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REVUE
DE PARIS-
REVUE
1 iâll^.
SECONDE ÉDITION.
4*» ANNÉE. — TOME a"
H. DLMONT , RUE DES AUGUSTI]>iS , N^ 16,
i832.
Bn ^\]Btim^ Social
DE M. CHARLES FOURIER.
Origine el dcvelopperaent de la théorie de M. CL. Fourier. — Caractère de ses divers ouvrages. — Son école. — Vue pratique de sa conception. — De I'association. — Ses avantages. — Conditions d'association proposées par M. Fourier. — Industrie attrayante. — Répartitiou proportionnelle des pro- duits. — Fusion graduelle des trois classes (pauvre, moyenne, riche). — Emploi opportun des femmes, des enfans et des vieillards. — Nouveau mode d'élection. — Travaux de l'associa- tion. — Importance de l'industrie agricole. — Appel des sala- riés de la ville â l'agriculture. — Examen de la proposition de M. Bigot de Morogues. — Possibilité d'une expérience locale pour justifier les avantages de la théorie nouvelle.
M. Charles Fourier (de Besançon) a consacré de longues années à létude de l'associatiunet h la recherche du ^/-ocec^e par lequel on pourrait substituer au morcellement qui, à notreépoquc, estrétatgcnéral delasociétésur toutleglobe , un or<://'eco/Hème' où toutes les facultés, tous les caractères, toutes les individualités auraient un plein et libre essor. Par celte étude , M. Fouriera étéconduit, comme d'inspiration , à poser et à résoudre les plus vastes problèmes dont il soit donné à l'esprit humain de s'occuper. Sa vie a été consacrée tout entière à une même œuvre; c'est une vie de dévouement , de constance et de malheur : le plus grand malheur du gé- nie, c'est d'être méconnu. Cette consécration douloureuse n'a pas manqué à celui qui se proclame le Newton du monde moral : mais il faut qu'enfin le jour de la justice arrive.
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DèsTanuce 1808M. Fourier a annoncé sa découverte. L'ou- vrage où elle est exposée a pour titre : Théorie des cjuatre moin^emens. Dans ce livre tout est neuf, hardi, gigantesq^ue. Le point de départ, c'est liusufEsance des sciences morales , métaphysiques et économiques j c'est le doute absolu sur tous les préjugés , Vécart absolu de toutes les théories connues. M. Fourier débute ])arV association agricole, et, de ce point, il se sent poussé malgré lui à la science univer- selle; il reconnaît que « les lois de l'attraction passionnée X sont en tout point conl'orraes à celles de l'attraction ma- « térielle expliquées par Newton et Leibnitz; qu'il y a unité » du système de mouvement pour le monde matériel et spi- « rituel. « {Théorie des quatre mouvemens , page 21.) — De là il proclame la découverte d'une nouvelle science fixe : « L'analogie des quatre mouvemens matériel , organique, « animal et social, ou analogie des modificatioiis de la ma- » tière avec la théoiie mathématique des passions de l'homme » et des animaux. » ( Théorie des quatre mouvemens , p. 21.)
La prétention de M. Fourier est dès lors d établir des méthodes^jtei et mathématiques pour toutes les branches d,es connaissances humaines.
Mais avant tout il insiste sur la découverte du procédé d'association agricole , c'est là sont point de départ et d'ar- rivée , c'est le principe et la fin de toutes ses méditations , c'est le pivot de toute sa théorie. — Il annonce le passage du chaos social à l'harmonie universelle , toujours surpris et comme émerveillé de sa propre trouvaille : « Moi-même, )> dit-il, lorsque je commençai à spéculer sur l'association n agricole , je n'aurais jamais présumé qu'un si modeste cal- » cul pût conduire à la théorie des destinées. » ( Théorie des quatre mouvemens , page 9.)
Dans la Théorie des quatre mouvemens , nous trouvons : 1° une conception de Dieu et de ses attributs; 2" des consi- dérations sur la hiérarchie des quatre mouvemens; 3" une vue sur les destinées générales du genrehumain et du globe terrestre (passé, présent, avenir) ; 4" l'exposé du système passionnel dans Thommc; 5" le développement et l'applica- tion du procédé d'association; 6° une critique complète de la cJivilisation.
LITTERATCRB. /
Là , pour la première fois , la parole d'affranchissement sest fait entendre à la femme. Onsétonne que les lignes que nous allons citer aient échappé à ceux qui s'épuiseraient en vain à justifier par un seul texte de Saint-Simon ce qu'ils nomment V appel de la femme :
« En thèse générale , dit M. Fourier, les progrès sociaux t) et changemens de période s'opèrent en raison du progrès « des femmes vers la liberté; et les décadences d'ordre so- » cial s'opèrent en rai>on du décroisseraentde la liberté des « femmes. — L'extension des privilèges des femmes est le « principe général de tous progrès sociaux. «
Ce qui domine dans la première émission de la pensée de jNL Charles Fourier, c'est le point de vue de Xiiifiniment grand. Mais il lui en arrive comme à tout homme qui de- vance son siècle : il n'est point compris ; ses prétentions pa- raissent exorbitantes ; il ne s'attire que le ridicule et la mé- fiance, et, aujourd'hui encore, les plus savans ignorent jusqu'au nom de celui qui , dès 1808, il y a vingt ans! pré- tend avoir trouvé la véritable solution du problème social. Ceci ne saurait ni nous surprendre ni nous détourner; mais les saint-simoniens , plus que personne, doivent être frap- pés de la coïncidence de ces vues avec celles que Saint-Simon émettait à peu près h la même époque, avec cette difféi'ence pourtant que M. Fourier apportait la solution du problème social au moment où Saint-Simonne s'occupait que de poser des questions de l'ordre scientifique, et n'avait même pas encore songé à la fondation dusystème industriel. L'accueil fait à la première annonce de la découverte , sans découra- ger M. Fourier, sembleavoir changé la directionde sesidées. Par une réaction bien naturelle , il abandonne la voie du grandiose , s'enfonce dans les détails, ne parle plus qu'aux intérêts , et pour faire passer ses idées dans lestètes étroites de notre génération égoïste , il cherche à les amoindrir.
Exposer avec les développemens les plus minutieux le système arri\ é à sa pleine maturité, tel est le but du second ouvrage de M. Fourier , publié en 1822. Ce livre est jus- qu'ici ce que nous possédons de plus complet. 11 ne s'agit plus des ijuatrc mouuemens, le titre seul exprime une pré- tenlLoa qui , sans ètiie au fond plus modeste . parait de
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primc-ahortl inoins ambitieuse -.Traité de l'association do- mestique-agricole. « En bonne forme, dit M. Fourierdans » l'avant-propos , il eût fallu intituler cet ouvrage Théorie « DE l'unité universelle , sciencc effleurée par Newton , » qui en a expliqué une branche ; mais les Français , chez >) qui j'écris , étant inondés de systèmes sur l'unité de l'u- » nivers , rne condamneraient dès le titre , si je leur annon- ') çais une découverte sur laquelle ils ont été tant de fois « trompés. Je me borne à annoncer la branche la plus su- balterne de l'unité, V association domestique. »
Si la Théorie des quatre mouvemens , plus brève, moins condensée, moins bizarre et inusitée en sa forme, offre plus de facilité à ceux qui commencent l'étude du système, le Traité de l'association n'en est pas moins le véritable fonds où l'homme curieujL de bien et beaucoup savoir doit aller puiser, soit parce qu'il est plus étendu, plus explicite, soit parce que les idées fondamentales y ont acquis une précision et une netteté qu'elles n'avaient pas dans le premier ouvrage.
Après le Traité de l'association , M. Fouricr n'a publié (ju'un livre important, en 1829 j il a pour titre : le Nout^eau Monde industriel. C'est un beau lésumé ; mais il ne saurait tenir lieu des ouvrages qui l'ont précédé. Les autres publi- cations se boi'nent à quelques petites brochures de circon- stance, entre autres un pamphlet contre les sectes Saint- Simon et Owen, qui se ressent de l'aigreur du génie mé- connu , et qui contient d'ailleurs contre les saint-simoniens des imputations de plagiat et de mauvaise foi , à raes yeux tout-à-fait sans fondement.
Déjà quelques hommes de talent etde dévouement sont en- trés dans la voie ouverte par M. Fourier. Je cite avec plai- sir et reconnaissance Just Muiron , de Besançon , et Victor Considérant, officier du génie. Ce dernier vient de termi- ner à Metz une exposition qui a porté quelque fruit. Just Muiron, voué depuis long-temps à l'étude et à la propaga- tion du nouveau procédé sociétaire, nous a déjà donné les Jpcrçus sur les procédés industriels , qui forment la meil- leure préparation aux ouvrages dogmatiques. Il vient de publier un autre livre plein dinlérêt, où il traite quelques
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questions de religion et de métaphysique. C'est une tenta- tive faite en vue de concilier la théorie de M. Fourier avec les traditions. — Là se termine Thistoire des travaux qui ont exposé, développé expliqué la conception dont nous allons essayer de présenter quelques résultats pratiques.
Tout système social doit s'appuyer sur une théorie com- plète de la nature humaine. M. Fourier n'a pas manqué à cette condition, qui est une loi nécessaire de notre esprit. Ses vues sociales sont déduites de l'analyse de l'homme. Nous devions par conséquent, en suivant Tordre logique, faire connaître d'abord la métaphysique de M. Fourier; mais c'est un objet trop grave et trop abstrait pour le plus grand nombre des lecteurs. Ce travail serait d'ailleurs tout-à-faifc étranger au but que nous nous proposons dans cet article. Aussi bien, c'est par ses fruits qu'on peut apprécier une doctrine. Or , à la manière dont M. Fourier présente l'as- sociation , il sera facile de voir que ce n'est pas en cherchant au hasard qu'on arrive à des résultats aussi précis, aussi grands. Nous voulons appeler l'attention sur un ouvrage immense, dont l'intelligence complète exige de longues et lortes études. Fixons-nous ?,uyY association qI ses conditions. C'est pour tous une question capitale, et, en ce moment surtout, ce doit être la question à l'ordre du jour.
DE L'ASSOCIATION.
Dans les deux phases principales de la vie de l'humanité , elle se présente ou comme cherchant sa loi, ou comme l'ayant trouvée. A une époque, la destinée de Ihumanité est le contre-pied de ce qu'elle devait être ; c'est le monde à rebours. A l'autre époque, au contraire, la vie sociale se trouve en harmonie avec les désirs et la volonté de Ihomme : c'est le monde à droit sens. Dieu donne à l'espèce qui régit le globe, pour but et pour récompense de ses efforts , la découuerte <le la loi qui lui a été faite, qui lui est naturelle. Avant d'arriver à cette découverte , il faut subir toutes les épreuves de la lutte et de la misère ; il faut à l'humanité ga- gner sa -vie par le travail ; mais tôt ou tard la solution est donnée. Nous sommes à l'époque décisive, nous assistons au
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passage du chaos social à Tharmonie. La destinée de Thonimc , c'est ï association ; son état subversif , c'est le travail isolé ou individuel.
Les avantages de Tassociatiou sont iucalcuUibles. Ceux qui fi'appeut tout d'abord sont négatifs , les immenses éco- nomies en tous genres; et, dans l'ordre moral, la dispari- tion de tous les vices , l'abolition de ia concurrence com- plicative et mensongère , la simplification des rouages commerciaux. — La superletalion des a^ens et des intermé- diaires entre le producteur et le consommateur est aujour- d'hui poussée au comble.
Qiiant aux avantages positifs, pour celui qui veut en ap- profondir le calcul, ils s'élèvent à des proportions si gigantesques que l'on se voit forcé d'amoindrir et d'affaiblir les résultats. La plus miinuie appréciation donne un produit QUADRUPLE en effectif et vi>'gtuple en relatif; c'est-à-dire qu'un travailleur qui gagne aujourd'hui 4 fi'. par jour en ga- gnerait 16 dans Tordre sociétaire, et vivi^ait pour iG. fr, mieux qu'on ne vit aujourd'hui pour 80 fr.
On touche à la féerie pour peu qu'on veuille tenir compte du bonheur, des vertus et des richesses qui sont le produit spantané de la réunion et de la combinaison des caractères, c'est-à-dire de l'association dans l'ordre moral.
La question d'association est donc, pour l'humanité, la question du vrai bonheur. Jusqu'ici la carrière de l'huma- nité a été comptée parles progrès de la civilisation. Ce mot ne représente, pour M. Fourier, qu'une des phases spécia- les du développement social; et, en la regardant sous son aspect le plus douloureux, il flétrit la civilisation comme I'ekfer sur la terre. La civilisation est l'état des peuples les plus avancés dans la bonne ^ oie, ou plutôt les plus voisins de la découverte du monde nouveau encore inconnu. La France, l'Angleterre, l'Allemagne sont en pleine civilisa- tion, et cojnraencent même à entrer dans le déclin de celte phase transitoire.
L'étal cii'ilisc résume tous les caractères de la société sub- uersi^e et les pousse à leur dernièi'C énergie; il cumule l'as- tuce et l'esprit de trafic mensonger de la société patriarcale ifvec la violence de la société barbare ; et (phénomène re-
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marquable snrleqnelM. Fourier a particulièrement insisté) toutes les améliorations tentées . toutes les découvertes en elles-mêmes utiles et fécondes pour Tavenir, ne sont que des PÉJORATIFS. Elles deviennent des instrumens d'oppression et de discorde. Au moment même où elles apportent la ri- chesse et le luxe, elles engendrent la pauvi'(.'té et le vice. Lintroduclion des machines dans l'industrie estrexemplele plus frappant «le cette torture, de cette rotation sur soi- même. Pareille situation est un cercle vicieux , on n'en peut point sortir par accommodement ou par composition; il faut renouveler , il faut transformer de fond en comble ; c'est un mouvement en ordre inverse. Ici une chaos ; là une création du génie. — Voyons donc à quelles conditions cet ordre nouveau pourra absorber et entraîner le monde civilisé dans sa sphère d'action; étudions la voie la plus facile et la plus sûre pour y conduire les peuples ; la voie du génie , c'est de suivre le bon sens natif de l'humanité et de tirer la perle du fumier des sophistes.
Conditions d'association proposées par M. Cliarler Fourier.
Rexdre le travail attrata>t. voilà , selon M. Fourier, le vrai, le seul moyen d'associer. C'est à ce signe que l'hu- manité doit reconnaître que son temps d'épreuves est achevé. Quiconqueparle encorede contrainte , d'obligation, de lien, est dans la loi ancienne. La loi nouvelle est où personne ne l'a encore cherchée, autour de nous, chez nous, à nos foyers, à notre champ ; elle parle toutes les heures à notre esprit, à notre corps. Voulez-vous que les oisifs disparaissent; ne leur dites pas d'aimer le travail , faites que le travail les attire et les passionne. Voulez-vous améliorer la condition du peuple . voulez-vous faire son bonheur? que ce qui ex- cite en lui dégoût et fatigue lui devienne agréable et l'enri- chisse. Après cela le monde marche de lui-même, chacun selon son désir.
Pas de liberté, pas d'attrait, tant que la coopération de chaque sociétaire à un travail n'est point le fruit de son op- tion spontanée et toute personnelle. Là où chacun obéit avec joie à son impuUion, les groupes sont bientôt formés ,
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et la confiance, Tabandon remplacent la méfiance et la con- trainte. A quelles conditions rendre l'industrie attrayante? changer toutes les circonstances de nos sociétés morcelées ; édifices, outils , costumes, distribution du temps. — Aujour- d'hui tout semble réuni pour faire du travail une douleur; ateliers insalubres , occupation continue, monotonie , mau- vaise rétribution.
Les SÉANCES COURTES, vaHécs, graduées forment le premier ressort de la fougue industrielle.
C'est beaucoup déjà que l'attrait direct pour la fonction et pour l'objet du travail , mais le plus puissant excitant de la volonté surgit de notre contact ou de notre opposition avec nos semblables ; nous avons besoin d'être mus par la GLOIRE, par l'ambition, par le désir d'entrer en rivalité avec les corps voisins de celui dont nous faisons partie.
Les ACCORDS d'affection contribuent encore très-énergi- quement à inspirer l'attrait au travail. Il faut que l'homme sociétaire soit sans cesse agité par les plus douces , les plus vivantes émotions; il faut que sa journée soit, pour ainsi dire , continue d'enthousiasme.
RÉTRIBUTION PROPORTIONNELLE. — Le désintércsscmcnt pé- cuniaire n'est pas une vertu de notre temps; j'ignore de quel temps ce fut la vertu. Tant d'hommes ont menti sur le mé- pris des richesses , tant d'hommes ont prêché ce mépris tout en s'enrichissant , qu'il vaut mieux faire que le désir même de la propriété devienne une source de vertus sociales. Ce n'est pas d'aîmer ou de ne pas aimer la richesse qu'il s'agit, c'est de la bien acquérir et d'en fournir le moyen à tous. Voilà sans nul détour ni sublilité toute la politique harmo- nienne. On ne gagne pas grand'chose à violenter les capita- listes et à leur contester leurs droits. Laissons à César ce qui est à César; mais sachons, par notre industrie, nous faire un meilleur royaume que le sien , et qu'il profite lui- même de notre exemple pour orner , embellir et accroître son domaine. Cette morale, je crois, sera mieux écoutée et plutôt acceptée que la socialisation pontificale de la pro- priété : elle est au fond plus humaine. Mais deux grands désirs ont été apportés au monde , et ne peuvent plus en sortir, c'est la rétribution selon la capacité elles œuvres, le
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talent et le travail. Ajoutons ces deux termes à l'équation sociale; ajoutons, n'effaçons rien. Le mieux qui survient compense ou absorbe le mal qui existait. Que chacun soit rais à même de capitaliser, et que chacun soit rétribué selon qu'il aura concouru à la production par son travail, son ca- pital et son talent.
L'association harmonienne garantit donc un minimum d'a- vances à tous ses membres; elle tient compte du capital; elle promet à tous les associés un pis aller d'énormes béné- fices. Le capital social administré par les actionnaires eux- mêmes est hypothéqué sur la terre et les édijices du can- ton d'essai. Ici on ne fait plus crédit à l'avenir pour une œuvre de parole , bon moyen, s'il n'en existait pas de meil- leur, méthode historique et catholique s'il en fut. — Chez nous, c'est tout bonnement, tout bourgeoisement, tout humainement, une société en commandite par actions, qui s'organisera sur un pied de production à tripler le capi- tal, même eu omettant les bénéfices positifs de l'attraction industrielle , et pour ne tabler que sur les bénifices riégatifs et les économies de l'association.
Fusioy DES TROIS CLASSES ( richc , ynoyenne et pauvre). — La société actuelle, comme toute société, peut se diviser en trois classes : la plus nombreuse, qui est la classe pau- i^re ; la classe moyenne en nombre, qui est la moyenne en richesses ; et la classe minime en nombre , qui est supé- rieure en richesses. Presque tous ceux qui se sont occupés d'associer n'ont pas trouvé d'autre moyen que de niA eler ces trois classes. Babœuf et Owen marchaient droit à ce but. Le saint-simonisrae a été plus avant, il a cherché tous les moyens qui pouvaient amener ginduellem-ent, pacifique- ment, hiérarchiquement, la classe riche , la classe moyenne et la classe nombreuse ù l'association ; mais il a demandé un sacrifice que l'humanité n'est nullement disposée à faire, lequel sacrifice est bien moins celui de la propriété que Celui de l'individualité; c'est en effet la personnalité qui se trouve fortement en danger avec les moyens du saint-simo- hisme. Les saint-simoniens scxOiblent n'avoir pas tenu compte d'un fait vraiment capital aux yeux de l'homme qui étu- die l'humanité, et qui. dans sa sympathie pour elle, voit a 2
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tous les besoins et toutes les natures diverses. Qu'on ait pro- testé, et protesté avec vigueur contre les privilèges de nais- sance, ceci est un pi'emier élan qu'il est bon de donner. Parla nous avons soulevé et mis à l'ordre du jour la grave ques- tion de la propriété ; nous avons rendu possible tout ce qui tendrait à établir un rapprochement entre la classe pauvre et la classe riche. Mais il n'en est pas moins vrai que pour quiconque a bien observé la nature humaine, il existe, par le seul fait de la condition sociale si différente , et depuis si long-temps différente , des aptitudes tout-à-fait diverses dans la société , et en quelque sorte congéniales. Ainsi riiomme riche le plus dévoué, qui a reçu une éducation complète , qui a déjà été pendant quinze ou vingt ans fa- çonné aux mœurs , aux usages de sa classe , quelle que soit d'ailleurs sa volonté, ne peut pas être capable de certaines professions industrielles ; tandis qu'au contraire il se trouve naturellement propre à des fonctions agréables ou utiles qui ne touchent pas aux fonctions nécessaires dans la société , et qui appartiennent à l'ordre des beaux-arts et des sciences. Ces nuances différentes se graduent, pour ainsi dire, sauf les chances particulières et accidentelles , suivant les trois classes (riche, moyenne et pauvre). Ici l'un des moyens de fusion les plus prompts et les plus faciles, c'est d'avoir classé les travaux comme les hommes le sont eux-mêmes dans la société.
Il y a , suivant M. Fourier, des travaux de nécessité, des travaux d'uriLiTÉ , des travaux d'AGRÉMEWTj il faut sa- voir combiner le mouvement social de telle sorte que ces trois échelles différentes se trouvent toujours maintenues. Les professions utiles seraient moins payées que les tra-J \2ii\^ nécessaires , mais plus payées que les professions d'a- grément; eiifin les professions nécessaires , les travaux gros- siers de la société, ceux du moins qui exigent le plus grand emploi de la force physique de Thomme; ceux-là convien- draient naturellement à la classe qui aujourd'hui, se trou- vant la dernière dans la société , est déjà habituée à ces travaux.
Par cette échelle graduée tout homme trouve immédiate- ment sa voie. Ne croyez point cependant qu'il soit ici ques-
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tion de la perpétuation de ces trois classes 5 nous ne parlons que du moyen de les associer immédiatement. Dans l'action même de la société il se formera un mouvement perpétuel de mutation, d'abaissement et d'élévation , une migration constante des classes les unes dans les autres : mais il y aura toujours des degrés dans la richesse , et la classification pri- mitive est bien celle des trois classes riche , moyenne , pau- vre. Le point capital , c'est l'abolition définitive du proléta- riat par l'avance à chaque sociétaire d'un minimum en toute chose, nourriture, logement, moyen de travail. Ce minimum est la condition sine qud non de l'association; et chacun trouve par son travail le moyen de rembourser l'avance. Mais, en raison de la disposition naturelle de l'homme, qui le porte à s'abstenir de tout travail répugnant, V attraction industrielle permet seule d'offrir au peuple des villes et des campagnes ce minimum. Autrement, nous verrions ce qui arrive aujourd'hui. Les hommes , une fois pourvus du né- cessaire , abandonneraient le travail , et , peu soucieux du lendemain , ils se livreraient à la débauche.
L'éducation unitaire, égale pour tous et n'ayant de direc- tion spéciale que par le choix, l'option, la vocation de cha- que individu , est eu résumé le seul moyen d'abolir les pri- vilèges xle la naissance, ou plutôt de ramener chacun au véritable privilège de sa naissance , au développement de son caractère. A cela toutes les classes de la société sont, à leur temps, disposées; elles sont toutes malléables et faciles, sous l'impulsion de l'attraction. Dans Tordre subversif, per- mis au poète de dire de l'homme : Cei^eus in vitium Jlecti ; dans Tordre harmonique , nous disons : Cereus in attrac- tionem Jlecti. Celui qui prétend associer ne doit violenter personne, pas plus les riches que les pauvres. Trouvez un procédé sociétaire qui , prenant les hommes et les classes diverses de la société actuelle , ouvre à tous , suivant leur volonté, toutes les carrières en science, industrie et beaux- arts. Chacun se classera lui-même par Tessor spontané de ses vocations; chacun s'élèvera par ses propres efforts, en- levé, entraîné par fattraction sociale.
Rendre le peuple propriétaire et consommateur, tel sera Tun des premiers, Tuu des plus beaux i-ésultats de Tasso-
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dation harmonienne. — Là le peuple obtiendra une large rétribution pour ses travaux habituels , puisque les profes- sions de nécessité sont très-haut payées. Il trouvera toute facilité , toute économie pour sa consommation , puisque tout sera administré en régie sociétaire. Il pourra se procu- rer à peu de frais les plaisirs les plus brillans : tous ses vi- ces, tous sesdésoidres seront détruits. La faculté d'amasser, de CAPITALISER , sci'a développée en lui ; et les actions de la propriété sociale se divisant en parcelles très-minimes , il deviendra facilement propriétaire. — Mais cette propriété n'est pas le fruit de l'inv'estiture d'un sacerdoce 5 ce n'est pas une inféodation à condition restreinte ; elle est acquise par le travail , elle peut être diminuée par le désordre ou la né- gligence ; la liberté , la volonté humaine est en jeu, elle crée elle-même directement sa condition.
Femmes , ekfa>'s et vieillards. — M. Fourier a le pre- mier parlé de l'arrivée à Tassocialion de deux classes, les femmes et les enfans. On a comparé le sort des femmes à celui de la classe la plus nombreuse ; on peut le comparer avec plus de raison encore à celui de l'enfance. Ces deux êtres se tiennent par les liens les plus puissans , la femme ne pouvait arriver h la liberté que le jour où l'enfant lui- même serait émancipé. Jusque-là elle est tenue à ses foyers par les soins de la famille. Dans l'ordre sociétaire , en har- monie ( le mot est trop heureux pour que nous ne l'adop- tions pas ), en harmonie, l'enfant est initié à la vie par la fonction. Dès qu'il est possible de tirer de son activité le plus faible secours, on le rétribue, on lui tient compte de ses actes ; et de ce jour on peut dire que tout son être est ehangé. Dès l'âge de quatre à cinq ans , l'enfant pourra , comme fonctionnaire d'une série industrielle , gagner sa propre subsistance. A moins de faire de l'enfant un fonc- tionnaire industriel, il est impossible de songer à tirer la femme du foyer domestique.
La liberté industrielle et l'indépendance personnelle est aussi le principe capital , la véritable initiative pour éman- ciper la femme dans Tordre moral. Vierge, épouse, mère, elle sera toujours , bon gré mal gré et indépendamment de toute religion , cljc sera toujours dominée par çplui de qui
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elle tientUa son pain ou de celui qui gérera son bien. Unie pour la fonction à un homme , elle serait encore subaltcr- nisée ; car, en relations d'ambition et d'intérêt, le sexe fort entraîne le sexe faible. Ainsi le saiut-simonisme, en com- mençant par l'ordre moral, commence paroù il devrait finir : il commence par le plus raauvais de tous les moyens , par l'accoupleiiieut fonctionnel. Pour toutes ces causes, il n'a aucune chance de succès.
