ravisseurs! Hélas! si tu me dédaignes, je ne suis plus maî- tresse de renoncer à toi. Un seul moyen me reste : je peux en terminant mes jours mettre fin à mes souffrances et à mes tourments. Que n'ai-je perdu la vie alors que tu m'aimais! la mort m'eût semblé douce. » A ces mots Bra- daniante, cédant aux transports de sa rage, s'élance hors du lit, et porte sur son cœur la pointe de son épée ; mais son ai'inure empêche le fer de pénétrer, et une pensée consolante se glisse dans son âme. « Ah! se dit- elle, dois-je ainsi l'épandre un sang auguste? Ne vaut-il pas mieux chercher une mort glorieuse dans les combats? Peut-être expirerai-je sous les yeux de Roger, qui accordera des larmes à ma mémoire. S'il arrive que je tombe sous ses coups, est-il pour une amante un sort plus fortuné? C'est à toi de marracher une vie que tu brises à force de chagrins. Que sais-je! je trou- verai peut-être l'instant de me venger de celle dont les ruses et l'amour cflionlé m'enlèvent Roger et l'existence. » Ces réflexions arrêtent le bras de la guerrière ; elle prend des armes qui sont l'emblème de son désespoir. Sa cotte de mailles imite cette couleur que les premiers frimas font prendre Qux feuilles desséchées ; les bords so"t entourés d'une broderie représen- CHANT XXXH. 57" lant des troncs de CA'près que le fer tranchant des coipiées a privés do leur sève et de leurs rameaux. Montée sur Rabican, elle brandit la lance d"or d'Âstolphe, dont la plus légère atteinte renverse les plus vaillants cheva- liers. Nous savons en quel lieu et pourquoi le duc anglais la lui avait confiée, et de quelle manière le prince s'en était emparé. Quant à Bradamante, elle ignorait ses vertus. Seule et sans suite, elle se dirige par le plus court che- min vers les lieux où s'élevaient naguère les tentes des Sarrasins. Elle ignore encore la destruction de leur armée par Renaud, Charles et rcnchanteur Maugis. Elle traverse le Quercy, et laisse derrière elle Caliors et la montagne où la Dordogne prend sa source. Bientôt elle découvre les villes de Clormont et de Montferrand. C'est près de ces lieux qu'elle rencontre une jeune dame qui porte à l'arçon de sa selle un écu couvert; trois chevahers l'escortent, ainsi qu'une nombreuse suite de damoiselles et d'écuyers. La guerrière de- mande le nom de celte dame, o C'est, lui répond un écuyer, l'ambassadrice envoyée au roi des Francs par la reine d'une contrée située près du pôle arctique, et qu'on nomme l'île Perdue ou l'ile d'Islande. Celle reine, d'une beauté sans égale au mor.de, fait présenter l'écu que vous voyez au grand empereur, pour qu'il le remette au meilleur chevalier de sa cour. Comme elle s'estime, non sans quelque raison, la plus belle femme de la terre, elle désire trouver un chevalier qui surpasse tous les autres en vaillance. La ré- putation (\c^ preux de Chai'les lui fait espérer qu'elle y trouvera l'époux A". \ qu'elle désire. Vous voyez aux côtés de celte ambassadrice trois chevaliers, ou plutôt trois rois ; l'un gouverne la Suède, l'autre la Gothie, le troisième a le sceptre de Norvège. Ils jouissent d'une glorieuse renommée; leurs Élnls sontvoi.sins de l'ile Perdue. Les nautoniers appellent ainsi cette terre .son- vent cachée dans les brouillards. Naguère ces trois rois, épris daniour pourla reine, aspirèrent à sa ni.tiii ; poni' l'obtiMiir, ils accomi>lirent des e.vploils ipii 574 ROLAND FURIEUX. seront dignes de mémoire tant que la voùlc céleste tournera sur son axe; mais ils ont vainement employé tous les moyens de lui plaire, et n'ont pu triom- pher de sa résolution de n'épouser qu'un chevalier réputé invincihle. « Je ne me contenterai point des triomphes que vous avez remportés dans ces climats, leur disait-elle. Si l'un de vous surpassait les deux autres comme la splendeur du soleil fait pâlir l'éclat des étoiles, je l'accepterais pour époux; mais je veux m'en rappoiter au choix du plus sage des princes. J'enverrai ce houclier d'or à Charlemagne, en le priant de le décerner au plus hrave et au plus vaillant. J'accepterai le vainqueur pour époux, qu'il soit un chevalier de cette cour ou qu'il serve un autre monarque. Si lEm- pei'eur décerne le bouclier d'or à l'un de vous trois qui l'aura pris les armes à la main, j'engage ici ma foi qu'il deviendra mon maître et mon seigneur. » Cette promesse, ajoute l'écuyer, décide ces rois à suivre l'ambassadrice ; ils ont juré de s'emparer du bouclier ou dépérir. » Bradamante écoute attentivement ce discours, puis l'écuyer rejoint au galop ses compagnons de voyage. La jeune tîlle, ne désirant pas se joindre à celte troupe, pour- suivit son chemin et prévit c]ue ce bouclier serait une cause de discordes à la cour de l'Empereur. Le nom du vainqueur devait donner naissance aux plus furieuses haines entre les paladins. Ces pensées font naître en son cœur mille inquiétudes, car elle songe à Roger. Toujours dévorée de jalon sie, eUe s'avance au hasard, presque sans but, et sans s'inquiéter si elle trouvera ou non un abri pour la nuit. De même qu'une nacelle, détachée du rivage par les vents ou les flots, vogue sans pilote, sans gouvernail, au gré du courant, la guerrière, pensive et troublée, se laisse conduire par Rabican. Son esprit est ailleurs : elle ne s'occupe pas de son coursier. Le- vant enfin les yeux, elle voit le soleil déjà caché par les cités de Bocchus se plonger dans le sein de sa vieille nourrice, au delà de l'Afrique. Brada- mante ne peut sans folie songer à prendre pour gîte l'abri de quelque chêne, car le vent du nord souffle avec force, et les nuages sombres annon- cent de la pluie ou de la neige. Pressant le léger Rabican, elle ne tarde pas à voir un pâtre qui fait rentrer ses troupeaux : elle lui demande s'il existe dans le voisinage une habitation saine et commode où elle puisse pas- ser la nuit; elle ne sera jamais plus mal qu'an milieu des champs. « Je ne connais, répond le pasteur, que le château nommé la Roche-de-Tristan; il est à cinq ou six milles d'ici, et il n'est pas facile d'y pénétrer. Tout che- valier doit conquérir son gîte et le défendre les armes à la main. Lorsqu'un voyageur se présente, si la demeure est vide, le châtelain l'accueille sans difllculté, mais exige de lui la promesse qu'il luttera contre tous ceux qui se présenteront à l'entrée du ca-lel. S'il ne survient aucun voyageur, le chevalier passe une nuit tranquille ; s'il arrive un étranger, il doit s'armer, aller à sa rencontie et l'attaquer. Le vaincu cède la place au vainqueur, et va coucher à la belle étoile. Si deux, trois, quatre ou \m plus grand nombre de guerriers trouvent la demeure vacante, ils reçoivent bon ac- cueil, pouivu qu'ils jurent d'attacjuer tous à la fois le premier (pii se pré- sentera. Au contraire, si un guei'rier seul a été introduit, il a besoin d'être CHANT XXXI I. 575 fort et vaillant, car il doit lutter contre toutes les troupes armées quel que soit leur nombre. Un usage analogue est établi pour les dames et les damoi- sellos qui viennent demander l'hospitalité dans ce. palais. C'est à la plus i)elle que la place est destinée : la moins jolie doit lui céder son asile et rester à la porte. » La guerrière demanda le chemin de ce château, et le pasteur le lui indiqua du geste et de la voix, à une distance d'environ six milles. Malgré l'admirable vitesse de Rabican, le chemin était si fan- geux que Bradamante ne put arriver avant que les ténèbres ne fussent Irés- épaisses. Elle trouva la porte fermée, et dit au gardien : « Je désirerais être admise dans cette demeure. » On lui répond que déjà le logis est occupé par des dames et des chevaliers (jui attendent près d'un bon feu que le souper soit servi. « Eu ce cas, réplique Bradamante, le cuisinier pourrait bien ne l'avoir pas apprêté poui' eux. Prévenez-les que je connais la loi do ce chA- tcau, et que je suis prête à en profiter. » Le gardien court aunoucor aux chevaliers cette nouvelle , d'autant moins agréable qu'ils se voient obligés de sortir par un temps glacial, au moment où des torrents de pluie inondent la terre. Ils se lèvent, preuneut a.<^sez lentement leurs armui'es, et marchent enfin à la rencontre de la guer- rière. Ces trois chevaliers, d'une rare valeur, étaient précisément ceux qui, en Islande, s'étaient vantés do con([nérir Técu d'or. Bradamante les ava'f vus ce joui'-là avec la suite de l'ambassadrice; mais comme ils marchaient d'un pas pins rapide, ils lavaient piécédée dans le château. La guerrière se Halli' (le Irioniplici de ces rois; (M, d'ailleurs, elle n'a aiu'une envie de se 376 ROLAND FURIEUX. morfondre à la porle rlii casiel, sans gilc cl sans souper. Les hôtes du châ- teau se pressent aux fenêtres et dans les galeries pour voir la lutte. Malgré les nuages et la pluie, la lune laisse tomber encore de faibles rayons. Quand elle voit les portes s'ouvrir et le pont s'abaisser, la jeune fille ressent une joie pareille à celle de l'amant qui, soupirant après l'heure du rendez-vous, entend la clef tant désirée glisser furtivement dans la serrure. Les princes l'attaquent ensemble. Bradamante est armée de la lance d'Astolphe, dont l'atteinte renverse le plus redoutable chevalier : elle pousse Rabican vers le roi de Suède, qui, frappé au milieu de son casque, vide aussitôt les arçons. Le roi de Gothie ne larde pas à rouler les quatre pieds en l'air assez loin de son coursier. Enfin, le roi de Norvège reste presque enseveli dans la fange où il est précipité. Après celle triple victoire, remportée avec trois coups de lance, la guerrière s'approche du château pour profiter de son droit. Avant d'y entrer, elle jure qu'elle répondra au défi de tous les che- valiers qui se présenteront. Le chàlelain admire sa valeur et la comble de marques de distinction. La dame qui arrive de l'ile Perdue lui fait un aussi bon accueil, et Bradamante, d'un air affable et gracieux, l'invite à prendre place près du feu. La guerrière se débarrasse bientôt de ses armes, elle ôle son casque ; le réseau d'or qui retenait sa chevelure se rompt, et ses beaux cheveux s'échappent en boucles ondoyantes. Tous les assistants reconnais- sent une jeune fille qui joint à une rare beauté la plus haute valeur. Ainsi, au lever du rideau, la scène, éclairée de mille flambeaux, parait aux yeux émerveillés des spectateurs avec de magiques décors, des arcs de trionqjhe et des statues d'or; tel est encore le soleil qui perce les nuages : ainsi la beauté parait soudain aux regards charmés. Bien que ses beaux cheveux, naguère coupés pour guérir sa blessure, n'aient pas encore repris toute leur longueur, ils forment déjà des boucles derrière sa tète... Le seigneur du château reconnaît Bradamante, et la comble d'égards et de prévenances. Assis et réunis autour du feu, ils se livrent aux charmes de la conversation en attendant qu'on leur serve un succulent repas. L'ambassadrice demande au châtelain l'origine de cette coutume, et il parle ainsi : « Sous le règne do Pharaniond, Clodion, son fils, aimait une jeune dame dont la grâce et la beauté étaient sans pareilles; il la surveillait avec autant de vigilance que le berger chargé de la garde d'Io. Plein de jalousie, il la tenait renfermée dans ce château, que lui avait donné son père, et d'où il sortait rarement. Dix chevaliers, l'élite de l'année, y demeuraient avec lui. Un jour se pré- senta aux portes de cette demeure le brave Tristan, accompagné d'une jeune dame nouvellement arrachée à un géant barbare. Le soleil se couchait an delà des mers, et, connne il n'y avait pas d'autre gite à dix milles à la ronde, Tristan demanda l'hospitalité. Le chàtelain\avait juré de n'admettre aucun élranger tant (pie sa belle maîtresse serait pi'ès de lui. Voyant que ses prières étaient iinililes, le héros s'écria : « Je saurai obtenir ce que lu me refuses; » et il provoqua au combat Clodion et ses dix chevaliers, en qualifiant ses refus d'injnrieiix cl de discourtois. Le défi accepté, on convint que Tristan vainqueur auiait le droit de mcllre tous les chevaliers dehors, l;l! A DAMANTI'. Al C 11 AT i: Al DI' TKISTA.N. CHANT XXXII. 377 et de rester seul dans le logis. Le fils de Pharamond, désarçonné, faillit per- dre la vie : ses chevaliers subiront le même sort. Tristan les laissa aux portes du château, où il pénétra. Il y trouva la séduisante beauté que ché- rissait Clodion ; l'avare nature semblnit lui avoir prodigué tousses dons. /Puu Aussitôt il se mit à causer avec elle, tandis (prune sffreuse jalousie consu- mait son malheureux amant. Toujours sous le charme du philtre amoureux, Tristan n'aimait, ne pouvait aimer que la blonde Isenit. 11 restait indiffé- rent aux attraits de la dame du château. Mais, pour se venger du refus in- hospitalier de Clodion, il répondit au mes.sager (|ui lui apitortait des suppli- cations et des prières : « Je ne peux me résoudre; à laisser parlir une si charmante dame ; mais si Clodion se trouve trop à plaindre de dormir seul sous les froids ondjrages, je lui enverrai une jeune tille de ma suite, au teint vermeil et presque aussi belle que son amie : elle est docile et complai- sante ; mais il (luit sentir que la plus bellt^ est à la dis[)osition du vain- (pu'ui-. » Dans sa rage, Cloilion, insensible à la pluie et aux frimas, ])asse la miil entière à rôder autour du château, comme s'il eût fait seul inelle |H)ui- pcdléger leur repos. Le lendemain, le généreux Tristan Ini n'iidil sa dame en pi'oteslanl qu'il n'avait fait que radinirei'. (( Vous eussiez mérité, dit-il à Clodi(m, (pie je châtiasse volie dnrelé par un affront cruel ; je me conleiile de vous avoir fait passer celte nuit hors de votre asile. » Le (ils de l'haranidiid essave d'expliipuM' ses loris par la violence de son amoui'". Ti'is- 378 ROLAND FURIEUX. tan lui répond : « L'amour no porle dans le cœur que der, ponliments ten- dres, et ne peut pi'oduiredes actes si discourtois. « Après le départ du che- valier, Clodion quitta son château, et le donna à un seigneur de ses amis, auquel il imposa la condition de faire respecter cet usage. Le chevalier le plus vaillant et la dame la plus belle y recevront l'hospitalité, tandis que leurs inféi-ieui'S en beauté et en valeur s'en iront se promener ou l'osteronl à dormir aux poites. Cette loi, vous le voyez, s'est conservée jusqu'à nos jours. )• Cependant, le maitre dhôlid ayant fait dresser dans la grande salle du château une table somptueuse, les dames y furent conduites à la clarté l)ril- lante de mille flambeaux. Bradamante et sa jeune compagne admirent les riches ornements et les peintures qui décorent les murs; émerveillées de tant de luxe et de splendeur, elles oublient de toucher aux mets malgré l'impatience des serviteurs, qui, craignant de les voir refroidrir, osent mur- murer ses mots : « Commencez donc par souper, vous pourrez ensuite sa- tisfaire votre curiosité. » Mais le châtelain s'aperçoit que la loi sera violée s'il souffre que deux dames restent dans sa demeure, il faut que la moins belle se décide à braver la pluie et les autans. Un effet, elles sont arrivées l'une après l'autre. Deux vieillards et deux dames, habitué.? à prononcer les sentences en pareil cas, examinent et comparent les attraits des deux dames, et tons décident que Bradamante, invincible dans les combats, l'emporte en beauté sur sa l'ivale. Le châtelain dit alors à l'ambassadrice, qui prévoit le résultat de la délibération : « Vous ne pouvez trouver mauvais que nous fassions respecter la loi. Veuillez donc chercher un autre asile ; on vient de déclarer que cette jeune fdle, bien que sans parure, est la plus belle de vous deux. » Comnu^ on voit d'épaisses vapeurs s'élever subitement des pro- fondeurs des vallons et couvrir d'obscurs nuages le soleil naguère pur et radieux, de même, en écoutant l'arrêt impitoyable, le visage de la dame se décolore, et ses yeux perdenlleur éclat joyeux. Pâle d'effroi, elle regarde la guerrière, qui, émue d'une vive pitié, ouvre un avis différent. « Rien ne me semble plus injuste, s'écrie-t-elle ; l'arrêt n'est pas valable lorsque la partie condamnée n'a pu se défendre ni présenter ses raisons. Je maintiens cette doctrine; et, sans comparer mon mérite à celui de cette dame, je pré- tends que je ne suis point entrée ici comme femme, et personne, je le pense, ne sera en droit de soutenir que j'en suis une. Faudrait-il que je me dépouillasse de mes vêtements? 11 n'est pas permis d'affirmer une chose douteuse quand elle peu perler préjudice à autrui. Bien des hommes lais- sent croître leurs cheveux : a'nsi la longueur des miens n'est point une preuve de mon sexe. Ce n'est pas comme une femme, mais comme xm che- valier, que je suis arrivée jusqu'ici. Pourquoi donc faiie de moi ui;e dame, quand j'agis connue un lionnne? Votre loi n'établit de lutte qu'eiili'e deux fennues, et i;on erilre une fenune et nu chevalier. Enadnn>ltanl que je sois en effet telle que j(> parais être, ce (pu^ je n'accorde pas; si j'étais jugée moins belle qu'une autre, me relireriez-vous la récompense duc à la valeur? Non, car il ne serait pas juste d'enlever, ])arce que j'auiais(pielques attraits CHANT XXXII. 579 de moins, ce que j'ai conquis par lorce ! Lors même que vous en décide- riez autrement, je resterais, quelle que dût être l'issue de ma résistance. Ainsi, dans ce procès que vous venez de juger, les chances n'étaient point égales. Cette dame risquait tout et ne pouvait rien espérer. Et, certes, là où les risques ne sont pas les mêmes il ne peut y avoir de boime justice. Que ce soit donc justice ou faveur, vous n'interdirez pas à cette dame le séjour de votre château. S'il se trouve un homme assez hardi pour soutenir le con- traire, je lui prouverai qu'il se trompe, et que j'ai raison. » C'est ainsi que la courageuse Cradamante, touchée du sort qui mena- çait la jeune dame, sut obtenir du châtelain, par la force et surtout par la dernière de ses raisons, que l'ambassadrice ne serait pas exposée aux in- jures du temps dans la plaine déserte et sans abri. Telle que la Heur des.'^é- chée par les ardeurs d'un été brûlant se ranime sous l'impression de la l'o- sée et relève sa tête languissante, de même l'étrangère, rassurée par la voix de Bradamante, reprend ses fraîches couleurs et sa sérénité. Alors on se dispose à jouir du festin, auquel on n'avait pas encore songé. La fêle ne fut troublée par la présence d'aucun chevalier errant. La tille d'Aimon conser- vait sa tristesse et sa douleur. Son cœur était en proie au doute et à la crainte : elle ne put goûter aux mets. On se leva de table; le banquet eût dni'é ])lus longtemps si la curiosité n'avait pas été phis forte que la gour- mandise. Sur les oi'dres du châtelain, un page alluma une multitude de bougies, et biejilôt la salle resplendit de mille feux. Je terminerai cette his- toire dans le chant suivant. CHANT XXXIII Bradamantc voit dans une galerie des tableaux qui lui montrent les forerrcs entreprises par les Français contre l'Italie. Le Ciel ne veut jias qu'ils y dominent, mais souffre qu'ils la ju'otégent. — Renaud et Gradasse se disputent la possession de Bavard dans un combat à pied. — .Astolphe se rend en Ethiopie et chasse les Harpies qui, épouvantées par les sons du cor, regagnent les enfers. imagorc, Parrhasius, Polygnote, Protogê- ne, Timanthe, Apollodoro, illustre Apelle, Zeuxis, vous tous, peintres fameux de la Grèce et de Rome, dont Clotho détruisit les corps et les ouvrages sans pouvoir ef- facer votre immortelle gloire; André Man- tegna, Léonard, Jean P>ellini, les deux Dossi, et toi qui peins et sculptes avec un égal génie, Michel, plus qu'un homme, ange divin; Raphaël, Sebastiano, Titien, l'honneur de Cadore, comme les deux premiei^s sont l'orgueil d'Urbin et de Ve- nise ; vous, dont les travaux rappellent les chefs-d'œuvre de l'antiquité, vous tous qui, dans les premiers âges et dans les lemps modernes, avez enfanté des mer- veilles sur la toile ou sur les édifices, n'avez représenté que des événements accomplis, sans pouvoir peindre les événements futurs! Comment se fait-il qu'il ait existé des tableaux oii l'on voyait décrites les choses intures? L'art ne possède pas un pareil se- cret; il appartient aux enchanteurs qui soumettent les esprits infernaux. Merlin, à l'aide d'un livre vomi par l'Averne ou les grottes Nursines, força les démons à orner en une seule nuit la salle dont j'ai parlé dans le chant qui précède. La magie enfantait autrefois des prodiges; maintenant, c'est un art perdu. Mais revenons près de ceux qui désirent obleiiir l'explica- tion des tableaux de la galerie. Sur un signal donné par \c luailre, les pages ont allumé un si grand nombre de llambeaux que leur ciarle égale celle du jour. « Apprenez, dit alors le châtelain, qu'un pelil nombre de ces combats ont eu lieu, La plupart ont même été peints avant d'avuii- exi.^lé ; mais le sage Merlin a pu les prédire. Vous avez sous les veux le détail des CHANT XXXm. 381 triomphes que nous avons remportés en Italie, et des revers que nous y avons subis. Le roi de la Grande-Bretagne envoya vers le successeur de Marcomir le proithète Merlin, qui se plut à reproduire ici toutes les batailles livrées par les Français au delà des Alpes. Le détail de ces événements em- brasse un intervalle de mille années. Je dois vous dire l'objet du voyage de Merlin et dans quel but il accomplit ce travail. Pharaniond, qui passa le premier le large fleuve du Rhin, à la tête de ses Francs, ayant conquis la Gaule, résolut de soumettre aussi l'itahe. Il avait remarqué la décadence de jour en jour plus imminente de l'empire romain. Il désira s'assurer l'alliance d'Artus, roi des Bretons; mais ce prince n'entreprenait jamais rien sans avoir Favis de Merlin. On disait que ce prophète était fils du Démon, et, comme il possédait la science de l'avenir, Pharamond put être averti des périls qu'il aurait à braver s'il pénétrait dans la contrée que traversent les Apennins et qui est bornée par les Alpes et la mer. Merlin lui annonça que les rois ses descendants devaient s'attendre à voir leurs armées périr par le fér, la peste et la famiue, lorsqu'ils essayeraient d'envahir l'Italie; ils obtien- draient peu d'avantages, et encourraient de grands maux. Des triomphes passagers seraient suivis pour eux de longs jours de deuil. En un mol, les lis ne prendront jamais racine en Italie. Cette prophétie fit changer les desseins de Pharamond, et l'enchanteur, cédant au vœu de ce prince, exécuta les peintures qui représentent des événements futurs. Le roi voulut sans doute apprendre à ses successeurs que toutes les fois qu'ils entreraient en Italie pour la défendre et la sauver, ils se couvriraient d'une gloire immortelle ; mais s'ils osaient former l'espoir de l'asservir, leurs soldats y trouveraient des tombeaux. » Le châtelain conduit Bradamante et sa compagne vers la première de ces peintures. On y voit Sigebert, attii'é par Fappàt des trésors et les promesses de l'empereur Maurice, descendre des ciuies du Jura dans les plaines fé- condes que traversent le Lambro et le Tésiii. Autharis l'attaque, taille en pièce son armée et le force à repasser les monts. Dans le second tableau, c'est Clovis franchissant les Alpes à la tète de cent mille hommes. Pour lui résister avec des troupes inférieures en nombre, le duc de Bénévent feint d'abandonner son camp. Les Français s'en emiiarent et s'enivrent du vin de Lombardie; ils sont victimes de celle ruse. Voyez cette midliinde de capi- taines et de soldats rassend)lés par Childebeit! Mais la victoire ne lui sera pas plus favorable qu'à Clovis. Le glaive céleste extermine son arnu-e. La chaleur et les maladies ont couvert les routes de cadavres ; la dixième partie de ces guerriers échappe avec peine à la destruction. Le châtelain lui fait remarquer ensuite Pépin, et après lui Charlemagne. Us s'avamenl cou- ronnés de lauriers; l'un défend le pontife Etienne et s'o|ipose aux fnrcuis d'Astolphe, l'autre secourt Adrien cl Léon menacés pai' le successeur tlu roi lond)ard. Ce prince est vaincu et fait prisonnier. Cet autre héros du nom de Pépin déploie son armée depuis les bouches de FÉridan jus(ju'à la mei- de Venise. A force de patience et d'argent, il élève à Malamocco un pont dont la tète est prés d'atteindre Rialto. Il pour. plus loin notre héros, je finirai ce chant, et, suivant mon usage, je pi(Mi(Irai un peu de repos ; voici d'ailleurs mon papier renqili. S^^ii5r>^f&i^. ^ Ai^,' j^Z- CHANT XXXIV AstoljOie apprend de la malheureuse Lydie le crime qui l'a fait condamner aux* tourments ar la colère, il menace le roi d'obtenir de gré ou de force ce (pi'il demandi". I»es paroles on en vient aux outrages; Alceste, mettant l'épée à la main, se jette sur le roi, et lui airache la vie malgré les efforts de ceux (|ui l'enlourenl. l'uis, appelant a son aide les Ciliciens et les Tliraces ({ui sont sous ses ordres, il disperse les Âi'inèniens, poursuit ses succès sans avoir recours à mon père, et lui rend en moins d'un mois toutes ses provinces. Pour rèpaier ses perles il lui abandoiuie un riche butin, soumet à ses lois l'.Vrménie et la Cappadoce, et subjugue l'Ilyrcanie juscpi'aux bords de la mer. « H revient; mais, au lieu de lui offrir des palmes justement méritées. 598 H GLAND F URIE LI X. nous résolûmes de lui donner la mort. Ln reste de pudeur arrêtait nos bras. Puis, Âlceslc était entouré de serviteurs dévoués; je feii;nis de l'ai- mer, je l'entretins dans l'espoir qu'il serait mon époux lorsqu'il aurait achevé de vaincre tous nos ennemis. Souvent je lui ordonnais de tentei- seul, ou avec un pelit nombre de guerriers, les eiilrepi-ises les plus hasai- deuses, et il sortait toujours vainqueur de ces périls, où mille autres eus- sent succombé. Il triompha de monstres horribles, de géants énormes et des farouches Lestrigons qui se montraient sur nos frontières. Alcide dans les marais de Lerne, au sein des forêts de Némée et d'Érimanthe, dans la Numidie et les vallons d'Étohe, sur le Tibre, sur l'Èbre et dans mille autres lieux, ne brava point, par l'ordre de sa marâtre ou du cruel Eurysthée, des périls plus terribles. Je voulais être délivrée de sa présence; et, ne pouvant y parvenir, j'eus recours à d'indignes manœuvres : je sus l'engager à pro diguer l'insulte à ses amis les plus dévoués, et je soulevai contre lui les haines de tous les seigneurs. Alcesle m'était soumis et n'avait aucun égard pour ses plus tidéles amis. Voyant qu'il ne lui restait plus de partisans et qu'il avait détruit tous les ennemis de mon pére, je lui déclarai que je le haïssais et que jusqu'alors ma conduite n'avait été que dissimulation. Je songeai à le faire périr; mais je réfléchis qu'une pareille action me voue- rait à l'exécration des peuples. On connaissait les services d'Alceste; je me bornai donc à lui interdire ma présence : je lui dis que je r.c voulais ni le voir, ni lui parler, ni ouvrir auenn de ses messages. Alceste, désespéré de ma eiuauté, reconiuit (|ue sa constance était vaine. Accablé de douleur, il CHANT XX XIV. 599 tomba malade et mouiut. C'est en punition de mon crime que je suis con- damnée à rester au milieu de cette noire et épaisse fumée qui remplit et ma bouche et mes yeux. Mon supplice sera étemel, car il n'y a point de miséricorde pour les damnés. » Lydie se tut. Astolphe chercha à pénétrer )>lus avant pour voir quelques- unes de ces ombres coupables. Mais la fumée s'épaissit, et il fut contraint de revenir sur ses pas ; sans quoi il eût risqué de s'égarer ou de perdre la vie. Il s'enfuit comme sii eût eu des ailes aux talons. Enfin l'éclat du jour commence à lutter avec les ténèbres, et il sort de la caverne non sans beau- coup de peine et de fatigue. Pour mettre un terme aux dévastations des Harpies, Astolphe entasse des rochers, des arbres, des arbrisseaux, des épines et ferme si bien l'issue que les monstres voraces ne purent jamais briser cet obstacle ni reparaître sur la terre. Cependant la fumée, plus infecte que la poix, a noirci les vêtements et tout le corps du paladin. 11 cherche de l'eau et découvre dans la forêt, au pied d'un rocher, une fontaine limpide où il se plonge. Remontant alors sur l'hippogriffe, Astolphe, jaloux de découvrir des choses nouvelles, s'efforce d'atteindre la cime du mont qui s'approche de la lune ; il s'élève dans les airs, traverse l'immensité des cieux et parvient au but de ses efforts. On pourrait comparer au saphir, au rubis, à la topaze, aux chrysolithes, aux hyacinthes, aux diamants, à l'or et aux plus brillantes pierreries de l'Orient les riantes fleurs que l'haleine des vents avait fait éclore dans ces régions. Les gazons, les arbres, chargés de fleurs et de fruits, n'eussent rien envié à la verte émeraude. De petits oiseaux au plumage blanc, vert, rouge, jaune et d'azur faisaient entendre leur ramage. Le murnun^e des ruisseaux, le cristal pur des lacs, le souffle toujours doux et égal des vents, tout contri- buait à embellir ces lieux et à y tempérer la chaleur du jour. Le zéphyr, en se jouant, dérobait aux fleurs, aux fruits, aux bosquets même, de suaves odeurs qui enivraient l'âme. Un palais s'élève au milieu de la plaine; il res- plendit d'une flamme éternelle et si éclatante qu'on juge qu'elle ne peut être l'ouvrage des hommes. Astolphe fait lentement le lourde ce palais, qui peut avoir trente milles de circuit. A la vue de ces lieux si riants et si ma- gnifiques le monde que nous habitons ne lui semble plus qu'un séjour misé- rable, objet des dédains ou du courroux du Ciel et de la nature. En s"ap{)ro- cbant du palais, il s'aperçoit qu'une seule et brillante pierre, plus vermeille que l'escarboucle, forme son enceinte. Sublime ouvrage d'un architecte supérieur à Dédale ! Que sont en comparaison les sept merveilles du monde tant vantées parmi nous! Sous les portiques se tient un vieillard vêtu d'une robe |)lus blanche cpu' le lait, recouverte d'un manteau de pourpre éclatant comme le verinilloii le plus pur. Ses cheveux sont blancs; sa barbe blanche et tuulTue leUnnhc sui- su ]ioiti'ine. A son air vénérable on juge ipie c'est un des bienhcuieux habitants du paradis. Il accueille avec un souiire gi-acieux le paladin, (pii, j)ar respect, est descendu de son coursier. « Noble chevalier, lui dit-il, la volonté divine a permis (pie In t'élevasses jusipi'au païadis terrestre. Tu nt> pcuivais connaiire le but de ton voyage et les causes secrètes 400 ROLAND FURIEUX. de ton désir. Il ne l'eiit pas ôlê possible de venir \)ai la seule force de riié- misphère arctique jus(|u'en ces lieux. Tu as franchi ce vaste espace poui- entendre mes conseils et savoir comment on peut délivrer Charles et les Fidèles cnlourés d'ennemis. Mais garde-toi d'attribuer ta présence en ces lieux à ta volonté, ou même à ton audace. Sans la protection divine, ton cor et ton cheval ailé n'auraient été pour toi d'aucun secours. Je continuerai cet entretien et te révélerai ce qui te reste à faire lorsque tu auras pris quebjue nourriture; lu dois être fatigué d'un si long jeûne, d Le vieillard remplit Astolpbe d'étonnement en lui faisant connaître qu'il est un des quatre Évangélistes. C'est l'apôtre Jean, si cher au Sauveur, le même que ses frères croyaient immortel. En effet, le fils de Dieu avait dit à Pierre : « Pourquoi t'inquiéter, si celui-ci demeure jusqu'à mon retour? » Le Sei- gneur n'avait point dit : « Jean ne mourra pas. » Mois on interprète ainsi ses paroles. Ce fut donc en ces lieux que Jean vint se réunir au patriarche Enoch et à Elie, qui l'y avaient précédé. Nul d'entre eux n'a vu son dernier jour. Loin d'une atmosphère empoisonnée, ils goûtent les charmes d'un printemps éternel ; ils y resteront jus([u'au jour où la trompette des anges annoncera que le Christ vient sur une nuée rayonnante. Les ti'ois Saints reçurent Astolpbe avec l)onlé. Un lui offrit ini apparte- ment agréable. L'hippogriffe eut en aljondance d'excellente avoine. On ser- vit au paladin des fruits si délicieux ((u'il trouva digne d'excuse le péché de nos premiers parents, châtiés pour avoir méconnu l'ordre du Créateur. Dès que riieui'eux duc eut réparé ses forces en prenant un repas copieux et en goûtant le sommeil, il se leva; l'Aurore (juittait le lit de l'époux qu'elle aime malgré son grand âge; il vit venir à lui li' disciple lavori du Sauveur. L'Apôtre le piit pai' la main et lui conila diveises choses ({ue je ne dois pas répètei'. « Mon tils, ajouta-t-il, tu ignores sans doute ce (pii s'est passé en France depuis que lu cours le monde, .apprends donc (pie Roland, pour CHANT XXXIV. 401 avoir oublié son devoir, tst puni d'autant plus sévèrement (jue l'Éternel cliàlie avec plus de rigueur ses enl'anls les plus chers. Roland, qui reçut en partage une force surnaturelle et une grande vaillance, qui, seul parmi les lionnnes, fut doué de la vertu d'être invulnérable ; Roland, qui devait être le bouclier de la Foi, de même que Samson l'ut le sauveur des Hébreux, Ro- land s'est montré ingrat! Il abandonna ceux qu'il devait défendre. Épris d'un amour criminel pour une païenne, il a voulu deux fois, dans sa fureur, ôter la vie à l'un doses cousins. Dieu, pour le punir, a permis que, privé de sa raison, il errât tout nu, ne reconnaissant personne et s'oubliant lui- même. jN'abuchodonosor subit jadis un châtiment pareil ; durant sept années ce roi vécut au milieu des troupeaux, se nourrissant d'herbe comme eux. Le crime de Roland étant moins grand que celui de Nabuchodonosor, Dieu fixe à ti'ois mois la durée de sa punition. Le Seigneur t'envoie ici pour que tu saches le moyen de rendre au paladin sa raison égarée ; mais tu seras obUgé de faire avec moi un nouveau voyage. Nous quitterons la terre pour nous rendre dans le cercle de la lune, qui, de toutes les planètes, est la plus voisine de nous. C'est laque nous trouverons le remède à sa fohe. Dès ({ue l'astre versera ses feux sur nos tètes, nous nous mettrons en route. » Pendant le reste du jour, Jean traita de cette matière et de diverses autres. A peine le soleil, en se plongeant au sein des mers, eut-il laissé pa- l'aitre le croissant de la lune, que le saint fit préparer un char destiné depuis longtemps à ceux qui devaient monter aux cieux. Il servit à en- lever Elie sur les montagnes de la Judée ; il est traîné par (juatre cour- siers tout resplendissants de fou. Le saint prend place près d'Astolphe, saisit les rênes et s'élance vers le ciel. Bientôt le char est au milieu de la région du feu éternel; mais la présence du saint en amortit l'ardeur. Après avoir traversé ces plaines brûlantes ils arrivent au vaste royaume de la lune, dont la surface est brillante comme l'acier le plus pur. Cette planète, en compre- nant les vapeurs qui l'entourent, parait égale en grandeur au globe de la terre. Le paladin reconnait avec surprise que ce globe, vu de près, est im- mense, tandis {ju'il nous parait fort petit, quand nous l'examinons dici-bas. Il peut à peine distinguer la terre plongée dans les ténèbres et privée de clarté; il y découvre des fleuves, des campagnes, des lacs, des vallées, des montagnes, des villes et des châteaux bien différents des nôtres. Les mai- sons lui paraissent d'un grandeur énorme ; il voit de vastes forêts où les nymphes poursuivent chaque jour les animaux sauvages. Astolphe, qui se propose un autre but, ne s'amuse point à considérer ces objets divers, il se laisse conduii'e dans un vallon qu'environnent deux collines. Là sont re- cueillies toutes les choses que nous perdons par notre faute, par les injures du temps ou par l'effet du hasard ; il ne s'agit point des empires et des tré- sors que dispense la capricieuse Fortune, mais de ce qu'elle lU' peut ni don- ner ni ravir. Je veux parler des réputations que le temps, comme un vei rongeur, mine lentement et finit par détruii'e. On y voit tous les vœux et toutes les prières que les malheureux j)échonrs adressent au Ciel. Là si- trouvent encore les larmes et les soupiis des amants, le temps perdu au jeu 26 m ROLAND FURIEUX. ou dans l'oisiveté, les vains projets laissés sans e.véculion, les IVivoles désirs dont le nombre immense remplit presque le vallon. Enfin on aperçoit là haut tout ce qui a été perdu sur la terre. Astulplie se l'ait expliquer par son guide ce qui lui semble le plus étrange; il voit une immense quantité de petites vessies gonflées d'où sor- tent des cris tumultueux. Il apprend que ce sont les antiques couronnes des Assyriens, des Perses, des Grecs et des Lydiens, puissances colossales dont nous gardons à peine le souvenir ! Puis il remarque une nudlitude d'hame- çons d'or et d'argent, qui ne sont autre cbose que les dons et les présent> offerts aux grands de la terre dans l'espoir d'obtenir leur protection. Astol- plic demande ce que pouvaient être des filets cachés sons des guirlandes. Jean lui répond que ce sont les flatteries. Les vers faits à la louange des seigneurs prennent la l'orme de cigales crevées. Les amours malheureuses sont représentées par des chahies d'or et de pierreries. Des serres d'aigle attirent les regards du paladin « Yoic', dit l'apòti'e, l'emblème de l'auto- lité que les rois donnent à leuis ministres, 'i Plus loin est une nuiltitude de souftlets, qui sont les promesses et les faveurs que les grands accordent à leurs ganymèdes, et (pii n'ont pas d'autre durée que celle de la beauté de ces infâmes. Astolpbe aperçoit des l'uines de villes et de châteaux mêlées à des trésors ; ce sont les faibles ligues et les conjurations nianquées. Des serpents à lète de jeune fdle indiquent les ruses des escrocs, le travail des faux iiioniiayenrs. Des l)outeilles fêlées de diverses formes sont l'emblème du tiiste sort des courtisans; on voit une sorte de lac formé de soupes ré- pandues. « Regarde, dit l'apôtre, les aumônes que lèguent les avares à l'in- stant de leur mort. » Le paladin se bâte de traverser une colline pleine de GUAM XXXIV. 405 fleurs variées; jadis elles exhalaient un parfum délicieux, maintenant rien de plus horrible que leur odeur. Jean avoue que c'est le don fait par Con- stantin au bon Sylvestre. Tout près est un nombre infini de petits gluaux; ce sont les charmes et les attraits des belles! Mes vers ne pourraient suffire à faire le détail de ce que voit Astolphe. 11 y a tout ce qui nous intéresse ici- bas, excepté la folie dont nous ne sommes jamais privés. Averti par son compagnon, le duc peut voir les jours par lui perdus et ses démarches in- sensées. Bientôt il distingue ce dont nous nous croyons si abondamment pourvus que nous ne songeons guère à en demander à Dieu : je veux parler du bon sens. Il y en a une montagne plus haute que toutes les autres ensemble. Pour empêcher une liqueur si subtile de s'évaporer, on l'a re- cueilhe dans des fioles de diverses grandeurs. La plus grosse, qui renferme la raison du malheureux comte d'Angers, est signalée par cette inscription : " Bon sens do Koland. » Le duc s'aperçoit que sa propre fiole est plus qu'à iiinilii' i('ni|)lie ; il n'ciinnail aussi, mm sans snipi isc, qniinc Ioide de tiens, (|ui. sL'Icin lui, étaient lort sages, ont laissé dans ces lieux la plus grande pai'lie de leur hou sens. Aux uns l'amour, à d'autres l'andiilion a fail tour- nei- la tête. Ceux-ci l'onl [icnlue en traversant les mers pmu clieirlier la l'chesse, ceux-là par une absolue confiance en leurs scigneuis. Plusieurs se sont livrés à la magie. La passion des (ableaux et des bijoux égare quelques autres. Bon nonilire enfin sacrifient lunt à leurs capi'ises et à leurs passions. On y voit lonles pleines les fioles des sophistes, dos astrologues et des i(j4 ROLAND FURIKU.V. poètes. Aslolphe s'empare de la sienne avec la permission de l'auteui' de la mystéi'ieuse Apocalypse, il se hâte d'en respirer le contenu; et il faut croire que le liquide reprit son cours, car, selon Turpin, il se conduisit avec sagesse jusqu'au moment on une faute nouvelle vint altérer sa raison: Astolphe emporta la fiole qui jjaraissait la plus grande et la mieux remplie, c'était celle du comte. Avant de s'éloigner du globe resplendissant, le saint conduisit son protégé dans un palais situé au bord d'un fleuve. Les salles étaient pleines de pelotons de soie, de lin, de coton, de laine de toutes cou- leurs, les unes tristes et sombres, les auti'es vives et brillantes. Dans la pre- mière galerie, une femme, accablée d'ans, roulait les fils autour d'un fu- seau, comme on voit à l'époque où se récolte la soie les villageoises dévider le duvet des cocons trempés dans l'eau tiède. Dès qu'un peloton était fuii, une autre vieille femme en présentait un autre tout prêt, et une troisième ouvrière, choisissant parmi tous ces fils, séparait les plus fins des plus gros- siers. « Quel est, demandale duc, le but de ce travail, que je ne peux m'expliquer? — Tu vois, réphque Jean, les Parques occupéesàfiler les jours des mortels. Chaque peloton mesure la durée d'une vie. La Nature et la Mort veillent sans cesse pour fermer les yeux de celui dont la dernière heure a sonné! Les plus beaux de ces fils servente faire les ornements du Para- dis, les plus grossiers forment les liens des damnés. » Tous ces pelotons ainsi destinés à de futurs ouvrages portaient de petites plaques d'or, d'ar- gent ou de fer avec les noms de ceux à qui chaque fuseau appartenait. Ils étaient entassés, et un vieillard agile, qui semblait né pour toujours courir, renqdissait les [lans de son manteau de ces étiquettes qu'il emportait sans cesse. Si vous désirez savoir à quoi les destinait le vieillard et quel était le l)nt de son travail, vous m'accorderez un moment d'attention, et je satisferai votre cuiiosité dans le chant suivant. CHANT XWV l.'apôlrfi fait l'éloge des poêles et des écrivains. — Bradamante désarroniie Hodoniont, le terrible vainqueur de tant d'autres. Elle envoie Frontin à Roger et le défie. Provoqué.? à son lour par Serpentin, Grandonio et Feri'aLiiis, elle renver-e successivement ces irols i-lievaliei-. mon aimable rlame, qui voudra, pai pitié, voler au ciel afin d'y chercher ma raison perdue? Vn seul trai! parti de vos beaux yeux a pénétrt' mon cœur ; cliaque jour je sens croître ma fohe. Hélas! Je ne me plaindrais pas, si d'autres tourments ne venaient point m'accabler. Des cruautés nouvelles me réduiraient peut-être à l'état où j'ai vu Roland. Pour retrouver ma raison, il n'est point nécessaire toutefois d'aller jus- que dans la lune ou dans le para- dis : elle n'est pas dans des régions si élevées. C'est dans vos yeux , cruelle, c'est sur votre visage char- ~^^^Ty/ ' —' " "^ •^-v^ij.iiJ.