Gilliéron, Jules Louis Scier dans la Gaule romane

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ÉTUDE DE GÉOGRAPHIE LINGUISTIQUE

SCIER

DANS LA GAULE ROMANE

DU SUD ET DE L'EST

PAR

J. GILLIÉRON

MAITRE DE CONFERENCES DE DIALECTOLOGIE GALLO-ROMANE A l'iÏCOLE des HAUTES ÉTUDES

ET

J. MONGIN

PROFESSEUR AU COLLÈGE ROLLIN

PARIS

HONORÉ CHAMPION ÉDITEUR DE l'Atlas Linguistique de la France

9, Quai Voltaire, 9

1905

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DU SUD ET DE L'EST

PAR

J. GILLIÉRON

CONFÉRENCES DE DIALECTOLOGIE GALLO.

A l'École des hautes études

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J:' MONGIN

professeur au collège rollin

SCIER

DANS LA GAULE ROMANE

I. Importance du point de vue cartographioue

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Le têt d'une moule ramassé dans une rue de Paris n'a pas la même importance quand il s'agit de rechercher l'origine et l'histoire de son espèce que celui qu'on a recueilli dans un des terrains, ou secondaires ou tertiaires, qui recouvrent notre globe. Il en est de même pour \ts mots. Rien de plus imprudent que de spéculer sur un mot isolé : nous voulons dire placé dans l'isolement artificiel du lexique et comme arraché à son milieu naturel. Un mot a ses conditions géographiques précises qu'il importe avant tout de déterminer. Un fait ^géographique est souvent la clef de son histoire. De par les con- ditions géographiques, une étymologie, possible ailleurs, est impossible là. Si des couches de mots coexistent actuellement sur le sol, il y a lieu de montrer que l'une est par rap- port à l'autre un sous-sol et ainsi de suite : nous devons réaliser d'abord une géogra- phie ou géologie du langage qui nous permettra de situer les mots chronologiquement, de définir leurs rapports, de reconstituer leur genèse. C'est l'étude des cartes de V Atlas linguistique qui a fait ressortir à nos yeux l'importance primordiale de ce point de vue négligé jusqu'ici : la distribution géographique du mot. Ces cartes doivent être coloriées comme celles des géologues : abstraction faite des différences secondaires, les vocables patois se groupent par types, et ces types di'stincts couvrent des aires distinctes qu'il con- vient de désigner aux yeux par une couleur. La simple considération des couleurs a une grande éloquence. L'expansion triomphante d'un mot (communément aujourd'hui le mot français), la défaite croissante d'un autre, les luttes qu'ont soutenues et que sou- tiennent les aires serrées l'une contre l'autre, entamées ou victorieuses, se défendant sinon dans le mot important du moins dans un mot de la famille, le caractère nécessai- rement secondaire et historiquement postérieur de certains mots, la spontanéité mani-

feste de tel ou tel phénomène attestée par son éclosion incessante et indépendante, la résistance de quelques îlots battus mais non encore submergés par le flot envahisseur et qui sont les débris d'un état de choses ruiné, tous ces faits et une foule d'autres de la vie si diverse du langage se trouvent fortement exprimés, et il nous est permis de plonger dans l'histoire obscure des mots, et par des choses et des idées. A la base de toute étude lexicologique, nous plaçons donc l'examen des cartes.

Faisant une première application de notre méthode, nous nous proposons d'étudier sur des données purement géographiques le mot scier dans la Gaule romane du Sud et de l'Est.

IL SERRARE

A. Nos taisonnements ayant pour support la carte I, nous prions le lecteur de la tenir constamment sous ses yeux.

Nous laissons en dehors le Nord qui se partage, très inégalement d'ailleurs, entre scier et soyer, et nous concentrons toute notre attention sur le Midi. Conformément au principe posé plus haut, nous avons dégagé le type de ses variantes phonétiques et réuni les mots appartenant au même type sous une couleur particulière. Ainsi la carte se présente avec cinq teintes : quatre aires plus un point en brun ; deux grandes aires en jaune'; une grande aire plus cinq petites aires en rouge; une aire en vert; une aire en bleu. L'aire bleue sega-scier vient se fondre dans le grand domaine blanc (français et dialectes) qui dit secare-scier. Mais nous ne la donnons pas seulement pour que le Midi ait sa figure complète, en la brisant à un trait phonétique, vocalisation du c intervocal. Car, s'il est vrai que nous n'entendons pas traiter les problèmes posés par le domaine secare-scier, une partie considérable de cette aire bleue, sûrement la partie méridionale, appartient au domaine examiné par nous : et c'est ce que nous démontre- rons dans l'étude consacrée à secare-scier.

Le trait le plus saisissant de cette carte, celui qui force l'attention, c'est la répartition des quatre aires et du point bruns. Car de deux choses l'une : ou il s'agit d'un mot

I. Nous devrions peut-être parler de trois aires à cause de 982-992. La chose est sans importance et voici pourquoi : outre que nous ne savons pas, faute de données sur ce qui se passe à l'est, s'il y a véritablement une troisième aire détachée des deux autres, on verra plus loin (v. sect-are) comment nous résolvons le problème de la séparation des deux aires jaunes. Notre solution s'applique à merveille à 982-992 s'ils sont réellement isolés. Parlons simplement de deux aires pour ne pas compliquer l'exposé.

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ancien ou il s'agit d'un mot moderne. S'il s'agit d'un mot moderne, il faut que ce soit un mot dont la création soit bien imminente, s'impose en quelque sorte fatalement à l'esprit pour qu'il surgisse ainsi dans cinq territoires distincts séparés les uns des autres par les domaines d'autres vocables. Or il s'agit du mot se r rare tout à fait incapable, on l'avouera, non pas seulement de naître ou de renaître dans un langage qui ne l'aurait jamais possédé ou qui l'aurait perdu, mais encore de naître ou de renaître à la fois dans cinq territoires géographiquement et linguistiquement divisés.

Mais s'il s'agit du mot ancien, comment expliquer sa répartition actuelle ? Il n'y a qu'une explication possible, une seule, et elle s'impose à l'esprit avec une évidence impé- rieuse. A moins d'admettre que les mots latins sont arrivés dans la Gaule pêle-mêle, à deux, trois et quatre pour désigner la même action, et que les différentes régions, dans un domaine par ailleurs si restreint de la Romania, se sont distribué ces mots au hasard (hypothèse absurde), on ne peut se soustraire à cette conclusion, c'est que les cinq terri- toires disjoints n'en formaient qu'un, que ces îles attestent un continent disparu, qu'en un mot, antérieurement à la diversité actuelle, la région présentait tme aire cohérente et homogène de serrare. Quels que soient les vocables intermédiaires (aires rouges, jaunes, verte') qui ont rompu l'unité, et sans même qu'il soit besoin de les examiner, nous pouvons poser dès à présent que ce sont des mots de seconde couche, qu'il s'agisse de mors déjà latins, sémaiitiquement secondaires, appropriés à un sens plus spécial, ou de mots plus tardifs, construits par les patois à l'aide de leurs matériaux propres.

En résumé, et nous insistons sur ce point, une pure constatation géographique démontre l'antériorité nécessaire d'une zone homogène serrare.

B. Mais quelle était au juste l'extension de cette aire homogène serrare? Car si les limites s'en déterminent avec précision au sud et a l'est (il est entendu que nous ne sortons pas du domaine gallo-roman), une question se pose : jusqu'où allait-elle dans l'ouest et au nord ? La colonisation latine ne s'est pas faite d'un bloc; et une des conclu- sions qui ressortiront de cette étude c'est que la phase serrare-scier ne s'est pas pro- duite dans la Gaule occidentale et septentrionale. Jusqu'où a-t-on connu serrare-scier ?

Il est naturel, après la carte scier, d'examiner la carte scie et la carte sciure.

La carte scie correspond remarquablement à la carte scier. Les deux mots serrare et serra sont étroitement rivés l'un à l'autre : ils ont eu même destin. Les conclusions

I . Anticipant sur les résultats d'une démonstration que nous ne pouvons pas faire ici mais que nous ferons au paragr. secare-scier, disons de suite que le fragment méridional de l'aire bleue est du même ordre que les aires rouges, jaunes et verte.