En association , la femme n'est appelée à la liberté et à la dignité morale qu'après l'émancipation industrielle. Elle obtient la richesse et les honneui's en travaillant dans les groupes de son sexe ; les groupes de femmes , formant corps à part ^ rivalisent avec les hommes , et diversifient les fonc- tions suivant les aptitudes spéciales. Sans toucher à ce qui est actuellement mal organisé, sans changer immédiatement la loi de mariage , M. Fouricr s'est occupé de ce que per- sonne n'a encore réglé ou même rêvé, savoir : l'organisation industrielle et corpobative des femmes. C'est à mon sens plus ad]-oit, plus sage, plus pacifique, que l'appel de la femme libre.
L'éducation harmonieuse n'a plus rien de commun avec les méthodes des moralistes et des philosophes; elle perd entièrement le caractère pédagogique ; elle se fait par en- traînement corporatif, par émulation, par imitation. Si ce procédé ressemblait à l'un de ceux qu'on a emplo^'és jusqu'ici, ce serait à V enseignement mutuel. Mais il y a toujours une diiférence radicale qui constitue la vraie originalité du pro- cédé de M. Fourier. Le principe le plus avancé de la civi- lisation en éducation , l'enseignement mutuel , est absorbé ; et, par le travail attrayant et la série graduée, il s'élève à unprincipesupéricur. L'éducation n'estplus médiate, elle est immédiate; elle n'est plus pédagogique, elle est personnelle, mais personnelle dans un milieu social qui entraine à tous les travaux, et séduit, pour le bien de tous, lespenchans et les goûts individuels. Lenfdnt vit dans une sphère où tout est harmonieusement di-posé pour faire e'cZore spontanément ses vocations. Jusqu'ici l'éducation n'a été et n'a pu être pour l'enfant qu'une vie artificielle ; aussi toute sa durée nous présente le spectacle de la lutte des deux natures. L'éduca-
2. 2,
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tion hariiîoiiienue, au contraire, est une réalité ; honueuïs ^ rétribution, travaux, tout compte <^//'ecfeme7iif pour la carrière sociale. On ne disposeplus Tentant à rassociation,onrassocie; on ne lui apprend plus à travailler, on l'occupe ; et il choisit lui-même, dans une échelle graduée, les petites occupa- lions analogues à ses petits membres , à ses naissantes facul- tés. Ce n'est plus un acteur qui apprend son rôle pour aller le jouer , comme on dit , sur la scène du monde ; c'est un petit héros qui s'industrie à sa façon , et qui s'élève , fils de ses propres oeuvres. Jouez , petits enfans 5 quel cpie soit votre preiïiier jeu , c'est un point d'engrenage au moyen duquel vous parcourez rapidement toute une enc} clopédie de fonc- tions qui vous initient à la science par l'industrie, à l'in- dustrie par les beaux-arts. Jouez , petits enfans : vous êtes libres, vous travaillez utilement pour votre gloire et pour votre intérêt, pour la gloire et l'intérêt delà société. Votre père est enfin arrivé : Sinite paivulos venire.
Songer aux enfans, aux femmes, c'est avoir pourvu au charme et à l'emploi du vieillard , leur compagnon de mi- sère en civilisation. A côté de l'enfance, les patriarches. Chaque série industrielle a ses patriarches qui forment comme sa tradition vivante.
L'ÉLECTION UNIVERSELLE daus tous Ics ordrcs de fonctions est encore une des conditions de la société nouvelle , inie sainte clause du saint contrat. Le saint-simonisme a pro- testé avec autant de vigueur que de raison contre l'élection libérale; longues distances , incompétence de l'électeur , in- compétence de léiu , influences destructives de la liberté , dérision de voir la capacité reconnue par l'incapacité. Très- bien. — Honte que la voix puissante de l'homme de génie ne pèse pas plus dans la balance que la boule inerte de la faiblesse ou de l'ignorance, que Montesquieu et Rousseau soient comptés les égaux du plus ignare pj-opriétaire sachant à peine écrire son vote. — Encore mieux. — Mais quels moyens et quelle solution? Un seul ayant droit sur tous les autres, \n\ homme-humanité; loi vivante et moteur uni- versel, portant toutes les volontés dans la sienne , réparant ses erreurs par ses progrès et tirant de lui-même la garanti e de soninfailhbilité ! A tout prendre , il est plus sage de croire
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que tous vaiuhuuL jiiieux qu'un seul j il est iuliuniaiu de penser qu'un seul vaudra mieux que tous.
Que si on parle tracclamation, je demande qui la con- state ? Les saint-simoûiens répondent amen ; mais sans doute, si tous ne sont pas d'accord, il faudra compter. Après ou avant, qu'importe ? Compter les volontés et les votes, c'est encore et toujours I'élection. C'est Télection libérale, si vous dites que la majorité doit l'emporter : si la majorité ne l'emporte, l'acclamation n'est qu'un leurre. Mais, grâce à Dieu, c'est toujours le bonsens qui ti-iomj)he. Le saint-simonisme est donc encore ici dans son cercle vi- cieux. S'il admet l'acclamation eflective et manifestée , il nie Y autorité; s'il admet l'action suprême du supérieur, malgré la non-acclamation , il nie la liberté : anai'chie ou despotisme , et pas de progrès.
Le progrès , la marche incessante et toujours ascendante de l'humanité , c'est la participation immédiate et directe de chaque homme à tous les actes qui l'intéressent ; et le seul signe effectif de cette participation, c'est le vote, ex- pression de sa volonté et de sa voix.
Il fallait donc avancer dans la direction ouverte, partir des données de notre siècle et comprendre les vœux actuels de l'humanité pour chercher et trouver les moyens de les satisfaire. Ces vœux sont V égalité , la liberté , la récompense au mérite, à la capacité. M, Fourier prétend les mieux pré- ciser encore et les accomplir.
Les titres et les grades s'obtiennent tous par élection. L'élection s'exerce dans la sphère de la fonction. Tous les membres d'un groupe ont voix délibérative , et la majorité fait loi.
L'électeur est compétent, car il choisit un associé et un guide pour ses propres travaux. L'élu et l'électeur se con- naissent et se comprennent, car ils travaillant ensemble tous les jours 5 ils s'uiraent , car ils sont en communion d'am- bition et d'intérêt corporatif; ils sont en ligue d'amitié; ils sont bons juges l'un de l'autre, car, dans leurs relations journalières, le supérieur peut déployer son mérite, et l'in- férieur a tous les moyens de le constater et tout intérêt à le reconnaître; b jalousie individuelle est absorbée par l'esprit
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de corps , et l'ambition satisfaite par le grand nombre d'al- ternatives de pouvoir qui résultent de ralternative deslouc- tions ; tel homme obéit dans un groupe à celui auquel il commande dans un autre.
D'autre part, Tégalité est entièrement gardée. L'éduca- tion est unitaire; toutes les fonctions sont accessibles à tous , suivant leur travail et leur talent; chacun a les mêmes chances pour obtenir capital et héritage. Tous arrivent aux emplois par les mêmes moyens , sont également traités dans des circonstances identiques 5 tous comptent pour une valeur égale dans le groupe où ils élisent.
Chacun choisit lui-même le travail vers lequel il se sent attiré. Tous peuvent manifester leur prétention à un grade ])arla candidature. Dans une société où chacun a le moyen de faire éclore toutes ses vocations, et se trouve en même temps sous l'œil sévère et strict de ses rivaux et de ses égaux , les plus ambitieux trouvent de quoi satisfaire leur ambition , et les plus orgueilleux deviennent modestes , justes appré- ciateurs d'eux-mêmes. La candidature est une garantie de modération, et l'option une garantie de bonheur. Voilà pour
la LIBERTÉ !
La CAPACITÉ est représentée par le nombre des votes de chaque individu. Au moyen de la multiplicité des fonctions, le nombre des votes est proportionnel au mérite effectif. Chacun vote dans tous les groupes où il fonctionne ; et l'homme le plus capable sera celui qui aura su témoigner de sou aptitude à s'entremettre dans le plus grand nombre de fonctions, de quelque façon et par quelque travail qu"il ait mérité ses divers titres. Quant à l'habileté spéciale qu'il faut distinguer avec soin de la capacité, elle a sa récompense locale et spéciale dans le groupe où elle se développe. — Celui qui est membre de vingt groupes, premier ou dernier dans tous, a fait preuve de capacité de travail. Celui qui ex- celle dans telle ou telle branche d'une fonction fait preuve d'habileté , de talent, et il est récompensé en grade et en dividende.
Le mode d'exercice du pouvoir est bien simple. Il ne s'a- git ni de lier ni de contraindre; il s'agit d'organiser un tra- vail et de faire exécuter une mauceuvre: tout homme, dans
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toutes les fonctions , peut être alternativemeut chef ou soldat. Il n'y a plus d'homme lien^ il n'y a plus celte na- ture ^^'êî^'e, véritable caste dans l'humanité. Chaque arbre produit ses rameaux et sa couronne, chaque fonction ses sectaires et ses chefs. Tous les hommes sont liens les uns des autres j tous les hommes sont unis par le plaisir et le travail.
Travaux de l'association. Tous les travaux sur lesquels s'exerce l'activité humaine sont désignés dans les ouvrages deM. Fourier sous le nom générique à'industi^ie. N'oubhons jamais la signification large de ce mot , signification dont il nous est facile d'établir la justesse. Il ne s'agit pas en effet de rabaisser les arts, les sciences, les grandes applications mécaniques , à ce travail purement manuel que l'on nomme aujourd'hui industrie; il s'agit d'arracher cette belle expres- sion à la routine pour l'élever à sa valeur complète et étymo- logique. L'industrie, c'est l'action du génie humain.
L'ensemble des fonctions industrielles se divise en six branches :
1° Travail domestique. 2° Travail agricole. 3° Travail manufacturier. 4° Travail commercial. 5^ Travail d'enseignement.
6" Etude et emploi des sciences et des beaux-arts. Dans cette série de fonctions l'industrie agricole est pré- sentée comme principale ; c'est dans l'agriculture que M. Fourier choisit le plus souvent ses exemples. Le titre de son grand ouvrage [Traité de l' association domestique agri- cole) indique jusqu'à quel point son attention est fixée sur ce genre de travail jusqu'ici négligé et dédaigné.
Qu'est-ce donc h dire? les arts , les sciences , les grandes manufactures .tout cela serait-il omis ou subalternisé ? Non sans doute. Jamais le développement et le lustre de toutes ces grandes manifestations du génie humain n'auront été poussés si loin , en étendue et en intensité , que dans l'ordre sociétaire. Parlons avant tout de la condition sociale des grands savans , des grands industriels , des grands artistes. Le génie qui crée , qui invente , qui perfectionne , est sou-
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luis 411X mêmes lois dans tous les ordres de travaux. L'exé- cution appartient à la masse , c'est la minorité qui donne rimpulsion ; le progrès dans toute direction se fait par quel- ques honnnes grands parmi tous les autres. De telles natures se produisent et se développent spontanément , origina.le- MEKT , pourvu qu elles se trouvent placées dans un milieu d'hommes et de choses bien disposé pour faire éclore les vocations. Les hommes de génie appartiennent à Thumanité, ils ne peuvent vivre attachés à une localité spéciale. Dans le saint-simonisme c'est une main humaine qui est chargée d'imprimer sur le front de Ihomme le signe dont Dieu l'a marqué et qui se manifeste , malgré les circonstances exté- rieures , et pour ainsi dire sans le secours de la puissance humaine , dont la seule mission est de mettre sur la voie.
Dans l'ordre sociétaire , le grand artiste , le grand indus- triel , le grand savant, est délivré de toute entrave et de toute direction; il peut s'abandonner h tous les accidens de sa natuie individuelle. Personne ne vient lui demander compte ni de ce qu'il veut faire , ni de ce qu'il doit faire ; il n'a pour excitant que son désir de gloire , de bonheur , de richesse , que son irrésistible force d'expansion ; il s'aban- donne à l'élan créateur de son inspiration. Qu'il reste silen- cieux deux ou trois ans , qu'il s'éloigne de toute espèce de fonction , il est libre , parfaitement libre ; mais le jour où il vient apporter à l'humanité le fruit de son travail , il trouve partout nn jury compétent ,or^An\sc'çouv\n\ donner sa rétribution et sa récompense.
Arrivons à l'iNorsTRiE agricole. C'est le travail dont il est le plus urgent de vous faire sentir l'importance.
Pourquoi le travail agricole csi-'û principal ? — i" parce que c'est lui qui est le plus attrayant ; culture des végétaux , des arbres fruitiers , des fleurs , éducation des animaux , chasse, pêche, tout cela est déjà considéré , par les classes riches de notre société, comme délassement ou agrément; '1° parce que les produits de ce travail sont le plus immédia- tement utiles à la consommation journalière ; 3" jiarce que l'agriculture est la base de toutes les sciences et de tous les arts, dont elle nous présente les objets vivans ; 4" pai'ce (pae ce travail s'exerce en pleine terre et en plein air ; c'est
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on Ta dft, le ciel est le pavillon de l'honirae et la terre est son domaine; 5' parce que le travail agricole étant le plus sain, sera con- sidéré comme exercice hygiénique du corps pour tout homme , presque sans exception 5 6" c'est le travail de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.
Il est remarquable que les douleurs morales et physiques du peuple des campagnes aient été si peu sentie» par tous les réformateurs politiques. Les véritables malheureux (\6 la société actuelle sont pourtant les agricirltenrs ; ris sont éloignés de tout foyer de lumière . mal vêtus , mal logés , livrés à toutes les superstitions , privés dans certaines con- trées de communications fréquentes avec les centres de ci- vilisation. Mais les économistes et les penseurs habitent les villes; ils ont vu de près les souffrances du salarié . et cest particulièrement dans le dessein d'améliorer le sort de cette classe si digue de compassion qu'ils ont pris souci de l'agri- culture.
La nécessité du retour des capitaux h l'agriculture est proclamée. On rappelle les salariés de la ville aux champs. La question commence à devenir si vulgaire, que les aca- démies s'en occupent. Tout récemment encore, un homme très-connu par ses travaux agronojniques, M. Bigot de Mo- rogues , a proposé un plan dont le résultat serait à la fois le défrichement d'une grande étendue de terres incultes et l'amélioration du sort des salariés urbains qui refhieraient vers cette issue nouvelle offerte à leur activité. —Il s'agit de coloniser les landes en les semant d'un certain nombre de chaumières. La question est traitée par M. Bigot de Mo- rogues en agronome expert et en philantrope éclairé, autirnt qu'on peut être agronome et philantrope avec les méthodes actuelles ; mais pourtant , en allant au fond des choses , oh est surpris de voir que tous ces efforts de cœur et d'esprit n'aboutissent qu'à établir le plus mauvais système social et industriel, le morcellement. Ainsi tout ce que les hommes avancés conçoivent de plus gigantesque aujourd'hui , c'est une fondation de chaumières ! et cette grande idée remue toutes les têtes habituées aux plus hauts problèmes de la statique et de la mécanique , de combinaison de forces et
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d'économie de ressorts ; et tous les journaux annoncent et trompettent le miracle ; et les ministres en sont informés , et ICO millions paraissent somme facile à obtenir pour cette œuvre. — Tandis que Thomme qui a appliqué à l'association les problèmes de la mécanique , qui a trouvé la véritable loi sociale , qui a découvert le nouveau monde industriel , n'a encore recueilli que le ridicule , avant même d'obtenir i'examen. — Lui pourtant ne demande qu'un million et 400 familles pauvres pour vérifier sa découverte ! ô routine , routine, marâtre du génie !
Ce dernier fait que nous venons de signaler doit être pour vous le caractère distinctif du procédé de M. Fourier. Réa- liser dans une localité particulière l'un des degrés de son échelle d'association, tel est pour le moment le vœu et le but presque exclusif de M Fourier. C'est là qu'il sent sa mission ; il semble remettre , après la fondation du canton d'essai , le développement de toute sa théorie scientifique. Il affirme que là est le critérium infaillible de sa décou- verte.
De prime abord , M. Fourier nous paraît beaucoup plus en mesure d'associer que tous ceux qui se sont présentés avant lui. Owen a tenté l'épreuve locale ; il n'a pas réussi : on en a accusé la mesquinerie de son projet j on a attribué ses misfortunes à ce qu'il avait voulu semer sur un sol non préparé par la parole ; on a rejeté absolument le procédé d'ÉPREuvE LOCALE. 11 eût bcaucoup mieux valu voir que lé- preuvc locale avait été manquée, parce que le système était lui-même mauvais , ou plutôt parce que M. Owen ne pos- sède en réalité ni système ni procédé d'association. Qu'on examine ses pians : il ne fait que poser les questions sans les résoudre ; il cherche les lois de l'organisation indivi- duelle pour les appliquer à l'organisation sociale ; il inter- roge sans répondre. Dans ses essais pratiques, il n'a opéré que sur le matériel, sans base morale fixe ; il n'a voulu as- socier que des individus de même profession , de profession' manufacturière. 11 a oublié le travail agricole, assiette et pivot de toute association. — Avec de pareilles fautes on ne pouvait réussir ; et d'ailleurs M. Owen a échoué encore pin -^ malheureusement que sur tous les autres points , dans de
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problèmes essentiels de l'art d'associer la rèpcn^tiliôn des produits et le classement des travailleurs.
Toujours a-t-il été fort sage de tenter la réalisation de ses vues sur une petite échelle. L'humanité a su plus facilement à quoi s'en tenir.
Les saint-simoniens , dont la doctrine est pourtant plus complète que celle d'Owen , ont pris une marche opposée: ils ont nié répreuve locale ; et en effet , pour eux qui se sont toujours tenus dans les abstractions et les généralités, le lieu de l'épreuve n'était pas autre chose que le globe tout entier ou du moins un territoire dans son ensemble. Ils ont commencé par uneaifiliation de prosélytisme avant de faire une association industrielle. Le procédé d'affiliation n'est pas bon , puisqu'à chaque mouvement hiérarchique de quel- que importance il y a crise et division. Les plans d'associa- tion ne sont pas donnés ; ils ne peuvent pas l'être avec les moyens connus des saint-simoniens. Nous les attendons à l'œuvre. — Jusqu'ici ils ?e bornent à prêcher , à enseigner , par la parole et par la presse. A cet égard, tout le mouve- ment que le saint-simonisme avait à faire est accompli. Le but quïl a proposé est accepté : « association , amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nom- breuse et la plus pauvre. ^> Ses moyens sont tout-à-fait dis- crédités : « Abolition de l'héritage, investiture par le supé- rieur. « Je pense que l'humanité a raison de repousser ces moyens et de préférer encore la civilisation.
M. Fourier procède par voie tout opposée. Il admet bien l'enseignement et la prédication , mais tou}(juis pour un but déterminé, pour arriver à une fondation. La prédica- tion est accessoire : l'épreuve locale , voilà le principal. Pourquoi ? Parce que , dans le système de M. Fourier , l'épreuve locale n'est Y^omt partielle ; elle est totale, mais en infiniment petit , la phalange sociétaire devant , dans son mouvement intérieur, réfléchir l'association universelle.
La fondation du canton d'essai n'est donc pas un détail , c'est un rocT : observation capitale et qui résout d'un coup toutes les objections de mesquinerie et de tentative incom- plète.—Il est facile d'apprécier la puissance et la sagesse d'un pareil procédé , le plus éminemment propagateur de 1 3
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tous, le plus en rapport avec les idées et les désirs du siècle. On veut aujourd'hui voir et toucher ; lorsqu'on aura vu , touché et gagné , on imitera , on suivra. La gent mouton- nière sautera. — Quand on considère Tesprit ergoteur du temps, le septicisme général , on finit par se convaincre que la j^èalisation est non-seulement la meilleure , mais Y uni- que \o\e de succès. C'est elle qui parle au peuple ; or les jeunes gens et le peuple, les hommes de sève naïve et les malheureux , voilà les vrais enfans de ï associateur. — Avec les jolies femmes, les beaux esprits et les capacités consta- tées , il n'y a rien à faire pour le moment ; tout cela , en poursuivant son petit égoïsme,ne veut et ne peut que suivre le vulgaire. — Avec les capitalistes, il n'y a de possible qu'une entreprise par actions , moyennant hypothèque et espoir de bénéfice. — C'est ce que nous leur proposerons dès que notre but et nos moyens seront suffisamment con- nus et appréciés. Tels sont les résultats les plus prochains et les plus siu's de la découverte de M, Ch. FoUrier.
Jules Lechevalier (f).
(i) Dans la note sur V attraction passionnée , qui a été l'oo- casion du présent article , la Reuue de Paris a cherché à égayer ses lecleurs à propos de quelques vues de M. Fourier sur la condi- tion sociale àesjemmes. On a ri : c'est bien. Il faut maintenant qu'on se désarme et qu'on écoute avec bienveillance et attention ce qu'il y a de grand et de praticable dans les vues de M. Fourier. Dans tout le courant de cette longue et consciencieuse analyse, je n'ai parlé ni de vestales , ni de baj-adères , ni de bacchantes. 11 en est pourtant question dans les ouvrages de M. Fourier. Mais )e préfère l'blslolre au roman, le réel au fantastique, le présent qui nous presse à l'avenir vaporeux qui nous échappe. J'ai omis à dessein tout ce qui aurait pu détourner les esprits du but qui s'offre à leur activité. Nous apportons un moyen commode et fa- cile de changer immédiatement la condition sociale des classes pauvres, sans troubles ni révolutions, sans agitations politiques ni schismes religieux. Nous venons pour vêtir, loger, chauffer, pour faire travailler avec joie et avec fruit ces malheureux qui expirent en foule aujourd'hui, à Paris, dans la capitale du
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monJe , et cpii expirent parce que leur corps est soumis à toutes les intempéries de l'air, parce que leur vie est iijx lourd et en- nuyeux travail, parce que leurs alimens sont malsains et mal pré- parés. L'association aurait prévenu tous ces maux 5 que du moins elle les répare. Profitons du moment où les rieurs n'osent plus rire. Aucun scrupulene doit arrêter ceux auxquels notre but, tel que je viens de l'exposer, paraîtrait réalisable et sensé. Je ne chercbe pas à éluder les difficultés. Oui, selon les vues de M. Fourier, il doit survenir un jour de grands changemens dans les relations qui existent aujourd'hui entre Yhomme et ]ajem?}ie, relations que, telles qu'elles sont, on appelle /«o;'a/e5. J'aime trop à prendre ma part de solidarité dans les choses dont l'aveu exige quelque courage, pour ne pas dire ici que j'adopte une partie des vues de M. Fourier sur ce point. Mais en parlant aussi franchement , je réclame comme un droit d être cru et compris lorsque j'ajoute avec M. Fourier que de long-temps il n'y asra pas lieu à changer quelque chose de ce qui est aujourd'hui ; que ces changemens de- vront être sollicités par ceux mêmes qui actuellement croiraient avoir à eu souffrir; qu'enfin ces prévisions éloignées n'ont rien de commun avec ce que nous proposons immédiatement. M. Fourier, et moi, et nous tous, nous pensons qu'une tentative de régénéra- tion morale, faite avant la réforme industrielle, ne peut pr'oduire qu'un vain et dangereux scandale. J'ai donné preuve de ma conviction profonde à cet égard eu me séparant du saiut-simo- nisme. {N. de M. J. L. C.)
#idt0ive €^0utcm})ovAiuc.
M. CAWNING.
II n'est pas de temps où un homme cmjnent soit si peu considéré, si oublié et si méconnu , que pendant les années qui suivent immédiatement sa mort. Son nom n'étant plus préconisé au-dessus des autres par le zèle actif de ses parti- sans , ou rénergic encore plus réhémente de ses ennemis , s'éclipse tout à coup ; il a cessé d'avoir de Timportance pour ses contemporains; le dernier prétendant à sa place en a davantage. La postérité n'existe pas pour lui , jusqu'au jour où les morts seront séparés des vivans, jusqu'à ce que le temps dans lequel il a vécu et les actes auxquels il a pris part soient reculés pour nous dans une perspective loin- taine, dont Foeil embrassera les objets remarquables d'un seul regard, tandis que les parties secondaires, les orateurs dont les harangues sont éloquentes seulement pour ceux en faveur de qui il parlent, les hommes d'état dont la politi- que est grande pour ceux à qui ils donnent des places , iront se perdre dans la foule insignifiante de chaque jour. Les Français , qui sont aussi empressés à mettre la philo- sophie en action que les Anglais sont peu jaloux d'unir la théorie à la pi-atique , ont dernièrement consacré une sorte d'intermédiaire entre le passé et le présent, entre la tombe et le Panthéon; mais dix ans même sont un temps trop court pour cette apothéose. M. Canning semble plu-
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lût s'être retiré de ce qui se passe aujourd'hui que faire partie du passé. Il est vrai que nous avons cessé de chercher dans la chambre des communes cette physionomie caractéristi- que qu'un chapeau rabattu ne cachait qu'à demi; il est vrai que nous n observons plus cette lèvre dédaigneusement sa- tirique, cet œil pénétrant du vieux chef parlementaire, par- courant les bancs de l'opposition de sa place accoutumée. Nous ne nous attendons plus , quand finit une discussion, à entendre cette voix singulièi'ement sonore et douce , ce lan- gage classique, tant.H aiijuisé dépigrammes, tantôt poéti- que, tantôt brûlant depassion, qui domptait dans une tran- quille attention une assemblée soumise et disciplinée. Mais si la surprise serait grande de voir aujourd'hui tout-à-coup M. Canning se lever pour répondre à sir Ch. Wetherell ou à sir R. Peel, elle serait à peine moindre à le voir classé avec M. Pitt , M. Fox , ou aucun de ces grands hommes qui sont suffisamment séparés de nous pour appartenir à l'his- toire. Il semble, à contempler sa mémoire, qu'il se soit retiré des affaires, et non pas qu'il soit mort. Nous faisons ces remarques , car nous pensons qu'aucun jugement ne peut être formé sur la réputation qu'un homme public aura dans la postérité, d'après celle qu'il laisse immédiatement après lui. Ce n'est pas que le monde lui fasse injustice , il sait que le temps n'est pas venu de le juger.
Nous ne sommes pas de ces critiques qui parent hardi- ment leurs amis de toutes les vertus romaines , et chargent tout aussi consciencieusement leurs adversaires de toutes les iniquités politiques. Il faut considérer les hommes relative- ment aux circonstances sous lesquelles ils se montrent. M. Canning était né dans un état particulier de société , sous une forme particulière de gouvernement , et il entra sur la scène de la vie politique à une époque tout-à-fait à part dans l'histoire du moxide. Depuis le temps de la reine Anne l'Angleterre avait été divisée en deux partis aristocra- tiques, dont principes était le mot d'ordre , mais dont le but était le pom'oir. L'opinion publique était celle de certaines coteries; les hommes publics n'étaient, généralement par- lant , portés aux honneurs ni par le public , ni pour l'intérêt du public. Il était nécessaire que quelques-uns parlassent
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bien et obtinssent les applaudissemens delà chambre. Si Ton en pouvait trouver, avec de riches domaines et l'espoir d'ê- tre pairs , ce n'était que mieux ; sinon il fallait qu'ils fussent désignés par quelque autre mérite. Une réputation de col- lège, une brochure spirituelle, un discours de club, d'as- semblée électorale ou autre , mettaient un homme en évi- dence. Le ministre, ou le grand seigneur qui souhaitait d'être ministre , l'appelait au parlement; s'il échouait, il était oublié; s'il réussissait, il travaillait pour son patron durant un certain temps , ensuite il devenait ministre ou grand seigneur lui-même. Quant au peuple, il ne lui restait ;i nommer que quelque joyeux gentillàtre qui l'enivrait, ou quelque nabab qui achetait ses votes. Les petits élec- teurs étaient représentés par tous les riches sots qui les payaient; les whigs et les torys , par les hommes lés plus habiles qu'ils pouvaient trouver ou payer. Dans un tel état de choses, faut-il s'étonner que le peuple fût volé et mé- prisé ?