- ,.:. f- inant, aulour de vos épaulesdivoire, entre vos collines d'albâtre, qu'elle s'est réfugiée. Daignez nif la rendre ou souffrez que mes lèvres aillent l'y chercher. Astolpbe a parcouru levaste palais; il a vu les fils desgénéi-ations futures et les pelotons destinés aux moitels qui viennent de naître. 11 en distingue bientôt un plus brillant (pio l'or; des pierreries broyées formeraient un tissu moins éclalaiit. A la vue de sa beauté sans pareille, Astolpbe prie son guide de lui dire à quel mortel était réservée une vie si précieuse. L'évan- géliste lui appuMid que ce favori des Cieux naîtra dans l'année MD de l'ère chrétienne; et, de même que cet écheveau surpasse tous les autres en éclat et en beauté, de même l'existence dont il mesure la durée seia remai'cjua- ble et admirée. Les qualités les plus jii'écieuses, les plus dignes de louange seront le pai-tage de renlanl i\\w la nature et la fortmie cdinbleront de tous les dons, o Non loin de l'emboucbure du loi des fleuves, ajoute .lean, s'élève iOG ROLAND FURIECX. un petiL ])oarg mainteiianl de peu cFimportance ; le Pô baigne ses murs. Au delà sont des marais fangeux. Bientôt cette bourgade deviendra la splendeur de ses édifices, mais par la culture des sciences et des lettres. Le basard aveugle ne sera point cause de celte soudaine prospérité. L'Eternel a voulu qu'elle fût digne d'être le berceau d'un grand bomme. C'est ainsi que l'on élève avec soin l'arbrisseau qui doit produire les plus beaux fruits. De même le joaillier prépare l'or dans lequel il veut enchâsser la pierre pré- cieuse. Jamais enveloppe plus riche et plus agréable ne reçut une âme plus parfaite. Les sphères célestes en ont laissé descendre bien peu qui lui soient comparables. L'éternelle sagesse n'en créera désormais qu'un petit nonibre qui puissent rappeler l'âme d'Hippolyte d'Esté. Tel est le nom de ce inoitel chéri de Dieu et comblé de ses bienfaits. Il réunira tout ce qui suffirait pour illustrer une foule de héros. Protecteur libéral des lettres, il sera l'appui des gens de bien. Mais si je commençais à détailler ici tous ses mérites, il serait à craindre que le vaillant Roland n'attendit longtemps le retour de sa raison. » C'est ainsi que Jean parle au paladin. Us quittent enlin les salles où sont filées les destinées des humains, et se dirigent vers le fleuve. Ses ondes troublées roulent du sable et du limon; ils aperçoivent sur la rive le vieil- lard qui avait enlevé les étiquettes attachées à chaque peloton de fil. Je no sais s'il vous souvient de cet homme dont j'ai parlé dans l'autre chant. Sous les dehors de la vieillesse il conserve une telle agilité, qu'il pourrait de- vancer les cerfs à la course. 11 ne cesse de remplir son manteau de ces éti- quettes dont le monceau ne semble pas diminuer ; il les jette dans ce fleuve qu'on appelle le Léthé. Dés qu'il touche le bord , il secoue les pans de son manteau, et les noms tombent dans l'eau bourbeuse. La plupart vont au fond pour ne plus reparaître. Sur cent mille noms, un seul surgit à peine. Des nuées de corbeaux, de chouettes, de vautours, de corneilles et d'oiseaux de proie font entendre leurs cris discordants. Us se précipitent sur les éti- quettes qu'ils saisissent avec leur bec, avec leurs serres ; mais le poids les em- pêche de s'élever dans les airs, de sorte que le Léthé engloutit souvent des nomsquiinéritaientd'ètretirésde l'oubli. Cependant deux beaux cygnes, aussi blancs que vos armes, seigneur, conservaient dans leur bec, joyeusement et sans fatigue, les noms qu'ils avaient saisis. Malgré les efforts pei'fides du mé- chant vieillard, qui désirait les faire tous disparaître, cpielques-uns échap- paient par le secours de ces oiseaux bienfaisants. On voyait les cygnes s'a- vancer, tantôt à la nage, tantôt en agitnnt leurs ailes, vers une colline dont le somnu't était couronné par un temple dédié à rimmoitalité. Ine belle nymphe descendait à leur rencontre et relirait de leurs becs les noms qu'ils avaient sauvés du naufrage : elle les jioi'lait dans le temple et les suspendait autour d'une coloinie sacrée où ils demeui'aient élernellement exposés aux regards. La curiosité d'Aslolphe était de plus en plus excitée par ces objets nou- veaux. Quel était ce vieillard? Pourquoi se plaisait-il à jetei' dans le fleuve tous ces noms? One signinaient ces oiseaux, ce lt>inple et ct'lte belle nyni- CHANT XXXV. '1(1/ plie? Impatient de pénétrer tous ces mystères, il en demande l'explication au saint qui lui répond : « Tu sauras qu'une seule feuille ne se meut pas dans voire niiivers sans que le niduvcmcnl ne sfii répète ici ; il existe entre la terre et les cieux un étei'nel accord ; mais les événements teri'eslres se it^- produisent ici sous undoi-me dilTérente. Ce vieillard agile, querien n'arrête, fait dans ces lieux ce que le teni|)s accomplit surla terre. Lorsque les éclie- veaux de la vie sont épuisés, la mémoire de ces noms, tpii restent sui' les éti- quettes, sei'ait immortelle, si le vieillard ne parvenaitàles plonger dans ronl)li : ainsi fait le Temps. Ces animaux de rapine et de carnage, ces corbeaux, ces vantoms, ces coi iieiiies et ces autres oiseaux sont remldème des llatteurs. des complaisants, des honfrons, des favoris, des dénonciateurs, de tous ceux l'iilin (pii rénssisseiil mieux à la cour que les liomnies probes et austères. Les coui'tisans, liabiles à remplir leurs besaces, non moins avides (pu' le pourceau, s'elToicent jiendant ({iiel(|nes jours de tirer de l'oubli les noms de leurs maîtres tondiès sous les cisi'anx de la l'aripic inexorable, victimes de Pacclms ou de Vénus; leurs efforts s(mt imililes, cl ces noms retomberont bientôt dans Idubli. Les cvgnes qui vont |)orler au temple avec de mélo- dieux accords les noms ipfils ont sousliails au vieillard, s(uil l'image des poètes dont les cbanis sauvent d'une destinée plus funeste (pie le trépas même les liommes dignes de l'inninutalité. Illoire aux princes qui, pleins «le sagesse et de génie, accueiileni les écrivains illustres! Il existe peu de cygnes, de même (pi il esl nu pelil nombre de poètes véritablement dignes 408 ROLAND FLRIEL'X. de re noni. Faut-il en accuser le Ciel, qui ne permet pas que le monde voie briller trop de flambeaux? Doit-on s'en prendre à l'avarice des princx^s qui protègent le vice et abandonnent le poëte à la misère? Déplorable ignorance ; elle étouffe les talents et anéantit le culte des arts! Aussi Dieu prive cesin- fortimés de tout sentiment, de toute lumière; ils ne comprennent point les douces joies, et la mort les dévore tout entiers. S ils s'étaient faits de Cirrba une amie, ils auraient pu, malgré leurs crimes, vivre au delà du tombeau. Leur renommée eût été plus suave que l'odeur du nard et de la myrrhe. Lue foule de mortels, mille peut-être, ont eu autant de piété qu'Énée, autant de vaillance qu'Achille, d'audace qu'Hector; mais ces héros fameux ont du leur célébrité à la générosité, àia nnniifìcence de leurs descendants envers les poètes. Auguste ne fut point aussi libéral ni aussi clément que nous le montre Virgile. Le génie du poëte a fait oublier les injustes proscriptions. Nous ignorerions les crimes de Néron (cet ennemi de la terre et des cieux !), sa réputation de cruauté ne fût point venue jusqu'à nous s'il eût su se con- cilier l'amitié des écrivains. Homère chanta les victoires d'Agamemnon, et peignit les Troyens comme une nation lâche et sans énergie; il fit de Péné- lope une épouse fidèle malgré les séductions et les menaces des prétendants 1 Si l'on interrogeait la véridique histoire, on verrait peut-être la Grèce hu- miliée, Troie victorieuse, et Pénélope sujette à mille faiblesses! Quelle opi- nion ne se fait-on pas de la chaste Élise, que l'on s'imagine avoir été livrée aux excès du plaisir; elle subit la vengeance de Maron, qu'elle repoussa ! Du reste, ajoute l'évangéliste, ne sois pas étonnée si j'insiste longtemps sur un pareil sujet. J'aime ceux qui cultivent les lettres, cela n'est point étonnant, puisque je fus écrivain moi-même. J'ai su mieux que tous les autres ac- ([uérir une gloire que ni le temps ni la mort ne peuvent m'enlever. Le Christ, dans sa justice, daigne me récompenser d'avoir chanté ses vertus. Que je plains les infortunés qui vivent à une époque où toutes les portes sont fermées! Vainement ils y frappent nuit et jour avec un visage pâle, blême, amaigri. Si Ion voit si peu de poètes et si peu d'auteurs, c'est que les animaux eux-mêmes abandonnent les lieux où ils ne trouvent ni abri ni pâture. » En disant ces mots, le saint vieillard est plein d'indignation ; le feu éclate dans ses yeux. Mais bientôt son front reprend sa sérénité, et il se tourne vers Astolphe en souriant avec douceur. Laissons le paladin avec l'évangé- liste. Je ne veux vivre dans ces hautes régions; je veux faire un saut de toute la distance qui est entre le ciel et la terre. Je retrouve la belle jeune fille que la jalousie a blessée de son dard. Je parle de Bradamante, qui, sans effort, vient de renverser successivement trois rois. Dans un château où elle s'est arrêtée le soir sur la route de Paris, elle a appris qu'.Vgramanl, mis (Ml fuite par Renaud, s'est retiré à Arles. Persuadée que Roger n'a ]niiiit (|uiitè 11' iiKiiiarquji?, elle part au lever de l'aurore, et prend la roule de la Pioverne, où Charles doit poursuivre ses ennemis. C'est pendant ce voyage qu'elle rencontre une jeune dame aussi belle que gracieuse, malgré les larmes dont son visage est inondé. La tendre Fleur-de-Lis revit'ut du CHANT XXXV. 409 pont fatal où le barbare Rodomont a vaincu Brandimart; elle est à la re- elierche d'un clievalier assez habile nageur, assez hardi pour lutter sur terre et dans l'eau avec le païen. La triste amante de Roger fait un accueil bienveillant à cette autre amante inconsolable, qu'elle interroge sur la cause (le sa douleur. Fleur-de-Lis, croyant parler à un chevalier dont elle obtien- flra assistance, lui raconte l'aventure du pont et de quelle manière le farou- che gardien de ce passage a triomphé de son amant, non par la supériorité du courage, mais grâce à son habitude de lutter sur cet étroit champ de bataille. « Si votre vaillance et votre force sont telles que votre aspect l'an- nonce, venez délivrer mon époux, dont l'infortune est pour moi la source d'une angoisse éternelle, ou du moins dites-moi où je puis trouver un che- valier assez redoutable et assez exercé au maniement des armes pour triom- pher d'un barbare qui fonde sa confiance sur ce fleuve et ce pont maudit, .^suivez les lois de la chevalerie en prêtant votre appui au plus fidèle des amants; il ne m'appartient pas de vous vanter ses autres vertus. Pour les ignorer il ne faudrait avoir ni des yeux ni des oreilles. » La guerrière, toujours disposé»» à tenter les entreprises difficiles et glo- rieuses, n'hésite point à braver ce nouveau danger. Et, d'ailleurs, livré»» au désespoir, elle se hasarderait encore, dût-elle perdre la vie. Persuadée que lîoger la trahit, elle maudit l'existence. « Jeune fille, i'é[)lique-t-elle, quoi ((iiil puisse arriver, j'arfronlerai les dangers de cette entreprise. Parmi toutes les raisons capables d'exciter mon zèle, il en est une qui me pousse au combat : c'est le désir de secourir un amant doué de cette vertu si rare parmi les hommes, la constance. J'avais cru, j'aurais juré (pie tous étaient par- jures! » Un soupir s'èchapi»e du fond de son (^œur. « Marchons! « ajoute- l-elle. Dès le jour suivant elles arrivent près du fleuve en face du pont dange- reux. A leur vue, la sentinelle fait résonner son cor; et, suivant sou usage, Rodomont parait couvert de ses armes. D'un ton menaçant il ordonne à la guerrière de laisser près du sépulcre son cheval et son armure. La fille d'Ai- mon, instruite par Fleur-de-Lis de la triste fin d'Isabelle, répond à l'arro- gant provocateur : « Pourquoi prétends-tu que les innocents expient le crime de la brutalité? Ton sang peut seul apaiser ta victime, que l'univers t'accuse d'avoir assassinée! Ton trépas lui sera plus agréable que toutes ces dé- pouilles des chevaliers vaincus par loi. Puisse la vengeance lui sembler d'au- tant pins douce que tu seras châtié par une femme comme elle, venue tout exprès pour t'immoler; mais, avant d'engager la lutte, réglons-eu, les conditions. Si je suis vaincue, je subirai le sort des autres prisonniers ; si la victoire me seconde (et je n'en peux douter), ton cheval et tes armes m'ap- jiai tiendront -.je les suspendrai au marbre de ce tombeau, dont je déta- cherai les autres liopliées. Tes captifs seront mis en liberté. — Cela me pa- i'ait juste, répond le .^arrasin; mais il ne dépendra pas de moi qu'on te rende sur-le-cbanip lotis les prisonniers : je les ai envoyés en AlVique. Si je vide les arçons (ce (pii ne m'est point onlinairei. je jure de ne pas apporlei- à la délivrance de c(»s chevaliers pin- de relai'd (pi'il ne lanl de l.'nips à ini 41(1 ROLAND FURIEUX. messager pour faire le voyage. Si tu es renversée (comiiie je le crois), je ne ferai pas inscrire Ion nom ni suspendre tes armes sur ce tombeau ; tes veux plus doux, tabelle chevelure, ton visage gracieux serontle prix de ma victoire, et je verrai ton courroux faire place à Tamour. Tu n'auras point à rougir de ta défaite, car on connaît ma force et ma valeur ! » La gnei-- rière sourit avec amertume en écoutant ces insolentes paroles. Sans faire d'autre réponse, elle regagne l'entrée du pont, pique son coursier, et se précipite armée de la lance d'or. Rodomont, non moins prornpl, vient à sa rencontre; le pont trendjle, le bruit de leurs pas retentit an loin. La lance d'or produit son effet ordinaire. Le païen, jusqu'alors invincible, est ren- versé la tète en bas. Bradamante faillit tomber, car le pont laisse à peine assez de place pour son coursier; mais le lils du Vent et de la Flamme, Rabican, était si agile et si adroit, qu'il parvint à franchir l'étroite voie : il se fût tenu sans broncher sur le tranchant d'une épée. Bientôt la lille d'Ai- mon, se rapprochant de son adversaire, lui dit d'un ton railleur : « Tu vois mailenant quel est le victorieux, et (pii de nous deux devait être vaincu ! i» Rodomont, confus et honteux de sa défaite, garde le silence. Pareil à un in- sensé.ou à nn idiot, il se relève triste et morne, fait quatre on si\ pas imi avant, oi lance contre le i-ocher son ~cas(pu\ son òcu, son armure ; puis, ayant ordonné à l'un de ses écuyers de faire l'endre la libei'té aux captifs, il s'éloigne seni et disparait. (In fut longtemps sans savoir ce (pi'il élail de- venu ; il passait pcnn- s'être retiré dans une gi-oMe sombre. Bradamante sus- pendit ses armes autour du mausolée, elle lit enlever toutes celles qui avaient appartenu aux chevaliers , dont il apprit, je ne saurais dire comment, le retour dans sa patrie. • Je reviens à Bradamante. Dès qu'elle eut fait placer une inscription pour éterniser le souvenir de sa victoire, elle demanda avec douceur ù Fleiir-de- Lis, dont le visage était baigné de larmes, le chemin qu'elle désirait pren- dre. « Je vais au camp des Sarrasins sous les murs d'Arles, répondit la jeune fille; peut-être y trouverai-je un navire pour me rendre en Afrique. Je ne m'arrêterai point tant que je n'aurai pas revu Brandimart ; je tenterai tout pour briser ses fers. Si Rodomont manque à sa promes.se, j'emploierai d'au- tres moyens; je ne négligerai rien pour réussir. — Nous ferons ensemble une partie du voyage, réplique Bradamante ; arrivées sous les murs d'Arles, lu pénétreras dans le camp d'Agramant et, à ma prière, tu iras trouver le guerrier qui remplit l'univers de sa gloire. Tu lui présenteras le coursier du Sarrasin, en lui répétant fidèlement ces mots : u Un chevalier prêt à te prouver en face de tout l'univers que tu as manqué de foi t'envoie ce cour- sier, tu t'en serviras le jour du combat auquel il te défie. » N'ajoute rien de plus. S'il désire savoir mou nom, réponds que tu l'ignores, m Lm douce Flcur-de-Lis reprend aussitôt : « Je serai toujours prèle à t'offrir le sacrifice de ma vie en échange du service que tu m'as rendu ! » Bradamante lui pré- sente la bride de Frontin et la remercie. Les deux belles jeunes filles suivent les bords du tlouve et s'avancent avec rapidité. Bientôt la cité d'Arles se montre à leur vue ; elles entendent les flots mugir sur la côte voisine. Bradamante s'arrête à l'enlièe des faubourgs, aux dernières maisons de la ville, pour laissera Fleur-de-Lis le temps de con- duire Frontin à Roger. La fidèle messagère traverse Tes barrières, franchit les portes et le pont. On l'a conduit à la demeure de Roger, qu'elle instruit aussitôt de sa mission en lui remettant Frontin; et, sans attendre sa ré- ponse, elle s'éloigne pour exécuter le dessein (ju'clle a formé. Roger, plein de surprise, ne peut imaginer de quelle part vient ce dèli précédé d'un in- solent discours et suivi d'un procédé généreux; il ne comprend pas (pTini homme se croie en droit de hii reprocher un inanipu' de loi : Ir nom de Bradamante est surtout loin de sa pensée; Rodomont serait seul ca])able d'uiu' telle hardiesse. « Mais, se dit Boger, il n'a pas de motif pour me trai- tei' ainsi! » Le roi de Sarse est le seul avec qui il ait une querelle à vider. Pendant ce temps, la fille d'Aimon donne du cor en signe de défi. Agramanl et tarsile apprennent qu'un (•hevali(M' est aux barrières et de- 4i2 P.OLA.xn FIRIEI \. mande à con)l)attre. Serpentin, qui se trouve là par hasard, oiîtienl dos deux rois la permission de s'armer pour aller punir le téméraire. Le peu- ple court en foule sur les remparts; les enfants et les vieillards sont impa- tients de savoir quel sera le vainqueur. Serpentin, couvert d'une riche cotte di' mailles, s'avance courageusement; mais la lance d'or le renver.se au pre- mier choc, et son cheval prend In fuite comme s'il eût eu des ailes. La guer- i-ière s'empresse de poursuivre le coursier ; et l'ayant ramené par la hride, elle dit au Sarrasin : « Voici ta monture ; recommande à ton maitre de m'envover un adversaire plus vaillant que toi. » Agraniant, entouré de ses courtisans, contemple la joute du haut de ses remparts; il s'étonne de la générosité d'un chevalier qui no retient pas captif son ennemi vaincu. Ser- pentin arrive, et, suivant l'ordre de Bradanianle, il prie le i;oi de choisir un autre champion. Grandonio de Volterne, le plus orgueilleu.v des cheva- liers d'Espagne, fait en sorte qu'on le désigne pour soutenir la lutte. Bien- tôt il sort en proférant mille fanfaronades. « ïa courtoisie, dit-il à Brada- mante, ne me touche pas; je prétends te ramener prisonnier à mon empe- l'cui', ou l'arracher la vie si mon hras frappe aussi fort que d'ordinaire. — La brutalité de tes discours, lui répond la guerrière, ne m'empêchera pas de te donner un avis. Retourne sous ta tente avant que je ne prenne la peine de te rompre les os. Que ton roi sache de ta bouche que je ne suis pas ici pour châtier les bravades d'adversaires de ton espéce; il me faut d'autres ennemis. » Cet insultant dédain excite la fureur de Grandonio. Sans pro- noncer une parole, il pousse son coursier. Bradamante presse Rabican et touche à peine le Sarrasin avec sa lance d'or, qu'elle le jette à la renverse les pieds en l'air. « Je te l'avais prédit, ajoute-t-elle, tu vois qu'il eût mieux valu aller remplir mon message que de tenter cette triste joute. Recom- mande bien à ton roi de m'opposer un chevalier de quelque valeur ; je ne peux user mes forces dans ces luttes contre des gens qui manquent de force et d'adresse. » La multitude rassemblée sur les remparts ne peut deviner quel est ce chevalier si re'doutable. Tour à tour les spectateurs nomment les ])lus biaves de l'armée chrétienne, ceux qui leur tirent trembler le froid de la fièvre : les uns pensent que c e.st Brandimart, les autres Re- naud. Tous auraient nommé Roland s'il n'eussent point connu sa funeste destinée. Ferragns, jaloux de soutenir la troisième joute, s'écrie : a Je no nie Halle pas de triompher, mais j'espère rendre plus excusable la défaite de ceux qui m'ont précédé. » A ces mots il se prépare au combat, choisit le pins rapide et le plus léger de ses cent destriers, et sort à la rencontre do la guerrière : « Je le prie, lui dit Bradamante en répondant à son salut, de me faire connaiti'e ton nom? » Ferragns satisfait à sa demande sans hési- ter : « Je suis cliarmée de me mesurer avec toi, ajoute la guerrière; mais j'espèio avoir nifaire i\ un autre. — Quel est-il? demande le Sarrasin. — Roger, rèpliquo-1-ollo d'une voix mal assurée, et les couleurs de la roso se monlront sui' m»ii visage; c'est sa renommée brillante qui m'inspira le désir de jouter nvoc lui : c'est le seul but de mon ai'rivée en ces lieux. » Vous sourie/ ponl-èlic on inl(Mprólaiit mal les jtaroles de Fimiocente jeune e II AN T XXXY. ^13 lille... « Eh;sayuiis d'abord nos forces, s écrie Ferragiis; si j'épiouve le sort de. ceux que tu as renversés, je promets de t'envoyer l'adversaire que tu demandes. » Cependant Bradamuale avilit tenu la visière de son casque levée. Le Cir- cassien admirait ses charmes et se disait : « C'est une des houris du Pro- phète ; je me sens déjà vaincu par les traits qui parlent de ses yeux. » Puis ils se précipitent l'un sur l'autre, et Ferragus est désarçonné comme les deux chevaliers qui l'avaient précédé. Bradamante lui rend son clieval : « Souviens-toi, lui dit-elle, de la promesse que tu m'as faite. » Ferragus, confus et humilié, se retire dans le canqj; trouvant Roger aux côtés du roi, il lui annonce le défi du guerrier inconini. Ignorant le nom de son adversaire, mais plein de confiance en la victoire, le jeune chevalier, trans- porté de joie, demande ses aimes ; il craint peu les atteintes de la lance invincible. Mais je me propose de remettre au chant suivant le récit des prouesses de Roger, son dé|)art de la ville et la tin de cette aventure. CHANT XXXV Diadaïuaiite ilésarcoiiiic, avec la lance eiichaiitée, Marphise, qu'elle croit sa riv.ile. — Les (Jeux aririces en viennent aux mains. — La fille d'Aimon se retire dans un bois avec son cher Roger; Marphise trouble leur enlretien, et apprend que Roger est son lière. ip iiissonl tous les chevaliers ne jamais ■^ iiianquei' aux règles de la courtoisie ! lanqu ^ C'est la vertu des nobles cœurs, la V nature et l'habitude même s'oppo- '^ sent à ce qu'ils oublient leur pre- mier caractère. Une âme vile mon- :: tre toujours sa bassesse; l'instinct la pousse à mal faire, et il lui serait difficile d'oublier ses honteux pen- chants. Les anciens chevaliers nous ont laissé de nombreux exemples de noblesse et de générosité. Pourquoi en cite-t-on si peu de nos jours? Nous sommes, hélas! trop souvent témoins d'actions déloyales. 0 géné- reux Hippolyte, puis-je rappeler ici les combats où vous prîtes les éfen- dauk siispoiidus (Lwb nos temples et les batailles qui vous livrèrent des Hottes chargées de richesses? Mais, à la honte de Venise, si juste et si sage, ses soldats mercenaires comniiient des excès dignes des Turcs, des Tartares ou des Maures! On vil des hordes impitoyables porter Fincendie dans nos villes et dans nos campagnes. Détestable vengeance exercée contre le héros tpii, sous l'aigle des Césars, faisait le siège de Padoue! Ces barbares ne se souvenaient |)as que plus d'une fois, géiH''reux et humain, vous empêchâtes la tlammede dévorer leurs cités, et (pie souvent vous fîtes éteindre l'incendie qui consumait des tenqiles ou des villages. Je ne veux point l'appeler les atro- cités de nos ennemis, mais je me plais à raconter une histoire qui attendri- rait les rocheis mêmes. Songez, seigneur, à cette journée où vous fites poursuivre par vos tioupes des guerriers qui, abandonnant leurs vaisseaux délabrés, se retirèrent dans une forteresse. Pareils aux héros troyens, à Hector, à Énée meuac^'anl la flamme à la main les navires des Grecs, je vii» CHANT WXVI. 415 Hercule et Alexandre, emportés par leur courage, lancer leurs coursiers en avant et péuétrer au milieu dos emiemis. L\in d'eux s'échappa, l'autre ne revint plus. 0 malheureux duc de Sora, quelle dut être ta douleur quand tu vis entrahier ton intrépide fils sur le tillac de ce vaisseau où hientôt roula sa tète! Connnent as-tu pu résister à cet att'reu\ spectacle? Barbare Esclavon, qui donc t'apprit les lois de la guerre? Le Scythe lui-même égorge-t-il les captifs sans résistance et désai'més? Eh quoi ! tu immoles le héros qui coin- Ijattit pour sa patrie! 0 soleil, cesse d'éclairer des jours plus funestes que ceux des Thyeste, des Tantale et des Atrée ! Monstres sanguinaires, vous tranchâtes la vie de celui qui n'eut point d'égal d'un pôle à l'autre, des rivages de l'Inde aux niei's d'Occident. Les anthropophages, le ci nel Polv- phéme am-aient été touchés de sa jeunesse et de sa beauté; vous fùt('> plus impitoyables (pic les Lestrigons et les Gyclopes. Non, Faiitique histoire ne nous offre poiiil un pareil trait de barbarie. Génércnx et braves, les guer- riers d'alors étaient hinnains après la victoire. Loin de fra|i|>er les ennenii> terrassés, Bradamante leur rendait leurs coursiers. Je vous ai dit qu'après avoir désarçonné Sei'penlin de J'Htoile, (îrandonio de \olterne et Ferragus, elle lenr peiinit de i-emonter sur leurs destriers : elle pria le Cireassien de poi'ter à Hoger son défi. Le héios accepte avec joie et se l'ait apporter ses armes. Pendaid (piil s'(>n couvre, le> clie\a- liers d'Agi'aniMnl cluMclnMit à deviner le nom de rc, cliam|tion invincible. Tous interrogeni FeniiLins. h Je vous al'lirnu', repond le l'oi de Circa>sie, (pie ce n'est ancnn de cen\ (pie vous pensez. Son visage ma l'ait croire (pie j'avais suus les yeux le jeune frère de Uenand ; mais, deitnis notre lutte, je suis persuadé ([ue Bichardet ne |)Ossè(le point cette force merveilleuse. Ce serait donc sa sœur, qui lui ressend)le beancoiip et |)asse pour égalei' en force et en adresse son fi'ère Benaiid, la lleiir des paladins français. Pour moi (qui sais à (pioi m'en tenir), je jure (jn'elle est plus redoutable i[ue son frère, et même (pie son cousin. » .V ces mots, lloger se trouble, son cieur 416 li ULANI) FUKIEUX. iVémit, et sur son visage se répand celte tendre couleur que iaurore fait briller dans les cieux. Brùlaut, consumé des feux de Faniour, il est glacé par une secrète crainte. La haine remplirait-elle le cœur de Bradamante? Dans le doute, il ne sait s'il doit allei- à sa rencontre ou rester sous sa tente. Marphise a entendu Ferragus. A son tour elle veut combattre : elle est couverte de ses armes, dont elle se sépare rarement, mémo jiendanl la nuit. En voyant Roger déjà revêtu de son haubert, elle pense (iu"elle doit se hâter de le prévenir pour ne point perdre Foccasion qui s'offre à elle. Ja- louse de cueillir la palme dont elle se croit maîtresse, Marphise saute sur son coursier et s'avance vers la fille d'Aimon, qui, tout éuiue, attend celui (pFelle se propose de retenir prisonnier. Elle songe au moyen d'affaiblir la la force de ses coups... Soudain parait Marphise : elle porte un phénix sur le cimier de son casque. Cet endjlème indique sa loi orgueilleuse en la su- périorité de son courage ; il rappelle peut-être aussi qu'elle a juré de res- ici- toujours \icrge. Bradamante la considère avec attention : elle ne re- connaît pas Roger et demande le nom de cet adversaire inconnu. Elle ap- prend qu'elle va combattre celle qui vit prés de son amant et qu'elle croit sa livale, cette ennemie qui lui inspira tant de haines ! Voici l'instant de mourir ou de se venger ! Aussitôt elle fait reculer son cheval et se préci- pite avec rage contre Marphise, qu'elle veut, non plus renverser, mais percer d'outre en outre. Sa mort mettra lin à tant de cruels soupçons. Marphise aussitôt est forcée de s'assurer de la qualité du teri-ain. Cet affront inaccoutumé la remplit de rage et lui ôte jusqu'à la raison. Elle se relève, tire son épée et brûle de se venger. Bradamante, non moins cour- roucée, lui crie : « Que fais tu, n'es-tu pas ma prisonnière? Si je me sui> montrée généreuse envers les autres, pour loi je serai implacable ; car je \('U\ [Hunr Ion orgueil cl l;i [lerlidiel » Marphise frémit comme le \enl qui se biise sur les idchcrs. Elle rugit sans pouvoir articuler une parole et me- CHANT \XX\I 417 iiace de la puiiiti' de son glaive les flancs ou la poitiine du cuur ses menaces même. A défaut du fer, les deux rivales se frappent avec leurs pieds et leurs j)oings. Roger saisit le bras tantôt de l'une et tantôt (le l'autre, et bientôt Maiphise tourne contre lui sa fureur. Habituée à tout braver, oubliant l'amitié qui la lie au héros, elle se jette sui- celui qui veut l'empèchei' d'assouvir sa colère. « Tu commets une action indigne d'un che- valier, lui dit-elle, pourquoi viens-tu te mêler de notre combat ? Mon bras l'en fera rejientii'; il vous vaincra tous les deux. « En vain Roger s'efforce de l'apaiseï' par de douces paroles, il renonce à la calmer. Puis, rouge >\c colère, il est forcé de njettre l'épée à la main. Jamais Rome ni Athènes n'offrirent à l'univeis un spectacle plus agréable que ne le fut poni- la fille d'Ainuni la vue dece combat; cllt' repi-end son épée et se tient à l'écart \)ouv jouir des coups (pii se préparent. En Roger elle croit voir le dieu de l.i guerre ; Marphise est à ses yeu.x une furie échappée des enfers. Cepend.uil Roger n'ose déployer toute sa vigueur; car il redoute la force même de cette épée, qui brise tous les cliaiines et les talismans. Il craint donc de frap|)t'r Mm pliist.' de la point(> ou du trnncliant du fer. .Mais, aprés do longs 420 ROLÂ.Xri FURIEUX. inénageiueiils, il perd eiiiin |)aliencc. Au moment où il lève son bouclier pour parer uu des plus loirihles coups de la guerrière, l'épée tondje sur laigle avec une si grande force que le bras du héros est tout engourdi. Pour résister à un tel choc, il l'aut avoir les armes d'Hectoi'. Sans elles le glaive meurtrier, docile au vœu ciiiel de Marphise, eût fendu la tète de Roger. En se sentant blossé, le jeune héros (lublie toute pitié; ses yeux lancent des tlammes, et il porte à la gueriiére un couj) formidable. Malheur à loi, belle Marphise, si tu te trouves sui' le passage du fer. Mais, sans ((ue je puisse diie comment cela se fit, le glaive jténètre dans l'un lies cyprès, à plus d'un palme de j)rofondeur. Soudain la terre tremble, et du tombeau qui s'élève au milieu du bois sort une voix forte et retentis- sante : « Arrêtez, cessez uu combat horrible 1 II serait affreux qu'un frère luât sa sœur, ou qu'une sœui- arrachât la vie à son frère. Roger, Marphise, objets trop chers, croyez-en ma tendresse ! Feulants d'un même père, vous reçûtes le jour ejisemble. Les frères de Galacielle, après avoir massacir son époux, Roger II, exposèrent cette veuve infortunée dans une Irèle barque, sur les flots, sans songer aux tendres rejetons qu'elle portait dans son sein. La Fortune, qui déjà vous léservait aux })lus hautes destinées, trompa leur aKeiile, et sa nacelli' éclnMia sur un roc sauvage, au-de.ssus doSyrtcs; ce fui là (juc Galacielle expira eu vous dounani le j..ui'. L'Kter nel ou votre destinée me rendirent témoin de cet événemenl. Je d(.nnai la M'piillure à votre mère; et, vous enveloi)p;ml tous les deux dans ma robe. ,|.' \.H.s porlai sur le muni de Carène, .le fis sorlir une lionne des antres -lolalorèl. Pour vous, oubliant sa férocité, elle délaissa ses petits. Peii- •laiit deux fois dix mois vous suçâtes le lait de ses mamelles. Un jour ijue je m étais éloigné de notre habitation, une horde d'Arabes survint el s'em- para de loi, Marphise (peut-éfre t'en souvienl-il encore!). Roger, plus fort et plus agile, l,>ur échappa. Accablé .le douleur, je redoublai de vigilance pour sauver 1 enfanl (pii uie restait. Tu sais, Ò Roger, si les soins d'Allant CHANT XXXVI. 4-21 le manquèrent jamais durant sa vie! Cependant la science des astres m'avait permis de prévoir que tu périrais par trahison sous les coups des Chré- tiens. Pour le dérober à ce funeste sort, je mis toute mon application à te tenir éloigné du pays des Francs. Désespéré du peu de succès de -mes efforts, je tombai malade et mourus de douleur. Mais, avant d'expirer, mon art m'avait permis de prévoir que tu viendrais en ces lieux lutter contre Marphise, et je résolus de m'y faire construire une tombe par les esprits infernaux; je rassemblai ces énormes rochers, et, m'adressent à Caron : « Il faut, m'écriai-je, que mes mânes restent dans ce sépulcre jus- qu'à l'heure du combat de Roger avec sa sœur. » Depuis longtemps je vous attends sous ces ombrages. Écarte donc tes soupçons contre celui que tu aimes, ô Bradamante ! Pour moi, je dois fuir le séjour de la lumière et des- cendre dans le somiere empire. » La voix cesse de se faire entendre. Mar- phise, Roger et la fille d'Aimon restent confondus d'étonnement. Transpor- tés de joie, Roger et Marphise se jettent dans les bras l'un de l'autre. Rradamante voit sans trouble leur ivresse. Le frère et la sœur se plaisent à se rappeler ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont fait pendant leur enfance, et les lieux témoins de leurs plaisirs. C'est ainsi qu'ils reconnaissent la vérité des pa- roles de renchanteur. Rojjer ne veut pas cacher à Marphise son amour pour Bradamante; il lui raconte tout ce qu'il lui doit: et bientôt, dans le cœur dos jeunes filles qui l'écoutent, l'amitié succède à la colère; une douce étreinte signale leur réconciliation. Maiphise désire connaître la patrie, le rang de son père, la manière dont il est mort et le nom de son meurtrier. Qu'est devenu le barbare qui exposa leur mère à la fureur des flots? Ces récits sont aisément sortis de sa mémoire, car elle était encore an bei'ceau. Hoger lui apincnd (|u'ils sont d'origine troveune. ^ '^i\ Hector l'ut un de lenis aïenx ; Asivanax échappa aux mains d'Ulynse, un autre enfant resta capi if à sa piaci'. Après avoir ei'ré longtemps sur les mois, il aboi'da en Sicile et régna sui' Messine. Ses fils, partis du célèbre i'29 ROLAND FURIEUX. [Miare, allc-rcMil conquérir la Calabre et s'établirent, après une longue suite (le siècles, dans la ville de Mars. Plus d'un empereur de leur race, depuis Constance et Constantin jusqu'au grand Cbarles, fils de Pépin, gouvernèrent Rome et d'autres pays. Parmi eux on distingue Roger, premier du nom ; Jambaron, Reuves, Raimbaut et Roger II, qui lut, ainsi qu'Atlant vous l'a dil , l'époux de notre mère. L'bistoire immortalise les exploits de nos aïeux, >. Roger lui apprend encore que le roi Agolant était venu en France avec Almont, Trojan et sa fdle Galacielle, dont la force et la valeur s'étaient signalés contre les paladins français. Cédant à la passion que lui inspira Ro- o(M', la jeune princesse reçut le l)aptème et épousa son amant. Mais, brû- lant pour sa belle-sœur d'une flamme incestueuse, le perfide Beltrame trahit son père, ses frères et sa patrie, dans l'espoir de posséder Galacielle. 11 livra Risa aux ennemis et ses parents à la merci du vainqueur. Roger termine par l'horrible récit des cruautés impitoyables d'Agolant et de ses barbares fils, qui, non contents du meurtre de son époux, condamnèrent l'infortunée Galacielle à être exposée sur une barque sans gouvernail, pendant l'hiver, aux fureurs d'une mer orageuse. Marphise écoute son frère avec attention ; elle se réjouit d'être issue d'une race si glorieuse. Elle sait que les héros de Montgraine et de Cler- inont, fameux depuis tant de lustres, ont la même origine. Mais lorsqu'elle entend Roger raconter de quelle manière le père, l'aïeul et l'oncle d'Agra- mant ont mis à mort le malheureux Roger et menacé les jours de Gala- cielle, elle l'interrompt : « Ah, mon frère! lui dit-elle, commentas-tu laissé tant de forfails sans vengeance! Si d'autres bras que le tien ont im- molé Trojan et Almont, ne devais-tu pas faire retomber ta colère sur leurs fils! Eh quoi ! Roger souffre qu'Agramant respire! Au lien de lui donner ia mort, il reste à son service, et réside à sa cour! 0 honte ineffaçable! j'en atte.'^te le Dieu vivant (ce Christ que je désire adorer et qui était le Dieu de mon père), je ne me dépouillerai point de mon armure tant que je n'au- rai pas vengé Roger et Galacielle! Je gémis, je gémirai sans cesse de te voir tirer pour le service d'Agrainant ou des Africains ce glaive qui de- vrait se baigner dans leur sang. » A ce discours, Rradamante laisse éclater sa joie ; elle prie Roger d'écouter les conseils de Marphise, et l'engage à venir trouver le vaillant Empereur qui honore la mémoire du père de Ro- gei', conserve le souvenir de ses exploits et le regarde comme le plus brave des guerriers. Mais le jeune héros répond avec franchise : « Je de- vais connnencer par faire ce que vous venez de me dire ; je me suis trojt engagé faute d'avoir été instruit à temps. Agramant m'a donné l'ordre de la chevalerie, et je ne puis l'immoler sans trahir la fui jurée et me rendre coupable de félonie ; je te promets, ò ma sceui', comme je l'ai naguère juré à Bradiunante, de nie retirer dès que je pourrai le faire sans manquer aux lois de rhonneur. Je l'eusse déjà fait peut-être sans les blessures que j'ai reçues dans ma lutte contre Mandricard. Marphise, qui n'a point quitté le chevet de mon lit, me rendra un bon témoignage. « Les deux guerrières se iniieiil à examiner les diveis moyens qui jtouvaieut lui permettre de rompre CHANT \XXVI hSLl^ avec Agramaiit. Enfin il fut décidé que Roger rejoindrait le camp des Maures pour y attendre l'occasion propice. « Laisse-le s'éloigner, dit Mar- pliise à la fdle d'Aimon ; je te promets de faire en sorte qu'avant peu de jours Agramant donne à Roger sujet de se retirer honorablement. » Elle n'en dit pas davantage, et, déjà tournant bride, le jeune héros prend congé des deu.