s^-

2. p °,:"

33UH'

y^auyf^^/f>

CccccC

LIBRARY OF

©85_I056

éS fç^fy"-^

■■c<

.'lie.

.le^ ^.:^K^^î?^'

'kÈà^É^

ce ce

^accr^

ce ce CifC

SX ftlM

W ^

SOUVENIRS

VOYAGE DAMS L'IMDE.

i

IMPRIME PAU BETHUNE ET PLON, A PARIS.

SOUVENIRS

\0\ AGE D/\MS L'INDE

DE 1834 A 1839

M. ADOLPHE DELESSERT,

MEMnnE DE PLUSIEURS SOCIETES SAVANTES

OUViBÂGE 1£I9BI€XII BU 7!R3CIV?£-C23?Q FLÂI^CBCS.

PARIS.

FORTIN, MASSON et G"^, I LANGLOIS et LECLERCQ,

MDCCCXLIII

BENJAMIN DELESSERT,

lEBSlIBKE ©g L'flMSTGTM'î,

r/r

■>n>i //rveu

Adolphe DELESSEKT.

Voulant donner à ma famille quelques détails sur un voyage entrepris d'après les désirs et sous les auspices de mon oncle M. Benjamin Delessert, je n'ai pas la pré- tention de ra'élever à la hauteur d'un voyageur instruit et possédant toutes les connaissances nécessaires pour remplir une mission profitable à la science. Je le dé- clare donc, ce voyage, entrepris pour mon instruction personnelle, ne peut intéresser que mes parents et mes amis. Je compte assez sur leur indulgence pour leur adresser ces souvenirs, écrits sous l'inspiration du moment.

Les recheiches d'histoire naturelle m'ont particuliè-

roiiiL'iil occupé, cl loin ce (|ui ne s"> latlaclic pas ne se trouve qu'accessoirement dans mes notes. Je ne me pose cependant pas en naturaliste liabile , mais bien en voya- geur zélé dont le but était de s'instruire. J'ai rapporte des divci's pays (|ue j'ai visités des collections nombreu- ses, composées en grande partie d'espèces connues, il est vrai , mais rares ; et j'ai été assez heureux pour dé- couvrir aussi un assez grand nombre d'espèces nouvel- les. Pensant qu'il pourrait être utile de les publier, j'ai considéré ce travail comme un devoir, sans prétendre m'en faire un mérite. Mes collections se composent de mammifères, d'oiseaux, de reptiles, de poissons, de c(»(piilles, d'insectes, de plantes et de minéraux. Le Icwnps (pie je dérobais à la chasse était toujours employé à en assur'er le succès |)our le lendemain ou à préparer les victimes de la veille. J'étais parvenu , mais non sans jicinc , à dresser à ce genre de travail quatre Indiens que j'avais prisa mon service, et ({ui me suivaient dans toutes mes excursions. J'étais aussi accompagné de plu- sieurs Indiens armés et chasseurs. Ces dispositions étaient indispensables lorsque je pénétrais dans l'inté- lieur des terres, loin de toute habitation, souvent à de grandes dislances et pour un tenq)s plus ou moins long, ilans des forêts remplies d'animaux dangereux, (pii nous promettaient d'abondantes ré(;o!tes si nous étions en force pour les attaquer. Ce genre de vie me plaisait beaucoup : cette existence nomade a ses char- mes ([ue nulle description ne peut rendre; il faut être chasseur et naluralisle pour les comprendic et les ap- précier. Les privations, la fatigue, l'ardeur du soleil, rieu ne pouvait coiiipcuscr le plaisir ([ue me procurait

m la possession d'un (»l»j('t nouvoau. Le plus souvent nous vivions, moi et ma petite troupe, du produit de notre chasse. Mes provisions , toujours très-légères à cause des difficultés du tiansport dans un pays sans routes tracées , consistaient en qucl(|ues rations de riz et qucl- ((ues bouteilles de vin et d'eau-de-vie. J'établissais mon bivac partout j'espérais d'heureuses rencontres , cl je levais le camp pour explorer d'autres lieux. Les dé- tails de cette existence sont , je le répète , sans intérêt, excepté pour ma famille. J'ai cependant ne pas les passer sous silence.

Je dois témoigner ici ma reconnaissance à mon ami M. le docteur Chenu, conservateur du riche musée conchyliologique de mon oncle : il a bien voulu se charger du classement de mes collections et m'aider de SCS conseils et de son expérience pour la rédaction de mes notes. Je dois aussi le même témoignage à M. Gué- rin-Méneville, professeur d'histoire naturelle : il a dé- terminé et décrit toutes les espèces nouvelles de ma collection. Ce n'est qu'après m'ètre assuré du concours de ces deux collaborateurs «luc je me suis décidé à pu- blier la relation de mon voyage.

SOUVENIRS

VOYAGE DAMS L'INDE.

-Eaiaë>:8a>s@S@9S<'

PREMIÈRE PARTIE.

De Paris à l'Ile de France el à l'ile Jiourboa.

Parti de Paris le 28 mars 1834, avec mon ami M. Perrottet, qui devait m'accompagncr à Pondicliéry, j'arrivai à Nantes dans les premiers jours d'avril. En attendant le départ du trois-mâls le Navigateur , capi- taine Gauthier, je ne pouvais mieux passer mon temps qu'à visiter les environs , ni me préparer de plus riants souvenirs que ceux que laissent les bords de la Loire, pour modérer un peu , par la comparaison , l'enthou- siasme qu'inspirent ordinairement les beautés des ré- gions tropicales. Aussi , après avoir pris le temps né- cessaire pour mettre mes papiers en ordre et faire quelques emplettes , je commençai mes promenades. Je visitai avec beaucoup d'intérêt Clisson , à six lieues de Nantes. Cette petite ville, bâtie dans une position ravis-

1

2 SOIVKMRS D'LN VOYAGI':

saille, est aussi reiiian|iiab!e par ses souvenirs histori- ques que par ses conslruclions modernes, (|ui contras- tent singulièrement avec les ruines majestueuses qu'on V voit eneore. La villa Lemot, la Garenne, la villa Va- lentin, ont particulièrement attiré mon attention. Dans une des cours de la villa Valentin on nous lit remar- quer un if, connu dans le pays sons le nom iY If-mix- Viciimcs ; il raj)pc!le un de ces crimes que l'histoire si- gnale avec horreur : pendant la guerre vendéenne , à la place de cet arbre se trouvait un puits très-profond, dans letjucl on précipita une foule d'infortunés, vieil- lards, femmes et enfants sans défense, qu'on ensevelit vivants. Que n'a-l-on enseveli en même temps le sou- venir d'un crime aussi atroce!