Si un jeune homme de talent et d'ambition souhaitait dembrasser la carrière politique, il était présenté à quelque propriétaire de bourg, gentilhomme à Tair respectable et digne, qui le recevait avec la plus grande courtoisie , le com- plimentait sur ses talens , lui parlait de la manière la plus amicale sur ses projets , et lui exprimait des sentiraens qui , pour un esprit ftivorablement disposé , auraient pu paraître patriotiques. Mais supposez ce même jeune homme se pré- sentant de lui-même pour une élection populaire : quelques talens, quelque éloquence que vous lui accordiez, la pre- mière question qu'on lui faisait n'en était pas moins toujours celle-ci : « Voulez-vous payer ce qui est d'usage, et ouviir les tavernes et les cabaiets ? » Si les personne» qui faisaient cette question s'attendaient à être regardées avec affection et respect, elles montraient une extrême ignorance du cœur humain. Elles devenaient méprisables par elles-mêmes, mé- prisables par leurs représcntans.
Ainsi il n'y avait , il ne pouvait y avoir d'amour sincère du bien public dans ceux qui , recherchant les distinctions publiques , n'étaient pas assez riches pour acheter la fa- veur populaire, cl, il faut l'avouer, ce n'était pas seulemeut
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leur faute; c'était aussi , en quelque sorte, celle du peuple, ou plutôt la faute d'un système qni laissait ainsi le peuple croupir dans l'ignorance ou l'imprévision. De ces hommes de talent, et de ces hommes ambitieux qui ne pouvaient ré- pandre l'argent dans les élections, rejetés d'un côté parla masse, adoptés de l'autre par une classe particulière , on ne pouvait attendre beaucoup de zèle pour le bien-être ou l'a- mélioration de ceux avec qui ils n'avaient ni sympathie de sentimens,ni communauté d'intérêts. Quand pour juger sai- nement il fallait sentir comme le pauvre , ils étaient ordi- nairement dans l'erreur ; quand leur conduite politique pouvait être déterminée par les sentimens du gentleman , ou les trouvait plus communément équitables. Que le pain ou la bière fussent à bon marché , ou qu'ils fussent hors de prix, il leur importait peu. Mais une victoire gagnée ou perdue les affectait plus profondément. On eût pu massa- crer un rassemblement sans exciter leur compassion; ils pouvaient cependant regretter avec sincérité la perte d'un général ou celle d'un homme d'état. Tels étaient ces hom- mes qu'on peut appeler à juste titre « des aventuriers po- litiques , « parmi lesquels il est des noms qui ont rempli les plus brillantes des dernières pages de notre histoire. Tels étaient nos aventuriers politiques , créatures de ces opinions qui les avaient appelés aux affaires, au temps (1793) où M. Pitt envoya chercher M. Canning , jeune homme d'un talent brillant et supérieur, et lui offrit iin siège au parle- ment.
Voici avec quelle simplicité leur entrevue est racontée par un biographe de M. Canning :
v( M. Pitt communiqua son désir de voir M. Canning par >^ un canal particulier. M. Canning se rendit à ce désir. « M. Pitt, dès cette entrevue , déclara à INI. Canning ses in- >) tentions. Il lui dit qu'il avait entendu parler de sa réputa- » tion comme jeunehorameinstruitet comme orateur, et que » s'il voulait concourir à la politique que le gouvernement » avait adoptée alors , on prendrait des arrangemens pour le rt faire entrer au parlement. »
Ce peu de mots apprendront à la génération future com- ment on faisait des membres du parlement dans l'ancien ré-
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gime anglais. Les premiers amis de M. Canning étaient de l'opposition, quelques-uns même d'opinions violentes; il avait été considéré comme leur protégé ; mais un siège parlemen- taire offert par le premier ministre! U y avait là de quoi sé- duire unjeune homme qui avait la conscience de son talent, mais à qui sa position sociale rendait cette tentation toute- puissante. Remarquons aussi que cette offre venait à une époque critique, après que M. Fox avait pleuré en se sépa- rant de M. Burke, et lorsque les plus anciens amis politiques se voyaient chaque jour plus désunis.
Déjà le premier éclat de la révolution française était passé; rassemblée nationale, composée des plus anciens et des plus raisonnables défenseurs de la liberté, avait cessé d'exister. Son grand orateur , son oracle , le génie de cette grande époque, Mirabeau était mort, et son buste restait voilé dans le théâtre de sa premièi-e gloire. Les prisons pu- bliques avaient été forcées, les prisonniers cruellement massacrés par une populace ivre et féroce; les palais des descendans de Louis XVI avaient plus d'une fois vu entrer en triomphe cette brutale populace. Lafayette, dont le che- val blanc avait porté l'espoir de la France, était exilé comme traître. Louis XVI, le roi du peuple , l'idole des fêtes de la fédération du Champ-de-Mars , l'unique prince peut-être , dit un écrivain éloquent de la révolution française, qui, n'ayant pas de passions, unit les deux qualités d'un bon roi, la crainte de Dieu et l'amour du peuple , Louis XVI , l'héritier de Hugues Capet, de saint Louis, de Henri IV, avait péri delà main du bourreau, devant un peuple silen- cieux, sinon attendri, qui n'avait pu entendre ses derniè- res paroles, couvertes par le roulement du tambour révolu- tionnaire.
Le philosophe déplore les nombreuses vicissitudes, les espèces d'épreuves par lesquelles l'opinion doit passer pour arriver à la vérité ; mais il sait que la raison d'un peuple ne rétrograde jamais pour long-temps. A travers les nuages de poussière que souleva la populace de septembre , s'ameu- tant en demandant du sang , ou , plus tard, faisant cortège autour du char de ce conquérant (dont l'empire militaire remplaça la république sanguinaire), le philosophe aurait
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pu entrevoir l'époque plus brillante du triomphe d'une in- telligence mieux dirigée; alors que le despotisme guerrier, fondé sur un besoin impatient de sécurité intérieure, se se- rait usé avec son principe, et qu'un système de liberté en- core imparfait peut-être, mais soutenu par la loi, sanctionné par une longue prédisposition dïdées , réaliserait les vues de la révolution de 1791, telles que les avaient adoptées quel- ques-uns des esprits les plus généi eux et les plus éclairés du temps.
Voilà ce que le philosophe aurait pu entrevoir et ce qu'il entrevit. Les horreurs passagères de la terreur républicaine ne furent pas à comparer avec les soufirances beaucoup plus longues , mais supportées en silence , sous lesquelles le peu- ple gémit durant le règne oppressif et partial de l'ancien ré- gime. De grands changemens dans un gouvernement ne peuvent être opérés sans ces épouvantables secousses qui remuent la société dans ses foudemens , et en confondent tous les anciens élémens. Quand les souverains ont opéré des révolutions , leurs moyens n'ont été ni moins cruels ni moins vulgaires que ceux du peuple; mais la gloire et le crime étant réunis dans un seul individu , la grandeur du résultat fait oublier la grandeur des forfaits. Ordinairement c'est par une succession variée d'hommes que les différen- tes parties de ces grands mouvemens sont achevées, etccux qui vivent dans les plus mauvais temps de ces crises laissent leur nom à l'exécration de la postérité. Toutefois les mas- sacres de Robespierre et de M.irat nefurentguèreplus atro- ces que les cruautés par lesquelles l'empire de Russie fut régénéré. La Aie et le caractère de la révolution française, si l'on pouvait la personnifier, pourrait être comparée à celle de Pierre-le-Grand.
Telles sont les vues qu'un philosophe peut prendre dans son cabinet; telles sont les rêveries qu'il peut poursuivre dans la solitude. Mais les hommes qui vivent et agissent avec le monde , ceux qui ont des amis et des parens dontla vie leur est chère, ceux qui ont des propriétés qu'ils ne veulent pas perdre , ceux-là veiTont sans doute avec alarme les con- séquences immédiates d'un mouvement social, dont nulle classe ni nul système ne saurait éviter les effets destructeurs.
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L'ancien régime et sa noblesse finirent pour jamais à Témi- gration du comte d'Artois et du comte de Provence; la bourgeoisie et la constitution furent perdues avecLafayette; le plus pur sang républicain qui fut jamais répandu sur un échafaud coula des veines des éloquens et nobles Girondins; l'orateur de la populace, le politique des cafés , vinrent en- lin tomber sous le gïaive de la guillotine. Les droits sacrés et le souvenir de Tiusurrection ne purent pas même pré- server le héros féroce du lo août du même destin que la fille impériale de la maison de Hapsbourg. Il était naturel de reculer d'horreur à l'exemple d'une nation qui semblait être sous l'influence d'un horrible et mystérieux délire, qui trouvait les massacres de septembre nécessaires à la victoire de Valmy, et qui s'éleva parlimpulsion terrible de laban-r queroute, de la proscription et de l'assassinat.
Mais que nous ayons fait la guerre à cette nation parce quelle était dans cet état est encore plus inexplicable. Où était la moralité de porter de nouvelles horreurs où il y en avait déjà tant? Où était l'habileté, si l'on consolidait un si formidable système par une agression étrangère? Ce furent les confédérés de Pilnitz et non les membres de la chambre législative de France, ce fut la guerre anti-révolutionnaire et non la révolution qui allumèrent l'incendie dont les flam- mes s'élèveront un jour sur les antiques trônes de l'Europe. De ce moment le combat entre les nations dut être rem- place par un combat encore plus violent entre les opinions; de ce moment les rois cessèrent de disputer entre eux , et un nouveau conflit fut ouvert entre les rois et les peuples.
Ce fut à la diète de l'empire germanique , assemblée à Ratisbonne , que l'éloquent Isnard s'adressait quand il dit :
c< Apprenons à l'Europe que le peuple français, s'il tire l'épée, en jettera le fourreau; qu'il n'ii'a le chercher que couronné des lauriers de la victoire; que si les cabinets en- gagent les rois dans une guerre contre les peuples, nous en- gagerons les peuples dans une guen-e contre les rois. « Paroles hardies, prononcées dans un prophétique enthou- siasme.
Mais si cette guerre , engagée dans le plus favorable mo- ment, était injuste et impolitique, que n'aurions-nous pas
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3 (lire sur le femps où on Fentreprit? Il y avait deux partis à prendre avecla France dans sa situation, si nous voulions réprimer SCS crimes, en nous défendant de sc^ extravagan- ces. Le premier ét^it de lattaquer quand les deux partis , presque également balancés , commençaient la lutte, en se déclarant Tami d'un de ces partis. Le second était de laisser cet esprit, cause et conséquence de grands évènemens , s'é- vaporer par le temps , et se consumer dans des commotions intprienrcs.
La maxime bien connue de Machiavel , répétée par Mon- tesquieu, qxi'une nation n'est jamais si forte contre un en- nemi éti'anger que quand elle est agitée par des dissentions intestines , et surtout vraie quand ce n'est pas tant sur les opinions générales qu'elle est divisée que partagée en fac-; tions, qui se querellent sur les questions détail, et veulent s'arracher le pouvoir.
Si quand Louis XVI était encore un roi popuiaire, quand un parti constitutionnel et royaliste existait dans l'assem- blée et la nation, si quand Tarmée, sous un général consti- tutionnel, était incertaine dans sa politique, affaiblie par la défection de ses ofîiciers , et manquant du nerf qu'elle dut plus tard au succès ou à la terreur* si quand les trou- pes , sous Théobald Dillou , s'enfuyaient à la vue de l'en- nemi , si quand on se moquait du petit Robespierre comme d'un incendiaire insignifiant, et queles éioquens Girondins se livraient encore vaguement et par intervalle à leur rêve d'une république; si alors nous avions inspiré aux confédé- rés , sur les frontières , plus de modération dans le conseil et une plus grande vigueur d'action; si nous avions déter- miné le duc de Brunswick à marcher droit sur Paris, au lieu de publier son manifeste mémorable; si nous l'avions per- suadé, à ce moment critique, de combattre pour le roi nou- veau de la nouvelle constitution, au lieu de lancer ime bulle militaire en faveur de l'ancien tyran de la Bastille démolie, nous aurions réussi, pour un temps, à rétablir Louis XVI sur le trône, avec la même charte qui fut ensuite octroyée par son frère, à la restauration.
Quelfut notre but enfaisant la guerre? Desauver Louis XVI, etde réprimer cet esprit de propagande qu'on avaitannoncé
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dans la chambre française et qu'on voulait répandre par la conquête. Pour atteindre ce but, nous prenons les armes quand Louis XVI a rejoint ses ancêtres , et quand les armées républicaines , exaltées par la victoire et menacées , en cas de défaite, par la guillotine, ont vu leurs soldats, naguère faibles conscrits, devenir des vétérans désespérés. Nous différons notre défense du monarque jusqu'à ce qu'il aitpéri sur récliafaud , notre défense de lamonarchiejusqu'à ce que la république française soit déclarée une cité assiégée et la France un camp. Alors nous commençons une guerre avec des alliés qui voulaient la paix , et qui, en prenant notre argent , le réservaient pour payer les dépenses des campa- gnes qu'ils avaient finies , sans aucune considération pour la fureur belliqueuse qui nous avait saisis tout-à-coup.
Telle fut la politique sur l.iquelle M. Pitt interrogea M. Canning, et telle fut la politique que M. Canning vint défendre au parlement, qu'il défendit en chaque occasion, et qu'il se vanta , à son dernier jour , d'avoir toujours dé- fendue.
Le i^"^ décembre 178S , M. Tierney fit une motion pour la paix avec la république française; il était temps. Les négociations de Lille , jamais entamées de bonne foi, étaient rompues. Nous avions formé une alliance nouvelle avec la Pvus-ic et la Porte, qui devait bientôt s'augmenter de l'Au- triche, et cette dernière puissance ouvrait les hostilités à Fiasladt .parl'assassiuatdcs trois commiss;)ires français. Nous nous préparions à soutenir la lutte avec une nouvelle éner- gie , sous des auspices qui n'étaient certainement pas en- courageans. La coalition de 1^9*^-3 était couqilètement dissoute; la Prusse était depuis trois ans en paix avec la France, et le cabinet de Vienne n'avait même pus trouvé d'objection à signer un traité qui, honteux pour les deux partis, sacrifiait les restes de la liberté de Venise. C'étaient là de pauvres garanties de la fidélité de nos alliés nourris par nos subsides.
La France, pendant ce temps-là toujours troublée à l'in- térieur, avait cependant joint à son empire la Belgique, le Luxembourg, Nice, la Savoie, le Piémont, et augmenté sa puissance des protectorats de Gênes , de Milan et de la Hol-
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lande. Les argumens de M. Tierney étaient ceux qu'un homme raisonnable pouvait faire valoir : l'amitié incertaine de nos alliés, la force sans cesse croissante de notre enne- mie, et cette lutte destructive que nous alimentions de nos propres ressources.
^> En six ans, disait-il, nous avons ajouté 10,000,000 à no- >i tredette-ila fallu augmenter de 8,000,000 nos fardeaux » annuels, somme égale à notre dépense entière, quand » le monarqueactuel (George III) est monté sur le tronc. » M. Canning répondit à M. Tierney.
Celui-là seul qui a une longue expérience de la chambre des communes pourrait croire que M. Tierney fut écouté dans un silence apathique, et M. Canning accueilli par des applaudissemens pleins d'enthousiasme. Jamais il n'y eut assemblage déplus brillantes contradictions 5 de plus ma- gnifiques sophismes que la harangue déclamatoire du jeune orateur. On devait continuer la guerre parce que nous étions victorieux 5 la paix devait être rejetée à cause des suc- cès de l'ennemi 5 la France était trop faible pour être res- pectée , trop formidable pour qu'on ne s'opposât pas à ses progrès. Quant aux sommes que nous dépensions, elles étaient insignifiantes , eu égard au but que nous nous pro- posions. Nos ancêtres cependant, dont M. Canning aimait tant alors à citer la haute sagesse, auraient sans doute été bien étonnés de trouver que ce but était le rétablissement de l'Espagne avec son ancienne puissance, et la soumission de Rome à l'autorité du pape.
Notre inimitié jurée contre la France et contre les prin- cipes français encourageait un ardent attachement pour ces deux choses , chez ceux qui croyaient avoir quelque raison de se plaindre de nous. Le directoire , à Paris, les catholi- ques en Irlande avaient donc formé une ligua naturelle et légitime, dont le résultat fut une rébellion, tramée avec art, long-temps tenue secrète, et qui , sans la trahison , ou d'autres accidens qu'on n'avait pu prévoir, aurait très- probablement pu réussir. M. Pitt , tirant avantage de la crainte d'une séparation de la Grande-Bretagne et de l'Ir- lande, crainte que celte révolte, jointe à la différence des pouvoirs législatifs, avait fait naître, exprima, dans un
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message de la couronne, le désir d'incorporer les deux royaumes. Ce langage, l'administration en faisait l'aveu, renfermait une idée de réunion de l'Irlande avec notre pays , semblable h celle par laquelle nous étions unis déjà avec le royaume indépendant de l'Ecosse. Quelle qu'ait pu être la conséquence de cette union , les promesses sous les- quelles elle était proposée, quoique toujours si indigne- mcntet si honteusement foulées aux pieds, pouvaient laisser espérer certainement qu'un système de gouvernement, meilleur et moins partial que celui qui existait depuis si long-temps , serait établi en Irlande. Quant aux plaintes qu'on élevait alors, et renouvelées depuis en faveur de ces législatures indépendantes que cette mesure incorporait avec les nôtres, la facilité avec laquelle elles furent ache- tées est la meilleure réponse à donner aux bruyantes asser- tions de leur valeur. Les temps du bon vieux sir Robert Walpole n'offriraient rien qui pût justifier une comparai- son entre une chambre des communes anglaise et les parle- mens irlandais , corrompus et révérés. Ainsi le parti que M. Canning prenait dans cette circonstance , si ce fut avec l'intention sincère et honnête de faire participer aux droits de citoyens nos sujets de la catholique Irlande, etnon avec l'intention ( ce qu'il serait injuste de présumer ) de les ga- gner et de les trahir ensuite , ce parti , quoiqu'il ait trouvé alors de l'opposition , est un des plus honorables pour un ministre anglais. Mais la conduite du ministre de cette épo- que n'a pas encore été convenablement exjjliquée. Qu'on nit fréquemment promis l'émancipation catholique comme le principal bienfait de lUnion, on ne pourrait le contes- ler. Et comme de telles promesses avaient été faites dans le parlement à la face du jour , on ne devait point supposer que le roi les ignorât. S'il avait des objections tellement in- surmontables à cet acte de justice, pourquoi alors ne les dé- clarait-il pas ? En ne s'expliquant pas sur ce sujet, il trompa son cabinet j s'il était de bonne foi , son cabinet trompa le peuple irlandais. Le langage de M. Canning n'était pas ambigu.
V» Ici donc sont deux partis opposés l'un à l'autre , d'ac- )• cord sur une opinion commune, et sûrement s'il est un
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»> terme moyen pour calmer leur auimosltc , pour éteindre » leurs discordes , et pour réunir leurs intérêts opposés , ce » moyen devait être saisi aussitôt avec ardeur et mis en » usage. Qu'une union soit ce moyen terme , c'est ce qui )) parait très-probable, si nous nous rappelons que le code » du papisme prit naissance après une proposition pour » l'Union, proposition qui, venue d'Irlande, futrejetée par •iy le fjouveruement anglais. Ce rejet produisit le code pa- rt piste. Si donc TUnion avait été accordée, la réadoption » de ce code serait inutile. Si ce fut en conséquence du re- « jet d'une union , à une époque précédente , que les lois y> contre le papisme furent volées et promulguées , il est » raisonnable de conclure qu'une union rendrait un code » semblable inutile ; qu'une union satisferait les amis de » l'influence protestante, sans faire de nouvelles lois contre » les catholiques, et sans maintenir celles qui sont encore » en vigueur. »
En 1801 ,ne pouvant persuader au roi d'exécuter les con- ditions qu'il lui avait permis de faire, disposition de la part de Sa Majesté qui. si elle n'était pas devinée par le minis- tre, aurait du le blesser bien davantage, M. Pitt se démit de sa place en faveur- de INI. Addington , et se déclaz-a le soutien de son administration. Il n'en fut pas de même de M. Canning, qui, obtenant un siège au parlement par ses propres moyens, c'est-à-dire son argent, se jeta dans une opposition violente. Ce ne fut pas seulement pour tout ce qu'il fit au parlement que M. Addington lui dut des remer- cimens ; M. Canning était regardé comme ayant libérale meut contribué aux nombreuses attaques politiques du jour. Nous ne devons pas non plus passer sous silence les autres brillans produits de sa plume, qui sont généralement reconnus comme de lui , et qui possèdent une grâce et une facilité particulières.
f> Le Kni/e-Grinder [le Rémouleur) et les yiniours de Mary Pottinger sont des poèmes excellens dans leur genre, et peuvent être regardés comme des modèles de parodie politique. Ce goût littéraire . M. Canning continua de lo cultiver pour son amusement particulier et celui de se« amisj ils s'accordait singulièrement bien avec sa vivacité
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«respi'it, et c'était un délassement au milieu de ses occupa- tions plus séi'ieuses. Nous nous en rappelons un exemple. C'était, nous croyons, lorsque sir Charles Bagot était à La Haye, qu'il arriva une dépêche très-mystérieuse. Tout était tranquille et à la paix en ce moment , et les malles , de- puis quelques mois, ne s'étaient chargées que de l'échange ordinaire des commérages de Londres et des dentelles de Bruxelles. La dépêche était en chiffres. Que pouvait-ce être? Les secrétaires et les attachés furent mis à l'ouvrage, et après beaucoup de contre-sens diplomatiques , ils pro- duisirent une lettre en vers pour la profonde méditation de l'ambassadeur des Pays-Bas !
En 1804, ù la chute de M. Addington, cet homme si outragé, si maltraité, M. Canning devint trésorier de la marine. JF'ourquoi ses nombreux biographes ne nous expli- quent-ils pas comment , si tout se passa d'une manière di- gne de sa loyauté, M, Canning quitta son emploi en 1801 ■> parce qu'il avait été défendu de mentionner la cause catho- lique, et pourquoi il le reprit en 1804, sous la condition expresse qu'aucun membre du gouvernement n'agiterait cette question contre la volonté royale.
La promesse qu'on avait faite ne liait-elle que pour deux ans seulement? Sa retraite était-elie une ruse? Son retour était-il un sacrifice , un sacrifice d'honneur et de principes fait à la misérable jouissance d'être ministre?
La mort de M. Pitt rejeta encore M. Canning dans l'op- position, et n'étant plus effacé parle génie plus puissant et l'autorité prépondérante de son chef, il ressortit comme un personnage plus saillant et plus énergique qu'il n'avait paru jusque-là. A la dissolution du ministère whig , qui n'eût pu exister long-temps , même sous M. Fox, il rentra en fonctions comme membre du cabinet et ministre des af- faires étrangères.
Il fit partie de l'administration jusqu'en 1810, époque marquée par notre attaque sur Copenhague, notre rupture avec la Russie, notre heureuse intervention en Espagne et cette triste expédition sur l'Escaut, qui, pendant les an- nées 1809 et 1810, plana sur les débats du parlement, " comme un des sombres brouillards de la Tamise. «
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En 1810, l'issue fatale de rexpédition de Walckereii et la négociation qui avait été secrètement entamée pour l'exclu- sion de lord Castlereagh occasionèrent une querelle, ter- minée par un duel entre les deux parties. Il ne vaudrait guère la peine de rappeler cette afTaire, maintenant oubliée, et toujours insignifiante pour le public , qu'elle n'intéressait guère. Lord Castlereagh agit en homme vain et fier qui croyait sa confiance trahie, ses talens mis en doute; et qui , en vrai Irlandais, ne voyait qu'une portée de pistolet entre une offense et un duel. M. Canning, également fier, sentit qu'il s'était mêlé à une affaire désagréable , et que la plus noble manière de s'en tirer était d'en sortir par un combat. La conduite de lord Castlereagh , qui , en homme d'état , devait être plus calme, est ridicule; celle de M. Canning, quand nous rappelons ses prétentions de noblesse et de franchise, est choquante, malgré ses explications plausibles. Elle le devient plus encore, si nous nous souvenons que quand on eut, en 1812, abandonné l'idée d'un cabinet de coalition, il accepta l'ambassade au Portugal , qui, pour ne rien dire déplus, plaçait l'ex-ministre dans une situation de gratitude et diuicriorité envers le même homme dont il avait violé l'amitié, et dont il avait si ouvertement fait res- sortir l'incapacité aux affaiies étrangères.
Le discours de M. Canning, en réponse à celui de IVI. Lambton , cjui fit une motion à ce sujet , est peut-être le meilleur qu'il ait jamais prononcé. Il est même impossible de ne pas se sentir entrainé par un noble enthousiasme, quand on lit ce défi plein de générosité et de grandeur d'un orateur indigné qui , dédaignant le subterfuge, appelait l'in- vestigation la plus sévère sur sa conduite. M""= de Staël avouait qu'elle aurait consenti à être traitée aussi mal que lady Byron , à condition qu'elle aurait inspiré au noble lord les beaux vers qu'il fit pour sa femme. On a pu dire , sans beaucoup d'exagération , qu'on eût voulu être accusé du crime de M. Canning et avoir prononcé sa défense.
En 1818, M. Canning revint encore au pouvoir: c'était un temps de trouble et d'incertitude, un temps de si grande détresse privée que l'opposition réclamait avec plus d'ai- greur que jamais la réforme des abus. Le pays, miné par sa
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4S5 REVUE DE PARIS.
dette , épuisé parTimpôt, qui n'avait plus pour excuse le monopole du commerce, tournait assez naturellement les yeux vei-s la source d'où tous ces maux étaient sortis. Voyant la théorie et la pratique de la constitution changées , et en- tendant répéter qu'il avait le di'oit d'être imposé par ses re- présentans, il trouvait injuste et intolérable de n'avoir au- cune action ni aucun contrat sur la grande majorité de ceux qui les taxaient. Des économies, des diminutions de places, voilà ce que voulait le pays. Or la réforme promettait tout cela. Des réunions publiques en faveur de la réforme pai'lc- mentaire furent donc organisées, des résolutions en faveur de cette réforme y furent adoptées , des pétitions en faveur de la réforme furent présentées; Ténei-gie d'uii peuple libre se réveilla. Grande était la fermentation. Lorsqu'un pays est dans une agitation semblable , un ministre doit résister avec vigueur ou céder avec grâce. Des demandes injustes et violentes doivent trouver de la résistance, des adresses mo- dérées et légitimes être accueillies avec des concessions ; ces concessions, une résistance trop molle les laisse bientôt arracher par la violence; un refus, s'il réussit, neles écarte que pour un jour; elles sont représentées la semaine d'en- suite et Ton ne peut s'en délivrer. Lord Castlereagh et M. Canning pensèrent différemment : le bill de Yhabeas corpus fut suspendu, le bill sur les réunions séditieuses passa, la déplorable émeute, ou, pourquoi pallier les termes? l'infâme massacre de Manchester eut lieu.