\ guerrières. Tout à coup des plaintes et des gémissements s'élèvent de la foièt voisine; on dirait une voix de femme éplorée. Mais je vous de- mande la permission de marrèter ici ; je vous raconterai dans le chant sui- vant des cliûses |)lns iiiléressantes encore. CHANT XXXVII Ro-'er et le^ ordonne de placer sur les charmes secrets. LIanie recoimaît aussi, à sa voix et à ses armes, la guerrière qui désarçonna ses compagnons. Elle lui raconte «pie, dans un châteati du voisinage, des barbares ont coupé leurs vê- tements après les avoii- accablées d'outrages : elle ne sait ce (|ue sont de- venus le bouclier d'or ni les trois rois qui l'ont suivie de si loin. Elle ignore s'ils sont morts ou prisoiniiers; elle c>[ partie à pied et dans ce tiistc état pour aller demander justice et vengeance à Charlemagne. Ce récit et la vue d'un tel spectacle excitent l'indignation du paladin et des deux guerrières, qui sont aussi généreuses t|ue braves. Sans attendre même que la dame islandaise implore leur appui, ils n'aspirent qu'à s(> rendre à ce château. Ils se dépouillent de leurs cottes de mailles pour les offrir aux trois dames ; Bradamante prend Ulanie en cioiqie, Marphise et Roger rendent le même s sujets le redoutent comme la mort même. Géant monstrueux, il est mé- chant et doué d'une force telle que cent hommes ne pourraient lui résister. Il agit avec plus de cruauté envers les dames étrangères. Si votre honneui' vous est cher, si vous tenez à celui de vos compagnes, gardez-vous daller plus avant et prenez une autre route; vous rencontreriez le château où cet infâme a établi pour les dames et pour les chevaliers la plus honteuse des lois. Marganor le Félon (tel est le nom du barbare) surpasse en cruauté et en perfidie Néron et les tyrans les plus fameux. Avide du sang humain, il s'abreuve de celui des femmes avec plus de plaisir que le loup ne boit le sang de l'agneau. Il chasse avec ignominie celles (ju'im funeste hasard con- duit dans sa demeure. » Roger et les guerrières se montrent curieux de connaître le motif de la haine de ce tyran, ils prient cette femme de compléter son histoire; elle pdui'suit ainsi : « .Marganor est né cruel, inhumain et barbare; mais il sut pendant longtemps cacher tous ses vices. Ses deux fils n'avaient rien de sa férocité; nobles et bienveillants, ils accueillaient les étrangers et faisaient inénic respecter, dans toute la contrée, les usages de la coin'loisie et de la politesse. Leur père, malgré son avarice, sp montrait prodigue envers eux. Les élrangers, comblés de marques d'une hospitaUté généreuse, ne séloi- gnaieiil point sans gaidor des deux frères un souvenir reconnaissant ; ils se nonini.iient Cilandre et Tanacre. Leur courage, leurs vertus les avaient déjà rendus dignes d'être armés chevaliers. Ils n'auraieni mérité que des louanges s'ils n'eMs.sent été soumis aux fureurs de l'amom-. Cette passion fatale lem- fil commeltre des ninies, et leur lépulalion ne (aida pas à élre CHANT XXXVII 4'29 lli'liic. Ûii chevalier grec vint un jour à la cour de Margaiior avec une dame pleine de grâce et de beauté. Gilandre en devint si éperdunient épris que la possession de cette femme lui semblait préférable à la vie. Le trépas était moins horrible que la pensée de renoncer à sa vue. Ses prièi'es ayant été repoussées, il eut recours à la violence. Couvert de son annure, il se place en embuscade à quelque distance du château sur le passage du Grec et de sa compagne. Emporté par son amour et sans penser aux suites de son agression, il porte un coup de lance au chevalier et se tlatte d'obtenir aisé- ment la victoire et sa belle. Mais le Grec, plus exercé, brise sa (;uirasse comme un vene fragile, et l'on rapporte à Marganor le corps inanimé de son lîls. Le roi pousse de longs gémissements et fait renfermer le cadavre dans le tomli^au de ses aïeux. Ce malheur ne ehaiige rien à l'accueil (jue l'on fait aux ètraiigei-s des deux sexes, car Tanacre est aussi affable que son frère. La même année, un baron arrive d'un jiays lointain avec sa femme, dont la grâce, les attraits et l'admirable sagesse étaient dignes de la baule \aleur de son époux. Ce chevalier, issu de la plus noble race, eût pu lutter avec les jìIus vaillants héros ; il chérissait avec une grande tendresse sa dame, nonnnée Di-usille. Tauacre ressent pour l'amante d'Olindre de Longueville (l'étranger s'appelait ainsi) une passion non jnoins vive que celle qui avait causé la triste fin de son frère. Il résolut d'assouvii- sa passion, même en violant les lois de l'hospitalilé. Mais, moins imprudent que son frère, il se promet d'eidever la dame sans s'exposer aux coups du baron. Ainsi, les vices de son père semblaient éteindre dans son cœur toute lueur de vertu. Pen- dant la nuit qui précéda le départ de ses liòtes, il plaça vingt hommes armés dans une grotte creusée sous la route qui conduisait au château. Oliudre, entouré de toutes parts, opposa vainement une longue ré- sistance; il j)erdità la fois sa mai- liesse et la vie. Tanacre saisit la .jeune épouse malgré ses cris et son désespoir : elle demandai! la mort et parvint à se jeter au fond d'un précipice. Blessée à la tête et nnitilée, elle conserva nu resi e de vie. Tanacre la fil i-apporter au chàleau sur un brancard, ordonna qu'on eùl soin d'elle ; puis, quand ap[)rocba le moment de sa gué- risoii, il résolut (l'offrir le titre d'épouse à une fenune si chaste et >i belle. Wmv obtenir sou con- sentement il s'efforça de lui faire oiddier ses outrages par ses aveux et son re|)entir; mais il ne put y réussir. Son amour et sa tendresse allumaiml encore la haine de Drusille et raffermissaient dans sa funeste résolution ; Ì5U ROLAND FURIEUX. mais elle cuiiipiil (|ii elle devait employer la ruse pour cacher ses pièges et arriver à son but, qui était la perte de Tanacre. Elle feignit d'oublier son premier amour et d'écouter les vœux de l'assassin de son époux. Son visage était calme, mais au fond de son cœur grondait la vengeance; elle formait et rejetait mille projets divers. Enfin elle résolut d'immoler Tanacre en sa- crifiant sa propre vie. Trépas fortuné pour celle qui mourra en vengeant Olindre ! Elle affecte une grande joie de l'union projetée. Loin de laisser voir sa répugnance, elle met plus de coquetterie dans sa parure et semble avoir chassé Olindre de son souvenir. Cependant elle manifeste le désir que la cérémonie des noces ait lieu suivant les usages de son pays. Tel est le prétexte dont elle se sert pour réussir. Elle exige que l'on observe la cou- tume qu'elle décrit ainsi : " La veuve qui se remarie, dit-elle, doit apaiser les mânes de son premier époux en faisant célébrer des sacrifices dans le temple où repose sa dépouille mortelle. A la fin de la cérémonie, elle reçoit f anneau des mains de son nouveau maître. Le prêtre bénit le vin, prononce les prières et présente une coupe pleine à la fiancée, qui doit la goûter d'a- bord et la porter à ses lèvres, v» Tanacre n'attache pas d'importance à telle ou telle cérémonie: « J'y consens, rèplique-t-il, ])ouivu que rien ne retarde le jour fortuné. )) Il est loin de se douter que Drusille, tout entière à sa vengeance, ne songe qu'aux moyens de l'accomplir. « Drusille a pour compagne une vieille femme dont elle ne s'est jamais séparée depuis son enfance; elle l'appelle et lui dit en secret : « Prépare- moi une forte dose de ce poison subtil que tu sais composer. J'espère arra- cher la vie au traître fils de Margaiiur, j'ai pris des mesures pour assurer notre fuite, ainsi que je te l'expliquerai plus tard. )) La vieille obéit, prépare le poison, et l'apporte à sa maîtresse. La belle Drusille mèle ce breuvage mortel avec du vin de Crète, et le garde jusqu'au jour des noces, qui n'est pas éloigné. Brillante de pierreries et couverte d'habits magnifiques, elle ar- rive dans le temple. Le cercueil du malheureux Olindre est placé sur deux colonnes: on entonne foffice des morts en présence d'une foule nombreuse. Marganor,près de son fils, y assiste d'un air joyeux au milieu de toute sa cour. \ la fin de la cérènionie funèbre, le prêtre bénit le vin empoisonné et le verse dans une coupe d'or. Drusille boit une partie de la hqueur et la présente en- suite d'un visage serein à Tanacre, qui la vide aussitôt. Puis il rend la coupe au })rètre et offre sa main à Drusille; mais la jeune femme le repousse avec violence. Le visage et les yeux eiiflammès de fureur, elle lui dit d'une voix terrible: « Eloigne-toi, misérable instrument de mes maux et de mes dou- leurs! M'as-lu donc crue capable de t'accorder de la joie et des plaisirs? Tu vas mourir, le poison circule dans les veines. C'est un cliàtiiiient trop • litux poni' un scélérat tel que toi I 11 n fst }tas de sujiplices assez cruels pour punir !un forfait. Mon seul regret est de ne point jouir de ton trépas! Puisse Ohndie me pardonner si tu ne souffres pas autant que je l'eusse désiré, j'ai fait ce que j'ai pu ! Du moins, au milieu des enfers où nous serons précipités tous les deux, je goûterai le spectacle de tes douleurs! » Alors, élevant vers le ciel î^es regards déjà troublés par la mort : u Déçois, ò mon cherOlindre, CHANT XX.WII. 451 Ja victime que ton épouse te sacrifie! Obtiens de rÉleriiel qu'il m'accueille avec toi dans son sein ; s'il te demande ce que j'ai l'ait pour mériter sa grâce, lu répondras que je viens d'immoler un monstre abominable, impie, et que c'est une œuvre pie que de purger la terre d'infâmes scélérats ! ■ « Elle expire a ces mots. Sur son front pâle on voit encore briller la joie de la vengeance. Je ne sais si le trépas de Tanacre précéda celui de Dru- sille; il faut le croire, car il avait avalé une plus grande ({uantité de poison. Marganor reçoit dans ses bras son tils cbancelant. En le voyant expirer, il est près de mourir lui-même. Piivé de ses deux fils, deux femmes sont les auteurs de son désastre ! L'une a causé la fin de diandre, l'auti'e vient d'em- poisonner Tanacre! L'amour paternel, la pitié, la rage, le désespoir rem- plissent son cœur d'une fureur vengeresse. Il frémit comme la mer que soulève la tempête et s'élance vers Drusille, dont le corps inanimé subit ses outrages sans assouvir son terrible courroux. Pareil au serpent qui mord en vain le fer de la lance dont il est frappé, semblable au dogue (jui broie entre ses dents la pierre qu'on lui jette, de même Marganor, plus irrité que tous les dogues et que tous les reptiles, s'acbarne contre un cadavi'e insen- sible; il le déchire sans que rien puisse calmer ses horribles transports. Alors il se jette l'épée à la main sui' les femmes qui remplissent le temple; elles tombent sans défense comme l'iierbe sous la faux. Trente sont égor- gées, et il en blesse plus de cent. Ses sujets, habitués à trembler devant lui. n'osent s'opposera sa furie. Les fennnes et le peuple fuient et se dispei-senl. « Enfin ses serviteurs les plus dévoués parvieiment à calmer sa fureur, et, quittant la ville épouvantée, ils l'entiainent dans -^ou château élevé sur le haut d'nnrochei'. Sa rage contre luius durait encore, mais les prières di- ses amis et les gémissements d'un peuple entier le décidèrent à épargner nos vies; il nous condannia à l'exil et nous chassa sans pitié. Nous sommes reléguées en ces lieux. Malheur à celle ipii violei'ait sa défense! Nous de- vons vivre loin de nos époux et de nos fils; ceux qui cherchent à nous re- voir (lui vent agir avec mystère. IMusieuis ont péri victimes de leni' ini|iru- 452 ROLAND FURIEUX. dence, d'autres ont s^ubi des cliâtinieiits cruels. Ce tyran établit aussi dans son château la plus inique coutume dont il soit question dans l'histoire. Toute femme trouvée dans le pays (et cela ariive quelquefois) est battue de verges et chassée ignominieusement; ses vêtements sont coupés jusqu'à la ceinture de manière à laisser voir ce que la décence et la pudeui' ordonnent de cacher. Celles qui viennent accompagnées de chevaliers errants sont mises à mort, et l'implacable tyran les immole lui-même sur le tondjeau de son fds. Les chevaliers sont dépouillés de leuis armes, privés de leurs coursiers et jetés dans les prisons. Mille guerriers l'aident jour et nuit à exécuter cette odieuse loi. Cependant il rend la liberté à ceux qui jurent sur l'hostie de restei' à tout jamais les ennemis des femmes. Si vous tenez ;'i vos dames et à vos vies, gardez-vous donc d'approcher de la demeure d'un monstre qui unit la force à la cruauté. » Les guerrières, énuies de pitié, sentent naître en leur âme une telle in- dignatio)!, que, sans r;n)proche de la nuit, elles se fussent mises en route sur-le-chanqj pour punir Marganoi'. Elles s'arrêtent donc dans ce village; et, dès qu'au letour de l'aurore chaque étoile a fait place au soleil, elles prennent leurs armes et s'avancent vers le château, guidées par les Islan- daises. Au moment où ils se mettent en route, une sourde rumeur s'élève du fond du vallon. Bientôt ils aperçoivent vingt hommes armés de toutes [tièces, les uns à cheval, les autres à pied, qui enlrainent sur un destrier une femme chargée d'années; ils la traitent aussi durement qu'un ci'iminel destiné au dernier supplice. Les femmes expulsées du château reconnaissent à sa figure et à ses vêtements la vieille iemme qui, enlevée avec Drusille, lui a fourni un poison mortel. Inquiète et soupçomiant le projet de sa mai- li'esse, elle ne s'est point rendue au temple. A la faveur du tumulte causé par la cérémonie, elle est sortie de la ville pour chercher un asile. Des es- pions apprirent à Marganor qu'elle s'était retirée en Autriche; il employa tous les moyens pour la faire saisir afin de la pendre ou de la brûler. Les dons et les promesses séduisirent un baron avare, qui, au mépris des lois de l'hospitalité, lui livra cette infortunée. H l'envoya jusqu'à Constance, liée sur un cheval, hors d'état de pousser un cri et garrottée comme un ballot de marchandises. Les gens de Marganor la lui amènent pour qu'il satisfasse sa rage désordonnée. De même que le vaste fleuve qui prend sa source sur le mont Viso devient plus rapide et plus impétueux à mesure que, grossi des flots du Tésin, du Lambro, de l'Adda et d'autres rivières, il s'approche de la mei' : ainsi Roger et ses deux compagnes sentent redou- bler leur courroux. Le récit de ces nouvelles cruautés accroît sans cesse leur colère. Dridanls de haine, ils sont résolus à punir le tyran malgré le nombre de ses satellites. La mort serait un châtiment trop doux pour tant de crimes; ils veulent lui infliger un long et douloureux supplice. Ils songent d'abord à délivrer la vieille et à la sauver du trépas. Leurs fougueux cour- sieis, ipu' l'éperon excite, épargnent aux soldats de Marganor une bonne partie de la roule, bientôt atta(piês avec un courage et une audace sans pareilles, ces misérables fuient en jetant çà et là leurs glaives, leurs hou- CHANT XXXVII. 4do cliers et leiiis arniuies; ils abandonnent leur prisomiière. Dès qu'il se voit assailli par les chiens et les chasseurs, le loup cniel jette Tagneau qu'il porte et fuit à travers les halliers les plus touffus : de même les soldats épouvantés se dérobent aux coups d'ennemis invincibles. Tous se débar- rassent de leurs armes, et quelques-uns d'entie eux abandonnent leurs chevaux pour se cacher dans les grottes et les ravins. Roger et les deux guerrières peuvent alors donner des palefrois aux dames qui sont montées sur la croupe de leurs coursiers. Ils se mettent aussitôt en marche pour le château. La vieille femme les suit; ils veulent la rendre témoin de la ma- nière dont sera vengée Drusille : mais, craignant de nouveaux malheurs, elle se débat, pleure, crie et refuse de les accompagner. Roger la saisit et la place sur la croupe de Frontin, qui part au galop. Ils arrivent enfin au fond d'une vallée, près d'un bourg assez considé- l'able, mais dépourvu de murs et de fossés. Au milieu s'élève un rocher dont un château couronne la cime. C'est le séjour de 3Iarganor. Dés que les voyageurs sont entrés dans le bourg, les soldats ferment une barrière qu'ils viennent de fi-anchir, tandis que d'autres guerriers s'emparent de toutes les issues. Le tyran s'avance suivi d'une nombreuse troupe de fan- tassins et de cavaliers. D'un ton bref et insolent, il proclame la coutume qu'il entend imposer aux étrangers. Marphise, d'accord avec Roger, se charge d'attaquer le perfide. Elle pousse son cheval vers lui; et, dédaignant de se servir de la lance et de l'épée, elle le frappe avec son gantelet fermé au visage, et si rudement, qu'il chancelle tout étourdi. Bi'adainante et Roger chargent en méine lenqis. Le paladin perce de sa lance six hunnnes à la fois : l'un a les flancs traversés, celui-là le cou; l'un a la tète brisée, deux autres sont atteints à la [loitrinc; enfin le troisième i^sl blessé au niiliiMi des reins, ! 11"! et le fer le traverse de part en paît. La lance d'or renverse ou perce tous 28 454 ROLAND FURIEUX. ceux qu'elle touche, comme la foudre qui tombe en éclats. Tous se disper- sent; les uns cherchent un asile dans le bourg, les autres dans la forteresse, plusieurs se réfugient dans les éghses ou dans les maisons. La place est vide, il n'y reste plus que les morts. Marphise, ayant lié fortement les mains du tyran derrière son dos, 1 abandonne au caprice de la vieille. Les vainqueurs voulaient incendier et détruire le bourg ; cependant ils firent grâce aux habitants, qui se repen- taient de leur erreur, et renoncèrent avec joie aux lois impies de Marganoi'. .N'eussent-ils pas craint les menaces du paladin, ils auraient fait volontiers ce que leur inspirait la haine implacable qu'ils portaient au tyran. Ils lui obéissaient, cai' beaucoup de gens se soumettent à ceux quils détestent le plus. Retenus dans une nuituelle défiance les uns des autres, ils n'osaient se communiquer leurs vœux secrets : l'un périssait, l'autre allait en exil; celui- ci perdait ses biens, celui-là l'honneur. Tous se taisaient. Mais les plaintes (jui s'élèvent du fond des cœurs montent au ciel et allument la vengeance des saints et de l'Éternel. Plus la justice divine est lente à frapper, et plus ses coups sont terribles. Ivre de fureur et de haine, le peuple accable le tyran d'injures et d'outrages. Nouvel exemple de la vérité du proverbe : K Chacun se jette avec la cognée sur l'arbre abattu par le vent. » Que la chute et la fin de Marganor soient un avis salutaire pour les puissants. Grands et petits se réjouissent de son malheur. Ceux dont il a fait périr les femmes, les sœurs, les filles ou les mères, accourent pour le déchii'er. Ro- ger et les vaillantes guerrières l'arrachent avec peine des mains de la popu- lace irritée, pour lui infliger un supplice plus lent et plus cruel. Marganor, nu et chargé de forts liens, est livré à la vieille suivante de Drusille, qui lui porte une haine de femme. Elle met tout son corps en lambeaux à l'aide d'un poinçon aigu. L'ambassadrice d'Islande et ses compagnes, pleines du souvenir de leur injure, se précipitent sur lui avec un égal acharnement : elles l'accablent de pierres, le déchirent avec leurs ongles, enfoncent des aiguilles dans sa chair et vont jusqu'à le mordre. Vengeance trop faible en- core au gré de leurs désirs! Le torrent, gonflé parla pluie ou par les neiges qui fondent tout à coup, se précipite des montagnes en renvei'sant les ar- l)res, les maisons, les rochers; mais cnnii son onde devient moins forte et moins terrible, et bientôt une femme, un enfant {U'uvent le franchir : de^ même ce tyran farouche, dont le seul nom inspirait TetTroi, abattu et en- chaîné, perd toute sa force; les enfants osent lui an-acher la barbe et les cheveux. Le paladin et les dames gravissent le rocher et pénétrent sans ob- stacle dans la forteresse. Us s'emparent d'une partie des trésors de Marga- nor, et cèdent l'autre à Ulanie et à ses compagnes d'infortune. Là se trou- vent et le bouclier d'or et les trois rois qui, depuis leur défaite, suivaient sans armes et à pied leur ambassadrice. Je ne sais si ce fut un malheni' ou un bonheur pour Ulanie d'avoir des compagnons désarmés. S'ils eussent obteini la victoire, c'eût été pour elle un avantage ; mais leur défaite rendait sa perte certaine. Elle eût été immolée, ainsi que toutes les dames de sa suite, sur le lomlicau des deux princes. Mieux vaut sans doute préférer à la moit CHANT X.WVII. 435 11! désagréinenl de montrer, contraint par une indigne violence, ce que la pudeur veut qu'on cache avec soin aux regards. Marphise, Hoger et Bradaniante exigent des habitants le serment de lais- ser à leurs femmes une autorité sans bornes, et de leur abandonner toutes les prérogatives jusqu'alors réservées aux hommes. Ils promettent aussi de ne point accueillir de voyageur, chevalier ou fantassin, sans recevoir de lui le serment fait sur les saintes reliques d'être dévoué aux dames et hostile à leurs einu-mis. Ceux qui avaient des épouses ou qui devaient en choisir plus tard, jurèrent ({u'ils obéiraient aveuglément à leurs moindres désirs. Marphise leur annonça qu'elle reviendrait avant la fin de l'aimée, et les me- naça de saccager et de brûler leur bourg s'ils oubliaient leurs serments. On retira le corps de Drusille du cloaque impur où il avait été jeté, et on le dé- posa près de celui de son èiioux, dans un riche tombeau. La vieille femme ne cessa de percer de coups le dos de Marganor, tout en regrettant de ne pouvoir lui faire souffrir de plus cruels tourments. Sur les parois du temple où était inscrite cette loi cruelle et insensée, les guerrières suspendirent, en forme de trophées, les armes du tyran, et Mar- phise y fit graver la nouvelle loi qu'elle .venait de proclamer. Après avoir consacré à ces divers soins le temps nécessaire, les deux guerrières et Roger se séparèrent de l'ambassadrice d'Islande et de ses femmes, qui se faisaient préparer d'autres vêtements pour paraître à la cour de l'empereui' Charles. Marganor était resté sous la garde d'Ulanie. Afin de lui ôter désormais le pouvoir de s'échapper et d'outrager les dames, on le précipita du haut d'une tour. C'était le plus beau saut qu'il eût encore fait. Mais cessons de parler de ses étrangères; revenons aux illuslres voyageurs qui suivent la route d'Arles. Us marchent ce jour-là et le lendemain jusqu'à la troisième heure; ils voient alois que le chemin se partage en deux : l'un conduit au camp des Français, l'autre aboutit à la ville d'Ai'les; les amants sont obligés de se séparer : ils renouvellent leurs caresses et leurs adieux, Roger entre dans la ville, les deux dames rejoignent les lentes de Charlemagne, et moi je termine ce chant. i;ilANT XXXVIII Pour accomplir ^ou devoir, Roger rejoint i Arie, le camp d'AgramaiU, tandis que brada- mante et Marphise vont retrouver l'empereur. - Le fier Astolphe descend du Paradis et exécute son projet de conquérir l'Afrique. - Charles et le roi des Maures font choi.v de, deux guerriers pour terminer la sruerre. vuu.s qui inèlez à nios cliaiils une attention bienveillante, aimables dames, je lis sur vos gracieux vi- sages la peine que vous cause la séparation des deux amants ; vous preiifz part à la douleur de Bra- daniante, et toutes vous accusez Roger d'oublier les droits de l'a- mour. Je le blâmerais sans doute s'il eût abandonné son amante malgré elle, et s'il eût sacrifiée à lappât des richesses. L'or, l'ar- gent des Crésus et des Crassus ne doivent pas séduire un cœur vive- ment épris ; mais il s'agissait de l'honneur, et notre héros ne mé- rite que des éloges, au lieu d'en- courir le blâme et la honte. Bra- damaiile ne pouvait s'opposer à son départ sans prouver quelle avait pour lui peu de tendresse ou qu'elle manquait de jugement. L'amante digne de ce nom, celle que n'ont pas seulement effleurée les flèches de r.Vniunr, doit tenir à la vii de celui . ir>7. CHVM XXX Vili. 4Ô7 Tandis qu'il rejoignait, sous les murs d'Arles, les débris de l'armée d'Agramant, Bradamante et Marphise, qui, unies par des liens de parenté, avaient conçu l'une pour l'autre la plus tendre amitié, arrivèrent près de Charlemagne, qui concentrait toutes ses troupes dans l'espoir de terminer par une seule bataille ou par un assaut général, cette guerre si longue et si cruelle. La fdle d'Aimon fut reconnue et accueillie par des cris de joie. Les soldats se pressaient autour d'elle pour lui rendre honnnage ; elle se mon- trait affable et bienveillante à l'égard de tous. Informés de son retour, Renaud, Ricbard, liichardet et ses autres frères vinrent la féliciter et lui ex- primer leur joie. Quand on sut le nom de sa compagne, de cette Marphise, qui des extrémités de Tlnde jusqu'aux frontières de l'Espagne avait rem- porté tant de trophées, tous grands et petits, sortirent des tentes et se rangèrent en foule sur le passage des deux belles guerrières. A l'aspect de (^liarh^s, Marphise (pour la première fois, au dire de Tur|)ini tlécbit le genou. Le fils de Pépin lui parut seul digne (roblenir les hommages de celle qui avait vu de prés tant d'empereurs, cliréliens ou sarrasins. Il la recul avec distinction, vint à sa remontre cl la lit même asseoir prés de lui, au-dessus des princes et des seigneurs de sa cour. On fit retirer la foule; et, en présence de l'élite des chefs, des paladins et des nobles, .Mar- phise parla ainsi : « Très-haut, très -glorieux très - puissant empereui-, loi dont la justice cl la sagesse font révérer l'étendard de la Croix de- puis l'Inde jusqu'au dètioil tic Tii ynllie, cl des monts glacés de Scythie aux bords élhiopiens, je \ifii>-, allirè \k\v le bnni de la l'enommée, du fond 4^8 ROLAND FURIEUX. fies contrées les plus lointaines de l'univers. Cependant, j avouerai avec franchise qu'une secrète jalousie armait mon bras. Je ne voulais pas que l'empire du monde fût aux mains d'un prince dont la croyance était opposée à la mienne et je tirai ce glaive, qui s'est bai-né plus d'une fois dans le sang des Chrétiens. Peut-être serais-je encore ta plus cruelle eiuiemie sans la révélation soudaiue qui me range sous ta loi. Au moment où s'apprêtaient de nouvelles luttes, je sus ('plus tard je te dirai comment) que j'étais fille dn vaillant Roger de Risa, tué lâchement par son perfide frère. Ma mère, au comble de l'infortune et de la misère, me mit au monde sur un lointain rivage ; je fus élevée par un enchanteur, et ravie cà ses soins par des Arabes : j'avais à peine sept années. Us me vendirent à un roi de Perse que i'iniinolai en défendant mon honneur. Je m'emparai de sa couronne, après avoir exterminé tons ses parents et tous ses serviteurs. Je fus ainsi, à Page de dix-huit ans et de deux mois, maitresse de sept royaumes. C'est alors qu'importunée du bruit de ta gloire, je voulus en affaiblir l'éclat; j'ignore ce qui fût arrivé. Instruite du secret de ma naissance, je n'éprouve plus ni ce désir ni cette haine. Mon père, ton allié par le sang, fut un de tes meil- leurs soldats; je veux, ainsi que lui, te servir avec zèle et faire retomber ma colère sur Agramant et les siens, tous responsables à mes yeux de la mort des miens. » Elle ajouta qu elle voulait embrasser la foi chrétienne, immoler le roi d'Afrique, et retourner en Orient pour convertir son peuple ,'i la vraie religion. Le reste de sa vie serait employé à cond)attre et à subju- unev les nations soumises au culle de Mahomet et de Tervagant. Cimrlemagne, dont l'éloquence égalait le courage et la sagesse, loua la valeur de Roger et celle des héros de sa race. D'un ton bienveillant et sin- cère, il approuva les résolutions de Marphise, et déclara qu'il la traiterait, non-seulement comme sa parente, mais encore comme sa propre fille. A ces mots il se lève, la presse de nouveau dans ses bras et lui donne sur le front un li.iiser en signe d'adoption. Tous les paladins des maisons de Montgraine et de Clermont lui adressent des félicitations. Renaud, qui plus d'une fois avait été le témoin de ses exploits au siège d'Albraque, la comble de soins qu il serait trop long de décrire ici, de même qu'il est superfiu de parler des transports de joie de Griffon et de Sansonnet, ses compagnons dans Pile Cruelle. Ilichaidet, Maugis et Vivian retrouvent avec bonheur l'intrépide libératrice des fils de Reuves, que le perfide Mayençais avait vendus aux Espagnols. Charles ordonne lui-même, pour le jour suivant, les apprêts de la cérémonie de son baptême. De toutes parts on appelle les évêques et les plus habiles docteurs pour initier la néopliyte aux mystères de la foi. L'ar- chevêque Turpin , revêtu de ses habits pontificaux, verse sur le front de Marphise l'eau salutaire, et Charles la tient sur les fonts baptismaux. Mais il est temps de remplir la tête vide du brave Rolainl, en lui faisant avaler le coiilciiu de la fiole que le duc Aslolphe, nutiilè sui- le char d Elie, lui ap- porti' (lu haut des Cieux. Aslolphe, descendu de la lune, aboi'de sur la montagne la plus élevée de la terre; il lient le précieux nn''dicanunil. L'apôtre lui in(li(|ne une herbe CFIÂNT XXXVIII. 459 non moins merveilleuse et lui recommande d'en frotter les paupières du l'oi Sénapes. Le roi d'Ethiopie, reconnaissant de ce nouveau service, lui donnera une armée pour s'emparer de Biserte. Jean lui enseigne le moyen de former ces troupes inexpérimeiitées, et de franchir sans danger les vastes déserts de sable si funestes aux voyageurs. Après lui avoir donné toutes ses instructions, il l'engage à remonter sur le cheval ailé. Le paladin prend congé du saint et quitte ces régions bienheureuses. Il suit les bords du Nil, découvre la Xubie et rojoint Sénapes dans sa capitale. La joie du roi fut extrême quand il apprit le retour du vainqueur des Harpies; mais lors- que Astolphe eut soulevé le voile qui obscurcissait sa vue, il se jeta à ses pieds en l'adorant comme Dieu. Il mit à sa disposition cent mille hommes de plus qu'il ne demandait, et offi'it de les guider en personne. Son armée, entièrement formée de gens de pied, était abondamment pourvue de cha- meaux et d'éléphants ; elle remplissait une vaste plaine. Pendant la nuit qui précéda le départ de cette armée, Astolphe monta sur son coursier ailé et dirigea son vol au midi, du côté de la montagne où se trouve la ca- verne d'où le vent austral s'échappe pour souffler entre les deux Ourses. Averti par saint Jean, le duc anglais s'est muni d'une outre solide. Tan- dis que le lier autan, accablé de fatigue, l'epose dans son outre, As- tolphe s'approche doucement de l'ouverture de la caverne, et dis- pose son outre de telle sorte que li' lendemain le vent, s'élançanl im- pétueusement dans le i>iége, y reste captif. Satisfait de sa conquête, le paladin retourne en Nubie el [lail aussitôt avec son armée, que sui- vent de nombreux convois. Il mar- cile vers l'Atlas sans craindre les mers de sable et les vents du dé- sert. Quand il a franchi les monts et découvert la plaine cl le livage, il laiii^c ses meilleures troupes au pied d'un coteau, dont il gagne la cime de l'air d'un homme préoccupé de grands desseins. Tombant à genoux, il fait une prière; et, plein de confiance en la protection divine, il jette mie multitude de cail- loux. 0 miracle éclatant dû à la Foi! ces cailloux, en l'oulantle long des flancs de la montagne, se changent en jambes, eu cous, en tètes; ils arrivent à peine dans la plaine, et ou voit bondir, dii entend hemiir des coursiers de toutes couleui's. Les guerriers cachés dans le vallon s'avancent, et tous se trouvent bien montés et bien équipés, car ehaque cheval a selle et bride. Ainsi, quatre-vingt mille cent deux fantassins sont en inslauf changée eu autant de cavaliers. Astolphe parcourt T \tiit|ue, brnlanl et pillant tout sur 440 ROLAND FI RIEUX. son passage et réduisant les habitants en captivité, le l'oi Brancard, secondé par les rois de Fez et des Âlgazères, devait protéger les États d'Agramant ; il voulut arrêter le paladin. Un courrier, monté sur un léger navire, fut dépêché vers le roi d'Afrique afin de l'instruire de l'invasion des Nubiens. Cet envoyé fil route nuit et jour, et trouva, non loin des côtes de Provence, Farmée des Sarrasins bloquée dans Arles par Charleniagne, qui était campé à un mille de distance. Agramant sentit alors qu'il avait laissé ses sujets exposés à de grands pé- rils au moment où il croyait faire de vastes conquêtes. Les rois et les princes sarrasins sont réunis dans un conseil général. Après avoir interrogé plusieurs fois du l'egard !\larsile etSobrin, les plus âgés et les plus prudents des rois, le monarque parle ainsi : « Quelle que soit la honte du chef forcé de dire « Je n'y ai pas pensé, » j'invoquerai sans détour cette excuse de tout homme qui se voit dominé par l'invincible Destin. J'ai laissé FAfrique sans défense, mais il m'était impossible de supposer que les Nubiens, sépa- rés de nous par des déserts de sable mouvant, viendraient attaquer nos États avec une immense armée. Dieu seul peut prévoir l'avenir ! Cette na- tion ennemie a commencé le siège de Biserte, après avoir ravagé nos pro- vinces. Je vous demande aujourd'hui ce qu'il convient de faire. Faut-il re- culer ou poursuivre cette entreprise, dont le but est de saisir l'empereur Charles? Pouvons-nous garder nos couronnes et détruire celle du Franc? Si l'un de vous le pense, qu'il parle, je suiviai son avis. » A ces mots, Agramant regarde Marsile comme pour l'engager à prendre la parole. Le chef fléchit le genou, courbe la tête en signe de respect, se rassied sur son trône et s'exprime ainsi : « La renonmiée grossit, exagère tous les bruits, bons ou mauvais. Je n'accorde donc jamais aux premières nouvelles assez de confiance pour redoubler d'audace ou me laisser aller au désespoir. Je suis en garde contre les nouvelles heureuses; j'espère quand on m'annonce les choses les plus alarmantes, et je suppose qu'il existe de l'exagération dans tous les récits que mille bouches répètent. Irai-je dès lors croire ce qui est invraisemblable? Peut-on supposer qu'une formidable ar- mée ait traversé ces plaines de sable, tombeau des soldats de Cambvse, et cala pour envahir la belliqueuse AlVique? Sans doute quelques hordes d'Arabes descendus des montagnes auront commis des meurti'es isolés, en- levé des captifs et dévasté nos paisibles campagnes. Brancard, épouvanté, aura vu mille ennemis dans chacjiie bande de dix brigands; c'est une ma- nière de rendre excusable son inhabileté. Celte armée de Nubiens serait- elle tombée du ciel, aurait-elle été protégée dans sa marche par d'épais nuages? Soit; mais de tels ennemis ne sont pas à redouter pour un peuple intrépide. Honte à tes lieutenants, s'ils fuient devant des hordes épuisées et sans courage ! Quelques luivires, la vue de tes drapeaux .«suffiront pour disperser ceux ([ue ton éloigneiuiMit a rendus téméraires ; mais saisis Fin- slaiil propice à ta venoeance. Le conile, ipii seul pouvait le résister, a dis- imi m. .luMinici la t'orluue t'a conduit par la main; elle le tournera le dos si lu i!égii-vs lecueillir les ))alines de la vicioire. Dés lois. Imnle iM CHÂ-M .WXVIIl. 441 inalheur pour nous! » L'Espagnol s'efforce aussi de faire prévaloir l'avis de continuer la lutte avec l'invincible empereur. Mais Sobrin devine la pensée de Marsile, qui parle dans un but d'intérêt personnel, et non dans celui des alliés. Le roi de Garbe adresse ce discours au monarque africaiu : a Jadis je t'engageai à ne point rompre la pai.x, et plût au Ciel que j'eusse mal jugé les événements ! Pourquoi n'as-tu pas cru ton fidèle Sobrin au lieu d'écou- ter le superbe Rodomont, Martasin, Marbakiste ou Alzirde?Où sont tous ces braves qui devaient briser le trône de Charles comme un verre fragile? Rodomont disait que la lance et l'épée à la main il guidei'ait tes bataillons jusqu'à la voûte azurée ou jusqu'au fond des enfers! Maintenant, loin de ve- nir te défendre, il Iniifrnil dnn^ iiii biche repos. Moi, dont il sonpconnnit le courage, je suis à tes côtés, j'y resterai, quoique appesanti parles ans, et je combattrai tant que j'aurai un souffle de vie. Tous ces guerriers, si vains en paroles, ne peuvent te faire douter de mon zélé; nul d'entre eux n'oserait dire ([u'il a rendu plus ni même autant de services que moi. Je parle ainsi, pour que Ton n'attribue pas mon nouveau conseil à une indigne perfidie ; je cède àia voix de l'amitié, et je suis animé d'un dévouement sincère. Crois- moi, retourne sans délai dans le royaume de tes pères. Tu serais un insensé si tu songeais à faire des conquêtes :m inomenf on Ton t'enlève tes propres Ktats. Quel a été le sort de notre entreprise? Trente-deux rois, rangés sous tes drapeaux, quittèrent avec toi les plages africaines. \\\\ à peine ont sur- vécu, les antivs ont succombé ! Puisse le Dieu vivant épargner ces débris! Si tu continues la gnerie, il ne te restera bientôt plus le (|uart, le cinquième de (on armée el Ion peuple sera détruit I (In te signale comme un bienfait i42 ROLAM) FURIEUX. l'absence de Roland; c'est en effet re qui explique comment tes troupes ne sont pas encore anéanties! Si Roland eût été parmi nos ennemis, nous au- rions tous péri; mais ce retard n'empêchera pas notre destin de s'accom- plir. Le sire de Montauban n'est-il point aussi redoutable que Roland? iN'avons-nous pas à combattre tous ses frères, tous ses parents, et une mul- titude de chevaliers, leffroi de nos soldats? Ce n'est pas sans rej^ret que je me vois foicé de louer nos adversaires! Mais Brandimart, dont j'ai pu éprou- ver la force, est aussi vaillant que le comte. Avons-nous obtenu quelque avantage depuis le départ de Roland? Nos pertes, au contraire, semblent augmentées! Si nous avons beaucoup souffert, l'avenir peut nous apporter de plus grands maux encore. Mandricard n'est plus, Gradasse nous a quit- tés, Marphise nous abandonne au moment du péril! Le roi d'Alger lui- même, dont le bras remplacerait ceux de Gradasse et de Mandricard, se re- tire et nous prouve qu'il n'est pas aussi fidèle que vaillant. Pour comble de malheur, au milieu de tant de désastres, après la mort de miliers de sol- dats, quand nos provinces nous ont envoyé tous leurs guerriers, nous n'avons en réserve ni troupes ni vaisseaux, et nous voyons se ranger sous la ban- nière de Charles quatre chevaliers non moins terribles que Roland et Re- naud. Vous coimaissez Sansonnet, Guidon le Sauvage et les fds d'Olivier ! Ils sont plus à craindre que tous les auxiliaires envoyés à Charles par les pro- vinces d'Allemagne. L'arrivée de ces secours rend notre tiomphe plus dou- teux, et je prévois avec peine qu'à la première attaque notre armée sera mise en fuite. Si les Africains et les Espagnols ont cédé la victoire quand ils étaient huit contre un, que feront-ils lorsque les Allemands, les Italiens, les Anglais et les Écossais, unis aux Français, se trouveront six contre un seul ennemi ! L'issue d'une telle lutte est certaine. Ton armée sera détruite au moment où tu apprendras la perte de tes États. Une prompte retraite te met à même de condnir»' au secours de tes sujets des troupes arrachées à la mort. Je comprends qu'il ne serait ni juste ni honorable d abandonner Mar- sile ; mais ne peut-on traiter avec Charles? Si tu éprouves quelque honte à demander la paix, toi qui a subi les premiers outrages, il te reste un moyen d'en appeler aux armes et de rendre la lutte plus égale. Confie à l'un de tes chevaliers, à Roger, le .soin de terminer la querelle dans un combat contre un des paladins de Charles. Il peut, tu le sais, tenir tète à Roland et à Re- naud, tandis que dans une bataille générale il succomberait sous l'effort de ces adversaires réunis. Si tu te rends à cet avis, fais savoir à Charles que, pour épargner le sang et mettre fin à des massacres inutiles, tu proposes une lutte entre le plus brave de ses chevaliers et le plus vaillant des tiens. Ces deux champions seront chargés des destinées de la guerre; le vaincu rendra son roi tributaire du souveiain de son vainqueur. Charles acceptera avec joie un ai'rangement qui doit assurer la tranquilité de ses sujets. La force de Hoger, la justice de notre cause nu'. font croire qu'il triomphera, quand bien même le dieu Mars se présenterait pour le combattre, o Ce discours cl d'aulies niolifs, exposés parle sage Sobrin, font adopter son conseil. Iles hérauts sont envoyés vei's I ciiipcreni". C.o pi'incc, cpii se voit en- ClIAXT XXWIll 445 touré de l'élite des guerriers, accepte le défi et fait choix de Renaud comme le plus digne de remplacer Roland. Les deux armées, lasses d'une guerre si longue, accueillent cette nouvelle avec joie. Tous les esprits désirant la paix maudissent en secret les haines furieuses qui ont causé tant de querelles et fait couler tant de sang. Renaud, glorieux de la préférence dont il est l'oh- jet, se dispose au combat. 11 se flatte de triompher du vainqueur de Man- dricard. Quoique fier de l'hoimenr d'avoir été choisi, l'amant de Rradamante caclie au fond de son cœur une morleilc Iri.stti.'^se. Ce n'est point la crainte qui l'agite, car il ne reculerait pas devant Renaud et Roland réunis; mais il songe avec douleur que son adversaire est le frère de celle qu'il aime, de celle qui lui adresse chaque jour de nouveaux reproches, et qui lui retirera son amour quand elle verra cet (»(li('ii\ comhat! Pourra-t-il jamais apaiser sa haine? Tandis (pie le héros se voit avec donleur forcé de soutenir une lutte hmeste, Rradamante pleure et gémit ; elle meinlrit son sein, ai-rache ses cheveux, frappe ses joues, accuse le destin de cruanlé cl de jalousie, cl traite Rogei' de perfide. L'événement ne peut (pi'étre fnni'slc à liradamanle. Si Roger succombe, ô pensée tro|) alÎicnse! Si le (Ihrisl vent que la France soit punie et vaincue, non-seulement la jeune lille jjerd son IVèie, mais en- core, poiu' comble d(> misère, elle se voit séparée de iSogei'; car le blâme public, liiidignalion de Ses parents l'empéclieront de [lenserà nue alliance devenue impossible. Déplorable fin (le> ibniv rêves de ses nnils et des con- AU ROLAND FURIEUX. stanles pensées de ses tristes jours! Et comment rompre les liens qui rattachent à Roger? La magicienne Mélisse, fidèle pioteclrice de la guer- rière, est émue de ses plaintes et de ses sanglots. Elle se montre à ses yeux et lui promet d'interrompre le combat qui cause ses soupirs et son chagrin. Renaud et Roger ont terminé leurs jiréparalifs. Le choix des armes a été laissé au champion de Charles. Renaud a juré de ne pas monter d'autre che- val que Rayard ; il choisit le combat à pied. Ses ai-mes seront la cuirasse, la cotte de mailles, la hache et le poignard. Soit l'elfet du hasard, soit qu'in- struit par Maugis il se souvint de la manière dont Ralisarde l)risait une armure, il déclara que l'on ne se servirait pas d'épée. La hce Tut jiréparée dans une vaste plaine, nu pied des antiques murailles d'Arles. La vigilante Auroie sortait à peine des bras de Tithoa pour annoncer le jour et donner le signal de la lutte, que des hérauts partis des deux camps piéparèrent des pavillons aux extrémités de la lice. Deux autels furent élevés en lace de ces pavillons. Rientôt on vit pai'aitre les Africains. Agramant, cou- vert d'armes magnillques, marchait à la tète de ses troupes, environné de toute la pompe de l'Orient. Près de lui Roger s'avançait, monté sur un che- val bai dont la crinière était noire, et qui avait le front et les deux pieds marqués de blanc. Marsile avait voulu lui servir d'écuyer ; le fier monarque portait le casque fameux, immortalisé déjà par d'autres vers, et qui, mille années auparavant, avait appartenu au Troyeji Hector : Mandricard le perdit dans son terrible duel. Les autres pièces de cette aiimue, étincelante d'or et de pierreries, étaient portées par d'autres princes ou seigneurs de la cour. Charles, suivi de ses troupes rangées dans le même ordi'e, sort de ses re- li'anchements ; il est entouré de ses illusties pairs. Renaud està ses côtés. Il est armé ch' toutes pièces, excepté du casque fameux de Mambrin, qu'il a laissé aux mains dOgier le Danois. Les deux haches darmes sont portées, l'une par le duc Naymes, l'autre par Salomon, roi de Rietagne. Rientôt les deux armées sont en bataille en face l'une de l'autie; un vaste espace est laissé aux deux chanq»ious. Quiconque s'y hasarderait serait puni de mori. Roger a le choix des aiinures. Deux prêtres des deux religions s'avancent: l'un est acconq^agné de Charles et tient le saint Évangile, l'autre précède le roi d'Afrique et porte le Coran. L'empereur s'approche de l'autel du Christ, lève les mains au ciel et s'écrie : « Dieu puissant, qui voulus uu)urir poui" la rémission de nos fautes, et toi, Vierge bienheureuse dont les chastes flancs servirent d'asile au Rédempteur, recevez mes serments; j'engage ici ma foi que si mon chevalier succombe dans la lutte, moi et mes succes- seurs nous payei'ons au roi d'Afrique, ou à ses descendants, le tribut d'une sonnue d'or d'un poids égal à la charge de vingt mulets. A partir de ce mo- ment commencera une trêve, qui sei'a bientôt suivie d'une éternelle paix. Tond)ent sur moi vos terribles colères si je trahis mes serments! Puisse votie châtiment épargner mon peuple et n'atteindre (pu; moi et ceux de ma race! Que ma punition devienne un exemple îles peines l'éservèes au par- jure! )i 11 (lit en len.nil la main étendue sni' le livi(> et ses l'egai'ds levés vers CHANT XXXVTII. UÒ le ciel. Agraiiiaiit s'approche alors de l'autel que les Sarrasins ont préparé; il jure de retournei" en Afrique avec son armée, de payer un sem blable tribut à Charles si Roger est vaincu, et de faire la paix aux conditions énoncées par l'empereur. 