Avant de rentrer à Nantes, j'ai visité avec beaucoup d'intérêt une partie du département du Morbihan, dont les habitants oilVent (pichpie ressenddance avec ceux du canton de Fribourg, autant par leur costume (jue par leur accent. Je ne sais si cette observation est exacte, mais elle m'a frappé ; et ce n'est pas sans plaisir que je crus rciconnaitre ces costumes, qui me rappelaient tant de souvenirs d'enfance. Enlin je revins à Mantes, déjà avec une provision de notes , et je n'avais pas encore commencé mon voyage. C'est en songeant aux désastres des guerres civiles qui ont désolé le beau pays que je venais de parcourir que j'appris , en arrivant à mon hôtel , qu'on se battait à Paris. Ma première pensée fut pour ma lamille , et rin(|uiétude qu'une semblable nou- velle me causait fut bientôt calmée par celle qui la sui- vit, et qui annonçait le rétablissement delà tranquillité, .le fus aussi assez heureux pour ncexoirdes lettres de

i)A\s i;iM)i:. :;

mes paionls, cl l'une d'elles surtout nie lit le plus vil' plaisir : elle me rassurait sur la santé île mon oncle, (juc j'avais laissé un peu malade. Quelques détails sur les événements (jui venaient d'al'lliger Paris ramenèrent le calme chez moi ; et j'en avais besoin , car je devais m'enibarquer le lenilenuiin.

Je partis pour Paimhœuf le 23 avril, et je me rendis de suite à bord du navire. J'y couchai , et le lende- main, à trois heures du matin, il leva l'ancre. Adieu donc, France! ce n'est pas sans un certain serrement de cœur que l'on le perd de vue, que l'on quitte sa famille et ses amis! Adieu, France! peut-être pour long-temps !

La brise nous poussa rapidement, et cependant il nous fallait attendre la mi -marée pour franchir la barre (1). Le capitaine ht allumer pendant la nuit !e (anal d'avertissement pour éviter l'abordage des nom- breux bâtiments (jui à cette époque se trouvent dans ces parages. Le lendemain nous avions perdu la cote do

(I) Barre. On désigne sous ce nom la vague qui se roule et se brise eu tout temps à l'entrée de certains fleuves. Ces convulsions de la mer sont causées par le gonflement des eaux du large, qui se choquent contre celles qui descendent des ri^ières et se réunissent sur une espèce de digue sous-marine étendue à l'entrée du fleuve. Cette digne est ordi- nairement formée par un amas de pierres , de sable , de débris do nau- frages accumulés par le cours des eaux du large et du fleuve, qui s'é- lèvent à une certaine hauteur au point de jonction des eaux , et servent de lit à leur lutte furieuse. Lorsque la nier est basse on aperçoit quel- quefois le sommet de cette digue , et c'est alors q\ie la mer s'y ébat avec moins de violence; mais les navires qui doivent franchir cotte terrible barrière ne peuvent pas profiter de ces intermittences, puisipie l'eau qui leur est nécessaire pour flotter par dessus s'est retirée Certaines barres sont tellement dangereuses à traverser, que la conservation du navire et l'existence des marins qui le montent sont mises en question dans le rapide intervalle qui se jiasse à IViiuchir ce danger. IDirlidiui. ilr Ma- rine.]

/i SOUVENIRS D'UN VOYAGE

vue. Pendant plusieurs jours notre marche ne présenta rien de particulier. Le 28 nous étions déj;"» à plus de cent lieues de Nantes.

Pendant la journée je passais mon temps en conver- sations avec le capitaine et mon ami Perrottet : qucl- ([uefois je préludais à des chasses plus inn)ortantes en tirant sur les oiseaux ou des marsouins (jui s'appro- chaient du bâtiment, mais le plus souvent sans succès sur ces derniers; je crois cependant en avoir blessé un. Mes seules victimes furent des alouettes de mer (1) et une pauvre hirondelle commune ('2). En la voyant tom- ber je me repentis de n'avoir pas fait taire un sentiment d'amour-propre qu'excitait la présence de quelques per- sonnes qui se trouvaient sur le pont. Pauvre peti-te ! elle allait probablement en France revoir la fenêtre hos- pitalière où son jeune âge respecté ne pouvait lui faire [névoir une nioit si loin de terre et de la main d'un voyageur qui lui devait protection , et aurait pu, par la pensée, la charger d'un souvenir pour sa famille.

Pour tromper l'ennui de la traversée, nous ne man- quions aucune occasion ; et les animaux que nous pou- vions voir, pêcher, harponner ou tirer, faisaient facile- ment diversion à nos habitudes, et devenaient un sujet de conversation. Pendant le voyage nous avons vu trois ou qualie baleines, et nous avons harponné plusieurs marsouins dont les matelots faisaient sécher la chair pour la manger : elle a beaucoup du goût de celle du

(1) Alouette de incr. Bécasseau Cocorli. [Scolopax africana, Gnieliii; Trinija subarquata , Temminck; Numenius subarquatus , Beclisl. ) Ci'l oiseau habile le littoral des mers i\m baignent l'Europe, l'Afrique et l'Amérique.