M. Canning chercha h se disculper dans la chambre et hors la chambre, c"est-à-dire il prononça de virulens discours au parlement , et envoya trois cartels : un à M. Hume, un second h sir Francis Burdett , et un troisième à un pamphlé- taire anonyme. Il était dur pour la liberté d'avoir un anta- goniste si prêt et si impitoyable, un antagoniste qui, non content de ces armes légitimes et classiques qu'il maniait avec tant d'habileté, oubliait les jours de Yanti-Jacobin, et dirigeait un pistolet contre chaque plume qui s"élevait con- tre lui.
En 1820 , la reine revint en Angleterre; M. Canning ré- signa son portefeuille et se relira sur le continent. Sa con- duite dans cette circonstance fut , d'après le jugement gé-
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néral, marquée par la plus exquise droiture et par une grande délicatesse de senlimens. La chose est possible ; nous ne cherchons point à l'ompre une lance avec M. Therry ; mais à nos yeux cependant un homme ferme dans ses prin- cipes politiques et un homme d'honneur n'avait pas deux voies à suivre dans cette conjoncture.
Que la reine d'AngleteiTC fût coupable ou non, elle avait traîné dans la boue , devant les cours de FEurope , la majesté royale dont elle était revêtue, majesté dont le pays était inséparable. Elle était un opprobre pour le trône , une épouse indigne de notre souverain , une souillure pour notre cour. Déhontée autant qu'impudique, elle avait osé faire l'aveu et avait, sans rougir, sollicitérexposition'publique de ses bru- tales amours. Lorsqu'elle mit le pied sur le rivage d'Angle- terre , elle était donc la plus vile de son sexe, ou elle fut la plus malheureuse et la plus persécutée des femmes. Dira- t-on que, dans le premier cas , il était du devoir d'un mi- nistre puissant de déserter la pénible responsabilité de sa place pour cédera un sentiment d'affection ou d'estime pour un être si méprisable? Dans l'autre cas, si la reine Caro- line, comme beaucoup le croyaient, comme M. Addington jura solennellement le croire, était innocente , y avait-il quelque considération au monde, la ruine de l'ambition , la perte d'une fortune, la crainte de la mort, qui pût engager uu Anglais, un homme d'honneur , un homme qui avait les seirtiraens d'un homme, à abandonner une femme qu'il ap- pelait du nom d'amie , sous le poids d'une si terrible oppres- sion? Pour nous, nous avouons que cette conduite de M. Canning est une des plus grandes taches que nous con- naissions de son caractère privé ou public, et la preuve ir- récusable d'un esprit peu propre à juger d'un point de vue élevé les actions des hommes.
M. Canning passa en pays étranger les années 1S21 et 1822 : à son retour, la compagnie des Indes- Orientales le choisit pour gouverneur-général de l'Inde ; mais la fin dé- plorable de lord Castlereagli étant survenue, il fut une fois encore ministre des affaires étrangères. C'est ici le temps que M. Stapylton choisit pour commencer l'histoire de sa vie jioUlique; ouvrage écrit avec tout le talant d'un pubil-
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ciste liabile, mais avec toute la partialité d'un ami. Jusqu'a- lors M. Canning, à travers une longue carrière, carrière de près de trente ans, avait été fortement et invariablement opposé aux principes populaires et aux concessions libéra- les. Il n'avait jamais reculé devant la proposition de muti- ler les libertés publiques, il n'avait jamais montré lamoin- dre alarme du pouvoir extraordinaire demandé par la cou- ronne, il avait sanctionné sans scrupule les lois les plus sévères contre la presse , il avait défendu l'emprisonnement arbitraire des citoyens, il avait trouvé des éloges pour l'em- ploi de la force contre les assemblées politiques , il s'était déclaré le constant adversaire de la réforme parlementaire: la seule chose sur laquelle il avait professé des opinions li- bérales (la question catholique) était précisément la seule contre laquelle la grande majorité du pays avait alors des préventions. Telle avait été la carrière et tel fut le carac- tère de M, Çanning jusqu'en 1S22. En 1827 , il mourut /'«/'- chi-jacohin de l'Europe.
Quels sont les actes vigoureux qui lui valurent ce surnom terrible ?
L'entrée des troupes françaises en Espagne était un inci- dent nouveau dans cette longue guerre , commencée par la révolution de 1791 entre les rois et les peuples. Nos intérêts politiques furent alors , quoi qu'il en soit, décidément op- posés au parti que nous avions pris en d'autres circonstan- ces dans la lutte des opinions. L'agrandissement de la France , et cet esprit de conquête qui l'a distinguée dans tous les temps, étaient presque aussi eflrayans pour la Grande-Bretagne , sous la monarchie légitijne des Bourbons, cjue sous le directoire , sous le consulat ou sous l'empereur. Nous ne voulions pas que l'étendard français, quelle que fût sa couleur , flottât de l'autre côté des Pyrénées. L'Es- pagne était un nom qui, pour des Anglais, réveillait des sou- venirs particuliers. Il eût été impossible à un ministre de sanctionner l'agression de la France; il eût été éminemment impoHtique à lui de ne pas avoir tout fait, du moins tout ce qui pouvait être fait par des moyens pacifiques, pour l'ar- rêter. M. Canning, comme ministre des affaires étrangères, f.il donc obligé, quarante-huit heures après avoir accepté le
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portefeuille, de reconnaître que l'esprit du pays était déci- dément contraire à l'invasion de l'Espagne. Mais cette inva- sion était fondée sur un principe ; ce fut en conséquence contre ce principe qu'il se crut appelé à combattre.
Le discours de la couronne de France , composé , selon l'habitude , pour présenter deux sens , un pour la France , un pour le reste du monde , ou plutôt pour ces parties du monde où le double sens pouvait être nécessaire , était in- explicable sous tous les rapports , excepté comme une hardie prétention du droit divin ( prétention , disons-le en pas- sant , rajeunie par le libéral de la légitimité , M. de Cha- teaubriand ) ; ce discours, M. Canniug , toujours peu ré- sené dans ses expressions , déclara nettement ne pouvoir lui donner qu'une interprétation , qui excitait en lui le dé- goût et L'horreur. De ce moment il fut , pour les empereurs de Piussie et d'Autriche , pour le cabinet prussien , pourles légitimistes d'Espagne , d'Italie et de France , un libéral ,
un
jaco
hin , un carbonaro . un régicide. Son caractère était
-o'
représenté par eux selon qu'ils se sentaient plus ou moins attaqués ,etsi l'opposition avait été satisfaite en Angleterre , les torys auraient déjà commencé à nepasètretrès-contens; mais le dégoût et l'honneur de M. Canning ne s'exhalèrent qu'en paroles. Nous ne l'en blâmons pas. Une guerre avec la France eût été bien justifiée. Peut-être lord Heytesbury, en acceptant une responsabilité que les évèuemens lui ga- rantissaient , fit-il plus que le monde ne le croit généralc- menten la prévenant; mais uneguerre non point faite pour l'Espagne, mais pour un parti en Espagne , quoique nous approuvions les principes de ce parti, eut été une guerre imprudente et inutile. En évitant la guerre avec la France, il était du devoir du gouvernement de faire tout ce qui était en son pouvoir pour diminuer la puissance , ou apporter des obstacles à l'ambition de sa rivale. De là ces mémorables déclarations qui, quelque temps après, proclamèrent la re- connaissance des colonies espagnoles comme états indépen- dans. Le gouvernement britannique déclara donc « qu'il considérait la séparation des colonies de l'Espagne comme existant défait, et qu'il ne tolérerait dans aucun cas la ces- sion que l'Espagne pourrait faire de colonies sur lesquelles
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elle n'exerçait plus crinfluence ni positive ni directe. « Ces déclarations ne provenaient d'aucune sympathie pour la liberté, mais uniquement de raisons politiques ; non point du désir que les colonies possédassent un gouvernement libre qui leur fût plus propre , mais du désir d'empêcher leur cession possible à la France. Les mesures qui suivirent étaient la conséquence nécessaire de ce principe , et nous ayons pour autorité les expressions de M. Canning lui-même, qui établissent que la reconnaissance de l'Amérique du Sud n'était pas un acte de sa seule et unique libéralité , mais une mesure politique concertée et adoptée unanimement par le cabinet dont il faisait partie.
(.<■ Je n'ai pas cru nécessaire de réfuter Thonorable et sa- vant gentleman , relativement à la disposition du cabinet ; mais je dois démentir une de ses assertions. Il a regardé comme reconnu que , parce que sur un intérêt le cabinet comme la nation est tUvisé en deux partis , quiconque est contre moi dans la question catholique était également con- tre moi dans la reconnaissance de l'Amérique du Sud ; il est complètement dans l'erreur. Je puis l'assurer que la ligne queTimagination suppose entre les libéraux elles illibéraux dans le cabinet n'est pas droite mais elliptique , et quoique cette division puisse , comme dans la question catholi- que, être facilementdéterminée dans d'autres questions pour lesquelles les membres ne sont point influencés par l'habi- tude, les liaisons ou l'honneur personnel, je puis dire qu'ils se rendent franchement aux argumens de leurs collègues. » Nous arrivons maintenant aux affaires du Portugal. La constitution apportée par sir Charles Stuart était nécessai- rement une nouvelle offense contre les gouvernemens in- constitutionnels de l'Europe. Ils étaient engagés dans une lutte en faveur du despotisme. La recommandation d'une constitution était donc presque une déclaration de guerre. En conséquence M. Canning crut devoir déclarer , et dé- clara en effet que sir Charles Stuart avait agi sans autorisa- tion. Cependant sir Charles Stuart demeurant toujours en faveur , il était difficile de croire qu'il eût agi contre les in- tentions du ministre. Cette forme de gouvernement que nous avions soutenu en protestant contre la destruction de l'an-
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cien gouvernement espagnol , il devenait tle la politique du nouveau de la détruire en Espagne. Mais cela ne pouvait se faii-e sans menacer delà guerre le Portugal ; et le Portu- gal, un traité nous obligeait de le protéger. M. Canning fut forcé de résister encore à la sainte-alliance. Ce fut dans ce discours mémorable, qui annonçait le départ de nos trou- pes pour le Portugal; et lorsqu'il se tourna vers les bancs au-dessous delà galerie, lorsque sa voix s'éleva, son bras tendu et sa main ouverte semblèrent personnellement dé- fier les ministres de ces mêmes souverains qu'il menaçait de livrer à l'indignation et à la vengeance de leurs sujets. Le caractère de l'homme domina le sentiment de sa situa- tion; l'orateur avide d'applaudissemens immédiats oublia le ministre, qui doit toujours peser les conséquences ultérieu- res. Il parla avec véhémence, car, soit que ce fût pour la tyrannie ou pour la révolution, c'était avec véhémence , avec animosité qu'il devait parler. Enfin c'était la même énergie brillante de diction , la même chaleur qui l'avaient autrefois rendu si redoutable aux amis de la réforme, qui maintenant l'exposait à la censure des potentats indignés.
Ce qui le séparait des ennemis de la liberté lui gagna des amis; et comme il avait été autrefois en butte aux attaques de l'opposition libérale plus que ses collègues , aussi eut-il plus de part qu'eux aux louanges et aux faveurs de cette op- position.
Vers ce temps critique pour lui, lord Liverpool mourut. Ses talens, la date de sps services, la situation éminente dans laquelle il s'était trouvé si long-temps vis-à-vis la na- tion, désignaient INI. Canning comme premier ministre. Il n'y avait qu'une seule raison contre ce choix : ses sentimens connus sur la question catholique. Ses opinions sur celte question lui eussent cUfficilement ramené les rangs de cette fraction du cabinet qui l'avait combattue si long-temps sur les bancs de la chambre , si la démission de lord Eldon, de M. Peel , du duc de Wellington, n'était venue décider le roi en sa faveur, et il se trouva tout-à-coup, sans l'avoir cher- ché, et peut-être même sans l'avoir désiré , à la tête du parti libéral de l'Angleterre , auquel il avait été si long-temps opposé.
48 REVUE DE PARIS.
Le dernier acte de son ministère { dont la combinaison avait depuis long-temps existé) fut heureux pour sa réputa- tion : c'est le traité de Londres, qui unissait les trois puis- sances , TAngleterre , la Russie et la France, pour la liberté des chrétiens grecs.
Il est facile de voir , d'après notre analyse, que nous at- tribuons le libéralisme tardif de M. Canning à toute autre cause qu'à un amour abstrait de la liberté. Tout ministre de ce pays , placé dans les mêmes circonstances , agira comme lui. Un homme d'une éloquence plus calme, d'un caractère plus modéré et plus ferme , se serait probablement exprimé différemment. M. Canning eût-il vécu cinq années de plus, serait-il au monde encore aujourd'hui, il est peu douteux que l'opinion des lords, vers laquelle il paraissait vouloir se rallier , ses sentimens personnels contre loi'd Grey, les nombreuses et sérieuses censures d'une longue vie po- litique , l'auraient placé une fois encore à la tête du parti tory. Défenseur de ce système qui l'avait élevé au pouvoir, la chaleur et l'impétuosité de son caractère devaient le por- ter aux partis violens , et il n'est pas improbable que le pays qui lui érige aujourd'hui un monument aurait pu, un peu plus tard, lui construire un échafaud.
Nous le disons , sans intention aucune d'entacher sa mé- moire : nous pensons réellement avoir parlé avec la plus grande franchise à son égard quand nous avons donné no- tre opinion sur cette classe d'hommes qu'il représentait, classe que nous croyons indifférente pour les intérêts de la masse du peuple, mais nullement lorsqu'il s'agit de l'honneur et du caractère du pays.
Comme la plupart des hommes qui se sont élevés à une situation éminente, M. Canning a dû beaucoup au hasard. Il fut heureux du jour de sa mort, comme de l'époque de sa désertion. 11 appartient à très-peu d'hommes d'être sou- tenus par un parti aussi long-temps que cet appui leur est utile et d'être abandonnés de ce parti quand son attachement deviendraitnuisible. Les mêmes hommes qui, comme amis, donnèrent le pouvoir à M. Canning, firent, comme enne- mis , sa réputation. Mais sa gloire n'est liée à aucun grand acte de législation. Aucune loi ne passera à la postérité,
LITTÉRATURE. 49
protégée par son nom. Les générations qui auront à l'admi- rer n'auront pas à le bénir. L'auteur de mémoires se com- plaira à décrire ses talens 5 l'historien aura peu de choses à dire des bienfaits que lui dut son pays.
L'éloquence de M. Canning lui était particulière ; il fut le fondateur de son école, une école admirablement adaptée à la chambre des communes, formée de gentilshommes élégans et à moitié lettrés. Ses discours étaient toujours faciles et coulans , souvent passionnés et satiriques ; mais il excellait particulièrement dans cette gaie et lumineuse raillerie par laquelle on rend ridicule l'antagoniste auquel on ne peut pas répondre , en amusant une assemblée trop impatiente pour vouloir être instruite. Remarquable, en général, par l'é- légance de son langage, nous avons des preuves, de sa pro- pre main, du soin qu'il prenait pour cela, jusque dans les copies qu'on a trouvées de ses derniers discours : Eixitmerno- riasumma^nnllatamenmeditationis suspicio. Ceux qui l'ont bien connu disent qu'il préparait quelquefois des phrases négligées pour éviter l'apparence de la préparation . Son ac- tion peu élégante, peut-être à dessein , était vive , animée , et convenait, par sa véhémence, à l'éclat et aux images qu'il affectionnait.
Ses raisonnemens n'étaient pas distribués sous cette forme claire et logique qui force et enchaîne la conviction. Il n'employait pas non plus les péroraisons qui inspirent la crainte et des impressions solennelles. Il savait dérouter l'attention, charmer l'oreille, occuper l'imagination, émou- voir la sensibilité, réussissantàun hautdegré danscesparties variées de son grand art. Il portait les qualités qu'il possé- dait à une telle perfection qu'il semblait parfois profond et sublime. Quelques-uns de ses talens étaient éminemment propres aux affaires. Sa scrupuleuse assiduité était surtout remarquable, à cause de cette opinion vulgaire que les hommes supérieurs dédaignent les détails. Ses dépêches, quoiqu'elles ne fussent pas d'un style aussi parfait que ce- lui de son successeur, lord Dudley, étaient admirables de composition. Il portait la plus minutieuse attention à cha- que papier qui sortait de son département. Infatigable à Downing street, il était pourtant rarement absent de sa
50 REVUE DE PARIS.
place dans la chambre des communes ; et même quand les affaires de la séance semblaient terminées , Thomme d'état et l'orateur devenaient courtisan , et rarement se mettait-il au lit sans faire au roi un rapport, souvent éloquent, de ce qui s'était passé dans la soirée. Cependant son génie n'é- tait pas tout-à-fait de premier ordre ; il y avait quelque chose dans son caractère et ses talens qui tendait à la fois à dimi- nuer notre respect pour son mérite, et le blâme pour ses défauts.
Le même amour frivole de l'esprit , cette même facilité fatale pour la satire , cette même légèreté vive et impru- dente de conduite , qui souvent ont terni son talent , nous font excuser ses erreurs. Nous blâmons l'homme d'état d'être un peu trop enfant ; puis nous pardonnons au vieux politique, comme nous pardonnerions à Fécolier spiri- tuel.
M. Canning resta toujours jeune , toujours le meilleur élève de la première classe de son collège d'Eten , se mo- quant « du docteur , « comme on appelait M. Addington ; se battant en duel avec lord Castlereagh , accablant le pau- vre M. Ogdcn de mauvaises plaisanteries , contredisant insolemment M. Brougham, frondant la sainte-alliance, se querellant avec le duc de Wellington, il vécut dans d'éter- nelles disputes, une des raisons peut-être qui lui valurent tant d'affections personnelles durant sa carrière parlemen- taire.
Aucun artiste, contemplant cette carrière, ne le pein- dra avec le front large, la lèvre dure et serrée, l'air pen- seur et concentré de Napoléon Bonaparte. Son éloquence et son ambilion rappellent aussi peu le caractère de fer et la hautaine dignité de Strafi'ord. On ne trouvera pas dans ses yeux la profondeur de Richelieu , l'éclair volcanique de Mirabeau, la majesté offensée de Chatam. Ilapparait/a, comme nous le voyons, avec une tête plutôt inspirée par l'intelligence , le sentiment etla satire, que par la réflexion, la passion et la fermeté, avec plus de pétulance que de fier- té , plus de grâce que do profondeur , plus de cette irrita- bilité d'un tempérament léger que de cette force et de c<; feu départis à la race d'hojnmes que la nature a for-
LITTÉRATrRE. 51
niés de ses éléraens les plus inflexibles et les plus violens.
L'auteuh de l'article sur m. de Talleyram) (i).
(i) Voir Reloue de Paris , tome lo'^, 3'= année. Cet auteur est M. Henry BuKver , frère de Tauteur de Pelharn , directeur du New-Moxthlï Magazine. M. Buhver a fait traduire à Londres ce second article sous ses yeux pour la Revue de Paris. (A^. duD.)
UNE CHARTE. Scènes i^tstonques!.
Leblanc , professeur de français.
L'Econome de Thôpital Saint- Jean.
Le Chirurgien en cLef dudit hôpital.
Un Br.EssÉ politique.
M"<^ Fischer.
Clara.
La Femme du blessé.
PERSONNAGES
Le CnAND-CHANCELIER,
Un membre du grand-conseil.
M. de Fischer, professeur de jurisprudence.
Hermann, son suppléant.
Frédéric , neveu d'Hermanu.
Schneider , ami de Fischer, se- crétaire du cabinet du grand- duc.
pETEBS, ami d'Hermaini, sans, profession.
(La scène est dans un petit état de rAllemagne. )
SCÈNE I-. (LUNDI, 5 SEPTEMBRE. — La salle du grand-conseil. — La séance est présidée par le grand-chaiicelier; les membres sont levés et près de se séparer.)
LE grand-chancelier.
Ainsi, messieurs, la chose est bien entendue : M. de Fischer va s'occuper de rédiger un projet de constitution — d'un libéra- lisme honnête, ainsi que nous en sommes convenus. Ce soir, sans l'aufe, nous nous rassemblerons pour le discuter, et demain matin au plus tard sur les dix heures, le pays peut être en possession de ses libertés.
UN conseiller.
11 est bien fàchcu.x, messieurs, que nous n'ayons pas pu, séance tenante, finir cette ail'aire. En venant ici, j'ai traversé la place
LITTÉRATURE. 53
royale ; j'y ai vu des groupes que les patrouilles avaient beaucoup de peine à dissiper; j'ai peur, si nous ne nous hâtons, de voir re- nouveler les scènes déplorables d'avant-hier.
LE GRAND-CHAKCELIER.
A vrai dire, il me parait impossible de se bâter davantage; hier soir seulement le grand-duc m'a coranmniqué ses ordres au sujet de la charte qu'il veut octroyer. Nous nous reunissons ce matin pour l'ébaucher, et nous prenons une journée pour la finir; un tailleur demanderait plus long-temps pour faire un frac.
LE CONSEILLER.
Moi , j'aurais tout simplement proclamé la charte française. {Réclamation générale.)
LE GRA>"D-CHANCELIER.
Monsieur, la chose n'était pas praticable ; un gouvernement doit se respecter un peu, même en temps d'insurrection. Une constitu- tion ne peut pas être ainsi une selle à tous peuples. Je réponds d'ailleurs de tout ce qui pourra arriver, et je vous promets que force restera à la loi.
LE CONSEILLER.
Oui; mais TeiFusion du sang...
LE GRAKD-CHAKCELIER.
Est un grand malheur, sans doute, et que nous avons tous à rœur d éviter. Je n'en veux pas d'autre preuve que les concessions fiiites par nous aux exigences d'une population qui , dans l'opinion de tout homme sensé , ne gagnera rien à changer de régime. Toutefois , en consentant à se modifier, le pouvoir ne peut ad- mettre des arrangemens qui accusent la peur; tant pis pour qui voudra, comme dit le proverbe français, « aller plus vite que les \ioluns ! 1)
FISCHER.
Pour moi, messieurs , profondément touché de la confiance que vous voulez bien mettre dans mon zèle pour le bien public, je m'engage à vous apporter ce soir un canevas que mes faibles lu- mières rendront le moins imparfait possible , et à ne pas retarder •i une minute l'émancipation nationale.
LE GRASD-CHANCELIER.
A ce soir donc, messieurs; car M. de Fischer nu pas de temps à pfrrdre. — La séance est levée.
( Les membres du conseil se sèjuircnt ) 1 5.
0*à REVUE DE PARIS.
SCÈNE II. ( Le cabinet de M. de FiscHer. ) Mme DE FISCHER, SCHNEIDER.
SCHNEIDER.
Diable ! diable ! dix heures un quart , Fiseber ne rentre pas ! nous manquerons roccasion.
jjyrne pj. pisCHER.
Mais là, vraiment, croyez-vous quil ait des chances?
SCHNEIDER.
Lui ! plus que personne ; la plus belle réputation de juriscon- sulte de toute l'université. Dans les premiers temps d'une ère de libéralisme, on a toujours la religion des capacités. {On sonne.) Le voilà peut-être !
SCÈNE III.
LES PBÉCÉDENS, FISCHER. FISCHER.
Ah ! vous voilà , Schneider ; eh bien ! quoi de nouveau ?
SCHNEIDER.
Presque rien , mon cher ; il s'agit tout simplement , dans la nouvelle combinaison gouvernementale , de vous faire ministre de la justice.
FISCHER.
Allons donc !
SCHNEIDER.
Oui , mon ami. J'arrive de la résidence; le grand-chambellan aura la présidence du conseil , et il est chargé de composer un mi- nistère 5 il m'a demandé des noms, j'ai prononcé le vôtre, qui a paru très-bien faire à son oreille : mais il n'y a pas une miimte à perdre, il faut aussitôt monter en voiture et courir vous présenter.
FISCHER.
Mais, mon bon Schneider...
SCHNEIDER,
Ah! d'abord, ne perdons pas de temps en discussions, objcc-
LITTÉRATURE. 55
lions et argumentations. Je tous dis que je suis siir de mon fait, que vous êtes en lète de la liste; que le grand-chambellaa n'a be- soin que de savoir les principes dans lesquels vous comptez mar- cher, et que ce sera une cbose arrangée.
i^me pE FISCHER.
Quant à ses principes, je ne crois pas que cela puisse faire de difficultés, M. de Fiscber est connu pour un bonime modéré...
FISCHER.
Vous me mettez dans le plus grand embarras.
SCHXEIDER.
Comment cela? est-ce que vous auriez quelque répugnance pour une position ministérielle ?
FISCHER.
Mais d'abord, cela demande réflexion. Etre ministre dans uu gouvernement constitutionnel, c'est uu métier fort rude! Nous allons indispensablenient avoir la liberté de la presse, une opposi- tion dans les cbambres.
^^me pp. FISCHER.
Pourquoi une opposition , mon ami , si tu ne veux que le bon- Leur de la nation ?
SCHNEIDER, jHant.
Ab ! parce qu'il y aura sept ou buit portefeuilles ù donner , et qu'ils seront soixante concurrens ; mais j'espère bien que de pa- reilles considérations...
FISCHER.
On ne pourrait pas remettre celte visite à demain ?
SCHNEIDER.
Impossible ! cbaque minute de retard vous ôte une cbance ; nous devrions déjà être en route.
FISCHER.
Alors ,mon cber, il faut y renoncer.
SCHNEIDER.
Vous êtes fou , j'imagine ?
FISCHER.
Non, je ne puis pas m" absenter ; je me suis cbaige d'un travail qui ne se peut remettre.
SCHNEIDER.
Pensez donc qu'il s'agit d'un portefeuille !
^6 RtYUE DE PARIS.
riSCHER.
Tout ce que vous voudrez; mais ils oui voulu- ce malin, au £;raad-conseil, que je leur rédigeasse pour demain un projet de constitution. Je m'y suis engage; les circonstances sont graves, il y a péril à ajourner la proclamation des libertés publiques; il faut que je m'enferme toute la journée, et bien heureux si ra'on travail est prêt pour Thcure convenue!
SCHNEIDER.
Et c'est cela qui vous décide à donner votre démission d'un ministère ?
FISCHER.
Sans doute j à moins que vous n'ayez en poche , vous-même , une charte toute prête dont je puisse les arranger.
SCHNEIDER.
Très-certainement, mon cher, quoique je n'aie jamais fait de politique, si je pouvais vous laisser aller seul chez le grand-chani bellan, je me chargerais de votre besogne : mais à défaut de moi , le premier veau...
FISCHER.
Comment! vous voulez , quand le grand-conseil m'a seul jugé capable de ce travail, que j'aille le confier à des mains étran- gères ?
SCHNEIDER.