11 atteste à haute voix Mahomet, et tient la main sur le Coran, que porte un i]e ses prêtres. Dès que les deux monarques ont prononcé leur serment, les champions s'avancent. Roger déclare que si le combat est interrompu par l'ordi-e de son roi, il désertera sa cause pour se raUier à celle de l'empereur. Renaud jure que, dans le cas où son prince mettrait obstacle à la iiii (h' la lutte, il se rangera du ("ôté d'Agramant. Ces cérémonies terminées, on fait retirer tout le monde de la lice. Rientôt le son éclatant des trompettes donne le signal aux intrépides enfants de Mars. Tous deux s'avancent d'un pas lent et mesuré ; ils s'approchent, ils se joignent, et l'on entend retentir au loin le bruit des armes. Ils se frappent avec acharnement à la tète, aux jambes, avec le tranchant, avec le manche de leurs haches; on ne |)eut décrire la rapidité et l'adresse incroyables de leurs coups. Roger, qui voit dans son adversaire le frère de son amante, semble se défendre, et on eût dit qu'il élait inférieur à Renaud. (Juelle n'est pas son incertitude ! Il ne veut pas perdre la vie, et ne peut se lésoudre à imniolei" Renaud. Mais il est temps, je pense, de susjiendre mon récit; je l'achèverai dans le chant suivant, et vous j)oiu'rez venir l'entendre s'il vous plaît de l'écouter. i;ha^t XXXIX A-iaiiiant luiupt le Uailó ([u'il a fail avec l'emiieiTur, et »oii année est tlélruile. — Ku- '^lantl reroil près de biseile son bon sens, que lui apiiorle le due. — Agrainant, ayant mis à la voile avec le reste de ses vaisseaux, e-'t attaqué j.ar le Inave I)\Klon. 011, jaiiiai:^ il iiL'xisla poiiiu j)lii> cruelle, douleur plus anière que celle de Roger! L'issue du combat ne peut qu'être funeste poui' luil Vaincu, il périra; s'il est vainqueur, comment supportera-t-il la haine de son amante? Si Renaud succombe, cette haine l'alale, plus affreuse que le trépas, sera désormais implaca- ble. .Malgré son estime pour Roger, le fds d'Aimon n'éprouve pas les mêmes craintes, et ne néglige au- cun moyen de blesser son adver- -^^ ^aire. Avec sa hache il porte des uAJ coups terribles, tantôt sur les bras, 0^^ laiitùl sur la tête de Roger, qui les l'sipiive eu se jetant de c(Mé. Ses atteintes sont rares et i)eu dange- leuses. Les Sarrasins ne tardent pas à s'apercevoir (pie le combat e>t inégal, et que Renaud presse sans relâche un ennemi (jui se défend mal. Agramant pàht, et accuî>e, eu secret, Sobrin de lui avoir inspiré une résolution fatale. C'est alors (pie Mélisse, versée dans tous les mystères de l'art des enclian- leurs, quitte sa ligure ordinaire et prend celle du roi d'Alger. On dirait la mine fière et ie le-ard baiilain de Rodomont; sa poitrine est couverte de la Iteaii écailleiise du dragon, elle a l'écu et le glaive du Sarrasin. Montée sur un démon qui a pris la forme dun cheval, elle s'avance vers Agramant et s'écrie d'un ton courroucé : « Pounpioi, seigneur, as-tu jugé convenable de donner à ce Franc si redouté un adversaiic jeune et sans ex|)érience. dans une occasion où il s'agit de riiomienr de l'Afrique et du sort de ton empire? Interromps ce combat, dont le résultat ne peni ipi'être déploralde pour toi. CHANT XXXIX. Ul Si tu crains de violer ton seniieiit et la convention établie, songe que Rodo- niont sera près de toi! Avec un tel cA\eÌ, chacun de tes soldats immolera cent ennemis. « Ces paroles inspirent au fils de Trojan une résolution sou- daine; sans calculer les suites de son action, il s'avance dans la lice, espérant que le secours du roi de Sarse lui donnera assez de force pour briser les traités. Un tel auxiliaire vaut mieux que mille autres guerriers. Toutes les lances sont en arrêt, et l'éperon presse Tardeur des coursiers. Mélisse dis- parait dès qu'elle voit la bataille engagée. Les deux champions cessent aussitôt le combat. Cette attaque est la vio- lation de la foi jurée; mais ils veulent savoir quel est le coupable, de Charle.s ou d'Agramaiit : ils se rapiicUciit le serment qu'ils ont l'ait de devenir les ennemis du parjure. Déjà les deux armées sont aux prises. Les uns atta- quent, les autres reculent; on distingue le brave du lâche. Des deux côtés, même rapidité dans les mouvements. Ceux-ci avancent, et ceux-là fuient. L'ardent lévrier qui voit passer la bête fugitive, tandis que le chasseur l'em- pêche de suivre la meute, s'agite, gi-ince des dents et se débat avec rage : telles sont Bradamante et Marphise, que leur respect pour les traités arrête encore. A la vue de l'armée d'Aiiramant rangée dans la plaine, elles pous- sent de brûlants soupirs. Dès que la bataille est engagée, elles se précipiteni au milieu des rangs africains. La lance de Marphise transperce le premier qu'elle rencontre, et sort de doux bi'asses derrière son dos. Puis, avec son épée, elle brise en un clin d'œil quatre armets, comme s'ils eussent été de verre. Bradamante se montre sa digne émule. Si la lance d'or ne tue pas, elle désaiTonne tous ceux qu'elle touche; elle n'innnole pas, mais elle l'cn- verse deux l'ois plus de guerriers. Les deux héroïnes ne se quittent point 448 HULÂM) IIJUIKI \. et sont léniuiiis de leurs exploits. Puis elles se séparent et sabaiuluuueiit à leur bouillante furie. Comment dire le nombre de ceux qui sont renversés par la lance d'orV Connnent pai'ler de toutes les tètes fendues ou coupées par le glaive de Marphise? Ainsi, quand l'haleine tiède des vents a rendu verdoyante la cime des Apennins, on voit deux torrents descendre vers la plaine, suivre une course différente en déiacinant les rochers et les arbres superbes; bientôt avec le limon ils roulent les moissons dévastées, tous deux semblent lutter de rage et de fureur : ainsi les guerrières font, l'une avec •sa lance, l'autre avec son épée, un horrible massacre des soldats de Marsile. Agramant retient avec peine ses bataillons effrayés. En vain il cherche, en vain il appelle Rodomont. N'est-ce pas le roi de Sarse qui lui conseilla d'ou- blier la foi solennellement jurée sur l'autel de Dieu ! Serait-ce une trahison? Il ne voit pas non plus à ses côtés le sage Sobi-in, (|ui, voulant rester étranger au pai'jure et à son terrible châtiment, s'est retiré dans la ville. Les mêmes sentiments ont déterminé Marsile à suivre l'exemple du roi de Garhe. Agramant ne peut résister aux vaillantes troupes de Charles, aux Italiens, aux Anglais, aux Allemands, parmi lesquels sont mêlés les paladins comme les pierres précieuses enchâssées dans l'oi'. Là se trouvent encore quelques chevaliers sans rivaux pour le courage, tels que Guidon, les intrépides fils d'Olivier et les guerrières dont il serait superflu de rappeler ici les exploits, et qui massacrèrent une imiombrable quantité de Sarrasins. Mais j'achève- rai plus tard ce récit; je franchirai les mers sans vaisseau pour parler du jeune Astol[)he, que les paladins français n'ont pu me faire oublier. J'ai dit toutes les grâces qu il avait reçues de l'apôtie, et la résistance qu'opposaient à ses efforts Brancard et le roi des Algazéres. Leurs troupes, rassemblées à la bâte, se conq)osaient d'enfants et de vieillards levés dans toutes les pro- vinces. L'entêtement d'Agramant à poursuivre son entieprise avait épuisé les populations. Peu s'en fallut que l'on n'armât les femmes, [lu reste, cette armée était nicai)ablc de faiie la guerre. Dès que les Nubiens pai'urent, les Maures prirent la fuite et se laissèrent chasser comme un troupeau de mou- tons. La plaine fut jonchée de morts. Quelques soldats s'enfermèrent dans Diserte avec leur général. Parmi les prisonniers se trouvait le brave Bucifar, {)erte plus sensible pour Brancard que la destruction de son armée. Diserte est une ville étendue qui a besoin d'être protégée par des foitifîcations. Bucifar était seul en état de diriger les liavaux. Le général cherche un moyen d'échanger le captif, et se rappelle alois que le paladin Dudon est depuis plusieurs mois en son p()nvt»ir. Dans son premier voyage, le roi de Sarse s'était enq)aré, non loin de Monaco, du biave lils d'Ogier le Danois. Brançai'd sait qu'Astol|)he, chef des Nid)iens. est ini paladin; il lui envoie des messagers jjour lui pi'oposer un échange (piil doit désirer vivement. Le duc accepte avec joie, cl Dudon s'efl'oice de prouver sa recomiaissance à son libéi'aleur en aidant au succès de ses entreprises. Astolplie dispose d'une aimée assez nombreuse pour sonmetti'c sept contrées aussi vastes que l'Alrique, .laloux de i'enq)lir la missittn que lui donna saint Jean de soustraiie la Provence et les côtes au joug des Sarrasins, il choisit lesmeil- CHANT XXXIX. 449 leurs et les plus vigoureux de ses soldats. Puis il s'approche du rivage et lance au milieu des (lots une grande quantité de feuilles de laurier, de cèdre, de palmier et d'olivier, 0 miracle divin! sublimes elTets d'un pou- voir que le Seigneur accorde rarement aux mortels les plus l'avorisés! ces feuilles ont à peine touché l'humide plaine, (ju'elles grandissent et se cour- bent; leui's fibres deviennent des poutres, des barres de fer. Enfin toutes prennent des formes différentes suivant l'aibre auquel elles ont appartenu. Ainsi toutes ces feuilles éparses deviennent des flûtes, des galéies, des vais- seaux avec leurs rames et leui's agrès. La Sardaigne et la Corse fournissent une inuUitude de pilotes, dv iiiate^ lots, de patrons, tous habiles à lutter contre les Ilots en courroux. L'expé- dition, composée de vingt-six mille hommes environ, reçoit pour chef I)u- don, capitaim; plein d'une égale expérience sur terre et sur mer. La flotte n'attendait plus (ju'uji vent favorable, lorsque parut un navire chargé des prisonniers que Uodomont, vainqueur sur le pont dangereux, avait envoyés en Afrique. On distinguait parmi eux le beau-frère du comte, son tidéle Brandimai't et plusieurs autres chevaliers d'Allemagre, de Gascogne et d'I- talie. Le pilote qui devait les conduii'e à Alger a été repoussé par les vents ; il entre au port sans défiance, croyant môme loucher une terre amie. Telle est Progne (|uand elle retourne dans son nid ! Mais, à la vue de I aigle impériale, des lis d'or et des léopards, le patron |iàlit coinme le laboureur qui pose le pied sur le seritcnl venimeux endoi ini sous l'herbe. Kpei'du de frayeur, il fuit l'animal gonllé de rage et de venin. I. e pilote, ne pouvant plus ni s'écliapi»er ni garder les captifs, est conduit vers le duc et vers le tils du -19 450 * P. OLA NO lUHliaX. Danois, qui ténioignenl leur joie à leurs amis ; pour prix de sa course, le patron est condamné à ramer sui- les galères. Les chevaliers délivrés sont reçus avec joie. Âstolphe leur fait préparei' un repas splendide; il leur pro- cure des armes et pourvoit à tous leurs besoins. Dudon diffère son départ afin d'obtenir le concours de paladins si renommés; il reçoit aussi d'eux d'utiles renseignements sur l'état de la France et le lieu le plus propice au débar- quement. Mais, tandis qu'il s'entretient avec eux, une effroyable rumeni fait retentir les airs; l'alarme est donnée d'une manière terrible, le tumulte est au comble. Tous les paladins so bâtent do prendre les armes, s'élancent sur leurs coursiers et volent à l'endroit où le bruit est le plus violent, .\lois ils aperçoivent un homme qui, seul et nu, pousse devant kii dos milliers de fuvards, renversant un soldat à chaque coup do sa massue dure et pe- sante. Déjà plus do cent victimes sont étendues sur la poussière. Nul n'ose s'approcher, seulement quelques archers lui lancent des flèches. Tandis que les paladins voient avec surprise les coui)s nieivcilleux déco forcené, ils aperçoivent une jeune dame vêtue do noir (pii aoconi't ol se préci|>ite dans les bras de Brandimart. C'est la fidèle Flonr-do-Lis. Doini-loUo de douleur après avoir perdu son amant sur lo iioiit dangereux, elle a tiavorsé les mers pour le chercher à Alger avec daidres captifs. Kilo s'est embarquée à .Mar- seille sur un naxiro ([ni poito un vieux chevalier dévoué à la maison de Monodant. ot (|iii vont coiitiinior on France les longues recherches que déjà il a faites .-iir iiv- mors pour rotrouvoi" le héros. La jeune tille recennait liar- diii. Ce vioiilaid éleva lirandiinarl à la lîuclie-Sauvago, après lavoir sou>tiait CHANT XXXIX 451 encore enfant au roi son père. Elle informe Bardin de l'objet de son voyage et le décide à la suivre. Arrivés en Afrique, il sont instruits des exploits d'Astolphe, du siège de Diserte, et on leur annonce que peut-être Brandi- mart est avec les Nubiens. A la vue de son amant, la jeune fille éprouve une joie d'autant plus grande que son amour s'est accru par sa douleur même. Le fils de Mono- dant n'est pas moins heureux de retrouver celle qu'il chérit par-dessus tout, et qui est l'image de la constance; il lui prodigue les plus douces ca- resses. Les baisers se succèdent sans pouvoir satisfaire son amour. Aperce- vant enfin le fidèle Bardin, il veut l'embrasser et s'informer du motif de son voyage ; mais la foule des fuyards l'arrête. L'insensé frappe autour de lui avec son bâton et s'ouvre un large passage. « C'est le comte ! » s'écrie Fleur- de-Lis. Astolphe le reconnaît au portrait que le saint lui en a tracé. Sans cela qui eût pu reconnaître Boland brûlé par le soleil, oublieux de lui-même, et plus semblable aune bête fauve qu'à un homme? Astolphe, ému d'une tendre pitié, se retourne vers Dudon et Olivier : « Voilà Boland ! o leur dit- il. A la vue de cet état misérable, les paladins sont saisis d'étonnement et de pitié. Tous versent des larmes : « 11 ne s'agit pas de le pleurer, reprend le duc, songeons à le guérir. » Et, à ces mots, il saute à terre avec tous ses compagnons, qui entourent Roland et s'efforcent de le contenir. Bien que surpris parleur attaque, il se défend comme un furieux. Dudon, qui est le plus avancé, se couvre vainement la tète de son bouclier. L'épée d'Olivier amortit la force du coup. Sans elle le bâton redoutable eût fait voler en éclats l'écu, le casque, la tète et peut-être même la moitié du corps du lils d'Ogier. Cependant le choc est tel encore que le paladin reste étendu sur le sol. Sansonnet frappe le bâton avec son épée et en détache un énunnc morceau. Brandimart saisit Roland par derrière et le serre vigoureusement, tamlis que le duc anglais se rend maître des jambes. Le comte, en se débat- tant, fait rouler Astolphe à plus de dix pas. Quoiqu'il ne puisse se dégager des bras de Brandimart, il porte à l'intrépide Olivier un si violent <'oiq) de poing qu'il le renverse privé de connaissance et tout sanglant. Le jialadin ne doit la vie qu'à la bonne treni))e de son casque, et on eût pu croiri' (piil avait rendu son âme à Dieu. Cependant Astolphe et Dudon (ce derniei' a le visage enflé) se relèvent el joignent leurs efforts à ceux de Sansonnet, dont le coup a été plus lu-nreux. Dudon le lient par derrière et avance la jambe dans l'espoir de le faire tom- ber. Les autres saisissent les bras et les jambes ; mais, pareil au taureau nnigissant dont les chiens mordent les oreilles, et qui court entraînant avec lui les ennemis dont il ne peut se débarrasser, le comte résiste à ses noni' breiix adversaires. Olivier, ayant repris ses esprits, cherche un autre moyen de dompter Roland, et le met sur-le-chanip à exécution. Il accourt avec de fortes cordes auxipielles sont faits plusieurs r.œuds coulants; il parvient à saisir les jambes et les bras du comte, et enlace le reste de son corps. Cha- que paladin saisit l'extiémité d'une de ces cordes, et Roland est renversé comme on abat un bœuf ou un cheval. Sa force est impuissante contre 4oL> li OLA M) lir.ltUX. ce genre dallaques. Dès quii est tombé, tous se jettent a la fois sur lui et lui garrottent les pieds et les mains. Astolphe, espérant le guérir, le lait charger sur les épaules du vigoureux Dudon, qui le porte jusqu'au rivage. Là, on se hâte de le baigner sept lois dans les flots; on Iroltc son corps et son visage : puis Astolphe lui ferme la bouche avec certaines herbes, de manière qu'il ne'puisse plus respirer que par les narines; ou- vrant alors la fiole qui contient le bon sens du paladin, il la lui place sous le nez et le force à en aspirer le contenu. 0 prodige admirable! le comte 1 ecouvre aussitôt la raison, et son intelligence renaît plus brillante et plus Uimiueuse que jamais. Ainsi, au réveil d'un songe pénible, on croit avoir encore sous les yeux des êtres fantastiques, effroyables, et l'on croit faire encore des choses étranges et horribles : tel est Roland. Longtenqis muet et confus, il porte ses regards sur Brandimarl, sur le frère d'Aide la Belle, sur Astolphe, et ne peut s'expliquer comment il se trouve nu, enchaîné sur un rivage inconnu. Enfin, il dit comme le vieux Silène à ceux qui le tenaient captif dans une caverne: « Déhez-moi. « Ses amis lui obéissent, car son visage et son air prouvent que son esprit est plus calme. On lui présente de inagniTupies vêtements. Tous s'efforcent de lui faire oublier son humi- liation et sa lolio. En reprenant sa raison, Roland, plein de sagesse et de force, se seni délivré de son funeste amour. Celle dont il adorait les grâces et les perfections ne lui parait plus être qu'une fennne légère et avilie. Il n'éprouve [ilus que le désir ardent de réparer le toit que l'amour a fait à sa renonnuée. Cependant Rardin raconte à Riandiniart la nmrt de son père, et lui offre le tiône de la jiart de son frère Zéliante; il trouveiale même empressement chez les nations fidèles qui habitent l'archipel d'Orient, pays le plus riche et le mieux peuplé du monde. Pour décider l'randimarl à acceptei", le vieux chevalier lui représente que le devoir l'appelle dans ses États, qu'il est doux (le revoir sa pairie, et que la vie errante aura perdu à ses yeux tous ses CHANT XXXIX. 455 charmes dès qu'il aura goûté les douceurs du repos. Braudimart répond qu'il a promis de servir Charlemagne et d'être aux côtés de Roland pendant toute la durée de la guerre. Ce devoir rempli, il veillera sur ses propres in- térêts. Dés le lendemain, Dudon mit à la voile pour la Provence. Roland, in- struit des projets d'Astolphe, ne voulut point accepter le commandement suprême que lui offrait le généreux Anglais. Ne vous inquiétez pas si je m'abstiens de vous dii'e de quel côté et comment on livra l'assaut à la ville deliiserte. Je jie taiderai point à vous apprendre les noms de ceux qui par- tagèrent avec Roland la gloire de cette journée. 11 est temps que je vous fasse connaître le sort de l'armée des Sarrasins. Abandonné nu plus fort du péril, Agraniant se vit privé de l'appui de Marsile et de Sobiin, ipii se reti- rèrent d'abord dans la ville d'Arles et ne tardèrent pas à regagner leurs vaisseaux avec l'élite des chevaliers et des soldats. Après avoir soutenu la lutte, Agramant, qui vit que la résistance était inutile, s'enfuit vers la cité. Bradamante, montée sur le léger Rnhican, se mit à sa pour.suite, brûlante d'innnoler celui qui trop souvent la priva de son cher Roger. Marphise n'é- tait pas moins acharnée ; elle désirait venger le meurtre de son père. Sou coursier, piqué par l'éperon, sert son ardente colère. Mais les deux gnei- riéres ne peuvent arrêter la fuite du monarque, qui rentre dans la ville et cherche un asile sur son vaisseaux. De même que deux belles et courageuses léopardes, qui, détachées de la laisse en même temps, reviennent tristes et honteuses de la poui'suite iiiulilf des lièvres ou des cerfs, ainsi les guerrières retournent sur leurs pas et sou- pii'ciit en voyant leur ennemi hors de toute atteinte. Leui- colère l'etombe sur la nndtilude épouvantée, qui, sous le tranchant du glaive, tondic pdtir ne se relever jamais. Tel est, d'ailleurs, l'affreux destin des fnyards, (pic tout asile leur est fermé. Agramant a fait relever les ponts-levis et nmiprc tous les ponts du lîhône. Les tyrans traitent les peuples comme de vils trou- peaux. Tout péiil . les uns se noier't dans la mei', les anti'es dans le llenve. le reste est égorgé. De tant de milliers d'iKimmcs, qnciqucs prisonniers échappent à peine; )M'n d'entre les v.iincns penvaient eltrir nncii'ançon. ();i 4oi ROLAND FURIKUX. voit encore près d'Arles les traces de cet épouvantable massacre; non loin d'un étang alimenté par les eaux du fleuve, s'élèvent une grande quantité de tombeaux. La plupart renferment des Sarrasins, car les pertes de Charles avaient été moins grandes par suite des exploits de Marphise et de Brada- mante. Agramant gagna la pleine mer avec les plus gros vaisseaux de sa flotte, et laissa les plus légers prés du rivage pour recueillir les fuyards. 11 resta deux jours en vue de la ville, retenu jiar les vents ou pour recueillir les débris de son armée, puis il mit à la voile dans l'espérance d'aborder heureusement sur la côte d'Afrique. Marsile, alarmé sur le sort de son l'ovaume, que menaçait une tempête effroyable, courut à Valence réparer ses forteresses et faire de nouveaux préparatifs pour soutenir la guerre dont l'issue lui fut .si fatale. Agramant voguait vers l'Afrique sur des navires en désordre et dénués de matelots. Autour de lui retentissaient mille plaintes, car les trois quarts de l'armée avaient péri. Ceux qui restaient Taccusaient d'orgueil, de cruauté, de folie. Tous, retenus par la crainte, le maudissaient en secret. C'est à peine si quelques-uns osaient se confier leurs haines et leur dépit. Agramant ne pouvait lire sur les visages les sentiments qui agitaient les cœurs; il enten- dait des paroles flatteuses et mensongères, et se persuadait qu'on l'aimait et ({u'on ne l'abandonnait pas dans ses revers. Lorsqu'il sut que les rivages de Diserte étaient occupés par les Nubiens, il se hâta de choisir un autre port; il espérait trouver plus haut un point propice au débarquement. Mais, pen- dant les ténèbres d'une nuit obscnre, par un tenqis sombre et brumeux, la flotte des Maures, que poussait un destin cruel, rencontra les vaisseaux en- fantés si uiirnculonsement, et qui se dirigeaient à pleines voiles vers la France. Agramant n'était pas aveiti de cette expédition : et conunent eût-il pu imaginer qu'une branche d'arbre avait enfanté cent vaisseaux? Il voguait donc sans défiance et négligeait de mettre des gardes en sentinelles. Les in- trépides compagnons de Dudon, ayant aperçn, au coucher du soleil, la flotte (les Manies, résolurent de l'attaquer. Soudain les ponts sont saisis par des grappins de fer, et l'abordage commence. Le choc est si rude et si impétueux que plusieurs vaisseaux sarrasins, brisés par ces énormes masses, sont coulés à fond. Puis le fer, le feu, des quartiers de rocher pleuvent sur les vai.>- seaux d' Agramant. On dirait la plus effroyable tempête. Enfin l'heure de la vengeance divine a sonné; l'armée miraculeuse redouble de courage et d'ardeur. Le fils de Trojan ne sait comment se défendre des nuées de flè- ches, des piques, des épées, des haches, des crocs qui le menacent de toutes parts. Les machines de guerre vomissent d'énormes pierres. Les poupes et les proues fracassées livrent passage aux vagues furieuses. Puis l'incendie, si prompt à s'allumer, si dilficile à éteindre, envahit les vais- seaux. Les nautoniers, pour échapper au feu et au fer ennemi, se précipitent dans la mer. (|ui les engloutit; d'autres essayent de se sauver à la nage vers les barques, mais ceux qui les montent craignent de sombrer et repoussent les fuyards. .Mille bras étreiguent les chaloiqies, et les corps vont au fond des abimes. Ceux (|ui avaient compiè siu' «••■Ile chance de salnl, oi! qui du CHANT XXXIX. 455 moins espéraient une mort moins cruelle, reviennent vers les tlammes pour échapper aux flots prêts à les engloutir. Leurs mains saisissent les poutres calcinées, et ils éprouvent ainsi deux supplices, deux trépas à la fois. Celui qui s'éloigne pour éviter les haches et les lances est hientôl accablé de pierres ou percé de flèches. Mais avant de vous causer de l'ennui je juge prudent de suspendre ce récit, que vous paraissez écouter avec intérêt. (MI A NT XL Défait par Dudon, Agramant prend la fuilp et aperçoit fie loin l'incendie de sa ville; il dé- barque dans nne petite ile où il trouve le roi de Séricane, qui lui conseille de défier lloland accompagné de deux autres chevaliers. — Tioprer livre un comhat à Dudon et luise les fers de sept rois captifs. 'efforcerai-je de raconter ici tous les épisodes de cette bataille na- vale? Le faire devant vous, magna- nime llls de l'invincijjle Hercule, ce serait, comme dit le proverbe, en- voyer des vases à Samos, des chouet- tes à Athènes et des crocodiles sur les bords du Nil. Vous connaissez toutes ces choses, car vous avez as- sisté à de plus grands spectacles ; et vous avez étonné vous-même votre pouple lldèle, lorsque sur le Pô, té- moin de votre gloire, il put voir la flotte ennemie luttant à la fois con- tre le fer et le feu. Il put compren- dre riiorrcur d'un combat naval en écoutant les plaintes et les cris des mourants; il put voir le sang rougir les ondes et tous les genres de trépas. ,1e ne fus pas témoin de votre victoire. Depuis six jours j'étais allé demander au saint-père une prompte assistance; mais vous n'eûtes point besoin, sei- gneur, de vos cavaliers ni de vos fantassins jionr briser' les dents et les griffes du lion de Saint-Marc, tpii n'osa phis reparaître sur nos rivages. J'appiis votre triomphe par Alphonse Trotto, par Annibal, Pierre Moro, Afiaiiio, Alberto, les trois Ariosti, le Hagno et le Zeibinato, vos soldats 11- (léles; je n'oiililicrai jamais leurs récits. Les trophées de votre victoire furent ces uonihicux étendards déposés dans nos temples, quinze galères et une imilliliiilf (1 autres navires ramenés cajitifs dans nos ports. Ceux-là seuls (jui oui ((iiilemplé ces incendies, ces naufrages, ces scènes de meurtre si variées cl la destruction entière d'une flotte (trop justes représailles de la ruine de nos villesli, pourront st' faire nue idée de tous les mau.K dont fut CHANT XL 457 accnblée rarmée afncaine pendant la nuit ol)scure où elle fut attaquée par Dudon. Le combat s'engagea au milieu de profondes ténèbres; mais il fut bientôt éclairé par les feux de la poix, du soufre et du bitume, qui, de la poupe à la proue des vaisseaux, consumaient tous les agrès. Alors les flam- mes jetèrent une clarté soudaine plus brillante que celle du jour. Tant que dura l'obscurité, Agramant eut l'espérance de résister à cette attaque im- prévue; il ignorait le nombre des galères ennemies. La lueur de l'incendie vint lui apprendre que ses adversaires étaient deux fois plus nombreux. Alors, suivi de quolrpics amis fidèles, il sauta dans une barque où l'on avait placé Bride-d'Or et ses richesses; puis il s'éloigne en silence de sa flolte pressée, attacpiée avec acliai'nement et réduite à la dernière extrémité. Taudis que l'auteur de tant de désasti'es s'échappait, le for acheva ceux qu'avaient épargnés les flammes el les flots. Sobrin acromiiagnail le hki- uaïque, qui se repentait alors de n'avoii- pas cru ses sages et sévères avis, le reviens à lîoland ; il exhorte le duc anglais à donner lassant avant que Hiserte ne soit secourue; il s'écrie qu'il est temps d'empêcher ces for- bans de reconnnencer leurs atta((ues. Toute l'armée se tiendra prête au lever de la troisième aurore. Les vaisseaux (prAstol|)lie s'est réservés sont confiés à Sansonnet, qui saura les guider; il jettera l'ancre à un mille envi- ron de l'entrée du port. Les guerriers chrétiens, fidèles aux pieuses prati- ques, ol)serveront le jeûne et se tiendiont en piière. Puis, au premier signal, tous marcheront vers la ville, (|iii, livrée au pillage el à l'incendie, sera détruite de fond eu comble. Hociles ensuite aux ordi'es de leur chef, les parents et les amis se réunissent dans un repas qui doit leur rendre des forces, puis il s'end)rasseut comme il est d'usage au moment d'une sépara- lion. Les défenseurs de Riserie, imitant leur exem|)le, prient, se meui'tris- senl le visage el implorent le Prophète, qui ne peut entendre leui's gémisse- ments. Ils lui vouent dc^^ autels, des dons, des statues, des tenqtles même, s'il airache la ville aux périls (pii la menacent. Kiifin, bénis par les minisires ir,S R OLA NT» lU MIEUX. de Malioniet, ils prennent les armes et se rangent sur les remparts. La belle Aurore dormait encore dans les bras du vieux Tithon lorsque Astolphe et Sansonnet firent, à la faveur des onilires, leurs dernières dispositions. Le comte donna le signal, et soudain l'assaut devint général. Les flots baignaient une partie de la ville, le reste des hautes et antiques murailles se prolongeait dans l'intérieur des terres. Du reste c'étaient là ses seules fortifications. Brancard, manquant de temps et de bras, n'avait pu compléter les moyens de défense. Astolphe ordonne aux Nubiens de lancer des nuées de flèches, de traits et de pierres pour écarter les assiégés des créneaux. Cette attaque permet aux cavaliers et aux fantassins de porter jusqu'au pied des murs des poutres, des planches et les machines de guerre. On se passe de main en main les matériaux nécessaires pour combler les fossés. L'eau en avait été détournée, il n'y restait plus que de la fange. Bientôt ils sont remplis et au niveau du sol. Astolphe, Roland et Olivier donnent alors le signal de l'as- saut. Les Nubiens, enflammés par Tespoir du pillage promis à leur impa- tience, oublient le danger. Avec leurs boucliers serrés, ils forment la tor- tue et poussent les béliers qui doivent renverser les remparts ou briser les portes. Les Sarrasins se défendent avec le fer, le feu, des débris de mu- railles ou des poutres qui arrêtent le jeu des jnachines. La résistance se prolonge pendant les ténèbres, et les assaillants éprouvent de nombreuses pertes; mais, au lever du soleil, la fortune se montre contraire aux Sarra- sins. Le comte fait avancer de nouveaux soldats. Sansonnet, qui s'est tenu au large, entre dans le port et attaque avec l'arc et la fronde. Puis on plante les échelles, et les matelots s'élancent munis de toutes les armes néces- saires. Roland, Olivier, Brandimart et l'audacieux maître de LHippogriffe commandent quatre divisions séparées, et livrent une attaque ineurlriére sur quatre points différents. Tous rivalisent de courage et d'intrépidité. Les exploits de chacun brillent davantage et sont d'autant mieux remarqués que ces héros ne sont pas confondus. Cependant des tours sont traînées sui' des roues, tandis que d'autres tours, placées sur le dos des éléphants, s'élèvent jusqu'aux créneaux, ou dépassent même les remparts. Biaiidimai-t s'appro- » che alors, plante une échelle au pied des inurs et donne l'exemple aux soldats qu'il appelle. Les plus intrépides s'élancent à sa suite san.s réfléchir si l'échelle pourra supporter un si lourd fardeau. Déjà le fils de Monodant a saisi les créneaux ; il saute sur le rempart, d'où il précipite ceux des Sarra- sins que son glaive ne tue pas. Au moment où il fait des prodigt^s de valeur, l'échelle craque, se brise, et ceux qu'elle portait roulent dans le fossé. Quoi- que seul, l'intrépide paladin ne songe pas à reculer : vainement les traits pleuvent sur Ini; vainement ses compagnons lui ci'ient de revenir. Du haut (\\\ rempart il fait un bond de plus de trente bi-asses, et tombe dans l'iute- rieui- de la ville ; il ne ressent pas la douleui' de sa chute. On eût dit qu il tombait sur la paille ou l'edredon. Aussitôt il assomme, perce, pouiiend ceux qu'il lui résistent comme s'il eût touché nue étoffe lègèi'e. Tout fuit à son aspect; mais ses ciimpagnons (renibU'nt de ne pouvoii- ai'river assez tôt iMinr le M'ctiuiir. Le hrnil du dniigei' (|u il rdnrt vole dt- liouclic en bouche. CHANT Xr-. 459 La Renommée, d'une course agile, en sème la nouvelle, qui s'accroit en marchant. Olivier, Holand, les fils d'Othon, tous "dévoués à Brandimart, qu'ils [estiment, sont informés que le moindre retard peut lui être fatal. Soudain ils plantent à l'onvi des échelles et rivalisent d'audace. Leur air seul inspire l'effroi aux Sarrasins. Ainsi, (juaiid lui vaisseau, assailli par la tempête, sent les flots furieux haltre sa ])oiipe et ses flancs, le nautonier pA- lissant perd ses forces et son courage, et fi'énnt, au lieu de rassemhlei- toutes ses ressources; entin une vague hrise les flancs du navire et ouvre la roule au.v ondes mugissantes : de même les trois paladins se font inie si lai'ge route que mille échelles amènent hienlôl une mnllitudi! d assaillants. Les béliers ne cessent pas de heurter la muraille avec tant de force que plusieurs brèches- permettent aux assaillants de venir en aide à Brandi- mart. Lorsque le roi des lleuves, brisant ses digues et franchissant ses bords, se répand dans les riches plaines d'Ocnus, il couvre les sillons de ses ondes, entraînant les troupeaux et les chaumières, les chiens et les pasteurs; les poissons nagent sur la cime des ormes où se jouaient les oi- seaux : de même les assiégeants se précipitent an milieu de la ville, le fer el la flamme à la main. Le meurtre, le iiillage, tous les excès achèvent la ruine de cette vaste cité, naguère si puissante et reine de l'Afrique. La (erre est jojichée de cadavres. Le sang ruisselle de toutes parts el foiane un étang plus horrible (|ue le tleuve (pii t'iivironne l'empire de bis. Le 460 ROLAND FURIEUX feu s'étend d'un édilice à l'autre, dévorant les palais, les temples elles por- tiques. On entend les plaintes et les gémissements des blessés. Puis les vainqueurs se retirent chargés de butin, de vases pi-écieux, de riches cos- tumes et des dépouilles des mosquées. Plusieurs entraînent comme esclaves des enfants et des mères désolées. Astolphe et le comte ne peuvent empê- cJier tant d'actes de violence et de barbarie. Le roi des Algazères est tué par Olivier. Brancard, réduit au désespoir, se donne la mort. Le duc Léopold fit prisonnier Folves, qui expira des suites de ses trois blessures. Tel fut le sort des trois généi'aux à qui le roi des Maures avait confié la défense do ses États. Après avoir abandonné ses troupes, Agramant fuyait alors avec Sobrin; il put voir le désastre de Biserte. Il voulait se donner la mort, mais Sobrin arrêta son bras. « Tu veux donc, lui dit-il, combler de joie nos ennemis ! Tu leur livres l'Afrique, objet de leur envie! Toi seul peux la sauverai tenir tète aux Chrétiens. Que deviendront tes sujets, qui n'espèrent qu'en toi? De ta vie dépend leur bonheur et leur liberté. Sans toi nous devenons la proie et les esclaves du vainqueur. Vis donc ; si ce n'est pour toi, que ce soit pour le salut des tiens ! N'es-tu pas assuré d'avoir l'appui du soudan d'Egypte, qui ne souffrira jamais que les Francs s'établissent en Afrique? Le puissant Noradin prendra les armes pour toi; les Arméniens, les Turcs, les peuples de la Mèdie, de la Perse, de l'Arabie accourront à ta voix. » Ce fut par de semblables discours que le sage vieillard chercha à faire naître dans l'esprit de son suzerain un espoir qu'il n'avait peut-être pas lui-même. Il savait trop bien que le prince qui perd sa couronne s'expose à gémir longtemps dans les chaînes quand il se livre aux mains de ses ennemis. Les plus illustres capitaines, Amiibal, Jugnrtha, en sont des exemples. N'avons- nous pas sous nos yeux Louis le .More captif de Louis XII? Noble Alphonse (je m'adresse à vous, mon illustre seigneur), votre frère regarde comme un acte de folie de compter en pareil cas sur les autres plus que sur soi-même. Lors(pu> la colèie d'un pontife implacable ralluma la guerre, on vit Alphonse, privé de l'appui des Français, résister à l'Espagnol maître de Naples, et ne céder Ferrare ni aux menaces ni aux promesses de ses ennemis. Agramant avait l'ait gouverner vers l'Orient, lino tempête horrible vint l'assailli an milieu de la mer. Le pilote s'écria en élevant les yeux au ciel : « Il se |)répai'e un ouragan que le navire ne pourra soutenir; je vous c(ni- seille donc, seigneur, de gagner une île située sur luitre gauche, et non loin d'ici. » Agramant goûta cet avis, et trouva un abri dans cette île, placée entre l'Afrique et les forges de Vulcaiu. Elle était privée d'habitants, couverte de myrtes et de genèvi'iers, retraite favorable aux cerfs, aux daims, aux liè- vres et aux chevreuils; elle n'était connue (|ne des pêcheurs (|ui venaient v étendre et sécher leurs lilets pendant (|ne les jioissons re|)osaient au fond des mers. Déjà un autre vaisseau y avait été poussé pai' la tempête; il pm'- taitle roi de la Séricane. LesMeux princes, qui avaient combattu ensemble sous les murs de Paris, se retrouvèrent avi-c joie. Cradisse a|qu'il avec peine les malheurs d'Agramaiit. 11 s'efforça de le consoler en lui offrant son ap- GUAM XL. 401 pili ; mais il le dissuada de se rendre chez les Égyptiens. « l'oiiipée, lui dit- il, apprend auv rois^ malheureux ce qu'ils doivent espérer de la perfide É<;ypte! Âstolphe, me dis-tu, s'est emparé de l'Airique avec une ai'mée (jue lui a donnée le roi d'Ethiopie ; il a hrùlé ta capitale, et ce fou de Roland le seconde. Il est u!i moyen de terminer la querelle : je défierai Roland; et, fût-il d'acier ou de hronze, je le vaincrai. Le comte mort, tes autres en- nemis fuiront comme les agneaux à l'aspect d'un loup alfamé; il me seia facile de repousser les Nubiens en armant contre eux les |)euples (pii habi- tent de l'auti'e côté du Nil, et suivent une croyance dilféreide : je soulèverai les Arabes et les Macrobes si l'iches en hommes, en ai'gent et eu coui'siers. Mes sujets de la Perse et do la Chaldée porteront la guerre chez les Xidiicns et les forceroid de songer à leur propi'e sûreté. » Ce dernier projet sourit à Agramaiit, et il remercié le destin ipii la poussé vers cette ile; mais il ue veut point que Gradasse combatte Roland, dût la possession de Riserie en être le prix. « C'est moi, s'écrie-t-il, que cette lutte regarde, quelle que soil uia destinée, je rem[)lirai nu)n devoir : que le Ciel dispose de mes jours ! — Faisons mieux répond Gradasse, il me vient une autre idée; ne pouvons- nous cond)attre ensend)le Roland acconijìagné d'un auti'e paladin? — Pourvu que je prenne part à la lutte, il m'importe peu d être seul ou avec toi; je me plais d'ailleurs à jecomiaitre ({ue ta valeur est sans égale. — Et moi, s'écrie Sobrin, ({ue ferai-je? Me jugez-vous incapable de soutenir celte lutte? ne pnis-je vous aider de mes conseils et guider votre coui'age? » Le roi de Garbe n'a point plié sous le fardeau des ans ; malgré son grand âge, il a conservé toute sa vigueur. La pi'oposilion de Sobrin est accueillie par les deux princes, et un héraut, débarqué sur la côte, se rend près de Ro- 462 ROLAND FURIEUX. land pour le provoquer au combat avec deux autres chevaliers. Le lieu fixé est Lampedouse, ile placée au milieu de la mer d'Afrique. Le héraut fait force de voiles et de rames, et ne tarde pas à arriver à Diserte au moment où le comte fait entre ses compagnons, le partage du butm. Le défi d'Agramant et des deux rois remplit de joie l'armée et le seigneur d'Anglante, qui combla le héraut de présents. Il s'était promis d'aller cher- cher jusqu'au fond de l'Inde Gradasse, qu'il savait possesseur de son excel- lente épée Durandal, et il ne s'attendait pas à le retrouver sitôt ; il savait en outre que Bride-d'Or et le cor d'Almont étaient au pouvoir du fils de Ti'O- jaii, et il se flattait de conquérir ses deux trophées en recouvrant son bien. Pour seconds il choisit son beau-frére et Brandimart, dont il connaissait la valeur et le dévouement. Privés de leurs armes et de leurs coursiers ordi- naires, ils se procurèrent de bons destriers et d'excellentes armes. Vous n'avez point oublié que Roland, dans sa fureur insensée, avait dispersé toutes les pièces de son armure, et que celles des deux autres chevaliers . étaient restées dans la tour deRodomont. 