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que suggérait la carte scier s'imposant ici encore, il y a eu une aire cohérente et homo- gène de serra, la même que celle de serrare. L'état actuel de serra ne nous renseigne pas sur les limites cherchées. Mais il nous fournit une confirmation a posteriori de ce que la seule carte serrare nous avait fait établir : l'antériorité nécessaire d'une zone homogène serrare. En effet, si à 868, 866 et 889, serrare a disparu devant un mot secondaire, on persiste à employer le représentant de serra pour désigner la scie.

La carte sciure présente beaucoup plus d'intérêt.

Observons d'abord que le mot sciure n'est pas un de ces mots qu'un patois emprunte à un autre patois. L'envahissement par le français est un fait d'un ordre absolument spé- cial : il est évident que les mots français sont destinés à supplanter tôt ou tard tous les mots patois. Mais, le français mis à part, un patois n'accepte un mot étranger que s'il en a besoin. Ce serait le cas pour un objet importé. Ex. la scie du scieur de long : le nom accompagne l'objet. Ce n'est pas le cas pour la sciure, produit d'une opération qu'on a constamment sous les yeux. Par suite, dès l'instant que nous rencontrons une région l'on ne dit ni serrare ni serra, mais la sciure est désignée par un dérivé de serrare, nous devons conclure, puisque le mot n'est pas importé, qu'il est un reste, et que sa présence actuelle témoigne de la présence ancienne de serrare.

D'autre part, voici ce qui est vraisemblable. Serrare et serra sont étroitement unis dans l'esprit : plus lâche est le lien qui rattache la sciure à la famille. La présence de serrare et de serra pro'ège puissamment le dérivé, mais nous devons nous attendre, dans le désastre de serrare-serra, à voir surnager comme des épaves des sciure rele- vant de serrare.

Et c'est bien en effet ce qui se passe. Les aires du dérivé de serrare qui veut dire la sciure sont généralement plus riches que les aires correspondantes de serrare-serra. Nous gagnons 793, 786, 873, 865, 866, 868, 829, 921, 922, 11, 10, 919, 916, 914, 908, 911, traînée curieuse qui relie le point 819 jusque isolé à l'aire septentrio- nale, et au nord de cette aire, séparé d'elle par une irruption française, nous voyons surgir au 44, comme une sentinelle isolée, le mot la sèr. A 44 on dit scier (patoisé, syà), la scie, mais on dit la sér.

Les mots que nous entraînons en quelque sorte par masses dans notre raisonnement appelleraient plus d'une remarque de détail, mais nous sommes obligés de nous en tenir aux ensembles.

Ainsi le dérivé de serrare survit il n'y a plus ni serrare ni serra. Mais que son existence soit précaire, qu'il soit lui aussi menacé d'éviction (car la création de mots similaires tirés du nouveau verbe principal après l'abandon de serrare est tou- jours imminente), c'est ce que la carte figure aux yeux. Car nous ne le retrouvons que dans le voisinage immédiat, ou très proche (44), d'une aire serrare-serra. De sorte

7 qu'on assiste pour ainsi dire, à propos de cette famille « serrare-serra, dérivé à sens de sciure », au spectacle d'une nappe d'eau qui se ramasse dans des limites de plus en plus étroites, mais laisse çà et autour d'elle comme une frange humide et les traces visibles de sa retraite.

Resterait une troisième source géographique, l'examen des noms de lieux. Il est évi- dent que le couple serra-serrare a jouer un rôle toponymique considérable, qu'il s'agisse de désigner des scieries, ou bien, par un emploi métaphorique de serra, une crête de montagne dentelée. Si nous ouvrons le Dictionnaire des Postes, voici ce'qu'il nous apprend.

Supposé une ligne idéale allant de Bordeaux aux Vosges, c'est-à-dire marquant d'après les vraisemblances dialectologiques qui se dégagent de la carte I la limite nord de notre aire serrare. Au sud de cette ligne nous trouvons près de deux cents noms de la famille serra-serrare, au nord huit seulement qui paraissent s'y rattacher. L'extraordinaire contraste entre la puissante action toponymique exercée par serrare-serra au-dessous de la ligne et la misère de cette action au-dessus provoque fatalement le doute : s'agit-il, au fond, d'une seule et même action toponymique ? s'agit-il du même mot ? Une suspi- cion légitime pèse d'emblée sur les noms de ces 8 points épars dans l'aire secare-scier. Nous ne discuterons pas ces huit problèmes particuliers; et nous fiant surtout à nos cartes, nous prendrons comme limite probable de l'aire serrare-serra celle que suggère ce que nous venons d'appeler la vraisemblance dialectologique. On verra par l'ensemble convergent de cette étude quelle force est donnée à cette vraisemblance dialectologique. En fait, le monde gallo-roman se partage en une aire secare-scier que nous n'étudions pas, et l'aire serrare-scier que nous étudions.

Parvenus à ce point de notre examen, offrons au lecteur une carte se trouveront rassemblés les faits relevés ci-dessus (carte II).

La teinte unie brune exprime l'état de l'aire de serrare d'après la carte scier. En principe, et en l'absence de toute indication, serrare a toujours à ses côtés le repré- sentant de serra et pour le mot sciure le dérivé de serrare. Nous signalons toute- fois quelques faits particuliers. (Voir 4°.)

Les rayures verticales expriment la présence de serra en l'absence de serrare.

Les rayures horizontales expriment la présence du dérivé de serra dans le sens de sciure en l'absence de serrare, à côté de serra (868, 866) ou en l'absence de serra.

Enfin, et pour que le conflit des aires soit montré dans toute sa vérité, nous ajoutons deux indications : Points verts : disparition de serra dans l'aire actuelle de serrare.

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Points bruns : disparition du dérivé de se r rare à sens de sciure dans l'aire actuelle de serrare.

Un coup d'œil sur l'appendice montrera de quels faits il s'agit et combien ils sont aisés à expliquer. Dans tous les cas, ils ne peuvent rien contre la thèse fondamentale d'une aire une serrare, et le problème des limites se traite tout à fait en dehors d'eux.

Notre raisonnement sur la carte scier pouvait se passer de la confirmation des faits : on voit cependant qu'elle nous est donnée. La carte scie avec serra ajoute à la surface actuellement occupée par serrare. La carte sciure avec le dérivé verbal ajoute àl\ surface actuellement occupée par serrare-serra. Les gains du français n'ont ici aucune importance.

En résumé :

A. Une aire homogène serrare recouvrait une partie considérable de la Gaule

romane. *

B. Les contours de cette aire, très suffisamment apparents au sud et à l'est, pourraient être complétés de l'ouest au nord-est par une limite approximative allant de la Gironde au département des Vosges.

III. Le conflit de SÊRRARE-SCIER et de SÊRARE-FERMER

L'aire ancienne de serrare-scier étant reconstituée, nous sommes conduits à nous demander : pourquoi serrare-scier a-t-il disparu dans la plus grande partie de son domaine primitif, dans les aires jaunes, rouges, verte ? Pourquoi ce mot a-t-il cédé la place à des substituts ?

C'est qu'il avait un poiftt faible ; il portait en lui un germe de mort : sa quasi-homo- nymie, constamment prête à se transformer en homonymie totale, avec un autre mot très usuel, serare-fermer. En d'autres termes, nous attribuons la disparition de serrare-scier, et nous ne voyons pas d'autre explication possible, au malaise lin- guistique causé par la confusion réalisée ou toujours imminente de sérrare-scier et de sera re-fer mer.

Que cette confusion se soit produite, le fait est hors de doute : le continuateur de serare-fermer dans les langues romanes se présente à nous revêtu de l'r double de serrare-scier (serrer, serrare, cerrar). Lqs choses ne se sont pas passées avec la même uniformité dans nos patois. La confusion ne s'est pas partout produite. Il y a eu des échanges : si 876 et 899 qui disent sara-scier et sera-fermer paraissent continuer l'état latin, 869 et 980 (sera-scier et sara -fermer) offrent une répartiiion absolu-

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ment inverse. Et la confusion s'est produite, la fusion des deux sens dans une même forme s'est-elle faite au profit de la forme sërrare ? s'est-elle faite au profit de la forme sérare ? Il nous est impossible de trancher la question. Représentons donc par se(r)rare le type confondu susceptible de se prêter aux deux acceptions.

Passons maintenant en revue les diverses possibilités qui s'off"raient aux patois. Nous prions le lecteur de suivre sur la carte III construite à l'aide des cartes scier et fermez [la porte].

'I. —On pouvait garder les deux mots avec distinction formelle (maintenue— ou recréée). Ex. 876-899, 869-980, 877-819.