(2) Hhvndcllc coinniuiir { Hinnulo rusiica de Linné).

DA.NS L'INDE. ")

chevreuil. J'ai vainement tiré plusieurs coups do fusil sur une tortue de mer : son écaille , ouverte seulement pour laisser passer la tète , est assez épaisse poui' la mettre à l'épreuve de la halle. Les matelots ont pris à la ligne de traîne plusieurs thons, que nous mangions avec grand plaisir.

Le 10 mai nous étions en vue de l'Ile de Madère. La force du vent nous en éloigna en fort peu de temps, et, rencontrant les vents alizés (1) qui dominent tou- jours dans ces parages, nous laissâmes successivement derrière nous les îles Canaries, la côte du Sénégal et les îles du Cap-Vert. C'est à la hauteur de ces derniè- res que nous vîmes pour la première fois des groupes de poissons volants (2) , un très-grand nombre de mé- duses (3) et des paille-en-queue (4) ou oiseaux des tro-

(1) Vents alizés. On donne ro nom à des vents qui régnent entre les tropiques et soufflent régulièrement de Test à l'ouest. Les bâtiments qui se rendent aux colonies en quittant les ports de la côte qui borde l'Océan sur nos parages, en sont favorisés dans leur course; mais, pour revenir, ils sont forcés de faire un circuit qui allonge leur route. Les vents alizés sont souvent si faibles dans la zone torride, que les bâtiments s'y trou- vent pris par le calme; mais, en revanche, ils ne s'élèvent jamais jus- qu'à la tempête. Quand les navires sont poussés par ces vents , les ma- rins disent que c'est une navigation de demoiselle. (Diciionn. de Marine.)

(2) Poisson volant [Exocetus volitans, Linné, Gmelin). Ces poissons \oyagent par troupes nombreuses. Le développement de leurs nageoires pectorales leur permet de s'élever au-dessus des flots et de se soutenir par un véritable vol pendant un temps très-limité, sans doute, mais qui cependant leur permet de se soutenir pendant quelques minutes et de s'élever à la liauteur du pont des grands navires.

(3) Méduses. Animaux rayonnes à corps libre et gélatineux, transpa- rent, à formes régulières, élégantes, et à couleurs variées et brillantes; armés, plutôt qu'ornés, de bras plus ou moins nombreux, flexibles, et (pii donnent à ces animaux un aspect tout particulier.

(i) Paille-en-queue (Phaelon candidus). Ordre des palmipèdes. Oiseau remarquable par deux brins ou fdets très-longs, formés d'une tige pres- que nue, garnie seulement d<^ Irès-peliliv barbules, el fixés au centic lie la queue, ipii est très-courle.

6 SOI VEiMUS D'UN VOYAGE

piques. Tous les jours de nouveaux ol)jols altiiaieiit notre attention. J'ai tiré et blessé un cachalot (1) (|ui avait au moins neuf mètres de longueur, et nous avons pu observer un requin qui nous suivit de très-près pen- dant plusieurs heures. Un matelot prit à la ligne une dorade (2) et un petit rerjuin.

Nous approchions de l'équateur, et, pour nous en pi'évenir, deux matelots jouèrent des airs de berger sur une cornemuse : c'était nous annoncer la fête du père La Ligne. A cette éi)0(iue nous eûmes un jour de pluie, et nous finies recueillir l'eau du ciel dans des toiles à voile pour prendre un bain d'eau douce. Le l""' juin nous étions sous l'éipiateur. La sévérité du bord lit place à des scènes de carnaval. Le bonhomme La Ligne vint nous faire sa visite avec toutes les cérémonies d'u- sage. Il y eut aspersion générale : c'était à qui nous donnerait le baptême. Chacun de nous s'y pièla de bonne grâce; mais la fête n'en fut pas une |)Our les novices. L'eau leur fut j)rodiguée sous toutes les formes, il y eut un feu roulant de plaisanleries qui dégénéraient en vexations; et, pour terminei- la journée, on plongea les jeunes marins dans une cuve remplie d'eau de mer, au moment ils ne pouvaient s'attendre à celte mys-

(1) Cachalot (Phijseter sulcalus). Miimmifeic cétafo. On prendrait ces animaux pour de petites baleines; ils s'en distinguent cependant à pir- niiérevuepar la fréquence des jets de l'eau qu'ils projettent obliquement en avant et au bruit qui accompagne cette projection.

(2) Dorade. Fort joli poisson de la famille des scombéroïdes aeanlho- ptérygicns. Il peut être considéré comme un des plus brillants habitants de la mer, dont il dore la surface. L'éclat de l'or est mêlé à celui des pierres précieuses, et frappe les yeux de mille nuances éblouissantes. Ce poisson est aussi vorace (pi'il esl beau et bon. Sa chair excellente \r('nl faii'c heureusement divcrsinn au régime du bord.

DANS L'IÎVDE. 7

lilicalion. Cotte dornièro scène fui la plus risihie de toutes, à cause de la surprise des victimes. Tout rentra bientôt dans l'ordre. Une double ration de vin , accor- dée à ré«[uipage, lui lit passer joyeusement la jour- née. Notre diner fut aussi , ce jour-là , splendidement servi : on nous donna, chose assez rare sous la ligne, une crème fouettée excellente , grâce aux deux vaches (|ue nous avions à bord, et (pii nous ont constamment fourni de bon lait.

Le lendemain il n'était plus question de fête; la dis- cipline ne s'était pas ralentie : elle était restée un jour à fond de cale pour reparaître sans atteinte. La brise nous poussa rapidement ilevant l'île de l'Ascension , et quelques jours après devant Sainte-Hélène, si féconde en souvenirs.