11 n'était pas facile de les rempla- cer dans un pays qui n'en avait jamais beaucoup produit, et qui en était surtout dégarni depuis les dernières expéditions. Cependant on rassembla toutes celles que l'on put trouver, rouillées ou polies. Un jour que Roland se promenait sur le rivage avec ses compagnons eu causant de la prochaine lutte, ils aperçurent un navire qui, dépourvu de pilote et (le niatclols, se dirigeait à pleines vi)iles vers la còle, où il s'écboua au hasard. Mais, avant de poursuivre celle liistoire, soutirez que je vous jiarle un peu de mon cher Roger et du sii-e do Montauban. Vous vous rap- pelez que les deux champions avaient suspendu le combat au moment où CHANT XL. 460 les deux années en étaient venues aux mains; ils s'inlorniaienlde tous côtés pour savoir quel était le parjure, de Charles ou d'Âgramant. Un des écuyers de Roger, adroit et brave, s"appro(:ha de lui au plus fort de la mêlée, et lui présenta son cheval et son épée pour qu'il pût se joindre aux Africains . Le héros, ne pouvant encore se résoudre à prendre part à l'action, s'éloigna après avoir juré de nouveau qu'il cesserait de servir Agrnniant, si ce prince avait réellement violé le pacte promis. Bien que la clameur générale ac- cusât le roi d'Afrique, il répugnait à Roger de le quitter soudain pour un motif infâme. L'armée des Sarrasins voit tourner rapidement la trompeuse l'ortune, qui, du sommet de sa roue, nous précipite au fond des abîmes. Tandis que Roger est indécis, le souvenir de Bradamante le détourne de suivi'e Agra- mant : il perdra celle qu'il adore, s'il oublie le serment qu'il a fait â Re- naud ; mais il craint aussi ({non ne l'accuse de lâcheté pour avoir aban- donné son l'oi accablé de revers. Si quelques-uns l'excusent, beaucoup le blâmeront, plusieurs penseront même qu'on est dispensé de tenir un ser- ment impie. Il reste deux jours dans cette perplexité et se résout enfin à rejoindre Agi'amant. L'honneur a sur son cœur plus d'empire que l'amour. A son arrivée dans Arles, il ne trouve aucun vaisseau ni sur la mer ni sur le fleuve : Agramant a pris les meilleuis navires et brûlé les autres. Roger se l'end aloi's à Marseille, pour s'y procurer un vaisseau de gré ou de force. Déjà Dudon y a conduit la flotte captive. Les flots sont couverts d'une mul- titude de navires vainqueurs ou vaincus. Un très-petit nombre de Sarrasins a pu échapper durant la imil. Parmi les captifs on distingue sept rois, qui ont été forcés de se rendre. Accablés de douleur, ils gardent un moine silence et versent des larmes. Dans son impatience de ri'joindre rKni|)ei eur, Dudon est débarqué; les prisonniers sont sur le rivage. Les Nubiens, con- verls de leurs armes, font retentir les airs du nom glorieux de Dudon. On eût dit une pompe triomphale. Roger, qui est encore éloigné, pense que 404 ROLAND FURIEUX. cette immense Hutte est celle d'Agramant. Pour seii assurer il presse les flancs de son coursier et reconnaît parmi les captifs le roi des Nasamons. Ram- birague, Agricalte, Fnrulaiit, Manilard, Ralastre et Rimédoii, qui se tiennent les yeux baissés et répandent des pleurs. Jadis il fut leur ami, et ne peut supporter le s|)e(;tacle de leur humiliation; sans avoir recours à d'inutiles prières, il baisse sa lance, fond sur les gardes et en culbute aussitôt plusd'une centaine. Dudon entend les cris et voit le massacre des Nubiens sans recon- naître ce chevalier si redoutable; il prend ses armes à la hâte, saute sur son coursier, et, fidèle à sa devise de paladin ; « Que chacun se retire ! » s'ècrie-t-il d'une voix forte. Déjà Roger a renversé cent nouvelles victimes. La vue de ces exploits ranime l'espoir des rois prisonniers. A l'aspect de Dudun, qui pousse vers lui son cheval, l'amant de Rradamante juge qu'il est le chef de la troupe, et qu'il s'avance pour le défier. Le paladin, s'apercevant que l'audacieux inconnu n'a point de lance, jette la sienne. Roger se dit alors « Je saurai le nom de ce guerrier, qui doit être un des invincibles paladins de France. » Dudon répond qu'il est fils d'Ogier le Danois, et demande le nom de Roger, qui se rend à son désir, puis le combat s'engage. Dudon se sert de la masse d'armes qui l'a rendu tant de fois vainqueur. Roger porte à son rival des coups de l'épée sans égale pour fracasser les casques et les cuirasses. Mais, coiniaissant les maisons illustres de France, il sait (jue Dudon, fils d'Er- meline, sœur de Béatrix, est cousin de Rradamante. Le meurtre de Dudon lui eût ôté l'affection de la belle guerrière, et il ne peut se résoudre à faire couler son sang. Il ne porte pas de coups de pointe et ne cherche (pi'à parer ou à éviter le choc de la massue. Turpin assure (pie Roger trouva plus d'une occasion de tuer son adversaire; mais il ne se servait que du laillant de son épée. Cependant le bruit formidable de Ralisarde et la mul- liplicilé des coups avaient ébloui, étourdi Dudon, qui se soutenait à peine. Souiiiez que je m'ari'ète, je continuerai mon récil dans le chant suivant. CHANT XLI Pour retrouver Agraiiiaiit, Roser monte sur un navire avec les sept rois. — Il fait naufrajie, échappe à la mort et e^t recueilli par un ermite. — Cejiendant le roi des Maures, ac- compagné de Gradasse et de Solnin, livre un combat à Roland, qui a pour seconds Olivier et lirandimart; ce dernier perd la vie. es parfums que les jeunes gens et les jeunes filles à qui l'amour, dès leur réveil, fait verser de douces larmes, ces parfums répandus sur la barbe touffue ou dans une soyeuse cbeve- lure, sont de bonne qualité lorstpie après plusieurs jours ils exhalent en- core une suave odeur. Là liqueur délicieuse dont burent avec trop d'a- bondance les cruels moissonneurs du malheureux Icarius, et qui fit jadis franchir aux (iolhs et aux Celtes les rudes sentiers des Alpes, est réputée parfaite, quand, à la fin de l'année, elle conserve une partie de son arô- me. L'arbre qui étale son vert feuil- lage malgré les frimas, montre quelle dut être sa parure pendant les beaux jours. De même les vertus sublimes de la race glorieuse que l'on admire après tant de siècles, et qui brille sans cesse d'un nuuvel éclat, attestent que le chef de l'illustre maison d'Esté réuni.ssait toutes lespei'feclions: ainsi le soleil resplendit an milieu des étoiles. Roger se montra toujours magnanime; il ne fut jamais plus généreux que dans la lutte où, malgré sa supériorité, il s'efforça d'épargner les jours de Dudon. Celui-ci s'aperçut à la fin (pie son adversaire le ménageait. Ses bi'as appesantis ne lui permettaient plus de parer les coups; il résolut d'imiter la courtoisie de Roger. « De grâce, lui dit-il, cessons le combat, puisque tu as déjà la victoire. Touché de les jirocédés généreux, je m'avoue vaincu. — Je désire aussi la paix, répond lîoger ; mais je prétends obtenir la li- berté dos prisonnieis. » Il montre les sept rois l'iiargés de chaînes et qui 50 m\ ROLAND TURI EUX. ont le Iront baissé ; il exige aussi que personne ne s'oppose à son passage en Afrique. Dudon y consent et fait briser les chaînes des sept princes. Roger choisit un bon navire et met à la voile secondé par le vent, qui se montre d'abord favorable. Le rivage fuit ; ses regards n'embrassent plus que la mer immense ! Mais, vers la fin du jour, l'autan souffle avec furie. Les flots battent la poupe, les flancs, la proue du navire. Les vagues s'élèvent, roulent, mugissent comme des troupeaux dans la prairie. Chaque lame semble apporter avec elle la destruction et la mort. Les vents se combattent ; les uns poussent le vaisseau en avant, d'autres le chassent en arrière. En vain le pilote gèrtiit et soupire, et piÀle, troublé, crie de tourner ou d'a- baisser les vergues; on n'entend pas sa voix, qui se perd dans les airs. Au milieu des plaintes des matelots et du bruit des vagues, la nuit empêche do voir les signaux. De la poupe à la proue on ne distingue plus rien. Les vents sifflent à travers les cordages, le ciel est en feu, le tonnerre gronde. Les matelots courent au hasard, les uns au gouvernail, les autres aux bancs des rameurs. Ou délie les cordages, on serre les câbles. Plusieurs pompent l'eau et rendent à la mer ses lunestes présents. Le souffle furieux de Borée couche les voiles le long des mâts. Puis les vagues, soulevées jusqu'aux cieux, retojnbent sur les rames, qu'elles brisent. Le navire penche. Déjà le côté droit est sous les flots. Sur le point d'élie engloutis, les nautonniers poussent d'horribles cris ou implorent le Tout- Puissant. Le bâtiment échappe à ce péril pour retomber dans un autre plus teiiible. [jienlùt ses flancs craquent et livrent passage aux ondes, qui s'y préci[)itent avec bruit. Parfois lancé jusqu'aux nues, il semble toucher à la voûte des cieux pour s'enfoncer ensuilc dans les abîmes infernaux. L'espé- rance, dernier refuge des malheureux, disparaît, tant la mort est inévitable! Ainsi la nuit s'écoule en de continuelles alarmes. Les matelots, jouets du CllAiNT XLI. 467 vent et des flots, voient la tempête redoubler de l'uiie à l'appioclie du jour. La mer les pousse vers un êcucii qu'ils ne peuvent éviter. Le pilote, glacé d'effroi, cherche à tourner le gouvernail ; mais la barre se brise et le vent s'engouffre dans les voiles, qui se déchirent. A cet instant suprème tout travail cesse, cl chacun ne pense qu'à soi. Tous s'élancent à la fois dans la chaloupe, qui s'enfonce et menace de sombrer. Au moment où Roger voit le capitaine et le pilote abandonner le vaisseau, il veut se jeter, dans la frêle barque ; mais, déjà trop chargée, elle est en- vahi par de nouveaux fugitifs et disparaît avec ceux qui s'étaient flattés d'échapper à la mort. Ils poussent des cris lamentables et se recommandent à l'Éternel, qui reste sourd à leurs prières; puis la mer bouillonnante ferme pour jamais tonte issue aux plaintes et aux gémissements, la plupart des naufragés restent sous l'onde. Quelques cadavres flottent au hasard; on aper- çoit çà et là une tête, un bras, une jambe nue, qui se débattent contre la mort. Roger, incapable d'effroi, nage avec vigueur et se voit près de l'ècueil que le navire n'a pu éviter. Espérant y trouver un refuge, il repousse avec son souffle l'onde amère et se soutient sur les vagues avec ses pieds et ses mains. Cependant le vaisseau, abandonné de tout l'équipage, vogue au gré des vents sur l'humide plaine. 0 combien sont vains les projets des hommes! Ce navire, qui semblait destiné à périr, échappe à la destruction. On dirait que les flots et les vents satisfaits ont renoncé à cette [iroie nouvelle ; le na- vire est entraîné dans des parages plus tranquilles, où il n'y a point d'écueils. Ce que n'a pu faire le pilote, le hasard l'accomplit. Le vaisseau échoue sur la côte d'Afrique, du côté de l'Egypte, à deux ou trois milles de Risorte. Ainsi que je l'ai dit, Roland se trouve sur le rivage avec ses compagnons et voit le navire s'enfoncer dans la plage sablonneuse. Le comte, Rrandimart et Renaud montent sur une barque et se dirigent vei'S Je vaisseau ; ils sont surpris de n'y rencontrer aucun homme vivant et d'y trouver Frontin, les armes et surtout Tépée de Roger, que ce héros n'a pu sauver. Roland recon- naît Balisarde, qu'il avait jadis arrachée à Falérine en détruisant ses ma- gnifi(jues jardins. Brunel la déi'oba au comte et l'offrit à Roger au pied du mont de Carène. Le paladin, qui maintes fois a éprouvé la bonté de cette épèe, ressent une glande joie de la revoir en sa possession. H bénit le Ciel, car elle lui servira dans sa lutte avec le roi de Séricane; il ne peut se dissi- nnder que IkUisardc seule contre-balancera l'avantage que donne à Gradasse la possession dcRayard et de Rurandal. Quant au i-este de l'armure, ignorant qu'elle appartînt à Hector, il ne peut (jnen admirer la richesse. Quelui im- |)ortela liempe, il était invulnérable! Il la donne à Olivier, offre le coui-sier à Riandimart et ne garde pour lui que l'épée. C'est aiiisi que le comte dis- pose des objets trouvés sur le vaisseau. Jaloux de paraître avec magnificence dans la lice, les trois paladins se font préparer de nouvelles cottes d'armes. Sur celle de Roland., on voit des Itrodt'ries ri'piésentaiit la toni- de lîabcîl frappée de la foudre. Olivier à choisi pour emblème uit chien d'argent cou- ché, [lortanl sa laisse sui le dos avec celte devisi' : « Jusqu'à ce qu'il vienile. » Sa soubievesle est de brocart d'or. Rrandimart, en souvenir du li'épas ré- 468 ROLAND FURIEUX. cent de son père, choisit une armure noire. Fleur-de-Lis l'a ornée d'une riche broderie semée de pierres précieuses, dont l'éclat scintille .sur la cou- leur sombre du drap. La tendre amante a achevé elle-même tous les ouvra- ges qui doivent lecouvrir la cuirasse de Brandimarl, la croupe et le poi- trail de Bavard; mais elle ne cesse de verser des larmes. Elle éprouve mal- gré elle de vagues craintes qu'elle n'a point ressenties en voyant son amant e.\posé au.\ plus grands périls. Cette inquiétude, par cela même qu'elle lui est inconnue, redouble ses alarmes. Lorsque Roland et ses deux compagnons sont munis d'armes et bien équi- pés, ils mottenl à la voile, laissant le connnandement de l'armée à .\stoI- phe et à Sansonnet. Fleur-de-Lis, en proie au désespoir, adresse au Ciel ses plaintes et des vœux; elle suit des yeux le vaisseau jusqu'à ce qu'il dispa- raisse. Astolphe et Sansonnet ont peine à l'arracher du rivage. Rentrée dans le château, elle se roule tremblante et éplorée sur son lit. Les trois paladins, secondés par un vent favorable, ne lardent pas à dé- couvrir l'île où doit s engager le combat. Roland, suivi d'Olivier et de Bran- dimarl, fait dresser ses lentes à l'orient de la lice. Agramant, débarqué le même joui', s'établit du côté opposé; mais comme le soleil est déjà sur son déclin, on convient de dilTérer la lutte jusqu'au lever de l'aurore. Les écuyers gardent l'entrée des tentes. Aux approches du soir, le fils de Mono- dant va trouver le roi d'Afrique avec la j>ei'niission du comte. Brandimarl, jadis ami de ce piince, l'a suivi en Fi'ance ; ils se seirent la main, et le ]iala- din essaye par mille raisomiemenls de détourner le roi de son projet. Il lui offi'e, au nom de Roland, la i'estilut:on des pays qui se trouvent entre le Nil et les Colonnes d'Hercule s'il se convertita la foi « Écoute, lui dil-il. CHANT XLI. 4C9 l'avis d'un ami sincèro, et qui te sera toujours dévoué. Je partageai ton erreur, mais j'ai reconnu que le seul Dieu véritable est celui qui mourut pour les hommes; Mahomet est un insensé! Je serais heureux de te voir, ainsi que mes anciens compagnons, sur la route du salut; je te plains de vouloir défier Roland. La victoire peut-elle compenser les malheurs qui sui- vront la défaite? Où sont les avantages auxquels tu aspires? La mort de Ro- land, celle de ces chevaliers déterminés à vaijicre ou à périr avec lui ! Mais Charles trouvera une foule d'aulres guerriers pour défendre la dernière tour du dernier de ses châteaux. Notre mort ne changera rien à l'issue de la guerre, et dans quel but irais-tu donc affronter les plus terribles cala- mités. A ces raisons Brandimart veut en ajouter d'autres non moins puissantes; mais Agramant l'interrompt d'un air irrité : « C'est, en vérité, une folle au- dace que de donner des conseils, bons ou mauvais, à ceux qui n'en deman- dent pas ! Puis-je croire à la sincérité et au dévouement de celui qui se pré- sente en compagnie de Roland? Je dois penser, de mon côté, que tu es une proie vouée au dragon dévorant, et que tu te réjouis de nous entraîner avec toi au séjour des peines éternelles. Dieu seul peut savoir si je posséderai le trône de mes aïeux ou s'il restera brisé par ma défaite. Il ne nous appar tient pas de prévoir l'avenir; mais quel que soit mon sort, je ne ferai l'ien d'indigne d'un roi : je perdrai plutôt la vie que de renoncer à l'honnour ! Retourne vers ceux qui t'envoient , et si demain tu ne sais pas mieux combattre que tu n'as su me prêcher, tu seras pour Roland un triste cham- pion, n Ces mots sont les derniers. Agramant se retire et Brandimart i-ega- gne sa tente, on il attend la venue du dieu du jour. Aux premières lueurs de l'aurore, les guerriers s'arment et montent à cheval. Sans prononcer une parole, ils mettent la lance en arrêt et s'atta- quent aussitôt. Mais, seigneur, je ne i)eux me résoudre à laisser Roger près de périr au milieu des flots soulevés par les vents. Une terreur secrète trou- ble son âme, il redoute la vengeance du Christ. Il a refusé le baptême dans l'onde douce et limpide, sera-t-il condanuu^ à le recevoir dans les flots amers? Qu'a-t-il promis à son amante et à Renaud? Serments trompeurs, coupable parjure! Plein de remords, il adresse au Ciel quatre, dix pieuses prières ! Il fait vœu d'embrasser le christianisme s'il touche le rivage, et de ne porter la lance et l'épée que contre les ennemis do la Foi ; il retournera en France pour rendre hommage à Charles, calmer les tourments de Bra- damante et couronner ses chastes amours. 0 miracle! il prononce à peine ce serment, qu'il sent ses forces s accroître; il suit plus aisément le mouve- ment des vagues, qui, four à tour, l'èlévent (U le jìiécipitent. Ainsi porté mollement par les flots, il descend sur la grève qui s incline vers la mer. De tous les passagers il s échappe seul, giace à la miséricorde divine. Mais, jetant les yeux sur cet écueil déscit, il est saisi d'un nouvel effroi et craint d'y trouver une mort lente et affreuse. Cependant son courage renait; con- fiant dans la volonté du Ciel, il se dirige d'un pas intrépide vers le sonnnel de la montagne. Tout à coup il aperçoit un ermite accablé d'années, exté- 470 ROLAND FURIEUX. mie par les jeûnes. Son visage est donx el vénérable ; il s'approche et s'écrie . « Saul, Saul ! pourquoi me persécutes-tu (ce sont les paroles que le Sei- gneur adressa à saint Paul en l'éclairant de la divine lumière)? Tu espérais traverser les mers sans t'acquitter de la dette envers moi ; le bras de Dieu sait attendre celui qui se croit à l'abri de ses coups. » Le saint ermite avait eu pendant la luiit une vision où Dieu lui révélait la prochaine venue de Roger, la vie passée, la vie future du jeune héi'os et le trépas funeste au- quel il était réservé. 11 savait aussi la destinée des princes de sa race; il le léprimanda d'avoir si longtemps difféié à embrasser la Religion. Puisque Dieu l'appelait avec bonté, il n'eût pas dû par ses retards attirer sa colère ; il le rassure en lui disant que ce Dieu ouvie ses bras à l'enfant rebelle. Il cite la parabole des ouvriers de 1 Évangile, qui reçurent tous un salaire égal; il explique avec chaleur et vérité les préceptes de la Foi, et conduit le néophyte dans sa cellule creusée au centre du rocher. Elle est dominée par une petite église dont la façade, ornée avec soin, est tournée vers l'orient. Les flancs de la montagne sont couverts de lauriers, de genévriers, de morelles et de palmiers chargés de fruits. Leur fraîcheur est entretenue par une fontaine limpide qui tom.be en murmurant de la cime du rocher. CHANT XLI. 471 Depuis quarante ans l'ermite hai)ito ce lieu, si convenable pour la médita- tion cl la prière; il se nourrit do fruits. La fontaine lui offre ses ondes. Exempt d'infirmilés, il a conservé sa force et sa vigueur malgré ses quatre- vingts hivers. L'ermite allume promptement du feu et couvre sa table des fruits de la saison. Roger sèche ses vêtements et ses cheveux, restaure ses forces et prête une oreille plus attentive aux paroles de Tanachorète, qui, dès le len- demain, lui confère le baptême. Le chevalier se trouve heureux dans cette demeure et se flatte d'arriver dans peu de jours an but de son voyage ; il en- tend le vieillard parler du royaume céle.-te, de son destin futur et de sa postérité. En effet, le Seigneur a révélé au vieillard que, dans la septième année qui suivra celle de sa conversion, Roger tombera sous les coups des Mayençais impies, ai'dents à venger le trépas de Berlolas et de Pinabel. Les meurtriers enterreront leur victime et l'assassinat restera caché pendant longtemps. Bradamanle, alors enceinte, cherchera son époux et obtiendra une vengeance tardive. Elle accouchera d'un fils dans les forêts voisines d'Ateste, entre l'Adige et la Brenta, au pied des collines qui parurent si belles à Anténor que, perdant le souvenir des pins de l'Ida et des plaines où coulent le Xanthe et l'Ascanius, il changea de patrie et s'établit près des mines de soufre, au milieu de ces campagnes fertiles qu'arrosent mille lim- pides ruisseaux. Cet enfant, orné de toutes les grâces et de toutes les ver- tus, portera aussi le nom de Roger, lies peuples issus du sang troyeii, re- connaissant son origine, le choisiront pour leur chef. En récompense de ses utiles secours dans les premières guerres do Lombardie, Charles lui don- nera ces belles contrées et le glorieux titre de Marquis. Le jeuiie empereur lui dira : « Esto, soyez maître de ces lieux. » Et, dans la suite des siècles, cette principauté, perdant deux lettres de son premier nom d Ateste, gar- dera celui d'Esté. Le Seigneur a aussi révélé à l'ermite les vengeances terri- bles qui frapperont les meurtriers de Roger. Ce héros infortuné apparaîtra à son épouse pour lui signaler ses assassins et le lieu de sa sépulture. Les deux guerrières saccageront Poitiers livrée aux flannnes. Le jeune fils, à peine en état de porter les armes, châtiera les Mayençais. L'ermite a aussi vu les Azzo, les Alberti, les Obizzo et tous les héros de celte race, les Nico- las, les Borso, les Lionel, les Hercule; enfin Alphonse, Ilippolyte et Isabelle. Mais le vieillai'd lient pins d'une fois sa langue captive-, ne faisant part à lio- ger que de ce qu'il juge conveual)le de lui apprendre. Cependant Roland, Olivi(>r et Biandimart se précipitent la lance en arrêt contre Gradasse (le Mars des Sarrasins) et contre Sobriu et Agramant qui viennent rapidement à leur rtMicontre. Au pi"mier choc, les lauc(>s volent en éclats jusqu'aux cieux; La mer et le rivage en rct'.'ntissent et les ondes se gonfient. Ce bruit horrible est entendu jusqu'en Fi-ance. Gradasse heurte le comte, et la vigueur de Rayard seml)le lui donner l'avantage. Le fier cour- sier se jette sur le clieval de Roland et l'envoie mesurer le sol. Vainement son maître essaye de le i-elever en l'excitant avec In main ou l'éperon ; il se hâte de rabandonnei", lire Pinlisardeet se couvre de son bnnclier. Aîri'nrnanl 472 ROLAND FURIEUX. et Olivier se rencontrent et ne se font aucnn mal. Brandimart désarçonne Sobrin sans qn'on pnisse dire si ce fut la fante du maitre ou celle du cour- sier. L'amant de Flcur-de-Lis épargne le vieux guerrier étendu sur le sable et se jette au-devant de Gradasse, qui vient de renverser Roland. Le fils de Trojan continue sa Inttc contre Olivier. Après avoir brisé leurs lances, ils ont mis répée à la main. Le comte, voyant Brandimart combattre avec avantage le roi de Séricane, cbercbe un autre adversaire et aperçoit Sobrin. Terrible et menaçant, il s'élance aussitôt vers le roi de Garbe, qui rassemble ses for- ces pour le bien recevoir. Ainsi le pilote, Aboyant de loin venir l'orage, pré- sente la proue aux flots mugissants et se repent d'avoir quitté le rivage : de même le vieux Sobrin oppose son boucHer aux coups de l'épée de Falérine ; mais il n'est point d'armure qui puisse résister à son tranchant, et Balisardeest maniée par le plus vigoureux chevalier du monde. Malgré sa double garniture d'acier, l'écu est fracassé et le fer pénètre jusqu'à l'épaule, que deux lames de métal ne peuvent garantir. Sobrin reçoit une cruelle blessure et veut en vain pourfendre celui que le maître du Ciel et des astres rendit invulnérable. Roland porte tm second coup capable do séparer la tète du tronc ; le vieux roi s'est jeté en arriére, mais pas assez lestement pour éviter la pointe du glaive, qui brise son. casque : le vieillard tombe à terre privé de sentiment. Roland, le croyant mort, marche au secours de Brandimart, sur lequel Gra- dasse obtient nu avantage qu'il doit à son coursier, à son épée, et peut-être à sa force. Brandimart, il est vrai, possède Frontin, l'excellent cheval de Roger, et sa vigueur est à peu prés égale à celle du Sarrasin ; mais son ar- mure est loin d'avoir la boiité de celle de Gradasse, il s'aperçoit de son dé.-^a- vantage et cherche à évitei' les coups. Le docile Frontin voltige à droite, à gauche, pour esquiver les atleintes de Durandal. Agramant et dliviei, tous deux éïraux en adresse, combattent avec le même succès. CHANT XLI. 475 Roland, comme je l'ai déjà dit, ayant abandonné Sobrin, vole au secours de Brandimart. Il était encore à pied lorsqu'il \it le cheval du roi de Garbe passer près de lui ; il s'élance sur son dos, et, tenant d'une main la bride richement ornée, il lève son glaive contre le Sarrasin, qui le reconnaît, l'ap- pelle par son nom et ne semble pas effrayé. Gradasse, so flattant de vaincre les trois chevaliers et de les plonger dans l'éternelle nuit, laisse Brandi- mart, s'élance à la rencontre do Roland ot lui porte un coup de pointe qui pénétre à travers les mailles de son armure jusqu'à la chair. Le comte riposte, et Balisarde traverse le boucher, le casque, la cuirasse de Gradasse et le harnais même de son coursier. Le roi de Séricane, blessé pour la première fois de sa ^^e, est atteint à la cuisse, à la poilrine et au visage! Si le coup eût été porté de plus près. Gradasse était pourfendu. Le féroce guerrier éprouve la puissance de Balisarde et n'a plus la même confiance dans la bonté de son armure ; il se montre plus prudent et plus attentif à parer. Brandimart, que l'intervention de Roland laisse libi'o, se tient au milieu de l'arène pour aller au secours de l'un ou l'autre de ses compagnons. Dans ce moment Sobrin reprend ses esprits, se relève, et, malgré la douleur qu'il éprouve, s'approche sans bruit d'Olivier, qui se bat contre Agramant. Sou- dain il frappe de son épée les jarrets du coursier, qui fléchit et roule sur son maitre. Le paladin s'efforce de retirer son pied gauche engagé dans l'étrier. Le roi de Garbe assène un second coup sur la tête de son ennemi ; mais le fer ne peut percer l'œuvre de Vulcain, cet acier luisant et poli que porta le noble Hector. Brandimart s'élance verste roi de Garbe, le heurte, lo frappe sur la tête et le renverse. Le courageux vieillard se relève et s'avance vers Olivier pour le tuer, ou du moins pour le tenir à terre. Le paladin le repousse avec son épée et le force à rester loin de lui ; il espère se défaire do cet adversaire déjà exténué par la perte de son sang, mais il ne peut se dégager : son che- val est immobile. Brandimart tient tête au roi d'Afrique, .\gramant monte un cour.'^ier non moins bon que le rapide Frontin : c'est Bride-dOr, qui lui fut donné par le vainqueur do Mandricard. Ses armes sont aussi d'nne trempe supérieure à colles que le fils de Monodant prit au hasard dans l'espoir de s'en procurer d'autres. Brandimaft, blessé à l'épaule par le roi d'Afrique, et au flanc par Gradasse, n'en porte pas moins à son adversaire un coup qui pénètre jusqu'au bras gauche et effleure sa main droite; mais ce combat si torril)le n'est rien en comparaison de la lutte effroyable du roi de Séricane ot de lioland. Burandal a fait voler en éclats le cimiei' ot les doux côtés de l'armot du minto ; olio a brisé l'écu, déchiré la cotte <\c mailles, sans percer ce corps invidnèrablo. Gradasse, plus mallraité encore, est blessé de nou- veau à la poitrine, au visage et au cou. Furieux, désespéré, il prend son èpéo à (\ou\ mains, bien résolu à pourfondro son lival. Le for s'abat sui- le frolli du conilo ot so relève aussi brillant ol aussi pur. Tout autre (pio lo silo d'Anglanto eût été divisé on doux, mais il courbe lo fr(»nt, voit jaillir mille éliiuolles, ahandoime la bride ot lai.^so échapper son épée, que la chaîne seule retient encore à son bras. Le coursier effravé emporte sur la grève sablonneuse son maître hors d'état de lo diriger. Gradasse s'attache 474 ROLAND FURIEUX. à ses pas; il eût pu facilement ralteindre, avec le léger Rnyard, mais il se retourne et aperçoit Agraraant près de succomber. Brandimart, qui le tient de la main gauche, a délacé le casque, et s'apprête à lui enfoncer son poignard dans la gorge. Le roi des Maures a perdu son épée et n'op- pose plus de résistance. A cette vue, Gradasse revient sur ses pas. Tandis que Brandimart, tout entier à son dessein, ne pense pas à prévenir une autre attaque, le roi de Séricane lève son épée à deux mains et en assène un coup épouvantable sur le casque du tils de Monodant. 0 Père céleste! daigne recevoir parmi tes élus ce martyr fidèle, qui, arrivé au terme de sa vie orageuse, plie ses voiles et s'arrête dans le port! Cruelle Duran- dal ! c'est toi qui arraches la vie au plus fidèle, au meilleur des amis de ton ancien maitre! Le cercle de fer, épais de deux doigts, qui entoure le casque est tranché par la force du coup. La coiffe d'acier est aussi traver- sée. Brandimart, pâle et sanglant, chancelle et tombe sur le sable. De sa blessure coule un lleuve de sang qui s'étend jusqu'au rivage. Le comte a retrouvé ses sens; il voit Brandimart étendu sans vie, et l'attitude de Gra- dasse indique assez qu'il est le meurtrier. Je ne saurais dire si la colère de Roland fut plus forte que sa douleur, mais ce n'était pas l'instant de gémir : la colère seule dut éclater. Je m'arrête ici. CHANT XLII Le comte romain, à la valeur presque divine, tue le fier Gradasse et le roi Agramant; il sauve Sobrin et lui fait donner des soins. — liradamante soupire pour Roger. — Tandis que Renaud se consume d'amour pour Angélique, le Dédain se montre n lui: plus tard il fait rencontre d'un chevalier. nel frein sérail as.^ez puissant, quelle chaîne assez solide, fùt-flle de dia- mant , pour arrêter la colère d'un noble cœur qui franchit les bornes (le la clémence afin de sauver de la mort ou du déshonneur l'objet de son amour exposé aux trahisons et à la violence ! Si le transport d'une juste coière le rend cruel et inhu- main, sa faute mérite indulfrence, car il a perdu la raison. Achille, re- connaissant le corps ensanglanté de Patrocle couvert de ses armes , ne trouva point que le (repas du meur- trier fût une satisfaction suffisante, et il traîna dans la plaine le cadavre d'Hector en l'accablant d'outrages. Vos soldats, illustre Alphonse, furent enflammés d'une semblable rage le jour où, vous voyant frappé au front par un quartier de rocher, ils vous crurent mortellement atteint. Les remparts, les fossés, les retranchements ne sanvèront pas vos ennemis ; ils périrent tous sans qu'il en l'estât un seni pour annoncer à l'Kspagnol cette cruelle défaite. Vous tombâtes, et votre chnie allnnia la fureur de vos guerriers. Si vous étiez resté à leur tète, on n'eût point vu tant d'excès. C'était assez pour voti'e gloire d'avoir pris la l'astia en moins d'houres que les gens de Grenade et de Cordone n'ont mis de jours à vous l'arracher. Mais ce fut pcnt-ètie un bien vengeur (pii vonlnt châtier les ciimeset les inqìiétés de ces barbares. Le malheureux Vestidel, blessé, sans armes, s'était livré à eux; il fut percé de mille coups par ces infâmes, dont plusieurs portaient le sceau de l'islamisme. J'en conclus qu'il n'est lien de pins propre à alInniiM' nue noble colère que la vue d'un 476 IlOLAND rURlEUX. outrage fait à son prince, à sou paient ou à son ami. Il ne faut donc pas s'étonner (le la rage qui s'empara de Roland à l'aspect de l'iioirihle blessure que le roi de Séricane avait faile à Brandirnnrt. De niùnie que le pasteur nomade s'arme d'un bâton el poursuit le serpent venimeux qui a mordu son fils expiiaiit sur le sable, le comte lève fîalisarde, la plus terrible des épées. Agramant s'offre à ses couj)s le premier. Déjà tout sanglant, blessé en mille endroits, sans épée, son casque ouvert, son écu brisé, il se dégage de l'étreinle de Brandimarl comme lavide épervier, privé de sa queue, s'écbappe demi-mort des serres du vautour. La pointe du glaive de Roland pénètre dans cette partie du corps où la téle se joint au tronc. Le cou est trancile comme un frêle roseau, et la tête du monarque roule tandis que son corps se débat au milieu d'affreuses convulsions. Déjà son âme erre sur les bords du fleuve, où le croc de Caron ne tarde pas à l'entraîner. Aussitôt Rolaml fond l'épée à la ni.iiii sur laitier Gradasse. En voyant le sortd'Agranianl et sa lète livide séparée de son corps, le roi de Séricane pâ- lit. Luetrayeur ineonnue ghue son Ame; un noir pressenliment Laverlitque son trépas est inévitable. Il se met à peine en défense et ne tente pas de détourner le coup mortel. HaLsarde l'alteint au liane droit, au-dessous des c-''' -'" Ji}-J-' (■averne située entre deux montagnes qui seit doi'dinaire à ses conjurations. Il (.uvre un livre ri évoquant aussitôt les démons, il en choisit un qui pos- CHANT XLII. 479 sède les secrets de toutes les intrigues d'amour; iilui demande la cause du changement de Renaud, naguère si cruel, maintenant si follement épris d Angélique. L'esprit infernal lui fait connaître la vertu des deux fontaines de Merlin ; Tune inspire l'amour, l'autre l'aversion. Les effets de l'une ne peuvent être détruits que par les ondes de l'autre, qui coulent en sens con- traire. Renaud s'était désaltéré à la fontaine de la haine, et, puisant dans l'autre un ardeur amoureuse, il avait conçu une passion insensée pour celle que jusqu'alors il avait dédaignée. Les astres voulurent sans doute qu'il en fût ainsi, car, par un destin funeste, la helle Angélique hut presque au même instant les eaux de la fontaine qui glace l'amour le plus tendre ; elle ressentit depuis lors pour le fils d'Aimon autant d'horreur que pour un hi- deux serpent. L'ardeur de Renaud était la même malgré ses mépris et ses dédains. Maugis, qui connaît les propriétés des deux fontaines, n'ignore pas toutes les fautes d'Angélique ; il sait qu'après avoir aimé un jeune Maure elle est partie avec lui. Plus taid elle s'est eniharquée dans l'un des ports d'Espa- gne, sur un vaisseau catalan. Lorsque Renaud vint chercher la réponse pro- mise par l'enchanteur, il i oçut le conseil de renoncer à l'ingrate qui ac- ceptait pour époux un vil païen. Elle était d'ailleurs si loin de la France, qu'il était impossible de suivre ses traces ou de l'atteindre. La disparition d'Angélique n'eût pas arrêté celui qui l'eût cherché jusqu'au fond de l'Orient; mais Renaud fut navré de douleur en apprenant qu'un lâche Sarrabiii avait cueilli celte fleur tant désirée. 11 n'épiouva de sa vie une si cruelle angoisse; il n'adresse pas une seule paiole à Maugis. Son cœur fi-émil, ses lèvres trem- bleiil ; un poison amer remplit sa houclie. Transpoité de jalousie et de fu- reur, il s'éloigne brusquement punr donner un libre cours à ses plaintes cl à ses cris. Enfin il se décide à passer en Orient; il se rend près de Charle- niagne et lui expose que Gradasse, au mépris de toutes les lois de la che- valerie, lui a dérobé Bavard. Son hoimeur veut quii le poursuive, afin d'empêcher t|u'nii lâche ne se vanti' audacieusement d avoir pris, les ar- 480 ROLAND FURIEUX. mes à la main, le coursier d'un paladin français. Charles consent à ce dé- part, malgré le chagrin qu'il en éprouve ainsi que toute sa cour. Renaud jefuse l'offre de Dudon et de Guidon le Sauvage, qui veulent l'accompagner, et s'éloigne de Paris, le cœur plein d'amour et de regrets. Combien de fois, maître de posséder la plus belle des amantes, ne repoussa-t-il pas les occa- sions les plus favorables ! Avec quelle vitesse ont fui tous ces jours de dé- lices, dont il payerait un seul au prix de sa vie! Comment se peut-il qu'un simple écuyer l'emporte sur les plus fidèles et les plus illu.stres chevaliers? Livré à ces réflexions qui déchirent son cœur, il se dirige vers les Indes et paît pour Bàie en suivant les bords du Rhin. Bientôt il pénètre dans la forêt des Ardennes. Lorsqu'il eut fait plusieurs milles à travers ces bois mys- térieux, il arriva dans un endroit désert et sauvage. Soudain le ciel se cou- vrit de nuages qui cachèrent les feux du soleil ; un monstre étrange, sous la figure d'une femme, s'élança d'une sombre caverne. Il ne dort jamais, ses mille veux n'ont point de paupières, ila le même nombre d'oreilles. Des ser- pents entrelacés forment sa chevelure; il a sans doute été vomi par les enfers. Un énorme serpent, qui forme sa queue, se replie et se noue autour de ses flancs. A l'aspect de ce monstre, le paladin ressent un effroi inconnu; maîtrisant la peur, il tire son épée. Prêt à l'attaquer, le fantôme agite ses serpents et le menace de cent côtés à la fois. Vainement le paladin porte mille coups au hasard, il ne peut réussir à le blesser. Parfois le serpent se glisse sous sa cuirasse et enfonce dans son cœur son dard venimeux; d'au- tres fois il entre par la visière du casque et s'enroule autour de son visage et de son cou. Le sire de Montauban, renonçant à celte lutte, pique les flancs de son coursier; mais la bête infernale saute en croupe derrière lui et ne le lâche point, malgré les ruades du cheval. Il le suit à travers les sentiers les plus détournés, par monts et par vaux. Renaud frisonne d'hor- reur ; il ne sent se pas blessé, mais il éprouve un dégoût si profond qu'il trem- ble et gémit. Appelant la mort ou la fin de ce supplice, il se jette au hasard dans l'épaisseur des taillis, dans les lieux les plus fourrés, les plus épineux; mais il ne peut se délivrer de cette hideuse étreinte : il coui-ait risque de périr, quand il reçut un secours inespéré. A ses regards s'offrit un cheva- lier couvert d'armes étincelantes, et qui avait pour cimier un joug brisé. Son boucher d'or était parsemé de flammes, ainsi que sa cotte de mailles et la housse de son coursier; il avait pour armes une forte lance, un glaive et nue masse ardente suspendue à l'arçon de sa selle. Cette masse, forgée aux feux éterucls, brise sans peine le bouclier le plus solide, la cuirasse la mieux trempée, le casque le plus dur. Avec elle il renverse tous les obsta- cles. Il ne faut rien moins qu'une toile intervention pour sauver Renaud. Le chev.dier accourt à toute bride vers le lieu d'où partent les gémisse- iiirnts; et voit le monstre qui enlace sa proie; il a pitié du paladin, brûlé, glacé tour à tour par ces mortelles atteintes, et (jui s épuise en vains efforts. Il fond sur la tète, la frappe et la renverse sur le côté gauche ; mais elle se relève aus.sitôt, et l'on entend siffler les serpents. Le chevalier la frappe avec sa masse ardente et accable de coui)s nRilti})liés le serpent, qui ne peut CHAM XLII. . 481 ni fuir ni se défendre. Tout en forçant la bête à reculer, ce vengeur de mille forfaits engage le sire de Montauban à gagner le sonnnet de la monta- gne. Le paladin ne balance pas à suivre ce conseil et gravit la pente escar- pée sans même regarder derrière lui. Lorsque le chevalier eut fait rentrer le monstre dans les obscurs abimes de l'enfer, où il se ronge et se déchire lui-même, il rejoignit Renaud et le guida hors de ces lieux sombres et sau- vages. Le sire de Montauban rend grâce à son libérateur et lui assure que sa vie même ne pourra payer un tel service; il le snpphe de .se faire connaître, afin qu'il puisse proclamer le nom de son libérateur en présence de Charles et de tous ses chevaliers. « Ne t'offense point, répond l'inconnu, si je ne 'me rends pas de suite à ton désir; je te dirai mon nom avant que le soleil ait fait grandir l'ombre d'un pas : tu seras bientôt satisfait. » Ils arrivèrent en parlant ainsi près d'une fontaine, dont la fraîcheur et la limpidité atti- raient souvent les voyageurs et les bergers. C'était la fontaine de l'Oubli. Ses ondes éteignaient les feux de l'amour; elles avaient inspiré à Angélique, sa haine pour Renaud. Jadis Renaud n'éprouvait que de la froideur ou delà répugnance pour cette belle, pai'cc qu'il avait goûté l'onde magique. Le chevalier s'arrête près de la fontaine et dit à Renaud : « Nous ferons bien de nous reposer ici. — Volontiers, réplique le paladin; la chaleur m'accable, et j'avoue que je suis fatigué de ma lutte contre le monstre dont vous m'avez délivré. » Ils descendent de Icuis coursiers, (piils laissent pai- tré librement dans la forêt. Couchés sur l'herbe èmaillée de mille Heurs, ds 48!> • RULAM) ILi;lHLX. délacent leurs casques; et Renaud que son ardeur dévore, court à la ion- taine, où il éteint à la fois sa soif et son amour. Aussitôt que le chevalier voit l'onde humecter les lèvres du paladin, il se lève d'un air grave et al- lier. « Je me nomme le Dédain, lui dit-il; je suis venu pour briser un joug indigne de toi ! » A ces mots il disparait ainsi que son coursier. Frappé de cette merveille, Renaud promène autour de lui ses regards. « Serait-ce, se demande-t-il, un démon envoyé par Maugis pour me délivrer? Serait-ce le messager de l'Éternel, qui fit descetidre l'ange de Tolne pour dissiper so!i aveuglement? » Ange ou démon, il remercie l'esprit bienfaisant dont la puissance a cicatrisé les plaies de son cœur; il sent déjà renaître son ancien dédain pour Angélique : elle ne mérite guère qu'on aille la chercher si loin. Mais, jaloux de retrouver Bavard et de laver son outrage, il continue sa route pour la Séricane, ainsi qu'il l'avait annoncé à l'Empereur. Il arrive le lendemain à Bàie, où l'on savait qu'un combat devait avoir lieu entre Ro- land, accompagné de deux paladins, et Agramant, secondé par Sobrin et Gradasse. Cette nouvelle est apportée par un voyageur venant de la Sicile. Désespéré en se voyant si loin du comte, Renaud se hâte de le rejoindre. De dix mdles en dix milles il change de guides et de chevaux, passe le Rhin à Constance, franchit les Alpes et pénètre en Itahe. Il laisse derrière lui Vé- rone et Mantoue, et se trouve sur les bords du Pô, qu'il traverse sur-le-champ. Le soleil est à son déclin; la première étoile brille au cieux. Incertain s'il (luit attendre sur la rive le retour de la prochaine aurore ou continuer sa route, Renaud aperçoit un chevaUer, dont l'air est affable et courtois. Après avoir salué le sire deMontauban, cet étranger lui demande s'il est marié. « Oui, répond le paladin assez surpris de la question. — J'en suis fort aise, ajoute le chevalier; et, si tu daignes accepter dans ma demeure l'hospitalité que je t'offre, je m'empresserai de t'apprendre un secret digne de toute rattention (l'on é|)oux. « Renaud, fatigué du voyage, et d'ailleurs naturellement cu- rieux, se rend à l'invitation du chevalier. lisse furent à peine éloignés de la route d'une [lortée de flèche, qu'ils aperçurent un vaste palais. Une foule d'ècuyers et de pages vinrent à leur rencontre avec des flambeaux. Le chevalier de Clermont, en pénétrant dans ce château, fut émerveillé de son architecture et de sa magnificence. Tant de richesses et de splendeur ne pouvaient être le partage de la demeui'e d'un sinijile nioitcl. Les murs sont formés de porphyre et de marbre serpentin, tandis qu:' sur les portes d'airain sont ciselées des figures qui semblent res- pirer et se mouvoir. Sous les portiques sont d'ingénieuses mosaïques, et l'on pénètre dans une coni' carrée, dont chaque face est une galerie de cent brasses de longueur. Chacune de ces galeries est précédée d'un portique réuni à l'é lifice par des arcades de grandeur égale, où l'artiste a prodigué h s (Il iirmrnls les plus variés. On arrive sous les arcailes par une pente si ddUii' i|u Mil ili('\al de -onniie poni'rail v uKuilei' avec sa charge. Toutes les galeries abonli>>eiil à des portes soutenues par des colonnes de bronze ou de marbre, et qui servent d'eiiliée à un magnifique salon; mais je n'essayerai pas de décrire toutes les merveilles de ce château, toute l'élègapce des CHAM XLII. 485 galeries soulenaiiies. Les hautes colonnes, couronnées de cliapiteaux d'or, les riches balcons, les lambris étincelants de pierreries, les marbres les plus rares, travaillés par des mains habiles, les peintures, les ciselures et mille autres objets (bien que la nuit on dérobât une partie) prouvaient as- sez que les trésors de deux royaumes n'auraient point suffi pour payer un semblable édifice. Parmi toutes ces merveilles on remarquait surtout une fontaine, dont les eaux limpides formaient une multitude de petits ruis- seaux. Elle était au milieu de la cour, à égale distance et en vue des gale- ries : elle avait la forme d'un pavillon octogone, surmonté d'un toit d'or, émaillé au-dessous, et que huit superbes statues de marbre blanc soute- naient de la main gauche. Dans leur main droite, elles portaient la corne d'Amaltliée, de laquelle Feau tombait avec un délicieux murmure dans une cuve d'albâtre. L'ingénieux artiste avait pris pour modèles huit dames cou- vertes de costumes divers, mais avant la même urâce et la même beauté, {..liacune d'elles avait les pieds appuyés .sur deux autres figures qui entr- ouvraient la bouche et semblaient chanter les louanges des jeunes femmes placées sur leurs é[iaules : elles tenaient en effet les éciits ponijieux qu'au- raient pu faire, en l'hunneur des dames, ceux dont ils offraient limage. Pl^^ IMlls Ijiis on lis.iit leurs nuin>. lìcnaiid l'xjuninc ces statues à la rlarté des llambeaux. La ineniiére inscription indicpie (pie la statue est celle de Lu- crèce borgia, dont les vertus et la beauté l'empoi-teut aux yeux des Hu- mains, ses compatriotes, sur la Lucrèce de Tarquin. Ceux qui soutiennent ce noble et giacieux fardeau sont Hercule Strozzi, digne émnie di' Linus, et Antoine Tibaldeo, lival mélodieux ddrphée. La seconde statue, non moins belle et gracieuse, est celle d'Isabelle lille dlleiculel Cette Isabelle, que Ferrare s'honore jtlus d'avoir vue naitie dans son sein (jne des autres la- veurs doi.t Ta comblée la fortune. Calandra et lîardelone, tons deux pirrlant le même |irénom de .lean-.lacipies. Ini consacrent leurs écrits et leurs 484 ROLAND FUUIELX. chants. La troisième et la (jiiatrième statue, placées près de lendroit d'où l'onde s'échappe, sont celles de deux dames également illustres par leur naissance, leurs vertus et leur beauté. LMnscription porte les noms d'Elisa- beth et deLéonore; Mantoue, fameuse par la naissance de Virgile, ne sera pas moins fière de leur avoir donné le jour. Pierre Bembo et Jacques Sa- dolet servent de piédestal à la |)remière ; la seconde s'appuie sur le savant Muzio Arelio et l'élégant Castiglione. Tous ces noms, aujourd'hui si illus- tres, n'étaient point encore connus de Renaud. Près de Leonora est la statue de celle qui sera douée de tant de perfections que jamais on ne trouvera dans les révolutions des âges une femme digne de lui être comparée; c'est Lucrèce Bentivoglio, l'orgueil du duc de Ferrare, son père. Camille la chante dans ses vers harmonieux, Felsine et le Reno l'écoutent avec la même admiration qu'éprouva T'Amphrise au.