II. On pouvait garder les deux mots avec confusion formelle. Ex. 875-879- 884-912.

I^I- On pouvait garder se(r)rare, mais renoncer à l'un des deux sens, celui de fermer : c'est ce qu'ont fait les aires subsistantes de serrare-scier, sauf les points sus-indiqués qui perpétuent des cages disparus.

IV. On pouvait garder se(r)rare, mais renoncer au sens de scier : c'est ce qu'a fait cette partie de l'ancienne aire de serrare-scier immédiatement contiguë à deux aires subsistantes de serrare-scier et que nous représentons ici par une teinte rouge.

Nous appelons expressément l'attention sur cette configuration géographique qui ne peut pas être un effet du hasard : une sorte de jeu de bascule fait prévaloir au nord et au sud-est le sens de scier, au centre le sens de fermer. Tout s'expUque avec une aisance parfaite dans notre manière d'échelonner les faits : la confusion effective ou menaçante, l'embarras linguistique causé par la confusion, le besoin d'opter pour l'un des deux sens, un courant qui l'emporte au nord et imparfaitement au sud-est, un autre courant qui l'emporte au centre. En réaHté se(r)rare n'est jamais mort dans cette région du centre : il est mort dans le sens de scier, voilà tout.

Cette carte présente un autre aspect remarquable : c'est la coïncidence générale, sinon parfaite, entre les points qui constituent l'aire rouge se(r)rare-fermer et les points qui constituent l'aire verte de la carte scier (sect-are) points signalés ici par un trait vert. Cette coïncidence appelle et recevra son explication,

V. On pouvait enfin se débarrasser de bonne heure de ce couple incommode en ■d(»nnant aux sens de fermer [la porte] et de scier de nouveaux représentants. C'est Fétat manifesté par les aires jaunes et rouges de la carte I.

Nous ne savons pas si se(r)rare-fermer a ici totalement disparu, s'il n'a pas pu vivre dans un autre sens, et nous n'avons pas à le rechercher, puisque nous ne nous occupons, que de scier. Se(T)rare-fermer ne nous intéressait que par le rôle épisodique qu'il joue dans l'histoire de serrare-scier. Pour qui tient les données géographiques sous

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ses yeux, ce rôle est hors de doute : et il ne nous semble pas facile de chercher ailleurs la cause, et de se représenter d'une façon très différente de la nôtre les péripéties de la ruine de serrare-scier dans le domaine primitivement occupé par lui.

IV. RESECARE

Serrare disparaît : par quoi leremplace-t-on?

Les substituts de serrare sont dans l'ordre nous allons les étudier :

i" resecare sous deux formes : resecare (aires jaunes) et resecare (aires rouges).

sect-are.

Ce latin est purement schématique et nous ne lui attribuons aucune réalité pré- galloromane.

Si nous consultons un dictionnaire sur le sens de secare, le mot nous est donné comme signifiant couper, trancher [n'importe cjuoi]. A-t-il jamais eu cette élasticité sémantique dans la Gaule romane? Sans doute c'est grâce à elle qu'on explique que secare ait pris dans la Gaule romane du Nord et de l'Ouest le double sens de scier l'herbe ou les céréales (faucher et moissonner) et de scier du bois. Mais l'explication n'est guère précise. Pourquoi a-t-il pris ces deux sens, justement et seulement ces deux sens? Qu'y a-t-il de particulièrement commun entre couper l'herbe ou les céréales si on les coupe et scier du bois, des ais ?

De plus, si secare voulait dire couper, trancher [n'importe quoi], dans l'aire régnait serrare, il ne voulait plus dire que couper, trancher, moins serrare, moins scier [du bois]. Par suite le Nord et l'Ouest posséderaient un latin plus fidèlement latin, un secare avec valeur sémantique «o« diminuée, un roman non tributaire d'une zone qui semble un intermédiaire géographique naturel. Le fait serait extraordinaire.

A serrare disparaissant se substitue re-secare : c'est donc qu'on a le sentiment que scier [du bois] est une opération itérative de secare. Q.u'était-ce donc que cette opération ? couper une seconde fois ? recouper ? réduire en plusieurs morceaux, tron- çonner? ou couper par va-et-vient? Mais l'idée existante dans serrare ne serait pas rejointe et retrouvée, le vide que serrare défaillant peut laisser d'un jour à l'autre dans la langue ne serait pas comblé par des formations de ce genre : et surtout, si l'idée de réduire en plusieurs morceaux, de tronçonner du bois, ou bien l'idée du va-et-vient, était le fond de l'idée de scier, nous verrions se former, sinon un re-serrare, du

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moins un re-scier : or, // n apparaît pas une seule fois en dehors de l'aire serrare.

Ce tte constatation a une extrême importance; la géographie linguistique intervient ici avec une autorité décisive. Elle ne nous montre resecare que serrare a existé. La présence de resecare est subordonnée à l'ancienne présence de serrare. Une pareille coïncidence ne peut pas être fortuite.

Si Faire de serrare n'a pas pris secare pour dire scier, c'est que la présence même de serrare avait enfermé secare dans un sens restreint. Mais d'autre part secare gardait une image assez forte pour que l'itération par mouvement de va-et-vient de l'action simple exprimée par secare se présentent naturellement à l'esprit pour rendre l'idée de scier.

Cette action simple était celle de l'instrument avec lequel on coupait céréales et herbes, de cet instrument d'autrefois dont l'usage va disparaissant : h faucille dentelée. Secare ne veut pas dire couper, trancher [n'importe quoij, car alors resecare-scier équivaudrait simplement à recouper ou couper par mouvement de va-et-vient : la même nécessité de différencier l'action simple de l'action de scier ferait surgir partout des re-scier: re-scier ne naît pas «w ^^«/ po/«^ en dehors de l'aire serrare. Secare est nécessairement lié à l'image de la faucille dentelée : resecare du bois, c'est re-fauciller, c'est répéter une action simple qui par elle-même est déjà scier.

Dans le Nord et l'Ouest, l'absence de serrare a rendu possible le double sens : secare des céréales ou de l'herbe et secare du bois'.

Dans l'aire de serrare, secare s'étant trouvé bloqué dans le sens de scier les céréales (d'où moissonner, sens actuel de l'Ouest, aire jaune de la carte V) ou l'herbe (d'où faucher, sens actuel de l'Est, aire bleue de la carte V), il a fallu itérer l'action pour faire naître le sens de scier, mais l'élément fondamental était déjà dans secare.

Deux points se dégagent :

Si secare a jamais pénétré dans la Gaule romane avec l'acception générale de couper, trancher (n'importe quoi), l'étude des dialectes (comme celle des textes) ne nous en révèle aucune trace : elle nous oblige au contraire à reconnaître dans secare l'existence d'une limitation sémantique qu'explique seul l'emploi de la faucille dentelée.

En ce qui concerne la Gaule romane, nous devons regarder cette acception géné- rale prêtée à secare comme une pure hypothèse destinée à justifier une soi-disant dualité sémantique qui se résout tout autrement puisqu'elle se résout en une véritable unité sémantique.

I. Nous ne nous permettons pas d'affirmer que la faucille dentelée ait existé partout en France. Son triomphe linguistique déborde peut-être les limites de sa présence réelle.

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Ici se place une observation très importante que nous avons réservée pour ne pas détourner l'esprit du but visé qui était la détermination du sens de secare dans le gallo-roman. Secare ne veut pas dire couper mais scier (démonstration confirmée par les textes qui ne nous montrent jamais soyer qu'accolé à l'herbe, aux céréales, aux ais), et, san^ le rôle inhihitif joué quelque temps par serrare, on ne voit pas ce qui eût empêché secare de passer dans le Midi comme au Nord du sens de scier l'herbe au sens de scier le bois, l'image restant constamment la même.

Mais il y a un autre élément dans re-secare, c'est re-. Si ce re- n'exprime pas autre chose que l'itération pure et simple, si resecare c'est secare iterum, fauciller une seconde fois, re-faucher après avoir fauché, recommencer la même opération, on ne conçoit plus l'appropriation de resecare au sens de scier [du bois]. Force nous est donc d'admettre que re-, à celte étape de la vie du langage et dans ces patois, ajoute à l'idée fondamentale de scier (c'est-à-dire couper à la faucille dentelée, et déjà peut-être moissonner ou faucher), tout autre chose que le simple recommencement de l'action : il exprime le mouvement de va-et-vient, l'opération du bras qui ramène en arrière, pousse, ramène. L'image de la lame dentelée est la plus importante assurément; mais la plus importante après elle c'est le mouvement du bras exprimé par ce re- : et l'on conçoit dès lors que, dans une vaste région, re- puisse en quelque sorte s'emparer de l'action, et accaparer l'accent.