Vous le reverrez, ce travail; il s'agirait seulement de trouver quelqu'un de discret. — Attendez, une idée!
( // s' approche d'une table à écrire. )
FISCHER.
Qu'est-ce que vous faites ?
SCHNEIDER.
J'écris.
FISCHER. A qui ?
SCHNEIDER.
A Hermanii, votre suppléant; c'est un homme habile qui sait à Ibnd toutes les législations; il vous remplacera mcrveiileuse- menl. — Laissez-moi faire. — Je lui laisse entrevoir quelque chose de votre prochain avènement , et sur le second plan , la perspective de devenir titulaire de votre chaire.
LITTÉRATURE. 57
FISCHEH.
Mais moucher Sctneider...
SCHNEIDER,
Encore une fois, vous corrigerez son projet.
FISCHER.
Quel despote vous faites !
jjmc FISCHER.
Dans le fait, mon ami, la chose peut très-bien aller ainsi. — Approche donc un peu ici que j'arrange le nœud de ta cravate ; tu aurais bien dû mettre un autre gilet, celui-là est plein de tabac.
SCHNEIDER.
Du tout, du tout, il est très-bien ainsi. Allons , partons. Vous, madame Fischer, envoyez cela aussitôt chez Hermaun,
FISCHER.
Mon ami, je vous cède, mais je ne suis pas tranquille.
SCHNEIDER, À 3/™^ Fïscher. Je vous le ramène ministre. {Ils sortent.)
SCENE IV.
(Le cabinet d'Hermanu.) HERMA]SN,PETERS.
HERMANN.
TrufTée, et du Perigord, dites-vous?
PETERS.
Oui, mon ami, je la reçois en droiture, et comme, par ce temps- ci, bien fia est celui qui pourrait compter sur le lendemain, j'ai commencé par la faire mettre à la broche. ÎSous l'arroserons avec du vin du Rhin ; ce qui sera une excellente occasion de trinquer au triomphe de la liberté. Etes-vous des nôtres ?
HERMANN.
Si j'en suis ? Un patriote comme moi !
PETERS.
Dans trois quarts dheure au plus tard , alors ?
HERMANN.
Qu'elle soit cuite à point! ! !
SB REVUE DE PARIS.
PETERS.
Soyez en paix ; je retourne la surveiller moi-même et recruler deux ou trois bons vivans.
hermakN. Pas trop de monde! mon cher , qu'on ait ses coudées franches.
PETERS.
Vous serez content ; ne vous faites pas trop attendre seulement.
HERMANN.
Je porterai avec moi deux bouteilles de mon vin de paille.
PETERS.
Elles seront les bienrvenues , comme vous !
HERMAKN.
Oui; mais avec cette nuance qu'elles s'en viendront pleines et s'en retourneront vides , tandis que moi
PETERS.
Conservez-vous de cette humeur , et nous rirons encore une fois avant que le monde ne finisse.
HERMANN.
Amen 1 {Petevs sort.)
SCÈNE V.
HERMANN, seul.
Truffée et du Périgord! voilà qui va faire un peu diversion à cette insupportable politique dont nous assomment messieurs les réformateurs. {Undomestique entre et lui remet une lettre.) De quelle part ?
LE DOMESTIQUE.
De la part de M. de Fischer. (// sort).
HERMANN, UsUnt .
« Mon cher monsieur Hermann , les grands évènemens qui se 0 sont accomplis depuis quelques jours, w — Bien! je parlais d é- chapper à la politique. — ci Depuis quelques jours paraissent devoir » amener un changement heureux dans la position de M. de Fis- « cher, w — Ah! ah! est-ce qu'il voudrait enfin me laisser la chaire ? — « Mandé en ce moment à la résidence , il laisse un tra- » vail pressé , qu'à son défaut vous ferez admirablement ; il s'agi- fl rait, dans la journée, de formuler un projet de constitution qui
LITTER.ITURE. 9V
■>•> doit être soumis ce soir au graud-conseil. Vous comprenez (jue « tous ceux qui auront mis de près ou de loin la main à celte œu- >> vre pourront avoir quelques prétentions. Le travail sans faute o pour ce soir! Activité et discrétion.
>> Votre bien dévoué , Schkeidep,. »
Voilà qui mérite réflexion. — Une constitution à faire, et dans la journée ! Il est maintenant onze heures ; en s'enfermant et en recueillant quelques idées qu'on a toujours, bon gré mal gré, sur l'état social des peuples , on pourrait bien en effet leur confection- ner un projet, — Et dans le fait, si M. de Fischer , qui est passable- ment intrigant, arrivait un peu plus haut que sa chaire , ce serait un bon titre pour s'y installer après lui. — \ oyons donc, je dois avoir là dans quelque coin un Précis de la Constitution améri- caine; il me semble qu'on pourrait très-bien la leur appliquer ; peut-être même qu'il ne serait pas impossible , avec un peu d'ap- pui, de faire monter le traitement de cette chaire à 2,000 florins. ( Se frappant le front. ) Ah ! mon Dieu ! et le déjeuner ! moi qui ai promis à ce pauvre Peters ! — Il faut lui écrire. — Lui écrire! quoi? que l'on mange la dinde sans moi? cela est bien dur pour- tant ! Parbleu ! si c'est là un échantillon du bonheur qu'on doit at- tendre du régime constitutionnel, c'est fort encourageant. Il est stupide aussi ce Peters, il vient vous inviter un quart d'heure avant : il ne pouvait pas attendre à demain , la charte aurait été proclamée et finie ; tout le monde aurait été libre, content, de bon appétit. Une dinde truffée peut bien attendre un jour! — Ah! ma foi, au diable la constitution ! "M. de Fischer s'en donnera peut- être tous les gants, j'aurai manqué mon déjeuner , et je n'en serai pas plus avancé... D'un autre côté, cependant, il y a évidemment ici une occasion. Imbécile de Peters ! bourreau de Peters ! je voudrais te voir toi-même à la broche avec ta dinde ; et puis ces autres animaux avaient bien besoin dune charte! {On frappe.^ Qui va là?
SCÈNE VI. HERMANN, FRÉDÉRIC.
FRÉDÉniC.
Bonjour , mon oncle !
60 REVUE DE PARIS.
HERMAKN.
Qu est-ce que tu viens faire ici ce matin?
FRÉDÉmC.
Moi? Je viens savoir comment vous vous portez , et préparer avec vous ma tlièse, ainsi que nous en sommes convenus.
HERMAKN.
Je me porte mal, et je n'ai pas le temps de m'occuper Je la thèse.
FRÉDÉRIC.
Alors, mon oncle, je vous laisse. Je reviendrai demain.
HERMANN.
Oui, mais fais-moi un plaisir; c'est de ne pas aller te fourrer dans les groupes , avec MM. les tapageurs de Tuniversité.
FRÉDÉRIC.
Mais, mon oncle, personne n'a envie de faire du bruit, main- tenant que l'on a promis une constitution.
HERMANN.
Une constitution , on ne la tient pas cette constitution; elle n'est pas faite encore.
FRÉDÉRIC.
Comment, mon oncle, est-ce que vous pensez que le grand- duc?...
HERMANN.
Je pense, messieurs les habiles , que c'est une chose fort difficile à faire et qu'on ne devrait pas ainsi improviser.
FRÉDÉRIC.
Mais, mon oncle, les bases en sont si bien convenues, la na- tion sait si parfaitement ce qu'elle veut, que rien au contraire ne .me parait plus simple à formuler.
HERMANN.
Et vous vous en chargeriez-vous, monsieur le politique de dix- huit ans ?
FRÉDÉRIC.
II me semble qu'^oui , mon oncle; pourvu qu'on y consigne Vé- galitë devant la loi, le jury, la liberté de la presse, la responsa- bilité des ministres
HERMANN.
C'est cela , une parodie de la charte française.
LITTÉRATURE. 6l
FRÉDÉRIC.
Avec les modifications convenables à notre nationalité, bien entendu.
HERMAKN.
Et où avez-vous appris tout ce droit public ?
FRÉDÉRIC.
Mon oncle , nous nous en occupons beaucoup à notre société de jurisprudence.
HERMAKN.
Qui est surtout renommée pour Fbabile fabrication du punch ef pour les succès de ses membres auprès des grisettes.
FRÉDÉRIC
Eb bien ! mon oncle , je vous assure que jV ai entendu des dis- cussions très-fortes, où moi-même j'apportais bien quelques lu- mières.
HERMAKN.
Ah ! oui-dà , vous-êtes un profond politique!
FRÉDÉRIC.
Ma foi, j'en sais bien autant que la moitié des membres du grand-conseil qui sont chargés de rédiger la charte.
HERMAKN.
Je voudrais bien vous y voir.
FRÉDÉRIC.
Moi, mon oncle, je n'aurais pas demandé deux jours comme eux, mais deux heures : le temps de Técrire. HERMAKN , à part.
Il a une assurance qui me donne des idées. (Haut). Vous dites donc , monsieur le publiciste , que vous vous chargeriez de rédiger la constitution?
FRÉDÉRIC.
Oui, mon oncle, très-certainement.
HERMAKN.
Je commence par vous dire que vous me faites pitié.
FRÉDÉRIC.
Cependant , mon oncle,..
HERMANN.
Mais comme je ne connais rien de plus ridicule que ces vanteries de jeune bomme qui veut en savoir plus que toutes les générations passées, vous me permettrez, s'il vous plaît, devons prendre au mot
2 6
^ REVUE DE PARIS.
FRÉDÉRIC.
Comment cela ?
HERMANN.
Vous allez vous installer à ce bureau. Voilà du papier , et Tencre , des livres ; je suis obligé de m' absenter pour une affaire pressante ; nous verrons, quand je reviendrai , ce que vous aurez rassemblé d'idées sur une constitution à donner au pays.
FRÉDÉRIC.
Mais alors, mon oncle, parions quelque chose. Je ne veux pas faire pour rien un pareil travail.
HERMANN , mystérieusement.
Le pays attend, {à part) la dinde aussi. (Haut) Il n'est pas impossible que le travail obscur que tu vas faire ne contribue à le mettre plus rapidement en possession de ses libertés. (Frédéric le regarde d'un air étonné. ) Je ne m'explique pas davantage ; dans trois heures nous verrons ce que tu auras fait.
FRÉDÉRIC.
Comme ça, je pourrais être pour quelque chose dans la rédaction de la charte ?
HERMANN.
Peut-être; activité de discrétion. (A part en s' en allant) Dans le fait, ces morveux-là, dans leurs clubs, s'occupent si fort depoli- tique qu'ils en savent toujours un peu. C'est d'ailleurs une très- bonne tête , et sou travail nie sera un bon canevas. Quand le vin de paille et les truffes de Périgord m'auront mis en inspiration , j'aurai bientôt fait avec ces matériaux de rattraper le temps que je vais perdre. On a bien raison de dire que tout faiitpar s'arranger.
{Il sort.)
SCÈNE VII
FRÉDÉRIC, 5eu/.
Qu'est-ce que cela veut dire? Le cher oncle aurait donc été ap- pelé, comme jurisconsulte, à fournir son contingent de lumières au grand œuvre de notre régénération? et attendu qu'il ne s'est ja- mais occupé que de droit romain, il ne sait par quel bout en prendre ; et tout en ayant l'air de faire fi de ma science , il est fort aise d'y avoir recours. La vérité est que si je peux être utile au
LITTÉRATrRE. 63
pays , je me soucie fort peu de la forme plus ou moins convenable que Ton met à obtenir mon intervention; mais ce qui est terrible, c'est que Clara m'attend chez moi , et qu'il fait le plus beau temps du monde, et que nous devons aller à la Maison Blanche re- trouver Fritz et sa maltresse. Certainement en deux beures je peux avoir bâclé cela, mais Clara a furieusement le temps de s'impa- tienter ; d'un autre côté , outre qu'on se doit en tout temps à sa patrie , mon oncle rirait trop à mes dépens si je n'acceptais pas son défi. Voyons , il faut avant tout aller cLez moi prévenir Clara, et la décider à prendre patience. ( Il sort. )
SCÈNE VIII.
(La cbambre d eFrédéric.) CLARA, LEBLANC.
CLARA.
Dieu! que vous êtes complimenteurs, messieurs les Parisiens.
LEBLANC.
Je vous prie de croire, mademoiselle, que si je dis que je vous trouve jolie...
CLARA.
Encore! Ah! tenez, causons d'autre cbose. — Avez-vous beau- coup d'élèves , outre Frédéric?
LEBLANC.
Il y a si peu de temps que je suis ici , et puis au milieu de toute cette conflagration...
CLARA.
Ab! ne m'en parlez pas seulement, c'est insupportable; avec leur politique , ils me feront mourir ! Est-ce qu'on s'en occupe comme ça en France?
LEBLANC.
Bien autrement , ma foi !
CLARA.
Cela doit être gai; mais vous, monsieur Leblanc , est-ce que vous faisiez comme Frédéric; est-ce que vous en parliez à votre maîtresse ?
p4 REVUE DE PARIS.
LEBLANC.
Non; parce qia'avant tout, je fais ce que je fais, et que quand je suis avec une jolie femme, je m'occupe de mon bonheur parti- culier, et fort peu du bien général : mais après cela , je ne dois pas vous cacher que j'ai fait sur les choses politiques et économi- ques des études très-approfondiesj je vous dirai même, entre nous, que mon séjour ici, qui n'est pas tout-à-fait volontaire, est la conséquence de la passion un peu trop vive que je prenais publi- quement à ces matières.
CLARA.
Tiens, moi, je croyais que vous étiez ici par ordonnance de vos créanciers.
LEBLANC.
Ce sont des bruits bienveillaus que mes collègues ont pris plai- sir à répandre.
CLARA.
Comme cela , vous êtes ce qu'on appelle un réfugié ?
LEBLANC.
A pçu près.
CLARA.
C'est-à-dire une de ces victimes qui commencent par s'établir en maîtres là oîi on les reçoit , et qui s'étonnent beaucoup quand on ne leur donne pas dans un pays plus de droits que les habitans eux-mêmes.
LEBLANC.
Ah ! vous nous calomniez !
CLARA.
Non ; mais je vous prie seulement , mou cher monsieur, de ne pas encore ajouter à l'exaltation de Frédéric , qui est déjà bien assez empolàù/ué comme ça. Voilà un quart d'heure que je suis à l'attendre; je parie qu'il est à son club dès le matin.
LEBLANC.
Les circonstances sont graves, mademoiselle!
CLARA.
Les circonstances! c'est moi, monsieur, et je ne veux pas qu'il s'occupe d'autre chose. — Ah! je crois que je Tenlends pourtant; c'est bien heureux !
LITTERATURE. 6Ô
SCÈNE IX.
LES PRÉCÉDÉES, FREDERIC. CLARA.
Là, toujours le dernier au rendez-vous!
FRÉDÉRIC.
Bonjour, mon ange ! — Bonjour, monsieur Leblanc 1
LEBLANC.
Nous avons bien l'air de ne pas prendre de leçon aujourdbui ; mademoiselle m'a parlé d'une partie de campagne...
FRÉDÉRIC.
Qui se trouve un peu accrochée !
CLARA, ^'^Ve/?^e/7^
Comment , qu'est-ce que vous dites ?
FRÉDÉRIC.
Ah! voyons, ne te fâche pas avant de savoir..,
CLARA.
Je m'en doutais, on ne peut compter sur rien avec vous.
FRÉDÉRIC.
Mais, ma chère amie, je ne dis pas qu'elle soit raanquée; je dis seulement que nous partirons plus tard.
CLARA.
C'est cela , à l'heure de revenir.
FRÉDÉRIC.
Mais non; il me faut deux heures au plus.
CLARA.
Vous vous êtes fourré dans quelque conspiration , je parie?
FRÉDÉRIC.
Du tout; il n'y a rien , au contraire, de plus paciOque que ma l'.MSsion. Ecoute, je m'en vais te la dire, en vous recommandant le secret à tous les deux.
CLARA.
Quelque mensonge !
LEBLANC,
Ecoutez-le, mademoiselle.
FRÉDÉRIC.
Tu sais très-bien que demain matin on doit proclamer la con- ilitution?
2 6.
66 REVUE DE PARIS.
CtARA.
Eh ! qu'est-ce que cela me fait , la constitution ?
FRÉDÉRIC.
Eh bien ! si ça ne te fait rien, ça fait quelque chose à la nation. Imaginez, mon cher Leblanc, qu'à l'heure qu'il est , ils n'ont rien de prêt, que le grand-conseil délibère depuis trois jours sans dés- emparer; qu'ils ne savent où donner de la tête; qu'ils ont con- sulté les jurisconsultes , qui , eux-mêmes , s'y perdent. Ils en sont ■venus jusqu'à mon oncle, que j'ai trouvé ce matin suant à grosses gouttes , sans pouvoir s'en tirer ; enfin il a compris que nous au- tres jeunes gens , après tout , avions seuls des idées à la hauteur des nouveaux besoins sociaux, et surmontant un peu de mau- vaise honte, il m'a jirié (baissant la voix) de lui rédiger un pro- jet de charte.
CLARA.
Et vous croyez que je vais attendre que vous ayez fait toute une charte ?
FRÉDÉRIC.
Mais , ma chérie , sois donc raisonnable ; dans une heure et de- mie au plus je suis à toi.
CLARA , mettant son chapeau. Du tout , je m'en vais.
FRÉDÉRIC.
Clara, tiens, j'ai là des chansons de Béranger que M. Leblanc m'a vendues hier; apprends-en seulement trois ou quatre , je t'as- sure que pendant ce temps ma besogne sera finie.
CLARA.
Eh ! je ne comprends pas tout dans votre Béranger ; je ne sais pas assez le français.
LEBLANC.
Si mademoiselle voulait, j'aurais bien du bonheur à le lui ex- pliquer?
CLARA.
Je vous remercie. Vous feriez bien mieux d'aider Frédéric , puisque vous êtes si fort en politique ; en vous mettant à deux , vous aurez plus tôt fini votre charte.
FRÉDÉRIC.
Vraiment , Leblanc ? est-ce que vous avez quelques idées gou- vernementales?
LITTÉRATURE. 67
LEBLANC.
Moi, mon cher, mais un peu, ayant travaillé dans les jour- naux, ayant eu quelquefois, comme électeur, l'occasion d'exer- cer mes droits politiques, lié avec les principaux membres de l'op- position.
CLARA , à pai^t.
Vilain menteur ! je suis sur qu'il aunait du calicot.
FRÉDÉRIC.
Alors vous pourriez me donner quelques idées sur la constitution française ?
LEBLANC.
Mais oui.
FRÉDÉRIC.
Dites-m'en donc un peu les principales dispositions.
LEBLANC.
D'abord, nous avons la cour des pairs qui juge comme tribunal criminel dans les grandes occasions.
FRÉDÉRIC , prenant des notes. C'est fort remarquable cela.
LEBLANX.
Ensuite il y a un article pour les biens nationaux qui ne peuvent pas être rechercbés.
FRÉDÉRIC.
Après?
LEBLANC.
Il y a de plus la liberté de la presse, le jury , la responsabilité des ministres.
FRÉDÉRIC.
Ah ! vous avec la responsabilité des ministres ! Je ne le croyais pas.
LEBLANC.
Si fait, je me rappelle même avoir fait un article qui en a si bien démontré la nécessité, qu'il a été impossible de l'ajourner plus long-temps.
FRÉDÉRIC, à Clara qui regarde par la croisée. Clara , ne te mets donc pas comme ça à la fenêtre ! tu sais bien que je n'aime pas ça.
CLARA.
C'est-à-dire , monsieur , que je ne pourrai pas même me distraire pendant qus vous faites votre charte.
UD REVUE DE PARIS.
FRÉDÉRIC.
Tu aimes ù faire toujours ce qui n'est pas convenable.
CLARA.
Vous m'ennuyez à la fin ; vous êtes un jaloux qui avez peur qu'on me voie en passant. Quand on a des caractères comme les vôtres, monsieur, on reste seul à faire ses constitutions; cher- chez qui vous tienne compagnie. ( Elle ouwre la porte pour sortir. )
FRÉDÉRIC, courant à elle.
Comment Clara , tu as si peu de raison ?
CLARA.
C'est-à-dire, monsieur, que c'est vous 'qui avez si peu d'a- mour que vous inventez tout ce qu'il faut pour me faire de la peine.
FRÉDÉRIC.
Voyons, pardonne-moi.
CLARA.
Eh bien ! partons tout de suite , ou je ne vous aime plus.
FRÉDÉRIC.
La méchante fille.
CLARA , bas. Oui, oh! bien méchante. Tellement que je n'ai foit que penser, cette nuit, au petit bois dont vous narlez toujours, et que si vous aviez, été aimable...
FRÉDÉRIC, vivement. Eh bien?
CLARA.
J'élais convenue avec Anna que nous ne refuserions pas à vo^is et à Fritz d'aller nous y promener aujourd'hui. FRÉDÉRIC, avec angoisse.
Ah, mauvaise! Eh bien! écoute, attends une minute. — Leblaiic, qu'est-ce que vou; faites aujourd'hui?
LEBLANC.
Moi ? rien.
FRÉDÉRIC.
Si vous étiez bieu gentil, vous vous mellrioz à ma table et vous me formuleriez vos idées sur la constitution qui convient à notre nationalité.
LITTÉRATURE. 69
LEBLA>C.
Je veux bien . mon cher.
FRÉDÉRIC.
Quand vous aurez fini , vous mettrez votre travail sous enve- loppe, et TOUS le porterez chez mon oncle Hermaun. A demain, alors.
LEBLANC.
Ah ! dites donc , Frédéric , vous m'avez déjà payé un mois d'a- vance.
FRÉDÉRIC.
Oui , mon cher ; ne parlons pas de cela.
LEBLANC.
Vous prendrez bien encore des leçons pendant un mois ou deux.
FRÉDÉRIC.
C'est probable.
LEBLANC.
Alors , je vais vous prier de m'avancer le mois suivant . si ça ne vous gène pas.
FRÉDÉRIC,
Le mois suivant ? Ça ferait donc deux mois de leçons payes d'a- vance ?
LEBLANC.
Eh bien. oui.
FRÉDÉRIC.
Ainsi, deux mois de leçons que vous me devrez .' — Mais je vou> en prie, notre charte.
LEBLANC.
Soyez tranquille, je ne bouge pas d'ici qu'elle ne soit finie.
FRÉDÉRIC.
Voilà deux ducats. Partons , Clara.
CLARA.
Adieu, monsieur Leblanc, Bon courage.
LEBLANC.
Adieu, mademoiselle. (Ils soricnl.)
70 REVUE DE PARIS.
SiÎÈNE X.
LEBLANC, seul.
Ils sont amusans ces Allemands ; ils se figurent qu'on va se creuser la tête pour leur inventer quelque chose de mieux que la charte française. Une charte qui convienne à notre nationalité , me dit cVautre ! Comme si une constitution qui régit la première na- tion de l'Europe ne pouvait pas servir à gouverner un état qui tien- drait dans le creux de ma main. Je m'en vais tout bonnement aller chercher mon Code du temps que j'étais clerc d'huissier; la charte est en tête, je la leur traduirai sans le préambule et en bouleversant un peu les chapitres , et puis s'ils ne sont pas contens , eh bien ! ils feront une autre révolution. (// sort. )
MARDI 6 SEPTEMBRE. — Une salle d'hôpital.)
LE CHIRURGIEN EN CHEF et L'ÉCONOME. l'économe. Eh bien! cette fameuse charte a paru ce matin dans la gazette du gouvernement ; qu'en dites-vous ?
LE CHIRIJEGIEN.
Je dis que c'est la charte française qu'il nous ont appliquée tout simplement.
l'économe. En vérité ?
LE CHIRURGIEN.
C'est si bien la charte française que l'imbécile de traducteur a laissé des articles tout-à-fait spéciaux à la France. Ainsi vous y lisez en toutes lettres: l'ordre de la Légion d'Honneur est maintenu.
l'économe.
Oh î délicieux , délicieux ! Et qu'est-ce qui est l'auteur de ce beau chef-d'œuvre ?
LE CHIRURGIEN.
Il paraît que c'est M. de Fischer, qu'ils ont nomme' ministre de la justice.
l'économe.
Je vous demande un peu , nous avons ici des gens qui se sont fait casser la tête pour avoir une constitution
LITTERATURE. 71
LE CniRUBCIEN,
Mon Dieu oui .'^Commeut va celui «jue j'ai amputé bier?
l'économe. Bien doucement, à ce que m'a dit l'infirmier.
LE CHIRrRGIE>-.
Je vous dirai du reste que je n'en espère rien. La balle était tu- trée trop profondément.
l'éco>ome. Tenez , sa femme est auprès de' lui.
LE CHIRrRGlEN.
Pauvre diable! Voyons que j'aille un peu le visiter. (// s'ap- proche du lit du malade.) Et bien, mon brave, comment ça va-t-il ?
LE BLESSÉ.
Je suis bien faible.
LE CHIRrRGlEN.
Voyons votre pouls.
LA FEMME DU BLESSE.
Je ne le trouve pas bien , monsieur!
LE CHIRURGIEN.
Vous n'avez pas peur de la mort , mon garçon , n'est -il pas vrai ? quand on a couru comme vous au-devant des balles?
LEBLESSÉ.
Ah î si ce n'était ma femme et mes enfans....
LE CHIRURGIEN.
Prenez courage.
LA FEMME DU BLESSE.
Enfin, comme il disait tout-à-l'heure, s'il faut mourir , j'aurai toujours vu le triomphe de la liberté.
LE CHIRURGIEN.
Certainement, c'est une consolation,
LEBLESSÉ,
Est-ce que nous avons notre charte , monsieur?
LE CHIRURGIEN.
Oui, mon ami, on la proclamera à deux heures ; elle est déjà' dans le journal.
LEBLESSÉ.
Oh! si j'avais pu la lire!
Sf2 REVUE DE PARIS.
LE CHIRrRGIEN.
Je VOUS rapporterai tantôt.
LE BLESSÉ.
Tantôt, il sera trop tard; je sens que je m'en vais. Donne-moi la main , Dorothée ; aie bien soin de nos enfans.
LA FEMME DU BLESSE
Mon Dieu ! monsieur , mon Dieu ! {Le chiruvgienjait signe qu'il n'y a rien à faire.) Rodolphe, je suis là.
LE BLESSÉ.
Fais-en des patriotes.... ^ ive la liberté!.... Mes droits sont re- connus avant cjue je meure.
LA FEMME DU BLESSÉ.
Oui , mon ami , oui, ils sont reconnus.
LE BLESSÉ , dont la voix s'éteint tout-à-fait. Despotisme.... patrie. i^La femme se jette sur le corps de son mari qu'elle embrasse. )
LE CHIRURGIEN , à Finfirmicr. Tâchez d'éloigner cette femme, — Vous le porterez à l'amphi- théâtre ; je veux voir ce qui a pu amener la mort si promptement. {En s'en allant. ) — "Voilà ce que c'est que de se mêler des af- faires politiques, et de ne pas vouloir s'en tenir à ce qu'on a. On se fait tuer pour avoir une liberté et une charte de pacotille , et puis on laisse des veuves qui sont bien heureuses quand elles ont une pauvre pension.