Sur un écueil battu pai- la vague plaintive Le nautonier de loin voit blanchir sur la rive Un tombeau près du bord par les flots déposé. Le temps n'a pas encor bruni l'étroite pierre , Et sous le vert tissu de la ronce et du lierre On distingue. ... un sceptre brisé !

Jamais d'aucmi mortel le pied qu'un souflle efface N'imprima sur le sol de plus profonde trace , Et ce pied s'est arrêté !

Il est ! Sous trois pas un enfant le mesure ! Son ombre ne rend pas même un léger murmure ; Le pied d'un ennemi foiUe en paix son cercueil ! Sur ce front foucboyant le moucheron bourdonne, Et son ombre n'entend que le biuit motone D'une vasue contre un écueil !

SOUVKMRS D'IiN VOYAGE

Sire , vous reviendrez dans votre capitale , Sans tocsin , sans combat , sans lutte et sans fureur, Traîné par liuit chevaux sous l'arche Triomphale , En habit d'empereur.

Jamais triomphateurs fameux dans les histoires , Jamais lui-même , après ses batailles-victoires , D'un peuple universel n'obtinrent plus d'accueil. Depuis que de la mort l'homme est le tributaire , Jamais jusqu'à ce jour les vivants de la terre N'ont senti plus de joie en voyant un cercueil.

Ce jour-là , pour le voir, nous étions six cent mille. Six cent mille vivants pour voir- passer un mort ; La vieille Rome , même aux temps de Paul-Émile, N'exhalait pas si haut son délirant tians]iorl.

C'était lui qui planait sur l'Inde et l'Amérique , Du centre de son île aux jnlons rayonnants , Étendait ses deux bras sur les deux continents ; Exilé de la terre , il avait pour royaume L'immensité des mers que peuplait son fantôme. Sous quelque pavillon que le navigateur Sillonnât ces parages en coupant l'éfiuateur. Quelque nom qu'il portât sur la poupe et l'étrave , Français , Russe , Espagnol , Américain , Batave , Anglais même ; sitôt qu'aux lueurs du matin Se montrait un point noir à l'horizon lointain , Dès qu'on voyait surgir dans ce désert humide

DANS i;i>UE.

Un Pliaiaon français la grande pyrauiido , Un saint rccucilicmpnt , un silence profond De l'un à l'autre bout s'étendait sur le pont : On croyait voir le spectre, écliappô de sa tombe, Entre l'onde et le ciel monter comme une trombe ; L'équipage , saisi d'une froide terreur, Murmurait en tremblant le nom de l'empcreiu', Traduisait son histoire en son grossier langage , Et le vaisseau lui-même , avec son lourd tangage , Semblait courber le front devant son suzerain.

C'en est fait : votre culte a renversé l'idole ; L'île qu'illuminait son ardente auréole , Sainte-Hélène n'est plus qu'une auberge, un relais , Tenus sordidement par des maîtres anglais ; Napoléon n'a plus son trône maritime ; Le grand Adamastor est rentré sous l'abîme ; L'autel reste sans dieu , le prestige est brisé , Et le vaste océan est dépoétisé.

10 SOIVEMRS D'l\ VOYAGE

Tout le iiiondo connail les beaux vers (jue je cite; ils sont bien l'expression des senlinienls qu'éprouve le voyageur en passant devant Sainte-Hélène. Que pour- rait-on ajouter aux pensées des deux poètes? Il y a des souvenirs qu'il serait difficile de bien rendre en prose, et ceux que ce rocher d'exil inspire sont de ce nombre.

Nous approchions du cap de Ronne-Espérance , et nous entrions dans la zone tempérée de l'hémisphère sud. notre marche fut lalentie, les vents furent très-variables. Quelques oiseaux particuliers à ces con- Irées vinrent voltiger autour du bâtiment. La mer était mauvaise : je ne pus que les reconnaître; mais, en nous ajtprochant du Cap, elle se calma , et je pus tirer <jaelques pétrels (1) et deux albatros (2), que je tuai. Un mate!ot prit à la ligne un damier du Cap, que je m'amusai à empailler. Nous aperçûmes aussi deux bel- les baleines , à peu de distance du bord , et un serpeni d'eau d'une grande dimension , connue on en rencon- tre quehpiefois dans l'océan Indien.

Depuis quehpies jours le froid s'était fait senlii- : le therniouièlre mar(|uait treize degrés. Enlin le 28 juin nous doublons le Cap avec un l'ort mauvais temps, nous avons à essuyer un fort grain; et un orage nous

(1) Pétrel [Procellaria capensh). De l'ordre des Palmipèdes. Ces oi- seaux donnent nne alarme salutaire aux matelots lorsque, au milieu du calme, ils viennent voltiger autour du bâtiment et chercher dans les agrès ou sous la poupe un abri contre les bourrasques, qu'ils ont l'instinct de deviner, et qui presque toujours ne tardent pas à éclater. Nombre de fois les navigateurs ont leur salut à ces heureux pronostics, plus sûrs que tous les calculs de la prévoyance humaine. (Drapiez.)

(2) Albatros. Oiseaux de l'ordre des Palmipèdes. Vulgairement nom- més Moulons-du-Cap; malgré leur gloutonnerie, qui en fait de vérita- bles oiseaux de proie. Leur chair est dure et de mauvais goût.

DANS i;iNur. 11

l'oire à iiiL'lliv à la cape (1) sous le grand huiiior, à rentrée du canal de Mozambique. Nous eûmes une nuit affreuse, éclairée par de nombreux éclairs ; c'était la première lois que nous avions un si gros temps de- puis notre départ , au moment d'arriver au i)ut de no- tre voyage.