Que si, ultérieurement et dans tel ou tel, de ces patois, le sens de re- arrive à ne plus correspondre au sens qui avait accompagné la création de re-secare et même à heurter ce sens, que d'autre part le sentiment de la composition ne soit pas aboli par quelque profonde altération phonétique, il s'ensuivra dès lors un procès nouveau, le seul par lequel on rende compte d'un aspect géographique de l'aire serrare et que nous décrivons au paragraphe VI (aire secare).

V. SECT-ARE

Il est donc établi que quand secare est arrivé dans la Gaule romane, il ne pouvait plus avoir le sens indéterminé, élastique, de couper, trancher, mais qu'il impliquait néces- sairement l'usage d'un instrument dentelé, la faucille. Ainsi la vaste région du Nord et de l'Ouest qui ne connaît pas serrare-scier, se sert ou s'est servie du mot secare dans les deux sens : scier [l'herbe ou le bléj et scier [le bois]. Dans l'aire de serrare, la longue présence de serrare paralyse en quelque sorte secare, mais que serrare

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vienne à défaillir c'est encore sur secare, couper avec la faucille dentelée, qu'on s'appuie pour construire resecare '-

Mais resecare n'est pas le seul type qui vienne se substituera serrare disparais- sant. L'aire de serrare nous offre une autre couche secondaire représentée parla teinte verte. (Cartes I et IV). C'est ce que nous appelons l'aire sect-are. Il est superflu de répéter que ces expressions resecare ou resecare, sect-are ne sont pas des types rétablis mais de purs schèmes, chargés de représenter l'ensemble des mots patois ayant même genèse, réductibles au même type. Reconstituer un type patois régional serait une entreprise trop spéciale et trop délicate : nous pourrions dire les types A, B, C; nous préférons le latin qui est éminemment figuratif. Donc, qu'on ne voie pas dans sect-are autre chose qu'un signe commode pour raisonner sur les phénomènes dont nous nous efforçons, à l'aide de la géologie linguistique, de ressaisir la formation et l'échelonnemient historique.

Cette zone verte sect-are pose deux questions. '

I. Elle déchire en deux l'aire jaune rçseco.

IL Elle offre une coïncidence non pas absolue, mais trop complète pour être un jeu du /;û!5arJ avec l'aire de se(r)rare-fermer (voir Carte III). Quel rôle, en l'absence de tout rapport formel, le mot qui signifie : fermer, peut-il avoir joué dans l'histoire du mot qui signifie scier?

Admettons que sectare soit un mot ancien, contemporain de secare, pré- galloroman, itératif de secare et qu'il signifie scier. Nous sommes conduits à trois conséquences, deux insoutenables, une invraisemblable.

Il fimt admettre à l'origine un état que nous représenterons ainsi :

SECARE SECTARE Se(r)raRE Se(r)rARE

couper avec la faucille dentelée \^ ^^ fermer

c.-à-d. scier [l'herbe ou céréales] scier [le bois]

Une langue qui n'est que du parler en vie et en travail, du parler utile, profondément étrangère à tout ce qui est traditions, survivances et contraintes de la langue littéraire, livrée au seul jeu des forces naturelles et vivant pour ainsi dire au jour le jour, selon son instinct et selon ses besoins, bref, un patois, ne peut pas tolérer de pareilles coexistences.

I. Formation toujours possible, tant que secare s>'y prête, tant que. re- s'y prête, et dont le lecteur observera plusieurs cas de palingénésie. (Carte I, nos 965, 0)64, 981, 889).

14 Même difficulté insurmontable si l'on voulait faire de sect-are l'équivalent de

secare.

2" Comme sectare se présente sur quatre points avec le sens de faucher :

836,844,855 faucher

837 faucher et scier,

il faut admettre que, seuls dans toute la Gaule romane, ces quatre points sont allés de l'idée de scier du bois à l'idée de scier de l'herbe, et que par un singulier hasard, la forme sectare, seule entre tous les scier, pouvait se prêter à cette évolution sémantique.

Si sectare est un mot ancien, dès lors antérieur à re-secare, nous sommes obligés d'admettre l'hypothèse de deux générations indépendantes de re-secare, et cette hypothèse n'existe que par une autre dont on va mesurer la vraisemblance.

I, Un certain re- et un certain secare étant requis tous les deux pour que se forme un re-secare-scier, et re-secare surgissant dans deux régions géographiquement distinctes, le hasard a donc permis que non seulement le secare de droite et le secare de gauche indépendants mais encore le re- de droite et le re- de gauche indépendants se soient parallèlement correspondu et comme tenus à hauteur égale dans l'aptitude morphologique nécessaire pour produire re-secare-scier : bref, que le re- et le secare de l'Est aient vécu respectivement de la même vie que le re- et le secare de l'Ouest, bien qu'évoluant dans des patois séparés.

IL Cette difficulté se complique encore dans le cas qui est le nôtre les deux re-secare, par hypothèse autonomes, sont des reseco : car alors il faut non seu- lement souscrire à l'hypothèse que nous venons de décrire, mais encore admettre que le rapport des deux éléments composants, le rapport de re- à secare s'est trouvé si exactement le même dans deux régions non communicantes que la balance des deux facteurs a été, à l'Ouest comme à l'Est, identiquement entraînée par la prépondérance de re- et que le nivellement morphologique s'est fait, dans les deux cas, au profit des formes reseco.

Donc sectare n'est pas un mot ancien.

Si sectare n'est pas un mot ancien, il n'est pas un itératif de secare. Il est quelque chose que nous ne pouvons encore définir ni comme forme ni comme sens, mais qui dans tous les cas n'a pas le droit de signifier scier plutôt que tout autre chose.

Rappelons-nous maintenant les points 836-844-855-837. L'idée qui s'impose à l'esprit

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c'est que comme ailleurs, comme dans le cas de secare (France du Nord et de l'Ouest), c'est le sens de faucher qui est le premier sens. Et nous concevons de suite, puisque sec t- are est un verbe récent, qu'il n'a pu avoir qu'un générateur : sector, le faucheur (bien authentiquement latin et bien vivant celui-là, conservé au nominatif et à l'accusatif : cf. le français soiteur de sectorem), à la suite d'un enchaînement de •faits que l'induction rétabUt et ne peut rétablir que de la façon suivante.

Si au moment se(r)rare-scier fléchissait, dans les points de la zone verte s'est produit le passage de sect-are-faucher au sens de scier, on n'a pas eu recours à secare pour construire par exemple un resecare, ce n'est pas seulement peut-être que le re- ne se fût pas prêté à cette création, mais c'est surtout que la force de rimage qui faisait jadis la vertu de s ecare avait être transportée tout entière dans le nouveau- venu sect-are. Disons mieux : c'est que sect-are accaparait l'image, car il lui devait sa naissance.

De quelle façon ? Par un changement dans les habitudes rurales détachant de secare l'idée de lame dentelée, de scie. Les deux mots secare et sector sont arrivés ensemble : ce sont deux mots anciens. Secare, c'est faucher avec la huciWe dentelée, le sector est celui qui secat.

A un moment donné la faucille lisse intervient et s'empare naturellement du verbe secare. Le secator naît, le sector peut aussi tolérer le nouveau sens. Mais comme la faucille dentelée n'est pas expulsée du jour aU lendemain, le besoin linguistique, corres- pondant au besoin rural de distinguer l'ancienne opération, appelle un mot : c'est l'ancien opérateur qui naturellement sert à désigner l'ancienne opération. L'image, prête à s'enfuir de sector, est ressaisie et revivifiée par le mot nouveau. Sector peut mourir dans sa lutte avec secator : il a légué son image à un mot durable que secator ne menace plus. Et l'on voit naître un sectator, faucheur, dans la Drôme.

Tel est le rôle de secare dans l'histoire de sector. Il lui crée l'ennemi qui l'abattra presque partout. Mais par son changement de sens il lui fournit l'occasion de créer un verbe qui va refaire à sa manière et sur un plus petit domaine l'histoire de secare dans le Nord et l'Ouest.