Charles Rabou.
Partsf»
LE MINISTERE DES FINANCES,
Vous est-il arrivé quelquefois ^ en vous promenant sous ce verdoyant berceau de tilleuls qui ombrage la terrasse des Feuillans^ en respirant Tair mêlé de poussière que vous en- voie la rue de Rivoli , d'arrêter vos regards sur cette large façade d'un seul morceau , percée par le bas de quarante- sept arcades, où sont échelonnés cinq étages de croisées ,et de mesurer encore, par les deux rues qui l'encadrent, la profondeur de ce bâtiment, uniforme et serré comme une caserne, épais et massif comme une prison. Si vous êtes spé- culateur en terrains, gros marchand retiré du commerce, ou entrepreneur de maçonnerie , vous serez émerveillé de ce qu'un pareil édifice pourrait rapporter de location, dans le quartier des hôtels garnis, avec une exposition et une vue qu'on saurait bien faire payer. Si vous avez la prétention d'être savant, vous attendrez qu'un curieux s'arrête auprès de vous pour lui dire qu'à cette place s'étendaient autrefois , depuis la rue Saint-Honoré, de vastes jardins, appartenant à une communauté de capucins, qui avaient une porte de communication jusque dans l'enclos royal ; et, pour peu que votre interlocuteur soit en veine de gaieté, il y aura beau- coup à rire sur ce caprice du temps et des révolutions, qui est venu inscrire les noms des champs de bataille à l'angle de ces allées où des moines promenaient jadis leurs rêve- lùes. Que si vous êtes simplement artiste, je ne dis pas ar- chitecte , obligé par métier de couper et de poser l'une sur 5 r
74 REVUE DE PARIS.
Taiitrc, dans un espace donné, le plus çjrand nombre de cages à nicher des hommes; si vous avez, veux-je dire, le plus faible sentiment des convenances, des formes et des proportions qui doivent se trouver dans un édifice des- tiné à un usage public, vous comprendrez difïïcilement pourquoi je vous oblige de faire halte devant cette grande maison. Mais si vous êtes créancier de Tétat, pensionné de l'état, salarié de l'état, je n'aurai rien à vous apprendre; vous connaissez de reste le lieu et sa destination ; vous re- gi'ettez tout au plus de ne pas y venir assez souvent : vous saluez d'un air gracieux, l'hôtel où l'on paie , et vous avea déjà nommé le ministère des finances.
Car le budget est là renfermé tout entier. Du rez-de- chaussée jusqu'aux combles, la machine aux calculs , mon- tée pour toute une année, fait mouvoir des milliers de mains armées de plumes qui enregistrent le revenu et expédient la dépense. Là l'impôt arrive par tous ses canaux et s'écoule par toutes ses issues. Le cœur n'a pas une fonction plus im- portante dans l'économie du corps humain que cette masse de bàtimens n'en exerce dans le mouvement social. En ctTet , la centralisation s'y est en quelque sorte concentrée. Paris était trop grand ,ses différens quartiers trop éloignés l'un de l'autre pour l'action financici^edu royaume. Elle perdait du temps à ramasser ses bordereaux épars dans cinq ou six suc- cursales où se logeaient commodément ses délégués. Elle a mieux aimé se gêner, se mettre à l'étroit, pour avoir tous ses matériaux sous la main, tous ses ressorts sous les yeux, tout son personnel à portée du commandement, de la sur- veillance et du blâme. Enregistrement, domaines, douanes, forêts , loteries , contributions indirectes , toutes ces dépen- dances du revenu public, qui se donnaient les airs d'admi- nistrations souveraines, ont repris leur place subalterne, au grand chagrin des directeurs-généraux qui n'ont phis de logement pour leur famille, et des premiers commis qui ont vu leur importance reléguée dans les mansardes. Si la Poste et la Monnaie tenaient moins de place , on les aurait ame- nées ici ; mais leur comptabilité s'y trouve. Par ce moyen , on voit tout d'un seul regard; rien ne se dérange, rien ne se perd , rien ne s'égare, excepté par-ci p:ir-îà qiichpies
LITTERATURE. éO
ciiissicrs qui disparaissent en emportant les ccus de la caisse; mais les chiflres restent, c'est un grand point; et, après un mois d'investigations, on sait à peu près à combien peut se monter un déficit.
Ce bâtiment a , comme toutes \q?, hôtelleries ministé- rielles , ses habitans inamovibles et ses hôtes passagers. Là aussi c'est en descendant les degrés de la hiérarchie admi- nistrative que vous trouverez quelque solidité dans les exis- tences , quelque certitude de vieillir dans le logis où Ton s'est habitué. L'instabilité et le péril sont au sommet. Je ne sais combien de ministres a déjà vus passer le portier ; car on ne dit plus le suisse par respect pour la \ictoire de juillet. Cependant les figures nouvelles se présentent ici moins qu'ailleurs. On parvient rarement à ce ministèie ; le plus souvent on y revient. Toute la science financière de notre époque parait reposer exclusivement sur trois ou quatre têtes , entre lesquelles les changcmens de système politique et les révolutions sont obligés de choisir. On ne voit pas là , comme ailleurs, arriver un matin en citadine quelque promu de la veille, inconnu même aux gai-çons de bureau, dont les commis ne prononcent le nom qu'en hésitant , quel- que homme de néant improvisé homme d'état par l'adroite jalousie d'un collègue , qui vient débarquer au beau milieu . de la voûte , avec femme, enfans et paquets , le chapeau et le parapluie à la main, pour prendre possession de son dé- partement. Ceux qui montent à ce premier étage sont pres- que toujours de vieux routiers , accoutumés à la faveur comme à la disgrâce , qui connaissent les êtres de la maison, qui en savent par cœur toute la distribution , les salons d'apparat autrefois si peuplés, la salle à manger des grands festins maintenant sans danger pour la conscience des dé- putés , l'élégant boudoir attendant toujours unejeunc femme de ministre , et ces petits appartcmens où la puissance fait des économies en famille depuis qu'on a rogné son trai- tement.
Le reste de l'hôtel appartient aux bureaux. Or on vous a déjà sans doute appris la vie maussade , uniforme et pour- tant aventureuse de remployé , qui , pour un modique salaire, vient chaque jour , à la même heure , courber son
70 REVUE DE PARIS.
corps , fatiguer sa main et anéantir sa pensée sur un travail ingrat dont le résultat lui échappe, passe à ce métier plu- sieurs années dans l'espoir d'une augmentation, et perd à la fin son gagne-pain par une réforme. On vous a fait par- courir plus d'une fois toute l'échelle de cette population cioîirée , soumise à des règles invariables , à des devoirs sévères , mais qui s'élargissent pourtant et deviennent plus faciles , par une singulière proportion , à mesure que les profits s'accroissent. N'allez pas vous aviser cependant de plaindre les hommes enrôlés dans un pareil service , car ce sojnt les heureux du siècle , et n'entre pas là qui veut. Si vous saviez combien il faut de protections , de démarches , de sollicitations pour obtenir une de ces chaises couvertes en cuir où s'endort un commis , en attendant qu'il lui vienne l'inspiration d'un chiffre à placer ou d'un bordereau à rem- plir ! Combien de jeunes prétendans , tout frais eortis de leurs études , ou rebutés par les premiers dégoûts d'une carrière difficile , réclament , avec toutes les recommanda- lions de leur parenté, l'agréable emploi d'additionner, de formuler et de transcrire pour le compte du gouvernement ! C'est qu'il y a là du moins quelque chose de réel et d'as- suré , un petit bénéfice , sans autre charge qu'un peu de ré- sidence , et dont on touche le revenu à la fin du mois ; c'est que les professions où l'on se pousse par le talent sont tou- tes encombréj23 de célébrités en titre qui ne veulent pas déguerpir , et de bruyantes ambitions qui essaient de se faire passage ; c'est que les charges qui s'achètent sont en petit nombre et hors de prix 5 c'est que les capacités abon- dent et que les débouchés manquent, qu'il y a mille voca- tions et mille appétits pour une seule part de réputation et de fortune. De là cette affluence qui se presse aux portes des ministères, qui sollicite la faveur insigne d'y perdre son temps sur un pupitre ,d'y éteindre sa jeunesse dans l'attente presque toujours trompée d'un tardif avancement. Car ce n'est pas par cette voie qu'on arrive aux postes élevés de la bureaucratie , aux canonicats administratifs. Le chemin est tx'op long , trop embarrassé. Mais on y parvient de plein saut en partant d'un journal ou d'une coterie. De deuxcon- currcns pour une place subalterne , le plus certain d'être
LITTERATURE. 77
lai jour chci de division n'est pas celui qui se voit admis i\ prendre ses degrés. Il y a plus à parier peul-èfreen faveur du candidat éconduit, pour peu cptil ait de l'audace , de l'activité, de l'entregent. C'est absolument comme à la queue des spectacles, si tant est qu'il y ait encore queue aux spec- tacles. Ceux qui marchent à leur tour n'entrent pas, et les premières places sont pour ceux qui se précipitent, qui bouscident les gendarmes et escaladent les barrières.
De tout cela il résulte que l'ordre des employés a perdu ces anciennes mœurs , ces croyances traditionnelles , ces la- çons de vivre qui le faisaient reconnaître autrefois. Le commis n'est plus ce pauvre diable si exact , si ponctuel , si empesé , si discret , qui avait foi en ses chefs ,qui respectait son métier comme un sacerdoce , qui n'élevait jamais un doute audacieux sur lintelligcncc de son supérieur, qui ne trouvait i-ien de beau , rien de grand, rien d'utile hors de sou occupation régulière, qui s'extasiait devant une belle page d'écriture rédigée , corrigée, mise au net, copiée, n ue, approuvée , contrôlée par sept mains différentes , qui ser- vait d'horloge à ses voisins lorsqu'on le voyait sortir et ren- trer aux heures du travail et de la liberté , qui s'abstenait de rire tant que duiaitla semaine, faisait son maigre repas en silence et végétait avec dignité. C'est maintenant un liomme du monde , presque toujours pourvu d'un talent agréable ;, comme de chanter la romance ou déjouer la con- tredanse sur un piano , quelquefois un homme d'esprit ca- pable de s'associer pour un vaudeville , qui s'éclipse, dit-il, ipii s'enterre, qui abdique ses facultés intellectuelles pen- dant une partie de la journée , le premier à se moquer de son esclavage, à faire bon marché de sa besogne , arrivant au bureau le plus tard qu'il peut, trouvant cent prétextes pour quitter sa chaise , goguenard et anecdotier avec ses compagnons de travail, brochant sa tâche avec facilité, et faisant des caricatures sur sa pancarte. Aussitôt que quatre heures sont sonnées , il ne lui reste plus rien de son per- sonnage. Va coup de brosse donné à son chapeau et s«irsou habit , car il est élégant et coquet , le voilà dégagé de ses chaînes, reprenant ses habitudes déplaisir, recommençant sa vie interrompue, coudoyant son secrétaire-général qui
78 r.EVUE DE PARIS.
ne Ta jamais aperçu , et allant s'asseoir pour ses deux iVanes, chez un restaurateur, auprès d'un député qui vient peut-être desupprimer paruneréductiou son dîner du mois piochain. A présent , si quelque afliiire vous amène dans ce lieu , ce n'est pas moi qui me chargerai de vous guider à travers ce labyrinthe infini de corridors , de couloirs et d'escaliers; cen'est pas moi qui vous indiquerai la porte numéx'otée de la cellule où vous devez frapper. Mais il est possible que , dans le nombre , vous trouviez un garçon de bureau serviablc et poli qui vous répondi'a , pourvu que vous ne le dérangiez pas dans la lecture du Moniteur. Pour moi , qui serais fort embarrassé de dire à un concierge ce que je suis venu faire ici , je n'irai pas plus loin que la salle des l'entiers , anti- chambxe propre et commode , où viennent se ranger deux fois par an , sans distinction et sans jalousie, les porteurs de trois, de quati-e, de quatre et demi et de cinq pour cent. On avait trouvé autrefois un bien joli mot pour désigner ces honnêtes citoyens qui, après que les emprunts ont passé par les mains des banquiers , achètent , au piùx du marché, (juelque jiarcelle de la créance sur laquelle les gros spécu- lateurs ont fait leur bénéfice , et, une fois possesseurs de leur titre , attendent, non sans inquiétude, le jour où le trésor public les invitera au partage actif de l'impôt. On les appelait ci intéressés dans les affaires du roi , « ce qui enno- blissait leur condition sans Taméliorer ; car les rois font parfois de mauvaises affaires. Aujourd'hui ils sont devenus créanciers de l'état^ et n'en sont pas toujours plus rassurés. Pourtant l'existence du rentier est agréable, li ne contribue pas aux charges publiques dans laproporlion de sou revenu j il n'a pas à craindre les non-valeurs , les incendies », les ré- parations, les intempéries , les mauvaises récoltes et les faillites , tous ces accidens qui désolent les propriétaires et les industriels. Il n'a pas d'entretien , pas d'ouvriers et de gardiens à payer. Il ne voit l'administration financière que par son beau côté. Il ne connaît ni percepteur , ni avertis- sement , ni contraintes , ni garnissaires. Il n'a de rapport avec les fisc que pour donner quittance. La charle lui dit que la tletle publique est garantie , et il voit chaque jour celle dette s'augmenter par des emprunts nouveaux .preuve
IJTTI-RATînr. 7i)
irrécusable de confiance et de solv;ibilité.Ccj)cni!;int iln"c^t pas sans alarmes , comme si les chartes pouvaient jamais mentir. Il se rappelle que la dette publique lut placée une fois i< sous la sauve-garde de Thonnour et de la loyauté iVan- çaisc , » qu'il fut déclaré « que nul pouvoir n'avait le droit de prononcer Tinfàiu'î mot de banqueroute •> , et que, peu d'années après , la loyauté française , représentée par le directoire , lit banqueroute des deux tiers à ses créanciers , en s'abstcuant toutefois de prononcer le mot infâme. Il est à peine revenu de la terreur que lui a causée la menace du remboursement. Il frémit encore de ce guet-apens qu'un lui avait tendu , en lui montrant d'une main le livre du trois' pour cent où son revenu allait être diminué, et de l'autre sou capital dont il ne saurait que faiie. Il a égale- ment peur des résolutions qui ébranlent , et des systèmes qui veulent leconstruire. Et vraiment ce serait conscience que de tourmenter dans sa modeste position , que d'inquié- ter sur son avenir semestriel cette classe iuofï'ensivc et dé- bonnaire , la moins embarrassante de toutes celles qu'un gouvernement est obligé de contenter. Car le rentier n'est ]>as un coureur démeulcs , un vociférateur de senlimens patriotiques , un frondeur de protocoles , un briseur de ré- verbères, Il ne rêve ni la conquête , ni la restauration , ni la propagande. La république ne se présenter ses yeuxquc sous la ligure hideuse du tiers consolidé , la branche ainéo sous le masque trompeur de la conversion. Il ne demande qu'une chose à la politique , c'est qu'elle lui fasse payer exactement ses arrérages ; c'est que tous les six mois , à ce vingt-deuxième jour qu'il connaît si bien , il puisse venir avant l'aurore prendre son rang et son numi^ro dans la rue, se réchautFer ensuite dans la salle d'attente où des plumes officieuses lui fourniront sa quittance^ et voir s'ouvnr enfin le bureau qui répond à la première lettre de son nom , dans quelque ordre quelle soit placée. Car il n'y a plus de pré- férence pour Aaron . plus de longue souffrance pour Yves nuZacharie j la révolution a remis l'égalité dans l'alphabet. Il ne s'agit donc plus , quand on est pressé par répuisemcut du dernier semestre , que d'être matinal et d'arriver des premiers à celle immense disliibulion , où l'un \(mI actou-
80 llJiVliJi: DK PARIS.
rir en même temps toutes les parties preaaules , rentiers de dilïérenles origines , titulaires de pensions civiles, mili- taires , ecclésiastiques , enfin porteurs de récompenses nationales , nouvelle espèce de dotation oii l'honneur se rembourse en écus , et qu'on pourrait appeler la dette con- solidée de Tinsurrection.
Or si vous nêtes ni inscrit au grand-livre, ni appointé , ni pensionné , ni récompensé , il est encore un moyen de participer aux largesses de Tétat et de manger comme un autre votre morceau du budget , un moyen que je ne vous proposerais pas si l'administration ne savait pas relever merveilleusement tout ce qu'elle touche. Il faut donc savoir que dans une sailc voisine s'ouvre , trois fois par mois, sous I invocation de la Fortune , vieille déesse classique dont le culte s'est conservé, et sous la présidence d'un conseiller de préfecture en habit officiel , une solennité qui fait pal- piter d'espérance et de crainte tous ces adorateurs en gue- nilles que l'aveugle divinité traîne à sa suite. En d'autres termes , c'est là que se fait le tirage de la loterie j c'est là (fue cinq numéros sortis de la roue vont faire évanouir tant dillusions, ruiner tant de projets , et, ce qui est pire, ex- citer les dupes à de nouvelles tentatives. Sans doute vous ne connaissez rien de si houleux que la loterie. Vous vous étonnez qu'un gouvernement qui doit représenter aussi la conscience publique puisse exploiter la plus folle des pas- sions , faire profit d'un vice qui se nourrit de crimes , en- caisser sans pudeur l'argent qui lui arrive par celte voie, et vous dire effrontément à la fin de l'exercice : « L'année )• a été bonne j nous avons gagné dix millions au jeu contre >i les malheureux, sans compter encore que le Mont-de- « piété a fourni les mises , de sorte que nous avons reçu » des deux mains. « Cependant je dois vous apprendre qu'un philosophe chagrin, un censeur atrabilaire , un homme qui avait fouillé dans la fange de Paris , et qui en a décrit tou- tes les turpitudes, s'étaut trouvé par hasard législateur, a voté le premier poiu' rétablissement d'une loterie nationale, où je dois ajouter qu'il obtint une place j ce que je vous dis bien vite pour perdre l'envie de moraliser. Car qui peut ce promettre , dans le temps où nous sommes, de n'être
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pas un jour appelé à faire des lois, et, une fois là , de con- server sa raison ? Ce qu'il y a de certain , c'est que le tirage est chose bonne à voir, c'est que les cinq fonctionnaires qui prennent place sur l'estrade gardent admirablement leur sérieux ; c'est qu'on ne saurait, avec plus de gravité, pe- ser des étuis vides, les ou\rir à moitié, puis tout-à-fait, y placer des numéros et les fermer à deux reprises j c'est que les trois enfans qui prêtent leur main novice sont déjà , par leur aplomb comme par leur costume, d'excellens garçons de bureau ; ccst enfin que les deux roues qui complètent , avec ces huit acteurs et le proclamateur des numéros sor- tans , le personnel de la cérémonie , font honneur à l'ébé- niste. Du reste, vous n'éprouverez que pitié à regarder les spectateurs qui viennent s'asseoir sur les banquettes dont la salle est garnie. La caricature, dans ses fantaisies les plus plaisantes , n'invente rien d'égal à ces haillons bizarre- ment accoutrés , à ces accidens de costume causés par la misère, dont les infatigables poursuivans du quaterne cou- vrent leur nudité. Mais le plus triste est que la vieillesse surtout figure dans ce tableau, la vieillesse qu'on voudrait toujours respecter et qu'il est si pénible de surprendre a\i- lie. Sous des cheveux blancs , devant lesquels Sparte tout entière se serait levée avec vénération , j'ai vu , de deux yeux creusés par le temps , s'échapper de grosses larmes qui se perdaient dans un triple sillon de rides. Le pauvre homme avait encore perdu une mise, et il l'egardait avec l'air du reproche un livre tout noirci de chiffres , où quelque Barème famélique prétendait soumettre les caprices du sort aux règles du calcul , livre infernal qui l'avait trompé tout comme aurait pu le faire un traité de politique. Il faut reconnaître pourtant que la salle du tirage devient chaque jour moins fréquentée , et , si Ton doit en croire les plaintes de quelques buralistes , voilà encore une branche du revenu public qui menace ruine. Le pauvre se fait économe de ses dernières ressources. Vous verrez que la leçon viendra de ce côté-là, et qu'en s'apei-cevant que le profit diminue, on s'avisera bientôt de la morale.
Puisque nous avons parlé de morale, allons à la Bourse. Aussi bien assure-t-on qu'il y a de fréquentes relations en-
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tre riiotel des finances et le temple du commerce. On dit même qu'il serait facile d'en trouver la route en suivant d'ici à la trace le cabriolet d'un agent de change. Ne croyez pas pourtant que je prétende vous initier dans les mystères de ce lieu, vous en faire connaître la langue , les mœurs et les pratiques. J'espère bien que quelque ame charitable se chargera de ce soin (i). Car pour moi , tout ce qu'on y dit est grimoire j tout ce qu'on y fait, pure fantasmagorie. Je sais seulement que la Bourse est, dans toutes les villes commerçantes, un centre de réunion journalière pour les négocians qui viennent y régler leurs intérêts, y négocier leurs effets, y trouver, en un mot , dans un étroit espace , et en peu de temps, ces communications faciles et promptes dont les affaires ont besoin. Anvers avait bâti sa Bourse dès i53i j Amsterdam eut la sienne un siècle après; celle de Londres est à peu près du même temps. Paris , quivient toujours tard, s'en passa jusqu'en 17245 époque à laquelle on lui livra pour cet usage le palais Mazaiùn. Depuis ce temps , la Bourse a souvent été déplacée. On l'a successive- ment transportée aux Petits-Pères , au Palais-Royal. Chas- sée tour à tour de l'église et de l'apanage , elle s'est quelque temps remisée sous un hangar , à côté du palais que les ma- çons lui construisaient, et enfin elle s'est installée chez elle , dans sa superbe demeure.
S'il fallait mesurer les proportions d'un édifice à son utilité , exiger quelque rapport entre les formes d'un bâ- timent et les choses qui doivent s'y faire , certes ce luxe d'architecture extérieure paraîtrait tout-à-fait extra- vagant. Il y aurait à demander compte de ces quatre ran- gées de colonnes qui entourent l'enceinte fermée. Mais ce superflu est ici pour Ihonueur de Fart, pour l'orgueil de la ville, et le commerce, ([ui a payé cet ouvrage, a lliabi- tude de donner quelque chose aux dehors ; c'est la devan- ture de sa boutique. Lorsque vous avez monté le magnifique perron qui conduit au Parthénon moderne, lorsqu'on vous a débarrassé , malgré vous , de votre canne ou de voire pa-
(1) L'article spécial sur la Bourse, Jcjà amioncé, paraîtra le mois prochain. iV. du D.
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rapluie, vous êtes surpris de voir à quel petit espace se ré- duit pour Tusapie public le rez-de-chaussée de ce monument qui se présentait immense à vos rejrards. Mais bientôt des cris inarticulés vous arrachent à la contemplation des gri- sailles et des écussons où votre tête allait se perdre. Ces cris qui s'échappent du fond de la salle vous ont peut-être déjà paru ceux dune émeute, et réveillé chez vous l'ardeur répressive du soldat citoyen. Rassurez-vous pourtant; ce n'est rien autre chose que la conversation animée , mais pacifique, de soixante agens de change, orateurs au langage laconique et significatif, qui échangent leurs offres de vente et leurs consentemens d'achats. Groupés autour d'un ba- lustre circulaire qui figure assez bien le bord d'une cor- beille, séparés de la foule par une forte barrière, vous les voyez se démener, s'égosiller, se provoquer l'un l'autre de la main pour faire accepter des belges ou saisir au pas- sage des ducats. Tandis que vous vous émerveillez de ne rien entendre à ces paroles tronquées , si vite comprises par les intéressés , et dont le résultat est aussitôt enregistré sur un carnet, la foule qui vous entoure, et où vous retrouve- rez demain les mêmes figures à la même place , éprouve mille fluctuations de joie, dedéplaisir, d'impatience, de sur- prise. Un chiffre, que vous avez à peine attrapé à travers cent autres, court de bouche en bouche et met en mouvement tous vos voisins. Puis des mains s'élèvent par-dessus la barrière pour arrêter , dans ses continuelles évolutions , je ne sais quelle espèce d'employé à l'uniforme galonné d'argent ; les plus famihers lui parlent à l'oreille et le lancent vers l'agent de change qu'ils lui désignent. De petits billets, portant un nom tout imprimé, partent de tous les côtés et sont fidè- lement remis à leur adresse. Tout ce bruit , tout ce manège dure deux heures. Aussitôt que la cloche, avertie par l'ai- guille de rhorloge, s'est fait entendre , l'enceinte réservée devient vide en un instant, les agens de changese précipitent dans le sanctuaire impénétrable de leur parquet , et si vous êtes plus habile que moi, vous saurez ce qu'a fait la rente. Car c'est là maintenant la grande affaire, on peut dire tonte l'affaire de la Bourse ; c'est là ce qui fait affluer en ce lieu une foule de gens qui n'ont jamais appris ce que c est
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que commerce, qui n'ont ni patente, ni crédit, ni comp- toir; hommes de cour, hommes d'épée, hommes d'état, hommes de lettres , surtout hommes sans métier certain , sans condition déterminée, mais qui savent pour toute science qu'une difTércnce en pUis ou en moins dans le cours des effets publics doit produire un bénéfice , et qui comp- tent, pour se le procurer , sur leur prévoyance des évène- raens , sur les nouvelles qu'ils ont reçues, sur leur bonne fortune aussi. Or je parle ici seulement de ceux qu'on voit, qui hasardent leur figure en ce lieu , qui jouent à visage découvert et aux risques de leur réputation , presque tou- jours dupes des combinaisons secrètes, des associations puissantes qui se forment dans Tombre , et préparent sa- vamment les chances contre lesquelles la multitude aveu- gle va se heurter ; et pourtant il y a tant de charme à s'en- richir sans travail, sans peine, sans effort d'entreprise et d'intelligence, sans rien quitter de ses plaisirs et de ses ha- bitudes, sans passer par toutes les épreuves de cette longue patience où s'use la vie d'un homme laborieux , que malgré tant de sinistres exemples et tant de déceptions , malgré tous les désastres dont cette route est semée , le nombre des joueurs ne diminue pas. Les révolutions elles-mêmes ne font tout au plus que renouveler les figures , en autorisant les perdans de la roulette politique à venir se refaire par une autre espèce de hasard.
Ne croyez pas cependant que tous ces hommes qui s'agi- tent, se promènent, se croisent ou s'abordent , aient quel- que partie de leur fortune engagée dans les fluctuations du cours. La curiosité fournit aussi à la Bourse son contingent de badauds, qui viennent y recueillir des nouvelles, parce que c'est l'endroit où l'on en débite , où l'on en fabrique le plus , et qu'un homme de quelque oisiveté dans ce monde ne doit pas manquer d'avoir son événement à raconter. Le plus grand nombre de ceux qui parcourent cette salle so- nore n'a pas une piastre, pas un report, pas une prime sur le tapis, et toutefois c'est parmi ces spectateurs désinté- ressés que vous remarquerez le plus de mouvement , le plus d'avidité à ramasser les paroles qui courent j)armi les groupes pour préparer ou expliquer une légère ^ ariation.