Pendant plusieurs jours la mer fut clapoteuse , mais bientôt nous eûmes un grand calme qui la rendit unie connue une glace. Nous avions dépassé le méridien de Madagascar, et nous rentrions sous le tr()pi((uc du Ca- pricorne. Le vendredi 10 juillet nous avions atteint le méridien de l'ile Bourbon; le 15 nous nous dirigions vers la pointe nord-est de l'ile de France, ({ue la vigie signala, et le lendemain, au réveil, nous apercevions la côte. Elle était verdoj ante , se détachait parfaitement des montagnes du centre de l'îîe , et présentait un coup d'œil des plus pittoresques, surtout après (|uatre-vingt- un jours de navigation. Celle journée me parut très- longue : la côle me send)!ait inabordable. Enlin , un peu a\aut la nuit, un pilote vint au-de\ant de nous, et nous annonça !a visite de la santé (3) , (jui le lende- main devait nous donner libre prati(pie. Avant de dé- barquer nous eûmes successivement la vis'le d'un offi- cier du Mainville, vaisseau anglais en station 5 il s'in-

{]) Mettre à la cape. La capo est l'état se trouve un navire qu'un i;ros temps ou un vent contraire force de dérober la majeure partie de ses voiles à la tempête, qui les déchirerait et compromettrait le bâti- ment lui-même. Quand la mer est devenue trop grosse et le vent trop violent pour continuer à faire route, on serre toutes les voiles excepté celles sous lesquelles on doit capeyer.

(2) Sanlé. Députation de la commission sanitaire d'un port pour aller le long d'un bâtiment qui arrive vérifier, en interrogeant le capitaine et l'équipage , s'il peut être librement admis dans le port ou s'il doit être consigné en cpiaranlaine. IDictinnn .de Marine.)

12 SOLVENins D'UN VOYAGE

forma du nombre dos passagers el de noire lieu do dopait; la santé vint ensuite, et, après, la police. Toutes les formalités romi)!ies, nous (piittons le Navi- galeiir en entonnant on oliœur :

Adieu , mon Ijcaii na\ire

Aux grands inàts pavoises ! etc.

Avec quel bonheur nous retrouvons la terre! c'est une jouissance que l'on n'apprécie bien qu'après une longue traversée. INous voilà installés dans un liùtel à Port-Louis, el aussitôt nous nous mettons en courses. La première visite que nous lïmes fut pour notre coi- rospondant , qui nous donna les meilleures instructions pour notre séjour.

L'ilo de Franco, nommée d'abord Maurice par les Hollandais , du nom do Maurice de Nassau , <|ui la dé- couvrit en 1598, passa bientôt après sous la domination dos Français, et depuis sous celle des Anglais, après une capitulation dont la première condition était le maintien dos lois françaises. Lorsque les Français pri- rent possession de celte île, au dire du voyageur Bau- din, ce n'était qu'une immense forêt sur un terrain très-accidenté el coupé par de hautes montagnes. Le sol est presque entiéronient recouvert d'une espèce de pierres poreuses et tendres qui ressemblent assez au grès gris de France. Le for s'y trouve en assez grande abondance, le climat est chaud, l'air soc et sain, elle pays serait très-agréable s'il n'était exposé aux oura- gans les plus anVeuv.

L'île a d'abord été cultivée particulièroinonl on cé- réales, ([u'on exportait; mais, depuis, la ciilluro de la

DANS L'LNDE. 13

canne à sucre a excité rénmlat'on des liabitants, el c'est le produit principal de l'île. Les récoltes ont sou- vent beaucoup à soulfi-ir des sauterelles et des rats; on prétend même que ce sont ces rongeurs qui ont chassé les Hollandais, qui, depuis ce temps, donnent à cette île le nom cV Ke-aux-Rals. Le i)lé, le sucre, le coton et l'indigo, voilà la richesse du pays. On y trouve abondamment l'ananas, les oranges, les citrons el les bananes.

L'de fournit beaucoup de gibier gros et petit, des chèvres sauvages; on y trouve des singes, des perro- (juels de plusieurs espèces , qucl(|ues oiseaux aux ri- ches couleurs et de très-grosses chauves-souris, (|u'on mange comme une friandise. Elles sont un peu plus grosses qu'un pigeon, et, lorsqu'elles sont grasses, on les préfère au meilleur gibier de l'ile ; leur graisse sert à préparer les mets.

Le 18 juillet je lis ma première excursion avec mon ami M. Perrottet , qui récolta un assez bon nondjre de plantes tandis que je le suivais en chassant. J'ai tué plusieurs oiseaux; je reconnus parmi mes victimes deux martins (1) et un bengali (2). Le lendemain je

(t) Martin [Gracula tristis, Lat. ; Pastor trisfis, Teraminck). Ces oiseaux ont beaucoup d'analogie de mœurs avec les étourneaux d'Eu- rope. Us font une guerre incessante aux insectes. D'un naturel assez fa- milier, ils se laissent facilement approcher, se mêlent parmi les trou- peaux et rendent même service aux animaux sur lesquels ils s'abattent en les débarrassant de la vermine qui les ronge.

(2) Bengali [Fringilla Amandavu, Bengali piqueté, Amandava). Es- pèce de moineau assez commun à l'ile de France. Dans son jeune âge, il est brun sur la tète et le dessus du corps; sa gorge est blanchâtre et les parties inférieures sont tantôt de la même couleur, tantôt d'un jaune sale, avec les couvertures des ailes parsemées de points blancs; le bec est brun et les pieds sont jaunâtres. Dans la saison des amours, le bec, les pieds, la (ète et le dessus du corps sont d'un rouge foncé qui se