Cette deuxième étape sémantique de secare (la première était secare bloqué par serrare, d'où resecare, le re-scier du Midi) s'accomplissait à côté d'un se(r)rare toujours persistant. Tandis en effet que les domaines rouge et jaune se débarrassaient de se(r)rare dès les premiers temps, de se(r)rare dans les deux sens, la lutte était plus longue dans l'aire verte, et sur beaucoup de points se(r)rare tenait bon, ayant con- fondu en lui les deux sens de fermer et de scier [du bois].

Ce qui va se passer est clair, et la succession des états peut être figurée aux yeux de la façon suivante :

SECARE SE(r)rARE

scier [l'herbe ou le blé] scier [le bois], fermer

faucher

La faucille lisse s'introduit et rend nécessaire un sect-are. Dès lors nous avons :

SECARE SECT-ARE Se(r)rARE

faucher faucher avec la faucille dentelée scier fermer

Se(r)rare, fatigué d'exprimer un double sens, en laisse échapper un, celui de scier. Ce vide est rempli par sect-are.

SECARE sect-are SECT-ARE Se(r)rARE

faucher faucher avec la faucille dentelée scier fermer

C'est ainsi que le mot fermer est venu jouer un rôle dans l'histoire de scier ; ainsi s'expUque la corrélation évidente entre le domaine de sect-are, scier, et le domaine de ser(r)are, fermer'.

Nous donnons une carte (V) qui montre les survivances de sector (faucheur) dans secare (faucher l'herbe). Le même raisonnement qui nous a servi à reconstituer l'an- cienne aire serrare s'applique ici aux débris de sector : il s'agit de la dispersion, de la mise en lambeaux d'une aire jadis cohérente. L'agent de cette dislocation, c'est le concurrent redoutable que secare suscite à sector, c'est ce produit toujours imminent de secare : secator. Sector recule peu à peu devant secator, toujours prêt à se former. Mais il est hors de doute qu'il a existé non seulement dans les Hmites que nous pouvons lui retracer actuellement mais en dehors de ces limites.

Reste l'autre problème de géographie linguistique posé par l'examen de la cartel, la séparation en deux aires, la rupture de continuité du domaine rçseco. Il faut repousser l'hypothèse de deux créations autonomes. Comment alors s'est déchirée une aire qui a nécessairement être cohérente? Tout simplement parce que sect-are n'est pas seulement sur le domaine encore occupé par se(r)rare-scier. Nous sommes ici en pré- sence d'un ancien territoire reseco sect-are ayant surgi dans les circonstances décrites, il a supplanté reseco, l'image qui consistait à faire passer sect-are du sens de faucher avec instrument dentelé au sens de scier se reproduisant avec d'autant plus de facilité que reseco, phonétiquement tronqué, n'était plus senti formellement: l'eût-il été que secare, vidé de son image, n'aurait plus rien dit à l'esprit.

I. On remarquera en passant (carte faucille de l'Atlas) que dans toute l'aire sect-are le mot faucille est actuellement représenté par le mot volan (faucille lisse).

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r. On pouvait laisser à sect-are le sens de faucher et garder resecare. C'est ce qu'ont fait les trois points de la Drôme 836, 844, 855.

2. On pouvait laisser à sect-are le sens de faucher, expulser resecare et faire passer sect-are au sens de scier. C'est ce qu'a fait 837. Sect-are, le dernier venu des scier, recommence ici l'histoire de secare.

3. On pouvait enfin laisser perdre le sens de faucher (suffisamment exprimé par secare), expulser resecare et fixer sect-are dans le sens de scier. Du fait l'aire resecare était rompue.

Telles sont les trois étapes.

En résumé :

Se(r)rare se dépouille de la moitié de son être sémantique. Sect -are est formé, apte à remplir le vide, à vivre sa seconde vie sémantique, et cette seconde vie se trouve naturellement accolée à celle de se(r)rare, fermer.

Sect-are se forme aussi sur des points le sens de scier était représenté par resecare. La force imminente de l'image amène le triomphe de sect-are sur rese- care et coupe en deux l'ancienne aire de resecare.

Il y aura lieu de compléter cet exposé et de reprendre les problèmes d'un point de vue un peu différent quand nous aborderons les rapports des aires secondaires (par. VII), notamment de l'aire verte sect-are et de l'aire jaune. Les solutions ici données sont exactes : elles recevront plus de précision encore.

VI. SECARE

I. Un premier fait qui frappe l'observateur c'est V irrationalité àc la Hmite serrare au sud-ouest si elle était celle que marquent les cartes I et IL Ce serrare que nous voyons partout décroître, dont la limite présente est toujours en arrière de ce qu'elle a été, qui recule incessamment, corrodé par les nouveaux venus resecare, sect-are, aurait rencontré à l'ouest, sans aucune raison naturelle ' et depuis deux mille ans, une limite fixe, une limite aussi fixe et aussi durable que les flots de la Méditerranée! La nappe d'eau que nous voyons sur tous ses bords s'appauvrir, se retirer jusqu'à disparaître, se réduire à quelques flaques persistantes, aurait soudain trouvé, sans la moindre circon-

I. Le basque, très petit territoire, est plus à l'ouest et au sud.

li

stance justificative, un bord immuable ! L'invraisemblance est si criante que nous pouvons dire : comme ailleurs serrare est allé plus loin. Il est allé jusqu'à l'Océan, et comme ailleurs il a reculé devant un nouveau-venu.

2. C'est l'évidence qui résulte d'un aspect géographique : voyons maintenant les faits. A partir de l'arsega de 672 (famille complète), tous les points du sud de l'aire bleue jusqu'à l'aire rouge sauf 681 et 690 montrent pour sciure le dérivé de rese- care. Supposons un envahissement de secare par resecare. Ainsi, le dérivé à sens de sciure, partout ailleurs survivance, débris échappé au naufrage, enfant oublié dans la débâcle, serait ici un emprunt : bien plus, une avant-garde de l'envahisseur ! A 672, la famille tout entière est reprise (scier, scie, sciure); à 694-693, la sciure et le verbe sont repris, la scie respectée : mais l'accord général est pour en témoigner, c'est toujours par la sciure qu'aurait commencé l'opération.

Ces remarques suffiraient. Mais l'hypothèse d'un emprunt du mot sciure se brise à une impossibilité : runanimité dans remprunta lequel est toujours le dérivé de rese- care. Ce fait seul témoigne qu'il n'a pas pu y avoir emprunt et que nous sommes en face d'une loi. Resecare n'est pas l'envahisseur, il est l'envahi. De même que le dérivé de serrare atteste la présence antérieure de serrare, de même ici ce dérivé de resecare atteste la présence ancienne de resecare. Mais si nous avons eu rese- care, c'est que nous sommes dans l'aire serrare.

3. Mais comment expliquer la présence de secare-scier et de seca-scie dans une ancienne aire resecare ? S'agit-il d'une reprise de possession par le véritable, le pri- mitif secare, du terrain occupé par resecare ? Le mot qui n'a pas eu autrefois la force de passer au sens de scier et qui a laissé se former resecare aurait donc un jour recouvré cette force et expulsé resecare? L'hypothèse d'un rajeunissement sémantique aussi miraculeux et d'une telle reconquête est inadmissible. Une seule conclusion satis- fait l'esprit : c'est que nous avons devant nous au nord et au sud de l'aire bleue (nous ne résolvons pas le problème de la limite) deux secare hétérogènes.

4. Quelle est donc la genèse de ce secare-scier de l'aire serrare-resecare ? Ou il est le traditionnel secare nous venons de voir l'impossibilité de cette thèse, ou il est un resecare qui s'est dépouillé de son re- et qui est revenu coïncider avec sega.

Qu'on se rappelle l'observation qui termine l'étude consacrée à resecare et qui prévoit les péripéties de la sémantique du re-. Elle est l'explication nécessaire d'une alternative nécessaire.

A un moment donné de la vie de ses patois l'aire bleue a cessé de tolérer un re- qui créait un faux sens. Ce re- répondait à quelque chose de juste au moment de la forma- tion de resecare; il est venu plus tard heurter le sentiment linguistique dominant

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et il n'a pu y survivre. Si le dérivé sciure a échappé, c'est parce que scier et la scie participaient beaucoup plus directement que lui à la mêlée, comme action et comme acteur, alors qu'il n'était qu'un résultat, qu'un produit.

Telle est l'unique raison plausible du procès, telle est la loi du recul de resecare. Le secare du Nord n'a jamais été que secare. Le secare du Sud jusqu'où ? nous ne le savons pas est un resecare ramené à un secare. L'aire bleue est une aire en avance (cf. éo8).