\ accents de son berger. L'au- tre chantre de Lucrèce est ce poëte qui, des rives du Maure aux limites de l'Inde, d'un pôle à l'autre, a porté la gloire de la cité près de laquelle risaure a son embouchure, ville antique où les Romains pesaient leur or. Guido Postumo, favori de Minerve etdePhébus, immortalisera Pesaro. Voici Diane : « Ne craignez point, dit l'inscription, son fier regard; elle est bonne autant que belle. » L'Espagne, l'Inde, Monèse et Juba retentiront des sons éclatants de la trompette de Celio Calcagnini, le chantre de ton nom et de ta gloire. Son autre esclave est Marco Cavallo, qui fera jaillir des murs d'Ancóne une source semblable à celle que Pégase fit couler des flancs du Parnasse ou de rHélicon. Près de Diane est Béalrix : « Elle rendra heureux pendant sa vie l'époux qui sera inconsolable de sa mort; l'Italie perdra avec elle sa pui.ssance et sa liberté. )> Le sire de Corrége et Tiniolhée, l'honneur des Rendelei, célébreront Béatrix dans des écrits pleins d'harmonie. Tous deux tiendront captif entre ses rives le fleuve dont les flots roulèrent jadis de l'ambre. Entre cette statue et celle de Borgia, on remarque une dame si noble et si majestueuse, que, malgré la simplicité de ses vêlements de deuil, on la dislingue encore : ainsi brille Cyprine pai'mi les étoiles. Phis on fixe sur elle ses regards, moins il est facile de dire ce qui l'emporte en elle, de la grâce ou de la majesté, de la modestie ou de l'esprit. « On r^e réus- sira jamais à la chanter dignement, car cette entreprise serait au-dessus des forces d'un mortel. » Son visage, calme et doux, laisse paraître quelque regret d'avoir été chantée par le trop faible poëte qui se trouve à ses pieds. Les noms de cette dame et du poëte ne sont révélés par aucune inscription. Au milieu de la fontaine est un bassin, de forme ovale, qui entrelient la Iraicheur. Plusieurs ruisseaux serpentenl dans la prairie et vont vivifier les gazons et les lleurs. Cesi là (pie la table est dressée. Renaud s'entretient avec son hôte eî lui lappeile sa promesse; mais il s'aperçoit alors qu'un morne chagrin le préoccupe : de sa poitrine .s'échappent de brûlants soupirs. Rien que cu- rieux de savoir ce qu'il veut lui apprendre, il n'ose le presseï- trop vive- ment. A la fin du repas, un p;ige, qui sert d'éehanson, apporte sur la table une eoujte d'or eiuielne de pierreries et pleine (Pun vin exquis. Le châtelain CHANT XL H. 485 lève les yeux au ciel, et sur ses Irails plutôt tristes que gais, passe uu léger sourire, a Je vais répondre à ton impatience, dit-il à Picnaud, et je mettrai à ta disposition un secret précieux pour tout homme marié. Selon moi, il n'est pas d'époux qui ne brûle de savoir s'il est réellement aimé de sa femme, si elle le respecte ou si elle se moque de lui, s'il est enfin chargé sans s'en douter du poids léger qui cause la honte, que tous, excepté lui, voient aisément, et qui le fait ressembler à certain animal. Désormais as- suré de la sagesse de ta femme, tu l'aimeras bien plus que si tu en étais réduit au doute et au soupçon. Rien n'est aussi commun que l'injuste ja- lousie, tandis que beaucoup d'époux vivent dans la quiétude malgré leur infortune. S'il te plaît d'avoii' la preuve (de ce que tu crois sans doute), il te suffit de boire dans la coupe que j'ai fait apporter ici. Si tu portes le ci- mier de Cornouailles, le liquide coulera sur ta poitrine; si ta fenmie est fi- dèle, tu avaleras d'un seul trait la liqueur. Tente donc l'épreuve. » A ces mots le cliâtelain regarde le fils dWinion et semble attendre que la liqueur se répande. Le paladin, d'abord tenté de connaître ce qu'il serait nuillieureux de savoir, prend la coupe et la soulève; puis une réflexion soudaine arrête sa curio- sité. Mais j'ai besoin de repos, seigneur ; souffrez (juc j'attende un autre moment pour vous instruire de la réponse du sire de Montaubau. CHANT XLIII Renaud enlfiiid le récit de deux aventures, faites l'une contre les darnes et l'autre contre les hommes; il retrouve Roland. — Funérailles de Brandiniart. — Affreux désespoir do F!cur-dp-l,is. — Sobiin est baptisé par l'ermite, qui iruéi-it Olivier, xécrahlo avarice, soif insatiable des richesses! je ne m'étonne pas que tu subjugues les âmes viles et souillées de crimes; mais je ne saurais compren- dre que tu domines avec la mèiiie fa- cilité le mortel que ses vertus eussent rendu digne de respect, s'il eût pu se dérober à ta honteuse influence. Ce- lui jiour qui la terre, les mers, les cieux, la nature entière n'ont pas de secrets, le philosophe qui ose interro- ger les desseins de Dieu, sont à peine iidectés de tes venins qu'ils n'ont plus d'aulre pensée ni d'autre préoccupa- _ _ ^ tion que celle d'amasser de l'or. Le ~—^^^- ■ giierrierqui dispersait les bataillons et renversait les murailles, qui, le premier au condjat, s'en retirait le dernier, ne peut échapper à ces honteu.^es chaînes ! Celui qui se fiit illustré dans les lettres ou ies arts reste par toi dans les ténèbres de l'oubli. Et vous, dames de haute naissance et de grande beauté, vous qui résistiez avec une con- slanle froideur aux transports d'un amant fidèle, vous cédez (ah! qui pour- rait le croire!) aux séductions d'iui riche et hideux vieillard: Hélas! je ne parle pas sans sujel, comprenne qui voudra ce que je sens .«^i bien! Ces |)laiiiles w sont point étrangères à la suite de mon récit. Je reviens au pala- din, (|ui se prépare à l'essai de la coupe ; il rédéchit un moment avant de la porter à ses lèvres, puis il s'écrie : « Insensé l'homme qui cherche ce qu as- surément il redoute le ]dns ! Ma femme est femme, et par conséquent fra- gile. Pourquoi vondrais-je reiioiicer à la bonne opinion que j'ai d'elle? Se- rai-je plus hem eux (inaiid j'aurai tenté une épreuve dont le résultat, s'il est favorable, ne me inociuera aucun avantage, et dont l'issue peut m'ètre CHANT XL TH. 487 funeste? L'Élernel nous punit souvent d'avoir voulu pénétrer ses secrets ; je ne sais si ma l'ésolution est sage ou insensée, mais je ne chercherai point à connaître ce qui peut m'affliger. Enlevez cette coupe et ce vin, j'espère bien ne jamais y goûter. Dieu nous défend ce genre de recherches, de même qu'il a interdit au premier homme de toucher à l'arbre de vie. En cueillant la pomme, Adam passa de la joie au malheur; sa vie s'écoula dans une af fliction continuelle. Tel est le mari trop curieux de savoir ce que dit et ce que fait sa feimne ; il perd sa tranquillité et se voit exposé à d'éternels tour- ments. )) A ces mots il repousse la coupe odieuse; mais il aperçoit d'abondantes larmes qui s'échappent des yeux du châtelain. Après un moment de silence, l'hôte s'écrie : « Malédiction sur celle qui m'inspira le désir de faire cette fatale épreuve! Sans ma curiosité, je n'eusse point perdu ma douce com- pagne ! Ah ! seigneur, que ne t'ai-je connu dix ans plus tôt ! Que n'ai-je reçu tes avis avant le jour où commencèrent mes soucis, où mes yeux s'éteigni- rent dans les larmes! Mais je veux t'apprendre mon histoire afin d'exciter ta pitié; je veux te raconter l'origine et la cause de mes tourments. Tu as pu voir, non loin d'ici, ui:e ville baignée par un fleuve qui prend sa source à Benaco, foinie un lac autour de la cité et va se jeter dans le Pô. Elle fut bâtie sur les ruines de celle qu'élevèrent les soldats de la race d'Agénor. Ma famille était illustre mais pauvre, et vivait dans la retraite. Pour me dé- dommager de la perte des richesses, la nature sembla me combler de ses dons. J'inspirai de l'amour à plus dune dame ou danioiselle; et, quoiqu'il soit assez ridicule de se donner des éloges à soi-même, j'avouerai que jii- nissais à la beauté la noblesse des manières. Dans cette ville habitait un vieillard de science profonde, et qui parvint à l'âge de cent vingt-huit an- nées; il vivait dans l'isolement et la solitude. Mais vers le déclin de sa vie sensible aux feux de l'amour, il obtint, à force de présents, la possession d'une dame, dont il eut une fille. Pour la conserver chaste et |)un', ])our l'empêcher surtout de vendre ce qui est plus précieux que tous les trésors? il résolut de la soustraire aux regards des honnnes. Les dénions soumis à ses ordres bâtirent, au milieu de ce désert, le palais où nous sommes. La jeune fille fut confiée à des femmes courbées sous le poids des ans et d'une sagesse éprouvée. Élevée avec soin, elle devint un modèle de beauté. Jamais elle ne put parler à un homme ni en voii' nu seul; et, pour lui inspirer l'amour de la sagesse, la peinture et la sculpture lui monliaient de toutes parts les traits des épouses qui avaient su lésisler aux galants. Là se trouvaient les images et les statues, non-seulement des chastes héro'ines des temjts jiassés, mais encore de celles (pii devaient un jour faire l'admiration de l'Ilalie. Telles sont les dames dont les statues décorent cette fontaine. « (Juand la jeune fille fut arrivée à l'âge où les fruits de l'amour sont bonsà cueillir, le deslin, je ne sais si ce fut faveur ou disgrâce, me til accoi'diM' sa main. Ce palais magnifique, ces étangs, les prairies qui renlonicnt à pins de vingt milles, étaient la dot de celle (pii n'avait pitinl d'égale en grâces et en attraits. La beauté de sa voix, la nobh'sse de sa démaiche lui donnaient l'air 488 ROLAND FURIEUX. (rune déesse. Rivale de Fallaseli sagesse et en prudence, elle avait Tadresse d'Arachné et la grâce des nymphes. Aux charmes de l'esprit elle joignait une ardeur passionnée, dont le souvenir me consume encore. Elle mettait son honheur à être sans cesse avec moi. Nous vécûmes longtemps ainsi ; mais notre félicité fut enfin troublée. Mou beau-père mourut cinq ans après notre mariage, et mes malheurs commencèrent à cette époqne. Tandis que je me croyais à l'abri des coups du sort et que je célébrais partout les louanges de mon amie, j'inspirai une folle passion à une noble dame de la contrée. Plus habile dans l'art des enchantements et des maléfices que la magicienne la plus consommée, elle rendait la nuit étincelnnte de clartés ; elle obscurcissait l'éclat du jour, arrêtait le cours du soleil et faisait trembler la terre : mais sa puissance n'était pas assez grande pour me faire oublier ma jeune femme. Sa beauté, ses charmes, ses richesses, l'ardeur même de cette amante dédaignée ne purent faire jaillir une seule étincelle des feux dont je brûlais pour mon épouse. Ma constance me préservait de toute pen- sée criminelle. Je trouvais la force de résister dans l'espoir de finir ma vie prés d'une épouse fidèle ]iour qui j'eusse dédaigné les séduisants appas de la fille de Lèda, les faveurs de la fortune et tous les dons qui furent jadis promis au licrgcr du mont Ida. Ma résistance ne put nu^ délivrer des obses- sions de Mélisse (c'est le nom de la magicienne). Me rencontrant un jour hors de mon palais, elle saisit l'occasion de me parler sans témoins et par- vint à ébranler ma confiance en faisant pénétrer dans mon cœur l'aiguillon fatal de la jalousie. Elle commença par me louer d'aimer avec tant de fidé- lité nue épouse fidèle; puis elle ajouta : « Es-tu bien certain de la vertu de CHANT XLllI. 489 ta femme? Parce qu'elle ne commet iiiicuiie faute, tu ne peux affirmer qu'elle est incapable d'oublier son devoir. Ab ! si tu la laissais seule après lui avoir défendu de recevoir un autre cavalier, tu verrais bientôt si elle est assez forte pour l'obéir. Essaye, quitte ta demenre. Que ton absence soit con- nue dans les cités et dans les cam- pagnes, que l on sache l'isolement de ta femme , et permets que les amants et leurs tendres missives parviennent jusqu'à elle. Si leurs discours et leurs présents la trou- vent insensible alors qu'elle pourra compter sur le mystère, tu ne de- vras plus douter de sa vertu. » C'est ainsi que la magicienne m'ex- ^ cite à éprouver la fidélité de mon épouse. « Mais enfin, répliquai-je, si ma femme est telle que je ne peux le supposer, comment en au- rai-je la preuve, de quelle manière pourrai-je me convaincre de sa faute ou de sa résistance? — Je te domierai, reprit Mélisse, la coupe merveilleuse que Morgane remit à son frère pour. lui découvrir la trahison de la reine Genièvre. L'époux heureux y boit sans peine, le mari trompé ne peut y tremper ses lèvres sans que le vin s'échappe et tombe sur sa poiti'ine. Fais cet essai sans plus tarder. Comme ta femme n'a rien à se reprocher, tu y boiras facilement; plus tard, si tu avales d'un Irait la liqueur, je verrai en toi le plus fortuné des époux. » J'accepte l'offre: la première épreuve est heureuse, et j'acquiers une douce certitude qui rem- plit mon cœur de joie. « Éloigne-toi maintenant pour un mois ou deux, reprend Mélisse, et reviens tenter de nouveau l'expérience ; tu verras si tes lèvres effleurent seulement la li(pn'ur. » 11 me semblait cruel de m'éloigner, moins encore par la pensée (rune cnniialiU' défiance que par le chagrin de rester éloigné de ma femme seulement deux jours ou une heure. « Un autre stratagème peut l'éclairer, ajoute la magicienne ; je changerai ta voix elles vêtements, et ta fenuiie le prendra pour un étranger. » Près d'ici s'é- lève une cité, voisine des larges embouchures du Pô, dont le territoire s'é- tend jusqu'aux bords sinueux delà Méditerranée. Moins ancienne (pie les villes des environs, elle est aussi riche et aussi belle; elle eut pour fonda- teurs quelques Troyens échappés au glaive d'Achille. Cette cité avait un gouverneur jeune, beau, ([ui possédait de grandes richesses. S'étant un joui- égaré à la suite d'un faucon, il arriva près de mon château et vil ma fennne, dont les attraits firent sur son cœuv une profonde hnpression. Depuis lors il ne négligea lien pour la séduii'e ; mais ses rigueurs et ses refus finirent par l'éloigner. Mélisse mayanl conseillé de prendre la figure de ce jeune sei- gneur, je changeai subitement de voix et de visage. Avertie de mon dépari, 490 ROLAND FURIEUX. ma femme me croyait en route depuis deux jours pour rOrient, loisque je me présentai à elle sous les traits et le costume du gouverneur. Mélisse, cachée sous la figure d'un page, me suivait avec les pierreries les plus pré- cieuses de rinde et d'Erythrée. Je connaissais toutes les issues du palais et je pus, accompagné de Mélisse, arriver près de ma femme, cpii se trouvait seule, loin de ses dames et de ses serviteurs. Je lui parlai avec ardeur, ex; posant à sa vue lesruhis, les diamants, les émei'audes, moyen funeste qui de- vait ébranler la vertu la plusrel)elle. Je lui dis (juo ces présents n'étaient rien en comparaison de ceux qu'elle obtiendrait de mon amour ; elle n'ignorait pas la force et la constance d'une passion qu'il était temps de récompenser, l'ab- sence de son époux nous offrait une occasion propice. D'abord elle parut offensée de mes discours. Pourpre de honte, elle refusa de m'écouter; puis les feux étincelants des pierreries semblèrent amollir son cœur. Enfin elle me dit d'une voix basse et tremblante ces mots cruels, qui font le tourment de ma vie : « Je me rendrais à tes vœux si j'étais assurée du mystère. » Cette réponse pénétra dans mon cœur comme un dard envenimé. Un froid mortel glaça mes os; je ne pus prononcer une parole, et Mélisse à l'instant me ren- dit ma véritable forme. Jugez du trouble de celle qui venait de me faire le plus honteux aveu. Nous restâmes tous les deux pâles, muets et le front baissé. J'eus à peine la force de dire: « Tu me trahirais donc, toi, s'il se trouvait qnehiu'uii pour payer ta perfidie ! » Elle ne me répondit qu'en ver- sant.un torrent de larmes ■ÎNc>. ; ;ii't^ Sii l'i M* u La honte qui l'accaltle fait hiiMilùl place au depil, puis à la haine et à la fureur. Déterminée à fuir, elle attend (pie l'hébus soit descendu de soiî char et court au i-ivage. Lcà, montée sur une barque, elle s'éloigne à la fa- CHANT XLIII. 491 veiir des ombres. Elle se rend près du chevalier qui l'a tant aimée, et dont j'avais emprunté le visage pour faire ma cruelle expérience. Il était toujours aussi amoureux et raccueillit avec joie. Elle m'écrivit de renoncer pour toujours à celle qui re^ionssei'ait mon amour. Depuis lors ils vivent en- semble au sein des plaisirs, tandis que je languis en proie à d'horribles chagrins. Mes tourments étaient si grands que je pensais toucher au terme de ma carrière, lorsqu'une foule d'infortunes pareilles vinrent soulager mon désespoir. Depuis dix ans j'invite tous les voyageurs que je reçois dans ma demeure à faire Fessai de la coupe, et je n'en ai point encore trouvé un seul qui pût avaler la liqueur. Il est fort consolant pour moi de voir que tant d'autres époux partagent mon malheur. Plus sage qu'eux, vous n'avez point accepté mon présent. Ainsi je suis puni de ma folle curiosité ; que je vive ou que je meure, j'aurai perdu tout repos. Mélisse espéra d'abord obtcnii' la récompense de sa trame; mais sa joie fut de courte durée : je la détestai comme l'auteur de mes chagrins. Je ne voulus pas la revoir. Irritée de mes dédains, elle résolut de fuir celui qu'elle préférait à la vie et de quitter ces lieux, où elle espérait être souveraine; Mélisse a disparu, et je n'ai plus en- tendu parler d'elle. >, . Tel fut le récit du chevalier. Renaud, ému de compassion, lui dit après quelques instants de réflexion : « Mélisse t'a donné un avis perfide ; tu as fait comme l'insensé qui irrite un essaim de guêpes, tu as été au-devant de ce que tu devais craindre de trouver; il n'est point étonnant que ta compa- gne ait cédé à l'attrait de séductions qui ont rendu coupables dix autres avant elle! Dosâmes plus fermes se sont livrées pour bien moins à des ac- tions plus honteuses. L'appât de l'or a rendu plus d'un honnne traître à ses amis ou à son roi. Pourquoi te servis -tu de si terribles armes contre celle que tu trouvais inébranlable? Igiiores-tu que le marbre et l'acier se laissent entamer par l'or? .le ne sais en vérité si ta femme est plus coupable que loi; attaqué de la même manière, tu aurais peul-ôlre succombé plus aisément. » A ces mots le sire de Moiitauban se lèv(; de table et va goûter quelques in- stants de repos; il se propose de partir une heure avant le retour de l'aurore, et ne veut pas perdre le peu de temps qui lui reste encore jus((u'à l'aiiivèe de l'aube. Le châtelain l'invite à faire suivant son désir; mais, pour le met- tre à même de dormir à son aise et de voyager pendant son sonnneil : « Je ferai, ajoute-t-il, préparer une barque pour te transporter sur l'onde paisi- ble, et tu gagneras ainsi, sans t'en apercevoir, une journée de marche. » Renaud accepte et remercie son hôte de sa courtoisie. Puis il se dirige vers le fleuve, où l'attendent déjà les matelots. Sous l'effort de six rnmetn-s, la nacelle glisse avec la rapidité de l'oiseau qui fend les airs. Punaiid sCndort après avoir recommandé qu'on ne l'éveil- lât que dans les envii'ons de Ferrare. La barque dépasse Melara, Scrmido, Figarolo et Stellala, où le Pô se divise en deux branches. Le pilote suit le canal de droite, laissant le bras qui va baigner Venise; ils atteignent Bou- deno au moment où le ciel blanchit du côté de l'Orient. L'aurore connnence à répandre les roses et les lis dans la plaine azurée, quand Renaud se réveille 492 ROLAND FURIEUX. et aperçoit de loin les deux forts de Tcaldo : « 0 ville heureuse, s'écrie-t-il, dont mon cousin Mau^ris, après avoir consulté les astres, m'a prédit le glo- rieux avenir, tu l'emporteras sur toutes les cités de l'Italie ! » La barque semble voler sur le roi des fleuves; elle s arrête enfin près de la plus petite des îles, qui est en même temps la plus voisine de la cité. Bien qu'elle soit inculte et abandonnée, Renaud se plait à la revoir; il sait quelle doit être un jour sa prospérité. Naguère Maugis lui avait dit : « Lors- que le soleil aura traversé sept cents fois le signe du Bélier, cette petite île deviendra la plus fertile et la plus riche de toutes celles qu'aient jamais entourées les lacs, les fleuves ou la mer. A sa vue le voyageur oubliera les merveilles de la patrie de Nausicaa. Ses édifices l'emporteront en beauté sur ceux de Caprée. Les jardins des Hespérides n'auront point enfanté de plantes aussi rares; Circe ne posséda jamais dans ses parcs ou dans ses étables un si grand nombre d'espèces aussi variées. Les Amours et les Grâ- ces abandonneront souvent Chypre et Gnide pour venir folâtrer dans ses bocages. Toutes ces merveilles seront enfantées par lagénie de celui qui en- tourera la cité de remparts capables de résister, sans secours étranger, à toutes les armées de l'univers. Ce héros, fils d'un prince du nom d"Heicule, sera père d'un autre Hercule. » C'est ainsi que Renaud se rappelait les prédictions de Maugis; et, en voyant l'aspect sauvage de l'ile, il se disait : (( Se peut-il que du sein de ces marécages sorte un jour une ville florissante, asile des sciences et des arts? Cette misérable bouigade deviendra une cité vaste et magnifique. Ce sol humide et fangeux fera place à des campagnes fertiles. Heureuse cité! je salue d'avance tes seigneurs si courtois et si ma- gnanimes, tes chevaliers si braves et tes nobles haliitants! Puisse le Très- Haut accorder à tes princes justes et sages des jours de paix, de joie et d'abondance ! Puissent tes souverains te préserver delà fureur et des trames de tes ennemis ! Sois pour tes voisins un éternel objet d'admiration et d'envie ! » Pendant que Renaud parle, il vogue avec plus de rapidité que le faucon chasseur ne se précipite sur sa proie. Puis la nacelle s'élance dans un nouveau bras du fleuve. L'ile disparaît, et les voyageurs laissent der- rière eux San Giorgio, la tour de la Fossa et de Gaibana. Comme il arrive souvent qu'une pensée en fait naître une seconde, puis une autre, Renaud, en songeant au chevalier qui l'avait reçu naguère et à la cité qui devait avoirde si brillantes destinées, se souvient de la coupe ré- vélatrice des fautes des femmes; il réfléchit à l'épreuve que le chevalier avait tentée et sourit en se rappelant que la liqueur s'est répandue sur le sein de tous les maris. Parfois il regrette d'avoir été trop prudent ; d'autres fois il se dit : « Je dois m'applaudir de ce que j'ai fait ; un bon résultat n'eût ])n ([n'entretenir mon ivresse, une déception m'eût causé d'éternels cha- grins Ma conviction vaut tout autant qu'une certitude. J'avais donc peu diiitérèt à chercliei' la preuve do ce que je croyais déjà, et je m'exposais aux plus cruels touiinents en inovocpianf des révélations fâcheuses pour ma Clarisse : c'était nu^ttre un enjeu de mille conlre un, el risquei" beau- coup pour gagner peu de chose. « CHANT XLllI. 495 Pendant que Renaud s'abandonne à ces réflexions, un des rameurs assis près de lui le regarde avec attention ; cet homme semble deviner ses pen- sées et lui adresse la parole. Ils ne tardent pas à blâmer ensemble l'action du cbàtelain, qui a exposé sa lemme à une tentation au-dessus des forces de son sexe; ils conviennent que celle qui serait capable de résister à de telles séductions braverait la pointe de mille épées ou les flammes d'un bû- cher. « Vous avez fait sagement, seigneur, ajoute le batelier, en reprochant à mon maitre son imprudence ; il est bien peu d'âmes assez honnêtes pour rejiousser de telles attacjues. Conuaitriez-vous par hasard l'histoire d'une jeune dame (elle s'est bruyamment répandue au loin) qui sut faire tond)er son mari dans une faute comparable à celle qu'elle-même faillit payer de sa vie? Mon maître, oubliant la puissance de l'or et des joyaux, n'a pas pro- fité d'un exemple qu'il avait sous les yeux, car cette aventure se passa dans notre patrie, cette belle ville que le Mincio, arrêté dans son cours, baigne et environne comme un lac. Je veux parler d'Adonio et du chien merveil- leux quii offrit à la dame du juge. — Cette histoire n'a pas fi-anchi les Alpes, repiit le paladin ; je n'ai jamais enlendu prononcer le nom d'Adonio, ni en France ni ailleurs. Tu me feras donc plaisir de nie la raconter. » Le batelier poursuit ainsi : « Dans Mantoue vivait jadis un homme de (|nalilé, (|ui, dans ses jeunes années, velu d'une longue robe, avait étudié la science d'Ulpien. Quand il voulnl |ilns tjiid prendre femme, il trouva dans la ville voisine une épouse (pii appartenait à une famille honin-able, et possédait tant de grâces et d'attraits qu'elle send)iail avoir été créée par les mains des Grâces et de l'Amour. Tant de charmes ne pouvaient que troubler le repos 494 KO LA M) F LUI EUX. d'Anselme ; il devint bientôt le plus jaloux des maris. Dans la même cité on remarquait un jeune cavalier, d'illustre naissance, dont les aïeux remontaient jusqu'à ces hommes enlantés par les dents du dragon. Il comptait parmi ses aïeux la fée Shinto, et ceux qui l'aidèrent à construire la ville où j'ai reçu la vie. Adoiiio, c'est le nom de ce cavalier, conçut l'espoir de plaire à l'épouse d'Anselme en étalant un grand luxe dans les fêtes, dans les fes- tins, et en surpassant par la richesse de ses vêtements les plus magnifiques soigneurs. Les trésors de Tibère n'eussent pas suffi à tant de dépense, et le patrimoine du jeune prodigue fut dissipé en moins de deux hivers. Sa maison fut bientôt abandonnée par cette foule d'amis qui n'y trouvaient plus ni cailles, ni perdrix, ni faisans. Tombé de haut, il se vit exclu des réunions de ceux dont il était presque réduit à mendier le secours ; il prit le parti d'aller cacher sa misère dans une contrée lointaine, où il espérait vivre inconnu. H s'éloigna donc un matin sans prendre congé de personne ; et, tandis qu'il cheminait tristement le longdes rives du lac, reportant ses pensés sur celle qu'il aimait toujours, malgré son désastre, un événement imprévu vint le tirer d'un ahimè de iniséie \m\v l'élever au comide de la félicité. Il vit un paysan ([u\ frappali sur un." haie avec le bâton dont il était armé. Adonio s'arrête et lui demande ce (pi'd lait. Le paysan repond qn il a vu fuir dans le fourré la plus grosse couleuvre qui se puisse imaginer. « Je ne ju'éloigerai pas, ajoule-t-il, avant d'avoir assonnile cette maudite bêle. « CHANT XMII. 405 Le chevalier entend avec peine celte menace contre un animal qui lui rap- pelle les anciennes armoiries de sa race, et qui ressemble au dragon dont les dents avaient été jadis semées. Il ordonne au paysan de laisser en paix la couleuvre, et continue sa route vers le lieu où il espère cacher son infor- tune; il y passe sept années dans les chagrins et la douleur. Cependant Téloignement et la pauvreté, qui trop souvent altèrent la raison, n'avaient pu éteindre son amour. Consumé de feux secrets, il voulut revenir aux lieux qu'habitait la souveraine de mon cœur. Triste, les cheveux et la barbe en désordre, dénué de tout, il l'eprit le chemin de sa patrie.  la môme époque le sénat de Manloue se décida à envoyer près du Saint-Père un ambassa- deur, dont le séjour à Rome devait avoir une durée qu'on ne limitait pas. Le sort désigna Anselme pour celte mission. Lint'orluné! ce choix fut pour lui la sources de larmes éternelles ! Vainement il invoqua tous les préte.xtes et employa tous les moyens, dons et prières, pour se soustraire à ce voyage ; il fut obligé de partir. Sa douleur fut plus grande que si on lui eût déchiré les flancs ou brisé le cœur. Pâle, dévoré d'inquiétude et de jalousie, il sup- plie son épouse de rester fidèle ; il lui répète que la beauté, la naissance, la fortune ne sont rien sans le renom de sagesse, qui assure à une femme la considération. La vertu n'en est que plus brillante quand elle résiste aux at- taques. L'absence de son époux va lui fournir l'occasion de prouver qu'elle est un modèle de chasteté. C'est par de tels discours qu'il cherche à rendre sa vertu inébranlable. Elle semble fort affligée, elle gémit : ce voyage la met au désespoir! A l'en croire, le soleil éteindra ses feux pour toujours avant qu'elle devienne perfide ! Plutôt mourir que de trahir sa foi ! Bien qu'Anselme soit un peu rassuré par ces protestations, il veut un gage de plus. 0 déplorable curiosité ! Il va trouver un de ses amis, devin célèbre, qui possède tout les secrets de la magie; il le conjure de lui dire si sa femme, sa chère Argie, restera sage, ou si elle oubliera ses devoirs. L'as- trologue se rend à ses vœux, trace des lignes et interroge les constellations. Anselme le quitte et revient le lendemain pour savoir le résultat de ses cal- culs. Vainement lo devin silencieux s'efforce de ne pas réjiondre à ses ques- tions ; vaincu par ses prières, il lui annonce son malheureux sort. Dès qu'il sera parti, sa femme sera infidèle. Séduite par un vil intérêt, et non par la beauté et le doux langage d'un amant, elle tiahira son éi)oux. Si vous connaissez les transports de l'amour, vous jugerez du trouble dAiiselme, qui, à SCS craintes et à ses soupçons voyait se joindre l'influence des astres ennemis. Mais, ce qui mettait le condde à sa douleur, c'était la pensée qu'Argie trafiquerait de son honneui'. Dans lespou' de la soustraii-e à un semblable oubli (la misère ne pousse-l-elle pas les humains au vol et au sacrilège?), Anselme lui laisse la libre disposition de ses domaines, de ses joyaux, de ses picrrei'ies et de son argent. « Je t'abandonne ma fortune, lui dit-il; lu peux vendre mes terres, fondre, donner mou or : je ne t'en de- manderai jamais compte. Si je te retrouve telle (jue jeté laisse aujourd'hui, que m'importent mes terres et mes palais! h Seulement il la prie de se re- tirer à la campagne, loin du monde tromiteur ; il pense que les bons vil- 496 UULAM) T LUI EUX. lageois, adoiiiiós à la culture ou à la garde des troupeaux, ne s'inquiéteront pas d'elle. Argie enlace de ses bras son malheureux époux et baigne son visage de ses larmes; elle lui rejiroche ses injustes alarmes, ses soupçons et sa défiance. Mais il serait trop long de rapporter tous leurs discours au moment de se séparer : « Je te confie mon honneur, » furent les der- niers mots d'Anselme, et son cœur sembla s'échapper de sa poitrine. Argie suit du regard son époux; ses yeux sont deux sources de pleurs. « Pendant ce temps, le malheureux Adonio, pâle, défiguré par une lon- gue barbe, se rapprochait de sa patrie, où il espérait vivre ignoré ; il arrive sur les bords du lac, près de l'endroit où il a sauvé la couleuvre qu'un pay- san voulait assommer. Celait au point du jour; de rares étoiles brillaient encore aux cieux : il vit en face de lui une dame, vêtue d'un costume étranger. Son port était noble et im- posant; elle n avait ni femmes ni écuyers. Elle s'avança d'un air gra- cieux vers le jeune chevalier. « Tu ne me connais [ias, lui dit-elle ; ce- pendant je suis ton obligée, et mê- me ta parente, car tous deux nous descendons de Cadnuis. Je suis la fée Manto ; c'est moi qui posai les fondements de cette ville et qui lui donnai mon nom. Je suis fée et sou- mise comme mes sœurs à une fu- neste loi. Bien qu'immortelle, nous sommes sujettes à tous les maux; et, par une condition de notre exis- tence, nous devons, le septième jour de la semaine, prendre la forme d'une couleuvre. Nous sommes ainsi réduites à ramper, ce qui e.^t pour nous la chose la plus cruelle et la plus humiliante, et nous maudissons la vie ! Ce jour-là nous restons exposées à tous les périls, car il n'est point d'animal plus délesté que le serpent. On nous accable d'outrages, on nous frappe, on nous poursuit, et nous sonmies assommées si nous ne pouvons trouver un refuge. Tu m'as arrachée des mains d'un paysan qui me maltraitait; sans toi je courais le risque d'avoir la tête et les reins brisés, et, vivante, je serais de- meurée contrefaite ou boiteuse. Sous cette forme nous sommes privées de toute iKdic puissance, et le Ciel lui-même est lebelle à nos lois. Cependant nos paroles arrêtent le soleil ou le forcent à se voiler, la terre roule sur son axe, la glace se cliangp en feu, et les flammes se congèlent; je veux recon- naître le service que tu m'as rendu. Délivrée de lenveloppe misérable, mon pouvoir est sans bornes : je peux te rendre plus riche que tu ne le fus ja- mais et te mettre pour toujours à l'abii de la pauvreté; tes prodigalités ne feront (pracci'oitre la richesse. Je sais (jue lu aimes encore celle (pii cause MI', ! I; ! ' ò* % 'L' 4^''' \[{(.ll- rr IN PKTIT CIIItN. !•. 497 CHAiNT XLIII. 497 les iiiallieurs; je te doiineiai le moyen d'arriver au but de tes désirs. Peii- ilaiit qu'Anselme est absent, va trouver sa femme, qui vit retirée à la cam- pagne; je t'accompagnerai. » Il La fée lui enseigne la manière de se présenter à la jeune l'enmie ; elle lui indique les vêtements qu'il doit prendre, et lui dicte même les paroles (|u"il devra prononcer. Manto a le pouvoir de se métamorphoser; elle choisit la forme d'un chien de merveilleuse petitesse, rempli de grâce et de sou- plesse, au poil long, soyeux et plus blanc que l'hermine. Adonio porte l'habit de l'un de ces pèlerins qui demandent au nom de Dieu l'aumône et riiospitalité; il s'arrête près de quelques cabanes voisines du cluàteau, et joue d'une espèce de cornemuse, au son de laquelle le petit chien se dresse sur ses pattes et se met à danser. Argie l'entend et lui fait dire de venir dans la cour de sou château. Le destin du juge commençait à s'ac- îîomplir. (( Docile aux ordres de son maitre, le chien exécute une foule de danses étrangères et fait force sauts et gambades ; il déploie tant d'adresse et pi'ouve une intelligence si extraordinaire, que les spectateurs, attentifs et charmés, osent à peine respirer. Argie, d'abord surprise, ne tarde pas à concevoir le plus violent désir de posséder le petit chien, et elle charge sa nourrice d'en offrir un prix considérable. « Eussiez-vous, réplique le rusé pèlerin, tous les trésors que possède une femme avare, vous n'auriez point assez pour ]}ayer nue seule des pattes de mon chien. » Et, prenant la nour- l'ice à l'écart, il dit au chien de lui donner une pièce d'or. L'animal se se- coue, et Ion voit tomber le brillant métal. Adonio fait accepter la [)ièce à cette femme et poursuit ainsi : « Penses-tu que je veuille me défaire d'un tel (•onii)agnon? Je ne forme point de désir sans qu'il ne l'exécute aussitôt. Perles, bijoux, vêtements riches et précieux, il ne me refuse rien. Tu peux cependant dire à ta maîtresse que je le lui céderai, non pour de l'or, elle n'en a pas assez, mais au i)rix dune nuit passée avec elle. » A ces mots, il la charge d'offiirà la dame une des perles que le chien laisse tondjer. Cet arrangement semble à la nourrice plus avantageux pour sa maitresse qu'une dépense de dix ou vingt ducats. Elle court en toute hâte vers Argie, et l'en- gage fortement à faire l'acquisition du chien pour un prix que l'on ne perd pas, même en le donnant. Argie, un peu par vertu, et beaucoup par incré- dulité, repousse ce conseil ; mais la nourrice la presse, la rassure, l'obsède, lui fait reniaïquer ([uune telle occasion ne se retrouvera })as. Enlin la belle consent à voir le chien un autre jour et en particuliei'. Cette seconde entre- vue est fatale au pauvre juge. Le petit chien fait rouler sur le pai-quct force doublons, perles et pierieries, dont la vue amollit le cunu' altier de la dame. Sa lésistance devient de plus en plus faible quand elle reconnaît le cheva- lier (jui l'a tant aimée. Les mauvais conseils de sa nourrice, les discours |)assionnés d'Âdonio, les richesses qu'il étale devant elle, la longue absence du vieil Anselme, l'espoir du mystère triomphent de sa pudeur, et elle accepte le jietit chien au prix qu'Adonio y avait mis. l.e chevalier jouit longtemps des plus douces faveurs, la fée ne le quitta pas, et le soleil 498 l'.UL.V.M» KLI'.IKLX. visita les douze signes du zodiaque avant que le juge obtint sou audience de congé. .£' ■'■ ::iï(^ ' « Enfin, accal)lé (["inquiétudes, il se hâta de revenir. Sa première visite l'ut pour le devin; il le conjura de lui apprendre si .Argie avait été infidèle ou si elle avait gardé sa foi. L'astrologue trace ses figures, interroge les planètes et lui répond que sa prédiction s'est accomplie; la jeune femme a reçu les dons magnifiques d'un amant. Une lance ou mi épieu n'eussent pu faire au juge une plus cruelle blessure. Poni' se convaincre par ses yeux d'un malheur dont il ne doutait pas l'tanl était grande sa confiance dans les pa- roles du devin ! ), il presse la nourrice de questions pour savoir d'elle la vérité; mais tous ses efforts sont inutiles, et il ne peut obtenir d'elle le moindi'e aveu, llaliituée à feindre, elh' nie tout avec effronterie; et à force d'adresse elle jette Ansiìlme dans une peiplexité qui dure |)lus d'un mois. Le doute était bien préférable à la certitude, qui devait être pour lui une cause de désespoii'. Voyant (pu' ses prières et ses cadeaux restaient sans effet, le juge attendit sagement (pie la discorde se glissât entre Argie et sa iiourrice ; il savait qu'entre femmes s'élèvent bientôt les jalousies et les que- l'elles. Son espoir ne fut pas trompé. A la première dispute, la nourrice vint d'elle-même révéler toute linliigne à son maitre sans omettre le moindre détail. Je n'essayerai pas de décrire la douleui' du juge ; il faillit perdre la raison. Dans sa fureur il veut mourir, mais après avoir frappé la coupable. Le uiéme poignard lavera son outrage et finira son martyre. Ce projet arrêté, il l'entre dans la ville et envoie à son château un serviteur dévoué. ^^ Tu te piésentei'as à ma feiiinie. lui dil-il, e! lu lui annonceras (prAiiselnie. alla- Al; G IF. A (;ilK\ Ai, MRNACKr. l'Ail 1\ liiiiCAM) !■ M>. CHANT XLllI. 499 que d'une maladie aiguë, n'a que peu d'instants à vivre. Si Argie aime en.- core son épou.v, elle doit se hâter d'accourir. Elle viendra sans hésiter; et, pendant le voyage, tu lui donneras la mort. » « L'assassin remplit fidèlement sa mission. Argie monte à cheval et part avec son petit chien. La fée ne lui avait point laissé ignorer le projet de son époux; mais elle l'avait engagée à ne pas s'inquiéter, parce qu'elle serait secourue quel que fût le danger. Parvenu dans un heu désert et écarté, prés d'un torrent qui descendait de la cime des Apennins et roulait ses ondes dans le fleuve, le meurtrier jugea que l'omhre des hois favoriserait son crime. Tn-ant son épée, il dit à Argie de demander à Dieu le pardon de sa faute ; mais elle disparut au moment où il croyait la frapper ; il s'efforça vainement de la retrouver. Confus et honteux, il retonina vers Anselme, qui entendit avec stupeur le récit de cet événement étrange et inexplicable ; il ne pouvait imaginer que sa femme fût si fortement protégée par la fée Manto. En lui déclarant tout, la nourrice avait omis cette circonstance, je ne saurais dire pourquoi. La fureur de l'époux est toujours la même, et il n'a pas lavé son affront. Naguère son désespoir était peu de chose : maintenant une poutre semble l'oppresser. Son outrage est public; chacun le montre au doigt. Jadis il pouvait garder le mysléie, maintenant sa tentative de ven- geance est comme de tous. En eflet, éclairée sur ses cruels desseins, Argie, pour se dérobei' à la colère de son époux, se livrera à un honnne puissant, qui la gardera au mépris et à la honte de son époux; peut-être s'abandon- nera-t-elle à un amant assez lâche pour exploiter ses charmes. Redoutant un pareil mallieui', Anselme envoie de tous côtés des messagers; il fait ex- plorer les moindres bourgs de la Lond)ardie! Lui-même se livre à d'activés recherches et visite les endroits les plus solitaires; il ne recueille pas d'in- dices. Enfin il prie son va'et de le conduire à l'endroit où Argie a disparu ; il pense que sa lemme se cache le jour dans les bois et passe la nuit dans quelque maison voisine. Le maître et le serviteur pénètrent dans la forêt et découvrent un palais magnifique. Manto avait créé tout à coup, à la prière d'Argie, cet édifice aux murs d'albâtre et resplendissant d'or. On ne saurait dépeii+dre ni même imaginer rien de plus admirable. L'intérieur offrait en- core plus de merveilles, et le palais de mon maitre, que vous trouvez si beau, n'eût été qu'uiie humble chaumière prés de lui. Les appartements, les ga- leries, les écuries et les celliers étaient tendus d'étoffes de velours et de riches tissus. De toutes parts on voyait des vases d'or et d'argent, des pier- res étincelantes de feux de toutes couleurs, rouges, vertes ou d'azur, (|ui servaient de coupes, de plats et même de tables. Partout enfin brillaient la soie et les i)ierrerics. <( Le juge fut surpris de trouvei' ce palais éblonissant dans un désert où il ne s'attendait inênn^ pas à voii- une cabane. Il crut un moment que sa rai- son, troublée par l'ivresse ou dupe des illusions d'un songe, s'égarait. Snus Icsportiquesse tenait un Éthiopien, au nez épaté, aux grosses lévics, au vi- sage hideux cl repoussant. Cette horrible copie d'Eso|)e eût fait ]ieur aux joyeux habitants du paradis. Ses vêtements étaient sales et tléguenillos òtlO UOLAM» FUIUEI X. .01.11110 mix .lini iiioii.liant : jo ne i.eux vous donner qu'une faible idée de la laideur de ce personnage. Anselme, ne sachant à qui s'adresser, demande à cet homme le nom du châtelain. a Ce palais mappartient, » répond rKthioi'ien. Anselme croit qu'il veut plaisanter; mais le nègre lui affirme, avec de nouveaux serments, que nul mortel ne peut lui disputer cette de- meure. Il ajoute que le juge est libre de le visiter et d'y choisir ce qui lui sera agréable, soit pour lui-même, soit pour ses amis. Anselme coii/ie son cheval à son valet et parcouil les diverses salles ; il se récrie sur la beauté du site, sur le bon goût de l'architecture et le fini des oniements, sur la richesse de Tameuble- ment, et laisse souvent échapper cette exclamation : .