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Nouvelles politiques , bulletins sanitaires , bruits de guerre ou de paix, changeiuens de ministres, voyages de piénipo- tcnliaires , bons mots de diplomates , retard de courriers qui ont versé dans une ornière, charivaris de province, émeu- tes départementales , tout se dit, tout se croit, tout se com- mente dans le sens du chiffre que le héraut vient de procla- mer. Les partis surtout qui vivent d'illusions et de crédulité sont toujours là aux écoutes par députation de leurs cour- tiers ; et quand la bourse a été ce qu'on appelle animée, quand le cours avarié souvent, vous pouvez compter que Paris est fourni de mensonges pour toute la soirée.
L'ordonnance qui a fondé la Bourse en avait interdit ren- trée aux femmes, sous quelque prétexte que ce fût. Il parait que la prohibition tient encore pour le rez-de-chaussée; mais la galerie du premier est abordable aux deux sexes. On a pensé qu'il ne fallait priver les femmes d'aucun spec- tacle. Mais soit que ce bruit confus de pas qui se traînent sur le pavé, de conversations à voix basse et de négociations en argot inintelligible, offre en lui-même un médiocre intérêt, soit qu'il y ait peu de distractions à espérer de gens que pré- occupe la soif du gain , il est certain qu'il se hasarde rare- ment, le long de ces balustres en pierre d'où l'œil plonge sur le chapeau des habitués, des visages quipuissents'offen- ser de n'être pas regardés. L'instinct de leur puissance aver- tit les femmes que leur place n'est pas aux lieux où règne la passion de l'or . que, s'il leur sied bien de se mêler parmi les hommes , c'est là seulement où le culte qui leur est dû ne se partage qu'avec de douces émotions, avec des goûts nobles et délicats , dont on peut encore leurfaire hommage. On trouve cependant ici quelques spéculateurs en jupons, quelques androgynes delà coulisse, dont la figure s'enlu- mine de dépit ou de cupidité aux divers accidens de la hausse ou de la baisse. Mais ce n'est là qu'une dépravation excep- tionnelle , une monstruosité bizarre, un caprice honteux de cet âge qui voudrait encore se rattraper au monde par quel- qu'une de ses folies.
Maintenant écoutez une de ces mille contradictions dont notre état social est rempli. Vous savez que parmi les négo- ciations qui se font à la Bourse, leplns grand nombre a lieu ■1 8
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d'un côté sans livraison de la chose vendue , de l'autre sans aucune envie de racqucrir 5 que tout se borne au compte de la différence entre le prix réglé par le contrat et celui que cette valeur aura au terme fixé. C'est une chose bien enten- (Uie , bien arrêtée , sur laquelle personne n'est incertain , et les gens qui s'y connaissent vous diront que sans ce com- merce factice , qui entretient le marché , les effets publics , -abandonnés aux rares échanges des rentiers , n'auraient pas d'évaluation connue ; que l'état ne saurait jamais où en est son crédit. Voilà donc des transactions journalières décla- rées utiles, indispensables, dont on livre volontiers l'abus à notre censure. Toute la France a les yeux fixés surleré- sultat de ces transactions ; toute l'Europe en ressent la se- cousse; le télégraphe est aux ordres delà Bourse; les dépê- ches y rebondissent aussitôt , lorsqu'elles peuvent donner au cours de la rente une favorable impulsion. Tout s'y fait sous les yeux du gouvernement, à l'abri de sa protection , souvent avec son influence, par des agens qu'il autorise ; sa police veille h l'observation des réglemcns. Cependant la justice ne veut rien entendre à toutes ces affaires ; elle re- pousse impitoyablement de sa barre tous les plaideurs qui lui arrivent, demandant l'exécution des cngagemens con- tractés sur le bord de la corbeille, au grand jour du vitrage , àlaface des allégories peintes par Abel dePujol. La Justice et la Bourse sont brouillées à mort. Le parquet des agens de change n'a pas de crédit au parquet du procureur-géné- ral, et le Code ne reconnaît pas le carnet. Au moins est-il bonde savoir, lorsqu'on veut risquer ici son existence et l'avenir de ses enfans, qu'après avoir couru la chance dépen- dre, vous n'avez qu'une seule garantie dugainquevouspou- vez y faire, et cette garantie, ce n'est pas la protection delà loi : c'est la bonne foi des joueurs.
Or pour cette fois nous avons visité deux bâtimens tout neufs, et ne vous vient-il pas déjà dans la pensée une ré- flexion singulière? C'est par des monumcns publics que s'expi'iment ordinairement les idées d'un siècle, que secon- state pour l'avenir l'état de sa civilisation. Depuis quarante années, nous avons agité bien des systèmes, ixmué la so- ciété jusque dans ses fondemcns pour en faire sortir quelque
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création favorable au bonheur et à la liberté des peuples. Avec tout cela, nous avons laisséla royautédans son ancien palais, la j ustice dans son vieux manoir, la religion dans ce res- tant detemplesquenous n'avons pas ou détruits ou vendus. La représentation nationale a long-temps payé son lojTr , et attend dans une barraque que les réparations de sou logis soient terminées. Nous avons abattu bien des églises, nous n'avons pas fondé un hôpital. Tout ce que nous avons su faire de grand et de durable pour conserver le souvenir de notre progrès social _, c'a été d'élever un hôtel au budget et un temple à l'agiotage. — J'oubliais que l'on construit main- tenant des prisons.
A. Bazin.
C'i)os})itaiit^.
L'hospitalité, c'est la vertu sociale du premier âge , la- vertu des premiers siècles. Les peuples de la Adcille Europe, ceux de l'antique Asie, de l'Afrique décrépite, étaient des peuples hospitaliers. Il semble que cette qualité soit l'apar nage des temps rustiques, simples , grossiers, de l'âge d'or enfin. Aujourd'hui que nous sommes civilisés , on est bien- faisant, on peut être charitable, mais hospitalier point. Cette vertu est reléguée dans les forêts de l'Amérique, sous la tente de TArabe , dans la hutte enfumée du Lapon, et ces peuples , nous les honorons de notre sublime dédain.
Chez les sauvages, chez les peuples de l'antiquité, l'hos- pitalité est le plus important des progrès faits vers la civi- lisation; elle est un droit des gens , une sauve-garde indi-^ viduelle. L'homme qui a fumé le calumet d'un Américain est en sûreté au milieu de la peuplade , quelle que soit, du reste , sa couleur ; il est un hôte sacré pour celui qui l'a reçu dans sa demeure , et il semble à ces enfans des bois que le feu qui les réchauffe ou la cabane qui les abrite n'a pu réunir que des amis !
On sait jusqu'à quel point cette vertu est observée par les Arabes ; on se rappelle ce Bédouin auquel un inconnu demande asile : cet inconnu , c'était le meurti'ier de son fils 5 l'Arabe l'apprend , la vengeance était en son pouvoir , mais son hôte est sacré pour lui ; il le cache à toutes les re- cherches, il le fait évader la nuit, il lui laisse quelques heures d'avance, puis il court à sa poursuite.
Certains peuples portent si loin l'amour de l'hospitalité qu'ils ne se regardent jdus chez eux en quelque sorte que comme ila^ inférieurs : c'est ainsi qu'en Islande, le voyageur, après avoir été servi à table par la maîtresse ou par hi
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fille do la maison , est aidé par lune d'elles ensuite à se déshabiller et à se mettre au lit j on ne laisserait pas cet honneur à une servante. Le Lapon cédera sa misérable hutte à l'étranger, et couchera à l'injure de l'air : l'Améri- cain, sur les bords du Tachontche-tessé , réservera pour kii une place d'honneur; sur une natte plus élevée que la sienne propre , il lui offrii-a le saumon rôti, il lui donnera un festin avec toute la splendeur qu'y peut déployer un sauvage. Dans quelques iles de la mer du Sud , les femmes, les filles de la maison viendront s'offrir de partager sa cou- che : la simplicité , l'ignorance , plus encore que le vice , ont mis l'incontinence à la place de la vertu. Dans d'autres Ues de la même mer, les femmes sont offertes aussi au voyageur; mais si pendant cinq nuits il ne respectait sa compagne, il encourrait la mort; l'obligé , là , est du moins tenu à un devoir.
L'hospitalité était la vertu des peuples au temps d'Ho- mère ; les Hébreux l'exerçaient dès l'origine des sociétés connues; chez toutes les nations, Thospitahté était une vertu de nature qu'on exerçait par un instinct de faiblesse ; chez les Juifs, la Bible eu avait fait un devoir religieux. C'était Dieu qui l'ordonnait , et l'Israélite qui recevait un étranger . qui lui lavait lui-même les pieds devant sa porte, faisait un acte agréable au Seigneur. L'hospitalité pour lui, c'était une prière !
Chez les Scythes., l'étranger était inviolable ; chez les anciens Germains , même chez les féroces nations du Nord, il trouvait partout protection. Pour toute la race celtique, l'apparition de l'étranger était un sujet de joie, une fête, une réjouissance.
Et au milieu de nos ancêtres , les bons Gaulois, chez les peuples qui tiraienld'eux leur origine, l'étranger était reçu, fêté, introduit dans l'intimité des familles , partout traité comme un ami , comme un frère ; on se disputait 1 honneur de le posséder : c'était un sujet de jalousie. Les jeunes tilles, les femmes recherchaient sa société , s'efforçaient de lui procurer des plaisirs, des fêtes, des distractions. Les hommes le faisaient participer à leurs chasses , à tous leurs 1CUX. i< La harpe , si généralement cultivée chez les Celtes 2 .^
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» (le Galles qu'il y en avait une dans chaque demeure, la » harpe résonnait ses louanges depuis l'aube du jour jus- « qu'à la nuit , el c'étaient des'Voix de vierges qui faisaient » entendre ces accords. «
Cette vertu hospitalière était si grande , si sacrée, si di- vine 5 que pendant les guerres des Romains dans les Gaules , pendant les conquêtes des Normands au pays de Galles , l'étranger ennemi qui demandait asile pouvait traverser seul et sans guide les pays des Celtes, quoiqu'eux-mêmes n'eus- sent pas été en sûreté parmi leurs conquérans. Il suffisait à l'étranger de toucher le sol sacré de la patrie pour devenir inviolable! Lors de la conquête des Normands, les Gallois, déjà chrétiens , avaient, à des vertus nouvelles , joint cette vertu primitive, l'hospitalité.
Parmi les peuples hospitaliers de la vieille Europe, les Gaulois sont les seuls qui nous apparaissent allant sur les routes au-devant du voyageur, s'emparant de sa personne , se disputant Ihonneur de le traiter; cette distinction s'ap- plique à toutes les tribus de cette vaste contrée. Les autres peuples se contentaient de respecter sur son passage l'hote qui visitait leurs demeures.
Dans la France du moyen âge et dans plusieurs contrées de l'Europe de ce temps, on dressaitdans des lieux éloignés des habitations, dans les endroits de passage, des pierres qui servaient aux pèlerins pour prendre leurs repas , pour se reposer. On les appelait la pierre du pèlerin , et autour des maisons religieuses , le long des murs des couvens, on con- struisait des étaux où on déposait les choses de pix-mière né- cessité aux voyageurs. Alors il n'y avait pas d'hùtelleries j les nobles , les seigneurs tenaient à honneur d'accorder aux voyageurs des lettres d'admission à toutes les mangeries.
Chez les Grecs, les esclaves lavaient les pieds de l'étran- ger ; on le frottait, on le parfumait , on faisaitdes iibationt.. Chez les Hurons , s'il se présente harassé par la fatigue, on chaulfe une hutte comme une étuve et il y reçoitun bain de vapeur.
L homme égaré dans le Chili , qui se couche près d'une cabane qu'il a enfin découverte et dont il ne veut pas réveil- ler les lutbilans, tjuuvera le matin à son réveil toute la fa-
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mille, jusqu'aux chiens, couchés en cercle autour de lui; ces bonnes gens croient devoir veiller ainsi à sa sûreté.
Dans sa maison , à l'ombre des bosquets qui Fentourent , le Taïtien reçoit, traite Tétranger. On étend des feuilles de bananier pour lui servir de siège ; sur d'autres feuilles , ou lui offre des fruits , d'autres mets.
Et lorsque la nuit succède au jour , la fille de la maison vient s'offrir pour partager sa couche , tandis que ses parens entonnent le chant d'hyménée.
On a vu des Indiens de Santa-Fé offrir à des prisonniers anglais leurs demeures , demandant la préférence ; les filles pansaient les blessures , on faisait des efforts pour leur pro- curer un bon repas. C'était l'hospitalité des peuples sauva- ges jointe à la charité de Tévangile.
Chez uji peuple cafi-e , la taxe du bétail ue se prélève point lorsqu'il s'agit de traiter un étranger.
Chez d'autres Cafres, l'étranger reçoit du roi un bœuf eu présent. Cette coutume est supportable dans un désert.
Il n'y a si petit village sumatranais qui n'ait son balli ou maison du voyageur.
Un Brasilien se ferait hacher pour celui qui lui demande asile.
L'ennemi le plus invétéré est en sûreté sous la tente de l'xVfghan comme sous celle du Bédouin 5 dans chaque village beloutchi, il y a une maison où l'étranger peut vivre en sé- curité au milieu de ces brigands.
Le Maure, lui aussi, est hospitalier, mais pour ses co- religionnaires. Si le voyageur a assisté à la prière du soir , on le régale avec profusion; les mets , posés sur une natte, lui sont présentés par l'Arabe lui-même : cependant chaque jour ou diminue la portion jusqu'à ce qu'il décampe. C'est traiter en Bédouin.
Chez les Lampongs , rhosjtitalité , c'est une o»tentation , un luxe. L'hote est traité avec profusion , abondance , somptuosité ; la porcelaine , les serviettes cramoisies attes- tent plus l'orgueil que la charité du maitre.
Chez nous , l'hospitalité c'est trafic ; on a des temples ou les étrangers sont reçus , traités , fêtés comme bon leur semble; ces temples . ce sont nos auberges ; il s'agit seule-
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ment ilo se miuiii' d'argent : heureux celui qui Je peut. C'est sur le plus ouïe moins que riicpitalité se mesure: on trouve chez nous des bienfaisans^ des charitables , il n'y a plus Ahospiudicrs.
P. HE^^EoulK.
^istokt
SAI?ÎTE AFRE, COURTISANE
Nous aimons f(jrt les romans ; c'est aujourdhui la seule littérature qui ait la vogue. On me saura donc gré , j'espère, d'indiquer à mes contemporains un roman du plus grand intérêt , qui peint l'humanité j>endant plus de huit siècles consécutifs , décrivant tous les pays , toutes les époques, tous les états de la société aussi vaste et aussi varié que le monde et que Ihistoire du monde ; roman historique , roman passionné , roman fantastique et mer- veilleux , où tous les caractères , tous les esprits , tous les sontimens , toutes les idées de l'homme sont en jeu ; roman admirable en ceci surtout , qu'il a une profonde unité avec une diversité infinie , auquel enfin je ne sais qu'un défaut, c'est qu'il est en cinquante volumes in-folio. Ce roman , c'est la Vie des maints, ce sont les Jeta sanctoi^m , le re- cueil des boliandistes. Voici un chapitre de ce roman , que je prends la liberté de mettre sous les yeux du public, en raccompagnant de quelques commentaires. C'est le récit de lu conversion d'une courtisane delà ville d'Augsbourg en Bavière, au quatrième siècle de notre ère.
Le christianisme a beaucoup fait pour la femme et sur- tout pour la femme pécheresse ; il lui a enseigné qu'elle j^ouvait serekner par le repentir j il lui a dit qu'elle pouvait être purifiée de ses fautes; il la ramenée à l'honneur , en lui rendant un peu d'espoir. Ce fut une grande nouveauté dans le monde que cette doctrine de pénitence et de régé- nération. L'antiquité n'avait rien de semblable.
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Prenons en effet dans la société antique une courtisane , Phryné , Aspasie ou Laïs : supposons que, dans un instant de fatigue , de dégoût, de dépit, il lui vienne une pensée de repentir. Elle voudrait reprendre une vie meilleure ; elle voudrait se relever de son abaissement. Comment fera- t-elle?Quel appui trouvera-t-elledans les doctrines et dans les institutions de sa patrie? Le sacriBce de ses anciennes passions , sa rupture avec le vice , qui est-ce qui les con- sacrera ? Qui est-ce qui les promulguera avec autorité ? Qui est-ce qui ordonnera à tout le monde , au nom du ciel , d'honorer et de respecter le repentir de Phryné? Personne, assurément. Il n'y a point , dans la société grecque et ro- maine, d'institution qui régénère les âmes ,• point de doc- trine qui consacre le repentir et lui donne force de loi. Si Phryné veut se repentir et quitter ses amans, si elle a assez d'énergie pour persévérer dans ses résolutions de sagesse , c'est fort bien ; mais cela la regarde ; la société ne s'en oc- cupe pas. Si on insulte Phryné repentante , eh bien! elle a une action en injures contre son offenseur; la loi protège tout le monde , Phryné repentante comme Phryné coupable. Le repentir , encore une fois , chez les anciens , ne trouve point d'appui dans les institutions et dans les doctrines. Il est laissé àlui-mème. On nelencourage pas ; on ne l'interdit pas ; on ne le protège ni ne le persécute. Il y a bien dans les mystères quelques traces d'une doctrine de pénitence et d'absolution religieuse, mais ce n'est point quelque chose de populaire et d'accrédité.
Maintenant voyons la société chrétienne. Prenons aussi une courtisane ; mettons-lui au cœur une idée de repentir , un caprice de vertu. Ne voyez-vous pas avec quelle ardeur cette idée fugitive , ce caprice d'un instant , la religion va s'en emparer ? Voilà une femme qui dit : J'ai péché ; mais je me repens ! Au nom de cette seconde parole , les souve- nirs de la première s'effacent. La société chrétienne a trouvé le moyen de marquer d'un sceau particulier et d'affermir , en l'honorant, la moindre pensée de vertu, le moindre accès de sagesse.
Ahisi dans la société chrétienne , appui , secours , en- couragement , donnés à tous les bous sentimens , à toutes
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les bonnes inspirations. Dans la société antique, indiffé- rence et délaissement ; le repentir y est abandonné à ses propres forces.
L'histoire de sainte Afre va servir de preuve à ces ré- flexions. Afi'C était une courtisane , joyeuse . insouciante , comme le sont ces femmes. Le polythéisme d'ailleurs jetait sur les courtisanes je ne sais quel vernis religieux; la pros- titution , c'était le culte des Vénus. Afre , fille d'une Chy- prienne , née dans l'île de Vénus , consacrée par sa mère au culte de Vénus , Afre était , j'imagine , la Phryné et l'Aspasie de la ville municipale d'Augsbourg, en Rhétie. C'était chez elle que soupaient les jeunes Romains qui ve- naient s'ennuyer à Augsbourg , sous le titre de préteurs ou de préfets des soldats , n'ayant d'autre occupation que leur fortune à faire aux dépens de la province , d'autre plaisir que la maison d'Afre , la fille de Chypre , qui les aidait à ruiner les provinciaux.
C'est chez elle qu'au temps de la persécution de Dioclé- tien l'évêque Narcisse et sou diacre Félix entrèrent, sans le savoir , cherchant un refuge contre leurs ennemis. Afre, dit la légende , croyant que les deux voyageurs étaient des hommes enflammés dimpurs désirs , apprête un souper et prépare toutes choses , ainsi qu'elle avait coutume de le faire en pareille occasion 5 mais l'évêque s'étant approché de la table, se mita prier et à chanter le Seigneur. Afre, stupé- faite de ces paroles , qu'elle n'avait jamais entendues , lui demanda qui il était, et elle apprit qu il était évêque. Aussi- tôt elle tomba à ses pieds eu disant : « Seigneur , je suis indigne de vous recevoir , et dans toute la ville il n'est pas une créature plus avilie que moi ! Je ne suis pas digne de toucher le bord de vos vêtemens. «
L'évêque lui répondit : t< Ne craignez rien; le Sauveur, mon Dieu , a été touché par des mains impures , et il est resté sans tache. Ne vois-tu pas la lumière du soleil qui éclaire les cloaques et les lieux immondes, et qui cependant remonte au ciel aussi pure qu'elle en est descendue ? Ainsi, ma fille ', recevez en votre ame la lumière de la foi , afin que, purifiée de tout péché, vous puissiez vous réjouir de m'avoir reçu dans votre maison, w Afre lui dit ;« Hélas! j'ai
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commis plus de péchés que je n'ai de cheveux ! Comirrenl puis-je laver tant de souillures ? « Narcisse répondit : «Croyez ! recevez le baptême ! et vous serez sauvée, n
La légende ne donne que les traits principaux du dialo- gue entre Tévêque et la courtisane. C'est à nous de péné- trer par imagination dans les détails de cette scène singu- lière, de ce chrétien persécuté entrant la nuit dans cette maison inconnue , la méprise de la courtisane , Tétonneraent de révêque , Témotion qui saisit cette malheureuse en ap- prenant qu'elle a chez elle un évêque chrétien , un honimc pur entre tous, quelqu'un qui , chez elle . prie, parle de Dieu et du salut des pécheurs ! Elle se prend en mépri.s , en horreur; alors la pitié vient à Tévêque en voyant cette Madeleine pénitente : il la rassure, il lui parle de la pureté du Christ qui peut purifier toutes les souillures : elle peut, si elle veut , se relever de ses fautes ; elle peut être sau- vée !
Être sauvée ! ne plus être une misérable ! ne plus vivre de mépris et de honte ! voilà l'idée qui transporte de joie cet malheureuse : elle appelle les filles qui habitaient avec elle et partageaient sa vie infâme ; elle leur montre avec un pieux respect cet homme, cet étranger assis au foyer !
« Cet homme qui est venu vers nous est un évêque des chrétiens ! et il m'a dit : Si vous croyez au Christ et si vous êtes baptisée , tous vos péchés vous seront remis ? Qu'en pensez-vous ? « Digna , Eumenia et Euprepia lui répondi- rent : «"Vous êtes notre raaîti-esse ; nous vous avons suivie dans le vice , comment ne vous suivrions-nous pas dans le pardon de nos péchés ! «
Je serai puiifiée de mes péchés ! voilà le mot qui entraîne Afre vers la foi chrétienne ; c'est ce mot qu'elle répète à ses filles , c'est ce mot qu'elle répète h sa mère Hilaria , quand , le matin , après une nuit passée en prières entre l'évêque et les filles, elle va prier sa mère de cacher le saint évê- que. « L'évêque m'a dit avec promesses : « Je vous ferai chrétienne, et toutes vos fautes vous seront pardonnées! » La mère entendant cela : fs Puisse Dieu m'accorder ce bon- heur ! « dit-elle pleine de joie. Afre lui dit : « Ainsi à Irt nuit je vous ramènerai. — Oui , dit la mère, ci s'il s'y relu-
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sait . tu le supplieras ! >^ Lorsque le soir fut venu , Afre pria Narcisse de venir, et elle le mena dans la maison d'Hilaria. Dès qu'il fut entré, ce fut une s^'ande joie, tellement d'Hilaria, pendant trois heures , tint embrassés le genoux de Tévèque, en disant : « Je vous en supplie , Seigneur ! faites que je sois aussi purifiée de mes. péchés ! «
C'est là le sentiment, c'est là l'idée qui change Tame d'Afre , de ses Biles , de sa mère ; et , songeons-y bien , il n'y a rien de si naturel. Les malheureuses ont toujours été mépriséçs , et méprisées dans Tamour, là où le mépris est le plus poignant ! Elles n'ont jamais été aimées qu'avec mé- pris; elles vivent de mépris , c'est le mépris qui les nourrit , et tout à coup un homme vient dans leur maison qui leur dit que leurs péchés leur seront rerais , quelles peuvent retrouver le respect , l'honneur! quelles paroles dans cette maison ! et comme elles doivent rafraîchir ces âmes flétries! N'être plus infâmes , n'être plus méprisées , quel avenir ! quelle vie nouvelle! Songez combien il y a peu de choses qui puissent émouvoir ces femmes! Richesses, plaisirs, tendresse même , s'il y eu a sans estime , tout leur a été promis mille fois 5 mais Ihonneur . mais la pureté comme au jour de leur naissance, voilà la parole imprévue, voilà le mot miraculeux quiles bouleverse et qui les fait chrétiennes !
Cependant la conversion ne se fait pas sans quelqu'obsta- cle. Au moment où le saint évêque priait pour ces femmes , un démon apparaît sous la forme d'un Egyptien plus noir qu'un corbeau, nu, le corps tout couvert de lèpre vive; il poussa un mugissement et dit: u Saint évêque Narcisse, qu'y a-t-il entre toi et moi ? Et qu'as-tu à démêler avec mes servantes, qui ont toujours été de mon domaine? Ton Dieu n'aime que les âmes pures et les corps sans souillure : ces femmes m'appartiennent; elles ne peuvent être à un autre. Me voit-on jamais entrer où règne la chasteté ? Pourquoi donc ton Dieu veut-il entrer ici , où tout est souillure , corps et ame ? «
Alors l'évêque lui dit : u Je t'ordonne, esprit immonde, de répondre aux questions que je vais t'adresser. Dis-moi , damné, tu sais que Jésus-Christ de Nazareth, notre Sei- gneur , a été garotté, flagellé , conspué , couronné d'épines, 2 o
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moqué , lié , abreuvé de fiel et de vinaigre , attaché à une croix , qu'il est mort et a été enseveli , et que le troisième jour il est ressuscité d'entre les morts. Sais-tu tout cela?
— Je voudrais bien ne pas le savoir , répondit le démon; car de l'heure qu'il a été crucifié , notre prince a fui devant sa face. «
L'évêque Narcisse reprit : « Dis-moi, en quoi a péché Jésus-Christ , notre Seigneur , pour tant de souffrances ? « Et le démon répondit : « Il n'a jamais péché. Uèuêque Narcisse. — Et celui qui n'a jamais péché , pour- quoi a-t-il tant souffert ?
Le Démon. — Il n'a pas souffert pour ses péchés , mais pour les péchés des hommes.
L'évêque. — Ta condamnation est sortie de ta bouche , esprit immonde. Puisque tu sais que Jésus-Christ, notre Seigneur, a été mis à mort, non pour ses péchés, mais pour les péchés des hommes , retire-toi donc de ces femmes ; car il a souffert aussi pour elles , qui ont eu recours à la foi et à la grâce.
Le démon. — La loi enseigne de ne point s'approprier le bien d'autrui. Toi qui es saint , pourquoi me prends-tu ce qui m'appartient? Pourquoi m'enlèves-tu les âmes que j'ai gagnées?
L'éuêque. — Tu es un voleur; tu as volé ces âmes à Dieu , leur créateur : je te traite donc comme un voleur, et je rends à Dieu sa créature.
Le démon. — Et moi aussi je suis sa créature î Rends-moi donc aussi â mon créateur !
L'é^^êque. — Tu as confessé toi-même que le Christ avait souffert pour les pécliés des hommes. Si, comme il a fait pour les péchés des liommes , il avait souffert pour les im- piétés des démons , je te rendrais à ton Créateur.
Le démon. — Aie pitié de moi! et donne-moi au moins une seule ame !