5. Ces déductions subsisteraient ^h tout état de cause. Les faits actuels du patois sont d'accord avec elles. Car voici, relativement à re- et d'après nos données géographiques, quelques traits significatifs qui montrent l'attitude de la région prise dans son ensemble (aire bleue, partie occidentale de l'aire rouge) : la répulsion pour certains re- saute aux yeux.

Carte Regardez donc.

Partout espiat mais wardats (669-679); gardât (688, 689, 695, 696, 697, 698)

Carte Rempailler. apah, (644)

empala (6 j ') , 6^6, 687, 688, 692, 694, 695, 696, 697) turna em pah (^6j^) turna seska (678)

Carte Remplir.

Remplir de 503 à 643 + 647, 648, 649, 650, 669, 687, 692

maisplenir : 645, 653, 656 jusqu'à 699, sauf les points exceptés plus haut.

Carte Tu remplis. Tu remplissais. A peu près semblables.

Carte Pour rentrer le regain.

1 1 de nos patois (de 648 à 699) répondent par entra, entrer.

Carte Quand il rentra au pays.

Souvent il tourna, mais il y en a un qui répond : quand il entra.

Carte Nous ne le revîmes plus.

Dans tout ce pays ils ont nous ne le vîmes pas mais, et aussi nous ne le tournâmes plus voir.

Carte Reculer.

Reculer reste partout le même : rekula. (Re- serait-il conservé comme signifiant

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en arrière, re- chez eux a-t-îl exclusivement cette valeur ? ou re- subsiste-t-il comme dans le français recevoir ? En tout cas il ne s'agit pas pour les patois de cette région de se débarrasser de tous les re-, mais d'un re- qui leur paraît faux, qui est faux pour eux. Re- n'étant plus le mouvement de va-et-vient (sens qui devait disparaître vite), resega s'est présenté un jour avec un caractère inintelligible qui a déterminé son abandon. Leur re- n'est pas un iterum : ils ne veulent pas de « nous ne le revîmes plus ». Ce que peut être la valeur de leur re- ils le conservent et même s'il a une valeur, ce sont des problèmes que nous n'examinons pas). Mais en résumé :

6. C'est bien une conception particulière du re- qui a créé un sega dans l'aire resega. Une partie de l'aire rouge, 672, qui à ce point de vue sont à peu près dans le même état linguistique que l'aire bleue, tolèrent une survivance, un composé dont la morphologie est devenue contradictoire à toutes leurs tendances : l'aire bleue ne l'a pas pu.

Du mouvement même de la vie du langage rejaillit un sega-scier, une sega-scie ' : et ce sega-scier vient rejoindre dans le parler un sega-moissonner continuateur direct de secare. Cette homonymie recréée n'était pas un obstacle, puisque l'identité d'image conciliait les deux mots.

VIL Le rapport des aires secondaires : RESECARE et RESECARE ; RESECARE et SECT-ARE

A priori personne ne saurait admettre que le mot qui signifie « sciure », il n'est pas concomitant avec les mots scier et scie de même origine et il se présente seul de la famille, soit un article d'exportation, autrement dit l'avant-garde d'une invasion par la famille dont il relève, du territoire il apparaît comme étranger.

Si donc

Le « sciure » de serrare ne saurait être un exporté ni dans resecare ni dans rese- c^re ni dans sect-are ni dans secare et le français;

Si le « sciure » de resecare ne saurait être un exporté ni dans serrare ni dans resecare^ ni dans sect-are, ni dans secare;

1. 694-693 nous montrent que c'est probablement dans l'instrument que le re- a gêné d'abord. Rien ici ne s'opposait à la reformation puisque la sega n'était pas une faucille.

2. Un seul fait contredirait nos vues, le restgîin de 717. Mais il est doublement suspect et par sa forme et par le sujet interrogé que M. Edmont désigne ainsi : instituteur-adjoint, âgé d'une trentaine d'années, originaire, non du pays, mais de la région.

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Nous devons nous attendre à ce que sect-are, par cela même qu'il est le dernier arrivant, ne projette pas un seul « sciure » hors de ses limites; le « sciure » de sect- are ne saurait se présenter sans être concomitant avec sa famille : et en effet nous ne le rencontrons nulle part à Vétat isolé.

Il en résulte, avec la double certitude du raisonnement et des faits, que le « sciure » venant de reseco ne saurait être, lui non plus, un exporté. Il est un survivant de la famille disparue et nous sommes amenés par lui à étudier le problème des limites de reseco.

Reseco naturellement agressif vis-à-vis de serrare (873, 865) se montre à nous régressif vis-à-vis de ses trois autres voisins :

vis-à-vis du français (Nord) vis-à-vis de sect-are vis-à-vis de resecare.

La première retraite n'a pas besoin d'être expliquée.

Les motifs de la défaite de rçseco devant sect-are ont été indiqués au paragr. sect-are : nous sommes ici en face d'une palingénésie de rimage, palingénésie due à sector, non à secare.

755, 744, 724 (scie), 715; 709, 813, 814, 837 : le mouvement en arrière crée une véritable zone frontière.

S'agit-il donc, dans le territoire rouge de droite, d'une palingénésie de resecare pareille à celle que nous observons ailleurs dans l'aire reseco aux îlots 981, 965, 964 palingénésie faite sur secare, imminente de par l'affaiblissement formel de reseco, réalisée grâce à la persistance de l'image dans secare, delà vitalité mor- phologique dans re- ? Evidemment. A l'Est, nous ne voyons que des îlots ; ici l'assise géographique se présente sous un tout autre aspect étant dans de tout autres conditions de par son voisinage.

La zone de palingénésie rouge (palingénésie formelle) se comporte vis-à-vis de l'aire jaune absolument comme la zone de palingénésie verte (palingénésie de l'image ressus- citée par sect-are).

Ces deux zones forment autour de l'aire jaune une ceinture qui témoigne d'une façon remarquable de l'ancienne existence de reseco.

Le bon sens se refuse à admettre qu'en agrandissant l'aire jaune de cette ceinture, en agrandissant l'aire jaune du Nord de 931, nous obtenions dans le contour ainsi restitué quelque chose qui corresponde à un contour définitif quelconque dans les âges passés. Ce contour restitué ne peut être regardé que comme la dernière étape saisissable d'un

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lent travail de recul, dont les traces le maintien du « sciure » de rçseco par exemple sont nécessairement bien vite effacées : car, si relâché que soit relativement le lien qui unit « sciure » à scier-scie, un instinct puissant tend toujours à enfanter un sciure de la même famille morphologique.

Et dès lors l'hypothèse de deux générations autonomes de rçseco, déjà si profondé- ment invraisemblable, battue en brèche par la théorie des limites qui ne saurait s'arrêter, on l'avouera, devant le mince filet représenté par 838, s'évanouit définitivement.

Mais ce premier résultat est peu de chose, car voici les vrais problèmes : A. Jusqu'à quel point s'est étendu le sous-sol resecaredans l'aire rouge resecare? B. Jusqu'à quel point s'est étendu le sous-sol resecare dans l'aire verte sect-are, et comment se comporte, dans une conception nouvelle de cette aire verte, notre théorie de la corrélation se(r)rare-fermer et sect-are-scier ?

A. Disons-le im média tement : ce premier problème ne se prête pas à une solution. Si resecare était un mot latin, nous répondrions : oui, toute l'aire rouge est une palin- génésie de resecare puisque le mot latin ne pouvant pénétrer que par l'Est, aurait été reseco. Mais resecare n'est pas un mot latin, c'est un mot secondaire, substitut de serrare : l'antériorité de l'un des deux resecare par rapport à l'autre n'est pas démontrable,

B. En ce qui regarde l'aire verte, nous devons faire deux hypothèses :

1. Ou l'aire verte n'a été que partiellement occupée par resecare, elle est restée partiellement fidèle à serrare-scier : et alors, dans ce noyau traditionnel, la corré- lation — non pas absolue, nous l'avons reconnu; mais des langages qui présenteraient des symétries absolues ne seraient plus des langages la corrélation trop fréquente pour être fortuite entre se(r)rare-fermer et sect-are-scier s'explique naturellement et nécessairement par le procès décrit au par. sect-are.

2. Ou l'aire verte dans sa totalité est un sous-sol resecare : et alors la corrélation s'explique encore simplement par la persistance de se(r)rare-fermer dans ce territoire et par une victoire directe de sect-are sur resecare.