* L'or du monde en- tier ne pourrait paVer une semblable demeure ! — Il dépend de toi de l'avoir pour bien moins, répond le nègre ; il ne te coûtera pas de sacri- lices d'argent. )> Et, ce disant, il ose faire à Anselme une proposition à peu près semblable à celle qu'Adonio avait adressée à Argie. Anselme le traite de fou el d'effronté. La dureté de trois ou quatre refus ne rebute ]tas l'iii- fàme, qui, renouvelant avec persévérance ses honteuses offres, finit par obtenir le consentement du juge. Aussitôt Argie, qiii est cachée non loin de là, se montre et dit ù son époux : « Quelle conduite abominable de la jjart d un homme si sage et si vertueux 1 »• Vous jugez de la confusion d'Anselme, il eût voulu se cacher d.iiis les entrailles de la terre. Argie se plaît à lui adresser des reproches qui semblent atténuer sa propre faute. « Quel châli- jneiit mérites-lu, lui répète-t-elle en pleurant, toi qui, pour un acte odieux, fe mets à la discrétion d'un monstre horrible, tandis que tu njas condamnée à mourir pour m'ètre laissée allée à une passion naturelle; du moins j'écou- lais lainour d'un homme jeune et teiidremenl épris. (|ui pavait ma faibl.^sse avec maginficeiicc. Si j'ai mérité une fois la mort, tu las méritée cent fois. Cependant, bien que je telieime en mon pouvoir, je n'ajouterai pas ure puni- lion à ta honte, qui satisfait assez ma vengeance. Tous deux nous avons i»é- ché ; l'oubli el le pardon sont ce ipii convient le mieux. Désormais aucune de mes paroles ou de mes actions ne te rappelleront la turpitude, pourvu que tu imites ma discrétion. » Cet arrangement parut à Anselme trop favo- rable pour qu'il le refusât. La jiaix et la concorde se rétablirent entre les deux époii.v, dont 1 ii liun fut depuis lors exenijite de trouble. » Le batelier se Int. Uenaud sourit en écoulant la fin, mais la lionleu&e ac- tion d'Anselme le fil rougir; il loua l'adres-se d'Argie, qui avait su entraîner son époux dans uiif av.-nliiip plus désagréable .pie celle .«ù elle-même était lombéc la piemiêii'. C1IA\T XLIll. 501 Dès que le soleil fut avancé dans sa course, Kenaud lit servir les mets que, la veille, son hôte avait envoyés avec une généreuse profusion. Il lais- sait sur sa gauche un riche pays et, sur sa droite, des marais immenses. Bientôt il traversa la ville d'Argenta ; non loin est la source du Sauteino. Je pense que Bastia n'était pas fondée. L étendard espagnol n'y avait point en- core subi (Ihuniiliation, et les habitants de la Romagne n'avaient pas eu à gémir du passage de soldats indisciplinés. La barque, suivant le cours du fleuve, se trouva bientôt au milieu d'nn lac, et le sire de Montaubau péiié- li'a dans Ravennes vers l'heure de midi, Renaud était souvent à court d'ar- gent, mais il put en cette occasion se montrer libéral envers les bateliei's flont il se séparait ; il prit divers guides et plusieurs chevaux. Le soii' même il alla plus loin (pie Rimini, el n'attendit pas à Montefiore le l'etourde l'au- rore. Lastre du jour se levait à peine quand il franchit les portes d'Urhin. Frédéric, Éhsabeth ji'avaient point encore illustré celte ville; il n"v trouvi; pas le brave Gui, ni Fi'ançois Marie, ni Léonore, doni la gi'acieuse courtoisie enl décidé sans effort notre héros à acceptei', pendant jtlusienrs jours, celte liospil alile que ces généreux seigneurs offrent depuis si longtenqis aux dames et aux voyageurs. Personne n'arrête la bride de son cheval, et il poursuit sa ronle vei's Cagli; il gravit la montagne que travcise le Metro ou le Ganno, passe les Apennins, traverse l'Ombrie, le pays des Etrusques, et, s'avançant vers Rome, il s'embarque an port dOstie. Bientôt il aborde sur cette plage où .\nchise recul les derniei's honneurs du pieux Knée. Faisant force de rames et de voiles, il cingle vers la petite île de Lampedouse, (jui avait été clmisie pour le Ihéâti'e du combat entre Agramanf et les cheva- liers; mais les venis contraires trompenl son impatience. Déjà le chevalier d'Aniilaiilf a mis (in à sa gloi'iense criltepi'ise. Agramaiil et Gradasse sont moits; le trépas de Brandiinarl a élé le prix d'nne triste victoire. Le brave Olivier est éleiidn sm- le sable, en pioie à de cruelles sonlïrances. 502 nOLAND FURIEUX. Roland presse son cousin dans ses bras et ne peut relenir ses pleurs en lui annonçant la mort du meilleur de ses amis. Le sire de Montauban verse aussi des larmes à la vue de Rrandimart, dont la tête est fendue en deux parts. Il court vers Olivier, qui ^it sur la poussière, et chercbe à le conso- ler ; mais lui-même est pénétré de douleur ; tel est le convive affamé qui arrive quand le festin est terminé et la table enlevée. Les écuyers transpor- tent le corps d'Agramant et celui du roi de Séricane au milieu des ruines de Diserte, où ces princes doivent être ensevelis; ils y apportent la nouvelle du combat. Âstolpbe et Sansonnet apprennent la victoire de Roland avec une joie qu'affaiblit la pensée du funeste de.stin de Brandimart. Leur visage se voile d'ime sombre tristesse. Pourraient-ils se résoudre à instruire Fleur- de-Lis d'un si grand malbeur? La nuit qui précéda le combat, la jeune amante vit en rêve la cotte d'armes qu'elle avait brodée et offerte au fils de Monodant, couverte de gouttes de sang : elle se figurait qu'elle-même avait formé ces bandelettes, et elle en ressentait la plus vive affliction : « Il m'avait priée, se disait-elle, de ne mêler aucune couleur au noir de son ar- mure. Pourquoi ai-je trompé son désir?» Elle ne put s'empêcher de re- oarderce songe comme un funeste présage, et le lendemain on lui révéla la triste vérité. Âstolpbe et Sansonnet la lui cachèrent jusqu'au moment où ils purent venir eux-mêmes pour l'en instruire. Leur visage consterné n'a point cet air de joie que doit inspirer la vic- toire, et Fleur-de-Lis n'a pas besoin qu'ils lui apprennent son malheur. Le cœur oppressé, détestant la lumière du jour, elle tombe privée de senti- ment et comme morte. Elle ne recouvre la voix que pour appeler celui qu'elle aime; elle meurtrit et déchire ses joues, elle arrache et disperse ses cheveux; elle pousse des cris comme une femme livrée au démon, ou comme les Ménades errantes au son du cor; elle demande un poignard, elle veut courir vers le rivage où se tient le navire qui porte les cadavres des deux rois, elle assouvira sa fureur en les déchirant. « Cher époux, s'écrie-t-elle, devais-tu partir sans moi? Fleur-de-Lis ne l'avait jamais quitté ! Je t'eusse sauvé la vie. Mes cris t'auraient averti de la lâche attaque de Gradasse, ou du moins je me serais jetée entre vous deux ; et, pour te préserver du coup mortel, ma tête eût servi de bouclier. Je vais mourir, et mon trépas te sera inutile ! Pouvais-je mieux sacrifier ma vie qu'en sauvant la tienne? Si le sort impitoyable avait trahi mon espoir, j'aurais essayé de te ranimer i)ar mes baisers; j'aurais baigné ton visage de mes larmes et je me fusse écriée : (* Âme chérie, retourne en paix dans le sein de liieu ! je ne larderai pas à t'y suivre. Ah! Brandimart, est-ce donc là le sceptre que tu devais posséder? Est-ce ainsi que tu me reçois sur ton trône de Damo- gire ! Sort cruel, que de biens tu m'enlèves aujourd'hui! J'ai tout perdu, je ne tiens plus à rien! » Son désespoir redouble encore, et elle arrache ses cheveux comme s'ils eussent été cause de son malheur. Elle frappe ses mains l'une contre l'autre, les mord et déchire avec ses ongles ses lèvres et son sein. Mais laissons-la en proie à celte douleur furieuse, et retom-nons à Roland et à ses rompagnoiis. CHANT \Lin. TiOo Le comte voulait, ainsi qu'Olivier, doni la l»lessure réclamait de prompts secours, honorer lirandimart pai' de pompeuses funérailles; un vent favora- ble poussa son navire vers la montagne, qui, la tiuit, lance des feux écla- tants et vomit pendant le jour une noire fumée. Cette montagne n'est pas loin de Lampedouse ; la déesse des nuits prête au\ navigateurs sa pâle lu- mière. I,e lendemain ils louchent à Agrigente et y conunandenf, pour le joTU' suivaiil, les préparatifs de la cérémonie funèbre. Au milieu des'omhres du soir, Roland, entouré de l'élite des habitants, suit les bords de la mei', qui semblent emlirasés par les torches. On eu- teml des plaintes et des cris lu;L;ubi"es. Le comte se rend à la chapelle où sont déposés les restes de celui qu'il avait tendrement aimé. Le vieux l'ar- din, dont les yeux se fondent en pleurs, se tient avec accablement jnés du cercueil. Il accuse le Ciel impitoyable et riiifluence des asIies eiuiemis; il rugit comme un lion Idessé, et porte une main insensée sui' ses cheveux lilancs et sur son Iront ridé. Les cris et les gémissements redoublent à la vue de Roland. Le comte, silencieux, fixe ses regards sur le visage de son ami, pâle et flétri comme sont aux approches du soir le lis ou l'acanthe cuillisdésle matin. Knfiii il pousse un profond sou|)ir cl dil : « Omon compa- gnon fidèle, se peut-il que tu sois privé d(> la ciarle du jour ! Tu jouis de la félicité éternelle et tu es à l'abri des coups du sort, tandis (pic ma dou- leur est sans bornes et que je reste seul au monde. Nous avons bravé ensem- ble la fureur des éléments et les dangers de la guerre, et je ne partage pas Ion repos ! (Ju'ai-je donc fait pour voir condanmé à vivre sanstoi au milieu d"un monde impur? conipagnon de les misères, nai-je pas droit aux mêmes récompenses (pie loi? Hélas! je n(> suis pas seul à iciirelter la mori. La même douleur éinnil lllalie, r\lleiiiagiie cl la trance! ^i loi. L'homme de Dieu exliortait tous les chevaliers à se préservei- des sonillnri's et des iiii|)nn'tès (pie riionune frivole rencontre sans cesse sur le 506 ROLAND FURIEUX. chemin do In vie. « Portez toujours vos regai'ds vers le Ciel, » letu' di- sait-il. Roland fit apporter du pain, du vin et des piovisions ; et Termite, qui avait oublié ces sensualités, «.^oùta le vin et mangea comme les autres de la chair de porc. Lorsque le repas fut terminé, les chevaliei-s se mirent à par- ler de diverses choses ; et, comme une découverte en amène souvent une autre, ils reconnurent ce fameux Roger dont l'univers admirait la valeur. Le sire de Montauban ne s'était pas rappelé les traits de son ancien adver- saire ; mais Sobrin Tavait reconnu en le voyant prés du saint vieillard, et n'avait point voulu paraîtie indiscret. Quand les paladins surent qu'ils avaient (levant eux ce guerrier si célèbie, et qu'il s'était fait chrétien, ils l'abordèrent d un air de joie : l'un lui prit la main, Tautre l'embrassa, et Renaud fit éclater les plus vifs transports. Je vous dirai, dans le chant sui- vant, s'il vous plait de l'apprendre, la cause des témoignages de vive affec- tion que lui donnait le sii'e de Montauban. OHAM' XLIV npiiaud, frappé de l'adrniraljle valeur de Roger, lui promet la maia de Iradamaiile; ils se rendent à la cour de (;harles, qui les reçoit avec pompe et les comlile d'honneurs. — liojfer s'éloigne de Paris dans l'intention de doiuier la mort à Léon. '^^ VOUS dont le cœur tendre et sensible forme les liens sacrés de Tamitié sous les plus humbles toits, dans l'obscure cabane , avec Tinfortuné aussi bien qu'avec le puissant, dans les cours et sous les éclatants lambris, vous n'êtes pas exposés aux tialiisons, au doute cruel, et vous ne connaissez pas les protestations ti'ompeuses ! Quelle est la durée des traités et des alliances que font entre eux les princes et les rois? Les papes, les empereurs, les mo- iiartjues, unis aujourd'hui, se combat- tront demain avec acharnement : ils oublient facilement leurs promesses et ne voient que leurs intérêts ; trou- vant rarement l'occasion de coûter le charme des senlimonts affecliuMix, (pii sont bannis des lieux uii l'on traite avec dissinnihition les sujets même les plus futiles. Si, par hasai'd, l'infor- tune les rapproche, ils apprennent mieux et plus ])romptement à connaître le prix de ce qu'ils avaient dédaigné. Au sein de la retraite rennitc put rénnii-, par de donx liens, ces gnerrieis plus aisément qu'il ne l'eût lait dans le trouble des cours. La mort senle eut le pouvoir de briser ces liens. Con- fident de leurs pensées, il leconnnt ijne ces âmes sincères avaie;it la pureté du blanc plumage des cygnes. Tons étaient francs et généreux. Leur poli- tesse n'avait rien de cette uibanité trompeuse, triste apanage des fnurbes qui se cachent sous de faux dehors; ils onhliaienl leui's anc'eniies divisions et s'aimaient comme des frères nés d'un même sang. Renaud se unnitiait |>!iis empressé tpie les autres ii combler lioger de ca- resses. Non-senlonicnl il av.iit épidiivê la valenr du jeune béi-os, mais il coimaissaif sa ui'iiérosilé et s;i coniloisic. et il savait li'- servres (pie sa fa- 5n8 MOLAMI FURIKUX mille en avait reçus. Après avoir sauvé Richardet de la vengeance du roi maure Ho^cr avait tii'é les deux fils de Beuves des mains des Sarrasins et de celles des satellilcs du Mayciicais maudit. Renaud pouvait-il lui refuser .sou amitié et son csiimo? S il lui était interdit de le faire tandis que Roger restait parmi les Maures, il pouvait acquitter la dette de la reconnaissance mainicnani (|ue ce héros était chrétien. L^ermite, voyant les prévenances et les altenlions de Renaud poni' le fds de Galacielle, lui adresse ces mots: « Témoin de l'amitié qui vous unit déjcà, je vous exprime un vœu que vous écoulerez sans peine (je l'espère du moins). Il ne tient qu'à vous de rappro- cher deux races illustres par une alliance dont la gloire, briUanle comme le soleil, dui'era (c'est le Seigneur qui vous parle j)ar ma bouche) tant que les astres rouleront dans rimmcnsité des cieux. » L'ermite persuade aisément à Renaud (pi'il doit promettre à lîoger la main de Rradamanle. Le comte et Olivier approuvent cette union et ne doutent i)as qu'elle lu^ soit agréable à l'Knqieieur et à Aimon. La France tout entière ne doit-elle pas s'en ré- jouir? Ils ignoi'ent qu'Aimon accueille, avec l'approbation de Charlemagne, la demande que Conslaiitin, enqiereur des (irecs, lui fait de la main de Ihadanianle jioui' Léon son (ils et son bériliei'. Sans voii' la guerrière, Léon s'est épris d'anionr poiu' elle sur la seule renonunée de ses exploits, .\inum 11 a rien voulu lerminei' sans le <'onsentemenl de lienaud, dont il attend le retour; mais il lu' doute pas (jue sori fils n"a|)j)récie Ihonnenr d'une si CHANT XLIV. 509 iioblo alliance. Telle e>l la déi'éreiice du vieux duc pour le sire fie Mou- laubau. Cepeiidaiil, déleriiiiiié par les conseils du sire d'Anglanli' et de ses com- pagnons, el cédant aux instances de l'ermite, Renaud a promis la main de sa sœur à Hoger. 11 ignore les desseins de son père et ne doute pas de son apprubalion. Les clievaliers passent encore deux jours près de rermite, bien que le vent soit Favorable. Enfin le pilote les presse si vivement de partir, (piils prennent congé de leur liùte. lîoger se sépare du pieux solitaire au- (piel il doit la connaissance dos saints mystèi-es. Le sire d'Anglante lui rend Balisarde, le rapide Frontin et Farmui-e d Hector. Maitre de cette épée après Lavoir ravie au milieu des périls du jardin de Falérine, Holand a plus do droits à la posséder que le jeune guerrier qui La reçue avec Frontin d'un vil larron. Cependant il se plaît à la lui olTrir. Les chevaliers, bénis par le saint vieillard, regagnent leur navire et mettent aussitôt à la voile. Les l'ames soulèvent l'onde; le vent se montie toujours favorable, et ils arri- vent à Marseille sans avoir be.soin de l'aire des vo'ux ou des prières. Je les laisse à bon port et m'elTorcerai d'y conduire aussi l'illustre Astolphe. Dès qu'il fut instruit de la victoire si chèrement payée de Roland, le duc, ju- geant que la Fiance était à jamais délivrée des Maures, s'occupa de faire reprendre aux Nubiens le chemin de leur pays. Dudon avait déjà renvoyé la flotte victorieuse des vaisseaux d'Agraniant. Dès que les marins furent dé- barqués, on vit (nouveau prodige! ) les proues, les poupes et les ponts re- devenir, comme auparavant, des feuilles que le vent dispersa dans les airs. Les Nubieiis s'éloignèrent du rivage, et Astolphe put remercier Sènapes, (|ui avait conduit lui-même son armée, et remettre aux Nubiens l'outre dans bufuelle était l'enfermé le fougueux Auster. Ce terrible vent du midi fait rouler connue des vagues les sables du déseil et les élève en tourbillons funestes aux voyageurs; il importail de le retenir captif jusqu'à leur arrivée dans leur pays. Le bonTnijiin assuic qu'au moment où cette armée jîénétra dans les gorges de l'Atlas tous les chevaux reprirent leur ancienne forme, et les guerriers continuèrent la route à pied. Mais il est temps de ramener Astolphe en France. Dés quii eut fortifié les villes les plus importantes de la Mauritanie il s'élança sur Lhipiiogriffe, (jui déploya ses ailes et le trans- porta d'un seul ti'ait jusqu'en Sardaigue et de là en Corse, ronrnant à gauche, il passa la mer et s'arrêta sur la còle de Provence, où, |ileiii de sou- mission aux oïdies de révau;.;éliste, il rendit pour toujours la libeité à sou coursier. SainI Jimm Ini avail pirscril daflranchir l'Iiippogi'iffe delà selle el du frein. Le coi' lin-méme, privé de sa vertu, ne rendait plus aucun son depuis quAstoljthe l'avait poité dans l'astre (|ui reçoit toni ce (pu' [tei'dent les humains. Le duc déhaïqua à .Marseille le jour même on lioland, Oliviei' et Renaud s'y trouvaient avec Sobrin et lîoger. La li'iste fin de Ihandimart les empêchait de se réjoinr de leui- vicloii'c. l'n messager venu de Sicile avait iiisirnil Cliarles de la mini [\i-> dcuv lois, de C(^lle du fils de Mono- dant cl de la captivité de Sobrin. Il n'ignorait pas la conversion île Hoger et ne dissimulait pas la joie qu'il en avait ressentie au fond de son cœur. 510 ROLAM) liniKUX. Délivré (rune aii^^oisse insiippoilable sous laquelle sou front s'était courbé pour toujours, il crut ne pouvoir assez honorer ceux qui étaient les plus lormes soutiens de sou empire. Par son ordre, tous ses barons allèrent à la rencontre des paladins jusqu'au bord de la Saône; lui-même sorlit de la cité avec un cortège de rois et de ducs. A ses côtés était l'impératrice, que suivaient de nobles dames et damoiselles non moins remarquables par leur beauté (jue par la richesse et lélégance de leurs atours. A l'aspect de Ro- land et des auti'es paladins, l'Empereur s'avança vers eux les bras ouverts. Mille acclamations poilèrent jusqu'aux mics les noms de Montgraine et de Clermont. De toutes parts éclataient les témoignages de sympathie et d'a- mitié. Le comte, Olivier et le sire de Montauban présentèrent à Charlemagne -. / le lils lie Roger de Rizza, ce Roger aussi vaillant que son père. « Nos esca- drons, dirent-ils, peuvent rendre témoignage de sa valeur mille fois éprou- vée. » Bradamante elMarphise, ces deux coui'ageuses amies, s'avancèrent : la sœur pressa son frère dans ses bras, l'amante mauilesta sa joie avec plus de retenue. L'Kmpereur invite Roger à remonter sur son coursier et le lait placei' à ses côtés; il le cond)le de marques de distinction : il sait que ce lièi'os a embrassé la sainte loi. Le noble cortège l'entre dans la ville au milieu d'une pompe li'iomiiliale. Les édifices sont couverts de tapis et de guirlandes de rciiillages; les dames placées aux balcons l'ont pleuvoir sur leurs tètes des llenisel des parfums. On a élevé des trophées et des arcs de tiionq)ht' sur les(pu'ls sont re[>i'èsentès la prise et la ruine de Riserie et leurs glorieux faits d'aiines; sur leur passage on exécute des jeux et des mystères, et par- tout on lit cette inscription r « Aux i.}i!i':i;.\TF,uro w. l'f.mpii!!.. » C'est au sou des Ironqiettes, des clairons et d'u-'.e musiqut» guorrièi-e, au milieu des cris et des vœux d'un peuple immense, (jne TLmpereur regagne son palais. Les ièles, les danses et les tournois durèrent plusieurs jours. Cependant Renaud avei'tit son père de la promesse qu'il a faite à Roger CHANT XLIV. oli en présence d'Olivier el de Roland. Le?? paladin^; trouvent qui! est impossi- ble de faire un meilleur choix, tant pour la naissance que pour le mérite. Le duc Ainion est mécontent que son tils ait disposé, à son insu, de la main de Bradamante en faveur d'un simitle chevalier sans royaume ni terres, et au moment où elle pouvait devenir l'épouse de l'héritier du puissant Constantin. La noblesse et la vertu même ne se passent des avantages que confèie la l'ichesse. Béatrix se montre encore plus irritée et déclare qu'elle s'opposera de toutes ses forces au mariage. Le sire de Monlauban est résolu à ne point manquer à sa parole. Béatrix, ne doutant pas que sa fille ne lui obéisse, l'invite à rejeter, fùl-ce au prix de sa vie, une telle alliance ; elle la menace de lui reti- i-er son affection si elle est rebelle à ses désirs. Eufm sa résistance au désir de Renaud devra suffire, puis- qu'il ne peut contraindre sa vo- ll'i' lonté. Biadamante garde le silence sans oser faire de représentations à celle qu'elle doit aimer et respec- ter. Promettre de faire ce qu'elle ne veut, ce qu'elle ne doit pas exécu- ter, serait un crime, son cœur n'est plus libre ! Elle soupire et se tait, car elle craint de refuser el ne peut pas se soumettre. Pietirée au fond de ses appartements, elle donne un libre cours à ses larmes, se livre au désespoir, meurtrit son sein et dé- chire ses blonds cheveux. (( Mal- heureuse! s'écrie-t-elle, résisterai- je à celle qui a sur moi tout pouvoii'? l'uis-je mépriser les vonix d'une mère et agii' à ma fantaisie? Est-il un ci'ime plus grand (pu' de pn-ndie un époux conti'e la volonté de ses pai'ents? La piété filiale m'ordonne, ô mon cher Roger, d'accei)ter les lois d'un autre. Faudra -t- il que j'oublie le respect que je dois à ma mère pour satisfaire mes vœux et mes passions? Je sais quels sont mes devoirs, sais-je quelle sera ma récompense? La raison cède à l'amoui-, il la chasse et la bannit de mon (-(t'ur, il sera mon souverain et mon guide. Fille sage et respectueuse, je suis son esclave. Béatrix, Ainion, vous pardonnerez à votre fille. L'Amour, (piaiid on l'ou- trage, est sans pitié ; il sei'a sourd à mes prières et à nuni rcjx'nlir : mon châtiment sera une mort prompte et cruelle. iMes efforts longs et persévé- rants ont amené la conversion de Roger; perdrai-je, ó mon Dieu, la récom- pense d'une telle œuvre, connue l'abeille qui se voit ravir chaque année le fruit de ses travaux? Xon! Plutôt la mort que de vivre avec un auti'e époux! Je désobéis à mon père et à ma mère; mais je fais ce qu'ordonne mon sage et noble frère, dont les années n'ont pas affaibli le jugement. J'ai l'appro- 512 IIOLAM) FURIEUX. ballon fio Hulaiid cldo luus ces paladins. Les chevaliers de notre race leur cèdent, peut-être, en vertus et en renonnnée. lioland et Renaud ne sont- ils pas ce qu'il y a de plus pur et de plus glorieux dans la maison de Clennont? Ils en (ioiiiiiiciit tous les héros autant que la tête s'élève au- dessus des pieds. l)ois-je souffrir qu'Aimon ait sur moi plus d'empire (pi'eux? Le Grec n'a reçu de mon père qu'une vague promesse, Renaud a engagé sa parole à Roger. » Tandis que son amante s'afflige et se tourmente, le héros est livié aux mêmes angoisses. Rien que le refus du duc et de Réatrix ne soit point en- core public, il ne peut l'ignorer. Il accuse la fortune, si prodigue de ses fa- veurs envers mille autres, de lui avoir ravi l'objet de sa tendresse. Que lui importent les dons de la nature ou les biens que l'on acquiert par le cou- rage? 11 en a reçu en partage plus qu'aucun -autre mortel; il surpasse en vigueur tous les autres hommes. Son âme est noble, ses sentiments sont gé- néreux. Par malheur le vulgaire, et je ne veux point dire ici les papes, les rois et les empereurs, attache moins de prix aux qualités persoinielles qu aux richesses qui éblouissent les yeux. Aussi, quels que soient la beauté, le cou- rage, la force, l'adresse, la vertu, la sagesse même d'un homme, on le considère peu s'il ne dispose de la richesse. <( Puisqu'ils veulent voir leur fille impéra- li'ice, se disait parfois Roger, je leur conseille d'attendre seulement une année; il ne me faut pas davantage pour an acher la couronne à Léon et à son père : leur vainqueur ne paraîtra plus indigne de la main de Rradamante. Si ses parents osent acconqilir sans retard cette union, s'ils ne tiennent pas compie de hi parole que m'ont dojinée Renaud et son cousin en présence de l'ermite, d'Olivier et de Sobrin, je ne souffrirai pas un outrage sanglant; plutôt la mort! Mais sur qui relombei'a ma vengeance? Sur le })ére de Rra- damante! Un tel projet, fût-il aisé de l'accomplir, sei'a l'acte d'un insensé, cai" la mort de ce vieillard et l'extermination de tous les siens élèveront en- tre mon anumte et moi une barrière insurmontable. Ce que je redoute c'est sa haine, et je la mériterai en immolant son père, son frère et les autres gueiriers de sa lace. Faut-il donc que je souffre une insulte? Non, non, je préfère le trépas à la honte, et je i)rétends punir l'auteui' de mes chagrins ! Léon et son père périront. Hélène ne coûta pas plus de sang auxTroyens, ni Proserpineà Pirilhoùs, que Rradamante n'en fera couler! Et toi, cher objet de mes espérances, renoncerais tu à Roger pour ce Grec? Ton père et tous tes frères ont-ils pu l'arracher un aveu? Hélas! je crains que la volonté d'Ainion n'ait été plus puissaide ipie la voix de l'amour! Je crains que la couionne des Césars ne l'ait fait oublier un simple chevalier. Se pourrait-il çuns de Roger et la crainte qu il témoignait d'être trahi pour un Grec. Afin de le rassurer et de chasser de son esprit ces doutes affreux, elle lui envoie une de ses l'eninies les pins dévouées, et la charge de lui dire en son nom : u Cher Uoger, je resterai ce que je fus toujours jusqu'au tombeau, et même au delà, s'il est possible d'aimer encore... Que l'Amour ine protège ou me dédaigne, que la fortune soit bonne ou mauvaise, ma constauce sera inébranlable connne le rocher frappé de tous côtés par les flots et les vents en courroux. Jamais je ne changerai ; la lime ou le ciseau de plond) trancheront le diamant avaut que les coups du soi't ou ceux de l'amour ébranlent ma tidéiilé. Le torrent remontera vers la cime des Alpes avant que de nouveaux i'véiii'iiicnl>. heureux nu funestes, puissent modi- fier l'état de mon cœur. Les serments qui nous lient à un roi ne sont rien en comparaison du pouvoir que tu exerces sur moi. Je t'appartiens, et il n^'^t pas de domaine mieux gardé; lu n'as besoin ni de fossés ni de châ- leaux, ni de tioupes pour défendre celle qui repoussera tous les assauts. Klle méprise la richesse, l'or, le faste, léclat de la couronne; tout ce qui éblouit le vulgaire ne saurait fléchir son noble coeur. La beauté même d'un moitel ne ferait aucune impression sur celle qui ne voit rien de comparable à toi. Ton portrait est trop piofoudément gravé dans mon cœur pour qu'une image nouvelle puisse jamais leffacer. Ce cœur, je l'ai prouvé, n'est pas de cire, et lAmour fut obligé d'y porter de rudes coups : aussi l'ivoire, le dia- mant, les pierres les plus dures seraient réduits eu pous-sière avant qu'on le 514 ROLAND FURIEUX. vit changer de roriiie ol recevoir une autre empreinte. LAniour i)eul le l)ri- ser, mais il n'y gravera jamais d'autres liaits que les tiens. »• A ces paroles, Mradamantc ajoute nne foule de tendres protestations ca- pables de rendre à Roger mille fois la vie s'il leùt perdue mille fois ; mais cette espéiance devait être encore déçue. Si près du port, ils se virent reje- tés au milieu des vastes mers. Jaloux de tenir sa promesse, Bradamante ne craint pas de se présenter un jour à Charles et de lui adresser ces mots : « Sire, je vous demande aujourd'hui la récompense dé mes services. Dai- gnez m'octroyer un don avant même que je ne vous expose ma juste de- mande ; vous reconnaîtrez que mes vœux sont équitables. — Ma chère fille, répond l'empereur, il n'est rien que je ne fasse pour toi, et je jure de tout t 'accorder, fût-ce la moitié de mes États. — Tout ce que je désire, c'est (|ue vous ne permettiez pas qu'on me donne un époux dont la valeur serait inférieure à la mienne. Ceux qui prétendront à ma main devront soutenir contre moi une lutte à l'épée ou à la lance. Le vainqueur sera mon maitre, le vaincu ira chercher ailleurs une épouse. L'Empereur, joyeux d'entendre cette prière si digne d'elle, lui répond ((ue son vœu sera rempli. Le bruit de cette entrevue ne tarde pas à se ré- pandre. Le vieux duc et son épouse en sont instruits dans la même journée. Irrités de la hardiesse de leur fdle, ils voient que son but est de choisir Ro- ger et de repousser Léon. Pour contrarier son projet, ils l'enlèvent secrète- ment et se rendent avec elle à la Roche-Forte. Cette citadelle est sui- le> bords de la mer, entre Perpignan et Carcassoime. Chailes l'a depuis peu cédée au duc. C'est là qu'ils sont décidés à enfermer Bradamante jusqu'au moment où elle consentira à se rendre en Oiient pour épouser Léon. i\on moins soumise que valeureuse, la guerrière s'est résignée à suivre son père et à rester dans la citadelle, bien qu'elle .soi! libre de ses actions; mais la prison, les tortures, la mort même ne la forceront point à renoiu'ei' à son amant. Renaud, séparé de sa sœur, se plaint du subterfuge de son père, qui CHANT XLIV. 515 lui ôto tout moyen détenir sa promessre. Son mécontentement éclate eu dis- cours amers ; il accuse Âimon, qui reste inébranlable et ne sémeut pas de sa colère. Roger, instruit de cet événement, craint d'avoir perdu son amante; il faut donc que Léon périsse! Il prend secrètement la l'ésolution d'immoler son rival et de cbanger son titre d'Auguste en celui de Divin : il conçoit même l'audacieux espoir d'arracber l'empire et la vie au pére et au fils. Couvert de la fameuse armure d'Hector, enlevée naguère à Mandricard, j'oger cbange de cimier, d'écu et de devise, et monte sur Frontin. Son bou- clier ne poi le plus l'aigle blanche en champ d'azur; on y voit une licorne blanche sur un champ de gueules. Suivi seulement du plus fidèle de ses écuyers, auquel il défend de jamais révéler le nom de son maitre, il passe la Meuse et le Rhin, traverse les pro- vinces de l'Autriche et la Hongrie, descend la rive droite de l'Ister et ne larde pas à arriver en vue de Belgrade. Prés du lieu où la Save mêle au Da- nube ses ondes, que le fleuve roule ensuite vers la mer, Roger voit de nombreux escadrons réunis autour de la bannière de l'empereur. Constan- tin a rassemblé toutes ses troupes et vient avec son fds assiéger cette cité, que les Bulgares lui ont enlevée. Une partie de l'armée des Bulgares occupe la ville, tandis que l'autre s'est répandue jusqu'au pied de la montagne. La Save partage les deux camps. Roger arrive au moment où les Grecs s'effor- cent de jeter un pont, tandis que les Bulgares s'opposent à leur projet. On combat avec un égal acharnement. Les Grecs sont quatre fois plus nom- breux. Pendant que Constantin se montre avec des barques et des ponts prêts à couvrir le fleuve, Léon profite de sa feinte manœuvre, s'éloigne du rivage, revient tout à coup et effectue le passage. Plus de vingt mille guer- l'iers, tant à pied qu'à cheval, suivent ses pas et chargent l'ennemi avec fu- reur. A la vue des étendards de son fds, l'empereur jette les ponts et s'élance avec toute l'armée sur l'autre bord. Le roi des Bulgares, Yatran, aussi prudent que brave, cherche vainement à réparer le désordre causé par cette attaque imprévue. Léon s'approche et, d'un bras vigoureux, le précipite sur l'arène. Le Bulgare refuse de se l'endre, Léon lui plonge son glaive dans le sein. Les soldats, privés de leur chef, se hâtent de fuir la lenqjète qui s'avance, et tous prennent la fuite vers la colline d'où ils sont descendus. Poussé par sa haine contre renq)ereur, ou plutôt conli'e son ri- val, Roger vole au secours des fuyards. Fi'ontin, d'une agilité sans égale, s'élance plus lapide (pie le vent. Roger se jette au milieu des Bulgares, les arrête, les ramène au combat et met sa lance en arrêt; son ail" terrible ferait pâlir jusque dans l'Olympe Mars et Jupiter. Un fils de la sœur de Constantin, chéri de son oncle, se distingue par sa colle d'armes de pourpre, brodée d'or, et sa riche aigrette de soie, sembla- ble à l'épi du maïs. Roger fond sur lui, brise sou bouclier et sa cuirasse comme un verre fragile, et le fer de sa lance sort d un palme derrière le dos; le guerrier tombe mort. Balisarde fend la tête de celui-ci, Tenlève à celui-là; d'autres ont la poitrine, les flancs, la gorge percés. Le sol est jon- ché de mains, de bras, de troncs abattus : la terre es* inondée de sang. Les 516 ROLAND FURI Kl X. Grecs épouvantés cessent tonte résistance. La face du combat change le Bulgare est vainqueur. La n.èlée est générale et les drapeaux flottent en de- sordre. placé sur une éniinence d'où il domine la plaine, Léc»n voit son aimée en déroute; il considère avec étonnejnenl et douleur le chevalier qui poursuit ses soldats, et ne peut s'empêcher d'admirer son courage. Sa devise, la lorme de son équipement, l'éclat de son arnun-e font supposer à Léon que ce n'est point un Bulgare. Serait-ce un ange extei'minatenr descendu du ciel pour punir les Grecs de leurs péchés et de leurs crimes? Ainsi le noble prince rend hommage à la valeui- de cet ennemi, que d'autres eussent pris eu haine; il eût i)réléré perdre six de ses guerriers que devoir succomber un si brave chevalier. Le jeune enfant châtié par sa mère ne la fuit pas pour aller chercher un refuge près de son père et de sa sœur, mais il revient vers celle qui l'a puni. Telle est la nature du sentiment que Léon éprouve; la mort de ses soldais, le danger qui menace les aulres ne l'iri'itent pascon- ti'e Roger, dont il adndre la rare valeur. L'amant de Bradamante est loin d'être disposé de la même manière poui' Léon ; il le cherche et brûle de lui arracher la vie. L'heureuse étoile du prince et sa prudence empêchent le> t\i'\\\ rivaux de se jonidie. Léon fait sonnei' la retraite afin de sauver le reste de son aimée. Il envoie un de ses ofdciers }iour engager Constanlin à repasser la rivière s'il peut y parvenir, et lui-même regagne, avec les débri> (le ses bataillons, le pont qui lui avait servi à franchir la Save. La plaine est couverte de Grecs morts; le reste n'échap])e au trépas qu'en se sauvant de l'autre côté de la rivière. IMusieurs guerriers sont précipités du haut des ponts dans l'eau, où ils se noient; d'autres gagnent un gué, mais un très- grand nombre de captifs est enfermé dans Belgrade. Cette journée, qui devait coûter aux Bulgares la vie de leur roi, des périls i .fi \10~^~^ |\ 1:111.: valu: Il KM'OIIU- DK (ilKKIUlilSS LK IMIOOL\M\NT (i' Ni-.I'.AI. CHANT XLIV. 517 et la honte, a vu leur triomphe, grâce au chevalier à la blanche licorne ; ils l'entourent et lé remercient de son puissant concours : ils se proster- nent à ses pieds, lui baisent les mains et les genoux. Ceux qui sont assez heureux pour l'approcherci'oient toucher un ange sauveur. D'une voix una- nime ils le proclament leur général, leur maitre et leur roi ; mais le héros leur répond qu'il ne peut accepter ni sceptre, ni commandement, ni même se reposer dans la ville, tant que Léon vivra. Il a franchi une im- mense distance dans le seid but de l'immoler. Et, sans demander ni atten- dre un seul écuyer, il se met aussitôt à la poursuite du prince, qui vole vers le pont dans la crainte qu'on ne lui coupe la retraite. La fuite des Grecs (car on ne peut dire que ce soit une retraite) est si rapide qu'ils fi-anchissent le pont sans obstacles et le brûlent. Roger arrive sur le boni de la Save vers l'entrée de la nuit. Aux pâles clartés de la lune, il cherche un asile et ne dislingue ni villes ni bourgs. Le soleil, à son retour, lui permet de décou- vrir une cité où il compte rester jusqu'mi lendemain, afin qn(^ son cheval puisse se reposer de sa longue course. Un des fidèles officiers de Constantin, Ungiard, occupait cette ville avec une forte garnison, composée de cavaliers et de fantassins. Roger y trouvant bon accueil ne songe point à passer outre. Vers le soir un officier de Ro- manie s'arrête dans le même lieu; il a pris part au combat livré contre les Bulgares et reconnaît le terrible chevalier de la licorne blanche, qui a mis en déroute et massacré les Grecs : il se ju'ésente aux portes du château et demande à faire au gouverneur une révélation inii)ortante. Admis près d Tngiai'd. il lui appreml ce (|in' ji' vnns dii'ni dans le chant -~iiivai;t. CHANT Xl-V Ro-er, piisounipr de Tliéo.lora, est d.'livré |i;.r l.."on. .lah.ux de iirouvpv sa reconnaissancp au prince «ree, il combat la lielle soutenue jtar RoI.iikI et RcumikI. Mais la inéi'o do riiil'orlinir i:ne)'i'iei' 520 ROLAND FURIEUX. tué par Rogor est animée d'un autre désir; elle court tout en larmes se jeter aux pieds de Constantin : « Je ne me lèverai pas, dit-elle, si tu ne^ m'ac- cordes ventreance du barbare qui a tué mon fds; il était ton neveu. Son dé- vouement à ton service et son courage doivent firriter contre son meurtrier. Le Ciel, touché de mon malheur, a plongé dans Faveuglement cet assassin; il est venu comme un oiseau vorace tomber dans nos filets pour que mon fils, errant aux bords du Styx, n'y attende pas une trop lente vengeance. Livre-le-moi donc, seigneur; en le frappant, je sonlagerai mon désespoii-. » Les pleurs, les gémissements, les discours mêmes deThéodora, qui ne veut pas se relever malgré les instances de Uempereur, arrachent l'aveu de Con- stantin; il ordonne qu'on remette le captif à sa sœur. Dès le jour suivant, Roger est aux mains de Théodora. Les supplices les plus terribles et les plus honteux lui semblent trop doux, elle veut en inventer de plus affreux en- core. Roger, chargé de chaînes, est enfermé au fond d'une tour obscure, où ne pénétrèrent jamais les rayons du soleil ; on lui donne pour toute nour rilure un peu de pain moisi, et le geôlier, ])lus cruel encore que Théodora, oublie souvent de lui apporter sa triste subsistance. Si la tendre Rrada- uiaiite et la noble Marphise avaient connu la déti'osse du héros, elles se fus- sent exposées aux plus grands dangers pour le délivrer; et Bradamanle eùl bravé la malédiction d'Âimon et de Béalrix. Cependant Charles, fidèle à sa promesse, fait publier à son de trompe, non-seulement à Paris, mais dans toutes les provinces, que Bradamante ne recevra pas pour époux un guerrier plus faible et moins vaillant qu'elle. La Renommée porte cette nouvelle dans l'Europe entière et jusqu'au fond de rOrient. Les hérauts avaient annoncé que tout prétendant à la main de la fille d'Aimon devait soutenir contre elle une lutte depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Si la résistance du champion se prolongeait ainsi, la guerrière devait se regarder comme vaincue. Du reste Bradamante, habile dans tous les genres de combats à pied et à cheval, laissait le choix des armes à son adversaire. Après beaucoup d'hésitation, le duc, ne voulant point désobéir à Charlemagne, revient à la cour avec sa fille. Béatrix, mal- gré son dépit, fit préparer pour sa fille les vêtements les plus riches et les plus élégants. Le séjour de cette cour parut triste et froid à la guerrière, qui n'y voyait pas Roger. C'est ainsi que celui qui admire un jardin émaillé de fleurs durant les journées d'avril ou de mai ne le reconnaît plus, tant il est désert et sauvage, quand le soleil, incliné vers l'auster, cesse d'éclairer des jours aussi longs. Privée de Roger, cette cour sembla à la jeune fille différente de ce qu'elle était autrefois. Par réserve elle n'ose s'informer du Jiéros, mais elle prête loreille à toutes les conversations oii l'on parle de lui: il a disparu, et l'on ignore la i-oule cpiil a prise; car son écuver seul est dans Si) confidence. Bradamante soupire. Ce départ mvstérieux l'agite et l'inquiète. Rogei', réduit au désespoir pai' les rehis d'Aimon, a-l-il vouhi la fuir cl l'oublier? S'éloigne-t-il poiii' aller de contrée en contrée chercher une épouse dont la beauté ])uisse eiïacer le souvenir de ses premiers l'eu\, comme un clou chasse r.iiitie? Mais elle se reproche aussitôt ses doutes et CHANT XLV. 524 sa jalousie. Ainsi deux pensées contraires s'emparent tour à tour de son es- prit. Elle ne sait à laquelle se fixer ; et, accueillant celle qui lui plaît, elle tâche de repousser tout soupçon. En songeant aux tendres protestations deRogei', elle s'accuse d'avoir été injuste et coupable, et elle se frappe le sein. « J'ai tort, se dit-elle; l'amour en est cause, et il a produit les plus grands maux! L'amour, ô Roger, met sans cesse sous mes yeux ton image si belle et si charmante; il me rappelle ton esprit et tes autres vertus. Ne dois-je pas craindre que toutes les fennnes et toutes les jeunes fdies ne s'efforcent de briser nos liens et de te faire porter d'autres chaînes? Pourquoi l'amour, assez puissant pour me livrer ton image, ne me fait-il pas connaitrt» tes pensées? Je suis sûre (jnelles s'offriraient à moi telles que je les suppose, et la jalousie, qui cause mes angoisses et mes tourments, serait à jamais vaincue. Je ressemble à l'avare, dont toutes les pensées sont près du trésor qu'il a enfoui; il ne le quitte point sans perdre le repos et sans être accablé de soucis. Loin de toi, ò num clier Rogei', la crainte l'emporte sur l'espé- rance; c'est une vaine crainte, je le sens, et je ne peux m'en défendi'e. Lu seul de tes regards chassera celte fatale inquiétude. Reviens, reviens donc pour calmer ma peine et détruire mes soupçons. Nous frémissons au miheu des ténèbres; mais, aux premiers rayons de l'éclntant Pliébus, nos terreurs disparaissent. Ainsi, loin de toi je tremble, à ta vue je serai calme. Reviens donc, et que l'inquiétude fasse place à l'espoir, La moindre étincelle brille au sein de la nuit, pendant le jour on ne la voit pas. Ainsi mon soleil, en disparaissant, me laisse en proie aux alarmes; son retour ranime mon es- poir. Reviens donc, astre de ma vie, et bajniis les lournicnls (pii me cunsu- nnmt. Lorsque le soleil s'é- loigne de notre hémisphère, les jours sont moins longs, la terre se dépouille, l'autan mugit, le sol est couvert de neige et de glace, l'oiseau cesse son ramage, les tleurs et la verdure ont disparu. Ainsi, quand je perds de vue mon brillant soleil, mon ( Ame glacée est en proie aux rigueurs de mille hivers. Reviens donc, ô mon soleil, reviens vers moi pour me rendre le printemps si doux t't si désiré; chasse les gla- ces et les frimas, rends à mes pensées leur première séi'ènitè. » Semblable à Pro- gne et à Philomèle , qui, trouvant leurs nids vides, ne voient plus onvi'ir un lai'ge bec à lenrs pefih o2^2 li OLA Nil FU 151 EUX. tprini enfant vieni «le lavir; ;ui!