L'éi^êque. — Et si je te la donne, qu'en feras-tu ? Le démon. — Je m'en emparerai après avoir tué le corps. L'éuéque. — Demain matin , aux premiers rayons du jour , je te donnerai pouvoir de faire cela.
Le démon. — Jure-moi devant ton Dieu que tu me don-
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neras une arae enfermée dans un corps , afin que je m'en empare.
L'éi^êque. — Devant mon Dieu , je jure que je te don- nerai une ame enfermée dans un corps buvant et mangeant, dormant et veillant.
Le démon. — Laisse-moi rester ici cette nuit!
L'éuéciue. — Si tu peux rester avec nous , reste !
Le démon. — Si tu n'élèves pas tes mains vers le ciel, si tu ne glorifies pas ton Dieu en chantant, je puis rester.
L'évêque. — Rien pour toi , esprit immonde ! Je me pros- ternerai devant le Seigneur : ces femmes aussi fléchiront le genou devant Dieu pendant la nuit entière, et nous chanterons ensemble ses louanges. »
Alors le démon poussa un hurlement affreux et disparut.
Je ne sais si c'est folie de ma part j mais le démon com- mençait à m'intéresser. Ce n'est pas seulement parce qu'il sait bien son catéchisme et qu'il répond pertinemment aux questions de Tévêque : il m'intéresse surtout quand , lais- sant là l'argumentation dialectique qui lui réussit mal , il cherche à émouvoir l'évêque et s'écrie avec une si profonde tristesse : Et moi aussi je suis la créature de Dieu; rends- moi donc à mon créateur! Pauvre démon , qui n'a pu s'ac- coutumer à l'enfer , que le mal qu'il a fait sur la terre , seul plaisir qui lui soit permis , n'a pas pu consoler de sa chute , qui se souvient du ciel et de son bonheur , qui voudrait être rendu à Dieu , démon repentant qui s'humilie et que l'évêque convertirait aisément, jimagine , s'il voulait s'en donner la peine. Rebuté par l'évêque , le démon revient à son caractère de diable , et demande que par pitié au moins l'évêque lui abandonne une ame , une seule , une petite ame : l'évêque le lui promet. Alors le démon demande une autre grâce, c'est de rester encore une nuit dans la maison d'Afre. La nuit , c'est un temps de triomphe pour notre démon de l'impureté : l'évêque le refuse , et le diable dis- parait enfin. Mais le lendemain , au lever du jour, il vient chercher l'ame que l'évêque lui a promise.
V- Qu'il te souvienne , saint évêque , du serment que tu as fait devant ton Dieu! donne-moi une ame, que je tue son corps et que je l'emporte. » Le saint évêque Narcisse ré-
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pondit : « Et toi, jure-moi, au nom de mon Dieu , que tu tuerys aussitôt celui que je livrerai en ton pouvoir , et que si tu ne le tues pas , tu veux être précipité dans Tabime. »
Et le démon lui dit : c» Par celui qui nous a vaincus avec notre prince , je ne serai pas précipité dans Tabimej car j-e tuerai aussitôt celui que tu auras livré en mon pouvoir. »
Et Févêque Narcisse lui dit : ^i Va donc auprès de laFon- taine des Alpes-Juliennes dontpei'sonne ne peut boire Teau ni homme , ni troupeau , ni bête sauvage , à cause du dragon qui habile dans cette fontaine, et dont le souffle donne la mort. Va , tue ce dragon et empare-toi de son ame. >> Alors le démon s'écria en disant : « O évêque menteur ! Il m'a en- gagé par un serment à tuer mon ami le dragon de la fon- taine, et si je ne le tue pas , il me précipitera dans l'abîme. » Le démon se résigna donc : il tua le dragon et la fontaine fut libre, à l'usage de tous , jusqu'à nos jours.
Une fois le démon vaincu , la conversion se fit , et Afre fut baptisée avec ses filles et Hilaria sa mèi'e.
Dans les légendes , le démon joue ordinairement un rôle important, quoiqu'il finisse toujours par être vaincu. Ces apparitions , aujourd'hui , nous semblent de pures fantaisies d'imagination , des visions de moines superstitieux : qu'il nous soit permis de faircà ce sujet une réflexion. Toutes les fois que l'homme lutte contre ses passions et qu'il s'efforce d'en triompher , n'est-il pas vrai qu'il s'engage en quelque sorte un dialogue entre ses bons et ses mauvais sentimensP Voyez les monologues denos tragédies : c'est le'dialogue des passions entre elles , les mauvais sentimens argumentent contre les bons.
Video meliora proboque; Détériora seijuor ,
dit Médée. Elle se sent entre son bon et son mauvais génie , et elle cède au mauvais. Le démon, dans la Vie des saints, représente les passions qui luttent et qui résistent. Encore une ame, dit le démon à l'évêque Narcisse j donne-moi en- core une ame! ce sera la dernière! Que nous dit sou\cnt la passion au moment où nous voulons revenir à la vertu ?
LITTÉRATUUE. 10 1
Encore un péché , et ce sera le dernier! Voilà comme il faut entendre, dans la Vie des saints , cette apparition du dé- mon ; c"est la personnification de la passion qui lutte contre la vertu.
Le démon de l'impureté lutte, dans Tamedesainte Afre, contre la pureté de la foi chrétienne. Cette fantasmagorie n'est que le dialogue entre ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de mauvais chez nous. Au lieu d'expliquer froidement cette luttepar des réflexions, au lieu défaire une minutieuse description morale de l'état de Tame , au lieu de dire : elle flottait entre le bien et le mal, et ne savait auquel céder; ces moines, ces légendaires, grossiers rédacteurs c|e la \ ie des saints, ont pcjsonnifié hardiment, sous la forme du dé- mon , cette résistance nécessaire des mauvais penchans. Au lieu de faire une analyse métaphysique des passions . ils les ont mises en action et en drame.
SA1^T-MAKC-GIRARDIN.
LE PESTIFÉRÉ.
CHRONIQUE PARISIENNE (1597).
Autrefois toute espèce de maladie épidémique était dé- signée par le nom général de peste ou contagion , et les me- sures sanitaires ne se modifiaient pas selon la nature de l'épidémie régnante : le seizième siècle ne semble guère avoir montré plus d'expéiùence judicieuse que le quatorzième , et le trousse-galant fut traité à peu près comme la peste noire; il est vrai que la médecine, avouant son impuissance, lais- sait à la police le soin difficile de combattre un fléau dont l'origine restait toujours inconnue. Cette police devenait tra- cassière et vigilante , pour se rendormir dans une funeste incurie , dès que les ravages du mal avaient cessé. Ainsi durant le seizième siècle si fertile en désastres, époque de révolutions religieuses et politiques , on ne compte pas moin s de dix épidémies qui désolèrent Paris , depuis celle de i522 jusqu'à la dernière en i5gQ, on \i\utot la même pestilence reparut plusieurs fois , favorisée par les conditions physi- ques et morales de la ville , foyer perpétuel d'infection , cloaque de rues fangeuses et amas de maisons putrides où ne pénétraient pas l'air et la lumière. C'était une mortalité cHiayante que vingt cimetières hideux développaient dans l'atmosphère en miasmes morbifiques. On vivait pourtant alors jusqu'à cent ans, quand on pouvait.
Dans le courant de Tété de Tannée 1097 , où Paris rcspi- raità peine au sortir d'une violente épidémie qui avait rendu des quartiers dései'ts, maître Oudinet Pinçon, barbier, alla de bon matin visiter son voisin et client Jacques Rouault, drapier-chaussetier, demeurant rue delà Vieille-Diaperie,
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nu coin du cul-de-sac Sainl-Barthélemy, vis-à-vis Téglise Saint-Pierre-des-Arcis , dans une des vingt-quatre maisons que Philippe-Auguste avait confisquées sur les juifs en ii83 et concédées aux drapiers de la confrérie de la Nativité de Notre-Dame. Cette maison, dont la boutique occupait le rez-de-chaussée sombre et humide , surplombait la rue avec ses trois étages à encoignure ou cornier sculpté d ara- besques et avec Tauvent cintré de son pignon enfumé j \ou- uroir , qui devait son nom à une large fenêtre ouverte sur la rue et servant de montre aux marchandises élevées en piles pour tenter les chalands , s'enfonçait dans les pro- fondeurs ténébreuses d'une arrière-boutique qui recevait plus de jour par la porte que dune cour exiguë, encombrée de ballots et de lapins.
C'est dans ce bouge puant et malsain que le maitre du lo- gis avait élu résidence pour laisser le premier étage à sa fille Anne et les deux autres à des locataires qui communiquaient avec le magasin au moyen de Tescalier noir et vermoulu où il fallait grimper a t^Uons pour atteindre le haut de la mai- son. Jacques Rouault, drapiei'-chaussetier de père eu fils depuis plusieurs générations, était veuf, âgé, paralytique et goutteux , ce qui nlniiuait pas agréablement sur sou ca- ractère et son humeur; aussi passait-ii pour un être insocia- ble, fâcheux , colère , avare, entêté et coriace, n'aimant que sa fille et son compère Oudinet Pinçon le barbier, bien qu'il gourmandàt l'une volontiers , et se querellât toujours avec l'autre. Il avait été fougueux ligueur, et détestait les roya- listes comme les huguenots. Il n'était pas plus facile dans les relations de commerce, et s'obstinait à maiuteuLr 1 an- cien tarif, ainsi que les anciens privilèges de sa coutrerie qui se distinguait par son patron et ses statuts de celle de Saint-Nicolas , composée des drapiers de la Halle-aux-draps : il vouait à ceux-ci une haiue implacable , qu'il tenait de ses ancêtres, et les traitait d'ignares en matière de chausses, les accusant d'avoir volé son métier, le plus noble, et le plus honoré après celui de changeur; il avait pris racine dans cette rue de la Draperie, qu'il regardait comme le ber- ceau de son industrie, et il s indignait de voir ses con- frères céder la place aux barbiers pour aller s'établir à 1 ex-
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trémité tic la rue Saint-Honoré, qui s'appelait la rue de la Chausseterie.
Jacques Rouault était une grosse panse d'homme que la goutte et la paralysie enchaînaient habituellement dans un fauteuil massif dont il ne se levait pas pour donner des ordres à son commis Robin, qu'il endoctrinait d'une voix de taureau, lorsque Tacheteur contestait Taunage ou la qualité du drap. Sa lai'ge face immobile changeait du pâle au rouge vif, sitôt que la moindre contrariété fouettait le sang au cerveau 5 dépais sourcils grisonnaient au-dessus de ses yeux sembla- bles à des vers luisans, et sa moustache tombante se mêlait noire à sa barbe blanche, par une singularité qui n'était point due au hasard, mais à la teinture dont iloigu;tit cette moustache de ligueur; on eût dit une vieille chouette, a le voir assis dans l'angle le plus obscur de sa cellule, vêtu d'une houppelande fourrée , malgré la chaleur de la saison , les doigts errant autour d'un chapelet et les regards fixés sur une image de la Vierge.
Le boniiomme Oudinet Pinçon, au contraire, avait con- servé dans un âge avancé la vivacité d'esprit et de corps qui manquait à son voisin ; il était bien pris en sa petite taille 1 et sauf les rides de sou visage encore riant et allègre . on l'eût regardé comme le frèie de son fils ; sa barbe même avait gardé sa couleur rousse, et son front dégarni de che- veux ajoutait une expression de franchise à son air malin, tellement qu'on ne savait lequel croire de son front chauve ou de sa bouche pincée et de son œil émérillonné ; il parlait bref avec explosion, et marchait en sautillant, sans jamais demeurer une minute en repos ; ses idées et ses discours n'avaient pas plus de suite que ses actions en apparence, mais il ne déviait jamais du but qu'il se proposait, et triom- phait des obstacles par mille inventions que lui suggérait la circonstance. Il ne se décourageait point dans une cntrcjjrise, si ardue qu'elle pût être, et personne n'eût égalé son adresse d'imagination. 11 avait donc résolu la veille de marier son fils Christophe à la fille du drapier, et, par cette alliance, de s'approprier la maison de Jacques Rouaull.
La conférence qu'il eut à ce sujet le soir même n'avait pas clé heureuse, cl le goutteux avait repoussé bien loin une
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proposition qui tendait à mctainorphoser roiivroir de ses pères en officine de barbier. Il ferma rorcillc à des offres de mariage qui ne flattaient ni son intérêt ni sa vanité. Il fut de glace aux raisonneniens comme aux prières, et finit par éclater en jurant , lorsque maitre Pinçon, exalté par ses rê- ves de gloire et de fortune, lui représenta louvroir clos par un vitrage , les panneaux peints en azur, et l'enseigne héral- dique des chirurgiens-barbiers : limage de saint Cosme et îaint Damien , avec les trois boites ou bassins. Le drapier , indigné, reprocha durement à son ami de prétendre , lui simple barbier , empiéter sur les attributs des chirurgiens jurés. Le barbier riposta en rappelant d\m ton aigre-doux à Jacques Piouault que lui-même n'était pas drapier juré sous le patronage de saint Nicolas. Une discussion fort ani- mée suivit cette épigrammc , et ne se termina que par la re- traite du compère Pinçon, qui remit la bataille au lendemain et se promit de remporter.
— Bonjour , bon an , bonne santé, mon compère , dit le barbier qui entra impétueusement dans la boutique du dra- pier et secoua les chausses pendues aux poutrelles du pla- fond; quoi de nouveau? rien?
— Chausses bouffantes à Tespaguole, crevées et tailladées de satin, — répondit Robin qui bâillait aux mouches en at- tendant la vente , — et la goutte endiablée de messire mon maitre.
— Robin, cria le goutteux s'agitant sur son siège, d où vient ce débat impertinent à propos de chausses ? Suis-je un drapier de Saint-Nicolas , qu'on cherche noise àm^sétofles? Par la double croix !
— Holà! est-ce affaire de jurer si dru? interrompit Pm- çon qui parut habillé de sa cape bleue moirée des taches de sang et de savon ; la goutte a-t-elle bien joué son rôle , et tracassé de la tête aux pieds?
— Nenni , des pic»ls h la tête ,1a vilaine ; si bien quejen suis encore coiffé , et vous venez à point pour me soulager d'une saignée - voisin : çà , votre lancette , je vous prie .-*
— Un moment , je vous ordonne , maitre quinteux : baillez-moi à tater votre pouls, et conférons de sens plus rassis qu'hier à la veillée , s'il vous en souvient.
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— Il me souvient trop de votre folie , et vous moquiez , je pense ; donc ,ne recommençons la dispute et la fâcherie ; guérissez-moi plutôt là où n'auraient pouvoir les plus beaux signes de croix.
— Assurément, je vous guérirai en galant compagnon ; mais je veux reprendre notre propos touchant le mariage de nos enfans et la cession de cet hôtel : soyez de meilleur entendement.
— Soj^ez de meilleure raison à votre tour , ou la peste vous étouffe! Étes-vous hérétique ou insensé de présumer que la draperie se puisse allier à la barberie ? Gardons mieux notre état.
— Sire Jacques , vous êtes un ingrat outrecuidé ! Vous ai-je pas sauvé corps et biens , quand monseigneur le roi Henri rentra dans sa bonne ville après la ruine de la ligue espagnole ?
— Oui-dù , par les merlettes de Lorraine , vous avez la mémoire brève, sire Oudinet : qui vous a hébergé durant le siège ? qui empêcha votre boutique d'être pillée et votre personne d'être mise aux fourches? Mal vous fût advenu de votre illicite attachement au Béarnais , et le quartenier Gislcs Choart , mon bon confrère, voulait vous raser haut et court.
— Patientez un peu, s'il vous plaît , la danse n'est pas finie à celte heure , et messieurs du parlement font i-echer- cher les ligueurs endurcis et incorrigibles , espagnolisés et jésuitisés.
— Tout beau , cuidez-vous que le serpent de Genève ait prévalu contre la croix de Rome ? Les fidèles catholiques ont le cœur réjoui de l'approche des Espagnols qui tien- nent Amiens et Ja Picardie.
— Par la lame de mon rasoir! ne comptez désormais sur mon créait , lequel s'est accru l'autre hier par une barbe faite h M. de Sourdis, qui a sa femmO maîtresse de M. le chancelier de Chivcrny.
— Par la Nativité ! compère , n'apprenez onc à monter à reculons les degrés d'une échelle de la très-sainte ligue? Je m excuse de vous défendre comme otage et caution au tri- bunal des Seize.
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— Si les Seize revenaient , on vendrait plus de chanvre que de laine , voisin , et vous auriez le collier de Tordre Saint-Clément. En attendant ce , mandez quelqu'un qui vous délivre de votre goutte.
— Je manderai non plus un barbier languard pour toute science , mais un chirurgien juré ayant diplôme et maîtrise. Adieu vous dis : envoyez payer vos dettes et le prix du drap que je vous vendis naguère ?
— Adieu, vous dis-je; je rapporterai ce di-ap de méchant tissu que dédaignerait un drapier de la confrérie de Saint- Nicolas. Vous paierez mes receptes au comptant , car votre maison et ouvroir sont pour moi gages de médiocre valeur ; demain, s'ilmagrée, ladite maison ne serait achetée qua- rante écus au cours de 3 livres 5 sols ; possible est qu'on ne l'estime pas vingt deniers , vous compris en la vente.
— En vérité, mon maître ?je vous dispense de marchan- der mon fief. Un splendide hôtel à encoignure , double pignon et arrière-cour , vive Dieu ! quarante écus , vingt deniers ! Quarante fièvres quartaines plutôt et vingt dia- bles à votre corps ! Invoquez le témoignage d'un expert- juré , et si ma maison est estimée au-dessous de trois cents écus d'or , je vous la baille en pur don et ma fille avec, par ma foi !
— J'accepte ces conditions , messire , et vous en rendrai bon compte ; je concède à vous , en toute propriété , mon avoir et mes trois boites , en cas que votre maison vaille demain quarante écus.
— Qu'ai-je affaire de vos boites ? Un drapier-chaussetier exerce-t-il la phlébotomie ? Nonobstant , je ne retire pas ma foi , et vous abandonne la fille, avec la maison , quand celle-ci chéra à si bas prix.
■'— Partant, sans rancune, compère, jusqu'à la réussite de notre gageure; ce sera demain, et je vous invite aux noces de mon fils Christophe. Dieu vous maintienne en joie et prospérité !
Cette gageure singulière , qui piquait au vif la vanité de Jacques Rouault, équivalut à un traité de paix entre les deux voisins , qui se séparèrent de belle humeur , chacun se flattant tout bas de gagner son pari , le drapier surtout
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qui croyait ne courir aucune chance. Il oublia même ses douleurs de goutte pour calculer la somme que lui avait offerte de sa maison le chapitre de Saint-Barthélémy ; il riait encore de Fextravagance du barbier qui compromet- tait sa fortune dans un pari ridicule , lorsque son arithmé- tique fut troublée par un bruit de foule dans la rue et par le mot de peste répété à haute voix ; il s'étonna d'autant moins de cette rumeur que Fépidémie mal éteinte se rallu- mait çà et là aux environs de THotel-Dieu , qui avait tou- jours des malades isolés dans la salle du Légat. Cependant la curiosiié plus que linquiétude le pressa de savoir ce qui se passait, et il appela Robin de toute la puissance de ses poumons : celui-ci ne répondit qu'à la troisième injonction, et s'avança en tremblotant , les yeux égarés , le nez com- primé dans sa main ; le tumulte augmentait aux alentours de la boutique.
— Chien de royaliste! cria le drapier menaçant du geste son commis qui reculait au lieu d'approcher; qu'est-ce ilonc? va-t-on proclamer la sainte ligue ? faut-il convoquer en armes les métiers , et tendre les chaînes des rues ?
— Nenni dà , messire , reprit Robin considérant son maître avec des regards stupides ; ces malignes gens refu- sent de me livrer passage, si je ne porte une baguette blanche en main. Suis-je aussi pestiféré?
— Pourquoi cette baguette blanche ? Double traître , à tous les diables ! A-t-on remis en usage les ordonnances de la peste? Par la croix Dieu ! mon fils , serais-tu atteint de la contagion ?
— Non, que je sache ; à moins que de vous parler je gagne votre mal 5 or je n'entends demeurer ici jusqu'à ce que vous soyez guéri ou nîort; donnez-moi congé de partir ?
— Que je sois parpaillot et huguenot maudit si je com- prends cette litanie ! As-tu peur de gagner la goutte qui me met en purgatoire dessus la terre? Es-tu pas grièvement malade ?
— Point ; mais vous-même êtes quasi-moiuant de la peste ?
— Par Noire-Dame patronne ries chaussetiers ! c'est moi
LITTÉRATIRE lO^
qui ai la peste ? Qui dit cela ? Va-t-en quérir médecin ou barbier ? Maître Oudinet, venez à mon aide ! oh ! la peste ! la peste !
Robin n'attendit pas que le drapier fàt auprès de lui pour s'enfuir en courant et disparaître dans les groupes qui se formaient devant la maison , sans se soucier des bourrades qui l'invitaient à prendre la baguette blanche pour annon- cer de loin ses rapports avec un pestiféré ; les cris , les ma- lédictions et les coups l'eussent suivi plus long-temps si Jacques Rouault n'avait point apparu blême et terrifié sur le seuil de sa boutique : il s'était traîné hors de son fauteuil où la goutte le retenait depuis des années ; l'effroi subit re- donnait la force à ses membres impotens ; il sentait une énergie inaccoutumée dans tout son être , et néanmoins il se persuadait que la peste l'avait frappé à son insu ; il de- mandait des secours au public qui s'écartait en silence , tandis que deux hommes en cape de serge noire avec une croix blanche sur l'épaule lui barraient le passage en éten- dant leurs bâtons blancs.
— Messire, dit l'un de ces valets delà peste, mettez-vous au lit bien chaudement, devant que monseigneurle prévôt de la santé amène un docteur qui soigne votre cas , allez tôt vous coucher ?
— Êtes-vous certain que j'ai la peste ? répliqua le dra- pier qui, ne remarquant en lui aucun symptôme alarmant, avait conçu du doute; mon ami , ai-je mauvais visage , que vous semble ?
— Vous avez la peste assurément , repartit le second homme noir, puisque messire et sage maître Quentin Tour- touin nous a requis de veiller aux ordonnances ; tâchez de suer d'abord.
— Rentrez en votre logis , reprit le premier en agitant sa baguette , aussi bien le voisinage s'émeut à votre aspect et l'air empêchera votre guérison. Donc retirez-vous.
— Par la Sainte-Union! s'écria Jacques Rouault que ces conseils entretenaient dans son erreur , avertissez un père confesseur ! Gà, voit-on les progrès du mal à ma face ? à boire ! j'ai le feu des Ardens ! Oudinet Pinçon viendra-t-il point? vite il faut mo coucher ; car voici les frissons qui me
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sautent aux jambes. Ma fille! Anne chère ! je ne lui com- muniquerai du moins la peste si je meurs !
La tendresse paternelle fut plus forte et plus spontanée que l'amour de la vie; il sacrifia sa propre conservation à celle de sa fille qu'il courut enfermer dans la chambre du premier étage avec prière et ordre de ne point essayer d'en sortir : ils se parlèrent à travers la porte , et Anna tout en larmes ne parvint pas à vaincre l'inflexible volonté de son père, qui la menaça de sa malédiction si elle persistait à lui désobéir. Ce furent de touchans adieux et des douleurs mu- tuelles que n'interceptait pas une fragile cloison que les bai- sers ne pouvaient traverser. Enfin le drapier s'arracha mal- gré lui à cette scène déchirante que le cœur voyait à défaut des yeux, et redescendit pour se procurer les soins néces- saires à son état 5 il entendit les sanglots et les gémissemens de sa fille , l'émotion avait suspendu le cours de son sang et de ses idées , il retomba accablé dans son fauteuil : la goutte et la paralysie l'avaient quitté à la fois.
Il fut tiré de son anéantissement par les bonds d'un mar- teau qui faisait retentir le volet de sa boutique ; il s'imagina qu'on clouait sa bière et cette idée lugubre lui ôta presque la faculté de se mouvoir; il écoutait le son prolongé des clous s'enfonçant dans le bois , et le sang se congelait dans ses veines ; il se leva pourtant et chercha d'un œil inquiet la cause de ce martellement. Il vit les deux gardiens occupés à clouer une grande croix blanche à sa porte, et , sans se ren- dre compte de son dessein, il s'élança vers euxpour s'opposera cette mesure de police.
— Par l'ame du bienheureux saint Clément ! dit-il en s ef- forçant d'enlever cette croix qui figurait mal à côté de son enseigne, éloignez ce signe de fâcheux présage ; autrement nul n'achètera mon drap.
— Gardez d'y porter la main , interrompit l'un des opé- rateurs : l'ordonnance de police défend d'ôter les croix qui sont mises aux maisons où il y a contagion, sur peine d'avoir le poing coupé.
— Vraiment ,reprit Jacques Rouault se résignant, on peut guérir de la peste à force de remèdes , mais le poing coupé ne saurait se réparer , quoi qu'on fasse.
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Le drapier interrogeait avec anxiété les développemeiis de la maladie qu'il croyait ressentir; il se tàtait le pouls, il examinait ses bras et sa poitrine pour y découvrir l'appari- tion des pustules pestilentielles : il regardait son visage dans un miroir de glace verte qui décomposait la couleur de son teiut, il frissonnait de peur et attribuait ce frisson aux ra- pides progrès du mal qui ne se montrait point encore; il ne se coucha pas , tant il était impatient de voir quelques robes de la faculté , ou du moins son voisin Oudinet qu'il invo- quait du fond de lame en même temps que tous les saints du paradis non moins sourds que le barbier : cependant la boutique avait été fermée et l'affluence des badauds ne di- minuait pas.
Le prévôt delà santé, maître Quentiu Tourtouin, arriva tout essoufflé de sa résidence du cimetière Saint-Séverin , et signala sa présence par une exhalaison suffocante de par- fums, comme une momie embaumée : c'était un petit boi- teux, louche et camus, qui marchait à la manière des canards et maintenait son équilibre à Taide du bâton blanc avec lequel il s'ouvrait une large route dans la foule la plus épaisse. Son costume . pareil à celui de ses valets , res- semblait à la livrée de la mort qui donnait un éternel démenti à son titre honoriSque; car la santé ne résultait guère de ses visites aux pestiférés : malgré les devoirs de sa charge, il redoutait particulièrement la contagion qu'il était appelé à fréquenter tous les jours et dont il vivait; aussi ses mélanges de poix résine, de soufre, de genièvre, de vinaigre et d onguens furent impuissans à le préserver de 1 épidémie en i63i , après quarante ans de transes et de pré- cautions.
— Mon ami, dit-il au drapier en lui faisant signe de se tenir à distance, honorable homme et sage maitre Jean de Balzac , commissaire enquêteur de ce quartier , m'a sommé d'aller vers vous , reconnaître votre cas et empêcher qu'il se répande. Vous n'avez point encore la face charbonuée et gâtée? Depuis quand la peste vous a-t-elle gagné? Le prêtre est-il pas venu ?
— J'attends et attendrai jusqu'au trépas le médecin et le prêtre ,