Les états s'échelonnent ainsi :

I SECARE SE(r)rARE RÇSECARE

fermer qui s'est emparé du sens scier de se(r)rare

n SECARE SECT-ARE SE(r)raRE RÇSECARE

faucille lisse faucille dentelée fermer * scier

III SECARE SECT-ARE Se(r)rARE SECT-ARE

faucille lisse faucille dentelée fermer scier, qui vient évincer resecare.

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837 qui a évidemment possédé reseco (il en a conservé le « sciure ») représen- terait admirablement l'étape ci-dessus s'il avait conservé son secare, car il dit :

SECTARE Se(r)rARE SECT-ARE

faucher fermer scier

836, 844, 855 représenteraient admirablement l'état antérieur, l'état II, s'ils n'avaient pas, eux aussi, abandonné leur secare, car ils disent :

SECT-ARE Se(r)rARE R];iSECARE

faucher fermer scier

Voilà donc une région 837-931 et il en est de même pour la région 709-813-814 il est absolument sûr que sect-are-scier s'est superposé à un reseco anté- rieur et non pas immédiatement à se(r)rare-scier. Toute l'aire verte est-elle dans ce cas ? 829 (se(r)rare-fermer, sect-are-scier avec préexistence de se(r)rare- scier encore attestée) 868-866 (où la préexistence immédiate de se(r)rare-scier paraît certaine) nous interdisent cette conclusion. Mais il est aisé de voir que la corré- lation sect-are-scier et se(r)rare-fermer s'explique également bien par les deux, procès : se(r)rare, scier et fermer, remplacé immédiatement dans le sens de scier par sect-are, se(r)rare, scier et fermer, remplacé médiatement dans le sens de scier à travers resecare , et que la conjonction de ces deux procès sur le même territoire est chose toute naturelle : se(r)rare, qui n'a pas quitté le sol même aujourd'hui a été sur certains points de l'aire verte plus tenace que sur d'autres à garder les deux sens, et après s'être défendu victorieusement sur ces points contre resecare, il a enfin cédé à sect-are qui sur les autres points allait expulser à son tour le vainqueur resecare.

VIII. Conclusions

I . Les faits si divers, si multiples, incohérents en apparence, que nous présentait la carte I se sont peu à peu ordonnés sous notre effort, coordonnés et subordonnés ; le désordre actuel s'est transformé en une série organisée : et cette cohérence historique retrouvée est un puissant indice de vérité. Mais la solution du problème, du complexus de problèmes que nous avons abordé est dans l'existence et les vicissitudes de la faucille dentelée : c'est l'objet réel d'oùpartent les impulsions linguistiques dont la trace se prolonge et se perpétue, même quand l'objet réel a disparu. C'est par elle que s'explique le procès du Nord et de l'Ouest ; c'est par elle, par son conflit avec la faucille lisse, et grâce à la

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chronologie, que s'expliquent tous les procès de l'aire serrare à partir du conflit entre les deux se(r)rare.

2. Le tableau qui se retrace sous nos yeux est un véritable drame linguistique.

Une guerre entre deux mots (sera re, serrare), une guerre qui dure depuis près de deux mille ans. Les deux camps ennemis sont encore sur le terrain, fortement amoindris tous les deux, leurs avant-postes quelquefois encore aux prises ou, si l'on veut, pro- visoirement conciliés. Autour de ces deux camps, de vastes territoires la lutte s'est terminée par la mort des deux.

Le champion qui succède à la mort du premier des scier (resecare à serrare) sort métaphoriquement , pendant près de quinze cents ans du môme modus rural, de l'identité d'image qui lie la faucille et la scie. H ne succombera que lorsque ce modus disparaîtra : à ses défaillances formelles, qui le rendent à tout jamais étranger à l'image d'où il est sorti, succède immédiatement ou la revivification formelle avec resecare ou la résurrection de l'image avec sect-are. Il ne succombe même pas lorsqu'une de ses parties constitutives (re-), autrefois si vivante, presque prépondérante (rçsecare), tra- vaillée en tous sens par la multiplicité de ses emplois et évoluant selon sa destinée propre, tombe comme une addition inintelligible et se détache de lui (resecare >> secare).

3. la science phonétique abandonnée à ses ressources n'atteint qu'un sol et croit avoir touché le sol latin, la géologie linguistique retrouve deux sous-sols latins. Elle nous dit par exemple que :

931. sect-are est un nouveau venu dans resecare qui

est un nouveau venu dans serrare 965. resecare est un nouveau venu dans resecare qui

est un nouveau venu dans serrare. 680. secare est un nouveau venu dans resecare qui est un nouveau venu dans serrare. Et elle met en pleine lumière le danger couru par l'étymologiste appuyé sur la pho- nétique pure : celui d'interpréter comme le produit d'une évolution autochthone régu- lière et en partant du latin, une forme qui ne s'est implantée sur un point qu'au milieu du xix= siècle peut-être, une forme d'une romanité tertiaire ou quaternaire^ immatri- culée par les patois et revêtue par eux d'un aspect auquel les variations de lèUr vitalité phonétique nous défendent d'accorder la moindre confiance.

4. La géographie linguistique par la forcé avec laquelle elle subordonne chronologi- quement tel fliit à tel autre fait révèle à l'étymologiste toute l'étendue du danger, en même temps qu'elle s'irnpose comme le moyen exclusif de le prévenir. Mais la simple réflexion ne faisait-elle pas éclater à l'esprit la légèreté aventureuse, la témérité anti-

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scientifique des spéculations d'étymologie pure qui encombrent certains dictionnaires ? Quelle conception intolérable que d'admettre dans la Gaule romane à l'époque de sa latinisation une réceptivité égale, ou à peu près égale, sur tous les points, alors que cette réceptivité était subordonnée à la diversité infinie des besoins, des états sociaux, des mille manières de sentir et d'agir ? Tous les individus du lexique latin devaient-ils rencontrer partout un droit égal, et un droit également durable à la vie ? Autant admettre qu'une pluie qui tomberait avec la même abondance sur toute la France pénétrerait le sol à une profondeur égale, quelle que soit la nature du sol. Un mot latin pouvait ne prendre que sur un point qui seul avait la chose ou l'idée, et c'est ce point qui l'a fourni aux autres quand ils ont eu la chose ou l'idée. Folie encore de croire que le matériel latin, à travers toutes les péripéties que peut endurer pendant plus de quinze cents ans la vie d'une commune de France, s'y soit conservé à peu près constant. La vie étant toute l'activité économique et morale de l'homme, il n'y a pas un mot qui ne puisse être atteint, il n'y a pas un mot qui ne puisse se ranger parmi les Culturwôrter, qui ne soit, qui n'ait été, en acte ou en puissance, un mot voyageur.

5. Comment croire bien que le mot nouveau se présente naturellement que les aires (resecare, sectare) qui recouvrent l'ancienne aireserrare soient dues à une élaboration individuelle de chacun des points qui les constituent, qu'il y ait chaque fois dérivation autochthone d'un type latin ? Est-il moins absurde d'admettre, pour sauve- garder l'autonomie phonétique, que chacun des mots ait été simultanément construit à l'intérieur de chaque patois local et au moyen de ses matériaux propres ? Il est clair que l'uniformité lexicale présente d'une aire comme resecare ou sectare est un aboutissant, qu'elle est non pas unité mais uniformisation. Lente a été la corrodation de serrare, lente l'infiltration des nouveaux venus que nous voyons encore à l'œuvre. C'est donc, alors, que la majorité, l'immense majorité, la presque totalité des points compris dans ces aires ont reçu le mot d'ordre de formation, la secousse inspiratrice, voire même la forme d'un lieu voisin qui lui-même subissait peut-être la répercussion d'autres lieux. Mais il suffit que nous admettions r inégalité chronologique dans l'intro- duction du mot nouveau pour admettre par même l'inégalité dans les états vitaux des patois qui vont se le donner, et notamment dans la vitalité phonétique. Le fils bâtard peut ressembler à un fils naturel : mais il peut aussi tout en gardant l'empreinte mécon- naissable de sa bâtardise apparaître un jour comme le fils naturel. Toute la question est h. Frononcer sans examen géographique que tel patois de l'aire serrare par exemple a tiré régulièrement du mot latin *resecare sa forme actuelle resega, c'est s'exposer cent fois à commettre une erreur capitale pour n'avoir qu'une fois la chance de rencon- trer la vérité.