\U SOUVENIRS D'UN VOYAGK

voulus allop voir le jardin l)(>lani(|uc tles Pamplemous- ses. 11 est à deux lieues de l>ort-Lou"s, et 'a route (jui Y condu't est ravissante : elle est bordée de jolies mai- sons de campagne entourées de cocotiers et d'autres arbres des pays intertropicaux. Arrivés au Jardin- Royal, nous rencontrâmes le directeur, M. Hummann, (|ui fut pour nous d'une obligeance extrême, et nous lit gracieusement les honneurs de son établissement. Le jardin a une étendue de cin([uante arpents ; il est très- bien distrilmé, et l'on y cultive avec succès plusieurs arbustes de l'Inde et de Java. Nous allâmes visiter la sucrerie de l'Union, au Bois-Rouge. Cet établissement, dirigé par un Français, M. Chermont, est fort beau. Le directeur fut notre cicérone : il nous expliqua avec- une complaisance extraordinaire l'usage de toutes les machines, et nous lit part d'un perfectionnement qu'il venait d'apporter dans la fabrication. Jusque-là on tirait peu de parti des écumes enlevées sur les chau- dières; souvent même on les jetait. Pensant qu'elles devaient contenir encore une assez grande (juanlité de sucre, il les lit placer dans des sacs de toile à voile; et, soumises à l'action d'un pressoir, elles rendirent assez de sucre poui' que celle opération , faite en grand, \inl à donner par jour ciufj cents livres d'excellent

ri'ml)runit sur les pennes iilaiies vl dcxicnt nùir sur les iicunes c'iiud;i- les, dont les latérales ont une boiduro blanche. Pendant l'hiver, le des- sus de la tête, les côtés du cou , le dos et In croupion sont bruns et les couvertures supérieures de la c[ueue d'un rouge rembruni ; le front , les joues et le menton sont d'un jaune rougeàtre; le devant du cou est d'un gris blanc; la poitrine, le ventre et les ailes sont d'un brun foncé. Les femelles ont la faculté assez singulière d'exprimer leurs désirs par un ramagemoins varié et moins fort i|ue celui du niàle, nuiis assez agréable. [Dictiomi. d'Hist. nat.)

DANS L'INDE. 15

siurc, ([110 l'on pordail avant son ingônionso décou- vorlo. Il nous dit aussi qu'on évaluait, en moyenne coinnuinc, les exportations de sucre de (50 à 80 mil- lions de livres. INous allâmes encore visiter une autre sucrerie voisine, mais plus importante que la première; c'est celle de M. Dumée. Pour nous y rendre, nous traversâmes des cliauqis de cannes; et M. Perrottet nous lit remarquer (jue les terres étaient très-propres à la culture de la canne , et supérieures même aux plan- tations de la colonie de Cayennc : mais que, malgré cette supériorité, les cannes étaient moins belles que dans cette dernière colonie , parce qu'on n'a pas le soin d'élaguer les touffes poussées qui absorbent en pure perte une grande partie des sucs nourriciers de' la plante. La sucrerie de M. Dumée est à quatre lieues de Port-Louis. Après l'avoir visitée en détail, nous revîn- mes aux Pamplemousses pour y passer la nuit , me promettant l)ien de consacrer toute la journée du len- demain à visiter la vallée illustrée par Bernardin de Saint-Pierre : je voulais interroger tous les lieux té- moins des plaisirs , de la tendresse et des alarmes de Paul et de Virginie, recueillir un dernier souvenir de leurs chastes amours , et chercher les traces de leurs habitations. On m'a montré , près de l'église des Pam- plemousses, la place furent enterrés Paul et Virginie ainsi ([ue leurs mères ; mais on n'y trouve pas la moin- dre inscription, pas la plus modeste pierre. Leurs ca- banes sont depuis long-temps détruites, et il est même impossible de diie précisément le lieu qu'elles occu- paient dans [a vallée. Le souvenir qu'on a de ces in- fortunés est même si vague que, à part le rocher qui

16 SOUVENIRS D'M.N VOYAGE

domino l'île d'Ambre, et se liouvaicnl les nom- l)reux témoins de la ])erte du SaitU-Géran , on ne ])eui pas exploiter la curiosité des étrangers; on n'est pas môme d'accord sur le lieu de leur sépulture. Je n'ai pas été satisfait de ma promenade , et j'avoue (|uc ce n'est pas sans désencliantement que j'ai repris le che- min de Port-Louis. Chemin faisant, j'eus l'occasion de voir faire la récolte des feuilles du Pandanus odoralis- simus (1) , qui servent à la fabrication des sacs dans lesquels on expédie le sucre. Pendant notre marche nous fûmes un instant suivis par une odeur d'ail très- pénétrante. Ne sachant d'abord à quoi l'attribuer, nous avancions toujours sur la route, lorsque nous arrivâ- mes à un endroit la terre , nouvellement remuée pour réparation du chemin , nous permit tle reconnaî- tre que cette odeur désagréable était produite par les racines mises à découvert et coupées du Mimosa Lebbec et Farnesiana.

Enfin nous arrivons à Port-Louis après nous être bien fatigués sans dédommagement. Avant de quitter cette ville , j'ai voulu visiter quelques établissements remarquables. Ma première visite fut pour l'Observa- toire. J'eus le plaisir d'y rencontrer l'ingénieur M. Mor- ton , élève de Loyd : il était occupé à donner le résul- tat de l'angle horaire aux navires pour régler leuis chronomètres au vrai temps sidéral par l'observation du passage d'une étoile au méridien. Parmi les instru- ments astronomiques précieux qu'il nous fil voir, je remarquai le cercle du célèbre opticien anglais Trough-

(1) Paiulatiufi odorat hsiinu.t ou llciquois oilontnl.

DANS i;iM)i:. M

Ion pour observer les aslics au zénilh ; le eeiele de Men- (io/a |)Our les eakuls nauli(|ues; un lélescope réflceteur (|ui donne cin(j fois l'image de lolijel., cl (jui sert de lunellc murale pour les observations astronomiques. Mais ce qui m'a le plus vivement intéressé, c'est le dep- ing-ill, instrument dont le célèbre capitaine Cook s'est servi pour calculer la dépression de l'aiguille ai- mantée; le cbronomèlre (jui avait servi au capitaine Parry ; un pluviomètre (1); un lliermomètre liorizonla', construit de manière à maripier, sans qu'il soit besoin de rester en observation , les variations extrêmes de la journée. Un peu de fer, placé dans l'intérieur du tube, au-dessus de la co'onne de mercure , est déposé au |)oint celle colonne s'est arrêtée, et c'est à l'aide de l'ai- mant que cette parcelle de fer est ramenée sur le mer- cure pour l'observation suivante.