^si niallienrtHise que la tourterelle privée de sa tendre comitagne, Biadainante ^éuiil et craint d'avoir pour toujours perdu Iioger. Son visage est baigné de larmes, qu'elle s'efforce de cacher. Mais combien ])lus grande serait sa douleur si elle pouvait être instruite de la captivité de son époux et des périls qui menacent sa vie ! Cependant la nouvelle des ciuautés exercées par Théodora et de son pro- jet de faire périr Roger au milieu des tourments parvient jusqu'à Léon. I^o généreux prince veut arracher à la mort un guerrier doué de tant de cou- rage et d'intré|)idité. C/est un bonunage rendu à sa valeur surhumaine et merveilleuse; il réflécbil et trouve enfin le moyen de sauver le captif sans s'exposer à la haine de sa tante. Il se rend près du geôlier et demande à voir le prisonnier avant qu'on ne le méne au supplice. Puis, à la faveur des om- bres, il pénétre dans la tour avec un de ses écuyers, habile et vigoureux lutteur. Le geôlier introduit le prince dans le cachot où gémit l'infortuné destiné à subir les plus cruels supplices. Mais soudain Léon, aidé de l'é- cuyer, jette un lacet autour du cou du geôlier et l'envoie promptement dans l'antre monde. La li'appe est soulevée. Le prince, avec une torcbe alliuiiée, se laisse glisser le long d'une corde jiis(|u"à l'endroit où le héi'ds, encbainé, git étendu sur uno espèce de grille ni'ei' el de gé- 524 ROLAND FURIEUX. inir; il veut mourir, mais il obéira au généreux piince. Renoncer à son amante, c'est renoncer à la vie. Si la douleur n'est point assez puissante, il arrachera lui-même son âme d un corps brisé; il ne sera point témoin de liiiiinn de Rradainaiito avec un autre. Tandis que ces sombres pensées l'agi- tent, il pense A ollVir sa poitrine sans défense aux coups de la guerrière. Trépas plein de chiirmes ! Mais, en agissant ainsi, il manquera à sa parole! il a promis de soutenir la lutte, et ne peut se souiller d'une indigne félonie. Enfin, au milieu de tant d'idées qui se contrarient, il garde la ferme résolu- tion de tenir sa parole. Déjà Léon, avec la permission de son père, fait pré- parer ses armes et ses chevaux; il se dirige vers Paris accompagné de nom- breux écuyers et de Roger monté sur Frontin et couvert des armes d'Hec- tor, ils ne tardent pas à toucher au but de leur voyage. Léon dresse ses lentes aux portes de la ville et envoie un héraut pour saluer l' Empereur en son nom. Charles, joveux de son retour, lui rend visite et lui offre de riches présents. Léon annonce qu'il désire lutter contre la guerrière, l'obtenirpour épouse ou périr de sa main. La lice est préparée pendant la nuit au pied des murs, et le cojnbat est fixé au lendemain. Celte nuit est aussi cruelle pour Roger que peut l'être celle d'un condamné à la veille de son supplice. Pour mieux cachei- sa ruse il a choisi la lutte à pied et à Fépée, sans lance ni coursier. Il ne craint point la lance merveilleuse de l'Argail, qui, des mains d'Astolphe, est passée en celles de la guerrière.' Le roi, qui Pavait fait forger pour son lils, connaissait seul son origine magique et son pouvoir de ren- verser les plus vigoureux chevaliers. Âstolphe, Rradamante eux-mêmes at- ti ibuaient leurs victoires à leur force, et non à l'art des nécromaiuMens; il auraient eu la même confiance dans une autre arme. Roger, en choi- sissant le combat à pied, n'a d'autre crainte que celle de. voir Rradamante reconnaître Frontin. La guerrière a monté et gardé jadis le bon cour- sier, et Roger évite tout ce qui peut le trahir ; il lie veut point se servir de Rahsarde, qui entre dans le fer comme dans la pâte, et brise les plus fortes armures. Rien plus, il émousse à coups de marteau le tranchant de sa nou- velle épée. Aux premiers rayons du soleil il entre dans la lice avec cette arme, qui ne peut faire de blessure; il porte la cotte de mailles de Léon. Sur son écu est l'aigle d'or à deux têtes éployée dans un champ de gueules. Sa taille est semblable à celle du prince, qui se tient soigneusement caché à tous les regards. Rradamante, de son côté, fait des préparatifs d'une tout autre nature ; elle aiguise son épée, elle voudrait que chacun de ses coups perçât d'outre en outre le cœur de son adversaire. Telle qu'un cheval arabe qui bat la terre (hx pied, dresse l'oreille et gonfle ses na.^eaux en attendant le signal delà course, la valeureuse guerrière, qui croit attaquer Léon, trouve la trompette lente au gré de son impatience; on dirait que le feu cir- cule dans ses veines. Après la chute de la foiulre, le vent soulève parfois les ondes et porte jusqu'au ciel des nuages de poussière ; les animaux sauvages se dispersent, le pasteur luit avec son troupeau, et du ciel tombent des tor- rents de grêle et de ])iui(' : de même au son du cor Rradamaule saisit son glaive et fond sur Roger. Le vieux cilene dont les racines pénètrent dans la CHANT M.V. 525 loiie depuis trois siècles, lanliquo tour ne sont jias plus inébranlables au souftle de Borée, le rocher ne lésiste pas mieux à leffoit des vagues qui nuit et jour viennent l'assaillir, que Roger, à l'abri sous l'armure impéné- trable d'Hector, ne résiste aux coups multipliés dont la haine de Brada- mante l'accable. Tour à tour elle trappe d'estoc et de taille, cherchant le défaut de l'armure, allant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, consumée de dépit et brûlant de rage : ainsi les ennemis rassemblés au pied d'une forte citadelle multiplient les assauts, attaquent les portes et les tours, comblent les fossés et prodiguent inutilement leur sang et leur vie, ainsi Bradaïuantc ^'épuise en vains efforts sans pouvoir entr'ouvrir une seule maille de l'ar- nnire. Elle fait jaillir mille étincelles du boucliei', du casque^ de la cuirasse de Roger; elle fait pleuvoir sur lui une multitude de coups aussi nombreux, aussi retentissants que la grêle qui brise les toits. Le héros se borne à pa- rer, sans chercher à blesser son amante ; il s'arrête, s'avance ou recule, et sa main suit le mouvement de ses pieds. Il oppose tantôt son glaive, tantôt son bouclier au fer de la jeune tîlle, qu'il craint d atteindre, bien que ses coups doivent lester sans effet. Cependant elle brûle d'en finir avant la chute du jour; elle songe aux conditions de la lutte et redoute le péril qui la inenace. Si .son ennemi résiste jusqu'à la nuit, elle sera sa conquête. Déjà le soleil, prêta se plonger dans la mer, s'approche des. Colonnes d Hercule. La guerrière commence à douter de ses forces et perd l'espoir; mais sa co- lère grandit encore : elle nndtiplie ses coups et cherche à briser Tarnmre qu'elle n'a pu entamer. Tel est l'ouvrier ({ui, jaloux de finir la tâche de la journée, se hâte en voyant venir la nuit; il se consume en efforts inutiles. Ses forces et le jour lui manquent à la fois. 0 Bradamante ! si tu connais.sais celui que tu veux immoler, si tu savais que c'est ce Roger, Lame de la vie, tu serais prompte de tourner contre toi le fer qui doit déchirer sou sein ! tjuel sera ton désespoir ({uaud tu pourras le reconnaître ! Charles et ceux qui l'entourent, persuadés que Léon est l'adversai- re de Biadamante, admirent avec- quelle force et quelle adresse il se défend sans même essayer de bles- ser la jeune tille, et tous se disent : K Ils se conviennent et sont dignes l'un de l'autre, n Dès que le soleil s'est plongé dans les flots, l'Kmpe- leur ordonne qu'on mette (in au combat et déclare que la fille d'Ai- mon deviendra l'épouse de Léon. Roger est déjà sorti de la lice sans lever la visière de son casque, sans quitter ses armes. Monté sur un cheval de peu d'apparence, il se retire dans la tente du prince. Celui-ci le 526 KOLAND FURIia^X. presse plusieurs fois sur sou cœur, lui prodigue les plus teudres caresses el l'aide à se débarrasser de ses armes. « Je suis à loi pour la vie, lui dit-il; uia personne, mes domaines, tout est à toi : je ne pourrai jamais m'acquit- ter, fût-ce par le don de ma couronne. )) Roger, troublé el détestant la vie, répond à peine quelques mots; il rend au prince sa devise et se couvre de l'écu où est gravée la licorne blanche. Puis, s'excusant sur la lassitude, il se retire sous sa tente. Vers le milieu de la nuit il reprend ses armes, selle Frontin et s'éloigne sans bruit, s'abandonnaiit à l'instinct du noble cour- sier. Frontin marcile au hasard et emporte son maitre, tantôt pai' des che- jiiins frayés, tantôt par de ludes sentieis, à travers les forêts ou la plaine. Rof'er ne cesse de verser des larmes et appelle la mort, seule capable de linir ses maux et sa douleur. « Hélas! s'écrie-il, qui puis-je accuser de mon inluitune? Si une pareille injure veut du sang, sur qui faire retomber ma fureur? Seul jai conunis ma faute, seul j'ai causé ma peine; il faudrait donc que je me frappasse moi-même, puisque seul je suis coupable! Si je n'avais nui (pi'à moi seul, je pourrais m'accorder un pardon difticile, mais le puis-je quand mon amante est aussi victime de mon crime? Si je pouvais faire taire mes remords, serais-je libre de laisser Rradamante sans vengeance? C'est donc pour elle que je dois et que je veux mourir. Hélas ! je n'épi'ouve aucun regret de subir un trépas qui fera cesser ma douleur. Trépas trop lent, car j'aurais dû périr avant d'avoir affligé mon amante. Que n'ai-je succombé dans le cachot où me retint la cruelle Théodora ! Ses supplices les plus atroces eussent été moins terribles que la colère de ma dame. Quand elle saura l'enqjire de la reconnaissance plus fort que celui de l'amour, quand elle saura la nuùn ({ui l'a livrée aux bras d'un au- tre, elle me délestei'a. « C'est en [iroféranl des plaintes, entrecoupées de soupirs et de sanglots, que Roger passe le reste de la nuit. Au retour de l'aube, il pénètre dans une forêt sauvage; et, trouvant ce lieu propice pour se donner la mort en secret, il s'avance vers le plus épais du bois, à l'en- droit où les rameaux touffus répandent une obscurité profonde. Prêt à quitter Kifiilin, il lui ôte la bride : « 0 mon noble cheval, lui dit-il, s'il m'était donné de récompenser dignement tes services, tu n'aurais ])(mit à envier le sort du coursier (jui prit lang parmi les constellations. Arion, Cillarie, les cour.siers tant vantés de la Grèce et de Rome, ne furent pas meilleurs que toi ni dignes de plus d'éloges. Tes égaux en bouté n'ont point joui des mêmes honneurs que toi ; tu fus aimé de la plus belle et de la plu>- vertueuse des dames. Sa main te nmnrit et prit soin de toi; oui, tu fus cher à mon amante! Hélas! je n'ai plus le droit de dire mou amante de- puis ((ue ma lâcheté l'a livrée à un autre! Mais pourquoi nai-je point eucoie tourné celte épée contre mon sein! » Si Roger s'abandonne au désespoir, si les hôtes des bois (seuls témoins de ses gémissements et de ses pleurs) sont énuis de sa peine, vous devez croire que Rradamante n'est pas moins à plaindre maintenant qu'elle n'a plus le droit de repousser les vieux (le Léon ni jnème de retarder l'époque d'une union détestée. Elle est déterminée à maïKinei' à sa pii.messe, à braver le courroux de Charles et CHANT XF.V. 527 fie ses jiiii'eiits, le blâme de ses amis, plutôt que d'accepter pour époux' un autre que Roger. Le ter ou le jjoison seront sa dernière ressource; elle préfère la mort à la vie sans Roger. « Hélas! se dit-elle, ô mon bien-aimé, où as-tu dilige les pas? Est-il possible que le ban de Charlemagne, connu de tout Tunivers, ait été ignoré de toi seul? Si tu l'avais appris, mil autre ([ue toi ne se tut présenté dans la lice. Infortunée, que puis-je imaginer d'assez funeste! Si tuas été averti de ce que tous savent, tu dois être mort ou captif. Ce làcbe prince l'aura tendu quelque embùclie ou t'aura fermé les chemins (jui devaient l'amener vers moi ! Si j'imjtosai la condition de me vaincre îî tous ceux qui brigueraient ma main, c'était dans la pensée (jue, seul, lu pourrais me résister. Je ne connaissais point de valeur supé- l'ieure à la tienne; je suis punie de ma présomption. Me voici vaincue par un chevalier sans renommée; mais dois-je céder la victoire parce (|ue je n'ai pu tuer mon adversaire ni le forcer à se rendre? Non; l'arrêt est injuste, et je ne puis m'y résigner. Que l'on m'accuse de perfidie, de trahison, peu m'importe ! Je ne serai ni la première ni la dernière à changer de senti- ment; il me suffit d'être plus inébranlable qu'un rocher dans mon amour et de surpasser en constance les dames les plus fameuses des temps anciens et modernes. Libre au monde de m accuser d'être plus légère que la feuille d'arbre, il m'importe de ne pas devenir l'épouse de ce Grec. >< Hradamante passa la iinil entière à gémir et à se plaindre; mais, dè> (^ue .Morphée se fut retiré a\ec les ombres dans les antres Cimmériens, le Ciel, dont les éternels décrets avaient ordoinié l'union de Roger et de la guer- rière, vint en aide à la jeune fille. Au lever du j(»ur Marphise se présenta à l'Empereur. Elle venait se plaiiidie de l'affront (pie son frère allait subir, et déclarer qu'on ne poiixail Ini ravir ainsi son épouse. Il était facile de prouver (pie liradaiiianle apparleiiait déjà à Roger. Tous deux avaient, en présence de Marphise, prononcé les serments solennels ijui forment le véritable lien du mariage. Roger, jias plus que son amante, n'était depuis lors libre d'accepter d'autres no'iids. Elle répéta avec force ces assertions, dont je ne prétends pas affirmer la vérité. Je suis même lente de supposer que Marphise désirait avant tout empêcher rnnion t\\\ piince et de la guer- rière; peut-être était-elle d'accord avec P.radaniaiil", i|ni ne \o\ait pasd'aulie moyen d'écarter Léon et de consei'ver la foi promise. Charles, étonné de ei'tle |iro|esl,ili(in soudaine, lait \enir lìiadain.inte el l'iiistinil, en présence du duc son père, de la déiiuirche et des discours de Maipliise. La jeune tille baisse la tète et garde le silence. (In pouvait croire que Marphise avait dit la vérité, riolind et Renaud sont transportés de joie. L'alliance pidjelée et pres([ue coiiclnc avec Léon ne peu! plus avoir lieu. Roger triomphera de la résistance du vieux duc el obliendra Ihadamanle sans qu'il soit besoin d'user de violence pour l'arracher des mains de son [lère. Les deux paladins pensent ipie, si la [iromesse faite par la jeune fille est rendue publique, rien ne s'oppose plus à son mariage ni à l'acconi- plisseinenl de leurs désirs. (( C'est un \ain snlitei l'n^e, s'écrie Aiiuoii; mais loiiles vos inaiKenvres ne réiissironl pa^. (!e (pie \ums avez avancé fùl-il 528 ROLAND FURIEUX. vrai-, je ne in'v rendiais pas encore. En supposant (et je suis loin de le croire) que ma fille ail donné son cœur à Roger et qu'elle lui ail engagé sa foi, je voudrais qu'on in'indicpuU dune manière claire et précise l'in- stant et le lieu où cela s'est passé. Roger n'était pas encore chiélien, el vous savez qu'une alliance avec un Sarrasin n'est pas permise aux fidèles. Les serments, en pareil cas, n'ont aucune valeur. Cela fût-il, Léon a gagné le prix du combat, et notre monarque ne se laissera point convaincre par de vains sidjterfuges. Vous deviez élever cette prétention a\ant que Charles n'eût attiré Léon de si loin, sous la foi d'une promesse faite par sa fille. \> Telle est la résistance du vieux duc; il repousse avec obstination toutes les instances des paladins. Cbarles écoule en silence les discours des deux partis. Une sourde iiiniciiv se lépaiid dans toute la France, Bradaniante est le sujet de lous les eulretieus. Les uns se priMuniceiit pour Roger, les au- tres en faveui' de Léon; mais Aimon réunit à [leiii;' ini suffrage sur dix. C'est ainsi qu"on entend l'Auster ou Riu'ée agiter les feuillages. Tel est le mugis- sement des vagues soulevées jiar la lut!'' de Neptune contiv le dieu ries vents. L'Empereur, ipii ne fait pencher la balance pour aucun des deux rivaux, soumet FalTaire au jugement de ses pairs. C'est alors (pu' Marphise propose un moyen de vider le différend : ^ Roger, dit-elle, ne souffrira pas que Bradamanfe soit l'épouse d'un autre; il faut donc que Léon la dispute à mou hère les armes à la main. Le vaincu mort laissera Bradaniante au vaiinpu'ur. » ('e nouveau défi est transmis au Grec, cpii compte sur l'appui et le coui'age du chevalier de la licorne, et ne doute pas du succès; il accepte donc le combat, cai' il iguoic la fuite de Roger et jiense que ce CHANT XLV. 529 chevalier iio s'est pas éloigné à plus de deux milles, et qu'il reviendra le soir. Mais il ne tarde pas ,'t siiupiiéter eu ]ie le revoyant ni ee jour-là, ni les deux jours suivants; et il n'ose hasarder sans lui le combat. Par son ordre on paicouit les villes, les bourgs et les châteaux afin de retrouver celui qui doit lui sauvei- l'honneur ou la vie. Le prince prend lui-même part à des recherches (jni fussent restées inutiles sans l'assistance de Mélisse, ainsi que vous le verrez dans le chant suivant. .-ji CHANT XLV Léon dwMvlit- \U>-Ki, ;iii|)irii.l la .au.sc de la duLileur ((ui !.■ miw au UniilM^aii fl lui . H,|r brailarnanlR. — Celte illustre alliance esl lélébire. - Ro-er' rombai de nouveati le lei-- ril)le roi de Sarse et lui donne la mori . i ma calle l'r^l. lidèlo, je déix)uvi-irai bit'iilùl II' poit ot ui'actji littéral des \uMix (jiie j'ai laits à la divinité tulc- laire dont le secours m'a sauvé de plus d'un naufrage. Combien de fois Il ai-je pas craint de m'égarer ou de Noii- mon vaisseau brisé! Mais déjà 1 aperçois, oui, je ne me trompe pas, j aperçois la terre et le rivage ! J'en- tends les éclats du tonnerre, signal de délivrance; l'onde elles airs reteii- lisseiil ! V(»ici le son des cloches, et le bruii (les trompettes, elles cris joyeux (le la l'ouïe. Je reconnais ceux qui s'a- xancent des deux côtés du port pour saluer mon heureuse arrivée. Oh! comhien de nobles et belles dames oiiienl cette riante plage ! CombiiMi d'amis daignent célébrer mon retour! A l'extrémilé du môle, je vois Maiiiiiia et Ginevra au milieu des beautés de Correggio; celte sublime Véronique de (iambera, si chère à ï'hœbus et aux Muses d'Aonie. Près d'elle est une autre Ginevra, issue du même sang, cl raiiiiablc Julie. J'aperçois Hippolyte Sforce el la jeune Trivulce, éle- vée dans le vallon sacré; Emilie Pia, Marguerile, près de (iraziosa et d'An- gele Borgia. Avec Richarde d'Est, je salue Blanche, Diane et leurs autre!* sœurs. Je te reconnais, ô belle Barbara Turca, plus chaste encore que belle; Laure esl à tes cotés : le soleil en sa course n'éclaire pas un cou pie plus parfait. Sur leurs pas s'avance Ginevra, dont les vertus répan- dent sur la maison de Malalesla plus d'éclat et de splendeur que les plus riclies palais n'en reçurent jamais des rellcls de l'or et des pierreries. Si le fier coïKpièraiil des Gaules, César, l'eùl lron visage. Le désordre de ses pensées Tenipèche de voii' ni Mélisse ni Léon. Le jenne prince des- cend de son coursier et s approche de Roger, dont les plaintes indiquent assez que l'amour cause ses tourments : mais il n'entend pas prononcer le nom de la Iteauté (juil adore. Léon s'avance, le salue, se place à ses côtés et le presse dans ses hias avec une tendresse fraternelle. L'arrivée im- prévue de Léon ne fit pas, j'imagine, plaisn- à Roger, qui craignait de ne pouvoir plus exécuter son fatal dessein, u De grâce! confie-moi le sujet de les pleurs, lui dit le prince avec bonté; il est peu de maux sans remède (piand on en connaît la cause, et il ne faut pas perdi-e l'espoir tant qu'il reste un souftle de vie. x\e puis-je me plaindre de ta dissinnilation à mon égard? >'e suis-je pas ton meilleur ami? Je fus porté à t'aimer, non-seule- ment depuis le jour où ma reconiîaissance te fut acquise, mais encore de- puis iTnstant où tu le montras notre cruel ennemi. Je suis à toi; dispose de mes soldats, de mes trésors et de ma vie. Quelles sont les peines? je verrai si la force ou l'adresse, l'or et les présents peuvent triompher des obstacles que tu as à vainci-e; et, si mes efforts sont inutiles, tu seras libre encore de 'iiourii'. » Aux discours les plus persuasifs Léon joint de tendres et afle<'lueuses prières et finit par émouvoir le co'ur de Roger, (pii n'était ni de fer ni de marbre. Ce liéios sent (|u'il doit lompre le silence et lépoiidre à tant de marques d'amitié; il veni le i'aiie, mais deux ou tiois fois la paiole expire sur ses lèvres! « Situ sais mou nom, et il faut eiiliri (pie je le l'apprenne. In désireras ma mort aiiianl cl plii> encore (|iie moi; je suis Ion rival ('e- leslé, je suis Roger. Naguère ton cinemi, je vins du fond de la France poin- te tuer; je n'avais pas d'aiitie nioNcii de l'i nlcvcr (elle cpie j'aime, et que I ;icconlail lin vieillaid olisliné. Mais Uieii seul dispose ipi;nid I lioniliie |)rii- r.34 ROLAND FURIE! X. pose, ta générosité changoa ma haiiio on dévouement. Ignorant mon nom, lu me chargeas de la mission cruelle de conquérir pour toi la main de Rra- damante; je sacrifiai, tu le sais, mes vœux à ton désir. Possède en paix ta belle épouse, ton bonheur me sera toujours plus cher que le mien; mais sache que je ne puis survivre au malheur de renoncer à Celle que j'aime. Elle est Tàme de ma vie. Sans elle je ne puis vivre; je serais un obstacle à votre mariage: car des nœuds sacrés m'unissent à Rradamante, et elle ne peut avoir deux époux à la fois . « Immobile, accablé de stupeur, le fds de Constantin a la bouche béante et les yeux ouverts. On dirait une de ces statues placées dans les églises par la piété de quelque fidèle. Cette générosité lui semble la chose la plus extraordinaire qui fût jamais. Cet aveu n'affaiblit pas son amitié pour Roger, il ne fait que Taccroitre. Le prince partage la douleur du héros, et, jaloux de montrer une grandeur d'âme digne de sa haute naissance, il prouvera qu'un simple chevalier ne le surpassera point en générosité. « Roger, lui dit-il, si le jour où tu dispersas mon armée j'avais connu ce nom que tu me révèles aujourd'hui , surpris, émerveillé de ton courage, je ne me serais pas moins senti prêt à t'aimer, comme je t'aime en ce mo- ment. Je te haïssais sans te coimaitre ; mais sois certain que ce sentiment est banni de mon cœur : je n'en eusse pas moins brisé tes fers si j'avais su que tu étais mon rival. Maintenant que la reconnaissance me lie à loi, il n'est rien que je ne fasse. Tu m'as cédé le |)lus piécieux de tes biens, ton amante; reprends-la : j'éprouve plus de joie à te la rendre que je n'en eus à l'obtenir. Tu mérites mieux que moi de posséder Rradamante ; mon amour pour elle n'est point tel qu'il me faille renoncer à la vie si je l.i vdis dans les bras d'un autre. En brisant vos nœuds, en m'unissanl à elle, je serais cause de ta mort. Ah! je renoncerai à elle, aux biens les plus chers, à la vie même, plutôt que de voir périr un héros tel que toi. Pourquoi donc as-tu douté de celui qui t'appartient? pourquoi préférais-tu la moi'f à l'aveu qui devait te sauver? » Il serait par trop inutile de répéter ici tontes les paroles de Léon ; il triomphe des scrupules de Roger, qui lui répond enfin : « Puisque tu le veux, je n'attenterai point à mes jours ; mais pour- rai-je m'acquitter envers celui qui m'a donné deux fois la vie? » Mélisse fit servir aussitôt des mets succulents et \\n vin généreux, afin de ranimer les forces exténuées de Roger. Frontin, attiré par le hennissement des chevaux, accourut. Les écuyers le prirent et l'amenèrent à son maitre. Roger ne put sans peine monter et se tenir sur le noble coui'sier; il avait perdu cette force capable de disperser une armée et de soutenir pendant une journée entière les })lus rudes assauts. Quand ils eurent marché l'espace d'une demi-lieue, ils s'arrêtèrent pour se reposer dans uno ab- baye ; ils jugèrent à propos d'y rester ce jour-là, le lendemain et le jour suivant. Puis Mèli.sse et Léon ramenèrent Roger dans la rovale ville de Paris. In anibassae rendre av;inl Iruis uinis ;'i Vudriuople, CHANT XLVI, O.) / -i I it'ii lie s'oppose à ses projets. Léon lui jure que, puisqu il est roi des Bul- gares, la paix sera couelue entre eux et les Grées ,- il sVngaore même à obte- teuii- de son père la r(^s(iluli(in des viHt^s conquises sans que Tîoper ait besoin de les repiendre les armes à la uiaiu. Toutes les éclatantes vertus de notre liéros le rendeul moins digne (Kestime, aux yeux de Tambiliense Béatrix, que son nouveau titre de roi. Les noces s'apprêtent avec une magnificence digne du grand prince qui les ordonne : on eût dit que Charles mariait une de ses filles. Il se rappelait les services de Bradamante et des autres héros de la race d'AiiiKui, et il n'eût p;is cru trop les reconnaître par le don de la moitié de ses trésors; il (it publier qu'il tiendrait une cour pléuière, et que tous ceux qui voudraient y exposer leurs griel's trouveraient sauvegarde et appui. En coiiséfpieiice on dressa dans la ))laine de riches pavillons ornés de branches d'arbics el de fleurs parl'uniées. De toutes ]i,irls éclataient l'or et la soie. Bien de plus niagnidcpie et de plus riant à l.i lois (pie l'as|»ecl de ce camp; il était nécessaire d ' pourvoir ainsi aux besoins de la inultitudt^ d'étrangers que Paris n'eût pu contenir, et (pii, riches ou pauvres. Grecs, Latins ou Barbares, princes et seigneurs, accouraient l'ii l'ouïe de tous les points de la terre. Les uns trouvèrent un asile sons les p;ivilloii>, ceux-là sous les tentes, d'autres sous les lenillages. Mélisse se plut à orner elle-même la chambre iiu|)liale qu'elle avait de- puis si longtemps rêvée. La prévision des choses lutiires lui Taisait désirer avec ardeur une alliance d'où devait sortir une nomlu'euse lignée de héros. Le lit était placé sous la tente la pins riche (I la |)ln> admirable (|u'on en! jamais vue. La fé" l'avait enlevée à (ionslantin, sur les rivages de Tlirace. et, di' l'aveu du prince Léon, à qui elle désirait prouver sa puissance sur la terre et les enl'ers, elle la lit transporter sous les ninrs de Paris par les démons soumis à ses \()loiilê>. (^,ette tente, avec les niàts et les eordages, lut, an niilien dn jour, l'ulevêe à Iraver-- les air-. Klle servit an\ jeunes 558 ROLAND FURIEUX. i''ponx, puis la fée la iciivoya par le iiitMiic cliomin à son ló,i;itime posses- seur. Dt'iix mille ans s'étaient écoulés depuis le jour où la jeune pi-ophétesse d'ilion, Cassandre, avait fait présent à son IVére Hector de cette tente, fruit de ses veilles et de ses longs travaux. On V voyait représenté, dans une magni- liipie broderie d'or et de soie, le plus illustre des descendants d'Hector. Ce héros la conserva précieusement, car il admirait la beauté de l'ouvrage et ché- rissait la main qui le lui avait oiferl. Après sa triste fin et la chute de Troie livi'ée aux Grecs par le perfide Sinon, après le sac le plus affreux dont l'his- toire fasse mention, cette tente échut en partage à Mènélas, qui la transporta en Kgvpte, où il fut obligé de l'échangei' conire son infidèle Hélène, cpie tenait en son pouvoir le roi Protée. jl(^s mams de Ptolémèe elle passa en celles de (iléopàlre, qui l'abandonna avec d'autres richesses, snr la mer de Leucade, au Romain Agrippa. Elle tond)a snccessi- vement des mains d'Anguste en celles de Tilière (>t des antres empereui's, jusqu'en celles de Constantin. Oiiand ce prijice, exécutant le piojc^t h» pins fatal à l'Italie, ((nitta les bords dn Tibi'i» pour les rives du Bosphore, il em- porta ces précit iix tissns, (pie Mélisse lavit à ini antre Constantin. Les màis sont d'ivoire, h's cordages soid des lils dOr. Les broderies peuvent être comparées aux chefs-d'oMivre d'Apelbs. On ) voit les (iràces, dans leur écla- tante parure, secourir une belle iirincesse en proie aux douleurs de l'enfan- tement; elle accouche dn plus beau des fils. Jupiter, le dieu de l'éloquence. Mars et Vénus versent snr lui les fleurs de l'Olympe, l'ambroisie et les cé- lestes parfums. Sur son berceau on lit, en caractères presque imperceptibles, le nom d'Hippohte. Plus tard la Foitune le guide et la Vertu soutient ses pas. On voit un gionpe d'étrangers, vêtus de longs habits et à la chevelure toul- fne, cpii viennent l'éclamei' le jeune enfant de la part dn victorieux- Corvin. Ilippolyte s'éloigne du duc Hercnle et de sa mère Léonore, et va se faire' adorei" des peuples du Danidte. Le sage roi de Hongrie admu'e sans cesse la laison et la prudence dn jiuiie prince; il l'élève au premier rang parmi ses barons et lui confie la garde de la Strigonie. Toujours aux C(')tés de Corvin dans les villes et dans les camps, il prend pari à tontes les guei'i'es conti-e les Turcs et les Allemands; il apprend ainsi l'art des combats et jirolite de ces magnifiques exemples. Plus loin on le voit partager ses belles années entre la culluic des aits et les exercices belliqnenx ; le docte Fusco hii ex- plique les passages des anciens auteurs. Grâce au taliMif de l'artiste, on croit entendre le vieillard lui dii'e : « Voici le modèle qu'il faut suivre, voici ce (pi'il faut éviter \h\\w actpu'i'ir nie gloii'e immoitelle. » Revêtu de la CHANT XLVI. 500 pourpre lomaiiie, Hippolyte, ti'ès-jouiie encore, étonne el ravit par son élo- quence les pieux cardinaux réunis sous les voûtes du Vatican : « Que sera- t-il donc un jour? semblent se dire tous les vieillards ; (pielle gloire, quelle puissance pour FÉglise s'il porte le manteau de saint Pierre! » On voit ail- leurs les jeux et les plaisirs de son enfance. Là, sur des monts escarpés, il atla(jue les ours ; plus bas il cherche les sangliers au lond d(S vallées ina- lécageuses. Fuis, sur un coursier plus rapide que les vents, il poursuit les chevreuils et les cerfs, qu'il partage en deux d'un seul coup d'épée. On le retrouve encore entoure de poètes et de philosophes. I^es savants lui ex- pliqueiil la marche des astres et la division des cieux ; les favoris des Muse> font entendre de tristes élégies ou des chants joyeux : l'un déclame des vers héroïques, l'autre récite une ode harmonieuse; il aime la mélodie el les nobles accords, et les Grâces président à sa danse légère. Ainsi l'habile Cassandre a consacré la première partie de ses tableaux à retracer les différents âges de la vie d'Hippolyte ; ailleuis elle a i-epi'o- duit tous ses actes de prudence, de sagesse et de modestie, et de cette vertu, compagne de toutes les auties, la libéralité, qui distribue avec justice les dons et les faveurs. On admire en lui la léuniou de toutes ces vertus. Knfin on le retrouve prés du malheureux prince dlnsnbrie, dont il est le cnnscillei' en temps de i)aix et le ferme soutien pendant la guerre. Toujours il lui reste fidèle, dans la mauvaise coiunie dans la bcnme foiinne ; compagnon de sa fuite, il est son consolateur et son dernier appui : il nourrit de vastes pi'o- jets pourassurei' le salut d'Alphonse et de Keri'aie ; il dévoile à son sublime frèi'e les liain(>s pertidcs de ses favoris les plns(;hers, et melile ainsi le sni'- nom glorieux (|ne l!ome décerna jadis à Cicéi'oii. Sons une armnit' brillanle. il condtat ))oui' l'Kglise ; à la tètedune |toignée de soldats il soutient l'elToil 540 ROLAND FDRIKI X. (le tonte une année et siuive les États du sainl-père des leux prêts à les dé- vorer. Il peut alors s'écrier : « .le suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. » Non loin des rivages de sa pairie, il lutte contre la tlolte la plus nombreuse que Ve- nise eut jamais opposée à Gênes ou aux Turcs; il laméne à son frère les ga- lères captives et chargées de huliii. La 'M^w est son partage, c'est le seul prix qu'il ait ambitionné. Les dames el les chevaliei s admirent la lichesse et l'éclat des peintures, sans savoir au juste ce qu'elles représentent et sans i)ouvoir deviner que ce sont des événements futurs; mais ils se plaisent à les examieer età lire les inscriptions. Biadamante seule a été instruite par Mélisse, et elle se réjouit de l'avenii- de sa race. Roger se rappelle aussi qii'.Mlant de Carène lui a parlé d'Ilippoh te ; tous deux sont tiers d'une si glorieuse postérité. Mes xf^rs ne saui'aiejit dèci'ire l'affabilité de Charles, la variété des jeux, la maguili- cence des fêtes, l'abondance et le luxe des festins. Les plus braves cheva- liers montrent leur valeur. Chaque jour mille lances sont rompues : on livre des cond)ats, à pied ou à cheval, seul à seul, ou deux contre deux ; jiarfois la mêlée est générale. Roger est toujours vainqueur; il l'emporte suc tous ses rivaux, à la danse connne dans les joules. Le dernier jour des fêtes étant arrivé, les «-onvives prennent place au ban- quel impérial ; Roger est à la gauche et Rradamante à la droite de l'Em- pereur, Soudain on aperçoil dans la plaine un cavalier de haute stature et à l'air menaçant. Son armure et le caparaçon de son cheval sont noirs; il s'avance rapidement jusqu'auprès des tables. Cesile roi d Alger. Fidèle à son serment d'être un an, un mois et un joui' sans porter les armes, et de ne monter aucun coursier, il a vécu dans une cellide, connne un ermite, pour expier la honte de sa chute sous les coups de la giu'rrière : telle était la coutume des chevaliers. Le bruit des victoires de Charles et des désastres de son suzerain n'a pu lui faire oublier son vœu ; mais, voyant le terme ex- piré, il saisit ses armes, s'élance sur son destrier et marche vers Paiis. Il ne met point pied à terre, ne donne aucun signe de respect et affecte de dédaigner Charles et ses illustres pairs. On s'étonne de lanl d'insolence; cha- cun se lève jiour écouter ce que dira l'audacieux. Il s'est aj)prochè de LKm- pereur et se place en face de Roger : « Je suis Rodomont, s'écrie-t-il avec ariogance, et je viens te défier, toi Roger, au combat. Avant que le soleil ait achevé son conis, je te prouverai que lu es nu félon et un traître indigue des honneurs dont je te voiscond)lé. Rien que tu semblés le gloritier de tes parjures et chercher une excuse dans ton apostasie même, je te ferai avouer en champ clos que tu es un infâme. Je suis prêt à condiattre tous ceux qui s'armeront pour la défense, fussent-ils quatre ou six réunis, et je soutien- drai mon dire à tout venant. » Roger se lève, et, de l'aveu de Charles, ré- pond au loi de Sarse qu'il ment ; que loin d'avoir trahi, il a toujours servi son pi'ince avec zèle. Il ajoute que sa conduite m» peut être blâmée parles hommes de c(eui', et qu'il n'a point besoin de (•banqiion pour défendre sa cause el faiic éclatei' la vérité; Riodoniont aura bien assez d'un seul ad- CHANT XLVI. r,4l .M.-ii'liliist', Diuldii, Keiiaiid, liulaiid, Olivier et si's lils, a u\ armures noire cl blanche, veulent combattre, afin que rien ne trouble, pour les deux époux, la paix d'un jour solennel; mais Roger s'écrie : « Ces subterluges sont indi- gnes de moi; restez tranquilles. » On apporle aussitôt les armes enlevées à Mandricard. Roland chausse les éperons du chevalier, Charles daigne lui ceiiulre l'épée; Bi'adainanle et Marphise lacent la cuirasse et attachent le reste de l'arnunv. Aslolphe lui [irésente la biide de sou coursier, dont le (ils du Danois tient les étrieis. Naynu's, Renaud et le maïquis Olivier se hâ- tent de renvoyer de la lice, toujouis ouverte, les curieux (pii l'encombreut. Semblables aux timides colombes ([ue le souffle des vents chasse des blés au jnoment où l'éclair brille, où gi'onde le touneire, où les nuages chargés de grêle et de pluie s'abattent sur les moissons, les dames et les damoiselles se lèvent toutes tremblantes; elles craignent pour Roger cette lutte contre un homme féroce et redoutable. Le peuple et les barons frémissent aussi : car tous se souviennent des terribles exploits de Rodomont, qui, le fer et la llanmie à la main, détruisit naguère une partie de la cité; les ruines sont là pour attester encore son passage et ses épouvantables excès. Bradamante est ])lus énme que tous les autres. La force de Roger, son courage, la justice môme de sa cause la rassurent et sont un gage de victoire; cepeudant elle redoute les chances toujours incertaines des combats; elle voudrait elle- même soutenir cette lutte au risque d'y perdre la vie! Plutôt mille morts pour elle-même qu'un seul péril pour lîoger. Mais ses instances ne peuvent obtenir de son amant qu'il renonce à vengei' son injure; elle est forcée de demeurer simple spectatrice du combat. Tout à coup les deux adversaires mettent leur lance en arrêt et se précipi- tent l'un contre l'autre. Les lances .se rompent connue une glace fragile, et les tronçons, j)areils à des oiseaux, se perdent dans la nue. Le fer du Sar- rasin n'a pu entamer le boucliei- de merveilleuse trempe, chef-d'œuvre de Vulcain. Roger passe sa lance au travers le> ans connue o-4'i ROLAND lURIEUX. t'iiiporti'e par !<' vent; sans cela le fer aurait traversé la (Uiirasse, eût-elle été l'orniée de diauianl. Les coursiers ont touché le sol avec leui- croupe, l'éperon et la bride les relèvent. Soudain les glaives brillent, et les deux adveisaires, jetant au loin leurs tronçons de lance, s'attaquent avec achar- iienieiit. Égaux en habileté et en adresse, ils portent la pointe de leurs glaives au défaut des armures. Rodoniont n'est plus couvert de la peau écailleuse du dragon; il ne brandit pas la redoutable épée de Nembrod, il n'a pas son casque ordinaire. Ces précieuses armes sont restées suspendues aux murs du sé|iulcre après la victoire de Bradainante. Ses nouvelles armes, bien que fortement trempées, ne p» uvent résister à Balisarde, que n'arrê- teraient ni le meilleur acier ni les enchantemeids. La coite de maille du roi (le Sarse (>st déchirée en plusieurs endroits. Rodomonl, furieux de voir son sang couler, mugit connne la mer iirilée. Jetant au loin son bouclier, il prend à deux mains son épée et porte sur le casque de Roger un coup pareil à ceux de cette machine que font mouvoir des rouages et qui enfonce les pilotis au milieu du Pò. Ce choc formidable est impuissant grâce à l'ai- niel l'uchanté. Sans lui, le héros eût été pourfendu avec son palefroi; près de tomber il chancelle, étend les bras : Rodoniont redouble ses coups jus- (juau moment où son épée se brise dans sa main. Bien que désarmé, il s'é- lance sur Roger presque évanoui, le saisit à la gorge, le secoue et le jette sui' le sable. Kn touchant la terre, Roger reprend ses esprits. Son dépit égale sa rage; il se tourne vers Bradamante pâle et piesque inanimée : il s'avance l'épée haute à la rencontre du Sarrasin, qui cherche à le heurter avec son coursier. Roger saisit la bride et force le cheval à tourner, tandis (jue de la main droite il frappe le cavalier dans les flancs ou sur la poiti'ine. l)eux fois Rodomont est blessé, à la cuisse et au côté gauches : il espére as- sumer son ennemi et lui porte un coup terrible avec le pommeau de son épée; il veut redoubler, mais Roger saisit son bras, l'arrête, puis l'arrache des étriers. Grâce à sa force et à son adresse, Rodomont retombe sur ses pieds. Tout l'avantage est du côté de Roger, qui conserve son épée; il s'en sert pour tenir en respect cet ennemi gigantesque, dont le poids énorme eût suffi pour l'écraser : il voit le sang couler de ses blessures. Sa défaite est inévitable, il ne tardeia pas à s'avouei' vaincu. Cependant, rassemblant toutes ses foices, lîodomont lance avec i-age le ponnneau de son épée contre Roger, qu'il frapi>e à l'épaule et au-dessous de la visière de manièie à l'é- tourdii'. En le voyant chanceler, le roi veut se précipiter sur lui. Mais sa cuisse ne le soutient plus; sa jambe fléchit, et il tombe un genou à terre. Roger l'accable de coups multiplies et Unit par le renveiser. Rodomont se relève encoi'e et l'élreint dans ses bras. Les deux adversaires se secouent avec violence. Le roi de Sar.se est épuisé par la perte de son sang; Rogei- nuit la vigueur à l'adresse. Tour à tour il porte ses pieds et ses mains vers les blessures, d'où le sang coule à grands flots. Rodomont s'abandonne à toute sa rage; il enlève Roger et le tient .su.spendu par les épaules et par le con, puis il le fait tourner de côté et d'autre et s'efforce do le renverser. Roger l'ébranlé, serre sa poitrhie, passe sa jambe droite entre ses jambes CHANT XLVI. 543 et k' JL'lte sur lo salile. Le casque et les épaules de Rodonioiil s y eiiioucent; sou sang s'échappe avec plus d'abondance de ses plaies. Roger le presse sans relâche, renipèche de se l'elever, appuie ses genoux sui' sa poitrine, lui serre la goi'ge et lui porte à la visière la pointe de son poignard. Dans les sonterraius de l'Ibérie et de la Painionie, où Ion trouve l'or; quand un rhoulement imprévu vient accabler le cupide mineur, c'est à peine si son âme peut trouver une issue pour s'échapper. Roger sonnne le roi de s'avouer vaincu et consent à lui laisser la vie; nuiis Rodomont, accablé sous le poids de son adversaire, craint moins la mort que la honte, et cherche, dans une étreinte convulsive, à étouffer son ennemi. Le chien vigoureux, dont le dogue féroce tient la gorge entre ses dents, se débat en vain, les yeux ar- dents et la gueule couverte d'écume; tel le Sarrasin perd l'espoir d'éviter la mort. Cependant il parvient encore à dégager son bras droit et tâche de plonger son poignard dans les reins de Roger. Celui-ci s'aperçoit ({u il est temps dimmoler un barbare; et, levant son bras de toute sa hauteur, il en- l'once son poignard deux et trois fois dans le crâne du guerrier redoutable. Le corps du roi de Sarse demeure immobile et glacé, et son âme irritée, son âme, symbole d'orgueil et de férocité, desceiul en blasphémant vers les Jioirs rivages de l'Achéron. ^^0^\^ ^^' 1^ / /• , ^ ■ff jC-fi i^"^ ^ '^/^ /' -^ f /^ ^\ 7 \ ^/, ^ J Ì v \ V \: ^ / -_r \5 : ^ k' r'^X ^■yi. K ; // Vf ■ \ ^ V r •^t / f ,1 \'' I r^ } \. > ^. / - ''S -> v^ K ' f -, k m. V^ \X / \ ■/;; Z' «( / / . ^ '-,>/ à ■>*• .V "^' xM, i 4 m^' . *.f