6. Quand on étudie de près un patois, on s'aperçoit très vite que la plupart des

26

mots du vocabulaire courant sont d'origine exotique, notamment française. Un noyau lexical représentant une tradition phonétique s'assimile les apports de tous les âges avec un sentiment des équivalences qui varie naturellement à l'infini selon les patois et le moment de ces patois. L'œuvre de l'assimilation se fait par des étapes, des intermé- diaires qui la facilitent, lui ôtent tout ce qui semblerait appeler un effort trop conscient du patois. Le patois x reçoit le mot, non de Paris, mais de Limoges, et dès lors il peut l'incorporer au moyen d'une retouche phonétique légère et qui est à peine sensible pour lui. —Ce travail produit des résultats plus ou moins heureux, c'est-à-dire plus ou moins conformes à ce qu'on a considéré comme la phonétique locale ou régionale.

Mais dans ce noyau qui paraît constituer Vâme même du patois, des informations éparses ' font apparaître quelquefois des formes vieillies par se révèle un substratum phonétique qui n'a pas laissé de trace et qui est en désaccord avec ce qu'on est tenté de définir comme la tradition phonétique locale. Nous assistons même à des retours en arrière, à des phonétisations rétrogrades qui répondent à un appel venu du dehors, à des méprises engendrées par une similitude accidentelle :

clavem flagellum

klé fié

kyé fyé

Çyé çyé

klé (produit actuel à côté de flamme, fleur, etc.)

Nulle part nous n'avons la certitude de saisir une tradition phonétique fidèle : nous entrevoyons une série de traditions phonétiques brisées, remplacées par d'autres qui se brisent à leur tour, quelquefois contradictoires, quelquefois concordantes, et ce mouve- ment du latin initial s'échelonne sur un espace de 1500 ans. Dira-t-on, dans le patois normand qui dit klé pour fléau que fl- latin > kl- ? Ce patois clavlm est actuelle- ment représenté par klé, lequel est peut-être déjà redescendu à kyé, ment chronologique- ment. Nous croyons être en face de la tradition phonétique; nous n'étreignons qu'un simulacre qui reproduit par hasard un état déjà traversé, qui pourrait mille fois ne pas le reproduire. Et ce mensonge chronologique suppose nécessairement un mensonge géographique : soit qu'il y ait eu substitution pure et simple de langage, soit que le mot qui perd alors sa pureté locale ait seulement obéi à une impulsion exotique. A tout

I. Éparses et rares, parce que M. Edmont ne devait pas les provoquer, parce que, dans son enquête, il avait a photographier le réel, et non à satisfaire des curiosités de philologue.

2-1

moment nous nous heurtons à de fliux indigènes qui sont des acclimatés, à des mots qui, dans quelque ordre que ce soit lexicologique, phonétique, sémantique et à quelque degré que ce soit, ont emprunté ou leur vie tout entière ou une partie de leur vie. Les patois individuels sont le perpétuel mensonge chronologique et géographique : la géographie seule, par ses aspects et l'interprétation inéluctable de cts aspects, est capable de circonscrire autour du mot les limites de temps et d'espace qu'il ne doit pas dépasser.

7. La réflexion et les faits s'accordent pour détruire cette fausse unité linguistique dénommée patois, cette conception d'une commune ou même d'un groupe qui serait resté le dépositaire fidèle d'un patrimoine latin. Si le hasard avait voulu qu'un patois échappât à toutes les vicissitudes que nous venons de décrire et répondît à cette défini- tion, le fait serait absolument indémontrable. Force nous est donc de repousser le patois comme base d'opération scientifique. Aucune recherche de dialectologie ne partira de cette unité artificielle, impure et suspecte : et à l'étude du patois nous opposerons l'étude du mot. Dans cette étude la phonétique conservera toujours un rôle capital. Mais, sans parler de la sémantique à laquelle toute recherche de linguistique doit des comptes, il nous paraît désormais impossible qu'elle puisse se passer des avertissements et des directions de la géographie linguistique dont l'intervention au moment opportun com- mande toute la discussion.

1

APPENDICE

869 980

877 876 899 819 879

875 884 912

Scier

Serrare

Scie

Sciure

44

21

syà sarc

si sàr

ser syûr

30

sâre

sàr

syur

938

sere

sera

grûsô m p

II

sye

SI

syœr, sàre m

10

sye

SI

sâre m

919

sye

Si

sàre VI

916 917

£àrïc

■eârU

^7.

), setà m *

sàrô m €àra m

908

siyœ

SI

sàrô m

914

sic

sey

sàrô m

913

sHro

sîy,

setô m *

sàrô m

911

sut

sîy

sàrô m

912

sâ'rô

sh

sœrô m

Serare-Serrare

Scier

Fermez

serâr

sara

sera

sàrà

sàryà

sàrà

sàrà

bàrà, sera

sàrà

sere

sàrtà

sàrî

sàràr

sàrà

sàrà

sàres

sàrà

sàràs

sârô

sœro

Resecare

824, 835, 842, 768, 71, 945. 943» 98), 987 : Sciure est français, ou de formation étrangère à Scier ^ ou terme composé.

Scie sans monture, manœuvrable à deux.

Scier

Scie

Sciure

717

resâ

reso

resig-un m

865

rasa

resâ

sàrîyâ

873

ràsà

rhô

sàriô

942

rhé

setà

rsô m

96e

reee

re-eetà, sâytô m *

re£ô m

986

rese

resà

reeârà

992

resyà

resyà

rèsyurh

42

syà

SI

râsô m

64

sye

resàt

rèsœ m

72

sye

Sïé

resœ m

53

syà

si

ràsœ III

74

sye

syot

resœ m

1 7

75

sye

sir

rese m

65

syà

si

ràsœ m

55

syà

si

ràsœ m

57

sàye

sàyàt

ràsàr de bo

47

syà

si

ràsur

+ = Scie sans monture, manœuvrable à deux.

30

Resecare

636, 745 : Sciure n'est pas un dérivé de Scier.

Scier

Scie

Sciure

708

ârsegâ

seytâ

rsegà de bo

715

rhegâ

rhegd

rhùn m

724

fesegà

rhô

rhfgun m

744

rUigâ

rUegô

bren de rUô m

755

fastgà

fâsegô

bren de rhô m

793

rhegâ

rhegô

sâftJJ)

786

rhegâ

rhegâ

sâril, rhegâdh m

694

âfhegâ

sego

âfhek m

693

âfhegâ

sego

ârhek m

672

ârsegâ

ârsegè

brœn d ârsegè m

889

rheâr

sâretà

syûrà

981

rheâr

rhé

rhtlô

965

râseye

râsetà

râseyô m

964

rheye

rhetà

rheyè m

Sectare 803, 806, 808, 809, 816, 811, 812, 817, 825,

826, 849 : Sciure est français, ou de formation étrangère à Scier.

Scie

Scier

Sciure

709

sitâ

râsà, seytâ

râsâ

813

sîtâ

seytô

râsîyô

814

stytâ

seytâ

râsâ

829

setô

sâtà

sâryô m

921

^âtâ

sâta

sârô m

922

seytâ

seytâ

sârô m

931

shâ

setâ

rhâ d bwâ

837

setâ

setô

rhû m

868

seytâ

sera

sârtld

866

shâr

seîtà, sera

sârilà

Sector

705 898

944 956

937 940

968

Faucher

sed^â segâ styî

SI

€tyt

foéâyt

Faucheur

seytîï, sed^âr seïtré, segâïré

œvrï Ôvrî

fo£œ

jo-eœ

fÔ€œ

Secare

509, 529, 548, 549, 621, 611, 643, 653, 690 : Sciure z=z bran, bran de scie, bran de bois, son de scie, son de bois.

664, 674, 680, 665, 682, 67$, 683, 684, 691, 685, 692: ont des formes analogues à celles de 662, données ci-dessous.

Scier

Scie

Sciure

^I2kdpâ,syâ sej

brâ d st m

507 stje

sîyjœyevi

d si m

505 syâ^

sej

syœr

517 sehe

fûye m

sèhûr, sôd syœr m

518 syt

SÏy, fûyh m séjî m

608 ted^â

ied^b

rhèhiâdt w

630 sèhe

Sîy

brà d bwe m

632 se je

Sîé, sejÔ m

brâ d Si m

634 rtfendré

èeigb

bixim m

635 sèje

sejè, rêseje

* séjûrè

662 stgâ

segè

bren d ârsegé

* = I . de scieur de long, 2. de ménage (507, 632).

* := I. scie, 2. grande scie des charpentiers (635).

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