Après avoir visité l'Observatoire, je me rendis chez M. Théodore Delisle, qui eut la bonté de me fiiire voir une superbe collection de poissons conservés dans l'al- cool et qu'il envoyait à Cuvier. Celte collection, remar- quable sous tous les rapports, avait é(é faite avec tant de soin que M. Delisle avait fait sur papier une pein- ture exacte de chaque individu vivant ou sortant de la mer, avant de le conlier à l'alcool , qui altère beaucoup les couleurs, ou, pour mieux dire, qui donne à tous les poissons qu'on y conserve la même teinte jaunâtre, .le me félicitai beaucoup de l'emploi de ma journée,

(1) Lo phiviumclre rst un insti'umont disposé pour connaitrc la quan- tité de pluie tonibco dans un temps donné. Deux auges équilibrées sont les parties importantes de Tinstrument; elles se remplissent et se vident altei-nativemeni , et donnent eNaelement la mesure de l'eau tombée.

18 SOUVENIRS D'UN VOYAGE

(|ui se Icniiina au tlié:Uro. Dos acteurs fiaiieais, nou- vc^llement arriAés, y jouèrent tant bien que mal la Mitelle de Portici. IMoii premier soin du lendemain fut de porter cliez un horloger ma montre à secondes , dont le ressort s'était cassé pendant que j'étais à bord et sans cause appréciable. Je parle de ce fait , bien peu im- portant par lui-même, à cause des observations que me lit faire l'horloger. Il me demanda l'époque à la- quelle je m'étais aperçu de ce petit accident. Mes sou- venirs le rapportèrent à peu près à l'époque des fêtes du bord à l'occasion du passage de la ligne. « Je m'at- tendais à cette réponse, me dit-il; on croit générale- ment que les métaux ne se brisent que sous l'influence d'une basse température; mais je puis assurer que la dilatation produit le même effet. J'ai reçu, ajouta-t-il, plusieurs envois de montres et de pendules d'Europe, et dans chacpie envoi j'ai trouvé des ressorts cassés, sans autre cause que l'action de la forte chaleur. » Cette observation, sans doute, a être faite par d'au- tres, et je n'en parle ici que parce (pi'elle m'intéressa beaucoup.

Devant m'embarquer le soir même pour l'iie bour- bon , je lis mes dispositions de départ; et, en me ren- dant à bord du brick qui nous y conduisait, je voulus visiter le vaisseau anglais le Mainville , de soixante- (|uatoize canons , connnandé par l'amiral Goor. Ce bâ- timent, construit à Bombay, est magniiique; mais on nous (il remarquer que le bois employé à sa construc- tion , bois de Theck , quoi(iue fort beau , ne convient pas aux navires de guerre, et ([u'il n'est généralement (■nq»loyé (jue pour les bâtiments marchands, parce (pi'il

DANS L'INDK. 19

('•date au lioulol plus que les bois qu'on lui préfère, quoique moins clurables et moins beaux.

Enfui me voilà de nouveau en mer, mais c'est [)our une courte traversée; car nous avons à peine ijuitté Maurice que nous apercevons l'ile Bourbon. iNous avions à bord, comme jiassager, le maître de pèche du balci- n'er nantais l'Alhéndis , qui aval fat avarie si forte en talonnant près des îles Marion , (pi'il fut condamné à son arrivée à Port-Louis. Je me suis amusé à dessiner sous voiles la vue de la côte sud-ouest de l'ile , à trois lieues de terre, depuis le volcan jusqu'à Saint-Denis. La côte, (juoique moins belle que celle de l'ilc de France, est cependant remarquable : elle permet d'a- percevoir d'immenses champs de cannes à sucre, (pii ne cessent qu'au pied des hautes Salazes , montagnes qui dominent les collines dont l'ile Bourbon est héris- sée de tous côtés. C'est surtout depuis la pointe du Quarlier-des -Français jusqu'à la Rivière-des- Pluies (|ue la côte est verdoyante. En passant devant le fort Sainte-Marie nous saluons le pavillon tricoîore, hissé pour les fêtes de juillet, et avant la nuit nous mouil- lons en rade de Saint-Denis , après deux jours de tra- versée, au milieu de sept navires français déjà au mouillage. La visite indispensable de la santé , celle de la douane, une fois faites, nous allâmes nous établir dans un hôtel.

Notre première visite fut pour le jardin botanique, dirigé par M. Richard , ami de mon compagnon de voyage, et qui avait préeédenuuent dirigé un établis- sement du même genre au Sénégal. Pendant la journée nous allâmes sur le Barachois voir mouiller la rorvcKe

20 SOL VEMRS D'LN VOYAGK

(le l'État /a Nièvre, qui ai-riMiit de Madagascar. A Ixjrd do ce bâtiment se trouvait M. lîeriiier, médecin français fort instruit, attaché à la direction des liùpitaux de r.ourl)on et de Madagascar. Il eut la bonté de nous don- ner de grands détails sur son dernier voyage, nous parla de la race des Ovas , des mœurs des Malgaches et de la dernière expédition faite contre eux par les Français. Il nous assura (|ue Madagascar, dont on dit le séjour si funeste aux Européens, n'est dangereuse et nia'saine (pic dans la partie sud-est, l'on trouve d'iuimensos marais environnés d'épaisses forêts pres- <[ue impénétial)les. Mon séjour à Saint-Denis fut très- court , et, glace aux connaissances de mon ami M. Per- roltet , on nous accorda le passage de Bourl)on à Pon- dichéi-y sur la corvette la Nièvre , que nous avions vue arriver. Nous allâmes faire notre visite au conunandant et aux olliciers du bord , et nous apprîmes que le dé- pait était (ixé pour le 10 août. Ce bâtiment emmenait à Pondichéri deux cents Telingas ou Indiens parias dont on était trcs-méconlent dans la colonie de Bour- bon : c'était une cargaison de fort mauvaise compagnie, (jui s'était distinguée à Saint-Denis par l'adresse la |)!us subtile pour voler; et cet exemple avait malheu- reusement été suivi avec trop de succès par les indigè- nes. Mon séjour à Bourbon fut de tro|) courte durée; je le regrette beaucoup, car c'est à peine si j'ai pu vi- siter Saint-Denis et les environs.

L'ile Bourbon fut découverte en d5'i5 pai' un Portu- gais nommé Mascarenhas, et on la désigna long-temps sous le nom de Mascareigne. D'abord occupée |»ar les portugais, elle fui ubandomiée , cl })assa au pouvoir des

n

i(

É.l-^.^

los. Mon

(Ion.

Ilol)

ipii

srjour à Pour'

iinhon lui ilfcouvoi

... \i.,. i. ., .1

lui .'!•.. luluiiiii

K\

m ,.

f.^v. ;

rfr*^ft

DANS L'IMMi. 21

l'iaiirais, (|ui l'ii lirL'iil un liou de dépoilation. Prise |)ar les Angla's le 3 décembre 1810, elle ne fat rendue à la France que le '2 avril 1815 en exécution du traité de Paris.

Saint-Denis, chef-lieu de la colonie, est situé sur le bord de la mer et au noid de l'ile. Cette ville se com- jjosc d'un millier de maisons occupées par douze mille iiabitants. On n'y trouve aucun édifice remarquable, même parmi les monuments publics. La plupart des maisons sont en bois et placées chacune au centre d'un jardin ou enclos carré dont les murs alignés for- ment des rues. On appelle une habilalion ce qu'en France nous désignons sous le nom da ferme quand il s'y trouve une petite maison de maître.

La valeur moyenne d'un esclave est de 1,500 francs; son travail pendant un au est estimé à environ 500 francs; sa nourriture, composée de riz, de maïs et de manioc, peut valoir 120 francs, et son habillement 15 francs. Les esclaves travaillent, pendant la saison des récoltes seulement, de cinq heures du matin à sept heures du soir; ils prennent deux heures pour leurs repas : il y a douze heures de travail légulier pendant deux mois de l'année consacrés aux récoltes. Quelques maîtres ajoutent à la nourriture de leurs noirs des légumes frais , de la viande ou du poisson salés.

Les grandes habitations, qui comptent de nombreux esclaves, ont habituellement une inlirmerie , qui est sous la direction supérieure de la maîtresse de la mai- son, qui, il faut le dire, remplit généralement sa mission avec bonté, et cherche à rendre moins pénibles les douleurs de ces malheureux.

22 SOUVENIRS D'UN VOYAGE

Paiiiii los punitions qu'on leur inflige, les plus tluies sont le fouet et la chaîne; et l'on remarque avec plaisir (juele nombre des maîtres qui maltraitent leurs escla- ves diminue chaque jour, et que, en attendant l'éman- cipation qui sera l'honneur du siècle , un grand nom- bre de p'anleurs, poussés par un sentiment d'humanité bien naturel, cherchent à améliorer la position d'hom- mes cpii ne sont dégradés que par l'esclavage et les mauvais traitements de leurs oppresseurs. Chez eux l'affection et le dévouement sont des qualités qu'on ne conteste pas, mais qu'on n'apprécie qu'à titre d'in- stinct. Chez eux les vices dont nous avons malheureu- sement d'aussi nombreux exemples dans les pays les plus civilisés , et qui sont toujours le résultat d'une dégradation morale, trouvent peut-être une excuse dans l'abrutissement qu'on leur impose et dans la faiblesse de leur caractère, <jui se plie à une domination dont ils pourraient triompher s'ils savaient détourner un instant l'emploi de leurs forces et de leur intelligence du ser- vice (le leurs maîtres.

Celle liberté dont nous sommes si tiers est la source de nos progrès; c'est elle (jui enfante nos merveilles : faut-il que ce soit elle aussi qui nous donne les moyens d'enchaîner une partie de la iiopulation du globe !

Je n'ai rien vu de plus déchirant (pi'une vente d'es- claves : ils osent exprimer leur joie s'ils sont achetés par un maître connu par sa bonté , et ils savent mal dissimuler leur chagrin s'ils deviennent la propriété d'un homme dur et méchanl. Les liens les plus chers sont brisés en un instant : le père est ciuellemcnt sé- paré de ses enliinls et (le IciM' niéic, (|iii a sduvciiI la

DANS L'INDK. 2S

douleur de voir disséminer sa petite famille, sa seule et uni(jue consolation. Je ne m'arrêterai pas phis long- temps à ces rcllexions pénibles; elles m'ont trop occupé pendant mon voyage , et je n'ai cessé de faire des vœux pour l'émancipation de tant de malheureux dignes d'un meilleur sort. Je dois ajouter cependant que la colonie de Bourbon se fait remarquer par l'humanité des maîtres envers les noirs, et que ces derniers y sont générale- ment bien traités.

24 SOUVENIRS D'IIX VOYACr:

De Vile liourbon à l'ondichcvi.

Je in'cnibarqTiai lo 10 aoûl sur la corvoUe la ISièvre, pour me rendre à Pondicliéri , et le même soir nous avions perdu de vue la côte de Sainl-Denis. La corveUe, commande par le capitaine Garnier, comptait seize offi- ciers et cent cin(piante matelots ou canonniers. De plus, nous avions à lioid les deux cents Tel ingas. Je remarquai de